Le Devoir
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- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- DEVOIR
- REVUE'DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-Bte André BODIN, Fondateur du Familistère de Guise
- —.ci-
- TOME TREIZIÈME
- (Janvier-Décembre 1889)
- i\
- Direction : Madame Ve GODIN
- Au. Familistère, GUISE (Aisne)
- 1889
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- LES MANUSCRITS DE J.-B.-A. GODIN
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- MANUSCRITS DE J.-B.-ANDRÉ GODIN
- Le fondateur du Familistère a laissé de nombreux manuscrits que nous nous proposons de publier en grande partie dans cette revue.
- Le volume qu’il achevait lorsqu’est survenu son décès est actuellement sous presse. Ce volume intitulé: La République du travail, sera donc sous peu en vente chez MM. Guillaumin et Gie (14, rue Richelieu,Paris),éditeurs habituels des livres de J.-B.-AndrôGodin. Un article spécial indiquera à nos lecteurs le contenu cfu volume.
- Aujourd hui, c’est sur les autres manuscrits de Mr Godin que nous désirons appeler leur attention.
- Emporté par les nécessités de l’époque, J.-B.-A. Godin a publiés ur tout ce qui se rattachait aux réformes politiques et sociales les plus urgentes. L’organisation véritable de la puissance sociale, la constitution rationnelle des ressources de l'État, l'établissement des garanties de l’existence pour tous les citoyens, l’organisation du travail, la conciliation des intérêts entre tous les membres du corps social, voilà quels furent les objets de ses recherches incessantes, lespoints dominants de ses écrits.
- Néanmoins, pour qui a suivi attentivement l’œuvre de Godin, non seulement l’œuvre écrite dans ses livres, mais aussi celle écrite dans les faits, dans l’édification du Familistère et dans la constitution de l’association dutravailetdu capital,il estvisibleque J.-B -AndréGodin était guidé dans toutes ses actions par une philosophie religieuse qu’il eût désiré vivement pouvoir exposer et faire partager à ses concitoyens.
- Les pages qu’il écrivait à ce sujet sont là constituant de nombreux chapitres, et ce sont justement ces manuscrits si précieux et inachevés, hélas! que nous nous proposons de publier ici.
- Puissent nos lecteurs et amis s’ouvrir de nouveau à cette voix qu’ils aimaient à entendre, et nous aider à propager des enseignements convergeant tous vers ce seul but:« Le respect, la protection, le développement de la vie humaine en général à la surface de la terre, comme moyen de servir Dieu dans les hommes,par le culte du travail, de la paix et par l’amour de l’humanité. »
- Ceci dit, nous commencerons par donner le Credo laissé par le Fondateur du Familistère au milieu de ses manuscrits.
- Marie MORET veuve GODIN.
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- CREDO DE J.-B.-ANDRÉ GODIN (Œuvres posthumes).
- Qu’on le nomme Brahma, Jéhova, Bouddha, Allah ou Dieu, peu importe, je crois en l’Etre suprême, infini, embrassant dans son organisme tout ce qui est, tout ce qui existe.
- Je crois en l’Unité infinie de toutes choses,en l’unité de la vie infinie, de la substance infinie.
- Car, l’Étre suprême et infini est la vie et la substance même.
- Tous les êtres finis sont constitués de sa substance, vivent de sa vie, existent par lui.
- Je crois que de la vie et de la substance de l’Être suprême rayonnent :
- Toute volonté, tout entendement, toute puissance ;
- Tout amour, toute sagesse, toute création ;
- Toute chaleur, toute lumière, toute fructification.
- Je crois que, dans leur éloignement de la puissance divine, la vie et la substance finissent par se concréter, tomber dans l’inertie et constituer la matière.
- Je crois donc que la matière fait partie de l’unité de la substance divine, mais qu’elle en est au degré le plus infime, à la léthargie, au repos.
- Je crois que la vie dans la matière est à son plus bas degré et que les mondes matériels sont les mondes inférieurs de la création.
- Je crois que la substance et la vie constituent des mondes supérieurs à ceux de la matière, et que l’impulsion même des mondes matériels vient de la substance et de la vie de ces mondes supérieurs.
- Je vois les premiers effets de la substance supérieure dans la chaleur et la lumière qui vivifient la matière.
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- Je conçois l’Être suprême infini, Dieu, comme étant tout.
- Je conçois les mondes matériels, toutes les étoiles, les soleils, les planètes et leurs satellites, comme étant la charpente osseuse de l’Être infini.
- Je conçois qu’à travers cette charpente des mondes matériels existent et circulent des mondes spirituels, en substance invisible pour nous, mondes dans lesquels la vie est infiniment plus active que dans les mondes matériels.
- Je conçois que tous ces mondes constituant l’Être infini sont la substance infinie de l’Être et que la substance même est Dieu.
- Je conçois que la vie suprême et infinie anime ces mondes et leur imprime le mouvement, et que la vie est Dieu.
- Dieu étant la vie et la substance je conçois qu’il est :
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- CREDO DE J.-B.-A. GODIN
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- La volonté infinie,
- L’entendement infini,
- La création infinie ;
- Qu’il est :
- L’amour universel,
- La sagesse universelle,
- La création universelle ;
- Qu’il est :
- L’universalité des affections,
- L’universalité des intelligences,
- L’universalité des œuvres.
- Je conçois que tous les mondes et toutes les créatures font partie de la substance, de la vie et de la volonté de Dieu ; partie de son amour, de sa sagesse et de sa création ; partie de son affection, de son intelligence et de ses œuvres.
- Je conçois que chaque chose agit dans sa sphère suivant la volonté, l’amour et l’affection qui lui sont départies, suivant la vie, la sagesse et l’intelligence qu’elle renferme ; suivant la substance, la création et l’œuvre qu’elle constitue.
- Mais ce que je conçois, commentle ferai-je comprendre aux autres?
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- Je crois à la substance visible, sensible et pondérable nommée matière, et chacun y croit, parce que chacun la sent et la voit.
- Je crois à la substance à l’état fluidique, elle s’accuse par des effets sensibles ; mais ce n’est plus la matière parce que, si elle est encore sensible par ses effets, elle n’est plus pondérable par sa nature.
- La chaleur,
- La lumière,
- L’électricité,
- Le magnétisme,
- et autres fluides encore inconnus sont dans ce cas. Ces substances répandues dans la nature pénètrent tous les corps, s’incorporent à tous les êtres ; mais si l’homme peut en faire usage, il ne peut plus, comme avec la matière, en saisir les éléments.
- Pour éviter toute confusion de langage, j’appelle donc matière tout ce qui est visible, sensible et pondérable, et je réserve le nom général de substance à tout ce qui est impondérable.
- Mais je crois à la substance en tout ce qui a nom.
- Je crois à la substance dans tout ce qui est principe,cause ou effet.
- Je crois qu’il y a substance dans tout ce qui se conçoit et peut se concevoir.
- Dans l’ordre matériel, cela ne fait doute pour personne ; mais
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- l’ignorance de l’homme est grande sur ce qui existe en dehors de la nature matérielle et des fluides qui se manifestent à nous par une action sensible pour tout le monde.
- Pourtant, au-dessus de la nature matérielle et des fluides dont celle-ci est pénétrée d’une façon sensible pour nous, il existe des natures supérieures.
- Oui, je conçois les natures spirituelle, angélique et céleste, et je crois aux différentes natures de leur substance.
- Je conçois ces natures parce qu’elles se sont révélées elles-mêmes, en tous les temps, à certaines personnes,et qu’elles se sont révélées à moi.
- Je conçois donc la substance spirituelle au-dessus de la substance matérielle.
- Je conçois là vie et les mondes spirituels au-dessus de la vie et des mondes matériels.
- Je crois que ce monde invisible est par rapport à nous le monde des causes et que notre monde est celui des effets.
- Je crois que c’est dans les mondes supérieurs que s’élabore la destinée terrestre, et que nous ne sommes sur la ferre que les instruments de la réalisation de ces destinées.
- Je crois que sur la terre, toute créature organisée est appelée à concourir,au moyen de la nutrition, à la régénération de la matière pour appeler celle-ci à l’activité vivante; et que la créature humaine a mission de parfaire la création terrestre par le travail et le labeur.
- Je crois donc que le travail est la mission divine dévolueàl’homme sur la terre,pour coopérer à la création,faire progresser et prospérer la vie dans la matière.
- Que par le travail l’homme est l’auxiliaire de Dieu pour exciter la matière à la puissance organique et vitale, pour l’élever à l’activité de l’idée, de la pensée, de l’intelligence, de l’amour et de la volonté,et qn’ainsi l’homme se relève lui-même dans la substance et dans la vie infinies.
- Je crois enfin que par le travail les hommes s’élèvent au sentiment de la justice et des services qu’ils se doivent réciproquement.
- Que, lorsqu’ils comprendront que le travail est la mission sainte par excellence, dévolue à la personne humaine sur la terre,ils comprendront aussi que le travail doit être l'objet de tous les égards sociaux et de la plus stricte justice sociale dans tous les faits qui le concernent ; et qu’alors ils réaliseront le règne de Dieu sur la terre !
- DE LA SANCTION MORALE ET SOCIALE
- Les progrès de la raison humaine ne permettent plus aujourd’hui au philosophe, au penseur, en quête du juste et du vrai social et
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- moral, de considérer les lois humaines et les formes sociales que ces lois comportent, comme l’idéal de la justice. On ne peut davantage admettre comme sanction morale des actes humains les récompenses et les peines de la vie future,telles que les ont formulées les Eglises issues du Christianisme.
- Les jouissances du paradis et les peines éternelles de l’enfer sont par trop indignes d’une conception un peu élevée de la justice suprême pour mériter qu’on s’y arrête.
- Disons plus, les fidèles un peu intelligents de ces Églises n’y croient plus eux-mêmes. Chacun accommode ses croyances sur ce point à la conception qu’il sait imaginer.
- L’idée enfantine du paradis et de l’enfer a, certes, contribué à faire des incrédules de tous les hommes intelligents, en même temps que les abus du cléricalisme y contribuaient de leur côté en poussant à la ruine et à l’oppression des peuples.
- Mais de ce qu’il y a eu de tout temps des chefs d’Étatqui ont mal gouverné et concouru au malheur des nations, s’ensuit-il qu’il faille conclure qu’aucune forme sociale ne peut faire le bonheur des peuples?
- De ce que des prêtres ont abusé de l'idée de la sanction suprême ; de ce qu’ils s'en sont servi d’une façon oppressive et ridicule, s’en suit-il qu’il n’y ait aucune vérité à reconnaître de ce côté? De quoi la perversité humaine n’est-elle pas capable d’abuser
- Quels que soient les abus commis au nom du Principe de toute justice, les actions humaines ne relèvent pas moins de ce Principe. Nul n’oserait affirmer que toutes les actions humaines ont les mêmes conséquences finales, qu’une existence employée à la pratique du bien, du juste et du vrai est absolument égale pour l’individu, après la mort, à une existence chargée de crimes, de convoitises, de faussetés et d’abus. Cela répugne au sentiment des cœurs droits.
- Ce n’est pas parce que les prêtres ont oblitéré la parole qu’il faut s’abstenir do chercher la vérité, et surtout de l’admettre lorsqu’elle s’offre à nous. Or,sur ce point la vérité vient au-devant des hommes. La lumière s’offre éclatante ; il ne faut que vouloir pour la saisir.
- La sanction de l’existence de l’homme, de ses actions et de ses œuvres, c’est la perpétuité de l’existence après la mort.
- La personne humaine ne meurt pas, la mort n’est qu’une apparence. C’est l’être se dégageant de la matière corporelle qui lui avait servi d’instrument de manifestation et d’action dans la vie présente; mais, une fois ce dégagement opéré, la personne humaine se trouve dans une forme substantielle analogue à la précédente,forme propre à la vie et à l’action dans une existence supérieure.
- Les actions et les œuvres de la vie terrestre suivent la personne
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- humaine dans sa nouvelle vie,en ce que leurs conséquences morales et intellectuelles sont devenues parties constituantes de la forme même dont l’être humain est revêtu. La nature morale de chacun est ainsi visible à tous les regards. En bien, comme en mal, la volonté, les intentions, les impressions de chacun se manifestent. Aussi, chacun est-il, par cela même, dans la nécessité de se classer avec ses pareils,selon les degrés d’affinité ; les bons,les dévoués,les pacifiques, ensemble ; les agressifs, les égoïstes, les violents et les dominateurs,ensemble également. Toutes les tendances auxquelles on s’est abandonné en ce monde servent donc,selon la force qu’elles ont prise en nous,à notre classement dans la vie, après la mort du corps.
- La forme succincte dont je revêts cette affirmation fondamentale semblera étrange à la plupart des lecteurs, ; ils se demanderont pourquoi je ne donne pas ici quelques preuves. A cela je réponds : Les preuves deviennent tellement nombreuses qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour voir, les oreilles pour entendre, et qu’à prêter un peu d’intelligence à la vérité des faits pour comprendre.
- Le magnétisme animal d’abord, quoique nié jusqu’ici par les savants, le somnambulisme incompris,le spiritisme conspué comme le magnétisme, l’électrobiologie, l’hypnotisme, le neurisme, la suggestion et toutes les prétendues découvertes des médecins et savants de nos jours qui veulent expliquer des phénomènes de la matière là où il faudrait expliquer des phénomènes de l’esprit, sont les signes de l’avènement prochain de la connaissance de l’existence de l’être humain en dehors du corps matériel et de celle du monde spirituel qui vit autour de nous.
- La preuve de l’existence dn monde d’outre-tombe se fait peu à peu. Ce monde se révèle lui-même par ses actes, par son intervention dans les faits de notre monde,par l’assistance qu’il prête aux savants incrédules, lesquels s’attribuent chaque jour des découvertes déterminées en réalité par les intelligences invisibles qui nous coudoient et sourient souvent en voyant l’ignorance de la prétendue science.
- Mais les phénomènes de la vie s’éclairent par eux-mêmes et s’éclaireront davantage; le monde invisible se dévoile ; il se communique à nous ; il nous écrit ; il nous parle ; il nous dévoile les secrets de la continuité de notre existence après la mort, et nous confirme que foutes les actions de la vie terrestre sont un moyen de progrès ou de recul pour l’être dans la vie future.
- Les vérités pouvant servir à la démonstration de la perpétuité de l’existence humaine sont assez nombreuses pour que je n’aie pas besoin d’en apporter de nouvelles. Les œuvres de Swedenborg, si peu lues jusqu’ici ; les écrits d’Allan Kardec et autres auteurs sur le spiritualisme et le spiritisme ; les journaux et revues,les enquêtes
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- publiés sur ces questions contiennent maintenant assez d’éléments de preuve, de moyens d’éclaircissements pour que je laisse au lecteur le soin de faire ses convictions, en s’aidant des faits et des expériences qui ont eu lieu sur tous les points du monde ; faits que les journaux commentent et vont commenter chaque jour davantage, faits du reste que chacun peut expérimenter par soi-même en y mettant la volonté nécessaire. Il me semble donc inutile d’apporter le contingent des faits qui, depuis 45 ans, m’ont initié à l’existence du monde d’outre-tombe et m’ont mis en rapport avec celui-ci.
- L’important pour moi est de poser ici le principe absolu de sanction et de justice des actions humaines,matérielles, morales, sociales et politiques. Ceci fait,examinons les conséquences qui en dérivent.
- Etant donné que la vie humaine se compose de deux existences : l’une terrestre, l’autre spirituelle ; que l’existence terrestre n’est qu’une préparation au second mode d’existence et que celui-ci est supérieur à l’autre ; étant établi que l’existence de chacun de. nous n’a pas de fin, que la créature humaine se fait elle-même sa place dans la vie par ses œuvres,ses actions, ses intentions et sa volonté ; mais, que l’homme n’emporte au monde invisible que l’état moral de son être abandonnant tout ce qui a rapport à la matière ; on peut voir comment la justice se réalise pour chacun en l’autre monde; comment les malheurs immérités causés par la haine et l’envie qui ont frappé dans la vie terrestre les hommes dévoués à l’humanité, trouvent pour ceux-ci leurs compensations dans des existences dont la gloire et la splendeur reposent sur l’amour du juste, du vrai, du bien et, surtout, sur la charité, le dévouement qui ont distingué les grandes âmes, sur le travail, les actions, les œuvres qu’elles ont accomplis sur la terre, pour concourir au bien et au progrès des autres hommes et de la société.
- Nous pouvons concevoir comment les positions mondaines les plus somptueuses, entretenues aux dépens des peines, des privations et du malheur d’un grand nombre peuvent entraîner, pour ceux qui se sont complus à ces souffrances d’autrui, des existences d’abjection, où ils seront à leur tour torturés par l’égoïsme,la haine du bien, les convoitises, l’ambition, l’orgueil, la cupidité, l'envie, la jalousie et tout le cortège de maux qui tiraillent le cœur humain et font le malheur des sociétés terrestres.
- Telles sont les inéluctables conséquences des actions, des pensées auxquelles l’être s’est abandonné dans la vie terrestre, des affections qu’il a développées et fortifiées en lui. D’avance, il s’est classé dans les sociétés spirituelles de la paix et de la bonté, ou dans celles de la lutte et de la violence, selon qu’il a nourri son cœur de sentiments de telle ou telle nature.
- Il trouvera exactement ce qu’il aura recherché.
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- Telle est la sanction suprême à laquelle est soumise la vie humaine. C’est en vertu de ces principes de justice que doivent s’apprécier les faits, les actions et les œuvres individuelles,les lois, les institutions et les faits sociaux.
- A l’homme, instrument ébauché, et, par conséquent, peu conscient des attributs de la volonté, de la pensée et de l’action — de l’amour, de l'intelligence et du travail — appartient le soin de perfectionner l’ébauche de son propre être, en travaillant au progrès de la vie terrestre en soi-même, en aidant à ce progrès dans les autres et dans la nature.
- C’est à la personne humaine qu’appartient le soin de développer sur la terre le progrès de la volonté, de la pensée et do l’action — du travail, de l’intelligence et de l'amour dans son espèce, en commençant par son propre individu.
- C’est la personne humaine elle-même qui, par sa volonté persévérante, doit diriger sa pensée vers l’action utile et réaliser, par le travail, l’intelligence et l’amour, le bonheur des sociétés sur la terre.
- Du fait de la Puissance Intelligente qui est au-dessus de nous, résulte un arrangement universel des choses, un ensemble de lois universelles,un ordre progressif de la vie que l’homme doit respecter et qu’il doit concourir à améliorer par l’étude et par le travail. S’il ne le fait pas, il enfreint cet ordre ; il pèche soit par ignorance, soit par mauvais vouloir ; il porte alors préjudice au progrès de la vie générale ; il est en faute.
- Dans l’ordre universel des choses, l’homme est donc préposé au développement de la vie sur la terre.Toutes les créations inférieures se résument et se confondent en lui ; il doit les faire fructifier et prospérer. Le besoin d’activité et la faculté du travail lui ont été donnés pour cela. Il est visible, pour l’homme attentif, que l’être humain a été organisé pour le travail des minéraux, le soin des végétaux et des animaux ; qu’il a mission de venir en aide à la vie minérale pour l’élever à la vie végétale, d’élever la vie végétale à la vie animale, la vie animale à la vie humaine, et de faire que toutes çes forces vivantes arrivent, par la personne humaine,à la vie de la pensée, de l’intelligence et de l’amour du bien en toutes choses.
- L’existence humaine est donc ce qu’il y a de plus précieux sur la terre, puisque Dieu a fait aussi largement l’homme son collaborateur dans l’œuvre incessante du perfectionnement de la création.
- C’est pour cela que l’être humain, même dans la condition la plus infime d’intelligence et de ressources,est, quand même,une créature de prédilection, digne du respect de tous les hommes et à laquelle la société doit égard et protection .
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- L’homme se doit respect à lui-même, et il doit respect aux autres hommes.
- L’homme se doit au progrès de la vie en lui-même, et il se doit également au progrès de la vie dans les autres hommes.
- La société doit respect et protection à tous, et doit rendre le progrès facile à tous.
- Le bien de la vie humaine est la suprême loi que l’homme doit prendre pour guide, parce qu’elle comprend la règle et la sanction universelles de son activité, de son travail, de ses actions. La société doit avoir pour objet de faciliter l’observation de cette loi.
- Le bien de la vie humaine est, enfin, la règle souveraine, morale,religieuse et sociale qui doit guider les individus et les sociétés. En dehors de cette règle, il n’existe que conflits et malheurs sociaux.
- De ce qui précède il résulte donc ceci : L’existence humaine s’impose au respect des hommes ; ne pas professer et pratiquer ce respect, c’est transgresser la pensée de la création ; c’est méconnaître la pensée suprême qui a fait l’homme ce qu’il est sur la terre ; c’est méconnaître la mission qu’a tout être humain de devenir un instrument d’intelligence, de sagesse et d’amour, au service, de la vie universelle.
- Le respect de la vie humaine s’imposant à l’homme, le meurtre volontaire d’une personne par une autre est le plus grand des crimes, le plus grand des forfaits qui puissent être commis.
- Toute intention, toute pensée, toute parole, toute action contraire au bien de la vie humaine est passible de la justice suprême, quel que soit à son égard, le jugement des hommes.
- Il en est ainsi parce que les créatures placées sur la terre en qualité d’êtres humains ont reçu de Dieu la mission de travailler, dans la mesure de leurs forces, au progrès de la vie terrestre. Il n’appartient donc à aucun homme, créature du même ordre, d’interrompre la mission que l’être humain tient du Principe de la vie.
- Mais toutes les créatures, peut-on dire, tiennent également la vie du Créateur ; les animaux comme les hommes ; pourquoi ces derniers se considèrent-ils comme en droit de tuer les animaux qui ne sont pas leur œuvre ; et pourquoi l’homme se livre-t-il tous les jours à un formidable massacre d’êtres, sans autre motif que le besoin de se nourrir ?
- Le besoin de se nourrir par la destruction des espèces inférieures est inscrit dans les œuvres de la création matérielle ; ce n’est qu’à cette condition que la créature peut accomplir la mission de son existence. Les lois de la vie imposent donc là aux espèces un mode de transformation auquel celles-ci ne peuvent se soustraire ; mais ce n’est pas à l’homme qu’il appartient de porter atteinte à l'existence
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- de son semblable. Le progrès de l’être humain dépend de lui-même et du concours utile des autres hommes. Il y a donc une grande diflérence entre couper une plante et tuer un animal pour se nourrir de leur substance et satisfaire ainsi aux lois de la nutrition, ou tuer un homme pour s’approprier sa dépouille.
- Chaque espèce sur la terre se doit à son espèce ; mais toutes s’élevant vers la perfection humaine sont subordonnées à l’homme. Voilà pourquoi l’homme est appelé à les faire servir aux fins de la vie, fins qui consistent sur la terre à faire que la matière, suivant la série des règnes, s’élève du minéral au végétal, du végétal à l’animal, de l’animal à l’homme et par l’homme, à l’intelligence, à la pensée, au progrès social et moral pour s’élever, après la mort du corps terrestre, au progrès de la vie supérieure. Interrompre la vie de l’homme avant son terme, c’est faire obstacle à la volonté créatrice.
- Donc, la culture du sol, la récolte des grains, le meurtre des animaux, sont des conditions physiques de l’entretien de la vie sur la terre, de l’évolution des êtres, du progrès de la pensée, de l’intelligence et de l’âme.
- Mais la destruction de l’homme par l’homme est le renversement de cet ordre.
- Quiconque attente à la vie de son semblable enlève l’ouvrier à la tâche que le Créateur lui avait imposée, enlève l’homme au travail des minéraux, à la culture de la terre, au soin des végétaux et des animaux, aux fonctions de nutrition, à la production de la pensée, à la tâche de chaque jour, aux affections terrestres ; enfin, il l’arrache à la mission que le Créateur lui avait assignée, mission que seul, le créateur devait changer. Voilà pourquoi le meurtre de l’homme par l’homme est un crime.
- Toutes ces causes de respect de la vie humaine subsisteraient-elles si l'être humain s’anéantissait à la mort du corps? Non certainement ; l’existence humaine serait placée en dehors de la justice universelle.
- Par la continuité de l’existence humaine au-delà de la vie terrestre s’explique la possibilité de la justice suprême à l’égard des actes humains de la présente existence. Rien de plus facile à concevoir que ce que les vivants de l’autre monde nous disent eux-mêmes des conditions de leur nouvelle vie, à savoir que la vie d’outre-tombe étant la vie de l’esprit, les intentions mêmes qui ont présidé aux actions passées et présentes constituent la beauté ou la laideur des êtres dans le monde spirituel, comme les formes du corps constituent leur beauté ou leur laideur dans le monde matériel.
- Dans le monde spirituel, les sociétés se composent d’esprits à un même degré d’élévation morale, de sorte crue ceux oui veulent le
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- bien et le progrès pour tous vont aux sociétés de la félicité et de la lumière ; tandis que ceux qui sacrifient aisément les autres à soi-même vont aux sociétés des tribulations et des ténèbres. Ce sont les pensées intimes attachées aux actions terrestres qui déterminent le degré d’élévation de l’esprit.
- C’est le mérite moral, le bien ou le mal voulu et fait sur la terre, c’est la volonté, c’est l’intention apportées dans les faits de la vie terrestre qui font et déterminent le classement dans le monde des esprits après la mort. Les apparences dont l’homme a voulu et su entourer ses actes sur la terre, la manière dont il a pu voiler ses intentions et ses actions ne servent plus à rien. Tout ce qui est relié à la matière : richesses, confort, sciences, habileté pratique, etc , reste au domaine matériel ; l’homme n’emporte que son acquis moral soit en bien, soit en mal ; et c’est avec sa volonté, ses affections, ses intentions, ses pensées, ses penchants réels, souvent dissimulés dans cette vie avec tant de soin, c’est avec la moralité vraie de ses actions terrestres que l’individu fait son entrée dans l’autre vie, et c’est avec cela et en raison de cela qu’il prend place dans les sociétés spirituelles suivant sa réelle nature.
- N’est-il pas vrai qu’il y a en ceci un merveilleux procédé de justice suprême, digne de l’attention des penseurs, et qu’une vérité de cet ordre mériterait bien que les savants ne fussent pas les derniers à la propager ?
- Mais les savants — je veux dire les savants officiels — ne sont pas toujours les premiers à accepter les vérités qui ne reposent pas sur des expériences matérielles. Il faut que ces vérités aient passé par les épreuves de la science officielle — épreuves qui ne sont pas toujours celles de la raison — avant d'être accueillies.
- Aussi, que de vaines tentatives n’a-t-on pas faites pour tirer de la seule vie terrestre un principe, une règle de justice morale et sociale, applicable à tous les faits dont la conscience humaine est chargée. Vains efforts 1
- Certains écrivains ont cherché à établir que le bien, le juste et le vrai, trouvaient leur récompense dans la satisfaction de la conscience même, chez ceux qui les pratiquent. Singulière satisfaction que celle d’un Jordano Bruno montant sur le bûcher pour avoir voulu défendre une vérité philosophique! Singulière satisfaction que celle d’une Jeanne d’Arc condamnée à être brûlée vive pour avoir sauvé la F rance !
- Sous les tortures du martyre, de la proscription, de la calomnie, de la délation et de l’injustice,si le juste trouve une consolation dans sa conscience, elle se fonde certainement sur autre chose qu’un fait matériel; elle se fonde sur le sentiment d’un devoir accompli et, par cela, d’un progrès de l’être dans la vie. nroe-rès rmi fmra «a o-lnira
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- dans une existence supérieure. Autrement, quel serait le profond désespoir des justes de se voir aussi cruellement méconnus des autres hommes ! La sanction de nos actions n’est donc pas dans les satisfactions du corps, mais dans les satisfactions de l’âme.
- L’homme égoïste, avide de jouir et de posséder, ne voyant rien en dehors des jouissances matérielles, préférera de beaucoup une invitation à un bon dîner à la palme du martyre. Il est insensible aux arguments tirés des satisfactions de conscience, sinon pour se dire que sa conscience est satisfaite quand il possède l’objet de ses convoitises.
- On dit encore, comme, argument à l’appui de la morale basée sur les seuls faits de la vie matérielle, que les justes .ont la satisfaction d’ètre honorés,après leur mort,dans le souvenir des autres hommes.
- Mirage peu attrayant, si les justes, alors qu’on les honorera,sont à l’état de boue ou de poussière ! Cet argument n’est donc pas très convaincant. Pour qu’il ait quelque valeur aux yeux des justes intéressés à cette reconnaissance tardive, il faudrait que ces justes en fussent témoins; mais cela supposerait une. double vie, etceux qui raisonnent ainsi n’y croient pas. C’est donc une inconséquence de plus'de voir une sanction morale dans la glorification du bien après la mort de ses auteurs.
- A tout prendre, il n’y a de sanction morale que dans la vie après la mort, vie dans laquelle le bonheur ou le malheur des êtres se proportionne au degré d’avancement de l’homme,à ses vices et à ses vertus.
- A ce titre,la continuité delà vie après la mort intéresse également tous les hommes, puisque chacun y prend place suivant ses mérites. C’est la vraie sanction des actions humaines. Sans une vie supérieure, la conduite de l’homme sur la terre n’a aucune base de justice réelle; la justice n’est qu’une affaire de convention, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de justice autre que celle dérivant des lois de la force brutale.
- Ilne faut donc pas s’étonner de voir des citoyens entrés dans cette voie en arriver à tous les excès. Déjà,le phénomène commence à se produire.
- Y eut-il jamais, comme aujourd’hui, des hommes assez osés pour affirmer à la face du monde,devant les tribunaux, qu’ils ont perpétré le vol et l’assassinat par principe,qu’ils méprisent les lois humaines et qu’ils ne reconnaissent pas davantage les lois naturelles ou divines. Ni Dieu, ni maître, telle est leur conclusion et leur base de conduite. Méconnaissant toute supériorité, toute direction, l’homme abandonné aux instincts matériels, aux inspirations sensuelles, n’a d’autre idéal que la matière, d’autre fin que la fin matérielle ; par conséquent, d’autre perspective de jouissances que la possession
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- DE LA SANCTION MORALE ET SOCIALE 17
- des biens matériels. La vie présente est tout à ses yeux; bien fou qui ne sait en jouir avant qu’elle ait cessé.
- Qu’importent le juste, le vrai et le bien à l’homme qui ne croit à rien qu’aux satisfactions présentes et ne vit que pour elles?
- La valeur et la supériorité des actions-consistent,à ses yeux,dans la découverte des moyens de jouir, puisque tout est là, qu’il n’y a rien à attendre ni à espérer en dehors delà vie actuelle,rien à craindre ni à redouter en dehors d’elle.
- Adorateur de la richesse, ravissant aux pauvres le peu de bien qui leur reste ou, s’il est pauvre lui-même, convoitant les moyens de dépouiller les riches afin de jouir de leurs biens,l’être humain,dès qu'il ne conçoit plus rien que la matière,n’est guère plus qu’un animal. On se débarrasse de son semblable s’il vous gène, c’est de la concurrence vitale; on s’empare du bien d’autrui, quand on le peut, sans tomber sous le coup des lois. Il n’y a plus ni droits, ni devoir, ni vérité, ni justice ; tout étant matière, le droit est dans la force ou dans la puissance matérielle. S’abandonner au plus vite à toutes les jouissances que le présent peut offrir, vu que la vie est courte, telle est la maxime de la force qui n’espère rien de l’avenir.
- Peu de personnes, je le sais, seront d’accord avec mes appréciations, beaucoup peut-être en seront blessées ; plus d’un soi-disant partisan delà morale de l’intérêt bien comprisetdela doctrine matérialiste revendiquera, et à bon droit, l’honneur d’être animé de tous autres sentiments que ceux indiqués ici. Je ne conteste pas le bien fondé de ces réclamations ; j’ai tiré la conclusion logique de la doctrine, je n’ai, en aucune façon, voulu attaquer les hommes.
- Je sais bien qu’un grand nombre de soi-disants matérialistes n’entendent par cela qu’une chose : faire opposition à l’exploitation du fanatisme, en haine des abus perpétrés au nom des religions, abus dus aussi souvent à l’ignorance même des prêtres touchant les vérités des lois de la vie qu’à la volonté déterminée d’abuser de l’ignorance des autres hommes. Mais, une remarque à faire, c’est qu’à vrai dire les matérialistes de cette nuance, ne sont pas matérialistes du tout; et que le jour où les vérités que je viens d’énumérer leur seront démontrées, ils seront de fervents spiritualistes ; car, ce qui les guide,c’est la haine du mal, la haine de la fausseté,du mensonge, Gt des abus ; or, cette haine peut-elle se concevoir, sans l’amour du bien, du vrai et de la justice; et par cet amour même nous remontons à la Puissance suprême, à la source de tout ce qui est; nous concevons qu’il y a dans l’infini autre chose que la matière, et c’est là précisément ce que j’ai voulu établir pour le lecteur.
- GODIN Jean-Baptiste-André.
- (Œuvres posthumes).
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- La paix est la première des questions sociales, a dit M. Godin.
- La paix est, en effet, la condition première, indispensable, de la production des richesses et de la diffusion du bien-être.
- L’année 1889 s’annonce bien à cet égard. Jamais les déclarations pacifiques n’ont été aussi affirmatives, aussi abondantes, et jamais la sincérité de ces assurances n’a paru moins douteuse.
- Les gouvernants sont animés des meilleures intentions. Les nuages accumulés comme à plaisir sur l’horizon de l’année 1888, ont été remisés, comme des accessoires devenus inutiles, une fois les budgets extraordinaires votés, et le spectre de la guerre ne se dresse plus entre les souverains se congratulant à l’occasion du 1er Janvier.
- La volonté des gouvernants ne pourrait rien d’ailleurs contre ce fait, qu’il n’y a, à cette heure, aucune cause de conflit immédiat entre les grandes nations européennes.
- Les monarques ont fait trêve : aux peuples d’assurer la paix.
- A la France incombe une fois encore le rôle glorieux d’élever, au-dessus du monde la bannière de la paix.
- Après avoir remarqué que ceux qui ont le pouvoir de rendre la guerre impossible sont bien résolus à ne pas permettre qu’elle ait lieu, un important journal anglais, Le Daily Telegraph, avoue que le mérite de cette résolution revient pour une large part, à l’attitude prudente du gouvernement français.
- Gela n’est pas douteux : le gouvernement a fait son devoir, la nation fera le sien au cours de cette année, où elle va célébrer le centenaire de la révolution qui proclama les droits de l’homme, et inviter le monde entier à admirer les merveilles du génie, du travail et de l’art, fruits de la paix.
- L’appel de la France ne restera pas sans écho.
- Écoutez ce que l'on pense d’elle de l’autre côté des Alpes :
- « Nous voulons la paix avec toutes les nations ; mais il s’échappe de nos âmes un cri irrésistible de protestation à la seule pensée d’une guerre contre la France, contre ce peuple dont les titres à la reconnaissance de l'Italie et de l’humanité, bien supérieurs à des dissentiments passagers et à des froissements d’un jour, se résument dans la date immortelle de sa glorieuse Révolution.
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- « Soyons tous unis pour travailler à l’œuvre sainte de la paix,de la paix universelle, de la paix avec la France ; car la paix est pour tous les peuples le bien par excellence, et la ruine de la France serait à cette heure la ruine même de la civilisation. » (1)
- Presque en même temps le premier ministre du roi d’Italie déclarait que jamais l’Italie n’avait éprouvé un pareil besoin de paix.
- C’est l'opinion de plus en plus éclairée qui dicte aux gouvernants les déclarations pacifiques.
- Lorsque,il y a deux siècles, Pascal proclamait l'opinion reine du monde, il ne faisait que prédire la puissance qu’elle devait exercer plus tard.
- Cent ans après, Necker écrivait :
- « La puissance de l’opinion publique, favorisée par diverses circonstances,s’est accrue successivement, et elle serait aujourd’hui difficile à détruire. Elle règne sur tous les esprits ; les princes eux-mêmes la respectent toutes les fois qu’ils ne sont„pas entraînés par de trop grandes passions.
- « La plupart des étrangers ont peine à se faire une juste idée de l’autorité qu’exerce l’opinion publique; ils comprennent difficilement ce que c’est qu’une puissance invisible qui, sans trésor, sans garde et sans armée, donne des lois à la ville, à la cour, et jusque dans le palais des rois. Cependant, rien n’est plus vrai, rien n’est plus remarquable. »
- Nous étions alors en 1789. C’est contre l’ancien régime que l’opinion désarmée engageait ce duel dont elle devait sortir victorieuse.
- Qu’était donc cet ancien régime dont la chute retentissante fit trembler les rois sur leurs trônes, et fut saluée par les masses et par les penseurs de tous les pays, comme le triomphe du droit, le réveil de la justice, l’avènement de la fraternité ?
- « Il y avait en 1789, dit P. Boiteau, différentes sortes de justices qui n’émanaient pas d’une même autorité, qui n’appliquaient pas les mêmes lois, qui n’atteignaient pas tout le monde, et qui ne frappaient pas de la même manière tous ceux qu’elles atteignaient.»
- Ajoutez à cela la vénalité des charges judiciaires.
- Du reste tout était vénal, les offices municipaux comme les offices militaires, les charges fiscales, comme les dignités nobiliaires.
- Un clergé intolérant et accapareur, possédant à lui seul 1/5 de la superficie du royaume.
- Une noblesse cumulant les droits du maître et les prérogatives du juge, pourvue de privilèges de toutes sortes, féodaux, fiscaux, politiques, militaires, ecclésiastiques.
- Le privilège est partout.
- (1) Adresse aux habitants de Parme à l’occasion du meeting de Milan.
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- Si le tiers, seul ordre producteur est accablé de règlements, si les plus insignifiantes contraventions sont l'objet des pénalités les plus rigoureuses : confiscation et destruction des marchandises, emprisonnement, galères, le droit de travailler est un privilège payable à beaux deniers comptants.
- En cette matière comme en toutes les autres, l'ancien régime est la négation de la liberté, de l’initiative et du progrès.
- L’abolition du servage ne délivre pas le paysan de l’oppression de ces trois maîtres : le prêtre, le seigneur, le roi. Le roi, monarque absolu,sans responsabilité ni contrôle,pèse sur tous.
- « Le roi ne tient sa couronne que de Dieu, » disait une déclaration du Parlement en date de 1771. « Toute autorité dans l’ordre politique émane de l’autorité royale ; tous les magistrats ne sont que des officiers du roi ; le droit de faire des lois n’appartient qu’au roi, » ajoutait à la même époque le même parlement.
- Ainsi au roi seul appartenait la puissance exécutive et la puissance législative sans dépendance et sans partage.
- Le roi ôtait le maître des biens et des personnes de ses sujets. Il prélevait donc tel impôt qu’il lui plaisait et disposait à son gré des produits de cet impôt.
- Par la lettre de cachet,il jouait de la liberté et de la vie de ses sujets grands ou petits.
- Sans doute, il y avait une justice, cette justice dont nous parlions tout à l’heure! Or le roi avait le droit de suspendre, non seulement les poursuites, mais encore l’exécution d’un jugement prononcé.
- Telle était, en résumé, l’organisation de l’ancien régime non pas sous le règne du grand roi,qui passe pour avoir le plus exactement représenté le type du monarque absolu, mais sous le règne de Louis XVI dont on a fait un roi libéral
- Telle était la situation en 1789 ; car, comme pour rendre sa défaite plus écrasante, et plus éclatante l’aurore de l’ère nouvelle, l’ancien régime avait rassemblé toutes ses forces, repris toutes les concessions déjà faites,au moment où les représentants de la nation, convoqués par la royauté aux abois, se trouvèrent en face de lui.
- Rien ne résumait mieux l’absolutisme, l’arbitraire, la négation de la justice, et tout le cortège de monstruosités qui ont fait dire à Grégoire que l’histoire des rois est le martyrologe des nations, que cette Bastille emportée, dans un jour de colère, par le souffle d’une parole indignée.
- Aujourd’hui dans notre pays, l’opinion publique ne se borne pas à inspirer à nos gouvernants la conduite qu’ils doivent tenir. Elle gouverne elle-même, directement. Elle a ses organes, la liberté de la parole et de la plume, le suffrage universel : elle est la souverai' neté populaire, la République.
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- En substituant la souveraineté du peuple à la souveraineté du roi, la révolution a posé le principe de la régénération sociale.
- Cette œuvre est loin d’être achevée.
- L’organisation politique est imparfaite : en réalité,le suffrage universel n’est pas universel.
- La moitié du genre humain en est exclue. Le prochain congrès féminin fournira la preuve, que les efforts des partisans de l’égalité n’ont pas été stériles et servira de stimulant pour de nouveaux progrès.
- Le fonctionnement du suffrage actuel est défectueux, et nous n’avons pas encore réalisé l’organisation véritable de la puissance sociale.
- 11 faut bien reconnaître aussi que l’inégalité économique progresse en même temps que l’égalité politique s’établit, et que si les droits du travailleur sont incontestés sur ce dernier point, ils sont loin d’être reconnus et sanctionnés par la loi sur le premier.
- Pour mettre un terme à cette inégalité qui met en péril les institutions démocratiques, il faut établir pour le travail des droits parallèles à ceux de la propriété et que les lois civiles assurent à chacun la libre rémunération de son travail.
- Mais là ne doit pas se borner l’action de notre démocratie II faut, en outre, par la constitution rationnelle des ressources de l'État établir les garanties de l’existence pour tous les citoyens.
- Telles sont les applications qui découlent de l’admirable déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Tel est le problème dont la solution s’impose à la fin du XIXe siècle.
- Ce problème peut être résolu sans violence,sans effusion de sang, sans que la moindre atteinte soit portée aux droits de personne.
- Il a été abordé et résolu sur une petite échelle, dans la mesure compatible avec les lois actuelles. L’association du Familistère de Guise en est la preuve palpable.
- Sur une des places de la petite ville de Guise s’élève depuis quelque temps la statue de Camille Desmoulin, le démolisseur de la Bastille ; bientôt s’élèvera sur une autre place de la même ville la statue de J.-B. A. Godin, le fondateur du Familistère.
- La Bastille, le Familistère; l’ancien régime, l’ère nouvelle; le passé, l’avenir; le travail asservi produisant au profit d’autrui, le libre jeu des activités dans l’association libre et la répartition équitable des bénéfices.— D’un côté, la vie humaine à la merci du caprice d’un homme; la santé physique, intellectuelle et morale sacrifiée; — de l’autre, les garanties de l’existence assurées en toutes circonstances, les équivalents de la richesse mis à la portée des ouvriers et de tous les citoyens.
- Oh ! ce rapprochement n’a rien de forcé ; il n’est pas le produit
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- d’une simple coïncidence. Les faits parlent plus haut que tous les artifices de langage.
- Et maintenant, au seuil de cette année que vont illustrer la commémoration du centenaire de la grande Révolution, qui proclama la liberté et l’égalité civile et politique, et l’Exposition des merveilles du travail et de l’industrie ; nous émettons le vœu que les circonstances n’amènent pas le retour de l’état des choses qui provoqua la patriotique initiative de Camille Desmoulin, et que le fondateur du Familistère trouve des imitateurs ; que de tous les enseignements que nous venons de résumer succinctement résulte chez tous cette conviction qu’il faut donner à la liberté économique, qui enfante les richesses, ce corollaire :l’égalité sociale, qui en assure l’équitable répartition.
- L’exemple du Familistère s’impose à l’initiative privée. L’œuvre tout entière de M. Godin trace aux gouvernements la voie par laquelle on aboutira à l’établissement définitif de la République du travail.
- J. Pascaly
- I.e vote du budget.— Allocutions présidentielles.— La réforme électorale base de la réforme parlementaire.— Les travaux de la Chambre.
- Pour la première fois depuis le commencement de la législature actuelle le vote du budget a eu lieu en temps utile.
- Le parlement tenait à honneur d’éviter à l’année du centenaire l’humiliation des douzièmes provisoires. Il a voulu la doter d’un budget sans prétention, mais complet, lui réservant l’honneur d’inspirer un budget de réformes digne d’elle.
- Le Sénat a fait preuve de diligence et la Chambre de méthode. La commission du budget a surpris tout le monde par la promptitude de ses décisions Le gouvernement, il est vrai, avait facilité la tâche en détachant du projet les réformes financières qu’il croit nécessaires, pour en faire l’objet de lois spéciales.
- En somme, pour le travail utile acqjompli, et surtout pour les mesures désastreuses évitées, l’année peut soutenir la comparaison avec les années précédentes ; elle peut faire dans l’histoire aussi bonne figure que le permet notre régime parlementaire dont les défectuosités ont fini par soulever les protestations réitérées de la masse électorale. Cependant les adversaires de la République n’ont pas cessé d’eiploiter contre elle le mécontentement causé, chez les
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- uns, par la lenteur de l’œuvre législative, chez les autres, par l’envahissement continu de l’esprit démocratique et l’acceptation graduelle des institutions républicaines.
- C’est contre le péril créé par l’équivoque soigneusement entretenue par les fauteurs d’agitations,que le vénérable doyen de la Chambre, Pierre Blanc, député de la Savoie, s’élevait avec indignation et fermeté,dans le discours d’ouverture de la session ordinaire de 1889.
- « Ce n’est pas, disait-il, que nous doutions un seul instant de la nation. Non, nous ne pouvons croire qu’après avoir lutté près d’un siècle, sans jamais se lasser, sans jamais désespérer, pour la revendication de ses droits et le triomphe de ses libertés, elle les abdique au moment où elle en est en pleine possession ; non, nous ne pouvons croire qu’après avoir fait trois révolutions, renversé trois dynasties, être devenue maîtresse d’elle-même, elle s’oublie au point de retourner au pouvoir personnel ; non, elle connaît trop les leçons de son histoire pour ne pas se tenir en garde contre les sauveurs qui se présentent à elle.
- « Mais, ajoutait-il avec raison, par les temps de trouble et d’agitation où nous vivons, il est bon de lui rappeler qu’en dehors de la République il n’y a que des révolutions ; que ce n’est pas aux ennemis de ses institutions, mais bien à elle-même qu’elle doit demander le remède de ses mécontentements. Et, en effet, c’est dans ses mains seules que réside la solution pacifique et légale de la crise que nous traversons. »
- On ne saurait mieux dire. C’est bien à elle-même, et non aux ennemis de ses institutions que la République doit demander le remède de ses mécontentements.
- Sans doute le régime parlementaire réalise un immense progrès sur le système du pouvoir personnel auquel on voudrait nous ramener sous prétexte de réformes.
- Mais pour obtenir du régime parlementaire la garantie de l’ordre véritable et de la sécurité nationale, pour en faire en même temps un excellent instrument de travail législatif et de réformes pratiques, suffirait-il, comme le disait le président élu, M. Méline, en prenant possession de ses fonctions, suffirait-il d’une bonne organisation intérieure et d’une forte discipline ? Le problème serait-il résolu, toujours suivant l’avis de M. Méline, si à cette organisation et à cette discipline on pouvait ajouter la continuité des législatures?
- La préoccupation d’une bonne organisation intérieure s’est traduite, au cours de la législation actuelle, par un grand nombre de propositions tendant à la modification du règlement de la Chambre.
- Beaucoup d'entre elles ont été adoptées ; mais la Chambre se trouve encore saisie de 21 propositions de ce genre, dont quelques-unes méritent d’être mentionnées.
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- Telles sont, par exemple, les propositions de M. de Jouvencel, ayant pour objet la création de six commissions permanentes ; de M. Letellier, ayant pour objet d’instituer des commissions annuelles se recrutant librement et correspondant aux grands services publics ; de M. Henry Maret et plusieurs de ses collègues, tendant à la création de grandes commissions.
- Sous leur apparence modeste, ces simples propositions de modifications du règlement de la Chambre, constituent les éléments principaux de la véritable organisation démocratique, que nous appelons de tous nos vœux, et à l’avènement de laquelle nous consacrons tous nos efforts.
- C’est par des commissions correspondant aux grandes divisions administratives, ou ministères, que s’accomplira l’œuvre législative, que s’exercera véritablement la souveraineté populaire.
- Mais pour que le travail de ces commissions soit efficace et marqué au coin de l’expérience et du savoir-faire, il faut que les corps constitués dans l’Etat soient perpétuels, que le peuple souverain procède au renouvellement de tous les pouvoirs émanant de sa volonté, sans que l’action de ces pouvoirs soit jamais suspendue, sans que ces corps cessent d’exister.
- Le Président de la Chambre avait donc raison de considérer la continuité des législatures comme une condition indispensable du bon fonctionnement des pouvoirs publics.
- Or cette continuité, cette permanence ne peut évidemment être réalisée que par le renouvellement partiel des corps élus.
- En outre, pour que la volonté du peuple devienne réellement celle des assemblées, le renouvellement partiel doit être annuel.
- Enfin, pour consacrer la liberté de choix et de vote de l’électeur, en même temps que l’égalité politique des citoyens devant le suffrage et l’élection, pour assurer le recrutement des véritables capacités, il faut élargir les bases du scrutin jusqu’au scrutin de liste national.
- Le renouvellement partiel et annuel, le scrutin de liste national, tels sont les éléments de la réforme électorale par laquelle s’opérera la réforme du régime parlementaire.
- La Chambre est actuellement saisie de 20 propositions de loi relatives aux élections.
- Quatre de ces propositions ont pour objet le renouvellement partiel de la Chambre ; cinq tendent à l’établissement du scrutin d’arrondissement ; une autre vise à la fois le renouvellement partiel et le scrutin d’arrondissement.
- Les prédilections de la majorité de la Chambre semblent être pour le retour au scrutin d’arrondissement. Loin de chercher à élargir les bases du suffrage, elle vise à les rétrécir encore.
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- Mais n’anticipons pas sur les événements.
- Puisque les développements de cette chronique nous ramènent à l’énumération des travaux de la Chambre, nous allons résumer succinctement les propositions et projets qu’elle trouvait à son ordre du jour, et qu’elle y a maintenu à l’ouverture de la session.
- Tout d’abord reprise de la loi militaire, déjà votée par la Chambre, mais modifiée par le Sénat.
- Le projet de loi sur l’instruction criminelle, dont la discussion entamée, il y a six mois, a dû être interrompue, figure immédiatement après le projet de loi militaire. Il s’agit, on le sait, de rendre publique et contradictoire l’instruction, c’est-à-dire de donner au prévenu toutes les garanties qui lui manquent actuellement.
- Viennent ensuite :
- La proposition qui a pour objet de compléter, de consolider la loi sur les syndicats professionnels, d’empêcher qu’il ne soit porté atteinte à l’exercice des droits reconnus par elle ;
- Le projet portant modification de la législation actuelle sur les protêts ;
- Le projet de loi sur la nationalité et celui portant modification à la loi de 1883 sur les aliénés, tous deux votés par le Sénat.
- Notons encore :
- Les propositions de loi relatives aux mesures à prendre à l’égard des étrangers résidant en France ; le projet d’organisation des services de l’hygiène publique,' celui qui s’occupe des attributions et de la compétence des juges de paix et celui enfin qui est relatif aux sociétés de secours mutuels et que le Sénat a adopté.
- Mentionnons aussi les projets et propositions qui ne figurent pas sur l’ordre du jour et qui ont été cependant l’objet d’études préliminaires dans les commissions.
- En tête, sont les projets de révision des lois constitutionnelles, puis viennent :
- Le projet de loi sur le travail des enfants et des femmes dans les manufactures, :jui a été adopté en première lecture ;
- Les propositions relatives aux droits civils des femmes, à leurs droits électoraux dans les élections pour les tribunaux de commerce.
- En dehors de l’ordre du jour, il faut enfin noter les réformes qui ont été proposées par le gouvernement : la loi sur les associations, la loi sur les syndicats des communes et celle relative à la protection de l’enfance abandonnée.
- Rappelons enfin les deux projets de réformes qui ont un caractère financier et qui ont été déposés, au cours de la discussion du budget, par le ministre des finances : l’impôt sur le revenu et le régime de l’impôt sur les boissons.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- Rendement des impôts pour l’année 1888. — Les impôts et revenus indirects ont donné, pour l’année 1888, une plus-value de 40.698.90J francs par rapport aux évaluations budgétaires, et une plus-value de 77.398.700 francs par rapport aux recouvrements effectués en 1887.
- ♦
- ♦ +
- La tontine lafarge — Cette tontine, qui a ouvert la voie aux Compagnies d'assurances sur la vie vient de s’éteindre par suite du décès du dernier actionnaire.
- Aux termes des actes constitutifs de cette caisse, l’Etat bénéficie de 1.218.199 francs de rentes et de plus d’un million d’espèces.
- Elle avait été créée en 1791. Le fondateur, M. Lafarge, s’était proposé un double but. Il voulait diminuer la dette de l’Etat, en rachetant avec les fonds des actionnaires un certain nombre de rentes perpétuelles pour les tranformer en rentes viagères.
- Les décès devaient profiter aux actionnaires survivants, jusqu'à ce que chaque action produisît un revenu de 3.000 francs de rente. A partir de cette limite, il ne devait plus y avoir d’accroissement et les rentes de ceux qui décédaient s’éteignaient au profit de la nation.
- Un décret de 1809 avait élevé de 3 000 à 6.000 francs la limite d'accroissement des rentes viagères. Les actionnaires avaient fourni 59 millions ayant servi à acheter 2.959.000 francs de rentes, ramenées à 1.218.199 francs à la suite de consolidations et conversions.
- BELGIQUE
- L’Industrie charbonnière belge. — Voici, d’après la dernière statistique dressée par M. Ilarzé, directeur à l'administration centrale des mines, quelques renseignements sur l’état de l’industrie minière belge :
- Le nombre des ouvriers employés dans les charbonnages a été,en 1887, de 100.739, dont 75.445 employés au fond et 25.294 à Ja surface. Dans cette armée de travailleurs on compte 63.292 hommes adultes employés au fond et 16 771 à la surface ; 3 201 femmes au fond et 3.762 à la surface; 7.920 garçons au-dessous de seize ans au fond et 2.381 à la surface; 1.032 filles au-dessous de seize ans au fond et 2.380 à la surface.
- Il importe de noter que l’article 69 du règlement du 28 avril 1884 a exclu des travaux du fond les garçons de moins de 12 ans et les filles de moins de 14 ans. Cette prescription a produit un certain effet, mais pas encore bien considérable. Sur 1.000 ouvriers du fond?
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- on comptait, en 1883, 790 hommes, 57 femmes, 119 garçons au-dessous de 16 ans, 34 filles au-dessous de 16 ans. On compte, en 1887, 839 hommes, 42 femmes, 105 garçons de 12 à 16, 14 filles de 14 à 16. A la surface, au contraire, que le règlement ne vise pas les proportions ont à peine varié.
- Ces 100.739 ouvriers ont donné un produit total de 18.378.624 tonnes en 1887, représentant une valeur de 147.674.000 francs. Le prix moyen de la tonne a continué à décroître. Il a été de 8 fr. 04,soit 0 fr. 21 de moins qu’en 1886.
- Le montant des salaires distribués aux ouvriers des charbonnages a été de 82.100.000 francs, donnant par ouvrier une moyenne de 815 francs, en hausse de 37 francs sur 1886. On peut évaluer à 1 fr.80 pour les femmes,1 fr.45 pour les garçons,et 1 fr25 pour les filles la moyenne du salaire quotidien,ce qui fait ressortira 3 fr.26 le salaire moyen de l’ouvrier adulte du fond. Le nombre réel des jours de travail a été de 289, soit 76 jours de chômage.
- Dans une famille de cinq personnes, en supposant le père et deux enfants occupés à la mine, on arrive à trouver un revenu total de 2.445 francs. Si la femme travaille également,le total est de 3.260fr.
- Déduction faite des charges financières, le produit des charbonnages a été réparti en 1887 comme suit : salaires, 82.100.000 fr., frais d’exploitation, 56 833.000 fr. Le prix de revient moyen de là tonne a donc été de 7 f56. Le bénéfice à la tonne, égal au prix de vente, moins le prix de revient,c’est-à-dire à 8fr.04, moins 7 fr. 56, a été de 0 fr. 48 centimes. Sur le total de la production, le bénéfice général a donc été de 8.741.000 fr.
- SERBIE
- La Constitution serbe — Voici les principales dispositions de la nouvelle constitution serbe :
- Tout citoyen payant quinze dinars d’impôt est électeur. Tout citoyen ayant trente ans accomplis et payant trente dinars est éligible. Sont également éligibles les membres de l’enseignement supérieur et secondaire. Les ministres pourront désormais être élus sans être obligés pour cela de résigner leur portefeuille.
- Le suffrage est direct et le vote secret.
- Les juges sont inamovibles.
- Un conseil d’État, composé de seize membres, préparera les lois.
- La couronne ne désignera plus désormais de députés à la Skoupt-china.
- Le roi a le droit de déclarer la guerre.
- Il peut conclure des traités politiques, de commerce et autres. Mais, si ces traités entraînent des modifications à la Constitution ou des dépenses budgétaires, ils doivent, pour être valables, être préalablement soumis à la Skouptchina.
- La Constitution sanctionne la liberté de la presse et l’abolition de la censure sur les journaux étrangers.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LIGUE DE VIGILANCE POUR LA PAIX ET LA LIBERTÉ
- Les adhésions individuelles et collectives affluent tous les jours au Comité central de vigilance pour la paix et la liberté de Milan.
- Elles viennent de Suisse, de France, d’Angdeterre, d’Espagne, aussi bien que de toutes les parties de l’Italie.
- La simple énumération des sociétés, associations et groupes de toutes sortes, qui ont promis leur concours à l’œuvre si vaillamment'inaugurée par la démocratie milanaise remplirait plusieurs pages de cette Revue.
- La plupart des journaux de province ont reproduit le remarquable manifeste du Comité central en le faisant suivre de chaleureux appels à se ranger sous la bannière du comité milanais, bannière de la paix, de la. liberté et de la civilisation.
- Des comités se constituent, étendent leurs ramifications.
- Les jeunes gens rivalisent de zèle avec les vétérans des guerres de l’Indépendance.
- Dans un manifeste vibrant de patriotisme vrai, les étudiants de Turin rappellent à leurs camarades de tous les partis l’admirable spectacle offert par les étudiants de toutes les nations réunis à Bologne à l’occasion du centenaire de l’université de cette ville, et les conjurent de s’unir à eux pour faire prévaloir la politique de paix et d'arbitrage.
- Toutes les universités d’Italie répondent à cet appel.
- *
- Vf ^f
- En France, l’initiative prise par la démocratie milanaise a donné lieu à une éclatante manifestation.
- Un grand nombre de députés, de sénateurs, de notabilités de la science, delà littérature,de l’industrie,ont adressé la lettre suivante au président et aux membres du Comité central de vigilance pour la liberté et la paix, à Milan.
- Messieurs,
- Nous venons de lire l’éloquent et généreux appel que vous avez adressé à vos compatriotes.
- En défendant, comme vous le faites, les véritables intérêts de l’Italie, en protestant,au nom de sa dignité comme de son bien-être, contre les entraînements périlleux de ce que vous appelez « une politique jalouse et menaçante », vous ne servez pas seulement, comme c’est votre premier devoir, la cause de votre patrie : vous
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- servez aussi, comme c’est le devoir supérieur de tout homme, la cause de l’humanité.
- Vous travaillez pour cette civilisation générale dont la paix est désormais la condition première et à laquelle tous les peuples, abjurant enfin leurs anciennes animosités et répudiant leurs anciennes erreurs, devraient se faire gloire de coopérer à l’envi, dans l’indépendance, dans le respect mutuel et dans la justice.
- Comme vous, messieurs, en nous appliquant suivant nos forces à combattre autour de nous les entraînements irréfléchis,à écarter les causes d’irritation, à apaiser les difficultés et à mettre autant que possible, suivant vos propres paroles, « la politique d’accord avec la morale », nous croyons remplir à la fois nos devoirs envers notre patrie et nos devoirs envers l’humanité, et nous montrer aussi réellement bons Français que vous avez la juste prétention d’être bons Italiens.
- « Nous ne sommes pas seuls », dites-vous ?
- Vous avez raison.
- Partout, d’une extrémité à l’autre du monde civilisé, les sentiments qui vous animent sont ceux d’une partie considérable et chaque jour croissante de toutes les nations ; et vous avez raison de dire que l’Europe entière soupire après l’allègement de ses charges et la sécurité de son lendemain.
- Vous nous fournissez l’occasion de le dire avec vous,nous sommes heureux de la saisir et, en vous envoyant cette réponse à ce que nous avons cru devoir considérer comme s’adressant à tous les hommes de bonne volonté, nous vous prions, messieurs,de recevoir l’assurance de nos sentiments les plus distingués.
- Frédéric Passy, membre de l’Institut, député, président de la Société française des Amis de la paix ; Jules Simon, membre de l’Institut, sénateur ; Adolphe Franck, membre de l’Institut, président d’honneur de la Société française des Amis de la paix; Siegfried, député ; Charles Lemonnier, président de la Ligue de la Paix et de la Liberté ; Jules Gaillard,Anatole de La Forge, députés ; Théophile Roussel, Mazeau, de Pressensé, Édouard Charton, sénateurs; V. Duruy, Levasseur, G. Picot, membres de l’Institut ; Beaussire, membre de l’Institut, vice-président de la Société française des Amis de la paix ; Clamageran, Gar-risson Trarieux, Lenoël, sénateurs.
- Barodet, Achard, Delmas, Lesouëf, R. Waddington, G. Gaillard, Lafont (Seine),H.Mathé (Seine), et F.Mathé (Allier),Lepoutre, Lefèvre-Pontalis, Prévet, Jules Steeg, Jamais, Pichon, Beau-quier, Lesage, Gadaud, Martin Nadaud,Lechevallier, Montaut, Camélinat, Mellot, Turrel, Sabatier, Lyonnais, F. Humbert, Clémenceau, Gastellier, Lefebvre (Seine-et-Marne),Chantagrel, Ricard, Blatin, Cousset, Préveraud, Sentenac, députés ;
- Bovier-Lapierre, Trystram, de Lanessan, Wickersheimer,Mesureur, Leydet, Gustave Rivet, Colfavru, Remoiville, Dutaillis, Maurice Faure, Blanc, Roret, V. Lagrange, Pradon, IL de Lacretelle, Desmons, Bouillay, H. Maret, B. Raspail, C. Ras-pail. Guillemaut, F. Rabier, Ducroz, Breley, Joubert, Bastid, Bizarelli, Daniel Lamazière, Bourgarel,J.Lasbaysses,Ranson, Duval,Dethou,Guyot-Dessaignes,Guillaumon, Berger (Nièvre), Pressât, Chanson, W. Gagneur,V. Poupin, Aujame, docteur
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- LE DEVOIR
- Dellestable, Labussière, Labrousse, Symian,Jouffrault, Ronde-leux, Jacquier, députés ;
- Pons-Tande, Horteur, Brugeilles, Rumillet-Charretier, Thîessé, Basly, Germain, Chavanne, G. Hubbard, Périllier, Magnien, Chevandier, Bourgeois (Jura), Germain Casse, Delattre, Mille-rand, de Jouvencel, Loranchet, Reybert, Vernhes, J. Gros, Marquiset, Dionys Ordinaire, Tondu, Maillard, Pajot, Jules Carret, Leporché, Calés, députés ;
- Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris ; Marion,professeur à la Faculté des lettres de Paris ; J.Rochard, inspecteur général du service de santé de la marine en retraite, membre de l’Académie de médecine ; A.Desjardins, membre de l’Institut ; Albert Desjardins, membre de l’Institut ;
- Auguste Eschenauër, ancien pasteur à Strasbourg, président de la Société d’études philosophiques ; E. Eschenauër, sous-lieutenant de réserve ; J. Levallois, secrétaire général delà Société des Amis de la paix ; H.Destrem, président du comité de Paris de la Fédération de l’arbitrage et de la paix ; de Gasté, ancien député, vice-président de la Société française des Amis de la paix; H. Dumesnil,vice-président de la Société des Amis de la paix ; E. Thiaudière, membre du comité de la Société des gens de lettres ; Armand Hayem, publiciste, conseiller général de Seine-et-Oise ;
- Comte de Mazewski, Guillaume Pays, de Saint-Georges Armstrong, membres du conseil d’administration de la Société des Amis de la paix : Mme Griess-Traut, du comité de Paris de la Fédération de l’arbitrage et de la paix ; Mlle Toussaint, de la Ligue de la paix et de la liberté ; Mlle Taxil, du comité du Devoir de Guise ; Guébin, de la Ligue de la paix et de la liberté ; Grumel, Gaston Morin, du comité de Paris de la Fédération de l’arbitrage.
- En publiant la liste des signatures de cette lettre, le Secolo fait remarquer avec raison que leur nombre eût été bien plus considérable si l’on n’avait tenu à faire au manifeste italien une prompte réponse, et si l’on avait eu le temps de donner à ce document une publicité qui lui aurait attiré des adhésions de toutes parts, et en aurait fait l’expression du grand courant d’opinion qui s’affirme de plus en plus en faveur de la paix et de l’arbitrage.
- A cette lettre le comité central de Milan a répondu par une éloquente lettre que nous regrettons à cause de sa longueur de ne pouvoir publier, et dans laquelle le comité constate avec joie que d’un côté des Alpes comme de l’autre, il n’y a qu’une voix pour proclamer l’accord sublime qui existe entre la morale et la politique.
- * #
- De son côté la Ligue internationale de la paix et de la liberté a adressé au comité de Milan la lettre suivante :
- Genève, 21 décembre 1888.
- Concitoyens d’Europe,
- Votre beau manifeste est un avertissement pour les Césars, un signal pour les peuples : l’avertissement a été entendu, le signal a été vu, et l’Italie ne sera point seule à répondre.
- Nous vous envoyons nos félicitations et nos vœux.
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- Oui, la Politique doit être une application de la Morale. Oui, la force doit être mise au service du droit.Ces vérités fondamentales et régulatrices,Kant, Cattaneo,Mazzini, Garibaldi, Victor Hugo, pour ne parler que des modernes, les ont proclamées. Baudin est mort pour elles.
- Vous êtes une Société de la paix. Vous dites excellemment : « La paix qui s’appuie sur des millions de soldats, et qui ne trouve chez des gouvernements d’autres manifestations que des jalousies, des haines et des menaces,n’est pas moins ruineuse que la guerre. » Et plus loin ; « La première nation qui aura le courage de mettre par terre ce système insensé recueillera les bénédictions des autres peuples ; elle entrera elle-même dans une prospérité inouïe et deviendra invincible.))
- Vous dites vrai : nous applaudissons et nous vous donnons rendez-vous au congrès universel de la paix.
- Recevez, chers concitoyens d’Europe, nos salutations cordiales.
- Au nom du comité central :
- ^ Ch. Lemonnier.
- La section suisse de la même Ligue a traduit, imprimé et largement distribué le manifeste du Comitato di vtgilanza per la libertà e la pace constitué à Milan, en le faisant suivre d’un commentaire que la citation suivante résume : « Nous croyons qu'il y a encore assez d’hommes libres pour triompher de cette politique de haine et d’écrasement, honte et ruine économique et sociale de l’Europe. »
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- MEETING POUR LA FRATERNITÉ DES PEUPLES
- Le comité des associations libérales milanaises publiait le 27 décembre l’appel suivant :
- Citoyens et citoyennes,
- Le siècle présent, qui en naissant décréta l’égalité de tous les hommes,n’a pas encore achevé sa grande œuvre.
- Quatre cinquièmes de l’humanité sont toujours écrasés par des privilèges odieux contrastant avec les hautes aspirations de la civilisation ; et la coalition cachée ou visible des gouvernements qui se fondent sur ces privilèges, oppose à la réalisation de l’idéal de la démocratie sociale un ennemi terrible : le militarisme, derrière lequel s’agite le fantôme frissonnant de la guerre.
- Le militarisme qui est la négation du progrès, de la prospérité et de la liberté, le militarisme qui engendre les hostilités persistantes entre une nation et l’autre, voilà le soutien armé et brutal des dominateurs.
- Eh bien,contre la coalition des gouvernements pour la protection de leurs intérêts,il faut que se lève l’accord de tous les peuples pour protéger les intérêts de l’humanité; et au-dessus des barrières douanières et politiques,il faut que se resserrent tous ceux qui, au lendemain d’une défaite ou d’une victoire dangereuse et sanglante,l’une comme l’autre, sentiraient encore sur leur échine le joug de l’esclavage imposé par l’ordre actuel des choses. Mais les peuples en se déclarant ennemis de toutes sortes de guerres, et en imposant aux gouvernements la fraternité universelle, sauront solliciter avec des
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- rapports internationaux le triomphe d’une société d’hommes libres, égaux et frères !
- Inspirée de ces sentiments, et se rappelant qu’elle est redevenue nation en saisissant le drapeau du droit, de la justice, de la liberté, l’Italie se sent orgueilleuse de se mettre avec vous à la tête de ce mouvement humanitaire.
- A cette intention elb vous invite vivement au meeting international qui aura lieu à Milan le 13 janvier 1889 pour proclamer la volonté des peuples vis-à-vis des menaces d’une guerre que l’on dit très près d’éclater, et le peuple français qui a contribué aussi largement à l’indépendance de notre pays, doit certainement se trouvera l’avant-garde avec nous.
- A la domination des ecclésiastiques, le moyen âge en mourant,fît succéder celle du militarisme ; à la domination du militarisme il faut désormais faire suivre celle du travail. Nous ne voulons ni bains de sang, ni gloires militaires, ni préjugés de race, nous voulons la liberté et la paix.
- Citoyens et citoyennes, nous attendons de nombreux représentants à Milan et vos importantes adhésions, car en combattant pour ces idées,on se met sur la voie du progrès et de la civilisation.
- Agréez nos salutations fraternelles.
- Suit la liste des associations qui ont pris l’initiative de meeting.
- Le Comité :
- Aurelio Saffi, Gabriele Rosa, deputato Giovanni Bovio, deputato Ettore Ferrari, deputato Edoardo Pantano, deputato Valentino' Armirotti, deputato Ing. Carlo Meyer, deputato Achille Tedes-chi, prof. Paolina Schiff, Raffaele Gandolfi, Avv. Felice Marzoni, Angiolo Cabrini, Domizio Castelli, Carlo Jacchini, Ing. Paolo Taroni, Eugenio Chiesa.
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- Le congrès de la paix s’est réuni à Milan, à la date fixée, dans la salle du théâtre Dal Verme.
- Le cortège s’est formé sur la place du Dôme ; un grand nombre de drapeaux étaient portés en tête. Au théâtre, le parterre ainsi que les fauteuils d’orchestre étaient réservés aux invités.L’amphithéâtre qui était accessible au public, a été pris d’assaut. Le bureau est installé à Pavant-scène, entourée de drapeaux. En dehors du théâtre, une foule énorme se pressait, cherchant à forcer l’entrée ; la troupe a dû intervenir pour rétablir l’ordre.
- Dans l’enceinte du théâtre, l'orchestre joue la Marseillaise et l’hymne de Garibaldi.
- M. Missori prend la parole. Au nom du comité, il souhaite la bienvenue aux étrangers ; il proclame ensuite l’union des forces démocratiques dans le combat contre les privilèges.
- MM. Pantano, député radical,et Cipriani ont été élus présidents.
- MM. Anatole de La Forge, Liebknecht, député socialiste au Reichstag allemand, et Aurélien Saffi sont nommés présidents honoraires
- Un de nos amis, M. Gaillard, député de Vaucluse, obtient un vif succès oratoire en opposant les bienfaits de la paix aux ravages qu’entraîne la guerre. Il s’étend sur les maux déjà causés par la
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- crise financière dans les deux pays en exprimant l’espoir de voir se réaliser l’idéal de Victor Hugo : la fraternité des peuples.
- M. Vendemini attaque le gouvernement, qui,par ses armements, épuise les ressources du pays.
- « Le peuple, dit-il, doit imposer à ceux qui tiennent les rênes du pouvoir l’amitié avec la France. »
- Mme Paolina Schiff, déléguée du congrès de la paix de Genève, dit que les femmes doivent s’unir pour travailler à la paix de l’humanité.
- MM. Ferroul, Boyer, Rivet, députés français, développent cette théorie que le règne de la paix ne saurait être assuré qu’après que la question sociale aura été résolue.
- Les délégués français remercient des démonstrations de sympathie dont ils ont été l’objet ; ils porteront en France l’écho de cette mémorable journée.
- L’ordre du jour suivant est approuvé : « La réunion décide de s’opposer par tous les moyens à l’œuvre insensée de tous ceux qui sont intéressés à la guerre, et d’agir par la propagande du principe de la fraternité des peuples émancipés, de militer en faveur du triomphe de la paix basée sur la liberté,sur l’égalité et sur la justice.»
- Les délégués des associations adhérentes sont chargés de former un comité permanent qui aura pour mission d’assurer l’exécution des résolutions du congrès.
- La réunion a été close au milieu des acclamations.
- Parmi les adhésions motivées arrivées au comité, on relève les suivantes :
- M. Frédéric Passy, député de Paris, invite les organisateurs à « ne pas compromettre par d’imprudentes déclamations la sainte cause, contre laquelle tant de préventions subsistent. »
- M. Benoît Malon écrit : « Le pays de la Renaissance et celui de la Révolution ont jeté les fondements de la liberté en Europe. Le peuple italien peut beaucoup pour éviter au monde entier cette calamité d’une guerre effroyable. Réalisons le rêve d’une Internationale fédérative reliant une humanité régénérée. »
- A la sortie du congrès, le cortège a traversé la ville au milieu d’un grand concours de population.
- Dans la soirée, un banquet de cent couverts a réuni les délégués italiens et français. A la fin du banquet, pendant lequel régnait la plus grande cordialité, M. Michelin, député français, a porté un toast à la République universelle qui a été chaudement applaudi.
- LE CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- La commission d’organisation du congrès universel de la paix, qui doit s’ouvrir le 1er juin 1889, s’est constitué, 1 bis, rue de Chaillot.
- Après avoir soumis à la commission supérieure de l’Exposition un programme signé par huit sociétés de la paix (cinq sociétés françaises et trois sociétés étrangères), elle vient de décider, dans la seconde séance, l’envoi d’une circulaire à toutes les sociétés de la paix.
- Cette commission compte dans son sein : quatre députés français MM. Barodet, F. Passy, Yves Guyot, Siegfried, un sénateur, M. Couturier, cinq présidents ou délégués de Sociétés de la paix.
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- DEUX CONFLITS SOUMIS A L’ARBITRAGE
- Sur le rapport de M. F. Passy, la Chambre française vient de ratifier,à une forte majorité, la convention d’arbitrage conclue le 29 novembre dernier, entre le gouvernement français et le gouvernement néerlandais, pour mettre fin à un différend très ancien relatif à la ligne qui sépare la Guyane française de la Guyane hollandaise. La deuxième Chambre hollandaise avait déjà de son côté sanctionné cette convention.
- * #
- Le ministre du Pérou à Madrid a prié la régente de vouloir bien servir d’arbitre pour trancher le litige existant entre le Pérou et l’Equateur au sujet d’une question de frontière.
- La régente a répondu qu’elle était très heureuse d’accepter et que l’offre qui lui était faite' était une nouvelle preuve des sentiments fraternels unissant le Pérou et l’Espagne.
- FÉDÉRATION UNIVERSELLE DES PEUPLES
- Amilcare Cipriani annonce que I’Union des Peuples Latins, fidèle à ses principes, à ses promesses, prend définitivement le titre de Fédération universelle des peuples, Section Latine.
- La Section Latine, sortie de la période de formation, est solidement fondée, elle entre résolûment dans celle de propagande et de combat. Pour cela, elle fait appel à tous les peuples, en les exhortant à se grouper en sections analogues à la sienne.
- Elle déclare hautement que son but est d’empêcher la guerre, de faire cesser la paix armée, afin que les peuples affranchis poursuivent de concert l’œuvre de transformation sociale.
- Son but est la fédération universelle des peuples et leur totale émancipation politique, économique et sociale.
- ASSOCIATION DES JEUNES AMIS DE LA PAIX, NIMES
- Nous avons déjà, dans notre numéro du 25 novembre 1888, attiré 1 attention de nos lecteurs sur l’excellent almanach de la paix publié par l’Association des Jeunes amis, de Nîmes.
- Aujourd’hui, nous recevons la liste des dépositaires de cet almanach et pensons être utiles à nos lecteurs en la leur faisant connaître, d’autant plus que l’Association des Jeunes amis de la paix nous informe que l’almanach sera cédé à 25 centimes franco, au lieu de 35 centimes,à toute personne qui joindra à sa commande d’almanach, une bande du journal Le Devoir.
- Voici la liste des dépositaires :
- MM Abauzit, 51, avenue de l’Observatoire, Paris.— Bahut, Séminaire protestait, Montauban.— Barnier Barnave, Drôme.— Bigault, libraire à Paris, rue J.-J. Rousseau.— Bastide, 15, rue des Jardins, Castres — Belluc, Réalmont, Tarn.— Choisy, quai des Bastins, Genève. Suisse.— Cadot Aimé, Chauny. Aisne.— Comte, place Mi-Carême à St-Étienne.— De Félice, à Orthez, Basses-
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Pyrénées.— Fischer, Francfort s/Mein, 18, Kosel Strasse.— Humbert, libraire à Mâcon, place de la Barre.— De Sersey, Bour-deaux, Drôme.— H. Monod à Lyon.— Ad. Monod, Carcassonne.— Ed. Monod, 94, rue Grignan, Marseille.— Porchère Samuel, 5, rue Benoît, St-Étienne.— Rama, 20, rue Morère, Paris— Schroerer fils, Lausanne, Suisse.— Trocmô, St-Amand-les-Eaux.— Vienot. Montbéliard — Viol, 7, rue Romiguière, Toulouse.— Vallette, Villa Marie. Montpellier.— De Vos, rue Capouillet, Bruxelles, Belgique. — Wirth, rue Hermamnot, 42, Francfort s / Mein.
- Et à la librairie Plon, Nourrit & Cio, 8-10, rue Garancière. Paris.
- SOCIÉTÉ
- I)E PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL I)U FAMILISTÈRE DE GUISE
- RÉUNION MENSUELLE DU JEUDI 20 DÉCEMBRE 1888.
- Présidence de M. Bernardot
- Présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président.
- Doyen, assesseur.
- Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- Olivier, malade, se fait excuser.
- La séance est ouverte à 8 heures par la lecture du procès-verbal de la réunion précédente qui est adopté.
- Le Président donne lecture d’une lettre de notre dévouée déléguée du comité d’organisation du Congrès universel delà Paix pour 1889. Melle Marie Taxil nous fournit des détails intéressants sur les travaux qui ont occupé les deux premières séances de ce comité et nous informe que dans la séance du 22 décembre dernier il a été décidé après un examen sérieux que chacune des sociétés représentées ferait un versement mensuel de 5 fr. destiné à couvrir les frais d’organisation. L’assemblée, consultée, vote, à l’unanimité, l’envoi de ces fonds.
- M. Bernardot, parlant du mouvement considérable qui se produit actuellement en faveur des idées de Paix et d’Arbitrage International que nous représentons, cite la proclamation qui nous parvient du comité central pour la Liberté et la Paix de Milan,proclamation que tous les journaux principaux de la France ont reproduite dans leurs colonnes. Après la lecture de cet écrit très remarquable signé de la plupart des personnages éminents de la démocratie italienne, notre Président se félicite du rôle de plus en plus considérable que les
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- LE DEVOIR
- sociétés de Paix sont appelées à jouer dans le présent et dans l’avenir.
- La parole est ensuite accordée à notre nouvel assesseur M.Doyen, dont nous reproduisons ci-après l’excellent discours :
- Mes chers concitoyens,
- Dans notre dernière réunion, vous avez bien voulu me nommer membre du bureau de la Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère. Permettez-moi, d’abord, de vous remercier de votre bienveillance. Je suis fier d’avoir été un des fondateurs de notre groupe, les doctrines qu’il cherche à propager n’ont pas de disciple plus convaincu que moi, mais je crois que d’autres parmi nous, auraient été plus dignes de la fonction dont vous m’avez chargé. Si je regarde ma nomination comme un honneur, je dois vous avouer que je n’envisage pas, sans un peu d’effroi, la tâche qu’elle m’impose Je ne suis ni un conférencier, ni un orateur, et, aujourd’hui pour la première fois, je prends la parole dans une réunion publique, et si je le fais, c’est surtout, parce que je sais d'avance que je peux compter sur votre indulgence.
- Il est difficile.Messieurs, de traiter une question aussi importante que celle de l’Arbitrage et de la Paix. Ce ne sont, certes, pas les bonnes raisons qui manquent pour appuyer cette thèse, mais les bonnes raisons que je vous donnerai vous les connaissez aussi bien que moi, et je ne pourrai guère, hélas, que vous répéter ce que d’autres ont dit avant moi, et avec infiniment plus de compétence.
- Un grand penseur a dit: « La vérité est comme un coin, qui ne pénètre qu’après de longs et persévérants efforts; s’il en est ainsi, une idée, quelque juste qu’elle soit, a besoin d’être souvent répétée pour entrer dans les cerveaux.
- Je sais bien qu’avec vous, Messieurs, cette nécessité n’existe pas, car je pense que tous ceux qui m’écoutent sont aussi convaincus que moi-même, de la justice de notre cause; mais les paroles qui se prononcent ici, peuvent, à l’aide de ce grand moteur du progrès, l’imprimerie, parvenir à d’autres oreilles bien disposées à accueillir les idées de Paix et d’Arbitrage, et amener ainsi de nouveaux adhérents à notre cause. C’est là surtout où doivent tendre tous nos efforts; c’est là le but pratique de nos réunions.
- Oui, Messieurs, chacun de nous, dans la sphère où il est placé, a pour devoir de répandre les principes, si justes,si féconds, si humanitaires que nous professons; et, à ce sujet, permettez-moi d’exprimer une idée, de formuler un désir; ce serait de voir nos vues partagées parle sexe, qui,par son caractère pacifique, par son esprit d’intuition plus développé, est plus apte que le nôtre à s’approprier les idées de justice, de paix, de solidarité, de fraternité, qui sont les bases mêmes de notre société.
- Oui,Messieurs, la femme est plus que nous peut-être, intéressée à la cause de la paix. Si elle ne va pas ordinairement combattre et mourir sur les champs de batailles, ses angoisses,en cas de guerre, sont plus vives que celles du soldat qui lutte avec toute sa bravoure, tout son courage, toute son énergie, pour défendre une cause qu’il croit juste, bien que souvent, trop souvent même, c’est le contraire qui soit vrai.
- Oui,Messieurs, la femme souffre de la guerre à plus de titres que
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- nous; elle en souffre comme mère, comme épouse, comme sœur et même quelquefois comme fiancée,et puisqu’elle est autant et même, je le répète, plus intéressée que nous sous certains rapports à la conservation de la paix, pourquoi, dis-je, n’essayerions-nous pas de faire de ce côté de sérieuses et nombreuses recrues?
- Le sexe que l’on appelle faible, probablement parce qu’il est le plus fort, serait pour la cause que nous voulons voir triompher un appoint considérable; car,dit un proverbe que vous connaissez bien: « Ce que la femme veut Dieu le veut. » Tous les novateurs,tous les sages qui ont fait progresser l’humanité, ne se rendaient-ils pas un compte exact de la force morale prodigieuse que renferme un cœur de femme, et n’est-ce pas pour cette raison que tous ont essayé de l’accaparer ?
- Les francs-maçons, cette élite de la société, font depuis quelque temps de grands efforts dans ce sens. Dernièrement, M. Francolin dans une réunion franc-maçonnique à laquelle beaucoup de femmes avaient été invitées, s’est particulièrement adressé aux dames ; il les a priées d’aider la franc-maçonnerie dans son œuvre de progrès et d’assister très souvent à ses tenues blanches.On appelle ainsi,vous le savez,dans le langage maçonnique,les réunions oùpeuventassister des invités des deux sexes n’appartenant pas à la franc-maçonnerie. M. Francolin a donc supplié les dames de ne pas se désintéresser des questions politiques et sociales, s’efforçant de leur démontrer qu’elles ont le plus grand intérêt à ce que les affaires politiques soient bien dirigées, si elles ne veulent pas voir leurs fils arrachés à leurs affections et envoyés se faire tuer sur des plages lointaines.il est convaincu que si la franc-maçonnerie était assurée du concours de la femme, les réformes si longtemps réclamées, se réaliseraient bien vite.
- Imitons l’exemple qui nous est donné; cherchons, nous aussi, à faire de la femme dont le cœur s’enflamme toujours pour les causes qu’elle croit justes, une alliée fidèle et dévouée, et notre cause sera bien près de triompher.
- Permettez-moi de vous citer à l’appui de ma thèse quelques lignes d’un écrivain de talent, d’un académicien bien connu, M. Edmond About. « La nature, dit-il, n’a rien dait de meilleur ni de plus intelligent que la femme; elle est propre à tous les travaux de l’esprit ; elle est capable de tous les actes de dévouement et d’héroïsme. Elle est plus courageuse que l’homme,(et,sans cela,la terre serait dépeuplée depuis longtemps). Elle est plus sobre, elle a plus de finesse et souvent plus d’élévation dans les idées. Elle aborde avec succès le commerce, l’industrie, l’art, les lettres, les sciences, la politique même lorsqu’un heureux hasard la met hors de page et émancipe ses talents. Mais.l’homme qui s’applique si bravement à perfectionner ses bœufs, ses chevaux et ses chiens; l’homme quia su dresser ses éléphants à danser la polka, les barbets à faire l’exercice et les petits oiseaux à dire la bonne aventure met presque autant de zèle à rabaisser sa compagne et son égale, par la plus odieuse et la plus sotte éducation.»
- Quelques femmes d'élite sont déjà entrées dans la voie que j’indiquais tout à l’heure. Les journaux : La Citoyenne et le Droit des 'femmes, ces vaillants champions de la cause de l’égalité des droits
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- entre les sexes,ont fondé une Société,ou Ligue féminine pour la paix et l’union des peuples.
- A cet effet, le journal La Citoyenne publie les lignes suivantes : « Nous avons reçu de nombreuses adhésions en réponse à l’appel aux femmes que nous avons publié dans notre dernier numéro. Les femmes de toutes les nations ont voulu se joindre aux françaises pour protester contre la guerre, expression suprême de la barbarie et de l’injustice, cause et effet en même temps de la plupart des maux dont souffre notre pauvre humanité. Nous avons reçu des signatures de l’Amérique, de l’Angleterre, de l’Italie, de la Grèce,de ces vaillants pays du nord, qui sont aujourd’hui à l’avant-garde du progrès : le Danemark, la Finlande, etc.
- « Soyons à la hauteur de tant de sympathie; continuons à recueillir des signatures et à grossir de milliers de femmes Y Armée de la, Paix.
- « Nous espérons pouvoir bientôt organiser des réunions et des conférences, et nous prions bien instamment celles qui se joignent à nous de nous envoyer leurs noms et adresses, afin de pouvoir leur communiquer la date et le lieu de nos réunions. »
- En Angleterre,une société de ce genre vient également de se fonder; voici à ce sujet ce qu’on lit dans le rapport publié par l’Association Internationale de l’Arbitrage et de la Paix de Londres.
- « Nous éprouvons un véritable plaisir à annoncer qu’un comité de dames de notre association vient de se fonder. Il s’y est joint déjà un nombre considérable de membres et elles se sont mises à travailler activement au succès de notre cause.Elles feront connaître notre œuvre d’une manière plus générale, et nous gagneront la coopération d’un plus grand nombre d’adhérents. Ces excellentes amies s’efforceront surtout d’introduire une amélioration dans l’éducation de la jeunesse, en ce qui touche l’enseignement de l’histoire au point de vue civil et militaire, pour mettre fin aux faux et dangereux préjugés concernant des nations étrangères. Le comité s’est mis à l’œuvre avec la volonté calme et ferme qu’on en attendait, et ses efforts ne manqueront pas de nous rendre les plus grands services. » On espère que ces dames pourront, sous peu, entrer en communication avec des femmes d’autres pays, et les enrôler sous l’étendard de notre but commun: la paix.
- Parmi les femmes de cœur et d’énergie qui se distinguent par leurs actes en faveur de la paix, citons encore Mme Destriché, qui a fondé, à Château-du-Loir, une société de la paix.
- Notre illustre fondateur, M. Godin, dans cet ordre d’idées comme en tant d’autres, a devancé les progrès de la législation. Au Familistère, l’instruction est la même pour les deux sexes, l’égalité de l’homme et de la femme a été établie autant que cela est possible. Les femmes siègent dans les conseils de notre société, nous avons eu également dans notre groupe de la paix des femmes faisant parti du bureau. Ici où les femmes sont électeurs et éligibles au même titre que l’homme, essayons de conserver parmi nous l’exemple que nous a légué notre premier et regretté président.
- Vous le savez, Messieurs, dans les temps les plus reculés, les sages ont toujours cherché à éloigner le terrible fléau de la guerre et souvent ils y sont parvenus.Tous les philosophes,tous les grands missionnaires de l’humanité ont été des apôtres de la paix.Ram,l’un
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- des plus célèbres,qui vivait 50 siècles avant notre ère,avait su par de sages lois, par son intelligence supérieure, procurer à ses peuples une ère de paix et de prospérité qui a duré de longs siècles. C’est même le souvenir de cette époque qui a donné naissance par la tradition, à la légende de iage d’or. Cette ère de paix féconde fut troublée par l'ambition d’un conquérant qui voulut s’emparer du pouvoir.
- A toutes les époques, même les plus troublées de l’histoire de notre planète, le monde a vu se lever des justes qui stigmatisaient les boucheries horribles de la guerre ; en même temps d’autres hommes,ironie suprême,appelaient ces boucheries la gloire, comme s’il était jamais glorieux de détruire son semblable,, de tuer un être que l’on ne connaît pas,et contre lequel on n’éprouve dans la majorité des cas ni haine ni désir de vengeance!
- Je ne puis résister au plaisir de vous lire, quoique vous les connaissiez comme moi,quelques-unes des lignes si éloquentes,si belles de notre regretté fondateur. Dans son ouvrage Solutions sociales, M. Godin, parlant de la guerre, dit : « Je ne sais sous quel empire des lointains frémissements du carnage et du sang versé, je vis se dresser devant moi l’Esprit de guerre comme étant le spectre hideux duquel est sorti le mal dans l’humanité.
- « Je vis la guerre, génie de la destruction,luttant contre le travail génie de la production; je vis la guerre, génie de la mort, luttant contre le travail, génie de la vie. Je vis la guerre ruinant le travail, et dressant des obstacles à la liberté des nations; le passé de l’humanité se présentait devant moi déroulant les horreurs de ce long martyre du travail sous le joug de la force et de l’ignorance,et la guerre avec toutes ses terribles conséquences se présentait à moi, et j’embrassais tous les détails de son effroyable histoire.
- « Car la guerre, c’est l’histoire de tous les meurtres horribles, de toutes les violences inouïes.C’est l’histoire de tous les excès du mal dont la terre est couverte ; c’est la perversité du sens commun à sa plus haute puissance. La guerre, c’est le crime de lèse-humanité qu’il faut effacer du monde, c’est le cancer qu’il faut extirper des nations.
- « C’est un crime d’attenter à la vie d’un homme,et de le dépouiller de tout ce qu’il possède ; mais ô, tristesse de l’humanité ! ce qui est un forfait pour l’individu dans la société n’en est plus un pour les Rois, lorsqu’ils contraignent les peuples à s’entretuer par centaines de mille hommes pour satisfaire l’iniquité de leur orgueil et de leur ambition.
- « Rien du vrai bien que l’homme sait accomplir ne sera sans récompense, mais rien du mal fait à l’humanité ne sera sans expiation ! Chacun dans la vie s’élève en raison du bien qu’il a fait ou descend proportionnellement au mal dont il a chargé son existence. C’est cette loi de justice morale qu’il faut apprendre au despotisme comme à l’humanité entière.»
- Je borne ici mes citations,le temps me manque pour en lire davantage.
- C’est avec un grand plaisir que je constate que les idées de paix et d’arbitrage prennent depuis quelque temps dans tous les pays une extension très grande. On commence à soumettre fréquemment à l’arbitrage l’arrangement de différends survenus entre individus comme entre nations. Vous savez que la Hollande et la France se
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- sont mises d’accord pour régler, par la voie de l’arbitrage,une. question pendante depuis longtemps entre les deux pays. Il s’agit d’une ligne de démarcation entre nos possessions et celles des Hollandais dans la Guyane. Nul doute que l’arbitrage ne parvienne â régler Cette affaire, depuis si longtemps en suspens, et qu’un arrangement pareil ne survienne prochainement entre le Brésil et la République française pour la partie de territoire contestée entre les deux nations.
- Les jeunes Républiques des deux Amériques, plus sages que la vieille Europe, se gardent bien d’imiter nos folles dépenses; elles n’entretiennent que des armées aussi réduites que possible, nulles comparativement â celles du vieux monde. Les Américains préfèrent, avec beaucoup plus de raison, consacrer leurs ressources à l’exécution de l’outillage national, en créant partout de nombreuses voies de communications, des comptoirs commerciaux, des ports pour r ecevoir les navires de commerce, des usines modèles, des fermes gigantesques ; et ces peuples, qui existaient à peine il y a cinquante ans, sont aujourd’hui nos maîtres dans presque toutes les branches de l’activité humaine. Le secret de leur réussite aussi prompte que merveilleuse,c’est qu’il n’ont pas comme nous à traîner le lourd boulet du militarisme. Mais sans aller jusqu’au Nouveau-Monde, il serait facile de trouver des exemples tout près de nous. La Suisse, cette République petite par son territoire, mais grande par les lois sages et démocratiques qui la régissent,au milieu de l’Europe transformée en un vaste camp, n’a suivi que de bien loin ses puissants voisins ; aussi le budget de la guerre est-il dans cette République modèle, le moins élevé proportionnellement de toute l’Europe,et son budget de l’instruction publique est-il en revanche plus considérable que partout ailleurs,(le Familistère excepté toutefois.) Puisque nous sommes en Suisse, laissez-moi vous raconter une petite anecdote que je glane dans une excellente revue qui partage nos idées et les défend avec un rare talent et une supériorité marquée, c’est le Messager de la Paix,dirigé par une femme de cœur et d’intelligence, la duchesse de Pomar. Voici ce que dit cette revue dans son numéro de septembre
- « Amis de la cause de paix, propagateurs de l’idée de l’arbitrage international, nous saluons avec joie chaque parole, chaque manifestation,qnelque modeste qu’elle soit, qui tend à répandre nos principes dans le monde.
- <( Nous nous faisons donc un devoir de mentionner dans ces pages destinées à encourager les efforts de tous ceux qui luttent pour l’avancement de l’humanité, le fait suivant:
- « Dans une propriété située à quelque distance de Genève,en face du Mont-Blanc majestueux, avait lieu,il y a quelques semaines,une fête de famille aussi rare que touchante.
- « Autour d’un couple heureux qui célébrait ses noces d’or, se groupaient enfants et petits-enfants,les cœurs pleins d’émotion et de reconnaissance.
- (( En contemplant leur grand-père avec son auréole de cheveux blancs et son doux regard voilé de mélancolie, la grand-mère à l’allure jeune encore,les cheveux à peine grisonnants,un air de force et de courage répandu sur toute sa personne, on devinait l’histoire de cette vie à deux toute d’amour, de travail, de rudes combats, de
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- résignation, mais éclairée ici et là par quelques jours heureux dont le souvenir semblait s’augmenter de la somme de leur reconnaissance.
- « Nombreux furent les toasts portés dans ce jour de fête, chacun put épancher son cœur, rappeler ses souvenirs, évoquer des mémoires sacrées, former dés vœux, exprimer sa reconnaissance.
- « Lorsque le chef de famille, et après lui, ses fils et ses petits-fils eurent prononcé plus d’un discours, la grand-mère demanda à son tour la parole.
- « Ce n’est pas uniquement à sa famille qu’elle pensa, non ; son cœur de mère s’éleva plus haut que la famille,plus hautque la patrie; elle songea à l’humanité, à tous ceux que les mêmes maux, que les mêmes souffrances menacent incessamment, surtout quand il est question de guerre. Elle exprima le vœu que ses enfants et petits-enfants prissent à cœur cette grande cause de la paix. Elle leur demanda, en souvenir de ce bel anniversaire, de donner tous, en même temps que leurs grands parents, leurs adhésion à la société des amis de la paix.
- « Cette proposition fut reçue avec des acclamations enthousiastes et tous,depuis l’aïeul bien-aimé jusqu’au plus jeune des petits enfants, entonnèrent d’une voix vibrante le refrain d’un air national suisse, chant traditionnel de cette famille.
- « Le pasteur de l’endroit fut chargé de présenter à M. Frédéric Passy, Président de la société française des Amis de la Paix, cette adhésion collective de trois générations helvétiques à la cause sacrée de la concorde et de l’amour entre les peuples. »
- Il est impossible, Messieurs,de songer sans frémir à ce que serait aujourd’hui une guerre avec les engins meurtriers quela science,qui ne devrait travailler que pour le bien de l’humanité, a mis entre les mains des armées de la destruction. Il n’y a plus d’autres alternatives,à l’époque où nous vivons,qu’une entente pour un désarmement général, ou un épouvantable cataclysme. La responsabilité terrible qui pèse sur les gouvernants devraient faire taire tout sentiment de haine, tout faux amour-propre, toute ambition malsaine ayant sa racine dans le sang, ou bien si la raison n’est pas assez forte encore pour éteindre les instincts de cruauté et détruire l’égoïsme monstrueux qui régnent en maîtres dans notre siècle, il faut s’attendre à une guerre d’extermination comme l’histoire de l’humanité n’en a jamais enregistrée, guerre dans laquelle des nations entières seront anéanties, où, comme l’a dit Lord Salisbury, on verra disparaître plusieurs nationalités.Puisse notre humble propagande aider à préserver le monde d’une pareille calamité! Quoiqu’il arrive, nos efforts n’auront pas été perdus,l’idée semée par les sociétés de paix germera et plus tard,à défaut de nous,nos enfants en recueilleront les fruits.
- Je termine cette trop longue causerie en répétant cette maxime de Bazile,que je me permettrai de modifier un peu pour la circonstance:
- Pacifiez ! Pacifiez ! Il en restera toujours quelque chose.
- P. A. Doyen.
- Avant de quitter la tribune, M. Doyen communique à l’assemblée l’article suivant du a Herald of Peace » :
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- LE DEVOIR
- UN NOUVEAU PLAN D’ORGANISATION DE LA PAIX EN EUROPE.
- « Le Daily Telegraph,reçoit de son correspondant de Vienne,l'information suivante :
- « Une communication du plus haut intérêt me parvient d’une source dont j’ai souvent obtenu de très bons renseignements. On m’assure que quelques-uns des principaux hommes d’État du continent se rallient à l'opinion qu’entre les puissances européennes toute difficulté, sans aucune exception, pourrait être résolue par les méthodes pacifiques. Ceci s’applique à la fois au mécontentement latent entre la France et l’Allemagne,et à l’état précaire des relations entre l’Autriche et la Russie.
- « L’idée de ces hommes d’État est que la diplomatie offre des ressources suffisantes pour établir, en Europe, un ordre de choses nouveau tel que la paix serait substantiellement garantie.
- « On ajoute que si la tentative échouait, elle offrirait du moins le grand avantage de montrer quels sont parmi les questions européennes celles qui ne peuvent être résolues sans recourir à la guerre. Cela, pense-t-on, serait sous tous les rapports préférable à l’état d’incertitude actuelle.
- « Naturellement, un tel règlement des choses comporterait l’abrogation du traité de Berlin, mais ceux mêmes qui s’attachent le plus ardemment à la stricte observation de ce traité, tant qu’il ne sera pas légalement révoqué, ne prétendent pas du tout pour cela qu’il ait rempli son objet. Ils disent au contraire que le traité de Berlin a fourni matière à de perpétuelles discordes entre les puissances en cause, et que son seul mérite est d’avoir reculé un grand conflit européen, sans cependant avoir en aucune façon écarté les causes de ce conflit.
- « Suivant la communication que j’ai reçue, il y a beaucoup de chance pour que cette idée maintenant adoptée en principe par quelques-uns des souverains et des hommes d’État du continent revête une forme pratique. »
- M Doyen fait suivre ce discours, applaudi à plusieurs reprises, de la lecture d’un extrait emprunté au « Messager de la Paix » une publication des plus intéressantes quant à la haute philosophie qui s’en dégage, et « dédiée à ceux qui souffrent et qui luttent pour l’avancement de l’humanité. »
- La séance est levée à 9 h. 1/4.
- Le Secrétaire,
- Sarr&zin.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LA FEMME-AVOCAT ET LA FEMME-MÉDECIN
- Nous avons signalé les différentes phases de l’instance poursuivie par Mlle Popelin, à l’effet d’être admise à exercer la profession d’avocat.
- Il nous reste à faire connaître le dénouement de cette affaire, dénouement nullement conforme au désir de la demanderesse et à nos vœux.
- Par arrêt fortement motivé en date du 12 décembre, la cour d’appel de Bruxelles s’est prononcée contre la demande de Mlle Popelin. Parmi les attendus, le suivant vaut son pesant d’or :
- « Attendu que cette demande ne saurait être admise, parce que la loi qui nous régit, d’accord avec nos mœurs, n’admet pas que la femme exerce la profession d’avocat ;
- « Que sa place dans la société lui impose des devoirs peu conciliables avec l’exercice de la profession qu’elle n’a, du reste, ni les loisirs, ni les forces, ni les aptitudes nécessaires pour l’exercer ;
- « Que le législateur moderne, qui, sous l’empire des mêmes motifs, refuse à la femme, frappée d’incapacité, le droit de rien faire sans l’assentiment de son mari, ne saurait admettre qu’elle puisse faire pour autrui ce qui lui est interdit pour elle-même. »
- Nous avons vainement cherché dans le code, dans les développements de l’avocat général qui a requis la non-prise en considération, dans les considérants de la cour, la preuve que la loi s’oppose à ce que la femme exerce la profession d’avocat.
- Le second alinéa brave triomphalement tout commentaire et désarme la critique.
- Dans le troisième intervient, cette fois, la loi elle-même, cette loi qui frappe d’incapacité la femme mariée, et qui proclame en même temps, que cette incapacité ne répond pas à la réalité des choses, qu’elle n’est pas tirée de la nature même de la femme, puisque la femme célibataire estlégalementcapable, et la femme veuve également.
- Si, laissant de côté les contradictions de la loi, nous passons à son application, nous nous demandons avec étonnement ce que viennent faire les considérations tirées de la nécessité de l’assentiment du mari, dans le cas de Mlle Popelin, qui est célibataire.
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- Presque en même temps que la'cour de Bruxelles refusait d'accepter le serment professionnel de Mlle Popelin, une jeune polonaise âgée de vingt et un ans, Mn° Clara Schultze, soutenait à Paris sa thèse pour le doctorat en médecine devant MM. Charcot, Landouzy, Strauss et Reclus. La récipiendiaire avait choisi ce sujet : « La femme-médecin au dix-neuvième siècle. » Naturellement, un auditoire plus nombreux que d’habitude et plus mondain avait été attiré par l’annonce de cette cérémonie. Mlle Clara Schultze, le plus jeune candidat qui se fût présenté jusqu’à ce jour, a soutenu brillamment sa thèse.
- M. Charcot a cru devoir assaisonner d’épigrammes les compliments qu'il a adressés à la postulante, et railler spirituellement sans doute, mais tout à fait hors de propos, l’ambition des femmes d'exercer la médecine. Nous nous associons pleinement aux réflexions susceptibles d’une application générale que cette attitude peu généreuse inspire à Jean Frollo du Petit Parisien.
- a En Angleterre comme en France,dit en effet notre confrère, les médecins ont beau entasser les beaux raisonnements pour faire croire que,s’ils résistent à l’invasion de la profession par les femmes, c’est dans l’intérêt des femmes elles-mêmes. Toute cette dialectique fleurie et sentimentale échoue devant l’évidence des faits. Si la profession médicale est de celle auxquelles les forces de la femme ne peuvent pas suffire, on le verra bien à l’expérience. Pourquoi se tant mettre en peine à l’avance ? Les prohibitions ne peuvent avoir qu’un résultat : celui de faire croire au public qu’il ne s’agit, au fond de tout cela, que de concurrence professionnelle et que, derrière les scrupules qu’on fait valoir, s’abritent tout simplement des intérêts qui n’ont rien de commun avec la science.))
- Mme CAROLINE DE BARRAU
- Caroline de Barrau, cette noble femme dont le nom a été associé à toutes les causes qui touchent à la question féminine, ainsi qu’à un grand nombre d’œuvres philanthropiques, n’est plus. Elle a succombé non pas seulement à la maladie, mais à l’excès de son dévouement pour le bien, qui l’avait usée avant l’âge.
- Jamais elle ne sut se ménager, jamais elle ne put refuser son aide et son appui à ceux qui venaient les réclamer pour une cause juste ou pour une misère privée. Une pareille abnégation, une telle annihilation du moi ne se rencontrent guère dans notre société, dont le trait caractéristique est l’égoïsme.
- Caroline de Barrau a donné l’exemple du sacrifice personnel pour la grande cause humanitaire dans toute l’acception du mot. Son
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- intelligence large et vraiment scientifique, son âme ouverte à toutes les beautés de l’art et de la nature, son talent musical remarquable, la tendance philosophique de son esprit, qui ne craignait pas d’aborder les problèmes de l’au-delà, son goût de l’étude, des travaux littéraires et des voyages ; tout cela, joint à sa situation sociale, aurait pu lui permettre de jouir largement et noblement de la vie. Mais le dieu intérieur commandait, et cette âme, douce et forte par l'abnégation, obéit simplement sans avoir seulement conscience de sa propre grandeur.
- Elle fut d’abord la femme du foyer, la mère dévouée dans tous les détails de la vie matérielle et par la haute préoccupation de l’éducation. Elle se fit la bienfaitrice des pauvres et des cultivateurs dans le beau pays où se trouvent les propriétés de la famille de Barrau. Puis, en dehors de ces premiers devoirs, qu’elle remplit scrupuleusement, tout le temps dont elle put disposer fut consacré, à l’humanité, aux souffrants, aux opprimés ; les défendant par sa plume, les soulageant par tous les moyens pratiques.
- Mme de Barrau a de nombreux titres qui la recommandent à l’attention du monde intellectuel ; elle a publié des ouvrages de toutes sortes sur l'éducation, sur les questions sociales, spécialement en ce qui touche aux femmes. Elle eût un rôle important dans nombre de sociétés : les Libérées de Saint-Lazare, la Fédération pour l’abolition de la réglementation en matière de mœurs, l’Amélioration du sort de la femme, etc., etc. Elle était officier d’Académie. D’autres s’étendront longuement sur ces côtés remarquables de sa vie et de sa personne. Pour moi, dans cet adieu suprême que je lui adresse publiquement ici, je ne veux parler que de son âme et de son cœur. Je veux dire à mes sœurs qui liront ces lignes : Notre amie a été la vraie femme, à la fois épouse, mère et citoyenne ; elle a manifesté complètement, dans sa vie et dans ses œuvres, le principe supérieur, l’élément essentiel et vital que l’influence féminine doit apporter dans la société nouvelle — le dévouement, l’abnégation et la douceur unis aux fortes convictions prouvées par le devoir social accompli. Son souvenir sera un rayon lumineux qui nous éclairera dans les heures tristes et sombres de la lutte. Et pour celles de nous qui croient à la continuation de la vie individuelle dans des formes et en des modes encore inexpliqués mais pressentis, celle que nous pleurons sera plus qu’un souvenir, elle restera une compagne dans le travail, une amie incomparable pour notre cœur.
- (La Citoyenne)
- Emilie de Morsier.
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- UNE INTERVENTION OPPORTUNE
- Dernièrement, ont eu lieu, à Boston, des élections municipales qui ont occupé vivement l’attention publique.
- Depuis plusieurs années, les affaires de la ville étaient dirigées par les démocrates. L’été dernier, l’influence catholique se fit plus particulièrement sentir et certains livres scolaires, considérés comme ayant des tendances trop protestantes, furent interdits dans les écoles.
- Cette interdiction émut le clan féminin. Jusqu’à présent les femmes qui, dans l’Etat de Massachusetts possèdent le droit de vote pour la formation du conseil municipal, n’avaient guère fait usage de ce droit. Cette fois, plus de 22.000 d’entre elles ont pris part au vote. Leur intervention a eu pour résultat d’assurer le triomphe des républicains sur les démocrates.
- LE POINT DE VUE SCIENTIFIQUE
- DE L’ÉTAT APRÈS LA MORT
- Tiré du « Lotus ». (Suite et fin)
- Louis-Philippe de Ségur raconte un autre exemple de vengeance posthume. Le président du Parlement de Toulouse dormit une nuit, lqrs de son voyage de retour de Paris, dans une auberge de village, où il vit le spectre ensanglanté d’un esprit qui lui communiqua qu’il était le père de l’hôtelier, qu’il avait été assassiné par ce dernier et enterré dans le jardin. Les recherches de la justice confirmèrent le fait et le fils fut exécuté. Plus tard, le spectre apparut de nouveau et demanda au président comment il pouvait lui témoigner sa reconnaissance. Celui-ci demanda à être averti de l’heure de sa mort pour pouvoir s’y préparer, et le fantôme promit de l’eu prévenir huit jours auparavant. A quelque temps de là, on frappa violemment à la porte du président, sans que personne eut été vu. Le président, en sortant, vit le fantôme qui lui annonça sa mort prochaine. Ses amis cherchèrent à le tranquilliser,et lui-mêmecommençaità douter lorsqu’il eut atteint sain et sauf le huitième jour.Le soir, au moment où il entrait dans sa bibliothèque, un coup retentit, et l’on trouva le président baigné dans son sang. Un homme, amoureux de la femme
- < 1) Lire « Le Devoir » du 1er Avril au 6 mai, des 9, 16 et 23 Décembre 1888.
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- de chambre, épiait un rival, et ayant pris le présidentpour ce dernier, lui avait tiré un coup de pistolet (1).
- Si la voix de la conscience est de nature transcendante, elle ne peut qu’être intensifiée par.la mort. C’est pourquoi nous constatons aussi le remords comme motif d’une apparition, ainsi que l’effort de remédier à des actes dont la conscience pendant la vie avait tenté en vain de nous retenir. Ce remords s’étend souvent à des choses peu importantes, mais la mort ne peut, en tout cas, intensifier que partiellement notre émancipation métaphysique, et des vues religieuses fortement enracinées, pourraient, même quand xelles sont erronées être affermies, en ce sens que la croyance en l’immortalité, devenant un fait expérimental, est appliquée alors également aux autres parties constitutives du système religieux. Aussi est-il irrationnel de donner une valeur absolue aux opinions des esprits et dans les cas bien constatés, le mode de se comporter des spectres ne peut-il servir à appuyer des conceptions dogmatiques.
- Nous devons toujours nous efforcer de considérer les changements produits par la mort comme aussi faibles que possible, et la vie future comme un développement continu de la vie actuelle. En un mot, nous ne pouvons assez nous représenter les esprits comme semblables aux hommes. -
- On a très peu d’objections à faire au sujet de ces conceptions et de ces actes qui s’expliquent par la permanence après la mort, ou le réveil de la conscience morale se manifestant alors. La croyance en l’immortalité, qui a déjà pendant la vie terrestre la plus grande force morale déterminante doit, quand elle est devenue une vérité experimentale, produire des effets plus énergiques, quand même aucune autre illumination métaphysique ne s’y ajouterait. Les récits, à ce sujet, sont remarquablement nombreux. Pierre le vénérable, abbé de Cluny, raconte que le curé Stephanus refusa l’absolution à un certain Guido, qui peu après mourut dans un combat. Lemortarmê de pied en cap, apparut alors au curé —• précisément comme il se représentait à soi-même dans sa propre conscience persistante —-, en le priant d’ordonner à son frère Anselme de rendre à un paysan le bétail qui lui avait été enlevé et à un village l’argent qui lui avait été extorqué, péchés qu’il n’avait pas confessés et pour lesquels -.il souffrait. Aprèsuneautreapparitionduspectre,ie curé fit la comnlis-sion,mais Anselme ne voulutpointy accéder,sur quoi,pour la troisième fois, l’esprit apparaissant pria le curé de faire lui-même quelque chose ; ce dernier fit ce qu'il pouvait, et l’apparition cessa. (2)
- Les faits de ce genre prouvent la permanence de la conscience
- (1) Ségur, Galerie morale et politique. Daumer, Geisterreich. II, 58
- (2) Daumer. Geisterreich, II, 123.
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- morale ; d’autre part, la permanence dans la conscience de l’idée de l’importance de la confession auriculaire ne prouve nullement la légitimité de cette institution. Si la mort donc ne peut nous isoler subitement du monde terrestre, on peut admettre qu’elle ne doit pas nous isoler individuellement au sein du monde intelligible. Nous sommes bien plus isolés par notre conscience corporelle des autres hommes que nous ne sommes liés avec eux, et quand cet obstacle tombe et que les capacités latentes s’intensifient, la sympathie et l’antipathie, la lecture de la pensée, le diagnostic intuitif du caractère, une vie sociable beaucoup plus intime que cela n’est possible dans la vie actuelle doivent se manifester. Schilling dit qu’il est tout à fait inconcevable, qu’on ait jamais pu douter qu’alors le semblable s’unisse au semblable, et cela surtout pour des êtres intimement semblables. Une affection divine et éternelle ne doit-elle pas retrouver non seulement ce qu’elle a connu mais aussi ce qu'elle n’a pas connu, ce qu’elle a désiré vainement et aimé ici de toute son âme ; car dans le monde actuel tout extérieur, la loi des coeurs n’a pas de puissance.
- Les âmes parentes sont séparées ici les unes des autres par les siècles, ou par de grandes distances, ou par les complications du monde. Ce qu’il y a de plus digne est placé dans un milieu indigne, et de même que l’or associé au cuivre et au plomb produit un effet pénible, un coeur noble et élevé se trouve souvent dans un monde vil et bas, qui rend laid et vulgaire ce qu’il y a de plus pur et de plus beau.
- Mais là, l’extérieur est entièrement subordonné à l’intérieur, comme ici l’intérieur l’est à l’extérieur ; là la valeur intime et l’essence des êtres doivent les unir les uns aux autres dans une harmonie éternelle et indissoluble et non dans des liens fragiles et passagers comme sur cette vie terrestre.
- Si le sujet transcendant commence là où la limite de la sensibilité du sujet terrestre cesse et si la transmission de la pensée est rarement assez intensive pour dépasser cette limite, mais a toujours lieu au-dessus de celle-ci, c’est donc une faculté transcendante, c’est à dire que la transmission de la pensée est la langue des esprits.Cela seul doitavoir pour effet que,dans l’au-delà,nousnous distinguons par notre valeur intérieure. Dans la société humaine actuelle, nous ne révélons par le langage que les parties constitutives de notre conscience, telles que représentations, pensées,sentiments, désirs, que nous voulons découvrir. La langue devient même souvent un moyen de cacher nos pensées et de nous présenter autrement que nous ne sommes. Même quand nous tenons à révéler réellement nos pensées, la langue, au lieu de pensées ne communiquant que
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- des symboles conventionnels, des mots, ne peut être qu’un substitut très imparfait pour la transmission de la pensée.
- Goethe dit quelque part : « Moi seul je sais bien ce que je sais ; une parole exprimée a rarement son effet voulu ; elle n’excite le plus souvent que la contradiction, l’inertie, le silence. » Jean Paul dit de même (1) : « Nos langues ne sont qu’un nuage auquel chaque imagination donne une forme différente, ce qui ne saurait être pour une langue de l’esprit parfaite, suffisante et nécessaire, qui serait issue de la nature même et serait une langue universelle. La langue des esprits ne peut être que l’expression de leur être le plus intime. L’esprit agit immédiatement sur l’esprit, et dans l’au-delà nous serons connus tels que nous sommes en réalité. Sar ce point les somnambules sont unanimes, parce que le sujet transcendant se montre déjà dans le somnambulisme. On peut donc les considérer dès maintenant comme des esprits qui expérimentent sur eux-mêmes passivement la transmission de la pensée. Une somnambule de Kerner dit: « Les esprits se comprennent par la seule volonté ; ce que l’un veut, l’autre le sent immédiatement (2).« Et la voyante de Prévorst : « Les esprits, parce qu’ils peuvent lire les pensées, n’ont vraiment pas besoinde langue (3). » La somnambule de Werner, à laquelle dans une séparation dramatisée, son propre sujet transcendant apparaissait comme ange gardien, voyait ce que ce dernier voulait lui communiquer. Elle déclara que quand on la magnétisait artificiellement elle pouvait s’élever à un degré tel qu’elle comprenait elle-même parfaitement cette langue. (4) Pordage dit : « Si quelqu’un veut savoir la langue de ces esprits et comment ils communiquent les uns avec les autres, on peut répondre que leur conversation se fait au moyen des pensées, que ce qui est pensée reçoit immédiatement sa réponse ; leurs pensées sont saisies immédiatement et réciproquement, et ils se répondent de même (5). » Tous les mystiques s’expriment ainsi. On en trouve de nombreux exemples chez Swedenborg. Dans un manuscrit écrit par des moyens mystiques, je lisais dernièrement: « Les hommes parlent, les esprits se pensent réciproquement. » On pourrait distinguer, en outre, si l’intelligence a lieu par réception passive ou par clairvoyance active ; mais le résultat resterait le même.
- Comme ce qu’on a appelé la lecture de la pensée a été souvent constatée dans ces derniers temps, même pendant la veille, nous
- (1) Jean Paul Jubelsenior.
- (2) Kerner, Histoire de deux somnambules.
- (3) ld., La Voyante de Prévorst.
- (4) Werner, les Anges gardiens, 120.
- (5) Pordage, Théologia mystina.
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- n’avons pas besoin de recourir aux analogies tirées du somnambulisme ou à la réalisation des désirs pensés, et si souvent vérifiées pendant les séances spirites, pour en déduire des conséquenees relatives à l’état futur. Ce qui est certain, c’est que ce phénomène se répète plus souvent et est plus intense dans le somnambulisme (1).
- On pourrait y ramener encore certains cas d’élévation morale chez les somnambules. Il arrive souvent chez les femmes somnambules, qu’elles déclarent, contrairement à leur tendance à mentir pendant la veille, qu’elles ne peuvent plus proférer de mensonges. Il pourrait se faire que ces somnambules, auxquelles les pensées du magnétiseur se transmettent, tiennent précisément pour cela, que la dissimulation est inutile, car manquant de la conscience qui réfléchit, elles n’ont pas l’idée que cette transmission n’a lieu que par rapport à elles, qu’elle n’émane pas d’elles-mêmes.
- Il s’agit maintenant de savoir si nous ne pouvons pas utiliser ce fait du transfert de la pensée comme langue des esprits, pour expliquer un problème très difficile que suscitent les apparitions spectrales.
- Les objections des sceptiques contre ces apparitions se dirigent bien moins contre les spectres en général que contre le mode d’être en apparence tout à fait irrationnel de ceux-ci. Un esprit,par exemple, qui apparaît pendant des siècles dans le lieu de son crime, et qui, comme un acteur, y répète mimiquement et sans fin l’action qui oppresse sa conscience, nous indiquerait un caractère de la vie future, contre lequel tout le monde protesterait. D’autre part,les faits de ce genre sont si nombreux et si bien constatés qu’on ne peut douter de leur réalité au moins.
- La question se pose donc ainsi : savoir si nous ne pouvons pas admettre le fait sans être obligés d’en déduire ce caractère inadmissible de la vie future ; or, la transmission de la pensée nous semble jeter une vive lumière sur cette question.
- Je fais allusion ici à un exemple typique qui a l’avantage de ne pas être encore connu et qui est en même temps des mieux constatés. Je le tire des mémoires de mon père, qui n’était nullement enclin au mysticisme, et qui m’a également raconté oralement cet événement de sa vie. C’est un exemple de la forme la plus extrême. Nous ne voyons pas seulement un esprit tourmenté de remords de conscience se manifester pendant des siècles dans l’endroit où il a agi, mais encore un véritable théâtre d’esprits, réflexion de toute la scène à laquelle il a pris part. II reste à savoir si la limitation de l’événement à sa partie acoustique est de nature objective ou subjective. On ne peut rien objecter à la permanence des remords de conscience.
- (I) Du Prel, la lecture de la pensée en Ecosse.
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- Mais personne n’admettra qu’une représentation théâtrale exacte de tout l’événement, où Yolande crie et hurle et où un chien même se fait entendre, puisse se répéter pendant des siècles et peut-être encore aujourd’hui (1).
- Nous devons donc essayer d’expliquer si ces faits et d’autres semblables ne proviennent pas do la seule permanence du souvenir chez un être ayant conscience de sa faute. Le transfert de la pensée nous semble ici très utile, et cette explication suffirait si l’événement ne se réfléchissait que subjectivement dans la conscience de celui qui perçoit au moyen de la vision ou de l’audition. Nous aurions alors des hallucinations visuelles et auditives jusqu’à un certain point objectives. Dans la mémoire du mort ne se trouve pas seulement sa coopération à l’événement, mais aussi ce dernier tout entier, qui, en conséquence, serait transmis dans sa totalité sur le cerveau étranger. Dans beaucoup de cas, cette explication ne suffit pas ; des faits réels et matériels ont lieu, qui ne sont pas seulement observés lors do la rencontre rare d’un voyant ou d’un auditeur mystique, mais dont peuvent être témoins tous • les habitants de la maison comme dans le cas cité. Nous devons donc admettre que le souvenir gisant dans une conscience transcendante se transforme matériellement. Une force est à la base de chaque pensée, de chaque volonté. Elle se manifeste quand, par exemple, un somnambule fait dévier l’aiguille magnétique par sa simple volonté, et quand sous l’impulsion d’un désir ardent il éveille sa propre image, à distance, dans un cerveau étranger.
- Tout ce qui est est force, et chaque force peut se transformer en une autre. La permanence du souvenir,en tant qu’elle est matérielle, peut expliquer le théâtre d’esprits. On peut admettre qu’au moyen de cettè permanence du souvenir un fratricide se punit soi-même dans la vie future. Mais il est inadmissible qu’il lui soit imposé, pour se purifier, de répéter pendant des siècles la représentation mimée de son action et que des innocents doivent aussi participer à cette action théâtrale.
- Des exemples plus simples s’expliquent dès lors plus facilement, comme l’histoire racontée par Meta Welmer, dans laquelle le spectre d’un officier de marine répète, dans un hôtel de Paris, l’acte de son suicide (2).
- Cette hypothèse rend encore un autre service ; elle explique un côté des apparitions contre lequel se sont surtout vivement dirigées les attaques du scepticisme : les esprits apparaissent toujours dans
- (1) Le récit dont il s’agit n’étant pas raconté, nous pensons qu’il y a omis-s.on involontaire du traducteur (N. de la Direction).
- (2) Pertv, Spiritualismus, 301.
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- la toilette appropriée à l’événement. Cela cesse d’être inconcevable et devient même nécessaire, aussitôt qu’on réfléchit que cette toilette forme une partie constitutive de la conscience que l’esprit a de lui-même et qu’elle est transmise dans la conscience du voyant.
- Une nuit, le beau-frère de Mme Aksakow lui apparut dans un costume qu’elle ne lui connaissait pas ; il portait un long vêtement noir à la façon des moines,des cheveux noirs tombantsur les épaules et une grande barbe ronde telle qu’il ne l’avait jamais portée. Quinze jours après arriva la nouvelle de sa mort,et plus tard,Mme Aksakow apprit que son beau-frère avait été enseveli dans ce costume et que pendant sa maladie ses cheveux et sa barbe avaient considérablement augmenté.
- Le fait suivant appartient à la série d’histoires authentiques dont le lecteur peut lire le récit plus détaillé dans Wallace. L’épouse du capitaine Wheatcroft vit en rêve,pendant la nuit du 14 au 15 novembre 1857, son mari qui se trouvait aux Indes. Elle s’éveilla aussitôt et vit sa personne debout près du lit,en uniforme, les mains pressées contre la poitrine, les cheveux en désordre et la face pâle. Les yeux étaient dirigé? sur elle avec l'expression de la plus grande excitation. Elle distinguait jusqu’aux plus petites particularités de sa toilette. L’apparition fît des efforts pour parler, mais aucune parole ne fut produite, et l’esprit disparut. Le matin elle raconta l’événement à sa mère, convaincue que son mari était mort ou blessé. Quelques jours après arrivait un télégramme annonçant que le capitaine avait été tué le 14 novembre devant Luknow. Elle écrivit alors à l’intendant de son mari que la date devait être fausse. Ayant pris des informations au ministère de la guerre, elle reçut l’avis que le 15 novembre était bien le jour de la mort. Mais plus tard arriva la lettre d’un témoin oculaire dans laquelle le 14 novembre était indiqué comme le jour de la mort, et l’intendant Wilkinson reçut aussi du ministère de la guerre un certificat de mort,corrigeant la première erreur. (1).
- Tous les cas d’apparitions de morts ne peuvent se résoudre au moyen de la transmission de la pensée,comme par exemple quand il s'agit de l’apparition du double ou corps astral ; on peut alors expliquer la réalité du fantôme au moyen de la coopération qu’y prend la fonction organisatrice de l’âme. Mais cette réalité serait-elle prouvée par l’appareil photographique, la question serait de savoir si tout l’être du mort est contenu dans le fantôme, car l’appareil photographique ne peut constater que l’effet de la fonction organisatrice de l’àme, le corps astral, mais non pas le contenu même de la conscience. Relativement à notre forme terrestre on doit résoudre la question négativement.Notre conscience n’épuise pas tout notre être.
- (1,"Wallace, the Scient)fie aspect of the supernalural.
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- Il en est de même du double d’un vivant.
- Quand on compare notre mode transcendant de connaissance et d’activité, demeurant le plus souvent latent pendant la vie terrestre, avec notre mode sensible et limité de connaissance, avec notre activité esclave des lois de la nature et avec la limitation de notre autoconscience réduite à notre pur moi phénoménal,on peutcertainement appeler notre vie un rêve. Quand nous réfléchissons en outre à la conduite souvent irrationnelle du double d’un vivant, qui nous rappelle plus ou moins le faire d’un noctambule, nous voyons que avons ici aussi une projection incomplète du sujet transcendant dans le fantôme, et nous pouvons encore comparer cet état au rêve. Il est donc permis de se demander,au sujet des apparitions d’esprits, si la^ projection n’est pas également incomplète. Le mode d’être des spectres doit nous incliner en effet à les considérer comme se trouvant dans un état analogue à celui du rêve, c’est-à-dire nous faire admettre comme imparfaite l’identité du fantôme avec le mort, phénomène que nous observons déjà dans le double et chez l’homme vivant.
- C’est pourquoi nous ne pouvons admettrequesous toutes réserves la conclusion que les actions du fantôme révèlent le mode d’être du mort. C’est précisément quand le souvenir transcendant devient une représentation scénique (que nous devons éviter de considérer comme intentionnelle), que la comparaison avec le mode d’être d’un noctambule s’impose, car le rêve est ici aussi un acte nonintention-nel. De même que nous voyons dans ce dernier cas la traduction des représentations du rêve en actes reposer sur une coexcitation du système nerveux moteur par le rêve, de même aussi chez un mort les souvenirs qui occupent une place éminente de sa conscience deviennent des actes que l’organisme transcendant,ou corps astral, est excité à produire. Ce point de vue est d’ailleurs en parfaite harmonie avec la doctrine monistique de l’âme.
- La question de la réalité des apparitions a donc deux côtés. En première ligne, nous ne pouvons refuser aux esprits la capacité d’agir sur nous, de telle sorte que leurs pensées se communiquent à nous, ce que tout magnétiseur peut faire.Cette excitation de notre imagination passive par une cause extérieure objective ne doit pas être confondue,même quand elle prend la forme d’une hallucination, avec les hallucinations se manifestant dans l’imagination active par le fait de causes maladives internes. Toujours est-il que le degré de réalité pourrait être semblable dans les deux cas. Mais si l’appareil photographique ou même un simple miroir, en se prononçant pour la matérialité du fantôme, n’avait pas aujourd’hui restreint cette explication, nous aurions toujours à nous poser la seconde question, à savoir si l’être tout entier du mort se trouve devant nous, et nous
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- devrions répondre négativement dans les cas nombreux où le mode d’être du fantôme correspondrait à une diminution de la conscience à la suite de la mort, alors que celle-ci ne peut qu’élever notre individualité. L’identité du fantôme avec le mort peut avoir lieu, mais ne doit pas avoir lieu nécessairement dans sa totalité. Quand elle est imparfaite, maintes choses irrationnelles s’expliquent d’elles-mêmes. Exemples : la cuisinière d’un curé, à l’époque de Frédéric le Grand, au village de Gros-Glogau, qui chassait de la maison sa remplaçante et faisait alors elle-même le ménage (4); ou bien ce garçon pharmacien, à Grossen en Silésie, qui, comme fantôme continuait ses occupations et était alors parfaitement visible (2). On ne peut concilier ce mode d’être des fantômes avec l’élévation de l’individualité qui se manifeste à la mort, ni même avec la simple permanence de l’individualité ; par contre, le transfert incomplet de l’individualité dans le fantôme, où le propre être du mort n’aurait pas plus conscience de sa manière d’agir que le noctambule n’a de ses promenades ou le somnambule de ses travaux, peut seul nous fournir une explication satisfaisante. Ce transfert est incomplet, dis-je, et l’impulsion primitive ne peut persister que comme souvenir dansle sujettranscendant,même au cas oùl’esprit trahit son caractère antérieur, soit qu’il aime ou qu’il haïsse ainsi qu’il le faisait pendant sa vie, lorsqu’il apparaît là même où vivant il avait coutume de se trouver et qu’il accomplit des actes auxquels il était habitué.
- En ne prenant pas en considération toutes ces raisons,on est conduit à une conception entièrement fausse de la vie après la mort, et presque tous les narrateurs semblent tomber dans ces erreurs.
- Tenant pour complète l’identité entre les morts et leurs fantômes, considérant le sujet du mort comme contenu dans le fantôme, ils arrivent à croire qu’il y a des esprits, qui, pour expier leurs crimes, accomplissent pendant des siècles dans les lieux fatidiques leurs actes devenus irrationnels. De même qu’on ne définit pas exactement l’homme quand, négligeant ses capacités transcendantes, on ne prend en considération que son mode d’activité terrestre, et de même qu’on ne définit ni exactement ni spécialement le noctambule quand,en laissant de côté son activité journalière, on en fait un être inconscient et cependant agissant d’après un but, de même on ne saurait définir un esprit quand des actions des fantômes on tire des conclusions sur l’état ultérieur des morts. Nous n’obtiendrons donc jamais une explication complète de la mort par la voie empirique de l’étude des apparitions. Peut-être sera-t-il toujours juste de s’écrier avec Hobbes mourant : « Maintenant je \ais faire un plongeon dans
- (1 ) Daumer, le Règne des Esprits, II, 99. (2) Hennings, Esprits et Voyants, 624.
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- les ténèbres. » Toujours est-il qu’il paraît bien plus sûr de déduire notre état futur de celui de nos facultés transcendantes pendant la vie. Pour cela, il faudra qu’on puisse démontrer une certaine correspondance entre nos capacités somnambuliques et celles observées chez les fantômes ; c’est alors seulement que notre raisonnement logique recevra une confirmation empirique sérieuse.
- Or,il existe en fait de nombreuses analogies de cette espèce. Par exemple, les coups électriques frappés pendant les séances spirites ressemblant aux coups électriques provenant des somnambules, la modification de la pesanteur chez les noctambules et les médiums ainsi que dans les corps inertes pendant les séances.
- Nous avons déjà mentionné l’association des pensées chez les somnambules et chez les mourants avec l’apparition du double ou corps astral, qui paraît être aussi à la basedes apparitions spectrales, en sorte que nous devons transporter la véritable nature des morts au delà de celle des fantômes ; l’enlacement des nœuds, constaté par Zollner dans ses expériences avec Slade, et que nous retrouvons chez les sorciers et dans les histoires d’esprits ; la clairvoyance à travers le temps et l’espace chez les somnambules comme chez les fantômes; les inscriptions à l’envers quine donnent leur vraie position que placées devant le miroir ; la croissance intensive des plantes produite par les fakirs comme par les fantômes, etc., etc. Or, toutes ces analogies sont autant de preuves pour montrer qu’on ne peut comprendre le spiritisme sans l’aide du somnambulisme.
- Il y a donc des facultés transcendantes latentes en nous, et leur indépendance de l’organisme sensible se démontre d’elle-même. On n’aurait pas si longtemps mis en doute l’existence de ces facultés, si une science, qui dans sa définition de l’homme ne fait entrer que ses propriétés corporelles, n’avait pas eu à nier logiquement le transcendant pour pouvoir maintenir debout sa définition. A ces facultés appartient aussi la capacité organisatrice, non pas dans le sens de la vieille conception d’une force vitale qui serait au niveau des autres forces de l’organisme, mais comme fonction du sujet transcendant. S’il y a une immortalité, elle doit embrasser les deux fonctions de l’àme, la pensée transcendante et la capacité organisatrice. Ces facultés sont en nous et doivent survivre ; il doit y avoir un moment où au lieu d’être latentes elles se manifestent normalement, aussi certainement que les organes enveloppés dans l’embryon entrent en exercice après la naissance. Il serait absurde d’admettre qu’elles ne doivent jamais survivre, que la mort dont l’approche intensifie notre individualité et nous rend déjà plus transcendants, doive alors nous anéantir. Gela est d’autant plus impossible que ces facultés ne sont latentes que relativement à la conscience sensible.
- Nous sommes terrestres et transcendants simultanément.
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- « L’Esprit,dit Porphyre, a toujours conscience de lui-même, lors même que nous n’avons pas conscience de lui (1). « Plotin et Kant enseignent le même dédoublement de l’âme,dontunepartievitdans le supra-sensible et l’autre dans le sensible, pendant que toutes les deux sont liées dans l’unité d’un même sujet.
- C’est au moyen de ces facultés transcendantes, vis à-vis desquelles les lois de l’espace et du temps acquièrent une tout autre signification qu’elles n’en ont pour nous, que nous devons reconnaître le royaume des esprits comme une communauté liée par des rapports psychiques. Car les limites imposées parl’espaceet le temps ne produisent pas même sur la terre l’isolement des individus ; elles cèdent de plus en plus dans l’histoire de la civilisation à une union plus étroite de toute l’Humanité. Et d’abord, l’au-delà n’est un au-delà que pour la limite de la sensibilité, et il reste à savoir si nous ne devons pas le concevoir comme déterminé par une quatrième dimension. En effet, comme le dit Kant, on doit chercher à se représenter un tout immatériel non d’après son éloignement ou son voisinage des choses corporelles, mais d'après une combinaison favorable de ses parties entre elles (2).
- Cette combinaison manque, pour notre état normal, entre la vie actuelle et la vie transcendante. La limite de la sensibilité sépare les deux mondes, qui cependant ne sont qu’un seul. Le monde matériel est visible comme le monde supra-sensible est invisible ; de même nous sommes visibles comme êtres corporels, et invisibles comme êtres transcendants.
- Le sépulcre ne peut avoir d’aiguillon pour nous, car il n’y a pas d’hommes dans les sépulcres. A la mort, il devient évident que nous étions plus que nous ne le savions. Nous dépassons avec ce plus d’être la conscience que nous avons de nous-mêmes et de l’ordre des choses terrestres. Dans ce dernier seulement, il y a un apparaître et un disparaître. Et quand nous considérons aussi la qualité de la vie future, nous apprécions le sort de l’homme destiné à ne marcher que peu de temps dans le chemin douloureux de la vie terrestre, et pour lequel s’ouvre une perspective infinie de développement supérieur. Au point de vue matérialiste, la mort est l’absence de douleurs ; au point de vue mystique, elle est un gain positif. Les opinions contraires tirées du matériel incomplet des apparitions d’esprits ne tiennent pas debout, nous l’avons constaté, en sorte que nous courons toujours le danger de déprécier la vie terrestre. Nous avons besoin de sérieuses considérations, non seulement pour attendre patiemment dans cette existence passagère, mais aussi pour con-
- (1) Porphyre. De abstinentia. I, 39
- (2) Kant, Rêves d’un voyant.
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- server la force de remplir les devoirs du milieu où nous nous sommes placés nous-mêmes.
- Quand on ne distingue pas entre le sujet de l’homme et sa manifestation terrestre et quand on croit que l’être toutentier est plongé dans cette manifestation ; quand on mesure la valeur de l’existence seulement d’après ce qui est le lot de l’être partiel vivant dans l’ordre terrestre et que, comme à notre époque, à peine a-t-on mis de côté le catéchisme des enfants, on est élevé officiellement dans les doctrines matérialistes, la croyance au néant après la mort doit peu à peu acquérir un degré de certitude telle qu’elle influence notre manière de vivre tout entière. Et à nous qui vivons dans un monde plein de douleurs,la mort doit dès lors sembler désirable. La volonté de vivre,l’instinct le plus puissant du cœur humain,peut être dépassée par la volonté de vivre heureux, et l’anéantissement est préféré, si cette dernière condition n’est pas satisfaite. Il est dès lors tout à fait logique que le suicide soit si fréquent à notre époque, et que les statistiques en constatent l’augmentation progressive. On jette son fusil dans les champs, quand on ne peut chasser les biens terrestres qui procurent le bonheur, parce que les aspirations vers les biens idéaux ne paraissent pas motivées sans la croyance à une signification métaphysique ou transcendante de la vie.
- Mais on ne peut nier, d’autre part, que l’extrême opposé puisse produire les mêmes conséquences. Car si la croyance à la mort dans le sens matérialiste pousse au suicide, une forte conviction de l’immortalité pourrait aussi le faire, quand l’existence transcendante' est reconnue comme un gain. Le spiritisme peut, aussi bien que le matérialisme, produire une tendance à échapper au monde. Ptolé-mée Philadelphe fit fermer les écoles des philosophes qui enseignaient l’immortalité, de peur que ses États n’en vinssent à se dépeupler. Les élèves d’Hégésias de Cyrène qui enseignait l’immortalité, se tuèrent de leurs propres mains, parce que leur maître leur peignait les maux de la vie avec une telle éloquence qu’ils voulaient atteindre plus promptement ce qu’il leur promettait (1). Cléombrote monta sur une tour et se précipita dans la mer pour obtenir l’immortalité (2). Caton se prépara au suicide en lisant le Phédon de Platon. Lucain dit que les Dieux nous ont, avec intention, caché que la mort est un bien, pour que nous persistions à vivre (3). Fourier a exprimé à notre époque la même pensée. (4)
- (1) Cicero, Tnsc., I, 34-33 ; Val. Maximus, VIII, 9, 3.
- (2) Cicero, Tusc., I, 34-84.
- (3) Lucanus, Pharsalia, IV. Victurosque Dei celant, ut vivere durent, felix esse mori. »
- (4) « Nous n’avions eu jusqu’à ce jour sur la vie future que des notions si vagues, des peintures si effrayantes, que l’immortalité était plutôt un sujet de
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- Le matérialisme et le spiritisme se touchent donc en ce point. Les motifs de s’abstenir du suicide ne se trouvent que dans la pensée suivante : cette volonté de vivre, proclamée par Schopenhauer comme constituant notre essence même (que nous n’avons donc pas, mais que nous sommes), n’est pas la substance du monde ainsi qu’il le pense ; c’est la volonté de notre propre sujet transcendant. Et c’est seulement pour cela qu’on ne peut l’arracher de notre conscience, quand bien même elle s’y trouverait en contradiction avec notre conception pessimiste de la vie. Le moi transcendant qui s’est incarné volontairement, quoique avec une partie de son être seulement, donne à celui-ci, par là même, une volonté de vivre qui n’est pas usée par les maux de la vie, mais continue malgré ceux-ci. Le sujet transcendant conçoit le but de la vie autrement que la conscience terrestre fatiguée des maux de la terre et dévoyée par les erreurs matérialistes. Dans le suicide nous constatons donc une révolte de la conscience terrestre contre le sujet transcendant que nous perturbons. La volonté de vivre, parce qu’elle est transcendante, ne tombe pas d’accord avec la conscience terrestre dans son jugement de la vie. Cette volonté accompagne chaque fait de notre vie ; elle n'est pas le résultat d’une conception optimiste de la vie, ni l’effet d’une surabondance des joies de cette même vie. Le but métaphysique de la vie lui est connu, elle ne veut pas la vie seulement comme une volonté aveugle, malgré ses maux, mais comme une volonté clairvoyante, précisément à cause de ces maux. C’est ainsi que le somnambule persiste à se prescrire une opération et la supporte, quoiqu’il recule épouvanté devant elle, quand il s’éveille.
- Nous devons donc considérer que les maux de cette vie aboutis-sentà notre bien transcendant, car nous ne sommes soumisà cetordre impitoyable de la nature qu’avec une partie de notre être, et ce n’est que la mesure physiologique du temps qui nous fait croire à la longue durée de cette existence terrestre.
- (Traduit du Sphinx, par Dr Alfredo, Jorge, Rinoldo).
- terreur que de consolation. Aussi la croyance était-elle bien faible, et il n’était pas à souhaiter qu’elle devint plus ferme. Dieu ne permet pas que les globes acquièrent pendant l’ordre incohérent des notions certaines sur la destinée future des âmes; si l’on était convaincu, les pauvres des civilisés se suicideraient dès l’instant où ils seraient assurés d’une autre vie, qui ne pourrait être pire que celle-ci pour eux. Dieu a dû nous laisser longtemps dans une profonde ignorance au sujet de l’immortalité. » (Fourier, Théories des quatre mouvements, 1331).
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- par Théophile GAUTIER
- (suite)
- VII
- Resté seul avec le corps d’Octave de Saville, habité par l’àme du comte Olaf Labinski, le docteur Raltbazar Cherbonneau se mit en devoir de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques passes,Olaf-de Saville (qu’on nous permette de réunir ces deux noms pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l’enchaînait, immobile et roide, sur l’angle du divan ; il se leva avec un mouvement automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles,le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyàsi d’Elephanta, agitant ses bras comme des ailerons d’oiseau et roulant ses prunelles bleues dans des orbes de rides brunes, pareils à des cercles de besicles ; — les spectacles étranges auxquels il avait assisté avant de tomber dans l’anéantissement magnétique réagissaient sur sa raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité : il était comme un dormeur réveillé brusquement d’un cauchemar, qui prend encore pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles,avec de vagues formeshumaines, et pour des yeux flamboyants de cyclopes les patères de cuivre des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse.
- Peu à peu cette fantasmagorie s’évapora ; tout revint à son aspect naturel; M. Balthazar Cherbonneau ne fut plus un pénitent de l’Inde, mais un simple docteur en médecine, qui adressait à son client un sourire d’une bonhomie banale.
- « Monsieur le comte est-il satisfait des quelques expériences que j’ai eu l’honneur de faire devant lui ? disait-il avec un ton d’obséquieuse humilité où l’on aurait pu démêler une légère nuance d’ironie ; — j’ose espérer qu’il ne regrettera pas trop sa soirée et qu’il partira convaincu que tout ce qu’on raconte sur le magnétisme n’est pas fable et jonglerie, comme le prétend la science officielle.
- Olaf-de Saville répondit par un signe de tête en manière d’assentiment, et sortit de l’appartement accompagné du docteur Cherbonneau, qui lui faisait de profonds saluts à chaque porte.
- Le brougham s’avança en rasant les marches, et l’àme du mari
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- de la comtesse Labinska y monta avec le corps d’Octave de Savillo sans trop se rendre compte que ce n’était-là ni sa livrée,ni sa voiture.
- Le cocher demanda où monsieur allait.
- « Chez moi, » répondit Olaf-de Saville, confusément étonné de ne pas reconnaître la voix du chasseur vert qui, ordinairement, lui adressait cette question avec un accent hongrois des plus prononcés. Le brougham où il se trouvait était tapissé de damas bleu foncé ; un satin bouton d’or capitonnait son coupé, et le comte s’étonnait de cette différence tout en l’acceptant comme on fait dans le rêve où les objets habituels se présentent sous des aspects tout autres sans pourtant cesser d’être reconnaissables ; il se sentait aussi plus petit que de coutume ; en outre, il lui semblait être venu en habit chez le docteur, et, sans se souvenir d’avoir changé de vêtement, il se voyait habillé d’un paletot d’été en étoffe légère qui n'avait jamais fait partie de sa garde-robe ; son esprit éprouvait une gêne inconnue, et ses pensées, le matin si lucides, se débrouillaient péniblement. Attribuant cet état singulier aux scènes étranges de la soirée, il ne s’en occupa plus, il appuya sa tête à l’angle de la voiture, et se laissa aller à une rêverie flottante, à une vague somnolence qui n’était ni la veille, ni le sommeil.
- Le brusque arrêt du cheval et la voix du cocher criant « La porte! » le rappelèrent à lui ; il baissa la glace, mit la tête dehors et vit à la clarté du réverbère une rue inconnue, une maison qui n’était pas la sienne.
- « Où diable me mènes-tu,animal ? s’écria-t-il; sommes-nous donc faubourg Saint-Honoré, hôtel Labinski ?»
- — Pardon, monsieur ; je n’avais pas compris,» grommela le cocher en faisant prendre à sa bête la direction indiquée.
- Pendant le trajet, le comte transfiguré se fit plusieurs questions auxquelles il ne pouvait répondre. Comment sa voiture était-elle partie sans lui, puisqu’il avait donné ordre qu’on l’attendît? Comment se trouvait-il lui-même dans la voiture d’un autre? Il supposa qu’un léger mouvement de fièvre troublait la netteté de ses perceptions, ou que peut-être le docteur thaumaturge,pour frapper plus vivement sa crédulité, lui avait fait respirer pendant son sommeil quelque flacon de haschich ou de toute autre drogue hallucinatrice dont une nuit de repos dissiperait les illusions.
- La voiture arriva à l’hôtel Labinski ; le suisse interpellé, refusa d’ouvrir la porte, disant qu’il n’y avait pas de réception ce soir-là, que monsieur ôtait rentré depuis plus d’une heure et madame retirée dans ses appartements.
- « Drôle, es-tu ivre ou fou ? dit Olaf-de Saville en repoussant le colosse qui se dressait gigantesquement sur le seuil de la porte entre-bâillée, comme une de ces statues de bronze qui, dans les
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- contes arabes,défendent aux chevaliers errants l’accès des châteaux enchantés.
- « Ivre ou fou vous-même, mon petit monsieur, » répliqua le suisse, qui, de cramoisi qu’il était naturellement, devint bleu de oolère.
- — Misérable! rugit Olaf-de Saville, si je ne me respectais...
- — Taisez-vous ou je vais vous casser sur mon genou et jeter vos morceaux sur le trottoir, répliqua le géant en ouvrant une main plus large et plus grande que la colossale main de plâtre exposée chez le gantier de la rue Richelieu ; il ne faut pas faire le méchant avec moi, mon petit jeune homme, parce qu’on a bu une ou deux bouteilles de vin de Champagne de trop. »
- Olaf-de Saville, exaspéré, repoussa le suisse si rudement, qu’il pénétra sous le porche. Quelques valets, qui n’étaient pas couchés encore accoururent au bruit de l’altercation.
- « Je te chasse,bête brute,brigand, scélérat ! je ne veux pas même que tu passes la nuit à l’hôtel ; sauve-toi, ou je te tue comme un chien enragé. Ne me fais pas verser l’ignoble sang d’un laquais »
- Et le comte, dépossédé de son corps, s’élançait les yeux injectés de rouge, l’écume aux lèvres, les poings crispés, vers l’énorme suisse, qui, rassemblant les mains de son agresseur dans une des siennes, les y maintint presque écrasées par l’étau de ses gros doigts courts, charnus et noueux comme ceux d’un tortionnaire du moyen âge.
- Voyons, du calme, disait le géant, assez bonasse au fond, qui ne redoutait plus rien de son adversaire et lui imprimait quelques saccades pour le tenir en respect. — Y a-t-il du bon sens de se mettre dans dès états pareils quand on est vêtu en homme du monde, et de venir ensuite,comme un perturbateur, faire des tapages nocturnes dans les maisons respectables ? On doit des égards au vin, et il doit être fameux celui qui vous a si bien grisé ! c’est pourquoi je ne vous assomme pas,et je me contenterai de vous poser délicatement dans la rue, où la patrouille vous ramassera si vous continuez vos esclandres ; — un petit air de violon vous rafraîchira les idées.
- — Infâmes, s’écria Olaf-de Saville en interpellant les laquais,vous laissez insulter par cette abjecte canaille, votre maître, le noble comte Labinski !
- A ce nom, la valetaille poussa d’un commun accord une immense huée ; un éclat de rire énorme, homérique, convulsif, souleva toutes ces poitrines chamarrées de galons : «Ce petit monsieur qui se croit le comte Labinski ! ha ! ha ! hi ! hi ! l’idée est bonne ! »
- Une sueur glacée mouilla les tempes d’Olaf-de Saville. Une pensée aiguë lui traversa la cervelle comme une lame d’acier, et il sentit se figer la moelle de ses os. Smarra lui avait-il mis son genou sur la poitrine ou vivait-il de la vie réelle ? Sa raison avait-elle sombré dans
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- l’océan sans fond du magnétisme, ou était-il le jouet de quelque machination diabolique? Aucun de ses laquais si tremblants,si soumis, si prosternés devant lui, ne le reconnaissait. Lui avait-on changé son corps comme son vêtement et sa voiture?
- « Pour que vous soyez bien sûr de n’ètre pas le comte Labinski, dit un des plus insolents de la bande, regardez là-bas, le voilà lui-même qui descend le perron, attiré par le bruit de votre algarade. »
- Le captif du suisse tourna les yeux vers le fond de la cour, et vit debout sous l’auvent de la marquise un jeune homme de taille élégante et svelte, à la figure ovale, aux yeux noirs, au nez aquilin, à la moustache fine, qui n’était autre que lui-même, ou son spectre modelé par le diable, avec une ressemblance à faire illusion.
- Le suisse.lâcha les mains qu’il tenait prisonnières. Les valets se rangèrent respectueusement contre la muraille, le regard baissé, les mains pendantes, dans une immobilité absolue, comme les icoglans à l’approche du padischa ; ils rendaient à ce fantôme les honneurs qu’ils refusaient au comte véritable.
- L’époux de Prascovie, quoique intrépide comme un slave, c’est tout dire, ressentit un effroi indicible à l’approche de ce Ménechme, qui, plus terrible que celui du théâtre, se mêlait à la vie positive et rendait son jumeau méconnaissable.
- Une ancienne légende de famille lui revint en mémoire et augmenta encore sa terreur. Chaque fois qu’un Labinski devait mourir, il en était averti par l’apparition d’un fantôme absolument pareil à lui. Parmi les nations du Nord, voir son double, même en rêve, a toujours passé pour un présage fatal, et l’intrépide guerrier du Caucase, à l’aspect de cette vision extérieure de son moi, fut saisi d’une insurmontable horreur superstitieuse ; lui qui eût plongé son bras dans la gueule des canons prêts à tirer, il recula devant lui-même.
- Octave-Labinski s’avança vers son ancienne forme, où se débattait, s’indignait et frissonnait l’âme du comte, et lui dit d’un ton de politesse hautaine et glaciale :
- Monsieur, cessez de vous compromettre avec ces valets. M. le comte de Labinski, si vous voulez lui parler, est visible de midi à deux heures. Madame la comtesse reçoit le jeudi les personnes qui ont eu l’honneur de lui être présentées »
- Cette phrase débitée lentement et en donnant de la valeur à chaque syllabe, le faux comte se retira d’un pas tranquille, et les portes se refermèrent sur lui.
- On porta dans la voiture Olaf-de Saville évanoui. Lorsqu’il reprit ses sens, il était couché sur un lit qui n’avait pas la forme du sien, dans une chambre où il ne se rappelait pas être jamais entré ; près de lui se tenait un domestique étranger qui lui soulevait la tête et lui faisait respirer un flacon d’éther.
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- « Monsieur se sent-il mieux? demanda Jean au comte, qu’il prenait pour son maître.
- — Oui, répondit Olaf-de Saville ; ce n’était qu’une faiblesse passagère.
- — Puis-je me retirer ou faut-il que je veille, monsieur ?
- — Non, laissez-moi seul ; mais,avant de vous retirer, allumez les torchères près de la glace.
- — Monsieur n’a pas peur que cette vive clarté ne l’empèche de dormir?
- — Nullement ; d’ailleurs je n’ai pas sommeil encore.
- — Je ne me coucherai pas, et si monsieur a besoin de quelque chose, j’accourrai au premier coup de sonnette, » dit Jean, intérieurement alarmé de la pâleur et des traits décomposés du comte.
- Lorsque Jean se fut retiré après avoir allumé les bougies,le comte s’élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste,aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d’un azur sombre, aux joues pâles, duvetée d’une barbe soyeuse et brune, une tête qui n’était pas la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris. 11 s’efforça d’abord de croire qu’un mauvais plaisant encadrait son masque dans la bordure incrustée de cuivre et de burgau de la glace à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière, il ne sentit que les planches du parquet ; il n’y avait personne.
- Ses mains, qu’il tâta, étaient plus maigres, plus longues, plus veinées ; au doigt annulaire saillait en bosse une grosse bague d’or avec un chaton d’aventurine sur laquelle un blason était gravé, — un écufascé de gueules et d’argent,et pour timbre un tortil de baron. Cet anneau n’avait jamais appartenu au comte, qui portait d’or à l’aigle de sable essorant, becqué, patté et onglé de même ; le tout surmonté de la couronne à perles. Il fouilla ses poches, il y trouva un petit portefeuille contenant des cartes de visite avec ce nom : « Octave de Saville »
- Les rires des laquais à l’hôtel Labinski,l’apparition de son double, la physionomie inconnue substituée à sa réflexion dans le miroir pouvaient être,à la rigueur, les illusions d’un cerveau malade ; mais ces habits différents, cet anneau qu’il ôtait de son doigt, étaient des preuves matérielles,palpables,des témoignages impossiblesàrécuser. Une métamorphose complète s’était opérée en lui à son insu, un magicien à coup sûr,un démon peut-être, lui avait volé sa forme, sa noblesse, son nom,toute sa personnalité, en ne lui laissant que son âme sans moyens de la manifester.
- Les historiens fantastiques de Pierre Schlémil et de la Nuit de saint Sylvestre lui revinrent en mémoire ; mais les personnages de Lamothe-Fouqué et d’Hoffman n’avaient perdu, l’un que son ombre*
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- l’autre que son reflet ; et si cette privation bizarre d’une projection que tout le monde possède inspirait des soupçons inquiétants, personne du moins ne leur niait qu’ils ne fussent eux-mêmes.
- (/I suivre.)
- BIBLIOGRAPHIE
- REVUES DES HAUTES ÉTUDES
- Le Lotus, Un an, 12 francs.— Éditeur : Georges Carré, 58, rue Saint André des Arts, Paris.
- Sommaire du numéro de décembre :
- IL P. Blavatsky : Arts occultes et occultisme.— Amaravella : Les trois émanations.— D. Macnab : Étude expérimentale de quelques phénomènes de force psychique.— C. A. Bjerregaard : Les élémentaux et les élémentaires.— J. Giraud : Les grands paradoxes de Numa Pandorac.— Guymiot : Le plan astral.— Olcott : Les croyances relatives aux fantômes dans l’Inde moderne.— D. Macnab : Etude de philosophie naturelle par E. Vilachou.— P,^K. Gaboriau : Notes sur des poésies médianimiques.— Résignation : Sonnet.— Hommages à Dieu (poésies médianimiques).— Pensées.— Faits divers — Livres.— Nouvelles théosophiques.
- * *
- L’Initiation, un an, 10 francs. Directeur : Papus, 14, rue de Strasbourg, Paris.
- Sommaire du numéro de décembre :
- L’Inconscient en Allemagne, par E. Nus.— La Divination, par Rouxel.— L’État actuel du Spiritisme, par Delanne.— La Théorie des tempéraments, par Polti etGARY. — Le Christianisme scientifique, par Lizeray.— Partie littéraire.— Bulletin théoso-phique.— Bibliographie.
- • GRAVURES
- Vient de paraître : Le Christ au Calvaire, grande gravure à l'eau-forte par Charles Koepping, d'après le célèbre tableau de Munkacsy.
- Cette gravure, une des plus importantes et des plus artistiques qui aient été exécutées de notre temps est, à elle seule, une œuvre d’art hors ligne ; elle perpétue en même temps le souvenir de cette imposante composition qui a produit dans les deux mondes une sensation sans précédent.
- Elle forme le pendant de la gravure « Le Christ devant Pilate », dont elle a les mêmes dimensions, c’est-à-dire 82 centimètres sur 53 centimètres. Elle se vend le même prix, soit fr. 75 l’épreuve avec la lettre.
- Adresser les demandes aux principaux libraires et marchands d’estampes, et à Ch. Sedelmeyer, éditeur, 6, rue de la Rochefoucauld, Paris.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- ET LES EXPÉRIENCES FOURIÉRISTES
- AUX ÉTATS-UNIS
- — —— ———
- La Révolution française dans ses déclarations des droits de l’homme a posé la question du droit des faibles et des travailleurs. Il n’était pas possible qu’un tel problème trouvât alors sa solution et son application immédiates étant donnés les éléments dont la société se composait.
- Il n’est donc pas étonnant que la Révolution ait laissé inachevée l’œuvre de l’émancipation des travailleurs.
- Mais l’idée était née ; elle était désormais acquise à la pensée intellectuelle de l’humanité ; elle devait, avec le temps, s’incarner dans l'esprit des masses par l’étude et la publicité. Les penseurs du xixe siècle allaient remettre en évidence ce grave problème sous ses différents aspects.
- Dès le commencement de ce siècle, Fourier et St-Simon, faisant suite aux élans émancipateurs de la Révolution française, sont parmi les réformateurs ceux qui ont, les premiers, contribué à ouvrir l’examen et la discussion sur les abus de la société et les réformes à ÿ introduire.
- Fourier, en 1806, publie son premier ouvrage «La Théorie des quatre mouvements » , ouvrage qui, à raison de la singularité de ses aperçus et surtout de l’étrangeté de ses doctrines, attira peu l’attention.
- Il fut pourtant le point de départ de la théorie que Fourier publia en 1822 sous le titre : « Traité de VAssociation domestique agricole », ouvrage qui fut édité ensuite sous le titre : « Théorie de l’unité universelle. »
- En 1829, Fourier fît paraître : Le nouveau monde industriel », ouvrage qui présente sa théorie sous une forme plus condensée que
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- le précédent. Ce fut vers cette époque que ses disciples fondèrent l’école sociétaire, école qui, pendant 20 ans, fit en faveur des idées sociales, la propagande la plus active qui ait jamais existé dans le monde, au moyen de livres, journaux et conférences.
- En 1835, Fourier publia les deux volumes : « La fausse industrie », ouvrage de critique et de polémique qui n'a rien ajouté à sa théorie. ^
- Pour lire avec fruit les ouvrages de Fourier, il faut faire une part à sa critique négative delà civilisation, distinguer ensuite les principes d’organisation sociale politique qu’il donne, puis savoir dégager ces principes de la théorie passionnelle idéale dont Fourier les a entourés.
- J’ai fait ce travail dans mon volume : « Solutions sociales » ; j’y ai exposé la théorie pratique de Fourier, je n’ai donc pas à le renouveler ici. Il me paraît néanmoins nécessaire de donner les principes fondamentaux des propres idées de Fourier.
- D’après lui, les droits que l’homme possède lorsqu’il est à l’état primitif ou sauvage, avant l’établissement de la propriété individuelle sur les choses du domaine naturel, sont :
- La cueillette des fruits de toutes sortes,
- La chasse,
- La pèche,
- La pâture
- et le vol extérieur.
- Je ne puis laisser passer cette dernière expression sans protester de suite contre elle. Le vol n’est jamais un droit ; il est tout simplement la possibilité d’enfreindre le droit des autres.
- Il est étrange qu’au rang de ces droits primitifs, Fourier ait oublié d’énumérer l’abri.
- Dans l’état de nature, l’homme peut manger les fruits qu'il trouve sur la terre et sur les arbres ; il peut tuer, dépouiller l’animal qu'il rencontre, manger sa chair, se vêtir de sa fourrure et de sa peau, faire paître les troupeaux qu’il apprivoise et se construire un abri partout où il le juge à propos : voilà les premiers droits de l’être humain.
- Les hommes se mettent en société en vue d’améliorer l’exercice de ces droits et non de les perdre ; ce n’est que par une violation du
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- droit primitif que ces droits peuvent être ravis à l’homme.
- La théorie ou le plan de Fourier consiste à maintenir à la personne humaine l’équivalence de ses droits naturels, c’est-à-dire la satisfaction de ses besoins.
- Ce qui va droit au cœur dans la conception de Fourier, c’est qu’il prétend que la société peut et doit réaliser le bonheur universel, le bonheur de toute créature humaine sans exception.
- Le but poursuivi par Fourier est admirable d’ampleur, mais il est à regretter qu’en cherchant les lois basées sur les besoins, les attractions et les passions de la nature humaine, il se soit égaré dans l’étude même des passions et dans le rôle qu’il leur attribue socialement. Erigeant son système sur un principe erroné, il a obscurci le côté vraiment pratique de ses conceptions.
- Il a prétendu que l'homme est parfait sortant des mains de la nature,que toutes ses tendances concourraient à l’harmonie sociale, si la société était constituée de manière à correspondre à l’essor de ces tendances ; tandis que c’est au contraire à l’imperfection humaine qu’est due l’imperfection sociale.
- La perfection de l’homme concourt à la perfection de la société, et la perfection de la société concourt à la perfection de l’homme. Fourier, ne tenant pas compte de l’histoire du développement de l’humanité, a cru que le bonheur pouvait se réaliser sur la terre,par le seul fait de l’organisation sociale, tandis que le progrès humain est aussi nécessaire à ce bonheur que l’organisation elle-même. La meilleure des organisations sociales ne peut s’établir ni ne pourrait durer, sous l’empire de l’égoïsme dont notre état moral présent est encore entaché. Ii faut que l’amour, le dévouement et l’esprit de sacrifice entrent dans les âmes pour que le bonheur puisse régner sur la terre.
- A part cette erreur considérable, les conceptions de Fourier fourmillent d’idées heureuses, conformes à la justice et au droit naturel. 11 veut que, dès sa naissance, toute créature humaine soit placée sous la protection sociale ;
- Qu’elle soit :
- Bien nourrie,
- Bien vêtue,
- Bien logée,
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- Satisfaite,
- Et instruite.
- Qu’elle ait toujours la liberté d’exercer son activité productrice.
- Il n’y a pas pour Fourier, de solution du problème social, si dans la société toute personne humaine n’est heureuse par la liberté de satisfaire ses besoins, par l’égalité devant cette satisfaction, et par la fraternité ou l’harmonie des rapports.
- Au point de vue des besoins matériels, on ne peut poser plus largement le problème social et, certainement, peu de socialistes de nos jours sont en état d’élever leurs vues à des idées aussi rationnelles et aussi complètes.
- Pour les socialistes révolutionnaires,le problème est plus simple; il ne s’agit pas de trouver les moyens d’organiser la société de façon à ce que chacun trouve satisfaction à ses besoins ; il s’agit de renverser et de détruire l’ordre de choses établi, parce que cet ordre est injuste et mauvais ; on verra ensuite ; adviendra que pourra.
- Ce sont là des procédés de désespérés qui ne peuvent conduire l’humanité aux satisfactions qu’elle est faite pour rechercher ; c’est dans une organisation rationnelle que ces satisfactions se trouveront et non dans les désordres et les conflits sociaux. Cette organisation sociale, il faut la découvrir, il faut la définir ; c’est ce que Fourier a cherché à faire.
- Qu’est-ce, en définitive, qu’un socialisme qui, au lieu de rechercher les moyens d’assurer l’existence du peuple par des institutions bien définies, n’a rien à proposer au peuple que la révolte ?
- En proposant l’association du capital, du travail et du talent dans la commune, Fourier demandait l’affectation de tout le terroir do cette commune : terres, prairies, bois, à l’exploitation sociétaire. Toutes les propriétés devaient être converties en actions, l’exploitation devenait collective ; elle était faite par les habitants mêmes, s’unissant en groupes et exploitant, volontairement, telle branche de culture ou d’industrie sous la direction de chefs de leur choix,car l’industrie, elle aussi, devenait sociétaire ; tous les travaux s’exerçaient en association sous un régime absolument démocratique.
- Fourier prétend que le bonheur social sera possible, dès qu’on sortira du régime individualiste dans lequel les sociétés sont restées jusqu’ici, et que l’on consentira à passer de ce régime d’exploitation
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- morcelée, antagoniste et confuse, au régime d’association des personnes pauvres et riches, dans toutes les fonctions et dans tous les profits agricoles, industriels et domestiques.
- Assurant d’abord le minimum de subsistance aux faibles et aux impuissants de toute catégorie, il accorde ensuite à tout producteur une rémunération proportionnée au travail et aux services rendus par chacun, puis un partage dans les plus-values ou bénéfices, partage proportionnel à l’évaluation du concours.
- La théorie de Fourier est moins précise sur ce point que je ne l’indique ici ; mais ce que j’en dis ne s’en déduit pas moins de cette théorie, si on l’examine en dehors des spéculations passionnelles dont il l’a entourée, spéculations idéales, ne tenant pas compte des réalités de la nature et qui, sans doute, ont été cause de l’impuissance de l'école sociétaire à rien fonder. Mais je n’envisage ici la théorie de Fourier que pour ce qu’ôn en peut déduire de positif.
- Fourier dit que les hommes aspirent au bonheur, que ce bonheur ne peut se trouver que dans des avantages mutuels que les hommes sont aptes à se donner les uns aux autres. Il place l’habitation saine et agréable au rang des premières conditions du bonheur humain, dans les sociétés avancées.
- Il démontre l’incohérence et la confusion des maisons et des rues, dans les villages et les villes ; l’absence d’alignement, le manque de vues d’ensemble et d’esprit économique dans les relations ; les incommodités, les inconvénients qui résultent de dispositions aussi imprévoyantes.
- Ce tohu-bohu du village réclame une réforme architecturale. L’association agricole et industrielle que Fourier donne comme étant la destinée de la société future ne peut opérer au sein de cette confusion d’habitations, d’ateliers, de fermes, établis au rebours d’une véritable économie et d’une exploitation scientifiquement productive. L’association rendant la terre propriété collective, établira ses fermes, ses ateliers et ses maisons, de façon à ce que tout y puisse fonctionner suivant les méthodes les plus rationnelles,avec économie et profit. Les maisons y prendront même un caractère d’ensemble qui leur donnera l’apparence de palais ; de splendides écoles seront destinées aux soins, à l’éducation et à l’instruction de l’Enfance ; des salles de réunion seront à la disposition de tous. Les
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- fermes, les ateliers seront isolés du palais d’habitation ; le bien-être sera général, parce que tout dans l’association sera aménagé et géré avec science, capacité et économie.
- L’exploitation sociétaire du sol et de l’industrie préconisée par Fourier: est certainement dans les données du progrès social; elle est nécessaire pour élever la production à sa plus haute puissance. Elle est pratique, puisque je l’ai réalisée dans la Société du Familistère.
- Le travailleur libre, associé dans l’exploitation des produits de la terre et de l’industrie, comme Fourier en a posé l’idée, c'est le régime de la féodalité et du servage remplacé par celui de la solidarité et du travail démocratisé.
- Débarrassée de l’idéalisme dont Fourier l’avait entourée, l’association est aujourd’hui un fait dans l’association du Familistère, ce n’est donc pas une utopie. La réforme architecturale de nos pauvres villages n’en est plus une non plus, depuis la fondation du Familistère.
- Elle n’en est plus une aujourd’hui dans les grandes villes, puisqu’on refait des rues tout à neuf, mais sans principes et sans méthode sociale. Il n’en sera pas moins nécessaire de rebâtir, un jour, nos campagnes sales et désordonnées, par des raisons plus étudiées et complètes que celles qui déterminent aujourd’hui la reconstitution de nos villes. Alors, ce sera l’ensemble des intérêts sociétaires qui commandera la réforme architecturale des villages.
- La prévoyance sociale assurant à tous le nécessaire ;
- L’exploitation économique et sociétaire du sol, des cultures, des manufactures et fabriques dont les profits et avantages sont répartis à chacun, proportionnellement à ses œuvres ;
- Les commodités de la vie mises à la portée de tous et de chacun par la bonne organisation des services domestiques;
- L’éducation et l’instruction de l’Enfance donnée également à tous, suivant leurs aptitudes ;
- Le travail rendu plus facile, s’exécutant avec moins de peine et de déplacements inutiles ;
- L’élégance, l’hygiène, la propreté et la salubrité inhérentes aux édifices sociétaires, édifices bien compris et bien construits ;
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- La facilité de réunion et de délibération sur toutes les choses d’intérêt ou de plaisirs communs ;
- La sécurité qu’offre l’association pour la solidarité de tous ses membres :
- Toutes ces choses et d’autres qui en sont la conséquence sont bien suffisantes pour que Fourier reste dans la mémoire de l’humanité, comme un des premiers initiateurs des réformes sociales dans le xix6 siècle, comme étant le premier qui ait fait bien comprendre que les améliorations sociales reposent sur un bon agencement de tous les intérêts sociaux.
- Quanta ses conceptions trop idéales, peut-être serviront-elles un jour à attirer l’attention des philosophes, et les exhorteront-elles à chercher une application plus rationnelle des facultés, si ce n’est des passions humaines, à l’organisation des sociétés.
- L’influence exercée par Fourier et ses disciples se fit sentir jusqu’à l’étranger, surtout aux États-Unis où, de 1840 à 1853, trente sociétés furent fondées sous l’impulsion du mouvement fouriériste.
- Mais il existait déjà 4 ou 5 sociétés qui sont considérées comme ayant ouvert la voie à la propagande de l’École sociétaire.
- Ces sociétés sont : Malboro association. — Northampton association.— Skaneateles community.— Hopedale et enfin Brook-Farm, dans les premières années de son existence. Nous en parlerons plus loin.
- Voici les détails que nous trouvons,dans l’histoire du Socialisme américain par Noyés, sur les trois premières sociétés que nous venons de citer :
- Malboro Association fut fondée en 1841 dans l’État d’Ohio. Elle ne compta que 24 membres, dura quatre ans ; et succomba sous le poids de ses dettes.
- Northampton Association fut fondée en 1842 dans le Massachusetts. Cette association comprenait 130 membres ; elle avait un domaine de 500 acres ; elle se soutint quatre ans et succomba sous le poids d’une dette de 40.000 dollars.
- L’association manqua de cet esprit de fraternité et d’harmonie indispensable au succès de telles entreprises.
- La direction était confiée au président, au secrétaire et au tréso-
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- rier ; elle fut honorablement conduite, mais donna lieu à beaucoup de dissentiments parmi les membres.
- Les préjugés religieux agirent d’une façon dissolvante ; les membres étant de sectes diverses et chacun d’eux passionné pour ses croyances. Aussi se séparèrent-ils peu à peu de l’Association qui finalement dut se dissoudre.
- Hopedale dans le Massachusetts comptait 200 membres, avait un domaine de 500 acres La durée de cette société a dù s’étendre de 1841 à 1856 ou 57.
- Le Rév. Odin Ballou fut le fondateur de cette communauté qui avait un idéal très religieux.
- Mais les membres, hommes et femmes, enthousiastes au début se lassèrent. L’association fit des dettes qui allèrent s’aggravant d’année en année, jusqu’à ce qu’enfin le Rév. Rallou se résolut à dissoudre la société.
- Ces trois sociétés, je l’ai dit, préparèrent le succès du mouvement fouriériste aux États-Unis.
- * *
- Parmi les trente sociétés sorties réellement du mouvement fouriériste, 19 durèrent moins d’une année.
- Noyés donne à leur sujet les informations suivantes :
- Grande-Prairie Communauté, Ohio, fut fondée en 1849, disparut sans laisser autre trace.
- Social Reform Unity ; Pensylvanie, 20 membres. Domaine de 2.000 acres. Dette : 2.400 dollars. Dura environ 10 mois, 1842, sombra par manque des capitaux promis. Les membres étaient unis et travaillaient bien.
- M. C. Kean Co Association; Pensylvanie.
- Le journal « La phalange, » octobre 1843, annonçant cette expérience parmi d’autres, s’exprime à son sujet comme suit :
- « Il y a une grande association d’allemands à M. C. Kean County, Pensylvanie. Elle est fondée par le Rév. Georges Ginal de Philadelphie. Elle possède un très vaste domaine, plus de 30.000 acres, et on la dit très prospère. Les actions qui à l’origine valaient 100 dollars sont recherchées aujourd’hui à 200 dollars et davantage. »
- Nulle autre trace.
- One-mention (signifiant probablement Un entendement) Commu-
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- nity ; Pensylvanie; Domaine de 800 acres ; durée 1 an, 1843 ; 30 à 40 membres ; bons travailleurs, mais ne purent s’accorder. Echec attribué à l’ignorance.
- Goose-Pond Communauté ; Pensylvanie ; 60 membres, 1843 ; dura quelques mois. Nulle indication des causes de la chute.
- Jefferson Co, association industrielle ; New-York ; 400 membres ; 1.200 acres de terre ; durée quelques mois, 1843.
- Les membres étaient trop ignorants des principes de l’association, vivaient trop entassés les uns sur les autres, avaient parmi eux trop de paresseux pour que l’association pût prospérer.
- Avec cela les directeurs manquaient de capacité et même de probité. Au bout d’un an le fonds fut vendu pour payer les dettes et la communauté cessa d’exister.
- Moorhouse Union ; New-York ; 120 acres ; durée : quelques mois, 1843.
- Les membres n’étaient pas travailleurs ; aucune idée commune, ni religieuse, ni sociale ne les reliait ; ils ne purent rien utiliser et se séparèrent pour ne pas mourir de faim.
- Bureau Co Phalanx ; Illinois ; peu de membres, 1843.
- Aucune autre trace.
- Ohio Phalanx ; 100 membres ; domaine de 2.200 acres ; la société fut écrasée de dettes ; dura 10 mois,1844.
- L’échec est attribuable aux causes suivantes : manque d’expérience, trop d’enthousiasme, trop de membres improductifs, défaut de ressources.
- Leraysville Phalanx, Pensylvania ; 40 membres ; domaine de 300 acres ; durée : 8 mois, 1844.
- La majorité des membres étaient Swedenborgiens.
- Le groupe de 7 personnes environ qui possédaient le fonds social avait des logements confortables et leur haute situation leur donnait pouvoir et influence. Les autres étaient pauvrement installés ; des dissentiments s’élevèrent et la dissolution suivit.
- Clarkson Industrielle Association ; New-York ; 420 membres ; 200 acres de terrain ; 1844.
- Durée 6 à 9 mois.
- Les chefs de la société exposèrent si brillamment les avantages dont on devait jouir dans leur association, que des gens y affluèrent
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- de toutes parts, amenés seulement par le dégoût des maux dont ils avaient souffert ailleurs. Mais ces éléments n’étaient aucunement propres à faire vivre l’œuvre à laquelle ils venaient s’unir.
- L’association fut dissoute avant de s’être constituée légalement.
- Ontario Phalanx ; New-York, 1844 ; brève durée ; domaine de 150 acres ; 150 membres.
- Nulle indication sur les causes de l'échec.
- Sodus Bay Phalanx ; New-York; 300 membres; 1400 acres de terrain ; dura peu de temps, 1844.
- Les membres n’étaient pas travailleurs et les dissensions religieuses étaient des plus actives. La communauté fit des dettes. Elle fut frappée en outre par des épidémies.
- Au bout d’un an ou deux de difficultés, ce fut une déroute complète.
- Brooke’s Expérience ; Ohio; quelques membres ; 1844.
- Aucune autre trace.
- Sangamon Phalanx ; Illinois ; 1845,
- Nulle autre trace.
- Columbian Phalanx; Ohio; 1845.
- Aucune trace notable.
- Garden Grove ; Iowa; 1845. N’a laissé aucune trace.
- Raritan Bay Union dans le New-Jersey. Cette communauté possédait un domaine de 268 acres ; elle ne comptait que quelques membres ; fut fondée en 1853 et ne laissa aucune autre trace.
- Washtenaw Phalanx ; Michigan. N’a laissé aucune trace, si ce n’est que dès sa fondation elle avait un journal mensuel : « U Avenir. » Cette société disparut avant d’être entrée véritablement en exercice.
- La plupart de ces éphémères sociétés, dit Noyés, durent leur échec au manque de capacités administratives, aux dissensions intestines religieuses et sociales, à la pénurie de ressources, à la soif des satisfactions individuelles, au manque d’amour du bien de tousj enfin à l’incapacité de faire face à leurs dépenses.
- Généralement, l’enthousiasme faisait supporter au début les duretés et les privations inhérentes à la création des phalanges ; mais les conditions de bonheur qu’on venait chercher là n’étant pas de nature à être réalisées de sitôt, le découragement prenait chacun et il devenait impossible aux membres d’endurer des conditions de vie inférieures, sous le rapport du confort, à celles dont ils avaient joui auparavant.
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- Les mêmes causes d’échec se produisirent dans 8 autres assoeîa-lions ou phalanges qui vécurent d’un an à 3 ans. Plusieurs d’entre elles s’efforcèrent d’éviter les dettes,mais ne purent éviter les autres causes d’échecs que nous avons énumérées, surtout le manque d’habileté dans l’administration, laquelle se montrait plus propre à faire de la propagande et à recruter des adhérents qu’à donner à ceux-ci, une fois réunis, les moyens de réaliser le plan qu’on avait fait miroiter à leurs yeux.
- Ces huit sociétés sont :
- àdelphia Phalanx ; Michigan ; 400 à 500 membres ; domaine de 2.814 acres ; durée : 2 ans et 9 mois, 1843.
- La plupart des membres étaient cultivateurs ; il y avait cependant quelques maçons, cordonniers, tailleurs, serruriers, imprimeurs et un libraire, tous assez habiles quoique hors d’état d’écrire dans le journal de la Phalange : « Le Tocsin. »
- Une école fut ouverte. Les choses allèrent assez bien tant que durèrent les approvisionnements apportés à l’origine. Mais, quand les ressources auxquelles on était accoutumé vinrent à manquer et qu’il fallut se contenter d’une vie plus rude, le découragement se fît jour. Des départs s’effectuèrent et bientôt la phalange, faute d’une bonne et prévoyante direction, fut obligée de se dissoudre.
- Sylvania Association ; Pensylvania ; 136 membres ; 2.394 acres.
- Dette 7.900 dollars.
- Durée : environ 2 ans, 1843-1844.
- Les directeurs étaient plus occupés de faire de la propagande et de recruter des adhérents que d’effectuer le travail journalier. En outre, les difficultés extérieures, la pauvreté du sol, le trop grand nombre d’enfants (51) par rapport aux adultes (85), enfin les dissensions intestines obligèrent, en deux années à peine, l’association à se dissoudre.
- Lagrange Phalanx ; Indiana ; 1843 à 1846 ; 73 membres ; 1.000 acres de bonnes terres.
- Les dividendes étaient répartis comme suit : Une somme de 100 dollars touchait par année le même taux de dividende que huit jours de travail moyen.
- L échec est attribué au manque de génie spécial à de telles entre-
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- prises, quoique les membres pour la plupart cultivateurs, fussent de bons travailleurs.
- Skaneateles Community ; New-York ; 150 membres ; 354 acres ; dette : 10.009 dollars ; durée 2 ans et 1/2. 1843-1846.
- Sombra sous le coup des divisions intestines et de sa mauvaise administration. L’anarchie y était complète.
- Prairie Home Communauté ; Ohio ; propriété de 500 acres ; sombra pour cause de dettes ; dura 1 an, 1844.
- 130 membres ; peu d’enfants.
- Leur seule devise était : a Fais aux autres ce -que tu voudrais que les autres te fissent. »
- Beaucoup étaient très industrieux. Néanmoins, il y avait des paresseux parmi eux. Mais l’installation était si peu faite qu’il n’y avait pas assez de lits pour tout le monde. Une telle existence ne pouvait se soutenir, surtout que leur mot d’ordre étant de n’avoir aucune règle, personne ne savait que faire, sauf boire, manger, discuter et dormir.
- Us ne purent payer à temps la terre sur laquelle ils étaient établis et se séparèrent.
- Intégral Phalanx ; Illinois ; 30 familles ; domaine 508 acres ; durée 17 mois, 1845.
- Cette association suivit au début les principes de progresser lentement, prudemment et d’éviter les dettes.
- Elle se proposait d’organiser, quand ses membres seraient assez nombreux, les groupes et séries de Fourier et de suivre en toutes choses les indications du maître.
- On ne trouve aucune trace de ce que cette phalange est devenue.
- Clermont Phalanx ; Ohio ; 130 membres ; 900 acres de terrain ; dette 1.900 dollars ; durée 2 ans au moins, 1844-1846.
- L’enthousiasme était vif au début ; mais les gens rassemblés là se trouvaient manquer du confort auquel ils étaient habitués. La situation ne put donc se soutenir longtemps sans que la discorde apparut.
- La société dura néanmoins deux ans ; après quoi, faute d’argent, faute de capacités, minée par des jalousies intestines et par la difficulté de payer ses dettes, la phalange fut obligée de se dissoudre..
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- Trumbull Phalanx ; Ohio ; 1.500 acres de territoire ; durée 2 ans et demi, 1844 à 1847 ; 200 personnes environ.
- Les membres livrés au travail de la culture et vivant dans des fermes commencèrent par se constituer en groupes pour l’exécution des travaux. Ils étaient résolus à vivre de peu, plutôt que d’exposer la phalange à contracter des dettes. Les choses allèrent bien un certain temps ; mais assez vite des familles se trouvant dans des conditions de vie inférieures à celles dont elles avaient joui jusque-là se retirèrent. Cependant l’association se soutint avec un courage héroïque jusqu’en 1847, malgré les dissentiments religieux, le manque de bonne nourriture, l’encombrement dans de misérables logis et la pénurie de ressources. A la fin les dettes écrasèrent la société et elle dut se dissoudre.
- Spring Farm Association ; Wisconsin ; 10familles ; durée3ans; 1840 à 1849.
- Les raisons de l’échec furent la pauvreté, la modification des habitudes et le désappointement qui naquit du manque de récoltes ; les membres se séparèrent d’un commun accord.
- GODIN Jea.n-Baptiste-André.
- (Œuvres posthumes).
- (A suivre).
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- (( Aaucune époque de son développement la société ne s’est montrée plus inquiète, plus impatiente, plus tourmentée qu’elle l’est aujourd’hui dans les contrées les plus avancées en civilisation. Là tout est trouble, agitation, désordre. Les liens qui dans le passé tenaient unis les différents éléments, classes, ordres, corporations dont la société est encore composée, ont tous été, ou peu s’en faut, plus ou moins violemment brisés, de telle sorte qu’aujourd’hui ces éléments se heurtent continuellement les uns contre les autres ; c’est entre eux un conflit, une lutte incessante, une véritable guerre. »
- Ces lignes semblent écrites d’hier, elles datent d’un demi siècle. Elles ont été tracées par un modeste etfidèle disciple de Fourier.Le hasard et non le choix les a placées sous notre main. Les éloquentes et justes critiques de l’état social abondent dans les écrits des novateurs à l’œuvre organique desquels le reproche d’impuissance n’a d’ailleurs pas manqué.
- La citation ci-dessus peut fournir aux esprits superficiels, aussi bien qu’aux résignés, une nouvelle occasion de dire : plus ça change, plus c’est la même chose ; mais les esprits réfléchis verront la persistance des mêmes causes dans la production des mêmes effets.
- Ce n’est pas qu’on ne se soit préoccupé à diverses reprises de modifier, de réformer le pouvoir ou de le garantir des attaques auxquelles il est en butte.
- Mais si la situation est restée la même, il faut chercher ailleurs que dans les remaniements purement politiques un remède au mal social.
- Si les divisions, les luttes d’individus et de partis, sont incessantes et mettent continuellement en péril la société, que dire de l’antagonisme des divers éléments de la production, de la bataille des intérêts, qui alimentent les querelles des partis, pénètrent jusque dans les fractions les plus infimes du corps social et divisent le foyer domestique.
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- Le mouvement politique,incapable d’intervertirl’ordre des rapports des faits économiques,a cependant une répercussion sur cesderniers ; et les perturbations qui se produisent dans le domaine économique et social exercent une influence sensible sur l’ordre' politique.
- Les hommes qui, dans une modeste sphère,s’acharnent au labeur particulier, qui consiste à améliorer les conditions de leur travail, à introduire la justice dans les rapports des différents facteurs de la production, ne peuvent pas se désintéresser de la marche des affaires publiques, et les défectuosités de la grande association qui est la patrie ne saurait les laisser indifférents.
- D’amères critiques ont fondu sur l’institution du suffrage universel à l’occasion de récentes manifestations d’une partie considérable du corps électoral, qui semble s’engager dans une voie funeste, contraire aux intérêts de la démocratie.
- Certes,l’aberration signalée justifie la critique. Mais combien plus efficace que toutes les imprécations sur le césarisme, serait l’examen sérieux des causes qui ont amené les défaillances du suffrage universel, et la ferme volonté d’en poursuivre la disparition.
- Les mécontents sont légion. Ce mot peut être pris non pas seulement dans son acception figurative, répondant à l’idée de nombre, mais dans sa signification propre, originelle, évoquant l’idée de combat sous les ordres d’un chef à l’ombre d’un drapeau.
- Tout celaest profondément inquiétant : c’est l’inconnu. Cependant, si l’on veut bien ne pas s’exagérer l’importance des manifestations partielles et dégager de l’ensemble d’un état de choses déconcertant les causes qui le déterminent et les mobiles divers qui contribuent à l’entretenir, l’étonnement disparaîtra, si la tristesse reste.
- On peut toujours diviser les mécontents en deux catégories,ceux, par exemple, qui obtiennent rien du tout, ou peu, et ceux qui, comblés, n’obtiennent pas assez à leur gré. En matière politique, l’établissement légal étant la République, les mécontents se recruteront parmi ceux qui ne trouvent pas la République assez démocratique, et ceux qui ne la trouvent pas assez conservatrice ou qui même voudraientla voir disparaître pour faire placeàungouvernement plus essentiellement conservateur.
- Pour qu’une entente, même provisoire, ait pu se faire entre gens venus de si loin, il faut qu’ils aient trouvé en face d’eux un abus
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- assez criant, pour émouvoir les indifférents, assez invétéré pour avoir petit à petit formé un faisceau de colères.
- Un mouvement de cette nature, fût-il exempt d’équivoque, s’entend mieux, si l’on peut s’exprimer ainsi, à faire peser des responsabilités qu’à les bien déterminer.
- Dans le conflit engagé entre certaines aspirations mal définies, appuyées sur le concours d’une bonne partie du corps électoral, et l’établissement légal du pays,(il serait prématuré de dire : la légalité), c’est la Chambre issue du suffrage universel qui est surtout l’objet des attaques de la coalition.Sur l’institution de la présidence, et sur celle du Sénat, les avis des coalisés diffèrent.
- La concentration se fait sur le dos de la Chambre, pourquoi ? parce que, en raison de son origine, elle représente pour les uns le régime républicain abhorré, pour les autres une providence trop avare de faveurs, ou par trop fainéante.
- On peut avec le temps, au prix d’efforts soutenus, réduire les oppositions irréconciliables et redresser les conceptions erronées. Mais si l’opposition d’une partie de l’opinion publique grandit, en même temps que deviennent plus menaçantes les réclamations de l’autre partie, on ne saurait tirer de ce fait d’autre conclusion que celle-ci, à savoir qu’on a fait fausse route.
- La Chambre pouvait déconcerter la coalition, et conjurer l'imminence du péril, en s’appliquant de toutes ses forces à corriger les mœurs parlementaires qui la discréditent : Mauvaise distribution du travail, ajournement indéfini des réformes, discussions oiseuses, compétitions personnelles. Tel était l’abus à extirper. On aurait ainsi obtenu la trêve nécessaire à l’élaboration de la véritable organisation des pouvoirs publics. Car le problème à résoudre a une importance autrement considérable que celle de la bonne discipline intérieure du parlement. Il échappe à l’action immédiate d’une Chambre qui porte,avec le poids de ses propres fautes, la responsabilité des fautes commises par les Chambres qui l’ont précédée, et celles d’un régime parlementaire vicié par la mauvaise organisation du suffrage universel.
- Aucun penseur n’a poussé plus loin que M. Godin,dans Solutions Sociales, le Gouvernement, la République du Travail,la recherche des causes qui produisent nos commotions politiques et sociales ;
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- personne n’a exposé sous un jour plus lumineux et tracé d’une manière plus précise les véritables règles qui doivent présider à l’organisation des sociétés.
- Il est impossible de mieux établir la concordancede l’action respective des citoyens et du gouvernement que dans les lignes suivantes :
- (< Les droits que la vie nous confère, elle les confère à tous et sans privilège pour personne. De là naît pour le. citoyen le devoir de respecter dans la personne d’autrui les droits qui existent pour lui-même. De là aussi naît pour les sociétés le devoir de respecter ces droits entre elles, et pour les législateurs le devoir de fonder les institutions propres à assurer l’exercice des droits naturels de chacun des êtres humains. »
- « Sans le concours des citoyens,dit encore M. Godin,le gouvernement serait impuissant aux réformes sociales, comme les citoyens seraient impuissants eux-mêmes sans le concours du gouvernement. II faut que l’État, par toutes ses forces, celles des représentants comme celles des citoyens, poursuive l’œuvre de la régénération sociale.
- « Cette régénération se fera vite et bien, si le législateur sait prendre les mesures utiles pour donner au travailleur les garanties qui lui sont nécessaires ; mais elle se fera au milieu de crises douloureuses,si les classes dirigeantes ne savent point inaugurer des réformes qui donnent aux classes laborieuses les garanties de l'existence. »
- Et ailleurs :
- « La misère actuelle des classes laborieuses, l’inégalité des conditions sociales, 1 iniquité de l’emploi et de la répartition des richesses ne sont pas autre chose que les vestiges des maux du passé.
- « Tant que le despotisme d’un prince quelconque pourra s’exercer sur un coin de l’Europe, la paix publique sera en danger, et tant que la paix ne sera pas assurée, les peuples seront obligés d’entretenir les armées permanentes et les plus belles institutions sociales seront sans sécurité et sans stabilité.
- « Peuples,songez avant tout à mettre le despotisme dans l’impuissance. » Des citations qui précèdent et que nous nous sommes bien gardé d’affaiblir par des commentaires se dégage nette et précise, comme un fait, la nécessité d’assurer à tous le droit à l’existence,
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- et au travailleur la jouissance des fruits de son travail ; d’assurer la paix sans laquelle rien de tout cela n’est possible.
- Tout se tient dans le système de M. Godin, si par système on entend la connaissance du tout, de ses parties et des rapports qui les unissent.
- Un grand mouvement de rénovation économique et sociale se poursuit en dehors de ce qu’on appelle la politique. Il prend uniquement sa source, comme tous les phénomènes économiques, dans l’initiative privée, et ne demande qu’à cette dernière les moyens de s’étendre et de prospérer. C’est la coopération.
- On a dit que la coopération ou l’association était si indifférente aux diverses formes de gouvernement qu’elle pouvait prospérer sous un régime autocratique aussi bien que dans une pure démocratie. Cela n’est pas contestable, mais ce qui ne l’est pas moins, c’est qu’une fois la liberté politique perdue, on ne peut plus compter que sur le bon plaisir et la faveur du maître. Personne n’a oublié que le premier soin de l’auteur du 2 décembre à son avènement fut de supprimer violemment toutes les associations coopératives, et que la loi de 1867 sur les sociétés fut une concession in extremis de l’Empire.
- L’association n’est-elle pas, en effet, la République dans le travail et la meilleure école de démocratie ?
- L’unité sociale est essentiellement subordonnée à la bonne organisation des unités élémentaires, disait-on autrefois dans l’école phalanstérienne qui a semé tant de vérités dans le monde.
- M. Godin pensait que le socialisme n’est applicable que par voie d’expérimentation, et qu’une bonne politique pouvait seule assurer la praticabilité de ces expériences, reconnaissant ainsi la solidarité qui existe entre une politique de progrès etl’avènementdesréformes sociales Cette politique de progrès ne peut être qu’une politique de liberté.
- Le sentiment de l’insécurité du travailleur, une fausse notion du rôle et de la puissance du gouvernement, établi sur des bases imparfaites, sont au fond de toutes les réclamations violentes contre les pouvoirs établis.
- Il faut rendre au peuple la plénitude de sa souveraineté en instituant le suffrage réellement universel, et en modifiant les rouages
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- politiques de telle sorte, que l’antagonisme qui existe entre le gouvernement et le peuple, fasse place à une solidarité' étroite.
- Cette première cause de conflit écartée, il faut donner à tous, en vertu du droit naturel, la garantie de l’existence par l’institution de la mutualité nationale.
- Alors le travailleur pourra demander, en toute sécurité, à l’association la jouissance de l’intégralité du produit de son travail, qui lui sera un jour assurée par la loi.
- Alors on n’aura plus à redouter les conséquences funestes des passions mobiles de la foule, et les convoitises des individus.
- J. Pascaly
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- Les travaux de la Chambre et les projets du Cabinet. — Adoption du scrutin
- uninominal.— Ajournement delà Révision.— La chute du Ministère.— La
- Crise. f
- C’est le mécontentement plus ou moins raisonné, mais indéniable de la majorité du corps électoral qui s’est manifesté à diverses reprises, pendant le cours de l’année dernière et au commencement de celle-ci, à l’occasion des élections partielles auxquelles a donné lieu la vacance d’un certain nombre de sièges de députés.
- On ne saurait dégager une signification plus précise des manifestations d’un corps électoral tiraillé dans les sens les plus divers et les plus contradictoires.
- Mettre un terme à ses incessantes querelles, hâter l’examen des réformes capables de déraciner les abus les plus universellement constatés, restaurer les finances publiques, réparer les fautes commises, se bien garder d’en commettre de nouvelles, et s’acheminer, en remplissant loyalement son devoir, vers le terme de son mandat, sous l’égide du seul cabinet qui eût pu faire l’union de tous les républicains en face d’une coalition de plus en plus menaçante, telle semblait devoir être désormais la mission de la Chambre.
- Il semblait qu’elle l’eût ainsi compris au début de cette année, la dernière de sa législature.
- Dès la reprise de la session, en effet, elle a terminé l’examen du projet de loi relatif au service militaire obligatoire et adopté l’ensemble de la loi par 361 voix contre 172.
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- Elle a ensuite adopté en deuxième lecture à la majorité de 377 voix contre 163, le projet de loi relatif au travail des femmes et des enfants dans les manufactures.
- Le projet de loi sur les faillites, ce projet qui substitue la liquidation judiciaire à la faillite hâtive, et crée un régime nouveau qui évitera aux négociants honnêtes les humiliations, cause de tant de suicides, a reçu sa sanction définitive.
- N’oublions pas de mentionner également l’adoption de l’excellent projet de loi sur les syndicats de communes.
- Le Sénat avait pris à tâche de faciliter l’œuvre législative et de sauver dans la mesure de ses moyens le Parlement du discrédit trop visible, dans lequel il est tenu par l’opinion, en mettant un empressement inaccoutumé dans la confection des lois qui lui avaient été renvoyées par la Chambre. C’est ainsi qu’il a voté, outre le projet de loi sur les faillites, le projet de loi sur les livrets d’ouvriers,
- Au moment où s’est ouverte la crise ministérielle, qui n’est pas encore terminée à l’heure où nous écrivons, le Sénat venait d’entreprendre la discussion du projet de loi sur les prud’hommes commerciaux, et la Chambre avait déjà consacré deux séances à l’intéressant projet de loi portant la suppression des octrois.
- Sans doute, bien des réserves seraient à faire sur quelques-uns de ces projets, mais en dehors du projet de loi sur les faillites qui ne saurait motiver la moindre critique, aucun des projets que nous venons d’énumérer n’est devenu définitif, nous aurons donc l’occasion d’y revenir, si la série d’événements inaugurée par la crise permet au Parlement de reprendre ses travaux,et d’y consacrer un temps suffisant pour les mener à bon terme.
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- De son côté, le gouvernement n’est pas resté inactif.
- Dès la fin du mois de janvier le projet du budget pour l’exercice 1890 était soumis à la Chambre. Il est vrai que ce projet se borne à reproduire les grandes lignes des budgets précédents. Le ministre des finances, M. Peytral,s’était proposé tout d’abord, on le sait, de remanier profondément l’impôt sur les boissons et de demander à l’impôt sur le revenu une nouvelle ressource. Des modifications de cette importance au régime fiscal existant eussent donné au budget de 1890, une physionomie nouvelle ; mais la Commission chargée d’examiner le projet d’impôt sur le revenu ne partage pas les vues du ministre au sujet de l’utilité de cette réforme. D’autre part, la Commission des boissons ne veut rien abandonner des ressources que les boissons procurent au Trésor.
- Dans ces conditions le projet de budget de M. Peytral ne pouvait être que la réédition du budget de 1889.
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- Dans le courant du mois de décembre,un député de Seine-et-Oise. M. Jouvencel, avait déposé une demande d’interpellation sur les mesures à prendre pour faire respecter les pouvoirs publics.
- La discussion de cette interpellation avait été renvoyée à un mois, puis à huit jours. Ce dernier délai expirait le 28 janvier.
- La veille avait eu lieu l’élection du département de la Seine. Une certaine émotion agitait la Chambre.
- •La place forte de la République avait ouvert ses portes à l’ennemi. L’interpellateur demanda lui-même un nouveau sursis de trois jours.
- Le 31 janvier, M. de Jouvencel développait son interpellation, puis disparaissait,laissant le gouvernement en face d’une Chambre trop facilement disposée à laisser à ce dernier la responsabilité de l’événement qui l’inquiétait, s’il ne sortait victorieux du débat.
- 11 va sans dire que ce débat fut dominé par la préoccupation de l’événement en question. Nous n’en retiendrons que la déclaration suivante de M. Floquet,parce qu'elle résume l’œuvre accomplie par le ministère qu’il présidait :
- « Dans l’exposé que nous avons présenté, au moment où nous nous sommes présentés devant la Chambre, nous nous sommes attachés à indiquer, pour les problèmes qui avaient agité ce pays, la solution de ceux qui paraissaient correspondre à la moyenne de l’opinion républicaine.
- Nous n’avons pas fait une politique sectaire ; car des trois projets que nous avons proposés, deux correspondent aux déclarations mêmes de notre exposé de motifs, et le troisième n’est qu’une marque d’obéissance de la part du gouvernement à un vote formel émis par la Chambre. (Très bien ! très bien !)
- En dehors des trois lois politiques que nous avons présentées, notre œuvre n’a pas été inutile ; et, si je prends seulement le ministère de l’intérieur, pour parler de ces lois d’affaires, d’intérêts sociaux, a la solution desquelles vous nous aviez conviés et qui semblent devoir réunir l’adhésion de tous les membres de cette Chambre, nous avons présenté un projet de loi sur les syndicats de communes qui a été adopté par la Chambre. Nous nous sommes associés à la discussion d’une loi importante (1) dont M. Ricard était le rapporteur ; nous avons présenté, signé et publié un décret supprimant le cautionnement en faveur des associations ouvrières... (Très bien ! très bien là gauche) pour les travaux publics inférieurs à 50.000 fr. ; nous avons signé un décret organisant le lotissement des travaux
- (1) Le projet de loi sur les accidents dont sont victimes les ouvriers.
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- dans les adjudications publiques — ce que les ouvriers demandaient depuis longtemps. (Nouvelles marques d’approbation à gauche.)
- Nous avons créé le conseil supérieur de l’Assistance publique ; nous avons présenté à la Chambre, qui peut le voter quand elle le voudra, un projet de loi tendânt à la réforme des monts-de-piété de Paris — projet très intéressant et très utile. (Assentiment à gauche.)
- Nous avons présenté un projet de loi en faveur des enfants moralement abandonnés, et enfin nous avons créé la direction de l’Assistance publique, qui était réclamée depuis si longtemps.
- Je ne pense pas, messieurs, que l’œuvre du gouvernement ait été stérile. Il maintient ce qu’il a proposé, et je pense que vous ne le blâmerez pas de tout ce qu’il a fait... »
- A la suite d’une discussion très mouvementée, le gouvernement obtenait un ordre de confiance voté par 289 voix contre 236.
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- Au début de la séance du 31 janvier, M. Floquet avait déposé au nom du gouvernement un projet de loi tendant à l’établissement du scrutin uninominal.
- Il nous paraît utile de donner l’économie de ce projet qui comporte quatre articles.
- Il abroge les articles 1,2 et 3 de la loi du 16 juin 1885 qui établissaient le vote au scrutin de liste. Mais il laisse subsister les autres articles de cette loi qui sont indépendants du mode de votation, notamment l’article 4, déclarant inéligibles les membres des anciennes familles ayant régné sur la France.
- Chaque arrondissement nomme un député, s’il n’y a pas plus de 100,000 habitants ; ceuxqui ont plus de 100.000 habitants nomment un député par chaque fraction supplémentaire de 100.000 habitants. En ce cas, ils sont partagés en circonscriptions n’élisant chacune qu’un député.
- En vertu de la législation du 30 novembre 1875, modifiée par la loi du 28 juillet 1881, la Chambre de 1881 comptait 557 députés. Le projet donne 17 députés de plus, eu égard à l’augmentation de population d’un certain nombre d’arrondissements.
- Toutefois, si le nombre des députés de la future Chambre était,par le mode de scrutin projeté, de 574, soit 17 de plus qu’à la Chambre de 1881, il serait de 10 de moins qu’à la Chambre actuelle, élue au scrutin de liste.
- Un article transitoire supprime les élections partielles à partir de la promulgation de la loi jusqu’à la fin de la législature actuelle.
- Le samedi, 9 février, le rapport sur ce projet de loi est déposé en
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- même temps que le rapport sur les divers projets tendant à la révision des lois constitutionnelles.
- Une discussion s’engage sur la question de savoir quel rapport sera le premier discuté. Le gouvernement intervient, il demande la priorité en faveur du projet relatif au scrutin uninominal ; mais il veut que le projet relatif à la révision soit discuté immédiatement après.
- Selon son désir, la discussion du premier est fixée au lundi 11, la discussion du second au jeudi 14 février.
- Une séance a suffi pour l’examen de cette loi de circonstance que l’on qualifiait pompeusement de réforme électorale.
- A peine un débat de quelques instants s’est-il élevé sur la demande de déclaration d’urgence formulée par M. Gomot, président de la commission. Seul, M. Maret a exprimé l’avig que l’on allait trop vite en besogne, et que, puisque l’on était amené à statuer sur le mode de votation, il y avait lieu d’examiner tous les systèmes avant de se prononcer. Sous l’impression de ces paroles, on a immédiatement voté, et c’est seulement par 283 voix contre 274 que l'urgence a été déclarée.
- Cependant, après discussion, le projet était adopté par 268 voix contre 222.
- C’est à peine si le Sénat,deux jours après,consacrait une heure et demie à l’adoption de ce même projet.
- Désormais,la Chambre possédait l’arme, (c’est le terme dont s’est servi M. Floquet) l’arme qui lui était indispensable pour lutter contre ses ennemis. Le ministère ne devait plus bientôt lui peser lourd. Le jeudi suivant le projet de loi sur la révision venait en discussion et, dés la première heure, cette même Chambre qui avait, il y a dix mois, renversé le cabinet Tirard, parce que celui-ci s’était opposé à l’urgence sur la révision, renversait le cabinet Floquet, constitué pour faire la révision, en votant par 307 voix contre 218 l’ajournement de la révision.
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- FRANCE
- Les Socialistes révolutionnaires et les Pouvoirs publics.— En vertu d’une décision prise par le congrès ouvrier de Bordeaux (28-30 novembre), ratifiée par le congrès de Troyes (23-31 décembre), les délégués d’une fraction du parti socialiste révolutionnaire, groupée sous la dénomination de Fédération nationale des syndicats ouvriers de France et des groupes corporatifs, se sont rendus, le dimanche 10 février, auprès du président du conseil et des présidents de la Chambre et du Sénat pour leur soumettre les quatre desiderata suivants : 1° Réduction de la journée de travail à huit heures; 2° minimum de salaire fixé par les chambres syndicales ou les communes ; 3° abrogation de la loi sur l’Internationale ; 4° mise à la charge de l’État des vieillards et des infirmes incapables de travailler.
- Des démarches analogues ont été faites, le même jour, dans un grand nombre de villes notamment : Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Reims, Calais, Roubaix, Tourcoing, Dunkerque, Montluçon, etc., auprès des représentants des pouvoirs publics, soit à la préfecture, soit à la sous-préfecture, soit à la mairie.
- Ces diverses démarches ont eu lieu dans le plus grand calme. Le dimanche 24 février, la même délégation retournera chercher la réponse, appuyée autant que possible par une manifestation de la population ouvrière.
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- Organisation de l’Assistance médicale dans les communes.— Le conseil supérieur de l’Assistance publique a examiné la question de l’assistance médicale dans les campagnes et a pris les résolutions suivantes :
- 1° Les communes, à défaut de la famille, doivent l’existence aux nécessiteux malades qui y ont leur domicile de secours. Plusieurs communes peuvent s’associer en syndicat pour remplir ce devoir social.
- 2° Il devra exister dans chaque commune ou syndicat de communes un bureau d'assistance publique.
- 3° Dans chaque département, le conseil général déterminera, au mieux des convenances locales, le mode de fonctionnement du ser-
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- vice de l’assistance médicale aux indigents. Ce règlement devra être approuvé par le ministre de l’intérieur, après avis du conseil supérieur de l’Assistance publique.
- 4° Les communes ou syndicats de communes qui justifieront remplir d’une manière complète leur devoir d’assistance envers leurs indigents malades pourront être autorisés, par une décision spéciale du ministre de l’intérieur, rendue après avis du conseil supérieur, à avoir une organisation spéciale.
- 5° Chaque année, le conseil général fixe la part contributive des communes dans les dépenses d’assistance de leurs malades indigents et la part contributive du département.
- Il devra tenir compte des ressources de chaque commune et du nombre d’indigents porté par elle sur la liste de ceux qui devront recevoir gratuitement les secours médicaux ou pharmaceutiques.
- 6° Les dépenses qui résulteront pour les communes de l’application de l’article précédent sont obligatoires et pourront être imposées d’office, conformément à l’article 149 de la loi du 5 avril 1884.
- 7° La liste des indigents admis à recevoir gratuitement les secours médicaux ou pharmaceutiques est préparée par le bureau d’assistance publique et arrêtée par le conseil municipal.
- 8° Au cas où un département n’aurait pas, dans le délai fixé,organisé son système d’assistance, le gouvernement devra lui imposer d’office un règlement.
- Les dépenses résultant pour les départements de l’application du règlement fait par le conseil général ou imposé au département par le gouvernement en exécution du paragraphe précédent, sont obligatoires pour lesdits départements et peuvent leur être imposés d’office dans les conditions de l'article 61 de la loi du 40 août 4871.
- Il y a donc lieu do préparer, à cet effet, un règlement modèle.
- 9° En ce qui concerne les secours à domicile, la section recommande, dès à présent, les principes sur lesquels repose le système dit vosgien.
- 10’ L’assistance médicale doit être organisée de telle sorte que chaque commune soit rattachée à un dispensaire et à un hôpital.
- Les malades ne doivent être hospitalisés qu’en cas de nécessité.
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- Les Caisses d’Épargne — Le ministre du commerce a soumis au conseil les résultats d’ensemble du fonctionnement des caisses d’épargne pour l’année 1888.
- Par comparaison avec l’année 1887, l’exercice 1888 comporte une augmentation de 36,186 pour le nombre des livrets et une augmentation de 60,935,700 pour le chiffre des versements.
- L’année 1887 a été inférieure à ses précédentes à ce double point
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- de vue. La diminution constatée en 1887 est compensée et au delà par les augmentations de 1888 tant pour le nombre des livrets que pour le chiffre des versements.
- Si l’on compare le résultat de 1888 à celui de 1886 qui a été une bonne année, on constate que le chiffre des livrets nouveaux s’est accru de 4.523, et le total des versements de 22.063 550 fr„
- L’Hygiène publique.— Par décret daté du 6 Janvier,le service de l’hygiène publique a été. distrait du ministère du commerce et de l’industrie et transféré au ministère du commerce pour y être incorporé à la direction de l’Assistance publique.
- Le décret de rattachement était précédé d’un exposé de motifs; dans lequel le président du conseil des ministres établissait la connexité évidente qui existe entre le service de l’hygiène publique et celui de l’Assistance récemment centralisée dans une direction nouvelle.
- Le ministre continuait par quelques observations pleines de justesse qu’il nous paraît intéressant de signaler :
- « Grâce aux progrès de la science, le point de vue de l’hygiène publique s’est modifié depuis quelques années. On ne concevait autrefois la police sanitaire que comme la défense du territoire contre les maladies exotiques, et ce sont sans doute les intérêts commercianx engagés dans cette défense qui l'avaient fait confier au ministre du commerce. On sait aujourd’hui que l’on peut défendre la population contre des maladies qui font bien plus de victimes que le choléra. Ce sont les maladies transmissibles. L’on sait aussi que, même contre les maladies pestilentielles, la meilleure sauvegarde est l’assainissement des villes et des habitations. Or, les mesures d’assainissement rentrent, par leur nature même, dans la police municipale sur laquelle le ministre de l’intérieur peut agir plus efficacement que le ministre du commerce.»
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- à?
- L’Arbitrage des Syndicats professionnels. — Un rapport du président du tribunal de commerce de la Seine constate qu’en 1888 sur 8.617 affaires renvoyées devant arbitre, 2.182 ont été étudiées par des négociants, 661 par des syndicats professionnels et 5.774 par des arbitres salariés.
- En 1887, les syndicats professionnels n’avaient arbitré que 140 causes. On doit constater que les syndicats professionnels arrivent proportionnellement à concilier beaucoup plus d’affaires (80 0/0) que les arbitres négociants. Les arbitres salariés en ont néanmoins concilié 66 0/0.
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- Les Sociétés coopératives.— Il existe en France, en chiffres ronds, 800 Sociétés coopératives de consommation et 700 syndicats agricoles, soit en tout 1.500 Sociétés de pure consommation, plus une centaine de Sociétés industrielles de production et 600 fruitières ou associations pour la fabrication du beurre et du fromage. Ce n’est qu’un commencement, mais ce commencement est assez beau pour nous faire espérer un progrès ininterrompu qui nous mènera au but final, l’association intégrale.
- ITALIE
- La Misère en Italie.— La crise économique continue à s’accentuer non seulement à Rome, mais avec une intensité diverse dans toute l’Italie.
- La situation si peu satisfaisante du monde des affaires est rendue plus difficile encore par le malaise de l’industrie des constructions et par la rareté des visiteurs étrangers.
- A Bari et dans les Pouilles, c’est par milliers qu’on compte les malheureux affamés. La petite propriété est détruite et la grande est obérée.
- En Sicile, le tableau est le même; la misère est affreuse.
- Dans la Romagne, la Lombardie, le travail manque et des désordres sont à craindre.
- A Corato, 20.000 paysans se trouvent sans travail et dans la plus affreuse misère.
- Dans les rues de la ville, on assiste à un triste spectacle : des familles entières avec unecaravaned’enfants vontdemander l’aumône de porte en porte.
- Plusieurs manifestations d’ouvriers sans travail ont eu lieu à Rome.
- Une première fois, au nombre de 500,ils sont descendus des quartiers hauts, ont traversé quelques-unes des rues principales et, sans cris, en bon ordre, voulant seulement donner le spectacle de leur misère, sontallésdevant les bureaux du journal radical Il Messaggero] puis ils sont remontés, suivis et entourés de nombreux agents,dans les nouveaux quartiers où ils se sont séparés. Les boulangers, sur leur passage, avaient fermé leurs boutiques par précaution ; mais l’attitude des ouvriers a été très digne.
- Le lendemain les promenades ont recommencé dans le plus grand ordre, puis les excitations sont venues, des désordres ont eu lieu. Des boutiques ont été pillées. Ce sont-là évidemment des faits isolés, mais ils ont suffi pour répandre la terreur dans la ville. Il en est résulté une série d’interpellations à la Chambre.
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- On a mis en cause M. Crispi qui n’avait su ni prévenir, ni réprimer les désordres.
- M. Crispi a rejeté la responsabilité de la situation sur les promoteurs de réunions publiques même pacifiques.
- Enfin ordre est donné, a-t-il dit, à toutes les autorités politiques du royaume d’interdire les meetings politiques qui, depuis quelque temps, sont convoqués tantôt dans une région, tantôt dans une autre, en Italie, par les Amis de la Paix, dans le seul but de provoquer les désordres. Cette étonnante accusation lait bondir M. Costa, socialiste, qui s’écrie : « Vous ne pouvez pas suspendre la Constitution ! »
- La Chambre s’est inclinée devant la volonté de M Crispi.
- M. Crispi, ministre des affaires étrangères et de l’intérieur, tient à justifier sur tous les points cette phrase d’une lettre récente du comte Alfieri de Sostegno :
- « L’Italie est le seul des grands États européens gouverné ainsi dans un mystère qui a quelque chose des despotismes orientaux. »
- Les calomnies du premier ministre contre les sociétés de la paix, dont il redoute l’action bienfaisante, n’ébranleront pas l’opinion publique.
- Les revendications de l’Italie tout entière trouvent leur expression dans les observations que le journal VUnione de Catane adressait, sous forme de lettre ouverte au ministre Roselli, à l’occasion de son récent voyage.
- Quoi que puissent vous faire voir et entendre, monsieur le ministre, ceux qui, de par leur caractère officiel, se trouvent à vos côtés, ce n’en est pas moins un fait réel et incontestable :
- 1° Que la Sicile traverse une bien triste crise économique qui a réduit à la faillite des classes entières de notre population ;
- 2° Que la crise du vignoble dans un pays éminemment agricole a empiré nos conditions économiques déjà si graves ;
- 3° Que le manque de crédit, depuis que les banques ont fermé leurs guichets à l’escompte, a fait disparaître les capitaux si nécessaires à la production ;
- 4° Que, le travail faisant défaut, la misère est générale ;
- 5° Que la rupture du traité de commerce avec la France a été pour nous très ruineuse ;
- 6° Que la généralité des honnêtes gens blâme et déplore que le gouvernement fasse dépendre la situation économique du peuple des menées politiques et dynastiques ;
- 7o Que, si disposés que nous soyons tous à courir à la frontière, dans le cas où le péril d’agression serait évident, et quoique prêts à mourir plutôt que de céder à l’invasion armée, nous ne voulons
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- cependant pas la guerre contre la France avec laquelle nous avons en commun les aspirations, les intérêts et l’idéal ;
- 8° Que la triple alliance est impopulaire parmi nous, parce que nous ne voulons pas assumer le rôle de provocateurs vis-à-vis d’une nation qui a des titres si nombreux à la reconnaissance de l'Italie et de l’humanité ;
- 9° En un mot, que les conditions actuelles empêchent tout progrès économique, empirent les rapports généraux des populations et font en particulier de notre province et de la Sicile un peuple de mendiants et de délinquants.
- ALLEMAGNE
- Les Syndicats agricoles en Bavière.— Dans un rapport à son gouvernement, le consul anglais de Munich, M. Cadogan, insiste sur le développement des associations coopératives de vente parmi les fermiers bavarois. L’une de ces associations, dans la Haute-Franconie, formée en vue de la vente des semences de blés, a donné des résultats si favorables, que ses membres ont reçu comptant 80 0/0 du produit de leurs ventes et le reste à très brève échéance.
- De tels résultats ont encouragé les comités locaux de cette région, et des associations coopératives nouvelles ont été formées pour la vente des fruits ou des légumes, ainsi que pour l’achat et l’usage de machines agricoles.
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- La Coopération agricole. — Dans la Prusse occidentale s’est constituée une Société coopérative à solidarité illimitée, sous le titre d’Union d’agriculture et de crédit. Elle a acheté pour 400.000 marks la grande terre de Pinschin, dans l’intention de la diviser en parts qui seront acquises et cultivées par les côopérateurs. Ces parts, de diverses grandeurs, ne dépassent pas 60 hectares. Les trois quarts de la propriété ont déjà été répartis entre les 70 coopérateurs solidaires.
- La répartition se fait aux conditions suivantes : chaque acquéreur verse,à son entrée en possession, 50 marks par hectare et s’engage à payer annuellement, jusqu’à parfait remboursement, un intérêt de 5 0/q sur son prix d’achat. Ils constituent ainsi, tous ensemble, un fonds annuel de 28 000 marks applicables à l’amortissement et aux frais d’administration En 27 ans,ils seront tous libérés,deviendront propriétaires définitifs de leurs parcelles respectives et mettront fin à l’association coopérative.
- Fort bien. Mais pourquoi les agriculteurs solidaires jusqu'ici ne continueraient-ils pas de bénéficier des avantages de l'association ? Grâce à elle les voilà propriétaires du fonds qu’ils cultivent.
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- Mais à ce fonds l’association pourrait faire produire bien plus qu’ils n’en sauraient jamais tirer individuellement II suffirait pour cela de constituer un fonds annuel applicable à l’achat de semences,engrais, à l’achat et à l’entretien de machines agricoles perfectionnées, animaux domestiques, etc., en un mot d’appliquer à la culture du soi le principe qui leur en a facilité l’acquisition.
- SUÈDE
- Adoption du Système métrique.— Notre système métrique de poids et mesures vient d’ètre rendu obligatoire en Suède. Depuis le 1er janvier dernier, les poids et mesures antérieurement adoptés dans le pays ne sont plus légaux ; le système métrique est seul autorisé dans les transactions, comme en France.
- A ce propos, il convient de faire remarquer que depuis l’année 1877, c’est-à-dire dans un intervalle de dix ans,l’adoption du système métrique a fait de notables progrès. Pour les mesures de longueur et de capacité, les États où ce système est devenu obligatoire depuis 1877 représentent une population de 53 millions, et ceux où il est devenu facultatif, une population de 17 millions. En somme, il est légal, pratiqué ou connu chez un groupe de 194 millions. Pour les monnaies, le progrès s’est accompli parallèlement. L’Union latine comprenait, en 1877, une population de 162 millions. Depuis lors, l’Autriche-Hongrie et la Russie se sont ouvertes à la circulation de notre monnaie ; de sorte que les États où notre système est en vigueur ou bien qui frappent des monnaies concordant avec les nôtres, représentent aujourd’hui une population de 311 millions.
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- Les Projets dû Gouvernement. — Dernièrement a eu lieu, à Stockholm, l’ouverture du Parlement suédois.
- Le discours du trône mentionne, parmi les projets de loi qui seront présentés au Parlement, des mesures relatives à l’assurance des ouvriers contre la vieillesse et les accidents 11 annonce,en outre, que l’excédentdubudget se monte à environ 10 millionsde couronnes ; cet excédent est surtout constitué par les recettes des douanes.
- DANEMARK
- Laiteries coopératives.— Voici quelques renseignements sur l’industrie laitière en Danemark.
- Le nombre des vaches attachées aux fermes-laiteries du Danemark se chiffrait, en 1887, par 900.000 têtes divisées entre 150.000 propriétaires, sur une population totale de deux millions d’habitants.
- Le chiffre total des exportations annuelles du beurre, qui de 1877
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- à 1882, atteignait 9.500.000 kilog., a passé en 1886, à 16 millions de kilog., pour s’élever en 1887, à plus de 22 millions
- Cette augmentation considérable est attribuée à la mise en pratique du système coopératif. Il existe actuellement dans le Danemark environ 200 fermes-laiteries de ce genre, exploitant, par jour, le lait de cinq à six mille vaches.
- BELGIQUE
- La Grève des Carriers.— Après les mineurs, les carriers. Les ouvriers de la société des carrières de Quenast se sont mis en grève vers la fin du mois de janvier.
- Ils réclamaient la rentrée de seize ouvriers congédiés et une augmentation de salaire. Les directeurs de la société refusèrent de faire droit à leur demande.
- Dans la nuit du 3 au 4 février quelques pierres sont lancées contre les fenêtres de la maison d’un des principaux employés.
- La gendarmerie est requise, un ouvrier est arrêté, une bousculade s’ensuit. Les gendarmes font feu. Deux ouvriers sont mortellement atteints.
- Une enquête est ouverte.
- Et après ? Après viendront d’autres grèves, les mêmes violences et les mêmes sanguinaires répressions. Et il en sera ainsi tant que les rapports du travail et du capital auront d’autres bases que la justice qui veut que les divers facteurs de la richesse soient rémunérés selon l’importance de leur concours.
- ÉTATS-UNIS
- Ce que coûtent les Grèves. — Il résulte, d’un travail publié par le ministère du travail, qu’en six ans, de 1881 à 1886, l’industrie américaine a subi 3.900 grèves portant sur 22.300 établissements et sur 1.323.000 ouvriers. Pendant le même laps de temps,2.200 patrons ont arrêté le travail et condamné au chômage 161.000 ouvriers. Ces grèves ont fait perdre aux travailleurs 300 millions de francs de salaires, soit environ 200 francs par tête ; la perte des patrons s’évalue à 170 millions de francs : en somme,patrons et ouvriers ont éprouvé un dommage de près de 500 millions de francs.
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- CONGRÈS DE LÀ PARTICIPATION
- Dans la lettre qu’elle adressait le 2c2 octobre, au ministre du commerce et de l’industrie pour lui soumettre le plan d’un Congrès, la Société pour P étude pratique de la participation aux bénéfices, rappelait, qu’aucun congrès spécial n’a encore eu lieu au sujet de la participation.
- Les questions qui s’y rattachent ont été,en effet, discutées chaque année depuis 1879 dans les assemblées générales de la société.Mais ce n'est que d’une manière accessoire, qu’elles ont été agitées, notamment en 1878 et en 1883 dans les séances du congrès scientifique universel des institutions de prévoyance.
- Ajoutons qu’en Angleterre, la participation aux bénéfices tient, surtout depuis quelques années, une place importante dans les congrès coopératifs organisés par le Central coopérative board, organe des nombreuses et puissantes sociétés anglaises qui comptent 945.000 adhérents.
- Le ministre du Commerce et de l’Industrie faisant droit à la demande de la Société pour Vétude de la participation, a nommé le comité d’organisation du Congrès.
- Ce comité composé do personnes qui se sont distinguées dans la pratique ou dans l'étude de la participation, a été réuni le samedi 12 janvier, rue des Poitevins, 14, sur la convocation de M. David Dautresme, chef du Commissariat de l’Exposition et secrétaire de la Commission supérieure des congrès et conférences. M. Gariel, rapporteur général des congrès et conférences de l’Exposition universelle, chargé de l’installation des comités d’organisation de ces congrès, a ouvert la séance par une allocution dans laquelle il a exposé d’une manière complète les principes et les usages généralement adoptés pour la préparation des congrès internationaux,au nombre d’environ soixante, qui doivent s'ouvrir pendant la durée de l’Exposition.
- Le règlement général délibéré par la Commission supérieure en 1887, a dit M. Gariel, a été fait de manière à laisser aux comités d’organisation la plus grande liberté possible, mais il convient de tenir compte de quelques indications utiles. Le but du congrès doit être développé dans un programme assez détaillé, indiquant une série de questions dont un petit nombre pourraient donner lieu à des rapports suivis de conclusions précises. Ces rapports seraient
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- CONGRÈS DE LA PARTICIPATION
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- imprimés et distribués à tous les membres du congrès par les soins et aux frais de l’administration, qui imprimera aussi gratuitement les procès-verbaux sommaires des séances. Le Comité d’organisation est investi du droit de faire lui-même le règlement intérieur du congrès, à la seule condition de se conformer au règlement général du 30 décembre 1887. M. Gariel a signalé la nécessité de se prononcer d’urgence sur l’époque à laquelle aura lieu le congrès, sa durée, les conditions d’admission, le principe d’une cotisation, la formation d’un comité de patronage international, s’il y a lieu, et de faire connaître sans retard en France et à l’étranger la formation et le programme du congrès. Il a ajouté que l’objet essentiel de la séance est la constitution d’un bureau et l’élection de ses membres qui doivent tous être choisis dans le sein du comité d’organisation.
- Le comité a procédé aussitôt à la nomination du bureau qui est ainsi composé :
- président d’honneur : MM. Émile Levasseur, membre de l’Institut ; Président: M. Charles Robert; Vice-Présidents: MM. Laroche-Joubert et Goffinon ; Secrétaire : M. Frédéric Dubois ; Trésorier : M. Marquot.
- Après avoir ainsi constitué son bureau, le Comité d’organisation du congrès de la participation aux bénéfices a pris, séance tenante, plusieurs résolutions qui seront inscrites dans son futur règlement, mais qu’il croit devoir immédiatement faire connaître au public. Il a décidé :
- 1° Que le congrès aura lieu dans la deuxième quinzaine de juillet 1889;
- 2° Qu’il durera quatre jours ;
- 3° Qu’il se tiendra à l’Esplanade des Invalides, dans le Cercle ouvrier du groupe de l’Économie sociale, si ce local peut lui être concédé, mais en se réservant de demander la salle du Trocadéro pour la séance d’ouverture ;
- 4° Que le congrès se composera d’adhérents et d’invités ;
- 5° Que les seuls adhérents devront verser une cotisation dont le montant sera fixé ultérieurement et qui servira notamment à la publication d’un compte-rendu détaillé des séances ;
- 6° Qu’il y aura un Comité de patronage composé de Français et d’étrangers, dont les noms seront publiés en tête du règlement du congrès, avec ceux des membres du Comité d’organisation.
- Le Comité d’organisation du congrès de la participation aux bénéfices, qui a inauguré ainsi la série des congrès internationaux rattachés au groupe de l’Économie sociale, a chargé son bureau de préparer sans retard le règlement et le programme du congrès.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LE MEETING DE NAPLES
- Les manifestations à la fois démocratiques et pacifiques se succèdent en Italie.
- Après le Congrès de la paix de Milan, nous venons d’avoir celui de Naples où se trouvaient représentées 500 associations.
- Deux mille étudiants, ouvriers et membres de diverses associations ont pris part au meeting. Plusieurs dames avaient pris place sur l’estrade. - A
- M. Zuppetta, professeur de droit pénal, très aimé des étudiants et du peuple, occupait le fauteuil présidentiel.
- Il a déclaré qu’une guerre contre la France serait une guerre de sauvages.
- La chûte de la France, a-t-il ajouté, entraînerait la destruction de la liberté.
- Il existait, entre l’Italie et la France, des germes de mécontentement qui se seraient promptement éteints si des gens intéressés ne les avaient pas entretenus et avivés.
- Que l’Italie ou l’Allemagne soit victorieuse, il en résultera des maux irréparables pour la première. Malheureusement les traités d’alliance ne servent pas à grand’chose.
- L’Allemagne, qui favorise les privilèges, combat la France qui représente la liberté. C’est la lutte du moyen âge contre l’époque actuelle. Mais la victoire restera à l’égalité et à la liberté et alors le monde aura la paix. (Applaudissements).
- M. Demarinis, président du comité promoteur du meeting, a déclaré qu’enhautlieuon travaille pour provoquer une lutte fratricide.
- Nous voulons, ajoute l’orateur, employer la force uniquement pour obtenir la réalisation d’un grand idéal, mais non pour développer des haines allumées par des gens mal intentionnés.
- M. Demarinis a rappelé ensuite les services rendus à l’Italie et à la liberté par la France, et il évoque l’ombre des soldats morts à Magenta et à Solférino. (Applaudissements frénétiques).
- Il a terminé en disant que, si des dissentiments existent entre les peuples, ils disparaîtront lorsque ceux-ci seront les maîtres.
- Le socialiste Sarno a déclaré que la question de la prépondérance dans la Méditerranée ne justifie pas la guerre. Il déplore l'alliance
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- conclue avec l'Allemagne, qui est, dit-il, l’ennemie de la liberté. L’orateur veut la paix basée sur la justice et la liberté, et il affrontera la lutte pour l’obtenir. Si la France est vaincue aujourd’hui, elle finira par triompher de la féodalité.
- Nous ne voulons pas, a ajouté M. Sarno, que le pays soit lancé dans les aventures. Si le gouvernement, poussé par un aveuglement fatal, nous mène a la guerre, ce jour-là nous déclarerons la guerre à la guerre.
- M. de Andreis salue l’assemblée au nom du comité de Milan. Il fait ensuite ressortir l’unanimité de la nation italienne à vouloir la paix et l’amélioration de la situation du peuple, qui ne veut pas la guerre, mais pourrait vouloir la révolution.
- M. Mirabelli, membre du comité, envoie un salut à la ville de Milan.
- M. Cattaneo déclare qu’entre la France et l’Italie il ne peut y avoir de guerre.
- M. Hubert a parlé de la fraternité des deux peuples, qui ont des sentiments et des intérêts communs. Il termine en poussant le cri de « Vive l’Italie ! Vive la France ! »
- Toute l’assemblée a répété ce cri avec enthousiasme.
- Après avoir entendu de nombreux discours tous empreints d’un sentiment très pacifique, l’ordre du jour suivant a été proposé :
- « Le Comité de Naples, se conformant aux conclusions formulées par les comités qui ont tenu leurs réunions dans d’autres villes de l’Italie, prend la résolution de défendre l’idéal des nations modernes qui tendent à se fédérer et à faire valoir, en cas de guerre et d’alliances, les droits inhérents à la souveraineté nationale, qui ne veut pas être tenue en dehors des discussions relatives à ses propres destinées. »
- Cet ordre du jour a été voté par acclamation au milieu d’applaudissements enthousiastes.
- Tous les orateurs qui ont pris la parole ont été.^ fort applaudis. Entre les discours, on a exécuté l’hymne de Graribaldi et la Mar-seillaise.
- La réunion s’est séparée tranquillement. Aucun incident ni aucun désordre, ni dans la salle ni au dehors.
- LA QUESTION DE LA PAIX DEVANT LE PARLEMENT ITALIEN
- La Chambre des députés italienne a discuté le 5 février l’adresse en réponse au discours du trône.
- Ce discours pouvait se résumer, par cette phrase : « La paix qui n’est point gardée par les armes est une paix trompeuse. »
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- M. Cavalotti a déclaré qu’il ne saurait se montrer tranquille au sujet de la politique étrangère du cabinet, dont le discours du trône n’a pas dit un mot. Il aurait désiré qu’on indiquât jusques à quand doit durer l’affirmation de la paix qui coûte au pays tous les sacrifices d’une guerre.
- M. Vendemini, au nom de quatorze députés radicaux, a proposé et développé un amendement aux termes duquel la paix peut être assurée par l’amitié des peuples civilisés plus que par les armées, et amener le soulagement des souffrances économiques du pays, en rendant applicables les principes démocratiques à la vie politique de la nation.
- M. Grispi pour toute réponse s’est bornéàparaphraser le discours du trône.
- Le projet d’adresse a été voté par assis et levé.
- Les radicaux ont voté contre.
- LA QUESTION DE LA PAIX DEVANT LE PARLEMENT ALLEMAND
- Nous avons publié dans notre numéro du 23 décembre une analyse du discours que M. Liebknecht, un des chefs du socialisme allemand, avait prononcé à l’occasion de la discussion du budget contre l’élévation des charges militaires.
- Le budget revenait la semaine dernière en troisième lecture devant le Reichstag.
- Avec une admirable vaillance, Liebknecht est revenu à la charge, et a prononcé un discours dont voici le résumé :
- Les lourds impôts qui écrasent le peuple allemand sont une conséquence nécessaire du militarisme. Dès 1870, j’ai présenté un projet qui nous aurait épargné ces dépenses énormes. On aurait dû faire de l’Alsace-Lorraine un État indépendant dans lequel on aurait adopté le système de la milice suisse.
- Si on avait agi ainsi, on n’aurait pas été obligé de tirer depuis 1872 de la poche des contribuables allemands dix millions de marks destinés à l’armée et de dépenser,en outre,la plus grande partie des milliards français.
- A quoi toutes ces sommes colossales ont-elles servi ?
- L’Allemagne est-elle plus forte? Ma foi, non ! Sil'on n’adopte pas un autre système, si l’on n’applique pas le programme socialiste pour apaiser le mécontentement causé par l’état actuel des choses, on amènera la révolution sociale.
- On a dit que, si l’Allemagne avait la liberté, elle serait troublée
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- comme la France depuis 1789. Mais le manque de tranquillité n’est provoqué en France que par l’Europe monarchique, qui s’est liguée contre ce pays.
- La Révolution française a d’abord été calme ; mais les monarchistes français sont allés à l’étranger exciter les gouvernements contre leur patrie. Si on n’avait pas attaqué la France, sa situation se serait consolidée.
- On a conclu d’un discours que j’ai prononcé précédemment que j’étais hostile à toute guerre avec la France. Je n’ai dit qu’une chose, à savoir : que les peuples reconnaîtront que la guerre est un crime, et que l’on doit punir ceux qui commettent ce crime. C'est encore aujourd’hui mon avis, et je crois être en cela meilleur patriote que vous tous. (On rit).
- Si l’Allemagne entreprenait une guerre injuste contre la France, je ne dirais pas que c’est le devoir de tout Allemand d’attaquer ce pays et sa liberté, et d’accorder son appui au gouvernement dans cette entreprise.
- Personne ne peut le nier, nous avons aujourd’hui une question alsacienne-lorraine, comme il y a eu autrefois une question vénitienne et lombarde.
- Je ne désespère pas d’entendre le citoyen allemand dire un jour : Le pays veut-il que nous nous armions d’une manière aussi formidable, que nous dépensions milliards sur milliards et que nous entretenions un état de choses qui nous affaiblit au lieu d’augmenter nos forces ?
- Les Alsaciens-Lorrains nous sont hostiles, et un ennemi à l’intérieur est pire que deux à l’étranger. Les Français ont aussi peu de droits que nous à garder ce pays ; le mieux serait de leneutraliser.
- Pour peu que l’on s’habitue à cette idée, on s’apercevra qu’elle est facile à réaliser. On a encore un bon souvenir de la domination française en Alsace-Lorraine, parce que les Français ont introduit dans ce pays de meilleures lois et une culture plus élevée.
- Les Alsaciens-Lorrains sont d’aussi bons Allemands que nous, mais ils ne veulent pas avoir de rapports avec nous. On ne peut résoudre la question qu’en donnant aux Alsaciens-Lorrains la liberté ; c’est la seule manière de nous les attacher.
- Les choses ne peuvent pas durer ainsi plus longtemps. On dépense des centaines de millions pour les armements, et le peuple ne peut supporter cette situation plus longtemps. Vous n’enterrerez pas le socialisme et la démocratie, mais vous ferez naître la révolution sociale.
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- LE DEVOIR
- LE MILITARISME EN EUROPE
- M. Léon Say a accepté, ainsi que MM. Jules Simon et Frédéric Passy, d’être membre du jury chargé de décerner le prix de 3.000 fr. offert par M. le sénateur espagnol, Don Arturo de Marcoartu, à l’auteur du meilleur ouvrage sur l’influence du militarisme au point de vue économique dans les nations européennes. Voici la lettre que M. de Marcoartu a reçue à ce sujet de M. Léon Say :
- « Monsieur le Sénateur,
- (( Je suis très flatté de l’offre que vous me faites et j’accepte avec empressement de faire, avec mes confrères Jules Simon et Frédéric Passy, partie du jury chargé de décerner le prix que vous avez institué et dont l’idée fait tant d’honneur à votre haute intelligence des besoins de la vieille Europe et des dangers que lui fait courir, au point de vue économique,le système actuel des dépenses militaires.
- « La Société d’économie politique de Paris ne saurait rester indifférente à vos nobles efforts pour répandre la vérité et faire connaître l’effroyable augmentation des prix de revient de la production, du fait de la constitution des budgets européens, dont les ressources les plus claires sont, dans une si large mesure, employées improductivement.
- » Je vous prie, monsieur le sénateur, de recevoir l’assurance de mes sentiments de dévouement et de haute considération.
- Léon Say.
- LES PROGRÈS DE L’IDÉE D’ARBITRAGE
- Le mouvement en faveur de l’arbitrage pour le règlement des contestations légères entre gouvernements se développe progressivement. Le gouvernement des États-Unis s’y intéresse tout particulièrement, comme le montre la lettre suivante que vient de recevoir M. Frédéric Passy, député de la Seine : légation des États-Unis 9 janvier 1889.
- d’amérique
- 39, rue Galilée
- Monsieur le député,
- Vous serait-il possible de nous envoyer un exemplaire de votre rapport sur la convention d’arbitrage conclue le 25 novembre entre la France et la Hollande ? Nous voudrions signaler cet acte à notre gouvernement, dans l’espoir que cela aidera la cause à laquelle vous vous êtes dévoué et qui nous est si sympathique.
- ~ L’extrait du procès-verbal de la conférence parlementaire du 31 octobre que vous avez bien voulu nous adresser a ôté traduit et a fait l’objet d’une dépêche officielle de M. Mac-Lane à son gouver-vernement.
- Agréez, etc. Le premier secrétaire, Henry Vignaud.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LE CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- Voici le texte de la Circulaire que la Commission d’organisation du Congrès universel de la paix adresse à toutes les Sociétés de la paix du monde.
- Paris, le 15 janvier 1889.
- Nous avons l’honneur de vous adresser le programme général du Congrès universel de la paix qui doit s’ouvrir à Paris, le 1er juin de cette année, afin que votre Société, dont nous réclamons le concours fraternel, puisse d’avance choisir et préparer en toute liberté les questions sur lesquelles elle croira devoir appeler les débats de l’Assemblée.
- Tous les peuples détestent la# guerre ; tous sont las de cette paix armée dont le poids les écrase. Cet armement universel ne se maintient que par une seule raison : on le croit provisoirement nécessaire pour assurer la sécurité, l’indépendance et, sur beaucoup de points, la liberté des peuples. Indiquer un moyen immédiatement praticable de garantir la sécurité sans compromettre la liberté, c’est un idéal qui nous est commun à tous. Trois mots nous rallient : Arbitrage, Liberté, Paix. L’organisation pratique de l’arbitrage nous paraît l’œuvre la plus générale du Congrès ; voilà pourquoi,la Commission a placé dans les premières lignes du programme cette idée d’arbitrage permanent proposée par le sénateur Allison au Congrès des Etats-Unis d’Amérique, émise parla réunion parlementaire anglo-française qui s’est tenue à Paris, le 31 octobre dernier, affirmée dans la pétition qui circule en France pour la conclusion d’uh traité d’arbitrage permanent entre la République Française et les États-Unis.
- L’étude de cette idée répond aux préoccupations actuelles-des peuples et des parlements. Elle nous paraît urgente, mais l’œuvre de la pacification ëxi^e bien d’autres travaux pour lesquels nous réclamons vos lumières, votre expérience, vos vues particulières.
- • L’hospitalité dê la République française assure à notre Assemblée trois conditions nécessaires : accueil fraternel, sécurité entière, pleine liberté de réunion, de parole et de pensée.
- Dissémines sur tous les points du globe, hommes et femmes de bonne volonté, unis d’avance par le concours de nos efforts, ne perdons point cette occurrence, et venons tous, chacun au nom de sa Patrie, jeter les premières basés de la paix du monde.
- Signée par les huit Sociétés qui forment la Commission.
- H—
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- RÉUNION MENSUELLE DU JEUDI 31 JANVIER 1889 Présidence de M. Bernardot
- Sont présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président ;
- Doyen, Ollivier, assesseurs ; Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- La séance est ouverte à 8 heures par la lecture du procès-verbal de la réunion de décembre, adopté sans observations.
- Conformément à l’ordre du jour, le secrétaire-trésorier est invité à donner connaissance de la situation financière qui est celle-ci :
- (Solde créditeur au 1er Juillet 1888 ........... 643 70
- Cotisation du 1er semestre 1888 perçues pendant
- le deuxième...............................144 »
- Cotisations du 2e semestre 1888 perçues pendant
- le 1er semestre 1889 ........................ 127 20
- Espèces dans la Caisse du Trésorier.......... 3 10
- Total...................918 »
- Débit [ Dépenses diverses du 1er Juillet au 31 déc. 1888. 116 91
- Reste en avoir : . . . . 801 09
- M. Bernardot donne lecture de nombreux documents relatifs au vif mouvement qui se produit actuellement en Italie en faveur de la Paix et de la fraternité des peuples.
- Il donne notamment connaissance de la lettre qu’il a adressée,au nom de notre Société, à M. le Président du comité de fraternité des Peuples, à Milan, pour exprimer le regret que nous éprouvions de ne pouvoir être représentés au Congrès du 13 Janvier.
- Notre Président nous communique la correspondance échangée avec Mlle Marie Taxil relativement aux travaux du Comité d’organisation du Congrès universel de la paix à l’exposition de 1889.
- Il donne lecture de divers articles de journaux et documents propres à faire voir que de tous les côtés s’élèvent des anathèmes contre la guerre ; enfin il ajoute :
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
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- « La mise à exécution de la grande idée que nous poursuivons est intimement liée à la forme des gouvernements et à leur orientation politique.
- « C’est pourquoi,en traitant cette question de la paix et de l’arbitrage entre les peuples, nous devons étudier et rechercher les systèmes de gouvernement qui nous achemineront d’une façon certaine à considérer la guerre non plus comme un germe de gloire mais bien comme le plus grand des fléaux dû au passé de l’humanité.
- « Notre fondateur,Jean-Baptiste-André Godin,a laissé un livre que nous devons considérer comme un véritable monument de législation, où l’avenir viendra certainement puiser des enseignements pratiques qui peu à peu conduiront nos gouvernants à parachever le progrès.
- « Je commencerai donc aujourd’hui la lecture de cet ouvrage qui, prenant l’homme à son début dans les sociétés,le conduit de progrès en progrès vers l’établissement de la justice. »
- L’Assemblée écoute avec le plus vif intérêt les deux chapitres du livre « Le Gouvernement)) que lui lit M. Bernardot. Des applaudissements soulignent cette lecture d’une œuvre puissante, d’un style d’une clarté lumineuse, d’une grande simplicité en même temps que d’une logique admirable.
- La séance est levée à 9 h. 1/2. Le Secrétaire,
- Sarrazin.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- Le Congrès de 1889.— Les femmes médecins —Mlle Popelin.— Au Danemark.—
- Il y a cent ans.— Mme Kowalewski.— Mlle Forget.— Les femmes et la
- pharmacie.— Ligue universelle des femmes pour la paix et l’union des peuples.
- Deux sociétés françaises, la Ligue pour le Droit clés femmes et la Société pour l’amélioration du sort des femmes, avaient pris l’initiative du Congrès féminin de 1889.
- Ces deux sociétés viennent de se mettre d’accord sur les conditions dé participation au Congrès.
- Il y aura :
- 1° Des membres d’honneur, ne payant aucune cotisation ;
- 2° Des membres honoraires, payant 25 fr. au minimum ;
- 3° Des membres actifs, payant 10 francs.
- 4° Enfin, des membres sympathiques ne payant rien.
- Les membres d’honneur et les membres sympathiques assisteront au Congrès, mais n’auront pas le droit de voter. Seuls les -membres honoraires et les membres actifs prendront part aux délibérations.
- L’exemption de toute cotisation a été maintenue au profit des membres étrangers ; toutefois les étrangers et étrangères définitivement établis en France ne jouiront pas du même privilège et seront assimilés, pour la cotisation, aux Français et aux Françaises.
- Le comité de la Ligue française pour le Droit des Femmes en publiant dans la Revue le Droit des Femmes les décisions prises de concert par les délégués des deux Sociétés promotrices du Congrès fait remarquer que, sur l’observation de son président, M. Léon Richer, il a été décidé que ces résolutions n’auraient pas d’effet rétroactif. Conséquemment les personnes déjà inscrites avant la publication de la circulaire officielle, seront membres actifs, c’est-à-dire ayant le droit de délibérer et le droit de voter, quelle que soit la somme versée par elles.'
- La Commission mixte d’organisation a été constituée de la manière suivante :
- Mlle Deraismes, présidente ; M. Léon Richer, président d’honneur ; MMmes Christin et Griess-Traut, vice-présidentes; Mme Louise Kopp, secrétaire générale; MM. René Viviani, avocat à la cour d’appel de Paris, Léon Giraud, secrétaires-adjoints ; Mme Feresse-Deraismes, trésorière.
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- LE MOUVEMENT FEMININ
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- # # __
- Mlle Blanche Edwards a soutenu dernièrement sa thèse du doctorat en médecine, dont le sujet était : L’hémiplégie dans les maladies du système nerveux. A cette occasion, l’amphithéâtre de la Faculté s’était rempli d’auditeurs nombreux, parmi lesquels beaucoup de dames en toilettes élégantes. M. Charcot présidait. Il était assisté des docteurs Brissaud et Guyon. Le docteur Brissaud a fait une critique très favorable de la thèse présentée. Puis M. Charcot, rappelant que Mlle Edwards était son élève, et tout en la félicitant, a repris les idées qu’il avait exprimées lors de la soutenance de thèse de Mlle Schultze.
- Il a cru devoir constater à nouveau que quelques-uns des devoirs du médecin seraient toujours difficiles à remplir par des femmes. Il a ajouté, toutefois, que Mlle Edwards pouvait, par ses facultés exceptionnelles, échapper à ces règles générales.
- Les étudiants qui se trouvaient dans l’auditoire ont à ce moment fait entendre quelques murmures.
- En terminant son allocution, M. Charcot a demandé à la jeune doctoresse ce qu’elle se proposait de faire. « Je me propose, a répondu celle-ci, de me consacrer particulièrement aux femmes et aux enfants et de me dévouer à leur santé. »
- Mlle Edwards est une jeune fille blonde, de visage agréable, française de naissance. C’est elle qui a commencé la lutte pour l’internat des femmes.
- Deux jours après, le 25 janvier, une autre française, Mlle Chopin, a soutenu sa thèse. Comme l'avant-veille, l’amphithéâtre regorgeait de monde. __
- Le jury était composé de M. le professeur Strauss et de MM. Chauffard et Villejean. De l’avis unanime de ces messieurs, le travail présenté par la candidate est une étude excellente, la meilleure et la plus complète jusqu’ici sur les transformations de l’acide salicylique dans l’économie et son action sur les éléments de l’excrétion. Ainsi que Mlle Edwards, Mlle Chopin a obtenu la note extrêmement satisfait.
- De nombreux applaudissements ont salué la décision du jury et les auditeurs sont venus spontanément offrir leurs félicitations à la nouvelle doctoresse.
- *
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- Le journal la Citoyenne publie les passages suivants d’une lettre de Mlle Popelin ;
- Bruxelles, 5 janvier 1889.
- Je me pourvois en cassation contre l’arrêt. « Quelques avocats me désapprouvent,disant : l’arrêt de cassation que vous ne pouvez pas
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- LE DEVOIR
- espérer favorable va décider plus irrévocablement le point ; vous enterrez la question pour longtemps.— Pas pour bien longtemps je pense : il reste d’autres voies et j’en userai.
- « Ne me croyez pas affligée plus que de raison. Pourquoi ? La question se présentait dans les meilleures conditions ; elle a été posée très franchement, elle a été appuyée par beaucoup, elle ne pouvait être mieux défendue : tout cela subsiste et se retrouvera.— Il est vrai aussi que la demande ne pouvait être repoussée avec plus de sévérité.
- « Ne me croyez pas non plus découragée. Rien ne m’empêche d'agir à peu près comme si j’avais été admise au serment, et c’est ce que je compte faire. L’expérience dira mieux qu’une opinion préconçue si la femme-avocat est possible ou non, si elle est un bien ou un mal
- « En attendant, je suis votre conseil, je me prépare à donner une conférence avant la fin de l'hiver.
- « Agréez, etc.
- « M. Popelin. )).
- La question de l’émancipation des femmes fait de grands progrès au Danemark.La Société des femmes danoises compte des membres dans toutes les communes du pays.
- A l’ouverture des Chambres, une députation de cette société a présenté au ministre de l’intérieur et au président du Rigsdag une pétition signée par vingt mille femmes, réclamant le droit de suffrage. Parmi les signataires figurent quatorze mille femmes mariées. A part cela, il vient de s’ouvrir à Copenhague une école sociale et politique pour les femmes. On y enseigne, entre autres, l’histoire contemporaine depuis 1848, le droit constitutionnel, la morale et la psychologie.
- T1?
- Le 24 janvier 1789, le roi publiait la lettre relative à la convocation des États-Généraux à Versailles le 27 avril suivant, et le règlement relatif au mode d’élection aux pouvoirs des représentants des différents Ordres de l’État, appelés à se réunir pour devenir les députés de la nation.
- L’article 20 du règlement annexé à la lettre royale était ainsi conçu :
- « Les femmes possédant divisément, les filles et veuves, ainsi que les mineurs jouissant de noblesse, pourvu que ces femmes, filles, veuves et mineurs possèdent des fiefs, pourront se faire représenter (aux Assemblées) par un procureur pris dans l’Ordre de -la noblesse. »
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- La Révolution nous a tous faits égaux et citoyens, elle nous a tous faits libres, c’est-à-dire nobles. En conséquence, elle nous a donné le suffrage universel direct Mais, moins large que Louis XVI, elle tient encore en dehors de la nation les femmes, les filles, les veuves et mineurs possédant un intérêt dans la chose publique. Elle ne leur a pas accordé le droit de représentation même par procureur.
- Aux assemblées préparatoires de 1789, la nation fut représentée en son intégralité, comme elle ne le fut jamais depuis lors.
- *
- * *
- Dans la séance publique de l’Académie des sciences qui a eu lieu le 25 décembre 1888, sous la présidence de M. Janssen, le grand prix des sciences mathématiques a été attribué à Mms Kowalewski, professeur à l’Université de Stockholm.
- .
- La commission chargée d’établir un plan d’ensemble pour la décoration picturale de l’Hôtel de Ville de Paris a chargé de ce travail Mlle Forget qui a obtenu une mention au Salon de 1888. C’est la première fois, croyons-nous, qu’une femme-peintre prend part aux travaux de décoration de monuments publics.
- *
- Le Novosti du 23 janvier dit que la ville de Varsovie va posséder la première pharmacie desservie spécialement par des femmes.
- L’établissement sera dirigé par Mme Bégonska, docteur en pharmacie, qui a fait ses études à Zurich et a passé ses examens à l’Université de Kief.
- Tous les employés et aides-pharmaciens de l’établissement seront des femmes.
- En Italie, il est fortement question d’admettre aux études pharmaceutiques les institutrices ayant obtenu le diplôme du degré supérieur. Une carrière nouvelle s’ouvrirait ainsi pour les femmes.
- Mme Émilie de Morsier, membre de la Fédération britannique, continentale et générale pour l’abolition de la prostitution réglementée, — Société qu’elle représente en France si dignement, — vient de fonder une œuvre nouvelle, très certainement appelée à grouper un nombre considérable de femmes de tous les pays : c’est la Ligue universelle des femmes pour la paix et Vunion des peuples.
- Voici les noms des dames qui composent le comité exécutif provisoire :
- Mesdames : Émilie de Morsier, fondatrice; Maria Martin, secré-
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- taire ; Isabelle Bogelot, trésorière ; Louise David ; Griess-Traut ; Hortense Wild ; Comtesse Batovvska ; Bertha Formstocher; De Broen; Marchai; Pearsal Smith (pour l’Amérique); Paolina Schiff (pour l’Italie'', membres.
- Seules, les femmes pourront faire partie de cette Ligue.
- Dans l’adresse envoyée au nom de la Ligue, au meeting de la paix de Milan, Mme Emilie de Morsier expose éloquemment les motifs de cette résolution. En voici le principal passage :
- « En fondant une Ligue universelle des femmes pour la paix et l’union des peuples, nous n'avons pas voulu prétendre que nos intérêts dans ces grandes questions doivent être séparés de ceux des hommes, mais nous avons pensé que l’inspiration féminine doit s’affirmer puissamment, universellement et d’une façon indépendante qui ne pût prêter à aucune interprétation politique.
- Il ne s’agit pas qu’un groupe ou plusieurs groupes de femmes protestent au nom de leurs opinions personnelles contre la guerre, il faut aujourd’hui que l’àme de la femme s’éveille sur tous les points du globe pour apporter au monde un nouvel élément de vie.
- Le principe intellectuel de justice et de droit humain a été proclamé il y a cent ans par les hommes dans une Convention solennelle.
- Le principe spirituel de l’amour et de la paix doit être affirmé aujourd’hui par les femmes dans une manifestation non moins solennelle.
- Et lorsque ces deux principes intimement unis auront trouvé leur manifestation pratique dans une entente internationale des peuples, l’humanité entrera vraiment dans l’Ère nouvelle que doit inaugurer l’année 1889. » y
- *
- * *
- Les efforts individuels renversent l’une après l’autre les barrières que les préjugés et les intérêts égoïstes opposent aux femmes sur le terrain économique.
- La conquête des droits civils et politiques sera le prix d’une action connexe, également longue et persévérante.
- A côté de ces volontés qui s’affirment et agissent pour le droit individuel et collectif, la Ligue universelle des femmes vient combattre le bon combat. Elle convie les femmes de tous les pays à s’unir pour la paix.
- Puisse-t-elle les convaincre qu’elles ont d’ores et déjà la puissance nécessaire et qu’il leur suffit de dire : non, à la guerre, pour que la guerre dont elles ont justement horreur, disparaisse à jamais.
- •o*
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- par Théophile GAUTIER (suite)
- VII
- Sa position, à lui, était bien autrement désastreuse, il ne pouvait réclamer son titre de comte Labinski avec la forme dans laquelle il se trouvait emprisonné. Il passerait aux yeux de tout le monde pour un impudent imposteur, ou tout au moins pour un fou. Sa femme môme le méconnaîtrait, affublé de cètte apparence mensongère. — Comment prouver son identité? Certes, il y avait mille circonstances intimes, mille détails mystérieux inconnus de toute autre personne,qui,rappelés à Prascovie, lui feraient reconnaître l ame de son mari sous ce déguisement ; mais que vaudrait cette conviction isolée, au cas où il l’obtiendrait, contre l’unanimité de l’opinion ? Il était bien réellement et bien absolument dépossédé de son moi. Autre anxiété : Sa transformation se bornait-elle au changement extérieur de la taille et des traits, ou habitait-il en réalité le corps d’un autre? En ce cas, qu’avait-on fait du sien? Un puits de chaux l’avait-il consumé ou était-il devenu la propriété d’un hardi voleur? Le double aperçu à l’hôtel Labinski pouvait être un spectre, une vision, mais aussi un être physique, vivant, installé dans cette peau que lui aurait dérobée, avec une habileté infernale, ce médecin à figure de fakir.
- Une idée affreuse lui mordit le cœur de ses crochets de vipère : « Mais ce comte de Labinski fictif, pétri dans ma forme par les mains du démon, ce vampire qui habite maintenant mon hôtel, à qui mes valets obéissent contre moi, peut-être à cette heure met-il son pied fourchu sur le seuil de cette chambre où je n’ai jamais pénétré que le cœur ému comme le premier soir, et Prascovie lui sourit-elle doucement et penche-t-elle avec une rougeur divine sa tête charmante sur cette épaule parafée de la griffe du diable,prenant pour moi cette larve menteuse, ce brucolaque, cette empouse, ce hideux fils de la nuit et de l'enfer. Si je courais à l’hôtel, si j’y mettais le feu pour crier, dans les flammes, à Prascovie : On te trompe, ce n'est pas Olaf ton bien-aimë que tu tiens sur ton cœur ! Tu vas commettre innocemment un crime abominable et dont mon âme désespérée se
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- LE DEVOIR
- souviendra encore quand les éternités se seront fatigué les mains à retourner leurs sabliers ! »
- Des vagues enflammées affluaient au cerveau du comte,il poussait des cris de rage inarticulés, se mordait les poings, tournait dans la chambre comme une bête fauve. La folie allait submerger l’obscure conscience qu’illuirestait de lui-même; il courut à la toiletted/Octave, remplit une cuvette d’eau et y plongea sa tète, qui sortit fumante de ce bain glacé.
- Le sang-froid lui revint. Il se dit que le temps du magisme et de la sorcellerie était passé; que la mort seule déliait l’âme du corps ; qu’on n’escamotait pas de la sorte, au milieu de Paris, un comte polonais accrédité de plusieurs millions chez Rothschild, allié aux plus grandes familles, mari aimé d’une femme à la mode, décoré de l’ordre de Saint-André de première classe, et que tout cela n’était sans doute qu’une plaisanterie d’assez mauvais goût de M. Baltha-zar Cherbonneau,qui s’expliquerait le plus naturellement du monde, comme les épouvantails des romans d’Anne Radcliffe.
- Gomme il était brisé de fatigue, il se jeta sur le lit d’Octave et s’endormit d’un sommeil lourd, opaque, semblable à la mort, qui durait encore lorsque Jean, croyant son maître éveillé, vint poser sur la table les lettres et les journaux.
- VIII
- Le comte ouvrit les yeux, et promena autour de lui un regard investigateur; il vit une chambre à coucherconfortable,mais simple ; un tapis ocellé, imitant la peau de léopard, couvrait le plancher ; des rideaux de tapisserie, que Jean venait d’entr’ouvrir, pendaient aux fenêtres et masquaient les portes; les murs étaient tendus d’un papier velouté vert uni, simulant le drap. Une pendule formée d’un bloc de marbre noir, au cadran de platine, surmontée de la statuette en argent oxydé de la Diane de Gabies, réduite par Barbedienne, et accompagnée de deux coupes antiques, aussi en argent, décorait la cheminée en marbre blanc à veines bleuâtres ; le miroir de Venise où le comte avait découvert la veille qu’il ne possédait plus sa figure habituelle, et un portrait de femme âgée, peint par Flandrin, sans doute celui de la mère d’Octave,étaient les seuls ornements de cette pièce, un peu triste et sévère; un divan, un fauteuil à la Voltaire placé près de la cheminée, une table à tiroirs, couverte de papiers et de livres, composaient un ameublement commode, mais qui ne rappelait en rien les somptuosités de l’hôtel Labinski.
- « Monsieur se lève-t-il? » dit Jean de cette voix ménagée qu’il s’était faite pendant la maladie d’Octave, et en présentant au comte la chemise de couleur, le pantalon de flanelle à pied et la gandoura d’Alger, vêtements du matin de son maître. Quoiqu’il répugnât au
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- AVATAR
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- comte de mettre les habits d’un étranger, à moins de rester nu,il lui fallait accepter ceux que lui présentait Jean, et il posa ses pieds sur la peau d’ours soyeuse et noire qui servait de descente de lit.
- Sa toilette fut bientôt achevée, et Jean, sans paraître concevoir le moindre doute sur l’identité du faux Octave de Saville qu’il aidait à s’habiller, lui dit : « A quelle heure monsieur désire-t-il déjeuner ? » « A l’heure ordinaire, » répondit le comte, qui, afin de ne pas éprouver d’empêchement dans les démarches qu’il comptait faire pour recouvrer sa personnalité, avait résolu d’accepter extérieurement son incompréhensible transformation.
- Jean se retira,et Olaf-de Saville ouvrit les deux lettres qui avaient été apportées avec les journaux, espérant y trouver quelques renseignements ; la première contenait des reproches amicaux, et se plaignait de bonnes relations de camaraderie interrompues sans motif ; un nom inconnu pour lui la signait. La seconde était du notaire d’Octave, et le pressait de venir toucher un quartier de rente échu depuis longtemps, ou du moins d’assigner un emploi à ces capitaux qui restaient improductifs.
- « Ah çà! il paraît, se dit le comte, que l’Octave de Saville dont j’occupe la peau bien contre mon gré existe réellement: ce n’est point un être fantastique, un personnage d’Achim d’Arnim ou de Clément Brentano : il a un appartement, des amis, un notaire, des rentes à émarger, tout ce qui constitue l’état civil d’un gentleman. Il me semble bien cependant, que je suis le comte Olaf Labinski. »
- Un coup d’œil jeté sur le miroir le convainquit que cette opinion ne serait partagée de personne ; à la pure clarté du jour, aux douteuses lueurs des bougies,le reflet était identique.
- En continuant la visite domiciliaire,il ouvrit les tiroirs de la table: dans l’un il trouva des titres de propriété, deux billets de mille francs et cinquante louis, qu’il s’appropria sans scrupule pour les besoins de la campagne qu’il allait commencer, et dans l’autre un portefeuille en cuir de Russie fermé par une serrure à secret.
- Jean entra, en annonçant AJ. Alfred Humbert, qui s’élança dans la chambre avec la familiarité d’un ancien ami, sans attendre que le domestique vint lui rendre la réponse du maître.
- « Bonjour, Octave, dit le nouveau venu, beau jeune homme àl’air cordial et franc ; que fais-tu, que deviens-tu, es-tu mort ou vivant ? On ne te voit nulle part; on t’écrit, tu ne réponds pas.— Je devrais te bouder, mais, ma foi, je n’ai pas d’amour-propre en affection, et je viens te serrer la main.— Que diable! on ne peut pas laisser mourir de mélancolie son camarade de collège au fond de cet appartement lugubre comme la cellule de Charles-Quint au monastère de Yuste. Tu te figures que tu es malade, tu t’ennuies, voilà tout; mais je te forcerai à te distraire, et je vais t’emmener d’autorité à un
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- joyeux déjeuner où Gustave Raimbaud enterre sa liberté de garçon.»
- En débitant cette tirade d’un ton moitié fâché, moitié comique, il secouait vigoureusement à la manière anglaise la main du comte qu’il avait prise.
- « Non, répondit le mari de Prascovie, entrant dans l’esprit de son rôle, je suis plus souffrant aujourd’hui que d’ordinaire ; je ne me sens pas en train ; je vous attristerais et vous gênerais.
- — En effet, tu es bien pâle et tu as l’air fatigué ; à une occasion meilleure ! Je me sauve, car je suis en retard de trois douzaines d’huîtres vertes et d’une bouteille de vin de Sauterne, dit Alfred en se dirigeant vers la porte : Raimbaud sera fâché de ne pas te voir.»
- Cette visite augmenta la tristesse du comte.— Jean le prenait pour son maître, Alfred pour son ami. Une dernière épreuve lui manquait. La porte s’ouvrit ; une dame dont les bandeaux ôtaient entremêlés de fils d’argent, et qui ressemblait d’une manière frappante au portrait suspendu à la muraille, entra dans la chambre, s’assit sur le divan, et dit au comte :
- « Comment vas-tu, mon pauvre Octave? Jean m'a dit que tu étais rentré tard hier, et dans un état de faiblesse alarmante; ménage-toi bien, mon cher fils, car tu sais combien je t’aime, malgré le chagrin que me cause cette inexplicable tristesse dont tu n’as jamais voulu me confier le secret.
- — Ne craignez rien, ma mère, cela n’a rien de grave, répondit Olaf-de Saville ; je suis beaucoup mieux aujourd’hui.»
- Madame de Saville, rassurée, se leva et sortit, ne voulant pas gêner son fils qu’elle savait ne pas aimer à être troublé longtemps dans sa solitude
- « Me voilà bien définivement Octave de Saville, s’écria le comte lorsque la vieille dame fut partie,sa mère me reconnaît et ne devine pas une âme étrangère sous l’épiderme de son fils. Je suis donc à jamais peut-être claquemuré dans cette enveloppe ; quelle étrange prison pour un esprit que le corps d’un autre ! Il est dur pourtant de renoncer â être le comte Olaf Labinski, de perdre son blason, sa femme,sa fortune, et de se voir réduit à une chétive existence bourgeoise. Oh ! je la déchirerai, pour en sortir, cette peau de Nessus qui s’attache à mon moi, et je ne la rendrai qu’en pièces à son premier possesseur. Si je retournais à l’hôtel ! Non ! — Je ferais un
- scandale inutile, et le Suisse me jetterait à la porte, car je n’ai plus de vigueur dans cette robe de chambre de malade ; voyons, cherchons,car il faut que je sache un peu la vie de cet Octave de Saville qui est moi maintenant. Et il essaya d’ouvrir le portefeuille. Le ressort touché par hasard céda, et le comte tira,des poches de cuir, d’abord plusieurs papiers, noircis d’une écriture serrée et fine, ensuite un carré de vélin ; — sur le carré du vélin une main peu
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- habile, mais fidèle, avait dessiné, avec la mémoire du cœur et la ressemblance que' n’atteignent pas toujours les grands artistes, un portrait au crayon de la comtesse Prascovie Labinska, qu’il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup d’œil.
- Le comte demeura stupéfait de cette découverte. A la surprise .succéda un furieux mouvement de jalousie ; comment le portrait de la comtesse se trouvaihil dans le portefeuille secret de ce jeune homme inconnu,d’où lui venait-il, qui l’avait fait, qui l’avait donné? Cette Prascovie si religieusement adorée serait-elle descendue de son ciel d’amour dans une intrigue vulgaire? Quelle raillerie infernale l’incarnait, lui, le mari,dans le corps de l’amant de cette femme jusque-là crue si pure? — Après avoir été l’époux, il allait être le galant ! Sarcastique métamorphose, renversement de position à devenir fou, il pourrait se tromper lui-même, être à la fois Clitandre et Georges Dandin !
- Toutes ces idées bourdonnaient tumultueusement dans son crâne; il sentait sa raison près de s’échapper, et il fit, pour reprendre un peu de calme, un effort suprême de volonté. Sans écouter Jean qui l’avertissait que le déjeuner était servi, il continua a*vec une trépidation nerveuse l’examen du portefeuille mystérieux.
- Les feuillets composaient une espèce de journal psychologique, abandonné et repris à diverses époques ; en voici quelques fragments dévorés par le comte avec une curiosité anxieuse :
- « Jamais elle ne m’aimera, jamais, jamais ! J’ai lu dans ses yeux si doux ce mot si cruel, que Dàfèfe n’en a pas trouvé de plus dur pour l’inscrire sur les portes de bronze de la cité Dolente : « Perdez tout espoir. » Qu’ai-je fait à Dieu pour être damné vivant? Demain, après-demain, toujours, ce sera la même chose ! Les astres peuvent entre-croiser leurs orbes,les étoiles en conjonction former des nœuds, rien dans mon sort ne changera. D’un mot, elle a dissipé le rêve ; d’un geste, brisé l’aile à la chimère. Les combinaisons fabuleuses des impossibilités ne m’offrent aucune chance ; les chiffres, rejetés un milliard de fois dans la roue de la fortune, n’en sortiraient pas, — il n’y a pas de numéro gagnant pour moi ! »
- « Malheureux que je suis ! je sais que le paradis m’est fermé et je reste stupidement assis au seuil, le dos appuyé à la porte, qui ne doit pas s’ouvrir, et je pleure en silence, sens secousses, sans efforts, comme si mes yeux étaient des sources d’eau vive. Je n’ai pas le courage de me lever et de m’enfoncer au désert immense ou dans la Babel tumultueuse des hommes. »
- « Quelquefois, quand, la nuit, je ne puis dormir, je pense à Prascovie ; - si je dors, j’en rêve ; — oh ! qu’elle était belle ce jour-là, dans le jardin de la v-illa Salviati, à Florence ! — Cette robe blanche et ces rubans noirs, — c’était charmant et funèbre ! Le
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- blanc pour elle,le noir pour moi ! — Quelquefois les rubans,remués par la brise, formaient une croix sur ce fond d’éclatante blancheur; un esprit invisible disait tout bas la messe de mort de mon cœur. »
- (( Si quelque catastrophe inouïe mettait sur mon front la couronne des empereurs et des califes,si la terre saignait pour moi ses veines d’or, si les mines de diamant de Golconde et de Visapour me laissaient fouiller dans leurs gangues étincelantes, si la lyre de Byron résonnait sous mes doigts, si les plus parfaits chefs-d’œuvre de l’art antique et moderne me prêtaient leurs beautés,si je découvrais un monde, eh bien, je n’en serais pas plus avancé pour cela ! »
- « A quoi tient la destinée ! j’avais envie d’aller à Constantinople, je ne l’aurais pas rencontrée ; je reste à Florence, je la vois et je meurs. »
- «Je me serais bien tué ; mais elle respire dans cet air où nous vivons, et peut-être ma lèvre avide aspirera-t-elle — ô bonheur ineffable ! — une effluve lointaine de ce souffle embaumé ; et puis l’on assignerait à mon âme coupable une planète d’exil, et je n’aurais pas la chance de me faire aimer d’elle dans l’autre vie. — Etre encore sépares là-bas, elle au paradis, moi en enfer : pensée accablante ! »
- « Pourquoi faut-il que j’aime précisément la seule femme qui ne peut m’aimer! d’autres qu’on dit belles, qui étaient libres, me souriaient de leur sourire le plus tendre et semblaient appeler un aveu qui ne venait pas. Oh ! qu’il est heureux, lui ! Quelle sublime vie antérieure Dieu récompense-t-il en lui par le don magnifique de cet amour ? »
- ... II était inutile d’en lire davantage. Le soupçon que le comte avait pu concevoir à l’aspect du portrait de Prascovie s’était évanoui dès les premières lignes de ces tristes confidences. Il comprit que l’image chérie, recommencée mille fois, avait été caressée loin du modèle avec cette patience infatigable de l’amour malheureux, et que c’était la madone d’une petite chapelle mystique,devant laquelle s’agenouillait l’adoration sans espoir.
- « Mais si cet Octave avait fait un pacte avec le diable pour me dérober mon corps et surprendre sous ma forme l’amour de Prascovie ! »
- L'invraisemblance, au dix-neuvième siècle, d’une pareille supposition, la fit bientôt abandonner au comte, qu’elle avait cependant étrangement troublé.
- Souriant lui-même de sa crédulité, il mangea,refroidi,le déjeuner servi par Jean,s’habilla et demanda la voiture. Lorsqu’on eut attelé, il se fit conduire chez le docteur Balthazar Cherbonneau ; il traversa ces salles où la veille il était entré s’appelant encore le comte Olaf Labinski,et d’où il était sorti salué par tout le monde du nom d’Oc-
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- tave de Saville. Le docteur était assis, comme à son ordinaire, sur le divan de la pièce du fond, tenant son pied dans sa main, et paraissait plongé dans une méditation profonde.
- Au bruit des pas du comte, le docteur releva la tête.
- « Ah ! c’est vous, mon cher Octave ; j’allais passer chez vous ; mais c’est bon signe quand le malade vient voir le médecin. ))
- — Toujours Octave ! dit le comte, je crois que j’en deviendrai fou de rage! » Puis, se croisant les bras, il se plaça devant le docteur, et, le regardant avec une fixité terrible :
- « Vous savez bien, M. Balthazar Cherbonneau,queje ne suis pas Octave, mais le comte Olaf Labinski, puisque hier soir vous avez, ici même, volé ma peau au moyen de vos sorcelleries exotiques. »
- A ces mots, le docteur partit d'un énorme éclat de rire, se renversa sur ses coussins, et se mit les poings au côté pour contenir les convulsions de sa gaieté.
- u Modérez, docteur, cette joie intempestive dont vous pourriez vous repentir. Je parle sérieusement.
- — Tant pis, tant pis ! cela prouve que l’anesthésie et l’hypocondrie pour laquelle je vous soignais se tournent en démence.Il faudra changer de régime, voilà tout.
- — Je ne sais à quoi tient,docteur du diable,que je ne vous étrangle de mes mains, » cria le comte en s’avançant vers Gherbonneau.
- Le docteur sourit de la menace du comte, qu’il toucha du bout d’une petite baguette d’acier. — Olaf-de Saville reçut une commotion terrible et crut qu'il avait le bras cassé.
- « Oh ! nous avons les moyens de réduire les malades lorsqu’ils se regimbent, dit-il en laissant tomber sur lui ce regard froid comme une douche, qui domple les fous et fait s’aplatir les lions sur le ventre.Retournez chez vous, prenez un bain, cette surexcitation se calmera ))
- Olaf-de Saville, étourdi par la secousse électrique, sortit de chez le docteur Gherbonneau plus incertain et plus troublé que jamais II se fit conduire à Passy chez le docteur B***, pour le consulter.
- « Je suis, dit-il au médecin célèbre, en proie à une hallucination bizarre ; lorsque je me regarde dans une glace, ma figure ne m’apparaît pas avec ses traits habituels ; la forme des objets qui m’entourent est changée ; je ne reconnais ni les murs ni les meubles de ma chambre ; il me semble que je suis une autre personne que moi-même.
- — Sous quel aspect vous voyez-vous? demanda le médecin; l’erreur peut venir des yeux ou du cerveau.
- — Je me vois des cheveux noirs, des yeux bleu foncé, un visage pâle encadré de barbe.
- — Un signalement de passe-port ne serait pas plus exact : il n’y
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- a chez vous ni hallucination intellectuelle, ni perversion de la vue. Vous êtes, en effet, tel que vous dites.
- — Mais non ! J'ai réellement les cheveux blonds, les yeux noirs, le teint hâlé et une moustache effilée à la hongroise.
- — Ici, répondit le médecin, commence une légère altération des facultés intellectuelles.
- — Pourtant, docteur, je ne suis nullement fou.
- — Sans doute. Il n’y a que les sages qui viennent chez moi tout seuls. Un peu de fatigue, quelque excès d’étude ou de plaisir aura causé ce trouble. Vous vous trompez ; la vision est réelle, l’idée est chimérique : au lieu d’être un blond qui se voit brun, vous êtes un brun qui se croit blond.
- — Pourtant je suis sur d’être le comte Olaf de Labinski, et tout le monde depuis hier m’appelle Octave de Saville.
- — C’est précisément ce que je disais, répondit le docteur. Vous êtes M. de Saville et vous vous imaginez être M le comte Labinski que je me souviens d’avoir vu, et qui, en effet, est blond. — Cela explique parfaitement comment vous vous trouvez une autre figuré dans le miroir ; cette figure, qui est la vôtre, ne répond point à votre idée intérieure et vous surprend. — Réfléchissez à.ceci, que tout le monde vous nomme M. de Saville et par conséquent ne partage pas votre croyance. Venez passer une quinzaine de jours ici : les bains, le repos, les promenades sous les grands arbres dissipe-^ ront cette influence fâcheuse. »
- Le comte baissa la tête et promit de revenir. Il ne savait plus que croire II retourna à l’appartement de la rue Saint-Lazare, et vit par hasard sur la table la carte d’invitation de la comtesse Labinska, qu’Octave avait montrée à M. Cherbonneau.
- « Avec ce talisman, s’écria-t-il, demain je pourrai la voir ! »
- (.A suivre).
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- DU ROLE DE L’ÉDUCATEUR DANS L’ÉDUCATION par Émile Lefèvre (1)
- Ce volume intéressera les parents et les maîtres, tous ceux qui ayant charge d’âmes ont le sincère désir de mener à bien l’œuvre difficile d'élever les enfants dans le sens le meilleur de ce mot.
- Il s’adresse aussi à la jeunesse sérieuse, à celle qui a le sentiment malheureusement trop rare que des devoirs lui incomberont lorsqu’elle formera une nouvelle famille, devoirs qu’il faut connaître pour s’y préparer.
- C’est pour aider à la diffusion de cette science de l’Éducation que l’auteur a écrit son livre, et pour en démontrer l’importance il suffit de détacher les passages suivants de l’Introduction :
- (( Demandons-nous où le père qui élève les jeunes enfants a puisé la science nécessaire à l’éducation de la famille? Considérons dans la société en général l'état de l’ouvrier ou bien la position du petit employé. Prenons le jeune homme riche fraîchement sorti des Écoles, le commerçant ou le fils de rentiers et demandons-nous ce que pourront devenir tous ces nouveaux éducateurs de la famille que le mariage va leur confier.
- « Il faut, bon gré, mal gré, qu’ils s’occupent de ces petits êtres qui leur doivent le jour. Leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse suffisent-ils à leur donner les qualités indispensables à tout professeur? Auront-ils le tact, la patience, les connaissances nécessaires?
- « La réponse est navrante: — Peut-être, mais ce sera un bonheur dû seulement à la bonté de leur propre éducation.
- « Et là où l’éducation première manque, — que deviendra la famille ?
- <( Si avant d’avoir étudié l’anatomie, dit Spencer, un homme prenait en main le bistouri du chirurgien, nous éprouverions de la surprise de son audace et de la compassion pour ses malades. Mais que de parents entreprennent la tâche difficile d’élever des enfants sans avoir jamais songé à se demander quels sont les principes de l’éducation physique, morale, intellectuelle, qui doivent leur servir
- (1) 1 vol. Imprimerie de J. P. Massin, 176, Crapaurue. Verriers (Belgique).
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- de guides, cela ne nous inspire ni étonnement à l’égard des pères, ni pitié à l’égard de leurs enfants.
- « Si tout l’édifice social, reprend M. E. Lefèvre, repose sur la famille, la famille a pour point de départ et pour but, l’individu.Plus ce dernier sera perfectionné, plus la famille s’améliorera, plus la société ira vers le bien-être physique et moral.
- « Au point de départ, l’individu n’est qu’un tout petit enfant dont le premier éducateur doit connaître tous les ressorts physiques et intellectuels. Que veut, que peut ce corps ? que deviendra cet esprit, et quel aliment exigera-t-il pour se développer en même temps que son enveloppe périssable? De là, des soins divers qui n’échappent à personne,, mais dont la qualité impose à tous des devoirs impérieux et sacrés. »
- Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur étudiant les principes qui devront guider l’Éducateur, passe en revue les systèmes de nos devanciers en matière d’Éducation et, puisant aussi ses autorités dans les pédagogues modernes, expose la part de vérités et d’erreurs qu’il reconnaît dans les systèmes de J. J. Rousseau, Spencer, etc.
- Examinant ensuite les influences de l’hérédité et de l’Éducation sur la constitution physique et le développement moral des êtres, il fait ressortir la nécessité pour l’Éducateur de tenir compte de ces causes primordiales, afin de rester bienveillant et juste envers l’enfant et de n’exiger de lui que l’effort qu’il peut réellement accomplir.
- Il s’attache à démontrer l’importance du développement de la volonté, du courage moral et des bonnes habitudes pour contre-balançer les mauvais instincts II faut apprendre aux enfants à connaître et à respecter le devoir, à pratiquer le bien, à être bons.
- Cependant M. Émile Lefèvre a des doutes sur les destinées de l’humanité et sur le vrai but auquel doit tendre l’Éducation, car nous trouvons avec beaucoup de regrets dans son livre les lignes suivantes :
- « Nous ne sommes nullement certains, en développant par l’Éducation les plus nobles qualités du caractère, d’armer le mieux possible, pour la concurrence vitale, ceux sur lesquels nous agissons ainsi. L’œuvre de la nature est souvent en contradiction absolue avec nos idées morales et avec l’œuvre éducative dirigée selon ces idées. 11 y a là de quoi inquiéter les éducateurs d’une haute et sévère moralité, et aussi ceux dont lame tendre regarde la bonté à la fois comme le meilleur moyen et comme le meilleur but de l’éducation. En se plaçant au point de vue des nouvelles théories scientifiques, n’ont-ils pas à craindre que la culture exquise de l’esprit et du cœur, affinant l’un et l’autre et développant la délicatesse de la conscience, ne mettent ceux qui la reçoivent trop au-dessus des réalités gros-
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- sières, ne les rende incapables des folies, des vilenies et des violences qui sont en partie les éléments indispensables de l’action et du succès, et n’amène la défaite des familles dans lesquelles se trouve un héritage trop beau, trop pur ? »
- M. Émile Lefèvre n’est pas matérialiste et cependant il n’envisage pour parler ainsi, l’existence de l’homme et l’importance de son perfectionnement moral qu'au point de vue restreint de la vie matérielle ou terrestre. N’y a-t-il pas autre chose pour l’individu et pour l’humanité ?
- Mais revenons au Rôle de l’Éducateur. L’auteur dit excellemment :
- « Cependant il est un point sur lequel les deux ordres (la nature et la morale) semblent concorder : c’est l'énergie, l’aptitude à l’effort. La nature ainsi que la morale condamnent les faibles, ceux qui ne trouvent pas, et ne développent pas dans leur caractère l’énergie et la constance nécessaires pour une action difficile et incessante,ceux chez qui les instincts d’action ne parviennent pas à triompher des instincts d’inertie. Pour réussir dans la vie, il faut se donner beaucoup de mouvement et de mal. »
- Dans la seconde partie du volume, l’auteur examinant le rôle du père et de la mère dans l’éducation,cite des textes de Schopenhauer et de Mmo de Rémusat et semble avec cette dernière poser en principe l’infériorité des femmes. Peut-être eut-il été plus juste si,ayant reconnu que l’homme et la femme ont des qualités et des aptitudes différentes, dans lesquelles chacun d’eux a la supériorité sur l’autre, il avait, tout compte fait, conclu à l’égalité des sexes comme valeur morale. Mais nous n’avons pas à réfuter ici un jugement que les faits eux-mêmes se chargent chaque jour de redresser.
- M. É. Lefèvre entre ensuite dans des considérations pratiques très judicieuses, que tout le monde lira avec fruit. Puis il étudie les régimes scolaires et disciplinaires de France, d’Angleterre et d’Allemagne et termine son livre par cette conclusion :
- ... « Il faut habituer l’enfant à exiger le plus possible de lui-même sans lui demander l’impossible. Qu’il ne s’endorme pas dans le contentement des résultats partiels. Le but de la perfection recule à mesure que nous avançons. La conduite, le caractère s’améliorent; il est encore un mieux à atteindre ! De nouveaux efforts conduisent à de nouveaux succès. Ainsi le sens moral va grandissant, se perfectionnant. L’ardeur pour le bien s’accroît. Le bien prend un aspect plus beau. Le mal qui se montre en nous stimule nos efforts.en nous disant que rien n’est fini tant qu’il reste quelque chose à faire.
- « Voilà la tâche sublime, la tâche sacrée de l’éducation. Le plus beau résultat que puisse obtenir l’éducation, c’est de faire que les enfants voient de bonne heure cette tâche et qu’ils s’y appliquent avec une foi vaillante. »
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- C’est très bien. Mais au nom de quel principe supérieur aux imperfections de l’humanité, l’homme et l’enfant embrasseront-ils cette tâche avec assez de ferveur et de foi pour lutter sans jamais se lasser contre leurs tendances naturelles et vaincre leurs instincts d’orgueil et d’égoïsme, s’ils partagent le doute que l’auteur a exprimé ?
- Nous avons avidement mais inutilement cherché dans un opuscule plein d’intérêt écrit par le même auteur sur (1) « La Liberté religieuse » des arguments péremptoires pour dissiper les craintes que nous avaient suggéré ses réflexions sur les résultats possibles du perfectionnement moral.
- M. Emile Lefèvre combat avec l’aide des meilleures armes — l’esprit et la raison — les croyances aveugles des cultes actuels ; il sème le doute pour combattre plus sûrement le fanatisme.
- Mais le doute ne suffit pas pour édifier les caractères ; il ne suffit pas pour élever la jeunesse, ni pour supporter l’étreinte de la peine implacable qui s'attache à l’existence de tant de malheureux, d’infirmes, etc. Le doute retrempera-t-il l’âme de celui qui ne croyant plus à rien, va se tuer pour échapper à la souffrance qui lui paraît ou injuste ou trop lourde?
- M. Emile Lefèvre indique bien qu’il croit à une existence seconde et il cite à l’appui d’admirables vers, mais à côté il fait d’autres citations propres à ébranler ce qu’il a précédemment établi.
- C’est faire libéralement la part des diverses opinions, mais ce n’est pas assez et nous espérons que dans un autre ouvrage l’auteur complétera l’œuvre commencée dans ceux-ci.
- E. Dallet.
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- Nous recevons de M. l’abbé Roca, qui a déjà publié dans le Lotus de remarquables lettres sur l’évolution du christianisme, une brochure contenant la préface et l’introduction de son livre :
- Glorieux Centenaire.— 4889.
- Monde nouveau.— Nouveaux deux, nouvelle terre.
- « Prêtres, » dit l’auteur, « réveillons-nous à notre tour, et secouons nos vieilles torpeurs. Au lieu de pleurer, chantons en chœur nos plus joyeux Alléluia, car si c’est aujourd’hui la mort pour nous, ce sera demain la résurrection, pour peu que nous sachions nous transfigurer. Nous n’avions pas de plus beau triomphe à espérer, que le triomphe même du saint Évangile, lequel passe en ce moment de la forme parabolique à Ta forme économique, et de la phase mys-
- (1) La Liberté Religieuse, par Émile Lefèvre. Imprimerie de J. P. Massin, 176, Crapaurue. Verviers. (Belgique).
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- tico-sentimentale à la phase organico-sociale, grâce aux progrès de la science.
- « St Paul ne pleura pas quand ce grand mystère lui fut dévoilé pour l’avenir, et qu’il acquit la certitude de la fin de cette Église préparatoire qu’il fondait alors avec S* Pierre et ses compagnons. Ce fut au contraire dans un saint ravissement qu’il salua l’avènement des peuples et leur délivrance, dans l’avènement même du Christ-Esprit qui se confond avec le Christ social. Transporté en esprit aux jours où nous vivons, il s’écria ; « Peuples, vous régnez sans nous ! et plaise au ciel que vous régniez au plus tôt, afin que nous régnions avec vous par les principes nouveaux que vous tenez du S1 Évangile ; car pour ce qui est de nous, derniers apôtres de sa prédication, je crois que Dieu nous destine tous à mourir. — Cor., IV, 8, 9.
- « L’Église préliminaire a terminé son œuvre qui fut et qui devait être mi-partie religieuse et mi-partie politique, mi-partie chrétienne et mi-partie césarienne, comme il convenait aux âges barbares que nous venons de traverser, et que nous avons démolis grâce à ce tempérament fait de moyennes et de compromissions. Nous avions à conduire la société juste au point où elle touche présentement. C’est fait et bien fait !
- « Le nec plus ultra des destinées religieuses et sociales de l’humanité, les colonnes d’Hercule de la civilisation chrétienne, n’étaient ni déterminées parles Décrétales et le Syllabus, ni plantées sur la place de St Pierre de Rome, entre sa Basilique et le Vatican. Ces limites furent celles du premier âge de l’Église et de son enseignement abécédaire. Elles seront reculées à l’infini, pour englober toutes les nations, tous les sacerdoces, tous les temples, tous les autels. — Jean , X, 16.
- Et plus loin :
- « Sous sa forme présente, l’Église catholique romaine n’était pas une fin dernière, mais un moyen proportionnel aujourd’hui usé jusqu’à la corde, et réduit à l’état de gousse vide. Elle n’était pas un terme infranchissable ; elle était une voie, orthodoxe sans doute, mais transitoire et passagère, qu’il a fallu suivre jusqu’au bout pour arriver au but suprême. Nous touchons barre en ce moment, barre sociale, barre universaliste. La foi disparaît devant la science qui finira par tout illuminer. ))
- « Toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre — et nous savons par Platon, par Aristote et surtout par les Mahatmas, si elles ont été nombreuses ! — toutes sans exception sont venues sombrer sur ce cap des tempêtes sociales, qui se dresse devant nous en ce moment, et qu’il est impossible d’éviter, quoi que fassent les opportunistes. »
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- Quelle solution propose M. l’abbé Roca ? Il faudrait posséder son livre pour s’en rendre compte. La brochure que nous avons en mains nous montre seulement dans la table des matières, que l’auteur voit les peuples poussés en avant dans les voies régénératrices; que c’est le remue-ménage universel, la refonte sociale de toute la chrétienté, des groupements nouveaux, la Fédération des peuples, enfin les Etats-Unis d’Europe.
- On voit aussi qu’il s’occupe de la transfiguration de la Papauté,de la constitution du Pontificat de l’humanité. (?)
- Il indique à la femme les voies du ministère de paix et d’amour qu’elle doit remplir, et toute cette transformation sociale est pour lui l’avènement du Christ-Esprit annoncé dans les Evangiles.
- Nous souhaitons vivement que le livre de M. l’abbé Roca soit à la hauteur des espérances que l’introduction fait naître. Voir un des membres de l’Église traiter des questions sociales dans un pareil esprit nous a paru un fait intéressant et digne d’être signalé à nos lecteurs, car notre sympathie est acquise à tous ceux qui cherchent la solution du problème social par les voies de la paix, de l’amour humain, de l’organisation des meilleures conditions du progrès physique et moral pour tous les membres du corps social sans exception.
- AUTRES OUVRAGES REÇUS
- Sharing the profits par Mary Whiton Calkins A. M. Un volume en vente chez Ginn et Cie à Roston (États-Unis.)
- Petit Catéchisme socialiste ou la conquête des femmes au socialisme, par Ch. Baggio ; un opuscule : 0 fr. 30 cent., chez l’auteur, 21, rue du Centre, Carvin (Pas-de-Calais.)
- Le Monde nouveau ou le Familistère de Guise ; broch. 50 cent., librairie Payot, Lausanne (Suisse.)
- L’Avenir de la coopération par Ch. Gide, opuscule en vente librairie de la Revue Socialiste, 8, rue des Martyrs, Paris.
- La Souveraineté humaine par P. E. Carret, chez Lescamela, imprimeur, Tarbes (Hautes-Pyrénées.)
- Études de Science réelle par J. Putsage. 1 vol. in-octavo ; librairie Félix Alcan, 408, b(1 Saint-Germain, Paris.
- Confederazione delle Société délia Pace e dell ' Arbitrato proposta dal congresso di Berna dell 1884, par Francesco Viganù, en vente à Milan.Imprimerie des sociétés coopératives.
- Il Governo e la Nazione, discours de M. Moneta au congrès de Milan du9 décembre 1888 ; opuscule à 5 cent., en vente chez M. E. Sonzogno, Milan (Italie.)
- La vie éternelle et le salut collectif, par Ch. Fauvety, brochure à 50 cent., en vente chez M. Lessard, Nantes (Loire-Inférieure.)
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- A l’enterrement civil de Mme Caudron, habitante du Familistère, M. Sarrazin, membre délégué de la société de libre-pensée de Guise, a prononcé un remarquable discours au cours duquel, après avoir rappelé les mérites de la défunte, il a cité les paroles suivantes de Lamennais :
- « Si jusqu’ici vous avez recueilli si peu de fruits de vos efforts, comment s’en étonner? Vous aviez en mains ce qui renverse, vous n’aviez pas dans le cœur ce qui fonde; la justice vous a manqué quelquefois, la charité toujours. Vous aviez à établir la fraternité sur la terre, le règne de Dieu et le règne de l’amour ; au lieu de cela, chacun n’a pensé qu’à soi, chacun n'a eu en vue que son intérêt propre ; la haine et l’envie vous ont animés. Sondez votre âme et, trop souvent, vous y trouverez cette pensée secrète : je travaille et je souffre, celui-là est oisif et regorge de jouissances, pourquoi lui plutôt que moi ? et le désir que vous nourrissez serait d’être à sa place, pour vivre comme lui et agir comme lui.
- » Or, ce ne serait pas là détruire le mal, mais le perpétuer. Le mal est dans l’injustice et non en ce que ce soit celui-ci plutôt que celui-là qui profite de l’injustice.
- » Voulez-vous réussir ? faites ce qui est bon par de bons moyens. Ne confondez pas la force que dirigent la justice et la charité avec la violence brutale et féroce.
- » Voulez-vous réussir ? pensez à vos frères autant qu’à vous ; que leur cause soit votre cause, leur bien votre bien, leur mal votre mal ; ne vous voyez vous-mêmes et ne vous sentez qu’en eux ; que votre insouciance se transforme en sympathie profonde et votre égoïsme en dévouement. Alors vous ne serez plus des individus dispersés dont quelques uns mieux unis font tout ce qu’ils veulent : vous serez un, et quand vous serez un, vous serez tout. Isolés à présent, parce que chacun ne s’occupe que de soi, de ses fins personnelles, on vous oppose les uns aux autres, on vous maîtrise les uns par les autres ; quand vous n’aurez qu’un intérêt, une volonté, une action communes, vous serez invincibles.
- » Votre tâche, la voici, elle est grande : vous aurez à former la famille universelle, à construire la Cité de Dieu, à réaliser progressivement, par un travail ininterrompu, son œuvre dans l’humanité.
- » Lorsque, vous aimant les uns les autres comme des frères,vous
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- vous traiterez mutuellement en frères ; que chacun, cherchant son bien dans le bien de tous, unira sa vie à la vie de tous, ses intérêts à l’intérêt de tous, prêt sans cesse à se dévouer pour tous les membres de la commune famille, également prêts eux-mêmes à se dévouer pour lui, la plupart des maux sous le poids desquels gémit la race humaine disparaîtront comme les vapeurs qui chargent l’horizon se dissipent au lever du soleil ; et ce que Dieu veut s’accomplira, car sa volonté est que, l’amour unissant peu à peu, d’une manière toujours plus intime, les éléments épars de l’humanité, et les organisant en un seul corps,elle soit une comme lui-même est un.»
- « Après ces paroles éloquentes, a continué M. Sarrazin, il nous reste,avant de nous séparer,à vous montrer combien cette solidarité peut s’accroître encore bien au-delà de notre existence sur le globe perdu dans l’espace. En effet, c’est là l’opinion, la conviction inébranlable d’une nombreuse cohorte d’esprits éminents, de philosophes distingués, de savants vénérables que notre mort est seulement apparente : en réalité nous sommes immortels et les vivants ne sont pas séparés des morts.
- « Rien ne commence, rien ne finit, tout se modifie et se transforme. La vie et la mort ne sont que des modes de transformation sur le chemin qui conduit vers Dieu.
- « Victor Hugo a écrit aussi cette pensée prophétique et consolante : « Au xxe siècle la guerre sera morte, l’échafaud sera mort, la haine sera morte, la mort sera vaincue. Mais l’homme vivra ! et au-dessus de tout il y aura une grande patrie : toute la terre, et une grande espérance : tout le ciel. »
- «Ces croyances élevées ont soutenu M.Godin pendant toute sa vie parmi nous, l’ont guidé, l’ont inspiré, et ont été la grande raison de l’amour qu’il a montré aux travailleurs, ses collaborateurs, amour qui s’est traduit par la fondation du Familistère, institution humanitaire améliorant le sort de tant de pauvres ouvriers, et destiné à servir d’exemple au monde. C’est encore la raison des nombreux écrits dictés à son génie, dans lesquels à une conception si lucide, si exacte des faits matériels, il a su allier des aspirations spiritualistes et morales si élevées Ce sont ces croyances si fécondes, si profondément empreintes de la vraie religion universelle qui font l’objet du Credo de M. Godin que sa fidèle compagne et collaboratrice vient de livrer à la publicité dans le dernier numéro du Devoir. »
- Là, empruntant au Credo de M. Godin,que nos lecteurs connaissent, toute la partie qui a trait aux conditions de la vie dans le monde spirituel, M. Sarrazin a fait ressortir que Mme Caudron ne cesserait pas d’entourer son mari, ses enfants, de la même affection, de la même sollicitude, en attendant le jour où ceux qui s’aiment les uns les autres se retrouvent au sein de Dieu.
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- y? v?
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1888.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes.
- Recettes........................................Fr. 2,554 05
- Dépenses............................................. 2,506 30
- Boni en décembre.................................... 47 75
- Section des Dames.
- Recettes........................................Fr. 644 30
- Dépenses .................................... ..... 708 40
- Déficit en décembre.................................. 64 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes........................................Fr. 6.691 20
- Dépenses :
- Pensions.............................- . . 2.711 57
- Nécessaire à la subsistance................1.013 30
- Allocations temporaires :
- 10 Retraites provisoires............. 606 0a
- Allocations statutaires aux malades . » »
- — extra-statutaires. Veuves,
- orphelins, etc......... 504 90 El 10 95
- Divers, appointements,médecins,pharmaciens, etc, ...................... 420 80 5.256 62
- Boni en décembre............................. Fr. 1.434 58
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.......................................Fr. 561 10
- Dépenses.......................................... 588 35
- Déficit en décembre................................ 27 25
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er juillet au 31 décembre 83. Fr. 60.029 56 Montant des dépenses « « 50.270 17
- Excédant des recettes sur les dépenses............. 9.759 39
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- ÉTAT CIVIL I)U FAMILISTÈRE
- Mois de Janvier 1889.
- NAISSANCES
- Janvier — Lardier Frédéric Romain, fils de Lardier et de Langlois Léonie.
- 6 Janvier.— Donnet Marcel, fils de Donnet Arthur et de Mainot Joséphine.
- 14 Janvier.— Lemaire Georges André, fils de Lemaire Louis et de Lebon Aurélie.
- » Dieux Aline Hélène, fille de Dieux Albert et de Grimaut
- Aline.
- 20 Janvier.— Boinet Gabrielle, fille de Boinet Gustave et de Yasselet Clermonne.
- 30 Janvier.— Mahieux Alexis Clovis, fils de Mahieux Alexis et de Thiéfaine Zénaïde.
- DÉCÈS
- 8 Janvier.— Herbin Émile Constant Joseph, âgé de 2 ans et 10 mois.
- 23 Janvier — Déguise Victoire, épouse Hennequin, âgée de 49 ans.
- 24 » Godériaux Léontine, âgée de 2 ans.
- 26 » Govin Camille, âgé de 33 ans
- 27 » Lemaire Aline, épouse Caudron, âgée de 29 ans.
- Le Gérant : P -A. DOYEN.
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- CHARLES FOURIER
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- CHARLES FOLRIER
- ET LES EXPÉRIENCES FOURIÉRISTES AUX ÉTATS-UNIS
- {Suite)
- Les trois expériences fouriéristes dont il nous reste à parler sont : Wisconsin Phalange, — Brook Farm, — et North Américan Phalange, le type du genre :
- Wisconsin Phalange comptait 32 familles établies sur un domaine de 1.800 acres. Elle dura 6 ans, de 1844 à 1850.
- Les membres pour la plupart avaientconnu la pauvreté, ils étaient dans toute la force de l’àge, pleins d’énergie, pas' très développés socialement ni intellectuellement, mais bien développés moralement et industriellement.
- Leur sol était fertile ; ils avaient les capacités voulues pour faire, outre la culture, tons les travaux de constructions et de mécanique dont ils avaient besoin,
- Ils n’éprouvèrent aucune difficulté pécuniaire. La plupart d’en tre eux étant sceptiques, ils n’eurent non plus aucun dissentiment religieux.
- Ils étaient tous tempérants.
- Leur seul thème de discussions ardentes était de savoir si l’on devait vivre dans un palais unitaire ou dans des maisons isolées. En attendant ils vivaient isolés.
- Les travaux s’accomplissaient en groupes de 3 hommes ou plus; chaque groupe choisissait son chef. Le chef tenait compte des heures de travail de chacun ; ces comptes étaient relevés chaque semaine en assemblée.
- A la fin de l’année, les bénéfices étaient répartis comme suit :
- 3 quarts au travail, à chacun proportionnellement à son temps de labeur.
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- I quart au capital — actions ; à chacun proportionnellement au nombre de ses actions.
- La comptabilité était bien tenue. Elle ôtait contrôlée par une personne étrangère, et par conséquent désintéressée.
- La table était commune pour tous les membres.
- II y avait parmi eux quelques hommes dominants qui, doutant beaucoup du succès de l’entreprise, se préoccupaient avant tout d’accumuler des biens personnels. La propriété commune .augmentait de valeur, les choses étaient prospères, c’était aux yeux des habiles le moment de vendre leur part. Beaucoup entrèrent dans cette voie et la phalange fut dissoute, non par aucune des maladies communes aux associations, telles que pauvreté, dissensions, manque d’habileté ou de moralité, mais par amour du bien individuel et défaut d’amour du bien de tous ou bien de l’association.
- Passons de suite à North Américan Phalange pour terminer par Brook Farm, expérience où le fouriérisme fut fortement mélangé de swedenborgisme.
- North Américan Phalange, dans le New-Jersey, comprenait 112 membres. Son domaine était de 673 acres. Elle dura 12 ans, de 1843 à 1855.
- Ce fut le type des expériences fouriéristes. Brisbane s’occupa activement de ses débuts ; Horace Greeley en était actionnaire et vice-président.
- Elle fut habilement dirigée et eut, en définitive, plus de succès et de durée que tout autre essai d’association fouriériste.
- Les plus hauts salaires étaient donnés au travail classé comme épuisant ou répugnant ; des salaires moindres au travail simplement utile, et de très petits salaires au travail agréable.
- On y suivait autant que possible les indications de Fourier en toute chose.
- La rémunération variait de 60 centimes à 1 franc, l’heure ; la paie avait lieu chaque mois et la répartition des bénéfices eût eu lieu à la fin de l’année, s’il y eût eu des bénéfices. Mais de bonne heure l’association éprouva des difficultés pécuniaires. En 1853 elle avait 18 000 dollars de dettes.
- Vers cette époque, les dissensions intestines par motifs religieux se font jour dans l’association et un certain nombre de membres
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- s’en vont pour se joindre à une autre expérience Raritan Bay qui, nous l’avons vu, n’a laissé aucune trace.
- Dans le travail agricole l’association manquait de machines.
- Enfin, en 1854, un incendie fit de tels ravages, entraîna de telles pertes que l’association ne put s’en relever.
- North Américan Phalange se soutint une année encore et fut dissoute en 1855.
- Brook Farm et le Swedenborgisme.— Nous arrivons enfin à une des plus célèbres expériences fouriéristes.
- Nous avons signalé ci-dessus que Brook Farm existait avant le mouvement créé aux États-Unis par Horace Greeley et Brisbane,en faveur des idées de Fourier.
- Brook Farm compta environ 115 membres ; son domaine fut de 200 acres. L’association dura de 1841 à 1847.
- Elle fut à l’origine fondée par Dr. Channing qui avait en vue d’y réaliser une véritable société d’après l’idée du Christ.
- Le plan était de tenir en commun le fonds territorial et de recevoir un intérêt convenu pour ce fonds ; de vivre en commun des produits obtenus sur la ferme ou achetés en gros ; de rémunérer le travail à l’heure à un taux fixé, les membres arrêtant eux-mêmes leur genre de travail et leur nombre d'heures de travail.
- Du produit de leur labeur et de la somme de leurs intérêts, ils devaient couvrir leurs dépenses journalières et acheter tout ce dont ils avaient besoin, dans les magasins de la société.
- Manuel ou intellectuel le travail ne recevait qu’un prix unique.
- Le but de la société était de développer les facultés de l’âme.
- En 1843, sous l'influence des idées propagées par les adeptes de Fourier, Brook Farm se transforma en phalange fouriériste. L’association comptait parmi ses anciens et ses nouveaux adhérents des membres de la plus haute distinction intellectuelle et morale.
- Citons parmi eux Dr. Channing et son neveu et successeur William Henry Channing, Dr. Beecher, Georges Ripley, une femme Margaret Fuller, John Collins Warren, Théodore Parker, Charles Dana, Morton, Dwight. etc., etc.
- L’association de Brook Farm semblait prospère, lorsqu’en 1846 un effroyable incendie détruisit son principal édifice et enleva pour
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- l’avenir, aux associés, toute énergie et tout espoir de réparer leurs pertes. Le bâtiment incendié n'avait pas été assuré.
- Au point de vue moral, la plus grande fraternité régnait parmi les membres.
- Le dévouement, l’harmonie prévalaient partout.
- Cependant l’association fut dissoute en 1847. La seule indication relevée à ce sujet est qu’à cette époque un groupe des plus éminents de ses membres quitta Brook Farm pour New-York, d’où dorénavant ils voulaient publier leur journal : « The Harbinger.' »
- Ce départ entraîna la dissolution de l’association ; il faut donc en conclure que les membres de Brook Farm étaient plutôt des propagandistes que des constructeurs.
- Il est à remarquer, en effet, que le mouvement suscité par eux fut à la fois religieux, littéraire et artistique autant que social.
- Mais le fait notable c’est que dans ce vaste enseignement public auquel se livrèrent les directeurs de Brook Farm, ils propagèrent non seulement les idées de l'École sociétaire, mais aussi une nouvelle religion et celle-ci fut le Swedenborgisme.
- « Le Swedenborgisme, » dit Noyés, « entrait plus au fond des coeurs que le socialisme auquel il servait de véhicule, et cela pa^rce que le Swedenborgisme est une religion. Les hommes sont altérés d’autre chose que d’une reconstruction sociale.
- « Swedenborg, par son apport d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre, répondait magnifiquement à ce besoin. Il convenait aux esprits les plus divers. Les savants étaient charmés parce que Swedenborg était lui-même un prince de la science et que l’ordre scientifique se trouvait dans ses écrits ;
- « Les mystiques étaient conquis parce que Swedenborg les emportait courageusement dans les mystères des mondes invisibles de la pensée et de l’intuition ;
- « Les Unitariens se réjouissaient de voir que Swedenborg, tout en déclarant que Christ était Dieu, combattait de telle sorte les idées orthodoxes de filiation et de Trinité qu’il en résultait ce seul enseignement que Christ avait été une illustre représentation du Père ;
- « Les sceptiques eux-mêmes aimaient Swedenborg parce qu’ils lui voyaient rejeter la moitié de la Bible, y compris tous les écrits de S* Paul comme n'appartenant pas à la Parole, et faire de tout le
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- reste ce qu’il voulait, grâce à l’interprétation du « sens interne.»
- « Les vues grandioses et les magnifiques promesses de Swedenborg cadraient exactement avec les aspirations des socialistes de Brook Farm ; ils en firent donc le complément religieux du fouriérisme.
- « Depuis longtemps déjà les œuvres de Swedenborg circulaient dans le pays et des églises étaient fondées. Mais la jeune Amérique ne pouvait recevoir cette ancienne et étrangère philosophie sans l’adapter à ses vues et aux circonstances.
- « En 1845 le mouvement se dessinait vigoureusement. En 1847 parut Andrew Jackson Davis, qui se prétendit le médium de Swedenborg, commença par donner les enseignements du maître en les modifiant, puis finalement s’en écarta sensiblement et fit place au spiritualisme moderne.
- « Park Godwin, dans son volume « Popular Views, » 1844, traitant des rapports entre Fourier et Swedenborg, s’exprime ainsi . « Il est important d’observer que Charles Fourier n’est pas le premier homme des temps modernes qui ait exposé l’idée de l’Analogie universelle. Emmanuel Swedenborg, dont les révélations en fait de connaissances spirituelles coïncident d’une façon merveilleusement exacte avec les découvertes de Charles Fourier, précéda celui-ci dans l’exposé des aspects de la doctrine qui ont trait aux correspondances. Ces deux grands esprits, les plus grands sans contredit de notre époque, furent les instruments de la Providence pour éclairer les mystères de la Parole et des œuvres divines, et nous découvrir les voies de la terre promise, du royaume de la paix, de l'abondance et de la bénédiction. »
- Un autre fouriériste, un Anglais, Hugues Doherty, expose à son tour l’identité du Fouriérisme et du Swedenborgisme, dans le journal Pha.la.nx, du 7 septembre 1844.
- « Je crois, » dit-il, « aux vérités enseignées par la Nouvelle-Église. J’ai lu presque tous les écrits de Swedenborg et je n’hésite point à déclarer que, sans l’explication de Fourier touchant les lois d’ordre d’interprétation des Écritures, j’aurais pu ne pas comprendre l’illustre Suédois, ou du moins ne le comprendre que dans une mesure étroite et bornée comme le font tant de personnes, chose qui m’apparaît comme une déplorable cécité. Je dis ceci en toute conscience, avec
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- le sentiment d’en référer plus tard à Swedenborg lui-même dans le monde spirituel, et comme indication aux membres de la Nouvelle-Église de ne point s’en tenir à une connaissance superficielle et bornée de leurs propres doctrines. »
- Par suite de cette nouvelle appréciation des œuvres de Swedenborg chez les fouriéristes, un mouvement commença en Angleterre, en 1845, pour la réédition des livres de Swedenborg. Une association fut formée dans ce but, et plusieurs des volumes importants de l’illustre théosophe, furent imprimés sous les auspices de Wilkinson, Clissold et autres.
- Puis vinrent les fameuses conférences de Ralph Waldo Emerson sur « Swedenborg le Mystique», dans lesquelles l’orateur mettait en relief toutes les découvertes scientifiques qui assignent à Swedenborg une haute position parmi les savants.
- Toutes les œuvres de Swedenborg traduites du latin en anglais suscitèrent donc à nouveau, à cent ans d’intervalle, l’attention publique.
- William H. Channing de son côté s’attachait aussi à relever tous les points de contact entre Fourier et Swedenborg, spécialement dans la doctrine des correspondances et de l’unité universelle.
- On trouve enfin dans le Harbinger, journal de Brook Farm, de nombreux articles sur le même sujet. Pour cette phalange de penseurs, Fourieret Swedenborg étaient les hommes éminents du siècle.
- Swedenborg fut à leurs yeux un grand génie noblement discipliné. « En lui, est-il dit, le dévouement à la vérité était accompagné d’un amour égal pour l’humanité et d’un respect suprême envers Dieu. L’ordre de l’univers et l’exercice des forces naturelles ne furent jamais chez Swedenborg l’objet de froides spéculations. Il aborda les retraites de la nature et pénétra les secrètes demeures de l’âme, comme ministre de l’humanité et non en explorateur avide de satisfaire une vaine curiosité, ou d’exercer simplement ses facultés hors ligne dans ces difficiles régions. Nul homme n’a jamais été plus dégagé que lui de tout égoïsme intellectuel ; nul n’a jamais été plus sincère. »
- Ripley aussi était un ardent partisan des vues de ses collègues, touchant Swedenborg et Fourier.
- Enfin, Noyés conclut en disant que si les phalanges fouriéristes
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- eussent prospéré, le Swedenborgisme complétant le Fouriérisme fut devenu comme la religion d’État du nouvel ordre social.
- Il dit aussi ailleurs :
- « La connexion entre une religion quelle qu’elle soit et le succès des expériences socialistes est généralement reconnu même parmi les partisans des associations non religieuses.
- « Ainsi Horace Greeley,un phalanstérien des plus notables, écrit:
- « La théorie la plus plausible est bien obligée de tenir compte des faits. Or, il est indéniable que les expériences socialistes qui ont su vivre et prospérer sont précisément celles qui reposaient sur une base que j’eusse crue fatale à leur développement. Tandis que des milliers de banques, de fabriques,de maisons de commerce, dirigées par des hommes habiles, rompus aux affaires, ont périclité depuis 60 ans ; les communautés de Shakers fondées sur l’esprit religieux sont vivantes et prospères.
- « Et il en est de même des communistes d’Economy, de Zoar, d’Ébenezer, etc., etc.»
- Charles Dana, un autre fouriériste, écrivait de son côté en 1869 :
- « Les expériences socialistes basées sur des vues religieuses particulières ont généralement prospéré. Les Shakers en sont un magistral exemple, en face des échecs des disciples de Fourier, Owen et autres ; ce qui prouve que,sans le soutien de la pensée religieuse, les plus brillantes théories sociales sont de peu de valeur. »
- Le besoin d'une religion était vivement ressenti par certains socialistes d’alors. Hugues Doherty cité plus haut, écrivait à ce sujet dans la Phalange de février 1846 :
- « La philosophie n’a jamais pu rien lier ni associer dans ce monde, et aucune science spéciale, que nous sachions,n’a su remplacer la religion pour constituer cette unité, si généralement appelée par le cœur de l’homme.
- « Il nous faudra toujours une religion pour ce besoin d’unité,et si nous quittons celle qui est établie par le Verbe divin, où chercherons-nous la base d’une nouvelle croyance ? Dans les sciences positives qui nous dévoilent les lois de Dieu imprimées sur la nature ! Mais la science n’est pas encore assez bien établie pour satisfaire tous les esprits sur la destinée ; et puis elle ne peut nous parler que des lois qui régissent les phénomènes matériels et visibles, et nous
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- voulons nous enquérir de la destinée ultérieure des âmes et de l’éternité, du monde invisible et des mystères de la Providence.
- « Il y a sans doute des esprits qui se préoccupent assez peu de toutes ces.questions, ces esprits sont peu aptes à former l’unité religieuse que l’humanité réclame. Ils sont absorbés dans un mouvement contraire d’égoïsme et de personnalité, qui sépare tous les cœurs au lieu de les réunir dans une croyance et une tendance communes.
- « Bref, le scepticisme ne peut rien organiser, et l’humanité a besoin d’unité en tous sens, naturelle et spirituelle, scientifique et religieuse.
- « Si la superstition et les dogmes ténébreux sont fatigants pour l’esprit humain et malfaisants dans leurs effets sur le monde, il faut rechercher les vraies causes de cette malfaisance et remédier au mal le plus tôt possible. Il faut quitter les faux dogmes religieux et les erreurs philosophiques sans renier tous les principes de la vérité outragée; il faut réformer et transformer sans désorganiser,et pour cela il faut remonter vers les principes et étudier les déviations et les causes de faux développement dans la société. »
- Et dans la Phalange de Juin 1847 :
- « La loi qui domine toutes les doctrines particulières est celle de l’amour universel, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Tout le monde peut fraterniser sous cette loi religieuse. Toutes les doctrines qui peuvent s’accorder avec cette loi générale, et qui sont convenantes à un certain nombre de caractères non viciés, sont parfaitement admissibles en harmonie. La variété des sciences et des doctrines est même nécessaire à l’unité harmonique des intelligences. L’uniformité compressive des opinions et des dogmes ne serait pas moins funeste à l’harmonie sociale que ne le serait l’uniformité des professions et des pratiques de la vie.
- « Nous disons donc pour terminer ces considérations sur la tolérance religieuse, nécessaire à l’époque de transition, que nous reconnaissons pour frère en croyance morale et religieuse quiconque admet le principe fondamental du Christ : l’amour de Dieu et du prochain, quelle que soit l’étendue de ses lumières en sciences naturelles ou théologiques, quelles que soient la justesse ou la fausseté de ses idées et opinions particulières en matière philosophique et
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- CHARLES F0UR1ER
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- religieuse. Nous posons en principe que pour être chrétien il faut aimer tout le monde et faire du bien même à ceux qui veulent nous faire du mal. Pour nous, les faiblesses de l’esprit ne sont pas moins à plaindre que celles du corps, et l’on doit aimer un homme infirme autant qu’un homme en santé. Il faut se rappeler en toutes circonstances que peu de personnes sont parfaitement saines de corps et d’esprit, et que les infirmités peuvent être de tous les côtés. C’est un devoir pour ceux qui se portent bien d’esprit et de corps d’être indulgents et compatissants pour ceux qui sont moins favorisés. Quant à nous, dans l’état actuel des esprits, nous aimons autant les sceptiques que les croyants, les protestants que les catholiques, les mahométans autant que les chrétiens, et les Indous autant que les Chinois. C’est pour aider à l’œuvre du progrès général que nous apportons, en toute réserve, l’humble tribut de nos lumières et de nos sentiments religieux, nous confiant à Dieu, au temps et à l’humanité pour faire le reste. »
- GODIN Jean-Baptiste-André. (Œuvres posthumes).
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- LES FEMMES
- ET
- L’HABITATION UNITAIRE
- « Nous revendiquons notre droit », disait, il y a une trentaine d’années, Mme Jenny d’Héricourt, « parce que nous sommes convaincues que les questions générales, dont le défaut de solution menace de ruine notre civilisation moderne, ne peuvent être résolues qu’avec le concours de la femme. »
- Rares étaient à cette époque les voix qui faisaient chorus avec celle de l’auteur de la Femme affranchie.
- Les temps ont marché depuis lors, et comme le constate la circulaire de la commission d’organisation du Congrès français et international du droit des femmes, « la femme est aujourd’hui le point vers lequel se portent, de préférence, les efforts du progrès ; partout, on s’occupe de son éducation, de sa situation en législation, en économie. Tandis que les sociétés discutent, disputent et se divisent sur les questions politiques et sociales, toutes sont unanimes pour appeler la femme à une répartition plus large.
- Il semble qu’instinctivement les races les plus civilisées recherchent là leur salut dans le présent et leur sécurité dans l’avenir.
- Elles comprennent enfin qu’un des deux éléments constitutifs de l’humanité leur manque dans les conseils.»
- Constater une pareille tendance c’est enregistrer, par anticipation, mais à coup sùr, le triomphe définitif.
- La civilisation antique a péri par l’esclavage. La civilisation moderne ne périra pas : la question de la femme sera résolue.
- Le préjugé de la supériorité masculine, en vertu duquel la femme est mineure dans la société, serve dans la famille, ne tient plus debout.
- Pour que l’homme pût conserver quelque illusion sur le bien fondé de la conception à priori de sa supériorité intellectuelle, qui a
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- LES FEMMES ET L’HABITATION UNITAIRE 439
- remplacé le grossier sentiment de la supériorité de sa force physique, comme base de sa domination, il ne fallait pas qu’il permît à la femme de donner la preuve de sa propre valeur.
- L’égalité d’éducation, qui a rendu palpable cette preuve décisive, est la préface de l’égalité complète.
- Avec l’égalité d’éducation, il n’y a pas de servage, de minorité, d’infériorité sociale possible sur aucun terrain, sinon parla violence.
- Un principe supérieur doit dominer toute société qui a la prétention d’être basée sur la justice, c’est le principe de l’autonomie de la personne humaine. La violation de ce principe est un contresens en morale, en politique et en socialisme. De cette violation découlent toutes les erreurs et les injustices humaines, les embarras et les lenteurs de l’évolution sociale.
- Par contre, toute solution équitable a pour point de départ et pour condition la reconnaissance de ce principe.
- La conséquence, au point de vue qui nous occupe en ce moment, doit être l’égalité absolue de droit pour les deux sexes.
- L’égalité de droit entraîne la liberté de choix en ce qui concerne l’emploi des aptitudes individuelles.
- Quelque opinion que l’on puisse avoir sur la différence fonctionnelle des deux sexes, on ne saurait s’inscrire en faux contre ce principe, ni établir à priori une classification qui en serait la méconnaissance.
- Il faut laisser à l’égalité et à la liberté le soin d’établir les véritables caractères différentiels des deux moitiés de l’espèce humaine.
- Toutefois, il est bien évident que ce n’est pas restreindre le champ d’action des libres activités, que de rechercher et d'indiquer le terrain sur lequel elles peuvent s’employer pour le plus grand profit de l’espèce humaine.
- En association, par exemple, l’union du capital et du travail assure le succès de l’entreprise et tous les avantages qui en sont la conséquence. Ces deux facteurs de la richesse en sont-ils pour cela moins libres l’un et l’autre de leurs mouvements ? Une organisation bien étudiée ne donne-t-elle pas, au contraire, plus d’élasticité à leur jeu ?
- Le progrès de la production et du travail est le résultat d’une bonne organisation de l’atelier. Une bonne organisation de la con-
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- sommation n’est pas moins nécessaire pour assurer le meilleur usage de la richesse produite.
- La transformation du milieu où la richesse se produit, l’adaptation de l’atelier à une production plus considérable, avec des frais relativement moindres, doit être suivie de la transformation du milieu où la richesse se consomme, de l’adaptation de l’habitation à une consommation mieux ordonnée, et plus profitable.
- Telles sont les considérations qui ont amené M. Godin à fonderie Familistère.
- Les motifs qui dans l’avenir plaideront en faveur de l’habitation unitaire et la feront prévaloir, sont de deux ordres.
- Les uns reposent sur des perfectionnements matériels qui, considérés comme superflus la veille, deviennent nécessité le lendemain: facilités plus grandes des communications dans des cours protégées par des vitres contre les intempéries; jardins intérieurs, qui flattent la vue et assainissent l’air, économie dans les dispositions générales : gaz, bouches de chaleur, eaux chaudes, eaux froides à la portée de tous et obtenues avec une moindre dépense que dans les habitations isolées ; rapprochement des magasins ou autres organismes utiles ou agréables à la vie.
- Les autres motifs et ce sont les plus importants reposent sur l’élévation intellectuelle des ouvriers et des femmes.
- L’instruction, base indispensable à toute démocratie, se répandant largement de plus en plus, augmentera chez les deux sexes le goût de l’indépendance, et fera naître des sentiments de dignité qui écarteront du domesticat les personnes qui en font actuellement leur profession.
- Dans les classes aisées le confort de la maison isolée est intimement lié à l’existence de cette profession. La liberté du maître se trouve établie sur l’assujétissement du valet.
- Dans les classes pauvres le valet disparaît c’est vrai, mais la serve reste. Aussi pensons-nous que l’émancipation intellectuelle et économique contribuera dans la plus large mesure à la transformation de l’habitation.
- C’est sur le double assujétissement des femmes que repose toute l’organisation du ménage moderne. L’insuffisance des salaires féminins, la parcimonie avec laquelle l’instruction leur est distribuée
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- concourent dans une large mesure à leur fermer toute voie où librement, personnellement, elles pourraient se faire une situation indépendante dans le monde.
- Dans ces conditions une seule issue leur reste, c’est le mariage qui se présente à elles comme un champ d’espérance, une terre de liberté. Poussée par nos habitudes sociales et les besoins naturels de son cœur, la jeune fille désirant aussi bien des fois échapper à l’autorité de la famille, cherche et trouve un mari. Souvent dans ce mari, elle rencontre un maître d’autant plus exigeant qu’il croit naïvement à la justice de la prescription légale qui fait à la femme un devoir d’échanger obéissance contre protection.
- Confinée dans le domicile de l’époux,où sa présence est impérieusement réclamée par les soins que nécessite le ménage, la jeune femme ne peut consacrer que bien peu de temps à des travaux souvent très peu rémunérés. Bientôt arrivent les enfants ; l’assujétis-sement augmente : ce sont les soins, les mille détails de l’éducation à chaque instant renouvelés et moins de temps à accorder à ces mêmes travaux d’aiguille qui apportaient un léger supplément au salaire du mari, et qui s’évanouissent, alors que par l’enfant arrive un surcroît de dépense.
- Tel est le sort économique de la plupart des femmes, de presque toutes celles dont le mari appartient à la grande famille des travailleurs manuels.
- Mais que notre démocratie mieux inspirée et moins parcimonieuse répande à flots l’instruction sans distinction de sexe, qu’armées de cet acquis, les femmes concourent avec les hommes, pour occuper les positions supérieures que ces derniers s’étaient jusqu’ici exclusivement réservées ; qu’elles deviennent notaire, avocat, avoué, médecin, ingénieur, qu’elles prennent la direction du commerce et de l’industrie, et le préjugé qui les enfermait comme dans un cercle de fer, dans les occupations toujours répétées des travaux du ménage,se brisera et fera place à une plus saine appréciation de leurs capacités.
- La concurrence seule incitera, déterminera l’expansion de leurs aptitudes, et l’opinion préconçue de leur infériorité, triste legs de temps passé, disparaîtra. Pour ces élues de l’avenir, le cercle d’ac-
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- tion et d’influence s’agrandira au-delà des limites actuelles de leurs occupations quotidiennes.
- Mais alors que deviendra la famille ? Qui préparera les repas du mari ? Qui soignera le linge, qui élèvera les enfants, vous objecteront les timides, les égoïstes les apeurés de tous les temps, si la femme est à l’étude, au barreau, aux visites de malade, aux travaux de l’usine ou du magasin.
- C’est à ces questious, à tous ces besoins, que répond une bonne organisation de l’habitation : c’est pour satisfaire à toutes ces nécessités, à toutes nos douces habitudes mises en péril par l’émancipation féminine que l’on devra recourir finalement à. l’adoption d’un nouvel ordre d’habitation pouvant donner à la fois plus de liberté et plus de confort à tous ses habitants.
- — Oh, je préfère la maison qui m’appartient, où je suis maître chez moi, où je trouve en revenant de mon travail, bon accueil, table mise, et le repos si nécessaire après une journée de labeur, vous répondra votre voisin très honnête homme, sans doute, mais qui oublie, en exprimant naïvement ses espérances, que le charme de son intérieur est bâti sans qu’il s’en doute sur l’asservissement d’autrui.
- Mais vienne le temps ou la femme plus instruite et plus libre verra l’horizon de ses destinées s’agrandir et où, sentant en elle la force que lui donnera la science, elle voudra enfin être en tout l’égale de l’homme, et non son humble servante, où les luttes de la vie, son ambition qui croîtra en raison de ses connaissances, le sentiment de sa propre dignité l’entraîneront à une plus grande activité extérieure en lui absorbant la plus grande partie du temps par elle aujourd’hui employé à la maison;vienne ce temps,et l’on verra alors l’homme comme la femme demander à la maison unitaire ce confort matériel, cette satisfaction intellectuelle que l’on recherche aujourd’hui dans l’habitation isolée.
- Plus libre, la femme n’en sera que plus digne, plus instruite elle n’en sera que plus aimable et plus aimée. L’affection gagnera tout le terrain que perdra l’oppression. Il n’y a rien dans tout cela dont nous devions nous effrayer.
- Mais il faut absolument organiser la liberté, et c’est là le but auquel doit tendre l’habitation unitaire, qui par de savants organis-
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- mes destinés à satisfaire aux besoins de nutrition, d’éducation, permettra la suppression du domesticat et^dibérera la femme de ces petits soins du ménage, de ces attaches domestiques qui transforment le lien de la famille en une chaîne bien lourde à porter.
- Dans le ménage actuel, dont l’habitation isolée n’est que la forme matérielle, les plus menus sujets viennent chaque jour,_ à chaque instant, créer des conflits entre l’homme et la femme : la manière d'élever les enfants sur laquelle on n’est pas d’accord, puisque l’éducation du père et de la mère est différente, le choix des aliments ou leur préparation quand les goûts ne concordent pas, sont autant de brandons de discorde qui troublent la bonne harmonie du ménage.
- — Mais, dira-t-on, une personne raisonnable passe là-dessus.
- — Oui, certes, dans la plupart des cas ! mais à la longue la goutte d’eau finit par ronger la roche la plus dure et des causes de dissentiments toujours renouvelées finissent par altérer l’affection la plus sincère, par amollir la volonté la mieux trempée.
- Combien d’ennuis, de contrariétés viennent précisément de la monotonie des occupations féminines. Reléguée à la maison, la ménagère voit avec déplaisir que le mari, après avoir pris son repas quitte le domicile, et aille chercher à la promenade ou auprès de ses amis une distraction que la nature de ses occupations rend très-souvent nécessaire.
- — Où vas-tu encore, lui dit-elle, reste donc près de moi. Je reste bien à la maison ; ne pourrais-tu pas en faire autant ? Si je faisais comme toi que deviendraient les enfants ? Vraiment on dirait que tu t’ennuies avec moi. Le mari sourit, s’arrête et s’assied. Une fois, deux fois, trois fois, les choses se passent ainsi, puis un beau jour, il laisse la femme se plaindre, sort et hausse les épaules en recevant cette apostrophe : vas, tu n’es guère aimable.
- Voilà quelques-unes des causes qui, à la longue, font disparaître la bonne harmonie conjugale.
- Si par une transformation de l’habitation, on arrivait à diminuer, à dissiper les causes de ces conflits, ne devrait-on pas considérer ces modifications comme éminemment favorables au développement des sentiments d’affection et au bonheur de la famille ? et pourtant c’est le préjugé contraire qui règne et qui dicte la plupart des jugements portés sur l’habitation unitaire.
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- Mais quoi qu’il en soit de l’opinion d’aujourd’hui sur cette question, il n’est pas difficile de prévoir sur ce terrain des changements au moins aussi grands que ceux qui ont eu lieu en ce siècle sur tant d'autres branches des fonctions humaines, et d’affirmer que l’utopie de la veille peut devenir la réalité du lendemain, dès que les hommes s’apercevront que ces applications nouvelles doivent tourner à leur avantage.
- En a-t-il ôté autrement pour les chemins de fer ? Que d’obstacles, que de préjugés, d’incrédulité n’ont-ils pas rencontré à leurs débuts, et quel est celui qui sans être taxé de folie aurait pu prédire, il y a un demi siècle, cette magique transformation de l’industrie des transports à laquelle notre civilisation doit une grande partie de ses richesses ?
- Ne -voyons nous pas l’industrie se centraliser et la grande usine armée de puissants outillages, de nombreux capitaux, écraser peu à peu par la perfection et le bon marché de ses produits les petites industries rivales ?
- N’est-ce pas parce que ces nouveaux procédés de transport et de production s’adaptent mieux aux besoins des hommes qu’ils ont remplacé les vieilles méthodes ?
- Pourquoi en serait-il autrement pour l’habitation humaine ?
- J. Pascaly.
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- Le nouveau Ministère. — L’interpellation sur le Tonkin. — L’incident de
- Sagallo. — Membres du Parlement poursuivis. Le Sénat haute cour de
- justice. — Réglementation du suffrage universel. — La suppression des
- octrois.— Les accidents du travail.— Les Ouvriers à l’Exposition.
- La crise ministérielle, provoquée par la chûte du Cabinet Floquet a été définitivement close le 21 février par la constitution du ministère suivant :
- MM, Tirard, président du Conseil, commerce et industrie, postes et télégraphes ; de Freycinet,guerre ; Rouvier,finances ; Constans, intérieur ; Thevenet, justice et culte ; Fallières, instruction publique et beaux-arts ; Yves Guyot, travaux publics ; Faye, agriculture; amiral Jaurès, marine et colonies ; Spuller, affaires étrangères.
- Ce ministère comprend quatre anciens présidents du Conseil, MAI. Tirard, de Freycinet, Rouvier et Fallières; deux anciens ministres, MM. Faye et Constans ; trois nouveaux ministres, MM. Thevenet,Yves Guyot et l’amiral Jaurès. MM.Tirard, de Freycinet, Faye et l’amiral Jaurès appartiennent au Sénat; MM. Constans, Rouvier, Thevenet, Fallières et Yves Guyot, à la Chambre des députés.
- Ajoutons que M. Yves Guyot, économiste distingué, est membre de la Ligue du droit des femmes et de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- La crise avait duré huit jours, période qui n’a rien d’excessif si on la compare à la durée des crises dans les autres pays soumis au régime parlementaire, et on se l’expliquera volontiers si l’on tient compte de l’extrême division des partis et de l’absence complète d’orientation politique d'une Chambre où la majorité, composée des éléments les plus divers,varie avec les diverses questions soumises à son examen, et quelquefois, trop souvent même, sur la même question.
- C’est une contradiction de ce genre qui a amené la chûte du Cabinet Floquet, et lui a donné pour successeur le même personnage politique qui l'avait précédé à la présidence du Conseil et qui, tombé sur un vote en faveur de la révision,revient au pouvoir grâce à un vote hostile à la révision.
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- Le 22 février le président du Conseil lisait à la Chambre et le garde des Sceaux au Sénat, une courte déclaration dans laquelle se trouve nettement résumé le programme des travaux qui s’imposent au Parlement d’ici à l’expiration de son mandat.
- Il s’agir, en premier lieu, du budget, qu’il est nécessaire de voter avant les vacances d’été ; il s’agit aussi d’en finir avec la loi militaire. Il est, en outre, indispensable d’écarter des débats publics toute question irritante et de ramener le calme dans les esprits. Ce n’est qu’environné d’une atmosphère d’apaisement que le pays pourra bien se préparer à l’Exposition, et il faut faire en sorte que cette solennité reçoive tout l’éclat que le patriotisme commande de lui donner. Nous ne voudrons pas fournir aux étrangers, qui deviendront nos hôtes, cet été, le spectacle d’agitations et de discordes intolérables.
- Hélas ! depuis ce jour il n’est presque pas de séance qui n’ait été troublée par des questions, des interpellations, des incidents politiques bien peu faits pour amener la période d’apaisement désirée. C’est à peine si les luttes des partis permettent à la Chambre de consacrer quelques heures à la discussion des lois intéressantes.
- Tout d’abord c’est un vieux brandon de discorde, la question toujours brûlante du Tonkin, que l’on agite au milieu de cette Chambre si divisée.
- C’est sur cette question, il ne faut pas l’oublier, que s’est faite la rupture du parti républicain et accomplie l’irrémédiable scission entre les radicaux et les opportunistes.
- On connaît l’opinion du Devoir sur cette désastreuse aventure, désastreuse dans ses conséquences, désastreuse surtout dans son principe, parce qu’elle fut la négation du respect de la vie humaine et de l’autonomie des peuples qui doivent être les fondements de la Démocratie.
- Au cours de son interpellation M. Andrieux a pu rappeler sans être contredit par personne que durant la période dite de pacification c’est-à-dire depuis 1885 jusqu’en 1888 (1er trimestre) le nombre des morts s’élèvent à 7.910, et celui des hommes renvoyés comme impropres au service par suite de maladies à 28.639 Ce qui donne un total de 36.560 hommes perdus pour l’armée française.
- Du reste le débat était sans intérêt pratique. L’auteur de l’interpellation n’apportait à la tribune aucun fait nouveau de nature à justifier une nouvelle discussion sur le Tonkin. Il était évident pour tout le monde qu’on se trouvait en présence d’une manœuvre ayant pour objet la division d’une majorité prête à se rallier au ministère
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- qui allait prendre en mains ses intérêts contre des adversaires de plus en plus menaçants.
- Toutefois nous ne regrettons pas cette discussion puisqu’elle a fourni à notre ami M. Gaillard l’occasion de proclamer une fois de plus les principes d’humanité qui régleront un jour les relations entre les peuples.
- Par 380 voix l’ordre du jour pur et simple demandé par le gouvernement a été voté.
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- La fin de la séance a été occupée par la discussion d’une question sur l’incident de Sagallo, dont nous parlons plus loin.
- M. Spuller, ministre des affaires étrangères, et* son prédécesseur M Goblet, sous l’administration duquel l’incident s’était produit,ont fourni à la Chambre des explications sur cette malheureuse affaire dont il semble que le Cosaque Atchinoff doive porter toute la responsabilité. Cette fois c’est à l’unanimité que l’ordre du jour suivant a été adopté :
- La Chambre s'associant aux sentiments de sympathie pour la Russie exprimés par le gouvernement, passe à l’ordre du jour.
- *
- Au cours de ses explications M Goblet faisant allusion à l’adresse du comité directeur de la Ligue des patriotes avait prononcé cette phrase :
- Quant à ceux qui, à l’occasion de cet incident, voudraient faire de la politique intérieure, quant à ceux qui, plus coupables encore, voudraient troubler nos relations extérieures, il faut les livrer à la réprobation du pays.
- Le gouvernement a pensé que la réprobation du pays n’était pas suffisante pour la punition d’un tel acte, et que la loi devait intervenir. La Ligue fut dissoute par voie administrative. Des perquisitions furent opérées au siège de la Ligue et au domicile des principaux Ligueurs. Une action judiciaire fut engagée. Elle aura son dénouement devant le tribunal correctionnel.
- Si nous mentionnons ici ces incidents, c’est en raison des conséquences parlementaires qu’ils eurent.
- Parmi les membres du comité directeur de la Ligue incriminés se trouvent trois députés et un sénateur. La demande en autorisation de poursuites qui a dû être soumise à la Chambre et au Sénat pour faire cesser l’immunité parlementaire qui les couvre, a donné lieu à des discussions passionnées sur lesquelles nous n’insisterons pas. En ouvrant dans le Devoir cette Chronique parlementaire notre intention n’était pas de donner un compte-rendu, même succinct,des
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- luttes de partis dans le Parlement ; mais simplement de tenir nos lecteurs au courant des réformes économiques et sociales, soumises à tort ou à raison, à la sanction des pouvoirs publics.
- Nous ne pouvons toutefois passer complètement sous silence des incidents qui peuvent exercer sur la direction générale de la politique une influence considérable, et dont le résultat le plus clair,est surtout d’entraîner l’ajournement des réformes attendues.
- On a invoqué d’un côté, le respect de la loi ; de l’autre le respect de la liberté. Les débats judiciaires établiront si la loi a été violée,si l’on se trouve en présence d’une organisation factieuse qui menace l’ordre légal.Il n’y a pas de droit contre le droit.Contre les pouvoirs établis sur le consentement général,il n’est pas d’entreprise violente qui puisse se réclamer de la liberté.
- L’œuvre législative durant cette période agitée ne pouvait être que très-restreinte.
- Elle se ressent, dans l’ordre politique, des préoccupations du moment.
- On sait que, aux termes de l’article 9 de la loi constitutionnelle du 24 février 1875, « le Sénat peut être constitué en cour de justice pour juger, soit le président de la République, soit les ministres, et pour connaître des attentats commis contre la sûreté de l’État ». Cet article a ôté complété par l’article 12 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 qui règle de quelle manière le chef de l'État et les ministres peuvent être mis en jugement et qui ajoute :
- « Le Sénat peut être constitué en cour de justice par un décret du président de la République, rendu en conseil d’État, pour juger toute personne prévenue d’attentat contre la sûreté de l’État.
- « Si l’instruction est commencée par la justice, le décret de convocation du Sénat peut être rendu jusqu’à l’arrêt de renvoi.
- « Une loi déterminera le mode de procéder pour l’accusation, l’instruction et le jugement. »
- Or, cette loi n’a jamais été faite depuis 1875, c’est-à-dire depuis quatorze ans.
- Le Sénat, sous l’empire des événements de ces derniers temps, a pensé qu’il convenait de combler cette lacune de notre législation, de façon à ce que, s’il devait à un moment donné être érigé en cour de justice, il pût exercer les attributions judiciaires que la Constitution lui a réservées.
- Une commission a donc été nommée, qui a préparé le projet de loi qui est en délibération depuis quelques jours au Luxembourg.
- La commission a divisé son travail en deux parties, et c’est le résultat de la première partie qu’elle soumet au vote du Sénat. Le projet de loi qu’elle a élaboré le premier est celui qui concerne les cas d’attentat contre la sûreté de l’État et qu’elle considère comme
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- le plus urgent.Elle réserve pour un second projet de loi, qu’elle fera ultérieurement, la procédure relative à la magistrature exercée contre le président de la République et les ministres.
- La Chambre qui avait mis le moins louable des empressements à substituer le scrutin uninominal au scrutin de liste, a été saisie aussitôt après, par un certain nombre de députés, d’un projet de loi tondant à limiter à deux le nombre de circonscriptions dans lesquelles un candidat pourra se présenter. Le projet restrictif delà liberté électorale, édicte des pénalités contre le candidat qui violera ses prescriptions, les comités qui le soutiendront, les imprimeurs qui imprimeront ses affiches et ses bulletins, les colporteurs et les afficheurs qui les colporteront et les afficheront.
- Nous ne savons encore quel sort la Chambre réserve à ce projet. Nous aurions préféré voir la République menacée, combattre les menées plébiscitaires indéniables par des actes conformes à ses principes, et par des institutions conformes à ses destinées.
- L’établissement du scrutin uninominal nous éloignait déjà du mode électoral qui nous paraît le plus apte à assurer la véritable représentation nationale. Les restrictions du nouveau projet nous en éloignent encore davantage.
- Par contre, la commission chargée d’examiner les projets de loi relatifs au renouvellement partiel de la Chambre pousse activement ses travaux et le gouvernement vient d’émettre un avis favorable aux principes du projet.
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- Dans l’ordre économique il convient de signaler l’adoption par la Chambre du projet de loi relatif à la suppression des octrois, dont voici le texte :
- « Art. 1er. — Les communes auront le droit de remplacer leurs octrois en tout ou en partie par des taxes directes, dont elles pourront elles-mêmes déterminer l’assiette sous les conditions suivantes :
- « Ces taxes ne devront être prélevées que sur des propriétés ou objets situés dans la commune ou des revenus en provenant ;
- « Elles devront s’appliquer à toutes les propriétés, objets ou revenus de même nature ;
- « Elles devront être assises sur des propriétés ou objets tangibles on des signes apparents de richesse ;
- « Elles devront être proportionnelles. »
- « Art. 2. — Les taxes directes prévues par la présente loi seront assises et perçues, et les réclamations jugées comme en matière de contributions directes. »
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- D’autre part, le Sénat vient d’aborder l’examen du projet de loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. La discussion promet d'être longue. Nous y reviendrons. D’ailleurs la question est assez importante pour mériter une étude toute spéciale.
- * #
- Enregistrons, en terminant, la promesse faite par le gouvernement à la Chambre de lui soumettre très prochainement un projet ayant pour objet de faciliter aux délégations ouvrières la visite de l’Exposition.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- Les Manifestations du 24 février.— Le premier acte du nouveau ministère a été l’interdiction des manifestations annoncées pour le 24 février.
- On sait que les délégués des Chambres syndicales indépendantes devaient se rendre, à cette date, auprès des représentants du Gouvernement,à Paris et dans les départements, pour prendre connaissance de la réponse qui serait faite à la lettre qu’ils avaient déposée le 10 février.
- A Paris, les organisateurs de la manifestation avaient demandé au conseil municipal de se joindre à la délégation chargée de se rendre auprès des pouvoirs publics. Le conseil comprenant qu’il ne pouvait, en aucune manière, s’associer à une démonstration inutile et dangereuse, avait approuvé la lettre dans laquelle son président déclinait formellement l’invitation des révolutionnaires,en déclarant « qu’une manifestation dans la rue ne pourrait que servir les intérêts des ennemis de la République.»
- En ce qui concerne les revendications formulées parles représentants des syndicats indépendants, cette lettre rappelait :
- « Que le conseil municipal a pris, à deux reprises différentes,des délibérations portant fixation de la journée de travail à neuf heures, demandant l’application de la loi relative à l’interdiction du marchandage et stipulant que les prix de la série officielle,en ce qui concerne les salaires, seraient strictement appliqués aux travaux de la ville de Paris.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- » Que le conseil est décidé à poursuivre, dans la limite de ses attributions, l’application de ces divers votes qu’il a pris dans l’intérêt de la classe des travailleurs.
- » Enfin,que la ville de Paris s’est imposée de grands sacrifices pour améliorer le sort de ses vieillards et recueillir les enfants orphelins ou abandonnés,))
- Le ministre de l’intérieur étant résolu d’une part à ne tolérer aucune manifestation dans la rue, d’autre part, à ne recevoir chez lui aucune délégation, les organisateurs de la manifestation ont renoncé à donner suite à leur projet.
- Il n’y a donc eu ni délégation ni manifestation à Paris.
- Dans la plupart des villes de province les manifestations annoncées n’ont pas eu lieu. Dans quelques-unes les délégations ont été reçues par le préfet, le sous-préfet ou le maire, dont l’attention a été plus particulièrement appelée sur diverses questions locales.
- Pour la réponse à faire aux revendications générales des délégués, les préfets devaient s’en référer à la circulaire que leur avait adressée avant de quitter le pouvoir, M. Charles Flo^uet, et dans laquelle le ministre de l’intérieur rappelait, que bon nombre de mesures prises par le gouvernement et le parlement,et d’autres qui étaient à l’étude, donnaient satisfaction à la plupart des desiderata formulés.
- Il nous paraît intéressant, à ce sujet, de mettre en regard les appréciations de deux hommes appartenant aux camps les plus opposés.
- M. Francis Magnard écrivait dans le Figaro :
- « Je plains de tout mon cœur les misères des ouvriers sans travail, mais je n’admettrai jamais que le fait de se promener en bande à travers les rues de Paris leur donne la besogne qui leur manque et puisse modifier le phénomène économique,qui est cause du chômage dont on se plaint.
- (( Ce phénomène,qui n’est autre que l’excès d’une production supérieure à la consommation et la diminution des débouchés qui s’ouvraient jadis à l’industrie européenne, sévit partout : il n’est pas modifiable à première sommation, et une conversation de M. Cons-tans avec tous les délégués et toutes les corporations de la terre n’y changerait pas un iota.»
- D’autre part, M. Joffrin, un des membres les plus influents du parti ouvrier, tenait le langage suivant à un de nos confrères :
- (( Mon opinion est que cette manifestation, cette mise en demeure, comme disent ceux qui l’organisent, est extrêmement dangereuse en ce moment.
- )) Ce n’est pas que nous soyons hostiles aux revendications que formulent les manifestants, puisqu’elles se trouvent inscrites dans le programme du parti ouvrier, et que mes collègues et moi nous en
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- poursuivons la réalisation au conseil municipal, autant qu’elles se concilient avec nos attributions.
- » Seulement, nous estimons que ce n’est ni le moment ni le lieu de laire entendre ces revendications.
- » Je dis que ce n’est pas le moment, attendu que ces revendications, nous n’avons jamais cessé de les faire entendre; donc il n’y avait pas de raison pour une pareille mise en demeure au moment où tous les esprits sont occupés d’une seule chose : le combat pour ou contre la République, selon qu’on est contre ou pour Boulanger.
- » Ce n’est pas davantage le lieu,car cette manifestation se répandant dans la rue sera forcément mêlée.
- » Le ministre de l’intérieur ne peut donner aucune réponse aux manifestants, et ceux qui les poussent le savent bien. Ce n’est pas au pouvoir exécutif à faire les lois, mais au législatif. Procéder de cette manière, c’est continuer la tactique condamnée par nous en 1881 déjà, qui consiste à exiger des pouvoirs publics des choses qu’ils ne peuvent accorder,et à se retourner ensuite vers les travailleurs, en leur disant : « Vous voyez bien qu’on ne veut rien faire pour vous.»
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- Les Syndicats Agricoles.— Depuis la promulgation de la loi de 1884, plus de sept cents syndicats (702 à notre connaissance) ont été fondés sur le territoire français.
- Ce mouvement est un des faits économiques les plus considérables du siècle, il aura les conséquences les plus heureuses sur la prospérité morale et matérielle de la patrie.
- Les résultats obtenus sont déjà remarquables,mais ils seront bien autrement sérieux quand les syndicats auront groupé tous les cultivateurs. Jusqu’ici leurs efforts n’ont guère porté que sur les achats; ils ont obtenu de larges concessions et de sérieuses garanties du commerce, ils doivent maintenant diriger tous leurs efforts pour faciliter la vente des produits.
- Quelques associations, avec une hardiesse digne d’éloges, sont entrées courageusement dans cette voie, plusieurs sont arrivées à force de persistance et de tact à obtenir des fournitures militaires, comme les syndicats de l’Indre, du Loiret,d’Ille-et-Vilaine ; d’autres ont organisé la vente des produits dans les grands centres, comme les syndicats delà Charente-Inférieure et du Calvados;d’autres enfin ont créé des boucheries coopératives, comme les syndicats de Saint-Amand de Boixe dans la Charente, de Castelnaudary dans le Tarn, de Cadillac dans la Gironde,
- De tous les syndicats, celui qui a eu les plus fécondes initiatives est, certes, celui de la Charente-Inférieure qui a fondé une immense société coopérative à laquelle il fournit les matières premières et à laquelle il achète pour ses membres les produits fabriqués.
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- La Grève d’Armentières.— Encore les grèves.Cette fois, c'est à Armentières (Nord) chez les ouvriers tisseurs qu’elle s’est déclarée. D’abord restreinte, elle a vite gagné de proche en proche. Les incidents habituels, bris de vitres, tapage dans les rues, bagarres et rixes, se sont produits, comme il fallait s’y attendre. Armentières a été occupé militairement. Il n’y a eu, toutefois, aucun désordre grave.Les patrons,parmi lesquels il faut compter le maire d’Armentières, et les ouvriers se sont entendus finalement sur un tarif de conciliation ; la grève est donc tout près de se terminer. Quelques patrons persistent encore à garder les conditions anciennes ; mais on prévoit que leur résistance isolée cessera bientôt.
- Tout porte à croire qu’une entente se fera ; toutefois les ouvriers semblent disposés à faire cause commune, et à ne reprendre le travail qu’autant que tous les patrons auront accepté un tarif unique.
- ITALIE
- La Situation Financière. — Le dernier ministre du Trésor, M. Perazzi, évaluait le déficit pour l’exercice 1888-1889,y compris l’effet des dernières lois votées par le parlement à 191.820.000 francs, et le déficit de 1889-90 à 85.140.000 francs.
- Il était pourvu au déficit du présent exercice par 31.610.000 francs d’économies, par le rétablissement d’un décime sur l’impôt foncier, par une augmentation de cinq centimes sur le prix du sel et par une modification des lois de taxes sur les affaires et de l’impôt sur la fortune mobilière.Ony pourvoyait également par une modification des lois sur les poids et mesures, sur les privilèges industriels, les marques de fabrique, et enfin par la révision du revenus des maisons.
- En présence de l’accueil plus que froid fait par la chambre à ses projets financiers, conséquence d’une politique économique, qui a fait baisser de 111 millions les exportations italiennes en France, M. Crispi, qui avait déjà partagé le fardeau des finances entre deux ministres, sans réussir à le rendre plus léger, M. Crispi se retire du pouvoir. Il y revient quelques jours après. Le portefeuille des finances est pourvu de deux nouveaux titulaires. La situation des finances n’a pas changé, et M. Crispi tient toujours les rênes du gouvernement.
- IRLANDE
- Irlande contre Angleterre. — Une Solution. — La question irlandaise vient de faire, c’est plus que probable, un pas considérable dans la voie de la solution dès longtemps réclamée, au nom de la justice, de l’humanité et de l’intérêt supérieur du Royaume-Uni,
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- LE DEVOIR
- par celui qu’on appelle si justement, de l’autre coté du détroit, le great old man, M. Gladstone.
- C’est devant les tribunaux que vient de se produire cet incident ; mais il a une portée immense ; on sait, d’ailleurs, que c’est en plaçant leurs revendications sur le terrain juridique que les citoyens de la Grande-Bretagne sont parvenus le plus souvent à réaliser, au point de vue politique, les plus importants progrès.
- On se souvient de l’assassinat du vice roi d’Irlande lord Cavendish, dans le parc de Dublin.Cet attentat attribué aux fénians fut le signal d’une répression terrible à laquelle répondirent de nouveaux meurtres. Alors survint la célèbre motion de M. Gladstone tendant à rendre à l’Irlande,au moins partiellement,son autonomie.Le Times, le puissant organe de la Cité, prit aussitôt parti contre les Irlandais et M. Gladstone.
- Il attribua à M. Parnell, le célèbre agitateur, une part de complicité dans les attentats commis en Irlande contre les personnes et les propriétés des Anglais.il publia des lettres signées Parnell et établissant des relations directes et intimes du député irlandais avec les auteurs des crimes.M. Parnell riposta par un procès en diffamation qui devint bien vite un grand procès d’opinion. Le ministère tory lui-même prit parti pour le Times et l’on vit l’attorney général d’Angleterre unir ses efforts à ceux du Times. Tout le procès roula sur l’authenticité des lettres. L’enquête était parvenue à établir que les documents fournis par un certain Pigott ex-journaliste fénian avaient été fabriqués, quand tout à coup il disparut.
- Quelques jours après on apprenait le suicide de Pigott à Madrid.
- On trouva sur lui une lettre dans laquelle il confirmait la fausseté des lettres publiées par le Times.
- M. Parnell triomphait :
- Dans les premiers jours de ce mois, paraissait dans le Times,une lettre émanant de M. Aird, député conservateur de Paddington et associé de la grande maison Lucas et Aird, dans laquelle il exprime l’opinion que le moment est peut-être venu de rechercher le règlement de la question d’Irlande.
- M. Aird croit que la chose est parfaitement possible si les partis politiques,en considérant la questionne mettent d’accord pour nommer un comité possédant la confiance de la chambre des communes.
- La proposition venant d’un membre tory, qui est aussi l’ami politique et personnel de lord Randolph Churchill,prend,par cela même, une importance considérable et est presque sûre de recevoir un excellent accueil des radicaux.
- Que M. Aird reste seul ou qu’il soit appuyé par ses collègues,c’est ce qui reste avoir; mais on croit quel’attitude de M. Gladstone à l’égard de sa proposition sera marquée par une neutralité sympathique.
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- On ne doit pas oublier, en effet, que M. Gladstone a toujours dit que, si les tories entreprenaient jamais de résoudre la question d’Irlande,il leur prêterait tout son appui.
- Il a aussi ajouté que les membres irlandais n’étaient en aucune façon liés au parti libéral, que leur premier devoir était de servir l’Irlande et que s’ils croyaient que les intérêts de leur pays devaient être mieux servis par des avances au parti tory,il ne leur susciterait aucun obstacle pour sa part.
- Mais s’il considérait avec intérêt le futur développement de cette tentative, il ne cachait pas sa crainte que les membres irlandais et les tories ne rencontrassent devant eux l’opposition énergique des libéraux unionistes.
- Dans une entrevue qu’il a eue avec un rédacteur de la Pall Mail Gazette, M. Aird, de son côté, a déclaré que sa lettre au Times n’était due qu’à sa seule initiative, mais qu’il était parfaitement convaincu qu’elle reflétait le sentiment de beaucoup de membres tories et d’un grand nombre de personnes de ce parti en dehors du Parlement.
- « J’ai considéré la question, a ajouté M. Aird, comme un homme d’affaires et au point de vue pratique.
- » Tout le monde admet qu’il faut faire quelque chose, mais en même temps,on ne fait rien,parce que d’aucun côté on ne veut faire d’avance. Les membres irlandais veulent tout ; nous, tories,nous ne voulons rien donner.
- » Mais aujourd’hui que M. Parnell, dans son discours de vendredi, a fait une avance distincte, je trouve que c’est de bonne politique et de bon sens de notre part de faire une offre en retour.
- » Nos chefs se sont tous engagés à accorder le gouvernemet local à l’Irlande lorsque le pays sera tranquille ; c’est,par conséquent, une question de temps. Or, j’entends M Balfour déclarer que l’Irlande est calme ; pourquoi donc ne pas rechercher ce qu’il y aurait à faire en nommant une commission représentative peu nombreuse ?
- » Cette commission devra s’engager évidemment à mettre de côté tout esprit de parti et discuter la question franchement et pratiquement.
- » Si l’on faisait cela, je suis convaincu qu’on trouverait une base quelconque pour une action commune.Le fait est que tout le monde est obsédé par la question irlandaise et par les passions aigües qu’elle soulève, en même temps que le commerce du pays et les affaires du parlement en souffrent énormément.))
- *
- Nous lisons dans le Temps du 12 mars :
- Un attentat a été commis hier en Irlande sur la personne de M.
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- LE DEVOIR
- Creagh,un propriétaire du comté de Clare.il se rendait avec sa sœur en voiture à l’église, quand on tira des coups de feu sur lui. M. Creagh et sa sœur ont été grièvement blessés.
- Ainsi donc la question agraire est toujours brûlante dans ce malheureux comté de Clare qui dût à la bienfaisante influence de l’association quelques années de prospérité sans égales.
- Mme Godin (Marie Moret) dans son histoire de Y Association de Ralahine a fait le tableau poignant des souffrances de l’Irlande et en particulier de ce comté de Clare qui semblait les résumer toutes. Là, cependant, l’admirable et persévérante initiative d’un homme de cœur fit ce miracle de changer en prospérité, la misère la plus navrante, et de transformer les mœurs farouches des habitants.
- L’association de Ralahine disparue, l’oppression, la misère et la haine, ont fondu de nouveau sur cette infortunée population qui gémit encore sous leur joug séculaire.
- SERBIE
- Abdication du Roi Milan.— Le roi Milan vient d’abdiquer solennellement en faveur de son fils, âgé de 13 ans. Pendant la minorité du jeune prince le gouvernement sera confié à un conseil de gérance, composé de trois personnes.
- Dans une conversation qu’il a eue quelques jours avant de renoncer à la couronne avec le représentant de l’Autriche-Hongrie à Belgrade, le roi Milan aurait dit qiCil était dégoûté du métier (sic).
- Bien que l’on considère cet évènement comme une victoire de l’influence russe en Serbie, il est probable qu’il ne causera aucune perturbation en Europe. L’Autriche-Hongrie avait rompu petit à petit les liens qui l’unissaient à un souverain aussi compromis que compromettant ; elle n’eut pas risqué une guerre avec la Russie pour le sauver, et elle s’accommodera volontiers d’une régence,avec laquelle on trouvera toujours bien moyen de s’arranger.
- ÉTATS-UNIS
- Le Message présidentiel.— Le 4 mars a commencé le terme de quatre ans de la présidence du général Harrison et a eu lieu, à Washington, l'installation solennelle de ce nouveau président des États-Unis.
- A onze heures, le Sénat a reçu le serment du nouveau vice-président des Ét its-Unis, M. Levy Morton, qui est sénateur. Puis, les deux Chambres du Congrès, le corps diplomatique, les hauts fonctionnaires et dignitaires fédéraux se sont groupés au dehors,sur les marches du capitole, où, en plein air et en présence de la foule, le « chief-justice » Fulter, le plus haut magistrat de la justice fédérale,
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- en robe noire,a lu au président Harrison la formule constitutionnelle et a reçu son serment.
- Le nouveau président a lu ensuite son adressa d’inauguration.
- Dans son message, le général Harrison exprime sa confiance dans la continuation du régime protectionniste et le développement des entreprises industrielles et minières des États-Unis, qui jusqu’à présent avaient été un pays essentiellement agricole.
- Il déclare que les lois sur la naturalisation devront être modifiées de façon à rendre plus complètes les enquêtes au sujet de la moralité des personnes qui sollicitent la nationalité américaine.
- Un peu plus loin le message présidentiel revendique l’application stricte de la doctrine de Munroë, au sujet du canal des deux mers.
- Le général Harrison continue ensuite en ces termes :
- » Il ne faudrait pas cependant supposer que nous soyons si exclusivement Américains que nous restions entièrement inattentifs à ce qui se passe ailleurs. Nos compatriotes établis pour des raisons de commerce dans tous les pays continentaux et dans un grand nombre d’îles doivent sentir leurs personnes et leurs droits convenablement protégés.
- » Des ports, des stations de charbon utilement placés nous sont nécessaires.
- » Mais nous avons le devoir de ne chercher à obtenir ces privilèges que par des moyens pacifiques, quelque faible que puisse être le gouvernement duquel nous aurions à les solliciter.
- a Seulement, une fois que nous les aurons obtenus par ces moyens, dans un but parfaitement en harmonie avec nos dispositions les plus amicales à l’égard des autres puissances,notre consentement deviendra indispensable pour toute modification des concessions dont il s’agit.
- » Nous ne manquerons jamais au respect des puissances amies et des justes droits de leurs nationaux.
- » Nous ne faillirons pas davantage à exiger un traitement semblable pour nous-mêmes. -
- » Le calme, la justice, la considération, telles sont les qualités qui doivent caractériser notre diplomatie.
- » Les services d’une diplomatie intelligente ou d’un arbitrage amical doivent pouvoir amener le règlement pacifique de toutes les difficultés internationales.
- )) Le congrès aura le devoir de régler les lois sur les revenus de telle sorte qu’il n’y ait pas d’excédents considérables.
- » Les excédents faibles pourront être employés au rachat de la dette. Cette façon de procéder sera préférable à une réduction de recettes au-dessous du chiffre des dépenses nécessaires, ce qui pla-
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- cerait dans l’alternative d’un nouveau changement de la législation financière ou d’une augmentation de la dette.
- » Il est tout à fait possible, j’en suis sûr, d’effectuer la réduction de l’excédent sans bouleverser notre tarif protectionniste ni porter sérieusement atteinte à notre industrie nationale. »
- Le président a terminé son message en se prononçant en faveur d’un accroissement de la marine.
- AFRIQUE
- Le Bombardement de Sagallo.— Un incident bien regrettable s’est produit dernièrement sur un point obscur de la côte africaine.
- Une expédition mi-religieuse,mi-guerrière conduite par le cosaque Atchinoff, trompant la surveillance de nos croiseurs avait, vers le milieu du mois de janvier, débarqué sur le territoire d’Obock.
- Elle se rendait en Abyssinie pour renforcer les troupes du Négus en lutte avec l’Italie, et provoquer, en outre, dans ce pays un mouvement de rénovation religieuse.
- Tout un mois fut employé en efforts stériles par les autorités françaises d’Obock pour amener le chef de l’expédition à reconnaître les droits de la France et à se conformer aux règlements qui interdisent le transport et le passage des armes sur notre territoire.
- Atchinoff parlant au nom de la mission tout entière, prétendait avoir le droit de s’installer à Sagallo, qui lui avait été cédé, disait-il, par le sultan de Madjourah,et déclarait ne reconnaître d’autre autorité que celle du gouvernement russe.
- Or, le gouvernement russe, auquel il en avait été référé dès le début, avait formellement désavoué l’expédition.
- Enfin,après un mois de pourparlers,l’amiral français Obry, faisait à Atchinoff une dernière sommation, qui fut repoussée avec arrogance comme toutes celles qui l’avaient précédée.
- L’amiral fit alors tirer quelques coups de canon sur le fort où la mission s’était retranchée militairement.L’expédition se rendit.Sept Cosaques, deux enfants et deux femmes avaient été atteints par les projectiles.
- Les morts sont au nombre de cinq.
- La mission a été rapatriée par les soins du gouvernement russe.
- Tels sont, d’après la version officielle, les faits qui ont d’autant plus vivement ému l’opinion publique en France et en Russie qu’ils étaient imprévus.
- En présence du désaveu de l’expédition et de la reconnaissance de nos droits stricts par le gouvernement russe,l’incident ne pouvait amener aucune complication internationale. Mais il y a eu en France des conséquences inattendues dont la gravité n’échappera à personne.
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- Une société politique, qui s’intitule Ligue des patriotes,a adressé à ce sujet à des militaires russes une déclaration violente dans laquelle elle fait profession de sympathies pour la Russie et flétrit en même temps le gouvernement français.
- Ce manifeste a été le point de départ d’investigation sur les actes de la Ligue,et des poursuites ont été intentées contre quelques-uns de ses meneurs.
- La question a été, en outre, portée devant le parlement français qui a saisi cette occasion pour exprimer dans un vote unanime ses plus chaleureuses sympathies pour la Russie.
- TONKIN
- Une Pétition.— Quelque chose manque, paraît-il,au bonheur des rares Français qui résident au Tonkin : ils n’ont pas l’occasion d'exercer leur droit électoral et d’user de leur éligibilité. En conséquence, ces 112 citoyens ont adressé hiérarchiquement au gouverneur général de l’Indo-Chine,une pétition, à l’effet de réclamer la création d’un conseil général, de municipalités et de Chambres de commerce élues par le suffrage universel, et le droit de participer à l’élection du député de l'Indo-Chine.
- Le Tonkin n’étant qu’un pays de protectorat, il est difficile de se rendre compte du fonctionnement de ces institutions corrélativement avec la souveraineté nominale exercée par le roi de Hué. Ce qu’il faut surtout noter ici,c’est le chiffre des pétitionnaires qui est dell2. C’est pourtant le total des colons français, et, pour arriver à maintenir là ce mince effectif de chercheurs d’aventures coloniales, la France a dépensé plus de 500 millions et sacrifié la vie de trente mille hommes ! C’est suffisamment instructif et significatif.
- JAPON
- La Nouvelle Constitution.— Le Mikado a promulgué la nouvelle constitution du Japon. La nouvelle constitution est basée en grande partie sur le système allemand.
- Elle établit d’abord une chambre des pairs héréditaire pour le premier tiers, élective pour le second, et nommée par le Mikado pour le dernier tiers, et 2° une chambre des communes composée de 300 membres.
- La constitution reconnaît la liberté de conscience et de parole et établit le droit de réunion.
- Le Parlement a des fonctions législatives, et il contrôle les finances dans de certaines limites.
- Les juges sont inamovibles et ne peuvent être révoqués que par une loi spéciale.
- Le Japon est un pays d’avenir et de progrès.
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- LE DEVOIR
- IA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS DE LA PAIX
- Le Congrès universel de la paix doit s’ouvrir pendant la première semaine de juin. Voici le programme :
- 1° Etude de l’arbitrage international sous toutes les formes et dans toutes les applications que peut recevoir un principe ;
- 2° Traités d’arbitrage permanent entre deux ou plusieurs peuples ;
- 3° Application du principe de neutralisation aux fleuves, aux rivières, aux canaux de navigation fluviale et maritime, aux détroits, aux territoires, aux nations, etc , etc. ;
- 4° Application internationale du principe de Fédération ;
- 5° Création, par l’initiative des Sociétés de la Paix, de collèges d’arbitrage ;
- C0 Introduction dans les universités, gymnases, lycées, collèges, écoles, de cours d’arbitrage théoriques et pratiques ;
- 7° Réformes à faire dans le droit international ;
- 8° Principes fondamentaux d’un code international ;
- 9° Généralement étude, examen, discussion des moyens et des mesures qui peuvent, progressivement, substituer entre les nations l’état juridique à l’état de guerre ou de trêve, et finalement rendre possible le désarmement.
- Plus de quatre-vingts sociétés ont déjà répondu à l’appel du Comité d’organisation, qui siège régulièrement tous les quinze jours 1 bis, rue de Chaillot, à Paris.
- Les Etats-Unis d’Europe mentionnent parmi les visiteurs les plus éminents que doit réunir le Congrès de la paix, Mme Belva A. Lockwood, chargée d’y représenter la Universal peace union. Avocat d’un grand mérite, première femme admise à plaider devant la Cour suprême des États-Unis et que deux fois déjà le parti considérable de l’égalité des droits de la femme a portée à la présidence de la grande République.
- LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE L’ARBITRAGE ENTRE PEUPLES
- La Société française de la paix, président M. F. Passy. et le Comité de Paris de la Fédération de l’arbitrage et de la paix, président M. Hipp. Destrem, viennent de se réunir sous le nom de
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- Société française de l’arbitrage entre peuples. Le président de la nouvelle Société sera M. Passy.
- L’excellent journal mensuel l’Arbitre, organe du Comité de Paris, qui devient l’organe des deux sociétés réunies, publie dans son numéro de février le compte-rendu de l’assemblée générale dans laquelle la fusion des deux sociétés a été décidée, les statuts de la nouvelle société, et-un discours de M. Frédéric Passy dans lequel l’honorable député de la Seine expose le but de la fusion réalisée, et conclut ainsi :
- Un grand nombre de faits récents attestent avec une incontestable évidence le progrès des idées que nous n’avons cessé de défendre, non seulement dans la presse et dans l’opinion courante, mais jusque dans les sphères parlementaires et gouvernementales ; et nous croyons être autorisé à dire que le moment n’est pas loin où les aspirations, soi-disant utopiques des champions de la justice internationale et de l’arbitrage entreront, avec l’assentiment des pouvoirs publics eux-mêmes, dans la sphère des réalités pratiques et officielles. Le traité de commerce entre la République Française et l’Etat de l’Équateur et la convention par laquelle les Pays-Bas et la France viennent de déférer à un arbitre le règlement des questions soulevées par la délimitation de leurs possessions en Guyane, n’en est-il pas la preuve manifeste ?
- Espérons donc et ne nous laissons point décourager par les faits, quels qu’ils puissent être, qui sembleraient de nature à assombrir l’horizon politique de la France et de l’Europe. L’année 1889 peut être, en dépit de tout, si nous savons profiter des occasions favorables qu’elle nous offre, une année décisive pour l’amélioration des relations internationales. Redoublons de zèle et ne négligeons rien pour que la France, après avoir proclamé les droits de l’homme et du citoyen, ait sa part, sa large part, dans la proclamation des droits des nations.
- Frédéric Passy
- Membre de l’Institut, député de la Seine.
- LETTRES DE MM. GLADSTONE ET CASTELAR
- Le premier numéro du journal le Désarmement, dont le titre indique le programme, vient de paraître. Le Désarmement a reçu de MM. Gladstone et Gastelar les lettres suivantes :
- « Monsieur, -
- (( Le Comité formé à Paris, dans le but d’empêcher que l’Europe ne soit bientôt un camp militaire, a mes plus chaudes sympathies. Ce serait même à regret que je ne profiterais pas de l’occasion que vous m’offrez d’affirmer à ce sujet des principes auxquels j’ai voué ma vie d’homme politique, et je vous aiderais de ma coopération
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- personnelle si mon âge n’était pas aussi avancé et mes engagements vis-à-vis de mes fonctions aussi impérieux.
- « Peut-être serez-vous bien aise de savoir que déjà en 1842, alors que les armements de l'Europe n’égalaient pas même le tiers de ceux d’aujourd’hui, sir Robert Peel, premier ministre au Parlement, les trouvait déjà excessifs et dangereux pour le pays ; que ne dirait-il pas aujourd’hui des effroyables contingents qu’entretient à grands frais PEurupe ?
- « Daignez agréer, etc. Gladstone.
- M. Castelar oppose avec son éloquence ordinaire les monstruosités des luttes futures avec les admirables progrès qui auraient pour seul résultat logique la fin de la guerre. Voici l’idée principale de sa lettre :
- « Qu’on regarde l’Europe, elle soutient à cette heure un contingent de dix millions d’hommes, dont une moitié n’a qu’un désir : se ruer sur l’autre pour l’égorger! Voilà où nous en sommes, au milieu de cette culture et de ce développement intellectuel auxquels on a pu s’élever dans cette dernière partie de notre siècle.
- « Qu’ont fait les hommes aux premiers âges pour se constituer en familles, en cités, en États ? Ils ont compris la nécessité d’organiser des tribunaux dont la mission fût d’aplanir les difficultés que les passions susciteraient entre eux, ces tribunaux ils en ont fait l’arbitre de leur destinée. Nous ne voulons rien autre chose ; ce que les individus font, que les nations le fassent dans le même but de jouir ensemble des bienfaits de la paix féconde. Comment y aboutir? Par le désarmement général de l’Europe avec lequel commencera la tranquillité du monde. »
- UNE SAGE RÉSOLUTION
- Depuis que le régime barbare de la paix armée s’est étendu sur l’Europe entière comme une lèpre, et que le revenu des impôts que l’on arrache aux mains du peuple est employé partout à fondre des canons, à fabriquer des fusils à répétition et à construire des cuirassés, la misère lugubre a pénétré dans le foyer de l’ouvrier et la faillite s’est installée au comptoir du commerçant et de l’industriel.
- C’est en vain que des voix se sont élevées aux quatre coins de l’Europe pour protester contre ce régime monstrueux, plus digne de la barbarie antique que d’une époque civilisée, c’est en vain que le spectre de la hideuse banqueroute est en train d’inscrire sur le grand livre de chaque nation les caractères mystérieux qui présagent des krachs financiers et des ruines sans nombre, ceux qui gouvernent les peuples n’ont pas tenu compte de ces avertissements.
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- Ils continuent à jeter l’or à poignées dans les creusets où l’on fond les canons et les autres engins de destruction, sans songer à demander s’il ne serait pas temps de s’arrêter dans cette voie funeste.
- Pendant que la Roumanie se demande si 60 millions suffiront pour l’armement de ses forteresses et la mise en état de défense du pays, Tltalie se débat dans une crise financière inextricable. La commission du budget de la Chambre française ne sait à quelle source puiser pour la dotation du budget extraordinaire de la guerre. Les exigences de la triple alliance ne pèsent pas moins à l’Autriche qu’aritalie. Un mauvais vent de panique souffle de l’autre côté de la Manche : des journaux annoncent un emprunt formidable ; quelques-uns disent qu’il ne serait pas inférieur à cent mille livres sterling dont le produit serait affecté à l’organisation des défenses de l’Angleterre.
- Le discours du trône est venu confirmer en principe le fond de cette nouvelle.
- La folie des armements a gagné tous les gouvernements.
- Nous devons à la vérité, cependant, de constater que parmi les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir dans les différents pays de l’Europe, une voix, une seule, et il faut lui en savoir gré et l’en remercier, s’est élevée pour protester contre ce régime abominable de la paix armée et pour proposer d’y mettre un terme en prenant les mesures que comporte la situation.
- Dans un discours éloquent et qui a produit une vive impression sur la Chambre et sur le peuple espagnol, M. Sagasta a déclaré qu'il était urgent pour l’Espagne d'inaugurer une politique d’économies, et la première des économies qu’il a proposé de faire a été de réduire l’armée de moitié.
- M. Sagasta a mis le doigt sur la plaie en dénonçant les armements résultant du régime de la paix armée, comme étant la cause de la crise économique qui sévit sur l’Europe et du malaise général qui en est la conséquence. \
- Il n’est pas douteux que si toutes les puissances s’entendaient entre elles pour procéder à un désarmement général et à une réduction importante des budgets de la guerre, la situation économique et financière ne tarderait pas à s’améliorer.
- Mais, malheureusement, il est fort à craindre que personne, de longtemps, n’osera prendre cette initiative, dans la crainte de déplaire à M. de Bismarck ou d’en recevoir un refus.
- En attendant, les peuples devront se résigner à souffrir, et les déficits budgétaires augmenteront d’année en année, jusqu’à ce que la banqueroute vienne liquider cette situation anormale,
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- LA POLITIQUE COLONIALE
- Au Parlement Allemand
- Le Reichstag a voté dernièrement en deuxième lecture le projet de loi colonial.
- M. Eugène Richter a prononcé à cette occasion contre le projet un long discours qu’il a terminé ainsi :
- « Depuis 1872 nous avons voté pour l’armée et la marine, en budget tant ordinaire qu’extraordinaire, neuf milliards et demi, et cela, sans colonie d’aucune espèce. Nous avons dépensé les cinq milliards français ; dans ces dix dernières années, les impôts se sont accrus de 300 millions et, en outre, nous sommes arrivés à endetter l’Allemagne d’un milliard 200 millions de marcs. Puisque l’Allemagne a un si lourd système défensif à supporter, ceux qui seraient tentés de courir les aventures devraient bien avoir quelque scrupule. Nous n’avons aucune confiance dans toute cette politique africaine; nous ne voulons assumer aucune responsabilité pour tout ce qui se fera en Afrique orientale. Nous laissons cette responsabilité à ceux-là seuls qui ont voté le projet. »
- La gauche a accueilli cette courageuse déclaration par des applaudissements, la droite par des sifflets.
- Au Parlement Hollandais
- Discours de Domela Nieuwenhuys sur le budget colonial.
- « Lorsque je prononce ce mot « colonies » je me représente involontairement un système de rapine et de pillage, et il ne peut en être autrement, car la possession de colonies est toujours une injustice; elle est toujours l’exercice du droit du plus fort, quand même on prend l’air de vouloir protéger les indigènes et de prendre leurs intérêts à coeur. Et pour faire durer cette injustice—le mal se punit toujours lui-même — il faut accumuler de nouvelles injustices. . . .
- Je ne veux pas dire que nous devions immédiatement abandonner les colonies à leur sort, mais je voudrais qu’on adoptât une politique qui conduisît le plus tôt possible et immanquablement à l’indépendance des colonies, pour qu’un jour nous ne soyons pas chassés ignominieusement de l’Archipel indien, au lieu de pouvoir conserver des relations commerciales comme peuple ami et allié.
- Je ne peux donc pas voter ce budget, je ne peux admettre que le pillage continue, quand même il a commencé depuis des années et des siècles. Il n’y a pas de prescription qui rende juste ce qui est injuste.»
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Au Parlement Français
- Voici, d’après le Journal officiel, le texte du discours prononcé le 27 janvier devant la Chambre par M. Jules Gaillard, député de Vaucluse :
- « Je me suis fait inscrire pour prendre la parole au moment précis où j’ai entendu l’honorable ministre de la marine déclarer, dans un langage qui, sans doute, dépassait quelque peu sa pensée, que, si l’on se préoccupait de ce que peut coûter en hommes et en argent la garde d’une colonie conquise, on n’en garderait aucune.
- Quelle que soit notre opinion en cette matière, je suis sûr qu’il n’est personne qui, voulant assurer le développement de la politique coloniale entreprise par notre pays, voulant maintenir et sauvegarder les résultats obtenus, ne mette en face des biens acquis à garder les sacrifices à faire dans l’avenir. (Très bien ! très bien I sur divers bancs).
- Deux politiques sont en présence sur la question du Tonkin: une politique qui préconise l’évacuation complète de notre colonie indochinoise, et une autre politique qui préconise le parachèvement de la conquête, — car, conquête il y a, et conquête non terminée, — politique qui préconise l’occupation militaire, la police et l’administration à faire par nous au Tonkin.
- M. Andrieux vient d’indiquer, avec son talent habituel, une troisième politique qu’il appelle la « politique du protectorat minimum».
- En face de ces trois politiques, dont deux sont plms essentielles et plus frappantes, formant tableau devant la pensée, je viens, avec le sentiment de mon infimité, exprimer le voeu qu’on s’occupe d’une quatrième politique, d’une quatrième solution : je veux parler de la neutralisation du Tonkin. (Mouvements divers).
- Messieurs, les mots, comme les choses, ont parfois leur destin. Nous en connaissons dont le passé appelle la méditation des philosophes. Quand je parlais d’arbitrage à propos de cette question du Tonkin, je provoquais plus souvent le sourire que la réflexion. On souriait alors de ma proposition d’arbitrage, on la trouvait inopportune, puérile. Les uns en riaient pendant que les autres la déclaraient tout à fait impraticable. Si j’évoque ce souvenir, messieurs, c’est pour m’en abriter devant vous. Quand, à trois reprises, dans trois discours que j’ai prononcés sur cette question au cours de l’ancienne législature, j’ai préconisé, pour mettre fin au conflit franco-chinois, la solution de l’arbitrage, on a souri, et l’on a dit que cette politique ne pouvait être pratiquée. Or — entendez bien ce détail — au moment où l’on souriait ici, en France, de l’autre côté de l’Océan le ministre des affaires étrangères des États-Unis d’Amérique, parlant au nom de son gouvernement et agissant au
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- LE DEVOIR
- nom de la Chine, qui lui en avait donné mandat, demandait au gouvernement français de vouloir bien mettre fin au conflit entre la France et la Chine par une solution arbitrale.
- On le niait en France. Les journaux officieux et d’autres, entraînés par eux, le niaient... et c'était la vérité !
- La vérité encore, c’est que notre Gouvernement a cru devoir repousser la proposition d’arbitrage qui lui était soumise par les États-Unis d’Amérique au nom de la Chine.
- Eh bien, si cette solution, que je proposais alors avec M Frédéric Passy, avec M. Georges Perin ensuite, si cette solution avait été admise, nous n’aurions pas à déplorer la perte de milliers et de milliers de soldats et la perte, moins grave, mais qui compte cependant, de plusieurs centaines de nos millions. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.)
- Puisqu’aujourd’bui on ne rit plus de ces choses, je vous invite, messieurs, à accueillir avec le même sérieux la solution que je vous propose aujourd’hui, la neutralisation du Tonkin.
- On a dit, et certains continuent à penser que la Chine avait pris son parti de notre conquête et de notre occupation du Tonkin Cela n’est pas exact. La Chine n’a jamais pris son parti de notre conquête ; elle se considère aujourd’hui encore, après la convention et après le traité de Tien-Tsin, commelavéritable suzeraine de l’Annam et continue à percevoir un tribut annuel.
- La Chine n’oublie pas qu’elle a été, je ne veux pas dire outragée, mais dédaignée par nos diplomates et par nos ministres. La Chine n’oublie pas que sa proposition d’arbitrage, plusieurs fois reproduite par M. Freylinghuisen, secrétaire des affaires étrangères du gouvernement américain, a été l’objet d’un refus dédaigneux de notre Gouvernement...
- M. Louis Guillot (Isère). Il faut dire cela à la Chine.
- M. Jules Gaillard (Vaucluse). ... refus qui s’est manifesté, non pas une fois, mais plusieurs fois. (C’est vrai ! — Très bien ! sur divers bancs).
- M. Guillot me dit : Dites cela à la Chine ! Mais la Chine le sait. Ce peuple que nous appelons un peuple barbare s’est conduit en peuple épris de justice, en demandant une solution, non à la force, mais au droit. (Approbation sur les mêmes bancs )
- J’ajoute que, pour les raisons que je viens d'indiquer, la Chine peut s’être, en apparence, soumise à la force des choses, mais qu’en réalité la période d’accalmie — oh ! d’accalmie relative — que nous traversons, n’est qu’une trêve. La Chine, à l’heure qu’il est, refait ses finances et prépare son armée en vue du jour où la France serait engagée,, sur le continent européen, dans quelque grave conflit. (Mouvement).
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- Messieurs, je vous assure que j’éprouve un véritable déchirement de cœur quand je pense à ces choses. Je sais combien sont nobles les convictions de ceux de mes collègues qui voient dans le développement de la politique coloniale un avenir économique et industriel, une source de prospérité et de richesse pour notre pays ; je le sais et je les respecte.
- Si je pouvais penser un instant que notre conquête d’Indo-Chine nous demeurera selon la justice et qu’elle sera également pour nous une source de prospérité et de richesse, je ne serais pas ici à vous faire envisager la solution que je vous apporte. Cette conviction, je ne l’ai pas. Certains publicistes prévoient déjà et calculent le temps, relativement bref, où le monde asiatique débordera sur le continent européen.
- M. Camille Dreyfus. Très bien !
- M. Jules Gaillard (Vaucluseb Ils disent que le péril pourra se réaliser avant un siècle peut-être Et nous, messieurs, nous espérerions pouvoir distraire impunément de la défense nationale des armées suffisamment nombreuses pour faire face aux centaines de millions d’hommes qu’il pourra plaire à la Chine défaire passer dans l’Annam à travers la frontière ?
- Messieurs, vous savez que cette hypothèse n’est pas réalisable, que la possibilité pour nous de nous démunir de troupes est limitée par des raisons qui sont suffisamment présentes à vos esprits pour que je n’aie pas besoin de les préciser dans mes paroles. (Très bien! très bien !)
- Dans ces conditions, je vous dis : Pas d’évacuation ! Je reconnais qu’il y aurait quelque humiliation pour notre drapeau à quitter ces rivages où il a flotté, abritant la bravoure et l’héroïsme de nos soldats. (Très bien ! très bien !)
- Mais si je dis : Pas d’humiliation! j’ajoute, avec plus de conviction encore peut-être : Pas de parachèvement de la conquête, pas d’occupation du Tonkin dans les conditions où cette occupation se produit.
- Je ne reviens pas, même d’un seul mot ni d’une allusion, au tableau qui a été fait, non seulement aujourd’hui, mais dans plusieurs discussions antérieures, par un certain nombre de nos collègues ; les linéaments, les traits de ce tableau sont gravés en traits de sang dans vos esprits.
- Les dangers, vous les connaissez ! Que faire ?
- Que notre ministre des affaires étrangères, entouré de renseignements supérieurs à ceux dont je dispose, aidé de toutes les lumières, veuille bien réfléchir à cette solution que jusqu’ici on a entendu désigner par son nom seul et que jamais on n’a voulu étudier : qu’on neutralise le Tonkin comme on a neutralisé le canal de Suez et les territoires du Congo ! .
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- Que notre ministre des affaires étrangères se mette en relations avec les diplomates chinois ;. qu’il étudie avec eux — car on peut travailler de concert — les moyens d’arriver à une paix souhaitable pour tous, indispensable pour nous. Qu’il travaille — c’est le vœu que je forme ici — à conclure, d’accord avec les puissances qu’on pourra appeler utilement à délibérer avec nous et avec la Chine — la confection d’un traité stipulant la neutralisation du Tonkin sous la garantie des puissances.
- Messieurs, on pourrait me faire une objection : on pourrait me dire qu’un travail de cette nature, qu’une œuvre de cette importance, que la convocation des membres d’une conférence ou d'un congrès peut offrir des lenteurs. Cette objection ne me paraît pas suffisamment grave pour m’arrêter : mais je peux même y répondre, si elle était de nature à influencer certains esprits. Que l’on fasse le traité que je préconise, qu’on neutralise le Tonkin par un traité passé entre la France et la Chine, qu’on stipule que ce traité demeure ouvert, accessible à toutes les puissances, qui, ayant des intérêts dans l’Indo-Chine, voudraient, après la Chine, après la France, venir apposer sur ce traité leur propre signature.
- Voilà, messieurs, la solution ; elle a des avantages que je précise en quelques mots.
- D'abord, elle nous débarrasse du péril financier et des charges de l’occupation de la police et de l’administration. A l’avenir, les charges de police et d’administration seraient partagées entre les puissances ayant garanti la neutralisation, tandis que, maintenant, nous supportons les charges de l’occupation au profit des Anglais et des Allemands qui font là bas le commerce le plus important.
- Cette solution a un deuxième avantage ; elle nous affranchit des charges du protectorat, car, veuillez ne pas l’oublier, à l’heure actuelle, aux termes du traité qui nous lie, le gouvernement français est responsable de la sécurité commerciale dans le Tonkin et dans l’Annam, et, à un moment donné, cette responsabilité peut être mise en action pour des sujets qui ne seraient pas citoyens français, mais qui se seraient établis au Tonkin sur la foi des traités.
- Cette solution a un troisième avantage, c’est d’assurer la paix, la tranquillité, le repos à cette région où les sillons sont aussi souvent pleins de riz que de sang !
- Et enfin— c’est par là que je termine elle a un quatrième avantage, elle nous permettra de quitter honorablement, en vainqueurs généreux, ces lointains rivages, gardant pour nous, gardant pour l’éventualité de combats futurs sur le continent, les forces intactes de la France ; car ce serait un tourment pour vos consciences, le jour où nous aurions besoin en Europe de tous nos soldats, si quelqu’un pouvait dire, répétant le mot d’un de nos plus
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- La question de la paix 169
- distingués collègues, que, ce jour-là, la France était absente d’elle-même. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
- BELGIQUE
- Le « Congrès libéral progressiste » s’est réuni le 24 février en assemblée extraordinaire pour délibérer sur la question de la défense nationale.
- Après un assez long débat, il a voté par 287 voix contre 2 et 11 abstentions, un ordre du jour dont voici les principes, sinon la formule :
- Abolition de la conscription et du remplacement, —régime imposé par la domination étrangère, contraire aux institutions et aux traditions du pays, impuissant à assurer sa défense ;
- Service personnel, charges égales pour tous ;
- Pas d’encasernement ;
- L’instruction militaire donnée dans la commune, de manière à sauvegarder les travaux professionnels des citoyens et à éviter un accroissement démesuré du budget de la guerre ; cette instruction militaire localisée se conciliant avec de courtes périodes de manœuvres, avec des cadres permanents d’officiers et de sous-officiers, avec les engagements volontaires dans les armes spéciales ;
- Les périodes de présence réduites au strict nécessaire.
- ÉTATS-UNIS
- Les services d’une diplomatie intelligente ou d’un arbitrage amical doivent pouvoir amener le règlement pacifique de toutes les difficultés internationales.
- (Discours inaugural de M. Harrisson.)
- ITALIE
- Le Congrès qui doit être tenu à Rome des délégués de l’Association italienne pour la paix et l’arbitrage international est fixé au 11 avril et se terminera le 14.
- On y discutera les questions suivantes : moyens pratiques de réaliser le désarmement avec l’union douanière comme procédé de pacification ; le principe de l’arbitrage international dans ses diverses formes ; moyens pratiques d’organiser et de renforcer en Italie le mouvement de l’opinion publique en faveur de la paix et de l’arbitrage international.
- LA REVUE LIBÉRALE
- Nous souhaitons la bienvenue à la Revue libérale, organe des progressistes des deux mondes (1), qui se propose de traiter
- (1) Parait le 20 de chaque mois, 18, rue de Valois, Paris.
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- toutes les questions internationales sous leurs formes les plus diverses.
- Le programme de la Revue libérale peut se résumer en trois mots : Liberté, Arbitrage, Paix.
- Voici un extrait de l’article publié dans le numéro de Janvier par M. Desmoulins, sous ce titre, la Paix par Vécole :
- L’intime solidarité qui unit les peuples de l’Europe, en dépit des frontières, des langues, des traditions et des préjugés m’a été révélée d’une façon bien saisissante quand j’ai visité les États-Unis avec la Délégation ouvrière envoyée à l’Exposition universelle tenue à Philadelphie en 1876, à l’occasion du centenaire de l’Indépendance.
- J’ai vu là les œuvres, les institutions et surtout les écoles de ce grand peuple, fils de la liberté.
- Or, de quels éléments se compose cette fédération de trente-huit États libres, qui forment à cette heure un groupe de plus de soixante millions de citoyens ?
- Chose bien digne de remarque, ces éléments ce sont des Hollandais, des Anglais, des Irlandais, des Espagnols, des Allemands, des Français, des Italiens, des Scandinaves, tous peuples armés en Europe les uns contre les autres, non par haine, mais pour le bon plaisir de leurs maîtres.
- Tous ces « ennemis naturels » étaient là sous mes yeux vivant à l’abri du même drapeau étoilé sans défiance, en pleine paix, débarrassés de leurs tyrans et protégés contre les malfaiteurs par la même police et les mêmes tribunaux.
- Un trait m’a surtout frappé dans le fonctionnement de ces institutions admirables, celui-ci : tous les enfants des immigrants qui viennent de tous les pays de la terre aux États-Unis se trouvent assis sur les mêmes bancs dans les belles écoles de la République.
- Il suffit de quelques années pour que ces enfants oublient les préjugés, les langues, les coutumes qui divisent leurs pays de l’autre côté de l’Atlantique ; ils s’attachent du plus profond amour à la nouvelle patrie qui les adopte et les affranchit en les instruisant.
- Allez parler à ces enfants de nos nationalités jalouses, allez leur parler d’anciennes familles royales, d’aristocraties rivales, de castes héréditaires, ils ne vous comprendront plus, ils ne connaissent plus ces haines internationales eqtretenues par les seuls conquérants, ils ne connaissent plus que cette famille d’États-Unis qui est le symbole et le précurseur de la famille humaine.
- La paix s’est faite en Amérique. Elle s’est faite par l’École. Quand notre Europe saura-t-elle en faire autant ?
- Auguste Desmoulins
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- MOtjVEMÈNT FÉMININ
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- LE MOLVEMENT FÉMININ
- Appel du Comité d’Organisation du Congrès.
- Le comité d’initiative du congrès du droit des femmes adresse l’appel suivant :
- Le centenaire de 89 étant la célébration du droit et de la liberté dans le monde, cette époque est tout indiquée pour organiser une manifestation féminine.
- C’est en même temps rendre un juste hommage à nos mères qui, au siècle dernier, ont eu le courage de prendre l’initiative de nos revendications.
- Déjà, en 1878, lors de la précédente Exposition universelle, un congrès du droit des femmes a donné d’excellents résultats. Il ne doit être que le prodrome de celui de 1889.
- Depuis, en effet, la situation s’est ostensiblement modifiée dans un sens favorable à la cause dont nous sommes les défenseurs. Fait remarquable, la femme est aujourd’hui le point vers lequel se portent de préférence les efforts du progrès. Partout on s’occupe de son éducation, de sa situation en économie, en législation. Tandis que les sociétés discutent, disputent, se divisent sur les questions politiques et sociales, toutes sont unanimes pour appeler la femme à une répartition plus large.
- Il semble qu’instinctivement les races les plus civilisées recherchent là leur salut dans le présent et leur sécurité dans l’avenir.
- Elles comprennent enfin qu’un des deux éléments constitutifs de l’humanité leur manque dans les conseils.
- C’est ainsi que cette question de la femme qui en France, jusqu’ici, était toujours demeurée étrangère aux préoccupations du Parlement, y a fait récemment son entrée sous la forme de deux propositions de loi : l’une réclamant l’électorat des femmes commerçantes pour l’élection des juges aux tribunaux de commerce, proposition signée par 165 députés ; et l’autre demandant les droits civils pour la femme. Ces deux propositions ont été déposées sur le bureau de la Chambre par M. Lefèvre, vice-président. Elles ont été prises en considération, des commissions ont été nommées dont la majorité est favorable.
- Aujourd’hui, les rapports sont déposés. Sans aucun doute, elles seront prochainement votées. Cette période de 10 ans n’aura pas été stérile, et son action n’en aura que plus d’effet.
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- Ce projet de congrès une fois résolu, la Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits et la Ligue française du droit des femmes se sont fédérées, pour organiser ce congrès d’un commun accord. Cette fédération, spécialement affectée à sa préparation et à sa durée, prendra fin à la clôture du dit congrès, et chacune des deux sociétés rentrera dans son indépendance et dans son autonomie.
- Toutes les sociétés des deux mondes, dont le but est le même que le nôtre, sont convoquées pour le congrès.
- Les adhérents étrangers qui ne résident pas en France sont dispensés de toute participation pécuniaire.
- Sont de droit nommés membres d’honneur ; les sénateurs, les députés qui ont appuyé les propositions de loi en faveur des femmes, les conseillers municipaux qui ont voté une subvention au congrès, ainsi que les publicis tes distingués qui nous prêtent le concours de leurs journaux. Ont droit au même titre les hommes politiques étrangers qui servent la cause de l’affranchissement féminin et qui ont obtenu dans leur pays d’importantes réformes à cet égard ; y ont droit aussi les femmes éminentes, leurs compatriotes, qui se livrent à une propagande incessante par leurs discours et leurs écrits.
- Sont membres honoraires les adhérents français s’engageant à verser la somme minimum de vingt-cinq francs.Sont membres actifs les adhérents français versant dix francs.
- Par privilège spécial, les sociétés françaises et les chambres syndicales pourront, pour la même somme, se faire représenter au congrès par trois délégués.
- . Les personnes qui ne font partie d’aucune société, ni d@ chambre syndicale, pourront organiser, entre elles, un groupement provisoire par corps de métier et, à titre de délégués, prendre part au congrès en versant la cotisation de 10 fr.
- Le congrès se divisera en quatre sections.
- I. — Section historique
- De l’influence des femmes et de leur action sur la marche et le développement des sociétés humaines.
- IL — Section économique
- Etude sur le travail et le salaire des femmes dans les différents pays. Leur exclusion ou leur admission dans les carrières libérales.
- III. — Section de morale
- Recherche sur les causes de la dissolution des mœurs et les moyens d’y remédier.
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- IV. — Section de législation
- Réforme des lois qui, dans le monde, consacrent l’infériorité de la femme.
- Les renseignements sont fournis et les adhésions sont reçues le mercredi et le samedi, de une heure à cinq heures, chez Mme Petti, 27, rue de Berlin.
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- LES FEMMES PHARMACIENS
- A l’occasion des renseignements que nous avons publiés dans notre dernier numéro, d’après le Novosti, sur les pharmacies desservies par les femmes à Varsovie,une jeune étudiante en médecine nous envoie de Bruxelles la lettre suitante que nous insérons bien volontiers :
- Bruxelles, le 6 mars 1889.
- Madame,
- J’ai lu avec intérêt l’article « Mouvement féminin » que publie votre intéressant journal. Je me permets de vous donner quelques détails complémentaires au sujet des jeunes filles fréquentant les cours supérieurs à Bruxelles
- L’article relate parfaitement bien les pharmacies dirigées par des femmes à Varsovie, mais sous ce rapport, la Belgique est aussi avancée. Il va, à Bruxelles seul, trois pharmacies appartenant à des dames ayant obtenu tous leurs diplômes à notre Université.
- La province n’est pas moins bien partagée.
- Le nombre desjeunes filles suivant les cours universitaires s’élève, cette année, à vingt-et-une. La majorité se prépare à la pharmacie, d’autres à la médecine, enfin quelques-unes subiront au mois de juillet prochain, l’épreuve correspondant au baccalauréat. Je suis au nombre de ces dernières.
- Je serais heureuse que votre journal qui est si répandu pût rendre compte du mouvement féminin de notre petite Belgique, mouvement qui, je l’espère, ira toujours en s’agrandissant.
- Notre carrière nous a été ouverte par notre regrettée compagne, Mademoiselle Laure Thibault, que la mort nous a enlevée au moment où ses travaux allaient être couronnés de succès. Elle nous a vaillamment montré le chemin, et nous nous appliquons à suivre son exemple. C'est le seul hommage que nous puissions rendre à sa mémoire.
- Les étudiantes ont remporté à la session de Juillet 1888 de fort jolis succès. Tout cela est bien fait pour nous encourager à continuer la rude tâche que nous nous sommes imposée.
- Recevez, Madame, l’assurance de mon respect,
- Bénoni Martin.
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- Nous remercions notre aimable correspondante des intéressants détails qu’elle nous donne sur les progrès réalisés dans son pays par une cause qui nous est chère, et nous enregistrerons toujours avec plaisir les nouveaux succès qu’elle voudra bien nous signaler.
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- l’élection des femmes au cap
- Le droit de suffrage municipal vient d’être accordé aux femmes dans la colonie du Cap, c’est-à-dire sur un territoire de plus de 100,000 lieues carrées.
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- Au cours des pages de M.Godin publiées dans le présent numéro, nos lecteurs auront remarqué qu’un certain nombre de notables socialistes de la première moitié de ce siècle ont été amenés au Fouriérisme, parce qu’ils voyaient dans les propositions de Ch. Fourier un moyen d’application des théories religieuses de l’illustre théosophe Suédois, Emmanuel de Swedenborg.
- Il est à noter également que plusieurs Swedenborgiens figuraient parmi les fameux 28 pionniers de Rochdale, qui ont ouvert la voie à la coopération anglaise et qui avaient si largement posé, au début de leur mouvement, les véritables conditions de l’association de tous les intérêts entre les hommes.
- Il nous paraît donc intéressant d’indiquer ici à grands traits les faits principaux de l’existence de Swedenborg.
- Emmanuel Swedenborg ou plutôt Sweberg (il prit le nom de Swedenborg en 1719, quand il fut ennobli comme nous le verrons plus loin) est né en Suède, à Stockholm, le 29 Janvier 1688 ; voici donc deux cents ans. Il est décédé le 29 Mars 1772. Son père Jesper Swedberg fut prédicateur de la Cour, professeur de théologie à l’Université d’Upsal, puis évêque de Skara, Westrogothie.
- Il fit donner au jeune Emmanuel, comme à ses autres enfants, l’éducation la plus sérieuse, l’instruction la plus soignée ; mais sans chercher en quoi que ce fût à diriger vers l’Eglise aucun de ses enfants.
- Dès ses premières années de collège, Emmanuel Swedberg se distingua par ses succès dans l’étude des langues anciennes, des mathématiques et des sciences naturelles.
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- « Son application,» dit un de ses biographes, Matter,(l) « la bonté de son cœur et la fermeté de son caractère en avaient fait le modèle du jeune collégien et le camarade le plus aimé, quand son père vit qu’il fallait l’envoyeràla grande école du pays, l'Universitéd'Upsal. »
- Il resta, à l’Université d’Upsal jusqu’à l’âge de 21 ans. A ce moment, 1709, il conquit le grade de docteur en philosophie.
- La philosophie embrassait alors les sciences mathématiques et physiques ainsi que les lettres.
- Sorti de l’Université, Swedberg se mit à voyager pour compléter son instruction. Il se rendit en Angleterre, puis en Hollande, à Paris, à Versailles. Ses voyages durèrent environ quatre ans. Il est à noter que, dès cette première excursion, il prit l’habitude de composer quelques ouvrages et de les imprimer avant de rentrer dans sa patrie.
- Dans cette période de 21 à 27 ans les ouvrages publiés par Swedberg furent spécialement littéraires.— Mais à partir de 1716, il entra dans la phase de ses publications scientifiques.
- Sa première œuvre en ce genre fut un recueil périodique consacré aux essais, inventions et découvertes scientifiques.
- Cet ouvrage,qui comprit bientôt six volumes,fut très remarqué; il arriva même à la connaissance de Charles XII de Suède qui voulut s’attacher Swedberg, en le nommant assesseur du collège royal des mines. Dans cette fonction Swedberg rendit les plus grands services à Charles XII, par ses travaux d’ingénieur, sa science et son génie en mécanique.
- En 1717 il publia des ouvrages sur l’Algèbre, sur la détermination des longitudes, sur la division décimale des monnaies et des mesures, sur les marées, etc, etc.
- L’attention de la cour et du monde savant était, en 1719, si favorablement portée sur Swedberg que la reine Ulrique Eléonore qui occupait alors le trône lui conféra des lettres de noblesse, et modifia ainsi son nom de Swedberg en Swedenborg. Swedenborg avait alors 31 ans.
- Voici comment son biographe Matter (déjà cité) expose les principes de politique de Swedenborg :
- « L’ordre établi par les lois de l’Univers physique n’a pas d’autre raison que sa conservation. Il en est ainsi du monde moral et du monde politique qui ne font qu’un : l’espèce humaine périrait sans l’ordre qui les règle. Pour maintenir les lois dans leur puissance, il faut des autorités ; pour contenir les autorités dans les bornes du droit et de la raison, il faut des lois. Dans les monarchies le chef
- (1) Emmanuel de Swedenborg, sa vie et ses doctrines,par M.Matter.— Editeurs Didier et Cie, 35,Quai des Augustins. Paris.
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- des autorités est le roi ; mais, comme il ne saurait tout gouverner lui-même, chacun des magistrats secondaires est chargé de régir ce que le prince ne peut pas faire en personne. C’est cet ensemble de fonctionnaires qui constitue le gouvernement ou la royauté, dont le roi n'est que le chef.
- « La royauté n’est pas dans la personne ; elle n’est qu’attribuée à la personne par la loi. Est peu sage le roi qui s’imagine que le royal est en sa personne, et peu sage le fonctionnaire qui s’imagine que la dignité de son office est en sa personne.
- « La royauté consiste en ceci, que le roi gouverne le royaume d’après les lois et rende la justice en leur nom. Est sage le roi qui met les lois au-dessus de lui ; n’est pas sage celui qui se met au-dessus d’elles Le premier, celui qui met le royal dans la loi, se laisse gouverner par la loi, sachant qu’elle est la justice et que toute vraie.justice vient de Dieu et tient de lui. Celui qui se met au-dessus des lois cherche le royal en lui-même et se croit la loi, ou croit la justice venue de lui : il s’arroge le divin au lieu de s’y subordonner.
- « La loi, qui est la justice, doit être faite, non pas par le roi, mais par des législateurs, jurisconsultes sages et pieux, et le roi doit s’y conformer comme les sujets.
- a Est seul vrai roi celui qui donne l’exemple de la soumission à la loi.
- « N’est pas roi, mais est tyran, celui qui s’attribue une autorité illimitée, fait de ses sujets des esclaves et se croit en droit de disposer de leur vie et de leurs biens.
- « 11 n’est dû obéissance au roi qu’en vertu des lois, mais en vertu des lois elle luiestdue à ce point, que nul ne doit l’offenser ni de fait ni de parole : ainsi le veut le salut de tous. »
- De 1720 à 1722, Swedenborg publia à Amsterdam, Leipzig et autres villes, de, nombreux ouvrages parmi lesquels nous citerons :
- L’art de construire les docks et une nouvelle méthode pour la construction des digues.
- L’art d’apprécier la force mécanique des navires.
- Mélanges d’observations sur les minéraux,le feu et les gisements des montagnes, etc, etc.
- Tous ces ouvrages étaient écrits en latin.
- En 1729, il fut nommé membre de l’Académie royale d Upsal. Son activité, ses travaux, son génie excitaient l’admiration de tous ceux qui l’approchaient.
- Après une période de dix années de travaux suivis dans sa patrie, il reprit de nouveau les voyages. C’était en 1733; il avait alors 45 ans. Il visita l’Allemagne et la Hongrie, voyant les savants et amassant les faits propres à éclairer les problèmes scientifiques.
- Au cours de ce voyage,il publia selon son habitude de nouveaux
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- écrits. Cette fois son œuvre fut une des gloires de l’époque. Elle est intitulée :
- Principes des choses naturelles et nouvel essai d’un exposé philosophique du monde élémentaire.
- « Le système que Swedenborg édifia au nom de ses principes, » dit Matter, « a perdu sa valeur, mais on y admire encore de brillantes indications. M. Dumas a signalé, dans ses Leçons de philosophie chimique, le rare bonheur avec lequel Swedenborg a créé la cristallographie et préludé à la découverte de Wollaston sur le rôle de la forme sphérique dans la composition des cristaux.
- « D’autres ont signalé ses ingénieuses anticipations sur les belles théories de Dalton et de Berzélius.
- « Ce qui jette encore plus d’éclat sur son nom, c’est qu’il partage avec sir William Herschel l’honneur d’avoir découvert la place de notre soleil et de son système dans la voie lactée, et avec Lagrange celle d'une magnifique théorie. Les changements observés dans les orbites des planètes semblaient autoriser la crainte d’une destruction générale et le retour de la création dans le chaos, quand Lagrange vit qu’au bout d’un certain temps les déviations ramènent elles-mêmes la marche régulière. Or, le germe de cette brillante découverte, de cette belle périodicité, est dans les principes de Swedenborg, dont le génie devait sonder les profondeurs de la terre et les altitudes des sphères avant de passer à l’étude des mystères du ciel. »
- Plus loin, Matter ajoute : « On n’en finirait pas, dit un bon juge, le professeur Schleiden, si l’on prétendait énumérer toutes les améliorations que Swedenborg apporta dans l'exploitation des mines de sa patrie, et l’on ne saurait dire combien il mérita de l’industrie et des arts de la Suède.
- « En 1734, l’Académie impériale de St-Pétersbourg lui envoya un diplôme de membre de cette compagnie.
- « Dès 1737, on réimprima en France, à Strasbourg,le traité de la conversion du fer en acier, et, en 1762, l’Académie royale des sciences de Paris fit traduire en français une partie du second volume : le traité sur le fer, qu’elle fit insérer dans sa Descrip lion des arts et métiers, « ce travail, dit-elle, ayant été reconnu le meilleur qu’on eût sur cette matière. ».
- En 1735, Swedenborg publia à Dresde un volume traitant de : L’Infini, la cause finale de la nature et le lien mystérieux du corps et de l’âme.
- En 1836, il visita de nouveau la Hollande, puis la France et l’Italie.
- La Hollande était alors en République et Swedenborg frappé des richesses et du mouvement commercial d’Amsterdam, s’exprime en ces termes : « Il m’a semblé que la cause première et principale de
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- cette prospérité, c’est que la. Hollande est une république, forme de gouvernement qui plaît à Dieu plus que celle d’un gouvernement absolu, comme on le voit aussi par l’histoire romaine. Dans une république on n’accorde culte et vénération à aucun homme. Le plus grand et le plus petit s’y estiment égaux à des rois,à des supérieurs, ce qui se voit dans la tenue et la nature de chacun en Hollande. C’est Dieu seul qu’on y adore. Et Dieu seul adoré, nul homme ne l’étant à sa place, prend tout son plaisir à ce pays.
- « Ensuite il y a en Hollande la plus grande liberté. Point de sujets (servi). Tous y sont directement gouvernés par la main du maître suprême, celle de Dieu ; ce qui fait que leur naturelle grandeur d’âme ne se déprime ni par le respect humain,ni par la crainte. Au contraire, ils conservent une âme ferme et saine dans un corps sain, et l’esprit libre, le regard haut, ils se confient eux et leurs biens à Dieu, qui prétend seul les gouverner.
- « Il en est autrement sous les gouvernements absolus,où l’homme est façonné par l’adulation et la dissimulation, apprend à avoir sur les lèvres autre chose que ce qu’il tient enfermé dans le cœur ; où l’esprit, par une longue habitude, est à ce point peint et fardé que, même en s’adressant à Dieu,il dit autre chose et pense autre chose, présentant à Dieu ses adulations et ses faussetés, ce qui ne peut que lui déplaire. Telle me semble la cause de cette prospérité qui sourit aux Hollandais en toutes choses et plus qu’à toutes les autres nations. »
- En 1740-1741, Swedenborg publia deux nouveaux volumes intitulés : Économie du règne animal ; puis un mémoire sur la mosaïque, art qu’il avait admiré dans son voyage en Italie.
- La zoologie, l’anatomie, la physiologie, occupaient alors ses pensées. Il ne cessait de publier de nouveaux ouvrages scientifiques, dont quelques-uns sont encore utilement consultés de nos jours.
- Vers 1745 il se trouvait à Londres. Il avait alors 57 ans. Il avait coutume de se retirer dans une pièce réservée de son appartement pour méditer sur les problèmes transcendants qui peuvent occuper' l’esprit humain. Ce fut à cette époque que s’ouvrit pour lui la phase extraordinaire qui fait de lui un être à part entre tous, phase qui dura 27 années au cours desquelles Swedenborg affirma communiquer aussi réellement avec le monde des esprits etdes anges qu’avec le monde des hommes.
- Sa première communication en ce genre eut lieu, non pas comme on serait tenté de le croire, dans l’appartement réservé où il avait coutume de se livrer à la méditation, mais dans la salle à manger même de l’auberge où il prenait habituellement ses repas.
- Il était seul, a-t-il raconté, et mangeait viteJ mourant de faim. Un homme rayonnant de lumière lui apparut et lui recommanda de
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- moins manger. 11 est bon de signalericique Swedenborg était d’une sobriété exemplaire. «Son régime se "composait de café au lait, pain, beurre ; de temps à autre un peu de poisson, très rarement de la viande et toujours peu de vin. Dans l’après-midi il prenait du thé,et il ne soupait point.Parfois, il se nourrissait d’amandes et de raisins secs »
- La recommandation qui lui fut faite de moins manger est donc bien étrange. La nuit suivante, le même phénomène se reproduisit.
- La vision dura un quart d heure.
- Cette nuit même, dit Swedenborg, les yeux de son être intime furent ouverts et il fut mis en possibilité de communiquer non-seulement avec des êtres qui avaient autrefois vécu comme homme sur la terre, mais avec les' esprits les plus purs, les forces les plus élevées de la vie.
- Ayant reçu dans cette vision l’avis qu’il devait expliquer au monde le sens vrai de la Bible, Swedenborg se mit à étudier l’hébreu pendant deux ans,tout en continuant à remplir ses fonctions d’assesseur du Conseil des Mines.
- Simultanément, il notait tout ce qu’il voyait ou entendait d’intéressant dans le monde spirituel.
- L’attention du monde était par avance trop fixée sur lui pour que cette phase nouvelle fut tenue sous silence.
- Rapidement il fut de notoriété publique et bientôt européenne que Swedenborg « voyait les trépassés et causait avec eux. »
- 11 faut lire dans l’ouvrage de Matter les faits extraordinaires rapportés à cet égard : Prévisions, vues à distance, réponses à des questions que les trépassés seuls pouvaient résoudre, etc, etc.
- Sur tous ces phénomènes, si propres à frapper l’opinion publique et qui donnèrent lieu chez les contemporains à de sérieuses enquêtes, Swedenborg lui-même est muet dans ses écrits. La preuve de l’état particulier .dans lequel il a plu aux forces directrices de la Vie de le mettre — état qui selon lui existe en germe chez tous les hommes» — se trouve,dit-il,dans la doctrine même qu’il expose. Cettedoctrine, se rattache si étroitement à la pratique la plus active de l’organisation sociale du bien pour tous sans exception dans l’humanité, qu’il n’est pas possible de s’en inspirer sans être poussé à travailler sous une forme quelconque à l’organisation de ce bien. Quel plus bel éloge en pourrait on faire !
- Loin de pousser à la contemplation, à 1 inaction, Swedenborg fait aux adeptes de ses idées une obligation absolue de traduire en actes le bien, le vrai,à la conception duquel ils s’élèvent ; leur démontrant qu’en dehors de cette application du vrai aux faits de la vie, l’élévation de leur intelligence vers la conception de la vérité, ne serait qu’une chose momentanée; qu’il faut, pour acquérir définitivement
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- et. faire sienne une nouvelle puissance de conception, s’employer à sa réalisation dans le domaine ‘matériel. Il faut que la vérité soit non-seulement saisie, mais voulue ; non-seulement comprise mais aimée ; or, ce que l’homme aime réellement il cherche à le réaliser.
- C’est ainsi et seulement ainsi que l’être acquiert dans la vie matérielle des forces nouvelles ; que se dépouillant peu àpeu de l’égoïsme il agrandit le champ de son amour et en arrive enfin à la véritable loi d’ordre de l’être humain ; aimer les autres plus que soi-même, car il faut que l’individu sache se dévouer pour la masse.
- Mais revenons à Swedenborg.
- En 1749, il avait alors 61 ans et il y avait déjà quatre ans qu’il était en commerce journalier avec les esprits et les anges, il commença la publication de son grand ouvrage : Les Arcanes célestes écrit en latin. Nous avons déjà dit que toutes ses oeuvres furent écrites en cette langue. Des traductions en ont été faites depuis en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, etc. etc.
- Les Arcanes célestes contiennent non-seulement l’interprétation des textes de la Bible, mais ce qui est certainement d’une portée sociale plus directe, des enseignements sur les conditions mêmes de la vie pour les esprits et les anges à tous degrés d’élévation morale ; et il faut tenir compte que l’homme lui-même étant un esprit relié momentanéqient à un corps matériel pour l’accomplissement d’un travail déterminé, c’est sur la constitution de notre moi intime que nous sommes renseignés par Swedenborg.
- I)e nombreuses publications suivirent jusqu’en 1772 époque du décès de l’illustre théosophe. Citons entre autres :
- Du ciel et de ses merveilles et de l’enfer.
- La sagesse angélique sur le divin amour et la divine sagesse.
- La sagesse angélique sur la divine Providence.
- Traité des représentations et des correspondances.
- Doctrine sur Dieu Triun.
- Du commerce de l’âme et du corps.
- L’apocalypse révélée.
- Doctrine de la charité.
- La vraie religion chrétienne, etc. etc.
- Les travaux thôologiques n’absorbaient pas toute l’activité de Swedenborg, bien que celui-ci eut alors dépassé la soixantaine. Il continuait de prendre part à la vie politique de son pays et d’accomplir des voyages.
- En 1761, âgé de 73 ans, il se mêle encore aux délibérations des États et de façon, dit son biographe Matter, à rehausser toujours son influence et à étendre l’éclat de son nom.
- On pense bien que les ouvrages de Swedenborg empreints de la
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- morale la plus pure, la plus élevée ne furent pas sans lui susciter des ennemis, sans lui valoir des persécutions.
- Ce mouvement s’accentua en 1769.Swedenborg avait alors 81 ans, il continuait de publier des ouvrages et de se mêler au monde. En Angleterre, surtout, il avait beaucoup d’adeptes parmi les membres du haut clergé. Mais, en Suède et en Allemagne, le clergé commençait à supporter difficilement les critiques que Swedenborg dirigeait contre les doctrines reçues. Ce fut au point que quelques membres de l’ordre du clergé proposèrent de mettre en jugement Swedenborg qui était alors en Angleterre.
- Swedenborg averti rentra dans son pays, bien que ses amis lui conseillassent le contraire. Sa situation, en effet, était délicate.
- La loi Suédoise prononçait la peine du bannissement contre tout citoyen qui ne suivait pas le culte et ne professait pas la doctrine chrétienne, établie par la confession d’Augsbourg. Or, Swedenborg attaquait comme fausse cette doctrine, il en démontrait les vices principaux ; et ses critiques s’étendaient à l’Eglise tout entière, en se basant sur les témoignages et les enseignements des textes sacrés.
- Il était très difficile de rétorquer les critiques de Swedenborg ; aussi, depuis plus de 20 ans qu’elles étaient journellement formulées, était-ce la première fois qu’on essayait de les relever publiquement.
- Comme nous l’avons dit, Swedenborg rentra en Suède ; son énergie, sa grandeur d’âme, la difficulté d’avoir raison contre lui firent reculer ses ennemis devant leurs noirs projets.
- Peu après, au mois de juillet 1771, Swedenborg, alors âgé de 84 ans, quitta pour la dernière fois son pays. Il s’en alla à Londres où il devait mourir, le 29 Mars de l’année suivante.
- Sa puissance de travail était toujours extraordinaire. Sa santé jusque-là merveilleuse subit une première atteinte au mois de Décembre 1771 ; il eut une sorte d’attaque d’apoplexie dont il se remit parfaitement, continuant de travailler avec toute la quiétude d’esprit d’un homme qui savait fort bien par avance dans quelles régions et dans quelles conditions il irait vivre au sortir de l’existence terrestre.
- Cependant il eut une cause de douleur morale qu’il ressentit vivement: La vue spirituelle dont il avait joui depuis tant d’années lui fit momentanément défaut. Ses angoisses étaient très-vives et des amis l’entendirent criant : « O mon Dieu ! as-tu donc abandonné ton serviteur. »
- Mais ce douloureux état ne dura que quelques jours ; Swedenborg retrouva sa puissance de communication avec le monde spirituel et reprit toute sa paix habituelle. Sa faculté de communiquer d’esprit à esprit lui était si bien revenue, qu’il fut informé par cette voie de
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- la tendance qu’avait John Wesley, le chef des méthodistes, à pencher vers la nouvelle doctrine et de son désir d’en conférer avec son auteur.
- Swedenborgécrivit donc à John Wesley,lequel confirma la réalité du désir qu’il avait de voir l’illustre Suédois ; mais en ajoutant qu’il ne pourrait mettre à exécution ce projet qu’à six mois de là.
- Swedenborg lui répondit « qu’en ce cas, ils ne se verraient pas dans ce monde,le 29 Mars prochain devant être le jour de sa mort. »
- Wesley ne crut pas à la réalité de cette prédiction, mais l’évènement étant venu la confirmerai en fut si frappé qu’il se mit à étudier à fond les livres de Swedenborg et,finalement,se rallia à la nouvelle doctrine.
- On pense bien que les amis de Swedenborg furent des plus assidus auprès du célèbre Théosophe dans les derniers jours de son existence.
- Ici, nous ne pouvons mieux faire que de citer à nouveau un des biographes de Swedenborg, Matter, à qui nous renvoyons pour plus amples détails, sur tous les faits de cette remarquable existence.
- « Le docteur Hartley, » dit-il, « le plus savant d’entre les amis de Swedenborg, en vrai philosophe tenait singulièrement à voir son ami dans ses derniers jours.Il pensait qu’au moment de son passage complet dans les régions où il aimait à s’introduire par avance, Swedenborg, comme tous ceux qui touchent aux portes du ciel, se trouverait sans douteplus que nul autre dans cette disposition d’esprit où la vérité seule se fait entendre, où, l’erreur cessant d’exercer ses fascinations ordinaires, l’âme répugne à toutes fictions et, soit involontairement, soit avec réflexion et conscience, ne dicte aux lèvres que ce qui est pur et sincère comme l’Eternel qui l’attend. Dans cette persuasion, le pieux curé de Winwich, bien convaincu que son ami, se sentant en face du grand juge, rétracterait toute œuvre de feinte et de dissimulation, lui adressa carrément, le 25 ou le 26 Mars, trois ou quatre jours avant sa mort, l’invitation de déclarer au nom de Dieu,devant qui il allait comparaîtront aussi au nom de leur sincère amitié,si tout ce qu'il avait écrit était absolument la vérité,ou bien si telle partie ou telle autre devait en être exceptée? Là dessus Swedenborg répondit en ces termes, avec une sorte de chaleur :
- « Je n’ai rien écrit qui ne soit vrai, ainsi que vous l’apprendrez de mieux en mieux dans la suite, et chaque jour de votre vie : supposez que vous vous attacherez toujours étroitement au seigneur ; que vous le servirez lui seul ; que vous éviterez tout mal qui est un péché contre lui; que vous étudierez diligemment sa sainte parole, qui témoigne, du commencement à la fin, de la vérité des doctrines
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- que j’ai transmises au monde. » (Lettre du docteur Ghastanier, du 9 Mai 1790; Documents, p. 178.)
- Swedenborg mourut au jour qu’il avait indiqué. Son départ fut aussi calme que l’avait été sa vie.
- Il avait prédit que sa doctrine ferait de grand progrès de 1780 à 1790. En effet,un mouvement sérieux s’organisa parmi les Sweden-borgiens d’Angleterre. Une grande réunion eut lieu en 1788, et de nombreuses associations ou chapelles se constituèrent. L’écho en arriva en France même. Bientôt il alla jusqu’aux Indes et l’on dit que les Brahimes accueillirent favorablement la doctrine du grand théosophe. Enfin les États-Unis aussi fournirent leur contingent de partisans de la nouvelle doctrine.
- Les œuvres de Swedenborg furent traduites dans toutes les langues européennes.
- Malgré cela, aujourd’hui, ces œuvres sont généralement inconnues du public français. Il y a pourtant des Swedenborgiens à Paris même, et le dernier mot n’est certainement pas dit sur une doctrine qui fait à l’homme une telle obligation de traduire dans tous ses actes les principes de la morale et de la religion,qu’elle ne comporte rien moins que l’organisation sociale de la pratique de l’amour du prochain.
- M. G.
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- * *
- Au moment de livrer à l’impression la présente biographie nous arrive, d’un de nos plus anciens abonnés, une lettre de faire-part du décès de son père. Cette lettre, au lieu d’être encadrée de noir image de ténèbres et de désespérance, est encadrée de bleu, image de connaissances et de conviction en l’infini de la vie.
- Nous la reproduisons ci-dessous parce qu’elle témoigne, de la part de son auteur, d’une étude approfondie de-s écrits de Swedenborg et montre, en même temps, l’influence que ces écrits peuvent avoir sur la direction que l’homme doit s’efforcer de donner à ses facultés de connaître et d’aimer.
- » Vallée-aux-Bleds, le 26 Février 1889, 10 heures du matin.
- » Monsieur Pierre-Isaac GAR.IN, père, vient de quitter ce » monde après une traversée de quatre-vingts ans accomplis.
- » Il n’existe pas un homme sur la terre qui ne diffère des autres )) en quelque chose ; c’est la variante de l’amour qui en fait la diffé-» rence : car chacun est tel que son amour.
- » La sagesse vient de l’amour qui est l’essence de la vie et cela » constitue en l’homme sa manière d’être.
- » On croit et on dit généralement que l’intelligence fait l’homme ; )) mais cette opinion n’est fondée que sur ce que l’homme est sus-
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- )) ceptible d’aimer l’instruction et la science, mais il y a une diffé-» rence principale entre l’amour de savoir et l’amour d’être, soi-» même, une application vivante du savoir et de la sagesse à la h conduite de la vie ; car, on ne saurait trop le redire : l'homme est » tel que son amour,et il laisse pour ainsi dire voir son âme parles » choses auxquelles il s’est adonné avec amour pendant sa vie.
- » L’amour dominant de l’homme remonte sans cesse à la surface, » cet amour est le directeur de sa vie et s’imprime dans tous ses » actes, il est une essence de vie pénétrante qui découle de l’âme et » imprègne toutes les facultés de l’homme, toutes ses actions et tout » son être tellement que ce qu’il est au physique comme au moral, » il l’est comme conséquence de son amour dominant.
- » On voit par cela que le corps corruptible n’est qu’une fragile )) enveloppe d’un grandiose et impérissable organisme sur lequel » préside une âme,un amour vivant qui lui-même relève d’un autre » organisme, d’un autre amour vivant infiniment plus grand, plus » sage et plus puissant, et que cet infiniment grand c’est Dieu...
- » et la folie humaine ose parfois l’outrager !
- » GARIN - MOROY )) Et sa Famille ».
- À NOS LECTEURS
- L’abondance et la nature des matières du présent numéro, nous obligent à renvoyer au mois prochain, la suite de notre roman : AVATAR.
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- LECTURE AU MOYEN DES CARACTERES MOBILES
- Nous sommes convaincus de rendre à nos lectrices, mères de famille ou institutrices, un véritable service en leur signalant l’ouvrage suivant :
- Petite Méthode de Lecture
- pour l’emploi des caractères mobiles à l’usage des Écoles et des Familles par Mme E. Dallet.
- Éditeur Ch. Delagrave, 15, rue Soufflot, Paris. — 0 fr. 60.
- Mme E. Dallet est la belle-sœur du Fondateur du Familistère, sa méthode a été expérimentée dans les Écoles maternelles de l’Association. C’est donc en parfaite connaissance de cause que nous en recommandons l’usage.
- Quant au but poursuivi par Mme Dallet et au moyen adopté pour y atteindre, nous l’exposerons à nos lecteurs en citant l’auteur même. Voici ses paroles :
- « Mme Kergomard, Inspectrice générale, dit avec raison dans son livre l’Éducation maternelle à l’Ecole, qu’il est au moins prématuré d’apprendre à lire aux enfants qui ne savent pas encore parler; aussi demande-t-elle que l’étude de la lecture soit remplacée pour les petits de l’école maternelle par des exercices de langage bien compris et bien accentué.
- « Notre méthode sera la suite et l’application immédiate de ces exercices de langage.
- « L’enseignement y est compris de façon à ne pas être dès le début une étude de toutes les lettres et de leurs assemblages, avec les difficultés de prononciation de la langue française, mais une occupation appropriée aux goûts et à l'âge des jeunes enfants.
- « La lecture, mise à la portée réelle de ces petits, doit être un jeu attrayant ayant pour résultat de les amener graduellement à la connaissance des lettres et à la formation des mots, en leur permettant de composer eux-mêmes et le plus tôt possible des mots qui leur plaisent parce qu'ils désignent des choses bien connues d’eux.
- « Pour arriver à ce but, la lecture au moyen des caractères mobiles accompagnée,si l’on veut,de gestes suivant la méthode phonomimique nous semble devoir donner les meilleurs résultats.
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- « L’enfant qui s’amuse se donne tout entier à ce qu’il fait ; il y emploie toute son attention et ses facultés.Rappelons nos souvenirs personnels et nous serons certainement convaincus que le meilleur moyen, je dirai même l’unique moyen, de nous faire vite et bien apprendre quelque chose c’est de nous y intéresser.
- « Pour intéresser tout de suite le petit élève à la lecture, nous lui ferons connaître dès le premier exercice une consonne et une voyelle avec lesquelles il puisse former un petit mot de son vocabulaire, un mot cher à son cœur et à son imagination. Et peu à peu, sans aridité, l’enfant apprendra toutes ses lettres et les assemblages de lettres.
- « Nous inspirant de l’excellent procédé recommandé par Mme Kergomard, nous amènerons d'abord l’enfant à bien prononcer le mot choisi pour l’exercice, puis nous syllaberons ce mot et enfin nous en détacherons autant que possible chaque lettre par une prononciation distincte et bien accentuée. Ensuite nous donnerons à nos petits enfants des lettres mobiles pour représenter les sons qu’ils viennent d’émettre et composer le mot.
- « Pour commencer, chaque enfant n’aura à sa disposition que deux lettres à la fois (le nombre en augmentera graduellement jusqu’à vingt),l’éducatrice — mère ou institutrice — l’exercera aies distinguer soigneusement les unes des autres,sous tous leurs aspects.
- « En vue de cela elle disposera elle-même de cartons-modèles où les lettres — si l’on est à l’école— seront imprimées en dimensions voulues pour être vues de tous les points de la classe.
- « En procédant comme nous allons l’indiquer, on amène dès le premier jour les enfants à former la première syllabe du premier mot et à connaître parfaitement dès le lendemain le mot complet.
- « Le premier exercice ayant été bien compris, les exercices suivants deviennent un jeu et les enfants arrivent rapidement à composer plusieurs mots par jour. »
- Comme on le voit, la méthode conçue par Mme Dallet répond pleinement aux indications du Règlement relatif à l’organisation pédagogique des Écoles maternelles, lequel dit :
- « L’enseignement de la lecture portera non sur des combinai-(( sons difficiles de lettres, ni sur des syllabes inintelligibles pour « Venfant, mais sur des mots usuels et sur des phrases simples. « Autant que possible les enfants se serviront de lettres mobiles a pour appi endre^ a lire. »
- L’emploi des caractères mobiles a, en effet, sur tous les autres procédés, l’incontestable avantage d’accoutumer les enfants à l’orthographe d’usage tout en les amusant par la construction des mots. 11 soutient l’attention et permet un contrôle constant qui fait voir si chaque élève a réellement compris l’exercice en cours.
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- Mais ia grande difficulté pratique pour se servir de ces caractères à l’école est celle-ci :
- Comment faire un enseignement collectif profitable en remettant aux élèves toutes les lettres d’un ou de plusieurs alphabets, avec charge pour eux de trouver celles que la maîtresse désignera, alors qu’ils n’en connaissent encore aucune ?
- Et comment éviter le gaspillage des lettres des casiers et la perte de temps qui résulte à chaque leçon de la recherche ou du remplacement des lettres égarées ?
- Cependant il ne faut pas que des lettres mobiles soient disposées seulement au tableau-modèle ; si les enfants n’ont rien dans les mains, ils cessent d’être attentifs, ils s’ennuient.
- Il était donc indispensable de créer une méthode spéciale, offrant un choix de mois et de petites phrases toujours combinés pour être bien compris des enfants ; tout en graduant les difficultés et en ne se servant que d’un nombre de lettres donné pour simplifier chaque exercice.
- Tel a été le but essentiel de la méthode de Mms Dallet ; et ce but a été atteint.
- Les résultats obtenus, dans les Écoles du Familistère où l’expérience a été faite, sont les suivants :
- 1° Sept à huit mois apres avoir commencé la méthode, quarante-cinq enfants de quatre à cinq ans environ lisent au tableau, pendant les exercices de récapitulation, les mots nouveaux que la maîtresse y compose avec ses lettres modèles, à mesure qu’elle les fait.
- Avant même d’être interrogés, ils les disent tout bas, et s’intéressent tant à cet exercice qu’ils ont déjà réclamé d’eux-mêmes leur leçon de lecture pendant des après-midi de jeudi ! Ils ont ainsi appris à connaître non pas tout l’alphabet, mais vingt-quatre lettres et voyelles composées avec lesquelles ils ont fait et lu plus de cinq cent mots différents, formant de petites phrases du vocabulaire enfantin.
- 2° Un second groupe de bébés de quatre ans environ qui ont commencé la lecture quelques semaines plus tard, connaissent au bout du même temps, dix-neuf lettres avec lesquelles ils ont composé et lu environ deux cents mots divers.
- Autrefois,les élèves de cet âge passaient toute l’année à apprendre l’alphabet ou les deux ou trois premiers tableaux de la méthode phonomimique et les plus intelligents seuls les savaient. Le reste s’était ennuyé pendant la leçon et n’avait presque rien appris. Avec la nouvelle méthode tous prennent goût à ce qu’ils font.L’enseignement de la lecture est devenu un exercice animé, et il produit de rapides progrès.
- Mise à l’essai dans la famille, la même méthode a donné les plus excellents résultats :
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- Une jeune mère appliquant ce système, a enseigné la lecture, en moins de trois mois, à un enfant de cinq ans qui, en suivant les anciens procédés, n’avait jusque-là appris qu’avec peine les lettres de l’alphabet.
- « Un tel succès » dit Mme Dallet, « dépasse toutes nos espérances et nous fait considérer comme un devoir de porter à la connaissance du public ce modeste travail entrepris simplement par amour des petits enfants.
- « Nous avons composé les exercices de telle façon que les avantages de la méthode phonomimique « Procédé Grosselin, Méthode de Mme Marie Pape-Carpantier » puissent être alliés à ceux des caractères mobiles. Mais l’enseignement phonomimique est ici facultatif. Tout procédé de lecture et d’appellation pourrait être appliqué à notre choix de mots. »
- Disons pour terminer que cette méthode avant d’être livrée à l’impression fut soumise à l’examen du comité de rédaction du journal 1 ’École maternelle et que MM. H. inspecteur primaire à Paris et A. D. secrétaire-adjoint de l’Académie de Paris en ont rendu le témoignage suivant reproduit dans le numéro de l’École Maternelle du 15 février dernier :
- « Cette méthode qui comprend 49 exercices est intelligente et rationnelle ; elle témoigne d’expérience ; elle prouve une grande habitude des enfants, et elle répond à leur besoin d’agir et de s’intéresser à ce qu’ils font.
- « Il est évident qu’une institutrice peut en tirer de grands avantages et obtenir que l’enseignement de la lecture, souvent monotone et fastidieux à l'école maternelle,y devienne un exercice attrayant.»
- Depuis l’apparition de l'ouvrage, l’auteur a reçu, en outre, les appréciations les plus favorables de la part d’autres personnes également des plus compétentes en matières d’éducation et d’instruction.
- Nous ne saurions donc trop recommander cette méthode à l’attention du corps enseignant et de toutes les mères de famille.
- M. Godin.
- OUVRAGES REÇUS
- Les origines et les fins, cosmogonie sous la dictée de trois dualités de l’espace, volume de 150 pages avec une préface de M. Eugène Nus. Librairie des sciences psychologiques, 1 rue Chaba-nais, Paris ; prix 2 francs.
- Scandinavian Peace Associations, with extract of report of the firat united scandinavian peace meeting. En vente chez W. Poyser, great church Street, Wisbech, Angleterre.
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- BIBLIOGRAPHIE
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- L’achèvement des œuvres Tourasse, rapport présenté à l’Assemblée générale du 9 avril 1888, par M. Albert Piche, président de la Société. Imprimerie Garet, 11 rue des Cordeliers. Pau (Basses-Pyrénées).
- Glorieux centenaire 1889 (1). Monde nouveau ; Nouveaux deux, Nouvelle terre, par M. l’abbé Roca, auteur de La fin de l’ancien monde.
- Editeur Aug. Ghio, 1, 3, 5, 7, Palais Royal, Paris. Un volume in-8°, 7 fr. 50.
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- L’INITIATION
- Sommaire du N° de Janvier
- Essai sur la situation philosophique. — La théorie des tempéraments.— La pierre philosophale —La synarchie.— Le testament d’un haschischéen.— A brûler.— Pour un Baptême. — La gloire du péché.— Noël.— Bibliographie.
- Un an 10 fr. Directeur : Papus, 14 rue de Strasbourg, Paris.
- LE LOTUS
- Sommaire du N° de Janvier
- Note sur le Taoïsme. — Étude expérimentale sur quelques phénomènes de force psychique — Force et matière. — Le monde invisible. — M. Hirn et la question de l’éther •— Lettre philosophique très estimée de ceux qui se plaisent aux vérités hermétiques.— Qabbalah.— A l’humanité. — Pensées. — Publications nouvelles.— Revue de la presse.
- Un an 12 fr Editeur Georges Carré,58 rue St-André des Arts,Paris.
- LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
- Sommaire du Numéro XLIX
- Histoire sociale de l’Église. Saint Paul et l’Apocalypse. — La répartition des richesses en Bulgarie. — Constantin Meunier. — A travers la morale. Honnête plus qu’honnête. Roman (suite).— Introduction à la sociologie. La circulation. — La législation directe et l’élection de Paris. — Courrier parisien. — Chronique artistique.- Chronique musicale.— Critique littéraire.— Bulletin du mouvement social. Allemagne. France. Hollande. Roumanie. — Le mois. 1789-1889 Nécrologie. Livres et revues.
- Prix du numéro : 1 fr. 25.
- Bruxelles : 26, rue de l’Industrie. — Paris : 16, rue de Chabrol.
- (1) Voir notre article Bibliographie de février dernier.
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- LE DEVOIR
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- LA REVUE SOCIALISTE
- Sommaire du N° 50 du 15 fécrier La consommation considérée dans ses rapports avec l’évolution sociale.— Le droit de grève et ses conséquences (suite et fin).— Blanqui socialiste. — Aryens et Sémites. Le Bilan du Christianisme et du Judaïsme. — Un livre socialiste polonais. — Lettre socialiste. — La mortalité des jeunes enfants. — La législation directe. — La presse socialiste en Italie. — Correspondance. — Anthologie socialiste. — Mouvement social. — Livres.
- Bureaux : 8, rue des Martyrs. Paris.
- France : Six mois, 9 francs. — Un an, 18 fr.
- %
- CONCORD
- the journal of the International arbitration and peace Association.
- Nous remercions notre bienveillant confrère pour les paroles encourageantes qu’il nous adresse dans son numéro du 19 février dernier, et saisissons cette occasion de recommandera nos lecteurs la lecture de ce journal dirigé par un homme dont le nom est inséparable de l’idée de paix et d’arbitrage international, parce qu’il a porté cette idée dans le monde entier,nous voulons dire M. Hodgson Pratt.
- « Concord )) se publie à Londres 10 et 41, outer Temple W. C. Voici le sommaire du numéro du 19 février.
- A. D. 1889. — Intervention or médiation. — Burn the sbip to save the ship. — The social aspect of war. — L’union fait la force. — Our spécial correspondants. — Correspondance. —- The women’s committee. — Conversazione.— American tribunal of arbitration.
- — S.Teodoro Monela’s Prize. — Progress of the Peace movement in Italy.— Good news from Spain and Portugal.— a Le Devoir ».
- — Executive committee Meetings. — Subscriptions and donations.
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- Nous recommandons également à ceux de nos lecteurs qui connaissent la langue anglaise et qui sont désireux de soutenir le mouvement en faveur de la paix et de l’arbitrage international,le journal The arbitrator, organe of the international arbitration League. Cette publication des plus intéressantes et des mieux informées se trouve à Londres, Office of the League 23, Bedford st. Strand.
- Prix : un an, 1 shilling 6 deniers. S’adresser à M.W.R. Cremer, membre du Parlement.
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- La vie posthume, revue mensuelle ayant pour objet l’étude des rapports solidaires et naturels qui relient l'humanité terrestre à l’humanité supra-terrestre, sous la direction de M. George.
- Un an 5 fr. Bureaux rue Thiers "27 à Marseille.
- Sommaire du dernier numéro : Nécessité d’une nouvelle orientation philosophique. — Chronique de la libre recherche, aux sceptiques. — Deux rêves réalisés. — Les apparitions. — Remarques. — Encore les tables tournantes. — Extrait d’une lettre de l’abbé Roca à l’évêque de Perpignan — Nécrologie. — « Les origines et les fins ».— « Le Devoir ».
- Merci à notre honorable confrère pour les bonnes paroles qu’il a bien voulu nons consacrer dans ce numéro, en rappelant à ses lecteurs que notre journal, sous sa nouvelle forme, publie chaque mois des pages inédites de son fondateur J.-B -André Godin.
- VIENT DE PARAITRE
- au bureau du Devoir
- et chez Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris
- IA RÉPUBLIQUE DU TRAVAIL
- ET LA RÉFORME PARLEMENTAIRE
- œuvre posthume
- de Jean-Baptiste-André GODIN
- FONDATEUR du familistère in-8° broché avec le portrait de l'auteur, 8 fr.
- Nous exposerons dans notre prochain numéro le cadre de ce remarquable ouvrage.
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Février 1889.
- NAISSANCES
- 1er Février. — Herny Léon-Zéphirin, fils de Herny Constans et de Dassonville Marie.
- d° Noizet Adolphe-Émile, fils de Noizet Émilia.
- 11 Février. — Dolignon Adonis Marcel, fils de Dolignon Adonis et de Marchand Adèle.
- 13 Février. — Braillon Fernande-Adrienne,fille de Braillon Adolphe et de Gautier Louise.
- 16 Février. — Duval Suzanne-Lise, fille de Duval Louis et de Legrand Louise,
- 20 Février. — Hauët Julienne-Blanche, fille de Hauët Marcellin et
- Dumotier Auxilia.
- 21 Février. — Coze Victorine, fille de Coze Augustin et de Disant
- Julia.
- 23 Février. — Magnier Charles-Clovis, fils de Magnier Louis et de Ribeaux Marie.
- d° Ribeaux Alice-Thérèse, fille de Ribeaux Eugène et de Macaigne Thérèse.
- 26 Février. — Jumeau Clotilde-Eugénie, fille de Jumeau Émile et de Viéville Rose.
- DÉCÈS
- 28 Février. — Jumeau Clotilde-Eugénie, âgée de deux jours.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
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- LA. RÉPUBLIQUE DU TRAVAIL ET LA RÉFORME PARLEMENTAIRE 193
- LE DERNIER LIVRE de J.-Bte-André GODIN
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE.
- LA RÉPUBLIQUE DU TRAVAIL
- ET LA
- RÉFORME PARLEMENTAIRE (M
- In 8° broché avec le portrait de l’auteur, 8 francs.
- Au début de l’année 1888, la plupart des journaux français et étrangers signalèrent la perte immense que venait de faire le monde du travail et de la pensée, en la personne de Jean-Baptiste-André Godin, le fondateur du Familistère de Guise.
- Nous ne rappellerons pas ici ce qu’est le Familistère,œuvre colossale en son genre, réalisant l’association du capital et du travail dans les conditions les plus dignes d’examen et d’étude.
- Notre objet spécial est de signaler l’apparition du volume, digne couronnement de l’œuvre de Jean-Baptiste-André Godin, et que celui-ci achevait quand la mort l’a frappé. Ce livre vient d’être publié par les soins de sa veuve, née Moret.
- Il contient la pensée suprême de son auteur, les conclusions sociales auxquelles il était arrivé, après une vie qui l’a-fait passer tour à tour du rang de simple ouvrier à celui de patron, puis de grand manufacturier,possesseur d’usines en France et en Belgique, conseiller général, député, etc.
- Les conclusions proposées par un tel homme revêtent donc un caractère de précision et de praticabilité qui les recommandent à l’attention générale, surtout au milieu des difficultés sociales qui nous assaillent et que, précisément, J-Btc-André Godin voulait prévenir ou résoudre, en écrivant son livre.
- La République du Travail et la Réforme parlementaire comprend cinq parties.
- La préface intitulée : Les trois réformes fondamentales indique
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- avec concision et netteté par quoi il faut commencer pour sortir de l’impasse où l’on se débat entre l’urgence des réformes et l’impossibilité de se procurer les ressources nécessaires pour y faire face.
- Ces trois réformes fondamentales font chacune l’objet des trois premières parties du volume. Elles sont désignées comme suit :
- Première partie.
- L’organisation vraie de la puissance sociale.
- Deuxième partieh
- L’établissement équitable des ressources de l’État et l’organisation du droit de vivre.
- Troisième partie.
- L’organisation et l’émancipation du travail.
- Avant de reprendre chacune de ces trois parties pour en indiquer les points principaux, disons que la quatrième est intitulée :
- La République française et le Socialisme ; et la cinquième :
- La politique des Gouvernements de privilèges et celle de la République du travail.
- Enfin, dans un dernier chapitre intitulé « Conclusion », André Godin indique aux électeurs et aux mandataires du peuple ce que le devoir leur commande aujourd’hui pour opérer d’une façon régulière et pacifique l’évolution inéluctable qui se prépare dans nos sociétés.
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- Revenons aux trois réformes fondamentales, but spécial de l’œuvre de J.-Bte-André Godin.
- La première, avons-nous dit, a pour but l'organisation vraie de la puissance sociale.
- L’auteur, après avoir montré que les droits politiques et sociaux sont corrélatifs du droit de vivre que l’homme apporte en naissant, passe en revue les modes d’exercice du droit de suffrage usités jusqu’ici. 11 en montre les vices, explique les causes d’errement du suffrage même et, enfin, démontre que le moyen de remédier à tous ces maux est d’instituer « l’Unité de collège électoral avec scrutin de liste et renouvellement annuel de la moitié des corps élus. »
- Chaque électeur aurait la faculté de porter sur son bulletin autant de noms qu’il y a de départements des affaires publiques ou de ministères, soit dix par exemple. De cette façon non seulement l’égalité existe entre les électeurs votant tous uniformément, d’un
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- bout à l’autre de la France, pour un même nombre de députés; mais encore l’électeur peut exercer, par le choix de ses candidats, une légitime influence sur la généralité des intérêts de la patrie.
- André Godin démontre comment son système réalise pleinement la représentation proportionnelle, desideratum jusqu’ici si difficile 4 atteindre. Mais il faut lire les chapitres : Le bulletin cumulatif, Le mandat impératif, La législation directe, Les plébiscites et L’appel au peuple, Le scrutin de liste national dans les États fédérés, etc., etc., pour voir comment le système électoral proposé par André Godin répond victorieusement à tous les besoins.
- 11 passe ensuite à l’exposé des conditions du Gouvernement mandataire qu’il oppose au régime parlementaire, après avoir, avec une vigueur entraînante, mis en relief les vices de ce régime.
- La répartition des députés dans les comités ministériels, la constitution de la commission exécutive et gouvernementale, l’organisation du travail des corps législatifs, la suppression des discussions publiques et même de la Tribune, et, concurremment,l’organisation du service de la presse pour la mise en lumière des travaux parlementaires, tout est étudié et exposé par Godin avec une ampleur et une sagesse magistrales.
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- Le gouvernement étant constitué de la façon la plus véritablement utile à l’accomplissement de sa haute mission, André Godin lui indique où il pourra sans susciter de troubles ni de conflits sociaux trouver équitablement les ressources nécessaires à l’État pour l’entretien, le développement des services publics,et l’institution des garanties de l’existence en faveur de tous les citoyens sans exception.
- Poser un tel problème et en indiquer la solution prouve de quelle puissance intellectuelle et morale André Godin était doué.
- La suppression progressive des impôts, l’amortissement de la dette publique,l’équilibre maintenu en permanence dans les budgets de l’État résultent également de sa proposition d’institution du droit d’hérédité de l’État,pour une part à déterminer,dans les successions.
- Des tableaux, dressés d’après les Bulletins de statistique et de législation comparée du Ministère des finances, et des calculs approfondis montrent à qui veut aller au fond des choses qu’André
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- Godin a fouillé la question en homme pratique, et que le plus sage, en présence de l’énormité du problème, est de faire comme lui.
- Mais il ne s’est pas borné dans cette partie de son ouvrage à exposer les immenses avantages de l’institution du droit d’hérédité de l’Etat pour une certaine part dans les fortunes délaissées à la mort ; il a fait ressortir la légitimité de ce droit, au point de vue de la plus stricte équité,en raison de l’aide considérable que le domaine naturel et le domaine social apportent, chacun de son côté, dans l’édification de toutes les fortunes.
- Simultanément avec l’organisation du droit d’hérédité de l’État, André Godin propose l’établissement d’un vaste système d’assurances mutuelles communales garantissant à tous les citoyens l’exercice du droit de vivre, dans des conditions ne prêtant à aucun abus. Rappelons ici que celui qui parle a constitué ces mêmes garanties en faveur de plusieurs milliers de personnes dans son Association du Familistère,et que ces garanties fonctionnent depuis plus d’un quart de siècle ; donc, là aussi, il a étudié le sujet d’assez près pour qu’on n’écarte pas sans examen ce qu’il propose.
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- Ce problème de première importance : l’abolition de la misère étant résolue,Godin passe dans la troisième partie de son ouvrage à l’organisation et l’émancipation du travail. Il montre que le défaut d’équilibre entre la production et la consommation, dès les débuts de la grande industrie, doit être attribué à l'imprévoyance sociale.
- Il fouille les causes de conflits entre ouvriers et patrons, les douleurs et l’inefficacité des grèves ; il expose l’insuffisance de la loi sur les syndicats professionnels pour remédier aux souffrances des classes ouvrières. Il fait voir que cette loi dépourvue de sanction nécessite d’importants compléments, et il propose les modifications à y introduire pour mettre réellement les ouvriers en situation de se servir de cette loi,en faisant d’abord que travailleurs de tous ordres, ouvriers et patrons, soient syndiqués de droit.
- En sa qualité de chef d’atelier, il fait ressortir, avec une éloquence pour ainsi dire vivante, les bienfaits sociaux qui résulteraient de l’organisation et de l’émancipation du travail ; comment la consommation et la production étant toujours en équilibre, l’activité et l’abondance régneraient partout; comment il serait possible de
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- LA RÉPUBLIQUE DU TRAVAÎL ET LA REFORME PARLEMENTAIRE 197 trouver, dans cette organisation même, le moyen de régler les questions de concurrence internationale industrielle.
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- Nous avons indiqué le titre des quatrième et cinquième parties de l’ouvrage.
- Dans la quatrième : La Révolution française et le Socialisme, le lecteur trouvera les intéressants commentaires dont J.-B.-André Godin accompagne la déclaration des Droits de l’homme dans les Constitutions de 1791,1793,1795.Même chose concernant les décrets si peu connus,bien que si importants,et non abrogés,— ne l’oublions pas, — concernant l’organisation du Droit de vivre et l’extinction de la mendicité, — Décrets des 28 Juin et 16 Octobre 1793.
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- Enfin, la cinquième partie, après avoir fait le sombre tableau de la politique dictée parj’esprit de guerre, de domination, d’exploitation du travail, nous montre quelle sera la politique rationnelle suivie par le gouvernement qui reposera sur les bases indiquées par J.-B -André Godin, Gouvernement réellement digne de la République du Travail.
- Tous les penseurs,tous les hommes qui s’occupent du mouvement social, tous ceux qui peuvent exercer une influence sur la politique des nations ont besoin de lire ce livre, fruit de longues méditations et des enseignements de toute une vie consacrée à lutter pratiquement et victorieusement contre les difficultés sociales, difficultés dont la solution s’impose aujourd’hui à l’attention de toutes les nations civilisées.
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- Ayant exposé à nos lecteurs le contenu du nouveau et dernier volume de J.-B -A. Godin nous leur en donnons ci-dessous la préface. Voici d’abord la lettre par laquelle ouvre le volume.
- Aux Lecteurs,
- Aux Amis de Jean-Baplisle-André GODIN, le fondateur de VAssociation du Familistère.
- Lecteurs et amis de mon mari, c’est avec une profonde émotion que je vous présente ce livre.
- M. Godin le terminait avec une hâte inexprimable, en face des
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- difficultés sociales croissantes, quand, hélas! son décès est survenu au commencement de la présente année.
- Par testament,il m’a fait l’honneur, — honneur plein de honté, de tendresse et de confiance, — de me laisser le soin de publier ses manuscrits. Ma volonté est de m’employer à cette tâche avec autant de religieux respect que de profond amour. Ce livre est le premier que je publie dans ces conditions.
- La pensée suprême de Jean-Baptiste-André Godin est dans ces pages. Cette pensée a été fortifiée des enseignements de toute une vie consacrée à l'émancipation pratique du sort des hommes. Puissent les amis,les lecteurs d’André Godin attacher à ses dernières paroles -le prix qu’elles méritent, s’en inspirer dans leurs actes, et la pacification sociale aura fait un grand pas !
- Familistère de Guise, 1er Décembre 1888.
- Marie MORET, Veuve GODIN.
- PRÉFACE
- LES TROIS RÉFORMES FONDAMENTALES
- En face des difficultés politiques et sociales qui s’amoncellent chez les nations les plus civilisées, il est essentiel de commencer par opérer le classement des réformes indispensables à notre époque, de mettre au premier plan celles qui doivent servir de base aux autres et qui peuvent exercer l’influence la plus générale sur le bonheur du peuple.
- Jusqu’ici, les gouvernants ont été impuissants à cette œuvre, parce que leurs sympathies les portent ailleurs. Vivant au contact de la richesse, ils sont entraînés, soit par l’ambition personnelle soit par le courant des affaires, à s’occuper des intérêts qui les pressent. Or, ces intérêts sont ceux de la richesse capitaliste, terrienne et industrielle ; leur attention est fermée à tout le reste. La richesse seule coudoyant les pouvoirs,les droits et les intérêts réels du travail et du prolétariat restent sans protection.
- A la façon des pouvoirs antiques qui inféodaient esclaves et serfs aux patriciens et aux nobles, les pouvoirs d’aujourd’hui inféodent le travailleur et l’ouvrier à la richesse, à la spéculation industrielle, commerciale, terrienne et capitaliste ; et pas plus que les anciens
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- LA RÉPUBLIQUE DÜ TRAVAIL ET LA REFORME PARLEMENTAIRE 199 ne pouvaient comprendre l’iniquité de l’esclavage et du servage, les privilégiés du jour ne comprennent l’iniquité de l'industrialisme, ni les douleurs du salariat. Ils sont donc incapables d’inaugurer aucune des mesures de justice propres à donner aux déshérités de la société les garanties d’une plus équitable répartition de la richesse.
- Pourtant, c’est de là que viendront les principales difficultés politiques et sociales.
- Le peuple, par les souffrances qu’il endure, est rendu très accessible aux inspirations du droit à la vie, et tel événement imprévu peut l’amener à renouveler, contre la féodalité de la richesse, l’effort qu’il a fait autrefois, au moment de la Révolution française, contre la féodalité nobiliaire Tel est l’abime vers lequel courent les nations.
- Les hommes prévoyants et amis du bien social se préoccupent des moyens de prévenir cette catastrophe, ou, tout au moins, de mettre en évidence les moyens de sauvetage et de salut que la société peut réclamer un jour.
- Deux issues s'offrent à l’horizon politique pour sortir de cette situation:
- . La plus heureuse serait la voie législative;
- La plus dangereuse, la voie révolutionnaire.
- Par laquelle des deux atteindrons-nous aux réformes nécessaires ?
- Nul ne peut le dire avec certitude ; mais ce qui n’est pas douteux c’est que, pour réorganiser la société, il faut un plan d’exécution, un programme des institutions à établir, des études faites à l’avance sur les parties fondamentales de la réôdifîcation et sur l’ordre dans lequel les institutions devront intervenir.
- Si jusqu’ici, au lendemain des révolutions, le peuple s’est trouvé dans un état peu différent de celui qu’il croyait avoir brisé, cela tient à ce qu’avant les révolutions le sentiment public ne s’était pas élevé à la conception nette et pratique des réformes à accomplir, et à ce que les hommes appelés au pouvoir par le peuple n’étaient pas ëux-mèmes en état de reconstituer la société sur des données nouvelles garantissant l’exercice de tous les droits jusque-là méconnus.
- Sommes-nous en état de mieux faire aujourd’hui ? Les hommes qu’une révolution pourrait porter au pouvoir seraient-ils capables
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- d’assurer les droits du travail et de donner les garanties nécessaires à la masse des prolétaires ? Saurions-nous réellement faire une œuvre sociale bien assise ? Les éléments dont la société nouvelle devra se composer sont-ils assez connus ? Dans l’état actuel des esprits, l’avenir social n’est-il pas encore confus, et serait-il possible de s’entendre pour tracer les plans de l’édifice nouveau ? Cependant pour édifier, il faut un plan. La première chose à faire pour dresser ce plan est donc de dégager, de l’amas de matériaux fournis par les idées émises en vue de l’avenir, ce qui peut réellement servir de base à l’édifice social.
- Tout le monde est d’avis qu’il y a quelque chose à faire pour parer à l’inégalité des conditions et aux abus que la société renferme. On sent qu’il y a péril à ne pas agir, et, malgré leurs inquiétudes, les classes dirigeantes, impuissantes à démêler ce qui est à faire, s’endorment dans leur nonchalance.
- En attendant, les mêmes questions s’imposent aux préoccupations du peuple.
- L’excessive misère contrastant avec l’excessive opulence fait comprendre à chacun l’injuste répartition des produits du travail. L’incertitude du lendemain pour l’ouvrier et sa famille,
- La spéculation sur le salaire,
- La spéculation sur le travail,
- Les chômages,
- Les abus de l’industrie,
- L’absence de toute organisation protectrice de l’ouvrier,
- Les impôts de consommation enlevant au pauvre la plus forte part de ses ressources déjà insuffisantes,
- Les dangers de guerre internationale attisés sans cesse au mépris des droits de la vie humaine,
- Les abus et les erreurs d’une législation surannée,
- Le monopole de la richesse dans les familles,
- Le mépris de la souveraineté et des droits politiques et sociaux du peuple :
- Voilà autant de plaies sociales contre lesquelles les peuples réclament, parce qu’ils en sont plus spécialement accablés.
- Depuis près d’un siècle, la question sociale a été posée par la Révolution française, et l’on n’est encore fixé ni sur les moyens de
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- réaliser la justice dans la société, ni sur le point de savoir par qui, une fois conçues, les réformes seront mises en pratique.
- Les uns prétendent que c’est de l’initiative des citoyens que les réformes doivent surgir ; les autres, que l’État seul est en situation d’apporter une solution convenable au conflit des divers intérêts sociaux. Enfin, l’embarras est tout aussi grand devant cette question: Par quelles réformes convient-il de commencer?
- Il est urgent d’en finir avec ces hésitations, en mettant en lumière les trois réformes qui peuvent servir de base à toutes les autres, ouvrir la marche vers le progrès social, et nous garantir contre les dangers pressentis par tout le monde intelligent.
- Ces réformes fondamentales sont:
- A. — L’organisation vraie de la puissance sociale.
- B. —L’établissement équitable des ressources de l’État et l’organisation du droit de vivre.
- C. — L’organisation et l’émancipation du travail.
- A elles seules, ces trois réformes suffiraient pour ouvrir la voie à toutes les améliorations sociales, améliorations sans lesquelles il n’y aura plus ni repos ni trêve pour les nations civilisées.
- Mais il convient d’instituer ces réformes dans l’ordre où elles doivent se succéder, et c’est ainsi que je les exposerai dans cet ouvrage.
- A. — L’organisation vraie de la puissance sociale.
- Rien n’est plus pressant que d’assurer l’organisation rationnelle et démocratique du suffrage universel ; car le suffrage universel, rationnellement et démocratiquement organisé, est la base sur laquelle doivent reposer l’exercice de la souveraineté du peuple et la véritable constitution de la République.
- Le peuple n*a eu jusqu’ici qu’une action illusoire sur les pouvoirs publics ; la volonté du peuple doit, au contraire, être dans l’avenir la cause déterminante de la constitution des pouvoirs.
- C’est de l’action consciente du suffrage universel que doivent sortir et la réforme nécessaire du régime parlementaire et la constitution du gouvernement démocratique et social, sans lequel jamais les réformes n’aboutiront.
- La stabilité démocratique du gouvernement national est de toutes
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- les réformes la première qu’il importe d’établir, car, sans elle, toutes les autres manquent de certitude et de base.
- Le gouvernement, quoi qu’on fasse et quel que soit son mode de constitution, est naturellement la force sociale qui influe sur les mouvements de toute la nation.
- Les gouvernements sont les arbitres de la destinée des peuples par la bonne ou la mauvaise direction qu’ils impriment aux affaires de l’État ; ils sont les arbitres des réformes, car les choses d’ordre social n’ont de valeur qu’au tant qu’elles ont l’appui de la loi.
- Donc, il n’y aura de réformes sérieuses que lorsque le peuple saura se donner un gouvernement réformateur.
- Un tel gouvernement ne peut pas être monarchique, parce que la monarchie subordonne tous les intérêts de la nation aux intérêts d’une famille et de ses favoris.
- Il ne peut pas davantage être oligarchique, car le gouvernement d’un petit nombre, usant du pouvoir dans son intérêt a les défauts du gouvernement monarchique : c’est toujours l’extrême richesse, étendue, il est vrai, à un plus grand nombre de personnes ; mais ce n’en est pas moins la gêne ou la misère pour la majorité du peuple.
- Le gouvernement vraiment réformateur ne doit pas être étranger aux besoins de la nation ; il faut, au contraire, qu’il soit initié à la vie du peuple, à la vie du laboureur des champs, à la vie de l'ouvrier des villes ; il faut qu’il connaisse autant la cause des souffrances et des misères d’en bas que celle du superflu des richesses d’en haut.
- Le gouvernement réellement démocratique ne sera jamais de ces gouvernements qui s’imposent par la volonté d’un seul homme ou de quelques-uns ; car, de tels gouvernements ont toujours exploité et exploiteront toujours le peuple. Il est donc indispensable que le peuple élise son gouvernement, et qu’il puisse le révoquer, afin de ne conserver que des gouvernants intelligents, sages et dévoués au bonheur du peuple.
- Alors,seulement, les affaires de l’État prendront une bonne direction, tous les intérêts seront ménagés, tous les droits seront respectés ; tous les actes des gouvernants revêtiront un caractère de justice qui leur donnera une portée sociale utile.
- Ce but peut être atteint, comme je le démontre plus loin, par l’institution de l’unité de collège électoral avec scrutin de liste ;
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- LA RÉPUBLIQUE DU TRAVAIL ET LA REFORME PARLEMENTAIRE 203 chaque bulletin portant autant de noms qu’il y a de ministères ou de départements des affaires publiques. Il faut, en outre, instituer le renouvellement annuel de la moitié des corps élus ; car, sous le véritable régime de la souveraineté du peuple, la nation ne doit jamais être dessaisie du droit de remplaçer annuellement .ses mandataires dans les limites nécessaires à la libre manifestation de ses volontés, de façon à s’opposer à tout empiètement de la part des gouvernants et à montrer, aux pouvoirs publics, la voie que le sentiment national les engage à suivre. Le renouvellement annuel fera connaître et comprendre au gouvernement les besoins du peuple, et le mettra en demeure d’y donner satisfaction.
- Le suffrage universel ôtant ainsi organisé, les élus du suffrage resteront les mandataires du peuple et ne pourront plus s’ériger en maîtres. La puissance de' l’opinion nationale portera vite ces mandataires à la constitution du gouvernement de travad et d’action (font j’indique, en un chapitre spécial, les principales conditions. C’est la réforme complète du régime parlementaire par l’institution du gouvernement mandataire,du gouvernement véritablement propre à la République du travail.
- C’est donc à l’organisation véritable de l’exercice de la souveraineté du peuple par le suffrage universel, — premier principe de la constitution démocratique du Gouvernement, — que je consacre la première partie de ce volume.
- Lorsque le suffrage universel bien organisé fera sortir le gouvernement des entrailles de la nation même, lorsqu'il le mettra en concordance avec les besoins de la société moderne, et que,par le renouvellement partiel annuel, il saura le maintenir ainsi d’une façon permanente, nous aurons le gouvernement toujours à l’unisson du sentiment général de la nation.
- Mais il ne suffit pas que les gouvernants soient animés du désir de bien faire, il faut qu’ils sachent ce qu’ils ont à faire. C’est pourquoi il est nécessaire d’élaborer les premières mesures à instituer dans nos sociétés.
- B. — L’établissement équitable des ressources de l’État et l’organisation du droit de vivre.
- Le gouvernement étant établi sur une base démocratique et populaire, il aura pour premier devoir de travailler au bonheur du
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- peuple. La réforme des impôts, la création d’un nouveau système des ressources publiques et l’organisation rationnelle de la mutualité nationale seront son premier soin.
- Décharger le peuple des impôts qu’une politique anti-sociale fait peser sur lui, abolir tous les impôts indirects et créer des ressources nationales suffisamment abondantes pour remplacer le régime fiscal actuel, amortir la dette nationale et fonder les institutions propres à donner aux masses déshéritées les garanties de l’existence, c’est- \ à-dire permettant d’assurer à tous l’exercice du droit à la vie : telle sera la première mission de ce gouvernement.
- Les ressources de l’État seront d’un ordre tout nouveau ; elles ne devront atteindre ni la liberté, ni l’activité, ni la subsistance, ni la richesse du citoyen, de son vivant. L’État trouvera ces ressources par l'organisation de son droit d’hérédité, au moyen duquel il recueillera une part équitable dans les biens délaissés à la mort par les citoyens. Gela donnera lieu à la réforme des lois successorales.
- Avec les biens mobiliers et immobiliers dont l’État héritera chaque jour, une fois l’hérédité nationale instituée, avec le revenu que l’État se réservera sur les biens qu’il vendra ou affermera aux citoyens, le législateur pourra établir la solidarité et la mutualité nationales, de manière à donner au peuple toutes les garanties nécessaires à l’existence. Alors, seulement, les richesses créées par le travail serviront à donner efficacement aux masses ouvrières les sécurités journalières qui leur font défaut.
- Mais il est évident que pour^pfocéder à de telles institutions, il faut que le législateur soit l’expression du sentiment populaire et qu’ainsi il soit conduit à introduire dans la loi le respect du droit naturel et la pratique du devoir social.
- Je ferai donc de la réforme de l’impôt, par l’institution du droit d’hérédité de l’État, et de l’organisation de la solidarité et de la mutualité nationales l’objet de la seconde partie de cet ouvrage.
- C.— L’organisation et l’émancipation du travail.
- Si les réformes qne je viens d’indiquer :
- L'organisation vraie de la puissance sociale,
- Et l’établissement équitable des ressources de l’Etat et des garanties nationales mutuelles,
- sont nécessaires à l’indépendance du peuple, il faut lui donner
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- autre chose encore pour répondre aux plus chers désirs des classes ouvrières, qui aspirent à l’augmentation de leur bien-être et veulent l’émancipation du travail et des travailleurs.
- L’organisation et l'émancipation du travail sont, du reste, le complément indispensable de la rénovation sociale ; car, il ne suffit pas d’établir les garanties nationales mutuelles, il faut rendre au travail un légitime attrait, en accordant à l’ouvrier l’indépendance qui lui est due ; ainsi s’introduira, dans les faits de la production, le stimulant nécessaire pour équilibrer les effets de la liberté.
- Cette nouvelle base do réformes a son germe dans les tendances des ouvriers vers la constitution des syndicats. Il est nécessaire de donner à ces tendances un développement plus complet. Il faut que les travailleurs de tous ordres soient constitués en Syndicats et Unions professionnels,sur toute l’étendue de la république, et que le droit de régler les conditions du travail dans chaque genre d’opération leur appartienne,concurremment avec les chefs d’indus-Irie. Il faut, par ces moyens, mettre un terme à la concurrence basée sur la réduction des salaires et l’augmentation de la durée du travail.
- Ces syndicats et unions devront étendre leur action jusqu’à rechercher, de concert avec le gouvernement, les moyens d’entente internationale dans les faits de la production et de la consommation, afin de parer aux maux de la concurrence internationale, comme à ceux de la concurrence intérieure.
- Les Syndicats et Unions professionnels, étant légalement constitués, leur autonomie étant reconnue et le travail jouissant de droits entièrement indépendants de ceux du capital,il en résultera que la subordination du travail au capital sera effacée, et que ces deux éléments de la production seront placés sur un pied d’égalité qui, bientôt, amènera leur accord et conciliera leurs intérêts. Le capital cessera de fixer arbitrairement le taux des salaires et des prix du travail dans l’agriculture,l’industrie et le commerce,en même temps que le commerce,la production et la consommation se régulariseront.
- Limité, comme on le voit, à ces trois réformes fondamentales, simples en elles-mêmes,n’exigeant d’autre effort qu’un léger progrès dans les institutions existantes, ce que je propose supprimerait dans leur cause les difficultés sociales actuelles, sans déplacer la fortune
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- présente des citoyens, ni porter le moindre trouble dans l’ordre social.
- Mais, pour que ces propositions servissent à l’apaisement social, il faudrait qu’elles ralliassent les vues de tous les hommes destinés à influencer le mouvement ; autrement, elles ne seront que des jalons pour l’avenir.
- Quoi qu’il en soit, j’ai la conviction de faire oeuvre utile en exposant quelles sont les réformes compatibles avec l’état d’avancement de nos moeurs et de nos besoins.Ou ces réformes s’imposeront à nos gouvernants pour fermer, par la voie pacifique,l’ère des révolutions ; ou elles serviront de plan de reconstruction au lendemain même des résistancee vaincues.
- J.-B -André GODIN
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- Presque en même temps, deux commissions parlementaires refusaient le bénéfice de la prise en considération, l’une, à la proposition de M. Ferroul, (Aude), tendant à la nomination d’une commission pour recevoir et examiner les doléances et les revendications des chambres syndicales ouvrières et des groupes corporatifs ouvriers ; l’autre, à la proposition de M. Camille Raspail, (Var), tendant à la création d’un ministère du travail.
- M.M. Ferroul et Raspail étant fermement résolus à provoquer à la rentrée de la Chambre une discussion sur leurs projets respectifs, nous souhaitons, sans trop l’espérer, que la Chambre ne s’arrête pas aux arguments de circonstance qui fourmillent dans le rapport de M. Charles Dupuy, sur la proposition Ferroul, et aux objections toutes secondaires et très superficielles du rapport, qui semble avoir été fait de chic, comme on dit en journalisme, par lequel M. de la Batut conclut au rejet de la proposition Raspail.
- La nomination d’une commission chargée de recevoir et d’examiner les doléances et les revendications ouvrières pouvait revêtir
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- l’apparence d’une concession faite à la sorte d’ultimatum des 10 janvier et 24 février, et un désaveu du gouvernement qui avait répondu par une fin de non-recevoir.
- Avec le temps, une conception plus nette de la véritable portée de la proposition soumise à la Chambre,et défavorablement accueillie, quant à présent, par la commission, ne laissera rien debout de cette considération dépourvue de toute valeur intrinsèque.
- En attendant, il est incontestable que cette considération a pesé d’une façon décisive sur le vote de la commission, de même qu’elle avait inspiré le langage du ministre de l’intérieur devant la Chambre, lors de la discussion sur la demande d’urgence formulée par M. Ferroul.
- Il suffit pour s’en convaincre de lire le rapport qui résume l’opinion de la commission.
- La première moitié de ce rapport est entièrement consacrée à la critique de la forme sous laquelle étaient présentées les doléances ouvrières par les délégués des chambres syndicales, et du fond même de leurs revendications.
- Le rapporteur déclare notamment qu’on ne saurait trop se garder des formules vagues, et que ce n’est pas travailler pour le peuple que de l’appeler à tout propos et hors de propos à formuler les griefs qui s’exagèrent par cet appel même.
- C’est, en un mot, le procès de la manifestation du 24 février, à l’occasion d’une proposition dans laquelle la commission semble voir une tentative de revanche de son avortement.
- La deuxième partie du rapport énumère l’oeuvre législative accomplie par le parlement dans le sens de l’amélioration progressive de la vie materielle et morale des travailleurs.
- Certes, la Chambre que le rapporteur prend plus particulièrement a tâche de défendre contre le reproche d’indifférence et d’ignorance des questions ouvrières qu’il devine dans les considérants de la proposition Ferroul, la Chambre, composée comme elle est, viciée dans son origine, et par le mode défectueux du suffrage, et par les courants d'opinion, absolument étrangers aux préoccupations sociales, qui ont porté la députation actuelle au pouvoir, a grand mérite à nos yeux d’avoir, à travers tous les conflits et toutes les difficultés, fait preuve d’une incontestable activité dans cet ordre de
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- questions, et doté le pays d’un certain nombre de lois qui plaideront en sa faveur les circonstances atténuantes devant l’histoire.
- Cette partie du rapport est la défense légitime d’une chambre dont le bon vouloir est mis en suspicion.
- C’est un essai de justification très important, sans doute, à d’autres points de vue, mais tout aussi secondaire, objectivement parlant, que le procès dirigé contre les intentions et la manière de procéder des amateurs de manifestations.Néanmoins s'il n’y avait dans la proposition de M. Ferroul, nous ne dirons pas : que ce qu’il y a mis ; mais que ce que la commission y trouve surtout, c’est-à-dire une occasion de processions socialistes, nous passerions,nous aussi, volontiers condamnation.
- Mais cette proposition est susceptible d’une application toute différente et infiniment plus féconde en heureuses conséquences.
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- Une commune pensée semble avoir inspiré les auteurs des deux rapports qui ont servi de point de départ à nos réflexions. Dans les deux documents, en effet, on rencontre la même opinion sur l’incompétence des pouvoirs publics en matière d’organisation et de réglementation du travail; la même opinion,qui infirme la première, sur la suffisance des procédés parlementaires actuels pour assurer à tous les intérêts leur légitime expression, à tous les besoins et à tous les droits leur juste défense.
- Cette contradiction atteste la confusion qui règne dans les esprits sur les attributions et le rôle de l’Etat dans le fonctionnement des sociétés.
- Tout ce que nous voulons retenir, pour le moment, de ce chef, c’est que l’intervention des pouvoirs publics existe et qu’elle s’exerce d’une façon désordonnée ; qu’aucune délimitation précise de cette ingérence n’a reçu l’assentiment général ; qu’entre l’opinion qui demande à l’Etat de se croiser obstinément les bras, et celle qui veut lui imposer la fonction de moteur et de régulateur universel, s’échelonne, au gré des intérêts, et suivant le degré de culture économique et sociale,une infinie variété de nuances intermédiaires.
- Il est impossible de s’inscrire en faux contre une constatation qui présente tous les caractères d'un aphorisme de M. de la Palice.
- Quant à la valeur des moyens du parlementarisme français actuel
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- en matière de réforme sociale,il est plus facile de l’affirmer que d’en donner la preuve.
- Le régime parlementaire est d’essence réfractaire à toute réforme.
- Dans la République du Travail, qui vient de paraître, M. Godin le définit ainsi :
- «Le parlementarisme est un régime bâtard, sous lequel les classes, qui ont ressaisi une partie des privilèges d’autrefois ont donné à l’organisation des pouvoirs, des formes qui n’ont de démocratique que le nom.Voyons,ajoute-t-il,commentles choses se passent sous ce régime qui a fait de la souveraineté du peuple un instrument. D’abord cette souveraineté, aussitôt exprimée, est usurpée par le pouvoir exécutif qui devrait lui être soumis. Les députés, élus du suffrage universel, sont immédiatement les subordonnés du gouvernement, quand ils devraient en être les guides. Ils sont convoqués par le gouvernement et le gouvernement peut proroger et dissoudre la Chambre. Sous la République actuelle, comme sous les monarchies constitutionnelles, la représentation nationale n’agit qu’avec l’impulsion du pouvoir exécutif. Par une étrange perversion des rôles, elle en est même arrivée à attendre de ce pouvoir l’initiative des lois »
- Tels sont les vices fondamentaux du régime représentatif actuel.
- Et comment s’élaborent les lois sous un pareil régime?
- L’assemblée se divise en bureaux. Le nombre des bureaux est actuellement de onze pour la Chambre.
- C’est le sort qui désigne à chaque député le bureau dont il fera partie. Les bureaux servent particulièrement à la nomination des commissions chargées des études législatives.
- « La Chambre », c’est M. Godin qui parle, « la Chambre, pouvoir élu par le peuple, n’a guère qu’un rôle limité à la fonction législative et cette fonction n’est môme pas respectée. Car le gouvernement, aidé de son conseil d’État, apporte le plus souvent à la tribune, des projets de loi rivalisant avec ceux des commissions, et contrecarre ainsi l’œuvre législative dévolue à la Chambre, sans que celle-ci ait même jamais eu la pensée de réclamer contre un tel abus. De sorte que le gouvernement accapare tous les droits des élus du peuple ; ceux-ci n’ont plus que le privilège de parlotter à la tribune sur les projets des gouvernements et des commissions ; la Chambre ayant à prendre partie souvent contre sa propre délégation pour ne pas faire échec au gouvernement.
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- Les mandataires du peuple n’ayant plus rien à faire qu’un travail souvent inutile, s’habituent à l’indifférence et à la paresse. ,
- A côté de l’indifférence se place l’intrigue. Les partis ne s’occupent plus que de la prépondérance qu’ils peuvent respectivement prendre dans le gouvernement ; ils cherchent à exclure des commissions les hommes de talent des parties adverses, privant ainsi, trop souvent ces commissions des capacités dont les lumières eussent été utiles.
- Quand les commissions ont étudié avec maturité et bien coordonné un projet de loi, la discussion devant les Chambres, souvent avec l’aide des Ministres, en bouleverse l’économie, et le projet sort de là mutilé sans harmonie et sans logique.
- Aussi, pour accorder les opinions divergentes les Chambres sont-elles obligées, le plus souvent, de renvoyer aux commissions le travail qu’il eût mieux valu que celles-ci fissent entièrement. »
- Ajoutez à ces inconvénients la nécessité de la sanction du Sénat, de ce corps issu d’un suffrage restreint, oligarchique, et qui renferme encore une soixantaine de membres inamovibles,comme l’étaient autrefois les membres de la Chambre des pairs, et étonnez-vous après cela que les réformes les plus impatiemment attendues, après, avoir séjourné pendant des années entières dans les cartons des commissions, fassent pendant des années encore la navette entre la Chambre et le Sénat, pour ne voir enfin le jour que dans un lamentable état de maigreur.
- Parfois,trop souvent, c’est la caducité qui les frappe à la fin d’une législature lorsqu’ils émanent de l'initiative parlementaire, et alors tout le travail d’élaboration dans les commissions et de discussion devant les Chambres est à recommencer, si tant est que les élections envoient à la Chambre intégralement renouvelée des mandataires décidés à prendre ces réformes en mains.
- N’est-il pas évident, après cela,que l’avènement de la République du travail est intimement lié à la réforme parlementaire, et que cette réforme pour être véritablement efficace doit donner au peuple le suffrage qui lui permettra de faire prévaloir sa volonté,restituer aux pouvoirs exécutif et législatif leurs attributions respectives,et modifier de fond en comble l’organisation et par suite la manière de procéder des commissions ?
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- La substitution d’un gouvernement de travail, d’étude et d’action, au gouvernement de cabales et de parlottage que nous avons actuellement, exige un classement nouveau qui permette aux mandataires du peuple d’utiliser leurs capacités et leurs aptitudes au mieux de l’intérêt général, au plus grand avantage de la bonne direction des affaires de l’État.
- Le gouvernement de l’avenir comporte la division de la Chambre en un certain nombre de commissions correspondant aux grands services publics.
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- Dans la mesure compatible avec les institutions actuelles la commission dont M. Ferroul propose la création pourrait prendre l’importance et jouer le rôle d’une de ces grandes commissions maintes fois et toujours vainement réclamées jusqu’à présent.
- Mais le grand service public correspondant à la commission du travail n’existe pas encore. C’est le ministère du travail auquel M. Godin assigne le premier rang parmi tous les autres.
- M. Raspail propose de combler cette lacune.
- Suivant l’honorable député du Var,le ministère du Travail devrait avoir pour mission d’étudier et d’élaborer des projets de loi sur les questions suivantes :
- 1° La législation du travail;
- 2° L’organisation du travail ;
- 3° La colonisation de l’Algérie et de la Tunisie ;
- 4° Les réformes se rattachant au travail : syndicats, associations, conseils de prud’hommes, sociétés de secours mutuels, de retraites pour la vieillesse et des invalides du travail ;
- 5° Enfin, une direction spéciale pour renseigner et faire connaître entre eux les chantiers qui auraient besoin de travailleurs, et les travailleurs qui seraient sans ouvrage.
- Ce programme est un peu vague.
- Mais, comme le fait justement observer M. G. Rouanet. dans la remarquable étude publiée par la Revue socialiste, où il examine sous ses différents aspects la question d’un ministère du travail,« si le projet était adopté et le ministère institué, le fonctionnement du nouveau cabinet seprôciserait.l'importance de son œuvre à accomplir entrerait enfin dans les voies d’une politiqueméthodique et féconde.»
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- Nous estimons toutefois qu'il y aurait lieu de faire tout d’abord un départ entre les attributions respectives de la commission du travail et celles du ministère du travail. Ces deux institutions,l’une législative, l’autre administrative, se compléteraient suivant les règles que nous voudrions voir adopter pour tous les autres services publics, et constitueraient un organisme pleinement harmonique.
- Pour se rendre compte de l’utilité de la création de ce ministère du travail, que les socialistes réclamaient en 1848, il suffit de lire le dispositif de la loi votée par le Congrès des États-Unis instituant ce ministère :
- Le Ministère du Travail, aux termes de la délibération du Parlement, consacrée par le décret ministériel du 13 juin 1883, est chargé « de rechercher, à des dates aussi rapprochées que possible,le coût de la production des objets fabriqués aux États-Unis, ainsi que dans les autres pays. Il divisera les productions diverses par grandes unités qu’il classera ensuite en analysant les divers éléments du prix : salaires payés dans les industries observées, par jour, par semaine, par mois, par an, ou aux pièces ; la durée de la journée de travail ; les profits réalisés par les entrepreneurs, le coût de la vie, le genre de vie.
- Le Ministère du Travail devra aussi rechercher quelles sont les pratiques et coutumes en usage aux Etats-Unis, dans l’industrie agricole ; étudier la production dans les associations de toute nature, toutes les combinaisons entre le capital et le travail, les effets qu’elles ont sur la production et les prix. 11 devra établir un système de rapports publiés à des intervalles qui ne pourront dépasser deux ans, rendant compte des conditions générales delà production dans le pays.Le ministère du travail est particulièrement chargé de suivre tous les faits relatifs aux conflits survenus entre employeurs et employés, d’en rechercher les causes et d’on adresser un rapport au moins bi-annuel au Congrès. 11 devra, on outre, s’efforcer de recueillir la plus grande, somme poS'sible de faits de même nature à l’étranger.
- Le ministre doit adresser annuellement un autre rapport au président et au congrès, contenant les faits recueillis par lui durant l’année et proposer telles mesures ou recommandations qui lui paraîtront propres à assurer l’efficacité de l’œuvre ministérielle. Il devra
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- également adresser un rapport sur tous les sujets qui pourront lui être indiqués par les Chambres ou le président. »
- Une pareille institution n’a rien de subversif. Elle est de nature à rallier à l’idée qu’elle incarne, les économistes, grands amateurs de statistique, comme on sait, aussi bien que les socialistes.
- Il ne s’agit pas de procéder à la liquidation sociale, de faire converger toutes les forces économiques vers l’établissement d’un régime déterminé; mais d'étudier, jour par jour, tous les incidents de la vie ouvrière, de réunir les éléments d’une connaissance exacte de la condition économique et morale des classes laborieuses.
- Il s’agit de centraliser les services de statistiques, mal agencés, épars dans quatre ou cinq ministères.
- Lors de la discussion du budget do 1889, M.Lyonnais,demanda la création au ministère du commerce d’un bureau de la statistique du travail.
- A peine avait-il formulé sa proposition qu’un député demandait : Combien cela coûtera-t-il ? Le ministre répondit, (nous empruntons ses paroles au Journal officiel ) :
- « Si la Chambre voulait un travail aussi complet que celui que désire M.Lyonnais, il faudrait nécessairement inscrire au budget du ministère du commerce une somme de 15,000 fr.,car nous ne disposons pas de fonds suffisants pour faire établir ces statistiques annuelles, avec un rapport spécial destiné au Parlement. Le Gouvernement n’a pas demandé ce crédit et il estime qu’il peut s’en passer. (Très bien ! très bien) !
- Il existe actuellement au ministère du commerce un bureau de statistique, qui pourra étudier les questions dont l’honorable M. Lyonnais vous a entretenus ; seulement, je me hâte de le déclarer, il ne sera pas possible, dans ces conditions, de donner chaque année au Parlement une statistique complète du travail. Il vous faudra, messieurs, subir le sort commun à l’égard de ces sortes de travaux. Le bureau qui existe actuellement au ministère étudiera les conditions du travail en France,et j’espère qu’en déployant toute l’activité possible, nous arriverons à vous fournir les renseignements demandés par M. Lyonnais ; mais, je le répète, un rapport annuel au Parlement entraînerait une dépense considérable. (Très bien ! très bien !) »
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- Les très bien qui émaillent le texte que nous venons de reproduire ne nous laissent que bien peu d’espoir de voir accueillir par la Ghambre la proposition même considérablement amendée de M. Raspail. Elle fera sans doute à ce dernier la même réponse que vient de faire à la proposition, à notre avis, connexe de M. Ferroul, la commission chargée de l’examiner, à savoir que ce n’est pas à la fin d’une législature qu’on peut entreprendre une telle œuvre. A cela on peut justement répliquer que les mandataires du pays ont la mission de faire des lois jusqu’au bout de leur mandat et de les faire les meilleures possible à n'importe quel moment. L’argument mis en avant par la commission serait pitoyable à l’heure où la Ghambre s’apprête à porter la main sur la plus capitale des lois, la loi du suffrage.
- Nous revenons en terminant, aux deux rapports, dont nous avons rappelé en commençant les conclusions.
- Dans ces deux documents domine la préoccupation louable de ne pas leurrer les ouvriers d’espérances irréalisables. L’un d’eux comparant aux enquêtes anglaises les enquêtes générales françaises qui ne se font pas « sans produire un certain étonnement et une inquiétude, qui accroit l’état de malaise qu’elles ont pour but d’analyser et de définir, » dit que les premières « ont pour elles d’être périodiques, et d’avoir surtout un but de statistique.De la sorte, » ajoute-t-il, « elles ne surprennent ni ne troublent les esprits.» Nous ne demandons pas autre chose que le fonctionnement normal et périodique d’un service de statistique. Les questions de syndicats, d’associations, de conseils de prud’hommes, de sociétés de secours mutuels,de retraiteront parle la proposition Raspail, lui fourniraient une abondante alimentation.
- Les honorables députés signataires des deux propositions en question ont fait leur devoir en les soumettant à la Ghambre.
- Quel que soit le sort que celle-ci leur réserve, l’opinion publique en est saisie ; elle appréciera.
- J. Pascaly.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- L’ajournement de la discussion du budget. — Mesures de défense .— La liberté
- de la presse. — La Haute Cour de Justice et M. Boulanger. — Ce qu’il faut
- faire.
- La Chambre vient de s’ajourner au 14 Mai.
- On avait espéré qu’elle ouvrirait la discussion du budget dans les premiers jours du mois d’avril, de façon à la terminer avant de prendre ses vacances de Pâques.
- Il paraissait d’autant plus simple d’en expédier le vote le plus rapidement possible qu’il n’y a pas,àproprementparler,de discussion à engager sur un budget, qui ressemble de très près au budget de 1889 à l’examen duquel la Chambre a consacré sa dernière session d’automne.
- A la rentrée, le Sénat aurait à son tour procédé à cette discussion qui, au Luxembourg non plus, n’a pas de raisons pour être bien longue.
- Rien n’empêchait alors la Chambre de consacrer le temps dont elle dispose encore avant de se séparer, à l’achèvement de quelques travaux importants, parmi lesquels un certain nombre de projets de lois intéressant les travailleurs et les propositions relatives à la réforme du suffrage, auraient pu trouver place.
- Un des nombreux avantages de cette méthode aurait été de permettre au Parlement d’écarter toutes les questions irritantes pendant la fin de la session et de prendre part, comme il convient, aux fêtes dont l’Exposition et le Centenaire seront l’occasion, sans craindre que le temps consacré à ces solennités fût dérobé aux affaires sérieuses.
- Tel était 1 avis du gouvernement. La Chambre en a décidé autrement.
- -*
- *- *
- A-t-elle au moins mis à profit pour l’examen des lois qui attendent depuis longtemps leur tour, le temps qu'elle a dérobé à la discussion du budget ?
- Il est malheureusement impossible de répondre affirmativement à cette question.
- Le bilan des travaux utiles accomplis tant par la Chambre que par le Sénat, durant le mois qui vientde s’écouler,ne serait pas long à dresser.
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- LE devoir
- Il faut reconnaître cependantpour la justification,sic’enest une,de l’uneet l’autre Chambre,qu’elles ont consacré la plus grande partie de leur temps à prendre les mesures que,d’accordaveclegouvernement, elles jugeaient nécessaires pour avoir raison des entreprises factieuses.
- *
- * *
- Les amis de la liberté ont même pu craindre un instant que celle-ci n’eût à souffrir du zèle apporté par les pouvoirs publics dans l’œuvre de légitime résistance qu’ils opposent aux adversaires des institutions actuelles.
- La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse a créé, comme on sait,deux catégories distinctes de délits d’injures publiques.
- L’une comprend les injures commises envers les particuliers ; l’autre, celles commises envers les corps constitués, les agents ou dépositaires de la force et de l’autorité publiques,les citoyens chargés d’un mandat public temporaire ou permanent, etc.,maisseulement à raison de leurs fonctions ou qualités.
- Les injures publiques appartenant à cette seconde catégorie sont déférées à la cour d’assises.
- Les autres, c’est-à-dire celles commises envers les particuliers, sont réservées aux tribunaux correctionnels.
- Une proposition de loi votée par le Sénatreplace sous la juridiction correctionnelle la catégorie d’injures publiques qui en avait été distraite par le législateur de 1881.
- Emue, comme le Sénat, du débordement d’outrages contre les pouvoirs publics et les fonctionnaires dont les temps derniers nous ont donné le triste spectacle, et attribuant, comme lui, pour la majeure part, l’impunité de l’insulteur à la juridiction que la loi de 1881 a chargé de la répression, la commission de la Chambre chargée d’examiner la proposition sénatoriale, a proposé à la Chambre l’adoption de cette proposition.
- Le principal argument apporté par elle à l’appui de la proposition qu’elle faisait sienne était celui-ci: la cour d’assises est à la fois trop solennelle, trop coûteuse et trop lente pour être efficace.
- Certes,on ne saurait oublier ce principe inscrit dans la déclaration même des Droits de l’homme et du citoyen par la grande Constituante de 1789 :« que la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme et que tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. Il ne doit pas y avoir de liberté sans responsabilité.
- Mais il ne faut pas oublier non plus que la doctrine démocratique ne trouvera pleine satisfaction, en l’espèce, que par la substitution de la
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- magistrature élue à la magistrature nommée par le pouvoir central, à la magistrature inamovible. Il ne s’agit donc pas d’étendre la sphère d’action de la juridiction correctionnelle au détriment de celle du jury. C’est l’inverse qu’il faudrait faire.
- MM. Goblet et Millerand ont éloquemment soutenu la thèse démocratique et libérale.
- Dans tous les pays libres, en effet, c’est le jury qui connaît des délits de presse.
- En Angleterre la loi du 27 août 1884 a institué une cour de juridiction devant laquelle les journalistes poursuivis ont le droit de prouver qu’ils ont agi dans l’intérêt public, que les faits allégués sont vrais ; etc., et cette cour peut déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre-
- Si, au contraire, cette cour de juridiction estime que la plainte est fondée, mais que les faits n’encourraient pas une pénalité supérieure à celle qu’elle pourrait elle-même prononcer, elle peut faire donner lecture de la plainte à la personne assignée, et lui demander si elle tient à comparaître devant un jury ou si elle consent à être sommairement jugée.
- En Autriche, les lois admettent également le jury pour les délits de presse.
- En Italie, la loi du 26 mars 1848 était fort libérale. Les délits de presse ressortissaient delà cour d’appel à laquelle se joignaient les juges de faits le jury-— mais cette loi a été abrogée par la loi du 26 juin 1852
- Au Brésil, et dans toutes les républiques de l’Amérique du Sud, c’est le jury qui connaît des délits de presse.
- En Californie et en Géorgie, c’est mieux encore. C’est le jury qui est juge du droit et du fait.
- En Portugal, la liberté de la presse est illimitée et néanmoins les scandales de la presse sont fort rares.
- On ne peut que féliciter la Chambre d’avoir repoussé la loi liberti-cide que lui proposait le Sénat.
- *
- Dans notre dernière chronique nous avions laissé le Sénat occupé à la confection de la procédure qu’il devra suivre lorsqu’il sera constitué en Haute Cour de justice.
- L’occasion de faire l’expérience de cette nouvelle juridiction ne devait pas tarder à se montrer.
- Une demande en autorisation de poursuites contre M. Boulanger, député de la Seine,pourattentat contre la sûreté de l’État, estadressée à la Chambre par le procureur général.
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- Après une longue et orageuse séance l’autorisation de poursuivre est accordée par 346 voix contre 197.
- Un groupe de républicains, adversaires de l’institution du Sénat, refuse de reconnaître à cette assemblée le redoutable pouvoir que lui confère la Constitution de juger les crimes politiques.La majorité républicaine passe outre,et la Chambre sanctionnela loi de procédure adoptée par le Sénat.
- Vendredi 12 avril s’ouvrait la séance solennelle de la Haute-Cour de justice, et à cette heure la commission d’instruction poursuit son enquête sur les faits imputés à M.Georges Ernest Boulanger,ancien général et député, en fuite.
- *
- La fuite de M.Boulanger facilitera au moins autant que toutes les juridictions plus ou moins spéciales,et que toutes les condamnations qu’elles peuvent prononcer, la légitime défense des institutions républicaines, si le Parlement se décide à reconnaître que le péril actuel est dû, pour une grande part, à ses propres erreurs, à l’aveugle satisfaction des privilégiés do la Constitution,d’un côté,à l’incroyable résignation avec laquelle on subit, de l’autre, les désastreuses conséquences d’une mauvaise organisation politique.
- Il ne lui appartient plus à cette heure, si tant est qu’il en ait eu un moment le pouvoir, de corriger lui-même les imperfections de notre machine gouvernementale.
- Dans quelques mois le pays aura la parole. Puisse-t-il se prononcer avec toute la sérénité que comporte raccomplissement d’un grand acte de souveraineté.
- Il dépend dans une certaine mesure des pouvoirs publics de préparer une ère d’apaisement si nécessaire.
- Bien des travaux utiles ont été retardés par les agitations de ces derniers temps. Le bruyant parti qui ne cesse de crier : sus au parlementarisme,en prétendant qu’il ne fait rien,n’a que trop souvent empêché par les incidents qu’il a suscités qu’on ne fît quelque chose.
- C’est à peine si dans l’espace d’un mois le Sénat a pu consacrer trois ou quatre séances au projet capital relatif aux dépenses de l’instruction primaire,au classement et au traitement des instituteurs, et la loi sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail, est encore en suspens.
- La liste serait longue des projets de loi utiles que la Chambre devrait voter avant de se séparer.
- Pour nous borner à quelques-uns des principaux, mentionnons l’introduction dans la loi électorale du renouvellement partiel ; la loi sur les associations des sociétés coopératives dont le rapport vient d’être déposé.
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- Mais encore faudrait-il qne le Sénat eût le temps de ratifier ces divers projets avant la fin de la législation actuelle.
- Si le temps manque au Parlement pour accomplir cette œuvre, qu’il ne se sépare pas du moins sans voter l'amnistie en faveur des malheureux grévistes condamnés,et qu’après avoir pris cette mesura d’apaisement et de conciliation, il jette à la France ce mot d’ordre que recueilleront des oreilles avides :
- « Ne songeons plus qu’à l’Exposition. »
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- L’Exposition jugée par un Journal Anglais. — « Ce
- sera, dit nettement la Fait Mail Gazette, par la plume de M. Julius Price,la plus colossale et la plus extraordinaire que le monde ait jamais vue. Il faut avoir visité tout récemment les travaux pour se rendre compte de la rapidité vertigineuseavec laquelle ils avancent et pour se faire une idée de cette ampleur sans égale,comme conception et comme exécution.
- « Les Français aiment à faire grand : ils sont en train de prouver une fois de plus qu’ils s’y entendent. Leur Exposition du Centenaire de 1889, comparée surtout aux misérables déballages que nous avons accoutumé de voir à Kensington, est déjà absolument stupéfiante. Ni les peines ni l’argent n'ont été ménagés. Rien de mesquin n’afflige le regard. Jusque dans la plus petite charpente de fer, le sentiment et le goût artistique éclatent. Le résultat est de nature à démontrer à l’univers que la France est toujours la plus artistique des nations, et qu’une fois résolue à faire une chose, elle sait s’y mettre corps et âme. Si les nuages dont l’horizon politique reste chargé n’éclatentpas en orage, l’Exposition va attirer à Paris la moitié du monde civilisé, et certes à bon droit, car c’est la plus belle que le globe ait jamais vue ))
- Suit une description détaillée de l’état présent des travaux et des splendeurs qui vont sortir de terre dans les six à huit prochaines semaines. La tour Eiffel, d’abord, avec son merveilleux éclairage électrique égrené en étoiles sur toute sahauteur etinondant denappes lumineuses la vallée de la Seine. Puis les fontaines féériques dont elle sera entourée,les parterres et jardins d’été qui resteront ouverts toute la nuit ; le pavillon de la ville de Paris, couvert en tuiles de couleur; le palais des beaux-arts et celui des arts libéraux; l’admirable exposition coloniale de l’Annam, du Tonkin, de la Cochinchine,
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- du Cambodge, de Tunis et d’Algérie ; l’étonnante « galerie des pays du soleil, » qui transportera les visiteurs en plein Orient ; enfin et surtout, le palais des machines, plus extraordinaire encore en son genre que la tour Eiffel elle-même, et de beaucoup le plus vaste vaisseau qu’il y ait au monde. Le Colisée y danserait à l’aise et le cirque d’Olympie n’est plus qu’un jouet d’enfant. Il est question de le conserver après l’Exposition pour le transformer en manège de cavalerie ; ce sera le plus étonnant de la terre: assez grand pour y installer des courses à couvert.
- M. Price loue aussi très vivement l’organisation de la voie ferrée qui va permettre aux produits de toute la terre d’arriver sur rails à la galerie mêmeoù ils ont leur place réservée. Cette chose si simple est, parait-il, absolument nouvelle.
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- La Haute Cour de Justice. — Conformément à l’artic le 9 delà loi constitutionnelle du 24 février 1875 et à l’article 12 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, le Sénat a été constitué en Haute Cour de justice par un décret en date du 8 avril, et fixant la réunion de la Haute Cour au 12 avril.
- Le décret désigne provisoirement Paris comme siège des séances ; mais, aussitôt sa constitution en Haute Cour de justice, le Sénat, usant de la faculté que lui octroie la loi de 1879 sur le siège des pouvoirs publics,pourra transporter son siège dans telle villede France qu’il lui plaira, pour assurer la paix de ses délibérations.
- Le décret nomme, en outre, le procureur général près la Haute Cour, et deux avocats généraux chargés de l’assister.
- La Haute Cour de justice statuera, aux termes du décret, sur les faits d’attentat contre la sûreté de l’État et autres faits connexes relevés à la charge de M. Boulanger (Georges, Ernest) général en retraite et député et sur tous autres que l’instruction aura fait connaître.
- Suivant la procédure adoptée par le Sénat et par la Chambre, aussitôt la désignation faite,le Sénat doit se réunir pour entendre en audience publique la lecture du décret présidentiel et le réquisitoire du procureur général.
- Immédiatement après,la Haute Cour élira une commission de neuf membres titulaires et de cinq membres suppléants qui sera chargée d’examiner les charges portées contre M Boulanger et de prononcer sur la mise en accusation.
- L’instruction terminée, le dossier sera tenu pendant trois jours à la disposition de l’accusé.
- Ce délai expiré,la commission se réunira sous le nom de chambre d’accusation et rendra un arrêt résumant les charges, indiquant
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- la nature du crime commis, ordonnant enfin que M. Boulanger sera « pris au corps ».
- Puis, un délai de vingt jours avant l’ouverture des débats.
- Comme l’accusé fera défaut, deux ou trois audiences suffiront vraisemblablement pour le procès.
- Le Sénat se retirera ensuite en chambre de conseil pour rédiger son arrêt, qui sera rendu à la majorité absolue des suffrages.
- Ne prendront pas part au vote les membres de la commission d’instruction,et les ministres sénateurs ; ces derniers sont considérés comme remplissant auprès de la Haute Cour le rôle de ministère public.
- Au point de vue matériel, aucune disposition spéciale n’est à prendre. Seulement, le président de la Haute Cour ne monte pas au fauteuil : il siège au milieu de ses collègues.
- C’est en vertu des articles 87, 88 et 89 du code pénal que le procureur général a demandé l’autorisation de poursuivre M.Boulanger.
- Voici le texte de ces articles :
- Art.87.— L’attentat dont le but est,soit de détruire ou de changer le gouvernement ou l’ordre de successibilité au trône,soit d’exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité impériale,est puni de déportation dans une enceinte fortifiée.
- Art. 88. — L’exécution ou la tentative constitueront seules l’attentat.
- Art 89. — Le complot ayant pour but les crimes mentionnés aux articles 86 et 87,s’ilaétésuivi d’un acte commis ou commencé pour en préparer l’exécution, sera puni de la déportation. S’il n’a été suivi d’aucun acte commis ou commencé pour en préparer l’exécution, la peine sera celle de la détention.
- 11 y a complot dès que la résolution d’agir est concertée ou arrêtée entre deux ou plusieurs personnes.
- S’il y a ou proposition faite et non agréée de former un complot pour arriver aux crimes mentionnés dans les articles 83 et 87, celui qui aura fait une telle proposition sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans. Le coupable pourra,de plus, être interdit en tout ou en partie des droits mentionnés en l’article 42 (privation de vote et d’élection, d’éligibilité, etc.)
- Le réquisitoire lu par le procureur général, M Quesnay de Beau-repaire, à la première séance de la Haute Cour, englobe dans les poursuites MM. Henri de Rochelort et Arthur Dillon, membres du Comité dit National, en fuite.
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- Deux Congrès Ouvriers.— Le Comité national du parti ouvrier chargé par la Conférence internationale de Paris,1886,et le Congrès
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- international de Londres,1888,d’organiser un Congrès international à l’occasion du Centenaire, vient de décider que le Congrès se tiendrait à Paris pendant la 2m3 quinzaine de juillet.
- Seront admis les Groupes, Cercles et Chambres syndicales ayant pour but la défense des intérêts des travailleurs et leur émancipation, et pouvant justifier de leur existence en 1888 ;
- Les votes auront lieu par nationalité.
- Les vœux devront être déposés à l’ouverture du Congrès, afin d’en permettre un examen suffisant et une discussion sériense.
- L’ordre du jour comprend jusqu'à présent les questions suivantes :
- 1° Législation internationale du travail. Réglementation légale de la journée.Travail de jour, denuit, des jours fériés, des adultes, des femmes, des enfants.—Surveillancedesateliersdelagrande et petite industrie, comme de l’industrie domestique. — Voies et moyens pour obtenir ces revendications ;
- 2° Des moyens les plus pratiques à employer pour établir des relations constantes entre les organisations ouvrières de tous les pays, sans pour cela porter atteinte à leur autonomie.
- Les Groupes professionnels,Cercles d’études ou Chambres syndicales qui désireraient présenter des modifications ou des additions à cet ordre du jour sont priés d’en aviser le Comité national avant le 31 mai.
- Dans les premiers jours de juin,le Comité national communiquera à tous les adhérents l’ordre du jour définitif, qui résultera des avis divers venus de tous pays.
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- De son côté le Conseil de la Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs de France vient de lancer un appel aux chambres syndicales et groupes Corporatifs partisans des résolutions du Congrès de Bordeaux et de Troyes, en vue de l’organisation d’un Congrès international ouvrier.
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- Le Congrès de la Participation du Centenaire de 1889.— Le Congrès de la participation aura sa première séance d'inauguration le 16 juillet prochain, au Trocadéro.
- Les 17, 18 et 19 juillet seront séances de discussion et de lecture des rapports; elles se tiendront au Cercle ouvrier de l’Esplanade des Invalides.
- Quinze questions relatives à la participation seront exposées, et
- des résolutions seront prises sur chacune d’elles.
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- Par décret du Président de la République signé le 12 mars, sur la proposition du ministre de l’Intérieur et conformément à l’avis favorable du Conseil d’État, la Société pour Vètude pratique de la
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- participation aux bénéfices qui a son siège à Paris,20,rue Bergère, est reconnue comme établissement d’utilitépublique.On saitquecette Société a pris une grande part à l’organisation du groupe de l’économie sociale à l’Exposition universelle de 1889 et que son Conseil a été le promoteur du Congrès international de laparticipatiouinstitué par l’arrêté ministériel du 26 décembre 1888.
- AUTRICHE-HONGRIE
- L’É volution socialiste en Autriche.— Le public suit bien dans ses grandes lignes le mouvementsoeialiste en Allemagne,qui chaque jour augmente de force, mais on ignore généralement l’état du socialisme en Autriche, et cependant à Vienne, comme à Berlin la puissance socialiste est l’inconnu redoutable de l’avenir.
- La fin de l’année 1888 a été marquée, en Autriche, par un événement qui, bien que n’ayant pas d’action directe et immédiate sur la politique extérieure,estintéressantàexpliquerpour ses conséquences futures II s’agit du réveil du parti socialiste en Autriche, de sa concentration et de sa transformation en parti politique, trois faits qui se sont manifestés au congrès tenu dans une petite ville de la Basse-Autriche, à Hainfeld, le 31 décembre dernier.
- Quafrecents groupes environ s’étaientfait représenter par soixante-dix délégués.
- Voici les principaux points de la déclaration de principe adoptée par 66 voix contre 3 ;
- Etablissement du suffrage universel égal et direct.
- Abrogation de toutes les lois d’exception.
- Séparation de l’Église et de l’Etat.
- Etablissement d’une législation ouvrière, liberté de coalition ; journée de travail de huit heures ; interdiction du travail de nuit; repos du samedi soir au lundi matin ; interdiction du travail des enfants au-dessous de 14 ans ; interdiction du travail des femmes dans les métiers nuisibles à leur santé ; participation desassociations ouvrières au contrôle et à l’application de ces lois protectrices au moyen d’inspecteurs élus par les intéressés.
- Abolition des armées permanentes.
- C’est en 1869 que le socialisme a pénétré en Autriche. On sortait du régime absolutiste. Un disciple de Lassalle, Oberwinder, vint y propager1 les doctrines du célèbre socialiste.
- Il fonda alors une branche de l’Internationale, à Vienne, mais le gouvernement poursuivit les chefs du mouvement sous l’inculpation de haute trahison. Après l’amnistie de 1871, sous le ministère Ilohenwart, Oberwinder quitta Vienne. Il habite Paris maintenant et s’est retiré complètement de la vie politique.
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- De 1871 à 1879 date le grand essor du socialisme en Autriche. Sous l’influence de la propagande venant de l’Allemagne, les idées, les théories colportées par les brochures et les journaux des deux grandes fractions du socialisme allemand pénétraient de toutes parts dans la masse ouvrière, l’initiaient aux problèmes sociaux et y créaient l’esprit de résistance.
- En 1879 la réaction gouvernementale provoqua par une vigoureuse répression des tendances nouvelles une scission dans le parti socialiste.
- Les uns résolûrent de répondre par la violence, les autres de se tenir coi.
- C’est ainsi que l'anarchisme s’implante à son tour en Autriche en 1883. Des crimes épouvantèrent le public. Le gouvernement se décida à employer les grands moyens. Il décréta, comme la Constitution lui en donnait le droit, des ordonnances semblables à notre état de siège, et d’après lesquelles les libertés de réunion, de la presse et d’association était soumise au bon vouloir du gouvernement, qui pouvait également surprendre le secret des correspondances, se livrer aux expulsions sans contrôle et suspendre même le jury pour certains délits.
- Le ministre Taaffe avait promis solennellement que ces mesures n’atteindraient que les anarchistes ou ceux suspects d’anarchisme, mais que ni les libéraux, ni les socialistes n’auraient à en souffrir. Cependant, dans l’application, il n’en fut pas ainsi, et les socialistes payèrent aussi les fredaines des anarchistes.
- Cela dura ainsi jusqu’en 1886. A cette époque le gouvernement se montra plus tolérant, les anarchistes ne faisaient plus parler d’eux, ils s’étaient rangés et avaient écouté les ouvertures venant du parti socialiste démocratique en vue de ne former qu’un seul parti socialiste compacte en Autriche.
- A la faveur des nouvelles dispositions du gouvernement, la presse socialiste vint au jour.
- Un des promoteurs les plus actifs et les plus intelligents de la réconciliation des deux groupes, le Dr Victor Adler, fonda l’Égalité journal hebdomadaire à quinze centimes, qui tire à six mille. Les autres organes, tous bi-mensuels, furent l’Association du peuple, la Voix des traviilleurs, et l’Égalité; la Voix du peuple et le Chemin de la liberté.
- Tous ces journaux ont un tirage de mille à six mille.
- Le timbre et la défense du colportage nuisent au développement de la presse socialiste, mais chaque numéro fait le tour d’un atelier.
- Après deux ans d’hésitation et de tâtonnements, les socialistes et
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- les anciens anarchistes ont scellé leur accord à Hainfeld, et ils ont proclamé les principes de leur parti,
- Pour montrer quel terrain facile les socialistes rencontrent en Autriche, nous ne pouvons mieux faire, dit le journal auquel nous empruntons ces renseignements, que de citer quelques salaires des ouvriers de Vienne.Les ouvriers les plus payés, sont les coupeurs de deux grandes maisons de confection ; ils touchent six francs par jour, les typographes en labeur, 24 à 36 francs par semaine; les typographes dans les journaux, 40 à 50 francs par semaine; les boulangers, 12 à 16 francs ; les menuisiers, 14 à 22 francs.
- Ajoutons que la vie est presque aussi chère à Vienne qu’à Paris.
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- Cependant le gouvernement,sans se départir des droits de répression,dont il n'use il est vrai depuis un certain temps qu’avec modération,s’occupe, à sa manière', qui ressemble beaucoup à celle du gouvernement allemand, du sort des classes laborieuses.
- C’est ainsi que le Parlement autrichien discute actuellement une loi pour organiser le service de secours aux ouvriers malades, ainsi qu’aux veuves et orphelins. Il s’agit de donner une existence légale, avec subvention de l’État, aux associations de secours fraternel (bruclerladen), et de réorganiser leurs statuts pour en faire de véritables sociétés d’assurance. Une partie du fonds des caisses de secours devra être formée par les patrons,qui ont adressé à ce sujet des réclamations au gouvernement; mais celui-ci est décidé à n’en pas tenir compte.Le ministre de l’agriculture, le comte Falkenhayn, a demandé, au nom du gouvernement, que la loi soit promptement votée. Malgré une proposition d'ajournement pour un supplément d’information, la Chambre a décidé de passer à la discussion des articles.
- D’autre part une commission parlementaires’estoccupéedelacompétence qu’il conviendrait de reconnaître aux chambres syndicales ouvrières dont on projette la création.
- Presque tous les délégués ouvriers entendusont expriméle vœuque cette compétence fut plus étendue que ne le comporte le projet. Un d’eux a déclaré, au nom de treize de ses collègues, qu’au point de vue économique et politique le projet était insuffisant.
- Le président a clos l'enquête en affirmant la bonne volonté de la commission et le sincèredésirde tous d’arriveràassurerlaréalisation de la paix sociale.
- ANGLETERRE
- L’Indemnité Parlementaire.— M.Fenwick, député ouvrier, a déposé une proposition invitant legouvernemen t à examiner s’il ne serait pas opportun de revenir à l’ancienne coutume du moyen âge,quiaccordait
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- aux membres dé la Chambre une indemnité pour leurs travaux parlementaires.
- M.John Morley a appuyé cette proposition.il croit que la majorité des électeurs est favorableaupayementd’unaallocationaux membres de la Chambre D’ailleurs,l’extension du suffrage la rend nécessa're pour que la Chambre devienne la représentation véritable du peuple.
- Plusieurs orateurs, y compris M. Matthews, ministre de 1 intérieur, ont parlé contre la proposition de M. Fenwick.Ils ont déclaré que la majorité des députés ne voulaient pas être payés et que le rétablissement de l’indemnité parlementaire porterait assurément atteinte à la considération dont jouissent dans le pays les membres de la Chambre des communes.
- La suite des débats à ce sujet a été ajournée.
- Espérons que le parlement anglais reviendra bientôt de ses préventions au sujetdel’indemnité parlementaire et que M.Matthews qui considère sans doute et à juste titre, comme légitimes, ses émoluments ministériels, sera le premier à reconnaître que la dignité d’un homme public n’est pas compromisepar lefaitdetoucher la juste rémunération de son travail.
- ALLEMAGNE
- Mesures de Réaction.— Un projet de loi relatif aux modifications des dispositions du Code pénal et de la loi sur la presse, vient d’être déposé au conseil fédéral.
- Ce projet est beaucoup plus court que la loi sur les socialistes ; on s’est placé, dans la confection de ce projet, sur le terrain du droit commun, et on a obtenu un résultat, d’une part, en remplaçant la répression des tendances socialistes par des pénalités plus rigoureuses édictées contre les crimes et les délits politiques, et, d’autre part, en qualifiant d’atteintes aux bases de la société, à la monarchie, au mariage et à la propriété, les actes que la loi précédente qualifiait de tendances socialistes-communistes, et qui seront actuellement punies par le Code pénal.
- La peine de l’expulsion ne pourra être prononcée à l’avenir que pour un nombre déterminé d’années. .
- La modification la plus importante de la loi sur la presse est celle qui permet l’interdiction permanente d’un journal.
- On annonce que le conseil fédéral a reçu en outre un nouveau projet de loi sur les socialistes, sous la forme d’un projet de loi du droit commun.
- Au fond ce ne sont pas seulement les socialistes qui sont visés, mais encore les progressistes, en un mot tous lès adversaires du gouvernement, la liberté.
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- Le Socialisme Agraire. — Le socialisme fait des progrès en Allemagne parmi les populations agricoles. Ces progrès sont dus à deux courants : l’afflux des salariés de l’industrie à la campagne, et les idées de nationalisation du sol, idées qui plaisent beaucoup aux salariés des cultivateurs propriétaires,
- Dernièrement 1400 paysans ont adhéré au programme du parti socialiste. Une ligue se fonde, ayant pour but la recherche des meilleurs moyens pour arriver à la nationalisation du sol qui compte, parmi • ses initiateurs, des hommes comme Buchner le célèbre auteur de Force et Matière et Flurucheim l’actif et éloquent propagandiste.
- La Grève.— Le journal le Malin annonçait dernièrement qu’une grève générale organisée par le parti socialiste était sur le point d’éclater en Allemagne.
- La grève qui vient de commencer à Hambourg serait-elle le prodrome de ce grave événement ?
- Les ouvriers des ports, plombiers, maçons, charpentiers, ont réclamé une augmentation de salaire. Devant le refus des patrons, ils ont cessé le travail.
- Les chambres syndicales ouvrières soutiennent la grève. Les ouvriers acceptant les conditions des patrons sont immédiatement exclus.
- Les grévistes versent un marc par semaine à la caisse du comité.
- RUSSIE
- Réforme ou Réaction ?— L’opinion publique en Russie, depuis quelques mois, est vivement préoccupée de deux projets de réforme — leurs adversaires disent :de réaction — que le ministre de l’intérieur, le comte Tolstoï, a préparés Dans le premier de ces projets, il s’agit d’instituer dans chaque district des chefs des paysans ou préfets des classes rurales, des zenaski nachalniki, chargés de diriger les paysans, de les représenter et de jouer à leur égard le rôle qui avait été confié aux médiateurs à l’époque de l’émancipation des serfs et avant la nomination des juges de paix réguliers.
- Ces nouveaux fonctionnaires seraient nommés par le gouverneur de la province,pris dans la noblesse,investis des pouvoirs judiciaires aussi, bien qu’administratifs et constitués en juridiction d’appel. En d’autres termes, il s’agit de placer les autorités qui existent actuel-lementparmilespaysansetquiontpresque toutes une origine élective, populaire et quasi-démocratique, sous le contrôle de véritables
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- préfets, ne dépendant que du gouverneur et, au-dessus de lui, du ministre de l’intérieur.
- Malgré l’opposition de la majorité des membres du*conseil d’empire (corps purement consultatif comprenant quatre grands ducs, tous les ministres et une soixantaine de personnes considérables par leur naissance ou leur rang) on affirme que le tsar aurait sanctionné le principe général de la mesure de son ministre
- Elle va revenir devant le conseil d’empirequi,la volonté souveraine une fois connue, n’aura plus qu’à discuter les détails d’application.
- Du reste,le comte Tolstoï a encore en portefeuille un second projet, qui soulève peut-être encore des débats plus passionnés.Il s'agit des Zemstvos, ou assemblées provinciales, de la fondation desquels la Russie vient précisémentde célébrer le vingt-cinquième anniversaire.
- Leurs présidents, ou maréchaux de la noblesse, jusqu’à présent élus,seraient nommés par le gouverneur et porteraient un uniforme spécial. Ils ne pourraient mettre à l’ordre du jour que les sujets expressément autorisés par le gouverneur. Les différends survenus entre les Zemstvos et les gouverneurs seraient soumis,non plusàun arbitrage, mais au comité des ministres ou au conseil d’empire, suivant qu’il s’agirait d’une proposition de l’autorité exécutive ou de l’assemblée représentative.
- Ces innovations sont envisagées par tout un grand parti en Russie comme hostiles en principe à l’existence du Zemstvo,' et, bien que ces conseils n’aient pas pleinenent répondu aux espérances enthousiastes qu’avait fait concevoir leur institution, il y a un quart de siècle, beaucoup de bons esprits verraient avec regret une atteinte portée à leur autonomie.
- SUISSE
- La Représentation Proportionnelle. — Pendant que nous en sommes toujours à discuter en France au sujet des avantages respectifs du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement, l’idée de la représentation proportionnelle fait des progrès chez nos voisins de Relgique, de Suisse et d’Italie.
- En Espagne, où ce système fonctionne déjà dans une certaine limite, il a donné de bons résultats. En Suisse, beaucoup de bons esprits le réclament aujourd’hui.
- Ils affirment que son adoption fermerait la porte aux réclamations des minorités.
- Pour appuyer ce mouvement qui a déjà pris un certain essor, on fait signer ou on va faire signer des pétitions dans tous les cantons. L’initiative est venue de l'opposition bernoise, qui réclame d’abord le scrutin uninominal et par arrondissement.
- Toutefois,onpourraitfairemieux,enallantplus loin,car on n’obtien-
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- dra une représentation qui soit la véritable image du pays, qu’en réformant lemoded’élection actuelle et en substituant aux brutalités du régime de la majorité plus un,actuellement en vigueur etdont tous les partis se plaignent, un système qui permette à chaque groupe d’électeurs d’obtenir le nombre de députés auxquels la force numérique leur donnerait droit.
- Hors de cette voie, il ne peut y avoir qu’injustice et oppression des minorités par les majorités.
- Nous suivrons avec un vif intérêt les réformes que la République suisse tentera dans ce sens.
- Mais nous croyons que le scrutin de liste nationale, parfaitement applicable aux pays fédérés, ainsi que le démontre M. Godin dans son livre fa République du Travail, peut seul assurer une représentation véritablement proportionnelle tout en garantissant à l’électeur la plus grande liberté de choix.
- LA COOPÉRATION
- En Angleterre. — 1TAnnuaire du magasin de gros anglais vient de paraître. Il donne les renseignements officiels suivants :
- Il y a en Angleterre 1,551 sociétés coopératives enregistrées,avec 893,488 membres. 1,486 ont fait connaître leur situation financière.
- Les ventes out été de 817,500,000 francs,les bénéfices de 75,000,000 francs et les sociétés ont consacré 500,000 francs à l’instruction de leurs membres.
- Les ventes totales de 1862 à 1886 ont été de 10 milliards.
- Depuis 1876, le nombre de sociétaires a augmenté de 76 0/0, les ventes de 64 0/0, les bénéfices de 76 0/0.
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- En Italie. — Au troisième Congrès de la coopération italienne, tenu à Bologne, en octobre dernier, on a annoncé la création, dans le courant de l'année 1888, de 105 sociétés nouvelles, ce qui porte le nombre total des sociétés coopératives à 959, dont 176 sociétés coopératives de production,63 de construction,231 laiteries coopératives, 41 sociétés agricoles, 43 fours coopératifs, 405 sociétés de consommation.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA PAIX EUROPÉENNE
- Pour la première fois peut-être depuis 1870, l’horizon politique apparaît au seuil de la saison où nous sommes sans nuages menaçants, sans points noirs inquiétants.
- On ne risque point de se tromper en affirmant que toutes les puissances indistinctement veulent la paix. Naguère on pouvait encore en douter, aujourd’hui le doute n’est plus possible.
- Point n’est besoin d’assurer que la France ne désire rien au monde plus vivement que la paix.
- L’accomplissement des projets économiques de M. de Bismarck, la réfection des finances Italiennes exigent la paix. La Russie ne rêve pas la rupture de l’équilibre Européen, et l’Autriche-Hongrie a bien assez à faire de maintenir le sien propre.
- La guerre, qu’aucune nation ne désire, qu’aucun homme d’État n’a intérêt à provoquer, qu’aucun potentat ne peut vouloir déchaîner, ne saurait éclater. Nous le répétons, la paix européenne est assurée pour un prochain avenir.
- C’est donc sous les auspices les plus heureux que va s’ouvrir, le 5’mai prochain, le grand concours auquel nous avons convoqué les nations. Bientôt de l’ancien et du nouveau monde, des hommes de toutes races, de toutes origines arriveront parmi nous, les uns pour exposer les produits agricoles, industriels, scientifiques et artistiques de leurs pays respectifs ; les autres pour étudier, admirer, contempler les merveilles de toutes natures enfantées par le génie humain.
- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX
- Un arrêté ministériel du 27 février dernier a constitué le Comité d’organisation définitif du Congrès de 1889.
- Ce comité a tenu sa première séance le Jeudi 14 mars, rue Serpente, 28, sous la présidence de M. Gariel, Rapporteur général des Congrès et Conférences. Il a été élu pour président, M. Frédéric Passy, pour vice-présidents, MM. Barodet et Couturier, pour secrétaires, M. Gaston Morain et Mlle Marie Taxil
- Ont été nommés présidents d’honneur : MM . Ch. Lemonnier et A. Franck.
- Le Congrès aura lieu les 23, 24, 25, 26 et 27 juin. La séance
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- d’ouverture se fera au Trocadéro le 23 juin ; les séances suivantes se tiendront à la mairie du 6me arrondissement, place Saint-Sulpice, dans la grande salle des fêtes.
- EN ITALIE
- Le Meeting de Crémone — Le 10 Mars avait lieu à Crémone un meeting pour la liberté et la fraternité des peuples, sous la présidence de M. César Boschi, président du Conseil de l’ordre des avocats et membre de la députation provinciale.
- De nombreuses sociétés ouvrières y étaient représentées.
- Plusieurs personnages importants avaient écrit pour s’excuser, entre autres M. Sacchi dont la lettre se terminait ainsi : « Les travailleurs appartenant aux divers métiers sont convaincus que les inimitiés internationales rendent impossible l’amélioration de leur sort, que, dans l’état de fraternité des peuples, ils pourraient conquérir avec les armes pacifiques de l'instruction, de l’association et du vote »
- Mme Anna Maria Mozzorii, dans une lettre vibrante contre le militarisme, écrivait : « Il faut que les mères, au lieu de verser des pleurs tout-à-fait stériles quand la levée leur arrache leurs fils, commencent par leur inculquer de l’aversion pour ce vieil ordre de choses, fait de soumission et de prépotence, de patience, d’astuce et de brutalité. »
- M. Phillippe Turaki condamnant très vivement la politique militaire, s’écriait . « L’organisation pour la guerre n’est pas autre chose qu’un énorme canon dont la bouche est tournée vers l’étranger, mais qui en réalité part de la culasse. »
- M. Moneta a prononcé un véritable discours dans lequel il a revendiqué pour Milan l’honneur de cette propagande de paix, laquelle a réveillé de son rêve de gloire le peuple italien et a brouillé le jeu des gouvernements qui, sous prétexte d’une guerre prochaine, ne font que tirer de l’argent et encore de l’argent des peuples épuisés.
- Il a dit qu'il est impossible de réaliser une vraie et sérieuse économie, si l’on ne change de fond en comble la politique gouvernementale, en substituant au mirage des fausses gloires militaires la satisfaction des besoins et des aspirations des peuples.
- Ceux-ci ont enfin ouvert les yeux, et ils ne veulent plus être traînés à la boucherie pour les ambitions etles rêveries de quelques-uns.
- M. Moneta a conclu au milieu d’applaudissements frénétiques qu’il ne suffit pas d’avoir renversé les couvents des moines pour donner a la cité de l’air et de la lumière, mais qu’il convient de jeter aussi par terre, les casernes, ces couvents militaires devenus inutiles, là où doit régner la liberté.
- La locomotive du progrès, a-t-il dit, dont le train porte la paix et
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- la fraternité des peuples, est déjà sur ses roues avec la machine allumée. La moindre impulsion suffît désormais à la faire avancer. Gare à ceux qui tenteront de l’arrêter en se mettant à la traverse !
- Deux ouvriers français attachés à une fabrique de Crémone ont pris la parole pour remercier les orateurs qui avaient exprimé leur sympathie envers la France, et ils ont dit que l’aversion pour une guerre entre les peuples frères est ressentie très vivement en France, spécialement dans la classe des travailleurs.
- Ils ont terminé en criant : « Viva l’Italia ! » à quoi les assistants ont répondu par des applaudissements et des cris de : « Viva la Francia ! »
- L’ordre du jour suivant a été voté au milieu d’acclamations enthousiastes.
- « Les citoyens de Crémone dans ce jour consacré à la mémoire du plus grand apôtre de l’unité italienne,
- « Convaincus que la paix est la première condition de la liberté, du bien-être et de la civilisation ;
- « Qu’aucune guerre n’est justifiée, hormis celle qui a lieu pour la défense de la patrie ;
- « Que les puissants armements continuels sont plutôt qu’un moyen de défense, une provocation à la guerre et un instrument d’oppression politique et économique ;
- « Applaudissent à la propagande pour la paix, la liberté, la fraternité des peuples et exhortent sociétés, comités, à diriger tous leurs efforts vers le triomphe d’une haute conception d’humanité. »
- EN ALLEMAGNE
- On lit dans le Beobachter d’Alzey (Allemagne) : « Il est question de remettre à un tribunal d’arbitrage la décision pacifique du différend survenu entre l’empire d’Allemagne et les Etats-Unis au sujet de Samoa; nous applaudissons. Certes, ce serait un heureux signe des temps de voir les gouvernements et les peuples faire passer dans leur politique les principes émis depuis longtemps déjà par la Ligue internationale de la paix et de la liberté, de trancher les différendsnon parl’épée, maispardes décisions juridiques. Ainsi pourraient disparaître les occasions de querelle qui existent en Europe; ainsi s’établirait progressivement et sûrement la paix de ce côté-ci de l’océan. La justice inspire le nouveau Président de l’Union américaine lorsqu’il s’efforce de faire triompher cette doctrine. Nous espérons bien que le projet dont nous parlons sera approuvé à Berlin où l’heure présente doit sonner le développement du progrès sur le véritable chemin, procurer le bien-être du pays et assurer les droits des peuples. S’il en est ainsi, le sang déjà répandu à Bailelé et ailleurs deviendrait un sacrifice fertile. »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- La Société de la paix, fondée il y a quelques années à Francforts/M., a tenu il y a quelques jours son Assemblée annuelle sous la présidence de M. Franz Wirth. M. Geiger, secrétaire, a lu sur les travaux de la Société un rapport très intéressant. L’Assemblée avant de se séparer, a émis le vœu de la fondation dans quelques autres villes de l’Allemagne de nouvelles Sociétés de la paix. Nous espérons bien que la Société de Francfort se fera représenter à Paris au Congrès universel de la paix (Etats-Unis d’Europe).
- EN ESPAGNE
- Le Meeting international de Barcelone. — La commission d'organisation nommée dans l’assemblée des délégués de diverses associations Espagnoles et étrangères, tenue le 1er mars à Barcelone, publie en vue du meeting qui doit avoir lieu le 14 avril dans la même ville un manifeste dont nous détachons le passage suivant :
- Le but unique du meeting est de formuler, par un vote imposant, l’opinion générale sur le redoutable problème, que des siècles d’obscurantisme et de barbarie ont légué à notre époque, problème paraissant insoluble aux pouvoirs publics de l’Europe civilisée et qui est, pour les consciences éclairées, une pierre d’achoppement, un obstacle odieux sur la route du progrès, et la cause permanente de douloureux conflits.
- Il s’agit d’opposer l’unique barrière que conçoive la raison humaine au fléau traditionnel appelé La Guerre, cette calamité qui couvre de deuil toutes les pages de l’histoire, (quoique de tout temps la religion,la science et l’art l’aient réprouvée),ce malheur qui en cette fin du XIXe siècle menace la partie la plus civilisée de l’ancien continent, d’horreurs encore inconnues, perpétrées dans une épouvantable conflagration générale.
- Les nations se ruinent par le maintien d’armées permanentes en disproportion avec leurs ressources, armées munies de monstrueux instruments d’extermination qui sont prêtes à s’entrechoquer bestialement et furieusement sans demander ni explication ni motif.
- Cette situation anormale qualifiée de Paix armée, que le moindre incident peut changer en une guerre aux proportions colossales, tient tous les esprits dans l’inquiétude, la crainte et la frayeur.
- En vain la diplomatie essaie-t-elle de prouver que ces coûteux armements garantissent la sécurité des Etats.
- C’est en effet un flagrant contre-sens de dire que des préparatifs de guerre conduisent à la paix,quand ces préparatifs seuls et par eux-mêmes produisent, aussi bien dans l’ordre moral qu’économique les mêmes désastreux effets que la guerre. Le bon sens commun proteste contre ce sophisme devenu raison d’Etat. La paix armée, c’est la guerre latente prêt© à éclater, c’est la guerre sourde à la
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- LE DEVOIR
- veille de devenir bruyante, c’est l’hécatombe ignorée d’hommes en attendant les ravages de l’artillerie. Ce sophisme vieux comme le monde n’a plus de valeur devant le jugement mûr et éclairé de la société moderne. Les principes d’équité et de justice sont assez répandus pourque les peuples d’Europe comprennent qu’ils ne doivent pas, comme des troupeaux d’agneaux, être sacrifiés sur les autels de fausses idoles ou déclassés privilégiées, et c’est pour cela, que se sont déjàproduites les éloquentes manifestations de Milan, de Naples, de Rome, de Marseille, de Paris etde tantd'autres villes importantes du monde civilisé.
- Voici le nom des membres de la commission d’organisation du Congrès:
- Rosendo Arùs y Arderiu,Président.—Vicomte de Torres Solanot, Vice-président. — José Caparà, Trésorier. — Antoni Aguayo. — Ignacio Juncadella. — Alfredo Fedi. •— José Campani. — J. A. Se-natori. —J Torrents Ros, secrétaire.
- LA SUCCESSION DU ROI DE HOLLANDE
- La maladie dont souffre le roi de Hollande étant jugée inguérissable par les médecins, les Etats-généraux ont dû se résoudre à proclamer la régence de la reine, sous la tutelle d’un conseil dont les membres avaient été récemment désignés par une loi.
- La disparition imminente du roi de Hollande après un règne de quarante ans est un événement qui mérite d’attirer l’attention.
- Elle soulève pour l’avenir et peut-être pour un avenir prochain des problèmes de politique internationale d’une haute gravité.
- Guillaume III n’est pas seulement roi de Hollande, il est aussi grand duc du Luxembourg. Cet état de choses a été créé par les traités de 1815.
- Le Luxembourg qui faisait autrefois partie de la Confédération germanique, en a été séparé depuis les événements de 1866-57.
- Aucun lien ne le rattache à l’Allemagne ; il forme au même titre que les Pays-Bas un État distinct et indépendant. En outre, aux termes du traité de Londres de 1867, il doit être « perpétuellement neutre ».
- Non seulement l’union entre les Pays-Bas et le Luxembourg est purement personnelle, mais encore la loi qui règle la transmission de la souveraineté n’est pas la même dans les mêmes pays.
- En Hollande, la constitution établit qu’à défaut de descendance mâle de la maison d’Orange-Nassau, la couronne passe aux filles du roi par ordre de primogéniture. C’est une règle qui trouve, à l’heure actuelle, son application.
- C’est la princesse Wilhelmine, âgée actuellement de 8 ans et 7
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- mois qui, conformément à la constitution néerlandaise, est l’héritière du trône des Pays-Bas.
- Jusqu’à sa majorité la reine Emma, sa mère, gouvernera en qualité de régente du royaume.
- La politique dynastique des mariages princiers réserverait-elle encore des surprises à l’Europe?
- On entrevoit déjà l’éventualité d’un mariage entre le jeune prince Guillaume de Prusse et la jeune Wilhelmine, future reine.
- Mais les Hollandais se croient menacés par l’ambition d’un grand peuple voisin, et la perspective d’être annexés à l’Allemagne ne leur sourit aucunement, ce dont il convient de les féliciter.
- On assure qu’il verraient en revanche avec plaisir la reconstitution de l’ancien royaume, issu des traités de 1815, et comprenant la Hollande, le Luxembourg et en général ce qu’on appelle les deux Flandres. A l’union de la petite Wilhelmine avec le jeune Guillaume, on préférerait son mariage avec le prince Baudouin, neveu du roi des Belges et son héritier présomptif. Cette alliance servirait de base à la nouvelle fédération, chacun des pays qui en ferait partie devant conserver son autonomie.
- Un argument de grand poids est donné en faveur de cette combinaison. Ce que la Belgique est obligée de chercher à l'étranger, la Hollande et ses colonies le fournissent, et la réciproque existe en ce qui concerne les produits manufacturés de la Belgique que la Hollande pourrait utiliser.
- Il est inutile d’ajouter que personne ne verrait aboutir cette solution d’un meilleur œil que la France.. . la même France qui s’enflamma pour la séparation de la Belgique en 1831
- Quant au grand-duché de Luxembourg, il est placé sous la loi salique, qui exclut la descendance féminine Le grand-duché passe par la disparition de Guillaume III, à l’autre branche de la maison d’Orange-Nassau.
- L’héritier de la couronne grand-ducale est le duc Adolphe de Nassau dépossédé du duché de Nassau par la Prusse, en 1868,mais qui, dans ces derniers temps, s’est réconcilié avec ses vainqueurs, et dont le fils et héritier présomptif a épousé la fille du grand-duc de Bade, petite-fille de l’empereur Guillaume Ier, et cousin germain de l’empereur actuel.
- Ce prince vient de faire son entrée au Luxembourg, en qualité de régent du grand-duché.
- Dans ces conditions, le Luxembourg ne tardera pas à être séparé complètement de la Hollande.
- On se rappelle que les prétentions, abandonnées depuis, de l’Allemagne sur ce petit pays faillirent provoquer un conflit avec la F rance.
- Mentionnons en terminant et sans y attacher autrement d’im-
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- portance le bruit qui circule dans le grand-duché, et dontl'Indépendance Luxembourgeoise se fait sous toute réserve l’écho, suivant lequel M. de Bismarck aurait l’intention de se débarrasser de la question épineuse d’Alsace-Lorraine en proposant de réunir, aussitôt après la mort du roi de Hollande, en un royaume, l’Alsace et la Lorraine, et de faire nommer le duc de Nassau, roi d’Alsace et de Lorraine et grand-duc de Luxembourg, ces deux pays restant administrativement séparés.
- LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE
- On disait, il y a quelque temps, que le prince de Monténégro avait tracé le plan d'une union des États Balkaniques ; on ajoutait même que ce plan avait été soumis au tzar Alexandre.
- D’après ce projet, l’alliance comprendrait tous les États indépendants formés d’anciennes provinces turques : à savoir, la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro.
- Les alliés ne devraient plus se faire la guerre, mais soumettre les différends qui pourraient s’élever entre eux à un aréopage formé de mandataires des États alliés, présidé par l’envoyé de la Grèce comme représentant du plus ancien des États orthodoxes qui se soient émancipés du joug turc, et les décisions seraient prises à la majorité absolue. Les Etats alliés ne pourraient point attaquer les puissances voisines, mais dans le cas où l’un d’eux serait attaqué, il pourrait compter sur le concours de tous les signataires du traité.
- Il y a longtemps que pareil projet a déjà été lancé.
- Les amis de la paix ont toujours considéré sa réalisation, comme la solution la plus désirable de la question d’Orient.
- L’idée de cette confédération, si souvent discutée en vain, se trouve de nouveau sur le tapis. Le parti libéral serbe vient, en effet, dans le nouveau programme qu’il a formulé, de faire figurer comme un des buts principaux de la politique extérieure du parti la création d’une confédération de tous les États des Balkans.
- Mais, pour accomplir ce projet, il serait nécessaire d’établir d’abord une union douanière de tous ces États, et l’on se demande si la Turquie en ferait partie.
- CONGRÈS PARLEMENTAIRE DE L’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- L’invitation suivante est adressée à tous les membres des Parlements britannique et français :
- Monsieur,
- Le 31 octobre dernier, un certain nombre de membres du Parlement britannique et du Parlement français, agissant au nom de plusieurs centaines de leurs collègues, se réunissaient à Paris, à l’effet de tra-
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- vailler à la consolidation des relations pacifiques entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, par la préparation de traités d’arbitrage pour la solution des difficultés qui pourraieut survenir entre ces nations.
- Entre autres résolutions adoptées à l’unanimité, et pour l’exécution desquelles nous avons eu l’honneur d’être constitués en comité, ils décidaient qu’une réunion ultérieure à laquelle seraient invités à prendre part non seulement les membres des Parlements ci-dessus visés, mais aussi les membres des autres Parlements connus pour s’intéresser aux mêmes idées, aurait lieu à Paris pendant l’Exposition de 1839, pour compléter l’œuvre commencée dans cette première conférence.
- En conséquence de cette résolution, nous venons vous prier, monsieur, de vouloir bien prendre part avec les autres membres des divers Parlements qui. comme vous, nous l’espérons, nous feront l’honneur de répondre à notre appel, à la réunion qui aura lieu à Paris les 29 et 30 juin prochain. Un second avis vous fera connaître le lieu et l’heure de cette réunion.
- Dans l’espoir d’être favorisés de votre réponse, nous vous prions d’agréer, monsieur, nos salutations empressées.
- Au nom du comité:
- Les membres du Parlement français :
- Jules Simon, sénateur; Frédéric Passy, Jules Gaillard, Jules Siegfried, Yves Guyot, députés.
- Les membres du Parlement britannique :
- W.- R. Cremer, sir Georges Campbell, Burt, Trovand, Schwann, de la Chambre des communes.
- UN ARBITRAGE
- On annonce que les gouvernements allemand et anglais négocient en ce moment le choix d’un arbitre qui serait chargé de régler les difficultés qui les divisent dans le sud-est de l’Afrique.
- Ces négociations sont très avancées et le nom de l’arbitre — qui ne sera ni allemand ni anglais — sera connu dans peu de jours.
- Le même moyen de solution sera employé pour les difficultés qui ont surgi dans l’Ouest de l'Afrique
- Certes, nous nous faisons de l’arbitrage un idéal tout autre, mais même pratiqué sous cette forme embryonnaire et accidentelle, il ne nous déplaît pas de voir les gouvernements y recourir le plus souvent possible.
- On s’habitue au mot, on se rend compte de la chose, et quand on a compris les avantages, on en désire l’institution définitive et permanente.
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- LE DEVOIR
- NÉCROLOGIE
- JOHN BRIGÏIT
- Le grand libéral, le libre-échangiste convaincu, l’infatigable ami de la paix, John Bright vient de s’éteindre le 27 mars à Kochdale.
- Il appartenait à la Chambre des communes depuis 1843, sauf pendant la guerre de Crimée, qu’il s’était vainement efforcé de détourner, de même qu’il avait employé, malheureusement sans succès, tous ses efforts pour empêcher la terrible guerre de sécession.
- Il fit partie du ministère formé par M. Gladstone. Fidèle, en sa qualité de Quaker,au principe de la paix, il quitta le ministère pour ne pas donner son adhésion à l’intervention militaire en Egypte.
- Il se sépara encore de M. Gladstone dans la question de la politique à suivre en Irlande.
- Mais si grand est le respect inspiré par cette existence, faite d’honneur, de probité et de dévouement à la cause du progrès, que le pai ti Irlandais joint l’expression émue de ses regrets et de son admiration à celle de l’Angleterre et de tout l’univers.
- UN TRAITÉ PERMANENT D’ARBITRAGE
- Les délégués des cinq républiques de l'Amérique centrale — Costa-Rica, Guatémala, Nicaragua, San-Salvador et Honduras — ont signé une convention en vertu de laquelle tout conflit qui pourrait surgir entre ces républiques devra être réglé par voie d’arbitrage. Les arbitres éventuels indiqués dans la convention sont: les États-Unis, la République Argentine, le Chili, le Mexique, la Suisse ou l’une des grandes puissances européennes.
- Il est, en outre, stipulé dans la même convention qu’aucune des cinq républiques n’a le droit de conclure une alliance avec une puissance étrangère sans le consentement de tous les Etats signataires de la convention.
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET ü’aRBITRAGE INTERNATIONAL
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- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET DARBITRAGE INTERNATIONAL DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- RÉUNION MENSUELLE DU JEUDI 14 MARS 1889
- Présidence de M. Bernardot.
- La séance est ouverte à 8 heures par ia lecture du procès-verbal de la réunion précédente qui est adopté sans observations.
- Communication est donnée d’une lettre de Mlle Marie Taxil rendant compte des travaux delà Commission d’organisation du Congrès universel de la Paix à l’Exposition. Elle nous informe que l’autorisation officielle est parvenue et qu’elle-même, a reçu sa nomination de membre du Comité.
- Des extraits remplis d’un grand intérêt, du Bulletin Officiel de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, sont lus à l’Assemblée. On y trouve l’historique des efforts tentés dans le monde entier en faveur des idées de Paix, en même temps que des propositions et résolutions votées dans les assemblées tenues à Genève le 26 Avril et à Neufchatel le 9 septembre 1888.
- M. le Président rend compte d’un ouvrage intéressant acquis par la Société, intitulé : Anathème à la Guerre. Cet ouvrage contient une grande quantité de citations judicieusement choisies en faveur de la Paix, puisées chez les auteurs de toutes nuances depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours. Les trois exemplaires achetés sont distribués pour être lus et transmis ensuite à d’autres membres.
- Sur la proposition d’un membre de la réunion, proposition mise aux voix, l’abonnement aux journaux VArbitre, La Rénovation Sociale, les Etats-Unis d'Europe, est décidé au nom de la Société de Paix du Familistère.
- M. Bernardot lit plusieurs articles remarquables empruntés au journal l'Arbitre, n° de mars courant.
- L’Assemblée écoute avec le même recueillement qu’à la précédente séance la lecture du troisième chapitre du volume Le Gouvernement de J.-B.-André Godin, notre éminent et regretté fondateur.
- La séance est levée à 10 heures.
- Le Secrétaire-Trésorier,
- E. Sarrazin.
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- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMININ
- Le Congrès du Droit des Femmes
- Le Congrès ouvrira ses travaux le mardi 25 juin, à 2 heures de l'après-midi, dans la salle de Géographie, boulevard Saint-Germain, 184, et sera clos le 29 du même mois. Il durera donc cinq jours.
- LE DROIT DE SUFFRAGE En Angleterre
- Bien que la Chambre des lords ait repoussé un projet de loi tendant à accorder le droit absolu de vote aux femmes, la question n’en fait pas moins toujours de rapides progrès en Angleterre.
- Déjà celles-ci ont le droit de prendre part aux élections municipales, et tout porte à croire qu’elles ne tarderont pas à faire partie des listes électorales pour le choix des députés au Parlement.
- Lord Salisbury, tout en reconnais ant que l’initiative d’une pareille réforme devait être laissée à la Chambre basse, s’en est déclaré néanmoins partisan. Déjà, d’ailleurs, il avait fait connaître son opinion personnelle à l’égard du suffrage des femmes, lors de sa dernière tournée oratoire en Fcosse.
- Deux fois de suite, pendant sa visite à Edimbourg et plus tard à Scarborough, Lord Salisbury a publiquement déclaré ses sympathies féministes. — J’ai le plus vif espoir, a-t-il dit à Edimbourg, que le jour n’est pas bien éloigné où les femmes auront leur part dans la nomination des membres du Parlement et contribueront à déterminer la politique du pays.
- A Scarborough aussi, les déclarations du premier ministre n’ont pas été moins catégoriques. En faisant observer la grande influence que les femmes de nos jours exercent sur la politique, il a ajouté : « Je n’ai pas besoin de vous dire, car vous le savez déjà, que quant à moi personnellement, je serais très content de les voir exercer cette influence d’une manière plus directe »’
- On peut être certain que ceux qui ont pris l’initiative de la pétition que viennent de repousser les lords mettront à profit le précieux concours du chef du cabinet, et avec d’autant plus d’ardeur qu’ils se croient certains de l’appui d’un grand nombre de libéraux gladsto-niens de la Chambre des communes.
- Si le ministère se rangeait franchement de leur côté, le succès du suffrage des femmes ne ferait dès lors plus de doute.
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- MOUVEMENT FÉMININ 241
- C'est le 17 de ce moie que M. Woodull doit présenter au parlement, le bill pour le suffrage des femmes.
- En Suède
- On mande de Stockholm que la seconde Chambre a adopté, par 89 voix contre 80, le projet du gouvernement concernant l’éligibilité des femmes comme membres du conseil de l’instruction publique et du bureau des pauvres.
- Une Femme élue Maire en Roumanie
- A Mangalia, une dame, Mme Lanesco, a été élue maire de la ville.
- Le ministre de l’intérieur a cassé le verdict du suffrage, en annulant l’élection.
- Mme Lanesco est un des plus vaillants champions du socialisme roumain. ,
- LE TRAVAIL DES FEMMES Aux Etats-Unis
- Un fonctionnaire américain, M. Carroll D. Wright, a fait une enquête des plus intéressantes sur la situation des ouvrières dans les grandes villes des Etats-Unis.
- D’après le résultat qui vient d’en être publié, cette enquête a porté sur 17.427 femmes employées dans 342 industries différentes et dans 32 localités diverses.
- • Sur le chiffre total, 745 seulement sont mariées et 1,038 veuves.
- La moyenne des salaires est de 22 fr. 80 par semaine à Atlanta ; 20 fr.90 à Baltimore ; 29 fr.20 à Boston ; 28 fr.80 à Brooklyn ; 21 fr.35 à Buffalo ; 21 fr. à Charles ton ; 28fr.70à Chicago ; 22fr.59à Cincinnati ; 23 fr.40 à Cleveland ; 23 fr.35 à Indianapolis ; 22 fr.55 à Louisville ; 25 fr. 50 à Newark; 21 fr.55 à la Nouvelle Orléans; 29 fr 25 à New-York; 26 fr. 60 à Philadelphie; 27 fr.55 à Providence; 19 fr.65 à Richmond; 25 fr. 95 à Saint-Louis; 30 fr.-10 a Saint-Paul; 30 fr. 95 à San-Francisco ; 30 fr. 55 à San-Soé ; 24 fr.95 à Savannah,et 26 fr. 20 dans les autres villes.
- Sur ces 17.427 ouvrières, 14.120 dont 12,904 issues d’étrangers, sont nées aux Etats-Unis.
- En Belgique
- L’industrie du charbonnage en Belgique occupe 3,201 femmes au fond des mines et 3,762 à la surface; 1,032 filles au-dessous de seize ans au fond et 2,380 à la surface. La physiologie des femmes tant invoquée dans les carrières libérales et bien rétribuées n’est donc pas une entrave à l’emploi de la femme dans les travaux de tout ordre.
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- Le génie inventif de la Femme.
- Nié dans notre vieille Europe, où le produit, l’esprit inventif de la femme est à peu près inconnu, il s’épanouit à l’aise daus la libre et jeune Amérique.
- Une récente statistique nous donne le chiffre respectable de 3,500 femmes ayant pris des brevets d’invention. Ces inventions, généralement, concernent des améliorations pour les ustensiles de ménage et pour le vêtement.
- Elles franchiront cette limite,les vaillantes Américaines, à mesure que leur sphère s’agrandira. Elles l’ont même déjà franchie par des inventions d’un caractère absolument mécanique et scientifique ..
- Voilà donc un démenti formel donné au verdict lancé à l’égard de l’incapacité inventive de la femme !
- Routiniers! vous ne vous apercevez donc pas que le monde marche ! Griess-Traut.
- CONGRÈS INTERNATIONAL DES ŒUVRES & INSTITUTIONS FÉMININES
- Nous apprenons que la commission supérieure des Congrès à l’Exposition, d’accord avec un groupe de dames appartenant aux œuvres philanthropiques, va organiser un « Congrès international des œuvres et institutions féminines ».I1 s’agit d’une représentation de l’activité féminine dans tous les domaines -— philanthropie, art, littérature, science, éducation, etc., d’une démonstration par le fait des aptitudes de la femme à remplir un rôle social. Les délégations devront toutes représenter une œuvre ou un travail pratique quelconque.Ce sera une véritable Exposition et non point une discussion théorique.
- Ce Congrès ne fera donc pas double emploi avec celui des Droits des Femmes.
- Le président sera M. Jules Simon et le comité d’organisation comprendra des personnes appartenant à toutes les religions et à toutes les opinions, unies sur le point, qui est le centre de toute vie progressive — l’amour humanitaire exprimée par les œuvres.
- Notre journal ne peut qu’approuver une si grande et généreuse manifestation, sachant qu’elle profitera à la cause que nous défendons. L’affirmation du devoir social accompli n’est-elle pas le premier pas nécessaire et indispensable pour arriver à la reconnaissance des droits ?
- Par ce Congrès, la France sera le premier pays du monde qui aura patronné officiellement le mouvement progressiste féminin. Ce fait mérite d’être remarqué.
- (La Citoyenne)
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- L’INSTRUCTION DES FILLES EN GRÈCE
- Mm" Callerhoé-Parren, directrice du Journal dos Femmes, à Athènes, dit :
- « Dans la Grèce, les droits de la femme sont presque nuis, car l’instruction supérieure n’a pas encore été décrétée, et nous ne pouvons que travailler et pétitionner pour l’affranchissement intellectuel et moral des femmes grecques. Une pétition signée de plusieurs mille personnes a été présentée au gouvernement demandant la création de lycées de jeunes filles. ))
- DEUX CONFÉRENCES Conférence de Mlle Schultze a Paris.
- Mlle Caroline Schultze, la jeune Polonaise dont nous avons relaté la soutenance de thèse devant la faculté de médecine de Paris,a fait dernièrement une conférence dans la grande salle de la mairie de Passy (Paris).
- Deux mille personnes, parmi lesquelles beaucoup de dames en costume de ville, étaient venues entendre la jeune conférencière développer son thème sur le rôle de la femme médecin.
- M. Donnât,membre du Conseil municipal, qui présidait la séance, en présentant Mlle Schultze à son auditoire, a retracé à grands traits, dans une improvisation fort brillante, les progrès réalisés en France par les femmes et exposé la situation enviable qu’elles ont su conquérir par une lutte active et acharnée.La victoire cependant n’est pas complète, et les nombreux étrangers, a-t-il ajouté, qui se rendront en France au moment de l’Exposition, constateront avec étonnement que dans notre beau pays, pays par excellence de la lumière et de la liberté, où la femme tient partout une si grande place, la femme soit encore tenue en véritable tutelle au point de vue du droit. Mlle Schultze, qui possède une instruction supérieure, ne peut être, malgré ses diplômes,témoin d’un acte de naissance ou de décès,alors qu’elle est autorisée de parla loi à exercer des fonctions d’une importance capitale.
- L’Angleterre, dans cet ordre d’idées, a fait plus que la France, elle a fait quatre lois qui permettent à la femme de posséder et de disposer.
- Mlle Schultze, après avoir fait appel à la bienveillance de son auditoire et à la galanterie françaises raconté alors les vicissitudes des premières étudiantes en médecine de tous les pays, d’Amérique, d'Angleterre et de France, et donné lecture de divers passages de sa thèse qui,on le sait,traitait de la femme médecin au dix-neuviéme siècle.
- Se demandant alors la raison de ces entraves et de ces attaques
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- qui, quelquefois, émanent d'esprits supérieurs, Mlle Schultze répond à un argument qui lui a été fourni à la soutenance de sa thèse. Soignerez-vous les hommes? A cela, la conférencière répond qu’il ne saurait pour elle y avoir la moindre hésitation, car du moment que, par la science acquise, l’occasion se présente de rendre service à l’humanité et de sauver peut-être un de nos semblables, « nous préférons, nous, femmes, dit-elle, l’austérité de notre devoir aux fausses pudeurs». Mlle Schultze effleure-ensuite aussi la question du mariage. La femme médecin peut-elle se marier, mener de front les devoirs de la mère de famille avec les exigences de la clientèle? Pourquoi pas? La femme du monde peut être une excellente mère de famille et remplir ses multiples devoirs à l’égard du monde. La preuve la plus convaincante est donnée du reste par les hommes qui ont trouvé le moyen d’être à la fois d’excellents médecins en même temps que de profonds politiques.
- Il faut élever la femme, a-t-elle dit en finissant, et la faire forte, car la femme peut apprendre sans déchoir et démériter l’amour et la confiance de l’homme auquel elle a donné sa main.
- La sortie a été l’objet d’un véritable triomphe pour la jeune doctoresse qui a eu peine à regagner sa voiture entre la double haie de ses admirateurs.
- Conférence de Mlle Mesnard a Bordeaux
- C’est encore la question des femmes médecins qui a été traitée à Bordeaux, devant un auditoire considérable, par Mlle Mesnard qui est elle-même docteur en médecine. Mlle Mesnard a retracé les luttes héroïquement soutenues contre la routine et le préjugé par miss Blackwell, et la victoire définitive de la première doctoresse,
- Mlle Mesnard a eu elle-même maille à partir avec les ronds de cuir administratifs à l’occasion d’une chaire de clinique d’accouchements, vacante,pour laquelle on lui refusait le droit de concourir, au mépris de tous les règlements.
- Voici la fin de cette brillante conférence :
- « De tous côtés, la femme se révèle comme un être humain qui sait penser et vouloir,qui veut se dévouer, ou plus simplement,agir. La limiter à une fonction unique est impossible.
- « Nous ne venons pas arracher les femmes à leurs foyers et les mères à leurs enfants. Nous nous bornons à dire : vous serez épouses et mères si les circonstances le permettent, si votre cœur et votre jugement vous y incitent C'est le lot du grand nombre. Il peut ne pas être le vôtre, puisque le nombre des hommes est moindre que celui des femmes, et que beaucoup d’entre eux choisissent le célibat.
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- INAUGURATION DES MONUMENTS ÉLEVÉS A J.-B.-ANDRÉ GODIN 245'
- « Si donc les devoirs de la famille vous ont échappé, que votre vie ne demeure pas sans but et votre activité sans emploi.
- « Des esprits moroses, obstinément attachés au passé, voient dans cet éveil des facultés féminines, et surtout dans cet envahissement par les femmes d’une carrière considérée jusqu’ici comme le monopole de l'homme, le présage d’un grand cataclysme. Qu’ils se rassurent. La femme médecin aura conquis partout droit de cité,ce qui arrivera inévitablement dans un avenir plus ou moins éloigné, que la maternité acceptée avec son cortège de devoirs vaillamment accomplis restera encore et toujours la tâche primordiale et glorieuse entre toutes. »
- INAUGURATION DES MONUMENTS ÉLEVÉS
- a Jean-Daptiste-André GODIN
- PAR L’ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE.
- Nos lecteurs se souviennent que, dans leur Assemblée générale du 29 Avril dernier, les membres associés de la société du Familistère ont voté, à l’unanimité, l’érection d’un Mausolée et d’une Statue destinés à honorer la mémoire et perpétuer le souvenir du fondateur de l’Association.
- L’inauguration de ces monuments devait avoir lieu à l’époque statutaire de la fête du travail,c’est-à-dire au premier dimanche de Mai. La force des choses vient d’obliger le Conseil de Gérance à décider que la cérémonie d’inauguration et, conséquemment, la fête du travail seront reculées de deux ou trois semaines. Une fois la date définitivement fixée, la publicité voulue sur le jour de cette double cérémonie sera faite par les soins de l’Association.
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- le Devoir
- AVATAR
- par Théophile GAUTIER {suite)
- IX
- Lorsque les valets eurent porté à sa voiture le vrai comte Labinski chassé de son paradis terrestre par le faux ange gardien debout sur le seuil, l’Octave transfiguré rentra dans le petit salon blanc et or pour attendre le loisir de la comtesse.
- Appuyé contre le marbre de la cheminée dont l’àtre était rempli de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu’il fût dans le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement il cherchait si le comte Olaf n’était pas accoudé près de lui à la tablette de la cheminée projettant sa réflexion au miroir ; mais il était bien seul ; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience.
- Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski ne songea plus au merveilleux avatar qui avait fait passer son âme dans le corps de l’époux de Prascovie, ses pensées prirent un cours plus conforme à sa situation. Cet événement incroyable en dehors de toutes les possibilités, et que l’espérance la plus chimérique n’eût pas osé rêver était arrivé ! Il allait se trouver en face de la belle créature adorée, et elle ne le repousserait pas! La seule combinaison qui pût concilier son bonheur avec l’immaculée vertu de la comtesse s’était réalisée !
- Près de ce moment suprême, son âme éprouvait des transes et des anxiétés affreuses : les timidités du véritable amour la faisaient défaillir comme si elle habitait encore la forme dédaignée d’Octave de Saville.
- L’entrée de la femme de chambre mit fin à ce tumulte de pensées qui se combattait. A son approche il ne put maîtriser un soubresaut nerveux, et tout son sang afflua sur son cœur lorsqu’elle lui dit •
- « Madame la comtesse peut à présent recevoir monsieur. »
- Octave-Labinski suivit la femme de chambre, car il ne connaissait
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- pas les êtres de l’hôtel, et ne voulait pas trahir son ignorance par l'incertitude de sa démarche.
- La femme de chambre l’introduisit dans une pièce assez vaste, un cabinet de toilette orné de toutes les recherches du luxe le plus délicat. Une suite d’armoires d’un bois précieux, sculpté par Knecht et Lienhart, et dont les battants étaient séparés par des colonnes torses autour desquelles s’enroulaient en spirales de légères brindilles de convolvulus aux feuilles en cœur et aux fleurs en clochettes découpées avec un art infini, formait une espèce de boiserie architecturale, un portique d’ordre capricieux d’une élégance rare et d’une exécution achevée; dans ces armoires étaient serrés les robes de velours et de moire, les cachemires, les mantelets, les dentelles, les pelisses de martre-zibeline,de renard bleu,les chapeaux aux mille formes, tout l'attirail de la jolie femme.
- En face se répétait le même motif, avec cette différence que les panneaux pleins étaient remplacés par des glaces jouant sur des charnières comme des feuilles de paravent, de façon à ce que l’on pût s’y voir de face, de profil, par derrière, et juger l’effet d’un corsage ou d’une coiffure.
- Sur la troisième face régnait une longue toilette plaquée d’albâtre-onyx,où deux robinets d’argent dégorgeaient l’eau chaude et froide dans d’immenses jattes du Japon enchâssées par des découpures circulaires du même métal; des flacons en cristal de Bohême, qui, aux feux des bougies,étincelaient comme des diamants et des rubis, contenaient les essences et les parfums.
- Les murailles et le plafond étaient capitonnés de satin vert d’eau, comme l’intérieur d'un écrin. Un épais tapis de Smyrne,aux teintes moelleusement assorties,ouatait le plancher.
- Au milieu de la chambre, sur un socle de velours vert, était posé un grand coffre de forme bizarre, en acier de Khorassan ciselé, niellé et ramagé d'arabesques d’une complication à faire trouver simples les ornements de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra. L’art oriental semblait avoir dit son dernier mot dans ce travail merveilleux, auquel les doigts de fée des Péris avaient dû prendre part. C’était dans ce coffre que la comtesse Prascovie Labinska enfermait ses parures, des joyaux dignes d’une reine, et qu’elle ne mettait que fort rarement, trouvant avec raison qu’ils ne valaient pas la place qu’ils couvraient. Elle était trop belle pour avoir besoin d’être riche : son instinct de femme le lui disait. Aussi ne leur faisait elle voir la lumière que dans les occasions solennelles oû le faste héréditaire de l’antique maison Labinski devait paraître avec toute sa splendeur. Jamais diamants ne furent moins occupés.
- Près de la fenêtre, dont les amples rideaux retombaient en plis puissants,devant une toilette à la duchesse, en face d’un miroir que
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- lui penchaient deux anges sculptés par mademoiselle de Fauveau avec cette élégance longue et fluette qui caractérise son talent, illuminée de la lumière blanche de deux torchères à six bougies, se tenait assise la comtesse Prascovie Labinska, radieuse de fraîcheur et de beauté. Un bournous de Tunis d’une finesse idéale, rubané de raies bleues et blanches alternativement opaques et transparentes, l’enveloppait comme un nuage souple, la légère étoffe avait glissé sur le tissu satiné des épaules et laissait voir la naissance et les attaches d’un col qui eût fait paraître gris le col de neige du cygne. Dans l'interstice des plis bouillonnaient les dentelles d’un peignoir de batiste, parure nocturne que ne retenait aucune ceinture; les cheveux de la comtesse étaient défaits et s’allongeaient derrière elle en nappes opulentes comme le manteau d’une impératrice.— Certes, les torsades d’or fluide dont la Vénus Aphrodite exprimait des perles, agenouillée dans sa conque de nacre, lorsqu’elle sortit comme une fleur des mersdel’azur ionien,étaient moins blondes,moins épaisses, moins lourdes ! Mêlez l’ambre du Titien et l’argent de Paul Véro-nèse avec les vernis d’or de Rembrandt ; faites passer le soleil à travers la topaze, et vous n’obtiendrez pas encore le ton merveilleux de cette opulente chevelure, qui semblait envoyer la lumière au lieu de la recevoir, et qui eut mieux mérité que celle de Bérénice de flamboyer, constellation nouvelle, parmi les anciens astres ! Deux femmes la divisaient, la polissaient, la crespelaient et l’arran-gaient en boucles soigneusement massées pour que le contact de l’oreiller ne la froissât pas.
- Pendant cette opération délicate, la comtesse faisait danser au bout de son pied une babouche de velours blanc brodée de canetille d’or, petite à rendre jalouses les khanouns et les odalisques du Padischa. Parfois, rejetant les plis soyeux du bournous, elle découvrait son bras blanc, et repoussait de la main quelques cheveux échappés, avec un mouvement d’une grâce mutine.
- Ainsi abandonnée dans sa pose nonchalante, elle rappelait ces sveltes figures de toilettes grecques qui ornent les vases antiques et dont aucun artiste n’a pu retrouver le pur et suave contour, la beauté jeune et légère ; elle était mille fois plus séduisante encore que dans le jardin de Salviati à Florence ; et si Octave n’avait pas été fou d’amour,il le serait infailliblement devenu ; mais,par bonheur, on ne peut rien ajouter à l'infini.
- Octave-Labinski sentit à cet aspect,comme s’il eût vu le spectacle le plus terrible, ses genoux s’entrechoquer et se dérober sous lui. Sa bouche se sécha, et l’angoisse lui étreignit la gorge comme la main d’un Thugg ; des flammes rouges lui tourbillonnèrent autour de ses yeux. Cette beauté le médusait.
- Il fit un effort de courage, se disant que ces manières effarées et
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- stupides, convenables à un amant repoussé, seraient parfaitement ridicules de la part d'un mari, quelque épris qu’il put être encore de sa f|mme, et il marcha assez résolument vers la comtesse.
- « Ah ! c’est vous, Olaf ! comme vous rentrez tard ce soir ! » dit la comtesse sans se retourner, car sa tète était maintenue par les longues nattes que tressaient ses femmes,et la dégageant des plis du bournous, elle lui tendit une de ses belles mains.
- Octave-Labinski saisit cette main plus douce et plus fraîche qu’une fleur, la porta à ses lèvres et y imprima un long,un ardent baiser,— toute son âme se concentrait sur cette petite place.
- Nous ne savons quelle délicatesse de sensitive, quel instinct de pudeur divine, quelle intuition irraisonnée du cœur avertit la comtesse : mais un nuage rose couvrit subitement sa figure,son col etses bras.qui prirent cette teinte dont se colore sur les hautes montagnes la neige vierge surprise par le premier baiser du soleil. Elle tressaillit et dégagea lentement sa main, demi-fâchée, demi-honteuse ; les lèvres d’Octave lui avaient produit comme une impression de fer rouge. Cependant elle se remit bientôt et sourit de son enfantillage.
- « Vous ne me répondez pas, cher Olaf ; savez-vous qu’il y a plus de six heures que je ne vous ai vu; vous me négligez,dit-elle d’un ton de reproche ; autrefois vous ne m’auriez pas abandonnée ainsi toute une longue soirée. Avez-vous pensé à moi seulement.
- — Toujours, répondit Octave-Labinski.
- — Oh ! non, pas toujours ; je sens quand vous pensez à moi, même de loin. Ce soir, par exemple, j’étais seule, assise à mon piano, jouant un morceau de Weber et berçant mon ennui de musique ; votre âme a voltigé quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes ; puis elle s'est envolée je ne sais où sur le dernier accord,et n’est pas revenue.Ne mentez pas,je suis sûre de ce que je dis. »
- Prascovie, en effet, ne se trompait pas ; c'était le moment où, chez le docteur Balthazar Cherbonneau le comte Olaf Labinski se penchait sur le verre d’eau magique, évoquant une image adorée de toute la force d’une pensée fixe. A dater de là, le comte, submergé dans 1 océan sans fond du sommeil magnétique, n’avait plus eu ni idée, ni sentiment, ni volition.
- Les femmes, ayant achevé la toilette nocturne de la comtesse, se retirèrent ; Octave Labinski restait toujours debout, suivant Prascovie d’un regard enflammé. — Gênée et brûlée par ce regard, la comtesse s’enveloppa de son bournous comme la Polymnie de sa draperie Sa tête seule apparaissait au-dessus des plis blancs et bleus, inquiète, mais charmante.
- Bien qu’aucune pénétration humaine n’eût pu deviner le mysté-
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- rieux déplacement d’âmes opéré par le docteur Cherbonneau au moyen de la formule du Sannyàsi Brahmah-Logum, Prascovie ne reconnaissait pas, dans les yeux d’Octave-Labinski, l’expresiim ordinaire des yeux d’Olaf, celle d’un amour pur, calme, égal, éternel comme l’amour des anges ; — une passion terrestre incendiait ce regard, qui la troublait et la faisait rougir. — Elle ne se rendait pas compte de ce qui s’était passé, mais il s’était passé quelque chose Mille suppositions étranges lui traversèrent la pensée; n’était-elle pour Olaf qu’une femme vulgaire,désirée pour sa beauté comme unecourtisane?l’accordsublim3 de leurs âmes avait-il été rompu par quelque dissonnance qu’elle ignorait? Olaf en aimait-il une autre ?les corruptions de Paris avaient-elle souillé ce chaste cœur? Elle se posa rapidement ces questions sans y répondre d’une manière satisfaisante, etse dit qu’elle était folle ; mais,aufond,elle sentait qu’elle avaitraison. Une terreur secrète l’envahissait comme si elle était en présence d’un danger inconnu, mais deviné par cette seconde vue de l’âme, à laquelle on a toujours tort de ne pas obéir.
- Elle se leva agitée et nerveuse et se dirigea vers la porte de la chambre à coucher. Le faux comte l’accompagna un bras sur la taille, comme Othello reconduit Desdemone à chaque sortie de la pièce de Shakspeare ; mais quand elle fut sur le seuil,elle se retourna, s'arrêta un instant, blanche et froide comme une statue, jeta un coup-d’œil effrayé au jeune homme, entra, ferma la porte vivement et poussa le verrou.
- « Le regard d’Octave ! )) s’écria-t-elle en tombant à demi évanouie sur une causeuse. Quand elle eut repris ses sens,elle se dit : « Mais comment se fait-il que ce regard,dont je n’ai pas oublié l’expression, étincelle ce soir dans les yeux d’Olaf? Gomment en ai-jevu la flamme sombre à travers les prunelles de mon mari ? Octave est-il mort ? Est-ce son âme qui a brillé un instant devant moi comme pour me dire adieu avant de quitter cette terre ! Olaf ! Olaf ! si je me suis trompée, si j’ai cédé à de vaines terreurs, tu me pardonneras ; mais si je t’avais accueilli ce soir, j’aurais cru me donner à un autre. »
- La comtesse s’assura que le verrou était bien poussé, alluma la lampe suspendue au plafond,se blottit dans son lit comme un enfant peureux avec un sentiment d’angoisse indéfinissable,et ne s’endormit que vers le matin: des rêves incohérents et bizarres tourmentèrent son sommeil agité. — Des yeux ardents — les yeux d’Octave — se fixaient sur elle du fond d’un brouillard et lui lançaient des jets de feu, pendant qu’au pied de son lit une figure noire sillonnée de rides se tenait accroupie, marmottant des syllabes d’une langue inconnue : le comte Olaf parut aussi dans ce rêve absurde, mais revêtu d’une forme qui n’était pas la sienne.
- Nous n’essaierons pas de peindre le désappointement d’Octave lors-
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- qu’il se trouva en face d’une porte fermée et qu’il entendit le grincement intérieur du verrou. Sa suprême espérance s’écoulait. Eh quoi ! il avait eu recours à des moyens terribles, étranges, il s’était lirré à un magicien, peut-être à un démon, en risquant sa vie dans ce monde et son âme dans l’autre pour conquérir une femme qui lui échappait, quoique livrée à lui sans défense par les sorcelleries de l’Inde. Repoussé comme un amant,il l’était encore comme mari ; l’invincible pureté de Prascovie déjouait les machinations les plus infernales Surle seuil de la chambre à coucher elle lui était apparue comme un ange blanc de Swedenborg foudroyant le mauvais esprit.
- Il ne pouvait rester toute la nuit dans cette situation ridicule ; il chercha l’appartement du comte, et au bout d’une enfilade de pièces il en vit une où s’élevait un lit aux colonnes d'ébène, aux rideaux de tapisserie, où parmi les ramages et les arabesques étaient brodés des blasons. Des panoplies d’armes orientales, des cuirasses et des casques de chevaliers atteints par le reflet d’une lampe, jetaient des lueurs vagues dans l’ombre ; un cuir de Bohême gaufré d’or miroitait sur les murs. Trois ou quatre grands fauteuils sculptés, un bahut tout historié de figurines complétaient cet ameublement d’un goût féodal, et qui n’eùt pas été déplacé dans la grande salle d’un manoir gothique; ce n’était pas de la part du comte frivole imitation de la mode, mais pieux souvenirs. Cette chambre reproduisait exactement celle qu’il habitait chez sa mère, quoiqu’on l’eut souvent .raillé — sur ce décor de cinquième acte — il avait toujours refusé d’en changer le style.
- Octave-Labinski, épuisé de fatigue et d’émotion, se jeta sur le lit en maudissant le docteur Balthazar Cherbonneau.Heureusement, le jour lui apporta des idées plus riantes ; il se promit de se conduire désormais d’une façon plus modérée, d’éteindre son regard, et de prendre les manières d’un mari; aidé par le valet de chambre du comte, il fit une toilette sérieuse et se rendit d’un pas tranquille dans la salle à manger, où madame la comtesse l'attendait pour déjeuner.
- X
- Octave-Labinski descendit sur les pas du valet de chambre, car il ignorait où se trouvait la salle à manger dans cette maison dont il paraissait le maître ; la salle à manger était une vaste pièce au rez-de-chaussée donnant sur la cour, d’un style noble et sévère, qui tenait à la fois du manoir et de l’abbaye : — des boiseries d’un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments symétriques, montaient jusqu’au plafond, où des poutres en saillie et sculptées formaient des caissons hexagones coloriés en bleu e
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- ornés de légères arabesques d’or; dans les panneaux longs de la boiserie, Philippe Rousseau avait peint les quatre saisons symbolisées, non pas par des figures mythologiques,mais par des trophées de nature morte composés de productions se rapportant à chaque époque de l’année; des Chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau, et au-dessus de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier, un immence plat de Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de porcelaine du Japon,de majolique ou de poterie arabe, au vernis irisé par toutes les couleurs du prisme ; des massacres de cerfs, des cornes d’aurochs alternaient avec les faïences, et,aux deux bouts de la salle de grands dressoirs, hauts comme des rétables d’églises espagnoles, élevaient leur architecture ouvragée et sculptée d’ornements à rivaliser avec les beaux ouvrages de Berruguete,de Cornejo Duque et de Verbruggen ; sur leurs rayons à crémaillère brillaient confusément l’antique argenterie de la famille des Labinski, des aiguillères aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des hanaps, des coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre fantaisie allemande, et dignes de tenir leur place dans le trésor de la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries étincelaient les produits merveilleux de l’orfèvrerie moderne, les chefs-d’œuvre de Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment-Maurice ; thés en vermeil à figurine de Feuchére et de Vechte, plateaux niellés, seaux à vin de Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en bas-relief; réchauds élégants comme des trépieds de Pompéi : sans parler des cristaux de Bohême, des verreries de Venise, des services en vieux Saxe et en vieux Sèvres.
- Des chaises en chêne garnies de maroquin vert étaient rangées le long des murs, et sur la table aux pieds sculptés en serre d’aigle, tombait du plafond une lumière égale et pure tamisée par les verres blancs dépolis garnissant le caisson central laissé vide. — Une transparente guirlande de vigne encadrait ce panneau laiteux de ses feuillages verts.
- Sur la table, servie à la russe, les fruits entourés d’un cordon de violettes étaient déjà posés, et les mets attendaient le couteau des convives sous leurs cloches de métal poli, luisantes comme des casques d'émirs ; un samovar de Moscou lançait en sifflant son jet de vapeur ; deux valets en culotte courte et en cravate blanche, se tenaient immobiles et silencieux derrière les deux fauteuils, placés en face l’un de l’autre, pareils à deux statues de la domesticité.
- (A suivre)
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES ‘REÇUS
- Maximes et récits d’instruction morale choisis en conférences pédagogiques par les instituteurs et institutrices de Pontarlier, recueillis et publiés par G, Bouhêlicr et C. Clerc.
- Cours moyen et supérieur — un vol. 1,50. Imprimerie Millot frères et Cia, 90, rue Gambetta, à Besançon, Doubs.
- %
- The Universal republic : an occasional magazine — advocating the amity of nations.
- Edited by George Jacob Holyoake.
- Price two pence London : co-opérative printing society 6 Salisbury Court, Fleet Street.
- La Revue scientifique des femmes, publication mensuelle. Un an 19 francs. Administration 7, rue Corneille, Paris.
- Cette revue dirigée par Madame C. Renooz s’occupe des sciences physiques, naturelles, médicales, philosophiques et sociales. Elle a surtout pour but de faire connaître, en ces matières, les travaux des femmes. Nous lui souhaitons la bienvenue et lui adressons l’expression de notre sympathie.
- La Voix de l’Ouvrier, organe officiel des syndicats, des groupes corporatifs et des Bourses du travail du Gard paraissant le 15 de chaque mois, rue Saint Paul 7, à Nîmes, (prix de l’abonnement annuel lf, 25';
- L’Émancipation, organe des associations ouvrières et du centre régional coopératif du midi, administration 8, grand’rue, Nîmes — abonnement annuel, 2 francs.
- Ces deux vaillants Journaux ne se bornent pas à défendre les intérêts respectifs des groupes susdits. Avec une grande élévation de vues ils poursuivent, par des voies pacifiques, l’union des intérêts et l’amélioration du sort des classes ouvrières par l’association.
- L’Émancipation est avantageusement connue de nos lecteurs ; nous souhailons la bienvenue à La voix de l’ouvrier.
- *
- Loi pour la liberté du vote par Ch. Baggio, maire à Carvin Pas-de-Calais.
- Conséquences qui résultent de l’élévation des salaires par J. J.
- A.Clouzard.Brochure 0f,10. Imprimerie nouvelle,! 1 rue Cadet,Paris.
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- LE DEVOIR
- * - -......................- -
- VS* ^
- L’éducation physique, bulletin de la Ligue nationale de l’éducation physique. Cette publication des plus intéressantes paraît tous les mois. Abonnement, 7 francs paran pour les personnes non affiliées à la Ligue Bureau, 51, rue Vivienne, Paris. Directeur, Mr. Henri Romieu
- Le numéro de Mars dernier contient entre autres choses, les renseignements les plus pratiques sur l’organisation de jeux propres au développement des jeunes gens. Citons la galline, le gouret, la treue et la cuète ; les jeux de plein air pour jeunes filles : le volant, le jeu de grâces, etc.. ,
- C’est certainement une des publications les plus utiles à encourager dans l’intérêt de la jeunesse et du développement normal de l’espèce humaine.
- SOCIETE DU FAMILISTERE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes........................................ Fr. 2.309 10
- Dépenses............................................. 3 040 85
- Déficit en Janvier............... . 731 75
- Section des Dames
- Recettes..........................................Fr. 670 35
- Dépenses............................................. 592 55
- Boni en Janvier..................... 77 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.........................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions ..................................2.709 72
- Nécessaire à la subsistance.............. 1.005 40
- Allocations temporaires :
- 10 retraites provisoires . Fr. 606 05 Allocations statutaires aux
- malades................... 12 25
- Allocations extra-statutaires,
- veuves, orphelins, etc . . 458 90
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc............................... 369 05
- 6.431 08
- 5.161 37 1.269 71
- Boni en Janvier . .
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
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- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes..........................................Fr. 581 90
- Dépenses............................................... 764 36
- Déficit en Janvier................... 182 46
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Montant des recettes du 1er Juillet au 31 Janvier 1889 . 70.021 99
- Montant des dépenses du 1er Juillet au 31 Janvier 1889. 59.829 30
- Excédant des recettes sur les dépenses.......... 10.192 69
- PENDANT LE MOIS DE FÉVRIER 1889
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes.........................................Fr. 2534, 60
- Dépenses................................................. 3L27, 90
- Déficit en février...................... 593, 30
- Section des Dames
- Recettes..............................................Fr. 621, 25
- Dépenses.................................................. 537, 65
- Boni en février.......................... 83, 60
- ASSUUANCE DES PENSIONS
- Recettes...............................
- Dépenses .
- Pensions...............................
- Nécessaire à la subsistance............
- Allocations temporaires :
- 10 retraites provisoires . Fr. 547,40 j Allocations statutaires aux f
- malades................... 8 85
- Allocations extra-statutaires, i
- veuves, orphelins, etc. . . 454 20 J
- Allocations aux réservistes Divers, appointements, médecins, pharmaciens, etc..........................
- ... Fr
- 2411, 36 \
- 929, 60
- 1010 45 37 50
- 263 80
- Boni en février.....................
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes..............................................
- Dépenses . ......................................... .
- Déficit en février...................
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Montant des recettes du 1^ Juillet au 28 février. Fr. . Montant des dépenses du 1er Juillet au 28 février . Fr. .
- 6532. 26
- 4652 71
- 1879 55
- Fr. 53i, 90
- 555, 10
- 20, 20
- 80 245 »))
- 68 702 ,66
- Excédant des recettes sur les dépenses.....Fr. 11.542 34
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- LE DEVOIR
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du ?6 février a prononcé la mise à la retraite de Massot Louis, surveillant à l’emballage, âgé de 67 ans, demeurant à Guise Il a 32 ans et 4 mois de service, sans interruption.
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Mars 1889 NAISSANCES
- 2 Mars. — Bordez Victor Auguste fils de Bordez Anatole et de Delvalle Argentine.
- 6 Mars. — Dupont Marcel André, fils de Dupont Auguste et de Huile Joséphine.
- 18 Mars. — Flamant Louis-André, fils de Flamant Ernest et de
- Lecomte Louise .
- 19 Mars. — Lafosse Gabrielle-Élise, fille de Lafosse Louis et de
- Govin Eugénie.
- 31 Mars. — Lermoyeux Léandre-Jules, fils de Lermoyeux Léandre et de Noizet Julia.
- J DÉCÈS
- 21 Mars. — Hazard Georges, âgé de 4 ans 7 mois.
- 23 Mars. — Routier Georges, âgé de 35ans 6 mois.
- 31 Mars. — Duplaquet Henri-Georges, âgé de 6 mois.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Barè.
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- SAINT-SIMON
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- SAINT-SIMON
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- Saint-Simon, parallèlement à Fourier, s’occupait de la question sociale, mais à un point de vue fort différent.
- A partir de 1814, il fit paraître différentes publications : De la réorganisation de la société européenne,— L'industrie, — L’organisateur,— Le politique,— Le travail industriel,— Le catéchisme industriel, — enfin, en 1825, Le nouveau Christianisme.
- Les écrits de Saint-Simon correspondaient à une période de lassitude politique générale L’effacement de la pensée sous le despotisme du premier empire,l’engourdissement national sous la Restauration prêtaient à rêver sur le réveil du gouvernement Tel fut l’objet des préoccupations de Saint-Simon.
- Il cherche quelle serait la meilleure forme de gouvernement; de quels éléments celui-ci devrait se composer,quelle mission il devrait remplir; et, de ses réflexions, Saint-Simon tire des axiomes bien en arrière, cependant, des principes et des droits démocratiques proclamés par la Révolution Française.
- On est surpris de ne rien retrouver dans la pensée de St-Simon du souffle démocratique qui, peu d’années auparavant, avait passé sur la F rance ; et pourtant il veut le dévouement à la chose publique ; il appelle la science et la capacité au gouvernement des affaires, desideratum plus facile à exprimer sur le papier qu’à traduire en faits. L’idée de la souveraineté du peuple est absente de son esprit ; il doue la royauté de toutes les vertus; les industriels, de tous les dévouements et, en outre, des capacités nécessaires pour appeler à concourir avec eux les savants, les théologiens, les artistes, les légistes, les militaires et les rentiers, afin de constituer le système social le plus avantageux.
- Avec cela, il prétend bâtir le gouvernement de la France et le gouvernement européen; il veut réaliser le bonheur de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; mais, il ne descend jamais dans la sphère des institutions propres à réaliser ce bonheur.il laisse*aux
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- industriels d’élite, aux savants d’élite, etc., etc., nommés par le roi, le soin de découvrir et de fonder ces institutions. Tout cela semble naïf aujourd’hui.
- Saint-Simon est persuadé et il cherche à persuader les autres de l’influence bienfaisante que les capacités exerceraient sur la direction des affaires publiques, si elles étaient toutes appelées au pouvoir. Mais il ne donne que des moyens illusoires de les y amener. D’un autre côté, il ne paraît jamais avoir conscience de l’obstacle que l’égoïsme de classes en possession exclusive du pouvoir opposerait au gouvernement qu’il rêve.
- Les savants,les industriels, les prêtres, etc., etc., ne sont pas plus disposés à prendre la direction des affaires publiques avec désintéressement et justice, que le commun des mortels. L’amour du bien public et surtout des intérêts du plus grand nombre n’est pas encore entré dans nos mœurs. C’est une vertu sociale à acquérir avec le temps,et qui ne s’imposera que sous la puissance du peuple, lequel possède seul, virtuellement, la force d’atteindre à la constitution du gouvernement pour le bien de tous et,seul,a intérêt à ce que la pratique de la justice et du désintéressement s’établisse.
- Saint-Simon se trompait donc en remettant le pouvoir à des catégories de citoyens.Pour trouver les hommes dévoués à l’intérêt du plus grand nombre, il faut laisser à la masse elle-même le soin de les distinguer en toute liberté, et surtout il faut lui laisser le droit de contrôle et de révocation, seul moyen de faire que ceux-là seuls qui se dévoueraient aux intérêts du peuple soient maintenus à la direction des affaires publiques.
- Néanmoins, par son insistance à exprimer que c’est à l’amour du bien public, au dévouement et à l’intelligence qui .président aux directions gouvernementales que sont subordonnées les destinées des peuples, Saint-Simon contribua à exercer une influence salutaire sur le mouvement social. Si, en fait d’organisation, il fournit peu de chose, ses disciples firent beaucoup pour la diffusion des problèmes sociaux.
- Ils les agitèrent sous tous leurs aspects dans de nombreux écrits parallèlement à l’école sociétaire de Fourier, jusqu’au moment où le coup d’État du 2 Décembre 1851 vint étouffer toute propagande
- Le coup d’État mettait en évidence l'inanité respective des préten-
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- tions des deux écoles sur le rôle du gouvernement. Des saint-simo-niens arrivèrent au pouvoir,la plupart sans rien y réaliser en faveur du plus grand nombre.
- Quant à l’école sociétaire, le despotisme en la dispersant et en la ruinant, la rendit désormais impuissante à continuer ses travaux.
- Ces deux Ecoles avaient fait revivre sous un jour et des aspects nouveaux les droits naturels de l’homme, dont le principe avait été proclamé par la Révolution française.
- L’Ecole saint-simonienne donnant une nouvelle vie-à la maxime de Condorcet : «Toutes les institutions doivent avoir pour but l’amélioration matérielle, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » — avait tracé au pouvoir de nouveaux devoirs, et lui avait démontré la nécessité de son intervention pour l’obtention du but poursuivi.
- L’Ecole phalanstôrienne, tout au problème de l’association, avait démontré que les hommes doivent chercher leur bonheur dans la solidarité et l’union, et que toutes les forces et les facultés productives doivent se grouper pour concourir au bonheur commun.
- Fourier et Saint-Simon posèrent donc en France le problème social du XIXe siècle dans sa généralité. Car, il devient évident que toute organisation économique, toute réforme s’étendant à la multiplicité des intérêts sociaux est impuissante à se produire, si les pouvoirs publics ne lui donnent protection et appui.La meilleure des fondations manquerait de sécurité et serait bientôt détruite, si le pouvoir lui était hostile ; le génie réformateur a donc besoin d’un pouvoir populaire pour réaliser les réformes populaires.
- D’un autre côté, tout pouvoir qui n’émane que d’une catégorie de citoyens fait tout au profit de cette catégorie, et est impuissant à s’occuper des besoins et des intérêts des citoyens sacrifiés.
- Fourier et Saint-Simon, partant de points de vue diamétralement opposés, n’en ont pas moins eu le bonheur du genre humain pour objectif :
- Le premier, s’attachant à l’organisation des intérêts domestiques matériels et moraux dans la commune pour arriver à organiser les intérêts matériels et moraux dans le canton, dans le département, dans la nation, sur le continent et entre les continents ;
- Le second,partant de l’organisation des gouvernements pour réa-
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- liser le bonheur du plus grand nombre par des voies indéfinies ; mais n’en posant pas moins aux gouvernements la nécessité et l’obligation de réaliser ce bonheur.
- Ces deux réformateurs ont donc ensemble embrassé l’intégralité des questions sociales depuis l’organisation des intérêts domestiques jusqu’à celle du gouvernement des nations, et leurs écoles ont discuté et propagé ces vues pendant 25 ans avec science et talent.
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- ROBERT
- Robert Owen, né en 1771, à Newton, Angleterre, fut dès l’âge dedix ans apprenti sellier ; il devint ensuite employé de commerce. A l’âge de 18 ans, en 1789, il fonda une filature avec trois ouvriers seulemen t. Gela prouve que la filature était alors bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui.
- La perfection de son travail et la bonne direction de son petit atelier lui valurent d’être appelé, deux ans plus tard, à la direction d’une importante filature occupant 500 ouvriers.
- La réputation qu’il se fit dans cet établissement lui permit de fonder une société pour l’achat du village et de l’établissement de New-La nark dont il devint le directeur-gouverneur.
- Ce fut dans cet établissement qu’il se distingua comme le plus grand industriel de son temps ; mais ce ne fut pas seulement par la supériorité de ses produits qu’Owen se rendit célèbre ; ce fut par les réformes sociales qu’il inaugura, par le soin qu'il apporta à l’amélioration du sort des familles occupées dans les ateliers de New-Lanark.
- Il supprima le travail des enfants. Jusque-là, ceux-ci commençaient à travailler dans les fabriques dès l’âge de six ans ! Ils ne recevaient aucune instruction ; traités comme des esclaves, ils s’étiolaient et périssaient sous le poids d'un travail que leur âge ne comportait pas.
- Robert Owen, convaincu que l’homme est formé par les circonstances environnantes, résolut de perfectionner l’entendement et le carac-
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- tère de la population de New-Lanark en instituaotdes écoles destinées à recevoir l'enfant dès que celui-ci était en état de marcher seul.
- Owen comptait beaucoup sur l’efficacité du chant, de la danse et des manœuvres gymnastiques comme moyen d’éducation. Il considérait l’aisance, le port gracieux, la possession de soi-même, la politesse comme les principaux objets et les principaux gages de tout système d’éducation.
- Il fit donc construire pour les enfants de New-Lanark des écoles splendides où les élèves étaient instruits jusqu’à l’âge de douze ans.
- En outre, il réduisit à 12 heures, la durée de la journée de travail des ouvriers. Cette journée était alors de 14 heures ! Il fit élever de grandes salles de réunion et de conférences pour l’amusement et l’instruction des ouvriers.
- Il établit des magasins de denrées alimentaires et de choses nécessaires aux besoins de la vie. Les marchandises furent vendues à prix coûtant. Il fit ainsi bénéficier les familles ouvrières des profits que les intermédiaires prélevaient auparavant sur elles. Il leur enseignait par la pratique et par la parole les notions de la coopération. Il cherchait à introduire dans les cœurs et dans les esprits, la fraternité, la tolérance religieuse et la liberté de conscience, si affreusement méprisées alors. Il guidait, enfin, ses ouvriers d’après les principes de morale qu’il résumait en ces termes :
- « Le devoir de tout homme est d'atteindre le but de son existence, c’est-à-dire de se rendre heureux lui-même, de rendre heureux ceux qui l'entourent, et de s'efforcer de faire aussi douce que possible l'existence de tous les êtres organisés pour ressentir le plaisir ou la peine. »
- Sous l’influence de la direction qu’il imprima à l’établissement, la population de New-Lanark oflrit en quelques années un tel contraste de relèvement moral et de mieux-être avec la population des autres établissements d’industrie, que New-Lanark attira l’attention du gouvernement et des grands personnages de tous les pays.
- L’état d’abaissement de la population ouvrière était tel alors, en Angleterre, que les bienfaits réalisés à New-Lanark furent considérés comme des prodiges, bien qu’ils n’eussent pas reçu le caractère légal qui pouvait en assurer la durée. Robert Owen sentait cette lacune.
- Le premier, en 1815, il provoque devant le Parlement anglais la
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- discussion d’une loi pour la réglementation du travail dans les manufactures.
- De 1815 à 1819, il publie son ouvrage « Le nouveau Monde .moral » et plusieurs importants discours sur les conséquences du système manufacturier et le développement proportionnel de la misère des classes laborieuses et de la richesse d’une petite minorité d’individus dans le corps social. Il propose en faveur des pauvres la fondation de colonies ouvrières dans lesquelles l’agriculture et les travaux de différentes sortes permettraient aux pauvres eux-mêmes de suffire à leurs dépenses ; il donne les plans des bâtiments, habitations, écoles, ateliers, chapelles, culture, etc.
- Tous ces travaux si dignes d’attirer l’attention publique sur Robert Owen, devaient aussi lui attirer bien des déboires. La cupidité de ses associés ne put se contenter des beaux dividendes qu’il distribuait. Ils trouvèrent contraire à leurs intérêts et aux habitudes pratiquées ailleurs dans l’industrie d’utiliser une partie des bénéfices à l’amélioration du sort des ouvriers ; ils voulurent tout garder pour eux et par ce motif provoquèrent la dissolution de la société.
- Robert Owen, afin de continuer son œuvre, racheta l’établissement mais à des conditions onéreuses. Il fonda une seconde association où malheureusement les mêmes difficultés se renouvelèrent accompagnées, en outre, des Résistances que le fanatisme religieux opposait à la liberté de conscience introduite par Robert Owen dans •l’esprit de ses ouvriers.
- Owen se vit donc une seconde fois empêché de continuer les développements de son œuvre par la résistance de ses associés.
- Malgré la grande réputation qu’il avait acquise, malgré les encouragements qu’il recevait des puissants du jour, des princes, des rois mêmes, il dut se séparer de ses travaux.
- L’histoire de Robert Owen prouve de la façon la plus évidente que tant que la loi ne garantira pas aux classes laborieuses l’exercice des droits commandés par la plus simple humanité, rien ne sera assuré pour les travailleurs.
- Après le départ d’Ovven, tout ce que celui-ci avait fait pour les familles laborieuses de New-Lanark disparut. Il ne reste aujourd'hui d’autre trace de ce grand ouvrage qne les splendides constructions élevées autrefois pour l’instruction de la jeunesse, constructions
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- dont Holyoake, l’auteur de l’Histoire de la Coopération en Angleterre parle ainsi :
- « Avant de clore mon Histoire de la coopération, je jug ai qu’il « était de mon devoir d’aller visiter New-Lanark que je n’avais « jamais vu, d’aller considérer les usines élevées sur les chutes de la « Clyde, par sir Richard Arkwright et David Dale, il y a maintenant « cent années, et qui furent rendues si fameuses par les miracles « d’éducation qu’y accomplit Robert Owen.
- « Bien que je lui eusse souvent entendu dire ce qu’il avait fait à (( New-Lanark, et que j’eusse étudié plusieurs rapports donnés (( par son fils, l’honorable Robert Dale Owen, je n’avais pas encore « conçu pour lui la haute estime en laquelle je le tins, quand je vis « de mes propres yeux ce qu’il avait réalisé
- «Je pensais, jusque-là,que les écoles avaient dû être installées dans « quelque emplacement inutilisé de l’usine ; j’admettais qu’elles « eussent été commodes, mais je les supposais de,construction vul-« gaireet peu coûteuse.Contrairement à ces vues,je trouvais un édi-« fice scolaire spécial, bâti en pierres, vaste et grandiose, avec un « superbe portique sôutenu par quatre piliers.
- « Au rez-de-chaussée, trois classes d’école pouvant contenir « chacune 600 ou 700 personnes.
- «Au premier étage, deux salles de conférence élevées et parfaite-« ment éclairées ; l’une pouvant contenir 800 personnes ; l’autre,
- « entourée d’une galerie, pouvant en contenir 2.000. La chaire « (cette chaire, d’où Owen avait lancé son célèbre plan pour la re-« construction du monde), l’escalier, les magnifiques lumières « triangulaires, encore brillantes,pendues au plafond et le délicat « appareil pour la lanterne magique, sont encore là. En outre, dans « un autre bâtiment, édifié par Owen comme salle de danse pour « les jeunes gens, sont emmagasinés de nombreux tableaux noirs, « sur lesquels sont peints des portées musicales et d’innombrables « objets des différents règnes de la nature.
- «Là aussi, se trouve un grand nombre de diagrammes en toile, « quelques-uns de vastes dimensions, tous habilement et brillamment « peints par les meilleurs artistes ; car Owen avait coutume de « faire établir au mieux tout ce qu’il ordonnait. Ces diagrammes « doivent lui avoir coûté un très grand prix. ^
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- «La touche invisible du temps et la négligence font que ces dia-« grammes ne sont plus que le spectre de ce qu’ils ont été ; mais « leur perfection suffit encore à montrer ce qu’était l’enseignement « par les choses au moment de la conception de l’idée.
- «Owen connaissait Fellenberg et Frœbel, et il réalisait leurs « inventions des années avant que ceux-ci aient trouvé l’occasion de « faire passer leurs idées dans la pratique »
- En 1823, Robert Owen, alors âgé de 52 ans, se rendit en Amérique pour y chercher un champ librement ouvert à son activité, à son désir de réformer les procédés industriels qui, en Angleterre, sacrifiaient sans ménagement la personne humaine au développement du lucre.
- Ce n’étaient plus seulement des améliorations, c’était toute une expérimentation sociale qu’il voulait réaliser.
- Owen ne visait à rien moins qu’à renouveler le monde, extirper tout mal, bannir toute punition, créer des vues et des besoins semblables et prévenir tout conflit et toute hostilité. Trouvant que la pieuse bienveillance qni cherche le progrès dans la prière n’y atteint pas, Owen courageusement proposait d’y substituer la bienveillance scientifique qui cherche l’amélioration humaine par des méthodes matérielles.
- « Là,» disait-il,« est le nouveau sentier de délivrance, où nulle penséen’estperdue, nul effort vain, où la victoire est toujours au plus sage et au plus patient, où le pauvre croyant cessera d’être trahi »
- Il voulait à la fois réformer l’Eglise et l’État. Son courage à dénoncer « que toutes les religions du monde étaient fondées sur l’erreur,» avait mis pendant un temps en Angleterre sa vie en danger.
- Aux États-Unis, sa réputation, sa parole chaleureuse et convaincante, sa grande bienveillance, attirèrent à lui des adeptes. Dès l’année 1824, il trouva à Cincinnati un groupe de Swedenborgiens des plus sympathiques à ses projets. Cent familles environ se constituèrent en communauté égalitaire sous son inspiration.
- Car Owen partageait l’idée du Nouveau Testament que les hommes pouvaient atteindre à l’égalité en constituant une société où toutes choses seraient tenues en commun.
- Tout alla bien pendant les premières semaines ; mais peu à peu la
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- critique entra dans les causeries de chaque jour ; des comparaisons sur le mérite et sur l’utilité des actes et des concours s’établirent ; des dégoûts pour certaines fonctions nécessaires se manifestèrent ; ce fut à qui ne remplirait pas ces fonctions.
- Des membres de la communauté trouvaient certaines occupations inutiles à la société ; d’autres en trouvaient de préjudiciables. Ceux qui les exerçaient les trouvaient au contraire, très utiles.
- Les mécaniciens dont le travail rapportait deux dollars par jour au fonds commun jugeaient qu’ils devaient consacrer au travail moitié moins de temps que les laboureurs dont le travail ne rapportait qu’un dollar ; et ces deux ensemble trouvaient leur activité infiniment supérieure et sans terme de comparaison avec celle de la personne qui étudiait la musique et ne rapportait rien à la communauté.
- Ces dissensions, ces jalousies, ces rivalités furent telles que dans l’espace d’une année les communistes se dispersèrent et retournèrent à leurs anciennes habitudes.
- Onze communautés se fondèrent de 1825 à 1828 sous l'influence de la parole de Robert Owen et des idées qu’il propageait ; mais, cinq se dissolvèrent dans la première année de leur existence, quatre se soutinrent environ deux ans ; une seule, en dehors de New-Harmony, dura trois ans, mais elle n’était composée que de quinze membres !
- Arrêtons-nous à New-Harmony. En 1825, Robert Owen entrait par lui-même en possession de New-Harmony, (Indiana),petite ville bien bâtie par les Rappistes, (secte religieuse) sur un domaine de 30.000 acres, qu’il avait acquis au prix de 750.003 francs.
- Robert Owen se trompait en pensant que la vertu seule de la communauté parmi les hommes suffisait pour les engager à bien faire. Aussi, lui qui avait ôté si puissant pour relever les masses ouvrières sur lesquelles il exerçait l’autorité, tombait-il dans d'étranges illusions et devenait-il impuissant, lorsqu’il voulait appeler les hommes à une répartition égalitaire dans les produits du travail.
- C’est que, véritablement, il n’y a de société humaine possible, sous le régime de la production et du travail libres,qu’à la condition de récompenser l’activité humaine selon sa valeur reconnue, et de
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- faire que les hommes soient guidés par une autorité capable de donner les directions nécessaires. Ces deux choses firent défaut à New-Harmony. Owen avait tant de confiance dans le seul fait de la communauté, qu’il crut pouvoir retourner en Angleterre, laissant à la direction de gens inhabiles une population de mille personnes venues de tous côtés dans le seul but de se mettre sous la protection de la communauté , aussi le désordre se mit-il bientôt de la partie et Robert Owen fut-il obligé de revenir.
- En trois années, de 1825 à 1828, Owen changea six fois la . constitution de New-Harmony, sans pouvoir tenir la communauté en équilibre ; il fut obligé de la dissoudre.
- Robert Owen était dans son rôle naturel et juste quand il améliorait la condition des ouvriers à New-Lanark ; il rendait aux travailleurs l’exercice de leurs droits naturels à l’existence ; il remplissait le rôle social qu’il appartient à l’État, à la société, de prendre vis-à vis des masses. Mais s’il eut voulu y pratiquer le communisme égalitaire, placer au même rang les dévoués et les corrompus, les travailleurs habiles et les incapables, alors se fussent produits les mêmes désordres et la même confusion qu’on vit à New-Harmony.
- Les améliorations sociales ne s’improvisent pas ; à-plus forte raison est-il difficile d’établir une société sur des bases nouvelles.
- Je an-Baptiste-André GODIN.
- (Œuvres posthumes).
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La rentrée.— Le budget.— Les lois ouvrières.— La législation des sociétés coopératives.
- Le 14 mai le parlementa repris ses travaux,
- A la Chambre, dès l’ouverture de la première séance, MM. Basly et Camélinat ont déposé un projet de résolution tendant à mettre à la tète de l’ordre du jour la loi sur les syndicats des patrons et ouvriers, la loi sur les délégués mineurs, la loi sur les caisses de retraites pour les ouvriers mineurs, etc.
- M. Tirard, sans contester l’intérêt dos questions soulevées, a demandé le maintien de l’ordre du jour, c’est-à-dire la discussion du budget. Par 278 voix contre 241, la Chambre a donné gain de cause au président du conseil.
- On a donc immédiatement entamé la discussion générale des lois financières.
- Néanmoins la chambre a décidé avant la fin de la séance, qu’elle consacrerait la journée du vendredi à l’examen des lois ouvrières, énumérées par M. Basly. M. Doumer a ôté assez heureux pour faire joindre à ces lois le projet de loi sur les sociétés coopératives dont il est rapporteur, en rappelant que l’accord s’est fait en sa faveur entre le gouvernement et les membres de la commission qui appartiennent à toutes les fractions de cette Chambre.
- Nous devons au lecteur quelques développements sur ce dernier projet.
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- La Commission chargée d’examiner le projet de loi sur les Sociétés coopératives de production et sur le contrat de participation aux bénéfices dont nous avons publié le texte dans notre numéro du 5 août 1888, après en avoir étudié minutieusement les dispositions, qu’elle a modifiées en quelques points secondaires, a cru devoir le compléter par un titre nouveau sur les Sociétés coopératives de consommation. Cette adjonction a été faite à la demande d’un grand nombre de sociétés intéressées et après examen de leurs desiderata formulés par la chambre consultative des sociétés de consommation.
- Sans nous arrêter aux légères modifications apportées par la
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- commission au projet du gouvernement, nous reproduisons ci-après la partie du rapport concernant les sociétés coopératives de consommation, et le dispositif du titre qui s’y rapporte :
- Le titre III du projet qui vous est soumis,dit le rapport,est relatif aux sociétés de consommation. Il n’existait pas dans le projet primitif du Gouvernement. Votre Commission, sollicitée par les sociétés intéressées, l’a ajouté au projet de loi.
- Dans le préambule des desiderata qu’il formulait à la Commission, M. Clavel, président de la chambre consultative des sociétés de consommation, s’exprimait ainsi :
- « Du moment que le législateur entreprend de favoriser par des dispositions libérales la formation et le développement des sociétés coopératives de production, il ne saurait laisser de côté les sociétés de consommation,non seulementparcequ’elles méritent à un titre égal son intérêt,mais encore parce qu’elles sont une préparation utile aux membres des associations ouvrières qui ont en vue la production. En effet, il a été constaté bien des fois que la cause principale de l’insuccès de la plupart des sociétés coopératives de production est l’absence d’une direction intelligente, expérimentée et surtout ayant l’autorité nécessaire pour faire respecter ses ordres par les ouvriers associés.La société de consommation,beaucoup plus facile à diriger, sera une excellente école pour donner aux ouvriers l’expérience administrative qui leur manque et les habituer à la discipline indispensable à toute association.Elle leur donnera,en outre,la possibilité d’amasser sans efforts et sans sacrifices personnels le capital qui leur est nécessaire pour aborder avec succès la production.»
- C’était bien aussi notre avis. Mais une double question se posait:
- Les Sociétés coopératives de consommation ont-elles à se plaindre de la législation existante ?
- Est-il possible de faire entrer, dans un projet spécial aux Sociétés de travail et de production, des clauses relatives aux Sociétés de consommation dont le caractère est tout différent ?
- Pour élucider le premier point, votre commission s’est livrée à une enquête sommaire auprès des intéressés.Elle a demandé aux Sociétés coopératives de consommation leur avis sur la législation actuelle, sur l’utilité de la modifier, et elle leur a soumis le projet des modifications qu’elle avait, le cas échéant, l’intention d’y introduire C’est le résumé de cette étude et de cette enquête qui s’est traduit dans le titre III du projet.
- Les Sociétés de consommation ne font certainement pas entendre les mêmes plaintes que les Sociétés de production. Ce sont des Sociétés civiles, constituées à peu de frais sous le régime du Code. Mais il leur faut, pour échapper à la responsabilité illimitée qui est
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 269
- le droit commun, emprunter dans leurs statuts certaines des dispositions de la loi du 24 juillet 1867.
- Leur situation, au point de vue légal, est absolument fausse.Si la tolérance du Gouvernement à leur égard est absolue, il peut surgir telles contestations entre les Sociétés et quelques-uns de leurs membres, ou entre elles et des tiers qui les mettent dans un sérieux embarras Par qui seront-elles représentées en justice ? Devant quelle juridiction sera porté le litige ? Tribunal civil ou tribunal de commerce ?
- Les difficultés de ce genre sont nombreuses et elles résultent de l’irrégularité de la constitution des Sociétés. Il y a donc lieu de leur donner une législation appropriée à leurs conditions d’existence.
- Les dispositions libérales proposées par le Gouvernement pour les sociétés de travail et de production étaient, en grande partie, applicables aux sociétés de consommation.il suffisait d’ajouter au projet quelques articles spéciaux. Dans ceux-ci nous avons peu innové. Nous nous sommes contentés d’adapter la loi à la pratique, de faire le droit de la tolérance administrative, empêchant ainsi le retour à un régime plus rigoureux et prévenant des contestations inévitables.
- Gomme les sociétés coopératives de production, les sociétés de consommation auront désormais une législation précise,et conforme à leurs besoins.
- TITRE III.
- Des Sociétés coopératives de consommation.
- Art. 36.
- Les Sociétés coopératives de consommation, qui ont pour but l’achat en gros ou la fabrication et la distribution en détail entre leurs membres de denrées alimentaires et d’autres objets nécessaires à la vie, peuvent se constituer en se conformant aux dispositions du Titre premier de la présente loi, ainsi qu’à celles contenues dans les articles ci-après.
- Art. 37.
- Des adhérents peuvent être admis à la distribution des objets achetés en gros,moyennant le payement d’un droit d’entrée fixé aux statuts et qui ne peut être inférieur à 2 francs.
- Les adhérents jouissent des avantages acquis aux associés et participent notamment, dans les mêmes conditions que ceux-ci, à la répartition annuelle des excédents.
- Ils ne prennent pas part aux délibérations des assemblées générales,mais ils ont la faculté de devenir sociétaires en se conformant aux statuts.
- Art. 38.
- Les Sociétés de consommation qui n’opèrent aucune vente des
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- objets achetés en gros,et les distribuent exclusivement aux associés et aux adhérents,conservent le caractère de Sociétés civiles. L’article 15 leur est applicable.
- Art. 39
- Après la souscription du capital de la Société, toute assemblée générale, et même l’assemblée générale constitutive, peut décider une augmentation de ce capital.
- Art. 40.
- Dans les cas prévus aux articles 8 et 14, le dépôt est fait au greffe de la Justice de Paix du siège social.
- Art. 41.
- Dans toutes les assemblées générales, l’associé, quel que soit le nombre des actions par lui souscrites, n’a droit qu’à une seule voix.
- Art. 42.
- Les assemblées générales ordinaires, prévues à l’art, 13 paragraphe 3, doivent comprendre au moins le dixième des associés si les statuts n’exigent pas un nombre plus élevé.
- Art. 43.
- II est opéré annuellement, sur les sommes réparties entre les Sociétaires soit à titre d’excédents, soit à titre d’intérêt des apports, un prélèvement d’un dixième au moins affecté à la formation d’un fonds, de prévoyance.
- Art. 44.
- Le capital social est susceptible de diminution par suite de la démission, de l’exclusion o-u du décès d’un ou de plusieurs associés. Cette diminution ne peut dépasser les neuf dixièmes du capital social.
- Art. 45.
- Chaque associé peut se retirer de la Société.
- L’Assemblée générale, constituée conformément à l’article 13, a le droit de décider qu’un ou plusieurs associés cessent de faire partie de la Société.
- Art, 46.
- L’associé qui cesse de faire partie de la Société a droit,à l’expiration de l’année sociale, à sa part dans le capital social tel qu’il résulte du dernier inventaire, aux intérêts statutaires et à sa part dans la répartition des excédents.
- Il ne peut réclamer aucune attribution sur le fonds de prévoyance.
- Art. 47.
- Les Sociétés de consommation qui se conforment aux prescriptions de l’article 38 ne sont pas assujetties au payement de l’impôt sur le revenu à raison de la répartition des excédents.
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- Dans les mêmes conditions, ce.s sociétés ne sont assujetties à aucunes autres taxes sur les boissons et denrées diverses que celles imposées aux particuliers. Elles ne sont pas tenues défaire la déclaration préalable prescrite aux débitants par l’article 50 de la loi du 28 avril 1816.
- LES ÉTAPES DE LA COOPÉRATION
- L'introduction dans le projet de loi sur les sociétés coopératives de production et sur le contrat de participation, delà partie relative aux sociétés de consommation est fort mal vue par le Moniteur des Syndicats ouvriers.
- Notre excellent confrère considère la mesure prise par la commission chargée d’examiner le projet, comme malheureuse, et de nature à retarder la mise à l’ordre du jour en temps utile des débats devant la Chambre des députés. La question est vidée en ce qui concerne la crainte exprimée par le Moniteur des Syndicats, puisque la Chambre vient d’englober le projet dans la liste des propositions
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- concernant les travailleurs, auxquelles elle a décidé de consacrer un jour spécial par semaine, sans préjudice des autres jours.
- Nous ne croyons pas pour notre part que la partie relative aux sociétés de consommation soulève des difficultés particulières dans lajdiscussion, et que son assimilation au reste du projet, soit moins excusable que le rapprochement opéré par les auteurs du projet entre les sociétés de production et le contrat de participation.
- Le Moniteur des Syndicats ouvriers rappelle avec raison, et nous l’avons fait nous-même, il y a quelques mois, que le projet, tel qu’il est sorti des mains du gouvernement, a été mûri par une étude de plusieurs années et basé sur les dépositions répétées de tous les intéressés qu’il a été possible de consulter : les délégués d’associations, coopératives de production et les chefs de maison qui font participer leurs ouvriers et employés dans les bénéfices. Et il ajoute qu’il y a là une consultation raisonnée et compétente sur le sujet traité, et qu’il n’eut pas été possible, à moins de parti pris, de s’inscrire contre l’ensemble des opinions émises.
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- Notre confrère n’admet pas au bénéfice des mêmes considérations, le projet relatif aux sociétés de consommation.
- Notre confrère est dans l’erreur. Ce projet, non moins que le précédent, a été l’objet d’un examen approfondi et d’une enquête sérieuse de la part des intéressés. Sur l’initiative de la Chambre consultative de leur fédération les sociétés de consommation ont été saisies d’un plan de législation qui a été, dans chacune d’elles, passé au crible de la discussion. Les résultats de cette multiple consultation ont servi de base à un nouveau travail de la chambre consultative, et ce travail soigneusement revu par un jurisconsulte, dont nous n’avons pas le nom présent à la mémoire, est devenu le projet que la commission de la chambre a fait sien.
- A notre avis, les trois parties du projet sont parfaitement connexes, et présentent toutes les garanties désirables de maturité.
- Suivant le rapporteur du projet, on ne peut nier que l’avenir soit au travail organisé sous l’une ou l’autre forme :
- Association coopérative des travailleurs ;
- Entreprise individuelle avec participation aux bénéfices.
- Nous considérons la participation comme une transition désirable entre l’entreprise individuelle et ta production collective. L’apaisement et le bien-être général seraient le résultat d’une application générale de ce système, qui a en outre le mérite par ses procédés, par l’éducation économique et industrielle des intéressés, de préparer le fonctionnement de l’association coopérative de production.
- Il est le moyen, non le but.
- Ce moyen n’est pas à la portée des travailleurs : la bonne volonté patronale peut seule actuellement le mettre en jeu.
- Mais il dépend des travailleurs d’organiser eux-mêmes la production à leur profit.
- Pour cela, le capital est indispensable. L’épargne ordinaire est lente à le fournir, ce capital. La concurrence industrielle tend de plus en plus à rapprocher le salaire de la somme strictement nécessaire à la subsistance. Ce capital indispensable,que l’épargne ne peut donner, la société coopérative de consommation le mettra entre les mains des travailleurs.
- Les sociétés coopératives de consommation forment le premier
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- LES ÉTAPES DE LA COOPERATION 273
- échelon des associations coopératives, la première phase de l’affranchissement.
- La coopération de consommation en vue de la production : telle fut la pensée-mère de la création des sociétés coopératives de Nîmes qui prirent l’initiative du premier congrès des sociétés de consommation.
- Dans ce congrès tenu à Paris furent organisés les deux grands rouages dont l’expérience Anglaise et Allemande avait proclamé la nécessité: la chambre consultative, et la chambre économique ; la première correspondant à l’agence de l’Union coopérative de grande Bretagne et d’Irlande, et au bureau de l’Anwalt, ou représentation officielle des banques populaires d’Allemagne ; la seconde à la Wholesale, de Manchester (société coopérative de vente en gros) et à la banque centrale de Berlin.
- Deux autres congrès, celui de Lyon et celui de Tours, ont parachevé l’œuvre du premier et proclamé le principe d’une grande fédération internationale des sociétés coopératives.
- Le prochain Congrès aura lieu à Paris le 8 septembre prochain.
- Fidèles à l’idée qui a présidé à leur constitution, les sociétés coopératives du midi proposent à la commission d’organisation le programme suivant ;
- Les Sociétés soussignées préoccupées de l’état de désagrégation dans lequel se trouvent les associations coopératives reconnaissent que pour arriver à un groupement homogène il est nécessaire d’avoir un programme nettement défini Elles déclarent donc que le double but qu’elle poursuivent est :
- 1° D'avoir un magasin de gros fournisseur de toutes les Sociétés coopératives.
- Quand le magasin de gros fonctionnera régulièrement, les coopérateurs toucheront deux sortes de bénéfice : ceux du magasin de détail et ceux du magasin de gros.
- Pour arriver à la constitution de ce magasin de gros unique, les Sociétés soussignées expriment formellement le vœu que l’on puisse réaliser la fusion des deux magasins de Paris déjà existants.
- 2° De former un fonds de réserve collectif, aussi considérable que possible, qui servira à créer, au fur et à mesure des ressources et des besoins, les industries coopératives dont les produits seront vendus par le magasin de gros.
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- LE DEVOIR
- Ces industries coopératives, ayant par là les capitaux nécessaires et leurs débouchés assurés, fonctionneront dans des conditions équivalentes et même supérieures à certains égards à celle de l’industrie patronale.
- Il est entendu que dans l’industrie coopérative les ouvriers devront participer aux bénéfices de leur travail.
- Arrivés à ce degré supérieur de la Coopération, les adhérents toucheraient des bénéfices de trois sources différentes : des magasins de détail et du magasinde gros en tant que consommateurs, de l’industrie coopérative, en tant que producteurs.
- Ce programme d’émancipation sociale des ouvriers coopérateurs une fois réalisé, il conviendra d’organiser des caisses de retraite vraiment sérieuses qui seront alimentées à la fois parla production et la consommation.
- L’existence d’un courant d’opinion tendant à distraire une partie des profits de la coopération en vue de la constitution immédiate de caisses de retraite, motive les considérations du second paragraphe du programme qu’on vient de lire.
- Nous espérons que l’accord se fera entre toutes les sociétés coopératives sur les bases proposées par les coopérateurs du midi et que la coopération française mettra en pratique sur ce point, comme sur tous les autres,la devise de la coopération anglaise : dans les choses essentielles, unité.
- La distraction du capital des sociétés de consommation même en faveur de l’œuvre sidésirable des pensions de retraite, tarirait dans sa source même le moyen le plus sur d’émancipation des classes laborieuses.
- Pin attendant les sociétés de consommation demandent aux pouvoirs publics de débarrasser la législation qui les régit, tout en les méconnaissant, des entraves qui s’opposent à leur développement.
- Nous espérons que leurs vœux seront réalisés.
- J. Pascaly
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- LA CONFÉRENCE DE BERNE
- La Suisse vient de convier les États industriels de l’Europe aune conférence destinée à examiner et à résoudre.s’il se peut,la question de la réglementation internationale du travail. (1)
- Cette conférence doit avoir lieu dans le courant du mois de septembre prochain.
- Son programme porte que la réunion s’occupera uniquement du travail dans les fabriques et notamment des six points suivants :
- 1° Interdiction du travail le dimanche ;
- 2° Fixation d’un minimum d’âge pour l’admission des enfants dans les fabriques ;
- 3° Fixation d’un maximum de la journée de travail pour les jeunes gens ;
- 4° Interdiction d’occuper les jeunes gens et les femmes dans les exploitations particulièrement nuisibles à la santé ou dangereuses ;
- 5° Restrictions du travail de nuit pour les jeunes gens et pour les femmes ;
- 6° Mode d’exécution des conventions qui pourront être conclues.
- Nous faisons des réserves sur quelques points de ce programme.
- Tel nous paraît insuffisant : celui, par exemple, qui est relatif à la fixation d’un maximum de la journée de travail pour les jeunes gens. La réglementation aussi bien internationale que nationale du travail de nuit pour les jeunes gens et pour les femmes, soulève des objections dont nous reconnaissons, pour une très large part, le bien fondé. Nous verrons tout à l’heure, quel devrait être, à notre avis, le principal objet d’une législation internationale du travail.
- Mais nous n’oublions pas qu’il ne s’agit ici que d’un programme, ou plutôt que d’un commencement de programme à examiner,et que le problème vaut la peine d’être étudié en commun.
- Voici, d’ailleurs, quelques renseignements complémentaires sur les conditions de l’adhésion des États à cette conférence.Tout d’abord, elle n’aurait aucun caractère diplomatique. Les délégués des États, se basant sur le programme dont nous avons donné le sommaire, étudieraient la question et fixeraient les points dont l’exécution paraîtrait désirable et que l’on soumettrait ensuite aux gouverne-
- (1) Voir le Devoir du 16 septembre 1888.
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- ments des États participants, en leur proposant de les sanctionner par une convention internationale.
- Lorsque la conférence se sera entendue sur ces points ou sur certains d’entre eux, les résultats en seront communiqués aux gouvernements sous forme de propositions pures et simples ne liant encore personne.
- Alors, dans le cas où l'un ou 1 autre des gouvernements ne trouverait acceptable pour lui qu’une partie seulement de ces propositions,on pourrait conclure des conventions internationales spéciales entre ceux des États qui tomberaient d’accord sur la solution d’un même groupe de questions.
- Ces conventions n’auraient pas pour but de remplacer les lois nationales ; elles obligeraient seulement les parties contractantes à introduire dans leur législation nationale certaines prescriptions de minimum.il va de soi qu’il resterait toujours loisible aux États qui voudraient aller plus loin, de le faire.
- Pour les États dont la législation ne renferme pas encore de ces prescriptions de minimum, s’ils voulaient entrer dans l’union internationale,il pourrait leur être accordé un délai transitoire d’exécution. On réserverait enfin, à des conférences ultérieures spéciales, auxquelles participeraient les États qui y seraient disposés, le soin de fixer définitivement les textes des conventions à conclure.
- La plupart des puissances ont envoyé leur adhésion à la proposition de la Suisse.
- Sur la demande du Reischrath le gouvernement Autrichien a décidé qu’il prendrait part à la conférence, l’Italie, la Hollande, le Portugal ont également adhéré. Le gouvernement- français vient d’envoyer son adhésion.
- Dans la réponse qu’il a faite, il a rappelé les travaux, les longues discussions dont les questions de travail ont été l’objet, soit dans le Parlement, soit dans les Académies, soit dans la presse française.
- Tous les États civilisés se sont préoccupés de discuter des lois intérieures destinées à protéger les travailleurs.
- La seconde chambre des États Généraux des Pays-Bas vient d’adopter une loi réglant le travail des enfants et des femmes dans les manufactures.
- L’Allemagne est en train de compléter sa législation ouvrière, par l’établissement d’une assurance de retraite.
- La législation sur les fabriques fonctionne en Suisse depuis une douzaine d’années, et l’Autriche vient d’entrer dans la voie de la réglementation du travail.
- Ces mesures d’ordre intérieur, bonnes pour la plupart, sont un acheminement vers une réglementation plus générale et il convient
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- LA CONFERENCE DE BERNE
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- Il y a quelques années, M. Godin rédigeait une pétition à la Chambre pour demander un complément et une sanction à la loi sur les syndicats professionnels (1). Cette pétition ne fut pas déposée,les démarches tentées auprès d’un grand nombre d’industriels pour les rallier à l’idée de demander, de concert avec les ouvriers, l’amélioration de la loi du 21 mars 1884, ayant échoué, et les ouvriers, de leur côté, ayant refusé de signer la pétition par crainte des rigueurs patronales.
- Rien ne pouvait démontrer mieux, on en conviendra, la nécessité de cette pétition.
- Que disait-elle en effet ?
- Après avoir mis à nu les maux causés par la concurrence établie entre chefs d’industrie au moyen de la baisse des salaires, concurrence ruineuse dont l’ouvrier est la première victime, et qui aboutit à des désordres de toutes sortes et à la ruine de l’industrie elle-même, la pétition posait en principe que les ouvriers doivent posséder sur le taux des salaires un droit analogue à celui que possède le chef d’industrie sur le produit. En conséquence, elle demandait de laisser aux chambres syndicales ouvrières le droit de décider du nombre d’heures de travail de la journée et du prix moyen qui doit être payé dans tous les établissements, sauf aux patrons d’augmenter ce prix s’ils le veulent, et de donner à ce droit la sanction de la loi.
- Répondant ensuite à l’objection qu’on ne manquerait pas de tirer de la concurrence étrangère,M. Godin disait dans sa pétition :
- « Cette objection souvent plus spécieuse que réelle, n’a pas à être faite pour un grand nombre d’industries qui s’exercent en France,et chez lesquelles l’avilissement des salaires est dû uniquement à la concurrence que les Français se font entre eux. Le relèvement des salaires dans ces industries ne porterait préjudice à personne et n'aurait que d’heureuses conséquences. Les établissements ne vendraient pas moins, au contraire, ils vendraient beaucoup plus ; car, alors, les familles ouvrières seraient en état d’acheter les produits dont elles sont obligées de se priver aujourd’hui, et, sur ces points au moins, l’industrie reprendrait son activité.
- « Quant à ce qui est du relèvement des salaires pour les industries ayant à souffrir de la concurrence étrangère, les unions et les chambres syndicales, seraient elles-mêmes, un acheminement à la solution de la question, par les relations qu’elles permettraient d’établir entre les industries françaises et étrangères intéressées.
- « Une fois les questions de travail et de concurrence réglées à
- (1) Voir le texte de cette pétition dans la République du Travail, pages 395 à 409.
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- LE DEVOIR
- l’intérieur, les chambres et les unions syndicales, avec l’appui du gouvernement, régleraient les questions internationales de travail et de concurrence, comme on règle les questions de douane, et l’entrée en France pourrait être refusée plus tard à tous les produits des industries qui ne seraient pas syndiquées à l’étranger sur le pied des conditions reconnues et admises on chaque pays. »
- La question est assez nettement posée, et les conditions de la solution à intervenir suffisamment indiquées, pour que nous n’insistions pas davantage.
- En terminant nous exprimons l’espoir que les congrès internationaux ouvriers, et les congrès de l’Exposition d’économie sociale également internationaux qui doivent avoir lieu prochainement à Paris, prépareront les voies à la conférence de Berne, et aux conventions internationales ultérieures qui auront pour objet l’amélioration des conditions du travail.
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- • Le Congrès de 1889
- Quelques partisans dévoués de la cause des femmes, parmi lesquels il convient de citer M. Léon Giraud, un des plus brillants docteurs en droit de la faculté de Paris, et M. J.-B. Morin, licencié ès lettres,ont entrepris dans les divers arrondissements de Paris une série de conférences dont l’objet plus spécial est d’expliquer aux assistants le but du Congrès du droit des femmes.
- Les journaux qui rendent compte de ces conférences sont unanimes à constater qu’elles sont favorisées d’un auditoire nombreux et sympathique.
- Le public n’est plus réfractaire à ces démonstrations qui, il y a quelques années encore, lui paraissaient paradoxales et ennuyeuses. Il sent enfin que ce ne sont pas là des discussions académiques, mais des discussions tenant aux intérêts vitaux du pays, que du sort de la femme aussi dépend la prospérité de la patrie, et que si cela est vrai quelque part, c’est surtout en France où la démocratie est un véritable danger tant que les droits de l’homme n’auront pas pour contrepoids les droits de la femme, selon la parole profonde de Victor Hugo.
- Que la province suive l’exemple de Paris, et le Congrès de 1889 fera faire un grand pas à la cause féminine.
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- MOUVEMENT FEMININ
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- La commission d’organisation du Congrès rappelle que le Congrès français et international du Droit des Femmes tiendra ses séances dans la salle de Géographie, 184, boulevard Saint-Germain.
- Il inaugurera solennellement ses travaux par une Assemblée générale qui sera tenue le 25 juin, à deux heures très précises de l’après-midi.
- Le Congrès ne sera pas public.
- Chaque membre recevra une carte portant son nom et la signature de la Présidente.
- La distribution des cartes, aux Membres du Congrès, se fera au Secrétariat général, 27, rue de Berlin.
- Autant que possible, les orateurs appelés à prendre la parole dans les séances du Congrès liront leurs discours, afin que le texte complet des travaux présentés reste aux archives du Congrès et puisse, au besoin, être publié. Sont exceptées de cette disposition les observations présentées au cours d’une discussion.
- LE DROIT DE SUFFRAGE Au Danemark
- Depuis quelque temps de bonne nouvelles nous arrivent du Nord. Nous venons d’apprendre que de vaillantes Danoises ont remporté une brillante victoire et que le suffrage municipal des femmes en Danemark est maintenant un fait accompli. Les deux Chambres l’ont voté et il a acquis force de loi.
- Une bonne part de ce grand triomphe est due à M.Borg,sénateur, qui y a mis un grand zèle. Nous connaissons tous avec quelle persévérance M.Bajer, député, travaille à l’avancement de la cause des femmes.Nous sommes assurés d’avance de voir son nom partout où se traitent les grandes questions de justice et d’humanité.
- Nous recevons en même temps l’information que l’association danoise pour le suffrage des femmes, qui compte déjà 300 membres, a nommé M. Bajer suppléant dans son assemblée du 25 mars.
- (La Citoyenne)
- En Angleterre
- La Cour du banc de la Reine, appelée à statuer sur la validité de de l’élection de lady Sandhurst. comme membre du Conseil du comte Londres, a décidé que, d’après les lois existantes, les femmes n’étaient pas éligibles, et a annulé l’élection de lady Sandhurst, en proclamant à sa place comme membre du Conseil M. Beresford-Hop, qui, après elle, avait réuni le plus grand nombre de voix.
- Cette mesure paraît devoir entraîner d’assez sérieuses conséquences.
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- D’après la PaII Mail Gazette, non seulement l’élection des Aldermen serait viciée, ainsi que le prétend le Times, mais toutes les décisions prises dès l’origine par le conseil du comté seraient nulles.
- Dans ces conditions,elle estime que la seule chose à faire consiste à passer un acte du Parlement déclarant,contrairement à la décision des juges, que les femmes qui ont le droit de vote, sont également éligibles.
- Le Globe se prononce dans le même sens.
- Aux États-Unis
- Les élections municipales qui ont eu lieu dans les premiers jours d’avril dans tout leKansas (Etats-Unis',ont été un véritable triomphe pour les femmes, qui, on le sait,ont non seulement le droit de voter dans cet Etat, mais encore y sont éligibles.
- C’est la seconde fois seulement que les femmes prennent sérieusement part aux élections municipales,au Kansas;mais elles s’étaient fait inscrire en masse, et ce sont elles qui ont réellement mené la campagne électorale. Elles ont déployé tant d’activité, que presque partout, à l’exception de Leavenworth et quelques autres localités, leurs candidats ont triomphé.
- A Oskaloosa, malgré une campagne des plus violentes contre ce que les mécontents appelaient « l’administration en jupon »,1a femme maire et tout l’ancien conseil municipal ont été réélus à une grande majori té.
- Ce résultat est dû à l'excellente direction donnée aux affaires par la municipalité féminine.
- Jadis la ville avait à sa tête une municipalité corrompue, lorsque, moitié sérieusement, moitié plaisamment, on proposa de remplacer ces coupables aldermen par un conseil municipal composé de femmes ; les femmes furent élues. Une année de bonne administration a déjà donné les meilleurs résultats. L’ordre existe dans la ville, les tripotages financiers n’ont plus lieu;les arrêtés sont mis en vigueur. Les femmes, toutes mères de famille,loyales,honnêtes, intelligentes, ont apporté beaucoup de soin et d’adresse aux affaires municipales.
- Les fonctionnaires du chemin de fer desservant la ville d’Oskaloosa et qui avaient l’habitude de ne tenir aucun compte des arrêtés municipaux, ayant offert aux aldermen féminins le libre parcours sur la ligne,ont eu la surprise de voir leurs offres refusées et se sont vus immédiatement forcés de respecter les règlements. Les finances qui étaient en fort mauvais état sont maintenant équilibrées. En un mot, l’honnêteté et l’intelligence ont caractérisé l’administration d’Oskaloosa sous l’influence des femmes.
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- Enfin, à Cottonwood Falls, c’est aussi une femme, Mme Minnie Morgan, qui a été élue maire, et le nouveau conseil municipal se compose exclusivement de femmes.
- Une NOUVELLE DOCTORESSE
- Mlle Marie Pierre, de Lorient, a soutenu victorieusement sa thèse en vue du doctorat devant la Faculté de médecine de Paris.
- Une foule pressée et très attentive assistait à la séance et la nouvelle doctoresse a été entourée et félicitée à la sortie.Ses camarades d'école lui ont offert un splendide bouquet de lilas blanc.
- Une femme professeur de médecine
- Mllt3 Guiseppina Catani a été nommée professeur de pathologie générale à la Faculté de médecine de Bologne, en qualité de Privat-Docent.
- Mllc Catani avait été, jusque dans ces derniers temps, suppléante du professeur Tizzoni. Les étudiants étaient habitués depuis longtemps à l’entendre professer. La première leçon qu’elle a donné a eu lieu devant un amphithéâtre comble. La jeune doctoresse a fait preuve d’un véritable talent de parole et d’exposition, d’une grande clarté et des applaudissements frénétiques l'ont saluée à la fin de son cours.
- Les femmes socialistes Belges
- Nous lisons dans ”L’Union Franco-Belge” du 19 Janvier le fait suivant : L’ouverture d’une école socialiste pour filles a eu lieu au local ’’Vooruit’’, à Gand. Plus de vingt élèves sont dès à présent inscrites.
- Cette institution humanitaire est organisée par ’TUnion des femmes socialistes de Gand”.
- La direction et les cours sont complètement attribués aux femmes.
- Une rétribution de 5 c. est à payer hebdomadairement par chaque élève. Les cours seront exclusivement basés sur la science, la raison et le socialisme.
- L’Enseignement secondaire des Filles en France
- On sait que l’enseignement secondaire des filles a été créé en 1878. Il est intéressant de connaître, après dix années de fonctionnement, a quel degré de développement il est parvenu. M. Camille Sée, conseiller d’Etat, qui comme député fut le promoteur de la loi organisant l’enseignement secondaire des filles, va publier, à l’occasion de l’Exposition, une nouvelle édition de son recueil des actes officiels réglant l’organisation de cet enseignement. La préface renferme une statistique intéressante que nous pouvons faire connaître :
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- lia été créé pour les jeunes filles, outre l’École des professeurs femmes de Sèvres, 25 lycées et 26 collèges.
- 21 lycées sur 25, 25 collèges sur 26, sont ouverts.
- Le ministre de l’instruction publique a de plus, par des arrêtés, ouvert 2 lycées à titre provisoire.
- La population de ces 48 lycées et collèges est, à la date d’aujourd’hui, de 6,634 jeunes filles dont 2,847 (1,431 dans les lycées, 1,366 dans les collèges) dans les classes primaires, et 3,787 ( 2,191 dans les lycées, 1,596 dans les collèges ) dans les classes secondaires.
- Ces 6,634 jeunes filles comprennent 3,223 externes simples ( 1,785 dans les lycées, 1,438 dans les collèges) ; 1,701 externes surveillées (886 dans les lycées, 815 dans les collèges) ; 463 demi-pensionnaires ( 417 dans les lycées, 46 dans les collèges), et 1,247 pensionnaires ( 584 dans les lycées 663 dans les collèges ).
- Les lycées et collèges de jeunes filles comptent 846 boursières dont 360 externes surveillées ( 214 dans les lycées, 146 dans les collèges) ; 92 demi-pensionnaires (86 dans les lycées, 6 dans les collèges), et 394 pensionnaires (187 dans les lycées, 207 dans les collèges).
- Sur les 92 demi-pensionnaires, on en compte 81 dans les externats, 11 dans les internats municipaux.
- Les 394 pensionnaires se trouvent 269 dans les internats municipaux, 125 dans les institutions et les familles agréées par l’autorité supérieure.
- Le personnel administratif et enseignant des lycées et collèges (externat) comprend 922 personnes, dont 729 femmes (422 dans les lycées, 307 dans les collèges), et 193 hommes (89 dans les lycées, 104 dans les collèges).
- Le personnel féminin des lycées comprend : 23 directrices, 22 économes, 6 surveillantes générales, 29 professeurs titulaires et 18 chargées de cours’pour les sciences, 51 professeurs titulaires et 18 chargées de cours pour les lettres, 24 maîtresses d’anglais, 22 maîtresses d’allemand, 16 de dessin, 21 de gymnastique, 16 de musique vocale, 13 de travaux à l’aiguille, 70 institutrices primaires, 1 stagiaire à l’économat, 81 maîtresses répétitrices.
- Le personnel féminin des collèges comprend : 25 directrices, 36 professeurs titulaires et 3 chargées de cours pour les sciences, 28 professeurs titulaires et 26 chargées de cours pour les lettres, 17 maîtresses d’anglais, 9 d’allemand,11 de dessin,10 de gymnastique, 14 de musique, 12 de travaux à l’aiguille, 74 institutrices primaires, 45 maîtresses surveillantes.
- Le personnel des lycées compte : 9 directrices agrégées (4 des lettres, 5 des sciences) de l’enseignement secondaire des jeunes filles, 2 ayant le diplôme de licencié ès sciences (homme), 1 direc-
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- trice pourvue du certificat d’aptitude (lettres) au professorat des lycées et collèges de jeunes filles, 1 directrice bachelier ès lettres, 1 directrice bachelier ès sciences, 1 surveillante générale agrégée (lettres) de l’enseignement secondaire des jeunes filles, 1 professeurs agrégée des sciences (mathématiques), 26 professeurs agrégées (sciences) de l’enseignement secondaire des jeunes filles, 46 professeurs agrégées des lettres, 1 institutrice agrégée des lettres, 33 chargées de cours pourvues du certificat d’aptitudes dont 20 pour les sciences et 13 pour les lettres, 1 chargée de cours pour les lettres, ayant le diplôme de licencié (homme).
- Le personnel des collèges compte : 2 directrices agrégées de l'enseignement secondaire des jeunes filles, l’une pour les lettres et l’autre pour les sciences, 2 directrices pourvues du certificat d’aptitude (1 pour les lettres, 1 pour les sciences), 2 directrices possédant le diplôme de bachelier (1 pour les lettres, 1 pour les sciences), 2 professeurs agrégées de l’enseignement secondaire des jeunes filles (sciences), 34 professeurs de sciences pourvues du certificat d’aptitude, 1 professeur bachelier ès-sciences, 4 professeurs agrégées de l’enseignement secondaire des jeunes filles (lettres), 3 pourvues du diplôme de licencié ès lettres Jiomme), 22 professeurs pourvues du certificat d’aptitude, 2 chargées de cours munies du diplôme de bachelier ès lettres (homme).
- A côté de ce personnel figure celui de l’internat, qui comprend, pour les lycées, 1 directrice, 6 sous-directrices, 7 économes, 19 maîtresses d’études, et pour les collèges 16 directrices, S économes et 21 maîtresses d’études.
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- CHRONIQUE DE LA PAIX
- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A PARIS
- Commission d’organisation :
- Présidents d’honneur : MM. A. Franck et Charles Lemonnier.
- Paris, le 19 avril 1889.
- Aux Amis de la Paix,
- Nous avons l’honneur de vous communiquer le Programme général du Congre s international de la Paix, qui doit s’ouvrir à Paris, le dimanche 23 juin,au Palais du Trocadéro et se tenir les 24, 25, 26, 27, à la mairie du VIe arrondissement, place Saint-Sulpice, dans la salle des Fêtes, afin que votre société dont nous réclamons le concours fraternel, puisse d’avance choisir et préparer en toute liberté les questions sur lesquelles elle croira devoir appeler les débats de l’Assemblée.
- Tous les peuples détestent la guerre, tous sont las de cette paix •armée dont le poids les écrase. Cet armement ne se maintient que par une seule raison : on le croit provisoirement nécessaire pour assurer la sécurité, l’indépendance et, sur beaucoup de points, la liberté des peuples. Indiquer un moyen immédiatement praticable de garantir la sécurité sans compromettre la liberté, c’est un idéal qui nous est commun à tous. Trois mots nous rallient : Arbitrage, Liberté, Paix. Voilà pourquoi l’organisation pratique de l’arbitrage nous paraît l’œuvre la plus générale du Congrès ; voilà pourquoi la Commission a placé dans les premières lignes du Programme cetteidée d’arbitrage permanent proposée,par le sénateur Allison,au Congrès des États-Unis d’Amérique, émise par la réunion parlementaire anglo française qui s’est tenue à Paris,le 31 octobre dernier,affirmée dans la pétition qui circule en France pour la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la France et les Etats-Unis.
- L’étude de cette idée répond aux préoccupations actuelles des peuples et des parlements. Elle nous paraît urgente, mais l œuvre de la pacification exige bien d’autres travaux pour lesquels nous réclamons vos lumières, votre expérience, vos vues particulières.
- L’hospitalité de la République française assure à notre Assemblée trois conditions nécessaires : accueil fraternel, sécurité entière,pleine liberté de réunion, de parole et de pensée.
- Disséminés sur tous les points du globe, hommes et femmes de
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- CHRONIQUE DE LA PAIX
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- bonne volonté, unis d’avance par le concours de nos efforts, ne perdons point cette occurrence et venons tous, chacun aù nom de sa patrie, jeter les premières bases de la paix du monde.
- MM. Barodet, député ; Bertholet, membre de l’Institut, sénateur; Couturier, sénateur; Destrem (Hippolyte), publiciste; Eschenauer, pasteur; Fallût, pasteur; Fezandier, économiste ; Franck (A ), membre de l’Institut: Gaillard (Jules', député ; Mme Griess Traut; MM. Grumel,rentier ; Guébin (Louis',architecte ; Lemonnier (Ch. ),docteur en droit; Lyonnais,député ; Macé (Jean), sénateur ; Marillier, agrégé de philosophie; Mathé (Henri) député; Melon (Paul), rentier ; Morin (Gaston), publiciste; Muzet, Conseiller municipal de Paris; Passy (Frédéric), député; Siegfried (Jules), député; Dormoy, ingénieur; Miles Taxil (Marie), directrice d’école professionnelle pour les femmes; Toussaint (Julie), secrétaire générale de la Société pour l’enseignement professionnel des femmes.
- Suit le programme que nous avons déjà publié.
- Adresser les adhésions, communications à M. Gaston Morin, secrétaire de la Commission d’organisation du Congrès, rue des Batignolles, 48, ou rue de Valois, 18.
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- LA CONFÉRENCE PARLEMENTAIRE INTERNATIONALE
- Les principaux membres de l’extrême gauche de la Chambre italienne ont envoyé au comité promoteur de la conférence parlementaire internationale qui se tiendra à Paris le 29 juin prochain,la lettre suivante :
- Rome, 21 mars 1889,
- Messieurs,
- L’idée d’un arbitrage pour la solution à l’amiable des différends qui peuvent survenir entre nations est de celles qui honorent l’humanité et la civilisation
- De cette idée est née la constitution de votre Comité qui nous donne rendez-vous dans ce Paris où la France va célébrer le plus grand des centenaires, celui de la Révolution, la fête de la liberté des peuples.
- Recevez nos plus vifs remercîments et l’assurance que nous prendrons part à la conférence des 29 et 30 juin.
- Lès membres de l’extrême gauche du parlement italien :
- « Prof.Giovanni Bovio — Avv.Giuseppe Marcora — D. Edoardo ' Pantano — Valentino Armirotti — D. Mussi Giuseppe — Antonio Maffi - Aw. Mazzoneli. Angelo — Luigi Diligenti — Felice Caval-lotti — D.Basetti — Luigi Ferrari — Severino Sani — Carlo Meyer — Avv. Pelegrini — Francesco Pais — Ettore Ferrari — Federico
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- LE DEVOIR
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- Capione — M.Renato Imbriani — Avv.Aventi —- Clémente Caldesi
- — Andréa Costa — D. Mario Panizza — Avv. Ettore Sacchi — A. Marin — Avv. Enrico Villanova — E.Fazio —Avv. F. Garavetti
- — Achille Tedeschi — D.Nicola Badaloni — Avv.Cesare Sanguinetti
- — Aw.Vendemini—Avv.Onorato Comini — Avv.AdrianoBoneschi. »
- LES CONGRÈS DE LA PAIX En Espagne
- A Barcelone. — Le Congrès international tenu à Barcelone le 14 avril en laveur de la paix et de la fraternité des peuples, a été des plus brillants. 4000 personnes y assistaient dans le théâtre des Novedades.
- Ce congrès a été surtout remarquable par le concours de personnes séparées par des divergences politiques, unies par un ardent amour de la Paix. Cercles démocratiques progressistes, cercles fédératistes, loges maçonniques, sociétés ouvrières,libres-penseurs,possibilistes, anarchistes, collectivistes et socialistes du parti ouvrier, s’y étaient donné rendez-vous.
- Les délégués de ces diverses sociétés s'étaient rendus au congrès bannières déployées. L’élément féminin était largemeut représenté.
- Trois cents délégués étaient venus de l’étranger, de la France et surtout de l’Italie.
- Après avoir entendu les plus éloquents orateurs de la démocratie et du socialisme espagnol, et de nombreux orateurs étrangers, le congrès s’est séparé aux cris de Vive la Paix ! Vive la fraternité des peuples !
- Le résultat de cette imposante manifestation a été la constitution sous forme de comité permanent de la paix, du désarmement et de l’arbitrage, de la commission d’organisation dont nous avons publié dernièrement le beau manifeste.
- En Italie
- Les congrès de la paix se succèdent coup sur coup en Italie. Après Turin, Milan, Parme, Reggio, Emilia, Modane, Argenta, Mirandola, Naples, Palerme, Crémone, Florence, Rome.
- A Florence. — Le dernier meeting pacifique qui s’est tenu à Florence a eu plus d’importance encore que les agences télégraphiques ne lui en avaient donnée. Plus de quatre mille personnes y assistaient et deux cents associations patriotiques y étaient représentées Un grand nombre de discours ont été prononcés. On a applaudi chaleureusement un télégramme d’Imbriani disant : « J’invoque la paix entre les hommes libres et égaux ; je la maudis entre oppresseurs et opprimés.)) L’ordre du jour final est conçu en ces termes : « Les citoyens de Florence et les associations démocratiques
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- CHRONIQUE DE LA PAIX
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- de la Toscane, réunis à Florence le 7 avril 1889 en meeting pour la paix, désapprouvent la triple alliance, négation de la patrie et des principes au nom desquels l’Italie est devenue une nation, et parce qu’elle est faite en haine de la F rance et de la démocratie européenne ; condamnent la politique injuste qui donne àla société une organisation militaire et qui sème les germes de guerre future; et proposent l’arbitrage international et l’union de la démocratie européenne pour accélérer son triomphe, et opposer à la coalition des dynasties la ligue des peuples libres. »
- A Rome.— Par suite de la prorogation de la Chambre le Congrès pour la paix et l’arbitrage int ,‘rnational,qui devait avoir lieu à Rome le 10 avril avait été renvoyé au 12 mai.
- Trente-neuf comités avaient envoyé leur adhésion, et 98 délégués étaient présents à la séance d’inauguration.
- Parmi les assistants on remarquait le ministre Seismit Doda, plusieurs députés et sénateurs.
- M. Bongbi, nommé président, a affirmé la nécessité d’une vraie paix contre l’invasion du militarisme. Il a déclaré que les classes ouvrières étaient de plus en plus rétives, vis-à-vis des régimes qui leur coûtent si cher, et il a invité les radicaux socialistes et les cléricaux modérés à s’unir pour faire pénétrer l’esprit de paix parmi les nations, de manière à modifier la politique des gouvernements qui se trouvent dans une voie sans issue. Il a conclu en disant qu’il est digne du peuple italien de se faire le promoteur du mouvement en faveur de la paix et de l’arbitrage.
- La réunion a adressé des télégrammes de sympathie à MM.Hodgson Pratt et Frédéric Passy.
- Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur cet important Congrès.
- SAMOA
- A propos de la conférence qui va se réunira Berlin sous la présidence de M. Herbert de Bismarck pour résoudre pacifiquement le conflit élevé entre l’Allemagne, les États-Unis et l’Angleterre au sujet des faits qui se sont passés dans les îles Samoa, le journal les Etats-Unis d’Europe émet les réflexions suivantes :
- Les trois puissances seraient d’accord pour réduire, chacune à un seul vaisseau de guerre, les forces qu’elles entretiendront dans les îles pendant la Conférence. Si au début elles avaient eu la même sagesse, elles auraient épargné la vie d’une centaine d’hommes, et la perte d’une vingtaine de millions, détruits soit par le fusil ou le canon, soit par la violence des cyclones.
- Le journal conclut ainsi :
- Si la Conférence africaine du Congo qui s’est tenue à Berlin en
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- LE DEVOIR
- 1884 et 1885 eût donné plus de développement aux articles 34 et 35 de son acte final, et surtout si elle eût osé, comme le proposaient les Etats-Unis, neutraliser tout le bassin commercial du Congo, que de malheurs, que de sang versé depuis elle eût épargnés ! Pourquoi la Conférence nouvelle, une fois vidée la question particulière des lies Samoa, ne proposerait-elle point à toutes les puissances de s’entendre pour poser en quelques principes généraux les règles qui devraient, dès aujourd’hui, régir les relations des peuples civilisés avec ceux qui le sont imparfaitement ?
- Nous avons peu d’espoir de voir réaliser de sitôt le désir,que nous partageons, de notre excellent confrère.
- On a pu croire un instant à ia réunion d’une conférence européenne convoquée par le roi Léopold pour le mois de septembre en vue de compléter l’œuvre de la Confé ence de Berlin relativement au Congo.
- Le bruit qui en avait couru est démenti par l'Indépendance Belge.
- Ce qui est vrai, d’après VIndépendance, c’est que l’Angleterre avait fait il y a un an déjà, auprès du gouvernement belge, et non du souverain du Congo, une démarche pour le déterminer à provoquer à Bruxelles une conférence internationale sur l’esclavage en Afrique.
- Au début, cette démarche n’eut pas de suite.
- Le gouvernement Belge est revenu à la charge tout récemment, et le gouvernement belge vient d’accepter la proposition qui lui était faite II a lancé des invitations à toutes les puissances pour la réunion de cette conférence, qui se tiendra à Bruxelles.
- On attend les réponses des divers gouvernements avant de décider la date de la réunion.
- Cette conférence n’a, cela va sans dire, rien de commun avec le congrès anti-esclavagiste qui doit se réunir à Lucerne,sous la présidence du cardinal Lavigerie, et qui est absolument sans caractère officiel.
- CONFÉRENCE MARITIME INTERNATIONALE
- Les gouvernements de quatorze puissances ont accepté l’invitation des Etats Unis à la conférence maritime internationale qui devra se réunir à Washington l’automne prochain. Les principales de ces puissances sont :1a France,l’Allemagne,la Grande-Bretagne,l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, le Danemark et la Suède. Ce Congrès durera un mois et sera d’une extrême importance.
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- LE CENTENAIRE ET L’EXPOSITION.
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- LE CENTENAIRE ET L’EXPOSITION
- La double solennité qui vient d’être célébrée à* Versailles et à Paris laissera dans les esprits une impression inoubliable.
- A Versailles se déroule une superbe page d’histoire, à Paris s’étale une merveilleuse leçon de choses. Leçon de choses, pépinière d’idées.
- La cérémonie commémorative de la réunion des États généraux ferme le premier siècle d’un monde nouveau. Avec l’inauguration de l’Exposition commence le second siècle.
- La nation entière salue avec le même élan de légitime orgueil et de gratitude les grands souvenirs du passé, les progrès de l’heure présente, les promesses de l'avenir.
- Toutes tes communes de France célèbrent par des fêtes, la solennelle date du 5 mai.
- Les maires et les instituteurs rappellent aux habitants les fastes de la Révolution dont cette mémorable journée favorisa l’éclosion.
- Dans le discours qu’il prononçait à Versailfes, à l’occasion de la célébration du centenaire des États généraux, discours qu’on ne peut lire sans être pénétré de la grandeur et de la noblesse des sentiments exprimés, le président de la République résumait ainsi les titres de nos pères de 1789, à la reconnaissance de la nation française et de l’humanité :
- « D’illustres penseurs avaient proclamé les principes de justice, d’égalité et d’indépendance qui contenaient en germe la Révolution française. Nos pères assumèrent la tâche héroïque de faire de ces principes la base même de la société et de fonder un régime nouveau sur le régime de la justice.
- Gloire à eux ! gloire à ces généreux lutteurs ! ils surent affronter tous les périls, affronter toutes les épreuves pour laissera leurs descendants un précieux patrimoine qui n’est le patrimoine d’aucun parti, dont tous les Français peuvent revendiquer leur part et qui est devenu le domaine commun du monde civilisé !
- Le 5 Mai 1789, les Etats généraux, convoqués à Versailles pour la première fois depuis cent soixante-quinze ans, étaient invités à pourvoir aux besoins financiers de la monarchie française.
- Mais telle n’était pas la mission que le pays leur avait confiée. La
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- LE DEVOIR
- résistance aveugle des privilégiés paralysant les meilleures intentions de la royauté et les efforts éclairés d’un grand ministre, avait fait échouer toutes les tentatives de réformes. L’heure de la Révolution avait sonné.
- On le vit bien dès la réunion de ces élus de la nation gui, écartant les anciennes appellations, se déclarèrent Membres de VAssemblée nationale et jurèrent de ne se séparer qu’en laissant à la France une Constitution de ses droits et de ses libertés.
- Le pays lui-même avait dressé le programme de leurs travaux.
- Il est, tout entier, inscrit dans ces cahiers approuvés par six millions d’élect urs, où la modération du langagefait ressortir la force et l'élévation de la pensée, où l’on voit apparaître cette belle devise de « Liberté, Égalité, Fraternité » qui est devenue celle de la République, et dont la surprenante unanimité atteste à la fois la clairvoyance et l’unité morale du peuple français en dépit de la division des provinces.
- Plus de provinces, disait-on déjà, la patrie !
- Faire une nation forte, unie, respectée, vivante et libre, en abaissant les barrières qui découpent le territoire de l’ancienne France, en supprimant les privilèges incommodes et blessants ; assurer à cette nation un droit uniforme, un gouvernement représentatif exercé au nom de tous et contrôlé par les élus du peuple ; fonder l’égalité devant la loi, garantir la liberté individuelle et l’indépendance des opinions religieuses et politiques, et effacer toutes les traces de la féodalité et du servage.
- Ainsi se résument les principes de 89, épars dans les cahiers et coordonnés dans la déclaration des droits de l’homme. Tâche grandiose devant laquelle nos pères n’ont pas reculé et qu’ils ont su accomplir avec une admirable persévérance, sans se laisser ébranler par les plus redoutables obstacles.
- Condamnéeàsoutenir contre l’ancien monde une lutte gigantesque, la France a traversé les temps douloureux, où tous les partis ont successivement cédé à des entraînements à jamais regrettables. Elle n’a pas dévié de la voie qui,dès la première heure,lui fut tracée par les hommes de 89 : Constituante, Législative, Convention, autant d’étapes, autant de relais sur la route du progrès ; constitutionnels, girondins, montagnards, tous architectes du même édifice qui s’est achevé à travers les régimes successifs et qui abrite aujourd’hui tous les Français sans distinction d’opinions ni de partis.
- Du même cœur, avec la même reconnaissance, nous devons tous nous retourner vers ceux qui, il y a cent ans, ont gravé dans les institutions de notre pays l’égalité des citoyens devant la loi et des enfants devant l’héritage, l’abolition des privilèges et le droit pour
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- tous les Français d’accéder aux emplois publics et aux grades de l’armée, la liberté du travail, l’équitable répartition de l’impôt annuellement consenti, l’indépendance de la pensée, la liberté des opinions religieuses et la souveraineté de la nation, d’où émane toute autorité légitime.
- Ces grands ancêtres ont fait notre France d'aujourd’hui, celle que nourrissent nos laborieux agriculteurs devenus inviolables dans la propriété du sol qu’ils cultivent, celle qu’enrichissent nos industriels, nos commerçants, nos ouvriers délivrés des entraves des corporations et des jurandes ; celle qu’illustrent nos écrivains et nos artistes ; celle que nos braves soldats défendent et qui est pour tous ses fils, de près comme de loin, aux heures d’adversité comme aux jours de triomphe, l’objet d’un amour sans borne et d’une indéfectible espérance.
- La Révolution dont nous célébrons l’aurore a fait éclore en un jour les germes féconds accumulés par un labeur dix fois séculaire et échauffés par le souffle des grands penseurs du dix-septième et du du dix-huitième siècle.
- Elle a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire. Elle a fondé la société nouvelle sur d'immuables assises ; elle a créé la France démocratique, inébranlable dans son attachement aux principes de 89, à travers les régimes politiques qu’elle a vus se succéder depuis un siècle.
- Il était réservé à notre génération de donner à cette démocratie son gouvernement nécessaire, une organisation politique assurant à la nation l’exercice de la souveraineté qui réside en elle, offrant à la liberté, à l’ordre et au progrès les garanties qui sont la condition première de la paix et du travail.
- La fondation de cette République est le couronnement de l’œuvre impérissable qui a été commencée ici il y a un siècle. Elle est le but que devait atteindre après bien des secousses, après de cruelles épreuves qui lui laissent une inconsolable douleur, cette généreuse nation française, si passionnée pour l’égalité et si jalouse de sa liberté.
- Elle a définitivement rompu avec le pouvoir personnel d’un homme, quelque titre qu’il prenne, et ne reconnaît plus d’autre souverain que la loi délibérée par les élus du peuple dans leur pleine indépendance.
- Telle est, messieurs, l’œuvre d’un siècle, le résultat acquis par cent années de travail politique de réflexion et d’expérience. »
- Le lendemain, le président de là République inaugurait l’Exposition du Centenaire par un discours dont voici les principaux passages :
- « La France glorifiait hier l'aurore d’un grand siècle qui a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire de l’humanité.
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- Aujourd’hui, nous venons contempler dans son éclat et sa splendeur, l’œuvre enfantée par ce siècle de labeur et de progrès.
- Nous venons saluer les travailleurs du monde entier qui ont apporté ici le fruit de leurs eflorts et les productions de leur génie. Nous venons tendre une main amie à tous ceux qui se sont faits nos collaborateurs dans l’œuvre de paix et de concorde à laquelle nous avons convié les nations.
- Nous venons souhaiter la bienvenue aux visiteurs qui, déjà, de tous les points de l’horizon, en deçà ou au-delà des frontières, arrivent sans compter les distances pour prendre part à nos fêtes.
- Notre chère France est digne d’attirer à elle l’élite des peuples. Elle a le droit d’être hère d’elle-même et de célébrer, la tête haute, le centenaire économique, comme le centenaire politique de 1789.
- Quel chemin parcouru, messieurs, depuis que François de Neufchâteau installait en 1798J cent-dix exposants dans le temple de l’Industrie !
- Quel admirable essor a pris l’activité humaine affranchie de toutes les entraves du passé ! Quel développement de la richesse publique sous l’influence du travail émancipé, du commerce libéré, des douanes intérieures supprimées !
- Au point de vue social, on peut traduire le progrès par cette éloquente formule : la vie humaine accrue, la mortalité abaissée.
- Dans l’atmosphère fortifiante de la liberté, l’esprit humain retrouve son initiative, la science prend son essor, la vapeur et l’électricité transforment le monde.
- Un siècle qui a vu de pareils miracles devait être célébré.
- On ne saurait mieux le faire que par cet admirable concours des peuples, qui, venus de toutes les parties du monde, se donnent rendez-vous pour rassembler les merveilles de l’industrie et les splendeurs de l’art de notre époque.
- C’est dans ces fêtes grandioses du travail que les nations peuvent se rapprocher et se comprendre, et que doivent naître les sentiments d’estime et de sympathie qui ne manqueront pas d’influer heureusement sur les destinées du monde en avançant l’heure où les ressources des peuples et le produit de leur travail ne seront plus consacrés qu’aux œuvres de la paix.
- Aussi, messieurs, l’appel de la France a été entendu, et le concours spontané et indépendant que les peuples eux-mêmes ont voulu apporter à cette manifestation de fraternité internationale vient encore ajouter à la grandeur de cette fête. »
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- M 'jt
- Voici maintenant le discours qu’un maire d’une commune du département de l’Aisne, M. Garin-Moroy, adressait
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- AUX HABITANTS DE LA VALLEE-AUX-BLEDS A l’occasion DU CENTENAIRE.
- « Mes Amis,
- « Après avoir essayé de graver quelques impressions utiles et durables dans le cœur et dans l’esprit de nos enfants,- n’y a-t-il pas lieu de nous sonder un peu nous-mêmes et de mesurer nos courages ?
- « Que serions-nous ? Que ferions-nous si le malheur et des actes insensés nous rejetaient dans des périls pareils à ceux que nos pères ont eu à combattre ?
- « Ils ont vaincu par la constance d’un attachement passionné au droit, à la justice et à la saine moralité, par la fermeté de leurs convictions et l’énergie de leurs actes.
- « Pourrions-nous vaincre aujourd’hui ? Serions-nous comme eux passionnément attachés à la moralité, à la justice, à la vérité et aurions-nous par la force de nos convictions, une puissance d’action comme la leur ?
- « L’année 1789 se dresse grande et mémorable dans l’histoire de la France et de la liberté.
- « L’année 1889 se dressera mémorable aussi dans l’histoire, car en cette année, la France dira hautement si elle veut pour elle-même la liberté ou l’esclavage.
- « Méditons sérieusement et à l’avance, mes amis, sur les conséquences importantes des actes que nous aurons à accomplir en 1889. Notre bon sens et notre raison seront-ils assez droits, perspicaces et vigoureux pour ne pas nous laisser nous précipiter dans l’abîme où nos lassitudes semblent nous attirer, et où ceux qui aiment encore le pouvoir personnel, sans se soucier des abus auxquels ce pouvoir est obligé d’avoir recours pour pouvoir subsister, voudraient nous entraîner avec eux. Saurons-nous reconnaître que le régime républicain est, de tous, celui qui est infiniment préférable, malgré les imperfections dont on pourrait légitimement se plaindre ?
- « Dans une république organisée on n’a pas à craindre les coups de force qui peuvent enlever en quelques heures l’élite du génie national. La liberté est assurée. La paix est certaine. L’amélioration des institutions et des lois est constamment à l’ordre du jour. Les privilèges injustes sont battus en brèche. Les défectuosités sont signalées de toutes parts, et les pouvoirs publics ne peuvent longtemps négliger d’y porter remède sans compromettre leur situation respective. L’armée n’est pas à la discrétion d’un homme ni d’un caprice, ni d’un parti, elle se sent appartenir à la nation et tient à honneur d’être prête à lui obéir.
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- Le devoir
- « Si malheureusement nous retournions au régime d’un gouvernement. personnel, nous verrions inévitablement renaître une partie des anciens abus et disparaître des institutions démocratiques qui tendent de plus en plus à l’affranchissement de l’homme et à son élévation sociale et morale ; et qui sait jusqu’à quel point on retournerait en arrière quand on n’est encore qu’à cent ans des usages qui entretenaient dans la nation trois grands corps ou Etats : La noblesse et le clergé qui possédaient d’immenses richesses, ne travaillaient pas et ne payaient aucun impôt ; et le Tiers-État qui possédait peu, accomplissait lout le travail agricole et industriel, payait toute la somme d’impôts qui était nécessaire au gouvernement, procurait de quoi vivre très largement à la noblesse et au clergé et dont les députés traités avec mépris ne devaient parler au roi que tête découverte et à genoux.
- « Pour une simple inconvenance ou un simple écrit désagréable au clergé ou à la noblesse, on pouvait être, sans aucune forme d’accusation ni de procès, jeté à la Bastille et y pourrir secrètement dans les plus atroces souffrances. Le roi était tout et, si les lois survenues dès 1789 n’avaient limité en quelque sorte leur pouvoir les rois seraient tout aujourd’hui,là où le régime du gouvernement personnel est établi.
- «Pourquoi donc y a-t-il encore des partisans du pouvoir personnel ? Quelle utilité ? Quel intérêt sinon celui de reconstituer certains abus et certains usages qu’il n’est pas possible de laisser subsister avec le régime républicain.
- « Nos pères, en 1789, combattaient pour obtenir la liberté — leur mémoire est couverte de grandeur et de gloire.
- « Se pourrait-il qu’en 1889, nous, leurs fils, jouissant delà liberté qu’ils nous ont acquise au prix de tant d’efforts, nous ayons l'ingratitude et le mépris de nous-mêmes au point d’accomplir la folie de nous livrer à l’esclavage ?... Pensons à la honte que nous attirerions sur nous et gardons-nous bien, mes amis, de nous laisser aller aux erreurs politiques qui pourraient nous donner un homme pour maître.
- « Notre maître c’est la raison, c’est le droit véritable, c’est la justice. Le gouvernement qui nous convient c’est la République, car, seule, elle peut être respectueuse du droit, de la raison, de la vérité, de la justice et des lois de l’amour qui se traduisent dans la fraternité bien comprise.»
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- Nous n’avons pu entrer ( le cadre de cet article ne nous le permettait pas ) dans les détails anecdotiques de la remarquable journée du 5 Mai 1789 et des grandes journées qui la suivirent.
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- Cette admirable page d’histoire est d’ailleurs présente à toutes les mémoires.
- Personne, en outre, n’avait plus autorité que le président de la République pour en marquer le caractère aux yeux de la France, des nations et des puissances étrangères. Nous ne pouvons davantage décrire, comme nous le voudrions, l’éclat matériel de cette Exposition, la plus vaste, la plus complète, la plus belle et la plus réussie qui ait jamais eu lieu.
- L’exposition de 1878, qui dépassai! cependant toutes ses devancières, occupait une surface de 691 930 mètres carrés ; l’Exposition de 1889 en couvre 843.530. Jamais le nombre de demandes formulées par les industriels étrangers n’a été plus considérable. L’espace mis à leur disposition dépasse de beaucoup celui qui leur avait été attribué en 1878, et cependant nombre d’entre eux ne le trouvent pas suffisant.
- L’exposition prime les préoccupations politiques de l’heure actuelle, cependant si aigües et si vives.
- Mais ce qui la distingue surtout, c’est qu’elle est beaucoup plus que ses devancières, pittoresque, intéressante, amusante. Jamais on n’aura eu un aperçu aussi complet, aussi vivant de l'histoire générale de l’humanité dans le passé et dans le présent.
- Pittoresque est bien insuffisant pour définir les merveilles architecturales qui couvrent le Champ de Mars, le Trocadéro, le Quai d’Orsay et l’Esplanade des Invalides, la perfection de la forme, le chatoiement des couleurs, l’harmonie des proportions.
- Nous y reviendrons.
- Nous aurons aussi d’utiles, sérieux, et parfois sévères enseignements à tirer de l'exposition du travail, de l’enseignement, de l’histoire de l’habitation, de l’exposition de l’hygiène, si étroitement liée à la précédente, et surtout de l’exposition d’économie sociale, de ses statistiques, de ses conférences. Signalons toutefois, en passant, le plan en relief, d’une exécution irréprochable,. du Familistère, de son usine et de leurs dépendances qui occupe une bonne place dans la section de la Participation, en face du buste de M. Godin et d’un tableau indiquant la marche progressive et la situation de la société du Familistère.
- Il va sans dire que nous ferons une large part aux Congrès qui sont l’âme de notre Exposition, et que les Congrès internationaux des ouvriers, de la Participation, de la Coopération, de la Paix et du droit des femmes, solliciteront particulièrement notre attention, car les travaux de ces Congrès ne peuvent manquer d’avoir sur l’avenir de notre pays, et du monde entier une influence notable.
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- Le devoir
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- Mais déjà, la seule évocation des grands jours où la France par le rayonnement naturel de l’idée, brisa le vieux moule du passé, et l’annonce du merveilleux spectacle offert par Paris, ont électrisé le monde.
- Tous les journaux français sans distinction d’opinion, tous les journaux amis et adversaires de l,a veille à l’étranger, acclament la France du Centenaire, se découvrent devant l’œuvre colossale de l’Exposition.
- L’abstention de quelques gouvernements a été impuissante à arrêter l’élan de leurs peuples vers la France. Des milliers de télégrammes nous apportent le récit des manifestations les plus touchantes. Il faut nous borner.
- En Italie 204 associations, cercles démocratiques, cercles radicaux, sociétés ouvrières envoient leurs témoignages de sympathie à la République française. « Vous aurez, » disent-elles aux députés français qui prirent part au Congrès de Milan, « vous aurez la preuve, et vous voudrez bien l’affirmer à vos compatriotes que dans ce moment pins que j amais nous nous sentons vos frères pour toutes les luttes et les victoires humanitaires. »
- En Suède tous les journaux sont remplis de détails sur la célébration du Centenaire de la Révolution française par les Suédois à Stockoim. Un comité représentant toutes les classes de la société, depuis le Parlement, l’armée, les artistes, les professeurs jusqu’à la population ouvrière, avait organisé une fête commémorative delà date du 5 Mai, « qui appartient à l’humanité toute entière.»
- A Upsal, à Lund, à Gottembourg, comme à Rome, à Forli, à Milan, comme en Relgique, en Suisse, en Autriche, en Espagne, en Amérique, des manifestations populaires ont lieu, en faveur du Centenaire de la Révolution française.
- Ainsi tous les peuples s’associent à nos actions de grâce et confondent leurs vœux avec les nôtres.
- A cette communion des esprits dans la même reconnaissance et dans la même espérance, il faut une consécration : la paix, la paix sociale et la paix internationale, la paix féconde, qui assure à tous la jouissance complète des bienfaits que nous devons au siècle qui vient de s’écouler.
- « L’Exposition même n’est pas ce qui me préoccupe le plus, écrivait naguère M. Jules Simon ; » c’est ce congrès universel. « Autrefois, quand le monde s’arrachait de sa base pour se précipiter « sur un point unique, il se proposait pour but la vengeance ou la « conquête ; mais ceci est la croisade de la paix et de la pensée. »
- L’Exposition universelle a été pour la paix européenne un incon-
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- testable appoint. Elle a fait tomber en un seul jour les barrières qu’une diplomatie patiente avait mis dix-huit ans à dresser entre les peuples et la France.
- Que la fusion opérée par une commune admiration de l’œuvre du commencement du siècle, et des merveilles de la fin, se complète dans les congrès internationaux où vont se débattre les intérêts partout identiques du travail et de la pensée, et que le Congrès de la Paix cimentant l’accord de toutes ces bonnes volontés, jette les bases de la paix définitive du monde.
- J. P.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Avis intéressant.— La Société d’Économie populaire de Paris vient de prendre une décision intéressante. Dans une de ses récentes réunions, il a été exposé qu’en raison de la participation active de beaucoup de ses membres à l’Exposition d’économie sociale et en raison du caractère particulier que lui donne sa composition mixte de travailleurs et d’économistes, il y aurait un grand intérêt à ce qu’elle pût servir de trait-d’union tant aux économistes qu’aux délégations ouvrières des départements et de l’étranger pour faciliter l’étude de différentes sections de l’Exposition d’économie sociale ainsi que l’accès aux divers congrès et conférences qui en forment le complément.
- Après un échange d’idées sur ce sujet, la réunion a approuvé à l’unanimité la proposition, et a chargé son bureau de se mettre en rapport avec les Sociétés d’économie politique ou d'économie populaire de Lyon, Bordeaux, Nîmes et Lille, et avec les diverses Sociétés ou délégations des départements ou de l’étranger qui s'intéressent plus spécialement aux idées et aux institutions que l’Exposition d’économie sociale a pour objet de mettre en lumière.
- Le siège social, 18, rue Cadet, serait en conséquence le lieu de réunion et d’informations pour tous ceux qui accepteront l’invitation de la Société.
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- Les Congrès.— Soixante-neuf Congrès internationaux seront tenus au Champ de Mars, au cours de l'Exposition.
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- LE DEVOIR
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- Voici la liste de ceux que nous croyons de nature à intéresser plus spécialement nos lecteurs :
- Congrès des habitations à bon marché, qui sera tenu du 26 au 28 juin ; de boulangerie, du 28 juin au 2 juillet ; de l’intervention de l’État dans le contrat de travail, du 1er au 4 juillet; d’agriculture, du 3 au 11 juillet ; de l’intervention de l’État dans le prix des denrées, du 5 au 10 juillet ; de l’enseignement technique, commercial et industriel, du 8 au 12 juillet ; des cercles d’ouvriers, du 11 au 13 juillet ; de la participation aux bénéfices, du 16 au 19 juillet ; pour l’étude des questions relatives à l’alcoolisme, du 29 mai au 31 juillet ; d’assistance publique,du 23 juillet au 4 août; d’hygiène et de démographie,du 4 au 11 août ; de l’enseignement secondaire et supérieur, du 5 au 10 août ; de psychologie physiologique, du 5 au 10 août ; pour l’étude de la transmission de la propriété foncière, du 8 au 14 août; de l’enseignement primaire, du 11 au 19 août ; des sociétés par action, du 12 au 19 août ; des mines et de la métallurgie, du 2 au 11 septembre ; des sociétés coopératives de consommation, du 8 au 12 septembre ; des procédés de constructions, du 9 au 14 septembre; des accidents du travail du 9 au 14 septembre ; monétaire, du 11 au 14 septembre ; du commerce et de l’industrie, du 22 au 28 septembre ; d’hydrologie et de climatologie, du 3 au 10 octobre ; des sciences ethnographiques ; pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation; des œuvres et institutions féminines ; de la paix ; des institutions de prévoyance ; de la propriété industrielle ; du repos hebdomadaire ; de statistique.
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- Dans l’énumération qui précède ne sont pas compris les Congrès qui se tiendront en dehors de l’enceinte de l'Exposition.
- Parmi ces derniers signalons le Congrès des partisans de la nationalisation du sol provoqué par MM. Henry George de New-York, Sannders de Londres, et Flüscheim de Baden-Baden, qui aura lieu le 11 juin à l’Hôtel Continental.
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- L’Association philotechnique.— A l’occasion de la célébration du 25° anniversaire de la fondation de l’Association philotechnique de Boulogne-sur-Seine,M.Jules Simonaconstaté quel’enseignement de l’Association ne comprenait plusdecours de lecture ni d’écriture, tandis qu’il y a vingt ans, c’est par là qu’il commençait. Cela prouve simplement qu’ils sont inutiles aujourd’hui : presque tous savent lire et écrire. Qui a fait cela? La République. « Et, a ajouté l’orateur avec une chaleureuse conviction, quand on reproche à la
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- République d’avoir perdu son temps, je réponds : pas tout à fait, puisqu’elle a fait cela »
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- Le Referendum.— Le ministre de l’intérieur vient de se prononcer contre toute espèce de referendum et,par une circulaire confidentielle, il en a informé les préfets.
- Quelques conseils municipaux, avant de prendre une décision sur certaines questions d’intérêt local, avaient en effet, ces temps derniers, consulté leurs électeurs par cette procédure spéciale appelée referendum, et ce mode assez original de consultation tendait à se généraliser.
- M. Constans déclare que les Conseils municipaux n’ont pas le droit d’user de ce procédé.
- Ils peuvent, ajoute le ministre, s’ils ne veulent pas prendre la responsabilité d’une mesure déterminée, donner leur démission et faire ainsi le corps électoral juge de la question. Mais le « referendum », qu’il ait pour objet de consulter au préalable le suffrage universel ou de soumettre à sa ratification les décisions prises, n’est ni prévu ni légal, et ne saurait être appliqué par voie d’initiative individuelle ou collective.
- Les préfets sont invités à annuler toutes ces consultations.
- Faut-il, avec le ministre considérer comme illégales des manifestations qui ne sont pas prévues par la loi. Les avis sont partagés.
- Cependant la loi ayant institué des conseillers municipaux pour gérer, dans certaines conditions, les affaires municipales,le ministre peut être considéré comme étant dans son droit en rappelant ses fonctionnaires à la stricte observation des textes.
- Reste la question du referendum lui-même.
- Le mot referendum désigne une institution qui existe en Suisse et qui permet en de certaines matières et dans des conditions déterminées de soumettre à l’approbation directe du peuple les lois votées par ses représentants.
- C’est donc une sorte de cour d’appel électorale. On aurait tort de confondre cette institution, réglée d'ailleurs en Suisse par la loi constitutionnelle, avec la pratique inaugurée en France par certains conseils municipaux et que condamne M. le ministre de l’intérieur. En Suisse, la consultation populaire suit les résolutions des assemblées représentatives ; elle ne les devance jamais. En d’autres termes, on ne demande pas au peuple directement ce qu’il veut faire ; on lui demande, ce qui est bien différent, s’il approuve ce qu’on a fait. Les assemblées ont fini leurs délibérations et émis leurs votes quand le peuple est appelé à donner son avis. Jamais il n’a l’initiative. Cela fait une grande différence.
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- On a fait remarquer que la consultation préalable des électeurs simplifierait par trop le rôle des administrateurs ; qu’elle aurait surtout l’inconvénient d’appeler le public à se prononcer sur des questions, souvent très complexes, avec des éléments imparfaits d'appréciation.
- Nous n’en pensons pas moins qu’il aurait mieux valu laisser l’expérience de la consultation directe se faire au gré des conseils municipaux On aurait vu ce qu’elle pouvait donner. Il eût été possible par ce moyen, d’établir plus tard un départ entre les catégories de questions qui relèvent tant de l’administration municipale, que de l’administration générale, et rendre certaines d’entre elles susceptibles d’une application légale du referendum.
- Il est certain, par exemple, que dans certains cas l’usage du referendum n’est que le strict exercice de la souveraineté nationale. C’est un droit que la loi ne consacre pas actuellement, la circulaire du ministre prend soin de nous le rappeler, mais qu’elle doit sanctionner.
- Dans le chapitre de son livre le Gouvernement,intitulé Les pouvoirs démocratiques et les lois,M, Godin revendique pour les électeurs le droit de se prononcer par un oui ou par un non non seulement sur les lois importantes élaborées et adoptées par les pouvoirs publics, telles que les lois constitutionnelles, les lois établissant les impôts, autorisant les emprunts,etc. mais encore sur le principe de ces lois.
- C’est là,nous le disons à l’encontre des adversaires,aussi bienque des partisans absolus du referendum,la vraie doctrine démocratique, Elle laisse chacun à sa fonction. Aux pouvoirs publics désignés pour cela, l’élaboration et la confection des lois : à la nation le droit souverain d’accepter ou de repousser les lois que l’on fait pour elle.
- AUTRICHE - HONGRIE
- Congrès Catholique.— Tandis que Paris offre au progrès le magnifique spectacle de la célébration du Centenaire de la Révolution et de l’Exposition,— c’est un journal autrichien qui parle,— à Vienne, on veut faire l’essai d’un retour vers le passé et nous ramener cent ans en arrière.
- Le rédacteur de Wiener Tagblatt fait allusion au congrès catholique réuni dans la capitale de l’empire, en même temps que des congrès identiques se tenaient à Madrid, à Porto, et à Malines.
- Nous assistons évidemment à une tentative de retour offensif du parti catholique.
- Ce qu’on demande dans ces divers Congrès, c’est en premier lieu le rétablissement du Pouvoir temporel du pape, c’est la restitution aux Congrégations non seulement de l’enseignement primaire, mais
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- aussi de l'enseignement secondaire, partout où l’instruction est confiée à des laïques, etc, etc.
- Au Congrès de Vienne se manifestent les visées les plus réactionnaires.
- Alors que les socialistes catholiques français préconisent une sorte d’union des classes ouvrière et capitaliste, hiérarchiquement organisées sous l’égide de la religion en Autriche quelquesperson-nages, et non des moins importants, ne songent qu’à la reconstruction de la société sur les bases féodales par la suppression de la classe capitaliste, la classe bourgeoise,en ne laissant debout que le peuple en bas et l’aristocratie en haut.
- Et pourquoi cet ostracisme delà classe bourgeoise? parce que la race juive est entrée dans la bourgeoisie, et dispose de toutes les influences que le capital metentre les mains de ceux quile possèdent.
- Dç là le double caractère antisémite et réactionnaire du Congrès.
- L’antisémitisme est une question plus brûlante en Autriche-Hongrie que partout ailleurs.
- Dans les troubles provoqués par la récente guerre des cochers d’omnibus et de tramways de Vienne, troubles qui ont amené des répressions sanglantes, il n’est pas difficile de voir la main de l’antisémitisme.
- C’est une question bien complexe que celle de l’antisémitisme, question religieuse, question sociale, question de race, et aussi question politique dans un pays où les ultramontains sont autonomes, alors que le parti dit libéral allemand, au sein duquel les israëlites cherchent un refuge, incline vers la création d’une Allemagne forte et unie, et rêve même de la grande patrie allemande.
- Mais laissons de côté les revendications contradictoires qui fourmillent dans la société austro-hongroise.revenons à nos congrès.
- Une chose nous frappe dans ces derniers, c’est la façon dont ils sont organisés.
- La division très rationnelle en sections d’étude, facilite l’examen des diverses questions.
- Le sectionnement est identique dans les Congrès catholiques On y trouve, subdivisées elles-mêmes en sous-sections : la section des questions sociales, la section scolaire, la section des sciences et des arts, et la section. ... de la presse.
- Quel hommage rendu à la puissance de l’opinion, et aux principes dont la France vient de célébrer le centenaire, et sur lesquels, quoi qu’on en ait dit, repose l’Europe moderne.
- L’ancien régime vers lequel voudraient nous ramener les organisateurs des congrès catholiques,aurait-il permis l’usage de la liberté tant décriée, mais si commode, n’est-ce pas ? de la presse et des réunions ?
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- Projets de Réforme.— Fort heureusement tout le monde, en Autriche, ne pense pas comme les Congressistes catholiques.
- M. Szilagyi, ministre de la justice dans le cabinet hongrois, a exposé devant ses électeurs de Presbourg la politique qu’il compte suivre. Son projet est de doter la Hongrie d’un code civil uniforme ; il veut faire remanier les Codes d’instruction criminelle et de procédure civile. Une réforme, qui sera d’autant plus populaire qu’elle est plus impatiemment attendue, est celle de la procédure des mariages. A l’heure actuelle, le mariage civil n’existe pas en Hongrie; c’est un acte purement religieux et soumis aux divers rites, si bien que l’union entre chrétiens et israélites est chose impossible.
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- L’Émigration Austro-Hongroise . Les journaux hongrois constatent que l’émigration prend des proportions inquiétantes en Hongrie. Le nombre des Hongrois qui ont quitté leur patrie dans le courant de l’année dernière s’est élevé à 27,600; en 1887, le nombre des émigrants avait été de 25,000. Le chiffre de 20,000 émigrants est atteint ou dépassé depuis une dizaine d’années. La presse attribue ce phénomène à la mauvaise situation économique du pays.
- ALLEMAGNE
- Les Banques Populaires et le Crédit agricole — L’institution des banques populaires a pris une grande extension dans les pays allemands.
- Si le crédit agricole, qui éprouve tant de résistance dans les autres pays, a pu s’implanter et prospérer de l’autre côté du Rhin, il faut surtout l’attribuer au principe de la coopération. M. Schenck, le directeur de la Fédération des sociétés coopératives allemandes, déclare « qu’il n’existe pas de distinction pour les sociétés de crédit mutuel faisant partie de la fédération allemande, les banques agricoles et les banques populaires : l’organisation et l’administration sont les rpèmes et ses institutions reposent toutes sur le même principe : la coopération. »
- Toutefois il convient d’établir une distinction, qui est en même temps une limite au crédit agricole patronné par les banques populaires ; cette distinction est relative au crédit foncier oupersonnel.il est évident que le fermier est tenancier du propriétaire, et que, pour les emprunts fonciers ou immobiliers, il existe des banques hypothécaires qui prêtent aux propriétaires, tandis que le cultivateur, l’artisan s’adressent aux banques populaires. 11 résulte d’une statistique récente que, sur 1,000 artisans,21 font partie d’associations de
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- crédit mutuel, et le propre des banques populaires fondées par Schultze-Delitsch est précisément d’avoir écarté de son système toute spécialité de prêts, pour ne reposer que sur un principe, sur une idée : la coopération,
- En fait il n’y a pas de crédit agricole, à proprement parler, en Allemagne, mais le cultivateur, l’artisan trouvent, aux banques populaires, le même crédit que l’ouvrier et le commerçant. A côté des banques populaires qui prêtent aux agriculteurs, nous devons signaler les caisses d’épargne agricoles qui sont des banques créées spécialement en vue de procurer du crédit aux populations agricoles : ce système s’est, paraît-il, répandu en Allemagne et en Autricbe-Ilongrie, mais sans cependant donner des résultats appréciables.
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- Une Exposition a Berlin.— L’ouverture de l’Exposition relative à la préservation des ouvriers contre les accidents du travail a eu lieu le 30 avril en présence de l’empereur, les membres de la famille impériale, et les hauts fonctionnaires de l’empire.
- L’exposition comprend des installations variées destinées à protéger les ouvriers contre les accidents professionnels. Des sections sont consacrées aux perfectionnements dans les chemins de fer, à un théâtre construit spécialement en vue d’appliquer les moyens de parer aux dangers d'incendie, à des brasseries modèles, etc.
- C’est le complément des lois sur les assurances ouvrières.
- L’empereur a lu un discours dans lequel il a dit qu’il avait accueilli avec joie cette exposition, destinée à protéger les ouvriers contre les dangers de l’industrie, qui sont plus grands dans l'époque actuelle que précédemment.
- Les Socialistes et les prochaines élections au Reichstag.— La période électorale pour le renouvellement du Reichstag n’est pas encore ouverte officiellement, mais les socialistes se préparent déjà à la lutte en déployant une activité fébrile dans toute l’étendue de l’empire allemand.
- Cette activité, dit la Gazette universelle de Munich,dépasse tout ce qu’on avait vu jusqu’ici en ce genre. Les caisses des ouvriers qui se sont mis en grève à la fin de l’hiver, dans un grand nombre de villes industrielles, pour obtenir une augmentation de salaire, sont alimentéjs au moyen de quêtes très fructueuses.
- Partout des associations ouvrières nouvelles se fondent, et ces associations nouvelles, comme les anciennes, préparent les candidatures politiques des chefs du parti,en même temps qu’elles soutiennent ceux de leurs membres qui souffrent des effets de la lutte industrielle et commerciale.
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- De nombreuses candidatures sont déjà posées dans les anciens centres du mouvement révolutionnaire ; mais ce qui caractérisera la lutte électorale de cette année c’est que les socialistes chercheront à la transporter non seulement dans les petites villes, mais encore dans les campagnes. L’action préparatoire est déjà commencée ; les révolutionnaires ont rédigé et ils commencent à distribuer aux paysans des brochures très courtes, écrites en un style très clair et ayant pour but à la fois de dénoncer la politique égoïste des grands propriétaires fonciers et de bien convaincre les agriculteurs et les petits propriétaires fonciers que les socialistes ne poursuivent pas le but que leur prêtent leurs adversaires et qui serait de « se partager purement et simplement le bien d’autrui ». En ce moment, cette sorte de propagande se fait surtout en Poméranie et dans le Mecklem-bourg; elle s'étendra peu à peu à toutes les parties de l’empire. Bref, quelle que soit la date à laquelle seront convoqués les électeurs appelés à renouveler le Reichstag, les socialistes seront prêts.
- La Grève des Mineurs.— Les mineurs de Westphalie se sont mis en grève. Le mineurs de Silésie ont bientôt suivi leur exemple. La grève à ' pris vite une grande extension, et a donné lieu à des' incidents que nous raconterons dans notre prochain numéro.
- BELGIQUE
- Congrès ouvrier.— Le Congrès annuel du Parti ouvrierbelge s’est tenuà Jolimont les21 et22avril dans une des salles du Progrès, magnifique établissement coopératif (boulangerie et ouvroir).
- Cent sociétés avaient envoyé des délégués, ces derniers étant au nombre de cent vingt, —quelques groupes ayant deux mandataires.
- Le premier jour, lecture a été d’abord donnée par le compagnon Defnet, de Bruxelles, du rapport des travaux du Comité général pendant l’exercice 1888.
- Ce rapport insiste, d’une façon spéciale, sur certains points, très importants, et qu’il n’est pas inutile de relever.
- D’abord est traitée l’œuvre de propagande accomplie en faveur du salaire minimum et sont relevés les résultats obtenus, grâce à cette campagne, dans quelques communes à l’occasion de certains travaux adjugés à des groupes ouvriers.
- La question des sociétés coopératives de consommation à laquelle s’est si vivement attaché le Parti ouvrier belge n’a pas été oubliée, et le rapport constate que les sociétés coopératives fondées sont toutes prospères.
- C’est ainsi que la boulangerie de la Maison du peuple à Bruxelles
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- qui, en 1875, ne comptait guère que 400 membres,en compte aujourd’hui près de 4,000. Celles d’Anvers, Liège, etc... sont dans une excellente situation.
- La grève des mineurs de 1888 a été traitée d’une façon spéciale. Le rapport, après avoir constaté qu’elle fût engagée sans entente, avec imprudence, déclare qu’elle fut compromise « par les agissements mystérieux de dynamiteurs » dont l’action n’eut d’autre effet que de provoquer des mesures de rigueur et de répression.
- Abordant les efforts qu’a faits le comité général pour créer des relations entre les houilleurs belges et étrangers, le rapport déclare que les délégués belgesn’ont trouvé àDenainetà Anzin aucun sérieux groupement ouvrier par suite de la pression effroyable exercée par les compagnies minières.
- Après la lecture de ce rapport est venue en discussion une proposition delà fédération des Sociétés de secours mutuels connue sous le nom de Générale ouvrière, tendant à réorganiser sur des bases nouvelles le Parti belge.
- D’après cette proposition,le Parti serait divisé en quatre groupes : les coopérateurs, les mutualistes, les syndicats professionnels, les associations politiques.
- Comme tout le faisait prévoir, cette proposition, énergiquement combattue, a été repoussée par 91 voix contre 3.
- Le congrès ouvrier a terminé ses travaux le lendemain 22 avril. La première partie de cette deuxième séance qui avait un caractère privé a été consacrée à l’examen des questions administratives du Parti : comptes-rendus, finances, propagande écrite et parlée, enfin organisation corporative et socialiste.
- A midi, les portes ont été ouvertes au public. Des télégrammes de fraternelle amitié sont adressés au Wooruit,de Gand.et au citoyen César de Paepe, que la maladie retient à Bruxelles.
- Parmi les questions que comportait encore l’ordre du jour, était celle du Congrès ouvrier international qui aura lieu, en juillet, à Paris.
- Après une longue, parfois vive, mais toujours courtoise discussion à laquelle a pris part le délégué du parti ouvrier français, M. Paulard, le Congrès, à la majorité, vote la proposition du compagnon Defnet, de l’envoi d’une délégation officielle du Parti ouvrier belge au congrès que le Parti ouvrier français a reçu mission d’organiser.
- Et, sur la motion d’un compagnon anversois, tout en émettant le vœu d’un congrès unique, décide que le Parti ouvrier belge serait réprésenté à un deuxième congrès que des dissidents pourraient peut-être organiser en France ou ailleurs.
- Avant de se séparer, le Congrès décide que le Parti ouvrier belge
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- organisera une grande manifestation républicaine, à l’occasion de l’anniversaire de la prise de la Bastille.
- Le Congrès a clôturé ses travaux par des cris de : « Vive le Parti ouvrier ! Vive le Socialisme ! »
- SUISSE
- Un Programme socialiste — Le parti social démocratique suisse, en conformité avec les résolutions prises au Congrès ouvrier du 21 octobre 1888,à Berne,a lancé un appel à tous les socialistes de Suisse.
- Pour les questions spéciales à la politique suisse, on remarquera :
- Le choix du conseil fédéral par le peuple ;
- L’instruction obligatoire, gratuite et dégagée de toute confession religieuse ;
- Le rappel de tous les monopoles confiés aux compagnies de chemins de fer, aux banques, et la transformation de ces entreprises en services publics.
- GRANDE BRETAGNE
- Le Gouvernement local en Ecosse.— Il y a tout lieu de supposer que l’application des lois de grande décentralisation votées l’année dernière par les Chambres, a déjà produit de bons résultats en Angleterre puisque le gouvernement vient de saisir les Communes d’un projet de réformes, à peu près identiques, pour l’Ecosse.
- II s’agit également de pourvoir ce pays de grands conseils régionaux qui seront chargés de régler toutes les affaires qu’on ne juge pas d’intérêt général. Le cabinet paraît avoir eu quelque peine à prendre cette détermination, les lois administratives de l’Ecosse différant sur beaucoup de points de celles de l’Angleterre.
- Avant de pouvoir établir Passimilationquechacun désirait,il a fallu convoquer des réunions de jurisconsultes et de députés écossais qui, semble-t-il,sont arrivés à des résultats qui satisferont tout le monde.
- L’œuvre répond, si l’on en croit les feuilles anglaises, aux besoins des deux pays,en même temps qu’elle assure aux Ecossais en particulier une action beaucoup plus directe et beaucoup plus effective sur les actes du Parlement ayant trait aux affaires de l’Ecosse.
- Voilà donc la décentralisation définitivement établie sur toute la surface de la grande île et à la satisfaction des intéressés.
- Seuls, les Irlandais no bénéficieront pas des avantages d’une loi semblable, alors qu’à son avènement le cabinet Salisbury avait promis de traiter l’Irlande sur le pied do l'égalité avec les autres parties du royaume.
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- Est-ce justice, et les Anglais raisonnables toléreront-ils longtemps une aussi flagrante et aussi choquante anomalie?
- MADAGASCAR
- Esclaves affranchis.— Sur la demande de M.le Myre de Vilers, ministre de France à Madagascar, le premier ministre a publié une loi aux termes de laquelle tous les esclavesqui débarquent dans File sont affranchis de droit.
- HOLLANDE
- Le Rétablissement du roi de Hollande.— Les Etats généraux, réunis le2 mai en séance plénière, ontdécidé que le roi reprendrait les rênes du gouvernement,le cas prévu par l’article 38 do la Constitution ayant cessé d’exister.
- La Chambre des députés du grand duché de Luxembourg, s’est réunie aussitôt. Lecture lui a ôté donnée d’une communication du duc Adolphe de Nassau, qui annonce qu’à partir du 3 mai sa régence prend fin et que le roi Guillaume des Pays-Bas reprend le pouvoir.
- Leroi Guillaume avait adressé au duc régent une lettre conçue dans les termes les plus affectueux, pour lui exprimer le désir de reprendre le même jour le gouvernement du grand duché et delà Hollande.
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- ' La Nationalisation du sol.— Il vient de se constituer en Hollande une ligue agraire poursuivant le même but que celles d’Allemagne et de Suisse, et que les nationalisateurs Anglais et Américains.
- La Reçue socialiste emprunte auDr de Paepe les détails suivants sur cet intéressant mouvement.
- « La nouvelle ligue compte déjà un bon nombre d’adhérents, —et cela en dehors du parti ouvrier socialiste proprement dit, qui, sans être hostile, considère cette réforme comme insuffisante à elle seule. La Hollande possédait déjà depuis longtemps, parmi les éléments les plus avancés delà bourgeoisie lettrée,au sein du groupe libre-penseur du Dagecaacl par exemple, des partisans convaincus du collectivisme de la propriété foncière. Parmi ceux-là s.'étaient signalés, il y a quelques années, le Df Millier et M. Froweim,professeur à l’école civile supérieure de Goes. Ce mouvement rencontre aussi des sympathies, chez certaines populations, agricoles du Nord, dont l’esprit radical est bien connu.
- « Enfin beaucoup de ceux qui, pour des raisons quelconques, timidité d’esprit ou autres,n'osent aller d’emblée jusqu'au socialisme communiste de Domela Nieuwenhuiset du parti de la démocratie sociale, paraissent vouloir entrer dans ce mouvement.
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- « La Hollande a du reste conservé, comme on sait,dans la Veluwe, certaines formes primitives de la propriété collective du sol, qui ne sont pas sans analogie aves les Allmen len suisses et qui ont toujours rencontré, de-ci de-là, des défenseurs et des partisans dans le pays. »
- La Ligue Néerlandaise vient de lancer un premier manifeste dans lequel elle déclare qu’elle suit le môme programme que M. Fürs-chheim, l’Apôtre germanique de la nationalisation du sol et comme lui veut poursuivre la transformation de la propriété foncière, uniquement parles voies pacifiques.
- Ce manifeste est revêtu des signatures suivantes qui sont celles du comité de la ligue : J. Stoffel, fabricant à Deventer, (qui a p;is l’initiative du mouvement) ; D. R. Monsholt, cultivateur à Westpolder ; D. De Clercq, fabricant à Haarlem ; Dr J.C. Schœnfeld, médecin à Ulrum et Th. Sanders, architecte à Amsterdam.
- Comme le fait remarquer M. de Paepe, il suffit de voir les noms et qualités de ces signataires, — des industriels, un agriculteur, un médecin, un architecte — pour se convaincre que ce mouvement bien que collectiviste, ne vient pas de la classe ouvrière, mais de la bourgeoisie intelligente et instruite.il n’en est pas moins fort remarquable par sa haute portée sociale et fort digne d’intérêt.
- ÉTATS-UNIS
- L’Individualisation du sol.— Une loi votée par le Congrès de Washington, le 2 mars, a ouvert à la propriété et à la culture blanches une partie de l’Oklahoma, district du territoire réservé jusqu’ici aux Peaux-Rouges.
- En vertu d’une proclamation du président Harrisson la loi devait entrer en vigueur le lundi de Pâques, 22 Avril à midi.
- Quelques jours avant la date fixée le télégraphe nous apportait les étonnants détails de ce curieux mouvement : toute une armée de colons, hommes, femmes et enfants, campe sur les frontières de ce territoire prête à saisir en vertu de ce titre d’acquisition, ou du droit du premier occupant,les lots de terrains entre lesquels le territoire a été partagé ; cette foule constamment grossie par les nouveaux arrivant en marche sur des files de plusieurs lieues de longueur, construisant des ponts sur les torrents débordés qui leur barrent la route, traînant les impedimenta de rigueur, et jusqu’à des cercueils vides, témoignages de l’esprit pratique des Américains ; une armée de 2 000 hommes occupée à contenir cette population,à chasser de la régionqui va être occupée,non parfois sans effusion de sang,les aventuriers et les pionniers trop pressés.
- Puis à l’heure dite : l’invasion ; des villes entières,formées de maisons démontables, se dressant commepar enchantement en quelques
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- heures,et le territoire couvert de 100.000 immigrants.Ceux qui n’ont pu trouver place se retournent aux lieux d’où ils étaient venus. Toutes les terres sont prises.
- Les dépêches que nous venons de résumer, si vivement qu’elles peignent quelques côtés intéressants des mœurs américaines, ne nous donnent pas une idée exacte des conditions dans lesquelles l’entreprise a été tentée.
- Nous avons dit que l’Oklahoma faisait partie du territoire réservé aux Indiens.
- Ce territoire avait été cédé au gouvernement des États-Unis par les Peaux-Rouges qui l’habitent mais à la condition que les blancs ne s’y installeraient pas.
- Or peu à peu, sans violence, attirés par l’espoir de faire avec les Indiens des échanges fructueux, les colons s’établirent sur les confins du territoire réservé.
- Tout d’abord ils campèrent, puis ils construisirent des habitations en bois. Les Indiens firent à maintes reprises des représentations au gouvernement de l’Union; maintes fois il leur fut donné satisfaction. Mais l’invasion grossissant, le gouvernement se décida à resserrer les frontières du territoire indien.
- Et aujourd’hui on se préoccupe à Washington de l’encombrement et de l’excès de population dans le nouveau territoire, qui a 800.000 hectares d’étendue. Dès la reprise du Congrès, une nouvelle loi sera proposée pour ouvrir à la colonisation une nouvelle contrée du territoire indien comprenant 2.500.000 hectares, comme prélude de l’expropriation de l’Oklohama tout entier qui forme une étendue égale au cinquième de la France et à la moitié du territoire restant encore aux aborigènes.
- Il est inutile d’insister sur les conséquences de cet envahissement continu. C’est dans un avenir prochain la disparition des Peaux-Rouges,et déjà la question de savoir si on pourrait adopter à l’égard de cette race, jadis si nombreuse, si puissante, une politique de nature à concilier les droits de l’humanité avec ceux de la civilisation, qui ne devraient jamais être distincts, n’a, pour ainsi dire, plus de portée pratique.
- Ce lotissement instantané d’un territoire jusqu’alors indivis est un phénomène qui est curieux en soi.
- A vrai dire, si les Indiens n’ont pas l’idée de l’appropriation individuelle du sol, l’idée qu’ils se font de son appropriation collective ne répond pas du tout à celle que nous nous en faisons ordinairement. Ils ne conçoivent pas que le sol qu’ils occupent leur appartienne à tous ou à chacun d’une façon plus particulière que l’air, ou que la mer.
- C’est le sol qui les nourrit, non pas le sol cultivé, le sol où errent
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- en liberté les bisons et les antilopes. L’Indien est exclusivement chasseur ; mais il ne conteste à personne le libre exercice du droit de chasser. S’il entre en guerre avec une tribu voisine, sans qu’une représaille à exercer soit le motif de cette prise d’armes, on ne se trompera guère en en cherchant la cause dans la nécessité de suppléer par le rapt à l'insuffisanee des produits de la chasse,et non dans une question de délimitation territoriale.
- Ceux qui déclarent que cette race est irrémédiablement réfractaire au progrès et qui basent, avec une certaine apparence de rigueur scientifique,ce jugement sans appel,sur l’insuccès des efforts tentés pour convertir hâtivement ces chasseurs en laboureurs, se sont-ils demandé combien de temps il avait fallu à l’Européen, à l’Anglo-Saxon, pour passer de l’état de chasseur à celui de pasteur, qui est encore celui de la généralité de la race Arabe, pour arriver finalement à l’état de laboureur. *
- Convenablement appliquées, les ressources de la civilisation Yankee étaient suffisantes pour abréger, semble-t-il, sans les précipiter, les délais de la période transitoire, mais il est évident qu’une action intelligente et continue n’étant pas engagée en ce sens, l’Indien devait céder la place au blanc. 10.000 laboureurs vivent à l’aise sur un terrain qui peut à peine suffire à faire vivre un chasseur.
- L'Oklohama est entré brutalement dans la phase de la propriété morcelée. Il y avait pourtant là beau champ pour une expérience de propriété collective, nous voulons dire associationniste.
- te ^ .
- Le Centenaire de Washington. — Les Etats-Unis viennent de célébrer par de brillantes fêtes le centenaire du jour où Washington prit possession de ses fonctions nouvellement créées de président de la République.
- C’est Washington qui promulgua le décret accordant aux Peaux-Rouges dépouillés de leur territoire, des compensations en argent, en vivres et en couvertures.
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- INAUGURATION
- DES
- 2sÆODSTTJIÆE3SrTS ÉLEVÉS
- a Jean-Baptiste-André GODIN
- et
- FÊTE DU TRAVAIL
- La double cérémonie dont nous annoncions le mois dernier, à nos lecteurs, la prorogation, va avoir lieu les 2 et 3 juin prochain.
- La fête du travail qui accompagnera l’inauguration delà statue et du mausolée élevés à la mémoire du fondateur du Familistère, revêtira donc cette année un caractère tout spécial et parfaitement approprié à la circonstance. En effet, quelle plus touchante glorification du travail pourrait-on faire que celle du grand travailleur qui eut nom Jean-Baptiste-André GODIN.
- Nous donnerons le mois prochain le récit des faits qui vont se passer au Familistère le 2 Juin et dont voici le programme :
- SAMEDI 1er JUIN
- Distribution de pain et de viande aux indigents. — Le soir, Retraite aux Flambeaux.
- DIMANCHE 2 JUIN
- Inauguration. — 1" à 3 heures : Ouverture. — Entrée du cortège. — Musique par l’Harmonie du Familistère : Marche aux Flambeaux (Meyerbeer). — Chœur chanté par les enfants des écoles : Le Travail. — Lever du voile de la Statue. — Musique : La Marseillaise. — Discours. — Musique : Ouverture de Zampa (Hérold). — 2° Formation du cortège pour se rendre au Mausolée.
- — Musique : Marche funèbre. — Discours. — Musique : Marche de Chopin.— A 8 heures : Ouverture du Bal sur la Place du Familistère.— Illumination de la Place et du Familistère.— A 9 h. 1/2 : Feu d’Artifice. —• Feux de Bengale.
- LUNDI 3 JUIN
- Jeux variés pour les garçons : Tir à la Carabine. —• Tir à l’Arc.
- — Course à Obstacles. — Jeux de Brouettes. — Carrousel, défilé à surprises, etc., etc. — Jeux variés pour les jeunes filles : Perrette et sa Cruche. — Jeux de Ciseaux à surprises. — Course aux Œufs (surprise). — Concert de 3 à 4 heures sur la Place par l’Harmonie du Familistère.
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- LE DEVOIR
- LECTURE
- AU MOYEN DES CARACTÈRES MORUES
- Nous avons, dans notre numéro de Mars dernier, appelé l’attention de nos lecteurs sur la
- PETITE MÉTHODE DE LECTURE
- pour l’emploi des caractères mobiles
- à l'usage des Écoles et des Familles (1) par Mmo E. Dallet.
- Depuis, un certain nombre de nos lecteurs nous ayant demandé des renseignements sur le prix et le nombre des caractères mobiles nécessaires pour l’enseignement de la lecture par la méthode de Mme Dallet, nous avons pensé leur être agréable en condensant ici ces informations.
- Si l’enseignement est donné dans la famille, le plus simple procédé pour se procurer les lettres est d’acheter une boîte ou un casier de caractères mobiles tels qu’on les trouve dans le commerce.
- Mr Ch. Delagrave, la Librairie de l’École maternelle, et généralement toutes les grandes librairies d’Éducation vendent à l’usage des enfants de petits casiers dits casiers «Thollois», aux prix de 2,3 et 4 francs contenant au minimum les lettres de quatre alphabets, ce qui est suffisant pour l’application de la méthode par l’Éducatrice et l’enfant.
- *
- Pour l’enseignement collectif tel qu’il est donné dans les Écoles du Familistère et décrit pages 11, 12 et 13 de la méthode de Mme E. Dallet, le nombre des lettres nécessaires pour une classe de 50 élèves a été évalué ainsi :
- Par élève, 2 alphabets, soit 50 lettres simples -f- 2 é, et de chaque lettre suivante l : è e ë à a î ï ô u ü ç œ, ~ 64 lettres simples (avec double face majuscule). Total pour l’École 64X50 = 3.200. Ces lettres collées sur carton de 4 millimètres d’épaisseur, ont été fournies par l’imprimeur de la localité à raison de 10 francs le mille. 32. 00
- Plus 9 voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres (avec double face différente complétant la série* *). Total pour l’École : 9X50 = .450 caractères multiples à 1,60 le cent . . 7. 20
- (1) En vente chez Delagrave, 15 rue Soufflot, Paris. — Prix 0,60 cent.
- * Voir la Méthode, page 12.
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- LECTURE AU MOYEN DES CARACTERES MOBILES 313
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- Pour la maîtresse les mêmes lettres grand format mais en quantité double, soit : 4 alphabets = 100+28 lettres avec accents 128 lettres (double face majuscule) à 8,75 le cent. 11. 10 Plus 18 voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres (avec double face différente complétant la série*) à 15 fr.
- le cent..........................................................2. 70
- Prix total des lettres pour une classe de 50 Élèves = Fr. 53. 00
- Ce prix peut varier, puisque, nous le répétons, il a été fait par l’imprimeur de la localité. — Nous le donnons là comme indication pratique.
- *
- # *
- Il serait possible de diminuer le nombre des lettres en supprimant celles qui portent les accents les moins usités, ainsi que les voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres ; la maîtresse y suppléerait par des indications, aussi intelligibles que possible, au tableau-modèle. Mais ces suppressions seront toujours préjudiciables à la rapidité des progrès dans l’École, où il faut donner le même enseignement à la fois à des enfants dont le degré d’intelligence est bien différent.
- Enfin, disons encore que dans les communes trop pauvres pour doter leurs écoles maternelles ou enfantines du nombre de lettres mobiles, nécessaires pour les enfants, l’usage de ces lettres en grand format, pour le tableau-modèle seulement, coûterait moins cher que la plupart des tableaux de lecture tout imprimés, et aurait toujours sur ceux-ci l’immense avantage d’éveiller mieux l’attention des élèves par le déplacement des lettres et d’éviter que les enfants apprennent de mémoire les mots d’un exercice sans savoir réellement le lire.
- Avec la méthode de Mme Dallet,dit l’École maternelle du 15 Avril, « on procède pour la lecture comme on le fait en bonne pédagogie pour le calcul, et au lieu d’apprendre à l’enfant les vingt-cinq lettres de l’alphabet sans qu’il sache ce que cela signifie — comme on apprenait autrefois de mémoire les nombres de 1 à 100, sans les appliquer à quelque chose de concret, — on peut apprendre au petit élève à composer des mots dès qu’il connaît deux ou trois lettres, comme on lui apprend aujourd’hui à faire de petites opérations de calcul dès qu’il sait compter quelques unités.
- Avec les caractères mobiles il est inutile de procéder par l’épellation, chaque enfant cherche avec ses lettres à reproduire les mots familiers formés avec les grandes lettres modèles. »
- Voir la Méthode, page 12.
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- le devoir
- « Exemples.— Les premiers exercices pour l'étude des voyelles : «Papa, bébé, dodo, Mimi a lu ;
- « Celle du son ou (dix-huitième exercice) : Le cou, le coude, le « pouce, le genou, la joue rouge, la poule coure, etc.;
- « Le son ill (trente-cinquième exercice) : Une coquille, une pas-« tille, une fille gentille, Camille aime sa famille, etc., etc.
- « Toutes les difficultés que peut présenter la lecture sont ainsi traitées en quarante-neuf exercices très simples, bien gradués, et devant servir de texte à des causeries préalables ou explicatives entre maîtresses et enfants.
- « Ainsi se trouve résolu le double problème d’organiser aussi simplement que possible les dispositions matérielles concernant le maniement des lettres afin de le rendre pratique pour tous les élèves, et de faciliter la tâche du professeur en lui offrant un choix nom-« breux de 'mots et de petites phrases toujours combinés pour être « bien compris des enfants, toutenne se serrant que d’un nombre « de lettres donné'pour simplifier chaque exercice. »
- Les écoles disposant de beaucoup de ressources peuvent trouver un matériel tout fait en acquérant un Casier-tableau Thollois de 10 fr. ou de 24 fr:, et autant de petits casiers à 2 ou 3 fr. qu’il y a d’élèves.— Resterait la question des petits sacs, ce qui est peu de chose, ceux-ci reviennent à environ 10c la pièce.
- Disons pour terminer à ceux de nos lecteurs qui voudraient faire établir toute une collection de lettres mobiles d’après nos indications, qu’il serait préférable de faire ces lettres blanches, sur fond noir, plutôt que noires sur fond blanc; ce serait plus doux à la vue et moins rapidement défraîchi.
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- BIBLIOGRAPHIE
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- BIBLIOGRAPHIE
- Parmi les ouvrages d’actualité nous devons signaler en première ligne à nos lecteurs la Misère en France à la fin du XIXe siècle,de notre sympathique confrère Étienne Mansuy (1) (A. Ghio, éditeur à Paris, Palais-Royal).
- Les difficultés politiques et financières du momentl’antagonisme croissant entre le travail et le capital qui se manifeste par des grèves de plus en plus fréquentes ; le dénûment de la classé ouvrière ; les embarras d’argent de la classe moyenne ; le marasme des affaires qui multiplie les faillites dans les rangs du petit commerce et de la petite industrie, font de ce livre une œuvre saisissante d’actualité, de vérité et d’intérêt.
- La misère, en effet, sévit, en ce moment, un peu partout, dans toutes les classes do la société. Elle s’affirme par des résultats navrants, au double point de vue matériel et moral. L’auteur en fait une peinture aussi douloureuse que vraie. Se plaçant en dehors et au-dessus des partis et des passions politiques, gardant dans ses appréciations des hommes et des choses, la plus scrupuleuse impartialité, il examine la situation critique que traverse notre pays.Il met à nu avec une rare vigueur et une entière franchise l’affaissement des caractères et les défauts d’une organisation sociale qui a donné de si tristes résultats.
- Mais l’auteur ne se borne pas à signaler les défauts de notre organisation sociale et les vices qu’elle engendre. Il signale les efforts tentés par les travailleurs pour améliorer leur situation,et les institutions créées par quelques hommes de Cœur en vue de prévenir le cataclysme qui menace notre société.
- C’est ainsi qu’il est amené à faire une description du Familistère et de l’œuvre entière de M. Godin.
- Ce livre, écrit avec chaleur, a parfois l’allure du pamphlet ; il contient des tableaux d’un réalisme saisissant et il inspirera de sérieuses réflexions aux manieurs d’argent et aux politiciens, inconscients ou coupables, pour lesquels l’avenir de la France passe après le souci de leur fortune et de leur ambition.
- (I) Un vol. grand in-18, 3 fr. 50 c. (franco)
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Manuel pratique de la garde-malade et de l’Infirmière, publié par le docteur Bourneville.
- Cet excellent ouvrage dont le Devoir a déjà parlé et qui mérite de se trouver dans toutes les familles vient de paraître en quatrième édition. En vente aux Bureaux du Progrès médical, 14, rue des Carmes, Paris.
- Tome 1er.— Anatomie et physiologie.
- » 2e.— Administration et comptabilité hospitalières.
- » 3e.— Pansements. *
- » 4e.— Femmes en couches. — Soins aux aliénés..— Médi-
- caments.— Petit dictionnaire.
- » 5e.— Hygiène.
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- Contribution à l’étude sur l’Impaludisme-diathèse, par Mlle Marie Pierre, docteur en médecine de la Faculté de Paris.En vente chez Allier Henry, 11-13, rue de l’École de Médecine, Paris.
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- L’Initiation, Revue philosophique indépendante des hautes études, 58, rue St-André-des-Arts, Paris. Abonnement 10 francs. Sommaire du numéro d’Avril dernier : Les sociétés d’initiation. — Les Illuminés, jugement de Cazotte.— Un rêve sur le divin. — Hypnotisme. — A brûler. — Les Étoiles.
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- La Revue socialiste, 8, rue des Martyrs, Paris. Abonnement, 18 francs.
- Sommaire du numéro du 15 Avril : La Réforme du parlementarisme. — Le Socialisme en Danemark. — Le Transformisme et le Socialisme — La Femme, d’après un livre de Bebel.— Les Mensonges conventionnels de notre civilisation. — Le Krach du Syndicat du cuivre.— Le Sénat professionnel.— Le Mouvement philosophique en France et à l'Ltranger.— Floréal.— Le Mouvement social.
- Un Caractère, roman par Louis Ilennique.En vente chez Tresse. Palais-Royal, Paris. Prix 3 francs.
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- La Société nouvelle, revue internationale, 26, rue de l’Industrie à Bruxelles (Belgique). Abonnement 12 francs pour l’union postale. Sommaire du numéro d’Avril : Assurance obligatoire et paupérisme. — Rôle de la propriété dans l’évolution économique. — Un village flamand.— Louis Dallait. — Art et parlementarisme.— Legrand frère. — Critique philosophique et sociale. — Chronique artistique, musicale et littéraire. — Bulletin du mouvement social.
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- AVATAR
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- AVATAR
- par Théophile GAUTIER (suite)
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- Octave s’assimila tous ces détails d’un coup d’œil rapide pour n’être pas involontairement préoccupé par la nouveauté d’objets qui auraient dû lui être familiers.
- Un glissement léger sur les dalles, un froufrou de taffetas lui fit retourner la tête. C’était la comtesse Prascovie Labinska qui approchait et qui s’assit après lui avoir fait un petit signe amical.
- Elle portait un peignoir de soie quadrillé vert et blanc,garni d’une ruche de même étoffe découpée de dents de loup ; ses cheveux massés en épais bandeaux sur les tempes,et roulés à la naissance de la nuque en une torsade d’or semblable à la volute d’un chapiteau ionien, lui composaient une coiffure aussi simple que noble, et à laquelle un statuaire grecque n’eût rien voulu changer; son teint de rose carné était un peu pâli par l’émotion de la veille et le sommeil agité de la nuit ; une imperceptible auréole nacrée entourait ses yeux ordinairement si calmes et si purs ; elle avait l’air fatigué et languissant ; mais, ainsi attendrie, sa beauté n’en était que plus pénétrante, elle prenait quelque chose d’humain ; la déesse se faisait femme ; l’ange, reployant ses ailes, cessait de planer.
- Plus prudent cette fois, Octave voila la flamme de ses yeux et masqua sa muette extase d’un air indifférent.
- La comtesse allongea son petit pied chaussé d’une pantoufle en peau modérée, dans la laine soyeuse placée sous la table pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger mouvement d’épaule comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et,fixantsesbeaux yeuxd’unbleu polaire sur le convive qu’elle prenait pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui ditd’unevoix harmonieuse et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais !!! Avec le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux moments de douceur et d’intimité, surtont en présence des domestiques français, à qui cet idiome était inconnu.
- Le Parisien Octave savait le latin, l’italien, l’espagnol, quelques
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- LE DEVOIR
- mots d’anglais ; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait entièrement les langues slaves.— Les chevaux de frise de consonnes qui défendent les rares voyelles lui en eussent interdit l’approche quand bien même il eût voulu s’y frotter.— A Florence, la comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée d’apprendre l’idiome dans lequel Mtckiewicz a presque égalé Byron ne lui était pas venue. On ne songe jamais à tout !
- A l’audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte, habitée par le moi d’Octave, un très singulier phénomène : les sons étrangers au Parisien suivant les replis d’une oreille slave, arrivèrent à l’endroit habituel où Pâme d’Olaf les accueillait pour les traduire en pensées,et y évoquèrent une sorte de mémoire physique ; leur sens apparut confusément à Octave ; des mots enfouis dans les circonvolutions cérébrales,au fond des tiroirs secrets du souvenir,sa présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique ; mais ces réminiscences vagues, n’étant pas mises en communication avec l’esprit, se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L’embarras du pauvre amant était affreux ; il n’avait pas songé à ces complications en gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu’en volant la forme d’un autre on s’expose à de rudes déconvenues.
- Prascovie,étonnée du silence d’Octave,et croyant que, distrait par quelque rêverie, il ne l’avait pas entendue, répéta sa phrase lentement et d’une voix plus haute.
- S’il entendait mieux le son des mots,lefauxcomten’en comprenait pas davantage la signification ; il faisait des efforts désespérés pour deviner de quoi il devait s’agir ; mais pour qui ne les sait pas, les compactes langues du Nord n’ont aucune transparence, et si un Français peut soupçonner ce que dit une italienne, il sera comme sourd en écoutant parler une Polonaise. — Malgré lui, une rougeur ardente couvrit ses joues ; il se mordit les lèvres, et,, pour se donner une contenance, découpa rageusement le morceau placé sur son assiette.
- « On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la comtesse, cette fois, en français, que vous n’entendez pas, ou que vous ne me comprenez point...
- — En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu’il disait... cette diable de langue est si difficile !
- — Difficile ! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui l’a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le souffle de la vie, comme l’effluve même de la pensée.
- — Oui, sans doute, mais il y des moments où il me semble que je ne la sais plus.
- — Que contez-vous là,Olaf ? quoi ! vous l’auriez oubliée, la langue de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
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- reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la langue dans laquelle vous m'avez dit pour la première fois que vous m’aimiez !
- — L’habitude de me servir d’un autre idiome...» hasarda Octave Labinski à bout de raison.
- « Olaf,répliqua la comtesse d’un ton de reproche,je vois que Paris vous a gâté; j’avais raison de ne pas vouloir y venir. Qui m’eut dit que lorsque le noble comte Labinski retournerait dans ses terres, il ne saurait même plus répondre aux félicitations de ses vassaux? »
- (.4 suivre)
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MARS 1889.
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- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section clés Hommes
- Recettes..........................................Fr. 2.714 45
- Dépenses.............................................. 2 771 65
- Déficit en Mars................... 57 20
- Section des Darnes
- Recettes.........................................Fr. 628 70
- Dépenses.............................................. 705 35 -
- Déficit en Mars................... 76 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes . ......................................Fr. 6.841 09
- Dépenses :
- Pensions................................ 2.747 22 \
- Nécessaire à la subsistance............. 1.049 40 j
- Allocations temporaires : J
- 11 retraites provisoires .• Fr. 638 85 j I
- Allocations statutaires aux i f
- malades................... 26 75 > j
- Allocations extra-statutaires, \ I
- veuves, orphelins, etc . . 670 » ! 1.335 60 }
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, sage-femme..................... 374 80 / 5.507 02
- Boni en Mars...................... 1.334 07
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- LE DEVOIR
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.........................................Fr*- 544 10
- Dépenses ............................................. 706 71
- Déficit en Mars................... 162 61
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet 88 au 31 Mars 1889. 90.973 34
- Montant des dépenses du 1er Juillet 88 au 31 Mars 1889 78.393 39
- Excédant des recettes sur les dépenses............ 12.579 95
- ETAT CIVIL DU FAMILISTERE
- mois d’Avril 1889.
- NAISSANCES
- 1er Avril—Dagnicourt Valentine-Léonie,fille de Dagnicourt Edmond et de Ribeaux Marie.
- 7 Avril.— Ancelin Maurice-Camille, fils de Ancelin Camille et de
- Lenain Juliette.
- 8 Avril.— Lefèvre Jules-Albert, fils de Lefèvre Camille et de Lo-
- rent Sylvie.
- 8 Avril.— Drouin Marcelle, fille de Drouin Francis et de Lesur Anna.
- 15 Avril.— Hennequin Alice, fille de Hennequin Auguste et de Bailly Louise.
- DÉCÈS
- 10 Avril.— Magnier Charles-Albert, âgé de 2 mois.
- 15 Avril.— Franjois-Henri, âgé de 82 ans et 11 mois
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. ’— imp. Baré.
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- CABET
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- Le mouvement communiste ne devait pas se concentrer en Robert Owen.
- En 1834, Cabet, pendant son exil en Angleterre, s’inspirant des idées dues à la propagande de Robert Owen et, peut-être, puisant, en outre, dans l’(( Utopie a de Thomas Morus, une cause nouvelle d’entraînement, écrivit son « Icarie ».
- Le voyage en Icarie de Gabet, est l’oeuvre d'un homme qui, affligé v à la vue des misères humaines, croit que la Société ne peut s’en affranchir que par des règles d’égalité s’imposant à tout le monde.
- C’est la recherche d’un bonheur auquel il faut commencer par faire le sacrifice du principal élément de satisfaction : la liberté.
- Les idées de Cabet recrutèrent des adeptes en France, surtout parmi ceux qui n’avaient connu que souffrances et privations. Le communisme pour ceux-là devenait un idéal de justice et de bonheur.
- Mais dès que la communauté n’est pas, comme dans les sociétés religieuses, basée sur le renoncement absolu du moi, dès qu’au contraire elle a pour mobile le désir des satisfactions matérielles, elle est tellement contraire aux aspirations humaines, que les communistes ne purent s’entendre sur les règles qui devaient présider à la répartition ; aussi le désaccord se produisit-il entre eux dès que Cabet commença à grouper autour de lui des partisans. Une profonde scission se fit jour. Cabet n’en résolut pas moins d’aller tenter aux Etats-Unis une expérience analogue à celle fondée par Robert Owen, 20 ans auparavant.
- Icarie eut un sort sinon semblable à celui de New-Harmony, au moins négatif. Cabet mourut dans la douleur, et ce qui subsista de son œuvre présenta., et présente encore, le spectacle de querelles intestines presque permanentes. L’initiative et le progrès en sont restés bannis. Le besoin de vivre au jour le jour a eu la puissance de maintenir un certain lien entre quelques familles ; mais sans que jamais la communauté ait pu attirer à elle des éléments de vie et de progrès.
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- LOUIS BLANC
- Louis Blanc se fit remarquer comme socialiste par sa brochure « L’organisation du travail. »
- Attribuant avec raison la misère à l’individualisme, il propose pour y obvier, une association fraternelle reposant à peu près sur la formule Saint-Simonienne, formule d’après laquelle « Chacun aurait suivant ses besoins et donnerait suivant ses facultés » C’est assurément le but que doit atteindre une société fondée sur la justice. Mais c’est un desideratum ; et il ne suffit pas de l’exprimer pour organiser quelque chose.
- Le relief donné aux travaux socialistes de Louis Blanc tint surtout à ce que celui-ci fît partie du gouvernement provisoire en 1848
- Il fut, en raison de ses écrits, chargé de s’occuper des questions de travail ! Mais il manquait des connaissances expérimentales et du sens pratique nécessaire à une aussi grande tâche. Aussi ce qu’il fît eût-il le sort des opérations précipitées. Travail-échange, magasins généraux, etc., les diverses tentatives faites sous l’inspiration du moment échouèrent.
- Toute entreprise ne reposant pas sur une idée assez raisonnée à l’avance, quant à sa forme et à ses moyens de succès, aura toujours le même sort.
- FROUDIION
- Proudhon, de 1843 à 1852, attira de son côté, l’attention publique par la vigueur et même la violence de ses théories négatives.
- Mais ses écrits puissants pour l’attaque manquent de précision et de clarté dans l’exposé des idées positives. Il reste du passage de Proudhon des impressions socialistes qui ne sont pas sans conséquence, telles, par exemple, que ses opinions sur la propriété, sur le travail, sur le crédit ; néanmoins, il serait difficile d’assigner à ses travaux une place positive dans l'élaboration des problèmes sociaux du siècle.
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- KARL MARX ET LASSALLE
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- Proudhon fut le vigoureux adversaire de toutes les idées de son temps,cependant il est difficile de dire si quelqu’une des idées qu’il a émises serviront à la solution des problèmes sociaux.
- KARL MARX ET LASSALLE
- Tel avait été le mouvement socialiste qu’à partir de la proclamation des droits de l’homme par la Révolution française jusqu’en 1848, il avait embrassé toutes les branches de l’activité politique et sociale : l’agriculture, l’industrie, l’organisation du travail, de la production et de la consommation, l’instruction publique, les garanties de la vie, etc., etc.. Tout ce dont dépend le bonheur social avait trouvé place dans les discussions d’Owen, en Angleterre, et dans celles des socialistes français.
- L’Allemagne semblait fermée à la pensée nouvelle, lorsqu’à partir de 1859,Karl Marx, par ses écrits, et Lassalle par ses écrits et conférences firent une impression profonde dans le peuple et la bourgeoisie.
- Karl Marx fît paraître en allemand, un volume intitulé : « Le Capital, » traité d’Économie politique dans lequel il discuta les questions de la production, du travail et des échanges, sous des formes nouvelles, mais sans proposer aucune réforme politique ni sociale.
- Antérieurement, il avait été proscrit d’Allemagne pour de s articles de journaux politiques, et s’était réfugié en Angleterre.
- C’était dans ce pays qu’à la vue des abus commis contre le travail par l’industrie moderne et la propriété terrienne, il avait conçu sa théorie de la formation du capital.
- Vainement l'aristocratique Angleterre lui avait montré, ce qu’elle montre encore, la féodalité issue de la conquête terrienne coudoyant la féodalité industrielle sortie de l’exploitation du travail, Marx ne tint pas compte du premier fait ; il ne vit que le second et généralisa sa théorie sur le capital, en présentant celui-ci comme la cause de tous les abus.
- Le spectacle offert par l’Angleterre prouvait pourtant jusqu’à l’évidence que l’accumulation de la richesse s’est faite de manières
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- LE DEVOIR
- bien différentes, que l’homme a exploité et exploitera l’homme, tant que des institutions basées sur la justice ne mettront pas fin à cette exploitation.
- Marx ne s'est nullement attaché à rechercher par quelles institutions on mettra fin aux abus dont il faisait l’analyse.
- Il n'a vu que la matière et la transformation de la matière. Il n’a vu et discuté que :
- La marchandise et la monnaie
- La transformation do l'argent en capital.
- La production de la plus-value absolue et de la plus-value relative,
- Les variations dans le rapport de la grandeur de la plus-value avec la valeur de la force ouvrière.
- La transformation de la force ouvrière en salaire.
- La transformation de la plus-value en capital, etc. , etc.
- Toutes ces subtiles distinctions sur lesquelles Marx s’appesantit semblent être de la science aux yeux de bien des gens, mais servent peu à l’avancement des problèmes sociaux. Tous ces phénomènes économiques sont la résultante des forces de la société et non les forces mêmes ; celles-ci sont dans les passions des hommes. Les phénomènes économiques se modifient suivant les tendances sociales ; ils sont la conséquence fatale des directions de la société. En organisant celle-ci d’après le droit et la justice, on modifiera les phénomènes économiques.
- Mais il est juste de reconnaître que touchant la formation du capital, des produits du travail, des salaires et des échanges, Marx a fait une théorie essentiellement différente de celle des économistes, ses devanciers; et qu’en exposant à sa manière, les errements du capital, il confirmait ce que les socialistes français avaient dit, avant lui, sur l’oppression des classes laborieuses par les classes riches.
- L’œuvre de Karl Marx est une critique pure de l’industrie moderne, critique dans laquelle il donne à la formation du capital et à l’influ-enceexcrcée parle capital même, une importance que ces phénomènes n'ont pas dans le mouvement social. Il eût été davantage dans le vrai, s'il eût conçu que le capital n’est qu’un moyen, et que le mal qu’il est censé produire n’est attribuable qu’à l’imperfection morale de l'homme.
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- Le capital auquel Marx ramène tous ses raisonnements sur le travail, la journée, la plus-value, le salaire et la force ouvrière, etc. , etc., semble être pour lui la cause de tous les maux. On dirait qu’avant la formation du capital moderne l'égoïsme et la méchanceté humaine n’avaient jamais exploité, ni torturé l’homme.
- On chercherait vainement, dans tout ce que dit Marx au sujet du capital, l’ombre d’une réforme sociale. En attribuant au capital le mal de nos sociétés contemporaines, Marx fait du capital aux yeux de la foule, un bouc émissaire qu’il charge de toutes les iniquités. Cette exagération a fait la réputation do Karl Marx ; mais assurément cette réputation s’amoindrira lorsqu'un examen plus sérieux aura fait comprendre les causes réelles et primordiales de l’oppression et de l’exploitation de l’homme par l’homme. La première de toutes est l’égoïsme que nos institutions imparfaites entretiennent dans le cœur humain. Modifions les institutions, organisons le régime du Garantisme par le droit d’hérédité de l'État et la mutualité nationale, et le capital n’exercera plus que des influences salutaires.
- Ce qui a contribué depuis à faire comprendre Marx au nombre des socialistes, ce sont d’abord les applications que Lassalle a faites des idées économiques de Marx, dans critique des travaux de Schulze Delitsch. Dans cet ouvrage intitulé : Capital et Travail, Lassalle s’élève à des considérations critiques vraiment socialistes et nul doute que si Lassalle ne fût mort si jeune, il fut devenu un des éminents socialistes de notre temps, tandis qu’il n’a été et n’a pu être qu’un ardent critique de Schulze Delitsch. Mais, en même temps que Lassalle combattait victorieusement les théories économiques de Schulze, il mettait en relief la valeur des travaux économiques de Marx, en s’en servant pour confondre l’ancienne économie politique qui avait servi de principe aux écrits de Schulze Delitsch.
- Lassalle, plus directement que Marx, fit donc de la critique sociale ; il parait aussi avoir un peu connu les socialistes français; mais, tout en exposant les abus avec plus de précision que Marx, il ne proposa pas plus de réformes que celui-ci.
- Marx a retourné la question des abus du capital sur le travail et les salaires, sous toutes sortes d’aspects ; et même il l’a entourée de discussions nébuleuses qui, souvent, manquent de justesse et de vérité.
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- Cela était inévitable, du moment où il envisageait la question des rapports entre le capital et le travail d’une façon à ce point exclusive qu’il faisait du capital la cause principale du mal dans les sociétés actuelles. Ilne pouvait, dans ces conditions, voir les côtés multiples du problème social, ni leur étendue ; aussi son long travail sur cette matière n’ofïre-t-il rien en fait de réforme que le vague sentiment de la nécessité de briser l’omnipotence du capital.
- Lassalle est plus précis dans le petit ouvrage : Capitalet Travail, qu’il a laissé comme critique des travaux de Schulze Delitsch. Ce dernier, prenant pour parfaite la société telle qu’elle est constituée, cherche à démontrer ce que l’ouvrier a de. mieux à faire pour se tirer d’embarras, réaliser des économies et s’enrichir.
- Lassalle, lui, au contraire, démontre que la société est le contre-pied de ce qu’elle devrait être ; que tout y est contraire au droit de l’ouvrier, que celui-ci, quoiqu’il fasse, est obligé, pris en masse, de rester pauvre.
- Lassalle démontre que toutes les classes de la société ont des hommes de valeur, tandis que Schulze Delitsch ne voit l’homme type ou supérieur que chez les dirigeants.
- Schulze Delitsch ne voit pas l’exploitationdel’hommeparl’homme ; Lassalle lui fait voir cet impardonnable oubli. Il lui montre comment le capital absorbe tout.
- Schulze Delitsch voit partout l’échange des services, le travail-service, l’échange-service, le capital-service. Lassalle lui montre partout le travail exploité, par l’industrie, par l’échange, par le capital.
- Schulze Delitsch ne tire pas de ses études cette conséquence que les aptitudes de chacun à une division du travail doivent être un lien de solidarité.
- Lassalle démontre que dans la grande industrie, la division du travail tourne au profit des patrons et met l’ouvrier à la merci des fabricants, lesquels, concentrant la division du travail, sont en état d’en tirer tout le profit, ce qui est une iniquité.
- Lassalle, en critiquant Schulze Delitsch, fait une théorie du travail et du capital et pose pour ainsi dire les hases d’une nouvelle économie politique : mais il ne s’élève pas à la théorie pratique de l’économie sociale. Il dit : Le capital, c’est la richesse de la nature et du travail dont dispose un individu.
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- Travail et revenu font confusion chez Schulze. Là est sa principale erreur ; Lassalle fait remarquer qu’au nom de la justice il s’agit de savoir si le revenu de chacun est le produit de son travail, ou s’il n’est pas le produit du travail des autres?
- Or, Lassalle démontre que les capitalistes épargnent le produit du travail d’autrui.
- Il fait sentir que l’épargne n’est pas l’accumulation, et que l’épargne présentée comme formation du capital est chose absurde.
- Schulze Delitsch faisant dériver le capital de l’épargne ou du revenu non dépensé, Lassalle lui objecte que s’il avait dit comme les économistes :
- « Le capital, c’est du travail accumulé »
- Cette question aurait pu naître :
- « Pourquoi nous, travailleurs, qui travaillons tant, n’accumulons-nous donc jamais » tandis qu’en disant aux ouvriers : « Le eapitalyC est du revenu mis eu réserve » les ouvriers voient trouble.
- Lassalle démontre que Schulze fait une erreur grossière lorsque, pour définir le capital, il dit : c’est du revenu épargné — Il lui démontre que la richesse s’accroît entre les mains de ceux qui ont la capital, parce que ceux-là prélèvent des^ bénéfices sur le produit sortant du travail de l’ouvrier.
- Mais Lassalle, poussant jusqu’à l’extrême ses critiques, tombe à son tour dans certaines erreurs ; il affirme par exemple que le travail individuel ne peut pas faire d’épargne.
- C’est là une exagération du principe qu’il a posé en général, et avec raison, pour les travailleurs des fabriques, mais ce principe est sujet à exception devant la capacité et la science.
- Schultze Delitsch est réellement un simple moraliste d’une grande étroitesse de vue sociale ; il n’a nulle idée socialiste.
- Lassalle dont les tendances étaient vraiment socialistes, a montré une réelle puissance de raisonnement dans son livre : « Capital et Travail », lorsqu’il se livre à l’appréciation des intérêts prolétaires. Il établit clairement que le salaire est une avance sur le produit du travail ; mais que le capitaliste se borne à cette avance sur la valeur du travail et ne rend jamais le reste.
- Le salaire, c’est une partie de ce que doit produire le travail ; la différence est gardée par le patron, de façon que si un patron a
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- mille ouvriers, il a mille fois ce que les ouvriers ne touchent pas des produits de leur travail.
- La grande industrie est basée sur ce principe, elle est donc une iniquité, si le travailleur n’est pas associé aux bénéfices soit directement soit indirectement, s’il ne lui revient rien de la richesse produite.
- Les critiques de Lassalleont leur raison d’être dans les fausses interprétations que Schulze fait du mot capital, et dans le rôle qu’il fait jouer à celui-ci. C’est le plus souvent de la part de Schulze un mauvais emploi de mots dont Lassalle profite comme, par exemple, de considérer les connaissances, le savoir, le talent, les dons intellectuels comme des capitaux ; ce sont des avantages et non des capitaux, mais ce sont des valeurs pour celui qui les possède. Trop s’arrêter aux nuances prêtant à la critique dans l’expression de la pensée d’un auteur, ne pas chercher le bien qui était dans son intention, a aussi son inconvénient ; car chacun de nous lève un petit coin du voile dont la vérité est enveloppée.
- En somme, Lassalle fait de l’économie sociale etdemandela trans-fornîàtion de l’économie politique. Il considère que les progrès de la division du travail dans les fabriques ont donné une forme nouvelle au travail ; que c’est là un des éléments du progrès moderne ; mais chacun ne travaillant qu’à une partie du produit, l’ouvrier n’étant pas maître du produit entier, c’est le capitaliste qui en réalise le bénéfice.
- Un tel état de choses est contraire à la justice ; il faut donc, tout en conservant les progrès accomplis, qu’une plus juste répartition de la richesse intervienne pour en faire disparaître les abus.
- Lassalle est fort tant qu’il fait de la théorie négative ; mais il n’en est plus de môme quand il s’agit de théorie affirmative, d’idées et de conceptions nouvelles.
- Il devient faible quand il promet à l’avance d’ètre fort sur la question du capital. La cause de cela, c’est que la question sociale est trop complexe pour être contenue dans un mot ou dans une forme de la richesse. Elle tient au contraire beaucoup plus à la nature humaine et à l’imperfection ou à l’absence des institutions sociales nécessaires qu’à toutes les formes de la richesse. D’où il suit que Lassalle lui-même, malgré la puissance de sa dialectique, n’arrive
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- à rien, lorsqu’il veut concentrer ses ressources oratoires seulement sur le capital.
- Le socialisme allemand est donc né de la critique d’un des vices de la société actuelle ; vice patent, il est vrai, mais qui n’est enfin qu’un des effets attribuables à une cause supérieure d’où dérivent les maux du corps social. Les excès capitalistes ne sont qu’un des côtés de la question sociale.
- La critique de l’exploitation industrielle et du drainage capitaliste des profits créés par le travail est loin d’être un remède aux difficultés que renferme notre civilisation. Le socialisme allemand a donc vu le mal seulement dans un des effets qui minent actuellement la société ; il ne l’a pas vu dans sa cause. 11 a iaitducapital un monstre dévorant, quand le capital n’a qu’une action passive, mise en jeu par les passions humaines.. Il n’a pas vu que les monstres dévorants de la société ce sont les mauvais gouvernements ; ce sont les guerres,ces fléaux écrasants que les mauvais gouvernements déchaînent sur les nations ; ce sont les charges fiscales qu’ils imposent aux peuples ; c'est l’absence de solidarité entre les hommes ; c’est l’absence d’institutions protectrices des existences humaines, Enfin, ce qui fait et a toujours fait le malheur des sociétés humaines c’est l’injustice, la méchanceté, la perversité de l’homme dans toutes les directions données à la chose publique.
- Le socialisme allemand a donc trop restreint la question sociale, en la circonscrivant dans les rapports entre le travail et le capital ; il faut réagir contre cette erreur et replacer le problème social sur ses véritables bases : les droits du peuple aux garanties de la vie et à la protection sociale.
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- LE COLLECTIVISME
- Le collectivisme n’est guère qu’un mot nouveau. C’est en réalité une forme particulière de communisme. La nouveauté de l’expression ne suffit pas à indiquer un nouveau modèle d’organisation sociale.
- Le communisme a été mis en scène dans la République de Platon, dans VU tapie de Thomas Morus ; il a été préconisé par Babeuf ;
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- LE DEVOIR
- Cabet, enfin, après l’avoir exposé dans Icaric, est allé mourir à la peine pour le réaliser à Nauvoo.
- Les collectivistes d’aujourd’hui se renferment surtout dans la critique de la spéculation exercée surle travail et dans l’exposé des abus de la mauvaise répartition de la richesse. Les questions d’intérêt matériel étant à leurs yeux les faits dominants de la vie sociale, il leur apparaît que les loyers, les fermages, l’intérêt des capitaux, enfin toutes redevances convenues entre citoyens pour l’usage des choses de propriété individuelle, sont des exactions commises au détriment des masses laborieuses, et qu’il n’y a moyen d’y mettre un terme que par la suppression de tout mode de propriété et la socialisation de toute richesse.
- Par ce fait, disent-ils, chacun serait assuré du développement intégral de ses facultés, chaque travailleur recevrait le fruit intégral de son labeur.
- Cela est facileàdire. Mais surquelle constitution politique ou sociale reposerait cette société nouvelle ? Quelle en serait la base? Quels en seraient les principes ? Cela est resté lettre close jusqu’ici ; le mot collectivisme semble tout résoudre. On ne voit que la révolution ayant capacité pour opérer l’expropriation désirée.
- Mais l'homme sage croit plus à l’intelligence qu’au hasard ; les sociétés ne s’organisent pas toutes seules ; elles sont l’œuvre de l’homme, n’en déplaise aux partisans du collectivisme et de la socialisation des richesses La rénovation sociale n’est pas seulement une question économique, elle embrasse tous les besoins individuels et sociaux.
- Les droits de l’homme sont plus étendus que ne les a décrits la Révolution Française et, pourtant, le cadre dans lequel elle les a inscrits était plus large que la simple idée de la socialisation des richesses.
- L’homme ne vit pas seulement par la richesse, mais par toutes les facultés et tous les besoins que la Vie place en lui. Certes, loin de moi la pensée de nier les abus qui de tout temps ont été commis au nom de la propriété et de la possession des richesses, mais le collectivisme ne suffira pas à résoudre le problème social, tant qu’il restera dans la simplicité de sa formule, tant qu’il ne se sera pas assimilé la connaissance générale des besoins et des facultés de la nature humaine.
- J.-Bte-A. GODIN [Œuvres Posthumes)
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- LA
- FÊTE DU TRAVAIL AU FAMILISTÈRE INAUGURATION
- cLe lst Statue et cLtjl IMIseulsolée
- DE
- Jean-Baptiste-André GODIN
- Le 2 Juin courant, l’association du Familistère célébrait sa 22me fête annuelle du travail.
- D’ordinaire, nos lecteurs le savent, cette fête a lieu le premier dimanche de Mai, à ce moment de l’année où, comme le disait M. Godin dans une de ces allocutions qu’il adressait tous les ans à cette occasion à ses collaborateurs, “ la nature entière, avec le retour du printemps reprend son activité infatigable ; où tout s’agite pour la vie et nous donne l’exemple du travail. ”
- On avait ajourné la fête afin qu’elle coïncidât avec l’inauguration de la statue et du mausolée érigés par la reconnaissance de l’Association à M. Godin, son fondateur. Aussi la fête du travail, habituellement si belle et si touchante, a t-elle eu cette année une solennité exceptionnelle, et le plus vif éclat.
- Les lilas ont fait place aux roses. Il fait chaud : l’ombre des marronniers est plus épaisse. Et quel magnifique soleil. Pas un nuage au ciel. Une animation extraordinaire règne dans les rues de Guise. On ne reconnaît plus la paisible petite cité. En vingt-quatre heures la population a plus que doublé.
- Dès la veille les trains bondés amenaient des visiteurs, et le dimanche de véritables caravanes couvrent les routes qui conduisent à Guise, tandis que l’administration du chemin de fer de Saint-Quentin à Guise, quelques précautions qu’elle ait pu prendre, ouvre finalement ses compartiments de pe et de 2me classe, aux voyageurs de 3mo classe, dont le surplus s'installe sur les marchepieds.
- On ne verra plus de visage morose. Le samedi a eu lieu la distribution de pain et de viande aux indigents, et chacun est alléipren-dre un repos nécessaire, les travailleurs après une journée de travail bien remplie, leurs invités après la fatigue du voyage, non sans
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- LE DEVOIR
- avoir suivi, tout au moins des yeux, par les fenêtres du Palais social la brillante retraite aux flambeaux exécutée par l’Harmonie du Familistère.
- Le dimanche matin, comme un chant de coq, les clairons des diverses sociétés, pompiers, société de gymnastique, etc., constituées dans l’Association, annoncent aux habitants l’ouverture de la fête, impatiemment attendue par tous.
- La place du Familistère présente un charmant coup d’œil. Si les drapeaux sont nombreux dans les rues de Guise, ils foisonnent au Familistère.
- Surla tour qui couronne le milieu du bâtiment central, les drapeaux et les flammes tricolores encadrent la splendide bannière de l’école sociétaire, les sept couleurs du prisme de l’Harmonie universelle.
- La brique rouge des constructions flamboie au soleil. La joie est peinte sur tous les visages. Des milliers de personnes circulent au milieu des baraques foraines qui s’étalent sur divers points de la place.
- Vers deux heures et demie, la foule se presse autour de l’enceinte réservée au milieu de laquelle se dresse, recouverte d’un voile, la statue du fondateur duFamilistère.
- Cette enceinte est fermée par deux estrades, en amphithéâtre, qu’un vélum, artistement décoré, protège contre les ardeurs du soleil.
- Sur les deux autres côtés ouverts, les pompiers du Familistère et de la ville et la société de gymnastique forment la haie.
- Pendant ce temps, les invités sont reçus dans le foyer du théâtre par la famille de M Godin et par M. Dequenne, entourédes membres du Conseil de gérance, et des divers comités de l’Association.
- Nous remarquons MM Hanotaux et Ganault, députés de l’Aisne, M.Doumer souffrant s’était excusé par télégramme, MM. François Hugues, mairede St-Quentin, Carlier, présidentde la société de propagande républicaine du canton de Guise et les membres du bureau ; Paradis, conseiller général, nos confrères du Libéral de l’Aisne, du Glaneur de S1 Quentin, etc.
- Mentionnons particulièrement le secrétaire-général de l’Union coopérative britannique, M. Vansittart Neale, ami intime de M. Godin.
- Le cortège vient se placer sur l’estrade qui fait face à la statue.
- M. Dequenne, M.Vansittart Neale, Mmj Vve Marie Godin, Mm0 Vve Émile Godin et ses trois enfants, Mma Vve Dallet, (sœur de Mma Marie Godin) et sa fille, les membres du conseil de gérance et les principaux invités sont assis au premier rang.
- Viennent ensuite les présidents des divers comités et groupes de l’Association, parmi lesquels il convient de citer la Société de la paix et de l’arbitrage du Familistère et la Société de la libre-pensée.
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- Sur l'autre estrade sont déjà installés par les soins de leurs maîtres et maîtresses, les enfants des écoles du Familistère *
- L’Harmonie si habilement dirigée par M.Firmin Poulain exécute magistralement la célèbre Marche aux flambeaux de Meyerbeer.
- Le voile qui recouvre la statue tombe aux accents de la Marseillaise brillamment enlevée par l’Harmonie et écoutée debout par toute l'assistance.
- Les acclamations partent de tous côtés. L’émotion est à son comble. Des larmes brillent dans les yeux fixés sur l’image du Fondateur du Familistère '
- Puis les enfants se groupant tout près de la statue de celui qui a tant fait pour eux, et dont le geste semble les désigner à la prédilection de l’Association, entonnent de leurs voix si fraîches qui vont droit à Pâme un choeur de circonstance : Le Travail.
- Les applaudissements ne font pas défaut à nos jeunes exécutants. Le silence se rétablit. M. Dequonne monte à la tribune dressée près de la statue, dans la direction des regards de M. Godin et s’exprime ainsi :
- « Monsieur Vansittart Neale, le vaillant propagateur do la coopération anglaise, me prie de lire à l’assemblée, la communication suivante :
- « A Monsieur Dequenne
- Administrateur-Gérant de l’Association du Familistère
- 2 juin 1889
- «De la part du comité exécutif de l’Union coopérative de la Grande Bretagne et de l’Irlande, je suis chargé de vous communiquer, à l’occasion de cette cérémonie en l’honneur de feu Monsieur Godin, l’admiration de l’Union pour le caractère du fondateur du Familistère, et la satisfaction avec laquelle elle a appris la prospérité continue de l'association fondée par cet homme de génie, avec l’espoir que cette association resterait le monument permanent de sa bienveillance éclairée.
- « M. Georges Jacob Holyoake s’associe à mes félicitations sur cette journée heureuse.
- « E. Vansittart Neale »
- Secrétaire général de l’Union coopérative.
- Cette lecture est accueillie parles chaleureux applaudissements de l’assistance. Tous les regards se tournent, avec une admiration mêlée de tendresse, vers l’infatigable vieillard, qui n’a pas hésité, malgré ses 78 ans, à venir, d’Angleterre, saluer la statue do son illustre ami,et repaître son cœur des touchants témoignages de la reconnaissance des Familistériens pour leur bienfaiteur.
- . Vivant trait-d’union entre l’Association du Familistère, qu’il a tant
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- contribué à faire connaître au monde, et la coopération anglaise, — dont M.Godin suivait la marche ascendante avec tant de sympathie, à laquelle il fournissait dans des lettres reproduites par toute la presse anglaise de si précieuses indications, •— il lui appartenait, ainsi qu’au célèbre auteur de VHistoire cle la Coopération,de donner, avec un mot parti du cœur, une première consécration à cette mémorable cérémonie.
- M. Dequenne reprenant ensuite la parole, prononce d’une voix ferme, à travers laquelle perçait l’émotion, le discours suivant, que les applaudissements interrompent à chaque instant :
- « C’est au nom de la société du Familistère, au nom de tous les travailleurs de l’association, et comme président du Conseil de Gérance, que j’ai l’honneur de prendre la parole pour retracer à grands traits et dans ses grandes lignes,la vie et les actions de celui dont nous déplorons la perte.
- « Il appartenait au modeste successeur de cet homme de génie, d’être l’interprète des sentiments d’admiration et de reconnaissance des travailleurs, envers celui qui a tout fait pour l’émancipation de la classe ouvrière et l’amélioration de son sort.
- « Des voix plus éloquentes que la mienne pourront mieux dire et mieux dépeindre les vertus et les nobles qualités de cet homme de bien, elles ne le feront pas avec plus de cœur et de conviction.
- « En décidant d’élever à son fondateur deux monuments commémoratifs, la société du Familistère a voulu témoigner sa reconnaissance et sa gratitude envers l’homme de bien, le grand philanthrope à qui elle doit tant ; elle a voulu aussi avoir toujours sous les yeux deux monuments qui lui rappelleront sans cesse le souvenir do cet homme illustre,dont elle aura toujours à cœur de suivre les bons exemples et de pratiquer les nobles préceptes.
- « Jean-Baptiste André Godin, dont la figure expressive est reproduite par le bronze que nous voyons devant nous, fut le fils de ses œuvres Né dans un village,de parents travailleurs,il commença sa carrière en travaillant avec son père de son métier de serrurier ; il fit son tour de France comme compagnon ouvrier et revint fonder dans son pays natal l’industrie de la poêlerie et des meubles de chauffage en fonte,qu’il transporta ensuite dans la ville de Guise où elle prit un rapide développement, et acquit bientôt la réputation qui plaça son établissement au premier rang des usines mélallurgiques, de France.
- « Jean-Baptiste André Godin n’oublia jamais qu’il était sorti des rangs do la classe ouvrière, et ses aspirations tendirent toujours à l’amélioration du sort de cette classe si intéressante des travailleurs.
- « Aussi,lorsque ses moyens lelui permirent,construisit-il,en 1859,
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- a première aile du Familistère, où il appliqua bientôt les principes du socialisme humanitaire qui furent toujours l’objet de ses plus constantes préoccupations et le but de sa vie.
- « A cette première construction, il ajouta successivement les autres corps de bâtiment, qui complétèrent le palais social.
- « En 1870, pendant l’année terrible, Jean-Baptiste André Godin prouva que s’il était un apôtre de la paix,il savait faire face à l’ennemi quand les circonstances le voulaient ; il fit voir qu’il avait un cœur de patriote.
- « L’année suivante, au lendemain des désastres qui écrasèrent la France, après les malheurs immérités qui l’avaient accablée, les électeurs de l’Aisne, rendant hommage au courage et au mérite du grand industriel,Félirent député et l’envoyèrent siéger a l’assemblée nationale, où il prouva par ses aptitudes si diverses qu’il ôtait digne de la confiance de ses concitoyens et qu’il méritait leurs suffrages.
- « Durant cinq années,pendant lesquelles il participa aux études et aux travaux de la chambre, il montra qu’il était à la hauteur de la mission qui lui était confiée.
- c Mais les travaux législatifs l'absorbaient et lui prenaient un temps précieux qu’il ne pouvait consacrer à son œuvre ; il fallait à celle-ci le bras qui la maintenait et la tête qui la dirigeait.
- « Afin de s’y consacrer entièrement, il renonça à la vie politique, et aux élections suivantes il ne se présenta plus devant ses électeurs.
- « En 1880, Jean-Baptiste André Godin couronna son œuvre et constitua au profit du personnel de ses établissements de Guise et de Laeken, en Belgique, l’association coopérative du capital et du travail.
- « En mettant en pratique les théories qu’il avait toujours développées,en appliquant les dpetrines qu’il avait enseignées, Jean-Baptiste André Godin accomplissait un acte de haute justice et de noble désintéressement,il créait une œuvre de régénération et de solidarité humaine, une œuvre d’union et de paix sociale.
- « Gloire au grand novateur ! honneur au grand philanthrope ! il s’est acquis des droits éternels à la reconnaissance des travailleurs; son souvenir ne s’effacera jamais de leur mémoire.
- « En créant l’association,il renonçait aux avantages et aux prérogatives du patronat et en abandonnait les bénéfices aux travailleurs qui l’avaient aidé dans l’édification de sa fortune et de son œuvre ; il restait l’adminislrateur-gérant de la société du Familistère à laquelle il donnait pour règle et pour ligne de conduite les statuts et règlements contenus dans son beau livre : Mutualité sociale, qui restera comme un monument de grande sagesse et de haute moralité, et pourra servir d’exemple et de modèle à ceux qui voudront nous imiter.
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- « En 1882, à la demande des autorités du département, le gouvernement de la République rendant hommage aux qualités supérieures de cet homme éminent, et voulant récompenser en lui le grand industriel qui avait doté le pays d’un établissement modèle, le socialiste humanitaire qui avait créé une œuvre de rénovation sociale, l’écrivain publiciste dont les ouvrages et les publications tendaient à la solution de la question sociale, lui décerna les distinctions dont il était si digne et qu’il méritait si bien;il nomma Jean-Baptiste André Godin chevalier de la légion d'honneur et officier d’académie, il lui mit sur sa noble poitrine et plaça sur son cœur d’élite, l’étoile do l’honneur et les palmes du savoir.
- « Honneur au gouvernement qui sa: t distinguer et récompenser le vrai mérite !
- « Honneur à Godin,car il méritait à tous égards et à tous les titres, les distinctions dont on l’honorait !
- « Nos cœurs à tous,tressaillirent d’orgueil et de joie lorsque nous vîmes sur la poitrine de notre chef bien-aimé, les insignes de l’honneur et du mérite ; cet honneur rejaillissait sur nous, sur tous les travailleurs, sur ceux qu’il appelait ses amis et collaborateurs ; en décorant Godin, le gouvernement approuvait et sanctionnait son œuvre.
- « En créant l’association du capital et du travail, en l’aidant dans ses premiers fonctionnements, en écartant d’elle les difficultés inhérentes à toute œuvre nouvelle, Jean-Baptiste André Godin avait complété son œuvre. Nous espérions avoir le bonheur de le conserver à notre tête encore longtemps,mais les fatigues morales et physiques l’avaient usé et abrégèrent ses jours, nécessaires encore à la continuation de son œuvre ; il s’éteignit dans les bras de sa famille éplorée, entouré de ceux qui furent ses amis et collaborateurs, il s’endormit du sommeil éternel, sans agonie et sans souffrances, sa vie fut belle et bien remplie, sa fin fut calme et sereine.
- « Ce fut au milieu d’une consternation générale que la population du Familistère avec laquelle il vivait et qui le considérait comme un père, que tous les travailleurs de l'association qui l’aimaient et le vénéraient, que les habitants de la ville de Guise et des localités avoisinantes qui l’estimaient comme un grand industriel qui avait amené l’aisance et le bien-être dans la région,apprirent la fin prématurée de cet homme de bien ; et ce fut au milieu d’une affluence considérable de monde accouru de toutes parts,que nous conduisîmes à sa dernière demeure ce grand et noble penseur. Tous ceux qui le connaissaient avaient voulu rendre hommage à ses nobles qualités.
- « Le coup inattendu qui nous frappait nous plongea dans la désolation, mais nous ne pouvions ni ne devions nous laisser abattre,les dispositions si prévoyantes et si salutaires pour nous et pour la
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- et pour la conservation de son œuvre que le fondateur du Familistère avait prises, nous permirent d’y parer et de surmonter les difficultés du lendemain et de la transmission des pouvoirs : tout s’est passé avec le meilleur ordre et le plus grand calme.
- « Peu de temps après ce fatal décès, la société du Familistère, dans un élan de juste et généreuse gratitude, pour honorer et perpétuer la mémoire de son bienfaiteur, décida qu’une statue lui serait élevée sur la place du Familistère et qu’un monument funéraire serait construit sur l’emplacement du caveau où repose sa dépouille mortelle.
- « Le moment venu de l’inauguration de ces monuments, nous avons voulu que cette fête concordât avec celle du travail et que les deux fêtes se fissent ensemble : la glorification de Godin devait être liée à celle du travail.
- « C’est pourquoi nous sommes ici devant cette foule assemblée, devant les notabilités du pays venues à notre appel pour inaugurer la statue d’un grand citoyen.
- a Que tous les travailleurs, que tous les hommes éminents qui m'écoutent, reçoivent l’expression de notre gratitude et de notre reconnaissance. En venant assister à l’inauguration de la statue de Jean-Baptiste André Godin, ils ont voulu prouver que dans notre belle France, le pays de la liberté, du progrès et de la civilisation, on glorifie le travail et ceux qui ont su s’élever par le mérite et le savoir.
- « La statue de Jean-Baptiste André Godin est érigée au milieu de son œuvre, là où commencèrent ses premiers travaux pour l’amélioration du sort de ses ouvriers, de ses collaborateurs, au centre delà place où il aimait à voir jouer et s’ébattre les enfants des écoles.
- « Son mausolée est construit dans le jardin qu’il a créé et embelli pour l’agrément des familles de ses ouvriers, à la place où il aimait à venir se reposer des fatigues d’une vie laborieuse et d’un travail incessant.
- « En voyant tous les jours sa belle et noble figure, si bien reproduite par les deux artistes éminents, messieurs Doublemard et Tony Noël, à qui nous avons confié l’exécution des deux monuments, en collaboration avec monsieur Alfred Leclère, architecte du musée de Versailles, et qui ont su si bien rendre l’attitude de notre bienfaiteur, et donner à sa physionomie sa véritable expression ; en allant au mausolée,nous nous rappellerons nos devoirs et notre règle de conduite qui devront toujours tendre à l’union et à la concorde entre nous ; nous nous souviendrons que Jean-Baptiste André Godin fut un travailleur infatigable, que c’est par le travail qu’il est parvenu, qu’il fut un honnête homme, et que son honnêteté le fit estimer de tous ; qu’il fut un philanthrope bon et charitable, ce qui le fit aimer
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- LE DEVOIR
- des malheureux ; qu’il n’eut toujours qu’une pensée et qu'un but, l’amélioration du sort et le bien-être de la classe ouvrière. Nous nous inspirerons d’aussi nobles exemples et tous nos efforts tendront à les imiter.
- (( Nous continuerons son œuvre, et avec l’aide de la Providence, elle grandira et prospérera dans nos mains,c’est la meilleure manière de nous rendre dignes de lui et des bienfaits dont il nous a comblés.
- « Et plus tard, lorsque par notre conduite et notre sagesse, nous aurons prouvé que notre œuvre est bonne et salutaire, qu’elle est la meilleure des solutions sociales, on pourra dire de nous : ils méritaient ce que Godin a fait pour eux, ils étaient dignes de lui ; et la postérité,rendant justice à Godin, le mettra au rang des bienfaiteurs de l’humanité »
- Le maire de Guise remplace à la tribune le représentant de l’association.
- M. Flamant s’exprime ainsi :
- « Mesdames, Messieurs,
- « Le 15 janvier 1888, les nombreux ouvriers faisant partie de l’association du Familistère, les habitants de la ville de Guise, en apprenant la mort imprévue et foudroyantede Monsieur Jean-Baptiste André Godin, que nous avions tous vu quelques jours auparavant assister avec la plus vive douleur, et la plus profonde résignation à l’inhumation de son fils unique, enlevé lui-même prématurément à l’affection de sa femme bien-aimée,de ses chers enfants,et de toute sa famille éplorée, se posaient cette question : Que va devenir la Société du Familistère ? Que va devenir cette Société fondée après tant d’efforts et de sacrifices par Monsieur Godin, avec le concours dévoué et la collaboration active de Madame Godin,en vue de réaliser l’association du capital et du travail ? Certains esprits timorés et pessimistes n’hésitaient pas à déclarer que M.Godin mort,son œuvre ne lui survivrait pas, que la Société du Familistère péricliterait, que les membres de l’association seraient bientôt aux prises avec les plus grandes difficultés, et que par suite la ville de Guise se trouverait dans un bref délai dans un cruel embarras.
- « Ces personnes se trompaient heureusement. Non seulement la Société du Familistère n’a pas périclité, et ne périclitera pas, mais encore, j’en ai l’intime conviction, elle continuera à prospérer. La ville de Guise n’a aucune crainte à avoir à ce sujet ; l’avenir de la Société est assuré, grâce à son admirable organisation, grâce à l’ordre parfait et à la discipline rigoureuse qui existent au sein de l’administration, grâce aussi au choix heureux fait par l’association de M. Dequenne comme Administrateur-Gérant, de M. Dequenne, dont le caractère affable, juste et énergique, saura maintenir entre
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- FÊTE DU TRAVAIL ET INAUGURATION DE LA STATUE DE M. GODIN 339
- tous la bonne harmonie nécessaire et indispensable à toute société ; grâce enfin aux importantes et généreuses dispositions testamentaires de Monsieur Godin, dispositions que les représentants des héritiers du défunt ont acceptées sans hésitation,etdans unespritde justice et de conciliation.
- « Aussi, pour perpétuer à jamais le souvenir du fondateur du Familistère, pour que le nom respecté et respectable de M. Godin passe aux générations futures, la Société du Familistère lui a-t-elle, à titre de reconnaissance, élevé la statue que nous inaugurons aujourd’hui, et que je suis heureux de venir saluer au nom de la municipalité de la ville de Guise, et au nom du conseil municipal. Je suis heureux aussi d’apporter de nouveau à Monsieur Godin l’expression de notre admiration et de notre estime, et de rendre encore une fois à sa mémoire un hommage justement mérité.
- « La statue, élevée à M Godin au milieu des établissements importants qu’il a fondés, lui était bien due par l’affection de ses ouvriers. M. Godin, par son génie industriel et commercial, par la direction intelligente qu’il a imprimée à ses usines, par les services éminents qu’il a rendus à la classe pauvre et à la classe ouvrière, doit être regardé comme un des hommes remarquables de notre époque, comme un des bienfaiteurs de l’hum.anité.
- « Braves ouvriers qui m’écoutez,je n’ai pas besoin de vous rappeler que M. Godin, ce fils du peuple, appartenait à cette race de travailleurs infatigables, toujours avide de progrès, jalouse, par ses recherches laborieuses et patientes, d’apporter sans cesse de nouveaux perfectionnements à l’industrie, afin de soutenir la lutte contre la concurrence étrangère, et maintenir le vieux renom de la France. Je n’ai pas non plus besoin de vous rappeler que M. Godin a consacré sa vie toute entière au travail et au bien, a consacré son existence et sa fortune à l’amélioration du sort de l’ouvrier; qu’il s’étai t fait dès sa jeunesse des habitudes de labeur dont il ne s’est jamais départi, que la condition des classes ouvrières a été de tout temps l’une de ses préoccupations les plus vives, et que comme tel il a droit au respect, il a droit à la sympathie, il a droit à la reconnaissance de tous les travailleurs sans exception.
- « Je suis persuadé que tous les jours en passant devant la statue de votre bienfaiteur pour vous rendre à l’atelier, vos coeurs ne manqueront pas de se porter vers l’âme généreuse qui a tout fait pour votre bien, que vous apprendrez à vos enfants à bénir le nom de Monsieur Godin,et que vous les encouragerez à suivre l’exemple du travail qu’il vous a donné.
- « M. Godin,malgré ses nombreuses occupations, malgré le travail considérable que l’administration de ses usines et de son Familistère réclamaient de lui, trouvait encore le moyen, grâce à son activité,de
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- Le devoir
- s’occuper des affaires publiques. Il a été pendant vingt-huit ans conseiller municipal, maire de Guise pendant plusieurs années, conseiller général de notre canton et membre de la Chambre des députés. Dans toutes ces diverses fonctions qu’il a remplies avec un zèle et un désintéressement sans bornes, Monsieur Godin s’est toujours trouvé à la hauteur de la mission qui lui incombait.
- « Aussi.pour rendre hommage à son dévouement d’administrateur, pour récompenser ses efforts et les nombreux sacrifices faits dans l’intérêt de l’industrie, le Gouvernement de la République lui avait conféré les palmes d’Officier d’Académie, et la croix de Chevalier de la légion d’honneur.
- « Monsieur Godin,vous vous le rappelez tous,a administré la ville de Guise dans les moments les plus difficiles, les plus tristes et les plus pénibles de notre histoire, c’est-à-dire au moment de la guerre de 1870, au moment où notre malheureux pays écrasé à la suite de défaites successives, se trouvait à la merci d’un ennemi sans scrupules, et qui ne se gênait pas pour fouler aux pieds le droit des gens. Durant cette année néfaste, durant cette année terrible, Monsieur Godin a su. par son calme, sa fierté, son patriotisme,et le mépris de la mort, tenir tête aux exigences d’un vainqueur insolent, résistera ses menaces, et préserver notre ville de nombreux malheurs. Sa conduite dans ces douloureuses circonstances a été sublime ; Monsieur Godin a accompli sa mission périlleuse avec dignité et grandeur; la ville de Guise doit lui en savoir gré.
- « En terminant,permettez-moi,au nom de la Commission administrative de l’hospice de Guise, de remercier publiquement la Société du Familistère d’avoir bien voulu, pour honorer la mémoire de Monsieur Godin, donner à l’hospice la somme nécessaire pour la fondation d’un lit, dénommé Lit Godin, et destiné à recevoir perpétuellement et gratuitement un ouvrier ou un malade indigent de la ville de Guise. La Commission administrative de l'hospice, dont je suis l’interprète, est heureuse d’adresser à la Société du Familistère, avec l’expression de sa profonde gratitude, ses plus vives et ses plus sincères félicitations. »
- Ce discours qui cimente, en les constatant, les bonnes relations qui existent entre la population de la. ville et celle du Familistère,est salué par des applaudissements bien nourris.
- M. Hanotaux, député de l’Aisne, le promoteur de ce.plan de travail parlementaire, dont nous avons maintes fois entretenu nos lecteurs, et dont l’exécution aurait mérité à la Chambre actuelle la reconnaissance des travailleurs, prend à son tour la parole et prononce un chaleureux discours fréquemment interrompu par les applaudissements.
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- Voici le discours de M. Ilanotaux :
- « Au nom de la députation de l’Aisne, je viens saluer ici la mémoire de l’homme qui a honoré cette députation et qui, après l’avoir volontairement quittée, est toujours resté pour elle un soutien fidèle et un conseiller écouté.
- « Ce bronze retrace admirablement la figure d’André Godin ; vous le voyez tel que vous l’avez connu, avec cette forte stature de travailleur, cette solide charpente de l’homme d’action, ce front élevé du penseur, cet œil profond et tendre à la fois, cette figure toujours couverte de ne je sais quelle mélancolie, où se révélait le souci perpétuel de la recherche et l’inquiétude du mieux.
- « Godin a réuni dans sa personne, une double faculté, trop souvent séparée. Il a été un penseur et il a été un homme d’action ; il a su concevoir et il a su exécuter.
- « Comme homme d’action, messieurs, ses œuvres vous environnent. Vous les voyez dans ces palais immenses élevés sur un plan aussi vaste dans l’ensemble que précis et minutieux dans le détail. Vous les voyez dans cette usine qui distribue dans le monde entier les produits sans cesse améliorés d’une industrie si utile ; vous les voyez dans ces écoles, dans cette nourricerie, dans ces édifices de toute nature où sont accumulées les recherches pratiques du nécessaire et du confortable ; vous les voyez dans cette extraordinaire fourmilière humaine, travaillant et prospérant dans un ordre admirable sous une discipline volontaire. L’œuvre de Godin, enfin, vous la reconnaissez dans le recueillement de cette foule qui vient saluer, dans le créateur de toutes ces merveilles, l’un des bienfaiteurs de l’humanité.
- « Mais M. Godin n’a pas été qu’un homme d’action, — un grand ouvrier, dans toute la force du terme ; si féconde qu’ait été son existence pratique, le rêve a toujours dépassé infiniment pour lui les bornes de la réalité. Jusqu’à la fin, il a été le chercheur obstiné de l’idéal, et c’est seulement en cessant de vivre qu’il a cessé de penser à l’amélioration du sort des travailleurs et aux conditions pacifiques du progrès social.
- « Le grand problème posé devant le monde moderne par les nécessités de l’industrialisme a été, on peut le dire, le tourment de son existence. Il a compris ou plutôt il a vu, par son expérience journalière, qu’il y avait quelque chose de nouveau dans le monde, et qu’il fallait chercher sans désemparer, des solutions nouvelles.
- « L’ouvrier d’autrefois, muni de son ou tillage rudimentaire (marteau, rabot, lime, alêne) commençait la vie par son tour de France, vivant en compagnonnage, s’enrôlant dans une corporation, cet ouvrier, si son horizon était borné et sa subordination absolue, étai^
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- Le devoir
- moins écrasé sous le poids du travail quotidien que l’ouvrier d’aujourd’hui.
- « Les grandes découvertes de la science ont changé, du tout au tout, les conditions du travail. En transformant l’outil, elles ont transformé l’ouvrier.
- (( Godin a compris, l’un des premiers, que le problème nouveau qui se posait était l’adaptation la plus avantageuse, la plus étroite, et la plus douce possible de l’outillage moderne et de l’ouvrier. Il a su demander hardiment au capital les éléments sans cesse renouvelés d’un outillage perfectionné, de façon que l’ouvrier ne fut pas obligé de payer avec sa chair et son sang les transformations inéluctables de la production industrielle. Une fois le gain obtenu ainsi, avec le minimum de frais et le minimum de sacrifices humains, Godin, par un autre sentiment de justice, le répartit entre les divers éléments producteurs, « en le proportionnant au service rendu.»
- « Ce n’est pas tout, Messieurs : Avec cet esprit puissant et ingénieux qui était le sien, Godin comprend que le plan d’existence commune et laborieuse qu’il avait pu tracer dans une certaine industrie, dans de certaines circonstances données, que ce plan pouvait s’étendre à tout l’ensemble d’une nation, à l’humanité toute entière.
- « Aussi poursuit-il dans l’organisation de la société politique, d’autres améliorations qu’il considère comme non moins fécondes.
- « De là, ces nombreuses brochures où il jette à pleines mains les idées originales, les conceptions hardies, les systèmes audacieux, que le poids de la tradition ou les intérêts menacés ont trop facilement traités d’utopies.
- « De là cette partie de la vie de Godin qu’il m’appartient particulièrement de rappeler, je veux dire sa vie politique.
- « Conseiller général, membre des assemblées délibérantes, Godin a donné partout des preuves de cet esprit d’initiative, de cette ardeur dans la recherche du progrès qu’il avait manifestés, comme industriel, comme penseur et comme écrivain.
- « Il fut avant tout un grand ami de la paix, un adversaire implacable des privilèges, un législateur laborieux, un ferme républicain.
- « Ayant rempli dignement les fonctions publiques, il les quitta volontairement et sans regret. Car il les occupait non pour lui, mais pour les autres.
- « Ft c’est ici, Messieurs, le dernier trait de la personnalité d’A. Godin. Cet homme si complet n’avait pas seulement des qualités d’énergie et de vigueur, il avait une admirable tendresse de cœur. Sa force était faite en réalité de bonté mâle et juste.
- « Sa vie a toujours été soutenue par un grand souffle d’humanité. C’est ce sentiment, Messieurs, qui lui fait proclamer dans tous ses
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- écrits « le droit à l’existence )) ; c’est ce sentiment qui lui inspire ce souci si délicat pour l’enfance, pour la femme, pour la mère ; c’est ce sentiment qui l’attache si étroitement à ses nombreux collaborateurs, employés, commis, ouvriers ; c’est ce sentiment qui lui dicte les pages de ce testament généreux où le bienfait de sa vie se prolonge jusqu’après la mort. C’est ce sentiment enfin qui lui fait reconnaître et choisir la compagne digne de sa vie, digne de son nom, et qui — admirable à tant de titres — fut comme l’attentive et modeste Egérie de ce puissant et noble esprit.
- « 11 y a juste cent ans, Messieurs, un jeune homme, un de vos compatriotes, perdu dans Paris, suivait avec impatience les premières réunions des États-Généraux. Il sentait sourdre, en lui, les légitimes impatiences et les jeunes espérances des revendications populaires. Il sentait en son cœur une gaieté, une confiance en l’avenir, un entrain qui répondait admirablement à l’allégresse de ces heures joyeuses. Ce jeune homme était Camille Desmoulins. Deux mois plus tard, il détachait des arbres du Palais-Royal le rameau vert qu’il donnait comme symbole à l’émancipation des peuples.
- « Aujourd’hui, Messieurs, après cent ans, Guise voit s'élever la statue du penseur, du hardi novateur, de l’homme grave et vigoureux. qui a posé avec tant d’autorité et résolu en partie le problème de l’avenir, le problème économique. A deux pas de l’homme qui sut donner l’élan à la réforme politique, l’homme dont le doigt méditatif a montré la route des réformes sociales.
- « Guise contemplera, aux deux extrémités d’une même rue, les images de ces deux nobles enfants : l’un qui a ouvert l’ère de la liberté ; l’autre qui a été l’un des plus fervents et des plus généreux apôtres de la fraternité ! »
- M. Paradis, conseiller général du canton de Guise, monte à son tour à la tribune et prononce le discours suivant, accueilli par de sympathiques applaudissements :
- Mesdames, Messieurs,
- « Invité comme conseiller général de ce canton par MM. les Administrateurs du Familistère, à prendre part à cette imposante cérémonie, je ne puis me soustraire à l’honneur de mêler ma faible voix au concert des éloges adressés àM. J.-B. A. Godin. Je crains d’être au dessous de ma tâche, mais votre indulgence et la grandeur du sujet, suppléeront à mon inexpérience de la parole.
- « Il ne m’appartient pas de rappeler toute la vie de ce grand génie, vous la connaissez mieux que moi : vous savez quels furent ses travaux, et quelles difficultés il eut à surmonter ; il est une preuve de plus de ce que peut le courage uni à une volonté de fer.
- « Si l’on considère le point de départ de M. Godin et sa première
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- LE DEVOIE
- apparition en public au 24 février 1848, on voit qu’à cette époque tout était encore chez lui à l’état rudimentaire. Mais de cette date à celle de son élection au conseil général, c’est-à-dire pendant la durée de l’Empire, quelle transformation ! quels progrès accomplis soitdans l’industrie, soitdans le développement de ses connaissances !
- « Il semble que pour lui ce laps de temps a été une période d’incubation pour ainsi dire, où, retiré en lui-même, il a sondé tous les mystères de la métallurgie et approfondi les secrets de la science d'organisation.
- » Il faut bien le reconnaître, Messieurs, M. Godin fut un des génies organisateurs de notre époque ; je n’en veux pour preuves que cet établissement monumental qu’il a créé et l’ordre qu’il a su faire régner entre tant d’éléments divers.
- « La grande aptitude de cethomme extraordinaire, c’est sa manière de traiter les questions, de les envisager sous toutes leurs faces et de ne négliger aucun détail, quelque minime qu’il paraisse. Aussi, au sein du Conseil Général, lorsque surgissait la discussion d’une affaire importante, M. Godin s’en emparait, l’examinait, la commentait, et bien souvent il surprenait ses collègues soit par la profondeur de ses vues, soit la plupart du temps par l’originalité de ses appréciations.
- « On l’écoutait avec intérêt, car on savait que de ses conclusions, il jaillissait toujours quelque lumière, quelque idée pratique, dont on pouvait tirer profit. M. Godin brillait surtout dans les questions qui concernaient l’instruction primaire, non seulement en ce qui regardait le développement de l'intelligence de l’Enfance, mais encore son bien-être matériel et l’amélioration de ses forces physiques. Il se plaisait à lui donner tous les moyens d’acquérir les sciences, sans que ce travail intellectuel pût nuire à sa santé ; il apportait les soins les plus minutieux à la salubrité des classes, à une bonne répartition de l’air, de la chaleur et de la lumière. Bien souvent l’Administration supérieure, reconnaissant sa grande capacité en cette matière, qu’il avait étudiée à fond, s’empara pour elle-même des moyens qu’il employait et les appliqua dans ses propres écoles. C’est ainsi qu’indirectement, il dota son pays de diverses améliorations, fruit de sa grande expérience. Qu’il me soit permis à cette occasion de rendre un public hommage à la personne, qui vivant dans son intimité,partageait ses travaux et qui, aussi soucieuse que lui de sa réputation, ne lui ménageait ni ses peines, ni ses conseils et par là coopérait à ses œuvres d’une manière si digne.
- « Honneur, Messieurs, à M.Godin, à ce pionnier infatigable de la civilisation ; sa vie ne fut qu’un.travail incessant, et l’on peut dire qu’il est mort à la peine. Mais, plus heureux que d’autres grands hommes dont les œuvres ont passé avec eux, s’il lui est
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- donné de jeter les yeux ici-bas et de pouvoir regarder par delà la tombe, il verra son œuvre durer et se perpétuer grâce à la belle organisation qu’il a su lui donner, grâce aussi au choix judicieux qu'il a su faire de ses collaborateurs. Leur reconnaissance lui est acquise à jamais. Aussi ses employés si nombreux, la foule de ses ouvriers, dans l’expression de leur gratitude, ont voulu conserver au milieu d’eux le souvenir de M. Godin leur bienfaiteur; ils lui ont dédié ce bronze magnifique qui semble encore vivant et qui est pour eux le symbole du travail tenace et rémunérateur.
- « Honneur à vous, M.Godin, qui avez si longtemps animé de votre génie puissant les œuvres du Familistère, Votre mémoire vivra toujours parmi ses habitants et votre grande ombre planant au-dessus de ce vaste établissement inspirera vos successeurs et les protégera contre les instabilités de la fortune. »
- M. Carlier parle ensuite au nom de la Société de propagande républicaine et d’instruction civique du canton de Guise.
- Voici son discours chaleureusement applaudi :
- « Messieurs,
- « Le 15 janvier 1888, le Familistère et la ville de Guise étaient en deuil ; un événement considérable venait de jeter une véritable consternation dans notre pays : Jean-Baptiste André Godin était mort... De magnifiques funérailles furent faites à ce grand citoyen, au milieu d’un concours immense de populations ; au bord de la tombe, de nombreuses personnes sans distinction de parti, vinrent témoigner leur estime et leur admiration, pour l’homme illustre qui venait de disparaître C’est au nom de la Société de propagande républicaine et d’instruction civique du canton de Guise, que j’eus l'honneur d’adresser le suprême adieu à notre regretté collègue ; j'étais sûr d être l’interprète de tous les membres de la Société de propagande républicaine, en affirmant que le souvenir de ce vaillant démocrate resterait vivace parmi nous, en affirmant que nous saurions trouver dans les nobles exemples qu'il nous laissait, l’énergie et le courage nécessaires pour continuer cette œuvre d’émancipation des petits et des déshérités, cette œuvre de justice sociale, de paix et de fraternité, à laquelle il avait consacré son existence toute entière.
- « Aujourd’hui, le 2 juin de cette mémorable année 1889,centenaire de notre grande, de notre immortelle Révolution, tout est en fête, la joie éclate sur tous les visages : Jean-Baptiste André Godin est là, debout, devant nous ; c’est lui que nous revoyons dans cette admirable statue,que l’Association du Familistère vient de lui faire élever; c’est bien là, sur cette place du Familistère, au milieu des siens, de ces travailleurs qu’il a tant aimés, que nous sommes heureux de
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- LE DEVOIR
- retrouver celui qui s’appelait avec bonheur : fondateur du Familis tère, c’est-à-dire père de la grande famille des travailleurs.
- (( En élevant cette statue à Jean-Baptiste André Godin,l’Association du Familistère a montré qu'elle savait s’acquitter de ses devoirs de reconnaissance envers son bienfaiteur ; elle a montré, aussi, qu’elle savait apprécier que les nobles exemples donnés par cet homme de génie, méritaient d’être transmis à la postérité. Et en effet, quels exemples ! Fils d’un simple artisan sans fortune,quasi sans instruction, mais d’une intelligence supérieure, d’une ardeur au travail incomparable, d’une persévérance et d’une ténacité extraordinaires, il arrive à organiser une usine colossale, à fonder le Familistère, véritable palais social, unique au monde. Parvenu à la fortune, au comble de la gloire industrielle,André Godin devient philanthrope ; il s’adonne aux études philosophiques, économiques et sociales; c’est désormais à l’amélioration du sort de ses chers travailleurs qu’il va se consacrer, c’est au service de l’humanité qu’il va employer sa richesse et son génie. Né dans la pauvreté, il en a connu les douleurs et les privations,il a connu l'âpreté delà lutte pour l’existence, et contrairement à tant d’autres parvenus, qui n’ont rien appris et qui ont tout oublié, il va montrer,lui, qu’il a tout appris et qu’il n’a rien oublié.
- « Il s’assimile bientôt les doctrines de Fourier et de V.Considérant, et il entrevoit dans l’Association,la solution du problème social.C’est l’association qui donnera au travailleur une part de capital, tout en lui procurant l’équivalent de la richesse ; c’est par l’association que l’on pourra voir un jour disparaître le salariat, qui dans l’histoire de la civilisation aura été la douloureuse transition entre la servitude et la liberté ; c’est par l’association, par l’harmonie du capital et du travail que le prolétariat prendra dans la société la place qui lui appartient. Ces idées écloses dans son cœur de démocrate, ne sont pas des utopies : il le démontrera par l’expérience des faits. C’est en homme pratique, rompu aux affaires, qu’il dégage le socialisme des théories abstraites, qu’il donne la preuve du socialisme pratique, en organisant cette admirable association du Familistère qui étonne le monde; lorsqu’il meurt,il abandonne au travail la plus grande partie de cette fortune acquise par le travail.
- « André Godin avait également en politique les vues les plus larges j c’était un défenseur ardent, convaincu, de la République.Homme de progrès et d’initiative, aucune réforme ne l’épouvantait,aucune difficulté ne l’arrêtait;il attendait tout de la République,qu’il considérait comme un gouvernement constamment perfectible,et essentiellement démocratique.
- « Ancien membre de l’assemblée nationale, André Godin signala avec une grande compétence, une grande autorité, aux hommes
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- politiques, les réformes les plus urgentes ; il était encore absorbé par l’étude des mesures capables d’amener l’émancipation pratique du sort des hommes, lorsque la mort est venue le surprendre. Les œuvres posthumes de ce grand citoyen viennent de paraître sous ce titre bien significatif : « La République du Travail et la Réforme parlementaire O) G’estdansl’étude de ce véritable testament politique, que nous pourrons trouver la solution des grandes questions qui nous préoccupent, et comme l’a dit si bien, Madame Marie Moret, préparer « la pacification sociale. »
- « Au moment où le trouble et l’inquiétude sont jetés dans les esprits, au moment où non contentes de leur œuvre d’obstruction et de dénigrement, toutes les réactions coalisées, se disposent à tenter un retour offensif contre les enfants de la Révolution,nous les attendons, calmes,inébranlables,nous inspirant de ces paroles d’André Godin : « Le gouvernement réellement démocratique ne sera jamais de ces gouvernements qui s’imposent par la volonté d’un seul homme, ou de quelques-uns, car de tels gouvernements, ont toujours exploité, et exploiteront toujours le peuple. »
- « Nous garderons, profonde et inaltérable, notre foi dans la République; dans les leçons du passé,nous saurons trouver l’enseignement de l’avenir ; guidé par l’exemple de ce grand précurseur, nous marcherons hardiment, sans repentir ni défaillance, sur la large route du progrès, de l’émancipation sociale, et de la fraternité universelle.
- « Honneur et gloire à André Godin !
- « Vive la République ! »
- Ce cri est répété par l’assistance.
- Après les discours, la musique fait entendre plusieurs morceaux, puis le cortège conduit par la famille de M. Godin se rend au mausolée. M. Dequenne ayant au bras Madame Veuve Émile Godin,précédée de ses trois enfants ; M. Vansittart Neale, Madame Veuve Marie Godin ; M. Ganault, Mlle Marie Dallet, la nièce de M. Godin.
- La foule est tellement grande qu’il est impossible de prendre un ordre régulier, c’est avec beaucoup de peine qu’on parvient à parcourir les quelques centaines de mètres qui séparent le Familistère du jardin où est érigé le mausolée.
- Le spectacle de cette foule, vue du carrefour formé par le chemin de l’usine et la route de Landrecies, est inoubliable. Les pompiers de la ville et ceux du Familistère escortent le cortège dans lequel ont pris place la société de gymnastique du Familistère : La Pacifique et les diverses sociétés constituées parmi les travailleurs.
- Enfin quand cette véritable mer humaine, suivant l’expression
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- LE DEVOIR
- d’un de nos confrères du département, composée de plusieurs milliers d’individus est à peu près casée, M. Dequenne prend de nouveau la parole et prononce l’allocution suivante :
- « Quand la mort enlève à une famille, à une société, son chef bien-aimé, le premier sentiment qu’elle éprouve est le chagrin et la désolation de perdre l’être qu’elle chérissait, celui qui faisait partie de son existence et qu’elle espérait pouvoir conserver toujours avec elle ; et c’est en proie à une profonde douleur qu’elle conduit à sa dernière demeure le chef vénéré en qui elle avait mis sa confiance et son espoir.
- « Mais les cœurs bien nés, ceux qui ont la foi, ne se laissent pas abattre ; ils ont l'espérance, ce sentiment divin, qui les soutient et leur fait entrevoir dans l’avenir la récompense du devoir accompli.
- « Tels furent les sentiments que nous éprouvâmes â la mort de notre chef, de notre bienfaiteur, de celui qui repose sous cette pierre ; nous fûmes désolés, abattus, et ce fut lé désespoir dans l’âme que nous le conduisîmes à la place qu’il avait désignée lui-même pour y déposer ses restes mortels.
- « Mais ensuite, nos cœurs se rassérénèrent, l’espoir nous revint, nous nous sommes souvenus que la vie n’est qu’un passage, qu’une transition pour arriver à un autre monde, et que la mort ouvre les portes d’une vie meilleure à ceux qui, comme Godin, ont bien vécu et bien rempli leur mission.
- « Nous nous dîmes que nous avions un grand devoir à remplir, celui de continuer l’œuvre d’un novateur, d’un grand philanthrope, que nous devions à sa mémoire, que nous devions à nous-mêmes de la faire prospérer, afin de prouver au monde qu’elle est une œuvre véritable de rénovation sociale.
- « C’est pourquoi nous venons dire auprès de sa tombe :
- « Godin, repose en paix, dans les sphères étbérées où ton âme plane et jouit de la récompense des justes, tu nous vois et nous entends, tu peux scruter nos cœurs et être convaincu que nous sommes sincères, que nous tiendrons à honneur de pratiquer les nobles préceptes que tu nous a enseignés ;
- « Tous, ouvriers, employés et directeurs, nous resterons unis et nous travaillerons ensemble à la prospérité de l’œuvre régénératrice que tu as créée.
- « Et notre devise sera toujours la tienne :
- « Tout pour le travail, tout par le travail r
- L’assistance écoute avec un recueillement attendri ce dernier hommage rendu au fondateur du Familistère.
- Puis, tandis que deux ouvriers déposent une magnifique couronne au pied du mausolée, l'Harmonie joue la marche funèbre de Chopin,
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- dont les notes émouvantes volent de l’autre côté de l’Oise sur le Familistère, sa place et ses pelouses envahies.
- La multitude s’écoule ensuite, lentement et nous pouvons admirer à notre aise la statue et le mausolée.
- La statueetle piédestal mesurent ensemble 7m 50 de hauteur ;moitié environ est occupée par la statue qui est en bronze et moitié par le piédestal qui est en pierre de Soignies, Belgique, matière convenable pour résister au climat humide de la région.
- J.-Bto André Godin est représenté debout, tête nue. La statue rend d’une manière frappante l’attitude profondément pensive, bienveillante et énergique de ce grand apôtre du bien social.
- Elle est élevée sur la place même du Familistère au point central entre les bâtiments des Écoles et les palais d’habitation.
- D’un geste plein de naturel, Godin indique de la main gauche les vastes ateliers de l’LIsine comme pour inviter les visiteurs à poursuivre de ce côté leur promenade et à aller voir ce peuple de travailleurs pour lesquels le Familistère a été bâti.
- De la main droite, il tient des feuilles de manuscrits et une plume; car on sait que ce grand ouvrier de la main fut aussi un ouvrier de la pensée. Derrière lui une enclume, un marteau et de longues tenailles rappellent que J -Bte André Godin a débuté dans la vie en qualité de simple ouvrier serrurier-forgeron.
- Il est difficile de satisfaire toute une population et cependant telle est la beauté de l’œuvre de MM. Doublemard et Tony Noël que ce n’a été qu’un cri d’admiration et de reconnaissance, quand la statue s’est dressée pour la première fois sur la place du Familistère.
- Petits et grands, hommes, femmes, enfants, tous retrouvaient la vivante image de celui dont le souvenir était encore si présent à leur mémoire.
- Sur la face du piédestal qui regarde le Midi est inscrit en lettres d’or :
- A
- Jean-Baptiste-André GODIN
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- l’association reconnaissante 1888'
- Sur la partie opposée, côté Nord, sont les plans des palais soc.aux, de la nourricerie, des écoles et du théâtre.
- Deux bas-reliefs complètent le piédestal. Celui du côté Est comprend 10 personnes groupées autour d’une table et considérant André Godin qui développe des plans devant elles.
- La scène représentée est indiquée par cette inscription:
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- J.-Bte~André Godin expose à son personnel les plans concernant la fondation du Familistère, 1859.
- Sur le côté Ouest du piédestal, le bas-relief comprend 17 personnes.
- Le sujet représenté est indiqué comme suit :
- J.-Bte-André Godin est nommé Chevalier de la Légion d'honneur et Officier d’Académie, 1882.
- Les artistes ont représenté M. Godin au moment où sa femme en secondes noces, Madame Marie Godin, née Moret, lui attache à la boutonnière les deux croix en pierreries que l’association s’était fait un plaisir d’offrir à J.-Bte André Godin à son retour du voyage où il avait été élevé aux deux grades rappelés ci-dessus.
- Dans les deux bas-reliefs figurent les principaux directeurs de l’établissement et quelques-uns des plus anciens travailleurs. On y remarque spécialement le visage énergique et réfléchi de Monsieur Dequenne, l’Administrateur-Gérant actuel de l’Association.
- Le piédestal très élégant de formes fait honneur au talent de l’architecte, M. Leclère, collaborateur de MM. Doublemard et Tony Noël dans l’édification des deux monuments (mausolée et statue) élevés à la mémoire du fondateur du Familistère.
- Le mausolée de J.-Bte André Godin se trouve à l’extrémité du jardin d’agrément de l’association. Jardin splendide, dessiné de la façon la plus heureuse, orné de statues et jets d’eau, offrant des pelouses, des bosquets, des arbres rares, des fleurs embaumées.
- Partout, des bancs invitent le promeneur à s’asseoir et à jouir en paix de la vue de ce jardin luxueux, aujourd’hui propriété de simples travailleurs.
- Ce jardin s’élève en colline. Sur la hauteur d’où l’on découvre une forte partie des palais d’habitation à demi-cachés dans la verdure et entourés par la rivière l’Oise, se dresse le mausolée ; il fait face à l’Orient ; c’est J.-Bte André Godin lui-mème qui lui a donné cette direction en faisant creuser le caveau où il voulait qu’on déposât ses restes mortels.
- On arrive au mausolée par des allées de gazon bordées d’arbres fruitiers et de fleurs, et lorsque au printemps tous ces arbres fruitiers sont blancs de promesses, on ne peut que se sentir profondément remué par le souvenir de celui qui a créé toutes ces choses, constamment occupé qu’il était d’unir Futile à l’agréable et de servir en tout le bien< le développement, le progrès de la vie générale à la surface de la terre.
- Comme le piédestal de la statue, le mausolée est en pierre de Soi-gnies. Il est orné de figures de bronze, et couvert d’inscriptions en lettres dorées.
- Il mesure 8m 80 de hauteur II se développe latéralement pour
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- recevoir les figures de bronze ; il se termine par une aiguille. La masse est d’un bel .effet et les détails sont très satisfaisants.
- Nous avons dit que le mausolée regardait l’Est. Sur cette face, ce qui arrête tout d’abord le regard, c’est le buste de M. Godin, reproduction de celui fait d’après l’original même par le statuaire Tony Noël.
- En dessous de ce buste on lit :
- Jean-Baptiste-André GODIN Fondateur de l’Association du Familistère NÉ A ESQUEHÉRIES (AISNE)
- LE 26 JANVIER 1817 décédé au Familistère de Guise , le 15 janvier 1888.
- Au-dessus du buste et se détachant sur la colonne de pierre est une figure de l’Immortalité qui de la main droite écarte de la tête son linceul et de la gauche élève un flambeau.
- De chaque côté du mausolée sont de colossales figures de bronze. Sur le côté du midi c’est un ouvrier, assis, revêtu du tablier de cuir et ayant près de lui des châssis de mouleur, pinces, levier, marteau, enclume.
- L’homme est d’un très beau type ; il se tourne vers le buste de J.-Bte André Godin avec une admirable expression de fierté reconnaissante.
- Sur le côté opposé du mausolée, celui du Nord, est une jeune mère tenant sur ses genoux son petit enfant à qui elle indique du doigt le buste d’André Godin. L’enfant sourit et tend ses petits bras vers son bienfaiteur. L’expression de la jeune mère est adorable de tendresse et de chasteté.
- En arrière de la mère et de l’enfant est un berceau d’où débordent les couvertures.
- Ces figures de bronze, comme la statue de M. Godin sont l’oeuvre des deux statuaires MAL Doublemard et Tony Noël et font le plus grand honneur à leur talent.
- Nous avons dit que le mausolée était couvert d’inscriptions.
- En arrière sur la partie qui regarde le couchant, on lit ces paroles écrites par Godin lui-même et retrouvées après sa mort dans ses papiers :
- Venez près de cette tombe lorsque vous aurez besoin de vous rappeler que j’ai-fondé le Familistère pour l'association fraternelle.
- Restez unis par amour de l’humanité.
- Pardonnez les torts que les autres ont envers vous.
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- La haine est le fruit des mauvais cœurs ne la laissez pas pénétrer parmi vous.
- Que mon souvenir soit pour vous un sujet de fraternelle union.
- Rien n'est bon et méritoire sans Vamour de l'humanité.
- La prospérité vous suivra tant que l’accord régnera parmi vous.
- Soyez justes envers tous, vous servirez d'exemple.
- Du côté nord est inscrit :
- Le bien c'est ce qui est utile à la vie humaine.
- Servir la vie humaine c'est aimer et servir Dieu.
- Du côté sud se trouve :
- Principaux écrits de J.-Bto André Godin :
- Solutions sociales.
- Mutualité sociale et Association du capital et du travail.
- Le Gouvernement.
- La République du travail.
- A 6 heures et demie, un magnifique banquet servi par M. Poujol de l’hôtel de la Couronne, réunit au théâtre du Familistère les invités de l’assqciation, au nombre d’environ quatre-vingts. Le banquet est présidé par M. Dequenne.
- Un buste de M. Godin, par M. Tony Noël d’après l’original, fait face au buste de la République.
- La salle est magnifiquement ornée de drapeaux et de feuillages disposés avec le meilleur goût.
- Nous remarquons parmi les personnes présentes, MM. Vansit-tart Neale, Ganault et Hanotaux députés, tous les membres du conseil de gérance du Familistère, spécialement les organisateurs de la fête, MM. Donneaud, Bernardot et Sékutowicz ; MM. Pernin, André, etc, etc., MM. Doublemard et Tony Noël, statuaires, M. Leclère, architecte, M. Flamant, maire de Guise, M. Hugues, maire de Saint-Quentin, M. Paradis, conseiller général, M. Carlier, président du comité républicain de Guise ; les délégués de l’usine de Laeken (Belgique): plusieurs chefs de services et les délégués ouvriers du Familistère, des membres du conseil municipal et des fonctionnaires de la ville de Guise, le lieutenant d’infanterie commandant la garnison, les officiers des sapeurs-pompiers, etc., etc. Le Glaneur de Saint-Quentin et le Libéral de l'Aisne étaient représentés par leurs rédacteurs.
- Au dessert, M. Dequenne se lève et porte une série de toasts, dont chacun est chaleureusement applaudi.
- «C’est, dit-il, avec un sentiment de légitime orgueil, c'est avec une
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- profonde satisfaction que j'ai l’honneur de prendre la parole au nom de la Société du Familistère, dont je suis le représentant, pour remercier les personnes qui ont bien voulu honorer notre fête de leur présence et assister au banquet auquel nous les avons conviées.
- « Nous n’oublierons pas l’honneur qu’il nous ont fait et le plaisir qu’ils nous ont causé, en venant inaugurer avec nous les monuments commémoratifs de notre bienfaiteur et participer à notre fête du travail.
- « Qu’ils reçoivent tous ici l'expression de notre gratitude et de notre reconnaissance.
- « Et maintenant, Messieurs, permettez-moi de porter un toast et de boire à ce qui nous est le plus cher.
- <( Je bois à la belle et noble France, au pays de la liberté et de l’égalité, au pays qui enfanta tant d’hommes illustres et donna le jour à tant de génies divers, au pays qui a toujours été et restera toujours à la tête de la civilisation ; buvons à sa prospérité, à son avenir resplendissant et à son bonheur ; buvons ensemble à la République, à son président Carnot.
- « Je bois au vaillant- promoteur de la coopération anglaise, au célèbre Vansittart Neale, l’ami fidèle de notre regretté bienfaiteur, qui n’a pas reculé, malgré son grand âge, devant les fatigues d’un voyage, pour venir avec nous rendre hommage au souvenir d’un grand homme.
- << Je bois aux dignes représentants du suffrage universel, les députés de l’Aisne ici présents, ils sont des enfants du peuple, dont ils connaissent les besoins et les aspirations et auxquels ils chercheront toujours à donner satisfaction dans la mesure du possible.
- « Je bois aussi au conseiller général et au conseiller d’arrondissement ici présents du canton de Guise.
- « Je bois au lieutenant-commandant le détachement au fort de Guise, le représentant, parmi nous, de la vaillante armée française qui a pu éprouver des revers, mais qui a su et saura toujours se relever et prendre sa revanche.
- « Je bois au maire de Saint-Quentin, le premier magistrat de la ville héroïque qui s’illustra en 1557 avec Gaspard de Coligny et en 1870 avec Anatole de la Forge.
- « Je bois au maire et à la municipalité de la ville de Guise dont la sage administration a mis l’ordre et l’économie dans les finances, qui faciliteront l’exécution de travaux d utilité et d’embellissement.
- « Je bois aux commandants et aux officiers des corps d’élite, dont nous avons pu apprécier le courage et les sentiments de confraternité aux incendies qui ont éclaté dans notre usine.
- « Je bois à nos médecins dont la science et le dévouement, s’ils
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- ne peuvent prolonger nos jours au-delà des limites naturelles, savent au moins en adoucir les souffrances.
- « Je bois aux représentants de la presse française, interprètes de l’opinion publique, s’égarant quelquefois, mais sachant toujours défendre le droit et la justice.
- (( Je bois aux artistes éminents dont le talent a doté le Familistère et la ville de Guise de chefs-d’œuvre qui en font l’ornement.
- « A tous ceux enfin qui sont venus à notre appel honorer de leur présence cette fête de la glorification du travail, cette fête de l’union et de la concorde.
- « Buvons ensemble au travail et à tous les travailleurs, et qu’un cri unanime sorte de nos poitrines :
- « Vive la France, vive la République !»
- En réponse au toast bienveillant de M. l’Administrateur-Gérant, M. Ganault prononce l’allocution suivante :
- Messieurs,
- « En prononçant tout à l'heure le nom des Députés de l’Aisne, M. Dequenne m’a imposé le devoir de prendre la parole en leur nom.
- « Je le fais d’autant plus volontiers que j’ai reçu de mes collègues absents la mission de vous présenter leurs excuses, etqu’après avoir assisté aux merveilles de cette grande et belle fête du travail et à l’hommage solennellement rendu à notre ancien collègue de l’Assem^ blée nationale, je suis certain d’être l’interprète de chacun d’eux en exprimant les plus sincères regrets.
- « Mais où mon embarras commence, c’est quand j’ai à faire choix d’un toast pour consacrer à mon tour l’impression que laissera cette grande journée. Avec une prévoyance digne du grand rôle qu’il est appelé à remplir ici, comme Président du conseil de gérance, M. Dequenne me paraît avoir absorbé par avance tous ceux que je me croyais en situation de porter, et il ne semble me rester, à raison du rôle tout spécial dont mon vieil ami Godin m'avait honoré, en me confiant l’exécution de ses dernières volontés, qu’à vous parler surtout des siens ou au nom des siens.
- « Permettez-moi donc tout d’abord de vous présenter les excuses de madame veuve Godin. Le caractère que devait forcément prendre cette réunion par sa coïncidence avec la fête du travail, devait, tout naturellement, la tenir ainsi que les autres membres de la famille, éloignée de cette salle au moment où nous y avons tous le verre à la main.
- « Mais chacun ici connaît la grande part qu’elle a prise à la transmission à ses successeurs de l’autorité qui se concentrait jadis entre les mains du fondateur ; chacun sait à quel point elle a été la continuatrice de la pensée du maître en publiant ses œuvres posthumes,
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- son souvenir est à jamais lié à celui d’André Godin, je n'ai donc rien à ajouter pour que nous la considérions tous comme présente de cœur au milieu de nous.
- « La part qu’il m’a été donné de prendre au règlement des grands intérêts que la mort d’André Godin laissait en présence me donne aussi le droit et m’impose le devoir de rendre hommage en cette circonstance à l’esprit de conciliation, au respect absolu de la volonté d’un père de famille, dont les héritiers du sang et leurs conseils ont multiplié les preuves pendant l’année quia suivi le décès du fondateur du Familistère.
- « Il y a dans ce souvenir un gage d’espérance pour l’avenir. Elevés par une mère qui dès les premiers jours a su se pénétrer de leurs véritables intérêts, fortement impressionnés par cette grande journée dans laquelle les honneurs rendus à leur aïeul leur ont fait occuper le premier rang, les petits enfants d’André Godin tiendront à se montrer toujours dignes du grand nom qu’ils portent, et resteront toujours attachés par le cœur à cette œuvre grandiose à laquelle leur aïeul a consacré sa vie.
- « Cette œuvre, Messieurs, elle vivra, elle ira toujours en se perfectionnant non pas seulement par l’effet des sages et prévoyantes dispositions prises par son fondateur pour en assurer la perpétuité, mais grâce aussi à cet esprit de concorde et de bienveillance réciproque dont les anciens collaborateurs, aujourd’hui les continuateurs de la pensée et de l’action du maitre au conseil de gérance, ont dès le début su multiplier les preuves.
- « C’est ce qu’ont si bien compris les artistes de grand talent auxquels vous vous êtes adressés, MM. Leclère, Tony Noël, Double-mard, quand, en associant à leur tour leurs aptitudes diverses, ils ont si merveilleusement consacré, en les caractérisant comme elles devaient l’être, les pensées maîtresses de l’œuvre du Familistère : Autour du philosophe dont ils ont transmis l'image presque vivante à la postérité, ils ont groupé les deux statues symboliques du travail créateur de toutes choses, et de cet amour maternel, qui vivifie et embellit tout ce qu’il touche et qui protège si bien l’enfance inexpérimentée contre ses propres fautes, par son incessante prévoyance, par son inépuisable tendresse.
- « Cette œuvre si puissante, que le génie d’André Godin a créée sous l impulsion d’un inépuisable sentiment d’amour pour l’humanité,est aujourd’hui si universellement comprise et acceptée, que chacun a perdu jusqu’au souvenir des mauvais jours où elle était contestée, critiquée, quelquefois entravée.
- « Et c’est pour tous une grande joie que d’avoir entendu de la bouche même des représentants si autorisés de la ville et du canton
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- de Guise, MM. Flamant et Paradis, l’éloge si sympathique et si sincère que tous deux ont fait du grand citoyen qui n’est plus.
- « Ces bonnes paroles ont scellé pour l’avenir l’alliance indissoluble de la ville de Guise et du Familistère ; j’y vois un signe certain de cette évolution des esprits que mon collègue Hanotaux signalait à la fin de son remarquable discours.
- « Et pour résumer, sinon dans un toast au moins dans un mot, la pensée commune qui s’est dégagée de tout ce qui a été fait et dit en cette grande journée, je crois le moment venu pour proclamer que c’est par la coopération, si bien réglementée ici, du capital et du travail, qu'il nous sera donné de voir s’ouvrir, à la fin de ce siècle, cette ère de fraternité entrevue il y a cent ans par nos pères, et c’est à la ville de Guise aussi bien qu’au Familistère, que chacun reportera l’honneur d’avoir vu le berceau de cette salutaire et pacifique Révolution.»
- D’autres toasts sont ensuite portés par M. Flamant, qui boit à la bonne harmonie, à la fraternité de la ville de Guise avec la société du Familistère ; par M. Hugues, maire de Saint-Quentin, il dit que le maire de Saint-Quentin avait à prendreà Guise des exemples, des leçons et il boit à la prospérité de la ville de Guise et du Familistère unis dans la République ; par MM. Vansittart. Neale, Mathieu, un des plus anciens ouvriers du Familistère, etc, etc.
- Quelques divertissements littéraires ont entretenu la bonne humeur de l’assemblée. M. Rernardot, notamment, a dit avec beaucoup d’art et de chaleur communicative une poésie de Victor Hugo : La Caravane. M. André se lève alors, donne une cordiale poignée de main à M. Rernardot et clôt la série des toasts en buvant à la commission d’organisation de la fête.
- Cette commission, en effet, composée de MM. Donneaud, Rernardot et Sékutowicz avait fait admirablement les choses.
- Grâce à elle rien n’avait été laissé à l’imprévu.
- Reprenons notre promenade interrompue sur la place du Familistère.
- La nuit vient. Comme par enchantement toutes les fenêtres du Familistère s’illuminent en même temps. Une sonnerie de clairon a fait ce miracle.
- Du milieu de la place, vous avez sous les yeux 266 fenêtres éclairées.
- En même temps, une ligna de flammes court et encadre la partie de la place réservée au bal. Mais on danse partout, dans les cours, sur les pelouses, partout où peuvent parvenir les accords de l’excellente musique du Familistère, toujours sur la brèche.
- Vous vous demandez ce que deviendrait cette superbe fête et cette
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- rayonnante gaîté, si un orage indiscret venait à éclater subitement? Que feriez-vous en pareil cas ? Sans doute, vous vous empresseriez de chercher un refuge dans la cour vitrée la plus rapprochée de vous. Or, si près que vous soyez d’une des nombreuses portes qui donnent accès à l’intérieur du Familistère, si vite que vous alliez, vous n’auriez certes pas le temps de vous mouiller, mais si vous n’avez plus vos jambes de vingt ans, il y a fort à parier que la jeunesse qui prenait à l’instant même ses ébats sur la place, vous aura devancé et qu’en pénétrant dans la cour centrale éclairée subitement à giorno, le spectacle qui frappera vos yeux sera celui des danseurs et danseuses achevant avec entrain, aux accents endiablés de la musique, la figure de danse malencontreusement interrompue une minute auparavant.
- Cette éventualité ne s’est pas réalisée.
- L’estrade dressée au fond de la cour pour les musiciens est restée vide. Dans la cour a persisté l’animation des jours de fête ; mais les spectateurs n’ont pas eu l’occasion de s’appuyer en foule aux barrières ornées de trophées des galeries, La grande cour est restée silencieuse.
- Au lieu de l’averse d’eau, la pluie de flammes d’un feu d’artifice parfaitement réussie.
- Et pendant toute cette belle soirée, la statue de M. Godin apparut lumineuse, au milieu de son œuvre entière rayonnante, sous le ciel étoilé.
- Aussi bien, aucun de ceux quiontassistéàce spectacle ne s’inscrira en faux contre cette appréciation d’un de nos confrères de l’Aisne:
- « Grâce au respect et à l’admiration que la foule qui se pressait hier sur la place du Familistère professait pour M. Godin, cette fête d’inauguration, par son caractère imposant et sublime, s’est véritablement élévée à la hauteur d’une apothéose.>.
- Vers minuit et demi l’hypothétique averse dont nous parlions tout à l’heure devint une réalité. Mais il ne restait plus sur la place que deux ou trois douzaines de danseurs obstinés.
- La deuxième journée fut non moins radieuse que la première.
- Le programme des jeux que nous avons publié dans notre dernier numéro fut exécuté de point en point, aux heures indiquées, sous la direction des commissaires hommes et femmes désignés.
- C’est plaisir de voir sur la place du Familistère, dans les cours, et sur les pelouses hommes, jeunes gens et jeunes filles, enfants des deux sexes se livrer avec entrain à des divertissements appropriés à leur âge : tir à la carabine, tir à l’arc, jeu de boules, escrime, jeu de brouette, jeu de ciseaux, etc. etc.
- La fête du travail a repris ici son caractère intime traditionnel.
- Comme nous le disions en commençant, c’est la 22° fête du travail
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- qui se célèbre au Familistère ; ce serait la 23e si, en raison du deuil qui venait de frapper l’Association, le conseil de Gérance n’avait pas décidé l’année dernière que la fête n’aurait pas lieu.
- On se tromperait fort, si on ne voyait dans cette institution déjà vieille, d’autre objet que celui de procurer quelques délassements bien légitimes à une population de travailleurs.
- Le jour de repos hebdomadaire, les fêtes patronales delà localité, certaines fêtes religieuses, dont une tradition encore respectée fait autant d’occasions de chômage, suffiraient dans le cours de l’année à remplir ce but.
- « La pensée qui a présidé en 1867 à l’institution de cette fête » disait en 1878, M. Godin dans le discours qu’il prononçait à l’occasion, de la fête du travail,« est la même que celle qui, en 1859, avait fondé le Familistère. C’est elle encore qui a conçu l’Association du capital et du travail dans laquelle vous allez entrer d’une façon légale et définitive.
- « La fête du travail est donc pour nous un gage et une preuve de persévérance dans la voie que nous nous sommes tracée. Elle démontre que la foi dans les principe s fait les choses durables, et surtout combien nous attachons d’importance à la glorification des œuvres utiles. Car tout ce que j’ai fait a tendu vers ce but : glorification et réhabilitation du travail. »
- Une des plus profondes satisfactions qu’il ait été donné à l’observateur sympathique à l’œuvre de M. Godin de ressentir, a ôté de constater à quel point cette pensée a fait du chemin dans l’esprit et le cœur des continuateurs de cette œuvre.
- S’imaginerait-on qu’une dépense relativement modique a suffi pour nous donner le spectacle inoubliable des 2 et 3 Juin ?
- Mettez une somme égale à la disposition d’une population dix et vingt fois supérieure à celle du Familistère et vous n’obtiendrez pas un pareil résultat.
- Pourquoi ? Parce que l’association des efforts seule rend possible l’organisation et laréussite d’une telle solennité. Parce que l’habitation unitaire, en groupant surle même point les personnes qui ont des intérêtsidentiques, unecommunautéd’aspirations,en développant en elle les instincts de sociabilité produit tout naturellement cette association d’efforts indispensable. Parce que, comme l’écrivait en 1871, M. Godin dans ses Solutioiis Sociales, et sur ce point comme sur tous les autres,ses prévisions se sont réalisées, « quand l’homme a su toutconstituer autour de lui, pour son repos, sa tranquillité et sa sécurité, le même sentiment ne tarde pas à l’élever aux besoins des jouissances de l’art et de l’intelligence, et le Palais Social doit offrir, sous ce rapport, les ressources les plus nouvelles et les plus grandement comprises, ces ressources se rattachant à toutes les
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- autres conditions du bien-être et du développement de l’esprit et du cœur. »
- Et si le Familistère est magnifiquement doté pour procurer en tout temps toutes ces satisfactions à ses habitants, quel cadre n’offre-t-il pas, par ses dispositions matérielles, aux réjouissances publiques de la fête du travail ?
- Voyez au milieu de la place le corps de musique du Familistère. Voyez sous leur uniforme si coquet et si propre, ces jeunes gens, tous employés ou ouvriers, occupés dans la semaine à des travaux pénibles et salissants, tous artistes, les brillantes récompenses obtenues dans de nombreux concours en font foi.
- Les amateurs de la ville et les nombreux étrangers accourus à l’occasion de la fête, mêlés aux groupes des habitants du Familistère, écoutent en se promenant les morceaux de musique.
- On écoute aussi aux centaines de fenêtres qui donnent sur la place, ces fenêtres d’où l’on suit des yeux, pendant la semaine, les enfants qui se rendent,en chantant,bannières déployées, à l’école tout en face, à l’autre extrémité de la place.
- Si la supériorité de la maison unitaire est visible dans les mille détails de la vie quotidienne, elle éclate de façon à convaincre les plus incrédules, dans l’organisation et la manifestation des réjouissances publiques.
- A cette heure l’univers entier rend le plus éclatant des témoignages à la puissance du travail. Tous les peuples se sont donné rendez-vousàl’Exposition universelle pour contempler les merveilles accumulées de la production.
- Le travail est glorifié dans ses produits. Mais le travailleur attend encore l’équitable rémunération de ses peines, et la part qui lui revient des richesses qu’il a créées.
- L’Association du Familistère assure à tous ses membres les garanties de l’existence, une part des bénéfices réalisés proportionnellement à leur concours dans la production, et, par l’économie résultant de l’organisation du Palais social et de ses divers services, les équivalents de la richesse.
- Ici, la fête du travail est véritablement la fête des travailleurs, où grâce à la solidarisation des intérêts matériels et moraux, le plaisir de chacun est fait de la joie de tous.
- Chacune de ces solennités est une étape dans la voie de la concorde ouverte par M. Godin aux collaborateurs dont il avait assuré le bien-être.
- La fête du 2 Juin n’a été qu’une longue explosion de ce sentiment, base de l’œuvre indestructible de M. Godin.
- J. P.
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- LE DEVOIR
- CITRON FOUE
- PARLEMENTAIRE
- Les vendredis de la Chambre.— La protection de l’enfanee.— Une sanction
- à la loi sur les syndicats professionnels.— Les délégués mineurs.— Les
- sociétés de secours mutuels.— Les sociétés coopératives.
- Le 17 Mai dernier,M. Spuller inaugurait en quelque sorte solennellement la série des vendredis ouvriers par une déclaration ferme d’adhésion à la conférence internationale de Berne.
- La Chambre a paru unanimement favorable à ce projet qui, on s’en souvient, est dû à l’initiative de deux députés suisses d’opinions absolument opposées, MM. Favon et Deeurtins.
- Pour qu’une proposition puisse rallier dans un commun accord des hommes qui en toutes circonstances ne cessent de lutter les uns contre les autres, forcer l’adhésion des gouvernements d’essences les plus variées, il faut qu’elle réponde aune préoccupation générale, qu’elle ait un grand caractère d’urgence ; il faut aussi que la nation d’où elle émane jouisse auprès des autres d’une puissance morale incontestée. Tel est le cas de la Suisse.
- Le projet de loi pour assurer la protection des enfants maltraités où moralement abandonnés a été voté sans modification à son retour du Sénat. Il a maintenant force de loi. L’objet de cette loi est de protéger les enfants contre leurs parents indignes en prononçant à l’égard de ces derniers la déchéance de la puissance paternelle ; de procurer aux administrations publiques, aux associations de bienfaisance et aux personnes charitables le moyen légal de pourvoir efficacement et avec sécurité à l’éducation des enfants qu’elles recueillent, enfin de régler la dévolution à l’assistance publique de la puissance paternelle retirée aux parents ou délaissée par eux.
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- % #
- La Chambre adopte ensuite la proposition de loi de M. Bovier-Lapierre ayant pour objet de réprimer les atteintes portées à. l'exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars i8s4 aux Syndicats professionnels de patrons et d’ouvriers.
- En voici le texte :
- Art. 1.— Qniconque sera convaincu d’avoir par menace de perte
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- d’emploi ou de privation de travail, relus motivé d’embauchage,renvoi collectif d’ouvriers ou employés syndiqués, violences ou voies de fait, dons, offres ou promesses de travail, entravé ou troublé la liberté des associations syndicales professionnelles ou empêché l’exercice des droits déterminés par la loi du 21 mars 1884, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à trois mois et d’une amende de 100 à 2.000 francs.
- Art 2.— Les dispositions de l’article 463 du Code pénal pourront être appliquées aux pénalités édictées par l’article premier de la présente loi.
- Cette loi n’enlève pas à la législation des syndicats professionnels, aucune de ses imperfections organiques, mais elle lui donne une sanction pénale. La constitution des syndicats reste légalement facultative, mais l’entrave apportée à leur libre jeu devient un délit punissable.
- M. Basly demandait que l’on remaniât la loi dans le sens de-la reconnaissance de la personnalité civile aux syndicats.
- Cette proposition a été écartée comme ne se rattachant qu’indirec-tement à la loi en discussion, mais il est probable qu’elle fera l’objet d’une proposition spéciale, la reconnaissance de la personnalité civile devant permettre aux sociétés ouvrières de prendre un rôle plus actif dans le mouvement social.
- Voilà certes, tout de même, une journée assez bien remplie.
- Passons au vendredi suivant :
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- Une ancienne connaissance nous revient du Sénat,le projet de loi sur les délégués mineurs. Quelqu’intéressant qu’il soit,nous ne nous y arrêterons pas longtemps. En effet, à peine arrivé le voilà reparti.
- La Chambre n’a pas voulu accepter les modifications introduites dans le projet par le Sénat ; elle a considéré que ces modifications dénaturaient à tel point la portée de la loi, qu’elles équivalaient à la suppression des délégués mineurs.
- Dans l’opinion du Sénat la circonscription de chaque délégué devait être restreinte do façon que le délégué restât en même temps ouvrier. La Chambre considérait que dans ces conditions le délégué ne jouissait pas de toute l’indépendance nécessaire à l’exercice de ses fonctions de contrôleur des travaux, et pensait au contraire que l’on devait élargir la circonscription de telle sorte que tout son temps fût pris par ses fonctions de délégué, que son existence fût assurée par son indemnité de délégué.
- La prochaine législature sera probablement appelée à trancher cette question que n’ont pu résoudra les deux législatures précédentes.
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- LE DEVOIR
- Un autre projet, amendé il y a deux ans par le Sénat, ce qui suppose un assez long séjour dans les cartons des commissions, revenait dernièrement devant la Chambre : c’est le projet de loi relatif aux sociétés de secours mutuels.
- Le projet a été adopté en deux délibérations. La première a eu lieu le 31 mai, la deuxième qui devait avoir lieu le 7 juin avait été ajournée au 14, pour permettre à la Chambre de s’inspirer des résolutions du congrès de la mutualité qui devait avoir lieu dans l’intervalle.
- Cet empressement du pouvoir législatif à tenir compte de l’opinion des intéressés est des plus louables.
- Revenons au projet :
- On sait qu’il existe deux catégories de sociétés : les sociétés autorisées, régies en vertu des articles 291 à 294 du Code pénal ; les autres appelées sociétés approuvées, jouissant d’une certaine personnalité civile et de certains avantages, tels que la faculté de recevoir des dons et legs et des subventions de l’État.
- Les premières s’administrent à leur guise, gèrent leurs fonds comme elles l’entendent ; les secondes doivent placer leur avoir à la Caisse des dépôts et consignations qui leur garantit un intérêt de faveur.
- Le texte adopté par la Chambre transforme les sociétés approuvées en sociétés homologuées, et les sociétés simplement autorisées en sociétés non homologuées. Au fond, c’est la même chose, les mots seuls différent. Cependant, les sociétés homologuées auront le droit de placer leurs fonds, toujours par l’intermédiaire de la Caisse des dépôts et consignations, en valeurs dites de tout repos, telles qu’en prêts aux départements et aux communes, en actions du Crédit foncier et des chemins de fer. Cette faculté, d’après les auteurs du projet, permettrait aux sociétés de secours mutuels de retirer un intérêt plus avantageux que celui qui leur sera éventuellement accordé par l’État, parce que ce taux doit être ramené à celui des Caisses d’épargne.
- Tels sont les changements que le nouveau projet apporte dans la législation existante.
- Une modification, très controversée, a été introduite dans le projet au cours de la discussion : c’est une disposition aux termes de laquelle douze membres du conseil supérieur (institution nouvelle) seront nommés par les mutualistes eux-mêmes.
- Mais on ne saurait considérer cette loi comme définitive tant qu’elle n’aura pas été sanctionnée par le Sénat.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Enfin le projet de loi sur les sociétés coopératives a été adopté en première et en deuxième lecture, sans un mot de discussion. Il n’y a pas lieu de supposer que le projet rencontre plus de difficultés au Luxembourg qu’à la Chambre, et il est permis de supposer que la nouvelle législation entrera prochainement en vigueur.
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- Tels sont, nous en passons peut-être, les principaux projets de lois examinés ou adoptés dans les séances du vendredi de chaque semaine. Les autres séances ont été remplies, au Sénat, par la discussion du projet de loi sur le classement et le traitement des instituteurs qui vient d’être finalement adopté par 180 voix contre 73 ; — à la Chambre, par la discussion du budget, qui ne présente cette année qu’un intérêt tout à fait secondaire, et surtout par des questions et des interpellations dont le nombre se multiplie à tel point qu’elles commencent à envahir les séances du vendredi, de ce jour pieusement réservé à des débats moins stériles.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Le Congrès Agraire. — Le Congrès international de la réforme agraire pour lequel M. Henry George, l’éminent penseur socialiste qui a tant écrit pour la nationalisation du sol était venu à Paris, n’a tenu que trois séances, dont les travaux ont été régulièrement nourris.
- Après que chaque délégué des nations étrangères eut fait l’exposé de la situation agraire de son pays, le congrès a adopté le vœu suivant, qui est trop insuffisamment formulé pour faire espérer une action bien efficace :
- « L’assemblée, considérant que le sol n’est pas le produit du travail, qu’il est la matière première ou la source d’où celui-ci tire tout ce qui est nécessaire à l’existence ;
- « Considérant que le travail doit constituer la base légitime ou rationnelle de la propriété ;
- « Considérant que l’appropriation individuelle du sol a pour conséquence le paupérisme, l’esclavage ou l’exploitation du travail ;
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- LE DEVOIR
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- (( Considérant, enfin, que cette situation sociale engendre des dangers qui finiraient par rendre tout ordre impossible :
- « Déclare que la propriété individuelle du sol doit disparaître et se trouver remplacée par son appropriation collective, c’est-à-dire, à l’avantage de tous. »
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- Le Congrès de la Mutualité. — Le Congrès de la mutualité a eu lieu du 4 au 8 juin, dans le grand amphithéâtre de la Sorhonne, sous la présidence de M. H. Maze, sénateur, rapporteur de la loi de 1883 sur les sociétés de secours, qui a toujours prêté l’appui de son autorité à la mutualité. Les trois questions suivantes avaient été proposées à la discussion :
- -J° Quelles sont les garanties fondamentales que doivent présenter à leurs adhérents toutes les sociétés et unions de sociétés ?
- 2° Est-il désirable de laisser subsister la division des sociétés de secours mutuels en sociétés libres, autorisées et approuvées ?
- 3° Le système du livret individuel est-il le meilleur en matière de retraites, et y a-t-il lieu de l’appliquer dans les sociétés de secours mutuels ?
- Le champ étaitvaste et il n’a pas fallu moins de quatre laborieuses séances pour discuter des questions de la plus haute importance pour la mutualité française. La première portait sur des sujets d’ordre absolument intérieur et ne pouvait que difficilement donner lieu à des conclusions satisfaisantes. Cependant, sur deux points, la section du congrès chargée d’étudier cette question, a pris deux conclusions importantes. Dans l'une, elle s’oppose à l’article 3 du projet de loi qui donne des libertés illimitées aux sociétés, et dans l’autre, elle établit en principe la péréquation — ou, pour employer un mot plus technique — l’égalité des recettes et des dépenses. Le congrès pense surtout que c’est là une règle qu’il ne faudrait pas exagérer, et qu’on ne saurait blâmer une société de compter sur ses recettes extraordinaires,telles que les dons et legs ou les cotisations des membres honoraires.
- La seconde question avait un intérêt plus g. and. A l’heure présente, les sociétés de secours mutuels de France sont divisées en sociétés approuvées auxquelles l’État accorde des subventions et qui peuvent recevoir des dons, et les sociétés seulement autorisées qui ne jouissent d’aucun de ces avantages. Le congrès, tout en conservant le principe de la dualité, a fait cependant un grand pas vers celui de l’unité en demandant pour les sociétés autorisées des privilèges plus étendus, entre autres celui de la personnalité civile, et la liberté de constituer leurs pensions comme elles le désirent.
- Le président, M. Maze, a fait remarquer que c’était la première
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- fois que le principe de l'unité des sociétés se faisait jour, et il a fortement encouragé les mutualistes à suivre cette voie, vraiment démocratique.
- Un dernier point était à discuter, celui de savoir s’il fallait mettre l’avoir des sociétés aux fonds communs, ou porter la part de chaque adhérent sur des livrets individuels.
- Le congrès, tout en conseillant aux sociétés de faciliter à leurs adhérents la possession de livrets individuels comme moyen corrélatif d’épargne, a jugé nécessaire de maintenir pour la société elle-même le fonds commun.
- Après avoir épuisé la série des questions qui lui avaient été proposées, l’assemblée a formulé quelques vœux qui mériteraient une discussion approfondie. Elle a demandé, entre autres,la fixité du taux d’intérêt de 4 1/2 % pour les dépôts des sociétés et la faveur du taux de 5 % pour les pensions alimentaires inférieures à 350 francs,faveur dont les a dépossédées la loi de 1886.
- Enfin, il a été décidé que le 4e congrès national de la mutualité aurait lieu à Bordeaux en 1890.
- ALLEMAGNE
- Les Grèves.— Tandis que la France donne un éclat exceptionnel aux grandes assises du travail qui se tiennent à Paris, l’Allemagne est remuée par un mouvement ouvrier très profond.
- Le branle-bas a commencé par les maçons berlinois et ouvriers de branches similaires.Puis sont venus les couvreurs,les ébénistes; les vanniers et les chaudronniers ont suivi, puis les tailleurs de pierre et, après eux, les menuisiers. Ces grèves généralement ont peu duré et elles ont perdu une bonne partie de leur importance quand les mineurs des charbonnages du bassin de la Ruhr se sont mis à leur tour en grève au nombre de plus de 120,000.
- Après envoi de délégués auprès de Guillaume II,qui les a menacés de fusillades au cas où le mouvement tournerait au socialisme,après toutes sortes de pourparlers avec les chefs des charbonnages, les mineurs westphaliens ont repris le chemin de la bure, sur la base d’un arrangement dont voici l’économie générale :
- 1° La journée de travail sous terre sera de huit heures.On tiendra rigoureusement la main à ce que ce délai ne soit pas dépassé. La descente et la sortie ne dureront chacune qu’une demi-heure.
- 2° On ne pourra recourir au travail supplémentaire qu'après entente entre les administrations et les mineurs.
- 3° Interdiction d’obliger les mineurs au travail supplémentaire.
- Los choses en étaient là et l’on croyait déjà la grève terminée, lorsque plusieurs gérants d’importants charbonnages refusèrent ces
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- conditions. Devant cette attitude, le comité do la grève convoqua, à Bochum, une assemblée générale de délégués ouvriers de tous les charbonnages du district.
- La grève allait reprendre de plus belle, quand l’autorité risqua un coup de force qui lui réussit. Elle fît arrêter les membres descomités ouvriers de résistance et comme les gérants affectèrent d’accepter les conditions discutées, le travail recommença dans les mines. On peut prévoir de nouvelles grèves dans la vallée de la Ruhr dans un avenir assez rapproché, mais elles seront probablement très locales.
- A Hambourg, les ouvriers brasseurs ont fait aussi grève; expulsés des maisons appartenant aux propriétaires des usines, ils se sont adressés à la municipalité qui a eu la bonne idée de les loger provisoirement, ouvriers, femmes et enfants, dans la salle d’école, en attendant mieux.
- Les Assurances ouvrières.— La loi sur l’assurance des ouvriers invalides a été votée dans son ensemble par le Reichstag.354 députés ont pris part au scrutin. 185 ont voté pour, 165 ont voté contre, 4 se sont abstenus.
- SUISSE
- L’Incident Wohlgemuth. — La Suisse n’est pas seulement un pays pacifique, c’est encore un pays qui fait de la propagande en faveur des idées de la paix et son gouvernement a pris, à plus d’une reprise, l’initiative d’ententes internationales susceptibles de rapprocher les peuples ou de diminuer les malheurs et même les chances de guerre.
- Rappelons par exemple la neutralisation des ambulances, l’arbitrage entre l’Angleterre et les États-Unis dans l’affaire de l’Alabama, la conférence de Berne pour l’unification du droit des gens, l’union postale universelle et. tout récemment, la proposition d’une entente pour l’unification de la durée de la journée de travail dans tous les pays. De plus, la Suisse accepte sur son territoire les proscrits politiques de toute provenance et assure à leur presse la plus entière liberté.
- Ces divers titres de la Suisse à la reconnaissance des peuples se transforment en autant de griefs aux yeux des gouvernements de la Triple Alliance. Aussi ces derniers créent-ils à leur petit voisin une foule de difficultés sans cesse renaissantes. Cette fois l’Allemagne a recouru à des moyens plus arbitraires. Elle a envoyé en Suisse des fonctionnaires impériaux avec mission de s’y transformer en agents provocateurs,et l’un d’eux, l’inspecteur de police Wohlgemuth,ayant été arrêté et expulsé de Suisse,l’Allemagne a adressé à la Suisse des
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- observations menaçantes, auxquelles le gouvernement suisse a répondu en maintenant son bon droit.
- L’incident en est là, mais il est gros de danger.
- BELGIQUE
- Election Libérale. — Les libéraux belges reprennent courage, car la ville de Bruxelles vient de nommer à la députation un libéral très accentué, presque radical, M. Janson, que son rôle dans le récent procès de Mous, où la complicité de l’Etat belge dans les agissements des mouchards Bruxellois a été mise en vue, a désigné à la faveur populaire et qui a obtenu 4,818 voix contre les 4,201 du candidat libéral modéré, M. Graux.
- Los cléricaux n’avaient pas môme osé présenter un candidat.
- INTÉRESSANTES STATISTIQUES
- Ce que valent les Chemins de Fer du Monde . — Il peut être intéressant de savoir les sommes que représente l'industrie des voies ferrées. On estime aujourd’hui que les chemins de fer du monde ont une valeur de douze à quinze milliards, ce qui représente le dixième de la fortune totale des nations civilisées et le quart ou peut-être même le tiers de leur capital placé. L’ensemble des sommes engagées dans toutes les usines et manufactures n’arrive pas à ce chiffre. Le stock entier du monde en monnaie de toutes sortes, or, argent et papier, achèterait à peine un tiers de ses chemins de fer.
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- État général de l’Instruction. — Le service de la statistique générale au ministère du commerce a communiqué au ministère de l’instruction publique les curieux renseignements suivants sur l’état de l’instruction dans les principales nations civilisées .Près de 80 0/0 de la population des trois États slaves : Roumanie,Serbie et Russie ne savent ni lire ni écrire. La proportion, en Espagne, est de 63 0/q ; en Italie, de 48 0/q ; en Hongrie, de 43 0/o; en Autriche, de 39 0/q, et en Irlande, de 21 0/q. En France et en Belgique, les illettrés sont en moyenne de 15 0/q ; en Angleterre, de 13 0/q; en Hollande, de 10 0/0 ; aux États-Unis (pour la population blanche), de 8 0/q; en Écosse, de 7 0/q. Enfin, en Suisse, il n’y a que 21/2 0/q de personnes ne sachant ni lire et écrire, et 1 0/o seulement en Suède, en Danemark et dans l’ensemble de l’empire allemand.
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- Les Développements des Services Postaux — Dans aucun pays du monde la poste n’a pris, dans un espace de temps relativement restreint, une extension aussi énorme qu’aux États-Unis. Ainsi, il
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- y a dans la grando République américaine 57,370 bureaux de poste, alors que l’Allemagne n’en possède que 18,683, la Grande-Bretagne 17,587, et la France 7,296. Les routes postales des États-Unis atteignent plus de quatre cent mille kilomètres,celles de l’Allemagne 85,000, celles de la France 65,000, et celles de l’Angleterre 41,000. La poste américaine a expédié,l’année dernière,plus de 3,576,000,000 de lettres et imprimés de tous genres, tandis que les Anglais n’ont pas dépassé 2,279,000,000, les Allemands 1,816,000,000, et les Français 1,400,000,000. La proportion des envois postaux pour ces différents pays est de 71 par habitant pour les États-Unis,de 61 pour l’Angleterre,de 41 pour l’Allemagne, et de 37 pour la France.Enfin, le premier de ces États a dépensé pour ses opérations postales près de 278 millions, le second près de 221 millions, le troisième près de 145 millions, et le quatrième, la France, près de 142 millions.
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- * *
- Le Rôle des Intermédiaires.— Voyons le rôle que les intermédiaires jouent dans les relations économiques,commençons par l’alimentation.
- On n’ignore pas que dans ces dernières années, les éleveurs ruraux n’ont cessé de se plaindre de la baisse continue du prix des bestiaux, baisse qui, dans certaines régions, a parfois atteint 40 0/0 de la valeur antérieure. Il semble que le prix de la viande de boucherie eût dû subir une baisse proportionnelle : les consommateurs des villes savent très bien que ce prix a plutôt haussé que baissé.
- Ils sont au nombre de cinq :
- 1° Le bâtonnier qui court les fermes où il achète isolément les bêtes ;
- 2° Le petit marchand de bestiaux qui rachète aux bâtonniers ;
- 3° Le marchand en gros, qui achète au précédent pour expédier par wagons au marché de la Villette ;
- 4° Le Chevillard qui abat les bêtes et les revend par quartiers ;
- 5° Enfin, le marchand boucher, qui est le cinquième et non toujours le dernier intermédiaire entre le producteur et le consommateur.
- Cela connu, on ne s’étonnera pas que la viande qui est payée sur pied au sortir de l’étahle à raison de 80 centimes le kilogramme,soit revendue dans certains villages, 1 fr. 30, dans certaines villes, 2 fr. et à Paris, 2 fr. 50 à 3 francs ; chacun des intermédiaires n’a cédé sa marchandise qu’en la majorant : de là, le grand écart entre le premier et le dernier prix de vente.
- Eh bien ! ce que nous venons d’indiquer avec quelques détails pour la viande se passe aussi pour le pain, le vin, le beurre, pour tous les aliments enfin-.Ce n’est pas seulement l’alimentation qui est
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- ainsi majorée, mais bien tout ce qui est objet d’achat et de vente, depuis le chapeau jusqu’à la chaussure, depuis l’épingle jusqu’à l’outil le plus compliqué, jusqu’à l’objet d’art.
- D’un pareil état de choses résulte pour le consommateur un appauvrissement général qui réduit les ressources de chacun de 50 0/o au moins, car c’est à ce taux qu’il faut au moins fixer le total des majorations dont les intermédiaires multiples frappent toutes marchandises.
- Conclusion : il faut multiplier les sociétés coopératives et les syndicats agricoles, et faire concorder les efforts des unes et des autres vers ce but : la suppression des intermédiaires.
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- PAIX
- Fraternisation des Peuples.— Le Congrès international de la Paix et la Conférence parlementaire pour l’Arbitrage.
- Le voyage du roi Humbert en Allemagne a provoqué en Italie une recrudescence du mouvement de sympathie qui s’était manifesté pour la France à l’occasion du centenaire et de l’ouverture de l’Exposition de 18S9.
- M. Frédéric Passy, président de la société pour l’arbitrage entre nations, n’a pas reçu moins de 510 télégrammes de tous les points de l’Italie, des petites villes comme des grandes et dos sociétés les plus diverses.
- Beaucoup de ces dépêches protestent contre l’alliance réactionnaire, que deux monarques s’efforcent de raffermir à Berlin ; la plupart saluent la République française garantie du triomphe de la démocratie universelle ; toutes envoient les x-jeux les plus chauds du peuple Italien pour la paix et l’union de la race latine.
- Le télégramme adressé à M. Frédéric Passy, par M. G. Missori au nom du comité de vigilance de Milan, mérite une mention spéciale pour l’esprit de sagesse et de bienveillance dans lequel il a été rédigé.
- En voici la teneur :
- « Nous n’avons pas oublié les sages pensées que vous exprimiez dans votre lettre en réponse à notre manifeste du 30 Novembre dernier, nous engageant à employer tous nos efforts à dissiper les causes d’irritation qui pourraient surgir entre l’Italie et la France. Ces pensées sont les nôtres. Et c’est pourquoi nous croyons devoir appeler votre attention sur ce fait que la visite personnelle que rend
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- le roi d’Italie à l’Empereur d’Allemagne n’a aux yeux du peuple Italien aucune signification de nature à vous porter ombrage.
- « Il ne manquera pas dans votre pays ni-dans le nôtre, de gens pour essayer, aujourd’hui comme précédemment, de transformer un acte de courtoisie du roi on une démonstration nationale.
- « Il ne doit y avoir à cet égard aucune équivoque. Fidèles au devoir que nous nous sommes mutuellement imposé, nous ne cesserons de travailler ensemble à faire disparaître les malentendus qui pourraient, tant en France qu’en Italie, susciter de nouveaux obstacles à notre œuvre de conciliation et de fraternité. »
- Dans l’impossibilité de répondre ou de faire répondre individuellement à toutes ces adresses, M. F. Passy, écrit au conservateur Bonghi, au démocrate Moneta, pour leur exprimer à quel point ses amisetluisont touchés de ces marques de sympathie pour la France.
- La fin de la lettre de M. Passy.au vaillant directeur du Secolo. exprime bien l’opinion moyenne des Français, amis de la paix :
- (( Respectons-nous les uns les autres, n’intervenons pas inconsidérément dans les affaires intérieures de nos voisins, mais sans cesser d’être de notre pays sachons être de la grande société universelle dont toutes les nations ne sont que des membres, et tous ensemble, avec une sainte émulation, travaillons pour le bien commun de l’humanité qui ne peut être réalisé que par la liberté et par la paix. »
- %
- 'fc-
- L’International arbitration ancl peace Association vient d’envoyer au Président de la République française ses cordiales félicitations pour le succès des fêtes qui ont célébré l’ouverture de l’Exposition, en regrettant profondément l’absence des représentants delà Grande-Bretagne et de quelques autres puissances.
- Fine lettre conçue dans le même sens et revêtue de la signature de 204 membres de la Chambre des communes de la Grande-Bretagne a été envoyée à M. F. Passy pour être, par ses soins, remise à M. Carnot, président de la République.
- Deux.cent cinquante députés français ont aussitôt remercié leurs collègues les Anglais de leur belle adresse au peuple et au gouvernement de la France.
- ,*,
- Un immense besoin de concorde et de paix se manifeste dans toutes les parties du monde, et ce sera l’honneur de la France de servir de lien à ces communes aspirations. L’exposition universelle aura eu ce précieux avantage, non seulement de provoquer les manifestations écrites de ce besoin, mais encore de fournir aux artisans delà paix, illustres ou obscurs, l’occasion de se voir, de se connaître et de s’entendre pour dissiper à tout jamais les malen-
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- tendus qui ont pu séparer les nations, et pour jeter d’abord dans les esprits, puis dans les constitutions, les bases de la paix définitive du monde.
- Tout concourt à nous rapprocher de ce but : l’œuvre patiente des Sociétés delà paix, les travaux des nombreux Congrès que l’année du Centenaire a fait surgir de tous côtés, les belles manifestations écloses partout au hasard même de la politique courante, une commune admiration des merveilles du travail impossibles sans la paix, et la cordialité sympathique dont le gouvernement de la France et la population de sa capitale entoure les étrangers, et ces délégations d’ouvriers, d’écoliers, de gymnastes venus de Suisse, d’Italie, de Suède, de Bohême. •
- Tout cela est d’un bon augure pour le Congrès de la paix qui aura clôturé ses travaux au moment où paraîtront ces lignes, et pour la Conférence parlementaire internationale de l’arbitrage qui doit avoir lieu les 29 et 30 Juin
- Tous les congrès dont nous avons maintes fois parlé, et d’autres comme le Congrès de Rome, sur lequel nous regrettons de ne pouvoir insister autant que nous l’aurions voulu, proclamentla nécessité de l’organisation de 1 arbitrage international. Des congrès, dont l’objet spécial semble dénué de tout rapport avec les aspirations des amis de la paix, aboutissent aux mêmes conclusions. C’est ainsi que parmi les questions soumises au Congrès juridique de Lisbonne, dont la séance d’inauguration a été présidée par le roi en personne, se trouve celle ci :
- Rendre à jamais impossible le retour des tueries humaines par la création d'un tribunal d'arbitrage international.
- C’est ainsi que le Congrès pour les institutions et œuvres féminines a inscrit à son programme : l’action en faveur de la paix.
- Avons-nous besoin de rappeler l’importance donnée à cette question par les Congrès ouvriers ? On se demande vraiment ce que pourraient peser devant cet assentiment universel les velléités belliqueuses d’une poignée d’individus.
- Aussi peut-on voir avec de légitimes espérances une réunion où se rencontreront les représentants de l’État de Libéria, de la Suède, du Danemark, de la Norwège, de la Serbie, du Mexique, de la Bolivie etdes Républiques de l’Amérique Centrale, ainsique de celles de l’Amérique du Sud et notamment de la République Argentine, du Brésil, de la Suisse, de la Belgique, des Pays-Bas, de la Hongrie, de 1 Espagne et du Portugal; M. Liebnecht pour l’Allemagne, des Députés et Sénateurs Italiens, des Membres du Parlement delà Grande-Bretagne et plusieurs Sénateurs Américains parmi lesquels le Président du Comité des Affaires Étrangères, M. Shermann.
- Ce qui donne à cette réunion une importance toute particulière,
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- c’est que ses membres appartiennent tous à des parlements, c’est-à-dire à des autorités qui tiennent dans quelque mesure les cordons de la bourse. Or, comme le disait déjà Piccolomini : « Avoir de l’argent, tout est là c’est le nerf de la guerre. »
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- Congrès inti bnational des œuvres et institutions féminines
- Le Congrès s’ouvrira à Paris le.12 juillet. Sa durée sera d’une semaine.
- Les séances de l’après-midi seront consacrées à l’exposé des œuvres existantes, et celles du matin à la discussion des sujets portés à l’ordre du jour ainsi qu’aux communications émanant de l’initiative individuelle,
- Un certain nombre de visites à des œuvres parisiennes auront lieu pendant la durée du Congrès.
- La cotisation est fixée à dix frayics.
- Chaque œuvre étrangère recevra gratuitement une carte d’entrée,
- Les adhérents recevront ultérieurement la carte de membre et le programme détaillé du Congrès.
- Prière d’envoyer les adhésions et communications au secrétariat du Congrès, passage Saulnier, 21 (rue Lafayette), au siège de la Bibliothèque internationale des œuvres des femmes.
- Voici le programme de ce Congrès.
- Section i
- Philanthropie et morale.
- Enfance. •— Vieillesse. — Indigence. — Hôpitaux. — Prisons. — Protection — Assistance aux bless.és. — Action en faveur de la paix. — Tempérance. — Épargne et prévoyance.
- Section ii
- Pédagogie.
- Le rôle de la femme dans les écoles maternelles, primaires, secondaires et professionnelles.
- Section iii
- Arts, sciences, lettres.
- Section iv Législation civile.
- La mineure, l’épouse, la mère, la femme commerçante.
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- MOUVEMENT FEMININ
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- L’Éligibilité des femmes en Suède et au Danemark
- Nous avons reproduit dans notre dernier numéro, un article de la Citoyenne,annonçant que le suffrage municipal des femmes en Danemark était désormais un fait accompli. Cette nouvelle était prématurée. La Citoyenne a reçu à ce sujet de l’éminent député danois, M. Bajer, la lettre rectificative suivante qui renferme sur le mouvement féminin en Suède et en Danemark, de très intéressants détails :
- Le 6 mars 1889, la seconde- Chambre (Suède) a adopté, par 99 voix contre 80, le projet du gouvernement concernant l’égalité des femmes comme membres des commissions scolaires (écoles primaires) et des bureaux des pauvres. Le 9 mars, la première Chambre a adopté, par 59 voix contre 57, le même projet. Ainsi, tout le Parlement suédois a adopté ce projet du gouvernement qui a été occasionné par un projet préliminaire de M. J.- T. Borg, sénateur, accepté le 18 juin 1887, par 101 contre 77 voix à la deuxième Chambre et par 41 voix contre 40 à la première Chambre (voir mon compte rendu dans Hoad vi vil). Depuis 1862, la femme suédoise possède le droit électoral municipal. Maintenant elle peut être élue à certains emplois.
- Quant au Danemark, j’ai saisi le Parlement de projets de suffrage municipal de la femme en 1886, 1887 et 1888. La Chambre des députés a deux fois accepté mes projets de loi, mais le Sénat — un des plus réactionnaires de toute l'Europe — les a rejetés sans phrase. Voilà pourquoi l’association danoise pour le suffrage des femmes s’est formée. Malheureusement la présidente de cette association, Mme L. Luplan, née Monrad, est tombée malade. Nous espérons qu’elle continuera bientôt son travail zélé.
- Chose étrange : En Islande — colonie danoise dans la mer Glaciale (plus de 70.000 habitants), les femmes ont le suffrage municipal depuis le 12 mai 1882. Voilà mon point de départ lorsque j’ai proposé le même droit pour les femmes danoises. Le ministre islandais (au Conseil d’État danois), est toujours la même personne que le ministre danois de la justice. Ce ministre et le ministre de l’intérieur de Danemark sont favorables au suffrage municipal de la femme ; mais le Sénat réactionnaire s'oppose, quoique, — aussi chose étrange, — ces deux ministres soient sénateurs eux-mêmes.
- Je vous donnerai plus de renseignements si je réussis à vaincre les grands obstacles qui s’opposent à ma participation au Congrès de Paris. Il est très invraisemblable que je réussisse, mais j’espère encore.
- Bien dévoué votre,
- Frédérik Bajer.
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- §74
- Le devoir
- BIBLIOGRAPHIE
- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
- ET SON FONDATEUR
- J.-B. ANDRÉ GODIN (1)
- Sous ce titre l’Association du Familistère vient de publier un livre remarquable fait par l’un des membres de son conseil de gérance, M. F. Bernardot.
- Ce livre répond au Questionnaire de l’Exposition d’Economie sociale.
- Pour donner une idée de l’importance pratique des matières qui y sont traitées nous en reproduisons la
- TABLE DES MATIÈRES
- Avant-propos.
- Biographie de Jean-Baptiste André Godin.
- Extrait du Testament de Jean-Baptiste André Godin.
- CHAPITRE I
- Questionnaire de l’enquête.
- CHAPITRE II
- Section I. Rémunération du Travail.
- Section II. Participation aux bénéfices. Association coopérative de production.
- Section VIII. Épargne.
- Définition de l’Etablissement. — Offre et demande de travail — Encouragements au travail et à la durée des services.— Proportion pour cent que représentent dans la valeur produite les salaires comparés à l’ensemble des autres frais de production. — Nature de l’Industrie exercée et renseignements généraux. — Mode de formation du capital. — Constitution de la Gérance. —• Nombre et situation des associés. — Mode de répartition du bénéfice net. — Droits des auxiliaires. — Systèmes divers d’encouragement à L’épargne.
- (1) En vente aux bureaux de la Société du Familistère, Guise, (Aisne) ; et h l’Exposition d’Economie sociale. Section 11. Participation aux bénéfices. — Rendu franco 3f25.
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- BIBLIOGRAPHIE
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- CHAPITRE III
- Section I. Salaires Industriels.
- Mode de fixation du salaire. — Offre et demande du travail. — Taux des salaires. — Primes ou sur-salaires. — Subventions en nature. — Régime du travail. — Encouragements au travail et à la durée des services. — Paiement des salaires. — Contestations sur la fixation ou le règlement des salaires. — (Voir section III, syndicats professionnels.) — Rapports entre les salaires et le prix du vivre.
- CHAPITRE IV
- Section III. Syndicats professionnels.
- Association syndicale de patrons. — Association syndicale d’ouvriers ou employés. — Syndicats mixtes- de patrons et d’ouvriers. — Conseil de conciliation. — Tribunal d’arbitrage.
- CHAPITRE V
- Section IV. Apprentissage. — Enseignement professionnel.
- Généralités sur l’atelier. — Rapports entre le patron et l’apprenti.
- — Méthodes d’apprentissages. — Résultats de l’apprentissage.
- CHAPITRE VI
- Section V. Société de secours mutuels.
- Section VI. Caisse de retraite et rentes viagères.
- Section VII. Assurance contre les accidents et sur la vie.
- Définition de la Société.— Eléments qui la constituent.— Histoire de la Société. — Personnel. — Organisation. — Administration. — Particularités diverses. — Secours en cas de maladie. — Secours en cas de chômage industriel. — Secours pour la vieillesse. — Secours en cas de décès. — Recettes de la société. — Dépenses de la société. —• Situation financière, Institutions provenant de l’initiative patronale. — Organisation et fonctionnement de ces institutions.— Caisses de prévoyance.— Résultats financiers.— Rases de l’assurance et renseignements généraux.— Mode d’assurance. —• Responsabilité civile du patron.— Fonctionnement de l'assurance.
- — Primes ou cotisations.— Règlement des sinistres — Caisse de secours. — Résultats de l’assurance.
- CHAPITRE VII
- Section IX. Association coopérative de consommation.
- Origine et formation de la société. — Objet et forme de la société.— Capital. — Nombre et situation des associés. — Gestion de la société.
- — Opérations de la société. — Achats. — Ventes. — Installation de la société. — Service des magasins. — Comptabilité, Bilan. — Répartition des bénéfices nets,Situation financière.— Faits notables
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- â'/G Le devoir
- de l’histoire de la société.— Résultats matériels et moraux de l’institution.
- Boulangerie coopérative. — Fabrication du pain. —• Vente. — Résultats.
- Economat. — Organisation et fonctionnement.
- CHAPITRE VIII
- Section XI. Habitation du travailleur.
- Section XIII. Hygiène sociale.
- Patron créant des habitations auprès du centre de travail. — Maisons collectives. — Taux des locations. — Mode de paiement des loyers. — Résultats matériels de l’amélioration des habitations. — Résultats moraux. — Hygiène de l’habitation. — Hygiène de l’atelier.
- CHAPITRE IX
- Section XIII. Hygiène et protection du premier âge. Nourricerie. CHAPITRE X
- Section XIV. Institutions d’enseignement scolaire et professionnel. Écoles.
- CHAPITRE XI
- Section XIV. Institutions diverses créées par les chefs d’exploitation en faveur de leur personnel.
- Section XII. Cercles d’ouvriers, récréations et jeux.
- Conclusion.
- Ouvrages de M. Godin.
- NOMENCLATURE DES TABLEAUX SYNOPTIQUES
- Mouvement du bilan.
- Consommation industrielle.
- Salaires industriels et frais de production.
- Personnel.
- Conseil de Gérance.
- Mutation des membres de l’association.
- Mouvement des Titres d’Épargne.
- Tableau de progression de 3 titres.
- Salaires généraux.
- Absences non autorisées.
- Etat moral des travailleurs.
- Epargnes réservées (apprentissage).
- Assurance mutuelle contre la maladie.
- Assurance des pensions et du nécessaire.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Moyennes des secours.
- Situation pécuniaire des travailleurs retraités.
- Salaires de la coopération de consommation. Existences en magasin.
- Services de production.
- Services de vente.
- Affaires générales de la coopération de consommation. Mouvement des ventes et carnets d’acheteurs.
- Charges annuelles.
- Distribution des logements (habitation).
- Situation familiale des habitants.
- Dimensions des logements.
- Coût des constructions.
- Taux de location.
- Loyers mensuels moyens.
- Rendements annuels des loyers.
- Mortalité du Familistère comparée à la ville de Guise. Budget de la nourricerie.
- Enfants des Écoles.
- Budgets annuels des Écoles.
- Tableaux d’examen.
- Bibliothèque du Familistère.
- Table des Planches et Tableaux Graphiques
- Portrait de J.-B.-A. Godin.
- Vue à vol d’oiseau des usines et du Familistère.
- Mouvement du Bilan.
- Stabilité du personnel.
- Membres de l’association (mutations).
- Mouvement des Titres d’Épargne.
- Progression de 3 types de titres.
- Absences non autorisées.
- Etat moral des membres de l’association .
- Plan d’ensemble des usines et familistères.
- Légende du plan d’ensemble.
- Mouvement du personnel secouru par les caisses.
- Mouvement des affaires de la coopération de consommation. Mouvement d’affaires des divers services.
- Mouvement des carnets.
- Vue du premier groupe (habitation).
- Plan du familistère (1er groupe).
- Plan de détail des logements.
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- LE DEVOIR
- Résumé des résultats matériels et moraux. Vue des Écoles et du Théâtre.
- Plan d’une table scolaire.
- * *
- Inutile d’insister près de nos lecteurs sur la valeur d’un tel ouvrage. Il suffit de dire qu’il existe pour que tous ceux qui s’intéressent aux questions sociales jugent nécessaire de se le procurer.
- Il répond à bien des demandes posées depuis la fondation du premier palais social ; aussi les amateurs de chiffres et de faits, déjà en possession de cet ouvrage, en expriment-ils la plus vive satisfaction.
- OUVRAGES REÇUS
- Etienne Dolet, sa vie, ses œuvres, son martyre, conférence faite le 18 mai 4889 à la mairie du Ve arrondissement, à l’occasion de l’inauguration de la statue d’Etienne Dolet sur la place Maubert,par le citoyen Bourneville, député de la Seine.
- Brochure éditée par la société de la libre-pensée du Ve arrondissement, 29, rue de Jussieu, Paris.
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- La Marine en danger 1870-1888, par J. Pène-Siefert.
- Troisième édition — 1 vol. 3f, 50 chez Albert Savine, éditeur, 12, rue des Pyramides, Paris.
- *
- * *
- Lettres choisies de Mlle de Lespinasse précédées d’une notice et d’une étude par M. E. de Pompery.
- Librairie de la bibliothèque nationale,rue de Richelieu,8, Paris.— 35 centimes rendu franco.
- -T?
- La Représentation des minorités aux corps élus,système électoral de l’avenir, par A. Bonthoux,ouvrier scieur. Brochure à 35 centimes chez l’auteur, 13, quai de Vaise à Lyon — et chez Lecourtois libraire, 38, rue Daubenton, Paris.
- *
- Suppression de la misère, lettres aux républicains de France sur la Question sociale, par Félix Carrier.
- Brochure à 60 centimes chez Auguste Ghio,éditeur, Palais-Royal 1 à 7,galerie d’Orléans, Paris.
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- OUVRAGES REÇUS
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- Description of Profit-Sharing Scheme introduced by Thomas Bushill and sons manufacturing stationers, Coventry, on october 13t]l 1888.
- With lists of profît-sharing firms.
- Gompiled by T. W. Bushill.
- Three pence, London,Alexander and Shepheard,21furnival Street, Holborn E. C.
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- The Relations of employer and employed in the lightof the social gospel, by Mr T. W. Bushill of Coventry, and Mr William Walker of Glasgow and Colombo, Ceylan.
- Papers read at the annual assembly of the Baptist Union held in London, on Thursday, May 2nd 1889.
- Threepence,London,Alexander and Shepheard,21 and22 Furnival Street, E. C.
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- * *
- Le Végétarisme rationnel scientifique et le docteur Bonnejoy,du Vexin.
- Prix t fr.—Bordeaux,Imprimerie Gounouilhou, 11,rue Guiraude.
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- Le Guépin,almanach illustré de l’Orléanais et du Centre, en vente chez Victor Guérin, 13, rue Royale, Orléans.
- * *
- De l’Alcoolisme,étude médico-sociale par le docteur E. Gebaüer, conseiller général du Loiret.
- Prix 1 fr. à la librairie populaire,!3,rue Royale,Orléans.
- La Nouvelle Jérusalem, d’après les enseignements d’Emmanuel Swedenborg. Ses progrès dans le monde, ses principes de droit divin et leurs applications sociales, par C. Humar.n, avocat au barreau de Paris.
- Ce livre, sur lequel nous reviendrons, est en vente au dépôt des livres de la Nouvelle Jérusalem, 12, rue Thouin, Paris.
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- LE DEVOIR
- AVATAR
- par Théophile GAUTIER (suite)
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- Le visage de Prascovie prit une expression douloureuse ; pour la première fois la tristesse jeta son ombre sur ce frontpur comme celui d’un ange ; ce singulier oubli la froissait au plus tendre de l’âme,et lui paraissait presque une trahison.
- Le reste du déjeuner se passa silencieusement ; Parscovie boudait celui qu’elle prenait pour le comte. Octave était au supplice, car il craignait d’autres questions qu’il eût été forcé de laisser sans réponse.
- La comtesse se leva et rentra dans ses appartements.
- Octave, resté seul,jouait avec un couteau qu’il avait envie de se planter au cœur, car sa position était intolérable : il avait compté sur une surprise, et maintenant il se trouvait engagé dans les méandres sans issue d’une existence qu’il ne connaissait pas : en prenant son corps au comte Olaf Labinski, il eût fallu lui dérober aussi ses notions antérieures, les langues qu’il possédait, ses souvenirs d’enfance, les mille détails intimes qui composent le moi d’un homme, les rapports liant son existence aux autres existences: et pour cela tout le savoir du docteur Cherbonneau n’eût pas suffi. Quelle rage ! être dans le paradis dont il osait à peine regarder le seuil de loin ; habiter sous le même toit que Prascovie, la voir,lui parler,baiser sa belle main avec les lèvres mêmes de son mari, et ne pouvoir tromper sa pudeur céleste, et se trahir à chaque instant par quelque inexplicable stupidité ! « Il est écrit là-haut que Prascovie ne m’aimerait jamais ! Pourtant j’ai fait le plus grand sacrifice auquel puisse descendre l’orgueil humain : j’ai renoncé à mon moi et consenti à profiter sous une forme étrangère de caresses destinées à un autre! »
- Il en était là de son monologue quand un groom s’inclina devant lui avec tous les signes du plus profond respect, en lui demandant quel cheval il monterait aujourd’hui...
- Voyant qu’il ne répondait pas, le groom se hasarda, tout effrayé de sa hardiesse à murmurer :
- « Vultur ou Rustem ? ils ne sont pas sortis depuis huit jours.
- — Rustem,» répondit Octave-Labinski comme il eût dit Vultur, mais le dernier nom s’était accroché à son esprit distrait.
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- AVATAR 381
- Il s’habilla de cheval et partit pour le bois de Boulogne, voulant faire prendre un bain d’air à son exaltation nerveuse.
- Rustem, bête magnifique de la race Nedji, qui portait sur son poitrail, dans un cachet oriental de velours brodé d’or, ses titres de noblesse remontant aux premières années de l’hégire, n’avait pas besoin d’être excité. Il semblait comprendre la pensée de celui qui le montait, et dès qu’il eût quitté le pavé et pris la terre, il partit comme une flèche sans qu’Octave lui fit sentir l’éperon. Après deux heures d’un'e course furieuse, le cavalier et la bête rentrèrent à l’hôtel, l’un calme, l’autre fumant et les naseaux rouges.
- Le comte supposé entra chez la comtesse, qu’il trouva dans son salon, vêtue d’une robe de taffetas blanc a volants étagés jusqu’à la la ceinture, un nœud de ruban au coin de l’oreille, car c’était précisément jeudi, — le jour où plie restait chez elle et recevait ses visites.
- « Eh bien, lui dit-elle avec un gracieux sourire ,car la bouderie ne pouvait rester longtemps sur ses belles lèvres, avez-vous rattrapé votre mémoire en courant dans les allées du bois ?
- — Mon Dieu, non, ma chère, répondit Octave-Labinski ; mais il faut que je vous fasse une confidence.
- — Ne connais-je pas d’avance toutes vos pensées ?ne sommes-nous plus transparents l’un pour l’autre ?
- — Hier, je suis allé chez ce médecin dont on parle tant.
- —Oui le docteur Balthazar Cherbonneau,qui a fait un long séjour aux Indes et a, dit-on, appris des brahmes une foule de secrets plus merveilleux les uns que les autres; — vous vouliez même m’y emmener; mais je ne suis pas curieuse, —car je sais que vous m’aimez, et cette science me suffit.
- — Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels prodiges, que j’en ai l’esprit troublé encore. Cet homme bizarre, qui dispose d'un pouvoir irrésistible, m’a plongé dans un sommeil magnétique si profond, qu’à mon réveil je ne me suis plus trouvé les mêmes facultés : j’avais perdu la mémoire de bien des choses ;le passé flottait dans un brouillard confus: seul mon amour pour vous était demeuré intact.
- — Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l’influence de ce docteur. Dieu qui a créé l’âme,a le droit d’y toucher;mais l’homme, en l’essayant, commet une action impie, dit d’un ton grave la comtesse Prascovie Labinska.— J’espère que vous n’y retournerez plus, et que, lorsque je vous dirai quelque chose d’aimable — en polonais, — vous me comprendrez comme autrefois. »
- Octave,pendant sa promenade à cheval,avait imaginé cette excuse de magnétisme pour pallier les bévues qu’il ne pouvait manquer d’entasser dans son existence nouvelle; mais il n'était pas au bout
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- LE DEVOIR
- de ses peines. — Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un visiteur.
- « M. Octave de Saville.»
- Quoiqu’il dût s’attendre un jour ou l’autre à cette rencontre, le véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l’oreille.Il eut besoin de faire appel à tout son courage et de se dire qu’il avait l’avantage de la situation pour ne pas chanceler ; instinctivement il enfonça ses doigts dans le dos d’une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir debout avec une apparence ferme et tranquille.
- Le comte Olaf, revêtu de l’apparence d’Octave, s’avança vers la comtesse et la salua profondément.
- « M. le comte Labinski ..M.Octave de Saville... » fit la comtesse Labinska en présentant les deux gentilshommes l’un à l’autre.
- Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui recouvre parfois d’atroces passions.
- Vous m’avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la comtesse d’une voix amicale et familière,et j’avais peur de quitter Paris sans vous voir. — Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et vous comptiez alors parmi mes fidèles.
- — Madame,répondit d’un ton contraint le faux Octave,j’ai voyagé, j’ai été souffrant, malade même, et,en recevant votre gracieuse invitation, je me suis demandé si j’en profiterais, car il ne faut pas être égoïste et abuser de l’indulgence qu’on veut bien avoir pour un ennuyeux.
- — Ennuyé peut-être; ennuyeux, non, répliqua la comtesse : vous avez toujours été mélancolique,— mais un de vos poètes ne dit-il pas de la mélancolie :
- Après l’oisiveté, c’est le meilleur des maux.
- — C’est un bruit que font courir les gens heureux pour se dispenser de plaindre ceux qui souffrent, dit Olaf de Saville. »
- La comtesse jeta un regard d’une ineffable douceur sur le comte, enfermé dans la forme d’Octave, comme pour lui demander pardon de l’amour qu’elle lui avait involontairement inspiré.
- « Vous me croyez plus frivole que je ne suis; toute douleur vraie a ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j’y sais compatir. — Je vous aurais voulu heureux, cher monsieur Octave; mais pourquoi vous êtes-vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs ? Pourquoi avez-vous refusé l’amitié que je vous offrais ? »
- (A suivre).
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES
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- SOCIPjTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS D’AVRIL 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section clés Hommes
- Recettes.......................................Fr. 2.894 70
- Dépenses............................................ 2.540 30
- Roni en Avril.................. 354 40
- Section des Dames
- Recettes.......................................Fr. 637 35
- Dépenses............................................ 571 05
- Boni en Avril.................. 66 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes........................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions................................2.621 10
- Nécessaire à la subsistance.............• 976 50
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . Fr. 648 »
- Allocations statutaires aux
- malades.................... 46 65
- Allocations extra-statutaires, veuves, orphelins, etc . . 482 » ! 1.176 65
- Divers, appointements, médecins, pbar-. maciens, sage-femme....................... 489 30
- Boni en Avril
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes........................................Fr.
- Dépenses......................................... . . .
- Déficit en Avril..................
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Excédant des recettes sur les dépenses.
- 6.867 31
- 5.263 55
- 1.603 76
- 553 75
- 644 50
- 90 75
- 101 926 4 o
- 87 il 2 79
- 14,513 66
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- mois de Mai 1889.
- NAISSANCES.
- 3 Mai — Degagny Émélie, fille de Degagny Eugène et de Holot Louise.
- 5 Mai. — Leclère Marceau-Alexandre-Armand, fils de Leclère
- Alexandre et de Laffolé Clémentine.
- 6 Mai. — Maillet Désiré, fils de Maillet Clovis et de Pesant
- Hortense.
- 10 Mai. — Drocourt Georgette, fille de Drocourt Louis et de Vandois Julia.
- 18 Mai. — Abraham Anna, fille de Abraham Charles et de Leclère Marie.
- 24 Mai. — Hutin Marthe, fille de Hutin Théophile et de Fouconnier Marthe
- 24 Mai. — Malderez Édouard, fils de Malderez Eugène et de
- Legrand Alice.
- 26 Mai. — Hennequin Claire-Julia, fille de Hennequin Jules et de Baillet Claire.
- 26 Mai. — Lanciaux Maurice, fils de Lanciaux Emile et de Louis Flore.
- 29 Mai. —Merda Albert, fils de Merda Alfred etde Potart Clémentine.
- DÉCÈS
- 2 Mai, — Dutailly Arthur, âgé de 38 ans.
- 8 Mai. — Sarrazin Marie, âgée de 1 an et 1 mois.
- 16 Mai. — Carlier Ernest, âgé de 34 ans 3 mois.
- 16 Mai. — Gardez Henri, âgé de 3 ans.
- 18 Mai. — Noizet Adolphe-Emile, âgé de 3 mois.
- 20 Mai. — Masse Louis, âgé de 35 ans.
- 25 Mai — Lermoyeux Léandre-Jules, âgé de 2 mois.
- 25 Mai — Grouselle Élisabeth, épouse de Léguiiler Louis, âgée de 71 ans.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Cuise. — lmp. Baré.
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- LES DROITS DE L’HOMME D’APRÈS LES LOIS MEMES DE LA VIE 385
- D’APRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE
- Les philosophes du dix-huitième siècle ont présenté sous une forme générale l’idée de l’émancipation humaine, l'idée que tout être humain a des droits naturels, inaliénables et imprescriptibles qu’aucune oppression ne peut effacer.
- Sous l’influence de ces idées, la Révolution Française a proclamé une conception des droits de l’homme ; elle a aboli la servitude et cherché à organiser l’exercice de la liberté.
- L’œuvre était trop considérable pour se réaliser à la première tentative. Les droits ont été' conquis pour une partie du peuple, il reste à les inaugurer pour les masses prolétaires.
- Un siècle s’est écoulé depuis les élans émancipateurs de la Révolution ; aux penseurs du dix-huitième siècle, ont succédé les socialistes du dix-neuvième. Leurs travaux ont démontré la reconstitution des abus féodaux sous des formes nouvelles, l’œuvre incomplète de la Révolution est à reprendre dans ses éléments.
- Il convient maintenant de procéder avec méthode à l’étude plus approfondie des droits de l’homme et de mettre en lumière les principes naturels sur lesquels ils reposent.
- L’ordre établi dans la nature donne à l’homme des besoins qui sont notre loi. Ces besoins sont la base de nos droits et de nos devoirs naturels. De nos droits, parce que l’Etre suprême nous les a donnés pour que nous les fassions servir au progrès de la vie sur la terre ; de nos devoirs, parce que nous devons obéir aux intentions divines en nous faisant les agents de la vie générale.
- C’est au nom de la revendication de ces droits naturels que s’est faite la Révolution Française ; et, aujourd’hui, toutes les nations civilisées sont presque à l’état d’insurrection contre les abus qui portent atteinte à ces droits de l’homme, si fortement sentis, quoique mal définis.
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- LE DEVOIR
- LE DROIT ET LE DEVOIR DE VIVRE
- Les droits naturels de la personne humaine proviennent de la Volonté supérieure qui nous a donné l’être ; ils sont la conséquence du rôle qui nous est assigné sur la terre.
- L’homme en recevant la vie acquiert par cela même le droit de vivre.
- Le droit à l’existence est le premier droit de la personne humaine tout le reste est incertain, si le droit à l’existence est méconnu.
- Le droit de vivre, le droit à l’existence, c’est le droit à tout ce qui est essentiel à la conservation et au progrès de la vie, dans* la personne de tous les citoyens pauvres ou riches.
- Toute personne a le droit et le devoir de conserver et d’améliorer l’existence humaine, dans sa personne et dans celle des autres, parce que toute existence humaine sert à la vie terrestre, par l’amour, l’intelligence et la pensée ; par la nutrition, l’action et les œuvres.
- Enlever à la personne l’existence ou la subsistance, c’est un crime, car c’est lui ravir la faculté de remplir son rôle dans la vie.
- La vie est pour l’homme le dépôt le plus précieux qu’il tienne de la nature ; rien de tous les biens qu’il peut acquérir ne peut valoir pour lui autant que la vie même.
- L’existence d’un travailleur est aussi précieuse pour lui et sa famille, pour sa femme et ses enfants, que celle d’un prince l’est pour les siens.
- La valeur de la vie humaine ne se mesure point à la richesse ; elle existe, pour la société, dans les facultés et les mérites dont la vie est douée.
- Ce n’est pas la richesse, ce sont les individus, ce sont les forces vivantes et intelligentes de chacun qui font les sociétés.
- Sa vie même est donc le premier des biens que l’individu livre à la protection sociale ; une société qui n’a pas pour principe la protection delà vie de ses membres est destructive d’elle-même.
- Le droit à l’existence a pour conséquence tous les autres droits qui doivent servir à la plénitude du rôle de la créature humaine sur la terre.
- Ne pas travailler à conserver sa propre personne, et à la tenir en santé pour être capable de remplir dignement son rôle dans la vie
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- SYNTHÈSE DES FACULTÉS 387
- c’est faillir à son devoir ; mais ne pas aider nos semblables dans l’accomplissement de leur mission terrestre, est une faute toute aussi grande. La faute devient un crime quand, au lieu d’aider nos semblables, nous agissons de façon à leur nuire dans leurs moyens d’existence.
- Protéger d’une façon générale la vie humaine est un devoir de solidarité que la société seule est capable de bien remplir et de bien appliquer.
- C’est pourquoi il est des droits communs à tous les membres du corps social ; tout ce qui touche aux garanties de l’existence est dans ce cas.
- Ces axiomes, je le sais, ne sont guère faits pour toucher l’égoïsme des hommes qui ne voient dans la personne humaine qu’une chose à exploiter au profit de ceux qui en possèdent les moyens. Mais qu’ils y regardent à deux fois, dans leur intérêt propre ; car dès qu’ils font reposer le droit sur la puissance que donne à une minorité des citoyens, l’organisation politique, leur théorie justifie la domination n’importe où elle se trouve. Ii suffit que la puissance se déplace pour que ceux qui ont le droit aujourd’hui le laissent tomber aux mains des autres demain, et que les rôles soient intervertis ; ii n’y aurait ainsi jamais de justice dans le monde.
- L’histoire de l’humanité prouve le contraire. La barbarie des mœurs et des lois s’efface peu à peu pour faire place au progrès des idées. Les sociétés humaines ne sont pas immuables. Le bien fait peu à peu reculer le mal ; la justice fait peu à peu reculer les abus, et la lumière de la vérité dissipe peu à peu les ténèbres de l’erreur.
- C’est pourquoi le moment est venu de poser en axiome social, le droit de vivre, et d’en faire jaillir les vérités qu’il entraîne.
- SYNTHÈSE DES FACULTÉS
- L’être humain pris en général est doué par la Puissance créatrice de besoins et de facultés qui sont la base de ses droits et de ses devoirs sociaux.
- L’homme reçoit du Principe de la vie la propriété d’absorption, d’assimilation et de nutrition. La vie forme ainsi le corps et les différents organes qui doivent servir aux facultés de l’être et
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- LE DEVOIR
- permettre à l’individu de satisfaire à ses besoins. Ces organes se produisent et se développent dans l’ordre suivant :
- Sensitifs,
- Affectifs,
- Actifs,
- Intellectuels,
- Moraux,
- Sociaux,
- Religieux,
- Les facultés sensitives servent à la conservation et au développement de notre corps ;
- Les facultés affectives nous unissent par des liens élémentaires à nos semblables ;
- Les facultés actives nous donnent les énergies nécessaires au travail et à l’accomplissement de tout ce que nous avons à faire dans la vie.
- Les facultés intellectuelles aident à toutes les autres et leur donnent une direction combinée dans la voie du bien ou du mal.
- Nos facultés morales, sociales et religieuses ont pour objet de nous pousser au concert, à l’union, à l’organisation du bien général ; de nous porter à la recherche et à l’application des lois d’ordre universel en vue du développement et du progrès de la vie en Dieu.
- FACULTÉS SENSITIVES
- Les droits naturels élémentaires s’expriment par ces cinq facultés sensitives :
- Le goût,
- Le tact,
- La vue,
- L’odorat,
- L’ouïe.
- Ces cinq facultés nous imposent des besoins et nous donnent en conséquence des droits correspondants, dont les principaux sont : La nourriture,
- Le vêtement et le logement,
- L’air pur, la lumière,
- La salubrité, l’hygiène,
- La sécurité, le bien-être.
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- FACULTÉS AFFECTIVES 389
- L’absence de ces satisfactions constitue la souffrance, la misère, et, poussée à l’extrême, elle amène la mort.
- La communauté des besoins que nous venons d’énumérer est le germe de la solidarité entre les êtres de l’espèce humaine.
- En nous donnant les facultés des sens, le Créateur y a attaché la plus impérieuse condition de nous en servir, puisqu’il en a fait la base de l’entretien de la vie.
- Là se trouve le point de départ des droits de l’homme sur les choses de la nature. Ce n’est donc que par un renversement des droits naturels que le citoyen peut être privé des moyens de subsistance. Le devoir de chacun est de faire ses efforts pour extirper un tel mal de la société ; et il appartient à la société elle-même ou au législateur de créer les institutions nécessaires pour faire disparaître cette violation du droit naturel.
- Il n’est pas possible de laisser plus longtemps un certain nombre de membres du corps social, privés des choses indispensables à l’existence, lorsque d’autres jouissent d’un abondant superflu.
- Le droit de la partie lésée impose en ce cas au législateur d’accomplir le devoir social, en révisant la loi de façon à la rendre plus juste envers tous les citoyens.
- La vie matérielle en l'homme est la base sur laquelle s’établit la vie sociale, sur laquelle s’appuient les actions et les œuvres utiles à l’individu, à la famille, à la société et au progrès de l’humanité. L’humanité «st progressive par les facultés supérieures qui s'adjoignent en l’homme aux facultés sensitives. C’est pourquoi les besoins physiques sont les premiers à satisfaire.
- Une équitable solidarité doit garantir dans une juste mesure, les besoins de l’existence en faveur de tous les citoyens.
- FACULTÉS AFFECTIVES
- Tout le monde sait que les facultés et les besoins de l’homme ne se limitent pas aux sensations corporelles. Le Créateur a consécutivement placé dans la nature humaine des facultés et des besoins affectifs qui donnent lieu au développement des droits et des devoirs de l’homme.
- Ces liens sociaux élémentaires sont :
- L’amour,affection qui attire l’homme et la femme l’un vers l’autre,
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- LE DEVOIR
- au point de les engager à une vie commune et aux liens du mariage;
- La famille, extension de l’amour par l’attachement paternel, maternel et familial ;
- L’amitié, affection qui unit les personnes entre elles, par sympathie de caractères, de convenances, de goûts et de penchants.
- L’habitude, affection qui nous attache à toutes les choses de la nature avec lesquelles nous sommes en rapport constant.
- Ces affections, prises ensemble ou séparément provoquent l’attachement à différents titres entre les personnes ; elles sont en même temps des besoins impérieux pour le bonheur et le progrès de l’espèce.
- L’amour, ce sentiment qui attire l’homme et la femme l’un vers l’autre, qui leur fait partager les plaisirs et les peines d’une vie commune, qui les porte, enfin, à se dévouer l’un à l’autre, est une extension de l’être, une affection qui élève les facultés et les besoins sensitifs vers un rôle social.
- Ainsi les besoins et les facultés sensitives purement individuels, deviennent des besoins mutuels par le fait de l'amour.
- Malgré la place qu’il occupe dans l’existence humaine et peut-être à cause de cette place même, l’amour, ce puissant mobile de nos actions, a été soumis à des règles sociales presque toujours en contradiction avec son essence ; généralement, la liberté humaine, sous une forme ou sous une autre, a été sacrifiée en amour.
- Les conflits des passions sous ce rapport méritent autant que ceux provenant des besoins sensitifs non satisfaits, l’attention du législateur.
- Je n’entends pas dire qu’il soit possible de réformer tout d’un coup une organisation sociale imparfaite, ni d’appliquer les réformes que l’avenir nous réserve en faveur de l’amour et du mariage.Néanmoins, il serait facile de ménager maintenant aux affections conjugales plus d’égalité, plus de liberté, plus d’indépendance; en permettant à l’amour plus de vérité, plus de sincérité, plus de moralité ; car la vertu n’est ni dans les mensonges, ni dans les hypocrisies que la société actuelle pratique et comporte.
- Mais tout s’enchaîne dans le progrès des sociétés ; les réformes sociales sérieuses ne pourront être abordées qu’après que les garanties à donner aux besoins matériels de l’existence seront assurées
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- FACULTÉS AFFECTIVES
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- en faveur de tous les citoyens ; c’est pourquoi je préconise l’organisation de la mutualité sociale comme une des premières réformes à opérer.
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- * *
- La maternité,
- La paternité,
- L’affection filiale,
- Sont les premiers liens qui succèdent à l’amour et s’étendent de l’homme et de la femme à l’enfant. C’est l’agrandissement du cercle de l’amour. Celui-ci est d’abord individuel par les sens, il est commun ensuite entre l’homme et la femme, puis s’étend à la famille embrassant le père, la mère et les descendants. C’est ainsi que, par le développement de nos facultés et de nos affections, l’amour de la vie humaine s’étend de l’individu à ceux qui l’entourent. C’est ainsi encore que, dans la première ignorance de l’humanité, les sentiments servent de guide à l’être pour le faire sortir de son égoïsme primitif ; c’est par la famille que l’esprit humain commence à comprendre que nul d’entre les hommes ne doit vivre sans s’occuper du sort des autres.
- Mais combien d’erreurs les sentiments familiaux, à raison même de leur puissance primitive, n’ont-ils pas accumulées sur les droits et les devoirs de l’homme, de la femme et de l’enfant ! De combien d’abus l’autorité de la force ne s’est-elle pas rendue coupable à l’égard de l’enfant et de la femme !
- Dans les moments où l’affection, cette puissance tutélaire, était éclipsée par les mauvais instincts d’une nature brutale et primitive, combien de coutumes ignorantes et barbares se sont introduites dans les mœurs et établies comme règle dans les sociétés humaines, au point de faire perdre de vue le véritable sens des affections naturelles.
- Les droits et les devoirs qui naissent des affectives ont leur principe dans l’amour universel que la Puissance créatrice infuse dans les créatures. Le devoir des hommes consiste à s’inspirer de l’action de cet amour.
- Mais, par un faux usage de sa raison et des autres facultés qui sont en lui, l’homme a opprimé la femme et l’enfant ; il a opprimé les autres hommes ; il a perverti les lois naturelles.
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- A l’amour et à la bonté, il a substitué la haine et la violence.
- L’ignorance des lois naturelles, les préjugés, les mœurs et les lois civiles ont bouleversé le vrai et le juste dans les relations affectives, à ce point qu’aujourd’hui encore la loi dénie à la femme les droits civils et politiques, par des raisons aussi étranges que celles invoquées autrefois, dans les conciles, pour mettre en question si la femme avait une âme? Les mœurs protègent même aujourd’hui la femme contre les restrictions exagérées qui s’opposent à l’exercice de ses droits. Le législateur a donc à procéder, au nom de l’égalité devant la justice pour tous, à l’inauguration des droits civils et sociaux de la femme, de manière à ce que celle-ci puisse prendre sa légitime part dans le gouvernement des affaires domestiques et sociales et tracer elle-même le cadre et la limite de son action.
- La loi civile n’est pas moins en défaut à l’égard des enfants, elle en fait la chose du père. La loi civile a aboli l’esclavage, mais le père peut encore, sous des formes détournées, maltraiter, vendre même en quelque sorte son enfant, et le livrer aux tortures morales et physiques les plus répréhensibles.
- D’un autre côté, est-ce que la loi et les mœurs ne font pas encore des enfants de l’amour des illégitimes, des bâtards, des adultérins?
- Est-ce que la loi et les mœurs ne s’opposent pas à ce qu’un homme marié reconnaisse les enfants qu’il peut avoir d’une autre femme que son épouse légale pendant le mariage? Est-ce qu’elles n’imposent pas, au contraire, au mari comme légitimes, tous les enfants que l’épouse met au monde pendant le mariage, quand même il serait notoire que ceux-ci ne sont pas du mari? Est-ce que la loi n’interdit pas à l’enfant dit naturel, d’hériter de son père et de sa mère ?
- Nécessité d’ordre public, diront les légistes. Ignorance, incapacité ou paresse du législateur, répondrons-nous. Une société fondée sur la justice doit faire disparaître toutes ces erreurs, ces injustices, ces monstruosités d’un autre âge.
- Tous les enfants sont nés d’un même Créateur. Tous viennent pour prendre part à la vie et travailler au progrès sur la terre. Pourquoi la société prive-t-elle les uns des avantages qu’elle accorde aux autres ?
- Les droits de l’enfant réclament donc une protection efficace en dehors de la paternité et de la maternité, puisque cette protection
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- FACULTÉS AFFECTIVES 393
- peut leur faire défaut. La République devra, par une organisation tutélaire des soins de l’enfance dans chaque commune, et avec l’aide de la solidarité et de la mutualité nationale, établir la protection de l’enfant dès le berceau.
- Des salles maternelles communales assureront à l’enfant du pauvre les soins et le bien-être que la famille ne peut lui donner ; des bonnes intelligentes, choisies parmi les femmes douées du plus tendre amour pour le jeune âge, lui accorderont les soins que l’enfant du riche est seul en état de recevoir aujourd’hui.
- La protection sociale veillera sur l’être humain dès sa naissance et le suivra dans toutes les étapes de sa vie, au nom de la solidarité nationale.
- Non-seulement l’enfant devra trouver Véducation gratuite dans les salles maternelles communales, mais aussi l’instraclion gratuite dans les écoles primaires ; puis, s’il a les capacités voulues, l’instruction supérieure en toute branche des sciences ou des arts, proportionnellement aux aptitudes déterminées après concours.
- Cette protection de l’enfant jusqu’à l’âge adulte se fera sous la responsabilité sociale, concurremment avec le concours des parents.
- Ainsi, plus de mères abandonnées à des charges trop lourdes pour elles ;
- Plus d’enfants abandonnés sans soins, ni éducation.
- Tous les enfants seront légitimes devant l’amour et la solidarité sociale.
- Telle doit être l’influence du développement de nos facultés affectives que, sous un gouvernement de solidarité sociale, il n’y aura personne d’abandonné dans le malheur. La prévoyance sociale suppléera dans une juste mesure à l’insuffisance individuelle.
- Mais, au nom des habitudes qui attachent les individus à la famille, à la commune, aux choses qui les entourent, c’est dans la commune que la protection sociale cherchera à concentrer son action.
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- Une société bien organisée doit favoriser les sympathies et les convenances entre personnes ; elle doit chercher à donner aux facultés affectives propres à l’harmonie sociale la plus entière liberté d’essor.
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- Elle favorisera donc le développement de l’amitié entre les citoyens. Car l’amitié donne naissance au droit d’union et de réunion pour la satisfaction des sympathies, des affinités, des goûts et des penchants. L’amitié est un puissant germe de lien social.
- Aussi l’amitié a-t-elle été présentée dès l’antiquité par les plus sages législateurs comme la première des vertus. Aimez-vous les uns les autres, a été le premier des commandements, le plus grand des devoirs enseignés aux hommes.
- C’est qu’en effet où régnent l’amour et l’amitié, régnent la paix, la concorde, la joie. Au contraire où manquent l’amour et l’amitié régnent la haine, la discorde et tous les malheurs qui en sont la conséquence.
- La société devra donc chercher à effacer des mœurs la pensée de la faute dans tout ce qui est des rapports affectueux entre les personnes, et favoriser tout ce qui peut servir au progrès, à l’extension de l’existence et au bonheur général.
- (A suivre) J.-B^-André GODIN
- (Œuvres posthumes)
- LES CONGRÈS
- Un grand nombre de Congrès ont été tenus depuis l’ouverture de l’Exposition, la plupart dans l’enceinte même de l’Exposition.
- Nous ne nous occuperons ici que de ceux qui intéressent directement les travailleurs et qui rentrent dans le cadre des questions ordinairement traitées par le Devoir.
- Nous aurions voulu donner au compte rendu des Congrès toute l’ampleur qu’ils méritent; mais la place dont nous disposons nous fait, à notre grand regret, une obligation de nous borner, pour la plupart d’entre eux, à un résumé succinct, dans lequel nous nous efforcerons toutefois de mettre en lumière les résolutions les plus pratiques, les faits de nature à éclairer et à favoriser la marche du progrès et de l’évolution sociale.
- Nous avons brièvement exposé le mois dernier les résultats du Congrès de la Mutualité.
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- les congrès 395
- Dans la Question de la Paix, nous rendons compte des congrès et réunions qui se rattachent à cette question.
- Nos lecteurs trouveront également dans le Mouvement féminin, le compte rendu du Congres du droit des femmes.
- Un important Congrès, celui des Œuvres et Institutions féminines s’est tenu du 12 au 19 juillet. Il a touché à trop de questions qui nous intéressent pour que nous ne lui réservions pas une place convenable dans notre Revue. Nous nous en occuperons dans notre prochain numéro auquel nous renvoyons la fin du Congrès de la Participation, et le Congrès des habitations à bon marché, qui s’est tenu du 26 au 28 juin, et qui mérite un examen spécial,
- Congrès international de l’intervention des pouvoirs publics
- DANS LE CONTRAT DU TRAVAIL.
- Ce Congrès qui s’est tenu du 1er au 4 juillet, avait à examiner les questions suivantes :
- I. Limitation de la journée de travail et question du travail de nuit : 1° Pour les enfants et filles mineures ; 2° pour les femmes ; 3° pour les hommes adultes.
- II. Fixation d’un salaire minimum: 1° séries de prix établiès pour les travaux publics ou privés ; 2° rôle des conseils de prud’hommes ou tribunaux analogues dans le règlement des salaires; 3° intervention des pouvoirs publics dans les conflits entre les patrons et les ouvriers, subventions accordées aux grévistes par la municipalité ; 4° bureaux de placement avec ou sans monopole: bourses du travail.
- III. Règlementation spéciale en faveur des ouvriers ou associations ouvrières : 1° responsabilité des patrons en cas d’accident: assurances facultatives ou obligatoires contre les accidents ; 2° privilèges divers, avances ou subventions aux associations ouvrières.
- iy. Protection du travail national contre le travail étranger : 1° limitation du nombre des ouvriers étrangers dans les ateliers et chantiers publics ou privés ; 2° taxes d’entrée ou de séjour sur les ouvriers étrangers.
- En ce qui concerne la limitation de la journée de travail pour les enfants et les filles mineures, personne dans le Congrès n’a contesté la nécessité de l’intervention des pouvoirs publics.
- En ce qui concerne la femme adulte, il a paru que l’abstention des pouvoirs publics était préférable à la règlementation et qu’il convenait de demander l’amélioration désirable aux libres efforts individuels et collectifs.
- Une opinion semblable s’est très nettement dégagée en ce qui regarde lalimitation de la journée de travail pour les hommes adultes.
- On a fait remarquer que sous le régime de la liberté de coalition,
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- 396 LE DEVOIR
- de la loi sur les syndicats professionnels, l’ouvrier ne saurait réclamer des pouvoirs publics des modifications que l'initiative privée serait impuissante a obtenir ; d’accord. Mais jusqu’à quel point la liberté de coalition existe-t-elle ? jusqu’à quel point la loi sur les syndicats est-elle efficace ?
- Certes nous n'admettons pas l’Etat-providence, et nous partageons à son égard le sentiment que M. Larran exprime si bien en ces termes dans le Moniteur des syndicats ouvriers :
- « La première critique qui peut lui être adressée c’est d’accepter toujours trop facilement les charges dont on le gratifie ; la seconde, craignant que son autorité s’en ressente, consiste à persister dans les plus déplorables errements plutôt que d’avouer son impuissance à assurer un bon fonctionnement. »
- Mais si nous ne tenons pas à confier à ce qu’on appelle l’Etat la gestion de tous nos intérêts, nous avons le droit de lui demander de réparer les méfaits dont il s’est rendu coupable, et de mettre un terme à l’inégalité qu’il a créée, et qu’il maintient par des institutions qui laissent l’ouvrier qui n’a que ses bras, désarmé en face du capitaliste favorisé.
- Un grand pas serait fait vers la solution du problème social, par l’apaisement des conflits incessants, si funestes aux uns et aux autres, si, comme le demande M. Godin, l’institution de syndicats de patrons et d’ouvriers était rendue obligatoire, et si toutes les questions concernant le travail étaient tranchées par des arbitres nommés en nombre égal par les chambres syndicales de patrons et d’ouvriers votant séparément.
- Le Congrès s’est, en outre, prononcé contre la réduction légale du travail étranger qn’il considère comme une forme de protectionnisme pouvant donner lieu à des représailles, entraîner une guerre de tarifs et restreindre la quu'nlité de travail disponible pour les ouvriers français.
- Enfin, en ce qui concerne les accidents du travail, le Congrès ne nie pas, en principe, pour le patron et pour l'ouvrier, la responsabilité de la faute. Mais il pense que le risque professionnel peut être mis à la charge des patrons. Ceux-ci ont la possibilité de s’en couvrir au moyen d’une assurance ; il paraît désirable que cette assurance soit obligatoire, de façon à constituer une sorte d’impôt spécial, et que les ouvriers y contribuent, tant par dignité professionnelle que pour acquérir le droit de surveiller le fonctionnement de l’institution.
- Congrès de l’intervention des pouvoirs publics dans le prix des
- DENRÉES
- Ce Congrès organisé, comme le précédent, par MM. Frédéric Passy, Burdeau, député, Léon Donnât, conseiller municipal, etc ,
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- LES CONGRÈS 397
- qui sont, comme on sait, des économistes convaincus, s’est occupé des questions suivantes :
- I. Intervention de l’Etat dans le prix des denrées par des droits de douanes. — Répercussion sur la production et la consommation indigènes. — Influence sur les salaires. Restriction du marché, coalitions de producteurs. — Influence des tarifs sur les relations internationales. Tarifs autonomes. Traités de commerce. Les primes à l’exportation : convention sucrière.
- II. Intervention des pouvoirs publics par la tarification du prix de certaines marchandises ou par la suppression de la libre concurrence : taxe du pain, taxe de la viande — Organisation des services publics, tels que boulangerie, boucherie municipales, bazars municipaux, omnibus et tramways municipaux.
- Il va sans dire qu’elles ont été l’objet de résolutions marquées au coin du libre-échange et de la non-intervention.
- Congrès international de la boulangerie
- Ce Congrès (patronal) a voté un grand nombre de résolutions qui visent exclusivement les intérêts professionnels de la corporation.
- Nous n’étonnerons personne en disant que parmi les vœux qui ont été émis il s’en trouve un relatif à la suppression de la taxe.
- Mais que vient faire ici le vœu « Que la loi Nadaud sur les accidents, déjà adoptée par la chambre des députés soit rejetée par le Sénat » ? Les patrons boulangers doivent être satisfaits : le Sénat n’a même pas discuté cette loi.
- Un autre vœu est ainsi conçu :
- Que les pouvoirs publics soient invités à surveiller les agissements des sociétés coopératives et de consommation ; que ces sociétés soient soumises aux droits de patente, conformément à la loi, attendu que ces sociétés ne se bornent pas à fournir des marchandises exclusivement à leurs adhérents, et pour la consommation personnelle de ceux-ci.
- C’est de tous les vœux émis par le Congrès de la Boulangerie, celui qui nous cause le plus grand plaisir.
- Ou ne saurait mieux, en effet, constater le succès croissant des Sociétés coopératives. Nos félicitations à ces dernières.
- Avant de se séparer, le Congrès a créé un syndicat général de la boulangerie dont les statuts ont été arrêtés en séance plénière, et qui devra défendre les intérêts de la corporation.
- Congrès international contre l’abus du tabac.
- Le Congrès international contre l’abus du tabac, présidé par M. le docteur Dujardin-Beaumetz, a émis ces divers vœux :
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- Loi interdisant aux mineurs au-dessous de seize ans de faire usage du tabac. — Wagons spéciaux pour les fumeurs en chemin de fer. — Défense aux soldats de fumer dans les chambres des casernes — Défense de fumer sur les plates-formes des omnibus et des tramways dont l’intérieur n’est pas fermé par une porte. — Défense auxcochers de fumerquandils conduisent des voyageurs, etc.
- Congrès des ouvriers mineurs de France
- Ce Congrès a été tenu à Decazeville, le 4 juillet et jours suivants:
- Les mineurs des départements suivants étaient représentés :Nord, Pas-de Calais, Loire, Saône-et-Loire, Isère, Gard, Bouches-du-Rhône, Allier, Tarn et Aveyron.
- Le Congrès, après s’être occupé de la vérification du pouvoir des délégués, de l’examen de la comptabilité de la fédération et de la correspondance avec les mineurs étrangers,a arrêté les termes d’une adresse au président du Sénat, pour lui demander de presser le vote du projet de loi sur les délégués mineurs.
- Le Congrès siégeait encore, lorsque survint l’épouvantable catastrophe du puits de Verpilleux (Loire), où 220 mineurs environ trouvèrent une mort affreuse.
- Le Sénat s’empressa de voter la loi telle que la Chambre la lui avait renvoyée, ainsi que le projet de loi adopté par la Chambre sur les caisses de retraite des ouvriers mineurs.
- Le Congrès des mineurs avait discuté ce projet et adopté en principe tous les articles, sauf les articles 17, 18, 19 et 20. A son avis le livret individuel de la caisse des retraites pour la vieillesse doit être le seul sur lequel seront inscrits les versements des intéressés.
- Conformément aux règlements pris par les congrès internationaux et par les congrès ouvriers mineurs qui ont été tenus antérieurement, le congrès de Decazeville a demandé la fixation de la journée à huit heures de travail.
- Le Congrès international Ouvrier possibiliste
- ET
- le Congrès international Ouvrier marxiste
- Nous avons publié dernièrement le programme de ces deux Congrès qui viennent de se réunir presque en même temps à Paris.
- Ces deux programmes ont beaucoup de points communs. Ils comportent l’un et l’autre les questions suivantes :
- Législation internationale du travail. Réglementation légale de la journée. Travail de jour, de nuit, des jours fériés, des femmes, des enfants. — Surveillance des ateliers de la grande et de la petite
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- LES CONGRÈS 399
- industrie comme de l’industrie domestique.— Voies et moyens pour obtenir ces revendications.
- Le programme des marxistes comprend, en outre, l’abolition des armées permanentes.
- Les possibilistes sont partisans de cette réforme, mais ils estiment que sa réalisation est impossible dans l’état actuel de l’Europe.
- Cette légère divergence n’était pas de nature à empêcher toute entente, si l’entente eût été possible.
- Les délégués étrangers ont fait avant la réunion des deux Congrès, et au cours de leurs séances, les plus grands efforts eu vue d’amener une fusion.
- Une des causes qui ont rendu vaines toutes les tentatives de conciliation, c’est en dehors des rivalités de personnes bien connues,la différence de point de vue en matière de vérification de pouvoirs.
- Le Congrès marxiste est issu de la conférence de la Haye où il fut décidé que le Congrès de 1889 serait souverain en matière de vérification de pouvoirs.
- Le Congrès possibiliste organisé en vertu d’une décision du dernier Congrès international de Londres repousse cette manière de voir ; il considère que les délégués de chaque pays ont seuls le droit de contrôler entre eux leurs mandats.
- Une autre question divise encore les deux partis socialistes révolutionnaires.
- Les marxistes déclarent que le Congrès sera souverain pour la fixation de l’ordre du jour. Les possibilistes n’admettent pas cette procédure qui donne une trop grande prépondérance aux chefs de groupes.
- Or, dans leur opinion les marxistes sont des généraux sans soldats, où du moins, dont les soldats obéissent aveuglément, « à la prussienne » comme ils disent.
- Les deux congrès siègent donc séparément.
- Voici dans quelle proportion l'élément étranger est représenté dans les deux Congrès :
- Congrès possibiliste.
- Belgique.— Les Belges ont 8 délégués, représentant 13 chambres syndicales, plus 50 ligues et groupes, composés d'environ 204,000 membres.
- Espagne. — 5 délégués, vanniers, mécaniciens, tourneurs sur bois, coiffeurs, etc., etc., environ 25,000 membres.
- Portugal.—3 délégués représentant 13 sociétés et 21,000 ouvriers en tous genres.
- Danemark. — 2 délégués, envoyés par 70 chambres syndicales et groupes divers, environ 20,000 membres
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- LE DEVOIR
- . Pologne. — 1 délégué envoyé par plusieurs groupes d’ouvriers et d’étudiants.
- Italie. — 12 délégués.
- Hollande. — 45 groupes, sociétés diverses et 73 trade’s unions, ont délégué 2 membres représentant 5,000 ouvriers environ.
- Etats-Unis. — La République américaine a fait grandement les choses. Elle envoie 4 délégués, qui représentent environ 200,000 membres.
- Austro-Hongrie. — 6 délégués représentant 67 sociétés et 35 villes.
- Enfin P Angleterre nous envoie 39 délégués représentant 214,643 membres parmi lesquels 1,200 mineurs.
- En tout, pour Vétranger, 82 délégués représentant un million d’ouvriers.
- Dans le Congrès marxiste les étrangers se subdivisent ainsi : 82 Allemands, dont il députés au Reichstag : MM A. Bebel, Dietz, Frohme, Grillenberger, Harm, Kuhn, W. Liebknecht, Meister, Sabor, Schumacher, Singer.
- 6 Russes; 14 Belges; 4 Polonais; 2 Suédois, 1 Norvégien ; 2 Danois; 4 Hollandais; 3 Hongrois ; 2 Espagnols; 8 Autrichiens; 21 Anglais; 1 Américain; 1 Brésilien; 1 Bulgare; 1 Grec;l Tchèque; \ Alsacien-Lorrain;! Portugais; 11 Italiens ; 6 Suisses ; 4 Roumains.
- La F rance est représentée dans ce dernier Congrès par 81 délégués de Paris, et 108 des départements, ce qui forme un total de 366.
- Au Congrès possibilîste, pour Paris et la Seine, 92 fédérations et chambres syndicales ouvrières sont représentées par 252 délégués ; pour la province, 52 délégués ont été envoyés par 46 chambres syndicales et groupes divers.
- Nous reviendrons prochainement sur ces deux Congrès qui siègent encore au moment où nous écrivons. J. P.
- LA COOPÉRATION
- CONGRÈS D’IPSWICH, ANGLETERRE
- Le 21e congrès des associations coopératives anglaises a ouvert sa session annuelle le 10 juin, à Ipswich.
- Nous empruntons à VE mancipation le compte-rendu de ce congrès qui témoigne une fois de plus des incessants progrès de la coopération en Angleterre.
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- LA COOPÉRATION 401
- L’avant-veille du Congrès le Bureau central s’est réuni, selon l’usage, pour entendre la lecture du rapport.
- On a ensuite dépouillé le scrutin pour l’élection du comité de rédaction du journal officiel de la Coopération ; les 12 membres nommés sont : MM, Neale,Holyoake,Mitchell, Greenwood, Briggs, Greening, Swann, Wood, Bâtes, Haworth, Slatter, Hirst ; 10 appartiennent à des sociétés coopératives des divers centres régionaux, 2 à des sociétés de production.
- Le même jour a eu lieu l’ouverture de l’Exposition des sociétés de production ; plus de 50 sociétés étaient représentées ; le magasin de gros exposait les produits de ses industries de chaussures, de savons, de draps, de biscuits, de faïence et vaisselle ; dans cette dernière vitrine on remarquait les bustes de MM. Neale, Holyoake et Mitchell.
- Le lundi 10 juin, M. Marshall, professeur d’Économie politique à l’Université de Cambridge, a prononcé le discours d’ouverture.
- Il a développé cette thèse : la coopération est une manifestation typique de notre siècle, elle combine avec avantage les aspirations les plus élevées de l’homme avec ses intérêts matériels ; elle s’appuie sur l’individualisme, elle prépare ses adhérents à compter sur l’aide mutuelle et finit par leur faire rechercher le relèvement matériel et moral de la collectivité. Ce qui distingue la coopération de tous les autres mouvements socialistes c’est que, en satisfaisant les intérêts immédiats de chacun, par des moyens pratiques, elle conduit graduellement ses adhérents à voir leur satisfaction dans le bonheur de tous.
- Le mouvement coopératif, ayant pour objectif la concentration des forces des ses membres pour atteindre un but bien déterminé,attirera certainement à lui tous les autres groupes socialistes qui, sans méthode, vont de plus en plus en s’émiettant.
- Il parle ensuite de la situation toute exceptionnelle des industries du magasin de gros (Wholesale) qui ont l’avantage de trouver dans les sociétés coopératives de consommation des débouchés certains et dans la banque de Wholesale, des capitaux plus que suffisants. Il fait ressortir que le mouvement coopératif est un mouvement ouvrier, dirigé par les ouvriers, et dont tout l’honneur revient aux ouvriers.
- Ceux qui ont foi dans l’avenir de la coopération, dit-il encore, ont souvent contre eux les votes de ceux qui ne voient dans la coopération qu’une question de dividendes,ils ne doivent pas perdre courage, leur devoir est de lutter pour la bonne cause jour après jour jusqu’au moment de la victoire. Il rappelle en finissant la devise du Wholesale : Travaille et attends !
- Après le dépouillement de scrutin pour la nomination des mem-
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- bres dirigeants de l’Union coopérative pour la session 1889-90,on lit le rapport du Bureau central.
- A la fin de 1888 il y avait 1464 sociétés coopératives avec 992, 428 membres, un capital-action de 259,834,850 francs ; le chiffre d’affaires a été de 918,376.125, francs et les bénéfices se sont élevés à 85,360,075 francs.
- Le fonds de réserve est de 13 millions deux cent cinquante huit mille sept cents francs,
- L’Union coopérative a dépensé pour l’instruction de ses membres 625, 550 francs et pour des œuvres de charité 166.830 francs.
- Le magasin de gros anglaisa fait 148,914,950 francs d’affaires et a réalisé 1,788,600 francs de bénéfices.
- Le chiffre d’affaires du magasin de gros écossais s’est élevé à 47, 750,000 francs et ses bénéfices à 1,303,800 francs.
- L’industrie des deux magasins a fait 7,582,400 francs d’affaires,et les bénéfices se sont élevés à 337,425 francs. Il ne faut pas oublier que le magasin de gros écossais donne une participation aux bénéfices assez forte à ses ouvriers
- Le rapport engage les sociétés coopératives de consommation à encourager le mouvement en faveur de la coopération de production, et demande un crédit pour ouvrir des expositions dans les différentes parties de la Grande-Bretagne.
- Le congrès s’est occupé de la question de la vente à crédit ; on constate que beaucoup de sociétés se sont laissées aller à cette déplorable habitude ; sans qu’aucune résolution n’ait été prise, on reconnaît que ce système est anti-coopératif.
- M. Nash, dans un rapport fort intéressant, rend compte de la coopération de production à l’étranger ; il s’occupe surtout, dans la première partie, des laiteries, fromageries en Italie, en Allemagne, en Danemark, en Suède, et des banques populaires de ces premiers pays qui rendent de grands services aux travailleurs des champs et des villes.
- Il donne une liste des sociétés de production; c’est en Allemagne et en Angleterre qu’elles sont les plus nombreuses.
- Les capitalistes, dit-il, ayant eu pour objectif de payer le travail ajj meilleur marché possible, les syndicats ouvriers (Trade-Unions) se sont formés contre eux; puis les capitalistes ont pensé qu’il fallait vendre au prix le plus élevé, et alors les sociétés de consommation ont fait leur apparition. La lutte pour la vie étant engagée par les travailleurs, ceux-ci ont dû se prémunir contre les maladies, et les sociétés de secours mutuels ont pris naissance.
- Ces trois manifestations des forces populaires tiennent les clés dé l’avenir.
- Elles serviront à redresser les injustices sociales ; elles organiseront Iq distribution, la production et l’énariua*.
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- Après avoir passé en revue tout ce qui se fait en Allemagne au point de vue de la production, M. Nash parle de la France.
- Les sociétés de production de Paris ont acquis une certaine renommée que quelques-unes méritent, cependant on ne peut les considérer comme le résultat d’un mouvement populaire. Le sentiment populaire penche plutôt vers les solutions révolutionnaires. Le tempérament français se fait difficilement aux systèmes qui tendent à arriver progressivement à l’amélioration sociale ; aussi pendant que l’organisation industrielle coopérative fait des progrès dans d’autres pays, elle est encore incertaine en France. Les opinions sont divisées, cependant si on croit ceux qui défendent courageusement les vrais principes coopératifs, il y a quelque espoir de voir les travailleurs des villes se rallier à eux.
- Il déplore que la France et l’Italie n’adoptent pas franchement le système des pionniers de Rochdale qui peut seul les conduire au but. Après avoir parlé de la Suisse, de la Hollande,qui a un magasin de gros important, il conclut que chaque pays a ses difficultés, sa mission spéciale, mais il n’y a pas d’entente véritable ; dans ces conditions, les coopérateurs ne peuvent pas comprendre encore leurs devoirs internationaux. Pour que la coopération produise tous ses effets, il est nécessaire que les sentiments d’aide mutuelle soient développés. Les congrès contribuent à amener cet état de choses. Gela ne suffit pas, et pour hâter le mouvement, un journal coopératif international serait nécessaire. Il devrait enseigner les vrais principes-coopératifs et tenir au courantde toutes les tentatives heureuses.
- Il pourrait être imprimé en plusieurs langues ; ce journal aurait une belle mission. /
- Tant que ce journal n’existera pas il ne peut y avoir d’entente véritable entre les travailleurs de tous pays.
- M Nash s’occupe ensuite du commerce et des échanges qui pourraient être faits entre les magasins de gros coopératifs. Il dit que le Wholesale achète tous les produits de l’agriculture à l’étranger ; il fait avec le Danemark 7,450,000 fr. d’affaires. Après avoir énuméré les- achats faits dans chaque pays,il conclut qu’on devrait s’entendre pour fabriquer les produits nécessaires aux sociétés de consommation, dans les contrées où la matière première des articles est la plus abondante.
- Cette association des ouvriers coopérateurs basée sur leurs intérêts réciproques ferait crouler le vieux système industriel et créerait un commerce honnête et juste dont tous les travailleurs profiteraient. Cette nouvelle organisation amènerait une baisse dans l’intérêt au capital, développerait l’intelligence de l’ouvrier, et l’effet final serait de modifier le système actuel du salariat. L’influence des coopérateurs 4’Lurope et d’Aruérique serait une barrière opposée à. tous ces rings
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- ou syndicats de capitaux qui blessent profondément l’honnêteté publique.
- Plusieurs orateurs prennent la parole.
- M. Mitchell, directeur de Wholesale, dit qu’il est tout disposé à s’adresser à l’étranger, les deux Wholesales achètent déjà, dans c*es conditions, cinquante millions de marchandises.
- M. V. Neale dit qu’une excellente occasion se présente d’étudier cette question avec leurs amis de France.
- Le congrès français sera remarquable à tous les points de vue 1 on attend des délégués d’Italie, de Belgique, d’Amérique, du Brésil, du Danemark, d’Allemagne et plusieurs coopérateurs français sont partisans d’une alliance coopérative internationale. — Il est donc probable que les congressistes français pourront nous aider à entrer dans cette voie. (Applaudissements)
- Le projet d’un journal international est excellent ; il nous mettrait au courant de ce que nos amis font chez eux et nous les tiendrions au courant de ce qui se fait chez nous. (Applaudissements) — Il serait très important que le congrès d’Ipswich, par un vote solennel, donnât pour mission à ses délégués au congrès français de préparer la coopération internationale.
- M.Maxwellditqu’un rapprochement entre les coopérateurs de tous pays, s’accuse chaque jour davantage. Il propose que le comité pour l’éducation introduise dans son programme l’étude de la langue française.
- Le président annonce que trois propositions lui sont présentées.
- 1° Le bureau central est averti que le moment est venu de fonder un journal coopératif international ;
- 2° Les délégués anglais au congrès coopératif international de Paris du 8 septembre, sont invités à s’entendre avec les délégués qui assisteront à ce congrès sur la meilleure méthode d’organisation internationale ;
- 3° M. Neale est invité à traduire en français, en italien et en allemand le rapport de M. Nash.
- Ces trois résolutions sont votées à l’unanimité et au milieu des applaudissements de 550 délégués anglais.
- M. Nash regrette que M. Hodgson Pratt, qui a passé sa vie à défendre l’emploi de l’arbitrage dans les contestations entre nations, ne soit pas présent au congrès ; il aurait eu le plaisir de constater que tous les coopérateurs de la Grande-Bretagne étaient prêts à le soutenir dans sa noble mission.
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- La participation
- LA PARTICIPATION
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- Le Congrès de la participation s’est ouvert le 16 Juillet, dans la salle du Trocadéro, et a continué ses travaux les 17, 18 et 19 Juillet au cercle ouvrier du groupe de l’Économie sociale, à l’esplanade des Invalides.
- Le bureau du Congrès était ainsi composé:
- Président : M Levasseur (Émile), membre de l’Institut.
- Président adjoint : M. Robert (Charles), président du Comité d’organisation.
- Vice-présidents : MM. Laroche-Joubert. Goffinon (Édouard).
- Secrétaire : M. Dubois (Frédéric).
- Trésorier : M. Marquot.
- Vice-présidents d’honneur: MM. Bohmert (le professeur Victor) (Allemagne). Carrocl (le colonel D. Wright) (États-Unis). Chaix (A.) (France). Luzzatti (le commandeur) ^Italie). Vansittart Neale (Edw.) (Grande-Bretagne). Van Marken (J.-Cj (Hollande).
- Parmi les membres du comité de patronage nous remarquons les personnes les plus connues dans le monde du socialisme pratique, de la coopération et de la participation, notamment :
- Bohmert (le professeur Victor), à Dresde (Allemagne), auteur d'une remarquable histoire de la participation.
- Boyve (de), trésorier de la fédération des sociétés coopératives de consommation, membre des Comités d'admission du groupe de l’Économie sociale.
- Bushill (Thomas), imprimeur, à Coventry (Angleterre).
- Carroll (le colonel D. Wright), commissionner of Labor des États-Unis, à Washington.
- Chaix (A ), président honoraire du conseil d’administration de l’imprimerie et de la librairie centrales des chemins de fer.
- Dequenne, administrateur-gérant de l’ancienne maison Godin et Cie, à Guise (Aisne).
- Holyoake (Georges-Jacob), à Brighton (Angleterre).
- Maze (Hippolyte), sénateur, l’infatigable promoteur des sociétés de secours mutuels.
- Rabbeno (Ugo), professeur d’Économie politique à l’Université de Bologne (Italie).
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- Vansittart Neale (Edw.), secrétaire général du Central coopérative Board d’Angleterre, à Manchester, etc., etc.
- Nous accordons trop d’importance à tout ce qui concerne la participation pour ne pas faire la plus large place possible au Congrès de 1889.
- Chacune des questions inscrites à l’ordre du jour avait été l’objet d’un rapport sommaire imprimé et distribué avant la séance à tous les membres du congrès.
- Nous reproduisons ci-après les quinze questions qui composent le programme arrêté par la commission d’organisation. Nous publierons dans notre prochain numéro le compte rendu des débats, ainsi que les rapports faits sur les'principales questions soumises à l’examen du Congrès.
- Voici le programme du Congrès :
- I. La libre convention, expresse ou tacite, par laquelle l’ouvrier ou l’employé reçoit, en sus du salaire normal ou de l’appointement habituel, une part des bénéfices sans participation aux pertes, soit à titre individuel, en espèces ou autrement, soit d’une manière indivise et collective, sous forme d’avantages accessoires ou d’institutions diverses, est-elle conforme au droit naturel et à l’équité ?
- Rapporteur : M. Gonse, conseiller à la Cour de cassation.
- II. Lorsqu’un chef d’industrie désire ajouter au salaire de ses ouvriers des avantages destinés à augmenter leur bien-être dans le présent ou leur sécurité pour l’avenir, sans vouloir charger le prix de revient en adoptant le système d’un prélèvement annuel sur frais généraux recommandé par M. Engel Dollfus, n’y a-t-il pas lieu d’appliquer le principe de la participation du personnel dans les bénéfices?
- La participation, réglée d’après un quantum déterminé, doit-elle être calculée sur l’ensemble des bénéfices industriels et commerciaux de l’entreprise?Ne faut-il pas,au contraire, chercher à l’organiser dans une même maison, au moyen d’une série d’inventaires distincts, par spécialités de travail,par groupes ou équipes d’ouvriers?
- Rapporteur : M. Dubois (Frédéric), docteur en droit, sous-directeur de l’imprimerie Chaix.
- III. Trop étroitement limitée au bénéfice supplémentaire qui peut résulter, dans chaque atelier, d’économies exceptionnelles opérées sur le temps, la matière ou le combustible, la participation ne tendrait-elle pas à se confondre avec les primes et les sursalaires payés sur frais généraux? Ce dernier système n’a-t-il pas, dans certains cas, l’inconvénient de produire le surmenage de l’ouvrier?
- Rapporteur : M. Davaud (Abel), membre du syndicat des comptables et des Comités d'admission du groupe de l’Économie sociale;
- IV. Quand la participation contractuelle, limitée ou non aux bénéfices industriels proprement dits, donne lieu à la fixation d’un quan-
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- tum déterminé, n’y a-t-il pas lieu, tout en plaçant l’autorité patronale en dehors de toute atteinte, d’offrir aux intéressés la garantie d’un contrôle des comptes par voie d’arbitre expert ?
- La participation contractuelle ainsi organisée n’a-t-elle pas. pour l’entrepreneur lui même, l’avantage de l’obliger à tenir une comptabilité régulière? N’est-elle pas de nature à faciliter la cession de l’établissement au personnel en préparant la transformation de la maison patronale en association coopérative de production ?
- Cette transformation n’est-elle pas mieux préparée encore lorsque l’ouvrier, admis à devenir actionnaire, participe aux pertes, s’il y a lieu, comme aux bénéfices ?
- Rapporteur : M. Goffinon (Ed ), ancien entrepreneur de travaux publics, membre fondateur et trésorier de la Société de participation aux bénéfices, et membre des Comités d’admission du groupe de l’Économie sociale.
- V. Convient-il, pour augmenter les garanties offertes aux bénéficiaires de la participation contractuelle, d établir certaines règles d’inventaire, notamment en ce qui concerne l’amortissement du matériel et les prélèvements avant tout partage qui seraient faits par le patron à titre de réserve ou de frais de gérance ?
- Rapporteur : M. Moutier (Paul), entrepreneur de travaux publics, membre des Comités d’admission du groupe de l’Économie sociale.
- VI. Faut-il répartir le produit de la participation au marc le franc
- des salaires ou appointements sans distinction ? Faut-il au contraire créer des catégories d’après l’importance des fonctions ou la durée des services ? ;
- Rapporteur : y M. Tuleu, ancien élève de l’École polytechnique, fondeur en caractères, membre des Comités d’admission du groupe de l’Économie sociale.
- VII. Doit-on préférer à la distribution en espèces du produit de la participation un moyen quelconque de faire de ce produit, en tout ou en partie, une épargne pour l’avenir du personnel?
- En cas d’affirmative faut-il notamment renoncer au système des retraites viagères pour organiser au profit de la famille la création du patrimoine, comme l’a fait M. de Courcy par la capitalisation à intérêts composés sur livret individuel, ou à l’aide d’une assurance?
- Y a-t-il lieu de demander au législateur la création d’une caisse publique de dépôt pour les épargnes collectives provenant de la participation, de la coopération, de subventions patronales, de cotisations syndicales ou d’autres ressources ?
- Rapporteur : M. Trombert (Albert', sôus-chef du service de la librairie à l’imprimerie Chaix, secrétaire de la Société de la participation aux bénéfices.
- VIII. La participation collective destinée à pourvoir, au moyen
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- d’un fonds commun indivis, à des services d’intérêt général, nrest-elle pas, dans certains milieux industriels, préférable à toute attribution faite à titre individuel ?
- Rapporteur : M. G. Steinheil, ancien membre de l’Assemblée nationale, manufacturier à Rothau (Alsace).
- IX. Pour que la participation aux bénéfices, institution patronale, puisse, dans certains cas, servir à préparer l’avènement de l’association coopérative de production, doit-on préférer à des placements de tout repos, faits dans un but de prévoyance, l’emploi obligatoire ou facultatif du produit de la participation en actions ou parts d’intérêts destinées à rendre le personnel copropriétaire ou même seul propriétaire de l’usine ?
- Rapporteur : M. Veyssier (Firmin), administrateur du Moniteur des syndicats ouvriers, membre des Comités d’admission du groupe de l’Économie sociale.
- X. Si le produit de la participation doit être consacré à une assurance sur la vie, ne doit-on pas donner la préférence à l’assurance mixte ?
- Si ce produit doit servir à constituer une caisse particulière de retraites spéciale à l’établissement, rattachée à une société de secours mutuels ou fondée par un ou plusieurs syndicats, n’y a-t-il pas lieu, pour l’organisation de cette caisse, d'adopter des tarifs de cotisation et des taux de pensions conformes à l’expérience qui résulte des tables de mortalité et de se conformer à des règles mathématiques trop souvent méconnues?
- Rapporleur : M. Guieysse, répétiteur à l’École polytechnique, actionnaire de la Compagnie d’assurances sur la vie VUnion.
- XI. Le produit de la participation ne pourrait-il pas, dans une certaine mesure, être très utilement employé à stimuler l’épargne individuelle par des taux exceptionnels d'intérêt, ou à leur faire des avances pour faciliter l’acquisition par annuités d’une maison ouvrière?
- Rapporteur: M. Lalance (Auguste), ancien manufacturier à Pfastatt (Alsace).
- XII. La participation n’est-elle pas un moyen de faciliter la propagation de l’enseignement professionnel par la stabilité des ouvriers pères de famille ? Réciproquement, la formation de bons ouvriers par l’enseignement professionnel donné dans la maison n’est-elle pas de nature à favoriser la fondation et le maintien de la participation ?
- Rapporteur : M. Beudin, directeur des concours d’apprentis de l’ancienne maison Leclaire.
- XIII. Dans quelle mesure et de quelle manière le principe de la participation aux bénéfices nets peut-il s’appliquer à l’agriculture?
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- Rapporteur : M. Cazeneuve, propriétaire-agriculteur, membre du Comité d’administration de la Société de participation aux bénéfices?
- XIV. Les différents modes d’association usités dans la pêche maritime doivent-ils être considérés comme une forme de la participation aux bénéfices, et comportent-ils des améliorations dans ce sens ?
- Rapporteur : M. Chevalier (Émile), lauréat de l’Institut, professeur d’économie politique à l’Institut agronomique, secrétaire-adjoint de l’exposition d’Économîe sociale.
- XV. La participation aux bénéfices peut-elle être imposée par l’État? Ne doit-elle pas résulter uniquement, suivant les circonstances, de l’initiative du patron ou d'un vœu des ouvriers librement accepté par lui au même titre que toute autre convention relative au travail ?
- Rapporteur : M. Gauthier (J.-B ), président de la Chambre syndicale de couverture et de plomberie, membre des Comités d’admission du groupe de l’Économie sociale.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Clôture de la session — Les lois sur les mineurs. — La responsabilité des accidents. — La loi sur le classement et le traitement des instituteurs.— La loi sur la nationalité. — La loi militaire. — La loi sur les candidatures multiples. — La réforme parlementaire.
- Les Chambres se sont séparées le 15 Juillet après avoir voté avec une grande diligence les lois urgentes. La session est close et la législature de 1885 a pris fin.
- Encore sous l’impression des incidents qui ont troublé les dernières séances de la Chambre, il serait difficile de porter un jugement définitif sur cette législature. Il convient de dire cependant que tous ces incidents, sans exception, ont été provoqués par les membres du parti qui s’efforce de discréditer le parlementarisme par le scandale, en n’offrant à la nation d’autre objectif que le triomphe d’une coalition formée en vue de la suprématie de certaines personnalités, qui se déchireraient, entre elles aussitôt après la victoire.
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- Nous avons laissé dans notre dernière chronique les vendredis ouvriers envahis à leur tour par ces discussions stériles et rebutantes.
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- Les projets de loi intéressant les travailleurs, traqués dans ieur dernier asile, s’efforcent de profiter de leur mieux des rares périodes de calme, et du répit que leur laisse le budget chevauchant d’une Chambreàl’autre.Entre temps,cependant,on en discute quelques uns.
- C’est ainsi que sont adoptés les projets ayant trait aux caisses de secours et de retraite des ouvriers mineurs et à la création des caisses de prévoyance pour assurer les pensions de retraite aux mêmes ouvriers.
- Ces deux projets connexes posent la grande question de l’assurance obligatoire ; ils organisent en faveur des ouvriers employés dans les mines, minières et carrières souterraines des caisses garantissant les risques contre les maladies, les accidents et la vieillesse. La Chambre les a déjà antérieurement votés à l’unanimité en première délibération.
- Une seule modification. Sur le paragraphe 6 de l’art. 13, M. Remoi-ville fait adopter un amendement qui règle, selon les prescriptions des sociétés de secours mutuels, la procédure relative à l’inscription sur les listes électorales, en cas de contestation.
- Ces deux projets sont devenus définitifs par le vote du Sénat qui les a adoptés sans modification.
- Définitif également le projet de loi sur les délégués mineurs. On sait que la Chambre avait maintenu sur ce projet, son texte primitif repoussé par le Sénat. Celui-ci a finalement accepté la rédaction de la Chambre.
- La haute assemblée n’a pas mis le même empressement à l’examen de la loi relative à la responsabilité des accidents survenus dans le travail. Elle n’est même pas parvenue à s’entendre sur l’article 1er de la proposition qui par suite est devenue caduque.
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- Par contre, la Chambre et le Sénat adoptent tour à tour le projet de loi en suspens sur les instituteurs. Il nous parait intéressant de faire connaître quel sera d’après la nouvelle loi le traitement des instituteurs et des institutrices ;
- INSTITUTEURS
- Cinquième classe.................................... 1,000
- Quatrième classe......................................1,200
- Troisième classe......................................1,500
- Deuxième classe.......................................1,800
- Première classe...................................... 2,000
- INSTITUTRICES
- Cinquième classe......................................1,000
- Quatrième classe .....................................1,200
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- Troisième classe...........................................1,400
- Deuxième classe............................................1,500
- Première classe............................................1,600
- Les titulaires chargés de la direction d’une école comprenant plus de deux classes reçoivent à ce titre un supplément de traitement de 200 fr. Ce supplément est porté à 400 fr. si l’école comprend plus de quatre classes.
- Dans les écoles qui comprennent une classe d’enseignement primaire supérieur, dite cours supplémentaire, le maître, chargé de ce cours reçoit un supplément de traitement de 200 fr.
- Indépendamment de leur traitement fixe, les maîtres chargés de la direction d’une école ont droit à un logement ou à une indemnité représentative, et à une indemnité de résidence qui varie de 100 à 800 fr., suivant l’importance de la population.
- Dans la ville de Paris, cette indemnité est de 2,000 fr.
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- Est également adoptée par les deux chambres le projet de loi sur la nationalité.
- Elle déclare français :
- Tout individu né d’un Français en France ou à l’étranger.
- Tout individu né en France de parents inconnus ou dont la nationalité est inconnue.
- Tout individu né en France d’un étranger qui lui même y est né.
- Tout individu né en France d’un étranger et qui, à l’époque de sa majorité, est domicilié en France, à moins que, dans l’année qui suit sa majorité telle qu’elle est réglée par la loi française, il n’ait décliné la qualité de Français et prouvé par une déclaration qui sera enregistrée au ministère de la justice... Il devient également Français si ayant été porté sur les listes de recensement, il prend part aux opérations du recrutement sans opposer son extranéité.
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- D’autres projets d’une importance considérable ont finalement été adoptés.
- Tel est le projet de loi sur le recrutement de l’armée depuis si longtemps en discussion.
- Deux projets de loi visant les élections étaient soumis à la Chambre ; le projet de loi sur les candidatures multiples, sur le compte duquel nous avons exprimé notre sentiment, et le projet de loi sur le renouvellement partiel.
- A court de .temps la Chambre s’est empressée de voter le premier que le Sénat a ratifié.
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- Le devoir
- Enfin, après l’adoption définitive du budjet de 1890, les deux chambres ont clôturé leur session par le vote d’une loi d’amnistie s’appliquant à un certain nombre de catégories de délits, à l’exclusion toutefois des condamnés de Decazeville, des indigènes de l’Algérie qui avaient pris part à l'insurrection de 1871, et des personnes frappées pour délit de diffamation commis par voie de la presse.
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- Nous avons réservé notre jugement sur l’ensemble de la législature disparue. Toutefois en ne considérant seulement que les derniers travaux parlementaires qui rentrent dans le cadre de la présente chronique, il nous sera bien permis de condamner, une fois de plus, la mauvaise méthode de travail en usage dans nos chambres.
- En une semaine la Chambre actuelle a fait plus de besogne qu’elle n’en fait ordinairement dans l’espace d’un mois et même de deux mois, et cela en dépit des innombrables incidents soulevés par l’opposition. Elle a fait toute cette besogne avec rapidité, parce qu’elle était acculée à la nécessité de la séparation, et qu’elle ne voulait pas soumettre aux électeurs un bilan par trop écourté.
- Il y aurait beaucoup de conclusions à tirer de ce fait.
- On pourrait se demander, par exemple, si des projets votés en quelque sorte à la vapeur, présentent toutes les garanties d’examen désirables.
- Et si l’on considère que la plupart des projets adoptés in extremis ont passé de longs mois dans les cartons des commissions et que certains d’entre eux sont soumis au parlement depuis une dizaine d’années, on ne peut s’empêcher de trouver détestable la façon de procéder des commissions parlementaires.
- La permanence des assemblées, avec le renouvellement partiel par un mode de suffrage qui rende possible le choix des capacités, s’impose au même titre qu’une modification radicale dans le système de nomination et de composition des commissions.
- Ce sont ces réformes qne M. Godin n’a jamais cessé de réclamer dans tous ses écrits et qu’il expose magistralement dans son œuvre posthume la République du Travail et la réforme dit régime parlementaire.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Le 14 juillet 1889.— Jamais la Fête Nationale ne s’était affirmée avec tant d’éclat.
- Jamais les manifeslations républicaines n’avaient revêtu ce caractère de spontanéité, cet élan patriotique, présages heureux des luttes à soutenir contre la coalition réactionnaire.
- Dans les hameaux les plus reculés, dans les communes les plus pauvres, on a célébré l’immortel centenaire de la prise delà Bastille.
- On a rappelé les faits glorieux de cette épopée, unique dans les annales de l’Histoire
- La Joie débordait de tous les cœurs. Chacun s’inspirait des souvenirs du plus sublime mouvement de l'Humanité.
- Le souffle de la Révolution a passé dans tous les cœurs en ce jour solennel.
- On a revu par la pensée les actes grandioses accomplis de 1789 à la chute de la Convention On s’est retrempé à cette source bienfaisante. Puissent tous avoir compris la nécessité de s’unir pour barrer la routeàla ligue multicolore qui veut donner l’assaut à la République.
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- La Mine aux Mineurs.— On sait qu’en 1886 la Société des houillères de Rive de Gier décida d’abandonner l’exploitation de quelques puits, en partie envahis par l’eau et dont elle jugeait le rendement hors de proportion avec les frais. Cet abandon causa naturellement une vive émotion dans la population ouvrière de la vallée du Gier. Finalement la Société se décida à céder à un syndicat d’ouvriers mineurs douze de ses concessions.
- Au prix d’efforts considérables et grâce à d’intelligentes libéralités les mineurs propriétaires réussirent à rendre la mine prospère et presque riche.
- Déjà plus de 150 000 francs de salaires avaient été distribués, des machines achetées, et de l’argent mis de côté pour alimenter trois caisses ouvrières.
- (( La mine aux mineurs » ne comptait plus que des amis.
- Les choses en étaient là, lorsque, le 12 Juin 1887, la société des houillères fît sommation au syndicat d’avoir à abandonner le travail sur ses concessions.
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- LE DEVOIR
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- La Société arguait de ce' que l’État n’avait pas donné l’autorisation préalable exigée par l’article 7 de la loi du 21 avril 1810. Elle resterait par suite légalement chargée de tous les frais qui pourraient venir grever les concessions et serait également débitrice vis à vis des tréfonciers de tous les dégâts causés par la suite de l’exploitation, alors que le syndicat n’en aurait que les bénéfices.
- Les ouvriers, de leur côté, démontraient que la cession avait été volontairement faite par l’assemblée générale des actionnaires réunis à cet effet et que la régularisation seule de la cession avait été entravée par suite du mauvais vouloir de quelques personnes.
- L’affaire est venue devant le tribunal de St Étienne qui a justement donné gain de cause aux ouvriers.
- ALLEMAGNE
- Les Mineurs deWestphalie —Les délégués des mineurs des districts de Dortmund, d’Essen,de Bochum et de Gelsenkirchen se sont réunis le 14 Juillet à Bochum. Ils ont résolu à l’unanimité de prolonger jusqu’à une date indéterminée le délai de deux mois accordé par la réunion desdélégués des mineurs du 19 mai aux propriétaires des mines pour prendre une décision au sujet des désirs et des réclamations des mineurs.
- SUISSE
- La Conférence Internationale de Berne. — Nos lecteurs savent que le gouvernement helvétique a invité tous les États d’Europe où l’industrie est plus ou moins développée, en tout treize États, à se faire représenter à une conférence ayant pour but la protection des travailleurs par une législation internationale du travail.
- Cette conférence devait se tenir à Berne au mois d’octobre.
- Jusqu’aujourd’hui ont consenti à se faire représenter à la conférence : l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie, la France, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Portugal. La Bussie a renoncé pour des motifs d’opportunité à se faire représenter à cette conférence, L’Allemagne, le Danemark, la Suède et la Norvège n’ont pas encore répondu à l’invitation.
- Dans ces conditions, il a été décidé que la conférence n’aurait lieu qu'au printemps. On invitera aussi les États Unis, qui, à ce qu’il paraît, désireraient être représentés.
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- QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS INTERPARLEMENTAIRE DE LA PAIX
- Le 29 Juin s’est ouvert,à l’hôtel Continental, le congrès interparlementaire de la paix. Étaient présents une dizaine de membres du Parlement anglais parmi lesquels M. Cremer ; des députés et sénateurs italiens, MM. le marquis Pandolfi, Alfieri, Mazzolini, Rareschi, Ferrari, etc. Ce dernier, député et sculpteur de grand talent., est l’auteur du Giordano Bruno récemment inauguré à Rome.
- M. Arturo de Marcoartu, sénateur, représentait les Espagnols; M. Rajer, député, les Danois. Enfin,la majorité de l’assistance, qui était française était composée de MM. Jules Simon, de Marcère, Laubespin, G. Martin, J. Cabanes, G. Bernard (Doubs) et Isaac, sénateurs; Bourgeois (Jura), Creuzé, E. Farcy, Gilbert, Bizarelli, J. Carret, L. Guillot, Deluns-Montaud, Beauquier, Saint-Ferroul, Sabatier. L. Lecointre, Martin Nadaud, Leporché, Siegfried, E. Rigaut, A. Lalande, Barodet, Lefèvre-Pontalis, Blatin, Georges-Perin, Wickersheimer, J. Gaillard. Montaut, J. Jaurès, G. Delmas, Saint-Martin,(Gironde), députés.
- Un premier bureau d’âge ayant été nommé, M. Jules Simon, président, a prononcé la courte allocution suivante :
- «Je suis heureux de voir présents dans cette salle des représentants autorisés des amis de la paix.
- Un certain nombre sont venus Je voudrais en voir une multitude ou mieux encore je préférerais que leur nombre fut plus restreint, mais que ce fût un congrès diplomatique officiel au lieu d’un congrès volontaire. Ce que nous ne pouvons faire légalement, nous pouvons cependant y contribuer d'une façon efficace. Représentant les divers pays du monde nous pouvons faire de la plus grande force qui existe c’est-à-dire de celle qui nous est donnée parles électeurs l’usage le plus excellent.
- Je souhaite la bienvenue, du fond du cœur, de la part de tous les Français pacifiques aux représentants de tous les pays.
- Sachez-le, messieurs, la majorité de notre pays est amie de la paix. Laissez-moi donc acclamer avec chaleur, d’accord avec les Français, les représentants de pays qui ne voudraient pas encore nous envoyer des délégués pour un congrès officiel. Il faut que diverses nations soient représentées au bureau pour prouver les
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- sentiments de parfaite entente et de cordialité des membres de la conférence parlementaire. »
- L’assemblée a procédé alors à l’élection d’un bureau effectif. Il a été ainsi constitué: président, M. Frédéric Passy, député, membre de l’Institut ; vice-présidents, MM. Alfieri, sénateur italien ; Mazzo-lini, député italien ; Frédéric Bajer, député danois ; secrétaires, MM. Bart, député anglais et J. Gaillard, député de Vaucluse.
- M. Frédéric Passy a retracé les démarches faites par la commission de la paix depuis la conférence internationale du 31 octobre 1888 et a fait différentes communications au congrès. Deux cent trente-quatre membres de la Chambre des communes et trente-quatre de la Chambre des lords ont envoyé leurs adhésions. L’ambassadeur des États-Unis à Paris, a promis d’assister au congrès afin de lui montrer la sympathie qu’il inspirait à son gouvernement. En Allemagne, le docteur Buchner a envoyé l’adhésion de plus de deux cents sociétés et le député socialiste Liebknecht a promis son concours le plus dévoué.
- M. Cremer,député anglais,a exhibé une liasse de lettres émanant d’une foule de notabilités de la Grande-Bretagne. M. de Marcoartu, sénateur, a déclaré que les ministres espagnols et un grand nombre de sénateurs et de députés l’avaient chargé d’être leur interprète au congrès de la paix.
- M. Siegfried, député, a donné ensuite lecture de cinq propositions ou résolutions qui feront l’objet des débats du congrès.
- La deuxième séance du congrès interparlementaire de la paix s’est tenue sous la présidence de M. Stanhope, député anglais. Au début, M. Jules Gaillard a annoncé l’adhésion de M. Clémenceau et l’arrivée de plusiers députés hongrois et irlandais On a ensuite examiné les sept résolutions présentées par le conseil d’organisation.
- Première résolution
- Les membres de la conférence interparlementaire recommandent de nouveau, et avec insistance, à tous les gouvernements civilisés la conclusion de traités par lesquels sans porter atteinte à leur indépendance et sans admettre aucune ingérence dans ce qui touche à leur constitution intérieure, ces gouvernements s’engageraient à soumettre à l’arbitrage le règlement de tous les différends qui peuvent surgir entre eux.
- Cette proposition a été adoptée.
- Une discussion qui a duré plus d'une heure et demie,s’est engagée sur la deuxième résolution, dont voici le texte proposé :
- Deuxième résolution
- Comme aucun obstacle sérieux ne saurait être opposé àla conclu-sion de ces traités, notamment entre les États-Unis et la France,
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- d’une part, et entre les États-Unis et l’Italie, d’autre part, il y a lieu d’entrer immédiatement dans la période d'exécution et de saisir les Parlements de ces pays' de la question. Une fois l’exemple donné, il ne tardera pas à être imité.
- Cette deuxième résolution a été ainsi modifiée :
- Partout où les circonstances paraîtront favorables, comme en ce qui concerne les États-Unis et la France, les États-Unis et l’Italie, les États-Unis et l’Espagne, les gouvernements et les parlements sont instamment invités à ne négliger aucun effort pour arriver promptement à la conclusion de semblables traités. La conférence estconvaincue qu’une fois l’exemple donné il ne tardera pas à être imité.
- Sur la proposition de M. Bajer, député danois, l’assemblée a supprimé la troisième résolution qui était ainsi conçue :
- Troisième résolution
- En cas de différend, la conférence émet le vœu que les cours suprêmes des pays adhérents se réunissent pour statuer à cet égard, et qu’en cas de désaccord elles soient autorisées à nommer comme, arbitre le président de la cour suprême d’un pays ami ; la sentence serait sans appel.
- M. Wickersheimer demandait également la suppression de la quatrième résolution, mais celle-ci, après une courte"allocution de M. Anspach, a été maintenue sans modification. En voici le texte :
- Quatrième résolution
- En attendant que des traités permanents embrassant tous les cas puissent être conclus, la conférence émet le vœu que tous les traités particuliers de commerce, de propriété littéraire ou autres contiennent une clause spéciale d’arbitrage pour leur interprétation et leur exécution.
- A son tour M. Sabatier demande la suppression de la cinquième résolution parce qu’il la considère « non comme un élément de paix, mais comme'un élément de guerre ».
- Pas du tout,réplique M. Pandolfi, député italien, c’est un appel à l’opinion publique,et qui peut décider de la paix si ce n’est l’opinion publique ? En outre, nous aurions l’air de craindre nos électeurs en leur cachant nos sentiments pour la paix.
- Le congrès est de cet avis et vote la cinquième résolution ainsi conçue :
- Cinquième résolution
- La conduite des gouvernements tendant à n’être de plus en plus que l’expression des idées ou des sentiments manifestés par l’ensemble des citoyens, c’est aux électeurs qu’il appartient de diriger par leur choix la politique de leur pays dans le sens de la justice, du droit et de la fraternité des peuples.
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- Il adopte également la sixième résolution ainsi modifiée :
- Sixième résolution
- De nouvelles réunions interparlementaires auront lieu chaque année dans une des villes des gouvernements parlementaires. La prochaine réunion aura lieu à Londres.
- Enfin, après quelques débats, la septième résolution est adoptée, mais après avoir été sensiblement modifiée. Voici le texte définitif qui a été voté :
- Septième résolution
- Un comité composé de membres de chaque nationalité est chargé de préparer la conférence suivante, de faire les convocations et de recueillir les Souscriptions nécessaires.
- La dernière séance a eu lieu sous la présidence de M. Whiting, député des États-Unis. On s’est occupé tout d’abord de la formation du comité général international de la paix. Trente membres ont été élus aussitôt. Ce sont: MM. Stanhope, Cremer, Fenwick,Chaning, S.—W. Lawson, Henry James, Peter Mac-Donald, G.—B. Clark, James O’Kelly; Schwann, membres du Parlement anglais ; Alfieri, sénateur italien , Mazzolini, Pandolfi, Boneschi, Ferrari, députés italiens ; Whiting, député américain ; Victor de Hàgara, député hongrois ; de Marcoartu, sénateur espagnol ; Bajer, député danois : Anspacb,député belge; Jules Simon,sénateur ; F. Passy,J. Gaillard (de Vaucluse), J. Siegfried, Sabatier, Lalande, Montaut, Barodet, Couturier, Jean Jaurès, députés français.
- — Nous sommes en ce moment comme l’enfant qui naît, a dit M. Sabatier ; mais, dans dix ans, nous constituerons un véritable Parlement international.
- M. Jules Gaillard a déposé ensuite sur le bureau une proposition, signée par 1 i membres du Congrès. Voici le texte de cette proposition qui a absorbé le restant de la séance :
- La conférence interparlementaire,
- dans le but de déterminer en Europe un courant d’opinion favorable au désarmement,
- prend acte de la déclaration de plusieurs de ses membres affirmant leur volonté de déposer et de soutenir,dans leur Parlement respectif, une motion tendant à un désarmement simultané et proportionnel.
- Cette proposition a donné lieu à une assez vive discussion. Elle a provoqué chez la plupart des députés français, une opposition dont il est permis de regretter la forme. Finalement la proposition a été . rejetée. Aussitôt après, la séance a été levée, et M. Frédéric Passy a prononcé la clôture du Congrès.
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- UNE FÊTE FRANCO-AMÉRICAINE
- Le 4 juillet,à deux heures, a eu lieu l’inauguration de la statue de la Liberté é dairant le monde, offerte à la ville de Paris par la colonie américaine.
- L’histoire d’ailleurs intéressante de cette statue peut être rappelée brièvement.
- Il y a une quinzaine d’années, un groupe de patriotes prit l’initiative d’une souscription pour offrir aux États-Unis, peuple ami de la France, une statue colossale qui devait symboliser la Liberté éclairant le monde.
- La souscription fut bientôt couverte. M Bartholdi fut chargé de créer le modèle de la statue. En 1878, tout Paris a pu voir, dans un des ateliers de la plaine Monceau, le colosse de bronze, dont la tête dépassait de plus de trente mitres les plus hautes maisons du quartier.
- La curiosité du public satisfaite, la statue fut démontée pour être expédiée aux États-Unis, où elle fut reconstituée et érigée à l’entrée de la baie de Bedloës,
- Sensibleàcette marque d’amitié pour le peuple américain,la colonie américaine résidant à Paris a voulu à son tour faire un cadeau à la France. Elle a fait reproduire, réduite au cinquième de sa hauteur, la statue de New-York et l’a offerte à la ville de Paris.
- De compte à demi avec l’État, la ville a fait construire un socle monumental qui s’élève sur un soubassement haut d’une vingtaine de mètres et qui prend pied dans la Seine, en aval du pont de Grenelle, à l’extrémité de l’île des Cygnes.
- Sur le socle de la statue sont gravées les dates et les souscriptions suivantes :
- 1776-1789
- LA COLONIE PARISIENNE D’AMERIQUE
- A LA VILLE DE PARIS
- 1889
- Nous révérons la France du passé,parce que ses soldats nous ont aidés à devenir une nation ;
- Je propose l’inscription suivante pour le piédestal de la statue :
- Et nous aimons la France d’aujourd’hui parce qu’elle ne fait qu’un avec nous pour la cause des gouvernements libres.
- Non exercitus neque thesauri
- Præsidia Regni sunt verum amici
- (Lettre de M. Morton,vice-président des États-Unis).
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- Sur les autres faces du socle sont gravées trois dates rappelant.
- 1776.— L’année où les Etats-Unis devinrent libres et indépendants.
- 1789.— L’élection de Washington comme premier président des États-Unis.
- 1889.— La date de l’inauguration du monument.
- La statue mesure 11 mètres de haut. Tel est le monument qui a été inauguré à l’occasion du 113° anniversaire de l’indépendance en présence du président de la République, de Mme Carnot, du ministre des États-Unis, entouré des personnages marquants de la colonie américaine,du président du conseil municipal,de M.Spuller, ministre des affaires étrangères et d’une nombreuse assistance.
- La cérémonie d’inauguration a gardé tout le temps un caractère touchant de confraternité internationale.
- M E. CASTELAR ET L’EXPOSITION
- M. Emilio Castelar, l’éminent écrivain espagnol a envoyé à l’un de ses amis, M. Eusebio Bla'sco,une longue lettre contenant d’intéressantes appréciations sur l’Exposition universelle et sur la signification du centenaire de 1889.
- En voici un extrait :
- L’esprit moderne déteste la guerre : il court après la liberté qui l’émancipe et le travail qui le perfectionne. L’Exposition n’est pas un grand marché, comme on a voulu le dire, c’est un nouveau monde. Tous ces produits entassés au Champ de Mars annoncent que le temps des combats est fini, que l’ére du travail est dans tout son essor. Le génie de la guerre doit fuir ébloui devant la lumière électrique de nos jours, comme, dans les tableaux mystiques du moyen âge, le diable fuyait devant la croix.
- L’Exposition nous dit comment finit l’organisation militaire de l’Europe et comment commence l’organisation commerciale.Chaque, grand fait marque dans le temps une idée, de même que chaque étoile de première grandeur marque dans l’espace une grande lumière Les hautes tours projetant la lumière de leurs phares ; les toits reflétant les rayons du fer et de l’or ; les grandes eaux lumineuses, la galerie des machines, dont les arceaux défient les lois de la gravité ; les machines elles-mêmes transformant la matière en servant la pensée, tout cela, cher ami, nous dit que les relations internationales ont changé, et que, nées hier de la guerre dévastatrice, elles sont aujourd’hui régularisées et mises au service des concurrences progressives du travail universel.
- LES HOTES DE LA FRANCE
- Il y a quelque temps Paris faisait une réception enthousiaste aux sociétés de gymnastique Suisses, Italiennes, Suédoises, Danoises,
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- Belges, etc. Hier c’était les étudiants Finlandais, les délégués ouvriers de Milan, la délégation hongroise que l’on acclamait et que l’on fêtait. Les banquets et les fêtes se succèdent en l’honneur de nos hôtes. En toutes circonstances les représentants du travail, du commerce et des arts célèbrent à l’envi l’hospitalité de la France et la splendeur de son Exposition. Les témoignages de sympathie nous viennent de tous les points du globe.
- Ils se sont manifestés avec une recrudescence touchante à l’occasion de la célébration du centenaire de la chute de la Bastille, dont le bruit éveilla dans le cœur de tous les peuples le sentiment de la solidarité universelle.
- Lentement à travers les malentendus nés d’une ignorance épaissie par des longs siècles de despotisme, ce sentiment s’est développé.
- Les ténèbres se sont dissipées. La guerre seule offrait jadis aux peuples une pccasion de contact. Grâce aux merveilleuses inventions de ce siècle, les distances se sont raccourcies. Par la vapeur et l’électricité se fait l’échange des produits et des idées, la fusion des hommes. L’Exposition du Centenaire offre à l’admiration du monde entier les produits et la richesse naturelle du monde entier.
- Dans les Congrès internationaux Français et Allemands, Russes, Tchèques et Hongrois, Italiens et Autrichiens, discutent les intérêts communs.
- Liebknecht, délégué à un congrès ouvrier rappelait quelles difficultés les délégués allemands avaient rencontré dans l’accomplissement de leur mission, et les entraves suscitées par les autorités de leur pays, à tel point qu'une réunion de femmes convoquées pour désigner leurs représentantes au Congrès, avait été dissoute sans qu’elle pût prendre la moindre décision.
- Au congrès dans lequel le député socialiste allemand a pris la parole comme à tous les autres, l’hospitalité française, ainsi que le disait excellemment le secrétaire du Congrès de la Paix, assure ces trois conditions nécessaires : accueil fraternel, sécurité entière, pleine liberté de réunion, de parole et de pensée.
- Les socialistes allemands ont été reçus par leurs camarades français de façon à faire concevoir l’espérance d’une entente fraternelle entre les deux démocraties. D'autre part, on ne peut lire sans émotion le récit de la réception faite, par le conseil municipal de Paris, à la caravane hongroise qui est venue apporter à la France de 1889 la bénédiction du vieux Kossuth ; et à la délégation milanaise qui offrait à notre cité le drapeau qui mêla ses plis à ceux de notre drapeau sur les champs de bataille de l’indépendance italienne.
- Quoiqu’il advienne, la France a fait son devoir : il nous reste à souhaiter que ce ne soit pas sans profit pour la paix du monde.
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion du Jeudi 13 Juin 1889.
- Présidence de M. Bernardot
- La séance est ouverte à 8 heures du soir.
- M. Sarrazin, Secrétaire-Trésorier, rend compte de la situation
- financière de la société, qui est celle-ci :
- En Caisse à l’association du Familistère, à la date du
- 31 Mai 1889............................................ 758 37
- Cotisations dues pour ie premier semestre 1889, à
- recouvrer.............................................. 109 90
- Espèces dans la caisse du secrétaire-trésorier . 9 40
- Total.................. 877 67
- Après avoir donné lecture du programme adopté au Congrès Universel de la Paix ouvrant le 23 Juin, M. Bernardot rappelle l’article 23 de nos statuts relatif à la représentation de notre société aux Congrès. Il donne aussi connaissance d’une lettre de Mlle Taxil, notre déléguée au Comité d’organisation, nous priant d’adresser d’urgence à M. Gaston Morin, secrétaire du Congrès, les noms des délégués nommés par notre société.
- L’assemblée consultée, décide l’envoi de trois de ses membres pour la représenter.
- Le vote, par bulletin, désigne les membres ci-après :
- Sarrazin, Secrétaire-Trésorier, employé de l’association ;
- Doyen, Assesseur, gérant du Devoir ;
- Dirson, Membre associé.
- Le Président rend compte de la formation d’une Société formée à Bruxelles, ayant pour titre : Fédération internationale de l’Arbitrage et de la Paix ; le Comité ayant son siège rue Joseph II, 39, et communique la lettre circulaire lui en donnant connaissance. Conformément au désir exprimé par cette société à laquelle une lettre de félicitations a été adressée, des démarches ont été laites auprès de Madame veuve Godin pour lui demander l’envoi gratuit du Devoir, requête à laquelle il a été fait un accueil gracieux et favorable.
- Sur la proposition de M. Bernardot, l’Assemblée décide, à titre de propagande, d’envoyer un exemplaire du livre dont il est l’auteur,
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- Société de paix et d*arbitrage international 423
- intitulé: Le Familistère et son Fondateur, Jean-Baptiste-André Godin,
- à Mademoiselle Marie Taxil, Secrétaire du Congrès Universel de la Paix ;
- à M. Lemonnier, Président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté ;
- à M. Gaston Morin, Secrétaire du Congrès Universel de la Paix;
- à M. Hippolyte Destrem, Rédacteur en chef de la Rénovation ;
- à la Société des Jeunes Amis de la Paix de Nîmes ;
- à M. de Laveleye, Président de la Nouvelle Société de Paix de Belgique.
- %
- * *
- Il est ensuite procédé au renouvellement d’une partie des membres du bureau, dont le mandat est expiré :
- 1> M. Bernardot, Président;
- 2° M. Locqueneux, Vice-Président ;
- 3° M. Olivier,. Assesseur.
- Au scrutin qui a lieu par bulletin de vote, ces mêmes membres sont successivement réélus dans leur fonction.
- M Bernardot remercie l’assemblée de l’honneur qu’elle lui fait à nouveau. Il y est très sensible et fera tous ses efforts, comme par le passé, pour soutenir les idées de paix.
- M. Locqueneux, à son tour remercie également l’assemblée de l’avoir maintenu dans ses fonctions, mais il regrette de ne pouvoir les accepter; la santé de Madame Locqueneux laissant beaucoup à désirer, l’oblige souvent à s’absenter le jeudi, et il craindrait de ne pas remplir convenablement son mandat. En présence de l’insistance unanime des membres de l’assemblée, M. Locqueneux finit par accepter, sachant pouvoir compter sur l’indulgence de la société, au cas où il devrait s’absenter quelquefois les jours de réunions.
- M. Bernardot souhaite bon voyage aux délégués au Congrès de la Paix, leur recommande de rapporter force renseignements de leur mission et la séance est levée à 10 heures.
- Le Secrétaire-Trésorier,
- E. Sarrazin.
- La société s’est réunie le 12 du mois courant pour entendre le rapport de ses délégués au Congrès de la Paix.
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer au mois prochain le compte-rendu de cette réunion.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DU DROIT DES FEMMES
- L’ouverture du deuxième congrès international féminin a eu lieu le 25 juin, à l’hôtel de la société de géographie, à Paris, avec une certaine solennité. L’assistance était considérable et la présence d’un grand nombre d’étrangères de distinction, américaines, belges, anglaises, suédoises, danoises, polonaises, donnait au plus haut degré à ce congrès ce caractère international, qui tend à devenir de plus en plus la règle, chez les esprits éclairés, et qui est un des principaux facteurs de liberté, de progrès et de paix. -
- La séance a été ouverte par la présidente, Mlle Maria Deraismes, qui a prononcé un éloquent discours, dans lequel elle s’est attachée, après un rapide examen des efforts tentés depuis un siècle en faveur de la cause des femmes, à faire connaître l’état actuel de la question.
- M11q Deraismes a terminé par ces mots : « Il se prépare une révolution, la plus grande, la plus féconde qu’on ait encore vue et qui se fera sans insurrection dans la rue, sans barricades, sans dynamite. Elle se fait en ce moment dans les consciences, elle se fera bientôt dans les lois. Pour cela il suffira de rétablir la loi d’ordre : que les deux facteurs de l’humanité soient égalitaires et non hiérarchiques. C’est à ce prix qu’est le développement continu et indéfini du progrès de l’humanité. »
- Ce discours a été fréquemment interrompu par les applaudissements. r
- M. Léon Richer, président d’honneur, salue ensuite les déléguées américaines, anglaises, belges, polonaises, italiennes et suédoises, et remercie tout particulièrement M. Bajer, député danois, de prendre part aux travaux du congrès. Il annonce qu’une adresse lui a été envoyée par 600 notabilités belges, parmi lesquelles figurent plusieurs députés.
- Le président rappelle ensuite que c’est en France, à l’époque de la grande Exposition universelle de 1878, qu’avait été tenu le premier congrès international du droit des femmes.
- • L’honneur de cette initiative, que l’orateur rapporte à notre pays, il nous est permis, à nous, de l’attribuer, pour la plus grande part, à l’infatigable promoteur du réveil de la cause féminine en France, à M. Léon Richer, lui-même, qui depuis vingt et un ans en propage les principes dans la Revue, Le droit des femmes.
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- Le mouvement féminin
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- Avant de commencer ses travaux, le congrès a voté à l’unanimité une proposition tendant à inviter la chambre des députés à mettre immédiatement à son ordre du jour la proposition de loi relative à l’électorat des femmes commerçantes pour l’élection des juges au tribunal de commerce.
- Il n’a tenu qu’à une question d’heu.res que cette proposition,adoptée par la Chambre, ne fut également adoptée par le Sénat, avant la clôture de la session, et qu’elle ne devint définitive.
- Les congressistes se sont ensuite retirés dans des locaux spéciaux pour organiser les quatre sections auxquelles se rattachent les questions portées à l’ordre du jour du congrès : section historique, section économique, section morale et section de législation.
- *
- * *
- Le jour suivant les travaux ont été repris à dix heures du matin, dans les commissions, et la séance publique a eu lieu, comme la veille, dans l’après-midi. Cette séance a été présidée par madame Clémence Royer, la traductrice de Darwin.
- Après une brillante allocution de la présidente, M. Léon Richer a communiqué au Congrès les noms de ceux qui avaient été désignés par les adhérents étrangers comme présidents d’honneur.
- Ont été acclamées :
- Pour la Suède, Mlle Ellen Friès, docteur ès lettres de l’Université d’Upsal; pour VAmérique, Mme Cady Stanton; pour l'Angleterre, Mme Chapmann ; pour la Grèce, Mme Callirhoë-Parren, directrice du Journal des Dames, à Athènes ; pour la Pologne, Mlle Kuczalska, et pour la Belgique, Mlle Popelin, doctoresse en droit.
- Ensuite le Congrès a désigné Mme Potonié-Pierre comme secrétaire adjointe.
- Une dizaine de rapports ont été présentés notamment par Mm0 Block qui a étudié la femme dans la littérature et dans l’art; par M. le docteur Verrier qui a exposé « les phases de l’évolution conjugale dans les temps préhistoriques » ; par Mmu Kuczalska qui a étudié la situation des Polonaises « forcément libres autrefois pendant que leurs maris guerroyaient ». Un rapport de Mme Oliva Crowna lu^par Mlle Ellen Friès nous a montré les Suédoises employées dans les caisses d’épargne, les banques, les écoles « même de garçons », dit Mme Crowna, ou établies bijoutières, horlogères, pharmaciennes, etc.
- Afin de montrer le pouvoir moral des femmes dans les temps passés, Mme Nelly Lieutier a rappelé le concile de Nivelles au neuvième siècle, tenu exclusivement par des chanoinesses contre un évêque. Le pape Pascal Ier approuva les décisions de ce congrès.
- Léonie Rouzade s’est attachée à combattre ces théories de
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- l’infériorité de la femme qui ne trouveront bientôt plus d’écho dans les cervelles humaines.
- Enfin M. Léon Giraud a traité, avec le grand talent que l’on sait et. une logique irréfutable, la question de la femme dans la politique contemporaine.
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- * *
- Le lendemain, 27, la question économique était à l’ordre du jour.
- La séance était présidée par Mlle Maria Deraismes.
- Après l’exposé, au point de vue purement économique, delà situation de la femme de lettres, Mlle Feinkind, étudiante en médecine, a retracé la triste condition de la femme du peuple en Pologne. La moyenne des salaires des ouvrières est de 0 fr. 40 par jour ; celles qui gagnent 1 fr. 45 sont très rares. Elle a fait ressortir ensuite la vigueur de la poussée qui s’est produite récemment vers l’enseignement supérieur des femmes. Son discours a été très applaudi.
- Mma Thora Goldschmidt a pu présenter un tableau moins triste de la situation des femmes dans le Danemark, où la recherche de la paternité est admise depuis cent ans et où les légistes poussent de plus en plus à l’égalité des salaires masculins et féminins.
- Mme Louise Koppe a présenté des considérations générales sur le sort des ouvrières françaises. Faisant abstraction de celles qui sont dans leur ménage et qui « ne devraient point travailler au dehors » elle ne s’occupe que des jeunes filles et des veuves. Pour les premières, elle demande des écoles d’apprentissage qui suppriment « l’apprentissage proprement dit, cette école du vice ». Pour les veuves, elle propose de créer des asiles de travail autour des fortifications dans les terrains compris dans la zone militaire. Mme Koppe a dit avec beaucoup de raison que l’État devait donner l’exemple de la justice en rémunérant également dans ses administrations le travail de l’homme et celui de la femme. A travail égal salaire égal.
- Un autre rapport intéressant sur les inconvénients de la machine à coudre a été lu par Mme Griess Traut.
- Mma Griess Traut évalue à 150 000 le nombre des ouvrières parisiennes qui travaillent à la machine ; elle voudrait voir substituer à la machine à pédale une machine à moteur.
- MmeMaria Martin.directrice du Journal, la Citoyenne etdéléguée de la Société nîmoise « l’Avenir de la femme », a lu ensuite un mémoire très détaillé et intéressant de Mme Fabre, fondatrice de cette société, sur le travail des femmes en général et spécialement celui des femmes de Nîmes La fin de ceite étude, où Mme Fabre après avoir démontré que l’association seule peut nous donner des résultats sérieux, émet le vœu « que le Congrès ne se sépare pas sans avoir étudié et pris les mesures nécessaires pour
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- organiser la Fédération des sociétés et groupes féminins,» a été tout particulièrement applaudie par l’auditoire.
- Au cours de cette séance, M. Schacre donne connaissance au Congrès, au nom de la Fédération française des groupes socialistes de la libre-pensée, d’un ordre du jour voté récemment, déclarant que la Fédération se rallie à tous les votes du Congrès en faveur de l’émancipation civile et politique des femmes.
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- Vendredi, quatrième jour du Congrès, a été consacré à la morale.
- Mma Conta, déléguée roumaine, docteur en médecine de la faculté de Paris, a traité la question de la femme dans les carrières libérales et spécialement dans la médecine.
- A la suite de ce discours, le Congrès vote, à l’unanimité, un vœu émis par M. Dutilhol, pour que les femmes et enfants, dans les hôpitaux, soient soignés par préférence par des femmes médecins.
- Mlle Kate Mitchell, docteur en médecine de Londres, s’est élevée contre l’intempérance et surtout contre l’alcoolisme.
- Mlle Chelega-Levy a présenté quelques considérations sur le mariage usuel en Pologne.
- Aux applaudissements répétés de l’auditoire, Mlle Maria Derais-mes a traité de l’importante question de la prostitution réglementée.
- Elle a rappelé qu’en Angleterre, une ligue de femmes avait obtenu la suppression des règlements de police concernant la prostitution. Une ligue française, à la tète de laquelle était M, Yves Guyot, aujourd’hui ministre des travaux publics, a été moins heureuse. Mais Mlle Maria Deraismes ne désespère pas d’atteindre le but qu’elle poursuit.
- Mlle Marie Gœgg a remercié MUe Deraismes au nom de la Fédération britannique et continentale et a invité tous les membres du Congrès à se réunir à Genève, le 10 septembre prochain, pour prendre part au Congrès qui doit y avoir lieu pour l’examen des questions de moralité publique.
- En attendant, l’assemblée a émis un vœu pour la suppression de la prostitution réglementée.
- On entend encore le docteur Manouvrier, de la société d’anthropologie, M11® Potonié-Pierre qui communique une adresse des sociétés de la paix, Mme Griess-Traut, qui parle des avantages de l’éducation mixte, enfin Mmes Astié de Valsayre et Marie Bréon.
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- La dernière séance consacrée à l’examen de la question de législation a été présidée par Mlle Popelin, la doctoresse en droit de Bruxelles.
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- Miss Florence Balgarnie, secrétaire de la société du suffrage en Angleterre, a prononcé un discours sur les questions . féminines dans ce pays.
- Mme Cheliga-Levy a lu ensuite une étude sur la situation légale des femmes en Pologne et en Russie.
- Mme Ghristin a donné lecture d’un rapport très nourri contre l’article 340. interdisant la recherche de la paternité. Elle en réclame l’abrogation en s’appuyant sur ces chiffres : sur 75 000 enfants naturels, 5,000 sont reconnus par leurs pères, 25,000 par les mères el 45,000 restent à la charge de l’É tat.
- Plusieurs autres délégués ont pris la parole sur le même sujet, notamment MM. Devenue Léon Giraud et Léon Richer.
- Mlle Popelin a clos cette série de débats par un discours aussi remarquable par sa facture que par la solidité des arguments présentés.
- Un vœu tendant à la suppression de l’article 340 a été adopté.
- A la suite de cette discussion, Mm3 Vincent a soumis à l’approbation du congrès l’intéressant projet qui suit :
- 1° Il sera créé un ou plusieurs bureaux à l’Assistance publique, dirigés par des femmes ;
- 2° Il sera créé dans chaque mairie de Paris, dans les départements, villes et communes qui le comportent, un bureau de bienfaisance dirigé par des femmes ;
- 3° Les emplois de chefs, sous-chefs, enquêteurs ou ' employés seront mis au concours ; un règlement d’administration publique réglera les conditions d’admission ;
- 4° Les emplois d’enquêteurs près des filles-mères, des nourrices, femmes et mères de famille qui sollicitent des secours, seront remplis exclusivement par des femmes ;
- 5° Il sera adjoint au bureau de bienfaisance des mairies une ou plusieurs doctoresses ;
- 6° Le service d’inspection médicale dans les lycées, collèges, écoles de filles, sera fait par des doctoresses.
- L’auditoire a voté d’acclamation le vœu de Mm3 Vincent en la félicitant de son initiative.
- Signalons parmi les autres vœux adoptés celui qui demande l’égalité des droits successoraux pour tous les enfants naturels ou légitimes ; celui qui interdit l’inscription des mineures au bureau des mœurs ; celui qui élève de treize à seize ans l’âge de protection de filles mineures, afin que la séduction soit punie comme le détournement de mineure jusqu’à seize ans ; et enfin l’égalité des droits civils pour l'homme et la femme pendant ou hors le mariage, etc.
- Le Congrès a été clos par un grand banquet offert aux étrangers des deux sexes.
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- Il n’y a qu’une voix pour, constaler l'admirable tenue du congrès féminin, la dignité de ses séances, l’éclat et mieux encore la solidité de ses discussions. Le congrès du droit des femmes s’est distingué, au milieu de tant d’autres congrès, par la portée pratique de ses résolutions.
- Mais comme le fait remarquer Mme Maria Martin, dans la Citoyenne, il ne faut pas oublier qu’au point de vue des sujets qu’ils traitaient, tous les orateurs, ou du moins la plupart d’entre eux, étaient d’accord avant de commencer, et que les vœux exprimés seraient stériles s’ils n'étaient pas suivis par des actes. Sans doute il y a eu bien du chemin parcouru depuis le Congrès de 1878.
- Dans le programme des travaux de ce dernier congrès figurait une section pédagogique. Elle n’existe pas dans le programme du Congrès de 1889. C’est la constatation d’une évolution considérable accomplie.
- Une des résolutions qui tenaient une grande place dans ce Congrès de 1878 ne figurait plus au programme du dernier Congrès, nous voulons parler du vœu relatif au rétablissement du divorce. Cette grande question avait reçu la solution dans l’intervalle, le divorce était entré dans la loi et dans les mœurs.
- Mais combien de temps n’a-t-il pas fallu pour obtenir cette réforme? Et combien d’autres questions restent encore en suspens. Aussi faut-il redoubler de zèle si l’on ne veut pas que les vœux exprimés par le Congrès restent stériles. Il faut multiplier les moyens d’action : groupements, pétitions, adresses, distribution de brochures et de journaux.
- La grande question du vote politique des femmes ne figurait pas plus à l’ordre du Congrès de 1889, qu’à celui du Congrès de 1878.
- Elle n’a été abordée que très subsidiairement dans ce dernier; mais n’a fait l’objet d’aucune résolution.
- Nous espérons que grâce aux progrès accomplis elle tiendra une grande place dans le prochain Congrès du droit des femmes, car nous la considérons, avec la Citoyenne « comme étant la clef de voûte et la seule garantie qui peut assurer à la femme la libre possession de tous les autres droits qu’elle réclame ».
- L’Eligibilité des Femmes en Angleterre
- La Chambre des communes a adopté dernièrement, par 70 voix contre 38, une motion du gouvernement ayant pour objjt d’interdire l’élection de femmes comme membres des conseils de comté.
- Ce n’est que partie remise.
- Les Femmes médecins en Autriche
- Trois sœurs viennent de passer en même temps leurs examens
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- de doctorat en médecine. Ce sont Mlles Welt qui, nées à Czernowitz, viennent d’être reçues docteurs de l’Université de Vienne. Les deux sœurs aînées sont allées exercer en Amérique, tandis que la troisième reste dans sa patrie.
- Une conférence dans l’Inde
- Une femme docteur indoue, Ratanbai Ardeshir Mabarvala, a fait une conférence publique à l’Institut de Tramgee ; .daus la nombreuse assistance on comptait 200 femmes indoues. La conférencière, qui avait pris pour sujet la physiologie du poumon, a été fort applaudie.
- BIBLIOGRAPHIE
- LA NOUVELLE JERUSALEM
- Dans notre numéro de mars dernier, nous avons publié sur Emmanuel Swedenborg une étude biographique qui a favorablement attiré Pattention d’un certain nombre de nos lecteurs. A ceux-là spécialement nous signalons donc le remarquable ouvrage que vient de publier M. C. Ilumann, avocat au Barreau de Paris, sous ce titre : L i Nouvelle Jérusalem (1). Nous avons, le mois dernier, inscrit ce livre parmi nos «Ouvrages reçus)) en nous réservant de revenir sur la question. C’est cette promesse que nous venons remplir aujourd’hui.
- Peu d’ouvrages méritent selon nous d’être mis au même rang que celui-là. Aussi ne nous bornons-nous pas à le signaler à nos lecteurs, mais leur en recommandons-nous la lecture attentive.
- Que ceux qui ont rejeté comme nuisibles les croyances aveugles communément prêchées ne s’arrêtent pas au titre : .« La, Nouvelle Jérusalem » ; qu’ils ne s’arrêtent pas davantage à l’apparence un peu trop biblique pour eux de l’ouvrage, ni à quelques affirmations ou plutôt à quelques propositions qui, au premier abord, pourront leur sembler dogmatiques, le livre vaut d’être lu, d’être fouillé, d’être
- (1) La Nouvelle Jérusalem d’après les enseignements d’Emmanuel Swedenborg. Ses progrès dans le monde; ses principes de droit divin et leur application sociale, par C. Ilumann, avocat an Barreau de Paris. — En vente au dépôt des livres de la Nouvelle Jérusalem, 12, rue Thouin, Paris. Prix 2 fr. 50 ; plus 0 fr. 45 pour envoi franco.
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- médité : il est bon au cœur et à l’intelligence. Ceux qui sauront aller au fond des choses reconnaîtront que l’ouvrage répond à l’un des besoins sociaux aussi profondément ressentis de nos jours que ôelui de la conciliation des intérêts entre le capital et le travail, nous voulons dire la conciliation de la Science et de la Religion.
- Rappelons à ce sujet ces paroles de Fabre d’Olivet dans son livre: La langue hébraïque restituée :
- « Fils du passé et gros de l’avenir, le sepher de Moïse (les dix « premiers chapitres de la Genèse) héritier de toute la science des « Égyptiens, porte encore les germ.es des sciences futures. Ce que « la nature a de plus profond et de plus mystérieux, ce que l’esprit « peut concevoir de merveilles, ce que l’intelligence a de plus ce sublime, il le possède.»
- Saint Jérôme disait de son côté : cc Le plus difficile et le plus « obscur des livres sacrés, la ô’enèse, contient autant de secrets que « de mots, et chaque mot en cache plusieurs.»
- Ceci rappelé, entrons en matière.
- L’épigraphe du livre de M. Humann :
- Venez et débattons nos droits, dit Jéhovah.
- Isaïe, L 18
- dit aussi haut que les sous-titres de l’ouvrage que ce livre n’est pas un traité de métaphysique religieuse, mais qu’il embrasse l’application des principes à tous les faits de la vie sociale.
- L’auteur commence par dégager la substance si pure des enseignements contenus dans les nombreux écrits d’Emmanuel Swedenborg, et il le fait non seulement de façon à inspirer le désir de lire ces précieux ouvrages, mais encore à mettre par avance le lecteur en état d’en goûter le mérite supérieur et d’en voir les applications sociales.
- Les extraits suivants de l’Avant-propos et de l’Introduction indiqueront mieux que nous ne pourrions le faire, dans quel esprit M. C. Humann a traité ces importants sujets :
- « Ce travail, )>dit-il,« est destiné à tous ceux qui n’ont ni le temps, ni l’occasion de lire les nombreux ouvrages de Swedenborg. Nous en avons condensé la substance de manière à présenter l’ensemble des doctrines de la Nouvelle Jérusalem en un très petit volume. Nous espérons que sa lecture donnera à quelques-uns le désir de recourir aux écrits originaux de l’auteur ; nous avons donc indiqué avec soin les passages des éditions pi inceps, et de leurs traductions en français, que nous avons cru devoir citer textuellement, afin que chacun puisse en contrôler l’exactitude.
- « Nous avons continué cette étude par une petite histoire abrégée
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- des progrès de la Nouvelle Jérusalem dans le monde et qui forme la seconde partie de notre livre.
- « La troisième partie a pour objet l’examen de quelques applications sociales des principes de ce nouveau droit divin au monde moderne,et qui semble devoir être les conséquences de leur adoption.
- « Enfin une quatrième partie complète l'ouvrage, en donnant une idée de la transformation que ces doctrines produiraient dans la manière d’envisager les faits scientifiques, littéraires et artistiques.
- « A la fin se trouve une liste bibliographique des principaux ouvrages scientifiques et tbéologiques d’E. Swedenborg, présentés dans leur ordre chronologique.
- « La table des matières ne fait que reproduire l’ordre des quatorze chapitres de l’ouvrage avec leurs sommaires ; les sujets en sont indiqués par une suite de numéros qui faciliteront l’étude de l’ensemble de ce travail. »
- Et plus loin :
- « Les principes de droit et de justice, proclamés en 1789 par la Révolution française, resteront lettre morte, dans leurs applications sociales, aussi longtemps que le niveau de la moralité publique ne sera pas plus élevé. Or, ce niveau ne deviendra plus élevé que lorsqu’on reconnaîtra que la morale et la justice, bien loin d’être indépendantes du sentiment religieux, en découlent nécessairement ; lorsque ce sentiment, dégagé de ses obscurités actuelles, cessera d’être à l’état vague, et revêtira une précision qu’il ne peut acquérir qu’à la condition de se présenter sous la forme d’un ensemble rationnel de vérités pratiques. Celles-ci ne doivent donc laisser apercevoir aucune contradiction dans leurs principes essentiels,mais doivent donner satisfaction à toutes les aspirations du cœur et à toutes les exigences de l'esprit philosophique. Il est, par conséquent, très important aussi, de dégager le sentiment religieux de ses liens purement extérieurs avec des églises particulières ; il faut le séculariser et l’accentuer dan's ses formes utilitaires et sociales, car la religion et la justice sont sœurs, et elles ne sont fécondes, qu’à la condition d’être placées en dehors des partis politiques et dans l’indépendance la plus absolue. * *
- « La Révolution de 1789 reconnut en principe que la justice est d’origine sociale mais non privée ; la justice vient de plus haut encore : elle est d’origine divine. Si tous les hommes sont égaux devant la loi humaine, c’est- parce qu’ils sont égaux devant la loi divine. Le principe dominant est que nous sommes tous les enfants d’un Père commun, qui doit être accepté comme Dieu unique : voilà pourquoi nous.sommes tous frères et voilà pourquoi aussi la morale" découlé de la religion ; de plus elle se fonde sur la fraternité : c’est le même lien qui nous unit tous au Dieu unique.
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- « Mais pour pratiquer la fraternité et la justice, il faut une morale sociale qui découle d’une religion compréhensible à tous, et qui enseigne à tous la fraternité et ses règles : or, celles-ci ne sont autres que les préceptes de la justice sociale,
- « La France a fait un grand pas devant l’humanité en proclamant les principes de 1789 dont elle célèbre cette année le centenaire. Elle en ferait un de plus en popularisant les doctrines religieuses quelles qu’elles soient, d’où ces principes découlent rationnellement, mais qui sont incompatibles avec l’esprit sectaire qui seul entretient les rivalités, aussi bien entre les hommes qu’entre les différentes communions chrétiennes.
- « C’est le sentiment religieux de l’équité ou de l’égalité fraternelle qui impose le besoin de développer la production des richesses sociales, de manière que tous aient droit à l’existence et trouvent dans la satisfaction de ce droit des débouchés pour un travail suffisamment rémunérateur, assuré à tous Mais pour que la justice s’établisse parmi les hommes et les protège dans l’accomplissement de cette grande tâche, il est nécessaire que le sentiment religieux oppose des bornes aux passions et à l’égoïsme des intérêts individuels. Par exemple, c’est le sentiment religieux de la fraternité et de la justice qui s’oppose à ce que le bon marché des produits de consommation continue à s’obtenir aux dépens de la vie des ouvriers ou par la ruine des patrons, au lieu de s’obtenir par le perfectionnement de l’outillage et de la main-d’œuvre.
- « Il est donc nécessaire de se mettre avec ardeur à inculquer à tous les véritables lois du sentiment religieux de fraternité et d’humanité, pour rétablir les bons rapports entre gouvernants et gouvernés, riches et pauvres, patrons et ouvriers, etc. Or, pour cela il faut une morale qui fasse appel par sa seule évidence à la justice et à la conscience de tous ; une morale qui se dégage d’elle-mème par le seul bon sens d'un sentiment religieux éclairé, mais non plus aveugle et mystique.
- « C’est dans les enseignements de la nouvelle dispensation qu’on retrouvera cette religion laïque et anti-sectaire, qui doit réveiller les consciences les plus engourdies, et leur montrer combien sont aveugles ceux qui prétendent que toutes les religions indistinctement sont filles de la superstition et de l’ignorance. En réalité, la superstition et l’ignorance ont été les seules causes de leur décadence. Celle-ci s’est accentuée de plus en plus, à mesure que les hommes ont abandonné et méconnu les principes originaires au nom desquels ces religions avaient eu droit de cité parmi les hommes.
- « Emmanuel Swedenborg admet avec tout le monde moderne qu’une religion n’a sa raison d’être qu’autant qu’elle reste fondée sur l’amour de Dieu et du prochain. L’homme, selon lui, n’est le
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- prochain que suivant la qualité du bien qui, chez lui, procède du Seigneur ; et,comme le bien est le prochain,l’amour est le prochain, car tout bien appartient à l’amour. Or, le prochain est non seulement l’homme dans le singulier, mais c’est aussi l’homme dans le pluriel ; en effet, c’est une société petite et grande,c’est la famille, c’est la patrie,c’est l’église, c’est le royaume du Seigneur : Voilà le prochain auquel on doit faire du bien d’après l’amour...
- « Swedenborg nous montre que nous sommes tous solidaires dans le présent au point de vue des progrès religieux, politiques et sociaux, et il nous fait voir, d’accord avec la science moderne, que l’histoire passée des sociétés humaines, tient comme par un enchaînement des plus logiques, à leur histoire à venir ; celle-ci sera leur' couronnement et la conclusion naturelle des hautes destinées auxquelles l’humanité future est appelée. »
- *
- Dans le chapitre premier intitulé « Caractère de la vocation de Swedenborg », l’auteur s’attache à montrer quel grand savant fut Swedenborg et quelles précieuses découvertes lui sont dues. Nos lecteurs trouveront là les plus utiles compléments à notre étude biographique, publiée en mars dernier. Jls verront que c’est sur la base des vérités scientifiques que Swedenborg, — pris bien à tort pour un mystique, — élève les doctrines rationnelles du véritable christianisme ou du catholicisme dans le vrai sens du mot, c’est-à-dire de la religion réellement universelle, parce qu’elle ne poursuit que la vérité et qu’elle a pour objet unique la pratique de la fraternité humaine dans tous les actes de la vie sociale. Or, une telle religion ne peut exister que sous des formes infiniment variées quant au culte, et même en dehors de tout culte, pour satisfaire aux besoins spirituels de l'infinie variété des caractères humains.
- Dans les chapitres suivants jusqu’au huitième qui termine la première partie de l’ouvrage, M. G. Humann expose les doctrines de la Nouvelle Jérusalem. Il dégage la somme des vérités religieuses essentielles si longues à saisir dans les volumineux écrits de Swedenborg, spécialement sa théorie des séries de degrés continus et discontinus, clef véritable de ses enseignements.
- Il rappelle dans cette partie ce mot si caractéristique de Swedenborg: «Il faut surtout avoir une juste idée de Dieu, car tout le corps de la théologie en dépend comme une chaîne dépend de son premier anneau... Cette idée est comme une pierre de touche avec laquelle on éprouve l’or et l’argent, c’est-à-dire le bien et le vrai tels qu’ils sont chez l’homme. »
- La deuxième partie comprend l’histoire abrégée des progrès de la Nouvelle Jérusalem dans le monde II en résulte que partout, aussi
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- bien à Paris qu’aux Indes et en Nouvelle-Zélande, il se trouve des partisans de la Nouvelle Eglise. Leur nombre depuis plus de cent ans s’accroît lentement mais sûrement; car plus que toute autre doctrine celle de la Nouvelle Jérusalem est exclusive des consentements aveugles et par conséquent sans solidité.«Depuis 1878,)) dit M.Humann « la Nouvelle Église a obtenu du gouvernement français une autorisation régulière pour les réunions publiques de son culte à Paris, grâce aux démarches faites près l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, par M. Ghauncey Giles, pasteur de la Nouvelle Église à Philadelphie, et sur la demande expresse du Président de la République des États-Unis, M Rayes, au gouvernement français. M. Rayes, certifia que les membres de la nouvelle église en Amérique, étaient connus pour être des citoyens paisibles et généralement estimés par leur vie honorable. »
- La troisième partie du livre de M. Humann est intitulée : « Les principes de droit divin moderne et leurs applications sociales. »
- Les chapitres qui constituent cette partie contiennent de précieux aperçus sur les institutions inhérentes au gouvernement véritablement démocratique, et qu’il est dans la logique des choses de réaliser maintenant chez les nations les plus civilisées. Signalons entre autres propositions l’organisation du corps électoral au moyen des syndicats professionnels!
- « La nation, » dit M. Humann, « est en réalité, représentée par le corps électoral ; celui-ci doit savoir se faire obéir et surtout se faire respecter; s’il peut toujours déléguer son pouvoir, il ne peut jamais l’abdiquer, et c’est ce qui fait que la souveraineté nationale est supérieure à tous les gouvernements monarchiques.
- « Il appartient, par conséquent, au Corps électoral de s’organiser de manière à rester en rapport constant avec les Chambres syndicales, pour bien motiver les volontés nationales d’après les besoins du pays, mais non plus d’après les intérêts des partis politiques,et ainsi pour leur donner une forme désintéressée de toute passion politique.
- «Il faut qu’il s’affranchisse de la tutelle des partis politiques,quels qu’ils soient, car ceux-ci ne peuvent faire autrement, en s’imposant à lui, que de maintenir dans le pays l’esprit de démagogie et d’anarchie. Cela n’empêchera nullement le Corps électoral de préparer en dehors des Chambres syndicales, d’autres lois qui peuvent être réclamées par l'opinion publique et de les faire appuyer au besoin, par le pétitionnement de la masse des électeurs.
- « L’électorat doit cesser graduellement d’être individuel pour devenir social, jusqu’à la préparation des lois, afin de les dicter aux gouvernants telles qu’ils doivent les édicter. Le Corps électoral doit s’organiser au nom de la France, et c’est une telle organisation nationale, qui, seule, paraît destinée à se substituer progressivement
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- à Torganisation anti-nationale des partis politiques, dont les luttes acharnées épuisent les forces du pays et produisent la démoralisation des masses.»
- Plus loin, il ajoute :
- « Tout ce qui précède nous montre que les institutions civiles, politiques et sociales, se rattachent aux institutions religieuses par un lien essentiellement moral ; cela nous montre aussi que les unes et les autres doivent cesser d’être sectaires pour devenir nationales, scientifiques et humanitaires, car elles se rattachent à autant d’embranchements distincts de la science sociale ; embranchements issus, par conséquent,d’un même tronc, dont il est nécessaire de constater l’unité originaire, afin de ne pas isoler, comme on le fait souvent, la religion et la morale, de la pratique des affaires, ou la sagesse de la science. Il faut que la civilisation matérielle, pour qu’elle puisse se maintenir, soit équilibrée par une civilisation morale correspondante.
- « Malgré cette origine commune du bien et du vrai, de l’utile et du beau, qui est le trait d’union de toutes les branches des connaissances humaines, et qui est établie par les doctrines de la Nouvelle Jérusalem, celles-ci enseignent aussi,que les institutions religieuses doivent être distinctes et séparées des institutions politiques et sociales.
- « Les attributions des unes et des autres, ne peuvent d’ailleurs, être confondues, tellement elles sont distinctes dans les usages externes auxquelles elles doivent servir ; leur séparation est même une nécessité d’ordre public : aussi, les aptitudes particulières des hommes voués aux services des unes et des autres, aboutissent dans la pratique, à des fonctions différentes, par cela même qu’elles exigent des capacités différentes.»
- L’auteur conclut donc nettement à la séparation de l’Église et de l’État dans la nouvelle ère chrétienne.
- La quatrième partie comprend « Les principes dit droit divin moderne dans leurs applications scientifiques artistiques et littéraires.
- Parlant de la science généralement dépourvue d’attraits à cause de son divorce d’avec la sagesse, l’auteur s’écrie : « La seule ressource de nos savants modernes pour corriger cette aridité de la science, a été,de s’efforcer toujours de la rattacher à l’utilité pratique et à toutes les applications industrielles. Mais si l’on s’en tenait toujours exclusivement à ce côté utililaire des choses, le monde moderne risquerait de se heurter constamment contre un nouvel écueil : en effet,le côté utilitaire,en devenant le seul côté attachant de l’étude dessciences.se multiplie en une variété infinie de détails ; ces détails sont amenés par la nécessité de la division du travail, pour obtenir, soit une connaissance plus complète d’une seule branche des connais-
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- sances humaines, soit une fabrication moins coûteuse, des objets industriels,lorsqu’il s’agit de l’application des sciences à l’industrie.
- « Ainsi, en vertu de la loi économique connue sous le nom de loi de la division du travail, tous les travailleurs se trouveront trop absorbés par le soin des détails et de la main-d’œuvre, qui leur ôte le loisir nécessaire pour développer leur intelligence ; ils deviendront donc d’aveugles routiniers. Ce mal tend à substituer dans notre société moderne, le règne des spécialités et des machines, au règne des aptitudes générales,sinon à tout faire,du moins à tout comprendre d’une seule vue de l’esprit ; celui-ci devient dès lors trop analytique et pas assez synthétique.
- « Il s’agit donc de retremper l’esprit humain à la source même de l’utile et du beau, c’est-à-dire dans l’intelligence du bien et du vrai, sans pour cela lui laisser perdre ses aptitudes pour la réalisation de l’utile et du beau ; bien loin de là rattacher l’utile et le beau à leurs sources originaires, le bien et le vrai, c’est accroître le progrès dans l’utile et le beau. Il s’agit par conséquent de transformer la science en sagesse, ou de développer l’une par l’autre, en acquérant une connaissance plus approfondie du vrai et du bien, qui sont les éléments les plus immédiatement constitutifs du progrès des mœurs. Or, cette éducation plus complète ne peut s’obtenir qu’à mesure qu’on se familiarisera avec les doctrines de la Nouvelle Jérusalem, qui forment les préliminaires de la science des correspondances, et qui nous restituent les clefs de l’antique sagesse. ))
- Enfin, comme aperçu sur le monde des causes, nous citerons encore ces pages du même livre :
- « Les substances spirituelles qualifiées de bien et de vrai, d’où tous les êtres sont créés, prennent leur origine en Dieu, et sont une émanation de Lui ; ce qui revient à dire qu’elles ont été évoluées de Lui, comme la chaleur et la lumière sont évoluées du soleil.
- « Ces substances sont donc divines dans leur origine ; elles deviennent spirituelles à mesure qu’elles s’éloignent de leur foyer divin,et qu’elles s’approchent du monde spirituel,de ses atmosphères et de ses terres ; et, ainsi, elles sont les effets de l’amour et de la sagesse dans la variété infinie des formes de leurs créations. Mais elles descendent suivant la succession des degrés, qu’il faut connaître (l),pour comprendre les causes des choses et des correspondances du spirituel avec le naturel. Il faut savoir aussi, que les degrés ne sont pas en eux-mêmes des choses ayant une existence indépendante, car ils constituent simplement une méthode pour faciliter la distinction des choses, qui ont cette existence indépendante.
- « Les substances spirituelles constituées par le Bien et le Vrai
- (1) Voir dans le volume de M. Humann la doctrine des degrés.
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- divins, ne s’arrêtent point encore là, dans le monde spirituel, mais elles continuent leur rayonnement et leur influx, de manière à exercer leur activité sur le monde le plus éloigné de leur origine et de manière à créer les substances matérielles ; celles-ci leur servent de vases récipients, en se fixant sur le monde terrestre pour former aussi, ses atmosphères et ses terres.
- a Mais avant d’aboutir à la formation de l’atmosphère la plus dense qui sert à la respiration des hommes et des animaux, ainsi qu’à leur donner le moyen d’entendre et d’articuler des sons, elles doivent produire l’atmosphère plus ténue et intérieure à la précédente. Celle-ci sert de véhicule à la lumière du soleil et par correspondance,à la lumière intérieure de nos pensées ; elle se nomme Véther, et elle est d’un degré de hauteur au-dessus de notre atmos--phère matérielle composée d’air respirable ; mais avant même d’aboutir à la formation de celle-ci, elles doivent créer une troisième atmosphère plus intérieure que les précédentes et encore d’un degré au-dessus, c’est Va are) celle-ci sert de véhicule à la chaleur du soleil, et aussi à produire en nous les sensations et les affections de notre vie dans le monde terrestre. L’atmosphère du monde spirituel serait donc l’éther et celle du monde céleste, Taure : ces deux en pénétrant jusque dans notre atmosphère terrestre, la vivifient en lui donnant la chaleur et la lumière physiques, qui correspondent à leurs principes originaires,la chaleur et la lumière spirituelles,c’est-à-dire le bien et le vrai. C'est ainsi que de leur nouveau centre dans le monde terrestre, centre qui est notre soleil naturel, les substances de la chaleur et de la lumière spirituelles,qui sont le bien et le vrai,continuent à s’éloigner graduellement, deviennent de plus en plus grossières et solides, jusqu'à ce que finalement, elles se reposent dans le règne minéral, et deviennent le marchepied du Seigneur: « La terre est le marchepied de ses pieds, » c’est-à-dire, qu’elles deviennent la base sur laquelle la création des êtres vivants dans les terres se repose, et le dernier plan sur lequel toutes les forces divines, réagissent par les trois règnes de la nature, puis de l’homme retournent à Dieu qui Seul les a créées.
- « Le soleil naturel, centre du monde terrestre, est donc le commencement et la fin de la matière inerte; mais les formes matérielles restent toujours en apparence, vivantes et actives. Elles deviennent de nouveau, à la suite des modifications qu’elles subissent, les vases récipients des substances spirituelles du Bien et du Vrai divins, car celles-ci fluent constamment dans ces vases récipients.
- « La matière inerte est donc la forme dernière que revêt la substance spirituelle agg!omérée,afin de contenir nos sens physiquement ; ceux-ci deviennent la base d’une réaction,d’où l’influx de la Vie divine, après être descendu jusque dans la création terrestre, peut
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- BIBLIOGRAPHIE 439
- remonter de l’homme, par les vases récipients de son entendement et de sa volonté, pour retourner à Dieu, sa source originaire.
- « Le procédé de la création des soleils naturels, est analogue au procédé par lequel, le soleil spirituel et les Cieux spirituels, ainsi que leurs atmosphères, ont été créés : de là leurs correspondances.
- « C’est aussi l’opinion du monde savant que les terres ont été évoluées du soleil. La matière qui compose la terre, fut jadis la chaleur; en s’écartant du foyer enflammé de sa source, elle se refroidit, et devient moins active ; elle se transforme d’aure en éther, puis en air atmosphérique', de gaz en fluide, puis en solide, et elle devient la hase de la création du règne végétal et du règne animal. Ensuite la substance divine qui est corporifiôe dans la matière par sa puissance plastique, tend constamment à mouler toutes choses dans des formes dont le type idéal est la forme humaine,ainsi,dans des formes capables de devenir conscientes de leur vie propre, et dans des images de ces formes vivantes. »
- On voit par cette dernière citation combien nous avons raison de dire que le livre de M. C. Humann convient à tous les esprits qui ont besoin de remonter aux causes, à tous ceux qui ne peuvent se contenter du simple enregistrement scientifique des faits matériels.
- Ce livre sera le pain de vie des jeunes et nobles esprits à la fois imprégnés et non satisfaits du scepticisme de notre époque,habitués aux méthodes scientifiques et tourmentés par le désir de se faire une idée rationnelle de l’ensemble des choses.
- A tous ceux qui placent le bien dans la pratique individuelle et sociale de la fraternité humaine et qui voudraient, au nom de ce sentiment, rallier tqus les hommes, croyants ou sceptiques, ce livre offrira le plus précieux concours, parce qu’il élève si haut l’interprétation de ce qui pour tant de nos frères est la Parole sainte que tout dissentiment disparaît pour faire place à l’union dans l’amour du bien pour tous.
- Enfin, à tous les esprits que l’athéisme et le matérialisme de l’époque inquiètent et qui sentent que la sourde renaissance du sentiment religieux ne deviendra véritable et efficace que par la mise au point, pour ainsi dire, de l’idée religieuse, de façon à ce que la science serve cette idée au lieu de la contrecarrer, à tous ceux-là le livre de M. Humann apparaîtra comme une œuvre digne du plus grand intérêt.
- Quant à nous, nous avons assez vécu de la pensée du fondateur du Familistère pour pouvoir dire, à ceux qui cherchaient en M. Godin un guide : J. B. André Godin eût aimé ce livre en raison de son fond de doctrine ; il eût accueilli avec joie cette initiation aux œuvres de Swedenborg, en regrettant toutefois que l’auteur n’ait pu éviter de faire part si large aux interprétations bibliques.
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- LE DEVOIR
- Sur les points essentiels, ce livre est en accord avec bien des pages écrites par A. Godin sur la question religieuse, sur ce qu’il appelait la Religion de la vie, le culte du travail, pages qui eussent constitué les « Solutions morales et religieuses » si l’accablement des affaires et ses autres publications ne l’eussent empêché de compléter cet ordre de travaux.
- M. Godin.
- OUVRAGES REÇUS
- " ci> '
- L’ŒUVRE DE LA PAIX EST-ELLE UNE UTOPIE?
- Considérations d’un ami de la paix, par J. J. Lachmann.
- Brochure en vente : imprimerie Grère à Copenhague, Danemark.
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- Revue des Institutions de prévoyance, publiée sous la direction de M. Hippolyte Maze, sénateur. — Sommaire du numéro de juin 1889:
- I. Le Congrès national de la Mutualité, à Paris, en 1889. — IL Séance d’ouverture ; allocution de M Ilippolyle d/aze, président.— III. Rapport de la Commission exécutive du 2e Congrès national de la Mutualité tenu à Marseille en 1886.— IV. Rapport de la Délégation parisienne chargée de procéder à la préparation du troisième Congrès national de la Mutualité.— V. Rapport du comité d’organisation du troisième Congrès national de la Mutualité. — VI. Réponses proposées par le Comité d’organisation aux questions du programme et soumises par lui au Congrès. — VIL Résumé sommaire des séances du Congrès.— VIII. Séance solennelle de clôture du Congrès.— IX. Rapport d’ensemble sur les travaux du Congrès.
- On s’abonne à la librairie Berger-Levrault et Cie, 5, rue des Beaux-Arts. Un an :France et Algérie, 15 fr.— Union postale, 16 fr. 50 c.
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- LA SOCIÉTÉ NOUVELLE.
- Numéro LIII (sommaire)
- CINQUIÈME ANNÉE
- Nécessité sociale.— Rothschild.— Le Massacre des innocents.— Chiemsee. — Note sur les « trusts » ou coalitions industrielles et commerciales.— Waulsort (légende du Xe siècle) — Le Ferma.il du comte Eilbert. — Les paysans au Japon. — Un procès politique.
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- AV AÏ*AR 441
- Chronique artistique. — Chronique musicale.— Bulletin du mouvement social. — France.— Angleterre.— Allemagne.— Italie.— Hollande. — Roumanie. — Autriche. — Russie. — Le Mois. — La Foule — Congrès international pour la question agraire. — Livres et revues.
- Prix du numéro : 1 fr.
- BRUXELLES : 26, rue de l’Industrie. — PARIS: 16, rue de Chabrol.
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- Histoire de la coopération à Nîmes et son influence sur le mouvement coopératif en France, par de Boyve.
- Brochure, prix 2 fr. en vente chez Guillaumin et Cie, 14, rue de Richelieu, Paris.
- AVATAR
- par Théophile GAUTIER (xuite)
- Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement les deux auditeurs. — Octave y entendait la confirmation de la sentence prononcée au jardin Salviati, par cette belle bouche que jamais ne souilla le mensonge; Olaf y puisait une preuve de plus de l’inaltérable vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par un artifice diabolique. Aussi une rage subite s’empara de lui en voyant son spectre animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s’élança à la gorge du faux comte.
- « Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau. »
- A cette action si extraordinaire,la comtesse se pendit à la sonnette, des laquais emportèrent le comte.
- « Ce pauvre Octave est devenu fou ! » dit Prascovie pendant qu’on emmenait Olaf, qui se débattait vainement.
- « Oui, répondit le véritable Octave, fou d’amour! Comtesse, vous êtes décidément trop belle ! »
- XI
- Deux heures après cette scène, le faux comte reçut du vrai une lettre fermée avec le cachet d’Octave de Saville, — le malheureux dépossédé n’en avait pas d’autres à sa disposition. Cela produisit un effet bizarre à l’usurpateur de l’entité d’Olaf Labinski de décacheter
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- Le devoir
- une missive scellée de ses armes, mais tout devait être singulier dans cette position anormale.
- La lettre contenait les lignes suivantes, traçées d’une main contrainte et d’une écriture qui semblait contrefaite, car Olaf n’avait pas l’habitude d’écrire avec les doigts d’Octave :
- « Lue par tout autre que par vous, cette lettre paraîtrait datée des Peütes-Maisons, mais vous me comprendrez. Un concours inexplicable de circonstances fatales.qui ne se sont peut-êtrejamais produites depuis que la- terre tourne autour du soleil, me force à une action que nul homme n’a faite. Je m’écris à moi-même et mets sur cette adresse un nom qui est le mien, un nom que vous m’avez volé avec ma personne. De quelles machinations ténébreuses suis-je victime, dans quel cercle d’illusions infernales ai-je mis le pied, je l’ignore ; — vous le savez, sans doute. Ce secret, si vous n’êtes point un lâche, le canon de mon pistolet ou la pointe de mon épée vous le demandera sur un terrain où tout homme honorable ou infâme répond aux questions qu’on lui pose; il faut que demain l’un de nous ait cessé de voir la lumière du ciel. Ce large univers est maintenant trop étroit pour nous deux : — je tuerai mon corps habité par votre esprit imposteur ou vous tuerez le vôtre, où mon âme s’indigne d’être emprisonnée. — N’essayez pas de me faire passer pour fou, — j’aurai le courage d’être raisonnable, et, partout où je vous rencontrerai, je vous insulterai avec une politesse de gentilhomme, avec un sang-froid de diplomate ; les moustaches de M. le comte Olaf Labinski peuvent déplaire à M. Octave de Saville, et tous les jours on se marche sur le pied à la sortie de l’Opéra, mais j’espère que mes phrases, bien qu’obscures, n’auront aucune ambiguïté pour vous, et que mes témoins s’entendront parfaitement avec les vôtres pour l’heure, le lieu et les conditions du combat. »
- Cette lettre jeta Octave dans une grande perplexité. Il ne pouvait refuser le cartel du comte, et cependant il lui répugnait de se battre avec lui-même, car il avait gardé pour son ancienne enveloppe une certaine tendresse. L’idée d’être obligé à ce combat par quelque outrage éclatant le fit se décider pour l’acceptation, quoique, à la rigueur,il pût mettre à son adversaire la camisole de force de la folie et lui arrêter ainsi le bras, mais ce moyen violent répugnait à sa délicatesse. Si, entraîné par une passion inéluctable,il avait commis un acte répréhensible et caché l’amant sous le masque de l’époux pour triompher d’une vertu au-dessus de toutes les séductions, il n’était pas pourtant un homme sans honneur et sans courage; ce parti extrême,il ne l’avait d’ailleurs pris qu’après trois ans de luttesetde souffrances, au moment où sa vie, consumée par l’amour, allait lui échapper. Il ne connaissait pas le comte ; il n’était pas son ami ; il ne lui devait rien,et il avait profité du moyen hasardeux que lui offrait le docteur Balthazar Gherbonneau.
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- AVATAR 443
- Où prendre des témoins ? sans doute parmi les amis du comte ; mais Octave, depuis un jour qu’il habitait l’hôtel, n’avait pu se lier avec eux.
- Sur la cheminée s’arrondissaient deux coupes de céladon craquelé, dont les anses étaient formées par des dragons d’or. L’une contenait des bagues, des épingles, des cachets et autres menus bijoux ; — l’autre des cartes de visite où, sous des couronnes de duc, de marquis, de comte, en gothique, en ronde, en anglaise, étaient inscrits par des graveurs habiles une foule de noms polonais, russes, hongrois, allemands, italiens, espagnols,attestant l’existence voyageuse du comte, qui avait des amis dans tous les pays.
- Octave en prit deux au hasard : le comte Zamoieczki et le marquis de Sepulveda.— Il ordonna d’atteler et se fit conduire chez eux. Il les trouva l’un et l’autre. Ils ne parurent pas surpris de la requête de celui qu’ils prenaient pour le comte Olaf Labinski. — Totalement dénués de la sensibilité des témoins bourgeois, ils ne demandèrent pas si l’affaire pouvait s’arranger et gardèrent un silence de bon goût sur le motif de la querelle, en parfaits gentilshommes qu’ils étaient.
- De son côté, le comte véritable, ou, si vous l’aimez mieux, le faux Octave, était en proie à un embarras pareil ; il se souvint d’Alfred Humbert et de Gustave Raimbault,au déjeuner duquel il avaitrefusé d’assister, et ils les décida à le servir en cette rencontre. — Les deux jeunes gens marquèrent quelque étonnement de voir engager dans un duel leur ami, qui depuis un an n’avait presque pas quitté sa chambre, et dont ils savaient-i’humeur plus pacifique que batailleuse ; mais, lorsqu’il leur eut dit qu’il s’agissait d’un combat à mort pour un motif qui ne devait pas être révélé, ils ne firent plus d’objections et se rendirent à l’hôtel Labinski.
- Les conditions furent bientôt réglées. Une pièce d’or jetée en l’air décida de l’arme, les adversaires ayant déclaré que l’épée ou le pistolet leur convenait également. On devait se rendre au bois de Boulogne à six heures du matin dans l’avenue des Poteaux, près de ce toit de chaume soutenu par des piliers rustiques, à cette place libre d’arbres où le sable tassé présente une arène propre à ces sortes de combats.
- Lorsque tout fut convenu, il était près de minuit, et Octave se dirigea vers la porte de l’appartement de Prascovie. Le verrou était tiré comme la veille, et la voix moqueuse de la comtesse lui jeta cette raillerie à travers la porte :
- « Revenez quand vous saurez le polonais, je suis trop patriote pour recevoir un étranger chez moi. »
- Le matin,le docteur Cherbonneau,qu’Octave avait prévenu,arriva portant une trousse d’instruments de chirurgie et un paquet de bandelettes.— Ils montèrent ensemble en voiture. MM. Zamoieczki et de Sepulveda suivaient dans le coupé.
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- 44-4 LE DEVOIR
- « Eh bien, mon cher Octave, dit le docteur, l’aventure tourne donc déjà au tragique ? J’aurais dû laisser dormir le comte dans votre corps une huitaine de jours sur mon divan. J’ai prolongé au-delà de cette limite des sommeils magnétiques. Mais on a beau avoir étudié la sagesse chez les brahmes,les pandits et les sanniâsys de l’Inde, on oublie toujours quelque chose, et il se trouve des imperfections au plan le mieux combiné. Mais comment la comtesse Prascovie a-t-elle accueilli son amoureux de Florence ainsi déguisé?
- — Je crois, répondit Octave, qu’elle m’a reconnu malgré ma métamorphose, ou bien c’est son ange gardien qui lui a soufflé à l’oreille de se méfier de moi ; je l’ai trouvé aussi chaste,aussi froide, aussi pure que la neige du pôle. Sous une forme aimée, son âme exquise devinait sans doute une âme étrangère.— Je vous disais bien que vous ne pouviez rien pour moi ; je suis plus malheureux encore que lorsque vous m’avez fait votre première visite.
- Qui pourrait assigner une borne aux facultés de l’âme,dit le docteur Balthazar Cherbonneau d’un air pensif, surtout lorsqu’elle n’est altérée par aucune pensée terrestre,souillée par aucun limon humain,et se maintient telle qu’elle est sortie des mains du Créateur dans la lumière, la contemplation de l’amour?— Oui, vous avez raison, elle vous a reconnu;son angélique pudeur a frissonné sous le regard du désir et, par instinct,s’est voilée de ses ailes blanches. Je vous plains, mon pauvre Octave ! votre mal est en effet irrémédiable. — Si nous étions au moyen âge je vous dirais : Entrez dans un cloître.
- — J’y ai souvent pensé, » répondit Octave.
- On était arrivé. — Le coupé du faux Octave stationnait déjà à l’endroit désigné.
- Le bois présentait à cette heure matinale un aspect véritablement pittoresque que la fashion lui fait perdre dans la journée: l’on était à ce point de l’été où le soleil n’a pas encore eu le temps d’assombrir le vert du feuillage ; des teintes fraîches, transparentes, lavées par la rosée de la nuit,nuançaient les massifs, et il s’en dégageait un parfum de jeune végétation. Les arbres, à cet endroit, sont particulièrement beaux, soit qu’ils aient rencontré un terrain plus favorable,soit qu’ils survivent seuls d’une plantation ancienne, leurs troncs vigoureux, plaqués de mousse ou satinés d’une écorce d’argent,s’agrafent au sol pardes racines noueuses,projettent des branches aux coudes bizarres, et pourraient servir de modèles aux études des peintres et des décorateurs qui vont bien loin en chercher de moins remarquables. Quelques oiseaux que les bruits du jour font taire pépiaient gaiement sous la feuillée ; un lapin furtif traversait en trois bonds le sable de l’allée et courait se cacher dans l'herbe, effrayé du bruit des roues.
- Ces poésies de la nature surprise en déshabillé occupaient peu, comme vous le pensez, les deux adversaires et leurs témoins.
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- AVATAR 445
- La vue du docteur Cherbonneau fît une impression désagréable sur le comte Olaf Labinski ; mais il se remit bien vite.
- L’on mesura les épées, l’on assigna les places aux combattants, qui, après avoir mis habit bas, tombèrent en garde pointe contre pointe.
- Les témoins crièrent : « Allez ! »
- Dans tout duel, quel que soit l’acharnement des adversaires, il y a un moment d’immobilité solennelle ; chaque combattant étudie son ennemi en silence et fait son plan,méditant l’attaque et se préparant à la riposte ; puis les épées se cherchent, s’agacent, se tâtent pour ainsi dire sans se quitter : cela dure quelques secondes, qui paraissent des minutes, des heures à l’anxiété des assistants.
- Ici, les conditions du duel, en apparence ordinaires pour les spectateurs,étaient si étranges pour les combattants, qu’ils restèrent ainsi en garde plus longtemps que de coutume. En effet, chacun avait devant soi son propre corps et devait enfoncer l’acier dans une chair qui lui appartenait encore la veille.— Le combat se compliquait d’une sorte de suicide non prévue, et, quoique braves tous deux, Octave et le comte éprouvaient une instinctive horreur à se trouver l’épée à la main en face de leurs fantômes et prêts à fondre sur eux-mêmes.
- Les témoins impatientés allaient crier encore une fois : « Messieurs, mais allez donc ! » lorsque les fers se froissèrent enfin sur leurs carres.
- Quelques attaques furent parées avec prestesse de part et d’autre.
- Le comte, grâce à son éducation militaire, était un habile tireur ; il avait moucheté le plastron des maîtres les plus célèbres; mais,s’il possédait toujours la théorie, il n’avait plus pour l’exécution ce bras nerveux habitué à tailler des croupières aux Mourides de Schamyl ; c’était le faible poignet d’Octave qui tenait son épée.
- Au contraire, Octave, dans le corps du comte, se trouvait une vigueur inconnue, et, quoique moins savant, il écartait toujours de sa poitrine le fer qui la cherchait.
- Vainement Olaf s’efforçait d’atteindre son adversaire et risquait des bottes hasardeuses. Octave, plus froid et plus ferme, déjouait toutes les feintes.
- La colère commençait à s’emparer du comte, dont le jeu devenait nerveux et désordonné. Quitte à rester Octave de Saville, il voulait tuer ce corps imposteur qui pouvait tromper Prascovie, pensée qui le jetait en d’inexprimables rages.
- Au risque de se faire transpercer, il essaya un coup droit pour arriver, à travers son propre corps, à l’âme et à la vie de son rival ; mais l’épée d’Octave se lia autour de la sienne avec un mouvement si preste, si sec, si irrésistible, que le fer, arraché de son poing, jaillit en l’air et alla tomber quelques pas plus loin.
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- LE DEVOIR
- La vie d’Olaf était à la discrétion d’Octave : il n’avait qu’à se fendre pour le percer de part en part. — La figure du comte se crispa, non qu’il eût peur de la mort, mais il pensait qu il allait laisser sa femme à ce voleur de corps, que rien désormais ne pourrait démasquer.
- Octave, loin de profiter de son avantage, jeta son épée, et, faisant signe aux témoins de ne pas intervenir, marcha vers le comte stupéfait, qu’il prit par le bras et qu’il entraîna dans l’épaisseur du bois.
- « Que me voulez-vous ? dit le comte. Pouquoi ne pas me tuer lorsque vous pouvez le faire ? Pourquoi ne pas continuer le combat, après m’avoir laissé reprendre mon épée,s’il vous répugnai tde frapper un homme sans armes ? Vous savez bien que le soleil ne doit pas projeter ensemble nos deux ombres sur le sable, et qu’il faut que la terre absorbe l’un de nous.
- — Écoutez-moi patiemment, répondit Octave. Votre bonheur est entre mes mains Je puis garder toujours ce corps où je loge et qui vous appartient en propriété légitime : je me plais à le reconnaître maintenant qu’il n’y a pas de témoins près de nous, et que les oiseaux seuls, qui n’iront pas le redire, peuvent nous entendre ; si nous recommençons le duel,je vous tuerai-.Le comte Olaf Labinski, que je représente du moins mal que je peux,est plus fort à l’escrime qu'Octave de Saville, dont vous avez maintenant la figure, et que je serai forcé, bien à regret, de supprimer ; et cette mort, quoique non réelle/puisque mon âme y survivrait, désolerait ma mère. »
- Le comte, reconnaissant la vérité de ces observations, garda un silence qui ressemblait à une sorte d’acquiescement.
- « Jamais, continua Octave, vous ne parviendrez, si je m’y oppose, à vous réintégrer dans votre individualité ; vous voyez à quoi ont abouti vos deux essais. D’autres tentatives vous feraient prendre pour un monomané. Personne ne croira un mot de vos allégations,et,lorsque vous prétendrez être le comte Olaf Labinski, tout le monde vous éclatera de rire au nez, comme vous avez déjà pu vous en convaincre. On vous enfermera, et vous passerez le reste de votre vie à protester sous les douches que vous êtes effectivement l’époux de la belle comtesse Prascovie Labinska. Les âmes compatissantes diront en vous entendant: Ce pauvre Octave ! Vous serez méconnu comme le Chabert de Balzac, qui voulait prouver qu’il n’était pas mort. »
- (.4 suivre).
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 447
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MAI 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes........................................Fr. "2.768 70
- Dépenses............................................... 2.410 20
- Eoni en Mai...................... 328 50
- Section des Dames
- Recettes........................................Fr. 635 25
- Dépenses................................................. 664 60
- Déficit en Mai....................... 29 35
- . ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.........................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions............................... 2.669 72
- Nécessaire à la subsistance............ 1.024 70
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . Fr. 669 60 Allocations statutaires aux
- malades................... 60 »
- Allocations extra-statutaires,.
- veuves, orphelins, etc . . 469 90
- Divers, appointements, médecins, phar
- maciens...........................
- Allocations aux réservistes............
- 7.058 15
- 1.199 50
- 359 80 37 50
- Boni en Mai
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes........................................Fr.
- Dépenses.............................................
- Déficit en Mai...................
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Montant des recettes du 1er Juillet 88 au 31 Mai 1889. Montant'des dépenses du 1er Juillet 88 au 31 Mai 1889.
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . . Fr.
- ^ 5.291 22
- 1.766 93
- 539 60
- 779 55
- 239 c: Il o 1
- 112.928_ '50
- , 96.588 36
- , 16.340 14
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Juin 1889 NAISSANCES
- 10 Juin.— Jamart Marguerite-Lucie, fille de Jamart Georges et de Furet Léonie.
- 10 Juin.— Lelong Julia, fille de Lelong Jules et de Bridoux Lucie. 10 Juin.— Joseph Clément, fils de Joseph Toussaint dit Garbe, et de Dahy Marie.
- 15 Juin.—Xavier Louis-Maurice, fils de Xavier Gustave et de Servat Marie.
- 29 Juin.— Dorge Ernest-Auguste, fils de Dorge Joseph et de Delettre Célinie.
- DÉCÈS
- 3 Juin.— Maldérez Eugène, âgé de 37 ans.
- 5 Juin.— Franqueville Léone, âgé de 10 mois.
- Le Gérvnt : P -A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LES DROITS DE L’HOMME D’APRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE 449
- LES DROITS DE L’HOMME
- D’APRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE
- (Suite)
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- FACULTÉS ACTIVES.
- Je nomme facultés actives celles qui ont pour principal objet d’établir les relations entre les facultés qui affectent plus particulièrement le côté concret de l’individu, c’est-à-dire les sensitives et les affectives — et les facultés intellectuelles et morales qui affectent plus particulièrement le côté abstrait de l’individu.
- Les principales facultés actives sont :
- La nutrition ,
- Le mouvement et l’agilité ; la parole, la voie et l’écriture ;
- Le travail, l’étude et l’apprentissage ;
- L’intérêt, l’économie, la propriété.
- Les facultés actives résident dans la propriété de nos organes de se prêter au mouvement ; elles ont pour objet de protéger nos autres facultés, d’en faciliter l’essor et d’établir entre elles les relations nécessaires au but de la vie ; elles servent non-seulement à produire les actes dans l’individu, mais aussi à en accorder les mouvements en nous-mêmes et à les combiner avec les actions de nos semblables.
- La nutrition, la consommation, la production ou le travail sont des lois qui s’imposent à l’homme ; celui-ci a donc des droits correspondants sur les choses de la nature pour obéir à ces lois. Par la nutrition l’homme élève la matière à la pensée et à l’intelligence.
- En raison de la faculté du mouvement, faculté et besoin de préhension, de locomotion par laquelle l’homme se met en rapport avec les choses et les êtres de la nature, il a le droit et le devoir d'aller, de venir, et d’agir afin de se rendre utile à la vie, en lui-même, en ses semblables et dans la nature extérieure.
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- LE DEVOIR
- La faculté de la parole, par laquelle, l’homme communique avec ses semblables et avec la nature extérieure au moyen de sons et de signes, entraîne également pour l’individu le droit et le devoir de s’exprimer librement pour tout ce qui a trait à la conservation, au développement et au progrès de la vie générale.
- C’est par le travail, faculté et besoin d’étude, d’apprentissage et d’application, que la personne humaine est appelée au rôle supérieur de la multiplicité des transformations matérielles et substantielles.
- C’est parle travail que l’homme crée tout ce qui fait l’embellissement et le progrès de la vie sociale.
- C’est par le travail que l’homme vient en aide à la nature et se fait l’auxiliaire de la création.
- C’est par le travail qu’il enfante les moyens de pourvoir aux besoins et aux jouissances de la société toute entière. Sans le travail, l’homme serait placé au niveau de la bête, obligé de vivre des produits naturels de la terre et de la chair crue des animaux. Encore faudrait-il qu’il recueillît les fruits et qu’il chassât les animaux.
- Le travail est la faculté par laquelle l’homme assouplit la matière et la traite de manière à ce qu’elle lui vienne en aide dans ses actions corporelles et intellectuelles, physiques et scientifiques.
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- Tout dans la nature a été arrangé et agencé pour pousser la personne humaine à l’activité, au travail, à la production
- De ce besoin invincible d’action et de travail imposé à l’homme, il ressort que la puissance créatrice a voulu que la personne humaine eût pour destinée générale de concourir au progrès et au développement de la vie sur la terre. Ainsi elle a astreint l’homme au travail des minéraux, à la culture de la terre, au soin des végétaux et des animaux ; tout cela pour satisfaire à. nos besoins propres et aux besoins de nos semblables, liant ainsi les hommes entre eux, et posant dans leur nature même la nécessité d’organiser les sociétés humaines et les rapports entre ces sociétés.
- Tout dans la nature est subordonné à l’homme, la matière cède à ses efforts, les animaux domestiques lui obéissent, les animaux féroces et sauvages reculent à son approche ; et l’homme remplace le désert par la civilisation, en développant toutes les forces de la nature. C’est ainsi qu’avec le temps nous acquérons l’expérience de ce fait que c’est par la communauté d’efforts libres et volontaires
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- LES DROITS DE L’HOMME I)’aPRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE 451 que les hommes réaliseront la plus grande somme de bien dans la vie.
- Ainsi tout nous démontre que le travail est une obligation qui tourne à notre progrès et à notre gloire ; car c’est par le travail que l’homme s’élève de plus en plus aux gloires de la vie, parce que le travail est le moyen suprême par lequel l’homme peut se rendre utile aux autres autant qu’à lui-même.
- Le travail est donc un de nos principaux droits, comme il est un de nos principaux devoirs.
- C’est à l’ignorance première de l’humanité qu’il faut attribuer ce fait que le travail n’est pas encore entouré des garanties qui lui sont dues.dans la société.
- L’heure approche où la société tiendra à réparer cet oubli, en laissant au travail le droit de se gouverner lui-même.
- En nous créant le besoin des actions et des œuvres, le Créateur nous a ouvert la voie vers le progrès en toute chose et, comme but supérieur, vers le progrès social.
- La mission du Gouvernement est par ce fait toute tracée, il doit conduire l’homme et la société, de façon à ce que leur destinée de progrès et de perfection s’accomplisse.
- Le travail, l’action et l’activité s’imposent à la personne humaine pour bien remplir sa mission terrestre, le gouvernement a pour principal objet d’indiquer les moyens par lesquels le travail, l’activité, la production et la consommation seront rendus faciles aux citoyens.
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- L’intérêt, l’économie, la propriété sont les facultés qui nous poussent à rechercher d’abord les choses nécessaires à la nutrition et aux besoins du corps ; puis à économiser et amasser des réserves en vue de l’amélioration de nos moyens d’existence ; elles sont l’embryon de la prévoyance ; elles sont chez l’homme le principe du désir de la possession des fruits de son travail.
- L’intérêt particulièrement est un des grands mobiles de l’existence ; il prend les formes les plus diverses suivant le degré de moralité des individus ; il vise aux résultats matériels suivant les tendances des personnes ; il sollicite l’homme à l’action et aux
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- œuvres; les personnes s’associent en son nom et se séparent de même. Il est enfin un des plus puissants mobiles du genre humain.
- L’art d’un bon gouvernement consiste à ménager à l’intérêt individuel des satisfactions dans lesquelles l'intérêt général retrouve ce qui lui appartient. Mais toute organisation sociale qui néglige ou compromet la liberté des intérêts se'met en opposition avec la nature humaine elle-même..
- Au nom de l’intérêt individuel et de l’intérêt social, les droits de l’homme exigent la liberté d’initiative, la liberté d’entreprise. L’intérêt est la principale cause de la production, des échanges et des rapports qui s’établissent dans la société ; c’est aussi la principale cause d’émulation et d’activité ; il nous pousse aux recherches, aux découvertes, aux inventions. Une société vraiment démocratique doit faire en sorte que toutes ses institutions poussent l’intérêt individuel à prendre essor dans la voie des utilités publiques et de l’organisation du bonheur commun.
- FACULTÉS INTELLECTUELLES
- Aux facultés intellectuelles sont dévolues les directions dans la voie du progrès.
- Les facultés sensitives, affectives et actives se meuvent dans le cercle des besoins personnels ; elles suffisent à leur tâche tant qu’elles n’ont à répondre qu’aux besoins individuels ; les facultés de l’intelligence embrassent davantage : elles étendent leur action sur toutes les facultés de l’individu, les dirigent et les coordonnent pour en généraliser les effets. L’intelligence est nécessaire au gouvernement, à la direction en toute chose. Sans l’intelligence les effets de l’activité humaine restent circonscrits dans le cercle étroit des facultés inférieures.
- Un gouvernement sans initiative, sans intelligence, n’agissant que poussé par le besoin d’imprimer des directions, n’ayant d’autre mobile que les facultés sensitives, affectives et actives, est impuissant dans les mesures d’ensemble ; il est incapable de concevoir aucun plan et n’est guidé que par les passions individuelles, l’incurie et le désordre.
- Les choses humaines, petites et grandes, ont besoin pour être
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- LES DROITS DE l’hOMME d’aPRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE 453 prospères, d’être gouvernées ou conduites par les faculte's intelligentes
- de perception, de conception, de comparaison, et d’ordre.
- Ce sont ces facultés qu’il faut réunir et mettre en jeu pour donner le mouvement et la vie à n’importe quelle direction humaine. Ce n’est qu’à l’aide de ces facultés que les fonctions de tous ordres se coordonnent et fonctionnent avec justesse et mesure, dans l’individu, dans la famille et dans la société.
- Les facultés intellectuelles rendent nécessaires à l’individu et à la société :
- L’éducation,
- L’instruction,
- L’expérience,
- Le savoir et, par conséquent, la science ou les moyens d’acquérir la vérité sur toute chose ; sans cela la personne humaine reste ignorante et sans moyen de progrès.
- FACULTÉS MORALES, SOCIALES ET RELIGIEUSES
- L’action des sens est facile à vérifier : elle correspond à des organes corporels extérieurs ; l’action des affectives est déjà moins accessible à nos vérifications, mais, elle se comprend encore par nos impressions ; il est plus difficile de concevoir nos facultés d’énergie et d’activité, qui appartiennent plus intimement à l’être ; et plus difficile encore de se rendre compte des facultés de l’intelligence ; celles-ci en effet ne s’établissent que par des faits qui en prouvent l’existence à un degré quelconque chez l’homme, et ces preuves sont en raison de la valeur des œuvres accomplies. La difficulté de constatation devient plus considérable encore lorsqu’il s’agit de la valeur morale, sociale et religieuse.
- Pourtant, les facultés morales, sociales et religieuses sont le vrai mérite de l’homme. Les facultés intellectuelles donnent aux actions une force d’impulsion particulière dans un sens ou dans un autre ; mais les facultés et les vertus morales, sociales et religieuses peuvent
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- seules donner aux œuvres humaines la véritable direction qui convient aux destinées de l’humanité.
- Les esprits prévenus vont s'écrier que les idées religieuses dans le passé et les idées sociales de nos jours n’ont servi et ne servent qu’à diviser les hommes et à soulever des haines parmi eux.
- Il faut s’entendre, il n’y a pas eu d’idées religieuses au vrai sens du mot chez les fanatiques qui, sous prétexte de religion, ont persécuté leurs semblables.
- Il n’y a pas d’idées vraiment sociales ni morales chez ceux qui, sous prétexte de faire le bonheur de la société, sont prêts à la déchirer, à la mettre à feu et à sang.
- Les vérités morales, sociales et religieuses ont un tout autre caractère : elles émanent de la volonté qui régit l’univers et qui en a placé le principe dans la nature et en nous-mêmes ; elles ont pour but le progrès et le bonheur du genre humain.
- Les lois inscrites dans la nature sont les seules véritables ; elles sont les seules vérités morales, sociales et religieuses, parce qu'elles sont propres à relier et à unir les hommes entre eux.
- Les facultés morales, sociales et religieuses font à la personne humaine un besoin de s’occuper
- De ses droits et de ses devoirs,
- De la justice et de la vérité dans les rapports entre les hommes,
- Des moyens d’être utile aux autres et à soi-même.
- Elles lui imposent, en outre, le besoin
- D’exercer son activité et son travail de la façon la plus utile à tous,
- D’exercer dans la vie sociale sa part d’influence,
- De connaître le but réel de l’existence,
- De savoir en quoi la vie humaine est liée à la vie universelle.
- Enfin elles emportent l’obligation sociale de la liberté et de l’indépendance des cultes des croyances et des religions.
- La liberté est indispensable à l’être humain pour jouir de l’usage des droits et des devoirs inhérents à la vie humaine, et pour s’élever au progrès moral, car celui-ci est personnel. Pour être réel et efficace, il doit être l’effet de la volonté individuelle.
- Peu à peu les facultés de l’âme s’élèvent librement vers l’amour du
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- LES DROITS DE L’HOMME d’aPRÈS LES LOIS MÊMES DE LA VIE 455 bien général. Les hommes doués de cet amour sont les plus aptes au gouvernement des sociétés.
- Hors de l’amour du bien de la vie humaine en général, il n’est
- pas de bonnes directions sociales possibles, pas de bon gouverne-
- »
- ment. \
- Mais les facultés morales, sociales et religieuses ne se révèlent que par l’expérience ; il faut pour savoir si l’homme les possède que celui-ci soit mis à l’épreuve ; il faut qu’il soit mis en contact avec les affaires du gouvernement pour qu’on sache s’il est capable de gouverner et si les qualités qu’il peut montrer pour cette haute fonction ne se démentiront pas.
- C’est pourquoi j’ai pensé que la constitution politique du gouvernement (1) devait être’ conçue de façon à permettre de changer les gouvernants, sans compromettre ni la fixité ni la stabilité du pouvoir. C’est seulement ainsi que la nation arrivera le plus vite possible à choisir les hommes possédant les vertus qui les rendent réellement dignes du pouvoir, et à n’accorder le mandat de gouverner qu’à ceux en possession de ces vertus. Il faut aussi que la nation puisse éçarter les gouvernants qui auront failli à leur tâche. C’est pourquoi le scrutin de liste nationale et le renouvellement partiel annuel sont nécessaires ; c’est pourquoi il faut que tout électeur ait la faculté de concourir chaque année à des élections générales et de prendre ses candidats où il lui convient de les choisir.
- CONCLUSIONS
- L’existence étant le droit suprême de la personne humaine ; et le droit de vivre étant le droit primordial de l’être humain,
- Le respect, la protection et les moyens de développement de la vie humaine doivent être placés au-dessus de toute chose dans la loi et les institutions. *
- En conséquence, les mandataires du peuple,
- Considérant que le bonheur national réside dans la satisfaction des besoins que la nature impose aux personnes, que ces besoins constituent leurs droits et sont la base de leurs devoirs ;
- (1) Voir à nos annonces le volume : “ La République du travail”.
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- LE bEVOIR
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- Que la société a pour principal objet de veiller au respect des droits de tous ses n :mbres et à l’observation des devoirs généraux;
- Considérant :
- Que les droits individuels dérivent des intentions manifestes des Lois de la vie ;
- Que l’organisation de l’être humain est l’œuvre de la création ;
- Qu’à cette organisation correspondent des facultés et des besoins qui indiquent les droits et les devoirs de l'homme en société ;
- Que, par conséquent, la société doit établir ses institutions et ses lois dans l’ordre des facultés et des besoins humains établis par la nature ;
- Que la nature humaine comprend des besoins : sensitifs, affectifs, actifs, intellectuels, moraux, sociaux et religieux ;
- Que ces besoins sont la conséquence des facultés qui leur donnent naissance ; et que ces facultés sont la base des droits et des devoirs de l’homme ;
- Les mandataires du peuple s’efforceront d'introduire dans la loi les mesures propres à garantir au profit de tous les citoyens sans exception l’exercice des droits suivants :
- Droit au nécessaire à la subsistance, organisé dans toutes les communes de la République, au nom de la solidarité nationale et du concours apporté à la création de toute richesse par les dons de la naturelles ressources du domaine social et le travail des générations disparues ;
- Droit d’hérédité de l’État sur une partie des biens délaissés à la mort par les citoyens ; l’État récupérant ainsi la part due à la communauté au profit de la solidarité nationale ;
- Droit à l’instruction gratuite à tous degrés selon les aptitudes établies par les concours et les examens ;
- Droit commun des travailleurs ouvriers, employés et chefs d’industrie de se syndiquer, de manière à fixer de concert les salaires et les conditions du travail au sein de la nation, et à exercer près du gouvernement leur légitime part d’influence pour le règlement des questions de concurrence internationale.
- Mais il est évident que pour arriver à l’obtention de ces institutions et garanties sociales il faut commencer par inaugurer le régime vrai de la souveraineté nationale en organisant le suffrage
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- LES DROITS DE L’HOMME D’APRES LES LOIS MÊMES DE LA VIE 457 universel, de façon à ce que la raison sociale règle les destinées de la nation, que les gouvernants soient l’élite des citoyens, et que les élus soient choisis parmi les hommes pénétrés de l’amour du bien général. Aussi la première chose à faire est-elle deprocéder, comme je l'ai indiqué dans mon volume. “ La République du travail et la Réforme parlementaire”, a la constitution du gouvernement mandataire, gouvernement sous lequel ceux-là seuls qui feront preuve de dévouement aux intérêts du peuple conserveront la confiance de la nation.
- L’unité de collège électoral national avec scrutin de liste et renouvellement annuel de la moitié des corps élus peut seul écarter les incapacités et appeler au pouvoir tous les hommes réellement doués des qualités et des talents voulus pour gouverner avec justice et donner satisfaction à la souveraineté populaire.
- Par le vote national annuel la nation fera pénétrer dans les lois l’amour des intérêts du peuple, et elle inaugurera le respect des droits naturels attachés à l’existence de toute créature humaine.
- Sous l'influence de la souveraineté populaire bien établie, les élus du peuple seront attentifs aux intérêts nationaux, aux besoins réels du peuple. Le suffrage universel national s’exerçant annuellement pour réviser tous les corps élus de la nation obligera les mandataires du peuple à organiser le gouvernement de manière à le faire fonctionner utilement pour le bien général, pour l’étude fructueuse des lois et des réformes nécessaires.
- S’organisant en Commissions de gouvernement et Comités ministériels comme je l’indique dans le volume susdit, les mandataires du peuple étudieront sérieusement les besoins de la nation. Sous l’influence des votes du suffrage universel, ils se débarrasseront des ambitions de tribune, des intrigues et des convoitises parlementaires, pour ne s’occuper que de ce qui tendra au bonheur du peuple. Le régime parlementaire sera supprimé, la tribune sera supprimée. Les mandataires du peuple élaboreront les lois avec maturité et feront les affaires de la nation avec'recueillement et amour du bien public.
- Alors le peuple sera souverain parles mandataires qu’il nommera; et les élus du peuple seront ses serviteurs sous peine^de révocation dans les assises nationales annuelles du suffrage universel.
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- Non seulement un tel Gouvernement se préoccupera avant tout de donner à la vie humaine les garanties sociales qui lui font défaut aujourd’hui ; mais, partant de ce principe que de la Vie l’homme tient tous ses droits et que porter atteinte à l’existence humaine est la plus grande des violations des lois naturelles, le gouvernement mandataire s’appliquera à abolir la guerre et à organiser la paix entre les nations, car la guerre est un fait monstrueux et barbare, reste des sociétés imparfaites dont les nations civilisées doivent débarrasser la terre.
- Aussi les mandataires des peuples feront-ils tous leurs efforts pour assurer la paix générale, en provoquant l’institution d’une. Cour suprême, internationale, chargée de l’arbitrage des différends qui peuvent surgir entre les diverses nations.
- Sous le Gouvernement mandataire,le Ministère des affaires étrangères et la Diplomatie se préoccuperont, par dessus tout, de substituer la justice et la raison à la force et à la violence dans le réglement de tous les différends internationaux.
- Le ministère de la guerre plus proprement appelé le ministère de la sécurité nationale, poursuivra d’accord avec tous les autres membres du Gouvernement le désarmement européen, la réduction de l'armée aux proportions nécessitées,d’un côté,pour le soutien des décisions des nations fédérées et, de l’autre, pour les besoins de la police intérieure de chaque nation.
- Une modification profonde s’introduira dans l’armée ; celle-ci en temps de paix constituera, surtout, des phalanges outillées pour les entreprises d’utilité générale et de progrès pacifique. Ainsi réduite et transformée, l’armée sera la vraie gardienne de la paix.
- Quant à la marine de guerre, elle aussi sous le gouvernement mandataire sera vite utilisée au bien général ; elle servira aux transports commerciaux ; elle recherchera et organisera les relations, les amitiés lointaines,au lieu d’imposer,comme aujourd’hui,notrejoug aux autres peuples, au prix des plus déplorables sacrifices de sang et d'argent pour nous-mêmes.
- J’ai déjà touché ces questions dans mon volume “ Solutions sociales ” ; chapitre XII. Esquisse d’une doctrine J’ai montré comment les codes doivent être et seront un jour la recherche des harmonies sociales, comment ils proclameront la loi humaine subor-
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- donnée aux lois de la nature, et fonderont sa légitimité sur sa puissance à réaliser le bonheur du peuple, des nations, et de l’humanité; déclarant la loi toujours modifiable et imparfaite tant qu’elle se mettra en opposition, sur un point quelconque, avec ce triple but.
- J.-Bte ANDRÉ GODIN, (Œuvres posthumes).
- LES CONGRÈS
- Ce ne sera pas un des moindres titres de T Exposition du Centenaire à l’admiration de l’histoire, et à la reconnaissance de tous ceux que travaille le problème social,que d’avoir provoqué l’étonnante réunion de Congrès où se dépouillent les cahiers de la science et de la morale, où le concours mondial des bonnes volontés élabore la grande Constitution de la société future, basée sur la justice.
- Aussi faisons-nous la plus large place possible à cette exposition des idées, pépinière de solutions sociales.
- Nous publions ci-après le compte rendu de deux Congrès auxquels la société du Familistère a pris une part aussi honorable que légitime: le Congrès international de la Participation, et le Congrès international de la Paix.
- On lira aussi, plus loin, le compte rendu du Congrès international des œuvres et institutions féminines.
- Mais l’abondance même des Congrès qui ont terminé leurs travaux nous oblige à renvoyer à notre prochain numéro, la suite des deux Congrès ouvriers, le Congrès des habitations ouvrières, celui de l’assistance publique et quelques autres parmi lesquels nous n’aurons garde d’oublier l’intéressant Congrès annuel de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, dont les travaux se distinguent
- par leur esprit de suite et leur belle méthode.
- _______ J.-P.
- Le Congrès magnétique international pour l’étude des applications du magnétisme humain au soulagement et à la guérison des malades, se réunira à Paris, du 21 au 27 octobre prochain.
- Le bureau élu dans les séances d’organisation comprend :
- MM. le docteur Puel, président d’honneur ; l’abbé de Meissas,
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- président ; le Comte de Constantin ; les docteurs Huguet de Vars, Gérard et Chazarain, Félix Fabart, vice-présidents.
- La souscription minima est fixée à 10 fr.
- Tout membre aura le droit ;
- 1° D’assister à toutes les séances du Congrès ;
- 2° D’y présenter ses travaux ;
- 3° De recevoir un exemplaire des comptes rendus.
- Pour l’envoi delà cotisation et toute demande de renseignements, s’adresser à M. Millien, secrétaire général, 13, place de la nation à Paris : ou au journal du Magnétisme, 23, rue StMerri. Paris.
- *
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- Le Congrès spirite et spiritualiste s’ouvrira à Paris le 9 septembre prochain et se terminera le 15.
- Le bureau est constitué comme suit :
- Docteur Chazarain, président: MM. P. G Leymarie et Arnould, vice-présidents ; MM. G. Üelanne, Papus et Caminade,secrétaires ; M. Mongin, secrétaire comptable ; M. Ghaigneau, trésorier, MM. Baissac, Warschawsky, J. Smgth et Henri Lacroix, traducteurs interprètes.
- Une souscription estouvertepourcouvrir les frais du Congrès. Tous renseignements sont donnés, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Le Congrès libre et international de l’éducation, organisé par le syndicat des membres de l’enseignement, aura lieu du 21 au 25 septembre
- Le conseil municipal de Paris donne une subvention. La cotisation est fixée à cinq francs pour les membres français. Les délégués étrangers ne sont pas astreints au paiement delà cotisation.
- Les questions à l’ordre du jour sont réparties en quatre sections :
- l°Science de l’éducation.
- 2° Éducation publique.
- 3° Questions internationales.
- 4" Communications libres.
- Adresser toutes les communications, propositions, adhésions et cotisations, au sirge du secrétariat,174,faubourg StDenis. Paris.
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- CONGRÈS DE LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
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- CONGRÈS
- DE LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- Le congrès de la participation aux bénéfices s’est ouvert le mardi 16 juillet dans la salle des conférences du Trocadéro.
- A cette séance d’ouverture assistaient environ 150 persoTînes.
- Le bureau était composé de M. Emile Levasseur, membre de l’Institut,président,assisté de Messieurs : Vansittart Neale,secrétaire du Central coopérative Board d’Angleterre ; Charles Robert, président de la Société de participation aux bénéfices ; d’Andréeff, président du comi té central et commissaire général des exposants russes ; Laro-che-Joubert, de la papeterie coopérative d’Angoulême ; Van Marken de Delft (Pays-Bas), vice-président d’honneur du congrès; Goffinon, vice-président de la Société de participation aux bénéfices ; Dubois (Frédéric), sous-directeur de l’imprimerie Chaix, secrétaire du comité d’organisation du Congrès.
- La Société du Familistère de Guise était réprésentée par M. Bernardot, membre du conseil de Gérance.
- Après communication de diverses correspondances faites par le secrétaire, M. Levasseur prononce le discours d’ouverture ; il fait l’historique de la participation aux bénéfices et décrit avec un talent incontestable les diverses phases par lesquelles elle a passé et passera pour arriver en conclusion à l’association du travailleur et du patron; mais ce que conseille surtout M. le Président, c’est l’étude consciencieuse des relations du travail et du capital et une application sage et raisonnée de la participation, de manière à ce que tous les intérêts trouvent leur satisfaction.
- Après le Président, M. Vansittart Neale lit une allocution dans laquelle il félicite la France d’être l’initiatrice delà participation aux bénéfices et de donner une impulsion vigoureuse à ce mouvement vers la justice.
- Ensuite, M. Van Marken, avec une grande verve, fait le procès des patrons qui, peu soucieux de la justice et de l’humanité, ne font rien pour leurs ouvriers et accumulent pour eux seuls les richesses produites par le travail.
- M. John Graam Brooks, empêché d’assister au congrès, avait délégué un représentant qui, en son nom, a fait un historique des
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- LE DEVOIR
- difficultés que rencontre l’établissement de la participation en Amérique.
- Ensuite, M Bernardot délégué du Familistère de Guise a pris la parole et prononcé le discours suivant :
- « Messieurs,
- a Représentant de la Société du Familistère de Guise, je considère comme un devoir de rendre, ici, hommage à la mémoire de son fondateur, Jean-Baptiste André Godin.
- a Godin était mieux qu’un homme généreux, c’était un « Juste », un semeur d’idées, et l’œuvre qu’il a établie d’une manière inébranlable, parce qu’elle est fondée sur la justice, restera comme un témoignage irrécusable de ce que peut enfanter l’amour du bien et du vrai, aidé par une volonté ardente.
- « Quel autre milieu que celui de ce Congrès, composé d’hommes animés du désir sincère d’assurer la paix sociale par la liberté et par le progrès dans la justice, pourrait être mieux choisi pour exalter l’œuvre du Fondateur du Familistère.
- « Non seulement Godin a posé le véritable problème social, mais il en a trouvé la solution et l’a appliquée en ce qui concerne les rapports du Capital et du Travail. Il a établi entre eux une relation nouvelle et de deux antagonismes sociaux, il a su former une unité, en reconnaissant à chacun ce qui lui est dû, en établissant l’égalité du Travail et du Capital en face de la production de la richesse.
- « Les nombreuses sociétés de participation aux bénéfices que vous représentez, Messieurs, sont le premier échelon qui conduit à cette solution, et malgré toutes les barrières qui pourront être posées devant elle, la participation aux bénéfices conduira inévitablement dans l’avenir à l’association du Capital et du Travail.
- « Certaines personnes considèrent {et parmi elles il en est certes qui sont loin d'être ennemies du progrès) que la participation de l'ouvrier manuel ou intellectuel dans les bénéfices est une faveur, un encouragement. Nous disons nous que c’est un droit, droit non encore reconnu, mais qui finira certainement par être incontestable, comme tant d’autres que le passé ignorait.
- « La faveur abaisse, le droit élève, et le travail sous toutes ses formes, sous toutes ses manifestations, attend la place qui lui est due.
- « C’est ce droit que Godin a posé dans son œuvre, en associant les deux facteurs de la richesse.
- D’une part: le Capital,
- D’autre part : le Travail et l’Intelligence.
- « A ces deux facteurs, Godin en a ajouté un troisième, et qui n’est pas un des moins importants, c’est :
- « Les ressources de la nature et celles du domaine public. »
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- Celui-là aussi comme agent de production doit être rétribué et sa part constitue la part des faibles, autrement dit : les charges sociales. Lorsque ces charges sont d’abord assurées, que le capital a reçu son salaire qui est l’intérêt conventionnel, que le travail a reçu également son salaire ; alors, Travail et Capital touchent chacun la part de plus-value à laquelle il a droit et ce droit est établi au prorata du concours de chacun d’eux dans la production.
- « Nous savons combien cette conception trouble profondément les préjugés, elle renverse aussi bien des privilèges que le temps semble avoir consacrés. Le temps ne consacre que ce qui est juste, et nous ne sommes pas réunis ici pour entretenir, ni préjugés, ni privilèges; vous êtes ici, Messieurs, pour faire la lumière sur le droit social.
- « Il serait trop long de développer l’œuvre colossale de Godin ; les ouvrages qu’il a publiés, celui que la Société vient d’éditer et que les intéressés connaissent déjà, vous ont mis à même de la juger et d’en apprécier les résultats.
- « En rendant hommage à un des plus grands hommes du siècle, j’ai voulu rappeler en même temps les bases sur lesquelles l’Association du Familistère a été fondée, et nous sommes heureux de constater qu’une association similaire s’est établie depuis 1886 à St-Louis (Missouri),sous la direction de M. Nelson.
- « Permettez moi, en terminant, Messieurs,de souhaiter que de ce congrès il sorte un souffle puissant de justice et de rénovation sociale ; ce souhait s’accomplira,j’en suis convaincu,car aujourd’hui les idées germent vite et vont de pair avec la science.
- <( L’homme conscient ou inconscient obéit à l’avenir.
- « Les hommes conscients, ce sont les bienfaiteurs des peuples ; ils créent des écoles qui s’échelonnent dans le temps, on les compte.
- « Les inconscients, c’est la masse formée de toutes les classes ignorantes, farcies de préjugés et d’égoïsme, fléaux humains que le temps traîne à sa remorque et qui souvent brisent le câble que le progrès se charge de renouer.
- « Dans les sciences physique et mécanique, il reste à l’homme, au moyen de la foudre qu’il a captée, à prendre pleine possession du domaine de l’air, et déjà l’aigle de fer déploie ses ailes dans plus d’un cerveau.
- « Dans la science sociale, il reste à établir un ensemble de droits et de devoirs eh complète harmonie avec les grands axiomes de la pure morale qui a été proclamée à nouveau il y aura bientôt 19 siècles.
- « Quoiqu’il en soit, Messieurs, l’Exposition d’économie sociale restera pour le monde entier une véritable révélation ; c’est le gland, annoncé par notre grand poète national, et qui, semé à nouveau, deviendra le chêne immense dont les rameaux abriteront l’humanité.»
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- Ce discours de notre délégué est accueilli avec une grande sympathie.
- Puis M. d’Andréeff prend la parole à son tour et clôt la série des discours.d’ouverture en remerciant la France du progrès dont elle donne l’exemple à toutes les nations,aussi bien dans la voie scientifique que dans la voie sociale.
- M.le Président donne rendez-vous aux membres du congrès pour le lendemain 17 juillet, dans la salle des conférences du cercle populaire à l’Esplanade des Invalides.
- Les 17, 18, 19, le congrès s’est réuni deux fois par jour le matin de 9 heures à midi, et le soir de 2 heures à 5 heures.
- Toutes les questions posées ont été étudiées et quelques-unes chaudement discutées, d’autres questions sont venues se greffer sur les premières et, ainsi qu’on le verra, le congrès a voté vingt-quatre résolutions se rattachant aux quinze questions du programme.
- Nous signalons particuli rement la XIIIme résolution ayant trait à la déchéance des droits du travailleur ; le congrès a été d’avis que la déchéance ne devait plus être inscrite dans les conventions relatives à la participation,c’est là un progrès réel,c’est pour ainsi dire l'affirmation d’un droit, malgré l’amendement qui suit cette résolution.
- La quinzième question du programme qui traitait de l’intervention de l’Etat a amené une discussion assez longue, par la raison que notre délégué voulait que le droit du travailleur à participer dans les bénéfices fût reconnu en principe par le congrès.
- Voici les raisons données par notre délégué en même temps que la résolution qu’il proposait:
- « Messieurs,
- « L’importance de la résolution que vous avez à prendre sur cette quinzième question, est considérable.
- « Il s’agit de savoir si la participation aux bénéfices est une faveur, un encouragement ainsi que le dit votre rapporteur, ou bien, si le Travail a droit à une part de plus-value dans les bénéfices qui proviennent de sa collaboration avec le capital.
- « Pour qu’un problème puisse avoir une solution, il faut d’abord que ce problème soit posé d’une façon bién claire, puis il y a lieu d’examiner les causes qui font que le problème doit être posé.
- « Au cours des discussions qui ont précédé, nous avons vu revenir à chaque instant cette considération que,pour que l’harmonie puisse durer entre l’ouvrier et le patron, le travail devait avoir une part dans les bénéfices et M. Laroche-Joubert a affirmé devant nous que c’était un droit, nous avons pris acte de cette déclaration.
- « Dans son discours d’ouverture, M. Van Marken a été encore plus loin ; après avoir examiné avec beaucoup d’esprit et de cœur la
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- situation du pauvre vis-à-vis du riche et vice-versà, il en est arrivé à cette conclusion que le patron qui ne fait rien pour ses ouvriers, qui garde pour lui seul toute la plus-value que produit le travail, que ce patron commet un acte criminel. Le mot est dur, et cependant au point de vue moral, il est juste.
- — Qu’est-ce qu'un acte criminel,sinon une atteinte portée au droit d’a'utrui.
- « En établissant la participation dans vos maisons, vous avez donc fait, Messieurs, un acte louable, vous vous êtes acheminés vers la justice.
- « Vous avez compris dans vos consciences que non seulement vous faisiez un acte de générosité, mais que vous rendiez au travail une part de ce qui lui est dû.
- « En travaillant au développement de la participation, en faisant tous vos efforts pour la propager, vous rendez aux nations un service immense parce que vous préparez ainsi l’acheminement à la paix sociale qui ne sera jamais que la conséquence d’une solidarité parfaite établie entre tous les hommes.
- « D’oû vient cette agitation d’en bas, d’au-dessous de vous, quelles sont les causes de toutes ces revendications des masses laborieuses? Partout, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, dans le nouveau et dans le vieux monde, un mouvement considérable se prépare ; non seulement il se prépare, mais il s’accentue de plus en plus, et vous qui sentez ce mouvement social, qui vous y intéressez, et qui de plus voudriez le guider pour l’empêcher de s’égarer dans des voies funestes, vous devez comprendre qu’il y a autre chose à faire que de rester dans les chemins battus.
- « Il est inutile pensons-nous de rappeler la situation du travailleur lorsque, la vieillesse vient le frapper ; au fur à mesure de l’âge il a vu ses salaires diminuer et la gène s’établir de plus en plus à son foyer, jusqu’au moment où à bout de force la misère le tient définitivement. Il est alors réduit, soit à la mendicité, soit à implorer l’assistance publique. Cet état de choses entraîne le travailleur à réfléchir, à comparer sa situation à celle du patron dont il a contribué à établir la richesse, et il se demande par suite de quelle iniquité sociale il ne possède rien de cette richesse à laquelle il a collaboré; de là, envies et révoltes intérieures qui se manifestent dans la masse sous toutes formes.
- « Etablissez le droit et la justice, et vous supprimerez l’envie.
- « Le socialisme révolutionnaire est le résultat logique de toutes ces excitations,de cet antagonisme établi par une législation qui n’a pas pesé équitablement les droits et les devoirs de chacun ; supprimez cet antagonisme et le socialisme révolutionnaire aura vécu.
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- « Votre Président vous le disait mardi dernier, le moyen de prouver le mouvement, c’est de marcher.
- « Eh bien, la stagnation n’est pas la sagesse, et de ce congrès, il devra sortir un premier pas en avant, c’est l’affirmation du droit du travail à une part de plus-value dans la richesse produite, c’est-à-dire dans les bénéfices.
- « Les industries de toutes sortes ont pris, dans ce siècle, un développement considérable ; l’outillage s’est transformé d’une façon presque radicale et il reste bien peu de métiers où la machine n’ait pas remplacé la main de l’homme.
- • « Cette transformation opérée par le machinisme, aurait dû entraîner avec elle, parallèlement, une transformation du système économique.
- « A un monde nouveau, il fallait une organisation nouvelle ; cela ne s’est pas fait, et cela ne pouvait pas se faire, parce que la science dans s.es applications, marche plus vite que la morale.
- « Les progrès moraux, les progrès dans la justice vont lentement parce que l’égoïsme humain est loin d’être détruit et qu’il nous impose encore sa toute-puissance.
- « Dans son rapport, M. Gautier nous fait entrevoir toutes les difficultés auxquelles viendrait se heurter l'application immédiate du droit que vous devez proclamer, et je conçois comme lui que si, du jour au lendemain, l’Etat promulguait une loi ordonnant l’établissement de la participation dans l’industrie en général, il en résulterait une perturbation considérable et qui aurait pour effet peut-être de nuire à la participation même.
- « Et cependant, la justice est ou n’est pas, et où elle n’est pas il est du devoir de l’État de l’établir.
- « En somme qu’est-ce que l’Etat, sinon nous tous ; l’Etat c’est la grande famille, eh bien n’est-il pas juste que chacun des membres de cette grande famille trouve, dans l’organisation sociale, toutes les garanties de droit et d’existence qui lui sont nécessaires.
- « Lorsque nous réclamons que l’Etat intervienne pour établir des lois nouvelles qui donnent au travail les garanties qui lui manquent, on nous dit, prenez garde, vous allez toucher à la liberté, vous allez faire du socialisme d’Etat.
- « Messieurs, il ne faut pas se laisser prendre aux mots, il faut examiner les faits ; d’où vient notre législation actuelle, qui l’a établie, sinon le Capital, et naturellement le Capital a fait cette législation presque entièrement pour lui. — Il a fait du socialisme d’Etat aussi ce capital, mais il l’a fait à son profit.
- « Ce n'est pas ce que nous voulons, nous voulons que le capital et e travail deviennent solidaires et que pas plus l’un que l’autre, ils n’aient de privilèges, mais la loi doit les protéger également.
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- « Je vous demande donc, Messieurs, de modifier les projets de résolution de la quinzième question et de dire :
- « Le congrès,reconnaissant que le travail a droit à une plus-value-sur les bénéfices, émet le vœu suivant :
- « 1° Que l’Etat étudie les moyens de faciliter le développement de la participation dans l’industrie, et encourage l’initiative des patrons dans cette application.
- « 2° Que pour donner l’exemple, l’Etat étudie le procédé le plus convenable pour établir la participation aux bénéfices dans les arsenaux qui sont immédiatement sous sa direction. »
- Nous donnons ci-après les résolutions adoptées par le congrès.
- Le congrès international est d’avis :
- I. - Que la convention librement consentie, par laquelle l’ouvrier ou l’employé reçoit une part déterminée d’avance des bénéfices, est conforme à l’équité et aux principes essentiels du droit positif.
- IL — Qu’ en établissant la participation aux bénéfices, il importe d’assurer d’une manière quelconque, au besoin sur frais généraux, l’affectation des ressources nécessaires à des subventions relatives au cas de maladie ou d’accident.
- III. — Que dans les établissements qui occupent un nombreux personnel, et où diverses fabrications peuvent être considérées comme formant des entreprises distinctes et séparées, il peut être avantageux d’intéresser l’ouvrier, non seulement à l’ensemble des bénéfices, mais encore aux profits particuliers de la branche où il travaille.
- IV. — Qu’en règle générale, la participation aux bénéfices est hautement préférable à toute autre combinaison d’attribution de gain supplémentaire, mais que, si le système des primes ou sur-salaires n’a pas, au point de vue des rapports du Capital et du Travail, la même influence morala que la participation, il peut constituer un premier acheminement vers ce système.
- V. — Que le contrôle des comptes par un arbitre-expert nommé chaque année en assemblée générale par les participants, pour l’année suivante, donne toute sécurité aux participants comme au chef de la maison.
- VI. — Que la participation ne peut être organisée que là où il y a une comptabilité complète régulièrement tenue.
- VII. — Que l’organisation du travail avec la participation aux bénéfices constitue un élément d'instruction professionnelle et d'éducation économique pour tout le personnel, qui est ainsi préparé à devenir successeur du patron soit sous la forme de commandite simple, soit comme association coopérative de production.
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- VIII. — Que si le participant est admis à avoir une part au capital, il devient, par ce fait, un véritable associé, participant aux pertes comme aux bénéfices, ce qui prépare d’autant mieux l’avènement de la coopération proprement dite, dans laquelle tout propriétaire d’actions est en même temps ouvrier ou employé.
- IX. — Que dans la mesure du possible, et sous les réserves commandées dans certains cas, il conviendra, pour augmenter les garanties offertes aux bénéficiaires de la participation contractuelle, d’adopter des règles déterminées pour la confection de l’inventaire.
- X. — Qu’il peut être juste et utile, dans la répartition des bénéfices, de créer des catégories soit d’après l’importance des fonctions des principaux employés, chefs de services ou contremaîtres, soit d’après l’ancienneté des services.
- XI. — Que tous les modes d’emploi du produit de la participation,
- soit en espèces, soit autrement, sont légitimes, comme résultant d’une libre convention ; mais qu’il est sage, surtout au début, de consacrer à l’épargne une partie aussi forte que possible du surcroît de rémunération que la participation des bénéfices rapporte au personnel. v
- XII. — Que la capitalisation sur livrets individuels, formant un patrimoine transmissible à la famille, est préférable aux rentes viagères.
- XIII. — Que la déchéance ne soit plus inscrite dans les conventions relatives à la participation. Le congrès reconnaît toutefois que l’organisation d’une caisse de prévoyance ou de retraite peut comporter, dans l’intérêt même du personnel, l’application de cette déchéance, à la condition que son montant reste à la masse, et que, pour éviter toutarbitraire,les casdedécbéancesoient déterminésparle règlement.
- XIV. — Que la création d’une Caisse Générale de dépôts indépendante des entreprises pour recevoir les épargnes collectives, lorsque lesproduitsde la participation n’auront pas reçu une autre destination, est de nature à donner sécurité et confiance aux intéressés,et qu’elle est à la fois désirable pour le patron et pour les ouvriers.
- XV. — Que dans les établissements où la répartition entre tous ne donnerait à chacun qu’une très faible somme, et où le personnel est stable, la participation collective affectée à des services de mutualité, de secours, d’instruction ou à des avances pour maisons ouvrières, est préférable, en principe, à la répartition individuelle.
- XVI. — Que sans pouvoir conseiller, en termes absolus de préférer aux placements de tout repos la commandite de la maison industrielle où les ouvriers travaillent, ce dernier parti, malgré les risques qu’il fait courir, est le moyen le meilleur et le plus pratique de
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- réaliser,comme l’ont fait Leclaire et Godin, l’avènement des associations coopératives de production.
- XVII — Que si le produit de la participation doit être consacré à une assurance sur la vie, l’assurance mixte est préférable à toute autre.
- XVIII. — Que les retraites et rentes viagères constituées doivent toutes se rapporter à^des tarifs établis d’après des tables de mortalité.
- XIX. — Que le produit de la participation peut être très utilement employé à stimuler l’épargne individuelle, ou à faire des avances aux ouvriers pour leur faciliter l’acquisition, par annuités,d’une maison.
- XX. — Que la participation, en augmentant la stabilité des ouvriers pères de famille, facilite l’apprentissage et le bon recrutement du personnel.
- XXI. — Qu’en principe, rien ne s’oppose à l’établissement de la participation aux bénéfices dans les exploitations agricoles qui emploient un nombre suffisant de travailleurs salariés et où existe une comptabilité bien tenue.
- XXII. — En ce qui concerne la pêche maritime, qu’il y a intérêt à conserver le système de la navigation à la part, qui maintient le niveau moral et professionnel dans les familles de pêcheurs, en outre que là où s’est introduite la navigation au mois, il importe de combiner le salaire' fixe avec l’attribution d’une part prélevée sur le produit de la pêche.
- XXIII. — Que la participation aux bénéfices ne peut pas être imposée par l’Etat ; qu’elle doit résulter uniquement, suivant les circonstances, de l’initiative du patron, ou d’un vœu des ouvriers librement accepté par lui, au même titre que toute autre convention relative a la rémunération du travail.
- XXIV. — Que le sentiment de la dignité personnelle ainsi que l’élévation intellectuelle et morale de l’ouvrier étant le meilleur auxiliaire pour établir l’harmonie entre le capital et le travail, il y a lieu d’engager les chefs d’industrie à consacrer une partie de leurs bénéfices à des œuvres d’instruction et d’éducation.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- Au Panthéon. — Le parlement français avait justement pensé qu’une des manières de célébrer dignement le centenaire de l’immortelle Révolution de 1789 consistait à rendre hommage à ses gloires les plus incontestées. Il avait décidé que les cendres de Carnot, de Marceau et de La Tour d’Auvergne,seraient transférées au Panthéon.
- Les mêmes honneurs devaient être rendus à Baudin, qui avait fait,à la République issue des principes de 1789,1e sacrifice volontaire de sa vie.
- L’exhumation des cendres de La Tour d’Auvergne et de Carnot, reposant en terre étrangère, a donné lieu à un touchant témoignage de courtoisie internationale.
- Le gouvernement avait choisi la date du 4 août, qui rappelait un des faits les plus considérables de notre histoire : l’abolition des privilèges, pour la cérémonie du transfert au Panthéon des restes de l’organisatieur de la victoire, du général sans tâche, du soldat désintéressé et du martyr du droit.
- La cérémonie très solennelle a eu lieu en présence du président de la République, petit-fils du grand Carnot, et des grands corps de l’État.
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- Les.Élections du 28 juillet. — Les élections cantonales qui ont eu lieu les 28 juillet et 4 août préoccupaient d’autant plus l’opinion publique que l’en s’accordait à considérer leur résultat comme devant donner un aperçu de ce que seront les prochaines élections législatives.
- Aussi,la réaction attachait-elle une grande importance à ce scrutin qui avait fourni au boulangisme l’occasion d’organiser une sorte de plébiscite.
- La candidature du général Boulanger avait été posée dans plus de 400 cantons. M. Boulanger n’a.été élu que dans douze.
- C’était pour la sixième fois, depuis la mise en vigueur de la loi du 10 août 1871, que le pays procédait le 28 juillet au renouvellement partiel des conseils généraux. On sait que les conseils généraux de chaque département sont renouvelés par moitié tous les trois ans.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Les élections précédentes, dont nous croyons utile et intéressant de rappeler les résultats en cette circonstance, ont été un perpétuel succès pour la République.
- Lors de la première élection en 1871, les républicains sont entrés pour près d’un tiers dans les assemblées départementales, 106 membres, appartenant à la droite de l’assemblée de Versailles et qui se portaient comme candidats, ne furent pas réélus.
- En 1874, le succès alla grandissant. Sur les 3,000 sièges qui composent les conseils généraux 1,469 fureut conquis par les républicains. C’était presque la moitié.
- En 1877, le renouvellement, qui s’opéra dans des conditions toutes spéciales et au milieu des plus grandes difficultés, donna la majorité aux républicains, qui se trouvèrent au nombre de 1,607. Les réactionnaires perdirent 137 sièges.
- En 1880 le nombre des conseillers républicains s'éleva à 1,995. Les réactionnaires perdirent 389 sièges.
- En 1883, les républicains gagnèrent encore 134 sièges, ils étaient au nombre de 2,130 et les monarchistes au nombre de 870.
- Trois années plus tard, en 1886, la situation resta stationnaire. Apres les élections les républicains se trouvèrent 2,127.
- Les élections dernières portaient sur 1,439 sièges; 1,438 résultats sontabsolumen t acquis.
- Les 1,438 élections proclamées se répartissent de la façon suivante :
- Républicains élus........................................... 949
- Réactionnaires et boularigistes élus........................ 488
- Sièges gagnés par les républicains.......................... 102
- Sièges gagnés par les réactionnaires........................ 131
- Perte pour les républicains.................................. 29
- La situation n’est donc pas modifiée.républicains et conservateurs conservent leurs positions.
- Les douze élections de M. Boulanger ont été annulées par le conseil d’État, l’ex-général ne réunissant pas les conditions d’éligibilité qui sont: le domicile dans le département et l’inscription au rôle d’une des quatre contributions.
- SUISSE
- L’épilogue de l’incident Wohlgemuth. — Le gouvernement allemand vient de dénoncer le traité conclu avec la Suisse en 1876 et fixant la procédure pour l’établissement des nationaux de l’un et de l’autre pays.
- Au fond, l’affaire Wohlgemuth, comme il était facile de le voir, n’était qu’un prétexte. Il s’agissait avant tout de la question des sujets de l’empire allemand en résidence sur le territoire hélvétique.
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- LE DEVOlft
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- Ce que l’Allemagne réclamait c’était l’adoption de son interprétation du traité d’établissement, c’était le refus de séjour à qui n’est pas muni des papiers visés par l’article 2 de cet instrument.
- Le conseil fédéral maintenait son point de vue au sujet du caractère facultatif des pièces de légitimation à exiger des sujets allemands en Suisse, et réciproquement.
- Toute autre interprétation était la négation même du droit de souveraineté de la Suisse.
- Cette divergence absolue ne pouvait qu’amener la dénonciation du traité.
- Le traité, en -vertu de l’article 11, doit rester en vigueur pendant un an.
- ALLEMAGNE
- Les Mineurs. — Il n’y a plus de grèves dans les bassins miniers d’Allemagne. L’enquête prescrite par le gouvernement se poursuit avec la solennelle lenteur de toutes les enquêtes administratives. Les Compagnies élaborent des règlements où l’on s’efforcera de concilier la plus grande équité et humanité, avec l’énergie, voire « la sévérité absolument nécessaire, sans lesquelles on ne peut conduire les nombreux bataillons que possède en Wesphalie chaque fosse. » Gouvernements et patrons se ressemblent partout. Pendant ce temps, que font les mineurs ?
- Ils sont très occupés de s’organiser pour faire valoir leurs droits, et il se pourrait que la besogne qu’ils font en ce moment donnât plus de peine aux patrons, d’ici quelque temps, que les dernières grèves. Les puits de tous les grands centres se mettent en rapport les uns avec les autres et discutent en commun leurs intérêts. C’est un mouvement de concentration très marqué.
- Une réunion de mineurs du bassin westphalo-rhénan vient de se tenir à Bochum ; 163 délégués représentaient 88 puits ; les discussions ont été très longues et elles n’ont abouti encore à aucun résultat bien net, mais l’esprit qui y a présidé est bien remarquable, en ce que les délégués ont dû faire abstraction,en bien des cas,de leurs propres prétentions et se rallier aux propositions d’intérêt général.
- Il semble que l’entente soit à peu près faite entre les délégués de l’Allemagne occidentale et que l’on soit assez près de. s’entendre avec les mineurs des bassins de Silésie.
- Cette entente est facilitée par l’immigration dans la Westphalie des mineurs de la Haute et Basse Silésie, immigration qui n’est pas sans porter ombrage aux Compagnies, à tel point qu’une restriction de l’élément nouveau leur paraît conseillée par la plus vulgaire prudence.
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- Faits politiques et sociaux
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- Vaine parade. L’accord se fera et ce sera l'i un des faits les plus intéressants de l’évolution ouvrière allemande que cette union dans une pensée commune, cette tendance vers un but unique, des mineurs de la Silésie, depuis longtemps gagnés à la cause socialiste et, des mineurs de Westphalie, jadis réfractaires à l’internationale et, aujourd’hui encore, représentés en majorité au parlement par des députés du centre catholique.
- NORVÈGE
- Tendances séparatistes.— Dernièrement M. Bjœrnstjerne Bjœrn-son, le grand romancier populaire, a pris la parole dans une assemblée composée de quatre mille ouvriers,réunie à Giovick,et qui avait pour but de célébrer le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille. L’orateur a fait une sortie contre les guerres, contre les impôts, contre le droit de propriété foncière, et, avant tout, il s’est élevé en termes énergiques contre l’alliance avec la Suède et contre le roi de Suède. Il a développé cette thèse qu’il fallait rompre l’union de la Norvège et de la Suède, si les Suédois refusaient de reconnaître que les N orvégiens devaient être traités par eux sur un pied d’égalité.
- Aussitôt après la réunion du parlement,24 députés Norvégiens ont adressé à M. Carnot, président de la république française,une lettre dans laquelle ils expriment le regret que le représentant unique de la Suède et de la Norvège,en France, ait cru devoir s’abstenir d’assister à l’inauguration de l’Exposition, ajoutant que cette abstention a vivement froissé les sentiments d’amitié delà Norvège pour la France.
- Il ne serait pas impossible que les prochaines élections législatives se fissent au cri de dénonciation de l’union avec la Suède.
- PERSE
- Les voyages du Shah.— Pour la troisième fois, le Shah de Perse est venu demander à la France le secret de son activité industrielle et de sa grandeur.
- En sa qualité de souverain absolu et paternel, du bon vieux type oriental, dit à ce sujet le journal le Temps, le shah se considère comme ayant charge d’âmes et tenu d’apporter à ses sujets les bienfaits de la civilisation. Que cette civilisation se présente surtout à ses yeux sous la forme de lampes électriques, de courroies de transmission et d'armes à tir rapide, c’est chose assez naturelle. On n’attend pas qu’il inaugure en ses États le régime constitutionnel. Il le voudrait, d’ailleurs, que le milieu s’y prêterait mal. Personne n’a plus de motif que lui d’être convaincu qu’il est le plus honnête homme de son royaume et le mieux fait pour en conduire les destinées.
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- L’hérédité, l’éducation, l’habitude mettent nécessairement une barrière presque infranchissable entre son cerveau et nos façons de penser ou d’agir. On peut même à bon droit admirer qu’il arrive à apprécier l’aspect matériel de nos mœurs et qu’il éprouve le besoin de s’assimiler quelques-uns de nos usages.
- Or, c’est un besoin qu’il a manifesté depuis seize ans de la manière la plus positive. Chacun de ses voyages en Europe s’est marqué par quelques pas en avant dans les voies du monde moderne. Hier, c'étaient des essais d’éclairage au gaz et à la lumière électrique, l’adhésion de la Perse à l’union postale, la concession d’une ligne ferrée, les encouragements donnés à l’instruction publique, l’ouverture du Karoum au commerce extérieur. Demain, ce seront sans nul doute d’autres nouveautés du même ordre. Avant même de visiter l’Occident, le shah avait aboli la peine de mort, sauf pour les assassins.
- JAPON
- Le Japon ouvert.— On signale un important changement dans les actes qui règlent la situation internationale du Japon. L’Allemagne vient de conclure avec le Japon un traité qui entrera en vigueur à partir de février prochain et assurera à ses nationaux un traitement privilégié. Les Allemands auront le droit de s’établir et de pénétrer sur n’importe quel point du pays,en dehors des ports ouverts par les traités. Pour acquérir cette avance sur les autres puissances, l’Allemagne a renoncé pour ses nationaux à la juridiction consulaire.
- 11 est vrai qu’elle a réduit sa concession en stipulant une réforme des cours d’appel dans le sens des tribunaux mixtes.
- Les journaux d’Amérique annoncent que le gouvernement des Etats Unis avait conclu, presque en même temps que l’Allemagne, un nouveau traité avec le Japon, et sur les mêmes bases : établissement des sujets de 1’Union sur tous les points de l’empire et renonciation à la juridiction consulaire. Nous apprenons qu’à leur tour, l’Angleterre et la Russie négocient, à Tokio, un traité analogue pour ne pas rester en arrière des Etats-Unis et de l’Allemagne sur ce marché commercial qui est, de tout l’Orient, le plus ouvert aux produits industriels.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX
- On lira plus loin le rapport présenté par M. Doyen, au nom de la délégation chargée de représenter la Société de la paix du Familistère au Congrès international de la Paix.
- Nos lecteurs trouveront, dans ce rapport très documenté, un compte-rendu inléressant des travaux de ce Congrès
- Nous nous bornerons ici à placer sous leurs yeux, quelques passages du discours prononcé par M. Frédéric Passy, dans lesquels l’éminent président de la Société pour l’arbitrage entre les nations, définit éloquemment le rôle, la raison d’être et la portée des Congrès internationaux.
- Après avoir consacré quelques paroles d’admiration àcette Exposition, dans l’enceinte de laquelle a lieu la séance d’ouverture du congrès, de cette Exposition qui marquera pour la France une date glorieuse et dont les peuples qui viennent la visiter garderont un impérissable souvenir, M. Passy ajoute :
- « Vous avez là, dans ces galeries, dans ces monuments, sous ces dômes, vous avez en quelque sorte la représentation de l’unité matérielle de l’espèce humaine, de cette union dans le travail, dans la lutte pour l’existence, dans la lutte contre la misère et contre la faim, et vous avez ici la représentation de l’unité morale du genre humain. Ce que nous enseignent là-bas les choses qui sont exposées sous nos yeux ; la fraternité du genre humain, nous venons ici de tous les coins du monde la proclamer ; nous proclamons cette fraternité du genre humain, de cette grande famille qui ne devrait être qu’une famille unie ; je dis que nous avons ici une sorte de représentation morale de l’espèce humaine. Dans un instant, notre honorable secrétaire vous donnera le dénombrement des sociétés qui sont représentées ici, des pays qui nous ont envoyé de tous les coins de l’horizon des représentants et des amis pour nous serrer la main et pour nous réchauffer le cœur, et vous verrez combien dans cette salle où nous sommes quelques centaines seulement, nous avons le droit de dire que nous sommes les représentants moraux de l’élite du genre humain tout entier. ( Vive approbation.)
- « Messieurs, ce sont des sociétés pour ainsi dire innombrables
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- LE DEVOIR
- qui comptent des ramifications plus nombreuses encore, ce sont des membres du Parlement comme moi et mon ami Cremer que j’aperçois ici, qui, non contents de venir à la fin de la semaine tenir en quelque sorte une assise passagère du futur parlement des nations, ont tenu à venir à ce congrès, et à montrer que ce ne sont pas seulement des citoyens, des ouvriers, des philanthropes, mais que ce sont ceux qui tiennent dans leurs mains, par les cordons de la bourse, les destinées du pays et les volontés des ministères et des gouvernements [Applaudissements), — que ce sont ceux-là qui sont avec nous, qui y seront de plus en plus, et qui ne cesseront pas d’agir, de parler, de voter des subsides pour les bonnes choses et d’en refuser pour les mauvaises, et cela jusqu’à ce que nous ayons triomphé, jusqu'à ce que nous ayons fait cette unité et cette paix après lesquelles nous soupirons. (Très bien et applaudissements.)
- « Nousnenousfaisonspas d illusions ; nous savons très bien que les Congrès, quelque utiles qu’ils soient, n’ont comme résultats directs et immédiats qu’une portée restreinte ; mais nous savons aussi qu’ils ont comme résultats indirects, comme tout mouvement dont l’influence se prolonge en quelque sorte à l’infini, des conséquences qu’il est impossible de mesurer.
- « Nous savons que ce n’est pas en vain qu’on a éclairé les esprits, qu’on a échauffé les âmes, qu’on s’est réuni, qu’on a parlé ensemble, qu’on a ensemble envisagé les maux, les douleurs de l’humanité, et nous constatons, je le répète, qu’il y a contre la guerre, contre ses procédés hideux, contre cette désolation et cette ruine qui pèsent à toute heure, même lorsque la guerre ne se fait pas, sur les familles et surlesfortunes, un sentiment de réprobation déplus en plus énergique, deplusenplusaccentuédansl’humanité.— (Applaudissements. )
- « Nous disons que c’est là le véritable caractère, le véritable signe de cette civilisation supérieure qui se développe vers la fin de ce dix-neuvième siècle auquel nous appartenons. Permettez-moi de dire, eh empruntant une expression à un homme qui a été jadis l’un des apôtres les plus ardents de la paix, au Père Gratry, que c’est là la véritable croisade du temps dans lequel nous vivons. Le P. Gratry, un penseur, un prêtre qui vivait dans un couvent, disait : « On a fait des croisades pour délivrer le tombeau matériel du Christ ; est-ce qu’on n’en fera pas une pour délivrer le véritable tombeau du Christ, le tombeau de l’humanité? — « (Très bien, très bien et Applaudissements).
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- Le rapport du secrétaire, M. Gaston Morin, constate que près de cent sociétés avaient adhéré au Congrès, sans compter, pour la plupart d’entre elles, d’innombrables groupes ou sections,
- Voici la liste des sociétés adhérentes.
- Allemagne. — L’Union de la paix de Francfort-sur-le-Mein ; l’Association des Libres-Penseurs allemands. (Congrès de Chemnitz).
- Angleterre.— La Société de la Paix de Londres et ses sections ; l’Association de l’Arbitrage et de la Paix de la Grande-Bretagne et ses comités ; l'Association Ouvrière pour la Paix et la Ligue pour l’Arbitrage international de Londres avec ses sections ; la Société des Amis de la Grande-Bretagne avec ses sections ; la Société de la Paix de Liverpool; la Société des Travailleurs amis de la Paix de Birmingham; l’Association locale de la Paixde Wisbeck avec ses 86 sections ; la Société pour la création d’un tribunal international et pour la réforme du droit maritime; l’Association pour la réforme du code international; l’Association Britannique et Etrangère pour l’Arbitrage.
- • Belgique. — Le Comité pour l’Arbitrage et la Paix de Bruxelles.
- Danemark. — La Société pour la Neutralisation du Danemark avec ses 25 sections ; l’Association des Femmes progressistes de Copenhague.
- Espagne. — Le Comité de Barcelone.
- France. — La Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté; la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, Comité de Paris; la Société des Amis de la Paix; le Comité de Paris de la Fédération Internationale de l’Arbitrage et de la Paix; la Société d’Aide Fraternelle et d’Études Sociales avec ses groupes ; la Société pour l’Arbitrage entre nations ; la Société de la Paix par l’Éducation; l’Union Méditerranéenne ; la Fédération Universelle des Peuples (section latine); le Comité de la Ligue Franco-Italienne ; le Cercle ouvrier italien de Paris ; la Ligue Agraire ; la Société de la Paix Perpétuelle par la justice internationale; l’Allouette; la Société d’É-ducation laïque ; la Loge Cosmos ; la Société de la Paix du Familistère de Guise ; le Comité de la Sarthe; le Comité de Grenoble; le Groupe de Clermont-Ferrand ; la Société Néo-Latine de Carcassonne; la Société des Jeunes Amis de la Paix de Nîmes; le Groupe des Amis de la Paix de Nantes: des Groupes d’adhérents des Vosges, de Maine-et-Loire, de la Mayenne, du Var, de Seine-et-Oise, de la Banlieue parisienne, etc.; le Comité de la Presse italienne de Marseille.
- Hollande.—La Société Pax Humanitate; La Ligue Néerlandaise.
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- Italie. — L’Union Lombarde pour l’Arbitrage et la Paix entre Peuples; Le Comité de Vigilance pour la Paix et la Liberté (Milan), La Société Démocratique de Milan ; La Fédération Ouvrière Milanaise avec ses sections; Le Comité de Rome; Le Comité de la Paix et de l’Arbitrage d’Asti; Le Comité d’Alexandrie; Le Cercle Ouvrier d’Arrone, celui de Terni; La Société Ouvrière de Bologne; La Société des Vétérans de Crema ; La Société de Ficarolo ; Le Comité de Florence ; Le Comité de Missaglia ; Le Comité de Padoue, de la Province de Padoue ; La Société des Combattants pour la Patrie de la Province de Padoue ; Le Comité de Parme ; La Société Ouvrière de Pizzighettone ; Le Comité de Port-Maurice; Le Comité de Prato pour la Paix et l’Arbitrage International ; Le Cercle Démocratique de Lecture de Prato ; Le Cercle Guiseppe Mazzini ; Le Comité de la Paix et de l’Arbitrage de la Sicile (Palerme, Messine, Catane, Syracuse, Marsala, etc.) ; La Confédération Républicaine Socialiste de l’Ombrie ; Le sous-comité local de L’Ombrie pour la Paix et l’Arbitrage International ; Le Cercle Liverani de Foligno ; La Société du retour de Foligno; La Société Guiseppe Garibaldi ; Le Cercle de Piazza Spada ; L’Association Nationale de Parme ; La Société Ouvrière de Soncino ; Le Comité de l’Émancipation ; Le Cercle Risve-glio Giovanile, etc.; La Société de Valenza; La Société Politique des Travailleurs de la Province de Parme ; Les Sociétés l’Humanité, le Peuple, Liberté et Travail de Parme; Les Sociétés et Chambres Syndicales Ouvrières de la province de Parme (environ vingt) ; La Fédération des Sociétés Ouvrières de la Cité et de la province Vige-vano ; Le Cercle Populaire Guiseppe Garibaldi de Vigevano ; Le Comité de Vareje: Le Comité de Voghera.
- La Section Suisse de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté ; Le Comité Russe de Samara; L’Association Suédoise de la Paix et de l’Arbitrage ; Un groupe de Députés Autrichiens.
- Amérique.—L’Union Universelle de la Paix de Philadelphie; La Société Chrétienne pour l’Arbitrage et la Paix des États-Unis d’Amérique avec ses sections environ 150) ; L’Union Nationale Chrétienne de Tempérance des États-Unis d’Amérique avec ses comités ; La Société Américaine de la Paix de Boston ; Des Délégations de Mon-terey, New-York, Baltimore ; Un Délégué de l’Empire du Brésil ;
- La Société Arménienne ;
- Des adhésions isolées d'Autriche, d’Allemagne, d’Amérique Centrale et du Sud, d’Océanie, d'Afrique, etc.
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- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion du 12 Juillet 1889.
- Présidence de M. Bernardot
- Ordre du jour :
- Rapport des délégués au Congrès international de la Paix.
- La séance est ouverte à 8 heures du soir.
- M. le président donne la parole à M. Doyen, l'un des délégués au Congrès. M. Doyen lit et dépose le document dont le texte suit :
- Rapport des délégués de la société d’arbitrage du Familistère, au congrès international de la paix, tenu à Paris, les 23, 24, 25, 26 et 27 juin 1889.
- Messieurs,
- Nous venons, aujourd’hui, vous rendre compte de la mission que vous nous avez confiée dans la séance du 13 juin dernier. Permettez-nous, d’abord, Messieurs, de vous remercier de l’honneur que vous nous avez fait en nous chargeant de vous représenter auCongrès international de l’arbitrage et de la paix.
- Partisans convaincus de l'évolution du progrès par la paix,adversaires résolus des discordes et des guerres, nous avons été heureux de l’occasion qui nous était donnée, de nous rencontrer avec les hommes d’élite, avec les amis de l’humanité, accourus à Paris de tous les points du globe.
- Nous avons profondément regretté qu’un événement, aussi imprévu que malheureux, ait empêché notre collègue et ami M. Sarrazin, de prendre part aux travaux du Congrès ; son intelligence, sa compétence et le dévouement qu’il a toujours mis à défendre et à propager les idées qui nous sont chères, en auraient fait un collaborateur précieux ; espérons que dans d’autres circonstances, il lui sera donné de représenter, avec honneur, la Société de paix du Familistère, dont il est depuis la fondation le secrétaire-trésorier.
- Voici, Messieurs, quel a été l’emploi de notre temps pendant notre séjour à Paris :
- Nous avons été d’abord chez M. Morin, secrétaire général du Congrès, retirer nos cartes, puis nous nous sommes rendus directement au palais du Trocadéro, où avait lieu l’ouverture du congrès.
- La séance ouverte à trois heures du soir, est présidée par M.
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- Frédéric Passy, député ; au bureau, on remarque MM. Lemonnier, Franck de l’Institut, Mmes Belva Lookvood, Marie Goegg, Marie Taxil, Griess-Traut, etc. MM. Bajer, député danois, Mazzoleni, député italien, Cremer, anglais, Couturier, sénateur, Barodet, député, et plusieurs autres notabilités dont les noms nous échappent.
- Il y a environ 3j0 délégués dans la salle. Nous échangeons de cordiales poignées de mains avec les délégués des Jeunes amis de la paix de Nîmes ; avec M. Gaillard,député de Vaucluse; M. Destrem, le sympathique directeur de la Rénovation ; M. Pardoux, fondateur et délégué de la Société de paix de Clermont-Ferrand; M.Desmoulins, ex-conseiller municipal de Paris ; notre gracieuse et sympathique représentante, Mlle Marie Taxil ; Mme Griess-Traut, amie dévouée de-toutes les questions humanitaires, etc.
- M. Frédéric Passy, dans un discours plusieurs fois interrompu par de longs applaudissements, souhaite la bienvenue à tous les délégués étrangers qui n’ont pas craint les fatigues d’un long voyage, pour venir à Paris travailler à une œuvre d’humanité : la destruction de la guerre.
- M.Franck prononce ensuite un discours très applaudi. M.Franck est âgé, sa voix un peu faible et notre éloignement de la tribune ne ne nous permettait pas d’entendre toutes les paroles de l’orateur.
- M. Lemonnier, le vétéran des ligues de la paix, le directeur du journal « Les États-Unis d’Europe », lui succède à la tribune et fait ressortir l’utilité de mettre fin aux tueries hideuses qui deshonorent l’humanité.
- Mme Belva Lookvood, déléguée des États-Unis, avocate très distinguée de son pays, prononce, en langue anglaise, un très beau discours. Ce discours, comme tous les autres qui ont été prononcés pendant la durée du Congrès, est immédiatement traduit en français par M. Frédéric Passy. Mme Belva Lookwood apporte au Congrès les remerciements et les félicitations des femmes américaines, dont la majorité est ennemie de la guerre. La femme plus que l’homme, dit-elle, est intéressée à la paix. Les femmes américaines ont depuis longtemps compris que la guerre est une monstruosité et que nous n’avons pas ôté créés pour nous entre-déchirer comme des bêtes fauves. (Vifs applaudissements.)
- M. Gaston Morin, secrétaire général, a la parole ; il énumère les sociétés représentées au Congrès. Plusieurs noms sont acclamés et entre autres Les jeunes amis de la paix de Nîmes, Les sociétés de paix italiennes, Le Familistère de Guise.
- Le président dit qu’il a reçu une grande quantité de télégrammes, plus de 500 en 24 heures, venant surtout d’Italie ; des lettres de félicitations et d’adhésions de M. Emilio Castelar, député, ancien
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- président de la République Espagnole ; de M. Liebknecht, député socialiste allemand,lequel annonce que le congrès ouvrier socialiste qui doit se réunir prochainement a inscrit dans son programme la question de la paix ; de M Buchner,le savant professeur allemand,etc.
- Avant de lever la séance, M. le Président donne connaissance à l’assemblée de la nouvelle apportée-à l’instant, parle délégué officiel du Brésil, annonçant que le Président des Etats-Unis vient d’être désigné comme arbitre, pour régler le différend qui divise depuis longtemps la République Argentine et le Brésil, relativement à la délimitation de leurs frontières. C’est un nouvel exemple de l’application des principes que nous défendons. Cette importante communication est accueillie par d’unanimes bravos.
- La séance est terminée à six heures Le Président nous donne rendez-vous pour le lendemain à 9 heures du matin à la mairie du 6me arrondissement, Place St-Sulpice, pour nommer les commissions et commencer nos travaux.
- La séance d’ouverture du Congrès a été très brillante. En dehors des délégués, l’assemblée comptait de nombreux auditeurs, et les conversations que nous avons entendues nous permettent d’affirmer que cette séance a laissé une bonne impression dans le cœur de tous les assistants.
- Le lendemain, 24 juin, la séance est ouverte à la mairie du 6me arrondissement à 9 1/2 du matin. Il est procédé à la nomination des commissions.Conformément au programme général,six commissions sont nommées.
- La salle est vaste et bien éclairée', des tables sont disposées pour les travaux des commissions ; peu de délégués manquent à l’appel. Les commissaires aussitôt choisis se réunissent à la place qui leur est assignée.
- Ayant fait partie de la 2me et de la 4me commission, nous parlerons surtout des travaux auxquels nous avons participé.
- Les séances de commissions ont eu lieu tous les jours de 9 heures du matin à midi ; le soir, de 2 heures 1/2 à 6 heures, lectures et discussions des rapports.
- PREMIÈRE COMMISSION
- La première commission avait poar objet :
- Étude de l'arbitrage international sous toutes ses formes et dans les applications que peut recevoir son principe. Traité permanent entre deux ou plusieurs peuples.
- Plusieurs discours très importants ont été prononcés à ce sujet, et après une discussion approfondie les conclusions du rapport de la lre commission ont été adoptées à une forte majorité.
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- Nous vous donnerons connaissance de toutes les résolutions adoptées par le congrès lorsque le compte-rendu officiel des travaux nous sera parvenu.
- DEUXIÈME COMMISSION
- La 2me commission a tenu 3 séances, les 24, 25 et 26.
- M. Desmoulins,rapporteur,fait l’historique de l’idée de neutralisation; il rappelle que la question n’est pas nouvelle; la neutralisation tendant à restreindre et finalement à supprimer tout acte de violence, était pratiquée depuis longtemps.
- Dans le moyen âge, l’Église avait institué ce qui fut appelé la trêve de Dieu,et qui était une véritable neutralisation à temps,puisqu’il était interdit do se livrer à aucun acte de violence pendant trois jours de chaque semaine.
- Le rapport se termine par l’exposé des résolutions proposées au congrès par la 2m3 commission ; voici quelles sont ces résolutions :
- Le congrès,considérant que la neutralisation des territoires et des canaux de navigation maritime diminue le nombre des lieux où la guerre peut être faite, donne son approbation aux principes généraux suivants :
- 1° Aucun acte hostile ne doit se commettre sur les territoires neutralisés, ni sur les côtes, ni dans les eaux des détroits neutralisés.
- 2° Aucune armée ne doit passer pour se livrer à des faits de guerre, dans les limites continentales, ni aucune flotte dans les limites de juridiction maritime où fluviale des Etats neutralisés ; . 3° Si pour quelque cause que ce soit, des soldats ou des vaisseaux de guerre se réfugient sur le territoire ou dans les eaux d'un Etat neutralisé, le devoir de cet Etat sera de les bien accueillir à la condition qu'ils renoncent à toute tentative hostile et se laissent interner tant que durera l’état de guerre.
- M Georges Amstrong( Amérique du Sud) propose un amendement ainsi conçu : Tous les hôpitaux et autres lieux de refuges seront neutralisés.
- Cet amendement est adopté.
- Un membre présente un autre amendement ainsi conçu :
- Aucun fort, ni aucune fortification ne pourra être élevée dans un pays neutre.
- Une discussion très vive s’élève au sujet de cet amendement; les délégués suisses surtout s’opposent avec énergie à son adoption.
- L’amendement est repoussé.
- L’amendement suivant proposé par M. Fabre des Essarts est également repoussé :
- Un cordon de neutralité sera établi en Alsace,à Nice et en Savoie.
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- M. Bajer fait adopter l’article additionnel suivant :
- Le Congrès approuve le principe de la neutralisation des trois États Scandinaves — Danemark, Norvège et Suède — acceptée par les Congrès de Genève (16 septembre 1883), Berne (6 août 188k) et Gothenbourg (le 19 août 1885).
- TROISIÈME COMMISSION •
- La troisième commission ayant terminé son rapport avant la 2me la discussion de ce rapport et son adoption par le congrès ont pu avoir lieu dans la séance du 25.
- Dans cette séance, M. Hodgson-Pratt (anglais) propose et fait adopter à une forte majorité un amendement ainsi conçu :
- Le congrès émet le vœu qu'une union douanière universelle soit établie entre les nations comme un des meilleurs moyens d'arriver à établir la paix entre les peuples.
- Quatrième commission (voir plus loin.)
- CINQUIÈME COMMISSION
- Le rapport de la cinquième commission est ensuite lu et adopté. Une dame américaine émet la proposition suivante :
- En attendant que l'arbitrage entre les nations soit admis et pratiqué par tous,qu'il soit, quand cela paraîtra possible, institué par les soins des amis de la paix, des comités d'arbitrage entre patrons et ouvriers, comme cela se pratique très souvent maintenant aux États-Unis.
- Cette proposition est approuvée.Nous croyons devoir faire remarquer à l’orateur qu’en cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, M. Godin avait été des premiers à créer dans son usine un tribunal arbitral qui, sous le nom de Comité de conciliation, est appelé à régler tout différend qui peut survenir entre ouvriers et employés de l’usine ou entre ceux-ci et l’association. Ce comité est nommé chaque année par le suffrage universel.(Applaudissements.)
- Les vœux formulés et les résolutions prises par le congrès seront transmis par les soins du président au Congrès parlementaire international. qui doit se réunir prochainement, pour étudier l’établisse-sementd’un tribunal international, auquel seraient soumis tous les différends entre nations.
- QUATRIÈME COMMISSION
- Séance du 27 juin;à 9 heures du matin, réunion de la quatrième commission, dont nous faisions partie. Cette commission avait à s’occuper :
- 1° de l'étude de la création par l’initiative des sociétés de paix
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- de collèges d’arbitres, pour régler les différends pouvant s’élevèr entre les individus.
- 2° de l’introduction dans les universités,gymnases, lycées,collèges, écoles, de cours d’arbitrages théoriques et pratiques.
- Sur cette question nous avions préparé le matin le mémoire suivant, que nous avons cru devoir porter à la connaissance de la 4me commission :
- « Mesdames, Messieurs,
- « Nous croyons devoir faire connaître à la 4me commission, nommée pour s’occuper de l’art. 4 de notre programme, qu’il existe au Familistère de Guise,département de l’Aisne,un tribunal arbitral appelé Comité de conciliation. Ce comité, en vertu des statuts de l’Association fondée par M Godin,est nommé par les travailleurs et rééligible chaque année. Il a pour objet le règlement amiable de tout différend pouvant s’élever entre les membres de l’association. Si le Comité ne peut arriver à concilier les deux partis en désaccord, celles-ci sont invitées à ne pas donner le scandale d’un procès entre membres d’une même association,mais à soumettre leur différend à des arbitres choisis par eux.
- « Nous croyons devoir appeler l’attention du Congrès sur ce fait, très important selon nous ; car nous pensons que si des comités analogues étaient plus communs, ils contribueraient beaucoup à répandre parmi les masses l’idée de l’arbitrage, qui pourrait alors être introduit plus facilement dans le droit international.
- « M. Godin, apôtre convaincu de la paix et de l’arbitrage, croyait, avec raison, que ces principes de justice et d’humanité ne pouvaient être trop tôt enseignés,et dans les écoles mixtes du Familistère, les élèves nomment chaque année des arbitres des deux sexes, formant ce que l’on appelle le Petit conseil. Ce conseil est chargé de régler tout différend entre camarades. Les peines infligées par lui sont respectées par les maîtres et maîtresses, et nous devons dire qu’elles sont toujours empreintes de la plus grande équité.
- « Nous avons pensé qu’il était utile de signaler ces faits au congrès afin que,dans la mesure de ses moyens, chacun de nos amis français et étrangers essaye d’établir chez lui ce qui se fait au Familistère de Guise.
- «Ces tribunaux d’arbitres,quelque faible que soit leur importance, contribueraient à répandre les principes que nous défendons et dont l’application serait si féconde en résultats heureux pour le bonheur de l'humanité.
- « Croyant être utile à l’œuvre si belle, si grande que nous poursuivons,la paix et la fraternité entre tous les peuples,nous demandons que le Rapporteur de la 4me commission mentionne l’existence d’un
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- établissement qui,depuis longtemps,met en pratique les théories dont nous poursuivons l'application entre toutes les nations.»
- Ce mémoire est remis au Rapporteur de la 4me commission, qui devra le mentionner dans son rapport.
- Le 27,à 2 heures du soir, discussion du rapport de la 4me commission, rapport confié à un délégué américain. Après discussion, les conclusions de la quatrième commission sont adoptées à une forte majorité.
- SIXIÈME COMMISSION
- Le Congrès aborde ensuite le rapport de la sixième commission, lequel est également adopté après une assez longue discussion.
- Avant de prononcer la clôture du Congrès, M, Frédéric Passy se lève et salue la mémoire des hommes de cœur morts depuis quelques années et qui ont passé leur vie à la défense des idées de paix ; le nom de M. Godin, d’abord oublié, est ajouté à cette liste sur notre demande.
- Les délégués étrangers viennent à tour de rôle remercier les Français de la réception sympathique qui leur a été faite.
- Les Italiens,les Espagnols,les Suisses et les Américains acclament surtout la République française et félicitent le gouvernement d’avoir organisé,pour le Centenaire de la grande Révolution, la plus belle Exposition qu’il soit possible de voir.
- M Frédéric Passy nous dit qu’il vient de recevoir de M. Carnot, Président de la République et de M. Yves Guyot des invitations pour les délégués du Congrès, à leur réception de samedi 30 juin et dimanche 1er juillet. Ceux qui désirent assister à ces réunions voudront bien donner leur nom et leur adresse au bureau, et ils recevront une invitation personnelle.
- Les nécessités du travail ne nous permettant pas d’assister à ces soirées, nous avons dû. quitter Paris sans assister aux fêtes offertes par M. le Président de la République et M. le Ministre du commerce, aux membres du Congrès international de la paix et de l’arbitrage.
- Les dames américaines offrent au Président du Congrès un magnifique bouquet et les membres se séparent à 6 heures du soir en se donnant rendez-vous pour l’année prochaine, dans une ville que le bureau du Congrès est chargé de désigner.
- Les délégués anglais et américains, qui pour la plupart connaissent de nom M. Godin et le Familistère, résolûrent de faire un banquet entre eux et de nous y inviter. Nous crûmes devoir accepter cette invitation,mais nous ignorions que cette acceptation nous
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- imposerait l’obligation de prendre la parole devant un public composé en grande partie d’orateurs éminents ; pris à l’improviste, nous nous sommes acquittés de notre tâche le moins mal que nous avons pu quand notre tour fut arrivé.
- MM. Moneta, rédacteur du Secolo, Mazolleni, député italien, Umilta, suisse, Bajer, député danois, un délégué espagnol et Mme Fischer, Allemagne, étaient également au nombre des convives.
- Suivant une coutume pratiquée dans différents pays, M. Arthur Albright de Birmingham, qui nous avait invités, se leva aussitôt le potage servi et invita M. Mazolleni, qui était à sa droite, à prononcer quelques paroles. Le député italien se rendant à l’invitation prononça en français un discours très applaudi. M. Moneta lui succéda, puis Mme Belva Lookvood et, enfin, arriva le tour de l'un de vos délégués.
- Avant que j’eusse pris la parole, M. Albright me présenta en ces termes :
- «Mesdames, Messieurs,
- « J’ai l’honneur de vous présenter M. Doyen,administrateur-gérant du Devoir, qui a pris une part active aux travaux de la 2me commission dont je faisais partie ; M. Doyen étant délégué de la société de paix du Familistère de Guise, je l’invite à bien vouloir nous parler de cet établissement unique en son genre et nous faire connaître ce que le Familistère a fait au sujet de l’arbitrage et de la paix. »
- Obligé de m’exécuter, je me lève et prononce les quelques paroles suivantes :
- « Mesdames, Messieurs,
- « Permettez-moi d’abord de remercier bien sincèrement l’honorable M. Albright des bonnes paroles qu’il vient de prononcer et de ses compliments au sujet de l’Association du Familistère, dont je ne suis ici qu’un humble représentant.
- « La société du Familistère a été fondée par M.Godin,dans le but de prouver que la conciliation des deux grands facteurs de la richesse, le capital et le travail, était possible et renfermait la solution du problème social.
- « Cette association a été définitivement et légalement constituée au mois d’août 1880 ; et depuis cette époque elle est en voie de prospérité croissante, grâce à sa bonne organisation, au zèle, à l’activité, au talent administratif de son gérant actuel M. Dequenne et du concours du conseil de Gérance. Nous avons la conviction profonde que l’association loin de péricliter, ainsi que quelques-uns en exprimaient la crainte, ne fera que progresser par l’union et le concours de tous.
- « M. Godin, notre regretté fondateur, a toujours été à l’avant-garde du progrès. L’instruction est depuis longtemps, chez nous, gratuite,
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- laïque et obligatoire jusqu’à l’âge de 14 ans. L’arbitrage y est pratiqué dans l’école et dans batelier. Suivant le système américain, les écoles sont mixtes et donnent les meilleurs résultats. Les femmes jouissent'au Palais social des mêmes droits que les hommes. Les deux sexes sont électeurs et éligibles au même titre,dans les emplois et dans les conseils. Nous sommes 1800 personnes vivant dans trois grands palais appelés Familistères ; les logements sont confortables, et les mesures hygiéniques régulièrement appliquées en font un séjour sain et agréable (Applaudissements.)
- «La Société de paix du Familistère compte environ 200 membres. Les réunions ont lieu une fois par mois au foyer du théâtre, et tous ses membres font les plus grands efforts pour répandre autour d'eux les idées humanitaires d’arbitrage, de paix et de liberté. (Bravos).
- « Je ne veux pas terminer ces quelques mots, sans rendre hommage aux femmes anglaises et américaines, qui, mieux que leurs sœurs des autres pays, ont compris que la cause de la paix était surtout une cause féminine ; que les atrocités de la guerre les atteignaient autant que nous, en broyant leur cœur de mère, d’épouse et de sœur. Je les félicite bien sincèrement de leur zèle, et je bois à l’abolition des tueries humaines, à la fraternité des peuples sans distinction de race, de sexe ni de couleur ! A la fraternité universelle !... »
- Mes paroles ont été aussitôt traduites en anglais par M.Alexander, et je dois ajouter pour être conforme à la vérité que mon discours improvisé a été applaudi assez longuement,
- Les discours se sont ainsi succédés pendant toute la durée du déjeuner, et nous avons dû, vu l’heure avancée, nous séparer pour retourner au Congrès,avant que tout le monde ait pu parler; quatre convives restaient encore à entendre parmi lesquels mon collègue, M. Dirson.
- En résumé, Messieurs, le Congrès de la paix a été un succès pour la noble cause que nous défendons. Ces réunions d’hommes de différents pays sont extrêmement utiles, on apprend à se connaître mieux, à s’estimer davantage, à resserrer ainsi les liens qui devraient unir tous les hommes;car tous ont les mêmes besoins et les mêmes aspirations.
- Nons espérons que ce Congrès fera faire un pas vers le bul que nous poursuivons,l’abolition de la guerre, l’union de tous les peuples. Nous sommes heureux d’avoir pu dans une faible mesure travailler •à atteindre ce résultat Permettez-nous donc, Messieurs, de vous .remercier encore une fois de nous avoir choisis pour vous représenter au Congrès international de la paix ; soyez certains que nous ne l’oublierons pas et travaillerons toujours à cette cause sacrée.
- Signé : Dirson, Doyen.
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- 488 Le devoir
- L’assemblée applaudit et,sur la proposition de M. Bernardot, elle vote des félicitations aux deux délégués pour le zèle et l’intelligence qu’ils ont montrés dans l’accomplissement de leur mission.
- La séance est levée à 9 heures moins le quart.
- LE MOUVEMENT FEMININ
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DES ŒUVRES ET INSTITUTIONS FÉMININES
- On lisait dans l’appel du Comité d’organisation :
- « Depuis un siècle, grâce aux idées libérales et aux principes d’humanité qui ont été acceptés dans le monde moderne, le rôle social de la femme a été mis en lumière et a grandi considérablement,
- a Par son initiative, elles’estplacéeaupremierrangdanslesœuvres de bienfaisance et d’humanité ; dans l’enseignement elle a conquis une situation considérable, égale à peu près à celle de l’homme. Tant d’œuvres entreprises et réalisées par les femmes et dans l’intérêt des femmes font prévoir ce que l’on peut attendre de l’esprit et du cœur féminins.
- « Et cependant des préventions malveillantes et des défiances injustes subsistent encore dans l’organisation sociale comme dans l’opinion publique.
- « Le Congrès de 1889 doit avoir pour effet de montrer que les femmes ont fait leurs preuves et qu’elles ont droit à la confiance et à la protection qu’on leur a refusées jusqu’à ce jour. »
- Si quelqu’un pouvait être tenté de mettre en doute la légitimité de ces prétentions, il lui suffirait de jeter un coup d’œil sur la liste des membres féminins du Comité d’organisation, et des adhérentes au Congrès, pour revenir sur le champ à d’autres sentiments.
- On trouve en effet, parmi les membres féminins du comité, à côté de MM. Jules Simon, Charles Richer, Frédéric Passy, Jean Macô, Destrem, etc. ;
- Mmes Bovet ( Marie-Anne de), rédactrice de La nouvelle Revue ; Benoit ( Victorine ), docteur en médecine ; Bertaux ( Léon ), présidente de l’union desfemmes peintres et sculpteurs ; Bogelot (Isabelle) directrice de l’œuvre des libérées de Saint-Lazare ; Broen (de), fondatrice des Œuvres de Belleville pour les ouvriers ; Helbronner
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- (Alphonse), membre des refuges israélites, delà Société des femmes en couches ; Kœchlin-Shwartz, présidente de l’Union des femmes de France ; Laurent (Marie), fondatrice de l’orphelinat des arts ; Legrand-Priestley ; Marjolin-Scheffer, fondatrice de la Société protectrice de l’enfance ; Martin (Maria), directrice de la Citoyenne Morsier (Émilie de) ; Moulton ; Ouroussow (la princesse) ; Pallavicini (la comtesse) ; Pomar (la duchesse de), directrice de VAurore ; Verneuil (de), représentante de la bibliothèque Wolska ;
- Et parmi les adhérentes de la première heure :
- Pour l’Angleterre :
- Mm^ Jacob Bright ; Éva Marc Laren, femmes de deux membres du Parlement, adhérents eux-mêmes ; Miss Elisabeth Blacwell, docteur en médecine ; Miss Annie Barnard ; Miss Lucie Berton ; Mme Ada Dewis, fondatrice des « British and Américan Mission homes in Paris » ; Mme Héléna Sturge, membre du comité de la « Bristol Women’s Liberal Association » ; Lady Sandhurst, récemment appelée par le suffrage de ses compatriotes au Conseil général de Londres ; Miss Florence Balgarnie, secrétaire de l’Association nationale des dames anglaises ; Miss Emilie Sturge, membre du conseil d’instruction publique de Bristol ; Mme Margaret Mary Asthon Dilke ; Mme Magnusson, des écoles supérieures de filles, en Islande ; Mme Émilie Ashurst Venturi ; MmeS Rachel Alexander, Laura Ensor, pour les ” Trades Union’’ des femmes ; H.-B. Temple directrice du Womans Penny Paper ; Sheldon Amos, déléguée de la Fédération, fondée par Joséphine Butler ; Parlieu, directrice du o Christian million » ; Agnès Sarkcom Jacobs ; Frank Morrisson ; M^e Billington, rédactrice à Y Echo ; Mme S. W. Brown ; Miss Weitbrecht, de l’Association des jeunes femmes chrétiennes ; Miss Ely, de l’Association des jeunes femmes chrétiennes ; Mme Charles Mallet, pour les Conseils communaux ; Miss Mary Alexander ; Mme Barclay-Leyton ; Mme la comtesse de Noailles ; Mme Élisa Ayerst, déléguée de la Société de tempérance de l’Église d’Angleterre ; Mme Paynter, de la même Société ; Mme William Barrowes Lewis, déléguée de la Société de téforme pour l’alimentation et de la Société protectrice des animaux ; Honorable Maude Stanley, du « Soho-Club » pour les ouvrières ; Miss Beale, de Cheltenham College ; Mmo Henry Lee, de diverses œuvres de philanthropie ; Miss Morley, de l'Association des jeunes femmes chrétiennes ; Miss Mangan, de l’Association des femmes anglaises pour la paix; Mme Mitchell, docteur en médecine ; Émily Kinnaird.
- Pour l’Écosse : — Mme Stopes, Œuvre d’éducation ; Miss Tanner del’Association libérale des femmes de Bristol; Mlle Louisa Stevenson.
- Pour l’Irlande : — Miss Létitia Alice Walhington.
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- Pour l’Inde : — Miss E. Sharpe Youngs.
- Pour l’Amérique : — Mmo Frances E. Willard, présidente du Conseil national des femmes des États-Unis; Miss May Wright Sedwal, déléguée du Conseil national des femmes des États-Unis et du Conseil international ; Miss Peasall Smith, déléguée de la Société de tempérance des femmes chrétiennes ; Mme Nicholls (idem) Mme Barnay ; Miss Greenwood, déléguée de l’Union nationale pour la tempérance ; Miss Deyt (idem) ; Mme Lillie Deswreux Blake ; Mme Belva Lockwood, avocat à Washington (États-Unis), déléguée de plusieurs Sociétés dont elle est présidente ; La révérende Amanda Dayo, d’Amérique, déléguée de différentes couvres ; Mme Clara Bewick Colby, directrice du Woman’s Tribune, rédaction du Woman's Journal ; Mme Lucie Stone, du Woman’s Journal ; Rédaction de la Woman's Tribune ; Rédaction de la Womans’ Chronicle ; Rédaction du Worl’s Advanced Thought ;
- Pour la Belgique : — Mlle Popelin, docteur en droit ; M*le Gatti de Gamond, directrice d’école moyenne ;
- Pour la Hollande : — Mme la douairière H. Engelberts ; Mme la douairière Klerck, née de Hogendorp ; Mme de Borch Kemper ;
- Pour la Suède : — L’Union Fredika Bremer ; Mme Ellen Fries, docteur es-lettres ,
- Pourle Danemark ; — MmeJulieSambeze; MmeKerstin Fridrikren.
- Pour la Suisse : — Mlle Marie Sandoz, de l’Association des amis de la jeune fille ; Mme Duplan (idem) ; Mme Anna de Perrot (idem) ; Mme la doctoresse Farner ; Mme Humbert, directrice du journal La Lecture ; Mme Rosalie Wez Baumann ; Mlle Blanche Claparède Mm3 Audéoud Monod, de la Fédération fondée par Joséphine Butler; Mme la doctoresse Farner, de Zurich, présidente de l’asile de secours de convalescence pour les femmes de la bourgeoisie ; Mme de Gingins, de la Fédération, fondée par Joséphine Butler ; Mme Blanche de Watteville (idem) ; Mme Naville Todd (idem) Mme E. Rieckel Rochat, Œuvre des logements ;
- Pour l’Autriche : — Mme Sophie Popper ; Mme Bertha Weyda, de l’Association pour l'instruction, féminine ; Mme la baronne Joséphine Knorr ; Mme Glassner, Mme Corrion Deray ;
- Pour la Finlande : — MIle Alli Trysy ;
- Pour l’Allemagne : — Mme Benda ; Mme Lucie Brunschwig, du Haut-Rhin, membre da la Société des Femmes de France ; Mme Lina Morgenstern, présidente de l’Association pour le sauvetage des filles pauvres et mineures.
- Pour la Russie: Mme Sophie Wertzinskey ;Mme Barteneff, rédactrice au Novosti ; Mme Kovalesky, mathématicienne; Mme N-•Schwedoff.
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- Pour l’Italie : — Mme Aurelio Saffi ; Mme la marquise del Buffalo délia Valle ; Mme Marie Espérance de Schwartz fEspis Mélina) ; Mme Zampini Salazaro ; Mme Jordano ; Mme Paolina Schiff, Mme Oliveti Modona, journaliste ;
- Pour la Grèce : — Mme Callirhoë Parren, directrice du Journal des femmes ; Mme A. Syngras
- Pour le Brésil : — Mme Vignal.
- Pour l’Espagne : — Mme Patrocinio de Biedna, correspondante de la Epoca.
- A chacun de ces noms est attachée une œuvre ou une institution scientifique ou morale.
- L’adhésion des hommes que nous avons nommés, auxquels il convient d’ajouter pour l’étranger:,Aurelio Saffi, Emile de Lavelaye, Bajer, Moneta, Marquis Alfieri etc., faisait ressortir le caractère éminemment progressiste de ce Congrès.
- Le Congrès a ouvert ses séances le 12 Juillet et les a closes le 17.
- Le discours d’ouverture a été prononcé par M. J. Simon qui a énuméré quelques-unes des questions que le Congrès se proposait de traiter et a fait ressortir les injustices dont la femme est victime dans notre Code.
- D’autres discours ont été prononcés, notamment par Mme Bogelot, vice-présidente, et par Mme de Morsier qui ont expliqué le but et les moyens d’action du Congrès.
- Un grand nombrs d’étrangers ont pris, en outre, la parole dans cette première séance.
- Les travaux du Congres n’ont réellement commencé que le jour suivant.
- Lorsqu’on pense aux interminables discussions préliminaires de certains autres congrès, on est stupéfait devant la besogne accomplie dans un temps relativement restreint par le Congrès féminin.
- Il est vrai que le Comité d’organisation avait sagement décidé au préalable que le temps consacré à chaque discours, ou à chaque lecture de rapport, ne devrait pas excéder un quart d’heure.
- Aussi pourrait-on justement appliquer àce Congrès l’éloge suivant que Mme Bogelot, dans son discours, adressait à un Congrès de femmes auquel elle avait assisté en Amérique :
- « On faisait dans chacune des séances de cette grande assemblée, un exposé si complet de travaux entrepris et réalisés par les femmes dans les sciences, les arts et l’industrie !
- « On y discutait avec tant de logique et de puissance, les difficiles problèmes de l’agriculture et des salaires !
- « Une si belle méthode avait présidé au classement de tous les documents!
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- « Il avait fallu tant de persévérance, de calme et de volonté pour organiser cette splendide réunion, qu’il m’était impossible d’admettre, dans ce milieu si supérieur, que l’intelligence et la liberté fussent le privilège d’un sexe au préjudice de l’autre. »
- Dans l’impossibilité de placer sous les yeux de nos lecteurs, le texte des discours prononcés et des communications lues à l’Assemblée, (4) nous devons nous contenter d’une simple énumération et encore d’une énumération bien incomplète.
- Constatons toutefois que le premier acte du Congrès a été une protestation des femmes du monde entier contre la guerre ; les premiers discours ont été prononcés en faveur de la paix
- C’est ainsi, comme le fait justement remarquer la Citoyenne, que la femme affirme son initiative civilisatrice.
- Le discours prononcé par Mlle le dr Mitchell, sur le rôle pacificateur de la femme dans la société moderne, est un admirable réquisitoire contre la guerre. •
- On en jugera par le passage suivant, que nous ne pouvons résister au désir de reproduire :
- « Cette question de paix ou de guerre est de toute importance pour les peuples. Car, qu’est-ce qu’elle signifie pour eux? Elle signifie l’arrêt de tout commerce, la faillite des entreprises, la misère pour des milliers qui ne combattent même pas, l’absence du gagne-pain amenant la maladie et la mort des enfants, enfin la désolation du foyer, les cœurs brisés de tant de mères, d’épouses, de sœurs et de fiancées.
- « La souffrance des femmes n’a jamais été assez prise en considération. Nous autres femmes, nous avons été contraintes à nous tenir immobiles, ou bien au désespoir, priant, pleurant et travaillant ; nous avons tout fait pour conserver les restes épars de tout ce qui fut un foyer, pour reconstruire la famille afin que l’État, sans scrupule encore, nous en prive, sans que nous y ayons de voix. Et il en a toujours été ainsi.
- « Les femmes, surtout dans les pays où les horreurs de la guerre sont moins fréquentes, où elles ne sont pas appelées à abandonner ceux qui leur sont chers à des combats inutiles, s’éveillent et apprennent à se révolter contre un pareil état de choses. C’est que, grâce à la paix, elles prennent plus de part dans la vie publique. Elles se demandent: Pourquoi nos bien-aimés enfants deviendraient-ils de la chair à canon ? Pourquoi ce manque de sécurité, de repos ? Qu’est-ce que j’en retire? Napoléon n’est plus là pour nous dire que le seul devoir d’une femme est de donner le jour à des enfants pour
- (1) Lire ces divers documents dans la Citoyenne. (Nos 147 et suivants.)
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- qu’il les massacre ? Mes enfants sont à moi, ma chair et mon sang, ils ne sont pas à l’État pour qu’il les supprime. Arrière ces sacrifices abominables ! Si nos enfants doivent être tués en pleine santé, jeunes et brillants, resplendissants de vie, nous en demanderons la raison et il faut qu’elle soit bonne. Ce doit être une raison assez puissante pour appeler les femmes à côté des hommes, pour nous les faire livrer à l’avenir. Ni les guerres oppressives, ni les querelles mesquines ne pourraient convaincre le cœur d’une mère.»
- Dans la séance de l’après-midi, M. Beurdeley a fait une conférence très applaudie, nourrie de faits et d’idées sur la femme et lecode civil.
- Trois rapports ont ensuite été lus : celui de Mme Bogelot sur l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, de Mlle Sarah Monod sur l’Union des amis de la jeune fille, et une communication de Mme Lina Morgenstern.
- Lundi, 15 Juillet, très intéressante séance du matin, principalement sur le sujet de la séparation des sexes à l’école et dans la société. M. Magné a ouvert la discussion par un discours éloquent et très applaudi, où il a fait le procès de la manière dont nous élevons nos garçons et nos filles, et de la séparation d’idées et de sentiments qui en est la conséquence et qui continue plus tard sa déplorable influence.
- Mme Ashton Dilke a ensuite pris la parole pour expliquer la liberté plus grande qui est permise à la jeune fille anglaise ou américaine, sans qu’aucune conséquence fâcheuse en résulte. Mme Kergomard, Mme Cheliga Lœvy, Mlle Ellen Fries, Mlle Alli Trygg, Mme de Ferrère, Mme Lina Morgenstern, Mme la baronne de Pages, Mme Arranef, de Russie, et Mlle Kashperow ont parlé successivement sur le même sujet,
- On jugera du nombre et de l’importance des communications faites au Congrès par l’énumération des documents lus ce jour et les jours suivants :
- Rapport de Mme Dabe sur l’institution pour les sourdes-muettes; de M Arthur Raffalovitch sur la question de l’assainissement des logements ; de Mme Lewis et Mme la baronne de Pages sur la question de la protection des animaux ; de Mme Marie Laurent sur l’orphelinat des arts ; de Mme Montaut, sur l’Union des femmes de France; de Mme Siegfried sur l’Œuvre des demoiselles de magasin; de Mme de Verneuil sur les œuvres féminines catholiques ; de Miss de Broen, sur son œuvre bienconnuedeBelleville, pour les ouvriers ; de Mme Cruchon-Charbonnel sur les travaux des femmes; de Mme Laura Ensor sur l’importante question des syndicats de femmes ; de l’honorable Émilie Kinnaird, sur l’Association des jeunes filles chrétiennes ; de Mme Seignobos sur l’Œuvre de l’allaitement maternel;
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- de Mlle Ernst, représentée par Mlle Bertha Formsteeher, sur l’Orphelinat de Rothschild; de Lady Sandhurst; de Mlle Sarah Monod, sur l’Œuvre des diaconesses de Reuilly ; de Miss Morley, Mme Fernand Lisbonne, Mme Charles Vernes sur les asiles pour les domestiques; de Mme Puot, suivies œuvres protestantes debienfai-sance ; de Mme Henri Mallet, sur l’Œuvre des Prisons ; deMlle Popper, sur les œuvres féminines en Autriche.
- La journée du 15 Juillet s'est terminée par un brillant concert offert aux membres du Congrès par Mme Marie Laurent et le comité de l’Orphelinat des arts.
- Mardi 16 Juillet, rapports, discours et communications : de Mme Léon Bertaux sur l’Union des femmes peintres et sculpteurs ; de Mlle le Dr Benoît, sur l’utilité des femmes médecins et pharmaciens; (A ce sujet, Mme Marie Lanrent explique qu’une femme médecin a été attachée à l’Orphelinat des arts avec les plus heureux résultats);
- DeM. Viviani sur la condition des femmes à travers les siècles depuis l’antiquité jusqu'à nos jours ; de Mme la baronne de Pages, sur l’admission des femmes dans les jurys ; de Mme de Kergomard, sur l’école en France et principalement sur la question de l’internat ; de Mme May Wrigt Sewall, sur les Trades-Unions aux États-Unis ; de Mme Callirhoë Parren sur la femme grecque; de Mme la baronne de Pages, sur l’enseignement agricole; de Mlle Wild sur Deux figures de femmes; de M. le docteur Conta sur l’instruction des femmes en Roumanie ; de Mlle Hortense Parent sur une École préparatoire au professorat de piano ; de Mme Fischer Lette sur la Paix par l’éducation ; de Mme Griess-Traut sur les Écoles mixtes; de Mme Maria Martin sur le journal la Citoyenne; de Mme de Verneuil sur la Bibliothèque Wolska ; de Mme Cheliga-Loevy sur la littérature et les écoles en Pologne ; de Mlle Prévost au nom de Mme Robin sur le journal la Femme ; de Mlle Ananieff sur les écoles en Danemark et en Russie ; de Mlle le docteur Edwards sur l’hygiène de là jeune fille et de la femme ; de Mme Chassevant sur un enseignement spécial de musique;de Mme de Morsier sur le journal de la duchesse de Pomar, Y Aurore ; de Mlle Anna Retzius sur quelques institutions féminines suédoises;
- De M. Donnât sur la législation russe concernant la femme ; de Miss Christian Wright, secrétaire de l’école de cuisine et d’économie domestique d’Édimbourg ; de Mlle deBovet sur les femmes professionnelles; de M. Bajer sur la position de la femme en Danemark; de Mme de Ferrer, sur la condition de la femme en France ; de Mme Veuve Bonnair sur l'hypothèque légale de la femme et le conseil de famille ; de Miss Balgarnie sur la question de la femme anglaise de nos jours;
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- De Mlle Kahn, sur l’École de travail pour les jeunes filles Israélites; de M. Laforgue, sur les Œuvres de Bordeaux ; de Mme Dalencourt, sur l’Œuvre des femmes eu province ; de Mlle Appia sur des Pensionnats protestants ,ile jeunes filles; de Mme Marjolin sur l’Œuvre protectrice de l’enfance; de Mme Halphen, sur l’Œuvre israélite des femmes en couches; de Mme de Verneuil, sur les Œuvres catholiques pour adultes: de Mme Fontanes sur la Garderie d’enfants àSannois; de Mme Magnusson, sur une École supérieure de filles en Islande; de Mme Loriot, sur l’Œuvre des vacances; de Mme Lalot, sur l’Œuvre des loyers ; de Mme Sophie de Kachperow sur les femmes éducatrices en Russie ; de Mlle de Fries sur la femme en Suède ; de Mme Paynter sur les grandes sociétés anglaises de tempérance ; de Mme Stopes sur la question très importante pour la femme, du vêtement rationnel;
- De Mlle Popelin, docteur en droit, sur l’instruction des jeunes filles; de M. Félix Hémont, inspecteur général à l’Université.
- Mercredi soir, splendide réception chez M. et Mme Yves Guyot, à l’hôtel du ministère du boulevard St Germain.
- Jeudi 18 Juillet, sixième et dernier jour ; discours de Mme Éva Mac Laren sur la traite des jeunes filles; de Mme Abbadie sur le Comité international des dames suisses pour le relèvement moral ; de Mlle Appia sur les refuges protestants de Paris ; de Mme Le-Grand Priestley, sur la ligue française ; de Miss Kerr sur l’œuvre de Miss Hopkins; de Mme Nicholls au nom de l’Union de tempérance en Amérique ; de Mme Dalencourt ; de Mme Paynter, Mlle Trygg, Miss Nicholis, Mme Griess-Traut, sur le danger des machines à coudre à pédale; de Mme Wiggishoff qui a expliqué les avantages dus au bureau de.dames pour la Caisse des écoles, qui fonctionne dans le dix-huitième arrondissement de Paris.
- La plupart de ces rapports ont donné lieu à des discussions intéressantes que nous regrettons de ne pouvoir reproduire et à des votes de résolutions que nous publions ci-après.
- Le discours de clôture a été prononcé par M. Jules Simon.
- Le soir, une réception d’adieu a été offerte par quelques dames françaises aux membres du Congrès.
- Ainsi s’est terminé ce brillant Congrès, où suivant le désir exprimé par les organisateurs, « à côté de l’Exposition des œuvres accomplies, les vœux et les projets de réforme ont trouvé leur place pour la réalisation d’un avenir meilleur » ; de ce Congrès qui a. vu se réaliser le désir de ces esprits et de ces cœurs d’élite « de rendre justice à toutes les femmes, à toutes les œuvres, à toutes les associations, quelle que soit l’opinion ou la confession de foi, à laquelle elles appartiennent, pourvu qu’elles s’inspirent d’un esprit de justice
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- et de fraternité, qu’elles travaillent pour le bien général et qu’elles montrent par là que la condition nécessaire de tout progrès véritable, c’est l’oubli de chacun dans le dévouement à l’humanité souffrante.»
- Voici les résolutions prises par ce Congrès :
- MORALE ET PHILANTHROPIE
- I. Dans l’intérêt supérieur de la morale, le Congrès, après avoir constaté les fâcheuses conséquences du système de la séparation des sexes dans l’éducation et plus tard dans la société, se prononce en faveur du principe de l’éducation mixte et émet le vœu qu’il soit ultérieurement étendu à tous les degrés.
- II. Après avoir entendu les lectures faites par les diverses œuvres de Refuge, de Prévention et de Relèvement, le Congrès exprime la conviction profonde que les mesures imposées aux femmes en matière de mœurs ont une déplorable influence, tant sur les personnes qui y sont soumises que sur le public en général Le Congrès émet donc le vœu que, dans tous les pays du monde où des mesures pareilles subsistent encore, on cesse de violer inutilement la justice et la morale une pour les deux sexes.
- III. Le Congrès, après avoir pris connaissance des Sociétés fondées par des femmes en faveur delà protection des animaux, émet le vœu que l’oncessedefaireun amusement des tortures des animaux.
- IV. Le Congrès, considérant les difficultés que la sourde-muette rencontre à son entrée dans la société, émet le vœu que des associations de patronage et d’assistance soient fondées en faveur des sourdes-muettes à leur sortie de l’école.
- V. Le Congrès vote une série derésolutionsquise terminent ainsi:
- Le Congrès recommande instamment :
- 1° Aux femmes vouées à l’enseignement, de faire pénétrer l’esprit pacifique dans le cœur et l’esprit de leurs élèves ;
- 2° Aux mères de famille, de suivre le même principe à l’égard de leurs enfants ;
- 3° A toutes les femmes sans exception, de lire assidûment, de propager autour d’elles et de soutenir, par leur abonnement et leurs souscriptions, les publications destinées à soutenir et à populariser la grande cause de la paix universelle.
- ARTS, SCIENCES, LETTRES ET PEDAGOGIE
- I. Le Congrès émet le vœu que les femmes et les jeunes filles soient admises,soit comme élèves, soit comme professeurs, dans toutes les écoles publiques où les appellent leurs capacités et leurs aptitudes, avec tous les droits etprivilèges des élèves et des professeurs hommes.
- IL Le Congrès s’élève en particulier contre une singularité propre
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- au Conservatoire national de musique et de déclamation, qui fait instruire les jeunes filles exclusivement par des hommes dans les cours supérieurs de chant et de déclamation ; il demande à qui de droit de faire cesser cette anomalie en même temps qu’aux femmes en général de pétitionner dans ce sens.
- III. Le Congrès émet les vœux suivants :
- 1° Obligation de l’école maternelle pour tous les petits enfanis qui errent dans les rues ou dont on se sert pour apitoyer les passants.
- 2° Écoles spéciales pour les enfants d’âge scolaire (6 ans) qui sont arrêtés pour certains délits ou qui ont été renvoyés des autres écoles parce qu’ils sont vicieux.
- 3° Les garçons resteront désormais dans les mains des femmes jusqu’à l’âge de dix ans au moins.
- 4° Les écoles des grandes villes, au lieu de rendre les enfants à leurs familles à 4 ou 5 heures du soir, les garderont jusqu’à l’heure de la fermeture des ateliers et des fabriques. Ces heures du soir seront consacrées aux exercices physiques.
- 5° Dans les campagnes, au contraire, les règlements seront assez élastiques pour que les enfants, à certaines époques de l’année et selon les régions, puissent aider leurs parents, ou mieux encore les écoles rurales seront des écoles de demi-temps.
- 6° Création du patronage des écoles laïques.
- 7° Suppression de l’internat dans les écoles normales de filles.
- . 8"Egalité absoluedu traitement des instituteurset des institutrices.
- 9° Inspection de toutes les écoles de filles par des femmes.
- 10" Les enquêtes sur les institutrices seront confiées aux femmes.
- LÉGISLATION.
- Le Congrès émet le vœu que les principes de la Révolution de 1789, qui comprenaient l’égalité civile des deux sexes, soient enfin mis en pratique; il demande notamment :
- 1° Que l’âge de protection de l’enfant mineur soit élevé ; qu’en outre, celui qui a séduit et abandonné une jeune fille supporte toutes les conséquences de sa faute.
- 2° Que la femme puisse être témoin instrumentaire, qu’elle puisse exercer les fonctions de tutrice et de membre d’un conseil de famille, alors même qu’il ne s’agit pas de ses propres enfants.
- 3° Que la femme mariée puisse disposer librement du fruit de son travail, quel que soit le régime matrimonial auquel elle est soumise et qu’elle puisse également disposer de tous ses biens provenant de donation ou de succession, sous réserve des conditions spéciales de son contrat de mariage.
- 4° Les époux ont droit égal pour l’éducation des enfants, pour le
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- droit de correction, pour le consentement au mariage ; en cas de conflit, il est réglé par le tribunal civil en chambre du conseil.
- RÉSOLUTION
- Votée sur la proposition de Mme May Wfigt Sewall, déléguée du grand Conseil international des femmes américaines.
- Persuadé que l’organisation et la réunion fréquente des femmes dans chaque pays favoriseraient les efforts qui ont pour but de provoquer la mise en pratique de cette justice nationale, de cette moralité et de cette philanthropie plus élevée qui caractérisent le xixe siècle ; persuadé aussi que l’union des femmes de toutes les nations produirait le même effet dans le monde entier, le Congrès approuve la fondation d’un conseil international permanent de femmes.
- LE CONRRÈS DU DROIT DES FEMMES
- En terminant le compte-rendu de ce congrès,le mois dernier,nous exprimions le désir que l’importante question du droit politique des femmes occupât dans la prochaine réunion de ce genre la place qu’elle n’avait pas tenue dans les Congrès de 1878 et 1889.
- Nous ne rendions pas complète justice à ce dernier Congrès.
- Non seulement la question de l’égalité politique y a été abordée, comme nous l’avons dit ; mais elle a fait l’objet d’une résolution, qui n’a pas été mentionnée dans notre compte-rendu.
- Nous n’avions pas,alors,le texte complet des résolutions adoptées, et notre oubli s’explique d’autant plus aisément qu’un vœu de cette nature entrait rationnellement dans le cadre de la section de législation : or, cette dernière n’a formulé aucun vœu dans ce sens.
- C’est dans la série des vœux présentés, au nom de la section économique, par M. Léon Giraud, que se trouve nettement contenue l’affirmation des droits politiques.
- Voici le texte de ces résolutions :
- 1" Le Congrès, pensant que la question du travail des femmes, de leurs salaires insuffisants,de leurs journées excessives,ne peut être résolue que par des réformes légales et constitutionnelles,
- Demande l’émancipation civile et politique de la femme, qui donnera notamment à l’épouse la disposition de ses salaires, et à la femme en général une représentation pour ses intérêts économiques, conséquemment pour les salaires des travailleuses ;
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- 2° En ce qui concerne les carrières libérales,attendu que la femme a un rôle spécial à jouer dans ces carrières,comme médecin,comme avocat, etc. , qui ne peut être rempli par l’homme, et qu’ainsi l’utilité sociale est d’accord avec les principes de 1789 sur le libre accès de tous à toutes les fonctions,pour qu’aucun obstacle ne soit apporté à son initiative, à ses efforts,
- Le Congrès émet le vœu, que toutes les écoles supérieures soient ouvertes aux femmes,que les diplômes leur soient conférés sur le pied d’égalité avec les hommes, avec toutes les prérogatives qui y sont attachées ;
- 3" Vœux relatifs aux travaux manuels :
- A Attendu que l’avilissement des salaires des femmes, dans l’ordre des travaux manuels, provient surtout de leur infériorité d’instruction, qui a pour résultat l’encombrement de certains métiers, seuls abordables, ou la situation subordonnée des ouvrières dans ces mêmes métiers,
- Le Congrès émet un vœu pour la fondation d’écoles professionnelles de jeunes filles.
- B. Mais attendu, d’autre part, que le travail manuel, considéré comme un moyen de subsistance pour la femme,a souvent pour effet, dans les conditions actuelles de la grande industrie, de détourner la femme de sa voie normale : la famille et la maternité ;
- Et attendu qu’il importe au moment où la France a tant de peine à se repeupler en présence de voisins grandissants,d’écarter les causes de dépopulation,
- Le Congrès demande également que l’état social soit réorganisé de telle sorte que le mariage offre à la femme un accomplissement plus facile de sa destinée naturelle ;
- Cela, soit en rendant les unions légitimes plus nombreuses par la suppression de certaines formalités accompagnant le mariage, et surtout par la responsabilité de ses actes imposée au jeune homme ;
- Soit aussi en faisant à la veuve un sort acceptable par un système d’assurances sur la vie qui suppléera à l’absence accidentelle du mari, ou encore par l’établissement depuis longtemps attendu d’un droit successoral au profit de l’époux survivant sur les biens de son conjoint (projet de loi déjà voté au Sénat) ;
- Soit enfin en donnant à la femme mariée, délaissée par son mari, un droit effectif et promptement réalisable sur les salaires du mari par une procédure de saisie organisée àcet effet (projet deloiGlassonh
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- OUVRAGES REÇUS
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- Les trois Intempérances et leurs remèdes, jolie petite brochure à 60 centimes, en vente à Lausanne (Suisse) librairie Payot, ou chez Fauteur M. Ed. RAOUX, docteur et ex-professeur, aux Char-mettes D. Lausanne.
- Ce charmant ouvrage est orné de dessins humoristiques sur les ressemblances animales.
- Il traite, comme son titre l’indique, des trois intempérances alimentaire, alcoolique et sexuelle, et envisage leurs conséquences morbides sous le régime nécrophagique.
- * #
- L’Égalité des sexes par Joannès Sagnol. Brochure en vente à 50 centimes, à la librairie socialiste, 8, rue des Martyrs, Paris, et chez M. Sagnol père,rue Saint-Antoine,56,à Saint-Étienne, (Loire).
- Après avoir posé la question de l’Égalité des sexes, l’auteur envisage la genèse et l’évolution des sexes, puis il traite de l’égalité physique, intellectuelle, morale et enfin sociale de l’homme et de.la femme Un dernier chapitre est consacré a l’examen des diverses conséquences de l’inégalité et de l’égalité des sexes. Nous reviendrons sur cette brochure.
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- Mutualité par Henri-J.-A. Bury.
- J’offre, dit l’auteur, aux typographes et imprimeurs liégeois, tant patrons qu’ouvriers, ces pages, esquisse succincte d’un programme d’étude et d’une ligne d’action pour obtenir, par les voies conciliatrices, le maximum de bien-être actuellement possible pour eux tous et assurer l’avenir de la typographie.
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- * *
- Le Tarot des Bohémiens, le plus ancien livre du monde, par PAPUS,in-8 de 350 pages,avec8 planches phototypiques hors texte, et plus de 200 figures, 9 francs. Georges Carré, éditeur, 58, rue St-André des Arts. Paris.
- Cet intéressant volume contient, selon Fauteur, la clef absolue de la science occulte. Est-ce certain ? C’est au lecteur à en décider.
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- Ce qui est à signaler c’est que l’auteur traite son sujet avec toute la méthode, toute la précision possible.
- « C’est par la science exacte - contemporaine » dit-il, « que nous sommes arrivé à l’étude de l’occultisme, c’est en partant nous-même du matérialisme dont nous étions un des plus ardents disciples. que nous avons senti la nécessité d’aller plus loin. Toutefois de nos premières amours, quelque chose est resté : le goût de la méthode. Ce qui perd la science occulte, c’est l'absence de méthode. Louis Lucas avait bien vu que toujours il faut faire marcher la physique à côté de la métaphysique pour lui servir de point d’appui; de même nous avons toujours cherché à faire marcher des principes fixes, comme les nombres ou les lettres hébraïques, parallèlement à des données métaphysiques, comme les symboles ou les concepts abstraits.»
- Un mot sur le Tarot.
- Le Tarot, renferme, de l’avis de tous les initiés, la clef de cette vieille science enseignée dans les mystères d’Égypte ; mais le secret total de sa construction n’avait pu être découvert jusqu’ici. Papus, dans son travail qui lui a valu des années de recherches, s’attache à donner d’abord la clef absolue du Tarot C’est par l’étude des nombres, conçus d’après les enseignements de la Kabbale et des Pythagoriciens que Papus détermine la base de sa démonstration.
- 11 s’attache ensuite à montrer l’application de la clef du Tarot au symbolisme ; et,enfin,comme exémple de la réalité de sa découverte, il en fait l’application à l’astronomie.
- Un très intéressant chapitre de M. Barlet, sur l’Initiation, vient ajouter à la valeur de ce curieux ouvrage .~
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- La juste répartition des gains appelée « participation aux bénéfices » compte-rendu de l’œuvre de Alfred Dolge, dans le bourg de Dolgeville, États-Unis d’Amérique.
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- La revue socialiste, 8,rue des Martyrs,Paris, abonnement, 18 fr.
- Numéro de Mai :
- L’Éducatrice de l’avenir, G. Francolin — Le Socialisme en Espagne, B. Malon. — Contribution à l’histoire de la propriété foncière, J. Trigant-Geneste.-—Ue Progrès par la douleur,Pecqueur. Les Mensonges conventionnels, M. Devalcour — A des Revenants du Cartésianisme, J. Sagnol. — De la Femme d’après Bebel, Argyriadès. — César de Paepe, B Malon. — Les Revendications ouvrières* P. Boilley. — Lectures et Remarques, J. Sagnol. — Le
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- Communisme et les Pères de l’église. — Charles Fourier et les Expériences Fouriéristes aux États-Unis,J.-B.-A. Godin — Henry-George. - Le Mouvement social, A.Veber —Revue des Livres, B.M.
- Numéro de Juin :
- De la propriété collective, De Paepe. — Rétif de la Bretonne, B. Malon. — Humanitas, J. Lombard. — L’Égalité des sexes, ’Joanès Sagnol. — Le droit des minorités, Dr Blatin. — La vérité sur les chemins de fer serbes, G. Rouanet. — Prairial, Herbel. — Le Mouvement social, A.Veber.— Livres, B. Malon, M.Devalcour.
- Numéro de Juillet :
- Étienne Dolet, par le Dr Bourneville, député.— Le Canal de Panama, par G. Rouanet. — Le Socialisme en Roumanie, par B. Malon.— Le Transformisme et l’Évolution sociale, par P. Boilley. — L’Égalité des sexes, par Sagnol.— Le Congrès international agraire (compte-rendu officiel), par B. Toubeau. — Messidor, par E. Herbel.— Le Mouvement social, par A. Véber. — Revue des Livres, par M. Devalcour et divers.
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- par Théophile GAUTIER
- (suite)
- Cela était si mathématiquement vrai, que le comte abattu laissa tomber sa tète sur sa poitrine.
- « Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers, et vous n’ignorez pas qu’il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska un amour éperdu, sans espoir, qu’il a vainement tenté de s’arracher du cœur et qui ne s’en ira qu’avec la vie, s’il ne le suit pas encore dans la tombe.
- — Oui, je le sais, fit le comte en se mordant les lèvres.
- — Eh bien, pour parvenir à elle j’ai employé un moyen horrible, effrayant, et qu’une passion délirante pouvait seule risquer ; le docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos âmes d’enveloppe. Miracle inutile! Je vais vous rendre votre corps : Prascovie ne m’aime pas ! Dans la forme" de l’époux elle a reconnu l’âme de l’amant ; son regard s’est glacé sur le seuil de la chambre conjugale comme au jardin de la villa Salviati. »
- Un chagrin si vrai se trahissait dans l’accent d’Octave, que le comte ajouta foi à ses paroles.
- Je suis un amoureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur ; et, puisque le seul bien que j’ai désiré sur cette terre ne peut m’appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos châteaux, vos terres, votre argent,vos chevaux, vos armes. — Allons, donnez-moi le bras, ayons l’air réconciliés, remercions nos témoins, prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire magique d’où nous sommes sortis transfigurés ; le vieux brahme saura bien défaire ce qu’il a fait. »
- « Messieurs, dit Octave, soutenant pour quelques minutes encore le rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et moi, des explications confidentielles qui rendent la continuation du combat inutile. Rien n’éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de froisser un peu le fer. »
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- MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé. — Le comte Olaf Labinski, Octave de Saville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand train vers la rue du Regard.
- XII
- Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard,Octave de Saville dit au docteur Cherbonneau :
- « Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à l’épreuve : il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile habituel. — Cela ne doit pas vous être difficile ; j’espère que M. le comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d’ailleurs une puissance à ne craindre aucune vengeance. ))
- Après avoir fait un signe d’acquiescement, le docteur Balthazar Cherbonneau dit : « L’opération sera beaucoup plus simple cette fois-ci que l’autre ; les imperceptibles filaments qui retiennent l ame au corps ont été brisés récemment chez vous et n’ont pas eu le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle qu’oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M. le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n’avoir pu résister aü plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle on ne trouve pas beaucoup de sujets, puisque cette tentative n’a servi d’ailleurs qu’à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la délicatesse jusqu’à la divination, et triomphe là où toute autre eût succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette transformation passagère, et peut-être plus tard ne serez-vous pas fâché d’avoir éprouvé cette sensation étrange que très peu d’hommes ont connue, celle d’avoir habité deux corps. — La métempsycose n’est pas une doctrine nouvelle ; mais, avant de transmigrer dans une autre existence, les âmes boivent la coupe d’oubli, et tout le monde ne peut pas,comme Pythagore.se souvenir d’avoir assisté à la guerre de Troie.
- — Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit poliment le comte,équivaut au désagrément d’en avoir été exproprié, cela soit ditsans aucune mauvaise intention pour M.Octave de Saville que je suis encore et que je vais cesser d’être. »
- Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui n’arrivait à son adresse qu'à travers une enveloppe étrangère, et le silence s’établit entre ces trois personnages,à qui leur situation anormale rendait toute conversation difficile.
- Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées
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- n’étaient pas, il faut l’avouer, précisément couleur de rose. Gomme tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n’était pas aimé — comme si l’amour avait un pourquoi ! la seule raison qu’on en puisse donner est le parce que, réponse logique dans son laconisme entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes. Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cher-bonneau, était de nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme, celui d’une montre qu’on a laissée tomber à terre. Octave n’aurait pas voulu causer à sa mère le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s’éteindre silencieusement de son chagrin inconnu souslenom scientifique d’unemaladie plausible.S’ileùt été peintre,poète ou musicien,il aurait cristallisé sa douleur en chefs-d’œuvre,et Pras-covie vêtue de blanc, couronnée d’étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané sur son inspiration comme un ange lumineux ; mais, nous l’avons dit en commençant cette histoire,bien qu’instruit et distingué,Octave n’était pas un de ces esprits d’élite qui impriment sur ce monde la trace de leur passage. Ame obscurément sublime, il ne savait qu’aimer et mourir.
- La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour au pavé serti d’herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient d'ombres froides comme celles qui tombent des arcades d’un cloître : le Silence et l’Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues invisibles pour protéger la méditation du savant.
- Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied d’un pas plus leste qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge et sans s’appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes faibles ou âgées.
- Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au docteur celle de l’Inde et où seulement il pouvait respirer à l’aise, mais qui suffoquait les gens qui n’avaient pas été comme lui torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizarres au jour qu’a la lumière ; Sbiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga, mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et magique.
- Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la pièce où s’était opérée la première transformation ; il fit tourner le disque de la machine électrique, ouvrit les bouches de chaleur de
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- façon à faire monter rapidement la température,Iutdeux ou trois lignes sur des papyrus si anciens qu’ils ressemblaient à de vieilles écor-ses prêtes à tomber en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à Octave et au comte :
- « Messieurs,je suis à vous ; voulez-vous que nous commencions ? >)
- Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions inquiétantes passaient par la tête du comte.
- « Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien à figure de macaque qui pourrait bien être le diable en personne ? — La restituera-t-il à mon corps ou l’emportera-t-il en enfer avec lui?Cet échange qui doit me rendre mon bien n’est-il qu’un nouveau piège, une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but m’échappe? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave possède mon corps, et, comme il le disait très bien ce matin, en le réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou. S’il avait voulu se débarrasser définitivement de moi, il n’avait qu’à pousser la pointe de son épée ; j’étais désarmé, à sa merci ; la justice des hommes n’avait rien à y voir ; les formes du duel étaient parfaitement régulières et tout s’était passé selon l’usage.— Allons ! pensons à Prascovie,et pas de terreur enfantine ! Essayons du seul moyen qui me reste de la reconquérir ! »
- Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar Cher-bonneau lui présentait.
- Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent dans un anéantissement si profond qu'il eût ressemblé à la mort pour toute personne non prévenue : le docteur fit les passes,accomplit les rites,prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux petites étincelles apparurent au-dessus d’Octave et du comte avec un tremblement lumineux ; le docteur reconduisit à sa demeure primitive l’âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d’un vol empressé le geste du magnétiseur.
- - Pendant ce temps,l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf, et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute joyeuse d'être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans sa prison. Le docteur se sentit plein de pitié pour cette Psyché qui palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation,l’âme montait toujours. Sa rappelant son rôle,M. Cherbonneau répéta de l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe fulgurante de volonté ; la petite lueur tremblotante était déjà hors du cercle d’attraction, et,traversant la vitre supérieure de la croisée, elle disparut.
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- Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituel^, poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était définitivement débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de la main M. Balthazar Gherbonneau.
- Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture se fit entendre, et le docteur Balthazar Gherbonneau resta seul face à face avec le cadavre d’Octave de Saville.
- « Parla trompe de Ganésa ! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire ; j’ai ouvert la porte de la cage, l'oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de la sphère de ce monde, si loin que le sannsyàsi Brahma-Logum lai-même ne le rattraperait pas ; je reste avec un corps sur les bras. Je puis bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées d’hiéroglyphes ; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes d’interrogatoires ennuyeux... »
- Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur: il saisit une plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier qu’il serra dans le tiroir de sa table.
- Le papier contenait ces mots.
- « Nayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M. Octave de Saville,pour qui j’ai une affection particulière,— à la charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique de Geylan, pour les animaux vieux.fatigués ou malades, de servir douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le manuscrit des lois de Manou. »
- Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel, mais cette singularité va s’expliquer sur le champ.
- Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son visage ridé,tanné et rugueux comme une peau de chagrin,d’un air singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il murmura la formule du sannyàsi Brahma-Logum.
- Aussitôt le corps du docteur Balthazar Gherbonneau roula comme foudroyé sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et vivace.
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- Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette dépouille maigre, osseuse et livide qui,n’étant plus soutenue par l’ànie puissante qui la vivifiait tout à l'heure,offrit,presque aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une apparence cadavéreuse.
- « Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude, élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix dans les cinq parties du monde ! tu m’as fait un assez bon service, et je ne te quitte pas sans quelque regret. On s'habitue l’un et l’autre à vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe,que ma science aura bientôt rendue robuste,je pourrai étudier, travailler lire encore quelqies mots du grand livre, sans que la mort le ferme au paragraphe le plus intéressant en disant : « C’est assez ! »
- Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle existence.
- Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.
- Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer.un air tiède et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes exotiques et tropicales ; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits le spiritualisme allemand ; la comtesse n’aimait pas les livres qui peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,— et la vie lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde d’élégance, d’amour et de poésie.
- Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait si péniblement troublée et qui lui semblait — appréhension folle, idée extravagante, — le regard d’un autre !
- Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine,brûlait d’un feu égal un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression de ses traits s’était envolée pour toujours : Prascovie reconnut aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança ses joues transparentes.— Quoiqu’elle ignorât les transformations opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendit compte.
- « Que lisiez-vous là,chère Prascovie ? dit Olaf en ramassant sur la mousse le livre relié de maroquin bleu. — Ah! l’histoire de Henri d’Ofterdigen, — c’est le même volume que je suis allé vous cher-
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- cher à franc étrier à Mohilev, — un jour que vous aviez manifesté à table le désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon,à côté de votre lampe ; mais aussi Ralph en est resté poussif !.
- —Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne qui priait sa maitresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne pouvait les lui donner,
- — Situ en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au ciel et de l’aller demander à Dieu, »
- Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.
- a Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous êtes descendue au jardin sur mes instantes prières ! Je le fis mouler en or et orner de quelques pierres ; mais, même à l’état de bijou, il vous semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que vous vous décidâtes à le porter.
- •— Oh ! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux celui que je préfère,car il me rappelle un bien cher souvenir.
- — Oui, reprit le comi.e ; ce jour-là nous convînmes que le lendemain, je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante. »
- La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva, rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au passage de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui mange des roses.
- « Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé l’usage de votre langue maternelle... que vous n’aviez plus hier.
- — Oh ! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis un langage humain. »
- Prascovie tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule d’Olaf.
- «Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger »
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- Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur, reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service, convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.
- Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction fort bien joué les discours qu’on prononça sur sa fosse, et dans lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la science ; puis il retourna à Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du testament qu’il avait écrit en sa faveur.
- Ce jour-là on lut aux faits divers dans les journaux du soir;
- « M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail. L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime. M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée, M. O. de S. »
- FIN
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 511
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUIN 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes........................................Fr. 2.499 »
- Dépenses............................................... 1.492 35
- Roni en Juin.................. 1.006 65
- Section des Dames
- Recettes........................................Fr. 675 50
- Dépenses................................................ 701 15
- Déficit en Juin...................... 25 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes..........................................Fr. 6.990 52
- Dépenses :
- Pensions.................................. 2.623 10 '
- Nécessaire à la subsistance.............. 1.070 50 I
- Allocations temporaires : 1
- 11 retraites provisoires . Fr. 648 » j \
- Allocations statutaires aux / J
- malades.................... 90 55 > \
- Allocations extra-statutaires, \ I
- veuves, orphelins, etc . . 590 30 j 1.328 85 f
- Divers, appointements, médecins, phar- |
- maciens.................................. 642 19 \ 5.664 64
- Boni en Juin..................... 1.325 88
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes......................................Fr. 948 70
- Dépenses.............................................. 578 70
- Boni en Juin...................... 370 »
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Montant des recettes du 1er Juillet 88 au 30 Juin 1839. 123.672 22 Montant des dépenses du 1er Juillet 88 au 30 Juin 1889. 105.395 20
- Excédant des recettes sur les dépenses
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- Fr. 18.277 02
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- Mois de Juillet 1889
- NAISSANCES
- 3 Juillet — Dacheux Louis-Joseph, fils de Dacheux Louis et de
- Lamy Irma.
- 29 Juillet.— Grançon Marcel,fils de Grançon Virgile et de Tricoteaux Julienne.
- DÉCÈS
- 1er Juillet.— Varlet Marie, âgée de 3 ans 6 mois.
- 4 Juillet.— Joseph Clément, âgé de 1 mois.
- 6 Juillet.— Lethem Constant, âgé de 65 ans.
- 12 Juillet,— Bernard Camille, épouse de Donneaud Henri, âgée de 42 ans.
- 21 Juillet •— Gervais Réné Julien Alfred, âgé de 8 mois.
- 29 Juillet.— Alavoine Julienne Philomène, âgée de 17 ans 10 mois. 31 Juillet — Hutin Marthe-Agnès, âgée de 2 mois.
- SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE de SAINT-QUENTIN et de l’AISNE
- FONDÉE EN 1 868
- Déclarée d’utilité publique par décret en date du 23 Novembre 1876.
- Le Conseil d’Administration de la Société Industrielle de Saint-Quentin et de l’Aisne, a l’honneur de porter à la connaissance des intéressés, que les cours de l’École Professionnelle Régionale recommenceront le 1er Octobre prochain.
- Cet enseignement est gratuit et a pour but de former de bons ouvriers et des contremaîtres pour les principales industries de la région.
- L’École reçoit des Élèves de tout le département. Se faire inscrire jusqu’au 27 Septembre, chez le Directeur de l’Ecole, à la Société, 48, rue St-Jean, de 2 à 4 heures, ou écrire.
- Le Président du Comité de l’Ecole Professionnelle,
- Emile HUGUES.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN
- ET LA
- MORALE SOCIALE
- A toutes les époques de l’humanité, le respect et l’amour de la personne humaine ont fait l’objet des premiers enseignements de la morale supérieure; mais ces enseignements n’ont jamais revêtu une formule sociale suffisante pour être traduits en faits dans les institutions.
- Rien même n’a subi plus de contradictions que le respect dû à la vie humaine, que l’amour de l’humanité. Qualifié de principe moral supérieur dans tous les temps et dans tous les pays, c’est néanmoins ce principe d’amour qui a été le plus outrageusement violé dans tous les pays et dans tous les temps.
- On a défendu de tuer, mais on s’est livré à des guerres atroces, à des massacres, à des cruautés épouvantables.
- On a défendu de voler, de s’approprier le bien d’autrui ; mais on s’est abandonné dans les faits de guerre au pillage, à l’incendie, à la dévastation.
- On a pendu le malheureux qui volait quelque subsistance pour ne pas mourir de faim, mais on a laissé s’implanter des systèmes financiers, commerciaux, industriels qui facilitent l’exploitation des faibles par les forts, et livrent le travail à la merci du capital.
- Sous toutes sortes de formes, on a égaré les peuples dans l’erreur, la dépravation et le crime.
- La guerre avec ses massacres et ses horreurs a été présentée comme un objet de gloire devant lequel la bêtise humaine s’est prosternée et enthousiasmée.
- De tels écarts dans les hautes régions du pouvoir ne pouvaient qu’entraîner des écarts correspondants dans les autres fonctions sociales.
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- Aussi l’agiotage et la spéculation, par exemple, sont-ils à l’état endémique dans nos sociétés. Ce qu’on appelle vol, aujourd’hui, est parmi les moyens de s’approprier le bien d’autrui, le plus maladroit des expédients.
- Il n’a donc pas suffi de proclamer comme règle de conduite l’amour du prochain, l’amour de l’humanité ; il eût fallu en définir, en démontrer les moyens d’application sociale, et la raison d’être dans les lois de la destinée humaine.
- Les enseignements des sages et des législateurs' ont contribué à améliorer l’homme, à le policer, à le civiliser, à le rendre moins violent, moins brutal,mais la morale est restée individuelle;tout est à faire pour la rendre sociale.
- La morale ne sera réellement humanitaire dans les sociétés que lorsqu’elle se traduira en institutions jouissant de l’appui et de la protection de la loi. Il ne suffit pas que les grands principes de la morale aillent au cœur de quelques personnes, il faut qu’ils s’emparent de l’opinion publique ; il faut qu’ils s’imposent aux pouvoirs et que ceux-ci donnent l’exemple de leur application. Il n’y a qu’un moyen d’y arriver, c’est de donner à ces principes le caractère scientifique consacré par l’expérience et les faits.
- C’est un travail qui, avec le temps, s’élabore au sein des nations, et qui de nos jours, surtout, fait des progrès considérables dans la pensée humaine.
- S’il est bon de dire : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et tout vous sera donné par surcroît » ; il est vrai de constater aussi qu’il ne suffit pas de dire au voyageur dans le désert : « Cherchez un palais », pour que ce palais soit trouvé. Car le voyageur devra faire ce palais lui-même et, pour cela, il lui faudra commencer par en concevoir les plans, puis en réunir les matériaux, enfin construire l’édifice. Vainement chercherait-il cet asile dans le désert, tant qu’il ne l'aura pas édifié. Il en est de même du règne de Dieu ; il existera sur la terre quand l’homme en aura non seulement conçu l’idée, mais tracé les. plans, préparé les matériaux et édifié les milieux.
- L’idée première de rechercher une société suivant les lois de la justice suprême est, certes, de grand mérite ; les hommes qui l’ont professée ont fait œuvre de sagesse; mais cette donnée n’en est pas moins restée insuffisante pour la réalisation des institutions néces-
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE 515 saires au bonheur de l'humanité. Car le progrès moral est inséparable du progrès matériel ; le règne de Dieu, la société de justice ne s’établira qu’à l’aide d’institutions existant matériellement, donnant à la société la forme propre à la pratique de la justice et du bien sur la terre.
- Donc, assez de siècles ont été consacrés à des prédications abstraites ; c’est vers les réalisations qu’il faut aujourd’hui porter nos vues. Le règne de Dieu n’est pas dans les paroles, il est dans les œuvres ; il faut, maintenant, que la parole pousse à l’organisation pratique du règne de la justice dans la société ; il faut que les apôtres du bien et du progrès de l’humanité se mettent ï l’œuvre pour traduire la pensée première de l’amour de l’humanité en études pratiques, en plans bien arrêtés et qu’ils s’emploient eux-mêmes à la construction de l’édifice nouveau.
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- Jamais à aucune époque, les éclaireurs de l’esprit humain n’ont été aussi préoccupés qu’aujourd’hui des problèmes de la vie sociale ; jamais ils ne se sont livrés avec autant d’ardeur à la recherche du droit et des éléments de justice sociale.
- D’un autre côté, jamais non plus, le désarroi des consciences n’a été aussi grand ; toutes les croyances du passé s’évanouissent ou perdent de leur cohésion ; les erreurs et les abus qu’elles ont fait naître les rendent de plus en plus impuissantes à réaliser aucun bien dans la société.
- Cependant l’homme est avide de connaissances et de croyances autant que de justice. Une intuition secrète lui fait désirer la vérité qu’il ignore et la justice dont il a besoin. Il faut que la lumière du jour nouveau lui offre ces satisfactions en posant les règles du devoir à côté de celles du droit.
- Les vérités sous lesquelles se dissimulent encore la destinée de l’homme et l’avenir des sociétés humaines ne peuvent tout d’un coup être rendues évidentes. Il faut les faire sortir une à une des obscurités qui les entourent ; il faut ouvrir les esprits à la lumière qu’elles projettent.C’est ce à quoi nous devons aider,afin de donner à la justice la place qui lui convient.
- L’étude de la vie humaine est chose trop négligée.Nous ne savons presque rien des secrets de la vie. Le plus grand nombre fait pré-
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- sentement tous ses efforts pour ne rien apprendre et ne rien connaître des vérités essentielles sur ce sujet. Il est même assez généralement admis que la vie a des secrets inpénétrables, et il n’est guère séant aux yeux de bien des savants mêmes de vouloir aller au-delà de l’étude des lois qui régissent la matière.
- Pourtant que de choses autrefois condamnées parles savants mêmes sont devenues aujourd’hui des vérités de premier ordre,des bases de la science ! Ne nous arrêtons donc pas au courant actuel des idées dites scientifiques ou positives,sinon pour combattre leurs tendances exclusives, lorsqu’elles font obstacle au libre examen, et surtout à l’étude de tout ce qui a trait au bonheur et à la destinée du genre humain.
- Beaucoup d’hommes professent aujourd’hui la non-existence de l’àme au nom de ce qu’ils appellent la science, comme d’autres professent son existence au nom de ce qu’ils appellent la religion, mais sans chercher à se rendre compte de la vérité de leur croyance.
- Les premiers prétendent circonscrire la vie dans les seuls faits de l’existence matérielle, niant pour ainsi dire toute solidarité entre l’être humain et une vie supérieure. Les seconds professent la double existence de l’être humain mais dans des conditions tellement absurdes qu’elles répugnent à la raison.
- D’où il suit que les uns et les autres sont impuissants pour assigner à nos actions des conséquences morales, c’est-à-dire pour les déclarer bonnes ou mauvaises. Les premiers sont obligés d’adopter une certaine métaphysique obscure par laquelle l’homme trouverait dans le contentement de lui-même la récompense de ses bonnes actions ; mais les égoïstes, les gens avides de jouir trouvent qu’une telle récompense ne vaut pas la satisfaction des appétits ; aussi se livrent-ils à la curée des fonctions, de la richesse et des honneurs.
- Les seconds, au contraire, se renfermant dans une crédulité aveugle, subordonnent en entier leur conduite à la direction d’autrui. Les uns, parmi eux, se convainquent que leurs actes mêmes les plus mauvais, sont remis, effacés dès qu’ils ont reçu l’absolution du prêtre; les autres se persuadent que les actions sont indifférentes, la rédemption s’opérant par la foi sans les œuvres, au nom des
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE 517 mérites de la Divinité môme, à qui il aurait plu de se faire crucifier sur la terre pour nous racheter à l’avance de nos péchés.
- Ainsi ni les uns ni les autres ne possèdent de règles morales capables de donner à l’individu ou à la société un objectif véritablement raisonnable
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- Quoi, l’homme pourrait concevoir la métamorphose de son propre être, la double existence de sa personnalité et l’on prétendrait que l’intelligence de la Vie Infinie serait impuissante à la réaliser. C’est vraiment faire trop d’honneur à l’imagination humaine et avoir une trop faible idée de la puissance intelligente de la vie universelle.
- Mais il faut être logique,si l’idée du néant après la mort était une vérité, l’idée de la justice serait une chimère. Le droit et le devoir seraient une illusion ; toutes les oppressions, toutes les spoliations n’auraient qu’à s’imposer et à se défendre pour être légitimes ; la force et la puissance feraient seuls le droit. Si la vertu et le crime étaient au même niveau après la mort, le dévouement et le sacrifice seraient folie.
- L’idée du néant poussée dans toute sa logique légitimerait tous les égoïsmes, toutes les turpitudes et tous les crimes. Jouir de l’existence serait la suprême sagesse ; s’emparer de tous les biens matériels, par tous les moyens, serait la suprême intelligence. Car si la mort était la fin de toute chose, si la vertu comme le vice avait le néant pour fin, tous les moyens seraient égaux en valeur, puisqu’ils conduiraient au même destin.
- Si la bonté, la douceur et le dévouement aux autres conduisaient à la même fin que 1 égoïsme sacrifiant tout à ses convenances propres, que la cupidité, la méchanceté, la cruauté se repaissant de tous les crimes, l’idée de la vertu ne serait plus qu’une erreur. Si l’amour du bien de l’humanité et toutes les actions utiles qui concourent au bonheur social étaient sans effets après la mort, si tous les faits nuisibles à la vie générale n’engendraient pour leurs auteurs aucune responsabilité, le monde entier courant à l’inévitable néant, que resterait-il à faire pour l’homme sinon chercher à jouir de la vie matérielle ? C’est bien ainsi que le comprennent trop d’esprits, et c’est à cet. état des consciences que sont dus les plus grands obstacles au progrès de la société moderne.
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- Pourtant, la récompense et la glorification des belles actions sont une protestation naturelle contre l’idée monstrueuse de l’égalité du bien et du mal;égalité qui serait la vérité si,après la mort du corps, l’être ne restait revêtu de ses œuvres en bien ou en mal.
- Le sentiment intime de l’humanité est tellement en accord avec l’idée que le bien doit être glorifié et le mal réprouvé que l’homme, même pervers,rend souvent hommage aux actions utiles. La justice humaine qui est censée récompenser les grandes vertus n’est pas autre chose qu'une lueur de la loi de justice suprême; elle serait un simulacre ridicule si la justice supérieure de la vie ne servait à redresser nos erreurs.
- Que les ambitieux, les hommes aux convoitises ardentes se laissent aller à croire que l’idée d’une justice suprême a été conçue comme moyen de conduire les masses, mais qu’une telle idée n’a pas de raisons d’être pour ceux qui savent en percer le vrai sens, c’est ce que l’expérience prouve chaque jour.
- Tous ces hommes à vue égoïste sont incapables de rien voir des véritables gloires de la vie ; ils se précipitent dans les abîmes de la déchéance morale; ils n’ont rien des affinités supérieures qui permettent de comprendre l’existence de sociétés et de mondes plus parfaits ; et pourtant ce sont là des connaissances auxquelles la raison humaine aspire. L’homme se sent à l’étroit dans le bourbier malsain des égoïsmes ; il a besoin de savoir à quoi sert son existence, et si toute l’agitation humaine sur la terre n’a pas d’autre objet que de satisfaire les appétits égoïstes de tous les oppresseurs, au détriment des opprimés. Il aspire à savoir quel est le véritable élément de son élévation morale et de saisir par quelle loi de justice inéluctable les opprimés s’élèvent et les oppresseurs s’abaissent dans la vie.
- C’est là ce que je veux étudier.
- Nous aurons donc à rechercher la raison,le pourquoi de l’existence humaine, le principe de notre être, la loi de notre destinée. Nous aurons à voir comment les actions des hommes ne sont pas choses indifférentes à la vie et, en particulier, au progrès de l’individu et des sociétés. Nous verrons que, dans les combinaisons de la chimie universelle, les actions humaines sont des réactifs servant aux assemblages de la vie ; nous verrons qu’au lieu du néant rêvé par
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE 519 ceux qui ne croient qu’à la matière infime, la vie universelle produit sans cesse et toujours la métamorphose des êtres, les élevant à des destinées supérieures, lorsque la qualité de leurs actions le permet, ou les renvoyant aux douloureux commencements des existences, lorsque l'indignité de leurs actes les rend incapables de progrès.
- Nous verrons ainsi qu’il n’est pas indifférent pour le progrès de la vie humaine de se livrer à la guerre, à la violence, au crime, à la haine, à l’envie, à la cupidité, à la convoitise, à l’orgueil, à l’oppression, à l’accaparement, à la spéculation, enfin de pratiquer le mal ; ou de rechercher la paix, la concorde, l’amour, le dévouement, la charité, l’équité, la science, la capacité, la liberté, la mutualité, l’association des ressources et des volontés, la solidarité, enfin tout ce qui élève la personne humaine dans la voie du bien.
- Nous arriverons de cette façon à constater que les fauteurs de guerre et de discordes civiles et politiques sont les pires agents du mal, parce qu’ils ont en profond mépris la vie des hommes et qu’à raison des maux qu’ils causent, ils sont les instruments de leur propre déchéance.
- Nous verrons que le despotisme, la tyrannie, l’orgueil de la domination et du commandement, la haine, le mépris de la vie humaine, de la liberté et du droit de chacun, sont pour l’âme humaine des voies de déchéance dans les étapes de la vie, parce que ces vices sont les plus grands des obstacles au progrès des sociétés humaines, à l’inauguration de la vérité et de la justice et, par cela même, les causes premières de tous les malheurs sociaux.
- Nous verrons encore que le désir insatiable des richesses,l’envie, la cupidité, la convoitise, l’ambition, la vanité, l’orgueil, sont de graves causes de déchéance pour ceux qui s’y abandonnent et mettent toute la vie dans les satisfactions et les gloires mondaines, au lieu dé s’élever au véritable progrès, à l’amour du bien général, en se rendant utile à l’existence des autres hommes. Car, être utile à la vie humaine en général est le moyen suprême de travailler au réel progrès de la vie sur la terre et de conquérir,par cela même, les qualités individuelles de notre véritable gloire et de notre avancement dans la vie éternelle,
- Nous verrons, enfin, que tous les actes qui contribuent à maintenir la personne humaine dans la dépendance,la privation,la misère
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- sont de lourdes charges pour ceux, qui s’y livrent ; que, sous ce rapport, les abus de la propriété, de l’agiotage, de l’accaparement, de la spéculation, en un mot les abus de la richesse mal acquise ou mal employée, entraînent des responsabilités redoutables pour ceux qui les commettent.
- Nous chercherons à expliquer comment toutes ces choses s’inscrivent en traits accusateurs dans la constitution même de leurs auteurs. Car il faut que l’on sache que dans la chimie universelle les volontés humaines causent, en bien et en mal, des actions et des réactions dont les effets sont analogues à ceux des actions et réactions chimiques dans la matière.
- Lorsque nous sommes si préoccupés de conquérir des biens matériels dans le but d’améliorer notre existence,il est bon de savoir combien souvent, en nous laissant aller à l’égoïsme, à l’avidité des jouissances personnelles, nous abandonnons la proie pour l’ombre.
- Qu’arriverait-il si l’homme connaissait mieux le but de son existence, s’il savait réellement que la vie terrestre, si courte et si incertaine, n’est qu’une épreuve ayant pour but de nous élever à une existence supérieure devant laquelle les gloires et les jouissances de la terre ne sont rien et dans laquelle l’élévation morale est le seul moyen pour l’être de briller du mérite et de l’éclat des justes ?
- Les vanités et les ambitions mondaines sont si passagères, si éphémères que rien au monde ne peut nous en assurer la durée même pour un jour. La vie organique peut à chaque instant quitter notre corps et entraîner notre être dans les régions du monde invisible, où les biens terrestres disparaissent pour faire place aux biens dus à la pureté de l’àme et de ses œuvres, ou à un état conforme aux mauvaises intentions de l’être et à la responsabilité de ses mauvaises actions.
- C’est dans ce monde inconnu que, dépouillé de toutes les apparences factices dont il a pu s’entourer sur la terre, l’être humain se retrouve non pas avec ses biens et ses vanités du monde matériel, mais avec ce que l’ont fait ses vertus ou ses vices, ceux-ci se rendant manifestes à tous les yeux, parce qu’ils constituent pour ainsi dire l’individu.
- Arriver à connaître comment la vie terrestre permet à l’homme d’acquérir la gloire et le bonheur dans les existences subséquentes,
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE 521 proportionnellement aux mérites auxquels il s’est élevé par ses bonnes œuvres, est certainement nécessaire. Il ne l’est pas moins de connaître comment les vices et les mauvaises actions rendent l’esr prit indigne de la société des êtres doués de bonté, et le font descendre aux conditions infimes, où les douleurs de la vie matérielle peuvent seules épurer l’êtr'e et le conduire à l’expérience de la nécessité du bien.
- L’homme parviendra ainsi à comprendre la supériorité du rôle qu’il doit remplir sur la terre à l’égard de la matière, du sol, des végétaux, des animaux et de son espèce surtout.il s’élèvera à l’amour des gloires et des grandeurs de la vie universelle, à la connaissance des vérités supérieures, et ses actions en traduiront les effets dans la pratique, pour le plus grand bien de l’humanité dans la vie terrestre.
- De quelle utilité sera la science lorsqu’elle fera la lumière sur toutes ces questions, lorsqu’elle fera comprendre :
- D’où nous venons et ce que nous avons été ;
- Ce que nous sommes et devons être ;
- Où nous allons et ce que nous deviendrons.
- C’est-à-dire la cause et le but de notre existence ;
- La loi souveraine qui doit nous guider dans la vie ;
- La règle du bien et du mal entre les hommes ;
- Le rang que l’être humain occupe et peut occuper au sein de la vie universelle.
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- Qu’est l’homme sur la terre ? Un organisme composé de matière et doué d’une certaine somme de volonté, d’intelligence et d’activité qui constitue son'être véritable. Il est ainsi capable de vouloir, de savoir, de travailler, de cultiver le sol, de modifier la matière pour la rendre propre à ses besoins et à ceux de son espèce ; mais en toute circonstance et en toute action, l’homme est subordonné à la terre sur laquelle il travaille, vit, se reproduit et meurt.
- La terre, à son tour, existe dans l’espace, nous donnant par ses révolutions perpétuelles sur elle-même et autour du soleil, les jours et les nuits, les saisons et les années, offrant ainsi tous les points de sa surface à la fécondation de la vie. La terre donne, en outre, à
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- notre activité les produits et les matériaux dont nous avons besoin pour répondre aux fins de notre existence.
- Le soleil, de son côté, répand dans l’espace ses rayons de chaleur et de lumière, vivifiant ainsi les mondes qui tournent autour de lui et les entraînant dans l’immensité avec une vitesse vertigineuse pour répondre à un but supérieur, celui de la vie.
- Mais notre soleil, son cortège de planètes et le firmament même que nous sondons des yeux, sont-ils autre chose qu’un point dans l’infini de l’univers? Ce que la vue nous en révèle,est-ce autre chose que l’ombre des merveilles inter-stellaires ? et les phénomènes qui s’accomplissent dans l’espace entre tous ces soleils et ces mondes de l’Infini oû notre imagination se perd, ne rendent-ils pas évident pour nous qu’une pensée et une volonté infinie gouvernent toutes choses ?
- Quelle volonté fait loi dans cet Infini des mondes ?
- Quelle intelligence guide et gouverne tous les astres et tous les êtres?
- Quelle puissance crée et anime tout ce qui est et existe ?
- L’unité d’action universelle semble indiquer un principe universel de volonté, d'intelligence et de puissance qui s’étend de l’atome à l’infini.
- Ce principe est-il accessible à notre conception ? Pouvons-nous savoir quel il est et quelle est sa loi par rapport à tous les mondes et à tous les êtres ?
- Pouvons-nous savoir par quelle cause chaque être accomplit un rôle dans une sphère déterminée et surtout quel est celui de la personne humaine ?
- C’est là ce qu’il nous faut chercher. La science de la vie est la principale science que nous devons acquérir.
- Attachés à la matière, subordonnés à la matière, il nous faut savoir ce qu’est la matière.
- Doués de volonté et d’intelligence, il nous faut savoir ce que sont la volonté et l’intelligence.
- Animés par la vie, il nous faut savoir ce qu’est la vie.
- La science ne se constitue que par l’étude des vérités qui régissent toutes choses. Si nous avons fait un grand pas dans la science de la matière, c’est parce que nous avons observé et découvert les lois
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- LA LOI D’AMOUR DU PROCHAIN ET LA MORALE SOCIALE 523 qui la régissent et que nous savons appliquer ces lois. Plus nous avançons dans cette voie, plus le progrès se développe;ce que nous faisons dans l’ordre matériel nous devons le faire dans l’ordre moral.
- Mais dans celui-ci les hommes ont peu progressé ; et ils sont fort réfractaires à l’examen des vérités qui pourtant doivent régir l'ordre moral et par conséquent l’ordre social.Les lois ou les vérités de cet ordre manquent d’une assise suffisante pour établir la conviction commune que la science porte dans l’esprit des hommes. Ce sont donc les vérités scientifiques, morales et sociales qu’il faut découvrir pour donner aux sociétés humaines une base conforme aux lois de l’ordre universel.
- La vérité sociale est intimement liée à toutes les autres vérités, il faut donc unir et coordonner toutes les vérités en un seul faisceau.
- (/I suivre)
- J.*Bte André GODIN. (Œuvres posthumes)
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- MUTUALITÉ
- Il n’y a pas de problème plus vaste, plus grave, d’un intérêt plus palpitant, d’un caractère d'urgence plus accentué, que celui des garanties de la vie humaine.
- Le respect, la conservation, le développement de la vie humaine-sera la grande religion de l’avenir.
- Toutes les investigations de l’intelligence, toutes les conquêtes de la science, tous les perfectionnements matériels, en un mot toutes les applications de l’activité, devront converger vers ce but.
- A l’heure actuelle la presque totalité des efforts tend à la coordination des forces de la nature en vue de la plus grande production possible.
- L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de l’incessante appropriation par l’homme du milieu où il vit.
- La production des richesses n’est pas la seule fin du genre humain, Elle n’est qu’une des faces du problème social.
- * Production suppose consommation. La misère est la conséquence du manque d’équilibre entre la production et la consommation. Jusqu’à présent le mieux outillé a établi la répartition à son seul profit: il est temps de l’établir au profit de tous
- Nous disons : il est temps ; parce que, jamais, à aucune époque, on n’a vu s’accumuler ainsi, au profit de quelques-uns, les richesses amassées par la collectivité ; parce que, étant donnée l’irrésistible et toujours grandissante poussée de la production, les conséquences de l’inégale répartition ne peuvent aller qu’en s’aggravant de plus en plus.
- La justice veut que le travailleur reçoive le produit intégral de son travail. Elle exige aussi que la protection de la vie humaine dans toutes les conditions et à tous les âges soit assurée.
- C’est pour propager ces vérités qui deviendront des axiomes, que M. Godin a écrit Solutions sociales, le Gouverne ment, Mutualité sociale, la République du travail, et qu’il a créé le Devoir ;
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- MUTUALITÉ
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- c’est pour mettre l’exemple à côté du précepte, qu’il a fondé le Fami-lislère, cette admirable institution pourvue de tous les organes qui constituent la mutualité' sociale.
- Il importe, et ici nous empruntons le langage même de M. Godin, il importe d’étudier cette question de l’assurance mutuelle, de façon à en faire sortir tout le bien qu’elle comporte, et il convient pour cela, de ne rien négliger des éléments propres à donner une base aussi sûre que légitime aux garanties qu’elle doit offrir.
- Cette base aussi sûre que légitime, M. Godin l’établit de la manière suivante :
- « Vivre est le premier droit de l’homme.
- Respecter et protéger la vie dans la personne des autres est le premier devoir de chacun.
- Les richesses produites à la surface de la terre sont dups, pour une partie, à l’action de la nature, pour l’autre à l’action de l’homme.
- L’action de la nature subsiste à l’intention de tous les hommes ; nul. parmi eux, n’est marqué d’un signe de privilège qui l’autorise à disposer de cette action à son seul profit.
- La nature accorde à chacun la faculté de disposer suivant ses besoins, des biens qu’elle prépare pour tous.
- Les minéraux que la nature tient en réserve, les végétaux qu’elle fait croître et fructifier, les animaux dont elle entretient la reproduction, la lumière, l’air, le feu, enfin tous les éléments qu’elle nous donne, constituent une forte part des ressources et des richesses mises au service de l’humanité. Ces dons n’étant assignés à personne en particulier, appartiennent à la société ; ils constituent le fonds commun qui justifie le droit de chacun et de tous à l’assurance et aux garanties sociales.
- De l’assistance que la nature accorde à l’activité humaine, elle fait un droit pour tous les hommes à une part du produit qui en résulte.
- La société ne peut en modifier l’usage, qu’en donnant à l’individu des droits sociaux au moins équivalents.
- Mais par le travail l’homme contribue à développer l’œuvre de la nature, à en augmenter et améliorer les produits. Avec les matériaux de la nature, il crée lui-même des choses nouvelles appropriées aux besoins et aux jouissances de la vie.
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- Ce qui est l’œuvre de l’individu appartient à l’individu. Les fruits de son travail sont le fondement de son droit de propriété, comme les moyens d’existence donnés à l’homme par l’œuvre de la nature sont le fondement du droit de chacun aux garanties sociales de l’existence.
- Mais, de ce que le travail de l’homme se greffe sur le fonds commun naturel et que, se confondant avec lui, il donne lieu à l’appropriation individuelle de ce fonds commun, il résulte que c’est à l’action sociale qu’il appartient de réserver sur les fruits de la production générale, ce qui est dû pour les besoins de la vie de ceux auxquels cette appropriation échappe. »
- Le voilà, défini d’une manière irréfutable, le devoir de la société envers tout être humain.
- Un jour, ces remarquables lignes formeront la première page du manuel qui initiera les jeunes générations à la pratique des droits et des devoirs sociaux.
- Un jour, elles seront au frontispice de toutes les institutions de mutualité.
- Actuellement dans la limite de son action l’association du Familistère satisfait au droit naturel des faibles en leur accordant le nécessaire. Elle remplit ainsi la mission qui incombe à la société tout entière Quelques faits récents et les travaux du Congrès de l’assistance publique nous permettront de voir dans quelles limites se tient actuellement la société dans la reconnaissance de ce droit et l’accomplissement de ce devoir.
- [A suivre)
- J. P.
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- LES CONGRÈS
- Le Congrès International ouvrier possibiliste et le Congrès International ouvrier marxiste
- Les journaux les plus hostiles aux idées socialistes sont unanimes à rendre hommage au calme et à la dignité qui ont présidé à la tenue de ces deux Congrès.
- Après quelques séances consacrées à de vaines tentatives de fusion, on a pris, de part et d’autre, le parti d’occuper son temps le plus utilement possible.
- Et, de fait, le travail accompli durant les dernières séances, avec une régularité parfaite, serait bien fait pour étonner les membres de nos grands corps délibérants. Le mérite en est d’autant plus grand que la diversité des idiomes parlés rendait la tâche plus malaisée, et la direction des débats plus difficile pour le président.
- Après chaque discours, les paroles de l’orateur étaient traduites dans une ou plusieurs langues différentes ; il faut reconnaître que les traducteurs se sont tirés à merveille d’une mission qui exigeait de leur part une grande intelligence.
- Le compte-rendu des discussions qui ont eu lieu dans les deux congrès nous entraînerait trop loin. Constatons toutefois que les délégués étrangers ont apporté d’intéressants renseignements sur la situation matérielle et morale des travailleurs, leurs compatriotes, sur la législation ouvrière de leurs pays respectifs.
- Ici encore, éclate, avec la plus grande évidence, l’utilité de ces congrès internationaux qui n’ont pas seulement pour résultat de fondre les haines et de dissiper les préjugés par le rapprochement des hommes, mais encore de former des faisceaux de lumières pour éclairer la marche en avant.
- Il faut savoir gré à ces travailleurs d’avoir, bien qu’absorbés par la lutte quotidienne pour la vie, entrepris la tâche, devant laquelle reculent la plupart du temps les gouvernements, lorsqu’ils ne l’entravent pas, de réunir les éléments d’une appréciation qui peut ne pas toujours trouver sa formule exacte dans les résolutions votées, mais qui se forme lentement à la lumière des faits, et finit par s’im poser à la conscience universelle.
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- Trois questions étaient soumises à l’examen du Congrès possibilité :
- 1° Législation internationale du travail;
- 2° Des moyens les plus pratiques à employer pour établir des relations constantes entre les organisations ouvrières de tous les pays.
- 3° Des coalitions patronales et de l’intervention des pouvoirs publics.
- Voici le texte des résolutions adoptées sur la première question :
- T’ Journée maxima de huit heures de travail fixée par une loi internationale ;
- 2° Un jour de repos par semaine et point de travail les jours fériés ;
- 3° Abolition du travail de nuit autant que possible pour les hommes, entièrement pour les femmes et les enfants ;
- 4° Suppression du travail des enfants avant l’âge de quatorze ans et protection de l’enfance jusqu’à l’âge de dix-huit ans :
- 5o Éducation intégrale, générale, technique et professionnelle ;
- 6° Les heures supplémentaires ne pourront excéder quatre heures par vingt-quatre heures et seront payées double ;
- 7° Responsabilité civile et criminelle des employeurs en cas d’accidents ;
- 8° Nomination par les ouvriers d’un nombre suffisant d’inspecteurs capables payés par l’État ou par le commerce, avec pleins pouvoirs d’entrer à tous moments dans les ateliers, ouvroirs, maisons de commerce et de visiter les apprentis dans leurs propres demeures ;
- 9° Créations d’ateliers par les ouvriers avec subventions des municipalités ou de l’État ;
- 10° Le travail des workhouses et des prisons soumis aux mêmes conditions que le travail libre et consacré, autant que possible, à de grands travaux publics ;
- 11° Aucun travailleur étranger ne pourra accepter un emploi et aucun patron ne pourra employer des ouvriers étrangers au-dessous du prix fixé par la chambre syndicale de leur profession ;
- 12° Fixation d’un minimum de salaire dans chaque contrée en rapport avec le coût de tout ce qui est raisonnablement nécessaire à l’existence ;
- 13° Abrogation de toutes les lois contre l’organisation internationale des travailleurs;
- 14° Salaire égal et facilités de travail égal en faveur des hommes et des femmes pour un égal travail.
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- Sur la deuxième question,
- Le congrès,
- Désireux d’établir des relations permanentes entre les organisations des différents pays, mais résolu à ne laisser porter aucune atteinte à l’autonomie de ses organisations, décide :
- 1° Que des relations permanentes doivent être établies entre les organisations socialistes des différents pays, mais que dans aucun cas et sous aucun prétexte ces relations ne pourront porter atteinte à l’autonomie des groupements nationaux, ceux-ci étant les seuls et meilleurs juges de la tactique à employer dans leur propre pays;
- 2° Qu’une invitation est adressée aux chambres syndicales et groupes corporatifs pour qu’ils se fédèrent nationalement et internationalement ;
- 3° Que la création d’un bulletin international rédigé en plusieurs langues est proposée à l’étude des partis socialistes des différents pays; '
- 4° Qu’il y a lieu de demander à chaque organisation ouvrière de délivrer à ceux de ses membres qui changent de résidence une carte destinée à les faire reconnaître par leurs frères de tous les pays;
- 5° Que dans chaque pays des comités soient établis, s’il n’en existe pas, pour entretenir des relations internationales dans l’ordre corporatif et dans l’ordre politique et social ;
- 6° Que chaque année, et pour une année seulement, le comité national d’un pays fera l’office d’un organe central international de correspondance. Il est interdit à ce comité de prendre une décision quelconque sortant du rôle qui lui est dévolu. Ce comité aura pour mission de recevoir, traduire et faire parvenir aux parties intéressées toutes les communications qui lui seront adressées concernant les conditions sociales et industrielles des travailleurs.
- Une copie de cette résolution sera envoyée au secrétaire du comité parlementaire des Trades - Unions, avec invitation de la porter devant le congrès annuel qui se tiendra à Dundee en septembre 1889.
- Sur la troisième question,
- Des coalitions patronales et de l’intervention des pouvoirs publics, la commission proposait la résolution suivante :
- Considérant que nous ne verrons la véritable fin des coalitions patronales et financières, nationales et internationales, que le jour où le prolétariat universel sera assez fortement organisé pour s’emparer des forces productives et organiser, au mieux des intérêts de la collectivité humaine, la production et l’échange des produits ;
- Considérant, d’autre part, que cette organisation internationale ouvrière réclamera de longs efforts et qu’il convient d’aviser au plus tôt, le congrès décide :
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- Les organisations ouvrières de chaque pays devront mettre en demeure les pouvoirs publics de s’opposer, en vertu des lois existantes ou à élaborer, à toute coalition,rings ou trusts ayant pour but d’accaparer soit les matières premières, soit les objets de première nécessité, soit le travail.
- Cette résolution a été amendée, par la proposition suivante d’un délégué américain :
- « Considérant d’autre part, les immenses difficultés, en l’état actuel du capitalisme, d’empêcher par une loi la formation des trusts ;
- « Le Congrès exhorte les travailleurs à faire tous les efforts possibles pour s’organiser de telle façon qu’ils puissent saisir,le moment venu, les moyens de production et de distribution accaparés par les monopolistes actuels, afin de les utiliser en vue du bien-être de la nation, et non pour une seule classe privilégiée. ))
- Le congrès a émis, en outre, le vœu suivant, présenté et développé par le citoyen Dew, délégué des charpentiers anglais :
- « Le congrès exprime l’opinion que des lois soient faites par les différentes nationalités pour qu’aucune personne ne reçoive une concession de l’État ou des municipalités, à moins que le concessionnaire ne fasse la déclaration qu’il payera les salaires fixés par les chambres syndicales ouvrières et qu’il respectera le nombre d’heures fixé dans chaque corps de métier. »
- Dans sa séance de clôture le congrès a adopté la résolution suivante présentée par les délégués du Parti ouvrier belge :
- « Selon les termes mentionnés dans la lettre du 9 courant, au Congrès, les représentants de la Belgique proposent que le prochain Congrès ouvrier international soit tenu en 1891, à Bruxelles.
- « Le Comité national du Parti ouvrier belge serait chargé de sa convocation. Toutes les nationalités, ainsi que les associations, groupes, etc., justifiant d’une existence de six mois, y seraient invités.
- « Il est, dès à présent, admis que la vérification des mandats sera exigible et faite par les délégués de chaque nationalité avec recours auprès du Congrès en cas de contestation. En un mot, la marche suivie par le comité national organisateur du Congrès international ouvrier de Paris, serait observée. ))
- Finalement les résolutions suivantes ont été adoptées par acclamation :
- « Considérant que les réformes économiques ne peuvent être que la conséquence d’une complète liberté politique et du droit de vote pour tous les travailleurs ;
- « Considérant qu’un grand nombre de nations, l’Autriche-Hongrie, par exemple, sont soumises à un régime despotique et oppres-
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- seur qui entrave le développement des idées socialistes e-t étouffe dans le sang ou la proscription les plaintes des travailleurs ;
- « Le Congrès affirme, une fois de plus, la nécessité du suffrage universel dans tous les pays et envoie à tous les socialistes, victimes d’un gouvernement tyrannique, son salut cordial et ses chaleureux encouragements pour la lutte qu’ils soutiennent si vaillamment. ))
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- Voici maintenant les résolutions adoptées par le congrès marxiste:
- Le Congrès, après avoir affirmé que l’émancipation du travail et de l’humanité ne saurait sortir que de l’action internationale du prolétariat organisé en parti de classe s’emparant du pouvoir politique pour l’expropriation de la classe capitaliste et l’appropriation sociale des moyens de production, considère comme base de la législation internationale :
- I.— (a) La limitation de la journée du travail à huit heures pour tous les travailleurs ; (b) l’interdiction du travail des enfants au-dessous de quatorze ans et la limitation du travail des jeunes gens des deux sexes au-dessous de dix-huit ans, à six heures par jour ; (c) suppression du travail de nuit à l’exception des branches d’industrie dont la nature exige un fonctionnement ininterrompu : (d) suppression du travail des femmes dans toutes les branches d’industrie qui détruisent le plus l’organisme féminin; (e) suppression du travail de nuit pour les femmes et les jeunes gens au-dessous de dix huit ans, (f) un repos ininterrompu de trente-six heures au moins par semaine pour les travailleurs ; (g) suppression de certains genres d’industries et de certains modes de fabrication préjudiciables à la santé des travailleurs; (h) suppression des coopérations patronales; (i) l’inspection de tous les ateliers et établissements, y compris l’industrie domestique, par des inspecteurs rétribués par l’État et qui doivent être élus au moins par les ouvriers eux-mêmes.
- IL— Le Congrès déclare qu’il est nécessaire d’assurer l’exécution de toutes ces mesures d’hygiène sociale par la législation et par les traités internationaux, et il invite la classe ouvrière de tous les pays à agir de la manière qu’elle juge la plus efficace pour la réalisation de ses revendications et d’en surveiller l’exécution.
- III.— Le Congrès déclare qu’il y a lieu pour les travailleurs de tous les pays d’appuyer la République helvétique dans ses mesures pour la conférence intergouvemementale, qui aura pour but l’établissement de traités internationaux pour la protection du travail.
- Sur la proposition du citoyen Bebel, le Congrès a encore voté un amendement dans lequel il est dit que les travailleurs doiventregar
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- der les ouvrières comme des combattantes à droits égaux et lutter pour faire triompher le principe : A travail égal, salaire égal!
- Sur la question des voies et moyens pour faire triompher ces revendications, la proposition suivante a été adoptée :
- Le Congrès international ouvrier socialiste de Paris invite les organisations ouvrières et les partis socialistes de tous les pays à se mettre immédiatement à l’œuvre et à user de tous les moyens (réunions, journaux, pétitions, manifestations, etc), pour amener leurs gouvernements respectifs :
- 1° A adhérer à la conférence de Berne, proposée par le gouvernement suisse ;
- 2° A soutenir dans cette conférence les résolutions du Congrès international de Paris.
- Dans tous les pays qui comptent des élus socialistes, ces derniers devront, sous la forme de dispositions législatives dans les Parlements, saisir les Assemblées dont ils font partie des résolutions du Congrès de Paris.
- Dans toutes les élections, tant municipales que législatives, ces mêmes résolutions devront figurer au programme des candidats socialistes.
- Il est créé une commission exécutive des résolutions du Congrès de Paris, en ce qui concerne la législation internationale projetée par la République helvétique.
- Cette commission, composée de..est chargée de transmettre directement à la conférence de Berne les bases sur lesquelles les organisations ouvrières et les partis socialistes d’Europe et d’Amérique, réunis à Paris du 14 au 21 juillet, ont jugé indispensable d’asseoir une législation internationale du travail.
- Cette commission reçoit, en outre, le mandat de convoquer le prochain Congrès international dans une localité de la Suisse ou de la Belgique à désigner ultérieurement.
- Sous le titre : « La journée de huit heures » il sera publié, avec le concours des partis socialistes représentés au Congrès international de Paris, un organe hebdomadaire destiné à centraliser tous les renseignements sur le mouvement international en vue de la réduction légale de la journée de travail.
- Sur la question concernant l’abolition des armées permanentes et l’armement du peuple, le Congrès a adopté la résolution suivante :
- Considérant que l’armée permanente ou la force armée au service de la classe régnante, possédante, est la négation de tout régime démocratique républicain,
- Le Congrès répudie hautement les projets belliqueux entretenus par des gouvernants aux abois ; affirme la paix comme condition première et indispensable de toute émancipation ouvrière, et réclame
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- LES CONGRÈS 533
- avec la suppression des armées permanentes, l’armement général du peuple sur les bases suivantes :
- L’armée nationale, la nation armée formée de tous les citoyens valides,organisée par région, de telle sorte que chaque ville, chaque canton ait son bataillon,composé de citoyens se connaissant, réunis, armés, équipés et prêts à marcher, s’il le faut, dans vingt-quatre heures. A chacun son fusil et son équipement à domicile,comme en Suisse, pour la défense des libertés publiques et la sécurité nationale.
- Le Congrès déclare, en outre, que la guerre, produit fatal des conditions économiques actuelles, ne disparaîtra définitivement qu’avec la disparition même de l’ordre capitaliste, l’émancipation du travail et le triomphe international du socialisme.
- Il est ensuite décidé qu’une démonstration sera faite dans tous les centres ouvriers de l’Europe et d’Amérique, à une date qui sera fixée après entente, en faveur de la journée de huit heures.
- Comme on le voit, il n’y a aucune différence de fond entre les résolutions votées par les deux congrès.
- Le but poursuivi par les marxistes et par les possibilistes est le même ; c’est l’appropriation collective du sol, du sous-sol et des instruments du travail.
- Les uns et les autres sont d’accord sur la nécessité d’une législation internationale, et diffèrent bien peu sur la question des voies et moyens. La différence entre les deux fractions du parti ouvrier révolutionnaire existe surtout dans la tactique. Tandis que les premiers préconisent l’emploi de tous les moyens dont dispose le prolétariat pour arriver à leurs fins, les seconds recommandent spécialement l’emploi du bulletin de vote et la formation dans les assemblées délibérantes d’une majorité socialiste qui appliquerait les articles de leur programme.
- Mais il ne faut pas oublier que, les deux groupes socialistes révolutionnaires sont loin d’englober la masse entière des travailleurs.
- Si tous les ouvriers sont peu à peu gagnés parce mécontentement que le président du dernier congrès des Trades-Unions attribuait avec raison « à l’insuffisance et à l’incertitude du travail, à la distribution inégale de ses produits entre les travailleurs et les capitalistes, et à la difficulté sans cesse croissante pour l’ouvrier intelligent d’arriver à l’aisance, » tous ne sont pas également persuadés que la lutte de « classe » peut seule amener une amélioration de leur condition sociale.
- Toutefois sans adhérer à la doctrine collectiviste, la majeure partie des ouvriers semble ralliée à l’idée d’une législation internationale du travail.
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- Ce n’est pas à dire que les ouvriers soient totalement condamnés à d’impuissance. Ils peuvent beaucoup faire par eux-mêmes. Par la constitution des sociétés coopératives, les travailleurs arriveront à réduire leurs dépenses journalières et à obtenir, pour la même dépense, un avantage bien supérieur à celui dont ils jouissent. Le capital passera peu à peu entre leurs mains, sans qu’ils aient à exercer la moindre violence. L’acquisition du capital, c’est la fin du conflit, c’est le bien-être assuré.
- Le Congrès des Sociétés coopératives de consommation nous fournira naturellement l’occasion d’insister particulièrement sur cet important sujet de la solution pacifique de la révolution économique et sociale par l’association.
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- Au Congrès international de l’intervention des pouvoirs publics dans l'émigration et dans l’immigration, plusieurs membres, tant français qu’étrangers, ont présenté des mémoires fort importants.
- Tous les orateurs ont été unanimes sur le point capital qui faisait l’objet des délibérations du Congrès, à savoir que l’intervention des pouvoirs publics dans l’émigration et l’immigration est absolument nécessaire pour donner à ceux qui s’expatrient les garanties dont ils ont besoin, si on ne veut pas qu’ils soient les dupes d’agents d’émigration plus cupides que scrupuleux.
- Ils ont reconnu toutefois que cette intervention doit se borner aux renseignements précis et à la protection des nationaux au delà des mers pour les pays qui fournissent l’immigrant,
- M. le prince de Cassano, délégué de l’Italie, présente au Congrès un projet de résolution tendant à amener la formation d’une conférence internationale des Puissances pour régler les différentes questions se rattachant à l’émigration.
- On sait que l’Italie fournit, tous les ans, un nombre considérable d’émigrants aux divers pays d’Amérique ; ce fait donne une grande autorité aux paroles de M. de Cassano, qui s’est exprimé ainsi:
- « Mais si le gouvernement n’a pas compris le véritable intérêt des émigrants, tous les pays qui demandent à l’Europe les bras qui leur manquent n’ont pas montré non plus qu’ils se préoccupent du sort de ceux qui, en définitive, contribuent à leur développement. Il en est qui se sont contentés d’envoyer des agents, véritables raccoleurs qui, étant payés par tête d’individus, n’ont d’autre but que d’en expédier le plus grand nombre. Il en est qui font de la publicité pour l’émigration comme pour des pastilles ou pour un sirop. C’est ainsi qu’on a canalisé vers tel ou tel point de l’Amérique du Sud de véritables troupeaux humains.
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- « Au commencement, les mauvais effets d’une méthode aussi peu rationnelle ont été neutralisés par la facilité de s’étendre, par la richesse du sol et par la résignation, véritable grâce d’état très développée chez l’émigrant. Mais à présent les choses ont entièrement changé, et il y a des pays où la densité de la population d’une part, et la cherté des vivres de l’autre, ont rendu difficile, comme dans leur lieu d’origine, l’existence des derniers arrivants. »
- La proposition de M. de Gassano a été votée avec une grande majorité.
- Le Congrès a ensuite nommé les membres de la commission chargée de préparer et d’amener la réalisation de la conférence internationale.
- La commission permanente dans laquelle sont représentés la plupart des pays d’Europe et d’Amérique, est chargée d’obtenir que l’un des Etats de l’Europe parmi les plus intéressés à la question prenne l’initiative de cette conférence.
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- Les séances du congrès international pour l’amélioration du sort des aveugles, ont été remarquables par la présence de nombreux aveugles qui ont discuté avec la même éloquence que les autres membres du congrès. On s’est séparé après avoir adopté divers vœux tendant à l’amélioration du sort des aveugles, et après avoir affirmé le droit de l’aveugle à recevoir au même degré que le voyant l’enseignement primaire et professionnel.
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- Le congrès des comptables a, entre autres, formulé les vœux suivants :
- 1° Que les budgets nationaux, et particulièrement que le budget de la République française, soient dressés chaque année d’après les ressources probables des nations, telles qu’elles ressortent des statistiques qui établissent annuellement leur richesse en force productive et en capitaux réalisés.
- 2° Que les impôts des Etats et des villes et des chambres de commerce soient calculés d’après les mêmes procédés et limités aux ressources que ces statistiques permettent de constater.
- 3° Que les tarifs de douane tiennent compte, dans une large mesure, des différences d’impôts qui pèsent sur la production dans les pays contractants, et que la balance générale du commerce permette de constater s’il y a plus-value ou diminution de richesse pour le pays.
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- Congrès de l’Union des Syndicats agricoles.
- Nous sommes trop sympathique à l’œuvre des syndicats agricoles, lorsqu’ils s’efforcent, par une intelligente application du principe d’association, de tirer du sol la plus grande somme d’utilités possible, pour ne pas les voir avec peine se livrer à des manifestations inspirées par une véritable oligarchie terrienne préoccupée avant tout de la conservation de son influence politique, et, sous prétexte de défendre les intérêts généraux de la production française contre la terrible concurrence étrangère, demander l’établissement sur nos frontières d’une barrière douanière infranchissable.
- Il est impossible, en eflet, de ne pas considérer comme les véritables cahiers électoraux des protectionnistes pour les élections du 22 septembre les résolutions suivantes adoptées par le congrès de l’union des syndicats agricoles :
- 1° Que les traités de commerce actuellement en vigueur et venant à échéance le 1er février 1892 soient dénoncés et ne soient pas renouvelés à leur expiration ;
- 2° Quele tarif général des douanes soit révisé avant 1892,sur la base générale de droits de 15 0/0 de la valeur des produits agricoles importés en France ;
- 3° Que ces droits puissent être portés au double sur les provenances des pays qui imposent en général aux produits français, soit naturels, soit manufacturés, des droits excédant 20 0/0 et qui les prohibent ;
- 4° Que le produit de la perception des surtaxes douanières qui viendraient à être ainsi établies soit exclusivement affecté par la loi au dégrèvement des impôts qui pèsent sur l’agriculture nationale.
- Il estinutile d’insister sur les conséquences générales d’une guerre de tarifs. La situation actuelle de l’Italie suffit à notre édification.
- Les syndiqués agricoles ne se contentent pas de l’augmentation considérable de leurs produits, augmentation dont le consommateur paierait la différence, ils veulent encore que, d’un autre côté, ils puissent recevoir autant sous forme de dégrèvement.
- Ce dégrèvement ne pourrait s’opérer qu’au détriment de l’industrie à moins que celle-ci ne fût traitée sur le même pied, les droits de douanes servant à la dégrever des impôts qui pèsent sur elle.
- On aboutirait ainsi finalement à la suppression de l’impôt direct, suppression que nous accueillerions avec le plus grand plaisir, si elle ne devait pas avoir pour conséquence d’augmenter d’autant les charges qui pèsent sur les consommateurs du chef des impôts indirects.
- Or, à cette heure, les impôts indirects, qui aflectent les choses indispensables à la vie, qui mettent à contribution la bourse du
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- LES CONGRÈS
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- pauvre et des classes laborieuses à l’égal de celle des classes riches, s’élèvent à un milliard cinq cents millions auxquels il convient d’ajouter les 250 millions produits par l’octroi.
- Les impôts directs qui affectent directement la propriété, le capital économisé, fournissent à l’État un revenu de 450 millions environ.
- De sorte que les masses laborieuses donnent au budget près de cinq fois plus que les classes riches et la part déjà si lourde des premières s’augmenterait de la part dont on dégrèverait les secondes!
- Quant aux petits cultivateurs que l’oligarchie protectionniste entraîne dans sa manière de voir, ils ne gagneraient pas grand chose au dégrèvement de l’impôt; par contre, ils supporteraient tout le poids de l’augmentation du prix des objets de consommation. Il n’est pas difficile de prévoir que l’on s’acheminerait ainsi vers la reconstitution de la grande propriété, et que nous assisterions à une recrudescence de l’émigration des campagnes vers les villes, ce qui aggraverait encore la crise générale dont nous souffrons.
- Il ne faut donc pas chercher dans des mesures prohibitionnistes le remède à la crise agricole. Il est bien certain que la terre ne produit pas assez pour rémunérer le capital qu’elle représente et le travail qu’elle exige. Des variations assez considérables dues aux intempéries rendent son revenu incertain.
- C’est l’infériorité du rendement actuel de notre sol qui cause ce que l’on est convenu d’appeler les souffrances de notre agriculture. Les droits de douanes pareront-ils à cette insuffisance?
- L’année dernière, par exemple, la production du blé en France a été de 96,430,002 hectolitres ; elle est cette année de 113,926,186 hectolitres, soit une variation de près de 17 millions d’hectolitres. Cependant, d’après la « Réunion commerciale des grains », de Vienne, qui publie chaque année une statistique de la production générale des blés,notre pays a été encore au-dessous de la moyenne, puisque en prenant comme base pour la récolte moyenne le chiffre de 100, il est représenté par 80.
- Il est bien certain que les droits de douanes n’auront pas pour effet de porter la production du blé en France à 160 millions d’hectolitres.
- Ce ne sont pas les faveurs accordées au détriment des contribuables et des consommateurs qui amèneront un pareil résultat. Le seul droit de l’État est d’encourager la culture scientifique, intensive, afin de porter le niveau de la production à l’unité à celui des pays dont le rendement est supérieur au nôtre.
- L’encouragement à l’agriculture doit consister dans des exemples a offrir par des champs de démonstration, dans un enseignement pratique à donner aux enfants des cultivateurs et aux cultivateurs eux-mêmes, dans une émulation à créer par des concours organisés
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- sérieusement, dans la guerre incessante contre la routine, dans la vulgarisation des méthodes de culture. Personne ne saurait protester contre l’application d’un pareil programme de protection agricole, parce qu’elle aurait pour résultat de ne nuire aux intérêts de quiconque et pour but d’accroître le bien-être public.
- Les syndicats agricoles qui assurent à leurs adhérents une plus grande économie dans l’achat des matières premières, un plus grand profit dans la vente des produits par la suppression des intermédiaires, rendraient au producteur agricole et au consommateur les plus grands services, en prenant l’initiative des mesures énumérées ci-dessus.
- En agriculture comme en industrie le salut est dans l’association.
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- Le Congrès des Sociétés protectrices des animaux a
- élaboré et voté une série de vœux dont la ratification sera vraisemblablement soumise à la prochaine législature.
- On propose, entre autre mesures, de supprimer les œillères des chevaux, de réglementer la longueur des fouets en en supprimant la mèche, d’adoucir les mors, d’obliger tous les cochers et rouliers à avoir un seau et une éponge pour débarbouiller leurs bêtes, d’améliorer les modes de transport des chemins de fer et de créer des postes de secours pour les animaux, blessés ou indisposés.
- Les diverses questions soulevées ont provoqué deux ordres de considérations bien différents, dont aucune, hâtons-nous de le dire, ne comporte la moindre opposition au principe de la protection des animaux. On pourrait, de ce chef, diviser les partisans, et tout le monde l’est, de la protection des animaux, en radicaux et en opportunistes.
- D’un côté (c’est l’opinion de M. Pelvey, président de la 37e assemblée générale de la société protectrice des animaux qui s’est tenue le lendemain du congrès, que nous citons ici), on dit :
- C’est parce que les animaux sont vraiment les frères de l’homme, parce qu’ils peuvent souffrir comme l’homme, que l’homme doit adoucir leurs souffrances comme il adoucit celles de son semblable. M. Pelvey appelle les animaux nos frères inférieurs ; Michelet disait: « Frères aînés )> ; c’est plus scientifique. Les animaux et nous sommes tous le produit d’une même évolution organique,
- Les partisans de cette manière de voir n’acceptent pas dans la protection à accorder à nos “ frères aînés ’’ qu'on distingue entre les animaux domestiques et les autres, et sur ce point la loi Gram-mont serait incomplète. Ce n’est point parce qu’ils sont en cage qu’il faut protéger les petits oiseaux, ce ne sont pas non plus parce que leur chant nous égaye ; c’est parce qu’ils sont vivants.
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- LÉS CONGRÈS
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- D’autre part, on estime que la vraie sensibilité consiste à être bon et juste pour tous, mais proportionnellement à la valeur des êtres et à l’étroitesse de nos liens de parenté avec eux : les membres'de notre famille d’abord, nos concitoyens ensuite, puis nos semblables et enfin les animaux domestiques suivant les services qu’ils nous rendent et le rang qu’ils occupent dans l’échelle de la pensée. C’est le philosophe Schelling qui disait : « La pensée dort dans la pierre, rêve dans l’animal et s’éveille dans l’homme. » Eh bien ! il faut honorer la pensée plus que le rêve et avoir plus de pitié des souffrances accompagnées de conscience, que des souffrances que l’irréflexion atténue.
- Les animaux, à tout prendre, n’ont point perdu à subir la domesticité. Ils travaillent, c’est vrai, mais, en retour, nous leur épargnons la misère et surtout la mort terrible qui les attend presque tous à l’état de nature. Pour les bêtes vivant en liberté, point de mort qui ne soit tragique ou lamentable. Une bête malade ou blessée succombe à la faim, au froid, à la douleur ; elle est déchirée toute vive par les fauves ou même par ses pareilles. L’homme et l’animal domestique sont les seules créatures qui soient préservées de ces horribles supplices, l’homme, parce qu’il sait en général garantir sa fin, l’animal, parce qu’on tranche ses jours, en lui évitant la douleur et en le préservant des infirmités dernières.
- Les partisans de cette seconde manière de voir nous prient de constater que dans la'plupart des cas, l’homme est porté d'affection pour ses bêtes, d’autant plus qu’elles sont meilleures, qu’elles ont plus de valeur et que lui-même est plus intéressé à leur conservation. Et ils en concluent qu’il faut améliorer les races et instruire les hommes, faire appel à l’intérêt bien entendu des propriétaires et procurer, s’il est possible, aux cochers et aux charretiers la participation dans les bénéfices.
- Quelque opinion que l’on ait sur cette intéressante matière, on ne peut qu’applaudir à cette dernière conclusion des opportunistes de la protection, et ceux que nous avons appelé les radicaux, s’y rallieraient bien certainement.
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- Le Congrès de l’alliance française pour la propagation de la langue française a déclaré adhérer officiellement à la pétition adressée à l’Académie française en vue de la simplification de l’orthographe française et des règles qui la régissent. Il demande au comité de l’Alliance française d’accorder à cette pétition, dont la Société de réforme orthographique a pris l’initiative, la publicité de ses bulletins. Il est d’avis que toute latitude soit laissée aux maîtres qui désireront se servir d’une écriture phonétique à
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- LE DEVOIR
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- titre de procédé pédagogique et de moyen abréviatif pour l’enseignement du français.
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- Le Congrès du compagnonnage
- Le compagnonnage compte encore une vingtaine de mille adhérents en France.
- Jadis, il avait surtout pour but de donner aux ouvriers les moyens d’accomplir leur tour de France; l’ouvrier qui voyageait descendait chez la mère. Là, il trouvait les compagnons qui s’occupaient de lui trouver de l’ouvrage, qui le secouraient de leur bourse s’il était dans le besoin et qui lui assuraient des soins s’il tombait malade.
- Ces habitudes entretenaient parmi eux un sentiment de solidarité très vif, une fierté et une dignité particulières.
- Mais aujourd’hui, avec les facilités de communications, le but de l’ancien compagnonnage a beaucoup moins de raison d’être. C’est pourquoi il tend à disparaître.
- Quelques-uns de ses membres, à la tête desquels sont MM. Lucien Blanc, aneien compagnon bourrelier, dit « Provençal le Résolu», devenu un riche banquier à Lyon; Frise, son gendre, ancien compagnon plâtrier, dit « Va-de-bon-Cœur de Lyon », et devenu banquier également ; Escole, vieux compagnon tailleur de pierre, dit « Joli-Cœur de Salerne », et plusieurs autres, ont essayé de le renouveler en l’organisant en société de secours mutuels et de retraite et en lui constituant une caisse permanente à l’aide de versements de 1 fr. par mois.
- Cette caisse, fondée il y a neuf ans, possède déjà 110,000 francs. Seulement, il fallait décider les vingt-huit corporations qui font partie du compagnonnage à y adhérer.
- Tel était l’objet du congrès qui vient de se réunir dernièrement à Paris.
- Les compagnons se partageaient en trois branches : les Enfants de Jacques, les Enfants de Soubise et les Enfants de Salomon, ayant chacun des insignes et des attributs particuliers. Les adhérents des deux premières branches s’appelaient Compagnons du Devoir, les adhérents de la seconde Compagnons du Devoir de Liberté.
- Seize corporations sur vingt-huit ont consenti à faire cesser ces divisions et à se fédérer en une association dont les membres s’appelleront désormais Enfants de L’Union compagnonnique.
- Ils auront, dans les villes où existe le compagnonnage, une mère commune, dite mère cantonale, et ils payeront à la caisse commune la cotisation de un franc.
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- LES CONGRÈS
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- Quatre-vingt-quinze délégués des diverses villes de France, ayant seuls droit de vote, ont pris part aux travaux, en présence de plusieurs centaines de compagnons.
- Le Congrès qui n’a pas duré moins d’une semaine s’est terminé par un banquet qui a été suivi d’une promenade, avec insignes, dans les rues de Paris.
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- Le Congrès des Rénovateurs
- Au milieu des manifestations diverses des Congrès, qui, comme par une instinctive application du fécond principe de la division du travail, ensemencent, pour la moisson future des idées, chacun dans le champ spécial d’une science, les hautes spéculations de la science sociale ne perdent pas leurs droits.
- Quelques membres de l’école sociétaire parmi lesquels nous avons plaisir à citer M. Hippolyte Destrem et Mme Griess-Traut ont pris l’initiative de provoquer la réunion d’un congrès dans lequel on examinerait successivement :
- 1° Les conditions d’une Expérience locale d’Association Agricole-Industrielle-Domestique et les mesures à prendre pour en assurer la création et le succès ;
- Et, pour les populations placées en dehors de cette expérience :
- 2° Les éléments de la Transformation politique que réclament les temps actuels ;
- 3° Les éléments de la Transformation économique,
- 4° Les éléments de la Transformation internationale, ou Paix Universelle et Perpétuelle ;
- 5° Les éléments d’une Synthèse philosophique nouvelle ;
- 6° Les éléments d’une nouvelle Evolution religieuse.
- Le tout conformément :
- D’une part, aux idées fondamentales et innombrables que nous a léguées le fondateur de cette École dans tous ces ordres de faits ;
- D’autre part, aux lumières qu’ont répandues sur ces questions les adhérents des divers plans de transformations sociales partielles.
- Le congrès s’est réuni les 27, 28, 29 et 30 juillet 1889 et a adopté les résolutions suivantes :
- lre Résolution
- Il y a lieu de constituer une communauté d’efforts pour combattre le Mal et organiser le Bien dans les Sociétés humaines, par la vulgarisation et l’application des grandes vérités de la Sociologie, telle qu’on peut l’établir d’après les travaux du fondateur de l'École Sociétaire, et de tous les grands penseurs anciens et modernes, qui ont été ses précurseurs ou ses continuateurs.
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- LE DEVOIR
- 2me Résolution
- La formule Générale portée au 1er volume de la Théorie de l’Unité Universelle, comprenant les neuf fléaux des époques de subversion sociale, et les neuf biens opposés qui doivent se réaliser dans les Sociétés harmoniques, est adoptée comme le meilleur point d’orientation et la base de la propagande à effectuer (1)
- 3me Résolution
- Pour que les Biens des périodes harmoniques se réalisent, et que les fléaux opposés disparaissent, il faut que l’Ordre social actuel éprouve une transformation portant sur chacune des bases sur lesquelles il repose : la base économique, la base politique, la base internationale, la base philosophique, la base religieuse.
- 4me Résolution
- En outre un élément capital pour guider le progrès humain dans sa marche, est l’expérimentation de l’Association agricole-indus-trielle - domestique — sur une échelle de 400 hectares environ, de 1.500.000 Er de capital, et de 400 ou 500 personnes; le tout sauf mieux, selon les cas.
- Les démarches pour arriver à la réalisation de cet essai sont recommandées plus que jamais à la Ligue du Progrès social.
- 5me Résolution
- La transformation économique doit tendre à remplacer progressivement dans tous les ordres de faits l’isolement et Pinsolidarité, parla solidarité et l’association dans la Vérité et dans la Justice.
- 6me Résolution
- La transformation politique doit tendre à remplacer les dispositions législatives, administratives et judiciaires en usage, empreintes du caractère de l’empirisme et de l’injustice, par des dispositions conformes à la Logique intégrale et au Droit universel.
- 7me Résolution
- La transformation internationale doit tendre à remplacer l’état actuel de guerre déclarée, latente, ou possible, par une organisation nouvelle, fondée, soit sur un système général d’arbitrage, soit sur
- (1) Rappelons ici ces neuf fléaux et ces neuf biens. Fléaux : Indigence— Fourberie— Oppression — Carnage— Maladies provoquées — Intempéries outrées — Cercle vicieux—Obscurités dogmatiques— Égoïsme général—Duplicité d’actions.
- Biens opposés : Richesse graduée — Vérités pratiques—Garanties effectives— Paix constante — Quarantaine ou mieux Hygiène générale — Équilibre de température — Doctrines expérimentales — Philanthropie — Solidarité générale — Unité d’action.
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- LES CONGRÈS 543
- un code de justice et un pacte fédératif établissant la paix universelle et perpétuelle entre les peuples.
- 8me Résolution
- La transformation politique doit tendre à dégager du sein des systèmes philosophiques du passé, et à formuler en propositions évidentes et certaines, la part des vérités métaphysiques et psychologiques que l’on reconnaît être connues dans ces systèmes divers,sans préjudice des vérités nouvelles qui restent à découvrir.
- 9me Résolution
- La transformation religieuse consistera à fonder, et à substituer aux obscurités dogmatiques des sectes existantes, l’Unitéisme et l’Élan naturel de l’homme vers l'Infini et l’Éternel, le Parfait et l’immuable. Cette rénovation dite Rénovation religieuse, doit s’opérer sur des bases évidentes à la raison, servant de support et d’appui à la culture morale, intégrale et supérieure dont émanera la plus haute perfection animique de l’Etre humain.
- Les autres résolutions visent la propagande à poursuivre par les journaux la Rénovation, l’Unité humaine, si habilement dirigés par M. Destrem, et par des conférences, des pétitionnements, des affiches , etc.
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- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Au moment où la France procède au renouvellement intégral de la chambre des députés, il n’est pas sans intérêt de rappeler ce qu’ont été les élections précédentes.
- Laissons de côté l’élection du 8 février 1874, accomplie dans les déplorables conditions que l’on sait, alors que la France, livrée par l’empire, râlait sous l’étreinte de l’envahisseur.
- Il convient dénoter, toutefois, que l’Assemblée qui en résulta, si monarchiste qu’elle fût et quelque envie qu’elle eût de ressusciter la monarchie, ne réussit qu’à constituer la République.
- A l’Assemblée dite nationale succéda la chambre de février 1876.
- La République y était maîtresse : 355 républicains, 171 réactionnaires.
- Aussi, les réactionnaires qui étaient restés maîtres de l’Elysée, s’empressèrent-ils de dissoudre la chambre. Malgré l’effroyable pression exercée sur le pays pour l’empêcher de refaire la même, les élections générales et toutes les élections partielles qui suivirent furent vaillamment républicaines,et bientôt il n’y eût plus au Palais Bourbon que 141 réactionnaires contre 400 républicains. Après les élections d’août 1881, la chambre compta 407 républicains contre 90 réactionnaires.
- On voit que le nombre des républicains allait croissant d’élection en élection, et celui des réactionnaires toujours en diminuant.
- Brusquement, en octobre 1885, la chose se retourne, c’est le nombre des réactionnaires qui augmente et celui des républicains qui diminue.
- La chambre qui vient de finir n’avait plus que 381 républicains contre 203 réactionnaires, partisans d’une restauration monarchique.
- Des députés, passons aux électeurs.
- Élections du 20 février 1876. — Votants 7,388,234. Voix républicaines : 4.028,143. Voix réactionnaires : 3 millions 202,233.
- Élections du 14 octobre 1878.— Votants : 8,087,323. Voix républicaines ; 4,367,202. Voix réactionnaires : 3 millions 577,882.
- Élections du 21 août 1881.— Votants: 7,181,443. Voix républicaines : 5,128,642. Voix réactionnaires : 1 million 789,767.
- Élections du 4 octobre 1885. — Votants : 6,710,828.Voix républicaines : 3,565, 412. Voix réactionnaires : 3 millions 147.129.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- Ainsi l’écart des voix en faveur des républicains qui était de près d’un million en 1877 et qui en 1881 était monté à plus de 3 millions, est tombé en 1885 a quatre cent dix-huit mille deux cent quatre-vingt-troU !
- Pas un demi-million d’écart. Deux cent dix-mille voix à déplacer, et la réaction en avait plus que la République.
- Cela ne veut pas dire qu’il y eût dans le pays trois millions 147,129 électeurs décidés à remplacer la République par un des systèmes monarchiques qui trouvent encore des partisans dans le pays.
- Extrêmement rares furent les candidats qui se présentaient comme royalistes et bonapartistes. Les partisans des régimes déchus devinrent pour la circonstance de bons conservateurs, amis de la paix, des économies et de l’agriculture. Il ne faut pas oublier qu’à ce moment le mot : Tonkin résonnait dans tous les cœurs comme un glas funèbre. Les élections de 1885 furent un véritable plébiscite sur cette question. On discuta peu la valeur personnelle, ouïes opinions générales des candidats. On ne vit guère en eux que l’expression d’un oui ou d’un non sur une question unique : l’aventure tonkinoise dont, fort heureusement, la responsabilité n’incombait pas à la totalité du parti républicain.
- Ce fut la grande pierre d’achoppement. D’autres motifs contribuèrent dans une proportion plus ou moins grande à amoindrir le succès des républicains. Leur examen nous entraînerait trop loin.
- En énonçant le fait brutal qui brusquement mit en échec le régime actuel, nous avons dit la raison de la faiblesse de la législature de 1885, pendant laquelle le péril s’est aggravé.
- Si légitime qu’elle fût, la préoccupation du Tonkin a été trop exclusive. Elle a fait perdre de vue les autres grandes questions,questions vitales, qui commandaient impérieusement le bon choix des hommes à qui l’on allait confier pour quatre ans les destinées de la patrie.
- En dépit des imperfections et des entraves du régime parlementaire si bien caractérisées par M. Godin dans la République du Travail, les législateurs de 1885, nous l’avons déjà dit maintes fois, et nous le répétons encore, n’ont pas montré moins de bonne volonté que leurs devanciers. Malheureusement cette bonne volonté s’éparpillait, sans ordre ni méthode, sur mille objets divers, et les solutions intervenaient rarement.
- La chambre se trouvant partagée en trois fractions à peu près égales en force, dont l’une s’obstinait à vouloir maintenir le statu quo, l’autre ne songeant qu’à démolir pour reconstituer un des régimes passés, pendant que la troisième réclamait des améliorations et des réformes démocratiques, il était évident que tous les efforts seraient paralysés, et que le temps se consumerait en luttes stériles, facilitées
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- LE DEVOIR
- par l’organisation actuelle des pouvoirs publics qui se prête trop complaisamment au jeu des compétitions personnelles.
- Le grand défaut de la législature qui disparaît a été de manquer de direction générale.
- Electeurs et élus doivent avoir leur part de responsabilité dans l’état de choses qui en est résulté. Toutefois, il faut tenir compte de ce fait que les premiers sont mal servis par un système électoral, qui pour prendre tantôt la forme du scrutin de liste, tantôt celle du scrutin uninominal n’en est pas moins imparfait; — les seconds, par un régime gouvernemental qui fausse les attributions respectives des pouvoirs législatif et exécutif.
- Si la chambre actuelle n’a pas accompli les grandes réformes fiscales, pour la plupart si discutées, qu’on attendait d’elle, elle lègue à la législature qui va lui succéder une situation financière moins lourde que celle qui lui avait été transmise par sa devancière.
- S’il faut lui tenir compte de ce fait, aussi bien que d’avoir mené à bien quelques lois importantes, que nous avons mentionnées en leur temps^ on ne saurait oublier que ses fautes, pour une grande part, ont rendu nécessaires les mesures de défense qui ont absorbé la dernière partie de la législature.
- Les partis monarchistes se présentent au scrutin, forts du concours que leur prête la fraction du parti républicain quî suit aveuglément la fortune du général Boulanger.
- L’ex-ministre frappé pour crime de concussion mène à l’assaut de la République la plus formidable coalition qui ait jamais menacé l’existence de cette dernière.
- Cette fois encore l’équivoque est habilement entretenue. En 1885 les monarchistes n’osant arborer un drapeau détesté, se disaient conservateurs. Aujourd’hui ils se déclarent réformistes. Ces hommes du passé qui ont toujours été les adversaires implacables des réformes démocratiques n’ont plus d’autre dogme, à les en croire, que le respect le plus absolu de la souveraineté populaire.
- Tout le péril est dans cette équivoque.
- La République sortira triomphante de cette nouvelle épreuve.
- Malheureusement le légitime désir d’en finir avec des adversaires intraitables aura pris dans les esprits la place normalement dûe à la préoccupation des grands problèmes à résoudre.
- Comme en 1885 la plate-forme électorale semble se réduire à une question unique. Il est vrai que, cette fois, il s’agit du to be or not to be.
- La pratique du renouvellement partiel de la Chambre nous aurait à jamais évité les dangers de cette périodique remise en question de nos institutions.
- Les circonstances ne sont pas favorables à l’examen des réformes à accomplir.
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- FÊTE DE L’ENFANCE AU FAMILISTÈRE
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- Nous voyons toutefois avec le plus grand plaisir, les amis du progrès jeter aux électeurs de chaleureux appels en faveur des causes qui nous tiennent le plus à cœur.
- Nous avons sous les yeux une circulaire de M. Valeton de Bois-sière, propriétaire à Audenge (Gironde) offrant hardiment aux électeurs cette féconde plate-forme : l’hérédité de l’État.
- On peut lire sur les murs de Paris le manifeste de la Ligue pour le relèvement de la moralité publique. Ce document expose éloquemment les conséquences désastreuses de l’assujettissement des femmes dans notre société.
- La question de la solution des conflits internationaux par l’arbitrage fait son chemin dans le corps électoral, grâce àLactive propa-gande,des amis de la paix.
- Avec le temps ces idées iront de l’électeur à l’élu, et passeront ensuite dans les faits.
- J. P.
- 1 DE L’ENFANCE
- AU FAMILISTÈRE
- La fête de l’Enfance a été favorisée cette année par un temps exceptionnel.
- Comme les années précédentes beaucoup d’habitants des communes voisines s’étaient donné rendez-vous au Familistère.
- La fête a eu lieu avec le cérémonial accoutumé. Commencée le dimanche 1 septembre à trois heures du soir, la distribution des récompenses aux enfants était terminée à cinq heures.
- Nous reproduisons ci-dessous le discours prononcé à cette occasion par M. Dequenne, administra teur-Gérant de l’association du Familistère.
- DISCOURS DE M. DEQUENNE Chers élèves,
- Pour la première fois depuis le décès du regretté fondateur du Familistère, la fête de l’enfance et la distribution des prix auront lieu avec l’éclat et l’apparat habituels.
- Le deuil officiel a pris fin, mais celui de nos cœurs durera encore longtemps, car nous n’oublierons pas celui qui fut notre bienfaiteur,
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- celui à qui nous devons l’aisance et le bien-être et dont le bonheur consista surtout à faire celui des autres ; et c’est en cela que cet homme de bien prouva qu’il était un vrai philanthrope et un vrai républicain, car il sut mettre en pratique les meilleurs préceptes de philosophie morale condensés dons les maximes fondamentales de la religion:
- Aimons-nous les uns les autres,
- Aidons-nous mutuellement,
- Pardonnons les injures,
- Rendons le bien pour le mal.
- C’est pour pratiquer ces préceptes et appliquer ces maximes que cet homme de cœur édifia le Familistère et créa l’association basée sur les principes de la morale sociale et de l’union fraternelle,
- Que cette grande figure, mes enfants, soit toujours présente à vos yeux, que son souvenir ne s’efface pas de votre mémoire, que ses maximes restent toujours gravées dans vos cœurs, afin que, pénétrés des enseignements et des exemples que vous a donnés cet homme éminent, vous marchiez toujours dans la voie du bien qu’il vous a tracée.
- Et si plus tard, l’un de vous, par son mérite et son savoir, a le bonheur d’atteindre à une haute situation, qu’à l’exemple de M. Godin, il n’oublie jamais que le premier devoir de l’homme qui s'élève- et s’enrichit est de travailler au bien de ses semblables, de ceux qui furent les instruments de sa fortune.
- Abordons maintenant, chers élèves, ce qui fait l’objet de cette cérémonie, c’est-à-dire votre instruction et votre éducation.
- Pendant le cours de l’année qui vient de s’écouler, vous avez continué vos travaux scolaires sous l’œil vigilant et la sage direction de vos maîtres et maîtresses, qui ont lieu d’être satisfaits de vos études et de vos progrès ainsi que de votre conduite et de votre application en classe ; au sujet desquelles il n’en est pas toujours de même en dehors des classes, car certains d'entre vous se font parfois remarquer par leur turbulence et leur mauvais maintien.
- Nous ne pouvons les rendre absolument responsables de cette mauvaise tenue, ni être bien sévères pour la répression de ces écarts qui tiennent surtout à des tempéraments jeunes et ardents qui pourraient être calmés et adoucis par les effets d’une bonne éducation.
- Je compte sur les professeurs et les maîtresses poor inculquer à leurs élèves les vrais principes de bonne morale et de saine raison qui leur feront comprendre qu’ils doivent avoir une bonne conduite et un bon maintien aussi bien dehors que dans les classes.
- Je compte aussi pour obtenir ces bons résultats, sur les parents des élèves, car je l’ai dit et je le répète, il ne suffit pas que la morale
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- et les bons préceptes soient enseignés à l’école, il faut que cette bonne éducation soit continuée dans la famille.
- En dehors des classes, pendant les heures des repas, après la journée surtout et les jours de congé, les parents doivent toujours avoir l’œil sur leurs enfants, afin de les surveiller et se rendre compte de leurs actions. Combien de mesures coercitives, combien de punitions seraient évitées,si les enfants, comme les hommes, les petits comme les grands, étaient toujours bien surveillés et sagement conduits.
- Le familistère ne doit pas être seulement un exemple de rénovation sociale et d’union fraternelle, il doit être aussi un exemple de bonne conduite et de saine moralité ; et si de mauvais éléments y existent, nous l’en purgerons, c’est notre devoir ; nous ri’y faillirons pas, quoiqu’il puisse nous en coûter.
- Nous avons la satisfaction, cette année comme les précédentes, de constater que les écoles du Familistère marchent bien et sont en voie de progrès au point de vue de l’instruction. Sur 29 d’entre vous, dont 22 de la 5e classe primaire dirigée par Monsieur Locque-neux et 7 de la 4e classe dirigée par Monsieur Lorriette, présentés aux examens d’études primaires, 28 en ont obtenu le certificat; 9 élèves qui ont eu leur certificat l’an dernier, ont obtenu cette année la mention de dessin.
- Au concours d’instruction primaire ouvert par le Manuel général le 15 décembre dernier, un élève seul, d’après les conditions posées, pouvait y prendre part ; il a eu le 3e prix ex-equo sur 420 élèves classés.
- Dans un concours de dessin pour les classes primaires proposé par ce même Manuel général, les 12 élèves qui y ont pris part ont été classés ; 3 d’entre eux ont obtenu un prix.
- A un autre concours de dessin pour les classes maternelles, proposé par VA mi de l’enfance, 8 élèves ont été classés ; deux ont obtenu un prix.
- Le jeune R.oppé Albert, un de vos anciens camarades de classe, a été reçu l’an dernier à l’école d’arts et métiers de Châlons ; nous espérons qu’il y fera honneur au Familistère et qu’il se rendra digne des sacrifices que l’association a faits et fera encore pour lui.
- Recevez donc nos félicitations, jeunes lauréats, ainsi que vos professeurs qui vous ont amenés à ces beaux résultats ; que ces succès soient pour vous un nouveau stimulant afin qu’ils se continuent. Travaillez pour vous instruire, mes enfants, en attendant que vous puissiez travailler pour aider vos parents et gagner votre vie. Le travail est une des lois et un des besoins de la nature ; il purifie et ennoblit; l’oisiveté atrophie et dégrade; c’est parle travail que l’on grandit et que l’on parvient.
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- Travaillez donc et profitez des leçons qui vous sont données ; imprégnez-vous des principes de bonne morale qui vous sont inculqués par vos professeurs. Une instruction, quelque bonne qu’elle soit, est insuffisante si elle n’est pas complétée par une solide éducation.
- Soyez obéissants et respectueux envers vos maîtres et maîtresses et envers vos supérieurs ; certains d’entre vous, sans doute, deviendront des chefs à différents degrés ; pour savoir bien commander, il faut avoir su bien obéir.
- Je fais appel au dévouement et à l’abnégation des instituteurs et des institutrices,du directeur et de la directrice de nos écoles ; nous savons que leur tâche est difficile et ardue, le professorat présente plus d’épines que de roses ; mais nous savons aussi que c’est par vocation qu’ils ont embrassé la carrière de l’enseignement ; ils ont une belle mission à remplir ; c’est entre leurs mains qu’est confiée l’éducation de nos enfants, des êtres qui nous sont les plus chers ; c’est à eux qu’il appartient d’en faire des hommes et des femmes, de dignes continuateurs de notre association. Aux uns, ils apprendront ce qu’ils doivent savoir pour devenir de bons travailleurs et de bons citoyens, ils leur enseigneront comment on devient de vrais et honnêtes républicains et ce qu’il faut être pour devenir de braves défenseurs de la patrie ; aux autres, ils enseigneront les vertus domestiques afin qu’elles deviennent plus tard de bonnes mères de famille.
- A tous, ils montreront des exemples, ils apprendront la vie et les actions des hommes et des femmes illustres ; ils leur apprendront aussi à aimer, et à chérir leur pays ; à tout cœur bien né, la patrie est chère. Sans être chauvin, on peut préférer sa patrie à tout autre pays, quand cette patrie est la France, le pays de la liberté et de l’égalité, le pays de la justice et de l’indépendance, le pays où le droit prime la force.
- En faisant vibrer dans ces jeunes cœurs la fibre patriotique, ils éveilleront en eux de bons et nobles sentiments ; l’enfance est une jeune plante que la science et les bons enseignements vivifient et font développer.
- En accomplissant cette tâche, les maîtres et maîtresses acquerront des droits à notre gratitude et à notre reconnaissance : ils connaissent leurs devoirs, ils n’y failliront pas ; dans notre association, tous les services sont récompensés, ils n’auront pas seulement l’honneur d’être les instituteurs de nos écoles, ils auront aussi celui d’être membres de l’association et participeront aux avantages qu’elle procure à ceux qui en font partie à différents titres.
- Je fais aussi appel aux sentiments paternels et maternels des pères et mères de ces enfants, il dépend d’eux que les bonnes
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- semences versées à l’école dans ces jeunes têtes portent leurs fruits ; par de bons exemples et de sages conseils, ils compléteront et affirmeront la bonne éducation donnée par les professeurs ; ils trouveront leur récompense dans le sentiment du devoir accompli et dans la satisfaction de voir leurs enfants grandir et prospérer dans la voie du bien et de l’honneur ; ils seront heureux alors, car le bonheur ne consiste pas seulement dans la possession des jouissances matérielles, il consiste surtout dans les satisfactions morales.
- Nous allons maintenant, mes enfants, vous distribuer les prix que beaucoup d’entre vous ont mérités, je souhaite à ceux-ci la continuation de leurs succès,et aux moins favorisés je souhaite que, par un travail mieux suivi et une application plus soutenue, ils arrivent à leur tour aux premiers rangs et soient aussi parmi les distingués.
- Je termine, mes enfants, en vous disant : Vous êtes au matin de la vie, certains d’entre nous s’acheminent vers le soir pour entrer dans la nuit ; vous êtes appelé à nous succéder et nous remplacer pour continuer et faire prospérer l’œuvre admirable créée par un grand novateur ; je souhaite, mes enfants, que vous arriviez tous au so'ir de la vie et que, jetant un regard en arrière, vous puissiez vous dire, comme a pu le dire votre bienfaiteur, Monsieur Godin : ma vie a été bien remplie, j’ai bien accompli mon devoir d’honnête homme et de bon travailleur.
- (Vifs applaudissements).
- La fête s’est continuée le soir par un bal brillant et très animé où l’on remarquait la présence de nombreux militaires appartenant au 15e régiment d’artillerie de passage à Guise. La cour du pavillon central qui sert de salle de bal était, comme les années précédentes, décorée de peintures allégoriques et de devises empruntées aux ouvrages du fondateur.
- Le lundi 2 septembre, dès 9 heures du matin, le clairon annonçait le commencement des jeux ; jeux de Carrousel, de Casse-pot, etc. pour les garçons ; de Ciseaux, Perrette et sa cruche, etc. pour les jeunes filles ; exercices de Gymnastique, par la Pacifique, assaut d’Escrime, par la société d’escrime du Familistère. Le soir,nouveau bal qui s’est terminé comme celui de la veille à minuit précis.
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- Quelques jours avant la fête de l’Enfance, c’est-à-dire le 18 août, la société musicale du Familistère s’était rendue à Paris, au premier
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- ÔÔ2 le devoir
- festival du Trocadéro et, là, cette société classée parmi les harmonies de la première division avait, sous l’habile direction de son chef, M. Poulain Firmin, remporté le deuxième prix consistant en une médaille d’or.
- C’est avec le plus grand plaisir que nous signalons ce nouveau succès des musiciens du Familistère.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- Statistique scolaire.—-Le ministère de l’instruction publique vient de publier son volume de statistique de l’enseignement primaire, portant sur la dernière période de cinq années. Il n’est pas d’étude plus intéressante et mieux capable de montrer les heureux résultats du mouvement qui s'est produit sous la troisième République en faveur de l’enseignement du peuple.
- Le nombre des enfants en âge scolaire, c’est-à-dire de six à treize ans, s’est légèrement augmenté. Il est d’environ quatre millions huit cent mille. On compte un enfant d’âge scolaire sur huit habitants en moyenne.
- Il convient d’y ajouter les enfants de deux à quatre ans qui fréquentent ou peuvent fréquenter les écoles maternelles. C’est un million quatre cent mille à peu près.
- Une partie de la population de treize à seize ans fréquente, à un titre quelconque, les écoles primaires. On en compte près de deux millions.
- Voila donc huit millions d’enfants et d’adolescents qui ont besoin d’écoles. Rien d’ôtonnant que les finances trouvent là une charge énorme. Mais rien de plus nécessaire et de plus rémunérateur que les dépenses pour un tel objet.
- Les écoles maternelles publiques ou privées sont au nombre de six mille, réparties sur près de quatre mille communes, soit vingt et une écoles de ce genre pour dix mille enfants.
- L’augmentation a été de huit cent trente écoles pendant ces cinq dernières années En 1837,on ne comptait en France que deux cent cinquante et une salles d’asile ; il y en avait trois mille en 1866, le nombre en a presque doublé aujourd’hui.
- Quant aux méthodes>elles s’y sont singulièrement perfectionnées,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 553
- et il serait difficile, dans ces amusantes et saines réunions de petits enfants, de retrouver les traces de la pauvre et lugubre salle d'asile d’autrefois.
- Le nombre total des écoles primaires publiques et privées dépasse quatre- vingt mille ; les écoles publiques constituent les cinq sixièmes de ce chiffre. Elles se sont accrues de près de quatre mille dans ces cinq dernières années, soit d’environ six pour cent.
- Les écoles congréganistes forment environ les sept dixièmes des écoles privées ; la très grande majorité se compose d’écoles de filles.
- L’effectif du personnel congréganiste est de trente-quatre mille appartenant à l’enseignement privé, et de dix-huit mille encore dans l’enseignement public ; ce dernier personnel est composé presque exclusivement de femmes.
- Un des points les plus réjouissants de la statistique officielle, c’est le progrès constant de l’enseignement primaire supérieur. Institué par la loi de 1833, passé sous silence par celle de 1850, et à peu près disparu sous l’Empire, il a été consacré définitivement par les lois de la République et a pris un vigoureux essor. En 1887, les écoles primaires supérieures, publiques et privées, étaient au nombre de trois cents ; en y ajoutant plus de quatre cents cours complémentaires, on a un enseignement de la plus haute importance, qui compte un personnel de plus de seize cents maîtres et de près de quarante mille élèves.
- Le nombre total des maîtres et des maîtresses de l’enseignement public est de cent trois mille, presque tous laïques,presque tous acquis aux principes de la société moderne et aux institutions républicaines.
- BELGIQUE
- Les Richesses minérales de la Belgique. — La Belgique a été admirablement dotée en ce qui concerne les richesses minérales. De 1830 à 1887, on compte qu’on a extrait des mines de houille des provinces du Hainaut, de Namur, de Liège, de Luxembourg, une valeur de dix milliards ; des mines de bleude, de colamine, de galène de fer, une valeur de 422 millions ; le chiffre de la production des carrières, s’est élevé dans ces intervalles à plus de 900 millions. La quantité de houille, coke,briquettes,consommée en 1862 était de six millions et demi de tonnes ; elle atteignait en 1870 le chiffre de dix millions de tonnes ; elle est aujourd’hui tout près de quatorze millions. L’exploitation delà houille se faità une profondeur moyenne de 260 mètres par 268 sièges d’extraction, desservis par 2, 030 machines, représentant une force de 122,181 chevaux vapeur. Avec cette précieuse matière première,l’industrie a produit de 1870 à 1877,de la fonte pour une va-
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- Le devoir
- leur de plus de 700 millions, pour deux milliards environ de produits finis en fer et en acier, du zinc pour 500 millions, du plomb pour 60 millions.
- ANGLETERRE
- Les Institutions communales a Londres.— Une révolution profonde vient de se produire en Angleterre, sans que personne paraisse s’en être aperçu,dans les institutions si conservatrices et si féodales de la vieille Albion.
- Le lord- maire n’est plus, comme autrefois, ce potentat londonien, presque l’égal de la reine dans les limites de la Cité, par suite d’une loi du 18 août 1888,votée par le Parlement, créant les conseils généraux et municipaux des comtés sous le titre de : County- Council.
- Celui de la grande métropole anglaise comprend dans sa juridiction le comté de Middlesex , et une partie de ceux de Surrey et de l’Essex et comprend encore la cité proprement dite. Cette dernière circonscription connue jusqu’à ce jour comme le royaume du lord-maire, envoie deux représentants à ce conseil général et municipal.
- Le conseil réunit toutes les attributions de nos conseils généraux et municipaux, mais avec des pouvoirs bien plus considérables et qui dépassent, au point de vue de l’autonomie, ceux de nos édiles. En effet,le Conseil de Londres est élu au suffrage universel représentant 4.500,000, il compte 18 membres. Son premier président qui est le maire de la métropole anglaise est lord Roseberry, membre de la chambre des lords et ancien élève du lycée Louis-le-Grand.
- Les membres de ce conseil sont élus pour un terme donné.
- Le lord-maire de la cité est élu au mois de novembre de chaque année par le conseil de la commune et on choisit généralement le plus ancien adjoint (alderman).
- Les aldermen, eux-mêmes membres du conseil delà commune, sont élus à vie par les bourgeois de la Cité. Le titre de bourgeois,institution toute féodale,est obtenu par voie d’héritage en ligne directe mâle ou par suite d’avoir été un apprenti chez un de ces bourgeois,pendant sept ans. Pour devenir bourgeois il était nécessaire de faire partie d’une des corporations de métier et de payer la somme de mille francs. Le lord-maire et les aldermen, administrant la justice de simple police comme magistrats, la corporation de la Cité ne représente que 100,000 votants.
- Le «London County Council » exerce ses pouvoirs sur une étendue territoriale de plus de cinquante milles. Son budget est de plus de 550 millions de francs. Ses pouvoirs comprennent :
- 1° La création et le recouvrement de tous les impôts directs, sauf bien entendu les impôts impériaux tels que les douanes, l’impôt sur le revenu, le droit de succession et de timbre ;
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- FAITS POLITIQUES ÈT SOCIAUX (555
- 2® Droit de contracter et au taux qui leur convient des emprunts publics ;
- 3° La grande et la petite voirie, les promenades et les plantations, excepté les parcs royaux, conservation des monuments publics ;
- 4° Les théâtres, les cafés-concerts, établissements publics ;
- 5° Délivrance des licences ; règlement des débits de boisson, des brasseries;
- 6° L’éclairage public ;
- 7° Les champs de courses;
- 8° Les asiles de fous et les maisons de refuge ;
- 9° L’assistance publique ;
- d0° Les laboratoires municipaux, les établissements pénitenciers ;
- 11° La salubrité, l’hygiène, les ambulances, les poids et mesures et beaucoup d’autres choses trop longues à énumérer.
- Le London County Council est chargé de fournir les locaux et de maintenir en bon état tous les postes de police (néanmoins la police restant sous la"juridiction exclusive du ministère de l’intérieur), les justices de paix, les bâtiments des tribunaux de simple police, les bâtiments où doivent se tenir les assises départementales, et quoique les juges soient nommés par l’État, les membres du conseil assistent à l’administration de la justice.
- Le lord-maire de la cité de Londres et son conseil ont perdu par ce fait une très grande partie de leurs pouvoirs féodaux, et ceux qu’ils ont conservés peuvent,par une entente mutuelle, être absorbés par le London County Council. Le lord-maire et son conseil communal cessent entièrement de faire aucun acte qui pourrait affecter les intérêts métropolitains, sans en avoir obtenu préalablement le consentement du London County Council.
- On voit que les idées et les principes de 1789 ont germé et pris racine, depuis un siècle, dans les cerveaux anglais pour se manifester sans secousses et sans que personne s’en aperçoive.
- Si on lit et étudie avec attention la volumineuse loi qui a créé les conseils généraux et municipaux en Angleterre, on est surpris de voir que la Révolution de 1789 s’y est faite un siècle après la nôtre ; elle est certainement complète au point de vue des institutions civiques et autonomes, et laisse bien loin derrière elle notre vieille administration française.
- C’ést là un événement considérable qu’il importait de souligner en cette année du Centenaire de la Révolution française.
- IRLANDE
- La Ligue des Tenanciers.—Apres la Ligue agraire etla Ligue nationale, l’Irlande entière à la voix de ses chefs parlementaires va sou-
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- 556 Le devoir
- tenir la « Ligue des tenanciers contre les machinations des landlords »
- On attribue la fondation de la « Ligue des tenanciers » au désir des chefs du parti nationaliste de répondre à la récente initiative des propriétaires ou landlords, de prévenir les capitulations de propriétaires terriens par le rachat de leurs terres à des prix supérieurs à celui offert par les fermiers.
- Voici comment l'idée de la nouvelle ligue est venue à M. Parnell et à ses amis. M. Smith- Barry, député anglais et propriétaire irlandais, avait constitué dans un comté autre que celui où sont ses propres terres, une association de capitalistes pour racheter un domaine où un accord était sur le point de s’établir entre le propriétaire et sesfermiers, et empêcher cette entente de s’établir.
- Interrogé sur ce fait à la Chambre des communes, M. Balfour avait déclaré que cette sorte de trades-unions entre landlords ôtait légitime^ mais que, s’il était tenancier en Irlande, il en considérerait l’imitation comme non moins légale. Les députés parnellistes, sans retard, se sont emparés de ce mot,peut-être échappé à l’improvisation du secrétaire pour l’Irlande,et veulent voir si la loi serait égale pour les tenanciers et les propriétaires. De plus, on voit généralement dans la nouvelle ligue des tenanciers une édition revue, corrigée et modérée de l’ex-ligue nationale, eile-même plus conservatrice déjà (si l’on peut employer ce mot) que l’ex-ligue agraire.
- Il y a quelques jours, MM. Parnell, O’ Brienn, Mac Carthy. Sexton et d’autres membres du parti national se sont réunis dans un des bureaux de la chambre des communes et, sur la proposition de M. Parnell,ont adopté une résolution portant « qu’il est impérieusement nécessaire que les fermiers d’Irlande soient invités à s’entendre à l’effet d’organiser leur défense contre la conspiration des landlords, dont les efforts tendeHt à les exterminer ».
- La réunion, sur la motion de M. Mac Carthy, a chargé ensuite une commission de sept membres de préparer la constitution de la nouvelle ligue et de rendre compte de ses travaux à une nouvelle réunion, qui aura lieu lundi prochain.
- On dit que, contrairement à l’ancien « plan de campagne », la Ligue des tenanciers n’emploiera aucun moyen arbitraire et ne recommandera que l’emploi des moyens purement légaux. Ce sera, suivant un mot qui a déjà cours, la guerre régulière substituée à la guerre de francs-tireurs. Cette stratégie nouvelle ne peut que donner de nouvelles forces, eu Angleterre même, aux revendications irlandaises,_ et on comprend malaisément le jugement du Times, qui voit dans cette création « le dernier effort du parti du désordre ».
- (Le Temps).
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ITALIE
- L’Assistance Publique. — Le rapport du commandeur Bodio, directeur général de la statistique, relatif aux résultats généraux de l’enquête sur les œuvres pies vient d’être publié.
- Il en résulte que le total du patrimoine s’élève à un milliard 32 millions.
- La valeur déclarée des terres et des constructions est de plus de 725 millions.
- Les biens immeubles constituent plus de la moitié du patrimoine des fondations de charité dans les Marches, l’Ombrie et les Pouilles. Ils dépassent de 40 pour cent, ceux delà Lombardie, de la Campanie, et du Latium.
- Ils sont en proportion du 14 au 18 pour cent avec ceux de la Sicile et de la Toscane.
- Depuis 1881 à 1887, les legs faits dans tout le royaume, s’élèvent à 100 millions et 128 mille francs.
- Une circulaire de M. Portis, sous-secrétaire d’État au ministère de l’intérieur, appelle l’attention des préfets sur les soins que la junte provinciale administrative devra apporter à la conservation et à l’administration des biens appartenant aux établissements de bienfaisance.
- On devra soumettre aux examens de la junte toutes les délibérations qui pourront apporter une diminution dans le patrimoine des pauvres.
- On devra user avec beaucoup de parcimonie de la faculté de permettre que l’on stipule des contrats privés pour des sommes supérieures à 500 francs.
- Les œuvres pies devront tenir au courant les inventaires de leurs biens.
- HONGRIE
- La Réforme des Tarifs des Chemins de fer.— Une expérience des plus curieuses et qui peut être pour l’industrie des transports le point de départ d’une véritable révolution vient de commencer en Hongrie,le 1er août.
- Le ministère hongrois des communications s’inspirantdes principes du docteur Engel, a substitué au tarif kilométrique des chemins de fer de l’État, le tarif par zones.
- Voici quelles sont les. bases de cette tarification :
- Les zones sont « locales » ou « générales ».
- La,zone locale comprend deux tarifs, selon que les stations se suivent ou sont séparées par une station intermédiaire, et cela, quelle que soit la distance. Cette distance étant parfois, en Hongrie, d’une vingtaine de kilomètres, la chose a son importance. Les prix
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- LE DEVOIR
- seront, dans le premier cas, de 60, 30 et 20 centimes, selon la classe; dans le second, de 80, 45 et 30 centimes.
- Les zones générales sont au nombre de quatorze,la première allant de 1 à 25 kilomètres, la dernière comprenant toutes les distances au delà de 225 kilomètres. Le tarif, pour chaque zone, de la première à la douzième,est de lfr,80 centimes et de 50 centimes,selon la classe; de la douzième à la quatorzième, 2 francs, 1 fr 40 et 1 franc
- Par exemple, pour une station placée à 172 kilomètres d’un point quelconque, le tarif sera celui de la onzième zone, c’est-à-dire 11 francs. 8 fr 80 ou 5 fr 50,selon la classe.
- Mais c’est surtout pour les voyageurs à très longue distance que la réforme aura des résultats importants, puisqu’ils payeront seulement comme si la distance était de 225 kilomètres. Ainsi, le prix du voyage entre Buda-Pesth et Fiume sur l’Adriatique est présentement en première classe,de 76 francs ; il ne sera plus à partir du 1er août que de 17 francs.
- Est-ce là une de ces fantaisies qu’un chemin de fer d’Etat seul peut se permettre ? Pas le moins du monde. On aurait tort de croire que l’expérience n’est tentée qu’au point de vue du voyageur, et non à celui de l’entrepreneur.
- Le docteur Engel a dressé la statistique des places inoccupées dans les voitures des trains de voyageurs. Il a trouvé qu’en premiè re classe, en Allemagne, les neuf dixièmes des places étaient inoccupées; en seconde, les huit dixièmes ou les quatre cinquièmes; en troisième les deux tiers environ.
- Un voyageur de moyenne taille, avec sa couverture et sa valise, pèse environ 80 kilogrammes. Or il impose à la traction de la locomotive un poids mort de 2, 405 kilog. en première classe , de 1.115 kilog. en seconde classe ; de 920 kilogr, en troisième ; de 7o6 kilog. en quatrième ( les chemins de fer allemands ont des quatrièmes).
- Eh bien, M Engel et le ministre des communications de Hongrie se sont dit qu’en réduisant le prix des longs voyages, ce qui est l’effet du maximum, on stimulera énormément les voyageurs, ainsi qu’on le voit à l’occasion des trains de plaisir, on utilisera les places inoccupées, on fera disparaître ce poids mort qui coûte sans rien rapporter.
- Le nouveau système de tarifs ne sera donc pas seulement profitable aux voyageurs ; mais encore au Trésor public. Bien avant qu’il fut mis en vigueur sur le réseau de l’État qui ne comprend pas moins des trois quarts de la longueur totale des lignes hongroises, deux compagnies, sans que rien ne les y obligeât, l’avaient déjà adopté, tant les probabilités sont en faveur de ces prévisions.
- Si l’expérience réussit, tous les chemins de fer européens seront
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 559
- promptement amenés à faire de même. Ils ne pourront pas se dérober à cette obligation.
- Et lorsqu’on sera revenu de cette double erreur qui consiste à croire que les tarifs de chemins de fer doivent être proportionnels à la distance parce qu’on suppose que les frais de transport sont proportionnels à la distance, on finira bien par appliquer, à peu de choses près, au colis humain, le tarif unique adopté pour le colis postal et que l’on trouve aussi avantageux qu’équitable.
- C’est donc une révolution dans l’industrie des transports qui commence, la plus considérable qu’on ait vue depuis l’invention de la locomotive, et les conséquences an point de vue des relations internationales en sont incalculables.
- OUEST AFRICAIN
- un Chemin de fer au Congo. — « Sans un chemin de fer, a dit familièrement Stanley, tout ce Congo ne vaut pas quatre sous.»
- La nature a fort mal partagé la région du Congo. Le cours de ce fleuve est très facilement navigable jusqu’à Matadi sur une longueur de 150 kilomètres environ. Mais à partir de Matadi jusqu’à Stanley Pool, station la plus importante de l’État nouveau, le niveau accuse l’énorme élévation de 320 mètres sur un parcours de 300 kilomètres environ.
- La navigation est donc impossible à partir de Matadi et la route de terre qu’a frayée Stanley à travers les rocs abruptes ne permet pas un transport de marchandises suffisamment rémunérateur.
- En conséquence la Chambre des représentants de Belgique a voté un projet dé loi autorisant le Gouvernement à souscrire les deux-cinquièmes du capital nécessaire à la construction d’un chemin de fer de 435 kilomètres entre Matadi et Stanley Pool, soit dix millions de francs. Les quinze millions complétant le capital de construction sont déjà souscrits par des financiers belges et étrangers.
- ASIE CENTRALE
- la Colonisation russe dans l’Asie centrale. —Le hardi constructeur du chemin de fer transcaspien, le Général Annenkoff a fait récemment devant la Société de géographie de St- Pétersbourg, une conférence dont les conclusions tendent à coloniser les contrées que traverse le nouveau chemin de fer,
- Le Général Annenkoff dans son étude débute par la description du plateau de Pamir, justement surnommé par les Orientaux « le toit du monde », auquel se rattachent les monts Célestes de l’Hima-laya et les montagnes du Thibet.
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- LE DEVOIR
- C’est de là que partent les immenses fleuves asiatiques, le Hoang-Ho (fleuve Jaune), le Yantse Kiang (fleuve Bleu), portant leurs eaux vers l’Est à l’Océan Pacifique, l’Amou-Daria (l’Oxus des anciens) le Syr d’Aria, tributaires, vers l’Ouest, de la mer d’Aral, le Saravchan, probablement un ancien affluent de l’Oxus, qui, aujourd’hui, se perd dans les sables, ainsi que le Tedjen et le Mourgab.
- Le conférencier nous montre le fleuve Jaune, déplaçant continuellement ses bouches, se balançant du nord au sud à gauche sur une longueur de 900 kilomètres, et portant à la mer des alluvions qui pourraient en 25 jours former une île d’un kilomètre carré d’étendue et de 36 mètres d’épaisseur.
- Bien différent est le régime des fleuves tributaires des mers de l’Ouest, qui au lieu d’envoyer à la mer les débris des roches qu’ils désagrègent, déposent ce limon sur leurs rives, en se contentant de le déplacer.
- C'est pourquoi dans l’Asie centrale, on trouve des superficies de nature saline, couverte d’une végétation informe Dans ces contrées sauf d’insignifiantes oasis, l’homme ne trouve pas d’emplacement favorable à la vie sédentaire, tandis qu’en Extrême-Orient, il y a des reliefs au heu de plaines, de nombreuses rivières, des vallées, tous éléments propices à l’existence sédentaire, au développement des civilisations.
- On sait le merveilleux parti que les Chinois ont su tirer de tous ces avantages naturels. Les immenses plaines du Turkestan sont-elles condamnées à une éternelle stérilité, et le chemin de fer transcaspien n’aura t il jamais qu’une importance stratégique ?
- Telle n’est pas l’opinion de son savant constructeur.
- L’exploration minutieuse du sol lui a permis de' reconnaître l’emplacement des anciens lits de l’Amou-Daria, ce fleuve plus étonnant encore que le fleuve Jaune, et qui met quatre ou cinq siècles pour passer alternativement de la mer Caspienne à la mer d’Aral qui reçoit aujourd’hui ses eaux.
- Le long de ses lits s’étendent des dépôts de lœse pure et de lœse glaiseuse, peu explorés jusqu'à ce jour.
- Le sol de lœse constitue la plus récente formation qui se soit faite à la surface du globe II provient d’influences atmosphériques comme le prouvent la présence, dans sa masse, de' coquillages des champs et l’absence de coquillages d’eau douce, la présence d’os de mammifères terrestres, les traces de végétation. Les facteurs qui ont concouru à cette formation sont : les eaux de pluie, se chargeant des débris de roches sur lesquelles elles coulent ; les vents qui transportent ces débris sous forme de poussières ; les plantes, qui ont couvert chaque couche de lœse d’une végétation la préservant de la dispersion et y laissant de l’humus.
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- On sait aujourd’hui que toute la contrée, depuis Kizil-Arvat jusqu’à Askhabad et au-delà, offre un sol de lœse très compact, interrompu seulement en quelques endroits par les sables.
- La lœse pénètre à une profondeur considérable (30 et 49 toises), comme on l’a vu dans les fouilles nécessitées par la construction du chemin de fer Iranscaspien. Sa composition chimique est la même dans l'Asie centrale et en Chine ; sa fertilité est énorme et explique les surprenantes récoltes qui se font dans la province transcaspienne, quand on a le moyen de pratiquer les irrigations voulues. Cette fertilité extraordinaire explique aussi la densité de la population chinoise dans les contrées où domine le sol de lœse.
- La grande étendue de sables et le mouvement de ces sables dans l’Asie Australe, suivant le Général Annenkoff, ne sont pas des obstacles à la culture et à la vie sédentaire. C’est l’incurie des hommes qui a créé ces obstacles ; le travail des hommes le fera disparaître.
- Depuis qu’on interdit de couper le saksaoul et le tamaris le long du chemin de fer, la végétation a reparu là où elle n’existait plus.
- L’administration de la ligne a créé alors des pépinières destinées à couvrir les remblais dans les contrées sablonneuses.
- Les pluies sont plus abondantes qu’on ne le croit dans l’Asie centrale ; cela ressort des observations personnelles du général Annenkoff. L’irrigation doit ici suppléer à l’insuffisance, causée surtout par une rapide évaporation. La végétation, du reste, atténuera cet inconvénient d’une manière progressive. Où règne aujourd’hui la désolation du désert, l’histoire atteste qu’il y a eu des plaines florissantes et une population atteignant, au temps d’Alexandre, vingt ou trente millions d’hommes. La voie ferrée produira ici les mêmes effets qu’en Amérique pour la culture du sol et le repeuplement du pays.
- Voici les conclusions pratiques du général russe :
- « Il est nécessaire de prendre des mesures pour diriger la colonisation russe vers l’Asie centrale ; les émigrants qui se portent actuellement de ce côté errent des mois entiers et même pendant des années avant de trouver un lieu propice et épuisent sans profit leurs ressources ; il faut leur désigner les points à cultiver, les meilleurs procédés de culture, au besoin leur fournir les meilleurs outils. De son côté, le gouvernement étudiera les meilleurs systèmes d’irrigation et favorisera les projets jugés accessibles ; il organisera des écoles d’agriculture, auxquels seront annexées des fermes modèles où l’on s’occupera de préférence des produits offrant le plus de chances de succès, tels que le coton, la soie, le raisin, etc.»
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- ÉTATS-UNIS
- un zollverein américain. — Un Congrès ayant pour objet de préparer une fédération économique de tout le continent américain aura lieu en Octobre.
- On se fera une idée de la portée de la révolution économique qui en peut résulter en parcourant le programme des questions qui seront discutées dans le congrès. Nous y voyons figurer d’abord la recherche de mesures efficaces contre tous les empiètements des Etats européens dans les affaires américaines. Cet article économique et politique à la fois englobe toutes les questions pendantes entre l’Amérique et l’Europe, qu’il s’agisse de trafic, d’émigration, d’établissement colonial ou de percement d’isthmes.
- Le point capital et plus précis qui sera proposé aux délibérations des congressistes, comme le fait remarquer le Temps, est l’unification des tarifs douaniers des différents États et la fixation d’une frontière douanière commune, bref un zollverein américain Les conséquences de ce principe général une fois adoptées seraient une seule monnaie, un seul système de poids et mesures, des lignes ferrées et de navigation destinées à resserrer les liens commerciaux entre les deux Amériques, une convention sur la protection des marques de fabrique, un tribunal arbitral pour dénouer pacifiquement les conflits, toutes questions qui sont également prévues par le congrès.
- On le voit, il ne s’agit de rien moins que d’une réorganisation économique du Nouveau-Monde à l’exclusion de l’Europe. L’Amérique du Nord est un débouché de matières premières, et l’Amérique du Sud est un vaste marché de produits industriels qui est loin d’être saturé. Voilà pourquoi le Congrès de Washington, qui semble au premier coup d’œil une conception téméraire, ne doit pas être traité comme une simple utopie.
- Le courant protectionniste qui règne si bien aux États-Unis, qu’on peut dire que sur ce point au moins l’accord est parfait entre la majorité des patrons et la généralité des ouvriers, ce courant qui vient de s'accentuer encore avec l’arrivée au pouvoir de M. Harrison, réussira t-il à englober les pays Hispano-Américains et aura t-il pour conséquence de fermer le Nouveau-Monde aux produits du vieux continent ? L’industrie européenne et plus particulièrement l’industrie française qui a dans l’Amérique du Sud des intérêts considérables, s’émeut. Pensez donc, les importations françaises dans la seule République Argentine qui étaient en 1876 de 42 millions, en 1887 de 110, s’élevaient l’année dernière à 137 millions, et il n’est pas douteux que les rapports étroits que l’Exposition universelle, à laquelle la République Argentine a pris une si
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- brillante part, ne manquera pas de lier entre ce pays et le nôtre, ne contribuent à augmenter ce chiffre dans une proportion considérable, dans un avenir prochain.
- D’un autre côté on conçoit que les États-Unis ne trouvent pas suffisants les 11 0/° qui représentent la quote-part de leur commerce dans les importations des autres États d’Amérique.
- Il appartient aux États du Sud d’examiner si les avantages qu’entraineraît pour eux l’exécution de ce plan, et l’augmentation des importations du Nord, qui en résulterait serait une compensa-lion suffisante à la diminution des importations européennes.
- La question de tarifs, et de ses conséquences pour les divers Etats intéressés, mise à part, il n’est pas douteux que l’adoption du projet ne contribue à établir entre les peuples d’Amérique la communauté des vues et la solidarité des intérêts.
- Quelle ne serait pas sur les autres parties du monde l’influence d’une confédération aussi formidable, ayant à son sommet un tribunal d’arbitrage rayonnant sur la totalité de l’immense continent Américain!
- Les nations américaines qui ont officiellement accepté l’invitation des États-Unis sont jusqu’à présent : le Venezuela, le Chili, le Brésil, la République Argentine, Costa-Rica, Guatemala, le Pérou, Honduras, Nicaragua, Salvador, Bolivie.
- Chacune des nations représentées n’aura droit qu’à une voix, quel que soit le nombre des délégués envoyés, qu’on estime à 40 environ Les États-Unis seront représentés par dix délégués.
- Enfin 75,000 dollars, destinés à couvrir les frais que nécessitera cette réunion ont été votés par le Congrès des États-Unis.
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- LE DEVOIR
- IA QUESTION DE LA PAIX
- CONGRÈS ANNUEL DE LA ‘ LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- La Ligue internationale de la paix et de la liberté a tenu à Paris le 16 Juillet son 23e Congrès annuel.
- C’est la première fois, comme l’a fait remarquer son infatigable président, M. Lemonnier, que la Ligue quitte le sol hospitalier de la Suisse. Elle a voulu célébrer à Paris le centenaire de 1789 auquel se rallient aujourd’hui toutes les nations civilisées ; elle a aussi voulu honorer la grande ville où sont écloses toutes les semences de paix.
- Sur la proposition de M. Lemonnier, M. Élie Ducommun, deBerne, secrétaire général du chemin de fer suisse le Jura Bernois, est élu président à l’unanimité.
- M. Élie Ducommun qui a déjà, nos lecteurs s’en souviennent, présidé l’an passé le Congrès de la Ligue à Neuchâtel, rappelle en excellents termes les titres de la Ligue à la reconnaissance des amis de la paix.
- Il constate que la Ligue n’en est plus à chercher sa voie qu’elle a trouvée depuis longtemps en proclamant que si la paix est indispensable à la liberté, celle-ci n’est pas moins nécessaire à une paix durable et féconde.
- Ceci posé,fa Ligue internationale de la paix et de la liberté s’est efforcée de définir, dans une série de Résolutions,ce qu’on doit entendre par cette expression de liberté, si diversement interprétée. Elle a constaté que la paix a pour base avant tout la liberté collective, c’est-à-dire l’indépendance, l’autonomie des nations qui constituent la famille humaine, quelles que soient la petitesse ou la grandeur de leur territoire, la religion, la manière d’être, la couleur de la peau de leurs populations. A cette liberté collective doit nécessairement se joindre la liberté individuelle, soit l’autonomie de la personne, fondée sur les règles de la justice.
- La recherche et l’énonciation des principes qui répondent à la notion de la justice dans les rapports entre les hommes comme entre les peuples, ont fait l’objet des travaux de la Ligue dans vingt-deux Congrès annuels, et toutes les Résolutions prises successivement
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- la question de la paix 565
- dans ces réunions sont marquées au coin de l’étude,de la réflexion, de la libre, discussion.
- La Ligue a publié le Recueil de ses Résolutions, où l’on retrouve du commencement à la fin,le fil conducteur de l’idée primitive complétée et précisée par voie de déductions logiques. Elle élabore ainsi, par le travail conscient de ses congrès,une sorte de Gode de l’avenir, destiné à régler selon les principes de la justice, les relations des hommes entre eux et des nations entre elles quand, au droit de la force, aura succédé la force du droit.
- M. Elie Ducommun ouvre donc la série des travaux de ce jour,convaincu que cette nouvelle étape sera digne des précédentes.
- Deux questions seulement étaient à l’ordre du jour du Congrès :
- 1° La paix par l’éducation ; 2° Comment peut-on passer pratiquement de l'état de trêoe armée à l'état de paix ?
- Voici le texte des résolutions adoptées après une intéressante discussion sur la première de ces questions:
- LA PAIX PAR L’ÉDUCATION
- Considérant que cette question présentée dans trois précédents Congrès de la Ligue (1885,1886,1888),n’a pu recevoir dans aucun de ces Congrès une solution précise, et que la forme trop vague sous laquelle elle reparaîtne permet guère d’espérer qu’un nouveau débat sur l’ensemble donne un résultat plus favorable ;
- Considérant qu’à défaut d’une solution complète il convient de chercher à résoudre successivement ceux des points du problème qui paraissent parvenus à maturité;
- 1°Le Congrès émet le vœu de voir tous les Etats introduire dans les Universités, Gymnases, Lycées, Collèges, Ecoles primaires et autres, de filles et de garçons, l’essai pratique de la méthode suivant laquelle toutes les querelles et tous les différends nés entre les élèves sont régulièrement soumis à un tribunal arbitral composé d’élèves librement élus par leurs camarades, méthode appliquée déjà dans l’état de Pensylvanie, ainsi qu’au Familistère de Guise et dont on enseignera les principes,
- 2° Le Congrès émet le vœu que l’enseignement de l’histoire dans les écoles publiques écarte tout ce qui est de nature à exciter et à entretenir des haines internationales, sans pourtant affaiblir en rien le sentiment patriotique ni obscurcir la notion du droit de défense.
- 3°Le Congrès s’associe à la déclaration faite par le Congrès des Associations Scandinaves de la paix, à Gothenbourg, le 15 août 1885, dans les termes suivants
- « La direction qui sera prise par l’opinion publique dans un avenir immédiat, dépendra essentiellement de l’éducation donnée
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- 566 LE DEVOIR
- à la jeunesse ; c'est pourquoi les amis de la paix doivent chercher à influencer la génération nouvelle et, dans ce but, tâcher de gagner à leur cause les éducateurs. Toutes les associations de la paix doivent orienter leur politique dans le but d'assurer a la cause de la paix le concours des instituteurs. »
- Il est décide que ces résolutions seront envoyées par la Ligue, en France et à l’étranger,aux corps enseignants favorables aux idées de paix.
- M.Barodet demande que la Ligue prie le Ministre de l’instruction publique d’inviter les instituteurs et les institutrices à mettre en pratique dans les écoles, le système d’arbitrage scolaire qui vient d’être vbtê par l’Assemblée.
- Cette proposition est adoptée à l’unanimité.
- Comment peut-on passer pratiquement de l’état de trêve ARMÉE A l’ÉTAT DE PAIX,?
- Le rapport du comité Central expose magistralement les considérations qui militent en faveur de la conclusion de traités d’arbitrage permanents, et les conditions nécessaires à ce genre de traité :
- « Pour avoir pratiquement toute l’efficacité désirable, c’est-à-dire pour créer pendant sa durée entre les peuples signataires une situation de paix à peu de chose près pareille à celle que leur vaudrait leur entrée dans une Fédération de peuples analogue à la Confédération helvétique ou aux Etats-Unis d’Amérique,un traité d’arbitrage permanent doit, à notre avis, contenir trois clauses fondamentales ;
- 1° D’abord la reconnaissance explicite et réciproque,par les signataires, de la pleine autonomie et souveraineté de chacun d’eux.
- 2° L’obligation formelle de soumettre à des arbitres, jugeant sans appel et en dernier ressort, tout différend, conflit ou difficultés quelconques pouvant survenir entre eux pendant la durée du traité ; par conséquent, l’engagement formel de ne recourir entre eux directement, ni indirectement, à aucun acte ni moyen de guerre pendant cette durée.
- 3° L’engagement de se conformer à toutes les prescriptions de procédures indiquées dans l’acte : nomination des arbitres, mode de les constituer et de les saisir, délais, notification et exécution des sentences, etc.
- « Un tel traité, ajoute-t-il, substituerait immédiatement entre les peuples signataires,et pour toute sa durée, l’état juridique, l’état de paix à l’état de guerre ou de trêve armée.
- « En effet, en se reconnaissant^ réciproquement autonomes et souverains,ces peuples auraient sup*primé entre eux la possibilité de toute contestation sur ce chapitre, et, en s’engageant à déférer à des arbitres tout autre conflit, ils auraient supprimé toute cause et tout prétexte de guerre.»
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Nous regrettons de ne pouvoir reproduire in-extenso ce remarquable document que publie l’excellent journal, Les Etats-Unis dCEurope, avec le compte rendu du Congrès de la Ligue.
- Le rapport est suivi d’un projet de résolutions dont voici le texte :
- L’Assemblée,
- Considérant que la trêve armée qui, en Europe seulement, tient sous les armes ou prêts à les prendre plus de douze millions d’hom-mes enlevés aux travaux de la paix pour être envoyés aux travaux de laguerre, constitue un régime international aussi monstrueux qu’il est fragile, aussi ruineux qu’il est précaire ;
- Considérant qu’en l’état présent des relations internationales, la formation d’une Fédération européenne ou la création d’une Haute cour internationale sont encore irréalisables ;
- Considérant que la conclusion entre peuples de traités d'arbitrage permanents qui substitueraient entre les signataires l’état juridique a l’état de guerre ou de trêve armée serait le progrès le plus important qui eût encore été fait pratiquement dans les voies de la paix et du désarmement international ;
- Déclare :
- Que la négociation et la conclusion de traités permanents par lesquels,sous la garantie préalable et réciproque de la plénitude de leur autonomie et de leur souveraineté, deux ou plusieurs peuples s’engageraient à soumettre à des arbitres par eux nommés,en la forme indiquée dans le traité,tous les différends et conflits quelconques pouvant s’élever entre ces peuples, lui paraît la voie la plus sûre et la plus courte par laquelle les nations puissent aujourd’hui sortir de l’état de trêve armée et parvenir immédiatement à la paix et au désarmement.
- Ce projet de résolution a été adopté avec une modification qui substitue les mots : ne sont pas encore immédiatement 1 éalisables, aux mots : sont encore irréalisables.
- Le vote de cette résolution a été précédé d’une discussion à laquelle ont pris part MMmss Belva Lockwood, Amanda Deyo, Toussaint, MM. Lemonnier, Guébin, Desmoulins, et Moneta. Ce dernier a dépeint en termes saisissants l’état d’esprit des peuples et des gouvernants en Europe, et la fragilité d’une paix reposant sur l’application de la vieille et fausse maxime: Si vis pacem, para bellum.
- Combien plus noble et plus vraieestla devise de la vaillante Ligue: Si vis pacem, para libertatern.
- Au cours des travaux du Congrès deux autres résolutions ont été votées à l’unanimité.
- Aux termes de la première, le Congrès félicite hautement la Suisse , du calme énergique avec lequel son gouvernement, sa presse et
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- LE DEVOIR
- so?i peuple défendent en ce moment, au nom des principes fondamentaux du droit international, la souveraineté, l’indépendance et la neutralité de ce petit pays.
- Dans l’autre résolution, le Congrès félicite la démocratie italienne de la vigueur persévérante avec laquelle elle poursuit,d’un bouta l’autre de la péninsule, l’établissement de la paix par la liberté.
- Tous les amis de la paix s’associeront aux vœux exprimés par la Ligue dont chaque Congrès, justifiant son titre, marque un progrès considérable dans la voie de la paix et de la liberté.
- L'EUROPE ARMÉE
- L’effectif des armées que les puissances européennes entretiennent sur le pied de paix s’élève en tout à 3,263,474 hommes, dont 876,638 en Russie, 512,472 en France, 491,840 en Allemahne, 290, 106 en Autriche-Hongrie, 240,915 en Italie, 221,358 en Angleterre (cadres), 182.000 en Turquie, 131,430 en Espagne, 65.733 en Hollande, 43,405 en Belgique, 42,909 en Danemark, 35,413 en Roumanie, 33,020 en Suède et Norwège, 32,346 en Bulgarie, 26,346 en Grèce, 24,361 en Portugal et 13,213 en Serbie. La Suisse n’a que des cadres.
- Dans ces chiffres n’est pas compris l’effectif de la marine qui s’élève à plus de 191,000 hommes et qui est de 61.400 hommos pour l’Angleterre, de 29,379 hommes pour la Russie, de 24,728 pour la France, de 16,403 pour l’Allemagne et de 14,372 pour l’Italie.
- L’effectif de guerre prévu dans les rôles atteint des proportions plus formidables. Pour les cinq grandes puissances continentales, il s’élève à près de 21 millions dont plus de 5 millions inscrits dans l’armée de première ligne. Voici comment se répartit l’effectif total de guerre :
- Allemagne, 7,200,000 hommes ;
- France, 4,108,655 hommes;
- , Italie, 2,626,000 hommes;
- Russie d’Europe, 2,600,000 hommes;
- Autriche-Hongrie, 1,181,600 hommes;
- Pour l’armée de première ligne, qui comprend en réalité les forces destinées à entrer en action, la Russie occupe la première place avec 1,639,000 hommes ; viennent ensuite l’Allemagne avec 1 million d’hommes, la France avec960,000 hommes, l’Autriche-Hongrie avec 940,000 hommes et l’Italie avec 610,000 hommes.
- Les préparatifs militaires coûtent maintenant, chaque année, aux six grandes puissances que nous venons de nommer 4,055,440,616 francs, dont 3.189,000,000 pour les armées de terre et 866 millions pour la marine.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Dans ces chiffres ne sont compris ni les 545 millions que vient de demander le gouvernement anglais au Parlement pour les constructions navales, ni les 770 millions de crédits extraordinaires accordés, il y a trois mois, par le Parlement français, aux deux ad-ministratious. de la guerre, ni les 213 millions votés par les Chambres italiennes, pour le même objet, avant la derniere crise.
- La Russie figure, dans la carte à payer, pour 991 millions, la France pour 942 millions,l’Angleterre pour 762 millions,l’Allemagne pour 537 millions, l’Italie pour 415 millions et l’Autriche-Hongrie pour 407 millions.
- Or, comme ces six nations ne représentent, en totalité, que les quatre cinquièmes de l’Europe sur le terrain militaire, on peut conclure que l’ensemble des armements auxquels se livre notre vieux monde,coûte en moyenne cinq milliards par an en chiffres ronds et à quelques livres près.
- N’est-ce pas le cas ou jamais de dire que ces chiffres se passent de commentaires ?
- LES DÉPENSES POUR LA GUERRE EN ALLEMAGNE ET EN FRANGE
- La Freisinnige Zeitung publie une statistique fort intéressante et d’où il ressort que dans la dernière décade les charges du budget de l’empire, provenant des intérêts à payer pour les emprunts faits durant cette période, sont allées en croissant dans des proportions inquiétantes.
- A la fin de 1874, grâce au paiement de l’indemnité de guerre par la France,l’empire d’Allemagne n’avait pour ainsi dire pas de dettes. C’est de l’année budgétaire 1876-1877 que date l’ère des emprunts ; il s’agissait de couvrir les dépenses extraordinaires pour l’armée et la marine.
- Voici un tableau statistique de la marche ascendante suivie par la
- dette de l’empire : 31 mars 1877 . .
- — 1878 . . ,
- — 1879 . . ,
- — 1880 . . ,
- — 1881 . .
- — 1882 . . .
- — 1883 . .
- — 1884 . . ,
- — 1885 . . ,
- — 1886 . . ,
- — 1887 . .
- — 1888 . . .
- 16.300.000 marcs 72.203.600 —
- 138.860.700 —
- 218.057.600 —
- 267.786 500 —
- 319.239.000 —
- 348 951.500 —
- 373.125.200 —
- 410.000.000 —
- 440.000.000 —
- 486.201.000 —
- 658.000.000 —
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- 570 LE DEVOIR
- La Frcisinnige Zeitung calcule que, au 15 novembre 1888, on avait déjà atteint le chiffre de 818.787,000 marcs et qu’en y ajoutant des crédits déjà votés ét non encore réalisés, s’élevant à 328.435.000 marcs, plus de nouveaux crédits inscrits au budget de 1889-90, soit une somme de 90.392.517 marcs, on peut prévoir que la dette de l’empire atteindra, à la fin de 1889, la somme respectable de 1.238.614.000 marcs.
- Ainsi, ajoute-t-elle, dans l’espace de 18 ans, les 5 milliards de l’indemnité de guerre ont été employés,et il a fallu encore faire appel au crédit pour plus de 1.200 millions.
- * *
- En France, depuis dix-huit ans, nous faisons, par an, huit cents millions de dépenses ordinaires pour la guerre et la marine de guerre.
- Les dépenses extraordinaires faites, pendant le même temps, se sont élevées à deux milliards deux cents niillions. Nous venons d’y ajouter sept cent cinquante millions qui sont dépassés.
- Gela fait bien près de dix-huit milliards !
- Si l’on parvient à s’élever au-dessus des préjugés dont les foules sont idolâtres par instinct et par tradition, on conviendra que la guerre est ce qu’il y a de plus abominable au monde; c’est si bien le renversement de la morale, que tout ce qui est interdit par les lois devient honorable aussitôt que les hostilités sont ouvertes entre deux nations.
- Avec une énergie malsaine puissamment entretenue, qui fausse les ressorts de la probité si péniblement acquise, on excite les hommes à faire le contraire de ce qu’on leur a enseigné dès l’enfance. Le rapt, le vol, la violence, le meurtre, la ruse, qui pour toute civilisation sont des crimes, deviennent des^ vertus, les plus belles que l’on puisse louer. Maxime’du Camp.
- « Il est honteux de vider, une ,-hourse ; 4L y a de l’impudence à manquer à sa foi pour uir million ; mais U y a .une inexprimable grandeur à voler une couronne. La honte diminue quand le forfait grandit. , . . Schiller.
- « On punit sévèrement les assassinats commis par les privés, mais quoi dire de la guerre et de°sès’massacres que nous appelons glorieux parce qu’ils détruisent des nations entières.
- Tite-Live.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- FÉDÉRATION INTERNATIONALE
- POUR LA
- REVENDICATION DU DROIT DES FEMMES
- ----m----
- A l’issue du Congrès du droit des femmes,la plupart des dames étrangères qui avaient participé à ces travaux, se sont rendues chez M. Léon Richer,directeur du «Droit des femmes », dan s le but de se concerter avec lui sur les moyens d’établir, entre la Ligue française dont il est le fondateur et les sociétés des autr es pays poursuivant un but analogue, des rapports étroits et des communications ininterrompues.
- Outre la France, neuf nations étaient représentées à cette réunion:
- L’Angleterre, l’Ecosse, la Belgique, la Suède, la Suisse, l’Italie, la Pologne, la Grèce, l’Amérique.
- On compte sur l’adhésion de la Norwège et du Danemark.
- Il a été décidé que les groupes de ces divers pays se feraient représenter les uns auprès des autres, par des délégués ou des déléguées officiellement accrédités.
- Séance tenante ont été choisies comme représentantes do la Ligue française dûment accréditées, savoir :
- . 1° En Angleterre, miss Florence Balgarnie, membre de la Société nationale de Londres pour la revendication des droits politiques des femmes en Angleterre.
- 2° En Ecosse, mis_s Louisa Stevenson, membre de la Société nationale pour le suffrage des femmes, à Edimbourg.
- 3° En Belgique, Mlle Van Diest, docteur en médecine, à Ixelles, près Bruxelles ( membre de la Ligue française pour le droit des femmes ).
- 4° En Suède, Mlle Ellen Friès, docteur ès-lettres, membre de la Société FredriPm Bremer, à Stockholm ( sauf ratification ).
- 5° En Suisse, Mme Marie Gœgg, domiciliée à Genève.
- 6° En Pologne, Mme X..., domiciliée à Varsovie, membre delà Ligue française pour le droit des femmes. ( Le nom ne peut être publié, à cause des lois qui interdisent en Pologne les associations.)
- Une autre dame polonaise, résidant à Paris a été choisie comme représentante de la Pologne en France.
- 7° En Grèce, Mme Callirhoë Parren, membre de la Ligue fran-
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- 572 LE DEVOIR
- çaise pour le droit des femmes, domiciliée à Athènes.
- 8° En Amérique, la Rév. Amanda Deyo, domiciliée à New-York, membre de l'Association pour le suffrage des femmes, de l’Etat de New-York.
- 9° En Italie, Mlle Luisa de Virte, à Ripafrata, près Pise.
- Il reste donc à désigner les représentantes de la France en deux pays seulement : la Norwège et le Danemark.
- De leur côté, les Associations étrangères ont à nommer leurs représentantes auprès de la Ligue française, — ce qui sera fait très prochainement.
- L’Assemblée a ensuite décidé:
- 1° Que le siège de la Fédération serait Paris ;
- 2° Que la Revue Le Droit de§ femmes serait son organe officiel. En outre,sur la proposition de miss Florence Balgarnie, l’Assemblée, à l’unanimité des vingt et une dames présentes, a élu M. Léon Richer, Président de la Fédération.
- *
- * *
- Un nouveau groupe féminin, l’Egalité vient de se fonder à Asnières, sous la présidence de Mme Vve Vincent.
- *
- * *
- Trois nouvelles doctoresses ont été reçues dernièrement le même jour par la faculté de Paris.
- Ce sont : Mme Djerine Klumpke,américaine de naissance, devenue française par son mariage ;
- . MUe Hélène Finkelstein de Varsovie ; Mlle Margoulieff, d’Odessa.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- Les personnes dont la liste suit ont été admises dans l’Association, par le conseil de Gérance en qualité de Participant, le 25 juillet 1889.
- MM. Abraham Émile. — Andrieux Édouard. — Baudaux Joseph.— Besançon Victor Arsène. — Blancaneaux Eugène Alfred.— Blanquin Édouard.— Carlier Adonis. — Champenois Aimé, fils.— Claire Eugène. — Mm« Collart-Benart. — MM. Couppé Edmond Alexis. — Dacheux Louis. — Dahy Clémentin. — Damiens Camille. — Dassonville Charles, fils. — Damiens Constant. — Damiens Henry jeune. — Dirson Jules André Antoine. — Dollé Eugène Alexdra. — Douay Henri. — Duquesne Eugène. — Froment Léonie, née Duchange. — Garbe Adonis dit Jules.— Gervais Amélie. — Gillet Napoléon. — Gladieux Louis Désiré. — Mme Bachelet née Grauçon Angéline. — MM. Grousselle Alexandre Arsène. — Mlle Hamel Ernestine. — Hénin Édouard Eugène. — Hénin Jules Hector. — Houdin François. — Jacquet François. — Josquin Marthe. — Lamy Alexis. — Langlois Julien. — Lanoy Désiré jeune. — Lanoy Émile. — Larive Zéphirin. — Lebègue Jules. — Lecomte Alphonse. — Lefèvre Arthur. — Lefèvre Jean-Bta. — Lefèvre Virgile. — Legrand Eugène Alcide. — Leroy Henri Louis, — Lesage Jules. — Louis Georges. — Mme Magnier Eugène. — MM. Mairesse Aimé. — Milaret Ernest. — Patat Auguste Louis. — Pauwels Jean-Bte. — Potart Ernest. — Poulain Georges.— Mme Proix-Pecqueux. — MM. Pruvost Julien Paul. — Roisin Jules Octave. — Romby Désiré. — Romby Jules. — Rous-selle Edmond Onésime. — Thiéfaine Joseph dit Battu. — Tirfoin Timothé.— Vandois Paul.
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- Ont été reçus également par le conseil de Gérance, conformément aux statuts, en qualité de Sociétaire, les personnes suivantes :
- MM. Allart Ernest. — Allart-Mahieux Alfred Ernest. — Allart Pierre Joseph. — Anstelle Paul. — Beaucamp Jules. — Bidoux Louis Alfred — Mme Blancanot née Routier. — MM. Blanquin Sosthène. — Braillon Georges. — Cordelette Carloman. —Demolon Léon Jules — Dolignon Adonis. — Fosse Adolphe. — Franqueville
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- LE DEYOIR
- Victor. — Gaspard Eugène. — Grançon Virgile. — Mme Grançon Virgile. — MM. Gravet Léon. — Guerbé Gustave père. — Hénin Arthémise,— Hennequin Hippolyte. —Hennequin Jules. — Houdin Aristide. — Mme Huile, née Fontaine. — Mme Josquin César, née Malderey. — MM. Lacroix Remy. — Lafïolé Alfred. — Lamoureux Armand Émile. — Lecrux Eugène. — Lefèvre Jules. — Mme Le-franc, née Houdot Laure. — MM. Mahieux Alexis. — Maillard Arthur. — Maréchal Florent. — Martel Charles. — Martens Eugène. — Mme Masse, née Bocquet Clara. — MM. Mazuret Julien dit Verneuil.— Moneuse Arcade. — Moret Louis Edmond. — Noël Gustave. — Mme Lefèvre-Nouvelon. — MM. PoulainAIexis. — Poulet Édouard.— Mme Proix Martial. — Prudhomme Agathon. — Roy Émile. — Tardier Émile. — Mme Valentin, née Hutin.— MM. Van Ophaeren François. — Varlet Charles. — Venet Émile Joseph.— Waret Ernest.
- * *
- L’assemblée générale des associés réunie le 16 août 1889, sous la présidence de M. Dequenne, administrateur-Gérant, a conféré la qualité d’Associé à chacune des personnes dont la liste suit :
- MM. Alavoine Ernest. — Andrieux Édouard. •— Becquet Joseph. — Braillon Adolphe. — Carpentier Georges. — Caudron Charles.—- Coutellier Alfred. — DelzardAlfred. —Dorge Joseph. — Gervais Louis fils — Gaudériaux Léon. — Hazard Jules. — Jacquet Eugène Nicolas.— Lairloup Alfred. — Fournier Jules. — Leclerq Zéphir. — Legrand Achille. — Léguiller Georges. — Lemaire Émile. —' Leroy Charles. — Lhote Charles Hippolyte. — Louis Césaire.— Macaigne Auguste.—Macaigne Émile Auguste.— Magnier Eugène. — Méresse Jules Constant. — Nicolas Charles Emile. — Poulet Wilfrid. — Mme Proix Denis. — MM. Thellier Élisée.— Thoret. Émile.
- *
- * *
- Quelques jours auparavant, tous les travailleurs de l’Association avaient élu au scrutin secret, les trois membres appelés à constituer, selon les statuts, le Comité de Conciliation.
- Les élus sont :
- MM. Quent Aimé,
- Pernin Antoine,
- Piponnier Antoine,
- tous trois conseillers de Gérance.
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 575
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes.........................................Fr. 2.118 80
- Dépenses .............................................. 2.126 »
- Déficit en Juillet............... 7.20
- Section des Dames
- Recettes.........................................Fr. 597 15
- Dépenses............................................. 360 50
- Boni en Juillet................. 236 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes...................................... . Fr. 5432. 09
- Dépenses :
- Pensions................................
- Nécessaire à la subsistance.............
- Allocations temporaires : il retraites provisoires . Fr. 669 60 ]
- Allocations statutaires aux I
- malades....................101 55 /
- Allocations extra-statutaires, \
- veuves, orphelins, etc. . . 433 90 1
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens..................................
- Boni en Juillet ....................... 288. 49
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.........................................Fr. 678 35
- Dépenses.................................................. 575 17
- Boni en Juillet........................ 103 18
- 2.532 65 /
- 1.137 90 !
- 1.205 05 I 268 » \ 5.143 60
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- Mois d’Aout 1889 NAISSANCES
- 3 Août. — Nicolas André-Charles, fils de Nicolas Jules et de Jeannet Rosalie.
- 8 Août. — Enfant mort-né de Coze Édouard et de Damiens Caroline.
- 9 Août. — Denoyer Georgette, fille de Dénoyer Georges et de Thoret
- Marie.
- 27 Août. — Anstelle Antoinette, fille de Anstelle Gustave et de Vandois Victorine.
- 29 Août. — Caure Adrienne, fille de Caure Jules et de Fillon Ernestine.
- DÉCÈS.
- 20 Août. — Vinchon Ambroise âgé de 57 ans et 3 mois.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Barê.
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-
- MUTUALITÉ
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- MUTUALITÉ11’
- L’ASSISTANCE PUBLIQUE
- On a dit avec infiniment de justesse que les congrès internationaux ont pour raison d’être d’exposer comment, dans les divers pays, les solutions du même problème ont été trouvées, de discerner les questions qu’on peut actuellement résoudre, et de montrer la route à parcourir pour atteindre définitivement le but.
- Le Congrès international d’assistance publique qui vient de se tenir à Paris, du 28 Juillet au 4 août, nous donne le point en ce qui concerne cette importante et brûlante question.
- 400 souscripteurs de tous les pays avaient répondu à l’appel du comité d’organisation.
- Avec MM. Iglesias Engel Gavino (Mexique), Mello-Viana (Portugal), Bajenof, médecin des hôpitaux de Moscou, Kuhnewald (Vienne), Severcano(Bukarest), Vassitch(Serbie), Balacky (Prague), Fanderlik (Moravie), Alb. Custa (République Argentine), Canocz (Hongrie), baron Estrella (Brésil), Ilale (États-Unis), etc., passons en revue l’organisation de l’assistance dans les divers pays que ces délégués représentent.
- Cette excursion, intéressante en elle même, sera, croyons-nous, une efficace préparation à l’examen de l’état présent de l’assistance publique en France, et des conclusions du congrès international.
- Les renseignements qui suivent, et que nous empruntons pour une bonne part au Progrès médical qui a fait du congrès un compterendu aussi complet que possible, se rapportent surtout à l’assistance médicale, grosse question sur laquelle le congrès a particulièrement insisté.
- L’organisation de l'assistance publique en Russie, ne date pas de plus de 25 ans ; elle remonte à Alexandre II. Elle est complètement basée sur la décentralisation administrative ; elle se fait par les
- (1) Voir le Devoir de Septembre.
- 1
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- Zemetvo, conseils généraux du pays. Il existe de petits hôpitaux communaux de quinze à 20 lits et des hôpitaux de chefs-lieux où l’on fait surtout de la grande chirurgie. Enfin, depuis dix ans, on s’est mis à installer des asiles d’aliénés.
- La Roumanie se compose de départements, d’arrondissements, de communes autonomes. Il existe des hôpitaux de départements, d’arrondissements et de communes. Le délégué de ce pays mentionne des fondations privées qui, par legs, ont organisé et entretiennent, sous la forme indépendante, des hôpitaux. Les bonnes œuvres de ce genre disposent de quinze millions de francs qu’elles dépensent en organes divers d’assistance, y compris les consulta-tations gratuites et la distribution des médicaments. Il existe en outre un remarquable service d’ambulances civiles, les unes, à la charge du pouvoir central, les autres, à la charge des divers pouvoirs locaux. D’une façon générale, l’assistance publique de ce pays ressemble à celle de la France.
- L’organisation de la Serbie est analogue à celle de la Roumanie, mais tout y est dirigé par l’État. Au ministère de l’intérieur siège un conseil directeur de médecins qui commande à l’assistance et aux services sanitaires. Il existe une hiérarchie des médecins de départements (qui font des rapports mensuels),des médecins d’arrondissements et des médecins de communes chargés de rapports journaliers. Une inspection hiérarchisée s’occupe de l’application des règlements de médecine publique et d’hygiène. Les traitements y sont plus rémunérateurs qu’en Roumanie. Chaque contribuable y concourt pour une somme de quatre francs par an ; on y verse le produit des amendes et de la prostitution. Dix millions de francs sont aujourd’hui attribués à l’hygiène et à la médecine publique.
- Les dépenses de la commune ne sont obligatoires que dans le cas où des épidémies nécessitent l’installation provisoire d’hôpitaux et de services médicaux spéciaux.
- La Rohême est desservie par trois sortes de médecins : les médecins impériaux attachés à des services publics ; les médecins d’arrondissements ou de districts ; les médecins privés. Chaque commune est obligée d’avoir un médecin payé par les fonds communaux et au besoin par le pays. On a prévu pour ces services 150.000 francs par an. La loi date de 7 ans. Il existe des hôpitaux
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- MUTUALITÉ 579
- communaux, des hôpitaux de fondation et des hôpitaux subventionnés par l’État pour les indigents.
- Les dépenses de l’assistance publique obligatoire dans ce pays s’élèvent à quatre millions de francs, ce qui représente 60 centimes par habitant.
- C’est justement ce qu’il faut, déclare le délégué de ce pays, qui recommande comme moyen préventif de la misère, et par conséquent, comme moyen d’allègement des charges de l’assistance, l’organisation du crédit et un bureau de travail, institutions qui produisent, paraît-il, d’excellents résultats en Bohème.
- Mais, comme l’assurance en cas d’accident, de vieillesse, la pension de retraite, etc., ces mesures constituent les organes trop importants pour être superficiellement abordés, de la mutualité sociale.
- Tenons-nous-en donc pour le moment, dans cette rapide excursion, à l’assistance publique, considérée dans son but et dans ses moyens actuels, l’assistance qui vise au soulagement de la souffrance et de la misère.
- En Moravie, chaque commune a un médecin pour les indigents, les formalités d’état-civil, la statistique, les vaccinations (celles-ci facultatives, mais encouragées). Si la commune est trop grande, on prend plusieurs médecins. Si les communes sont trop petites, on forme par syndicat de quatre, cinq, six communes, des districts sanitaires. Un prélèvement de 2 0/° sur les impôts directs est affecté au traitement du médecin ; en cas d’insuffisance, la diète de la province fournit les sommes nécessaires à l’acquit des dépenses. Enfin il existe un fonds fixe dans lequel on puise. Telle est l’organisation qui existe depuis 1884.
- En Hongrie, l’assistance médicale est organisée de la manière suivante : chaque commune, chaque département a son médecin. 11 existe une hiérarchie organisée par le service médical du ministère.
- La vaccination est obligatoire.
- Il existe de grands hôpitaux et des maisons pour les aliénés. Les secours à domicile sont obligatoires ; ils sont à la charge de la commune. Tous les indigents des hôpitaux et des asiles d’aliénés sont entretenus par les communes et quelquefois par l’État.
- Au Portugal, l’assistance se fait par l’État, par les départements,
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- LE DEVOIR
- par les soins de l’initiative privée ; mais l’assistance publique n’est obligatoire que pour les enfants trouvés (complètement) et les indigents (dans une certaine limite). Toutefois l’insuffisance de l’initiative privée a poussé le Portugal dans la voie des réformes. Ces réformes sont imminentes.
- En Autriche, l’assistance est tantôt fermée (c’est celle que l’on donne par des établissements) tantôt ouverte (c’est celle que l’on traduit par des secours aux indigents). L’assistance publique ouverte est exclusivement communale. L’autre est à la fois communale, départementale ou gouvernementale. La compétence des communes est déterminée par le domicile de secours. Le domicile de secours est fixé par le lieu d’origine.
- La législation de l’assistance publique en Suède date de 1871. Chaque commune y est obligée; mais la loi autorise la formation de syndicats de petites communes en district d'assistance. Aucun particulier n’a malgré cela le droit de réclamer l’assistance judiciairement ; il doit s'adresser au président de l’administration communale. Celui-ci fait des enquêtes et sa décision est sans appel. On n’admet à l’assistance que l’enfant au-dessous de quinze ans, les malades, les aliénés quand ils n’ont pas de parents ni personne pour les entretenir. Les chefs de familles et d’établissements doivent l’assistance à leurs travailleurs ou employés pendant la durée du contrat de travail. L’assistance comprend nourriture, médicaments, médecins. Chaque commune a sa maison de pauvres. C’est au lieu du domicile légal acquis par plus d’une année de séjour, qu’incombent les frais. La procédure s’effectue par le tribunal de première instance, le préfet du département, la cour des comptes (dernier et suprême ressort). L’assistance dans les campagqes est donnée par des médecins de districts, payés par l’État, allant à domicile, ou par le transfert à l’hôpital. Les enfants assistés sont, dès leur plus jeune âge jusqu’à 15 ans,mis en pension chez des agriculteurs, à la campagne.
- La loi d’assistance est obligatoire en Suisse dans presque tous les cantons ; l’obligation incombe aux communes sous le contrôle de l’État, sans que les ayants-droit puissent revendiquer. On prononce la déchéance paternelle contre des indignes et des incapables d’élever leurs enfants. Les secours ne sont accordés qu’après judicieuse enquête.
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- MUTUALITÉ
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- La première loi sur l’assistance publique, en Angleterre, date de la fin du règne d’Élisabeth (1601). Le principe, encore en vigueur aujourd’hui, fut que chaque paroisse devait subvenir aux besoins de ses pauvres, et donner du travail aux indigents valides. A cet effet une taxe était prélevée sur les occupants de chaque maison.
- Les pauvres furent d’abord secourus à domicile. Plus tard, on créa pour eux des établissements spéciaux, (Workhouses). Vers la fin du siècle dernier on revint à la distribution de secours à domicile. L’application de ce système donna lieu à un développement excessif de la taxe des pauvres. Une loi intervint en 1834, qui rendit les Workhouses à leur destination première. Ces établissements étaient devenus le refuge exclusif des vieillards et des infirmes ; on décida qu’on y recevrait aussi les individus valides qui déclareraient être sans ressources, et qu’on les ferait travailler en échange du gîte et de la nourriture.
- A partir de ce moment les dépenses de l’assistance prirent un cours plus régulier. La taxe des pauvres qui s’était élevée en 1833 à plus de 7 millions de livres, était revenue, trois années seulement après l’application de la nouvelle loi, à 3 millions de livres.
- En 1871, une loi a codifié toutes les dispositions antérieures éparses sur la matière, et en même temps organisé une autorité centrale et une surveillance supérieure.
- Le conseil supérieur (local gouvernement Board), a dans ses attributions, les services de l’hygiène et de l’assistance. Tous les pouvoirs nécessaires lui sont confiés pour surveiller et contrôler l’action des autorités sanitaires locales, dans tout ce qui a rapport aux lois et ordonnances qui regardent la santé publique et l’assistance.
- En Allemagne, une loi d’Empire du 6 Juin 1870 établit que les secours doivent être distribués par la commune, et au besoin par les unions du pays. Le domicile de secours s’acquiert par un séjour de deux ans.
- En Prusse, d’après une loi de 1871, tout citoyen a le droit de réclamer de la commune un abri, les choses nécessaires à la vie et les soins médicaux en cas de besoin.
- L’assistance communale est obligatoire en Danemark, en vertu des lois de 1849 et 1866. Elle l’est également en Norwège.
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- LE DEVOIR
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- Franchissons l’Atlantique :
- Au Mexique, on a prodigué des millions pour améliorer le sort des habitants des petits centres et des travailleurs des champs, ou des industries diverses. L’assistance y repose surtout sur l’initiative privée ; l'État n’intervient guère que lorsqu’il s’agit de médecine ou de chirurgie. Mais il tend de plus en plus à prendre en mains les diverses formes de l’assistance, et l’assistance publique universelle devient à l’ordre du jour.
- L’organisation de l’assistance dans la République Argentine mérite une mention spéciale. Elle est cosmopolite comme le pays.,. Elle existe depuis une cinquantaine d’années, mais l’assistance publique officielle ne date que de 1883 (loi du Congrès et ordonnances municipales).
- Les bureaux de bienfaisance sont organisés par des dames. Les sociétés de secours mutuels se comptent par milliers dans le pays. D’après les délégués de ce pays, l'assistance à Y immigrant y est faite très largement ; l’immigrant y est reçu dans un asile spécial où on l’héberge, on le soigne, on lui indique l’endroit où il y a du travail et quel travail ; le gouvernement le dirige à ses frais, au lieu en question où il trouve un autre asile dans lequel son patron vient le prendre ; mais il ne peut être entretenu plus de cinq jours. Il convient de noter qu’il y a 2000 immigrants par jour.
- Dans la campagne, il existe des hôpitaux subventionnés mi-partie par la municipalité, mi-partie par la province et le gouvernement ; mais il y a obligation des communes à l’assistance.
- Aux États-Unis, l’assistance publique repose sur les mêmes principes qu’en Angleterre. Chaque district doit pourvoir à l’entretien de ses pauvres.
- L’application du même système a, dans ces deux pays, amené l’emploi de méthodes identiques concourant à ces deux objets :
- 1° Faire précéder toute délivrance de secours d’une enquête sur la situation matérielle et morale du solliciteur ; 2° N’accorder aux indigents valides que des secours efficaces, c’est-à-dire facilitant aux malheureux des moyèns d’arriver à se subvenir eux-mêmes par le travail.
- Telle est la mission que s’assignent les Charity organisation
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- MUTUALITÉ
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- sociéties d’Angleterre et d’Amérique dans leur lutte contre le paupérisme.
- Les enquêtes qu’elles poursuivent, les dossiers qu’elles réunissent sont d’une précieuse utilité pour l’Administration de l’assistance officielle.
- Le système de l’association Anglo-Américaine s’est introduit dans ces dernières années en Allemagne, et y a donné les meilleurs résultats. Le plus remarquable exemple des heureuses conséquences de l’application du principe d’obligation combiné avec l’action de l’initiative privée nous est fournie par la ville d’Elberfeld (Prusse, Rhénane), où la distribution des secours à domicile par les soins de 434 curateurs divisant leur travail, et s’occupant chacun de six familles au plus, a produit ce résultat qu’on ne trouve, dans cette ville, ni pauvres, ni vagabonds.
- Sur cette question de l’assistance médicale, M. Monod, directeur de l’assistance et de la santé publique en France,a proposé les conclusions internationales suivantes :
- 1° On assistera gratuitement et obligatoirement, par les soins médicaux et les remèdes à domicile ou par voie d’hospitalisation, les indigents malades, et il est entendu que l’indigent ne sera hospitalisé que s’il est établi qu’il ne peut recevoir les soins à domicile.
- 2° C’est la commune qui doit cette assistance. L’assistance sera d’abord communale ; et l’on intéressera la commune en ne décrétant pas a priori de contribution fixe, le conseil déterminant après coup la proportionnalité des contributions des communes, comme pour les aliénés, suivant la richesse de ces communes. A défaut de la famille, l’assistance est donc due par l’unité administrative la plus petite (commune ou paroisse), conformément à la façon dont est établi le domicile secouru, à ceux des indigents malades qui ont leur domicile de secours dans cette commune. Une liste en sera dressée ; elle sera toujours révisable, ce qui intéressera mutuellement la commune à la limitation.
- 3° L’organisation incombera à l’unité administrative supérieure à la commune ou à la paroisse, et dans des conditions telles que les communes ou paroisses les plus riches, les départements ou les provinces les plus riches aident leurs égaux les plus pauvres, le tout avec le concours financier et sous la surveillance et le contrôle effectif de l’État.
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- LE DEVOIR
- Les deux premières conclusions sont adoptées. La 3e est également adoptée à la suite d’un échange d’observations desquelles il résulte que c'est le budget départemen tal qui fixera le revenu des contributions des communes riches, pour venir en aide aux communes pauvres.
- Les résolutions qui précèdent et les résolutions relatives aux enfants assistés et aux enfants moralement abandonnés qui ont été également soumises aux délibérations et aux votes du congrès, concrètent en quelque sorte les observations présentées plus haut sur l’organisation de l’assistance dans les divers pays civilisés.
- Elles témoignent d’un progrès considérable dans la conception du rôle de la société, vis à vis de l’individu,mais elles ne marquent pas le terme de l’œuvre à accomplir.
- Avant de passer au vote de ces résolutions, l’Assemblée avait longuement délibéré sur la question de savoir dans quelle limite l’assistance publique devait être obligatoire, et, se prononçant contre les conclusions du remarquable rapport de M. Regnard qui demandait la reconnaissance du principe de l’obligation absolue, elle avait décidé que l’assistance publique doit être rendue obligatoire par la loi pour les indigents temporairement ou définivement incapables physiquement de pourvoir aux nécessités de l’existence, à défaut d’organisation déjà existante ou d’autre assistance.
- Des causes de cette restriction, les unes, d’ordre intellectuel et moral, tiennent aux divergences de vues sur les droits et devoirs réciproques de la société et des individus ; les autres, d’ordre matériel, proviennent de l’insuffisance des ressources que le service de la mutualité peut trouver dans l’organisation économique et fiscale actuelle.
- Nous essaierons prochainement de les dégager.
- J. P.
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSOIBLEE GENERALE ORDINAIRE
- EXTRAITS DU PROCÈS-VERBAL de la séance du 6 Octobre 1889
- Présidence de M. DEQUENNE, Administrateur-Gérant
- Ordre du jour:
- 1° — Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- 2° — Rapport du Conseil de Surveillance sur le même sujet.
- 3° — Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de Surveillance.
- 4° — Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants de 3 commissaires-rapporteurs, devant former le Conseil de Surveillance, pour l’exercice 1889-90.
- 5° — Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants d’un conseiller de Gérance, en remplacement de M. Bourdanchon, dont le mandat est expiré.
- 6° — Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants d’un Gérant désigné.
- 7° — Vote sur la proposition du Conseil de Gérance, concernant les distributions de pain aux indigents de la commune
- Présents ou régulièrement représentés ; 130 associés.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage, pour la convocation de l’Assemblée, ont été remplies à Guise et à Laeken.
- L’ordre du jour est abordé.
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- LE DEVOIR
- 1°— Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière.
- M. le Président donne lecture de son rapport annuel, conçu dans les termes suivants :
- Mesdames et Messieurs,
- Mes amis et collaborateurs,
- Conformément aux prescriptions statutaires, je viens vous rendre compte de la situation morale, industrielle et financière de notre société ; mais avant d’aborder les sujets principaux de mon rapport, permettez-moi une légère digression.
- Ce ne fut pas sans appréhension et sans inquiétude que j’acceptai, il y a quinze mois, la mission que vous m’avez confiée; je me demandais alors si j’étais à la hauteur de la fonction à laquelle m’appelait votre confiance, si les difficultés de la tâche qui m’incombait n’étaient pas au-dessus de mes forces, si des compétitions jalouses et des mauvaises volontés ne se produiraient pas et n’entraveraient pas ma marche. Pour surmonter ces difficultés, pour écarter les obstacles qui auraient pu surgir, je comptais sur votre appui, sur l’aide de tous; je dois reconnaître que je n’ai pas été déçu dans mes espérances et que cette aide et cet appui ne m’ont pas fait défaut ; les Conseils de Gérance et de Surveillance, le corps des associés, la délégation ouvrière, les sociétaires et les participants, ont marché d’accord avec moi et m’ont soutenu dans ma tâche ; qu’ils reçoivent tous ici mes remerciements avec les témoignages de ma gratitude et de ma reconnaissance.
- Pour éviter toute critique à mon sujet, qui aurait pu rejaillir sur notre société, j’ai renoncé à ma nationalité, je me suis fait naturaliser Français, je l’étais d’origine, je l’ai toujours été de coeur, les Belges aiment la France, ils l’ont prouvé en maintes circonstances, ils le prouveraient encore si certains événements se produisaient. [Applaudissements).
- Nous avons d’ailleurs en Belgique une succursale importante, et nos frères Belges, membres de notre société, ne seront pas les moins bons soutiens de notre Association.
- Je leur adresse mes voeux de prospérité et de bonheur; par dessus la frontière, je leur tends une main fraternelle en leur recommandant ainsi qu’à vous tous, mes amis, de ne jamais oublier la belle devise de leur pays : l’Union fait la force (Applaudissements).
- J’ai fait à l’association le sacrifice de ma liberté et de ma tranquillité, j’aurais pu me retirer et finir mes jours au milieu de ma famille dans une heureuse obscurité ; la fortune ne fait pas le bonheur, je ne la cherche ni ne la désire, elle n’aurait de prix à mes yeux qu’en
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 587
- raison du bien que je pourrais faire autour de moi, celui qui possède la richesse doit en donner le superflu aux nécessiteux.
- Je suis de ceux qui croient à l’Etre suprême et à une vie meilleure ; je me suis dit que j’avais un devoir à remplir, que puisque vous m’aviez choisi pour être votre chef, il m’était imposé de travailler à votre bonheur ou tout au moins d’y essayer ; trop heureux, si avec le Concours de tous, je parviens à mon but, et si je puis me dire plus tard, et vous l’entendre dire, que j’ai bien rempli ma mission.
- (.Applaudissements).
- Je reviens à mon sujet, et je commence par la situation morale de notre Association.
- Cette situation, Mesdames et Messieurs, est toujours bonne et pourra s’améliorer encore ; les membres de notre société comprennent la beauté et la grandeur de l’association, ils en apprécient les bienfaits ; les habitants du Familistère se rendent compte des avantages moraux et matériels de l’habitation sociétaire, ils arrivent à se convaincre que s’ils n’ont pas tous les avantages que peut donner la richesse, ils ont au moins l’aisance et le bien-être que donne un travail assuré et rémunérateur, avec une habitation saine et confortable.
- L’œuvre sociale familistérienne, créée par un homme de bien et de génie, durera et prospérera, elle sera comme un phare lumineux qui éclairera le monde et lui servira de guide et d’exemple. (Applaudissements).
- Depuis notre dernière assemblée générale ordinaire, nous avons dans un esprit d’équité et de conciliation, décidé et appliqué diverses mesures qui ont donné satisfaction aux désirs et aux revendications de certaines catégories de membres de notre Association, notamment par une addition au 1er paragraphe de l’article 1-29 des statuts, par laquelle nous accordons aux sociétaires et aux participants habitant les Familistères, ayant au moins vingt années de service dans l’Association, la môme part de répartition dans les bénéfices qu’aux associés ; et aux participants n’habitant pas le Familistère, ayant aussi vingt ans de service, la même part que les sociétaires.
- 186 membres, dont 86 habitant le Familistère, et 100 ne l’habitant pas, ont profité de cette modification.
- En décidant cette mesure et quelques autres du même caractère, vous avez prouvé que les sentiments d’égoïsme et d’intérêt personnel n'existent pas en vous et que vous n’êtes guidés que par des sentiments de justice et de confraternité ; en continuant à marcher dans cette voie, vous ferez voir que l’association du Familistère est une œuvre de fraternité sociale, dont tous les membres composent une famille, dont l’objectif principal est de travailler au bonheur commun.
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- LE DEVOIR
- Dans le courant de cette année, au mois de Juin dernier, nous avons inauguré les monuments élevés à la mémoire de notre regretté fondateur ; cette fête, qui s’est traduite en apothéose d'un grand homme de bien, à laquelle sont venus prendre part une foule d’admirateurs de cet homme illustre, nous a montré que nous avions eu raison de payer à notre bienfaiteur le juste tribut de notre reconnaissance et de notre admiration.
- Comme j’ai eu l’occasion de vous le dire à la dernière iête de l’Enfance, nos écoles continuent à bien marcher, nos enfants ont encore obtenu de nombreuses distinctions dans les examens et les concours auxquels ils ont pris part pendant le cours de cette année.
- J’insiste encore sur ce que j’ai dit plusieurs fois, que l’éducation donnée à l’école doit être continuée dans la famille, que la bonne semence versée par les professeurs doit être cultivée par les parents afin qu’elle donne de bons fruits ; il faut que nos enfants soient dignes d’être les continuateurs de l’œuvre que M. Godin a mise dans nos mains ; cette œuvre est encore perfectible, comme toute création humaine, elle a eu à son début ses difficultés et ses imperfections, il en reste sans doute encore quelques-unes à surmonter et à faire disparaître, le plus beau champ de blé est mélangé d’ivraie, le plus beau diamant, quand on l’extrait du sol, est terne et informe; on sépare l’ivraie du bon grain, on taille et on polit le diamant pour le rendre brillant et à facettes régulières ; toute œuvre a besoin d’être épurée et perfectionnée.
- Il en a été de même au Familistère dont l’épuration continue à se faire, par le contact de tous, par les bons exemples et les bons enseignements, par l’observation et l’application des règlements qui le régissent, et si quelques membres de notre société, réfractaires aux bons sentiments, persistaient à y faire tache, nous l’en purgerions, nous les mettrions dehors comme indignes d’habiter le palais social, de faire partie de notre Association. (Applaudissements):
- Je passe maintenant, Mesdames et Messieurs, à l’examen de notre situation industrielle, qui n’est pas la partie la moins importante de mon rapport, car c’est de la prospérité de notre industrie que dépendent notre avenir et notre bien-être. Notre chiffre de commandes, en fourneaux et objets de toutes sortes, a été supérieur, pour l’exercice écoulé, à celui de l’exercice précédent, et notre chiffre net d’affaires au crédit des comptes marchandises générales, est resté à peu près le même, cela dentaux baisses et aux réductions de tarifs que nous avons dù faire pour soutenir la lutte avec les maisons concurrentes.
- Pendant le cours de cette année, nous avons mis de nouveaux modèles en fabrication, nous avons pris de nouveaux brevets, nous
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- avons travaillé à maintenir notre ancienne renommée et assurer notre supériorité.
- Un événement considérable, qui marquera dans les fastes de la France, a signalé l’année actuelle; à l’occasion du centenaire de 1789, une exposition universelle a été ouverte à Paris. Notre place était naturellement marquée à ce rendez-vous des merveilles de l’industrie et de la science, auquel notre pays avait convié le monde entier et où la France a montré qu’elle était toujours la grande nation, marchant à la tête du progrès et de la civilisation.
- Nous avons exposé les produits de notre fabrication dans trois classes différentes :
- A la classe 27 et son annexe, nos appareils de chauffage et de cuisine ;
- A la classe 50, le four de Boulangerie ;
- A la classe 64, nos articles de propreté et quelques meubles hygiéniques.
- Nous avons exposé aussi à la section d’Économie sociale, dans le pavillon de la participation ; nous y avons reproduit, au point de vue matériel, l’œuvre familistérienne, représentée par un plan en relief parfaitement établi, de nos Familistères et de notre usine de Guise avec leurs dépendances, ainsi qu’un grand panneau mural composé d’un plan dessiné de notre usine de Laeken avec son Familistère, de divers tableaux graphiques, légendes et inscriptions, le tout surmonté du buste de Monsieur Godin.
- Nos exhibitions ont montré la grandeur de notre œuvre ainsi que l’importance de nos établissements et de notre industrie.
- Nous avons dû constater que si nous occupons toujours le premier rang dans notre genre d’industrie et notre spécialité, d’autres maisons rivales ont aussi beaucoup travaillé et diminué la distance qui les séparait de nous ; il nous faut donc continuer à travailler et à redoubler d'efforts pour nous maintenir en tête et conserver notre réputation de maison de premier ordre; avec de la volonté, de la persévérance et de l’activité, nous y parviendrons, il le faut, car l’avenir et la prospérité de notre société en dépendent.
- Nous avons obtenu à l’Exposition les récompenses suivantes :
- A la classe 27, une médaille d'or.
- A l’Économie sociale, une médaille d’or.
- A la classe 50, une médaille de bronze.
- A la classe 64, une médaille de bronze.
- Nous étions en droit d’espérer mieux, et nous comptions sur un meilleur résultat, l’opinion publique et le jugement de vrais connaisseurs nous avaient fait augurer mieux des décisions des jurys, qui n’ont pas été ce que nous espérions et ne nous ont pas donné juste
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- et complète satisfaction ; inclinons-nous devant leurs décisions, nous ne pouvons rien y changer.
- J’ai proposé à l’attention des jurys, comme il est d’usage dans ces circonstances, quelques collaborateurs anciens : Messieurs André, Pernin et Quent Aimé, à l’effet d’obtenir une récompense pour chacun d’eux.
- Je ne sais pas encore si satisfaction a été donnée à cette demande, nous serons fixés sous peu, la liste générale des récompenses aux collaborateurs devant paraître bientôt.
- En ne signalant que ces trois membres du Conseil, je n’ai eu dans la pensée aucune intention d’exclusion, car si je n’avais craint qu’une liste trop nombreuse n’amenât quelques réserves ou retranchements, j’y aurais ajouté, et la justice m’en faisait un devoir, je l’accomplis aujourd’hui devant vous, Monsieur Sékutowicz, dont les essais et les travaux à l’émaillage, ont abouti à diverses améliorations dans l’application des émaux de nuances diverses, soit sur carreaux en céramique, soit sur panneaux en fonte, avec contours de dessins en léger relief venus à la pièce et marquant les endroits où doivent être appliquées les différentes couleurs d’émaux, ce qui nous a permis de produire à notre exposition de la classe 27, un certain nombre de fourneaux, auxquels nous avons appliqué ce système de coloration multiple, qui ont donné du relief à cette exposition.
- J’aurais pu aussi proposer à l’attention du Jury de l’Exposition d’économie sociale, Monsieur Bernardot, qui a collaboré dans une large mesure, aux reproductions diverses de notre œuvre que nous y avons exposées, et a publié, au nom de notre société, un ouvrage dont il est l’auteur : “Le Familistère et s on Fondateur”, qui a fait connaître au public, les détails de notre œuvre et son fonctionnement.
- L’impartialité me fait aussi un devoir, puisque j’ai cité les noms de cinq membres du Conseil, d’en signaler les autres membres à l’assemblée; entre autres Monsieur Colin, directeur des modèles, encore jeune et nouveau parmi nous, dont la collaboration pourra rendre à notre Société les services qu’elle est en droit d’attendre de ses capacités et de son intelligence.
- Je citerai aussi Messieurs Donneaud, Piponnier et Alizard, dont la collaboration dans les questions d’administration et de comptabilité m’a été précieuse.
- Monsieur Lefèvre qui m'a succédé à la direction de la fabrication, en remplit la fonction avec zèle et exactitude. Les conseillers que vous avez nommés m’ont donné aussi leur concours qui m’a été bien utile, surtout dans les décisions importantes que le Conseil a eu à prendre en vue du bien et dans le meilleur intérêt de l’Association.
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- En vous signalant les membres du Conseil, et j’aurais pu citer d’autres membres de l’association, méritants aussi, j’ai voulu ne pas laisser supposer qu’il n’y avait que quelques membres principaux de notre société qui collaborent à la direction et rendent des services à l’Association ; tous, ici, à des titres différents, se rendent utiles et travaillent à la prospérité de notre oeuvre. (Applaudissements)
- L’art de bien diriger est de savoir se servir des capacités que l’on a autour de soi, le chef d’une société comme la nôtre, doit produire ou aider à se produire les intelligences qui l’entourent, une conduite contraire serait maladroite et blâmable, elle aurait pour conséquences de décourager et d’arrêter toute initiative ; toute idée ou proposition, de quelque membre de notre société qu’elle vienne, doit être accueillie avec bienveillance et examinée avec attention, afin de la mettre à exécution si elle est reconnue bonne et profitable aux intérêts de l’association. (Applaudissements)
- Pendant le cours de l’exercice écoulé, nous avons exécuté, dans nos établissements de Guise et de Laeken, la plus grande partie des travaux que vous avez décidé d’y faire pour l’agrandissement et le meilleur agencement de certaines parties de nos usines.
- Le bâtiment des écoles et celui des bains et lavoirs du Familistère de Laeken sont achevés ; les bâtiments d’agrandissement de l’usine : magasin, fonderie, emballage et ajustage y sont aussi terminés ; quelques travaux complémentaires sont en voie d’exécution, et bientôt notre belle succursale de Laeken, complétée et embellie, ne laissera rien à désirer sous le rapport de la bonne disposition des ateliers, des magasins et des bureaux ; le chiffre actuel de la fabrication pourra y être fortement augmenté, s’il en était besoin, ce que nous désirons et espérons, et nos camarades de Belgique, dont un certain nombre déjà habitent, avec leurs familles, le palais social que nous y avons fait construire, pourront participer aux bienfaits de l’habitation sociétaire et jouir des avantages que l’Association procure à ses membres, à ceux qui ont le bonheur d’en faire partie.
- Les travaux à l’Usine de Guise sont aussi en voie d’achèvement : le prolongement des halles du grand magasin où se feront les chargements, l’atelier de bourrellerie, le bureau de la nouvelle bascule avec son magasin, le bâtiment d’exposition des produits fabriqués sont terminés ; le nouveau magasin des modèles est achevé, il reste à y faire la pose des casiers ; l’habitation de la concierge et la nouvelle salle du Conseil seront aussi terminées sous peu, il ne restera plus à faire comme complément de ces travaux que la nouvelle disposition des bureaux de la comptabilité, dont l’exécution sera remise au printemps prochain.
- Les pelouses établies devant le pavillon central et l’aile droite du
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- Familistère, sont achevées et donnent au palais social un aspect plus agréable.
- Les magasins de vente au Familistère ont été agrandis et mieux disposés, de façon à pouvoir donner satisfaction aux besoins de notre population.
- Tous ces travaux sont donc terminés ou vont l'être, et ceux restant à faire seront exécutés, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, au printemps prochain, et sauf ensuite les travaux ordinaires d’entretien,nécessaires à la bonne marche de notre fabrication, nous n’aurons plus à faire avant longtemps sans doute, de grosses constructions, dont l’exécution nécessite des frais considérables et immobilise des sommes importantes, dont le besoin et la nécessité pourraient se faire sentir, et que nons regretterions de ne pas avoir à notre disposition, si certaines éventualités se produisaient ; il est d’ailleurs sage et prudent d’avoir toujours par devers nous une réserve importante.
- Nous allons maintenant, Mesdames et Messieurs, vous présenter notre situation financière en la faisant précéder de l’examen des mutations intervenues dans les*diverses catégories de membres de notre société pendant l’exercice écoulé, suivi de l’exposé de la situation de nos institutions de prévoyance, la composition du bilan et enfin la répartition des bénéfices.
- Je cède la parole à Monsieur Piponnier qui a établi les tableaux dont il va vous faire la lecture. (Applaudissements).
- M. Piponnier, conseiller de Gérance et contrôleur des comptabilités, lit les documents suivants :
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 Juin 1889.
- Membres actifs : Associés à Guise .
- — à Laeken Sociétaires à Guise .
- — à Laeken Participants à Guise .
- à Laeken
- Propriétaires de parts d’épargne ne prenant plus part aux
- travaux de l’Association .... .....................309
- Auxiliaires prenant, ou ayant pris part aux travaux, au cours de l’exercice......................... 962
- Total général .... 2190
- 130 ; i j 131
- 256 ( 7 ) 263
- 483 1 42 525
- 919
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 593
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de Pexercice 1888-89 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de Pexercice. ... 102
- Elus, sur leur demande, par l’Assemblée générale pendant Pexercice.............................................. . 31
- 133
- Décédés ou partis........................................... 2
- Existants au Ie1' Juillet 1889 ........................... 131
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er Juillet 1888 ............................ 250 \
- Élus, sur leur demande, par le Conseil de Gérance, 1
- pendant Pexercice.................................... 53 ) 303
- A déduire :
- Sociétaires devenus associés.......................31 ]
- Partis ou décédés .............................. 5 [
- Redevenus participants............................ 4 J 40
- Existants au 1er Juillet 1889 ............t............263
- PARTICIPANTS
- Au 1er Juillet 1888 .......................................544
- Élus, sur leur demande, pendant Pexercice.............. 64
- Sociétaires redevenus participants.......................... 4
- 612
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires................53 )
- partis ou décédés...................34 ) 87
- Le nombre de participants au l01' Juillet 1889 est donc de 525
- RETRAITÉS
- Les pensionnés, au 1er Juillet 1888 étaient au nombre de . 48
- Mis à la retraite, pendant l’exercice...................... 4
- ” 52
- Décédés pendant Pexercice.................................. 3
- Reste au 1er Juillet 1889 ................................ 49
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’Association.
- 2
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- LE DEVOIR
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NECESSAIRE
- L’assurance des retraites ou pensions et du nécessaire aux
- familles dans le besoin, possédait au 30 Juin 1888 :
- Un titre d’Épargnes de..................' . .. . . 602.864f »
- plus, la part attributive du travail des auxiliaires pour l’exercice 1887-88 ............................... 71.740 »
- Total du titre de l’assurance au 30 Juin 1889 . . . 674.604f »
- II va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1888-89 ................... 86.236 »
- Ce qui portera la valeur du titre à................. 760.840f »
- Le solde créditeur du compte cou- \
- rant de l’assurance des pensions et I
- retraites s’élève au 30 Juin 1889 à . . 233.206f 25 (
- La répartition de cet exercice va y (
- ajouter la solde des intérêts et dividende '
- revenant au titre.....................21.128 95 j 254.335 20
- Cette assurance possède donc un capital de . . . 1.015.175f20
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de l’exercice 1888-89 ont été :
- Subvention de l’association équivalente à 2 % du •
- montant des salaires ou appointements de l’exercice . 43.321 96
- Intérêts et dividendes du titre de ]
- l’assurance pour l’exercice 1888-89 . 37.994 05 :
- Rentrées diverses................. 421,90 ) 38 415 95
- Total........... 81.737f 91
- Le montant des dépenses est de................... 64:433 56
- Excédant des recettes sur les dépenses........... 17.304f 35
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise. — Section des Hommes.
- Il restait en caisse au 30 Juin 1888 . . . . . . I7.689f01 Les recettes de l’exercice 1888-89 s’élèvent à . . . 30.430 80
- Total. .... 48 119*81
- Les dépenses s’élèvent à .................. . . . 27.464 55
- Reste en caisse au 30 Juin 1889 .................... 20.655f 26
- Excédant des recettes sur les dépenses.............. 2.966 25
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 595
- Section des Dames
- En caisse au 30 Juin 1888 .................... 11.938 04
- Les recettes de l’exercice 1888-89, s’élèvent à . . 7.663 85
- Total des ressources . . . 19.601 89
- Les dépenses s’élèvent à................ 6 631 80
- ; Reste en caisse au 30 Juin 1889 ............... 12.970 09
- Excédant des recettes sur les dépenses........ 1.032 05
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Il restait en caisse au 30 Juin 1888 ...... 2 938 84
- Recettes de l’exercice 1888-89 . ....... 4.860 09
- Total des ressources de l’exercice . . . 7.798 93
- Dépenses.............................................. 4.537 27
- Reste en caisse au 30 Juin 1889 .............. 3.261 66
- Excédant des recettes sur les dépenses .... 322 82
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- Usine de Guise
- Le solde débiteur était au 30 Juin 1888, de . . . 652 14
- Les recettes de l’exercice 1888-89, sont de. ... 8.718 03
- Total des ressources . . . " . 8.065 89
- Les dépenses sont de. . . . . . . . . . . 8.065 89
- Solde .... néant
- Excédant des recettes sur les dépenses........ 652 14
- CAISSE DE PHARMACIE
- Usine de Laeken
- Il restait en caisse au 30 Juin 1888 ................. 1.801 74
- Recettes de l’exercice 1888-89........................ 1.365 86
- Total des ressources .... 3.167 60
- Dépenses............................................. 1.040 50
- Reste en caisse au 30 Juin 1889 ....... 2.127 10
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . . . 325 36
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant des recettes de nos assurances mutuelles s’élève à ...............................134 776 54
- Celui des dépenses à................................ 112.173 57
- Excédant des recettes sur les dépenses............... 22.602 97
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- 596
- LE DEVOIR
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 112.173 fr. 57 de dépenses des assurances mutuelles, se décomposent ainsi :
- ASSURANCES CONTRE LA MALADIE
- Les assurances ont payé aux malades pendant l’exercice écoulé : à Guise. — Section des Hommes.
- pour 11.499 journées de maladie à 617 malades . . . 24.854 05
- Section des Dames.
- pour 6.172 journées de maladie à 202 malades . . . 4.893 05
- à Laeken. — Section unique.
- pour 1.516 journées de maladie à 147 malades . . . 3.366 14
- POUR LES SECTIONS REUNIES ET FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise........................................... 8.065 89
- à Laeken.......................................... 1.040 50
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise............................................. 4.055 50
- à Laeken . 1.171 13
- Divers à Guise..................................... 293 75
- 47.740 01
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 49 pensionnés dont 21 au
- Familistère et 28 au dehors .... 29.776 65
- à 3 pensionnés à Laeken .... 1.926 80
- à 42 familles pour le nécessaire à la
- subsistance.......................... 12.352 20
- à 44 familles à titre d’allocations \
- temporaires............................ 13.276 10 /
- aux réservistes.................... 1.032 )) l
- aux médecins et sages-femmes . . 2.049 » |
- à l’hospice de Guise.................... 371 50 J
- Appointements du secrétaire . . . 1.981 11 I
- Frais divers.......................... 1.668 20 I
- 64.433 56
- Total égal. . . . 112.173 57
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-
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-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 597
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau)................ 7.126 34
- Écoles maternelles lre année (pouponnât) .... 2.173 31
- — — 2e et 3e années (bambinat). . . 4.860 31
- Écoles primaires (6 classes).................... 15.414 20
- Total des dépenses .... 29.574 16
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires......................... 21.713 08
- Frais de nourriture et fournitures scolaires . . . ,7.861 08
- Total égal. . . . 29.574 16
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ
- L’Association a consacré, pendant cet exercice, les sommes suivantes à la mutualité :
- Subventions aux malades, à Guise.................. 42.162 24
- — — à Laeken . . . . . 5.577 77
- Pensions aux vieillards.................... . . 31.703 45
- Secours temporaires aux familles.................. 32.730 11
- Frais d’éducation et d’instruction. . . . . . . 29.574 16
- Total. .... 141,747 73
- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise a été de . . . . 3.287.077 05 A notre usine de Laeken....................... . 579.188 77
- Total des affaires industrielles . . . 3.846 265 82
- AFFAIRES LOCATIVES & COMMERCIALES
- Produit brut des loyers.......... 102 202 19 )
- Vente des services commerciaux . 580.527 30 ' 682.729 49
- L’ensemble des affaires de l'association s’élève donc à....................................... 4.528 995 31
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-
-
-
- BXI_.^.3ST
- . ACTIF
- FAM I LI STÈ RE
- Immeubles statutaires....... 959.445 71
- Matériel — ............ 36.662 79
- Marchandises.................... . • 129.901 62
- Valeurs diverses . . . . . . • 4.097 40
- Comptes débiteurs. ...... 10.095 70
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires................ 431.754 89 \
- Matériel — 687.396 36
- Matières premières.................. 1.500 609 35
- Marchandises......................... 863.289 74 j
- jyencaisse . . . 22.856 » j \
- ^ 1 chez les banquiers 974.679 51 j i
- fd < en portefeuille . . 42.297 50 / |
- / Bons du trésor . 371 000 » ^
- — divers. . ’ . 25 » j 1.410.858 19
- Comptes débiteurs. . ,............ 2.978 610 91 /
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires................. 120.000 »
- Matériel — ..... 53.123 69
- Matières premières.................... 197.414 88
- Marchandises.......................... 185.435 80
- Valeurs diverses.......................... 287 52
- Comptes débiteurs.
- 478.729 60
- COMPTABILITE SOCIALE Constructions et matériel créés depuis
- la fondation de l’Association . . 3 337.559 74
- Comptes débiteurs ..... . 190.407 93
- ^.XJ
- 1.140.203* 22
- 7 872.519 44
- 1 034.991 49
- 3.527.967 67
- 13.575.681*82
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-
-
-
- 30 JTJI3ST 1889.
- PASSIF
- FAMILISTÈRE Comptes créditeurs..............
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs . . . . . . 2.055.826 43
- ASSURANCES £ONTRE LA MALADIE
- Hommes .... 20.655 26 )
- Dames............ 12.970 09 J 33.625 35
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs . . . . . . 42.838 02
- ASSURANCES CONTRE LA MALADIE
- Maladie........... 3.261 66 j
- Pharmacie. ... 2 127 10 ) 5.388 76
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs. 2.546.068 33
- Assurance des pensions et du nécessaire .......... 233.206 25
- Amortissement des immeubles et matériel ............ . . . . 2.625 539 §2
- Fonds de réserve..... 460.000 »
- CAPITAL SOCIAL
- Apports à divers. . 404.500 » \
- — à la société. 1.036.741 »
- Épargnes aux membres de l’association 2 072.280 »
- Épargnes de l’assurance . . ... 674.604 »
- Epargnes à la société 411 875 »
- Plus-value au bilan.......
- 216.885*45
- j 2.089.451 78
- 48.226 78
- 10.464.813 60 756.304 21
- 13.575.681*82
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-
-
-
- 600
- LE DEVOIR
- COMPOSITION & RÉPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices bruts de l’exercice se décomposent ainsi :
- Familistère (services commerciaux ét loyers)
- Usine de Guise..................................
- — de Laeken ..................................
- Comptabilité sociale (solde du compte, charges et revenus sociaux).................................
- Total des bénéfices bruts .
- 411.866 07 658.448 78 154 516 50
- 27.769 56 952.6U0 91
- dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statutaires à Guise ' \
- et à Laeken........................... 116.183 54 #
- Frais d’éducation................... 29.574 16 <
- Répartition coopérative au Fami- \
- listère................................ 50.534 » )
- Plus-value au bilan
- 196.296 70 756.304 21
- Il y a lieu de prélever sur cette somme :
- Les intérêts à 5% du capital social 230.000 » Pour la direction de Laeken . . 4.658 »
- Reste à partager .
- soit, conformément à l’article 128 des statuts :
- 234 658 » 521.646 21
- Aux intérêts du capital et aux salaires du tra
- vail 75 o/0 = 391.235 ))
- A l’administrateur-gérant 4o/0 = 20.865 »
- 1 % à chaque conseiller de gérance en fonction, et le reste selon les prescriptions statutaires 16 % = 83 464 »
- Pour préparation et entretien d’élèves aux écoles de l’État 1 % — 5.216 »
- A la disposition du Conseil, pour récompenser les inventions utiles 2 % = 10 433 21
- Au Conseil de surveillance 2 o/0 = 10.433 »
- Total égal . . . . 521.646 21
- La somme de 391.235 fr. produit des 75 0 /0 revenant au capital et
- au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère. 97.798 55
- — l’usine de Guise . . 1 841.478 71
- — — — de Laeken . . 244.651 69
- A reporter 2.183.928 95
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-
-
- Assemblée générale ordinaire
- 601
- Report........... 2,183.928 95
- Concours supplémentaire des associés . ... 286.506 60
- — — sociétaires .... 174.173 25
- — — des membres ayant
- plus de vingt années de service et participant au
- même titre que les associés......................... 136.966 55
- que les sociétaires....................... 83.146 05
- Concours du capital................................ 230.000 »
- Total des services rendus prenant part à la répartition 3 094 721 40 Les 391.235 fr. attribués au capital et au travail, divisés par 3.094.721 fr. 40, montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent 12,64 °/0.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés 286.506 60 i
- Supplément . . . 286.506 60 j 573.013 20 à 12,64 72.435f »
- Salaires des société 348.346 50 j
- Supplément . . . 174.173 25 ) 522.519 75 à 12,64 = 66.052 »
- Salaires des participants . . . 468.341 30 à 12,64 == 59.203 »
- Suivt art. 129 au taux )
- des associés. . . 136.966 55 j
- Supplément . . . 136.966 55 J 273.933 10 à 12,64 -= 34.628 »
- Suivtart.129 au taux }
- des sociétaires . . 166.292 15 /
- Supplément . . . 83.146 05 ) 249.438 20 à 12,64 = 31 531 »
- Épargnes réservées aux jeunes'
- apprentis........................ 95.534 10 à 12,64 = 12.076 »
- A l'assurance des pénsions,salaires
- des auxiliaires........... 681.941 80 à 12,64 = 86.236 »
- Au capital social........... 230.000 » à 12,64 — 29.074 »
- 3 094. 21 40 391.235 »
- L’intérêt à payer au capital sera de 5 % sur un capital social
- de 4.600.000 fr................................= 230.000 »
- Le dividende du capital sur les 230.000 fr. d’intérêt à 12,64 '/» sera de.................................. 29.074 »
- 259.074 X 100 4.600 000
- 5.63
- 259.074 »
- Les intérêts et dividendes à payer au capital seront donc de 5,63 °/o.
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- 602
- LE DEYOIR
- Reprenant la parole, Mile* Président de l’Assemblée continue en ces termes :
- Comme vous avez pu vous en rendre compte par la lecture qui vient de-vous être faite, la situation est encore belle et prospère, les bénéfices nets à répartir, qui s’élevaient l’an dernier à 480.613 francs et l’année précédente à 243,299 francs, s’élèvent cette année à 521.646 francs.
- Vous avez dû remarquer, dans l’exposé de la situation de nos assurances mutuelles, que la caisse des pensions et du nécessaire possède un capital de 1.015.175 francs ; l’an dernier, le solde créditeur de cette assurance s’élevait à la somme de 910.390 francs, soit une augmentation pour cet exercice, sur le précédent, de 104.785 francs.
- Quelle belle situation, mes amis, quelle belle perspective, et combien nous devons nous sentir heureux de pouvoir soulager nos frères malheureux et leur garantir des pensions pour leurs vieux jours.
- Y a-t-il.en effet,une perspective plus belle et plus consolante pour les travailleurs que celle de pouvoir se dire que leur vieillesse est assurée et qu’ils pourront finir leurs jours dans la tranquillité et un bien-être relatif.
- Souhaitons donc, mes amis, que eette belle situation se continue et s’accentue ; pour la conserver et la rendre meilleure encore, il nous faut rester unis, il faut travailler tous ensemble à la prospérité de notre Association, au bonheur les uns des autres ; dans une société comme la nôtre en travaillant pour soi, on travaille pour les autres.
- Pour obtenir ce résultat, il faut faire litière des sentiments d’égoïsme et de faux amour-propre qui' pourraient encore exister chez certains d’entre nous, que la jalousie et l’envie disparaissent complètement pour faire place aux sentiments de confraternité et d’amour du prochain ; faisons fi de certaines doctrines anarchiques et subversives dont la mise en pratique n’aboutirait qu’au désordre et aux désastres ; les théories d’utopistes et les prédications de soi-disant amis du peuple n’ont rien à faire parmi nous, nous avons ce qu’il nous faut pour assurer notre bien-être, nous possédons l’instrument qui peut et doit nous donner la tranquillité et le bonheur, à nous à savoir sagement nous en servir pour en profiter et en faire profiter ensuite ceux qui nous succéderont. (Applaudissements)
- Ayons toujours dans la pensée le souvenir de l’homme de bien à qui nous devons le bien-être, pratiquons ses belles maximes et ses nobles enseignements, ils sont gravés sur la pierre de son mausolée, qu’ils soient aussi gravés dans nos cœurs; sachons reconnaître et nous dire que si nous n’avons pas tous les avantages que
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-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 603
- donne la richesse et que, s’il èxiste de plus heureux que nous, peut-être,il y en a certainement beaucoup de moins heureux ; obligeons le monde à reconnaître que l’œuvre familistérienne, l’association du capital et du travail, est la plus belle expression de la mutualité fraternelle et la meilleure des solutions sociales.
- Le rapport de M. le président est chaleureusement applaudi par l’assemblée.
- 2° — Rapport du Conseil de surveillance.
- La parole est donnée à M. le rapporteur du Conseil de surveillance, pour la lecture de son rapport.
- M. Deroo, rapporteur, prend la parole en ces termes ;
- Mesdames et Messieurs,
- Désignés par l’Assemblée générale pour remplir les fonctions de conseillers de surveillance pour l’exercice 1888-1889, nous venons vous rendre compte de la délicate mission que vous avez bien voulu nous confier.
- Ainsi que le prescrit l’article 109 des Statuts, nous nous sommes assurés de la tenue régulière des écritures à la comptabilité générale ; les balances de fin de mois, le portefeuille, les caisses de l’Usine et du Familistère ont été de notre part l’objet d’une vérification minutieuse ainsi que les comptes et le bilan que vient de vous présenter notre Administrateur-Gérant.
- Dans tous les services nous avons rencontré une grande bienveillance de la part du personnel. Tous les renseignements et les documents nécessaires à notre vérification nous ont été gracieusement fournis ; qu’il reçoive ici l’expression de notre reconnaissance et de notre gratitude.
- Le bilan que vient de vous soumettre notre Administrateur-Gérant vous donne la situation financière exacte de notre Société au 30 Juin 1889,
- Cette situation fixe comme produit net à répartir, 521 646 fr. 21.
- La part affectée au travail et au capital sur cette somme ôtant de 75 % soit 391 235 francs, le rapport entre cette somme et les 3.094.721 fr. 40, représentant le total des services rendus est de 12 fr. 64 %.
- L’intérêt dû aux épargnes sera de 5 % plus les dividendes à la proportion de 12 fr.64 soit 0,63 cent. C’est donc un intérêt total de 5 fr. 63 qui vous .sera servi cette année.
- D’après ce qui précède, vous pouvez voir qu’entre les mains de l’homme que nous avons choisi pour nous diriger, l’œuvre du fondateur n’a pas périclité.
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- le devoir
- Le dévouement, l’activité, les connaissances administratives que déploie notre Administrateur-Gérant, sauront donner à cette oeuvre l’impulsion nécessaire.
- Nous devons dire également que le Conseil de Gérance lui a été d’un précieux concours Cette année, comme les précédentes, il a su se montrer à la hauteur de sa tâche.
- Ce concours lui sera continué, nous en sommes persuadés. C’est en unissant nos efforts à ceux de notre Administrateur-Gérant, en mettant notre intelligence et nos connaissances pratiques au service de l’Association que nous atteindrons le but que nous poursuivons.
- Vous avez, dans le courant de cet exercice, modifié l’article 129 des statuts èn faveur de deux catégories d’anciens travailleurs.Vous leur faites une part beaucoup plus large que celle à laquelle ils ont eu droit jusqu’alors dans la répartition des bénéfices. C'est un acte fraternel qui vous fait grand honneur et que nous admirons.
- Peut-être les bienfaits pourront-ils encore s’étendre.
- Vous ne l’ignorez point, les anciens travailleurs de l’Association seront toujours de la part de votre conseil d’administration l’objet d’une sollicitude et d’une préoccupation constantes.
- Nos caisses mutuelles fonctionnent régulièrement et à la satisfaction générale. Elles continuent, comme par le passé, à rendre d’importants services à notre population , grâce à la vigilance et au zèle de leurs comités.
- Leur chiffre créditeur s’est sensiblemeut élevé cette année. La caisse des Pensions principalement atteint aujourd’hui le chiffre respectable de 1.015 175 fr. 20. Cela est véritablement réconfortant pour tous.
- La somme de cent mille francs que vous avez votée l’an dernier pour l’érection d’une statue et d’un mausolée à notre bienfaiteur a reçu son application.
- •Les deux monuments s'élèvent, le premier sur la place du Familistère, au centre de notre cité ouvrière ; le second, placé à l’extrémité des jardins de l’Association, domine l’ensemble des bâtiments qui composent le Palais Social.
- Ces deux monuments, véritable's oeuvres d’art, sont dignes de notre Fondateur.
- Notre population s’étant considérablement accrue pendant ces dernières années, les magasins des services commerciaux du Familistère étaient, en raison des ventes qui s’y font actuellement, devenus insuffisants
- Nous avons été obligés d’augmenter le nombre des comptoirs et des rayons de vente. Certains locaux qui se trouvaient à proximité de ces magasins y ont été annexés. C’est une des conséquences névitables de la situation.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 605
- Ces travaux ont été effectués pendant le cours de cet exercice, nous pouvons nous procurer aujourd’hui dans ces magasins toutes les marchandises nécessaires à nos besoins.
- Le conseil de Gérance en élevant de 50 à 83 u/° la remise aux acheteurs, sur carnet de crédit a eu là une idée généreuse dont nous tenons à le remercier. Cette mesure est très appréciée, et le résultat s’en fera sérieusement sentir dans l’avenir.
- En même temps qu’au Familistère nos magasins devenaient insuffisants,le développement de nos affaires nous obligeait à installer trois quais de chargement afin d’accélérer l’expédition de nos marchandises ; nous avons dû, en outre, construire de nouveaux bâtiments dont un spécialement affecté à l’exposition permanente de nos produits, et d’autres pour les magasins et le service de la bascule.
- Tous ces travaux sont presque terminés ; nous pouvons aujourd’hui faire face à toutes les nécessités de notre commerce.
- Un bâtiment construit aussi spécialement pour nos modèles va les mettre à l’abri de l’incendie et donnera à notre industrie une sécurité complète.
- Notre succursale de Belgique est, comme l’Usine de Guise, en voie de transformation. Les ateliers ont été agrandis et des annexes ont été construites.
- Un grand nombre de familles habitent le Familistère que nous y avons fait bâtir. Des magasins de vente sont sur le point d’être installés et les ouvriers y trouveront les marchandises qui leur sont nécessaires.
- Nous allons avoir également à Laeken des écoles où les enfants recevront, comme les nôtres, une éducation et une instruction soignées, afin d’en former d’excellents collaborateurs.
- Vous n’ignorez pas que nous avons fait cette année tous nos efforts pour que les produits de notre industrie fussent, ainsi que notre association, dignement représentés à l’Exposition Universelle de Paris. Deux médailles d'or et deux médailles de bronze ont été la récompense des sacrifices que nous nous sommes imposés à ce sujet.
- Au point de vue commercial, nous nous trouvons placés dans d’excellentes conditions.
- Travailler sans cesse au progrès de notre industrie, au perfectionnement de nos machines et outils producteurs doit être une grande partie de notre préoccupation.
- En agissant ainsi, nous continuerons certainement à nous maintenir au premier rang et à tenir le haut du marché.
- Jamais nos produits n’ont été aussi répandus dans le monde ; la Suisse, la Belgique, la Hollande, l’Espagne, l’Amérique, l’Italie
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- 606
- LE DEVOIR
- même, malgré la dénonciation du traité de commerce avec la France, angmentent chaque année leur chiffre d’affaires. Ces résultats nous donnent pleine confiance en l’avenir.
- Notre situation est belle, sachons la conserver. Nous le pouvons , si nous savons, par notre sagesse, marcher unis dans la voie qui nous a été ouverte par le Fondateur de notre association.
- En conséquence et comme conclusion de ce qui vient de vous être exposé, le Conseil de surveillance a l’honneur de vous proposer, Mesdames et Messieurs, d’approuver les comptes et le bilan que vient de vous soumettre notre Administrateur-Gérant et de clore ainsi, par votre adhésion, l’exercice 1888-89. (Applaudissements)
- 3° — Adoption du rapport de la Gérance et du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- M. le Président invite l’assemblée à discuter les rapports dont elle vient d’entendre la lecture. Aucune observation n’étant faite, M. le Président met aux voix l’adoption des rapports et des comptes présentés à l’Assemblée.
- A l’unanimité, l’Assemblée approuve le rapport de la Gérance et celui du conseil de Surveillance.
- 4° — Élection du Conssil de surveillance.
- L’assemblée procède ensuite à l’élection du conseil de surveillance pour l’exercice 1889-1890.
- Sont élus : Messieurs Lecail Théodore, Tardier Maxime et Louis Edmond fils.
- 5° — Élection d’un conseiller de Gérance.
- L’assemblée procède à l’élection d’un conseiller de Gérance en remplacement de M. Bourdanchon dont le mandat est expiré.
- M. Laporte Louis est proclamé conseiller de Gérance pour trois ans.
- 6° — Élection d’un gérant désigné.
- M. le Président invite ensuite l’assemblée à procéder à la nomination d’un Gérant désigné, conformément à l’article 76 des statuts.
- L’assemblée élit M. Pernin Antoine, lequel accepte la fonction.
- 7° — Distributions de pain aux indigents de la commune.
- L’Assemblée vote avant de se séparer des secours en nature aux nécessiteux de la commune.
- Puis M. le Président l’informe des mesures à suivre pour le règlement des intérêts, l’inscription des épargnes, etc.
- La séance est levée.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 607
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La France vient de signer un nouveau bail avec la République, Elle a repoussé, dans les deux journées des 22 septembre et 6 octobre, les représentants à divers titres du pouvoir personnel, quelque soin qu’il prissent de dissimuler leurs véritables intentions sous l’aspect d’une déférence affectée pour la souveraineté populaire, base de nos institutions.
- La loi qui rétablissait en France le scrutin uninominal pour le renouvellement de la Chambre avait divisé le territoire continental et les colonies en 376 circonscriptions électorales.
- Les 576 membres de la Chambre qui vient d’être élue se décomposent ainsi, au point de vue des opinions politiques : 367 républicains, 170 réactionnaires et39 boulangistes,républicains dissidents.
- La victoire du parti républicain est d’autant plus appréciable que ses adversaires avaient plus bruyamment affiché l’espérance de vaincre.
- Déjà, dans la défaite, les éléments dispersés de la coalition s’entre-déchirent comme ils l’eussent fait au lendemain de la victoire.
- Mais quelle différence de situation ! La République, mise hors cause par le vote de la grande majorité du corps électoral, assiste impassible à cette inévitable querelle. Elle en profitera sûrement ; elle ne peut plus en souffrir.
- Les élections ont prouvé que la grande majorité de la nation est plus que jamais attachée à la conservation de la forme républicaine.
- Le nombre des voix obtenues par les candidats républicains est de 4 012.353. Celui des candidats dits conservateurs est de2.346.686. Celui des candidats boulangistes (républicains dissidents) est de 1.037.666. D’où il suit que les républicains ont eu 2 974.687 voix de plus que les boulangistes, 1.671.667 de plus que les conservateurs, 634.000 de plus que les boulangistes et les conservateurs réunis.
- En 1885, l’écart n’avait été que de 418.800 voix. Les efforts réunis des réactionnaires et des boulangistes n’ont réussi qu’à l’augmenter de 216.000 ! Et notez que ces derniers se défendent si bien de vouloir porter atteinte à la République qu’ils s’en proclament les plus ardents, les véritables défenseurs ! La plupart des réactionnaires élus n’ont pu triompher qu’en dissimulant leurs préférences dynastiques, sous le drapeau de la révision. Il ne serait pas facile d’opérer
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- le tri de ceux qui ont lu sur ce drapeau le mot : amélioration, et de ceux qui n’y ont vu que le mot : destruction. Cependant il est permis de croire que le parti monarchique n’est en France qu’une infime minorité, si l'on considère que, sur près d’un millier de candidats réactionnaires, deux ou trois seulement ont eu le courage d’arborer franchement le drapeau de la monarchie. Dix-neuf années de régime républicain ont peu à peu déraciné ce qui pouvait rester de foi monarchique dans notre pays, après la désastreuse expérience de l’empire, et le principe dynastique ne se relèvera jamais du discrédit dans lequel l’a plongé l’oubli, chez les prétendants, des règles de l’honneur et du bon sens, concurremment avec l’action de leurs adversaires.
- Aussi est-il fort possible que parmi les nouveaux députés dont la candidature était patronnée par des monarchistes, il s’en trouve d’assez raisonnables pour se rallier franchement à l’idée républicaine.
- Mais quelle que soit l’attitude d'une partie de la minorité, ou de la minorité tout entière, la République est dès à présent assurée, dans la nouvelle Chambre, d’une majorité de 157 voix.
- Quel usage les républicains vont-ils faire de leur victoire? Il ne suffit pas, en effet, que dans une consultation solennelle la nation se soit prononcée avec la plus grande énergie pour le maintien de la République. Il faut que la République vive.
- A quels moyens la majorité recourra-t-elle pour assurer le maintien et le développement de la République ?
- Ce n’est pas une tâche aisée que de dégager la moyenne des aspirations politiques ou sociales des nouveaux élus.
- L’absence de programme a été la caractéristique des élections dernières. Le salut de la République a été la grande, pour ne pas dire, l’unique préoccupation. Laissons donc de côté, sauf à y revenir plus tard, avec des éléments d’appréciation plus sûrs, les tendances plus ou moins libérales, plus ou moins libre-échangistes ou protectionnistes, plus ou moins réformatrices que l’on prête à la majorité de l’opinion républicaine réprésentée à la-Chambre. Ce qui est dès à présent certain, c’est que, si la majorité est animée, et il y a tout lieu de le croire, des sentiments qui ont inspiré le corps électoral, à une période d’agitations, de dissensions, d’efforts confus, et conséquemment stériles, succédera une phase de calme, d’union et de travail méthodique.
- La. présence dans les rangs de la majorité d’un contingent relativement considérable d’hommes nouveaux, étrangers aux dissentiments passés, augmente encore les chances d’union et par suite de travail fécond.
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- En effet, la moitié environ des membres de la nouvelle Chambre, soit 287 sur 576, sont des députés nouveaux, et dans ce nombre on compte 177 républicains, soit près de la moitié de la représentation républicaine.
- Le désir d’en finir avec les anciennes appellations de groupes s’accorde merveilleusement avec le souci de la recherche d’une bonne méthode de travail.
- Aux groupements politiques, organisés en vue de la conquête du pouvoir, on propose de substituer des commissions d’étude où chacun se classerait suivant ses aptitudes et ses connaissances.
- Telle commission comprendrait les républicains qui ont fait une étude plus spéciale des questions administratives ; d’autres, les économistes, les agriculteurs, les hommes compétents dans les questions d’enseignement, de procédure, de chemins de fer, canaux, etc.; la lutte des idées remplacerait le conflit des ambitions.
- Si la Chambre réalisait ce plan, elle serait sur la voie d’une dès importantes réformes parlementaires qui rentrent dans le programme du Devoir ; en tout cas elle s’assurerait le moyen de mener à bien quelques-unes des réformes qui s’imposent pour la consolidation du régime républicain, dans l’ordre économique, administratif et judiciaire, non moins que dans l’ordre politique.
- J. P.
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- La distribution des récompenses de l’Exposition Universelle
- La cérémonie de la distribution des récompenses vient d’avoir lieu au palais de l’Industrie. Elle a dignement couronné la série des fêtes que le gouvernement et la ville de Paris offrent depuis cinq mois à leurs collaborateurs dans l’œuvre de l’Exposition et aux visiteurs qu’elle attire dans la capitale.
- A cette occasion, M. Carnot, président de la République, a prononcé le magnifique discours suivant :
- Messieurs,
- Il y a cinq mois, nous ouvrions les portes de l’Exposition de 1889, nous venions saluer les travailleurs du monde entier en les remerciant de s’être faits nos collaborateurs dans l’œuvre de paix et de concorde à laquelle nous avions convié les nations, et nous souhaitions la bienvenue aux visiteurs de tous les pays, qui, répondant à l’appel de la France, se donneraient chez elle rendez-vous pour célébrer le centenaire économique de 1789.
- Cette Exposition voit aujourd’hui approcher le terme assigné à sa durée (trop tôt, sans doute si nous écoutons nos regrets), et nous venons, au nom de la France, décerner les récompenses qu’ont mérité les exposants dans ce grand tournoi de l’industrie.
- Mon premier devoir,et je le remplis de grand cœur, est d’adresser nos remerciements sincères à tous nos hôtes, exposants et visiteurs, dont le précieux concours a si largement contribué à l’éclat sans égal de la belle fête internationale qui touche à sa fin.
- Ils ne nous ont pas seulement apporté les produits de l’art, de l’industrie ou de l’agriculture de leurs pays ; la France a reçu d’eux des témoignages d’estime et de sympathie qu’elle n’oubliera pas. Ils emporteront, je l’espère, en nous quittant, des sentiments de sincère et durable amitié.
- L’Exposition de 1889 a été, Messieurs, de tout point, digne de la France, digne de la République, digne des grands souvenirs qu’évoquait sa date.
- Elle laissera une belle page dans l’histoire de l’activité humaine. Honneur à ceux qui en ont conçu le projet ! Honneur à ceux qui
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- ont su le réaliser et élever cet ensemble d’édifices dont la belle ordonnance saisit et charme les visiteurs ! Honneur aux organisateurs de ce merveilleux concours et à leurs plus modestes collaborateurs ! Tous ont été à la hauteur de leurs devoirs et ont bien mérité de la République.
- Nous devons un égal tribut de reconnaissance aux exposants de tous les pays qui n’ont reculé devant aucune difficulté, devant aucun sacrifice et sont accourus si courageusement en comptant, sur leurs seules forces, nous apporter les produits de leur travail. . Félicitons et remercions les travailleurs du sol, de la mine, de l’atelier, qui ont accumulé dans les galeries du Champ de Mars et du quai d’Orsay tant de richesses agricoles et industrielles. Ils ont montré ce qu’il y a de vitalité, de puissance productive et d’inépuisables ressources dans notre chère patrie, et ce dont est capable avec de libres institutions, une grande nation honnête et laborieuse. Honneur à tous ces artisans de la prospérité nationale !
- Si, dans quelques semaines, messieurs, les merveilles réunies dans l’Exposition, doivent être dispersées et si l’œuvre matérielle, réalisée au prix de tant de dévouement, doit disparaître, elle laissera dans les intelligences et dans les cœurs des traces durables, des souvenirs précieux, des enseignements utiles.
- Les splendeurs de l’art et de l’industrie moderne ne se bornent pas à éblouir les regards des visiteurs. Elles appellent l’étude, elles sollicitent les comparaisons, elles suscitent les idées, elles répandent dans le monde du travail des germes de progrès, elles engendrent de fructueux efforts pour perfectionner les moyens de produire.
- C’est ainsi que l’Exposition de 1889 se survivra à elle-même.
- Elle portera d’autres fruits non moins précieux en vulgarisant les dernières conquêtes de la mécanique industrielle, les procédés les plus propres à garantir la sécurité de l’ouvrier et la salubrité de l’atelier, en appelant l’attention sur les méthodes comparées d’instruction dans tous les pays,de l’enseignement professionnel surtout, inséparable de la liberté de travail.
- L’Exposition n’a pas été seulement une exposition de choses, elle a été aussi une exposition d’idées. Les congrès internationaux, où les hommes éminents de tous les pays ont apporté le contingent de leurs idées sur les sciences, les arts, les lettres, les questions économiques et sociales, laisseront les plus précieux documents.
- Un groupe entier de l’Exposition, spécialement consacré à l’économie sociale, a réuni d’inappréciables trésors de renseignements sur la production et sur les initiatives capables de l’améliorer. On a pu y voir la glorification de l’œuvre de 1789, l’affranchissement de l’industrie et le tableau complet d’une des plus grandes évolutions économiques et sociales de l’humanité.
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- De telles richesses, Messieurs, formeront une mine précieuse à exploiter, à l’heure où s’impose, plus que jamais, l’étude de toutes les questions qui touchent au travail, à la production, au crédit, à l’association et à l’épargne ; à l’heure où l’examen et la défense de nos intérêts commerciaux réclament autant de vigilance que de sang froid ; au moment enfin où le patriotisme commande, avec la paix du dedans et du dehors, avec la concorde entre les citoyens, une politique pratique et féconde.
- Que l’Exposition de 1889 ouvre ànotre pays cette ère d’apaisement et de travail ; elle aura porté les fruits que les patriotes en attendent. Ses bienfaits ne doivent pas s’arrêter à nos frontières. Les hôtes que la France a accueillis avec joie et qu’elle ne verra pas s’éloigner sans regrets auront appris à la connaître. Les jugements éclairés qn’ils auront pu former, les sentiments qu’ils emporteront dans leurs pays ne peuvent rester sans effets sur les relations entre les peuples ; la politique à laquelle la France est fidèle aura trouvé de nouveaux défenseurs et l’Exposition de 1889 aura encore servi la grande cause de la paix et de l’humanité.
- C’est par des applaudissements enthousiastes et prolongés que la foule qui remplissait l’immense nef a accueilli les dernières paroles du chef de l’Etat.
- Avant la distribution des récompenses, par laquelle s’est terminée la cérémonie, M. Tirard, président du conseil, ministre du commerce et de l’industrie, a prononcé un discours, qui n’est en quelque sorte que le développement de celui de M. Carnot, et dont nous reproduisons le passage suivant relatif au rôle actuel des Expositions.
- « C’est qu’en effet les expositions d’aujourd’hui ne sont plus simplement ce qu’elles étaient à leur origine, de grands et vastes marchés, n’ayant d’autre but que le trafic des marchandises ; ces expositions—et celle qui nous occupe en ce moment le prouve surabondamment— ont une portée plus étendue et plus haute.
- Elles font connaître non seulement des produits nouveaux ou perfectionnés, des découvertes ou des inventions nouvelles, mais encore tous les efforts tentés ou réalisés en vue d’augmenter le bien-être général.
- Sous le tifcre générique d’Economie sociale, tout ce qui touche à l’hygiène publique, à l’éducation et à l’instruction des enfants, à la prévoyance, à l’alimentation, à l’habitation, au soulagement des souffrances physiques et morales, tout ce qui touche, en un mot, aux conditions intimes de l’existence tient largement sa place dans notre Exposition, à côté des productions artistiques, scientifiques, industrielles, agricoles et commerciales.
- C’est ainsi que nous possédons la plus complète description des
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- associations qui, depuis quelques années, se sont constituées en France et à l’Étranger sous forme de sociétés coopératives de consommation, de secours mutuels, de caisses de retraites et d’épargne, d’assurances contre les accidents, d’apprentissage, de syndicats professionnels, d’habitations ouvrières, d’hygiène sociale, etc., etc., et c’est une grande satisfaction de constater le zèle désintéressé avec lequel des hommes considérables consacrent leurs efforts et leurs études à suivre et à diriger ce grand mouvement de saine philanthropie.
- L’Exposition de 1889 se distingue également entre toutes par l’importance des congrès réunis à cette occasion. Leur nombre est de 70, et si je ne craignais de fatiguer par l’énoncé de chacun d’eux, l’on verrait qu’il est peu de questions intéressant la masse des populations qui n’aient trouvé place dans ces utiles et savantes réunions, auxquelles veulent bien prendre part les représentants les plus autorisés d’un grand nombre de pays.
- Je n’entreprendrai pas la description, bien inutile d’ailleurs, des merveilles que chaque jour des flots de visiteurs, venus de tous les points du globe, admirent avec enthousiasme ; mais je ne puis m’empêcher de signaler toujours dans l’ordre d’idées que je viens d’indiquer les progrès considérables que l’Exposition nous révèle dans l’enseignement technique ou professionnel. Cet enseignement s’est étendu avec une grande rapidité. L’initiative privée trop faiblement encouragée, je le reconnais, par les maigres crédits dont l’administration dispose, s’efforce d’améliorer les conditions de l’apprentissage des jeunes garçons et des jeunes filles en quête d’un métier. Pour bien apprécier les avantages des écoles professionnelles publiques et privées (qui ne sont souvent, à la vérité, que des préparations à l’apprentissage), il faut se souvenir de ce qu’était l’apprentissage d’autrefois, il faut admirer avec reconnaissance les fondateurs et les administrateurs de ces écoles, qui.consacrent leur temps et leur argent à des œuvres justementconsidérôes aujourd’hui comme indispensables à la prospérité de l’industrie. »
- M, Tirard a terminé cette partie de son exposé en disant qu’une Exposition où l’étude des questions économiques et sociales joue un si grand rôle avait sa place marquée dans la célébration du centenaire de 1789, dont la solution de ces questions doit consacrer les pacifiques conquêtes.
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- Les Grèves aux Etats-Unis et en France
- M. Turquan, chef du bureau de la statistique au ministère du commerce, vient de dresser la statistique des grèves qui ont eu lieu en France de 1874 à 1885. Presque en même temps M. Garroll Wright,
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- chef du bureau du travail à Washington, publiait la statistique des grèves qui ont éclaté aux États-Unis de 1881 à 1886.
- Les constatations qu’elles permettent sont infiniment curieuses.
- On remarque tout d’abord que le recours à la grève est beaucoup plus fréquent aux États-Unis qu’en France, tout compte fait, bien entendu, de la différence qui existe entre les deux populations. Aux États-Unis, le nombre moyen des grèves a été, pendant la période de 1881 à 1886, de 650 par an. Il a été, chez nous, de 74 seulement. Le nombre total des grévistes a atteint 1,323,203 pour les dix années étudiées par M. Carroll Wright, tandis que, pendant les onze années qu’embrasse la statistique française, il n’a pas dépassé 216.662. Mentionnons tout de suite que ce dernier nombre ne s’applique qu’à 673 grèves sur 804 qui ont eu lieu en France de 1874 à 1885 ; les renseignements recueillis par le ministère du commerce ont donc été incomplets sur ce point.Mais quel qu'ait été le nombre des grévistes pour les 131 grèves restantes, un écart considérable subsistera en tout état de cause, entre les deux pays.
- Les salaires étant incontestablement plus élevés aux États-Unis qu’en France, la condition défectueuse des ouvriers de ce pays ne peut tenir qu’à l’excessive cherté du prix des choses due à l’exagération des tarifs protecteurs, et peut-être aussi à la hausse artificielle produite par les vices du système en vigueur.
- Autres chiffres intéressants :
- Aux États-Unis, sur les 1,323,203 travailleurs qui se sont mis en grève, de 188 f à 1886, il y en a eu 660,396 qui ont complètement échoué ; 518,583 ont réussi à faire prévaloir leurs réclamations ; 144,224 n’ont eu qu’un succès partiel. En France, sur 753 grèves examinées à ce point de vue,427, soit 57 0/0, ont totalement échoué; 206, ou 27 0/0, ont abouti à l’adoption des voeux des grévistes ; 120, soit 160/0, se sont terminées par une transaction.La proportion des échecs absolus est considérable, on le voit ; dans l’ordre normal des choses, une arme qui donnerait de pareils mécomptes serait immédiatement jetée au rebut. Or, voici des chiffres qui complètent tristement ceux-là.
- La statistique américaine établit que les pertes subies par les grévistes privés de salaire, se sont élevées à 260 millions de francs; en outre, un capital de plus de 16 millions a été employé à soutenir les grèves, et, finalement, détruit. Pour toutes les grèves où les ouvriers ont dû reprendre le travail aux anciennes conditions, les sacrifices faits l’ont été sans compensation. Dans les cas où les ouvriers ont eu complètement gain de cause, il leur a fallu d’abord, d’après les calculs de M. Wright, 76 journées de travail au tarif nouveau pour combler seulement les pertes subies pendant la grève. Enfin, dans les cas où il y a eu transaction, le nombre des journées
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- de travail nécessaires pour combler le déficit éprouvé par les grévistes n’est pas moindre de 361.
- En France, les constatations sont les mêmes. On calcule que, dans les grèves qui se terminent par un succès des grévistes, et dans le cas où ceux-ci parviennent à faire augmenter de 10 0/0 leurs salaires, il leur faut travailler 160 jours pour regagner simplement ce que l’interruption du travail leur a enlevé. Quant à ceux qui échouent, —et c’est le plus grand nombre, — ils voient leur situation cruellement aggravée ; leur épargne, s’ils en possédaient, a sombré dans l’aventure.
- Les causes les plus fréquentes des grèves sont naturellement les demandes d’augmentation de salaires, les diminutions de salaires et les griefs des ouvriers relativement à certaines conditions du travail. Ces trois causes à elles seules ont donné lieu à plus des trois quarts des grèves signalées.
- Mais, en dehors de ces causes essentielles, il en est beaucoup d’autres, il en est même d’absolument contradictoires.
- 46 grèves, par exemple, ont éclaté à la suite de demande par les ouvriers d’une réduction des heures de travail ; 13, au contraire, se sont produites à cause d’une réduction des heures de travail imposée par les chefs d’industrie ; 25 grèves ont eu pour point de départ le maintien à l’usine ou à l’établissement de directeurs, d’ingénieurs, surveillants ou contremaîtres, et 16 ont été le résultat du renvoi de personnes investies des mêmes fonctions.
- Cinq grèves ont été motivées par rétablissement de retenues pour assurances contre les accidents et, dans le même ordre d’idées, une grève s’est produite à la suite d’un règlement qui établissait des retenues en vue d’une caisse de retraite ; une autre à la suite de la création d’une société coopérative de consommation.
- D’autres grèves ont encore été amenées par la mauvaise qualité des matières premières à employer, par la sévérité excessive des contremaîtres, par la mauvaise foi imputée aux patrons, par l’état défectueux de l’outillage, par l’obligation de travailler tous les jours, sans interruption le dimanche.
- Enfin, l’opposition des patrons à la formation de syndicats ouvriers, l’introduction, dans les ateliers, de femmes payées moins cher et surtout l’emploi de machines perfectionnées, ont déterminé un certain nombre de grèves importantes.
- Sur les 804 grèves relevées par l’administration, il n’y en a que 700 dont on ait pu établir exactement la durée.
- Dans ce nombre, 568, c’est à-dire 81 p.100, ont eu une duré inférieure à vingt jours ; 96 ont duré de trente à cent jours ; 12 ont eu une durée de cent à cent quatre-vingts jours. Enfin une grève des ouvriers selliers, à Paris, en 1877, s’est prolongée pendant quinze mois.
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- L’auteur du rapport, en faisant remarquer que près de la moitié des grèves ont pris fin entre le premier et le quatrième jour, constate que la moyenne générale se maintient entre dix et seize jours. Il établit, d’autre part, qu’en 1877 et en 1882, cette moyenne a été sensiblement plus forte parce qu’elle s’est trouvée influencée, dans une notable mesure, par des grèves exceptionnelles.
- Si la plupart des grèves signalées se distinguent par le nombre relativement faible des grévistes, puisque plus de la moitié ont compté moins de 100 ouvriers, quelques-unes ont eu une gravité exceptionnelle. Par exemple, la grève des menuisiers, à Paris, en 1879,qui a compté 20,000 travailleurs ; la grève des mineurs d’Anzin, en 1884, qui n’en a pas compté moins de 10,150.
- Le nombre total des grévistes ayant participé aux grèves durant cette période de onze ans, s’est élevé à 216.662, soit une somme moyenne de 19 700 par an.
- Il est assez difficile, fait observer M. Turquan, de distinguer dans ce nombre, d’une façon précise, le nombre des femmes parmi les grévistes. On sait que dans les industries textiles, celles qui se rapportent au vêtement, et dans certaines usines, une quantité notable de femmes sont employées concurremment avec les hommes ; aussi, lorsque tout le personnel ouvrier se met en grève, est-il difficile de faire la part des deux sexes. Dans d’autres industries, au contraire, qui n’emploient que des bras féminins, lorsqu’une grève se produit, il est plus aisé de compter le nombre des grévistes ; néanmoins, en ce qui concerne les femmes,les résultats statistiques obtenus paraissent peu complets. Nous pouvons dire, cependant, que la proportion des grèves d’ouvrières ne s’élève pas à plus de 3 ou 4 p. 100 des grèves signalées.
- Les grévistes, de 1874 à 1885 ont perdu, en moyenne, 8.664 journées de travail par grève, soit un total de 5,509,367 journées.
- Comme on le voit, la statistique peut rendre, au monde du travail, d’inappréciables services.
- Mais il faut pour cela qu’elle soit complète, précise et que les renseignements communiqués au public ne soient pas trop vieux.
- En remontant à la cause première d’un grand nombre de grèves, on trouverait les exigences des intermédiaires. La suppression de ces derniers pourrait heureusement terminer la plupart de ces conflits et en empêcher le retour.
- Exemple la dernière grève des ouvriers des docks de Londres.
- Les compagnies des docks ont résisté, parce qu’elles avaient déjà de la peine à fournir à leurs actionnaires un dividende de 2%, et que d’ailleurs elles donnaient, par le fait, le montant de salaires réclamé. Seulement elles le versaient non pas directement aux ouvriers, mais aux entrepreneurs de chargement et de décharge-
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- ment interposés entre eux et leurs manœuvres, si bien que ces-derniers étaient nécessairement payés au rabais, pour que les tâcherons échelonnés au-dessus d’eux pussent réaliser quelque profit.
- Si les travailleurs isolés sont dans l’impossibilité d’offrir des garanties à leurs employeurs, qui ont alors recours au tâcheron, qu’ils s’associent et ils se mettront ainsi en état de traiter avec les compagnies et de leur garantir efficacement tout travail pris en adjudication. Quelques gouvernements, notamment les gouvernements français et italien, ont pris des mesures pour encourager la formation des associations en facilitant à ces dernières l’admission à certains travaux relevant de l’État. C’est ainsi que le gouvernement français a supprimé le cautionnement pour les adjudications inférieures à 50.000 francs, etc. De son côté le gouvernement italien peut traiter jusqu’à concurrence de cent mille francs, directement avec les associations ouvrières sans passer par la voie des enchères.
- Les municipalités et les particuliers entrent dans cette voie féconde en améliorations. Une société de Ravenne a entrepris l’assainissement de la campagne romaine pour une somme de trois millions, et la municipalité de Rome a confié à une autre association la construction des égouts des nouveaux quartiers de Prati di Castello que l’on est en train d’achever.
- Signalons, en terminant, aux ouvriers de tous les pays, l’exemple des sociétés ouvrières d’Amsterdam qui viennent d’instituer une commission d’enquête sur les conditions du travail dans les diverses catégories d’industrie. Cette commission est en même temps chargée de recueillir et de publier les griefs et les vœux des travailleurs.
- A Rotterdam s’est constituée une association ouvrière dont le but est de sauvegarder les intérêts généraux des travailleurs. Lorsqu’un ouvrier se croit lésé en quoi que ce soit par son patron,il en informe le comité exécutif de l’Association, qui entre ensuite en négociations avec le patron.
- La grève, considérée comme la dernière extrémité, n’est recommandée et soutenue que lorsque tous les moyens de conciliation ont été employés en vain.
- Les ouvriers boulangers de Rotterdam ont eu dernièrement une réunion dans laquelle ils ont discuté leurs intérêts professionnels. De nombreux griefs ont été exposés. Avant de clôturer la séance, ils ont décidé de ne recourir à la grève qu’aprôs avoir épuisé tous les moyens qui puissent améliorer leur situation. A cet effet, ils out nommé une délégation qui se mettra en rapport avec les patrons boulangers.
- La solution de tous les conflits entre le capital et le travail est dans l’association des travailleurs et l’organisation de l’arbitrage.
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- A NOS LECTEURS
- L’abondance des matières du présent numéro nous oblige à renvoyer au mois prochain le compte-rendu de la Conférence internationale du mètre et des Congrès de l’hypnotisme et du spiritualisme, que nous eussions désiré donner ce mois-
- ci. Il en est de même du Congrès des Sociétés coopératives de consommation.
- QUESTION I)E LA PAIX
- RÉSOLUTIONS VOTÉES A PARIS PAR LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX les 24, 25, 26 et 27 Juin 1889, (1)
- Le Congrès pense que :
- 1° Il y aurait utilité à déclarer qu’une clause d’arbitrage doit être insérée dans tout traité à intervenir entre deux Etats, et que, cette clause ayant été admise,l’acceptation de l’arbitrage est obligatoire et non pas facultative.
- 2° Le principe de l’arbitrage international devrait être l’une des bases fondamentales de la constitution de chaque Etat ; les nations s’engageraient moyennant la reconnaissance réciproque delà pleine autonomie, souveraineté et constitution particulière de chacune, à s’en rapporter à la décision d’arbitres, au lieu de recourir aux armes.
- 3° En prévision de l’établissement d’un tribunal international permanent, le Comité considère que le premier pas à faire en vue de la réalisation de ce vœu consiste à conseiller à chaque gouvernement ayant un traité à signer avec celui d’un autre Etat de désigner d'avance les jurisconsultes qui devront, de leur côté, faire
- (1) Voir notre numéro du mois d’Août.
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- QUESTION DE LA PAIX 619
- partie du tribunal arbitral, en invitant le gouvernement co-traitant à faire de même.
- 4° Le Congrès émet le vœu de voir le plus tôt possible les peuples conclure entre eux des traités d’arbitrage permanents conformes aux principes formulés dans les articles précédents.
- 5° Aucun acte hostile ne doit se commettre sur les territoires neutralisés, ni sur les côtes, ni dans les eaux des détroits neutralisés.
- 6° Aucune armée ne doit passer, pour se livrer à des faits de guerre, dans les limites continentales, ni aucune flotte dans les limites de juridiction maritime ou fluviale des Etats neutralisés.
- 7° Si, pour quelque cause que ce soit, des soldats ou des vaisseaux de guerre se réfugient sur le territoire ou dans les eaux d’un État neutralisé, le devoir de cet Etat sera de les bien accueillir à la condition qu’ils renoncent à toute tentative hostile et se laissent interner tant que durera l’état de guerre.
- 8° Les belligérants devront toujours respecter les édifices qui, dans les villes assiégées, seraient pavoisées du drapeau de Genève.
- 9° Le Congrès approuve le principe de la neutralisation des trois Etats Scandinaves — Danemark, Norvège et Suède — acceptée par les Congrès de Genève (16 septembre 1883), de Berne (6 août 1884) et de Gothenbourg (19 août 1885).
- 10° Le Congrès reconnaissant les bienfaits de la nécessité de la neutralité de la Suisse considère comme inviolables les traités qui consacrent cette neutralité.
- Il est entendu que la même réserve s’applique à tous les pays déjà neutralisés.
- 11° Une union doit nécessairement s’établir et croître par l’adoption successive d’une législation commune pour chacun des intérêts économiques.
- Elle doit s’établir graduellement et non point d’après un plan préconçu, ou complet, ou préalable, car alors des objections seraient faites immédiatement.
- L’union des nombreux Etats de l’Allemagne en un empire peut jusqu’à un certain point servir d’exemple. Bien avant de pouvoir même espérer la confédération actuelle, ces États avaient adopté le Zoilverein ou Union douanière.
- Aujourd’hui, les autres États européens sont invités par la Suisse à marcher dans la même voie et à se fédérer par un accord international unifiant les lois sur le travail, le système postal, les tarifs, les postes et télégraphes, etc.
- Une plus grande uniformité dans les lois relatives aux crimes et aux mariages devrait aussi être établie.
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- LE DEVOIR
- Les défenseurs du libre-échange devraient s’unir partout pour l’abolition des tarifs inégalitaires.
- Le Congrès déclare donc accepter l’application internationale du principe de fédération.
- 12° Le Congrès émet le vœu qu’un Comité' composé d’un grand nombre de membres de Sociétés de la Paix se forme, dont le devoir serait de s’informer des faits graves qui pourraient occasionner une guerre, de proposer et de prendre les mesures nécessaires pour empêcher les causes des différends de s’accentuer au point d’avoir pour résultat probable une guerre immédiate. Des membres de ce Comité pourraient aussi apaiser les conflits entre patrons et ouvriers et entre ouvriers et ouvriers.
- Ce Conseil international serait nommé au prorata de la population des divers pays.
- 13° Les professeurs de droit international dans les universités et établissements analogues doivent donner à l’arbitrage une importante place dans leurs cours et leçons.
- 14° Il faut s'efforcer de faire introduire un chapitre sur l’arbitrage dans tous les traités de droit international.
- 15° Il faut de même s’efforcer de persuader aux directeurs des écoles et aux professeurs d’inculquer à leurs él èves les principes et la pratique de l’arbitrage.
- 16'» Les sociétés de la paix devront encourager la publication de livres et de brochures pacifiques et leur introduction dans toutes les écoles, afin d’entreprendre de détruire les préjugés, les erreurs et les sophismes de ceux qui présentent la guerre comme nécessaire, utile et moralisatrice.
- 17° Le Congrès voudrait voir les instituteurs se grouper à l’aide de comités scolaires et les gagner ainsi aux idées d’arbitrage. Les instituteurs convertis, convertissent leurs élèves.
- 18° Le Congrès félicite les sociétés d’arbitrage des Etats-Unis et en France, le Familistère de Guise (Aisne) d’avoir introduit l’arbitrage dans l’école et dans l’atelier.
- Le Congrès a adopté les résolutions suivantes :
- 19° Il est nécessaire, afin de constituer l’Etat Juridique entre les nations, d’établir un système complet de législation internationale, déterminant les droits et les devoirs des nations entre elles, et établissant les principes et les règlements de procédure, conformément auxquels les différends internationaux auront été réglés.
- 20° La préparation d’un code pareil étant si justement désirable, on prie les différentes institutions et associations qui s’occupent de cet objet de continuer l’œuvre qu’elles ont entreprise et de poser aussi vile que possible les. bases de la rédaction d’un code qui serait applicable aux disputes internationales.
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- QUESTION DE LA PAIX
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- 21° Parmi les réformes à introduire dans la loi internationale, les plus importantes sont celles qui aideraient à rendre les guerres moins fréquentes et plus difficiles à éclater.
- 22° Les obligations de la conscience et les exigences fondamentales de la Justice et du Droit international qui règlent les rapports entre les nations civilisées, doivent également régler leurs rapports avec les peuples non civilisés. Et il est tout à fait désirable que le règlement et le caractère de ces obligations et de ces exigences soient définis avec plus de précision.
- 23° Le Congrès reconnaît avec la 6me commission que l’adoption d’un langage conventionnel ou d’un moyen de correspondance entre les hommes qui ne parlent pas la même langue pourrait être utile à la diffusion des idées de la paix. Il ne se croit pas endroit de nommer officiellement une commission permanente, mais il agrée les personnes dont les noms lui sont présentés par la 6me commission pour former la Commission internationale d’organisation du Congrès du langage ; il les invite à se mettre à l’œuvre et il espère q<u’elles viendront présenter au Congrès de la paix qui se réunira en 1890, un rapport concernant l’état d’avancement de leurs travaux.
- Le Congrès émet le vœu :
- 24” Que le grand dessein de Richard Cobden reçoive au plus vite son exécution et, qu’en conséquence, des collèges internationaux soient fondés dans toutes les nations européennes dont la langue est d’usage international ;
- Que un comité, s’inspirant des travaux du Congrès, prépare la réalisation de ce vœu ;
- Que des sous-comités soient formés en France, en Italie, en Allemagne ou en Autriche, afin que trois collèges organisés à l’instar de celui existant déjà à Londres, puissent offrir bientôt le moyen d’instruire un certain nombre de jeunes gens en trois langues au moins.
- 25° Le Congrès émet le vœu que les résolutions prises par la réunion des délégués des sociétés de la paix soient portées à la connaissance des chambres syndicales, ouvrières, patronales, agricoles pour qu’elles puissent encourager la création de ces collèges et organiser des voyages internationaux.
- 26° Le Congrès exprime le vœu que nulle annexion ne soit considérée comme légitime sinon en vertu du consentement libre des peuples.
- 27° Le Congrès demande qu’un mémoire soit présenté par les soins du bureau, aux gouvernements de tous les pays civilisés, les priant d’adopter telles mesures diplomatiques qui pourront amener l’établissement d’un traité permanent et d’une cour d’arbitrage, ou
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- de toutes autres mesures pratiques pour assurer un désarmement rapide de toutes les nations.
- 28° Le Congrès émet le vœu que, dans chaque pays, les amis de la paix interviennent dans les luttes électorales et fassent de la propagande en faveur des idées d’arbitrage et de paix.
- 29° Le Congrès émet le vœu que des traités d’amitié soient signés le plus vite possible entre la France, l’Amérique, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, la Suisse et le Danemark.
- 30° Le Congrès émet le vœu que les sociétés savantes étudient les moyens d’unifier le méridien.
- 31° Le Congrès émet le vœu qu’une liste exacte indiquant ce que la guerre et la paix armée ont coûté dans tous les États du monde soit rapidement dressée.
- 32° Le Congrès exprime le vœu qu’un autre congrès se réunisse et que toutes les sociétés de la paix sans distinction de race et de religion y soient invitées.
- 33° Les cent Sociétés représentées au congrès se souvenant des éminents services rendus à la cause de l’humanité par JohnBright, IL Richard, Jean Dollfus, J.-B. Godin, Leone Levi,EmileBeaussire, déclarent saluer respectueusement la mémoire de ces hommes qui n’ont jamais transigé avec leurs opinions.
- 34“ Le Congrès émet le vœu que les membres de la Conférence parlementaire se concertent pour organiser des réunions de représentants de divers pays, afin d’étudier toutes les questions internationales qui pourraient menaçer la paix.
- 35° Enfin, le Congrès donne mandat au bureau de porter officiellement à la connaissance de la Conférence parlementaire l’ensemble des vœux ou résolutions acclamés par les délégués.
- Outre les trente-cinq articles précédents, le Congrès a, par un vote distinct, approuvé l’avant-projet d’un Conseil et d’une Haute Cour d’arbitrage international préparé par M. Leone Levi à la demande de deux Sociétés anglaises, Y International arbitration and peace Association et la Peace Society.
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- A PROPOS DU DERNIER CONGRÈS DE LA PAIX
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- Nous recevons de Mme Griess-Traut, membre du comité d’organisation du Congrès de la paix, le texte suivant de la proposition soumise par elle à l’examen du congrès qui en a fait l’objet d’un vœu :
- Considérant, l’urgence d’un instrument juridique international : Code, Traité, Tribunal, etc., propre à connaître des différends et conflits qui peuvent naître entre les nations;
- Considérant, en outre, les difficultés et les lenteurs inhérentes à la création d’un Instrument officiel de cette nature, les sociétés de la paix réunies en Congrès au nombre de 100, décident :
- La Conférence Parlementaire tenue à Paris le 31 octobre 1888 est dès à présent, appelée, par le vote du Congrès à suppléer — sous la dénomination de Commission Parlementaire, internationale, permanente — à l’absence de cet Instrument, jusqu’à ce qu’il y soit pourvu par l’entente des gouvernements eux-mêmes.
- Cette commission se réunira et se concertera aussi souvent qu’elle le jugera convenable mais d’urgence quand le cas l’exigera.
- Par une publicité large et impartiale, elle éclairera l’opinion publique de manière à empêcher les malentendus de dégénérer en conflits.
- Dans la lettre, qui accompagne l’envoi,Mm8 Griess-Traut exprime le regret « qu’on ait remplacé par un vœu, chose purement platonique, cette résolution qui, votée par 100 sociétés de la paix, avait corps et âme. Incarnée dans le groupe d’hommes d’élite de la conférence parlementaire, et appuyée du concours zélé des 100 sociétés de la paix, elle était un instrument complet pouvant fonctionner immédiatement.»
- A notre avis, la proposition de Mme Griess-Traut engageant des tiers, ne pouvait être que l’objet d’un vœu et non d’une résolution.
- Il appartient au comité permanent de la Conférence parlementaire de le faire sien.
- Nous nous associons volontiers aux réflexions suivantes par lesquelles notre honorable correspondante termine sa lettre:
- « Quoi de plus naturel pour ce comité, élu par un congrès de 100 sociétés, que d’utiliser pour sa propagande écrite et verbale, l’influence et le bon vouloir de ces sociétés, répandues dans toutes les contrées ? Pour une telle propagande, il faudrait des sommes
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- folles... tandis qu’il résulterait pour les sociétés elles-mêmes, d’être préservées de l’engourdissement où elles tombent souvent, faute de stimulant.
- Chaque société possède une certaine influence qui lui donne accès gratuit dans quelque journal delà localité. Et, chacune aussi compte parmi ses membres, un ou deux, particulièrement doué du feu sacré que réclame cette grande cause ! Rien de plus facile pour ce comité composé de nationalités diverses, que d’adresser à tous les présidents des sociétés de la paix, les notes rectifiées des erreurs volontaires ou involontaires, publiées par les journaux, et d’où naissent les malentendus...; de faire ainsi —sans bourse délier — une vaste publicité qui répandra partout la lumière en éclairant l’opinion publi-blique, et en créant, en même temps, un courant de forces morales invincibles !
- La grande et belle idée de M. Fr. Passy, d’un Aréopage Européen, agrandit ce plan (1). Elle sera adoptée certainement au prochain Congrès de la paix à Londres en 1890.»
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- * *
- M. Ch. Lemonnier, dans les Etats-Unis d’Europe , apprécie de la manière suivante, avec sa grande compétence, les vœux et les résolutions du Congrès de la paix :
- Il serait peut-être prématuré d’émettre un jugement définitif sur ‘ les Résolutions votées par le Congrès international de la paix, il le serait surtout d’essayer de déterminer et de prévoir les résultats de l’évolution pacifique dont ce Congrès a donné le signal. Les critiques cependant n’ont pas manqué. Les journaux de M. de Bismarck ont déclaré tout simplement que le Congrès avait été scandaleux. Scandaleux ! Je le crois bien,, un Congrès qui, composant un comité d’honneur,inscrit au premier rang : Liebknecht, Bebel et Buchner ! D’autres critiques ont relevé dans les Résolutions des naïvetés, des lieux communs, des répétitions, des faiblesses,des lacunes, des obscurités, voire même des contradictions. « Le Congrès, a-t-on dit, n’a point répondu à l’attente du public. Il est resté au-dessous de sa tâche, il n’a rien produit, et la seule chose qu’il ait démontrée c’est l’utopisme dont continuent d’être affligés les braves gens qui s’imaginent que les peuples pourront jamais se délivrer de l’horrible fléau de la guerre. »
- Ceux qui font ces critiques méconnaissent et l’œuvre véritable du Congrès et le caractère que devaient avoir nécessairement ses tra-
- (1) On lira plus loin l’article de M. F. Passy que nous empruntons à l’Almanach de la paix publié par la société des Jeunes amis de la paix de Nîmes.
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- vaux. M. F. Passy a le très grand mérite de l’avoir présidé avec l’impartialité la plus large. Les débats ont été très libres, quiconque a voulu parler a pu le faire et en toute liberté Plus de cent Sociétés de la paix y étaient représentées, et dans l’improvisation de discussions où l’on parlait successivement,et par moment à la fois plusieurs langues, les lacunes, les faiblesses de style et de pensées que l’on reproche étaient inévitables. Cependant, si l’on prend la peine d’analyser ces Vœux et ces Résolutions, on y trouve des propositions telles que les suivantes :
- L’affirmation que nulle annexion ne doit être tenue pour légitime sinon en vertu du consentement libre des peuples annexés.
- La déclaration formelle que les principes de morale ou de justice qui doivent régler les rapports des nations civilisées entre elles s’appliquent également aux rapports de ces nations avec les peuples non civilisés.
- L’adoption des principes et du mode de neutralisation des trois États Scandinaves votés antérieurement à Genève en 1883,à Berne en 1884, à Gothenbourg en 1885, innovation capitale en matière de neutralisation.
- L’approbation de l’introduction et de la pratique de l’arbitrage faite à Philadelphie et au Familistère de Guise dans les collèges et dans les ateliers.
- La déclaration expresse de l’inviolabilité des traités qui consacrent la neutralité de la Suisse, etc., etc.
- Une critique qui n’a pas été faite, et que je ferai, c’est qu’une idée capitale, clairement énoncée pourtant dans le programme du Congrès, ait à peine laissé quelque trace dans les Résolutions.
- Aussi clairement qu’on peut le faire dans un programme,le comité d’organisation avait indiqué que la négociation de traités temporaires d’arbitrage permanent entre peuples, dans lesquels les deux parties commenceraient par reconnaître réciproquement et solidairement la pleine autonomie,la pleine souveraineté de chacune, ferait disparaître les difficultés relatives aux questions de cet ordre réputées aujourd’hui ne pouvoir, en aucun cas, être soumises à des arbitres parce qu’elles touchent (ce qui est vrai) à l’honneur, à la dignité, à l’existence même des peuples. Cette indication valait certainement qu’on la suivît, et le thème tracé méritait d’être développé. En effet, non seulement l’usage delà clause.conseillée par le programme écar-teraitenfait des questions très délicates et surtout très irritantes,mais de plus il introduirait très vite dans le droit international la reconnaissance pratique et universelle de ce principe fondamental du droit moderne : que chaque peuple petit ou grand est maître de lui-même et, en tant que souverain, l’égal de tout autre.
- Si regrettable que soit l’absence dans les Résolutions du Congrès
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- d’une disposition qui ait reproduit ce principe, nous espérons bien que le conseil donné par le programme ne sera pas entièrement perdu. Notre Ligue y veillerait au besoin.
- Mais ce serait méconnaître les lois de l’histoire que de s’imaginer que le Congrès Universel et International de la paix n’aît rien fait que d’improviser à la hâte une trentaine de vœux ou de déclarations dont le plus grand nombre ne pouvait être qu’une sorte d’échos affaiblis. Il faut compter pour beaucoup cette concorde'qui s’est établie dès l’abord entre tant d’hommes et de femmes éminentes venues de tous les points de l’horizon et qui, avec un ensemble, avec une passion dont le spectacle a profondément frappé ceux qui ont eu le bonheur d’en être témoins,ont affirmé l’énergique volonté dépasser au plus tôt et par quelque voie que ce soit, de l’ètat de guerre ou de trêve armée à l’état juridique. Voilà ce qui ne restera pas une lettre morte. Nous nous rappelons ce vieux refrain socialiste et républicain :
- Qui sur la terre entière
- Six mille ans fit la guerre ?
- Qui la fera cesser ?
- Peuple fier, peuple fort, c’est toi !
- Ch. L.
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- l’aréopage international
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- L’ARÉOPAGE INTERNATIONAL
- Un ardent ennemi de la guerre, M. Alexandre Laya, proposait, il y a onze ans, au Congrès de la paix de 1878, avec une chaleur qui faillit un instant entraîner l’assemblée comme elle l’entraînait lui-même, de décréter pour l’année suivante la réunion d’un Parlement international destiné à mettre ordre, une fois pour toutes, aux affaires de notre pauvre Europe. Et il me mettait, moi chétif, séance tenante, avec un ou deux autres, en demeure de prendre les mesures nécessaires pour appeler dans les divers pays les électeurs aux urnes à l’effet d’envoyer à ce Parlement leur contingent national.
- Non seulement je n’acceptai point cet honneur, mais ce fut moi, sur l’invitation de mon ami Henry Richard, qui eus à remplir la pénible tâche de jeter une impitoyable douche d’eau froide sur le beau feu allumé par l’enthousiasme de notre collègue.
- Je dus, bien à regret, faire observer que ni lui, ni moi hélas ! nous n'avions dans notre pays, et encore bien moins dans les autres, qualité ni pouvoir pour convoquer le corps électoral. J’ajoutai qu’à vouloir tenter l’impossible, ou tout simplement le prématuré qui est l’impossible d’aujourd’hui, on risque de manquer le possible d’aujourd’hui et de compromettre le possible de demain. Je me servis même, je m’en souviens, d’une comparaison dont je me suis servi de nouveau à l’ouverture du Congrès de la Paix de 1889 et je rappelai que pour atteindre au sommet d’un escalier, et même pour en franchir une partie, il faut commencer par poser le pied sur la première marche et passer modestement, quelque prosaïque que cela soit, par toute la succession des suivantes.
- Je n’ai pas changé d’avis, en dépit de la multiplication des ascenseurs qui peuvent bien, je le reconnais, abréger le temps et adoucir l’effort, mais qui ne permettront jamais, quoiqu’on fasse, de s’élever à un point supérieur sans passer par tous les points intermédiaires.
- Et cependant je n’ai point réclamé, je crois même que j’ai approuvé, lorsque le 30 juin dernier — deux jours après ce Congrès de la Paix de 89 dans lequel s’étaient réunis les délégués de 100 sociétés des Deux-Mondes et à la fin de cette conférence parlementaire où s’étaient donné rendez-vous, avec des sénateurs et des députés français, des membres des Parlements de la Grande-Bretagne, des Amériques, des États Scandinaves, des Pays-Bas, de la Suisse, de
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- LE DEVOIR
- la Hongrie, de l’Italie, de l’Espagne, etc., — mon collègue et ami, M. Sabatier, avec une chaleur qui ne le cédait en rien à celle de M. Laya, crut devoir proclamer aux applaudissements de tous, que nous venions non seulement de jeter les bases, mais de constituer le noyau du futur Parlement international.
- C’est que le temps a marché depuis onze ans et que nous avons, grâce à notre sagesse et à notre persévérance, gravi plus d’une marche de ce rude escalier, au bas duquel nous étions retenus en 1878. C’est que l’arbitrage, qui n’était encore pour la plupart, grâce au retentissement de l’affaire de YAlabama, qu’un recours d’un emploi exceptionnel, est devenu, par une série d’applications heureuses, un procédé régulier d’arrangement, et, comme je me suis permis de le dire, un des plats courants de la cuisine internationale. C’est que la différence est grande, enfin, entre la prétention d’organiser de toutes pièces, du jour au lendemain, en dehors et au-dessus des pouvoirs officiels existants, un pouvoir supérieur appelé à les dominer tous, et l’ambition, à la fois plus modeste et plus haute, de former peu à peu, par le groupement naturel des bonnes volontés et des influences, une puissance morale avec laquelle, sans conflit et sans humiliation, les pouvoirs officiels se trouvent appelés à compter.
- La conférence parlementaire, par des résolutions unanimes, n’a pas seulement donné aux efforts isolés de ses membres la sanction d’une approbation internationale. Elle n’a pas seulement, en les prenant à son compte, mis à l’ordre du jour du monde civilisé les pétitions et les propositions particulières tendant à la conclusion de traités d’arbitrage. Elle a, avant de se séparer,décidé que de nouvelles conférences, pour le succès desquelles rien ne serait négligé, seraient tenues désormais d’année en année dans les principales villes d’Europe et d’Amérique : celle de 1890 se réunira à Londres, la suivante très probablement à Rome. Elle a de plus nommé, pour préparer ce qu’on peut appeler sa prochaine session et pour aviser en attendant à tout ce qui pouvait intéresser le maintien de la paix, un comité de quarante membres divisé, pour les divers pays représentés, en comités ^nationaux. M. Shermann, président du Comité des affaires étrangères au Sénat des États-Unis, présidera le Comité de son pays ; M. Philip Stanhope, celui de la Grande-Bretagne ; M. Bajer, celui du Danemark ; le marquis Alfiéri, vice-président du Sénat, celui de l’Italie et ainsi de suite.
- Ce ne sont là que de premiers pas; mais qui ne voit quelle est l’importance de ces premiers pas ? Que ne pourront pas, pour éclaircir des points obscurs, pour dissiper des malentendus, pour calmer des alarmes exagérées ou sans fondement, pour apaiser des irritations, passagères,, pour faire pénétrer enfin dans, les sphères parlementaires et gouvernementales elles-mêmes, un esprit de modé-
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- l’aréopage international
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- ration, de sagesse et d’équité, ces hommes choisis parmi les meilleurs, les mieux informés, les plus écoutés de leurs contrées respectives, et obligés par le mandat qu’ils ont reçu, comme ils l’étaient déjà par leurs sentiments communs, de rester en relations les uns avec les autres et de se tenir mutuellement au courant des faits et de l’opinion ? Supposez, pour prendre un cas extrême, que quelque conflit sérieux éclate ; que les notes diplomatiques s’aigrissent, que les casus belli soient sur le point d’être posés, et qu’à ce moment paraisse une note signée d’un certain nombre d’hommes universellement respectés, d’hommes d’une compétence et d’une impartialité au-dessus de tout soupçon, d’hommes appartenant aux nations les plus diverses d’ailleurs et élevant au-dessus des voix discordantes des intérêts particuliers, la voix supérieure de l’intérêt général et de l’humanité.
- Supposez qu’un tel manifeste se produise, faisant en quelque sorte appel à la conscience universelle. Croyez-vous que l’effet n’en serait pas immense, irrésistible, et que neuf fois sur dix, sans qu’il fût besoin de recourir à d’autres moyens, par la seule pression de l’opinion, les parties en cause ne se trouveraient pas contraintes de s’arrêter, de réfléchir et très probablement d’ouvrir l’oreille, pour leur plus grand bien comme pour celui des autres, aux bons conseils qui leur seraient adressés ? Deux ou trois hommes sans mandat et sans notoriété acquise, parmi lesquels celui qui signe ces lignes ont bien réussi en 1867 à provoquer contre une explosion déjà presque commencée un soulèvement qui en quelques jours a pu l’étouffer. Bien autrement grande sera certainement l’influence des représentants autorisés d’assemblées dans lesquelles viendra se concentrer, en quelque sorte, la quintessence des volontés des nations.
- Ce ne sera point, sans doute, à proprement parler, l’arrêt d’une Haute-Cour internationale, ce sera mieux peut-être, la sentence volontairement acceptée d’une juridiction toute gracieuse. Ce ne sera pas la loi édictée par un Parlement international, si par le Parlement international on veut entendre la législature régulière et officielle des États-Unis des Deux-Mondes, ce sera quelque chose de plus grand, de plus beau et de plus simple en même temps : l’apparition d’une force morale devant laquelle s'inclinera volontairement la force matérielle, et l’avènement d’une puissance sans limite pour le bien, sans pouvoir pour le mal. C’est cette puissance, encore à son aurore, que nous saluons du titre à jamais glorieux, à’Aréopage international.
- Frédéric Passy.
- Président du Congrès de la Paix et de la Conférence parlementaire de 1889.
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- Le Devoir
- OUVRAGES REÇUS
- -------->K--------
- Report of the Twenty-first annual Congress of delegates from co-opérative societies in great Britain and Ireland, held at Ips-wich, on Monday, Tuesday, and Wednesday, the I0th, ltth, and 12th of July, 1889.
- La préface de cet important document est écrite par le chef bien connu du mouvement coopératif, le vénérable et illustre Ed. Van-sittart Neale
- Nous détachons de cette préface le passage suivant qui a trait à la fois au Congrès coopératif international de Paris et à l’union entre tous les coopérateurs des différentes nations.
- « J’ai la confiance “ dit M. Neale, ” que le congrès des coopérateurs qui va avoir lieu à Paris, en septembre, congrès où se réuniront des hommes éminents des divers pays, fera faire un nouveau progrès à 1 idée d’union coopérative internationale.
- « La pensée de fonder un journal international où les matières relatives à chaque pays pourraient être présentées sous une forme qui les porterait à la connaissance de tous les intéressés, recevra une nouvelle impulsion par le fait des communications qui vont s’établir entre les coopérateurs réunis à ce congrès international.
- « Puisse cette étroite union que nous appelons de nos vœux se réaliser par l’échange des informations générales au point de vue commercial comme au point de vue social Nous nous préparerons ainsi à remplir le désir que M de Boyve formulait en ces termes : « Voir es coopérateurs mettre en avant, sous ta sanction de leurs congrès dans leurs pays respectifs, un programme général des objets de la coopération et de ses modes d’action ; programme qui eût autorité pour être opposé au socialisme d’État et à la révolution anarchique, et qui pût former la base de l Union entre les hommes de toutes nuances politiques qui croient que la réforme sociale, — pour être un bien réel et durable— doit résulter d’une évolution graduelle et pacifique, exprimer un ordre social plus noble que celui actuel, et reamer un plan combinant à la fois et la liberté des contrats — base de l’état de choses actuel — et le sentiment plus profond de ta solidarité tcumuine »
- « Faire le possible pour développer l’union coopérative internationale sera l’un des devoirs des représentants de notre propre Union coopérative au congrès de Paris. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- Nécessité sociale, par J. Putsage, brochure en vente à l’Imprimerie veuve Monnom, 26, rue de l’Industrie, à Bruxelles.
- *
- * * .
- Quelques variétés rares d’entorses par L. Devillers, docteur en médecine de la faculté de Paris.
- Dans cette brochure écrite avec élégance et clarté l’auteur examine :
- 1° L’entorse du ligament latéral interne du coude ;
- 2° L’entorse des ailerons de la rotule ;
- 3° L’entorse sacro-iliaque ;
- 4° L’entorse tarso-métatarsienne.
- -* *
- Application de l’aimant (magnétisme minéral) au traitement des maladies par le professeur H. Darville.
- Prix: 1 fr. à la librairie du magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris.
- L’or et la transmutation des métaux, par G. Théodore Tiffereau.
- Volume cartonné, prix 5 francs, à la Bibliothèque Chacornac, 11, Quai Saint-Michel, Paris.
- L’ouvrage commence par un rapport dû à M. Franck, membre de l’Institut, rapport intitulé : Paracelse et l’alchimie au XVIe siècle.
- Quelques essais de médiumnité hypnotique par MM. Rossi-Pagnoni et Dr Moroni, traduit par Mme Francesca Vigne. En vente à la librairie des sciences psychologiques, J, rue de Chabanais, Paris.
- *
- * *
- Du somnambulisme, des tables tournantes et des médiums considérés dans leurs rapports avec la théologie et la physique, par l’abbé Almignana.
- Brochures en vente à 40 centimes à la société de la librairie spirite, 1, rue de Chabanais, Paris.
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- Revue Théosophique
- (du 21 août 1889)
- Sommaire: Le phare de l’inconnu par H. P. Blavatsky.-— Parles portes d’or : l’explication de la douleur par Amaravella.— Science
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- LE DEVOIR
- dethéosophie, par Dr Faveau de Courmelles. — Qu’est-ee que la théosophie par Hermès. — La sagesse des Egyptiens par Fr. Lambert.— Doctrine secrète par H. P. Blavatsky.— Dogmes nouveaux par Eugène Nus.— Bibliographie.— Nouvelles diverses.
- Abonnement : 12 fr. par an, chez Sauvaître, 72, Boulevard Haus-mann, Paris.
- *
- * *
- La Société Nouvelle
- Numéro LV
- CINQUIÈME ANNÉE
- Sommaire : Un article de M. Gladstone sur l’Italie. (Notes et documents pour l’histoire du régime parlementaire).— A travers l’Exposition de Paris. Notes esthétiques. — Situation du socialisme en Russie. — Commémoration du connétable des lettres françaises, duc de Normandie, Grand Maître de Malte : Jules Barbey d’Aurevilly. — Au Beuglant. — Les Congrès socialistes de Paris. — A des Attardés du Matérialisme.— Chronique littéraire. — Le mois.— Correspondance.— Tchernichewsky.— Prélude.— Livres et revues.
- Prix du numéro : L franc.
- BRUXELLES ; 26, rue de l’Industrie,
- *
- * *
- La Revue Socialiste, 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnement : 18 fr.
- Numéro d’Août :
- Les Congrès socialistes internationaux de Paris en 1889, B.Malon.
- — Principes et lois du droit social, E. Fournière. — Notes sur le canal de Panama, G. Rouanet. — Le Congrès agraire, (compte rendu officiel), A. Toubeau. — Polémique collectiviste, C. de Paepe.
- — La Conférence de Samoa, J. Trigant-Geneste. — Le chemin à parcourir, G. Bernard Shaw, trad de J. Magny. — Le Congrès de Naples, Dr A. Piche. — Thermidor (poésie), E. Herbel. — Le mouvement social en France et à l’Etranger, A. Veber. — Livres. B. M.
- *
- * *
- L’Initiation, 58, rue St-André des Arts, Paris. Abonnement : 10 fr.
- Numéro d’Octobre
- Le Congrès spiritualiste, par Papus. — Jérôme Cardan, par Marcus de Vèze.— Essai sur la situation philosophique par W...— La Croix ansée, Julius.— La grande névrose, Dr Fav. de Courmelles.— Principes cosmo-psychiques du magnétisme, Rouxel.— Une hypothèse de M. Maboule, G. Montière. — Morte, poésie par Paul Marrot. — Improvisation, poésie par Lucien Mauchel. — Bibliographie.— Nouvelles diverses.
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- GRAND-PÈRE
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- GRAND-PÈRE
- CHAPITRE PREMIER
- Un accès de colère et une situation embarrassante.
- Profite-t-on de l’expérience des autres ? Assurément on en profite, personne n’a jamais songé à le nier sérieusement. Mais dans quelle mesure en profite-t-on ? Cela dépend de on, et cela dépend des autres.
- On, en ce temps-là, qui se perd dans un lointain bien vague, c’était moi ; les a aires, c’étaient les personnes qui d’ordinaire entourent un enfant: les parents, les maîtres, les amis. Je n’avais plus alors ni mon père, ni ma mère, et je les avais perdus étant trop jeune pour en avoir conservé aucun souvenir personnel. En fait de parents, il me restait mon grand-père, qui m’avait recueilli à la mort de mes parents, et qui m’aimait absolument comme si j’en avais été digne. En fait de maîtres, je retrouve dans mon souvenir la vieille demoiselle Brancart, qui m’a appris, à grand peine, mon alphabet, et m’a un peu débrouillé les horribles mystères des mots de trois syllabes. J’y retrouve le vieux père Barré, le maître d’école du village, qui se fâchait tout rouge quand on ne savait pas la grammaire et qu’on s’embrouillait dans la table de multiplication.
- Je retrouve enfin les camarades de mon âge.
- Au fait, quel âge pouvais-je bien avoir dans ce temps-là ? Le bon grand-père, qui pourrait me le dire, est allé rejoindre mon père et ma mère dans le repos du Seigneur. Mlle Brancart, le père Barré, lés amis de la famille, tout a disparu. Quand à mes camarades, ils se sont dispersés à tous les coins de l’horizon. J’en suis donc réduit aux conjectures.
- J’avais l’âge que l’on a quand on se figure encore naïvement que les choses ont toujours été dans l’état où on les voit présentement, quand on n’a aucune idée des changements que le temps produit en silence dans le petit monde qui nous entoure, quand on croit, par exemple, que le grand-père a toujours été ce qu’il est, un grand-père, et que l’on sera toujours ce que l’on est soi-même, un petit garçon.
- Un jour donc, à l’époque où j’avais cet âge si difficile à déterminer, je revins de l’école en me faufilant le long des haies, en frappant du
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- LE DEVOIR
- talon, comme je faisais d’habitude quand j’étais en colère, en jetant sur tous les objets des regards sombres et vindicatifs. Par moments, je me mordais les lèvres, par moments je pleurais de rage. Ma colère redoublait quand j’apercevais que les larmes me coulaient sur les joues : des larmes brûlantes, amères, de vilaines larmes enfin.
- Je fis le tour par la ruelle des Aubiers pour entrer par la petite porte du jardin afin d’éviter mon grand-père. Mon grand-père, à cette heure-là, m’attendait toujours, assis sur le banc de bois, devant la porte de la rue. J’enfilai, comme un voleur, l'allée qui suit le mur, entre deux bordures de romarin ; je grimpai l’escalier à la dérobée, comme un chat qui vient de faire un mauvais coup, et, au lieu d’entrer, dans la chambre du premier pour y déposer mes livres et étudier ma leçon du lendemain, je montai tout d’une haleine jusqu’au grenier, sans presque savoir ce que je faisais.
- Arrivé au grenier, je poussai la porte entre-bâillée, je jetai mes livres à la volée pour m’en débarrasser, et je me précipitai avec fureur, tout de mon long, sur un gros tas de paille de maïs.
- J’éprouvais le besoin, un besoin violent et irrésistible de ne plus remuer, de ne plus rien voir, de ne plus rien entendre. C’est pourquoi. étendu à plat ventre, j’enfouis profondément ma figure dans la paille de maïs.
- Malheureusement, les grandes feuilles sèches du maïs,au moindre mouvement que je faisais et même quand je me tenais complètement immobile, me chatouillaient le cou, les oreilles et les coins de la bouche. Je me figurai qu’elles le faisaient exprès, qu’elles y prenaient un malin et cruel plaisir. Irrité de cette nouvelle persécution, je me relevai brusquement A coups de pieds et à coups de poings je tombai sur la paille de maïs, et je la fis voler dans toutes les directions. Je trouvais une sorte de contentement sauvage à me venger enfin sur quelque chose ; et tout le monceau de paille y aurait passé, si ma fureur ne se fût transformée d’un seul coup en une horrible terreur.
- Je savais bien que Muguette, notre grande chatte rousse, avait installé sa petite famille dans un coin du grenier ; mais je l’avais oublié, étant hors de moi. Muguette, irritée, se tenait debout à quelques pas de moi, dans l’attitude où les images des livres représentent les tigres qui vont s’élancer sur leur proie. Ses yeux, démesurément dilatés, étaient d’un vert clair et lumineux, traversé par moments de lueurs troubles et jaunâtres. C’est à peine si je pouvais la reconnaître, tant elle était devenue hideuse ; elle avait les oreilles rabattues sur le crâne, et tous les poils hérissés. Je devins très pâle, mon cœur fut serré par une angoisse douloureuse ;
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- à tout petits pas, sans quitter Muguette du regard, je regagnai instinctivement la porte, que j’avais laissée entre-bâillée.
- Dès que j’en eus franchi le seuil, toujours à reculons, un frisson terrible me parcourut tout le corps, lorsque je songeai à l’effroyable péril auquel je venais d’échapper. D’une main tremblante, pendant que mon cœur bondissait dans ma poitrine, je saisis le battant de la porte et je le tirai sur moi. Alors seulement je poussai un gros soupir, et sans lâcher le battant de la porte, que je serrais de la main droite, j’essuyai avec le revers de ma main la sueur froide qui m’inondait le front. Je ne sais quelle curiosité me prit tout d’un coup : j’entre-bâillai la porte et je risquai, dans l’entre-bâillement, le quart de mon œil droit. Muguette toujours dans la môme attitude, semblait n’attendre que le moment de s’élancer.
- Ma terreur cependant s’était calmée, l’esprit de violence et de vengeance s’était réveillé dans mon cœur ; machinalement je regardai autour de moi, cherchant quelque chose. Mais il n’y avait sur le palier aucun objet dont je pusse faire un projectile pour punir Muguette et me venger de l’horrible peur qu elle m’avait faite.
- Je trépignais donc d’impatience et de désappointement, lorsque tout à coup il me vint une idée Je me baissai vivement, et je retirai un de mes souliers ; ensuite, entr’ouvrant de nouveau la porte d’un mouvement brusque, je jetai mon soulier dans la direction de Muguette. Elle fit un bond énorme, je n’eus que le temps de tirer violemment la porte à moi.
- Il y eut alors sur le bois, de l’autre côté de la porte, un petit bruit que je comparerais volontiers à celui que produirait une pluie d’épingles. Je supposai que ce devait être le bruit des griffes de Muguette contre la porte. J’appliquai mon œil contre la grande fente du milieu ; mais je ne vis rien qu’une poussière d’or qui tourbillonnait dans un rayon de soleil venu de la lucarne. J’approchai alors ma bouche de la fente, et je dis, en faisant une grosse voix : « Méchante ! ça t’apprendra ! »
- Muguette ne répondit rien; elle ne donna pas non plus le moindre signe de vie quand je frappai la porte de mon poing fermé, pour l’exciter à recommencer son bruit d’épingles.
- A la fin, je me fatiguai d’attendre son bon plaisir et je me décidai à redescendre. Mais je songeai tout à coup que je laissais derrière moi des otages : mes livres d’abord et ensuite mon soulier. Je me serais facilement consolé d’abandonner mes livres à la vengeance de Muguette, szzïs mon soulier !
- Pour rien au monde je n’aurais voulu aller le redemander à Muguette, et, d’un autre côté, comment redescendre avec un pied chaussé et l’autre nu ? Quelles explications donner à mon grand-père et à la vieille Brigitte ?
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- Ne sachant que résoudre, je me laissai tomber sur une vieille malle qui se trouvait sur le palier, et je me mis à réfléchir, tantôt regardant mes deux pieds d’un air piteux, tantôt arrachant les crins de la peau de sanglier dont la vieille malle était recouverte. Plus je réfléchissais, plus mon embarras croissait. Le silence, la demi-obscurité calmaient peu à peu la violence de mon irritation ; mais mon embarras augmentait de seconde en seconde. A la fin, ne sachant que faire ni que devenir, j’eus recours à la ressource ordinaire des petits garçons embarrassés ; je me mis à pleurer silencieusement.
- Brigitte allait et venait dans la maison ; chaque fois qu’elle passait au pied de l’escalier, je me disais : « Pour sûr elle va m’appeler ! » J’avais commencé par le craindre ; mais à mesure que le temps s’écoulait, j en étais venu à le désirer. Si elle m appelait, je descendrais ; elle serait surprise de voir que j avais un pied nu, elle me ferait des questions, je lui répondrais, et mon affaire se trouverait expliquée tout naturellement Ce n était pas une solution bien héroïque, mais enfin c était une solution. J avais mis dans ma tête de ne pas aller au-devant des explications, embarrassé d.) savoir par quel bout commencer. J avais honte de descendre tout platement et de dire : « J ai laissé un de mes souliers là-haut ; je n’ose pas aller le chercher parce que Muguette est en colère ; Muguette est en colère pour telles ou telles raisons ! »
- A la fin, mon grand-père ouvrit une porte et dit à Brigitte : « Où donc est mon petit homme? »
- Son « petit homme », pendant ce temps-là, aurait bien voulu être au fond d’un puits, ce qui ne 1 empêchait pas de retenir son haleine et de tendre l’oreille par-dessus la balustrade de chêne.
- Brigitte répondit : « Il doit être dans la chambre d’en haut, je l’ai vu monter, et je crois qu il n’est pas redescendu.
- — Pauvre petit ! dit mon grand-père, il étudie sa leçon pour demain matin. Les enfants travaillent aujourd’hui beaucoup plus qu’autrefois. C’est le temps qui veut cela ! »
- Je 1 entendis alors qui montait lentement l'escalier, en reprenant haleine presque à chaque marche, et il marmottait entre ses dents : « Ce pauvre petit ! ce pauvre petit ! »
- « Mignon, » dit-il en ouvrant la porte de la chambre où j’étais censé pâlir sur mes livres ; et il reprit aussitôt : « Tiens ! il n’y est pas ; il sera allé faire un petit tour avec des camarades. Les enfants se plaisent ensemble. Sans comparaison, c’est comme les petits chiens, qui sont si gais quand ils se roulent à trois ou quatre. » Brigitte lui dit d en bas : « Il est peut-être a,u grenier.
- — Es-tu là-haut, mon petit ? cria-t-il de sa voix tremblante, dans la cage de l’escalier.
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- GRAND-PÈRE
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- — Oui, grand-père, répondis-je, je suis là-haut.
- — Qu’est-ce que tu fais donc, mon mignon ? on ne t’entend pas remuer ; tu es tranquille comme une petite souris.
- — Je ne fais rien, grand-père, répondis-je d’une voix mal assurée.
- — Descends m’embrasser, mon poulet, descends, mon petit. Je t’ai guetté sur la porte de la rue, et j’ai fini par penser que tu étais rentré par la ruelle. Bonté divine ! qu’est que ça veut dire ? »
- Gomme je descendais les marches une à une, rechignant, il venait sans doute de découvrir que je n'avais qu’un soulier^ Du moins c’est ce que je crus tout d’abord.
- Gomme c’était la chose qui me préoccupait le plus en ce moment, je supposai que son exclamation lui avait été arrachée par la vue de cet étrange phénomène.
- « Grand-père, lui dis-je précipitamment, ce n’est pas moi, c’est Muguette. »
- Si j’avais été plus clairvoyant ou moins préoccupé, j’aurais remarqué tout de suite que ses regards étaient fixés, avec une expression d’angoisse et d’inquiétude, non pas sur mes pieds, mais sur ma figure.
- Pauvre grand-père ! Connaissant mon caractère ombrageux et défiant, il ne me demanda pas tout de suite, quoiqu’il en eut grande envie, pourquoi ma figure était pâle et bouleversée. Il me répondit, en riant doucement : « Ah ! la scélérate de Muguette, elle n’en fait jamais d autres ; mais nous lui dirons bien son fait, oui, nous lui dirons son fait. Bonté divine ! qu’est-ce que c’est encore ? )>
- Il venait seulement de découvrir que je n’avais qu’un soulier.
- « G’est Muguette, je te l'ai déjà dit, m écriai-je d un ton de mauvaise humeur.
- — C’est pourtant vrai qu’il me l’a déjà dit, le pauvre petit homme ! reprit-il avec la même douceur. Descends toujours, mon mignon, descends embrasser ton grand-père, »
- Comme je descendais à contre-cœur, il se mit à fredonner, d’une voix un peu chevrotante une vieille chanson dont je ne me rappelle plus bien les paroles. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a deux personnages en scène, dont l’un dit à l’autre :
- Beau grenadier, d’où reviens-tu.
- Un pied chaussé, et l’autre nu ?
- En présence de cette bonne humeur inaltérable, j’eus un peu honte de ma maussaderie, et j’embrassai mon grand-père sans trop me faire prier. Néanmoins, par habitude, je me tenais toujours sur la défensive, tout prêt à éclater en récriminations contre tout le monde, et contre lui-même, à la première question qu’il m’adresserait au sujet de ma passe d’armes avec Muguette.
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- LE DEVOIR
- Mais, justement, il ne me fitaucune question ; car s’il était très bon et très indulgent, mon cher grand-père, il était en même temps très avisé. Il était de ceux qui savent quand il faut parler et quand il faut se taire.
- Il me poussa doucement dans la chambre du premier, me fit asseoir sur une chaise et avança un tabouret sous mon pied déchaussé.
- « Là, dit-il. voilà qui va bien ; ne bouge pas, mon petit homme, et surtout ne pose pas ton pied sur le carreau, tu pourrais attraper froid et t’enrhumer. Dis-moi où est ton soulier, que j’aille le chercher.
- — Oh ! grand-père, n’y va pas, lui dis-je avec véhémence, n’y va pas ! Muguette t’arracherait les yeux, elle est dans une fureur !...
- Les chattes qui ont des petits chats sont souvent en fureur, dit-il avec bonhomie, mais cela ne dure pas. Je suis sûr que Muguette est déjà redevenue une personne raisonnable. »
- Je le pris par le revers de sa houppelande pour l’empêcher d’aller affronter les griffes de Muguette.
- Grand-père, n’y va pas ! lui dis-je avec effroi. Tout pénétré de l’idée du danger auquel il voulait s’exposer, j’oubliai ma mauvaise humeur, mes griefs contre l’humanité, ma résolution formelle de bouder quand même, mon orgueil intraitable, enfin tout ce qui faisait de moi, en l’état ordinaire, un petit garçon si désagréable et si difficile à manier.
- J’entrai sans m’en apercevoir dans la voie des aveux. Je lui dis que si Muguette était en fureur, c'est parce que j’avais dérangé ses petits ; j’avais dérangé ses petits parce que j’étais en colère ; j’étais en colère parce que tout le monde s’était mis après moi : le père Barré avait été injuste ; Joubsrt m’avait appelé goulu ; Thouin m’avait donné un coup de règle sur le nez, et Camus m'avait tiré les oreilles.
- (A suivre)
- J. Girardin.
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 639
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS D’AOUT 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes.......................................Fr. 2.597 75
- Dépenses........................................... 2.111 65
- Boni en Août................. 486.10
- Section des Dames
- Recettes .....................................Fr. 631 55
- Dépenses .......................................... 512 25
- Boni en Août................. 119 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes...............................
- Dépenses :
- Pensions . ............................
- Nécessaire à la subsistance. . . . . .
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . Fr. 648 » j
- Allocations statutaires aux I
- malades................... 120 85 >
- Allocations extra-statutaires, \
- veuves, orphelins, etc . . 430 » /
- Allocations aux Réservistes............
- . . . . Fr.
- 2.831 39 \
- 1.145 55
- 1.198 85 100 »
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens................................
- 194 25 /
- 7269. 55
- 5.470 04
- Boni en Août
- 1.799 51
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.....................................Fr. 688 20
- Dépenses.......................................... * 458 67
- Boni en Août.................. 229 53
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet au 31 Août 89 . . . 20.013 44
- Montant des dépenses............................ 16.757 88
- Excédant des recettes sur les dépenses . .... . Fr. 3.255 56
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- fE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Septembre 1889 NAISSANCES
- 2 Septembre. — Dassonville Angèle-Marie, fille de Dassonville Marie.
- 4 Septembre. — Prez Marie-Anna, fille de Prez Clovis et de Buis-set Célestine.
- 8 Septembre. — Cordelette Madeleine, fille de Cordelette Carloman
- et de Knoph Virginie.
- 9 Septembre. — Valentin Hélène-Marguerite, fille de Valentin
- Étienne et de Hutin Marthe.
- 12 Septembre. — Migrenne Marcel, fils de Migrenne Alfred et de Noiron Eugénie.
- 20 Septembre. — Bachelet Jeanne, fille de Bachelet Eugène et de Grançon Angéline.
- 23 Septembre. — Louis Eugène, fils de Louis Césaire et de Julliard Eugénie.
- DÉCÈS.
- 6 Septembre. — Maldérez Eugène, âgé de 3 mois.
- 27 Septembre — Gordien. Edmond, âgé de 21 ans.
- —o*—
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LA SUBSTANCE
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- LA SUBSTANCE'11
- II
- La substance ne tombe sous nos sens qu’à l’état de matière, d’où la difficulté que nous éprouvons à la concevoir sous un autre état. Aussi la plupart de ceux qui s’occupent de science aujourd’hui prétendent-ils ranger tous les phénomènes de l’univers dans l’ordre physique.
- Généralement,on s’efforce de penser que tout dérive de la matière, d’où l’impossibilité de définir les choses de l’ordre intellectuel et moral. Il en serait autrement si l’on était arrivé à reconnaître que les choses de cet ordre existent en substance et par conséquent en forme, mais que, simplement, elles échappent à nos sens.
- Afin de préciser ma thèse, j’affirme dès maintenant, sauf à le démontrer plus tard, que la volonté, l’intelligence, l’idée, la pensée, toutes nos affections existent en substance et en forme, comme notre esprit lui-même ; et que celui-ci existe indépendamment du corps charnel. Ce sont là des vérités, je ne dirai pas nouvelles, mais qui le deviennent par le nouveau jour projeté sur elles par l’étude et l’expérience.
- Croire que la matière est tout, qu’elle contient tout ce qui existe est une des plus graves erreurs dont la science doit s’affranchir et affranchir l’humanité.
- 11 est certainement difficile à beaucoup d’intelligences de concevoir que des formes, des forces et des êtres peuvent exister en substance impondérable pour nous, malgré les effets évidents que cette substance exerce sur la matière même en lui donnant le mouvement et la vie. Mais on est porté à croire que le mouvement et la vie sont dus à une force propre à la matière. Prenant ainsi l’effet pour la cause, on reste dans .les mêmes erreurs, les choses demeurent inexplicables et tout est confusion pour nous.
- (1) Lire Le Devoir de Septembre 1889.
- 1
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- LE DEVOIR
- Nous avons considéré jusqu’ici tous les phénomènes affectifs et intelligents comme des effets particuliers produits par les corps organisés en action, au lieu de comprendre que tous ces effets ne sont que la traduction dans la vie matérielle de causes ou de substances immatérielles, actives et intelligentes, agissant du monde de l’esprit sur la matière organisée.
- Prenant le mot substance dans son sens étymologique sub stare, ce qui est dessous, j’appellerai donc substance, (substance active ou substance vivante) tout ce qui a une vertu, une propriété quelconque, tout ce qui se conçoit sous un nom ou une dénomination quelconque dans le visible et dans l’invisible ; et j’appellerai matière (ou substance inerte) tous les corps visibles et sensibles pour nous, toutes les choses pondérables à l’état gazeux et convertibles en forme liquide ou solide.
- Ce qui caractérise la matière, c’est son inertie, sa stabilité, son indifférence au mouvement, à l’action. Le repos, l’inaction ou la mort sont l’état normal de la matière. Mais si l’inertie et le repos sont les conditions naturelles de la matière, il se manifeste en elle des forces actives et vivantes qui ont la propriété de s’incorporer à elle, de la mettre en mouvement. Ces forces sont la substance même.
- La science n’a pas suffisamment distingué jusqu’ici entre la substance inerte,ou la matière,et la substance proprement.dite. C’est cette distinction que je veux établir dès maintenant, afin d’éviter toute obscurité.
- Jusqu’ici la substance considérée en dehors de la matière a donné lieu à d’étranges confusions. Certains, voulant que la substance matérielle soit tout, que tout soit matière, veulent par conséquent qu’il y ait de la matière là où ils sont incapables de trouver le moindre atome de chose pondérable ; et ils sont portés à dire que là vie, la volonté, l'intelligence, la pensée, l’affection, l’amour, enfin tous les effets d’ordre moral et intellectuel, sont propres à la matière, sauf à en rester là et à ne rien démontrer de leurs affirmations .
- D’autres, au contraire, dédaignant la matière au moins dans les raisonnements, s’occupent de la substance spirituelle d’une façon purement métaphysique, n’assignant à cette substance qu’un rôle abstrait.
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- LA SUBSTANCE
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- Quant à moi, je le répète, j’entends désigner sous le nom de substance active vivante, d’abord tout ce qui fait transition entre la matière et l'intelligence, soit la lumière, la chaleur, l’électricité, le magnétisme, etc., etc., ensuite tous les états sous lesquels la substance se présente à nous, tels que ceux d’activité, de volonté, d’affection, de sagesse et d’amour.
- Les rapports et les points de contact entre la matière et la substance sont de ceux qu’il importe le plus à la science de connaître, afin d’arriver à expliquer les phénomènes du mouvement et de la vie dans la matière, aussi bien que dans tout l’univers.
- La matière comporte l’idée de base du monde matériel.
- La substance vivante entraîne l’idée de base du monde spirituel.
- La matière est inerte et passive ; elle sert à la formation des corps ; elle constitue les formes organiques et toutes les choses du monde matériel.
- La substance au vrai sens du mot est active et vivante, elle compose les formes et les forces des mondes invisibles pour nous ; elle est au monde spirituel ce qu’est la matière au monde matériel.
- Non seulement, elle constitue le monde spirituel, mais elle s’incorpore aux formes organiques du monde matériel et constitue ainsi la vie de ce dernier.
- La matière se divise en variétés innombrables que nous pouvons étudier ; la substance se divise en variétés analogues depuis le premier éveil de l’activité atomique, de l’affinité dans les corps simples, jusqu’aux états de sagesse et d’amour les plus élevés que nous puissions concevoir et à ceux bien plus considérables qui dépassent notre entendement,
- Distincte de la matière, la substance vivante est soumise à des lois spéciales, différentes des lois physiques et qui lui donnent puissance et action sur la matière,
- Nul ne peut contester les phénomènes intelligents dans l’être ; mais nul n’a pu jusqu’ici découvrir par quelle loi la matière aurait la vertu de les produire.
- La cause toute naturelle de cette impuissance de nos sciences physiques tient à ce que la matière étant la base de notre organisme, nous sommes aptes à agir sur la matière, mais très empêchés, par la même raison, de porter nos investigations au-delà. J’espère
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- LE DEVOIR
- donc qu’on me pardonnera, dans l’intérêt de la science, la distinction que je vais chercher à établir entre la matière, substance passive, pondérable et la substance proprement dite ou substance active, source du mouvement et de la vie dans l’univers.
- ACTION CHIMIQUE
- UNION DE LA SUBSTANCE VIVANTE ET DE LA MATIÈRE
- III
- L’action chimique est le premier degré perceptible à nos sens du travail que les corps exercent les uns sur les autres. Tant que cette action reste dans la sphère des mouvements inorganiques, elle n’est considérée que comme un effet mécanique de la matière. On ne voit en elle qu’un déplacement des atomes matériels sans autre cause que les propriétés inhérentes aux atomes mêmes. Mais en ceci, l’étude des évolutions invisibles de la substance (évolutions par lesquelles la vie s’exerce), est nécessaire pour bien comprendre la marche des phénomènes de la vie matérielle.
- La surface de la terre ne nous offre guère les corps simples qu’à l’état de combinaisons entre eux, combinaisons dans lesquelles les éléments de l’atmosphère prennent une très grande place Les composés ou matières qui résultent de l’alliance des corps gazeux avec des corps solides constituent le sol propre à la vie végétale. Au sein de ce sol, les principes ou éléments vitaux que chaque corps simple recèle,s’animent au contact de leurs diversités etdonnent lieu aux effets chimiques dans la matière ou à l’activité organique.
- Qu’est-ce,en effet,que la décomposition des métaux par l’oxygène, si ce n’est un premier mouvement de la vie organique dans la matière, si ce n’est une préparation des corps inertes pour les faire entrer dans la vie végétale ?
- La faculté vivante est donc en germe partout ; la matière inerte n’attend que l’impulsion des substances actives invisibles pour entrer dans la voie du mouvement, et concourir à la formation des organismes vivants.
- On est porté à admettre que le nombre des corps simples est limité, que les combinaisons dont ils sont susceptibles entre eux sont soumises à des proportions ou à des quantités régulières.
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- LA SUBSTANCE 645
- Ainsi, l’oxygène, l’hydrogène et l’azote, principaux éléments des forces actives terrestres, entrent en combinaison avec les minéraux, suivant des quantités atomiques spéciales pour la formation de chacun des divers composés dont ils sont susceptibles. Les proportions différentes dans lesquelles un corps se combine à un autre corps sont limitées à 1, 2, 3, quelquefois 4 et 5, rarement plus, et toujours suivant un ordre qui prouve que des règles président à la formation des corps.
- Sont-ce les forces du hasard qui font que les atomes du sucre, par exemple, s’arrangent comme d’eux-mêmes en cristaux à facettes si planes et si régulières ? Ne peut-on reconnaître dans cette action le germe du devoir universel, le principe qui assigne à chaque chose un rôle à remplir suivant ses affinités ?
- Si, dans un vase contenant de l’acide azotique, vous jetez un peu d’argent, bientôt celui-ci entre en dissolution et s’unit à l’acide qui reste clair et limpide. Étendez d’eau la dissolution, puis, enfoncez dans le liquide une baguette de cuivre; aussitôt, le liquide se trouble et des atomes en nombre infini se dirigent dans tous les sens pour se réunir sur la tige de métal. Nous voyons les effets, la cause nous échappe.
- Si l’homme ne peut saisir à l’aide des sens la cause impondérable de la cristallisation, de la dissolution et de la précipitation des corps, à plus forte raison ne peut-il embrasser l’intelligence et l’esprit dans la substance, si ce n’est par le jugement. Ce qui est certain, c’est que la faculté du mouvement existe dans l’infiniment petit de la matière comme dans l’infiniment grand.
- Or, qu’est-ce que le mouvement propre, si ce n’est la vie se communiquant à tous les degrés de la substance ?
- La chimie explique les circonstauces dans lesquelles s’opère la combinaison des corps entre eux ; elle constate les affinités des corps ; elle analyse leurs transformations matérielles et gazeuzes ; elle apprécie l’influence que la chaleur, la lumière, l’électricité, exercent sur eux ; mais la science devient impuissante à définir les causes et les effets impondérables, tant qu’elle veut rester sur le seul terrain de la matière.
- Ces phénomènes chimiques, ces changements d’état de la matière produits par le simple contact des corps, que sont-ils sinon les
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- 646 LE DEVOIR
- résultats des forces dues à l’intervention de la substance impondé rable et obéissant aux lois propres à cette dernière ?
- Mais combien d’autres effets échappent à l’homme, dans les combinaisons de la substance vivante avec la matière.
- Certains effets de la substance impondérable se manifestent à nous ; la lumière, la chaleur, l’aimant, l’électricité ont des rapports intimes avec la matière ; mais la substance de ces agents ne peut être saisie, elle nous échappe.
- Le champ de la substance inconnue est bien autrement large que le champ de la substance visible et tangible, autrement dit, de la matière. La terre et son atmosphère, ainsi que les autres globes, ne sont que des grains de sable comparés à l’étendue ou à la substance sans limites qui unit les mondes.
- L’espace occupé par la substance universelle inaccessible à nos sens, renferme des forces et des puissances ignorées de nous, auprès desquelles des globes matériels comme la terre ne sont que d’infimes embryons : l’existence du gland comparée à la vie du chêne séculaire et à tous les usages auxquels l’arbre peut servir n’en rend même qu’une faible idée.
- Ne soyons donc pas surpris si l’homme dont les sens et les moyens de perception sont surtout faits pour l’étude de la matière, est condamné à ne pouvoir analyser qu’imparfaitement les phénomènes de la vie ; car c’est la substance impondérable qui constitue la vie infinie au sein de l’univers, et cette substance se dérobe aux moyens matériels de notre analyse.
- Nous pouvons par des moyens matériels, exciter le concours des forces impondérables, user de leur puissance, développer leurs effets par rapport à nous ; mais notre action sur elles se borne à cela. La substance sous toutes ses formes retourne toujours à son foyer commun invisible.
- L’ordonnance si remarquable de la formation des corps, les règles auxquelles est soumise la matière inerte portent à croire que la cause impondérable qui régit ces phénomènes est la cause universelle des lois de la nature, et que ces lois fonctionnent sur la terre par l’effet de la substance ayant elle-même l’intelligence des besoins et des destinées de la matière.
- Quand la matière se vivifie sous nos yeux, quand son action
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- organique devient sensible pour nous dans les minéraux, dans les végétaux, dans l’animalité et en nous-mêmes, nous pouvons, avec de justes motifs, croire qu’une substance active, opère sur et dans la matière et y produit ces effets, puisqu’il n’y a pas d’effet sans cause.
- Les lois assignées au groupement des atomes pour la formation des règnes végétal et animal étant plus complexes n’en réclament que plus d’intelligence pour leur application. Il est vraisemblable d’admettre qu’il y a unité de plan dans l’ensemble de l’univers ; que, par conséquent, les lois des affinités chimiques sont intimement liées aux lois des affinités vitales. Le mot affinité n'est d’ailleurs entré dans le langage que comme l’expression confuse des rapports ou des attractions entre les molécules de la matière, ce qui est synonyme de la vie dans la matière. L’affinité n’est, en effet, pas autre chose que l’action intelligente et individuelle des infiniment petits de la matière obéissant aux forces de la loi d’amour universel.
- (A suivre) GODIN, J.-B-André
- (Œuvres Posthumes)
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- L’ASSISTANCE PUBLIQUE EN FRANCE
- « L’assistance publique, dit M. Bloch dans son Dictionnaire de l’Administration française, est une formule nouvellement introduite dans le langage administratif pour désigner l’ensemble des services organisés en vue de secourir l’indigence. L’assistance peut être facultative ou obligatoire ; elle est communale, départementale ou générale, selon les autorités diverses desquelles elle émane. Considérée comme mode d’application, elle se donne à domicile ou dans les hôpitaux ou hospices.
- « L’assistance est facultative lorsque l'administration, après avoir pris des informations sur la position du réclamant, est libre d’accorder ou de refuser le secours. Elle est obligatoire lorsque la loi donne, d’une manière formelle, au citoyen le droit de réclamer un secours dans certains cas déterminés par elle.
- « L’assistance est générale lorsqu’elle émane directement de l’État ou du pouvoir central, soit sous la forme d’établissements généraux de bienfaisance, soit au moyen de subventions allouées aux institutions locales ou de secours accordés aux nécessiteux. Elle est départementale lorsque les établissements charitables sont créés et entretenus par le département, comme les asiles d’aliénés ou les dépôts de mendicité, ou lorsqu’il contribue, par des subventions, à secourir certaines catégories d’indigents. Elle est communale lorsque les sources charitables sont à la charge de la commune.»
- Il est remarquable que la législation charitable en France n’impose aux communes d’autres contributions obligatoires que celle qui représente leur contingent dans la dépense des aliénés indigents, (loi du 30 Juin 1838), et celle qui forme leur contingent dans la dépense des enfants trouvés et abandonnés, (loi du 18 Juillet 1837), bien que le principe actuellement admis, sinon appliqué, et pour
- (I) Lire le Devoir de Septembre et Octobre 1889.
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- cause, soit que toute commune doit subvenir aux besoins de ses pauvres.
- (( La législation, dit encorê M. Bloch, a, dans la plupart des cas, localisé les secours publics dans la commune, mais sans les mettre à la charge de la caisse municipale.
- « Ainsi, pour les indigents malades, s’il existe un hôpital dans la commune, leur traitement est à la charge de cet établissement, qui ne peut les refuser que dans le cas où il n’y aurait pas de lit vacant, (art. 16 de la loi du 7 août 1851). S’il n’y a pas d’hôpital dans la commune, leur admission est facultative et subordonnée au paiement d’un prix de journée par la commune où le malade a son domicile, (art. 4 de la loi précitée). Un arrêt du conseil d’État, approuvé le 12 mai 18.>9, (pourvoi de la commission hospitalière de Nantua contre la commune d’Oyonnax), a décidé que pour engager la responsabilité financière de la commune dans le paiement du prix de la journée, il fallait que le conseil municipal eût préalablement demandé l’admission du malade à l’hôpital.
- « L’assistance des indigents valides est également facultative pour les communes. Lorsqu’un conseil municipal veut affecter à cette destination une partie de ses fonds disponibles, il ne peut les distribuer lui-même s’il existe dans la commune un bureau de bienfaisance, (cire. int. 25 juin 1873) Dans les communes où il n’existe pss de bureau de bienfaisance, les conseils municipaux peuvent, lorsqu’ils le jugent nécessaire, faire distribuer des secours, par des commissions charitables ou par l’entremise des œuvres de charité ; mais il leur est interdit parla jurisprudence administrative de s’imposer dans ce but des centimes additionnels qui auraient l'inconvénient de constituer une taxe permanente en faveur des pauvres, »
- L’assistance départementale s’exerce dans une certaine mesure au moyen de fonds dont l’emploi est réglé par les conseils généraux sur la proposition des préfets. Ce sont ces fonds qui doivent pourvoir spécialement aux seuls secours obligatoires qui aient été créés ou maintenus par la législation actuelle : le service des enfants assistés, celui des aliénés indigents, et jusqu’à un certain point celui des dépôts de mendicité dans les départements où la mendicité est interdite sur la voie publique.
- L’assistance départementale supplée aussi dans une certaine
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- mesure à l’insuffisance des secours hospitaliers et des secours à domicile.
- L’énumération des crédits votés chaque année par les conseils généraux, donnera une idée précise du rôle de l’assistance départementale : secours à domicile, secours aux malades indigents, femmes en couches, achat de médicaments, envoi d’indigents aux eaux thermales, ateliers de charité, secours en cas d’extrême misère, secours aux voyageurs indigents des communes rurales (L. 7 août 1851) et subventions accordées aux communes pour les aider à payer les dépenses du service médical gratuit.
- « Pour mettre en mouvement ces divers rouages, lisons-nous encore dans le Dictionnaire de l’Administration française, des crédits spéciaux sont ouverts chaque année au ministère de l’intérieur, qui lui permettent de subventionner, sur la proposition des conseils généraux, un grand nombre d’établissements de bienfaisance publique et d’œuvres de charité privée et d’accorder aussi des secours personnels dans certains cas particuliers. Le ministre de l’intérieur dispose également d’un certain nombre de places dans les hospices de la capitale. Il existe de plus au budget du ministère de l’Intérieur (chapitre XlXJun crédit spécial intitulé: service de médecine gratuite.C’est à l’aide de ce crédit, peu élevé pourtant, que l’administration centrale a encouragé le développement de cette importante création dans un grand nombre de communes qui se réunissent pour assurer à leurs malades indigents les bienfaits de l’assistance médicale. Enfin, on doit comprendre dans l’assistance par l’Etat, les secours extraordinaires dont les ministères de l’intérieur, de l’agriculture et du commerce règlent la distribution en faveur des victimes des inondations et des calamités accidentelles qui viennent à sévir sur certains points du territoire. »
- Il y a lieu d’ajouter que les secours à domicile peuvent être accordés aux indigents valides par les bureaux de bienfaisance et par les hospices autorisés par la loi du 7 août 1851 à donner l’assistance à domicile dans la proportion d’un cinquième, et la loi du 27 mai 1873, dans celle d’un quart et même du tiers de leurs revenus.
- Tel est, succinctement résumé, le fonctionnement de l’assistance publique dans notre pays.
- La législation de 1851, en accordant aux municipalités la faculté
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- de faire traiter leurs malades dans les hôpitaux, et en imposant à ces derniers l’obligation de recevoir ces malades, consacrait, certes, un grand progrès au point de vue philanthropique.
- Mais pourquoi la faculté pour les municipalités ; l’obligation pour les établissements hospitaliers ?
- Cette différence de traitement soulevait une difficulté financière qui mettait et qui met encore en péril le côté charitable delà question. Ainsi que le fait remarquer l’auteur du rapport officiel de 1869 sur la situation administrative et financière des hospices et hôpitaux, M. de Bosredon, conseiller d’État, secrétaire général du ministère de l’intérieur, si la loi avait été rigoureusement exécutée, les administrations hospitalières auraient eu l’obligation de faire des dépenses considérables, alors que d’autre part, les communes, les dépenses faites, auraient pu parfaitement, usant de la faculté que leur laisse la loi, cesser tout à coup d’envoyer leurs malades.
- « Pour affirmer le domicile de secours, dit le rapport, pour en régler toutes les conditions, ne fallait-il pas, puisque la question charitable se complique d’une question financière, que la loi assurât le remboursement des frais du traitement des malades, en créant des responsabilités à tous les degrés : l’individu traité ; les ascendants ou descendants ; la commune, si la famille est pauvre ; le département, si la commune n’a pas de ressources suffisantes? Parla création de ces responsabilités, les principales difficultés disparaîtraient, car la loi du domicile de secours désintéresserait les administrations hospitalières dont l’opposition s’appuie uniquement sur cette raison trop réelle que les ressources sont à peine suffisantes pour les besoins locaux ? Nous resterons donc dans une limite prudente en ne rendant le secours obligatoire que pour une catégorie d’indigents : les malades, parce que l’humanité domine la question. »
- Si nous avons insisté un moment sur la loi de 1851, sur le rapport qui en signale les inconséquences, ce n’est pas seulement parce que cette loi marque une étape dans la voie d’une amélioration dont le rapport fournira les éléments, mais parce que nous voyons là un exemple de cette tendance que nous a vons signalée, et contre laquelle nous nous efforçons de réagir, à ne reconnaître le droit que dans la limite des moyens de lui donner satisfaction.
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- M. de Bosredon regrette que la loi de 1851 n’ait pas mis franchement en œuvre ce principe qui domine encore actuellement en France, la législation charitable : nul n'a droit à l’assistance • l’assistance est un devoir pour la société. Ce singulier devoir qui ne correspond à aucun droit, ce devoir élastique ne pouvait dans la circonstance; dépasser la prudente limite du secours obligatoire aux seuls indigents malades.
- On peut se rendre compte du chemin parcouru en vingt ans par les maîtres de l’assistance, en mettant en regard de cette formule la résolution du récent congrès accordant non seulement aux indigents temporairement invalides, mais encore aux indigents définitivement incapables physiquement de pourvoir aux nécessités de l’existence, le bénéfice de l’obligation légale.
- La loi de 1873 a atténué dans une certaine mesure les imperfections de la loi de 1851 en étendant la faculté accordée aux commissions administratives des hospices et hôpitaux d’assister à domicile les indigents malades de concert avec les bureaux de bienfaisance.
- Conséquences : diminution des frais des établissements hospitaliers moins encombrés ; diminution des dépenses du bureau de bienfaisance qui n’a plus à intervenir dans la mission des hôpitaux ; avantage pour l’indigent malade qui peut le plus souvent être secouru dans son domicile au milieu des siens, sans modifier ses habitudes ; avantage pour l’indigent valide qui peut bénéficier dans une plus large mesure1 de la sorte de prime accordée au bureau de bienfaisance par les administrations hospitalières.
- Il ne faudrait cependant pas se faire illusion sur l’importance de cette innovation L’élasticité en est si faible, et le champ d’application si restreint. Son principal avantage est une simplification de ressorts fort appréciable dans un organisme aussi complexe, obéissant à tant de moteurs différents. Mais le principal inconvénient de la loi de 1851, le défaut de responsabilité de l’individu, de la famille, de la commune et du département à l’endroit de l’établissement hospitalier, subsiste tout entier. Il ne disparaîtra que si la loi rend obligatoire ce qui est actuellement facultatif, en réglant avec soin les conditions du domicile de secours.
- Cette question du domicile de secours est une des plus importantes. On peut avec raison la considérer comme la pierre angulaire de
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- l’édifice de l’assistance basée sur le triple concours de la commune, du département et de l’État.
- M. le Dr Drouineau a présenté au congrès de l’assistance publique, sur le domicile de secours, ses conditions, ses conséquences financières, un très intéressant rapport dont nous résumons la partie critique :
- La loi du 24 Vendémiaire An II, (qui dans son article 18 du texte V, édictait l’obligation de secourir les indigents ruraux en cas de maladie) instituait le domicile de secours et consacrait le principe du secours communal.
- Le législateur n’avait pas prévu les ressources nécessaires à l’application de cette loi destinée à combler dans une certaine mesure l'écart existant entre les moyens de secours mis à la portée des indigents dans les villes et dans la campagne.
- Les modifications sociales, la vie industrielle active ont changé les conditions de l’existence du travailleur.
- La ville est devenue le centre de l’assistance, et la campagne en a été dépourvue. La loi de 1851 sur les hôpitaux et hospices a aidé à ce déplacement des individus en quête de secours, en leur facilitant, par la suppression du domicile de secours,l’accès des hôpitaux.
- L’esprit de la loi de Vendémiaire a donc été à peu près faussé ; l’assistance publique s’est modifiée et a perdu son caractère communal. La répartition financière est inégale et la situation actuelle se résume ainsi : 1° L’assistance publique est devenue l’assistance urbaine variable dans ses applications et selon l’importance des villes. L’assistance rurale est réduite à rien ou à peu près ; 2° Les villes ne peuvent plus supporter cette charge et luttent au détriment de l'indigence elle-même pour défendre leurs intérêts menacés ; 3° Le domicile de secours est tout entier fait d'exceptions et de cas particuliers que les termes de la loi de Vendémiaire ne suffisent plus à fixer et à retenir.
- M. le docteur Drouineau examinant ensuite la question du domicile de secours dans son application aux divers modes d’assistance, constate, en ce qui concerne les bureaux de bienfaisance, — dont la création (loi du 7 frimaire An V) n’a pas modifié la loi de Vendémiaire, — que les conditions réclamées par la loi sont encore demandées pour l’admission aux secours ; mais les secours étant
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- mal localisés et l’obligation n’existant pas, l’application est inefficace. Il constate, en outre, en ce qui concerne les hôpitaux, que la loi de 1851, a détruit l’efficacité de la loi de Vendémiaire et supprimé les conditions du domicile de secours dans les communes pourvues d’hôpitaux ; que, pour les autres communes, elle a fait naître une confusion regrettable et des interprétations variables. Les hôpitaux ont vu, en effet, augmenter leurs charges et se sont protégés eux-mêmes par des règlements particuliers contre l’envahissement des malades.
- En ce qui concerne les hospices, annihilation plus complète encore des prescriptions de la loi de Vendémiaire, puisque la loi de 1851 a donné à ces établissements la liberté de codifier Vadmittimus aux secours. Nous laissons de côté les autres modes d’assistance : aliénés, femmes enceintes, etc.,vis à vis desquels le domicile de secours se comporte de la même manière, c’est à dire avec tous les caractères de l’indécision la plus complète.
- La conclusion du rapport, à laquelle se rallie le congrès, est que pour rendre le secours efficace et transformer la loi de Vendémiaire, il faut reprendre le principe de la loi et l’étendre au département et à l’État. Il faut aussi déterminer où commence chacune des responsabilités et où elle finit. La loi formulera donc les conditions du domicile de secours communal, départemental et national.
- On s’est demandé si ce projet, qui n’a pas encore reçu la sanction légale,porterait atteinte aux établissements publics actuels qui vivent pour la plupart de leur vie propre. Seront-ils supprimés ? Seront-ils englobés ? Sera-t-il permis de créer des établissements du même ordre tout à fait en dehors des sphères politiques ?
- Non seulement on n’y touchera pas, répondent les promoteurs de cette organisation ; mais la commune pourra satisfaire aux obligations légales par des abonnements, des engagements, qu’elle contractera à sa guise auprès de ces établissements autonomes; on pourra même en créer de nouveaux ; le bureau d’assistance pourvoira au secours à domicile. Ainsi conçu, le projet de loi ne risquera pas de susciter la moindre querelle entre les partisans et les adversaires, ces derniers de plus en plus rares, de l’intervention de la société dans l’organisation de l’assistance.
- Les deux principes de la coopération libre et de la coopération
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- forcée (suivant l’expression de Spencer qui donne au mot coopération son acception la plus large), ces deux principes s’y combinent harmonieusement.
- Mais il s’agit d’une loi, d’une loi qui, bien que limitant l’obligation de l’assistance publique aux indigents temporairement ou définitivement incapables physiquement de pourvoir aux nécessités de l’existence, ne se heurtera pas moins, comme chacune des institutions qu’elle harmonise, à une difficulté financière.
- Une première loi a échoué devant le Parlement par des motifs de cet ordre. Est-il admissible que tel doive toujours être le sort des lois qui consacrent le principe de l’assistance ?
- Dans le dernier numéro du Devoir, on a pu lire que nous faisions de l’insuffisance des ressources fiscales une des causes de la restriction apportée au principe de l’obligation absolue.
- L’expression, dans ce cas, aura mal rendu notre pensée. Que l’on ne puisse, dans notre budget des dépenses, faire une place convenable à la dotation du service de la mutualité ; cela n’est pas douteux. Qu’il soit difficile d’ajouter à notre budget des recettes une taxe capable d’alimenter suffisamment ce service, cela n’est guère moins douteux.
- Malgré toutes les apparences contraires, il ne faudrait pas tirer de ce fait cette conclusion qu’il serait téméraire de vouloir régler par une loi l’obligation de l’assistance, même réduite aux indigents malades. L’assiette de l’impôt n’est pas plus immuable que sa destination.
- M. Godin a établi dans son livre Mutualité sociale que la seule guerre de Prusse a englouti, pour la France, une somme dont le revenu est double de ce qu’il faudrait pour assurer à perpétuité au peuple français les bienfaits d’une mutualité complète.
- Serait-il donc impossible de faire tourner au profit de l’humanité l’énorme contribution annuelle, employée à préparer sa destruction ?
- Le principe de l’obligation est absolu comme le devoir. Il ne vise pas seulement l’indigent malade, mais aussi l’indigent valide.
- Le devoir de la société est absolu parce que le droit de toute créature humaine au nécessaire à la subsistance est absolu.
- Ce droit est antérieur à toute convention. Les sociétés organisées peuvent le méconnaître ou l’affirmer : elles ne sauraient le détruire.
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- La Révolution française a proclamé les droits naturels de l’homme imprescriptibles et sacrés. Elle a déclaré que le but de toute association politique est la conservation de ces droits.
- Or, le premier des droits de l’homme, c’est le droit à l’existence.
- Ces droits, ajoutait-elle, sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, la garantie sociale, la résistance à l’oppression.
- Il n’est aucun de ces droits qui n’appartienne à tout homme.
- Vous dites : et la propriété? Tout être humain est, pour une part, propriétaire du sol qui le porte, dans lequel la nature a mis en réserve pour lui, comme pour ses congénères, les ressources nécessaires à la vie du genre humain, de cette terre sur laquelle il est né et d'où il lui est impossible de sortir pour aller chercher ailleurs ce qui est nécessaire à sa subsistance.
- Complétant sa déclaration des droits de l’homme, la Révolution inscrivait dans le code tout un système d’organisation de la mutualité nationale.
- Elle proclamait dans un décret du 19 mars 1793 :
- 1° Tout être humain a droit à la subsistance par le travail, s’il est valide, par des secours gratuits, s’il est hors d’état de travailler.
- 2° Le soin de pourvoir à la nourriture des pauvres est une dette nationale.
- Malheureusement, la Révolution n’eut pas le temps d’appliquer ses préceptes.
- Nous sommes dans l’année du centenaire. N’allons-nous pas vite renouer la tradition, mener à bonne fin l’œuvre interrompue, peut-être faute de ressources suffisantes.
- Sans doute, en dépit d’une législation incohérente, de grands pro-• grès ont été accomplis. Mais il reste beaucoup à faire pour organiser la véritable mutualité, cette traduction en faits du grand principe de fraternité.
- La France possède une sorte de local Government board, composé d’un conseil supérieur de l’assistance publique, et d’une direction de l’assistance de l’hygiène et de la médecine publique. A la tête de cette administration, se trouve un homme, M. Monod, qui proclame l’obligation sociale et considère l’intervention de l’Etat dans l’assistance comme l’application de la justice à l’intérêt social. Dens l’élite qui l’entoure on procède à des enquêtes, on prépare les éléments de la législation future.
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- La double question de droit et d’application est tout entière dans le passage suivant du livre ce Le Gouvernement » de M. Godin :
- « La société prend des mesures pour garantir la tranquillité publique, pour protéger les individus contre les outrages ou la violence. Elle veille, quoique d’une façon insuffisante, aux soins des malades isolés dans la société et dénués de ressources. Elle cherche à préserver les citoyens de l’ignorance par l’instruction publique. Pourquoi ne se ferait-elle pas plus protectrice encore de la vie humaine, en assurant chacun contre la faim et le dénûment?
- « Pourquoi ne donnerait-elle pas aux institutions existantes les proportions voulues pour satisfaire complètement aux besoins auxquels jusqu’ici on ne répond qu’en partie?
- « Pourquoi ne donnerait-elle pas à ces institutions les compléments propres à caractériser l’organisation de la fraternité entre les citoyens ?
- « Organiser la mutualité sur des bases nationales au profit des citoyens de tout âge et des deux sexes, faire de la loi un instrument de prévoyance sociale qui puise à la richesse publique même de quoi anéantir la misère : voilà un des premiers pas à accomplir dans la voie des réformes sociales.
- « Effacer la misère par l’organisation de la mutualité nationale aidée des ressources du domaine social, ce n’est pas seulement un devoir qui s’impose au nom de l’aide et de l’assistance que nous devons à nos semblables, c’est un acte d’équité et de restitution. Car la part des biens nécessaires à l’exercice du droit à l’existence des personnes pauvres est entre les mains de ceux qui possèdent la richesse et doit revenir à l’État.
- « Toute créature humaine apporte en naissant le droit à la vie. C’est ce droit qu’il appartient à nos hommes d’État, à nos gouvernants, à nos législateurs, de consacrer d’une façon effective en instituant la mutualité nationale. »
- C’est en s’inspirant de ces considérations qu’on pourra faire une œuvre à la fois équitable et durable.
- Faut-il d’autres mobiles à la société? On a dit que si les indigents lui inspiraient la même terreur que les aliénés, la mutualité sociale serait un fait accompli. Les indigents ne seront-ils jamais redoutables ? J. P.
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- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- L’ouverture de la session extraordinaire de 1889 a eu lieu le 12 novembre,, sans incident.
- On avait parlé, jusqu’au dernier moment, d’une manifestation projetée par les membres d’un parti battu aux élections générales, et qui compte encore à Paris de nombreux adhérents. La manifestation a, avorté et le Parlement a pu inaugurer ses travaux dans le calme le plus absolu.
- Il ne paraît pas que la nouvelle Chambre doive se jeter, au moins de prime abord, dans la politique pure. La révision est abandonnée par les députés de la droite qui n’espèrent plus en tirer une Restauration.
- Sera-t-elle reprise par quelque membre de la gauche ?
- En attendant, c’est du côté des questions économiques et sociales que se tournent la plupart des esprits.
- Les circonstances elles-mêmes y convient la Chambre. La date de l’expiration des traités de commerce,1892,approche rapidement ; ce ne sera pas trop tôt s’y prendre que de commençer, dès la première session de 1890, l’enquête nécessaire auprès des syndicats agricoles et industriels, des chambres de commerce, des syndicats ouvriers.
- Le renouvellement du traité avec la Banque de France est également un problème à aborder sans retard. Pour cette question, il sera sage aussi de prendre l’avis des intéressés, c’est à dire, du commerce et de la banque libre.
- Ce sont des problèmes qui s’imposent et que la Chambre ne pourra pas écarter, qui absorberont toutes les forces d’un nombre respectable de commissions et qui finiront par occuper un nombre énorme de séances. La préparation du tarif général des douanes de 1889 n’a pas exigé moins de quatre années, dont douze mois de discussion dans les deux Chambres. D’autres questions d’un ordre très voisin si l’on veut bien se placer au point de vue du consommateur, appelleront aussi l’attention du législateur. La réforme des octrois a été adoptée par le ministère Floquet. Elle est devenue ainsi, pour la première fois, un projet de gouvernement.
- La réforme de l’impôt des boissons est également une des réformes
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 659
- qui semblent devoir entrer prochainement dans les préoccupations de la Chambre.
- Ce sont la des mesures qui exigeront du temps pour passer dans les'mœurs, soit des contribuables soit du fisc lui-même. Ce n’est pas à la fin d’une législature qu’il conviendrait de les aborder.
- En ce moment la nouvelle Chambre est occupée à la vérification des pouvoirs de ses membres et à la constitution de son bureau.
- Immédiatement après, elle devra établir son ordre du jour.
- Le Sénat n’ayant pas à procéder au renouvellement de son bureau s’est borné à régler son ordre du jour.
- Nous sommes heureux de trouver au nombre des questions qui sont en état d’être immédiatement abordées les questions suivantes :
- Deuxième délibération sur le projet de loi concernant le travail des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels ;
- Première délibération sur la proposition de loi concernant l’électorat des femmes aux tribunaux de commerce ;
- Quand à la Chambre, nous exprimons le vœu qu’aussitôt son ordre du jour arrêté, elle procède sans retard à la réforme de sa méthode de travail, en s’inspirant de l’opinion générale favorable à la constitution des grandes Commissions parlementaires, seul moyen qui lui permette, à notre sens, de mener rapidement et convenablement à bonne fin la tâche qui lui incombe.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- La clôture de l’Exposition du Centenaire
- L’Exposition a été close le 6 novembre. Son prestigieux succès ne s’est pas démenti un seul instant, et la dernière journée a dépassé en éclat les fêtes de l’ouverture.
- Ainsi se trouvent terminées les fêtes par lesquelles la France vient de célébrer le centenaire à jamais mémorable de la Révolution française.
- L’Exposition n’aura pas seulement été pour la France l’occasion d’un rare triomphe sur le terrain des sciences, des arts, du commerce, de l’industrie ; elle aura encore déterminé, de la part de presque toutes les nations du monde, aussi bien que des plus grands penseurs et de ceux que l’on pourrait appeler les principaux champions de la civilisation et de l’humanité, un courant de sympathie que nous ne saurions signaler sans une légitime fierté.
- Elle a été — ce sont des étrangers qui l’ont dit, c’est le premier magistrat de la République qui l’a rappelé dans son allocution aux maires de France réunis dans un gigantesque banquet, qui n’a pas été une des moindres merveilles de cette merveille par excellence,— elle a été — et c’est ici surtout que notre cœur tressaille de joie — le plus grand monument pacifique de l’Europe.
- On persuadera difficilement en effei, aux voyageurs de tous pays qui ont parcouru les galeries, que le cultivateur, le commerçant, l’industriel français vit dans l’attente et le désir d’une catastrophe dont l’inévitable effet serait de tarir pour un temps incalculable les sources mêmes de la production.
- L’Exposition n’est plus, mais il faut espérer que l’impression qu’elle a fait naître dans l’esprit de nos hôtes lui survivra. Cela dépend de nous.
- L’Exposition n’est plus, mais il faut espérer qu’elle laissera dans nos cerveaux autre chose qu’une admiration rétrospective et stérile de ses merveilles, et que la comparaison entre la puissance énorme de la production et la situation précaire des travailleurs sera la source d’améliorations qui ne sauraient être constamment ajournées. Cela dépend encore de nous.
- Mais, que disions-nous tout à l’heure : l’Exposition n’est plus ?
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Elle survivra, espérons-le, dans quelques-unes de ses plus grandioses constructions qui recevront des destinations permanentes.
- En outre, sur la demande du Jury international du groupe de l’Économie sociale, et sur l’avis conforme de MM. Alphand et Berger, directeurs de l’Exposition, le gouvernement a décidé en principe que cette Exposition sera maintenue pour former le noyau d’un musée international permanent qui pourra être installé au champ de Mars, au premier étage du Palais des arts libéraux,et dont l’administration appartiendra au ministre du commerce et de l’industrie, avec le concours d’un comité spécial.
- Une circulaire vient d’être adressée par M. Léon Say à tous les exposants de ce groupe, titulaires de grands prix ou médailles d’or et d’argent, pour les prier de faire à l’État l’abandon de leur exposition personnelle. Beaucoup d’entre eux, notamment l’association du Familistère, ont déjà répondu à cet appel.
- L’Exposition de 1889 survivra donc surtout dans ce qui en est l’âme, dans ce musée de la prévoyance internationale, — suivant l’expression d’un savant économiste étranger, M. Luzzati, — qui sera un vaste laboratoire d’expériences sociales et fournira à la science économique renouvelée les observations et les faits nécessaires à tirer la vie de la vie.
- Le Devoir n’a fait à son grand regret que de rares apparitions à l’Exposition, dans les circonstances les plus solennelles, il y reviendra par la porte de l’Exposition d’Économie sociale.
- La République au Brésil
- Une révolution vient d’éclater au Brésil. La monarchie constitutionnelle de Dom Pedro est abolie et remplacée par un gouvernement provisoire dont les personnalités les plus connues sont le maréchal de camp de Fonseca, le contre-Amiral Vandelkock et le publiciste démocrate Benjamin Constant.
- Après une lutte de cinquante années,le parti républicain triomphe. Une dernière dépêche annonce le départ de la famille impériale pour l’Europe.
- Ce mouvement depuis longtemps prévu et que l’on croyait devoir être retardé jusqu’à la mort de Dom Pedro, était surtout dirigé contre le comte d’Eu, gendre de l’Empereur et époux de la princesse héritière,dont les Brésiliens partisans de leurs franchises provinciales voyaient avec mécontentement l’influence centralisatrice prépondérante dans les conseils de l’Empire. Sur le sol du nouveau continent la dernière monarchie a vécu et une nouvelle République vient s’ajouter à ses aînées.
- Puisse ce mouvement conserver jusqu’à l’établissement définitif du nouvel ordre de choses, le caractère pacifique qu’il a eu à son début.
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- Lë Devoir
- CONGRÈS
- DES
- SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION
- Tenu à Paris du 8 au 12 Septembre 1889.
- SÉANCE D’OUVERTURE
- Dimanche 8 Septembre
- Environ 700 coopérateurs français et étrangers sont réunis dans la salle des conférences du Trocadéro.
- Monsieur Gide, professeur d’Économie politique à la faculté de Montpellier, occupe la présidence d’honneur.
- Les membres du bureau sont :
- Monsieur Glavel, président de la commission d’organisation du Congrès ;
- MM. Vansittart Neale, délégué anglais ;
- Holyoake, délégué anglais;
- Santa Anna Véry, délégué du Brésil ;
- Albert Delwarte, des Chevaliers du Travail (Section Belge);
- Ugo Rabeno, délégué italien ;
- Hector Denis, délégué du gouvernement Belge ;
- A la table des Journalistes sont assis, MM, le docteur de Paepe, Bertrand, rédacteur du Journal “ Le Peuple ” de Bruxelles et journaliste des sociétés coopératives belges.
- La Société du Familistère était représentée par M. Bernardot, membre du Conseil de Gérance.
- Monsieur Clavel, président effectif, ouvre la séance à 3 heures.
- Avant de donner la parole à M. Gide, M. Clavel prononce une allocution dans laquelle il examine les travaux du Comité qui a préparé le congrès ; il remercie les coopérateurs français et étrangers qui lui ont apporté leurs concours ; il examine le but social du congrès, ainsi que les résultats qui pourront en sortir et les causes mêmes qui ont présidé à sa constitution et qu’il faut rechercher dans l’intérêt humanitaire qui s’attache au triomphe de la coopération.
- « Ce n’est pas sans dessein, dit-il, que le comité d’organisa-« tion a voulu rattacher l’ouverture de votre congrès à l’Exposition « universelle.
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- CONGRÈS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION 663
- « En vous rapprochant de ces merveilles créées par le génie de « toutes les nations, il n’a pas eu seulement pour but de vous « assigner votre place légitime au milieu de ces œuvres dont la (( perfection est due surtout à l’habileté des ouvriers quô vous repré-« sentez; sa pensée s’est élevée plus haut! Par la date de l’Exposition, « par les fêtes qui l’ont accompagnée, on a voulu célébrer le Centenaire « de la Révolution de 4789, de cette révolution qui a proclamé l’aboli-« tion de tous les privilèges et l’égalité de tous les citoyens.
- « N’était-ce pas l’occasion d’élever la voix en faveur de ces mas-« ses populaires qui réclament leur part dans les fruits de cette « Révolution, dont la bourgeoisie a été presque seule à recueillir « les avantages ? N’était-ce pas l’occasion pour le congrès de la (( coopération, comme pour celui de la participation des ouvriers « aux bénéfices, de mettre en lumière les procédés à l’aide desquels « ils espèrent changer les conditions économiques qui régissent « aujourd’hui les rapports du Travail et du Capital, conditions qui « s’accordent si peu avec les principes d’égalité et de fraternité hau-« tement proclamés par nos pères, mais qui, depuis un siècle, sont « restés à l’état de lettre morte pour toute une classe de la société.
- « Peut-être mon langage troublera-t-il dans leur quiétude, ceux « qui, étant en possession des avantages de la fortune, trouvent « que tout est pour le mieux et qu’il y a quelque imprudence à,agiter « ces questions. Il y aurait, à mes yeux, une imprudence bien plus « grave à les passer sous silence et à ne pas tenir compte des aspi-« rations démocratiques de notre époque. Vous laisseriez alors aux « seuls orateurs des clubs le soin de discuter la question sociale, et « nous savons de quelle façon ils la résoudraient. »
- Plus loin, M. Clavel signale les questions importantes que le congrès aura à étudier, nous retrouverons ces questions dans le détail des travaux.
- Enfin, s’adressant aux étrangers, M. Clavel prononce les.paroles suivantes :
- « Je remercie donc,au nom du comité et au nom de la coopération « française, messieurs les délégués étrangers d’avoir bien voulu « répondre à notre appel et même de l’avoir devancé. Qu’ils me « permettent d’espérer que leur présence parmi nous est due nonce seulement à l’intérêt qu’ils portent à la coopération, mais encore à « un sentiment de sympathie pour la France.
- « De pareils témoignages nous sont d’autant plus précieux qu’ils « prouvent que les peuples ne sont pas toujours disposés à suivre « aveuglément ceux qui les gouvernent dans leurs combinaisons « politiques, et que, s’ils étaient laissés à leurs seules inspirations, « ils n’entretiendraient entre eux que des rapports bienveillants « ondés sur une mutuelle estime.
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- LE DEVOIR
- « Cette réunion, Messieurs, serait donc bien faite pour nous ins-(( pirer un sentiment de légitime satisfaction et cette journée pour-« rait compter parmi les plus heureuses de la coopération, si nos « cœurs n’étâient attristés par un pénible souvenir. Quelque pres-« sés que soient dans cette enceinte les rangs de la coopération « française, j’y compte des vides douloureux ; les vaillantes sociétés « d’Alsace-Lorraine sont retenues loin de nous par les dures lois de « la guerre !
- « Si une politique aussi impitoyable qu’ombrageuse ne leur péril met pas de tourner leurs regards vers la France, sans être accu-« sées du crime de trahison, qu’elles sachent au moins que les coo-« pérateurs français réunis dans une fraternelle étreinte leur adres-« sent un souvenir avec les mots : Courage et espérance ». — L’allocution du vénérable organisateur du congrès est chaudement applaudie.
- Monsieur Gide prend alors la parole , nous voudrions pouvoir reproduire en entier le discours de l’éminent professeur, le défaut d’espace nous oblige, à notre grand regret, à n’en citer que des extraits qui ne rendront que d’une façon bien imparfaite l’effet que ce discours, plein de science sociale, a produit sur l’auditoire.
- « Il faut que ce congrès ait pour résultat, sinon une unité de « vues qui n’est guère à espérer, du moins une orientation générale « de la politique coopérative : il faut que nous sachions où est le « Nord,— et, sans vouloir préjuger en rien la décision du Congrès, « je vais vous dire pour mon compte où je l’aperçois.
- « Un fait me frappe tout d’abord. Nous apportons tous ici, ai-je « dit tout à l’heure, des intérêts différents. Mais n’avons-nous pas « pourtant tous un intérêt commun? — Si : ouvriers ou bourgeois, « employés de chemin de fer ou de commerce, coopérateurs de Paris « ou de province ou même des extrémités du monde, n’avons-nous « pas ce caractère commun d’être des Consommateurs ? — Or, je « n’en demande pas davantage ; ce caractère commun suffit pour « nous montrer la voie où nous devons nous engager et pour nous « permettre de tracer un programme, un très vaste programme, en « vérité, comme vous allez le voir, car il ne tend à rien moins qu’à « renverser sens dessus dessous l’ordre de choses existant, — « pacifiquement, cela s’entend.
- « II y a cent ans Siéyès écrivait cette phrase qui fut comme « le signal de cette Révolution dont nous célébrons cette année le « centenaire : « Qu’est-ce que le Tiers-État ? rien. Que doit-il être? « tout. » Eh bien ! voici l’heure de reprendre, en 1® modifiant un « peu, ce mot fameux pour en faire le programme d’une Révolution
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- CONGRÈS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION 065
- « nouvelle, en répétant à notre tour : « Qu’est-ce que le Consom-« mateur? rien. Que doit-il être? tout. »
- « Le Consommateur, dis-je, devrait être tout ; c’est pour lui que (( la société est faite ; tous, nous sommes faits pour consommer et a nous ne produisons que pour pouvoir consommer: la consomma-« tion, c’est le but, c’est la fin de tout le mécanisme économique.
- « Dans un ordre de choses bien réglé, la production doit être au « service de la consommation par la même raison que les bras sont (( au service de l’estomac ; toute société où cet ordre de choses est « renversé, périra.
- « Or, dans le mécanisme économique actuel, c’est le producteur « qui est tout et le consommateur n’est compté pour rien ! Ouvrez « au hasard l’un quelconque des traités classiques d’économie poli-« tique, vous y verrez la plus grande partie du volume consacrée à « la production, mais quant à la consommation, quelques pages à « peine. Du reste, on ne peut guère en faire un reproche aux éco-« nomistes, car ils sont bien obligés de parler de ce qui est, de ce « qu’ils voient ; or ce qu’on voit, c’est que l’ordr-e social actuel est « organisé en vue de la production et nullement en vue de la con-« sommation, ou, si vous aimez mieux, en vue du gain indi-« viduel et nullement en vue des besoins sociaux.. S’il y a des « bouchers et des boulangers, des marchands de vin et des proprié-« taires de terres à blé, ce n’est point pour nous fournir au plus bas « prix possible et en plus grande quantité possible le blé, le pain, « la viande, le vin, — ce qui semble pourtant la seule raison d’être « en ce monde des bouchers, des boulangers, des marchands de « vin et des propriétaires de terres, — mais cela est ainsi à seule « fin que tout ce monde-là vive et fasse son petit bénéfice (1). Il y a « un dicton français qu’on entend souvent répéter : « il faut bien que « tout le monde vive ! )) Les honorables étrangers qui m’écoutent, « s’imaginent peut-être qu’en disant « que tout le monde vive » on veut « parler d’abord des consommateurs ? Point du tout : vous n’enten-« dez rien aux finesses de la langue française ; c’est des produç-« teurs seulement qu’il s’agit. On veut dire par là que nous devons « nous serrer un peu pour faire de la place à quiconque veut ouvrir « une nouvelle boutique dans la rue et vivre.... à nos dépens. « Quant au consommateur, sa fonction en ce monde n’est pas pré-« cisément de vivre, — ce dont nul ne s’occupe, — mais de faire « vivre les autres. C’est sur lui, débonnaire, que vit et pâture l’im-
- (1) Ce vice économique a été parfaitement indiqué par Laurence Gronlound, dans une revue Américaine qui vient de se fonder, le Nationalist de Boston, et qui a pris pour programme « La suppression de la compétition per la Coopération. »
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- (( mense légion des producteurs, fournisseurs et intermédiaires de « toutes catégories, et quand il se révolte, — hypothèse chimérique « d’ailleurs, car il ne se révolte jamais ! mais enfin si quelque mal-« avisé, comme nous ici, s’avise de prendre en main ses intérêts, « il faut voir comment on le traite ! Ici même, il y a peu de semai-« nés, le Congrès du Syndicat des Boulangers a invité le gouver-« nement, par un vote formel, u à tenir l’œil ouvert sur les agisse-« ments des Sociétés Coopératives. »
- « Nous avons tous ici l’imagination remplie par les merveilles de « cette Exposition et en particulier par çette galerie des machines « qui est bien le temple le plus splendide que l’industrie humaine « ait jamais élevé à sa propre gloire. Eh bien, en la parcourant, on « ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse et de décourage-« ment bien connu, du reste, de tous ceux qui ont quelque, peu « médité sur ces questions : c’est qu’en somme, ce déploiement « immense de puissance productive donne plus de satisfaction à « l’orgueil de l’homme qu’à ses véritables besoins. Il semble que « l’industrie humaine, aujourd’hui qu’elle est si puissamment armée, « qu’elle a domestiqué toutes les forces naturelles et qu’elle pétrit à « son gré la matière, ne devrait pas être en peine pour assurer à « chaque homme au moins le nécessaire et même une large part dans « tous ces trésors dont elle éblouit nos yeux. Il n’en est pourtant pas « ainsi. Cette foule qui, chaque jour, se presse autour de ces « colossales machines, témoigne plus d’étonnement que de « reconnaissance. Elle a raison : qu’ont fait en effet, ces machi-« nés pour la grande masse ? Lui ont-elles procuré une plus « large aisance et plus de garanties de bien-être ? — C’est une « question. — Ont-elles assuré du moins aux travailleurs ce a bien qu’elles semblaient faites exprès pour lui donner, je veux « dire un peu plus de loisir et de repos? Un illustre économiste « Stuart Mill a déclaré qu’elles ne leur avait pas donné seulement « une minute de loisir. Hélas ! il se trompe, elles ne leur donnent v que trop souvent et à des intervalles trop rapprochés, le loisir, « mais sous cette forme désespérément ironique et cruelle qui s’ap-« pelle le chômage !
- « Le remède est bien simple et il est temps maintenant de l’indi-« quer. Si nous ne le connaissions pas déjà, du reste, il nous serait « révélé par les producteurs eux-mêmes, par l’exemple qu’ils nous a donnent et que je viens de vous rappeler. En présence de ces « gigantesques associations de producteurs qui surgissent de tou-« tes parts et qui, je le répète, tendent à devenir une forme normale « de l’organisation économique, il n’y a qu’une chose à faire, c’est
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- Congrès des sociétés coopératives de consommation
- (( d’opposer des associations de consommateurs plus puissantes en-« core et résolues à défendre contre les empiètements du monopole les « intérêts généraux et permanents de la société ! Ces associations « de consommateurs, vous les connaissez, vous les pratiquez depuis (( longtemps : elles s’appellent les Sociétés coopératives de consom-« mation, et pour qu’elles soient aptes à remplir la haute fonction « sociale que je viens d’indiquer, il suffit seulement de leur donner « une ampleur proportionnée au but à atteindre. Nos associations « répondent donc à un des besoins les plus urgents de notre époque, « si elles n’existaient pas, il faudrait les inventer ;— mais pourquoi (( parler ici d’invention?—le mot n’a pas de sens et il est absurde de (( voir ici une invention anglaise ou française : ce qu’il faut y voir « c’est le produit d’une évolution spontanée, une sorte de poussée « apparaissant au jour et au moment voulus par la nature, comme « celle qui fait monter le lait aux mamelles de la mère sitôt que le « petit crie et a faim.
- « Seulement dans l’évolution sociale la nature ne se passe pas de (( notre concours, et il faut l’aider si nous voulons qu’elle nous aide. « On peut donc bien penser que ce n’est pas en restant isolées, « incohérentes, et elles-mêmes à l'état anarchique, que nos petites « associations coopératives pourront suffire à ce grand œuvre de « défense sociale et lutter efficacement contre les grandes associa-« tions capitalistes. Il faut faire un plan de campagne, ou plutôt il « n’y a pas à le faire, il est tout fait ; il a été tracé par les maîtres « dans l’art de la coopération ; il est pratiqué depuis longtemps « dans les pays où l’éducation coopérative est faite ; il comprend « trois étapes successives.....................................
- (( Ou, pour tout résumer en trois mots : dans une première étape « victorieuse faire la conquête de l’industrie commerciale, dans une a seconde, celle de l’industrie manufacturière, dans une troisième, « enfin, celle de l’industrie agricole, — tel doit être le programme « de la coopération pour tout pays.
- « Et quels seront les résultats d’une semblable révolution écono-« mique? Ils sont si considérables, — alors même qu’on ne la sup-« pose que partiellement accomplie, — que je ne comprends guère « l’indifférence, peut-être affectée, avec laquelle les économistes et « les socialistes parlent des associations coopératives comme d’ins-« titutions qui par leurs effets ne sont pas appelées à dépasser un « cercle assez restreint ; c’est fermer les yeux sur une des manifes-« tâtions économiques les plus considérables de notre temps.
- « Mais le résultat le plus considérable et le plus imprévu peut-
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- « être, celui en tout cas qui est de nature à intéresser le plus direc-« tement la classe ouvrière, c’est que l’idéal qu’elle poursuit, qu’elle « formule dans tous les manifestes de ses congrès ouvriers et que « les écoles socialistes lui promettent depuis longtemps, sans beau-« coup de succès, semble-t-il, — je veux dire la prise de possession « de tous les instruments de production, se trouvera indirectement « réalisé.
- « Dans le régime coopératif, par un renversement de la situation, « c’est le travailleur ou le consommateur qui étant propriétaire, « touchera les bénéfices, et c’est le capital qui sera réduit au rôle « de simple salarié.
- « Tel est donc pour moi et pour un certain nombre de coopérait teurs dont je n’ai guère fait ici qu’exprimer les idées, — tel est « donc le véritable but de la coopération. Permettez-moi de le résu-« mer une dernière fois en ces termes : — elle doit servir à modifier « pacifiquement, mais radicalement le régime économique actuel, « en faisant passer la possession des instruments de production, et « avec elle la suprématie économique, des mains des producteurs « qui les détiennent aujourd’hui entre les mains des consommateurs. « Et comme moyen pratique, l’organisation d’une fédération de « sociétés aussi nombreuses que possible, la constitution d’un (( fonds de réserve aussi gros que possible, et la création de maga-« sins de gros aussi vastes que possible.
- « Vainement les représentants de la science classique nous regar-« dent avec ironie nous escrimer, et nous raillent en disant : ils ne « passeront pas ! Nous passerons, en vérité, et par quelle autre « porte voulez-vous donc que nous passions?.... est-ce parcelle « sur laquelle je vois écris : Révolution?
- « Nous l’avons eue déjà notre Révolution, celle dont nous com-« mémorons le centenaire. Nous nous garderons bien de la nier et « d’en proclamer la banqueroute, comme il est de mode de le faire « aujourd’hui dans certaines écoles (1), mais nous nous garderons « aussi de la recommencer.
- (1) On accuse, il est vrai, la Révolution d’avoir supprimé le droit d’association et l’on peut nous taxer d’inconséquence, puisque le système social que nous venons d’exposer repose précisément sur l’association. Mais on ne remarque pas assez que les législateurs de la Révolution en défendant aux ouvriers ou aux patrons de s’associer « pour leurs prétendus intérêts communs », suivant une expression qu’on leur a assez amèrement reprochée, ne visaient que les.associations professionnelles. Or, nous avons dit déjà pourquoi cettedéfiance à leur égard nous paraissait assez justifiée, et pourquoi elle n’avait pas la même raison d’être à l’égard des associations de consommateurs.
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- « Et quand reviendra le second centenaire de quatre-vingt-neuf, « qu’aucun de nous ne verra, mais que nos Sociétés toujours vivan-« tes et innombrables alors, fêteront comme aujourd’hui, — peut-« être nos petit-fils pourront-ils voir le couronnement de l’édifice « et saluer l’avènement de ce que j’appellerai la République « Coopérative. Heureux ceux qui la verront, mais heureux « aussi ceux qui y auront cru sans l’avoir vue et qui, en vrais coo-« pérateurs, pourront se rendre ce témoignage qu’ils ont préparé « l’avenir et travaillé pour autrui ! — »
- Cette conclusion de l’orateur est saluée des applaudissements les plus chaleureux.
- Monsieur Bernardot, délégué du Familistère de Guise, monte à la tribune et s’exprime ainsi :
- Mesdames, Citoyens,
- « Pour prendre la parole après les deux hommes que vous venez d’entendre', il faut oser beaucoup, et je ne l’eusse pas fait, si je n’avais derrière moi une œuvre considérable de mutualité et de fraternité, le Familistère de Guise, fondé par J. B. A. Godin, œuvre qui réalise d’une façon presque complète cet idéal social que vous dépeignait à l’instant M. Gide. Chez nous, le consommateur est en même temps le producteur, et le travail est à la fois propriétaire de ses magasins de consommation et de l’outillagé nécessaire à la production.
- « Le problème de la solidarité se pose dans notre Société d’une façon de plus en plus nette et les divers congrès où s’étudient et s’étudieront les questions d’Économie sociale, finiront par nous conduire à la solution tant cherchée : à la coordination de tous les intérêts par l’établissement de la justice dans la légalité.
- « C’est dans les Congrès qu’arriveront à se fondre les diverses écoles socialistes qui, tout en préconisant des moyens différents, tendent au même but.
- « C’est dans les Congrès que se feront les études consciencieuses qui conduiront les hommes à une unité de vues et leur donneront la force puissante d’union indispensable pour réaliser le bien qui doit s’établir dans notre Société, si agitée aujourd’hui.
- « Mais, une évolution comme celle qui se prépare à notre époque, l’immense mouvement qu’elle suscite dans toutes les classes, ne peut être l’œuvre d’un jour; elle a besoin, pour aboutir, de toutes les bonnes volontés, de toute l’énergie que met au cœur de ceux qui poursuivent le progrès, la vue des souffrances que l’état imparfait de notre organisme social fait peser sur les masses populaires.
- « Nous sommes encore, et toujours, en présence de deux anta-
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- gonismes qu’il faut transformer pour en faire une unité progressiste" d’un côté : les possesseurs de la richesse ; d'un autre côté : les producteurs actifs de cette richesse. — Les premiers usant et abusant des privilèges qui durent encore ; les seconds demandant l’abolition de ces privilèges et l’instauration des garanties d’existence qu’on n’a pu leur donner jusqu’à présent.
- « Quel que soit le régime de liberté que nous possédons, régime issu du grand mouvement de 1789 à 1794 et qu’on a toujours essayé de dénigrer et de contrecarrer, les promesses de rénovation sociale qu’avait fait entrevoir la Révolution n’ont point été tenues complètement.
- « Deux grandes causes ont arrêté l’essor qui ôtait indiqué : d’abord l’ignorance du peuple et son inexpérience qui l'ont rendu si facile à tromper," ensuite l’égoïsme des classes dirigeantes qui ont essayé et essaient encore de confisquer à leur profit les grands principes de liberté et d’égalité.
- « Cependant le progrès quoique retardé marche, — lentement il est vrai, mais il marche et nous avons fait plus d’un pas vers le mieux.
- « Malgré les entraves renouvelées, malgré les attaques déloyales qu’a subi le régime républicain démocratique dans les différentes phases qu’il a traversées, le peuple qui peu à peu s’est instruit à l’école de la misère a compris que son accession au bien-être auquel il a le droit et le devoir d’atteindre, ne serait jamais que le résultat de sa volonté, volonté ferme et persévérante.
- « Le travailleur a compris qu’il ne devait faire que peu de fonds sur les promesses des dirigeants, que leurs intérêts tiennent en dehors de lui et qui souvent ne lui demandent son concours que pour mieux le leurrer.
- « Le développement qu’il a fallu, malgré tout, donner à l’instruction générale, à l’éducation des masses, est venu aider le peuple dans son désir profond d’émancipation; son esprit a commencé à s’ouvrir à la compréhension du maniement des affaires, et dès lors, il s’est demandé s’il ne pourrait pas lui-même trouver le moyen de se procurer directement les choses nécessaires à ses besoins et devenir par le fait son propre fournisseur.
- « Vivant au jour le jour, avec un salaire plus ou moins rogné, désirant acquérir une petite part de ce bien-être qu’il entrevoit au-dessus de lui, et désirant aussi y faire participer sa famille, l’ouvrier devait naturellement chercher le moyen le plus économique d’approvisionner son ménage. — De là est née la coopération de consommation.
- « C’était là le premier échelon social à franchir. — le peuple deve-
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- nant son propre vendeur et supprimant l’intermédiaire qui vit à ses dépens.
- « Mais avant d’arriver aux résultats d’aujourd’hui, que de déboires, que de peines, et combien de fois dés hommes dévoués, rem -plis d’idées généreuses ont dû payer de la ruine de leurs espérances les plus chères, leur manque de savoir !
- « Heureusement d’autres hommes de cœur et d’intelligence se sont mêlés à ce mouvement et sont venus aider les jeunes Sociétés coopératives, de leur expérience des affaires et même de leur bourse.
- « L’historique des sociétés coopératives a déjà été fait maintes fois et je ne veux point me charger de le refaire. M. de Boyve, un de vos dévoués, a tracé d’une façon saisissante, dans son histoire de la coopération à Nîmes, les difficultés, les obstacles qui ont assailli les hommes de bonne volonté de la première heure. — Je désire seulement voir avec vous, en quelques mots, le côté social pratique de cette institution qui conduira les populations travailleuses à l’affranchissement complet du salariat, parce qu’elle est sur la pente qui conduit à la participation aux bénéfices, et de là à l’association intégrale du Capital et du Travail d’où sortira inévitablement la Mutualité nationale, et l’établissement du dernier mot de la formule sociale : Le Garantisme, c’est-à-dire : Le travail, libre, ayant recouvré ses droits absolus qui sont égaux à ceux du capital, et l’existence humaine respectée et assurée jusque dans ses éléments les plus simples et les plus faibles.
- « Et, ici, qu’on ne crie pas à l’utopie. — H y a encore, certes, bien de l’égoïsme, bien des mauvaises volontés, beaucoup d’ignorance, et beaucoup de préjugés ; mais il n’y a plus d’utopie en ce qui concerne la possibilité d’établir la justice.
- « Nous avons aujourd’hui assez d’exemples pratiques qui nous prouvent que l’homme en masse n’est pas destiné à être considéré éternellement comme un outil qu’on peut sacrifier ou mettre au rebut à volonté.
- « Nous avons des exemples de ce qu’on peut obtenir avec la mise en commun de tous les intérêts matériels et moraux. Vos sociétés florissantes en sont des preuves palpables.
- « Et je me ferai un honneur de citer la société que jfe représente ici : Le Familistère de Guise, de Godin.
- « Ce sont autant d’écoles sociales d’où sortiront les progrès de l’œuvre dont vous êtes les véritables pionniers.
- « Mais, comme je le disais au début, cela ne sera pas l’œuvre d'un jour.
- « Ce sera le résultat d’une action constante, persévérante, ne quittant pas le but un seul instant de vue, et travaillant à l’atteindre au milieu d’une paix et d’une union sans cesse maintenues.
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- (( C’est le travail dans la paix qui conduira le plus rapidement à la solution, attendu que le calme et l’étude sont les plus sûrs remparts contre la violence.
- « Les secousses brusques, aujourd’hui, ne sont plus nécessaires parce que le peuple, s’instruisant de plus en plus, deviendra,dans un temps relativement court, maître absolu de ses destinées.
- « C’est un principe de mécanique universelle, que : l’action égale la réaction.—Frappez brusquement avec un marteau sur une enclume, le marteau rebondira et vous blessera ; mais que le forgeron interpose entre l’enclume et le marteau un morceau de fer convenablement chauffé, l’enclume devient un point d’appui et aidera l’ouvrier dans son travail utile.
- « Il en est de même pour les consciences non préparées : frappez-les brusquement, elles vous renverront coup pour coup ; mais, vous qui êtes le droit, vous qui êtes la raison, interposez entre vous et ces consciences, de sages mesures, faites voir que votre travail doit être utile, doit être un bien social, et l’ennemi de tout à l’heure vous deviendra un solide point d’appui.
- « La Révolution a été sublime, parce qu’elle était indispensable ; parce que le peuple avait un maître à briser' il avait à renverser des privilèges qui ne voulaient pas fléchir et son seul moyen d’action était à ce moment la force brutale, et de plus il avait dans le passé des exemples épouvantables de cruauté et de persécution.
- « A nous, les admirateurs de cette ^grande époque, ou nous oppose ses erreurs. Oui, certainement il y a eu des erreurs, il y en a eu de regrettables ; l’erreur la plus fatale que la Révolution ait commise a été de dévorer ses propres enfants, ceux qui lui étaient le plus dévoués, de sorte qu’au moment où elle aurait eu besoin de rassembler toutes ses forces pour combattre ses pires ennemis, elle s’est trouvée impuissante et désarmée.
- « Pour apprécier les vertus et les fautes d’un peuple, le philosophe sincère reporte son esprit aux époques qu’il veut juger, il cherche à s’animer des mêmes transports, il vit des mêmes fièvres du moment et, rentrant ensuite dans sa conscience, il juge alors avec justice parce qu’il juge avec indulgence.
- « Mais, *ce qui était légitime vis-à-vis d’un pouvoir qui voulait rester absolu ne le serait plus aujourd’hui.
- (( De son côté la science a marché à pas de géant et c’est par elle que ce qui nous reste du vieux monde disparaîtra.
- « Tout à l'heure, en parlant de ce magnifique palais des machines qui s’élève de l’autre côté de la Seine, M. Gide, après avoir admiré cette puissance productrice, vous disait tout ce qu’elle ne donne pas au travailleur.
- « Eh bien, ces machines, sorties du génie humain, lui donneront
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- tout au travailleur* elles lui donneront tout, le jour où il sera devenu propriétaire de cet outillage puissant d’industrie, comme c’est son droit; elles lui donneront le pouvoir de réduire la durée du travail brutal pour le remplacer en grande partie par un travail intellectuel qui, élevant sa pensée de plus en plus, fera de ce travailleur aujourd’hui encore bien petit, le véritable roi du monde.
- « Ce qu’il faut aujourd’hui entre tous les hommes, c’est l’union.
- « L’association : c’est la grande force qui vous tend les bras, elle vous appelle, vous y êtes déjà. La coopération, première école de solidarité, fait comprendre que la fraternité humaine n’est pas un mot creux et que c’est la pratique de cette fraternité qui nous conduira au but : à la répartition équitable des charges et des biens.
- « Vous aurez encore beaucoup de luttes à soutenir, car le bien s’organise plus difficilement que le mal ; mais, multipliez vos réunions, vos congrès, apprenez à vous connaître les uns les autres pour vous apprécier et saluer les dévouements à la bonne cause.
- « Et à ce propos, Citoyens, j’ai eu l’honneur d’être chargé par les Sociétés de la province et de Paris, d’adresser les plus sincères félicitations à la commission d’organisation de ce Congrès etprinci-lement à son Président. M. Clavel.
- « Nous savons que cette organisation qui rassemble ici plus de deux cents Sociétés parmi lesquelles trente sont étrangères et sont venues, de tous les points du monde, nous serrer la main, comme des avant-coureurs de la fraternité universelle, — ne s’est point faite seule ; il a fallu vaincre des résistances, il a fallu sans cesse rester sur la brèche.— Le journal des sociétés coopératives, “ l’Émancipation ” vous a retracé ces difficultés ; mais, grâce à son énergie, notre Président a pleinement réussi et il doit être satisfait du devoir accompli. — Je le crois au-dessus des remerciements et je ne le remercie pas, parce que les hommes qui se dévouent à une idée, qui y consacrent leur existence, qui y mettent toute leur âme, trouvent dans leur conscience des satisfactions qui ne laissent plus de place à la congratulation.
- « Quant à ceux qui, aveuglés par leur amour-propre ou leur égoïsme, essaient de travailler au rebours du progrès, à ceux-là, citoyens, soyons indulgents ; ils ont assez des tourments que leur suscite leur morgue impuissante. C’est la pierre qui agite un moment la surface de l’eau avant d’aller au fond.
- « Le progrès passe et les oublie.
- a En terminant, laissez-moi insister sur l’union qui est si nécessaire à tous les hommes, et soyez assurés que c’est par la persévérance que vos sociétés continueront à se développer. .
- « Et puisse venir un jour où toutes ces sociétés encore éparses, syndiquées, formeront un seul corps qui, se développant à nouveau
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- LE DEVOIR
- au milieu de l’étude et du calme, conduira le travailleur à l’ère depuis si longtemps promise de la liberté et de la justice.»
- Ce discours est accueilli par les coopérateurs avec une grande sympathie et applaudi à plusieurs reprises.
- Monsieur Ugo Rabeno, délégué italien, rappelle en termes excellents qu’au Congrès de Tours, il avait exprimé le vœu qu’un grand congrès international eut lieu à l’époque du Centenaire de 1789. L’exposition était à l’étude alors et on doutait fort de son succès.
- Ses désirs se sont réalisés, l’Exposition a réussi au-delà de toute espérance et le Congrès international dépasse toutes ses prévisions.
- Il ne sait pas si tout ce qu’on espère de la coopération se réalisera, mais il reconnaît que pour attirer les masses à elle, la coopération doit avoir un idéal social défini.
- M. Santa Anna Véry, délégué du Brésil, remercie les coopérateurs français de l’honneur qu’on lui a fait en l’invitant à venir assister à ce Congrès.
- Le Brésil ne peut apporter de grands résultats au point de vue coopératif,la coopération ne peut guère prospérer que dans les grandes agglomérations ouvrières.
- Le Brésil est un empire aussi vaste que l’Europe occidentale et les habitants sont dispersés sur un grand espace. Cependant quelque chose a été fait par les émigrants qui arrivent d’Europe et débarquent chaque année dans les trois ports du Brésil au nombre de 130.000 environ.
- Dans la colonie de Ste-Catherine, des colons exploités par les marchands du pays ont formé des sociétés coopératives qui ont réalisé deux phases de la coopération : la consommation et la production. A la portée du magasin on a mis les produits agricoles.
- Puis, avec beaucoup de cœur et d’humour, M. Santa Anna Véry exprime ses sympathies pour la France et il l’a prouvé en venant à elle à travers l’Océan... L’Exposition est admirable, elle est en quelque sorte une grande messe dite en l’honneur du Dieu Progrès, et la réunion d’aujourd’hui est la communion sous les deux espèces des coopérateurs de tous pays....
- Ce discours est accueilli avec de vifs applaudissements.
- Monsieur Denis, délégué du gouvernement Belge, termine quelques paroles sympathiques aux coopérateurs français par ces mots: «A la tête de tout progrès se trouve le cœur de la France.»
- M. Holyoake, délégué anglais, dit quelques paroles en anglais ; elles sont traduites par M. de Boyve :
- « Quand votre grande Révolution a commencé, personne ne « prévoyait que son centenaire serait célébré par un Congrès coo-« pératif international. En Angleterre, nous avons deux souverains
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- « tout à fait différents : le gouvernement et le peuple. Si la nation « avait été au pouvoir lorsque cette Exposition s’est ouverte, l’Angle-« terre aurait été officiellement représentée ici. Plus heureuse que a nous, la France a eu une Révolution en 1789. Si nous avions eu « cette Révolution, il n’y aurait jamais eu de guerre entre le peuple « français et le peuple anglais.
- « Espérons que la coopération sera un nouveau lien d’amitié « entre les deux grandes nations . »
- Il parle ensuite de tous les progrès réalisés en Angleterre, au point de vue coopératif, depuis le premier Congrès français en 1885 et dit que le principe de la coopération des ouvriers aux bénéfices s’est développé et a déjà produit d’excellents résultats. Nous sommes près de ce jour, dit-il en finissant, où, d’après le langage de votre Président, M. Gide, on ne trouvera plus un seul ouvrier travaillant pour le compte d’autrui et produisant pour d’autres que pour lui-même.
- Le Docteur de Paepe, dit qu’il est chargé par toutes les sociétés ouvrières de Belgique de faire connaître l’organisation coopérative belge. Il dit que leur idéal ressemble fort à celui exposé par M. Gide. Il demande, vu l’heure avancée, à faire cet exposé lundi.
- M. Clavel veut faire procéder au renouvellement du bureau. On décide à l’unanimité qu'il y a lieu de conserver le bureau du Comité d’organisation.
- (A suivre).
- •o*
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- LE DEVOIR
- LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE DU MÈTRE
- Il y a un siècle l’Assemblée constituante décidait l’adoption du système métrique pour toute la France. Le 25 septembre dernier la commission internationale en a décidé l’adoption dans tout l’univers. On ne pouvait guère célébrer plus brillamment le centenaire de la -Révolution.
- Ainsi que l’a rappelé M. Spuller,ministre des affaires étrangères, en ouvrant la conférence, c’est M. de Talleyrand qui a fait le premier rapport à l’Assemblée Constituante pour démontrer la nécessité de l’unification des poids et mesures.
- L’anarchie régnait alors dans les mesures et en rendait le calcul fort difficile, surtout en un temps où l’instruction était rare. Un pareil système favorisait la fraude, et créait un perpétuel désarroi dans les transactions. C’était en vain que pour combattre ce mal on débitait à profusion ces petits livres que nous retrouvons dans les boîtes des quais sous la rubrique de « Comptes tout faits ». Ils étaient tout faits, soit, mais encore fallait-il pouvoir les lire. La Révolution,qui menait de front tous les problèmes,sans parler du souci de sa propre défense, avait donc décidé que, pour la commodité et la sincérité des échanges, en adopterait le système décimal qui permet de calculer si vite et si juste et que la nouvelle mesure de longueur serait divisée en conséquence; enfin que, pour ne point répondre à une expression arbitraire, elle serait la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre.
- L’unification des poids et mesures réalisée en France depuis un siècle devait peu à peu faire son chemin dans le monde civilisé.
- En 1870 eut lieu la première réunion internationale, convoquée pour essayer de résoudre la question. Les délibérations commençaient ; elles furent interrompues par la guerre, mais reprises dès que la paix fut rétablie.
- C’est en 1875 que la conférence internationale, réunie elle aussi à Paris, conclut la convention du mètre, qui fut ratifiée immédiatement par seize États sur les vingt qui s’étaient fait représenter à la conférence. Les États signataires furent l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la France, l’Italie, le Pérou, le Portugal, la République argentine, la Russie,la Suède et Norwège, la Suisse, la Turquie et le Venezuela.
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- La convention stipulait la création à Paris d’un Bureau international des poids et mesures,sorte d’institut chargé tout spécialement d’établir les prototypes internationaux du mètre et du kilogramme, et de construire les étalons nationaux sur lesquels les instruments de longueur et de poids devaient être fabriqués dans chaque pays contractant. Depuis cette époque, quatre puissances ont adhéré à la convention, ce sont la Serbie, la Roumanie, la grande Bretagne et le Japon.
- Le bureau international fut placé sous le contrôle d’un comité international technique.
- Des discussions s’engagèrent au sein de ce comité sur la valeur scientifique des étalons français établis par la commission des poids et mesures, il y a presque un siècle, et dontles modèles sont déposés aux archives nationales et au Conservatoire des Arts et Métiers. On faisait valoir notamment que, dans l’évaluation de la longueur du méridien terrestre, dont le mètre est la quarante-millionième partie,les savants français avaient commis une erreur en attribuant à l’aplatissement de la terre une valeur différente de celle qui a ôté calculée depuis.
- Le comité international, tout en reconnaissant le bien fondé des observations qui étaient présentées,estima que la différence entre le mètre théorique et le mètre français était trop peu considérable pour nécessiter de nouvelles études et de nouveaux calculs ; elle décida que le « mètre international » serait construit d’après le modèle déposé aux archives nationales de France.
- Il ne s’agissait plus que d’exécuter les étalons invariables et pratiques. M. Tresca imagina une règle prismatique, dont la section aurait la forme d’un X, pour lui assurer la rigidité ; on l’adopta ; on adopta également le platine iradié pour sa confection et on convint que l’étalon, au lieu d’avoir un mètre juste, aurait 102 centimètres, l’indication de la longueur du mètre devant être plus exacte au moyen de deux traits que par les bords externes de la règle. C’est ce qu’on nomme l’étalon à traits, pour le distinguer de l’étalon à bouts.
- La section française fut chargée de la construction des étalons.
- La fusion de l’alliage de platine et d’iridium offre des difficultés et exige une température supérieure à 2.000°. Elle fut confiée à MM. Sainte-Claire-Deville et Debray. On a fondu 200 kilos de métal. Les essais ont eu lieu en présence du président de la République, le 6 mai 1873 Ces travaux étaient activement poussés depuis quinze ans au Bureau international des poids et mesures établi dans le parc de Saint-Cloud. Le métal une fois établi, le Conservatoire des Arts et Métiers a fait une partie du travail et le Bureau international a fait les comparaisons.
- La conférence réunie le 25 septembre a rendu hommage à la pré-
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- cision des travaux exécutés ; elle est telle, en effet, que ce fut un véritable embarras pour choisir l’étalon international parmi les trente mètres qui étaient soumis à l’examen de la commission. Loin de dépasser la tolérance permise qui n’était que de cinq millièmes de millimètre, l’erreur probable de comparaison a été réduite à deux millièmes de millimètre, — et pour le kilogramme, cette erreur reste au-dessous de cinq millièmes de milligramme.
- Mais, pour en arriver à ce merveilleux résultat, il avait fallu créer le métal, les procédés de construction, les instruments et les méthodes de comparaison.
- Ces résultats, auxquels la science contemporaine nous permet d’arriver, ne peuvent que contribuer à vulgariser dans le monde les principes du système métrique français. Déjà les unités métriques du mètre et du kilogramme sont obligatoires dans plus de vingt États comprenant plus de 300 millions d’habitants.Le système métrique est facultatif aux États-Unis, en Angleterre, au Canada qui comptent près de 97 millions d’habitants.Enfin, dans d’autres États comme la Russie, la Turquie, les Indes anglaises, le système est adopté dans certaines administrations publiques, les douanes par exemple. La population de ces derniers Etats est d’environ 395 millions. En Chine, au Japon, au Mexique, on a un système qui est décimal, mais qui n’est pas métrique. En somme, le système métrique est aujourd’hui reconnu comme le meilleur par 794 millions d’hommes ; les trois derniers pays que nous venons de nommer ont une population d’environ 474 millions d’habitants. Il ne reste plus que 42 millions d’habitants du monde civilisé dont les systèmes de mesures ne sont ni métriques ni décimaux.
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- CONGRÈS SPIRITE ET SPIRITUALISTE INTERNATIONAL
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- CONGRÈS SPIRITE
- ET SPIRITUALISTE INTERNATIONAL
- Le 9 septembre, s’est ouvert à Paris, dans un des temples du Grand-Orient, le congrès international de toutes les écoles spirites et spiritualistes.
- L’assemblée comportait environ quatre cent cinquante délégués venus de tous les points du globe, d'Angleterre, d’Allemagne, d’Autriche, de Belgique, d’Espagne, du Portugal, de Russie, de Pologne, d’Amérique, du Brésil, de Melbourne, du Mexique, de Corfou, de Turquie, de l’Egypte, de l’Inde orientale, etc., représentant plusieurs centaines de sociétés pour la France seulement, plusieurs milliers pour l’étranger, quarante mille adhérents et soixante-quinze journaux spéciaux écrits dans toutes les langues.
- Ces délégués appartenaient aux deux sexes dans des proportions à peu près égales, et représentaient toutes les classes de la société, depuis les plus élevées jusqu’aux plus modestes. Quelques membres appartiennent à la plus haute aristocratie, celle du Nord principalement.
- M. Jules Lermina, qui occupe le fauteuil de la présidence, après avoir souhaité la bienvenue aux membres du congrès, a ouvert la séance en donnant quelques explications sur le but que poursuit le congrès spirite et spiritualiste.
- « Cette œuvre, dit-il, n’est rien moins que l’affirmation de la science nouvelle, l’alliance de la physiologie et de la psychologie, le défi jeté par la libre recherche au préjugé et à la routine, la levée en masse des chercheurs de vérité contre l’obscurantisme, qui se réclame, pour arrêter l’essor de l’esprit humain, de l’intolérance persécutrice et irraisonnée des Académies et des Eglises. »
- L’assemblée a ensuite installé son bureau et s’est constituée en trois sections, comprenant : la première le spiritisme et le spiritualisme ; la deuxième la philosophie ; la troisième l’occultisme, la théosophie, la kabbale et la franc-maçonnerie.
- Chacune de ces sections est entrée immédiatement en travail, après quelques discours sur la réincarnation et l’immortalité de l’âme.
- Voici, en ce qui touche la première section, celle du spiritisme pur, un aperçu de quelques-unes de ces conclusions :
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- 1° La doctrine spirite est reconnue comme s’alliant intimement à toutes les données scientifiques et philosophiques aujourd’hui connues.
- 2® Les investigations de tous les chercheurs tendent à prouver surabondamment que le spiritisme fournit des preuves irrécusables de la perpétuité du moi conscient après la mort.
- (Expériences de Grookes de Zœlner, etc.)
- En ce qui concerne la réincarnation, la grande majorité des écoles spirites affirme que l’évolution de l’homme ne peut s’effectuer qu’à l’aide de réincarnations successives.
- Quant aux phénomènes obtenus dans les séances spirites, le congrès déclare qu’ils sont de trois ordres : 1° physiques (déplacement d’objets matériels); 2° psychiques (incarnation) 3° phénomènes de matérialisation.
- En ce qui touche les photographies spirites,les conclusions ne sont pas moins curieuses :
- La photographie spirite, disent-elles, est un instrument de contrôle réel, à condition de prendre toutes les précautions nécessaires.
- Le congrès signale au public les nouvelles expériences poursuivies depuis cinq ans par le capitaine Volpi (délégué d’Italie). Aucun photographe n’a pu, jusqu’à présent, imiter ces photographies, malgré l’offre d’une forte prime faite par le capitaine Volpi.
- Le capitaine Volpi a déclaré que trois photographes, jusqu’ici, se sont présentés, et qu’aucun n’a pu gagner la prime de 5U0 francs promise.
- Les conclusions de la section d’occultisme, comprenant la théo-sophie et la kabbale, sont, aux yeux des membres du congrès, particulièrement convaincantes. Les voici telles que nous les présente Le Messager, de Liège :
- Occultisme.
- Constitution de l’homme.
- 1° La constitution de l’Homme est enseignée identiquement par toutes les écoles spirites et spiritualistes, quoique par des termes différents.
- Voici ces noms :
- Spiritisme.
- 1. Le corps ; 2. Le périsprit ; 3. L’âme.
- Kabbale.
- 1. Le corps (Nephesh). 2. Le corps astral (Ruah). 3. L’esprit (Neschâmah).
- Théosophie.
- 1. Le corps (Rupa). 2. Le corps astral (Linga sharira). 3. L’esprit (Atma).
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- 2® La divergence entre les doctrines enseignées par le Spiritisme et par les occultistes porte sur la transformation de ces principes après la mort ; l’occultisme croyant à la dissolution totale du périsprit au bout d’un certain temps.
- Phénomènes spirites.
- 3° L’occultisme n’a jamais nié la possibilité ou la réalité de la communication des vivants et des morts. Les phénomènes obtenus dans les séances spirites sont cependant expliqués de plusieurs manières par les occultistes.
- 4° L’affirmation que la vie humaine peut sortir de l’être humain consciemment ou inconsciemment (sortie du corps astral) explique un grand nombre de phénomènes mystérieux obtenus dans les séances spirites ou par les Fakirs de l’Inde.
- 5° L’alliance consciente ou inconsciente des corps astraux du médium et des assistants avec ou sans influence d’êtres psychiques extérieurs explique une autre partie de ces phénomènes.
- 6° Enfin l’influence réelle des esprits est jusqu’à présent incontestable dans un grand nombre de cas. Cependant toutes réserves doivent être faites sur les précautions à prendre pour éviter les mauvaises influences tant pour les manifestations elles-mêmes que pour les médiums.
- Le périsprit.
- 7° La physiologie et l’embryologie modernes confirment les données de l’occultisme en montrant que le corps astral (fluide nerveux organique) précède l’àme et fabrique le corps matériel, physiologiquement parlant.
- 8° De ces considérations on peut tirer une théorie scientifique de l’incarnation de l’âme dans le corps. D’après l’occultisme l’àme n’est jamais totalement incarnée dans le corps. L’idéal de l’être humain est formé par la partie extérieure à son corps. (Higher-Self des Anglais).
- La réincarnation.
- 9° Les écoles d’occultisme qui enseignent la réincarnation prétendent toutes que l’âme seule (partie la plus élevée de l’être. Neschâm.a Ahtma) se réincarne et que le périsprit se dissout avec le temps et passe à l’état d’image astrale.
- La réincarnation est cependant contestée par quelques écoles.
- 10° Le corps et la partie du corps astral (périsprit) en rapport avec lui, peuvent être analysés par la science matérialiste ; mais les fonctions intimes du corps astral et ses rapports avec l’àme échappent à l’analyse des seules méthodes du matérialisme et lui échapperont toujours.
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- L’humanité.
- 11° Le périsprit se renouvelle incessamment quant à ses parties constituantes par l’action toute spéciale du nerf grand sympathique sur la vie apportée par le globule sanguin qui la puise lui-même dans l’air ambiant.
- 12° L’homme présente une véritable hiérarchie cellulaire couronnée par la cellule nerveuse. De même la terre présente une série hiérarchique d’êtres couronnés par l’humanité.
- 13° L’humanité est le cerveau de la terre. Chaque être humain est une cellule nerveuse de la terre ; chaque âme humaine est une idée de la terre Nous sommes tous solidaires comme les cellules d’un même organe. L’évolution individuelle de l’être humain est, par suite, liée à l'évolution collective de toute l’humanité. Le malheur des uns retombe par suite sur le bonheur des autres. Tant qu’il y aura des humains malheureux, il n’en peut exister aucun de complètement heureux.
- L’univers
- 14° La vie est portée à tous les points de l’organisme humain par les globules sanguins sous l’action dirigeante du périsprit (grand sympathique). Chacun de ces globules sanguins est un être réel constitué analogiquement comme l’organisme lui-même.
- 15° L’être humain puise la force nécessaire à vitaliser ces globules et par suite à organiser le périsprit dans l’air ambiant. Les organes de l’homme puisent la force nécessaire à se vitaliser eux-mêmes dans le milieu sanguin ambiant. Le sang est donc pour les organes ce que l’air est pour l’être entier.
- 16° La terre puise les éléments nécessaires à vitaliser tous les êtres qui sont à sa surface (êtres qui sont ses véritables organes) dans la lumière solaire au sein de laquelle elle baigne comme toutes les planètes de notre système.
- 17° La lumière solaire agit vis-à-vis des planètes comme le sang vis-à-vis des organes et, comme le sang contient une foule d’êtres réels, sous le nom de globules sanguins, de même les flots de lumière contiennent une foule d’êtres perceptibles aux voyants, êtres constituant des forces inconscientes (élémentals) ou êtres conscients et volontaires (élémentaires — esprits).
- 18° Toutes ces considérations tendent à montrer que chaque planète est un être réel et vivant possédant un corps, un périsprit ou médiateur et une âme. Bien plus, que chaque planète ainsi constituée, n’est qu’un organe d’un être également vivant : l'Univers.
- 19® Enfin si nous considérons que l’homme est formé d’une immense quantité de cellules de formes et de fonctions différentes sans que la soustraction d’une partie quelconque de ces cellules
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- (Ex. : l’amputation) enlève quoi que ce soit à l’intégrité de la conscience de cet homme, nous verrons que le corps matériel ne peut pas agir sur cette conscience intime, indépendante de lui etimmortelle, en rapport seulement avec le périsprit, corps astral des occultistes, médiateur plastique de Paracelse et de Van Helmont.
- 201 De même l’Univers matériel conçu dans sa totalité forme le corps de l’Être suprême nommé Dieu par les Religions. L’Humanité de toutes les planètes, le grand Adam-Ève de l’Ésotérisme, est la vie ou lame de cet Être Suprême. Enfin l’Esprit de cet Être des Êtres est indépendant du reste de la création, comme la conscience de l’homme, son àme, est indépendante de son organisme matériel. L’Occultisme définit ainsi Dieu :
- Synthèse des mondes visibles et invisibles formé :
- Par l’Univers comme Corps (objet de l’étude des Matérialistes).
- Par l’Humanité comme Vie (objet de l’étude des Panthéistes).
- Par Lui-même comme Esprit ( objet de l’étude des Théistes). .
- RÉSUMÉ
- Pour résumer tous les enseignements en ce qui regarde l’homme, nous dirons que la naissance et la mort, ces deux énigmes qui ont toujours arrêté les matérialistes néantistes, sont les clefs de l’occultisme et du spiritisme.
- 21° La naissance nous apparaît comme la mort de 1 àme au monde des causes et sa rentrée dans le monde matériel ou des effets. La mort au contraire nous apparaît comme la véritable naissance de lame au monde spirituel. A la rentrée de l’àme dans le monde charnel on détache le lien qui retenait l’enfant à sa mère, comme à la rentrée de l’âme dans le monde spirituel, se détache du corps matériel le périsprit qui servait à lier et à assujettir l’àme à ce corps.
- 22° Telles sont les considérations qui ont conduit les représentants de la science Occulte dans toutes ses branches à venir s’unir fraternellement aux spirites de toutes les écoles. Une même doctrine nous unit tous contre l’ennemi commun, le néantisme. Ne tenons pas compte des divergences de détails ou de mots qui peuvent nous séparer et affirmons notre union sur les deux principes fondamentaux de la doctrine spiritualiste :
- Persistance du moi conscient après la mort.
- Rapports possibles entre les vivants et les morts.
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- CONURÈS INTERNATIONAL DE L’HYPNOTISME EXPÉRIMENTAL ET THÉRAPEUTIQUE
- 8 AOUT 1889
- L’amphithéâtre Trousseau, à l’Hôtel-Dieu, était trop étroit pour contenir la foule des délégués français et étrangers qui assistaient à la séance d’ouverture du congrès de l’hypnotisme. L’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, la Suède, l’Italie, la Hollande, la Grèce, la Russie, la Suisse, la Pologne, l’Espagne, la Finlande, le Pérou, la Colombie, le Venezuela, étaient représentés par de nombreux médecins et professeurs.
- Le bureau définitif du congrès a été ainsi constitué : présidents d’honneur, MM. Charcot, Brown-Séquard, Brouardel, Azam, Charles Richet et Lombroso; président effectif, M. Dumontpallier, médecin de l’Hôtel-Dieu ; vice-présidents, MM. Baillet, professeur agrégé à la Faculté de médecine, Grasset, professeur à la Faculté de Montpellier, Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy, Aug. Voisin, médecin de la Salpêtrière ; secrétaire général, M. le docteur Bérillon.
- Les organisateurs du congrès ont eu pour but de fixer la terminologie de cette science : l’hypnotisme expérimental, d’enregistrer et de déterminer les acquisitions réelles faites jusqu’à ce jour dans le domaine de l’hypnotisme. Pour conserver son caractère exclusivement scientifique, le comité n’a accepté que les communications qui se rapportaient aux applications cliniques, médico-légales et psychophysiologiques de l’hypnotisme.
- Voici les questions qui figuraient à l’ordre du jour:
- 10 De la nécessité d’interdire les séances publiques d’hypnotisme.— Intervention des pouvoirs publics dans la réglementation de l’hypnotisme Rapporteur: M. le docteur Ladame; 2° rapports delà suggestion et du somnambulisme avec la jurisprudence et la médecine légale.— La responsabilité dans les états hypnotiques. Rapporteur: M. le professeur Liégeois ; 3° indications de l’hypnotisme et de la suggestion dans le traitement des maladies mentales. Rappor. teur: M. le docteur Auguste Voisin ; 4° applications delà suggestion à la pédiatrie et à l’éducation mentale des enfants vicieux ou dégé-
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- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE L’HYPNOTISME 685
- nérés. Rapporteur: M. le docteur Bérillon; 5° valeur relative des divers procédés destinés à provoquer l’hypnose et à augmenter la suggestibilité au point de vue thérapeutique. Rapporteur : M. le professeur Bernheim.
- Dans le discours par lequel il a ouvert le congrès, M. Dumont-pallier a dit: « L’hypnotisme est une science d’expérimentation : sa marche en avant est fatale. Il suffit de recommander la réserve, de solliciter des contrôles. Les résultats obtenus tiennent du miracle, disent les incrédules ; mais tout paraît miraculeux au début des découvertes nouvelles. Certaines expériences, comme le souvenir et l’oubli qu’on impose aux sujets, sont troublantes, mais cela est, il faut bien le reconnaître et en accepter les conséquences. Les faits ne sont plus discutables, l’hypnotisme expérimental et thérapeutique ne fait plus de doute pour les savants les plus autorisés. M. Dumontpallier a terminé par ces mots: « Marchons vers le progrès, et ne prenons pas souci de l’indifférence et du scepticisme des hommes qui ne veulent ni étudier, ni voir, ni entendre. ))
- Le congrès a ensuite écouté le rapport de M. le docteur Ladame sur la première question, et, après une discussion qui a duré plus d’une heure, a émis les vœux suivants :
- Vu les dangers des représentations publiques de magnétisme et d’hypnotisme ;
- Considérant que l’emploi de l’hypnotisme comme agent thérapeutique rentre dans le domaine de la science médicale et que l’enseignement officiel de ses applications est du ressort de la psychiatrie,
- Le congrès émet les vœux suivants :
- I. Les séances publiques d’hypnotisme et de magnétisme doivent être interdites par les autorités administratives, au nom de l’hygiène publique et de la police sanitaire.
- IL La pratique de l'hypnotisme comme moyen curatif doit être soumise aux lois et aux règlements qui régissent l’exercice de la médecine.
- III. Il est désirable que l’étude de l’hypnotisme et de ses applications thérapeutiques soit introduite dans l’enseignement des sciences médicales.
- Ce congrès a vivement intéressé notre corps médical tout entier. Le docteur Bernheim, professeur à la Faculté de Nancy, a lu, développé et discuté, au milieu d’applaudissements incessants, son rapport sur la valeur relative des divers procédés destinés à provoquer l’hypnose et à augmenter la suggestibilité au point de vue thérapeutique. Mais ce professeur n’a présenté au Congrès aucune résolution.
- Le congrès a adopté, à l’unanimité, les conclusions suivantes, présentées par M. le docteur Bérillon et relatives aux applications
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- LE DEVOIR
- de la suggestion à la pédiatrie et à l’éducation mentale des enfants vicieux ou dégénérés :
- 1° La suggestion employée rationnellement par des médecins expérimentés et compétents constitue un agent thérapeutique fréquemment susceptible d’être appliqué avec avantage en pédiatrie;
- 2° Les affections dans lesquelles les indications de la suggestion ont été établies chez les enfants par des faits rigoureusement observés sont: les tics nerveux, les terreurs nocturnes, les attaques convulsives d'hystérie, les troubles purement fonctionnels du système nerveux;
- 3° La suggestion n’a pas, jusqu’à ce jour, donné de résultats appréciables dans le traitement de l’idiotie ou du crétinisme;
- 4° La suggestion, envisagée au point de vue pédagogique, constitue un excellent auxiliaire dans l’éducation des enfants vicieux ou dégénérés ;
- 5° L’emploi de la suggestion doit être réservé pour les cas où les pédagogues avouent leur complète impuissance. Elle est surtout indiquée pour réagir contre les instincts vicieux, les habitudes de mensonge, de cruauté, de vol, de paresse invétérée ;
- 6° Le médecin sera seul juge de l’opportunité de l’application de la suggestion contre ces manifestations mentales qui sont sous la dépendance d’un véritable état pathologique, le plus souvent héréditaire, et en aucun cas nous ne conseillons l’usage de la suggestion en pédagogie, lorsque l’enfant sera susceptible d’être amendé par les procédés habituels de l’éducation.
- Dans la dernière séance, M. J. Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy, a étudié les rapports de la suggestion et du somnambulisme avec la jurisprudence et la médecine légale et la responsabilité dans les états hypnotiques. Déjà, a-t-il dit, en 1884, dans une lecture sur la « suggestion hypnotique dans ses rapports avec le droit civil et le droit criminel » faite à l’Académie des sciences morales et politiques, il a essayé de montrer par des expériences qu’on a depuis qualifiées du nom pittoresque de « crimes expérimentaux », que, chez certains sujets, on peut suggérer des actes que, une fois réveillés, ils accompliront avec une inconscience absolue. Il en tire cette conclusion d’accord avec MM. les docteurs Liébault, Bernheim et Beaunis, que, un crime étant commis par suggestion, l’auteur de la suggestion doit être seul puni. Tout en reconnaissant que cette doctrine est en opposition avec les théories de M. Brouardel et de l’école de la Salpêtrière, M. Liégeois déclare que « au point de vue médico-légal, s’il y a quelque chose à redouter dans l’hypnotisme, c’est la suggestion ».
- M. Liégeois a appelé l’attention des membres du congrès sur tout ce qui concerne les hystériques et leurs fausses accusations ;
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- les accouchements sans douleur dans le sommeil hypnotique, avec oubli complet, au réveil, de toutes les circonstances du fait, cet oubli pouvant favoriser des substitutions d’enfants ; les faux témoignages produits soit par une suggestion intentionnelle, fortifiée au besoin par une hallucination rétroactive, soit spontanément, par des hystériques ou des enfants.
- Avant de se séparer, les membres du congrès ont encore entendu de nombreuses communications de MM. les docteurs Van Eeden et Van Renterghem, d’Amsterdam; de Jong, de la Haye; Lyod Tuckey, de Londres; A. Forel, de Zurich; Fontan, de Toulon; Bourru et Burot, de Rochefort ; Gascard, Briand, Laurent, Bérillon, Fort et Paul Magnin, sur les applications cliniques et thérapeutiques et sur les applications psycho-physiologiques de l’hypnotisme et de la suggestion.
- LE CONGRÈS MAGNÉTIQUE
- Voici à titre de document, les principales résolutions adoptées à l’unanimité par le congrès magnétique international dans sa séance terminus du samedi 27 octobre :
- Article premier. — Le magnétisme possède véritablement les vertus curatives affirmées par Mesmer et ses successeurs depuis plus d’un siècle.
- Art. 2.— Le sommeil magnétique n’est pas indispensable dans le traitement d’une maladie.
- Art, 3.— Le magnétisme ne doit pas être confondu avec l’hypnotisme.
- Art. 4.— Le congrès émet le vœu qu’une école de magnétisme curatif soit fondée à Paris pour les élèves des deux sexes.
- L’enseignement y comprendrait :
- 1° Les connaissances médicales jugées nécessaires par un comité de médecins magnétistes ;
- 2° Des exercices pratiques, facilités au besoin par l’adjonction d’une clinique ;
- 3° Un cours d’histoire du magnétisme ;
- 4° Un cours de morale destiné à pénétrer les élèves de la dignité de leur future mission et des devoirs qu’elle leur impose. Cette école délivrerait des diplômes.
- Art. 5.— Une commission d’études est constituée sous la présidence de M. le commandant de Rochus, administrateur de l’école polytechnique, dans le but de rechercher le meilleur mode de constatation expérimentale de la force magnétique humaine.
- Art. 6.— Un nouveau congrès international de magnétisme curatif sera tenu à La Haye en 1892.
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- EN ANGLETERRE
- L’émancipation des femmes a fait, depuis un siècle, des progrès considérables. Un fait digne de remarque, c’est que l’agitation en faveur du suffrage des femmes a pris naissance en Angleterre et s’est surtout développé dans les pays anglo-saxons. Depuis quelques années la victoire est définitive sur divers points des États-Unis, et les champions du suffrage des femmes compte sur un prochain succès, en Angleterre. La proclamation de l’égalité politique des deux sexes dans toute l’étendue du Royaume-Uni marquera, sans nul doute, une des phases les plus importantes de l’évolution humaine.
- L’imminence de ce résultat, ses inévitables conséquences sociales sont de nature à réjouir les amis du progrès, à faire réfléchir les indifférents.
- Un académicien a pensé qu’un tel sujet n’était pas indigne de retenir quelques instants l’attention de ses collègues, bien que, par goût, éducation ou esprit de corps, ces derniers soient généralement plus sensibles aux charmes de là tradition qu’à l’attrait de la nouveauté.
- Aussi avons-nous eu la bonne fortune de voir un des cinq discours, qui ont été lus dans la séance publique annuelle des cinq académies, le 25 octobre 1889, consacré à l’étude de cette question : Les droits politiques des femmes en Angleterre.
- L’auteur de ce travail, M. le comte de Franqueville, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est un des hommes qui connaissent le mieux en France l’esprit et la lettre des institutions anglaises.
- Imprégné de la fine et discrète ironie académique, marque d’un aimable scepticisme, souvent aussi fraude ingénieuse par laquelle on introduit la vérité dans les milieux où règne la fiction, son mémoire abonde en détails topiques et en considérations instructives.
- Après avoir remarqué, avec beaucoup de justesse, que le livre sur le rôle de la femme dans les destinées des peuples est encore à écrire, M. de Franqueville, restreignant son objectif, a fait l’historique des luttes soutenues pour la conquête des droits politiques des femmes, dans un pays où, à diverses reprises, des femmes ont illustré le trône.
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- « Il y a plus de vingt ans, dit-il, que leurs revendications ont commencé à se produire. En 1867 (n’est-ce pas en 1866?), profitant de ce que le Parlement était saisi de l’examen d’une nouvelle loi électorale, elles rédigèrent une pétition pour réclamer le droit de vote, et elles trouvèrent d’éloquents défenseurs. »
- Ces défenseurs étaient John Stuart Mill et Henry Fawcet.
- (( Ce fut le 20 mai 1867 que la discussion s’ouvrit à la Chambre des communes. Stuart Mill donna tout d’abord un argument qui a toujours beaucoup de poids en Angleterre ; il affirma qu’il ne s’agissait pas d’innover, mais de revenir aux anciennes traditions. C’était exact, mais tout juste, et si on lui avait demandé de citer les précédents, il n’en aurait pu découvrir que deux : l’un remontant à 1555 et l’autre à 1572 ; il est vrai qu’ils étaient considérables ; car, dans chacune de ces occasions, une seule femme, qui était probablement l’unique électeur de la localité, avait nommé deux députés. Abordant ensuite la discussion du principe : « Il y a, dans la constitution anglaise, disait l’orateur, un cas d’exclusion absolument unique; il y a des personnes qui, remplissant les conditions voulues pour jouir de tous les droits, s’en trouvent à jamais privées. Elles sont contribuables, elles sont chefs de famille ou d’industrie, elles donnent l’enseignement, et beaucoup d’entre elles sont infiniment plus instruites que l’immense majorité des électeurs. Pourquoi donc violer à leur détriment, le principe que celui qui paye l’impôt a le droit de prendre part à son vote? Le motif de cette injustice est une pure raison de sentiment : on trouve l’idée étrange ; mais ce qui paraît bizarre aujourd’hui semblera naturel demain, car le changement et la nouveauté sont la loi du monde. La seule objection que l’on produise consiste dans une interjection, et rien n’est plus difficile à réfuter. On ne peut cependant contester que le fait de maintenir une profonde séparation entre les occupations des deux sexes appartient à un état social disparu pour jamais.
- « Le moment est venu : si les femmes ne s’élèvent pas au niveau des hommes, les hommes descendront au niveau des femmes... tous ceux qui connaissent la nature et la force des influences sociales savent que, s’il n’y a pas de femmes masculines, il n’y aura bientôt plus que des hommes féminins. En fait, le pouvoir des femmes est immense ; mais il est dangereux parce qu’il est indirect, c’est-à-dire irresponsable ; reconnaissez son existence, afin de pouvoir lui imposer la responsabilité. »
- Les temps n’étaient pas mûrs : une majorité de 120 voix repoussa la proposition. Les femmes ne se découragèrent pas. Elles fondèrent une ligue. Elles intéressèrent à leur cause des hommes politiques, des groupes, presque des partis.
- « Ça d’abord a été un mouvement tournant. De tout temps, les
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- femmes non mariées avaient pu remplir certaines fonctions dans l’administration de l’assistance publique, et la loi de 1834, qui avait réorganisé ce service, les avait rendues à la fois électrices ét éligibles aux conseils des gua.rdia.ns ; elles avaient donc un pied dans la place ; il s’agissait d’en obtenir quatre.
- En 1869, le Parlement étant saisi de l’examen d’une loi municipale, M. Jacob Bright, frère de l’éminent homme d’État dont l’Angleterre pleure la perte récente, obtint l’insertion d’un article aux termes duquel les dispositions relatives au droit de vote devaient s’appliquer aux personnes des deux sexes. Aucune objection ne fut soulevée et l’acte fut adopté : c’était un premier succès, dont les tribunaux restreignirent cependant la portée, en décidant que les femmes mariées ne pouvaient exercer le droit électoral. »
- L’année suivante elles obtenaient un nouveau succès. La loi leur ouvrait en 1870 l’accès des conseils scolaires (school boards) nouvellement créés et qui administrent l’enseignement primaire partout où les établissements privés n’ont pas paru suffisants.
- « Ce point acquis et enhardis par ce nouveau succès, les avocats de la cause firent bientôt un nouvel effort. Pendant la session de 1875, ils demandèrent au Parlement d’autoriser les femmes à prendre part aux élections législatives : ils furent battus, mais honorablement : car, cette fois, la majorité hostile fut seulement de trente-cinq voix. Cependant ils durent s’en tenir à ce demi-succès et ce fut inutilement qu’ils revinrent plusieurs fois à la charge. En 1884 notamment, la présentation de la loi électorale, qui établissait à peu près le suffrage universel, leur fournit une nouvelle occasion de tenter la chance. Le premier ministre, M. Gladstone, sans repousser le principe de la mesure, en contesta f’opportunité ; le leader de l’opposi-sition s’y montra plus favorable encore, mais ce fut tout : worcfs, words, words, comme dit Hamlet.
- «Enfin, le 18 février 4886,1a Chambre des communes,sur la proposition de son vice-président actuel, adopta une loi accordant aux femmes le droit de vote dans les élections politiques. Le triomphe paraissait certain, mais la dissolution du Parlement empêcha la Chambre des lords de statuer sur le bül et, une fois encore, le rocher de Sisyphe retomba lourdement.
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- « Mais la lutte n’a pas cessé et elle vient de recommencer sur un autre terrain. Le Gouvernement a fait voter, en 1888, une loi qui crée des conseils de comté, quelque chose de semblable à nos conseils généraux ; en la présentant à la Chambre des communes, il avait positivement déclaré que les femmes auraient le droit de prendre part anx élections, mais non celui d’être élues conseillères ; qu’importe? Certains membres du beau sexe savent parfaitement
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- conduire à quatre chevaux. Elles essayèrent un nouveau sport, et suivant le système d’O’Connell, elles lancèrent leur attelage à travers les actes du Parlement. Il y eut donc des candidates. La province, — elle est partout la même, c’est-à-dire un peu en retard, — n’osa pas leur donner raison, mais Londres nomma bravement lady Sandhurst et miss Cobden. Bien plus, lorsque les membres élus furent appelés à désigner, conformément à la loi, les aIdermen qui doivent compléter le conseil de comté, ils donnèrent un de ces sièges enviés à miss Cons.
- « Tout allait bien ; mais voici que le concurrent évincé par lady Sandhurst s’est avisé, au mépris des égards dus au beau sexe, de contester la validité de l’élection. On a soutenu, dans cette mémorable controverse, que la loi municipale étant applicable aux conseils de comté, les femmes se trouvent à la fois électriceset éligibles. Mais on a répondu qu’en fait, aucune femme; n’avait encore siégé dans un conseil municipal, ni rempli les fonctions de maire, et que le législateur en employant l’expression d’homme, n’avait pas seulement voulu, comme le prétendait un avocat, exclure les anges et les bêtes. Dame Justice — jalousie de robe, sans doute — s’est rangée à ce dernier avis ; un arrêt du Banc de la Reine, confirmé le 15 mai 1889 par la cour d’appel composée de six juges, en raison de la gravité du cas, a prononcé la nullité de l’élection. Du même coup, Thémis frappait indirectement celles que l’auteur de la Longévité humaine aurait nommées des jeunes filles. Toutes deux ont pris le parti de se soumettre et de se démettre. Voilà donc le conseil du comté de Londres privé de Mlle la conseillère Cobden et de Mu« Yalderman Cons, c’est ainsi que l’on dit, en attendant que l’Académie anglaise, qui d’ailleurs n’existe pas encore, enrichisse la langue du terme d’alderwoman.))
- M. de Franqueville raconte ensuite que la tentative de lord Meath pour obtenir de la Chambre des lords la restauration de l’éligibilité des femmes a échoué devant une minorité de 85 voix, et que la Chambre des communes, moins courageuse, a préféré se retirer dans une abstention commode.
- Il termine en ces termes :
- « Quel sera le vainqueur, dans cette lutte intestine? Je gagerais volontiers que les femmes politiques l’emporteront. Depuis vingtans, elles ont successivement gagné le droit de voter aux élections municipales, à celles des conseils de comté, des conseils scolaires et des conseils de l’assistance publique ; on leur a permis d’exercer les fonctions de conseillères dans ces deux dernières assemblées, on ne s’arrêtera pas en si beau chemin.
- «Je sais bien que l’Angleterre a le bon sens de ne pas suivre habituellement les voies glissantes de la logique; elle.finit cependant
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- par s’y laisser quelquefois entraîner et tel pourrait bien être le cas, lorsqu’elle aura subi, pendant quelque temps encore, cette pression discrète, mais incessante, qui a tout ensemble l’apparence inoffensive et l’irrésistible puissance de la goutte d’eau tombant sur le roc. Oui, le jour pourrait arriver ou quelque poète à venir pressera les Anglais de tomber aux pieds de ce sexe auquel ils doivent leurs députés et leurs ministres !
- « En attendant que paraisse ce supplémentau Mérite des Femmes, engageons-les à relire nos vieux écrivains. Si les idées de Chrysale leur paraissent un peu démodées, en un siècle où. l’on a cessé de porter pourpoints et hauts-de-chausses, peut-être trouveront-ils quelque profit dans le commerce de l’auteur des Caractères : « Il est étonnant, dit-il, de voir dans le cœur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l’amour pour les hommes, je veux dire l’ambition : de telles femmes n’ont de leur sexe que les habits. »
- Nous ne chicanerons pas le savant orateur sur ses conclusions qui ne nous paraissent pas heureuses. Si nous avons reproduit de ce brillant exposé les passages de nature à intéresser nos lecteurs, c’est surtout en raison du milieu où il a été produit. Tous les ans les cinq académies composant l’Institut de France se réunissent en une séance plénière publique consacrée à proclamer les noms des lauréats des concours communs entre les diverses académies et à entendre des lectures de mémoires choisis parmi ceux qui ont été déjà communiqués aux compagnies.
- Le mémoire de M. de Franqueville avait donc été déjà distingué entre plusieurs autres. L’intérêt de cette constatation peut bien faire pardonner à l’auteur de s’être souvenu qu’il parlait dans une enceinte où plane le souvenir de La Bruyère: Académie oblige.
- Par son éloquent exposé il a conduit le lecteur sur les voies glissantes delà logique où il ne lui plaît pas de se laisser aller lui-même. Cela nous suffit. Le lecteur saura lui-même tirer la conclusion qui en découle. Il partagera l’opinion de l’académicien sur le prochain triomphe des revendications féminines ; mais il se refusera à ne voir pour unique inspirateur de la courageuse et difficile campagne des femmes anglaises que le sentiment, si indulgemment excusé chez les hommes, de l’ambition.
- « La vraie mesure des droits d’une femme consiste dans sa capacité pour les recevoir et non pas dans nos théories artificielles de ce qu’elle doit faire, ou de l’usage qu’elle en fera. »
- C’est dans ces termes que Miss Balgarnie formulait au Congrès des œuvres et institutions féminines la conception qui tend de plus en plus à prévaloir sur le sujet qui nous occupe.
- Comme le mémoire de M. de Franqueville, la conférence de Miss
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- Balgarnie a pour objet la femme anglaise de nos jours. Mais tandis que le premier semble surtout se préoccuper de mettra en relief dans une sorte de monographie de leurs revendications politiques, cette qualité par excellence de nos voisines d’outre-Manche, l’énergie persévérante, la seconde nous les montre dans les diverses et multiples applications de leur activité. La peinture est ici plus large, quoique non moins châtiée. Elle s’inspire d’une expérience raisonnée. Pour employer une expression à la mode, c’est vécu. Les raisons de cette activité dévorante et de cette indomptable énergie s’y dégagent si bien à la lumière des faits que le bonhomme Chrysale lui-même en resterait coi.
- Examinons avec notre conférencière, les grands changements opérés depuis quelques années dans la condition de la femme anglaise.
- « Dans le recensement de 1831, dit Miss Balgarnie, aucune occupation n’était spécifiée comme appartenant aux femmes, excepté celle du service domestique et, même dans cette classe, les chiffres n’étaient pas indiqués. Le recensement de 1881 donne 331 occupations diverses. Les femmes n’ont plus honte d’avouer qu’elles gagnent leur vie, et les jeunes filles dans toutes les classes, quittent leur famille pour embrasser des carrières libérales, commerciales ou d’enseignement.
- « Remarquons en même temps un résultat également satisfaisant. Il y a eu dernièrement un grand mouvement en faveur de l’étude de tout ce qui concerne l’intérieur et le ménage. Il y a eu un temps où la dame anglaise était rebelle à toute innovation domestique ; maintenant ces sujets sont enseignés sur des bases scientifiques, par l’École nationale de cuisine, et les jeunes filles de bonne famille ne croient pas déroger en étudiant la couture, l’art de la cuisine et l’économie domestique en général.
- « A vrai dire, la femme qui n’a ni travail, ni aucune occupation favorite, est maintenant l’exception. Les pauvres travaillent pour gagner le pain quotidien, les riches se groupent en clubs, en sociétés de bienfaisance, s’organisent pour visiter les pauvres, pour former des Leagues ou des associations. Soit d’une manière, soit de l’autre, l’influence de la femme se fait sentir au delà de la sphère limitée du home rule.
- « Cette révolution,pour être silencieuse,n’est pas moins puissante. Le combat n’a pas été livré avec des fusils, mais avec des argumente* on a fait appel non pas aux passions des hommes, mais àleurraison. La femme d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a cent ans, ni même celle de cinquante ou de vingt-cinq ans passés. Elle a ses défauts, défauts qui sont peut-être encore plus visibles à cause de son individualité même, qui s’affirment tous les jours davantage. Comme Galatbée, la statue d’autrefois devient la femme vivante, et la femme
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- moderne, réelle et vivante (non plus le plâtre plastique entre lès mains des autres), se révèle à nos Pygmalions d’aujourd’hui.
- a Ce nouvel état de choses est dû, en partie, au surplus de population et à l’émigration qui en est la conséquence. En 1831, l’excédent de la population féminine dépassait d’un demi-million celle des hommes.Maintenant c’estun excédent d’un million qu’il faut compter. Il en résulte que (sans tenir compte du nombre d’hommes qui restent célibataires) un million de femmes sont forçées d’engager seules la lutte de la vie.
- « Cette condition est sans doute une des grandes causes de l’indépendance et de l’individualité toujours croissante de la femme anglaise de nos jours. Comme la femme devient plus émancipée, on peut naturellement s’attendre à voiries lois et les institutions de notre pays se modifier en conséquence. C’est ce qui a eu lieu depuis 1867,quand notre preux chevalier, John Stuart Mili, l’auteur du livre célèbre sur la sujétion de la femme, fit entendre sa voix pour nous défendre. Depuis lors, plusieurs réformes salutaires ont été effectuées. On peut ne pas être d’accord sur l’objet spécial de ses plaidoiries, mais à l’agitation dont il a été le promoteur nous devons presque toutes les concessions qui ont été faites et en faveur desquelles nous avons actuellement une opinion unanime.))
- Résumons ici l’intéressante nomenclature de ces conquêtes.
- Depuis 1882, les femmes mariées possèdent entièrement le droit de contrôle sur leurs biens, qu’ils soient acquis par leur travail ou par héritage.
- Depuis 1886, l’autorité sur les enfants, au lieu d’être comme auparavant l’apanage du père seul, est partagée entre le père et la mère, et depuis la même époque le mari est légalement tenu de subvenir dans une certaine mesure à l’entretien de sa femme et de ses enfants.La femme peut, en effet, obtenir d’un magistrat un ordre l’autorisant à reeevoir une somme hebdomadaire ne dépassant pas 45 francs.
- La recherche de la paternité est admise jusqu’à un certain point. La mère peut, par l’autorisation d’un magistrat, faire reconnaître le père de son enfant et obtenir de lui 5schellingsparsemaine(6 fr.25)
- L’âge de protection pour les filles mineures a été porté de 13 à 16 ans.
- Mlle Balgarnie se réjouit ensuite de la révision de la hideuse loi qui réglemente la prostitution et en fait une sorte d’institution officielle.
- On a voulu aussi protéger le travail des femmes. Avant l’année 1842, les femmes et les jeunes filles travaillaient dans les mines avec les hommes d’une manière excessive et souvent dégradante. La loi sur les mines de charbon a mis fin à tout cela. Des lois sont intervenues limitant à dix heures la journée du travail des femmes,
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- on leur assurant un jour hebdomadaire de repos, le dimanche, et la demi-journée du samedi.
- Malheureusement si, en certains endroits, cette réglementation a amené la réduction des heures du travail des hommes, en d’autres, les femmes ont été purement et simplement évincées pour faire place aux hommes.
- Cette conséquence inspire à MIle Balgarnie la réflexion suivante :
- « Toute législation partielle est mauvaise. Ce qu’il nous faut aujourd’hui dans notre système industriel est une mesure universelle fixant à un nombre d’heures le travail quotidien des hommes comme des femmes. Les extrêmes de la fortune et de l’indigence, l’absence de toute égalité réelle dans notre pays, forment en même temps sa honte la plus grande et son péril le plus imminent... Notre vieux système de laisser-faire es t bien malade, condamné à mort. Quant la nation aura réglé par des lois la grande question du travail, la journée de huit heures donnera du travail aux chômeurs. S’il diminue même les profits exagérés du capitaliste, il augmentera la somme delà richesse nationale créée par une race d’hommes et de femmes plus heureux physiquement et moralement. »
- Mlle Balgarnie passe ensuite en revue les avantages obtenus par la femme anglaise dans l’ordre civil et politique :
- Électorat des femmes pour les conseils municipaux, et depuis l’année dernière pour les conseils généraux.
- Électorat et éligibilité pour l’assistance publique, où 76 femmes ont été élues comme poor law guardians, ce qui équivaut à peu près à la qualité d’administrateur à Paris.
- Électorat et éligibilité pour les commissions scolaires. Cent femmes sont membres de cette administration.
- Elle continue en mettant en regard des résultats obtenus, les difficultés à surmonter :
- « L’éducation a fait des pas rapides. -Il y a deux collèges de femmes à Oxford, deux à Cambridge, et ils s’agrandissent continuellement, mais quoique les jeunes filles passent les mêmes examens que leurs frères, elles ne sont pas admises aux honneurs du diplôme. L’Université de Londres seule fait à cette règle une exception honorable.
- « Nous avons une école de médecine pour les femmes, ainsi qu’un hôpital dont tout le personnel féminin, mais un hôpital général seulement a jusqu’à présent ouvert ses portes aux étudiantes. Sous ce rapport, nous sommes en retard sur les autres pays d’Europe, et il est notoire que la plupart de nos femmes médecins ont pris leur diplôme à Paris, à Bruxelles ou à Zurich. Néanmoins les autorités compétentes commencent, en Angleterre, à s’occuper de la question des femmes médecins. .. , ,
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- « Les femmes débutent maintenant dans les positions suivantes : la loi, la comptabilité, auditeurs, agents de change, libraires, dentistes, correcteurs en typographie, décorateurs en bâtiment, pharmaciens, etc., mais leur entrée dans les carrières nouvelles est lente, et bien des obstacles restent encore à surmonter. Des centaines sont employées à la poste et au télégraphe. Les meilleures organisations de femmes sont la Société de tempérance, qui compte 377 adhérentes, la Ligue de dames conservatrices, avec plus de 400.000 membres, et les associations radicales de 33,000 membres.»
- Mne Balgarnie justifie ensuite les femmes d’apporter à la cause conservatrice une plus grande part d’influence qu’à la cause radicale. Il faut bien reconnaître,en effet, que les revendications féminines ont jusqu’à présent, trouvé meilleur accueil chez les conservateurs que chez les libéraux. Cela n’a rien d’étonnant dans un pays où les conservateurs ont souvent pris l’initiative des réformes les plus radicales, et où la terminologie politique n’est pas toujours le miroir fidèle d’opinions trop souvent influencées par les circonstances pour rester constamment dans les mêmes traditions.
- D’ailleurs les qualifications des partis et le jeu des partis eux-mêmes, ne pèsent pas lourd dans le mouvement qui est sur le point d’necomnhV nacifiquement en Angleterre et dans le monde, la plus considérable des révolutions politiques et sociales
- J. P.
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- science économique. — Le Crédit populaire. — La Théosophie dans les ouvrages de Wagner. — Chronique artistique : Le Salon de Gand. — Chronique philosophique : Le Socialisme rationnel et M. Brissac. — Chronique littéraire.
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- Prix : 30 cent., chez Plon, Nourrit et Cie, 8-10 rue Garancière, Paris.
- L’Association des jeunes Amis de la Paix, répondant au désir de tous ses adhérents, a préparé pour 1890 un nouvel Almanach qui a paru le 1er septembre. Comme précédemment, elle s'est assurée le concours de collaborateurs éminents, choisis sans distinction de nationalité ou d’opinions politiques, religieuses et sociales.
- On trouve, en effet, dans VAlmanach de la Paix, à la suite d’une préface de M. Jules Simon, des articles inédits de MM. Frédéric Passy;Em. de Laveleye, l’éminent professeur de l'Université de Liège; Ch. Gide, de la Faculté du droit de Montpellier; F. Bajer. député danois ;T. Moneta, directeur de II Secolo ; Liebknecht, député au Reichstag ; Franz Wirth ; l’abbé Paris, directeur du Désarmement ; Emilio Castelar, l’illustre orateur espagnol : Hogdson Pratt, président de la Fédération internationale de l’arbitrage ; Siegfried, député ; Benoit Malon, directeur de la Reçue socialiste, Ch. Richet, directeur de la Revue scientifique, etc., etc.
- Chacune des séances du Congrès de la Paix récemment tenu à Paris est l’objet d’un compte-rendu spécial ; MM. Auguste Desmoulins et Gaston Morin, directeur de la Revue libérale, se sont chargés de ce soin.
- Quant à la conférence Interparlementaire, M. Barodet, député de la Seine, en relate les résolutions.
- L’Almanach comprend en outre des biographies illustrées de John Brightetde Frédéric Passy, ainsi qu’une série d’extraits d’auteurs anciens et modernes : Auguste Barbier, Eugène Casalis, Comte Agénor de Gasparin, de Cormenin, Benjamin Franklin, lord Stan-hope, Victor-Hugo, Alphonse Karr, Silvio Pellico, Cornély, etc., etc., et des anecdotes, statistiques, causeries sur l’Exposition, etc., etc.
- L’intérêt de cette publication, garanti par le mérite et la réputation des auteurs précités, engagera, nous l’espérons, tous ceux qui veulent encourager l’opinion pacifique, à se procurer l’Almanach et à le répandre autour d’eux.
- Afin de faciliter la propagande, l’Association des Jeunes Amis de la Paix réduit d’ailleurs, dans de fortes proportions, le coût des
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- exemplaires pris en quantité ; ce tarif de faveur n’est pourtant applicable qu’aux commandes adressées à À M. Ch. Toureille, rue de l’Agau, 43, Nimes. Les mandats doivent être à la même adresse.
- TARIF DE L’ALMANACH
- 12 Almanachs. ..................... 3 fr. 20
- 25 — 6 50
- 50 — ..................... . 11 ))»
- 100 — ............................20 »»
- Franco de port pour la France.
- Port en sus pour l’étranger.
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- A brûler, par Jules Lermina, ouvrage faisantpartie de la collection des œuvres relatives aux sciences hermétiques.
- Prix : 3 fr. librairie Chacornac, 11, quai S* Michel, Paris.
- A brûler est un conte astral qui, d’après Papus, un savant en la matière, synthétise en quelques pages attrayantes les enseignements de plusieurs gros volumes indigestes, et dévoile au mieux les obscures données de l’Esotérisme indou.
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- Le Monde nouveau ou le Familistère de Guise. Les Familistères agricoles, les hôtels de famille et quelques autres réformes, par un ami du progrès et du bien public.
- En vente : librairie Payot, 1, rue du bourg, Lausanne, Suisse. Prix : 50 centimes.
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- La Revue Socialiste, 8, Rue des Martyrs, Paris. Abonnement: 18 fr.
- Numéro d’Octobre :
- La dépopulation de la France; Causes et remèdes. Gustave Rouanet.— Aryens et Sémites : La Société romaine. A. Regnard.—• Les Services publics. César de Paepe.— Bernardino Rivadavia. B. Malon.— La Révision rationnelle. Cb. Baggio.— Correspondance, Mouvement social. A. Veber. — Livres. Gustave Rouanet.
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- Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse,précédée d’une notice de E. de Pompery.
- En vente, à 25 centimes, librairie de la Bibliothèque nationale, 8, rue Richelieu, Paris. Rendu franco, 35 centimes.
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- OÜVRAGES REÇUS 699
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- Les coopérateurs belges, organe mensuel de la coopération, 16, rue du Persil, 16, Bruxelles.
- La coopération belge a pris dans ces dernières années une grande extension. C’est pour aider à la propagation de ce mouvement que vient de se fonder sous la direction de M. Louis Bertrand, le journal Les coopérateurs belges.
- Le nouveau journal se propose un autre but.
- Bien des coopératives ont de la peine à percer, à devenir fortes, à acquérir la puissance qu’elles méritent.
- Il y a là toute une éducation à faire, car le bon vouloir ne suffit pas toujours pour réussir dans une entreprise. L’exemple surtout est d’un grand poids pour des œuvres du genre des sociétés coopératives.Le journal Les coopérateurs belges, prendra à tâche de faire connaître les progrès réalisés ailleurs dans le domaine de la coopération. Il poursuivra le groupement des diverses sociétés coopératives existantes en Belgique, et nous espérons bien, avec lui, qu’il contribuera par son action persévérante à hâter le jour où se constituera dans ce pays aux aspirations socialistes si généreuses, une fédération nationale analogue à celle qui existe en Angleterre, en Italie, en France, etc.
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- Un nouveau Journal vient de prendre place à côté des publications qui défendent contre la routine et les préjugés les droits imprescriptibles des femmes.
- L’esprit de la femme, Littéraire, satirique, politique, paraissant tous les samedis, 5, rue Saint-Sauveur, Paris, directrice : Renée Marcil, se propose d’étudier les problèmes sociaux, de chercher des solutions pratiques, de combattre sans merci les préjugés politiques et religieux, d’indiquer quelle est la mission de la femme, ce qu’elle est, ce qu’elle doit être dans la société renouvelée.
- Bonne chance à notre nouveau confrère.
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- LE DEVOIR
- GRAND-PÈRE
- CHAPITRE PREMIER
- Un accès de colère et une situation embarrassante.
- (Suite)
- Voyant que la grande crise était venue et que je pleurais avec des sanglots convulsifs, mon grand-père me prit sur ses genoux et me serra contre lui. Se penchant à mon oreille, il me disait des paroles si douces qu’une mère n’en aurait pu trouver de plus douces et de plus caressantes.
- Connaissant son petit garçon sur le bout du doigt, il ne lui demanda pas si vraiment le maître avait été si injuste que cela ; si Joubert l’avait appelé goulu de but en blanc, sans provocation ; si Thouin avait réellement donné ou simplement rendu le fameux coup de règle ; si enfin Camus avait allongé indûment les oreilles d’un innocent, ou simplement puni un petit vaurien toujours prêt à taquiner et à provoquer ses camarades.
- Ne trouvant rien où se prendre, l’entêtement du petit mulet se tourna en attendrissement. A mesure que le petit garçon pleurait dans les bras de son grand-père, l’esprit de révolte s’éteignait en lui, et la grande amertume de son cœur s’en allait avec ses larmes.
- Dans un coin de sa conscience un rayon de vérité pénétrait, venant je ne sais d’où, comme un rayon de soleil dans un grenier obscur, et, sans que le grand-père eût dit un seul mot, ce rayon de vérité montrait au petit garçon le visage de ses prétendus ennemis sous un jour beaucoup moins odieux.
- Néanmoins, pour rien au monde ce petft garçon n’aurait consenti à avouer tout haut ce qu’il pensait tout bas. Il était fait comme cela, le pauvre petit garçon, et bien d’autres, hélas ! sont faits absolument comme lui.
- Si quelqu’un (même ce grand-père qui le tenait dans ses bras et sur ses genoux) se fût avisé de lui dire : « Voyons, mon cher enfant, réfléchis bien, et vois toi-même si tu n’aurais pas quelques torts à te reprocher, » le cher enfant aurait frappé du pied, ses yeux auraient étincelé de colère ; 11 aurait dit ; « Non, non, non ! » et comme il aurait senti malgré cela qu’il était dans son tort, le second état de ce petit enfant aurait été pire que le premier.
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- GRAND-PÈRE
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- Quand le grand-père s’aperçut, que le petit garçon avait pleuré le plus amer de sa rancune, il lui dit tout bas que Muguette était certainement calmée et qu’il allait monter à la recherche du soulier.
- « Mes livres sont aussi là-haut ! » lui dit le petit garçon, tout bas, à l’oreille.
- En ce moment, Brigitte nous appela du bas de l’escalier, sous prétexte qu’elle allait servir le souper.
- «Nous descendons dans cinq minutes,)) répondit mon grand-père. Et tout en répondant avec un son de voix qui ne laissait rien deviner, il me regardait en souriant et m’adressait des signes de tète, comme pour me dire : (( Sois tranquille, c’est entre nous, elle n’en saura rien. »
- Oh ! quel cher grand-père !
- Dans un accès de reconnaissance, je l’embrassai sur les deux joues, et je lui dis tout bas : « Grand-père, veux-tu me laisser monter avec toi ? ))
- Il regarda mon pied nu, hésita un instant, et finit par dire gaiement ; « C’est cela, montons ensemble. »
- II
- Ce que c’est qu’un grand-père.
- Mon grand-père m’avait pris la main, et je me trouvais du côté de la rampe de l’escalier. Nous montions lentement : moi, parce que je n’étais pas trop rassuré ; grand-père, parce qu’il était vieux.
- Bien des fois, avant cette mémorable journée, nous étions montés au grenier ensemble ; mais comme j’étais toujours préoccupé d’autre chose, et que mes yeux ne s’étaient pas encore ouverts à la lumière, je n’avais jamais remarqué que grand-père pliait les épaules, et qu’il avait le pas lourd et les jambes raides. Cette fois-là, je ne sais pas pourquoi jple remarquai, et aussitôt je lui dis : « Grand-père, il faut que tu te mettes du côté de la rampe, pour t’appuyer dessus.
- — C’est une bonne idée, dit-il en hochant la tête, oui, ma foi, c’est une très bonne idée. J’ai un petit garçon qui a de bonnes idées. ))
- Quand il tint la rampe, il me semblait qu’il montait avec moins de difficulté et je fus content de moi-même. Je restai d’une ou deux marches en arrière pour mieux le voir monter, et je lui disais de temps en temps : « N’est-ce pas, grand-père, que c’est mieux comme cela ?
- — Joliment mieux, je t’en réponds ! »
- Mon cœur nageait dans une joie où il se mêlait peut-être un peu d’orgueil.
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- LE DEVOIR
- Quand nous fûmes sur le palier, il me tapota la tête, en me disant:
- « Sais-tu que c’est une fameuse idée ! et toi, tu es un bon petit homme. ))
- Alors je levai les yeux sur sa figure, et pour la première fois depuis que nous vivions ensemble, je le vis tel qu’il était.
- Les grandes secousses, de l’âme sont comme les grandes tempêtes de la mer : elles amènent à la surface des choses qui jusque-là avaient séjourné au fond ou vaguement flotté entre deux eaux, loin de tous les regards.
- Mes ennuis de l’après-midi, la grande frayeur que m’avait causée Muguette, l’attendrissement profond dont j’avais été pris sur les genoux de mon grand-père, tout cela avait remué mon âme comme la tempête bouleverse la mer. Beaucoup d'idées nouvelles et de sentiments nouveaux étaient montés à la surface, et voilà pourquoi je regardais en ce moment mon grand-père avec d’autres yeux.
- Jusque-là, pour moi, un grand-père était une personne d’une nature particulière, toute différente de celle des petits garçons ; une personne qui a des cheveux blancs, des rides, une indulgence sans bornes, qui marche lentement, s’essouffle en montant les escaliers, et n’a peur de rien, pas même d’une chatte en colère.
- « Grand-père, comme tu souffles fort ! lui dis-je en le regardant avec inquiétude : assieds-toi là, sur le coffre. »
- 11 s’assit sans résistance.
- « Je ne suis plus jeune, me dit-il, quand il eut un peu repris haleine. On ne peut pas être et avoir été, comme disait feu mon grand-père à moi. ))
- Je le regardai avec stupeur. Grand-père avait eu un grand-père ! Quelle chose extraordinaire ! Je m’étais figuré jusque-là qu’il n’y avait qu’un grand-père par famille, et encore pas dans toutes les familles.
- Il vit mon étonnement et me dit aussitôt : « Je te parle de longtemps, mon petit ; je te parle de l’époque où j’étais moi-même un petit garçon. ))
- Cette fois encore, je demeurai stupéfait. Gomment ! le grand-père que je voyais là avec ses rides et ses grands cheveux blancs avait été un petit garçon comme moi !
- Ces deux révélations coup sur coup venaient de bouleverser complètement mes idées, et de m’ouvrir des horizons où je me perdais.
- Malgré mon étonnement, je ne doutai pas un seul instant de sa parole : car il ne m’avait jamais attrapé, même en plaisantant ; mais je le regardai, muet de surprise ; lui, il souriait en hochant la tête.
- (A suivre)
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 703
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE SEPTEMBRE 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes......................................Fr. 2.316 90
- Dépenses............................................ 2.049 »w
- * Boni en Septembre.................. 267.90
- Section des Dames
- Recettes......................................Fr. 609 45
- Dépenses.............................................. 570 30
- Boni en Septembre...................... 39 15
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes........................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions.................'.............. 2.592 60 \
- Nécessaire à la subsistance.............1.012 85
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . Fr. 648 )) ]
- Allocations statutaires aux /
- malades....................131 65 >
- Allocations extra-statutaires, \
- veuves, orphelins, etc. . . 390 )) / 1.169 65
- Allocations aux Réservistes............1.015 »
- Divers, appointements, médecins, phar-
- maciens; sages-femmes etc............ 473 80
- 6374. 25
- 6.263 90
- Boni en Septembre
- 110 35
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes......................................Fr. 680 95
- Dépenses.......................................... 653 06
- Boni en Septembre................. 27 89
- RÉSUMÉ DE l’exercice
- Montant des recettes du 1er Juillet au 30 Septembre 89. 29.994 99
- Montant des dépenses.............................. 26.294 14
- Excédant des recettes sur les dépenses........Fr. 3.700 85
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- TE DEVOIR
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 29 octobre, a prononcé la mise à la retraite de Monvoisin père, mouleur, demeurant à Les-quielles-St-Germain, âgé de 64 ans.
- 31 ans 7 mois de services dans l’Association.
- Et celle de Damiens Louis, ajusteur, demeurant à Guise, âgé de 58 ans 8 mois.
- 39 années de services sans interruption.
- Titulaire d’une médaille d’honneur du travail, décernée par le ministère du Commerce et de l'Industrie, le 9 août 1886.
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois d’Octobre 1889 . NAISSANCES
- 10 Octobre.— Venet Louis Émile, fils de Venet Jules et de Drocourt Marie.
- 18 Octobre.— Macaigne Suzanne-Lucile, fille de Macaigne Louis
- et de Braconnier Lucie.
- 19 Octobre. — Drocourt Léon, fils de Drocourt Léon et de Rollin
- Éléonore.
- 20 Octobre.— Williot Jules et Williot Julie-Henriette, enfants de
- Williot Henri et de Prudhomme Clarisse.
- DÉCÈS.
- 21 Octobre.— Williot Jules, âgé d’un jour.
- X
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LA SUBSTANCE
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- LA SUBSTANCE
- — 1 -«O» "il
- LA MATIERE ET SES MODIFICATIONS IV
- La matière, état particulier de la substance terrestre, se présente à nos sens sous les trois aspects suivants :
- solide, '
- liquide,
- gazeux.
- La matière solide compose la charpente de notre globe ; la matière liquide recouvre les deux tiers de sa surface, et la matière gazeuze constitue l’atmosphère qui l’entoure.
- Les anciens n’admettaient que quatre éléments ; la science est parvenue à découvrir, dans la terre, l’air et l’eau, environ 66 corps simples, c’est-à-dire indécomposables par les moyens connus.
- A l’état de corps simples, la matière semble être sous l’expression la plus élémentaire qu’il lui soit possible de revêtir sur la terre ; l’état de corps simple est la limite assignée à la substance dans sa matérialisation terrestre.
- Mais la logique nous conduit à admettre que les corps simples, composant les métaux et les métalloïdes aujourd’hui connus ne sont, à leur tour, que des combinaisons de substances inconnues et insaisissables pour nous, et que ce sont ces substances ignorées qui leur donnent leurs propriétés et leurs caractères si divers.
- Les corps simples se rencontrent rarement à l’état de pureté dans la nature ; ils forment, au contraire, des composés très nombreux par leurs combinaisons.
- Parmi les corps les plus répandus dans la nature, citons comme les plus importants en raison des usages qu’ils ont pour nous : L’oxygène, '
- l’hydrogène,
- 1
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- LE DEVOIR
- l’azote, le carbone, le calcium, l’aluminium, le silicium, le potassium, le soufre, le chlore, le phosphore,
- et ensuite comme métaux à notre usage propre • le fer, le cuivre, l’étain, le plomb, le zinc, l’antimoine, le nickel, l’argent, l’or,
- Environ 46 autres corps simples forment la série des corps aujourd’hui connus.
- Les 3 premiers de tous ces corps sont à l’état gazeux ; ils ont particulièrement la propriété de se combiner avec les autres corps simples dès qu’ils entrent en contact avec eux; aussi sont-ils en combinaison avec la plupart des autres corps de la nature.
- Les corps composés sont ceux dans lesquels la substance d’un certain nombre de corps simples se trouve en parfaite combinaison.
- Le nombre des corps composés est considérable. Presque tous les corps qui s’offrent à nos yeux dans la nature sont de ce nombre.
- Ces corps unis en certaines proportions par deux ou trois, quelquefois quatre ou cinq, composent la plupart des grandes masses de la nature.
- Par exemple, sauf les variantes dues à des mélanges accidentels, l’air est composé d’oxygène et d’azote ; l’eau, d’oxygène et d’hydrogène ; l’acide carbonique, d’oxygène et de carbone ; les calcaires, craies et marbres, d’oxygène, de carbone et de calcium ; les argiles, d’oxygène et d’aluminium ; les silex et sables, d’oxygène et de silicium ; et ainsi des autres minéraux.
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- LA SUBSTANCE 707
- Obéissant à certaines lois d’affinité, les minéraux se sont réunis par masses, les forces de la nature les ont ensuite pulvérisés, mélangés et*en ont fait ainsi le sol arable à la surface de la terre.
- La matière inerte existe à l’état de corps en vertu d’une force de cohésion ou d’affinité. Cette tendance attractive peut être considérée comme une propriété active au plus bas degré de la substance, propriété qui fait que les corps simples sont unis entre eux dans la nature et forment les corps composés tels qu’ils s’offrent à nous.
- C’est avec un art merveilleux que les atomes de la matière opèrent toutes les évolutions chimiques par lesquelles ils constituent, suivant les lois propres à leur état, les mêmes corps amorphes ou isomorphes chacun dans son espèce et les mêmes composés, lorsque les mêmes éléments sont réunis.
- Le contact ou le mélange de certains corps suffit pour déterminer entre eux le phénomène de désagrégation d’un corps et de reconstitution d'un autre corps, dans lequel l’union intime des atomes de chacun d’eux s’est faite dans des proportions déterminées.
- Dans ces combinaisons, la matière se précipite en remarquables cristaux de formes diverses, en filets, en lamelles, en végétations les plus surprenantes.
- Les propriétés de la matière apparaissent à l’observateur comme des diminutifs des propriétés organiques. Déjà, il peut se demander si les forces actives, impondérables, ne prennent pas un rôle capital dans l’action des atomes de la matière.
- Il est, en effet, difficile de concevoir comment les atomes ou les molécules de la matière se rangent en ordre parfaitement symétrique et toujours le même, dans chaque nature de corps, si l’on ne se représente participant à ces opérations une force particulière intentionnelle et active mettant en jeu les propriétés propres à chaque corps.
- Suivant les circonstances, on nomme cette force attraction, cohésion, affinité, peu importe ; c’est une action différente de l’inertie propre à la matière.
- La tendance à agir et à se ranger dans des plans déterminés, parfaitement réguliers, indique dans la cristallisation, ou bien une volonté, une conception de la forme chez les molécules atomiques qui se rangent ainsi, ou bien l’existence d’une force extérieure qui
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- 708 LE DEVOIR
- les oblige à ce classement. On peut encore admettre que ces deux causes agissent à la fois ; mais on ne peut concevoir le mouvement des atomes, l’arrangement de la cristallisation et de la précipitation des corps, sans qu’une action méthodique y préside, puisque le plus souvent les choses s’opèrent dans des formes si parfaites que l’art humain serait impuissant à les répéter.
- N’est-on pas fondé à se demander si ces forces ne seraient pas l’action de la vie dans les profondeurs les plus/)bscures de la matière ; et si elles ne seraient pas le point de départ des propriétés organiques qui,plus tard,deviendraien t les facultés vivantes des corps organisés. S’il en était ainsi, ce serait la vie actionnant les rudiments de l’organisme.
- Quoi qu’il en soit, il est à constater que dans toutes les combinaisons de la matière, l’oxygène, l’hydrogène, l’azote et le carbone remplissent le rôle le plus actif.
- Malgré cela, ils ne sont eux-mêmes que substance matérielle, car une fois entrés en combinaison avec d’autres corps, ils tombent dans l’inertie.
- Les modifications de la matière ne semblent donc avoir lieu qu’avec l’aide et le concours de la substance même de la vie, substance que nous retrouverons partout,aussi variée dans ses effets que le sont les corps qu’elle actionne dans la nature. L’important est de constater ici que cette substance porte partout, avec elle, une dose d’activité, une dose d’intelligence proportionnée aux effets à produire.
- Les corps simples ont des propriétés particulières à chacun d’eux. Isolés, ils sont inactifs ; mis en contactais agissent les uns sur les autres dans des proportions déterminées et constituent les corps composés, solides, liquides et gazeux qui servent comme éléments visibles de l’activité sur la terre.
- L’oxygène est le plus important des corps simples, en raison de l’universalité de son action et de ses combinaisons avec tous les autres corps ; il entre dans la composition intime de tous les corps de la nature terrestre.
- 21 centièmes d’oxygène et 79 centièmes d’azote constituent l’air respirable.
- Ces deux gaz combinés ensemble composent l’atmosphère qui entoure la terre; on peut, par cela, juger de leur importance dans l’économie de notre planète.
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- LA SUBSTANCE
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- L’air est l’élément immédiat de la vie sur la terre. L’oxygène sert surtout à l’entretien de la vie animale; l’azote, à l’entretien de la vie végétale.
- L’oxygène a pour fonction l’entretien de la vie; l’azote, l’entretien des organismes.
- Dans un air impur les végétaux dépérissent, les animaux et les hommes souffrent, et les fonctions de l’intelligence sont réduites à l’incapacité.
- Sans air, ni les végétaux, ni les animaux, ni l’homme ne sauraient vivre.
- L’air est tellement nécessaire à la vie animale, que nous ne pouvons en être privés même un instant sans être immédiatement suffoqués.
- Donc, l’air contient en lui-même le véhicule de la vie matérielle, mais, comme les éléments de l’air entrent à un titre quelconque dans tous les corps de la nature, il s’ensuit que tous les corps contiennent le principe vivifiant, au moins dans certaines proportions.
- L’hydrogène est le plus léger des corps simples et des gaz connus, ce qui, sans doute, est cause qu’on ne le rencontre nulle part en liberté dans la nature ; car, s’il se dégage ainsi, il doit s’élever aussitôt dans les régions supérieures de l’atmosphère, puisqu’il est 14 fois plus léger que l’air.
- L’hydrogène entre dans la composition de l’eau pour les 10 centièmes environ de son poids et l’oxygène pour 90 centièmes ; mais en volume l’hydrogène entre pour près des 2/3 et l’oxygène pour un peu plus de 1/3.
- L’hydrogène se combine aussi avec un certain nombre d’autres corps.
- L’hydrogène et l’oxygène se combinent non à la température ordinaire mais sous l’influence d’une forte chaleur ou de l’étincelle électrique ; une violente détonation se produit alors avec dégagement de chaleur et de lumière et les deux gaz se résolvent en eau. Ce liquide forme les nuages, les pluies ; il se répand à la surface de la terre en ruisseaux, rivières, fleuves, mers, et recouvre la plus grande partie de la surface du globe, servant ainsi aux végétations sous-marines, aux poissons, enfin, à l’existence du monde sous-
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- Le devoir
- marin, comme l’air sert à la végétation terrestre, à l’existence des animaux et de l’homme.
- Il est bien étonnant que la science n’ait pas jusqu’ici pressenti l’existence de l’hydrogène dans les régions supérieures de l’atmosphère, et qu’on se soit borné à supposer qu’en raison de son élasticité l’air devait s’étendre presque indéfiniment dans l’espace au-dessus de la surface du globe.
- Il est pourtant établi que l’oxygène et l’hydrogène sont sans action l’un sur l’autre à la température ordinaire. Il est encore reconnu que l’hydrogène est 14 fois 1/2 plus léger que l’air ; et il est constaté d’un autre côté que l’hydrogène ne se trouve nulle part en liberté dans la nature.
- Gomment, en vertu de ces données, ne pas supposer que la terre et les mers, ces grands réservoirs d’hydrogène, soient susceptibles de dégager ce gaz et qu’en raison de sa légèreté, celui ci aille occuper les régions supérieures de l’atmosphère ?
- Peut-être objectera-t-on que la propriété de diffusion des gaz les ferait se mélanger à l’air atmosphérique. Soit, on peut supposer encore que les phénomènes atmosphériques eux-mêmes opéreraient la séparation entre l’hydrogène et l’oxygène contenus dans les vapeurs d’eau de l’atmosphère, lorsque ces vapeurs sont dans les régions supérieures des cirrus ; l’hydrogène alors se superposerait à l’air atmosphérique et celui-ci serait en conséquence beaucoup plus limité qu’on ne l’a pensé jusqu’ici.
- Cela fournirait une meilleure explication du mal de montagnes que celle qui consiste à attribuer ce mal à la rareté de l’oxygène dans les régions élevées ; cela jetterait surtout un jour nouveau sur la catastrophe arrivée en 1875 dans l’ascension de MM. Crocé-Spinelli, Sivel et Gaston Tissandier, où les deux premiers périrent asphyxiés.
- Ces aéronautes s’étaient élevés à une hauteur de 8,600 mètres, où presque inconsciemment ils furent surpris par l’asphyxie.
- A quelle cause cela était-il dù ?
- Insuffisance d’air respirable, s’est-on contenté de dire. Aujourd’hui je demande : N’étaient-ils pas arrivés à la couche d’hydrogène qui doit recouvrir l’air atmosphérique ?
- Il est vrai que l’oxygène doit devenir rare dans ces régions, en
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- LA SUBSTANCE
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- raison de la raréfaction de l’air ; peut-être l’azote y est-il proportionnellement plus abondant à cause de sa plus grande légèreté ? Mais le danger est doublement grand si l’hydrogène surmonte cet air peu respirable.
- On pourra dire que des aéronautes se sont élevés à de plus grandes hauteurs, puisqu’on prétend avoir relevé des expériences à 10.460 mètres.
- Il ne faut pas oublier que, déjà, dans une ascension faite, en Angleterre, par MM. Coxwel et Glaisher, ce dernier, à une hauteur de 9,200 mètres avait éprouvé les mêmes symptômes d’asphyxie que ceux auxquels ont succombé Crocé-Spinelli et Sivel.
- Comment avoir la certitude que des ondulations de l’atmosphère ne peuvent, en certains cas, ramener la couche d’hydrogène beaucoup plus près de la terre ? D’ailleurs la diffusion peut se produire, sur la ligne séparatrice de l’air et de l’hydrogène, dans une couche de grande hauteur, avant d’arriver à l’hydrogène pur. Le point intéressant consiste à savoir s’il n’est pas possible que l’hydrogène occupe ces régions supérieures de l’atmosphère?
- La question mérite examen.
- Mais ceci semble m’écarter un peu de mon sujet. Revenons aux propriétés actives ou vitales des gaz.
- L’oxygène, l’azote et l’hydrogène sont entre tous les corps simples ceux dont l’action domine. Non seulement ils forment l’air et l’eau, mais ils sont en combinaison avec tous les corps de la nature. Doués de la propriété dominante de se mettre en contact avec les autres corps, ils forment avec ceux-ci des oxydes, des acides et des sels, ayant des propriétés très variées.
- L’oxygène combiné avec l’aluminium constitue Poxyded’alumine, base des composés granitiques, schisteux et argileux qui dominent dans la matière.
- L’oxygène combiné avec le silicium donne naissance aux quartz, aux silex et aux sables qui, avec les argiles et les calcaires, composent la très grande partie du sol à la surface de la terre.
- L’oxygène combiné avec le carbone produit le gaz acide carbonique. Celui-ci est uni dans la terre à la plupart des corps simples et forme avec eux la grande variété des carbonates, au nombre desquels sont les marnes, la craie, les marbres composant une forte partie de la croûte terrestre.
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- 712 LE DEVOIR
- L’oxygène, l’azote, l’hydrogène et le carbone ont donc plus particulièrement la propriété de se combiner avec les autres corps simples et de former avec eux des oxydes, des acides et des sels et, par leur mélange, les terrains nécessaires à la vie végétale et par suite à la vie animale.
- Tous les autres corps simples sont particulièrement au service de la vie humaine. Le chlore et le sodium donnent le sel de cuisine; l’acide carbonique et le sodium donnent le carbonate de soude ; le soufre se combine avec tous les autres corps simples.
- Rien n’est plus propre à démontrer les modifications dont la substance est capable que l’étude de ces combinaisons ; mais celles-ci sont du ressort de la chimie et nous nous sommes surtout donné pour but l’étude de la vie. A ce point de vue l’oxygène et l’azote composant l’air, sont les plus susceptibles de retenir notre attention; car ils sont les principaux éléments que la substance vivante actionne sur la terre. L’air porte en permanence la vie, dans notre organisme que l’eau de son côté, entretient ; les composés organiques d’oxygène, d’hydrogène, d’azote et de carbone servent à notre nourriture.
- Ces éléments sont les véhicules de la vie en toute chose sur la terre.
- Les autres corps semblent plus particulièrement affectés aux usages de l’existence humaine et à son progrès.
- (à suivre)
- J.-Bte André GODIN (Œuvres posthumes).
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- L’illustre promoteur des associations ouvrières italiennes, M. Vigano, examinant dans son beau livre La Fraternité humaine les diverses applications de la pensée socialiste, et les considérant au point de vue de l’origine, les divise en deux catégories : mouvement de haut en bas, mouvement de bas en haut ; l’un d’origine capitaliste ou gouvernementale ; l’autre dû à l’action spontanée de ceux qui doivent en être les bénéficiaires.
- Cette classification, conforme à la nature des choses, lui permet de nous montrer, dans les institutions écloses au souffle de l’altruisme ou résultant des heureuses combinaisons de l’intérêt individuel, les alternances du jeu de la liberté ou de l’autorité.
- Le mouvement où l’influence se fait particulièrement sentir de haut en bas, et qui comprend toutes les associations de secours, est le premier en date. Vient ensuite la période des sociétés coopératives proprement dites, dans lesquelles opère, presque exclusivement et plus fortement, le mouvement de bas en haut.
- A ces deux mouvements de source différente, et qui correspond à deux phases consécutives, succédera une troisième période d’accord dans les sociétés coopératives de co-participation agricole, industrielle, etc.
- Nous sommes dans la période de transition, sorte de régime constitutionnel qui précède l’établissement de ce régime définitif.
- La caractéristique de cette période de transition c’est que ceux qui sont en haut veulent patronner, diriger ; ils veulent gouverner, alors que les gouvernés veulent s’administrer eux-mêmes, veulent que la bienfaisance soit justice.
- Les deux mouvements contraires, nous dit M. Vigano, sont destinés à se confondre un jour en un seul pour marcher de concert dans les voies mystérieuses du progrès infini.
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- Alors, la paix entre le travail et le capital sera sanctionnée sur des bases indestructibles, c’est à-dire, sur la justice.
- Mais qu’il parte d’en haut, ou qu’il parte d’en bas, ce mouvement devra aboutir, car il procède du sentiment exact de la conservation, du développement et de l’équilibre de la vie humaine, c’est-à-dire il donne satisfaction au droit, au devoir et à la justice.
- « Aussitôt que faire se pourra », disait le programme de Rochdale, « la société procédera à l’organisation des forces de la production, de la distribution, de l’éducation et de son gouvernement ou, en d’autres termes, elle établira une colonie indigène se soutenant par elle-même et dans laquelle les intérêts seront unis. La société viendra en aide aux autres sociétés coopératives pour établir des colonies semblables. »
- Le Familistère est la réalisation de cet admirable programme d’émancipation, de ce merveilleux plan d’organisation.
- Institution patronale, mouvement de haut en bas, l’association du Familistère réalise l’idéal poursuivi, de bas en haut, par des travailleurs réunissant leurs efforts dans ce but.
- Le secours d’en haut est-il indispensable aux classes ouvrières pour opérer leur affranchissement ?
- A qui persuadera-t-on que les bénéfices de la coopération anglaise, dont l’abondance est telle que leur placement est une cause permanente de préoccupation chez nos voisins, seraient insuffisants pour la création d’institutions analogues à celle du Familistère ?
- Et d’ailleurs les coopérateurs anglais n’ont-ils pas déjà franchi quelques-unes des étapes qui conduisent à ce résultat? Nos compatriotes sont loin de posséder les moyens matériels de mener à bonne fin une pareille tentative. Faut-il en conclure que l'initiative individuelle est impuissante à sortir d’un cercle limité, et que l’intervention sociale soit seule capable de donner l’impulsion nécessaire et de mener à bien l’entreprise ?
- Certes, une conclusion aussi rigoureuse s’impose lorsqu’on ne voit le moyen d’affranchir le travail que dans la formation de sociétés coopératives de production ou la participation du travailleur aux bénéfices. Il est alors facile de montrer, avec exemples à l’appui, que l’absence d’un crédit suffisant est un obstacle insurmontable à la formation de sociétés coopératives de production, et qu’on ne trouve
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- pas tous les jours des hommes comme Godin, Leclaire, Bord et les autres, ayant en main l’argent et les instruments de production, et par dessus le marché, la volonté de les employer à l’affranchissement et au bien-être des travailleurs.
- Fort heureusement, à défaut delà production coopérative, insuffisamment pourvue du nerf de la guerre, et d’une bonne volonté patronale, encore trop rare, il existe une issue bien différente de celle que l’intervention sociale peut ouvrir à l’impérieux besoin d’amélioration.
- L’union des consommateurs est appelée à bouleverser l’organisation de l’économie politique et sociale actuelle, par la suppression des intermédiaires et la subordination de la production à la consommation et, cela, pacifiquement sans rien sacrifier de la liberté des individus et rien des droits légitimement acquis.
- Il ne faut pas trop s’étonner de voir, à l'heure actuelle, les économistes méconnaître l’importance de cet élément capital, la consommation, puisque l’économie politique ne se préoccupe que de ce qui existe et que ce qui existe, ainsi que le met en relief d’une saisissante façon, M. Ch. Gide, dans la remarquable conférence dont le Devoir publiait dernièrement quelques passages, c’est un ordre social organisé en vue de la production et nullement en vue de la consommation, en vue du gain individuel et nullement en vue des besoins sociaux ; mais il est étrange que, partisans résolus de la liberté,et respectueux des droits légitimement acquisses économistes ne soient pas frappés du caractère pacifique et libertaire de ce mouvement.
- Il n’est pas moins surprenant de rencontrer chez les ouvriers socialistes un égal dédain pour un mouvement dont le premier acte serait la suppression immédiate de la tyrannique exploitation du détaillant, et le terme final, la mise entre les mains de la collectivité des instruments de production, ce désidératum de toutes les écoles socialistes.
- L’importance d’une telle évolution n’avait pas échappé à la perspicacité du grand organisateur qui fut Godin, ainsi qu’en témoignent les deux lettres que le fondateur du Familistère adressait, en 1880, aux coopérateurs anglais, lorsque se fit entrevoir la possibilité d’une entente entre la Coopération et les Trades-Unions, et la lettre qu’il
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- adressait en 1885 au premier congrès des sociétés coopératives françaises de consommation, et dont nous extrayons le passage suivant :
- «....C’est dans le mode de répartition des bénéfices ou plutôt
- dans leur emploi que se trouve la puissance future de la coopération.
- « Suivant moi, les sociétés coopératives ne devraient pas se dessaisir des bénéfices qu’elles font; elles devraient les inscrire au compte de chacun des membres ayant droit, et ne les leur délivrer qu’en titres d’action rapportant un intérêt convenu, celui par exemple des fonds de l’État. De cette manière, les coopérateurs quoique mis en possession de leurs dividendes, en laisseraient la valeur dans le mouvement coopératif.
- « Les sociétés coopératives se verraient de cette façon vite à la tête de capitaux importants ; elles pourraient étendre la coopération de la consommation à la production, c’est-à-dire fonder des ateliers d’industrie et de culture coopératives, ateliers dans lesquels tous les ouvriers seraient considérés comme coopérateurs dans la proportion de leur travail et de leur salaire .»
- Est-ce à dire que l’intervention de l’État n’ait aucun rôle à jouer, nous ne dirons pas dans ce système basé sur la liberté qui s’appelle la coopération, mais dans les sphères d’activité qui ne sont pas encore entraînées dans l’orbite de ce mouvement ?
- C’est une bien grosse question que celle de l’intervention des pouvoirs publics dans les affaires humaines, et en particulier dans les questions de travail.
- « Avant que l’État rende un service, disait il y a quelques jours, M. Léon Say au banquet des mutualistes, il faut toujours se demander : Les particuliers peuvent-ils se rendre à eux-mêmes ce service ? »
- Et M. Maze, sénateur, à l’infatigable persévérance duquel les sociétés de secours mutuels doivent tant, disait, dans la même circonstance : « Dans une grande démocratie républicaine, l’État a des devoirs sérieux à remplir: il peut et doit suppléer à l’insuffisance des individus ; il peut seconder par toute une série de mesures protectrices, le développement des sociétés de prévoyance.
- « Toutefois, ajoutait-il, c’est de l’expansion des volontés et des initiatives individuelles, c’est de l’association librement et largement pratiquée qu’il faut attendre le progrès, le salut. »
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- Il est évident que l’autorité et la liberté ont un rôle plus ou moins considérable à jouer dans les phénomènes de production et de répartition, et que tous les systèmes d’organisation sociale se rattachent d’une façon plus ou moins exclusive à ces deux principes.
- Lorsque chacun de ces deux principes peut fournir la solution d’un même problème, l’emploi de la liberté nous paraît préférable, parce que la liberté est plus féconde en initiatives.
- Le tempérament des populations, l’état d’avancement industriel, intellectuel et moral des populations fournira la mesure de l’emploi proportionnel des deux principes.
- L’intervention de l’État peut être accidentelle ou permanente.
- Dans le premier cas, ou bien elle débarrassera un organisme des impédimenta résultant d’une législation intérieure, (exemple : la loi non définitive encore sur les sociétés coopératives et le contrat de participation) ; ou bien elle créera de toutes pièces un organisme qu’elle laissera vivre ensuite de sa vie propre, (exemple: l’organisation par voie de décret du crédit en Russie).
- Dans le second cas, elle exercera un contrôle, se manifestera par des subventions pécuniaires, etc., etc.
- La règle consiste en ceci : ne protéger les gens que dans la mesure où ils ne peuvent se protéger eux-mêmes, et par conséquent, mettre le plus possible les gens en état de défendre leurs intérêts.
- La coopération de consommation, elle,ne demande qu’une chose: c’est qu’on la débarrasse des obstacles légaux qui s’opposent à son essor et entravent son développement. Pour le reste, fara da se. La liberté est la condition de son existence.
- Comme la consommation, la production doit être libre.
- Faut-il considérer comme restrictives de la liberté les lois qui protègent les faibles contre les forts ?
- Si elles portent parfois atteinte à ce qu’on appelle, par habitude, la liberté du travail, ne favorisent-elles pas la liberté du travailleur?
- Grosse question dont se préoccupent à juste titre, à cette heure, tous les peuples et tous les gouvernements.
- N’est-il pas à craindre qu’on dépasse la mesure ou qu’on reste en deçà? Ici encore l’équité se trouve dans la liberlé.
- « Rendre aujourd’hui le citoyen libre dans son activité, dans son travail comme il l’est dans sa personne, » a dit M. Godin dans La
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- République du Travail', « établir pour son travail des droits parallèles à ceux de la propriété, et qui rendent l’ouvrier indépendant, tel est le problème dont la solution s’impose à la fin du xixe siècle. »
- La solution, M. Godin la montre dans le développement de l’institution embryonnaire des syndicats ouvriers, dans la création d’unions professionnelles légalement constituées et jouissant du droit de régler les conditions du travail dans chaque genre d’opération, concurremment avec les chefs d’industrie.
- D’où, fin de la subordination du travail au capital, mise sur un pied d’égalité de ces deux éléments de la production.
- Cette solution nous paraît absolument préférable à celle qui résulterait d’une organisation émanant directement de l’État.
- Mais, nous n’avons pas encore épuisé tous les modes d’intervention plus ou moins mitigée.
- Il nous reste à signaler le plus important de tous.
- Le travail et le capital ne sont pas les seuls facteurs de la production. A ces deux éléments il faut joindre l’action de la nature et de la société.
- L’action de la nature affirme clairement l’existence du droit de tous à un minimum.
- Cette action se confond avec celle de l’homme, elle ne peut se spécialiser dans la production humaine ; mais elle s’évalue par les besoins qu’elle a pour but de satisfaire.
- « La loi, dit encore M. Godin, la loi doit donc commencer par réserver, au nom du concours producteur de la nature et de la société, la part nécessaire aux faibles, à tous ceux qui ont besoin d’assistance, et, avant tout, elle doit mettre la société en mesure de garantir la vie de tous les citoyens par les prélèvements faits sur le superflu de la richesse, et cela en inaugurant le droit national d’hérédité, » c’est-à-dire, le retour à la société du fonds commun de la nature.
- En ce qui concerne les deux autres facteurs de la production, que nous avons laissés un moment de côté pour arriver plus vite à l’affirmation du devoir de la société à l’égard des nécessiteux, l’examen des diverses combinaisons adoptées pour faire participer les travailleurs aux bénéfices nous permettrait de constater que, si la répartition équitable des bénéfices est loin d’être passée à l’état
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- de dogme dans le patronat, des progrès sensibles ont été réalisés dans cette voie. Comme la coopération, la participation quoique d’essence autoritaire est un mouvement indépendant et qui tient, comme elle, à son indépendance. Mais la coopération est une démocratie dont le voisinage exercera sur sa voisine, la bénigne monarchie participationniste, une influence analogue à celle des républiques sud Américaines sur le Brésil.
- M. Vigano disait des institutions coopératives que leur développement est graduel et qu’il n’est pas permis d’y procéder par sauts ni d’y laisser des lacunes. On peut en dire autant des institutions de participation.
- Dans une conférence faite au cercle populaire de l’Esplanade des Invalides, au milieu de cette Exposition d’économie sociale qui témoignait d’une manière éclatante des progrès de ces deux mouvements, M. Charles Robert, avec sa grande compétence, retraçait le chemin parcouru par la participation, en dépeignait éloquemment les différents aspects et, repoussant toute idée d’obligation, faisait appel à toutes les influences morales qui pouvaient agir sur elle, et la pousser à de nouveaux perfectionnements.
- Les ouvriers socialistes, dont il faut bien tenir compte puisque leur nombre s’accroit à mesure que leur situation devient plus inquiétante au point de vue moral, en regard du développement prodigieux du progrès matériel, — les ouvriers socialistes auraient peut-être autant de chemin à faire pour aller à la participation facultative, que M. Charles Robert pour aller à la participation obligatoire ; mais, s’ils voulaient faire fléchir leur intransigeance, quels profits ne retireraient-ils pas et la société avec eux d’un système qui ne demande, sans doute, qu’à se développer en toute sécurité et confiance.
- Dans une très intéressante étude sur les grèves publiée par la Revue Socialiste, M. Paul Boilley considérait la répartition équitable des bénéfices consacrée par la loi, comme une transition nécessaire entre le capitalisme qui s’effondre et le socialisme qui se prépare.
- « L’État, dit-il, peut, sans danger, nous laisser notre liberté d’organiser notre travail comme nous l’entendons ; ce qu’il doit surveiller c’est que nous opérions la répartition avec justice. Que l’État fasse
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- cette déclaration: « Malgré toutes conventions contraires, chacun a droit à la possession intégrale du produit de son travail. » Il n’en faut pas davantage et l’association entre le travail et le capital sera dès lors un fait accompli. »
- Nous avons la conviction qu’un jour la loi consacrera l’obligation de la répartition équitable des bénéfices, et le droit de tous au minimum de subsistance, comme elle a consacré l’obligation do l’instruction, et que cette obligation féconde pèsera certainement moins à la société que l’obligation stérile du service militaire. Mais le mouvement participationniste n’est pas encore assez développé pour permettre même aux plus perspicaces d’assigner une date précise à cet événement.
- Dans ce chassé-croisé de mouvements sociaux en divers sens, affluant tous, avec une marche plus ou moins hésitante suivant les tempéraments, les milieux et la puissance financière, vers une organisation sociale plus parfaite, nous avons eu quelquefois l’occasion d’invoquer l’autorité de M. Godin.
- Il n’est pas, en effet, de phénomène économique et social sur lequel M. Godin n’ait porté ses investigations.
- Il n’est pas, non plus, de manifestation d’une pensée sociale conforme au droit, pas une institution progressiste qui ne trouve son application et son modèle dans l’organisation qu'il a créée. Son œuvre matérielle est le corollaire de son œuvre écrite.
- Dans sa remarquable étude sur le Familistère de Guise et son Fondateur, M. Bernardot a pu dire, avec preuves à l’appui, que l’Association du Familistère condense dans son ensemble les applications sociales comprises dans les diverses sections de l’Exposition d’économie sociale : rémunération du travail, participation aux bénéfices, associations coopératives de production, syndicats professionnels, sociétés de secours mutuels, etc.
- En parcourant la liste des récompenses de l’Exposition universelle nous voyons bien que l’Association du Familistère de Gruise, indépendamment des autres récompenses accordées à ses produits industriels, a été distinguée pour son mode de répartition, qui a transformé la maison patronale en société coopérative et qui, par l’emploi de la participation en parts individuelles, a rendu les ouvriers propriétaires de l’établissement, — mais nous cherchons en vain la moindre
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- allusion aux dispositions architecturales du Palais social, et aux conditions d’existence de ses habitants.
- Ni les économistes, ni, à leurs antipodes, les socialistes, ne contestent la nécessité de l’évolution qui transforme le petit atelier en grande usine, qui transformera bientôt la petite culture en grande culture exploitée sociétairement ou collectivement. Ni les uns ni les autres ne peuvent admettre que les mêmes lois économiques doivent présider à la transformation de l’habitation.
- C’est cependant l’habitation unitaire qui permet de mettre facilement une population ouvrière en possession des éléments principaux du bien-être et des agréments de la vie dont notre civilisation a fait la conquête, en un mot, des équivalents de la richesse.
- C’est l’habitation ^unitaire qui permet de présenter, sur une petite échelle, avec une population égale à celle d’un gros bourg, l’ensem-ble des institutions que devra réaliser la coopération généralisée ou le socialisme triomphant.
- Et c’est par ce côté surtout que le Familistère est comme un phare unique, encore lointain, sur la route du progrès social.
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- Comme si l’expérience du passé n’eût pas été suffisamment concluante, dès la première discussion engagée devant elle, la Chambre devait démontrer jusqu’à l’évidence la nécessité d’une réforme immédiate du travail parlementaire.
- Il s’agissait de renouveler le monopole de la fabrication et delà vente des allumettes à la compagnie dont la concession expire le 31 décembre, ou à toute autre compagnie prenante.
- Une proposition fut déposée ayant pour objet la suppression de ce monopole.
- Voilà donc, par le fait de la proposition, deux graves questions soulevées : la liberté de fabrication et de vente ; le monopole exercé par une compagnie. A ces deux questions s’en ajoute une autre au cours de la discussion : le monopole exploité directement par l’État. C’était plus qu’il n’en fallait pour désorienter une Chambre composée pour une bonne moitié de députés nouveaux et inexpérimentés. Aussi, l’avons-nous vue se prononcer successivement pour la liberté de fabrication et de vente, contre le monopole ; puis pour le monopole et, finalement, arrêter son choix sur le monopole exercé par l’État. ,
- Un travail préparatoire sérieux nous eût évité cette série de contradictions.
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- Aux grandes questions constituant le fond du débat, sont venues se joindre un certain nombre de propositions subsidiaires dont il est intéressant de faire connaître le sort.
- C’est ainsi qu’une proposition tendant à ne pas autoriser l’emploi, dans la fabrication des allumettes, d’enfants au-dessous de 16 ans a été adoptée par 533 voix contre 15.
- Par contre, une proposition tendant à établir un minimum de salaires a été repoussée par 410 voix contre 77, et une proposition, tendant à réduire à 8 heures la journée de travail dans les fabriques d’allumettes, a été repoussée par 265 contre J92.
- Un examen spécial de ces diverses questions pourra peut-être modifier cette proportion ; mais il est acquis, dès à présent, que si la Chambre est en grande majorité favorable à la protection légale
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- des enfants, elle n’est pas du tout disposée à entrer dans la voie de la réglementation du travail des adultes.
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- Parmi les propositions de loi dont la Chambre a été saisie dès la rentrée, un bon nombre intéresse les travailleurs. Mentionnons une proposition relative à la pension alimentaire en faveur des vieux paysans ; une proposition portant création d’hôpitaux', hospices cantonaux; une proposition sur la liberté d’association ; deux propositions ayant pour objet de réprimer les atteintes portées à l’exercice des droits reconnus par la loi du 24 Mars 1884 aux syndicats professionnels de patrons et d’ouvriers ; une proposition tendant à la réduction de la journée de travail à huit heures, dans les mines, usines, manufactures et en général tout atelier mécanique ; une proposition de loi sur les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs, etc.
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- Comme il était à prévoir, les propositions tendant à modifier le règlement de la Chambre en ce qui concerne les commissions d’examen n’ont pas fait défaut au début de cette législature.
- Quatre propositions dans ce sens ont été déposées par MM. de Lanessan, Siegfried, Letellier et Henry Maret.
- Toutes ces propositions ont pour objet l’institution de grandes commissions annuelles correspondant aux grands services publics. Dans ces diverses propositions, à l’exception de celle de M. Siegfried, les grandes commissions se recruteraient librement au début de chaque session.
- Mais il existe entre elles un caractère commun : toutes font une part spéciale aux questions de travail et d’assistance. Dans le projet de M. de Lanessan la 5® commission s’occuperait des projets et propositions de loi relatifs aux questions industrielles et ouvrières ; la 6e, des projets et propositions de loi relatifs aux sociétés financières, aux caisses de secours, de prévoyance et de retraite, publiques ou privées, et aux sociétés coopératives ou de secours mutuels ; la 8e, des projets et propositions de loi relatifs à l’enseignement public et privé, à l’hygiène et à l’assistance publique.
- Dans le projet de M. Henry Maret, la 4e commission prendrait la dénomination de commission du travail et de l’assistance publique.
- Dans le projet de M. Letellier nous trouvons une commission (la dixième) de l’assistance publique et des questions ouvrières.
- Enfin dans le projet de M. Siegfried, la 12e commission s’occuperait d’assistance et d’hygiène publique, et la 13e, qui s’occuperait des questions suivantes : secours mutuels, retraites, assurances, coopé-
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- ration, épargne, syndicats professionnels, habitations ouvrières, prendrait le' nom de commission d’Economie sociale.
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- Ces propositions recevront-elles dans la Chambre un accueil plus favorable que celui qu’elles ont trouvé dans la commission chargée de les examiner.
- Cette commission en effet a repoussé le principe des commissions permanentes, et une motion tendant à la création obligatoire de commissions spéciales pour l’étude de certaines questions.
- Par contre, elle a exprimé l’avis qu’il conviendrait de nommer chaque année, et pour une année, au début de la session ordinaire, une commission d’initiative parlementaire qui comprendrait 33 membres, et qui, dans le délai d’un mois, inviterait la Chambre à prononcer la « prise en considération » ou « l’ajournement » des propositions dues à l’initiative des députés, ou la « question préalable ».
- Elle a également adopté une motion, d’après laquelle les propositions ne seraient désormais soumises qu’à une seule délibération publique. Toutefois, il y aurait une deuxième délibération, si le gouvernement la demandait ou si elle était votée parla Chambre sur la proposition d’un certain nombre de députés.
- Cette combinaison qui a chance d’aboutir devant la Chambre constituerait certes une amélioration sur laquelle il est inutile d’insister, au point de vue de l’accélération des travaux, mais elle n’offrirait pas toutes les garanties désirables d’examen sérieux. *
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- En attendant que la Chambre ait fait choix d’une méthode qui procure une féconde activité, qui évite les pertes de temps et de forces, qui sache donner aux moyens d’action une meilleure coordination dans un but déterminé, nous assistons à une tentative de reconstitution des groupes agricole et viticole, du groupe industriel et commercial (à tendance protectionniste) et à la création d’un nouveau groupe industriel et commercial (à tendance libre-échangiste).
- Mais, cette fois, ces divers groupes seront ouverts à tous les députés, sans distinction d’opinion.
- Nous voyons dans cette innovation un acheminement heureux vers l’effacement des partis dans la recherche et l’élaboration des lois favorisant le développement de la prospérité de notre pays. Il est à souhaiter que cet exemple soit suivi pour toutes les autres branches de l’activité nationale.
- La plupart des projets de loi, que nous avons énumérés plus haut, émanent d’un petit groupe socialiste très exclusif, composé d’une
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- dizaine de députés, dont la nuance se rapproche de celle des socialistes marxistes.
- Deux membres du parti ouvrier possibiliste siègent également à la Chambre.
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- Parmi les lois votées par le Sénat depuis l’ouverture de la session, nous ne voyons guère à signaler que la loi sur les syndicats des communes, adoptée en première délibération, et la loi relative au travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les manufactures, qui avait été votée l'année dernière par la Chambre.
- Une modification importante, la suppression de l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, en motivera le retour devant la Chambre actuelle.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les Dépenses de l’Assistance publique. —Toutes les communes de France ne sont pas pourvues d’un bureau de bienfaisance.
- Sur 36,121 municipalités on ne compte que 13,367 bureaux de bienfaisance.
- Sur ces 13,367 bureaux de bienfaisance, 8,252 ont moins de 50 francs de revenu ; 1,116 possèdent de 51 à 100 francs ; 1062 ne peuvent pas compter sur plus de 50 francs de recettes ; et 644 n’en ont aucune.
- On peut considérer comme commune rurale, toute agglomération de moins de 2,000 habitants.
- Or, le total des habitants de toutes les communes de France comptant moins de 2,000 âmes est de 19,718,730 et le montant des revenus des bureaux de bienfaisance des dites communes est de 8,598,700 francs. La moyenne des ressources à affecter annuellement aux besoins de cette population à titre d’assistance publique, est donc de 0 fr. 436 m. par habitant.
- Quant au service de la médecine gratuite, cette institution destinée à faire jouir les communes rurales de l’équivalent des ressources qu’offrent les établissements hospitaliers aux agglomérations plus
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- 726 Le devoir
- importantes, il n’est, ou n’était encore appliqué en 1885 (les chiffres publiés par M. Monod, directeur de l’assistance publique, ne dépassant pas cette année) qu’à 14,419 communes comprises dans 44 départements et ayant 655,240 indigents inscrits.
- L’ensemble des dépenses que nécessite ce service s’élève actuellement à plus de 1,500,000 francs. L’État y contribue pour une subvention annuelle de 50,000 francs inscrite à la loi de finances. En 1885, les malades infirmes ou les vieillards qu’il fallait hospitaliser trouvaient asile dans 1684 établissements hospitaliers, se décomposant comme suit : 837 hôpitaux-hospices, 361 hôpitaux, 486 hospices.
- Depuis 1885, la bienfaisance publique a créé 27 hôpitaux nouveaux dans un certain nombre de départements.
- D’après le tableau dressé par M. Henri Monod, directeur de l’assistance publique et de l’hygiène, les dépenses publiques d’assistance faites en France en 1885 se sont élevées au total de 184 millions de francs. Elles ont été imputées sur les budgets suivants :
- État................................................ 6.460.282
- Départements....................................... 23.142,253
- Communes........................................... 28.309.483
- Établissements publics............................. 75,436.251
- Paris et Assistance publique......................... 50.772.829
- Total........................ 184.121.098
- Voici la répartition approximative de ces 184 millions :
- 129,353,300 francs vont, aux infirmes, aux malades et aux indigents ;
- 18,349,946 francs aux aliénés ;
- 16,869,864 francs aux enfants assistés ;
- 2,417,627 francs aux victimes de sinistres agricoles.
- 1,205,737 francs à la protection des enfants du premier âge ;
- 1,147,002 francs aux dépôts de mendicité ;
- 5,267,142 francs aux œuvres particulières de bienfaisance.
- Le reste, soit environ 9 millions et demi, s’applique à des services divers et aux dépenses d’administration..
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- Le Monopole de l’État. — L’année 1889 aura vu le retour à l’État de deux monopoles importants. La loi du 12 Juillet 1889 lui attribue, eh effet, le monopole de l’exploitation des réseaux téléphoniques.
- A la suite du vote du 23 novembre qui supprime le monopole de la fabrication et de la vente des allumettes, exercé par une compagnie, sans rétablir la liberté de fabrication et de vente, l’État, au 31
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Décembre, date de l’expiration de la concession à la compagnie fermière actuelle, prendra possession des fabriques, de l’outillage, et exploitera directement cette industrie.
- Bien que l’industrie des allumettes soit difficilement assimilable à un de ces grands services publics dont la gestion directe par l’État s’impose à tous les points de vue, comme le service des transports et celui des postes et télégraphes, la solution intervenue est loin de nous déplaire. Elle nous satisferait bien davantage encore si elle fournissait au gouvernement l’occasion de réaliser, dans la limite de son action, quelques-unes des réformes, dont la généralisation est impatiemment attendue par les travailleurs.
- La Chambre a refusé, lorsqu’il s’agissait de capitalistes fabricant à leurs risques et périls, d’intervenir pour réduire législativement la journée de travail à huit heures et pour assurer, aux ouvriers de l’un et de l’autre sexe, un minimum de salaire ou d’existence.
- Ces deux mesures de protection sont d’autant plus possibles à réaliser dans les ateliers repris par l’État, devenus nationaux, que l’État se trouve débarrassé de la grande objection que l’on oppose toujours à son intervention dans les questions de travail : la concurrence.
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- Les Entrées a l’Exposition.— Voici une nouvelle preuve irrécusable de l’éclatant succès de l’Exposition.
- Le ministère des finances vient d’établir le détail définitif des entrées à l’Exposition. Le nombre total des entrées s’est élevé du 6 mai au 6 Novembre à 28.122.075. Les entrées gratuites entrant dans ce total pour 2.723.466 et les entrées payantes pour 25.398.609.
- En 1878, les entrées se chiffrèrent par 15.002.470. En 1867, par 8.407.209.
- Le nombre des entrées de 1889 est au moins supérieur de 87 0/q, au nombre des entrées de 1878.
- NORVÈGE
- La République de Norvège.— L’agitation séparatiste bat son plein en Norvège. Jusqu’à ces derniers temps d’importantes réformes intérieures avaient absorbé l’activité du pays. Des divergences profondes se sont manifestées entre les deux principales fractions du royaume au sujet de la politique extérieure suivie par la Suède.
- Les séparatistes, M.Bjornson à leur tête, réclament avec énergie une diplomatie entièrement Norvégienne. Une des plus éclatantes manifestations de cette tendance fut la protestation par un nombre relativement considérable de membres du parlement contre l’absence
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- LE DEVOIR
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- du représentant de Suède et Norvège à la cérémonie d’inauguration de l’Exposition universelle. On se rappelle les explosions de sentiments démocratiques qui éclatèrent dans ce pays au souvenir des grands principes de 1789 ravivés par le centenaire.
- On sait aussi que la Constitution Norvégienne est beaucoup plus libérale que celle de Suède, qui accorde encore beaucoup de prérogatives au roi.
- En Suède, l’agitation contre l’union date de plusieurs années et a produit des journaux spéciaux dont le seul programme est de constater combien la Suède perd par cette union et combien la Norvège ultra-démocratique est un danger pour la très aristocratique Suède.
- De leur côté, les Norvégiens se demandent chaque jour plus sérieusement pourquoi ils ont un roi Suédois au lieu d’un président Norvégien.
- Il est donc à prévoir que dans un délai très rapproché, la séparation sera un fait consommé, et que l’Europe comptera bientôt dans le nord une nouvelle République.
- SUISSE
- Programme des Démocrates socialistes. — Dernièrement a eu lieu, à Berne, la réunion annuelle des délégués du parti démocrate socialiste, sous la présidence de M. Reichel.
- Elle a arrêté son programme pour l’année prochaine. Ce programme contient, entre autres choses : la suppression de la police politique ; l’extension des garanties données par la Constitution fédérale aux libertés des citoyens ; l’élection du Conseil fédéral par le peuple ; le referendum obligatoire ; le droit d’initiative; l’unification du droit pénal ; la représentation proportionnelle ; l’instruction obligatoire, gratuite et laïque jusqu’à quinze ans; une loi fédérale sur l’application de l’article 27 de la Constitution ; l’appui du parti socialiste, accordé à titre de palliatifs, à tous les projets de loi tendant à l’amélioration du sort des classes ouvrières, etc.
- ALLEMAGNE
- La Loi sur les Socialistes.— La nouvelle loi sur les socialistes adoptée d’emblée par le conseil fédéral, prise en considération par le Reichstag, vient de revenir devant cette dernière assemblée après avoir été fortement mutilée par la commission parlementaire chargée de l’examiner.
- C’est la grosse question de politique intérieure actuellement à l’ordre du jour en Allemagne.
- On sait que cette mesure, dont le gouvernement a longtemps et
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- Faits politiques et sociaux
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- hautement affirmé le caractère provisoire, a été prise en 1878, sous le coup des attentats de Hœdel et de Nobiling, pour une durée de deux ans et demi. En 1880, elle fut prolongée une première fois jusqu’au 30 septembre 1884, malgré les efforts du chancelier pour reculer la date jusqu’en 1886. En 1884, après des débats orageux et le vote d’amendements importants, la loifutencore prorogée de deux ans à la majorité de 32 voix seulement. En 1886, deux ans déplus ; puis deux ans encore en 1888.
- La nouvelle loi aggrave la loi existante en ce qu’elle fait du régime d’exception édicté • contre les socialistes, un régime permanent et non plus une loi provisoire renouvelable tous les deux ou trois ans.
- Elle peut passer, d’autre part, pour un adoucissement apparent, en ce qu’elle substitue à l’arbitraire de la police, seule maîtresse de ses décisions, une procédure juridique. Mais c’est toujours une procédure d’exception. Les mesures prises contre les socialistes et les peines portées contre eux, relèveront des tribunaux administratifs, avec appel à une cour supérieure spéciale, composée de neuf juges.
- La nouvelle loi maintient la peine de l’expulsion d’une ville ou d’un district déterminé, mais abolit le petit état de siège.
- Un journal ne pourra plus être supprimé pour tendances socialistes qu’après un premier avertissement.
- Les socialistes envisagent ces amendements secondaires comme dénués d’importance et laissant intact le caractère d’arbitraire de cette loi de sûreté générale.
- D’une part, ils savent que la loi qui les frappe n’était provisoire que de nom. D’autre part, l’expérience leur a appris que même proclamé éternel et renforcé par de nouvelles mesures de défense, ce régime d’exception,s’il rend plus difficile et plus dangereuse leur propagande, n’en entrave du moins pas les résultats positifs sous la forme de recrues incessantes.
- M. Liebknecht, dans un discours qui a eu en Allemagne un grand retentissement, s’est fait devant le Reichstag, l’éloquent interprète des sentiments qui animent les socialistes et de leur confiance absolue dans le triomphe de leur cause. Il n’est pas probable que le projet soit voté tel qu’il est sorti des mains du gouvernement, mais celui-ci fera les plus grands efforts pour en faire aboutir les dispositions essentielles.
- SIBÉRIE
- * Situation économique. — On vient de publier à St-Pétersbourg, une intéressante étude sur la situation actuelle delà Sibérie.
- La Sibérie se trouve encore dans un état tout à fait primitif au
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- point de vue de la culture. Sans parler des indigènes, la population russe elle-même y a fait bien peu de progrès. Il est vrai que les Sibériens se flattent d’être plus cultivés que les habitants des provinces intérieures de la Russie d'Europe, mais en présence de l’état réel de leur industrie, cette conviction pourrait n’ètre qu’une présomption.
- A en juger par la publication officielle, l’industrie sibérienne est encore dans un triste état. Cette immense contrée ne compte que 1,055 fabriques et usines avec 7,163 ouvriers et une production d’un peu plus de treize millions de roubles.
- Et que sont ces fabriques ? Les filatures de coton, de laine et de lin y brillent par leur absence. Ce sont les moulins, les tanneries, les fabriques de suif et les ateliers de confection de pelisses de mouton qui prédominent. Des spécialités d’un ordre plus raffiné y paraissent à peine. Ainsi il n’y avait en 1887 pour toute la Sibérie qu’une seule et unique fabrique de produits chimiques, et elle était insignifiante, sa production annuelle n’étant que de 25,000 roubles. Il en était de même des fabriques de papier — la seule qui existait n’en produisait que pour 2,000 roubles ! Il faut dire encore que ces deux fabriques étaient toutes deux dans la Sibérie occidentale.
- En général, la Sibérie occidentale l’emporte sur la Sibérie orientale pour l’activité industrielle. — Ainsi, en 1887, sur 53 fabriques de cette dernière région, (avec une production dérisoire de 5,962 roubles), on en comptait dans l’autre 524, avec un roulement déplus de sept millions. C’est le gouvernement de Tobolsk qui est le centre de cette activité industrielle ; à lui seul, il possédait 370 fabriques et usines, dont la production se chiffrait en 1887, par 5,110,000 r. Il est curieux de noter que la plus grande activité manufacturière existe précisément dans le gouvernement qui ne possède pas de mines d’or. Dans le gouvernement voisin de Tomsk, riche en mines de toute espèce, on n’a pu constater, pendant cette même année, qu’une production manufacturière de deux millions environ.
- Dans la Sibérie orientale, c’est le gouvernement d’Irkoutsk qui est le plus industriel. En 1887, on y comptait 400 fabriques avec une production de 4,392,000 r. Il est vrai que les moulins, au nombre de 348, avec une production de trois millions de roubles, entraient dans les chiffres ci-dessus indiqués. Il reste bien peu par conséquent pour les autres industries.
- On voit que la situation manufacturière de la Sibérie est on ne peut plus primitive; tout en possédant les matériaux nécessaires pour la fabrication de tous les objets dont elle aurait besoin, elle se voit obligée de les tirer de la Russie d’Europe, voire même de l’étranger. Ses mines d’or ne l’aident pas à s’affranchir de son esclavage économique. Le manque de routes bonnes et sûres étant
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- le principal obstacle au développement de cette vaste région, il y a tout lieu d’espérer qu’il se produira une amélioration quand le grand chemin de la Sibérie sera devenu une réalité.
- ITALIE
- L’Émigration italienne. — Le ministre de l’agriculture et du commerce vient de faire publier une statistique détaillée sur l’émigration italienne pendant l’année 1888.
- Il appert de ce document que 290,936 individus ont émigré en 1888, contre 215,665 en 1887 et 167,820 en 1886. Durant les deux dernières années, l’émigration a donc augmenté de plus de 120,000 individus.
- Suivant le rapport, la plus grande partie à émigré à cause de la misère, des impôts excessifs, des mauvaises récoltes et de la crise agraire. La plus grande partie des émigrants se rendent à la Plata, aux États-Unis et au Brésil.
- Le rapport insiste sur la nécessité de prendre des mesures pour enrayer le mouvement d’émigration et pour entraver l’action des agences d’émigration, fort nombreuses en Italie. C’est dans ce but, comme on le sait, que le ministère a préparé un projet de loi relatif à la colonisation intérieure de lTtalie.
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- Les Institutions de Prévoyance.—Dans son discours du trône le roi d’Italie avait annoncé la présentation de divers projets de loi, notamment sur la réforme des institutions de bienfaisance,la protection de la vie des ouvriers dans leur travail, l’amélioration du sort des instituteurs, l’unification de l’enseignement dans les écoles primaires, la simplification de l’économie dans l’administration de l’État, etc.
- La Chambre italienne vient de mettre à son ordre du jour un de ces projets de loi, qui soulève de graves problèmes de droit public et d’économie sociale. Il s’agit des Œuvres pies, c’est-à-dire des fondations de'bienfaisance que la charité des générations disparues a léguées à lTtalie contemporaine.
- On se fera une idée de l’importance de la question en songeant qu’il n’existe pas moins de 21,766 de ces œuvres avec un revenu total annuel de 135 millions de francs, dont 45 millions sont la rente d’un capital immobilier de 724 millions de francs. Il convient d’ajouter que les institutions de prévoyance et de crédit, comme les monts de-piété, les caisses d’épargne, les caisses agraires et les Monti frumen.ta.rii ne rentrent pas dans cette catégorie.
- Dès la constitution du royaume d’Italie, le gouvernement porta
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- LE DEVOIR
- son attention sur ce sujet. Différents projets furent présentés. Mais les Chambres les modifièrent. Survint M. Crispi qui transforma de nouveau la mesure. C’est ce dernier texte qui vient en discussion.
- Deux principes dominent le projet. En premier lieu, M. Crispi veut la modernisation du but des Œuvres pies. Il n’entend 'pas respecter la volonté des fondateurs quand ils ont affecté le revenu de leurs bienfaits à l’entretien des pèlerins, au soulagement des lépreux et à l’assistance des catéchumènes. Il s’agit de liquider certaines œuvres et de transformer l’affectation de certaines autres. On peut dire qu’il s’agit dans sa pensée de laïciser l’objet des Œuvres pies.
- En second lieu, le président du Conseil ne veut pas que l’administration de celles de ces fondations dont le revenu est inférieur à 5.000 francs reste entre les mains du clergé diocésain ou paroissial qui s’en trouvait généralement chargé en vertu des intentions des donateurs. Ces instituts, dont on estime le revenu à plusieurs millions, passeront dans le ressort des congrégations de charité, c’est-à-dire des bureaux d’assistance municipaux. C’est la laïcisation et la communalisation du personnel des Œuvres pies.
- On voit que l'économie de ce projet consacre une véritable révolution. L’église catholique se sent gravement atteinte et dans ses intérêts matériels et dans son autorité morale. Elle ne pourra guère faire valoir à la Chambre, où elle n’est pas directement représentée, ses griefs et ses objections.
- Il est probable qùe le débat portera surtout sur des critiques de détail, le principe de la sécularisation étant admis universellement parles partis qui se meuvent dans les cadres de l’unité italienne.
- AMÉRIQUE CENTRALE
- La Confédération de l’Amérique Centrale. — Les cinq républiques de l’Amérique centrale,(c’est-à-dire le Guatemala, le Honduras, le Nicaragua, Costa-Rica et San-Salvador) y étaient représentées.
- Il a été décidé que les affaires extérieures des républiques de l’Amérique centrale seront à l’avenir dirigées par un seul et même fonctionnaire exécutif ; autrement dit, en ce qui concernera l’étranger, les cinq républiques ne feront plus qu’un, tandis que chacune d’elles continuera à être autonome en tout ce qui concerne les affaires intérieures.
- Le ministre des affaires étrangères commun ne sera nommé que pour un an et sera choisi à tour de rôle par chacune des cinq républiques ; le sort désignera l’ordre dans lequel les républiques auront à exercer leur droit.
- Un conseil qui est placé à côté de l’exécutif se compose de cinq membres, un par République ; c’est le conseil qui nomme les diplo-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- mates et les consuls, qui reçoit les diplomates étrangers et qui conclut les traités, le tout au nom de la République de l’Amérique centrale.
- En outre, dès à présent, les cinq républiques ont pris l’engagement de supprimer les lignes de douane qui les séparent et de donner toute liberté de navigation aux navires portant leurs couleurs.
- L'unification des postes et télégraphes doit se faire dans l’espace d’un an.
- Il est probable que la fédération complète des cinq républiques sera un fait accompli en 1900.
- Diminution des frais de représentation, diminution des chances de guerre civile, facilités plus grandes de résistance à la pression extérieure, augmentation de la prospérité publique par la suppression des entraves douanières et la simplification de l’outillage économique et administratif : tels sont les principaux résultats de cette combinaison,
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- LE DEVOIR
- CONGRÈS'11
- DES
- SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION
- Tenu à Paris du 8 au 12 Septembre 1889
- (suite)
- 2e Jour — Lundi 9 Septembre.
- « M. C. de Paepe, délégué belge, dit que les institutions coopé-« ratives ont pris en Belgique une grande extension. On compte « 53 coopératives alimentaires, 36 boulangeries, 19 banques popu-(( laires et 18 sociétés de production, (parmi elles celle des Débar-a deurs d’Anvers : « Les Nations », constitue plutôt une association « de patrons ; celle des ateliers typographiques remonte à 1848 ; les (( autres ont été formées par les chambres syndicales); 15 syndicats « agricoles, 1 laiterie sociale, 10 sociétés industrielles, 6 pharma-« cies populaires, 5 unions de crédit, 10 sociétés ordinaires. En « 1848, le mouvement a avorté comme en France, il a repris en (( 1864. Ce sont les idées socialistes qui ont conduit à la coopération. « En Belgique, la coopération et le socialisme sont tout un ; en « Allemagne, Lassalle et Delitsch étaient ennemis ; en Belgique, le a parti ouvrier est à la fois socialiste, coopérateur et républicain.
- (Vifs applaudissements).
- « Il y a quelques sociétés en dehors du parti ouvrier. On peut « diviser le mouvement coopératif en socialiste mutualiste (non pas « dans le sens de Proudhon), mais sociétés de secours mutuels « employés de l’État, syndicats ouvriers.
- « Le mouvement mutualiste compte 2 grandes sociétés ; la plus « ancienne est celle des « ateliers réunis » ; il y a trois grands « restaurants populaires, dont l’origine est franc-maçonnique, par « conséquent plutôt bourgeoise, mais aujourd’hui surtout ouvrière. « Les actions sont de 5 fr., mais on va bientôt supprimer tout ver-ci sement en le prélevant sur les bénéfices. Les pharmacies coopéra-(( tives ont été créées à la suite d’une querelle entre les sociétés de ce secours mutuels et les pharmaciens ; ces coopératives se formèrent
- (1) Lire le Devoir de Novembre 1889.
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- CONGRÈS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION 735
- « sous la forme de Fédération des sociétés, 40 environ. Chaque « pharmacien attaché à ces pharmacies doit avoir un diplôme. II. « y a une pharmacie par quartier et un médecin ; on est arrivé ainsi « à diminuer leur nombre.
- « Parmi les sociétés formées au sein du parti ouvrier, la plus « ancienne est celle du Vooruit de Gand ; elle a commencé par la a boulangerie. Puis vient Le Progrès de Jolimont ; une partie de « ce groupe existait au moment de la Société Internationale ; la « Société de Frameries, etc. ; presque tous les groupes ouvriers « ont des sociétés ouvrières.
- « En 1873, commença le mouvement socialiste à Gand, et pour a soutenir la lutte on organisa des sociétés de consommation et de « secours mutuels. Il y eut des échecs ; mais de 1874 à 1875, il y « eut des progrès énormes. Le Vooruit possède une boulangerie, « des magasins de confections, de quincaillerie, de chaussures, de « charbons, une épicerie, un café estaminet où l’on ne vend pas de « boissons alcooliques ; Le Vooruit possède aussi une Caisse de « secours, et les malades sont soignés gratuitement. Le Journal « En Avant, imprime quotidiennement 10.000 numéros.Le Vooruit « fait 2.500.000 fr. d’affaires; il a 40 administrateurs et 150employés;
- « autour de lui viennent se grouper un cercle d’études, des chambres « syndicales, des sociétés de musique, de gymnastique.
- « Les coopérateurs belges se sont toujours joints aux manifes-« tâtions en faveur du suffrage universel.
- a Nos sociétés coopératives n’ont pas eu pour but de réaliser des « bénéfices pour quelques individus, mais de développer entre leurs « membres des sentiments de solidarité. Malgré leurs buts très « complexes, elles tendent à réaliser cet état de choses où la produc-« tion aboutira à la consommation. La production se fera avec « méthode, ses besoins seront connus par un bureau central de « statistique. Il s’agit de supprimer cette grande opulence qui fait « un si triste contraste avec la misère. »
- L’orateur conclut en faisant le tableau de l’état de l’avenir qu’il espère; c’est le communisme, la république coopérative. Coopérative commonweallh signifie justement Communisme. Nous l’acceptons dans ce sens, dit-il en finissant.
- Séance du Lundi soir.
- M. le Docteur de Paepe est nommé président d’honneur et son nom sera ajouté à la liste imprimée et distribuée aux membres du Congrès.
- M. Vansittart Neale, Président d’honneur, prononce quelques paroles: « Le but de la coopération est de faire entrer la fraternité
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- LE DEVOIR
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- « dans le cours ordinaire de la vie, en la faisant descendre des « inscriptions des monuments publics, et de mettre la richesse à « la disposition du peuple, ainsi que l’a fait M. Godin. Il faut com-« mencer par la consommation pour arriver ensuite à la production. «Quand on construit on ne commence pas par la toiture. » (Applaudissements).
- M. Fitsch lit son rapport sur le but de la coopération ; il est vivement apprécié ; des applaudissements se renouvellent à plusieurs reprises.
- M. Salher expose son système opposé à la production comme suite de la consommation : « Des consommateurs peuvent - ils « s’emparer de la production? Non.L'entreprise manquera de direc-« tion, de compétence, d’autorité et de discipline. Quel est le but « vrai ? On ne peut répondre dès aujourd’hui d’une façon complète. « Il faut voir l’avenir le plus rapproché et non l’avenir éloigné. Il (( faut continuer à supprimer les intermédiaires, à avoir des mar-(< chandises de première qualité et continuer l’épargne sous ses « différentes formes. »
- Les délégués belges, MM. Bertrand, Joris, Marville. Doublon, Vandervelde, prennent successivement la parole pour soutenir leurs idées socialistes.
- Le délégué de Liège nie l’utilité de la coopération. C’est un moyen non un but. On doit en faire un^ instrument d’éducation populaire et arriver au syndicat professionnel.
- M. de Boyve vient soutenir la production comme but de la coopération de consommation.il cite les résultats des sociétés de production anglaises. La marche qu’il préconise est celle-ci : formation de sociétés de consommation; par leur intermédiaire; éducation sociale, formation des magasins de gros, enfin production.
- Quand on en sera à la production, on'mettra celle-ci au service de la consommation. Les deux s’aideront, puisque le débouché de la société de production sera la société de consommation.
- 3e Jour. Mardi 10 Septembre
- Les après-midi sont consacrées à l’étude du projet de loi sur les sociétés coopératives qui n’a pas été encore soumis au Sénat.
- Sur la proposition de M. Bernardot, du Familistère de Guise, on demandera la rectification de l’article 4? du titre premier, dans ce sens:
- « Le capital social sera déterminé par les statuts constitutifs de la Société. Il peut être augmenté par les versements successifs des associés ou d’associés nouveaux, à la suite de délibérations des assemblées générales prises d’année en année. Chacune des augmentations est réalisable en une ou plusieurs fois. »
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- Séance du Mardi soir.
- Le Président, au commencement de la séance, déclare avoir reçu les trois ordres du jour suivants :
- 1°
- Dans un Congrès coopératif national tenu à la Maison du peuple, de Bruxelles, le 18 août 1889, où étaient représentées les diverses sociétés de consommation du pays, le Dr César de Paepe a été chargé, à l’unanimité, de proposer au Congrès de Paris, comme réponse à la première question de l’ordre du jour du Congrès coopératif international, la résolution suivante, et d’en développer les motifs.
- RÉSOLUTION
- « Le but des Sociétés coopératives doit être de travailler à l’amélioration de l’état social dans son ensemble et, en particulier, de concourir à l’émancipation complète de la classe ouvrière, »
- 2°
- Le Congrès, reconnaissant que les Sociétés coopératives ont pour but :
- 1° L’amélioration du sort des ménages ouvriers par l’achat en gros et la répartition de marchandises de première nécessité, et surtout de première qualité, qui doivent apporter un bien-être immédiat dans leur intérieur ;
- 2° Qu’une fois que la grande masse des travailleurs aura la consommation à son service, elle aura acquis par ce fait l’outillage de production qui n’est que le complément de la consommation ;
- Pour ces motifs,
- Le Congrès invite tous les travailleurs à se joindre aux Sociétés coopératives de consommation qui ont un but unique, l’émancipation économique et sociale.
- Worms, de Uouvrière de Paris.
- 3°
- Le Congrès, sans se prononcer sur les divergences des écoles socialistes, émet le vœu qu’après la constitution de puissants magasins de gros, la production soit indiquée comme le but auquel doivent tendre les coopérateurs.
- de Boyve, et 40 délégués.
- Après une longue discussion au sujet de ces différents ordres du jour, et surtout de la priorité à accorder, les délégués belges déclarent se rallier à l’ordre du jour de M. de Boyve, qui, après un vote longuement épluché, est enfin adopté à une grande majorité.
- La parole est donnée à M. de Boyve, pour la lecture de son rapport
- 3
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- sur l’utilité des Congrès annuels. M. de Boyve se contente d’en lire les conclusions.
- La première : « Un Congrès des sociétés coopératives aura lieu tous les ans. Nul ne pourra être délégué au congrès s’il ne fait partie d’une association coopérative depuis un an au moins », est adoptée avec la suppression des mots : « depuis un an »;
- La deuxième : « Pendant l’intervalle des congrès, les sociétés seront représentées par un Comité central.Ce comité sera composé de douze membres choisis dans chaque centre régional coopératif et soumis annuellement aux votes du congrès. Il aura son siège à Paris et nommera son bureau. Les membres de ee bureau devront être domiciliés dans les départements voisins, de manière à pouvoir se réunir une fois par mois », est également adoptée « avec la suppression du chiffre : douze ».
- M.de.BoYVE, sur la demande de quelques membres, donne des explications sur le rôle de ce Comité Central. Il ne peut être défini d’une façon précise. Il s’occupera des intérêts généraux de la coopération et préparera les congrès.
- La parole est donnée à M. Bernardot, rapporteur de la commission des propositions soumises au bureau :
- 1° Décision à prendre comme conséquence du rapport de M. Vauohan Nash au Congrès d’Ipswich qui a été distribué, c’est la fondation d'un journal international de coopération. La commission favorable à l’idée propose que les délégués étrangers soient invités à se joindre à elle pour l’étude de cette question qui sera, ensuite, soumise pour l’exécution au Comité central.
- M. le Dr de Paepe fait remarquer que cette fondation est prématurée et qu’il vaudrait mieux la présenter comme conséquence des congrès vraiment internationaux et montre que le congrès actuel n’a en somme d’intérêt que pour les sociétés françaises.
- 2° Moyens de favoriser le développement du groupement des sociétés.
- La commission est d’avis que c’est l’œuvre du Comité central qui se composera en principe de 5 membres de la Fédération, de 5 membres du Syndicat et de 3 membres des sociétés indépendantes. Ce noyau se complétera lui-mème.
- 3° Quel est le meilleur moyen d’obtenir une Fédération internationale qui permettrait de se procurer au dehors les produits locaux par l’intermédiaire des sociétés étrangères.
- La réponse se trouve dans la fondation du Journal qui facilitera l’échange de renseignements, d’offres et de demandes. Cette question sera étudiée par la commission créée pour l’étude de la fondation du Journal.
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- 4° Lecture d’une lettre du Ministre de l’instruction publique à M. Basly et à M. Passerat, de la Moissonneuse, qui autorise les pharmacies coopératives. Il suffit pour cela de prendre comme Gérant un pharmacien diplômé.
- 5° Quels sont les meilleurs moyens de propagande pour ramener les coopérateurs peu assidus ?
- On fera des conférences qui seront organisées par le Comité Central.
- 6° et 7° Ces deux propositions ont le même but : Amener la fusion du Syndicat et de la Fédération. On compte y arriver par la création du Comité Central, qui y contribuera par son existence même et par tous ses efforts.
- 8° Les délégués de Marseille demandent que le prochain congrès se réunisse dans cette ville.
- Malgré la remarque que Marseille n’est pas situé dans la région centrale, et sur la constatation que Marseille n’est pas plus éloigné de Paris que Paris de Marseille, le congrès adopte la proposition qui est renvoyée au Comité Central.
- 4e Jour — Mercredi 11 Septembre.
- Discussion du projet de loi sur les sociétés coopératives
- Art. 43. — Remplacer Fonds de Prévoyance, par Fonds de Réserve.
- Art. 45. — « Chaque associé peut se retirer de la Société »
- Il faut ajouter : « mais en se conformant aux conditions fixées par les statuts. *>
- Art. 58 modifié ainsi : Les dispositions des lois antérieures cesseront d’être applicables aux sociétés coopératives de production et de consommation, etc.
- Séance du Mercredi soir.
- M. Clavel lit son rapport qui a pour titre : Quel doit être dans l’association coopérative le rôle du fonds de réserve ? Par quelles ressources doit-il être alimenté?
- Ce rapport de l’éminent président de la commission d’organisation est écouté avec le plus grand intérêt. Il fait ressortir d’une manière frappante la nécessité du fonds de réserve. Mais il voudrait que les sociétaires y contribuent pour une part égale ; il propose donc de décider que le prélèvement de tant pour cent fixé par les statuts au profit du fonds de réserve collectif, cessera d’être obliga-
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- toire pour tout sociétaire qui aura contribué à ce fonds pour un chiffre déterminé, que ce soit 25 fr., 50 fr. ou toute autre somme. En procédant de cette façon, les bons sociétaires sont libérés de toute contribution au bout de cinq ou six ans, tandis que d’autres mettront vingt ans pour arriver au même résultat.
- Cette seconde partie du rapport est combattue.
- M. de Boyve croit qu’il serait fâcheux d’établir des catégories et de créer des classes de bons ou mauvais sociétaires ; cette proposition de l’honorable rapporteur, dit-il, aurait encore pour inconvénient d'arrêter le développement du fonds de réserve, ce levier de la coopération.
- M. Legrand, de Saint-Remy-sur-Avre; M. Fabre, delà «Renaissance » de Nîmes; M. Dark, de Lyon; M. Ch. Robert, delà « Société de Versailles »; M. Bernardot, du « Familistère de Guise» et d’autres délégués parlent dans le même sens. On procède aux votes. Pour la seconde partie, la proposition du Rapporteur est repoussée, mais le fond du rapport est approuvé à l’unanimité.
- M. Joris, délégué belge, rapporteur de la commission de Comptabilité, lit son rapport ; il indique les meilleurs moyens de contrôler l’entrée et la sortie des marchandises.
- M. Chevalier, de Villeneuve-Saint-Georges, demande qu’il soit fait de ce rapport un tirage à part qui sera envoyé à toutes les sociétés coopératives.
- M. Pouti, délégué italien, auteur d’un ouvrage sur la comptabilité, lit un rapport des plus intéressants.
- M. Bernardot, rapporteur de la Commission d’initiative,présente les questions suivantes qui lui ont été soumises :
- Journal international, renvoyé au Comité Central.
- Banque coopérative, rapport favorable avec renvoi au Comité Central,
- Organisationdu Comité Central — Un comité central provisoire sera nommé au plus tôt ; il sera composé de six membres nommés par la fédération, six par le syndicat et trois par les indépendants.
- Un délégué dit qu’il est difficile de réunir les sociétés indépendantes pour leur faire nommer leurs délégués ; il propose donc que ces trois derniers membres soient désignés par le Congrès.
- La Société du dix-huitième arrondissement, la Moissonneuse et la Bellevil'oise représenteront les Sociétés indépendantes.
- M. Bryant, président de La Laborieuse de Troyes, engage les membres de la Fédération et du Syndicat à s’entendre pour arriver à une fusion complète. Les coopérateurs seront forts le jour où ils marcheront tous en bataillons serrés vers le but qu’ils veulent atteindre : l’amélioration sociale du plus grand nombre.
- Ces quelques paroles dites avec chaleur font une vive impression et sont accueillies par des applaudissements unanimes.
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- 5e Jour — Jeudi 12 Septembre à, 3 h. du soir.
- Le discours de clôture prononcé par M. Steinmetz, administrateur de la société La Solidarité de Pantin, a porté également sur la production en coopération, et dignement terminé les travaux du congrès.
- Dés le début, l’orateur rend hommage au talent de M. Ch. Gide, qui, dans son discours d’ouverture, a si bien expliqué la coopération sous toutes ses formes ; il adresse des remerciements aux délégués étrangers et en particulier aux Coopérateurs Belges, qui ont, par l’organe du docteur de Paepe, fait connaître le fonctionnement des grandes sociétés instituées dans leur pays.
- (( Il serait téméraire », dit-il, « de méconnaître que l’éducation (( sociale devient de jour en jour plus nécessaire : il faut préparer « les esprits, et leur apprendre l’histoire de l’humanité. »
- Il passe en revue les différentes étapes de cette histoire ; il décrit la situatiou de l’homme à travers les âges et montre que les sciences, la vapeur et l’électricité ont fait du XIXe siècle un paradis terrestre.
- « Mais ce paradis n’est que pour quelques-uns, et dans ce siècle, où, presque tous les hommes s’oublient dans les voluptés que leur procure la richesse, il y a toujours des malheureux dans la grande famille prolétarienne. »
- Il parle des grandes fortunes, de la terre rachetée et retirée des mains du petit cultivateur, et cite, que d’après une statistique, relevée au ministère de l’intérieur, la propriété foncière est répartie inégalement.
- « Il ne faut donc pas se bercer d’illusions, un travail de rénovation « s’impose, et il devient nécessaire de former les groupements qui « devront secourir la sgciété actuelle en la conduisant à une évolu-« tion pacifique par l’association ».
- M. Steinmetz pense que le but de la société de consommation doit être la production. Il croit qu’il faut établir une distinction entre la forme privée et spéculative des producteurs fabricants, coopérateurs ou non, et la forme utilitaire essentiellement réfractaire à l’exploitation qui est l’apanage des sociétés de consommation. Il ajoute : « Si ces dernières s’attachent à la production, ce sera avec « l’idée systématique d’alimenter leurs magasins de gros et de « distribution et non de réaliser des bénéfices sur des tiers ou des « collaborateurs.
- « Il s’agit ici d’un genre de production se rattachant exclusive-« ment aux marchandises de première nécessité, reçues et distri-« buées parles magasins d’approvisionnement,ou de gros,des stocks « qui sont les réceptacles et les bouches d’écoulement les plus sûres « et les plus faciles à jauger. Par ce moyen la fabrication sera
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- Le devoir
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- « contrôlée et régularisée ; la balance entre la production et la « consommation s’établira mathématiquement; produisant avec ordre « et méthode, on préparera ainsi l’organisation du travail qui ne « pourra jamais exister tant que durera l’état concurrentionnel et « aléatoire de l’industrie actuelle.
- « Les Sociétés de consommation sont certaines de débiter leurs « denrées et de trouver preneurs, par l’unique raison que les sociê-« taires étant eux-mêmes les consommateurs n’ont aucun motif « pour les laisser séjourner et qu’ils en ont au contraire de très « plausibles pour les écouler afin de les renouveler fréquemment. « Il n’en est pas de même des coopératives de production purement « industrielles, où les associés ne sauraient à eux seuls consommer « la totalité de leurs produits.
- « Telles sont les remarques positives sur lesquelles je me base « pour justifier ma préférence et pour patronner chaleureusement la « production alimentaire par les Sociétés de consommation. Ce « système mérite d’être encouragé et étudié. Est-ce que la boulan-a gerie dans plusieurs sociétés n’est pas un exemple concluant ? Il « suffit seulement d’aller du simple au composé. Il est bien entendu « que l’entreprise dépendra rigoureusement des Sociétés de consom-« mation, ou mieux, elle sera greffée sur le même tronc et appar-« tiendra à la même famille ; on se gardera sagement d’en faire une « branche indépendante et sans liaison,sans quoi la déviation serait « certaine et conduirait à l’exploitation et à la dislocation. On tom-« berait dans l’ornière que nous cherchons à combler et dans les « travers que nous reprochons à la société contemporaine. »
- Enfin l’orateur termine en ajoutant que les Sociétés de consommation feront bien, avant de s’engager dans cette voie, d’avoir satisfait à divers points de perfectibilité «ans lesquels elles ne pourraient songer à distraire la part contributive applicable à l’extension préconisée.
- S’étendant sur la création des boulangeries coopératives,il demande au Président de consulter l’assemblée pour faire adopter le vœu suivant :
- Les sociétés de consommation du département de la Seine qui fabriquent leur pain, sont invités à se grouper et à s’associer pour l’entreprise d’une minoterie.
- Même proposition est faite en ce qui concerne les sociétés de province dans chaque centre régional.
- M. le Président soumet immédiatement cette proposition au vote de l’assemblée qui l’adopte à l’unanimité et la renvoie à l’étude du Comité central
- M. Steinmetz, reprenant son discours, dit que les théories qu’il a développées ont été recueillies dans les leçons que nous a léguées
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- l’histoire de l’humanité, et termine en affirmant de nouveau que la coopération doit hâter la marche de la rénovation sociale.
- Il remercie MM. les délégués de l’attention qu’ils lui ont accordée, et leur donne rendez-vous pour l’année prochaine au congrès qui se tiendra à Marseille, où il espère pouvoir dire encore avec eux : « En avant pour la coopération ! » (Salves d’applaudissements).
- M. Legrand, délégué de Saint-Remy-sur-Avre, félicite le comité d’organisation, principalement M, Clavel, du succès du congrès. M. Clavel a droit à la reconnaissance de tous les coopérateurs.
- Ces paroles sont soulignées par de vifs applaudissements.
- M. Léglise, délégué de la Société de Pantin, dit que le journal L'Emancipation a été aussi à la brèche pour défendre le congrès contre ceux qui ont essayé de le faire échouer. Il propose qu’on lui vote des remerciements. (Applaudissements).
- Un banquet a eu lieu le soir et la plus grande cordialité a régné parmi les coopérateur-s. On s’est séparé à 1 heure du matin, après s’être donné rendez-vous au prochain Congrès de Marseille.
- Ainsi qu’on le voit par le compte-rendu des travaux du congrès, quatre points principaux out reçu leur solution :
- 1° — Le but que doivent poursuivre les sociétés coopératives est déterminé, il est à la fois économique et social ; et le jour où les travailleurs de tous ordres seront en possession delà consommation et de la production, ce jour-là verra l’harmonie régner définitivement non seulement dans les Nations mais aussi entre elles, car, alors, les peuples seront maîtres de leurs gouvernements, et les peuples n’ont point d’intérêts dynastiques qui puissent les rendre ennemis, ces intérêts n’étant pour eux que des apparences entretenues avec soin par les potentats qui perdront de plus en plus de leur influence, jusqu’au moment fatal où le voile déchiré tombera définitivement.
- 2° — Le projet de loi qui doit régir les sociétés coopératives a été amendé dans le sens le plus libéral et permettra aux coopératives d’ouvrir leurs ailes et d’atteindre le sommet social auquel elles doivent prétendre.
- Nous espérons que la Chambre adoptera le projet de loi révisé par le congrès et qu’elle n’ira pas à l’encontre de voter une loi adoptée par ceux qui sont directement intéressés à la question.
- 3S — La grosse question du fonds de réserve a été résolue comme elle devait l’être, en rendant le fonds de réserve indépendant du coopérateur en tant qu’unité. En permettant au fonds de réserve de pouvoir se développer sans être jamais atteint, le Congrès a été conséquent avec lui-même et avec le but qu’il a tracé à la coopération.
- Le fonds de réserve grossissant toujours, c’est l’assurance de l’avenir ; c’est la base sur laquelle la production pourra venir
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- LE DEVOIR
- s’appuyer, c’est la coopération définitivement en possession du Capital et celui-ci devenant son outil.
- 4° Enfin le point le plus important selon nous et celui sans lequel tous les travaux seraient stériles, c’était de proclamer l’union des Sociétés coopératives, d’établir en un mot la coopération de la Coopération.
- Ce point a été résolu, à l’honneur du Congrès et des hommes qui venus de tous les points de la France et de l’Etranger ont fait preuve dans toutes les séances d’une foi ardente dans la marche du progrès.
- Nous apprenons que le Comité provisoire désigné par le Congrès s’est constitué, qu’il fonctionne, et nous sommes certains qu’avec les éléments qui le composent, les choses seront menées à bien et aboutiront.
- Le Syndicat de toutes les Sociétés de France, c’est l’acheminement au Syndicat international ; cette question a été effleurée dans le Congrès, nous croyons qu’elle fera son chemin et que le congrès prochain la verra prendre corps et s’affermir. Mais que les Nations, à l’exemple de l’Angleterre, syndiquent leurs sociétés chez elles, d’abord, et le lien de Nations à Nations ne tardera pas à s’établir.
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- Comment bob devint un coopérateur
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- COMMENT BOB DEVINT UN COOPÉBATEUB
- Voisin, il y a quelques années, j’appris à connaître un système qui m'a rendu de bons services et qui vous en rendra également si vous voulez essayer. Je vais vous conter comment la chose arriva.
- Les temps étaient difficiles ; ma famille se trouvait dans le dénuement. Pas moyen de dormir la nuit, tant j'étais inquiet de l’avenir. Quant à trouver la moindre satisfaction il n’y fallait pas songer, et tous les jours, c’était la même chose.
- Le soir donc, "je me retournais dans mon lit, cherchant et recherchant le moyen d’améliorer ma condition.
- J’avais entendu parler du mouvement coopératif, mais la femme du commerçant chez qui nous faisions nos achats d’épiceries s’en moquait, et disait que ce n’était qu’un plan insensé de quelques tisseurs de Rochdale, mécontents.
- Que risquais-je à me mieux renseigner ?— Rien du tout, et si le plan était bon, meilleur serait l’avenir !
- Alors, adieu la pauvreté et son train de misères ? Je pourrais jouir de la vie et être utile à mon siècle et à mes concitoyens ! Donc, je dis en moi-même : Que la coopération soit folie ou non, je n’irai pas me coucher demain sans savoir ce qu’il en est.
- Le lendemain était un jour de repos ; j’accostai un camarade qui avait la réputation d’être instruit de bien des choses et lui demandai s’il pouvait me donner quelques informations sur ce nouveau mouvement appelé « Coopération ? »
- — Certes, me répondit-il, camarade, cela ferait bien notre affaire à vous et à moi. J’ai un ou deux traités sur ce sujet, vous pourrez les prendre pour les lire. Si la moitié de tout ce qu’on dit de la coopération est exact, c’est réellement « La Poule aux œufs d'or », et je voudrais bien tenir quelques-uns de ces œufs.
- — Camarade, lui dis-je, ce n’est pas bien de vous moquer d’un ami parce qu’il n’a pas lu autant que vous-même.
- Alors il changea de ton et reprit :
- — Bob, j’aime la gaieté et un bon mot ne me déplait pas, mais vous m’inspirez trop de sympathie, vous, laborieux et honnête ouvrier, pour que je veuille vous tromper ou vous mystifier. Soyez donc convaincu que je vous parle sérieusement. Il me tarde que vous ayez lu les traités en question. Après que vous aurez pénélré le sujet, nous chercherons à nous adjoindre quelques camarades afin de fonder nous-mêmes un magasin.
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- LE DEVOIR
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- J’ai appris par les lettres de vieux amis habitant des villes où fonctionnent des Sociétés coopératives qu’ils trouvaient dans ces sociétés des bénéfices directs aussi avantageux qu’une augmentation de 10 ou 15 pour cent sur leurs salaires, et des bénéfices indirects plus sérieux encore ; car cela les a portés à renoncer aux habitudes de dépenses irréfléchies et à contracter des goûts tout à fait propres à les élever moralement eux et leurs familles.
- Aussi, Bob, ce sujet me préoccupe tant, que le mot u Coopération » s’empare de mes yeux ou de mes oreilles, dès que je le vois ou l’entends, et que j’étudie tout ce qui s’y rapporte.
- Et même, tenez, si vous avez un moment à me donner, je vais, vous dire, aussi bien que possible, quelques-uns des principaux traits du système; car vous êtes précisément l’homme qu’il faut pour l’apprécier et pour aider à le faire connaître au dehors.
- Je suis convaincu, quant à moi, que c’est le plan le meilleur et le plus équitable qui ait été mis en lumière jusqu’à présent ; car il relève l’individu en lui donnant un plus haut but à atteindre que de vivre seulement pour travailler, boire, manger et dormir. Il lui donne le moyen d’amoindrir les malheurs de son existence, tout en concourant à l’augmentation du bien-être général de la race humaine. Et comment la coopération produit-elle ce résultat? Tout simplement en rendant les hommes solidaires les uns des autres, en conciliant leurs intérêts de façon à ce que chacun en agissant pour son bien propre agit en même temps pour le bien de ses associés. Et c’est ainsi que tout est moins cher et plus profitable pour les coopérateurs que pour les autres.
- Aliments, vêtements, combustibles, habitation, revenus, éducation et habitudes, tout est meilleur.
- — Et, demandai-je, comment cela se fait-il ?
- — Je répondrai à cette question par une autre, reprit-il. Comment se procure-t-on le service d’eau à tous les étages des maisons bien comprises ?
- Comment obtient-on à bon marché les brillantes lumières du gaz ou de l’électricité dans les rues et les demeures ?
- Comment se fait-il qu’un homme puisse aller en quelques heures d’un bout à l’autre du pays, ou accomplir en peu de temps un voyage de circumnavigation?
- Ou comment se fait-il que ni mers ni océans ne nous empêchent de savoir en quelques heures, ce que disent et font les habitants des contrées les plus éloignées, et de parler avec eux presque comme si nous étions face à face? Qu’est-ce qui fait tout cela?Les capitaux réunis d’une poignée de gens riches.
- Que ne ferait pas l’union des petites ressources d’un million d’hommes ?
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- COMMENT BOB DEVINT UN COOPÉRATEUR
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- Pour expliquer le pouvoir de nos épargnes, supposez que 40 de nous se concertent pour acheter en gros une balle de 60 kil. de café. Cette balle nous sera vendue 216 fr. soit 3f60 le kil. au lieu de 4f20 que nous aurions payé, en achetant au détail chez l’épicier, la même quantité de café.
- Nous réaliserions donc, sur cette denrée seulement, un bénéfice de 36 fr. ; supposez que cela se renouvelle six fois par an, cela fait 216 fr. ; ajoutez maintenant qu’il en soit de même pour chacune de nos denrées de consommation journalière et voyez si je n’ai pas eu raison de vous dire que le concert, l’entente, la coopératiou, enfin, était une poule aux œufs d’or?
- Aussi, y a-t-il des sociétés qui conservent les capitaux acquis et leur font réellement produire 100 pour 100 pendant l’année.
- Ainsi donc, camarade, nous aurons un trésor en fondant un magasin où nous vendrons toutes les épices et denrées de consommation usuelle. Notre avantage sera plus grand encore, quand nous moudrons notre propre grain, extrairons notre propre charbon et cultiverons nos propres terres.
- — Vous comprenez, voisin, qu’un tel discours m’a fait voir que mon compagnon était un homme à qui l’on pouvait se fier; aussi unissant nos laborieux efforts, avons-nous ouvert un magasin.
- Pour commencer, nous avons eu du mal, présidant tour à tour à la vente, après notre journée faite. Mais bientôt nos ressources ont grossi et nous avons pu attacher à notre magasin un employé spécial. Actuellement, notre société coopérative est la gloire de la ville. Votre humble serviteur a pu mieux élever ses enfants et avec les intérêts de ses titres dans la société, il ne craint pas l’avenir ; aussi vit-il en paix et sécurité.
- Essayez d’en faire autant et dans quelques années vous vous en trouverez aussi bien que moi.
- (Traduit des publications de propagande distribuées par le Bureau central des coopêrateurs anglais).
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE ROLE DES SOCIÉTÉS DE PAIX.
- Tout le monde désire la paix en Europe. Et la prouve, c'est que tout le monde se ruine pour la conserver. Comment douter de la sincérité et de l’intensité d’une passion qui s’affirme par une telle folie. Bismarck, Guillaume, Crispi, Humbert, Tisza, François Joseph, proclament, à la face du monde, leur ardent amour de la paix. Salisbury l’affirme dans de longs discours, et Alexandre III brièvement en français, langue claire, dit-on.
- Humbert, à la grande joie des journaux allemands, voit une des garanties de la paix dans la suppression des tarifs différentiels entre la France et l’Italie, et Guillaume dans des combinaisons dynastico-matrimoniales, qui ont, à la vérité, jusqu’à ce jour, causé plus de guerres qu’elles n’en ont empêché ; mais, il faut lui savoir gré d’une intention d’autant plus louable qu’il la confirme par des actes.
- Jamais, en effet, commis-voyageur n’employa pareil zèle à plaçer convenablement les produits de sa maison. On peut dire de lui qu’il a élu domicile dans un wagon de chemin de fer, comme la tortue dans sa carapace. La comparaison s’arrête là naturellement. La maison dont le jeune empereur est le fidèle placier, c’est la Ligue de la Paix, siège social à Berlin ; succursales à Vienne et à Rome. La maison prospère. L’établissement de nouvelles succursales à Londres, Athènes, Constantinople est imminent. L’alliance actuelle protège la paix de l’Europe. Quiconque troublerait la paix s’en repentirait. Tout le monde en est convaincu dans la maison.
- Un demi-roitelet d’Allemagne, le prince Louis de Bavière, fils du régent et héritier éventuel du trône, disait tout récemment, dans une imitation très réussie du style des grands patrons :
- « L’alliance peut mettre très vite sur pied des armées comme le monde n’en a jamais vu, mais elle n’en existe pas moins pour la paix, et nous espérons tous que cette paix sera longue. »
- Plus assagi, et, il faut bien le croire, moins confiant dans l’efficacité des armes, M. Crispi écrivait naguère :
- « J’ai travaillé et je travaille toujours à ce que la paix ne soit pas troublée en Europe; et je serai heureux le jour où les gouvernements reconnaîtront que, pour trancher les dissentiments interna-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- tionaux, il vaut mieux recourir aux arbitrages qu’à la guerre qui est toujours, quel qu’en soit le résultat, un désastre pour les peuples. »
- Pendant ce temps les arsenaux regorgent d’armes, les casernes de soldats, et les budgets s’épuisent en armements.
- Pourquoi ? puisque tout le monde désire la paix. Y aurait-il en Europe une puissance assez mal inspirée pour déchaîner sur le monde l’épouvantable fléau de la guerre ?
- Serait-ce la France ?
- Dans un admirable article que nous voudrions pouvoir reproduire tout entier, M. Jules Simon disait d’elle :
- « Tout le monde, en France, désire que le signal du désarmement soit donné ; elle ne peut le donner elle-même puisqu’elle a été vaincue et puisqu’on la guette sur toutes ses frontières ; mais elle le désire, elle l’attend, et elle l’a prouvé, il y a trois ans, quand elle a entrepris cette Exposition, qui aurait englouti ses dernières ressources si la guerre avail éclaté. Partout où la logique régnerait, où le bon sens exercerait ses droits, on reconnaîtrait qu’un peuple qui dépense quarante millions pour élever les édifices du Champ-de Mars, et cinq cent millions pour les remplir, n’a aucune envie de courir aux armes.
- « Qui donc chez nous est si belliqueux? Où pousse-t-on le cri de guerre ? Est-ce dans le gouvernement ? Pas un ministre n’ouvre la bouche sans prêcher la paix. Au moindre conflit, la France se fait douce et accommodante ; nos ministres sont si prudents que la rougeur nous est plus d’une fois montée au front. Ecoutez les harangues de M. Carnot ; l’empereur Guillaume lui-même ne peut pas se montrer plus pacifique. Lisez tous les discours prononcés au Sénat et à la Chambre par les orateurs les plus fougueux, les moins maîtres de leur parole. C’est la paix qui revient partout. A peine, sur cent journaux, en trouvera-t-on trois ou quatre qui prennent des airs belliqueux, et ce sont des journaux sans autorité. La population entière supplie les députés d’être sages, de nous donner du calme au-dedans pour donner au travail, à l’esprit d’entreprise, le moyen de prendre sOn essor ; et l’on supposerait que ces affamés de paix et de travail ont des arrière-pensées de guerre extérieure ? La vérité est que la France soupire après la paix. Connaissez-vous une autre explication des ardentes sympathies que la Russie obtient parmi nous ? Si l’empereur de Russie était venu à Paris, on l’aurait porté en triomphe. On aurait acclamé la paix dans sa personne.
- « Si on nous accuse de vouloir la guerre, c’est pour une de ces deux raisons : ou parce que, voulant soi-même la guerre, on tient à en rejeter sur nous l’odieuse et redoutable responsabilité, ou parce qu’on sait que nous portons au flanc une blessure.
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- LE DEVOIR
- (( Eh ! oui, nous avons été mutilés en 1871. L’Allemagne l’a voulu, l’Europe l’a permis. C’est pour expier cette grande faute politique que l’Europe entière est sur le pied de guerre depuis vingt ans. Non, ce n’est pas la France qui a condamné toute cette jeunesse à la vie de garnison, appauvri tous ces ateliers, dépensé en pure . perte tous ces milliards. C’est la Prusse. Il faut dire la vérité à la face du ciel.
- « La France, au contraire, donne l’exemple de la résignation et du courage. On la loue de toutes parts pour s’être virilement refaite, pour avoir, en même temps, par un double et héroïque effort, reconstitué son armée et ses ateliers. Elle donne un spectacle tout aussi admirable à mon avis : c’est celui de sa sagesse. Elle est prête pour la guerre ; mais,quelles que soient ses douleurs,elle ne la commencera jamais. Je me trompe, elle ne la provoquera jamais.
- « On dit au dehors : « Nous savons bien que les hommes qui dominent aujourd’hui veulent la paix ; mais qu’est-ce qu’un gouvernement dans une démocratie ? C’est le vent qui souffle. Un caprice l’amène, un caprice l’emporte. Boulanger a eu des chances il y a huit mois. »
- « Non, la paix n’est pas seulement dans les conseils du gouvernement. Elle est dans tous les cœurs. Il ne faut pas juger la mer par son écume, ni un peuple par ses enfants perdus. La France a pris sa première revanche au Champ-de-Mars ; elle veut en prendre une seconde, dans deux ans, à Philadelphie ou à Chicago. »
- Il n’y à rien a ajouter à cette éloquente protestation.
- Puisque les gouvernements persistent à maintenir une si déplorable équivoque, il appartient aux peuples de faire la lumière. Une glorieuse mission incombe aux Sociétés de la paix.
- Elle est tout entière tracée dans le remarquable rapport présenté à l'assemblée générale de la Ligue internationale delà paix et de la Liberté (29 novembre 1889), par Marie Gœgg, au nom du Comité central. Nous appelons l’attention de nos lecteurs sur les passages suivants :
- « Le Congrès universel et international de la paix qui vient de tenir ses assises à Paris, a fait voir quel esprit de concorde et de fraternité anime les nombreuses Sociétés de la paix, répandues aujourd’hui dans le monde entier, jusque sur les limites extrêmes de la civilisation.
- L’institution d’une conférence interparlementaire universelle, puisqu’elle appelle dans son sein les membres de tous les Parlements du monde ; permanente, puisqu’elle a nommé un Comité et un Bureau qui la représentent et la perpétuent dans l’intervalle des sessions annuelles ; progressive, puisque ses membres nommés chacun selon la loi électorale de son pays sont soumis à un renou-
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- vellement incessant, est le premier fruit de cette concorde et de cette fraternité.
- C’est un avenir nouveau qui s’ouvre pour les pacificateurs. Quels sont, en présence des profondeurs inconnues de cet avenir, les devoirs des Amis de la paix par la liberté pour la justice ?
- L’heure est venue où les Sociétés de la paix, au lieu de se tenir à l’écart de la politique, doivent s’y mêler activement par la presse et par les élections pour y introduire leurs principes. A la politique qui maintient ouvertement l’état de guerre ou de trêve armée comme base et condition de la paix, il faut substituer pacifiquement la vraie politique de la paix, c’est-à-dire l’état juridique international !
- En même temps la question sociale se fond de plus en plus en tout pays dans la politique proprement dite. Nous pensons que cette question peut se résoudre par les mêmes principes d’autonomie, de liberté, de justice et de fraternité. Les débats que soulèvent les questions de grèves, salaires, impôts, durée des heures de travail, pro-tectionisme, liberté des échanges, travail des femmes et des enfants, syndicats ouvriers, etc., etc., débats qui se poursuivent librement en France, en Angleterre, en Belgique, aux États-Unis, dans la République Argentine, iront de plus en plus s’élargissant et peuvent d’un instant à l’autre, se grossir assez pour devenir des causes de guerre. Tous les efforts des Sociétés de paix doivent donc se tourner à faire résoudre ces conflits juridiquement, par le triomphe des grands principes de l’autonomie de la personne humaine et de la souveraineté inviolable de chaque peuple dont l’arbitrage doit devenir partout l’application.
- Sur ce point et sur beaucoup d’autres, les programmes publiés par le congrès international de la paix sont loin d’être épuisés ; ils mériteraient d’être traduits dans toutes les langues et de former un terrain commun d’études. Le Conseil fédéral suisse avait rendu un grand service en provoquant la tenue d’une Conférence sur les lois internationales du travail qui se fut assemblée ce mois-ci à Berne si les agissements de l’Allemagne n’y eussent mis obstacle.
- La création d’une Conférence interparlementaire doit rendre de grands services, mais à la condition que les partis politiques et les Sociétés de la paix elles-mêmes laissent l’institution, dont elles renferment les germes précieux, se développer librement. Les partis politiques peuvent nuire à l’évolution de ces germes en y mêlant les passions haineuses et méfiantes qui en tout pays les animent ; les Sociétés de la paix, au contraire, en se pressant consciemment ou inconsciemment de surchauffer la fécondité d’une institution qui n’est encore qu’un embryon.
- Il est d’abord à désirer que la Conférence interparlementaire se complète : les Français, les Anglais, les Italiens y dominent; les
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- LE DEVOIR
- Allemands n’y ont point paru ; deux Américains seulement y représentent les États-Unis d’Amérique ; les trois États Scandinaves, l’Espagne, la Belgique même y paraissent à peine; ni l’Autriche-Hongrie, ni la Grèce, ni le Portugal, ni la Hollande, ni la Bulgarie, ni la Serbie n’y paraissent encore ; comment se fait-il qu’aucun député Suisse n’ait usé de son droit ! Laissons d’abord se former, se constituer, selon les lois qui lui sont propres, cet être nouveau, sous peine de l’étouffer ou de le déformer. Ne nous hâtons point de lui demander des services qu’il ne peut rendre encore. En s’appuyant trop vite sur la conférence, les Sociétés de la paix risqueraient d’en briser la tige. Ce qu’elles doivent faire, c’est de se tourner vers la Conférence, de lui donner beaucoup et de lui demander peu. La Conférence a dit elle-même ce dont elle a besoin pour vivre et grandir; elle sera ce que la feront les élections faites dans chaque pays parlementaire ; le premier devoir des Sociétés de la paix est donc de chercher à exercer, chacune dans sa région, la plus grande influence possible sur les élections. Leur premier soin doit être de tenir le Comité et le bureau de la Conférence au courant de leurs travaux, d’envoyer régulièrement à ; ce bureau leurs journaux, leurs brochures, leurs conseils et, au besoin, leurs critiques ; Il faut seulement établir au plus tôt les relations, les maintenir régulièrement.
- La Conférence devrait le plus tôt possible faire paraître un bulletin.»
- Nous nous associons pleinement à ces sages avis et nous espérons que toutes les Sociétés de la paix sauront en faire leur profit.
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- GRAND-PÈRE
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- {Suite)
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- Quand j’eus recouvré la parole, je lui dis : « Que c’est drôle, grand-père, que tu aies été un petit garçon comme moi !
- — N’est-ce pas que c’est drôle ? dit-il en me prenant la main.
- — Mais, grand-père, quand tu étais un petit garçon comme moi, est-ce que...?
- — Est-ce que quoi ? mon bon petit.
- — Est-ce que tu étais méchant, aussi ?
- — Quelquefois. »
- Je marchais de surprise en surprise. Grand-père méchant ! Concevez-vous cela ? Quant à moi, j’avais beau faire, je ne pouvais pas me faire entrer cela dans la tête, et je le lui dis nettement.
- « C’est pourtant, reprit-il, l’exacte vérité.
- — Mais alors, grand-père, je voudrais bien savoir ce que tu as fait de ta méchanceté.
- — Ma foi, dit-il en éclatant de rire, je l’ai laissée en route.
- —- Quelle route, grand-père?
- — Hé ! la route que l’on parcourt tout le long de la vie, pour passer de l’état de petit garçon à l’état d’homme, et de l’état d’homme à celui de vieux grand-père. »
- Un nouvel horizon s’ouvrait devant mes yeux, et je compris nettement une nouvelle vérité : si grand-père avait été petit garçon dans le passé,moi petit garçon,je deviendrais vieux grand-père dans l’avenir.
- « A quoi penses-tu ? » me demanda mon grand-père en me voyant tout songeur.
- Je lui fis part de ma grande découverte.
- « Comme il a deviné cela, le petit rusé ! s’écria mon grand-père avec admiration.
- — Grand-père, lui dis-je d’un ton sérieux, il y a encore quelque chose que je voudrais bien savoir.
- — Quoi donc ?
- — Quand je serai vieux, est-ce que je serai bon ?
- — Certainement, si tu le veux.
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- LE DEVOIR
- — C’est joliment difficile, va, repris-je, en secouant la tête d'un air capable.
- — Je le sais bien, me répondit-il, puisque j’ai été un petit garçon comme toi. Mais nous recauserons de cela, ne t’en casse pas la tête pour le moment. D’ailleurs, je ne veux pas que tu restes plus longtemps le pied nu, tu finirais par t’enrhumer. »
- Il se leva pour ouvrir la porte du grenier. Comme il portait la main au loquet, je posai ma main sur son bras.
- « Grand-père, lui dis-je, quand tu étais petit garçon, est-ce que ton grand-père à toi avait une chatte ?
- — Oui, oui, il avait une chatte. Je la vois encore d’ici : elle était blanche avec des taches de feu, et elle avait eu l’oreille gauche déchirée dans une bataille contre un gros rat.
- — Est-ce qu’elle avait des petits, la chatte de ton grand-père ?
- — Mais oui ; dans ce temps-là les chattes avaient des petits, comme à présent.
- — Est-ce que tu la mettais en colère ?
- — Cela m’est arrivé une ou deux fois.
- — Quand elle était en colère, est-ce que tu en avais peur?
- — Certainement.
- — Alors, pourquoi n’en as-tu plus peur, maintenant ?
- — Parce que je connais bien Muguette, et qu’elle me connaît bien. Elle sait que je ne la tourmente jamais ; elle a confiance en moi. Les animaux sont comme les personnes ; ils ne se fâchent que quand on les taquine, et ne se mettent en fureur que quand on les pousse à bout. Tu vas voir. »
- Je ne sais pas pourquoi je pensai en ce moment à Joubert, à Thouin et à Camus ; mais ce ne fut qu’un éclair. J’étais trop préoccupé de ce qui allait se passer pour réfléchir à autre chose.
- « Je ne vais pas ouvrir la porte toute grande pour commencer, me dit mon grand-père, parce que Muguette serait surprise et pourrait faire quelque sottise qu’elle regretterait après, la pauvre bête ; il faut d’abord que je me fasse reconnaître et que je lui explique un peu les choses. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
- Je rougis très fort, en faisant signe de la tête que je comprenais.
- Mon grand-père appuya doucement le pouce sur le loquet et entr’ouvrit la porte en disant : « Bellement, Muguette, bellement, ma fille ! C’est ce vieux maître, tu sais, ce n’est que ce vieux maître ! ))
- Je restai prudemment à l’arrière-garde, pendant que mon grand-père poussait tout doucement la porte. Je me tenais penché de côté, pour voir ce que dirait Muguette.
- Muguette se tenait debout, les pattes écartées, en avant de ses
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- GRAND-PÈRE
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- petits chats. Quand elle vit qu’elle avait bien décidément affaire à mon grand-père, et non pas à moi, elle releva doucement ses oreilles, fit frétiller sa queue par ondulations qui se suivaient tout du long, ses moustaches remontèrent vers ses yeux, comme si elle souriait, et elle fit entendre deux ou trois miaulements doux et prolongés. Les petits chats, rassurés par ce langage qu’ils avaient l’air de comprendre, sortirent un à un de la paille de maïs, et vinrent, en se bousculant comme des petits maladroits, rouler devant les pattes de leur mère.
- En ce moment Muguette m’aperçut, son poil se hérissa par places, et, par un geste rapide, souple et puissant à la fois, elle rejeta d’un coup de patte ses petits derrière elle. Ils roulèrent les quatre fers en l’air ; mais ils comprirent sans doute que c’était pour leur bien, car pas un seul n’éleva la voix pour protester.
- « Muguette, dit mon grand-père, tu sais bien que tu n’as rien à craindre ni pour toi ni pour tes petits, tu le sais bien, n’est-ce pas ? » et il levait l’index de la main droite, comme s’il avait raisonné avec une personne. Les yeux grands ouverts, Muguette suivait tous ses mouvements comme si elle avait compris ses raisons. Mais je crois bien que ce qui la rassurait et la calmait, c’était la présence de mon grand-père et le son de sa voix. « Fais la paix avec le petit Paul, il ne veut pas vous faire de mal, sois tranquille ! »
- Alors il se baissa et posa la paume de sa main sur la tête de Muguette. Muguette mit sa tête de côté, et poussa tout doucement contre la paume de mon grand-père, en fermant les yeux. Quand elle eut bien frotté sa tête et ses oreilles, elle avança à tous petits pas, et se frotta les épaules, puis le dos, puis la queue, et j’entendis très distinctement qu’elle faisait ronron.
- « La paix est faite, » dit doucement mon grand-père.
- Muguette n’avait plus peur de moi, et moi je n’avais plus peur de Muguette, et cela simplement parce que mon grand-père était entre nous deux.
- Je le comprenais si bien que je fus soudain saisi d’une grande admiration pour mon grand-père.
- « Muguette, dis-je en adoucissant ma voix, hein ! comme notre grand-père est bon ! »
- Elle me regarda, mais cette fois sans colère et sans défiance, et elle exprima la même idée que moi, en se frottant avec énergie contre les jambes de notre grand-père.
- Notre grand-père ramassa mes livres et mon soulier, Muguette lui fît la politesse de l’escorter jusqu’à la porte, en s’avançant tout d'une pièce, par grandes enjambées cérémonieuses, la queue en l’air, toute recroquevillée du bout, ce qui chez elle était signe de satisfaction.
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- LE DEVOIR
- Quand la porte se fut refermée sur Muguette et sur sa famille, mon grand-père me fit asseoir sur la malle et se baissa lentement pour me remettre mon soulier.
- Jusqu’à ce jour-là, j’avais été pénétré de l’idée que les grands-pères ont été créés et mis au monde pour la plus grande commodité des petits garçons, qu’ils sont faits pour se plier à toutes leurs exigences, pour donner toujours sans jamais recevoir. En vertu de cette belle théorie, j’avais accepté toutes ses bontés et toutes ses gâteries comme choses strictement dues qui n’entraînaient ni reconnaissance ni réciprocité. Dans mon égoïsme naïf, je ne m’étais jamais gêné avec lui, je ne lui avais épargné aucune peine, aucune fatigue ; je m’étais souvent fait un jeu d’ouvrir brusquement la porte quand il faisait la sieste dans son grand fauteuil, ou bien de me cacher derrière les portes pour l’effrayer au passage, ou bien de le faire chercher quand il m’appelait, ou bien de rentrer par la ruelle des Aubiers, quand je savais très bien qu’il m’attendait à la porte de la rué.
- Mais les confidences qu’il venait de me faire, en réponse à mes questions, avaient comme déchiré le voile qui enveloppait mon esprit. J’étais trop jeune pour raisonner sur ce qui se passait en moi, et surtout j’avais l’esprit trop troublé partant de découvertes faites coup sur coup. J’aurais donc été incapable de dire exactement ce que je ressentais. Ce que je savais bien, c’est qu’il y avait là dedans à la fois du plaisir et de la peine. J’étais émerveillé de ce que j’avais découvert, et mon étonnement se compliquait d’une bonne dose de tendresse et de remords.
- Aussi, quand mon grand-père se baissa pour me remettre mon soulier et que sa tête fut au niveau de la mienne, je lui jetai mes deux bras autour du cou et je l’embrassai sur ses cheveux blancs.
- Ensuite, l’ayant repoussé tout doucement, tout doucement, je me levai et je lui dis résolument : « Grand-père, je ne veux pas que tu te baisses pour me remettre mon soulier, je saurai bien le remettre tout seul.
- — Tu ne veux pas, tu ne veux pas ! dit-il en hochant la tête ; sais-tu bien que le roi dit : « Nous voulons ? »
- — Eh bien, moi, je ne veux pas que tu te fatigues. »
- Je m’assis sur le plancher, à la turque, et je remis triomphalement mon soulier.
- Mon grand-père me regardait d’un air surpris ; mais sa surprise n’était pas d’une nature désagréable, car il souriait.
- « Ça froidit ! » cria Brigitte, du bas de l’escalier.
- Je me relevai vivement, et je donnai un grand coup de pied sur le plancher pour bien faire entrer mon talon.
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- GRAND-PÈRE 757
- « Grand-père, dis-je à demi-voix, donne-moi les livres, c’est moi qui les porterai. »
- Il me tendit les livres et me regarda en clignant les yeux.
- « Parce que, repris-je du même ton, cela te fatiguerait de les porter.
- — Voyez-vous ça ! )) dit-il à voix basse ; et il souriait. Moi je lui souriais aussi ; mais nous avions bien soin de ne pas rire tout haut, parce que nous avions peur de Brigitte. Si elle nous avait entendus, elle n’aurait pas manqué de nous sermonner pour nous être arrêtés à faire des complots et à ricaner comme des innocents, au lieu de descendre dîner comme des personnes raisonnables.
- A l’avant-dernière marche de l’escalier, je fus pris d’un accès d’audace incroyable : il faut dire que je me sentais tout à fait excité. La porte de la salle à manger était ouverte ; Brigitte n’était qu’à deux pas de nous, et je voyais son ombre sur le plancher. Eh bien, malgré tout cela, j'eus l’effronterie de dire à mon grand-père : « Baisse-toi un peu, grand-père, que je t’embrasse encore une fois. » Mon grand-père se baissa sans hésiter ; alors je l’embrassai sans faire de bruit, et je lui dis, de la bouche à l’oreille : « Et puis, je ne te réveillerai plus quand tu dormiras dans ton fauteuil ! »
- {A suivre).
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- Le devoir
- ?58
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS ü’OCTOBRE 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes..................................Fr.
- Dépenses......................................
- Boni en Octobre..............
- Section des Dames
- Recettes ................................Fr.
- Dépenses ...................................
- Boni en Octobre..............
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes..........................................Fr. 7421. 47
- Dépenses :
- Pensions.................................. 2.662 07 \
- Nécessaire à la subsistance............... 1.086 35
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . Fr. 648 » j j
- Allocations statutaires aux / I
- malades................. . 163 55 > >
- Allocations extra-statutaires, \ l
- veuves, orphelins, etc. . . 392 60 j 1.204 15 \
- Allocations aux Réservistes................. 593 50
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, sages-femmes etc.............. . 290 80 / 5.836 87
- Boni en Octobre..................... 1.584 60
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.......................................Fr. 677 20
- Dépenses............................................ 769 97
- Déficit en Octobre................. 92 77
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet au 31 Octobre 1889. 41.647 36
- Montant des dépenses................................... 35.499 13
- Excédant des recettes sur les dépenses......Fr. 6.148 23
- 2.912 25 2.054 05
- 858.20
- 641 45 544 10
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-
- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 759
- Sur la proposition du comité de l’Assurance des Pensions et du nécessaire à la subsistance, le conseil de Gérance, dans sa séance du 26 Novembre, a prononcé la mise à la retraite de Rabeau Jules-Melchior, perceur, demeurant à Lesquielles-St-Germain, âgé de 63 ans. Il a 36 années de services dans l’Association.
- Et celle de Disant Louis, mouleur, demeurant à Guise, âgé de 62 ans.
- 23 ans et 6 mois de services.
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE 1889
- Naissances
- 19 Novembre.— Garbe Edmond, fils de Garbe Léon et de Godelle
- Marie.
- 23
- »
- Julliard Eugénie, fille de Julliard Jules et de Leduc Stéphanie.
- 24
- »
- Magnier Marthe Cécile, fille de Magnier Eugène et de Josquin Eugénie.
- 26
- ))
- Walton Hélèna, fille de Walton Léopold et dp Haution Élise.
- Décès
- 1er Novembre.— Williot Henriette, âgée de 12 jours. 26 » Dupont René Lucien, âgé de 3 ans.
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- LE DEVOIR
- 760
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME 13me
- --♦O*-
- ANNÉE 1889
- Nous avons observé dans cette table les principales divisions de matières auxquelles nos lecteurs sont accoutumés, et nous avons fait venir ces divisions dans V or dre où chaque numéro les présente généralement.
- MANUSCRITS DE J.-B.-ANDRÉ GODIN
- Cabet.................................................. 321
- Collectivisme.............................................329
- Credo de J.-B.-A. Godin.................................... 6
- Droits de l’homme d’après les lois mêmes de la vie . 385, 449
- Fourier et les expériences fouriéristes aux États-Unis. . 65, 129
- Karl Marx.................................................323
- Lassalle..................................................323
- Loi d’amour du prochain et morale sociale.................513
- Louis Blanc...............................................322
- Manuscrits de J.-B.-A. Godin............................... 5
- Matière (La) et ses modifications.........................705
- Proudhon..................................................322
- République du travail et réforme parlementaire............193
- Robert Owen....................•......................260
- Saint-Simon.............................................. 257
- Sanction morale et sociale................................. 8
- Substance (la)........................................ 641, 705
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Assistance publique............................... 577, 648
- Centenaire et Exposition................................. 289
- Commission et Ministère du travail........................206
- Conférence de Berne ......................................275
- Constatations et solutions ............................... 78
- Coopération (Les étapes de la)............................271
- Dix sept cent quatre-vingt-neuf, dix huit cent quatre-vingt-neuf 18
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME TREIZIÈME 761
- Familistère (Le) et l’Évôlution sociale......................713
- Femmes (Les) et l’habitation unitaire........................138
- Mutualité......................................... 524, 577, 648
- Travail, Réglementation internationale, Conférence de Berne. 275
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans l’Association.................................573
- Assemblée générale (compte rendu)........................585
- Assurances mutuelles (Mouvement des) 127, 254, 319, 383. 447, 511, 575, 639, 703, 758.
- Comité de conciliation...................................574
- État-civil . 128, 192, 256, 320, 384, 448, 512, 576, 640, 704, 759
- Fête de l’Enfance........................................547
- Fête du travail.............................................. 331
- Funérailles (discours)........................................125
- Inauguration de la Statue et du Mausolée de J.-B.- André
- Godin....................................... 245, 311, 331
- Société de paix et d’arbitrage international 35, 104, 239, 422, 479 Société musicale..............................................551
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail...................................150, 410
- Allocutions présidentielles......................... 23, 85
- Amnistie.............*...................................412
- Budgets.................................. 22, 84, 215, 267, 412
- Commissions gouvernementales et administratives . . 24, 659, 723
- Délégués et ouvriers mineurs..................... 361, 410, 723
- Élections parlementaires................................ 544, 607
- Électorat des femmes aux tribunaux de commerce .... 659
- Faillites..................................................... 84
- Groupes à la Chambre..........................................724
- Haute-Cour de justice.........................................217
- Impôts des boissons...........................................658
- Instituteurs (Loi sur les traitements des)....................410
- Instruction criminelle....................................... 25
- Journée de travail...................................... 722, 723
- Lois électorales...................................... 23, 149
- Lois ouvrières.......................................... 267, 410
- Minimum de salaires...........................................722
- Ministères....................................................145
- Monopoles.....................................................722
- Nationalisation (loi).........................................411
- Octrois................................................. 149, 658
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-
- 762 LE DEVOIR
- Ordres du jour des Chambres, travaux inscrits . . . 25, 218
- Ouvriers à l’Exposition......................................150
- Pension alimentaire..........................................723
- Presse.......................................................216
- Protection de l’Enfance.............................. 360, 722
- Recrutement militaire........................................411
- Réforme parlementaire........................................ 23
- Règlement de la Chambre......................................723
- Renouvellement partiel des corps élus ... 24, 149, 411, 412
- Révision de la Constitution....................... 87, 658
- Sagallo......................................................147
- Scrutin uninominal............................ . . . 86
- Sénat cour de justice........................................147
- Sociétés coopératives (Législation des) . . . . . . 267, 363
- Sociétés de secours mutuels.......................... 362, 410
- Syndicats de communes............................. 84, 85, 725
- Syndicats professionnels............................. 360, 723
- Tonkin.......................................................146
- Traité avec la Banque de France..............................658
- Traités de commerce . . . * 658
- Travail des femmes et des enfants............. 84, 659, 722, 725
- Vendredis (les) de la Chambre..................................360
- Vérification de pouvoirs..................................... 659
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Afrique
- Bombardement de Sagallo........................................158
- Chemin de fer au Congo.........................................559
- Allemagne
- Assurances ouvrières...........................................366
- Banques populaires et crédit agricole..........................302
- Coopération agricole .......................................... 93
- Exposition à Berlin............................................303
- Grèves...................................... 227, 304, 365, 414
- Loi sur les socialistes........................................728
- Mesures de réaction.................................. 226, 728
- Mineurs (les)........................................ 414, 472
- Socialisme agraire...................^.......................227
- Socialistes (les) et les prochaines élections au Reichstag . . 303
- Syndicats agricoles en Bavière................................. 93
- Amérique Centrale
- Confédération de cinq Républiques..............................732
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-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME TREIZIÈME
- 763
- Angleterre
- (Voir Iles Britanniques)
- Asie centrale
- Colonisation russe.........................................559
- Autriche-Hongrie
- Congrès catholique.............................................301
- Évolution socialiste...........................................223
- (Voir Hongrie)
- Belgique
- Congrès ouvriers.............................................. 304
- Élection libérale..............................................367
- Grève des carriers............................................. 95
- Industrie charbonnière...................................... 26
- Richesses minérales............................................553
- Brésil
- République.....................................................661
- Danemark
- Laiteries coopératives....................................... 94
- États-Unis d’Amérique
- Grèves, statistiques................................. 95, 613
- Individualisation du sol.......................................308
- Message présidentiel.......................................... 156
- Zollverein américain...........................................562
- France
- Assistance médicale........................................... 88
- Assistance publique............................................725
- Association philotechnique.....................................298
- Assurances sur la vie et Tontine Lafarge...................... 26
- Caisses d’épargne............................................. 89
- Centenaire de 1889 .................................. 413, 660
- Congrès ( Voir a la rubrique spéciale)
- Élections des Conseils généraux................................470
- Exposition d’Économie sociale................................. 661
- Exposition universelle de 1889 ................ 219, 610, 660, 727
- Grève d’Armentières........................................... 153
- Grèves (statistiques)..........................................613
- Haute Cour de justice......................................... 220
- Hygiène publique............................................... 90
- Impôts (Rendement dés)........................................ 26
- Intermédiaires du commerce . 368
- Mètre, conférence internationale...............................676
- Mine aux mineurs...............................................413
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-
- LE DEVOIR
- 764
- Monopole de l’État...........................................726
- Panthéon (au).............................................. 470
- Referendum (Circulaire du Ministre de l’Intérieur) .... 299
- Socialistes révolutionnaires............................ 88, 150
- Sociétés coopératives................................... 91, 662
- Société d’économie populaire ou politique....................297
- Syndicats agricoles..........................................152
- Syndicats professionnels. . 90
- Tontine Lafarge.............................................. 26
- Hollande
- Nationalisation du sol..................................... 307
- Rétablissement du roi.................................... . 307
- Hongrie
- Réforme des tarifs de chemins de fer.........................557
- (Voir Autriche-Hongrie)
- Iles Britanniques
- Congrès des coopérateurs à Ipswich...........................400
- Coopération............................................ 229, 400
- Gouvernement local en Écosse................................ 306
- Indemnité parlementaire......................................225
- Institutions communales à Londres............................354
- (Voir aussi Irlande)
- Irlande
- Irlande contre Angleterre (une solution).....................153
- Ligue des tenanciers.........................................555
- Italie
- Assistance publique..........................................157
- Émigration...................................................731
- Institutions de prévoyance................................. 731
- Misère....................................................... 91
- Situation financière ....................................... 153
- Japon
- Nouvelle constitution........................................159
- Ouvert . 474
- Madagascar
- Esclaves affranchis..........................................307
- Norwège
- République...................................................727
- Tendances séparatistes ......................................473
- Ouest Africain
- Chemin de fer au Congo.......................................559
- (Voir aussi Afrique)
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-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME TREIZIÈME 765
- PgpgÇ
- Voyage du Shah...............................................473
- Russie
- Réforme ou réaction..........................................227
- Serbie
- Abdication du roi Milan......................................156
- Constitution................................................. 27
- Sibérie
- Situation économique.........................................729
- Suède
- Adoption du système métrique. . . :..................... 94
- Projets du gouvernement...................................... 94
- Suisse
- Conférence de Berne................................. 275, 414
- Incident Wohlgemuth................................. 366, 471
- Programme socialiste..................................... 306, 728
- Représentation proportionnelle............................. 228
- Tonkin
- Une pétition............, . . . ......................159
- Tous pays
- Chemins de fer du monde......................................367
- Instruction (État général dans les nations civilisées) . . . 367
- Services postaux dans les nations les plus civilisées . . . 367
- LES CONGRÈS A L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
- Abus du tabac ...............................................397
- Agraire......................................................363
- Amélioration du sort des aveugles............................535
- Arbitrage international . . . . . . . . . . 236, 285, 369
- Boulangerie................................................ 397
- Compagnonnage................................................540
- Comptables...................................................535
- Conférence internationale du mètre...........................676
- Congrès (pris en masse)....................... 297, 394, 459,
- Éducation...................................................460
- Féminins............. 106, 171, 240, 242, 278, 372, 424, 488, 498
- Hypnotisme expérimental et thérapeutique.....................684
- Intervention des pouvoirs publics dans le contrat du travail 395
- Intervention des pouvoirs publics dans l’émigration et l’immigration ................................................534
- Intervention des pouvoirs publics dans le prix des denrées . 396
- Magnétisme............................ .... 459,687
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- LE DEVOIR
- 766
- Mutualité.................................................364
- Ouvriers......................................... 221, 398, 527
- Paix.................. 33, 103, 160, 230, 284, 369, 415, 475, 479
- Participation du travail aux bénéfices., . . . 96, 222, 405, 461
- Propagation de la langue française .....................539
- Rénovateurs. ............................................ . 541
- Sociétés coopératives de consommation.................. 662, 734
- Sociétés protectrices des animaux........................... 538
- Spiritisme et spiritualisme........................ . 460, 679
- Syndicats agricoles.......................................536
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Allemagne. Cas d’arbitrage ...............................232
- » dépenses pour la guerre............................569
- Arbitrage international (Conflits soumis à 1’) 34,102,169, 232, 237, 287 » » Congrès parlementaires . . . 236, 285
- » » Traités....................................238
- Aréopage international....................................627
- Association des jeunes amis de la paix, Nîmes .... 34, 697
- Balkans. Confédération balkanique.........................236
- Belgique. Défense nationale ..................... , 169
- Castelar et l’Exposition............................ 420
- Conférences internationales...................... 285, 288, 623
- Congrès, ligues et meetings internationaux de paix et d’arbitrage 28, 31, 33, 34, 98, 103, 160, 230, 231, 233, 236. 284, 285 286, 288, 369, 415, 475, 479, 618, 623
- Dépenses de guerre en Allemagne et en France.....................569
- Espagne. Meeting de Barcelone , . ;............. 233, 286
- Etats-Unis. Mot de M. Harrison sur l’arbitrage international 169
- Fédération universelle des peuples . 34,369
- Fête franco-américaine...........................................419
- Hollande, succession du roi....... . ... 234
- Hôtes de la France. .............................................420
- Italie. Comité de Milan pour la paix et la liberté . . 28, 31, 369
- » Congrès de Florence.................................286
- » Congrès de Rome pour la paix et l’arbitrage . . 169. 286
- » Congrès et protestations dans la Péninsule. . . 286, 369
- » Meeting de Crémone..................................231
- Journaux de la paix................................. 161, 169
- Ligue de la paix et de la liberté ...............................564
- Militarisme......................................................102
- Paix devant les Parlements............... 99, 100, 162 à 169, 230
- Plan d’organisation de la paix................................... 42
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME TREIZIÈME 767
- Rôle des Sociétés de paix 487
- Samoa. Solution pacifique..................................287
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère 35, 104, 239, 422, 479 Société française de l’arbitrage entre les peuples .... 160
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- Angleterre. Droit de suffrage............ 240, 279, 429, 688
- Autriche. Femmes médecins..................................429
- Avocats-femmes..................................... 43, 107
- Belgique. École socialiste pour filles.....................281
- Conférences........................................ 243, 430
- Congrès des œuvres et institutions féminines . . 242, 372, 488
- Congrès du droit des femmes.................... 240, 424, 498
- Congrès féminin de 1889........................ 106, 171, 278
- Danemark. Droit de suffrage.................... 108, 279, 373
- Droit électoral ..... 46, 108, 174, 249, 279, 373, 429. 498
- Enseignement secondaire....................................281
- États-Unis. Élections municipales..........................280
- Fédération internationale pour la revendication du droit des
- femmes................................................ 571
- Grèce. Instruction des filles..............................243
- Habitation unitaire (Les femmes et 1’) ........ 138
- Mathématiciens-femmes..................................... 109
- Médecins-femmes....................... 43, 107, 281, 429, 572
- Paix et arbitrage international............................109
- Peintres-femmes.......................................... 109
- Pharmacies féminines............................... 109, 173
- Suède. Droit électoral.....................................373
- Travail des femmes.........................................241
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Nouvelle Jérusalem.........................................430
- Point de vue scientifique de l’état après la mort.......... 46
- Swedenborg.................................................174
- NÉCROLOGIE
- Barrau (Mme Caroline de)................................... 44
- Bright John................................................238
- Garin Pierre-Isaac...................................183
- ROMANS OU NOUVELLES
- Avatar par Th. Gautier . . . . 59, 111, 246, 317, 380, 441, 503
- Comment Bob devint un coopérateur..........................745
- Grand-père par J. Girardin..................... 633, 700, 753
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- 768
- LE DEVOIR
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach de la paix .................................697
- Arbitrator............................................ 190
- Concord............................................. . 190
- Coopérateurs (Les) belges...............................699
- Familistère de Guise (Le) et son fondateur.......... 374
- Glorieux centenaire de 1889. 122
- L’esprit de la femme....................................699
- Misère (La) en France au 19e siècle .................315
- Nouvelle Jérusalem......................................430
- Ouvrages reçus (Liste) 124, 188, 253. 316, 378, 440, 500, 630, 696-Petite méthode de lecture pour l’emploi des caractères
- mobiles........................................ 185, 312
- Report of 21e annual congrès of delegates from coopérative
- sociéties in great Britain and Ireland..............630
- République du travail et réforme parlementaire . . . 191, 193
- Rôle de l’éducateur dans l’éducation....................119
- Vie posthume............................................191
- GRAVURES
- Christ au Calvaire et devant Pilate.................... 64
- AVIS DIVERS
- Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne........512
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise, — lmp, Bzré,
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