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- LE
- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-Bte André GODIN, fondateur du Familistère de Guise
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- TOME QUATORZIÈME (Janvier-Décembre 1890)
- Direction : .Madame Ve GODIN
- Au Familistère, GUISE (Aisne)
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- Expliquer les effets dans la nature matérielle, enregistrer les rapports qui existent entre les corps, démontrer comment se produisent les divers phénomènes qui s’opèrent entre eux, est un travail nécessaire au progrès des connaissances humaines, mais insuffisant à satisfaire le désir de connaître dont l’homme est possédé. En effet, à peine celui-ci a-t-il observé comment les effets se produisent qu’il est entraîné à se demander où est la cause de ces effets ?
- Il ne nous suffit pas de savoir que tous les corps matériels sont des combinaisons de corps simples intimement unis entre eux, nous éprouvons le besoin de savoir quelle est la cause première de cette union; et si nous examinons les forces qui agissent dans la nature pour y entretenir un mouvement incessant, nous nous demandons quelle est la cause initiale de ce mouvement? Et quelle est la force, la puissance qui entretient ce mouvement ?
- A côté des propriétés et des affinités que nous constatons dans la matière, des forces agissantes se manifestent à des degrés divers, et nous laissent à découvrir les secrets de leur existence et de leurs moyens d’action.
- Dans le règne minéral sur lequel nous avons jusqu’ici particulièrement porté nos regards, la science constate que les éléments sont combinés dans un ordre déterminé. Pourquoi telle combinaison plutôt qu’une autre ? C’est le hasard, dira le plus grand nombre. C’est le fait de l’Intelligenee supérieure, diront quelques sages. Il nous appartient de découvrir ces secrets ; car, il y a en toute chose un arrangement voulu et déterminé.
- Quand nous savons par expérience que sous la volonté et
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- l’intelligence de l’homme les mêmes produits du sol et de la végétation servent à créer des choses diverses dont l’arrangement et la combinaison n’existeraient pas sans l’action et la volonté humaines, n’est-il pas évident pour nous que l’œuvre autrement considérable de la nature ne s’accomplit pas sans l’intervention de forces intelligentes.
- Or, ces forces sont précisément l’énigme qui se pose à nous dès nos premiers pas dans l’étude des effets qui tombent sous nos sens. Nous ne pouvons même pas nous occuper des propriétés et des affinités de la matière, sans que la force et la tendance à l’effort apparaissent à l’esprit observateur comme inhérentes à la substance même.
- Que la matière soit pénétrée par des forces, cela est évident par les faits qui se passent sous nos yeux au sein de la matière et par toutes les expériences qui nous sont propres.
- Mais de ce que des forces sont attachées à la matière, doit-on conclure qu’elles ne sont pas distinctes de la matière ? C’est là un point à réserver, mais que nous espérons éclaircir par l’ensemble de ces études.
- Toutefois, constatons que les forces ou plutôt les tendances à l’effort organique qui existent dans la matière sont, d’une façon évidente, sollicitées sans cesse par d’autres forces extérieures ; que ces premières impulsions leur sont communiquées par l’atmosphère et que la chaleur et la lumière deviennent pour nous un premier point d’interrogation.
- J’ai constaté, dans le précédent chapitre, l’action reconnue des corps entre eux, les combinaisons sous lesquelles ils existent dans la nature et nous avons dit que, très souvent, la cause de cette action échappe aux sciences physiques et chimiques. Il en est ainsi de l’aveu même des savants dans tous les traités sur ces matières. Les chimistes reconnaissent dans les corps des propriétés qu’ils appellent affinité, cohésion, attraction,force moléculaire, sans pouvoir en déterminer expérimentalement la cause.
- En fait d’analyse, d’expérience et de constatation, les recher-ches positives sont limitées à nos moyens d’investigation; nous ne pouvons aller au-delà de ce que nos facultés nous permettent de constater.
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- Par exemple, une belle étoffe nous tombe sous la main ; nous sommes flattés de sa souplesse, de sa texture soyeuse et de sa légèreté ; nous voulons étudier ce produit ; nous en séparons les fils ; nous reconnaissons que ces fils sont de deux sortes, que le tissu est composé de soie et de coton. Si nous voulons remonter à la cause de la soie et du coton, nous arrivons à constater que la première est le produit d’un ver; et le second celui d’un arbuste ; si d’un autre côté nous voulons rechercher la cause du tissu, nous voyons l’homme préparant les fils, puis donnant à l’œuvre l’apprêt nécessaire. Rien ne nous échappe en ce cas ni de la cause ni de l’effet.
- L’homme a conçu la pensée du tissu, il en a voulu l’exécution, il est donc la cause immédiate ; l’étoffe est l’effet de sa volonté et de son travail.
- Pourquoi pouvons-nous en pareille circonstance remonter de l’effet à la cause et descendre de la cause à l’effet ? C’est parce que l’un et l’autre tombent sous nos sens, parce que nous pouvons voir et toucher d’une part le tissu et d’autre part les êtres qui ont concouru à en préparer les éléments ; c’est parce que rien des effets ni des causes que nous venons d’examiner n’est en dehors des choses matérielles saisissables à nos sens. Mais il n’en est pas toujours ainsi dans l’étude des choses de la nature ; le plus souvent, au contraire, si l’action ou l’effet est visible à nos yeux, la cause est cachée.
- Pour démontrer cette vérité, nous n’avons qu’à remonter un peu plus hau,t dans l’œuvre de création du tissu dont nous venons de suivre les causes secondaires et leurs opérations. Si, en effet, après avoir vu l’homme recueillant le coton d’un végétal et le cocon d’un ver à soie, nous demandons d’où vient le ver à soie ? d’ou vient le cotonnier ? comment l’un et l’autre sont produits? Immédiatement, nous entrons dans le domaine de l’invisible pour nous. Si, dans le fait du tissu, nous voyons l’homme recueillir les éléments textiles, les préparer et les mettre en œuvre, si cette création de l’art humain est explicable dans sa cause comme produit de l’intelligence et du travail de l’homme, il n’en est plus de même lorsqu’il s’agit de remonter à la création du ver à soie et du cotonnier; ici, nous
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- voyons l’œuvre naître et croître, mais la cause de cette œuvre nous échappe.
- Tel savant, dans son impuissance à saisir la cause, se contentera de dire que les œuvres de la nature se font d’elles-mêmes; il consentira à admettre un concours de forces aveugles et inintelligentes dans les œuvres supérieures à celles de l’homme. Singulière inconséquence! Jamais il ne voudrait admettre que les œuvres de l’art et du travail humains, si profondément inférieures à celles de la nature, pussent s’édifier sans l’intervention de la volonté, de l’intelligence et de l’activité humaines ; et il consent à admettre que l’œuvre de l’Univers peut se passer de Volonté et d’intelligence !
- En présence d’un tissu de soie et de coton, nous croyons que ce travail est dû à une cause vivante et intelligente ; nous croyons aussi fermement que ce tissu est sorti des mains de l’homme que nous croyons au tissu même.
- Comment les œuvres autrement considérables de la vie terrestre ne seraient pas à leur tour le produit d’une cause vivante et intelligente ! L’homme serait la seule intelligence dans l’univers ! Une telle manière de voir n’est que de l’aveuglement. C’est le contraire que je veux démontrer. C’est la cause vivante, intelligente, agissante, supérieure à l’homme, que je veux mieux définir et faire comprendre; et ce que je veux surtout mettre en lumière, c’est le bonheur social qui doit résulter pour le genre humain de la conception de ces vérités.
- En démontrant qu’indépendamment de la matière et en connexion avec elle, existe la substance active et vivante qui porte en elle-même l’intelligence et la vie, nous aurons fait un nouveau pas dans la connaissance de la vie organique; et si, nous arrivons à démontrer que des volontés supérieures dirigent les évolutions de la substance, ou comprendra l’union et l’association du monde matériel au monde spirituel et la solidarité des destinées de ces deux mondes.
- Tout en faisant en ceci un pas de plus que Berzélius, je resterai en accord avec lui lorsqu’il dit :
- (( Une philosophie bornée a prétendu être profonde en admet-(( tant que tout était l’œuvre du hasard, mais cette philosophie
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- (( n’a pas compris que ce qu’elle désigne dans la nature morte « sous le nom de hasard est physiquement- impossible ; tous les « effets naissent de causes ou sont produits par des forces. »
- En conséquence de cette doctrine, on avait commencé par admettre, pour expliquer les phénomènes présentés par les corps, l’existence d’agents physiques ou de forces naturelles dont l’intervention gouvernait la matière; ces agents étaient la chaleur, la lumière, le magnétisme et l’électricité.
- Ensuite, certains savants, s’apercevant que c’était là déplacer simplement la difficulté, abandonnèrent la théorie des fluides impondérables et essayèrent d’y substituer une double hypothèse: 1° Un fluide unique, l’Ether, corps élastique pénétrant tous les corps ; 2° le mouvement propre des molécules de la matière se propageant par l’intermédiaire de l’éther. Tel genre de mouvement imprimé par l’Éther produirait la chaleur ; tel autre, la lumière, le magnétisme ou l’électricité, suivant la forme des courants.
- Mais cette autre question se pose : D’où proviennent les substances, causes de ces courants? Ont-elles une force propre, une volonté dirigeante ? Alors elles seraient la vie. Et si elles ne sont pas telles, elles ne sont que des agents passifs d’une direction supérieure.
- Difficulté pour difficulté, la science positive doit travailler plus fructueusement en s’attachant aux faits sensibles de la chaleur, de la lumière, du magnétisme et de l’électricité, qu’en se contentant de la prétendue explication de l’éther, agent hypothétique plus inconnu encore de nous que la chaleur et la lumière.
- La vérité est que tant qu’on s’en remet à une cause intelligente, on est toujours obligé de rechercher la cause intelligente ayant la volonté et la puissance en attributs.
- De ce que la substance intelligente est impondérable pour nous, s’ensuit-il qu’elle n’existe pas? N’est-il pas d’exemple, au contraire, que la substance augmente d’activité ou de puissance d’action à mesure qu’elle s’éloigne de la matière inerte ? L’influence exercée par les gaz sur tous les corps de la nature minérale et organique, et celle de la chaleur et de la lumière ne
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- démontrent-elles pas que plus la substance s’éloigne de nos moyens d’analyse, plus grande est son action?
- La chaleur échauffe les corps, les dilate, les met en fusion, les convertit en vapeur, en gaz ; elle volatilise les corps les plus réfractaires ; pourquoi, lorsqu’on admet avec raison que la substance matérielle renferme en elle-même une partie du principe d’action, ne pas admettre que la chaleur qui a puissance de dissoudre la matière ne soit, à son tour, une substance récé-lant en elle-même, à un plus haut degré encore, la force et l’activité? Nous voyons des effets, comment ne pas conclure à la présence de la cause à laquelle les effets sont dûs?
- Que cette cause, de son côté, soit l’instrument d’une cause supérieure, je ne veux pas le nier, pas plus que je ne repousse l’idée de l’existence de l’éther; mais à moins que l’éther ne soit la cause vivante et intelligente universelle, son action ne sera encore qu’une influence secondaire et l’explication restera entourée d’autant d’obscurité, si ce n’est plus, qu’à son point de départ.
- Dès que l’on s’occupe de la cause du mouvement dans la matière, il devient évident que cette cause s’éloigne à mesure qu’on la poursuit ; on en voit les éléments partout, mais dans aucun fait on n’en saisit le principe; et, cela, par une raison bien simple : Ce principe est universel, il est infini. Etres limités et finis que nous sommes, circonscrits surtout dans la substance matérielle, nous avons à peine l’idée de la substance immatérielle ; c’est ce qui nous rend si difficile d’en concevoir l’action. C’est presque inconsciemment que nous nous sentons en communication avec elle par le corps, la pensée et l’esprit. Les besoins qui nous attachent à la matière nous font perdre le reste de vue.
- Les causes médiates comme la chaleur et la lumière nous sont un peu perceptibles, mais, nous sommes arrêtés-là.
- D’abord, en physique on a considéré, je le répète, la chaleur et la lumière comme des fluides; par conséquent, comme existant en substance.
- Aujourd’hui, des physiciens dénient une existence propre à la chaleur; ils la considèrent comme un accident de la matière.
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- En voyant la chaleur se développer par la combustion, par le choc, ils se sont dit : puisque la chaleur prend naissance par de semblables causes, elle n’existe pas, elle s’engendre sur place, elle n’est que l’effet ou le résultat de ces accidents.
- Dès lors, au lieu de s’élever à la conception supérieure des causes, les savants, jugeant sur les apparences, se sont tournés vers la nature morte, afin d’y chercher la chaleur et la vie. Imaginant alors dans la matière inerte des propriétés actives lui venant on ne sait d’où, ils ont admis que sous les effets particuliers de certains contacts, du choc, du frottement, les atomes des corps entraient en mouvement, vibraient, tourbillonnaient sur eux-mêmes et dégageaient de la chaleur.
- Chose singulière, cela a lieu lorsque les mêmes causes de choc, de frottement, nous révèlent le magnétisme et l’électricité, l’électricité surtout comme un des plus puissants agents exis-ants dans la nature !
- Donc, on s’est pris à douter de l’existence propre de la chaleur, parce qu’elle se produit et se développe dans les mêmes conditions qui font admettre l’existence propre de l’électricité ! Telles sont les inconséquences dont la science est encore entachée.
- Lés préventions accréditées en physique sur ces questions nuisent à l’étude sérieuse de la science utile, de celle qui a pour objet le bonheur des hommes. Les traités les plus récents répètent sur ce sujet des appréciations erronées qui elles-mêmes ont pris naissance dans cette idée que la chaleur est le produit accidentel des vibrations des atomes de la matière. Cette idée des vibrations est une chose commode mise en avant à tout propos, pour expliquer ce qu’on ne comprenait guère et que l’on comprend encore moins de cette façon.
- Une cause fortuite de frottement ou de choc fait apparaître delà chaleur, on suppose que les atomes de la matière se mettent en mouvement et enfantent cette chaleur. On est ainsi dispensé d’étudier plus profondément les phénomènes de la nature.
- (A suivre)
- GODIN J.-Bte André (Œuvres posthumes)
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- «L’habitation bien comprise et bien ordonnée, a dit M. Godin, est un des premiers éléments que la science de l’économie sociale livre à l’étude des hommes, qui sincèrement veulent l’amélioration du sort du peuple. »
- On peut différer de manière de voir dans l’examen des conditions d’existence des classes ouvrières et dans la recherche des voies et moyens pour les améliorer. Mais il y a unanimité pour reconnaître, que parmi les facteurs les plus importants du développement physique, moral et intellectuel des travailleurs, on doit placer au premier rang l’habitation, le milieu dans lequel se déroule la vie de l’individu et de la.famille.
- De tout temps les convenances ou les ressources particulières ont seules présidé à la construction et à l’aménagement de l’habitation.
- Les convenances étant subordonnées aux ressources, point ne serait besoin d’un grand effort d’imagination pour se représenter ce que devait être la demeure des déshérités de la fortune dans le passé, si même en dépit de quelques progrès réalisés ça et là, l’habitation du pauvre ne se dressait toujours la môme, à peu de chose près, depuis un temps immémorial, c’est-à-dire, toujours lamentable.
- Est-ce à dire qu’il.y ait une question spéciale de l’habitation du pauvre, du travailleur dont le salaire réduit au minimum constitue l’unique revenu ?
- Doit-on concevoir, même dans une pensée d’amélioration, un système d’habitation particulier au pauvre, à l’ouvrier?
- La question de l’habitation ne comporte-t-elle pas, au contraire, une solution générale ?
- Ce n’est guère que vers le milieu de ce siècle que, sans perdre à beaucoup près son caractère d’ordre privé, la question
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- de l’habitation devint en quelque sorte, sous la poussée d’un impérieux besoin de conservation de l’espèce, une question d’ordre public.
- Toutefois dès le commencement du siècle un immortel génie, Charles Fourier, avait jeté les fondements de cette doctrine qui considère l’habitation comme un facteur du progrès social.
- Mais, dans l’ordre des faits, l’intervention très limitée de la société précède la réalisation de cet idéal, dont la plus éclatante manifestation jusqu’à ce jour est le Familistère de Guise.
- La question de l’habitation n’est entrée dans les préoccupations générales que lorsque les progrès de la médecine ont permis de se rendre compte des dangers que les logements insalubres faisaient courir non plus seulement à leurs habitants, mais à l’espèce humaine tout entière.
- Mais, nous l’avons dit, cette constatation est relativement récente.
- Le mouvement en faveur des améliorations hygiéniques a pris naissance en Angleterre.
- On pourrait s’étonner qu’un tel fait se soit produit en premier lieu chez le peuple qui jouit de la plus légitime réputation de défiance à l’égard de toute intervention des pouvoirs publics dans les questions d’ordre privé, et particulièrement sur un domaine aussi soigneusement réservé à la juridiction individuelle que l’habitation.
- Mais ce phénomène s’explique par les conditions mêmes de la propriété dans ce pays, par le développement plus rapide qu’ailleurs de l’industrialisme, et, conséquence de ce développement, par la démarcation plus profonde entre les classes aisées et les classes pauvres.
- Dans le très intéressant rapport sur F assainissement des villes présenté par le docteur Proust au comité consultatif d’hygiène publique de France, l’éminent professeur raconte comment l’opinion publique s’est émue, chez nos voisins, du malaise social et de la misère.
- Une commission fut chargée par le gouvernement d’examiner les conditions sanitaires des classes laborieuses de la Grande-Bretagne.
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- Son rapport, publié en 1842, amena la nomination d’une nouvelle commission appelée spécialement à étudier les causes de l’insalubrité des grandes villes ainsi que les moyens d’y remédier.
- Les hygiénistes connaissent le grand ouvrage dans lequel la commission, composée d’hommes distingués par leur rang et par leur science, a consigné ses observations, appuyée sur une masse importante de dépositions. Cette grande enquête étendue sur tous les points du royaume, peut être considérée comme le point de départ de cette agitation qui est dans ce pays le prélude en même temps que le levier de toutes les réformes.
- Éclairée et préparée par tous les moyens de publicité et de propagande, l’opinion publique se forma peu à peu et se prononça un jour assez fortement pour obliger le gouvernement à prendre l’objet en considération. Le pouvoir législatif fut saisi, et la réforme projetée, poussée par l’opinion publique — qu’on appelle ici la pression du dehors — finit par conquérir sa place dans la loi.
- C’est ainsi que le Royaume-Uni est doté d’une organisation sanitaire intérieure qui fut perfectionnée à plusieurs reprises et que nous sommes encore à lui envier.
- Cependant, un mouvement du même ordre s’était manifesté en France presque à la même époque ; c’est en effet sous l’influence du grand congrès médical qui s’est réuni à Paris en 1845 que ce mouvement a pris naissance.
- Un décret du général Cavaignac, en 1848, créa les organismes de l’hygiène, les conseils d’hygiène et de la salubrité. Tout était parfait dans cette organisation. Il n’y manquait que les moyens d’en assurer le fonctionnement et les sanctions pour les décisions.
- Ce mouvement semble renaître aujourd’hui; un certain nombre de villes travaillent h leur assainissement. Elles ont compris, après tant de cruelles épreuves, qu’il était de leur devoir strict de n’offrir aucun champ à l’importation des maladies exotiques, et de prévenir la naissance et le développement des maladies infectieuses autochtones.
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- Nous n’insisterons pas sur les moyens employés pour l’assainissement général des villes, et au premier rang desquels il faut mettre l’adduction et la distribution d’une eau potable, pure, et la rapide évacuation des matières usées.
- Les municipalités sont armées à cet égard par la loi de 1884, et l’exemple des villes qui ont obtenu une diminution vraiment remarquable de la mortalité en procédant â des travaux d’assainissement conformes aux règles de l’hygiène, est des plus instructifs et bien fait pour les encourager k user des moyens et des droits que cette loi leur confère.
- Le rapport de M. Proust est plein de chiffres intéressants, à l’appui de ses observations sur le rôle considérable de l’eau dans la santé publique. Nous n’en retenons que le calcul fourni par le docteur Fodor, de Buda-Pest, parce qu’il nous ramène de l’agglomération urbaine à l’habitation considérée en elle-même. Le docteur Fodor a établi que par 10.000 habitants, le choléra et la fièvre typhoïde ont fait cinq fois plus de victimes dans les habitations sales, que dans celles qui étaient propres.
- Dans un travail sur le logement du pauvre à Paris, M. du Mesnil, président delà commission des logements insalubres, signalait, en 1883, la maison portant le N° 21 de la rue Sainte Marguerite comme la plus insalubre de Paris : c’est dans cette maison qù’aparu le second cas de choléra, le 5 novembre 1884.
- En France, la loi du 13 avril 1850 règle les conditions relatives à l’assainissement des logements insalubres.
- Cette loi prévoit, dans toute commune où le conseil municipal l’aura déclaré nécessaire par une délibération spéciale, la nomination d’une commission composée de 9 membres chargée de rechercher et d’indiquer les mesures indispensables d’assainissement des logements et dépendances insalubres, mis en location ou occupés par d’autres que les propriétaires, l’usufruitier ou l’usager.
- Une des causes d’insalubrité des habitations les plus préjudiciables à la santé publique est, sans contredit, l’absence d’eau.
- Dans sa séance du 12 juin 1883, l’Académie de médecine appelait l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de distribuer des eaux de source dans toutes les maisons de Paris.
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- Cette mesure se trouve également édictée dans le projet de règlement sur la salubrité qui a été soumis en 1886 à l’examen du conseil municipal de Paris dans les termes suivants : « Tout » immeuble pouvant servir d’habitation devra être alimenté » en eau provenant de la canalisation de la ville, dès que cette » canalisation sera établie dans la voie publique la plus rappro-» cliée de l’immeuble. »
- En 1878, le Congrès international d’hygiène qui s’est tenu à Paris a émis le vœu que « l’introduction de l’eau dans les logements insalubres et notamment dans les logements d’ouvriers, prennent place comme prescription légale, dans les ordonnances et les réglements de police, »
- En outre, dans sa séance du 12 juin 1883, l’Academie de médecine appelait l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de distribuer des eaux de source dans toutes les maisons de Paris.
- C’est également l’avis du comité consultatif publique de France.
- Imposera-t-on aux propriétaires l’obligation de pourvoir leurs immeubles d’eau salubre et en quantité suffisante, pour assurer l’entretien de propreté de l’immeuble et de ses dépendances?
- La loi de 1850 autorise le conseil municipal à intervenir lorsqu’il s’agit de remédier à une cause d’insalubrité inhérente à l’immeuble même.
- L’absence d’eau constitue-t-elle une cause d’insalubrité inhérente à l’habitation ?
- Il faut bien remarquer que les termes généraux dans lesquels est conçue la loi de 1850 laissent aux commissions, instituées à cet effet, toute latitude pour rechercher et indiquer les mesures d’assainissement des logements reconnues nécessaires.
- Or, le 6 août, un arrêté du conseil de préfecture de la Seine décida, contrairement à ce qui avait été admis jusqu’ici par ce tribunal, que-l’absence d’une conduite d’eau de source dans un immeuble, constitue une cause d’insalubrité publique.
- Non seulement le conseil de préfecture approuve la délibération du conseil municipal ordonnant l’approvisionnement
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- d’un immeuble en eau, mais encore, il prescrit l’eau de source, conformément aux données de la science médicale qui représente l’eau de Seine comme un des principaux véhicules de la fièvre typhoïde qui fait tant de ravages à Paris.
- Le conseil d’État ratifiera-t-il l’arrêté qui précède? Quoiqu’il en soit, nous sommes loin de ce jugement de simple police rpndu en 1885, dans lequel il était dit que l’arrêté qui enjoint au propriétaire de faire dans sa maison des modifications ou des améliorations visant seulement des intérêts privés et ordonnant spécialement d’amener l’eau dans une maison particulière, porte atteinte au droit de propriété, le tribunal n’admettant pas que ce fût là une mesure intéressant la santé publique, mais seulement le bien-être et la commodité des locataires !
- Si la loi de 1850 est susceptible de recevoir, à Paris, des applications aussi conformes à l’intérêt social, il s’en faut de beaucoup qu’elle puisse, dans les communes rurales, donner autre chose que des résultats illusoires. L’immense majorité des communes (toutes sauf8 ou 10, dit M. Loçkroy dans l’exposé des motifs de sa proposition de loi sur les logements insalubres) ne possèdent pas de commission de logements insalubres fonctionnant régulièrement. Dans la plupart des communes, il n’y a pas de personnes compétentes pour déterminer les conditions de la salubrité : en France, sur 36.000 communes, 29.000 n’ont ni docteur, ni officier de santé.
- M. Lockroy propose de revenir à l’organisation créée par le décret du 18 Décembre 1848, et de confier aux conseils et commission d’hygiène la mission conférée par la loi de 1850 aux commissions de logements insalubres.
- La réforme de la législation qui régit cette matière ne saurait être plus longtemps différée.
- 11 résulte d’un travail de dénombrement tout récent qu’en six ans, à Paris, le nombre des locataires triplait dans les garnis, tandis que le nombre des logeurs n’augmentait que dans d’infimes proportions. Dans le 18e arrondissement on relève une augmentation de onze mille locataires en cinq années, tandis que deux cents garnis de plus avaient seulement été créés. Cela fait grand honneur à l’ingéniosité des
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- logeurs qui savent à merveille tirer parti du moindre taudis en le dédoublant ou en l’encombrant de lits.
- Sur 47.627 locaux habités par les déshérités, 27.385 ne comportent qu’une pièce ; 3.735 n’ont ni poêles ni cheminées; 6.894 ne sont éclairés que par une tabatière ; 3.912 n’ont ni fenêtres ni tabatières et reçoivent le jour(?) des escaliers ou paliers! Enfin, 12.736 pièces contiennent deux lits où couchent, en moyenne, quatre personnes ; 4.471 en renferment trois, 556 en reçoivent jusqu’à quatre et treize ont été vus qui possédaient cinq lits.
- Nous n’étonnerons personne en disant que les arrondissements où se trouve le plus gr&nd nombre de ces taudis infects sont précisément ceux où le typhus et la fièvre typhoïde font ordinairement le plus de ravages.
- Et que dire des habitations de la campagne, placées avec incohérence, sans ordre, sans alignement, mal construites avec des matériaux grossiers et sans valeur, basses .et malsaines.
- En 1882 M. Duclerc, alors président du conseil, avait annoncé l’intention de présenter un projet de loi sur les logements insalubres. Le projet de M. Duclerc n’est peut-être pas le premier en date parmi ceux qui attendent encore sous l’orme législatif. La proposition de M. Lockroy, déposée, tout récemment, au début de la législature actuelle sur le bureau de la Chambre, fournit un moyen de sanction éminemment désirable aux travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France dont les décisions sont accueillies par l’opinion publique avec une faveur des plus marquées.
- Aussi croyons-nous utile de donner une brève analyse de cette proposition qui ne vise pas seulement ces maisons négligées dont nous nous parlions tout à l’heure, où les attentats contre la vie et la santé sont patents, mais encore les maisons luxieuses pour lesquelles on n’oublie que trop souvent les précautions réclamées par l’hygiène.
- Le titre I détermine les immeubles soumis à la loi. L’article 2 spécifie que l’habitation comprend non-seulement le logement mais ses dépendances, parce que, insuffisamment indiquées par la loi Me 1850, l’étendue et la nature des dépendances a donné naissance à un grand nombre de contestations. L’article
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- 3 vise les immeubles affectés au commerce ; souvent, en effet, ces immeubles servent d’habitation pendant la nuit aux commerçant et à sa famille ou à ses employés; de plus on a maintes fois observé que des locaux affectés pour une part au commerce et pour une autre à l’habitation communiquant entre eux, avaient été le foyer d’où une épidémie s’était disséminée dans un quartier ou une ville.
- L’article 4 permet de soumettre à l’inspection les locaux habités même par le propriétaire. Suivant l’expression de son rapporteur à l’assemblée législative, M. de Riancey, « quand, le propriétaire habite lui-même l’intérieur de la maison, la loi s’arrête et le laisse libre ;.... s’il veut se nuire à lui-même elle ne saurait l’empêcher- » Ce droit au suicide, comme on l’a caractérisé, ne peut être toléré, car, dit l’auteur du nouveau projet, nul ne saurait avoir le droit de créer un foyer d’infection qui mettrait la santé des voisins en danger.
- Le titre II spécifie les conditions dans lesquelles les règlements concernant les logements et habitations seront rendus. Ceux-ci, en effet, en l’état de l’organisation actuelle de l’habitation, ne sauraient être identiques dans toutes les parties de la France, à la ville et à la campagne. Des règlements spéciaux seront préparés par les conseils d’hygiène et ne seront exécutoires que par décrêts d’administration publique, après avis du comité consultatif d’hygiène publique de France. L’article 6 énumère les conditions sur lesquelles devra spécialement porter cette réglementation.
- Il est nécessaire, dit l’exposé des motifs de la proposition, de les inscrire dans la loi pour éviter de voir soulever devant les diverses juridictions les contestations sur les conditions de la salubrité et de l’insalubrité, qui ont été diversement résolues et qui avaient été insuffisamment définies par le législateur de 1850.
- Les articles 9,10,11, visent la surveillance de la construction des habitations neuves. Cette disposition, dit encore l’exposé des motifs, est indispensable.
- Un vice de construction peut transformer la Villa la plus élégante en un foyer d’infection. Les exemples ne manquent
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- pas. Souvent dans les grandes villes les quartiers riches ont été le théâtre des épidémies typhoïdes. C’est ainsi qu’à Bruxelles, la cause de l’épidémie fut la mauvaise organisation dans les maisons neuves des tuyaux de chute qui permirent aux émanations des égouts de pénétrer dans les appartements.
- Cet exemple cité, avec quelques autres, par l’auteur de la proposition l’induit à insérer dans la loi une disposition d’après laquelle, pour les constructions nouvelles, le plan serait soumis au service de l’inspecteur de l’hygiène, et l’habitation ne serait autorisée qu’après vérification. M. Lockroy estime avec raison qu’il est plus facile et moins coûteux d’empêcher de créer des foyers insalubres que de les faire ensuite disparaître.
- Les titres III, IV, et V établissent la procédure à suivre et déterminent la nature des infractions.
- La sanction des prescriptions contenues dans les articles précédents se trouve dans le titre VI. C’est le tribunal correctionnel de la situation de l’immeuble qui est compétent pour en connaître, Les diverses infractions sont punies d’amendes qui, grâce à l’article 463 du Code pénal, ne pourront être sévères que lorsque la mauvaise volonté des contrevenants sera nettement établie.
- Des dispositions diverses contenues dans le titre VII, une seule est à relever : c’est l’exemption de la contribution des portes et fenêtres pendant trois ans pour toutes ouvertures pratiquées pour l’exécution des mesures d’assainissement.
- Nous avons indiqué les dispositions principales du projet de / M. Lockroy parce qu’il considère les divers cas sur lesquels on estime généralement, à cette heure, que l’intervention sociale peut se porter. Pour des motifs analogues, nousdonnons ci-après les résolutions adoptées par le Congrès des habitations à bon marché tenu à Paris, les 23, 27 et 28 juin, et qui par son caractère international doit refléter l’opinion la plus générale, non plus seulement sur les conditions de salubrité mais sur toutes les questions se rattachant à l’habitation.
- Voici ces résolutions :
- I.— 1° Le problème des habitations salubres à bon marché,
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- vu la complexité des causes enjeu, ne comporte pas de solution universelle et absolue ;
- 2" C’est à l’initiative individuelle ou à l’association privée qu’il appartient de trouver la solution appropriée à chaque cas particulier. L’intervention directe de l’État ou de l’autorité locale sur le marché venant faire concurrence à l’industrie privée ou tarifer les loyers, doit être écartée; elle ne peut être admise que s’il s’agit des moyens de communication, de police sanitaire et de péréquation fiscale;
- 3° Le développement de la construction des maisons à bon marché dans les faubourgs ou les environs des villes est intimement lié au service des transports fréquents et économiques (tarif réduit sur les chemins de fer, trains d’ouvriers, lignes de pénétration dans les villes, tramways, bateaux à vapeur, etc.);
- 4° Parmi les ressources auxquelles il peut être fait appel, il convient de signaler les réserves des caisses d’épargne. L’intervention des caisses d’épargne dans le développement des habitations à bon marché est légitime et utile à condition de demeurer circonspecte; elle peut se réaliser sous des formes variées; le législateur doit la favoriser, soit en reconnaissant la liberté d’emploi des réserves, soit par la réduction des charges fiscales sur les ventes ou prêts hy-pothécaires de l’espèce ;
- 5° Le congrès émet le vœu que l’on autorise les caisses d’épargne à mettre, moyennant des garanties à déterminer, une partie des fonds des déposants à la disposition des constructeurs de maisons ouvrières, ce qui aurait pour objet d’utiliser, dans la région qui les a produits, les capi-taux de la petite épargne ;
- 6° Afin de concilier la liberté de l’acquéreur avec les engagements qu’il contracte par l’achat d’une maison et d’alléger, en cas de mort, les obligations qui retombent à la charge de ses héritiers, il y a lieu d’étudier diverses combinaisons (conditions de résiliation du contrat avec remboursement des annuités, assurances sur la vie et prêts hypothécaires).
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- II. — 1° Le législateur doit édicter des régies spéciales de nature à susciter la création de maisons ouvrières ;
- 2° Les maisons à bon marché doivent jouir, soit d’une manière permanente, soit dans le temps qui suit leur construction, d’exemptions spéciales des charges fiscales qui pèsent sur la propriété;
- 31 L’insalubrité d’une maison ou d’un groupe de maisons peut donner lieu à l’expropriation pour cause d’utilité publique ;
- 4° L’autorité locale doit intervenir dans l’examen de la salubrité de l’habitation;
- 5° Il convient de prescrire dans les villes, au nom de l’hygiène, l’adduction d’eau salubre dans'toutes les maisons;
- 61 Le principe de l’exonération des frais de justice, de timbre, d’enregistrement peut être inscrit dans la loi au profit des habitations à bon marché, dans le cas où la maison de famille constitue l’unique actif mobilier de la succession;
- 7° Il y a lieu d’étudier les modifications qui peuvent être introduites dans la procédure de l’expulsion des locataires, au point de vue des frais.
- III. — Il y a lieu de soumettre à l’approbation de l’autorité publique les plans de constructions ouvrières avant l’exécution au point de vue de la salubrité de l’habitation. Des règlements locaux doivent être rédigés pour prévenir la construction de logements insalubres, en tenant compte des ressources locales en matériaux de construction et des besoins des habitants.
- IV. — 1° Partout où les conditions économiqnes le permettent, les habitations séparées, avec petits jardins, doivent être préférées dans l’intérêt de l’ouvrier et de sa famille;
- 2° Si la cherté du sol ou quelque autre motif oblige à construire dans le centre des villes des maisons où se trouvent rapprochées sous le même toit plusieurs familles, toutes les conditions d’indépendance doivent être minutieusement ménagées en vue de réaliser entre elles le moindre contact;
- 33 Les plans seront conçus dans la pensée d’éviter toute occasion de rencontre entre les locataires. Les paliers et les
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- escaliers, en pleine lumière doivent être considérés comme une prolongation de la voie publique. Il faut proscrire rigoureusement les corridors et les couloirs quels qu’ils soient. Chaque logement doit contenir intérieurement un cabinet d’aisances prenant son jour au dehors et pourvu d’eau;
- 4° Pour les familles composées de plus de trois personnes, la division en trois pièces est indispensable, afin de permettre la séparation des sexes ;
- 5° Toute agglomération où une atteinte serait portée à l’indépendance absolue du locataire et de sa famille doit être proscrite.
- Avant de se séparer le congrès décida la création d’une commission permanente ayant pour objet de poursuivre la réalisation des vœux émis et des résolutions prises par lui.
- Cette commission se compose de MM. Siegfried, président; Georges Picot, Dietz-Monnin, et Muller, vice-présidents; Raf-falovich et Antony Roulliet, secrétaires.
- MM. le lord Maire de Londres, sir Sidney Waterlow, the honourable Forte'scue, lord Campton (Angleterre); Auguste Dollfus, Charles Grad (Alsace); Meeus, de Naeyer (Belgique); le colonel Keyper (Danemark); Canovas del Castillo; Moret (Espagne);Carrol D. Wright (États-Unis); Baëtzman (Norvège) Gustave Moynier, Bodmer (Suisse) y représentent leurs pays respectifs.
- Comme on le voit, le programme du congrès comprenait l’examen de la question des habitations à bon marché : 1° au point de vue financier et économique; 2° au point de vue de la législation ; 3° au point de vue de la construction et de la salubrité ; 4° au point de vue moral.
- Ce cadre est assez vaste pour embrasser la question de l’habitation dans son ensemble et sous toutes ses faces.
- L’exposition du centenaire, et en particulier l’exposition d’économie sociale, ont placé sous nos yeux les expériences faites par des sociétés, des philanthropes, des patrons ou des associations coopératives, en vue de créer pour les classes travailleuses, des logements sains et à bon marché.
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- L’examen des résolutions prises, un coup d’œil sur les solutions adoptées et réalisées nous permettront de voir en quoi les unes et les autres diffèrent ou se rapprochent des solutions qui nous paraissent les plus conformes aux besoins et aux destinées de l’individu et de l’espèce.
- (A suivre) J. P.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Deux causes paraissent opposer des obstacles sérieux au fonctionnement du régime parlementaire. L’abus du droit d’interpellation fait perdre à la Chambre un temps dont elle aurait un meilleur emploi, et le défaut d’organisation rend, dans la plupart des cas, le droit d’initiative législative à peu près illusoire.
- La session extraordinaire de 1889 a été presque exclusivement remplie par les opérations assez fastidieuses de la vérification des pouvoirs, et les premières séances de la session ordinaire seront encore occupées par la vérification des pouvoirs.
- Il reste encore à statuer sur 17 élections dont 15 non encore examinées et 2 soumises à l’examen. De nombreuses questions ou interpellations absorberont, en outre, le temps de la Chambre qui n’est pas encore prête à aborder cette question d’un intérêt capital : la révision de son règlement intérieur. Le rapport de M, Francis Charmes, hostile à l’organisation des grandes commissions, mais qui amende, dans le sens que nous avons déjà indiqué, la procédure actuelle donnera certes lieu à d’intéressants et longs débats, mais qu’en sortira-t-il ?
- Le bilan des travaux accomplis par la législature dont les pouvoirs ont expiré en 1889, pourrait servir d’argument en faveur de la nécessité d’une réforme du travail parlementaire.
- Dans ses huit sessions, les députés de la dernière législature ont tenu 530 séances publiques et 129 réunions générales dans leurs bureaux.
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- Ils ont nommé, pour l’examen des affaires, 427 commissions qui ont tenu 3,118 réunions.
- Dans ces réunions, 2,044 affaires législatives de toute nature ont été soumises à l’examen de la Chambre.
- Sur ce total, on compte 598 projets de loi d’intérêt général émanant de l’initiative gouvernementale, 618 propositions de loi d’intérêt général dues à l’initiative parlementaire, et 46 venant du Sénat.
- Toutes ces affaires législatives, évidemment, n’ont pas abouti ; 1,380 seulement ont pu être entièrement terminées.
- Quant aux 664 autres projets ou propositions de loi, la législature étant terminée, ils sont, de ce fait même, devenus caducs.
- La Chambre devrait trouver dans son règlement le moyen d’éviter une telle déperdition de temps, et surtout de prévenir la caducité des projets de loi. Cette dernière question est l’objet d’une proposition de M. Clémenceau.
- Lorsque la Chambre aura donné une solution quelconque à cette question, la Chambre aura la possibilité de discuter diverses propositions qui reviennent du Sénat et qui ont déjà été examinées par des commissions à elle, au cours de la session extraordinaire dernière.
- Le gouvernement et un certain nombre de députés ont déposé des projets de loi qui intéressent les travailleurs. La Chambre aura à nommer des commissions chargées de les examiner. En attendant que la Chambre soit sortie de la période de formalités qui accompagnent le renouvellement de l’année, et ait épuisé le stock d’interpellations actuellement â l’ordre du jour, énumérons les divers projets dont elle est saisie et qui entrent dans le cadre des questions dont s’occupe d’une fàçon plus spéciale le Devoir.
- Proposition de loi sur la liberté d’association (Cunéo d’Ornano.
- Proposition ayant pour objet d’organiser l’assistance judiciaire devant les justices de paix (Million).
- Propositions intéressant l’agriculture :
- Proposition de loi sur l’institution des Chambres consultatives d’agriculture, et sur l’organisation du Conseil supérieur de l’agriculture (Méline).
- Proposition de loi sur l’enseignement agricole (Rey).
- Proposition ayant pour objet de modifier le titre II du Code rural (vaine pâture) (Bourgeois).
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- Proposition de loi portant une disposition additionnelle à l’article 1766 du Code civil, en vue d’assurer aux preneurs de baux à ferme le partage de la plus-value qu’ils auraient donnée au fonds loué (Lecomte).
- Proposition de loi relative à l’indemnité de plus-value à payer aux fermiers sortants (Thellier de Poncheville).
- Proposition de loi pour la conservation des petites propriétés rurales (de Mun).
- Proposition de loi relative à la pension alimentaire en faveur des vieux paysans (Cluseret).
- Quarante-quatre projets ou propositions de loi concernant le commerce et l’industrie.
- Quatre propositions ont été déposées : la première par M. Lockroy; la seconde par M. Félix Faure; la troisième par M. Léon Renard; la quatrième par M. Siegfried, pour organiser la représentation commerciale et industrielle.
- M. Lockroy a déposé trois propositions de loi sur les conseils de prud’hommes, sur les prud’hommes commerciaux, et sur l’arbitrage.
- M. Tirard, président du Conseil, ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, a déposé un projet de loi sur les conseils de prud’hommes.
- Mentionnons, en outre, les projets et propositions de loi suivantes :
- Proposition de loi sur l’arbitrage et les conseils de conciliation et d’arbitrage (Le Cour).
- Proposition de résolution tendant à la nomination d’une commission chargée d’examiner la situation économique de la France (Félix Faure).
- Projet de loi portant modification à l’article 2 de la loi du 23 juin 1857 sur les marques de fabrique et de commerce; un projet de loi modifiant le tableau annexé à la loi du 13 juin 1886, concernant les usages commerciaux, et un projet de loi ayant pour objet de modifier les articles 110, 112 et 632 du Code de commerce, sur la lettre de change.
- Proposition de loi portant modification sur les protêts. (Lockroy).
- Proposition de loi, adoptée par le Sénat, relative aux dessins et modèles industriels.
- Ont déposé chacun une proposition de loi tendant à proroger la loi sur la marine marchande (Reynal et Siegfried).
- Propositions de loi tendant à régler la condition des étrangers en France (Castelin, Lalou, Brincard).
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- Proposition de loi ayant pour objet la défense du travail national et l’établissement d’une taxe de résidence sur les étrangers séjournant en France (Hubbard).
- Proposition de loi ayant pour objet la protection du travail national contre les étrangers (Mâcherez).
- Proposition de loi relative aux tarifs h homologuer, concernant les produits étrangers transportés par chemins de fer français (Barbe).
- Proposition de loi, adoptée par le Sénat, ayant pour objet d’abroger les dispositions relatives aux livrets d’ouvriers.
- Proposition de loi relative à l’administration des Caisses de secours ouvrières contre la maladie, les accidents, la vieillesse, etc. (Boyer).
- Projet de loi, adopté par la Chambre des députés, adopté avec modifications par le Sénat, sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels.
- Proposition de loi tendant â la réduction de la journée du travail h huit heures dans les mines, usines, manufactures, et en général dans tout atelier mécanique (Ferroul).
- Proposition portant modification de la durée du travail dans les usines et manufactures (baron Piérard).
- Proposition de loi sur la réglementation du travail industriel (de Mun).
- Proposition de résolution relative à une législation protectrice du travail, qui deviendrait l’objet de lois et de traités internationaux (Ferroul).
- Proposition de loi relative à la salubrité du travail et à la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels (Lockroy).
- Proposition de loi ayant pour objet d’assurer la répression des contraventions aux règlements sur les établissements dangereux, insalubres ou incommodes (Lockroy).
- Proposition de loi sur les conditions du travail dans les fabriques d’allumettes chimiques (Baudin).
- Proposition de loi portant abrogation de la loi contre les affiliés à l’Association internationale des travailleurs (Dumay).
- Proposition de . loi' relative aux syndicats ouvriers (La-chize).
- Proposition de loi ayant pour objet de réprimer les atteintes portées à l’exercice des droits reconnus par la loi du 12 mars 1884 aux syndicats professionnels de patrons et d’ouvriers (Bovier-Lapierre). (Urgence déclarée au scrutin par 323 voix contre 181, sur 504 votants).
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- Proposition de loi, adoptée par le Sénat, sur les délégués mineurs.
- Proposition de loi relative aux concessions minières (Fer-roul).
- Proposition de loi contre l’intervention de l’armée entre le capital et le travail (Baudin).
- Proposition de loi relative au placement gratuit des employés et ouvriers de toutes professions (Mesureur,-Mille-rand).
- Proposition de loi relative au placement des employés et ouvriers de toutes professions (Dumay).
- En outre, un grand nombre de projets de loi intéressent le régime fiscal, et le régime douanier.
- Ajoutons que M. Mesureur, député de la Seine, doit déposer une proposition de loi tendant à la nomination d’un conseil supérieur du travail. Ce conseil qui n’aurait qu’un caractère consultatif, serait appelé à donner son avis sur toutes les questions ouvrières. Il comprendrait une centaine de membres dont soixante nommés par le Gouvernement et choisis parmi les personnes désignées par leur compétence, et les autres, nommés par les Chambres syndicales ouvrières des principaux centres ouvriers.
- Pendant ce temps les groupes techniques se constituent en dehors du règlement. Nous avons annocé la formation du groupe agricole ; ce groupe s’est partagé en trois sections : 1° celle des tarifs douaniers, 23 celle des impôts, 3° celle des questions diverses.
- De son côté le groupe industriel et commercial, dit du travail, a classé l’ordre de ses travaux ainsi qu’il suit :
- 1° Projets relatifs à la représentation commerciale et industrielle et à la reconstitution du conseil supérieur du commerce sur des bases plus larges;
- 2° Projets relatifs aux droits de douanes (maïs, mélasses, produits agricoles, etc.) ;
- 3° Protection agricole et industrielle en réservant aux producteurs français les marchés et fournitures de l’État, des départements et des communes;
- 4° Protection des ouvriers français par la réduction des heures de travail, l’assistance en cas d’accidents et l’établissement de pensions de retraite;
- 5° Protection du travail national contre la concurrence des
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- ouvriers étrangers par la création de taxes de séjour, de taxes militaires, etc.;
- 6° Questions diverses relatives aux marques de fabrique, aux ports maritimes, aux droits différentiels à percevoir dans les ports, etc., etc.
- Le groupe s’est divisé en sous commissions d’études qui prépareront pour la session de janvier des rapports sur ces diverses matières.
- La besogne ne manquera donc pas à la Chambre, et l’on peut voir se dessiner chez nos honorables une préférence marquée pour les questions économiques.
- Une escarmouche vient d’avoir lieu entre libre-échan-gistes et protectionnistes à l’occasion de la discussion sur la proposition de M. Méline, président du groupe agricole, ayant pour objet la nomination d’une commission de 15 membres chargée d’examiner les projets de loi douaniers.
- Les explications données par M. Méline sur les attributions de cette commission qui serait chargée suivant lui d’étudier la question des traités de commerce, donnent au vote de la Chambre, qui a prononcée l’urgence par 314 contre 187, sa véritable signification. On peut donc considérer le vote ci-dessus comme donnant la proportion des protectionnistes et libre-échangistes de la Chambre.
- La Chambre a confié de nouveau à M. Floquet, et le Sénat à M. Le Royer, les hautes fonctions de la présidence dans lesquelles ils ont su, par leur impartialité, se concilier l’estime et la sympathie de leurs collègues.
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- FRANCE
- La Question commerciale.— Voici le texte du questionnaire arrêté par le Conseil supérieur du commerce et de l’industrie, qui vient d’être envoyé aux chambres consultatives, en vue de la prochaine échéance des divers traités de commerce :
- Première question.— Quelle est la situation présente de chacune des branches d’industrie et de commerce de votre circonscription? Quelles sont les causes générales de cette situation? Quelle est la part d’influence sur la production, sur le commerce avec l’étranger, qu’il convient d’assigner au régime économique inauguré en 1860 ?
- Deuxième question.— Dans quels pays s’exportent vos produits? Exportez-vous directement ou par l’intermédiaire de commissionnaires français ou étrangers ? De quels pays s’importent les produits similaires? Quelles sont les causes de cette importation ? Quelle est l’importance de vos exportations et dans quelles proportions entrent-elles dans votre production totale? Quelle est l’importance de l’importation des produits similaires étrangers ? Quelles variations ces exportations et ces importations ont-elles subies depuis l’inauguration du régime actuel ? Quelles en sont les causes?
- Troisième question.—Êtes-vous d’avis qu’il y a lieu de dénoncer les traités existants? S’ils sont dénoncés, comment les remplacer?Entendez-vous qu’on doive négocier, avec les pays qui nous accorderaient des avantages corrélatifs, des arrangements nouveaux,soit sur la loi des anciens traités à long terme, soit sur celle des conventions commerciales qui auraient une durée moindre et la même date d’échéance ?
- Pensez-vous, au contraire, que l’État doive conserver ses tarifs et qu’il établisse, soit un tarif général unique, applicable à tous les pays étrangers sans distinction, soit un double tarif: le premier « minimum » à l’égard des pays qui nous accorderaient des avantages corrélatifs, le second « maximum » à l’égard
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- des autres? Et comment comprendriez-vous le fonctionnement de ce dernier système ?
- Quatrième question.— Demandez-vous qu’on modifie le tarif général des douanes, soit en ce qui touche le taux des droits, soit en ce qui touche leur classification? Quelles sont les modifications que vous réclamez et pour quelles raisons les réclamez-vous ?
- Cinquième question.— Quelles sont les matières premières que vous employez dans votre industrie? D’où les recevez-vous? Que pensez-vous d’un droit qui les frapperait et par quel système (drawback, admission temporaire ou tout autre moyen) vous paraîtrait-il possible d’empêcher que ce droit, s’il était établi, n’entrave votre exploitation ?
- Sixième question.— Quel serait le régime douanier qu’il conviendrait d’appliquer aux colonies ?
- Septième question.— Parmi les tarifs de nos compagnies de chemin de fer, en est-il qui favorisent à votre détriment la concurrence étrangère? Quels sont-ils?
- Huitième question.— Le régime économique actuel est-il ou non profitable à la marine marchande et aux ports de commerce ?
- On ajustement fait remarquer que ce questionnaire est à la fois insuffisant et confus ; qu’il questionne les intéressés sur des points où ils sont passionnés, mais non compétents, et qu’il ouvre la porte toute grande à leurs préjugés et à leurs convoitises.
- Le Temps a fait de ce questionnaire une critique très spirituelle et très juste à laquelle’nous nous associons très volontiers :
- « Dans une enquête sérieuse, dit notre confrère avec • grande raison, ce qui importe, ce ne sont pas les opinions, ce sont les faits... Ce n’est pas aux déposants de conclure, c’est à l’opinion publique, éclairée par l’enquête, et, en dernière analyse, au gouvernement et aux Chambres.»
- ITALIE
- La Suppression des Tarifs différentiels.— Un acte politique des plus intéressants pour notre pays et encore plus pour le pays qui en a pris l’initiative, c’est la suppression par le parlement italien des tarifs différentiels envers la France.
- Il est évident que l’établissement des tarifs différentiels avait été pour l’Italie une fort mauvaise affaire; que l’Italie en a
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- autrement souffert que la France. Le gouvernement italien en demandant leur abolition l’a très clairement laissé entendre.
- Faut-il considérer leur suppression comme une avance tardive, ou comme un habile expédient? Quoiqu’il en soit il en est résulté une détente sensible dans les rapports commerciaux des deux pays, et cette détente n’a pas été sans profit pour leur bonne entente si désirable et si désirée par les patriotes de France et d’Italie, et par tous les véritables amis de la paix.
- Le nouveau Code pénal italien. — Depuis le 1er janvier est entré en vigueur, en même temps que la nouvelle loi sur la sûreté publique et l’abolition des tarifs différentiels avec la France, le nouveau code pénal auquel ont collaboré six ministres et de nombreuses commissions.
- Jusqu’à présent l’Italie avait trois codes pour l’ancien royaume de Naples, pour la Toscane et pour le Piémont. Tous les procès en suspens seront jugés.suivant le nouveau code qui est l’œuvre de M. Zanardelli.
- SUISSE
- Le Monopole des Alcools. —La Suisse fait depuis deux ans l’expérience du monopole des alcools et on assure qu’elle s’en trouve bien. Le monopole a été établi dans le triple but de réduire la consommation, d’empêcher la circulation des produits nuisibles et de procurer des ressources au Trésor.
- . L’alcoolisme faisait en Suisse de grands ravages et le monopole y aurait porté un commencement de remède. Officiellement la consommation de l’alcool s’est réduite de 58 0/0; mais le Conseil fédéral reconnaît que, en tenant compte de la contrebande et de divers autres facteurs, la consommation réelle n’a pas diminué dans d’aussi fortes proportions; il estime cette diminution à 25 0/0 seulement.
- Les recettes nettes de l’exploitation qui avaient été évaluées à 8,820,000 francs n’ont atteint que 4,958,000 francs. Mais si l’on tient compte de ce fait que le premier exercice a supporté la majeure partie des frais d’organisation et les conséquences des tâtonnements du début, on ne trouvera pas ce résultat trop mauvais. Pour l’année courante, on obtient des résultats déjà bien plus rémunérateurs.
- Le gouvernement fédéral ne touche aucune part des bénéfices du monopole» Ces bénéfices,après déduction des dédommage-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ments accordés à certaines villes et à certains cantons, pourl’abolition de leurs octrois et la suppression des dernières barrières intercantonales, doivent être répartis aux vingt-cinq cantons au prorata de leur population. Le premier exercice a donné, à 464,000 fr. près, de quoi payer les indemnités prévues; mais l’exercice 1889 permettra déjà d’éteindre ce déficit et on prévoit dès cette année qu’une première répartition pourra être faite aux gouvernements cantonaux.
- Il est d’autant plus curieux de voir la Suisse se lancer dans cette voie qu’elle ne possède ni le monopole des tabacs, ni celui des allumettes, qui sont cependant faciles à établir.
- BELGIQUE
- Les grèves de mineurs.— Le 25 décembre dernier s’est fondée à Bruxelles la Fédération des ouvriers mineurs belges dans le congrès tenu en la « Maison du peuple ».
- Dans le manifeste initial qu’elle adressait aussitôt elle décidait de soutenir le mouvement de grève dos bassins de Char-leroi et de Liège, de réclamer la réduction de la journée à neuf heures, une augmentation de 15 pour 0/o et de créer des syndicats de mineurs dans chaque localité et pour tous les charbonnages de Belgique.
- Après la victoire des mineurs qui avaient obtenu la réduction de la journée à neuf heures, la situation s’est de nouveau embrouillée. De là, une série de conflits qui s’apaisent peu à peu; mais la situation reste précaire.
- Et il en sera toujours ainsi tant qu’une sanction légale ne sera pas intervenue pour faire respecter les contrats entre ouvriers et patrons.
- ALLEMAGNE
- Les revendications des mineurs.— Le mouvement gréviste s’accentue dans les régions houillères. Les mineurs du Bas-Rhin et de la Westplialie ont demandé une augmentation de salaires de 50 pour 0/o et la journée de travail à huit heures, y compris la descente dans la mine.
- Des négociations ont commencé— Puissent-elles aboutir!
- Les Élections allemandes. — L’ordonnance impériale fixant au 20 février les élections au Reichstag a surpris tout le monde.
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- On se demande encore à quels mobiles a obéi Guillaume II en avançant la date des élections. Les pouvoirs de l’assemblée actuelle expirent, en effet, le 10 février.
- La période électorale ne sera donc que de dix jours seulement pour les députés qui ont l’intention de solliciter des électeurs le renouvellement de leur mandat. Le gouvernement a-t-il compté sur le désir bien naturel chez ces députés d’augmenter à leur profit la durée de la période électorale en désertant le parlement avant la clôture définitive de la session ? A-t-il vu dans cette désertion plus que probable le moyen de sauver sa loi contre les socialistes si compromise ?
- S’il est vrai que par cette manœuvre le gouvernement n’ait pas voulu donner aux partis de l’opposition le temps de s’organiser, il pourrait bien en être pour ses frais d’habileté, en ce qui concerne le parti socialiste.
- Les douze cent mille électeurs socialistes sont groupés, organisés et voteront avec une discipline, qui ne laisse pas d’inquiéter Guillaume et Bismark.
- Saris attendre que le gouvernement impérial eût fixé la date des élections pour le renouvellement du Reichstag, le groupe socialiste du Parlement de l’empire avait déjà depuis plusieurs semaines, adressé à ses coreligionnaires politiques les instructions suivantes :
- Tous les symptômes indiquent que la lutte électorale éclatera dans toute sa violence immédiatement après- les fêtes de Noël. Nous supposons que nos amis ont fait partout les préparatifs nécessaires pour pouvoir entrer à tout instant dans cette lutte avec toutes leurs forces. Nous avons fait ce que nous avons fait lors des élections précédentes : nous avons institué un comité central qui prendra en main la direction des élections. Ce comité se compose de : Bebel, Grillenberger, Licbknecht, Moister, Singer. Toutes les questions relatives à l’élection devront être adressées à un des membres du comité. Les circonscriptions qui ne sont, pas en état de faire face, par leurs propres moyens, aux dépenses qu’entraîne la lutte électorale, devront faire parvenir, par l’intermédiaire de leur comité électoral et au plus tard le 1er janvier, à Bebel ou à Singer une communication indiquant la somme qu’elles croient devoir demander au fond général constitué pour les élections.
- Pour ce qui est de l’agitation électorale nous recommandons instamment à l’attention de tous les instructions suivantes : Toutes les fois que les partis qui nous sont hostiles
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- convoqueront des assemblées électorales générales, tous nos amis devront se rendre à ces assemblées pour les faire tourner au profit de notre parti. Mais si nos adversaires convoquent des réunions faites uniquement pour les membres de tel ou tel parti, à l’exclusion de nos amis, nos amis devront considérer comme un devoir de rester à l’écart de ces réunions. Nous n’avons pas le droit de forcer nos adversaires à s’expliquer avec nous dans leurs réunions. S’ils évitent le combat que', nous sommes prêts à affronter, que les électeurs les jugent! Si nos adversaires provoquent des assemblées sous forme de réunions publiques de leurs partisans, le comité qui convoque ces assemblées a aussi le droit de tenir en mains le bureau de la réunion. Dans ce cas, nous conseillons instamment à nos amis de ne pas demander l’élection d’un bureau; nous conseillons plutôt, si la libre discussion n’est pas permise dans ces sortes d’assemblées, de rester à l’écart de ces assemblées ou d’en sortir.
- Enfin, nous recommandons à tous de ne pas perdre de vue, dans l’ardeur de la lutte, le fond même des questions qui sont en jeu. Il ne faut attaquer les personnes que dans le cas où l’adversaire se laisserait entraîner par l’ardeur de la lutte à des personnalités odieuses ou s’il s’est rendu coupable, dans la vie civile, d’actes dont l’intérêt public exige la critique.
- Au dernier moment le gouvernement s’est décidé à laisser mettre en discussion et rejeter la loi contre les socialistes.
- Il a, sans doute, voulu se réserver un moyen de peser sur les décisions du futur parlement.
- RUSSIE
- La Russification des provinces baltiques.— Depuis le commencement de la présente année la langue russe est devenue la langue de l’enseignement public dans les gouvernements de Courlande et de Livonie.
- Dès le 10 Décembre, M. Manassein, ministre de la justice, promulguait, au nom d’Alexandre III, la réforme juciciaire des provinces baltiques, créant de nouveaux tribunaux dans ces mêmes gouvernements, et y rendant obligatoire la langue russe. En même temps que cette réforme, était mis en vigueur l’ukase impérial étendant l’usage obligatoire et exclusif du russe aux délibérations des conseils communaux.
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- LE DEVOIR
- Ces différentes mesures ont été vivement commentées par la presse allemande, qui a protesté contre l’oppression du germanisme dans les provinces baltiques.
- Depuis 1710, les provinces baltiques sont réunies à l’empire russe et ont vécu exclusivement de sa vie. Ce n’est pas d’aujourd’hui que, au sein même de la race autochtone, esthe et lette, on s’est plaint de la disproportion qui continuait d’exister entre le million et demi d’indigènes esthes et lettes et les 200,000 Allemands encore maitres de ces provinces par leurs grandes propriétés, leurs assemblées de noblesse ou leurs conseils communaux et leurs juges locaux.
- Quand Alexandre II décréta, il y a vingt-cinq ans, la réforme qui renouvela l’appareil judiciaire de son empire, les Allemands des provinces baltiques intercédèrent pour leurs tribunaux locaux. Alexandre II, qui avait pour la noblesse baltique une sympathie personnelle, accorda vingt-cinq ans de délai.
- Le 10 décembre expirait ce délai de vingt-cinq ans. Les mesures dont on se plaint n’ont dû, dans ces conditions, surprendre personne.
- BRÉSIL
- Les Élections brésiliennes.— Un des premiers actes du gouvernement provisoire brésilien a été l’abolition de la loi du suffrage restreint qui exigeait qu’un électeur eût un revenu de 1000 francs, et la proclamation du suffrage universel.
- Le suffrage universel portera sur une population masculine de 3.787.289 blancs, de 3.801.787 métis, de 1.954.452 nègres et de 386.955 indiens.
- Le gouvernement provisoire a ensuite fixé au 15 septembre les élections pour la constituante. L’éloignement de la convocation du parlement brésilien a paru suspect à tous ceux qui se préoccupent de l’avenir d’un aussi beau pays dans lequel l’Europe a désormais tant d’intérêts engagés. On a trouvé beaucoup trop longue la durée de cette période quasi dictatoriale pendant laquelle les hommes de cour qui ont pris la lourde charge du pouvoir n’auront que trop souvent, l’occasion de s’attirer le mécontentement de leurs administrés, particulièrement, celui des provinces éloignées, déjà fort jalouses de la capitale et que l’on ne parviendra guère, semble-t-il, à contenter que par une décentralisation à outrance incompatible avec la suspension de la vie parlementaire.
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- Répondant à ces préoccupations le gouvernement provisoire, dans une note officielle, dit au sujet de la date aussi éloignée des élections :
- « C’est le délai le plus court possible, vu la nécessité d’organiser le nouveau régime électoral et procéder à la confection des listes de la masse énorme d’électeurs nouveaux, sept ou huit cent mille environ, créés par les décrêts du gouvernement provisoire qui ont étendu le droit de vote à tous ceux qui savent lire et écrire et à ceux qui acquerront la nationalité brésilienne en vertu de la grande naturalisation.
- « Il est impossible de convoquer ce corps électoral dans un délai plus rapproché. Déjà, à l’occasion de la réforme électorale de 1881, qui avait été décrétée le 9 janvier, la nouvelle Chambre n’avait pu être convoquée que pour le 31 décembre. »
- La note signée par le ministre des finances, M. Ruy Barbosa, continue en ces termes :
- « Les critiques qui se sont manifestées en Europe prouvent que l’on ne s’y rend pas compte des conditions spéciales du Brésil. Un délai moindre est matériellement impossible.
- » L’opinion publique, au Brésil, est satisfaite. Elle le serait aussi en Europe si l’on y connaissait le Brésil.
- » Ici, l’on s’étonne de ces critiques, qui font supposer que l’on regarde le Brésil comme un pays peuplé ainsi que les États européens, quand il est, en fait, un vaste territoire de près de neuf millions de kilomètres carrés, avec une population excessivement disséminée.
- » Une modification des délais décrétés est impossible. Il ne faut pas réclamer de nous des choses impraticables et surnaturelles. »
- Il nous reste à souhaiter que le Brésil traverse sans encombre cette délicate période, et que le suffrage universel se prononce, à la plus grande majorité possible, le jour où il aura la parole, pour le maintien et la consolidation de la République.
- AFRIQUE.
- Le Conflit anglo-portugais. — La Gazette de Londres (officielle) vient de publier la correspondance diplomatique échangée entre l’Angleterre et le Portugal relativement au différend anglo-portugais.
- Voici un résumé de cette correspondance qui comprend la période entre le 16 novembre 1889 et le 13 janvier 1890 :
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- Le 16 novembre, M. Petre, ministre d’Angleterre à Lisbonne, a communiqué à lord Salisbury la traduction du décret du roi de Portugal annonçant la création en Afrique d’un nouveau district du' nom de Zumbo.
- Le 20 novembre, lord Salisbury a répondu que le Machona-land se trouvait sous le protectorat anglais et que, par conséquent, le gouvernement britannique ne reconnaîtrait aucune prétention du Portugal dans ces parages.
- Le 6 décembre, M. d’Antas, ministre du Portugal à Londres, a remis à lord Salisbury une dépêche de M. Barros Gomez établissant les droits du Portugal sur le territoire contesté.
- En réponse à cette note, le chef du cabinet anglais, écrit, le 26 novembre, à M, Petre, que Je territoire en question ne se trouvait pas depuis deux siècles sous l’administration effective des autorités portugaises et n’était pas aussi occupé par ses troupes.
- « Pendant ces deux siècles — ajoute lord Salisbury — le gouvernement portugais n’a fait absolument rien pour la colonisation de cette vaste région dont il réclame aujourd’hui la posession, et il n’a pas même cherché à explorer une grande partie de cette région. C’est pourquoi le gouvernement britannique ne saurait admettre que les considérations historiques formulées par M. Barros Gomez puissent annihiler les droits acquis par les missionnaires et commerçants anglais dans les vallées de la Nyassa et du Chiré.
- « Les arguments de M. Barros Gomez ne sauraient aussi affecter la légalité du protectorat que la Grande-Bretagne exerce depuis longtemps sur le Lobengula et, depuis une époque plus récente, sur les Makololos..»
- Les dépêches ultérieures se rapportent à l’action du major Serpa Pinto sur le territoire en litige. Lord Salisbury dit qu’en attaquant les Makololos, le major a porté atteinte aux droits d’un État ami, et il demande le rappel de tous les officiers portugais qui ont participé à cette attaque.
- Répondant à ces demandes du chef du cabinet anglais, M. Barros Gomez a communiqué, le 20 décembre, à M. Petre, un long exposé de la conduite du major Serpa Pinto et il ajoute que des ordres lés plus explicites viennent d’être envoyés à Mozambique pour que les établissements anglais et les intérêts des commerçants britanniques soient respectés.
- Dans une note du 2 janvier, lord Salisbury écrit que les actes ultérieurs de l’expédition dirigée par Serpa Pinto démontrent une intention bien arrêtée de la part du Portugal de provoquer des hostilités.
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- « C’est pourquoi — ajoute le chef du cabinet anglais — le gouvernement de la reine demande que le Portugal lui donne sans retard et d’une façon bien catégorique l’assurance qu’il ne fera aucune tentative pour donner aux questions territoriales une solution par la force et pour établir la domination du Portugal sur les districts où prédominent les intérêts britanniques. »
- En réponse ù la note de lord Salisbury, M. Barros Gomez enyoya, le 8 janvier, un nouvel exposé détaillé des actes de Serpa Pinto et il ajouta que si ses explications étaient trouvées insuffisantes pour donner satisfaction au cabinet de Londres, il ne restait qu’à soumettre la question en litige à la décision d’une conférence internationale, composée des délégués de toutes les puissances signataires de l’acte général de Berlin.
- A la suite de cette dernière note de M. Barros Gomez, lord Salisbury envoya, le 10 janvier, par l’entremise de M. Petre, un ultimatum demandant le rappel des troupes, des autorités et de toutes les expéditions, de quelque nature qu’elles soient, sur les rives du Chiré, au delà du confluent du Ruo, au sud du Zambèze et de la région des Mashouas.
- Cet ultimatum a été signifié verbalement à M. Barios-Gomez ministre des affaires étrangères du Portugal. L’Angleterre a donné un délai de vingt-quatre heures au Portugal, ajoutant que le ministre d’Angleterre, passé ce délai, se retirerait immédiatement.
- Le gouvernement portugais, après avoir reçu l’avis du Conseil d’Etat, a répondu à l’Angleterre qu’il se plierait aux ordres qu’on lui intimait, ajoutant qu’il ne cédait qu’à la pression violente d’une puissance de premier ordre avec laquelle il n’était pas de force à se mesurer.
- Le ministre portugais ne s’est pas borné à réserver les droits de la couronne sur les territoires situés le long du Chiré, celui des Makololos et le Machonaland au sud du Zambèze ; il a réservé encore expressément « le droit que confère l’article 12 de la convention de Berlin de régler définitivement le litige par médiation ou par arbitrage ».
- Cet article est ainsi conçu: « Dans le cas où un dissentiment sérieux, ayant pris naissance au sujet ou dans les limites des territoires mentionnés à l’article 1er et placés sous le régime de la liberté commerciale, viendrait à s’élever entre des puissances signataires du présent acte ou des puissances qui y adhéreraient par la suite, ces puissances s’engagent, avant d’en arriver aux armes, à re-
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- courir à la médiation d’une ou de plusieurs puissances amies. Pour le même cas, les mêmes puissances se réservent le recours à la procédure facultative de l’arbitrage. »
- L’engagement consigné dans cet article était tout à fait applicable au litige anglo-portugais, puisque l’article premier de l’acte susdit englobe le Zambèze jusqu’à son embouchure et le Chiré jusqu’à cinq milles en amont de son confluent. C’est cette arme diplomatique, excellente aux mains du Portugal, que le cabinet de Londres a voulu parer, même d’avance, en poussant à son adversaire un coup droit et brutal, qui a amené la chute du ministère portugais en même temps qu’il soulevait en Europe la plus vive émotion.
- Ces faits se passent de commentaires, et sans examiner autrement jusqu’à quel point le Portugal a pour lui, dans ce litige, et le droit historique, et le droit moderne, nous rappele-rons que lorsque les missionnaires anglicans ont voulu, il y a quelques années, se rendre dans la vallée du Nyassa pour y catéchiser les nègres, ils en ont informé les autorités portugaises, reconnaissant ainsi la juridiction du Portugal sur cette contrée. ‘Or, c’est la présence de ces mêmes missionnaires, c’est l’existence des établissements par eux fondés que le Foreign Office invoque aujourd’hui, faute de mieux, comme titre de propriété.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- PAROLES PACIFIQUES. — LA PAIX ARMÉE.
- LE DÉSARMEMENT. — L’ARBITRAGE.
- L’année 1890 tiendra-t-elle les promesses de l’année 1889?
- «Ni les empereurs, ni les rois n’ont paru à l’Exposition de 1889 » disait naguère le Secoln, « mais les peuples y sont venus en pèlerinage fraternel, avides de se connaître, de s’entendre, de s’avancer tous dans la voie du progrès. »
- Les gouvernants ne se sont pas mépris sur les véritables sentiments de leurs peuples. Des paroles pacifiques ont été prononcées par les divers chefs d’État européens.
- Dans le débat sur le projet de loi relatif à l’abrogation des droits différentiels édictés contre nous, M. Crispi a fait assaut de sympathies envers la France avec les orateurs du parti démocratique.
- La chancellerie russe faisait tout récemment déclarer que l’admission à la cote officielle de Vienne du dernier emprunt bulgare, opération qu’elle aurait le droit de considérer comme une infraction au traité de Berlin, ne la ferait cependant pas sortir de l’attitude expectante qu’elle observe par rapport aux affaires de Bulgarie.
- De son côté, le cabinet austro-hongrois se montrait décidé à ne pas outrepasser les limites d’une simple action diplomatique, dans ses démêlés avec la Serbie touchant le retrait du monopole de l’industrie du sel concédé à une maison de Vienne.
- On ne pouvait mieux clore une année qui avait vu se dénouer à l’amiable le conflit survenu entre l’Allemagne et la Suisse au sujet de l’hospitalité donnée à des socialistes allemands, et le conflit survenu entre l’Allemagne et les États-Unis à propos des lies Samoa.
- Le président de la République française, résumait bien la situation, en même temps qu’il exprimait éloquemment les sentiments du peuple français, lorsque, en remerciant le nonce des vœux que celui-ci venait de lui offrir au nom
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- du Corps diplomatique, il disait « qu’il était particulièrement heureux après l’année qui vient de s’écouler et qui nous a montré tant de merveilles réunies, d’entendre l’écho des hommages rendus au génie pacifique et civilisateur de la France ; » et qu’accentuant l’expression de cette pensée, il ajoutait: «C’est à continuer ces grandes œuvres de paix et de progrès, que nous appliquerons nos communs efforts dans l’année qui commence. »
- En faisant ainsi allusion à l’impression pacifique et vraiment bienfaisante qui a été produite par l’Exposition universelle et par le résultat des élections de 1889, M. le président de la République française est dans le vrai. Cette impression, d’ailleurs, a été :au commencement de la nouvelle année, traduite par plusieurs des importants organes de l’opinion Européenne. Les paroles de M. Carnot ont été comme le signal d’une explosion générale de témoignages d’estime pour la France. La presse allemande qui s’était le plus signalée par son animosité contre nous, s’y est associée à sa manière. Ne pouvant oublier qu’élle n’avait cessé jusque-là de nous prêter les intentions les plus belliqueuses, elle déclarait que la France s’était assagie.
- Notre pays n’ayant .aucunement justifié l’accusation d’hier, le compliment d’aujourd’hui porte à faux. De tout cela nous n’avons à retenir qu’une chose : la reconnaissance unanime de nos intentions pacifiques.
- Dans le discours du trône lu à l’ouverture du Landtag prussien, le 15 Janvier, on trouve le passage suivant : « L’empereur et roi a la joie de constater que l’Allemagne entretient de bonnes relations avec toutes les puissances étrangères ».
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- L’armée allemande est en plein travail de rénovation. On améliore à la fois son organisation générale et l’armement de son infanterie. La réforme entreprise ne sera pas terminée avant dix-huit mois.
- Est-ce là notre principale garantie de paix V
- Il y a trois plaies vives dans l’Empire allemand,centre de la triple alliance : la question de l’Alsace-Lorraine toujours saignante ; le socialisme dont les forces grandissent inces-
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- samment sans que ni ruses, ni violences, ni police, ni'soldats y fassent rien que de les accroître ; la permanence des grèves, maladie endémique en Allemagne et en Belgique.
- (Les États-Unis d’Europe.)
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- A l’heure actuelle les États Européens, petits et grands, ont à se préoccuper tout autant de questions économiques et sociales que de politique pure. La paix armée impose aux nations des charges accablantes au moment où la crise économique se fait le plus rudement sentir.
- Et cette paix est précaire, instable, à la merci d’un caprice de souverain ou de ministre.
- Il faut poursuivre sans relâche l’établissement d’un ordre juridique international et le désarmement.
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- M. J. Simon a fait dernièrement â un de nos confrères la déclaration suivante:
- <t Les États européens ont tendu la corde à la briser, et ils ne peuvent aujourd’hui la tendre davantage. La nécessité de se dépasser les uns les autres dans cette lutte pour le développement de la puissance militaire fait peser sur l’industrie le commerce et l’agriculture des charges écrasantes qu’il est désormais impossible d’augmenter.
- » De plus, elle stérilise les forces intellectuelles des peuples en les dirigeant toutes vers le même but, qui est le triomphant accroissement de la force brutale. C’est là un état exceptionnel, qui, comme tous les états exceptionnels, doit finir pour rendre la place à la vie normale. Cette vie normale, c’est le désarmement.
- » Maintenant, il faut bien s’entendre sur le mot. On n’entend pas, par désarmement la suppression de l’outillage militaire, mais seulement une réduction consentie par tous les États, sur des bases qui seraient établies par un congrès. Il est bien évident que, le jour où les nations européennes consentiraient chacune à réduire par exemple de 50 0/0 leurs dépenses de guerre, leurs situations respectives relatives demeureraient identiques.
- » La question est que tous acceptent la réduction. Et, à examiner impartialement les choses, on se demande pourquoi tous ne l’accepteraient pas, puisque l’universalité y trouverait d’énormes avantages budgétaires et économiques
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- et que les nécessités de la défense ne seraient pas compromises, le rapport proportionnel des différentes armées ne variant pas. »
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- A une reunion électorale, tenue à Berlin, le professeur Wirchow a exposé le programme du parti progressiste ; il a rappelé ensuite les attaques violentes que lui a valu sa proposition de désarmement; il a déclaré qu’il reprendrait cette proposition devant le nouveau Reichstag.
- « La question d’un désarmement général trouvera de l’écho dans tous les États de l’Europe ; la situation actuelle ne peut pas se prolonger. »
- Bien que M. Wirchow ait demandé que l’on fasse choix d’un autre candidat plus jeune que lui, la réunion a voté par acclamations le maintien de sa canditature.
- L’ARBITRAGE
- La Pensylvania Peace Society, de Philadelphie, vient d’inviter, par une résolution formelle, le président Harisson à négocier avec la Republique française un traité d’arbitrage permanent.
- La Pensylvania Peace Society est une des plus considérables parmi les Sociétés qui font partie, aux États Unis, de l’association connue sous le nom de Universal Peace Union (Union pour la paix universelle).
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- Le Sénat américain vient d’être saisi par un de ses membre, M. Sherman, d’une proposition d’arbitrage pour le règlement des différends entre les États-Unis et les autres puissances, quand ces différends n’auront pu recevoir une solution par voie diplomatique.
- La proposition a été mise à l’ordre du jour du Sénat.
- D’autre part, l’académie des sciences morales et politiques de France a mis récemment au concours, d’une part : l’arbitrage international et ses règles, de l’autre le droit des neutres.
- UN EXEMPLE A SUIVRE
- Le groupe des Amis de la Paix de Clermont-Ferrand, vient d’ajouter à la liste de ses membres d’honneur le nom de M. Bony-Cisterne, député du Puy-de-Dôme.
- C’est après avoir pris mûrement connaissance des statuts
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- de la Société et des " documents annexes que le nouveau député d’Issoire a exprimé le désir de faire partie du groupe des Amis de la Paix.
- La liste des membres honoraires de la vaillante société de Clermont-Ferrand comprend les notabilités politiques suivantes :
- M.M. Gaillard-Gilbert, Guyot-Lavaline, sénateurs; Duchas-seint, Guyot-Dessaigne, Laville, Bony-Cisterne, députés ; Bla-tin et Chantagrel, anciens députés.
- C’est un excellent exemple, après tant d’autres, que donnent là nos amis de Clermont-Ferrand. Puissions-nous voir bientôt des sociétés de Paix dans chaque département et les noms des représentants du département sur la liste des membres de ces sociétés.
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- Nous apprenons avec plaisir que l’Association des Jeunes Amis de la Paix », de Nîmes, vient d’obtenir une récompense assurément bien méritée. Une médaille d’honneur lui a été décernée par la société philanthropique qui porte le titre gracieux « d’Académie des Palmiers » et qui a pour but l’abolition de la guerre et la suppression de la peine de mort. Tous ceux qui connaissent le dévouement infatigable des « Jeunes Amis de la Paix » à la sainte cause de la fraternité des peuples applaudiront avec nous à la distinction honorifique qu’on leur a récemment accordée.
- L’Almanach de la Paix pour 1890 que nos lecteurs peuvent se procurer chez M. Ch. Toureille, rue de l’Ayau à Nîmes, obtient le plus grand succès. Il témoigne des services que rendent ces nobles jeunes gens aux idées de pacification dont le Devoir s’est fait l’interprète. La guerre ne serait bientôt plus qu’un mauvais rêve, évanoui bien loin dans le passé, si tous apportaient à la combattre le zèle admirable de nos « jeunes Amis » de Nîmes.
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- LA QUESTION D’ALSACE-LORRAINE
- Sous ce titre, on lit dans les États-Unis d’Europe :
- Trois journaux de la paix : Concord de Londres, le Secolo de Milan, l’Arbitre de Paris, viennent tour à tour de reprendre le question de l’Alsace-Lorraine. Le Secolo, en reproduisant avec i^ne pleine approbation l’article publié en octobre dans Concord par M.Hodgson-Pratt dont nous-mêmes avons entretenu nos lecteurs, Y Arbitre de novembre, paru seulement le 19 décembre, dans son Bulletin et dans un article qui n’est qu’une nouvelle édition légèrement revisée de l’article de M. Hodgson Pratt.
- Les États-Unis d’Europe suivront l’exemple donné par leurs confrères. Depuis que l’Alsace et la Lorraine sont conquises et annexées, la Ligue a vingt fois dit son avis, à Lausanne, à Lugano, à Genève. Elle s’est attachée notamment à traiter à fond la question dans le Congrès qu’elle a tenu à Genève le 7 septembre 1884. Sa façon de penser n’a pas changé.
- La question n’est point simplement « franco-allemande » comme notre ami Hodgson-Pratt, après l’avoir dit une première fois dans Concord, le répète dans l’Arbitre ; elle est européenne, ou, pour mieux dire, elle est humaine, universelle, mondiale, selon l’expression italienne. Elle touche aux racines du Droit international. Quelque solution qu’on veuille lui donner on ne peut, sciemment ou non, faire autrement que de descendre pour les respecter et les affermir, ou pour les ébranler et risquer de les détruire, jusqu’aux bases mêmes de la morale etde la politique.
- L’Alsace et la Lorraine ont été conquises, et annexées, non seulement comme le dit tout doucement 1 ’Arbitre « sans qu’on les ait consultées », mais par les violences de la guerre, par le fer et par le feu, à coup de bombes, de canons et d’obus, par l’effusion du sang humain.
- Déclarer légitime ce mode d’annexion, ce serait nier en plein l’autonomie des peuples, et leur droit inaliénable à disposer d’eux-memes, leur droit même à l’existence.
- La question de l’Alsace-Lorraine n’est donc pas une ques-
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- tion ordinaire, elle touche tous les peuples ; la cause des Alsaciens-Lorrains est la cause de toutes les nations.
- Ce n’est point en déclarant qu’ils entendent y rester, dans tous les cas, étrangers, ce n’est point par une profession de neutralité absolue que les peuples lui enlèveront son caractère d’universalité. Affirmer qu’elle doit se décider en champ clos entre la France et l’Allemagne, ce serait retourner aux barbaries du passé, ce serait nier le présent et l’avenir, ce serait invoquer la guerre*.-Or la guerre qui peut tout compromettre, ne saurait rien finir.
- Ce n’est point non plus un arbitrage ordinaire qui peut suffire. « En dernière analyse, a très bien dit au Congrès de Rome M. Alfieri di Sostegno, aujourd’hui l’un des vice-présidents de la Conférence interparlementaire, un arbitrage consommerait d’abord la mutilation atroce imposée à la France en 1870 et aucun Italien ne peut faire une semblable proposition. »
- Dans cette extrémité, quelle solution indiquer ? Celle h laquelle nous félicitons M. Marillier d’avoir fait allusion dans son Bulletin : mettre le peuple alsacien et le peuple lorrain en situation de choisir librement entre trois partis :
- 1° Annexion définitive et cette fois volontaire à l’Allemagne;
- 2° Retour h la France;
- 3' Constitution de L’Alsace et de la Lorraine en un ou deux États libres, indépendants, souverains, autonomes.
- Cette solution nous paraît en 1890, comme elle nous a paru en 1884, la seule qui puisse concilier tous les intérêts en donnant pleine satisfaction à la morale, au droit et à la politique. Ce serait un grand honneur pour l’Allemagne d’en prendre l’initiative, et un grand bonheur pour l’Europe que de la voir prévaloir.
- Ch. Lemonnier.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- LES DROITS DU MARI
- Nous empruntons l’article suivant à U Émancipation, cette vaillante feuille qui, non seulemeut poursuit sur le terrain coopératif la solution du problème des rapports équitables entre le travail et le capital, mais encore s’est donné la tâche de lutter contre tout ce qui s’oppose à l’affranchissement civil, économique et politique de la femme.
- D’après le Gode Napoléon, la femme mariée n’est pas mai-tresse de ses biens : elle ne les administre pas, n’en dispose pas, ne peut en toucher les revenus. Elle n’a pas le droit de placer des valeurs ni de les retirer, de faire emploi des fonds qui lui sont remboursés, d’échanger ou d’aliéner des immeubles sans le consentement écrit de son mari.— Il ne lui est pas permis de se faire ouvrir un compte à son nom chez un banquier. Elle n’a rien, elle ne peut rien avoir en propre ; elle n’a pas le droit de posséder quoi que ce soit. Elle ne peut rien mettre de côté. Son gain personnel ne lui appartient pas non plus. Tout ce qu’elle apporte, tout ce qu’elle acquiert, tout ce dont elle hérite, tout ce qu’elle gagne : ses économies, le fruit de son travail et de ses privations, sont la propriété unique de son mari. Tout ce qui est à elle est à lui et rien de ce qui est à lui n’est à elle. La loi française le veut ainsi.
- Le mari peut être un honnête homme ou un malhonnête sujet n’importe! il peut être économe ou avare, ou bien dissipateur et prodigue : c’est son affaire à lui. Seul il prend ce qui est à la communauté ; il en use et en abuse. Il peut mettre les fonds dans sa poche et les dépenser sans que sa compagne ait rien à dire. Il peut employer l’argent pour ses plaisirs, le gaspiller au café, au jeu ou au théâtre, comme il le voudra, sans contrôle aucun : la loi française le lui permet.
- S’il est paresseux ou ivrogne, s’il vit du travail de sa femme, s’il dissipe ce qu’elle a apporté, s’il se débarrasse du mobilier de la maison, il est maître absolu de le faire. Il
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- peut prendre les vêtements de la femme, le berceau de l’enfant, le dernier matelas, les engager ou les vendre. — 11 peut récidiver sans crainte. Après avoir quitté le domicile conjugal, il a le droit d’y revenir, même après une longue absence, pour s’emparer des économies personnelles de la femme et la laisser encore une fois dépouillée de toute ressource. Il est dans les limites de son droit.
- S’il est brutal, il peut insulter, souffleter, frapper, user même du bâton, faire du logis un véritable enfer ! il n’outrepasse pas l’effrayant pouvoir que la loi lui accorde.
- S’il est insouciant ou léger, il peut, après avoir dissipé le gain commun, dévorer le dernier morceau de pain et sortir du logis laissant derrière lui la misère et les larmes. La loi française, en lui donnant l’autorité absolue, lui permet d’agir ainsi.
- Dans les classes supérieures de la société, la femme n’a pas toujours à redouter les coups. La brutalité du bâton est proscrite, mais elle est remplacée avantageusement par le cynisme des procédés. Le corps ne sera pas meurtri, mais l’âme le sera et parce que cette âme est plus intelligente et plus sensible, les atteintes au droit et à la justice lui paraîtront plus cruelles.
- L’homme du monde peut laisser chez lui, dans la solitude, la femme qu’il a liée à sa vie, à laquelle il a donné son nom. Il ira dans la rue voisine vivre avec une autre femme, la meubler, l’entretenir, la couvrir de dentelles et de bijoux: sa femme légitime le saura et ne pourra intervenir; elle n’a qu’à se taire et à souffrir.
- Nous ne faisons que soulever un coin du voile : il y a des abîmes de douleur et de honte que nous voulons seulement entrevoir.
- L’homme a un bouclier : c’est le Code civil qui l’autorise à faire ce qui lui plaît sans avoir à en rendre raison. Il n’y a ni magistrat, ni citoyen, qui puisse contester à cet homme le droit de faire chez lui ce qu’il fait.
- La loi est donc contre la femme ; elle la livre sans défense aucune au plus arbitraire des pouvoirs. Pour s’y soustraire, elle n’a d’autre ressource que le scandale public, la séparation des biens, le divorce.
- Ce n’est pas tout.. L’homme a le droit de séduction. Il peut être polygame ; pourvu qu’il n’inscrive pas le fait sur les registres de l’état civil, la loin’a rien à lui reprocher.
- Prendre le porte-monnaie d’une femme est plus grave aux yeux de la loi que lui prendre son honneur. L’homme peut la
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- poursuivre de ses obsessions, la tromper par ses mensonges, rillusionner par ses promesses, la vaincre le jour où elle a faim, où elle sollicite du travail, puis la trahir en l'abandonnant elle et son enfant. 11 peut faire tout cela. La loi française le couvre de sa protection.
- La loi fait mieux encore. Elle aide le coupable à éviter la responsabilité de ses actes. Cet enfant qu’d a mis au monde, le sachant et le voulant, il peut refuser de le reconnaître, de lui donner un nom, de subvenir à ses besoins. Il peut par son abandon vouer à une existence maudite ce pauvre innocent qui ne demandait pas à faire son apparition sur ce monde de douleurs. Il peut couvrir de. honte celui qui n’en est pas moins son fils, celle qui n’en est pas moins sa fille. Il peut, s’il le veut, les jeter sur le pavé ignorants, vicieux, bâtards, graine fatale des prisons et du bagne, — eux qui seront plus tard des mendiants, des voleurs ou des prostituées, — écume d’une société qui les repoussera de son sein et les maudira.
- Le vol, la diffamation, le crime sont punis: la loi ferme les yeux sur la séduction et l’abandon; elle interdit la recherche de la paternité. L’homme peut donc en toute sécurité perpétuer le vice. La loi française le lui permet.
- Mais si l’homme peut impunément commettre l’adultère, il arrive souvent que la femme abandonnée et trahie, tourne ailleurs ses regards. Elle écoute une voix sympathique et sur cette pente glissante elle se laisse aller jusqu’au fond de l’abîme. L’adultère est consommé.—Alors le mari intervient. 11 peut comme le voleur épier les deux coupables, s’embusquer, prendre un poignard ou un révolver et frapper la femme, et son complice ; il peut tuer l’un ou l’autre ou tous les deux s’il les surprend en flagrant délit. — Dans ce cas le meurtre prémédité, intentionnellement voulu, préparé de longue main, d’après les termes même du code, est excusable. L’assassin est un justicier de son honneur, il peut tuer impu nément. La loi française le lui permet.
- Que 'pensez-vous d’une loi qui donne au mari cette puissance et ces droits? Est-elle bonne et juste? Est-elle l’idéal que vous rêvez pour vous-même, pour vos enfants, pour votre pays?
- Lorsque je songe que cette loi a précédé l’invention du télégraphe, du chemin de fer, de l’éclairage au gaz, de
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- l’électricité, je m’étonne moins.— Les roues ont entraîné le char sur la route du progrès; mais la loi est restée d’un siècle en arrière, comme la borne kilométrique dont le voyageur s’éloigne à chaque pas.
- Nous voyons tous les jours ces iniquités s’accomplir sous nos yeux avec l’approbation effective des lois, et vous voulez que nous les supportions sans rougir et sans crier à nos concitoyens : « Vous êtes responsables de cet état de choses ; vous n’auriez qu’à commander et demain ces faits scandaleux ne se produiraient plus. Vous êtes le nombre et les souverains de ; par le suffrage universel. L’assujettissement de la femme est ; donc voulu par la nation. Il ne se maintient, il ne subsiste que j par votre laisser-faire et votre insouciance.
- ! Or, vous êtes les premiers intéressés à ce qu’une réforme se produise, car celles qui souffrent ainsi, celles qui se courbent sous cette règle inexorable, ce sont les os de vos os, la chair de votre chair ; c’était votre mère hier et, demain, ce sera votre fille. Y avez-vous songé?
- Ce spectacle est si général, .ces suicides de la dignité humaine sont si fréquents, qu’ils n’écœurent plus nos contemporains.
- Ils en sont témoins chaque jour, et cette atmosphère malsaine au milieu de laquelle ils respirent ne leur fait pas désirer l’air vivifiant de la liberté. C’est la plus monstrueuse conséquence de cette fausse situation. Elle a perverti le sens moral. Il y a autour de nous des honnêtes gens qui ne s’indignent pas et qui trouvent tout naturel que ces faits se renouvellent. Ils sont heureux; ils jouissent de la vie, ils ont femme, enfants, aisance et repos. Que leur importe les douleurs de l’entresol ou du grenier?
- Ils ne sont pas moins responsables de ces crimes de lèse-humanité, dont ils se rendent les complices, par le seul fait qu’ils ne protestent pas avec énergie, et qu’ils n’aident pas à briser les tables de la loi napoélonienne pour les remplacer par la loi moderne de l’Égalité.
- Th. Tholozan.
- FEMMES ÉLECTEURS
- M. Tirard vient d’adresser aux membres des Chambres de commerce la circulaire suivante :
- « La Chambre des députés a, dans sa séance du 5 juillet 1889, adopté une proposition de loi ayant pour but de conférer, par voie de modification à l’article l'er de la loi du
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- 8 décembre 1883, l’électorat aux femmes pour l’élection des tribunaux de commerce.
- « La commission du Sénat, chargée d’examiner cette proposition, a exprimé le désir d’avoir, à ce sujet, l’avis des Chambres de commerce.
- » Je vous serais bien obligé de vouloir bien mettre cette question à l’étude et de me faire parvenir le plus tôt possible le résultat de vos délibérations. L’exposé des motifs de cette délibération et le rapport de la commission de la Chambre des députés ont été publiés dans les annexes du Journal officiel des U mars et 21 juillet 1889. »
- Quand la question posée par la circulaire ministérielle viendra en discussion devant la Chambre de commerce, les chambres syndicales seront forcément appelées à donner leur avis, comme cela eut lieu lors de la circulaire relative au renouvellement des traités de commerce.
- Nous espérons que l’avis des différents corps dont on demande l’opinion sera favorable à l’électorat commercial des femmes, et que le sénat n’aura pas à défaire la loi d’équité, mûrement élaborée par l’Assemblée du suffrage universel.
- Il est considérable, en effet, le nombre des femmes qui sont à la tête d’entreprises commerciales. Comme les bornâmes, elles paient patente, elles ont les mêmes charges et les mêmes devoirs. Pourquoi n’auraient-elles pas les mêmes droits?
- Elles sont justiciables des tribunaux de commerce et il ne se passe pas de jour que, comme pour le sexe fort, la liste des déclarations de faillite ne contienne un ou plusieurs noms de. commerçantes. Pourquoi, dans ces conditions, ne pourraient-elles pas être appelées comme les hommes à élire leurs juges ?
- LA QUESTION DES FEMMES EN HOLLANDE
- Il vient de se fonder à la Haye une association pour la défense des intérêts des femmes. Le comité est composé de cinq femmes. Voici le programme de cette nouvelle association :
- A. Instruction et professorat accessibles, ù tous les degrés, aux femmes;
- B. Accessibilité, aux mêmes conditions que les hommes, à toutes les fonctions publiques, législatives ou communales ;
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- C Droit à l’obtention de chaires et de titres doctoraux ;
- D. Droit aux différentes magistratures, aux titres de juges, aux diplômes d’avocats, etc ;
- E. Droit d’exercer la tutelle, aux mêmes conditions que les hommes ;
- F. Recherche de la paternité ;
- G. Au cas de mariage, droit commun, avec ''homme, sur les biens communs.
- BIBLIOGRAPHIE
- CONGRÈS FRANÇAIS ET INTERNATIONAL DU DROIT DES FEMMES, 1889.
- Sous ce titre,la librairie Dentu, 3, place Valois, Paris, vient de mettre en vente, au prix de cinq francs, un remarquable volume sur lequel nous appelons l’attention de nos lecteurs.
- La commission d’organisation du Congrès, à qui est due la publication de ce volume, s’exprime comme suit dans V Avanl-propos :
- « Nous présentons .au public l’ensemble des travaux du Congrès Français et International du droit des femmes, tenu à Paris, salle de Géographie, du 25 au 29 Juin 1889.
- « Si cette publication n’a pas paru plus tôt, c’est que la matière en est considérable; qu’en outre, plusieurs manuscrits étrangers, redemandés par leurs auteurs, pour correction, nous ont été lentement retournés ; et qu’enfin, les élections du 22 Septembre et du 6 Octobre ayant surchargé les imprimeries de besogne, il s’en est suivi du retard.
- « Du reste, pendant une période aussi occupée que celle que nous venons de traverser, était-il opportun de publier ce volume ? nous ne le pensons pas.
- <( Le succès retentissant de notre Congrès donne à .ce document une importance exceptionnelle.
- « Il appert, d’après les relevés des Agences de la presse, fournissant aux intéressés les renseignements désirables,
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- que de tous les Congrès qui ont eu lieu pendant l’Exposition universelle du Centenaire, celui du Droit des Femmes a attiré le plus d’attention et obtenu le plus de publicité ; le chiffre des articles tant étrangers que français, rédigés à ce sujet, dépasse 600!
- « L’esprit général qui s’en dégage est favorable à notre cause, nous le constatons avec la plus vive satisfaction; aussi de toutes les appréciations émanées de Journaux des deux mondes, formerons-nous un curieux et précieux album.
- <( Ce seul fait, prouve, d’une façon péremptoire, que les idées de liberté, de justice et de droit prennent, de jour en jour, une plus grande extension dans les consciences; que la question du droit de la femme s’impose'et que de sa solution dans le sens de l’équité, dépend la continuation du progrès.
- «L’agitation qui se produit, à cet égard, chez les plus grandes nations en est la démonstration irréfutable.
- « Et du reste, c’est sous l’impression de cette imposante manifestation du Congrès, que la Chambre a voté, le vendredi suivant, la proposition de loi relative à l’electorat des femmes commerçantes pour les tribunaux de commerce, déposée par M. Ernest Lefèvre, vice-président. Envoyée au Sénat, cette proposition a rencontré des résistances ; mais nous espérons qu’elles céderont devant le mouvement de l’opinion.
- « Si la maladie n’avait éloigné de la Chambre notre ami et éloquent avocat, M. Ernest Lefèvre, nous ne doutons pas que le projet de loi en faveur des Droits civils de la femme, n’eût été voté dans cette législature. Malheureusement, la mort, l’inexorable mort, vient d’enlever cet homme d’élite à la Patrie, à la République et à toutes les justes causes.
- « Cette perte prématurée nous plonge dans un deuil profond !
- « Nous aurions voulu comprendre dans le volume toutes les études qui nous ont été adressées,mais dans le nombre, il en est qui, étant venues trop tard, n’ont pu être classées, et d’autres qui, traitant des sujets identiques, faisaient double emploi.
- « Nous signalons avec éloge les manuscrits de Mme André Léo, Vve Champseix; de M1' Louis Amiable, maire du 5e Arrondissement; de M. Goron, président de la Société N an-
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- l’intérêt personnel au service du bien général 51
- taise du droit des femmes sur la recherche de la paternité ; de M1' le D1' Jegou, de la Nouvelle-Orléans.
- « Nous leur exprimons tous nos regrets de n’avoir pu insérer leurs mémoires, et nous leur envoyons le témoignage de notre profonde reconnaissance. »
- Nous reviendrons sur cet important ouvrage.
- L’INTÉRÊT PERSONNEL AU SERVICE DU RIEN GÉNÉRAL
- « Aimez votre prochain comme vous même » et « Soutenez-vous les uns les autres », dit la sagesse de tous les peuples.
- 11 n’est pas facile d’observer ces préceptes dans le sens complet du mot; cependant nombre de gens, j’en suis convaincu, seraient plus heureux qu’ils ne le sont s’ils connaissaient un moyen aisé et pratique d’assurer leur bien propre tout en contribuant au bien de leurs semblables.
- Ce moyen, c’est la coopération. Par elle, vous assurez aux autres des avantages dont vous bénéficiez tout le premier. Les personnes riches se procurent si facilement ce dont elles ont besoin, qu’elles oublient que ceux mêmes qui leur fournissent le nécessaire à l’existence en sont trop souvent dénués. Elles ne se sentent pas plus obligées envers les travailleurs qu’envers les produits naturels dont elles se nourrissent.
- Un des premiers devoirs sociaux est donc d’apprendre au travailleur comment il pourra s’assurer une juste part dans les biens qu’il enfante constamment.
- Quand on se sera bien convaincu que la véritable manière de servir Dieu est de servir l’humanité — que c’est là le premier devoir religieux — on aura trouvé la vraie voie du progrès et du bien-être individuel, en même temps que celle du progrès, du bien-être général.
- A son degré le plus élémentaire, la coopération offre un moyen de s’aider soi-même en aidant son prochain. — Dès
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- que vous faites partie d’un magasin coopératif, vous participez aux bénéfices de ce magasin, et, si vos ressources sont trop minimes pour vous permettre de faire des économies, la société en réalise pour vous.
- C’est par centaines de millions que l’on peut compter les économies annuelles des associations coopératives de la Grande-Bretagne, et c’est à 10 0/0 qu’on peut évaluer le chiffre moyen des dividendes que ces sociétés comptent à leurs membres. Elles doubleront ce taux lorsqu’elles seront toutes fédérées et feront régulièrement leurs achats dans leurs propres magasins de gros. Ces élémentaires sociétés sont excellentes pour faire comprendre aux hommes quels avantages ils pourront retirer de l’organisation entr’eux de services mutuels.
- Nous avons progressé depuis les époques de sauvagerie où les hommes se torturaient et même se dévoraient les uns les autres ; mais il nous reste à faire de nouveaux pas pour arriver à un régime réellement civilisé, où tous les êtres humains jouiront des garanties de la vie et seront placés dans les conditions réellement propres à leur parfait développement !
- Il ne manque malheureusement pas d’individus prêts à critiquer une telle manière de voir, et à prétendre qu’il ne faut pas chercher ù modifier l’état des choses établies ; or, jamais le progrès ne se réaliserait si l’on s’arrêtait à de tels propos, répétés surtout par les gens faibles et timides, ou par les égoïstes, véritables obstacles à l’organisation du bien social.
- Jusqu’ici, pour un motif ou pour un autre, ce sont les personnes riches qui ont eu la part du lion dans tous les produits dûs à l’action de milliers de travailleurs, et cela parce que ces travailleurs mêmes n’avaient pas le sens vrai de la puissance qui eût résulté de leur entente, et de leur union, en un mot de leur coopération.
- Ils commencent aujourd’hui à le voir, à reconnaître combien il leur serait avantageux de s’entendre, de s’associer dans toutes les opérations du travail et de se répartir les bénéfices de leur action.
- Or, la société coopérative est le premier pas dans cette voie de régénération sociale.
- (Tiré des Traités populaires publiés par le Bureau central de la coopération à Manchester (Angleterre).
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- GRAND-PÈRE
- {Suite)
- CHAPITRE III
- Propos de table. — Les idées de Brigitte
- Comme l’émotion m’avait coupé l’appétit, je me mis à remuer ma soupe avec ma cuiller au lieu de la manger. Je repensais en moi-même à tout ce qui venait de se passer , et j’étais plongé dans mes réflexions, lorsque je fus brusquement réveillé comme d’un songe.
- « Tu pignoches au lieu de manger, me dit sévèrement Brigitte.
- — Tu m’ennuies ! répondis-je avec une déplorable précipitation.
- — Grand merci de la politesse ! » reprit-elle avec un redoublement de sévérité.
- Au lieu de répliquer vertement, comme c’était mon habitude, je regardai mon grand-père à la dérobée, et je vis qu’il avait l’air embarrassé. Cela me donna à réfléchir, et je baissai le nez sur mon assiette.
- Surprise de mon silence, mais nullement apaisée, Brigitte reprit, en regardant le coucou, comme si elle s’adressait à lui et non pas à nous :
- « Si cette soupe est froide, je n’y saurais rien faire ; je suis prête à jurer devant le juge de paix que ce n’est pas ma faute. Si elle n’est pas assez salée, on n’a qu’à y remettre du sel ; mais je suis prête à jurer devant le juge de paix que ce n’est pas une raison pour pignocher. »
- Encore une fois je regardai mon grand-père et je compris que je ne devais rien répondre.
- Pendant que Brigitte allait chercher le canard aux petits pois, mon grand-père et moi nous nous regardâmes en silence. Nous avions l’air tout penauds, comme deux complices. Mon grand-père ouvrait la bouche pour dire quelque chose, lorsque Brigitte rentra. 11 regarda fixement le canard
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- aux petits pois, et moi je fis semblant de m’intéresser à ce qui se passait dans la rue. En même temps je me demandais ce que mon grand-père pouvait bien avoir à me dire.
- Machinalement, pendant que grand-père découpait, je le regardais faire. Il découpait très bien, seulement ses mains tremblaient tout le temps. Je ne l’avais jamais remarqué jusque-là ; il me vint tout à coup une idée.
- « Grand-père, lui dis-je, quand tu étais petit garçon, est-ce que c’est ton grand-père qui découpait ? »
- Il interrompit son travail pour me répondre.
- « Oui, c’était mon grand-père.
- — Est-ce que ses mains tremblaient ?
- — Oui, ses mains tremblaient, comme les miennes tremblent maintenant.
- - — Paul, à quoi peuses-tu % » s’écria Brigitte avec impatience.
- Je ne lui dis pas qu’elle m’ennuyait ; je me contentai de le penser : c’était un progrès.
- « Ça froidit ! » reprit Brigitte.
- Mon grand-père, qui me regardait en souriant, se remit docilement à la besogne, et moi je me disais :
- « Si je savais découper, mon grand-père pourrait se reposer ; comme ses mains tremblent ! » Je ne puis pas dire combien j’étais troublé de voir le tremblement régulier de ses pauvres mains ridées.
- « Là ! une tache sur la nappe ! dit l’impitoyable Brigitte. Ça ne manque jamais d’arriver quand il y a une nappe blanche et qu’on ne fait pas attention à ce qu’on fait.
- — La nappe est à mon grand-père, m’écriai-je avec indignation ; il peut faire dessus autant de taches qu’il veut: personne n’a le droit de le gronder. »
- Brigitte me comtempla avec stupeur, comme une personne qui entendrait tout à coup parler un muet. Mon grand-père me regardait d’un air sérieux, mais je voyais bien qu’il n’était pas fâché.
- (( Il n’y a plus d’enfants ! » fit observer sentencieusement Brigitte, quand elle eut recouvré la parole. Cependant elle ne s’emporta pas, comme je m’y attendais ; elle ne dénoua point les cordons de son tablier, pour le rendre 'séance tenante, comme elle le faisait volontiers dans toutes les circonstances graves ; elle ne parla même pas de porter le cas devant le tribunal du juge de paix.
- Cet ensemble de circonstances me donna à réfléchir. J’en conclus que j’avais bien fait de prendre la défense de mon
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- grand-père. Quelque chose cependant me dit que j’aurais pu le défendre d’un ton moins, agressif.
- Aussi, je ne répondis rien à l’observation de Brigitte, ce qui parut la surprendre encore plus que ma sortie véhémente.
- Nous gardions tous les trois un silence embarrassé. Rien ne pèse autant que le silence, et il m’est souvent arrivé de dire des sottises uniquement pour le rompre.
- <( Grand-père, dis-je d’un ton grave, tu m’apprendras à découper, et alors, c’est moi qui ferai des taches sur la nappe et qui serai grondé.
- — En voilà un petit coq! dit Brigitte sans se fâcher.
- — C’est un bon petit homme, » ajouta simplemeut mon grand-père;
- Je répondis au compliment de mon grand-père par un regard de reconnaissance, et à celui de Brigitte par une petite méchanceté.
- « Grand-père, est-ce que la Brigitte-de ton grand-père à toi le grondait aussi quand il faisait des taches sur la nappe ? »
- J’espérais apprendre que la Brigitte du grand-père de grand-père ne le grondait jamais; que c’était une Brigitte parfaite, dont la perfection ferait ressortir l’imperfection de notre Brigitte à nous, qui se montrait parfois un peu grondeuse et acariâtre.
- Mais, cette fois, je fus pris dans mon propre piège.
- « Mon grand-père, me dit-il en souriant, était trop pauvre pour payer les services d’une Brigitte. D’ailleurs, il n’était point exposé à faire des taches sur la nappe, vu que nous mangions sur le bois de la table, sans nappe. »
- Je devins cramoisi. Il me déplaisait d’apprendre, surtout en présence de notre Brigitte, que quelqu’un de la famille avait été pauvre, et par conséquent, selon mes idées d’alors, avait porté le bissac sur l’épaule et avait demandé son pain de porte en porte, comme le vieux Duclos. Le vieux Duclos était un vagabond, malpropre et répugnant, dont la vue seule me faisait horreur.
- Comme j’avais beaucoup d’amour-propre, je baissai piteusement la tête, ei je tins mes yeux obstinément fixés sur mon assiette, pour dévorer mon humiliation.
- Quelqu’un ayant sonné à la porte de la rue, Brigitte alla ouvrir, elle faisait un petit bout de causette, soit avec les gens qui avaient sonné, soit avec les voisins.
- Je levai les yeux sur mon grand-père.
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- « Tu pleures ! me dît-il avec inquiétude. Dis-moi vite ce que tu as....
- — Oh ! grand-père, oh! grand-pére !.... Ce fut tout ce que je pus dire d’abord.
- — Es-tu malade ? Dis-moi ce que tu as.
- — Oh ! grand-père, penser que ton grand-père à toi a porté le bissac, comme le vieux Duclos !
- — Où as-tu pris cela ? me demanda-t-il avec étonnement.
- — C’est toi qui viens de le dire.
- — Je n’ai rien dit de pareil.
- — Si grand-père, tu as dit qu’il était pauvre.
- — Mais....
- — Si, tu l’as dit ! si, tu l’as dit ! répétai-je avec l’entêtement d’un mulet.
- — 11 y a, reprit-il avec sa patience habituelle, une grande différence entre un homme pauvre et un mendiant. »
- Je commençai à l’écouter, mais en secouant la tête, et en marmottant presque ' sans m’en apercevoir : « Si, tu l’as dit ! si, tu l’as dit ! »
- Il continua :
- « Il n’y a pas de honte à être pauvre, tandis qu’il y en a presque toujours à être mendiant. Un homme pauvre est tout simplement un homme qui n’est pas riche, mais qui vit honorablement de son travail, comme Pacaud le charron ; comme le père de Joubert, qui est épicier ; comme celui de Thouin, qui est cordonnier ; comme celui de Camus, qui est jardinier. Comprends-tu, mon petit ?
- — Oui, grand-père.
- — Tout en disant : « Oui, grand-père. » je ne pus retenir un geste d’impatience. Ce qui causait mon impatience, ce n’était pas l’explication de mon grand-père, car je l’avais comprise, et elle m’avait ôté un grand poids de dessus le cœur. Ce qui m’exaspérait, c’est que, au dedans de moi, malgré moi, une espèce d’écho répétait stupidement : a Si, tu Tas dit ! si, tu l’as dit ! » C’était comme le tic-tac d’un balancier. Le balancier, mis en mouvement par une explosion de mauvaise humeur, continuait à faire tic-tac, longtemps après que la mauvaise humeur était passée.
- Que de fois déjà il m’était arrivé de répéter tout bas, souvent même tout haut, un tronçon de phrase, sans y attacher d’autre sens que celui d’une protestation obstinée et prolongée à dessein, pour contester l’évidence, pour taquiner les gens, pour les exaspérer.
- Je savais bien que j’avais cette habitude, mais je ne
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- m’étais pas encore aperçu qu’elle fût devenue machinale à ce point. C’est cette découverte qui m’avait arraché un geste d’impatience.
- Ou mon grand-père ne remarqua pas ce geste, ou il ne voulut pas le remarquer, et il continua tranquillement : « Les mendiants, c’est autre chose. A moins d’être infirme, estropié ou hors d’âge, un homme ne mendie que pour ne pas travailler, ce qui est tout à fait honteux. »
- Comme, à cette époque, mes opinions personnelles sur le travail différaient essentiellement de celles de mon grand-père, et que je ne voyais nulle honte à ne pas travailler quand on pouvait s’en dispenser, je n’insistai pas sur cette seconde partie de l’explication, et je revins à la première.
- « Ton grand-père à toi qu’est ce qu’il faisait ?
- — Il était porte-balle.
- — Qu’est-ce que c’est qu’un porte-balle ?
- — C’est un homme qui va dans les campagnes, de ferme en ferme et de village en village, vendant du fil, des aiguilles, des boutons, des rubans, des petits miroirs, du papier ù lettres, des plumes et quelquefois des livres.
- — Comme le grand Simard ?
- — Oui, comme le grand Simard.
- — Le grand Simard se grise, repris-je d’un air vexé ; tu te rappelles que nous l’avons vu couché dans un fossé, le jour de rassemblée de Lorieux.
- — C’est vrai, je m’en souviens, » dit mon grand-père en souriant.
- Je sentis que je rougissais de dépit, et je dis à mon grand-père :
- « Ça m’ennuie que ton grand-père ait ressemblé à Simard.
- — Crois-tu donc, reprit-il, que tous les gens d’un même métier aient les mêmes défauts et les mêmes qualités ? Si tu crois cela, mon petit homme, il faut que je te détrompe. 11 y a des porte-balle qui ne sont pas ivrognes et des ivrognes qui ne sont pas porte-balle. Mon grand-père était un brave homme, un honnête homme. A l’époque où il vivait, les pauvres gens avaient bien plus de peine qu’au-jourd’hui à gagner leur vie et à faire leur chemin dans le monde. Avec son pauvre petit métier, mon grand-père a fait la plus belle chose qu’un homme puisse faire au monde : il a élevé sept garçons ; et non seulement il les a élevés, mais il les a rendus tous les sept semblables à lui : ils étaient tous bons, tous ! entends-tu mon enfant f
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- — Oui, grand-père.
- — Ah ! c’est que, vois-tu, il s’agit d’être bon avant tout ; au prix de la bonté le reste est bien peu de chose. Mon grand-père était bon comme du bon pain ; ce n’était qu’un porte-balle ; mais bien des gens ont pleuré à son enterrement : son souvenir est resté dans bien des cœurs qu’il avait relevés ou consolés. Petit Paul, ajouta-t-il d’un ton si ému que son émotion me gagna, je suis aussi fier de mon grand-père qu’un duc ou un prince peut l’être du sien. » Son visage, ordinairement pâle, s’était animé ; ses regards étaient devenus brillants. Il était beau, en ce moment, mon bon grand-père; tellement beau, que je le regardais avec surprise. Mon cœur était troublé d’une émotion que je ne saurais définir ; un frisson me parcourut tout entier. Incapable de dire ce que je ressentais, je. me levai vivement et je me jetai au cou de mon grand-père, tout prêt à rire, et tout prêt à pleurer.
- Après m’avoir embrassé, il écarta doucement ma figure de la sienne, me regarda un instant dans les yeux, et sourit.
- Je crois qu’il aillait me dire quelque chose, lorsque cette fois encore Brigitte lui coupa la parole.
- « Oh bien ! dit-elle sans préambule, si ces deux-là s’arrangent sans passer par-devant le juge de paix..., » et elle secoua la tête à plusieurs reprises.
- « Tu fatigues ton grand-père, » ajouta-t-elle sans transition.
- J’étais assis sur le genoux gauche de grand-père, et mon bras droit était encore passé autour de son cou. Je fis un mouvement pour me retirer, mon grand-père me retint doucement.
- « Qu’est-ce que c’est que ces deux-là ? demanda-t-il à Brigitte, en jouant avec ma main.
- — Vous avez entendu le coup de sonnette ? répondit Brigitte.
- — Je l’ai entendu, répondit patiemment mon grand-père.
- — Un coup de sonnette de pauvre honteux !
- — Il est possible que tu aies deviné juste.
- — J’ouvre la porte. Qu’est-ce que je vois ?
- — Ma foi, je ne m’en doute guère.
- — Devinez, pour voir.
- — Comment veux-tu que je devine ?
- — Vous ne prenez même pas la peine de chercher, répliqua Brigitte d’un ton sévère. Vous voyez bien que Paul
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- vous fatigue ; renvoyez-le donc à sa place. Voyons, vous ne devinez pas.
- _____ Pas. du tout, répondit mon grand-père. Attends cependant ; c’était peut-être le facteur ?
- — Soyez donc raisonnable : le facteur ne passe par ici que le matin ; et puis, Dieu merci, le facteur ne sonne pas comme un pauvre honteux, lui. Tenez, voilà l’autre qui se promène dans le jardin. C’est une tête de mulet, celui-là. Oui, attends que je t’y prenne, à renifler nos roses ! ».
- Grand-père tourna la tête du côté du jardin, et je fis comme lui, et à travers les vitres j’aperçus Monratier, le bedeau, qui se promenait dans l’allée du milieu, d’un pas agité, et par moments se penchait avec brusquerie sur les roses de grand-père. Il avait une manière si brutale et si offensante de flairer les roses, que je compris à l’instant, et l’indignation de Brigitte, et le terme dont elle venait de se servir. Monratier, surnommé le Compas, avait quelque chose comme six pieds de haut : mais il était tout en jam- . bes ; on aurait dit que ses jambes lui remontaient à la poitrine. Pour flairer une rose, il pliait les jambes, parce que les rosiers étaient tout petits. Alors il se balançait sur ses grandes pattes de faucheux, et d’un coup sec plantait son gros nez violet presque au cœur de la rose. On aurait dit qu’il en aspirait le suc avec sa trompe, comme les papillons ; seulement, c’était un drôle de papillon !
- « Il est temps que ça finisse, s’écria Brigitte ; voilà la cinquième qu’il renifle ; on dirait qu’il n’y en a que pour lui ? »
- Et d’un pas délibéré elle s’avança vers la fenêtre pour frapper contre la vitre.
- « Allons, allons, dit mon grand-père d’un ton conciliant, laisse-le tranquille ; le mal n’est pas grand après tout.
- — C’est comme il vous plaira, car les roses sont à vous ! s’écria Brigitte d’un ton sec. Dans tous les cas, il n’y a pas de danger que j’en coupe une seule, maintenant qu’il y a fourré sa trompe. Pouah !
- — Un peu de charité, Brigitte ! dit doucement mon grand-père.
- — Voilà ce que j’attendais, répondit Brigitte, avec un calme effrayant. Un peu de charité, ça vous est bien facile à dire. Il ne vous a pas fait, comme à moi, affront en pleine église. Il n’est pas venu, avec sa grande robe noire, vous toucher l’épaule du bout de sa baleine et vous prier de vous taire !
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- LE DEVOIR
- — Tu causais donc ? lui dit mon grand-père, avec un air d’innocence.
- — Il y a causer et causer, reprit Brigitte d’un air de dignité offensée. Demander à une voisine des nouvelles de son monde, ça ne s’appelle pas causer.
- — Ça y ressemble un peu, fît observer tranquillement mon grand-père.
- — Mettons que j’aie causé, s’écria Brigitte en croisant ses deux bras sur son corsage chocolat, parsemé de poids blancs ; oui, mettons que j’aie causé ; Est-ce qu’il devait me traiter comme un enfant du catéchisme ? Est-ce que vous n’etes pas l’ami de M. le curé, la Providence de la paroisse, le conseiller des uns et des autres ? Est-ce qu’il s’écrase un chat dans l’arrondissement sans qu’on vienne vous demander ce que vous en pensez ? Est-ce que vous n’avez pas autant d’autorité, et même plus d’autorité que le juge de paix? Est-ce que votre servante n’a pas droit à des égards ? Ces gens-là n’ont point d’égards ni de savoir-vivre. * Voyons, monsieur, qu’est-ce que vous diriez s’il vous commandait de vous taire ?
- — Je me tairais.
- — Oui, mais qu’est-ce que vous en penseriez, après ?
- — Ce que j’en penserais ?
- — Oui, voyons ça un peu.
- — Je penserais qu’il a fait son devoir et que personne n’est au-dessus de la loi. »
- Comme grand-père avait parlé .d’un ton ferme et sérieux, Brigitte décroisa ses bras, enleva les assiettes et murmura entre ses dents : « Voilà bien vos idées, je vous connais ; ce que vous dites de ce ton-là, vous le pensez.
- — Tu le penses anssi, dit grand-père d’un ton sérieux, ou du moins tu le penseràs quand tu auras réfléchi cinq minutes. Tu dis que tu me connais ; est-ce que je ne te connais pas aussi ? »
- Brigitte le regarda en côté, et haussa imperceptiblement les épaules.
- « Dans tous les cas, reprit-elle avec obstination, le voilà maintenant qui promène sa trompe sur le « Souvenir de la Mal maison ». Je rirais bien s’il en sortait une guêpe bien méchante, ou un gros bourdon furieux, pour lui piquer le nez.
- — Tu rirais, c’est possible, mais veux-tu parier que tu lui mettrais des compresses ?
- — On ne doit jurer de rien ; je serais peut être assez
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- bête pour le faire. Mais j’en suis pour ce que j’ai dit. c’est un brutal.
- — Brigitte, tu te contredis, répondit grand-père, en la menaçant du doigt.
- — Je voudrais bien savoir en quoi, repliqua-t-elle fièrement.
- — Tu prétends que c’est un brutal, et il n’y a pas deux minutes, tu nous a dit qu’il avait sonné comme un pauvre honteux.
- — Ce n’est pas lui qui a sonné, c’est l’autre.
- — Quel autre ? demanda mon grand-père avec surprise.
- — Pardine, celui-là même qui est dans la cuisine à cette heure, et qui attend que vous ayez fini de dîner.
- — Qui est-ce ?
- — Gimel.
- — Lequel des deux ?
- — Gimel du Lion d’or.
- — Sais-tu ce qu’il me veut ?
- — Il était en train de me le conter, quand l’autre escogriffe est arrivé. Il paraît qu’ils ont des raisons ensemble. Ne pouvant s’entendre, ils sont convenus de venir vous trouver et de s’en rapporter à votre décision. Ne vous fiez pas au Compas, monsieur, et regardez l’affaire de près. Le Compas est un homme brutal, tandis que l’autre est doux et poli au moins, et ce n’est pas le Compas qui demanderait à une personne d’àge des nouvelles de ses rhumatismes.
- — Et Gimel t’a demandé des nouvelles des tiens ?
- — Il n’y manquerait pas pour un empire. Aussi, quand j’ai vu arriver l’escogriffe, et qu’ils se sont mis à se regarder, comme des chiens de faïence, je me suis dit : Dès (pic j’aurai le dos tourné, ils se prendront aux cheveux ; Gimel est un nain, à côté de l’autre, qui le mettra en marmelade. Alors j’ai dit à Gimel de s’asseoir à la cuisine, et j’ai lâché l’autre dans le jardin. On ne pense jamais à tout ; et quand même on m’aurait prévenue, je n’aurais jamais cru que le Compas pousserait l’indécence jusqu’à sentir nos roses... Monsieur, voilà qui est plus fort : c’est un voleur que cet homme-là, il vient d’arracher une poignée de lavande !
- En réalité, la poignée de lavande se réduisait à un seul brin que Monratier avait cueilli par mégarde, et qu’il mâchonnait entre ses dents.
- Monratier cumulait les fonctions de bedeau et le métier
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- LE DEVOIR
- de nourisseur. Comme nourrisseur, il avait l’habitude de mâchonner toujours un brin de paille ; n’ayant point de brin de paille sous la main, il avait cueilli un brin de lavande ; le crime n’était pas pendable.
- « Donne-moi vite mon café, dit grand-père à Brigitte, afin que j’arrange cela tout de suite, si cela peut s’ar-ranger. »
- CHAPITRE IV
- Le prétoire de grand-père
- Brigitte, en apportant le café, recommanda bien à mon grand-père de ne pas l’avaler trop vite. Il n’avait pas besoin de se presser : les deux plaideurs n’en seraient que plus calmes quand ils auraient bien réfléchi, chacun de son côté.
- Mon grand-père fit un petit signe de tête et se pencha sur son café ; je vis qu’il souriait. Sur le moment même, je pensai que mon grand-père souriait parce que le café sentait très bon. Je souris aussi en pensant que j’allais avoir un canard.
- Depuis que je suis en âge de réfléchir, j’ai repensé à ce fin sourire de mon grand-père, et je crois en avoir deviné la signification. En conseillant à grand-père de ne pas se presser, Brigitte n’était pas fâchée de faire trimer Monra-tier dans le fond du jardin, pendant qu’elle ferait une bonne petite causette avec Gimel, qui était son favori.
- Mon grand-père commença par me donner mon canard ; ensuite, il but son café aussi vite qu’on peut boire du café bouillant.
- « Grand-père, lui dis-je, c’est Gimel qui a raison, n’est-ce pas ?
- — Mon petit homme, je ne puis pas le savoir sans avoir entendu ce qu’ils ont à dire tous les deux.
- — Mais Brigitte dit que c’est Monratier qui a tort.
- — Brigitte n’a entendu que Gimel ; elle changerait peut-être d’avis si elle avait entendu l’autre. »
- (.4 suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- 63
- mouvement des assurances mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1889.
- Recettes . Dépenses .
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- ............................Fr. 2.283 80
- .............................. 2.189 20
- Boni en Novembre................ 94 60
- Section des Dames
- Recettes...................................Fr. 610 30
- Dépenses..................................... • 583 25
- Boni en Novembre............... 27 05
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes......................................Fr. 6.721 06
- Dépenses :
- Pensions.............................. 2.720 10
- Nécessaire à la subsistance........... 1.037 05
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . . 669 60 j
- Allocations statutaires aux /
- malades............... 211 70 >
- Allocations extra-statutai- \
- res: veuves, orphelins, etc 375 50 1 1.256 80
- Allocations aux Réservistes.............. 60 »
- Divers appointements : médecins, pharmaciens, sages-femmes, etc.............. 407 08
- Boni en Novembre..............
- CAISSE DE PHARMACIE
- ..........................Fr. 691 45
- ............................. 671 92
- • Boni en Novembre............... 19 53
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet au 30 Nbre 1889. 51.953 97 Montant des dépenses .......................... 44.424 53
- Excédant des recettes sur les dépenses ... Fr. 7.529 44
- Recettes
- Dépenses
- 5.481 03
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- LE DEVOIR
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 31 Décembre, a prononcé la mise à la retraite de Gras Prosper, surveillant à la terre réfractaire, demeurant à Guise, âgé de 52 ans : 27 ans de services dans l’Association.
- Dans la même séance, le Conseil a accordé une retraite provisoire à Mme Célinie Dubois, épouse Nicolas, demeurant au Familistère, âgée de 49 ans : 28 ans <de services.
- Et à Boussus Prudent, modeleur, demeurant à Guise, âgé de 49 ans : 23 ans de services.
- ETAT CIVIL DU FAMILISTERE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1889 Naissance :
- 19 Décembre.— Tardier Marin-Juliette, fille de Tardier Joseph et de Hamel Marie.
- ERRATUM
- Une erreur a été commise dans la Table des matières publiée dans le dernier numéro du DEVOIR. En tête de la page 767, l’article intitulé : Rôle des sociétés de paix a été marqué page 487, tandis qu’il faut lire page 748.
- Prière à nos abonnés de bien vouloir porter la correction sur l’exemplaire qui leur a été adressé.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Cuise. — lmp. Earj.
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- CHALEUR ET LUMIÈRE
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- CHALEUR ET LUMIÈRE
- FORCE ET MOUVEMENT
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- Plus nous avançons dans la connaissance des faits, plus nous voyons les ressources de la Vie universelle se multiplier. Les anciens n’admettaient que quatre éléments : la terre, l’air, l’eau et le feu. Jusqu’au siècle dernier, telle était la conception du monde : cette théorie de la matière était pourtant en contradiction avec les faits, car depuis des siècles, on avait tiré des minéraux : l’or, l’argent, le cuivre, le fer, l’étain, l’antimoine et le plomb.
- Les recherches modernes ont singulièrement reculé les bornes de nos connaissances et contribué à dissiper nos erreurs sur ce point.
- La terre, l’air, l’eau et le feu sont reconnus aujourd’hui n’ètre que des composés de corps simples qui, par leurs combinaisons, produisent la terre, l’air, l’eau, et même le feu. Ces mêmes corps simples sont susceptibles de passer de l’état solide à l’état liquide ou gazeux, et de revenir de l’état gazeux à l’état liquide ou solide. Ces faits sont bien propres à nous faire comprendre qu’il peut et doit exister d’autres états de la substance, et qu’en dehors des états solides, liquides et gazeux, le champ est largement ouvert à la substance impondérable et immatérielle.
- Ne pas admettre l’existence des choses dont les effets sont sensibles pour nous, sous le prétexte que nous ne pouvons peser ces choses dans une balance ni les retenir dans un flacon, est une erreur résultant de l’insuffisance des notions connues de nous sur la substance, et de l’im
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- perfection de nos sens. Tant que nous ne formons nos jugements que par les seules impressions reçues des sens, nous restons sous le sentiment irréfléchi qu’en dehors de la matière il n’y a rien. Il faut même reconnaître que concevoir la substance en dehors de la matière, est un effort d’intelligence impossible à obtenir encore aujourd’hui de la plupart des hommes; car, pour le plus grand nombre, il n’y a rien là où l’on cesse de voir ou de toucher.
- Pourtant, là où existe une force agissante, il y a quelque chose.
- C’est une vérité importante à faire pénétrer dans l’esprit humain qu’il n’y a de vide nulle part, que la substance existe partout, matérielle dans ce que nous voyons et sentons, immatérielle dans ce qui échappe à nos analyses.
- Ce qui se manifeste est en substance : un certain nombre des phénomènes de la substance immatérielle se révèlent à nos sens à des degrés divers, mais le plus grand nombre échappe à nos moyens de perception.
- Notre nature corporelle perçoit aisément tout ce qui est en substance matérielle : la terre, les corps bruts qui sont à sa surface, l’eau et tous les liquides, les végétaux et les animaux. L’air et les gaz sont déjà, pour le plus grand nombre, des substances moins évidentes.
- La science finira, par admettre qu’il n’y a pas de vide dans l’univers ; tout es£ plein ; partout existe la substance visible ou invisible. La substance la plus difficile à concevoir pour notre entendement est celle du règne le plus puissant de la vie.
- Mais s’il n’y a pas de vide dans l’univers, si la substance supérieure occupe tous les espaces vides de matière, à plus forte raison n’y a t-il pas de vide dans la matière elle-même.
- Or, l’étude physique des corps démontre la porosité de la matière; les corps les plus denses sont un composé de cellules innombrables, formées par les atomes de la matière. Mais, si le vide n’existe pas dans l’univers, les cellules des corps sont pleines de quelque chose ; ce quelque
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- CHALEUR ET LUMIÈRE
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- chose ne serait-il pas dans des circonstances données, le principe de l’activité élémentaire des corps ? Ne serait-ce pas là que la substance invisible commencerait à servir de principe agissant ? La porosité de la matière et la péné-trabilité des corps seraient le chemin que se réserverait la vie dans la matière. C’est là ce que tous les faits dans la nature semblent nous inviter à admettre, et si la démonstration n’en est pas encore absolument faite, nous pouvons au moins retenir comme une hypothèse très-vraisemblable que tout mouvement dans la matière, toute force agissante dans les corps est un effort de la vie. •
- Il est aussi à démontrer qu’indépendamment de la diversité des corps formés par les combinaisons des corps simples, les propriétés diverses de ces corps tiennent à l’arrangement cellulaire que la substance impondérable provoque dans la texture des corps, en s’y réservant la place qui lui est nécessaire dans la formation de ces corps mêmes. Ainsi s’expliquerait comment la chaleur, la lumière, la force, le mouvement, le magnétisme, l’électricité, etc., seraient en proportions diverses, à l’état latent dans tous les corps.
- Au point de vue de l’étude de la vie, il est bon de constater l’influence que les corps exercent sur eux-mêmes et sur les autres corps.
- Les corps simples, solides, placés dans l’isolement restent assujettis à la seule action de la cohésion ; l’inertie est leur loi;.ils conservent leur état et n’ont pas d’activité propre appréciable.
- Les corps liquides, lorsqu’ils sont mis en contact avec les corps simples, exercent une action sensible sur ceux-ci. Ils agissent par la capillarité et l’écoulement.
- Les corps simples gazeux : l’oxygène, l’azote, l’hydrogê -ne sont des agents plus actifs encore pour influencer les autres corps.
- En y faisant attention, on constate* que l’action des corps simples sur .les autres corps est d’autant plus puissante
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- que leur substance propre est plus différente de l’état solide des corps sur lesquels ils agissent.
- Les gaz sont très susceptibles de mouvement et d’action et, bien qu’ils soient invisibles, une existence propre leur est reconnue.
- Pourquoi n’accorderait-on pas à la chaleur et à la lumière une existence aussi réelle, lorsque chaleur, et lumière portent dans les phénomènes de la nature un concours dont l’étendue est si considérable ?
- Lorsque nous sommes parvenus à constater les diverses combinaisons de l’oxygène, de l’hydrogène, de l’azote et du carbone, avec les corps simples et de ces derniers entre eux, pourquoi ne reconnaîtrions-nous pas un phénomène analogue, bien que d’un ordre supérieur, entre la matière, la chaleur et la lumière ?
- Nous sommes encore, il est vrai, fort éloignés de connaître toutes les influences des agents impondérables sur les solides, les liquides et les gaz ; mais l’action de la chaleur et de la lumière est si universellement évidente qu’elle s’offre à nous, non seulement comme un des principaux éléments de l’activité matérielle, mais aussi comme l’élément de l’activité organique. 11 ne nous suffit donc pas de constater les effets, nous devons aussi rechercher les causes et démontrer ce qu’il y a de trop absolu dans l’opinion de certains physiciens modernes qui se refusent à considérer la chaleur comme une substance indépendante, et ne voient en elle qu’une propriété inhérente à la matière.
- Je ne veux pas dire que les physiciens aient absolument tort d’envisager la question ainsi ; tout est lié dans l’Univers ; certainement la matière recèle de la chaleur, la preuve en est que celle-ci se développe par le frottement, mais cela prouve tout aussi bien que la chaleur existe partout dans la nature.
- Le frottement est un moyen de rendre la chaleur sensible, peut-être de l’accumuler sur le point où la force s’unit à elle.
- La matière renferme aussi la lumière puisque par le frot-
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- tement on en fait jaillir non seulement la chaleur, mais aussi l’étincelle et le feu.
- Mais de ce que la chaleur et la lumière ne se révèlent que par leurs effets sur la matière, de ce que nous sommes impuissants à en déterminer la composition, de ce que la chaleur et la lumière sont en combinaison avec la matière même des corps, il ne s’en suit pas que la lumière et la chaleur n’aient pas une existence indépendante des corps eux-mêmes : prétendre le contraire est une erreur analogue à celle de nos aïeux qui n’admettaient pas d’autre élément gazeux que l’air.
- Les gaz sont unis aux corps solides pour constituer les matériaux, répandus dans la nature. L’oxygène, l’hydrogène et l’azote sont les agents les plus actifs des changements dont la matière est susceptible, mais les impondérables sont les forces immédiates qui mettent en action ces agents. Est-il possible que l’agent actif existe moins que l’agent passif ?
- L’oxygène, l’hydrogène et l’azote, en se combinant avec certains corps, produisent d’autres corps, des gaz ou des liquides acides qui ont la propriété de dissoudre, et de modifier les corps avec une grande énergie. Toutes ces combinaisons des gaz, des liquides et des corps sont la cause immédiate d’une grande partie des phénomènes de la nature ; mais la chaleur et la lumière en sont la cause médiate, surtout dans les phénomènes de la vie organique.
- De quelle puissance la chaleur n’a-t-elle pas doté l’action de l’homme dans l’industrie ? C’est la chaleur qui nous permet de fondre, de transformer, de travailler les métaux, les minéraux et les terres de toutes sortes ; la chaleur est le premier élément des forces motrices considérables que l’homme est parvenu à construire ; elle met en mouvement les locomotives et entraîne les convois de chemins de fer ; c’est elle qui emporte les navires à vapeur à travers les mers.
- La lumière exerce partout une action commune à celle de la chaleur ; elle est pour ainsi dire la messagère de celle-ci ; elle en conduit l’action au sein de l’espace ; elle
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- met les mondes matériels en rapport les uns avec les autres ; elle est avec la chaleur un aliment nécessaire à la vie végétale et animale ; enfin, en dehors de leur existence dans tous les corps de la nature, la lumière et la chaleur ont une source commune : le soleil.
- La nature réelle de la chaleur n’est pas suffisamment démontrée pour que les questions suivantes ne se posent pas devant le monde savant :
- La chaleur est-elle le produit de la vibration de la matière sur elle-même ou des atomes qui la composent?
- La chaleur existe-t-elle à l'état de substance distincte de la matière, et pouvant se combiner avec celle-ci ?
- La chaleur n’est-elle pas plutôt une substance susceptible comme les gaz de se modifier par des combinaisons diverses et de se transformer de chaleur en force et de force en chaleur ?
- Ces doutes et ces incertitudes sur des choses qui jious touchent de si près sont bien propres à démontrer combien les applications enregistrées dans les livres de science ont encore besoin de contrôle et de vérification. Elles nous font voir que l’expérience ne porte ses fruits qu’à la condition d’être soumise à une juste appréciation, c’est-à-dire au contrôle de la raison. Une opinion soutenue et affirmée avec persévérance peut s’imposer pendant un certain temps, mais elle ne peut acquérir la puissance de la vérité si, à l’état d’hypothèse, elle tombe dans des contradictions, ou si elle laisse des points obscurs. Telles sont les hypothèses émises sur la chaleur. Les expériences de Rumfort faisant bouillir de l’eau par le frottement ; l’opinion de Davy sur ce sujet, celle de chacun des physiciens partisans du dynamisme ne sont pas une démonstration concluante ; elles ne prouvent pas que la chaleur ne soit qu’un accident. Ces opinions n’empêchent pas que nous voyons la chaleur répandue dans la nature entière, agissant sur tous les corps de manière à les maintenir dans un état d’équilibre propre à la nature de chacun d’eux.
- Ces théories de la force génératrice dans la matière inerte
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- ont conduit à des idées étranges. Voyant naître la chaleur du choc et du frottement des corps, on a supposé que le soleil devait sa chaleur propre à des causes semblables. Certains physiciens ont, en conséquence, imaginé une chûte incessante^ d’astéroïdes planétaires venant se briser à la surface du soleil, et causant ainsi l’entretien de la chaleur solaire. D’autres ont supposé qu’un frein invisible frottait sur la surface du soleil et produisait la chaleur dont nous jouissons !
- Vaines idées sur lesquelles on a fait des calculs à perte de vue, lorsque ces sujets sont surtout du domaine des facultés supérieures de la logique et du raisonnement.
- C’est à la propension que l’on a de circonscrire les recherches de la science dans la substance matérielle que sont dues ces hypothèses invraisemblables. Il deviendra bientôt fort embarrassant d’expliquer toutes les propriétés qu’on aura voulu concentrer dans la matière solide, liquide, gazeuse, lumineuse, calorifique, magnétique, électrique, organique, agissante, intelligente, enfin vivante.
- Cette matière inerte faisant surgir tout d’elle-même, jusqu’à la Vie, c’est-à-dire donnant ce qu’elle n’a pas, est infiniment plus incompréhensible que la Vie même rappelant peu à peu la matière à l’activité.
- Quant à présent, qu’il me soit permis d’affirmer que la source ou le principe de la chaleur et de la lumière est dans la Vie universelle. Cette affirmation paraîtra étrange, mais elle n’en est pas moins digne de l’attention des penseurs. Comprise ainsi, la chaleur ne sera plus tout à fait cette cause inconnue, qui peut mettre les corps en liquéfaction et en combustion, porter la vitalité dans la matière et former les organismes ; nous la considérerons comme une substance très subtile, invisible, impondérable et solidaire de la lumière, mais agissant sous l’empire de lois supérieures placées en dehors de la matière.
- Dans tous les cas, mon hypothèse n’est pas plus invraisemblable que l’hypothèse par laquelle on prétend que les atomes de la matière se livrent fortuitement à un
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- mouvement à l’intérieur des corps et produisent par ces évolutions, la chaleur que nous constatons dans les cas de choc, de frottement et de compression. Nul n’a vu ce mouvement de la matière atomique : le choc, le frottement et la compression ne sont du reste pas des faits universels ; tandis que la puissance de la vie se constate dans toutes les choses de l’univers et se manifeste par la chaleur dans les organismes.
- Rentrons donc dans les faits constants de la nature et, jusqu’à ce que nous en ayons donné la preuve par la force du raisonnement, affirmons cette vérité :
- La Vie universelle, puissance génératrice de toute chose, est la source de toute chaleur et de toute lumière, parce qu’elle est la source de toute substance.
- (A suivre)
- J.-Bte André GODIN,
- (Œuvres posthumes)
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- ^HABITATION
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- L’HABITATION
- (Suite)
- Conformément au vœu émis par le Congrès international des logements à bon marché, la Société Nationale des habitations à bon marché vient d’être créée. Son bureau est ainsi constitué : président, M. Jules Sieffried, député, président du Congrès ; vice- président, M. Georges Picot, membre de l’Institut, vice-président du Congrès, et M. Emile Cheysson, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ; secrétaire, M. Antony Rouillet, avocat, secrétaire du Congrès ; trésorier, M. Charles Robert.
- Une première réunion a eu lieu dimanche 2 février, à Paris, dans une des salles du superbe hôtel continental, sous la présidence de M. Jules Simon.
- La plupart des orateurs ont exposé les tristes conditions morales et hygiéniques des ménages prolétaires, entassés dans des pièces étroites, privées d’air, dont la malpropreté forcée couve les épidémies qui, des taudis, gagnent l’habitation bourgeoise et les demeures princières.
- L’assistance assez nombreuse et entièrement composée des privilégiés de la fortune, s’est montrée fort émue à cette sombre, et malheureusement trop exacte peinture, et l’on a mis l’empressement le plus louable à s’inscrire soit comme membre titulaire, (dont la cotisation a été fixée à 20 francs par an), soit comme membre fondateur’ (en versant une somme minimum de 1000 francs).
- La société française des habitations à bon marché a pour objet, comme l’indique l’article 1er de ses statuts, « d’encourager dans toute la France la construction par les particuliers, les industriels ou les Sociétés locales, de maisons salubres à bon marché, et propager les moyens propres à faciliter
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- LE DEVOIR
- aux employés, artisans et ouvriers l’acquisition de leur •habitation.
- A cet effet, l’association se propose de mettre à la dispo-* sition des particuliers ou sociétés les plans, les modèles de statuts et baux reconnus les meilleurs, ainsi que tous les documents et renseignements nécessaires. Elle s’interdit toute opération d’achat de terrains ou de constructions de maisons. »
- Voilà bien nettement défini le caractère de l’œuvre : C’est une institution d’encouragement, d’études et de propagande.
- Son but est de vulgariser les résultats obtenus depuis près de quarante ans par les créateurs de maisons ouvrières.
- La question des maisons ouvrières a fait un grand pas dans ces deux ou trois dernières années. L^Exposition universelle de 1889, la plus merveilleuse et la plus complète qui fut jamais, tout en nous présentant au point de vue général de l’habitation une remarquable et féconde leçon de choses, nous a permis au point de vue spécial des habita-tations ouvrières de nous rendre compte des progrès réalisés.
- Tout le monde se rappelle les intéressants spécimens de maisons édifiées par des philanthropes, des patrons ou des sociétés dans l’enceinte de l’Exposition d’économie sociale, et les plans d’ensemble, les petits modèles de cités ouvrières ; on a pu lire les indications relatives à leur installation et à leur fonctionnement, et les rapports indiquant les résultats obtenus.
- Le caractère commun de ces institutions, c’est la réalisation plus ou moins parfaite d’un idéal de logement ouvrier, sain, agréable, spacieux et bon marché. La pensée commune qui les a inspirée*, c’est la conviction que le nœud de la question sociale git dans la maison de l’ouvrier.
- Mais tout le monde ne voit pas de la même façon la solution de la question sociale. Avec le point de vue, les applications diffèrent.
- Dans le problème de l’habitation, comme dans cèlui des rapports du travail et du capital, apparait l’éternel conflit
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- entre l’esprit individualiste et l’esprit associationiste. Les deux tendances ont leur fatalité que réduira peu à peu l’étude impartiale et désintéressée des faits.
- La question des logements ouvriers présente les aspects les plus variés selon qu’on la considère au point de vue de l’initiative, des moyens d’action, des dispositions architecturales, de la propriété, des conséquences morales et sociales des divers modes d’application.
- La même initiative peut comporter des modes d’action différents, suivant qu’ils sont appliqués à la réalisation de telle ou telle combinaison architecturale, dont le choix aboutit à son tour aux conséquences les plus divergentes.
- D’une façon générale l’habitation isolée, la propriété individuelle de cette habitation répondent aux tendances individualistes; l’habitation unitaire et la propriété collective aux tendances associationistes.
- Toutefois, la complexité même des éléments en cause rend difficile l’emploi d’une classification rigoureuse.
- En pareille matière, on n’a le plus souvent d’autre fil d’Ariane que ses propres préférences.
- Le Journal officiel dont le titre seul évoque l’idée de l’impartialité absolue, n’est pas à l’abri de cette faiblesse lorsqu’il s’agit non plus d’informations politiques, mais d’informations économiques. L’auteur des études publiées dans ce journal sur l’Exposition universelle, n’a. pas fait la moindre mention du Familistère dans son travail relatif aux maisons ouvrières et à l’accession des ouvriers à la propriété de leur habitation.
- Nous ne saurions lui en vouloir en raison des précieux renseignements qu’il nous présente, sous une forme claire et concise sur certains types d’habitation qui nous paraissent un acheminement vers la forme unitaire, objet de nos propres préférences0
- La préférence n’exclut pas l’impartialité; nous en donnons une preuve en citant textuellement le passage d’un article de M. Jules Rochard publié dans la Revue des deux mondes, passage relatif au Familistère :
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- (( Le Familistère de Guise, dit M. Rochard, occupe une trop grande place à l’Exposition pour que je le passe sous silence. Il y est représenté par des plans, des dessins, et par un petit modèle où figurent les trois palais, l’usine et ses dépendances, avec l’Oise passant par le milieu. Cet établissement, qui rappelle le phalanstère des fouriéristes, a été fondé en 1859 par M. Godin et habité en 1860. Il loge 1800 ouvriers, et se compose de trois édifices en forme de parallélogramme dont chacun renferme une cour intérieure, couverte d’un vitrage à la hauteur des toits. Les logements sont distribués autour de ces cours, sur lesquelles s'ouvrent toutes les fenêtres du rez-de-nhaussée. Les étages supérieurs prennent accès sur des galeries extérieures. Ils communiquent entre eux par des escaliers placés aux deux angles de chacun des parallélogrammes. C’est également là que se trouvent les lieux d’aisance, les chambres de débarras, et les prises d’eau, Les magasins coopératifs (boulangerie, boucherie, buvette, épicerie, etc.) sont situés dans des bâtiments spéciaux, ainsi que les bains, les lavoirs, la pharmacie, la nourricerie, les écoles, le théâtre, les restaurants et les autres dépendances.
- (( La mutualité est organisée d’une manière complète dans le familistère, à l’aide d’institutions de crédits qui assurent le nécessaire aux familles malheureuses et à tous les associés, des secours en cas de maladie et une pension dans leur vieillesse.
- « La participation aux bénéfices est fondée sur des principes financiers que je n’ai pas à exposer ici ; mais c’est la commune sociétaire telle que nous la rêvions, il y a cinquante ans, alors que Victor Considérant nous entraînait à sa suite, et nous séduisait par le brillant mirage de ses doctrines.
- «Je n’ai pas à rechercher ici, jusqu’à quel point cette vie en commun est compatible avec le bon ordre, avec l’indépendance de la famille et la liberté de son chef. Je n’ai pas à me demander si l’éducation des enfants en commun et en dehors de l’action de leurs parents, depuis le pouponnât jusqu’à l’atelier, ne porte pas une atteinte profonde à l’esprit de famille, je n’ai à m’occuper que de l’hygiène de cet immense établissement, et je la trouve déplorable.
- « Les trois grands parallélogrammes où vivent 1803 liabi- ; tants prennent leur air dans l'intérieur des cours vitrées. Le ‘ renouvellement de cet air en est impossible et cet air doit être 1 complètement vicié. Il serait difficile de concevoir un plan ! plus incompatible avec l’aération des logements. Je me de- ;
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- mande quelles émanations, quelles odeurs on doit y respirer, et je m’étonne que les maladies* infectieuses n’y régnent pas en permanence, La promiscuité des cabinets d’aisances, leur situation dans les escaliers placés aux angles des bâtiments sont également des causes d’insalubrité évidentes. L’exemple du Familistère de Guise n’est donc pas à suivre en ce qui concerne la disposition des édifices. Si j’en ai fait la critique c’est parce que l’établissement de M. Godin constitue une expérience de premier ordre, dans un sujet qui a encore grand besoin d’être éclairé.
- « En dépit des réserves que j’ai cru devoir faire au sujet de ses conditions économiques, l’entreprise a réussi. Il est vrai que le succès tient surtout à la capaci é personnelle du fondateur II est à craindre que la mort encore récente de M. Godin et de son fils ne porte une sérieuse atteinte à la prospérité de l’établissement qu’ils ont fondé. »
- Les appréciations du savant médecin, qui a rendu les plus grands services à la cause de l’hygiène, et dont la haute compétence est universellement proclamée, surprendront bien les habitants du Familistère et tous ceux qui ont eu l’occasion de visiter la remarquable fondation de M. Godin, ou même simplement de jeter un coup d’œil attentif sur les plans en relief exposés dans le pavillon de la Participation. Elles reposent sur les erreurs de fait que notre excellent ami M. Fabre relève dans une conférence faite à la société d’Économie populaire de Nîmes.
- On lira plus loin le passage de cette conférence qui répond de la manière la plus complète et la plus précise aux arguments de M. Rochard.
- ( A suivre )
- J. P.
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- LE DEVOIR
- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
- ET LES
- CRITIQUES DE LÀ “REVUE DES DEUX MONDES”
- Sous ce titre l’Emancipation publie l’extrait suivant d’une conférence faite h la Société de l’économie populaire de Nimes, par M.Fabre, ancien économe de l’Association du Familistère de Guise :
- Nous parlerons maintenant, si vous le voulez bien, de l’habitatiou unitaire, mais avant d’aborder la description de cette troisième partie de l’association connue sous le nom de Familistère de Guise, permettez-moi de vous donner lecture d’un article paru dans la Revue des Deux-Mondes le 1er novembre 1889. Je répondrai ensuite aux allégations contenues dans cet article.
- (Lecture est donnée de l’article.) Le conférencier- continue Ventretien :)
- Vous le voyez, c’est un procès en règle fait au Familistère; d’après l’auteur, le renouvellement de l’air est impossible, il se demande quelles odeurs on doit y respirer, s’étonne que des maladies infectieuses n’y régnent pas en permanence et il conclut de ces hypothèses que le Familistère n’est pas un exemple à imiter. Mais l’auteur de l’article n’a jamais visité le Familistère ; il a eu sous les yeux le plan en relief que tout le monde a pu voir à l’Exposition, et il l’a mal regardé : car il compte trois pavillons alors qu’il y en a cinq; il place au dehors les balcons servant de trottoirs, alors qu’ils sont à l’intérieur des cours ; il avance que les appartements du rez-de-chausée prennent jour exclusivement dans les cours, alors qu’ils prennent jour et dans les cours et sur les façades extérieures donnant sur les places et les jardins. Mais une simple visite au Familistère réduit à néant les imputations dont il est l’objet.
- Jugez-en plutôt :
- Les trois corps de logis, principalement visés par l’écrivain de la Revue des Deux-Mondes, forment encore la par-
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE ET LES CRITIQUES
- tie principale de l’habitation, puisque leur toit abrite environ 1,200 personnes sur les 1,800 locataires de l’établissement.
- Ce sont trois grands parallélogrammes disposés en échiquier reliés par leurs angles et prenant jour à l’extérieur par de larges croisées donnant sur les places ou les jardins, à l’intérieur par des portes ou des croisées donnant sur de grandes cours larges de 20 mètres, longues de 45. Ces cours vitrées au troisième étage abritent en même temps la triple rangée de balcons qui courent le long des façades intérieures et permettent l’accès de tous les appartements.
- Nous n’avons plus devant nous une cité ouvrière aux logements étroits sans air et sans espace desservie par de longs corridors qui, en temps d’épidémie, sont en quelque sorte une voie inévitable de contagion. Dans le Familistère, ce mode de communication est aboli : de véritables trottoirs suspendus assurent la circulation au grand jour, au grand air, en vue de tout le monde, mais à l’abri du vent et de la pluie. Est-il logique de comparer ces deux types d’habitation et de les confondre sous une même réprobation ?
- Ces cours vitrées sont fortement aérées : en bas, par des portes larges toujours ouvertes qui en permettent l’entrée, dans le haut, par des vides ménagés dans les vitrages. Les jours de pluie ou de mauvais temps, elles servent de promenoir.
- Ces façades intérieures sont parfaitement éclairées : leur hauteur moyenne est de 12 mètres et la distance où se trouve la façade la plus rapprochée est de 20 mètres; les appartements les moins bien placés reçoivent donc le jour sous un angle d’au moins 35 degrés. Dans nos villes où les maisons sont souvent plus hautes que les rues ne sont larges, combien d’habitants peuvent-ils se flatter d’être aussi bien partagés ?
- Quant aux façades extérieures, je n’ai qu’à vous rappeler que nulle part, elles ne sont bornées par un incommode voisin. De tous côtés, places et jardins entourent l’habitation.
- Les autres causes d’insalubrité visées par l’auteur de 1 article, dont vous avez entendu la lecture, n’existent pus davantage. Les water-closets sont disposés aux angles des édifices sous doubles portes aérées par des cheminées d appel qui débouchent sur les toitures et par de grandes
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- croisées donnant sur les jardins; ils sont d’ailleurs tenusf très propres et lavés 7 fois par jour. Ces détails peuvent ’ paraître superflus et pourtant c’est là un des points par/ lequel le Familistère s’écarte absolument des autres cités ouvrières étroites et malsaines qui ont donné à ce genre d’édifice une si fâcheuse réputation.
- Au Familistère, les soins de propreté générale sont à la charge de l’administration. Le locataire n’y est tenu que jusques au seuil de sa porte; les trottoirs ou balcons, les' escaliers, les cours, les cabinets sont surveillés et tenus propres par des femmes attachées à l’établissement sous le contrôle de l’économe.
- Les dispositions générales de l’édifice facilitent d’ailleurs*, singulièrement cet état de propreté. Ainsi les balayures ne-, sont point exposées à l’œil des passants comme dans les rues de nos villes Aœhaque étage et à chaque angle un , tuyau de descente les reçoit et les conduit dans le sous- ' sol d’où elles sont ensuite emportées aux fumiers. Les' ménagères peuvent à toute heure du jour et de la nuit, sans descendre plusieurs étages, sans souci de procès-verbaux et sans incommodité pour les voisins, se débarrasser-; des détritus de leur poêle ou de leurs cuisines.
- Des fontaines placées à chaque étage et à chaque angle de l’établissement leur offrent presque sous la main une eau pure et constamment renouvelée; 15 ou 20 mètres au' maximum séparent la fontaine de la cuisine. Autant de ' dispositions facilitant le travail des femmes qui peuvent; en outre circuler en tout temps, voisiner, acheter leurs' provisions dans les magasins du rez-de-chaussée, conduire’* leurs jeunes enfants à la nourricerie ou au pouponnât,' toujours- abritées par les vastes toitures des cours vitrées.. J’ai habité un an le Familistère; j’en parle donc par expé-' rience. Jamais je n’ai senti les émanations malsaines dont parle M. Rocliard, et je ne crois pas qu’il existe ailleurs, un établissement mieux compris et plus commode pour des logements ouvriers.
- Il est d’ailleurs un moyen précis de connaître l’état hygiénique du Familistère : c’est de comparer la moyenne des ' décès de la ville de Guise avec celle de rétablissement.
- M. Bernardot, membre du conseil du Familistère, a publié, une excellente monographie qui se trouvait à côté des plans, en relief au palais de l’Exposition. Ce volume intitulé « Le Familistère et son fondateur » contient une foule de renseignements intéressants dont il m’est impossible de vous-
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- le familistère de guise et les critiques
- parler ce soir, mais je vous en recommande la lecture et je mets celui que j’ai en main à votre disposition.
- Ce tableau de décès comparatifs entre la ville de Guise et le Familistère, ce relevé sur l’état civil pendant dix années d’exercice indique un grand avantage en faveur de la population du Familistère. Pourtant la ville de Guise est une ville très propre où la population est aisée ; deux circonstances favorables à la longévité. Un autre genre d’objection qui paraît avoir traversé l’esprit de M. Jules Rochard, c’est la situation des élèves dans les écoles du Familistère, « il se demande si l’éducation des enfants en commun et en dehors de l’action de leurs parents, depuis le pouponnât jusqu’à l’atelier, ne porte pas une atteinte profonde à l’esprit de famille. »
- Ou donc a-t-il vu que l’enfant soit placé au Familistère en dehors de l’action des parents ? Les écoles du Familistère s’ouvrent et se ferment comme toutes les autres écoles et nulle part les enfants ne sont aussi rapprochés de leurs parents que dans cet établissement ; d’ailleurs les habitants ' sont libres d’envoyer leurs enfants, soit aux écoles du Familistère soit aux écoles de la ville. Mais, comme les écoles du Familistère sont gratuites, les fournitures scolaires comprises, les parents les préfèrent perce que les enfants y sont mieux instruits et plus rapprochés de leurs domiciles. 11 y a environ 500 enfants de tout âge dans les écoles du Familistère et la dépense affectée à ce service s’élève à près de 30,000 francs, c’est une moyenne 5 ou 6 fois supérieure aux sommes destinées à l’instruction publique. Des tableaux publiés par M. Bernardot, il résulte que dans les concours publics les élèves des écoles du Familistère occupent généralement le 1er rang et dépassent de beaucoup les élèves des écoles publiques de la ville.
- 11 est un point sur lequel je vous demanderai la permission d’insister malgré l’heure avancée, ce sont les résultats obtenus par la nourricerie. Je vous ai déjà exposé dans une autre causerie les soins empressés et entendus dont sont entourés les enfants dans cette première période de leur vie, la composition du berceau, ' la visite médicale quotidienne, le linge toujours propre fourni par l’établissement, le lait dont la pureté est certaine, les avantages qu’y trouvent les mères occupées dans les travaux de l’usine ou de leurs ménages.
- Tous ces soins ne sont point obtenus sans dépenses. Dans le tableau que nous avons sous les yeux nous constatons
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- que cette seule branche du service de l’enfance coûte en moyenne 7,000 fr., ce qui fait pour 50 enfants qui fréquentent la nourricerie une moyenne de 140 fr., dont la famille ouvrière se trouve déchargée, puisque toutes les dépenses des écoles sont à la charge de l’association.
- Mais aussi quels excellents résultats !
- Nous les trouvons constatés par l’état civil. Le relevé de M. Bernardot nous indique comme moyenne pendant 10
- ans d’exercice :
- f enfants de 1 à 3 mois Familistère ... 5 48 °/0
- . \ » » ville. ..... 11.69 »
- Décès <
- i enfants de 3 à 6 mois Familistère ... 3.74 »
- f » » ville.............. 4.03 »
- Vous le voyez, pendant les 3 premiers mois, alors que l’enfant est plus délicat, le Familistère a montré moins de mortalité que la ville ; dans la seconde période de 3 à 6 mois, alors que la ville a, par la mort, éliminé ses faibles, le Familistère conserve toujours l’avantage ; pourtant la natalité est bien plus forte au Familistère qu’a la ville : de ce chef seul la ville devrait l’emporter.
- M. Rochard craint encore « que la mort récente de M. Godin et de son fils ne porte une sérieuse atteinte à la prospérité de l’établissement ». Ce sont des appréhensions que je voudrais pouvoir dissiper, en lui disant que le fils n’a jamais fait partie de l’association, et que le procès-verbal de l’assemblée générale tenue le 6 octobre 1889 constate que pendant les trois dernières années d’exercice les bénéfices n’ont pas cessé d’augmenter.
- Il me reste, Messieurs, à regretter que la Revue des deux Mondes si répandue dans les classes aisées, ait propagé parmi ses lecteurs une opinion aussi erronée, et j’espère que M. Rochard mieux informé et après examen attentif con-cluera un jour : qu’au point de vue de l’hygiène le Familistère est un exemple qu’on devrait partout imiter.
- Fabre.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La commission des douanes.— La représentation du travail et des intérêts.— Les réunions plénières.— Les livrets d’ouvriers.— Les accidents du travail.
- La nomination de la commission générale des douanes est ?ans contredit le fait parlementaire le plus intéressant de ces ierniers temps.
- Nommée à l’occasion d’une proposition de loi relative au ’égime des maïs, des riz et des raisins secs et pour s’occuper uniquement des propositions dont elle aura été saisie par des votes spéciaux, cette commission dispose, en réalité, du sort de notre régime économique.
- Représentant les opinions de la Chambre, aussi exactement tjue le permet le hasard de la répartition des députés dans les bureaux, sa composition même constitue une présomption défavorable au maintien du régime en vigueur depuis 1860.
- Les membres de la Commission élue le 28 janvier sont au nombre de 55 et non de 15, comme nous le fait dire dans notre dernier numéro une erreur de composition.
- Ainsi qu’on l’avait prévu, la majorité de la commission est nettement protectionniste ; la commission compte en effet trente-huit membres acquis dans une plus ou moins large mesure au système de la protection, huit libre-échangistes et neuf représentants d’un système intermédiaire entre le libre-échange et la protection. Les trente-huit membres protectionnistes pourraient se subdiviser en protectionnistes irréductibles et en protectionnistes modérés. Au point de vue politique la commission comprend cinquante membres de gauche et cinq membres de droite.
- La question des droits à établir sur les maïs, les riz, et les raisins secs est en fait la seule question économique dont la commission soit actuellement saisie, mais comme elle aura, vraisemblablement, à examiner toutes les questions que soulève la prochaine expiration des traités de commerce, la discussion a pris dans les bureaux un caractère plus général et n’a essentiellement porté que sur le point de savoir s’il y a lieu ou non de renouveler les traités de com-
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- merce, s’il y a lieu ou non d’établir un seul tarif général, s’il v a lieu ou non de frapper d’un droit les matières premières.
- Il nous parait intéressant de signaler les opinions émises] par les représentants les plus autorisés des diverses fractions] économiques de la Chambre. De la sorte, on pourra se rendre] compte du caractère général du débat engagé dans les bureaux. |
- M. Méline, qui est généralement considéré comme le chef! du parti protectionniste, ne veut plus de traités de commerce.
- « Nous traversons, a-t-il dit, une période de transformation, économique qui ne nous permet pas de prévoir ce que sera laj situation de demain. Il faut donc être libre de nos mouve-i ments. A l’heure actuelle, toutes les nations veulent être in~; dustrielles; elles seront, en conséquence, peu disposées à! nons faire des concessions. La solution serait, je crois, d’avoir un double tarif : un tarif minimum et un tarif maximum. Le | tarif maximum serait opposé à toutes les nations qui nous re-i fuseraient les avantages qu’elles font aux autres ou dont le régime économique serait trop dur pour notre production.
- « Quant au tarif minimum,il devrait être au fond le vrai tarif, le tarif type dont le tarif maximum ne serait que la majoration. Ce tarif minimum doit être assez élevé pour assurer une large défense du travail national ; il doit être la compensation des lourdes charges qui pèsent sur la production française et des désavantages indépendants de sa volonté. Nous ne demandons pas de privilège, nous songeons encore moins à la prohibition, mais nous voulons que nos producteurs, tant agricoles qu’industriels, puissent lutter avec leurs concurrents à armes égales ».
- M. Méline assure ensuite que le système protectionniste q.u’il identifie avec la cause du travail national « a fini par avoir raison de la théorie exclusive de l’intérêt du consommateur, qui fait le fond de la doctrine libre-échangiste. Elle n’avait qu’un tort cette doctrine, c’est d’oublier que, dans un pays laborieux comme le nôtre, il est impossible de sacrifier le producteur au consommateur, sous peine de lui enlever les moyens mêmes de consommer. A l’antagonisme du producteur et du consommateur il faut opposer leur union, leur solidarité étroite sur le terrain de la production nationale...
- « Je me résume en disant que nous avons fait fausse route depuis trente ans et qu’il est temps de changer notre orientation économique. Nous n’avons rien épargné pour décourager le producteur et en décourageant le producteur, on a forcément développé outre mesure ce parasite qui s’appelle l’intermédiai*
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- re et qui menace de tout envahir. Comment pourrait-il en être autrement ? Le producteur a tous les risques et pas ou peu de profit; l’intermédiaire, lui, a tous les profits et pas de risques.
- « Voilà ce qui a amené en grande partie l’état social actuel, dont tout le monde se plaint, cet esprit de spéculation qui a remplacé l’esprit de travail parce qu’on ne fait plus de grandes fortunes que par la spéculation, cette fausse direction donnée par la haute banque au crédit public qu’elle lance dans les opérations aventureuses, au lieu de le concentrer sur le travail national pour le développer et le féconder. De là, ce sourd mécontentement dans le monde des travailleurs, cette haine irraisonnée et instinctive du capital qui constituent la principale difficulté et le seul péril de l’heure présente.
- « Qu’on remette le travail en honneur, qu’on rende au producteur qui seul crée la richesse du pays sa véritable place dans notre société, qui devrait être la première ; qu’on le soutienne et qu’on l’encourage de façon à lui permettre de relever le salaire de ses ouvriers et d’améliorer incessamment leur sort, qu’on opère la réconciliation du capital et du travail et, bientôt, sous l’influence d’un bien-être croissant, nous verrons les haines sociales s’éteindre d’elles-mêmes et nous aurons résolu aux trois quarts le grand et redoutable problème de la fin de ce siècle ». -
- M. Develle est, comme M. Méline, un des représentants les plus autorisés des idées protectionnistes ; mais on le considère comme l’un des chefs de la fraction modérée du parti que M. Méline semble appelé à diriger.
- Se plaçant au point de vue général, M. Develle a dit en substance : « Je suis un protectionniste résigné. Je reconnais qu’il faut se défendre contre la concurrence des Etats-Unis et contre celle des pays d’Europe. Les intérêts agricoles et les intérêts industriels ont droit à la même protection, ils se recommandent au même titre à notre sollicitude, et, lorsqu’il existe entre eux une contradiction apparente, nous devons nous préoccuper avant tout de l’intérêt général pour résoudre le conflit.
- « C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, que, quelque dévoué que je sois aux intérêts agricoles, quelque désireux que je puisse être de favoriser le développement de l’élevage du mouton, je ne serais nullement disposé à l’établissement d’un droit sur la laine pour un avantage agricole qui peut d’ailleurs être obtenu par d’autres moyens; j’hésiterais
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- 8G LE DEVOIR
- à compromettre une grande industrie qui exporte pour plus de 200 millions de ses produits..
- « Les traités de commerce, au moins dans leur forme actuelle, ne seront pas renouvelés. Un tarif général suffira-t-il ? La rupture d’un régime international qui dure depuis trente ans ne pourra se faire sans déchirement. Il appartiendra au gouvernement d’apprécier le moment. En attendant, la commission des douanes devra préparer ses tarifs pour se tenir prête à toute éventualité. »
- M. Viette, président du groupe agricole républicain (1), est d’avis qu’il faut faire de la protection raisonnable.
- 11 a ajouté : « La question des traités de commerce et du régime douanier en général présente une si grande importance, qu’il ne faut pas la déflorer. Il faut la laisser entière et se garder de l’entamer par les petits côtés. Pour bieu faire un tarif, il faut une vue d’ensemble, car on doit tenir compte de tous les éléments afin d’établir entre eus
- une juste péréquation........................................
- «En économie politique, pas de principes, des intérêts ei des nécessités. La protection n’est ni un but final, ni un idéal; c’est un expédient, un moyen transitoire. Elle nous est nécessaire en ce moment : donc pas de traités. En conservant notre liberté, si nous nous trompons, nous aurons toujours le temps de rectifier le tir; »
- M. Léon Say, qui est un des plus célèbres partisans du libre-échange, a fait d’intéressantes déclarations.
- 11 redoute l’entraînement des théories protectionnistes et il craint qu’on ne recherche les remèdes pour l’agriculturf malade dans des satisfactions qui pouraient bien n’être qu’imaginaires.
- Notre agriculture souffre et notre industrie a besoin d( se développer, pour suivre les progrès des nations étrangères. En étudiant les tarifs des douanes qui seront donnés à la commission, les commissaires ne devront jamais perdre de vue les intérêts de la production intérieure, ni oublier que cette production a besoin de large; débouchés au dehors. M. Léon Say fera les plus grand; efforts pour empêcher le mouvement économique qui s(
- (1) Le groupe agricole républicain compte 120 membres environ.Les promoteurs de ce groupe ont obéi à la crainte de voir l’élément réactionnaire exer cer la prépondance dans le groupe ouvert présidé par M.Méline, dont noui avons déjà parlé. Or, personne n’ignore les prédilections des réactionnaire pour la grande propriété, tandis que le groupe républicain agricole déclan se préoccuper surtout des intérêts de la petite propriété.
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- manifeste dans le pays et le Parlement d’aboutir à rétablissement de droits sur les matières premières.
- Les industries qu’on médite de frapper, et il y en a d’autres que celles de la laine et de la soie, seraient menacées, par l’élévation de leurs frais de production, dans leur développement intérieur comme dans leur développement extérieur. On sait bien qu’un pays ne peut pas exporter quand il se ferme aux importations. Il faut prendre garde de faire des lois qui gênent les grandes compensations commerciales.
- M. Léon Say est bien à son aise pour parler des traités de commerce. Il a pu être satisfait des tarifs de 1860, qui ont eu pour conséquence d’animer d’un souffle puissant l’industrie française, mais il a toujours considéré les traités de commerce comme une façon très dangereuse de régler les relations internationales.
- Une nation doit chercher ù recevoir à bon marché de l’étranger ce dont elle a besoin pour vivre. C’est dans son intérêt qu’elle peut abaisser quand il le faut ses tarifs. Si elle ne devait y trouver ni intérêt direct, ni intérêt indirect, pourquoi le ferait-elle ? M. Léon Say n’aime pas faire voter les lois françaises par les Parlements étrangers. Ce sont les théoriciens de la protection qui ont inventé les traités de commerce.
- Les traités de commerce ne sont bons que pour protéger des industries et des capitaux qui se trouvent engagés dans de fausses routes par l’effet de mauvaises lois ; tel était l’enseignement de J.-B. Say, il y a trois quarts de siècle.
- Aussi en 1860, ceux qui appartenaient à ce qu’on a appelé l’école française de l’économie politique ont-ils accueilli avec beaucoup d’humeur, non pas un abaissement de droits qu’ils jugeaient nécessaire, mais les traités fondés sur une fausse conception de la réciprocité et sur une vue incomplète des besoins de l’industrie française.
- Les traités ont un seul avantage, c’est de donner de la sécurité à l’industrie et de la garantir contre les systèmes successifs de majorités parlementaires changeantes. Cet avantage n’est certainement pas à dédaigner, et M. Léon Say trouvera peut-être qu’il y aura, dans certaines circonstances, lieu de se l’assurer par des traités ; mais, si l’on regarde les choses de haut, il n’est guère à prévoir qu’il soit avantageux de s’immobiliser dans les vieilles formes des traités de commerce.
- Le danger de la mobilité des majorités n’est-il pas, d’ail-
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- leurs, celui que courent tous les intérêts sans exception dans les grands pays gouvernés par des assemblées ?
- Personne ne peut trouver bon qu’on modifie tous lés ans le régime des sucres, celui des sociétés commerciales, celui des institutions monétaires ou des établissements de crédit ; mais pour arriver à la stabilité, serait-on disposé à faire le sacrifice de la liberté que le pays doit se réserver de faire des lois sans avoir à les soumettre à la sanction des assemblées ou des souverains des pays étrangers. -
- Voici la déclaration faite par M. Aynard, député de Lyon :
- La discussion économique qui va s’ouvrir devant la Chambre, sera certainement la plus importante et la plus grave qui ait jamais eu lieu en France, car on se propose à la fois de faire tout un nouveau tarif de douanes et de mettre en question l’ensemble de nos rapports commerciaux avec l’étranger, à l’occasion de l’échéance des traités de commerce en 1892.
- Pour préparer et soumettre des solutions à la Chambre et afin d’assurer l’autorité même de ses décisions, il importe que la commission des douanes soit vraiement la représentation de tous les grands intérêts industriels et commerciaux.
- Sans aborder le fond des questions si étendues et si complexes qui feront l’objet des études de la commission des douanes, M. Aynard n’admet pas les distinctions aussi tranchées qu’il est d’usage de faire entre libre-échangistes et protectionnistes. Il existe un certain nombre de degrés dans la doctrine libre-échangiste, et encore plus dans la pratique protectionniste.
- En l’état actuel des choses, le libre-échange absolu n’est qu’une abstraction et une formule ; tout à fait légitime et désirable, puisqu’il n’est qu’une forme de la liberté générale et de la liberté du travail, personne cependant ne le réclame sans restriction.
- Alors même que ce libre-échange absolu ne devrait être tempéré par les ménagements à apporter aux industries établies, les besoins financiers de l’Etat et la fiscalité se chargeraient, à eux seuls, de le rendre impraticable.
- De même, il existe une distance considérable entre les protectionnistes qui se proposent par des droits modérés et ne supprimant pas toute concurrence, d’assurer l’existence de nos grandes industries, de soutenir l’agriculture
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- dans la crise qu’elle traverse et ceux qui, à l’aide de droits exorbitaz ts, veulent frapper la consommation générale, ou soutenir artificiellement des industries, ou bien accabler certaines industries pour faire prospérer certaines autres, ou bien encore atteindre dans la source même de leur travail, c’est-à-dire les ruiner, les industries qui doivent tirer de l’étranger les matières premières que la France ne produit pas, ou ne peut produire qu’en quantités tout à fait insuffisantes.
- M. Aynard ajoute qu’il serait malaisé de se prononcer de suite et d’une manière définitive sur le régime des traités de commerce ; c’est une arme à deux tranchants qui peut servir indifféremment aux protectionnistes et aux libéraux. Les traités ont l’avantage de la fixité, ils ont également une action pacifique, et personne n’est en état d’exprimer qu’ils ne puissent devenir une nécessité politique.
- Au moment où le mouvement de nos affaires industrielles et commerciales est revenu à son plus haut point, où nos exportations viennent de s’accroître de 300 millions en une seule année (c’eût été 400 millions sans la rupture avec l’Italie), où nous avons une balance d’exportations en notre faveur de plus de 1,200 millions pour nos produits fabriqués, qui donne la mesure de notre supériorité industrielle, on peut envisager avec calme et modération la situation économique d’un pays qui reste si puissant et si riche, et ne pas songer à ressusciter les tarifs du premier empire et de la Restauration.
- La Chambre saura suivre les principes démocratiques qui veulent que la force de la loi ne serve pas à constituer des privilèges industriels ou agricoles, dont l’effet inévitable serait de rendre la vie plus dure à la masse de la nation et de préparer ainsi des crises sociales.
- Ce n’est pas sur le terrain agricole que M. Burdeau également député de Lyon, et l’un des champions les plus convaincus du libre-échange se propose de porter son principal effort. Assurément, quand viendront en discussion des projets destinés à faire hausser le prix des denrées alimentaires, il y résistera : le but d’un gouvernement démocratique ne doit pas être de rendre la vie plus chère aux ouvriers des villes. Mais c’est surtout à la défense de la franchise des matières premières qu’il compte se consacrer.
- Tout ce qui les grèvera, menacera nos exportations de produits fabriqués, qui sont une des grandes sources de la richesse nationale.
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- Les déclarations dans un sens, ou dans l’autre, n’ont pas manqué — 240 députés environ, ont pris en effet, la parole dans les bureaux ; — nous nous en tiendrons à celles qui précèdent, car elles touchent aux divers points de la question que la commission est appelée à résoudre.
- Si l’on prend uniquement pour critérium la question du renouvellement des traités de commerce, on constate qu’il y a dans la commission une majorité écrasante contre ce renouvellement ; d’ailleurs, la question de ce renouvellement n’est pas nécessairement liée à celle du régime économique dont le caractère pourrait rester libéral sans qu’il y eût de traités.
- Quant au régime économique nouveau à constituer, il importe de dire que la majorité de la commission n’appartient pas aux protectionnistes à outrance ; elle semble plutôt appartenir aux protectionnistes que nous avons désignés sous le nom de modérés.
- La majorité serait en plus d’avis qu’il conviendrait de conclure des conventions commerciales avec les pays qui nous offriraient des avantages corrélatifs, mais à la condition que ces conventions fussent conclues pour une période assez courte.
- La question des droits sur les matières premières a été à peine effleurée. On sait qu’elle constitue l’un des points faibles des protectionnistes. L’agriculture, en effet, réclame à titre de protection, des droits sur des produits qui sont considérés comme matières premières par l’industrie.
- Ainsi qu’il était aisé de le prévoir, M. Méline a été nommé président de la commission.
- En prenant possession de ce poste, le député des Vosges a prononcé une courte allocution dont le passage suivant vaut d’être signalé :
- « Les problèmes que nous avons à étudier ensemble,dit-il, sont si difficiles, si complexes; ils se présentent sous des aspects si divers que nous ne pourrons que savoir gré à nos collègues de la minorité de nous aider à les éclairer sous toutes leurs faces. Nous les écouterons d’autant plus volontiers, que, si la majorité apporte ici des convictions profondes, nous pouvons leur affirmer qu’elle n’a aucun parti pris et qu’elle répudie tout esprit de secte. C’est à la lueur des faits et de L’expérience seulement que nous examinerons toutes les solutions qui nous seront proposées.»
- Souhaitons que tous les membres de la commission se
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- placent sans parti pris d’avance sur le terrain où leur président les a conviés.
- On ne saurait se prononcer à l’heure présente, en pleine connaissance de cause, sur la question du renouvellement des tràités. Une grande enquête se poursuit actuellement dans toute la France; elle apportera un facteur important à la solution du problème. Il ne faut donc pas conclure prématurément, malgré les déductions qu’on pourrait tirer dès maintenant, de la composition de la commission des cinquante-cinq.
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- Voici quelques détails sur la proposition de M. Mesureur dont nous avons déjà parlé et qui tend à la création d’un conseil supérieur du travail auprès du ministère de l’intérieur.
- Le conseil serait composé de 90 membres nommés par décret et ainsi choisis : 15 membres pris parmi les députés, sénateurs et hommes spécialement versés dans les questions économiques et sociales, 15 membres choisis parmi les présidents et secrétaires des chambres syndicales et des chambres patronales, 60 membres choisis sur les listes établies par les chambres syndicales ouvrières. Les directeurs des chemins de fer, des manufactures de l’État, etc., seraient membres de droit du conseil.
- Ces membres seraient nommés pour six ans et renouvelables par moitié tous les trois ans. La compétence du conseil s’étendra sur toutes les questions économiques et sociales, exception faite des questions d’assistance, de prévoyance, d’assurance et de neutralité.
- Un jeton de présence sera alloué pour chaque séance du conseil .aux membres ouvriers et une indemnité de déplacement à ceux qui n’habitent pas le département de la Seine. Ces dépenses seront mises à la charge des départements auxquels appartiennent les membres.
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- M. Méline vient de reprendre un projet de loi qui a traversé les deux précédentes législatures, sans parvenir aux honneurs de l’ordre du jour.
- Ce projet tend à la réorganisation des chambres consultatives d’agriculture qui, encore régies par le décret du 25 Mars 1852, c’est-à-dire composées de membres arbitrai-
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- rement désignés par les préfets, furent dès le principe condamnés à la stérilité et n’ont plus qu’une existence nominale.
- M. Méline pense avec raison, qu’il faut pour les rendre fécondes, les mettre en harmonie avec nos institutions démocratiques,
- Il propose qu’elles soient élues par un collège électoral comprenant :
- 1° Les agriculteurs qui résident dans la commune et dont la profession unique ou principale est d’exploiter un fonds rural comme propriétaires, usufruitiers, régisseurs, locataires, fermiers, colons partiaires ou métayers; les ouvriers attachés depuis deux ans au moins à des exploitations agricoles ;
- 2° Les arboriculteurs, horticulteurs, pépiniéristes,jardiniers, maraîchers de profession réunissant les mêmes conditions de résidence, qui, depuis un an au moins, exercent par eux-mêmes leur industrie dans la commune aux divers titres susdits;
- 3° Les propriétaires ou usufruitiers usagers d’un fonds rural ou de propriétés forestières qui, depuis un an au moins, possèdent les dites exploitations, qu’ils soient ou non résidants dans la commune ;
- 4e Les directeurs, professeurs et répétiteurs d’enseignement agricole, horticole, forestier et vétérinaire ; les directeurs des bergeries et vacheries nationales, ainsi que ceux des stations agronomiques ; les professeurs titulaires de chaire de chimie agricole ; les professeurs départementaux d’agriculture résidant dans le département ainsi que les vétérinaires et instituteurs résidant dans le canton.
- Tout électeur serait éligible. Minimum d’âge : 25 ans pour l’électorat, 30 ans pour l’éligibilité.
- La circonscription déjà existante serait maintenue c’est-à dire qu’il y aurait une chambre consultative d’agriculture pour chaque arrondissement.
- Chaque canton élirait deux membres, au scrutin de liste. Le nombre des cantons, dans nos 501 arrondissements administratifs, flotte entre 8 et 11 ; on peut donc estimer que les chambres d’agriculture compteront en moyenne de 16 à 20 membres. Comme ceux qui composent les Chambres de commerce, ils seraient élus pour six ans, renouvelés par tiers et toujours rééligibles.
- La seconde partie du projet concerne la réorganisation du conseil supérieur de l’agriculture.
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- Il émanerait du suffrage même des chambres d’agriculture, appelées à voter par département et pour un seul représentant par département. Les quatre-vingt-six membres ainsi élus constitueraient le fond essentiel de cette haute assemblée.
- La faculté de nommer jusqu’à vingt membres par décret serait accordée au gouvernement.
- En outre, seraient membres de droit du conseil supérieur le président de la Société nationale d’agriculture, le président de la Société agronomique et le directeur de l’agriculture.
- Les travaux de ces assemblées, parallèlement à ceux des chambres de commerce auxquelles il convient d’adjoindre le conseil supérieur du travail à l’état de projet, et les. diverses institutions ouvrières, prépareraient à souhait le terrain du débat pour les graves résolutions que notre Parlement est appelé à prendre avant l’année 1892. Il y a donc urgence à réorganiser les chambres consultatives d’agriculture et le conseil supérieur.
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- Les deux projets que nous venons d’analyser sont, un exemple de la tendance que nous constatons chez les pouvoirs publics à admettre le monde du travail à une part de consultation de plus en plus grande, en élargissant les bases de la représentation des intérêts.
- Rendre plus élastique le jeu des divers rouages de l’activité sociale est une oeuvre excellente. Elle fait partie des obligations du gouvernement. Pourquoi donc le Parlement si bien disposé, autant qu’on peut en juger par ses projets, à l’égard des diverses institutions en question, persiste-t-il à rester empêtré dans les défectuosités de sa méthode de travail ? Pourquoi a-t-il repoussé la création des grandes commissions parlementaires? Pourquoi n’a-t-il pas même donné son assentiment à la minuscule réforme proposée par la commission dont nous avons parlé et sur laquelle il n’y a plus lieu de revenir pour le moment ?
- Les groupes ne se sont pas reconstitués sous leur forme politique du moins. Néanmoins la majorité républicaine a tenu à se sentir les coudes et à s’organiser dans une pensée de conservation républicaine. Mercredi dernier, une réunion
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- plénière composée de deux-cent cinquante républicains de toutes nuances, adoptait un ordre du jour présenté par M. de Lanessan, portant comme base essentielle du programme de la majorité républicaine, le maintien et l’application des lois militaire et scolaire et la défense de la souveraineté du peuple contre les partisans de la monarchie, de l’empire ou de la dictature, sous quelque titre qu’ils se présentent.
- La réunion adoptait le principe de la périodicité de ses séances.
- La chambre vient de repousser le projet de loi sur les livrets ouvriers tel qu’il avait été adopté par le Sénat. On sait que le Sénat avait rendu simplement facultative la suppression du livret. La Chambre maintenant le vote de l’ancienne Chambre l’a rendu obligatoire, le projet reviendra donc devant le Sénat.
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- Ce dernier a adopté en lre lecture le projet de loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
- Il a repoussé l’assurance obligatoire par l’État. La seconde délibération permettra peût-être de voir un peu plus clair dans cette loi.
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- LES RESCRITS DE L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE
- Le socialisme coule à pleins bords. A la veille des élections pour le renouvellement du Reischtag, l’empereur d’Allemagne vient de frapper un grand coup. Il s’est fait subitement le protagoniste de l’idée d’une législation internationale du travail, qui était jusqu’ici un des articles les plus hardis des programmes démocratiques.
- Quel que soit le motif qui a inspiré la démarche de Guillaume II, on ne saurait en méconnaître l’importance. Aussi croyons-nous devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte même des deux rescrits que le jeune empereur adressait, à la date du 4 février, le premier à M. de Bismarck, chancelier de l’Empire, le second, à M. de Berlepsch, qui vient de remplacer M. de Bismarck à la tête du ministère du commerce et de l’industrie, et à M. Maybach, ministre des travaux publics.
- Le premier rescrit est ainsi conçu :
- Je suis résolu à prêter les mains à l’amélioration du sort des ouvriers allemands dans les limites qui sont fixées à ma sollicitude par la nécessité de maintenir l’industrie allemande dans un état tel qu’elle puisse soutenir la concurrence sur le marché international, et d’assurer par là son existence ainsi que celle des ouvriers. La décadence de l’industrie allemande par la perte de ses débouchés étrangers, priverait de leur pain non seulement les patrons mais encore leurs ouvriers. Les difficultés qui s’opposent à l’amélioration du sort de nos ouvriers et qui proviennent de la concurrence internationale, ne peuvent être sinon surmontées, du moins diminuées que par l’entente internationale des pays qui dominent le marché international.
- Convaincu que d’autres gouvernements sont également
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- animés du désir de soumettre à un commun examen les tentatives au sujet desquelles les ouvriers de ces pays ont entamé des négociations internationales, je veux que, pour commencer, mes représentants officiels en France, en Angleterre, en Belgique et en Suisse posent officiellement la question de savoir si les gouvernements sont disposés à entrer en négociations avec nous dans le but d’amener une entente internationale sur la possibilité de donner une satisfaction aux besoins et aux désirs des ouvriers qui ont trouvé une expression au cours des grèves des dernières années et dans d’autres circonstances.
- Dès que ma proposition aura été acceptée en principe, je vous charge de convoquer tous les gouvernements qui s’intéressent dans la même mesure à la question ouvrière, à prendre part à une conférence qui délibérera sur les questions soulevées.
- Berlin, le 4 février 1890. Guillaume.
- Voici le texte du second rescrit :
- En montant sur le trône, j’ai fait connaître ma résolution de favoriser le développement de notre législation dans le sens que lui a donné feu mon grand-père, qui avait assumé la tâche de protéger les classes moins fortunées en s’inspirant de la morale chrétienne.
- Les mesures que les pouvoirs législatif et administratif ont prises en vue d’améliorer la situation des ouvriers, tout en étant très précieuses et très heureuses, n’ont pourtant pas suffi complètement à la tâche que je me suis imposée.
- Il faudra tout d’abord compléter la législation sur les assurances ouvrières. Ensuite nous aurons à examiner les dispositions de la loi actuelle sur la situation des ouvriers de fabrique, afin de donner satisfaction aux plaintes et aux aspirations des travailleurs dans ce qu’elles ont de légitime. L’examen de cette loi doit partir de ce principe, que c’est un des devoirs du gouvernement de régler la durée et la nature du travail de telle sorte que la santé des ouvriers, les principes de la morale, les exigences économiques des travailleurs et leurs aspirations vers l’égalité devant la loi soient sauvegardés.
- Dans l’intérêt du maintien de la paix entre patrons et ouvriers, il y aura lieu de faire voter des dispositions légales en vue d’assurer la représentation des ouvriers par des hommes jouissant de leur confiance et chargés du soin de
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- régler leurs affaires communes et de défendre leurs intérêts dans les négociations avec les patrons et avec les autorités gouvernementales.
- Une. institution de ce genre facilitera aux travailleurs l’expression libre et pacifique de leurs vœux et de leurs griefs. Elle fournira aux fonctionnaires de l’Etat les moyens de se tenir renseignés d’une façon suivie sur la situation ouvrière, et de rester en contact avec eu&.
- Je désire qu’en ce qui concerne la protection économique à accorder aux ouvriers les mines de l’Etat deviennent des institutions modèles. Quant aux mines privées, je désire qu’on arrive à l’établissement de relations organisées entre mes fonctionnaires miniers et ces entreprises, en vue d’une surveillance analogue aux inspections des fabriques.
- Pour l’examen préliminaire de ces questions, j’arrête que le conseil d’Etat se réunira sous ma présidence et les examinera en faisant appel aux personnes compétentes que je désignerai. Je me réserve de faire moi-même la désignation de ces personnes.
- Parmi les difficultés de réglementation de la situation des ouvriers dans le sens que je projette, les plus notables sont celles qui résultent de la nécessité de ménager les intérêts de l’industrie nationale, dans sa concurrence avec l’étranger. J’ai donc avisé le chancelier de l’empire de suggérer aux gouvernements des Etats dont l’industrie tient avec la nôtre le marché universel, la réunion d’une conférence pour aboutir à un règlement international arrêtant les bornes de ce qi 3 l’on peut exiger du travail des ouvriers. Le chancelier de l’empire vous fera tenir copie de mon rescrit à votre adresse.
- Berlin, 4 février, 1890 Guillaume.
- Cet affichage spontané de sentiments ultra-démocratiques chez un jeune empereur dont tous les actes décèlent une tendance continue vers l’autocratie, a produit, comme on peut le penser, une véritable surprise en Europe.
- On ne saurait préjuger de l’accueil que les puissances feront aux ouvertures du gouvernement allemand d’après le ton de la presse des différents pays. La presse reflète l’infinie variété des courants d’opinion. A lire certains journaux d’Angleterre et d’ailleurs, on eut pu croire que Guillaume II venait de révéler au monde l’existence d’une question sociale en même temps qu’il en apportait la solution.
- Il ne nous déplaît pas de voir des organes conservateurs
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- applaudir à l’initiative de celui qu’ils appellent avec emphase : l’empereur socialiste, l’empereur des ouvriers du monde entier. Espérons qu’après le maître, les sujets auront une part de leurs préoccupations. La presse française n’a généralement envisagé la publication des rescrits qu’au point de vue des rapports qu’ils supposent entre le jeune empereur et son vieux chancelier.
- On avait déjà considéré, non sans quelque satisfaction, le changement du titulaire du ministère du commerce et de l’industrie comme la preuve d’une profonde divergence de vues entre Guillaume et Bismarck. L’adhésion éclatante de l’empereur à l’idée d’une législation internationale du travail si violemment combattue jadis par le chancelier semblait apporter la preuve irréfutable d’une scission.
- Nous n’avons que faire d’examiner ce côté particulier de la politique intérieure de l’Allemagne, quelque influence qu’elle puisse avoir sur la situation européenne.
- Il nous importe peu, en l’affaire, que Bismarck ou Guillaume tienne les rênes. Et .d’ailleurs l’ancien ami de Lassalle n’en est pas à sa première opinion sur le socialisme et les socialistes. Bismarck a tour à tour soutenu et combattu les socialistes. Rien n’autorise à croire que ce fécond génie soit au bout de ses combinaisons politiques, surtout si l’on considère le profit que retirerait le gouvernement du désarroi jeté dans le parti socialiste.
- Nous ne discuterons pas le fond de la proposition allemande.
- On connaît l’opinion du Devoir sur la question d’une législation internationale du travail.
- Elle est résumée dans le programme de réformes publié en tête de chacun de nos numéros. Nous l’avons développée à l’occasion de l’initiative prise par le Conseil fédéral helvétique en vue d’amener, à ce sujet, une entente entre tous les gouvernements (1).
- Cette entente entre les gouvernements, que désire, après l’avoir une première fois ouvertement repoussée, le gouvernement allemand, il est certain qu’on ne pourra l’apprécier que lorsqu’on connaîtra, les bases et les conditions sur lesquelles l’empereur d’Allemagne songe à son tour à la provoquer.
- En attendant, nons sommes tentés de croire, avec un de nos confrères parisiens, que si Guillaume II visait plus au
- (1) Voir les numéros de Septembre 1888 et de mai 1889.
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- résultat qu’au bruit, il aurait servi bien plus efficacement les idées qu’il embrasse, en adhérant à la proposition du gouvernement suisse, qui a le premier demandé la réunion de la Conférence, qu’en substituant solennellement son initiative à celle de ses modestes voisins; et qu’il serait bien plus facile de s’entendre à Berne qu’à Berlin.
- Mais si l’initiative de Guillaume II n’a pas le mérite de la nouveauté, elle n’en a pas moins son importance en ce sens qu’elle indique un changement d’orientation dans la politique de l’Europe monarchiste. . -
- Le but poursuivi par Guillaume II, c’est la création d’une Internationale des gouvernants contre l'Internationale des travailleurs.
- Cette préoccupation atteste la puissance croissante du socialisme. C’est la seule constatation ferme qui se dégage de ce fait.
- Quant aux socialistes allemands, ils n’en poursuivent pas moins résolument leur campagne électorale. Avec cette sorte de loyalisme, qui les fait s’incliner même devant les lois d’exception qui les frappant sans pitié, et une foi ardente dans la justice de leur cause, ils déclarent qu’ils accepteront sincèrement les améliorations annoncées par le gouvernement; mais ils ajoutent, et ils ont raison, qu’ils voient dans ces concessions une raison de plus de persévérer dans leurs revendications, car le gouvernement du peuple par le peuple peut seul assurer le maintien et le meilleur emploi des conquêtes du socialisme.
- LA CONFÉRENCE DE BERNE
- En attendant que l’empereur d’Allemagne ait arrêté d’abord et communiqué ensuite aux puissances le programme des délibérations de la Conférence du travail qu’il se propose de convoquer à Berlin, voici le texte du programme que la Suisse propose pour la Conférence qui doit se réunir à Berne le 5 mai prochain :
- PROJET D’UN PROGRAMME DE DISCUSSION POUR LA
- CONFÉRENCE INTERNATIONALE CONCERNANT LA PROTECTION DES OUVRIERS
- I
- .Interdiction du travail du Dimanche.
- 1. Dans quelle mesure y a-t-il lieu de restreindre le travail du dimanche ?
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- 2. Quelles sont les exploitations ou les méthodes d’exploitation pour lesquelles, d’après leur nature même, l’interruption ou la suspension du travail est inadmissible et le travail du dimanche doit par conséquent être permis ?
- 3. Y a-t-il dans ces exploitations des mesures à prendre au point de vue du repos dominical des ouvriers pris séparément ?
- II
- Fixation d’un âge minimum pour l’admission des enfants dans les fabriques.
- 1. Y a-t-il lieu de fixer un âge minimum pour l’admission des enfants dans les fabriques ?
- 2. L’âge minimum doit-il être le même dans tous les pays, ou bien doit-il être fixé en ayant égard au développement physique plus ou moins précoce de l’enfant suivant les conditions climatériques des divers pays ?
- 3. Quel âge minimum doit être fixé dans chacun de ces deux cas ?
- 4. Peut-on admettre des exceptions à l’âge minimum une fois fixé, s’il y a diminution du nombre des jours de travail ou de la durée de la journée ?
- III
- Fixation d’ùne durée maximum de la journée pour les jeunes ouvriers.
- 1. Y a-t-il lieu de fixer une durée maximum de la journée pour les jeunes ouvriers ?
- Doît-on y comprendre les heures de l’enseignement scolaire obligatoire ?
- 2. Cette durée maximum de la journée doit-elle être échelonnée suivant diverses classes d’âge ?
- 3. Combien d’heures de travail (sans ou avec les pauses effectives) doit comprendre la journée maximum dans l’un ou dans l’autre cas (chiffres 1 et 2) ?
- 4. Entre quelles heures de la journée doit être réparti le temps du travail ?
- IV
- Interdiction d’occuper les jeunes gens et les femmes dans les exploitations particulièrement nuisibles a la santé ou dangereuses.
- 1. Est-il nécessaire de restreindre l’emploi des jeunes gens et des femmes dans les exploitations particulièrement nuisibles ou dangereuses ?
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- 2. Les personnes de ces deux catégories doivent-elles être exclues de ces exploitations % Absolument (les jeunes gens jusqu’à quel âge ?) ou bien en partie (les jeunes gens jusqu’à un certain âge 1 les femmes à certaines époques ?) ou bien la durée du travail des jeunes gens et des femmes dans ces exploitations doit-elle être réduite ?
- Quel est le minimum des exigences à adopter dans les deux derniers cas ?
- 3. Quelles sont les exploitations nuisibles à la santé ou dangereuses auxquelles doivent s’appliquer les dispositions ci-dessus (chiffres 1 et 2) ?
- V
- Restriction du travail de nuit pour les jeunes gens et les femmes.
- 1. Doit-on exclure absolument ou en partie les jeunes gens du travail de nuit ?
- Jusqu’à quel âge doit durer cette exclusion ?
- Quelles sont les conditions dans lesquelles on peut les admettre en partie ?
- 2. Les femmes doivent-elles, sans distinction d’âge, être exclues du travail de nuit ?
- En cas d’admission, y a-t-il lieu de statuer certaines restrictions ?
- 3. Quelles sont les heures de la journée de travail qui rentrent sous la dénomination de travail de nuit ; en d’autres termes, quand commence et finit le travail de nuit ?
- VI
- Exécution des dispositions adoptées.
- 1. A quelles catégories d’exploitations (mines, fabriques, ateliers, etc)., sont applicables les dispositions adoptées ?
- 2. Doit-on fixer un délai pour l’exécution des dispositions adoptées ?
- 3. Quelles' sont les mesures à prendre pour assurer l’exécution des dispositions adoptées ?
- 4. Doit-on prévoir des conférences, se renouvelant périodiquement, de délégués des États participants ?
- 5. Quelles tâches doit-on assigner à ces conférences ?
- *
- * *
- Nous rappellerons que les questions qui vont s’agiter à Berne et à Berlin ont fait l’objet d’importantes résolutions dans les deux congrès socialistes internationaux qui se
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- sont tenus à Paris à l’occasion de l’Exposition ; qu’en exécution des décisions prises dans ces congrès, les députés socialistes des divers pays, ont présenté à leurs Parlements respectifs des propositions de loi reproduisant ces résolutions ; que, d’autre part, la plupart des questions ouvrières ont donné lieu à de longues discussions devant le Sénat et se trouvent aujourd’hui soumises à la Chambre qui a nommé, il y a quelques jours, une commission spéciale pour les examiner.
- Espérons que d’ici le mois de mai, la Chambre aura statué sur le rapport de la commission et que nos délégués iront à Berne avec des instructions conformes aux décisions de la Chambre.
- J. P.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX.
- FRANCE.
- Le Ministère et la Question économique. — A l’occasion de l’inauguration de la Bourse de commerce du Mans, M. Tirard, président du Conseil, ministre du Commerce et de l’Industrie, vient de prononcer un discours, dans lequel on ne saurait découvrir une orientation politique nouvelle, puisqu’il ne fait que confirmer les précédentes déclarations du gouvernement, mais qui renferme quelques passages intéressants à signaler au moment où les questions relatives au travail préoccupent à juste titre les hommes politiques de tous les pays. Après avoir rappelé ce -qui s’est fait dans les dix dernières années pour asseoir la République sur des bases inébranlables, pour garantir le développement normal et régulier de la démocratie française, (la défense nationale assurée, l’instruction largement répandue), le président du conseil a ajouté :
- « C’est parce que toutes ces grandes choses sont faites, que nous pouvons consacrer nos efforts à l’étude calme et paisible des questions qui tendent à mettre plus d’harmonie dans les rapports sociaux et à augmenter le bien-être des populations par le développement du travail et par une équitable répartition des richesses qui en découlent. »
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- Faits politiques et sociaux.
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- Examinant ce que peut produire le travail, M. Tirard rappelle l’Exposition et son admirable succès, et il poursuit :
- «L’hygiène, l’épargne, la prévoyance sous toutes ses formes, l’alimentation à bon marché, les habitations ouvrières, la participation aux bénéfices, le soulagement des souffrances physiques et morales, tout ce qui constitue en un mot la vraie philanthropie, a occupé une large place dans l’exposition de « l’économie sociale ».
- Notre devoir n’est-il pas de seconder le mouvement qui entraîne ainsi la société moderne vers l’amélioration méthodique et raisonnée des conditions de l’existence humaine ?
- Ce ne sont pas là, messieurs, soyez-en sûrs, des utopies dangereuses, des rêves irréalisables, ce sont, au contraire, des garanties d’ordre et de paix sociale, c’est une politique de sage prévoyance, à la fois progressive ei conservatrice, à laquelle peuvent s’associer tous les hommes qui ont souci de l’avenir de leur pays. »
- M. Tirard, qui préside avec la sage méfiance d’un libre-échangiste, à la transformation de notre régime économique, trouve quelque peu excessive la grande agitation qui se fait en ce moment autour de la question douanière.
- «Il ne faut jamais rien exagérer, dit-il, et, quelle que soit l’importance des tarifs de douane, il ne faut pas entretenir cette croyance qu’il suffît d’en modifier le taux pour aplanir toutes les difficultés et assurer la réalisation de toute les espérances.
- Les ignorants seuls tranchent avec désinvolture et d’un mot les questions si complexes qui touchent à l’économie générale du travail d’un grand peuple. Ne prenons donc pas d’engagements imprudents, ne flattons les passions de personne. Soyons les serviteurs dévoués de la démocratie laborieuse, n’en soyons pas les courtisans. »
- Dans une circonstance identique, lors de l’inauguration de la Bourse de commerce de Paris, M. Tirard, après avoir rappelé la part qu’il avait prise, en 1881, à l’établissement du tarif général des douanes et à la négociation des traités, tant attaqués aujourd’hui, signalait l’imperfection de nos procédés économiques, et en indiquait implicitement le remède.
- « Il faut, disait le ministre, que nous vendions nous-mêmes les produits que nous fabriquons si bien, et sans passer par des intermédiaires étrangers, qui, tout naturellement, s’occupent d’abord du placement de leurs propres produits.
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- Ce n’est pas seulement à l’étranger, c’est également à l’intérieur qu’il importe de renforcer la valeur de l’élément commercial, car l’on sent en France plus que partout ailleurs le défaut de corrélation entre les prix de la production et ceux de la consommation.
- J’ai toujours été frappé, par exemple, de Vanomalie que pré* sente en général la valeur des denrées D’une part, une cherté excessive et croissante dans les grands centres de consommation, et, d’autre part, une baisse continue dans les prix payés à la production, baisse qui provoque les plaintes réitérées et unanim.es de nos agriculteurs.
- Ce phénomène, depuis longtemps constaté, et qui a motivé d’ailleurs la création de nombreuses sociétés coopératives de consommation, est certes de nature à provoquer l’étude des syndicats et des associations agricoles; mais, comme le remède n’est pas facile à trouver, qu’il faut, pour traiter utilement ces questions importantes, des connaissances variées, que l’on ne possède pas faute d'études préalables, il est plus expédient de s’en prendre à l’Etat, qui est incessamment sollicité, sous une forme ou sous une autre, d’intervenir dans des affaires qui, le plus souvent, ne sont pas de sa compétence. »
- Qu’on rapproche ces paroles du langage tenu par M. Méli-ne, à l’occasion de la nomination de la commission des douanes, et que nous reproduisons dans notre Chronique parlementaire, on verra que le ministre libre-échangiste du commerce et le président protectionniste du groupe agricole sont d’accord pour voir dans l’intermédiariat la plaie de notre corps social.
- Pour mettre fin aux désordres économiques signalés par ces éminents représentants de deux écoles si- différentes de tendances, il n’y a qu’un remède, c’est celui .qui est indiqué par le ministre lui-même, et qui consiste à provoquer la création des associations coopératives et des syndicats agricoles. Dans la grande majorité des cas, les produits industriels, comme les produits agricoles, deviennent la propriété successive de plusieurs intermédiaires, et ils se trouvent, au moment de la consommation, majorés souvent de plusieurs fois leur valeur.
- Rapprocher le producteur du consommateur par la suppression de l’intermédiaire, tel est le but à atteindre.
- Et puisque les souffrances de l’agriculture ont provoqué la renaissance de ce mouvement protectionniste qui menace de coûter si cher à la France, examinons les avantages qu’elle pourrait retirer de la pratique de l’association.
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- La démonstration en a été faite par le distingué rédacteur de la chronique économique et sociale de Finance nouvelle; nous ne saurions mieux faire que de lui emprunter son excellente argumentation:
- «Le capital mis en oeuvre par l’agriculture est évalué à 10Ü milliards. Le matériel agricole, véhicules, mobilier compris, atteint environ 1,3U0 millions : c’est ce qu’on a. Quand ce matériel agricole sera ce qu’il doit être, il dépassera, ou peu s’en faut, 4 milliards : c’est ce qu’on n’a pas et qu’on n’aura pas de sitôt.
- Le produit brut des 100 milliards du capital de l’agriculture et des 1,300 millions du mdtériel agricole est, prétendon. de 13 milliards par an. Que serait-il donc si nos cultivateurs disposaient de l’outillage qu’ils devraient avoir. »
- Comment le paysan pourra-t-il, sans emprunter, se procurer les 2,700 millions qui lui manquent pour compléter son outillage estimé à 4 milliards ? En les économisant.
- Pour le prouver, chiffres en mains, notre confrère va chercher ses arguments dans un pays essentiellement pratique et dont la théorie s’appuie sur une longue expérience.
- Et il cite l’exemple des Sociétés coopératives anglaises qui, à leur dernier congrès, se sont affirmées au nombre de 1,464 et ont accusé un total de 92,000 membres et un capital-actions de 260 millions de francs. Pendant l’exercice 1888, elles ont fait pour 918 millions d’affaires ayant donné lieu à 85 millions de bonis. De ces chiffres, il ressort que chaque membre a économisé en moyenne un peu plus de 85 francs par tête en faisant ses achats au magasin coopératif au lieu de s’adresser au détaillant. Il est à noter que l’ensemble de ces coopérateurs a pris dans les stores des associations une partie seulement et non la totalité des fournitures de cuisine, de ménage, etc.; on peut donc s’assurer que cette somme de 85 francs serait dépassée dans le cas où l’intégralité des salaires viendrait affluer dans les comptoirs coopératifs.
- « Si donc, ajoute notre confrère, dans sa conclusion à laquelle nous ne pouvons que nous rallier, les 22 millions de consommateurs qui vivent du travail de la terre se décident à former des sociétés coopératives de consommation, ils ont le droit d’espérer des résultats équivalents à ceux déjà obtenus par les coopérateurs anglais; or, ceux-ci réalisant 85 francs d’économie par tête, les 22 millions de ruraux parviendraient à mettre de côté par an 85x22 millions = 1 milliard 870 millions de francs. Ce qui revient à dire qu’en deux
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- ans au plus la France rurale peut être dotée des 2 milliards 700 millions de matériel agricole qui lui manquent. Supposez que nous soyons porté à nous exagérer les bonis résultant de l’association, réduisez-les de moitié, des deux tiers, des trois quarts, vous serez bien forcés de reconnaître qu’en mettant les choses au pis, les ruraux auront économisé avant 5 à 6 ans les deux milliards 700 millions qu’ils ne trouveraient pas par ailleurs, et se. seront enfin aperçus combien sont onéreux les services rendus par le commerce. »
- ITALIE.
- Les Colonies agricoles. — Un certain nombre de philanthropes encouragés par le succès des diverses colonies agricoles italiennes viennent d’en fonder une nouvelle à Sissa.
- La ferme nécessaire est estimée à 100,000 fr. L’achat de bestiaux, les réparations nécessaires et les avances à faire sont calculées à 50,000 fr. ; total 150,000 fr. Pour recueillir cette somme, ils ont émis 300 actions de 500 fr., dont 200 sont déjà placées.
- Parmi les principaux souscripteurs se trouvent : le prince Baldassare Odescalchi, député au Parlement, le professeur Pellegrino Strobel, de Parme ; M, Emanuele de Asarta, de Gênes, et le banquier Cimone Weil Schots, de Milan.
- 11 se forme en Italie un comité qui aurait pour • but spécial de fonder des associations coopératives agricoles.
- D’autre part, on annonce le départ à la fin du mois pour le Brésil, du docteur Giovanni Rossi, qui va fonder une colonie agricole à base collectiviste sur le système de celle organisée à Cittadella, près de Crémone.
- Le docteur Rossi visitera les provinces de Bahia, Para, Minas-Geraes, étudiera les eaux, le sol et le système de production dominant, en cherchant la localité la plus appropriée à l’organisation de la colonie qui sera formée pour le moment d’environ cinquante familles d’ouvriers et de cultivateurs de la Lombardie et de la Toscane.
- Le gros de l’expédition partira en juin.
- Le docteur Rossi est convaincu du succès de cette expérience nouvelle de colonie socialiste.
- SUISSE.
- Union des Sociétés coopératives Suisses. — Le 12 janvier, a eu lieu à Olten (canton de Soleure) un congrès — ou pour parler plus exactement, — une conférence, dont le but
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- était de créer pour la Suisse, une Union des Sociétés coopératives de consommation analogue à ce qui existe dans la plupart des pays d’Europe.
- Une cinquantaine environ de délégués avaient répondu à l’appel des organisateurs de la réunion. Quelques-uns seulement étaient munis de pouvoirs suffisants, pour engager dans l’union projetée les sociétés qu’ils représentent.
- Néanmoins, comme tout le monde, à Olten, s’est déclaré favorable au principe de l’idée proposée, l’Union Suisse, peut être d’ores et déjà considérée comme fondée. Ce sera l’affaire de quelques semaines pour la constituer.
- Les détails qui précèdent sont empruntés à une lettre adressée à unjournal par un coopérateur Suisse, qui termine sa communication en insistant sur la nécessité pour les coopérateurs de son pays de se grouper, ne fut-ce que pour soutenir auprès des chambres syndicales les intérêts d’une classe que l’on perd un peu trop de vue de nos jours, en matière de législation douanière, celle des consommateurs.
- En Suisse, comme ailleurs (quoique à un moindre degré, il faut le reconnaître), le vent, depuis quelques années, est à l’élévation des droits d’entrée, d’où un renchérissement fâcheux dans le prix des objets nécessaires à la vie. C’est contre cette tendance déplorable que l’union des Sociétés coopératives devra lutter. Il n’existe pas moins de cent-soi-xante cinq sociétés de consommation dans ce pays. Toutes proportions gardées, c’est autant et même plus qu’en Angleterre. Il est vrai qu’un grand nombre de ces sociétés installées dans de petites localités n’ont pas une importance considérable.
- ANGLETERRE
- Le Discours du trône. — Le discours du trône, lu à l’ouverture du Parlement le 11 février, est tout à fait busi-ne?slike, un papier réservé aux questions d’affaires qui y sont énumérées comme sollicitant l’attention immédiate du Parlement.
- Nous en détachons la partie relative aux affaires intérieures :
- « On vous soumettra des propositions pour augmenter avec les précautions financières nécessaires, le nombre des propriétaires qui occupent eux-mêmes leur propriété et pour étendre à l’Irlande les principes de « self government » qui ont déjà été adoptés en Angleterre et en Ecosse, autant que leur application peut contribuer à l’amélioration
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- du bien-être national des populations de ce pays, et plus particulièrement des districts pauvres.
- Une loi tendant à améliorer le mode de perception de la dîme et à faciliter le rachat de cet impôt vous sera également soumise.
- J’ai nommé une commission qui devra faire une enquête sur les moyens les plus propres à améliorer la situation économique dans laquelle se trouvent les habitants de certaines parties de la Haute-Ecosse, ainsi que de quelques Iles écossaises.
- On vous soumettra des propositions tendant à développer et à modifier la législation sur la santé publique dans la métropole et sur les logements des classes ouvrières, ainsi qu’un projet de loi destiné à améliorer les réglementations relatives aux caisses d’épargne et aux sociétés de secours mutuels.
- Votre attention sera attirée sur l’organisation introduite à présent dans les camps et casernes, et on vous demandera de prendre des mesures pour perfectionner la répartition de mes troupes et améliorer leur situation au point de vue de l’hygiène et du bien-être. »
- BRÉSIL
- Les États-unis du Brésil. — La nouvelle République marche d’un pas rapide et assuré vers sa constitution définitive. Après la fédération et l’autonomie des anciennes provinces érigées en États indépendants, l’élargissement du vote jusqu’au suffrage universel, le droit de vote accordé à tous ceux qui savent lire et écrire, après la grande naturalisation libéralement octroyée à tous les étrangers, la séparation de l’Église et de l’État est venue couronner l’œuvre de réorganisation entreprise par le gouvernement provisoire.
- Ainsi, toutes les grandes aspirations de la démocratie brésilienne, dont la réalisation, il y a quelques mois à peine, semblait encore bien lointaine, sont aujourd’hui choses acquises; le gouvernement provisoire a fait en deux mois ce que la monarchie n’a pas pu faire en soixante et quelques années.
- Le décret par lequel a été rompu le lien qui rattachait l’État brésilien à la religion catholique maintient leurs traitements aux desserrants actuels jusqu’à leur mort. Par là se trouvent sauvegardés les droits acquis et l’intérêt immédiat des croyants.
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- D’après les télégrammes des différents États que publie la presse de Rio, la séparation de l’Église et de l’État a été accueillie partout avec enthousiasme. Gela n’a rien qui puisse nous surprendre, car depuis de longues années déjà la partie la plus éclairée de l’opinion publique réclamait cette mesure. Une association, la Société centrale d’immigration, fondée pour étudier les réformes et les mesures les plus urgentes, afin d’attirer au Brésil un fort courant d’immigration, l’avait inscrite sur son programme avec le principe de la grande naturalisation, comme une des conditions essentielles du développement économique du pays, en amenant enfin les travailleurs étrangers à lui apporter le concours des bras dont il a besoin pour mettre en valeur ses richesses naturelles.
- Pour compléter l’émancipation religieuse le gouvernement va réglementer prochainement le mariage civil et organiser ce service dont l’importance n’échappera à personne. Jusqu’ici en effet seul le mariage catholique avait .une valeur légale et nul ne pouvait se passer de lui. Point n’est besoin d’insister pour montrer combien cet état de choses était contraire aux exigences de l’esprit moderne.
- (Correspondance adressée au journal “le Temps”
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- (( La cause juste va l’emporter plus tôt qu’on ne le croit ; disait naguère M. Moneta ; mais il faut absolument que les hommes dévoués, au lieu de prêcher à des convertis, s’adressent aux masses et réunissent leurs efforts en ayant en vue des objectifs peu nombreux, bien définis et pratiques surtout ».
- C’est en quelque sorte l’application du principe de la division du travail à la propagande de la paix, que recommandait l’actif et dévoué promoteur de l’Union lombarde.
- La Revue libérale a suggéré jadis aux Sociétés de la paix une idée qui nous paraît entrer dans le cadre de ce programme.
- Cette motion était ainsi formulée :
- On créera dans les départements, provinces, cercles situés des deux côtés des frontières des Etats européens des organes quotidiens, hebdomadaires, mensuels.
- Chacun de ces journaux sera rédigé dans les deux langues parlées de part et d’autre de la frontière.
- L’esprit de ces journaux sera esssentiellement cosmopolite.
- Ils seront rédigés dans un langage courant, accessible à toutes les intelligences.
- Le modèle, dont on peut s’inspirer à cet effet, est, à part les tendances politiques de cette feuille, le Petit Journal.
- Il peut se composer essentiellement de :
- I. — Un article de fond traitant un des aspects généraux da la question internationale.
- La rédaction doit en être spontanément accordée à ceux et à celles que le talent, le courage mis au service de la justice internationale depuis de longues années et la célébrité justement acquise- distinguent de tous les autres.
- Cet article, reproduit dans tous les journaux de frontière, reproduit également dans les organes pacifiques publiés dans les grands centres à une même époque, ne peut qu’exercer une très salutaire influence.
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- II. — Un article régional d’un intérêt immédiat pour les deux régions frontières.
- Il aura pour but :
- 1° De susciter dans les populations des manifestations pacifiques d’une importance considérable ;
- 2° La création de nouvelles Sociétés de la paix ;
- 3^ L’attaque vigoureuse de toute personnalité, mandataire du gouvernement ou sans mandat, agissant en perturbateur de l’attitude pacifique des populations de ces régions.
- III. — Faits divers communs aux deux régions frontières, romans puisés dans la littérature européenne.
- Quant à la constitution de ces journaux-frontière, voici quelle était l’organisation préconisée.
- Tout membre des Sociétés de la Paix constituées en France avise immédiatement quelles sont les personnes, parents ou amis habitant les régions frontières dont le concours pourrait être obtenu.
- Il doit se mettre en correspondance au plus tôt avec ces personnes et les consulter sur les ressources en talent et en argent que pourrait offrir la ville où elles habitent, pour une œuvre d’un aussi puissant intérêt.
- De plus, se mettant en correspondance avec divers membres d’une autre nation, il doit s’informer s’ils n’ont pas pris des mesures analogues, et si cela a été fait, se concerter avec eux pour établir la soudure de ces rameaux poussés des branches de ce même arbre de la paix, soudure qui doit s’effectuer aux frontières.
- Là où des journaux ne pourront être créés, nous conseillons l’emploi d’appareils autographiques peu coûteux, l’envoi de lettres circulaires pour la propagande.
- Une correspondance de ce genre, très régulière et très considérable, échangée de pays à pays, serait du plus heureux effet.
- Ces journaux de frontière devront être nombreux et présenter une unité d’inspiration que facilitera l’absence soigneusement recherchée de toute question irritante de politique intérieure, tout en évitant une réglementation qui étoufferait toute initiative individuelle.
- Et alors, si quelque jour les cinq grands organes dont se compose l’Europe tentaient follement leur destruction mutuelle, ces liens résisteraient.
- Les odieuses tentatives de brigandage de nation à nation
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- cesseraient, et les peuples européens pourraient enfin respirer.
- * *
- Les promoteurs de la fédération franco-italienne pour la paix et l’alliance des deux peuples, qui s’organise en ce moment à Cannes, Toulon et Nice, ont obéi à une pensée analogue, comme on pourra s’en rendre compte par la lecture de l’appel que le comité d’organisation du congrès de Cannes a adressé à plus de cinq cents sociétés françaises et trois cents sociétés italiennes, et surtout par la lecture de son ordre du jour.
- Nous extrayons de cet appel les passages suivants :
- En face des gigantesques appareils de guerre des nations, des épouvantables moyens de destruction humaine que possèdent les gouvernements, et qu’ils peuvent, — presque, selon leur caprice, — diriger contre les peuples ; en face, surtout, des continuels agissements offensifs et des dangereuses menées de la Triple Alliance, beaucoup de démocrates français et italiens se sont unis et ont créé un grand courant des peuples contre les rois.
- Il faut, maintenant, organiser les forces de ce grand courant internationaliste qui veut témoigner son existence au monde en scellant l’union des peuples italien et français. La paix est la principale condition du développement des nations et de la civilisation, de l’amélioration morale et sociale de l’humanité. Vu l’état social actuel, elle seule nous permet d’espérer la réduction, puis la suppression des armées permanentes, l’accomplissement des réformes économiques, une meilleure répartition des richesses sociales.
- C’est dans cette intention, et pour jeter les bases d’une puissante Ligue de la paix, que les groupes et cercles politiques de Cannes, Toulon, Nice, Grasse, Vallauris, le Cannet, que les groupes de la Fédération des peuples du littoral, que la Ligue franco-italienne de Toulon, organisent un Congrès franco-italien à Cannes, où ils invitent tous les républicains et socialistes conscients du danger que font courir à l’Europe — et principalement à la République française et au socialisme — les infernales machinations diplomatiques des chancelleries de la Triple Alliance.
- Et si nous tentons d’abord l’union Franco-Italienne plutôt que l’union Franco-Allemande ou Franco-Autrichienne ou encore que l’union de tous les peuples, c'est parce qu’elle est
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- la plus urgente et la seule pouvant immédiatement empêcher la guerre.
- Voici maintenant l’ordre du jour du Congrès :
- 1° Création de comités départementaux chargés d’organiser des groupes politiques franco-italiens dans toutes les villes qui en sont dépourvues ; de les relier entre eux et de les tenir dans la même unité de vues par de fréquentes réunions générales, conférences, etc.
- 25 Création d’un comité central chargé de se tenir au courant de toutes les questions internationales pouvant troubler la paix, afin de pouvoir prendre, en cas d’éventualité de guerre, des mesures pouvant augmenter nos garanties de paix.
- 3’ Le comité central reliera les comités départementaux, activera la propagande d’union et de fraternité des deux peuples. Il lancera des manifestes, fera la campagne de presse, selon la nécessité de la propagande ou des circonstances, se tiendra en relation constante avec toutes les Sociétés italiennes organisées.
- Les journaux-frontières ne sont-ils pas les organes désignés d’une telle fédération ?
- Au nombre des influences qui conduisent à la paix, M. Émile de Laveleye indique les suivantes :
- Diminution des droits d’importation. Traités de commerce et de réciprocité, et s’il se peut abolition complète des douanes. Tout ce qui isole les hommes les pousse à la guerre, tout ce qui les met en relation les incline à la paix. On peut juger par là de l’importance de la commission que la Chambre française vient de nommer. De ses délibérations sortira la guerre à coups de tarifs, c’est-à-dire, l’isolement et l’enveniment des rapports, ou la paix commerciale, conditions de la paix définitive.
- Réduire les tarifs de transport des marchandises, des lettres et des télégrammes.
- Adopter le même système de monnaies, de poids et mesures, et de lois commerciales, afin de multiplier autant que possible l’échange des produits et des idées.
- Accorder aux étrangers les mêmes droits civils qu'aux nationaux, afin que l’homme retrouve partout une patrie et qu’un sentiment de fraternité cosmopolite remplace peu à peu celui de nationalité exclusive.
- Favoriser l'enseignement des langue étrangères, de la géographie et de toutes les notions se rapportant à la situation des pays étrangers.
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- C’est parce que les peuples ne se connaissent pas assez que les anciennes hostilités continuent à subsister.
- Multiplier les livres et les ouvrages d’art qui [ont chérir la paix et détester la guerre ; proscrire ceux qui la font aimer, et, ajoutons-nous, conformer l’enseignement oral à ce précepte.
- Appuyer partout tout ce qui peut donner force et efficacité au système représentatif, et notamment enlever au pouvoir exécutif le droit de guerre et de paix.
- Favoriser les entreprises industrielles qui appliquent les épargnes d’un pays à mettre en valeur les richesses naturelles des autres pays, de façon à ce que le capital devenant cosmopolite les intérêts de tous les capitalistes deviennent solidaires..
- La cause de la paix est déjà pourvue d’un organisme suffisant pour mettre en branle l’opinion publique.
- Nous avons reproduit dernièrement les excellents conseils donnés aux Sociétés de la paix par la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, en ce qui concerne le rôle de ces sociétés vis à vis du Comité interparlementaire permanent.
- Elles exerceront une action efficace sur l’opinion publique d’aujourd’hui en appelant incessamment l’attention de la presse sur le mouvement de la paix, et sur l’opinion publique de demain en s’efforçant d’assurer à cette sainte cause le concours des instituteurs.
- Quant au Comité interparlementaire permanent, nous verrions avec plaisir, que déférant au désir exprimé par ]’(( International arbitraiion and peace association » il s’employât, toutes les fois qu’un conflit s’élèverait entre deux pays, à la constitution d’un comité mixte composé d’un certain nombre de membres des Parlements de ces pays, qui se réuniraient journellement afin de rédiger et publier un rapport au nom des deux partis.
- Comme le dit excellemment le Comité de la Société anglaise, une délibération ainsi combinée et dirigée par des hommes animés du désir de trouver une solution rationnelle basée sur la justice, produirait, on l’espère, un excellent effet. Des faits antérieurement inconnus, ou connus seulement en partie, arriveraient ainsi à être plus correctement appréciés et mieux compris sous toutes leurs faces, et les représentants des deux pays parviendraient à comprendre leurs voies respectives et leurs arguments opposés et l’on pourrait en conséquence s’attendre, comme résultat, à un plus grand rapprochement et à plus d’unité dans l’appréciation de la question sous tous les rapports.
- Si, comme résultat d’une telle conférence, ses membres
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- pouvaient signer conjointement une appréciation du cas, avec une déclaration delà ligne de conduite qu’ils recommandent aux deux nations de suivre, ils auraient évidemment accompli un travail des plus utiles. Les citoyens des nations respectives seraient mis à même de considérer la question sans passion, et de nombreuses sources de malentendus et d’irritation seraient sans doute écartées. Par ce fait, les représentants parlementaires des deux côtés, ainsi complètement renseignées, seraient en position de proposer a leurs gouvernements respectifs une ligne d’action que ceux-ci seraient peut-être heureux d’adopter.
- Ainsi serait mise en évidence la haute mission de ce grand corps encore à l’état embryonnaire, la Conférence interparlementaire qui, s’appuyant de plus en plus sur l’opinion publique, puis sur les Parlements auxquels appartiennent ses membres, exerçant enfin son influence sur les gouvernants, préparerait l’avènement de ce jour où l’Europe unie serait dotée d’un Code de droit international et d’un Tribunal international d'arbitrage.
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- On écrit de Berne qu’un grand nombre de députés suisses ont envoyé leur adhésion à la conférence internationale parlementaire.
- Ajoutons, à ce propos, que l’assemblée fédérale suisse vient d’élire président de la confédération, pour l’exercice 1890, M. Louis Ruchonnet qui depuis plusieurs années fait partie du comité central de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- Dans notre dernier numéro nous annoncions qu’une proposition autorisant le président des États-Unis d’Amérique à signer, en tout temps, avec tout gouvernement, toute convention ayant pour objet de substituer l’arbitrage à la guerre, avait été présentée par le sénateur Sherman. Cette proposition a été adoptée par le Congrès. Elle a donc force de loi et le président Harrison est entièrement libre de passer un traité d’arbitrage permanent avec tout gouvernement qui s’y montrera disposé.
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- Les Etats-Unis d’Europe émettent l’idée de soumettre à un arbitrage le conflit pendant entre l’Angleterre et la France au sujet des pêcheries de7 Terre-Neuve,
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- M. Destrem vient de fonder à Paris, une nouvelle société de la paix sous ce titre : Société de la Paix perpétuelle par la justice internationale.
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- Le Conflit Anglo-Portugais. — Dès le début des contestations qui surgirent entre l’Angleterre et le Portugal au sujet de certains territoires de l’Afrique de l’Est, « l’International arbitration and peace association, » avait demandé au gouvernement de la Grande-Bretagne de soumettre la question à un arbitrage.
- Lorsque le cabinet anglais infligea au Portugal son brutal ultimatum, la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté adressa, aux diverses Sociétés de la paix, un projet de Manifeste qui blâmait énergiquement les procédés employés par M. de Salisbury vis-à-vis du gouvernement portugais et conseillait de recourir à l’arbitrage.
- La publication du texte officiel des dépêches échangées entre les deux gouvernements n’était pas de nature à modifier la mauvaise impression produite sur l’opinion publique et à modifier l’appréciation de la Ligue, qui se mit d’accord avec l’International arbitration and peace association sur les termes de la déclaration ci-après :
- DÉCLARATION
- Les soussignés, au nom de plusieurs Sociétés qu’ils représentent, expriment par les présentes leur ferme espérance qu’en vue d’une solution juste et pacifique des questions soulevées par le conflit présentement survenu entre la Grande Bretagne et le Portugal, les gouvernements de ces nations s’accorderont à recourir à une médiation ou à un arbitrage, conformément aux prévisions de l’Acte général de la conférence africaine, adopté à Berlin en février 1889, Acte signé par les représentants des deux pouvoirs qui sont en conflit.
- Finalement, et sans entrer dans aucun examen du fonds, les soussignés regrettent profondément que les actes d’hostilité survenus entre les officiers portugais et certaines tribus indigènes sur les territoires disputés en question, aient été considérés par le Secrétaire d’État aux affaires étrangères de sa Majesté Britannique, comme renfermant pour ces tribus et pour les sujets britanniques qui habitent l’Afrique du Sud, un danger qui rendît nécessaire l’Ultimatum contenu dans la note adressée au gouvernement portugais le 10 courant. Janvier 1890.
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- Après la réponse faite par le gouvernement anglais dès l’ouverture du Parlement, à M. Cremer, les Sociétés de la paix ont le devoir de donner sans hésiter leur approbation et leur signature à cette déclaration.
- Les diverses Sociétés qui ont signé ce document sont les suivantes : Association des Jeunes Amis de la Paix, de Nîmes ; Association pour la neutralisation du Danemark; le Groupe Clermontois des Amis de la Paix ; Comité de Grenoble de la Ligue internationale de la paix et de la liberté; Comité de Paris de la Ligue internationale de la paix et delà liberté; Comité de la Sartlie de la Ligue internationale de la paix et de la liberté; International arbitration and peace association; International arbitration league ; Howard Evans, chairman of council ; les amis de la paix du Puy-de-Dôme ; Ligue internationale de la paix et de la liberté ; Section suisse de la Ligue internationale de la paix et de la liberté; Société française de l’arbitrage entre nations ; Société de la paix du Familistère de Guise; Société de la paix perpétuelle par la justice internationale ; Unione Lombarda.
- CORA KENNEDY.
- Une généreuse Américaine, récemment décédée à Gênes, Mrae Cora Kennedy Sada vient de faire à l’Union lombarde pour la paix et pour l’arbitrage, un don de 30.000 francs.
- Il Secolo consacre à cette femme de cœur la notice suivante :
- Un jour, dans une chronique, nous exposions le cas d’un pauvre professeur qui, privé de son emploi et réduit à la dernière extrémité, avait tenté de mettre fin à ses jours. Sauvé de la mort comme par miracle, il avait été transporté à l’hôpital, dans la salle Macchio, asile ordinaire des fous et des alcooliques, auxquels on assimile les malheureux qui ont essayé de chercher la fin de leurs peines dans le suicide.
- En racontant ce fait nous étions émus, et notre récit trahissait les sentiments que nous éprouvions. Or, un sentiment
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- LE DEVOIR
- vrai trouve toujours, quelque part, un écho dans un cjeur sincère.
- Le lendemain, un domestique en livrée entrait dans notre bureau nous priant de descendre un instant, une dame désirant nous parler. Dans une voiture, en effet, se trouvait une jeune dame délicate et pâle aux yeux brillants. C’était Mm3 Cora Kennedy. Elle nous parla de l’infortuné maître, nous confia une certaine somme pour subvenir à ses premiers besoins, et s’informa de quelle manière on pourrait lui venir en aide ?
- — En lui donnant du travail, répondîmes-nous.
- La dame partit. Le jour suivant nous reçûmes une lettre d’elle. Dans cette lettre .elle nous montrait toute l’horreur que lui inspiraient les cruautés qui se commettent à Milan, contre les animaux : ce sont, disait-elle, des êtres bons et malheureux. L’intelligence de l’homme ne lui donne que le droit de les secourir et non de les brutaliser.
- A cette époque le Secolo avait entrepris, contre les mauvais traitements infligés aux animaux, une campagne qui eut pour conséquence la création d’une société protectrice des animaux.
- La lettre de Mme Kennedy venait à l’appui des idées que nous soutenions. Nous la publiâmes.
- Nouvelle visite de Mn,e Kennedy.
- Vous m’aviez suggéré, nous dit-elle, l’idée de procurer du travail à notre magister.
- Je crois avoir trouvé un moyen de l’occuper sans froisser sa délicatesse. Une dame américaine de mes amies, (Madame Kennedy était native de Boston) a écrit un livre relatif à la compassion envers les bêtes ; une autre de mes amies, pauvre jeune fille qui a grandement besoin, elle aussi, de travailler, l’a traduit en Italien. Votre maître pourrait le corriger et le recopier. Ainsi fut fait. Le maître guérit et pendant plusieurs mois, il eut de quoi vivre, grâce ù Mme Kennedy. Le livre fut imprimé avec une préface- de nous et distribué gratuitement dans les écoles.
- Madame Kennedy ne faisait que de courts séjours à Milan, mais des lettres d’elle nous parvenaient de toutes les parties du monde, de Paris, de Londres, de Madrid, d’Athènes; et chaque lettre avait trait à une infortune à secourir, une misère à soulager, et nous nous employions â être les ministres de sa charité..*
- Pendant un temps, notre chronique de bienfaisance ne fut remplie que de son nom. Avec l’intelligence du cœur,
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- CORA KENNEDY
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- elle allait au secours des douleurs les plus humbles, des misères ignorées qui se dérobent à la compassion superficielle.
- Sa générosité n’avait d’égale que sa modestie.
- Elle épousa, il y a quelques années, M. Sada. Nous ne l’avons plus revue depuis. Il y a quelques jours, elle nous envoyait une courte notice qui parlait du mari défunt. Une courte maladie vient de l’enlever à son tour.
- Mais à la dernière heure la généreuse dame se souvint de nous, et elle a laissé à l’œuvre de la propagande pour la paix qui ne pouvait laisser insensible un si noble cœur, un capital qui lui assure une existence prospère et digne de son but élevé.
- Honneur à elle, modeste pendant sa vie, elle aura la gloire, après sa mort, d’avoir contribué au progrès de la grande cause de l’humanité.
- Nous n’ajouterons rien à cette touchante et suggestive notice qui honore autant celui qui l’a écrite, que celle qui en est l’objet.
- Qui donc pourrait douter du triomphe prochain d’une cause qui a pour elle les sympathies d’une Kennedy et le dévouement d’un Moneta ?
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LE TRAVAIL DES FEMMES
- Le Sénat a modifié complètement le projet de loi sur le travail des femmes et des enfants que la précédente Chambre avait voté. Le Sénat a repoussé, au nom de la liberté du travail, l’interdiction du travail de nuit pour les femmes que cette Chambre avait votée. Le projet de loi est donc revenu devant la Chambre actuelle, qui a nommé une commission pour l’examiner.
- Cette commission est en majorité favorable au rétablissement de l’interdiction du travail de nuit. Mais, avant de voter, elle a décidé d’ouvrir une enquête sur la question et d’entendre les chefs d’industrie, les délégués des syndicats ouvriers, et enfin de consulter l’Académie de médecine.
- *
- Les Annales économiques publient, dans un de leurs numéros une étude de M. Daniel Bellet, sur le travail des femmes. Depuis longtemps déjà, cette question, du plus haut intérêt social, préoccupe les meilleurs esprits.
- M. Bellet considère aujourd’hui le problème à deux points de vue : celui du principe même de l’emploi de la femme comme ouvrière ou employée, et, en second lieu, au point de vue du salaire qu’elle reçoit, salaire le plus souvent inférieur à l’effort et au travail dépensés.
- Sans rechercher si l’emploi de la femme est à encourager au point de vue social, il nous faut donc nous demander seulement si elle est payée, en général, en proportion de ce qu’elle produit. M. Bellet a fait à ce sujet de curieuses observations
- C’est qu’en effet, dit-il, si nous voulons consulter les statistiques, nous y trouverons des différences énormes entre le salaire de l’ouvrier et celui de l’ouvrière. Voyons d’abord les villes, en laissant de côté Paris pour l’instant (il s’agit du reste, ici, des ouvriers et ouvrières non nourris); tandis que l’ouvrier gagne en moyenne 3fr. 40 par jour, la femme
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- ne reçoit que 1 fr. 82 ; ce dernier salaire dépasse donc à peine la moitié du salaire de l’homme, représentant une somme tout à fait insuffisante ; c’est là une différence énorme qui (devons-nous le reconnaître, d’ailleurs) a diminué légèrement depuis 1853 ; depuis cette époque le salaire de l’ouvrier n’a augmenté que de 67 0/0, tandis que pour la femme cette augmentation a été de 70 0/0.
- A Paris, la différence est encore considérable, bien que, du reste et par suite de la cherté de la vie, les salaires soient plus élevés d’une façon absolue : tandis que l’ouvrier non nourri gagne en moyenne 5 fr. 80 par jour,, la femme ne touche, toujours comme moyenne, que 2fr, 99; et tandis que le salaire de l’ouvrier a augmenté de 45 0/0, celui de l’ouvrière ne s’est accru que dans la proportion de 410/0.
- N’en est-il pas encore de même pour les appointements des employés de commerce des deux sexes ? Les statistiques ne sont pas très explicites à cet égard, et c’est même seulement en 1871, pour la première fois, que les recensements s’occupent de cette catégorie spéciale. En 1885 et à Paris, les commis et employés de commerce gagnent de 1,233 à 1,800 fr. ; pour les dames de comptoir et demoiselles de magasin, dont le nombre est aujourd’hui si grand à Paris, elles gagnent de 600 à 1,500fr., pour les dames de comptoir, et 500fr. pour les demoiselles de magasin. On voit quelle différence il y a au profit du sexe masculin, d’autant que les femmes sont peu nombreuses qui touchent le maximum de 1,500 fr.
- A Londres, la situation est bien plus pénible encore qu’à Paris. Tout dernièrement, la Chambre des lords a fait une enquête sur l’état social des femmes employées dans l’industrie, et il résulte de cette enquête que, en Angleterre comme en France, l’industriel paie le travail de la femme beaucoup moins cher que celui de l’homme, bien que le premier soit parfois aussi producteur, dans bien des circonstances, que le second.
- Il y a là un problème social qui mérite qu’on s’y arrête. Le temps est, en effet, passé où l’on considérait la femme comme un être inférieur. Elle a droit aujourd’hui à sa place au soleil, tout comme l'homme, son compagnon, et il est juste qu’elle soit récompensée en proportion de son effort.
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- LE DEVOIR
- GRAND-PÈRE
- (Suite)
- Ce scrupule de mon grand-père me donna à réfléchir, et même me troubla un peu. Jusque-là il m’avait paru tout naturel de décider en faveur de celui que l’on aime le mieux.
- « Grand-père, lui demandai-je, crois-tu qu’ils se battent ?
- — Non, ils ne se battront pas, je t’en réponds.
- — Eh bien, alors, veux-tu que j’aille avec toi ?
- — Je veux bien,» dit-il après un instant de réflexion. Et il ajouta en souriant : « Seulement, je dois te prévenir que cela ne t’amusera pas ; tu n’y comprendras rien du tout. Du reste, tu peux toujours venir ; quand cela t’ennuiera, tu te sauveras. »
- Il y avait au fond du jardin une tonnelle rustique couverte de vigne vierge et de clématite. Au milieu de la tonnelle, grand-père avait installé une table carrée, formée d’une seule tranche d’ardoise qu’un de ses amis lui avait envoyée d’Angers comme un souvenir. C’est sur cette table que grand-père jouait aux dominos tantôt avec M. le curé, tantôt avec le père Barré, tantôt avec M. le comte de Vauroyer, tantôt avec le juge de paix.
- M. le curé jouait sans rien dire, les lèvres serrées, les yeux à moitié fermés ; puis tout à coup, quand il réussissait à poser son double-six ou qu’il avait empêché grand-père de poser le sien, il se renversait sur le dossier de sa chaise, et partait d’un éclat de rire joyeux et sonore. Les larmes lui venaient aux yeux, il s’essuyait les joues avec son grand foulard rouge, prenait une pincée de tabac et la tenait en l’air entre l’index et le pouce, le temps de donner cours à un second accès d’hilarité. Alors il disait invariablement : « Soyons sérieux ! » savourait sa prise, et se remettait au jeu, en me lançant de côté un regard bienveillant. Le père Barré jouait serré, parlait tout bas, et s’excusait quand par hasard il avait battu mon grand-père ; mais cela ne l’empêchait pas de rire d’un rire intérieur et de se frotter les mains. Quand il voyait que je le
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- GRAND-PÈRE
- regardais, il me demandait à l’improviste : «Neuf fois sept ?» je demeurais court invariablement. Alors il se remettait au jeu, en disant : « C’était pour rire, c’était pour rire ; nous ne sommes pas en classe, Dieu merci ! »
- M le comte de Vauroyer causait tout le temps d’une foule de choses qui avaient l’air de faire plaisir à mon grand-père. Pendant les premières parties, mon grand-père se contentait de sourire, de faire des signes de tête, ou de courtes réponses. Peu à peu il s’animait et se mettait à parler. M. le comte, à son tour, souriait et faisait des signes de tête, et de temps en temps il disait : « Comme c’est vrai, ce que vous dites là, monsieur Jousserand, comme c’est vrai ! Ali ! si tout le monde raisonnait comme vous, avec autant de cœur et de bon sens, je crois en vérité que la paix régnerait entre les hommes ! »
- Chaque fois qu’il venait, il m’apportait des bonbons. Il n’a jamais manqué une seule fois de me dire, en me les donnant : « Regarde bien ce grand-père-là, et tâche de lui ressembler, si tu veux être un homme. »
- Cette phrase s’était peu à peu gravée dans ma mémoire. Pendant longtemps, ce ne fut qu’une phrase, composée de mots, comme celles que l’on nous faisait écrire au tableau. Le moment était venu où cette phrase allait prendre un sens pour mon esprit.
- M. le juge de paix, qui était un vieux garçon très jovial, tapait les dominos sur l’ardoise, comme s’il avait voulu la mettre en pièces. Au moment où l’on mêle les dominos, avant de recommencer un nouveau coup, il faisait un vacarme effroyable et, se tournant de mon côté, me disait : «Allons, bonhomme, sonne la retraite; moi je vais la battre. Hardi ! plus fort que ça ! » Avec ses dominos, il imitait le bruit du tambour, et moi je faisais la trompette.
- Grand-père riait, les deux poignets appuyés contre le rebord de la table, les doigts des deux mains se touchant par le bout.
- Alors le juge de paix se tournait de son côté et lui disait : « Surtout, grand-père, n’allez pas raconter ce qui se passe ici; si le garde des sceaux savait que le juge de paix de Montigny-sur-lndre fait de pareils vacarmes, il ne manquerait pas de le destituer par le télégraphe. » • Quand la partie était finie, il causait volontiers avec mon grand-père ; et je remarquai qu’il le consultait bien souvent quand il était embarrassé.
- Quelquefois il appelait grand-père « mon cher collègue » .
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- « Car en vérité, disait-il, nous sommes ici deux juges de paix : l’un qui fait toute la besogne: c’est vous; d’autre qui le regarde faire: c’est moi. Je suis devenu un fort pêcheur à la ligne, grâce aux loisirs que vous me faites; et si cela continue, je serai obligé de faire venir un tour et de tourner des ronds de serviettes, pour ne pas mourir d’ennui.
- «Moi, je suis bon prince, et je ne vous en veux pas de faire les trois quarts de la besogne. Mais mon secrétaire fait des yeux tout noirs en entendant prononcer votre nom, parce ses honoraires diminuent sensiblement. Quant aux huissiers, ils deviennent aussi rares dans le canton que les lièvres dans la forêt de Bucy, depuis que les lapins l’ont envahie. Ceci soit dit sans vouloir établir la moindre comparaison. »
- Tous ces menus propos des amis de grand-père m’entraient, comme on dit, par une oreille et ressortaient par l’autre. Cependant la mémoire des enfants est si tenace et si fidèle, que je les ai retrouvés dans la mienne, aussi vifs et aussi nets que s’ils avaient été imprimés sur du papier, comme ma grammaire et mon histoire sainte.
- C’est sous la tonnelle que mon grand-père conduisait toujours ses plaideurs, pendant la belle saison.
- Dans ces occasions-là, qui n’étaient pas rares, je m’en allais jouer le plus loin possible de la tonnelle. Les clients de mon grand-père n’étaient pas toujours la fine fleur de la société, car il avait pour principe de ne refuser ses conseils à personne. Persuadé, dans ma jeune sagesse, que les gens mal vêtus sont des gens mal intentionnés et mal pensants, je les regardais passer de loin avec un mélange de répugnance et de dédain. La répugnance et le dédain s’accroissaient de cette circonstance que ces gens-là avaient le verbe haut, et souvent le langage peu choisi.
- La séance, en général, commençait par des éclats de voix qui partaient de la tonnelle, et par des disputes très aigres; peu à peu cependant le ton s’adoucissait, la discussion aigre devenait un murmure monotone, et, sauf de très rares occasions, ces gens, qui étaient arrivés chez nous la menace à la bouche et les yeux flamboyants, s’en retournaient doux comme des moutons, les mains derrière le dos, les yeux baissés, réfléchissant à ce qu’ils venaient d’entendre.
- Grand-père me prit par la main et m’emmena sous la
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- tonnelle. Nous marchions dans la grande allée, précédés de Monratier et suivis de Gimel. Monratier, en nous voyant paraître, était venu présenter ses respects à mon grand-père. Ensuite, sans dire un mot de son affaire, il avait fait volte-face et s’était dirigé de lui-même vers le tribunal.
- Quand nous fûmes au rond-point où il y a un cadran solaire, grand-père ralentit le pas, ce qui permit à Gimel de nous rejoindre. Dès qu’il fut à nos côtés, il se confondit en politesses. Je ne sais pas pourquoi ses politesses ne me firent pas plaisir ; j’avais l’instinct de cette vérité que l’excès en tout est un défaut. Mon grand-père répondit tranquillement à ses salutations empressées. Comme Gimel, pour mettre à profit l’espace qui nous restait à parcourir, s’était empressé d’entamer le chapitre de ses griefs, mon grand-père lui dit : « Ce n’est pas le moment.
- — Vous avez raison, monsieur Jousserand, reprit précipitamment Gimel, c’était seulement pour vous dire ...»
- Un geste de mon grand-père lui imposa silence.
- Grand-père se mit dan - son grand fauteuil d’osier et me prit entre ses jambes. Monratier s’assit gauchement, mais simplement, sur un geste de mon grand-père ; Gimel fit beaucoup de cérémonies.
- CHAPITRE V
- Les deux plaideurs. — Malheur à Toto ! Une vilaine affaire.
- Grand-père avait eu bien raison de dire que je ne comprendrais rien du tout à la discussion. J’y appris cependant que Gimel et Monratier étaient deux beaux-frères, Monratier ayant épousé la sueur de Gimel. Il y eut ensuite un embrouillamini terrible, où il était question d’une vieille femme qui n’avait pas fait des partages équitables, et qui avait favorisé quelqu’un aux dépens de quelqu’un ; puis apparut une vache mal gardée, qui avait passé par un trou de haie pour manger du trèfle; puis une série de noms propres, de témoins, de propos, de cancans et finalement une brouille à mort. Quelqu’un avait dit que quelqu’un ne valait pas la corde pour le pendre, et le quelqu’un numéro 2 avait prétendu qu’il mettrait le quelqu’un numéro 1 sur la paille. Voilà le résumé de la question.
- Dès que le ton de la voix s’élevait, mon grand-père n’avait qu’à étendre la main, et le ton de la voix revenait subite-
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- LE DEVOIR
- ment à des notes plus modérées. Gimel paraissait d’abord plus calme que Monratier, et il me semble même qu’il faisait tout son possible pour l’irriter et le mettre hors de lui-même.
- A un certain moment, Monratier exaspéré s’écria : « J’en mangerais dix comme toi !
- — Vous l’entendez, » s’écria Gimel, en frappant avec les doigts de sa main droite dans la paume de la main gauche.
- Mon grand-père ne broncha pas, et Monratier reprit aussitôt : « Monsieur Jousserand, faites excuse, voilà une parole que je n’aurais pas dû dire, par respect pour vous. Je la retire.
- — C’est bien commode, dit Gimel en ricanant. Heureusement qu’il y a des témoins, et si nous allons- devant le juge de paix...
- — Monsieur Jousserand, reprit Monratier avec beaucoup de simplicité, j’ai dit un mot de trop devant vous, c’est à vous que je fais mes excuses. Si nous allons devant le juge, je ne nierai pas ce que j’ai dit. D’ailleurs, il ne s’agit pas de savoir lequel de nous deux mangerait l’autre, il' s’agit de savoir lequel a tort et lequel a raison. Eh bien ! foi d’honnête homme, je crois bien que c’est moi qui ai tort.
- — Minute I répliqua Gimel, si tu le prends sur ce ton-là, nous ne sommes pas loin de nous entendre. Tu dis que tu as tort?
- — Je le dis.
- —-Bon! eh bien, je crois que j’ai tort aussi. »
- Tous les deux se tournèrent vers grand-père. Grand-père hocha la tête en souriant.
- {A suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT des assurances mutuelles
- PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1889.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes..................................Fr. 2.510 10
- Dépenses...................................... 2.346 35
- Boni en Décembre...................163 75
- Section des Dames
- Recettes................................ Fr. 630 70
- Dépenses....................................... 631 90
- Déficit en Décembre............. 1 20
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes :
- 2 % de l'importance des salaires . ..........Fr. 3.684 77
- Intérêts à 5 7© sur Titres d’épargne............. 3.300 »
- 6.984 77
- Dépenses :
- Pensions.............................. 3.017 87 \
- Nécessaire à la subsistance........... 1.116 65 j
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . . 669 60 Allocations statutaires aux
- malades . ................ 206 90
- Allocations extra-statutai-
- res: veuves, orphelins, etc 31245 / 1.18895 j
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, sages-femmes, etc........... 266 80 / 5.590 27
- Boni en Décembre................ 1.394 50
- CAISSE DE PHARMACIE
- ..........................Fr. 683 55
- ................................... 669 89
- Boni en Décembre................... 13 66
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet au 30 Dbre 1889. 62.763 09
- Montant des dépenses ......................... 53.662 94
- Excédant des recettes sur les dépenses . — Fr. -9.100 15
- Recettes . Dépenses.
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JANVIER 1890 N aissances :
- 3 Janvier. — Tardier Léon-Georges-Wilfrid, fils de Tardier Jules et de Bray Laure.
- 8 Janvier. — Gaspard Henri-Eugène-J.-Bte, fils de Gaspard
- Eugène et de Jouniaux Louise.
- 15 Janvier. — Maire Julienne, fille de Maire Adolphe et de Goffroy Léonie.
- 22 Janvier. — Lenglet Marie-Louise-Ernestine, fille de Lenglet Adolphe et de Poulain Marie.
- Décès
- 9 Janvier. — Dagnicourt Valentine-Léonie, âgée de 9 mois 19 Janvier. — Lardier-Joseph Louis, âgé de 57 ans.
- 24 Janvier. — Béreaux Louis, âgé de 43 ans.
- 29 Janvier. — Denoyer Madeleine-Marie, âgée de 6 mois.
- 31 Janvier. — Dassonville Angèle, âgée de 5 mois.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise.
- lmp. Garé.
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- CHALEUR ET LUMIÈRE
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- CHALEUR ET LUMIÈRE
- FORCE ET MOUVEMENT.
- VI (Suite)
- Les moyens par lesquels la chaleur se manifeste sont :
- 1° Le rayonnement,
- 2° La combustion,
- 3° La force et le mouvement,
- 4° La compression,
- 5° Le choc et le frottement,
- 61 L’action chimique au contact des corps,
- 7° La vie organique.
- 1° Rayonnement. — La chaleur a la puissance de se transporter instantanément d’un foyer d’émission, en ligne droite, en tous les sens, à travers l’espace et de se répandre dans tous les corps qu’elle rencontre sur son passage. Tous les corps rayonnent et absorbent la chaleur dans des mesures différentes.
- C’est particulièrement le rayonnement du soleil qui nous transmet sur la terre, la chaleur et la lumière, ces deux agents de la vie. Par lui, la chaleur et la lumière se répandent dans toute la nature, s’identifient à notre atmosphère et à tous les corps. Douées d’une mobilité extrême, la chaleur et la lumière sont les principaux agents des modifications de la matière. Elles mettent en action l’air et les gaz ; elles vaporisent et condensent l’eau ; elles sont la force et le mouvement sur la terre.
- Le rayonnement est le mode naturel d’action de la chaleur et de la lumière, comme l’écoulement est le mode d’action de l’eau. Par le rayonnement, la chaleur atteint tous les corps et pénètre en eux; elle s’y combine; elle y opère de toutes
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- sortes de manières ; elle actionne les effets chimiques dans la matière ; elle commande les effets organiques dans la nature ; elle s’identifie aux végétaux, aux animaux. De chaleur qu’elle leur arrive, elle se transforme en force et en mouvement dans leur organisme, contribuant ainsi, sous les modes les plus divers, aux opérations de la vie dans tous les êtres.
- 2’ La combustion est la combinaison des corps avec l’oxygène, acte pendant lequel les corps s’enflamment, dégagent de la chaleur et de la lumière, en se transformant à l’état de gaz. Pendant cette transformation, la chaleur est d’autant plus intense sur les points où la combustion s’opère que les matériaux sont plus abondants et que l’oxygène ou les corps comburants y ont plus d’accès.
- Nous pouvons provoquer l’intensité de la chaleur et de la lumière par des moyens divers. Le fait qui résulte de la combustion est toujours une transformation plus ou moins complète des corps qui ont servi à son action ; souvent le passage presque complet des corps solides à l’état gazeux en est la conséquence.
- Rien ne se perd dans l’imivers que la forme des corps ; leurs composants essentiels subsistent toujours. Cette chaleur et cette lumière qui, tout à l’heure, rayonnaient avec force pendant la combustion se sont éteintes en apparence ; en réalité, elles sonf allées dans l’atmosphère se livrer à de nouvelles œuvres, tandis que les gaz de leur côté vont former de nouvelles combinaisons avec les corps et, dans leurs opérations, reprendre part une nouvelle fois à la vie minérale ou à la vie organique, de concert avec la chaleur et la lumière.
- 3° La force et le mouvement. — En philosophie on a considéré le mouvement comme un des attributs de la vie. Souvent on a pu lire ces mots : Le mouvement c’est la vie. C’est là une demi-vérité, car la force et le mouvement sont des attributs de la vie universelle, comme le sont la cha-
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- CHALEUR ET LUMIÈRE 131
- leur et la lumière avec lesquelles force et mouvement se confondent.
- La force et le mouvement sont des modes de la substance, une émanation de la vie comme la chaleur et la lumière. Sorties de la même source, la force et la chaleur peuvent s’unir et se confondre en de semblables effets, c’est-à-dire la chaleur peut se convertir en force et la force en chaleur. C’est un phénomène constant dans la nature ; phénomène qui, jusqu’ici, n’a été ni suffisamment étudié, ni suffisamment compris, parce que les savants se complaisent à étudier la mort et non la vie, c’est-à-dire la matière inerte, et non la substance proprement dite. Les savants veulent absolument transporter le principe d’activité dans la matière, au lieu de l’étudier dans la substance même où seul il existe.
- 4° La compression. — Si nous admettons l’hypothèse que la chaleur est un mode de la force et que la force est un mode de la chaleur; que la lumière est un mode du mouvement et le mouvement un mode de la lumière; il en résulte que la force peut se transformer en chaleur, comme la chaleur en force, de même que la lumière peut se transformer en mouvement et le mouvement en lumière. La lumière électrique est dans ce cas.
- Dès lors, que se passe-t-il lorsqu’il y a compression exercée sur le volume d’un corps et que cette compression amène le corps à une réduction de volume? 11 y a concentration des cellules ou des pores de ce corps; par conséquent, augmentation apparente de la chaleur contenue dans ce corps, mais aussi absorption de la force de compression se convertissant en chaleur, ce qui en augmente considérablement l’intensité ; ensuite, il y a dégagement de la chaleur, si la compression est maintenue jusqu’à ce que le corps soit redevenu en équilibre de température avec le milieu. Une fois l’équilibre établi, si le corps est rendu à la liberté et s’il est élastique, en reprenant son extension naturelle, il baisse de température jusqu’à ce qu’il ait repris au milieu ambiant la
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- somme de chaleur propre à son volume, afin de se remettre en équilibre de température avec ce milieu.
- La cause d’excitabilité qui détermine la conversion de la force en chaleur est un fait que je n’explique pas ici, mais il me semble qu’il appartient aux savants de profession de la rechercher.
- Tyndall a entrevu cette solidarité de la force et de la chaleur.
- Dans des expériences très ingénieuses, du reste, mais d’une démonstration incomplète, il a dit et l’on répète après lui :
- On prend un vase de métal à parois résistantes, et muni d’un robinet sur lequel on visse une pompe de compression. Si l’on comprime l’air dans le vase, on constate d’abord que le gaz s’est échauffé par la pression. On le laisse alors refroidir pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’il soit revenu à la température ambiante. Lorsqu’on ouvre le robinet, l’air s’élance violemment, expulsé par sa propre force expansive, et l’on constate que cette dilatation du gaz est accompagnée d’une absorption de chaleur. En effet, si l’on reçoit le jet d’air comprimé sur la pile thermo-électrique, le galvanomètre indique, par le sens de sa direction, qu’il y a refroidissement.
- Au contraire, si l’on répète l’expérience avec un soufflet ordinaire, et si l’on reçoit encore le jet de gaz sur la pile, la déviation de l’aiguille du galvanomètre se fait dans le sens opposé, ce qui fait voir qu’il y a échauffement.
- Il faut remarquer, dit-on encore, que ces deux phénomènes inverses correspondent à des conditions mécaniques opposées. En effet, dans la première expérience, le travail mécanique étant exécuté par l’air lui-même, une portion de sa chaleur est consommée dans cet effort, tandis que, dans le cas du soufflet, c’est la main de l’expérimentateur qui exécute le travail.
- La même théorie sert d’explication du froid produit par les gaz s’échappant d’une bouteille d’eau gazeuse ou par tout autre gaz comprimé s’échappant d’un vaisseau quelconque. Tyndall prétend que ce froid est dû à ce que l’effort est pro-
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- duit par le gaz lui-même, au lieu d’être produit par une force extérieure à lui, et les physiciens répètent ce qu’a dit Tyndall.
- Jenepuis accepter cette explication. L’air comprimé s’échappant d’un récipient ou d’un soufflet à la même pression et par une tubulure de même diamètre, accomplit le même effort, donne la même force et doit produire les mêmes résultats dans les deux cas. Si les résultats sont différents, ce n’est pas parce que le vent sortant du récipient est produit par la pression de l’air lui-même et que le vent sortant du soufflet est produit par la pression de la main de l’homme; s’il en était ainsi, il y aurait une aberration dans toutes les forces de la nature ; au contraire, des efforts égaux de n’importe quelle source ils viennent, produisent des effets égaux. Voyons donc s’il n’y a pas une explication plus rationnelle de cette expérience.
- Dans un récipient mesurant un décimètre cube de capacité et muni d’un robinet, si l’on comprime dix décimètres cubes d’air, on fait entrer, à mesure que la compression s’opère, la chaleur contenue dans les dix décimètres cubes de l’air ambiant, c’est-à-dire une chaleur décuple ; mais comme la chaleur est une substance immatérielle et que les parois du récipient ne sont pas un obstacle pour elle, elle passe en assez peu de temps, à travers, pour se mettre en équilibre avec la chaleur de l’air extérieur. Cet équilibre étant établi, il est évident que l’air contenu dans le récipient a perdu les 9/10 de la chaleur qu’il contenait.
- Dès lors, que se passe-t-il lorsqu’on ouvre le robinet pour souffler sur le galvanomètre ? En sortant du récipient, l’air reprenant son état d’expansion naturelle, reprend en même temps aux corps qu’il frappe la chaleur que la compression lui avait fait perdre : d’où il suit qu’il refroidit le galvanomètre en lui prenant sa chaleur. L’action de la force déployée n’est pour rien dans cet effet.
- Le vent du soufflet, au contraire, envoie l’air de la pièce sans déperdition de chaleur; la compression immédiate tend même à produire de la chaleur, voilà pourquoi la température du galvanomètre s’élève.
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- L’interprétation que je donne ici de ces expériences a sa confirmation dans ce fait que de l’air comprimé dans de plus grandes proportions et à plusieurs atmosphères par une colonne d’eau, a produit un si grand froid en s’échappant par un robinet que l’humidité contenue dans l’air environnant s’est convertie en neige.
- L’affinité naturelle de la chaleur pour les corps solides, liquides et gazeux, jusqu’à équilibre de température entre tous les corps en contact est donc la seule explication vraie de ce phénomène. Les corps organisés dans lesquels la force, le mouvement et la vie existent à un degré supérieur, peuvent seuls échapper à cet équilibre de la matière inerte.
- 5° Vitesse, choc et frottement. — Dans toute la nature, la chaleur pénètre tous les corps ; elle est une mystérieuse messagère de la vie, nous venant du soleil ; il n’est donc pas étonnant qu’elle soit solidaire du mouvement. Le choc et le frottement ont la propriété de l’appeler à une concentration considérable ; mais cette chaleur n’est pas tirée seulement des matériaux où elle apparaît, elle est une accumulation des réserves de la nature, réserves apportées par le mouvement, en raison de sa force et de sa vitesse.
- Selon l’avis actuel de quelques physiciens désireux de tout expliquer par les mouvements vibratoires, on devrait admettre que les vibrations des atomes d’un corps, au moment du choc ou du frottement, ont la puissance de créer la chaleur dans les corps sans aucun concours extérieur. Pourquoi ne pas concevoir que la force du choc ou du frottement soit un apport de la chaleur existant dans la force, ce qui serait plus conforme aux opinions de ces mêmes savants, qui, assurément, admettent que quelque chose , ne peut naître de rien.
- L’étincelle électrique dans un mélange d’hydrogène et d’oxygène ne crée pas de l’eau ; elle donne seulement lieu à la formation de celle-ci par la combinaison instantanée des deux gaz. Un phénomène analogue se produit peut-être entre la force, la vitesse et d’autres impondérables ayant la
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- propriété de reconstituer la chaleur ou toute autre particularité de la substance.
- Il est d’expérience que l’action des corps les uns sur les autres provoque la chaleur et d’autres phénomènes de différents ordres. Souvent on voit des organes de machines s’échauffer par le frottement, s’ils ne sont pas lubréfiés avec précaution. L’échauffe ment par le choc et le frottement peut aller jusqu’à allumer les corps combustibles ; mais cela semble prouver que le frottement convertit la force en chaleur; et que celle-ci apparaît en toute circonstance où une résistance assez forte fait obstacle au mouvement. Mais il faut le mouvement pour la produire, et nous ne créons le mouvement que par l’intervention de l’intelligence.
- On conçoit néanmoins qu’en présence de ces faits on puisse croire que la chaleur se développe par le frottement ; mais ne peut-on pas également supposer que le mouvement et la force sont des modes de la lumière et de la chaleur mises en action dans un sens déterminé et qui reprennent la liberté de leur nature au contact de forces et de mouvements opposés? En combinant, en travaillant la matière, nous proproduisons des objets variés, ne se peut-il donc pas que la substance soumise à des actions diverses, change aussi d’état? Il nous faut aller au-delà des apparences.
- Pendant des siècles les hommes ont méconnu la rotation de la terre; ils ont cru que le soleil tournait en 24 heures autour de notre globe. Nous est-il plus difficile de nous tromper également sur les rapports existants entre la chaleur et la force, la lumière et le mouvement, rapports que nous ne voyons pas ?
- Ce n’est pas de la théorie positive que je fais ici, puisque je n’émets que des hypothèses. Mais je cherche à faire entrevoir que les évolutions de la matière sont partout accompagnées de celles de la substance immatérielle à un degré quelconque, et que c’est dans cette dernière que nous avons à chercher ce qui échappe à nos investigations matérielles. Car, il faut bien reconnaître que, si la mécanique fait des
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- progrès tous les jours, c’est en utilisant de plus en plus les ressources indéterminées de la nature :
- La chaleur,
- La lumière,
- L’électricité,
- La force,
- Le mouvement ;
- toutes choses dont nous savons tirer des services par voie d’expérimentation, mais qui nous laissent à faire beaucoup de découvertes quant à leur cause et à leur principe.
- Partout un œil attentif rencontre des phénomènes qui, quoique attachés à la matière, ne nous permettent pas de voir l’agent auquel ils sont dus. Par exemple, dans l’action si simple de l’ajusteur mécanicien burinant le fer, on remarque, au bout d’un certain temps de travail, que l’extrémité du burin attire la limaille de fer ; c’est le magnétisme qui se développe sous le choc du marteau. Est-ce un effet dynamique du métal ? ou un effet de transformation de l’activité de l’homme se concentrant dans le burin? ou, encore, une autre substance, la substance magnétique existant dans la nature et venant s’attacher au métal, sous l’action du double choc éprouvé par le burin, et cela afin d’aider au travail de l’ouvrier?
- Cette propriété, cette action de l’acier sur le fer, l’aimant naturelle la possède, et les corps aimantés subissent une attraction constante pour se diriger dans un même sens, du sud au nord. Nous voyons ce phénomène sans en connaître " la cause.
- Frottez un morceau d’ambre, un morceau de soufre, vous les voyez attirer les corps légers ; c’est une autre substance qui se revèle, celle de l’électricité, substance autre que celle de l’aimant mais, comme elle, plus insaisissable encore pour nous que la lumière et la chaleur. Pourtant, personne aujourd’hui ne nie l’existence du magnétisme et de l’électricité. Sont-ils des accidents ou des substances ? Ils ont beaucoup de points communs avec la chaleur et la lumière et sans doute qu’un jour,
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- La chaleur et la lumière,
- La force et le mouvement,
- Le magnétisme et l'électricité, seront considérés comme des états de la substance dont les combinaisons donnent lieu ù une multitude de phénomènes qui, jusqu’ici, ont été le désespoir de la physique et de la chimie.
- Placer la chaleur, la lumière, la force, le mouvement, le magnétisme et l’électricité au nombre des choses réelles et substantielles, peut paraître plus que hasardé pour beaucoup d’esprits, mais est-il plus scientifique de les considérer comme choses dues au hasard ou aux accidents de la nature sans en donner l’explication? Prétendre que le hasard met en mouvement des puissances qui gouvernent l’ordre de la nature est bien plus étrange que d’admettre l’intervention de l’intelligence dans les faits de la substance.
- Nous voyons la principale source de la chaleur dans le soleil ; ses effets évidents sont de porter la vitalité au sein de la matière; la chaleur est sensiblement pour nous la messagère de la vie dans tous les organismes ; et si nous pouvions y voir assez clair, nous reconnaîtrions à n’en pas douter son action dans tous les phénomènes chimiques de la matière, comme nous la constatons dans les phénomènes organiques.
- La conclusion pratique, c’est que l’explication de la chaleur par l’hypothèse dynamique manque de vraisemblance et qu’il est plus conforme à la raison de considérer la chaleur comme une substance universelle dont l’éther est le véhicule ; substance qui s’interpose dans les molécules de tous les corps et de l’air en particulier et qui a la propriété de se reformer des propres éléments qu’elle possède dans la nature.
- Rien ne naissant de rien, la chaleur, la lumière, la force, le mouvement, l’électricité, etc., sont quelque chose. Il n’y a, à vrai dire, rien d’absolument abstrait dans l’univers. En toute chose et partout, la substance existe. Une étude plus approfondie le démontrera victorieusement.
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- 6° Action chimique au contact des corps. — La physique nous rend compte dans une certaine mesure, des propriétés et des mouvements de la matière et des corps; la chimie, de la composition et de la décomposition de la matière. Nous avons déjà examiné cette question au début de la présente étude dans le chapitre : Action chimique. Union de la substance vivante et de la matière, et nous avons vu que, déjà dans ces faits, des causes échappent à l'examen et à l’analyse.
- A plus forte raison en est-il de même lorsqu’on se livre à l’étude de la vie organique.
- 7’ La vie organique. — Alors ce n’est plus seulement de la mécanique, de la physique et de la chimie qu’il faut s’aider, le sujet est tellement différent qu’on a été obligé de donner aux sciences des noms spéciaux ; on entre dans ce qui est du domaine de l’anatomie et de la physiologie.
- Nous sommes arrivés à ce point où, pour étendre notre examen sur le mouvement dans la matière, c’est à ces dernières sciences que nous devrions demander les secrets de la vie, si elles pouvaient nous les donner. Mais, elles n’ont pas encore le mot du problème.
- L’anatomie tourne et retourne les corps organisés ; elle les dissèque, étudie la structure des organes, leurs assemblages, leurs combinaisons, leur mécanique, enfin; la physiologie vient ajouter à cela un complément nécessaire : elle étudie les fonctions des organes et des organismes ; mais, comme l’anatomie, elle se récuse en sa qualié de science d’observation des faits sensibles, lorsqu’il s’agit de définir la vie même. C’est ce qui ressort des aveux des hommes cités en ces matières.
- Bichat a donné de la vie cette définition :
- « La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort.» Cette définition a toute l’étroitesse du cas particulier au corps de l’homme, à l’existence individuelle; mais la vie est universelle, éternelle et infinie ; elle ne cesse jamais.
- Aussi, ajoute-t-il, aussitôt:
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- « Tel est en effet le mode d’existence des corps vivants... « les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux ; eux-(( mêmes exercent les uns sur les autres une action conti-« nuelle ; bientôt ils succomberaient, s’ils n’avaient pas en « eux un principe permanent de réaction.
- « Ce principe est celui de la vie. Inconnu dans sa nature, il ne « peut être apprécié que par ses phénomènes. »
- Quoique déclarant inconnu dans sa nature le principe de la vie, Bichat explique toutes les fonctions de la vie organique par les fonctions elles-mêmes.
- Bossu dans son Anthropologie dit, au' sujet des propriétés vitales :
- « Il ne suffit pas que le corps de l’homme soit composé « d’os, de muscles, de membranes, de vaisseaux, de nerfs, « etc., ayant un arrangement spécial ; avec ces seules con-« ditions, soumis à l’influence des agents extérieurs il devien-« drait bientôt la proie de la putréfaction. D’où lui vient donc la «propriété de pouvoir non ( seulement lutter avec avantage, « pendant un temps déterminé, contre les forces désorgani-« satrices externes, mais encore s’accroître de lui-même par la « nourriture, établir des rapports avec tous les corps envi-« ronnants, et se reproduire ? Cette question nous arrête dès « le premier pas que nous faisons dans le domaine des « êtres animés, car ce principe qui révèle son existence par « des effets si merveilleux, ne peut être soumis ù l’estima-« tion de nos sens ; et ni la physique avec son microscope, « ni la chimie avec ses réactifs, ne nous diront quelle est « sa nature ou son essence.
- « Ce principe, qu’on a appelé tour à tour âme mortelle « (Pythagore), principe moteur (Aristote), nature (Hippocrate), « Archée (Van Helmont), principe vital (physiologistes mo-« dernes), est inhérent à la matière organisée vivante, dont « il constitue la propriété essentielle. Il est pour ainsi dire « aux corps vivants ce qu’est la pesanteur ou l’élasticité « aux corps bruts.
- « La pesanteur en effet est inhérente à la matière et inex-« plicable en soi, mais évidente, car lorsqu’on l’applique
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- (( à certains appareils disposés de manière ù lui obéir, elle « communique le mouvement aux diverses pièces qu’elle « fait mouvoir, chacune selon l’usage auquel elle est « destinée. De même pour le( principe vital : inhérent à la « matière organisée et combinée dans un but d’activité voulu « par le Créateur, il communique son action à toutes les « parties de l’organisme, qu’il fait fonctionner chacune selon « le rôle qu’elle a à remplie »
- L’anatomie et la physiologie végétale, animale et humaine sont, certes, des sciences des plus remarquables; elles nous ont découvert les merveilles du travail de la vie dans les êtres, mais elles ont laissé à une autre science le soin de nous expliquer la vie elle-même.
- Est-ce l’astronomie qui le fera, elle qui s’occupe des êtres d’un degré supérieur?
- Non, elle ne voit, généralement, dans les mondes que les relations mathématiques existant entre eux; que des globes matériels circulant dans l’espace pour y circuler, et,, jusqu’ici, la science astronomique s’est évertuée à faire ces globes le plus matériels possibles. Il est naturel qu’il en soit ainsi, puisque nos instruments comme nos organes sont impuissants ù nous révéler autre chose que des distances, des mouvements, des effets de la lumière et de la chaleur.
- L’astronomie en esté la physique des astres; la géologie a commencé l’anatomie de l’écorce de notre globe; on voit qu’il y a encore bien loin de cela à la physiologie des mondes.
- Néanmoins, l’homme est fait pour chercher et découvrir. Si les astronomes ne se sont guère occupés de la vie des mondes; s’ils ont surtout cherché à découvrir les lois dynamiques en vertu desquelles les astres se meuvent ; s’ils ont cherché à établir que l’attraction est la chose qui tient tous les globes en mouvement, — je dis qui les tient en mouvement, car les astronomes reconnaissent que} même avec la loi d’attraction, une force impulsive première.est nécessaire,— il faut reconnaître qu’il en est de l’astronomie comme de la physio-
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- ]ogie ; ni l’une ni l’autre n’ont découvert la cause première du mouvement, il faut donc la chercher ailleurs.
- Le principe de la vie et de l’activité universelle est, quoiqu’on fasse, l’énigme qui se présente à propos de tout, dès que l’homme veut rechercher le pourquoi de l’existence des choses. Aussi a-t-on classé les sciences sur ce sujet en dehors des sciences naturelles pour en faire l’objet de la psychologie.
- (A suivre)
- J-Ble André GODIN. Œuvres posthumes
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- (Fin.)
- Depuis longtemps, dans les pays de grande industrie, à proximité des mines et des manufactures, l’industrie patronale a édifié des logements d’ouvriers.
- Par leur origine, aussi bien que par leur destination, ou par la série, peu variée toutefois, des types de construction qu’elles représentent, ces fondations méritent une attention toute particulière, car elles nous fournissent la plus grande partie des éléments d’appréciation nécessaires dans la recherche des conditions de l’habitation modèle.
- Nous y reviendrons tout à l’heure.
- En 1852, un décret du gouvernement impérial affectait dix millions à l’amélioration des logements d’ouvriers. Cette somme était offerte en pur don aux compagnies et aux industriels qui voulaient se charger de construire des habitations.
- L’année suivante, au mois de Juin, la société mulhou-sienne des cités ouvrières se constituait, sous l’initiative de Jean Dolfus, au capital de 300,000 francs, bientôt porté à 355,000 francs. Quelque temps après, une subvention de 300.000 francs venait doubler le capital primitif de la société.
- Entre temps, l’initiative privée s’appliquait à résoudre, à sa manière, le problème des habitations ouvrières.
- A Paris, l’essai le plus ancien est dù à M. Valladon, qui, en 1848, fit établir le passage Valladon, et le borda de petites maisons qu’il vendit par annuités. Aujourd’hui le passage ainsi créé est devenu une rue ; les maisons ont été surélevées, et elles n’appartiennent plus à des ouvriers.
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- Si la disposition architecturale des 17 maisons du boulevard üiderot et des 41 maisons de l’avenue Daumesnil, à Paris, édifiées avec la subvention impériale des dix millions n’a pas varié, le personnel locataire n’est plus le personnel primitif. L’ouvrier, paraît-il, ne se trouvait pas chez lui dans ces grandes constructions qu’il appelait des casernes. Des personnes très aisées, qu’on aurait beaucoup de peine à faire passer pour inféodées aux doctrines communistes, y demeurent aujourd’hui. Un grand nombre d’essais ont été faits depuis cette époque à Paris et dans sa banlieue.
- A Passy nous trouvons la petite maison, avec cave, bûcher, trois pièces et une cuisine, louée par la société de Pas-sy-Auteuil à des ouvriers ou employés pour un prix qui varie entre 400 et 500 francs, y compris un amortissement qui permet au locataire de devenir propriétaire au bout d’un certain nombre d’années.
- 11 y a deux ans, la société philanthropique de Paris, grâce à une généreuse donation de M. Michel Heine, posait la première pierre, rue Jeanne d’Arc, près de l’avenue des Gobe-lins, de la première maison de son œuvre, dite des habitations économiques. C’est une grande maison à nombreux logements.
- Dernièrement elle inaugurait, boulevard de Grenelle, 65 et 67, une nouvelle maison conçue dans le même sens.
- Dans les départements, indépendamment des habitations construites autour des exploitations minières et des grandes usines, de sérieuses tentatives étaient faites par un certain nombre de villes en vue d’améliorer la condition des logements ouvriers. Nous citerons notamment Saint-Quentin, Lille, Amiens, Reims, Rouen, Nancy, Bordeaux, Nîmes, Orléans, le Havre, Lyon, Marseille. Dans plusieurs villes, les municipalités ont pris l’initiative.
- Au Havre, ce sont des Alsaciens comme M. Siegfried, qui s’expatriant après l’annexion, ont appliqué le type des cités mulhousiennes.
- A Orléans, l’initiative est partie d’ouvriers eux-mêmes. En 1879, deux ouvriers, ne disposant d’aucun capital et sans
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- autre appui que le concours de quelques hommes désintéressés, conçurent la pensée de constituer une société de construction. Le nombre des maisons atteint actuellement le chiffre de 220.
- A Marseille et à Lyon un nouvel élément entre en jeu. Les caisses d’épargne apportent leur puissant concours à l’œuvre des habitations ouvrières.
- A Lyon, la caisse d’épargne engage dans la société fondée le premier juin 1886, par M. M. Aynard, Gillet et Mangini, une somme importante prélevée sur les fonds de retraite de son personnel.
- A Marseille, la caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône demande au gouvernement, et obtient l’autorisation d’employer les fonds provenant de sa fortune personnelle, à élever des maisons à bon marché, faire des prêts hypothécaires à des ouvriers voulant construire eux-mêmes leur maison, et commanditer une société coopérative immobilière. C’est à la persévérance de notre érudit confrère du journal de Marseille, M. Eugène Rostand, qu’est dûe la constitution dans cette ville de la société des logements ouvriers.
- Aux États-Unis les Building associations ont rebâti des quartiers entiers et môme des villes presque entières. Elles sont très florissantes. Beaucoup d’autres sociétés du même genre ont été fondées en Amérique. Et comme rien de considérable ne se fait dans le nouveau monde sans le concours de la femme, c’est à deux femmes, miss Octavia Hill et miss Collins que revient la plus grande part du succès de ces différentes entreprises.
- En Allemagne, sous les auspices du député au Reichstag M. Schrœder, et de quelques autres personnes, on a fondé à Berlin une association qui a pour objet de construire des maisons pour les ouvriers et les petits employés. Le système adopté est celui d’un versement hebdomadaire de 50 centimes, donnant droit à une action de 250 francs. Quiconque est depuis six mois sociétaire et possède au moins une action peut prétendre à une maison, lorsqu’on en a achevé la construction. S’il y a plusieurs concurrents, on tire au sort.
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- Dans ce pays, du reste, les sociétés de secours mutuels, avec le concours des municipalités et des personnes aisées, bâtissent des maisons à l’usage des ouvriers.
- Il en est de même en Italie.
- En Danemark, les associations de construction ont pris une grande extension.
- En Espagne, on n’a presque rien fait dans ce sens.
- En Belgique, à côté des fondations patronales, nous trouvons des sociétés immobilières constituées exclusivement par des ouvriers; des sociétés diverses de construction; des entreprises particulières. En outre, des administrations publiques charitables, et notamment les bureaux de bienfaisance, ont affecté une part de leurs capitaux à l’édification de logements à bon marché.
- En Angleterre les sociétés coopératives sont entrées dans le mouvement. Dans ces dernières années, elles n’ont pas consacré moins de 30 millions à la construction de cottages d’ouvriers.
- Signalons, à Londres, les immeubles de la société Impro-vecl dwelling company, au nombre de 34, abritant 3,915 familles, et la remarquable fondation Peabody. Cette œuvre, inaugurée avec un capital de douze millions versés par Peabody, compte aujourd’hui dix-huit groupes de maisons, formant un total de 10144 chambres, habitées par 18454 personnes.
- Chez nos voisins, les Building societies sont également très nombreuses et très florissantes. Depuis 1836, époque à laquelle passa la loi, modifiée en 1836, qui les régit, on estime que ces sociétés, par leur fonctionnement, ont permis à plus de cent mille personnes.de devenir propriétaires de terrains ou de maisons. La première building society fut fondée en 1809, à Greenwich (Kent). Elle est donc antérieure aux plus anciennes créations patronales connues, puisque la fondation du Grand Hornu remonte â 1825 et les premières habitations de la compagnie d’Anzin à 1828.
- Il,n’y. a, d’autre enseignement à tirer de ce rapprochement de dates, et de tous les autres qu’on pourrait faire en cette
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- matière, que la constatation du peu de progrès accompli jusqu’à ces dernières années dans l’ordre d’idées qui nous occupe.
- Dans ce rapide exposé des tentatives réalisées jusqu’à présent se trouve toute la gamme des initiatives possibles : initiative privée (entreprises particulières, sociétés diverses de construction, sociétés coopératives, sociétés immobilières constituées exclusivement par des ouvriers, œuvres patronales) ; intervention des administrations publiques (bureaux de bienfaisance, hospices, caisses d’épargne). — enfin intervention de la commune et de l’État.
- La première question qui se pose lorsqu’on entreprend l’examen des conditions de l’habitation ; c’est la question des ressources. Elle est inéluctable et se pose dans les mêmes termes pour un même résultat poursuivi, qu’il s’agisse d’entreprises individuelles ou d’entreprises collectives, que la spéculation ou la philanthropie soient les mobiles de ces entreprises. A ce titre il nous paraît intéressant de signaler en quelques mots les conséquences probables de l’initiative prise par les caisses d’épargne et de prévoyance du Rhône et des Bouches-du-Rhône.
- A aucune époque, en France, les caisses d’épargne n’ont eu l’emploi libre et direct de leurs ressources. Leurs seuls modes de placement ont été jusqu’à présent : l’achat de rentes, le placement en compte-courant au Trésor, le dépôt à la caisse des Dépôts et Consignations, dont le propre rôle est si limité.
- L’intérêt servi aux caisses d’épargne par la caisse des dépôts et consignations s’élève à 4 0/0. Ces caisses distribuent seulement un intérêt de 3, 25 à 3,75 0/0. La différence leur sert à couvrir leurs frais d’administration. Mais les frais d’administration n’absorbent pas toute la différence. Il reste aux caisses d’épargne un solde considérable qui se capitalise à leur profit et constitue leur fortune personnelle.
- Cette fortune s’élevait au 31 décembre 1887, (d’après le dernier rapport sur les opérations de ces institutions), à 56 millions et 1/2.
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- En présence du magnifique résultat de l’expérience entreprise par les caisses d’épargne de Marseille et de Lyon, la question se posera bientôt de savoir si, dans un but à déterminer, il ne conviendrait pas d’étendre l’initiative des caisses d’épargne, soit en leur reconnaissant la liberté complète d’emploi des réserves, soit en leur permettant l’emploi du fonds des déposants moyennant certaines garanties. Il ne faut pas oublier, en effet, que les opérations dont nous venons de parler, n’ont pu être exécutées qu’en vertu de décrets spéciaux.
- Il y a là un encouragement et un exemple tout à fait remarquables. En supposant même que les capitaux privés ne considèrent pas encore comme suffisamment rémunérateurs, les taux de 3 et 1/2, et 4 0/0 prélevés par les caisses d’Épargne de Marseille et de Lyon, l’exemple peut être suivi par les autres caisses d’épargne, qui trouveraient difficilement en valeurs mobilières pour leurs placements, un taux égal à celui que rapportent les immeubles à l’édification desquels ont concouru les caisses d’épargne du Rhône et des Bouches-du-Rhône.
- Tout en réservant la question de savoir si les types adoptés sont plus ou moins en concordance avec les besoins de la société moderne, nous applaudissons volontiers à l’innovation qui tend à diriger vers l’amélioration de l’habitation du peuple les réserves créées par l’épargne du peuple.
- La question de savoir si l’État a le droit ou le devoir d’intervenir pécuniairement en ce qui concerne l’habitation ne nous paraît pas d’un intérêt immédiat. Il se passera longtemps avant que le trésor public, sollicité par des besoins de tous genres, apporte son contingent de ressources à l’œuvre éminemment sociale cependant des habitations humaines. Tout au plus serait-il à propos d’examiner s’il conviendrait ou non de délimiter le rôle que les pouvoirs locaux pourraient être tentés de s’attribuer en cette matière.
- Le Congrès de 1889 repousse l’intervention de l’État ou de l’autorité locale, à moins qu’il ne s’agisse de moyens de communications, de police sanitaire, ou de péréquation fis-
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- cale. Il admet notamment, à une faible majorité toutefois, que les maisons à bon marché jouissent, soit d’une manière permanente, soit dans le temps qui suit leur construction, d’exemptions spéciales des charges fiscales qui pèsent sur la propriété. L’inscription du principe de l’exonération des frais de justice, de timbre, d’enregistrement, au profit des habitations à bon marché, dans le cas où la maison de famille constitue l’unique actif mobilier de la succession, est encore une des exceptions que le Congrès admet dans l’application du principe de la non-intervention des pouvoirs publics.
- Ce qu’il redoute surtout, c’est l’intervention directe de l’Etat ou de la commune venant faire concurrence à l’industrie privée et tarifer les loyers. Cette préoccupation s’accuse dans le remarquable livre de M. A. Raffalowich, secrétaire du Congrès, sur le Logement de l'ouvrier et du pauvre.
- « Les habitations à bon marché construite? par l’Etat, dit M. Raffalowich, entraînent une perte d’argent qu’il est obligé de redemander à l’impôt. Cette augmentation d’impôt retombe sur toute la nation ; elle pèse le plus lourdement sur les pauvres. Les subventions de l’État ont, en outre, un inconvénient ; elles découragent l’initiative privée, l’industrie des particuliers. Si l’État construit ou fait construire des maisons dont le loyer est plus bas que ne le comportent les circonstances, il entrave la construction des maisons et obtient un résultat opposé à celui qu’il espérait.»
- L’auteur est même d’avis que « l’aide par soi-même est plus efficace et plus économique pour améliorer l’état sanitaire des logements de toute condition que l’appareil des autorités locales ou nationales fonctionnant avec les ressources des contribuables.»
- C’est incontestable ; mais à une condition expresse : c’est qu’on ait généralisé un type de construction permettant un agencement de services, que ne comporte pas le régime actuel de l’habitation en général, et le système de l’habitation isolée. préconisé par l’auteur.
- Pour en revenir à la question de l’intervention des pouvoirs
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- publics, il est évident que toute subvention à une œuvre quelconque a une répercussion sur la poche des contribuables. Serait-il bien difficile cependant de trouver dans le budget national des emplois de fonds autrement onéreux, et cela sans profit, que ceux qui pourraient avoir pour objet d’encourager la construction d’habitations? Les uns pensent que, sans avoir la prétention de monopoliser les logements à bon marché, la commune peut mettre à la disposition de ménages ouvriers des immeubles dont elle sera propriétaire, et cela, parce qu’elle a le devoir d’indiquer la marche à suivre aux propriétaires et aux philanthropes qui auraient à cœur de travailler à la solution du même problème. D’autres, nous venons de le voir, n’admettent en matière de stimulant, que des dégrèvements spéciaux accordés aux maisons qu’il s’agit de construire. Mais qu’est-ce qu’un dégrèvement spécial, sinon une subvention indirecte ? Notre régime fiscal abonde en exemples de ce genre.
- Quant à la subvention directe, les effets n’en sont pas toujours aussi redoutables qu’on se l’imagine, s’il faut en croire l’auteur de la brochure présentée à l’Exposition d’économie sociale sur l’œuvre des cités ouvrières de Mulhouse, — où il est constaté que la subvention de 300,000 francs, qui vint doubler le capital primitif de fondation « a été une des plus puissantes causes du résultat inouï qu’on a obtenu. »
- Voulez-vous maintenant un exemple de self Help absolu et des plus probants ? Demandez au travailleur d’Halifax comment il se procure un Home à sa convenance, dont il est le propriétaire incontesté.—En mangeant, vous répondra-t-il.
- La combinaison est extraordinairement simple et ne tient en rien du miracle. Le travailleur en question fait partie d’une société coopérative de consommation très prospère. L’expérience a prouvé qu’une famille d’ouvriers composée de six personnes, est en état d’économiser en quatorze ans, sur sa consommation (sans la restreindre, certes, au contraire !) le prix d’achat d’une petite maison. La petite maison plaît à notre travailleur. Laissons de côté nos préférences et voyons comment il s’arrange pour satisfaire les siennes. ’
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- Quand un sociétaire veut avoir sa maison, la Société lui avance le prix du terrain et celui de la construction, se réservant de se rembourser sur les dividendes annuels revenant au dit sociétaire en raison de sa consommation. Comme on le voit, c’est plus que la maison à bon marché : C’est la maison pour rien.
- La coopération nous réserve bien d’autres surprises pour le jour où l’épargne sur la consommation étant appliquée à la production, les profits de cette dernière serviront à créer le bien-être dont l’habitation et son régime constituent les parties essentielles.
- Organisée oligarchiquement et monarchiquement, l’industrie moderne ne laisse aux masses laborieuses que le strict nécessaire, et ne leur permet qu’une part indirecte aux avantages qui découlent de la production.
- Que l’organisation de la production ait précédé celle de la répartition, c’est dans l’ordre : pour répartir, il faut produire. Mais un progrès en entraîne un autre, et la production de la richesse ne saurait s’accroître indéfiniment, sans donner à cette immense majorité des travailleurs qu’on appelle la classe ouvrière, à cette masse réduite au strict minimum de satisfaction, les jouissances de la vie sociale dont toute créature humaine doit être mise en possession. Une transformation est nécessaire, non-seulement dans les moyens d’existence des masses ouvrières, mais aussi dans le milieu où cette existence s’écoule.
- Dans Solutions sociales, M. Godin nous montre la production, la répartition et la consommation, ces trois parties de la vie sociale, solidaires les unes des autres, si bien que les questions qui surgissent de chacune d’elles ne peuvent se résoudre sans le concours des deux autres.
- «Il ne faut donc pas seulement, ajoute-t-il, que le génie moderne s’occupe des moyens de progrès dans la production; il faut en même temps concevoir la nécessité de l’emploi et de l’usage de cette production; il faut organiser le travail sur des bases équitables de répartition ; il faut introduire la
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- justice dans le partage des bénéfices ; il faut, en outre, créer le milieu capable de donner, à l’ouvrier et à sa famille, la possibilité de faire, des fruits du travail, l’usage le plus conforme aux fins de la vie.»
- Or, lorsque les détenteurs des moyens de production se préoccupèrent, pour la première fois, de l’habitation de l’ouvrier, cette étroite solidarité des trois termes du problème social ne vint pas frapper leur esprit. *A ce moment l’industrie commençait à prendre son merveilleux essor, et absorbait toute leur attention ; ils ne voyaient dans la construction des maisons ouvrières qu’un moyen d’assurer l’existence de l’entreprise dirigée par eux, et ne concevaient les améliorations à apporter à celles-ci, que dans la mesure où elles pouvaient contribuer à la stabilité de la production.
- En matière d’habitation, les ouvriers n’obtenaient donc, à prix d’argent bien entendu, de la sollicitude patronale qu’un minimum de confortable, digne pendant du minimum de gain strictement nécessaire à leur existence.
- Les Solutions sociales nous présentent avec une clarté saisissante, nous font en quelque sorte toucher du doigt la genèse et le développement de ces institutions.
- L’objet de l’entreprise est la mine ou l’usine et non le perfectionnement de l’habitation. Les conséquences de cette préoccupation exclusive se montrent dans le choix du type adopté. Pour avoir le travailleur à la portée de l’exploitation houillère ou de l’usine, il fallait louer à bas prix ; pour louèr à bas prix, il fallait s’arrêter au plan le plus simple possible et le moins coûteux. Que devenait le confort dans cette recherche exclusive du bon marché ?
- « Deux pièces au rez-de-chaussée, une échelle de meunier ou un escalier raide et anguleux pour aller au grenier ou à l’étage, voilà ce dont se composent généralement ces logements ; ils sont construits en ligne, accolés par groupes d’une dizaine, séparés entre eux par des passages, ce qui, en langage flamand, leur a mérité, dans la classe ouvrière, le nom de Corons (c’est-à-dire, ligne de maisons).
- « Rien n’est modifié dans l’existence de l’ouvrier qui a quitté
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- l’habitation qu’il occupait au village pour prendre une autre habitation équivalente par la sobriété de ses dispositions.»
- Le développement considérable de certaines compagnies leur permet de mettre moins de parcimonie dans l’administration des logements.
- A Denain, les habitations ouvrières forment des rues parallèles et perpendiculaires les unes aux autres, et renferment les deux tiers de la population.
- Mais les familles apportent à l’agglomération les habitudes contractées dans l’isolement, jusqu’au jour où sont organisés les services d’hygiène, de propreté et de salubrité extérieure que la population est impuissante à prendre' à sa charge, et prises les mesures d’économie domestique concernant les approvisionnements des choses indispensables à la vie et les dispositions nécessaires à l’éducation et à l’instruction de l’enfance.
- « A partir du moment où les compagnies songèrent à porter leur attention de ce côté, dit M. Godin, on pût voir disparaître les inconvénients attachés aux concentrations ouvrières abandonnées à elles-mêmes, et se produire les avantages que comporte une population agglomérée et bien dirigée.
- « C’est ainsi que du jour où la Compagnie d’Anzin fonda des institutions d’utilité commune on vit s’améliorer l’état physique et moral de la population ouvrière qu’elle occupe. »
- L’histoire des fondations de cette compagnie est celle de toutes les créations similaires, où une part a été faite aux institutions d’intérêt public, sur les bénéfices de la production. Ces institutions pallient dans une certaine mesure les désavantages de l’isolement ; leur efficacité s’accroît avec la densité de l’agglomération; elles atteignent leur maximum d’utilité dans l’habitation unitaire.
- A l’habitant de la maison isolée privée de ces avantages d’utilité commune, que reste-t-il ? La satisfaction de ces deux besoins impérieux : l’espace et l’indépendance, répondra-t-on. Examinons. Notre intention en entreprenant cet exposé de la question de l’habitation, était de mettre en parallèle la grande maison unitaire et la maisonnette isolée, et de nous
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- efforcer de démontrer qu’il n’existe dans la maison isolée aucun avantage qui ne se trouve dans la maison unitaire, et que cette dernière, en dehors des avantages qui lui sont propres, ne doit posséder aucun des inconvénients inhérents à la maison isolée.
- Nous avons interrompu cet exposé pour faire place à la rectification, par M. Fabre, des erreurs commises par la Revue des deux mondes, à propos du Familistère. M. Fabre a irréfutablement démontré que ces deux avantages complaisamment prêtés à la maison isolée : l’espace et l’indépendance, la maison unitaire les possède, non pas la maison unitaire imaginée, mais la maison unitaire réalisée. La démonstration est si complète que nous croyons inutile d’insister sur le fait que l’éloignement des institutions d’utilité commune (écoles, magasins, lieux de récréation, bains, lavoirs etc., etc.,) en amenant une perte considérable de temps est une gêne pour l’indépendance; que la réunion au contraire de tous les avantages de l’habitation dn riche autour de la famille du pauvre, grâce aux institutions dont nous parlons, tout en constituant pour celui-ci les équivalents de la richesse, sont des éléments de progrès intellectuel et moral.
- Certes, entre la petite maison isolée de l’ouvrier et l’hôtel du riche, on ne saurait trouver d’autre point de ressemblance que celui-ci, à savoir que l’une et l’autre sont construites pour abriter une même famille.
- Or, tandis qu’on nous présente comme une panacée, la maisonnette privée des avantages que l’opulence procure à l’hôtel, d’autre part, depuis quelques années l’usage s’est peu à peu répandu dans la société la plus élégante et la plus aristocratique de préférer aux hôtels particuliers, toujours un peu incommodes, en raison de la différence des étages, les appartements de plein pied qui, à loyer égal, offrent un développement de surface plus considérable et des dégagements infiniment plus faciles.
- Ce fait n’est-il-pas significatif ?
- Entre la petite maison isolée et la grande maison unitaire
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- s’échelonne une série de types variés, depuis les. logements accolés quatre et quatre, type généralement adopté par la société mulhousienne, où le principal avantage de la maison unique : la ventilation, se trouve partiellement annulée par la mitoyenneté de la moitié des murs, jusqu’à l’immense construction des sociétés philanthropiques anglaises, en passant par les immeubles de la société civile Lyonnaise et ceux de la société des logements économiques de Paris.
- Les partisans de l’habitation isolée considèrent comme un pis aller le type de maison collective rendu obligatoire par la cherté du terrain dans les agglomérations urbaines, et dans lequel nous voyons, nous, une transition désirable vers le type de l’habitation unitaire.
- Arrêtons-nous un instant à la dernière fondation de la Société de logements économiques de Paris, 65 et 67, boulevard de Grenelle.
- L’aspect extérieur de l'édifice est coquet et contraste, par ses allures, avec les maisons qui l’entourent. L’immeuble se compose de trois corps de logis. A chaque étage s’ouvrent quatre logements aménagés sur le même plan : petite entrée, deux pièces et salle à manger ; chacune des chambres a une large fenêtre et est garnie d’une cheminée. Dans la salle à manger est installé un de ces fourneaux de fonte appelés cuisinière ; au-dessus de l’évier, un robinet d’où coule de l’eau de source.
- Cet immeuble renferme 41 logements, dont le prix de location varie entre 260 et 350 francs, suivant la disposition, la grandeur des logements et l’étage où ils sont situés.
- La cour, en bordure sur la rue Viala, en est séparée par
- un mur de trois à quatre mètres de hauteur, coupé par une
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- large porte cochère. Elle est sablée, et les enfants des locataires y pourront jouer. On y voit une fontaine alimentée d’eau de Seine, et un séchoir. Sur l’un des murs, une plaque de marbre est scellée et porte, en lettres d’or, ces mots : Fondation Armand et Michel Heine, 1889.
- Une amélioration est à noter dans cet immeuble très -parisien : du haut de la maison jusqu’à la cour, descendent
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- parallèlement deux tuyaux dans lesquels, par des ouvertures ménagées à chacun des paliers intermédiaires qui divisent en deux les étages, les locataires jettent leurs ordures ménagères. Elles sont recueillies en bas dans des wagonnets que chaque matin vident les boueux.
- A Londres, sur l’emplacement des ilôts de maisons démolies pour cause d’insalubrité, s’élèvent par les soins des sociétés philanthropiques, les gigantesques bâtiments que les étrangers prennent à première vue pour des casernes ou des hôpitaux. Toutes ces constructions sont en effet bâties sur un modèle uniforme.
- Plusieurs marches donnent accès dans une large cour intérieure, dont le sol est d’environ un mètre plus élevé que la voie publique. Quatre corps de bâtiment isolés laissent passer abondamment l’air et la lumière dans cette vaste cour bitumée qui occupe les deux tiers du terrain total.
- La construction est faite en une sorte de béton aggloméré, avec des solives en fer de telle sorte que le danger d’incendie n’existe pas. Dans les escaliers, il n’entre pas un seul morceau de bois ; de larges, baies, sans fenêtres, laissent passer le jour à chaque étage sur les paliers qui, le soir, sont éclairés au gaz jusqu’à onze heures.
- L’eau, en abondance, permet de laver la maison, les corridors et les marches.
- Les corridors sombres sout proscrits, et quand il faut créer un dégagement de plusieurs logements, une large galerie ouverte, sorte de balcon couvert, permet de circuler à tous les étages, comme au rez-de-chaussée sur le trottoir qui borde la maison. Cette disposition écarte toute une série de périls résultant des corridors sombres aussi dangereux pour l’hygiène que pour la moralité.
- Les architectes en ont tiré un autre avantage : chaque logement débouche directement sur la galerie ou sur le palier.
- A part un petit nombre de chambres isolées pour veufs ou célibataires, tous les logements sont composés soit de deux, soit de trois chambres auxquelles est toujours jointe une pièce servant de débarras et de lavoir de cuisine. Une salle
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- de buanderie, dans laquelle le linge est étendu, sert à tour de rôle aux locataires du palier. Personne ne peut laver chez soi, ni étendre aux fenêtres.
- Bien que les hygiénistes les condamnent à priori au nom de la santé et des mœurs, il n’est pas douteux que le nombre croissant de ces constructions a plus fait pour modifier l’état sanitaire de la grande métropole, dans le sens de l’amélioration, que toutes les mesures obligatoires d’hygiène, si scrupuleusement observées, et dont l’heureuse influence est indéniable.
- En ce qui concerne les mœurs, on assure que l’ordre est parfait dans ces agglomérations d’habitants.
- A Londres, lorsque dans un tribunal de police' ou devant un juge de paix on demande à un ouvrier: Où habitez-vous? celui-ci ne se borne pas à indiquer la rue et le numéro; il est fier de dire qu’il habite telle maison Peabody, parce que le seul fait d’y loger est une marque qu’il n’est ni un ivrogne, ni un débauché, ni un homme vivant mal, mais un ouvrier rangé et respectable.
- Détail qui a son intérêt, les familles nombreuses sont toujours préférées pour l’admission dans ces logements et, à mérite égal, l’ouvrier gagnant le plus faible salaire est toujours choisi.
- On vient de voir que tout différencie ces divers types de Construction. Elles n’ont qu’un point de ressemblance mais il est d’une importance capitale : l’homme y est isolé.
- Or, l’homme dans l’isolement est incapable de rien réaliser de durable, et il ne progresse réellement que sur les points où il s’est réuni à ses semblables, où il a concentré son travail et son activité. ”
- Néanmoins, dans les grands immeubles dont nous avons parlé en dernier lieu, à défaut du développement de ce lien intime qui est un des éléments du progrès sociables habitants, de même que les locataires passagers de ces grands hôtels que l’on trouve dans toutes les parties du monde, ne profitent pas moins des avantages économiques inhérents à une telle disposition architecturale.
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- L’année du centenaire aura vu ce merveilleux phénomène * de millions d’individus accourus de toutes les parties du monde et se pressant, six mois durant, sur ce coin de Paris, véritable désert naguère, où les habitants des quartiers voisins eux-mêmes ne s’aventuraient pas à partir d’une certaine heure, le Champ-de-Mars, transformé soudain comme par l’effet d’une baguette magique.
- Et quelle métamorphose !
- C’est là que la France avait convié les nations, comme il y a un siècle, les provinces, à cette admirable communion des âmes , qui fit jadis l’unité de la France, et qui fera l’unité du monde. Et pour rendre cette réception digne de son vieux renom d’hospitalité, de sa vieille gloire industrielle et artistique, elle avait accumulé dans des édifices grandioses, les productions les plus parfaites du siècle le plus riche en productions, du siècle de la vapeur et de l’électricité.
- Certes, l’attrait de cette profusion des produits de l’art, de la science et de l’industrie, suffirait à expliquer l’élan des peuples vers la France; mais on ne se tromperait guère en attribuant à l’harmonieux développement des constructions principales de 1889, reproduites par la photographie et l’illustration, la principale cause de l’irrésistible entraînement du monde entier.
- Voyez en face, au pied de la tour en fer dont le sommet se perd dans les nuages, cette lignée de constructions minuscules aux formes les plus disparates. Ce sont des habitations humaines.
- Entre la grotte naturelle, médiocre abri des premiers hommes, insuffisamment protégés contre la dent des fauves par quelques pierres ou branches barrant mal la fissure qui sert d’entrée, et la gigantesque, légère et hardie galerie des machines, il y a toute l’histoire de l’architecture.
- L’histoire de l’habitation s’arrête à mi-chemin.
- Il importe que l’habitation ne reste pas plus longtemps étrangère aux vues d’ensemble de la science, et aux progrès que les arts actuels peuvent introduire dans son édification.
- « L’état de la société se peint dans l’habitation. On peut reconnaître parle degré de perfection qu’elle atteint le degré
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- de bien-être des peuples et celui de leur avancement dans la vie.
- « Les progrès de l’architecture dans tous les édifices qui servent de lieu de réunion à l’espèce humaine, sont un élément de progrès social apporté à l’humanité. » (Godin, Solutions sociales.)
- Qui pourrait contester la vérité de ces assertions ?
- Ce qu’il faut donc édifier, ce n’est pas la petite maison bâtie aux moindres frais possible pour être vendue ou louée aux ouvriers. Ce n’est pas la petite maison isolée dont on vante, sans cesse et sans motif, l’influence sur les mœurs, sur l’aisance, et sur le bien-être des populations, qui peut réunir les conditions désirables, puisqu’elle ne satisfait même pas à la condition primordiale de l’habitation modèle qui doit se prêter à toutes les dimensions nécessaires au développement de la famille et ne rien lui donner d’inutile.
- Ce qu’il faut édifier, c’est le logement de la véritable économie domestique ; c’est l’habitation unitaire qui est à la petite maison isolée ce qu’est la grande usine et la grande culture à l’atelier et à la petite culture, en parfaite concordance par conséquent, avec les besoins irrésistibles de notre société moderne; c’est l’habitation unitaire qui, ainsi que le fait remarquer M. Godin, « peut n’être envisagée que comme une réforme pure et simple de l’architecture de l’habitation » mais, qui, d’un autre côté, « se prête à toutes les modifications à introduire dans le régime industriel, et donne à la liberté et à l’initiative individuelle un nouvel essor, tout en se prêtant le mieux au concert des intérêts, à la participation, à la mutualité et à l’association à tous les degrés consentis. »
- Si l’on doute de la possibilité de la réalisation d’un tel plan, qu’on regarde le Familistère.
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- La réforme électorale. — Le Dahomey. — Le budget. — La déclaration ministérielle.— La conférence de Berlin.— Les conseils des prudhommes.
- La Chambre issue des élections du 22 septembre et du 6 octobre vient d’entrer dans le cinquième mois de sa législature, et cependant elle n’en est encore qu’à donner des espérances qui ne sont pas toutes de couleur rose.
- Elle s’est montrée affirmative sur deux points : la ferme volonté de conserver intact le patrimoine républicain; la volonté non moins ferme, hélas ! de modifier notre régime économique dans le sens de la prohibition plus ou moins absolue des produits étrangers. Sur le premier point, on ne pouvait moins attendre d’une majorité respectueuse de ses devoirs, et on ne saurait lui faire un grand mérite de ses bonnes intentions. Conserver ce patrimoine, c’est bien. Est-il si parfait cependant qu’on ne puisse songer l’améliorer ? N’est-il pas malheureusement à craindre que la bonne volonté de quelques-uns ne soit annihilée par l’inertie du plus grand nombre ?
- On a répété à satiété que le peuple avait assez de toutes les discussions et de toutes les luttes politiques et qu’il fallait tourner tous ses efforts vers la solution des questions économiques.
- Est-ce à dire qu’il faille fermer l’ère des réformes politiques ? Et en ce qui concerne les questions économiques, s’imagine-t-on que la voie dans laquelle la Chambre paraît vouloir se lancer à tête baissée, soit la seule qui conduise à des solutions conformes aux véritables intérêts du pays-? Quoiqu’il en soit, après une demie année écoulée, nous ne sommes pas encore sortis de la période des intentions.
- Les causes de l’insignifiance des résultats obtenus sont de celles qui commandent le plus impérieusement une réforme de notre régime politique, ou plutôt, pour éviter toute fâcheuse interprétation, de notre régime parlementaire. La leçon de ces derniers temps est complète, et le détail le plus futile en apparence, contribue à l’éclat de la démonstration.
- En rendant compte des travaux ou pour mieux dire des
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- tâtonnements de la Chambre, nous n’avons pas fait la moindre allusion à une partie de sa tâche qui a pris jusqu’à présent la plus grande partie de son temps : la vérification des pouvoirs ^de ses membres.
- Les discussions soulevées à cette occasion ont mis en évidence un fait, qu’on renoncerait vite à considérer comme une exception négligeable, si l’on voulait bien jeter un coup d’œil sur le tableau récapitulatif des élections générales : nous voulons parler du faible écart qui existe, dans un grand nombre de cas, entre le chiffre des voix obtenues par les candidats en présence. Parmi les députés renvoyés devant leurs électeurs pour diverses causes, un certain nombre n’avaient qu’un chiffre de voix tout juste supérieur à celui du concurrent malheureux. Beaucoup d’élus ont été validés qui se trouvaient dans des conditions analogues, et quelques élections ont été annulées tout simplement parce qu’on -ne se trouvait pas en présence d’un résultat certain.
- Ainsi donc, dans un grand nombre de circonscriptions, une minorité considérable, à ce point qu’elle balance la majorité, ne se trouve pas représentée.
- N’est-ce pas là un excellent argument en faveur de l’établissement d’un système électoral qui rende possible la représentation des minorités !
- Si la discussion des élections contestées n’avait pas absorbé un certain nombre de séances, à certains moments la Chambre se serait trouvée dans l’obligation d’en interrompre le cours, faute de projets à son ordre du jour. Et cependant, ce ne sont pas les projets qui manquent, comme on a pu le voir par la seule liste des propositions qui rentrent dans le cadre des questions traitées par le Devoir, liste déjà longue, et cependant fort incomplète, que nous avons publiée dernièrement.
- Où est donc l’obstacle qui s’oppose à la prompte élaboration des lois ?
- ‘Il est d’abord, nous l’avons déjà dit, et nous ne saurions trop le répéter, dans cette inepte méthode de travail, dont la Chambre frais émoulue ne semblait pas vouloir s’accommoder une minute. Il est aussi dans la règle parlementaire justifiée par le renouvellement intégral de la Chambre des députés, qui frappe de caducité tous les projets élaborés par la Chambre précédente qui n’ont pu venir en discussion avant la fin de la législature. De la sorte, au début de la législature il faut que les propositions soient étudiées, dis-
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- cutées, préparées dans les commissions avant d’être mises à l’ordre du jour des séances publiques.
- N’est-ce pas encore là un excellent argument en faveur du renouvellement partiel de la Chambre?
- Si, en effet, comme le dit M. G. Rivet, dans la proposition de loi qu’il vient de déposer dans ce but, si au lieu de périr, la Chambre se perpétuait, si elle se renouvelait périodiquement, par tiers, par moitié ou par quart, peu importe, il ne se produirait plus d’interruption dans le travail législatif. Aucune proposition de loi ne tomberait dans le néant. Les travaux d’aucune commission ne seraient annulés par l’expiration des pouvoirs de l’assemblée ; et les élus du peuple hâteraient ainsi la réalisation des progrès attendus.
- Suivant le projet de M. Rivet, le mandat législatif serait de six années, et la Chambre des députés se renouvellerait par tiers tous les deux ans. Un autre député, M. E. Arène vient également de déposer un projet fixant comme le précédent à six années la durée du mandat législatif et renouvelant la Chambre par moitié tous les trois ans. L’économie de ces deux projets ne nous satisfait pas entièrement; mais nous constatons avec plaisir que le principe du renouvellement partiel des Chambres gagne du terrain.
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- Allons-nous voir rouvrir l’ère des expéditions coloniales?
- Le sous-secrétaire d’Etat aux colonies interpellé dernièrement sur les dangers que courent nos compatriotes à la côte des Esclaves, n’a pas reconnu l’urgence de l’envoi des renforts composés de troupes européennes et de déposer une demande de crédits extraordinaires ; mais il a déclaré que si la situation l’exigeait, le gouvernement n’hésiterait pas à faire un vigoureux effort pour réduire le Dahomey à l’impuissance et pour imposer à son souverain l’obligation de nous donner des garanties sérieuses et de renoncer à nous inquiéter dans nos possessions. Sans doute, grâce à l’organisation nouvelle des troupes coloniales, qui ne seront plus désormais composées que de volontaires, l’impopularité de l’expédition du Tonkin ne s’attacherait peut-être pas à cette entreprise. Sans doute aussi le sentiment de l’humanité souffrirait moins d’une expédition contre cette horrible Dahomey, qui fait tâche dans l’Afrique elle-même. Mais toutes ces expéditions sont grosses de surprises, et lorsqu’on met un doigt dans l’engrenage.....
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- Le dépôt du projet de budget de 1891, ce formidable budget qui se chiffre par une dépense totale de 3.247.169.967 francs, et dans lequel les dépenses et les recettes du Tonkin sont si loin de se balancer, arrive à temps pour inspirer aux aventureux de salutaires réflexions, et confirmer les autres dans leurs sages résolutions.
- Ce budget, il faut le reconnaître, est pavé de bonnes intentions.
- • Présenter au pays le tableau exact des dépenses publiques, assurer par des recettes certaines et durables l’acquittement des charges permanentes de l’État, rétablir en conséquence l’unité du budget, tout en préparant l’unification de la dette, tel est l’idéal poursuivi par le ministre des finances, M. Rouvier.
- L’examen détaillé des combinaisons que comporte le projet de budget de 1891 nous entraînerait trop loin. Ce qu’on remarque tout d’abord dans ce projet : c’est qu’il est question de contracter un nouvel emprunt dont la majeure partie sera employée à la consolidation des obligations sexennaires émises pour le service des budgets extraordinaires des exercices antérieurs.
- La seule réforme qu’il propose consiste à rattacher le budget extrordinaire de la guerre au budget ordinaire.
- Jusqu’à ce jour, dit en substance l’exposé des motifs du projet, on avait cru que les frais de reconstruction de nos forces militaires seraient passagers ; mais il faut maintenant se rendre à l’évidence, considérer ces frais comme permanents et mettre en regard des ressources permanentes.
- Et M. J. Roche, en prenant possession de la présidence de la commission du budget, disait : « Ce qui pèse sur le pays, ce sont surtout les services de l’armée, qui ont augmenté la dette d’un milliard. »
- La dette, la guerre et la marine absorbent la plus grande partie de notre énorme budget, (car la France ne consacre pas même sept cents millions à l’ensemble de ses services civils), la guerre et la marine c’est-à-dire la guerre ; la dette, c’est-à-dire encore pour la plus grosse part, la guerre !
- Les autres combinaisons du projet consistent en remaniements de taxes. Elles ont pour objet de soulager l’agriculture aux dépens des propriétés bâties, par la diminution du taux des contributions foncières dans presque tous les départements ; d’abolir l’exercice des débitants, et de simpli-
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- fier l'impôt des boissons, en élevant notablement, d’autre part* la taxe sur l’alcool, en restreignant le privilège des bouilleurs de crus, etc.
- La commission du budget a terminé la discussion générale du projet.
- Le gouvernement aurait voulu que la Chambre se prononçât d’abord sur le projet d’emprunt, qu’il considère comme fa condition à priori de l’établissement du budget. La commission se trouve partagée à cet égard. Beaucoup de ses membres, contrairement à l’opinion du gouvernement, considèrent l’emprunt comme le corollaire du budget, et veulent donner pour base à l’équilibre du budget les économies.
- Le gouvernement avait espéré que la discussion du projet d’emprunt pourrait venir avant les Pâques, de façon à présenter dès la rentrée, si l’emprunt était rejeté, un projet de budget remanié en conséquence.
- Mais la commission n’a rien décidé encore sur ce point. On parle de la séparation des Chambres pour le 29 mars. Ces vacances dureront jusqu’au 15 ou 20 avril. Il n’est pas probable que l’emprunt soit voté avant le départ des Chambres.
- Ce n’est donc qu’à la rentrée que la Chambre s’occuperait et de l’emprunt et du budget, et étant donné que la période estivale n’est pas favorable à l’examen des questions ardues, il ne serait pas impossible que la solution définitive fût renvoyée à la session extraordinaire de fin d’année, ce qui serait un bien mauvais début pour la nouvelle Chambre.
- Quoiqu’il en soit nous voilà déjà bien loin de la formule : ni emprunts, ni impôts, des économies.
- Les économies certes sont désirables ; mais si l’on ne peut pas toucher aux gros budgets de la guerre et de la marine, et au budget des cultes, comme cela est infiniment probable, les économies possibles se réduiront à bien peu de choses, à 40 ou 60 millions tout au plus, en mettant à les rechercher la meilleure volonté du monde. Quant à l’emprunt, procédé facile, parce qu’il assure des placements et des revenus aux capitalistes, il a pour conséquence inévitable l’écrasement du peuple par les impôts.
- A l’occasion de la discussion du budget, les hardis novateurs ne manqueront pas de mettre en avant la réforme de l’impôt par l’établissement d’un impôt sur le capital ou sur le revenu, ces palliatifs impuissants ; combien s’en trouvera-t-il pour briser le moule des vieilles formules et proposer l’hérédité de l'État.
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- LE DEVOIR
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- Nous ne ferons pas une bien grande place au changement de ministère qui vient de se produire, car il ne constitue pas un bien gros événement. Le ministère Tirard est tombé à la suite d’un vote du Sénat sur une question d’interprétation des conséquences de l’expiration, au 15 mars 1891, du traité de commerce franco-turc. Dans l’opinion du Gouvernement français partagée, du reste, par la Porte, l’expiration du traité de 1861 ferait revivre ipso facto et cela indéfiniment les clauses du traité de 1802, aux termes duquel les deux pays s’accordaient réciproquement le traitement de la nation la plus favorisée.
- Le Sénat, imbu des idées protectionnistes chères à la Chambre, résolu comme elle à ne pas laisser la France engagée par des traités de commerce au-delà de 1892, date à laquelle expire le dernier traité de commerce celui qui a été conclu avec le Portugal, talonné d’ailleurs par les producteurs de vins effrayés de la concurrence que leur font les raisins secs de provenance turque, le Sénat a repoussé à une grande majorité l’interprétation du gouvernement.
- Le ministère Tirard a vécu. Il avait rempli une carrière relativement longue, étant données les circonstances difficiles qu’il a traversées. Il avait su maintenir étroitement l’union des groupes républicains et assurer au pays une paix profonde, ce qui n’a pas peu contribué au succès de l’Exposition.
- Le ministère qui lui succède saura, lui aussi, nous l’espérons, maintenir cette union.
- Il ne diffère pas sensiblement, quant au personnel, du précédent ministère.
- La présidence du Conseil est passée des mains de M. Tirard à celles de son ancien collaborateur, M. de Freycinet, ministre de la guerre, dont il serait superflu de louer ici la grande habileté.
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- La déclaration dont le nouveau Cabinet a donné lecture au Parlement, en prenant possession du pouvoir, donne satisfaction aux desiderata des deux Chambres en ce qui concerne la politique économique inaugurée par celles-ci.
- Nous reproduisons de cette déclaration la partie qui répond aux vives préoccupations de notre époque de transformation sociale en ce qui touche la condition des travailleurs.
- « Le premier devoir des pouvoirs publics est de se tourner
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- vers ces populations laborieuses et de leur faciliter le passage à une situation meilleure. Aucun gouvernement aujourd’hui, même le plus éloigné par sa forme de la Constitution démocratique, ne saurait échapper à ce devoir. La République française, plus que tout autre est tenue de s’en inspirer.
- « Nous nous appliquerons, en ce qu-i nous concerne, à seconder vos bienveillantes intentions; nous préparerons et nous vous proposerons à bref délai des lois ayant pour but de développer l’assistance, la prévoyance, l’esprit de mutualité, en un mot, tous les éléments d’une amélioration progressive du sort des travailleurs et de la sécurité donnée à leurs vieux jours. »
- Voici la fin de la déclaration :
- « Un gouvernement n’a pas seulement à faire exécuter les lois au dedans et à faire respecter la France au dehors. Son action doit s’exercer dans toutes les manifestations de la vie nationale. 11 faut que partout le citoyen sente que la marche des affaires politiques n’est pas livrée au hasard, mais qu’elle obéit à une impulsion ferme et soutenue.
- « Il faut qu’ici même la majorité parlementaire sache qu’elle a devant elle des conseillers naturels, prêts à faire connaître leur opinion sur toutes les questions qui s’agitent et ne craignant pas de se mettre à sa tête pour introduire l’ordre et la méthode dans ses travaux.
- « Ce gouvernement nous pouvons l’être ; il dépend de vous que nous le devenions, en nous accordant votre confiance.
- « Nous croyons la mériter par notre bonne volonté, notre résolution, notre désir du progrès et notre dévouement à la France et à la République. »
- Sur interpellation, le gouvernement a complété cette déclaration, en donnant à la Chambre l’assurance que ni le président du Conseil, ni aucun membre du cabinet n’ont l’intention de toucher à la loi scolaire, ni à la loi militaire.
- Un ordre du jour de confiance a été ensuite mis aux voix et adopté par 318 voix contre 78.
- La plus grande partie de la droite, se conformant aux explications fournies à la tribune par un des siens, résolue à ne pas faire une opposition de parti-pris, et voulant juger le cabinet sur ses actes, n’avait pas pris part au scrutin.
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- Le devoir
- Quelques jours avant la chute du cabinet, M. Spuller, ministre des affaires étrangères, répondant à une interpellation sur l’attitude que le gouvernement français comptait prendre à la Conférence de Berlin, prononçait à la chambre un éloquent discours salué par des applaudissements unanimes, et qu’il terminait par ces mots :
- « Notre participation à la conférence de Berlin est un acte de la vie internationale courante qui n’innove rien. Ce qui est nouveau, c’est que la République française aura l’honneur, dans une assemblée convoquée par un État monarchique, de porter ses principes de justice et de liberté ; et j’ai la conviction que la France, redevenue fière et forte, y fera entendre la voix de la raison, de l’humanité, de la civilisation et du progrès.
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- Les employés de commerce sont en instance auprès des pouvoirs publics pour obtenir d’être compris dans la liste des justiciables du Conseil des prud’hommes.
- Un projet de loi relatif à la création de prud’hommes commerciaux, avait été voté par la dernière Chambre et rejeté par le Sénat.
- Les employés de commerce ne demandent pas une juridiction spéciale, ils protestent contre leur exclusion de la législation qui englobe tous les salariés.
- A l’heure actuelle, les conseils des prud’hommes, dont la fondation remonte au 18 mars 1806, vivent encore sous le régime qui leur a été fait par la loi institutionnelle modifiée plus tard sur certains points de détail, par des lois ou des décrets ultérieurs. En dernier ressort, c’est la loi du 1er Juin 1853, qui régit l’organisation de ces tribunaux, le mode de recrutement des juges et l’inscription sur les listes électorales des conseils.” Il suffit de citer les dates qui précèdent et d’y ajouter celles du 7 août 1850 et du 14 mai 1851, pour se rendre compte des restrictions que le législateur de ces différentes époques a dû apporter au libre exercice d’une institution aussi foncièrement démocratique que celle des prud’hommes.
- Le gouvernement a déposé naguère sur le bureau de la Chambre un projet de loi qui a pour objet de remédier à quelques-unes de ses imperfections.
- Ce n’est pas la première fois que les Chambres sont
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- saisies d’une proposition ayant pour but l’amélioration des Conseils de prud’hommes et l’extension de leurs pouvoirs ; mais cette réforme a eu le même sort que la plupart de celles qui sont actuellement à l’étude, elle n’a jamais pu aboutir à cause de toutes les chinoiseries parlementaires qui retardent les discussions et reculent à. l’infini les solutions, même les plus simples.
- Le projet présenté par le gouvernement est à peu près le même que celui qui est sorti des délibérations de la commission de la Chambre des députés sous la dernière législature. Il a pour but de compléter et démocratiser les lois de 18U6, de 1810, de 1850 et de 1853, en même temps qu’il donne à la législation des prud’hommes le caractère d’unité qui lui fait défaut.
- Il introduit dans la loi une innovation qui aura certaine-nement l’approbation de tous les hommes véritablement libéraux; il étend la juridiction des prud’hommes à toutes les professions où un salarié exerçant un métier se trouve en présence d’un employeur : citons, notamment les mines dont les ouvriers ne sont pas soumis actuellement à ces tribunaux, malgré les réclames justifiées qu’ils ont fait entendre depuis nombre d’années.
- Le projet en question modifie égalefnent dans un sens plus large les conditions concernant l’inscription sur les listes électorales des tribunaux. On sait que la loi de 1853 exige, pour cette inscription, vingt-cinq ans d’âge, trois ans de domicile dans la circonscription, cinq ans de patente pour les patrons et le même nombre d’années d’exercice de leur profession pour les ouvriers. D’après le projet du gouvernement, patrons et ouvriers ne seront plus assujettis qu’aux conditions exigées pour figurer sur les listes électorales politiques, c’est-à-dire vingt-et-un ans d’âge et six mois de domicile.
- Les conditions d’éligibilité sont également élargies. L’âge minimum est abaissé de trente à vingt-cinq ans; il suffit, en outre, pour les patrons comme pour les ouvriers, d’être électeurs prud’hommes et de savoir lire et écrire.
- Ajoutons que la loi en préparation rend obligatoire la création d’un conseil de prud’hommes toutes les fois qu’elle sera demandée par les assemblées électives du département; conseils municipaux, conseils d’arrondissements et conseil général. En outre, elle simplifie considérablement la procédure actuelle et élève à 500 fr. la compétence de ces tribunaux qui n’est que de 200 en vertu de la loi de 1853.
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- LE DEVOIR
- LA CONFÉRENCE DE BERLIN
- La Suisse ayant ajourné la conférence de Berne, c’est â Berlin que la conférence nationale ouvrière s’est réunie, le 15 mars dernier.
- Les notes remises aux ministres des affaires étrangères des pays respectifs portent que l’empereur propose la convocation de représentants des gouvernements qui s’intéressent particulièrement à l’amélioration du sort des ouvriers de l’industrie et des mines, à l’effet de se concerter sur des questions d’une portée internationale, qui sont contenues dans le programme.
- En vue de faciliter ultérieurement les travaux, le gouvernement impérial a joint à la Note un projet de programme. Le programme porte sur les principaux points suivants :
- 1° Réglementation du travail dans les mines avec les sous-titres : Faut-il interdire le travail souterrain aux enfants jusqu’à un certain âge? Faut-il interdire le travail des femmes dans les mines ? Doit-on prévoir une diminution des heures de travail dans les mines où une longue présence est particulièrement nuisible à la santé? Est-il possible d’introduire la sécurité dans le travail minier, sans entraver la production régulière du charbon ?
- V Réglementation internationale du travail du dimanche, avec les sous-titres suivants : Y a-t-il lieu d’interdire le travail du dimanche sous réserve des cas de force majeure ? Quelles exceptions y a-t-il lieu de consentir éventuellement ? L’exception doit-elle être déterminée par voie de convention internationale, par voie législative ou par mesure administrative ?
- 3° Réglementation du travail des enfants, avec les sous titres suivants : Convient-il d’interdire le travail dans l’industrie aux enfants au-dessous d’un certain âge ? Comment régler cette interdiction, le cas échéant ? Devra-t-elle être applicable à toutes les branches d’industrie ou à certaines catégories seulement ? Quelles sont les limitations des heures de travail, le genre d’occupation à prescrire, quand il s’agit du travail des enfants ?
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- LA CONFÉRENCE DE BERLIN
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- 40 Réglementation du travail des jeunes gens, avec les sous-chapitres suivants : Y a-t-il lieu de limiter le travail des jeunes gens qui ont dépassé l’âge d’enfant ; jusqu’à quel âge cette limitationt est-elle désirable éventuellement ? Quelles restrictions y a-t-il lieu de prescrire ? Convient-il de prévoir des exceptions pour certaines branches de l’industrie ?
- 5° Réglementation du travail des personnes du sexe féminin, avec les sous-titres ci-après :
- Y a-t-il lieu de limiter le travail des femmes mariées le jour ou la nuit? Convient-il de limiter le travail de toutes les personnes du sexe féminin ? Quelles sont les limitations à prescrire ? Y a-t-il lieu de prévoir des exceptions pour certaines catégories d’industrie ; pour lesquelles ?
- 6° Exécution des dispositions adoptées, avec les chapitres ci-après : Y a-t-il des mesures à prendre en vue d’assurer l’exécution des dispositions adoptées ? Doit-on prévoir des conférences se réunissant périodiquement, de délégués des États participants ? Quelles tâches doit-on assigner à ces conférences ?
- Toutes les puissances invitées ont adhéré à la conférence sous réserve que son caractère sera purement économique, et qu’elles ne seront aucunement liées par les résolutions qu’on pourra prendre.
- La France s’est fait représenter par MM. Jules Simon et Tolain, sénateurs, Burdeau, député, Linder, ingénieur en chef des mines, et Delahaye, ouvrier mécanicien.
- M. le baron de Berlepsch, ministre du commerce et de l’industrie, en ouvrant la première séance de la conférence prononce un discours dans lequel il déclare que « dans la pensée de l’Empereur, la question ouvrière s’impose à l’attention de toutes les nations civilisées, depuis que la paix des différentes classes paraît menacée par la lutte à la suite de la concurrence industrielle. La recherche d’une solution devient, dès lors, non-seulement un devoir humanitaire, mais elle est exigée aussi de la sagesse gouvernementale qui doit veiller en même temps au salut de tous les citoyens et à la conservation des biens inestimables d’une civilisation séculaire.
- «Tous les Etats de l’Europe se trouvent en présence de cette question dans une situation identique ou semblable; et cette analogie seule semble justifier la tentative d’amener entre les gouvernements un accord pour obvier aux dangers communs par l’adoption de mesures de prévention générales. »
- Il a été ensuite décidé que la conférence siégerait tous les jours, et tiendrait deux séances par jour.
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- Le devoir
- Les documents de la conférence seront rédigés en français et en allemand.
- Nous reviendrons prochainement sur les travaux de la conférence.
- Nous ne croyons pas devoir cependant différer plus longtemps la reproduction d’un très remarquable article intitulé Guillaume II et le socialisme, dans lequel l’éminent directeur du Secolo après avoir examiné, avec une grande sagacité, l’importance des deux rescrits impériaux, conclut ainsi :
- « Ayant signalé les difficultés apportées à l’amélioration du sort des ouvriers « par la concurrence internationale » le jeune empereur exprime le désir qu’elles soient écartées ou au moins diminuées grâce à un accord international des pays qui dominent le marché européen ». Et il fait une espèce d’appel aux gouvernements de France, d’Angleterre de Belgique et de Suisse pour savoir s’ils seraient disposés à étudier, dans un congrès, les moyens de donner satisfaction aux besoins et aux désirs des ouvriers. Ce sont là des paroles qui marquent un moment historique très important.
- « Le protectionnisme à outrance, que jusqu’à* présent l’Allemagne avait favorisé, le mesquin égoïsme national, la haine et la jalousie de l’étranger, sont endormis en attendant le jour prochain dans lequel, au milieu de la bénédiction de tous les peuples, ils seront pour toujours enterrés.
- « Cependant, l’on navigue à pleines voiles vers l’union européenne.
- « Le petit-fils du vainqueur de Sedan invite les représentants de la France à un congrès avec les représentants des Etats manufacturiers pour marquer les bornes de la ruineuse concurrence étrangère.
- « Ce congrès devrait donc faire une loi internationale du travail.
- « Voici le principe de la solidarité européenne qui sort lumineux du spectacle des calamités créées par les rivalités nationales.
- (( Dans l’examen des remèdes à la grande crise économique qui, plus ou moins, pèse sur toute l’Europe, on ne pourra pas n’en point trouver la cause dans les armements exagérés et dans l’anarchie entre les Etats.
- « Encore un pas sur cette voie, et les vœux des amis de la paix du monde entier seront pleinement satisfaits.
- « Qu’en diront les railleurs de l’idéal humanitaire, les fo-mentateurs de haines perpétuelles ? »
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- ALLEMAGNE
- Les ÉLECTIONS ALLEMANDES
- Le succès des socialistes aux élections générales pour le renouvellement du Reischtag, dépasse toutes les espérances, comme on en pourra juger par le tableau suivant qui donne le nombre exact des voix obtenues le 20 février 1890 par les différents partis, et le nombre des voix obtenues en 1887 :
- Partis du gouvernement
- Conservateurs purs.... 1887 1.194.504 1890 919.546
- Conservateurs libres... 693.195 457.936
- Nationaux-libéraux .... 1.658.158 1.169.112
- Total ... 3.545.857 2,546.594
- Centre catholique Opposition 1,627.095 1,420,438
- Progressistes 549.302 1.147.863
- Socialistes 774.128 1.341.587
- Démocrates 109.372 131.438
- Polonais 213.626 245.852
- Alsaciens-Lorrains 347.654 100.479
- Divers 25.903 97.109
- Total ... 3.547.080 4.484.766
- Il ressort de ce tableau qu’en 1887 il y a eu 7.192.937 votants et en 1890 7,031.360, soit 161.577 de moins.
- Les partis gouvernementaux ont eu, en 1890, 999,263 voix en moins ; les partis de l’opposition, au contraire, en ont gagné 837.686.
- En examinant la perte ou le gain de chaque parti en particulier, on obtient les chiffres suivants :
- Conservateurs purs................— 274.958
- Conservateurs libres...............— 235.259
- Nationaux-libéraux................—489.046
- Centre catholique.................— 206.657
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- LE DEVOIR
- Progressistes........................+ 598.561
- Socialistes.......................+ 567.459
- Démocrates.........................+ 22.066
- Polonais........................... + 32.226
- Alsaciens-Lorrains...................— 247.175
- Divers..............................-f 71.206
- La grande différence des voix obtenues par les candidats alsaciens-lorrains est imputable aux nombreuses abstentions en 1890. Les socialistes comptent 35 ou 36. membres au Reichstag.
- La retraite de M. de Bismark. — L’Allemagne s’est réservée depuis quelque temps le monopole des grandes surprises. Après les rescrits de l’Empereur Guillaume, le triomphe des socialistes, la retraite inattendue du prince de Bismarck, le prodigieux génie qui depuis dix-huit ans personnifiait l’Allemagne aux yeux de l’Europe,l’homme qui a le plus contribué à faire l’empire et l’unité allemande.
- On ignore encore les causes des dissentiments survenus entre le jeune empereur et le vieux chancelier dont il jurait de ne jamais se séparer Ne pourrait-on pas les résumer eii deux mots : Bismarck était le maître ; l’empereur voulait gouverner.
- On ne saurait prévoir les conséquences de cet événement, un des plus considérables de l’histoire contemporaine.
- A Rome et à Vienne l’émotion à été grande.
- Le successeur du prince de Bismarck est le général de Caprivi dont on a dit qu’il considérait la gloire militaire comme la plus enviable de toutes les gloires.
- L’empereur terminait tout récemment une lettre *par ces mots : « et maintenant, en avant, à toute vapeur ! »
- Où va-t-on ?
- ANGLETERRE
- La Pairie héréditaire. — Un membre influent de la Chambre des Communes, M. Labouchère a proposé dernièrement une résolution ayant pour objet de déclarer qu’il est contraire aux vrais principes d’un gouvernement représentatif que l’on puisse siéger dans un Parlement par droit de naissance, qu’il est donc désirable d’abolir de semblables privilèges.
- Après une longue discussion, la Chambre a rejeté la motion de M. Labouchère par 201. voix contre 139.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ITALIE
- Les Accidents du travail. — Voici les dispositions principales du projet de loi présenté par le gouvernement italien sur les accidents du travail ;
- Doivent être assurés contre les accidents du travail, les ouvriers, quel que soit leur nombre dans chaque établissement, employés :
- 1° Dans les mines et les carrières ;
- 2° Dans les entreprises de bâtiments ;
- 3° Dans les industries qui traitent des matières explosibles.
- Doivent être également assurés, pourvu que leur nombre dans l’établissement dépasse dix, les ouvriers employés :
- 1° Dans les chantiers de construction maritime et dans les arsenaux ;
- 2° Dans les usines qui font usage de machines mues par la force d’agents inanimés (vapeur, eau, gaz, air chaud, électricité, etc.);
- Doivent aussi être assurés les ouvriers employés dans les constructions de routes militaires, de chemins de fer et tramways, de ponts, de canaux, de ports et digues.
- L’obligation de l’assurance incombe seulement aux entreprises qui emploient plus de dix ouvriers et est limitée à la durée du travail.
- Les primes d’assurance sont, pour les neuf dixièmes, payés par le patron ou chef de l’entreprise, et pour un dixième par les ouvriers assurés.
- Cependant les primes pour l’assurance des ouvriers qui ne reçoivent pas de salaire en argent, sont entièrement à la charge du patron ou du chef de l’entreprise ou industrie, et ils ne prennent pas part à la nomination des délégués des ouvriers dans le conseil d’arbitres.
- La contravention des entrepreneurs sera punie d’une amende égale au décuple des primes d’assurances non. payées. Sauf le cas de dol,les patrons ou chefs d’entreprises ou d’industries demeurent libérés de responsabilité civile, pour les accidents du travail.
- BELGIQUE
- Un Gouvernement libre-échangiste. — En ce temps de protectionnisme à outrance, on ne saurait passer sous silence l’énergique résistance 4 du gouvernement d’un petit pays
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- LE DEVOIR
- comme la Belgique défendant l’alimentation publique contre les exigences des représentants qui sont d’ordinaire les plus fermes soutiens du ministère.
- On discute en ce moment, à la Chambre des représentants de Belgique, le budget de l’agriculture, et comme cela arrive en France, les protectionnistes et les Jibre-échangistes se livrent à ce sujet de terribles combats.
- Le gouvernement belge, par l’organe du ministre de l’agriculture, M. de Bruyn, se déclare opposé aux droits sur les céréales. « Ceux-ci sont réclamés, dit-il, par les représentants de certains arrondissements, mais le gouvernement, sans s’occuper de sa propre popularité, doit se plaçer au point de vue des intérêts généraux du pays. »
- En résumé, l’opinion du gouvernement est que, s’il n’est pas permis de traiter les protectionnistes d’affameurs du peuple, on ne peut méconnaître que les droits ont amené en Allemagne une véritable disette.
- Cette attitude très nette et le discours très énergique de M. de Bruyn ont causé une certaine émotion.
- Un conseil supérieur du commerce et de l’industrie sera constitué à bref délai ponr examiner toutes les questions relatives au renouvellement des traités de commerce. Ce conseil sera nommé par un corps électoral spécial, composé d’industriels, de négociants, et, en général, des diverses catégories des principaux intéressés.
- AMÉRIQUE CENTRALE
- Le Congrès de San-Salvador a adopté le pacte provisoire de l’Union avec les autres républiques de l’Amérique centrale.
- BULGARIE
- Associations coopératives. — Les Slaves paraissent avoir, plus que les autres races, le goût et l’aptitude de l’association. Les A rtels en Russie en sont un exemple très connu. Des sociétés du même genre étaient nombreuses en Bulgarie. Il existe de nombreux et très curieux types de la Za-druga, ou communauté de famille, surtout dans les provinces bulgares de l’ouest. Ces associations coopératives de maraîchers ne sont pas moins intéressantes. Fait remarquable, ce sont eux qui fournissent les légumes aux marchés de Bucha-rest, de Belgrade, de Semlin, de Seravéjo, de Constantinople même. Ces associations doivent leur origine à quelques pay-ans de Lescovets (département de Tirnovo), et elles dater*
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- du xviii6 siècle. Leur organisation n’est pas compliquée. Sur l’initiative d’un jardinier, dix, vingt, jusqu’à cinquaute paysans maraîchers s’associent, quittent au printemps leur village et se rendent dans les autres départements de Bulgarie ou à l’étranger, pour exercer leur industrie maraîchère. Il y en a aux environs de toutes les villes du Danube. Tous ne sont pas tenus d’apporter des capitaux. Ceux qui disposent de fonds les avancent à l’association à un taux d'intérêt fixé avant le départ. Tous les associés participent aux bénéfices ; ceux-ci pour deux parts, ceux-là pour une une part, d’autres pour trois quarts, un demi ou un huitième de part, selon l’expérience ou la capacité de chacun. Les frais de voyage, de nourriture, etc., de tous les membres sont à la charge de l’association. Au mois de novembre, on procède à la liquidation des comptes. Les emprunts sont remboursés et, après déduction des frais, les bénéfices sont répartis entre les associés au prorata de leur participation. Presque tous rentrent alors dans leurs foyers.
- JAPON
- L’Instruction publique au Japon. — Les écoles primaires pour les deux sexes sont au nombre de 30,000 environ dont le personnel enseignant est de 76,500 hommes et de 3,500 femmes. Le total des élèves dépasse, pour les garçons, le chiffre de deux millions et pour les filles 800,000.
- » La dépense des établissements fondés par l’Etat est, à peu près, de 1,500,000 dollars, et pour les écoles publiques de 8,300,000 ce qui représente près de 40 millions de francs. C’est, on l’avouera, un joli denier pour un Etat qui débute et dont le budget est à peine de 310 millions.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS DE 1890.
- Nous lisons dans Concord, organe de l’infatigable apôtre de la Paix, M. Hodgson-Pratt :
- Le Congrès universel de la paix de 1889 a émis le vœu de la réunion en 1890 d’un autre Congrès auquel toutes les sociétés de la paix, sans distinction de race et de religion, fussent invitées.
- Deux sociétés anglaises la Peace Society et l’International arbitration and peace Association ont cru devoir consulter les autres Sociétés d’Europe et d’Amérique sur le lieu où se tiendrait le Congrès; la majorité a désigné Londres. La raison de ce choix a été sans doute que la Conférence interparlementaire avait déjà décidé que sa seconde session se tiendrait dans cette ville.
- Les deux sociétés nommées plus haut s’étant mises en relation avec toutes les Sociétés anglaises existant à Londres ou en province, un Comité-Exécutif d’organisation nommé par le Comité général a été chargé de prendre les mesures nécessaires pour assurer le succès du Congrès. Une circulaire ne tardera pas à être envoyée en Europe et en Amérique à toutes les Sociétés de la paix pour réclamer leur coopération, et pour offrir une cordiale bienvenue à tous ceux de leurs membres qui pourront venir à Londres. Il a paru désirable que les visiteurs étrangers puissent trouver une hospitalité temporaire chez un certain nombre de nos amis de Londres, et MM. Evans Darby et J.-Frédérik Green espèrent recevoir des offres nombreuses.
- La circulaire invitera les différentes Sociétés à prier un ou plusieurs de leurs membres les plus compétents à préparer des communications sur les questions comprises dans un programme dont le projet est déjà entre les mains du Comité-Exécutif. Plus tard on indiquera la dernière date jusqu’à laquelle pourront être envoyées ces communications, un temps voulu étant nécessaire pour les classer. Dès à présent les membres des Sociétés étrangères ou anglaises
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- sont invités à envoyer leur avis ou à demander des renseignements. Les lettres doivent être adressées aux secrétaires nommés plus haut : Londres, 47. New Broad Street, E. G.
- Nous apprenons que la conférence interparlementaire vient de fixer aux 21, 22 et 23 Juillet, la date de sa prochaine session, et que le second Congrès universel de la Paix s’ouvrira la semaine précédente, le lundi 14 Juillet.
- LES PROGRÈS DE L’IDÉE D’ARBITRAGE Au Congo
- L’Etat libre du Congo et le Portugal ont sollicité l’arbitrage du Conseil fédéral suisse à propos d’un conflit qui s’est élevé entre eux au sujet la délimitation de leurs frontières respectives dans l’Afrique occidentale. L’Indépendance belge donne sur les causes qui ont décidé les deux pays à avoir recours à cet arbitrage les renseignements suivants :
- Il y a quelque temps un différend a surgi entre les deux Etats au sujet de la délimitation de leurs frontières respectives dans la partie méridionale de l’enclave territoriale dite de Kabinda, que possède le Portugal, entre le bas Congo et le Congo français.
- Le Portugal voulait percevoir les droits de sortie à prélever sur les marchandises d’exportation d’une factorerie hollandaise établie à Ponta da Iabe, localité côtière située au sud de Kabinda. L’Etat du Congo prétendait que la région faisait partie de son domaine et que, en conséquence, les droits de sortie dont il s’agit lui revenaient.
- A la suite des pourparlers diplomatiques, que provoqua ce conflit de prétentions, les deux gouvernements résolurent de délimiter exactement, une fois pour toutes, leurs frontières respectives, non seulement en ce qui concerne l’enclave de Kabinda, mais encore à l’égard du parallèle de Nokki, où la province portugaise d’Angola confine à l’Etat libre.
- Le Portugal et l’Etat libre espèrent régler directement, et sans froissement, cette question de délimitation. Mais, comme ils tiennent à ce qu’aucun nuage ne vienne altérer leurs bons rapports, ils ont décidé qu’au cas où ils n’arriveraient pas à se mettre d’accord, ils soumettraient leur différend aux bons offices d’un arbitre. C’est en ] prévision de cette éventualité que le conseil fédéral est chargé de s’entremettre plus tard, s’il y a lieu, entre les deux États.
- Une commission de délimitation, désignée par le Portugal
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- LE DEVOIR
- et le roi Léopold, est déjà nommée et entamera ses. travaux sur les lieux au mois d’avril, en commençant par l’enclave de Kabinda. Si elle ne s’entend pas, la question sera déférée immédiatement au Conseil Fédéral suisse.
- En Espagne
- Le sénateur A, de Marcoartu a déposé le 12 mars, en son nom et au nom de plusieurs de ses collègues, une proposition tendant à établir la procédure d’arbitrage dans les litiges internationaux.
- Voici le texte de cette proposition :
- Le gouvernement est autorisé à procéder à la négociation des traités d’arbitrages généraux ou spéciaux avec les pays civilisés dont l’indépendance et l’amitié sont reconnues. Ces traités ont pour but de résoudre pacifiquement tous les différends internationaux n’ayant pas de rapport avec l’indépendance et le régime gouvernemental de l’Etat.
- En Norwège
- Dans une de ses dernières séances le Parlement a adopté une adresse au Roi, conçue en ces termes :
- « En cas de conflit entre la Norwège'et une autre puissance, on aura recours d’abord à un arbitrage. »
- Cette adresse, présentée par le député Ullmann, a été votée par 89 voix contre 24.
- M. Emilio Castelar en ayant été avisé par M. Ullmann, lui a répondu en ces termes :
- « Monsieur,
- « En un jour comme celui-ci, les promesses de l’Evangile s’accomplissent parce que l’idéal du progrès se réalise. Célé-brons-le comme la Pâque de la démocratie universelle. Nous supprimerons la guerre comme nous avons supprimé l’intolérance et l’esclavage.
- « Les nations qui fondent leur puissance sur la paix et la liberté ne peuvent pas être vaincues. Pendant que vous votez l’arbitrage juridique, nous votons ici le suffrage universel. Présentez mes hommages au Congrès de Christiania et au peuple norwégîen si cultivé et si honnête.
- « Ce vote pour le droit a une opportunité suprême aujourd’hui où les puissants sur terre et sur mer oublient le respect dû à l’intégrité territoriale des peuples.
- « ÉMILIO CASTELAR. ))
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- M. V. Ullman, qui est membre du Comité permanent de ]a conférence interparlementaire, vient de fonder une association norvégienne parlementaire de l’Arbitrage. Cette nouvelle Société a pris pour programme les Résolutions votées à Paris le 30 juin 1889 par la Conférence.
- LE CONCOURS DE L’UNION LOMBARDE POUR LA PAIX ET L’ARBITRAGE INTERNATIONAL.
- Le sujet de ce concours était le suivant :
- «Indiquer les principales causes qui ont retardé et retardent rétablissement en Europe d’un état de paix ayant un caractère de sûreté et de durée, et les meilleurs moyens pour y arriver dans le plus court délai possible. »
- Le prix proposé était de 1.000 fr.
- Le rapport sur les mémoires présentés au concours a été fait par le député Mazzoleni.
- Ces mémoires s’élèvent au nombre de quarante ; ils proviennent des pays suivants : Italie, Hollande, Angleterre, Suisse, France, Russie, Suède, Belgique, Autriche-Hongrie, Amérique.
- Il ressort des conclusions du rapport que nul mémoire n’a répondu entièrement à la question posée et que, partant, il n’y avait pas lieu de décerner le prix. Cependant, le rapporteur a proposé de partager ce prix entre les auteurs des quatre meilleurs mémoires qui sont le professeur Ignazio Scarabelli, de Ferrare; M. Berthold Moldauer, de Vienne; l’étudiant en droit Guglielmo Ferrero, de Turin; M. André Perriollat, ancien magistrat, actuellement conseiller de préfecture à Marseille. Divers autres mémoires ne manquent pas de valeur; on peut citer parmi eux celui de l’avocat Alesina qui porte pour épigraphe: L’art de la paix.
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- La Société française d’arbitrage entre nations nous informe que le grand journal parisien La Paix publie hebdomadairement, sous le titre :
- Le mouvement pacifique dans les deux mondes,
- les nouvelles qui intéressent l’Arbitrage entre nations. Tous les sociétaires recevront un numéro de La Paix.
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- * *
- Dans sa séance générale du 9 mars 1890, la Ligue Lombarde se souvenant de l’intérêt-que lui avait toujours porté
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- LE DEVOIR
- notre regretté fondateur M. Godin, a voté à l’unanimité « une motion d’hommage et d’applaudissement au Devoir pour tout ce qu’il a fait dans l’intérêt de la cause de la Paix. »
- Rien ne pouvait nous être plus sensible qu’un pareil témoignage, à nous qui sommes les modestes continuateurs de l’œuvre de propagande de M. Godin, et au nom de la direction et de la rédaction du Devoir nous adressons nos plus sincères remerciements à" nos Amis de l’union Lombarde.
- MOUVEMENT FEMININ -
- -----H------
- LES DROITS CIVILS DES FEMMES.
- M. Georges Martin, sénateur, et 80 de ses collègues appartenant aux diverses nuances de la majorité sénatoriale viennent de présenter au Sénat une proposition de loi relative aux droits civils des femmes. Cette proposition ne diffère de celle que M. Ernest Lefèvre, le regretté député de la Seine, avait déposée à l’ancienne ^Chambre que par la disposition suivant laquelle le mari et la femme ne pourraient être témoins, en même temps dans le même acte.
- Cette restriction ne s’explique que par la crainte de voir la femme mariée subir les pressions de l’autorité maritale.
- M. Léon Richer, à la persévérance duquel était due le projet déposé par M. Lefèvre et qui n’a pu aboutir avant la fin de la législature, démontre dans Le Droit des fem nes, l’inanité de cette crainte.
- Est-ce qu’un fils, demande-t-il, ne peut pas être témoin en même temps que son père ? Redoute-t-on l’influence de l’autorité paternelle ? Pourquoi l’épouse serait-elle plus faible ? Décréter une telle disposition, n’est-ce pas faire injure à l’honnêteté de la femme ?
- « Autre exemple : Un employé est requis par son chef ou son patron de signer, en même que lui, un acte de notoriété ; s’il refuse, c’est sa situation qu’il compromet. Est-il libre ? Cependant, on ne songe pas à l’écarter : sa signature est acceptée. Et il serait juste de tenir la femme seule en suspicion ? »
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- Notre éminent confrère exprime l’espoir que les sénateurs en votant le projet ne maintiendront pas cette restriction.
- Voici maintenant l’exposé des motifs et le dispositif de ce projet de loi qui consacrerait un progrès notable dans la situation des femmes :
- La femme majeure non mariée — célibataire ou veuve — est réputée capable.
- Elle administre sa fortune personnelle, peut hypothéquer ses biens, les vendre, les aliéner, à titre gratuit ; acquérir.
- Elle peut être commerçante.
- Mais là se borne, pour elle, l’exercice des droits purement civils.
- Il lui est interdit d’être témoin dans les actes publics ou civils; dans un acte de naissance, de décès, pour constater l’identité d’une personne. On lui préfère le premier passant venu, qui, la plupart du temps, ne sait rien des choses qu’on lui demande d’attester.
- Veuve, elle ne peut être tutrice de ses enfants ou petits enfants, bien qu’il s’agisse d’intérêts souvent en opposition avec les siens propres.
- Célibataire, elle ne peut être tutrice de neveux ou de nièces ni de mineurs étrangers, alors qu’elle n’aurait à sauvegarder que des intérêts absolument distincts de ses intérêts personnels.
- De telles dispositions légales sont non seulement injustes illogiques, mais encore elles sont pour la femme, selon nous, une sorte de flétrissure, absolument injustifiable.
- Comme l’a fait ressortir M. Legouvé, de l’Académie française, la loi civile a pour conséquence d’assimiler la femme, honnête, estimée, respectée, « aux mineurs, aux interdits et aux individus frappés d’une peine infamante. »
- Quoi ! pouvant être témoin dans un procès criminel, la femme est déclarée indigne de servir de témoin dans l’acte de l’état civil où elle peut cependant être admise comme déclarante ? Elle n’a même pas le droit d’affirmer, l’identité d’une personne intimement connue.
- Cette identité, elle peut la proclamer en cour d’assises, alors qu’il y va, pour l’accusé, de la peine capitale !
- Et elle 11e peut la certifier devant un notaire, un maire ou un juge de paix, lorsqu’il ne s’agit que d’une formalité à remplir !
- Son attestation ne vaut pas celle obtenue du commissionnaire voisin, moyennant quelque menue monnaie.
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- Une telle iniquité révolte la conscience d’un grand nombre de personnes et appelle l’intervention législative.
- A la fin du siècle dernier et pendant les premières années de. ce siècle, les femmes étaient reçues comme témoins, au même titre que les hommes ; partout les registres de l’état civil en font foi.
- M. Frédéric Passy, membre de l’Institut, ancien député, possède l’acte de naissance d’une de ses tantes, daté du 7 floréal an IV, et dont l’un des témoins était son arrière grand’mère ; la déclaration de naissance de Victor Hugo, du 8 ventôse an X, était signée par Mmo Marie-Anne Dessi-rier, épouse de M. Jacques Delelée.
- Combien d’autres ne pourrions-nous pas citer?
- Depuis 1878, les femmes sont investies en Italie du droit que le Code français leur refuse encore.
- La France républicaine doit revenir à la législation de la Révolution française, abolie par le Code du premier Empire.
- Nous avons, Messieurs, l’honneur de soumettre à votre approbation la proposition de loi suivante.
- PROPOSITION DE LOI Article premier.
- Sont abrogées toutes les dispositions légales qui excluent les femmes du droit de servir de témoins dans les actes publics, authentiques ou privés. Les deux époux ne pourront être témoins en même temps dans les actes.
- En conséquence, l’article 37 du Code civil est modifié ainsi qu’il suit :
- nArt. 31.— Les témoins produits aux actes de l’état civil devront être âgés de vingt-et-un ans au moins, parents ou autres; ils seront choisis sans distinction de sexe, par les personnes intéressées ; néanmoins, le mari et la femme ne pourront être reçus comme témoins dans le même acte.»
- Art. 2.
- Les articles 402, 403, 405 et 442 du Code civil sont remplacés par les dispositions suivantes :
- « Art. 402. — Lorsqu’il n’aura pas été choisi au mineur de tuteur par le dernier mourant de ses père et mère, la nomination sera faite par le conseil de famille, qui devra choisir parmi les ascendants ou ascendantes du degré le plus rapproché, sans distinction entre la ligne paternelle et la ligne maternelle, et sans que l’aïeul ait plus de droit que l’aïeule à la préférence du conseil.
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- « Art. 403. — A défaut d’ascendants et d’ascendantes du premier degré, la tutelle passera de plein droit au survivant des ascendants et ascendantes du degré supérieur. Si la concurrence se trouve établie entre plusieurs bisaïeuls, le conseil de famille sera appelé à faire un choix, lequel aura lieu sans distinction ni préférence entre la ligne paternelle et la ligne maternelle, ni suprématie d’un sexe sur l’autre.»
- (.(Art. kOk. — Abrogé.
- ((Art. 405.—Lorsqu’un enfant mineur et non émancipé restera sans père ni mère, ni tuteur élu par ses père et mère, ni ascendants, comme aussi lorsque le tuteur de l’une des qualités ci-dessus exprimées se trouvera ou dans le cas des exclusions dont il sera parlé ci-après, ou valablement excusé, il sera pourvu, par un conseil de famille, à la nomination d’un tuteur.»
- Art. 442. — Ne peuvent être tuteurs ni membres des conseils de famille :
- « 1° Les mineurs, excepté le père ou la mère;
- « 2° Les interdits ; '
- « 3° Tous ceux qui ont ou dont les père ou mère ont avec le mineur un procès dans lequel l’état de ce mineur, sa fortune ou une partie notable de ses biens, sont compromis.»
- A l’occasion de la présentation du projet de loi dont nous venons de reproduire le texte, le comité de la Ligue française pour le droit des femmes adresse à M. Georges Martin cette lettre de remerciements :
- Monsieur le sénateur,
- Avec le dévoué concours de 80 de vos collègues, parmi lesquels figurent d’anciens ministres, d’éminents juriscon-consultes, et, sans exception, tous les sénateurs qui, comme vous, sont membres de notre Ligue française pour le droit des femmes, vous avez bien voulu prendre l’initiative d’une proposition de loi tendant à investir les femmes de certaines capacités civiles qui leur sont encore refusées par nos codes.
- Vous venez prendre la défense d’une noble cause.
- Les femmes ne sont pas, en principe, réputées incapables. Vous l’avez clairement démontré dans votre exposé des motifs. Elles peuvent administrer leur fortune personnelle, vendre leurs biens, les aliéner même à titre gratuit. Elles peuvent être commerçantes. Elles peuvent même, dans certaines circonstances déterminées, être admises, quoique mineures, à exercer la tutelle.
- Pourquoi ne le sont-elles pas, toujours, dans tous les cas, au même titre que les hommes contre lesquels nulle excep.
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- tion n’est opposée? Capables lorsqu’il s’agit d’un fils, ou d’une fille, d’un petit fils ou d’une petite fille, elles cessent de l’être lorsqu’il s’agit d’un neveu, d’une nièce, d’un cousin, d’une cousine, d’un étranger à la famille.
- Cela est illogique.
- Autre inconséquence que vous avez fait ressortir : les femmes ne peuvent être témoins dans les actes civils ou publics. Quelle iniquité ! Quelle flétrissure ! Pour les priver de ce droit dont elles ont joui, sans nul inconvénient, à la fin du siècle dernier et pendant les premières années du siècle actuel, il a fallu le despotisme du 1er consul, lequel, d’ailleurs, affichait publiquement, pour l’intelligence et la valeur morale des femmes, le plus profond dédain.
- L’Italie n’a pas craint, en 1877, de reconnaître aux femmes majeures ce droit commun d’être reçues en qualité de témoins dans les actes civils et publics. Et la France le leur refuse encore !
- Quand un tel exemple nous est donné par un pays monarchique, pouvons-nous — nous les fils de la grande Révolution— rester plus longtemps en arrière?
- Nous avons confiance en votre dévouement et nous nous en remettons à votre zèle bien connu pour activer l’examen, la prise en considération et le vote définitif de votre proposition. Nous espérons qu’une majorité imposante se trouvera, dans la Chambre haute, pour l’adopter sans atténuation ni diminution,
- Déjà, une proposition analogue avait été déposée, à la précédente Chambre des députés, par l’un de ses vice-présidents, le très regretté Ernest Lefèvre ; elle avait été l’objet de deux rapports favorables. Malheureusement, la législature ayant pris fin avant le vote définitif, cette proposition est devenue caduque.
- La permanence du Sénat nous garantit contre une semblable éventualité. Nous n’en faisons pas moins appel à votre active intervention, ainsi qu’à celle de vos co-signataires, pour obtenir une solution aussi rapide que possible.
- Agréez, etc.
- Le président, Léon Richer. — La vice-présidente, Zélie Blandin. — Le vice-président, René Viviani, avocat à la cour d’appel.—La secrétaire générale, Amélie Ragonneau.
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- GRAND-PÈRE
- (Suite)
- « Les torts, dit-il, à mon avis du moins, sont des deux côtés. Si j’ai bien compris, vous vous êtes monté la tête, ou bien on vous a monté la tête, ce qui revient au même. Laissez-moi finir ; des gens, dont je ne veux pas savoir le nom (à quoi cela servirait-il ? ) ont dû rapporter à Gimel des propos ou de prétendus propos de Monratier, et à Mon-ratier des propos ou de prétendus propos de Gimel. Vous êtes d’honnêtes garçons, je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmes. De plus, vous êtes frères, ou qnasi frères. Monratier aime sa femme, Gimel aime sa sœur. Vous attristez une brave et honnête femme pour faire plaisir à des indifférents qui attisent le feu, je ne sais trop pourquoi.
- — Gimel, dit vivement le bedeau, on en dira ce qu’on voudra, et les chantres se moqueront de moi s’ils le veulent. J’ai dit des bêtises sur ton compte, un jour que.... Suffit! on ne devrait jamais boire un coup de trop. Ces bétises-là je les désavoue,devant M.Jousserand et devant toi. Ces bêtises-là, je les ai soutenues par amour-propre. J’ai dit devant témoins que je ne céderais pas. Je cède, et j’aurai soin de le dire devant ces témoins-là.
- — Moi de même, mon vieux Compas, moi de même, dit Gimel en allongeant vivement sa main droite, que Monratier saisit et serra au point d’en faire craquer les jointures.
- — Grand merci à vous, monsieur Jousserand, dit Monratier en se levant sur ses grandes jambes ; vous n’embrouillez pas les questions, vous ; vous m’avez montré ce qu’il était juste et raisonnable de faire, et j’ai le cœur tout en joie que cela soit si heureusement fini. »
- Gimel s’était levé aussi : « Le Compas, ajouta-t-il, a dit exactement ce qu’il y avait à dire. Grâce à vous, monsieur Jousserand, il y aura aujourd’hui quelques vieilles commères qui riront jaune, en voyant que ça finit par des embrassades ; mais le mal n’est pas grand, n‘est-ce pas, monsieur ?
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- — Assurément non, répondit grand-père en riant. On devrait tenir moins de compte de l’opinion des vieilles commères des deux sexes, et le monde n’en marcherait pas plus mal. »
- Je ne sais pas pourquoi ces paroles me firent penser à Brigitte.
- Les deux beaux-fréres s’en allèrent bras dessus, bras dessous. De temps en temps, ils se quittaient le bras pour se donner amicalement de . grandes tapes dans le dos, et ils se mettaient à rire.
- Gomme nous revenions à la maison, je vis Brigitte plantée sur le seuil de la porte de la rue ; elle avait la main droite placée en auvent au-dessus des yeux, parce que les rayons obliques du soleil couchant la gênaient pour regarder.
- En nous entendant venir, elle tourna la tête et dit à mon grand-père :
- « Venez voir votre ouvrage, dionsieur, ça en vaut bien la peine. »
- Nous nous avançâmes jusqu’au seuil de la porte.
- A la moitié de la rue environ, les deux silhouettes du bedeau et de l’aubergiste se détachaient comme des découpures noires, au milieu d’une brume dorée que les rayons du soleil couchant faisaient flamboyer dans l’air. Gimel, qui était replet et qui avait les jambes courtes, trottinait pour suivre Monratier, qui ne faisait pourtant que de toutes petites enjambées, petites pour lui, bien entendu.
- Ils continuaient de se donner le bras, et de temps en temps ils s’arrêtaient une minute pour répondre aux gens qui les regardaient passer, debout sur leurs portes, ou accoudés à leurs fenêtres, entre deux pots de fleurs. Ils repartaient ensuite d’un pas élastique ; de loin on aurait juré qu’ils dansaient, comme font, après le tirage au sort les conscrits qni ont attrapé un mauvais numéro, et qui dansent.pour faire croire que cela leur est bien égal. De temps en temps, Gimel donnait un petit coup de poing sur le côté droit de son chapeau, pour le faire tenir tranquille. Le chapeau était trop étroit ; mais comme disait Gimel, « maintenant qu’il est payé, tant pis pour lui, il faudra qu’il fasse son temps! »
- n Voyez-les donc, dit Brigitte â grand-père, ça doit vous faire plaisir de voir ça,, n’est-ce pas? On sort plus content de chez vous que de chez le médecin ou le pharmacien.
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- Je me demande, en vérité, pourquoi vous ne vous êtes pas fait juge de paix, pendant que vous y étiez?
- — Oui, au fait pourquoi ? répondit-il, d’un ton de bonne humeur.
- — Le bonheur des uns fait souvent le malheur des autres, ajouta philosophiquement Brigitte.
- — A propos de quoi dis-tu cela ? lui demanda mon grand-père en la regardant avec surprise.
- — A propos de quoi je dis cela?
- — Oui.
- — Pardine, à propos de ce qui se passe.
- — Qu’est-ce qui se passe donc ?
- • - Voilà Gimel content, reprit Brigitte.
- — Il en a l’air du moins.
- — Et je vous réponds qu’il l’est. Monratier danse de joie, tenez, voyez plutôt. »
- Monratier, en effet, venait d’exécuter un saut de kangourou. Nous nous mîmes tous à rire.
- « Il ne sauterait pas si gaiement, dit mon grand-père avec une malicieuse bonhomie, s’il savait qu’iJ n’est plus dans tes bonnes grâces.
- — Laissez donc, répondit familièrement Brigitte, nous sommes de trop vieilles connaissances pour rester longtemps brouillés.
- — Il t’a cependant fait affront en pleine église.
- — Oh ! affront, c’est beaucoup dire. Le fait est que je m’étais oubliée et que je parlais peut-être un peu haut.
- — Il a reniflé nos roses.
- — La belle affaire ! j’imagine qu’il n’y paraît guère.
- — Il a volé une poignée de lavande.
- — Une poignée, c’est peut-être beaucoup dire; je crois bien me rappeler qu'il n'en a pris qu’un brin, et encore je suis sûre que c’est sans y faire attention, rapport à ce qu’il lui faut toujours un brin de paille et qu’il n’en avait peut-être pas sous la main.
- — Allons, reprit mon grand-père, je vois que tu lui as pardonné. »
- Toujours contrariante, Brigitte se récria :
- « Pardonné ! pardonné ! grommela-t-elle entre ses dents, je ne dis pas que nous n’aurons pas, quelqu’un de ces jours, un petit mot d’explication ensemble.
- — Tu aurais aussi bien fait d’avoir ton petit mot d’explication tout de suite pendant qu’il était de bonne humeur.
- — Ce n’est pas mon idée. Le voyant si heureux, je
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- n’ai pas voulu lui gâter son bonheur à cet homme ; et puis, il m’a dit un mot si honnête que je ne pouvais pas y répondre par une malhonnêteté.
- — Il t’a demandé des nouvelles de tes rhumatismes ?
- — Mieux que cela. Je vais vous dire ce que c’est, plutôt que de vous faire chercher. D’ailleurs, vous ne devineriez pas. Il m’a dit : « Brigitte, ton monsieur est le roi des hommes. »
- — C’est bon ! c’est bon ! murmura mon grand-père en prenant un air embarrassé.
- — Il l’a dit, » répéta Brigitte avec obstination.
- Sachant très bien qu’il n’aurait pas le dernier mot, mon
- grand-père s’empressa de changer de sujet de conversation :
- « Tu disais tout à l’heure, reprit-il, que le bonheur des uns fait le malheur des autres.
- — Et je le répète hardiment, reprit Brigitte en prenant un air fin. Tout le monde sera heureux de ce qui s’est passé les deux femmes aussi bien que les deux maris ; mais c’est Toto qui ne sera pas content !
- — Qu’est-ce que cela peut faire à Toto ? demanda innocemment mon grand-père.
- — Ce que ça peut lui faire ! Cela le fera penser à ses fins dernières pour sûr ; au fait, vous ne savez peut-être pas ce que c’est que Toto.
- — Ce que c’est que Toto, non, je n’en sais rien.
- — Toto est un canard goutteux qui est devenu plus gros que tous les autres, parce qu’il ne peut pas prendre d’exercice. La femme de Gimel n’a jamais voulu le vendre; elle aimait mieux le garder pour une bonne occasion ; ma foi, je crois quelle n’en retrouvera pas une pareille. Les deux hommes s’en vont chercher la femme de Monratier pour souper tous en famille ; avant, deux heures d’ici, Toto sera vidé, plumé et fricassé : c’est moi qui vous le dis. »
- Mon grand-père se mit à rire en disant : « Pas mauvais! pas mauvais ! » et Brigitte se rengorgea.
- « Petit Paul, me dit grand-père, c’est demain jeudi, tu n’as pas à travailler ce soir : allons faire un tour dans les champs. Nous entendrons chanter les grillons, et nous verrons peut-être des vers luisants le long des haies.
- — Grand-père, lui dis-je, j’aimerais mieux ce soir une promenade dans la rue.
- — Pourquoi donc, mon petit ?
- — Nous passerions devant le Lion d’or et devant la mai-
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- son de Monratier, et nous verrions ce que diraient Mm® Gimel et Mme Monratier en te voyant passer.
- — Écoute-moi bien, me dit grand-père, tu sais que je ne te refuse jamais rien sans raison.
- — Oui, grand-père, lui dis-je, en le regardant avec inquiétude.
- — Eh bien, mon petit, il vaut mieux que nous n’allions pas dans la rue, ce soir.
- — Pourquoi donc, grand-père ?
- — Parce que, quand on a fait plaisir aux gens ou qu’on leur a rendu un service, il n’est pas délicat d’aller quêter leurs remercîments ou leurs compliments ; comprends-tu, mon petit ?
- — Oui, grand-père. »
- J’aurais pu tout aussi bien répondre : « Non, grand-père », car, en réalité, mes idées sur la délicatesse n’étaient pas encore bien nettes. Quand on rend service, c’est pour être remercié; la preuve, c’est que le monde trouve impolis les gens qui ne remercient pas. Donc puisque le remerciaient est une dette reconnue, pourquoi le créancier n’épargnerait-il pas au débiteur la moitié du chemin, et même le chemin tout entier, en allant percevoir son dû à domicile ?
- Voilà à peu près ce que je pensais à cette époque, autant du moins qu’il m’en souvienne. J’ignorais qu’il y a dette et dette, créancier et créancier. J’ignorais que l’on rend service pour rendre service, par bonté d’âme et non point pour être remercié. J’ignorais enfin que quêter des remer-ciments, c’est manquer aux lois les plus élémentaires de la politesse ou de la délicatesse.
- Donc en disant : « Oui, grand-père », c’était tout simplement un acte de déférence et d’obéissance presque aveugle que je venais d’accomplir.
- D’habitude, j’aimais beaucoup faire ce qui me plaisait, et j’étais de mauvaise humeur quand on me contredisait. Mais depuis quelques heures l’image de mon grand-père avait tellement changé et s’était tellement agrandie dans mon imagination que je venais d’éprouver sinon de la crainte, du moins une vague appréhension à la seule idée de lui résister.
- Je lui pris la main et nous allâmes entendre chanter les grillons dans les chaumes ; ensuite, quand la nuit fu* tombée, nous aperçûmes des vers luisants dans les herbes le long des haies et des fossés. Le ciel formait au-dessus de nos têtes une grande coupole sombre, toute parsemée
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- d’étoiles qui ressemblaient à des clous d’or ; la bise du soir, qui venait de passer sur des trèfles et sur des champs de moutarde en fleur, nous apportait des parfums subtils et pénétrants. J’avais oublié ma petite déception ; j’étais heureux ; je babillais, lorsque tout à coup je me sentis pris d’une tristesse sans cause.
- Comme j’avais cessé de babiller et que je ne lui faisais plus de questions, mon grand-père me demanda ce que j’avais, ne sachant que lui dire, je lui répondis que je n’avais rien.
- cc Tu es peut-être fatigué, mon pauvre petit ? me demanda-t-il doucement.
- — Je ne sais pas, grand-père ; c’est peut-être cela.
- — Tu n’as pas froid ?
- — Non, grand-père.
- — Tu es bien sûr ?
- — Oui, grapd-père.
- (A suivre).
- —•o*
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- mouvement des assurances mutuelles
- „ PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section clés Hommes
- Recettes........................................Fr. 2.317 05
- Dépenses...................:........................ 7.924 20
- Déficit en Janvier................... 5.607 15
- Section des Dames
- Recettes........................................Fr. 601 20
- Dépenses............................................ 1.075 70
- Déficit en Janvier................... 474 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.......................................... 6.507 84
- Dépenses :
- Pensions.........................
- Nécessaire à la subsistance...........
- Allocations temporaires :
- 11 retraites provisoires . . 669 60 ]
- Allocations statutaires aux i
- malades................. 137 75 >
- Allocations extra-statutai- \
- res : veuves, orphelins, etc 446 10 /
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, sages-femmes, etc............ 916 50 / 6.464 72
- Boni en Janvier....................... 43 12
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes..................................... . Fr. 694 50
- Dépenses........................................... 1.635 31
- Déficit en Janvier................... 940 81
- 3.082 02 \ 1.155 25 |
- 1.253 45
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet 89 au 31 Janv. 1890 72.883 68 Montant des dépenses............................. 70.762 87
- Excédant des recettes sur les dépenses ... Fr. 2.120 81
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE.
- MOIS DE FÉVRIER 1890.
- Naissances :
- 6 Février.— Godériaux Héléna, fille de Godériaux Georges et de Margry Juliette.
- Il (( Marchand Ismërie, fille de Marchand Arthur et
- de Miel Albertine.
- 20 « Bridoux Palmyre-Victorine, fille de Bridoux
- Édouard J.-Bte et de Maillet Aimée.
- 27 « Duplaquet Henri-Georges, fils de Duplaquet
- Georges et de Dessaint Émilia.
- Décès :
- 13 Février. — Lafollé Florentine Laure, épouse de Leclaire Alexandre, âgée de 30 ans.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- VIE ET SUBSTANCE
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- YIE ET SUBSTANCE
- VII
- Qu’on me permette, avant d’entrer en matière, de montrer la principale difficulté que j’ai à vaincre pour être compris : Pour la plupart des esprits, la matière est la source de la vie; et ils considèrent la vie comme un des effets ou une des résultantes des forces de la matière. Cela n’a rien de bien étonnant. Que d’idées complètement erronées ont longtemps occupé l’esprit humain ! Or, de même que pour vulgariser l’idée vraie du système du monde, par exemple, il a fallu renverser la conception généralement adoptée de la terre immobile par rapport au soleil, à la lune et aux étoiles, ainsi, dans la question qui nous occupe, il faut renverser les idées. Au lieu de prétendre que la matière est la source de la vie, il faut concevoir la vie comme étant le principe de toute substance, de toute activité, de tout mouvement, en un mot comme étant la substance même.
- Mais cet effort de conception, comment l’obtenir de gens qui s’appliquent à chercher la lumière dans un sens tout opposé.
- Cependant, si, cherchant tout d’abord à nous connaître nous-mêmes, nous étudiions les phénomènes qui se passent en nous, il nous serait aisé de concevoir que la Vie universelle est le principe unique et la cause des aspects innombrables de la substance, sans pour cela porter atteinte à l’idée de l’unité de substance.
- Sous l’action de la vie les métamorphoses les plus propres à nous amener à cette conception se montrent dans l’organisme de tous les êtres et dans l’organisme humain en particulier. Si, par exemple, on examine l’action des fonctions nutritives, ne voit-on pas les aliments se transformer en chyle; le chyle former la substance de notre sang; le
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- sang se transformer en nerfs, en muscles, ou en chair, en tendons et en os ; toutes substances matérielles très différentes les unes des autres. Nos os sont une substance matérielle et inerte au premier chef, du simple phosphate de chaux ; et pourtant la vie organique circule dans leurs pores innombrables ; ils sont la charpente à laquelle sont attachés tous les organes constituant notre être matériel, lequel sert, à son tour, de demeure à notre être intelligent, de foyer à nos affections, à nos pensées, à notre volonté, toutes substances impondérables.
- Quand nous pouvons constater des degrés de la substance matérielle aussi variés déjà que le sont en nous nos -cheveux, nos ongles, nos os, nos tendons, nos nerfs, notre moelle épinière, notre cerveau, tout cela provenant du chyle aidé de l’oxygène absorbé par la respiration, servant en nous de foyer à la substance de la pensée, de l’intelligence et de la volonté, il n’est pas bien difficile de concevoir l’hypothèse de la substance unique de la Vie revêtant tous les aspects de la substance, aussi bien spirituelle ou immatérielle que matérielle.
- Conçue comme je l’entends ici, la Vie est l’être même ; elle est le principe qui anime toute chose, parce qu’elle est la substance même de tout ce qui est.
- Les modes infinis de la vie constituent la variété des états et des formes de la substance, la matière n’est qu’une de ces variétés.
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- Personne ne met en doute que les faits qui sont du ressort de l’homme, à la surface du globe, cesseraient de s’accomplir si la volonté et l’intelligence humaines cessaient, elles-mêmes, de s’occuper de la matière. Exemple : une montre, ce joli petit mécanisme qui nous mesure le temps, ne peut exister que par l’action de la volonté et de l’intel-* ligence de l’horloger.
- Mais il en est tout autrement, lorsque à côté de la montre nous examinons une œuvre vivante de la création. Alors
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- un certain nombre d’hommes, même prétendant à la science, considèrent la plante ou l’animal, par exemple, comme des œuvres à l’enfantement desquelles ne président ni volonté, ni intelligence. On admet que jamais la force des choses ne construira une montre, mais on est tout disposé à admettre que les organismes naissent, croissent, se développent, que le soleil, les planètes, les astres, l’univers fonctionnent, sans que la volonté et l’intelligence y aient la moindre part directrice. Nous sommes, d’après ces savants, les seules intelligences que l’univers contienne: on ne peut imaginer plus d’orgueil ou d’ignorance.
- Comment expliquer la formation de la plante en germination, sa croissance, sa floraison, sa fructification ?
- Ceux qui attribuent ces effets à l’action mécanique involontaire de la matière, analogue à l’action chimique qu’ils considèrent comme également involontaire, sans se mettre en quête des causes déterminantes, admettront quelque chose comme ceci : « La fermentation a la propriété de produire, au milieu de certaines substances en contact les unes avec les autres, la cellule organique qui, elle, a la propriété de pouvoir s’adjoindre à d’autres cellules et de constituer un organisme embryonnaire. Les organismes embryonnaires s’adjoignent des cellules nouvelles, s’améliorent et forment un être organisé, végétal ou animal. »
- L’explication débarrassée de tous les mots savants dont on l’entoure n’est pas plus difficile que cela. Mais cela explique-t-il la cause de la fermentation qui fait ou non la cellule ? Cela explique-t-il en vertu de quoi les cellules se groupent ou ne se groupent pas, pour former un organisme ?
- Cela explique-t-il les lois constantes en vertu desquelles elles s’unissent quand l’union a lieu? Non, cela n’explique rien de la cause supérieure et déterminante de ces effets.
- C’est comme si, pour expliquer la cause de l’existence d’une montre, on disait à un sauvage : Une montre se fait avec du métal; le métal se convertit en rouages qui, unis les uns aux autres, ont la propriété de marquer les heures du jour.
- Le même individu serait-il mieux édifié si, pour répondre
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- à son désir de savoir comment est créée la locomotive, on lui donnait cette autre démonstration sous prétexte d’en définir la cause créatrice :
- Une locomotive commence à se former par du métal ; le métal se transforme ensuite en chaudière, en cylindres et pistons, en leviers et rouages ; tout cela réuni, agencé, constitue la locomotive, cette puissante machine qui transporte hommes et choses sur la terre.
- Assurément, l’individu qui ne serait en aucune façon initié aux faits industriels de notre époque serait bien embarrassé, après une telle explication, pour débrouiller le mystère de la création d’une locomotive, aussi bien que celui de la création de la montre. Il se demanderait certainement comment toutes ces choses peuvent se faire d’elles-mêmes, quand il est constant pour lui que s’il prend les choses toutes faites de la nature, celles-ci ne se modifient qu’avec le concours de son intelligence, de sa volonté et de son travail. S’il arrivait à conclure qu’elles n’ont d’autres causes que des propriétés inhérentes à la matière, il ferait preuve d’une conception bien médiocre.
- Que sont donc les pseudo-savants qui prennent les effets pour la cause et veulent démontrer aux autres ce qui n’est pas démontré pour eux-mêmes.
- Cependant la formule de la vérité en ces matières plane sur le monde, les phénomènes l’annoncent, la poésie la pressent. N’a-t-elle pas dit :
- « Pourtant chaque atome est un être,
- « Chaque globule d’air est un monde habité;
- (( Chaque monde y régit d’autres mondes, peut-être, «Pourqui l’éclair qui passe est une éternité !
- « Dans leur lueur de temps, dans leur goutte d’espace,
- « Us ont leurs jours, leurs nuits, leur destin et leur place, « La pensée et la vie y circulent à flot ;
- « Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases,
- « Des milliers d’Univers ont accompli leurs phases « Entre la pensée et le mot !
- (Lamartine.)
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- Dès qu’on cherche l’explication des phénomènes de la vie ou du mouvement dans la matière, une cause invisible se fait sentir partout. On conçoit qu’indépendamment du sujet matériel, il y a des forces invisibles agissantes qui donnent aux êtres le mouvement, l’activité, l’existence.
- Dans les faits les plus communs de la nature, nous sentons les effets de la chaleur et de la lumière ; nous déve-veloppons et propageons celles-ci, nous en tirons des forces ; nous constatons aussi dans une certaine mesure les effets de l’électricité, mais nous savons fort peu de chose sur le rôle que cette dernière remplit dans la nature. Elle nous apparaît comme dotée d’une grande puissance; nous parvenons même à en faire un agent des forces mécaniques, et un agent qui, bientôt, transformera la vie sociale ; mais ce n’est que lentement et par les tâtonnements de l’expérimentation que nous y réussissons. Il nous est ainsi établi que des agents existent en dehors de la matière ; que, par conséquent, il y a des substances existantes et agissantes en dehors d’elle, se combinant ou s’incorporant à elle comme la chaleur et la lumière le font avec évidence. Mais la cause qui met en mouvement ces agents invisibles est elle-même une substance supérieure ; car, pour agir il faut être, et l’être c’est la substance même.
- C’est ainsi que, quoiqu’on fasse, on est vite conduit, par l’étude des phénomènes de la nature, du particulier au général, de l’objet à sa cause, et de l’effet au principe. On est d’un seul coup amené en présence de cette substance universelle, la Vie, consciente et agissante en toute chose, par son infinie puissance dans les êtres et par les êtres innombrables dont elle dispose.
- La vie, foyer infini, universel, infinitésimal et conscient dans tout effet et dans toute cause, dans toute action et dans tout sujet, dans tout objet et dans tout être.
- La Vie, foyer infini d’amour et de sagesse, de volonté et d’entendement, de chaleur et de lumière, de force et de mouvement.
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- La Vie, voilà le principe et la cause de toute chose, la Substance unique de toutes les substances, l’Etre de tous les êtres.
- Jusque dans les formes de la substance matérielle inertes en apparence, la vie se réserve les moyens d’agir pour pousser toute chose vers sa destinée. Elle met en jeu à son gré, la cohésion, l’affinité, la chaleur, la lumière, la force, le mouvement, l’électricité, le magnétisme, toutes propriétés variées de sa propre substance. Elle anime ainsi l’organisme, elle y introduit la substance du désir, de la force, de l’activité, de l’affection, du savoir, de l’intelligence, de la volonté, de la sagesse, de l’amour, manifestations supérieures de la vie dans la matière.
- Notre esprit uni à notre corps est pour nous le plus saisissant exemple de cet assemblage des modes divers de la vie ou de la substance constituant les êtres vivants.
- Car, en nous l’esprit et le corps si intimement unis en apparence n’en sont pas moins deux modes bien différents de la substance même : l’esprit faisant partie du mode essentiel ; le corps, du mode accidentel. Le mode essentiel étant le mode spirituel et le mode accidentel, le mode matériel.
- On peut comprendre par cela pourquoi les propriétés de la matière sont si limitées, et comment il se fait qu’elle reçoit de la substance supérieure les vertus et les qualités que les savants s’évertuent à trouver en elle.
- Or, la matière est l’élément passif de la vie ; l’élément actif lui vient du dehors. La volonté, l’amour et la sagesse suprêmes de la vie viennent dans leur propre substance jusqu’aux mondes matériels ; mais ils s’y introduisent sous les modes dérivés de leur puissance initiale, constituant, la loi naturelle qui est la volonté, l’amour, l’intelligence, l’affection, le savoir, le bien, le vrai, la chaleur, la lumière, l’affinité, la cohésion, la solidité, tombant enfin dans l’inertie et le repos ; tous effets d’un seul et même principe, d’une seule et même cause : La Vie.
- La vie, substance unique, infinie, est donc le principe uni-
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- versel de tout ce qui est et existe, soit en concret soit en abstrait, entendant ici par concret ce qui existe en substance matérielle, et par abstrait ce qui existe séparé de la matière, soit en substance impondérable, soit en substance d’amour, soit en substance de sagesse ou d’intelligence.
- La vie est la substance matérielle ;
- Elle est la substance de la chaleur ;
- Elle est la substance de la lumière ;
- Elle est la substance de la force;
- Elle est la substance du mouvement ;
- Elle est la substance de l’électricité et du magnétisme ;
- Elle est la substance vitale organique ;
- Elle e?t la substance des affections naturelles;
- Elle est la substance du savoir instinctif;
- Elle est la substance de la pensée et des intentions ;
- Elle est la substance de la volonté ;
- Elle est la substance de l’intelligence ;
- Elle est la substance du bien ;
- Elle est la substance du vrai ;
- Elle est la substance de l’esprit ;
- Elle est la substance de la sagesse ;
- Elle est la substance de l’amour ;
- La vie est non seulement toutes ces choses dans le monde matériel, mais aussi dans les mondes resplendissants de la substance inaccessible aux moyens de perception de notre matérielle existence.
- Ainsi la vie remplit l’Univers, terres et cieux, de sa substance ; elle crée tout ; elle est la source de tout ; tout agit pour elle et par elle. Elle est la cause universelle de toutes les causes.
- Afin de donner aux êtres finis le sentiment de leur existence propre, la vie leur communique par sa propre essence une part de libre arbitre qui fait d’eux des agents s’ouvrant ou se refusant aux dons de la Vie même, dans une mesure proportionnelle à leur état.
- Mais tout être et toute chose dans la vie infinie sont soumis à la loi d’ordre universel inhérent à la vie même,
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- loi qui consiste en ce que tout marche vers son but suprême: le progrès dans la vie; le bien, le vrai et la justice dans la vie.
- Il est ainsi dans la nature des choses que la vie se prête elle-même à tous les êtres de l’univers, dans la mesure de ce que chacun d’eux est en état de recevoir d’elle, afin de se développer et de progresser dans la vie-même.
- C’est ainsi que s’incarnant dans notre espèce la substance de l’amour et de la sagesse universels conduit la personne humaine, d’abord, au sentiment de la conservation individuelle, puis au besoin de vivre en société, au désir de la vie en commun, à l’union conjugale, à la famille, à toutes nos affections ; enfin, le principe universel de vie élevant la personne humaine à un degré moral supérieur, lui inspire la sympathie envers les autres êtres, l’amour de ses semblables, la vertu de l’humanité, la fraternité.
- Cet amour et cette sagesse universels s’expriment encore dans l’homme de manière à lui donner la volonté et l’intelligence du travail, des œuvres utiles, des créations et des institutions sociales profitables à tous ; enfin, ils font comprendre à l’homme la solidarité qui l’unit aux autres hommes et à la vie universelle.
- Tombant dans l’animalité, l’amour et la sagesse universels donnent à chaque être la science naturelle nécessaire à sa conservation ; là, les affections se concentrent dans les besoins individuels ; l’union du mâle et de la femelle, l’attachement à la progéniture en bas âge y sont les limites de l’amour ; rarement, l’animal s’élève au sentiment de la protection de son espèce ; l’égoïsme est le degré dominant de la volonté et de l’intelligence dans l’animalité.
- Si nous considérons l’amour et la sagesse universels s’exerçant à un degré plus bas encore, si nous descendons à la vie organique, la substance de l’amour et de la sagesse se révèle à nous d’une façon sensible ; car elle se manifeste par la chaleur et la lumière qui sont les diminutifs de l’amour et de l’intelligence universels destinés à animer la matière.
- Oui, la chaleur et la lumière sont des formes de la subs-
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- tanee supérieure de,l’amour et de l’intelligence, se condensant pour alimenter et animer la vie organique, lui communiquer la force et le mouvement, afin d’en faire des instruments propres aux manifestations de l’Etre.
- Mais comment amener la plupart des esprits à l’effort nécessaire pour concevoir que rien n’est abstrait dans l’univers, que le concret relatif existe partout, que la substance est universelle ! Gomment amener nos contemporains à concevoir, par exemple, que notre esprit, notre intelligence, nos affections, nos pensées, nos intentions sont des choses qui existent en forme réelle dans un mode supérieur de la substance, mode tout à fait différent de la substance matérielle; que tout ce qui est de l’intellectuel et qui échappe à nos moyens physiques de perception est, au contraire, visible et sensible pour tous les êtres placés dans une substance si différente de la nôtre.
- Mais, dira-t-on, vous vous plaignez des hypothèses hardies émises par certains savants, et vous vous lancez dans des hypothèses bien plus étourdissantes que vous nous présentez comme de simples affirmations.
- Vous affirmez une substance unique : la vie; et vous prétendez que la matière, les solides, les liquides, les gaz, la chaleur, la lumière, les forces organiques, nos penchants, nos affections, nos pensées mêmes, notre intelligence ou notre esprit sont tous, des modifications de cette substance unique. Jamais savant n’a bâti sur des affirmations aussi peu justifiées.
- Erreur ce ne sont pas seulement des affirmations, ce sont des faits, des faits que l’expérience établit pour certaines natures et dans certaines conditions que les savants commencent à déterminer. Mais, provisoirement, je prie le lecteur, considérerait-il mon point de départ comme une simple hypothèse, d’en bien vouloir examiner les conséquences.
- Admettant que la Vie est le principe suprême intervenant en tout, sous les modes les plus divers de la substance, et
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- que toute manifestation, quelle qu’elle .soit, est un effet de la substance de la Vie, l’objet de nos études sera de voir d’abord les liens qui unissent le monde moral au monde matériel et de suivre pas à pas la loi du progrès vivant, à partir des propriétés chimiques de la matière en remontant les phases de la vie dans les organismes et les êtres jusqu’à l’homme. A mesure que nous ' comprendrons que la destinée de toute chose et de tout être a pour but suprême de servir la vie et d’être utile à la vie, la loi du bien et du mal se révélera claire et précise à notre intelligence ; nous connaîtrons comment, à tous les degrés de la vie, de nouveaux devoirs s’imposent à l’être en raison de son avancement et de son progrès, pour suivre la voie du bien, du vrai et du juste.
- Déjà, nous avons vu surgir,des faits obscurs de la matière, le soupçon de la tendance à la vie ; ce soupçon se fera certitude quand nous aurons parcouru l’étude des êtres et des lois de leur existence.
- Chaque degré de la substance a son rôle et sa fonction dans l’être universel ; la vie veille partout au fonctionnement de ces degrés; elle y veille par l’intelligence qu’elle y apporte et y applique. Les phénomènes de la nature et de l’univers ne sont ni des choses fortuites ni des choses accidentelles ; elles sont toutes régies par des causes et des forces intelligentes unies à toutes les fonctions dont les êtres sont capables,à tous les degrés de la substance.
- L’action de ces causes intelligentes sur la substance est multiple ; elle est manifeste pour nous de la part des êtres matériels agissant sur la matière.
- Par notre volonté et notre action n@us donnons aux choses de la vie matérielle des impulsions et des directions en des sens divers, mais ces directions et impulsions se complètent par les directions et impulsions agissant sur la substance impondérable, et cela nous ne le voyons pas.
- Par exemple, nous cultivons le champ, le fumons, le labourons, l’ensemençons ; notre rôle s’arrête à cette action sur la nature. A une autre sphère de vie revient le rôle de la germination, de la croissance et de la fructification ; mais
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- cette partie si importante dans le résultat des moissons, nous la croyons livrée au hasard des circonstances; il ne nous vient pas à la pensée que des causes intelligentes combinent leurs soins avec ceux donnés par nous à la terre. Pourtant, il nous est ' de plus en plus démontré par les progrès de la raison et de l’intelligence qu’il faut vouloir, savoir et faire pour que les effets se produisent et que les faits s’accomplissent. Cela, ne nous le mettons nullement en doute pour tout ce qui est de notre ressort ; mais du moment où d’autres faits s’accomplissent sans notre intervention, quelle que soit leur importance ou leur grandeur, nous pensons qu’ils se font tout seuls.
- Au lieu de comprendre que la vie universelle place partout des serviteurs, d’autant plus vigilants et plus puissants que la supériorité des fonctions est plus grande, nous nous complaisons à nous incliner devant le hasard ; ou bien ceux qui sont impressionnés par l’ordre universel des choses attribuent ces effets à une cause indéfinie et incomprise, aux lois de la nature. Mais la loi par elle-même est inactive. Qu’est-ce que la loi, sinon la règle de l’ordre suprême què la Vie universelle impose nécessairement en toute chose, à sa propre substance ; règle à laquelle tous les degrés de l’intelligence doivent se conformer, au-dessus comme au-dessous de nous, afin de remplir le but suprême du progrès vivant. La loi par elle-même n’est rien si l’intelligence n’en fait l’application.
- Oui, tout est soumis à loi parce que la loi c’est la volonté suprême de l’Etre infini ; rien n’est livré au hasard; au contraire, il y a partout, dans la nature et dans l’univers, des forces intelligentes qui accomplissent plus ou moins bien leur tâche dans la substance où elles sont placées ; celles qui la font le mieux vont aux fonctions supérieures de la vie, celles qui s’oublient dans leurs rôles s’attardent aux fonctions inférieures de la vie.
- Tel est le principe, telle est la théorie des causes; les êtres organisés dans la nature matérielle sont les causes des déplacements et des modifications de la matière. Quant à
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- l’homme en particulier, son action est prépondérante sur celle de tous les autres êtres terrestres. Nous avons le pouvoir de prendre la matière brute, de la travailler et de l’approprier à nos besoins ; nous aidons même la nature intelligente dans son œuvre ; nous pouvons agencer la matière, en faire des mécanismes, des machines, des moteurs puissants ; nous pouvons faire agir les forces puisées dans la matière elle-même ; mais là se borne notre action, nous ne saurions faire l’organe le plus rudimentaire, le moindre des êtres organisés.
- Le travail vivant, si simple qu’il soit, n’est plus de notre domaine. Nous sommes impuissants à y intervenir; nous pouvons provoquer l’action chimique des corps les uns sur les autres, mettre en jeu leurs affinités, déterminer des combinaisons nouvelles, transformer les minéraux, faciliter le développement des végétaux et des animaux, mais l’action et la part que prend dans ce travail la substance active nous échappent.
- Si l’on veut y réfléchir, on entreverra quel champ immense est ouvert à l’action intelligente de la vie au-dessus de celle que nous sommes appelés à exercer sur la matière. On concevra facilement l’univers existant infiniment plus par la substance invisible que par la matière.
- On comprendra que dans l’Etre de la vie universelle les mondes invisibles de l’espace sont, en fait de supériorité de substance relativement aux soleils et à tous les mondes matériels, ce que sont les parties sensibles de notre corps relativement à nos os, et ce que la substance intelligente est en nous par rapport à notre corps ; on concevra que les mondes visibles à nos yeux : le soleil, les planètes, les étoiles ne sont que des mondes matériels constituant la charpente osseuse de la vie universelle et qu’à travers tous ces mondes, au sein des espaces infinis, la vie circule à flots comme elle circule dans les cellules de nos os, dans la moelle et au sein de tout notre organisme.
- Les mondes de la substance invisible sont réellement les mondes des causes; les mondes matériels ne sont que les
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- mondes des effets, les supports de la vie, les derniers ou les plus obscurs des chantiers de la Vie.
- Or, le travail de la vie universelle étant Un, les ouvriers de la vie à tous les degrés de la substance concourent au même but, de sorte que notre travail sur la matière n’est qu’un appoint, un complément au travail des ouvriers de la substance supérieure, et, à notre insu, leur action s’unit à la nôtre dans la forme et la proportion du mérite de nos œuvres, pour faire aboutir celles-ci aux fins de la Vie.
- J-Bte André GODIN.
- (Œuvres posthumes)
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- Nous avons publié dernièrement le programme de la Conférence de Berlin. Les questions soumises à l’examen des délégués avaient été réparties entre quatre commissions qui ont rédigé sous forme de vœux les résolutions prises. .
- Chaque commission a établi un rapport exposant les différentes phases de la discussion et résumant les résolutions adoptées.
- La commission du repos du dimanche a adopté les résolutions suivantes :
- Il est désirable, sauf les exceptions indiquées plus loin, qu’un jour de repos par semaine soit assuré aux personnes protégées ;
- Qu’un jour de repos soit assuré à tous les ouvriers de l’industrie;
- Que ce jour de repos soit fixé au. dimanche pour les personnes protégées ;
- Que ce jour de repos soit fixé au dimanche pour tous les ouvriers de l’industrie.
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- Des exceptions sont admises pour les exploitations d’objets de première nécessité, et encore est-il désirable que les ouvriers de cette catégorie aient un dimanche sur deux.
- Afin de déterminer les exceptions, il est désirable que leur réglementation soit établie par suite d’une entente entre les divers gouvernements.
- La commission du travail des enfants et des femmes a adopté les conclusions suivantes :
- Il est désirable que les enfants des deux sexes n’ayant pas atteint un certain âge ne puissent travailler dans les établissements industriels ;
- Que la limite d’âge soit fixée à douze ans, sauf pour les pays méridionaux où la limite-serait de dix ans ;
- Que les limites d’âge soient les mêmes pour tout établissement industriel ;
- Que les enfants aient préalablement satisfait aux prescriptions de l’enseignement primaire ;
- Que les enfants au-dessous de quatorze ans ne travaillent ni la nuit ni le dimanche ;
- Que leur travail ne dépasse pas dix heures par jour et soit interrompu par un repos d’une demi-heure au moins ;
- Que ces enfants ne puissent travailler à des occupations insalubres ou dangereuses, sauf avec certaines garanties protectrices.
- 11 est désirable que les jeunes ouvriers des deux sexes de quatorze à seize ans ne travaillent ni la nuit ni le dimanche ;
- Que leur travail effectif ne dépasse pas dix heures par jour et soit interrompu par des repos d’une heure et demie ;
- Que des exceptions soient admises pour certaines industries ;
- Que des restrictions soient prévues pour les occupations insalubres ou dangereuses ;
- Qu’une protection soit assurée aux jeunes garçons de seize à dix-huit ans pour la durée maxima du travail, le travail de nuit, le travail du dimanche et les occupations insalubres ou dangereuses.
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- Le travail des femmes a été réglé ainsi qu’il suit :
- Il est désirable que les filles et les femmes âgées de plus de seize ans ne travaillent ni la nuit ni le dimanche ;
- Que leur travail ne dépasse pas onze heures par jour et soit interrompu par des repos d’une durée d’une heure et demie ;
- Que des exceptions soient admises pour certaines industries et que des restrictions soient prévues pour les occupations insalubres ou dangereuses ;
- Que les femmes accouchées ne puissent travailler que quatre semaines après leur accouchement.
- La commission des mines a adopté les résolutions suivantes :
- Il serait désirable que la sécurité de l’ouvrier et la salubrité des travaux fussent assurées par les moyens dont dispose la science et placées sous la surveillance de l’État ;
- Que les ingénieurs chargés de diriger l’exploitation fussent exclusivement pris parmi les hommes expérimentés et techniques ;
- Que les relations entre les ouvriers mineurs et les ingénieurs fussent plus directes ;
- Que les institutions de prévoyance destinées à garantir l’ouvrier mineur et sa famille contre les effets de la maladie, des accidents, de la vieillesse et de la mort fussent très développées, de façon à attacher le mineur à sa profession ;
- Que pour assurer la continuité de la production du charbon et prévenir les grèves, les patrons et les mineurs fussent réunis en associations, en s’engageant volontairement et réciproquement, dans les cas où leurs différends ne pourraient être tranchés par une entente directe, à recourir à la solution par l’arbitrage.
- La commission pour la mise à exécution des dispositions adoptées par la Conférence a émis les vœux suivants :
- I. Pour le cas où les gouvernements donneraient suite aux travaux de la Conférence, les dispositions suivantes se recommanderaient :
- (a) L’exécution des mesures qui seraient prises dans chaque Etat sera surveillée par un nombre suffisant de fonc-
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- tionnaires, spécialement qualifiés, nommés par le gouvernement du pays, et indépendants des patrons aussi bien que des ouvriers.
- (6) Les rapports annuels de ces fonctionnaires, publiés par les gouvernements de divers pays, seront communiqués par chacun d’eux aux autres gouvernements.
- (c) Chacun de ces Etats procédera périodiquement et autant que possible dans une forme semblable à des relevés statistiques quant aux questions visées dans les délibérations de la Conférence.
- (d) Les Etats participants échangeront entre eux ces relevés statistiques, ainsi que le texte des prescriptions émises par voie législative ou administrative et se rapportant aux questions visées dans les délibérations de la Conférence.
- II. Il est désirable que les délibérations des Etats participants se renouvellent, afin de se communiquer réciproquement les observations que les suites données aux délibérations de la présente Conférence auront suggérées et afin d’examiner l’opportunité de les modifier ou de les compléter.
- Lorsque l’Allemagne invita les puissances à prendre part à une conférence pour l’examen des questions relatives à l’amélioration du sort des classes laborieuses, la presse anglaise fit remarquer, avec raison, que toutes les questions inscrites au programme de la Conférence avaient en quelque sorte déjà reçu leur solution dans le Royaume-Uni, et le gouvernement britannique, par l’organe de Sir J. Fergus-son, répondant à une question de M, Broadhurst, déclara qu’il adhérait d’autant plus volontiers à la proposition allemande qu’une solution, conforme au but poursuivi, pouvait être facilitée par une coopération internationale « sans violer les principes de législation acceptés en Angleterre ».
- L’Angleterre, pays libre, est, en effet, après la Suisse, dont le régime politique est plus libéral encore, le pays d’Europe où le travail est soumis à la réglementation légale la plus considérable. Elle est entrée la première dans cette voie, et, pour trouver les premières lois de protection, il
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- faut remonter jusqu’à 1802, au début même de ce siècle signalé par la conquête des grandes forces matérielles, par le développement prodigieux de l’industrialisme, en même temps que par l’accroissement du domaine intellectuel et moral de l’humanité, et dont la fin est marquée par les dangers de l’incoordination de ces divers facteurs de civilisation.
- La législation suisse, en cette matière, est toute récente. Créée de toutes pièces (loi du 27 mai 1877) elle embrasse toutes les conditions du travail dans les manufactures — hygiène, sécurité, durée du travail, règlements patronaux — et s’étend aux adultes dont la législation anglaise ne s’occupe pas, du moins en ce qui concerne la limitation de la journée de travail.
- Mais la loi de 1877 ne s’applique qu’au travail dans les usines et manufactures, tandis que la législation anglaise (ensemble des mesures successivement adoptées pendant une période de 80 années) réglemente minutieusement la protection du travail dans quelque milieu qu’il se produise.
- Le document suivant, publié par la Revue socialiste, d’après un tableau dressé par le Peuple de Bruxelles, résume succinctement l’état actuel de la législation ouvrière dans les différents pays de l’Europe.
- Suisse. — Le conseil fédéral désigne les branches d’industrie dans lesquelles le travail des enfants et des femmes est absolument interdit.
- La Suisse est le seul pays qui limite légalement la durée de la journée de travail, quel que soit l’âge des ouvriers.
- Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 14 ans.
- t Réglementation du travail de jour. — Enfants : depuis le commencement de la quinzième année jusqu’à 18 ans révolus, le temps réservé à l’enseignement scolaire et religieux et celui du travail dans les fabriques, ne doivent pas excéder 11 heures. — L’enseignement scolaire et religieux ne doit pas être sacrifié au travail dans la fabrique.
- Femmes : La durée de la journée de travail ne peut
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- pas dépasser 11 heures. Les femmes ne peuvent travailler que 6 semaines après leurs couches. Elles ne peuvent être employées au nettoyage des machines dangereuses.
- Adultes : La journée légale de travail est limitée pour tous les ouvriers à 11 heures.
- Réglementation du travail de nuit. — Le travail de nuit est interdit d’une manière absolue aux femmes et aux enfants.
- Le travail de nuit n’est permis aux ouvriers qu’à titre exceptionnel du plein gré des ouvriers, quand il s’agit d’une réparation urgente. En dehors de ce cas, il faut une autorisation spéciale du Conseil fédéral.
- Angleterre» — Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis : 10 ans.
- Réglementation du travail de jour. — Les enfants de moins de 13 ans ne peuvent travailler que 6 heures par jour ou 10 heures tous les 2 jours, le jour intermédiaire étant libre.—Les enfants doivent fréquenter l’école tous les jours pendant 3 heures ou tous les deux jours pendant 5 heures.
- La journée légale de travail des femmes de plus de 18 ans et celle des adultes de 14 à 18 ans est fixée : 1° dans les industries textiles, à 56 h. 1[2 par semaine, (6 h, 1[2 le samedi, 10 heures les autres jours), 2° dans les autres industries 60 heures par semaine, (7 h. 1]2 le samedi, 10 h. 1J2 les autres jours).
- Réglementation du travail de nuit. — Le travail de nuit est interdit aux enfants, aux femmes et aux adultes de moins de 18 ans.
- Allemagne. — Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail’: 12 ans.
- Réglementation du travail de jour. — Enfants : Il est interdit de faire travailler les enfants de 12 à 14 ans, plus de 6 heures par jour. — Les enfants doivent fréquenter l’école pendant trois heures au moins par jour.
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- Femmes : Les femmes ne sont protégées que de 14 à 16 ans, par les dispositions régissant le travail des adultes.
- Elles ne peuvent être employées que trois semaines après leur accouchement.
- Adultes : Les adultes de 14 à 16,ans ne peuvent travailler plus de 10 heures par jour. — Repos de 1 heure au moins à midi, de 1[2 heure le matin et de 1J2 heure l’après-midi. — Le travail dans les industries dangereuses ou insalubres est défendu aux jeunes ouvriers.
- Dans les houillères, les garçons ne peuvent être admis que depuis l’âge de 14 ans et pendant 8 heures par jour.
- Dans les verreries, l’emploi des femmes est interdit et les garçons de moins de 14 ans ne peuvent travailler que 6 heures par jour.
- Dans les filatures, les enfants ne sont pas admis dans les salles où le lin est affiné ; de 14 à 16 ans, ils ne peuvent travailler que 11 heures par jour.
- RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL DE NUIT. — Le travail de nuit est interdit aux enfants, aux adultes de moins de 18 ans, — et aussi aux femmes, sauf des exceptions qui doivent être préalablement autorisées.
- Autriche. — Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 12 ans.
- Réglementation du travail de jour. — Enfants : Il est interdit de faire travailler les enfants de 12 à 14 ans plus de 8 heures par jour. —Au moins 12 heures d’école par semaine.
- Femmes : Les femmes ne peuvent être astreintes à plus de 11 heures de travail par jour : elles ne peuvent être employées que 4 semaines après leur accouchement.
- Adultes : Les adultes de moins de 16 ans ne peuvent travailler que 11 heures par jour, sauf lorsqu’une décision mi-', nistérielle permet une journée de 12 heures.
- Réglementation du travail de nuit. — Enfants : Le travail de nuit est totalement interdit aux enfants de 12 à 14 ans.
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- Femmes : Les femmes ne peuvent travailler la nuit, sauf les exceptions autorisées par décision ministérielle.
- Adultes : Le travail de nuit est également interdit aux adultes de 14 à 16 ans; mais dans certaines industries, il peut être toléré par décision ministérielle.
- Hollande.— Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 12 ans
- Réglementation du travail de jour.— Enfants : Leur travail ne peut dépasser 11 heures par jour; par autorisation spéciale, il peut atteindre 13 heures.
- Femmes : Le travail des femmes est réglementé comme celui des adultes. Elles ne peuvent travailler que 4 semaines après leur accouchement.
- Adultes : — Les adultes de moins de 16 ans ne peuvent travailler que 11 heures par jour; par décision ministérielle, la journée peut être portée à 13 heures.
- Réglementation du travail de nuit.— Le travail de nuit est interdit aux enfants, aux femmes et aux adultes de 14 à 16 ans.
- Belgique.— Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 12 ans.
- Réglementation du travail de jour.— Enfants : Rs ne peuvent être employés au travail plus de 12 heures par jour. :
- Femmes : Les femmes de moins de 21 ans ne peuvent travailler plus de 12 heures par jour. Elles ne peuvent travailler pendant les 4 semaines qui suivent leur accouchement.
- Adultes : Les adultes de moins de 16 ans ne peuvent être employés au travail plus de 12 heures par jour, divisées par des repos dont la durée totale ne sera pas inférieure à une heure et demie.
- Réglementation du travail de nuit.— Enfants : Le travail de nuit (de 9 heures du soir à 5 heures du matin) est interdit aux enfants de moins de 14 ans.
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- Femmes : Les femmes de moins de 21 ans ne peuvent travailler la nuit. Le roi peut cependant autoriser le travail de nuit des femmes âgées de plus de 16 ans.
- Adultes : Les adultes de 14 à 16 ans ne peuvent travailler la nuit, sauf lorsque le travail de nuit est autorisé par décision royale.
- Danemark.— Minimum en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 10 ans.
- Réglementation du travail de jour.— Enfants : De 10 à 14 ans, les enfants ne peuvent travailler que 6 h. 1/2 par jour.
- Femmes : Les jeunes filles de 14 â 18 ans ne peuvent travailler plus de 12 heures par jour. Le travail des femmes de plus de dix-huit ans n’est pas protégé.
- Adultes : Les adultes de 14 à 18 ans ne peuvent travailler plus de 12 heures par jour.
- Réglementation du travail de nuit.— Le travail de nuit est interdit à toute personne âgée de moins de 18 ans.
- Espagne.— Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis : 10 ans.
- Réglementation du travail de jour.— Les garçons de 10 à 13 ans et les filles de 10 à 14 ans ne peuvent travailler plus de 5 heures par jour.
- Les garçons de 13 â 15 ans et les filles de 14 à 17 ans ne peuvent travailler plus de 8 heures par jour.
- Réglementation du travail de nuit.— Le travail de nuit est interdit aux garçons de moins de 15 ans et aux filles de moins de 17 ans.
- Russie.— Minimun d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 12 ans.
- Réglementation du travail de jour.— Les enfants doivent avoir la faculté de suivre les écoles.
- Pour les enfants des deux sexes de/12 à 15 ans la journée de travail est limité à 8 heures.— Au-dessus de 15 ans pas de réglementation.
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- Enfin, voici une disposition spéciale à la Russie : Il est défendu de faire travailler les dimanches et jours fériés les seuls enfants âgés de moins de 15 ans. (Partout ailleurs en Europe le repos hebdomadaire est respecté pour tous, sauf urgence.)
- Réglementation du travail de nuit.— Le travail de nuit est interdit aux garçons de moins de 17 ans et aux femmes de tout âge dans les filatures et les fabriques de toile ou de lainage.
- Italie.—Minimum d’âge en dessous duquel les enfants ne sont pas admis au travail : 9 ans dans les fabriques ; 10 a ns dans les carrières et les mines.
- Pour les enfants de 12 ans, la journée est limitée â 8 heures.— Nulle autre réglementation.
- En France, la législation ouvrière est en voie de transformation ou plutôt d’élaboration.
- Actuellement, l’âge d’admission dans les ateliers est fixé à 12 ou 13 ans, selon que l’enfant possède ou non le certificat d’études primaires. La durée du travail pour les enfants et les jeunes filles est limitée à 10 heures par jour; à 11 heures pour les femmes de 21 ans. En ce qui concerne l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, les opinions sont partagées, et le Parlement chargé de trancher la question, indécis. La Chambre est pour, le Sénat contre. Une enquête a été ordonnée; elle se poursuit en ce moment.
- Par la comparaison du document qui précède avec le texte des résolutions adoptées par la Conférence de Berlin, il est aisé de se rendre compte de ce fait, que la Conférence n’innove rien ; qu’il n’est pas une seule mesure proclamée désirable par elle qui ne soit appliquée déjà, et quelquefois depuis fort longtemps dans un des pays représentés à Berlin ; que la législation qui résulterait de la transformation de ses vœux en articles de loi ne dépasserait pas la moyenne de la protection accordée par les législations existantes.
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- En Angleterre, le repos du dimanche est obligatoire. Dans la plupart des pays, la limite d’âge pour le travail des enfants dans les manufactures n’est pas inférieure, et la durée de la journée de travail des enfants et des adultes mineurs des deux sexes supérieure à la limite d’âge et à la durée du travail indiquées par la Conférence.
- Sur ce point la Conférence n’a pas osé suivre l’avis des hygiénistes de tous les pays et interdire le travail des enfants de douze à quatorze ans.
- Si le voeu relatif à l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, va plus loin que ne le prévoit la loi française en cette matière, elle se tient en deçà de la loi Suisse qui englobe les adultes des deux sexes dans l’interdiction.
- La question du travail dans les mines est un des plus importants problèmes industriels de ce temps.
- Que d’intérêts se rattachent à l’exploitation de la houille et des minerais dans ce siècle et de la vapeur et du grand outillage !
- A travers les obscurités des diverses législations dont la révision s’impose à peu près partout, n’apparaît-il pas, à la lumière des discussions provoquées par les conflits miniers, que la mine est un fonds commun et que si la Compagnie est, dans certains cas, le propriétaire conditionnel, l’État, représentant la Société, est le propriétaire réel ?
- En admettant même l’interprétation contraire, généralement encore acceptée, on ne conteste plus guère à l’État le droit d’intervenir dans la gestion de la mine concédée, parce qu’il a la sauvegarde, non seulement des vies humaines, mais aussi de la mine, dont la richesse peut être requise dans certaines circonstances, si elle n’est pas encore considérée comme un fonds commun, et l’exercice de ce droit peut aller jusqu’au retrait de la propriété minière.
- Et c’est ce qui donne un intérêt particulier à tout ce qui se passe dans ce monde souterrain où la moindre négligence produit des hétacombes humaines, où le moindre conflit fait dresser tous les points d’interrogation du formi-
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- dable problème social : production, consommation, crédit, répartition, propriété.
- Aussi bien le cadre des travaux de la Conférence s’élargit-il un peu. Ce n’est déjà plus la simple limitation du travail des faibles, ce n’est pas encore, ce ne sera pas la réduction de la journée de travail des adultes; mais c’est déjà des adultes qu’il s’agit.
- Sans doute la Conférence n’a fait qu’effleurer ce vaste sujet; elle n’a pris en vue de la sécurité de l’ouvrier, de la salubrité des travaux, du développement des institutions de prévoyance que des résolutions vagues d’un ordre général.
- Mais il convient de mettre en évidence le vœu suivant :
- « Que, pour assurer la continuité de la production du charbon et prévenir les grèves, les patrons et les mineurs se réunissent en associations, en s’engageant volontairement et réciproquement, dans les cas où leurs différends ne pourraient être tranchés par une entente directe, à recourir à la solùtion par l’arbitrage. »
- La préoccupation des conflits, éminemment dangereux en pareille matière, a inspiré à la Conférence une solution juste, susceptible d’une application plus générale : l’arbitrage professionnel.
- Ce vœu est le dernier qui soit sorti des résolutions de la Conférence, en ce qui concerne les conditions du travail des ouvriers. C’est le seul, avons-nous dit, qui vise spécialement les adultes.
- Mais, pas plus que les autres, il n’engage les gouvernements qui y ont pris part. Sur la question des adultes aussi bien que sur la suite à donner aux travaux de la Conférence, la plupart des gouvernements avaient fait des réserves expresses. Rien n’est donc changé à l’ordre de choses existant.
- Et cependant la Conférence de Berlin est un des événements les plus remarquables du siècle, non seulement parce qu’elle est la préface d’une législation internationale du travail; mais encore et surtout parce qu’elle est le point de départ d’une révolution considérable dans les idées.
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- De quel poids n’eussent pas pesé dans la balance du monde, au moyen-âge, l’autorité du pape et celle de l’empereur au service d’une même cause ? Aujourd’hui ces deux forces, autant et plus formidables que jadis, s’inclinent devant une puissance nouvelle, irrésistible, et s’emploient à lui faciliter la prise de possession du monde.
- Le socialisme reçoit les hommages et le concours du pape et de l’empereur, ces deux moitiés de Dieu. Il a pour lui plus que le pape et plus que l’empereur, l’opinion.
- L’opinion jusqu’alors indifférente, parce qu’elle ne voyait dans le Socialisme que disputes d’écoles, manifestations de rues ou réclamations d’ateliers, a été subitement galvanisée par l’apparition des rescrits impériaux. Ce n’est pas elle que l’initiative du jeune autocrate d’Allemagne a trouvée sceptique.
- Les combattants ont pu se demander ce que venait faire l’intrus, tant il était malaisé, étant données les circonstances où cette intervention se produisait, d’attribuer, sur les tous autres mobiles qui ont dû la déterminer, une prépondérance au désir de servir la cause de l’humanité. L’opinion n’a pas vu de bloc enfariné : elle a voulu connaître l’évangile nouveau.
- Elle a été servie à souhait. Les journaux ont abordé la question ouvrière sous toutes ses faces, et ont produit documents, conversations, articles sur cet important problème presque toujours sacrifié, dans leurs colonnes, aux vaines discussions politiques.
- Ç’à été comme une révélation, et cependant l’évangile nouveau n’est autre que celui des grands apôtres du socialisme depuis un siècle, le Credo des grandes masses prolétariennes du monde entier. Seulement le Verbe s’est fait empereur.
- Il faut renoncer à établir un parallèle entre l’empereur Guillaume et le prétendant qui écrivit L'extinction du paupérisme. Entre la parole et l’action, la différence est sensible. D’ailleurs le problème soulevé par l’empereur d’Allemagne ne lui appartient plus. Il peut bien apporter sa
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- pierre au monument, il ne peut rien contre son édification, et la pierre qu’il y ajoute n’en est pas la pierre angulaire.
- Les chantiers sont désormais ouverts à tout le monde, puisque ceux qui détiennent la force, cette force sans cesse employée depuis un temps immémorial à entraver l’œuvre, lui apportent leur collaboration.
- Un nouvel ordre de choses commence. Le dogme absolu du « laisser faire » de la vieille économie politique s’écroule.
- La Conférence de Berlin a solennellement consacré la conception nouvelle des devoirs sociaux de l’État.
- J. P.
- « LÀ RÉPUBLIQUE DU TRAVAIL «
- La première partie de cette œuvre posthume de M. Godin est consacrée à la démonstration irréfutable de ce principe que le droit politique des individus est fondé sur la loi naturelle comme sauvegarde de tous les autres droits du citoyen, et à l’exposition de l’organisation sociale qui en découle.
- « Le peuple, dit M. Godin, ayant pour premier droit naturel celui de vivre, a parallèlement le droit naturel de veiller à tout ce qui peut aider à son existence ;.par conséquent, il a le droit naturel de résister au despotisme, parce que le despotisme est contraire à la liberté et au droit de la personne humaine ; il a le droit naturel de choisir les chefs qu’il croit capables de gouverner la société et, par conséquent, le même droit de révoquer ceux qu’il a élus; car le but social est d’assurer les moyens d’existence de tous et de mettre les droits sociaux et politiques de tous les citoyens à l’abri de toute atteinte. »
- Au moment où l’excellente impression produite par la louable inititiative du jeune empereur d’Allemagne, risque d’établir une confusion dans les esprits en les détournant de la salutaire préoccupation de la conquête de la conservation des droits politiques, il nous paraît utile de rappeler ces paroles de M. Godin.
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- C’est à ce titre également que nous croyons devoir reproduire l'appréciation d’un publiciste socialiste bien connu et aue nous estimons grandement pour notre part, M. Louis Bertrand, rédacteur du Peuple, de Bruxelles, sur l’œuvre posthume de notre regretté fondateur :
- La République du travail, livre intéressant dans lequel est préconisée une transformation de l’organisation politique de la République française, pour arriver à l’établissement de la République du travail.
- « Rien n’est plus fait que l’histoire du travail dans le passé, disait M. Godin, pour démontrer que l’exploitation de l’homme par l’homme a toujours eu pour principales causes le peu d’élévation morale de l’homme lui-même, l’égoïsme, la convoitise, la cupidité, l’orgueil, l’ignorance générale et, par suite, l’impuissance h concevoir un ordre social donnant à tous des garanties et des sécurités, et l’impuissance plus grande encore à réaliser un tel ordre tant que les hommes ne conçoivent rien en dehors de leurs passion s personnelles.
- « L’esclavage, le servage, le salariat sont des modes différents de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais qui tous suivant les temps et les lieux, dérivent des mœurs et de l’imperfection de la nature humaine. »
- , On ne saurait mieux dire.
- La République, au point de vue politique et administratif, est, ou plutôt devrait être et peut être la forme gouvernementale la plus économique. Elle est, de plus, le gouvernement de la nation par la nation elle-même et son but doit être de travailler au bien-être et à la liberté de tous.
- Et la conséquence de l’établissement politique de la République, c’est la transformation économique, la cessation de l’esclavage de ceux qui ne possèdent rien par ceux qui possèdent la terre et les capitaux.
- Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays, la République est entre les mains des bourgeois capitalistes ; mais peu à peu, cependant, le peuple ouvrier, prenant de plus en plus conscience de lui-même, acquiert une part plus grande de la puissance publique. Et au fur et à mesure que les travailleurs deviendront plus forts par l’association et par l’éducation économique et politique, cette part de puissance augmentera encore.
- Le but à atteindre, c’est de faire pour le travail ce qui existe déjà pour l’organisation politique. Tous les citoyens sont égaux devant la loi, tous participent à la confection des lois.
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- De même, tous seront égaux devant le travail et la répartition de ses fruits.
- Si la République était établie dans tous les pays de notre vieille Europe, quelle transformation serait faite ! Songez donc aux milliards que coûte chaque année le système de paix armée et les autres milliards que coûtent une guerre. Or, les peuples ne demandent pas la guerre, et si toutes les nations étaient en République, les armements et les dépenses militaires pourraient être supprimés du jour au lendemain.
- Cette première besogne étant accomplie, on pourrait, par des mesures générales, arriver à la réglementation du travail et de la production. Six heures de travail par jour suffiraient pour subvenir aux besoins, si tous les êtres valides payaient leur part de besogne.
- Aujourd’hui que le capital est le maître, le travail n’a rien à dire et est exploité à outrance. Les capitalistes, eux aussi, se font la guerre et cette concurrence les pousse à produire sans ordre. De là les crises de surproduction et les'chômages meurtriers qui en sont la conséquence.
- Or, de même que l’on réglementera le travail, de même on réglementera la production. Jadis, quand dans les Congrès de l’Internationale on parlait de réglementer la production dans le monde entier, en se basant sur les besoins de la consommation, les bourgeois ricanèrent et crièrent à l’impossibilité. Cependant ces mêmes bourgeois viennent déjà, à diverses reprises, de démontrer la possibilité de la chose. Des syndicats de gros capitalistes n’ont-ils pas réglé la production des cuivres et autres métaux pour en relever les prix ? Cette démonstration est donc faite et il en est résulté que l’utopie d’il y a vingt ans est devenue une réalité vivante.
- Il est acquis qu’avec les ressources actuelles de la production et grâce aux richesses accumulées par le travail des générations qui nous ont précédées, il y a possibilité de donner à tous de quoi les nourrir, de quoi les vêtir et de quoi les loger.
- Malheureusement, la terre, les instruments de travail et les bras des ouvriers ne sont mis en œuvre que pour permettre à une minorité de s’enrichir aux dépens de la masse des citoyens.
- Que les ouvriers, que les salariés en général — et par là nous entendons aussi bien les directeurs d’usines, les ingénieurs, les employés, etc., que les ouvriers manuels — s’organisent donc et travaillent à la transformation de la société.
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- Cette transformation peut se faire pacifiquement, sans secousses violentes.
- Mais pour rendre cette transformation possible et hâter son heure, l’intervention de l’État est nécessaire.
- Et l’État ne sera favorable à cette transformation et n’y travaillera sérieusement que lorsque tous les citoyens prendront part à son organisation. De là découle la nécessité d’une réforme politique qui, avec le suffrage universel, fera que la nation se gouvernera elle-même au lieu d’être tenue en tutelle par une minorité égoïste qui ne pense qu’à elle et à ses seuls intérêts.
- Sans avoir obtenu le suffrage universel qui pourra, sans doute, trouver une autre organisation que celle qu’il possède aujourd’hui dans la plupart des pays, le peuple n’arrivera point à améliorer sa situation et préparer son émancipation économique.
- L’obtention des droits politiques est donc la première chose pour laquelle il faut batailler. Avec le suffrage universel, on arrivera à la République dans l’ordre politique et administratif et, par cette forme républicaine là, à la République du travail.
- Louis Bertrand.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Le Ministère du Travail.— L’Arbitrage professionnel.—
- L’Assistance dans les campagnes. — Le Travail des
- Enfants. — Arbitrage et désarmement.
- M. Camille Raspail vient de déposer à nouveau son projet relatif à la création d’un Ministère du travail, qui inscrit à l’ordre du jour depuis le 6 avril 1887 jusqu’à la fin de la législature précédente n’avait pu être discuté malgré les instances réitérées de son auteur.
- Nous avons exposé l’année dernière dans Le Devoir (1) les raisons qui nous paraissaient militer en faveur de l’adoption de ce projet.
- Les événements survenus depuis cette époque donnent une nouvelle force aux arguments que nous invoquions alors, et renversent de fond en comble les objections de la commission parlementaire qui fit, à notre grand regret, rejeter la prise en considération du projet.
- En ce qui concerne l’organisation du travail, la commission déclarait qu’il ne lui semblait pas possible d’organiser le travail et qu’il fallait s’en rapporter à l’initiative individuelle.
- La Conférence de Berlin est une réponse péremptoire à cette .fin de non-recevoir.
- La France était, en effet, représentée à cette Conférence. C’était reconnaître que la réforme proposée méritait d’être prise en considération.
- Les dispositions adoptées par la Conférence en vue de la suite à donner à ses travaux, donnent même une singulière importance à la proposition de M. Raspail, car, ainsi que le fait remarquer avec infiniment de justesse M. B. Malon, si la législation internationale est la revendication primaire du socialisme réformiste, le Ministère du travail en est l’instrument nécessaire, primordial; aussi, en quelque sorte, ils ne vont pas l’un sans l’autre.
- (1) Voir Le Devoir de mai 1889.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- Lorsque la discussion du projet viendra devant la Chambre (et il faudra bien qu’elle vienne, la Chambre actuelle ne pouvant s’y dérober sans mentir à ses précédents), il est probable, qu’un membre du parti possibiliste, M. Dumay, député de la Seine, interviendra dans le débat pour soutenir une disposition additionnelle.
- M. Dumay aurait, en effet, fait à un de nos confrères la déclaration suivante :
- « Je suis partisan, en principe, de la création d’un Ministère du travail, mais je voudrais ajouter à la proposition de M. Camille Raspail un amendement tendant â créer à la Chambre une commission du travail chargée d’élaborer et de discuter les questions ouvrières. C’est elle qui préparerait les réformes que le Ministère du travail serait chargé de faire appliquer. »
- Nous nous sommes efforcés, l’année dernière, de démontrer que la commission du travail est le complément indispensable du Ministère du travail. Nous sommes heureux de constater que ce système ne manquera pas de défenseur à la Chambre.
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- En même temps que la Chambre prenait en considération une proposition de loi de M. Le Cour sur Y Arbitrage et les Conseils de conciliation et d’arbitrage, M. Camille Raspail déposait une proposition sur le même sujet, qui a déjà fait l’objet d’une proposition de M. Lockroy.
- La proposition de M. Le Cour tend à permettre :
- 1° Aux patrons ou aux ouvriers de provoquer entre eux un arbitrage sur tout litige relatif : 1° aux taux, aux modes et aux époques de payement des salaires; 23 à la durée et aux garanties de salubrité et de sécurité du travail;
- 2° La constitution par les patrons et ouvriers appartenant au même métier, à la même industrie ou à des professions similaires, d’un conseil permanent de conciliation et d’arbitrage, destiné à prévenir et à régler les difficultés qui peuvent naître entre patrons et ouvriers au sujet des règlements d’atelier, salaires, contrat de travail et de toutes autres questions professionnelles.
- La proposition de M. Camille Raspail, tend à rendre Y arbitrage obligatoire dans les différends qui surviennent entre ouvriers et patrons.
- Nous regrettons de ne pouvoir aujourd’hui nous livrer à
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- l’examen de ces diverses propositions qui sont d’une actualité saisissante, au moment où de formidables grèves mettent en péril la paix sociale et la prospérité industrielle, et où dans toutes les classes de la société on se préoccupe à qui mieux mieux de mettre fin à l’antagonisme violent qui tend de plus en plus à s’établir entre le capital et le travail.
- Nous y reviendrons prochainement.
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- * *
- Le projet de loi que doit déposer le gouvernement sur l’assistance publique dans les campagnes a fait l’objet d’un long examen du conseil supérieur de l’assistance publique qui siège près le ministère de l’intérieur.
- Il a pour objet de combler les lacunes et les imperfections de notre système actuel en matière de secours.
- A l’heure actuelle, il existe encore 19,000 communes ne possédant pas de bureau de bienfaisance. Dans 22 départements, on n’a pu organiser de service de médecine gratuite; dans la plupart des autres départements, ce service n’existe qu’à l’état défectueux.
- L’administration est, en outre, désarmée pour l’organisation des secours à domicile et des services hospitaliers.
- Le projet de loi dont le Parlement va être saisi tend à faire de l’assistance une obligation légale.
- A défaut de famille, les communes devront l’assistance aux nécessiteux malades qui y ont leur domicile de secours.
- Elles pourront se syndiquer, dans ce but, avec les communes limitrophes.
- Dans chaque commune ou syndicat de communes sera établi un dispensaire où ne seront données que des consultations externes. Chaque commune sera rattachée à une infirmerie et à un hôpital général.
- Chaque département devra, dans un délai déterminé, organiser un système général d’assistance publique, fixer la part contributive des communes et arrêter le mode de fonctionnement des services.
- Les dépenses de l’assistance médicale seront payées sur : le produit des fondations, dons et legs spéciaux faits aux départements, aux communes et établissements publics de bienfaisance au profit de l’assistance médicale ; — le budget communal ; — la subvention du département dans les proportions que détermine le conseil général ; — la subvention
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- annuelle de l’Etat aux départements dont la situation l’exige.
- Ce projet tend à la mise en pratique des vœux émis par le congrès de l’assistance publique dont nous avons publié le compte rendu.
- * *
- M. le ministre du commerce avait déjà mis à l’étude la question du travail des enfants à la machine à coudre, et le comité consultatif des arts et manufactures, avant de statuer, a exprimé le désir d’avoir l’avis du conseil d’hygiène de la Seine.
- Dans la dernière séance du conseil, cet avis a été donné. Il est catégorique :
- Considérant qu’une réduction à moitié de la durée du travail journalier ne suffirait pas pour mettre les jeunes filles à l’abri des accidents, résultant du fonctionnement des machines mues au moyen de pédales, il doit être interdit, dans les ateliers, d’employer les jeunes filles âgées de moins de seize ans au travail des machines à coudre.
- Cet avis va donc donner naissance à un projet de loi qui fera partie de l’ensemble des lois ayant pour but la réglementation du travail des enfants dans les manufactures.
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- * *
- Dans le même ordre d’idées, M. Antide Boyer, député de Marseille, vient de présenter à la Chambre le projet suivant :
- Messieurs,
- Depuis quelque temps, les grandes questions sociales, et surtout celles d’ordre international, préoccupent vivement l’opinion publique.
- Tel projet qui, autrefois, était considéré comme utopique, s’impose aujourd’hui à l’attention de tous. Dans cette catégorie entre une proposition que nous présentâmes devant la précédente législature. Nous voulons parler des rapports internationaux et des différends qui peuvent, à un moment donné, les troubler.
- L’accueil qui lui fut fait par la Chambre précédente nous encourage à la représenter avec des modifications telles, que son examen en paraisse rationnel encore. Nous avons la conviction que pareil projet recevra l’approbation de nos collègues. Nous en doutons d’autant moins que, depuis lors et de plus en plus, les budgets de la guerre et de la marine se sont accrus dans de lourdes et inquiétantes proportions, et
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- LE DEVOIR
- que le monde des affaires en réclame toujours plus sérieusement l’étude approfondie, ne désespérant pas d’atteindre à une sécurité qui permette de .redonner un essor au travail et à l’échange des produits.
- Chacun le comprend si bien que ceux qui tiennent dans leurs mains la destinée de certains peuples ne dédaignent pas d’y apporter toute leur attention. Il n’est pas jusqu’au pape qui 11e déclare aujourd’hui antichrétiennes les guerres entre nations.
- Eh bien ! nous qui avons, dans les congrès nationaux et internationaux, constaté le désir unanime des masses populaires de ne plus s’entredévorer, de n’avoir plus à supporter les charges écrasantes des armées permanentes, nous croyons devoir, au nom de la civilisation, de l’humanité, de la solidarité et du simple bons sens., vous renouveler, avec l’assentiment incontestable d’hommes éminents de tous les partis, le projet de résolution suivant :
- Proposition de résolution
- Article unique
- Le gouvernement est invité à s’entendre avec les gouvernements des nations européennes et américaines pour l’organisation d’une conférence internationale qui aura pour but de :
- 1° Codifier toutes les lois utiles de droit international ;
- 2° Etudier l’établissement possible d’un tribunal composé de délégués des peuples adhérents ;
- 3° Examiner les garanties qui permettraient d’arriver à un désarmement général simultané et progressif, compatible avec la dignité de chaque puissance et avec les différentes organisations de défense nationale.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les syndicats professionnels. — A la date du 1*e janvier 1889 on comptait en tout, 2,322 syndicats patronaux, ouvriers mixtes ou agricoles.
- Grâce à ia loi du 21 mars 1884, le mouvement syndical, bien qu’il ne soit encore qu’à ses débuts, suit une marche singulièrement accélérée.
- Qu’on en juge par deux chiffres.
- Au 1er janvier 1889, on ne comptait en France que 557-syndicats agricoles. Il y en a aujourd’hui 817. Quatorze mois ont donc suffi-pour engendrer 260 syndicats agricoles de plus.
- On sait que la loi du 24 mars 1883 prévoit et autorise, dans son article 5, le groupement des syndicats professionnels entre eux. C’est ce qu’elle appelle des Unions.
- Les sociétés coopératives de consommation sont en instance pour obtenir la faculté légale de former des tinions.
- Les Emprunts «français. — Le ministre des finances vient de faire un relevé très curieux; ciest celui de tousdes emprunts, tant en rentes perpétuelles qu’en rentes amortissables, émis en France depuis 1816 jusqu’à aujourd’hui. Le «nombre de ces emprunts s’élève à 39. En voici le total paupériodes correspondant aux divers régimes «politiques qui se sont succédés dans notre pays :
- Rentes perpétuelles
- Périodes Montant des rentes «Produit des emprunts
- 1815 à 1830 99.073.619 1.435,721.140
- 1830 à 1847 39.251.381 907.204.532
- 1848 14.935.387 223.442.563
- 1854 à 1870 199.111:545 4.178.798.151
- 1871 et 1872 346.001.605 ;5.791.837-006
- 1886 et 1887 499.793.535 1.158,469.305
- Total. 1.198.167.072 13.695.472.697
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- LE DEVOIR
- Rentes amortissables
- 1878 à 1882 122.120.700 3.284.580.886
- De sorte que, tant en type perpétuel qu’en type amortissable, le produit des emprunts émis de 1816 à 1888, s’élève à 16.980.053 583 francs, soit, en chiffres ronds, dix-sept milliards.
- Offres et demandes d’emplois administratifs. — La préfecture de la Seine a publié dernièrement le tableau comparatif du nombre des emplois annuellement vacants dans ses divers services et du nombre des candidats inscrits pour ces emplois. Ce tableau est très instructif et de nature à induire à la patience les-nombreux postulants qui attendent leur nomination.
- Pour les commis auxiliaires, la moyenne des vacances annuelles est de 12 et le nombre des candidats inscrits est de 2,821; pour les garçons de bureaux, il y a 3 vacances annuelles et 3,193 inscrits ; pour les hommes de peine, il y a 6 vacances annuelles et 172 inscrits ; pour les ordonnateurs des pompes funèbres, il y a 1 vacance annuelle et 2,373 inscrits ; pour les gardes des cimetières, il y a 8 vacances annuelles et 2,379 inscrits ; pour les surveillants il y a 1 vacance annuelle et 653 inscrits ; pour les gardes et les gagistes de la Bourse, du palais de Justice et du tribunal de commerce, la moyenne des vacances annuelles est 0 et les candidats sont au nombre de 618 ; pour les concierges d’école il y a 20 vacances annuelles et 2,498 candidats pour les débits de tabac de 2e classe, il y a 8 vacances annuelles et 2,622 inscrits ; pour les infirmiers des asiles d’aliénés, il y a 10 vacances par an et 250 inscrits ; pour les contrôleurs du droit des pauvres (2,000 francs de cautionnement), il y a 10 vacances annuelles et 445 inscrits; pour les employés aux écritures au Mont-de-Piété, il y a 7 vacances annuelles et 2,464 inscrits ; pour les employés à la manutention dans le même établissement, il y a 10 vacances annuelles et 2,464 candidats ; pour les préposés à l’Octroi, il y a 162 vacances annuelles et 2,523 inscrits ; pour les préposés aux escortes, il y a 38 vacances annuelles et 269 candidats.
- BELGIQUE.
- Les Sociétés de Secours mutuels. — D’après le dernier annuaire statistique publié par le ministre de l’intérieur en Belgique, et qui abonde en documents intéressants, on
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- comptait chez nos voisins en 1886, 211 sociétés reconnues qui avaient accordé pour 436,967 fr. de secours ; leurs frais de gestion s’élevaient à 48,559 fr.; leur actif, au 31 Décembre, était de 1.513.208 fr.
- 83 sociétés non reconnues ont envoyé leurs comptes à l’administration. Il en résulte qu’elles ont distribué pour 516,879 fr. de secours, beaucoup plus que les 211 sociétés reconnues. Leurs frais de gestion s’élevaient à 30,296 fr., leur actif à 589,019 fr.
- ESPAGNE
- Le Suffrage universel.— La Chambre des députés vient de voter par 143 voix contre 31 l’article premier de la loi sur le suffrage universel, qui accorde le droit de vote à tout Espagnol majeur et ayant la plénitude des droits civiques.
- La majorité se compose uniquement de conservateurs, qui ont déclaré qu’ils désapprouvaient en principe ce système électoral, mais qu’ils ne feraient pas d’opposition systématique au projet de loi.
- La majorité des 143 comprend les ministériels, les démocrates, les libéraux dissidents, les républicains de toute nuance.
- Le projet est actuellement soumis au Sénat.
- PORTUGAL
- La Réaction. — Les récentes élections pour le renouvellement de la Chambre, ont donné la majorité au gouvernement. Dans la capitale l’opposition républicaine, renforcée par les progressistes, l’a emporté.
- Les élections de Lisbonne n’ont sans doute pas satisfait le roi dom Carlos. Le Diaro do Governo, journal officiel du gouvernement portugais, vient de publier en effet des décrets supprimant la liberté de la presse, le droit de réunion et d’association, retirant au jury les délits de presse pour les attribuer aux tribunaux correctionnels, abrogeant enfin toutes les lois libérales.
- On dit que le gouvernement va dissoudre les loges maçonniques et les cercles républicains.
- L’émotion est vive dans le pays. Les journaux républicains protestent avec violence contre ces attentats.
- Les decrets sont désapprouvés par les progressistes et même par des conservateurs.
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- LE DEVOIR
- Les progressistes considèrent que le Portugal perd l’avantage qu’il possédait de pouvoir se proclamer le pays le plus libre du monde et de démontrer que la monarchie est compatible avec tous les progrès. ’
- Ces mesures dictatoriales surprennent le parti républicain portugais en pleine voie d’organisation et lui enlèvent ses meilleurs moyens de propagande. Va-t-il se décourager ? Les manifestes parus jusqu’à ce jour ne le font guère présager. Tout porte à croire, au contraire, qu’il est plus que jamais décidé à résister et à agir.
- AUTRICHE-HONGRIE
- La Grève. — Laissons parler le télégraphe :
- Vienne, 18 avril
- La grève des hdüillieurs d’Ostrau (Moravie) a pris des proportions énormes. 30.000 ouvriers chôment. Dans toutes les houillères et fabriques du quartier Ostraü-Karwin, les ouvriers ont abandonné le travail, et, malgré les efforts des troupes, les grévistes ont forcé les ouvriers des établissements métallurgiques de Witkowist et d’Ostrau de suivre leur exemple.
- Des ouvriers par troupes de 500 à 1,000 hommes ont parcouru toutes le's exploitations et empêché le travail en coupant les courroies de machine et en éteignant les feux.
- Les troupes ne sont pas assez en nombre pour empêcher les excès, quoique six bataillons d’infanterie et quelques escadrons de cavalerie soient déjà arrivés. Des renforts sont encore attendus. Dans la nuit d’avant-hier, les grévistes se sont livrés à des actes de pillage dans quelques villages des environs d’Ostrau.
- Hier, après-midi, il y a eu une collision très sérieuse à Witkowist, entre lés ouvriers et la troupe. Les soldats ont attâqué lès premiers. Ils oiit tiré ; trois des assaillants ont été tués et beaucoup blessés.
- On craint le manque des charbons à Vienne, et par suite un grand trouble dans l’activité industrielle.
- Vienne, 24 Avril.
- A Biala (Galicie), les ouvriers et ouvrières des filatures, fabriques de machines, de meubles, etc., sê sont mis en grève. Là troupe a fait feu sur la foule qui pillait des magasins. On compte plusieurs morts et de nombreux blessés.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 2<H
- TOUS PAYS
- Les Manifestations du 1er mai.— Au moment où paraîtront ces lignes, des manifestations auront lieu dans un grand nombre de villes en faveur de la réduction, à huit heures de la journée de travail. L’opportunité de ces manifestations a été diversement appréciée, et leur efficacité laisse encore bien des doutes. Ce qui frappe surtout, c’est le caractère universel et général de la revendication. Pour notre part, réserve faite de l’examen des moyens d’application et des conséquences économiques *d’une pareille mesure, nous appelons de tous nos vœux, le moment où, par suite de la diminution de l’effort physiologique dépensé à l’atelier, à l’usine, à la manufacture, au chantier, l’ouvrier pourra mettre une force intellectuelle et morale de plus en plus grande, au service de la cause du travail qui est celle du progrès et de l’humanité.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’IDÉE MARCHE
- « Il faut bien le^dire, si paradoxal que cela paraisse, en refusant de soumettre à un arbitrage le différend survenu entre elle et le Portugal, l’Angleterre, je veux dire son gouvernement, a rendu, tout en paraissant la desservir, un vé-table service à la cause de la paix.
- « Ne vous récriez pas!. . . car je 11e fais pas difficulté de reconnaître avec vous qu’en déférant au désir exprimé par le petit Portugal, et en ne laissant pas protester la signature solennellement apposée au bas de l’acte final de l’avant dernière conférence de Berlin, la Grande-Bretagne eût rendu à la cause qui vous est chère un service non moins signalé, sans autre risque à courir que la perte d’un peu d’influence sur un obscur morceau d’Afrique, risque amplement compensé, d’ailleurs, par la certitude de l’approbation et de l’estime du monde éclairé.
- « Mais puisqu’il a plu à l’Angleterre de faire de la démonstration par l’absurde et de vouloir jouer quand même le rôle ingrat de repoussoir, il serait malséant de ne pas reconnaître qu’elle s’en est tirée à ravir, et déloyal de ne pas lui laisser le bénéfice de son joli succès. . .
- « Chacun prend son bien où il le trouve. Or, les amis de la paix ont pu faire ample cueillette pendant les deux ou trois semaines qui ont suivi le brutal ultimatum de lord Salisbury. Jamais, en effet, on n’avait autant parlé d’arbitrage, et cela dans toutes les sphères.
- « Mes occupations me retiennent une bonne partie de la journée dans les milieux parlementaires. Eh .'bien, j’ai été frappé du chemin parcouru, en peu de temps, par l’idée d’arbitrage, dans l’esprit des hommes qui ont reçu la mission de veiller sur des millions d’existences et sur la fortune de la nation. Dans ces moments de crise internationale, ils aperçoivent, sans doute, plus distinctement suspendue sur leur tête, comme une épée de Damoclès, l’effrayante responsabilité d’une guerre.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- « Faudra-t-il encore beaucoup d’alertes semblables, pour que le Parlement s’empresse d’accorder à l’arbitrage ses lettres de grande naturalisation?
- p « A la presse d’informations, cette inconsciente semeuse d’idées, doit revenir, en toute justice, une bonne part du progrès accompli, car sans y mettre malice, elle s’est fort employée dans ces derniers temps à populariser l’idée d’arbitrage.
- « J’ai la conviction intime que jamais le sentiment de la justice et des avantages de cette solution pacifique des conflits n’avait aussi profondément pénétré dans la conscience populaire qu’en cette circonstance où l’on n’a pu, et pour cause, en apprécier les effets. »
- Tel est ù peu près le langage que nous tenait dernièrement un journaliste de nos amis, brave garçon aux tendances pacifiques, et qui croit devoir, au milieu dans lequel il vit, d’affecter un scepticisme qui n’est pas dans sa nature.
- « Nous qui avons foi dans la justice, nous qui avons foi dans le triomphe définitif de la saine morale, nous qui avons l’esprit tourné vers un autre ordre de choses, nous qui hâtons de nos vœux ardents et de notre labeur assidu l’aube du jour nouveau, nous vous disons avec l’apôtre : « La nuit va finir, le jour est proche, tendez la main à ceux qui n’ont qu’une foi débile. »
- « Oh ! oui tendons-leur la main, soutenons-les, réconfor-tons-les, ravivons en eux l’espoir que jam novus... nascitur ordo; oui, le nouvel ordre est déjà né, parce qu’il est déjà dans votre conscience, et ce qui est maintenant le secret des cœurs sera demain le cri d’enthousiasme du peuple ; ce qui maintenant est la lumière de quelques âmes sera demain le rayon de soleil resplendissant qui illuminera, réchauffera, ravivera, régénérera toutes les nations ».
- C’est par les belles paroles qu’on vient de lire, que le capitaine Siccardi, en terminant son éloquente conférence sur les guerriers, au Consolato operaio de Milan, saluait le réveil de la consciènce humaine aux idées de justice et de paix.
- De nombreux symptômes donnent raison aux apôtres de la paix et leur ramènent les indécis et les timides. La guerre à la guerre se poursuit avec une vigueur croissante.
- Les sociétés de la paix indiquent aux gouvernements le
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- LE DEVOIR
- chemin de la justice et du droit ; Cremer, en Angleterre, et Van Put, en Belgique,, à l’occasion d’une consultation solennelle des États de l’Europe, demandent, au pouvoir exécutif de leur pays respectif, de proposer un vœu tendant au désarmement général de toutes les puissances; la Ligue internationale de l’enseignement travaille à la confédération des instituteurs du monde entier, ces maîtres de l’avenir; en même temps s’établit entre les travailleurs de tous les pays un courant de fraternité tellement irrésistible que l’empereur autocrate d’Allemagne s’y jette à corps perdu pour ne pas. être-brisé par lui; le pape lui-même proclame la guerre la plus criminelle des entreprises, et à l’autre pôle de la politique, les étudiants de Milan font appel à leurs camarades d’Italie pour combattre ensemble le bon combat.
- Pendant ce temps, peu à peu les idées pacifiques se traduisent en faits;
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- La commission du bien public du congrès pan-américain réuni à Washington, a présenté un rapport tendant à ce que toutes les contestations entre les républiques américaines et les nations européennes soient réglées par la voie de l’arbitrage.
- *
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- Une sentence arbitrale vient d’être rendue par M. Edmund Monson, ministre plénipotentiaire du gouvernement anglais à Athènes, à propos d’un différend, vieux de trente-six ans, entre les Etats-Unis et le Danemark.
- Dans les années 1854-55, le vapeur Bon-Franklin et la barque Catherine-Augusta, deux navires des Etats-Unis, auraient été saisis et détenus par les autorités danoises de l’île Saint-Thomas (Antilles).
- Pour ce double fait, le gouvernement des Etats-Unis réclamait une indemnité du gouvernement danois.
- L’arbitre choisi s’est prononcé contre toute indemnité par des considérants qu’il serait trop long de relater ici.
- C’est là sans doute un cas fort minime d’arbitrage international, mais du petit au grand le procédé ne diffère en rien.
- * #
- Des négociations avaient été engagées entre la France et les Pays-Bas pour arriver à une délimitation des territoires contestés de la Guyane.
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- Ces négociations avaient abouti à la désignation d’un arbitre dont la France avait accepté d’avance la décision.
- Les Pays-Bas, au contraire, s’étaient réservés de soumettre la sentence de l’arbitre à la ratification du Sénat.
- Le Czar qui était l’arbitre choisi s’était récusé en raison des réserves faites par la Hollande.
- Les pourparlers n’en ont pas moins été poursuivis entre le gouvernement français et le gouvernement de La Haye et viennent d’aboutir a une solution.
- Le gouvernement des Pays-Bas a fait connaître, en effet, au gouvernement français qu’il s’en remettrait ainsi que lui à la décision de l’arbitré, quelle qu’elle fût.
- Dans ces conditions, le Czar a définitivement accepté la mission d’arbitre qui lui était offerte.
- *
- * *
- Nous avons publié, dans notre dernier numéro, une 'proposition dü. sénateur espagnol de Marcoartu, en vue d’établir l’arbitrage international. Cette proposition, déjà adoptée en première lecture au Sénat, reviendra en deuxième lecture après les vacances de Pâques. L’auteur de la proposition a reçu à cette occasion de nombreuses lettres de félicitations de France, d’Angleterre, d’Autriche et d’autres Etats européens. Ces lettres font prévoir des manifestations analogues dans les Parlements de divers pays, notamment en Danemark et en Autriche.
- Nous publions, dans la chronique parlementaire, le texte de la proposition soumise à la Chambre française par M. Boyer.
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- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRA&E INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du 21 février 1890 Présidence de M. Bernardot.
- Sont présents au bureau : MM. Doyen, assesseur et Sarra-zin, secrétaire-trésorier.
- M. Bernardot donne lecture de la correspondance relative à la société et notamment de celle concernant la protestation signée par le Comité, au sujet du conflit anglo-portugais. Cette démarche, comme l’on sait, a été faite simultanément par treize autres sociétés de paix de divers pays et la protestation, reproduite par tous les journaux, a été envoyée aux deux gouvernements en désaccord.
- Il donne ensuite lecture d’un remarquable article de M. Lucien-Victor Meunier, dans le Rappel, sur le rôle des sociétés de paix.
- Sur la proposition du secrétaire-trésorier, 100 almanachs de la Paix, achetés pour la propagande, seront répandus au prix modique de 10 centimes.
- L’assemblée décide l’envoi d’une somme de 30 fr. à M. Hippolyte Destrem, à Paris, 39, rue de Châteaudun, pour l’aider dans la propagande et la diffusion incessante des idées de paix et d’association.
- Le secrétaire-trésorier a la parole pour faire connaître la
- situation financière de la société.
- Elle avait en caisse de l’association du Familistère au 24 octobre 1889 .................................. 599.13
- Les cotisations perçues en janvier 1890 ont été de 112.90 En possession du secrétaire-trésorier 100 almanachs de la Paix qu’il convient d’estimer . ... 10.»»
- Dans sa caisse............................................ 25.45
- Total...................................... 747.48
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL 237 Prélèvement du 27 octobre 1889, pour achat de 200
- almanachs .....................................40.»»
- Salaires payés à l’ouvrier chargé de la
- préparation de la salle. . . 1.90
- Eclairage................................... 6.30
- A déduire............... 48.20
- En avoir au 27 février 1890 ....................... 699.28
- M. Sarrazin ayant accepté de faire une causerie, explique à l’assemblée que la question de la paix est plus complexe qu’il ne semble au premier abord. Elle n’est pas circonscrite dans les étroites limites des faits de guerre qui ont lieu sur les champs de bataille, non plus que dans l’examen des tournois journaliers de la diplomatie. La paix dépend aussi d’une foule de facteurs divers tels que du bon choix des mandataires pour représenter le peuple aux assemblées nationales; de la situation économique des travailleurs au point de vue du bien-être : des conditions du travail ; de l’instruction plus ou moins répandue ; de la forme du gouvernement, etc. etc. M. Sarrazin constate, depuis quelques années surtout, une regrettable tendance d’une partie de,la démocratie et de la presse, à tomber dans des excès de langage qui lui paraissent aussi condamnables que dangereux, en ce sens qu’ils font le jeu des ennemis héréditaires et irréconciliables de la République.
- Sans avoir aucunement l’intention de dire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », puisque les vices de l’organisation sociale sautent aux yeux, il convient de juger plus froidement, et surtout d’exprimer son jugement moins maladroitement, de façon à ne pas jouer le rôle de dupe. 11 sera peut-être bon, pour apporter quelque lumière dans cet examen, de se reporter en arrière, ne fût-ce que d’un siècle ou deux. Les faits sociaux, pour être exactement appréciés ont besoin d’être considérés à distance, comme cela a lieu pour les tableaux de certains grands maîtres. Vus de près, ils paraissent composés d’une quantité de pâtés, d’amas de couleurs sans ordre, sans soin, rendus encore plus incohérents par le jeu de la lumière. Si l’observateur s’éloigne de 4 ou 5 mètres, au contraire, l’œuvre lui apparaît sous le jour qu’a voulu lui donner l’artiste, avec la justesse des tons, l’harmonie des poses, l’ensemble de la composition, toutes les qualités, en un mot, qui font les œuvres durables dues au génie.
- Si les améliorations ont été si lentes à se produire depuis
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- l’immortelle Révolution de 89 et surtout depuis que la démocratie se trouve en possession de l’outil incomparable qui lui a été mis entre les mains par la conquête du suffrage universel, ne doit-on pas en faire remonter en partie la cause à la démocratie elle-même qui se sert de ce droit avec une grande maladresse encore,avec une regrettable incohérence. Ne la voit-on pas, en effet, se déjuger complètement d’une législature à l’autre, au lieu de montrer qu’elle progresse de plus en plus en lumière.
- La souveraineté du Peuple est trop encensée de nos jours, tout autant par nos ennemis qui veulent la déconsidérer, la ridiculiser, que par 'des amis peu prévoyants; il est bon, parfois utile, profitable, de faire entendre des vérités, fussent-elles dures.
- d Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue » a dit Boileau.
- L’orateur fait ensuite une peinture éloquente de la situation du peuple sous l’ancien régime. Il montre à la veille de 1789, le cinquième du sol français possédé par 150.000 membres du clergé, et un autre cinquième par la noblesse. Et ni noblesse, ni clergé, ne paient taxes ni impôt, et ne sont soumis à corvée.
- Le peuple seul supporte toutes ces charges, la misère est extrême. L’école la plupart du temps n’existe pas dans les communes et lorsqu’elle existe c’est une masure. M. Sarra-zin continue en ces termes :
- Ces tristes temps datent d’hier, et pourtant ils sont bien Changés à tous les points de vue, on en conviendra. Il faudrait être aveugle aussi pour ne pas voir qu’il souffle aujourd’hui un vent de rénovation, de justice, par tout le globe. En France, surtout, on ne peut ouvrir un de ces journaux répandus à des centaines de mille d’exemplaires sans y rencontrer les problèmes sociaux traités souvent de main de maître par des écrivains distingués, érudits, consciencieux.
- On ne remet fréquemment sur le tapis, fil est vrai, que des questions posées par nos aînés de la grande révolution et qu’ils croyaient avoir résolues, sur lesquelles la nuit s’est faite depuis grâce à la complicité des classes privilégiées; mais notre époque tant maltraitée aura l’honneur de les avoir fait aboutir au moins en partie.
- L’orateur énumère quelques-unes des réformes réalisées ou qui sont sur le point d’aboutir : la loi sur la déchéance des parents indignes ; le décret sur les conditions d’admis-
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- sion des sociétés d’ouvriers aux adjudications de l’État; les propositions tendant à rendre l'arbitrage obligatoire dans les différends qui surviennent entre ouvriers et patrons; la proposition tendant a faire décider que la saisie-arrêt ne pourra frapper les salaires des ouvriers et des gens de service que dans une proportion fort restreinte, contrairement à la loi actuelle, cette mesure visant également les appointements des commis, employés et -petits fonctionnaires ne dépassant pas annuellement 2.000 francs ; la loi sur les syndicats professionnels, celle sur l'assistance publique, sur l’assistance judiciaire, etc., etc.
- Un signe bien caractéristique du temps est de voir les souverains eux-mêmes s’emparer de ces questions et vouloir y trouver de promptes solutions. Alors même que ces hauts personnages manqueraient de sincérité et ne prendraient la tête du mouvement que pour l'enrayer,, il n’y a rien à craindre par la raison toute simple qu’aucune digue ne pourra jamais empêcher le torrent des idées, du progrès humain. Après avoir lutté contre ce torrent, ils seront réduits, épuisés, à le suivre et à se laisser entraîner par lui.
- M. Sarraz'in parle assez longuement de la bienfaisance publique qui multiplie partout, parallèlement aux efforts de l’Etat, les établissements de charité publique. Il cite les asiles de nuit, les asiles du travail, l’œuvre du pain pour tous, etc. Assurément on ne peut que louer semblable manière d’agir, mais il importe de ne pas perdre de vue que ce sont là des mesures transitoires résultant de notre imperfection sociale, que Tendra inutiles le meilleur ordre de choses que réalisera le vrai socialisme.
- M. Sarrazin termine par un extrait de l’œuvre posthumé si remarquable de M. Godin : La République du Travail, œuvre, dit-il, qui devrait être entre les mains de tous ceux qui ont un réel souci du bonheur de leur pays et le désir de s’instruire sur une foule de points encore trop peu connus des questions sociales.
- Dans ce passage qui est d’actualité puisqu’il s’agit de l’impôt, M. Godin montre l’accroissement continu des charges publiques insuffisantes à parer aux besoins de notre société actuelle et la nécessité d’entrer dans la voie des réformes sociales ou de se résigner à faire banqueroute.
- La séance est levée à 10 heures.
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- NOTA. — Les idées de Paix et d’Arbitrage occupent chaque jour une place plus grande dans les préoccupations des esprits éclairés. Le jour approche où elles s’imposeront absolument pour le bonheur de l’humanité. Dès maintenant il est du devoir de tous de contribuer à les répandre activement.
- Pour faire partie de la Société de Paix du Familistère, envoyer adhésion à M. Sarrazin, secrétaire-trésorier. La cotisation, payable d’avance est de 1 fr. 20 par an.
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- On lit dans Y Emancipation :
- M. Dequenne, directeur du Familistère, a bien voulu adresser des remerciements au rédacteur de YEmancipation qui, dans sa conférence, publiée dans le journal du 15 février, a réfuté les appréciations erronées publiées dans la Revue des deux-Mondes. « On ne pourrait mieux dire, ni mieux dépeindre cette oeuvre grandiose créée par un homme de génie, » écrit M. Dequenne, « il est vrai que vous pouvez en parler et la juger en connaissance de cause; il serait à désirer que ceux qui en parlent et l’apprécient, l’eussent vue et connue comme vous, ils ne s’exposeraient pas à commettre des erreurs et des injustices. »
- SOCIETE INDUSTRIELLE DE SAINT-QUENTIN ET DE L’AISNE
- Le Conseil d’Administration de la Société industrielle, dans sa séance du 2 courant, a nommé membres titulaires de la Société, Messieurs : Carlier Alfred, Président du Comice agricole de Saint-Quentin, Dequenne et Cie, Société du Familistère de Guise, Lesser et Garnier, Fabricants de tissus, à Bohain, Gadel Charles, Mécanicien à Bohain, Seret fils aîné, Négociant en fers, à Saint-Quentin, Polydore Lacroix, Chaudronnier en cuivre, à Saint-Quentin, Huez Louis, fabricant de broderies, Lagnier-Roze, libraire, Poncet G., Entrepreneur de peinture, Martin Aristide, Entrepreneur de couverture, à St-Quentin.
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- L’ÉLECTORAT DES FEMMES COMMERÇANTES
- On se souvient que le Ministère du commerce et de l’industrie avait été chargé par la commission sénatoriale compétente de procéder à une enquête auprès des Chambres de commerce, à l’effet de prendre leur avis sur l’opportunité qu’il y a de conférer aux femmes commerçantes le droit à l’électorat commercial. Cette enquête est à peu de chose près terminée.
- 107 Chambres de commerce avaient été consultées. Un petit nombre d’entre elles se sont déclarées favorables à cette innovation, mais ce sont de beaucoup les moins importantes. Citons celles de Saint-Nazaire, Tours, Agen, Elbeuf, Chambéry, Armentières, Fougères, Tarare, Troyes, Besançon, Lons-le-Saulnier, Tourcoing, Fiers.
- Parmi les Chambres de commerce s’étant montrées hostiles à l’électorat commeréial des femmes, nous citerons : Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, Lille, Le Havre, Epinal, Caen, Cherbourg, Dieppe, Cognac, Bourges, Toulouse, Nantes, Orléans, Calais, Alger.
- En général, ces dernières font valoir, à l’appui de leur opinion, que la concession faite aux femmes de l’électorat commercial ne répond à aucun besoin, et qu’en tous les cas, elle aurait le grave inconvénient d’être un premier pas fait vers l’émancipation politique rêvée par Mlle Hubertine Auclerc.
- Elles ajoutent que, somme toute, les femmes patentées ne sont pas dans une situation autre que celle où se trouvent placés nombre de commerçants payant également patentes et qui, cependant, se voient refuser l’électorat commercial parce qu’ils ne résident dans l’arrondissement où ils sont établis que depuis un laps de temps inférieur aux cinq années exigées par la loi.
- Afin de hâter la solution de cette question, le Ministère du commerce et de l’industrie a adressé une lettre de rappel aux Chambres de commerce n’ayant point encore, fait connaître leur avis.
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- Dès que les réponses des retardataires seront parvenues à cette administration, le dossier sera transmis à la commission sénatoriale à laquelle il appartiendra de donner à cette affaire telle suite qu’elle comporte.
- Nous espérons bien que le Sénat ne fera pas sienne l’interprétation de la majorité des Chambres de commerce. Nous avons fait des réserves sur ce procédé d’information qui consiste à demander à des privilégiés s’ils sont d’avis de voir amoindrir leurs privilèges.
- En dehors des conclaves, composés de cardinaux nommés par le pape pour élire le pape, et des Académies qui se recrutent elles-mêmes, il n’existe guère de corps constitués, ayant une importance publique aussi considérable, dont la base électorale soit aussi étroite que celle des Chambres de commerce.
- Que veut dire cette considération que la concession faite aux femmes de l’électorat commercial ne répond à aucun besoin.
- Comment ? Telle importante maison de commerce aura droit à sa part de représentation au tribunal de commerce, tant qu’elle sera dirigée par M. X... ; elle perdra ce droit lorsqu’elle passera entre les mains de sa veuve ?
- L’assimilation des femmes commerçantes aux commerçants qui ne jouissent pas du droit électoral parce qu’ils ne résident pas depuis cinq ans dans l’arrondissement où ils sont établis, ne tient pas debout.
- Mais, après l’objection basée sur la crainte que cette première concession ne soit un premier pas vers l’affranchissement politique des femmes, il ne reste plus qu’à tirer l’échelle.
- L’ÉLECTORAT POLITIQUE DES FEMMES EN ANGLETERRE
- Un bill en faveur de l’extension des franchises parlementaires, aux femmes qualifiées pour prendre part aux élections municipales et locales, vient d’être présenté sous forme de résolution à la Chambre des Communes par M. Walter et M. Laren, au nom des membres favorables à la loi accordant l’électorat aux femmes.
- Le bill s’appuie sur la considération suivante :
- (( Il est à la fois injurieux pour les femmes de se heurter à un empêchement légal qui leur interdit de prendre part au vote dans les élections législatives, et contraire au prin-
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- cipe d’une juste représentation, si bien défini par les lois spéciales maintenant en vigueur et réglant les élections pour les conseils de ville ou de comté. »
- Beaucoup de conservateurs appuient cette motion ; car ni les libéraux, ni les conservateurs ne font une question de parti de l’extension des droits électoraux des femmes.
- On a calculé qu’il y avait une majorité à la Chambre en faveur de ces dernières. Mais on redoute que lcf question irlandaise, qui occupe la première place dans les préoccupations des divers partis, ne fasse encore ajourner cette réforme, comme elle en a déjà empêché tant d’autres.
- Une correspondance de Londres adressée à la Citoyenne donne quelques intéressants détails sur les sociétés anglaises qui s’occupent des droits politiques de la femme.
- Elles sont au nombre de trois :
- Au commencement de l’année passée, il n’y en avait qu’une seule, mais de grandes divergences d’opinions ayant éclaté à propos des règlements de la société, des meilleures méthodes de propagande, etc., elle s’est divisée et s’est reformée sous les titres « National Society » et « Central National Society ». La première ne demande le suffrage que pour les veuves et les femmes non mariées. La seconde, plus riche, plus puissante et plus progressiste que l’autre, fut représentée aux deux Congrès tenus l’an dernier à Paris par la secrétaire miss Balgarnie dont les deux excellents discours ont fait la plus vive impression.
- Cette Société est opportuniste et seconderait toute mesure ayant le suffrage pour but. La troisième, « Women’s Franchise Ligue », fondée il y a seulement quelques mois, représente une section encore plus avancée, qui demande que le suffrage soit accordé aux femmes mariées comme aux autres, dans les mêmes conditions qu’il est accordé aux hommes.
- La dernière Société, ajoute la correspondante de la Citoyenne, en demandant toute l’étendue de nos droits, est non seulement plus logique, mais plus politique. Puisqu’on trouvera probablement moyen d’émasculer le bill en comité (ce qui arrive souvent), pourquoi leur en fournirions-nous les moyens et l’excuse % Cette Société, la plus petite et la plus pauvre, mais active et enthousiaste, a déjà pu supprimer, par son influence, la clause excluant les femmes mariées, et elle ne sera pas insérée dans la résolution qu’on doit présenter à la Chambre. Pour le moment donc, les trois Sociétés travaillent dans un même but, chacune à leur façon.
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- Elles déployent la plus grande activité et les meetings se multiplient dans toutes les grandes villes d’Angleterre en faveur du droit de suffrage politique.
- LA SÉDUCTION
- La première chambre de la cour de Paris vient de rendre un arrêt qui consacre les principes suivants :
- La séduction d’une jeune fille, suivie de survenance d’enfant, peut donner lieu à dommages-intérêts, lorsque le séducteur prend, postérieurement à la séduction, l’engagement de réparer ses torts, et bien qu’il ne soit pas établi que les relations aient été précédées de promesses de mariage.
- Mais, dans ce cas, les dommages-intérêts ne sauraient affecter, pour partie, le caractère de pension alimentaire subordonnée à la vie de l’enfant, une telle disposition portant indirectement atteinte à l’interdiction légale de la recherche de la paternité.
- Et maintenant, à quand la suppression de l’interdiction légale de la recherche de la paternité ?
- JOURNAL (( LE DROIT DES FEMMES »
- On lit en tête du numéro du 6 avril courant de l'excellente Revue, fondée voici vingt-deux ans déjà par l’apôtre du droit des femmes, M. Léon Richer, la déclaration suivante :
- AFFIRMATION NÉCESSAIRE
- Sur la demande expresse de plusieurs de nos alliées de l’Étranger, nous donnons, à dater d’aujourd’hui, à notre publication, la qualification qui lui appartient en réalité depuis ;le jour (30 juin 1889) ou, dans une séance à laquelle assistaient la plupart des dames étrangères qui avaient participé aux travaux de notre Congrès, s’est constituée la Fédération internationale pour la revendication des droits de la femme.
- On se souvient de cette importante séance dont nous avons rendu compte dans notre numéro du 21 juillet 1889.
- A l’unanimité, M,. Léon Richer a été élu président effectif de la Fédération et Paris désigné comme siège central.
- De plus, également à l’unanimité, Le droit des Femmes a été choisi comme organe officiel de la Fédération.
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- Aussi, à partir de ce moment, la part faite aux nouvelles étrangères s’est-elle considérablement accrue, grâce aux communications de nos dévouées représentantes.
- On demande aujourd’hui que le caractère spécial de notre publication s’affirme par un sous-titre nettefnent explicatif.
- Le sous-titre proposé, que nous adoptons est celui-ci :
- REVUE INTERNATIONALE DU MOUVEMENT FÉMININ
- ORGANE OFFICIEL DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE
- Nous hésitions, par modestie, à l’indiquer. On nous fait observer que c’est un tort pouvant donner lieu à une regrettable confusion : nous ne pouvons que remercier nos amies et faire ce qu’elles nous demandent.
- Voilà donc notre publication présentée sous son véritable jour.
- Non seulement nous défendrons le droit de la femme en France, mais nous soutiendrons ses légitimes revendications partout, sans préférence ni distinction de nationalité.
- Nous rappelons à nos* lecteurs que Le Droit des Femmes paraît le 1er et le 3mo dimanche de chaque mois, et que ses conditions d’abonnement sont les suivantes :
- France et Algérie. Étranger.
- Un an..........10 fr. >»> — Un an...........12 fr. »»
- Six mois.......... 5 50 — Six mois...........7 »»
- Les abonnements partent des 1er Janvier, 1er Avril, 1er Juillet et 1er Octobre de chaque année.
- Bureaux : 4, rue des Deux-Gares, Paris.
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- BULLETIN DE L’UNION UNIVERSELLE DES FEMMES
- ABONNEMENTS :
- Un an...........8 fr. | Six mois. . . . . 4 fr.
- Un Numéro..........................1 fr.
- Un-numéro spécimen est envoyé gratuitement à chaque personne qui en fait la demande.
- S’adresser à madame Mary a CHÉLIGA-LOÉYY 9, Rue Gager-Gabillot (Quartier Vamjirard)
- à Paris.
- La publication paraît le 15 de chaque mois.
- Chaque numéro est orné du portrait d’une femme célèbre et méritante. Une biographie accompagne le portrait. L’Union universelle des Femmes, fondée le 30 Juin 1889,
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- a pour but d’établir des relations directes entre les personnes qui, dans tous les pays du monde, participent au travail intellectuel et matériel, ayant en vue le développement et l’amélioration du sort des Femmes.
- Le Bulletin de -VUnion universelle des femmes a pour but de faciliter ces relations et de se rendre utile par ses renseignements. Aussi se propose-t-il d’ètre toujours au courant des faits marquants de l’histoire du progrès féminin dans les sciences, dans les arts, dans l’industrie, dans la pédagogie, dans tout ce qui touche aux institutions et aux carrières accessibles aux Femmes dans le monde entier. *
- Nous avons en mains les trois premiers numéros de cette excellente publication qui nous paraît tout à fait digne d’être recommandée à nos lecteurs.
- OUVRAGES REÇUS.
- t
- Œuvre des libérées de Sfc-Lazare, brochure de 90 pages, vendue au profit de l’œuvre. Prix 1 franc, au siège de la Société, 28, place Dauphine, Paris.
- Voici les en-tête des chapitres de cette intéressante brochure :
- j— Hier et aujourd’hui. — L’œuvre et son but. — Les moyens d’action.
- II— Le secrétariat, — Services divers.— Statistique.
- III— Asiles temporaires.— De leur but.— De leur organisation. IV — Du patronage.— Solidarité des œuvres de patronage. —
- Solidarité internationale.
- V— Réponses à quelques objections.
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- * *
- Le patronage des libérées, brochure de 12 pages, par M. G. Bogelot.
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- * &
- Republica românà, de G. A. Filtis membru in clubul national libéral.
- Brochure de 28 pages en vente à Bucarest, Roumanie, Ti-pografia si libraria scolelor, Enin D. Baltenu.
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- OUVRAGES REÇUS
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- La foi, la force, et la raison par J. Putsage, brochure de 60 pages in-8°.
- En vente à Bruxelles, Imprimerie veuve Monnom, 26, rue de l’Industrie.
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- * *
- Les accidents du travail par Louis Bertrand, brochure de 20 pages, en vente au prix de 25 centimes ù Bruxelles. Messageries de la presse, 16, rue du Persil.
- .
- %
- L’anti-égoïste, bulletin de la Société d’altruisme.
- Ce bulletin est entièrement gratuit. Pour le recevoir et faire partie de la Société, il suffit d’en faire la demande. S’adresser pour tous renseignements au Directeur-gérant, M. G. Casse, 2, rue Sarrazin, Nantes, Loire-Inférieure.
- * *
- La philosophie de l’avenir, revue du socialisme rationnel fondée par M. Frédéric Borde, paraissant tous les deux mois. Abonnement postal: un an 6fr.; six mois Sfr.
- Rue Mouffetard, 108, Paris.
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- * #
- La Revue Socialiste, journal mensuel d’études politiques et sociales. Bureaux : 8, rue des Martyrs, Paris.
- Abonnements'. France: Six mois, 9 fr. ; un an 18 fr.
- Les mandats au nom de M. Rodolphe Simon.
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- La Lumière a commencé sa neuvième année d’existence le 27 janvier 1890.
- La Lumière est une revue mensuelle de philosophie, de science et de morale.
- Abonnement pour la France..........................6fr.
- PInvoyer les mandats à L. GRANGE, boulevard Montmorency, 75, Paris-Auteuil.
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- ACADÉMIE JASMIN
- Siège : Rue Auguste Gué, 38, AGEN.
- L’Académie Jasmin, une des plus anciennes et des plus importantes du Midi, fondée après la mort du poète ouvre,
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- à l’instar des Jeux Floraux, des concours solennels et internationaux de prose et de poésie.
- Les prix décernés en assemblée générale consistent en une somme de cent francs, et une branche de Jasmin en vermeil. Des médailles et des mentions seront en outre distribuées.
- Pour toutes les conditions du Concours, s’adresser au Secrétaire général de l’Académie, rue Auguste Gué, 38, qui enverra gratuitement le programme.
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- ASSOCIATION UNIVERSELLE.
- Concours de l’Académie des Palmiers.
- EXTRAITS DES STATUTS.
- Art. XIX. — L'Association universelle met à la disposition de l’Académie des Palmiers, sa Commission littéraire et artistique, une somme d’argent et un certain nombre de médailles, destinées à être données en prix, applicables indifféremment à la Poésie, à la Prose, à la Musique, à la Sculpture, à la Peinture, aux Sciences diverses, et aux personnes qui ont bien mérité de l’humanité.
- Art. XX.t— En vertu de cette délégation l’Académie des Palmiers organise deux concours par an, — un tous les six mois, — gratuits pour les sociétaires, afin de provoquer une noble émulation et pour mettre en lumière les talents et en relief les actions louables.
- Art. XXI. — Le premier, dit concours simple, se clôt le 30 avril ; le second, dit grand concours annuel, le 31 décembre. Ces termes sont de rigueur.
- Tout le monde peut prendre part au premier et au second de ces concours, ou à tous les deux successivement. Pour plus amples renseignements, demander 1 ’Annuaire 1889-90, envoyé franco contre 1 fr. 20 en timbres-poste, adressés au Secrétariat général, 5, rue Carnot, Courbevoie-Paris (France).
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- La société nouvelle, revue internationale : Bureaux : Bruxelles : 26, rue de l’Industrie. — Paris : 12, rue des Pyramides, librairie Albert Savine. — Prix du numéro : 1 franc.
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- Application de l’Aimant (Magnétisme minéral) au traitement des maladies, par H, Durville, Prix 1 fr., à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri.
- Cet ouvrage contient un historique de l’application de l’aimant en médecine, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.
- Le magnétisme humain considéré comme agent physique, par H. Durville. Prix : 60 centimes à la même
- librairie.
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- Les cahiers des paroisses rurales des élections 'de Valence, Romans, Montélimar en 1789 par F. Baboin.
- Brochure de 32 pages, en vente à 50 centimes, chez A. Teyssier et Cie, Valence, Drôme.
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- Études sociales par le docteur Burggraeve, cinquième édition. Editeur G. Carré, 58 rue St-André-des-Arts, Paris.
- Essais de sciences maudites.— I. Au seuil du mystère
- par Stanislas de Guaita. — Paris, Georges Carré, éditeur, 58. me St-André des Arts.— Un vol. in-81, 6 fr.
- Nouvelle édition corrigée, augmentée et refondue en divers points, avec deux belles figures magiques d’après Khunrath et un appendice entièrement inédit.
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- [suite)
- — Rentrons vite, mon enfant. Tu parles d’une pauvre petite voix si abattue qu’on dirait que tu as envie de pleurer. »
- Encore cette fois je ne répondis rien, parce que je ne savais que répondre. En effet, j’avais une vague envie de pleurer; mais comme je ne savais pas pourquoi, je me contentai de me cramponner à la main de grand-père.
- Comme il faisait tout à fait nuit, les lueurs apparaissaient çà et là aux fenêtres des maisons.
- Le petit chemin que nous suivions faisait dans ce temps-là un coude avant de déboucher sur la grande route qui forme l’unique rue de Montigny-sur-Indre. Juste au coude, le petit chemin traversait une espèce de cour de ferme, de forme irrégulière, bordée d’un côté par une maison d’habitation et de l’autre par une espèce de grange. Une lumière brillait à Tune des fenêtres de la maison d’habitation. Dès que je l’aperçus, je compris tout d’un coup pourquoi j’avais le cœur gros et lourd. La maison qui faisait face à la grange appartenait à Camus, le jardinier-maraîcher, père de mon camarade Camus.
- La vue de la lumière me fit penser à Camus, et je me souvins que j’avais une affaire très désagréable à régler avec Camus.
- Au milieu des événements de la soirée, j’avais complètement oublié cette affaire. Comme le calme des champs, par une belle soirée d’été, est très favorable aux mystérieuses opérations de la mémoire, il s’était fait en moi, à mon insu, un travail de réflexion qui avait abouti, non pas à une idée claire et nette de ma situation, mais à un malaise vague et à une sorte d’appréhension, qui, pour être encore indéterminée, n’en était que plus pénible et plus menaçante.
- A la vue de la lumière, tout me revint à l’esprit. Mon sang ne fit qu’un tour, et je me dis : « Si je n’étais pas avec grand-père, je n’oserais pas traverser cette cour-là. »
- Voici exactement ce qui s’était passé entre Camus et moi. Un
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- peu avant la classe du soir, Camus était arrivé dans la cour l’école apportant des figues dans une petite corbeille de joncs marins, qu’il avait tressée lui-même, car il était très adroit de ses mains.
- Comme j’aime beaucoup les figues et que celles-là étaient très appétissantes, je ne pus m’empêcher/ de rôder autour de Camus, espérant qu’il m’en donnerait peut-être une, quoique nous ne fussions pas trop bons amis.
- Il suivait mes mouvements du coin de l’œil, et je vis qu’il disait tout bas quelque chose à deux ou trois de ses amis, j’aurais dû m’éloigner en ce moment ; mais la gourmandise est sourde et muette et ne raisonne jamais.
- « Elles sont belles, n’est-ce pas ? » me dit Camus avec une douceur engageante.
- L’eau me vint à la bouche ; je me rapprochai vivement du groupe, et je répondis à Camus :
- « Je n’en ai jamais vu de si belles.
- — Je les ai choisies une à une, dit-il en clignant l’œil du côté de ses amis.
- — C’est comme du miel ! repris-je avec enthousiasme.
- — N’est-ce pas que tu en mangerais bien une ?
- — Je t’en réponds.
- — Ce sera pour une autre fois, » me dit-il en ricanant. Les autres se mirent à ricaner aussi, et quand chacun eut sa figue en main, ils s’approchèrent de moi, et en signe de dérision se passèrent lentement l’index sous le nez. C’est un signe bien connu à Montigny-sur-Indre et peut-être ailleurs, et qui veut dire : « Cela te passe sous le nez ! »
- Je rougis de colère et de désappointement, et je m’écriais : « Vous êtes des goulus et des goinfres !
- — Et toi donc, répliqua prestement Camus ; au moins, moi, quand j’ai des figues, j’en donne à mes amis. Quand tu as des pralines ou du sucre d’orge, tu n’en donnes à personne ! »
- Hélas! c’était vrai. Pas plus lard que l’autre jeudi, M. le comte de Vauroyer m’avait donné un petit sac de dragées. Je les avais toutes mangées à la sourdine pendant la classe, croyant que personne ne s’en apercevrait. J’étais donc dans mon tort.
- Mais il ne suffit pas de sentir qu’on est dans son tort pour en convenir franchement ; il arrive même que les gens qui sont dans leur tort n’en sont que plus irrités contre les autres. Du moins, c’est ce qui m’arriva à moi.
- D’un coup d’œil furtif, je mesurai l’espace qui me séparait de la porte de la classe, et je m’assurai que le père Barré
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- était dans sa chaire ; alors, prenant mon élan, je me précipitai vers la classe en criant : « Patte-à-ressort ! »
- Camus avait la jambe droite un peu plus courte que la gauche ; quand il marchait vite et surtout quand il courait, cette malheureuse jambe droite avait des mouvements secs et nerveux, absolument comme si elle avait été mue par un ressort. Les écoliers en général sont sans pitié et sans générosité. Je ne sais quel mauvais plaisant avait imaginé d’ap-ler Camus : « Patte à ressort ; » le mot fit naturellement fortune. Camus commença par se fâcher tout rouge, et prit l’habitude de venger cette injure à coups de poing. Comme il avait d’ailleurs du bon sens et un caractère dix fois meilleur que le mien, il finit par rire de son sobriquet, qui était devenu une espèce de surnom à la façon romaine. Il ne le trouvait injurieux que quand l’intention était évidemment blessante et injurieuse à dessein.
- Au moment où je m’élançais vers la porte de la classe, après avoir crié : « Patte-à-ressort », avec l’intention de le blesser au vif, il m’arriva un petit accident que je n’avais point prévu.
- Mon pied buta contre une des racines du gros marronnier que nous avions déchaussé pour nous amuser, et je m’étendis tout de mon long dans la poussière.
- Comme ma poitrine avait porté violemment contre le sol, j’éprouvais une espèce de spasme nerveux, et je demeurais quelque temps sans penser à rien.
- Quand je me relevai, Camus et ses amis se trouvaient entre la porte et moi.
- « Je n’ai pas voulu te frapper à terre, me dit Camus en approchant sa figure tout près de la mienne. Maintenant que te voilà debout, à nous deux !
- — Laisse-moi tranquille! criai-je tout haut, espérant attirer l’attention du père Barré.
- — Tu m’as appelé Patte-à-ressort.
- — Oui, après ?
- — Je te défends de le répéter.
- — Patte-à-ressort ? » m’écriai-je avec une rage froide. Camus me prit par les deux oreilles et me les tira rude-
- dement. Je me mis à crier. Le père Barré apparut sur la porte, une plume taillée sur l’oreille, une plume à tailler daus la main gauche, son canif à manche de corne dans la main droite.
- « Encore des batailles ! dit-il d’un air très mécontent.
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- — Il me tire les oreilles et je ne lui ai rien fait, » m’écriai-je d’une voix haletante.
- Les amis de Camus se récrièrent.
- « H m’a appelé Patte-à-ressort ! dit Camus, en manière d’explication.
- — Tune devais pas faire cela, me dit gravement le père Barré.
- — C’est lui qui a commencé ; il m’a appelé goulu et goinfre. »
- Encore une fois mes ennemis se récrièrent avec indignation, et Camus expliqua ce qui s’était passé. Le père Barré écoutait d’un air préoccupé, la tète penchée, les yeux fixés sur moi, et se tapotant le nez avec le manche de son canif.
- « Tout cela n’est guère joli et 11e te fait guère honneur, dit-il en levant les sourcils très haut.
- — C’est lui qui a commencé ! repris-je avec une stupide obstination.
- - Je suis sûr que non, dit le père Barré, et tous tes remuements de tête ne m’ôteront pas cela de l’idée. «
- Selon mon habitude, pendant qu’il me parlait, je remuais la tète de haut eii bas, avec irritation, par saccades, et je marmottais entre les dents : « C’est lui qui a commencé, c’est lui qui a commencé ! »
- « Supposons, me dit doucement le père Barré, que c’est lui qui a commencé ; est-ce que tu aurais jamais dû lui reprocher une infirmité à laquelle il ne peut rien changer y S’il t’a appelé goulu et goinfre, il t’a dit la vérité sous une forme un peu dure, voilà tout ; car, mon garçon, tu es certainement porté sur ta bouche ; c’est un vilain défaut que la gourmandise.
- — C’est lui qui a commencé !
- — C’est convenu. Nous disons donc que la gourmandise est un vilain défaut ; mais c’est un défaut dont on peut se corriger. Je ne dis pas que Camus soit chargé de te corriger de tes défauts; mais s’il a manqué de charité, au moins il n’a pas manqué de justice, et toi tu .as manqué de justice.
- — C’est lui a qui commencé !
- — Tu as manqué de justice et de bonté, car il est certain que tu n’es pas bon. Oh ! branle la tête tant que tu voudras, tu n’es pas bon, et cependant tu as l’exemple de ton grand-père sous les yeux. »
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- LE DEVOIR
- CHAPITRE VI
- Aveux. — Résolution héroïque.
- L’heure de la classe était arrivée. Le père Barré sonna la ' petite cloche, et tous les écoliers s’empressèrent d’entrer en se bousculant un peu, naturellement.
- Mon histoire s’était répandue. Tout le monde me regardait, et les écoliers les plus rapprochés de moi ne se gênaient pas pour m’appeler à demi-voix : « Goulu » et « goinfre ». Assis à ma place, l’oreille droite dans la paume de la main droite, je remuais la tête, et je marmottais machinalement : v C’est lui qui a commencé. »
- Corjame j’avais la tête montée, le père Barré évita de m’interroger, de peur d’avoir occasion de me punir.
- Voyant cela, je résolus de le contrarier en demandant à être interrogé. Deux ou trois fois je levai la main, sans qu’il eût l’air d’y faire attention. Le sang me monta à la tète ; je me mis à agiter le bras et à faire claquer mes doigts bruyamment.
- Pour se débarrasser de mon importunité, il finit par me faire un signe de tête qui voulait dire : « Eh bien ! réponds, puisque tu y tiens tant. »
- Je répondis tout de travers; je m’obstinai à rester debout et à parler quand il me fît signe de me taire.
- Encore une fois, tous les regards se portèrent sur moi. Je perdis la tête, et je me laissai tomber lourdement sur mon banc, en répétant à demi-voix : « Injuste ! injuste ! c’est lui qui a commencé ! »
- Il y eut un oh ! d’indignation, suivi d’un long murmure à mon adresse.
- Règle générale, dans une discussion entre élève et maître, le public des écoliers prend résolument le parti de l’élève.
- Il faut que l’élève ait dix fois tort et se soit rendu absolument odieux pour que l’indignation publique s’en prenne à lui.
- Ce concert de murmures me fit peur et je me tournai du côté du mur. Le père Barré ne voulut pas abuser de sa victoire et m’abandonna charitablement à mes propres réflé-xions.
- (A suivre)
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE FÉVRIER 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes ......................................Fr. 2.374 55
- Dépenses........................................... 4.497 5o
- Déficit en Février.................. 2.123_00
- Seôlion des Dames
- Recettes................... ...................Fr. 605 65
- Dépenses................................... 1.033 75
- Déficit en Février.................. 428 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.......................................... 6.455 92
- Dépenses :
- Pensions............................... 2.619 06 \
- Nécessaire à la subsistance............ 1.105 45 s
- Allocations temporaires : j
- 15 retraites provisoires . . 792 80 ] I
- Allocations statutaires aux / f
- malades................... 27 20 /
- Allocations extra-statutai- V i
- res:veuves,orphelins,etc 297 70 •! 1.117 70 \
- Allocations aux Réservistes 56 00 ’
- Divers, appointements, médecins, pharmaciens, sages-femmes, etc........... 571 30 ; 5.469 51
- Boni en Février................... 986 41
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes........................................Fr. 676 85
- Dépenses............................................ 826 63
- Déficit en Février................. 149 78
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- xMontant desrecettesdu 1er Juillet 89 au 28 Févr. 1890 82.996 65 Montant des dépenses ..... .................... 82.590 31
- Excédant des recettes sur les dépenses ... Fr. 406 34
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- LE DEVOIR
- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance, dans sa séance du 25 mars, a prononcé la mise à la retraite de Bidoux Louis, mécanicien, demeurant à Flavigny-le-Petit, âgé de 59 ans.
- Il a 33 années de service, sans interruption dans l’Association.
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1890 Naissances :
- 1 Mars.— Abraham Élise, fille de Abraham Émile et de Jul-liard-Virginie.
- 4 Mars.— Mahieux Gabrielle-Hélène, fille de Mallieux Alexis
- et de Thiéfaine Zénaïde.
- 5 Mars.— Besançon Aimé-Célestin, fils de Besançon Aimé et
- de Poulet Marie.
- 13 Mars.— Prud’homme Réné, fils de Prud’homme Agathon et de Leduc Georgette.
- 28 Mars.— Duquesne Palmyre, fille de Duquesne Firmin et de Drocourt Victorine.
- 29Mars.— Maire Désiré, fils de Maire Désiré et de Tardier Julie.
- Décès :
- 1er Mars.— Garbe Laure,, âgée de 2 ans 8 mois.
- 5 Mars.— Berdouillard Marie-Adolomine, âgée de 19 ans 8 mois.
- 12 Mars.— Nicolas André-Charles, âgé de 7 mois.
- 19 Mars.— Fanielle Marie-Marguerite, épouse de Laiteau Hector, âgée de 29 ans 2 mois.
- 23 Mars.— Donnet Marcel-Fernand, âgé de 1 an 2 mois.
- 23 Mars.— Ribeaux Alice-Thérèse, âgée de 1 an 1 mois.
- 26 Mars.— Brancourt Jeanne-Lucienne, âgée de 1 an 10 mois.
- 27 Mars — Drouin Marcelle, âgée de 1 an.
- 31 Mars-— Macaigne Emile-Auguste, âgé de 2 ans 3 mois.
- Le Gérant : P.-A, DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- A NOS LECTEURS
- 257
- A NOS LECTEURS
- —•o*—-
- Les manuscrits de J. - J3te André Godin, publiés dans le ((Devoir)) depuis janvier 1889 jusqu’à ce jour, datent d®s derniers temps de la vie du Fondateur du Familistère.
- Ceux qui nous restent à publier maintenant ont été écrits à diverses époques; ils remontent jusqu’au début de la période des travaux littéraires d’André Godin.
- En effet, dès 1871, lorsque Godin fît paraître son premier ouvrage «Solutions sociales», il annonçait la publication d’un second volume sous le titre: «Solutions morales et religieuses», volume en vue duquel quelques-uns des chapitres qu’il nous reste à publier étaient déjà écrits.
- Mais les événements empêchèrent Godin de suivre assidûment ce travail ; il dut s’en distraire pour traiter les questions urgentes qu’indiquent les différentes publications qu’il fit paraître sous ces titres : « La richesse au service du peuple.— Les socialistes et les droits du travail.— La politique du travail et la politique'des privilèges. — La souveraineté et les droits du peuple ».
- Puis vinrent les nombreuses études publiées par lui dans le «Devoir», fondé en 1878, spécialement les études extraites du journal et publiées en brochure sous les titres : « La Réforme électorale et la révision constitutionnelle. — L’hérédité de l’État ou la réforme des impôts. — Ni impôts ni emprunts, l’hérédité de l’État, base des ressources publiques. — Travail et consommation par l’hérédité nationale. — L’hérédité nationale, objections, questions et réponses. — Scrutin national au bulletin de liste et renouvellement partiel annuel ».
- Simultanément parurent:
- « Mutualité sociale et association du Capital et du Travail »,
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- volume dans lequel sont les statuts de la société du Familistère;
- « Le Gouvernement ce qu’il a été, ce qu’il doit être, et le vrai socialisme en action »;
- «Mutualité nationale contre la misère».
- Vint enfin l’œuvre qu’il achevait quand son décès est survenu :
- «La République du travail et la réforme parlementaire», et, finalement, les études posthumes publiées par le « Devoir» depuis le décès du fondateur.
- Tous ces travaux, nous le répétons, empêchèrent Godin d’achever son volume : « Solutions morales et religieuses ». Jamais, cependant, il ne le perdit de vue ; car ce fut un des traits marquants de cette haute personnalité de ne jamais abandonner un travail commencé. Il ajouta donc, chaque fois qu’il le put, des pages au livre en projet ; il en avait même modifié l’ordonnance générale et c’était pour le début de ce livre qu’il avait écrit les sept chapitres publiés dans le Devoir depuis les derniers mois sous ces titres :
- ((I. — La loi d’amour du prochain et la morale sociale.
- IL — La substance.
- III. — Action chimique, union de la substance vivante et
- de la matière.
- IV. — La matière et ses modifications.
- V. — L’activité dans la matière.
- VI. — Chaleur et lumière. Force et mouvement.
- VII. — Vie et substance».
- Les chapitres qui font suite sont malheureusement incomplets.
- Nous les publierons, néanmoins, parce qu’ils contiennent des aperçus originaux, qu’ils peuvent ouvrir à la pensée des voies nouvelles, et parce qu’enfm ils sont marqués du sceau que savait imprimer à toutes ses œuvres Jean - Baptiste André Godin, ce profond penseur, cet apôtre du bien et du vrai en tout et partout.
- Marie Moret veuve GODIN.
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- LA VIE ORGANIQUE VÉGÉTALE
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- SUITE
- DES MANUSCRITS DE J.-B.-ANDRÉ &ODIN
- La Vie organique végétale
- Esquisse de chapitre
- La vie végétale est un degré distinct de la vie minérale et supérieur au degré de celle-ci. Quels que soient les rapprochements que la nature nous offre, il y a une distance bien tranchée entre ces deux degrés d’existence : les composés minéraux ont une fixité que les végétaux n’ont pas.
- Dans l’organisme des végétaux la vie se montre plus évidente ; ce n’est plus, comme chez le minéral, un composé qui se forme et s’arrête, c’est un corps doué de vie temporaire qui naît, grandit, se développe, fructifie et se reproduit.
- Mais par quel phénomène la vie organique végétale existe-t-elle et s’entretient-elle? C’est un ordre de connaissances que nous ne pouvons expérimentalement aborder que d’une façon superficielle.
- Pourtant, les faits de la végétation se passent sous nos yeux, nous pouvons les étudier, les observer. Nos devanciers l’ont fait et, aidés des lumières de la réflexion, ils leur ont assigné des causes. La grande cause, la cause principale de la végétation, c’est la chaleur et la lumière; mais la chaleur et la lumière n’opèrent qu’à la condition d'entrer en contact avec la matière. Employées par nous, ces deux substances se convertissent en force mécanique et en produits; utilisées au profit de la nature, elles aident la force organique à créer le végétal.
- Dans l’utilisation mécanique de la chaleur et de la lumière,
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- nous donnons à ces deux substances les moyens de se transformer en force et en mouvement. Nous guidons leurs effets dans tous les détails jusqu’à complet achèvement des résultats ; nous sommes enfin l’intelligence créatrice du travail mécanique, mais dans l’utilisation naturelle de la chaleur et de la lumière une force ou une puissance étrangère à notre action commence et achevé le produit, sans que nous voyons par quels moyens elle opère. Cette puissance, • cette intelligence créatrice du travail vivant existe, à tous les degrés des œuvres de la nature, dans l’atome composant la substance organique et dans la direction des œuvres vivantes elles-mêmes.
- La caractéristique du végétal est de laisser des germes, des graines ayant la propriété de servir de sujet d’évolution à la substance active qui vient les solliciter au mouvement et à l’action ; mais l’intelligence a dû créer le végétal avec ses propriétés.
- A l’état d’inertie des atomes concentrés dans la matière, l’action chimique fait succéder les facultés d’extension et d’expansion. L’immobilité fait place à la liberté; la liberté produit l’union des forces. Car les atomes recouvrant la faculté d’agir recouvrent en même temps la faculté de s’unir suivant leurs affinités propres. Ce sont les prémices de la végétation, car l’action chimique est un effet de l’attraction ou de la répulsion des atomes matériels entre eux, attraction et répulsion qui, sous l’action de la chaleur, de la lumière et de la substance vitale, donnent lieu à la vie végétale.
- Les corps simples sont la base et le type primitif de la variété- des facultés de la vie dans la nature terrestre ; mais l’élément vital qu’ils recèlent a besoin du secours de l’élément vital supérieur, contenu dans l’atmosphère, pour s’élever aux fonctions de la vie organique ; et les facultés organiques se développent par l’union des facultés des différents corps.
- Par exemple, sur un terrain de matière homogène, l’aridité est due à l’absence d’association des variétés atomiques des corps simples et surtout à la privation du secours des atomes
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- LA VIE ORGANIQUE VÉGÉTALE 261
- végétaux et animaux ; les atomes de l’air et de l’eau seuls interviennent et ne peuvent guère concourir qu’à la formation des germes de la plus simple végétation : mousses, lichens, etc . .. Mais cette végétation incomplète dépose peu à peu sur le sol les atomes de ses débris, qui ayant acquis précédemment l’expérience d’une vie plus active, sont en état d’alimenter des germes nouveaux et plus parfaits.
- Aussi la substance vitale de l’atmosphère leur vient-elle immédiatement en aide pour leur faire accomplir la tâche dont ils sont capables dès que s’effectue l’association de différents terrains.
- Au lieu d’un sol homogène et privé de tout mélange de débris des espèces vivantes, si nous envisageons un terrain où tous les matériaux sont combinés en proportions convenables avec des résidus de la vie végétale et animale, nous verrons rapidement, sous l'influence de l’eau, de l’air, des gaz, de l’atmosphère, de la chaleur, de la lumière et de la vitalité, apparaître une végétation abondante de toutes sortes d’espèces de végétaux.
- Dans ce que j’appelle la vie minérale, nous voyons surtout les corps agissant les uns sur les autres et se communiquant des propriétés, plus ou moins actives, de modification et de transformation.
- Dans la vie végétale, les gaz, la chaleur, la lumière et la vitalité prennent un rôle dominant. La terre est bien le support du végétal ; l’argile, la silice et le calcaire servent de point d’attache à ses racines; il y puise ses sucs nourriciers; mais c’est l’air, la chaleur, la lumière et la substance vitale qui lui donnent la vie.
- C’est dans l’air qu’il absorbe le carbone de sa texture et dans cette texture s’emmagasine la substance de la chaleur et de la lumière ; carbone, chaleur et lumière que le végétal restituera, lorsque après un certain nombre d’années d’existence, il sera coupé, séché et placé dans nos foyers, où il servira 4 chauffer nos demeures. Mais la substance vitale aura depuis longtemps disparu sans que nous nous en soyons nullement aperçus.
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- 262 Le devoir
- La vie est le but de toutes choses; la substance s’est assujettie partout à des lois constantes. Si nous pouvions embrasser les mouvements des atomes dans les organismes, nous verrions que l’intelligence infinie agit par l’atome, par les êtres, par les mondes, pour une même fin : l’œuvre de la Vie en tout ce qui est ; et que tout, dans l’univers, est solidaire de la loi de vie. Nous verrions l’atome travaillant dans la matière au profit de sa propre existence, et réalisant ainsi la régénération de la matière à la vie ; et si, par analogie, nous lui comparions l’homme sur les mondes matériels, nous verrions que le rôle de l’être humain consiste également à se perfectionner lui-même, en travaillant à débrouiller le chaos social dans lequel il est plongé, luttant ainsi pour son bien propre en même temps que pour le progrès de l’humanité.
- Examinons ce qui se passe dans le sol pour la graine et pour la radicelle qui en sort. L’air et l’eau qui y pénètrent y portent les atomes de l’oxygène, de l’hydrogène et de l’azote; ces atomes sollicitent à Faction ceux du carbone, du calcaire, de l’argile et des autres minéraux. Les principes vitaux renfermés dans la graine trouvent ainsi des auxiliaires pour opérer le travail de la vie végétale qu’ils ont mission d’accomplir tous ensemble. Placée dans ces conditions, la graine ouvre les horizons d’une vie nouvelle aux forces vives de la substance; c’est la voie du progrès. Plus que jamais les molécules s’évertuent à acquérir des qualités nouvelles en créant, en développant les organes de la plante.
- Mais on conçoit que dans ces myriades d’atomes venant concourir au même but, bien des inégalités se produisent et que, suivant les mérites divers qu’ils ont acquis, ils s’assigneront d’eux-mêmes, selon leurs forces et leurs capacités respectives, des fonctions diverses. Suivant les attractions et les répulsions qui les inspirent, les uns s’arrêteront aux racines, au tronc, aux branches ou à l’écorce, tandis que d’autres s’élèveront jusqu’à la feuille, à la fleur ou au fruit, mais tous, enfin, accompliront une part utile du travail de la vie dans la plante.
- A chaque atome incombe une tâche d’autant plus labo-
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- LA VIE ORGANIQUE VÉGÉTALE 263
- rieuse que cet atome est resté plus éloigné des fonctions les plus actives. Pour l’atome, comme pour l’être humain, le travail est la seule voie de régénération. Par leur activité utile les atomes se rendent dignes d’entrer dans les courants qui relient entre elles toutes les parties du végétal, de passer des parties les plus compactes aux plus déliées, étant remplacés sans cesse dans la fonction qu’ils viennent de quitter par des atomes au degré de mérite correspondant à cette fonction.
- Peu à peu ce travail améliore la végétation, la développe, la fait épanouir et lui donne la fructification.
- Dans ces opérations, la vie supérieure a conduit la vie végétale aux attractions d’un autre règne, car la graine, le fruit ou le légume ne sont autres que le travail de vie réalisé au profit de l’animalité et de l’homme en particulier; aussi l’homme comprenant davantage son rôle à mesure de ses progrès dans la vie, recueille-t-il avec soin la plus forte part des produits de la végétation afin qu’ils n’échappent pas à leur fin dernière, en attendant que, plus soigneux encore, il en fasse profiter l’animalité dans une plus forte mesure.
- Mais quel est le sort de ce que l’homme néglige ? Que devient ce vert feuillage dont la splendeur embellit la nature et charme les yeux? Tant d’art et de fraîcheur dans l’ornement de la vie végétale où brille le travail organique de Pinfiniment petit disparaissent-ils sans destination utile ! Non, il n’en est pas ainsi ; la vie sert toujours à son propre progrès, et si ce vert feuillage doit jaunir sous l’action du vent d’automne sans; que l’homme s’en inquiète, il n’en laisse pas moins une somme de travail de plus au réservoir de la vie. Chaque atome de gaz et de substance rentre à sa substance propre, avec l’expérience acquise de la vie, prêt à recommencer une nouvelle étape avec plus de profit encore, tandis que les atomes qui retournent au sol portent à leurs congénères de la matière les lumières qu’ils ont puisées dans la vie organique.
- Le sort du feuillage est analogue à celui des fleurs; les fleurs, ces concentrations d’atomes précurseurs et prophètes
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- de la venue des fruits, pavoisent la nature de leurs luxuriantes couleurs, elles embaument l’air de leurs parfums, partout elles expriment un air de fête; la nature, par leur organe, semble se réjouir du travail qui se prépare dans la végétation, le moment de la transformation se révèle pour le monde atomique; la satisfaction et le bonheur semblent rayonner sur tout le règne végétal, et néanmoins les fleurs qui nous annoncent ces merveilles s’éteignent bientôt. Mais, ô prodige de la vie ! n’allez pas croire que tous ces atomes terminent ainsi leur carrière. Non, la vie en eux est trop parfaite, ils s’élèvent au contraire à toutes les phases de la carrière végétale; la fleur s’éteint, mais les atomes innombrables qui la composaient s’élèvent, modifiés en parfums et en arômes, aident à l’accomplissement de l’œuvre qu’ils avaient commencée, et vont ainsi dans l’atmosphère, messagers actifs de la vie, convier leurs aînés à se réunir pour la formation du fruit, ou sont eux-mêmes conviés à cette œuvre par des forces supérieures.
- C’est ainsi que s’accomplit cette œuvre invisible de l’atmosphère dans la végétation. On sait que si la plante tire, des sucs de la terre, une partie importante de son alimentation, les vertus qui lui viennent de l’atmosphère lui sont aussi indispensables, et cela bien plus encore en ce qui concerne le développement du fruit, que celui de la plante elle-même. Car le fruit est l’œuvre des atomes les plus parfaits de la vie végétale, lesquels en grand nombre se sont rendus à l’atmosphère pour faire appel, comme nous venons de le dire, au concours de leurs aînés. Les atomes intelligents de l’homme viennent à leur tour seconder le perfectionnement des œuvres de la végétation, lorsque l’homme s’en occupe d’une façon spéciale. C’est ainsi que par son action les espèces s’améliorent et nous donnent des fruits plus savoureux.
- La vie influant dans les divers modes de la substance anime les atomes. Les atomes vivants forment, en s’unissant, la molécule ou la monade, peu importe le nom qu’on voudra donner à cette formation première. Ces molécules ou
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- La Vie organique végétale 265
- monades, s’unissant entre elles à leur tour, forment l’organisme rudimentaire d’abord, puis, de plus en plus, perfectionné.
- Dans la vie végétale que nous examinons spécialement ici, l’organisme n’est pour ainsi dire qu’une juxtaposition, par voie d’affinité, des éléments vitaux renfermés dans la substance. La preuve c’est que la section de ces organismes ne les détruit pas; chacune (jes parties séparées reforme un organisme nouveau, sbelle est maintenue dans des conditions à pouvoir exister. Il en est ainsi de toutes les végétations sous-marines, de presque tous les végétaux terrestres. Nous pouvons reproduire ceux-ci par boutures. Cinquante boutures prises sur une même plante et mises en terre avec soin donneront cinquante sujets semblables à la plante mère.
- Les œuvres de la vie sont d’autant plus faciles à multiplier qu’elles sont plus élémentaires; c’est la loi en toute chose.
- J-Bte André GODIN.
- (Œuvres posthumes)
- O
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION OUVRIÈRE
- « C’est l’ordre qui est désormais la plus grande force du socialisme, et s’il en sort, c’est qu’il n’est pas mûr».
- ^ John Lemoinne.
- Le 4 mai, dès midi, sur les bords de la Tamise, se pressait une foule immense exclusivement composée d’ouvriers endimanchés. L’habit de dimanche n’est pas un vêtement de combat. Cette foule est calme. La police à pied et à cheval n’a qu’une préoccupation, celle de la protéger contre la maladresse des cochers trop pressés ou inexpérimentés.
- Trois heures sonnent. La foule s’ébranle. On peut évaluer, au bas mot, à 300.000 le nombre des manifestants. Il y a unanimité pour reconnaître que jamais Londres n’avait vu une aussi considérable démonstration ouvrière.
- Deux énormes processions se forment. Parties du même point, elles se rendent au même point, Hyde park, par des itinéraires différents. L’une entrera dans le parc par la porte Nord, l’autre par la porte Sud. L’aspect des deux cortèges est le même : des deux côtés, nombreuses musiques, innombrables bannières, ordre parfait.
- Ce sont deux manifestations rivales. Ici les « Trades unions » et les « skilled labourers » (artisans dont le métier exige un apprentissage); là, la « Fédération socialiste », et la masse des « unskilled labourers », dont le type serait assez bien représenté par les dockers de la grande grève de 1889.
- Le premier groupe va formuler des vœux pour que la journée de travail soit réduite à huit heures par «l’effort privé»; l’autre groupe réclamera la journée « légale » de huit heures.
- Après nombreux discours prononcés, de part et d’autre, les groupes démocrates socialistes acclament à l’unanimité la motion suivante :
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- LA QUESTION OUVRIÈRE 267
- « Ce meeting demande énergiquement une fixation légale de huit heures par jour, ou quarante-huit heures par semaine, comme maximum de travail pour tous les métiers et commerce, et s’engage à travailler fermement pour la possession collective de tous moyens et instruments productifs de richesse par la communauté, comme la seule méthode pour émanciper complètement le peuple de l’esclavage industriel de nos jours. »
- Les trades - unions font à leur tour voter la résolution suivante :
- « Ce vaste meeting de travailleurs de Londres, sachant que l’excessive longueur des jours de travail cause une irrégularité dans les emplois d’où résulte beaucoup de misère et de démoralisation sociale, croit que le meilleur moyen de mitiger ces maux est de réduire les heures de travail à un maximum de quarante-huit heures par semaine, félicite cordialement nos compagnons de travail des autres pays pour avoir demandé ces réductions d’heures de travail ; exhorte nos compatriotes à être infatigables dans leurs efforts pour établir avec succès cette limite par tout moyen légitime en leur pouvoir ; et, comme un premier pas, en appelle au gouvernement de ce pays et aux corps locaux pour fixer immédiatement ces heures dans tous les départements sous leur contrôle ; demande aux ouvriers des divers districts électoraux d’exiger de leurs députés qu’ils s’efforcent d’obtenir cette réduction des heures de travail dans les emplois gouvernementaux et locaux ; et, de plus, demande qu’aucun bill pour la construction de chemins de fer, tramways, canaux, etc., ne soit sanctionné par le gouvernement, sans que ce bill contienne une clause limitant les heures de travail, pour ces entreprises, à huit heures par jour. »
- Après le vote de ces deux résolutions, les manifestants se dispersent tranquillement.
- La belle ordonnance de cette démonstration pacifique nous fait penser à cette réflexion par laquelle cet écrivain si judicieux et si pondéré, M. John Lemoinhe déterminait les conditions de maturité du socialisme :
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- LE DEVOIR
- (( C’est l’ordre qui est désormais la plus grande force du socialisme. »
- M. John Lemoinne écrivait encore la veille du 1er mai :
- «Cette journée sera universelle ; c’est la grande manifestation du socialisme de toutes les nations.
- « Si les programmes devaient être observés, cette manifestation serait très intelligible, elle serait légitime. Les ouvriers ont parfaitement le droit de demander la réduction du travail à huit heures et de s’organiser pour la réclamer. Les grèves sont également un droit, pourvu qu’il s’exerce pacifiquement. C’est une arme légale comme l’est le suffrage universel...
- (( Si les socialistes savaient leur affaire, s’ils avaient quelques idées d’ordre et de gouvernement, ce premier mai pourrait être pour eux un grand jour.
- (( Ce serait la révélation de leurs forces, une revue solennelle de leur armée internationale. Nous le disions l’autre jour, le signe le plus grave, c’est l’universalité et la simultanéité du mouvement. Il se fait sans drapeau de nations et seulement avec le drapeau commun du travail. S’il était bien réglé, il deviendrait le maître. »
- Le lendemain du 1er mai un autre publiciste, non moins modéré, certes, que le précédent, M. Jules Simon, faisait la constatation suivante qui nous dispense d’essayer de démontrer que le socialisme a gagné ses éperons :
- « Ce qui est grave, c’est le fait de s’être entendus par dessus les frontières, d’avoir adopté un texte de réclamation commun, un mode de procédé commun, d’avoir mis en mouvement un si grand nombre de personnes appartenant aux nationalités et aux professions les plus diverses, d’avoir tenu, même dans les milieux les plus enflammés, la pro-mésse qu’on s’était faite de ne pas mêler la politique à la revendication sociale et de ne pas fournir de prétexte à la répression violente. »
- Après avoir rappelé les résolutions votées au Congrès de Berlin par les représentants de quinze États européens, résolutions très importantes, quoiqu’elles restent à l’état de vœu, M. Jules Simon ajoutait :
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- LA QUESTION OUVRIÈRE 269
- „ « Ces deux faits, le Congrès et la Manifestation, qui paraissent peu de choses aux contemporains, deviendront très considérables dans l’histoire, ils sont très probablement l’indice d’une modification profonde de l’ordre social. »
- La conférence avait laissé en dehors du cadre de ses travaux la réglementation du travail des adultes, les ouvriers se sont rappelés spontanément aux préoccupations des pouvoirs publics.
- Si de la manifestation nous passons à son objet, nous trouvons encore dans la “démonstration” de Londres matière à réflexions.
- La classe ouvrière y était représentée tout entière depuis les Trades-unionnistes considérés par les démocrates-socialistes comme les tories de la‘démocratie, jusqu’aux unskil-led labourers dont la situation est si précaire.
- Les Trades-unions sont une puissante corporation ; elles ne comptent pas moins de deux millions et demi de membres et disposent d’un capital de 125 millions de francs de fonds de réserve. Adversaires de l’intervention de l’Etat, elles repoussent l’idée d’une protection quelconque là où le , jeu des institutions leur permet d’obtenir librement les privilèges qui leur sont nécessaires. Un plébiscite sur la question de la journée de huit heures avait à peine réuni l’an dernier sur cette réforme 33,000 suffrages. Le Congrès des Trades-Unions lui-même appelé à se prononcer a rejeté, par 87 voix contre 34, la fixation uniforme et obligatoire de la journée de travail dans tous les métiers ; par contre, il a réclamé à la presque unanimité l’intervention de la loi en faveur des mineurs- Il y a dans ce dernier fait une indication : si la réduction de la journée de travail à huit heures passe un jour dans la loi, dans n’importe quel pays, c’est au travail des mines que l’application en sera faite tout d’abord.
- Les trades-unionnistes de Londres ont obtenu la journée de huit heures par leurs propres efforts.
- Quant aux unskilled-labourers, les démocrates socialistes font remarquer qu’ils sont trop pauvres pour se fier à
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- l’effort privé. Il leur faut la protection de l’Etat, et cette protection ils l’obtiendront, par les moyens violents, s’il le faut.
- D’ailleurs la protection de l’État n’est pas moins nécessaire aux corps de métiers qui ont obtenu par leurs propres efforts, au moyen de la grève, la réduction à huit heures de la journée de travail, parce qu’une crise industrielle ou commerciale peut leur enlever ce qu’une précédente crise leur a donné.
- Il ne faudrait pas être surpris de voir cette idée cheminer peu à peu dans les rangs des trades-unionnistes ; tant est naturel le désir de faire consacrer et sauvegarder par la loi le bien conquis au prix de tant de luttes et de privations.
- Pour le moment la grande majorité des ouvriers anglais reste attachée au self help. Il convient de remarquer toutefois que la pratique du self help est singulièrement facilitée par un certain nombre de mesures (législation sur les fabriques, observation rigoureuse d’un jour et demi de repos par semaine) qui sont autant d’atteintes au grand principe.
- D’autre part si la réglementation, déjà vieille de trois quarts de siècles, du travail des femmes et des enfants a eu pour conséquence d’amener une réduction progressive de la journée de travail des adultes mâles jusqu’à la moyenne actuelle de 9 heures, on comprend fort bien que ces derniers ne soient pas pressés de demander, à la réglementation de leur propre travail, les améliorations que leur procure la réglementation du travail d’autrui.
- C’est en Angleterre seulement que l’on trouve un parti considérable, puissamment organisé, poursuivant la solution des questions de travail en dehors de toute ingérence de l’Etat.
- Pour nous en tenir à la France, lorsque le prolétariat français opéra au Havre en 1880 sa retentissante scission, dans les deux Congrès où vinrent se condenser les aspirations des deux partis séparés par des divergences profondes de doctrine et de tactique, fut votée cette clause commune : limitation légale de la durée du travail quotidien. La seule dif-
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- férence portait sur le nombre des heures ; les réformistes demandant dix heures, les révolutionnaires huit.
- Un vaste pétitionnement vient d’être organisé, en conformité des résolutions prises dans les deux Congrès socialistes tenus à Paris l’année dernière.
- Il est difficile, pour le moment, de déterminer l’importance numérique du mouvement qui se produit dans notre pays en faveur de la réglementation du travail des adultes. Ce n’est pas dans les manifestations du 1er mai, réduites à leur minimum d’effet par les mesures de police et les abstentions volontaires, que l’on peut trouver les éléments d’appréciation suffisants; ce n’est pas non plus dans une campagne de pétitions qui commence à peine. Il est certain, toutefois, que le courant interventionniste ne se heurtera pas, comme en Angleterre, à un courant adverse dans les rangs du prolétariat.
- C’est contre une opinion moyenne, séduite par les belles couleurs de 89 dont la vieille économie politique recouvre son programme, que viendra se buter le courant.
- Le parlement où dominent, ne l’oublions pas, les représentants des régions purement agricoles reflète tant bien que mal cette opinion moyenne; et c’est lui qui est appelé à trancher la question. Or, le parlement qui est bien convaincu que l’Etat a un devoir de protection à exercer vis-à-vis des enfants, qui hésite quand il s’agit des femmes, estime que les adultes mâles doivent se tirer d’affaire tout seuls.
- Il est donc probable que la question des « trois huit » (huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisir,) fournira matière à de longues discussions et que les arguments de droit et les arguments de faits se livreront longtemps bataille. Il faudra vaincre, en effet, les résistances qui s’opposent encore à la reconnaissance de la légitimité et de la nécessité d’une intervention législative en faveur des ouvriers adultes, et ensuite faire prévaloir les raisons qui militent en faveur de la limitation légale de la durée du travail.
- Les signataires de la pétition « réclament, comme la plus
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- urgente de toutes les réformes, la réduction par une loi de la journée de travail à un maximum de huit heures. Ils considèrent la journée de huit heures comme la base essentielle d’une législation protectrice du travail aboutissant à la garantie d’un minimum de salaire, à la limitation du travail des enfants et des femmes, au repos d’un jour par semaine et à la suppression du travail de nuit, des bureaux de placement et du marchandage ».
- Entre la journée de huit heures et la garantie d’un minimum de salaire le lien est visible. On aperçoit moins la nécessité de donner la journée de huit heures pour base essentielle au repos d’un jour par semaine, à la suppression des bureaux de placement et du marchandage. La limitation du travail des enfants et des femmes sont également des questions susceptibles de solutions particulières, comme le prouve la législation de tous les pays.
- En ce qui concerne spécialement la journée de huit heures, pourquoi les signataires de la pétition réclament-ils cette mesure ?
- <( Parce que, disent-ils, la journée de huit heures, c’est du travail et du pain pour quantité de travailleurs qui se pressent le ventre vide, à la porte des ateliers;
- « Parce que la journée de huit heures, c’est la fin des chômages périodiques que multiplient les progrès du machinisme ;
- « Parce que la journée de huit heures, c’est la hausse fatale des salaires par la suppression de la concurrence homicide que font les ouvriers inoccupés aux ouvriers en activité ;
- « Parce que la journée de huit heures, c’est avec huit heures de sommeil, huit heures de loisir, c’est-à-dire de vie, de liberté et d’action pour la classe ouvrière;
- « Parce que la journée de huit heures bénéficiera au petit commerce lui-même en augmentant la puissance de consommation et d’achat de la clientèle ouvrière ».
- Ce dernier alinéa fait réver. Il s’explique,' toutefois dans un document destiné à la publicité et rédigé en vue de la manifestation projetée. Il est à double fin : il rassure les
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- boutiquiers sur les intentions pacifiques des manifestants : c’est un argument de circonstance. Il donne aux victimes du grand commerce une nouvelle assurance de la sympathie des parias de la grande industrie.
- C’est un reste de vieille tactique révolutionnaire que les promoteurs de la manifestation traînent encore dans leurs bagages. Ainsi jadis l’aveugle et le paralytique s’associèrent. Si l’aveugle d’aujourd’hui recouvrait la vue, il s’apercevrait bien vite qu’il doit ses infortunes passées à son complaisant confrère qui se plait à les prolonger à son profit.
- Mais enfin ce parce que là n’a que de lointains rapports avec les autres.
- Quant à ces derniers, en dépit de la prétention qu’ils affectent de résumer péremptoirement sous une forme concise les divers points de vue de la question,. ils soulèvent tant de pourquoi fatalement entrecoupés de si et de mais, qu’il faudrait encore une belle lignée de parce que, pour élucider un peu le sujet.
- C’est une tâche qu’il nous est impossible d’entreprendre aujourd’hui ni de remplir en une seule fois ; et si vraiment la pétition tendant à la réduction de la journée de travail contenait en germe dans ses plis la solution définitive de la question ouvrière, nous aurions mieux fait d’intituler notre article : Autour de la question ouvrière.
- Donc, laissant de côté, pour le moment, les conditions de la solution du problème des « trois huit », nous nous bornerons à cette constatation qui a bien son prix, à savoir que c’est un grand mérite pour les organisateurs de l’agitation actuelle d’avoir posé ce problème, et de l’avoir posé avec tant de modération qu’ils en ont rendu la discussion inéluctable.
- Il est déjà bien loin le temps où le parti socialiste révolutionnaire n’admettait aucune transaction sur le principe de la révolution sociale, et proclamait l’inefficacité de tous les moyens pacifiques et de toutes les réformes.
- Les chefs les plus autorisés et les plus écoutés de la
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- démocratie socialiste des deux mondes (1) professent que c’est une grande erreur de croire que les revendications socialistes se réaliseront autrement que d’une manière pacifique.
- L’opinion est saisie des revendications : elle est favorable aux revendiquants. Ces derniers sont dans la situation de l’avocat qui défend une cause épineuse, mais qui a l’oreille du tribunal.
- Symptômes rassurants ! les théories violentes ont fait place au respect scrupuleux des formules les plus minutieuses de la légalité. Les députés qui font partie de la délégation qui se rend au Palais Bourbon ont mis leur écharpe de représentant et la délégation verbalise dans les règles, sur l’immatriculation de la pétition, en attestant que la pétition est recevable, aux termes du règlement, n’émanant pas d’un attroupement sur la voie publique.
- On a ri de ces minuties; elles sont grosses d’enseignements. Elles disent plus haut que la puissante voix du prophète : Et maintenant sachez à quoi vous en tenir, rois et grands de la terre.
- J. P.
- (1) Liebknecht, dans un de ses récents discours.
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- LA FÊTE DU TRAVAIL AU FAMILISTÈRE.
- La fête du travail, statutairement instituée par l’illustre fondateur du Familistère, a été célébrée cette année, ainsi que les années précédentes, avec le plus vif entrain et la plus grande animation, et par les familistériens mêmes et par les nombreux étrangers accourus des communes voisines, pour contribuer à la réussite de cette fête sociale.
- Nos lecteurs savent que cette fête a lieu le premier dimanche de mai. Cette année, c’était donc le 4 du mois.
- Dès le samedi 3 mai, la remise habituelle des décorations aux enfants les plus méritants des écoles avait eu lieu, en présence de M. l’Administrateur Gérant et de la Commission scolaire. Un choeur, très bien chanté par les enfants, avait terminé cette première cérémonie.
- Ace moment déjà, des mâts aux couleurs nationales supportant de gigantesques oriflammes étaient plantés à l’entrée de toutes les voies conduisant au Familistère.
- Ce même jour, samedi, à huit heures du soir, l’excellente musique, « l’Harmonie du Familistère » exécute une brillante retraite aux flambeaux, et fait le tour de la ville suivie par une foule énorme de curieux.
- Dès le dimanche matin, les logis des habitants mêmes du palais social se pavoisent de nombreux drapeaux ; des boutiques, musées, panoramas, tirs, loteries, balançoires, manèges de chevaux de bois, etc., sont installés autour de la grande place du Familistère.
- 4 trois heures et demie de l’après-midi, la fête proprement dite s’ouvre par un concert donné par la société musicale,'•dont le talent hors ligne est bien connu des lecteurs du Devoir.
- Ce concert avait lieu sur la place même où se dresse la statue d’André Godin, lequel semblait présider ainsi à l’ouverture de cette fête qu’il a fondée, comme il a fondé toutes les institutions constituant l’association si complète du travail et du capital au Familistère de Guise.
- A quatre heures et demie, un nouveau groupe fondé au Familistère, «la Société d’escrime», qui s’est intitulée: «La
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- Familistérienne », se réunit dans la cour du pavillon central. Là un drapeau est remis à la jeune société par deux des membres du Conseil de Gérance de l’association : MM. Bernardot et Collin.
- M. Bernardot prononce à cette occasion les paroles suivantes :
- « Messieurs,
- « Monsieur Colin, votre vice-président et moi, nous avons l’honneur de vous remettre le drapeau de votre société d’escrime.
- « Vous savez que c’est à la bonne camaraderie que vous devez ce magnifique emblème et que tous, employés et ouvriers de notre association, ont souscrit de bon cjeur et dans une très large mesure pour vous offrir un objet digne du nom de votre société qui, désormais, s’appellera « La Familistérienne ».
- « Que ce drapeau et le nom qu’il porte soient toujours pour vous l’emblème de la profonde solidarité qui doit nous unir tous.
- « Dans vos promenades et dans vos exercices aux environs ou dans les villes où vous serez appelés à figurer, sachez vous faire remarquer par le respect que les hommes se doivent à eux-mômes, et n’oubliez pas qu’en vous respectant vous honorerez ce beau drapeau qui vous couvre de ses plis, et aussi l’association que son nom rappelle.
- « Messieurs, je confie ce drapeau à votre honneur et je le remets en toute confiance à Monsieur Blancaneau qui est digne à tous égards de le porter ».
- Des bravos couvrent les dernières paroles de M. Bernardot et la jeune société se livre à un assaut d’armes parfaitement exécuté.
- La cour centrale, où se passait cette réunion était, comme toujours, splendidement décorée. Des cartouches entourées de drapeaux et de feuillages étaient placées au balcon du 1er étage. Sur ces cartouches sont inscrites des devises destinées surtout à glorifier le travail. Nous remarquons les suivantes : « Le plus grand des mérites est de travailler au bonheur de ses semblables. — La richesse est un présent du travail fait pour le bonheur de tous. — Le travail sera le salut du monde. — Le travail même le plus obscur est toujours un mérite devant Dieu.— Aimez-vous les uns les autres. — »
- C’est toujours avec une réelle émotion que nous assis-
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- tous à la fête instituée par un homme de génie sorti des rangs des classes laborieuses et dont la vie entière a été consacrée à rendre justice au travail.
- Le soir à 8 heures un bal joyeux et animé réunissait dans la grande cour éclairée à giorno toute la jeunesse du palais social et des environs. On a dansé jusqu’à minuit et l’on s’est séparé en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
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- Journée du Lundi. — Pendant cette seconde journée des jeux de toutes sortes, commencés à neuf heures du matin, ont amusé les habitants du Palais social. Jeux de tir à la carabine, à l’arc, jeux de boule, de cartes, de brouette, de courses à obstacles, de soufflet, de carrousel, de ciseaux.
- A quatre heures de l’après-midi la société de gymnastique « La Pacifique », réunie à son tour dans la cour centrale, charma la population par ses exercices, et l’entraîna bientôt dans les jardins où se trouve monté le portique, instrument de nouveaux exercices pour nos habiles gymnasiarques.
- Le soir à 8 heures le bal s’ouvrit comme la veille et dura jusqu’à minuit.
- Pendant ces deux soirées, la statue de J-Bte André Godin et l’entrée principale du Pavillon Central étaient largement illuminées et la foule couvrait la place.
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- Durant ces deux jours, des groupes émus de visiteurs n’ont cessé de se succéder au Mausolée du fondateur du Familistère, de celui qui avait si bien prévu les nécessités de l’époque actuelle, et qui s’est donné tout entier, sa vie durant, à la recherche des conditions pratiques du bien social.
- Espérons que’ dans une époque peu éloignée toutes les nations civilisées célébreront, comme nous, la fête des travailleurs, ces humbles et véritables producteurs de la richesse.
- Mais les fêtes familistériennes continueront longtemps encore d’avoir une physionomie toute particulière, et cela parce qu’elles ont lieu dans une grande famille dont l’Association à solidarisé tous les intérêts, et aussi parce que l’habitation unitaire donne à ces fêtes un aspect, un caractère familial que l’on ne pourrait trouver ailleurs.
- Au Familistère on peut se réjouir franchement, car on n’a pas l’âme attristée par la pensée désolante que, pendant que l’on s’amuse, un camarade, à côté de vous, manque du strict aécessaire.
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- Ici, comme partout, il y a des familles plus ou moins aisées, il n’y en a pas de réellement indigentes, grâce à l’admirable institution des Caisses de prévoyance qui viennent, pour tous les cas possibles, au secours des nécessiteux.
- Près de 120 personnes, cette année, ont reçu de l'une des branches de ces institutions de prévoyance des allocations supplémentaires, plus ou moins fortes, â l’occasion de la fête du travail.
- Hommage soit rendu une fois de plus à l’homme éminent qui a conçu, et par son esprit de persévérance a pu mener à bien, cette œuvre colossale, cette œuvre de rénovation sociale qu’il a appelé le Familistère. Quelle belle tâche incombe à ceux qui sont chargés d’assurer le fonctionnement et la prospérité de cette institution si essentiellement sociale, dans son esprit, si humanitaire dans ses résultats !
- *
- « # *
- Terminons par l’énoncé des allocations extraordinaires, faites conformément aux statuts, aux travailleurs, ouvriers ou employés, qui, au cours de 1 année, se sont distingués par des services exceptionnels ou des idées utiles mises en application. (Art. 128 des statuts et 78 du Règlement).
- 1°. m. Sarrazin Ernest, employé :
- Proposition de faire assurer nos produits pendant le transport sur les lignes de chemin de fer.
- Proposition de remettre, à nos voyageurs, un carnet contenant divers renseignements, ainsi que les prix de transport, grande et petite Vitesse, de Guise aux localités visitées par chacun d’eux, afin de leur permettre de renseigner la clientèle. Proposition de placer une étiquette portant les mots « poëlerie fonte — fragile » sur les wagons complets contenant nos produits.
- Pour l’ensemble............... 300 fr.
- 2°. Tasserit Alexandre, employé :
- Proposition de réduire, en une seule, les trois remises, spéciale, proportionnelle, et bonification, appliquées sur les factures pour simplifier le travail.............. 300 fr.
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- LE FAMILISTÈRE DÉ GUISE ET LA PRESSE
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE ET LA PRESSE
- Voici la fin d’uii article publié sur la question ouvrière, par la Finance nouvelle au moment de la réunion de la Conférence de Berlin :
- L’ouvrier, c’est-à-dire l’homme qui travaille de ses bras, a été paria dans l’Inde, ilote à Sparte, esclave à Rome, serf au moyen âge. Il est aujourd’hui salarié.
- De ces divers états sociaux, qu’on a justement appelés les étapes du travailleur vers son affranchissement définitif, le dernier subsiste seul dans les parties civilisées du globe.
- Encore, nous serait-il facile d’établir qu’il a été déjà entamé par le principe de la participation aux bénéfices, principe admis dans plusieurs entreprises industrielles.
- Quoi qu’il en soit, la question ouvrière ne saurait consister aujourd’hui dans l’abolition, ni de l’ilotisme, ni de l’esclavage, ni du servage, puisqu’il n’y a plus dans le monde civilisé, ni ilotes, ni esclaves, ni serfs, ni à plus forte raison de parias.
- Mais nous avons dit qu’il existe encore des salariés. Ajoutons qu’ils sont le plus grand nombre.
- La question ouvrière ne peut donc consister maintenant que dans la recherche du moyen d’abolir le salariat, dernière étape à franchir pour le travailleur.
- Ce moyen est, du reste, d’autant plus facile à découvrir qu’il est déjà découvert et même appliqué. Il consiste dans l’association volontaire et libre du cipital, du travail et du 'talent avec répartition proportionnelle des résdtats à chacun de ces trois'facteurs de toute production.
- On peut d’ailleurs admirer une application du système en allant dans l’Aisne, au Familistère de Guise où le salariat n’existe plus. Aussi est-ce vainement qu’on chercherait sur ce coin trop ignoré autre chose que le contentement et le bien-être des douze cents associés qui l’habitent et y font valoir l’une des entreprises les plus prospères et à coup sûr la plus heureuse de l’Europe.
- On voit donc, par cet exemple, que le salariat peut être aboli au grand avantage et au grand contentement des capi-hstes, des hommes de talent et des simples travailleurs.
- Il est vraiment regrettable qu’une délégation de la Confé-
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- rence de Berlin ne soit pas envoyée au Familistère de Guise, où elle trouverait pratiquement résolue la question ouvrière ou question du salariat.
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- Les numéros 14, 15 et 17, — 5, 12 et 26 avril 1890 —, des Blatter fur Genossenschaftswesen renferment une étude non encore terminée et très complète sur le Familistère de Guise et son fondateur M. Godin. Les articles signés H. Hœntschke sont très élogieux. L’auteur rend pleine justice à l’œuvre. Il ne cache pas son admiration pour une telle entreprise et déclare avec le savant professeur d’économie politique de Bologne, Ugo Rabbeno, que la création de Godin est le vrai modèle de toute organisation sociale.
- CH R ON ï QU E PAR LEM EN T AI R E
- Les Accidents du travail.— Les Syndicats ouvriers.
- La Chambre et le Sénat ont repris leurs travaux le 6 mai ; le Sénat, par la discussion encore pendante du projet de loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail; la Chambre, par la discussion de la proposition de loi de M. Bovier-Lapierre, ayant pour objet de réprimer les atteintes portées à l’exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars 1884 aux syndicats professionnels.
- La proposition de loi avait été déposée dès le début de la précédente session sur le bureau de la Chambre. Adoptée en mai 1889, elle ne put être déposée sur le bureau du Sénat avant la fin de la législature et devint caduque. Reprise par son auteur au commencement de la législature actuelle, elle vient d’être adoptée, en première lecture.
- En voici le texte :
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- Art. 1er : Quiconque, patron, contre-maître ou ouvrier, sera convaincu d’avoir par menace de perte d’emploi ou de privation de travail, refus d’embauchage, renvoi d’ouvriers ou d’employés à raison de leur qualité de syndiqués, violences ou voies de faits, dons, offres ou promesses de travail, entravé ou troublé la liberté des associations professionnelles
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 281
- ou empêché l’exercice des droits déterminés par la loi du 21 mars 1884, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à trois mois et d’une amende de 100 à 200 fr.
- L’art. 2 autorise l’application de l’art.. 463 du code pénal.
- L’art. 3 déclare la nouvelle loi applicable à l’Algérie et aux colonies.
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- Le vote de ce projet est un acheminement vers la solution du problème que M. Godin assigne à la fin de notre xixe siècle :
- « Rendre le citoyen libre dans son activité, dans son travail, comme il l’est dans sa personne ; établir pour son travail des droits parallèles à ceux de la propriété et qui rendent l’ouvrier indépendant. »
- M. Godin voyait la possibilité de tirer de la loi de 1884 convenablement amendée et développée, (d’organisation du travail et l’émancipation des travailleurs, de façon à mettre fin aux crises de l’industrie et à la misère de ceux qui produisent la richesse. »
- A cet effet, le fondateur du Familistère avait adressé à la Chambre une pétition demandant un complément et une sanction à la loi sur les syndicats professionnels. Cette pétition dont on peut lire le texte dans la « République du Travail », rendait obligatoire l’institution des syndicats d’ouvriers et des syndicats de patrons, -en même temps que des chambres syndicales dont la mission serait de régler, à la demande des syndicats, toutes les questions concernant le travail énumérées dans la loi. Les mesures arbitraires des patrons à l’égard de leurs ouvriers devenaient impossibles, et la sanction pénale, inutile.
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- La Réglementation des heures de travail.
- Les pétitions ouvrières réclamant la fixation de la journée de travail à huit heures, déposées le 16 mai au Palais-Bourbon, ont été remisés, dès la rentrée, à la commission de 22 membres qui est chargée déjà de la question de la réglementation du travail des femmes, des filles mineures et des enfants.
- Cette commission est, en outre, saisie de trois, propositions émanées de l’initiative parlementaire et relatives à la limitation des heures de travail.
- La première, due à M. de Mun, a pour.objet l’introduction chez nous, pour les adultes, de la législation anglaise, relative aux femmes et aux enfants, à savoir cinq jours de travail
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- de dix heures, plus six heures de travail le samedi et le repos complet pour la seconde moitié du samedi et la journée entière du dimanche.
- La seconde, de M. Piérard, propose simplement la fixation à dix heures de la journée de travail.
- Enfin, la troisième, signée par MM. Ferroul, Baudin, Thivrier, c’est-à-dire par les députés socialistes qui étaient à la tête de la manifestation du 1er mai, n’est que la reproduction des résolutions votées au congrès socialiste international de Paris en 1889 et rééditées dans la pétition du 1er mai.
- La commission, présidée par M. Ricard mène, concurremment l’examen de ces diverses propositions et de la question du travail des enfants, des femmes et des filles mineures.
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- Le Travail des enfants, des femmes et des filles mineures
- Dans le courant de février 1889, la Chambre des députés a adopté un projet de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels.
- Le texte voté à la Chambre subit au Sénat d’assez sensibles modifications.
- C’est ainsi que l’article . 1er stipulait que le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les usines, manufactures, etc., était soumis aux obligations déterminées par la présente loi.
- Or, au Sénat, on a fait disparaître les femmes de l’énumération et l’article 1er ne vise plus que le travail des enfants et des filles.
- Dans son article 3 la Chambre stipulait que les enfants des deux sexes jusqu’à l’âge de dix-huit ans ne pourraient être employés à un travail effectif de plus de dix heures par jour.
- Pour les filles mineures au-dessus de 19 ans et pour les femmes, le maximum de la journée de travail était porté à onze heures.
- Le Sénat modifia ainsi l’article 3
- « Les enfants des deux sexes, jusqu’à l’âge de 16 ans, ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de douze heures par jour. »
- On voit que d’une part, le Sénat abaisse l’âge de l’enfant de 18 ans à 16, et porte pour lui le maximum de la journée de travail à douze heures au lieu de dix.
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- Il est muet sur la durée de la journée des heures de travail des filles mineures et des femmes.
- Implicitement donc, la loi de 1848, fixant la journée de travail à douze heures, se trouverait abrogée.
- En ce qui concerne le travail de nuit, la Chambre interdisait tout travail de nuit aux enfants mineurs de moins de 18 ans, aux filles mineures et aux femmes.
- Cependant, il aurait pu être accordé à certaines industries déterminées le droit d’employer des femmes et des filles mineures, au-dessus de 18 ans, jusqu’à onze heures du soir pendant une période de 60 jours.
- Le texte du Sénat dit simplement : « Les enfants ne peuvent être employés à un travail de nuit jusqu’à seize ans. La même interdiction est appliquée à l’emploi des filles mineures de seize à vingt-et-un ans, mais seulement dans les usines, manufactures et ateliers. »
- Les modifications, on le voit, sont sensibles, encore ne nous sommes-nous attachés qu’à faire ressortir les principales.
- Dans ces conditions le projet voté au Sénat, devait faire retour à la Chambre. Il a été déposé au Palais Bourbon le 19 décembre dernier.
- La Chambre nomma une commission de 11 membres chargée d’étudier la question au point de vue surtout des modifications apportées par le Sénat au texte primitif, c’est-à-dire la réduction de l’àge des mineurs, le travail des femmes et le travail de nuit.
- M. Ricard fut nommé président et M. Richard Wadding-ton rapporteur de cette commission.
- La commission, après avoir procédé à une enquête à Paris, dans les Vosges et dans le Nord, a décidé de rétablir purement et simplement les dispositions abrogées par le Sénat.
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- LE CRÉDIT AGRICOLE.
- M. Méline a soumis au groupe agricole, dont il est président, une proposition de loi tendant à l’organisation du Crédit agricole et populaire. Ce projet, que M. Méline a élaboré avec le concours d’une commission sortie du congrès international agricole de l’Exposition et que nous résumons sans commentaires, repose en principe sur la transformation des syndicats professionnels au point de vue du crédit. Il étend dans une large mesure les attributions qu’ils tiennent de la loi de
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- 1884 et créé un mécanisme très simple pour leur permettre de se constituer en banques agricoles.
- Il les soustrait aux formalités nombreuses et compliquées des sociétés commerciales ; mais, pour garantir les tiers et les préserver eux-mêmes contre leurs propres entraînements, il limite le champ de leurs propres opérations et il en détermine le mode.
- Ainsi, les syndicats ne peuvent intervenir que pour procurer à leurs adhérents les matières premières, machines, outils, engrais, semences, bestiaux et généralement tous les objets nécessaires à leur profession soit agricole, soit commerciale, soit industrielle.
- L’idée fondamentale du projet, c’est la distinction entre le crédit et l’emprunt que l’on confond trop souvent. Ce qu’il faut à l’agriculteur, au commerçant, à l’ouvrier, c’est le crédit sans emprunt.
- C’est en partant de ce point de vue que le projet interdit aux syndicats de leur verser de l’argent ; ils devront se borner soit à prendre les billets que leurs membres auront signés à leurs fournisseurs en donnant leur caution et leur signature à ces derniers, soit à faire des avances directes eu nature (engrais, semences, bétail, outils, matières, premières, etc.).
- Le fournisseur qui aura déjà deux bonnes signatures trouvera aisément la troisième ; elle sera donnée par les grandes banques agricoles, qui ne tarderont pas à se constituer; l’escompte à la Banque de France serait donc possible désormais.
- Il est interdit aux syndicats d’émettre des actions. Leur capital est constitué par les cotisations et souscriptions des adhérents et par leurs versements en compte courant. Ils ont d’ailleurs le droit de contracter des emprunts.
- La proposition a été déposée sur, le bureau de la Chambre.
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- FRANGE
- Les heures de travail. — Le Moniteur des Finances a publié une très intéressante statistiqüe que nous reproduisons à titre de document. On ne peut lui reprocher que d’être un peu optimiste et d’avoir négligé certains corps de métiers où les heures de travail s’élèvent à un chiffre beaucoup plus élevé.
- On compte 2,790 ouvriers travaillant moins de 8 heures par jour ; 5,817 travaillant pendant huit heures ; 12,071 pendant
- 9 heures ; 161,193 pendant 10 heures; 54,717 pendant 11 heures; 133,431 pendant 12 heures; 14,046 travaillant plus de 12 heures.
- Voici, d’autre part, la durée moyenne de la journée de travail pour les principales industries: L’industrie métallurgique occupe ses ouvriers pendant 9 h. 30 ; les ardoisières, les carrières de pierres et de marbres, pendant 10 h. ; les mines et minières métalliques, 10 h. ; l’imprimerie en général,
- 10 h. ; les mines de houille, 10 h. 35; les constructions de machines, 10 h. 40; l’industrie verrière, 10 h. 50; la fabrication du gaz d’éclairage, 11 h. ; la fabrication de produits chimiques. 11 h. 1/4; la construction du matériel de chemin de fer, 11 h.; la fabrication du papier, 11 h. 1/4 ; la fabrication du coke, 11 h. 1/2; la fabrication du sucre, 11 h. 1/2; la fabrication des allumettes, Il h. 1/4 ; la fabrication des briquettes,
- 11 h. 1/2 ; l’industrie chanvrière, 11 h. 40; l’industrie céramique, 11 h. 40 ; l’industrie cotonnière, 11 h. 45 ; la distillerie d’alcool, 11 h. 50 ; l’industrie linière, 11 h. 50 ; l’industrie laitière, 12 h. ; le raffinage du sucre, 12 h. 1/4 ; la fabrication d’armes, 12 h. ; la fabrication de bougies, 12 h. 20.
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- Société coopérative de Production : le Travail.
- Association ouvrière pour l’entreprise générale de Peinture, 6, rue de Madrid, Paris.
- Nous recevons le compte-rendu des opérations de cette
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- Société pendant l’année 1889 ; les affaires de cette association se sont élevées à 342. 473 fr. 52 et le bénéfice net a été de 25.378 fr. 72.
- Nous voudrions publier en entier l’intéressant rapport du Directeur, M. Buisson, mais la place nous manque et nous ne pouvons en détacher que quelques lignes :
- ....Oui, nous attestons hautement que l’ouvrier intéressé
- dans une entreprise fait mieux, produit plus que quand il est tenu comme une bête de somme .au rang de simple salarié, et nous avons peine à comprendre comment il est encore un si petit nombre d’industriels qui pratiquent la participation aux bénéfices.
- Nous sommes persuadés, et notre cas ne fait que corroborer le dire des industriels qui ont appliqué ce système dans leurs maisons, que, même au point de vue des résultats financiers,
- „ il est de l’intérêt du patronat tout entier d’entrer dans cette ' voie. En appliquant la participation avec équité et loyauté, les patrons verraient, chose inconstestable à nos yeux, la paix régner dans leurs maisons ; ils pourraient prétendre n’avoir autour d’eux que des gens dévoués et désireux de faire grandir leur entreprise. De plus, il faut bien le dire, puisque c’est là notre pensée, ils accompliraient le premier pas dans la voie de la justice sociale et de l’équité qui veulent que chacun reçoive le montant rationnel de ce qu’il a produit.
- Le jour viendra où nos enfants, mieux instruits de leurs droits et de leurs devoirs, n’accepteront plus cette situation de machine humaine; ils trouveront trop inférieure la place que leur fait actuellement la société. Les plus hardis entreront bravement dans la voie de l’association pure et simple, qui est le but duquel tous doivent tendre ; les autres, en offrant leurs bras, imposeront leurs conditions pour le partage du gain, c’est-à-dire la participation dans les bénéfices.
- De ce jour, les grèves qui, à l’heure actuelle, se font pour une question de salaire, c’est-à-dire pour une question de pain pour l’ouvrier et sa famille, n’auront plus de motif d’exister. Il pourra y avoir discussion sur la quotité des bénéfices à partager, mais les conflits à l’état aigu ne seront plus possibles, car patrons et ouvriers seront également intéressés à les éviter.
- Les Professions en France.— Le bureau de la Statistique générale vient de publier un volume qui contient, entre autres
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- renseignements curieux, un relevé des professions en France, classées sous un certain nombre de rubriques générales.
- On classe ainsi la population :
- Agriculture 17,698,402 personnes.— Industrie 9,289,207.— Transports 1,020,721.— Commerce 4,247,764.— Force publique 61û,362.— Administration publique 714,027.—Professions libérales 1,094,233.— Personnes vivant de leurs revenus 2,295,966. — Total de la population classée 36,978,681.
- Sans profession 237,899.— Non classée 490,374.— Professions inconnues 231,805.— Total de la population présente 37,930, 759.
- Si on compare entre eux ces divers groupes, on remarque que l’agriculture prend à elle seule près de la moiêié de la population classée.
- L’industrie est représentée par 25 0/0 de cette même population, le commerce par 11 0/0, les transports par 3 0/0. Les administrations publiques font vivre les 2 0/0 de la population, les professions libérales 3 0/0. Les rentiers sont représentés parles 6,21 0/0 delà totalité des Français. Enfin, la force publique exige 1 0/0 environ de ce même total.
- Le groupe de la « force publique » comprend les effectifs des armées de terre et de mer sous les drapeaux, de la gendarmerie et delà police ; oi| fait figurer aussi les familles des officiers, sous-officiers, soldats et agents présents au corps.
- On a compris dans le groupe des transports tous les emplois des postes et télégraphes, des ponts-et-chaussées, des chemins de fer, des tramways et omnibus, de la navigation y compris les mariniers et les pêcheurs.
- ALLEMAGNE
- La Protection des Travailleurs.
- Projet impérial.
- L’empereur vient de soumettre au Reichstag un nouveau projet de loi pour la protection des travailleurs. Ce projet stipule que, les dimanches et jours fériés, le travail est interdit aux ouvriers des fabriques. Il sera permis pour une durée de cinq heures aux apprentis et ouvriers artisans. Des exceptions seront admises pour des ouvriers isolés exerçant un métier à part.
- Il est défendu d’employer dans les fabriques des enfants au-dessous de treize ans.
- Pour ceux qui ont dépassé cet âge, on devra s’assurer s’ils °nt satisfait à leurs obligations scolaires.
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- Le travail des enfants au-dessous de quatorze ans est fixé, d’une manière générale, à six heures.
- Le travail de nuit est interdit aux ouvrières. Elles ne doivent pas non plus être employées après cinq heures de l’après-midi, le samedi et la veille des jours fériés. La journée de travail des ouvrières au-dessus de 16 ans ne pourra pas dépasser onze heures.
- Le projet contient, en outre, une série de mesures protectrices de la vie et de la santé. Il interdit ce qu’on a désigné sous le nom de Trucksgstein (soit par exemple, le paiement en nature d’une partie des salaires).
- Le projet consacre une attention spéciale à la jeunesse. Il veille à ce que les écoles de perfectionnement soient régulièrement fréquentées.
- Le projet traite également de la rupture des contrats entre patrons et ouvriers et de l’excitation à les rompre. Toute violation des engagements souscrits entraînera des dommages-intérêts qui devront être payés à la partie lésée.
- Nous donnerons prochainement de nouveaux détails sur ce projet.
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- Programme socialiste. — Les membres socialistes du Reichstag, réunis à Halle, ont décidé :
- I. Que l’élaboration d’une législation protégeant efficacement les ouvriers est d’une nécessité inéluctable pour tous les pays qui se livrent à la production moderne.
- La réunion considère que les bases de cette législation doivent être :
- (a) La journée de travail normal de huit heures ;
- (b) L’interdiction du travail des enfants âgés de moins de 14 ans et la réduction du travail de tous les mineurs de 14 à 18 ans, ù six heures par jour ;
- (c) L’interdiction du travail de nuit, sauf pour les industries qui, par leur nature même, demandent un travail ininterrompu;
- (d) L’exclusion des femmes de toutes les industries particulièrement nuisibles à l’organisme féminin ;
- (e) L’interdiction du travail de nuit pour les femmes et pour les hommes âgés de moins de 18 ans ;
- {[) Un temps de repos durant au moins trente-six heures consécutives par semaine ;
- (g) L’interdiction des industries et des méthodes de travail particulièrement nuisibles à la santé des ouvriers ;
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- (h) La suppression du payement des salaires en nature ;
- (i) L’inspection, par des inspecteurs payés par l’Etat, de toutes les industries, y compris les industries que l’on exerce à domicile; ces inspecteurs devront être choisis, au moins par moitié, par les ouvriers eux-mêmes.
- IL La réunion déclare qu’il est nécessaire d’assurer toutes ces mesures par des lois, et si possible, par des conventions internationales et invite les classes ouvrières de tous les pays d’agir, de la façon qui leur paraîtra le plus pratique, en vue de la réalisation de ces désirs et d’en surveiller l’exécution.
- III. La réunion déclare, en outre, ceci : C’est le devoir de tous les ouvriers de considérer les ouvrières comme des compagnons de luttes ayant les mêmes droits qu’eux, et de contribuer, au profit des ouvrières, à la réalisation de ce principe : Le même salaire est dû aux mêmes travaux. La réunion considère l’organisation de la classe ouvrière comme un moyen essentiel d’arriver à ce but, ainsi qu’à l’émancipation de la classe ouvrière, à laquelle tendent tous les travailleurs, et demande en conséquence la liberté de réunion et de coalition pleine et entière.
- Ce programme est à peu près identique à celui qui a été soumis aux divers parlements d’Europe par leurs membres socialistes, notamment au parlement français. C’est le programme . adopté par le Congrès socialiste international de 1889.
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- Les Châtiments corporels. — Les journaux allemands publiaient, il y a quelque temps, le jugement suivant, rendu par le tribunal supérieur d’administration de Prusse, et qui règle le droit attribué aux instituteurs prussiens d’infliger des punitions corporelles à leurs élèves.
- L’instituteur est autorisé à infliger des punitions corporelles sensibles. Il doit éviter de causer dçs blessures « marquantes » (merklich), qui mettent en danger la vie et la santé de l’élève. Les bleus, les raies enflées, les ecchymoses ne constituent pas de signes indiquant des blessures « marquantes » ; car chaque correction sensible—et l’instituteur est expressément autorisé à infliger une correction sensible — laisse des traces pareilles. L’instituteur n’est pas passible d’une peine s’il châtie un élève appartenant à une autre classe que celle qu’il dirige ; la punition peut être infligée en dehors du local scolaire. La conduite de l’élève en de-
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- hors de l’école est également soumise à la discipline scolaire. L’ecclésiastique, de son côté, est autorisé, quand il donne l’instruction religieuse, à administrer des punitions sensibles. La conduite de l’instituteur ne peut devenir l’objet de poursuites que lorsqu’il a infligé des blessures « marquantes. ».
- PORTUGAL
- La Participation dans les établissements de l’État. — Voici un curieux document qui a passé à peu près inaperçu au milieu des nombreuses communications relatives à la Conférence de Berlin.
- C’est la déclaration faite hors séance par MM. J. P. Olive-ira Martins et E. Madeira Pinto, délégués du Portugal, et qui a été annexée au protocole :
- Le programme des travaux de la Conférence ne comprenait pas de section ayant égard aux rapports entre patrons et ouvriers dans les établissements industriels, où, l’Etat étant le patron, des règlements protecteurs peuvent être édictés sans atteinte à la liberté industrielle et aux droits individuels.
- C’est pour cela que nous nous sommes abstenus de présenter, devant les commissions de la Conférence, la loi portugaise du 22 mai 1888 et d’en expliquer le texte.
- Il nous semble, cependant, que les établissements industriels appartenant à l’Etat, et dont le nombre et l’importance s’accroît partout et chaque jour devraient être des modèles-types, par l’action et l’exemple desquels s’améliorerait graduellement le sort des ouvriers de l’industrie particulière.
- Nous avons l’honneur de vous adresser, monsieur le président, deux exemplaires de la loi du 22 mai 1888, ainsi que des règlements promulgués pour son exécution. Cette loi a créé en Portugal la régie de la fabrication des tabacs, abolissant le régime antérieur de la liberté de cette industrie.
- Les ouvriers des tabacs, de cinq à six mille, la moitié à peu près étant du sexe féminin, formaient peut-être parmi les travailleurs portugais la classe la plus misérable. Leur nombre dépassait d’un quart, peut-être d’un tiers, les besoins de la consommation, et de là, sous l’action de la concurrence, venaient des chômages fréquents et des réductions successives d’un salaire payé à la tâche.
- La loi constitutionnelle de la régie des tabacs en Portugal a complètement changé cet état de choses et nous pouvons
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- vous assurer, monsieur le président, que, après deux ans presque révolus, les résultats de son fonctionnement en ont été satisfaisants. L’apaisement s’est fait parmi ses ouvriers qui, auparavant, comptaient parmi les plus inquiets.
- Les dispositions principales de l’organisation créée par la loi du 22 mai 1888 sont :
- 1° La garantie d’un travail permanent de huit heures par jour à tous les ouvriers, ainsi que celle des prix de main-d’œuvre des tarifs existant à l’époque ;
- 2° L’institution d’un service de secours comprenant l’assistance en cas de maladie, les subventions en cas d’impossibilité de travailler, l’établissement de crèches et d’écoles dans les usines, etc., au moyen de cotisations payées par les ouvriers et de subsides octroyés par l’État ;
- 3° La création d’un fonds de retraite pour les ouvriers invalides, leur garantissant le minimum de 1,500 ries (fr. 8,30) par semaine, au moyen d’une dotation annuelle de 20 centos de ries, soit à peu près fr. 110,000 ;
- 4fl La participation des ouvriers aux bénéfices industriels.
- Il eut été intéressant de connaître les conditions de la participation des ouvriers des manufactures de l’État. Malgré cette lacune, le document nous a paru devoir intéresser nos lecteurs.
- Il y a là, en effet, un grand exemple pour les gouvernements qui protestent à qui mieux mieux de leur bonne volonté à l’égard des ouvriers.
- Il nous revient, à ce sujet, qu’en Prusse l’État est le plus grand manufacturier ou entrepreneur et qu’il a absorbé une portion considérable de l’industrie,
- De ses chemins de fer, il tire une recette de 851 millions de marks ; de ses mines, usines, salines, il obtient 121 millions.
- Il est donc dans les meilleurs conditions possibles pour expérimenter, dans quelques-unes de ses manufactures, tel ou tel projet de réforme ouvrière, la participation aux bénéfices par exemple.
- SUISSE
- L’Assurance obligatoire.— Le grand conseil bâlois a adopté par 64 voix contre 11 un projet de loi sur l’assurance obligatoire contre la maladie.il a été décidé de le soumettre au referundum, auprès duquel un projet précédent n’avait pas trouvé grâce.
- Le projet est assez court. Il ne compte que 14 articles. La délibération a porté principalement sur les cinq premiers, les
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- plus essentiels, traitant des cotisations individuelles et des prestations de la caisse d’assurance.
- Chaque assuré paie 12 francs par année; s’il est domestique, ouvrier ou employé, l’employeur verse pour lui la moitié de cette somme. Les enfants qui ne gagnent rien sont soumis à une taxe moindre, exigible jusqu’au cinquième enfant seulement, si la famille est plus nombreuse ; la taxe est de 4fr. 80 pour l’aîné et de 1 fr. 80 pour le cinquième.
- La Caisse d’assurance d’État fournit le médecin et les remèdes; si cela est nécessaire, elle place les assurés malades à l’hôpital ou dans la maison des aliénés. Les soins donnés à l’hôpital sont limités à 13 semaines. Mais, dans les cas d’urgence, ils peuvent aller jusqu’à 26 semaines. Les soins donnés à l’hospice des aliénés durent également 26 semaines. Les assurés qui habitent le dehors, mais travaillent dans le canton, sont admis au bénéfice de la Caisse.
- L’État supporte le déficit annuel de la Caisse.
- P. S. Nous apprenons que le projet de loi sur l’assurance obligatoire contre la maladie a été rejeté à Bâle, par le vote populaire, par 5,015 voix contre 2,291.
- De son côté, le peuple bernois a repoussé, par une majorité comprenant les deux tiers des votants, la nouvelle loi sur l’impôt progressif.
- HOLLANDE
- Fédération de Sociétés coopératives. — Il vient de se fonder, à la Haye sous le nom de « Nederlandsche cooperatieve bond », une Fédération de Sociétés coopératives, qui associera non seulement des Coopératives de consommation, mais des Sociétés mutuelles d’assurance, des Caisses d’épargne et de prévoyance et des Coopératives de production (construction de maisons, Sociétés agricoles, etc.).
- Les Sociétés qui ont créé cette Fédération sont au nombre de 14 ; ce sont les Coopératives de consommation d’Amsterdam, Arnheim, Bergen, Bois le-Duc, Delft, Flessingue, Haar-lem, Helder, La Haye, Leuwarden, Leiden, Nimègue, Rotterdam et Utrecht.
- La Fédération comprend deux subdivisions : 1° Une Chambre de commerce, chargée des achats en gros ; 2’ Une Chambre de conseil, chargée de l’étude des questions d’organisation et de droit,
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- AUTRICHE
- Un Programme démocratique. — Un essai d’agitation politique, pour marcher de pair avec le mouvement socialiste, est tenté en ce moment par l’association démocratique composée de professeurs, d’étudiants, de médecins, d’avocats, de négociants, d’employés, etc.
- Cette société vient de lancer son programme, qui revendique entre autres choses le suffrage universel direct, la liberté de la presse, le droit de réunion, la séparation de l’Église et de l’État, la suppression des lois favorisant les intérêts des grands propriétaires, et enfin l’égalité des,droits de langage et de représentation pour toutes les nationalités en Autriche.
- Ce dernier article du programme est intéressant, étant émis par une société allemande.
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- La Coopération en Hongrie. — Fin octobre 1889, 853 Sociétés coopératives étaient enregistrées en Hongrie-Croatie et Slavonie :
- 753 Sociétés de crédit.
- 51 » de consommation.
- 4 » pour l’acquisition de matières premières.
- 1 » pour l’acquisition d’instruments de travail.
- 39 Magasins de vente aux sociétaires.
- 21 Sociétés de production.
- 1 » pour la construction de maisons.
- 8 » d’assurance.
- 5 » diverses.
- JAPON
- Lanouvelle Loi électorale. — Le gouvernement japonais, comme on le sait, a adopté, non seulement le costume et les usages des pays européens, mais encore leurs constitutions les plus libérales.
- Les élections législatives auront lieu, pour la première fois, en juillet prochain. On n’a pas encore arrêté, d’une façon définitive, les dispositions relatives à l’électorat. Cependant voici, d’après des renseignements très autorisés, les conditions qui seront exigées pour exercer ces nouveaux droits de citoyen.
- L’électeur devra avoir vingt-cinq ans révolus et justifier
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- d’un domicile d’une année au moins dans le district électoral dont il fait partie.
- Il devra être inscrit sur la cote des contributions foncières d’une imposition annuelle de 45 dollars, ou bien verser une somme d’au moins 15 dollars, à titre d’impôt sur le revenu.
- Le vote ne sera pas secret; les bulletins seront signés de l’électeur et déposés ouverts.
- Les prêtres ne seront pas électeurs. Mais cette disposition soulève une vive irritation dans le clergé japonais, et on prévoit à ce sujet de graves complications.
- ETATS-UNIS
- Une Expérience communiste. — Daniel Cronen est revenu de la colonie coopérative de Nehalem-Valley, dans l’Oregon occidental (Etats-Unis) et il s’exprime ainsi :
- Après quatre ans d’activité, notre colonie de socialistes pratiques a dépassé ses espérances. La colonie a 25 travailleurs, 6 femmes et 35 enfants. Nous avons 4,000 acres de terre. Nous avons divisé le travail de la colonie en quatre parts : production, distribution, transport et éducation. Nous avons la journée de 8 heures de travail et nous donnons des salaires équivalents sans regard au sexe. Nous n’avons ni riches ni pauvres.
- La laveuse d’assiettes reçoit le même salaire que moi, qui suis le chef de l’administration. A 18 ans, chaque garçon devient membre de la communauté. Nous n’avons ni loyers, ni rente, ni gain, ni perte entre nous.
- Lorsque nous avons fondé la colonie, nous avions une somme totale de quinze mille francs, actuellement notre fonds à lui seul vaut sept cent cinquante mille francs ; autant on nous en a offert l’année passée.
- Pourquoi l’entreprise de ces audacieux communistes est-elle si prospère, en dépit d’une réglementation qui semblerait devoir la faire échouer? Parce qu’ils ont mis en pratique les deux premiers tiers de la formule : association domestique, agricole.
- En effet, l’association agricole est une source inépuisable de bénéfices, en même temps que l’association domestique en est une autre non moins inépuisable d’économies. Or, qui gagne beaucoup et dépense peu ne peut manquer de s’enrichir.
- Le chroniqueur de la Finance Nouvelle, fidèle à la doctrine fouriériste, pense que la prospérité s’affirmerait bien davantage si l’association était industrielle, aussi bien que do-
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- mestique et agricole, c’est-à-dire si les travaux se faisaient par courtes séances alternant de l’agriculture à l’industrie, si les heures de travail n’étaient pas abusivement bornées à huit, si le niveau communiste ne rabaissait pas. toutes les capacités au profit des médiocrités et si l’on ne s’efforcait pas de détruire l’indestructible principe de la propriété individuelle.
- Quoi qu’il en soit, les communistes de Nehalem-Valley ont assez prouvé. A chaque jour et à chaque homme suffit sa peine. Viendront d’autres jours et d’autres hommes qui prouveront plus et mieux encore.
- Chevaliers du Travail. — Il résulte du rapport envoyé par les Chevaliers du Travail à Paris, que cette association compte, aux Etats-Unis, 72 coopératives de production, 51 de consommation et 1 d’assurance.
- Un comité spécial organise des dépôts de produits dans tous les grands centres ; les coopératives fabriquant le tabac et les cigares, n’en possèdent pas moins de 260.
- Des 72 sociétés de production, il y en a 5 qui fabriquent des vêtements; 5 des souliers ; 3, de la lingerie ; 2, des gants ; et 1, des chapeaux; il y a 1 teinturie, 9 blanchisseries, 3 fabriques de savon, 1 de porte-monnaie, 1 d’allumettes, 2 de chaises, 1 de meubles ; il y a 1 atelier de charpentiers, 1 de relieurs, 2 de typographes; il y a 5 coopératives de mineurs, 1 de fabricants de brosses, 1 de fabricants de livres, 1 de carriers, 1 de fabricants de wagons et de voitures, 13 de tonneliers, i de fabricants d’articles de voyage ; il y a 3 manufactures de tabac et 6 de cigares, 1 d’articles imperméables; enfin, il y a 1 fabrique de cercueils.
- L’Association possède I journal quotidien et 11 journaux hebdomadaires.
- Son actif en meubles et immeubles et en capital s’élève à 573,477 francs ; elle compte environ 30,000 membres et vend mensuellement pour 2,500,000 francs.
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- CE QUE COUTENT LES ESCLAVES
- La question de l’abolition de l’esclavage est à l’ordre du jour. Le Journal des Débats contient à ce sujet d’intéressantes correspondances. La dernière nous donne des détails très curieux sur les prix auxquels sont actuellement cotés les esclaves comparativement à ce qu’ils étaient payés autrefois.
- Le marchand de profession, dit notre confrère, peut, tout compte fait et après déduction des morts et des non-valeurs, gagner facilement 300 ou 500 à 5,000 0/0. D’après une lettre du consul de Zomba, les arabes achètent des esclaves couramment, dans la région de Bisa, à l’ouest du lac Nyassa, à de prix variant de 1 à 10 fathorns de calicot, la valeur du fathor étant d’environ '7 pence, c’est-à-dire 70 centimes de notre monnaie.
- En regard de ce prix d’achat, mettons quelques prix de vente :
- Sur la côte arabe, à Suadi, en 1887, trois esclaves faits prisonniers par les Arabes déclarèrent au commandant d’un navire qu’ils avaient été vendus l’un 60 dollars, l’autre 65, l’autre 80. Le long des côtes de la mer Rouge, les prix varient beaucoup. En 1877, d’après une lettre de Morice Bey, adressée le 9 mars à Khairey Pacha, les esclaves valaient, suivant l’âge et la taille les hommes, de 60 à 600 fr. ; les femmes, de 250 à 500 fr. ; les eunuques, de 750 à 1250 fr. Plus tard, à raison des dangers que les croisières faisaient courir pendant la traversée de la mer Rouge, les prix ont fléchi sur la côte égyptienne : les hommes de 15 à 20 ans valaient de 150 à 250 fr, ; les femmes de 16 à 22 ans, de 250 à 350 fi*.; les jeunes garçons de 7 à 11 ans, de 300 fr. à 400 fr. ; et les jeunes filles de 10 à 15 ans, de 400 à 500 fr. Si l’on considère l’âge de ces esclaves, on voit que ce n’est pas pour le travail qu’ils sont achetés. Les prix ont donc terriblement baissé depuis 1879, où les jeunes esclaves mâles coûtaient, sur les marchés clandestins du Caire, jusqu’à 2,500 fr. ; une Circassienne jeune, jusqu’à 25,000 francs.
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- CE QUE COUTENT LES ESCLAVES 297
- En regard de ces chiffres, il n’est pas inutile d’en donner quelques autres indiquant la valeur qu’atteignaient autrefois les esclaves dans les pays où l’esclavage a été, depuis,
- supprimé.
- Eu 1834, quand l’Angleterre abolit l’esclavage dans ses colonies, elle donna, à titre d’indemnité, 635 francs par tête : c’était à peu près, les trois septièmes de la valeur véritable. On comptait à peu près 780,000 esclaves ; les indemnités s’élevèrent à plus de 500 millions. En France, après l’abolition de l’esclavage en 1848, on paya 126 millions pour 248,500 esclaves ; c’est donc à peu près 500 francs par tête; mais on estimait que ce n’était là encore que les trois septièmes de la valeur véritable. En 1860, aux États-Unis, les esclaves atteignaient jusqu’à 10,000 francs chacun; il y en avait 3 millions. Enfin, au Brésil, une des lois qui préparèrent l’abolition de. l’esclavage (en 1885) avait fixé les chiffres d’indemnité variant de 2,500 francs, maximum qui ne pouvait être accordé qu’aux esclaves âgés d’au moins vingt ans, à 500 francs, minimum applicable seulement aux esclaves de 50 à 60 ans, enfin ceux de plus de 60 ans (ils étaient 88,000, soit 7 0/0 de la population servile) ne donnaient droit à aucune indemnité.
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- LÈ DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE DEUXIÈME CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX
- Ainsi que nous l’avons annoncé, ce deuxième Congrès uni-sel sera tenu à Londres, du 14 au 19 Juillet.
- A ce sujet, le président du Comité exécutif, M. Hodgson Pratt et les deux secrétaires, MM. Evans Darby et Fred. Green, ont adressé aux principaux membres des diverses Sociétés de la paix du monde entier, une intéressante circulaire dont voici la dernière partie :
- « Il nous a paru utile de rédiger un sommaire des sujets. Nous vous serons très reconnaissants de vouloir bien la communiquer et la répandre autour de vous.
- « Vous remarquerez également que notre comité a exclu de cette liste des points à traiter toute question internationale pouvant se rattacher aux controverses actuellement pendantes. Nous avons jugé cette mesure nécessaire, afin d’assurer le calme qui doit présider aux délibérations et d’éviter des débats -qui pourraient blesser certaines susceptilités nationales.
- ce Nous ne doutons point que des membres compétents de votre Société se trouveront ainsi engagés à préparer avec soin des communications écrites sur des sujets portés au programme. Mais, comme de pareilles pièces nécessitent une classification et un examen attentifs, il est indispensable que ces documents nous soient adressés le plutôt possible pour être soumis à l’examen du comité. Les manuscrits seront reçus jusqu’au 18 Juin. En attendant, vous nous feriez grand plaisir de soumettre la question aux membres de votre Société et de persuader vos collègues de nous honorer de leur concours. Joindre, si faire se peut, un sommaire à chaque manuscrit. »
- Toutes les communications doivent être adressées à M. Hodgson-Pratt, 47, New Broad Street, London.— E. C.
- On lira ci-après la liste des principales matières que le Comité exécutif souhaite voir traitées au Congrès.
- Rappelons que la seconde session de la conférence interpar-
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- LA QUESTION DE LA PAIX 299
- lementaire suivra immédiatement le Congrès, car elle commencera le lundi 21 Juillet.
- ESQUISSE SOMMAIRE D’UN PROGRAMME POUR LE
- CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- QUI SERA TENU A WESTMINSTER TOWN HALL, LONDRES, W.
- 14 au 19 JUILLET 1890.
- A.— La QUESTION DE PAIX ET DE GUERRE selon la Religion Chrétienne et les autres Religions.
- I.— Inviolabilité de la vie humaine.
- IL— Fraternité des hommes et des nations.
- III. — Enseignement de Dieu aux Juifs dans l’Ancien Tes-
- tament.
- IV. — Enseignement du Christ aux nations dans le Nou-
- veau Testament.
- V. — Devoirs des ministres des religions au point de vue
- de la Paix et de la Guerre.
- VI. — Instruction religieuse sur la Paix et sur la Guerre.
- B.— Arbitrage International.
- I.— Principes de l’Arbitrage.
- . Différence entre les décisions arbitrales et les déci-
- sions purement légales.
- . Cas où l’Arbitrage n’est pas applicable.
- c. Cas où la médiation est préférâble à l’Arbitrage. IL— Conventions d’Arbitrage.
- a. Peut-on insérer dans la Convention d’Arbitrage la
- clause que toute décision qui porterait atteinte à l’indépendance, ou à la liberté des parties en cause, ne sera pas obligatoire.
- b. Insertion de la clause qu’aucun territoire ne pourra
- être transféré d’une puissance à une autre, sans la ratification de la majorité des habitants du territoire transféré.
- c. Moyens d’écarter les difficultés que rencontre la
- conclusion des Conventions d’arbitrage et limitation, s’il a lieu, des questions à soumettre au Tribunal arbitral.
- III. —Tribunal Arbitral.
- a. Différence entre les Tribunaux d’Arbitrage et les Tribunaux judiciaires.
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- 300 LE DEVOIR
- b. Moyens d’amener les Gouvernements à reconnaî-
- tre la nécessité des Tribunaux d’arbitrage et difficultés que présente la constitution de ces Tribunaux.
- c. Mode de constitution des ' Tribunaux d’Arbitrage.
- Projet du professeur Leone Levi. — Sa proposition de faire nommer, par les différents États, un nombre égal de juristes qui seraient institués membres du Haut Conseil des Nations, pour un nombre d’années déterminé.
- d. Mode de convocation du Haut Conseil quand son
- intervention est requise ; lieu de réunion; qui a qualité pour le convoquer; etc., etc.
- <?. Procédure à fin de nomination par le Haut Conseil des membres, pris dans son sein, qui doivent composer la Cour ou le Tribunal d’Arbitrage. — Si la Haute Cour, après sa constitution, doit instituer un comité chargé de régler la procédure; procédure de la Cour d’Arbitrage, etc., etc.
- C. — Droit International.
- I. — Réformes à opérer.
- II. — Rédaction d’un Code.
- . Quelle marche doit être suivie pour la préparation
- de ce Code?
- . Examen par le Congrès des travaux publiés à ce
- sujet par Leone Levi, D. Dudley Field, Bluntschli et autres.
- c. Voie à suivre pour amener l’adoption de ce Code.
- D. — Neutralisation.
- I. — Raisons qui justifient la neutralisation des Etats, des territoires, des fleuves, des canaux, etc. Comment rendre la neutralisation effective ?
- II. — Quelles mesures adopter pour soustraire les Etats neutralisés à la nécessité d’entretenir des armées défensives ?
- E. — Désarmement.
- I. — Y a-t-il une méthode pratique de réaliser aujourd’hui le désarmement général ?
- II. — Sous quelles conditions et par quels voies et moyens le désarmement serait-il praticable ?
- III. —• Désarmement gradué, simultané, proportionnel.
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- LA QUESTION DE LA PAIX 301
- F. — De l’Autorité nationale pour déclarer la Guerre.
- I. — L’expression de la volonté nationale comme condition
- nécessaire de la déclaration de Guerre.
- II. - Moyens à prendre pour assurer ce résultat.
- a. — Est-il possible de créer une autorité permanente
- ayant puissance, avant toute déclaration de guerre, d’instruire et de rapporter sur toute querelle qui viendrait à s’émouvoir entre gouvernements ?
- b. Gomment constituer cette autorité? Quels seraient
- ses pouvoirs? Aurait-elle l’organisation du Conseil Privé d’Angleterre ? Serait-ce un corps permanent et indépendant créé par les Parlements ?
- c. Quelles sont les difficultés que présente cette or-
- ganisation et comment y faire face ?
- III. — Dans quelle mesure la sanction des parlements ou autres assemblées représentatives est-elle nécessaire à la déclaration de guerre ?
- G. — Rapports des Etats civilisés avec les Races inférieures.
- I. Comment garantir les races inférieures contre toute agression et contre tout empiètement sur leurs droits ?
- II. — Des rapports des Etats civilisés entre eux dans les territoires appartenant aux races inférieures.
- H. — Causes indirectes de Guerre ; Moyens préventifs. I. — Causes.
- a. Préjugés et traditions.
- b. Faux exposés et exagérations de la Presse, des
- Assemblées législatives, des réunions publiques.
- c. De l’influence prétendue des droits protecteurs et
- des tarifs établissant un traitement d’inégalité. à. Autres causes de mésintelligence.
- II. — Moyens préventifs de ces causes.
- a. Responsabilité morale des hommes d’État à ce sujet.
- I. — La Question considérée au point de vue de l’Éducation I. — Méthodes à employer pour faire comprendre à la jeunesse des écoles primaires l’importance de la paix dans l’intérêt des nations et de Thumanité
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- LE DEVOIR
- a. La valeur morale et l’héroïsme civique présentés comme bien supérieurs au courage du soldat et aux exploits militaires.
- /». Le mal fait à la cause de la paix par la manière en usage de présenter la guerre à la jeunesse sous des couleurs attrayantes.
- c. Les exercices militaires dans les écoles.
- II. — Eléments d’instruction à donner dans les hautes écoles, les collèges et les universités, ayant pour objet les questions relatives à l’Arbitrage international, au tribunal et au code de droit international.
- III. — Introduction dans les écoles de textes historiques destinés à faire ressortir :
- a. Les ruines causées par la guerre et son impuis-
- sance à procurer un juste règlement des différends.
- b. Les avantages que l’industrie et la paix procu-
- rent au progrès humain et à la prospérité nationale.
- .T — Conférences inter-parlementaires.
- I. — Dans quelle forme établir une coopération réelle et effective entre les conférences interparlementaires annuelles et le Congrès annuel de la paix?
- K. — Fédération des Sociétés de la Paix.
- I. —Est-il désirable de créer une fédération des Sociétés de la Paix d’Europe et d’Amérique ?
- II. - Dans l’affirmative quelle marche suivre pour assurer le succès de cette fédération?
- *
- * ^
- MANIFESTE DU GROUPE CARLO-CATTANEO
- Le groupe radical Carlo-Cattaneo, composé d’étudiants milanais, vient d’adresser à tous les étudiants italiens un très beau manifeste dont nous détachons les passages suivants :
- « Camarades, une grande question à laquelle nous devons consacrer notre énergie, s’agite aujourd’hui dans le monde civilisé : le désarmement et la paix préoccupent l’esprit des patriotes de tous les partis.
- « Attelons-nous à cette tâche avec calme et dignité.
- « Si nous jetons un regard sur notre chère terre italienne
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- LA QUESTION DE LA PAIX 303
- qui, naguère faible et anéantie, a donné tout à coup au monde le merveilleux spectacle de sa résurrection politique et administrative, que voyons-nous ? Nous voyons, hélas ! que l’enorgueillissant progrès des premières années s’est arrêté net ! I/agriculture, qui devrait être notre première force, languit sous le poids des impôts excessifs; la petite propriété, pour le même motif, est sur le point de sombrer ; le commerce et l’industrie souffrent cruellement ; les crises se multiplient au milieu d’une tension pleine d’effroi, et rien que ces jours-ci, il y en a eu un triste exemple dans notre cité, qui est pourtant l’une des plus prospères de l’Italie.
- « Une des causes principales de ce triste arrêt dans la vie de notre pays, ce sont les énormes dépenses que réclame le budget de la guerre.
- «Ce n’est pas là seulement notre opinion ; c’est celle d’hommes remarquables et éclairés qui, par intégrité de caractère et patriotisme, ne se font pas faute de dire la vérité sans ambages. Et pour diminuer des dépenses superflues et trop disproportionnées à nos forces, il n’y a présentement qu'un moyen : le désarmement et la nation armée.
- « Camarades! qu’aucun de vous ne sourie à cette idée, du sourire des sots et des impuissants : c’est une question sérieuse et hautement patriotique à laquelle les jeunes doivent payer leur tribut d’études passionnées. Elle marquera une époque transitoire qui conduira inévitablement à supprimer la guerre, cette honte et l’une des plus ignobles de la civilisation moderne, honte que nous devons combattre de toutes nous forces, nous autres étudiants,au triple nom de l’Humanité, de la Science et de la Raison, dont nous sommes les serviteurs.
- « Puisse notre siècle, qui fut le théâtre de guerres désastreuses, surtout dans sa première moitié, et qui voit dans sa seconde moitié se multiplier les merveilles de la science, puisse notre siècle se clore avec le triomphe de l’idée humanitaire, et puisse-t-il transmettre en héritage au siècle à venir la réalisation de la grande utopie d’aujourd’hui : la Fédération des peuples !.»
- Afin de rendre plus efficace la propagande pour le désarmement et la paix, le groupe Carlo-Cattaneo préconise la création, dans chaque université ou école supérieure, de comités dont pourront faire partie les professeurs. Dans ces comités, seraient discutées toutes les questions relatives à 1 arbitrage international et à la paix.
- Les travaux, conférences et études de ces comités, seraient
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- LE DEVOIR.
- adressés au groupe milanais. Celui-ci en ferait l’objet d’une publication qui servirait de base à un prochain congrès international actuellement en voie d’organisation.
- Puisse le succès couronner cette belle initiative. Lorsque la jeunesse des écoles renonçant aux idées chauvines sera entrée dans le courant pacifique, la cause de la paix sera gagnée.
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- LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- Le Congrès annuel de la Ligue se tiendra cette année à Grenoble, le Dimanche 31 août prochain.
- Les deux questions suivantes ont été mises à l’ordre du jour de cette Assemblée.
- « 1° Comment les nations peuvent-elles passer pratiquement de l’état de trêve armée à l’état juridique c’est-à-dire à l’état de paix, et quelles sont les causes qui empêchent encore l’avènement de cet état juridique en Europe ?
- « 2a Etude permanente et application pratique de tous les moyens de propagande et d’action pacifique, soit parmi les masses populaires, soit auprès des Parlements et des Gouvernements. »
- Les Etats-Unis d’Europe nous apprennent que la Ligue sera représentée, au deuxième Congrès universel de la paix qui se tiendra à Londres, par MM. Elie Ducommum, de Montluc, E. Arnaud, Jolissaint, Bajer, de Winton.
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- * #
- UNE MOTION AU RIKSDAG
- 11 y a quelques semaines le Storthing norvégien votait une adresse au roi tendant à ce que toutes les difficultés, qui pourraient s’élever entre la Norvège et un autre Etat, fussent à l’avenir soumises à l’arbitrage.
- Nous apprenons qu’une proposition analogue vient d’être déposée, au Riksdag suédois par M. E. T. Borg.
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- * *
- L’ARBITRAGE AUX ETATS-UNIS
- Sur la motion de M. Hitt, président du Comité des Affaires étrangères de la Chambre des députés du Congrès de^JEtats-Unis, cette chambre vient d’adopter une Résolution pareille à celle que le Sénat a déjà précédemment approuvée sur la proposition de M. Sherman. L’une et l’autre autorisent le président des Etats-Unis à passer, avec tout gouvernement qui s’y montrera disposé, tout traité d’arbitrage.
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL 305
- . SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D'ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- Réunion mensuelle du 11 avril 1890. Présidence de M. Bernardot.
- Présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président.
- Olivier assesseur
- Doyen »
- Sarrazin secrétaire-trésorier.
- Le Président rend compte de la réception de diverses cotisations parvenues de membres étrangers auxquels il a été adressé une lettre de remercîments : MM. Athanase Créi ien, Texas (Amérique) ; Ambrogi, de Pile Rousse (Corse).
- Il informe l’assemblée que, suivant avis conforme du bureau, adhésion a été adressée aux statuts de la « Société d’arbitrage entre les nations, 111, boulevard St-Germain, à Paris, » présidée par M. Frédéric Passy, Membre de l’Institut. Cette adhésion, provoquée par la dite société, a pour but de concentrer davantage les efforts et les travaux des sociétés de Paix. Chaque société recevra le journal la Paix qui consacrera, chaque semaine, un article résumant les faits se rapportant à la Paix et à l’Arbitrage.
- Lecture est faite de divers articles fort intéressants insérés dans les Nos des 9 et 15 avril courant de ce journal.
- Il est procédé ensuite à la nomination de 3 membres du bureau, dont le mandat est expiré :
- MM. Bernardot, président,
- Locqueneux, vice président,
- Olivier, assesseur.
- Ce dernier prie les membres de l’assemblée de ne pas porter leurs voix sur son nom : 11 fait partie du bureau presque depuis la fondation de la société et il estime que ces fonctions ne doivent pas être accaparées.
- Après vote au bulletin secret, MM. Bernardot et Locqueneux sont maintenus dans leurs fonctions et remercient
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- LE DEVOIR
- l’assemblée de cette marque de confiance qu’ils s’efforceront de continuer à justifier. M. Allard est nommé assesseur en remplacement de M. Olivier.
- La parole est donnée à M. Doyen, lequel prononce le discours suivant :
- « J’ai accepté de faire aujourd’hui la causerie habituelle de nos réunions mensuelles, parce que je considère- comme un devoir de ne laisser passer aucune occasion de propager par la parole et par la plume les idées si essentiellement humanitaires dont les sociétés de paix et d’arbitrage se sont faites les propagatrices zélées.
- (( Du maintien de la paix, de l’aboli Lion des armées permanentes, du désarmement général enfin, dépend l’avenir des sociétés, et surtout en ce moment l’avenir des nations européennes. Notre état de paix armée, vous le savez comme moi, Messieurs, nous conduit à grands pas à une banqueroute certaine, inévitable, à un abime de maux dont la profondeur effraye toute personne qui réfléchit. Au lieu d’employer toute son intelligence à inventer chaque jour de nouveaux engins de destruction, l’homme ne ferait-il pas mieux d’écouter la loi de Injustice et de la raison, de mettre en pratique les idées pacifiques en créant des tribunaux d’arbitrage international nommés par les nations mêmes, et ayant plein pouvoir pour régler les différends qui peuvent survenir entre les peuples.
- « Un symptôme qui doit nous encourager à persévérer dans notre œuvre, c’est de voir le chemin parcouru par nos idées depuis quelques années seulement. Les journaux de toutes nuances qui se moquaient de nous, il n’y a pas bien longtemps, et traitaient d’utopies les principes que nous défendons, se déclarent aujourd’hui les partisans de la paix et réprouvent la guerre, cette sauvagerie sanglante d’un autre temps. Les penseurs les plus éminents sont avec nous; les empereurs, les rois, le pape lui-même, ne parlent que de paix. Us cherchent, disent-ils sans cesse, à éviter la guerre; sont-ils sincères ? Nous devons le croire et nous grouper autour d’eux pour les obliger à passer de la parole aux actes ; et, en supposant que nos enseignements soient impuissants pour amener les gouvernements à désarmer, croyez-vous que du train dont vont les choses, la nécessité ne les y forcera pas à bref délai ? Les nations augmentent sans cesse leurs dettes déjà si considérables et croyez-vous que cela n’aura pas un terme ?
- « Suivez bien le mouvement immense, je dirai même providentiel, qui dans tous les pays pousse les es-
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL 307
- prits les plus éclairés à réclamer un meilleur emploi de la richesse publique. Le peuple qui s’instruit chaque jour appprend à penser; il comprend enfin que la guerre, que la paix armée sont les plus grands ennemis de son émancipation sociale. Il sait que la plus grande partie des ressources nationales vont s’engloutir dans le gouffre des armements ; il sait que la paix armée coûte chaque année, rien que pour la France, par le travail perdu, par les effectifs militaires, par l’argent que les familles envoient aux jeunes soldats, par les indemnités que les communes allouent aux soldats de l’armée territoriale, par la construction et l’entretien des casernes, par les sociétés de tir et d’instruction militaire, par le saccage des récoltes pendant les grandes manœuvres, par le revenu des terrains servant aux casernes et aux champs de manœuvres, terrains soustraits ainsi à la production, par les budgets de la guerre et de la marine, par les pensions militaires, etc., etc., une somme que l’on peut évaluer à environ deux milliards chaque année, ce qui représente pjus de 62 francs par chaque habitant! Et pourquoi ? Pour se préparer à détruire un jour la partie la plus jeune? la plus forte de la nation, les citoyens les plus aptes à la production de la richesse .»
- M. Doyen emprunte ensuite à l’Etude sociale n° 3 publiée par le Devoir sous le titre : L’arbitrage international et le désarmement européen, un exposé des maux terribles qu’enfanterait une nouvelle guerre entre les nations les plus civilisées de l’Europe, puis il ajoute :
- « Les amis de la paix ont pour mission de lutter contre tous les préjugés, contre toutes les causes d’erreurs et de discordes. Qu’ils sachent donc bien qu’ils font œuvre utile en semant de bonnes idées ; car, ainsi que le prouve l’étude des sciences ésotériques, l’idée est une entité dans l’univers infini. Tout est analogie dans le monde physique. Si l’on veut récolter du blé ou une plante quelconque on en sème le grain dans un terrain bien préparé; cette graine germe, croît et donne au cultivateur des fruits qui le récompensent de son labeur. Les penseurs sont les semeurs d’idées, les jardiniers du monde moral. Dans l’immense nature rien ne se perd, tout se transforme ; il en est de l’idée comme d’un grain de blé; semée, elle germe et se développe, surtout si elle est juste, si elle est utile au progrès de l’humanité ; car de même que dans le monde matériel le jardinier s’efforce de détruire les mauvaises herbes, de même dans le monde spirituel il y a des êtres supérieurs qui cherchent à détruire
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- LE DEVOIR
- les mauvaises idées. Oui, messieurs, les progrès de l’humanité sont incessants et si ce ne sont pas toujours ceux qui sèment qui récoltent, si nous ne voyons pas mûrir les idées que nous semons, soyons certains que nos enfants en recueilleront les fruits.
- « Combien durera la période de germination des idées semées dans le monde entier par tous les amis de la paix ? Tout le temps qu’il faudra pour rassembler en Europe un nombre assez considérable d’hommes résolument décidés à ne plus vouloir la guerre, et assez puissants pour décider les autres à désarmer. La solution dépend donc uniquement de la vo; lonté de tous, et quand le moment de l’éclosion sera venu, aucune difficulté n’empêchera l’idée d’aboutir. On dit vulgairement, lorsqu’une idée est mûre, qu’elle est dans l’air; on ne croit pas dire aussi vrai. Oui, les idées existent dans le monde métaphysique, dans l’atmosphère morale ; nos âmes les absorbent et s’en nourrissent, et, un jour, on est tout étonné de voir les masses penser d’une manière identique sur une chose à laquelle nul ne pensait peu de temps auparavant. »
- M. Doyen s’attache ensuite à montrer que le véritable moyen de bien servir la patrie, c’est de s’employer à l’organisation du bien pour tous les citoyens, hommes, femmes et enfants sans exception ; en agissant ainsi on sert également l’humanité entière, la grande patrie terrestre, ce qui est la plus grande somme de bien possible à la surface de notre monde.
- Arrivé là, M. Doyen jette un regard dans l’espace céleste et termine en citant de beaux passages du livre : Uranie, par C. Flammarion, livre où les idées de justice et de fraternité universelles sont éloquemment défendues.
- L’assemblée témoigne par ses applaudissements, du plaisir que lui a fait l’orateur. La séance est levée.
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- MOUVEMENT FÉMININ
- — *o* ——
- TRAVAIL DES FEMMES
- Le 15 janvier dernier, le docteur F. Singer, professeur agrégé à TUniversité de Vienne, a donné, au Musée du commerce de cette métropole, une conférence sur le travail des femmes dans l’ancien et dans le nouveau monde.
- Ce n’est guère que dans, les temps modernes et depuis l’introduction des machines et la chasse à outrance après le labeur économique, que l’industrie a pu s’emparer de la femme, faible au physique, sans prétention et très docile, et qu’elle a donné naissance tout d’abord à une série d’inconvénients lamentables et réclamant impérieusement l’aide de l’Etat pour y porter remède; mais, en même temps, se sont préparés l’émancipation de la femme, son indépendance économique et son relèvement dans l’estime générale de la société.
- La statistique fournit des données tout à fait surprenantes sur l’emploi de la femme dans l’industrie.
- D’après les relevés les plus récents on occuperait :
- En Angleterre 4 millions 1/2 de femmes.
- En France. 3 — 3/4 —
- Enltalie O O 1/2 —
- En Allemagne 5 — __
- En Autriche-Hongrie.... 3 — 1/2 —
- Soit, en tout, dans les cinq principaux Etats de l’Europe,
- 20 millions 1/4 de femmes.
- Dans ces Etats, la population féminine ne dépasse la population masculine que de 4 millions 1/2, et si l’on prend seulement les individus en âge de se marier, que de 1 million 1/4.
- D’après la statistique anglaise des métiers, les femmes ont, en Angleterre, supplanté les hommes, pendant la décade de 1871 à 1881, dans plus de trente branches d’industrie et, dans les autres métiers, leur nombre augmente aussi toujours. Pour les travaux de couture seulement, il y en a 640,000 employées en fabrique.
- En France, l’industrie des articles de luxe, qui est une spécialité inhérente à ce pays, n’emploie presque exclusive-
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- LE DEVOIR
- ment que des femmes, telles, par exemple, l’industrie de la soie et les articles de Paris. Dans les dix dernières années, leur nombre est, dans l’industrie textile, monté de 400,000 à plus de 700,000. En Autriche, il manque malheureusement, pour le moment, une statistique exacte sur les métiers.
- Les femmes sont aussi appelées, de jour en jour davantage, comme fonctionnaires, surtout en France, dans les banques, la poste, le télégraphe et le téléphone. En 1888, à Londres, pour 15 places au concours dans le service des caisses d’épargne postales ne se sont pas présentées moins de 2,500 concurrentes, et, en 1889, pour neuf places, jusqu’à 5,000 postulantes ayant subi l’examen.
- En Europe, on remarque que les femmes se jettent considérablement dans les districts industriels et s’expatrient aussi très volontiers. Elles préfèrent servir un contre-maître sévère qu’une maîtresse de maison encore plus difficile. Les misères que l’on a avec les domestiques dont on se plaint tant ont, en grande partie, pour cause les calamités que les domestiques n’ont que trop souvent avec leurs maîtresses de maison.
- En Amérique, le travail des femmes a augmenté tout particulièrement depuis 1863, c’est-à-dire depuis la guerre civile. Le recensement de 1870 indique 100,000 femmes gagnant leur vie dans l’industrie, celui de 1880 en signale déjà 1 million. Dans les vingt-deux villes les plus populeuses de l’Union, on compte 300,000 ouvrières. Les Chinois repoussés, ces derniers temps, du marché ouvrier de la grande république transatlantique ont, pour la plupart, été remplacés par des femmes en Californie.
- En s’implantant dans l’industrie, les femmes en ont évidemment chassé les hommes ; mais, considéré même au point de vue égoïste des hommes, ce fait ne pèse pas beaucoup dans la balance, à notre époque où les innovations techniques enlèvent, chaque année, le pain à un nombre incommensurable d’ouvriers.
- Une grande guerre européenne peut être fatale aux hommes, tandis que les femmes pourront, d’un seul coup, s’emparer de tous les postes laissés inoccupés par les hommes entrés en campagne.
- Mais, en fin de compte — c’est avec plaisir que nous constatons cette manière de voir exempte de préjugés, du docteur Singer, de Vienne — l’industrie, en employant les femmes rend celles-ci indépendantes et les relève dans l’estime générale de la société, surtout dans les classes les plus intimes du peuple. Dans les temps préhistoriques, les femmes, comme
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- mères de l’humanité, avaient la suprématie dans la société ; dans l’époque historique, aussi bien dans l’antiquité que dans le moyen âge, la femme n’était plus que la domestique — souvent méprisée — de l’homme. Ce n’est que notre développement industriel moderne qui prépare un avenir meilleur pour le sexe féminin, qui, dans un avenir plus ou moins rapproché, ne sera placé ni au-dessus ni au-dessous de l’homme, mais a son niveau, et jouira des mêmes droits et de la même estime que lui.
- (Musée du Commerce de Vienne).
- L’ETAT DE WYOMING.
- Nos lecteurs n’ignorent pas que, dans le territoire de Wyoming, qui vient d’être admis au nombre des Etats-Unis, les femmes ont droit au vote municipal et politique. On comprend facilement que les adversaires de l’égalité ont mis tout en mouvement pour faire disparaître de la Constitution de Wyoming, comme cela a déjà eu lieu pour le territoire de Washington, les lois qui accordent aux femmes leur droit de suffrage. Heureusement, ils ont échoué devant l’union et l’énergie du parti républicain. Nous ne pouvons pas mieux faire que de laisser parler à ce sujet le journal américain Woman’s journal.
- « Les remerciements et la reconnaissance de tous les « amis du gouvernement représentatif sont dus aux membres « du Congress qui ont voté pour l’admission de Wyoming « avec une constitution qui assure les droits politiques égaux « pour tous ses citoyens, hommes ou femmes.
- « C’est la première fois dans l’histoire de ce pays qu’un « tel événement s’est produit. L’application du principe, le « consentement des gouvernés, a fait son chemin lentement ; « le suffrage restreint d’abord aux propriétaires a été ac-« cordé aux blancs pauvres et finalement aux nègres ; mamie tenant, après quarante ans de révolution pacifique, le même « principe, appliqué aux femmes, vient d’obtenir, pour la « première fois, la majorité dans la Chambre nationale des « représentants.
- « Ce fait historique tiendra sa place à côté de la dédale ration de l’indépendance, également honoré, indiquant un « événement aussi important et couronnant avec un honneur « égal les noms des hommes qui ont fait gagner, par leur « courage et leur éloquente plaidoirie, au nouvel Etat de
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- LE DEVOIR
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- « Wyoming le triomphe d’être dans le congrès des Etats-« Unis un gouvernement du peuple, pour le peuple et par « le peuple. »
- (La Citoyenne).
- LES DOCTORESSES
- Il y a, paraît-il, actuellement 73 docteurs femmes diplômées en Angleterre, et 3,000 aux Etats-Uuis.
- Le nombre des doctoresses actuellement exerçant en Russie est de 594, dont 229 font de la médecine privée; les autres sont employées dans les hospices.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- - ;o;---—
- Le Problème, nouvelles hypothèses sur la destinée des êtres, par le docteur Antoine Cros.
- Volume in 8°, en vente chez Georges Carré, Editeur, 58, rue St André-des-Arts, Paris.
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- * *
- Les Maisons dorées, poésies par A. Migrenne. Un vol. prix 2 fr. chez Léon Vanier, 19, quai St Michel, Paris.
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- * *
- Congrès libre et international de l’Éducation organisé par le syndicat des membres de l’enseignement, du 21 au 25 septembre 1889. — Première partie.
- Au secrétariat, 174, faubourg St Denis, Paris.
- * *
- La Previdenza monitore dell’ associazione générale de-gli impiegati civile in Milano et delle cooperative consociate. Mensuel, Milan, rue Silvio Pellico, 8. Un an, union postale, 5 francs.
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- * #
- L’Économie sociale, revue mensuelle, directeurs, Félix Martin, sénateur, et Emile Cacheux, ingénieur ; rédacteur en chef, Georges Hamon, professeur à l’Institut commercial ; collaborateurs, Tolain, Lyonnais, Raffallovich, Bon de Saint Georges, Armstrong, Audiffred, etc. Abonnements : Paris et province, 10 francs ; Etranger 12 francs par an. 27, place Dauphine, Paris.
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- * *
- La cooperazione italiana organo délia federazione delle cooperative. — rue Croceflsso, Milan, abonnement 1.50 par an.
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- * *
- Fédération nationale des sociétés coopératives de consommation, Bulletin du centre régional de Paris, organe officiel du comité central coopératif de France, paraissant le 15 et le 16 de chaque mois, abonnement : 6 francs par an, rue de Nesles, 10, Paris.
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- LE DEVOIR
- GRAND-PÈRE
- (.suite)
- —---H----
- Tout au fond de moi-même je me répétais : «.C’est lui qui a commencé ! » A force de le répéter, je finis par me le faire croire à moi-même. Je me pris en pitié, et je m’attendris sur mon sort, et par contre je me sentis animé d’une véritable haine contre Camus. L’homme n’est certainement pas fait pour haïr, et je n’en veux pour preuve que les horribles souffrances morales de celui qui hait. Que Dieu me pardonne les projets de vengeance que je formai en regardant les crevasses du mur ; ils étaient si sauvages et si cruels que je frémis encore en y pensant ; mais le plus souvent les gens vindicatifs sont lâches, sans cela le monde verrait de terribles tragédies.
- La fin de la classe arriva, et je sortis comme d’un affreux cauchemar.
- Si j’avais été aussi fort, ou du moins aussi brave que Camus, je l’aurais certainement provoqué au sortir de l’école. J’y avais même songé un moment, et j’avais décidé de faire ce que faisaient d’habitude, en pareil cas, les polissons que nous appelions « les braves ».
- J’irais droit à Camus, les bras croisés sur ma poitrine; j’approcherais ma figure tout près de la sienne, et je lui dirais: «Tu sais de quoi il retourne entre nous!» Alors je ramasserais une paille, je me la poserais sur l’épaule gauche, et je dirais à mon ennemi : «Viens donc la prendre !»
- Il viendrait certainement, car il n’était pas d’humeur à se laisser provoquer impunément. Alors, je lui fracasserais la mâchoire d’un grandissime coup de poing, ou bien je lui aplatirais le nez, ou bien je lui pocherais un œil, peut-être même les deux ! Je m’exaltais si fort à cette idée, que mes voisins me prièrent de ne pas tant faire remuer la table.
- Un instant, je cessai de regarder le mur, et je me retournai pour envelopper l’école tout entière, y compris le père Barré, dans un regard de souverain mépris. Par malheur pour mes résolutions belliqueuses, mon regard de souverain
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- GRAND-PÈRE
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- mépris s’accrocha en route sur le dos et les épaules de Camus, qui était assis tranquillement à deux tables au-dessous de moi.
- Quel dos et quelles épaules ! Ce Camus était taillé en hercule. Je me retournais brusquement du côté du mur, et je tombai dans cette confusion d’idées et de sensations où vous jette toujours un accès de rage impuissante.
- Bref, je n’attaquai pas Camus, et même j’affectai de ne pas le voir. Mais, du coin de l’œil, j’observais tous ses mouvements.
- Le petit chemin qui conduit chez son père débouche à angle aigu, sur la grande route, à un endroit où il n’y a pas de maison. L’angle aigu est la pointe d’un champ de luzerne appartenant à la mère Jécœur. Comme toutes les vaches, chèvres et brebis du pays venaient se repaître, en passant, aux dépens de la mère Jécœur, elle avait fait enclore son bien d’une palissade d’échalas, aiguisés en pointe et reliés entre eux par une torsade de fil de fer.
- Camus suivait son chemin sans se retourner, et moi, de l’autre côté de la luzerne, je le regardais s’éloigner, le couvrant des yeux comme une proie qui allait m’échapper.
- Tout à coup, reprenant haleine, je criai de toutes mes forces : « Patte-à-ressort ! Patte-à-ressort ! »
- Camus se retourna brusquement et me regarda avec indignation. Je répétai l’injure et même je l’aggravai par d’horribles grimaces et par une pantomime offensante
- « C’est bon, me dit Camus, je te revaudrai cela. C’est demain jeudi, je te défends de sortir de chez ton grand-père. Je te guetterai, tu peux en être sûr, et si je mets la main sur toi, tu peux compter sur une fameuse raclée. »
- Je ne m’étais pas attendu à cela, et je demeurai immobile, le regardant s’éloigner. Le petit cahotement de sa jambe droite faisait un peu danser ses épaules, qui me parurent encore plus formidables que pendant la classe.
- Qu’est-ce que j’allais devenir, le lendemain toute la journée ?
- Il m’était arrivé bien souvent, même par de très belles journées, de ne pas sortir delà maison et du jardin de grand-père. Mais j’étais semblable à bien d’autres petits garçons, et il suffisait qu’on m’interdît une chose pour me donner envie de la faire.
- Je pensais à tout cela en traversant la cour des Camus, et j’avais la fièvre à froid, avec un grand abattement et un peu de frisson.
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- LE DEVOIR
- Quand nous rentrâmes à la maison, Brigitte dit à grand-père : « C’était comme une noce !
- — Qu’est-ce qui était comme une noce ? demanda mon grand-père.
- — Pardine, les Gimel et les Monratier, bras dessus, bras dessous, avec la marmaille par dessus le marché, sont venus pour vous faire leurs compliments et leurs remerciements. Mais, soyez tranquille, vous n’y échapperez pas comme cela ; ils ont dit qu’ils reviendraient.
- — Je crains, dit mon grand-père, que notre petit Paul n’ait pris froid. »
- Brigitte approcha de ma figure sa lampe de cuisine, et me dit avec une brusquerie amicale :
- « Montre-moi ta langue. »
- Je lui montrai ma langue.
- « Une bonne tasse de lait chaud fera l’affaire, dit-elle d’un ton doctoral. Une bonne nuit par là-dessus, et il n’y paraîtra plus demain matin. Viens près du feu de la cuisine pendant que le lait chauffera. »
- Grand-père nous suivait à la cuisine. Brigitte, le voyant préoccupé, le laissa venir sans protester. En toute autre occasion, elle n’eût pas manqué de jurer ses grands dieux que les hommes n’ont rien à voir à la cuisine.
- Assis sur une chaise basse, les bras pendants, je regardais mélancoliquement les tisons ; je sentais que mon grand-père avait les yeux Axés sur moi.
- Je me disais en moi-même : « Oh ! si grand-père pouvait seulement arranger mon affaire, comme il a arrangé celle de Monratier et de Gimel ! »
- Il paraît que, dans l’ardeur de mon désir, je joignais les mains, car mon grand-père me dit avec inquiétude :
- (( Comme tu serres tes pauvres petites mains, mon enfant ! as-tu donc du chagrin ? »
- Je fis un signe de tête, sans oser lever les yeux.
- « Un gros chagrin ? me demanda-t-il en se rapprochant de moi.
- — Oui, grand-père, » lui dis-je d’une voix indistincte.
- Il toussa derrière sa main, et me regarda quelque temps en silence. Comme il allait reprendre la parole, Brigitte, qui était sortie un instant, rentra tenant un sucrier à la main. Quand le lait bien chaud eut été copieusement sucré, Brigitte me le ht avaler bon gré mal gré. Le lait était si chaud, que la sueur me perlait au front et que de grosses larmes me vinrent au coin des yeux.
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- c( Ne vous inquiétez donc pas comme cela, dit Brigitte à mon grand-père; ce ne sera rien du tout, et cela va déjà mieux. »
- Elle accompagna ces paroles encourageantes d’un petit coup de cuiller qu’elle m’administra sur le bout du nez.
- ce Ne te dérange pas, lui dit mon grand-père, je vais le faire coucher.
- — Saurez-vous seulement le border? demanda Brigitte avec défiance.
- — Oui, oui, je saurai le border. Dis bonsoir à Brigitte, mon petit Paul, et montons bien vite. »
- Quand nous fûmes en haut, il s’assit dans son fauteuil et me regarda me déshabiller, sans m’adresser une seule parole; seulement toutes les fois que je le regardais, il me souriait doucement et me faisait de petits signes de tête pour m’encourager.
- Cher, cher grand-père! il devinait sans doute que j’avais quelque chose de très laid à lui dire, et il pensait que je parlerais plus volontiers enveloppé dans mes draps, pouvant au besoin ramener ma couverture sur mes yeux pour cacher ma confusion.
- Quelquefois grand-père, pour m’habituer à n’être pas poltron, m’envoyait me coucher tout seul. J’avais grand’peur, sans oser le dire, tant que je n’étais pas caché dans mon lit. Je croyais toujours qu’un homme à barbe noire caché dans les rideaux de grand-père, ou sous son lit, ou dans une armoire, allait sortir de sa cachette, aussitôt que je tournerais le dos, et me faire quelque chose d’horrible. C’est surtout quand je me préparais à monter dans mon lit que ma terreur redoublait. Chaque fois je me disais : Il est caché sous mon lit, et ü va me prendre par les jambes. Ayant échappé à ce danger, je me précipitais brusquement entre les draps, je les serrais bien fort contre moi, et je ramenais ma couverture sur ma tête. Alors seulement je reprenais un peu de courage.
- Ce jour-là ce n’est pas l’homme à barbe noire que je craignais, c’étaient les regards de mon grand-père, c’était l’expression que prendrait son visage quand je lui dirais.... Et au fait, que lui dire ? par où commencer? comment arranger les choses pour ne point mentir et pour n’être pas méprisé comme je méritais de l’être, à cause de ce que j’avais fait ce jour-là ?
- Maintenant que je revois ces choses à quarante ans de distance, et que je les juge avec les lumières et l’expérience d’un homme mûr, je suis frappé de ce fait, que l’idée d’en-
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- LÈ DEVOIR
- courir le mépris de mon grand-père était une idée toute nouvelle, née évidemment des découvertes que j’avais faites sur son caractère. Jusque-là, quand j’avais fait quelque fredaine ou quand je m’étais attiré quelque méchante affaire, je trouvais tout naturel de me mettre sous sa protection; voilà maintenant que j’éprouvais un impérieux besoin de conserver son estime. C’est justement ce qui me rendait si timide et si craintif.
- La veille, seulement, j’aurais mené l’affaire bien plus simplement. Par exemple, à table, j’aurais pris un air sombre, et j’aurais refusé avec affectation de manger et de boire. Aussitôt mon grand-père m’aurait dit : « Petit Paul, pourquoi ne manges-tu pas? »
- Petit Paul aurait répondu d’un air bourru : « Si tu crois que c’est agréable de savoir qu’on va recevoir une bonne raclée demain ! »
- Le grand-père aurait arrangé l’affaire de son mieux. Maître Paul aurait trouvé la chose toute naturelle, et n’aurait pas manqué de s’attirer une nouvelle affaire-à la première occasion.
- Quand mon grand-père me vit me pelotonner en chrysalide, il ne put retenir un sourire. Cependant il ne me dit rien encore, et me laissa ramener ma couverture sur mon nez.
- Alors, avec un soin maternel, il me borda doucement, lentement, de ses pauvres vieilles mains tremblantes. Mon émotion fut à son comble, et je pleurai sous ma couverture.
- Il se pencha sur mon lit, leva un tout petit coin de la couverture, m’embrassa doucement sur la joue et me dit à l’oreille : « C’est donc bien difficile à dire ?
- — Je n’oserai jamais. »
- II m’embrassa de nouveau et me dit :
- « Tu sais, mon Paul, que j’ai été, moi aussi, un petit garçon, je connais toutes les fautes que commettent les petits garçons. A cette heure, je suis un vieux grand-père, et je pui£ pardonner à mon petit garçon toutes les fautes qu’il a pu commettre ! »
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MARS 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes.......................................Fr. 2.482 60
- Dépenses........................................... 2.794 35
- Déficit en Mars. ................. 311 75
- Section des Dames
- Recettes.....................................Fr. 672 70
- Dépenses......................................... 558 65
- Boni en Mars................... 114 05
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes......................................... 6.820 80
- Dépenses :
- Pensions........................... 2.952 62 \
- Nécessaire à la subsistance.......... 1.176 65 1
- Allocations temporaires : j
- 14 retraites provisoires . . 860 25 ] I
- Allocations statutaires aux / (
- malades................ 64 35 ) |
- Allocations extra-statutai- \ I
- res:veuves,orphelins,etc 362 40 J 1.287 00 î Divers, appointements, médecins, phar- !
- maciens, sages-femmes, etc ..... 462 80 / 5.879 07
- Boni en Mars.................. 941 73
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes ....................................Fr. 689 85
- Dépenses......................................... 957 07
- Déficit en Mars................ 267 22
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet 89 au 31 Mars. 1890 93.662 60 Montant des dépenses............................. 92.779 45
- Excédant des recettes sur les dépenses . . . Fr. 883 15
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- LE DEVOIR
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- Sur la proposition du Comité de l’Assurance des Pensions, le Conseil de Gérance a prononcé les mises à la retraite suivantes :
- 1° Mathieu Eugène, 33 années de service, âgé de 55 ans.
- 2° Duchemin Louis, 36 années de service, âgé de 61 ans.
- 3° Fontaine J-Bte Auguste, 20 années de service, âgé de 76 ans.
- ETAT CIVIL DU FAMILISTERE
- mois d’avril 1890.
- Naissances :
- 2 Avril. — Hennequin Gabrielle-Germaine, fille de Henne-quin Victor et de Baillet Claire.
- 8 * » Hazard Georges, fils de Hazard Jules et de Blon-
- delle Eugénie.
- 18 » Mériaux Marie, fille de Mériaux Rosa.
- 25 » Gravet Marcel-François, fils de Gravet Léon et
- de Grosch Honorine.
- 29 » Devillers Eugène, fils de Devillers Eugène et de
- Poulain Zoé.
- Décès :
- p‘l‘
- 3
- 3
- 4 9
- 10
- 17
- 18 18 22 23 26
- Avril. — Roha Eléonore-Alphonsine, âgée de 1 an 9 mois. » Leclaire Désiré-Alexandre-Armand, âgé de 11 mois.
- » Macaigne Suzanne-Lucile, âgée de 5 mois.
- » Besançon Auguste-Aimé-Célestin, âgé de 1 mois. » Lemaire Georges-xYndré, âgé de 1 an 3 mois.
- » Merda Adrienne-Charlotte, âgée de 14 ans 5 mois.
- » Drocourt Georgette, âgée de 11 mois.
- » Mériaux Rosa, V° Routier Georges, âgée de 31 ans. » Mériaux Marie, âgée de 1 heure.
- » Serre Gustave, âgé de 37 ans.
- » Herny Lèon-Zéphyr âgé de 14 mois.
- » Mahieux Clovis-Alexis, âgé de 15 mois.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise. — lmp. Baré.
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- LA VIE ANIMALE
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- LA VIE ANIMALE
- SIÈGE DES FACULTÉS Esquisse de chapitre
- Au bas de l’échelle vivante, l’être apparaît avec les facultés des sens seulement, et souvent même la série en est incomplète. La faculté du tact se montre la première ; elle est du reste partie intégrante des autres facultés. Principe de la sensibilité, elle siège au sein des ganglions nerveux ; de là elle communique à l’organisme des impulsions et elle en reçoit des impressions causées par les faits extérieurs.
- A la faculté du tact s’associe, ensuite, la faculté d’assimilation, germe de la nutrition et de l’organe du goût. Des individus vivent avec ces deux sens et se reproduisent par eux-mêmes.
- La famille des polypes nous en offre de nombreux exemples.
- A un degré un peu plus élevé apparaissent d’abord l’odorat, puis l’ouïe et la vue.
- C’est par l’addition successive de ces facultés que nous traversons les séries des mollusques et des crustacés, des larves et des insectes.
- Les ganglions nerveux, siège des facultés chez les mollusques, les crustacés et les articulés, deviennent le cerveau chez les vertébrés.
- La réunion des cinq facultés sensitives, ayant pour complément la faculté de reproduction, compose l’individualité animale proprement dite, dès les degrés primitifs de la vie matérielle, et constitue le premier faisceau d’organes qui fait apparaître le cerveau.
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- LE DEVOIR
- Les facultés des sens centralisés en forment la base; elles créent ainsi un foyer réflecteur des impressions générales que l’organisme éprouve dans ses rapports avec la vie ambiante.
- De ce point, par l’organe de la colonne vertébrale, la force dirigeante communique le mouvement à toutes les parties du corps et en reçoit les impressions.
- Chez les animaux inférieurs, le cerveau n’est qu’un simple prolongement de la moelle épinière; la moelle allongée en compose presque toute la substance ; néanmoins, il constitue le ganglion principal de l’organisme. La boîte osseuse qui le contient semble n’être qu’une vertèbre un peu renflée formant l’extrémité antérieure de la colonne vertébrale, de sorte qu’à vrai dire le canal rachydien, dans toute sa longueur est une suite du cerveau.
- Le cerveau n’a de place que pour les organes centralisateurs des facultés sensitives qui sont presque la seule puissance active de cet ensemble de créatures; aussi exprime-t-il l’ignorance de ces êtres, et leur incapacité pour toute autre chose que les préoccupations individuelles suggérées par les sens.
- Le tact, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue suffisent à ces êtres qui n’ont d’autre rôle que d’élever, par la nutrition, la matière vivante à la vie organique supérieure.
- Déjà la science a constaté que chaque être est revêtu d’une forme correspondante à ses facultés et à ses besoins, et que le développement du cerveau a, dans chaque espèce, un caractère particulier exprimant les tendances, les aptitudes et les activités générales des individus rangés dans telle ou telle catégorie.
- A ces remarques sont venues s’ajouter celles des phréno logues, démontrant la variété des formes du cerveau dans l’espèce humaine et la concordance de cette variété avec celle des caractères et des tendances individuelles.
- Mais il reste à montrer que le développement des facultés chez tous les êtres se rattache au plan général de la vie universelle.
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- LA VIE ANIMALE 323
- Les naturalistes reconnaissent bien que l’intelligence des classes, des ordres, des genres et des espèces a pour correspondance le degré de développement du cerveau; ils ont vu que le cerveau du poisson est plus étroit et plus embryonnaire que celui du reptile, celui du reptile moins développé. que celui de l’oiseau, celui de l’oiseau plus restreint que celui du quadrupède, et que le cerveau de l’homme est plus grand comparativement que celui de tout animal.
- Ils reconnaissent même, à la forme générale de la tête, les espèces et les familles, leurs mœurs et leurs caractères; mais là se sont bornées jusqu’ici leurs conclusions; c’est s’arrêter dès les premiers pas.
- Il faut poursuivre les études dans cette voie, car elle nous conduira à la démonstration positive des lois morales et à l’union des cœurs et des intelligences sur des points encore bien controversés.
- * *
- CERVEAU ET FACULTÉS DU POISSON.
- Esquisse de chapitre
- Les poissons présentent un des types élémentaires du cerveau chez les vertébrés. Leur cerveau est composé de la réunion des lobes ganglionnaires correspondant aux facultés sensitives. Ces lobes sont accolés les uns aux autres. Le cerveau semble offrir sept doubles divisions représentant 14 lobes ou ganglions correspondant : 1° aux facultés suivantes : tact, goût, odorat, vue, ouïe, reproduction; 2° à un siège commun dont le rôle est à déterminer.
- Le développement plus ou moins grand de chacune de ces parties du cerveau correspond à la diversité des facultés chez les espèces et chez les individus; et l’union des lobes avec le siège commun devient plus intime à mesure que les facultés s’élèvent en puissance. Mais ce n’est toujours là qu’un cerveau rudimentaire.
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- LE DEVOIR
- Le tact, faculté du mouvement et de la sensibilité, a pour organe un système musculaire aussi élémentaire que la faculté même, un corps à peu près cylindrique recouvert d’écailles, et pourvu de nageoires, le tout limité à quelques mouvements faciles au sein de l’élément dans lequel l’animal est appelé à vivre.
- L’œil, dépourvu de paupières, est presque immobile dans son orbite, et les organes de l’odorat et de l’ouïe sont h peine indiqués au milieu de la compacité de la substance cartilagineuse qui entoure le faible cerveau du poisson.
- La faculté sympathique n’existe chez ces êtres que d’une façon fugitive; l’instinct de reproduction est trop incomplet chez eux pour servir de lien entre les sexes. Les races se dévorent les unes les autres sans respect de leur progéniture : l’appétit est leur seul guide.
- Le brochet que nous pouvons prendre pour type de nos démonstrations n’est qu’un être très limité en facultés. Comme toutes les puissances qui ne songent qu’aux satisfactions de leur égoïsme, il se sert du milieu où les circonstances l’ont placé, comme si ce milieu était fait pour lui seul.
- La force et la surprise sont ses moyens d’action ; il sait attendre ses victimes dans une immobilité complète et les saisir au passage. Pas besoin pour lui de s’évertuer à acquérir des aptitudes nouvelles. Où le règne de la force domine, l’intelligence est tenue à l’écart.
- Pour se gorger de la substance d’autrui, il ne faut que posséder les instincts de convoitise et les moyens de s’approprier ce que l’on convoite.
- Aussi des yeux, une large gueule et l’appétit de la chair sont-ils les caractères dominants de l’organisme du brochet.
- Mais toute espèce dans son ensemble n’en est pas moins admirablement utilisée par la vie même pour la transformation et le progrès de toutes choses.
- Vivifier les matières organiques, végétales et animales répandues au sein des eaux et leur faire traverser les diverses sensations de la vie aquatique, telle est la fonction
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- LA VIE ANIMALE
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- que le nombre limité des facultés et la simplicité corres-dante de l’organisme assignent au poisson.
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- CERVEAU ET FACULTÉS DU REPTILE Esquisse de chapitre
- Chez les reptiles le cerveau n’est guère plus développé que chez les poissons, mais l’ossification du crâne prend plus de . consistance, et l’organisme reflète les variantes des facultés. Ces facultés s’exercent en eux en double sens, puisque le reptile vit sur terre et dans l’eau; mais l’appétit est le seul guide de ces créatures inférieures.
- La rapacité et la pusillanimité sont les traits dominants du reptile. Ces deux traits se montrent toujours ensemble* au réel comme au figuré ; aussi, parmi les êtres rampants* voit-on les uns peureux, timides, sans défense, et c’est le plus grand nombre, chercher discrètement leur existence à travers les débris de la matière, tandis que d’autres, astucieux, perfides, venimeux, sacrifient les premiers à la voracité de leurs appétits.
- La terre possède encore des crocodiles et des serpents; la vipère n’est pas inconnue dans nos climats; et la salamandre, la grenouille, le lézard nous offrent des exemples communs de la faiblesse et de l’impuissance des facultés de certains êtres.
- Voir, entendre, sentir sa proie et la dévorer ou plutôt l’engloutir dans une gueule qui a souvent autant de dimension que le corps même de l’animal, telles sont les facultés principales du reptile.
- Chez lui comme chez le poisson, les dents sont moins des instruments de mastication que des crochets servant à faire pénétrer dans l’estomac la proie toute vive et souvent toute entière.
- Le crâne de la grenouille nous fournit un exemple de l’exiguïté de la place occupée par le cerveau dans ces organisations rudimentaires. Les lobes manquent d’union. Les
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- centres sensitifs sont isolés les uns des autres; et les lobes intellectuels sont simplement posés sur le prolongement de la moelle qui aboutit aux yeux et à l’ôdorat.
- Néanmoins, chez le reptile, le crâne a déjà sa chambre spéciale, réservée aux facultés sensitives et à la centralisation des fonctions du système nerveux.
- Trouvons-nous chez les reptiles un progrès sensible dans les facultés instinctives ? Non, leur cerveau étroit varie dans sa forme, l’enveloppe qui le protège acquiert plus de solidité, l’action organique se développe, les sens se complètent, mais les facultés sensitives sont encore à peu près les seules qui existent en eux. Un instinct d’étroite individualité gouverne chaque être, et ce n’est pas moins que chez le poisson, le monde du chacun pour soi. Pas plus que les . poissons, les reptiles ne sont animés de l’amour de leur espèce; presque tous abandonnent leurs œufs ou leur progéniture aux influences de la nature et aux hasards des appétits qui les entourent
- Dans les espèces inférieures, la loi morale ne s’étend pas au-delà des besoins de l’individu. Les êtres n’ont pas d’autre instinct que celui du droit individuel. Mais tout en s’exerçant dans la mesure de leurs forces et de leurs facultés, ils se développent eux-mêmes, en même temps qu’ils concourent au réveil de la matière tombée dans l’inertie et le repos.
- C’est ainsi que sur les débris d’une vie imparfaite s’élèvent les éléments d’une vie toujours nouvelle.
- La cruauté, la brutalité, la violence et la furie sont les signes de l’infériorité des créatures et de leurs facultés. D’où l’on peut tirer, à l’usage de l’être humain, cette conclusion :
- Le règne de la violence est en proportion de l’état d’infériorité et d’abaissement des êtres; l’intérêt de chacun est donc de sortir le plus vite possible de cet état d’abjection, et d’organiser toutes choses sur les bases du droit, du devoir et de la justice pour tous.
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- CERVEAU ET FACULTÉS
- DES CARNASSIERS INSECTIVORES ET DES RONGEURS Esquisse de chapitre
- Si nous examinons la taupe, élément de transition entre la vie paresseuse du reptile lequel ne doit sa proie qu’au hasard des circonstances, et celle des animaux qui, doués de plus d’activité, peuvent chercher leur nourriture sur la terre, nous constatons en elle un progrès réel sur le reptile.
- Les organes de l’odorat et de l’ouïe acquièrent plus d’ampleur; l’ethmoïde et le rocher sont d’une grande finesse et le cerveau se développe dans le sens des énergies de la force, c’est-à-dire dans les temporaux.
- Mais la vue n’a rien, chez la taupe, des dispositions que cet organe revêt chez d’autres animaux, parce qu’elle ne doit lui servir qu’à percevoir la phosphorescence des larves et des insectes qui pénètrent dans ses galeries ténébreuses et souterraines.
- L’œil chez la taupe n’est qu’un point imperceptible à l’extrémité d’un nerf prolongé à la surface des chairs ; cet œil se meut du dedans au dehors, pour se braquer, comme une lorgnette hors de son étui, sur les points lumineux qui se dégagent du sein de l’obscurité où vit l’animal et rentrer ensuite à l’intérieur des chairs afin d’éviter le contact des matériaux au milieu desquels la taupe cherche sa nourriture. L’organe de la vue est assez borné pour n’avoir pas de cavités orbitaires, et n’être que l’auxiliaire de l’odorat. Mais en revanche celui-ci est d’une grande puissance; c’est le principal guide de la taupe dans le travail qu’elle accomplit.
- La taupe n’étant que la somme des énergies de la vie souterraine, est une indication du développement que prend la faculté lorsqu’elle n’a en vue d’obéir qu’à la loi de conservation de la vie. Le cerveau de la taupe s’élargit dans le sens latéral et postérieur, c’est-à-dire dans la partie des organes correspondant : 1° aux instincts de la procréation et de la famille ; 2° à la faculté de se pourvoir des choses nécessaires
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- à l’entretien de l’existence. Mais les facultés qui font briller aux yeux de la créature les splendeurs de l’espace et la mettent en rapport avec le monde extérieur, sont complètement absentes; tout est mystère pour-la taupe de ce côté.
- Chez elle, les organes de nutrition sont pourvus d’un appareil de mastication admirable par l’assemblage des dents et par la force musculaire.
- Si l’on considère les animaux dont l’existence et les habitudes ont quelques rapports avec celles de la taupe, on voit comment la forme organique s’adapte aux différentes facultés ; et comment le cerveau se modifie avec l’ensemble des forces intellectuelles.
- Ainsi la musette, la musaraigne, le mulot, la souris, le loir qui, dans de certaines proportions, passent leur vie sous terre ou dans les lieux obscurs, comme la taupe, mais qui, plus qu’elle, néanmoins vivent à l’air et à la lumière, offrent, en concordance avec leurs facultés spéciales, un plus grand développement de la partie supérieure du cerveau.
- L’œil devient apparent et quoi qu’il soit encore privé de cavités orbitaires, il est fixé au cerveau par des attaches plus solides.
- Le crâne et le cerveau de la taupe sont arrondis dans leur forme, malgré leur développement latéral; c’est là le signe de la régularité de l’existence delà taupe dans sa fonction. Ceux de la musaraigne, de la souris, du loir, le sont encore davantage et prennent plus de développement dans les organes correspondant aux facultés intellectuelles proprement dites.
- Le cerveau du rat, quoiqu’établi sur la même forme allongée qui correspond aux tendances générales de ces animaux prend, au contraire, des formes anguleuses qui dénotent la vie accidentée de l’espèce.
- Malgré certaines similitudes dans l’existence de ces différents rongeurs, leurs facultés s’exercent à des fonctions variées. L’appareil nerveux et les lobes du cerveau se développent en conséquence et chez quelques-uns d’entre eux apparaissent les premières circonvolutions.
- (Œuvres posthumes).
- J-Ble André GODIN.
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- Il ne s’agit plus guère aujourd’hui de savoir si l’État, a, ou n’a pas le droit d’intervenir dans les affaires sociales. Son importance, comme facteur du progrès, est de moins en moins contestée. La conception socialiste du rôle de l’Etat envahit les milieux les plus divers et parfois les plus opposés. Cette conception a déjà tanffde crédit que le gouvernement le plus réfractaire au socialisme, nous avons nommé le gouvernement britannique, se consolerait, à la rigueur, d’être appelé socialiste, en pensant que s’il l’est, c’est depuis longtemps. Aussi, lorsqu’on lui fait observer que l’intervention législative dans les droits des propriétaires irlandais n’est pas autre chose que du socialisme, il en convient, mais ajoute-t-il, cela date depuis si longtemps ! A preuve, la condamnation sous Charles I, du comte de Thanet à une amende de 100 livres sterling pour avoir amené une diminution de la population du Kent par l’éviction de ses fermiers.
- A la vérité, le socialisme, c’est-à-dire l’intervention de la société dans les affaires des individus, le socialisme est ancien comme le monde, et la vieille querelle entre interventionnistes et non-interventionnistes ne porte, en réalité, que sur une question de choix et de mesure.
- L’art possède en France] comme dans quelques autres pays, d’ailleurs, les faveurs de l’État. M. Renan trouve que les sciences sont moins bien partagée^: Il intercède pour elle. Ce bon mouvement (il en est coutumier) nous vaut l’excellente définition suivante du devoir de l’Etat :
- (( Que l’Etat, dit il, ait le devoir de patronner les sciences comme l’art, c'est ce qui ne saurait être contesté. L’État, en effet, représente la société, et doit suppléer les individus pour toutes les œuvres où les efforts isolés seraient insuffisants. Le but de la société est la réalisation large et complète de
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- toutes les faces de la vie humaine. Or, il est quelques-unes de ces faces qui ne peuvent être réalisées que par la fortune collective. Les individus ne peuvent se bâtir des observatoires, des bibliothèques, fonder de grands établissements scientifiques.
- »L’Ètat doit donc à la science des observatoires, des bibliothèques, des établissements scientifiques. Les individus ne pourraient seuls entreprendre et publier certains travaux. L’État leur doit des subventions. Certaines branches de la science (et ce sont les plus importantes) ne sauraient procurer à ceux qui les cultivent le nécesssaire de la .vie. L’État doit, sous une forme ou sous une autre, offrir aux travailleurs méritants les moyens nécessaires pour continuer paisiblement leurs travaux, à l’abri du besoin importun.
- » Je dis que c'est là un devoir pour l’État, et je le dis sans aucune restriction.
- » Les charges qu’on impose au contribuable pour ces fins spiritualistes sont, au fond, un service qu’on lui rend. Il bénéficie d’un emploi de ses écus, qu’il n’était pas assez éclairé pour vouloir directement.
- » L’État n’est pas, à mes yeux, une simple institution de police et de bon ordre. C’est la société elle-même, c’est-à-dire l’homme dans son état normal.
- » Il ne doit pas seulement laisser faire, il doit fournir à l’homme les conditions de son perfectionnement. C’est une jouissance plastique, et bien réellement directrice. Car la société n’eR pas la réunion atomitisque des individus, formée par la répétition de l’unité, elle est unité constituée, elle est primitive.»
- M. Renan ne se refuserait certainement pas à étendre aux travailleurs manuels le bénéfice de l’intervention qu’il demande pour les travailleurs de la pensée, lui qui voudrait faire deux parts égales de la journée de l’homme, l’une consacrée au travail, l’autre aux jouissances intellectuelles.
- C’est en faveur de l’ouvrier que se manifeste le grand courant d’opinion qui bouleverse de fond en comble les théo-
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- ries de la vieille économie politique, qui met en mouvement empereurs et parlements, et fait sortir la diplomatie de son ornière.
- Reste à savoir de quelle façon et dans quelle mesure se produira l’intervention sollicitée, pour être juste et efficace.
- Dans l’antique société l'esclavage était le lot des professions manuelles. L’esclavage était une institution d’État. On reconnaîtra sans peine qu’un pareil genre d’intervention n’était pas fait pour satisfaire l'idéal de la justice. La substitution du servage à l’esclavage ne modifia guère cet état de choses. La main des pouvoirs publics se fit sentir lourdement sur l’immense majorité des travailleurs pendant la longue période qui aboutit à la Révolution française.
- C’est particulièrement sous le régime de la monarchie absolue que la loi s'ingérant abusivement dans les conditions du travail étreignit l’ouvrier dans le réseau serré d’une réglementation excessive.
- Les adversaires de la réduction des heures du travail objectent triomphalement l’impossibilité d'appliquer une pareille mesure aux ouvriers des champs.
- Ils n’étaient pas embarrassés pour si peu, les auteurs de l’ordonnance sur la police générale établie en 1578.
- Voici comment ils entendaient les conditions de la fabrication du vin, du vin naturel s’entend, les raisins secs n’ayant pas encore jugé h propos de soulever des difficultés diplomatiques et de mettre en branle la machine législative :
- c< Les vignerons seront tenuz d’aller en besongne, puys le premier jour de mars, jusques au premier jour d’octobre devant cinq heures. Pour h la dite heure de cinq heures être présentement à la besongne jusques dix heures du seoir. Et puys le premier jour d’octobre jusques au premier jour de mars seront présent à la besongne au point du jour jusqu’à la nuyit. » Ils auront pour cette journée suivant l’emploi « quatre ou cinq sols ». Ils doivent un travail sans repos, fût-ce pour casser la croûte. « Est inhibé et deffendu aux pâtissiers et leurs serviteurs porter ni gâteaux ni échaudez sous peine d’amende. » Si un vigneron voulait récompenser
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- un ouvrier plus zélé, l’État tutélaire s’y opposait. « Il est expressément deffendu de donner au dessus dicts pour leur journée plus qu’il ne leur est taxée, soit sous prétexte de faveur courtoise ou autrement à peine d’un écu. »
- Tout y est : la réglementation du salaire, et celle des heures de travail. Mais, à l’inverse des revendications modernes, c’est le maximum et non le minimum de salaire qui est fixé par la loi, et il ne s’agit guère d’une diminution des heures de travail. Comme l’on pense bien, l’ordonnance ne s’en tient pas là. Elle réglemente le travail industriel avec une minutie toute particulière.
- Les cordonniers, par exemple, « seront tenus de garder aux façons de soulier la forme qui s’ensuit ». Suit la description de la forme et le prix de la façon. Le salaire est fixé bien entendu « et où il se trouverait un compagnon qui ne veuille se contenter de la dite taxe, sera mis hors ville». Au moins sera-t-il libre de ne pas travailler quand il lui plaira? Pas le moins du monde. Il lui est enjoint de « travailler ès boutiques de leurs maîtres est dicts jours ouvriers continuellement » selon les heures établies.
- Une semblable oppression ne pouvait aboutir qu’à une réaction complète ?
- Dix ans avant la Révolution, Roland de la Platière, alors inspecteur général des manufactures de Picardie, condensait dans un mémoire les sentiments qui devaient plus tard faire explosion.
- « On a voulu,disait-il, maîtriser l’industrie; on a compromis la fortune et jusqu’à l’honneur des citoyens... Il n’y a pas de détail de préparation dans lequel l’administration ne soit •entrée. Partout, elle a pris l’ouvrier par la main ; elle lui a tracé la route qu’il doit suivre, et toujours avec défense de s’en écarter sous des peines rigoureuses. Je cherche vainement quels règlements de fabrique il faudrait laisser subsister. Je les ai tous lus, j’ai longtemps médité sur cette froide et lourde compilation ; j’ai envisagé l’effet .et suivi les conséquences ; je crois qu’on les doit tous supprimer. J’ai également cherché s’il résulterait quelque avantage de
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- leur en substituer d’autres ; partout, en tout, je n’ai rien vu de mieux que la liberté. En ceci, comme en beaucoup d’autres choses, la grande affaire, l’importante affaire du gouvernement est de laisser faire ; il ne saurait s’en mêler qu’à son détriment.. »
- L’Assemblée Constituante ratifia l’arrêt prononcé : elle renversa maîtrises et jurandes et ne fit qu’une poussière des règlements d’ateliers.
- Malheureusement, dans sa crainte de voir renaître les corporations formées de l’ancien régime, elle édicta des lois sévères contre l'association des individus.
- Contre toute association se dressèrent d’abord les deux articles du décret des 14—17 juin 1891 :
- « Art. 1er. — L’anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens d’un même état et profession étant une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.
- Art. 2. — Les citoyens d’un même état et profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d’un art quelconque ne pourront, lorsqu’ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaire, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou des délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. »
- Et cet autre (article 291 du Code pénal) :
- (( Nulle association de plus de vingt personnes dont le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours marqués, pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la société. »
- Ces articles existent encore, on peut les invoquer chaque jour.
- Des lois spéciales intervinrent qui régirent et légalisèrent d’abord les sociétés financières, commerciales et industrielles, plus tard, beaucoup plus tard, les sociétés de se-
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- cours mutuels, puis les sociétés coopératives de consommation ou de production, enfin, tout récemment les associations et chambres syndicales.
- Ces lois nouvelles, toutes restrictives qu’elles soient encore dans la plupart de leurs dispositions, corrigent jusqu’à un certain point les détestables effets des lois draconniennes qui précèdent. Elles n’édifient pas; elles déblaient. Elles ne constituent pas un acte d’intervention, mais d’affranchissement. Elles ne violent pas,comme le prétendent les privilégiés de l’état actuel des choses, la prétendue liberté économique fondée par la Révolution, elles tendent plus ou moins directement à faire de cette fiction une vérité.
- Ni la loi de 1867 sous le régime de laquelle vivent les sociétés coopératives, ni la loi plus spéciale encore et plus libérale qui est actuellement soumise à l’examen du Sénat; ni les dispositions de cette loi qui sont relatives aux contrats de participation, ni la loi de 1884 sur les syndicats professionnels ne touchent en quoi que se soit, par elles-mêmes, aux rapports du capital et du travail et, par conséquent, au régime économique actuel.
- La simple coopération de consommation, cette modeste concurrence à l’épicier du coin, qui contient en germe la rénovation du monde économique et social, ne demande à la loi que la liberté pour substituer au régime du salariat le régime de l’association. La coopération réalisera certainement son magnifique programme; mais il lui faudra,pour opérer cette transformation, le concours de nombreux dévouements éclairés.
- Nous avons été frappé d’une remarque faite à ce sujet par un des plus zélés propagateurs des idées coopératives, M. Ch. Gide l’éminent professeur d’économie politique.
- « Je n’ignore pas, écrivait-il dans Y Émancipation, que la plupart des coopérateurs ont pour principe de ne rien demander à l’Etat et de ne rien attendre de lui. Ils attendent la solution des questions sociales et l’ascension graduelle des ouvriers à un niveau supérieur, — ils l’attendent, dis-je, uniquement des énergies individuelles coopérant par la voie
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- de l’association. C’est un noble programme, le meilleur 'assurément partout ouïes individualités seront assez dévelop pées pour s’élever par leurs propres efforts. Si les sociétés coopératives peuvent recruter leurs membres dans un milieu déjà assez cultivé et assez éclairé, elles pourront peut-être en effet suffire à l’émancipation progressive de la classe ouvrière. Tel est le cas en Angleterre où, grâce aux Trades-Unions, aux législations sur les fabriques déjà existantes, à l’observation scrupuleuse d’un jour et même d’un jour et demi de repos par semaine, les ouvriers sont déjà suffisamment protégés contre l’abrutissement d’un travail trop prolongé. Mais il ne manque pas de pays sur le continent dans lesquels l’existence de l’ouvrier est si misérable qu’il ne saurait s’élever à aucune considération d’un autre ordre que la satisfaction de ses besoins matériels : vaquer à sa besogne, manger et dormir, c’est là toute sa vie, et elle ne peut guère être différente partout où la journée atteint ou dépasse 12 heures. Dans ces conditions, je ne pense pas que la coopération puisse suffire, ni même qu’elle puisse fonctionner d’une façon étendue, car la matière première de toute coopération — je veux dire des hommes aptes à devenir coopérateurs, des ouvriers ayant le sentiment de leur dignité, le souci de leur avenir, la conception d’un ordre de choses supérieur à l’ordre existant — lui fera défaut. Là, il faudra au préalable que l’intervention du législateur relève, par des mesures appropriées, le niveau général des ouvriers avant que les sociétés coopératives puissent y prendre racine. »
- Parmi les mesures dont parle M. Gide, se trouve tout indiquée la diminution des heures de travail, c’c-t à-dire de l’effort physique qui épuise le travailleur et le laisse sans force morale à la fin de la journée.
- Si la toute jeune, mais déjà célèbre formule des « trois huit » venait à entrer dans les mœurs, ce n’est certes pas celle des « trois huit » correspondant à la durée du travail, et dont s’énorgueillissent d’avance les travailleurs partisans de cette mesure,qui serait le levier d’émancipation; car, avec elle,rien
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- ne'serait changé dans les rapports du capital et du travail, ce sont les deux autres intelligemment combinées.
- La question de la réduction des heures de travail est si bien posée, en ce moment, que le ministre compétent a cru devoir remettre en vigueur le décret de 1848, limitant à douze heures la journée de travail, tout en annonçant le prochain dépôt d’un projet réduisant à dix heures ce maximum, et que la commission parlementaire du travail de son côté s’est empressée d’adopter le principe de la révision, avant même de procéder à l’enquête qu’elle décidait en même temps. Reste à savoir s’il n’y a pas, à la question des heures de travail et à la question connexe du salaire, une solution plus efficace que la fixation directe, par une loi, du maximum de la journée de travail qui soulève sans le résoudre le problème du minimum de salaire.
- m. Godin dont l’œuvre tangible, l’association du Familistère, dépasse les désiderata les plus hardis de la classe ouvrière, a recherché, dans son couvre écrite, les moyens par lesquels il serait possible, dans l’état actuel de l’industrie, de résoudre, lorsqu’elles se présentent, les difficultés soulevées par ces délicates questions de salaire et de travail. C’est à l’exposition des réformes qu’il juge nécessaire d’introduire dans l’organisation actuelle du travail, qu’il consacre la troisième partie de son livre posthume, la République du travail, les deux premières visant l’organisation des pouvoirs publics, et l’organisation du droit de vivre. C’est surtout dans la pétition présentée, sous forme de projet de loi, ou plutôt d’amendement à la loi de 1884, sur les syndicats professionnels, que M. Godin résume son argumentation aboutissant à des conclusions susceptibles de recevoir une application immédiate.
- M. Godin accepte le principe de l’intervention de la loi, car il considère que les garanties passées dans la loi sont seules définitives, et sont une étape accomplie vers un progrès nouveau.
- Ce que, suivant lui, la loi doit garantir aux travailleurs de tous ordres, c’est d’abord le droit de vivre par l’organisation de la mutualité nationale, ensuite le droit de fixer en
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- chambres d’Unions syndicales, de concert avec les chefs d’industrie, une moyenne de salaires et appointements dans les industries similaires, et de déterminer le nombre d’heures de travail de la journée. L’organisation de la mutualité, basée sur le droit de chacun au fonds commun de la nature, en prévenant l’avilissement du salaire, donnerait à l'ouvrier pleine liberté pour débattre, en toute sécurité, les conditions de son travail, par l’intermédiaire des Chambres ou Unions syndicales.
- Les syndicats d’ouvriers dont la réunion pour chaque industrie formerait une Union, seraient obligatoires pour toutes les industries et les ouvriers de chaque établissement.
- M. .Godin ne se dissimule pas qu’il n’y ait à traverser quelques difficultés transitoires pour chercher à sortir du gâchis-industriel dans lequel nous pataugeons, mais il estime qu’il «vaudrait mieux qu’au nom de la justice le gouvernement mit franchement en demeure industriels et ouvriers de résoudre ces difficultés, que de laisser l’iniquité industrielle accumuler les abus et amonceler les haines et les misères jusqu’au jour où le mal sera si grand qu’il sera sans autre remède qu’une affreuse amputation du corps social. »
- Depuis que ces lignes ont été écrites, les sociétés paraissent avoir compris le danger que leur faisait courir la perpétuation de l’état de choses actuel. 11 s’est trouvé que les gouvernements d’une part, et les ouvriers de l’autre, ont proposé un moyen identique de solution partielle : la fixation par l’État de la durée des heures de travail. Le plus grave inconvénient de ce système, c’est qu’il supprime l’initiative, dispense le travailleur de l'effort nécessaire à l’organisation de ses droits, tandis que la réforme proposée par M. Godin consacre l’autonomie absolue du travail et assure au travailleur l’exercice de droits égaux à ceux des employeurs, tout en ouvrant les voies à son émancipation.
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- La réforme judiciaire.
- « Avignon, 2 juin. — Le nommé Boiras, qui avait été impliqué dans le crime du Petit-Condom, à Carcassonne, condamné à mort et reconnu innocent après trois ans de détention au dépôt des forçats d’Avignon, vient d’être mis en liberté.
- « Le Procureur de la République et le directeur de la prison l’ont accompagné à la Préfecture pour lui faire accorder quelques secours.
- « Pendant son séjour à la prison, sa conduite a été irréprochable. Aussi tous ses gardiens lui ont-ils serré cordialement la main. Cette dernière entrevue a été touchante.
- « Sa femme qui habite une petite localité près de Carcassonne, a été informée qu’il ira la rejoindre demain. »
- Tel est, dans sa concision télégraphique, le faits divers qui a inspiré à un certain nombre de députés l’idée de prendre l’initiative d’une proposition « tendant â la réparation civile des erreurs judiciaires. »
- Il y a, dans notre code, un article ainsi conçu :
- « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »
- Les auteurs de la proposition estiment, avec raison, que la société ne saurait se dérober à un devoir qu’elle impose à l’individu.
- La loi projetée subordonne le règlement par l’État d’une indemnité, dont elle fixerait le minimum, à la révision régulière de la sentence de condamnation.
- La grâce supprime ou réduit la peine justement ou injustement subie; la réhabilitation efface jusque dans le casier judiciaire la trace de la condamnation justement ou injustement prononcée ; mais la révision seule proclame l’erreur judiciaire, déclare innocent le con lamné, et lui rend solennellement son honneur. Or cette révision, nos lois ne la facilitent guère.
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- Une prompte réforme du code s’impose à cet égard. A ]a Chambre, une commission, dite du Code d’instruction criminelle, s’en occupe.
- . Cette commission est saisie, ou va être saisie, de diverses propositions tendant à introduire le principe de l’indemnité dans notre législation judiciaire.
- X’est-il pas désirable, par exemple, qu’une indemnité soit allouée aux prévenus, au regard desquels, après un temps quelconque de prison préventive, une ordonnance de non-lieu aura été rendue, tout au moins — en laissant de côté ceux qui ne sont relâchés que par défaut de preuves, — aux prévenus dont l’innocence aura été absolument démontrée ou reconnue par le juge d’instruction?
- Le cas retentissant du malheureux Borras aura .eu cette conséquence heureuse d’éveiller la conscience publique au sentiment de ce devoir social qui consiste à ne pas laisser un dommage ou une injustice quelconque sans réparation, surtout lorsque dommage ou injustice sont faits au nom de la société.
- Mais si Borras, condamné à mort, avait été exécuté, où serait la réparation ? M. Vacquerie a raison : « On n’aura pas le droit de couper une tête tant qu’on n’aura pas trouvé le moyen, en cas d’erreur reconnue, de la recoller au tronc. Une justice qui n’est pas infaillible n’a pas le droit de prononcer une peine irréparable. »
- Pendant que la Chambre poursuit la réforme du code d’instruction criminelle, le Sénat s’occupe des modifications à introduire dans notre régime pénal. Une proposition de M. Bérenger, dont la discussion est encore pendante, vise l’établissement d’une graduation rationnelle des peines.
- Une des plus importantes dispositions de la loi projetée a pour objet de permettre au juge de décider, dans le*cas de premier délit, que le condamné no subira pas la peine de la prison prononcée contre lui, à moins que dans la période de cinq ans qui suivra la condamnation, le bénéficiaire de cette mesure ne commette un second délit; auquel cas les deux peines encourues recevraient leur plein effet.
- Cette proposition n’est pas inspirée seulement par une pensée d’humanité, mais aussi par le sentiment éclairé d’une véritable nécessité de préservation sociale. Il n’est pas contestable que la grande majorité de l’armée du crime se compose de récidivistes, et s’il en est ainsi, il faut donc reconnaître que la prison est une école de démoralisation, ou, tout au moins, qu’elle est impuissante a la prévenir.
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- Quelques timides tentatives d’amélioration de notre système pénitentiaire ayant laissé les choses en état, on s’est avisé de transporter les récidivistes dans une colonie lointaine. On ne vante guère l’efficacité de cette mesure. M. Bérenger a pensé qu’il serait préférable de couper le mal à sa racine. Nous avons la ferme conviction, heureusement partagée par le Sénat, (ainsi que le prouve le vote qu’il vient d’émettre sur cette question), comme elle le sera certainement par la Chambre, que la proposition de l’honorable sénateur de la Drôme contribuera bien mieux que toute autre réforme de notre régime pénitentiaire ou de notre système pénal à enrayer l’épouvantable fléau social de la récidive.
- Puisque nous avons commencé par un faits divers cette rapide excursion sur le terrain judiciaire, qu’on nous permette de rappeler un autre faits divers qui fit, il y a quelques mois, le tour de la presse.
- Un ouvrier est traduit devant le tribunal correctionnel. Depuis plusieurs jours l’ouvrage manquait. La femme était à l’hôpital, un des enfants était en proie à une fièvre intense. Affolé, le malheureux père dérobe, pour l’enfant, dans la rue, un pot de lait, déposé parmi plusieurs autres, auprès d’une porte.
- Le juge ému, l’impitoyable code en mains, le condamne à la prison.
- Huit jours avant le vol, ce coupable, réduit comme on vient de le voir, au plus complet dénûnent, avait trouvé dans la rue un portefeuille renfermant une somme relativement considérable, une fortune pour lui. Grâce aux indications contenues dans le portefeuille, il avait pu lui-même, après recherches, remettre à son propriétaire l’objet perdu.
- Nous n’inventons rien.
- Ce fut dit devant le tribunal.
- Mais la loi Bérenger n’existait pas encore.
- LES PENSIONS DE RETRAITE.
- Depuis quelque temps, au point de vue des questions qui nous occupent particulièrement, l’initiative gouvernementale rivalise de zèle avec l’initiative parlementaire.
- C'est par tous les côtés à la fois qu’on aborde la solution du
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- redoutable problème social, nous aurons à voir dans quelle mesure, et avec quelles chances de réussite.
- Pour le moment nous devons nous borner à une exposition sommaire des nombreuses initiatives qui se font jour.
- M, Bérard, député de Lyon, a déposé une proposition tendant à modifier la loi du 10 juillet 1886 sur la caisse des retraites pour la vieillesse.
- Cette proposition tend à bonifier à l’aide de subventions départementales, communales et nationales, les petits versements effectués sans interruption de l’age de 15 ans à l’âge de soixante ans, de manière à porter à 365 les pensions viagères ainsi constituées.
- L’auteur évalue à 18 millions la charge maximum de l’Etat, à 12 millions celle des départements, et à 6 millions celle des communes.
- M, Papelier, député de Meurthe-et-Moselle, a déposé, de son côté, une proposition de loi sur l’organisation d’une caisse de retraites, qui serait alimentée :
- 1° Par le montant des dépôts opérés par tous les Français désireux de se constituer pour leurs vieux jours une retraite ;
- 2° Par une subvention de l’État ;
- 3° Par une subvention de la commune ;
- 4° Par les donations ou legs.
- D’autre part, on annonce le prochain dépôt par M. Cons-tans, ministre de l’intérieur, d’un projet de loi ayant pour objet d’assurer aux ouvriers, au moyen d’un versement de leur part, une pension de retraite après un certain temps de travail.
- Voici quelques indications sur ce projet que le ministre de l’Intérieur vient de communiquer à son collègue des finances pour qu’il puisse l’étudier au point de vue financier :
- Le ministre de l’intérieur a, dans son projet, envisagé deux catégories d’ouvriers : ceux qui jusqu’à présent n’ont jamais tenté de s’assurer une retraite par un versement quelconque, et ensuite, ceux qui ont déjà mis à profit les facilités que leur donnaient la caisse des retraites de la vieillesse ou les sociétés de secours mutuels.
- Pour la première catégorie, il accorde le concours de l’État à tous les ouvriers qui pendant trente années, de l’âge de vingt-cinq ans à celui de cinquante-cinq ans, verseront régulièrement une cotisation annuelle. Le minimum de cette cotisation sera de 20 francs et le maximum de 30 francs.
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- L’Etat accordera à ces ouvriers une subvention d’un tiers, de sorte qu’au bout de 30 ans l’ouvrier aura . une pension minimum de 240 francs et au maximum de 360 francs.
- Ne seront admis au bénéfice de ces dispositions que les citoyens touchant moins de trois mille francs d’appointements annuels.
- Ajoutons que celui qui, par des causes quelconques, serait en retard pour ses versements annuels, ne serait pas déchu du droit à la pension. Il suffirait qu’il complétât scs versements â un moment donné, de manière qu’il ait versé trente cotisations annuelles, lors même qu’elles ne se seraient pas régulièrement succédé d’année en année.
- Au trentième versement annuel, le droit à la pension serait entier.
- Pour la seconde catégorie, celle des ouvriers versant déjà depuis un certain temps â la caisse de la vieillesse ou aux sociétés de secours mutuels, le projet élève, parla subvention de l’Etat, la pension d’un tiers pour ceux qui se sont assurés une rente viagère et d’un quart pour ceux qui se sont assurés une retraite avec capital réservé pour la veuve et les enfants. Le maximum de pension est fixé à 360 francs.
- Le ministre affectera un premier crédit de deux millions à donner dès le vote delà loi; le complément serait fourni par l’Etat aux ouvriers qui arriveraient â l’échéance pour l'obtention de leur pension.
- Les calculs effectués montrent qu’il y a en France neuf millions d’ouvriers sur lesquels vingt-huit mille seulement versent â la Caisse de la vieillesse ou aux Sociétés de secours mutuels.
- On calcule qu’il n’y aura pas plus de 3 millions d’ouvriers voulant ou pouvant verser à la Caisse que le projet â en vue de créer.
- D’après ces données, la charge qui résulterait de l’adoption du projet de loi serait de l’ordre de celles que l’Etat peut assumer.
- La mise en vigueur de la loi nécessiterait au début un crédit annuel de 2, 500 000 francs qui ne s’accroîtrait que très légèrement plus tard, car la Caisse pourrait bénéficier de legs ou donations de particuliers ou de patrons.
- Ce ne sont là que les grandes lignes du projet ministériel.
- Ce projet n’est pas une innovation. Il n’est peut-être pas superflu, en effet, de rappeler, après l’auteur de la première proposition que nous venons de signaler, qu’il existe une caisse de retraites pour la vieillesse.
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- Les législateurs de la seconde République, comprenant la nécessité d’assurer l'indépendance sur leurs vieux jours, à ceux qui vivent d’un salaire quotidien, ont, par la loi du 18 juin 1850, modifiée par celle du 10 juillet 1886, institué une caisse de retraites, avec la garantie de l’État et la gestion de la caisse des dépôts et consignations.
- Malheureusement, comme le fait remarquer M. Papelier dans l’exposé des motifs de sa proposition, cette institution n’a pas produit les résultats attendus. Beaucoup de travailleurs ignorent même l’existence de cette caisse créée pour eux. Indépendamment des formalités administratives qui les arrêtent, on comprend qu’ils se laissent décourager par les longs efforts nécessaires pour arriver à obtenir une pension de retraite des plus minimes.
- En effet, si, à vingt-trois ans, après la libération du service militaire, un ouvrier dépose régulièrement à la caisse des retraites jusqu’à l’âge de 60 ans un franc par mois, il lui sera servi à soixante ans une retraite de 138 fr. 50 par an, somme tout à fait insuffisante pour vivre. Au contraire, la caisse des retraites produisant un intérêt à 4 0/0 devient pour d’autres plus fortunés un placement avantageux de leurs capitaux.
- En n’admettant au versement pour la pension de retraite que les ouvriers dont le revenu annuel ne dépasse pas 3000 francs, le projet de M. Constans, tient à l’écart cette seconde catégorie de bénéficiaires ; mais n’y retrouve-t-on pas, au point de vue des ouvriers dont il exige un versement annuel de 38 francs, les inconvénients que présente la caisse actuelle de la vieillesse ?
- Tel qu’il est, néanmoins, le projet ministériel, est bien supérieur à la législation allemande sur les assurances ouvrières qui aboutit à faire allouer aux ouvriers parvenus à l’âge de soixante-dix ans, .la trop modeste pension de 100 à 200 francs.
- D’une façon générale, bien que nous ayons les plus expresses réserves à faire sur la participation des ouvriers à l’alimentation de la caisse, ce projet en attestant la préoccupation de venir en aide aux travailleurs, qui domine aujourd hui dans les sphères gouvernementales, est un acheminement vers l’établissement définitif des garanties de l’existence qui doivent être le fondement de l’ordre social,
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- L’enquête ouvrière
- Pour répondre au désir exprimé par la commission du travail et de la Chambre des députés, M. Jules Roche a chargé le conseil supérieur de statistique de tracer le cadre et de déterminer les éléments d’une statistique portant : 1° sur le nombre des accidents survenus dans une. période déterminée, en distinguant d’une part les accidents provenant de la faute des patrons, de celle des ouvriers ou de cas de force majeure, et d’autre part ceux qui ont entraîné une incapacité de travail permanente ou temporaire, absolue ou partielle ; 2:) sur l’état civil des ouvriers tués ou blessés, et de leur famille.
- 11 l’a invité, en outre, à faire porter ses recherches sur la détermination exacte de la durée actuelle de la journée de travail dans les diverses industries, et sur les périodes de chômage que présentent certaines d’entre elles, sur le taux des salaires, la base et le mode de leur payement, suivant que le travail se fait à la journée, a l’heure ou aux pièces, et dans les-cas où, sous une forme quelconque, existe la participation aux bénéfices.
- D’autre part, la commission, qui, après avoir comme on le sait procédé à une enquête sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes, a ouvert une enquête sur le travail des adultes, a décidé dans une de ses dernières séances, d’inviter le ministre du commerce à demander sur cette question l’avis des divers corps constitués : chambres de commerce, chambres consultatives des arts et manufactures, conseils des prud’hommes, syndicats de patrons et syndicats d’ouvriers.
- Disons, en passant, que c’est au ministère du commerce que se rattacherait l’institution du conseil supérieur du travail, si la proposition de M. Mesureur était adoptée par le parlement, et si le vœu de la commission chargée de l’examiner était pris en considération.
- Comme pour bien montrer en cette matière la parfaite unité de vues du gouvernement, un des membres les plus modérés du cabinet, s’il faut s’en rapporter à ses antécédents politiques, M. Ribot, ministre des affaires étrangères, vient d’adresser une circulaire aux agents de la France à l’étranger pour les prier de recueillir tous les renseignements qu’ils pourraient sur l’organisation du travail dans les pays où ils résident.
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- Ce n’est pas la première fois qu’un ministre des affaires étrangères consulte les agents français à l’étranger sur les diverses questions se rattachant à l’organisation du travail. Toutefois, jusqu’à présent, l’enquête provoquée à l’occasion de lois projetées n’avait porté que sur quelques points déterminés : sociétés coopératives, sociétés de crédit mutuel et banques populaires (janvier 1886); situation des ouvriers étrangers comparée à celle des ouvriers nationaux dans les différents pays; grèves, leurs causes et leurs effets, (février 1884); associations professionnelles, patronales, ouvrières et agricoles (octobre 1889).
- Il s’agit cette fois d’une enquête internationale sur la situation matérielle et morale des ouvriers dans tous les pays du monde. C’est un travail d’ensemble qu’il faut actuellement et que demande M. Ribot aux représentants de la République dans les divers pays.
- Les rapports devront contenir, à la fois, un résumé de la législation concernant les ouvriers, l’indication des projets de loi en voie d’élaboration, ainsi qu’un aperçu des réformes auxquelles l’opinion paraîtrait favorable.
- Citons textuellement les points sur lesquels M. Ribot appelle plus particulièrement l’attention des agents diplomatiques et consulaires :
- Caractères généraux de la question ouvrière dans chaque pays; nombre des ouvriers par rapport à celui des patrons; nombre des ateliers et manufactures; conditions de l’ouvrier au point de vue politique, social et économique; salaires (rapport entre le prix de la main-d’œuvre, le chiffre de la production et le prix des subsistances); intervention des pouvoirs publics dans le contrat de travail; mesures prises en ce qui concerne les établissements dangereux ou insalubres; protection des enfants, des tilles et des femmes; durée de la journée de travail des adultes; travail du dimanche; fixation et paiement des salaires; responsabilité des patrons en cas d’accidents ; concurrence faite dans le pays aux ouvriers nationaux par les immigrants étrangers; conflits entre patrons et ouvriers; leurs causes habituelles et les moyens employés pour les prévenir ou pour y mettre fin; écoles; caisses de secours et de retraite;, institutions coopératives; habitations ouvrières; sociétés de crédit et banques populaires.
- M. Ribot a accordé aux agents diplomatiques et consulaires un délai de trois mois; les rapports devront être parvenus eu quai d’Orsay le septembre.
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- LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL.
- Reprenons maintenant l’exposé des projets émanant de l’initiative gouvernementale.
- Le ministre du commerce et de l’industrie, qui avait adressé dernièrement une circulaire aux inspecteurs du travail pour les prier de veiller strictement à l’exécution de la loi du 9 septembre 1848 qui limite à douze heures la durée du travail des ouvriers, ne s’en est pas tenu à l’exécution de cette formule un peu défraîchie, par le temps sinon par l’usage. M. Jules Roche prépare, en effet, un projet tendant à la réglementation du travail des hommes.
- Ce projet qui, d’après les indications récemment données, réduirait la journée du travail des hommes à dix heures, mais au sujet duquel nous n’avons iusqu’à présent aucune indication précise, sera prochainement soumis à la Chambre.
- La commission parlementaire du travail n’a pas encore pris de résolution ferme sur la question de la réduction des heures de travail. Nous avons vu tout à l’heure qu’elle avait ouvert une enquête sur ce point. Toutefois il convient de dire qu’elle s’était prononcée tout d’abord à l’unanimité, croyons-nous, pour le principe delà réglementation des heures de travail.
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- LA SÉCURITÉ DES OUVRIERS ET LA SALUBRITÉ DES ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS.
- Le ministre du commerce et de l’industrie vient de saisir la Chambre d’un projet de loi relatif à la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels et à la salubrité de ces établissements.
- Ce projet a d’abord pour objet d’étendre aux adultes l’application de la loi du 13 mai 1874 relative à la sécurité des travailleurs et à la salubrité des ateliers. On sait que cette loi n’est actuellement applicable qu’aux établissements où des enfants sont employés.
- Le gouvernement propose, en conséquence, de soumettre aux prescriptions de la nouvelle loi qu’il vient d’élaborer les fabriques, usines et ateliers de tout genre autres que les ateliers de famille, où aucun ouvrier étranger n’est employé.
- Des règlements d’administration publique détermineront les conditions à imposer dans le but d’assurer la salubrité
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- de ces établissements et la sécurité des travailleurs qui y sont employés.
- Des inspecteurs du travail seront chargés de visiter les établissements industriels afin d’assurer l’application de la loi projetée. Les chefs d’industrie, directeurs, gérants, ou préposés qui contreviendraient aux prescriptions de la loi, seraient poursuivis devant le tribunal correctionnel et punis d’une amende de 50 à 500 francs.
- En cas de récidive, les contrevenants seraient passibles d’une amende de 100 à 1,000 francs, et l’affichage du jugement qui les aura condamnés pourra, en outre, être ordonné par le tribunal.
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- AUTRES PROJETS MINISTÉRIELS.
- Nous avons publié dans notre numéro d’Avril un résumé succinct du projet de loi, élaboré par le ministre de l’intérieur, concernant l’assistance médicale dans les campagnes; nous venons d’exposer très sommairement le projet du même ministre sur la création d’une « caisse destinée à fournir une pension alimentaire aux anciens ouvriers ». Pour compléter le bilan du ministère de l’intérieur, mentionnons le projet réorganisant le régime des monts-de-piété.
- Ce projet a pour but d’autoriser les monts-de-piété à prêter sur les valeurs immobilières jusqu’à concurrence de 50U francs; ensuite, le projet supprime les commissaires-priseurs et, grâce à la simplification apportée au système, permet de réduire de 2 0/0 le taux de l’intérêt des sommes prêtées.
- Enfin le ministre du commerce, déjà nommé, vient de soumettre aux Chambres un projet de loi sur les caisses d’épargne élargissant, innovation essentiellement démocratique, la faculté d’emploi des fonds de ces caisses, — et prépare un projet de loi sur les accidents ouvriers qui offrira peut-être un terrain de transaction aux deux Chambres depuis trop longtemps occupées à modifier chacune le texte de l’autre.
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- LES RÈGLEMENTS D’ATELIER.
- Maintenant que nous avons à peu près mis à jour l’énumération des divers projets émanés de l’initiative gouvernementale, il nous reste à signaler, parmi les propositions dues à l’initiative parlementaire, une proposition aux ternies de
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- laquelle il serait institué dans les centres industriels une commission du travail composée en nombre égal de délégués élus par les ouvriers des diverses industries et par les employeurs. Cette commission du travail aurait pour mandat de réviser les règlements d’ateliers qui, jusqu’à présent, sont l’expression exclusive de la volonté de l’une des parties. Aucun règlement d’atelier ne pourrait intervenir, sans avoir, au préalable, été soumis à cette commission et accepté par elle après audition.
- Cette tendance à substituer, dans une certaine mesure, le régime parlementaire à l’autocratie patronale est curieuse à signaler. Les propositions relatives aux délégués mineurs, à la répression des infractions à la loi sur les syndicats, à l’arbitrage professionnel obligatoire, ne sont que des manifestations, plus ou moins atténuées, de cette tendance, sur laquelle nous aurons à revenir.
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- La Coopération
- La commission sénatoriale chargée d’examiner le projet de loi sur les associations coopératives de consommation, voté par la Chambre des députés en juin 1889, a été saisie par le Comité central coopératif de France d’un certain nombre d’amendements proposés par le Congrès de 1889.
- Dans une de ses dernières séances, le Comité Central Coopératif a chargé son bureau de présenter à la commission du Sénat et de soutenir devant elle, un article additionnel autorisant les Sociétés coopératives de consommation à former librement, comme les syndicats professionnels, des Unions investies du droit de discuter tous leurs intérêts économiques.
- « Les Sociétés coopératives de consommation régulièrement « constituées, d’après les prescriptions de la présente loi, pour-« ront librement se concerter pour l’étude et la défense de a leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et « agricoles.
- « Ces Unions devront faire connaître à la mairie du lieu où « leur siège est établi ou à Paris, à la préfecture de la Seine, « le nom des sociétés coopératives qui les composent. »
- Voici l’exposé des motifs de cette proposition :
- Le Comité Central demande que les Sociétés Coopératives de consommation aient le droit légal de se concerter et de
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- s’unir comme les syndicats professionnels reconnus par la loi du 21 mars 1884.
- Cette loi confère des droits nouveaux aux producteurs patrons et ouvriers, et aux commerçants de toute nature.
- Nous demandons que les mêmes droits d’union et d’entente soient reconnus aux consommateurs représentés par les sociétés coopératives.
- Aux termes de l’article 2 de cette loi « Les syndicats ou associations professionnelles même de plus de vingt personnes, exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes, concourant à l’établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement sans l’autorisation du gouvernement. »
- L’article 3 porte que « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles ».
- L’article 5 de la loi du 21 mars 1884, portant création des syndicats professionnels, est ainsi conçu :
- « Les syndicats professionels régulièrement constitués, d'après les prescriptions de la présente loi, pourront librement se concerter pour * l’étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles.
- « Ces unions devront faire connaître, conformément au deuxième paragraphe de l’article 4 (1), les noms des syndicats qui les composent).
- «Elles ne pourront posséder aucun immeuble, ni ester en justice. »
- Voici, comment, selon le rapport de M. Tolain, cette disposition doit se justifier :
- « On a contesté pour le syndicat de métiers divers, l’utilité des unions. Mais en plus des intérêts particuliers spéciaux de chaque métier, il existe des intérêts généraux communs aux ouvriers de toute profession. Est-ce que la question de la caisse des retraites, celle des sociétés de secours mutuels, de la responsabilité en cas d’accident, de l’hygiène des ateliers, de l’organisation du congrès des prud’hommes, de l’enseignement professionnel, sans compter les droits de douanes, les traités de commerce, les impôts, en ce qui touche ces questions, ne sont pas d’ordre général, communs à tous les ouvriers de chaque profession ? »
- (I) Il s’agit uniquement de déposer à la mairie du lieu où le siège des unions est établi, et, si c’est à Paris, à la Préfecture de la Seine, le nom des syndicats qui les composent. Si l’union est régie par des statuts, elle doit également les déposer.
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- Des avantages ont été accordés par la loi sur les syndicats professionnels aux commerçants, aux négociants, aux entrepreneurs, cjui cherchent un bénéfice.
- Nous réclamons les mêmes droits pour les consommateurs qui cherchent à résoudre, par la coopération, le problème de la vie à bon marché.
- Ajoutons que la commission sénatoriale a reçu de M. Maze, sénateur, la proposition d’introduire un titre nouveau relatif aux sociétés de crédit mutuel. Le congrès des banques populaires françaises de Menton a rédigé, à cet effet, un' projet de rédaction qui sera soumis à la commission.
- La loi se trouverait ainsi complétée ; elle renfermerait les trois espèces de Sociétés production, consommation et crédit.
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- 22» CONGRÈS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES A GLASGOW
- Le samedi 24 mai a eu lieu Couverture de l’exposition des Sociétés de Production, et, le . soir, les coopérateurs- et les membres des Trades-Unions de Glasgow et d’Edimbourg ont organisé une réunion des plus fraternelles, qui a démontré un rapprochement très sensible entre ces deux grandes associations ouvrières.
- Le lundi 26, Lord Rosebery, ancien secrétaire d’Etat au Minis-tère des Affaires étrangères sous le ministère Gladstone, prononce le discours d’ouverture.
- Après avoir confessé son ignorance sur les questions coopératives, il parle du développement prodigieux de la coopération, dont le nombre des adhérents dépasse un million, tous chefs de famille.
- Les ventes des Sociétés coopératives se sont élevées dans l’année, à 925 millions ; les placements à 125 millions ; et, chaque année, les ventes, vont en progressant de 50 millions.il en conclut que la coopération anglaise est une puisshnce, un état dans l’État. Elle est aussi une école moralisatrice et éducatrice, une école de citoyens.
- Il assigne trois buts à la coopération : Création de maisons ouvrières. — Assurances sur la vie, contre les accidents du travail et en cas de maladie. — Agriculture coopérative. — Il insiste sur cette dernière solution.
- Après les compliments d’usage a lieu le défilé des délégations :
- MM. Swift et Maudsley pour les trades-unionistes ; Dircill et Hennessy pour les cercles populaires de Londres.
- M. Vansittart Neale lit deux lettres du Comité centrai des Sociétés coopératives de consommation de France, signées du Président, M. Clavel, invitant les coopérateurs anglais à nommer denx délégués pour assister au Congrès de Marseille. — Cette demande est appuyée par M. Hughes qui parle en termes fraternels des coopérateurs français; il rappelle les noms de Leclaireet de Godin.
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- M. Lochhead ajoute qu’il a assisté au Congrès international de Paris et qu’il en est revenu avec une grande sympathie pour ses frères Français. Le grand mouvement coopératif, dit-il, ne donnera tous ses fruits que le jour où il sera international.
- On décide, après d’unanimes applaudissements, d’envoyer deux délégués à Marseille — Le Comité central anglais est chargé de les choisir.
- Le travail sur les rapports entre la Coopération et les aspirations sociales est lu l’après-midi par Mademoiselle Llevve-lyn Davies.
- Les socialistes et les coopérateurs poursuivent le même but, mais ces derniers veulent y arriver plus lentement et plus sûrement. Les uns et les autres désirent une plus équitable distribution des richesses.
- La concurrence dans l’industrie est condamnée par les deux parties qui veulent que tous les travailleurs puissent obtenir, en travaillant, ce qu’il faut pour vivre. Mlle Llewelyn explique les différentes méthodes d’amélioration sociale — l’instruction est la meilleure. — Elle termine en signalant le désir universel de justice qui plane sur le monde.
- M. Holyoake explique la différence entre le Socialisme et la Coopération. L’un veut l’aide de l'État, l’autre veut procéder par l’aide mutuelle. — La Coopération veut remplacer le système de la concurrence commerciale et industrielle, le Socialisme veut seulement égaliser les forces de manière que la guerre continuera plus meurtrière encore. La Coopération veut amener le règne de la paix et de la solidarité.
- M, Jones est heureux de voir sa femme jouer un rôle dans la Coopération.
- M. V. Neale dit qu’avec un million de coopératenrs, s’ils étaient sincères, on pourrait changer l’état actuel des choses en vingt-cinq ans. Sur cent coopérateurs on peut en compter cinq seulement qui comprennent le but véritable de la Coopération. — Tant que les coopérateurs ne penseront qu’à eux-mêmes, ils marcheront lentement.
- Mlle Llewelyn répond et termine eu disant que l’on sera bien près de l’idéal social quand tous les consommateurs seront des travailleurs; la seule question qui s’élèvera, alors, sera de savoir si ce seront des coopérateurs ou des Corps de l’État qui seront chargés d’organiser définitivement l’état de choses désiré,
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- PRÉSIDENCE DE M. MAXWELL Séance du mardi
- L’honorable directeur du Wholesale Ecossais dit que les Wholesales doivent s’entendre avec les Sociétés coopératives de production pour éviter toute concurrence. 11 veut qu’on ne se contente pas seulement dans les congrès de parler du passé, mais qu’on prépare aussi l’avenir.
- Le secrétaire général lit le rapport du Comité Central : Le nombre des Sociétés s’élève à 1359, les coopérateurs à 942.000, les ventes à 899.775.000 francs, les bénéfices à 82 millions.
- Le journal, le Coopérative News vend 37.960 numéros par semaine. Le secrétaire mentionne le Congrès international de Paris sur lequel les délégués MM. Lochhead et M. V. Neale ont fait un rapport. Au sujet de l’Exposition d’Economie sociale et du monument coopératif, des remerciements unanimes sont votés û M. Charles Robert.
- L’enquête qui a été faite par le Comité Central, sur l’organisation du partage des bénéfices entre le travailleur et le consommateur, dans les industries coopératives, donne lieu à une longue discussion. On décide que le Comité Central se mettra immédiatement en rapport avec les Sociétés qui sont favorables au projet de participation. Cette résolution très importante du Congrès indique bien dans quelle voie progressive les coopérateurs les plus intelligents sont décidés à marcher.
- M. Thirlaway lit son rapport sur la comptabilité et M. Plun-kett un rapport sur la Coopération en Irlande.
- Après la lecture de ce dernier rapport, on décide que le Comité central fera tous ses efforts pour développer la Coopération en Irlande, et le secrétaire du Comité, M. Gray, annonce qu’un don anonyme de 2.500 francs a été fait dans ce but.
- PRÉSIDENCE DE M. J. DEANS
- Séance du mercredi
- Le but de la coopération est, dit-il, de mettre le consommateur à la place du marchand et le travailleur à la place de l’industriel. Il croit que l’on a résolu la première partie du programme. Quant à la seconde, les chefs du mouvement ne sont pas encore d’accord sur les moyens de la réaliser.
- La question sociale est à l’ordre du jour et tous les regards
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- sont fixés sur les coopérateurs; s’ils négligent leurs devoirs, la coopération sombrera e’t d’autres viendront prendre sa place.
- Le travail de M. Bycraft sur les rapports entre le travail} le capital et la consommation est lu, par suite de l’absence de l’auteur, par Mlle Llewelyn Davies.
- M. Bycraft veut que le travail et le capital soient placés sur un pied d’égalité. La richesse et la pauvreté se sont trouvées souvent en conflit. Jamais on n’a eu plus de facilités qu’aujourd’hui d’amener la paix, elle se fera en diminuant l’une et en relevant l’autre.
- Deux choses manquent : l’instruction et les moyens de s’en servir. Il ne veut pas confisquer le capital ; ce qu’il désire, c’est un arrangement équitable avec les possesseurs du capital, de manière à rendre son joug moins pesant sur les travailleurs. Il conclut en demandant que l’État ou les Sociétés coopératives organisent le travail de manière qu’il profite à tous.
- M. Greening ne veut pas du socialisme d’État.
- M. Holyoake critique le rapport qui est confus.
- M. Taylor croit que le socialisme, au lieu de relever les masses, tendra à les appauvrir et conduira à un état de compression intolérable.
- M. Stewart se plaint de ce qu’on a fait trop de socialisme au Congrès. 11 accepte que les socialistes proclament le bonheur du peuple, mais il ne veut pas qu’ils demandent aux coopérateurs de les aider à établir le socialisme d’État. Il croit que les coopérateurs peuvent faire leurs affaires eux-mêmes.
- M. Vansittart Neale déclare qu’il ne défendra pas les théories de M. Bycraft. Sa première erreur est de considérer le capital comme un ennemi.
- Les ouvriers veulent tout prendre pour eux, il n’y a rien d’extraordinaire que le capital veuille en faire autant.
- Le seul moyen de remédier à cet état de .chose est de créer des institutions où les bénéfices ne soient pas à la disposition d’une seule classe d’individus, mais répartis équitablement entre tous. Tant que le Wholesale anglais ne sera pas entré dans cette voie, il n’élèvera pas la condition des travailleurs.
- Après quelques paroles de Mlle Llewelyn Davies et des remerciements au Président, le Congrès est clos.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- TRAITE D’ARBITRAGE PERMANENT ENTRE LES NATIONS AMÉRICAINES
- Les États-Unis d'Europe publient le résumé des 19 articles dont se compose le traité d’arbitrage permanent voté le 17 avril 1890 par les représentants des 18 Républiques américaines assemblés en Congrès à Washington, sur le rapport du Comité chargé d’en préparer le projet. Ce document, sans précédent dans l’histoire du monde, dit à ce sujet notre excellent confrère, fait passer d’un seul coup, par l’application du principe de l’arbitrage, cent millions d’hommes civilisés de l’état de guerre à l’état juridique international, c’est-à-dire à l’état de paix. Les travaux de la Conférence internationale américaine ne pouvaient avoir un plus grand succès.
- Voici ce résumé :
- Article premier. — Les Républiques américaines du Nord, du Centre et du Sud adoptent comme principe du droit international américain la solution par l’arbitrage de tout différend, conflit, difficulté quelconque qui peuvent s’élever entre elles.
- Art. ii. — L’arbitrage sera obligatoire en toute question concernant les privilèges diplomatiques et consulaires, les frontières, territoires, indemnités, droits de navigation, validité, interprétation, exécution des traités.
- Art. iii — L’arbitrage sera pareillement obligatoire en tout autre cas, quelles que soient la nature, l’origine et l’occasion de la Contestation, sous la seule exception du cas mentionné en l’article suivant :
- Art. iv. — Les seules questions exceptées des dispositions de l’article précédent sont celles qui, au jugement de l’une des nations en cause, mettraient en péril l’indépendance de cette nation. En ce cas l’arbitrage sera facultatif pour cette nation, en restant obligatoire pour la partie adverse.
- Art. v. — Les difficultés pendantes ou à naître seront, sauf l’exception précédente, soumises à l’arbitrage, quoiqu’elles aient leur origine dans des faits antérieurs au présent traité.
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- Art. vil — Tout gouvernement en relations amicales avec la nation adverse de Celle qui le choisira peut être nommé arbitre. Cette fonction peut aussi être confiée à des tribunaux, à des corps savants, à des officiers publics, à de simples particuliers, qu’ils soient ou non citoyens de l’État qui les aura choisis.
- Art. viii. — Le Tribunal peut se composer d’un seul arbitre ou de plusieurs. Au premier cas, l’arbitre unique, au second, tous les arbitres, doivent être nommés d’accord par toutes les parties (b.
- Art. xiii. — Le Tribunal siégera dans le lieu désigné par les parties; faute de désignation ou d’accord dans le lieu qu’il choisira lui-même.
- Art. xviii. — La durée du traité est fixée à vingt ans à partir de la date des ratifications. A l’expiration de cette période, le traité continuera de rester en vigueur jusqu’à ce que l’une des parties contractantes ait notifié à toutes les autres son désir d’y mettre terme. Le traité cessera d’être en vigueur un an après cette notification. La renonciation d’une ou de plusieurs des parties contractantes laissera le traité obligatoire pour les autres.
- Art. xix. — Le Traité sera ratifié par les nations qui lui donneront leur approbation, conformément aux procédés constitutionnels de chacune. Les ratifications seront échangées dans la ville de Washington avant le 1er mai 1891.
- Toute autre nation peut adhérer et devenir partie au Traité en signant un exemplaire qui restera déposé aux mains du gouvernement des États-Unis, lequel devra notifier le fait aux autres parties contractantes.
- Nous avons dit que le traité fut voté le 17 avril; mais le lendemain 18 avril quatre résolutions supplémentaires fort importantes et dont le Comité recommande expressément l’adoption furent présentées par lui à la Conférence. Voici ces résolutions :
- 1° Tant que le traité d’arbitrage restera en vigueur, le principe de la conquête ne sera point admis par le droit public américain.
- 2° Toute cession de territoires faite pendant le même temps sera nulle si elle a été faite sous menace de guerre ou sous la pression d’une force armée.
- (1) Les articles 9, 10, 11, 12, 14, 15, 16, 17, contiennent les règles de la procédure à suivre dans le tribunal.
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- 3° Toute nation lésée par de telles cessions pourra demander que leur validité soit soumise à l’arbitrage.
- 4° Toute renonciation au droit à l’arbitrage faite sans les conditions portées à Tarticle second sera nulle et non avenue.
- Le même jour le Comité présenta le vœu suivant :
- La Conférence internationale américaine,ayant recommandé l’arbitrage comme solution des différends entre les Républiques américaines, se permet d’énoncer le vœu que les difficultés entre ces Républiques et l’Europe puissent être résolues amicalement de la même manière. Elle recommande aux gouvernements de chaque nation de communiquer ce vœu à toutes les Puissances amies.
- On a vu plus haut, continue notre confrère, que, suivantl’article 19 du traité, l’échange des ratifications du traité doit être fait au plus tard avant le 1er mai 1891. Les journaux américains nous ont appris que, dès le 27 avril, dix nations sur dix-sept représentées au Congrès avaient déjà fait échange de ratifications avec le gouvernement des Etats-Unis. On espère que toutes les nations ratifieront le traité longtemps avant l’expiration des délais.
- Nous croyons devoir ici donner les noms des sept membres du Comité qui a préparé et présenté à la Conférence le Traité et les Résolutions complémentaires. J.-B. Henderson, représentait les Etats-Unis ; Man. Quintana, la République Argentine ; J.-M. Hurterdo, la Colombie ; Fernando Cruz, le Guatemala; N. Bolet Peraza, le Venezuela; J,-G. do Amaral Valente, le Brésil ; Juan Franco Velarde, la Bolivie.
- Après avoir appelé l’attention sur l’article 19 qui autorise toute autre nation à adhérer, par sa simple signature, au traité en question, Les États-Unis d’Europe ajoutent : « La France qui est en Europe, avec la Suisse, le seul grand peuple organisé en République, n’est-elle pas tout indiquée pour se rallier la première sur l’ancien continent à cette institution destinée à mettre fin au faux droit de la guerre et des annexions violentes? Nous le souhaitons dans l’intérêt de sa gloire et de son prestige. »
- Nous joignons nos vœux à ceux de la vaillante feuille qui, la première, sur le continent européen, entreprit la campagne qu’elle mène persévéramment depuis lors contre la guerre, pour l’arbitrage et la paix, campagne qui doit aboutir à faire une réalité du titre hardiment arboré par elle, dès le début : Les États-Unis d’Europe.
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- LES DANGERS DE LA PAIX ARMÉE
- Le vent est toujours aux dépenses militaires et aux arme ments. La triple alliance discute en ce moment son budget militaire. L’Allemagne augmente le sien de soixante millions de marcks, sans préjudice des accroissements ultérieurs. En Italie et en Autriche la mesure est comble. L’Italie déclare tout net qu’elle n’a aucune envie de se ruiner pour le roi de Prusse. C’est la mort dans l’âme que le ministre de la guerre d’Autriche-Hongrie demande l’élévation des effectifs.
- Et cette augmentation n’est suivant le ministre « que l’extrême minimum de ce qui est indispensable. » Elle n’ajouterait en effet que 167 officiers, 2.225 hommes et 947 chevaux, aux 285.900 soldais et 21.250 officiers qui composent l’effectif de l’armée sur le pied de paix. Que représente cet accroissement si l’on considère les chiffres donnés par l’état-major austro-hongrois, qui fixe les effectifs de paix, non compris les officiers, pour la Russie à 869,000 hommes, pour la France à 528,000 hommes, pour l’Allemagne à 512,000 hommes et pour l’Italie à 264,000 hommes.
- A l’opinion publique exaspérée, et qui à Vienne et Pest exprime en termes violents son mécontentement, le gouvernement ne montre que la perspective de la ruine par la paix armée ou de la ruine par la guerre.
- C’est le sort-commun.
- Cependant, après avoir consulté l’horizon, l’empereur d’Autriche reconnaît qu’aucun nuage ne menace la paix de l’Europe.
- Par une coïncidence assez remarquable, le général de Caprivi et M. de Moltke tiennent à rassurer le monde par de pacifiques protestations. L’un et l’autre s’efforcent d’indiquer que l’Allemagne est faite, bien faite, définitivement limitée.
- Presqu’en même temps, le prince de Bismarck, qui n’a pas encore renoncé à jouer un rôle politique dans l’empire qu’il a fondé, fait à un journaliste français la déclaration suivante :
- « L’Allemagne, jamais entendez-vous, jamais n’attaquera la France; jamais elle ne provoquera la France à l’attaquer; jamais elle ne cherchera de près ou de loin, directement ou indirectement, un prétexte de guerre. »
- — « Mais, alors, pourquoi ces grandes armées ? »
- Cette question de l’interlocuteur de l’ex-chancelier, cette question, toutes les nations qui râlent sous l’étreinte du militarisme se la posent à cette heure, dans leur angoisse,
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- et l’homme qui a assumé sur sa tête la plus grosse part de la responsabilité de la situation dans laquelle se débat l’Europe, le colossal génie qui a créé la formidable puissance allemande, et rivé à sa fortune ces deux autres puissances : l’Autriche humiliée naguère et amoindrie par lui, et l’Italie, sœur de la France, ne trouve que cette réponse d’une stupéfiante banalité : « Il faut vivre avec ce mal, l’avenir le guérira peut-être. »
- Oui, certes, l’avenir le guérira lorsque les peuples auront compris que les rois peuvent bien faire ou préparer la guerre, mais qu’ils sont impuissants à arrêter le fléau qu’ils ont déchaîné.
- Le rapport présenté à la dix-neuvième assemblée générale de l'International arbitration and peace association qui s’est tenu le 4 mai dernier, à Londres, se termine par l’appel suivant auquel nous nous associons de grand cœur :
- « ... La civilisation humaine touche au niveau le plus élevé qu’elle ait encore atteint ; les triomphes de la science donnent à ce siècle un caractère que n’eurent aucun des âges précédents; la liberté civile et la liberté religieuse n’ont jamais été plus grandes, jamais les droits de l’humanité ne furent plus respectés, et, cependant, nous sommes menacés de voir tant de conquêtes glorieuses détruites par la guerre de la façon la plus sauvage. Dans tous les cas si l’on parvient à détourner la guerre, la prospérité des peuples est fatalement compromise par les dépenses qu’entraîne la seule crqjnte de la guerre. C’est à conjurer ce mal gigantesque que nous travaillons tous, nous- et les autres amis de la paix. Nous sommes donc engagés dans une réforme plus importante que toutes les autres, car la paix dépend de son succès. Voilà pourquoi nous demandons à tous les hommes et à toutes les femmes qui veulent la justice et la pitié de tendre la main aux pacificateurs. »
- Espérance! l’appel des pacificateurs n’aura pas été jeté en vain.
- A Berlin, une importante réunion de progressistes acclame une résolution invitant les députés progressistes au Reichstag à repousser toute proposition d’augmentation de l’armée et à demander au gouvernement d’engager avec les grandes puissances des négociations en vue d’arriver au désarmement partiel.
- Castelar donne au suffrage universel restauré en Espagne, ce magnifique programme : « Paix, arbitrage, liberté, démo-
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- cratie. » Une commission sénatoriale prend en considération la proposition de Marcoartu autorisant le gouvernement à procéder à la négociation de traités d’arbitrage généraux et spéciaux avec les pays civilisés jouissant de leur autonomie et amis de l’Espagne, traités ayant pour objet de résoudre tous les différends internationaux qui n’intéresseraient ni l’indépendance ni le régime gouvernemental des Etats.
- Bonghi soumet à la Chambre italienne, au nom du comité parlementaire de la paix, cette remarquable résolution :
- « La Chambre, se conformant à ses précédents et pour accroître leur efficacité, dans l’intérêt des finances, de l’économie et de la diminution progressive des forces militaires des divers Etats, invite le gouvernement à promouvoir, par tous les moyens possibles, le principe souverainement civilisateur de la solution par voie d’arbitrage des différends internationaux et à en poursuivre l’adoption, soit par des traités permanents et généraux, à cette unique fin, soit par des clauses insérées dans des traités spéciaux. »
- Et M. Crispi répond que le principe de la motion Bonghi lui est trop sympathique pour qu’il puisse ne pas l’accepter, et en accepte la discussion qui viendra sur sa demande après le vote des lois urgentes.
- Attendons et on verra, comme disait, il y a bien longtemps, lord Palmerston, « on verra qu’une opinion publique, reposant sur la vérité et la justice, finira toujours par être plus forte que les baïonnettes de l’infanterie, le feu de l’ar-tillerie’et les charges de la cavalerie. ».
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- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- Réunion mensuelle du jeudi 22 mai 1890.
- Présidence de M. Bernardot.
- Présents au bureau : MM. Doyen, assesseur
- Ail art »
- Sarrazin secrétaire-trésorier.
- Le secrétaire-trésorier donne lecture du procès-verbal de la réunion précédente, qui est adopté sans observations.
- Le Président fait part à l’assemblée des divers articles du journal La Paix, notamment de celui du 13 mai relatif à l’adoption aux Etats-Unis, parla Chambre et le Sénat, de l’arbitrage dans tous les cas de différends avec les autres pays, chaque fois que les représentants de ces pays voudront accepter ce mode de règlement dans les contestations qui pourront survenir.
- M. Bernardot communique la correspondance relative au Congrès Universel de la Paix qui se tiendra à Londres du 14 au 19 Juillet prochain et auquel les sociétés de la Paix sont invitées à se faire représenter.
- Avant de mettre aux voix la décision à prendre au sujet de cette représentation, le Président donne connaissance d’une lettre offrant à notre société de se faire représenter par une personne très distinguée de Londres. Il explique qu’il lui paraît plus avantageux pour la cause que nous soutenons de mettre en présence à Londres le plus grand nombre possible de membres étrangers. L’assemblée se range à cette opinion, décide qu’une lettre de remercîments sera adressée en réponse à l’offre aimable qui nous a été faite, et procède ensuite à la nomination de deux délégués. Préalablement, M, Bernardot explique qu’il lui serait impossible de se rendre en Angleterre à l’époque du Congrès, à cause d’affaires importantes, et il prie les membres de l’Assemblée de ne pas porter leurs suffrages sur son nom.
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- A la suite d’un vote au bulletin secret, sont nommés au premier tour :
- M. Sarrazin, employé, secrétaire-trésorier.
- Et au 2e tour :
- M. Allart, ouvrier à l’usine du Familistère, assesseur.
- M. Saintyve, instituteur, qui a bien voulu accepter de faire la causerie mensuelle, prend la parole et prononce le discours suivant dont l’assemblée souligne les passages saillants d’applaudissements répétés.
- Messieurs et chers Concitoyens,
- Délégué par notre honorable président, Monsieur Bernar-dot, pour venir m’entretenir avec vous sur cette grande cause que des personnes plus autorisées que moi ont défendu si énergiquement à cette même place, je ne me sens guère à la hauteur de ma tâche.
- Je réclame donc votre bienveillante attention qui sera pour moi un encouragement.
- Tous ici nous comprenons que la guerre est un fléau qui désole la cité et la campagne.
- En est-il de même partout ? Non.
- Pénétrons sur un champ de bataille, transportons-nous par la pensée aux environs de Sedan le lendemain de nos désastres : La campagne est déserte ; les usines sont à moitié démolies; les ouvriers des filatures chôment en attendant les réparations; les récoltes sont anéanties; des richesses qui s’offraient aux regards il y a quelques jours il ne reste plus que le chaume achevant de pourrir dans les profonds sillons creusés par les canons Krupp.
- Plus loin Bazeilles n’offre plus qu’un monceau de ruines fumantes jonchées de cadavres. Des trois milliers d’habitants qui la peuplaient il ne reste plus, marchant dans ces décombres, que quelques paysans couverts de haillons cherchant vainement les maisonnettes qui les abritaient.
- Pourquoi ces mêmes populations, qui, il y a 20 ans, étaient ruinées par la guerre ne partagent-elles pas aujourd’hui nos idées ? C’est parce que les journaux, les revues, les animent d’un faux patriotisme, et les entretiennent dans cet esprit qui rend possibles les épouvantables conflagrations.
- Que nos efforts se réunissent, Messieurs, pour blâmer ces chauvins qui malheureusement pullulent dans tous les pays. Que les mères qui ont perdu leurs enfants à la guerre ; les épouses et les enfants qui se sont vu enlever leur mari, leur père, leur soutien ; les populations qui ont vu s’anéan-
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- tir le fruit de nombreuses années de labeur, les haïssent à quelque classe de la société qu’ils appartiennent ; journalistes, hommes politiques ou privés.
- Il n’en manque pas encore aujourd’hui qui croient que si la guerre est la ruine de l’un, elle est l’intérêt de l’autre; qu’une nation pour s’enrichir doit empiéter sur d’autres ; qu’une nation guerrière marche accompagnée de la civilisation ; mais combien de fois aussi n’est-elle pas accompagnée de la barbarie ?
- L’armement en temps de paix, la guerre en expectative sans être aussi désastreuse que le choc de deux armées n’en constitue pas moins un véritable danger pour les nations dont elle grève le budget. Des millions d’individus aux bras solides au lieu d’être occupés à des travaux rémunérateurs sont employés pendant les plus belles années de la vie au maniement du fusil, occupation monotone faite pour leur faire prendre en dégoût la vie de caserne.
- Dans les campagnes le militarisme a des effets bien plus désastreux encore qu’à la ville.
- L’agriculture en souffre, elle qui a déjà eu tant à souffrir pendant ces dernières années.
- Là c’est une chaumière. Dans cette chaumière un vieux père, une vieille mère se reposent des fatigues de la journée ; il faut bien qu’ils travaillent pour vivre eux qui ont tant besoin de repos ! Ne faut-il pas remplacer les bras du fils absent ?
- Faut-il laisser le champ inculte et aller mendier? Ne faut-il pas aussi vivre de privations pour envoyer quelque argent pour faire la vie de caserne moins dure à celui qui ne reverra peut-être plus le foyer paternel, que la guerre tuera, sans compter ceux qui ne surmonteront pas leur chagrin.
- En temps de paix, la science et l’industrie sont continuellement au service de l’art de détruire. Ne faut-il pas créer un engin plus destructif que, celui de la nation voisine, engin qui demain sera d’une infériorité notoire et qu’il faudra remplacer ?
- Le chimiste emploie son génie à chercher une poudre supérieure pendant que l’agriculture et l’industrie ont grand besoin de ce temps précieux perdu inutilement.
- Ces milliers de fusils Gras qui ont coûté des millions et que l’on a remplacé en France par les fusils Lebel, ont été relégués dans un coin des arsenaux et n’ont pas plus de valeur que la ferraille ramassée au pied d’un mur par le chiffonnier. Tant de millions ne seraient-ils pas mieux employés à
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- secourir les infortunes ? Devrait-on voir tant d’infortunés étaler leur profonde misère sur la voie publique, et que la faim pousse au crime ?
- Les grands penseurs du siècle sont attristés d’un pareil état de choses.
- Nous n’excusons pas ceux que la faim pousse au crime; mais pourquoi tous n’avons-nous pas la même aversion pour les conquérants dont le rêve, jamais réalisé, est de dominer le monde. Si tuer son semblable lâchement au coin d’un bois obscur, est un crime, tuer en grand en est un plus grand encore.
- « Six mois de guerre chez les nations civilisées, » dit M. Godin dans son magnifique ouvrage Le Gouvernement, « coûtent à notre époque plus de milliards qu’il n’en faudrait « pour réaliser la mutualité sociale au profit des nations « belligérantes et assurer, à toujours, chez elles l’existence « humaine contre le besoin et l’abandon.
- « Les énormes dépenses causées par la guerre depuis (( trente ans, si elles avaient été utilisées en vue du bien-être « des peuples, auraient permis de reconstruire, à la place des « chaumières insalubres où vivent les classes pauvres à la « ville comme à la campagne, d’immenses palais entourés ’<( de fermes et d’ateliers, transformant ainsi en séjour heu-' « reux et agréable les logis où l’on ne connaît que les pri-« vations. »
- L’armement et une politique contraire aux véritables intérêts de l’Italie, ruinent cette belle contrée. Dans la riche et fertile vallée du Pô la mendicité passe à l’état de profession, pendant que Humbert et son ministre dépensent des sommes folles en vue d’on ne sait quelles conquêtes. Une nation qui arme est-elle sûre de conserver sa liberté ? L’histoire est là pleine d’enseignements. Supposons, Messieurs, sans mettre en doute l’honorabilité de ceux qui commandent nos armées, qu’un ministre de la guerre ou tout autre personnage politique ait, par des promesses, acheté le dévouement d’une partie de l’armée, ne peut-il pas faire à son profit un 18 brumaire, ou un 2 décembre et nous priver des libertés chère-rement acquises par nos pères de 89.
- Vous voyez les conséquences d’un pareil état de choses. Il faut y remédier, y remédier à tout prix. C’est le but que nous poursuivons et que nous poursuivrons toujours avec zèle, jusqu’au moment où nous pourrons nous rendre cet hommage d’avoir travaillé pour le bien de l’humanité.
- <( L’esprit de domination chez les rois, « dit encore M.
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- Godin dans l’ouvrage que je viens de citer, « les rivalités des « cours, l’ambition des courtisans, l’orgueil du commande-« ment et de l’apparat militaire, le désir de faire parler « de soi, l’aversion qu’éprouvent encore certains hommes « pour le travail et les œuvres utiles « l’égoïsme en un mot, comme on vous le démontrait naguère, » telles sont les « causes de la guerre que les royautés européennes enti e-« tiennent au sein de l’ignorance des peuples, tels sont les « restes de l’esprit du passé qui constituent de nos jours « l’obstacle principal à la paix en Europe.
- « L’abolition du gouvernement personnel, c’est-à-dire l’inau-« guration de la République dans toutes les nations europé-« ennes, tel est le fait fatal et nécessaire qui permettra aux c peuples de suivre leurs'destinées naturelles.
- « Mais de ce que nous voyons aujourd’hui d’énormes obs-« tacles à la paix, s’ensuit-il qu’il ne faille pas préparer l’ave-« nir en essayant d’éclairer les gouvernements sur les de-« voirs qui leur incombent ? »
- Ceux qui ne poursuivent que l’idée première émise par l’auteur de ces lignes, auteur dont le souvenir nous est particulièrement cher, retardent probablement ' le règne de la paix.
- Quant à moi, je suis intimement convaincu que lorsque dans tous pays la majorité des citoyens comprendra qu’il n’y a pas de prospérité possible avec la guerre, que « les canons, les fusils, les redoutes, les forts sont autant de pris sur le pain quotidien du travailleur,» il faudra bien que les gouvernements s’inclinent devant ceux qui auront fait le procès de la guerre.
- Continuons donc plus énergiquement que jamais notre œuvre pacificatrice avec la certitude que les peuples, et il faut commencer par là, lorsqu’ils nous auront compris, n’hésiteront pas à se tendre la main.
- Ne sont-ils pas d’accord lorsqu’il s’agit de leurs revendications sociales ? N’ont-ils pas protesté d’un commun accord le premier mai dernier.
- Écoutez un récit qui nous montrera que les peuples n’ont pas tant d’aversion les uns pour les autres. Ce récit, je l’emprunte à M. Lemonnier qui le tient lui-même d’un ancien capitaine aujourd’hui colonel dans l’armée territoriale.
- « Quand, devant Sébastopol, on eût poussé les tranchées « assez loin pour que la ville fût serrée de près, il arriva un « moment où, sur certains points, les avant-postes français « ne se trouvaient qu’à cent-cinquante ou deux cents mètres
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- « des avant-postes russes. Des deux côtés on avait pratiqué « des excavations dans lesquelles les tirailleurs se trouvaient « détachés isolément, chargés de surveiller l’ennemi et (( d’abattre à coups de fusils toute silhouette humaine. Eh « bien ! dans cette situation périlleuse, pendant ces longues « et terribles nuits, qu’avaient de concert imaginé les sol-« dats des deux nations ? Ils avaient tout simplement imagi-<( né de tirer en l’air. Ils entretenaient de cette façon un feu (( terrible, c’était un vacarme épouvantable, mais ils ne se « faisaient aucun mal. Il nous fallut, me dit le capitaine, (( une surveillance toute particulière pour rompre cette es-« pèce de trêve et pour obtenir que des deux côtés on tirât « pour de bon. Bien mieux à de certains intervalles les « Russes qui manquaient de pain et les assiégeants qui « manquaient de tabac, sur un signal convenu entre eux, « s’avançaient à mi-distance les uns apportant du pain, les « autres du tabac, après quoi, l’échange loyalement fait, sur (( un nouveau signal et quand chacun s’était terré dans son « trou, le feu reprenait de plus belle et les fusils faisaient « rage. »
- Rien de plus véridique que cet épisode. Adressez-vous, comme je le faisais il y a quelques jours aux survivants de cette terrible campagne, ils vous diront que les infirmiers turcs, russes, piémontais, anglais, français, sympathisaient, buvaient ensemble en ramassant les morts sur le champ de bataille d’Inkermann.
- Qu’est-ce à dire, Messieurs ? c’est que des deux côtés on sentait que la vie humaine n’est pas faite pour être sacrifiée dans ces jeux de prince, et que Russes, Piémontais, Anglais et Français étaient profondément las de se faire tuer pour des subtilités, pour des querelles qu’auraient vidé en moins de deux heures trois hommes sensés.
- Les instituteurs peuvent contribuer pour une large part à l’organisation pacifique de l’Europe.
- Les résultats do l’enseignement en Écosse, disait en 1822 celui qui, avec Méchain, Delambre et Arago, fut chargé de déterminer le mètre, « sont tels qu’ils frappent d’étonnement « quiconque les observe pour la première fois. Un peuple « désuni par des guerres civiles furieuses, en proie à une « foule de fanatismes religieux, imbu de grossières supers-« titions a été changé en un peuple uni, moral, tolérant et « éclairé ».
- Ce que l’enseignement a fait pour l’Écosse en 1821 ne peut-il donc le faire aujourd’hui pour l’Europe entière d’abord,
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- pour le monde entier ensuite, si les nations encore à demi-
- barbares ne devancent pas leurs aînées?
- Qui empêche l’instituteur, tout en restant fidèle aux pro-
- grammes officiels, de ne plus faire chanter des chants guerriers qui animent l’enfant d’un faux patriotisme ?
- Qui l’empêche, après une leçon d’histoire, de- montrer que ' les guerres sont toujours néfastes, que le savant qui cherche patiemment, dans son laboratoire, un produit utile à ses ' semblables fait plus pour l’humanité que le plus grand des conquérants, que le souvenir des deux Napoléons qui ont jonché l’Europe de cadavres ne sera perpétué dans la mémoire des peuples que par la rente des emprunts qu’ils ont nécessités.
- Les instituteurs faisant la guerre à la guerre feront passer / un peu de leur foi dans l’âme de leurs élèves. Ils seront secondés dans leur tâche par les femmes, car soyez persuadés qu’une mère^déteste instinctivement la guerre et si, quelque-7 fois, elle met des jouets guerriers entre les mains de son enfant, elle le fait inconsciemment.
- De cette manière la nouvelle génération sera imbue des idées de paix et arrivera sûrement au but que nous lui aurons montré, si déjà nous ne l’avons atteint.
- La séance est levée à 9 h. 1/2.
- Le Secrétaire Trésorier E. Sarrazin.
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- Mlle BILCESCO; DOCTEUR EN DROIT
- . Une jeune Roumaine, M1,e Sarmisa Bilcesco soutenait le 12 Juin courant sa thèse de doctorat devant la Faculté de droit de Paris.
- Agée seulement de vingt-trois ans, MIle Bilcesco a déjà parcouru un cercle d’études vraiment considérable et fait preuve d’une énergie peu commune.
- On a raconté les détails de cette curieuse carrière de jeune fille studieuse; on a dit comment ses parents ayant résolu de lui donner une éducation de tout point semblable à celle des jeunes gens, elle avait fait ses études, sinon au lycée même de Bucharest, du moins sous la direction des professeurs de c-et établissement ; puis, qu’elle avait été reçue à dix-sept ans avec d’excellente notes, bachelière ès lettres et ès sciences ; enfin, que ne se contentant pas exclusivement d’études arides, elle était en outre excellente musicienne, et qu’elle avait remporté un premier prix de piano au Conservatoire de Bucharest.
- C’est en 1884 que Mlle Bilcesco est venue se fixer à Paris et qu’elle s’est fait inscrire aux Facultés des lettres et de droit. Toutefois, on rappelait que les professeurs de cette dernière Faculté n’avaient accueilli sa demande qu’après une longue délibération.
- Le ministre de l’instruction publique, souverain maître en cette question, n’hésita d’ailleurs pas à ratifier la décision intervenue.
- Une discussion assez piquante avait été également soulevée sur le point de savoir si Mlle Bilcesco devrait passer son doctorat en robe d’avocat, suivant l’usage, ou simplement en toilette de ville. On aurait pu simplement imiter ce qui se passe à la Faculté de médecine, où les jeunes filles subissent les examens en robe, sur leur costume habituel. Mais un des professeurs, paraît-il, trancha la question par un mot spirituel disant que de même « qu’opposition sur opposition ne vaut », « robe sur robe ne vaut »%
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- Tous ces détails sont intéressants; rîiais un intérêt plus grand réside dans la thèse que soutenait Mlle Bilcesco. Mlle Bilcesco avait choisi comme sujet : De la condition légale de la mère en droit romain et en droit français.
- Dans cette thèse, Mi;e Bilcesco demande « qu’on mette la femme à même, non d’empiéter sur les attributions de l’homme, mais de se montrer son égale en remplissant, à côté de lui, la mission qni lui appartient en propre ? Cette mission n’est pas seulement celle de servir à perpétuer l’espèce, mais avant tout d’élever ceux qui doivent être plus tard des hommes. » Abordant incidemment la question des droits politiques de la femme, elle dit :
- « La femme, comme l’homme, fait partie d’une société civile ou politique, en un mot d’un État; elle est donc citoyenne aussi; si le mot a été rendu ridicule par l’abus qu'on en a fait, la chose ne l’est pas et restera toujours vraie.
- « Qu’elle laisse à l’homme l’action extérieure et publique, fort bien; mais cette inaction ne saurait être de l’indifférence.
- « La femme, en effet, n’est pas moins que l’homme intéressée à la confection des lois, au gouvernement des affaires publiques, à l’administration de la justice ; nous pensons, toutefois, qu’il ne leur convient pas d’y participer directement et qu’elles y ont leurs représentants et leurs mandataires naturels dans la personne de leurs pères, leurs frères, leurs maris et leurs fils. »
- Cette concession faite à un préjugé vainement condamné par la pure logique, fort heureusement démoli pièce par pièce çà et là par l’expérience même —et dans le cas actuel l’exemple vaut mieux que la thèse — M1Ie Bilcesco a formulé,en concluant, un certain nombre de vœux en vue des améliorations qui restent à réaliser « pour assurer à la mère, à l’égard de l’enfant, une situation égale à celle du père, toutes les fois que les deux conjoints ne se trouveront pas en présence et que, par conséquent, l’autorité maritale ne sera pas mise en cause ».
- Le jury d’examen était ainsi composé : M. Lyon-Caen, président; M. Colmet de Santerre, doyen de la Faculté de droit, Garsonnet et Léon Michel, professeurs, comme suffragants.
- M Lyon-Caen félicite vivement la jeune étudiante du sujet de thèse qu’elle a choisi. « Non-seulement, lui dit-il,vous vous êtes livrée à une étude très attentive des lois qui touchent aux intérêts de la femme, mais encore vous avez indiqué les réformes qu’il conviendrait de faire pour le relèvement de la situation de la femme et surtout de la mère.
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- (( J’ai cependant quelques critiques à formuler. Votre étude a porté successivement sur la condition de la mère, soit pendant le mariage soit après la dissolution du mariage, et vos conclusions renferment des idées justes auxquelles j’adhère en principe. Mais je vous reproche de ne pas être restée fidèle, en certains points, aux principes que vous avez posés. »
- Une discussion s’engage alors entre M. Lyon-Caen et Mlle Bilcesco sur les dissentiments qui peuvent se produire, à propos du mariage des enfants, entre le père et la mère :
- (( Il peut se faire que le père consente au mariage et que la mère refuse de donner son approbation à une union dans laquelle elle craint que son enfant ne rencontre pas toutes les conditions du bonheur. Pourquoi, en ce cas, toujours donner raison au père ? Ne peut-on supposer qu’il se trompe?» dit MUe Bilcesco.
- Et elle conclut ainsi :
- <( En cas de dissentiment, le mariage ne pourra avoir lieu. »
- Le président de thèse lui demande alors pourquoi elle ne reconnaît pas à la mère, dans certains cas, le droit d’imposer sa volonté. Mais la réplique vient aussitôt. La jeune réformiste ne veut pas encore saper par la base l’autorité paternelle, le pouvoir marital. Elle se contente de demander qu’il ne soit pas reconnu au père le droit d’imposer sa volonté.
- Ses réponses sont claires, brèves, toujours appuyées par des arguments solides. Elle parle une langue châtiée, élégante même. Quand elle développe ses conclusions, elle défend avec chaleur les droits de la femme, les droits de la mère surtout.
- « C’est à tort, dit-elle, que l’on considère la mère comme incapable de jugement sain ; c’eât à tort qu’on ne la croit pas assez raisonnable pour agir seule et par elle-même. N’y a-t-il pas là une véritable injustice ? On peut, jusqu’à un certain point, douter de l’inexpérience des femmes dans les affaires : on peut craindre leur ignorance; mais se défier de leur amour maternel, n’est-ce pas leur faire une injure qu’elles n’ont jamais méritée ? »
- Et, dans le public nombreux et choisi, composé pour une bonne partie de femmes qui se pressent dans la salle d’examen, des murmures approbateurs se font entendre.
- Le cas de Mlle Bilcesco est intéressant à plus d’un titre. Quelques jeunes filles, dans ces dernières années, ont bien
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- demandé et obtenu l’autorisation de suivre des cours spéciaux à la faculté de droit; mais M]le Bilcesco est la première qui ait soutenu une thèse et obtenu le titre de docteur.
- Voilà donc soulevées en France les deux importantes questions de l’exercice de la profession d’avocat devant les tribunaux, et de l’enseignement du droit par les femmes. Soulevées mais non pas résolues. Mile Bilcesco, n’ayant pas, en effet, l’intention de préparer le concours d’agrégation qui conduit au professorat, va retourner en Roumanie où elle se fera inscrire au barreau de Bucharest.
- Si la jeune doctoresse a pris cette résolution ce n’est pas afin de plaider elle même ; mais elle voudrait faire régler une question de principe, et obtenir pour les jeunes Allés qui, moins heureuses qu’elle, ont besoin de gagner leur vie, l’autorisation de plaider lorsqu’elles auront subi les examens qui confèrent ce droit aux hommes.
- Nous applaudissons de tout cœur à la courageuse initiative de la jeune roumaine, et nous lui souhaitons dans son pays plus de succès que nous n’aurions osé lui en prédire en France, s’il faut présumer de l’esprit qui anime, à cet égard, le professorat et la magistrature par la petite allocution du doyen de la faculté de droit.
- « Vous avez répondu indirectement, a-t-il dit à M1!e Bilcesco, à cette question souvent posée : Est-il utile qu’une femme étudie le droit ? Vous avez montré que la réponse affirmative s’impose. Assurément cette science ne saurait être d’une utilité pratique pour une jeune fille ; je ne crois même pas qu’il appartienne à la femme de remplir les fonctions pour lesquelles l’étude du droit est obligatoire, car je ne vous vois pas plaidant avec une autre robe que celle que vous portez, ni siégeant à un tribunal ni légiférant à la Chambre des députés. L’utilité des études que vous avez faites est d’appliquer l’intelligence des femmes à des questions d’ordre bien féminin. Le législateur tirera proAt* de cette étude faite par une femme; il y trouvera les éléments d’une enquête sur la situation légale qu’il convient de faire à la femme. Vous avez démontré quelle était l’utilité de vos études de droit pour l’intérêt public. »
- Cette préoccupation des améliorations que la société doit apporter à la situation actuelle de la femme est des plus louables, et nous en enregistrons bien volontiers l’expression ; mais les réserves qui l’accompagnent ne vous rappellent-elles pas les légendaires considérants par lesquels la cour de Bruxelles
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- écarta l’année dernière, au nom de la loi et des mœurs, la demande de MllePopelin, et les non moins célèbres considérants, en vertu desquels en 1884 la cour de cassation de Turin, refusa à M1Ie Lydia Poët, en dépit de l’avis favorable du conseil de l’ordre, l’accès de la barre ?
- « Il serait malséant et vilain, disait le fantaisiste arrêt de la cour de Turin, de voir les femmes descendre dans l’arène du forum, s’agiter au milieu du bruit des procès publics, s’échauffer dans des discussions qui facilement emportent et dans lesquelles on pourrait ne pas avoir pour elles tous les égards qu’il convient d’observer envers le sexe le plus délicat; de plus la femme pourrait parfois être contrainte de traiter ex professo, des questions dont « les bonnes règles de la vie civile, interdisent de parler en présence des femmes honnêtes. »
- Il va sans dire que dans le cas de Mlle Lydia Poët, comme dans le cas de MllR Popelin, l’objection tirée de la loi est décisive dans l’espèce. Le droit romain est immuable à cet égard : prœ-tor dixit.
- La République romaine a fait place à l’empire. L’empire à son tour a disparu. Les barbares ont couvert le sol de la domination romaine de mœurs, de lois, d’idées nouvelles. Le monde s’est formé à la rude école du Moyen-âge. La Renaissance et la Réforme ont affranchi l’esprit humain des lisières philosophiques et du joug religieux. La Révolution française a proclamé les droits de l’homme et du citoyen. Le principe de la souveraineté populaire inspire les constitutions et menace les trônes qui s’attardent à d’insuffisantes concessions. La vapeur et l’électricité ont transformé la face du monde.
- L’homme a dompté les éléments, réglant à son gré leurs forces aveugles; il asservit comme en se jouant la matière qui n’avait naguère pour lui que d’impénétrables secrets. L’instruction répandue à flots élargit de jour en jour la sphère de son intelligence, à tel point qu’il est impossible d’assigner des limites à son empire intellectuel et moral.
- Mais ce superbe dominateur ne saurait s’affranchir des règles étroites du droit romain : le veto du préteur de l’antique Rome est formel.
- Aussi bien n’est-ce qu’à titre subsidiaire, que la cour de Turin, éprouvant le besoin d’opposer une objection d’ordre tout à fait moderne à une revendication moderne, invoque le considérant suivant :
- « Attendu que, après ce qui a été dit jusqu’ici, il n’est pas
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- besoin de mentionner même le risque que pourrait courir la gravité des procès, si, pour ne rien dire d’autre, on voyait parfois la toge recouvrant les habillements étranges et bizarres que souvent la mode impose aux femmes, ou la toque placée sur des coiffures non moins extravagantes; de même qu’il n’est pas besoin non plus de mentionner le très grave danger auquel serait exposé la magistrature, d’être l’objet de la suspicion et delà calomnie, chaque fois que la balance de la justice pencherait en faveur de la partie pour laquelle aurait plaidé une femme avocat ».
- Et que dire de cet argument grammatical, (car tout est mis à contribution pour écarter le spectre de la femme avocat, même la grammaire, à laquelle le monde latin a réussi à faire partager son mépris de la femme, à preuve la subordination de l’adjectif au genre le plus noble, d’après le vénérable Lhomond, lorsque cet adjectif est appelé à qualifier du même coup un substantif masculin et un substantif féminin ) :
- « Si le législateur avait réellement entendu admettre les femmes à l’exercice de la profession d’avocat, il n’aurait pas toujours employé le terme générique awocato; il se serait aussi servi de l’expression awocala qui existe dans la langue italienne et qui est usité dans le langage ordinaire ».
- C’est pour des motifs analogues que les maires de certaines communes de France,invités par quelques hardies pionnières du droit politique des femmes à inscrire les noms de celles-ci sur les listes électorales, ont refusé de faire droit à cette demande sous prétexte que la loi ne visait que les citoyens et non les citoyennes.
- Fort heureusement la jeune Amérique ne s’embarrasse pas plus du droit romain que de la toge romaine : elle a mis ces deux anachronismes au rancart.
- On ne compte pas moins de quarante-huit femmes avocats aux États-Unis.
- Nombre d’entre elles consacrent leur talent et leur éloquence à la propagation des causes généreuses, que nous ne séparons pas dans le Devoir : la cause de la Paix, celle de l’émancipation féminine et celle de l’équité sociale.
- Mme Belva A. Lockwo »d, avocat à New-York, mérite, à cet égard, la reconnaissance de tous les Amis du progrès et de la paix.
- Pour en revenir à l’école de droit, d’autres jeunes filles suivent les traces de MHe Bilcesco. L’une est une jeune russe qui en est, paraît-il, à sa seconde année de licence : l’autre est
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- Mlle Chauvin, une Française, déjà licenciée ès-lettres, actuellement en troisième année de licence, qui assiste au cours de droit en même temps que son frère. Il est probable que MIIe Chauvin fera aussi son doctorat, et elle travaille avec tout autant d’assiduité que sa devancière.
- Comme on le^voit, MlleBilcesco a tout au moins une émule, et le succès que vient de remporter la première doctoresse n’est pas fait pour décourager Mlle Chauvin qui sera vraisemblablement la seconde doctoresse, mais la première Française qui obtiendra ce titre.
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- L’ÉLECTORAT ET L’ÉLIGIBILITÉ DES FEMMES EN ANGLETERRE
- On sait que l’année dernière, lors des premières élections qui ont eu lieu en Angleterre pour les nouveaux Conseils départementaux (County councils), plusieurs femmes s’étaient présentées comme candidats aux suffrages des électeurs. Deux dames, Lady Sandhurst et miss Cobden ont été élues pour le County council de Londres, et une troisième femme, miss Cons, a été nommée ensuite par le Conseil lui-même.
- Mais le droit de siéger de Lady Sandhurst a été contesté victorieusement devant les tribunaux par le candidat adverse, et Lady Sandhurst a dû renoncer à sa nouvelle situation.
- Par suite de cette décision judiciaire, les deux autres dames ne pouvaient, sans courir le risque d’une forte amende pour cause de contravention à la loi, voter ni siéger avec le Conseil. Cependant, si personne ne contestait devant les tribunaux leur droit de siéger, ce danger devait disparaître au bout d’une année. Donc, le 12 février, miss Cobden et miss Cons reprirent leurs places au Conseil, et, à cette occasion, chacune d’elles fît un discours admirable.
- La majorité des membres actuels est favorable à l’admission des femmes au Conseil, ainsi que le prouve la nomination de miss Cobden comme membre d’une commission du Conseil.
- Malheureusement, la Chambre des lords vient de repousser par 119 voix contre 49 un bill présenté par lord Meath qui tendait à régulariser cette situation en autorisant les élections des femmes comme membres des conseils de comté.
- C’est en vain que lord Derby et lord Granville ont parlé en faveur du bill. La proposition a été combattue par le gouvernement, qui est d’avis que l’intérêt général n’exige pas la présence des femmes dans les conseils de comté, et Té-
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- lection des femmes ne serait pas populaire. Dans leur intérêt propre, il vaut mieux les éloigner des discussions passionnées des conseils de comté.
- Ces considérations ne sont pas nouvelles; elles ont prévalu auprès de la Chambre des lords.
- C’est encore le gouvernement qui, pour la seconde ou la troisième fois cette année, vient de faire ajourner la proposition qui tend à accorder la franchise parlementaire aux femmes qui tiennent de la loi le droit de voter pour les conseils municipaux, les conseils de comté et les autres corps représentatifs locaux.
- D’un document présenté h la Chambre des Lords, il résulte que le nombre total des femmes enregistrées comme électeurs locaux en Angleterre et dans le Pays de Galles, s’élève à 685.202, dont 441.754 sont qualifiées pour voter dans les comtés et 243.448 dans les bourgs.
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- LE DROIT DES FEMMES EN HOLLANDE
- Il vient de se fonder à la Haye (Hollande) une association pour la défense des intérêts des femmes. Le comité est composé de cinq femmes. Voici le programme de cette nouvelle association :
- A. Instruction et professorat accessibles, à tous les degrés, aux femmes;
- B, Accessibilité, aux mêmes conditions que les hommes, à toutes les fonctions publiques, législatives ou communales ;
- G. Droit à l’obtention de chaires et de titres doctoraux;
- D. Droit aux différentes magistratures, aux titres de. juges, aux diplômes d’avocats, etc. ;
- E. Droit d’exercer la tutelle, aux mêmes conditions que les hommes ;
- F. Recherche de la paternité;
- G. Au cas de mariage, droit commun, avec l’homme, sur les biens communs.
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- LES FEMMES MÉDECINS
- Mlle Dorothée Brandtheuder, une jeune polonaise, vient d’être reçue docteur en médecine de la faculté de Paris.
- Sa thèse intitulée : « Contribution à l’étude de la splénopneumonie chez l’enfant, » a valu à la candidate les félicitations du jury.
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- Les journaux viennois annoncent que l’exercice de la médecine par des femmes vient d’être autorisé pour la première fois en Autriche. C’est l’empereur lui-même qui a autorisé Mme Rosa Kesrchbaumer à ouvrir à Salzbourg une clinique pour les maladies des yeux.
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- AUX ILES SANDWICH
- Dans les Sandwich les populations indigènes de race polynésienne savent se gouverner elles-mêmes, et ne dédaignent pas les conseils de la femme capable que ce peuple élève parfois à la dignité de sénateur.
- (E. Michel, A travers Vhémisphère sud.)
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- FAITS DIVERS
- L’histoire suivante, presque incroyable, est racontée par un journal de Silésie. Un ouvrier d’Ober-Heyduk avait vendu sa femme pour une somme d’un marc. Elle devait lui être restituée après une période de deux ans. Le nouveau ménage s’arrangea si bien qu’au bout d’une année un enfant vint resserrer les liens qui l’unissaient. Inopinément le véritable mari se présente et exige le payement d’une somme de quinze marcs, la denture, principal attrait de la femme vendue, n’ayant pas été inventoriée lors du marché. Protestation de l’acheteur, qui refuse de payer quinze marcs pour les dents, la femme entière n’ayant été évaluée qu’un marc. On a dû requérir la police, 'et il a été finalement décidé qu’au bout de deux ans la femme ferait retour à son premier seigneur et maître.
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- On mande de Milneville (Pensylvanie) qu’un Hongrois, établi dans cette. localité, a vendu aux enchères sa femme et sa vache, en un lot, pour 82 dollars (444 fr. 44, le dollar valant 5 fr. 42) I
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- DOUBLE LEÇON
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- DOUBLE LEÇON
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- Henri, robuste garçon d’une dizaine d’années, rentre chez lui, haletant, rouge, bruyant, plein d’excitation.
- — Qu’y a-t-il, mon enfant ? demande le père. On dirait que vous venez de lutter. Votre adversaire était-il plus grand et plus âgé que vous ?
- Henri regarde son père avec embarras, et murmure : — Non, je ne crois pas.
- — Vraiment, et pour quel motif vous battiez-vous ?
- Long silence de la part de Henri. Puis, brusquement, il
- pousse ce cri sincère : Georges ne voulait pas me donner la moitié de sa pomme.
- — En vérité ! il ne voulait pas vous donner la moitié de sa pomme, et vous, voyant cela, avez agi envers lui comme eut fait un voleur de grand chemin. Vous lui avez dérobé par violence ce qui lui appartenait, et comme un méchant et un lâche, vous avez frappé quelqu’un de moins fort que vous. — Allez, maintenant, réparer le désordre de votre tenue.
- — « Il a mérité le fouet », s’écrie la sœur de Henri.
- — Pas du tout, répond le père, il a dit franchement la vérité.
- Le garçon, heureux d’en être quitte à si bon compte, revint bientôt, le sourire aux lèvres, s’asseoir à la table de la famille pour le repas.
- Mais le père, avec calme, lui dit : Votre place n’est pas ici, car des principes tels que ceux qui vous dirigent, n’ont pas cours parmi nous.
- Vous trouverez la nourriture qui vous convient sur la tablette dans un coin de la cuisine.
- A peine Henri eut-il pris deux repas dans ces conditions
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- que, trouvant la situation absolument intolérable, il demanda à son père :
- — Ne pourrai-je-jamais revenir avec vous ?
- — Oh, vous le pourrez certainement, dès que vous aurez réparé ce que vous avez fait.
- — Et comment m’y prendre ? dit le pauvre enfant.
- — Vous avez votre argent propre. Achetez une pomme. Offrez-la avec vos excuses au camarade à qui vous avez porté préjudice; ainsi, vous redeviendrez un honnête garçon et nous serons heureux à nouveau de vous revoir à nos côtés.
- Les choses furent réglées ainsi. N’est-ce pas une bonne manière de redresser chez les enfants l’instinct égoïste et batailleur.
- Traduit du Phrénologie a,l Journal, New-York.
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- GRAND-PÈRE
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- GRAND-PÈRE
- (suite)
- ----H----
- Que tous ceux qui se sont trouvés en passe de faire des aveux humiliants se mettent à ma place. J’aurais dû parler, mais c’est si dur de dire : « Ce petit garçon que tu aimes est un gourmand, un mauvais cœur, un entêté et un poltron. Il y a des défauts avouables, mais ceux-là ! »
- Voyant que je ne parlerais pas spontanément, il prit le parti de m’interroger.
- « Si tu as fait quelque mensonge, me dit-il d’une voix inquiète, avoue-le-moi bien vite, et il n’en sera plus jamais, jamais question entre nous.
- — Non, grand-père, je n’ai pas fait de mensonge.
- — Dieu soit loué, dit-il avec un soupir de soulagement. Un enfant qui ne ment pas peut se corriger de tous ses défauts, avec du temps et de la bonne volonté. Un menteur cache les siens, et alors, comment ses pauvres parents peuvent-ils l’aider à se corriger ? Écoute-moi bien, mon petit, du moment que tu n’as pas de mensonge sur la conscience, tu peux tout me dire sans craindre que je te méprise. »
- Alors je fis appel à mon courage et je lui racontai tout ce qui m’était : arrivé depuis le matin. Malgré son indulgence et ses encouragements, je n’aurais pu prendre sur moi de le regarder en face et je m’étais tourné du]' côté du mur.
- Quand je lui eus tout raconté, il me dit : « Tu peux me regarder en face, mon petit ; après ce que tu viens de me dire, je t’aime et je t’estime encore plus qu’auparavant. »
- Et il attira une de mes mains pour la caresser.
- « Grand-père, murmurai-je à demi-voix, j’ai encore quelque chose à te dire.
- — Parle, mon petit.
- — Tu m’as dit que je venais de montrer du courage.
- — Le plus grand courage qu’on puisse attendre non-seulement d’un enfant, mais d’un homme, le courage d’avouer
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- ses fautes sans rien cacher, est de dire : « C’est moi qui suis dans mon tort, du commencement à la fin. »
- « Grand-père, grand-père, repris-je avec angoisse, je ne suis pas courageux.
- — A quoi reconnais-tu cela ?
- — Cette raclée que Camus m’a promise... j’aimerais mieux ne pas la recevoir.
- — C’est assez naturel, me dit-il en souriant.
- — Oui; mais, grand-père, je ne sais pas si j’aurais osé te raconter toute mon histoire s’il n’y avait pas eu cette raclée au bout.
- — Nous recauserons de cela, me dit-il gaiement. Maintenant, il faut que tu dormes. Bonsoir.
- — Bonsoir, grand-père. »
- Je n’aurais pas mieux demandé que de m’endormir tout de suite, afin de reposer un peu ma tête, qui était toute brouillée. Mais c’est toujours la même chose : c’est précisément quand on voudrait dormir que l’on ne peut venir à bout de fermer l’œil.
- Maintenant que mon grand père savait tout, et que je lui avais remis l’affaire entre les mains, 'j’étais sûr qu’il saurait arranger les choses. J’étais sûr désormais d’esquiver la raclée. Malheureusement les garçons de l’école n’aiment pas que l’on. mêle les parents ou les grands-parents aux affaires de l’école. Mon grand-père n’avait qu’à dire un mot au père de Camus, et Camus n’oserait pas me toucher du bout du doigt. Seulement il ne manquerait pas de raconter ce qui s’était passé, et j’y gagnerais la réputation de «poule mouillée », et de « petite fille », et de « rapporteur ». La raclée que je ne recevrais pas en gros et comme solde de compte, j’en recevrais l’équivalent en détail : on me montrerait au doigt, on me ferait des grimaces, on me donnerait des surnoms, j’aurais tout le monde à dos,. ce qui est horrible à penser. Mon affaire, en somme, ne s’arrangerait pas du tout comme celle de Gimel et de Monratier ; car Mon-ratier et Gimel étaient partis de chez grand-père bras dessus, bras dessous, plus amis que jamais. Camus ne me tendrait certainement pas la main et j’aurais absolument voulu qu’il me tendît la riiain.
- Peu à peu le sommeil me gagna ; je sentis que mes idées ne se suivaient plus. Je dormais depuis assez longtemps, lorsque je me réveillai en sursaut. Mes idées avaient dû s’arranger et se mettre d’accord pendant que je dormais, car je me dis sans hésiter. : « Voilà ce que tu dois faire. »
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- Presque aussitôt j’ajoutai : « Oui, mais il faudrait oser le faire. » Je me rendormis presque aussitôt, et lorsque je me réveillai pour la seconde fois, la lumière grise du matin éclairait les deux croissants découpés dans le bois des volets.
- « Ça y est-il ? » me demandai-je en tâtant mon courage.
- En réponse à cette question, je me mis sur mon séant. Je regardai du côté du lit de grand-père. Les rideaux fermés formaient une masse sombre et immobile dans l’obscurité de la chambre. En prêtant l’oreille, j’entendis que la respiration de grand-père était douce et régulière, et je compris qu’il dormait.
- Alors je me glissai à bas de mon lit, et, sans faire de bruit, je ramassai mes habits à brassée. A pas de loup, je me dirigeai vers la porte; je soulevai le loquet, en retenant mon haleine, et j’entr’ouvris le battant. Je connaissais de longue date toutes les manies de cette vieille porte de chêne; je savais jusqu’à quel moment elle tournait sur ses gonds sans crier, et à quel moment elle poussait un grand cri, comme un chien qui bâille d’ennui dans sa niche. A moins de la faire braire, je ne pouvais la pousser plus loin. Je constatai, à mon grand désespoir que l’ouverture était trop étroite pour me livrer passage. Que faire ?
- Je me tenais debout près de la porte entr’ouverte, le cœur tout tremblant, regardant tantôt du côté du lit de grand-père, tantôt dans la cage de l’escalier, où la petite lucarne vitrée répandait un peu de lumière. J’allais me remettre au lit et laisser aller les choses comme elles voudraient, lorsque tout à coup il me vint une idée.
- « Bête que je suis, je ne peux pas passer, parce que j’ai ma brassée d’habits, autrement je trouverais bien moyen de me faufiler. »
- Je m’accroupis près de la porte et allongeant le bras, je posai un à un sur la première marche de l’escalier tous les objets qui constituent l’équipement d’un petit garçon.
- D’abord tout alla bien, et je m’applaudissais déjà.du succès de mon entreprise, lorsqu’une bille s’échappa de la poche de mon pantalon et dégringola lentement le long des marches usées de l’escalier.
- Je retins mon haleine et je frissonnais de tout mon corps. Cette bille n’en finissait pas de descendre. Tac-tac ! tac-tac! Mon grand-père fit un mouvement et respira plus fort, mais il ne s’éveilla pas.
- J’attendis quelques instants par prudence et j’allais enfin
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- me faufiler lorsque je fus arrêté net par la vue d’un nouveau danger.
- Attirée sans doute par le tac-tac de la bille, Muguette était là qui flairait mes vêtements. Quand elle leva la tête •vers moi, ses yeux étaient si ronds et si brillants que j’eus grand’peine à retenir un cri de terreur.
- Sa curiosité étant satisfaite, elle se mit à descendre les marches de l’escalier, sans se presser, avec des mouvements d’épaules et des déhanchements qui m’auraient bien amusé en toute autre circonstance.
- Je me faufilai vivement et je refermai la porte sur moi. Gomme je me penchais pour prendre mon petit bagage, Muguette remonta et se mit tout près de moi. Il n’y avait plus à reculer : « Bonne petite Muguette, » lui dis-je à voix basse, du ton le plus humble et plus caressant. Elle me répondit par un petit miaulement tout à fait pacifique.
- Etait-elle surprise de me voir en chemise % se souvenait-elle que mon grand-père m’avait recommandé à elle ? ou bien encore avait-elle besoin de quelque chose ? Le fait est qu’elle ne se jeta point sur moi pour venger les injures de la veille.
- Aussitôt que je commençai à descendre l’escalier, elle prit les devants, se retournant à chaque marche pour savoir si je la suivais, et m’encourageant par de petits miaulements doux et prolongés.
- Arrivée à la porte d’en bas, elle se frotta contre les planches, d’abord dans un sens, puis dans l’autre. Je supposai qu’elle avait envié de prendre l’air et de faire une petite promenade matinale. C’était bien cela qu’elle voulait. Dès que j’eus tiré les verroux et entr’ouvert la porte, elle se précipita dans le jardin et je n’en entendis plus parler.
- Aussitôt, sur les dernières marches de l’escalier, je procédai sommairement à ma toilette. Faute de peigne, je me passais à plusieurs reprises les doigts dans les cheveux et j’allais faire ensuite mes ablutions dans l’augette de la pompe.
- (.A suivre).
- K
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS D’AVRIL 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes ....................................Fr. 2585 45
- Dépenses ......................................... 2092 75
- Boni en Avril..................... -492 70
- Section des Dames
- Recettes. . . ................................Fr. 633 40
- Dépenses . . . . . . . . . . . . . . ............. 435 70
- Boni en Avril............... 197 70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.....................................Fr. 7.146 49
- Dépenses :
- Pensions...............................2.911 90 \
- Nécessaire à la subsistance . ..... 1.132 20
- Allocations temporaires :
- 14 Retraites provisoires . . 842 75 /
- Allocations statutaires aux \
- malades................. 78 30 J [
- Allocations extra-statutai- I \
- res : veuves, orphelins, etc 370 50 [ 1.291 55 \
- Allocations aux réservistes : I
- Divers, appointements, médecins, etc . 415 30 / 5.750 95
- Boni en Avril..................Fr. 1.395 54
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes....................................Fr. 685 95
- Dépenses........................................ 923 45
- Déficit en Avril.............. 237 50
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet 89 au 30 Avril 1890. 104.713 89 Montant des dépenses. . ........................ 102.968 59
- Excédant des recettes sur les dépenses... Fr. 1.745 30
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1890.
- Naissances :
- 21 Mai. — Patat Marie-Louise, fille de Patat Auguste et de Varlet Clotilde.
- Décès.
- 1er » Bachelet Jeaune-Angèle, âgée de 7 mois 1/2.
- 17 » Legrand Berthe-Eugénie, âgée de 2 ans 7 mois.
- 25 » Oli.vier Hélène, âgée de 3 ans 1 mois.
- 31 » Vandois Émile-Constant, âgé de 5 ans 3 mois.
- Le Gérant : P. A. DOYEN.
- Suite. — lmp- Baré.
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- LA VIE ANIMALE.
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- LA VIE ANIMALE.
- CERVEAU ET FACULTÉS DE L’OISEAU.
- (Esquisse de chapitre.)
- Si nous quittons la vie ténébreuse qui s’agite sous terre ou dans l’ombre de la nuit pour examiner les conditions de celle qui s’exerce dans l’air et la lumière, quelle différence nous trouvons dans la forme générale des êtres, mais aussi quelle différence dans les facultés !
- Chez les oiseaux, l’appareil visuel est presque aussi grand que le cerveau. Fortement fixé à la substance cérébrale, il lui communique vivement toutes les impressions et en reçoit de même les impulsions.
- Les organes du goût et de l’odorat se spécialisent. Le tact n’a plus besoin de réagir contre autant de causes extérieures, et l’ouïe cesse d’être l’organe dominant de la sécurité de l’individu.
- C’est la vue qui, le plus souvent, chez l’oiseau, joue le principal rôle. Elle est la faculté dominante des perceptions générales ; aussi, non-seulement les yeux ont un développement considérable, mais ils sont fixés au cerveau par de puissantes attaches; leurs cavités orbitaires occupent toute la partie antérieure du crâne et les lobes du cerveau les tapissent dans toute leur hauteur.
- Chez l’oiseau, l’organe de la vue est constitué dans toute sa puissance; non-seulement il est uni au bulbe rachidien par les nerfs qui le rendent solidaire de l’orgapisme ; mais encore il trouve dans le développement des lobes intellectuels un puissant secours pour saisir les notions de l’étendue, et permettre à l’oiseau de se diriger dans l’espace.
- Dans ces conditions, la faculté agit sur l’organe avec une
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- telle puissance qu’elle donne à l’individualité une intuition des choses que l’organe lui-même, malgré sa puissance, serait incapable de percevoir.
- Mieux doué que le plus habile marin, l’oiseau n’a pas besoin de boussole pour se guider à travers l’espace. La faculté lui vient suffisamment en aide ; il porte sa boussole dans son cerveau même avec la notion naturelle de l’orientation résultant de l’influence de la faculté sur l’organisme.
- Mais ce n’est pas le seul progrès réalisé à ce degré de la vie ; le développement des lobes cérébraux s’étend aussi aux facultés affectives, la grande majorité des oiseaux ayant l’esprit de famille et de sociabilité.
- Dans quelques espèces pourtant le cervelet est encore étroit, presque isolé et l’instinct de la famille reste à l’état confus; chez celles-là les soins maternels sont inintelligents et sans prévoyance. Mais chez celles où l’esprit de famille et de sociabilité est développé, les hémisphères cérébraux s’étendent sur le cervelet et donnent aux formes postérieures de la tête une harmonie et une élégance remarquables.
- Chez les oiseaux, en général, la vigilance paternelle et maternelle est très développée ; à l’amour des petits s’allie l’instinct de l’art pour la construction et le perfectionnement du nid.
- Tous les germes d’industrie se font jour dans ce travail de conservation des espèces dont le nid est l’objet. Parmi les oiseaux, les uns creusent le sol, maçonnent, charpen-tent, d’autres tissent et entrelacent l’herbe et la mousse, ou rechampissent, ou emploient la laine et le duvet. Chacun d’eux, enfin, met en œuvre les matériaux les mieux appropriés à son genre d’existence et répondant le mieux à ses besoins.
- La vie chez les oiseaux est des plus propres à identifier la faculté avec les phénomènes généraux de la nature; aussi les oiseaux représentent-ils un des principaux éléments d’élaboration des facultés. L’oiseau est partout, dans les déserts, dans les bois, dans les prairies, dans nos champs, dans nos jardins et nos vergers ; nous le retrouvons jusque
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- sous le toit de nos habitations et de nos basses-cours, unissant ainsi son action à celle de rhomme au profit du progrès de la vie générale.
- Toutefois, il faut dire que ce n’est pas impunément au point de vue du développement cérébral que certaines espèces ont été réduites par l’homme à vivre dans des conditions où elles n’ont presque plus à faire usage de leurs facultés pour satisfaire à leurs besoins. L’être, à tout degré, n’a de valeur que par son activité propre ; dès qu’il cesse d’accomplir tout ou partie des fonctions qu’il devait embrasser dans la vie, il s’amoindrit. A insi l’on ne trouve plus chez les gallinacés de nos basses-cours cette vigilance ni cette sollicitude, par lesquelles l’oiseau non domestiqué pourvoit à ses besoins et à ceux de sa famille.
- Aussi quelle différence entre leur cerveau et celui des animaux qui ont conservé leur liberté toute entière et se procurent, par une activité incessante, leurs éléments de subsistance.
- Chez les gallinacés de basses-cours, comme chez l’oiseau qui depuis plusieurs générations vit dans nos cages et nos volières, la capacité du crâne est en partie occupée par des cellules osseuses. Le crâne, qui chez la plupart des oiseaux est mince au point d’en être transparent, acquiert chez ces Gallinacés une épaisseur qui, en certains endroits et surtout autour du cervelet, a jusqu’à dix millimètres d’épaisseur.
- La dinde et le dindon sont un frappant exemple de cette atrophie des facultés. Le dindon tue ses petits s’il les rencontre, et la dinde est presque incapable de les conduire et de les élever si une main vigilante ne lui vient en aide.
- Toutes les variétés de poules sont dans le même état d’affaissement des facultés. Sous un volume assez grand, le crâne ne laisse plus qu’une capacité restreinte pour le cerveau, et le siège des facultés affectives est presque entièrement obstrué.
- Cet abâtardissement des facultés chez certains de nos animaux domestiques n’indique-t-il pas que l’homme devrait s’ingénier à gouverner tous les êtres qu’il soumet à son
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- empire, de façon non seulement à ne point mettre obstacle, au développement de leurs facultés mais, au contraire, à faciliter, à diriger au mieux ce développement.
- Car il ne suffit pas à l’être humain, pour accomplir sa mission sur la terre, d’approprier à son usage les forces de la nature ; il doit, en outre, être le principal agent du progrès pour tout ce qui l’entoure.
- De pareilles considérations peuvent le porter à reconnaître que s’il est déjà coupable en ne facilitant pas le développement des plus hautes facultés chez les animaux, il l’est bien davantage encore lorsqu’il porte atteinte au développement intellectuel et moral de sa propre espèce !
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- Est-ce à dire que les cellules innombrables renfermées dans les sinus de la boîte osseuse du crâne soient formées au détriment du volume du cerveau, et que les sinus soient sans action ni utilité? Nous sommes loin de l’affirmer. Tout a son but dans la nature et la fonction des sinus est pour la physiologie un problème à résoudre à côté de tant d’autres.
- Mais il paraît constant que les sinus ne suppléent pas au développement réel des lobes intellectuels et qu’en s’opposant à l’union de ces derniers avec les lobes affectifs, les sinus sont un obstacle au développement général de l’individu.
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- Que l’état de progrès des facultés se témoigne par le développement des lobes supérieurs et leur union avec les lobes sensitifs qui leur servent de base, c’est ce dont le moineau nous fournit une nouvelle preuve : chez lui, les lobes organes de l’intelligence recouvrent complètement le cervelet; et la substance corticale est, pour quelques-uns d’entre eux, déjà pourvue de circonvolutions.
- Or, tout le monde connaît les facultés du moineau. Avec quel soin, par exemple, sait-il mettre à profit tous nos travaux pour s’abriter, se nourrir, se faciliter l’existence ! Ses
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- instincts de sociabilité lui font rechercher le voisinage de l’homme. Partout, ses mœurs et ses habitudes se plient à nos habitudes et à nos mœurs. Il y a le moineau des champs, du village et de la ville. Un grand instinct de sociabilité domine dans tous ses actes ; il entoure sa famille de la plus grande sollicitude et ses petits sont déjà très grands, qu’il les accompagne encore pour les initier aux faits de leur existence commune. Il se familiarise rapidement avec nous quand il reconnaît qu’il n’a rien à craindre de notre part. Ne voit-on pas dans les jardins publics des moineaux accepter le gâteau de la main des promeneurs qu’ils connaissent!
- C’est ce développement même des facultés intellectuelles et affectives qui s’exprime par le développement si remarquable déjà du cerveau du moineau.
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- CERVEAU ET FACULTÉS DU QUADRUPÈDE (Esquisse de chapitre)
- En passant des oiseaux aux quadrupèdes, nous rencontrons de nouveaux progrès dans les facultés. Les besoins se multiplient et avec eux les efforts de l’individu pour y répondre.
- Nous avons déjà vu les carnassiers insectivores et les rongeurs ; arrêtons-nous, maintenant, aux carnivores.
- Les lobes intellectuels et affectifs sont développés chez les carnivores. L’esprit de famille est puissant chez eux et, dans certaines espèces, il pousse les énergies au plus haut degré.
- Le lion, le tigre et l’ours se placent au premier rang sous ce rapport. Ces énergies s’expriment par l’élargissement latéral de la tête, trait caractéristique de la résolution, de la puissance que ces animaux apportent à leur défense personnelle et à la protection de leur famille. Aussi les lobes intellectuels s’unissent-ils chez eux plus intimement aux lobes affectifs, en embrassant fortement les organes sensitifs.
- Le cerveau acquiert, dans ces espèces, un développement
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- assez grand, mais les instincts de conservation y dominent sur tous les autres ; aussi ces animaux cherchent-ils la solitude et se refusent-ils à la domination de l’homme.
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- Les rongeurs, dont nous avons déjà dit un mot, et les herbivores sont loin de présenter la même conformation crânienne que les carnivores et les omnivores. Les premiers trouvent leur pâture sur le sol même, les seconds ne se procurent leur nourriture qu’au prix d’une incessante activité. Aussi le développement du cerveau chez les uns et les autres est-il en rapport avec la nature et l’activité des facultés spécialement exercées.
- Prenons, pour exemple, le lapin domestique. Son crâne est exigü, resserré. Celui du lapin sauvage ou du lièvre est, au contraire, arrondi; et la différence est plus frappante encore si l’on compare le crâne du lapin domestique et celui du chat. Nouvelle preuve que l’espèce condamnée à l’inaction s’engourdit dans ses facultés, et que l’homme devrait s’efforcer de trouver les véritables conditions du meilleur gouvernement des êtres soumis par la nature à sa domination.
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- L’éléphant et le chameau, au midi ; les races chevaline et bovine, chez nous ; la race canine, par toute la terre, renferment plus particulièrement les animaux qui prêtent leur concours à l’homme, et se dévouent à l’activité productive, c’est-à-dire au travail, cette double face delà vie que la créature embrasse dans son progrès.
- Dans ces espèces, les facultés ne se bornent pas à l’instinct de conservation individuelle et familiale. Elles s’élèvent vers les aspirations morales, vers l’abnégation et le dévouement, en portant les êtres à s’attacher à l’homme ; c’est le gérme du devoir qui apparaît à côté du droit, seule notion que, jusque-là, l’animal ait sentie.
- Aussi le cerveau de ces animaux domestiques se développe t-il dans la région supérieure occupée par les lobes organes
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- de l’intelligence, en même temps que dans la région des lobes organes des affections. C’est toujours la même loi qui suit son cours ; les êtres sont les instruments de perfectionnement des facultés, en même temps qu’ils sont les alambics de transformation de la substance pondérable en substance impondérable.
- Les forces vives consacrées .aux productions du travail par le cheval et le bœuf, sous le joug et le fouet, pendant toute une existence de patiente docilité, est un fait sur lequel l’homme a trop peu réfléchi. La résultante au profit de l’avenir de l’être ne peut être la même que celle de l’existence du zèbre ou du bison sauvage, au sein des prairies où aucun fait de travail intelligent ne vient attirer l’attention de l’animal et pousser au développement de ses facultés dans une voie supérieure.
- Mais comment l’homme s’arrêterait-il à méditer sur le but de la vie animale, sur les conséquences du développement plus ou moins facile et harmonique des facultés des règnes inférieurs, quand il ne sait pas encore vivre en paix avec son semblable, quand il n’a pas encore su organiser pour sa propre espèce les garanties de l’existence ni celles de la culture intégrale des facultés.
- Il ne faut donc pas s’étonner de voir l’homme méconnaître encore qu’il a partout, sur la terre et jusqu’au fond des eaux, des collaborateurs dans l’œuvre de vie dont il est le principal agent sur la terre.
- Car les mers elles-mêmes renferment des races d’animaux faits pour s’associer aux travaux de l’homme, comme le font sur la terre le chien, le cheval, etc. Le phoque et le morse sont dans ce cas ; mais, au lieu de se les attacher comme auxiliaires, l’homme leur fait une guerre cruelle ; il s’attaque à leurs sentiments et à leurs intérêts de sociabilité pour les chasser et les détruire, au lieu d’en faire des colonies aquatiques profitables.
- Hélas ! combien peu, parmi les hommes qui portent le carnage dans les retraites de ces intéressants animaux, se sont dit que le phoque était doué d’intelligence, de sentiment
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- et d’affection, qn’il aime son prochain, qu’il vit en famille et en société.
- L’union de ces animaux dans la défense, et le courage avec lequel ils cherchent à venger les attaques perfides dont ils sont l’objet, nous révèlent en eux les sentiments du droit et du devoir. Aussi dans le grand développement et l’harmonie du cerveau du phoque, dans son regard, vif et doux, peut-on lire qu’il élabore au sein des mers des facultés en gravitation vers l’être humain.
- On en pourrait dire autant du castor, si merveilleusement industrieux et de bien d’autres animaux. Mais il faut que l’homme ait pénétré plus avant qu’il ne l’a fait jusqu’ici dans la science de la vie universelle pour qu’il en arrive à porter à tous les êtres l'intérêt que ceux-ci méritent.
- Alors, bien vite, il reconnaîtra combien il doit réformer sa conduite à l’égard de ces instruments vivants qui acceptent, auprès de lui, les fonctions les plus dures et l’aident dans son travail ! Combien il doit s’efforcer d’appliquer les forces motrices que la science et l’industrie font surgir de la matière, de façon à effacer, non seulement les dernières traces de la servitude humaine, mais aussi l’excès de la servitude animale.
- Les espèces inférieures doivent trouver en l’homme un modèle de douceur et d’intelligente bonté, et non un être emporté brutal, violent. Leurs facultés doivent s’élever au contact de nos perfections et non se pervertir au contact de nos brutalités.
- J-Bte André GODIN.
- (Œuvres posthumes)
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- LES ÉQUIVALENTS DE LA RÉDUCTION
- DES HEURES DE TRAVAIL
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- Au moment où s’accentue de plus en plus la tendance à demander au parlement les modifications que l’on juge nécessaire d’introduire dans l’organisation économique, la commission parlementaire du travail était bien placée pour procéder à une enquête dans ce sens, et pour établir enfin une statistique générale et complète des conditions du travail dans notre pays.
- Il n’existe, en effet, nulle part en France, une statistique établissant par profession, le gain des ouvriers et leurs heures de travail. Ni les ministères intéressés, ni les chambres de commerce, ni les Bourses de travail, n’ont jusqu’à présent de documents à ce sujet. Ceux qu’un certain nombre de chambres de commerce possèdent, remontent à vingt ans environ et c’est justement dans ces vingt dernières années que le salaire et les heures de travail ont subi le plus de modifications. Certaines sociétés d’économie ont quelques statistiques, mais les chiffres sont la plupart du temps de vieille date.
- Si nous louons la commission parlementaire d’avoir pris l’initiative d’une enquête, et si nous lui reconnaissons l’autorité nécessaire pour la bien mener, ce n’est pas que nous voyions en elle l’instrument le plus parfait pour ce genre de travail.
- Dans une démocratie bien ordonnée, c’est au pouvoir exécutif qu’il appartiendrait de recueillir et de répandre des renseignements utiles sur tous les sujets relatifs au travail, tels que ses rapports avec le capital, l’offre et la demande, le salaire, les moyens d’améliorations matérielle, intellectuelle et morale. Mais l’état des esprits ne permettant pas de songer
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- à une transformation prochaine d’une Constitution en vertu de laquelle l’initiative des lois appartient concurremment au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif, il faut nous résigner à voir le pouvoir législatif se livrer, à grands frais, à des enquêtes forcément intermittentes, qui ne seraient pas nécessaires si les agents du pouvoir exécutif dressaient eux-mêmes des statistiques, et les tenaient au jour le jour comme en Italie, et comme aux États-Unis.
- Dans les circonstances actuelles, il est juste de le reconnaître, le gouvernement n’oublie pas sa mission et, tout en s’associant à l’enquête faite par la commission, les divers ministères ont pris eux-mêmes l’initiative de consultations analogues sur divers points de la question ouvrière.
- Mais à son œuvre, comme à celle de la commission, on peut adresser le reproche d’être trop intermittente.
- Combien plus simple, plus efficace et moins coûteuse, serait l’institution d’un ministère du travail, contre laquelle cependant on invoque des raisons d’économie !
- Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur ce sujet. La question n’est plus guère, en effet, de savoir par qui et comment les enquêtes doivent être faites, mais d’en tirer le meilleur parti.
- Voici le texte du questionnaire adressé aux chambres de commerce, chambres consultatives, conseils de prud’hommes, syndicats de patrons et syndicats d’ouvriers, en vue de procéder à l’enquête destinée à éclairer la commission pour la réglementation du travail des hommes :
- 1° A quelle industrie ou à quel travail êtes-vous occupé ?
- 2° Votre travail est-il payé à la journée? A l’heure? Aux pièces?
- 3° Combien de temps travaillez-vous par jour?
- 4° A quelle heure commence et à quelle heure finit votre travail ?
- 5° Combien dans la journée avez-vous de temps de repos et quelle en est la durée ?
- 6° Avez-vous chaque semaine un jour de repos complet?
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- 7° Demandez-vous que la durée de la journée de travail soit fixée par la loi ?
- 8° A quel nombre d’heures désirez-vous qu’elle soit limitée ?
- 9° Doit-on interdire les heures dites supplémentaires ?
- 10° Si elles sont maintenues, doit-on en limiter le nombre ?
- 11° Combien gagnez-vous par jour ?
- 12° A quel prix sont payées les heures supplémentaires?
- 13° Votre salaire vous est-il payé à la semaine, à la quinzaine ou au mois ?
- 14° Y a-t-il dans votre industrie des mortes-saisons.—Quelle en est la durée ?
- 15° Y a-t-il beaucoup d’ouvriers étrangers employés dans votre industrie?
- 16’ Reçoivent-ils le même salaire que vous ?
- 17J Pensez-vous qu’une diminution de la journée de travail pourrait avoir pour conséquence une diminution sérieuse dans la production ?
- Le questionnaire invite les intéressés, d’une part, à fournir des renseignements sur les conditions actuelles du travail ; de l’autre, à formuler leur sentiment sur les modifications à y apporter.
- Sur le premier point, les renseignements recueillis ou à recueillir, car l’enquête n’est pas encore terminée, auront une valeur documentaire incontestable. Il est à souhaiter qu’ils arrivent le plus abondants possible à la commission' qui a pris l’initiative de les provoquer et de les recueillir, pour former le point de départ, la première assise de l’organisation régulière d’un service de statistique englobant tous les renseignements nécessaires à la connaissance des. divers éléments de la production, de la consommation et de la répartition, ainsi que de leurs rapports entre eux.
- Le sentiment des ouvriers sur les modifications à apporter à ces conditions est particulièrement sollicité par les questions suivantes :
- Demandez-vous que la durée de la journée soit fixée par la loi?
- A quel nombre d’heures désirez-vous qu’elle soit limitée?
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- Pensez-vous qu’une diminution de travail pourrait avoir pour conséquence une diminution sérieuse dans la production ?
- Doit-on interdire les heures supplémentaires ?
- Si elles sont maintenues doit-on en limiter le nombre ?
- C’est le parti socialiste révolutionnaire, où se rencontrent d’ordinaire les plus vives critiques contre le parlementarisme impuissant, qui dans ces derniers temps a saisi la Chambre d’un programme de réglementation du travail.
- Il convient de le féliciter et de son attitude, relativement récente pour une fraction importante de ce parti, la fraction dite marxiste, — et surtout de son initiative, puisque cette initiative aura eu pour conséquence de fixer l’attention des gouvernants et des gouvernés sur la nécessité de travailler, sans désemparer, à la solution du problème social.
- Il n’est pas douteux, pour nous en tenir à la constatation d’un seul fait, que le mouvement créé dans l’opinion publique par les revendications ouvrières n’ait provoqué la décision par laquelle le ministre du commerce a recommandé à ses agents de veiller à l’observation de la loi de 1848 sur la journée de douze heures et le projet du même ministre tendant à réduire à dix heures cette journée.
- Sur la question de la fixation légale de la durée du travail quotidien, le sentiment des socialistes marxistes est bien connu. On sait que, conformément à une des résolutions votées par leur Congrès international de 1889, ils s’étaient faits les organisateurs en France de la manifestation universelle du 1er Mai, en faveur de la réduction à huit heures de la journée de travail.
- Bien que le parti dit possibilité n’ait pas pris part à cette manifestation, on n’ignore pas que ce désidéra tum est inscrit depuis longtemps dans son programme.
- Marxistes et Possibilistes sont donc d’accord pour réclamer la fixation légale de la journée de travail à huit heures pour tous les ouvriers sans distinction.
- Les uns et les autres admettent également,comme corollaire
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- indispensable de la limitation de la journée de travail, la fixation d’un minimum de salaire.
- Le questionnaire n’avait pas prévu cette conséquence. Ce n’est pas que le salaire n’y tienne une place respectable. Sa quotité, non moins que son mode de paiement, préoccupe la commission; mais celle-ci ne parait pas croire toutefois que le parlement puisse intervenir d’une manière quelconque dans la détermination de cette quotité.
- Il est curieux de suivre les acquiescements successifs de la commission qui élabore la législation du travail à la pensée qui domine dans les milieux socialistes organisés.
- La commission a pensé tout d’abord que les pouvoirs publics avaient l’impérieux devoir de protéger les faibles, les enfants, c’est-à-dire ceux qui n’avaient, à aucun point de vue, les moyens de se protéger eux-mêmes.
- Se couvrant ensuite de la fiction légale qui range la femme parmi les faibles, elle a englobé le travail des femmes dans la réglementation du travail des enfants.
- Finalement, elle n’a pas cru, sans doute, s’engager outre mesure en acceptant le principe d’une fixation légale de la journée de travail pour les adultes hommes et en ouvrant une enquête sur les conditions de son application,puisque la législation actuelle elle-même prescrit pour ces derniers un maximum d’heures de travail. Il est vrai que par l’élévation de son taux, le maximum de douze heures ne risquait guère de bouleverser les intérêts économiques, et de les amener à dénoncer au monde son existence par de bruyantes protestations. D’ailleurs la loi était si bien tombée en désuétude que, jusqu’au jour où elle a été galvanisée par la circulaire du ministre du Commerce et de l’Industrie, beaucoup s’imaginaient de bonne foi que le travail des adultes était indemne de toute réglementation légale.
- L’illusion n’est plus permise aujourd’hui. L’ombre de loi est en passe de prendre corps. Sans allen jusqu’à la limite de condensation que lui assignent les socialistes, elle pourrait bien se figer en un état intermédiaire entre l’état actuel et l’idéal proposé ; car ce n’est pas, évidemment, pour s’en
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- tenir à la peu gênante limitation actuelle que la commission a admis le principe de la fixation légale des heures de travail.
- Aussi faut-il entendre déjà les protestations de l’économie politique, organe habituel de l’état de chose existant, c’est-à-dire des intérêts patronaux.
- « La question de la limitation des heures de travail n’est rien, ne signifie rien, si elle n’est pas la question même du salaire ? »
- Qui dit cela ? Les économistes.
- Les socialistes ne disent pas autre chose. Mais tandis que les premiers, en montrant à la commission les conséquences inévitables d’un premier pas dans la voie où elle est sur le point d’entraîner le parlement, lui crient : casse-cou ; les seconds l’incitent à aller de l’avant.
- Supposez, disent les économistes, la journée de huit heures légalement établie en France, nul ouvrier n’aura le droit de travailler plus longtemps, nul patron celui de le garder davantage à l’usine. Supposons, d’autre part, qu’à l’heure présente les ouvriers donnent en général dix heures de travail effectif. La différence sera entre les deux journées d’un cinquième. Que fera le patron ? Évidemment, il abaissera d’un cinquième le prix de la journée. Cela arrivera forcément dans toutes les industries où l’ouvrier est payé à l’heure ou à la pièce, et dans toutes celles encore, comme dans l’industrie textile, où lp travail est réglé par le mouvement des machines. Donc, un ouvrier qui gagne cinq francs aujourd’hui n’en gagnera plus que quatre et comme ses besoins augmenteront avec ses loisirs, il se trouvera beaucoup plus misérable qu’auparavant. Voilà comment une réforme mal étudiée peut tourner au détriment de ceux à qui l’on voulait venir en aide. A cette difficulté il n’y a qu’un remède, c’est que l’État, avec la durée de la journée fixe le taux du salaire.
- — C’est précisément ce que nous demandons, ripostent les socialistes.
- Mais, reprennent les économistes, l’État a-t-il qualité et
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- les équivalents de la réduction des heures de travail 399 compétence pour déterminer a priori la rémunération que doit fournir telle industrie à ceux qui l’exercent ? D’ailleurs, comment contraindre un patron qui ne soutient qu’avec peine la concurrence avec ses rivaux à perdre de l’argent et à augmenter le salaire de ses ouvriers ? Il aimera mieux abandonner son usine à l’Etat que de la gérer avec des obligations pareilles. Le salaire fixé par l’État, c’est, au fond, l’État devenu le grand usinier du pays, se faisant patron à son tour et se substituant à tous les chefs d’industrie.
- Les socialistes sourient. Ce sourire, répond-il à l’exagération calculée, peut-être même ingénue,des derniers mots prononcés ? S’adresse-t-il à la perspective entrevue ?
- Surviennent d’autres interlocuteurs. Ce sont des ouvriers appartenant à des professions très variées, fontainiers, cordonniers, bijoutiers, ajusteurs, boulangers, mécaniciens, coiffeurs. Leurs dépositions concordent toutes en un point : l’imposibilité de fixer réglementairement la durée de la journée de travail. Aucun d’eux ne désire cette limitation; plusieurs même dénient au législateur le droit de fixer le nombre d’heures de travail quotidien.
- Le défilé n’est pas terminé. Quels sont ces nouveaux venus ? Des fontainiers, des cordonniers, bijoutiers, ajusteurs, boulangers, mécaniciens, coiffeurs, qui viennent exprimer un avis absolument contraire à celui des précédents.
- Où est la vérité ? Qui départagera tout ce monde-là ?
- N’y a-t-il pas, quelque part, matière à transaction ?
- Les partisans les plus déterminés de la réglementation du travail ne demandent pas à l’État de fixer lui-même le minimum de salaire.
- Ce minimum serait fixé, suivant les uns, par les bourses de travail, syndicats ou corporations d’ouvriers, d’après les usages et les nécessités des diverses régions de la France ; suivant les autres, par des commissions qui tiendraient compte de la moyenne du salaire de l’ouvrier et supposant à ce dernier une famille moyenne. Ces commissions seraient nommées soit par la ville, soit par le département. Elles comprendraient des
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- ouvriers, des patrons, des membres de la municipalité et du conseil des prud’hommes.
- Sans entrer dans l’examen détaillé de ces divers systèmes, on reconnaîtra bien que le caractère en quelque sorte local des institutions que nous venons d’énumérer, en fait les meilleurs juges des conditions du travail à déterminer dans leurs sphères respectives.
- La principale objection à une réglementation générale du travail, est tirée de la diversité des espèces du travail et des conditions où ces travaux s’exécutent.
- Cette objection ne tiendrait pas devant la possibilité d’établir des réglements particuliers en harmonie avec la nature de chaque travail et l’intérêt de chaque classe de travailleurs.
- Et puisque personne, ni dans les rangs des interventionnis-tes absolus ou conditionnels, ni dans les rangs des non-interventionnistes, ne met en doute la parfaite connexité des questions de durée de travail et de salaire, pourquoi n’attribuerait-on pas aux institutions dont nous parlions tout à l’heure, ou à des institutions analogues, en même temps que le droit de fixer le minimum de salaire, le droit d’établir le maximum d’heures de travail ?
- C’est la solution préconisée par M. Godin. Nous l’avons indiquée dernièrement ; nous y reviendrons sans doute, car en présence des contradictions de l’enquête, une solution législative n’est pas près d’intervenir, et il est toujours permis de supposer que la loi qui sortira des délibérations du parlement pourrait bien ne pas donner toutes les satisfactions désirables aux véritables intérêts des divers agents de la production.
- Il n’y a pas d’intérêt supérieur à celui de la vie humaine. Muni de ce flambeau on peut s’avancer sûrement à travers les obscurités de la question sociale, sans se laisser arrêter par les sophismes de la fausse science, qui, au nom d’une prétendue liberté économique, sacrifie les hommes à la production, alors qu’il faudrait faire servir la production au plus grand bien de tous les hommes ; de cette école qui semble avoir pris pour devise en même temps que le ce-
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- lèbre aphorisme : «Enrichissez-vous», cet autre aphorisme du même conseiller : «Le travail est un frein,» et qui imposerait volontiers à l’homme le travail journalier jusqu’au harassement pour absorber, en même temps que sa force vive, sa faculté de penser. Le surmenage des forces humaines doit prendre fin d’une manière quelconque. L’humanité le commande et l’intérêt bien entendu des détenteurs de la puissance industrielle devrait leur en faire une règle.
- Quand o» travaille moins longtemps on travaille mieux, le produit est meilleur, et par conséquent plus vendable. Il est évident qu’il y a une limite de temps au delà de laquelle le travailleur ne saurait produire efficacement.
- Mais il est non moins évident que cette limite n’est pas la même pour tous les ouvriers, dans tous les pays, sous tous les climats, dans tous les genres d’industrie.
- A la conférence de Berlin n’a-t-on pas fait valoir les différences de climat, des nécessités locales pour établir les différences de l’unité d’âge, en ce qui concerne l’admission des enfants dans les manufactures ou dans les mines? Les mêmes considérations ne sont-elles pas susceptibles d’être appliquées au travail des adultes?
- Dans les mines de Merence-Almaden (Espagne) les émanations sont tellement malsaines qu’un travail de plus de six heures est impossible. En outre, les ouvriers travaillent seulement pendant une quinzaine de jours et se reposent le reste du mois. Plus impérieusement que toute loi, l’insalubrité de la mine impose aux malheureux travailleurs de Merence-Almaden un maximum d’heures bien inférieur à celui que réclament leurs camarades des autres mines, et ces derniers ne le leur envient sans doute pas.
- La durée du travail peut donc être influencée par les conditions hygiéniques du milieu dans lequel il s’opère.
- Assainissez la mine de Mérence-Almaden, et les ouvriers de cette mine pourront travailler un plus grand nombre d’heures sans préjudice pour leur santé.
- S’en plaindraient-ils?
- La durée du travail peut encore être influencée diversement
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- par d’autres conditions, notamment par une intelligente répartition des heures de repos.
- L’ouvrier mineur qui travaille dix à douze heures par jour ne pourrait se livrer à son dur labeur pendant huit heures consécutives.
- Toutes choses égales d’ailleurs, l’ouvrier pourvu d’une alimentation saine et abondante, et d’un logement commode et salubre, à proximité de l’usine, de la fabrique, de la mine, pourra fournir, dans un même temps donné, une somme de travail bien supérieure à celle de l’ouvrier dépourvu de ces divers avantages.
- Ces avantages même pris isolément constituent en quelque sorte, et à un certain point de vue, des équivalents de la réduction de la durée du travail, puisqu’ils ont pour conséquence la diminution de la dépense de forces que l’on demande à cette réduction.
- Nous nous sommes suffisamment expliqué sur la question de la diminution des heures de travail, pour qu’on ne puisse supposer, qu’en mettant en balance les résultats de cette mesure avec les avantages précités, nous n’avions pour objet que d’en démontrer l’inutilité, et de conclure, comme on dit à la Chambre, à son rejet.
- Ces deux genres de solutions ne sont pas exclusifs l’un de l’autre.Néanmoins,il est de toute évidence que si le législateur venait à passer son niveau sur l’industrie toute entière, celui des deux systèmes, qui sans attendre l’intervention publique aurait contribué à améliorer la situation économique des individus ou des collectivités ouvrières, conserverait sa supériorité économique sur l’autre, puisque ses bénéficiaires, tout en continuant à jouir des avantages qu’ils lui doivent, ne seraient pas privés, pour cela, des avantages que pourrait leur procurer l’application de l’autre système.
- L’idée première, simpliste, de la réglementation du travail est née dans le cerveau de cet ouvrier auquel Jules Simon prête le langage suivant :
- «Il (le patron) fixe notre salaire et l’estime au plus bas... Il nous impose sa volonté quand il est le plus fort ; notre avis
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- est que, si nous devenons à notre tour les plus forts, nous serons en droit de lui imposer la nôtre. »
- L’explosion collective de ce sentiment, nous la trouvons dans le manifeste des promoteurs de la démonstration du premier Mai à Marseille :
- «Vous tiendrez à affirmer, comme tous vos frères de France, l’accord qui existe entre tous les travailleurs du monde, démontrant ainsi que vous entendez faire l’union de tous les exploités contre leurs seuls ennemis : les exploiteurs !
- « Soyons unis ! Pas de défaillance en ce grand jour ! Démontrons que nous sommes le nombre, que nous sommes la force et que cette force, mise une bonne fois au service de notre cause, triomphera de toutes les trahisons, de tous les égoïsmes, de toutes les mauvaises volontés.
- « Si notre dernière démonstration pacifique reste incomprise, si cette dernière sommation n’est pas entendue, citoyens, vous qui, toujours, avez été à l’avant-garde, vous serez cette fois encore à la hauteur de votre tâche. »
- Revenons au monologue de l’ouvrier :
- « Est-il juste que je travaille jusqu’à l’épuisement à une besogne qui procure au patron le superflu, tandis que je n’ai pas toujours l’indispensable. Si je n’ai aucune part dans la plus-value de mon travail, que du moins ma peine ne soit pas plus grande!»
- Puis généralisant :
- « Si je travaille moins longtemps il y aura de l’ouvrage pour le camarade qui ne fait rien, et qui attend à la porte qu’une querelle avec le patron pour une augmentation de salaire refusée par lui, ou une diminution refusée par moi, fasse une place libre dans l’atelier.
- « N’ayant plus à craindre à notre tour la concurrence des camarades, nous pourrons obtenir des patrons de meilleures conditions.
- « Le patron n’y perdra rien, nous produirons en huit ou dix heures, autant qu’en douze heures. »
- S’il en est ainsi, objectent les adversaires de la réduction des heures de travail, la production restera la même, et" il
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- n’y aura pas lieu pour les patrons de faire appel à d’autres ouvriers, et l’ouvrier sera toujours concurrencé par l’ouvrier.
- A cela, on répond, de l’autre côté, que l’égale productivité ne s’obtiendrait pas du jour au lendemain, qu’au début il se produirait un léger déficit de production nécessitant l’emploi de nouveaux bras, et que les travailleurs une fois dans la place, ayant désormais l’assurance que la réserve du travail ne pèserait plus sur leurs menaces de grève, pourraient accroître leurs exigences et réclamer des augmentations de salaires. En outre, la réduction des heures de travail, en supprimant l’armée du chômage, ouvrirait à la production un débouché immédiat et la productivité ouvrière ne tarderait pas à redevenir ce qu’elle était.
- Donc, en résumé, élévation des salaires, accroissement l’une par l’autre des forces de consommation et de production, amélioration du sort de la classe ouvrière et augmentation des profits capitalistes dans une proportion à peu près égale à celle de l’augmentation des salaires : telles seraient les conséquences de la réduction dés heures de travail.
- Au raisonnement qui précède on répond que ce qui augmentera surtout c’est le prix de la consommation, étant donné l’habitude prise par le commerce de s’autoriser de tout renchérissement pour le porter au double, et qu’il est inutile de songer à réduire le temps du travail tant qu’on n’aura pas organisé la consommation, en faisant parvenir aux consommateurs tous les produits au prix coûtant. Le pouvoir d’achat de l’ouvrier augmentera à mesure qu’il consommera davantage. La production se mettra au niveau de la consommation. L’ouvrier sera plus occupé et mieux rétribué, les salaires étant en raison directe du développement de la production.
- La même réponse peut être faite à ceux qui poursuivent la réduction des heures de travail parce qu’ils la considèrent comme un obstacle à la surproduction, ce en quoi ils diffèrent d’avis avec leurs camarades qui pensent que la production ne serait pas atténuée par la diminution des heures de travail.
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- Nous avons vu partisans et adversaires de la réduction des heures de travail d’accord sur un point: la corrélativité du salaire et de la durée du travail, nous les trouvons d’accord sur un autre point non moins important à signaler : à savoir que la réforme proposée ne ferait pas faire un pas au problème social, en ce sens qu’elle ne changerait rien à la situation respective du travail et du capital.
- La situation précaire de l’ouvrier tient à ce qu’il ne tire pas de son salaire toute l’utilité qu’il pourrait en tirer; elle tient surtout à ce que son salaire ne représente pas toute sa part de gain réel.
- Par la coopération de consommation qu’il se rapproche le plus possible du prix de revient dans l’achat des denrées et objets de consommation de première qualité, qu’il se substitue à l’intermédiaire onéreux : sa santé et sa bourse y gagneront.
- Par la participation aux bénéfices rendez-lui, patrons, la plus-value de son travail. Vous trouverez dans l’absence de gaspillage de temps, de matériel, de matière première, dans la disparition des grèves, dans la fin des inquiétudes qui paralysent tout essor une compensation suffisante à l’apparence de sacrifice que vous ferez.
- Que l’on se place au point de vue du salaire ou au point de vue de la conservation des forces humaines, coopération et participation sont des équivalents de la réduction de la journée du travail.
- Nous en avons indiqué d’autres sur lesquels nous ne croyons pas inutile de revenir en terminant cette course à bâtons rompus à travers les contradictions économiques et les conflits d’intérêts mal entendus : ce sont, indépendamment de ceux qui proviennent de la commodité et de la salubrité de l’atelier, ceux qui proviennent des avantages d’une habitation bien ordonnée, de sa proximité de la fabrique ou de l’usine, qui permet à l’ouvrier de se rendre à son travail sans fatigue et dans une certaine mesure à l’abri des intempéries.
- L’œuvre de M. Godin réunit toutes les conditions qui peuvent concourir au bien-être et à l’aisance des familles des travail-
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- leurs. Ce ne sont pas seulement les équivalents de la limitation de la journée de travail que l’on y trouve, mais les équivalents de la richesse, cet instrument de progrès moral.
- Dans le temps comme dans l’espace, elle offre aux tâtonnements de la sociologie une série d’exemples de difficultés surmontées par une persévérance consciente du but poursuivi, des solutions pour tous les problèmes agités à notre époque.
- Suivez les développements historiques de l’œuvre en ce qui concerne, par exemple, les rapports entre le capital et le travail, vous y voyez que depuis 1863 les salaires ont toujours été en augmentant.
- Or à chaque augmentation correspondent tantôt des réductions d’heures de travail, (elles ont eu lieu à deux reprises) tantôt l’établissement d’une caisse de retraite. Les dernières augmentations sont dues à une grande amélioration dans l’outillage et dans l’organisation du travail. Vient ensuite l’établissement de la participation aux bénéfices du patron ; enfin, couronnement de l’édifice, la répartition entre les ouvriers du bénéfice tout entier.
- Au point de vue intellectuel et moral nous assistons à une progression identique, et cependant-le point de départ était aussi modeste en cette matière qu’en toute autre.
- C’est aux succès scolaires de plus en plus nombreux, aux perfectionnements apportés aux procédés de travail par le plus modeste des travailleurs, à la diminution de la mortalité coïncidant (chose bien faite pour dérouter les statisticiens hygiénistes, qui préfèrent la nier plutôt que d’en rechercher les causes) avec l’augmentation de la population du Palais social, qu’il faut demander le secret de cette progression.
- Et puisque aujourd’hui, au dire des promoteurs de la réduction des heures de travail, c’est pour fournir aux prolétaires les moyens de développements intellectuels et moraux qui leur font défaut, qu’on propose cette mesure, nous indiquons bien volontiers pour l’emploi du temps devenu disponible : la coopération, cette école primaire, et l’association, cette école supérieure du progrès matériel, intellectuel et moral. J. P.
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- GODIN ET LE FAMILISTÈRE
- Par M. HANTSCHKE.
- Sous le titre de : Participation au Travail, J. B. Godin et son œuvre, le Familistère de Guise en France et avec ce sous-titre significatif Essai pratique pour la solution de la question ouvrière, un allemand d’une haute valeur intellectuelle, M. Hantschke, secrétaire de l’association générale des sociétés coopératives Allemandes, à Berlin, vient de publier une intéressante brochure que nous allons essayer d’analyser.
- L’auteur suit pas à pas l’étude magistrale de M. Bernardot, membre du Conseil d’Administration du Familistère. Il traduit pour ainsi dire littéralement ce travail si consciencieux et si exact et en reproduit les principaux tableaux statistiques qui mettent vivement en lumière les importants résultats obtenus surtout par l’instruction, l’épargne, le mouvement d’affaires toujours croissant et les soins intelligents donnés à l’enfance, dans la nourricerie, le pouponnât et l’école.
- Nous citerons presque textuellement le début et les conclusions de l’ouvrage allemand.
- « Dans une époque où l’on a employé de fortes sommes et beaucoup d’esprit à l’étude des questions sociales, où la haute signification de la question ouvrière est reconnue incontestablement par tous les partis, par la nation et aussi par ceux-là mêmes qui la dirigent, — dans une telle époque il est intéressant de faire connaître un essai pratique pour la solution de ces questions, — essai dont on devrait estimer la valeur.
- «Cet essai généreux de J.-B. Godin, dont les résultats précieux se sont limités jusqu’ici à un petit cercle, donne de grandes espérances ; et on s’applique surtout en Angleterre à imiter cet exemple. En Italie, M. Ugo Rabbeno, professeur d’Economie politique à Bologne, désigne l’œuvre de Godin «comme un vrai modèle d’organisation coopérative sociale. »
- « Il est vrai que quelques voix se sont élevées qui contestent l’importance de l’œuvre de Godin, même parmi les économistes, et un d’entre eux, M. E. Brelay, écrivait, il y a
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- quelques années, que peu de temps après la mort de Go-din, il ne resterait plus de cette œuvre qu’un paysage ornant une ruine. Or, voici deux ans que Godin est mort, et la prophétie de M. Brelay ne s’est pas accomplie. Son pessimisme trouve son excuse dans les tristes expériences qu’il prétend avoir été faites dans ce domaine.
- (( Pour moi j’ai puisé une meilleure conviction dans un ouvrage que j’ai sous les yeux. Ce livre a été écrit par M. Bernardot au nom du Conseil de gérance et à l’occasion de la dernière Exposition universelle de Paris. Il contient une biographie du Fondateur du Familistère, des tableaux statistiques remarquables sur le mouvement des différentes œuvres, des vues d’ensemble et des vues de détail, le plan des constructions du Familistère et de ses dépendances, et un extrait du testament de Godin qui témoigne des sentiments élevés de cet homme de bien.
- « Je suis heureux de faire ces communications et j’ajoute que j’ai l’espoir que cet exemple trouvera beaucoup d’adhérents dans les cercles allemands. Que nos lecteurs, d’après ces documents, apprécient la valeur et l’exemple de Godin. Je sais bien qu’il y a eu aussi en Allemagne des essais de participation du travail. Mais l’œuvre de Godin est tellement supérieure et différente de celles que nous connaissons jusqu’ici, elle a été accompagnée d’un succès si éclatant, que je n’ai pas à craindre d’entendre dire que je porte des hiboux à Athènes. (Cette expression originale signifie : faire des répétitions inutiles).
- « Je termine ces études par les paroles mêmes de Godin empruntées à son ouvrage : Mutualité sociale et association du capital et du travail :
- « Le capital n’est qu’un travail déjà fait et mis en réserve ; le travail, au contraire, c’est l’activité de l’homme, la force et l’intelligence agissantes, créant et enfantant le capital lui-même. Le capital, lui, ne saurait engendrer le travail; il n’est que son auxiliaire ».
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- Nous sommes heureux et fiers, comme Français, de voir présenter l’exemple de Godin à l’imitation du peuple allemand. Les personnes qui ont quelque connaissance de l’œuvre si harmonique et si puissante de Godin savent que rien au monde ne saurait lui être comparé.
- Ceux qui ont à cœur le bien de l’ouvrier, son relèvement matériel et moral constatent dans les créations de Godin la
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- réalisation des idées qui leur sont chères. Les rapports entre ouvriers et patrons, entre le capital et le travail, entre les bénéfices de l’entreprise et les efforts individuels ou collectifs des travailleurs, sont ménagés, avec des nuances et des délicatesses qui révèlent en Godin un esprit et un cœur réellement épris delà passion du bien.
- Le Familistère, avec ses œuvres d’association, d’épargne et de prévoyance, dont les avantages sont échelonnés suivant l’importance des services rendus, dénote une connaissance approfondie des besoins de l’ouvrier et un respect constant, j’allais presque dire un culte rendu au travail manuel que Godin ennoblit et récompense.
- Ajoutez à cela les primes accordées aux inventions, aux perfectionnements utiles, les concours destinés à exciter l’émulation, la grande fête annuelle du travail, l’hygiène et la protection si bien comprise assurée au premier âge, les écoles, les caisses de retraite et les assurances contre les accidents, la misère et la mort, et vous aurez la conviction que de la base au sommet l’édifice est debout, remarquable et solide.
- Godin, estimé à sa valeur par un allemand, et proposé comme exemple au peuple allemand, voilà de quoi nous réjouir et venger le Familistère et son fondateur des petitesses et des dédains que son œuvre et son nom ont parfois provoqués en France.
- Un poète latin et après lui un poète français qui a traduit cette même image en beaux vers, parle de peuples sauvages qui poursuivent l’astre du jour de leurs clameurs impuissantes et qui lui lancent des pierres, tandis que, victorieux et impassible, le soleil les inonde de sa lumière éclatante.
- C’est ce que fait aujourd’hui le Familistère de Guise, pour ses détracteurs, fussent-ils écrivains de la Revue des deux Mondes ou de VEconomiste français. L’œuvre de Godin poursuivant sa marche progressive, étend ses bienfaits sur la population ouvrière de Guise et rayonne sur l’Europe et surle monde. Le monument élevé résistera aux attaques du temps, puisque grâce aux ressorts admirables de son organisation unique il a résisté à la mort même de son fondateur.
- J’en atteste l’ouvrage de M. Hantschke : Godin est une des gloires les plus pures de notre patrie.
- U Émancipation.
- Th. Tholozan.
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- Lenteurs parlementaires. — Deux réformes définitivement ACQUISES : LA SUPPRESSION DES LIVRETS OUVRIERS, LA
- LOI SUR LES DÉLÉGUÉS MINEURS.
- La session va être close dans les premiers jours d’Août. A cette occasion on recommence à parler de la stérilité du régime parlementaire et de l’inactivité de la Chambre nouvelle.
- Il faut se garder des critiques vagues et générales qui portent sur tout et sur rien, sans profit pour personne.
- L’inactivité de la Chambre est à démontrer. Sans doute, au début de sa législature, elle a perdu beaucoup de temps, ce qui n’arriverait pas avec le renouvellement partiel ; elle n’a pas eu la hardiesse de s’arranger de manière à le mieux ménager à l’avenir en réorganisant sa méthode de travail : elle n’a adopté sur ce point que des demi-mesures. Néanmoins, le fonctionnement des grandes commissions des douanes, de l’armée, du travail, des finances, pourra servir de base à une organisation plus complète.
- Sa bonne volonté s’est affirmée par le dépôt d’une masse de projets de loi.
- Nous nous sommes fait une règle de signaler, avec plus ou moins de développements, ceux d’entre eux qui entrent dans le cadre des matières traitées par le Devoir. Nous mettrons cette consciencieuse besogne à jour dans notre prochain numéro, et, revenant sur les discussions, que nous avons dû quelque peu négliger, et sur les résultats acquis, nous essaierons de dégager la tendance politico-sociale de cette Chambre.
- Pour en revenir aux critiques dirigées contre elle, et qui paraissent être le fait de journalistes désireux de se mettre en avance sur leurs confrères dans un travail d’ordinaire réservé aux vacances, il faut bien reconnaître qu’il serait injuste de faire peser exclusivement sur la Chambre les com séquences de la stérilité du régime parlementaire.
- Si la critique vague est susceptible de provoquer un parti
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- pris injuste, la louange vague est de nature à faire naître une confiance trompeuse.
- Lorsque les partisans du système parlementaire actuel veulent démontrer la fécondité sociale de ce système, ils ne manquent jamais de dresser un tableau dans lequel les lois votées en faveur des ouvriers se confondent avec les lois discutées ou simplement déposées.
- Or, la date de ces dépôts ou de ces discussions est parfois à elle seule la plus amère critique des vices de notre parlementarisme.
- En voulez-vous un exemple ? Le Sénat vient de voter,en première délibération, un projet de loi relatif au contrat de louage et aux rapports des compagnies de chemins de fer avec leurs agents commissionnés.
- Ce projet sera-t-il adopté en deuxième lecture par le Sénat? Peut-être. En tout cas ce ne sera probablement pas avant les vacances. Mais, ce qui est encore plus certain, c’est que la Chambre n’acceptera pas les mutilations antilibérales que le Sénat a fait subir à ce projet, ce qui lui assure de nombreuses traversées entre le Palais Bourbon et le Luxembourg. Est-il possible d’assigner une date probable à l’adoption définitive de cette loi ? Qu’on en juge par ce fait : il y a quinze ans que le projet impatiemment attendu par les agents de chemins de fer a été déposé.
- Il est relatif, avons-nous dit, au contrat de louage.
- Le contrat de louage est visé par la loi des 16-26 nivôse an XII (7-17 mars 1804) qui forme l’article 1781 du Code civil.
- Voici ce que dit cet article : Le maître est cru sur son affirmation : pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l’année échue et pour les à-compte donnés pour l’année courante.
- Est-ce que cette formule ne paraît pas empruntée au code de l’esclavage ?
- Elle n’est pas modifiée dans le projet relatif aux agents des chemins de fer; mais fort heureusement elle est abrogée dans le projet de loi supprimant les livrets d’ouvriers, cette autre marque de servitude qui vient de disparaître, enfin, il y a quelques jours.
- L’histoire de ce projet de loi n’est pas inutile à raconter :
- En 1881, M. Dautresme, député, déposait sur le bureau de la Chambre une proposition de loi ayant pour objet l’abrogation de la loi du 22 juin 1854 et toutes les autres dispositions relatives aux livrets d’ouvriers.
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- A la suite de trois rapports successifs, la Chambre des députés adopta, le 12 juin 1882, un projet de loi contenant un article unique,par lequel étaient abrogés toutes les dispositions relatives aux livrets d’ouvriers, comprises dans la loi du 22 germinal an XI, les arrêtés du 9 frimaire an XII et du 10 ventôse an XII, la loi des 25 avril, 8 et 14 mai 1851, la loi du 22 juin 1854 et le décret du 30 avril 1855 ; était abrogé également l’article 13 du 13 février 1853 sur les obligations des travailleurs aux colonies.
- Ce ne fut que plus d’un an après, le 17 juin 1883, que ce projet fut envoyé au Sénat, qui en commença l’étude immédiatement, et, sur le rapport de M. Marcel Barthe, adopta, les 13 et 22 novembre, un projet absolument nouveau en quatre articles, qui ne ressemblait à celui qu’il avait reçu du Palais-Bourbon qu’en ce qu’il supprimait l’obligation du livret, le laissant facultatif pour les ouvriers qui voudraient s’en munir.
- La Chambre des députés, saisie de la nouvelle rédaction, mit trois ans à se prononcer. Enfin, le 17 octobre 1786, elle la remplaçait par un nouvel article unique qui, comme le premier, faisait, d’une manière générale, disparaître le livret. Cependant,par un paragraphe additionnel, elle donnait satisfaction au Sénat, en ce qu’elle décidait que les dispositions de la loi du 7 mars 1850, sur les livrets de compte pour le tissage et le bobinage, seraient maintenues, ainsi que l’article 10 de la loi du 19 mai 1874 relatif aux livrets des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie, lequel serait applicable aux enfants et aux filles mineures employés comme apprentis ou autrement.
- Quelques jours après ce vote, le nouveau projet voté par la Chambre prenait le chemin du Sénat.
- Cette fois les honorables habitants du Luxembourg mirent moins d’empressement à s’occuper de ce second projet, que lors de l’arrivée du premier. Après avoir bien réfléchi pendant deux ans, la commission se réunissait le 10 mai 1888 et, après délibération, se prononçait pour le rétablissement du texte voté par le Sénat en 1883. La Chambre haute ne voulut pas contrarier sa commission. Elle lui donna raison en votant le maintien du texte sorti des premières délibérations.
- Le projet revint à la Chambre. Celle-ci n’accepta pas la disposition relative à la suppression du livret obligatoire qui laissait subsister la faculté du livret ; mais elle se résigna au maintien des dispositions relatives aux livrets d’acquit de la fabrique lyonnaise, et à la non-abrogation de la loi du
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- 7 mars 1850 sur les livrets de compte pour le tissage et le bobinage.
- Le Sénat se résigna, de son côté, à la suppression de la petite disposition relative au livret obligatoire, et le 3 Juillet dernier, la loi suivante était promulguée :
- Art. 1er. Sont abrogées : la loi du 22 Juin 1854, le décret du 30 avril 1855, la loi du 14 mai 1851, l’article 12 du décret du 13 février 1852, sur les obligations des travailleurs aux colonies et toutes les autres dispositions de lois ou décrets relatifs aux livrets d’ouvriers.
- Néanmoins, continueront à être exécutés : les dispositions de la loi du 18 mars 1806 sur les livrets d’acquit de la fabrique de Lyon; celles de la loi du 7 mars 1850 sur les livrets de compte pour le tissage et le bobinage, et l’article 10 de la loi du 19 mai 1874 relatif aux livrets des enfants et des filles mineures employés dans l’industrie, lequel sera applicable aux enfants et aux filles mineures employés comme apprentis ou autrement.
- Art. 2. Le contrat de louage d’ouvrage, entre les chefs ou directeurs des établissements industriels et leurs ouvriers, est soumis aux règles du droit commun et peut être constaté dans les formes qu’il convient aux parties contractantes d’adopter.
- Cette nature de contrat est exempte de timbre et d’enregistrement.
- Art. 3. Toute personne qui engage ses services peut, à l’expiration du contrat, exiger de celui à qui il les a loués, sous peine de dommages et intérêts, un certificat contenant exclusivement la date de son entrée, celle de sa sortie et l'espèce de travail auquel elle a été employée.
- Ce certificat est exempt de timbre et d’enregistrement.
- Ainsi nos législateurs ont travaillé pendant neuf ans pour doter les travailleurs d’une réforme si désirée et d’une solution si facile.
- C’est la loi du 22 Germinal, an XI (12 avril 1803), qui imposa aux ouvriers l’obligation d’avoir un livret. Un arrêté consulaire du 9 frimaire, an XII (1er Décembre 1803) réglementa cette obligation. La loi du 22 juin 1854 étendit aux femmes l’obligation du livret; et l’article 6 du décret du 30 avril 1855 prescrivit que l’ouvrier était tenu de présenter son livret à toutes réquisitions des agents de l’autorité.
- On croit rêver lorsqu’on pense que l’ouvrier français, cet ouvrier qui jouit depuis quarante ans de la plénitude de ses
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- droits de souveraineté politique, est resté pendant quatre-vingt-sept ans soumis à l’humiliante etvexatoire obligation du livret.
- Tout ouvrier qui voyageait sans être muni d’un livret était réputé vagabond, et comme tel passible de trois mois à six mois de prison et de cinq ans à dix ans de surveillance de la haute police.
- Ces dispositions draconiennes n’étaient pas les seules qui restreignissent la liberté individuelle ou collective des travailleurs.
- Il y avait à peine deux ans que les constituants de 1789 avaient fait table rase de tous les privilèges, lorsque la loi des 14-17 Juin 1791, que le Devoir rappelait dernièrement, vint saper les fondements de l’œuvre du 4 août.
- C’est sous le prétexte d’empêcher de rétablir de fait les corporations de même état et profession, dont l’anéantissement était Tune des bases de la Constitution française que l’Assemblée nationale elle-même, — en violation de la Constitution qui garantissait solennellement l’exercice du droit de réunion, — niait aux travailleurs le droit de s’assembler pour discuter « leurs prétendus intérêts communs. ».
- C’était la mise à merci du travail sous le capital ; car le capital détenteur des moyens de production, libre de fixer à ses convenances le salaire que les ouvriers ne pouvaient plus discuter désormais, restait maître de la situation. Néanmoins à des esprits superficiels la loi de 1791 pouvait sembler tenir la balance égale entre les patrons et les ouvriers.
- L’apparence même d’une illusion n’était pas possible avec la loi du 22 Germinal an XI (12 Avril 1803) qui vint aggraver singulièrement la première, en établissant une différence considérable entre les pénalités encourues pour le même délit de coalition, rigoureuse aux ouvriers, indulgente aux patrons.
- Én effet, si la simple coalition formée par les ouvriers pour cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans les ateliers, etc, entraînait pour eux un emprisonnement qui pouvait aller jusqu’à trois mois, la coalition formée par les patrons en vue de forcer l’abaissement des salaires n’était punissable que dans le cas où la tentative ou commencement eussent eu lieu « injustement » ou « abusivement » La peine était l’amende et, s’il y avait lieu, l’emprisonnement qui ne pouvait dépasser un mois.
- Les articles 414, 415 et 416 du Code Pénal atténuèrent un peu
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- la sévérité de la loi de Germinal an XI. L’empire éprouvait le besoin de se concilier les prolétaires, chair à canon. En ce qui concerne les patrons, la réserve : s’il y a lieu disparait.
- En ce qui concerne les ouvriers, les travaux forcés encourus dans les cas de violence sont supprimés, mais la prison pour les chefs ou moteurs (nouvelle catégorie de délinquants) peut atteindre le maximum de cinq ans.
- L’article 416 établit une série de délits nouveaux, contre les ouvriers, et fait intervenir la surveillance de la haute police à l’expiration de la prison.
- Si nous comparons maintenant les articles 291 à 294 du code pénal (loi des 15-26 février 1810) à la loi des 14-17 juin 1791, nous constatons que si, au point de vue du libéralisme, la première est supérieure à la seconde (puisque celle-ci ne permet aucune réunion, tandis que l’autre autorise sous certaines réserves les réunions de vingt personnes au maximum),par contre elle augmente terriblement les conséquences de l’infraction.
- La loi du 10 Avril 1834 surenchérissant aux dispositions de l’article 291, poursuit les associations de plus de vingt personnes, alors même que ces associations seraient partagées en sections d’un nombre moindre et qu’elles ne se réuniraient pas tous les jours ou à des jours marqués.
- Le gouvernement provisoire de 1848 avait reconnu aux ouvriers les droits de réunion et d’association. Toutefois les lois de réaction ne sommeillèrent pas longtemps.
- Les lois des 11 Octobre,19-27 Novembre et 1er Décembre 1849, apportèrent aux articles 414, 415 et 416 des rigueurs nouvelles. Les circonstances atténuantes disparurent.
- L’assemblée qui vota ces dispositions aggravantes votait quelque temps après la loi de 1850 sur l’enseignement, qui livrait la jeunesse française aux cléricaux, et la loi de mutilation du suffrage universel qui devait ramener l’empire.
- Avant même de naître, l'empire par le décret dictatorial des 25 mars et 2 avril 1852 écrasait ce qui restait de liberté populaire sous les lois de 1834 et de 1810 réunies.
- On a parlé de la loi de 1864 remaniant les articles 414, 415 et 416, comme d'une réforme libérale. Cette loi n’était qu'un piège de plus tendu à la bonne foi des ouvriers. La seule concession faite par l’empire aux abois, c’est la loi de 1867 sur les sociétés coopératives.
- Les modifications apportées à cette loi par la législature de 1885, sont actuellement soumises au Sénat sous forme d’un
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- projet complet embrassant les sociétés coopératives de com-sommation, de production, le contrat de participation auxquels le Sénat vient d’ajouter les sociétés de crédit.
- La loi des 14-27 Juin 1791 n’existe plus ; elle a disparu ainsi que l'article 416 du code pénal, lors du vote de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels.
- Quant aux articles 291 à 294 du Gode pénal et à ceux de la loi du 18 avril 1834, ils existent encore, mais ne sont pas applicables aux syndicats professionnels. Cette dernière loi est,avec la loi de 1886, sur les sociétés de secours mutuels, et bien plus que cette dernière, la plus belle conquête de notre troisième République. Mais sa sanction n’est pas encore devenue définitive, et les dispositions du Sénat, à l’égard de la loi Bovier-Lapierre, ne permettent pas d’espérer qu’elle le devienne de sitôt.
- S’il est équitable de reconnaître l’œuvre accomplie, il n’est pas moins utile d’en signaler les lenteurs, et d’en montrer l’insuffisance.
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- La loi sur les délégués mineurs est promulguée.
- La loi sur le travail des femmes, des enfants et des filles mineures dans les usines et manufactures, a été votée en première lecture par la Chambre.
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- FRANCE
- Le Centenaire de la Fédération. — L’anniversaire de la prise de la Bastille se doublait, cette année, du centenaire de la fête de la Fédération. L’un rappelle l’affranchissement de la nation ; l’autre, la constitution de son unité morale.
- Notre pays, qui a donné l’année dernière, au Champ-de Mars, le spectacle d’une fédération presque universelle, n’a pas voulu faire le simulacre de cette fête inoubliable : c’eut été trop mesquin.
- On n’a pas voulu toutefois, à Paris, laisser passer le glorieux anniversaire de la plus belle fête de la première Révolution, du plus grand exemple d’union et de fraternité donné par tout un peuple, sans en marquer le souvenir.
- Un festival fut organisé pour permettre l’audition d’une œuvre de circonstance composée par M. Massenet.
- La cantate La Fédérale exécutée par 2.000 choristes ou instrumentistes, devant une affluence énorme, dans un cadre digne de l’idée qu’elle représente au milieu des restes splendides de l’Exposition du Centenaire qui a été, elle, la glorification du Travail et de la Paix, commence et se termine par ce couplet :
- Au nom de la Patrie et de la Liberté,
- Soyons unis, car il est temps, ô frères !
- A Vétendard sanglant des guerres,
- D’opposer le drapeau de la Fraternité !
- Il ne reste plus qu’à mettre les actes d’accord avec les chants !
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- La Ligue nationale de la prévoyance et de la mutualité. — Cette Ligue, dont M. ITippolyte Maze s’est fait le promoteur, a pour objet :
- D’organiser dans toute la France, par les seules forces de la liberté, une énergique propagande; de provoquer ou
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- LE DEVOIR
- seconder la création d’institutions et Associations nouvelles, spécialement de Sociétés de secours mutuels et de retraite; d’assurer la part nécessaire de la science dans ces œuvres; de leur fournir des moyens réguliers d’action sur l’opinion et, au besoin, près des pouvoirs publics.
- Il y a quelque temps les membres adhérents se réunissaient en assemblée générale et constituaient le bureau et le Conseil central de la Ligue.
- M. Maze a été nommé président; MM. Carton et Cheysson, vice-présidents ; Jules Arboux, secrétaire-général ; Davrillé des Essarts, Mook, secrétaires.
- Toutes les branches de la Mutualité et de la Prévoyance sont représentées au Conseil Central. M. Carnot s’est fait inscrire pour une somme de 1.000 francs et Mme Carnot pour une somme de 500 fr.
- Les adhésions sont reçues au siège de la Ligue nationale, rue du Cherche-Midi, 19.
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- Mutualisme et Coopération.—Un grand congrès-concours algérien de la mutualité sera tenu à Philippeville les 15, 16, 17, 18, 19 et 20 septembre 1890.
- Le congrès-concours se propose d’étudier sur quelles bases doivent reposer les sociétés de secours mutuels pour répondre aux obligations qu’elles contractent envers leurs membres, d’élargir la sphère d’action de ces associations en examinant dans quelles mesures le système coopératif peut contribuer à augmenter le bien-être du mutualiste; enfin, d’indiquer par quels moyens on peut arriver à garantir de la misère les derniers jours des vieux adhérents.
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- Les Employés. — On s’occupe à la Chambre d’étudier les moyens d’améliorer la condition des ouvriers des usines et manufactures.
- Mais, à côté de cette catégorie de travailleurs, il en est une autre, également très nombreuse, et qui mérite que l’on fasse aussi quelque chose pour elle. Nous voulons parler des employés, qui, relativement, ont plus de charges que les ouvriers.
- Les employés, avec des appointements souvent fort modiques, sont astreints à des frais de représentation qu’ignorent les ouvriers proprement dits. Ils ont une moindre lati-
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- tude pour l’emploi de leurs capacités et la grève est chez eux chose à peu près impossible.
- En présence de cette situation fâcheuse qui leur est faite, les employés syndiqués ont adressé une pétition à la Chambre, pour la prier de prendre en mains la cause d’une corporation qui ne comprend pas moins de trois millions d’individus, et de les faire bénéficier des avantages contenus dans les lois en préparation, relatives à la réglementation du travail, à la réorganisation des conseils de prud’hommes, à la responsabilité en cas d’accident, à l’établissement de caisses de retraites ou de prévoyance, aux perfectionnements à introduire dans l’hygiène et la salubrité des établissements industriels ou commerciaux, etc.
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- Les huit Heures. — Les ouvriers menuisiers qui travaillent dans les ateliers de l’embarcadère de Tours viennent de prendre, sous forme de délibération, la résolution suivante :
- « Considérant qu’un grand nombre d’ouvriers menuisiers sont sans ouvrage, et, par suite, dans l’impossibilité de pourvoir aux besoins de leurs familles ;
- « Voulant aussi montrer que le mot fraternité inscrit sur nos bannières, doit être compris;
- « Arrêtons : Tout ouvrier travaillant dans l’atelier ne fera désormais que huit heures de travail par jour, afin de permettre au contre-maitre de l’atelier d’occuper avec nous des ouvriers pères de famille qui manquent d’ouvrage depuis longtemps. »
- Ce fait s’est déjà reproduit dans vingt endroits et dans cent circonstances différentes.
- (Le Tocsin des Travailleurs, 16 juin 1848).
- AUSTRALIE
- La Fête des huit Heures. —Tous les ans, au mois d’Avril, il y a une fête publique le jour des hait heures, â l’occasion de l’anniversaire du jour où les heures de travail ont été fixées par acte du Parlement. Cette année, à Melbourne, les ouvriers se sont livrés à une grande manifestation.
- Ils ont paradé dans les principales rues de la ville, décorées de banderolles et d’oriflammes. La foule immense qui
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- assistait à cette imposante procession semblait être avec eux de cœur et d’intention.
- Aujourd’hui l’ouvrier, à Melbourne, n’est pas tenu de fournir plus de huit heures de travail par jour. Si le patron, pressé par les circonstances, veut obtenir de ces hommes une prolongation de travail en augmentant leur salaire bien entendu, il devra, au préalable, en référer au ministre de l’intérieur, qui, selon le cas, accordera ou refusera son autorisation.
- Le gouvernement ici protège le travail sans porter ombrage au capital. Il a célébré, lui aussi, à. sa manière, cette fête des ouvriers : suivant une tradition établie, il a fermé les bureaux publics et proclamé le 21 avril un jour férié.
- Voici quelques renseignements sur le prix des salaires en Australie :
- Les servantes reçoivent de 600 à 1.500 francs par an, logées et nourries. Les domestiques mâles, de 650 à 1,875 francs. Les gages des domestiques dans les fermes sont presqu’aussi élevés. Les salaires des ouvriers varient de 62 fr. 50 à 100 francs par semaine, et la moyenne peut s’estimer à 12 fr. 50 par jour. Les manœuvres, hommes de peines, etc., gagnent 7 fr. 50 à 10 francs par jour.
- Comparativement au salaire, la vie est à bon marché.Les objets de première nécessité, la viande, la farine et les liqueurs, coûtent moins cher qu’en Europe. Les loyers, les vêtements et les objets de luxe, par exemple, sont d’un prix plus élevé. Mais les ouvriers mangent de la viande tous les jours et s’achètent un vêtement neuf tous les six mois.
- L’organisation des sociétés ouvrières est remarquable.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Les Tarifs par Zones.— 11 faut croire que l’application, en Hongrie, du système des tarifs par zones sur les chemins de fer dont nous avons parlé jadis, a donné des résultats satisfaisants puisqu’il est appliqué en Autriche depuis le lor Juin. Le nouveau système n’est pas exactement le même que celui qui fonctionne depuis quelque temps en Hongrie. Il y a quatorze zones sur les lignes hongroises; en Autriche, il y en aura vingt-six.
- Les tarifs sont établis sur le droit fixe d’un kreutzer (nominalement 2 centimes 1/2) par kilomètre pour les voyageurs
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- de 3e classe dans les trains ordinaires, de 2 kreutzer pour la seconde classe et de 3 kreutzer pour la Ie classe. Dans les trains express, les tarifs sont majorés de 50 0/0.
- De même qu’en Hongrie, les billets d’aller et retour, de saison et de voyages circulaires sont abolis; de plus, les voyageurs n’auront plus droit, comme c’est le cas à présent, à 25 kilos de bagage. Tous les bagages qui ne pourront pas trouver place dans le compartiment occupé par le voyageur subiront une taxe de 2 kreutzer par 10 kilos et par 10 kilomètres.
- Les tarifs par zones ne sont applicables en ce moment qu’aux voyageurs, éventuellement, la réforme sera probablement étendue au transport des marchandises en Autriche ainsi qu’en Hongrie.
- RUSSIE
- La Réglementation du Travail. — Une loi, qui vient d’être promulguée à Saint-Pétersbourg, modifie les prescriptions relatives au travail fait dans les fabriques par les femmes et les mineurs, auxquels elle assure une protection plus grande.
- Les prescriptions de la nouvelle loi et celles qui concernent la fréquentation des écoles par les ouvriers mineurs seront aussi applicables aux ouvriers en chambre.
- SUISSE
- Loi sur l’Extradition. — Le Conseil fédéral helvétique a soumis aux Chambres un projet de loi sur l’extradition qui contient une innovation intéressante. Il supprime l’ancienne disposition qui affranchit de l’extradition les personnes ayant commis des crimes de droit commun pour motifs politiques.
- La plupart des traités d’extradition, conclus dans ces dernières années entre les Etats européens, soumettent à l’extradition les personnes ayant commis ou tenté des attentats contre des souverains ou des membres de leur famille. La Suisse qui avait refusé jusqu’ici d’adhérer à ce principe vient de s’y rallier à son tour.
- ALLEMAGNE
- Un Système de Répression des Grèves.—Le Sénat de Hambourg a trouvé dans les vieux textes de loi une disposition originale l’autorisant à poursuivre judiciairement les ouvriers
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- qui se sont mis en grève, et qui par la suite refusent de travailler après sommation des autorités policières.
- Mais, pour pouvoir légalement réprimer les grèves, il faut que les autorités attendent d’abord que la famille de chaque gréviste soit dans un état voisin de la misère et sollicite l’assistance publique.
- C’est alors que les agents sont autorisés à arrêter le père de famille, à l’incarcérer et à le traduire devant les juges, qui lui octroient de deux jours à quatre semaines de prison, en vertu de la disposition de loi que voici :
- « Tout ouvrier qui est lui même ou dont tous les membres de sa famille sont par son fait, c’est-à-dire par son oisiveté volontaire, réduits à demander le secours de l’assistance publique, est passible des tribunaux et doit être condamné à la prison infamante. »
- Un avis en ce sens a été affiché par ordre du gouvernement sur les murs de la ville, particulièrement aux abords des cités ouvrières et des fabriques.
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- NÉCROLOGIE
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- NÉCROLOGIE
- EDOUARD CHAMPURY
- Nous avons la douleur d’apprendre la mort de M. Édouard Champury, qui a rédigé le Devoir pendant ses trois premières années.
- M. Edouard Champury était depuis dix ans rédacteur au Phare de la Loire.
- Lh, comme ici, il s’est fait estimer et aimer de tous ceux qui l’ont connu.
- Doué d’une prodigieuse activité, il n’épargna ni temps, ni peine, pour ses amis, et il n’avait que des amis. Il mit au service des grandes causes qui nous sont chères, son talent d’écrivain et de conférencier, et les multiples connaissances qu’il devait à un labeur incessant servi par une intelligence d’élite et par une méthode d’une impeccable sûreté.
- Il fut imperturbablement l’homme du devoir, du devoir familial et social, qui ne se contente pas de la scrupuleuse observance des lois de l’équité ; mais qui embrasse encore toutes les formes du dévouement. Sa trop courte existence est un bel exemple.
- Champury avait à peine quarante ans
- Il avait épousé une jeune familistérienne, de grand mérite, ainée d’orphelins dont Champury était la providence, et qu’il laisse après lui avec deux petits enfants.
- Nous adressons à cette pauvre famille, si cruellement éprouvée, l’expression de nos sentiments de respectueuse sympathie et de sincère condoléance.
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- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du Jeudi 3 Juillet 1890
- Présidence de M. Locqueneux vice-président, en l’absence de M. Bernardot.
- Présents au bureau : MM. Doyen, assesseur
- Ail art »
- Sarrazin secrétaire-trésorier.
- Le secrétaire-trésorier donne lecture du procès-verbal de la réunion précédente, qui est accepté sans observations.
- Il fait ensuite connaître la situation financière d’où il ressort que la société possède en avoir au 30 Juin, tant dans la caisse du Familistère que dans celle du trésorier, la somme de.....................................................786* 14e
- M. le président communique la correspondance reçue pendant le mois, notamment celle relative au prochain congrès universel de Londres ; une lettre de MUc Marie Taxil faisant le renvoi d’une somme de 25 francs, reliquat de compte du congrès de Paris 1889; une invitation adressée aux délégués par Mmc la comtesse Scliack, Secrétaire honoraire de la « Wo-men’s franchise League » à l’effet d’assister aux séances du congrès qui aura lieu à Londres en môme temps que celui de la Paix ; une lettre des Jeunes amis de la Paix de Nîmes concernant-la prochaine édition de l’almanach delà Paix; plusieurs adhésions à la société du Familistère par diverses personnes des environs, ainsi que de la société de Libre Pensée de Sb Quentin.
- 11 fait part de plusieurs articles du Journal La Paix relatifs au mouvement pacifique pendant le mois écoulé, donne connaissance des conclusions de deux mémoires envoyés au congrès de Londres: l’un par M. Doyen traitant de l’éducation; l’autre de M. Sarrazin ayant pour titre « De l’invio-bilitéde la vie humaine. »
- La parole est ensuite accordée à M. Dehorter, instituteur
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- au Familistère, qui a bien voulu accepter de faire la conférence mensuelle.
- L’abondance des matières nous oblige à ne donner que les principaux passages de cette conférence, qui a été, à plus d’une reprise, interrompue par les chaleureux applaudissements de l’Assemblée.
- M. Deliorter avait pris pour sujet :
- « DE L’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE DANS LES ÉCOLES PRIMAIRES »
- « Comme vous pouvez le penser, Messieurs, » dit-il, « ce sujet doit être un peu de ma compétence, puisque l’Histoire est une des matières que j’enseigne à mes élèves. Et tout d’abord, l’enseignement de l’Histoire est-il utile ? Oui, Messieurs, il est très utile pour ne pas dire indispensable, parce qu’il est un enseignement moral par excellence, mais à une condition, c’est qu’il soit donné avec à propos, qu’il ne serve pas à exalter des personnages dont les actes ne sont qu’un tissu hideux d’inhumanité, à la condition expresse que d’un enseignement moral on ne fasse pas un enseignement infructueux et parfois immoral.
- « Étendre et affermir l’union des nations, enrayer des moeurs la guerre, ce mal rongeur et ruineux : voilà quel doit être le but de l’enseignement historique. Mais mentirai-je en vous disant qu’ils sont encore bien clair-semés les maîtres qui s’attachent à faire comprendre à leurs jeunes élèves que la guerre qui semble la plus glorieuse n’est en aucun point comparable à l’état de paix, la seule et véritable source de bonheur, de bien-être, pour ceux qui, comme nous, ont à assurer à leurs enfants le pain de chaque jour. La guerre, d’ailleurs, n’est-elle pas toujours une chose immorale, une monstruosité ?
- « C’est la Convention nationale, qui a prescrit l’enseignement historique dans les rares écoles primaires de l’époque. Voici le programme qu’elle dressa : On fera connaître aux enfants les traits de vertu qui honorent le plus les hommes libres, et particulièrement les traits de la Révolution française les plus propres à élever leur âme et à les rendre dignes de la liberté et de l’égalité. »
- « Aujourd’hui, Messieurs, il s’agit de montrer (et cela n’est pas bien difficile avec un peu de bonne volonté) il s’agit de montrer, dis-je, qu’en dehors d’une paix universelle et dura-
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- Le devoir
- ble, tout dans la vie ne peut être qu’instabilité, crainte, incertitude, trois des plus grands fléaux dont les sociétés puissent souffrir.
- « Puisque la paix est d’une valeur que les gens éclairés et réellement soucieux du bien public ne contestent plus, n’est-il pas du devoir des sociétés d’user de tous les moyens imaginables et efficaces pour la faire régner en souveraine sur l’univers entier?
- « L’histoire nous offre un champ tellement vaste d’exemples propres à développer chez les enfants l’idée de paix que l’instituteur n’a que l’embarras du choix. »
- Indiquant ici quelques exemples d’appréciations historiques, M. Dehorter passe ensuite à l’examen des livres d’histoire actuels, à la nécessité pour le. maître de les compléter, de les vivifier, par l’enseignement oral, afin de les mettre à la hauteur des idées de paix et d’arbitrage international qu’il s’agit de répandre dans les nations.
- « Il faut dit-il ”, que le maître raconte et raconte encore à ses élèves les faits de l’histoire nationale, et cela pour atteindre à ce noble but : le bonheur des sociétés. Et s’il sait s’y prendre, ses petits auditeurs recueilleront avec avidité ses enseignements, leurs jeunes âmes s’en imprégneront et le souvenir en restera profondément gravé dans leur mémoire. Les détails pourront s’évanouir, mais ce qu’il y a d’essentiel, de capital, surtout ce qu’il y a de beau, de grand, de noble, d’accessible à leur intelligence et à leur imitation, ce sur quoi,par conséquent,l’instituteur aura particulièrement insisté demeurera intact pour inspirer de généreux sentiments, et, ce qui vaut mieux encore, de généreuses actions.
- (( Un bon maître ne peut faire consister son enseignement historique dans l’indication et la récitation des leçons.
- « Il reste toujours des intelligences à éveiller, le jugement à redresser, des cœurs à former, des esprits à guider; toutes choses qu’on ne peut attendre de la mise en jeu d’une seule faculté, la mémoire. Il y a aussi toujours des attentions à soutenir, un enseignement à vivifier, des leçons à approprier à l’âge, aux temps, aux circonstances; ce que ne peut faire le meilleur livre, qui, quel qu’il soit et quoi qu’on fasse, demeure inflexible dans sa forme comme la plus belle statue dès qu’elle n’est plus sous le ciseau de l’artiste....
- « Donc, la parole est une chose essentielle quand il s’agit d’enseignement historique. Je vous annonçais il y a quelques minutes que je vous montrerais qu’à l’occasion les chiffres peuvent suppléer à l’éloquence, et parler, pour ainsi dire, aux
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- yeux des élèves. En effet, je suppose que je viens de raconter à mes enfants les faits se rapportant au règne de Napoléon III. Pensez-vous que je me contenterai de leur dire qu’il a fait la guerre, que celle de 1870 a été néfaste pour la France, et que je m’attacherai uniquement à faire le procès de Napoléon III ?.
- « Oh ! non, Messieurs, je ne bornerai pas là ma tâche. Le procès que je ferai avant tout sera celui de la guerre, véritable fléau en ce qu’il engendre pour le vainqueur tout aussi bien que pour le vaincu des plaies, des cicatrices qui restent constamment béantes. Je dirai : « Mes amis, les différentes guerres de Napoléon III nous ont valu sans exagération 12 milliards de francs. Calculons les intérêts de cette somme colossale, supposée placée à 4 ü/0. Elle nous donne comme intérêts 480 millions. Voilà donc une somme de 480.000.000 que les contribuables français ne paieraient pas si le pouvoir de faire la guerre, de s’entretuer était enrayé des mœurs des pays civilisés. Et j’ajouterais : « Actuellement, la France dépense annuellement plus de 700.000.000 pour l’entretien de l’armée et pour l’armement. Si la guerre était une chose impossible, une dépense de 200,000.000 serait plus que suffisante pour l’entretien des soldats nécessaires au maintien de l’ordre et de la paix intérieurs. En supposant que l’on emploie les 500.000.000 au soulagement de misères dignes d’être secourues et à raison de 200 francs par personne indigente, on pourrait secourir annuellement 2.500.000 personnes. Cela fait au moins 1 personne sur 15, y compris les enfants.
- « Ajoutez à cela ce que la France produirait de plus si, pour son développement industriel, commercial et agricole, elle pouvait compter sur les bras de tous ses enfants. Un tel résultat se passe de commentaires.
- «Dans son enseignement l’instituteur doit se garder de nous grandir en essayant de diminuer les autres nations ; autrement il manquerait son but : son cours d’histoire dégénérerait en excitation belliqueuse....
- « A Dieu ne plaise qu’une leçon d’histoire devienne dans nos humbles écoles un texte de déclamations soi-disant, patriotiques ou, ce qui serait pis encore, une occasion de fausser dans l’àme de la jeunesse française le sentiment de la justice historique en rabaissant, en calomniant à notre profit tout ce qui n’est pas français. C’est aller contre le but même de l’éducation et rendre un triste service à la jeunesse que de lui inspirer un esprit de dénigrement et de haine à l’égard
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- LE DEVOIR
- de l’étranger ; le génie même de la France si profondément humain, doué d’une communicabilité si sympathique et si large, se refuserait d’ailleurs à entendre l’amour de la patrie dans ce sens étroit et faux. »
- M. Dehorter revient, en terminant, sur la question des livres d’histoire pour écoles et, afin de montrer l’insuffisance et même le mauvais esprit de certains livres, il donne lecture de quelques récits de batailles où non-seulement on excite le plus possible l’esprit belliqueux, mais encore où l’on fait partager à la Divinité les passions humaines, fait des plus propres ù égarer et à fausser l’esprit de l’enfant.
- « Je termine, dit M. Dehorter, avec l’assurance que si l’enseignement historique était donné d’après les principes que je viens d’énumérer succinctement, l’instituteur rendrait à la cause pacifique des services qu’elle est en droit d’attendre de lui; il enseignerait une morale saine et pure et il hâterait l’éclosion du jour où il n’y aurait plus sur terre des Français, des Allemands, des Anglais, etc... mais >des frères.
- « Nous, Messieurs, membres de la Ligue de la Paix, nous pourrons dire avec quelque fierté, si de notre vivant le résultat est atteint, que nous n’avons pas été des inutiles pour la réalisation de la paix universelle, et que par elle nous avons doté les sociétés d’une arme contre laquelle la misère se heurtera et se brisera fatalement. »
- La séance est levée à dix heures.
- Le Secrétaire-Trésorier.
- E. Sarrazin.
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- * *
- Du mémoire envoyé par M. Sarrazin au Congrès universel de la Paix, mémoire cité plus haut et qui a pour titre : « De l’inviolabilité de la vie humaine », nous extrayons le passage suivant qui en donne la pensée fondamentale et qui a le mérite d’être inspiré par les doctrines de J.-B. André Godin, cet infatigable promoteur de toutes les grandes causes.
- M. Sarrazin s’exprime ainsi :
- « Voyons maintenant combien Godin avait placé haut le respect de la vie humaine, en en faisant la loi suprême de l’humanité.
- « Sans suivre cet esprit éminent dans les développemen ts qu’il a su donner â sa doçtrine, nous dirons qu’il a légué à
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- la génération actuelle des enseignements admirables que nous essaierons de résumer en ce qui a trait à notre sujet.
- « L’homme a toujours cherché en dehors de sa sphère un principe supérieur dont relèvent tous les actes humains. Les religions ont bien présenté Dieu aux hommes, comme étant ce principe, mais sans dévoiler le lien qui unit l’homme à Dieu, sans montrer la règle de morale universelle, la Loi renfermant en elle le Droit, le Devoir, la Justice.
- (( Ce critérium tant cherché qui a échappé jusqu’ici à la majorité des philosophes, c’est la Vie, la vie humaine, la plus haute manifestation terrestre de la Puissance infinie qui nous gouverne, la vie qui est pour chacun de nous le plus précieux des biens, la vie que nous devons respecter en nous-mêmes et dans nos semblables, à laquelle nous devons aider avec amour, que nous avons le devoir d’employer de façon à nous rendre utiles à notre prochain et à travailler à notre propre perfectionnement.
- « De ce point de départ d’une simplicité extrême, accessible aux plus humbles intelligences et pouvant donner satisfaction aux plus élevés, découle la connaissance du bien et du mal. Le Bien c’est tout ce qui est utile à l’existence humaine, le Mal c’est tout ce qui est nuisible à la Vie humaine.
- « La vie que l'homme reçoit, mais ne crée pas, doit donc être absolument inviolable pour lui, soit individuellement, soit collectivement. Donc, cette grande Loi du respect de la vie est universelle; elle régit tout, contient en germe dans son sein la Morale, la Justice, la Fraternité, la Charité ; elle est applicable aussi bien aux particuliers qu'aux collectivités, aux nations qu’à l'humanité, dans le domaine religieux, politique, philosophique, économique. Bien comprise et bien appliquée, elle ferait régner la Paix et le bonheur sur la terre, paix et bonheur qui seront impossibles tant que les sociétés humaines honorant la guerre, laisseront la Morale sans base.
- « Alors serait comprise la vraie solidarité qui fait de tous les humains des parties différentes d’un môme corps, et d’après laquelle suivant un précepte emprunté à la morale chinoise : « Il ne peut y avoir de société heureuse, là où se trouve un seul homme voué au malheur. »
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- ECOLES DU FAMILISTÈRE
- EXAMENS SCOLAIRES 1890.
- C’est avec la plus grande satisfaction que nous enregistrons les résultats suivants des examens scolaires de l’année. Nos lecteurs verront que les Écoles du Familistère, objet d’une si vive sollicitude de la part du fondateur de l’association, suivent leur progression constante et gardent ainsi le degré de supériorité auquel J.-Ble André Godin les avait élevées.
- Le nombre total des élèves présentés au certificat d’études primaires s’est élevé cette année pour le canton de Guise tout entier, y compris le Familistère, à 155 dont : 90 garçons et 65 filles.
- Le Familistère à lui seul comptait dans ce nombre 34 élèves dont : 20 filles et 14 garçons.
- Le nombre des élèves reçus a été pour le canton : de 71 garçons et 57 filles. Total 128. Pour le Familistère : 13 garçons et 19 filles. Total 32.
- La population du canton est en chiffres ronds de 21.000 habitants; celle du Familistère de 1.750.
- Le Familistère représente donc le douzième de la population du canton; néanmoins, ses écoles ont obtenu le quart des certificats donnés.
- Ce chiffre est d’autant plus éloquent que les élèves présentés ne sont pas l’objet d’un entraînement spécial.
- Nos lecteurs savent que les élèves du Familistère sont, en général, répartis dans les classes année par année. Eh bien, la classe qui comprend les élèves arrivant à l’âge voulu pour les examens du certificat d’études se présente pour ainsi dire toute entière. (Cette année, quatre enfants seulement n’étaient pas assez forts pour être présentés. ) Les élus comprennent donc la presque totalité des élèves au lieu d’être, comme presque partout, des exceptions.
- Si le canton de Guise tout entier eût été doté d’une organisation scolaire semblable à celle du Familistère, le nombre des élèves obtenant le certificat d’études se fût élevé à 384 au lieu de 128, soit 256 en plus.
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- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
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- La progression constante du niveau de l’instruction dans les Écoles de l’association s’accuse d’une façon frappante, par les chiffres ci-dessous relevés de quatre en quatre ans.
- EXAMENS POUR LE CERTIFICAT D’ÉTUDES
- Élèves présentés 10 21 34
- Élèves reçus
- En 1882 » 1886 » 1890
- 10
- 20
- 32
- Disons en outre que 11 Élèves — dont 6 garçons et 5 filles — ont obtenu cette année la mention spéciale du dessin.
- Enfin, Mademoiselle Marie-Jeanne Dallet, la nièce du fondateur du Familistère, jeune fille dont toutes les études se sont faites dans les Écoles de l’association, s’est présentée à Paris, où elle a subi, avec succès, les examens pour l’obtention du Brevet élémentaire.
- Nous ne pouvons, à notre grand regret, donner les notes obtenues à Paris par Mlle Dallet ; ces renseignements n’étant plus publiés. Nous savons seulement qu’un des membres du corps enseignant delà Seine qui assistait à la session a qualifié de brillant l’examen de la jeune fille qui nous occupe.
- Comme autre indication de la valeur de l’enseignement donné dans les Écoles du Familistère, ajoutons que dans un des concours de composition française ouverts par le Courrier des Examens, M1Ie Dallet avait obtenu la note 16 sur 20 (maximum de perfection qui, comme on le sait, n’est pour ainsi dire jamais attribué ) ; et que, dans un autre concours de composition française et d’arithmétique ouvert par L’Instruction primaire, elle avait obtenu la même note 16, pour la composition française et la note 18 pour l’arithmétique. Comme on le voit, cette dernière note atteignait de bien près le maximum.
- F*
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LIGUE POUR LA REVENDICATION DES DROITS CIVILS ET POLITIQUES DE LA FEMME.
- (“ women’s franchise league.”)
- Cette ligue se propose pour objets :
- 1° d’obtenir pour les femmes célibataires, mariées ou veuves, dans les conditions mêmes où il a été attribué aux hommes, le droit de vote dans les élections parlementaires, municipales, locales et autres;
- 21 d’établir entre les femmes et les hommes, l’égalité des droits civils et politiques.
- Elle a été fondée, au cours de l’armée dernière, par des défenseurs anciens et zélés de la cause des femmes, qui ont pensé que « le temps est venu, pour les femmes, de prendre la tête du mouvement et de réclamer elles-mêmes, au nom des femmes, comme couronnement du progrès social, l’égalité complète avec les hommes, quant aux droits civils et politiques. » .
- Les promoteurs de la Ligue considèrent que la condition de ceux qui, décrétés d’incapacité, sous un prétexte quelconque, soit de sexe, soit de rang social,sont cependant contraints d’obéir à des lois faites sans leur consentement, et de supporter des taxes imposées par l’État pour des objets soustraits à leur contrôle et pouvant même encourir leur réprobation, une telle condition constitue en réalité un état d’esclavage, quoique les gouvernants et les législateurs aient fait d’ailleurs pour pallier cet état et le masquer sous des concessions et des avantages de moindre consistance.
- » Ces droits secondaires, précieux en eux-mêmes, plus précieux encore parce qu’ils sont comme l’échelon qui conduira à la pleine possession des droits de citoyen, n’ont été conquis par les femmes, qu’aux prix de grands efforts et d’une longue patience. Us sont aujourd’hui ouvertement et franchement reconnus et pratiqués ; mais le bon vouloir des gouvernants est la seule garantie de leur maintien et de leur conservation; et, jusqu’au jour où les femmes elles-mêmes
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- LE MOUVEMENT FÉMININ 433
- prendront part au gouvernement, il n’en saurait être autrement.
- » A cette époque où des membres du Parlement font appel au concours des femmes pour obtenir le suffrage pour tous les hommes, pendant qu’ù peine une voix ne s’est élevée qui ait réclamé tout d’abord l’affranchissement en fait d’une seule femme, qui ne sent pas que l’heure est venue où le devoir d’une action énergique s’impose aux femmes, impérieux et immédiat, pour appuyer leur juste revendication des droits du citoyen, pour s’assurer une place dans les corps politiques ; et, en toute sécurité, y exercer tous les droits et s’acquitter de tous les devoirs inhérents à leurs fonctions? »
- La Ligue ne se recrute pas uniquement parmi les femmes, car c’est un des principes primordiaux des fondateurs que le succès de la justice ne peut être définitivement assuré ni par l’action des femmes seules, ni par l’action des hommes seuls, mais par la coopération et les efforts réunis de ces deux moitiés de l’humanité. Elle adresse donc un loyal appel aux hommes qui sont convaincus que c’est chose vaine d’espérer le règne de la justice dans les relations sociales et internationales, tant que l’injustice sera assise au foyer de la famille et empoisonnera les relations des hommes et des femmes.
- C’est à la sollicitation de la Ligue que M Haldane, Sir Edward Grey, et Mr. Howorth, ont soumis au parlement le projet de loi dont la teneur suit :
- 1° Dans les actes du Parlement relatifs au droit de vote dans les élections parlementaires, municipales, locales et autres, tout vocable impliquant la notion du genre masculin qualifiera hommes et femmes.
- 23 Aucune disposition légale ne pourra déclarer la femme inhabile à voter dans les élections ci-dessus pour cause de puissance maritale.
- 3° Le droit d’être élu à toutes fonctions publiques et le droit d’être nommé à tous postes publics sont des droits ouverts à toute personne. Aucune des personnes élues ou nommées ne pourra être déclarée inhabile à remplir ses fonctions ou à prendre possession de son poste, par la raison unique que cette personne est une femme, ou que, étant une femme, elle est sous la puissance maritale.
- 4° La loi à intervenir pourra être dénommée : “ Loi pour la suppression des incapacités légales de la femme, 1890 ”
- Les efforts de la Ligue ne doivent pas tendre seulement à faire convertir cette proposition en loi;
- Sa mission est encore de faire disparaître toutes les incapa
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- cités dont les femmes ont été frappées sous la domination d’un sexe privilégié, soutenu, soit parla loi, soit par les mœurs sociales. Elle appuiera notamment le projet de loi sur le divorce, du Dr. Hunter, qui tend à « corriger l’injustice de la loi sur le divorce pour l’Angleterre et à l’assimiler à la loi pour l’Ecosse en mettant le mari et la femme sur un pied d’égalité parfaite dans le cas d’adultère ou d’abandon du domicile conjugal pendant cinq ans»; le projet de loi de Sir Horace Davey sur le droit de succession aux biens fonds, « au moyen duquel l’auteur du projet se propose de remédier-à l’injustice notoire de la loi sur les héritages ab intestat, en mettant sur le même pied d’égalité les héritiers femmes et les héritiers hommes »
- En outre, et au regard de récentes décisions judiciaires qui, au mépris de la loi de 1886 sur les enfants, ont rétabli, en jurisprudence, la doctrine de la supériorité des droits du mari sur les droits de la femme, pendant le mariage, le conseil de la Ligue a résolu de pousser vivement à la présentation d'un projet de loi qui accordera au mari et à la femme, «quant à la garde et à l’éducation des enfants, des titres et des droits égaux. »
- « La continuité et la durée, » poursuivent les signataires du programme de la Ligue « sont les conditions nécessaires du succès de l’œuvre que la Ligue s’est proposé d’accomplir. En effet, quand les titres des femmes à l’égalité de droits civils et politiques avec les hommes seront pleinement et nettement reconnus et concédés, il sera indispensable de choisir les femmes capables de remplir les nouvelles fonctions dont l’accès leur sera ouvert, comme aussi de les encourager et de les assister dans l’accomplissement de leurs devoirs. La conservation des droits acquis dépendra en fait de la pratique active et énergique de ces droits ; et nous n’oublierons pas qu’il est arrivé à nos ancêtres de laisser perdre leurs droits et leurs franchises par le non maje ou le défaut de revendication. »
- Enfin le Conseil de la Ligue a pensé qu’une coopération internationale servirait utilement à la cause des femmes et à la reconnaissance des droits qu’elles revendiquent. En conséquence, il a résolu d’admettre dans les rangs de la Ligue, à titre de membres correspondants, des amis et adhéfents de toutes nationalités, désireux de travailler, dans leur centre d’action, au prompt avènement du triomphe de la justice.
- A ces amis, la Ligue donnera tous renseignements, ins-
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- tractions et encouragements et sollicitera d’eux en retour les mêmes services.
- Adresser les adhésions et cotisations (volontaires) à Mme Wolstenholme Elmy, à Congleton, Angleterre.
- Ajoutons qu’une Conférence internationale provoquée par les soins du Conseil, a eu lieu à Londres le 13 juillet.
- Nous en rendrons compte dans notre prochain numéro.
- LES FEMMES ET LE DUEL
- Le groupe des Dames du conseil d’Administration de la Société d’arbitrage entre nations adresse au président de la société une lettre lui demandant instamment, en vue d’enrayer le lamentable préjugé du duel, la fondation, au sein de la société, d’un jury d’honneur, pour connaître des différends entre individus, corollaire, sinon obligé, du moins logique et naturel du but que poursuit la société : l’introduction de l’arbitrage dans les mœurs.
- L’ASILE OUVROIR DE BELLEVILLE
- UNE MAISON DE REFUGE
- La ville de Paris a inauguré le 10 juillet un nouvel asile pour femmes, l’asile ouvroir de Belleville, situé rue Fes-sart.
- Cet établissement placé sous la direction de la dévouéé Mme Louise Koppe, est destiné aux femmes pauvres de tout âge, mais particulièrement aux indigentes qui sortent des hôpitaux de Paris. Ces malheureuses, affaiblies par la maladie, souvent incomplètement guéries, se trouvaient jusqu’ici à leur sortie de l’hospice dans un état d’abandon navrant et dans l’impossibilité de se créer des ressources immédiates par le travail.
- Désormais, elles trouveront à l’établissement de Belleville un refuge et un gagne-pain.
- Rue Fessart, en effet, tout le monde travaillera. Les pensionnaires seront nourries, logées, habillées, défrayées de tout, et pourront encore épargner sur leur salaire un petit pécule qui leur sera remis quand elles quitteront l’établissement.
- Elles pourront sortir une fois par semaine afin de chercher un travail régulier hors de l’asile.
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- Le nouvel établissement occupe un terrain de trois mille quatre cents mètres. 11 a coûté quatre cent mille francs.
- Les bâtiments, entièrement faits de briques et de fer, se composent d’un rez de chaussée et d’un étage. Ils pourront abriter deux cents femmes, sans compter le personnel des surveillantes et de l’administration.
- Tout ce qui peut assurer le. confort le plus complet et les parfaites conditions d’hygiène a été prévu dans leur aménagement,
- Au rez-de-chaussée se trouve une première salle de réception où les entrantes se dépouilleront des pieds à la tête de leurs vêtements. Elles passeront ensuite dans une salle voisine, où elles seront nettoyées, douchées, lavées de fond en comble. Ce n’est qu’alors qu’elles revêtiront l’uniforme de la maison.
- Le rez-de-chaussée comporte encore des ateliers extrêmement spacieux, où l’air et la lumière pénètrent â flot par d’immenses fenêtres, des réfectoires, des cuisines et une buanderie pourvues des appareils les plus perfectionnés, des locaux destinés aux enfants— car on pourra admettre quelques pensionnaires chargés d’enfants en bas âge. — une saile de bains, etc.
- Au premier sont installés la lingerie et les dortoirs. On a prévu le cas où quelqu’une des femmes recueillie là viendrait à être indisposée. Des salles d’isolement ont été construites. Un docteur sera spécialement attaché à l’asile. Mais il n’y a pas d’infirmerie. Les malades s’il y en a seront soignés à l’hôpital.
- La création de l’asile de Belleville est due à l’initiative de M. Cattiaux, conseiller municipal. L’idée généreuse de l’honorable conseiller a été accueillie avec toute la faveur qu’elle méritait, et le conseil municipal ne s’en tiendra certainement pas là. 11 songe déjà à installer, dit-on, dans divers quartiers de Paris des asiles-ouvroirs, auxquels celui-ci servira de modèle.
- UNE DEMANDE ÉQUITABLE
- La Ligue de l’affranchissement des femmes vient d’adresser la pétition suivante à M. le ministre du commerce :
- Paris, 9 juillet 1890.
- Monsieur le Ministre,
- La Ligue de l’affranchisement des femmes a l’honneur de vous exposer les faits suivants :
- Considérant que les ouvrières relèvent du conseil des prud’hommes comme les ouvriers ; -
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- Considérant qu’il y a autant d’ouvrières que d’ouvriers, par conséquent autant de griefs soumis à ce tribunal par des femmes que par des hommes ;
- Considérant que beaucoup d’états exclusivement féminins ne sont, par suite, pas représentés devant ce tribunal entièrement masculin ; *
- La Ligue de l'affranchissement des femmes sollicite donc de votre justice
- L’inscription des ouvrières en qualité d’électeur aux pro chaînes élections générales des prud’hommes.
- Veuillez agréer, etc.
- * Le secrétaire delà Ligue :
- ASTIÉ DE VALSAYRE.
- Les délégués.
- j. lemercier, fleuriste. louise coutant, imprimeuse.
- EN BELGIQUE
- Une étudiante de la Faculté de médecine de l’Université de Bruxelles, Mlle Clémentine Everaert, vient d’être nommée externe des hôpitaux de la capitale belge. C’est la première femme admise ù ce poste. Mlle Everaert prendra son service dans deux ou trois jours, à l’hôpital Saint-Jean.
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- OUVRAGES REÇUS
- Congrès spirite et spiritualiste. Compte-rendu du Congrès, très-beau volume, in-8°, 460 pages, illustré; prix 5 fr. En vente à la librairie spirite, 1, rue Chabanais, Paris,
- Die bereinigung von Kapital and Arbeit im Familis-terium en Guise, par Alban Forster.
- =*? *
- Deutsche Beit und streit Fragen. Das Familistère Godins. Ein bild Lsozialer reform, par Madame Marie Fischer, née Lette.
- *
- * #
- Un premier Janvier sur FHélicon, opuscule en vers par André Beaunier et J. Prudhommeaux.
- *
- * *
- La religion de l’immortalité personnelle d’après Victor Hugo, par Ed. Raoux. Brochure en vente à 0 fr. 60 chez Duvoisin 4, rue Pépinet, Lausanne, Suisse.
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- (suite)
- Ma toilette terminée, je pris le petit trot en longeant les espaliers, et j’arrivai à la porte qui dorme sur la ruelle des Aubiers. Muguette, dans un carré d’artichauts, s’amusait à faire sauter en l’air un mulot qu’elle venait d’attraper. Deux autres mulots gisaient, étranglés, au pied d’un artichaut : Muguette avait fait bonne chasse. Quand je passai du côté du carré d’artichauts, elle me regarda d’un air défiant et se mit à gronder. Comme je n’avais nulle envie de lui disputer ses mulots, je pris prudemment le large et je m’élançai dans la ruelle.
- Quand je passai le long de la palissade où j’avais insulté Camus la veille, j’eus un mouvement d’hésitation, et j’éprouvai une sensation assez désagréable. Je me souvins d’un des proverbes familiers de grand-père, et je me dis, pour me donner du cœur : « Le vin est tiré, il faut le boire !»
- Quand j eus tourné l’angle aigu de la luzerne et que je m’engageai dans la ruelle des Camus, je devins tout sérieux. « Il est encore temps de rentrer, » me dis-je, en m’arrêtant à regarder une chèvre qui tirait sur sa corde pour se rapprocher de la palissade et qui me regardait d’un air de tristesse et de commisération. Elle avait l’air de me dire : « Que diable vas-tu faire là-bas ? »
- Et moi je lui répondis, absolument comme si elle m’eût adressé la parole : «Biquette, je vais faire ce que mon grand-père aurait fait quand il était petit garçon : je voudrais tant ressembler à mon grand-père ! »
- CHAPITRE VII
- L’entrevue.
- A mesure que le moment fatal approchait, je me raidissais davantage contre ma propre faiblesse et contre mes appréhensions. Instinctivement, je rasais de très près le mur qui était à ma droite, comme un général prudent qui
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- appuie une de ses ailes à une montagne ou à une rivière pour n’être point surpris de ce côté-là. Je manœuvrais sur un terrain dangereux, l’ennemi était proche : je redoublais de précautions. De . l’autre côté de la ruelle, la porte du jardin potager était toute grande ouverte ; dans la perspective allongée de l’allée tirée au cordeau, je vis le père Camus qui remuait du fumier avec une fourche. J’arrivai en quelques enjambées à la porte du jardinet qui entourait la maison des Camus.
- C’était une porte à claire-voie.' Avant de faire le pas décisif et de m’offrir à la vue de l’ennemi, je me recueillis un instant. Il m’arriva alors ce qui m’est arrivé bien souvent depuis, en diverses circonstances importantes. Je regardai autour de moi, et tous les objets environnants s’imprimèrent dans ma mémoire, jusqu’au moindre détail. A l’heure qu’il est, il me suffit de fermer un instant les yeux pour revoir le mur gris formé de lambourdes et d’un mélange de terre glaise et de paille. Tout près de la porte, il y avait une grande lézarde, tapissée de toiles d’araignées, les unes très anciennes, toutes grises de poussière, pendantes en forme de sacs et parsemées de brins de paille et de foin des années précédentes, les autres fraîchement tendues et vides en apparence, sauf une grande, où une araignée vert-pomme était en train d’enlacer dans ses fils d’argent une grosse mouche d’un bleu d’acier, qui se débattait par saccades et faisait trembler toute la toile. Je revois le chaperon du mur, tout couvert de rhubarbes et de sédums, dont les étoiles blanches se balançaient au vent du matin, parmi des touffes d’herbes grêles toutes frissonnantes. Je revois le montant de la porte, en pierre grise du pays où s’étalaient des plaques de lichen d’un gris argenté et d’un beau jaune de chrome. A deux pouces de ma tête que je dissimulais prudemment, une main injurieuse avait charbonné ces deux mots : Barré, imbécile.
- Quand je crus être assez maître de moi-même, j’allongeai le cou et je risquai l’œil gauche.
- Camus, sans veste et sans gilet, les manches de sa chemise de grosse toile roulées au-dessus du coude, manœuvrait en sifflant les bras de la vieille pompe.
- Comme il me tournait le dos je pus l’observer à mon aise. Il achevait de remplir un grand arrosoir.
- Quand l’arrosoir fut plein à déborder, Camus cessa de pomper, se releva, cambra ses reins, rejeta son chapeau de paille en arrière et s’essuya le front avec son bras nu. C’était
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- un bras solide et musculeux, un bras enfin taillé pour administrer de bonnes raclées. Cette réflexion, qui me vint malgré moi, me fit pousser un gros soupir, mais je ne reculai pas d’une semelle.
- Tout à coup Camus se pencha en avant, saisit de la main droite l’arrosoir qu’il venait de remplir, de la main gauche un second arrosoir déjà plein que je n’avais pas encore remarqué, parce qu’il était à moitié caché derrière une touffe de belladone, et se dirigea vers le fond du jardin, en se dandinant à chaque pas sur ses hanches. La charge était lourde et lui tendait rudement les bras, mais il marchait d’un pas ferme, sauf le balancement de sa jambe trop courte.
- Deux allées conduisaient au fond du jardin : l’une très large, qui partait de la porte d’entrée et aboutissait à une sorte de baraque en bois où séchaient des paquets d’oignons, des gousses d’ail et des racines d’iris enfilées dans des ficelles ; l’autre, très étroite, parallèle à la première, et où une seule personne pouvait passer à la fois.
- J’étais venu là décidé à subir mon sort, c’est-à-dire à recevoir une raclée, sauf à m’expliquer ensuite s’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Mais, comme l’instinct de la conservation était très développé en moi, j’aurais mieux aimé, si cela était possible, me dispenser de la raclée. Je -ne suis pas ici pour me vanter, mais pour dire bien exactement la vérité.
- Comme la grande allée me paraissait éminemment propre à servir de théâtre à un combat singulier, tandis que la seconde, étroite et bordée de fleurs soigneusement entrete-tenues se prêtait mal, par sa configuration, à cet exercice violent, je résolus aussitôt de choisir l’allée étroite.
- Mon parti une fois pris, j’ouvris brusquement la porte d’un seul coup et je la refermai avec fracas, pour attirer l’attention de Camus.
- Il entendit certainement le claquement de la porte ; mais il crut sans doute que c'était son père qui rentrait, ou bien encore un des garçons jardiniers, car il ne bougea pas. Le corps penché en avant, appuyé sur la jambe droite, le bras gauche rejeté derrière son dos, il vida son arrosoir avant de se retourner. J’enfilai prudemment l’allée étroite et je m’y avançai avec une lenteur calculée.
- Quand l’arrosoir fut à peu près vide, Camus le secoua de droite à gauche et de gauche à droite, avec des balancements lents et prolongés, comme font les jardiniers soigneux qui ne veulent pas perdre une goutte d’eau.
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- Quand il eut parachevé cette cérémonie, il sautilla sur son pied et fit volte-face. Alors il m’aperçut : l’arrosoir lui échappa de la main, et il me regarda pendant deux ou trois secondes, bouche béante, en écarquillant les yeux.
- « Qu’est-ce que tu viens faire ici ? me demanda-t-il brusquement.
- — Je viens te parler, lui répondis-je d’une voix mal assurée..
- — Oh ! le lâche ! reprit-il avec un accent de profond mépris. Tu viens me supplier de ne pas te donner ce que je t’ai promis; ne dis pas non, je te connais.
- — Non ! répondis-je d’une voix ferme.
- — Chose promise, chose due, reprit-il en donnant un tour de plus à l’enroulement de ses manches de chemise ; allons, numérote tes os.
- — Tu peux, lui dis-je, me donner une raclée si tu veux; je te préviens seulement que je ne me défendrai pas.
- — Tu ne te défendras pas ?
- — Non, je ne me défendrai pas.
- — Et tu ne crieras pas au secours ? reprit-il en jetant un regard de défiance du côté de la maison.
- — Je ne crierai pas au secours.
- — Tu ne te sauveras pas ?
- — Je ne me sauverai pas»,, répondis-je en m’avançant hardiment vers lui.
- Je sortis alors de l’allée étroite, et je me risquai jusqu’à un rond-point très favorable à une rencontre ou à une exécution.
- Il me rejoignit et je ne pus m’empêcher de frissonner; pour me donner une contenance, je croisai mes deux bras sur ma poitrine.
- » C’est par trop bête, dit-il en croisant ses deux bras à son tour. Est ce que tu t’imagines que je vais taper sur un individu qui ne veut pas se défendre ? ce serait du propre. Mais enfin, peux-tu me dire pourquoi tu es venu ?
- — Je suis venu pour te parler, soit avant, soit après la raclée.
- — Au diable la raclée ! dit-il avec impatience.
- — Ainsi soit-il, » lui répondis-je avec conviction.
- Cette fois il se mit à rire. Je vis avec une profonde satisfaction que les choses ne tourneraient pas au tragique, et je me mis à rire aussi.
- « Écoute, lui dis-je, en lui posant l’index sur l’avant-bras, je suis fâché de tout ce qui s’est passé hier; c’est moi qui ai eu tort et je viens te demander de ne plus m’en vouloir.
- — Gros bêta, me dit-il d’un ton de bonne humeur, il n’y
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- I
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- avait pas de quoi fouetter un chat, je n’y pensais déjà plus.
- — Oui, mais moi j’y ai beaucoup pensé; cela m’ennuie à la fin d’être une espèce de brebis galeuse au milieu de vous autres. Je veux tâcher d’être meilleur camarade; je crois que je serai plus heureux et que mon grand-père sera plus content de moi. J’ai bien vu hier soir que toutes ces histoires-là lui faisaient de la peine.
- — Tu lui en as parlé ? me demanda t-il brusquement.
- — Oui, je lui ai tout dit.
- — Tu sais que ça ne se doit pas, reprit-il d’un ton sérieux. Si nous mettions nos parents au fait de toutes nos histoires, il n’y aurait plus moyen de rire un peu.
- — Je le sais bien, lui répondis-je humblement, mais j’avais le cœur si gros que c’est parti malgré moi. D’ailleurs, tu sais, Camus, moi je n’ai pas de camarade, je n’ai personne à qui parler, et il y a des moments où il faut que l’on parle.
- — Sais pas, dit-il tranquillement.
- — Et puis, quand on n’accuse que soi et que l’on reconnaît tous ses torts, ça ne peut pas s’appeler rapporter. »
- Il prit un air embarrassé, et me répondit qu’il n’en était pas bien sûr.
- Comme il n’était pas bien sûr du contraire non plus, il ne se cassa pas la tête à pousser plus loin ses réflexions et me demanda :
- « Et ton grand-père, qu’est-ce qu’il t’a dit ?
- — Il m’a dit : A tout péché miséricorde.
- — Ça, c’est sûr, dit tranquillement Camus, et puis encore?
- — Il m’a dit qn’il arrangerait l’affaire.
- — Tu vois bien que tu avais tort de lui en parler. S’il s’en était mêlé, mon pauvre vieux, ça aurait marché tout de travers.
- — C’est pour cela, lui répondis-je, que j’ai mieux aimé faire un coup de tête.
- — Toi pas bête, tu as vu le joint.
- — Je me suis dit : « Grand-père ira trouver le père de Camus, et lui dira : Mon voisin, il se passe telle, et telles choses. Arrangeons cela entre nous. »
- — Ça se serait arrangé, dit Camus d’un air capable, parce que ton grand-père n’est pas un homme comme un autre, et que mon père ne voudrait pas lui faire d’affront. Quand je dis: Ça se serait arrangé, je me trompe, je devrais dire: Ça aurait eu l’air de s’arranger. Camus père aurait dit à Camus' fils : « Je te défends de toucher à Jousserand, sinon tu auras affaire à moi. » Camus fils n’aurait pas touché à
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- LE DEVOIR
- Jousserand du bout du doigt, mais il lui aurait rendu cela avec les intérêts.
- — C’est ce que je me suis dit. Et puis j’ai pensé en moi-même: (( Ce n’est pas la première raclée que je reçois et l’on n’en meurt pas. D’ailleurs, à mettre les choses au pis, j’aime mieux recevoir ma raclée tout de suitejque de l’attendre toute la journée, ou de me cacher comme un lièvre. »
- Camus se mit à rire et me dit : « Je te croyais capon, mais ce que tu as fait là n’est pas d’un capon. »
- Mon cœur fut envahi par une joie délicieuse.
- (( Alors, repris-je avec élan, veux-tu que nous soyons amis, nous deux ?
- — Ça, mon cher, c’est autre chose, me dit-il.
- — Bons camarades alors?ajoutai-je humblement.
- — Ça, de tout cœur, répondit-il en me tendant la main. Vois-tu, Jousserand, je ne voudrais pas te faire de peine, surtout ce matin. Mais, tu comprends, pour être mon ami, il faut que tu conviennes à mes amis, et, pour y arriver, tu as du chemin à faire Je regrette, mon pauvre vieux, je regrette. Mais vrai ! je ne dis pas non ; je dis : plus tard »
- Je ne pouvais pas lui savoir mauvais gré de me dire ce que je m’étais dit à moi-même. Je fus certainement piqué et désappointé, mais je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même; j’avais voulu aller trop vite en besogne,parce que mon premier succès m’avait grisé.L’embarras même de Camus et ses efforts maladroits pour me dorer la pilule me montraient qu’il avait bon cœur et qu’il ne me gardait pas rancune.
- CHAPITRE VIII
- Sauvetage.— Déposition d’un témoin.— Le père de grand-pére.
- Comme je débouchais du petit chemin sur la grande route, je m’arrêtai tout d’un coup pour regarder quelque chose de très amusant. Au beau milieu de la route, tournant le dos au village, un petit garçon piétinait dans la poussière. Ce petit garçon était emboîté jusqu’aux aisselles dans un de ces chariots à quatre roulettes qui ressemblent,quant à la forme, aux mues où l’on met les poules et leurs poussins pour les séparer des autres volailles.
- Le petit voyageur,enchanté d’avoir échappé à la surveillance de sa mère, marchait droit devant lui, le bourrelet de travers sur la tête, et poussant son chariot avec des efforts qui lui tendaient les jarrets et faisaient saillir ses petits mollets.
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- GRAND-PÈRE 445
- Par moments, il s’arrêtait pour regarder autour de lui, puis reprenait sa course avec des cris de joie.
- Je m’amusai un instant de son manège, et je repris ensuite ma marche,en me disant : « La mère Courcier sera bien attrapée quand elle s’apercevra que son nourrisson fait l’école buissonnière ! Ça lui apprendra à bavarder pendant des heures, au lieu de surveiller son petit garçon. » Au bout de vingt pas, je me retournai, le petit chariot continuait sa marche triomphale.
- Tout à coup il me vint à l’idée que si mon grand-père avait été avec moi en ce moment, il n’aurait pas laissé un si jeune enfant courir la prétantaine, au risque de culbuter dans un fossé, de rencontrer la diligence, ou d’être foulé aux pieds par les bestiaux qui vont à l’abreuvoir.
- Je m’élançai vers lui. Il n’était que temps. La diligence de Châteauroux arrivait à fond de train, comme toujours. J’entendais déjà les grelots des chevaux, et j’apercevais le haut de l’impériale qui commençait à s’élever au-dessus de la côte
- Vivement, je fis faire quart de tour au petit chariot, et, malgré fes cris et la résistance du petit bonhomme, je le poussai vivement sur l’accotement de la route.
- Comme la diligence passait devant nous, un des voyageurs de l’impériale se pencha en appuyant ses deux mains sur le tablier de cuir et me cria: « Grand dadais ! c’est comme cela que tu veilles sur ton petit frère! » Comme cette insulte n’était pas méritée, je me contentai de hausser les épaules. Le petit Courcier n’était pas mon petit frère et personne ne me l’avait donné à garder.
- Mais cette superbe quiétude d’une conscience sans reproche fut bien vite troublée par une réllexion très simple. Si le souvenir de mon grand-père ne m’avait pas fait rebrousser chemin, l’enfant aurait pu être écrasé,et à l’heure qu’il est,j’aurais eu peut-être à me reprocher sa mort.
- Cette découverte m’émut profondément, et, par un mouvement irréfléchi, je me jetai à genoux sur l’herbe et j’embrassai le petit enfant. 11 se laissa embrasser sans rien dire, parce que le bruit de la ferraille de la diligence l’avait profondément interloqué.
- Mais aussitôt qu’il eût repris ses sens, il revint à son idée, et, faisant brusquement demi-tour dans son chariot, il se mit •à pousser dans la direction de la campagne.
- « Oh ! mais non, lui dis-je, comme s’il avait pu me comprendre ; en voilà assez comme cela. Nous allons nous en retourner; grand-père doit être inquiet. »
- Il protesta par une secousse si énergique que le chariot
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- LÉ DEVOIR
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- pencha en avant. J’essayai de parlementer, mais le jeune voyageur ne voulut rien entendre ; ma petite brebis égarée était devenue un véritable mouton enragé.
- A la fin, je résolus d’employer la force, puisque la raison toute seule ne pouvait triompher de son entêtement. Je poussai donc le véhicule dans le sens du village. Brusquement le petit bonhomme s’enfonça jusqu’aux aisselles dans son chariot et laissa traîner ses jambes dans la poussière. Craignant de le blesser, je m’arrêtai tout court; aussitôt il se releva et se mit à pousser tranquillement du côté où il avait résolu d’aller.
- Un moment j’eus l’idée folle d’emporter le chariot et l’enfant, mais je reconnus bien vite que c’était impossible. Je m’arrêtai à une résolution plus sage, qui était d’emporter l’enfant sans le chariot. En cherchant bien, je finis par .découvrir la chevillette qui assujettissait la ceinture de bois dans laquelle était emprisonné le marmot. Je la tirai et je parvins, non sans peine, ù extraire le petit prisonnier de cette espèce de cangue.
- Le prisonnier se mit à rire quand je l’enlevai dans mes bras. Mais aussitôt qu’il vit que je voulais l’emporter au village, il se tordit comme un serpent, et se mit à gigotter, en poussant des cris perçants.
- .J’étais fort embarrassé de mon fardeau, et je commençais même à perdre un peu la tête, lorsque je me trouvai entouré d’une trentaine de personnes que je n’avais pas vues venir.
- Il paraît que les voyageurs, en arrivant au relais, avaient conté l’aventure du grand dadais qui ne surveillait pas son petit frère. La mère Courcier, qui cherchait son nourrisson dans les écuries du Lion d’or-, avait poussé un cri perçant et s’était élancée sur la route; et mon grand-père qui cherchait son petit-fils disparu, l’avait suivie aussi vite que le lui permettait son grand âge. Les badauds s’ôtaient mis de la partie, et voilà comment je me trouvai entouré de la moitié du village, pendant que le petit mouton enragé se débattait dans mes bras.
- « Mon enfant est écrasé, s’écria la mère Courcier en levant les bras au ciel.
- {A suivre)
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MAI 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . Fr. 2668 25
- Dépenses. . . 2232 75
- Boni en Mai 435 50
- Section des Dames Recettes. . Fr. 626 10
- Dépenses . . . 519 20
- Boni en Mai. . . . 106 90
- ASSURANCE DES PENSIONS Recettes Fr. 7.006 59
- Dépenses : Pensions 3.200 97 \
- Nécessaire à la subsistance 1.222 95
- Allocations temporaires : 16 Retraites provisoires . ^ 949 40 1 Allocations statutaires aux \ malades 52 20 ( Allocations extra-statutai- / res:veuves,orphelins,etc 395 40 [ 1.397 »» |
- Allocations aux réservistes : Divers, appointements, médecins, etc . 464 30 / 6.285 22
- Boni en Mai . . Fr. 721 37
- CAISSE DE PHARMACIE Recettes . Fr. 721 20
- Dépenses 966 97
- Déficit en Mai..................... 245 77
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du 1er Juillet 89 au o 1 Mai 1890. 115.736 03 Montant des dépenses.............................. 112.972 73
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . Fr. 2.763 30
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- mois de Juin 1890. *
- Naissances :
- 4 Juin.— Lannoy Léonie-Désirée, fille de Lannoy Désiré et de Lebel Léonie.
- 6 Juin —Lannoy Émile-Jules, fils de Lannoy Emile et de Faniel Aurore.
- 29 Juin.— Bocheux Marthe-Émilienne, fille deBocheux Alfred et de Méreaux Marie.
- Décès :
- 4 Juin.— Lafosse Marie-Julia, épouse de Veron Émile, âgée de 39 ans 7 mois.
- 27 Juin.— Anstelle Antoinette-Zoé, âgée de 10 mois.
- —e-p-
- Le Gérant : P. A. DOYEN.
- Suise. — lmp. Baré.
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CERVEAU
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
- SUR LE CERVEAU
- ET LES FACULTÉS DE L’ÊTRE HUMAIN
- ---------------;0;
- (Esquisse de chapitre.)
- Dans mon ouvrage Solutions sociales, j’ai établi des considérations que je crois utile de résumer ici :
- Le crâne humain comprend cinq grandes divisions correspondantes aux séries principales des organes de nos facultés et de nos besoins. Ces divisions sont représentées dans la figure suivante:
- Divisions du crâne correspondant aux organes de nos facultés et de nos besoins.
- 1
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- LE DEVOIR
- 1. Le sphénoïde et l’ethmcïde, siège des organes de la sensibilité.
- 2. Les tetnporaux, siège des organes de l’activité et de l’énergie.
- 3. Les pariétaux, siège des organes de la volonté et de nos intérêts dans la vie.
- 4. L’occipital, siège des organes de la mémoire, de nos affections, de nos sympathies et de nos antipathies.
- 5. Le frontal, siège des organes de l’intelligence, des connaissances physiques, abstraites et morales.
- sphénoïde et ethmoide
- Les organes du tact, du goût, de l’odorat, delà vue, de l’ouïe, de l’instinct de génération sont groupés au-dessus de la voûte palatine sur le sphénoïde, l’ethmoïde et le trou occipital.
- Cet appareil forme ainsi la base centrale du cerveau en lui donnant pour principe constitutif les besoins du corps. Les ramifications nerveuses se dirigent par tout l’organisme, afin de se faire les agents de tous les besoins physiques, auxquels la nature a assujetti chaque individu.
- C’est aux fonctions de cet appareil, et par conséquent à la satisfaction des besoins qui en dérivent, qu’est subordonnée l’existence de la créature. C’est aux besoins de l’existence individuelle que la nature consacre ce premier groupe d’organes ; par conséquent, elle en fait pour l’être un guide dans la vie.
- Il est facile de constater que la nature procède à la constitution de l’existence matérielle de l’être, par le développement de ces premières facultés et des besoins qui en surgissent. Les animaux placés au bas de l’échelle vivante ont le cerveau limité à ces organes, et tellement aplati et étroit qu’il n’y a que la place suffisante pour servir de point d’attache au système sensitif.
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CERVEAU
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- TEMPORAUX
- Mais à mesure que la créature s’élève dans l’échelle de la vie, le cerveau se développe.
- La série des organes sensitifs s’entoure immédiatement de l’appareil des organes par lesquels l’individu pourvoit à sa conservation et à la satisfaction de ses besoins. Ces organes sont placés sous les temporaux.
- Aussi l’élargissement des temporaux est-il le signe de la présence des facultés et des organes qui font rechercher tout ce qui correspond aux besoins propres à l’individu et à l’espèce.
- PARIÉTAUX
- Les pariétaux surmontent les temporaux ; ils sont le siège des organes servant aux facultés rectrices de la créature ; c’est à l’aide de ces organes que l’homme s’élève aux combinaisons de la vie matérielle et morale, intéressant l’individu et l’espèce.
- C’est par eux que s’établissent les rapports des intérêts humains, et c’est avec l’aide de ces organes que nos facultés embrassent la sphère d’activité qui élève l’homme à la vie sociale.
- Cette série d’organes est le foyer recteur du moi : son influence sur les autres séries de nos facultés tempère ou active la vigueur de nos désirs et de nos besoins, et constitue par cela même le caractère individuel.
- C’est dans la série des facultés pariétales que se trouvent les auxiliaires de la raison qui nous guide dans les actes de la vie.
- OCCIPITAL
- Mais à côté de la série des organes du moi, se trouve placée celle de nos sympathies et de nos affections, donnant naissance à des besoins d’un autre ordre ; ces organes sont placés sous l’occipital.
- Le développement de l’occipital est le signe du caractère
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- LE DEVOIR.
- affectueux, de rattachement que nous portons aux choses et aux êtres avec lesquels nous vivons-.
- Les facultés affectives réfléchissent les impressions que nous éprouvons des choses extérieures ; elles nous attachent aux faits en conformité de nature avec nous, et nous inspirent de la répulsion pour ceux de nature opposée; mais les impressions des uns et des autres se gravent au sein de nos organes affectifs et sympathiques, et y laissent leurs traces pour le souvenir.
- C’est pourquoi la mémoire est d’autant plus vive que nos organes affectifs ont été plus vivement impressionnés.
- Mais le souvenir est un rôle accessoire du groupe de nos facultés affectives, il semble tenir plutôt du mode de leur organisation que de l’importance de leur développement. Le rôle principal assigné à ces organes consiste à relier entre eux les individus de la même espèce, et à attacher l’homme à la nature entière par des liens sympathiques, inhérents à sa propre organisation.
- Par les facultés affectives, l’homme a besoin de la vie en dehors de lui-même ; il a besoin de donner à ses actions un but moins étroit que celui de son individualité; il a besoin de diriger ses facultés d’une façon profitable aux êtres auxquels il est attaché par les liens de la sympathie ; c’est par ces facultés enfin qu’il est uni à ses semblables et au milieu qu’il a choisi.
- FRONTAL
- Les organes de l’intelligence complètent le cerveau humain. Tout le monde est d’accord que le front est le signe de l’intelligence ; c’est en effet sous le frontal qu’est le siège des organes de nos connaissances physiques et abstraites, des organes de perception et de conception de la matière et de ses propriétés, de l’espace, du temps et du mouvement, ainsi que de la réalité et de la vérité des phénomènes généraux de la vie physique et morale.
- Ces organes se divisent, comme dans les autres séries que nous venons d’énumérer, en divers groupes concourant à la
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- connaissance des rapports de la créature avec la vie universelle.
- INFLUENCE DES FACULTÉS
- Les organes qui distinguent les facultés présentent les assemblages les plus divers, et donnent au cerveau une conformation particulière à chaque individu, suivant le développement de telles ou telles facultés.
- Ces différences de développement constituent le caractère originel de chaque espèce, de chaque race, et de chaque individu.
- La division naturelle du cerveau démontre que les organes de l'intelligence, des sympathies, des intérêts, greffés sur ceux de l’activité et des sens, font la supériorité de l’homme sur les autres créatures terrestres, et le distinguent en donnant à son cerveau une exceptionnelle ampleur.
- C’est en lui seul, qu’après avoir traversé l’échelle animale tout entière, les facultés réalisent l’organisation qui doit réunir toutes les perfections de la vie matérielle, afin d’en élever la quintessence aux destinées que l’homme doit accomplir, dans la vie universelle, en se faisant le collaborateur de la nature dans le développement de la vie matérielle, intellectuelle, morale et sociale sur la terre.
- SUPERPOSITION DES ORGANES
- Les cinq séries de facultés et d’organes que nous venons d’indiquer se prêtent entre elles un concours proportionné à leur développement, mais il est dans les lois de la créature que ce développement se produise eu s’élevant des besoins physiques aux besoins progressistes,et de ceux-ci aux besoins moraux, c’est-à-dire, en suivant l’ordre des lois primordiales et générales :
- Loi de conservation et d’entretien de la vie ;
- Loi de développement et de progrès de la vie ;
- Loi d’équilibre et d’harmonie de la vie.
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- LE DEVOIR
- C’est cette division que les trois zones de la figure suivante représentent :
- Ordre du développement naturel des facultés et d© leurs organes.
- 1. Organes du Droit, facultés et besoins de conservation et d’entretien de la vie ;
- 2. Organes du Devoir, facultés et besoins de développement et de progrès de la vie ;
- 3. Organes de la Justice, facultés et besoins d’équilibre et d’harmonie de la vie.
- La nature a placé dans la créature humaine, les organes inhérents à la loi de conservation à la base du cerveau, sous les attaches musculaires qui relient la tête au tronc.
- Mais le développement et le progrès de la vie étant moins individuels, la nature a placé les organes des facultés qui y correspondent dans les parties occupant le pourtour latéral de la tête. Ces facultés rayonnent ainsi sur l’horizon, sur la nature terrestre, et sur les objets qui entourent la créature.
- Les facultés qui ont pour objet la loi d’équilibre et d’harmonie embrassant la vie d’une façon plus générale, la nature
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CERVEAU 455
- leur a assigné la partie supérieure de la tête, où elles rayonnent vers l’espace.
- BESOINS DE CONSERVATION
- Les besoins de conservation et d’entretien, dont la nature nous a fait une première loi en nous donnant les organes et les facultés propres à ces besoins, sont ceux de :
- Zone inférieure
- Section occipitale : ( La génération.
- / La nourriture.
- 1 Le logement.
- Section sphénoïdale : ) ^e vêtement.
- j La lumière.
- f L’espace libre.
- I L’air pur.
- / La durée de la vie.
- i L’entretien de la vie.
- Section temporale : < La conservation de la vie.
- j L’activité.
- \ Le repos.
- / La propreté.
- Section ethmoïdale : ) La salubrité.
- ( L’hygiène.
- Ces besoins physiques sont des rapports nécessaires de la vie humaine avec les combinaisons organiques de la matière ; ce sont les liens qui élèvent la vie de la matière à celle de l’esprit; la nature y a assujetti tous les hommes, en les douant des facultés et des organes qui donnent lieu à ces besoins.
- L’être homme n’existe que par le mode dans lequel ces besoins se manifestent en lui ; supprimez les besoins physiques, il n’est plus un homme : car ces besoins sont l’expression de son existence physique; ils constituent son existence organique ou corporelle. L’esprit n’agit en l’homme que par la pensée et le désir, tandis que le besoin et l’action sont le fait du corps.
- La conservation de l’individu, comme celle de l’espèce, est
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- 456 LE DEVOIR
- subordonnée à la satisfaction de ces premiers besoins. La nature en a fait par cela même le fondement du droit individuel et du droit social légitime.
- Le droit de vivre est atteint dans son principe, si le contentement de ces besoins primitifs n’est pas assuré aux individus; c’est une condition indispensable au rôle vivant que l’homme est appelé à remplir sur la terre ; il ne peut devenir capable de s’élever à l’usage des facultés supérieures, s’il souffre dans la satisfaction des besoins qui l’unissent à la matière. 11 est obligé, sans trêve ni merci,de s’occuper des moyens d’y satisfaire: c’est la loi dans la vie matérielle.
- L’homme doit satisfaire aux besoins de la vie physique pour être en état de s’occuper efficacement de la vie morale ; aussi doit-il, avant de savoir pratiquer la justice, être en état de consacrer l’alliance du droit et du devoir, c’est-à-dire qu’en s’accordant les satisfactions matérielles réclamées par ses besoins, il doit savoir protéger dans ses semblables les mêmes satisfactions.
- BESOINS DE DÉVELOPPEMENT
- La créature ne peut avoir d’objet plus déterminé que le soin de son existence propre, puisque participer à la vie est le but de cette existence, et que c’est en veillant à sa conservation qu’elle peut accomplir la loi de sa destinée.
- Mais ces besoins étant satisfaits,et la vie de l’individu étant liée à celle de son espèce; l’œuvre de vie ne peut s’accomplir que par la vie entière de la grande famille humaine : la vie de l’individu doit donc servir à aider la vie dans ses semblables.
- C’est ce qu’accomplissent les facultés concourant à la loi du progrès dans la vie. Plus élevées que les premières, elles n’ont plus seulement le besoin pour mobile, elles ne sont plus les simples interprètes de la vie organique, elles sont aussi les interprètes de la vie de l’esprit. Elles combinent la pensée et le désir avec l’action et le besoin, de sorte qu’elles sont un premier pas vers la vie morale ; elles ouvrent à la créature la voie du devoir, parallèlement à celle du droit.
- Les facultés donnant naissance à nos besoins de conserva-
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CERVEAU 457
- vation, et constituant la base du droit individuel, servent aux rapports de l’individu avec les choses matérielles; mais les facultés correspondant à la loi de progrès et de développement, embrassent les faits qui unissent l’existence de l’individu à celle de ses semblables. C’est pourquoi les faits du domaine de ces facultés participent des besoins de l’esprit, en même temps que de ceux du corps; c’est pourquoi'au droit, ils unissent le devoir; à la loi de conservation, la loi de développement et de progrès.
- Les facultés desquelles résultent les désirs et les besoins de cet ordre ont pour tendances invincibles :
- Zone moyenne
- L’amour, union des sexes par sympathie; obéissance aux attraits du cœur.
- L’amitié, union des individus;
- (égalité, fraternité.
- L’éducation, famille, soins maternels dus au jeune âge ; pro-
- . tection de l’enfance.
- L’instruction, enseignement de la science, de l’industrie et des arts.
- Le patriotisme, habitude, amour du pays, patrie; attachement i à tout ce qui a vécu autour de
- 1 nous.
- Section pariétale :
- Section frontale :
- I La sécurité, la protection, l’as-
- il sociation, la solidarité.
- La répartition, l’échange, les transactions.
- La consommation, la propriété, la richesse.
- La production, le travail, l’industrie, l’idée.
- i La science de la matière et des l arts.
- \ La science de l’espace, du temps j et du mouvement.
- / La science des rapports, des \ causes et des effets.
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- LE DEVOIR
- Voilà les différents buts assignés dans la vie aux facultés et aux organes de la deuxième zone du cerveau.
- La première zone est individuelle avant tout; la seconde est individuelle et sociale.
- La première est affirmative du Droit, la seconde est affirmative du droit et du devoir.
- La marche naturelle des facultés à travers les évolutions de la vie nous conduit ainsi de l’instinct du droit individuel au sentiment du droit collectif.
- En agrandissant le cercle des droits de l’homme, les facultés concordantes à la loi de développement et de progrès de la vie lui ouvrent en même temps le champ du devoir. Toutes les facultés de cet ordre, ainsi que les besoins qui en naissent, font sentir à la créature humaine la présence de son espèce autour d’elle, et la nécessité de ses rapports avec elle.
- Ce sont les facultés sociales comme ce sont les besoins sociaux; ce sont les droits comme ce sont les devoirs dévolus par la nature à l’homme en société.
- Ce sont les droits et les devoirs que nul ne peut enfreindre sans faillir à sa mission dans la vie. Tous, nous devons, dans la mesure de nos forces,faciliter l’éclosion de ces besoins et de ces facultés en nos semblables comme en nous-mêmes, car ces facultés et ces besoins constituent le fondement du droit et du devoir individuel, et doivent être le fondement du droit et du devoir social.
- BESOINS D’ÉQUILIBRE ET D’HARMONIE
- Quand l’homme a su s’élever au complet essor de ses facultés progressives, il peut faire usage des facultés morales d’équilibre ou de pondération, composant la zone des facultés qui caractérisent surtout l’espèce humaine, et marquent doublement la supériorité de son rôle sur la terre, parmi tous les autres êtres de la création.
- Ces facultés, contrairement à celles de conservation, empruntent particulièrement leur mobile des impulsions de l’esprit; elles sont surtout les instruments du désir avant d’être ceux du besoin. Leurs organes occupent toute la partie
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- CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CERVEAU 459 supérieure de la tête, indiquant par cela même la supériorité de leurs fonctions dans la vie, et l’élévation des aspirations de la personnalité humaine.
- C’est à cette zone supérieure des organes du cerveau que correspondent les désirs et les besoins :
- Zone supérieure.
- Section occipitale :
- Section pariétale :
- Section frontale :
- De se rendre utile ;
- De se distinguer;
- De se dévouer au bien social ;
- De direction et de commandement ;
- De souveraineté, de liberté et de dignité ;
- De justice et d’équité ;
- D’appel aux lois générales et aux forces de la nature ;
- Enfin, de recherche de l'intelligence qui préside à toute chose ;
- Du vrai,
- Du bon,
- Du bien,
- Du beau,
- Du juste.
- Créer l’harmonie en tout et partout, tel est le but final assigné par le Créateur aux forces organiques supérieures de l’homme ; telle est la mission permanente que ces forces s’attribuent, même au milieu des écarts d interprétation dont elles sont malheureusement encore trop souvent capables.
- Car il est à remarquer que tous les hommes ont la commune prétention de faire usage de leurs facultés de la façon la plus louable ; la différence de leurs actions tient donc à la différence du degré de progrès vivant, dans lequel se trouve leur esprit.
- Par ce fait même, nos désirs et nos besoins sont sujets aux directions les plus opposées, et aux actions les plus contradictoires, suivant que l’homme fait usage de ses facultés pour obéir aux Lois de la Vie, ou pour en intervertir la marche.
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- LE DEVOIR
- C’est pourquoi les désirs et les besoins, correspondant aux organes supérieurs du cerveau, sont la plus large expression du caractère de l’homme, soit dans la voie du bien, soit dans la voie du mal ; car c’est par le progrès moral que l’homme a accompli dans la vie, que ses désirs et ses besoins individuels prennent des directions nuisibles ou utiles au progrès individuel et social.
- A cette latitude des facultés humaines,les désirs et les besoins, ayant moins pour but les satisfactions du corps que les satisfactions de l’esprit, sont appelés à se dégager des vues d’intérêt personnel pour entrer dans celles de la vie morale, inspirées par l’intérêt social.
- Mais les organes du cerveau, comme les organes du corps, sont susceptibles d’acquérir l’adresse de leur fonction par l’exercice que leur imprime l’esprit :
- C’est pourquoi, bien que le rôle de ces facultés soit de créer rharmonie sur la terre, et que leurs véritables besoins soient la fraternité, l’ordre, le désir d’être utile, la dignité, la souveraineté, la liberté, la justice, le respect et l’union parmi les hommes, il n’est pas moins vrai que l’homme se sert longtemps de ces forces pour se diriger dans les voies de l’erreur; car l’esprit d’accord et d’harmonie sociale ne germe dans l’humanité que par l’expérience des conflits et des malheurs que l’imperfection humaine nous crée dans la vie.
- J.-Bte André GODIN.
- (Œuvres posthumes).
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE ET LA PRESSE
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
- ET LA PRESSE
- L’ESSAI RESTREINT. — UNE PROPOSITION
- La lenteur avec laquelle s’opèrent les réformes générales tient évidemment, pour une bonne part, à ce que ceux qui sont, ou se croient menacés par la réalisai ion de ces réformes, font tous leurs efforts pour leur barrer le passage, et sont presque toujours assez puissants pour y réussir.
- Adversaires des réformes mis à part, il n’est pas déraisonnable de supposer que la crainte d’un échec, échec entraînant des conséquences d’autant plus redoutables que l’expérience serait plus étendue, paralyse le plus souvent ceux-là mêmes qui préconisent les réformes ou qui doivent en être les bénéficiaires.
- Les appréhensions soulevées par la soudaine entreprise sociale du jeune empereur d’Allemagne n’accompagnèrent pas toujours un secret désir de voir échouer avec elle, toute tentative faite en vue de l’amélioration du sort des travailleurs, et il ne faudrait pas systématiquement ranger parmi les adversaires des réformes tous ceux qui respirèrent en voyant que la conférence de Berlin n’aboutissait pas sur le champ à l’établissement d’une législation internationale du travail.
- L’expérience faite sur une petite échelle offre, sur les tentatives à large envergure dont nous venons de parler, le précieux avantage de ne motiver aucune levée de boucliers, de ne pas entraîner les bonnes volontés dans une panique feinte ou réelle, de ne produire, en cas d’échec, aucune répercussion sensible, et de provoquer, en cas de réussite, une imitation générale.
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- Aux premières annonces de la récente conférence de Berlin, le Chroniqueur de La Finance nouvelle, s’inspirant des idées de Fourier sur l’essai restreint avait souhaité que le promoteur de cette entente internationale témoignât efficacement de ses bonnes intentions en réalisant, dans une ou plusieurs manufactures, certaines améliorations économiques et sociales, qu’il indiquait.
- Revenant aujourd’hui sur cette idée, notre excellent confrère constate que l’on s’efforce, de l’autre côté du Rhin, de faire des établissements de l’État autant de modèles pour les établissements particuliers, en tout ce qui touche la protection accordée aux ouvriers.
- Après avoir rappelé que l’empereur avait fait mettre en vigueur, dans les mines de la Sarre et à la manufacture d’armes de Spandau, un règlement permettant aux employés de s’immiscer dans l’administration, et que, dernièrement encore, il ordonnait de conduire pendant l’été au bord de la mer ceux des enfants occupés dans les manufactures de l’État auxquels un changement d’air pourrait être profitable, notre confrère ajoute (et nous lui laissons désormais la parole) :
- <( Ces diverses mesures sont évidemment dignes de tout éloge, mais elles décèlent malheureusement plus de bonne volonté que de véritable science. Si, en principe, il est généreux d’accorder aux travailleurs une part dans la direction, cela n’est sage qu’autant que les intérêts des employés sont solidaires de ceux des employeurs. Faute de cette condition, toute entreprise est condamnée à péricliter. Or, le meilleur moyen, sinon le seul, de concilier des intérêts en apparence inconciliables, c’est d’associer les ouvriers aux bénéfices ou, selon le cas, aux économies à réaliser. Si les travailleurs de la Sarre et de Spandau ne jouissent pas de ces avantages, nous sommes porté à croire qu’ils abuseront infailliblement de leur sorte de « self-governement » et que l’expérience faite sur ces deux points ne sera point renouvelée sur d’autres.
- « Et voilà comme quoi les bonnes dispositions d’esprit de
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- l'empereur risquent de ne profiter ni à sa popularité ni au bien-être de son peuple. Vouloir, c’est pouvoir, dit-on; oui, mais à condition qu’on applique le vouloir à l’acquisition du savoir : tel est l’ouvrage qui reste à faire au souverain, aussi bien intentionné que peu capable de lever les difficultés du moment.
- «Prit-il, d’ailleurs, du goût pour l’étude des questions sociales, qu’il n’aurait pas à se creuser longtemps le cerveau pour trouver quelque système d’une application facile. Il apprendrait bientôt qu’à la suite de la France, l’Angleterre, les Etats-Unis et la plupart des pays de l’Europe, y compris l’Allemagne elle-même, ont adopté, dans nombre d’établissements industriels, la participation de l’ouvrier aux bénéfices, et que, partout où fonctionne ce mode de rémunération du travail, les grèves sont complètement inconnues. Il lui suffirait donc d’intéresser les ouvriers de l’État, pour que, par la force de l’exemple, la participation s’imposât aux industries privées. Dès que cette transformation serait seulement à demi opérée, les socialistes allemands perdraient de leur importance, puisqns la besogne qu’ils se sont imposée serait, pour une bonne partie, avantageusement faite.
- «A ceux qui objectent qu’il serait difficile d’intéresser dans les bénéfices les ouvriers de certains établissements travaillant pour le compte et l’usage de l’Etat, par exemple, les ouvriers de fabrique d’armesLde Spandau, nous ferons remarquer que, dans ce cas et autres semblables, on prendrait pour base d’évaluation le prix moyen de fabrication des armes pendant les dernières années, et on distribuerait aux ouvriers une portion, à déterminer, des économies réalisées à partir de la mise en pratique de la participation.
- « Il est hors de doute, en effet, que les ouvriers armuriers ne gaspillant plus ni leur temps ni les fournitures, et soignant le matériel plus que par le passé, fabriqueraient, pour la même dépense, une quantité d’armes plus considérable et diminueraient d’autant le prix de revient de l’arme : c’est une partie de cette économie qui constituerait leur part dans les bénéfices de l’entreprise.
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- «Sil’empereur, obéissant à son naturel, généreux ou inquiet comme l’on voudra, voulait pousser encore plus loin son expérimentation sociale, il devrait s’inspirer de l’exemple donné par Godin, au Familistère de Guise, où la participation est moins simpliste que dans les autres établissements, vu qu’elle résout par surcroît la question d’habitation, de laquelle dépend la solution de tant d’autres importantes questions. Un ouvrier intéressé aux bénéfices, et, de plus, logé dans un véritable palais avec un confortable qui touche de près au luxe n’est pas de ceux qui font grève ou descendent dans la rue. Cette perspective est assez tentante pour justifier une visite du voyageur impérial au Familistère de Guise, le seul endroit de France où, à la faveur de la bonté de l’intention, il pourrait venir sans soulever trop de réprobation.
- « Ce sont là les principaux points que nous nous permettrions de recommander à ses méditations, car non seulement ils sont indiqués par la théorie, mais confirmés par la pratique : si la première ne trompe pas toujours, au moinsest. on sûr que la seconde ne trompe jamais. »
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- Par un rapprochement d’idées bien naturel, l’originale supposition de notre confrère nous remet en mémoire une anecdote dont le court récit ne sera pas déplacé dans une revue, comme la nôtre, consacrée à la cause du travail, et par conséquent de la paix.
- C’était en 1870, pendant la terrible guerre d’ou notre patrie vaincue par le sort des armes, sortit mutilée. Les Allemands occupaient Guise.
- A cette époque le Familistère comprenait, surmonté de son pittoresque belvedère, le pavillon central, édifié en 1862, et l’aiie gauche de construction antérieure, (1859). C’était plus que suffisant pour donner à l’habitation familistérienne une physionomie saisissante, surtout si l’on considère que le cadre en était complété par les annexes : magasins d’alimentation, etc., (1859) nourricerie (1862), théâtre et groupe des écoles (1869), buanderies, bains et piscines (1869).
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- Dans les, vastes dépendances du Familistère, au lieu des chants joyeux des enfants exaltant le travail et la paix, des sonneries de trompettes et les bruyants appels militaires. Au lieu du calme, la perpétuelle alerte. Là, comme partout, les troupes allemandes campent : hommes et chevaux.
- Les appartements de M. Godin étaient occupés par des officiers.
- Or, pendant que M. Godin, que le gouvernement de la défense nationale, avait placé à la tête de la municipalité de Guise, était retenu par l’ennemi sous la menace constante de payer de sa vie sa courageuse résistance aux exigences du vainqueur, un, de ces officiers, un officier saxon, grand et beau jeune homme à l’œil intelligent et doux, témoignait à une personne de l’entourage du fondateur du Familistère tout l’intérêt qu’il portait à cette œuvre :
- « En tout autre temps, disait-il, je me féliciterais d’avoir vu le Familistère qui répond bien à l’idée que je m’en étais faite d’après certaines relations.
- « Ah ! si M. Godin avait eu des imitateurs, ajoutait-il mélancoliquement, si partout, en France comme en Allemagne, dans les champs comme dans les villes, des Familistères s’élevaient à côté de l’exploitation agricole ou de l’usine, des guerres comme l’atroce guerre dont nous sommes les jouets, seraient à tout jamais impossibles, car le travail organisé dans un esprit d’équité, c’est la paix. »
- Quelques jours après, le jeune officier dont nous venons de rapporter le propos, n’était plus. L’impitoyable faucheuse l’avait couché dans les plaines de Saint-Quentin, parmi tant d’autres jeunes hommes de France et d’Allemagne, qui auraient pu consacrer leur force et leur intelligence à la prospérité de leurs patries respectives, au progrès de la civilisation universelle.
- Nous resterons dans le même ordre d’idées, en reproduisant cette page où M. Godin met en évidence le lien qui existe entre la question sociale et la paix.
- « Au premier rang des réformes sociales se place l’organisation de la paix entre les nations. C’est, en effet, une
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- première vérité à faire accepter, que rien au monde n’a contribué plus que la guerre au malheur des peuples, et que la guerre a couvert la surface de la terre du plus grand des forfaits : la destruction de l’homme par l’homme. La paix est le point de départ de l’amélioration du sort des peuples; sans elle, toute réforme sociale sera impuissante à revêtir un caractère vraiment durable, et même à s’asseoir sur des bases solides.
- (( La guerre en expectative, en préparation ou en exécution, sera toujours l’abîme où s’engloutiront les épargnes du travail et les moyens d’existence des classes laborieuses. Toujours les besoins causés par la guerre enrayeront la marche du progrès, en faisant ajourner les réformes sociales nécessaires.
- « N’est-il pas constant qu’après avoir condamné l’élite des hommes les plus vigoureux à l’action improductive et même h l’action destructive ; après avoir conduit au massacre ou à la mutilation un grand nombre d’entre eux, toujours la guerre, pour comble de malheur, réduit les travailleurs au strict nécessaire, si ce n’est à la misère et aux plus dures privations ?
- « De campagnes prospères la guerre fait des champs de ruine et de dévastation ; elle les abreuve de sang humain et le travailleur doit ensuite les arroser de ses sueurs pour réparer les désastres volontairement accomplis.
- (( N’est-ce pas la plus déplorable des aberrations qui se perpétuent dans l’esprit humain.
- « Il faut que les pouvoirs s’élèvent au-dessus de ces erreurs plus ou moins pompeuses pour entrer dans la vérité civilisatrice, celle qui a pour objectif le bien de l’humanité.
- « Telle est la mission de la civilisation moderne ; il lui appartient d’organiser la paix et de réaliser le progrès par le travail.
- « La paix, est la première des questions sociales.
- « Les classes laborieuses répudient la guerre, cette monstruosité anti-humaine, anti-sociale.
- « Elles reconnaissent que les forces humaines pourraient
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- s’unir pour enfanter les merveilles de la régénération sociale, au lieu de s’employer à la destruction des biens acquis.
- « Les malheurs que cause la guerre relevant particulièrement de la volonté des gouvernants, c’est a ceux-ci qu’il appartient d’y mettre fin. »
- L’œuvre de la pacification sociale peut être entreprise de divers côtés ; toutes les bonnes volontés n’y sont pas de trop.
- Et puisque en dépit des progrès de la science et de la diffusion de la culture intellectuelle, alors que le régime des castes est passé depuis une longue série de siècles à l’état de souvenir lointain, certains peuples s’accommodent encore de cet anachronisme : la transmission par hérédité de la plus considérable des fonctions humaines, de celle qui comprend encore, entre autres prérogatives capitales, l’exercice du droit de paix ou de guerre, — notre époque ne saurait faire fi du concours d’un empereur.
- Nous ignorons si Guillaume serait disposé à retirer quelque profit de la donnée du Familistère de Guise.
- Tant d’autres soucis semblent l’absorber à cette heure !
- Il parle volontiers de son empire et des sanglantes victoires qui l’ont fondé. Il ne perd pas une occasion d’en rappeler le souvenir à son armée, de plus en plus nombreuse, à sa marine, de mieux en mieux outillée. Ce ne sont pas là les pensers d’un réformateur socialiste. Il y a antinomie entre les deux objets. La prérogative dont Guillaume semble le plus jaloux est celle du souverain, et non pas celle du propriétaire philanthrope.
- Eh bien ! dans cette fonction, que le hasard de la naissance lui a dévolue, il peut rendre service à l’humanité en ne risquant pas dans les batailles la fortune et la vie de ces milliers d’hommes qu’il appelle son peuple. Que les jeunes gens d’Allemagne n’aillent plus par son ordre se ruer sur les jeunes gens de France pour les tuer ou en recevoir la mort. C’est un essai restreint qui vaut bien la peine d’être tenté. Qu’il donne le premier l’exemple du respect de la vie humaine, ce principe de toutes les améliorations sociales.
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- Les chemins de fer et les bâteaux à vapeur transportent les produits de la civilisation et le matériel de destruction favorisent les migrations des peuples en quête d’abondance et les mouvements d’armées, dressées en vue de la dévastation et de la ruine.
- Avec les chemins de fer et les steamers, les télégraphes et les téléphones activent les manifestations de la pensée et de l’activité de l’homme, élaborent l’unité dans le langage et dans les mœurs, élargissent sans cesse le domaine de la vie universelle : ils peuvent transmettre l’ordre de mort ; et la recherche de la direction des ballons, qui livrerait à l’homme, maître de la terre, l’empire de l’espace, n’a d’autre objet, à cette heure que d’ajouter à la liste des engins meurtriers, un instrument d’une incalculable portée.
- . Tout ce que nous demandons à l’empereur Guillaume, c’est de ne pas rompre l’équilibre actuel du bien et du mal, en laissant tomber, imprudemment ou volontairement, dans un des plateaux de la balance, cette impériale épée qu’il brandit incessamment.
- Qu’il reste coi, et il ne sera bientôt plus permis à personne de douter du résultat final. La civilisation l’emportera sur la barbarie. Comme le disait naguère excellemment Henry Maret, « il est aussi impossible à la civilisation de ne pas aboutir à la paix, qu’il est impossible à l’aurore de ne pas aboutir au jour. »
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- l’Impôt
- La session ordinaire de 1890 a été close le 6 août.
- Elle a dépassé de beaucoup les limites ordinaires et cependant on a réservé pour la session extraordinaire d’automne le gros œuvre du budget.On s’est borné à détacher de la loi de finances les projets relatifs aux contributions directes et aux sucres. Et si l’on calcule le temps qui sera nécessaire pour voter, à la rentrée, les autres parties du budget d’après le temps consacré à la discussion des deux projets que nous venons de citer, il est infiniment probable que la session supplémentaire ne suffira pas à la tâche.
- Si la session a été longue et laborieuse, peut-on ajouter qu’elle a été bien remplie ? Oui, répond-on. Car, indépendamment des lois utiles et importantes qui ont été votées tant à la Chambre qu’au Sénat, elle aura vu le commencement d’une réforme importante, celle de l’impôt.
- C’est une fâcheuse façon d’opérer les réformes que de les introduire dans le budget et de confondre les questions fiscales avec les questions budgétaires. Le budget et les réformes devraient rester deux choses parfaitement distinctes. On s’expose d’abord à perdre beaucoup de temps, on risque ensuite de n’édifier qu’une œuvre informe, si, comme on l’a fait remarquer, avec raison, on veut remanier toutes les pièces de l’édifice budgétaire quand il s’agit de le mettre debout.
- Mais ce n’est lâ qu’une question de forme, ou de responsabilité parlementaire et si la Chambre a de la peine û se tirer avant la fin de l’année de la réforme de l’impôt des boissons, également introduite dans le budget et sur laquelle existent des divergences de vues tout aussi caractérisées qu’au sujet de la réforme de l’impôt foncier, c’est affaire entre elle et le pays.
- Sans insister davantage sur l’œuvre future du parlement et pour nous en tenir ù l’œuvre accomplie, on peut se demander si nous sommes en présence d’une véritable réforme, et dans quelle mesure cette réforme, si réforme il y a,
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- donne satisfaction, non pas aux intérêts démocratiques, que l’on envisage le plus souvent à travers le prisme électoral, mais simplement à l’équité.
- Nous tenons pour excellente chose, la substitution du système de la quotité au système de la répartition pour l’établissement de l’impôt foncier.
- Cette mesure a été combattue tant à la Chambre qu’au Sénat sous prétexte qu’elle doit amener l’impôt sur le revenu.
- Le ministère des finances n’a pas eu de peine à mettre à nu la faiblesse de cet argument.
- L’impôt sur les propriétés bâties ou non bâties, l’impôt des portes et fenêtres, l’impôt mobilier, l’impôt des patentes ne sont pas autre chose, en effet, que des impôts sur le revenu.
- Au fond, ce qui constitue la réforme dont on félicite la Chambre et le Sénat c’est le dégrèvement de l’impôt foncier.
- Cette mesure était depuis longtemps réclamée.
- L’article 1er de la loi du 1er décembre 1790 porte qu’à compter du 1er janvier 1791 il sera établi une contribution foncière qui sera répartie par égalité proportionnelle sur toutes les propriétés foncières à raison de leur revenu net.
- La loi du 17 mars 1791 a fixé d’office le contingent de chaque département dans cette contribution.
- Mais il a été vite reconnu et d’ailleurs il n’est contesté par personne que cette répartition est contraire au principe d’égalité proportionnelle proclamé par la loi du 1er décembre 1790.
- Il résulte en effet du travail d’évaluation auquel le Gouvernement a fait procéder, sur la demande du parlement, que l’impôt sur les propriétés non bâties qui devrait être en moyenne de 4,60 du 0/0 s’élève pour 42 départements de 4,64 à 7, 21 0/0 tandis que dans les autres départements il n’est que de 0,95 à 4,36.
- Cela vient de ce que cet impôt était perçu d’après une répartition faite par des agents spéciaux, sur des données déjà anciennes, sur des valeurs qui ont subi de notables modifications, soit en hausse, soit en baisse. Un département, dont l’agriculture a pâti cruellement, continuait d’être taxé moyennant une forte somme qu’il faut trouver. A son tour l’administration départementale répartissait la somme entre les communes, sans tenir compte des modifications qui s’y étaient produites.
- En sorte que des communes, qui se sont appauvries par suite du déplacement de certains commerces et de certaines
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- industries, étaient taxées plus cher que certaines autres qui ont profité ou bénéficié du déplacement de ces industries.
- Et, dans ces dernières années, surtout par suite de la création des chemins de fer, ces déplacements industriels ont été fréquents.
- Il est certain que la loi votée par la Chambre remédie à cette inégalité choquante en dégrevant les départements surimposés.
- Mais il est non moins certain que cette réforme laisse dans le budget un trou de treize millions.
- Le gouvernement avait bien l’intention de prélever cette somme sur la propriété bâtie. Ni la Chambre ni le Sénat n’ont voulu le suivre dans cette voie. Il reste donc à trouver treize millions pour l’équilibre du budget.
- Où les prendra-t-on ?
- On a déjà fait état, dans le projet du budget, des ressources à provenir de la taxe sur le maïs et les riz.
- En fin de compte c’est l’impôt indirect qui fournira l’introuvable complément.
- Or, de tous les impôts, l’impôt indirect est le plus lourd au travailleur.
- M. Godin a établi (d’après les statistiques publiées en 1884) que notre richesse nationale a une valeur de trois cent vingt-quatre à trois cent trente-cinq milliards et que son revenu est supérieur à dix milliards pour trente-sept millions de Français. Cela représente en richesse près de neuf mille francs par tête, soit un capital de 36 mille francs et un revenu d’environ onze cents francs par famille de quatre personnes.
- En présence de tant de richesses, il y a en France 20 millions de prolétaires ne possédant rien, n’ayant que leur travail pour vivre et aucune garantie lorsque le travail leur fait défaut.
- Et c’est sur cette classe que pèse la plus forte partie des impôts.
- Cette immense richesse de trois cent trente-cinq milliards, dit M. Godin, verse à l’Etat, en contribution annuelle seulement la somme de 435, 448 000 francs, lorsque le travail et les travailleurs paient de leur côté environ 1.500.000.000 francs en impôts indirects et douanes.
- En résumé, quand le travailleur est obligé de payer 400 francs d’impôt sur 2.000 francs tirés de son travail, le propriétaire jouit de 10 800 francs de revenu, et par conséquent de 3 à 400.000 francs de fortune avant de payer la même somme,
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- et quelle que soit sa richesse, il ne paye pas plus d’impôts indirects que le pauvr e, car tout ce que le pauvre consomme est le plus frappé par l’impôt.
- Certes l’inégalité devant l’impôt des propriétaires fonciers est chose fâcheuse ; mais l’inégalité du pauvre et du riche est chose plus regrettable encore dans une démocratie. Les impôts indirects doivent disparaître parce qu’ils pèsent sur le travail. Mais il est désirable que l’on débarrasse aussi le capital foncier des charges qui le rendent presque inaccessible au travail. Quoi ni impôts directs, ni impôts indirects, mais par quoi les remplacerait-on ? Par l’hérédité de l’Etat. On dégrèverait les vivants, qui ont le droit de travailler et de jouir sans entrave des fruits de leur travail, et ou imposerait les morts, en prélevant sur les biens qu’ils auront laissés, grâce au concours de la nature, de l’Etat ou de la Société le quantum nécessaire à la constitution des garanties de l’existence.
- LA COOPÉRATION
- LE CONGRÈS DE MARSEILLE
- Conformément au vote émis, au mois de septembre dernier à Paris, par le Congres i7t ter national des Sociétés coopératives de consommation, un nouveau Congrès s’assemblera en octobre prochain, à Marseille.
- Dans la circulaire qu’il adresse aux sociétés coopératives de consommation françaises et étrangères, le comité central coopératif de France rappelle que, d’une manière générale dans l’Europe entière, les questions relatives à la coopération sont plus que jamais à l’ordre du jour.
- En ce qui concerne particulièrement la France, il importe aux Sociétés coopératives de consommation françaises d’appuyer énergiquement les démarches déjà faites par le Comité central auprès des pouvoirs publics, pour la prompte adoption, avec les amendements nécessaires, du projet déjà voté en juin 1889, par la Chambre des Députés.
- Les délibérations du Congrès peuvent donc avoir une. grande portée, soit au point de vue des principes généraux de la coopération, soit en ce qui touche la législation française.
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- LA COOPÉRATION
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- PROGRAMME DU CONGRÈS
- I — Que^ion d’intérêt général. — De l’enseignement coopératif dans les Sociétés de consommation. M. de Boyve, des Sociétés l’Abeille Nîmoise et Solidarité, rapporteur.
- Moyens à prendre pour organiser une Fédération internationale, tendant à permettre à toutes les sociétés fédérées de se procurer les produits étrangers par l’intermédiaire des Sociétés locales. M. Chevalier, de la Société de Montigny sur-Avre, rapporteur.
- Examen des différents systèmes de rémunération du travail appliqués aux employés des Sociétés coopératives de consommation, appointements ou salaires fixes, allocations proportionnelles au chiffre d’affaires, participation aux béné-ficesnets, etc. M. Steinmetz, administrateur délégué de la Solidarité de Pantin, rapporteur.
- Quels sont les meilleurs systèmes d’organisation de la propriété immobilière dans les sociétés coopératives ? M. Fitsch, président de la Société civile coopérative de consommation du XVIIIe arrondissement de Paris, rapporteur.
- Etude d’un projet de Caisse nationale de crédit pour les Sociétés coopératives de consommation, dans le but de développer les Sociétés existantes et d’en fonder de nouvelles. M. Eug. Rostand, de la Fraternelle de Marseille, rapporteur.
- Projet de résolution tendant à déclarer que le Congrès de Marseille, sans méconnaître la valeur des motifs qui peuvent déterminer un certain nombre de Sociétés à affecter immédiateinent une partie de leurs réserves à des institutions de prévoyance, confirme le vote du Congrès de 1889 portant qu’après la constitution du Magasin de gros, il conviendra de chercher à fonder des Sociétés coopératives de production. M. Charles Robert, de la société coopérative de Versailles, rapporteur.
- Étude d’un modèle-type d’organisation des Sociétés coopératives de consommation au point de vue de l’administration et de la comptabilité. M. Fitsch, rapporteur.
- II. — Questions spéciales a la France. — Examen des causes qui, en France, ont jusqu’ici fait obstacle à une entente entre les Syndicats agricoles et les Sociétés coopératives de consommation. M. Ph. Audéoud, - délégué de la Société de Troyes, rapporteur.
- Au lieu de diviser le capital des Sociétés coopératives de consommation en actions, ne serait-il pas préférable de sous-
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- crire des parts ou cotisations ? M. Clavel, président de l'Abeille Suresnoise, rapporteur.
- Examen de l’article additionnel que le Comité central coopératif de France propose au Sénat d’ajouter au projet de loi sur les Sociétés coopératives, ledit article portant que les Sociétés coopératives de consommation régulièrement constituées d’après les prescriptions de la loi, pourront librement se concerter pour l’étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. M. Charles Robert, rapporteur.
- Utilité d’établir un mode uniforme de contrôle pour les marchandises, pesage et analyse des spiritueux, rendement de la farine et du blé. M. Lambert, de la Fraternelle du Bas-Meudon, secrétaire du Syndicat des Sociétés coopératives, rapporteur.
- III. — Questions spéciales a la Fédération nationale et au Comité central. — Examen par le Congrès, à titre consultatif, des statuts délibérés et adoptés par. le Comité central en vertu des pouvoirs que l’élection lui a conférés et, notamment, examen d’un vœu tendant à proposer au Comité central de modifier l’article 2 de ses statuts (publiés dans le journal La Fédération Nationale du 1er février 1890) pour que la Fédération ne se réunisse en Congrès que tous les deux ans. M. Urbain, de la Société la Picpus, rapporteur.
- Extension du Centre régional et création, s’il est possible, a’une succursale du Comité central et du Magasin de gros à Marseille. M. Suzan, de la Fraternelle de Marseille, rapporteur.
- Utilité pour chaque société d’adhérer à la Fédération nationale et de donner ainsi à cette Fédération plus d’importance et d’autorité. M. Ph. Audéoud, rapporteur.
- On peut juger, par le programme ci-dessus, de l’importance des sujets qui seront étudiés au cinquième Congrès des sociétés coopératives de consommation.
- Ce congrès international aura certainement un grand retentissement.
- Les coopérateurs de l’Europe les plus connus tels que Van-sittart Neale, Bailie, Luzzati, César de Paepe, Lorenzo Ponti, et les Présidents des commissions chargées de préparer la loi sur les Sociétés coopératives, MM. Foucher de Careil pour le Sénat et Siegfried pour la Chambre des députés seront présents.
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- Les conférences sur la participation des ouvriers aux bénéfices par M. Charles Robert, secrétaire général du Comité central coopératif et sur les banques populaires et les habitations ouvrières par M. Eug. Rostand, president de la Caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône, viendront couronner cette grande fête coopérative.
- Le Congrès se tiendra les 12, 13, 14 et 15 octobre.
- Envoyer les adhésions à M. Clavel, président du Comité central, 10, rue de Nesles, à Paris.
- LA COOPÉRATION EN ANGLETERRE
- Les renseignements qui suivent sont extraits de Y Annuaire, pour l’année 1*90, des Sociétés coopératives anglaises d’achats en gros. [The Cooperative Wholesale Socielies, limited, annual for lb90).
- Il suffit de feuilleter cet annuaire des Sociétés coopératives anglaises d’achats en gros, pour se faire une idée du développement immense que la coopération a atteint en Angleterre.
- Le volume, pour l’année 1890, ne comporte pas moins de 540 pages ; outre de nombreux renseignements sur la statistique des opérations des coopératives d’achats en gros, qui sont au nombre de deux, ayant leurs sièges, l’une à Manchester, l’autre à Glasgow ; il contient une série de plans des magasins et des fabriques appartenant à ces deux sociétés, les dessins des cinq bâteaux à vapeur de la coopérative de Manchester, qui au mois de mars dernier lançait son sixième bâteau, et une collection de diagrammes figurant le développement du mouvement coopératif, en Angleterre.
- La dernière partie de l’annuaire est consacrée à la législation sur les sociétés coopératives, aux tarifs de douane frappant l’entrée des denrées en Angleterre, à des barêmes pour l’escompte, à des tables métriques et météorologiques, et à plusieurs notes intéressantes sur des questions d’économie politique.
- Le premier diagramme du livre représente le chemin parcouru en 26 années, de 1862 à 1887, par les coopératives anglaises.
- En 1862, la vente se chiffrait par 58. 338, 075 francs ; en 1887, elle s’est élevée à 862. 094. 275 francs ; de 1862 â 1887, les marchandises vendues représentent une valeur de 10.861. 504. 650 francs, sur laquelle on a réalisé un bénéfice de 905. 499. 525 francs.
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- L’annuaire étudie séparément le développement de la Société de Manchester et celui de la Société de Glasgow.
- Nous cueillons dans l’énorme masse de documents qu’il réunit, les renseignements les plus intéressants.
- I. — Société de Manchester.— Elle a été fondée en 1864. L’année de sa création, elle fît pour 1. 296.425 francs d’affaires; pendant l’année 1888, son chiffre de vente s’éleva à 155,001,850 francs ; depuis l’année de sa fondation elle a vendu pour 1,575, 434,800 francs ; et elle a réalisé 19,992,150 francs de bénéfices.
- A la date du 22 décembre 1888, elle comptait 863 Sociétés coopératives adhérentes, représentant 634,196 coopérateurs. Elle possédait des magasins et des fabriques couvrant une superficie de 108,579 mètres carrés et dont les principaux sont établis à Manchester, à Newcastle, à Londres, à Leeds, à Bristol et Leicester. Le prix d’achat des terrains s’est élevé à 3,485,450 francs, et le coût de construction des bâtiments édifiés sur ceux-ci a été de 7,532,275 francs.
- Les cinq bâteaux à vapeur ont coûté 1.546,450 francs.
- La Société possède les fabriques suivantes :
- A Crumpsall, une savonnerie et une usine pour la fabrication de conserves, de marmelades, de biscuits, de bonbons et de dragées.
- A Leicester, une fabrique de souliers occupant 1,105 ouvriers.
- A Heckomondroike une seconde fabrique de chaussures comptant 170 ouvriers, et une tannerie, dans laquelle travaillent 43 ouvriers.
- A Durham, une savonnerie (14 ouvriers)
- A Batley, une fabrique d’étoffes en laine (98 ouvriers) et d’objets en laine (66 ouvriers).
- A Longton, un grand entrepôt de poteries.
- Le nombre d’agents occupés par la Société est de 3,186.
- II. — Société de Glasgov;. — Elle a été fondée en 1868, au capital de 126,875 fr. En 1869, elle vendit pour 2,027,350 fr., et fit 32,600 francs de bénéfices. En 1889, son capital d’exploitation était de 11,345,875 francs ; son chiffre de vente atteignit 26,963,925 francs, et ses bénéfices s’élevèrent à 762. 525 francs.
- La Société possède des magasins et des fabriques à Glasgow, à Leizh, àKilmarnock, à Dundee, à Enniskillen et à Shieldhall. Elle occupe 1, 274 employés et ouvriers, dont 783 dans ses ateliers et ses fabriques, savoir : 38 imprimeurs, 60 menui-
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- siers, 78 couturières, 26 tricotteuses, 161 tailleurs et 420 cordonniers.
- Tous les employés et ouvriers participent aux bénéfices réalisés dans la vente ; ils ont touché 189, 275 fr. depuis la fin de 1870, date d’application du système, jusqu’à la fin de juin 1889.
- La Société construit elle-même ses bâtiments et occupe, pour ce travail, 115 ouvriers.
- LA COOPÉRATION EN ITALIE
- Statistique des Sociétés coopératives.— Les Sociétés de crédit populaire étaient, en 1889, au nombre de 714, dont 33 n’avaient pas encore mis leurs statuts en concordance avec les dispositions du Code de commerce. Les caisses organisées légalement comprenaient 640 banques populaires à la fois urbaines, et rurales, système Luzzati, et fondées avec un capital fourni par des actionnaires ; 41 caisses étaient purement rurales, système Vollemborg, c’est-à-dire sans capital, mais avec responsabilité illimitée de leurs membres. A côté de ces banques populaires, on comptait 981 petites sociétés de prêt, annexes des innombrables sociétés de secours mutuels existant en Italie depuis les temps les plus reculés. Les formes les plus diverses sont prises par ces petites sociétés qui opèrent, tantôt avec le patrimoine de la communauté, tantôt avec un capital distinct provenant de cotisations, souvent aussi avec des fonds fournis de Tune et de l’autre manière. On n’a de renseignements complets que sur un nombre restreint de ces sociétés.
- Pour le nombre, les sociétés de consommation viennent ensuite, en ne tenant compte que de celles dont l’existence est connue et dont le nombre est le tiers seulement, croit-on, de celles existant réellement, tant l’esprit d’association est développé de l’autre côté des Alpes. Sur 659 sociétés signalées, 179 seulement étaient constituées légalement ; 268 des autres sont des magasins annexes des sociétés de secours mutuels et fonctionnent au moyen de prélèvements sur le patrimoine de ces sociétés. 36 sociétés sont signalées comme possédant une boulangerie et quelques-unes même ont an moulin à farine ; mais, anomalie caractéristique, fours et moulins fonctionnent avec des ouvriers salariés. Sur 153 sociétés qui ont fourni des renseignements complets, 16 seulement vendent aux prix courants ; les autres vendent aux prix
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- LE DEVOIR
- d’achats, majorés dans la mesure nécessaire pour couvrir leurs frais généraux. Les magasins les plus importants vendent aussi au public.
- Les sociétés de production sont assez nombreuses. Les laiteries sociales figurent au tableau au nombre de 202 ; mais il n’y en a que 52 pour lesquelles on ait pu réunir des renseignements complets. Beaucoup ne paraissent avoir de coopératif que le titre légal et la forme juridique, les produits se partageant en nature après les opérations auxquelles ils ont donné lieu. C’est pour le petit nombre que la vente est faite au nom de la Société et le prix en est partagé entre ses membres.
- Les sociétés pour la construction des maisons ouvrières sont au nombre de 53, toutes légalement constituées. 11 y a, d’un autre côté, 31 sociétés de maçons dont 17 seulement ont une constitution légale. Toutes celles qui sont connues ont un capital formé par des actions libérées petit à petit.
- Les associations entre propriétaires et ouvriers sont au nombre de 42 ; mais les renseignements manquent sur leur organisation. On en connaît seulement quelques-unes des plus importantes, telles que celle pour la tannerie des peaux, à Gênes ; celle pour la fabrication du pain d’auberge, à Milan ; d’autres pour l’éclairage électrique et le service des téléphones, etc.
- Il y a 32 sociétés de brasseurs de bière, la plus grande partie dans les Romagnes, et les plus importantes à Ravenne et à Budiso.
- La statistique ne donne que 6 sociétés fondées sur l’achat des matières premières et la vente des produits en commun ; mais on sait que beaucoup de sociétés de secours mutuels rendent des services analogues à leurs membres. Pour les machines à coudre, en particulier, ces sociétés sont fort utiles aux couturières. On cite aussi, comme ayant réussi, une société de couteliers ù Maniago (Vénétie) et une société de menuisiers à Forli.
- Les syndicats agricoles commencent à peine à s’organiser.
- En somme, il y a environ 3,000 associations dans ce pays, qui se rattachent plus ou moins régulièrement au principe de la mutualité et de la coopération.
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- LA COOPÉRATION
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- LES FRUITIÈRES FRANÇAISES
- On sait que dans les départements du Jura, du Doubs, de l’Aisne et des Pyrénées, on désigne sous le nom de « Fruitières » des associations coopératives ayant pour but la fabrication du beurre et du fromage,ainsi que la vente du lait. Ces associations fonctionnent de différentes manières : tantôt les syndiqués remettent leur lait à Tun d’eux qui est chargé de le transformer en beurre et en fromage et de ,1e mettre en vente ; les bénéfices sont partagés proportionnellement aux quantités de lait fourni ; tantôt des capitalistes installent une fabrique de beurre et de fromage et passent des contrats avec des cultivateurs qui s’engagent à leur fournir tout le lait que produit leur bétail, moyennant payement en argent ou en beurre et fromage.
- A la fin de l’année 1888, le département du Doubs possédait 532 associations de l’espèce, produisant pour environ 10 millions de francs de fromage par an ; dans le Jura, il y en avait 511 dont la production se chiffrait par 5 1/2 millions. Les 600 fruitières du département de l’Aisne produisent annuellement pour 12 à 14 millions de fromage de « Gruyère ».
- La Société par actions des Producteurs réunis de Roquefort a fondé une banque agricole qui fait aux cultivateurs des avances sans intérêt, sur les produits qu’ils s’engagent à lui fournir ; elle leur fait des prêts, à intérêt modéré, pendant les durées de 2 mois à 2 ans, sans autre garantie que l’engagement pris par eux de lui vendre leur fromage à un prix déterminé. Ainsi, un cultivateur qui produit annuellement pour 4,000 francs de fromage, peut obtenir, au commencement de l’armée, une avance de 2,000 francs, sans intérêt, et un prêt de 2,000 francs, moyennant un intérêt de 4 0/0. Cette société possède un capital de 2 millions.
- Enfin, un grand nombre de fruitières ont créé des écoles de laiterie.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- PAYS DIVERS
- La participation aux bénéfices. — Récemment, au Congrès des Sociétés savantes tenu à la Sorbonne, la Société pour l’étude de la participation du personnel dans les bénéfices a fait une communication des plus instructives.
- Elle a rappelé qu’en 1886 on comptait, en Europe et en Amérique, 102 établissements pratiquant la participation aux bénéfices. En 1889, au moment de l’Exposition universelle, le nombre précédent s’était élevé à 131 ; aujourd’hui il est déjà de 222. Donc, en quatre ans, la liste des établissements adhérant au nouveau principe a plus que doublé d’importance.
- Voici cette énumération, par États, avec' la comparaison des deux époques :
- 1386 1890
- France...................................... 5ü 8!
- Alsace............................ 3 6
- i Bavière.......................... 4 3
- Hesse............................. 1 l
- Allemagne^ Mecklembourg....................... 1 1
- \ Saxe............................. 2 2
- Angleterre.................................... 8 49
- Autriche-Hongrie.............................. 2 2
- Belgique...................................... 1 1
- Danemark, Suède, Norwège...................... 3 4
- Etats-Unis.................................... 3 40
- Hollande...................................... 2 4
- Italie........................................ 1 4
- Portugal...................................... » 1
- Russie........................................ 1 1
- Suisse....................................... 12 14
- 102 222
- On voit par le tableau qui précédé que la France dépasse de beaucoup toutes_ les autres nations, dans la pratique de la participation.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANCE
- Ligue de Consommateurs. Exemple a suivre.— 11 vient de se fonder à Bordeaux une « Ligue des consommateurs contre le renchérissement de tous les objets nécessaires à la vie ».
- Le but de la Ligue est :
- 1° D’éclairer les consommateurs sur toutes les mesures déjà prises ou que l’on se propose de prendre en vue d’augmenter, dans l’intérêt d’un petit nombre de producteurs, le prix des objets indispensables à la subsistance du plus grand nombre de consommateurs ;
- 2" De combattre ces mesures par tous les moyens en son pouvoir, tels que brochures, conférences, réunions, pétitions, adresses aux pouvoirs publics.
- Parmi les noms des premiers fondateurs de la Ligue se trouvent ceux de MM. Armand Lalande, ancien député, Marc Maurel, président de la société d’économie politique, Lescarret, correspondant de l’Institut, et Fernand Faure, ancien député.
- ALLEMAGNE
- Les Mines royales de Sarrebruck. — Voici le résumé des statuts des commissions d’ouvriers instituées dans les mines royales de Sarrebruck.
- Les délégués seront élus, tous les trois ans, au scrutin secret.
- Seront électeurs tous les ouvriers, âgés de 21 ans, qui auront travaillé au moins pendant trois ans dans les mines royales.
- Seront éligibles tous les mineurs en activité de service, âgés de 25 ans, qui auront travaillé dans les mines royales au moins pendant cinq ans.
- Chaque section de mineurs élira un délégué, qui devra faire partie de la section.
- Les délégués auront pour mission de faire connaître au directeur des mines les propositions, les désirs et les réclamations des ouvriers, et de lui exposer tout ce qui se rattache aux conditions du travail et aux modifications à apporter au règlement, et en général tout ce qui concerne le bien-être des ouvriers et de leurs familles, de remplir le rôle de conciliateurs dans les querelles et litiges que les ouvriers peuvent avoir entre eux, de mettre le plus promptement possible un
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- terme à ces différends, et en outre de faire observer consciencieusement et exactement par les mineurs le règlement du travail et les prescriptions tendant à protéger les ouvriers contre les maladies et les accidents.'
- Les conférences entre les délégués et le directeur des mines auront lieu tous les trois mois, ou toutes les fois que le directeur le jugera convenable ou que cinq délégués au moins adresseront à cet effet, à l’inspection à laquelle ils sont subordonnés, une demande accompagnée de l’indication des questions à discuter.
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- La Manufacture d’armes de Spandau. — Par ordre spécial de l’empereur, la journée de travail, qui était jusqu’ici de douze à treize heures à la manufacture d’armes de Spandau, a été réduite à dix heures.
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- ' Congrès socialiste. — Au 30 septembre prochain aura cessé d’exister la loi d’exception qui a mis les socialistes allemands au ban de l’empire. Ils vont rentrer dans le droit commun, dans la vie normale des partis.
- Une proclamation signée de Bebel, Liebknecht, Singer et des autres membres socialistes du Reichstag, convoque pour le 12 octobre prochain, à Halle (Saxe), un congrès où seront votés les principes de la réorganisation du parti et de sa tactique future.
- Ce sera le premier Congrès que les socialistes auront pu, depuis treize ans, tenir dans une ville allemande.
- Tous les délégués qui en feront partie devront être élus dans des réunions publiques, convoquées spécialement à cet effet et le bureau de ces réunions remettra aux élus un procès-verbal avec signature qui leur servira de pouvoir.
- Les résolutions que prendra cette assemblée d’élus de toute l’Allemagne ouvrière feront donc autorité plus que celles des Congrès précédents, produits d’un suffrage moins universel et moins régulier.
- Il paraît certain que des divergences de vues se produiront à ce congrès qui pourrait bien être le point de départ d’une scission du parti socialiste allemand. Mais cette perspective n’émeut pas outre mesure les chefs du mouvement. En effet, ils savent fort bien que leur parti pour s’être débarrassé jadis de sa fraction anarchiste, n’en fut que plus vigoureux, et qu’il ne perdra rien à se séparer aujourd’hui de quelques membres ôt tendances révolutionnaires.
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- Le Socialisme et le Militarisme. — Une réunion socialiste a été dissoute à Berlin pour avoir acclamé une motion contre le militarisme. Cette motion était ainsi conçue : « Une réunion, composée en grande partie d’anciens soldats, proteste contre le système actuel, contre les votes militaires du Reichstag et contre les projets qui lui sont annoncés ; elle estime que la liberté des citoyens est incompatible avec l’existence de soldat et que le maintien d’une telle organisation n’est propre qu’à détruire la communauté d’intérêts du peuple entier ».
- Bien raisonné !
- BELGIQUE
- La Manifestation de Bruxelles. — Le dimanche 10 août a eu lieu, à Bruxelles, la grande manifestation organisée par le parti ouvrier en faveur du suffrage universel.
- Accourus de tous les points de la Belgique les ouvriers Flamands et Wallons ont fraternisé. Les progressistes ont pris part à la manifestation.
- Un moment dispersés par une pluie torrentielle, les manifestants au nombre de 40,000 environ se rallient avec une discipline admirable aux appels du clairon.
- Le cortège arrive enfin au parc de Saint-Gilles. Les délégations prennent place ainsi : Les membres du comité ouvrier, la presse. Les cartels et les étendards sont déployés. La foule se range tout autour. Alors a lieu une cérémonie imposante. Entouré de bannières, de drapeaux et de cartels, le socialiste Volder, de sa voix puissante, s’écrie : « Les ouvriers et les démocrates de Belgique, réunis le 10 août 1890 au parc Saint-Gilles, dans une manifestation solennelle, jurent de combattre sans trêve ni repos, jusqu’au jour où, par l’établissement du suffrage universel, le peuple belge aura réellement conquis une patrie. »
- Voici le texte de la protestation du peuple belge :
- A la Chambre des représentants censitaires.
- « Les manifestants du 10 août 1890, venus de toutes les parties du pays pour réclamer le suffrage universel, font savoir aux représentants de la Belgique censitaire que la nation entière proteste contre l'injustifiable et dangereux privilège que la majorité de la bourgeoisie prétend conserver, malgré les
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- LE DEVOIR
- revendications énergiques, unanimes et réitérées du peuple belge. »
- Partout se lisent ces inscriptions sur des pancartes : « Hier, nous demandions; aujourd’hui, nous exigeons ; demain, nous prendrons. »
- Dans une réunion tenue le soir du même jour, sur la proposition d’Anseele, on décide qu’une dépêche sera envoyée au roi.
- La dépêche qui fait allusion à une récente parole de Léopold II, est ainsi conçue :
- « Au roi. Pour information. Vous avez demandé le mot d’ordre du pays. Le mot d’ordre a été donné : Suffrage universel ! Au nom de la manifestation du 10 août. — Le conseil général du parti ouvrier. »
- La réunion décide ensuite qu’un congrès aura lieu le 15 septembre.
- En tête de l’ordre du jour de ce congrès figurera une proposition de grève générale qui éclaterait le premier mai, dans le cas où d’ici là le peuple n’aurait pas obtenu satisfaction.
- BRÉSIL
- La nouvelle Constitution. — La nouvelle constitution des États-Unis du Brésil a été promulguée le 22 Juin.
- La Constitution consacre l’autonomie des anciennes provinces, élevées au rang d’États par le premier décret du gouvernement républicain. Elle leur accorde plus de libertés politiques. En revanche, par une préoccupation que justifient les engagements du commerce du Brésil avec l’étranger, la nouvelle charte maintient une certaine centralisation économique. C’est ainsi qu’il appartient au gouvernement fédéral de décréter, en matière de droits de douane, sur les marchandises d’importation étrangère et de régler les tarifs postaux, tandis que, d’autre part, les impôts d’exportation, le régime de la propriété, l’organisation et les frais de gouvernement de la législature et de l’administration autonomes, ainsi que des milices, des tribunaux et des écoles, sont du ressort de chaque État.
- Le gouvernement fédéral ne pourra intervenir dans les affaires de chaque État que pour repousser l’invasion étrangère ou pour empêcher l’invasion d’un autre État. Les cas extraordinaires de pronunciam>ento contre la République, de calamité publique, telles que disette, inondation ou épidémie, ou de troubles intérieurs, et le cas normal d’exécution des
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- décisions fédérales, sont les seuls où ait le droit de se faire sentir l’action du gouvernement central.
- Une autre disposition transitoire décide que le président et le vice-président de la République seront élus cette fois par l’Assemblée fédérale à la majorité des voix. A part cette exception, l’élection des deux premiers magistrats de la République revient au peuple, mais par la voix du suffrage à deux degrés. La population de chaque État nommera un nombre d’électeurs décuple de celui des députés, et cette sorte de congrès élira le président et le vice-président, à la majorité absolue. Le président sera cinq ans en fonction et ne pourra être réélu qu’après un intervalle de cinq ans.
- Le président a le droit de choisir, nommer et révoquer de leurs fonctions, ses ministres.
- D’ailleurs, pour tous traités, il doit en référer au pouvoir législatif.
- Les ministres ou secrétaires d’Etat ne pourront pas être membres de la législature. Si un député ou un sénateur est investi de cette charge, il perd le droit d’occuper son siège.
- Notons encore l’obligation imposée au gouvernement de ne recourir à la guerre qu’après avoir essayé l’arbitrage.
- Le principe des deux assemblées, Chambre et Sénat, est maintenu. Il n’y a de changé que le nombre des députés et des sénateurs et la durée de leurs pouvoirs. Dorénavant, il y aura un député pour 10,000 habitants et trois sénateurs pour chaque État. Le mandat des députés sera de trois ans, celui des sénateurs de neuf ans. D’autres articles consacrent encore: la liberté de la presse, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la liberté de réunion, la liberté des confessions, avec certaines limitations touchant la faculté d’acquérir des biens, l’exclusion des jésuites, l’interdiction de fonder des couvents.
- On a renoncé à l’idée de soumettre cette constitution à un plébiscite populaire. C’est la prochaine assemblée qui l’examinera et aura à lui donner le dernier sacrement.
- JAPON
- Le Régime représentatif. — Le 3 novembre prochain sera mise en vigueur la Diète octroyée l’année dernière par le Mikado. Le Japon sera doté du régime représentatif.
- Comme on le sait, deux Chambres seront appelées à concourir à l’administration de l’empire. La Chambre des pairs sera composée des princes du sang, des anciens ou dympos, des membres de la nouvelle noblesse, auxquels sont adjoints
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- les détenteurs de grandes fortunes acquises dqns le commerce, ou les hommes d’un mérite éminent.
- La Chambre des députés est élue par le suffrage direct, mais nul n’est électeur ou éligible s’il ne paie un cens assez élevé.
- L’établissement du régime représentatif est le couronnement des réformes empruntées aux gouvernements européens par l’empereur Mutsu-Hito.
- Les élections viennent de s’achever au milieu d’un calme parfait, et elles sont en majorité favorables au gouvernement.
- QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS UNIVERSEL ET LA CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE DE LA PAIX
- LE CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- Le Congrès universel de la paix a été tenu, ainsi que nous l’avions annoncé, du 14 au 19 juillet, à Londres, (grande salle de l’hôtel de Ville de Westminster).
- On évalue à quatre cents personnes au moins le nombre des assistants, délégués et visiteurs, parmi lesquels beaucoup de dame^. Soixante-et-onze sociétés de paix dont cinquante anglaises et vingt-et-une étrangères : américaines, françaises, italiennes, danoises, allemandes, suédoises, etc., étaient représentées. L’Inde avait envoyé une délégation.
- La délégation d’Amérique était nombreuse. Il y avait des députés ou sénateurs de la France, de l’Italie, de l’Espagne, du Danemark, de l'Autriche, de l’Allemagne et de la Hollande.
- Pendant les cinq jours de sa durée, le Congrès a tenu deux séances par jour, de dix heures à une heure, et dé trois à cinq heures. On peut imaginer le nombre des discours qui ont été prononcés, étant données surtout les dimensions d’un programme qui pourrait servir de programme à plusieurs congrès.
- Citons parmi les orateurs qui ont joué les principaux rôles dans ce Congrès, M. Hodgson Pratt qui, avec M. Evans Darby, en était la cheville ouvrière ; M. Frédéric Passy, l’infatiga-
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- ble président de la société française d’arbitrage ; ces vaillants publicistes : Moneta, A. Desmoulins, le député danois Bajer. le sénateur espagnol deMarcoartu; la célèbre avocate américaine Belva Lockvood, qui a été, comme on sait, candidate à la présidence des États-Unis; M. Gaston Morin, directeur de la Revue libérale ; MM. Sarrazin et Allart délégués du familistère de Guise ; M. Dumas-Fauchet, délégué de la Société des jeunes amis de la paix de Nîmes ; M. Arnaud, délégué de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, etc., etc.
- Nous devons nous borner aujourd’hui, quitte à compléter au besoin nos renseignements forcément écourtés, à donner un rapide aperçu des discussions, et à signaler les résolutions qui nous paraissent intéresser le plus nos lecteurs.
- La première séance du Congrès, séance d’affaires, suivant les termes mêmes de l’ordre du jour distribué aux délégués, a été ouverte par le discours de bienvenue de M. Hodgson Pratt, président du comité d’organisation.
- La séance de l’après-midi du même jour, véritable séance d’ouverture, a été présidée par le célèbre juriste américain Dudley Field, député de Washington et auteur d’un Code international bien connu.
- M. Dudley Field est le frère de M. Cyrus Field qui posa le premier câble transatlantique.
- « On trouve ainsi, dans la même famille, remarque à ce propos Auguste Desmoulins, deux hommes grandement utiles au rapprochement des peuples : l’ingénieur qui a uni deux continents et le jurisconsulte qui, en préparant un Code international, a fourni à tous les peuples le moyen de s’unir dans la justice »
- M. Dudley Field, qui porte allègrement ses quatre-vingts ans, a prononcé un beau discours concluant à l’urgence d’appliquer en Europe la théorie de l’arbitrage et d’y opérer un désarmement simultané et graduel.
- Dans son discours M. Dudley Field, après avoir rappelé le traité par lequel la presque unanimité des républiques américaines viennent de s’engager à ne se faire la guerre qu’a-près avoir soumis leurs différends à des arbitres, a mis en évidence l’importance de la disposition par laquelle, même après une guerre, aucune cession de territoire ne sera valable, aux yeux des signataires, si elle a été imposée par la force.
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- Dans sa séance du 15 juillet, le Congrès a abordé l’examen des différents points du programme qui lui était soumis, programme que nous avons publié dans notre numéro de Mai, et dont nous rappelons ci-après les principales divisions :
- La question de paix ou de guerre selon la religion chrétienne et les autres religions.
- Arbitrage international.
- Droit international.
- Neutralisation.
- Désarmement.
- De Vautorité nationale pour déclarer la guerre.
- Rapports des États civilisés avec les races inférieures.
- Causes indirectes de guerre ; moyens préventifs.
- La question de la paix considérée au point de vue de l’éducation.
- Conférences in terparlementaires.
- Fédét ation des sociétés de la paix.
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- Le libellé du premier article ne nous paraît pas heureux. Il semble établir a priori entre la religion chrétienne et les autres religions une distinction défavorable à ces dernières.
- Toutefois, on ne saurait s’étonner que des chrétiens qui puisent dans leur foi l’horreur de la guerre et l'amour de la paix aient saisi cette occasion importante de proclamer « l’influence que le christianisme exerce sur le progrès moral et politique de l’humanité,» ainsi qu’il résulte d’une résolution adoptée par'le congrès, et il est impossible de méconnaître le caractère rationnel de la partie de cette résolution qüi «rappelle avec instance, aux ministres de l’Évangile et autres personnes s’occupant d’éducation religieuse, la nécessité de répandre ces principes de paix et de bonne volonté, qui sont la base de l’enseignement de Jésus-Christ.»
- N’oublions pas que nous sommes en Angleterre, que les sociétés anglaises représentées au Congrès forment avec les sociétés américaines imbues des mêmes principes religieux un contingent respectable, et, que sur les bannières de ces diverses sociétés flottant dans la salle municipale de Westminster, on lit ces mots : Le Christ sera appelé le prince de la paix.
- La plupart des documents présentés sur cette première question ne sont que le développement de l’inscription ci-des-
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- sus, quand ils ne se confinent pas dans l’explication laborieuse d’un texte biblique, ou l’élucidation toute à la gloire du Dieu de paix, de certains points particuliers de l’histoire hébraïque.
- Plus large est le point de vue de M. Moneta, l’éminent directeur du Secolo, dans son remarquable mémoire sur : La paix dans ses rapports avec la religion.
- Dans ce mémoire qui a été très applaudi, M. Moneta affirme que toutes les religions historiques ont une base morale, que la cause de la paix est morale aussi bien que politique et devrait appeler à son aide toutes les forces morales du monde.
- C’est dans la discussion du premier point du programme des travaux du congrès que devait trouver sa place le mémoire également très applaudi de M. Sarrazin, délégué de la société de la paix du Familistère, sur Vinviolabilité de la vie humaine, dont nous avons publié un fragment dans notre dernier numéro, en rappelant que la pensée fondamentale de ce mémoire est la doctrine de la vie humaine, de notre regretté fondateur.
- Après une séance qui, par certains côtés, pouvait donner au Congrès l’allure d’un concile, on est heureux de penser que la première résolution votée par l’assemblée, est une résolution largement humaine, à laquelle aucune adhésion ne pouvait faire défaut.
- En voici le texte :
- «Le congrès affirme son opinion que la fraternité entre les hommes implique comme conséquence nécessaire une fraternité entre les nations, dans laquelle les vrais intérêts de chacune sont reconnus identiques. Le congrès est convaincu que la vraie base d’une paix durable consiste dans l’application de ce grand principe par les peuples dans toutes leurs relations mutuelles.
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- Le rôle de l’enseignement. — Dans la troisième séance présidée par M. Frédéric Passy on a traité de l'enseignement et on a reconnu l’urgence que les maîtres arrivent à substituer aux manuels belliqueux des manuels contenant des principes de paix :
- « Le Congrès désire vivement que tous les professeurs d’histoire appellent l’attention de leurs élèves sur les maux considérables engendrés par la guerre, à toutes les époques, et sur
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- ce fait qu’en général toutes les guerres ont été entreprises pour des motifs plus ou moins futiles.»
- Lorsque tout le monde sera bien convaincu que la guerre est un fléau inutile, et qu’il est possible de le supprimer, on sera bien près d’être arrivé à la paix universelle. Mais pour cela, il faut que dès le jeune âge on enseigne aux générations futures que la pacification générale est entre leurs mains.
- La question de la paix dans ses rapports avec l’éducation était certainement une des plus importantes que le congrès eut à examiner. Elle a fait l’objet d’un intéressant tournoi oratoire auquel ont pris part notamment, MM. Frédéric Passy, Moneta, Sarrazin, Graham, W. E. Darbey, Hodgson Pratt, etc.
- M. Frédéric Passy a rappelé ce mot de Frédéric de Prusse : « Si nos soldats étaient des philosophes ils ne voudraient jamais se battre. »
- Puis il a ajouté : « Oui, si les peuples étaient uu peu plus philosophes, s’ils pesaient mieux les conséquences de toutes choses, ils ne permettraient jamais à leurs gouvernements de les forcer à s’égorger les uns les autres. »
- « Les premières impressions sont les plus durables, a fait remarquer M. Sarrazin, ce qu’il faut rechercher par dessus tout c’est qu’elles soient bonnes. »
- Aucune divergence de vues ne pouvait exister entre les membres du congrès sur la nécessité d’inculquer aux enfants les principes de justice et d’équité, et de détruire l’ignorance des vérités intellectuelles et morales d’où proviennent les plus grands maux de l’humanité.
- Le délégué du Familistère demande que l’on donne à l’histoire un sens plus élevé et meilleur, et qu’on cesse de représenter les conquérants, ces tueurs d’hommes, comme des héros sublimes. Il proteste contre l’introduction des exercices militaires dans les écoles.
- M. Moneta fait remarquer que nous n’arriverons pas en une seule fois au désarmement complet : il faudra un certain temps pour former en Europe une société préparée à un événement aussi considérable. Le danger le plus grand consiste surtout dans les armées permanentes préparées en vue de la guerre offensive. Ce serait un grand pas de fait que d’apprendre à nos enfants qu’ils ne devront plus se battre, si ce n’est pour défendre leur indépendance.
- Trois résolutions ont été votées sur cet important sujet de l’éducation de la jeunesse.
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- Dans la séance suivante le congrès avait à s’occuper de la question du contrôle national sur les déclarations de guerre.
- M. W. Martin Wood a soutenu un projet de résolution demandant « que toutes les causes de différends internationaux fussent d’abord rendues publiques avant le commencement des hostilités, et que toute action militaire entreprise sans cette formalité préalable fut considérée comme une véritable piraterie et un réel brigandage par les autres nations. »
- Dans le même ordre d’idées l’abbé Defourny a préconisé l’établissement d’une cour juridique dans chaque nation.
- Cette Cour juridique verrait alors jusqu’à quel point la guerre est juste avant qu’elle ne soit officiellement déclarée par le gouvernement.
- Plusieurs congressistes, entre autres M. Vasseur, délégué de la Société de la Paix, de Paris, et M. Emile Arnaud se sont élevés contre l’idée de reconnaître à une Cour juridique le droit de déclarer la guerre.
- Tous les deux ont fait remarquer que le Congrès ne s’était pas réuni pour réglementer la guerre, mais pour l’abolir, et que par conséquent il n’avait pas à examiner dans quelles conditions ce fléau pouvait être déchaîné, mais plutôt à dénier à qui que ce soit le droit de le déchaîner. Une Cour juridique serait nécessaire sans doute, mais uniquement pour faire trancher le différend par l’arbitrage.
- M Callet estime au contraire que le Congrès doit d’abord s’occuper de régulariser la guerre, avant de songer à l’abolir.
- M J.-D. Nieass, délégué de la Ligue internationale d’arbitrage, a pris ensuite la parole dans le même sens que M. Arnaud. Il a déclaré qu’en principe il était opposé à toute guerre, — aussi bien entre les individus qu’entre les peuples.
- (( Toutes les guerres, a-t-il dit, sont fratricides, car tous les hommes sont frères. J’abhore toute guerre, justifiée ou non, car je suis convaincu que toutes les querelles internationales peuvent et doivent se régler sans aucune destruction d’hommes. »
- En présence de cette divergence d’opinions, accentuée encore par un discours de M Augustin Jones, le bureau du Congrès fut chargé de rédiger un texte de résolution capable d’être accepté par tous, ce qui eut lieu, sans débat, dans la séance du lendemain.
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- Aux termes de cette résolution, le Congrès : Après avoir reconnu que « l’objet véritable d’un Congrès universel de la paix est l’établissement d’un état juridique entre les nations et que tous les conflits internationaux peuvent se résoudre par des moyens pacifiques » ajoute, que toute guerre pouvant être évitée par un délai qui permette à la voix de la raison de se faire entendre, il recommande la création de Cours juridiques indépendantes du pouvoir exécutif, chargées d’examiner préalablement toutes les difficultés et dont les décisions seraient notifiées par un ambassadeur aux parties engagées dans le conflit.
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- Sur la question du désarmement, il avait été présenté un certain nombre de mémoires remarquables, parmi lesquels il convient de citer celui du capitaine Siccardi, l’éloquent conférencier milanais, qui dit entre autres choses : « C’est la crainte qui crée nos armements, c’est la pitié qui les détruira», ceux déposés par M. J.-B. de Ferrer, par M. Evans Darby, par M. le docteur Ch. Depra (de Bordighera) Ce dernier s’exprime ainsi : «Il importe également à tous les gouvernements de trouver une solution prompte et complète à la crise sociale qui menace de causer leur ruine. La paix armée n’engendre qu’un équilibre instable, ne mène à rien, tout en perpétuant les haines nationales, desséchant les sources de la prospérité et poussant les nations à la banqueroute. »
- Un mémoire de M. Rowland B. Hovard de Boston (États-Unis) sur les conditions du désarmement, est inspiré par une haute sagesse. Nous voudrions pouvoir le faire connaître tout entier à nos lecteurs. En voici la conclusion :
- « L’empereur d’Allemagne a dit dernièrement à ses sujets paisibles, laborieux et sou ’frants beaucoup de choses bonnes et conciliantes. Mais nous ne pouvons le connaître que par ses fruits. Une proposition d’armement a été faite par lui à la nation tout récemment et cela dans un temps de paix profonde, sans qu’il y ait pour motif une provocation récente ou une question en débat. Une telle action signifie la guerre. Il serait pourtant en mesure de dire à la France : « Ayons la paix en congédiant nos soldats. »
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- A la suite d’un rapport de M, Moneta, les quatre résolutions suivantes ont été votées par le Congrès :
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- « I. — Le Congrès croit pouvoir affirmer que le monde civilisé tout entier désire la paix, et attend impatiemment le moment de voir cesser les armements qui, faits à titre de défense, deviennent à leur tour un danger, en maintenant la défiance réciproque, et sont en même temps la cause de ce malaise économique général qui empêche d’aborder dans des conditions satisfaisantes les questions qui devraient primer toutes les autres — celles du travail et de la misère.
- « II. — Le congrès, reconnaissant qu’un désarmement général serait la meilleure garantie de la paix et conduirait à résoudre, au point de vue des intérêts généraux, les questions qui à présent divisent les États, émet le vœu qu’un congrès de représentants de tous les États de l’Europe soit le plus tôt possible réuni, afin d’aviser aux moyens de réaliser un désarmement graduel général que l’on entrevoit déjà comme possible.
- « III. — Le congrès, attendu que la timidité ou l’hésitation d’un seul gouvernement pourrait suffire à retarder indéfiniment la convocation du congrès ci-dessus indiqué, est d’avis que le gouvernement qui le premier se résoudra à renvoyer dans leurs foyers un nombre notable de soldats aura rendu à l’Europe et à l’humanité le plus grand service, parce qu’il obligera les autres gouvernements, poussés par l’opinion publique, à suivre son exemple, et par la force morale de ce fait acquis, il aura augmenté, au lieu de les diminuer, les conditions de sa défense nationale.
- « IV. — Considérant que la solution de la question du désarmement, aussi bien que celle de la paix dépend de la pression de l’opinion publique, le Congrès recommande à toutes les Sociétés pacifiques et à tous les amis de la paix de faire une active propagande en vue du désarmement, afin d’inviter les électeurs, à chaque élection nouvelle, à ne donner leurs voix qu’aux candidats qui mettront en tête de leur programme : Paix, Arbitrage et Désarmement. »
- Des résolutions ont été adoptées sur les points suivants : des relations entre les États civilisés et les peuples plus faibles (appellation que nous préférons de beaucoup à celle employée dans le programme) ; des causes indirectes de la guerre et de ses remèdes.
- Une autre résolution recommande une large application du principe de neutralité, le maintien des traités de neutralisation qui existent déjà, la démolition des forteresses, la
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- conclusion de nouveaux traités qui, avec le consentement des peuples, neutralisent d’autres territoires.
- Par une autre résolution, le Congrès félicite les amis de la paix de la Résolution par laquelle la Conférence internationale américaine à l’unanimité, moins les voix des représentants du Chili (1) et du Mexique, a demandé que l’arbitrage soit obligatoire dans tous les conflits, quelles qu’en soient l’origine, la nature, excepté ceux qui au jugement d’une des parties engagées mettraient en péril l’indépendance de cette dernière. Le Congrès recommande respectueusement cette Résolution à l’attention des hommes d’État européens et de toutes les autres nations du monde ; il exprime son ardent désir de voir des traités pareils se conclure le plus tôt possible.
- Le Congrès exprime sa profonde satisfaction du vote par lequel, le 16 juin dernier, le Sénat espagnol a autorisé le gouvernement à négocier des traités d’arbitrage spéciaux ou généraux pour la solution de tout conflit, à l’exception de ceux qui touchent à l’indépendance ou au gouvernement intérieur des États.
- Le Congrès applaudit aussi aux Résolutions analogues prises le 6 mars dernier par le Storthing norwégien, le 11 juillet courant par la Chambre italienne et, dans la présente session, par le Congrès des États-Unis.
- Indépendamment des questions que nous venons d’énumérer sommairement, l’ordre du jour du Congrès portait l’examen des mesures à prendre pour unir dans une même action les Congrès universels de la paix avec la Conférence interparlementaire, et la question de la fédération des sociétés de la paix.
- Il est regrettable que le temps ait manqué pour trancher tout au moins la première de ces questions qui nous paraît d’un intérêt capital.
- M. F. Bajer n’a pas même pu obtenir la lecture de son projet tendant à l’établissement d'un bureau international permanent commun aux Congrès annuels de la paix et aux Conférences interparlementaires annuelles.
- (1) L’adhésion du Chili a été annoncée à la Conférence interparlementaire qui a suivi le Congrès de la paix.
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- Avant de se séparer, le Congrès a voté les deux résolutions suivantes :
- I. — Le Congrès est convaincu que les préjugés militaires et les traditions qui sont encore enracinés profondément dans certaines nations, ainsi que les déclarations exagérées que font, dans les assemblées législatives et dans les organes de la presse, certains meneurs de l’opinion publique, sont très fréquemment la cause indirecte des guerres. Le Congrès émet donc le vœu qu’on coupe court à ces erreurs en publiant des faits exacts et des informations qui dissiperaient les malentendus qui se glissent entre les nations. Le Congrès recommande aussi à la Conférence interparlementaire d’examiner attentivement s’il ne conviendrait pas de créer un journal international destiné à répondre au besoin ci-des-sus exprimé.
- II. — Le Congrès propose à la Conférence interparlementaire de recommander à ses membres la défense devant leurs Parlements respectifs des projets d’unification des poids et mesures, des mmnabs, des différents tarifs, des règlements postaux et télégraphiques, des voies de transport, etc. ; cette unification devant constituer une véritable union commerciale, industrielle et scientifique des peuples.
- LA CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE
- La conférence interparlementaire a ouvert sa session le mardi 22 Juillet sous la présidence de Lord Herschell. Tous les Parlements d’Europe, croyons-nous, s’y trouvaient représentés par cent-cinquante sénateurs ou députés qui apportaient un millier d’adhésions. C’est là une force morale des plus sérieuses et avec laquelle il faudra tôt ou tard que les gouvernements comptent.
- Mais la preuve qu’ils comptent déjà avec elle, c’est que parmi les adhérents on cite plusieurs ministres de différents États, entr’autres MM. Ribot et Fallières, M. Crispi, M. de la Vega de Armijo, etc., etc.
- M. Gladstone avait envoyé une lettre blâmant les énormes dépenses militaires qui ruinent les grandes nations.
- Au nombre des parlementaires présents à la réunion, il convient de citer, du côté des Anglais : Lord Herschell, le
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- comte Aberdeen, M. Bradlaugh, M. Lawson, M. Cremer, M. Stanhope ; du côté des Français: Jules Gaillard, député, Trarieux, sénateur ; Frédéric Passy, Sabatier, ancien député, etc. ; du côté des Italiens : le sénateur Pasquale Villari ; du côté des Espagnols: M. de Marcoartu ; du côté des Danois : M. Bajer ; du côté des Allemands, dont la présence a été très commentée : le docteur Dohrn.
- Le Storthing norwégien avait voté les frais de voyage pour trois de ses membres.
- C’est Lord Herschell qui a ouvert les travaux de la Conférence, dont M. Passy a pris ensuite la présidence.
- Voici le texte des diverses résolutions adoptées par la Conférence interparlementaire :
- 1° En vue d’assurer la paix et l’amitié entre les nations, les membres de la Conférence recommandent la conclusion de traités d’arbitrage. Par ces traités, sans porter atteinte à l’indépendance et à l’autonomie des nations, celles-ci s’engageraient à soumettre à un arbitrage la solution de tous les différends qui pourraient surgir entre elles. Mais, comme pour le moment, la conclusion de traités d’arbitrage serait difficile à réaliser, la Conférence recommande, en attendant, de soumettre tous les différends à l’arbitrage ou à la médiation.
- 2' Jusqu’au moment où la conclusion de traités d’arbitrage deviendra possible, la Conférence recommande d’introduire des clauses relatives à l’arbitrage dans les traités de commerce et autres. ‘
- 31 Comme l’établissement de rapports plus étroits entre les membres des divers Parlements servirait la cause de la paix, la Conférence recommande la nomination dans chaque pays d’un comité parlementaire chargé de faciliter l’échange des idées et l’examen des litiges qui viendraient à se produire.
- 4° Les membres de la Conférence s’engagent, de leur côté, à exercer leur influence individuelle et collective dans leurs pays respectifs, au sein des Parlements et ailleurs, pour que les principes établis dans la première résolution, ci-haut mentionnée, puissent recevoir une application pratique .
- 5' La Conférence se réunira désormais tous les ans dans une des capitales des États représentés. L’année prochaine, la réunion aura lieu à Rome. La date de la réunion sera fixée parle comité italien.
- 6' Un comité de trente membres, comprenant toutes les nationalités, sera chargé des travaux préparatoires pour la prochaine Conférence.
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- La résolution n° 3 se terminait ainsi dans le projet : « Les comités devront, en cas de nécessité, convoquer une conférence de membres des divers Parlements qui discuteraient les questions formant l’objet du litige, en vue d’amener leur règlement pacifique. »
- Cette disposition a donné lieu à une discussion à laquelle ont pris part M. Trarieux, sénateur français, et le docteur Dohrn, membre du Parlement allemand.
- Cet incident a été singulièrement exagéré par les dépêches télégraphiques transmises à nos journaux.
- Tous nos journaux ont raconté que M. Trarieux ayant dit que tant que T Alsace-Lorraine ne serait pas neutralisée, la France ne pourrait se départir de son attitude de réserve vis-à-vis de l’Allemagne, le docteur Dohrn aurait répondu que l’Allemagne ne consentirait jamais à une modification du statu quo.
- Or, des témoignages les plus dignes de foi, et notamment des déclarations faites à un de nos confrères par MM. Moneta, Desmoulins, et Fréd. Passy, il résulte que, si les mots statu quo ont été prononcés par M. Dohrn, ils étaient loin d’avoir dans sa bouche le sens si cavalièrement hostile qui semble ressortir de cette version Bien au contraire, il a dit à peu près que, malgré les excitations déplorables d’une presse trop chauvine, en Allemagne comme en France, une amélioration s’est déjà produite dans les idées des masses populaires de l’un et de l’autre pays, et qu’il arrivera sans doute un temps où les choses pourront encore s’améliorer et où une entente deviendra possible.
- Il y a donc eu simplement malentendu entre M. Trarieux et M. Dohrn, et ce malentendu a été surtout causé par la diversité des langues.
- Deux autres résolutions ont été également votées par la Conférence.
- En voici le texte :
- La Conférence salue avec satisfaction l’adoption par les deux Chambres du congrès des États-Unis de la résolution (concurrente) qui répond pleinement à l’adresse des 234 membres du Parlement anglais réclamant du Président l’ouverture de négociations avec les autres Puissances pour la conclusion de traités d’arbitrage. Elle félicite en même temps les législateurs des Etats autonomes américains dont les représentants ont adopté récemment, dans le Congrès pan-américain,
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- un projet de traité d’arbitrage qui attend maintenant la ratification des gouvernements respectifs.
- La Conférence se réjouit d'apprendre que des efforts se font en ce moment pour amener la conclusion d’un traité d’arbitrage entre les États-Unis et la France ; elle espère que les gouvernements d’Italie, d’Espagne et d’autres pays européens se hâteront de suivre cet exemple.
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- LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE DE LA “WOMEN’S FRANCHISE LEAGUE ”
- La conférence internationale convoquée par la “ Women’s Franchise League” dont nous avons parlé dans notre dernier numéro, a été très brillaute, et le succès en a été grand.
- On avait mis un tel empressement à répondre à l’appel du comité d’organisation que celui-ci a dû, séance tenante, faire choix d’une salle plus grande que celle qui avait été primitivement arrêtée.
- La conférence a duré deux jours, les 16 et 17 juillet.
- La première séance était présidée par M. Jacob Bright, membre du Parlement, qui a expliqué le but de la Ligue, laquelle a adopté pour principe comme nous l’avons dit, l’égalité devant la loi de tous les êtres humains. En quelque matière que ce soit, qu’il s’agisse d’une situation à obtenir ou d’un avantage à conquérir, la Ligue n’admet pas cette question: «Êtes-vous homme ou femme?» mais seulement celle-ci :« Êtes-vous compétent?» En constatant les progrès réalisés dans le pays, quant à la question des femmes, l’orateur a fait remarquer qu’il y avait seulement 23 ans que John Stuart Mill avait présenté à la Chambre des Communes un bill pour l’émancipation politique des femmes.
- Après lui Mme Élisabeth Cady-Stanton a fait un tableau de la femme aux États-Unis comparée à la situation de la femme en Angleterre.
- Elle s’est félicitée du triomphe, pour les femmes, de l’admission du territoire de Wyoming au rang d’État d’Amérique avec sa charte de franchises égales pour les deux sexes.
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- Le jour de son admission a été fêtée là-bas avec des processions, des coups de canon, de la musique, un vrai délire. Cet événement aura des conséquences énormes en Amérique.
- Mrae Belva Lockwood, l’éminente avocate, a fait à son tour une éloquente allocution sur la femme en Amérique.
- Pour la France ont parlé MM. Allard et Sarrazin, du Familistère de Guise ; Mme Cheliga Levy, directrice du Bulletin international des femmes ; Mme Maria Martin, directrice de la Citoyenne, qui, dans un discours éloquent prononcé en anglais, a récapitulé les progrès faits par les Françaises dans ces derniers temps, leur espoir pour l’avenir, leurs travaux dans le présent. Elle a constaté que pour la question de la femme l’Angleterre était sur la France en avance de quelques années.
- M. Léon Richer a envoyé une lettre de regret et de sympathie, expliquant pourquoi il ne demandait pas encore les droits politiques pour les femmes en France, quoiqu’il en soit très partisan.
- Miss Hagemann (Allemagne) avait tracé de la situation de la femme dans son pays un tableau un peu sombre, auquel la secrétaire de la ligue, la dévouée comtesse Schack, a retranché quelques nuances d’un noir accentué.
- M. Bajer, député du Danemark, a parlé des progrès faits dans son pays, et a cité particulièrement le fait récent de femmes venant interroger les candidats dans des réunions électorales.
- M. Sevasly, rédacteur du journal arménien le Hnïasdan, dans un discours pathétique, a imploré le secours des femmes anglaises pour empêcher les atrocités qui se passent en Arménie; et M. Borg, sénateur de la Suède, nous a fait un exposé très intéressant de la position actuelle de la femme en Scandinavie.
- La seconde séance présidée par Miss Cobden, membre du County Council de Londres, a été presque entièrement consacrée à la discussion du programme de la Ligue, programme dont on a voté les divers points.
- La Conférence a approuvé les mesures prises ou provoquées par la Ligue, telles que le bill de M. Haldane, fervent défenseur du droit des femmes et auteur d’un projet pour l’émancipation politique féminine, l’amendement de la loi du divorce du Dr Hunter.
- Mme Fenwick Miller a mis beaucoup de lucidité dans l’ex-
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- plication des anomalies des lois anglaises sur le divorce et a expliqué les réformes proposées ; M. Pankhurst, docteur en droit, a parlé sur la loi qui régit l’héritage, et Mme Stan-ton-Blatch sur la loi ayant rapport à la garde et à la tutelle des enfants.
- Mm8 Jacob Bright a exposé les progrès accomplis par la cause féminine et rappelé les arguments opposés au début par les adversaires du mouvement ; elle a dit que les hommes arguaient de ce que l’exercice des franchises ferait aux femmes plus de mal que bien, « les changerait en homme ».— Eh bien, a spirituellement ajouté Mme Bright, ne sont-elles pas les meilleurs juges des horreurs de leur situation.
- Il y a à présent 270 membres de la Chambre des Communes gagnés à la cause du suffrage.
- Voici le sens des résolutions qui ont été adoptées à la suite des discussions.
- Il a été déclaré : 1° que les incapacités, les restrictions, etc., imposées aux femmes par les lois et par les mœurs sont injustes, injurieuses et dégradantes pour elles, et portent directement ou indirectement un grand préjudice aux hommes eux-mêmes et à la société en général ; 2° que le développement de la civilisation et le progrès de l’humanité, au point de vue individuel et collectif, rendent indispensable un accès égal pour les deux sexes aux fonctions politiques, sociales et industrielles. C’est pourquoi il est juste et nécessaire de placer l’homme et la femme dans une situation identique, eu égard aux droits et aux devoirs personnels. Par conséquent, la nécessité urgente s’impose d’obtenir pour les femmes, aux mêmes conditions que pour les hommes : le droit d’élire et d’être élu dans tous les corps de l’État, parlementaires, municipaux et locaux ; les droits de propriété, de contrat, de succession, de divorce, de garde des enfants, d’admission à l’éducation élémentaire, à l’étude technique, aux hautes études ; l’accès aux professions et aux occupations industrielles.
- D’autres discours ont été prononcés notamment par M. Mouloi des Indes anglaises, qui, dans un parallèle entre la situation de la femme hindoue et celle de la femme anglaise, a montré avec infiniment d’esprit que nous avons bien tort de nous croire en toutes choses supérieurs aux mahométans et aux boudhistes.
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- Vendredi, le 25 Juillet, a eu lieu la première réunion annuelle où Ton a élu le comité exécutif, adopté le rapport, etc.
- Rappelons que la Ligue a pour secrétaires Mme Wolstenholme Elmy, de Congleton, et Mme la comtesse Guillaume Schack, si connue pour son dévouement à la cause de l’émancipation féminine et du travail libérateur et rémunéré des femmes, dévouement qui l’a fait exiler d’Allemagne, sa patrie. Elle continue son œuvre à Londres.
- On compte parmi les membres du comité de cette Ligue : M. et Mme Hodgson Pratt, M. et Mme Jacob Briglit, M. P. Mme Emily Venturi, Lady Sandhurst, Dr Julia Mitchell, Dr Kate Mitchell, Mme Wolstenholme Elmy, Mlle Cobden, Mme Joséphine Butler, Mme la Comtesse de Carliste, M. John Bayly, M- et Mme Cunningham Graham, Lady Mary Murray, Mlle Julia Smith, etc., etc. — Mme Elizabeth Cady Stanton, Mme Isabelle Beecher Hooker, etc., sont membres correspondants.
- Avec le concours de tant d’esprits d’élite, nous ne doutons pas que la Ligue ne rende, dans un avenir prochain les plus grands services à la cause féminine, et il nous est particulièrement agréable de constater que ses plus illustres adhérents ne séparent pas la cause de l’affranchissement des femmes, de la cause de l’émancipation du travail par l’association et de la cause du bonheur du genre humain par la paix.
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- OUVRAGES REÇUS
- The twenty-second annual co-operative Gongress,
- 1890.
- Volumineux compte-rendu du dernier congrès tenu à Glasgow par les coopérateurs anglais.
- Ce précieux document est édité par l’illustre et vénérable E. V. Neale, secrétaire général du bureau central de la Fédération des sociétés coopératives.
- On se le procure à The cooperative Union limited, city buildings, corporation Street, Manchester, Angleterre.
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- Considérations sur les phénomènes du Spiritisme,
- par Papus officier d’académie, président du groupe indépendant d’Études ésotériques.
- Librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE.
- Le Conseil de Gérance de la Société du Familistère, dans sa séance du 29 juillet dernier, a admis au titre de sociétaires, 44 membres de l’association.
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- Dans sa séance du lendemain le même conseil a admis, au titre de participants, 93 membres.
- Enfin, l’assemblée générale extraordinaire des associés, nommait, le 10 courant, au titre d’associés les 42 personnes dont la liste suit :
- MM. Abraham Charles. — Alavoine Adolphe Ernest. — Ancelet Joseph. — Anstelle Charles Victor. — Beaucamp Ju le.
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- — Bruge Alfred. — Dagnicourt Alfred. — Dagnicourt Edmond.
- — Degagny Edouard. — Degagny Eugène. — Desnoyer Georges.
- — Dieux .Albert. — Donnet Arthur. — Dupont Alfred. — Faniel Jules Auguste. — Froment Jules. — Froment Louis. — Gamache Adolphe. — Godériaux Georges. — Grançon Trico-teaux Virgile. — Guerbé Gustave. — Hamel Georges. — Hen-nequin Jules Gustave. — Jamart Auguste Georges. — Julliard Jules. — Larmoyeux Léandre. — Lavabre Camille. — Lebel Marcellin. — Leclaire Alexandre. — Leclaire Eugène. — Lhote Louis. — Louis Edmond père. — Maillard Arthur. — Maillet Léonard. — Merda Alfred. — Noizet Joseph. — Olivier Arsène.
- — Poix Octave. — Roger Ernest. — Roppé Adolphe. — Roset Louis. — Madame Valentin, née Hutin.
- COMITÉ DE CONCILIATION.
- Conformément aux prescriptions statutaires, les élections pour le comité de conciliation ont eu lieu le 7 du présent mois.
- Messieurs Quent Aimé et Piponnier Antoine ont été élus au premier tour de scrutin : le premier par 343 voix; le second par 279.
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- Les élections complémentaires pour la nomination du troisième membre eurent lieu deux jours après, et donnèrent pour résultat la nomination de M. Pernin Antoine par 264 voix.
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- GRAND-PÈRE
- {Suite)
- -------K*5-i----
- — Laissez donc, lui fit observer une bonne commère, qui m’avait aussitôt déchargé de mon fardeau, un enfant écrasé ne crie pas comme ça.
- — Alors, c’est que tu l’as battu! cria la mère Courcier en se tournant brusquement de mon côté.
- — Je ne l’ai pas battu, répliquai-je avec chaleur. Quand j’ai voulu ramener le chariot, votre petit garçon s’est laissé traîner, et j’ai eu peur de le blesser; alors je l’ai pris dans mes bras et il s’est débattu parce qu’il avait mis dans sa tête de ne pas rentrer à Montigny. »
- Rassurée de ce côté, la mère Courcier se décida à reprendre son enfant, qu’elle avait laissé jusque-là dans les bras de l’autre femme afin de pouvoir gesticuler plus à son aise. Je crois du moins que c’est là la raison, car je n’en vois pas d’autre.
- Comme elle avait honte de sa négligence, elle essaya de s’en prendre à moi et me dit :
- « Qu’avais-tu besoin de l’emmener par là-bas?
- — Je ne l’ai pas emmené par là-bas, répondis-je vivement; il y est bien allé tout seul. Je l’ai vu de loin, et j’ai couru le garer de la diligence, voilà la vérité. »
- Il y eut un moment de silence vraiment solennel. Le petit bonhomme, étonné de voir tant de monde à la fois, avait cessé de se débattre et de crier. En ce moment j’aperçus mon grand-père; comme il était arrivé après les autres, il était au second rang, et me regardait avec une vague inquiétude. Sans savoir pourquoi, je rougis.
- Me voyant rougir, la mère Courcier secoua la tête, regarda ses voisins, comme pour les prendre à témoin, et dit d’un air de doute : « La vérité, la vérité! tout mauvais cas est niable. »
- Je sentis que je devenais cramoisi; mais je repris d’une voix ferme : « Je ne mens pas ! »
- Mon grand-père s’avança au premier rang et dit à la mère Courcier : « Madame, je ne puis pas parler comme témoin,
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- puisque je n5ai rien vu, mais je puis vous assurer que d’habitude cet enfant ne ment pas ! »
- Je lui jetai un regard de profonde reconnaissance. Quant à la mère Courcier, elle secoua de nouveau la tête.
- « J’ai tout vu, moi, » dit une voix de basse-taille, qui partait d’une des fenêtres de l’auberge du Soleil-Levant. J’ai su depuis que la voix de basse-taille appartenait à un commis voyageur en bouchons.
- Toute l’assemblée leva la tête vers la fenêtre d’où le commis voyageur nous regardait, appuyé sur ses deux coudes. Il tenait un blaireau à barbe d’une main, une moitié de noix de coco de l’autre, et il avait toute la figure barbouillée de mousse de savon.
- Il n’avait point l’air embarrassé de se montrer dans cet état devant une si nombreuse assistance, et il reprit avec une aisance parfaite :
- « J’ai tout vu de mon lit; ce jeune garçon (et il me désigna du bout de son blaireau) arrivait tranquillement par ce petit chemin (le blaireau désigne la ruelle des Camus) ; il tourne par ici (le blaireau se dirige vers le village). Tout d’un coup il revient sur ses pas en courant. Je me demande ce qui lui prend, je saute à bas de mon lit, et je le vois qui pousse le mioche et la petite machine de côté, juste au passage de la diligence. Le mioche, qui n’est pas têtu pour son âge, non, c’est le chat ! se débat comme un beau diable pour continuer sa promenade. Cet autre bon garçon, n’en pouvant pas venir à bout, le prend dans ses bras et cherche à l’emporter. S’il lui avait donné le fouet, l’autre n’aurait eu que ce qu’il méritait, , mais il ne l’a pas touché du bout du doigt. En foi de quoi, je soussigné délivre au jeune sauveteur le présent certificat. Je profite de votre aimable présence, mesdames et messieurs, pour vous faire savoir que j’ai l’honneur d’être le représentant de la maison Chattefière — bouchons de première qualité, gros et demi-gros — et que je suis à vos ordres, si vous voulez bien m’honorer de votre confiance. »
- Là-dessus, il fit un profond salut et disparut de la fenêtre. Les hommes qui étaient là se mirent à rire; et ils se disaient les uns aux autres : « Il a la langue bien pendue ! » Mon grand père me prit par la main, et la mère Courcier, qui tenait-absolument à passer sa colère sur quelqu’un, administra publiquement à Courcier fils une cuisante correction.
- Après cela, comme il n’y avait plus rien à voir ou à en-* tendre, les curieux se retirèrent par petits groupes, discutant
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- le discours du commis voyageur et l’acte par lequel la mère Courcier avait terminé la représentation. L’opinion publique était très favorable au commis voyageur, et très sévère pour la mère Courcier. Nous marchions lentement, grand-père et moi, sur le bord de la route. Les gens qui nous dépassaient saluaient mon grand-père avec respect, et plusieurs personnes m’adressèrent de petits signes de tête.
- Pendant quelques minutes, je me considérai comme une manière de héros; je tendis le jarret et je rejetai la tête en arrière; mais cet orgueil puéril ne fut pas de longue durée.
- « Je suis bien content, me dit mon grand-père, que tu te sois trouvé là pour empêcher le pauvre petit enfant de se faire écraser; j’en suis très content.
- — Grand-père, lui répondis-je en baissant la tête, j’ai bien manqué de le laisser aller où il voudrait.
- — Comment ça, mon petit?
- — Je le voyais trottiner sur la route, sans songer à l’arrêter. Je me disais qu’on ne me l’avait pas donné à garder, et que c’était l’affaire de la mère Courcier et non pas la mienne de surveiller son petit enfant.
- — Oui, mais tu t’es ravisé, me dit mon grand-père en me serrant légèrement la main.
- — Oui, je me suis ravisé, parce que je me suis dit tout d’un coup : Si mon grand-père était là, il ne laisserait pas ce pauvre petit se jeter sous les roues des voitures ou dans les fossés de la route. »
- Grand-père regarda bien loin, devant lui, comme s’il cherchait quelqu’un sur le ruban de route qui s’étale le long de la côte de Muret, de l’autre côté du village.
- « Quand j’étais petit garçon, dit-il après quelques instants de silence, je ne voyais pas toujours ce qu’il y avait de mieux à faire, ou bien, quand je le voyais, je ne me souciais pas toujours de le faire, je trouvais que cela m’ennuyait, me dérangeait, ou bien encore que cela n’en valait pas la peine. Alors je me disais : Si mon grand-père était là, à ma place, qu’est-ce qu’il ferait, lui ? »
- Je l’écoutais avec avidité, et je lui demandai :
- « Ton grand-père savait-il que tu faisais cela ?
- — Oui, oui, il le savait, je ne lui cachais jamais rien de ce que je faisais ou de ce que je pensais.
- — Et qu’est-ce qu’il disait de cela, ton grand-père ?
- — Il me disait : « Mon petit, je suis bien content que tu aies eu cette idée-là, car c’est une bonne idée. » Les petits enfants ont une conscience tout comme les grands-pères ; et.
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- leur conscience leur dit aussi clairement que celle des grands-pères : 11 faut faire le bien et éviter le mal, partout, toujours. Seulement, il y a une différence entre la conscience du grand-père et celle du petit enfant : c’est que celle du grand-père a de l’expérience, et que celle du petit-fils n’en a pas encore. Mon grand-père m’expliquait cela si clairement que je le comprenais très bien.
- — Et moi aussi, grand-père, je crois que je le comprends.
- — Bon, tu vas voir. »
- Ayant réfléchi quelques instants, il reprit :
- « Tu te souviens que mon grand-père à moi avait sept fils.
- — Oui, grand-père, je m’en souviens bien.
- — Il avait fait de ses sept fils autant d’hommes de cjeur qui lui ressemblaient. Il leur avait donné à tous des métiers honorables, de sorte qu’ils gagnaient bien leur vie. Trois de ses fils étaient mariés et pères de famille. Mon père à moi était un de ces trois-là.. Ils vivaient donc très heureux lorsque la France fut attaquée de tous les côtés, tu verras cela dans l’histoire. Mon grand-père dit à ses fils : « Voici le moment, de montrer que vous avez été élevés par un brave homme. Le pays passe avant tout; le voilà attaqué, il faut le défendre. On demande des hommes de bonne volonté ; vous allez laisser là vos métiers, vos femmes et vos enfants, et prendre chacun un fusil. Tant que durera la guerre, je verrai à ce que les femmes et les enfants ne manquent pas du nécessaire ; on se gênera, c’est bien le moins qu’on puisse faire pour le pays. Quand la guerre sera finie, on se comptera. Ceux qui seront restés sur le champ de bataille seront à tout jamais l’honneur de la famille, ceux qui reviendront en seront le soutien. Allez ! »
- Il y avait quelque chose de si pénétrant dans l’émotion contenue de mon grand-père que mon cœur sauta dans ma poitrine, et que des larmes généreuses me vinrent au bord des paupières.
- « Grand-père, lui dis-je d’une voix tremblante, qu’est-ce qu’ils sont devenus?
- — Tu vas le voir. Voilà donc les sept Jousserand qui partent le même jour. Ce fut une grande émotion dans le pays. Comprends-tu, mon petit, les sept frères à la fois?
- — Oh! grand-père.
- — Parmi ces sept Jousserand, il y avait mon père à moi, qui était marié. J’avais deux ans à cette époque. C’est de lui surtout que je veux te parler. Mon père n’avait jamais tenu un fusil de sa vie. Aussi, en arrivant au régiment, il
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- se trouva aussi gauche et aussi maladroit qu’un conscrit, malgré son âge. Il était donc, à côté des vieux soldats, comme un petit enfant à côté d’un homme. Sa conscience lui disait, tout comme la leur, qu’il faut mourir à son poste. Seulement sa conscience manquait d’expérience; alors, sais-tu ce qu’il faisait? Il causait avec les anciens, non pas avec tous, mais avec ceux qui étaient les plus braves, et qui en même temps connaissaient le mieux les devoirs du soldat. Il s’était lié surtout avec un vieux sergent nommé Marguet, qui répétait toujours : « Tout bon Français est capable de se faire tuer gaiement pour son pays; un bon soldat doit se faire tuer utilement ! »
- — Utilement, qu’est-ce que ça veut dire, grand-père ?
- — Il y a, à la guerre, des gens qui se font tuer sans nécessité, uniquement pour qu’on dise d’eux : « Un tel est mort en brave. » Ce sont des téméraires. Il y en a d’autres qui ménagent leur vie, quand il n’est pas nécessaire de la risquer, et qui en font le sacrifice au bon moment, lorsque leur mort peut servir à quelque chose pour le bien de l’armée, qui est le bien du pays. Quand les soldats sont en garnison, ils ont le temps d’apprendre bien des choses, qu’il est nécessaire ou utile de savoir. Mais dans ce temps-là on n’allait pas à la caserne ; à peine enrôlé, on courait se battre. Comme mon père ignorait bien des choses, il était souvent embarrassé; alors il allait consulter le sergent Marguet, et quand il ne l’avait pas sous la main, il se demandait : « Qu’est-ce que Marguet ferait à ma place ? »
- — Comme toi, quand tu te demandais : « Qu’est-ce que mon grand-père ferait à ma place ? »
- — Comme toi aussi, mon petit, car te voilà tout à fait de la famille. Auparavant tu en étais par la naissance, maintenant tu en es par le cœur. »
- Je posai mes lèvres sur la main de mon grand-père au moment où nous franchissions le seuil de la maison, ce qui surprit singulièrement Brigitte, car jusque-là je n’avais pas été très tendre de mon naturel.
- « Te voilà donc retrouvé? » me dit-elle d’un ton assez brusque.
- Comme elle aurait pu entrer dans des éclaircissements qui auraient interrompu l’histoire de mon arrière-grand-père, je tirai vivement mon grand-père par la main, et je l’entraînai sous la tonnelle.
- « Et alors? » demandai-je, lui laissant à peine le temps de s’asseoir. u
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- Il reprit avec complaisance :
- « Comme mon père était intelligent et instruit pour l’époque, il fut bientôt caporal et puis sergent. Ayant de nouveaux devoirs à remplir, il se trouvait dans l’embarras bien plus souvent qu’à l’époque où il était simple soldat. Il consultait le sergent Marguet, ou bien il se disait : « Qu’est-ce que Marguet ferait à ma place ? »
- « Un jour qu’il était en reconnaissance avec ses hommes, il aperçut un petit corps de cavalerie qui, se croyant à plusieurs lieues de l’ennemi, se reposait sans prendre de précautions. Les chevaux dessellés paissaient tranquillement, attachés à des piquets. Les cavaliers dormaient sur l’herbe ou jouaient aux cartes, l’officier commandant fumait une grande pipe de porcelaine en regardant le bout de ses bottes.
- « Nous les tenons ! » telle fut la première pensée de mon père.
- » L’occasion était tentante. En enlevant par un hardi coup de main ce petit corps de cavalerie, mon père pouvait attirer sur lui l’attention de ses chefs, obtenir un grade supérieur, que sais-je?
- » Heureusement il se demanda : « Que ferait Marguet à ma place ? »
- » Cette simple question lui rendit tout son sang-froid, et il se répondit à lui-même : « Marguet se souviendrait qu’il a mission de reconnaître l’ennemi et non de l’attaquer ; que ce petit corps de cavalerie est peut-être à peu de distance d’un corps plus considérable ; que la moindre résistance de la part de quelques cavaliers résolus peut entraîner une perte d’hommes; que les coups de feu peuvent attirer l’attention de l’ennemi et lui révéler la présence de l’armée française. Marguet n’attaquerait pas, et moi je n’attaquerai pas non plus. »
- » Quelques soldats murmurèrent quand il donna l’ordre de battre en retraite; mais quand il fît son rapport au colonel, le colonel lui dit qu’il s’était conduit en homme de tête, et qu’une attaque inconsidérée aurait pu faire manquer toutes les combinaisons du général en chef.
- » Mon père alla trouver Marguet et lui raconta tout. Marguet lui dit simplement : « Viens çà que je t’embrasse, tu es un homme, tu sauras te faire tuer utilement. »
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- CHAPITRE IX
- Un pont bien défendu
- Quelquefois le père Barré, quand nous étions bien sages, nous racontait des histoires qu’il avait lues dans des livres. Mais les hommes dont il nous redisait la vie et les exploits me paraissaient aussi éloignés de moi que les personnages de notre petite histoire sainte, par exemple. Quelquefois ces histoires m’ennuyaient et quelquefois elles m’émouvaient ; mais je les tenais pour des récits de pure imagination.
- Et voilà que mon grand-père me parlait d’un héros qui avait réellement existé ; ce héros était son père, et je me trouvais être delà même famille que lui. Ce rapprochement m’éblouit comme un éclair; une sorte de fierté toute nouvelle naquit en moi, subitement. En même temps, une angoisse poignante me serra le cœur. En disant au père de mon grand-père : « Tu sauras te faire tuer utilement, » il me sembla que le sergent Marguet l’avait condamné à mourir, et que mon grand-père allait me raconter sa mort.
- Oubliant que, dans tous les cas, le père de mon grand-père était mort depuis longtemps, je regardai mon grand-père avec angoisse, comme pour lui demander de ne pas le faire mourir Les enfants ont quelquefois de ces naïvetés, quand on leur raconte une histoire dont le héros les intéresse.
- Mon grand-père vit que j’étais ému et, pour me laisser le temps de me remettre, il s’interrompit pour essuyer ses lunettes qui n’avaient nul besoin d’être essuyées.
- « Et alors ? » dis-je avec un grand battement de cœur.
- Mon grand-père reprit :
- «Un soir, le corps d’armée où servait mon père battait en retraite, serré de près par un ennemi dix fois supérieur en nombre. L’armée française faisait sauter les ponts derrière elle. Des pontonniers qui étaient trop pressés d’en finir, ou qui avaient mal compris leurs ordres, firent sauter un pont de bois, quand la moitié de l’arrière-garde était encore en marche sur l’autre rive. Par suite de la précipitation avec laquelle les pontonniers avaient fait leur besogne, il se trouva qu’une partie du tablier tenait encore. En étayant ce qui restait du tablier, l’arrière-garde put regagner l’autre rive; mais sur la longueur de deux travées le passage était si étroit, qu’il fallut conduire les chevaux à la main ; quant aux canons, on les précipita dans la rivière qui était très profonde, pour empêcher les ennemis d’en faire des trophées.
- (A suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUIN 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes....................................Fr. 2831 15
- Dépenses........................................ 2725 47
- Boni en Juin................... 105 68
- Section des Dames
- Recettes................................. Fr. 698 50
- Dépenses ...................................... • 691 80
- Boni en Juin.................. 6 70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes............................
- Dépenses :
- Pensions.............
- Nécessaire à la subsistance..........
- Allocations temporaires :
- 16 Retraites provisoires . . 949 40 !
- Allocations statutaires aux 1
- malades................. 52 20 <
- Allocations extra-statutai- I
- res:veuves,orphelins,etc 450 40 ( Allocations aux réservistes :
- Divers, appointements, médecins, etc .
- . . . Fr.
- 3.152 35 \ 1.057 95 1
- 1.452 »» |
- j
- 529 81 i
- Boni en Juin.
- Fr.
- 7.636 68
- 6.192 11 1.444 57
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.......................................Fr. 723 40
- Dépenses........................................... 735 96
- Déficit en Juin................ 12 56
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Montant des recettes du l®1' Juillet 89 au 30 Juin 1890. 116.603 62 Montant des dépenses.............................113.313 93
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . Fr. 3.289 6q
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- mois de Juillet 1890.
- - Naissances •
- 4 Juillet.— Macaigne Georgette Emilienne, fille de Macaigne Emile et de Tableau Léonie.
- 16 Juillet.— Legrand-René Marcel, fils de Legrand Eugène et
- de Champenois Marthe.
- 17 Juillet.— Garhe Joseph-Fernand, fils de Garhe Fernand et
- de Sénéchal Aimée.
- 18 Juillet.— Legrand Camille-Etienne-Victor, dis de Legrand
- Jules et de Meufroy Zénaïde.
- ° 1 Décès :
- 2 Juillet.— Maillet Andréa-Adolphine, âgée de 2 ans et 3 mois.
- 31 Juillet.— Herny Jules, âgé) de 12 ans.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Çuisç. — lmp. Bar&
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- NOUVELLES DU FAMILISTERE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- INAUGURATION DU FAMILISTÈRE
- DE LAEKEN LEZ BRUXELLES
- ET
- FÊTES DE L'ENFANCE A GUISE ET A LAEKEN
- La fête ordinaire de l’Enfance au Familistère de Guise et la même fête doublée de l’inauguration du Familistère récemment édifié à la succursale que l’Association possède à Laeken-lez-Bruxelles (Belgique), voilà les deux intéressantes cérémonies dont nous avons à entretenir nos lecteurs.
- Nous y procéderons par ordre de dates, la fête de l’Enfance au Familistère de Guise ayant eu lieu le 7 courant et celle au Familistère de Laeken, complétée de l’inauguration de ce Familistère même, ayant eu lieu le Dimanche suivant, 14 du mois, toutes les deux sous la présidence de M. Dequenne, Administrateur Gérant de la Société.
- AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Dès le Samedi, 6 septembre, conformément à l’usage, toutes les classes ont été réunies à 2 h. 1/2 de l’après-midi pour voir décerner, aux élèves les plus méritants, les décorations que leur avaient values lemrs travaux du dernier trimestre.
- Cette cérémonie préliminaire a eu lieu en présence de Monsieur Dequenne, de la Commission scolaire, de Madame veuve Godin et de tous les instituteurs et institutrices.
- Les élèves des premières divisions exécutèrent, avec un
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- charme parfait, le beau chœur Patrie, musique de Lebrun, paroles de Musset.
- Une distribution de bonbons accompagna la remise des décorations aux petits enfants des classes maternelles.
- Il peut être intéressant de rappeler ici que le nombre des enfants, au Familistère de Guise, est en chiffres ronds d’au moins 500, à partir de l’âge de deux ans jusqu’à celui de quatorze ans.
- On voit quel nombre de petits cœurs sont réjouis par la fête de l’Enfance, sans compter le bonheur des parents, fait de celui des enfants mêmes.
- Le lendemain, Dimanche, la fête proprement dite de la distribution des prix aux élèves fut célébrée à 3 h. de l’après-midi dans la salle de théâtre du Familistère, splendidement ornée de fleurs.
- Les enfants en fraîches et élégantes toilettes couvraient le parterre. Toutes les petites filles d’un côté, tous les garçons de l’autre.
- Sur la scène, on remarquait M. F Administrateur-Gérant, assisté du Conseil de Gérance, du Conseil de Surveillance, des présidents et secrétaires des Sociétés d’assurance mutu-tuelle, etc.
- Le fond de la scène était occupé par les musiciens.
- Les divers corps constitués du Familistère, pompiers, archers, gymnastes, membres de la société d’escrime, etc. avaient prêté leur concours à cette fête de famille.
- La salle était bondée de spectateurs parmi lesquels on remarquait M. le Maire de Guise, M. le Juge de paix, des conseillers municipaux et autres notabilités.
- La société musicale, dont le talent est à juste titre réputé parmi nos lecteurs, exécute, avec son habileté accoutumée, un morceau d’ouverture.
- Ensuite, une cinquantaine d’enfants des deux sexes sortent des rangs, viennent se grouper devant la scène, au pied de l’estrade et chantent, d’une façon charmante, le chœur Le Drapeau des écoliers jravçais. Ce chœur est vivement applaudi.
- Nouveau morceau de musique, pui* M. Dequenne se lève
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 515
- et prononce le discours suivant que d’auditoire, à de nombreuses reprises, coupe de ses bravos chaleureux, spécialement quand M. Dequenne — avec un sentiment parfait — rappelle le souvenir du fondateur de l’œuvre, Jean-Baptiste André Godin.
- Voici ce discours :
- « Chers élèves,
- « Cette année, comme les précédentes, je viens avec le Conseil de Gérance, présider la distribution de vos prix.
- « Cette cérémonie, mes enfants, a . toujours été et sera toujours pour nous tous une fête qui laisse dans nos cœurs un souvenir agréable ; à nous, vos pères et mères, elle rappelle le temps de notre jeunesse où, comme vous, nous venions recevoir les récompenses de notre travail et de notre sagesse ; à vous, elle laisse le souvenir plus vif des récompenses obtenues ; à vos maîtres et maîtresses, elle donne les douces émotions du devoir accompli avec la volonté de le remplir toujours et de mieux en mieux, s’il est possible.
- « La fête de l’enfance est pour nous chaque année l’occasion de constater les progrès de l’instruction au Familistère ; en effet, depuis l’inauguration des examens pour le certificat d’études, nous avons vu s’accroître le nombre des élèves présentés et celui des élèves reçus ; la première année, en 1882, 10 élèves ont été présentés et reçus; cette année, sur 34 élèves qui ont concouru, 32 ont obtenu le certificat.
- « Jusqu’en 1888, les élèves de la cinquième classe, dirigée par Monsieur Locqueneux,prenaient seuls part à ces examens; depuis lors, ceux de la classe inférieure, la quatrième, dirigée par Monsieur Loriette et depuis peu par Monsieur Dehorter, concourent également ; le nombre des admissions s’y est accru et cette année sur 1 ! élèves de cette classe présentés, neuf ont été reçus.
- « A ces mêmes examens, 11 élèves ont obtenu la mention de dessin.
- « Une enfant du Familistère, élève de nos écoles, Mlle Marie
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- Dallet, vient de subir avec succès les examens du brevet élémentaire et en a obtenu le diplôme Elle a, en outre, obtenu au dernier concours ouvert par le Courrier des examens pour la préparation aux brevets de capacité, le prix de composition française sur un sujet de morale et de pédagogie.
- « Sur la proposition de la commission scolaire, le Conseil de gérance, par application des articles 99 et 100 des statuts et du règlement, a désigné deux élèves du cours complémentaire, les jeunes Evens et Berlémont, afin de les préparer pour les grandes écoles de l’État.
- « Espérons que les sacrifices que nous faisons pour eux porteront leurs fruits et que, l’année prochaine ou la suivante, l’un ou l’autre ou tous deux, peut-être, iront à l’école de Châlons remplacer leur ancien camarade Roppé, qui va y commencer sa troisième année et en sortira en Juillet prochain.
- « Ces résultats, mes amis, nous les devons à l’intelligente organisation de nos écoles, à leur bonne direction, au zèle et aux aptitudes des professeurs, qui font ' que nos classes peuvent marcher de pair avec les meilleures écoles primaires.
- « Nous les devons surtout, ces résultats, à la généreuse et intelligente impulsion de l’éminent fondateur du Familistère, dont les désirs et les aspirations tendirent toujours à l’amélio-ration et au perfectionnement de nos écoles.
- « Il est à désirer, mes amis, que nos jeunes filles profitent aussi de nos dispositions statutaires et que certaines d’entre elles bien douées et ayant des aptitudes qui pourraient être développées, poursuivent leurs études et obtiennent le brevet élémentaire qui leur ouvrirait l’accès à la direction de nos classes maternelles, où nous devons, d’après la loi, avoir des maîtresses diplômées. Déjà, il y a quelques années, nous avons eu plusieurs jeunes filles de nos classes reçues à l’école normale; elles en sont sorties, l’une avec le brevet élémentaire, et les deux autres avec le brevet supérieur; mais l’engagement qu’elles ont dû contracter, par le fait de leur entrée à l’école normale, d’enseigner pendant 10 ans dans l’enseignement
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- public, les empêche d’entrer, avant ce laps de temps écoulé, dans une école privée comme la nôtre, à moins d’obtenir un congé de l’inspection académique.
- « Gela vous fait voir, mes enfants, que vous devez travailler avec assiduité et vous appliquer sérieusement à l’étude; continuez donc à marcher dans la voie que vous avez suivie jusqu’à présent; rendez-vous dignes des bienfaits dont vous a comblés celui qui fut notre bienfaiteur; soyez toujours sages, studieux et obéissants ; que vos maîtres et maîtresses trouvent au moins dans la satisfaction qu’ils peuvent ressentir à vous voir profiter de leurs leçons, une compensation aux fatigues et aux peines qu’ils éprouvent dans l’exercice de leur profession, quelquefois ingrate, souvent difficile et toujours fatigante; que vos pères et mères, qui doivent aider vos professeurs et être vos éducateurs dans la famille, aient la joie de voir fructifier en vous les principes de saine morale et de bonne éducation ; que nous, les président et membres du Conseil de Gérance, nous puissions nous dire que dans les jeunes élèves de nos écoles se trouve l’avenir de notre association, et que vous pourrez être les dignes continuateurs de l’œuvre que l’illustre Godin a créée et nous a léguée.
- « En marchant dans cette voie, en donnant à vos maîtres et maîtresses les satisfactions morales qu’ils sont en droit d’attendre de vous, en faisant par votre bonne conduite la joie de vos parents, en donnant à l’Association l’espoir et l’assurance que vous en serez plus tard les dignes continuateurs, vous comblerez tous nos vœux et nous donnerez confiance dans l’avenir de notre œuvre ; vous deviendrez de bons et braves travailleurs; vous serez de bons soldais et des patriotes prêts à défendre votre patrie si, un jour, elle était en danger ; vous serez aussi de vrais et loyaux républicains, non pas de ceux qui s’en donnent la qualification et l’étiquette; mais de ceux qui le sont de cœur et de conviction, qui aiment et aident leurs semblables, un égoïste ne peut être un vrai républicain.
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- « Le philanthrope, le grand penseur Godin, Ta dit dans les notions préliminaires de son livre “Mutualité sociale” :
- « L’ègoïté, c’est vivre pour soi,
- « La fraternité, c’est vivre pour autrui.
- « Répudions donc, mes amis, l’égoïsme s’il existe parmi nous et pratiquons la fraternité, ce sentiment divin, car c’est au nom de la fraternité et de l’affranchissement des peuples que s’est répandue dans le monde la belle religion chrétienne, la religion républicaine, la religion rédemptrice qui a inscrit au frontispice de son temple les mots sacrés de liberté, fraternité, égalité.
- « Lisez souvent, mes enfants, les notions préliminaires de la Mutualité sociale où votre bienfaiteur a mis* tout son cœur et toute son âme ; pénétrez-vous bien des beaux principes et des nobles préceptes qui y sont écrits ; que ces pages soient votre catéchisme ; vous ne pourriez puiser ailleurs de meilleures notions de morale sociale, ni de plus belle glorification du travail.
- « Et si, plus tard, certains d’entre vous devaient nous quitter, soit pour aller, à l’ombre du drapeau tricolore,, porter au loin les idées françaises et la lumière civilisatrice ou suivre une autre carrière, qu’ils se conduisent de façon à entendre dire comme un éloge à leur adresse : ceux-là sont des enfants de Guise, ce sont des enfants du Familistère.
- « Je reviens à ce qui fait l’objet de cette cérémonie, à la distribution de vos prix; comme chaque année, nous allons donner, aux lauréats des certificats d’études primaires, des livres de choix qui témoignent de notre satisfaction et de notre désir de les encourager; aux autres élèves les plus capables, les prix qu’ils ont mérités. A ceux qui parmi vous en auront peu ou pas, je dirai : prenez courage, redoublez d’efforts, suivez l’exemple de vos jeunes camarades et, à la distribution prochaine, vous pourrez être parmi les récompensés.
- « Dimanche prochain, mes enfants, je me rendrai à notre Familistère de Laeken, pour présider la distribution des prix à vos jeunes frères et sœurs de Belgique et assister à la première fête de l’Enfance.
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- « Là aussi les bienfaits de rAssociation vont se faire sentir et porter leurs fruits, et le nom vénéré du fondateur de l’Association sera pour les travailleurs de notre succursale de Laeken et pour leurs familles, comme pour nous et les nôtres, le symbole de la fraternité humaine et de la mutualité sociale.
- « Et puisque je viens de parler de notre usine de Belgique, permettez-moi, mes amis, un rapprochement de circonstance, qui découle naturellement de la situation.
- « Notre succursale de Laeken est à l’usine de Guise ce que la Belgique est à la France : l’une doit sa formation et sa prospérité à la maison mère de Guise, l’autre doit à la France son indépendance nationale et le bien être d’un grand nombre de ses enfants ; de même que les travailleurs des deux usines, les deux peuples sont frères, ils ont la même origine, les mêmes aspirations, les mêmes drapeaux, les drapeaux de l’union et de la fraternité des peuples.
- « Je ne terminerai pas sans adresser aux personnes de Guise et des environs, étrangères à notre association, mes remerciements d’avoir bien voulu répondre à nos invitations et honorer cette cérémonie de leur présence. De même qu’en France, dans notre belle patrie, où il peut y avoir des partis divers et des opinions différentes, il n’y a que des Français et il n’y aurait que des patriotes à l’heure du danger, de même à Guise où il y a les habitants de la ville et ceux du Familistère, il ne s’y trouve que des concitoyens de la même ville et des citoyens du même pays.»
- Quand les bravos sont apaisés, la musique fait entendre un nouveau morceau, puis l’on passe à la distribution des prix, en commençant par les élèves des grandes classes et en finissant par les tout petits enfants des écoles maternelles auxquels des jouets sont distribués.
- Le bonheur est sur tous les visages. La cérémonie commencée à trois heures est terminée à 5 heures 1/4.
- Avant de quitter le théâtre nombre de personnes se rendent
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- au foyer pour voir l’exposition des travaux manuels des enfants.
- La simple énumération de ces travaux indiquera aux lecteurs combien cette exposition est intéressante.
- TRAVAUX MANUELS.
- Écoles Maternelles
- Pliage el Découpage. — Nombreux objets en papiers de couleurs représentant des rosaces, des animaux, des ornements artistiques, des objets usuels, etc.
- Tressage. — Tresses et nœuds variés faits avec des cordons de plusieurs nuances.
- Piquage. — Exécution de jolis dessins, brodés au point lancé, avec de la laine sur cartons perforés.
- Tissage. — Petits tapis en laines de couleurs vives, formés de carrés tissés au métier, puis brodés p<ar les mêmes enfants.
- Cahiers de dessin au crayon. — Représentation de grecques, d’arabesques et d’objets usuels.
- Tous ces petits ouvrages sont faits avec une adresse et un goût déjà très remarquables.^
- Classes Primaires.
- Les jeunes garçons des P‘e, 2a, et 3e années offrent une quantité d’objets de fantaisie ou d’utilité très ingénieusement construits en papier,en bois, en fil de fer, en ficelle, parmi lesquels nous citerons des éventails, des moulins à vent, des parachutes, des paniers, etc. ; des mobiliers de poupées : tables, bancs, chaises, berceaux, échelles, grils, porte-plats, etc. ; des filets de belle dimension pour la pêche, les provisions ; des hamacs, etc.
- Les élèves plus âgés exposent des cahiers de cartographie et de dessins d’imitation, des épreuves de dessin industriel exécuté avec instruments et de dessin d’après nafure fait à main levée.
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- L’exposition des travaux des jeunes filles comprend tous les genres de travaux manuels inscrits au programme de l’instruction publique, depuis la première année de classe jusqu’à l’école primaire supérieure :
- Marques sur canevas ; objets en tricot et au crocbet, tels que bas, fichus, jupons, dentelles, etc.
- Linge de maison, ourlé, marqué ou raccomodé; mouchoirs, serviettes, draps, etc.
- Effets pour la plupart taillés, ajustés, cousus et ornés de divers points par les élèves mêmes, depuis les trousseaux de poupées et les objets de layette jusqu’aux chemises de jeunes filles et de petits garçons et aux matinées, corsages, etc.
- Tous ces ouvrages sont exécutés avee un soin qui fait le meilleur éloge de l’intelligence et du zèle persévérant des maîtres et maîtresses qui se sont dévoués à cette utile branche de l’enseignement.
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- En sortant du théâtre la foule se répand sur la place du Familistère, où des boutiques foraines et des manèges de chevaux de bois attirent les amateurs.
- Le soir, de 8 heures à minuit, un grand bal réunit un nombre considérable de danseurs et de danseuses dans la cour du pavillon central ornée comme d’habitude.
- Le lendemain, lundi, des jeux divers commencés à 10 heures par les exercices de la société d’escrime se succèdent tout le jour. Il y en a de spéciaux pour les garçons et de spéciaux pour les jeunes filles. Un temps splendide favorise la fête.
- Le soir, le bal se répète dans la cour du pavillon central et clôt les réjouissances en ce qui concerne le Familistère de Guise.
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- AU FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Le Dimanche suivant, 14 septembre, avait lieu la première fête de l’Enfance au Familistère de Laeken lez Bruxelles et l’inauguration de ce Familistère même.
- Le temps était splendide.
- Dès la veille, la cour intérieure du Familistère avait été décorée avec un goût parfait.
- Des drapeaux français et belges accouplés et placés aux différents balcons, des girandoles, des lustres avec lanternes vénitiennes, des corbeilles et des guirlandes aux couleurs variées, des cartouches sur lesquels on lit des inscriptions de circonstance, donnent à cette belle enceinte un aspect joyeux et grandiose.
- Une estrade est disposée au fond de la cour, en face de la porte d’entrée, pour recevoir les personnes qui doivent assister à la cérémonie. Au dessus de cette estrade et au milieu d’un splendide trophée de drapeaux belges et français se détache le buste de l’illustre et vénéré fondateur du Familistère, Jean-Baptiste-André Godin. Un génie le couronne, tandis que ,de chaque côté, deux statues symbolisent l’Enfance et le Travail.
- Nous adressons ici des félicitations au comité organisateur qui, avec un sens artistique parfait et guidé par le même désir de glorifier le travail et les travailleurs qui éclate dans les fêtes du Familistère de Guise, a su réaliser au Familistère de Laeken un cadre digne de l’imposante cérémonie qui s’y accomplissait.
- La distribution des prix aux enfants des écoles ôtait annoncée pour 3 heures. Avant l’heure, les nombreux sièges disposés dans la vaste enceinte sont rapidement occupés et en peu de temps l’immense vaisseau est comble depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux derniers balcons.
- A 3 heures précises, l’administration communale de Laeken représentée par M. le Bourgmestre Bockstaël, en tenue officielle, M. l’Echevin Nyssens et cinq conseillers font leur entrée dans l’enceinte, où ils sont reçus par M. l’Adminis-
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- trateur-gérant et les membres des comités de l’usine.
- Tous se rendent sur l’estrade au son de l’hymne national belge exécuté par la musique du Familistère.
- Le programme de la cérémonie comprend des choeurs et des morceaux de musique. Les choeurs ont été chantés par les enfants avec une justesse d’intonation et un ensemble des plus satisfaisants et qui honorent M. l’instituteur Jossaert.
- Une ravissante polka intitulée « Les Bébés », exécutée à la fois par les enfants et par la société musicale, a enlevé les’ plus vifs applaudissements. L’originalité de ce morceau est d’un charme indicible. Il faut ajouter que la phalange musicale dirigée par M. Borremans se distingue déjà par son habileté.
- La grâce et la belle tenue des petits écoliers ont produit dans la salle une émotion admirative qui a récompensé les parents de leurs efforts en cette circonstance.
- Après les morceaux de musique et les choeurs exécutés dans l’ordre du programme, M. l’Administrateur-gérant se lève et prononce le discours que nous allons reproduire et qui est fréquemment interrompu par les applaudissements chaleureux de l’auditoire auxquels se mêlent ceux non moins vifs des membres de l’administration communale de Laeken.
- Mesdames et Messieurs, chers élèves.
- « Dimanche dernier, je présidais la fête de l’Enfance instituée au Familistère de Guise depuis de longues années et nous distribuions aux élèves des écoles les prix qu’ils avaient mérités ; ce fut avec des manifestations de joie et de plaisir que vos jeunes frères et soeurs de France accueillirent la communication qui leur apprenait que j’irais, le dimanche suivant, à Laeken, distribuer à leurs frères et sœurs de Belgique les récompenses qu’ils avaient aussi méritées.
- « Je viens donc aujourd’hui, mes enfants, présider votre distribution de prix et% prendre part avec vous tous à la première fête de l’Enfance au Familistère de Laeken.
- « C’est avec un vif sentiment de plaisir et de satisfaction que je remplis cette mission ; quoique devenu Français
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- par naturalisation, je n’ai pas oublié que je suis Belge de naissance et, tout en aimant mon pays d’adoption et chérissant ma nouvelle patrie, je conserve pour la belle et industrieuse Belgique les sentiments d’affection qui tiennent au cœur de tout être humain pour son pays natal.
- « Ces sentiments d’affection ont leur réciprocité parmi vous et dans la majorité du peuple belge ; on peut aimer la France et rester patriote belge ; les deux nations sont sœurs, elles ont la même origine, les mêmes langues dans certaines régions des deux pays, les mêmes mœurs et la même religion ; maintes fois les deux peuples se sont trouvés sur des champs de bataille, sous la même bannière, et ont versé leur sang pour la même cause et, souvent, à l’époque actuelle, dans les Expositions internationales ou les entreprises industrielles, ils se trouvent en présence ou côte à côte sur les champs de bataille de l’industrie dont les combats ne laissent après eux que le progrès et la civilisation ; dans l’un et l’autre champ d’action, les deux peuples ont pu s’apprécier et s’estimer, et c’est là que s’est scellée l’amitié qui les unit.
- « Quant à nous, mes amis, membres de notre belle association, de même qu’entre Français et Belges il n’y a pas de distinction, de même entre Wallons et Flamands, travailleurs à l’usine de Laeken, il ne doit pas y avoir de différence, car nous sommes tous frères, frères en rénovation sociale.
- « Ce que nous désirons ardemment, c’est que la paix et la fraternité régnent entre les peuples, c’est par elles et avec elles que les revendications sociales pourront arriver à leur véritable solution dont nous sommes un exemple pratique.
- « En attendant cette heureuse époque, soyons unis et faisons tous nos efforts pour faire grandir et prospérer l’œuvre qu’un grand novateur a mise dans nos mains ; nous servirons d’exemple pour d’autres qui voudraient nous imiter.
- « De toutes parts, sous les gouvernements monarchiques comme dans les républiques, les questions sociales sont à l’étude, l’amélioration du sort de la classe ouvrière, la régie-
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- mentation du travail et sa juste rémunération sont à l’ordre du jour.
- « A tous les rangs et dans toutes les classes de la société, (travailleurs, industriels, publicistes, hommes aux pouvoirs et jusqu’aux têtes couronnées,) ces questions sont devenues l’objet des préoccupations et le sujet d’études de ceux qui ont à cœur le bonheur de leurs semblables.
- (( Le Familistère, avec ses œuvres d’association et de prévoyance, n’avait guère attiré jusqu’à présent l’attention du grand public qui s’était tenu à son égard dans une attitude expectante et réservée; mais, maintenant il n’en est plus ainsi, les résultats obtenus et visibles pour tous ont appelé l’attention du monde, l’association du Familistère est devenue un sujet d’étude et d’admiration pour les penseurs et les philanthropes qui ont à cœur le bien et le progrès de l’humanité.
- « Deux Allemands de talent : M. Hantschke, secrétaire de l’association générale des sociétés coopératives allemandes, à Berlin, et M. Alban Fœrster publiciste, à Dresde, ont fait chacun une traduction en langue allemande de l’ouvrage de M. Bernardot, membre de notre conseil de gérance, sur le Familistère et son fondateur, traduction dont ils ont fait chacun une brochure différente qu’ils terminent par les plus grands éloges de l’œuvre d’André Godin, en exhortant leurs concitoyens à l’imiter.
- « De toutes parts des renseignements nous sont demandés sur notre association et sur son fonctionnement.
- « La première édition française de l’ouvrage de Monsieur Bernardot, tirée à mille exemplaires, est complètement épuisée ; une partie a été distribuée à Paris à l’Exposition universelle de 1889 et l’autre un peu partout en France et à l’étranger; nous serons sans doute obligés d’en faire tirer une deuxième édition; ce qui vous prouve, mes amis,que l’attention est appelée maintenant sur l’œuvre de Godin,que partout l’on s’y intéresse et que, dans un avenir peu éloigné peut-être, notre association servira d’exemple et de modèle à tous.
- « Si j’ai cité particulièrement, entre bien d’autres, le nom de deux publicistes allemands, c’est qu’il y a là un enseignement
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- important à retenir, et comme l’écrivait Monsieur Tholozan dans l’Émancipation de Nîmes : « Godin, estimé à sa valeur par « des Allemands et proposé comme exemple au peuple alle-« mand, voilà de quoi nous réjouir et venger le Familistère et « son fondateur des petitesses et des dédains que son œuvre « et son nom ont parfois provoqués en France. x
- « L’œuvre de Godin poursuivant sa marche progressive, « étend ses bienfaits sur la population ouvrière de Guise, et « rayonne sur l’Europe et sur le monde.
- « Le monument élevé résistera aux attaques du temps, « puisque, grâce aux ressorts admirables de son organisation « unique, il a résisté à la mort même de son fondateur. »
- « En parlant des bienfaits de l’œuvre de Godin, monsieur Tholozan aurait pu ajouter qu’elle les étend aussi sur la population du Familistère de Laeken.
- « J’en atteste l’ouvrage de Monsieur Hantschke,dit Monsieur « Tholozan, en terminant, Godin est une des gloires les plus « pures de notre patrie. »
- « J’ai cité textuellement, mes amis, quelques passages du bel article de Monsieur Thozolan, parce qu’on ne pouvait mieux dire ni mieux dépeindre la vérité sur la grande figure de Godin et sur son œuvre.
- « Godin est en effet une des gloires de la France, il est aussi une des gloires du socialisme, du vrai socialisme évolutionniste et non révolutionnaire.
- « Revenons maintenant, mes amis, à ce qui fait l’objet de notre réunion d’aujourd’hui ; vous allez désormais, mes enfants, ainsi que vos parents, participer dans la plus large mesure aux bienfaits de l’association ; vous avez à Laeken comme à Guise, un Familistère où vous profiterez de tous les avantages de l’habitation sociétaire; des bâtiments d’école y sont annexés ; des salles pour la nourricerie, le bambinat, les classes maternelles et primaires y sont installées et organisées dans la mesure la plus large et la meilleure ; les nouveaux-nés et les plus jeunes d’entre vous y recevront des soins dévoués et maternels ; les plus âgés, une éducation et
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- une instruction soignées jusqu’à l’âge où ils en sortiront pour entrer dans les ateliers.
- (( L’enseignement s’y fait en français et en flamand ; en Belgique il est indispensable, ou tout au moins nécessaire, de connaître les deux langues ; ce double enseignement donne plus de difficultés aux professeurs, complique les programmes des classes et allonge les cours ; mais, comme cela est nécessaire pour le bien et l’instruction de nos enfants, nous n’avons pas reculé devant ces difficultés ; nous avons d’ailleurs, à la direction de nos classes, un maître et une maîtresse, Monsieur et Madame Jossaert, que nous croyons à la hauteur de leur mission.
- (( L’an dernier, au mois d’octobre, lorsque nous avons ouvert nos classes et commencé les cours, la majorité des élèves ne connaissait qu’une des deux langues; tous ou presque tous connaissent les deux maintenant, les plus avancés savent les parler et les écrire, les autres savent au moins les comprendre et les parler.
- « Lorsque nos classes seront complétées et qu’elles comprendront, comme à nos écoles de Guise, quatre divisions de classes primaires avec un cours supérieur, nous pourrons admettre l’éventualité de l’application à nos écoles de Laeken, comme à celles de Guise, des articles 99 et 100 des statuts et du règlement, c’est-à-dire que si parmi nos élèves il s’en trouvait un ou plusieurs exceptionnellement doués, dont on puisse développer les aptitudes et les facultés pour les amener à pouvoir être présentés aux écoles nationales, nous ferions ici, comme à Guise, les sacrifices nécessaires pour atteindre ce résultat.
- « En attendant, mes enfants, que vous atteigniez à ce but et que l’association se trouve récompensée par vos succès des sacrifices qu’elle aura faits pour vous, étudiez et travaillez, soyez soumis et obéissants envers vos professeurs, respectez vos parents et vos supérieurs, ayez des sentiments religieux, vous serez de bons élèves et de braves enfants qui feront la joie de leurs pères et mères, et plus tard vous deviendrez comme vos jeunes frères et sœurs de Guise les dignes
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- continuateurs de l’œuvre de rédemption sociale qu’à créée notre bienfaiteur, l’illustre fondateur du Familistère, André Godin, le créateur de l’association du Capital et du Travail.
- « Instruisez-vous donc,mes enfants, non seulement à l’école mais aussi dans vos heures de loisir, lisez de bons livres, des livres instructifs, lisez surtout l’histoire de votre pays,elle se confond à plusieurs époques avec celle de la France ; vous ne pouvez trouver de meilleur ni de plus beau sujet d’étude et de lecture: Depuis Ambiorix,l’indomptable adversaire des légions romaines, jusqu’à Léopold le Sage, le père de votre roi, l’histoire de la Belgique abonde en héros de l’indépendance et de la liberté; les lettres et les sciences, les arts et l’industrie, eurent dans les Pays-Bas de nombreuses et glorieuses personnifications, leurs noms sont inscrits à son livre d’or.
- « La Belgique marqua fortement les étapes de la civilisation et du progrès, et ce fut dans ses provinces que se développèrent le plus les idées d’indépendance et les libertés communales.
- « Vous ne pouvez que gagner à lire les belles pages de son histoire et profiter de ses beaux enseignements.
- « Nous allons maintenant, mes enfants, vous distribuer les prix que vous avez mérités ; certains d’entre vous seront mieux partagés que leurs camarades, ils le devront à leurs aptitudes et à leur assiduité au travail; que ceux-là continuent à faire tous leurs efforts pour se maintenir au premier rang; que les autres prennent courage, qu’ils deviennent aussi des élèves studieux et travailleurs et ils pourront, à la distribution de l’an prochain, obtenir aussi des distinctions.
- « Je termine, mes enfants, en souhaitant que vos esprits et vos c.eurs s’imprègnent de bons sentiments et des meilleurs préceptes.
- « Que vos pères et mères, qui doivent être vos éducateurs en famille, vous inculquent les principes de bonne morale religieuse et de vrai socialisme ; l’enfance est comme une jeune plante qui, bien soignée et bien dressée, grandit et se développe en fleurissant et fructifiant.
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- « Vous êtes à l’aurore de la vie, mes enfants, qu’à son déclin vous puissiez vous dire: Mon existence a été bien remplie, j’ai bien accompli mon devoir d’honnête homme et de bon citoyen.
- « Je ne veux pas finir sans adresser mes remerciements aux personnes étrangères à notre association, qui ont bien voulu répondre à notre invitation et assister à cette cérémonie. En honorant de leur présence cette fête de travailleurs, elles s’honorent elles-mêmes ; à notre époque de progrès et d’avancement, s’il y a encore des différences de fortune et de situation comme il y en a toujours eu et il y en aura toujours,c’est dans l’ordre naturel des choses, et si l’égalité absolue n’existe pas, car elle est impossible, il n’en est pas moins vrai que du bas en haut de l’échelle sociale : ouvriers,employés, directeurs et patrons, publicistes, hommes de sciences et législateurs, tous, nous sommes des travailleurs de la main, de la plume ou de la pensée ; pauvres et riches, petits et grands, faibles et forts, nous devons nous tendre la main et nous aider mutuellement, nous avons la même origine, nous sommes tous frères. »
- . Monsieur le Bourgmestre Boekstaël se lève à son tour; il félicite M. Dequenne des belles paroles que celui-ci vient de prononcer, puis, se tournant vers l’auditoire, il s’exprime en ces termes :
- « Mesdames, Messieurs,
- « Le Conseil communal en se rendant à l’invitation de Monsieur l’Administrateur-Gérant n’a pas voulu seulement répondre à une politesse, il a voulu, par sa présence à cette fête de famille, témoigner de sa profonde sympathie et de son admiration pour cette belle et imposante institution ouvrière.
- « Il a voulu rendre hommage à la mémoire du Fondateur de ces établissements, de cet homme de génie et de cœur qui a résolu une des plus importantes questions sociales : l’Association du capital et du travail.
- « Il a voulu donner un témoignage d’estime et de sympathie
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- à l’honorable Administrateur-Gérant qui s’est inspiré des idées de son illustre prédécesseur pour continuer son œuvre ; ainsi qu’à tous ses collaborateurs, M. le directeur Bourgeois, les employés et ouvriers qui, tous, rivalisent de zèle, d’intelligence et de dévouement pour assurer le succès de la conception du regretté Godin.
- « Le Conseil communal est honoré d’assister à votre première Fête de l’enfance et à l’inauguration de ce magnifique établissement où tout respire le bien-être, où tout est parfaitement réglé et organisé, où l’on a su joindre l’utile à l’agréable, jusqu’aux écoles qui ne peuvent manquer de donner d’excellents résultats, les enfants ayant toujours sous les yeux l’esprit d’ordre et de respect qui règne dans l’établissement.
- « Le Conseil exprime le vœu de voir bientôt la grande indus* trie Belge prendre exemple sur l’organisation du Familistère et s’inspirer de ces généreuses idées pour résoudre le problème social de l’amélioration du sort de la classe ouvrière. En son nom, je vous adresse à tous de chaleureuses félicitations et je remercie l’honorable Administrateur-Gérant de l’honneur qu’il nous a fait en nous invitant à cette fête de famille. »
- Comme le discours de M. Dequenne, les paroles de M.% le Bourgmestre sont saluées par les chaleureux applaudissements de l’auditoire.
- On procède ensuite à la distribution des récompenses aux enfants des écoles primaires. Les prix d’excellence sont remportés par Cyrille Pelgrims et Jean Stallaert.
- Puis vient le tour des petits enfants de l’école maternelle. Plus d’une mère a dû se sentir émue à la vue de ces charmants bébés qui, porteurs d’un cheval, d’une trompette, d’une poupée ou de tout autre jouet, s’en revenaient à leurs places muets de plaisir ou triomphants.
- La cérémonie s’est terminée à 5 heures par un joli morceau de musique, après lequel M. l’Administrateur-Gérant, M. le Bourgmestre et 1 es autres membres du Conseil firent une visite aux écoles, escortés par les élèves tenant en main chacun un drapeau aux couleurs belges et françaises.
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- Après avoir admiré la belle installation de nos écoles, M. le Bourgmestre et les Conseillers communaux se dirigèrent vers leurs voitures, et avant de quitter le Familistère, ils exprimèrent de nouveau à M. l’Administrateur Gérant toute leur satisfaction d’avoir assisté à une fête dont la portée sociale est si digne d’attention.
- Le programme de la journée comprenait aussi un bal d’enfants, lequel commencé à 7 heures se terminait non sans peine à 8 h. 1/2. Bien que le clairon des pompiers eût annoncé aux jeunes danseurs qu’ils devaient se reposer, leur plaisir était si vif qu’ils ne pouvaient se décider à céder la place aux grands.
- Bientôt, cependant, la grande cour fut envahie par les adultes impatients de se livrer à la danse.
- Le grand bal auquel prirent part tous les habitants du Familistère et de nombreux invités commença, et tout le monde s’en donna à cœur joie jusque fort tard dans la soirée.
- La façade du Familistère avait été brillamment illuminée au moyen de lanternes vénitiennes et ballons qui produisaient un splendide effet.
- La journée du lundi comportait principalement des concours de jeux pour tous les membres de cette grande famille de travailleurs, petits et grands.
- Les enjeux des différents concours de quilles, de carabine Flobert, de fléchettes, etc. ont été disputés par un très grand nombre de concurrents.
- Le carrousel pour les jeunes garçons excita un vif intérêt.
- Gomme la veille, un nombreux public était venu de toutes parts admirer les divertissements que le Familistère offre à ses habitants.
- On a vivement applaudi à la dînette des bébés. Le Comité d’organisation de la fête du Familistère de Laeken n’avait oublié personne et, pour les bambins trop petits encore pour participer aux jeux de vitesse ou d’adresse, une grande table garnie de bonbons et de gâteaux avait été dressée sur l’estrade. Chacun fut ému en voyant l’agréable surprise de tous ces petits enfants quand on les conduisit à leur fe-tin.
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- Le jour commençait à disparaître quand les jeux furent terminés. La soirée se continua par un bal plein d’entrain comme celui de la veille et qui marqua la fin des réjouissances, ainsi que cela s’était passé.au Familistère de Guise.
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- C’est à Jean-Baptiste André Godin lui-même que nous em-prunferons les paroles propres à caractériser comme il convient les fêtes dont nous venons de rendre compte.
- « L’habitation unitaire, disait-il en 1871, est la mise en pratique de l’amour du prochain. »
- Voilà bien le trait caractéristique des fêtes que nous venons de relater. “ Quand l’homme ” poursuivait J.-B. André Godin, a su concevoir la répartition du travail et de ses fruits sur des bases équitables, il ne tarde pas à s’élever ensuite au besoin des jouissances intellectuelles et morales, et le Familistère lui offre, sous ce rapport, les ressources les mieux comprises, parce qu’elles se rattachent à toutes les autres conditions du bien-être et du développement de l’esprit et du cœur...
- « C’est un spectacle grandiose que les fêtes au Familistère et bien propre à faire mesurer aux membres de l’association la distance qui les sépare de l’état d’abandon où ils se trouvaient, naguère, dans la maison isolée. Au Familistère, sans sortir de chez elle, la population se donne le spectacle des honneurs qui sont dus au travail.
- « Dans ces fêtes le plaisir de chacun est augmenté du plaisir de tous, les sentiments d’accord, de solidarité, de respect et d’amour mutuels font un nouveau pas dans tous les cœurs. »
- 11 est impossible de mieux dire, et nous souhaitons que de tous côtés on s’efforce d’organiser les choses de façon à développer partout ces sentiments, et à relier les hommes entre eux par la mise en application, dans tous les rouages sociaux, des principes de justice et d’humanité qui constituent le fond de la véritable morale, celle qui est de tous les lieux et de tous les temps.
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- LES TRADES-UNIONS
- Le 1er septembre s’ouvrait, à Liverpool, le 23me congrès annuel des Trades-Unions.
- 460 délégués, parmi lesquels un certain nombre de femmes, représentaient, dit-on, 1,427,080 membres des sociétés ouvrières.
- Le premier acte du congrès est l’adoption, par l’unanimité de ses membres, d’une résolution de M. John Burns,exprimant la sympathie du congrès pour les grévistes d’Australie et faisant appel à toutes les associations représentées au congrès pour ouvrir des souscriptions en leur faveur et leur venir en aide, la lutte de l’Australie étant la plus grande bataille qui ait été livrée pour la cause des Trades-Unions.
- Par une de ses résolutions, le congrès reconnaît les avantages de l’organisation internationale des travailleurs ; par une autre décision, il se prononce contre l’emploi des travailleurs étrangers dans les ports anglais.
- Le Congrès repousse, aune faible majorité, une résolution tendant à. la nationalisation du sol, des moyens de transport et des instruments de travail, — ce couronnement du programme collectiviste; — il adopte, à la majorité de 193 voix contre 155, la fixation légale à 8 heures de la journée de travail.
- Ce vote est le gros événement du Congrès : il marquera dans les annales du Trades-Unionisme.
- La discussion a été chaude.
- Le débat s’est engagé sur une motion déposée par M. Marks, représentant des compositeurs typographes de Londres, et ainsi conçue :
- « Dans l’opinion du Congrès le temps est venu de prendre
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- des mesures pour réduire les heures de travail dans tous les métiers à huit heures par jour,soit quarante-huit heures par semaine (de six jours avec le repos du dimanche).Tout en reconnaissant le pouvoir et l’influence des associations de métiers,le congrès est d’avis que la plus prompte et la meilleure méthode d’obtenir cette réduction pour l’ensemble des travailleurs est par la voie d’un acte législatif du Parlement : le Congrès, en conséquence, donne pour instruction à son comité parlementaire (comité chargé de représenter les Trades-Unions auprès du Parlement) de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour atteindre cet objet. »
- La question était nettement posée.
- Un amendement constituant en réalité une contre-proposition est venu la préciser encore davantage. Cet amendement, de M. Patterson, proposait de déclarer que :
- (( Le meilleur moyen d’obtenir la journée de huit heures était l’action du Congrès et des Trades-Unions, en dehors de tout recours au Parlement. »
- Enfin M. Fenwick, député ouvrier du Northumberland, a proposé dans un second amendement de proclamer le principe de la journée de huit heures, mais en laissant de côté la question des voies et moyens.
- Le premier vote a lieu sur la contre-proposition de M. Patterson qui est repoussée par 181 voix contre 175.
- Ce vote a été décisif. Les partisans du recours à la législation l’emportaient de six voix sur leurs adversaires, et, bientôt après, de 38 voix dans le vote sur la résolution ferme de M. Marks.
- La proclamation des résultats est accueillie par hurras enthousiastes des vainqueurs. Des deux côtés on avait joué serré, des deux côtés on avait aligné le plus de troupes possible. Jamais Congrès de Trades-Unionistes n’avait été aussi nombreux.
- Les débuts de cette institution, qui remonte à. 1868, furent des plus modestes. Le premier congrès ne comptait que 34 délégués représentant 120.000 membres. En 1882, le nombre
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- des Trades-Unionistes, représentés au Congrès par 150 délégués, s’élevait à un demi-million. Enfin en 1888, nous trouvons réunis, au congrès de Bradfort, 175 délégués représentant 814,944 Trades-Unionistes et 70 sociétés de métiers, parmi lesquelles figurent deux sociétés de femmes.
- Entre ces derniers chiffres, les plus élevés qu’on eût atteint, et ceux de 1890 l’écart est considérable.
- C’est que dans l’intervalle aux skilled workmen (ouvriers ayant une profession exigeant un apprentissage) les seuls qui fussent jusqu’alors constitués en Unions, sont venues s’ajouter les Unions toutes récentes des unskilled labourers.
- Nous avons vu,à Londres,le 4 mai dernier, les skilled workmen et les unskilled labourers dans deux manifestations monstres, réclamant séparément la journée de huit heures, les premiers, au self help} les seconds, au Parlement. Ici, à Liverpool, les voix se confondent.
- Est-ce exclusivement à l’appoint de l’élément nouveau qu’il faut attribuer le vote de la journée de huit heures ?
- Ce vote est-il le résultat déconcertant d’un brusque revirement des anciennes Trades-Unions, ou bien la conséquence naturelle d’une évolution depuis longtemps commencée ?
- Et tout d’abord, séance tenante, une autre question s’est posée : La journée de huit heures a-t-elle trouvé dans le Congrès une véritable majorité ?
- Sur la valeur, sinon sur la validité de ce vote, des contestations se sont élevées dans le Congrès même.
- On s’est demandé s’il ne conviendrait pas de vérifier la nombre des membres des Trades-Unions représentées par chaque votant. On n’était pas loin d’affirmer que la minorité représentait en réalité les deux tiers des trades-unionistes et la majorité, seulement le tiers.
- Divers journaux,en mentionnant les protestations des représentants des industries textiles, paraissent croire qu’une scission va se produire dans l’unionisme. Rien n’est venu jusqu’ù présent donner un corps à cette hypothèse.
- L’éventualité d’un schisme a contre elle quelques bonnes raisons. On ne saurait, bien entendu, faire état plus qu’il ne
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- convient, du bon esprit avec lequel le congrès a accepté la conciliante proposition de John Burns, de pousser un hourra pour l’ancien unionisme, trois hourras pour le nouveau ; ni de la vigoureuse poignée de main ostensiblement donnée par le vainqueur à son voisin, le mineur de Northumberland, qui avait combattu avec ardeur l’intervention des pouvoirs publics.
- L’ouvrier anglais est éminemment pratique et l’insuffisance de ces démonstrations, comme garantie de la paix, ne fait aucun doute pour lui.
- A la vérité, les unionistes auxquels on prête des projets de scission ne sont pas sans se rendre compte qu’ils ne seraient pas suivis dans leur exode par la majorité de leurs commettants.
- Ils n’ignorent pas que le phénomène de la multiplication des voix, se produisant en quelques minutes, qui les a surpris et même quelque peu indignés, se reproduirait dans, des proportions autrement considérables dans la masse autrement susceptible d’entraînement que des délégués investis d’un mandat.
- La majorité qui s’est prononcée en faveur de la fixation par une loi de la journée de travail est certes loin d’être énorme ; mais il est impossible de ne pas ranger l’immense majorité des membres du congrès parmi les partisans de la journée de huit heures.
- Les trois seules propositions qui aient été soumises au congrès sur la question des heures de travail affirment la nécessité de cette réforme : la première veut l’obtenir par la loi; la seconde, sans la loi; la troisième relègue à l’arrière-plan la question du meilleur moyen d’atteindre ce résultat.
- Or, ce ne sont pas ceux qui, comme M. Fenwick, considèrent comme secondaire la question des voies et moyens; qui ne trouvent, comme M. Patterson, contre l’intervention de l’Etat d’autre objection que celle-ci, à savoir qu’il serait chimérique d’attendre le vote d’une mesure aussi radicalement opposée aux enseignements de l’économie politique orthodoxe et aux intérêts, tout au moins apparents, des
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- chefs d’industrie, de la part d’une assemblée comme la Chambre des communes ; ce ne sont pas même ceux qui, comme M. Boyle, regrettant l’époque héroïque du Trades-unionisme tiendraient à honneur d’enlever à la pointe de l’épée une réforme aussi essentielle ; non, ce ne sont pas. ces partisans, à divers titres, de la réduction à huit heures de la journée de travail, qui voudraient courir le risque de sacrifier, à une question de forme, si radical que puisse être le changement apporté par elle dans les usages ou dans les idées reçues, les avantages d’une union presque séculaire.
- La véritable note caractéristique a été donnée par M. Fen-wick. Elu secrétaire du Comité parlementaire en remplacement de M. Broadhurst, qui se retire après quinze années de service, M. Fenwick, bien que personnellement opposé à l’intervention du Parlement pour l’établissement de la journée de huit heures, a déclaré qu’il se croirait moralement obligé, comme agent du Congrès, de tout faire pour amener l’application de la résolution adoptée.
- Et maintenant dans quelle mesure la retentissante décision du Congrès de Liverpool a-t-elle bouleversé les traditions et le concept social des Trades-Unions anglaises ?
- Jusqu’à quel point cette admirable institution a-t-elle mérité le douloureux : et tu ji no que, gémi par les non-interventionnistes qui avaient pris l’habitude de considérer l’Angleterre comme la citadelle inexpugnable du self-help, et se complaisaient dans le tableau de l’Unionisme mettant son orgueil à se passer de l’assistance de l’État dans la défense des intérêts ouvriers ?
- Ce serait une erreur de croire que le socialisme n’avait eu, jusqu’à ce jour, aucune influence en Angleterre, puisque, dans aucun pays du monde, on ne trouve un plus grand nombre de lois socialistes.
- Le premier acte important en cette matière fut la célèbre loi des travailleurs stipulant que toute personne au dessous de soixante ans qui n’était pas engagée dans certaines fonctions pouvait être obligée d’entrer en service, moyennant un salaire déterminé par la coutume.
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- Cette loi remonte à 1349 et l’exemple ne serait guère probant si, traversant les siècles, elle n’était pas venue expirer en pleine dernière moitié du nôtre. Elle n’a été abolie qu'en 1863. Mais il est superflu de demander à une époque où la réglementation était universelle des exemples d’intervention de l’Etat dans les questions de travail. Pour nous en tenir au xixe siècle, le siècle des ouvriers, de 1802 à 1886, en Angleterre, on ne compte pas moins de 80 lois socialistes.
- Il ne serait pas non plus absolument exact de prétendre que les Trades-Unions sont constamment restées réfractaires à l’influence socialiste, puisque la plupart des lois de ce genre ont été faites pour donner satisfaction à leurs réclamations, et que bon nombre d’entre elles, élaborées par leur Comité parlementaire, ont reçu dans les Congrès annuels la sanction des Trades-Unions.
- Les premières batailles ont été livrées pour obtenir le droit d’association et l’égalité devant la loi; les dernières pour la protection des travailleurs dans les mines, dans les usines.
- Il est vrai que ces diverses lois ne visaient pas directement le travail des adultes.
- Mais les lois sur la réduction du travail des femmes et des enfants dans les mines et les manufactures amenaient pratiquement la réduction du travail des hommes.
- En ce qui concerne spécialement la question des huit heures soulevée depuis quelques années, maintes fois, il est vrai, les Unions s’étaient prononcées contre la réalisation de cette mesure par voie législative. L’année dernière, cependant, elles faisaient fléchir le principe en faveur des ouvriers des mines.
- La récente décision n’a donc pas le caractère d’une volte-face. Elle n’est qu’un pas déplus dans la voie où les trades-unions s’étaient engagées. Mais ce pas suffit pour mettre tant de joie dans le ciel des socialistes révolutionnaires qu’on serait tenté de croire que les Trades-Unions, subitement touchées de la grâce, brûlent aujourd’hui ce qu’elles adoraient hier.
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- A nos yeux, la communion du vieil unionisme et du jeune socialisme anglais, sous les espèces de la journée de huit heures, ne comporte aucune abjuration. Les trades-unions conserveront dans leurs cadres élargis les trésors d’expérience patiemment, péniblement amassés, leur foi dans l’efficacité de l’effort personnel, la pratique de l’expérimentation locale, la savante sériation des réformes.
- Dans les formidables conflits sociaux rendus imminents par la mobilisation de plus en plus grande des forces prolétariennes, elles apporteront les procédés d’arbitrage, introduits par elles dans les sphères corporatives. Elles continueront «à diriger leurs efforts vers l’élévation morale de la valeur du travail et la réunion du capitaliste et du travailleur dans un seul et même individu, et cela sans révolution, sans projet de spoliation. »
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- Socialisme et Parlementarisme.
- Dans presque tous les pays la première phase de l’agitation socialiste a été marquée par un profond dédain pour le parlementarisme.
- Aujourd’hui, revirement complet. Toutes les écoles socialistes (à l’exception des anarchistes, bien entendu) se.persuadent de plus en plus que le parlementarisme peut devenir un instrument utile au service de la bonne cause, et que le bulletin de vote peut servir à autre chose qu’à bourrer un fusil. De là le mouvement en faveur du suffrage universel qui s’est manifesté tout récemment dans les pays Scandinaves, et l’organisation électorale qui en est résultée.
- Aux élections du Folkething, en janvier dernier, le parti socialiste danois a fait passer un candidat en Jutland, et d’autres circonscriptions provinciales ont donné également aux socialistes une forte majorité. Bien mieux, tout récemment, un certain nombre de socialistes, en dépit de la composition du corps électoral ont fait leur entrée dans la Chambre haute (Landsthingj, au grand émoi de cette aristocratique assemblée.
- Pendant ce temps les socialistes norvégiens somment le parti libéral de substituer le suffrage universel au régime censitaire. Or, la voix des socialistes est indispensable aux libéraux. Us céderont.
- Quand on voit les socialistes belges risquer la grève générale pour obtenir cette réforme, on peut bien être persuadé qu’ils considèrent la participation au droit de vote, la conquête éventuelle des majorités parlementaires, comme une nécessité de premier ordre, comme le premier pas dans la voie des réformes sociales.
- En 1875, Karl Marx, Engels, etc., avaient signé un manifeste où la solution, dans le sens démocratique, de la question politique était expressément reconnue la condition préalable sine quâ non de la solution de la question sociale.
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- Le triomphe des socialistes allemands aux élections du 20 février en dépit d’une oppression de douze anuées et le changement politique qui en a été la conséquence sont bien faits pour maintenir l’agilation ouvrière dans la phase pacifique, légale et parlementaire où elle vient d’entrer.
- La révolution est en passe de se transformer en évolution.
- Tout en gardant intact le fond de la doctrine collectiviste, c’est par des moyens pacifiques, légaux, parlementaires, que les deux partis socialistes français proposent de la réaliser.
- C’est la doctrine évolutioniste qui a triomphé dans leurs deux congrès de 1889, avec le programme des réformes à soumettre au Parlement.
- On peut changer du jour au lendemain la forme d’un gouvernement, on ne change pas les conditions de la vie sociale. Voilà pourquoi le vrai socialisme n’est pas révolutionnaire.
- Pour que les socialistes persévèrent dans leur volonté de n’employer que des moyens légaux, et de ne recourir qu’à l’action législative pour l’obtention des réformes qu’ils jugent nécessaires, encore faut-il que la machine parlementaire elle-même ne soit pas telle qu’il n’en puisse sortir aucune réforme équitable. Il faut que le Parlemeut soit la représentation la plus exacte possible de la nation.
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- Réforme parlementaire.
- Parmi les propositions qui doivent être, dès les premiers jours de la session, l’objet de l’examen de la Chambre, figurent les propositions qui tendent au renouvellement partiel de la Chambre des députés.
- Nous avons mentionné dernièrement deux de ces propositions émanant l’une de M. Rivet, député de l’Isère; l’autre de M. Emmanuel Arène, député de la Corse. D’après la première, le mandat législatif aurait une durée de 6 années et la Chambre se renouvellerait par tiers tous les deux ans. La seconde assigne la même durée de 6 ans au mandat législatif, mais demande que la Chambre ne se renouvelle que tous les trois ans par moitié.
- Il y a les plus expresses réserves à faire sur le détail de ces propositions : le principe, la permanence de la Chambre, en est excellent.
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- M. Folliet, député de la Savoie, rapporteur de la commis sion chargée d’examiner les propositions tendant au renouvellement partiel de la Chambre qui avaient été soumises à la précédente législature, condensait ainsi les avantages de cette mesure :
- « Politiquement, le renouvellement partiel est destiné à donner à la manifestation du corps électoral plus de liberté d’allure et par suite plus de sincérité. Qnand les élections sont générales, l’électeur est obligé de subordonner son sentiment d’opposition ou de blâme à la crainte d’un bouleversement de majorité, et alors, ou la manifestation est étouffée, ou elle risque de dépasser le but ; avec l’élection partielle, cet inconvénient est sensiblement atténué, s’il ne disparaît complètement.
- (( Bien mieux encore, les espérances fondées par un parti soit d’opposition, soit de gouvernement, sur une campagne de calomnies ou de fausses promesses, lui assurant une majorité qui le couvre ensuite, sont très diminuées au renouvellement partiel, ce qui moralise beaucoup la campagne électorale en la rendant plus sincère et plus loyale.
- « Que se passe t-il dans l’état actuel ? Quand une Chambre nouvelle arrive, elle trouve table rase ; rien de ce qu’a préparé la précédente ne subsiste ou ne peut même subsister. Il arrive alors que les nouveaux venus produisent, dans la première année, une quantité de projets qui suivent la filière et vont s’immobiliser dans une quantité de commissions se disputant eutre elles les membres qui leur sont communs.
- « La première et même la seconde année sont des années d’étude et de préparation ; la troisième est tellement encombrée qu’on peut à peine s’y diriger ; et, quant à la quatrième, il est de notoriété qu’elle est employée à liquider le plus pressé pour se représenter devant le corps électoral. Alors tout disparaît, rien ne surnage de tous ces travaux, et l’on recommence de même pour quatre années nouvelles. »
- En résumé, la permanence de la Chambre empêcherait que tout fut périodiquement remis en question et les projets de loi et la forme même du gouvernement.
- Le projet sorti des délibérations de la commission dont M. Folliet était le rapporteur subit le sort commun, il disparut dans le naufrage quatriennal.
- Un certain nombre de députés estimeraient que le moment
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- serait assez bien choisi pour voter une telle proposition qui ne pourrait être considérée comme une loi de circonstance, puisqu’elle précéderait de trois ans la fin de la législature.
- Puisse la majorité de leurs collègues justifier,par son vote, ces prévisions ! Le Sénat ne se refuserait certainement pas à ratifier une décision qui assurerait à la Chambre des députés la permanence dont il a pu lui-même, par sa propre expérience, apprécier les bons effets.
- Il est moins certain qu’il réserve un accueil semblable à la proposition qu’un de ses membres a l’intention de lui soumettre dès la reprise de ses travaux.
- Aux termes de cette proposition les sénateurs seraient élus par un collège électoral, nommé au scrutin de liste cantonal, par le suffrage universel.
- Une autre proposition tendant à la nomination du Sénat par le suffrage universel direct émane de l’initiative d’un certain nombre de députés. Elle viendra également en discussion devant la Chambre, dès la rentrée.
- Nous ne pouvons qu’applaudir à ces tentatives qui visent à donner à la représentation du peuple, seul souverain, une sincérité de plus en plus grande, et à rapprocher notre système parlementaire de la véritable forme qui permette à la souveraineté populaire de s’exercer : la représentation directe.
- Nous ne nous faisons pas la moindre illusion sur la distance qui nous sépare encore de cet idéal.
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- L’ordre du jour.
- Le gouvernement qui, au cours de la session dernière, avait saisi la Chambre d’un assez grand nombre de projets importants et portant sur les questions les plus diverses, va déposer au cours de la session prochaine un certain nombre de projets nouveaux qui sont depuis un certain temps en voie d’élaboration.
- Parmi les projets nouveaux qui seront ainsi présentés nous citerons les suivants :
- Par le ministre de l’intérieur : Projet de loi tendant à assurer des pensions de retraite aux ouvriers qui, pendant un certain temps, s’astreindront à des versements réguliers.
- Par le ministre du commerce : Projet de loi tendant à fixer à dix heures la durée de la journée de travail des ouvriers ; et projet de loi tendant à accorder un privilège
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- aux versements et retenues des ouvriers, aux caisses de retraite ou de secours mutuels des établissements par lesquels ils sont employés. Ce dernier projet est né de l’émotion provoquée par l’engloutissement dans la faillite de la Ci0 de Terre-noire, la Voulte et Bessèges du fonds de retraite constitué par la retenue sur les salaires, ou les versements, des malheureux ouvriers et employés de cette compagnie.
- Il faut ajouter, à cette nomenclature, le projet rectificatif du budget de 1891, que le ministre des finances présentera en vue de compenser le déficit résultant, dans son projet primitif, du dégrèvement de l’impôt foncier.
- Enfin, il faut signaler le projet considérable élaboré de con cert par les ministres du commerce, de l’agriculture et des finances, et ayant pour objet de fixer le nouveau tarif général des douanes, qui devra être mis en vigueur à l’expiration des traités de commerce.
- La rentrée des Chambres est fixée au 20 octobre.
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- FRANCE
- Le Budget du Malheur. — Après les incendies de la Martinique et de la Guadeloupe, l’explosion de grisou de Villeboeuf, les inondations et les orages du midi.
- Cette série noire inspire à M. Charles Laurent, du Matin, un excellent article et une généreuse idée :
- « Quand, dit-il, un coup de grisou éclate dans une galerie, ensevelit des centaines de cadavres, fait se presser à l’orifice des puits la meute hurlante et sanglotante des épouses, des mères, des filles affolées qui réclament ù Dieu et aux hommes les époux, les fils et les pères disparus ; quand la longue théorie des convois de pauvres tend de crêpes les villes de charbon et jette au désespoir, à la faim, à la haine, les familles, résignées hier encore, qu’un éclair souterrain vient de priver de leurs chefs et de leurs soutiens ; quand les groupes apeurés de femmes et d’enfants, fouettés par le vent et cinglés par l’embrun, voient au loin s’effondrer dans l’impitoyable océan la frêle barque qui porte leur amour, leur espoir... et leur pain; quand les familles de paysans, fuyant le flot qui monte, assistent, impuissantes, égarées et muettes, à la destruction lente et sûre des moissons péniblement arrachées aux entrailles du sol ; quand, en un mot, rien de ce qu’on a pu prévoir n’est capable de réparer le mal soudain et irrévocable qui se produit, il faut que, sans retard, le reste de la nation puisse venir au secours de tous ces malheureux, et, sinon sécher leurs larmes, du moins assurer leurs existences. »
- Pour cela que faire? Va-t-on organiser, à grands frais, à Paris, de nouvelles fêtes de charité? Les élans du public sont aléatoires.
- « Est-ce qu’on va s’exposer encore au déficit en esseyant de secourir la misère ? Est-ce que l’on va substituer avec obstination l’initiative individuelle à ce qui devrait être l’appoint de la collectivité nationale ?
- « Le moment est venu de faire autre chose, de faire ce qu’il faut.
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- (( Il faut qu’il y ait un budget du malheur.»
- Sans doute la générosité individuelle pourrait contribuer à l’alimentation de ce budget dont les premières ressources seraient alimentées par la part de l’État dans les revenus du jeu sur les champs de course.
- Mais les millions du pari mutuel ne suffiraient peut-être pas, et, alors demande M. Charles Laurent, « pourquoi tous les départements de France ne se verraient-ils pas simultanément taxés, soit sous forme de centimes additionnels, soit sous toute autre forme, d’un impôt spécial destiné à doter l’Œuvre des sinistrés ?»
- Oui, certes, il faut le créer ce budget du malheur; mais quoi? —par de nouvelles taxes s’ajoutant aux lourds impôts que paie déjà le contribuable?
- Ne vaut-il pas mieux demander à la nature elle-même la réparation des désastres qu’elle cause, et cela par l’hérédité de l’État, c’e'st-à-dire, par le prélèvement sur la richesse produite de la part due au concours de la nature qui est le bien commun de l’humanité?
- Le budget du malheur, c’est le budget de la mutualité nationale qui est, comme le dit M. Godin, «la première chose à organiser, lorsqu’on voudra aborder la solution du grand problème que chaque humanité doit résoudre pour donner à tous ses membres la place au soleil à laquelle ils ont droit. »
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- Les Conditions de l’Habitation. — Le Comité des travaux historiques, section des sciences économiques et sociales, institué au ministère de l’instruction publique, vient d’adresser un questionnaire destiné à ses correspondants et aux sociétés savantes. Le but est de faire une enquête sur les conditions de l’habitation dans les diverses parties de la France.
- Voici les principales dispositions du questionnaire :
- 1. Faire connaître par son centre et si on le peut par ses limites la région où domine la maison-type dont on va parler.
- 2. Dire comment les maisons-types considérées sont habituellement situées et orientées, indiquer en même temps les raisons topographiques, : géologiques, hydrologiques, météorologiques de l’état de choses constaté.
- 3. Dire si, dans les communes de la région, on observe des maisons qui tendent à se serrer les unes contre les
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- autres, ou si, au contraire, elles sont plus ou moins dispersées : expliquer le fait.
- 4. Décrire la maison-type extérieurement et intérieurement, sa forme, ses dimensions ordinaires, la distribution, les matériaux employés pour les diverses parties de la construction, le coût. Rechercher les motifs du mode de construction adopté. Tous les plans, croquis, vues, photographies, propres à faciliter l’intelligence de la description demandée seraient reçus avec reconnaissance, lors même que l’exécution en serait imparfaite.
- 5. Étudier la maison-type au point de vue du nombre de ses habitants et du groupement plus ou moins complet des familles.
- 6. Dire si la maison est seulement utilisée comme habitation familiale ou si elle sert en même temps à d’autres usages, ateliers, étables, granges.
- 7. Indiquer les dépendances ordinaires de la maison-type, soit les constructions annexes, soit cours, jardins, prés, vignes.
- 8. Dire ce que l’habitation-type, considérée dans son ensemble, coûte ou rapporte.
- 9. Apprécier les conditions du type de maison précédemment décrit au point de vue de l’hygiène physique et morale.
- Les réponses devront être adressées avant la fin de l’année. au ministère de l’instruction publique, comité des travaux historiques et scientifiques.
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- Les Conditions du Travail. — Le ministre du commerce se propose de faire une grande enquête sur les conditions du travail en France.
- Cette enquête porterait sur les salaires, sur la durée du travail, ainsi que sur les accidents du travail et la morbidité professionnelle.
- A cet effet des questionnaires seraient envoyés à tous les les chefs d'industrie, afin d’avoir des informations les plus exactes sur les' divers modes de travail à la tâche, à l’heure, à la journée, à la semaine, à la quinzaine ou au mois, sur la régularité du travail, sur le travail de jour et le travail de nuit.
- L’enquête s’étendrait non seulement sur le nombre, le sexe, la nationalité et le salaire moyen des ouvriers, mais aussi sur le mode de payement et sur les institutions créées en
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- vue d’accorder aux ouvriers une rétribution plus complète du travail, telles que : primes sur salaires, participations aux bénéfices.
- Le questionnaire vise également les institutions concernant la vie économique des ouvriers, telles que : économats, maisons ouvrières, subventions gratuites en nourriture, vêtement, logement et chauffage.
- Les renseignements concernant les accidents du travail et la morbidité professionnelle porteraient sur le chômage, sur les institutions fondées pour faire face aux accidents et aux maladies, sur les caisses de secours, etc.
- Enfin, on s’efforcerait de relever l’âge des ouvriers, et, par suite, le nombre des enfants des deux sexes au-dessous de 16 ans, le nombre des ouvriers et ouvrières de moins de 40 ans3 de 40 à 60 ans et de plus de 60 ans.
- A l’aide de ces informations, on pourrait dresser des tables de morbidité professionnelle.
- Cette grande enquête servirait de base à l’étude des questions ouvrières, dont on se préoccupe en ce moment.
- Les résultats seraient centralisés par le service de la statistique du ministère du commerce et de l’industrie.
- M. Jules Roche demanderait au Parlement, à la rentrée, un crédit de 400 000 fr. pour faire face aux dépenses que nécessitera ce travail.
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- Congrès socialistes ouvriers. — Le Congrès annuel du parti ouvrier possibiliste qui doit se tenir, cette année, à Chatellerault, aura lieu du 9 au 14 octobre. En voici le programme : Ie Transformation du mode d’assistance publique actuelle en service public de la solidarité nationale et internationale ; 2° Question de huit heures, moyens d’obtenir cette réforme dans la grande et la petite industrie, dans les usines et manufactures de l’État ; 3° Services publics ; 4° La dépopulation de la France, remèdes à y apporter; 5e Modification du règlement du parti et de l’article 9 du programme ; 6e La propagande du parti en province, des ‘moyens pour y développer ses principes au point de vue économique et politique ; 7° Moyens à employer pour que le Prolétariat, maintenu comme « journal officiel » du parti, soit acheté et lu par tous les membres quit, en sont adhérents.
- Le Congrès socialiste ouvrier (marxiste) se tiendrade 13 octobre, à Calais.
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- Voici son programme : 1° Le 1er mai 1890. 2° Le Congrès international de 1891. 3° Responsabilité des patrons en matière d’accidents. 4° Inspection des usines et manufactures au point de vue de l’hygiène des ateliers et de l’observation des lois protectrices du travail. 5° Des règlements d’ateliers et du droit d’amende usurpé par les patrons. 6° Journée de huit heures. 7° Réduction de la durée du mandat des conseillers prud’hommes. 8° Révision des statuts de la Fédération nationale.
- Ce Congrès sera précédé d’un autre Congrès du même parti, qui sera tenu à Lille, lequel à la différence de celui de Calais qui devra pourvoir à l’organisation ouvrière par métier, poursuivra l’organisation politique du parti.
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- Les Syndicats des Communes. — Le Ministre de l’intérieur vient d’adresser aux préfets des instructions relatives à l’application de la loi du 12 mars sur les syndicats des communes. On sait que cette loi autorise l’association de plusieurs communes, en vue d’organiser des œuvres d’un intérêt collectif et des services publics auxquels ne sauraient pourvoir ni les départements ni les communes isolées.
- Les syndicats peuvent être constitués non seulement par les communes d’un même département, mais encore par des communes de différents départements, pourvu qu’ils soient limitrophes.
- Les conseils municipaux qui voudront constituer un syndicat seront naturellement tenus de prendre des délibérations concordantes. Ils soumettront leurs propositions au gouvernement qui les autorisera par décret.
- Les syndicats auront la personnalité civile; ils pourront acquérir à titre onéreux et à titre gratuit ; ester en justice, échanger et faire tous autres actes analogues.
- Leur rôle peut devenir par la suite considérable, tant pour les œuvres d’assistance publique que pour les opérations se rattachant au système de la coopération sous ses diverses formes.
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- Le Congrès ouvrier Belge. — Le Congrès ouvrier dont la réunion avait été décidée lors de la grande manifestation du 10
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- LE DEVOIR
- août, s’est réuni le 14 septembre et a adopté l’ordre du jour suivant :
- 1° Convocations de manifestations le même jour et à la même heure dans tous les chefs-lieux d’arrondissement du pays ;
- 2° Organisation d’un vote populaire à opposer au vote censitaire pour chaque élection législative ;
- 3° Constitution d’un parlement populaire ;
- 4° Proposition d’une grève générale, pour tous les métiers ;
- 5° Refus du payement de l’impôt, des loyers et refus du service militaire ;
- 6° Elections communales et provinciales : engagement de ne voter que pour les candidats partisans du suffrage universel ;
- 7° Propagande dans l’armée ; -
- 83 Création de groupes de propagande du suffrage universel dans le plus grand nombre possible de localités, et organisation de la propagande.
- Les manifestations décidées auront lieu le dimanche qui précédera l’ouverture des Chambres.
- Le 11 octobre, jour de cette ouverture, des délégations iront signifier solennellement l’ultimatum du suffrage universel à la Chambre du cens.
- Quant à la grève générale, la date n’en a pas été fixée.
- AUTRICHE
- Le Zollverein Européen. — Le Congrès d’agriculture de Vienne a adopté une résolution affirmant la nécessité :
- 1° De la création d’une ligue douanière de l’Europe centrale;
- 2° De la conclusion, entre les Etats de la ligue, d’arrangements tels que les parties contractantes n’aient point à souffrir des tarifs de transports adoptés par Tune d’elles ;
- 3° Harmonisation du régime monétaire ;
- 4° Election d’une commission internationale chargée de fixer les modalités de l’accord à intervenir.
- Cette proposition est naturellement dirigée contre les Etats-Unis. Elle est une réponse à l’adoption du bill Mack-Kinley. Elle a pour but d’amener les Puissances européennes à s’entendre pour lutter avec plus de succès contre l’envahissement des marchés européens par les produits américains.
- C’est en essayant de créer une union douanière que les États d’Amérique sont arrivés à l’établissement d’un pacte d’arbitrage.
- Nous marchons vers les Etats-Unis d’Europe.
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- AFRIQUE
- Contre l’Esclavage. — L’acte général qui résume les travaux de la Conférence anti-esclavagiste de Bruxelles et qui a été approuvé par 17 Puissances, comprend 7 chapitres qui ont successivement trait à ce qui suit :
- 1° des pays de traite et des mesures à prendre aux lieux d’origine ; 2° de la route des caravanes et des transports des eselaves par terre ; 3° de la répression de la traite sur mer ; 4° des pays de destination dont les institutions comportent l’existence de l’esclavage domestique ; 5° des institutions destinées à assurer l’exécution de l’acte général ; 6° des mesures restrictives du trafic des spiritueux et 7° des dispositions relatives à la ratification de l’acte par les Puissances.
- Toutes les Puissances qui ont pris part à la conférence ont apposé leur signature au bas de l’acte, à l’exception de la Hollande, qui n’a pas cru devoir accepter certaine clause douanière.
- L’initiative privée estime qu’elle a une place à prendre à côté de l’initiative gouvernementale.
- Un congrès se réunissait le 22 septembre à Paris sous la présidence du cardinal Lavigerie, primat d’Afrique.
- L’ordre du jour du congrès était le suivant :
- 1° Adhésion publique à l’acte général de la conférence internationale de Bruxelles.
- 2U Division de l’œuvre anti-esclavagiste en comités nationaux indépendants, et détermination précise des sphères d’action et d’influence réservées à chacun des comités.
- 31 Examen de la question suivante : N’y aurait-il pas lieu, pour les comités susdits, de prêter un concours actif à leurs gouvernements respectifs, notamment en organisant des corps de troupes armées ?
- 4° Enfin, étude des moyens propres à assurer des ressources aux divers comités nationaux que l’acte général de la conférence de Bruxelles prévoit et auxquels il promet aide et protection.
- Des résolutions dans ce sens ont été adoptées.
- Nous ne saurions nous prononcer sur le caractère pratique de ces décisions. Sur tout ce qui touche l’esclavage et particulièrement les moyens d’en débarrasser la terre africaine, les divers explorateurs, interrogés par nos confrères, varient d’opinion. Où les divergences diminuent, par exemple, c’est sur la question de l’emploi des volontaires armés. Les explo-
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- LE DEVOIR
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- rateurs estiment généralement que ce serait grain de sable dans le Sahara.
- Il est intéressant de connaître l’opinion du promoteur de cette campagne anti-esclavagiste sur le fond meme de la question.
- Un journal conservateur rend compte en ces termes du discours prononcé en l’Eglise Saint Sulpice, à l’occasion de l’ouverture du congrès, par le cardinal Lavigerie.
- Le cardinal Lavigerie relève les nouveaux devoirs qui incombent particulièrement à la France, depuis que les Puissances ont placé le Sahara et une partie du Soudan dans la sphère incontestée de son influence.
- Mais il avertit les impatients qui, hic et nunc, voudraient la suppression de l’esclavage africain. Ce serait là un remède aussi funeste que le mal qu’il s’agit de guérir.
- L’esclavage en Afrique est un facteur essentiel de l’état social actuel. Sa disparition immédiate provoquerait des ruines incalculables, un chaos immense où rien ne survivrait.
- Pour le moment, il faut se contenter de combattre la traite ; c’est le grand fléau dont il faut délivrer l’Afrique ; le marchand d’esclaves, voilà le bourreau de millions d’hommes qu’il faudrait faire disparaître sans retard.
- Quant au reste, il convient d’attendre que le ' temps et l’action de l’Europe civilisatrice aient créé des éléments sociaux propres à être substitués à l’esclavage sans bouleversement.
- IRLANDE
- La Famine. — La famine qui, de 1845 à 1849, faucha dans les rangs de la population irlandaise et en réduisit le total, soit directement par la mort, soit par l’émigration forcée, de plus de. huit à moins de cinq millions, semble menacer de nouveau l’Irlande.
- Et, cette fois encore, c’est la maladie des pommes de terre qui met en péril l’existence de tout un peuple.
- Pendant ce temps, les évictions en masse se préparent dans le comté de Donegal, en Irlande, qui est précisément 1 un des plus atteints par la maladie des pommes de terre. Deux cent soixante fermiers du domaine d’Olphert, près de Falcarragh, doivent être expulsés d’ici à dix jours, C’est
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX ^ 553
- l’éviction en masse la plus considérable qui ait eu lieu dans ces derniers temps.
- Lorsque la maison dont il s’agit de déloger les malheureux habitants est à portée des canonnières, c’est la mitraille qui pleut sur elles.
- Et pendant ce temps les poursuites continuent contre les représentants de ce malheureux pays, et les emprisonnements et les sévices. Le moment est bien choisi pour organiser la terreur.
- L’opinion publique se demande si le gouvernement de M. Balfour ne ferait pas mieux, au lieu de prêter main forte aux prétentions sans limites des propriétaires, de prendre des mesures pour éviter à l’Angleterre et au monde civilisé le spectacle affreux d’une famine décimant à la fin du dix-neuvième siècle une population laborieuse, et cela au moment même où les landlords mettent le comble à ses misères en l’arrachant au sol.
- BRÉSIL
- Les Élections. — La République des États-Unis du Brésil vient de faire un pas nouveau et décisif vers la consolidation.
- Déjà la manière, pour ainsi dire paisible, dont s’est accomplie la révolution du 15 novembre 1889, a démontré que la transition de l’Empire à la République s’est opérée dans les esprits avant de se manifester en fait.
- Le gouvernement provisoire, dans la période de dix mois qui a précédé les élections, a fait respecter partout son autorité; il a maintenu l’ordre, élaboré un projet de Constitution et préparé les élections pour le Congrès, qui devra se réunir le 15 novembre, premier anniversaire de la République.
- Ces élections, comme on sait, ont eu lieu en vertu de la loi électorale du 11 juin, loi basée sur le principe du suffrage universel.
- Sont électeurs tous les citoyens brésiliens d’origine ou naturalisés sachant lire et écrire, à l’exception des prêtres, et dans l’armée, des simples soldats, brigadiers et caporaux.
- Cette loi a été complétée par un décret récent chargeant les juges de paix de chaque district de la présidence des opérations électorales.
- Le télégraphe nous apprend que les élections se sont effectuées partout, à part quelques rares localités, dans le calme le plus absolu et de la façon la plus régulière.
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- LE DEVOIR
- Les anciens partis ont vainement cherché, dans une coalition formée pour la circonstance, à battre en brèche les candidatures républicaines.
- Le gouvernement provisoire a vu peu à peu, partout, triompher ses amis.
- Ce résultat mérite d’autant plus d’être remarqué, qu’il a été obtenu dans un pays à peine sorti d’une transformation radicale de la forme du gouvernement et où le suffrage universel a été appliqué pour la première fois.
- ÉTATS-UNIS
- Les Salaires.— Le Journal de Cincinnati publie le tableau suivant des salaires payés aux ouvriers, aux États-Unis :
- SALAIRE MOYEN PAR SEMAINE
- Boulangers, 65 francs; coiffeurs, 65 francs; afficheurs, 45 francs; forgerons, 90 francs; relieurs, 90 francs.
- Ouvriers en laiton, 84 francs ; brasseurs, 140 francs ; bri-quetiers, 97 francs ; brossiers, 84 francs ; bouchers, 50 francs.
- Cochers, 95 francs ; ébénistes, 84 francs; ouvriers raffîneurs, 87 francs, forgerons de voitures, 90 francs.
- Peintres de voitures, 90 francs ; fabricants de voitures, 88 francs; camionneurs, 90 francs; horlogers, 102 francs.
- Mineurs, 80 francs; fabricants de bières, 83 francs ; selliers, 90 francs ; tonneliers, 100 francs; batteurs de cuivre, 93 francs.
- Charretiers, 98 francs ; conducteurs de locomotives, 140 fr; machinistes sur les bateaux à vapeur, 120 francs.
- Machinistes dans les fabriques, 105 francs ; chauffeurs de vapeur, 88 francs; chauffeurs de locomotives, 110 francs.
- Chauffeurs dans les fabriques, 92 francs; menuisiers, 83 fr; ouvriers agricoles, 112 francs; chapeliers, 105 francs.
- Valets d’écurie, 83 francs; bijoutiers, 103 francs; tricoteuses, 35 francs ; blanchisseuses, 40 francs ; plombiers, 83 francs; lithographes, 92 francs ; mécaniciens, 98 francs.
- Marbriers, 110 francs; ouvriers en pierre, 168 francs; cochers d’omnibus, 92 francs ; peintres, 97 francs.
- Couvreurs, 105 francs ; mariniers, 77 francs ; ouvriers en paniers, 97 francs ; scieurs, 33 francs ; ouvriers en fer, 97 francs; cordonniers, 88 francs; brunisseurs, 92 francs.
- Tailleurs 88 francs; typographes, 83 francs; gaziers, 80 fr; employés de théâtre, 83 francs ; sommeliers, 55 francs.
- Ouvriers dans la céruse. 74 francs ; tourneurs en bois, 90 fr.
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- QUESTION DE LA PAIX
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- QUESTION DE LA PAIX
- CONGRÈS DE LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- Le Dimanche 31 août 1890, la Ligue a ouvert son vingt-quatrième congrès annuel à Grenoble.
- Un grand nombre de Sociétés de la paix s’étaient fait re • présenter notamment Y International arbitration and pea ce association, la Universal peace Union, de Philadelphie’, l’Association pour la neutralisation du Danemark ; la Unione Lombarde, de Milan ; le Circolo Guiseppe Mazini de Gênes, et les diverses sections de la Ligue.
- Les deux séances du congrès ont été présidées par M. Elie Ducommun, de Berne.
- Après la lecture de la correspondance, Mme Marie Gœgg, de Genève, donne lecture du rapport présenté au nom du comité central sur la question suivante, qui était, comme nos lecteurs le savent, à l’ordre du jour du congrès :
- Comment les nations peuvent-elles passer pratiquement de l’état de trêve armée à l’état juridique, c’est-à-dire à l'élat de paix, et quelles sont les causes qui empêchent encore l’avènement de cet état juridique en Europe ?
- Les Etats-Unis d’Europe, en rendant compte des travaux du congrès, publient le texte complet de ce remarquable rapport, qui conclut à l’adoption des résolutions suivantes :
- PREMIÈRE RÉSOLUTION
- L’Assemblée :
- Considérant que le projet de traité d’arbitrage permanent, préparé par la Conférence américaine, adopté à l’unanimité moins une voix par les dix-sept peuples convoqués en Congrès par les Etats-Unis d’Amérique ;
- Reconnaît le principe de la Souveraineté, de l’Autonomie, et par conséquent, de l’Indépendance des peuples ;
- Pose l’arbitrage comme principe fondamental du droit international américain ;
- Elimine la guerre, condamne la conquête, déclare nulle toute
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- annexion faite sans le libre assentiment des populations annexées ;
- Remercie au nom de tous les peuples les Etats-Unis d’Amérique d’avoir convoqué la Conférence de Washington ;
- Félicite fraternellement cette Conférence du progrès immense que son oeuvre a fait faire ù la pacification universelle.
- DEUXIÈME RÉSOLUTION
- Considérant que le principe de la Souveraineté et de l’Autonomie des peuples n'est point la force, mais la justice et la fraternité, que cette Souveraineté, cette Autonomie sont en conséquence indiscutables, inaliénables, imprescriptibles :
- Déclare que les nations, en signant des traités d’arbitrage permanents par lesquels elles s’obligent à déférer à des arbitres tous les conflits qui pourront naître entre elles, ne dérogent point à leur Souveraineté dont le principe reste en tout état de cause indiscutable;
- Déclare, en conséquence, que la compétence des arbitres désignés en vertu d’un tel traité, quand elle n’est point expressément restreinte par le compromis, s’étend à toutes les questions, même à celles qui naissent du mode d’exercice de la Souveraineté dans les rapports avec les autres nations ;
- Déclare qu’en aucun cas les mesures prises pour ramener à exécution une sentence arbitrale ne peuvent avoir le caractère d’actes de guerre, ni être réputés tels ;
- Emet l’avis que, sans déroger au principe indiscutable de leur autonomie, les nations signataires d’un Traité d’arbitrage peuvent juridiquement, par une disposition spéciale du compromis autoriser les arbitres à sanctionner leur sentence ;
- Décide que les présentes Résolutions seront adressées à la Présidence et au Secrétariat général de la Commission permanente de la Conférence Interparlementaire.
- M. E. Arnaud développe le Rapport et appuie les résolutions; il indique très clairement où en est aujourd'hui la théorie du traité d’arbitrage permanent dont la Ligue n’a cessé depuis sept ans de poursuivre l’étude et dont le Congrès panaméricain vient de faire si admirablement, à Washington, la première application politique. Il fait ressortir comment le Rapport qui vient d’être lu perfectionne et achève cette étude, par la critique de l’ancienne théorie de la souveraineté à laquelle le droit moderne international substitue le principe de l’Autonomie des peuples. Quand les peuples et les
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- diplomates auront reconnu la justesse de cette critique et surtout la fécondité de l’idée plus exacte et plus morale de l’Autonomie, il . n’y aura plus de conflit entre les nations policées qui ne puisse se résoudre par la voix de l’arbitrage, dont le rapport ne fait en réalité que compléter la théorie.
- Les deux résolutions ont été adoptées à l’unanimité par le Congrès.
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- On se rappelle que le Congrès universel de la paix de Londres n’avait pu examiner en temps utile la proposition de M. Bajer tendant à l’établissement, dans une ville centrale, d’un secrétariat général de la paix qui se transporterait chaque année dans la ville où la conférence internationale tiendrait session et qui pourrait, entre les sessions, servir de Bureau international, à la fois, aux Sociétés de la paix et aux Comités interparlementaires dont la conférence a voté la création.
- La Conférence interparlementaire tenue immédiatement après le Congrès s’était montrée favorable au principe de cette proposition.
- Le Congrès de Grenoble a voté une résolution appuyant la mise à exécution de cette proposition, et appelant les Sociétés de la paix à nommer une Commission chargée de soumettre un projet d’organisation d’un Bureau international permanent de la paix au prochain Congrès universel et à la Conférence interparlementaire.
- La veille du jour où devait se tenir le Congrès, M. A. Desmoulins avait retracé, dans une brillante conférence, l’œuvre de la Ligue et exposé les résultats du Congrès universel de la paix et de la Conférence interparlementaire tenus à Londres.
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE --------*—----
- La société s’est réunie extraordinairement, le 24 juillet dernier, sous la présidence de M. Bernardot, pour entendre la relation de s.es deux délégués : Messieurs Allart et Sarrazin, au Congrès universel de la paix tenu à Londres du' 14 au 19 juillet.
- Ayant déjà donné dans notre dernier numéro le compterendu des travaux de ce congrès, nous nous bornerons à relever ici le côté intime de la réception faite aux délégués, côté mis particulièrement en lumière dans la relation présentée à la Société de paix du Familistère, par M. Sarrazin.
- Celui-ci rappelle d’abord que, conformément aux invitations cordiales, adressées par le comité d’organisation du Congrès, les délégués étrangers ont été presque tous reçus, à titre d’invités, d’amis, chez des membres du congrès habitant Londres.
- L’accueil qui leur a été fait, dit-il, a été exquis de délicatesse et de cordialité. Leurs hôtes se sont constamment montrés assidus à les renseigner, à les distraire, ne négligeant aucune occasion de leur être utiles ou agréables. Ce voyage est de ceux qu’il est impossible d’oublier, et ils en conserveront le meilleur souvenir.
- Il signale que M. Ransome, chez qui ils ont reçu l’hospitalité, ainsi que M. Théodore Neild, un savant professeur de Manchester qui s’est offert à être leur cicerone, ont été, des premiers en 1870, en leur qualité de membres de «La société des Amis» ou «Quakers», à accourir en France pour distribuer d’abondants secours. Des vingt millions de francs environ que les Anglais ont distribués alors à notre pays meurtri, quatre millions, en effet, ont été fournis par la société des « Amis.» C’est acquitter une dette de reconnaissance que de rappeler cette belle action.
- M. Sarrazin passe ensuite au compte-rendu du congrès. Il signale que, faisant partie de la commission d’éducation, il
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- SOCIÉTÉ DE PAIX DU FAMILISTÈRE
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- a eu l’occasion de développer le mémoire traitant de la question de la paix par l’éducation, mémoire présenté par M. Doyen, un de ses collègues de la société de paix du Familistère. Il dit aussi que, dans cette même commission, des éclaircissements ont été demandés sur l’œuvre du Familistère aux délégués de l’association, et que M. Allart et lui se sont empressés de fournir les explications désirées, lesquelles ont été accueillies avec le plus vif intérêt.
- Le 16 juillet les délégués du Familistère ont assisté, le soir, à la séance de la Ligue pour l’affranchissement de la femme.
- Là, aussi, de pressantes instances furent faites près des délégués du Familistère pour obtenir d’eux des renseignements sur l’institution. Ils saisirent cette occasion de signaler que, dans l’association du Familistère, les femmes jouissent des mêmes droits absolument que les hommes, et sont admises comme eux au Conseil de gérance.
- Le nom de J.-Bte André Godin, fondateur de la première association complète du capital et du travail, fût chaleureusement acclamé.
- Les travaux du congrès international de la paix furent clos le vendredi soir 18 juillet.
- Le lendemain eut lieu le banquet d’adieu où de nombreux toasts furent portés. A un moment M. Frédéric Passy, qui avait la parole au nom de la France, invita très gracieusement l’un des délégués du Familistère, M. Sarrazin, à prendre la parole au nom de la démocratie, en raison même, dit-il, de l’institution éminemment démocratique que ces délégués représentent.
- Se rendant à cette invitation et tout ému de la sympathie dont elle était le témoignage, M. Sarrazin s’exprima en ces termes :
- « Mesdames, Messieurs,
- « Dès leur rentrée en France, les délégués du Familistère de Guise demanderont à leur société de paix de voter en Assemblée générale de chaleureux remerciements à leurs frères en humanité, les organisateurs infatigables de ce congrès.
- u Ils ne veulent pas eux-mêmes quitter cette terre amie, où ils ont reçu l’hospitalité la plus fraternelle, la plus affectueuse, où ils ont recueilli tant de témoignages de sympathie, sans en exprimer leur vive, leur inaltérable gratitude.
- « Ils se réjouissent de la concorde, de la fraternité, de l’urbanité, de la touchante intimité qui n’ont cessé de régner
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- parmi tous les travailleurs de cette sainte et noble cause, rassemblant dans une étroite communauté d’intentions, sans distinction de position, de fortune, de capacités, d’opinions religieuses, les délégués présents ici.
- « Ils expriment l’espoir que ce congrès solennel, destiné à avoir un grand retentissement dans le monde, sera suivi sans interruption, d’année en année, d’assemblées semblables de plus en plus nombreuses, toujours animées du même esprit, et que. dans un temps rapproché, les hommes auront réalisé sur la terre le royaume du Ciel.
- « Ils adressent à ces dames dévouées, à ces femmes vaillantes qui ont pris la parole avec une éloquence si grande, si chaude, si vibrante, si communicative, si profondément convaincue, le tribut de leur admiration.
- « Ils saluent avec attendrissement leurs frères et amis non étrangers — une voix sympathique entre toutes ayant banni cette expression de notre vocabulaire — mais leurs frères d’autres pays, parmi lesquels ils ont rencontré des cœurs d’or, de belles âmes qu’ils n’oublieront jamais.
- « Enfin, ils boivent à la Paix universelle, à la fraternité des Peuples réunis dans une étroite solidarité qui les fera se considérer comme les diverses parties d’un même Tout rapprochées par l’Amour. »
- (.Félicitations).
- En conséquence de l’engagement pris par M. Sarrazindans le toast que nous venons de rappeler, M. Bernardot, président de la société de paix du Familistère, soumet au vote de la réunion du 24 Juillet, les remerciements à adresser au Président et aux membres du Comité d’organisation du Congrès universel de la paix, pour la réception extrêmement cordiale qui a été faite aux délégués de la société.
- Ces remerciements sont votés par acclamations.
- Avant de lever la séance, M. Bernardot, fait remarquer que l’œuvre de Godin est de plus en plus appréciée en France et à l’Etranger et que, pour tous ceux qui bénéficient de cette œuvre, la meilleure manière de prouver leur reconnaissance envers l’homme de bien et de génie qui l’a fondée est de s’employer de toutes leurs forces à la taire prospérer.
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- LES FEMMES A L’ASSISTANCE PUBLIQUE
- L’opinion publique a été douloureusement émue dans ces derniers temps par une tragique série d’actes de désespoir causés par la misère.
- La presse quotidienne a entrepris, à cette occasion, le procès en règle de l’Assistance publique coupable, suivant les uns, de ne pas avoir su prévenir et empêcher ces tristes catastrophes, en faveur de laquelle, d’autres, sans l’absoudre pleinement, ont invoqué la circonstance atténuante d’une organisation défectueuse.
- Il faut savoir gré à la presse quotidienne d’avoir entrepris cette campagne.
- Beaucoup d’imperfections dans les rouages de l’administration incriminée ont été mis en lumière par elle, et il faudra bien tenir compte de ses avertissements.
- Toutefois le défaut capital de cette organisation est resté dans l’ombre. On peut mettre hors de cause le personnel du bureau de bienfaisance qui est, en général, imbu des meilleures intentions. Il est incontestable, en outre, nu’un judicieux emploi des ressources de l’assistance publique permettrait de venir en aide aux misères les plus navrantes.
- Ce qui manque à l’administration de l’assistance publique c’est l’élément féminin. Cette lacune est signalée par la directrice de la Citoyenne, Mme Maria Martin, dans un article d’une logique irréfutable.
- « Personne, dit-elle, ne nous conteste les aptitudes spéciales des femmes pour l’administration philanthropique. La charité, au dire même de nos adversaires, est la « sphère de la femme ». Dans les temps passés, c’était elle qui, distribuait la plus grande partie des secours aux pauvres, et, de nos jours, c’est encore les charités organisées par les femmes qui réussissent à produire, avec de petits moyens, les plus beaux résultats. Ces résultats n’ont été produits jusqu’ù présent que par les petites sommes économisées sur leur superflu ou même leur nécessaire. Que ne pourraient-
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- elles pas faire si elles avaient à leur disposition la bourse de l’État ?
- «Est-il donc plus difficile de distribuer la bourse publique que celle des particuliers? Gomment justifier l’exclusion des femmes d’une œuvre à laquelle elles pourraient rendre tant de services ? »
- Mme Maria Martin demande donc que les femmes soient acceptées indistinctement avec les hommes à l’assistance publique, ou, si l’on veut, qu’il soit créé un bureau auxiliaire de femmes, par quartier, chargé de visiter et d’examiner tous les cas de misère. On arrivera ainsi à soulager plus de malheureux.
- « Si nous réclamons, dit-elle en terminant, on finira par nous écouter. Sinon, on verra encore longtemps de pauvres mères mourir avec leurs enfants, et des vieillards dépenser leurs derniers sous pour acheter le charbon qui doit tout finir. Nous payons notre bonne part des contributions; insistons pour surveiller un- peu comment notre argent est employé. »
- Le rôle de la presse n’est donc pas terminé, et si vraiment elle a à cœur la réforme de l’assistance publique, qu’elle n’hésite pas à signaler et à préconiser le seul moyen d’en obtenir la réalisation : l’adjonction des femmes aux fonctions d’administrateur.
- Lorsque Mlle Marie Pierre, docteur en médecine, demanda son admission au concours qui désignait les médecins de l’assistance publique, l’administration fit la sourde oreille. La presse protesta avec tant de vivacité, que la commission, revenant sur son refus, décida que dorénavant les femmes, comme les hommes, auront le droit de concourir. Puisque l’assistance publique ne juge pas inutile la science et le dévouement de la femme docteur, qu’elle fasse appel au tact, à la patience, au dévouement de la femme administrateur, et les malheureux ne s’en plaindront pas.
- AU WYOM1NG
- Nous avons annoncé l’élévation au rang d’État du territoire de Wyoming, dans lequel les femmes jouissent depuis quelques années de leurs droits civils et politiques.
- C’est évidemment, comme le fait remarquer la Nation de New-York, un éclatant triomphe pour les partisans du suffrage des femmes que cette entrée d’une République andro-gyne dans l’Union Américaine.
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- Nous citerons à ce propos une intéressante lettre dans laquelle le gouverneur actuel du Wyoming constate les heureuses conséquences de la participation des femmes aux élections de ce pays.
- département exécutif Cheyenne, 17 mai 1890.
- WYOMING
- A. L. N. Crill, Esquire
- Richland, South Dakota.
- Cher monsieur,
- Répondant à votre lettre du 1er courant, dans laquelle vous me demandez des renseignements sur les effets pratiques de l’admission des femmes à l’exercice des droits politiques, j’ai à vous dire ceci :
- Je crois que la politique en général et les résultats des élections sont ici, à peu de chose près, ce qu’ils sont ailleurs. Mais le jour du scrutin, on ne rencontre pas chez nous ces foules discordantes que l’on voit dans les pays où seuls les hommes ont le droit de vote. Ce jour est aussi tranquille que les autres et il n’y a pas de populations électorales plus paisibles que celles du Wyoming.
- Quant à la situation morale de la société, son niveau s’est considérablement élevé. Le privilège du suffrage accordé aux femmes n’est, en somme, que la reconnaissance des droits et de l’influence qu’elles exerçaient d’une manière latente, depuis de longues années, sur leurs frères, leurs maris et leurs fils. Il fut une époque où la femme n’avait aucun droit individuel, où tout ce qu’elle gagnait devenait la propriété de son conjoint. Mais elle s’est graduellement émancipée, si bien que presque partout dans nos Etats et territoires elle bénéficie des lois aussi bien que l’homme. Il lui restait à conquérir le droit de suffrage, cette dernière conquête ne pouvait modifier considérablement la situation qu’elle s’était acquise et le changement personnel qui en est résulté est presque imperceptible.
- Comme elle peut se mêler plus librement aux affaires, elle sera sans doute mieux à même de s’assurer d’honorables conditions d’existence. Je ne puis dire qu’elle trouve des travaux aussi rémunérateurs que ceux des hommes, quoique son salaire soit ici plus élevé que dans l’Est.
- En ce qui regarde la vie domestique, les hommes du Wyoming donnent des preuves de tempérance qu’on ne voit pas
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- LE DEVOIR
- ailleurs, et nos femmes n’ont pas à organiser, en vue de l’observation de la loi dominicale, des manifestations dans le genre de celles qui ont cours-dans les États de l’Est.
- Vous me demandez si la participation des femmes aux élections a eu pour effet d’augmenter ou de diminuer le respect qui leur est dû. Je pense que nulle part la femme n’est tenue en si haute estime par les hommes, et c’est là la conséquence naturelle de l’égalité des droits. Les hommes traitent toujours leurs égaux avec respect. C’est une situation que la femme ne saurait trouver dans les pays où elle est encore considérée comme un être inférieur que l’on peut opprimer à loisir et auquel on peut se dispenser de donner une éducation.
- Croyez-moi votre dévoué,
- Francis E. Warren.
- LE SALAIRE DES FEMMES AUX ÉTATS-UNIS
- Le rapport du bureau du Travail de Washington, pour Tannée 1889, est consacré au travail des femmes dans les grandes villes. Voici quelques chiffres généraux relatifs aux recettes et aux dépenses :
- La moyenne des salaires des femmes aux États-Unis est de 296 dollars (1,475 francs) par an; la moyenne de leurs dépenses est de 286 dollars (1,430 francs), laissant un excédent de revenu de 45 francs environ.
- Ces dépenses se répartissent ainsi : -
- Nourriture et logement, 162 dollars soit 57 0/0 de la dépense totale
- Vêtement.............. 79 — 28 0/0
- Divers................ 45 — 15 0/0
- Les mêmes statistiques constatent, pour chaque ménage, une moyenne de 2,78 personnes gagnant un salaire.
- Il est assez intéressant de faire remarquer que cette enquête sur les femmes a été confiée par le Bureau de statistique du Travail à des femmes. Et il faut reconnaître que ces statisticiens du sexe faible se sont parfaitement acquittés de leur tâche; ils ou plutôt elles ont interwievé personnellement 17,427 ouvrières ! Des commissaires hommes n’en auraient probablement pas fait autant et n’auraient pas su si bien les faire parler.
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- La Woï king Girls’ Convention, qui a pris naissance à New-York, il y a peu de temps, constitue un des traits les plus
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- frappants des progrès faits par les femmes. Des centaines de jeunes filles gagnant elles-mêmes leur propre existence se sont réunies et ont formé, dans diverses parties de l’Amérique, des clubs pour leur avancement et leur confort. Elles apprennent là ce qui se passe partout, et, bien qu’elles-mêmes soient dans une humble sphère, elles peuvent s’associer à des femmes distinguées dans l’instruction ou dans les arts. Presque toutes les grandes villes envoient des représentants à la Working Girls’ Convention (Convention des travailleuses).
- UNE ÉCOLE DE DROIT FÉMININE AUX ÉTATS-UNIS
- A New-York existe une école de Droit pour les femmes. Elle possède neuf professeurs femmes, docteurs en droit. La créatrice et l’organisatrice de cette école est Mme le D1' en droit Kempin, Suissesse, qui vient d’être élue membre de deux commissions : premièrement pour la révision de la loi concernant les fous, secondement pour la réforme des prescriptions concernant les usines.
- Mme le D1’ Kempin est aussi secrétaire général du congrès international des réformes du code pénal, lequel doit avoir lieu à New-York en 1892.
- REVENDICATIONS FÉMININES AU BRÉSIL
- Le Droit des Femmes reçoit d’une de ses abonnées de Rio-de-Janeiro la communication suivante :
- « Deux dames brésiliennes, Mme3 Josepha Cardosa de Faira Zeal et Anna Jackalha Cardosa, toutes deux femmes de fonctionnaires publics, se sont présentées pour être inscrites sur les listes électorales.
- « Le ministre de l’Intérieur, à qui leur demande a été communiquée, a refusé leur inscription, ainsi que je m’y attendais. On a fait les noirs électeurs, mais les femmes, non. »
- Cela rappelle le mot de Mma Émile de Girardin (Delphine Gay), en 1848 : « Je ne vote pas, mon cocher vote. »
- Dans une réunion tenue tout récemment par la Central National Society for Women’s suffrage, à Londres, une américaine, Mme Pearsall Smith, a dit que la première idée de ta revendication du- suffrage lui est venue en réfléchissant que dans sa famille sa mère n’avait nul droit de vote, elle qui était instruite et éclairée, tandis que son cocher nègre, homme
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- LE DEVOIR
- tout à fait primitif et qui ne comprenait rien à la politique, était électeur.
- Dans l’ancien comme dans le nouveau monde le point de départ du mouvement féminin est le même : le sentiment de la plus grossière des iniquités sociales.
- Que les dames brésiliennes considèrent le chemin parcouru et les résultats obtenus par leurs sœurs de l’Amérique du Nord. Elles trouveront là motif à persévérance.
- UNE PÉTITION DE FEMMES EN NORWÈGE
- Une pétition signée de 4,533 femmes a été présentée au Storthing norwégien dans le but de demander qu’à la prochaine session, une mesure conférant la franchise aux femmes qui remplissent les conditions requises par la loi, soit adoptée par le Parlement.
- LE DROIT DE CONTROLE
- Les dames célibataires et bourgeoises de la commune de Scharnachthal, dans le district de Frutigen, (Suisse), ont recouru auprès du gouvernement bernois contre un article du règlement communal qui les excluait de toute participation à la répartition des revenus communaux. Le gouvernement leur a donné raison.
- LES FEMMES ÉLECTEURS EN RUSSIE
- Il y avait récemment un juge de baillage à élire à Serpou-koff. Les hommes étaient allés vendre aux foires des grandes villes les objets qu’ils fabriquent l’hiver, jouets d’enfants, travaux de verroteries, images de piété, etc. Il ne restait que les femmes.
- Eh bien ! elles ont voté.
- Et le gouverneur de la province a ratifié l’élection.
- Déjà, il y a neuf ans, à Pétersbourg même, toutes les femmes propriétaires avaient été admises à l’élection de la municipalité.
- L'ACADÉMIE MÉDICALE FÉMININE RUSSE
- La municipalité de Saint-Pétersbourg a voté un subside annuel de 15.000 roubles pour la réouverture de l’Académie de médecine féminine.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- Elle a concédé, dans ce but, un bâtiment qui lui appartient et s’est déclarée disposée à mettre à la disposition des étudiantes les hôpitaux municipaux pour leurs études de clinique.
- L’Académie médicale féminine avait été fermée en 1887, par ordre du gouvernement. Mais, depuis ce moment, les dames russes, qui avaient fondé cette académie et qui l’avaient maintenue à l’aide de souscriptions, commencèrent une agitation qui fut appuyée par les universités et le conseil municipal. Des femmes docteurs, appelées à Saint-Pétersbourg, se comportèrent admirablement en 1882, à l’occasion d’une épidémie de diphtérie, et d’une épidémie de typhus. Quelques-unes d’entre elles sont même demeurées au service de la municipalité.
- LES FEMMES FONCTIONNAIRES EN AUTRICHE
- Un grand nombre de jeunes filles de Vienne vont être employées prochainement par l’État. Le ministre de l’instruction publique a décidé que les travaux de détail de la commission centrale de statistique, et surtout ceux qui se rapportent à renseignement et à la population, seraient confiés à des femmes et de préférence à des aspirantes institutrices.
- On sait que l’emploi des femmes dans les administrations des postes et télégraphes est très général en Autriche, et que ces dames se montrent très courtoises pour le public, très obligeantes et fort intelligentes.
- UNE FEMME JUGE EN ESPAGNE
- Pendant que l’alcade d’un bourg des environs de Malaga surveille la rentrée de ses récoltes, s’il faut en croire les journaux espagnols, sa femme le supplée en remplissant à la satisfaction générale toutes les fonctions judiciaires.
- Elle instruit les affaires, reçoit les rapports, tient les audiences et prend toutes les dispositions nécessaires pour assurer le maintien de la tranquillité et de la sécurité publique.
- Il y a là un argument probant en faveur de l’accession des femmes aux fonctions de magistrats.
- C’est ce qu’établit dans la Citoyenne, Hubertine Auclert, en condensant en quelques mots les raisons de droit qui militent en faveur de cette réforme :
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- LE DEVOIR
- « Les femmes étant justiciables — plus encore que les hommes, car elles sont soumises à des lois d'exception — ont, comme eux, le droit d’être juges et jurées. Les hommes seuls, au tribunal, ne sont qu’une moitié de justice. Pour être assurées de l’impartialité, les femmes doivent être, comme les hommes, jugées par leurs pairs. La présence de femmes au tribunal donnerait à ce tribunal l’autorité nécessaire pour juger des femmes; car un arrêt rendu par un tribunal d’hommes n’a pas de sanction morale. Il n’est que la consécration d’une flagrante illégalité. »
- Ajoutons que la cause de la moralité ne gagnerait pas moins que celle de l’équité à l’adoption de cette mesure.
- LYDIA BECKER
- On annonce la mort à Genève, de Miss Lydia Becker.
- Miss Becker était parmi les premières femmes en Angleterre qui demandèrent le droit civil et politique des femmes, et pendant plus de vingt ans elle a été à la tête de la Société du suffrage, à Londres.
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- ÔUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- • La Médecine jugée par les professeurs et médecins : Broussais, Bordeu, Barthez, etc., par A. Letoquart.
- Brochure en vente chez l’auteur, 115, Bleecker Street, New-York, États-Unis d’Amérique.
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- * *
- Le Socialisme intégral par B. Malon, volume in-8° 6 francs, en vente chez Félix Alcan, 108, boulevard S1 Germain et à la librairie de la Revue Socialiste 8, rue des Martyrs, Paris.
- Nous reparlerons de cet important ouvrage dans un prochain numéro.
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- Almanach de la Paix pour 1891, publié sous la direction des Jeunes amis de la paix de Nîmes.
- Très intéressante petite brochure, en vente chez Plon, Nourrit et Cie, rue Garancière 8-10, Paris. Prix 0 fr. 20 cent, pris au dépôt; 0 fr. 25 cent, franco.
- Tarif exclusivement réservé aux commandes adressées à M. Ch. Toureille, 43, rue nationale, Nîmes, Gard :
- 12 exemplaires 2 fr. 10 franco : 2 fr. 70
- 25 — 4 30 — 5 15
- 50 — 7 30 — 8 15
- 100 — 15 )))) — 16 . 70
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- LE DEVOIR
- GRAND-PÈRE
- (suite)
- » Mon père était toujours placé aux postes périlleux, parce qu’on connaissait son sang-froid et son intrépidité* Ce jour-là, il passa le dernier avec ses hommes.
- « Quand il eut mis le pied sur l’autre rive, il se dit : « Voilà une partie perdue, mais il doit y avoir encore quelque chose à faire. » Il ferma les yeux un quart de minute et se dit : « Qu’est-ce que Marguet ferait à ma place ? Marguet se ferait tuer pour arrêter l’ennemi. »
- « Mes enfants, dit-il aux quelques hommes qui étaient avec lui, si nous avions de la poudre, nous ferions sauter ces planches-là.
- » Une voix dans les rangs répondit : « Oui, mais il n’y a pas de poudre. Nous n’avons rien à faire ici ; les ennemis approchent : si nous ne partons pas tout de suite, nous serons pris ou tués. »
- » Mon père dit alors : « Il faut mourir ici, mais mourir en arrêtant l’ennemi. Je n’ai pas d’ordre; ceux qui veulent se retirer ne seront point traités comme déserteurs ou comme lâches. Que ceux qui veulent mourir avec moi, pour le salut d’une partie de l’armée, lèvent la main. »
- Tous les soldats levèrent la main, même celui qui avait parlé de partir.
- « Prenez-moi ces débris et ces planches et entassez-les au milieu du pont et allumez-moi vite un grand feu. » En un clin d’œil, un grand feu flamba sur le pont.
- » En ce moment les vedettes ennemies parurent sur l’autre rive. « Dispersez-vous en tirailleurs, dit mon père à ses hommes, et cachez-vous derrière les arbres. Feu! jusqu’à la dernière cartouche sur tout ce qui fera mine de mettre le pied sur le pont, pour aller éteindre notre brasier. Et pour commencer, à moi celui-ci. »
- » Un uhlan qui s’avançait en caracolant reçut une balle en pleine poitrine. Il tomba la figure sur le pommeau de sa selle,
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- GRAND-PÈRE 571
- et de là sur les premières planches du pont. Son cheval s’enfuit au grand galop.
- » Voyant ce qui était arrivé à leur camarade, les autres uhlans se retirèrent précipitamment hors de la portée des balles, et tinrent conseil sous de grands arbres.
- » Deux d’entre eux se détachèrent pour aller faire leur rapport. Vingt minutes plus tard, un groupe d’officiers généraux et d’officiers supérieurs, accompagné d’une forte escorte de cavaliers, arriva au grand galop et s’arrêta sous les grands arbres, hors de portée. On les voyait discuter et braquer leurs lorgnettes du côté du pont.
- « C’est ça, mes amis, dit mon père, perdez votre temps, c’est tout ce qu’on veut de vous. »
- « Et il cria tout haut : « Holà, les enfants, attention à l’ordre ! » Numérotez-vous en commençant par la gauche. » Alors lentement, distinctement, des voix qui partaient de derrière les arbres comptèrent à la file : « Un, deux, trois, quatre, et ainsi de suite jusqu’à treize. Mon père,-qui était à droite du pont, était le treizième et le dernier.
- » Mon père cria alors : « Attention au commandement ! Qu’il n’y ait pas un coup de perdu. Ils vont pour sûr envoyer une colonne d’attaque. Le numéro un tirera le premier, et seulement quand la tête de colonne atteindra le pont; il videra l’homme le plus à gauche; le numéro deux visera le second à gauche, et ainsi de suite. »
- » Une petite colonne d’infanterie ne tarda pas à paraître. Tant qu’elle fut hors de portée, elle marcha lentement, comme à la parade; quand elle approcha du pont, elle prit le pas gymnastique. Le bruit des bottes devenait de plus en plus distinct.
- » Aussitôt que le premier rang toucha le pont, le feu commença ; douze hommes tombèrent; un treizième s’élança sur le pont ; mais, se voyant seul, il eût peur, et voulut rejoindre ses camarades qui s’étaient brusquement arrêtés : celui-là fût frappé dans le dos, et tomba à côté duuhlan.
- « Après s’être consultés du regard, les ennemis firent une nouvelle tentative qui leur coûta treize hommes ; un sous-officier qui accompagnait la colonne se mit à frapper ses hommes à coups de plat de sabre, et marcha le premier pour donner l’exemple.
- « Dès qu’il eut mis pied sur le pont, il tomba à son tour. Ce fut alors une vraie débandade. Un officier supérieur arriva au galop, et donna la chasse aux fuyards.
- — Grand-père, pourquoi donc les Français ne tiraient-ils pas sur cet officier ?»
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- Grand-père me répondit :
- « A la guerre, mon petit, quoiqu'il se fasse quelquefois de grandes boucheries, on ne tue pas pour le plaisir de tuer. »
- Je regardai mon grand-père d’un air étonné. Ce n’était pas là l’idée que nous nous faisions de la guerre, nous autres élèves du père Barré. Nos notions sur la guerre ressemblaient à celles des Peaux-Rouges. Quand nous jouions à la guerre, tout le monde y passait (par métaphore, bien entendu). Nos règles étaient très simples : dans la guerre au fusil et au canon, chacun des camps se cachait de l’autre ; le* théâtre de l’action, c’étaient les futaies et les fourrés de Bucy. A un signal donné, chacun des deux camps marchait dans la direction de l’autre, lessoldats passant furtivement d’arbre en arbre, en évitant de se montrer.
- Le premier qui apercevait un ennemi crait : «Pan ! un tel. »
- « Pan ! c’était le coup de fusil. « Un tel « désignait l’ennemi visé, qui devait tomber mort à l’instant. 11 y avait des chicaneurs qui ne voulaient pas mourir ; alors commençaient des discussions interminables entre le mort et son vainqueur. Un à un nous sortions de nos cachettes pour venir apporter notre témoignage et nos raisons, ou tout au moins pour huer le mort récalcitrant.
- Une fois le mort bien et dûment mort, nous regagnions nos lignes, et la guerre recommençait: Généralement, le combat finissait faute de combattants, la règle étant de tuer tout le monde, officiers et soldats, dès qu’ils se laissaient entrevoir.
- L’hiver, nous nous battions à coups de boules de neige. Nos règlements militaires étaient aussi sauvages qu’en été : tout tuer, point de prisonniers, c’est embarrassant à garder.
- Voilà quelles étaient mes idées sur la guerre. Je les appliquais tout naturellement à la grande guerre que se font les hommes entre eux. Je ne pouvais comprendre qu’ayant un ennemi, surtout un officier à sa portée, mon arrière grand-père ne fit pas aussitôt feu sur lui. On doit tuer le plus d’ennemis possible, en vertu de l’axiome : plus on en tue, moins il en reste.
- » Mais, objectai-je à mon grand-père, si on ne tue pas pour le plaisir de tuer, alors pourquoi fait-on la guerre ? »
- Grand-père me répondit : « Les peuples se font, ou du moins devraient se faire la guerre à la dernière extrémité, et quand tous les autres moyens ont échoué pour régler les difficultés qu’ils ont ensemble.
- — Les peuples sont joliment bêtes de se faire la guerre, au
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- lieu de venir te consulter. Je suis bien sûr que tu trouverais moyen d’arranger leurs affaires comme celle de Monratier et de Gimel. »
- A peine avais-je prononcé ces paroles, que je me repentis d’avoir dit que les peuples étaient bien bêtes. Car si les peuples méritaient d’être grondés pour négliger de recourir à mon grand-père, je le méritais bien davantage, moi qui, après lui avoir remis mon affaire entre les mains, la lui avais reprise pour l’arranger moi-même. Mais je calmai bien vite mes scrupules, à l’aide d’un argument que l’on emploie volontiers en pareil cas. Je me dis : « Ce n’est pas du tout la même chose ! » Mon grand-père continua :
- « En attendant que les peuples suivent ton avis, ils se font la guerre pour bien des raisons : par exemple, pour venger une insulte faite au drapeau.
- — Mais, grand-père, qu’est-ce que ça peut lui faire au drapeau, qu’on l’insulte, puisque ce n’est qu’une étoffe au bout d’un grand bâton.
- — Ah ! voilà ! me dit mon grand-père ; le drapeau est un symbole. Un symbole, c’est le signe visible d’une chose invisible. Dans le drapeau, la chose visible, c’est le bâton et l’étoffe qui flotte au bout; la chose invisible, c’est l’honneur dupàys dont le drapeau porte les couleurs. Ainsi le drapeau tricolore est le symbole de l’honneur de la France. Quand un autre peuple insulte la France, on dit qu’il a insulté le drapeau français. Tu as vu le drapeau que l’on met à la mairie les jours de grande fête? Tu as vu aussi les drapeaux des régiments qui passent quelquefois par ici, musique en tête ?
- — Oui, grand-père.
- — Le drapeau du régiment représente l’honneur du régiment : les hommes se font tuer pour que l’ennemi ne prenne pas le drapeau du régiment, parce que c’est une insulte pour lui d’être pris ; ils se font tuer aussi pour prendre les drapeaux de l’ennemi.
- — Je comprends très bien.
- — Eh bien donc, comme je te le disais, on fait la guerre pour venger les injures du drapeau ; on fait la guerre pour défendre le pays : ça, c’est la guerre sacrée, c’est pour faire cette guerre-là que les sept Jousserand étaient partis; on fait encore la guerre pour prendre des provinces au voisin : ça, c’est une mauvaise guerre, une vilaine guerre. Ceux qui la font réussissent quelquefois à prendre des provinces ou des royaumes entiers, et ils triomphent pendant quelque temps ; mais Dieu est juste, et le bien mal acquis ne profite jamais. Il arrive
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- LE DEVOIR
- toujours un moment où les preneurs de provinces sont forcés de rendre gorge.
- « Dans tous les cas, chacun sait bien que les guerres même les plus justes sont de terribles fléaux. On les subit, et on les fait parce qu’elles sont inévitables ; mais on fait du moins ce qu’on peut pour en diminuer un peu l’horreur, et pour empêcher toutes les violences et toutes les cruautés inutiles. Comprends-tu ?
- — J’avoue que je ne comprends pas trop.
- — Tiens, par exemple, quand mon père est resté près du pont de bois, pourquoi y est-il resté ? Était-ce pour le plaisir de se faire tuer ?
- — Non, grand-père.
- — Était-ce pour tuer le plus d’ennemis possible? » J’allais répondre oui, mais je repensai à ce que mon grand-père m’avait dit, et je répondis : « C’était pour arrêter l’ennemi le plus longtemps possible.
- — Très bien, mon petit; et la preuve, c’est qu’à chaque instant il tirait sa montre de son gousset, et disait : «Bonne affaire, voilà encore tant de minutes de perdues pour l’ennemi, et de gagnées pour les nôtres. « Te souviens-tu aussi de ce que lui avait dit le sergent Marguet, en l’embrassant ?
- — Je ne l’oublierai jamais, lui dis-je en relevant fièrement la tête ; car je considérais les paroles du sergent Marguet comme un titre de noblesse pour les Jousserand.
- — Redis-les un peu pour voir.
- — Il a dit : « Viens çà, que je t’embrasse ; tu es un homme et tu sauras te faire tuer utilement. »
- — C’est bien cela, dit mon grand-père en me posant doucement la main sur le front. Eh bien, mon petit, de même qu’on ne doit pas se faire tuer inutilement, on ne doit pas tuer sans nécessité. Voilà pourquoi mon père dit à ses hommes : « Vous tirerez jusqu’à la dernière cartouche sur tous ceux qui viendront au pont ; et voilà aussi pourquoi il ne faisait pas tirer sur l'officier, quoiqu’il fut à portée. Une troisième troupe vint à l’attaque, conduite par l’officier en personne. L’attaque fut repoussée, et cette fois l’officier fut tué. Il s’était condamné lui-même en mettant le pied sur la première planche !
- (à suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1890.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes.......................................Fr. 2112 70
- Dépenses........................................... 1981 15
- Boni en Juillet ........ 131 55
- Section des Dames
- Recettes.......................................Fr. 458 80
- Dépenses................. . . ................. 409 30
- Boni en Juillet................ • 49 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes....................................Fr. 6.147 29
- Dépenses :
- Pensions............................... 3.307 27 \
- Nécessaire à la subsistance.......1.088 80
- Allocations temporaires : J
- 16 Retraites provisoires . . 973 40 / I
- Allocations statutaires aux \ l
- malades................. 40 30 < [
- Allocations extra-statutai- / I
- res:veuves,orphelins,etc 419 40 [ 1.433 10 \
- Allocations aux réservistes : 26 »»
- Divers, appointements, médecins, etc . 274 »» / 6.129 17
- Boni en Juillet................Fr. 18 12
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes....................................Fr. 669 75
- Dépenses........................................ 679 90
- Déficit en Juillet. .......... 10 15
- RÉSUMÉ
- Recettes en Juillet......................Fr. 9.388 54
- Dépenses..................................... 9.199 52
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . Fr. 189_02
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- mois d’Aout 1890.
- Naissances :
- 3 Août. — Jumeau Louise-CIotilde, fille de Jumeau Emile et de
- Viéville Rose.
- 15 » Houdin André-Alexis, fils de Houdin Aristide et de Legrand Justina.
- 16 )) Enfant mort-né de Moreau Jules et de Ducrocq Félicie.
- 17 » Dupont Émilia, tille de Dupont Émile et de Dumo-tier Augustine.
- 19 » Larmoyeux Hélène, fille de Larmoyeux Léandre et de Noizet Julia.
- 23 » Cochet Edouard-Léon, fils de Cochet Louis et de Hutin Léontine.
- Décès ;
- 3 Août.— Meufroy Zénaïde, âgée de 33 ans. 9 » Cartigny Émile, âgé de 39 ans.
- 24 » Chimot Louis, âgé de 46 ans.
- 27 » Daimez Henri, âgé de 3 ans.
- Le Gérant : P.-A. DOYEN.
- Guise.
- lmp. BarS,
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- CONFLITS ÉCONOMIQUES. HEURTS SOCIAUX
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- CONFLITS ÉCONOMIQUES. HEURTS SOCIAUX
- En même temps que trades-unionistes et socialistes fraternisaient (?) au Congrès de Liverpool, à Londres se tenait une réunion d’armateurs anglais.
- Ce n’était pas en vue d’esquisser une manifestation platonique à l’encontre des décisions des congressistes ouvriers que les armateurs d’Angleterre faisaient coïncider leur réunion avec celle des trades-unions.
- L’an passé, presque à la même date, la grande grève des docks de Londres aboutissait au triomphe des dockers ; mais ce souvenir même, si cuisant qu’il fût à un an de distance, n’aurait peut-être pas fait sortir les armateurs de leur inertie, si, à ce moment-là même, Southampton n’avait pas vu la réédition de la grève de Londres, avec son cortège de dommages résultant de la désorganisation des docks.
- Donc, les patrons armateurs avaient résolu d’organiser une puissante ligue afin d’opposer,à la coalition du travail,l’alliance du capital.
- Les armateurs qui avaient pris cette initiative représentaient la somme de cent millions de livres sterling, soit deux milliards cinq cent millions de francs.
- Le projet de fédération fut adopté à l’unanimité.
- Cette fédération comprendra non seulement les sociétés locales déjà existantes, mais encore toutes les compagnies de navigation, tous les armateurs et tous les propriétaires de docks, non seulement dans le Royaume-Uni, mais dans toutes les parties de l’empire britannique. Son objet spécifique sera, pour nous servir des termes mêmes de l’acte constitutif, « de résister, en s’unissant, aux demandes et aux agissements tyranniques ou déraisonnables des Trades-Unions; de protéger les officiers, les équipages et les employés des armateurs contre
- la contrainte ou l’intimidation des associations de métiers ;
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- LE DEVOIR
- d’indemniser ceux des membres qui feront des sacrifices pour le bien commun ; et enfin de surveiller et de promouvoir la législation concernant les intérêts de la marine marchande. »
- Le conseil central de l’Association sera établi à Londres. Des comités de district seront fondés dans tous les ports importants.
- Avant de se séparer et pour répondre, sans doute, à la manifestation de sympathie du Congrès de Liverpool pour les grévistes d’Australie et aux subventions de l’Union des dockers, la réunion a voté à l’unanimité une résolution approuvant l’attitude des armateurs australiens et leur promettant un secours effectif pour soutenir la lutte.
- L’exemple des armateurs est déjà suivi, parait-il, par d’autres corps de commerce et d’industrie, et l’on assure qu’avant la fin de l’année la coalition des patrons sera générale dans le Royaume-Uni.
- En Allemagne, les compagnies houillères de la Westphalie et du Rhin ont formé une association d’assurances contre les grèves. Les compagnies s’engagent à se garantir réciproquement des pertes que leur causeront les grèves qui éclateront dans les puits exploités respectivement par elles. Pour qu’il y ait lieu à indemnité, il faut que la légitimité de la résistance de la compagnie soit reconnue par l’association; que le nombre des grévistes soit au moins du tiers des ouvriers travaillant quotidiennement dans les puits, ou comprenne tous les ouvriers chargés d’un travail spécial dont l’exécution est indispensable ; que la grève ne s’étende pas à un nombre de puits dont la production dépasse 30 0/0 de celle de tous les puits exploités en 1889. Les indemnités sont calculées par le bureau de l’association.
- Le pouvoir discrétionnaire du bureau va bien plus loin, il va jusqu’à inscrire sur un blanc-seing remis par chacun des membres de ce groupe de combat, telle somme qui lui convient, en cas de dérogation au règlement.
- Le fonds de garantie doit être d’environ 1.200.000 marcs; chaque société y contribue proportionnellement au nombre de tonnes qu’elle extrait annuellement. C’est également cette
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- CONFLITS ÉCONOMIQUES. HEURTS SOCIAUX 579
- proportion qui sert à déterminer Je nombre de voix dont disposent les compagnies aux assemblées générales.
- C’est un essai. Le contrat ne sera valable que jusqu’au 16 janvier 1891, s’il n’est pas renouvelé dans l’intervalle. D’autres industries sont près de suivre l’exemple des houillères.
- Celles-ci ne se bornent pas à s’organiser pour la résistance contre les grèves. Sous prétexte de réagir contre l’avilissement des prix, elles viennent de constituer une sorte de trust ou de syndicat de vente. La plupart des grandes mines ont pris des actions de cette nouvelle société en proportion du total de leur extraction. Elles s’engagent à vendre à ce syndicat toute leur production à un certain prix fixé périodiquement.
- De son côté le trust pourra seul vendre aux consommateurs, et cela à des prix qu’il déterminera lui-même. Profits et pertes, suivant le cas, seront répartis entre les mines actionnaires au prorata de leurs parts.
- Il semble au premier abord que le fonctionnement de ce syndicat de vente n’aura de conséquence que pour les consommateurs, et qu’à ce titre l’institution nouvelle ne devait pas trouver place dans une revue des faits économiques et sociaux exclusivement faite au point de vue des conflits survenus entre ces deux agents de la production, l’employeur et l’ouvrier, et de l’organisation de leurs forces respectives.
- Mais qui ne voit que cette concentration du grand capital si elle place les consommateurs dans une situation défavorable à l’égard des producteurs, accroît dans des proportions indéfinies l’infériorité de l’ouvrier et qu’elle fait du trust le maître absolu du marché, aussi bien pour la vente du charbon que pour l’achat du travail ?
- Voici la réponse des mineurs : un congrès des ouvriers mineurs, réuni tout récemment à Halle, composé de 93 délégués qui représentaient 236.300 ouvriers, a décidé d’envoyer au Reichstag une pétition contenant les demandes suivantes : réduction de la journée de travail à huit heures, y compris
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- rentrée et la sortie de la mine, suppression des heures supplémentaires, salaire minimum de 4 marcs, payement hebdomadaire des salaires, établissements de tribunaux d’arbitrage pour toutes les contestations. Ces tribunaux seront composés de quatre mineurs, d’employés de la mine, et d’un arbitre qui devra être mineur; les arbitres mineurs seront élus par les ouvriers. En outre, la pétition demande le vote d’une loi d’empire sur les mines, où seront prises des mesures pour assurer le ^bien-être et la santé des travailleurs, et la libre administration des caisses des corporations minières par les membres ouvriers de ces corporations; pour restreindre le droit du patron de renvoyer les ouvriers; pour forcer les patrons à reprendre les ouvriers déjà renvoyés ; et pour interdire aux capitalistes la formation d’associations destinées a porter atteinte aux droits des travailleurs.
- En Espagne, à la suite de longs et infructueux pourparlers engagés dans le but de mettre un terme aux éternelles grèves de Manresa et de Barcelone, et en présence de nouvelles mises en demeure des ouvriers, plusieurs patrons déclarent que plutôt que de transiger, ils préféreraient brûler leurs fabriques et consacrer leurs capitaux à des affaires dans lesquelles ils pourraient se passer d’ouvriers.
- Aux États-Unis, les compagnies de chemins de fer, contre lesquelles les Chevaliers du travail soutiennent une grève formidable, constituent une sorte de police privée connue sous le nom de détectives de Pinkerton, arment ces gardes du corps de revolvers et de carabines perfectionnées, et les massent sur les points menacés.
- A l’occasion revolvers et carabines vomissent la mort. C’est ainsi que la compagnie du New-York central et Hudson River fit tirer naguère, à Albany, sur les grévistes qui laissèrent de nombreux cadavres sur le pavé.
- Les chevaliers du travail ont relevé Je gant, ils suivront au besoin leurs adversaires sur le terrain de la. lutte à main armée.
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- (( Il faut choisir » dit un manifeste inséré dans leur journal officiel The knights of labor, » il faut choisir aujourd’hui : ou les employeurs devront renoncer à se pourvoir de mercenaires armés et exercés, ou les travailleurs s’armeront et s’exerceront eux-mêmes.
- « La guerre civile est déplorable, mais une guerre dans laquelle un parti seulement est armé est pire encore.
- « C’est aux législateurs à décider et cela presse. Notre patience est à bout. »
- Que proposaient aux patrons les grévistes de Mansera et de Barcelone? Ils leur proposaient de reprendre le travail avec les ouvriers renvoyés. C’est à cette proposition que les patrons répondaient par la menace de brûler leurs usines et de transporter leurs capitaux ailleurs.
- Que demandaient aux patrons les dockers de Southamp-ton? Ils leur demandaient de n’admettre sur les quais et dans les chantiers que les ouvriers affiliés aux Trades-Unions, faisant de l’exécution de cette clause la condition sine quâ non de la reprise du travail. Et c’est à cette demande que la coalition des compagnies de navigation répondait par la menace de renvoyer les employés qui ne renonceraient pas à faire partie de l’Union des employés.
- Partout, des deux côtés, on se prépare à une guerre sans relâche et sans merci.
- La caractéristique de la situation présente, c’est la systématisation des antagohismes. Sous l’apparente simplicité de cette situation, il y a bien des périls cachés. L’accumulation des matériaux combustibles sur un point donné est une menace perpétuelle d’incendie. En se cantonnant dans une hostilité réciproque, on subit peu à peu la troublante fascination du désir d’en finir.
- On n’ose arrêter sa pensée sur les épouvantables conséquences d’une généralisation de l’escarmouche d’Albany. La seule perspective d’une grève ou d’un lock-oul universels, même sans violence, est bien assez sombre pour inspirer de sérieuses et salutaires réflexions.
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- Le fait dominant, qui saute aux yeux, c’est la substitution de la lutte générale de classes au simple conflit économique, ou, plus exactement, l’utilisation des conflits économiques en vue de la lutte des classes.
- Il est certain que, sous l’impulsion des partis socialistes qui se placent sur le terrain de la lutte des classes pour arriver à la socialisation de la production, les travailleurs s’étudient sans rélâche à rendre dorénavant les grèves aussi décisives qu’elles l’ont été peu jusqu’à ces derniers temps.
- Chose remarquable, c’est par les plus humbles des travailleurs que s’est révélée la puissance de l’organisation des forces prolétariennes.
- Qu’on se rappelle la grève des dockers de Londres, ces masses profondes de travailleurs sans instruction spéciale, suivant la pittoresque description tracée par un de nos confrères, sans capacité acquise, que John Bright flétrissait jadis du nom odieux de résidu ou de lie de la populace, ces ouvriers .des docks qui se recrutent parmi tous les naufragés de l’existence et auxquels il suffit d’avoir des muscles assez vigoureux pour porter des fardeaux et le pied assez sûr pour franchir des passerelles en planches branlantes, toute cette foule confuse de déguenillés qui ont pour tâche journalière de tirer, des fonds de cale des innombrables bâtiments venus de tous les points du monde, les trésors de tous les climats pour les mettre à la portée de l’appétit insatiable de cette riche et immense ville de Londres, c’est avec ces éléments sans cohésion et sans discipline que le principe de l’Association a su former une armée, la lancer à l’assaut de l’un des châteaux-forts du grand capital et remporter la victoire.
- Cette grève avait mis en lumière la solidarité étroite qui relie les travailleurs entre eux et qui assure aux grévistes d’un seul métier, à Londres, l’appui de tous les métiers jusqu’aux Antipodes.
- La manifestation de cet esprit de solidarité aurait-elle la même efficacité dans le cas d’une grève générale? Les sympathies universelles, inspirées par la condition misérable
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- des grévistes et surtout par la modération de leur attitude, viendraient-elles, dans ce cas, apporter le principal élément de succès à la cause des travailleurs ébranlant l’ordre social par leur seule inertie, en se croisant les bras ?
- Une prochaine expérience, s’il faut en croire les orateurs du Congrès de Lille, fournira sans doute la réponse à ces diverses questions. C’est par la corporation des mineurs, sympathique entre toutes pour son dur labeur et pour la dîme de cadavres qu’elle paie à l’exploitation capitaliste, que commencera la grève générale qui doit assurer le triomphe du parti socialiste.
- Il ne s’agit pas cette fois d’une coalition improvisée comme celle des dockers.
- Dans tous les grands pays houillers, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, les mineurs sont constitués en fédération nationale.
- La fédération des mineurs de Grande-Bretagne qui groupe environ 400000 mineurs sur les 600 000 mineurs d’Angleterre, a été fondée l’année dernière. La fédération des mineurs belges est de date récente. Elle a été fondée au mois de mars de l’année courante. Son programme est des plus militants; quant à son organisation intérieure, elle est réglée de la façon la plus méthodique. La création de la fédération allemande est plus récente encore. C’est le 17 septembre dernier que le Congrès des mineurs réunis à Halle, où le parti socialiste allemand vient de tenir ses grandes assises, a voté la fondation d’une association générale englobant les ouvriers de tous les charbonnages et districts miniers.
- Il n’est pas inutile de rappeler, à ce sujet, que c’est la grande grève de 1889, à laquelle plus de 90 000 mineurs prirent part dans le seul district de Westphalie, qui a sinon fait naître, du moins fait passer sur le terrain des résolutions pratiques les préoccupations sociales de Guillaume.
- Si elle fut le point de départ de la politique des rescrits et de la conférence de Berlin, elle provoqua, d’un autre côté, la constitution de la Ligue patronale dont nous parlions tout à l’heure.
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- Pour compléter nos succinctes indications sur l’organisation des mineurs d’Angleterre et du continent, ajoutons que MM. Burt et Pickard, membres ouvriers de la Chambre des Communes, viennent d’adresser un manifeste aux ouvriers mineurs d’Angleterre, d’Allemagne, de France et de Belgique, les invitant à envoyer des délégués à un congrès international qui doit se réunir à Paris, le 31 mars de l’année prochaine. Ce Congrès s’occupera de la fixation légale à huit heures de la durée de la journée de travail dans les mines, et de l’organisation d’une fédération internationale des ouvriers mineurs.
- Supposez maintenant, grâce à ce formidable groupement, la grève éclatant simultanément dans les houillères de l’Europe entière, et essayez de supputer le dommage qui en résulterait!
- Tenons-nous en à cet exemple; il résume tout. Plus de charbon, plus de vapeur, plus de force motrice, plus d’industrie. L’inaction générale, la famine.
- Une telle suspension de la vie sociale ne saurait durer, les mineurs rentreront dans la mine, vaincus, mais couvant les revanches.
- Les crises se succèdent avec rapidité, plus vives, plus graves, plus épuisantes, plus désespérées.
- Soit. L’impossible se réalise, les ressources augmentent, la force morale renait plus vivace. Les mineurs sont vainqueurs.
- Ils ont obtenu l’augmentation de quelques centimes demandée, la suppression de la diminution imposée, la réduction de la journée de travail.
- Quoi ? tant d’argent dépensé, tant de journées de travail perdues pour aboutir à un résultat si aléatoire, puisqu’il peut sombrer dans une nouvelle lutte, et si peu décisif en définitive : les trois-huit ornent depuis longtemps déjà le fronton de la législation ouvrière en Australie, et sur toute l’étendue de ce pays d’élection sévit la plus formidable grève qu’on ait jamais vue.
- La cause première de tous les conflits économiques, et par suite des luttes sociales, est dans l’institution même du salariat: or, les grèves ne tendent qu’à rendre le salariat plus supportable.
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- Ne vaudrait-il pas mieux faire des sacrifices pour supprimer le salariat que pour l’améliorer %
- Deux voies sont ouvertes. L’éminent propagateur de la coopération, M. de Boyve, posait naguère en excellents termes cette alternative :
- c Voulons-nous préparer une évolution sociale pacifique ou voulons nous courir toutes les chances d’une révolution sociale ?
- « Dans le premier cas, notre devoir est d’étudier en bons citoyens jusqu’où l’évolution pacifique et sociale peut aller sans occasionner le moindre conflit et sans injustice pour aucun des membres de la communauté; dans le second cas, il suffit de continuer à vivre dans l’indifférence et l’égoïsme.
- « Ceux qui veulent conserver le salariat tel qu’il est, les apôtres de palliatifs sociaux, ceux qui considèrent la participation des ouvriers aux bénéfices ou la coopération en vue de la production ou tout progrès social comme une chimère, amoncellent les matériaux inflammables. »
- Et M. Godin (I), avec la grande autorité que donne l’exemple ajouté au précepte :
- « 11 ne s’agit pas de rechercher comment l’avenir pourra s’élever sur les ruines du passé, mais bien de démontrer comment le présent peut créer le bien-être au profit de ceux qui sont privés du nécessaire, sans rien enlever à ceux qui possèdent la richesse.
- « Les réformes sociales nécessaires à notre époque doivent avoir pour but d’organiser les moyens d’assurer aux masses tout le confort que le travail peut enfanter à leur profit. C’est le seul moyen de légitimer la richesse, et de placer les positions sociales qui en dépendent sous la sauvegarde de la loi d’équilibre et de justice qui assurera la paix définitive du monde. »
- j. p.
- (1) Solutions sociales.
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- P- CfQ
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE OUISE
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- EXTRAITS DU PROCÈS-VERBAL de la séance du S Octobre 1890
- présidence de M. DEQUENNE, Administrateur-Gérant
- Ordre du jour :
- 1° — Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la société.
- 2° — Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° — Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de Surveillance.
- 4° — Election au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de trois commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1890-94.
- 5° — Election au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, d’un conseiller de Gérance, en remplacement de M. Rousselle, dont le mandat est expiré.
- 6° — Vote sur la proposition du Conseil de Gérance, concernant la distribution de pain aux indigents de la commune.
- Sont présents ou représentés : 168 associés, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Le bureau est composé de M. Dequenne, Administrateur-érant président, et des conseillers de gérance ayant qualité 'associé, savoir : Mme Godin; MM. Alizard, Bernardot,
- Bocheux, Laporte, Lefèvre, Painvain, Piponnier, Quent, Rousselle, Sékutowicz.
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- Absent, M. Pernin.
- M. Bernardot, secrétaire de l'Assemblée générale, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage pour la convocation de l’Assemblée ont été remplies à Guise et à Laeken, puis l’ordre du jour est abordé.
- 1° — Rapport de M. TAdministrateur-Gérant, sur la situation morale, industrielle et financière.
- M. le Président donne lecture de son rapport annuel exposé dans les termes suivants :
- Mesdames et Messieurs,
- Mes amis et collaborateurs,
- Je viens à cette assemblée générale annuelle comme aux précédentes, conformément aux prescriptions statutaires, vous rendre un compte sommaire de la marche de notre société pendant l’exercice écoulé ainsi que de sa situation morale, industrielle et financière.
- La situation morale est toujours bonne, et si parfois nous sommes obligés, h contre cœur, de signifier leur congé du Familistère, à certains membres de notre société dont la conduite laisse à désirer et qui n’ont pas compris que chacun de ceux qui y sont admis doit tenir à honneur de prouver qu’il est digne d’habiter le palais social, il n’en est pas moins vrai que la grande majorité de ses habitants sont pénétrés des obligations morales que leur impose l’habitation sociétaire ét savent qu’il est de leur devoir de montrer qu’ils sont dignes d’y demeurer et de participer aux avantages qu’elle procure.
- L’œuvre sociale Familistérienne porte ses fruits de mieux en mieux et répand ses bienfaits de plus en plus.
- L’attention du monde est att irée sur elle, la réserve dans laquelle on se tenait à son égard, jusque dans ces derniers temps, a fait place à l’intérêt et à l’admiration, on comprend que là est la véritable solution sociale.
- Les faits sont visibles, les résultats indéniables, l’association du Capital et du Travail marche et prospère.
- Nous avons, comme preuve de cet intérêt toujours croissant, les demandes nombreuses de renseignements qui nous sont adressées de toutes parts, de même que celles de l’ouvrage de Monsieur Bernardot sur le Familistère et son Fondateur où les intéressés, à tous titres, peuvent puiser tous les éléments
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- qui leur sont utiles pour les études des questions sociales auxquelles se livrent certains d’entre eux, et les différents systèmes de coopération que d’autres voudraient établir.
- Pour donner satisfaction aux désirs de la grande majorité d’entre vous, nous avons dans la dernière assemblée générale extraordinaire introduit une nouvelle modification aux statuts ; les articles 84 et 85 ont été modifiés dans ce sens que les membres élus du Conseil de Gérance, choisis parmi les auditeurs, seront à l’avenir nommés pour un an au lieu de trois comme auparavant, et qu’il y aura chaque année trois membres à élire.
- Cette modification ne pouvant avoir d’effet rétroactif, les conseillers élus en exercice termineront la période triennale de leur mandat, nous avons donc aujourd’hui à nommer un membre en remplacement du conseiller sortant, l’an prochain il y en aura deux à élire, et trois les années suivantes.
- Comme je vous le disais le mois dernier à la fête de l’Enfance, nos écoles fonctionnent toujours bien et nous donnent satisfaction; par application de l’article 99 des statuts et 100 du règlement, le Conseil de Gérance, sur la proposition de la commission scolaire, a désigné deux élèves du cours complémentaire : Berlémont et Evens, pour les préparer aux examens d’admission aux écoles de l’Etat; l’année prochaine ou la suivante, s’ils sont reconnus aptes à passer ces examens, vous aurez, selon les prescriptions de l’article 59 des statuts, à ratifier ces choix et décider l’entretien de ces élèves dans ces écoles.
- Au Familistère de Laeken, les écoles sont organisées et commencent à marcher d’une façon satisfaisante. Il reste à y installer la nourricerie et le pouponnât.
- Le bâtiment des annexes est complètement achevé, l’installation des services commerciaux, épicerie, mercerie, alimentation et buvette se complète et se termine et bientôt le personnel de notre établissement de Laeken pourra jouir de tous les avantages de l’habitation sociétaire.
- Vous le voyez, mes amis, l’association étend ses bienfaits sur tous ses membres et leurs familles et chacun comprend qu’en travaillant pour soi il travaille pour les autres,et la devise chacun pour tous et tous pour chacun est une vérité qui reçoit son application parmi nous.
- J’aborde maintenant la partie industrielle de notre société.
- Nos bénéfices s’élèvent encore, malgré diverses causes de diminution, au chiffre brut de 728 857 fr. 65 et, nets â répartir,
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- à 336 758 fr. 95, non compris la somme de 71 251 fr. 98 provenant des 85 p. 0/0 des bénéfices commerciaux du Familistère que nous avons distribués en marchandises, comme remise à nos acheteurs, et en primes aux personnes attachées aux services de ventes.
- Ces résultats, mes amis, sont encore bien satisfaisants ; quoique inférieurs à ceux des deux dernières années 1888 et 1889, ils sont de beaucoup supérieurs aux années antérieures 1884 à 1887, et tout en désirant mieux, nous devons nous estimer heureux d’en avoir encore de semblables.
- Nous aurions pu profiter de la hausse des matières premières et augmenter nos prix de vente, ce qui nous eût donné plus de bénéfices, mais notre vente aurait probablement diminué et par suite notre fabrication eût été moins forte, nous avons préféré avoir moins de profits et plus de travail pour occuper tout notre personnel et payer plus de salaires aux travailleurs de l’Association.
- Du travail en quantité, des salaires rémunérateurs, voilà ce que nous devons désirer avant tout; n’oublions pas que,chaque année, un certain nombre de nos enfants sortent de nos écoles et que nous devons, autant que possible, leur donner du travail dans nos ateliers ou dans nos bureâux.
- Nous avons continué pendant le cours de cette année et nous continuons à créer de nouveaux modèles, notamment plusieurs séries de pompes nouvelles, des vases, des jardinières, des porte-manteaux à glace ; une nouvelle série de calorifères à combustion lente, garnis de carreaux céramiques, et d’autres avec panneaux émaillés imitation mosaïque ; une série de calorifères avec partie centrale sphérique,garnie de feuilles de mica pour rendre le feu visible ; une série de cuisinières de formes nouvelles et d'autres modèles dont le détail serait trop long à donner. Vous savez d’ailleurs que nous faisons tous nos efforts et tout notre possible pour lutter avec la concurrence et nous maintenir à la hauteur de notre réputation.
- Tous les travaux que nous avions entrepris dans nos usines et aux Familistères de Guise et Laeken en vue de les améliorer et les embellir sont terminés, et comme je vous le disais dans mon rapport de l’an dernier, nous n’aurons plus à faire avant longtemps, sans doute, des travaux importants nécessitant de grosses dépenses; il nous restera à faire les travaux d’entretien ordinaires nécessaires à la bonne marche et au perfectionnement de notre fabrication.
- Nous allons maintenant, Mesdames et Messieurs, vous donner lecture de notre situation financière comprenant nos assu-
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- LE DEVOIR
- rances mutuelles, notre bilan au 30 Juin 1890, ainsi que la composition et la répartition des bénéfices.
- Je donne la parole au secrétaire qui va vous lire les tableaux établis par les directeurs de la comptabilité.
- M. le secrétaire donne la lecture de la situation financière et du Bilan.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 Juin 1890.
- Membres actifs
- Associés à Guise. . 171 172
- — à Laeken . 1
- Sociétaires à Guise. . 239
- — à Laeken . 10 249
- Participants à Guise. . 492
- — à Laeken . 73 i 565
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant plus part
- aux travaux de l’Association.............................
- Auxiliaires prenant, ou ayant pris part aux travaux de l’Association.........................................
- Total général .
- 986
- 297
- 782
- 2065
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice
- 1889-90, sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice . . 131
- Élus, sur leur demande, par l’Assemblée, pendant l’exercice............................................. 42
- ~ 173
- Parti............................................ 1
- Existants au 1er Juillet 1890 ...................... 172
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er Juillet 1889 ...........................
- Élus, sur leur demande, par le Conseil de Gérance, pendant l’exercice........................
- A déduire :
- Sociétaires devenus associés...................
- Partis ou décédés .............................
- Redevenus participants.........................
- Existants au 1er Juillet 1890 .................
- 263 1 44 \ 307
- 41
- 9 J______58
- . . 249
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- PARTICIPANTS
- Au 1er Juillet 1889 ..........................525 1
- Éius, sur leur demande, pendant l’exercice. . 129 [
- Sociétaires redevenus participants............ 9 ] 663
- A déduire :
- Participant devenu associé.................... 1 ]
- — — sociétaires ....... 44 (
- — partis ou décédés.................53 ) 98
- Le nombre de participants, au 1er Juillet 1890, est donc de ..............................................• . . 565
- RETRAITÉS
- Les pensionnés, au 1er Juillet 1889, étaient au nombre
- de. . .......................................................... 49
- Mis à la retraite, pendant l’exercice...................... 11
- Total .... 60
- Décédés pendant l’exercice................................. 4
- Reste au 1er Juillet 1890 ................................... 56
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’Association.
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- L’Assurance des retraites ou pensions et du nécessaire aux familles dans le besoin, possédait au 30 Juin 1889 :
- Un titre d’épargne de........................... 674.604f »
- Plus, la part attributive au travail des auxiliaires, pour l’exercice 1888-89 ................ 71.561 »
- Total du titre de l’assurance, au 30 Juin 1890 . 746.165f »
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1889-90 environ 35.293 »
- Ce qui portera la valeur du titre à. . . . 781.458f »
- Le solde créditeur du compte \
- courant de l’assurance des pen- j
- sions et retraites, s’élève, au 30 J
- Juin 1890, à..................... 244.897* 92 f
- La répartition de cet exercice /
- va y ajouter le solde des inté- !
- rêts et dividende revenant au
- titre............................ 21.713* 27 / 266.611 19
- Cette assurance possède donc un capital de . . 1.048.069* 19
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- LE DEVOIR
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de l'exercice ont été :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 % du montant des salaires ou appointements de
- l’exercice. ........ 41.758* 87
- Intérêts et dividende du titre \
- de l’assurance pour l'exercice 1
- 1889-90. . . .. . . . .. ., 40.386 20 \
- Rentrées diverses............ 94 95 ] 40.481 15
- Total .' . . 82.240* 02
- Le montant des dépenses est de................ 69.900 75
- Excédant des recettes sur les dépenses . -. 12.339 27
- • " ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise.— Section des Hommes
- Il restait en caisse au 30 Juin 1889 ......... 20.655* 26
- Les recettes de l’exercice 1889-90, s’élèvent à . 29.998 65
- Total . . 50.653* 91
- Les dépenses s’élèvent à...................... 35.142 72
- Reste en caisse au 30 Juin 1890 .............. 15.511* 19
- Excédant des dépenses sur les recettes . . 5.144 07
- à Guise.— Section des Dames
- En caisse au 30 Juin 1889 .................... 12.970* 09
- Recettes de l’exercice 1889-90 ................... 7.558 15
- Total . . 20.528 24
- Les dépenses s’élèvent à...................... 7.517 10
- Reste en caisse au 30 Juin 1890 ................. 13.011 14
- Excédant des recettes sur les dépenses . . ._______41 05
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Il restait en caisse au 30 Juin 1889 ......... 3.261* 66
- Recettes de l’exercice 1889-90. ....:. 4.617 62
- Total. . 7.879 28
- Dépenses ......................................... 6.128 39
- Reste en caisse au 30 Juin 1890 .... . 1.750 89
- Excédant des dépenses sur les recettes . . .____1.510 77
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- Usine de Guise
- En caisse au 30 Juin 1889 ........................ » »
- Recettes de l’exercice 1889-90 ............ . 10.031 14
- Total . . 10.031 14
- Dépenses ................................... 10 031 14
- Reste en caisse au 30 Juin 1890 .................» »
- Usine de Laeken
- En caisse au 30 Juin 1889 ...................... 2.127 10
- Recettes de l’exercice................... 1.604 46
- Total. . 3.731 56
- Dépenses................................. 1.146 »
- Reste en caisse au 30 Juin 1890 ................ 2.585 56
- Excédant des recettes sur les dépenses . . 458 46
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant des recettes de nos assurances
- mutuelles s’élève à.......................... 136.050 04
- Celui des dépenses à...................' , . 129.866 10
- Excédant des recettes sur les dépenses. . 6,183 94
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 129.866 fr. 10 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi: .
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice écoulé : à Guise.— Section des Hommes. pour 14.443 journées de maladie à 817 malades. 31.838fr.25 Section des Dames.
- pour 6903 journées de maladie à 278 malades . 5.698 85
- à Laeken.— Section vnique.
- pour 2707 journées de maladie à 184 malades . 5.612 69
- POUR LES SECTIONS RÉUNIES ET FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise . . .......................... 10.031 14
- à. Laeken ................................. 1.146 »
- 2
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- 594
- LE DEVOIR
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise ..................................... 4.770 92
- à Laeken .................................... 515.70
- Divers à Guise............................. 351.80
- 59.965. 35
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 57 pensionnés, dont 21
- au Familistère et 36 au dehors. 32.150f r80
- à trois pensionnés à Laeken. . 2.014 80
- à 43 familles pour le nécessaire
- à la subsistance 13.413 80
- à 56 familles à titre d’allocations
- temporaires " 15 496 15
- aux réservistes 1.503 50
- aux médecins et sages-femmes. 2.231 50
- à l’hospice de Guise 49 85
- Appointements du Secrétaire . 1.941 50
- Frais divers 1.098 85
- 129.866 10
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau) ............. 6.548fr67
- Écoles maternelles lre année (pouponnât) . . 1.976 11
- — — 2me et 3e années (bambinat) . 5.196 08
- Écoles primaires (6 classes). 16.656 32
- — de Laeken et subvention à la musique 2.950 55
- Total des dépenses. . .___33.327 73
- Ces dépenses se décomposent ainsi : " ”
- Appointements et salaires..................... 24.718 87
- Frais de nourriture et fournitures scolaires . 8.608 86
- Total égal . . 33.327 73
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ
- Subventions aux malades, à Guise............... 52.690 96
- — - à Laeken................ 7.274 39
- Pensions aux vieillards........................ 34.165 60
- Secours temporaires aux familles . . . . . 35.735 15
- Frais d’éducation et d’instruction............. 33.327 73
- 163.193 83
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise a été de . . 3.466.246fr09
- — — à Laeken — . . 593.528 58
- Total des affaires industrielles . . . 4.059.774.67
- AFFAIRES LOCATIVES ET COMMERCIALES.
- Ventes des services commerciaux \
- à Guise...................... 679.138*r89 F
- Produit brut des loyers à Guise. 101.489 44 (
- — — — à Laeken. 9.887 04 } 790.515 37
- L’ensemble des affaires de l’Association s’élève -------
- donc à.................................... 4.850.290*04
- COMPOSITION & RÉPARTITION DES BÉNÉFICES.
- Les bénéfices bruts de l’exercice se décomposent ainsi : Familistère de Guise (services commerciaux
- et loyers)................................... 139.408fr67
- Familistère de Laeken (produit net des loyers). 6.139 55
- Usine de Guise.......................... 537.750 47
- — de Laeken................................. 112.455 80
- Comptabilité sociale (solde du compte charges et revenus sociaux).......................... 1.742.29
- Total des bénéfices bruts . 797.496 78
- dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statutaires à Guise \
- et à Laeken.................. . . 125.584fr97 j
- Frais d’éducation.............. 33.327 73 >
- Répartition coopérative au Fami- \
- listère de Guise . .............. 68.639 13 j 227.551 83
- Plus-value au bilan . . . 569.944 95
- Il y a lieu de prélever sur cette somme :
- Les intérêts à 5% du capital social 230.000 » Pour la direction de Laeken. . 3.186 »
- Reste à partager...............................
- 233.186 » 336.758 95
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- 596
- LE DEVOIR
- soit, conformément à l’art. 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires
- du travail Il o O 252.569 »
- A l’administrateur-gérant .... 4 °/0 = 13.470 »
- Aux 13 conseillers de Gérance ]
- en fonction 13 % 43.781 » r
- et le reste selon les prescrip- (
- tions statutaires 3 % • • • .10.100 »] 16% = 53.881
- Pour préparation et entretien d’élèves
- aux écoles de l’État 1 % = 3.368 »
- A la disposition du Conseil pour ré-
- compenser les inventions utiles. . . 2% = 6.735 95
- Au Conseil de surveillance. . . . 2% = 6.735 »
- Total égal. 336.758 95
- La somme de 252.569 fr. produit des 75 % revenant au capital et au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère . . . . 95.014f 30
- — — par l’usine de Guise. . . . 1.758.192 76
- — — — de Laeken . . . 248.888 88
- Concours supplémentaire des associés. . . 358.977 15
- — — sociétaires. . 165.302 15
- c — — des membres
- ayant plus de vingt années de service et participant au même titre que les associés............ 120.590 »
- — que les sociétaires .... 85.014 25
- Concours du capital...................... 230.000 »
- Total des services rendus prenant part à la répart. 3.061.979 49
- TAUX DE RÉPARTITION
- Les 252.569 fr. attribués au capital et au travail, divisés par 3.061.979 fr. 49, montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 8.25%.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 597
- Salaires des associés 358.977U 5 Supplément . . . 358.977 15 j
- Salaires des sociétres 330.604.30 j Supplément . . .165.302.15)
- Salaires des participé Suivant art. 129 ï
- au taux des asso- 1
- ciés............... 120.590 »j
- Supplément . . . 120.590 » j
- Suivt art. 129 au j
- taux des sociétaires ... . • . 170.028 55 I
- Supplément . . . 85.014 25 J
- Épargnes réservées aux jeunes apprentis . . . . . ,. . .
- A l’assurance des pensions,
- salaires des auxiliaires . . . Au capital social... • • •
- < 3.
- 717.954 30 à 8,25 % = 59.366 »
- 495.906 45 à 8,25 °/° — 40.912 » 547.576.85 à 8,25%—45.175 »
- 241.180 » à 8,25%— 19.897 »
- 255.042 80à 8,25%--= 21.041 » 143.999 55 à 8,25%— 11.880 »
- 430.319 54 à 8,25% =^35.293 » 230.000 » à 8,25 % = 18.975 »
- >61.979 49 252.569 »
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL L’intérêt à payer au /capital, à 5 % sur un capital
- social de 4.600.000 francs . ...............— 230.000 »
- Le dividende du capital sur ces 230.000 fr. d’intérêts, à 8,25 e/0 .........................— 18.975 »
- 248.975 »
- 248.975X100 c tl -------------— 5,41
- 4.600 000
- Les intérêts ;et dividendes à payer au capital social seront donc de 5,41 %.
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- BII-.^-3Sr
- -A.XT
- ACTIF
- FAMILISTÈRE
- Immeubles statutaires......... 959.445fl'71 \
- Matériel — . . . . . . 36.662 79 i
- Marchandises.................. 168.069 29 |
- Valeurs diverses. ........... 2.101 35 j
- Comptes débiteurs ...... 8.384 60 / 1.174.663 74
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires.... Matériel — ....
- Matières premières.......
- Marchandises.......
- m( encaisse .... 7.133 11
- fichezlesbanquiers 1.155.960 23 w < en portefeuille . 52.985 80
- <\ Bons du trésor . 371.000 »
- \ — divers ... 7 50
- Comptes débiteurs........
- 431.754 89 687.396 36 1.231.333 61 816.172 09
- 1.587.086 64
- 2.559.757 69
- 7.313.501 28
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires Matériel —
- Matières premières. Marchandises. . . Valeurs diverses. . Comptes débiteurs .
- 120.000 » \
- 53.123 69 I 163.876 39 f 195.506 02 i 636 61 ]
- 139.709 28 j 672.851 99
- COMPTABILITE SOCIALE
- Constructions et matériel créés depuis la fondationdel’Association 4.039.458 27 }
- Comptes débiteurs............. 169.972 08 j 4.209.430 35
- 13.370.447 36
- 30 JTTOsT 1890
- PASSIF
- FAMILISTÈRE
- Comptes créditeurs............
- 214.699fr84
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs............ 1.940.703 52 \
- ASSURANCES CONTRE LA MALADIE f
- Hommes .... 15.511 19 ) (
- Dames . . . . ‘. 13.011 14 \ 28-522-33 1.969.225 85
- / I
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs............ 25.916 66 \
- ASSURANCES CONTRE LA MALADIE f
- Maladie .... 1.750 89 ) j
- Pharmacie . . . 2.585 56 ) 4.336 45 j 30.253.11
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs........... 2.393.604 45
- Assurance des pensions et nécessaire ......................... 244.897 92
- Amortissement des immeubles et
- du matériel................ 2.887.821 24
- Fonds de réserve............... 460.000 »»
- CAPITAL SOCIAL
- Apports à divers . 404.500 »» \
- id. à la Société 589.550 »»
- Épargnes aux j
- Membres d e I
- l’association . 2.447.910 »» > 4.600 000 »»
- Épargnes de l’as- 1
- surance . . • 746.165 »» ]
- Épargnesàla Société . . . 411.875 »» /
- Plus-value au Bilan ..... ....
- !
- i 10.586.3-23 61 . 569.941 95
- 13.370.447 36
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- 600
- LE DEVOIR
- M. le Secrétaire ayant -terminé l’exposé de la situation financière, M. le Président reprend la parole et s’exprime ainsi qu’il suit :
- Par la lecture qui vient de vous être faite, vous avez pu vous rendre compte que la situation est toujours bonne et que nous pouvons envisager l’avenir avec confiance.
- Vous avez entendu que l’actif à notre bilan s’élève au chiffre respectable de 13.370.447 fr. 36 cmos, dans lequel sont compris 4.039.458 fr. 27 cmes de constructions et matériel créés depuis la fondation de l’association.
- Notre passif s’élève également à la même somme, dans laquelle les dettes réelles dues à des tiers étrangers à notre société, ne figurent que pour 2.559.961 fr. 59cmes dont 2.072. 494 fr. 30 cmes pour la créance hypothécaire, remboursable en 32 ans, et 487.467 fr. 29 pour dépôts et comptes créditeurs divers.
- Il y est aussi porté une somme de 2.887.821 fr. 24 pour amortissements des immeubles et du matériel depuis le commencement de l’Association. Ces chiffres vous font voir, mes amis, que notre fonds social a augmenté et que notre avoir s’est accru; ils vous démontrent aussi que les dépenses en constructions ont été considérables et nécessitent des amortissements qui diminuent d’autant les bénéfices à répartir, et, comme je vous le disais tout à l’heure, il est prudent de se tenir dans une sage réserve pour ménager nos ressources. Le Conseil de gérance est unanime sur ce sujet et entend bien ne plus faire que des dépenses indispensables.
- Nos assurances mutuelles contre la maladie et celle spéciale à la pharmacie ont été bien éprouvées dans le courant de l’exercice écoulé; l’influenza, la maladie épidémique qui s’est étendue sur les. deux mondes, a frappé fortement le personnel de nos deux établissements de France et de Belgique et nécessité une somme considérable d’allocations de maladie et de médicaments qui ont entamé fortement nos ressources ; cependant il reste encore des sommes importantes au crédit des assurances contre la maladie ; il n’en est pas de même pour la caisse de pharmacie de Guise à laquelle il a fallu, comme l’an dernier, par application des articles 127 des statuts et 59 des assurances mutuelles, voter une subvention pour couvrir les dépenses.
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance possédait au 30 Juin dernier un capital de 1.048.069 fr. 19 cmes,
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 601
- en augmentation de 47.362 fr. 27 cmG? sur l’année précédente; cette augmentation est moins forte que la moyenne des années antérieures, cela tient à ce que l’attribution des auxiliaires pour cette année est moins élevée que les précédentes et que les dépenses ont été plus considérables.
- Nous avons, pendant le cours de l’exercice écoulé, mis à la retraite et accordé des pensions à 16 anciens travailleurs de l’association, dont 11 à titre définitif et 5 à titre provisoire.
- Nous avions au 1er Juillet dernier, à Guise et à Laeken, 72 pensionnés dont 56 à titre définitif et 16 à titre provisoire auxquels nous avons versé, du 1er Juillet 1889 au 30 Juin 1890, la somme de 43.335 francs.
- Si j’insiste particulièrement sur les avantages et les„ bienfaits de l’assurance des pensions, c'est que parmi tous ceux que l’association procure à ses membres, ils sont les plus beaux et les mieux appliqués.
- En effet, mes amis, y a-t-il pour les travailleurs une perspective plus agréable et plus consolante que celle d’avoir leur vieillesse assurée et de pouvoir se dire qu’ils pourront finir leurs jours à l’abri du besoin.
- Presque partout ailleurs, où des assurances contre la vieillesse ou les accidents du travail n’existent pas, lorsqu’un travailleur devient vieux, invalide ou infirme, qu’il ne peut plus travailler et produire des bénéfices, on le congédie après lui avoir donné, quelquefois, un secours insuffisant ou dérisoire; heureux encore si le déshérité a conservé une famille qui ne l’abandonne pas faute de ressources, et où il pourra finir ses vieux jours sans trop de privations et d’humiliations.
- Dans notre association fraternelle, nous ne procédons pas ainsi; au travailleur devenu vieux ou impotent, qui a travaillé avec nous, dont le travail a produit des bénéfices et apporté une pierre à notre édifice, nous faisons une pension à laquelle lui donne droit l’ancienneté de ses services, et qui lui assurera la tranquillité et le bien-être pour le reste de son existence, et le vieil ouvrier heureux et content bénit le nom de celui à qui il doit ces bienfaits, le nom vénéré de Godin.
- Pour conserver cette heureuse situation, pour continuer à répandre ces bienfaits, il nous faut rester unis et travailler ensemble à la prospérité de notre œuvre.
- Certains “de nos rivaux prétendent que nous sommes désu-
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- LE DEVOIR
- nis et que des dissentiments nous divisent, c’est une erreur; nous cherchons au contraire à faire disparaître les causes de divisions qui pourraient exister parmi nous ; certaines modifications que nous avons apportées à nos statuts et d’autres que nous pourrions être appelés à y introduire encore, n’ont pas eu et n’auraient, pas d’autres motifs.
- Quant à moi, mes amis, je n’ai pas eu d’autre mobile, en acceptant la fonction à laquelle m’a appelé votre confiance, je n’ai eu d’autre pensée ni d’autre désir que de maintenir entre vous tous l’union et la concorde; je n’ai à l’égard de qui que ce soit aucune pensée d’exclusion, je désire simplement que chacun soit à sa place et reste à son rang.
- Travaillons donc, mes amis, travaillons tous ensemble à assurer notre bonheur et notre prospérité. En travaillant pour nous-mêmes nous travaillons pour les autres ; car en faisant voir au monde que notre œuvre est bienfaisante et salutaire, qu’elle est la véritable solution sociale, d’autres voudront nous imiter et goûter du même bonheur. Nous sommes l’a-vant-garde du progrès social, nous portons le drapeau de la rénovation et de la fraternité humaines. Sachons conserver notre situation et remplir la mission qu’un grand homme de bien nous a confiée, nous obligerons nos contemporains à l’estime et au respect, et la postérité confondant dans un même sentiment de justice et d’admiration le nom vénéré de Godin et celui de la Société du Familistère, dira que nous avons bien mérité de l’humanité.
- Le discours de M. Dequenne est interrompu fréquemment par les applaudissement de l’assemblée; la fin en est accueillie par une double salve.
- 2° — Rapport du Conseil de surveillance.
- La parole est donnée à M. Edmond Louis, fils, rapporteur du Conseil de surveillance.
- M. le Rapporteur s’exprime en ces termes :
- Mesdames et Messieurs,
- Le rapport si complet de Monsieur l’Administrateur-gérant, nous rend bien simple la tâche que vous nous avez confiée.
- Dans l’Assemblée générale d’octobre 1889, vous nous avez fait l’honneur de nous donner le mandat que détermine l’article 109 des statuts et nous venons vous rendre compte de notre gestion.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- Nous croyons inutile de rappeler ici les chiffres énoncés par M. le Secrétaire, nos vérifications mensuelles nous permettant de vous affirmer que ces chiffres qui figurent au bilan de l’exercice écoulé concordent exactement avec les résultats des écritures et des comptes.
- Les diverses institutions de notre association fonctionnent toujours bien, nos assurances mutuelles, caisse de retraite, etc., suivent la voie dans laquelle notre fondateur les a lancées et nous espérons qu’elles iront toujours prospérant.
- Nous devons aussi dire ici que, dans tous les services de l’Association, nous avons rencontré la plus grande complaisance à nous communiquer les renseignements dont nous pouvions avoir besoin, et nous adressons nos remerciements aux personnes qui nous les ont donnés.
- Pour ces motifs, le Conseil de surveillance a l’honneur de vous proposer d’approuver le rapport de M. rAdministrateur-gérant et de lui voter ainsi qu’à nos Conseillers de gérance, nos remerciements les plus sincères, sachant et comptant que digne continuateur de l’œuvre grandiose fondée par M. Godin, M. Dequenne saura tenir longtemps encore droit et fier le drapeau, sur lequel notre fondateur a écrit par toute une vie de labeur ces mots qui doivent être toujours et quand même la devise de notre Association : Union et Travail.
- Le discours de M. le Rapporteur du Conseil de surveillance est applaudi chaleureusement.
- 3° — Adoption du Rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- M. le Président invite l’assemblée à discuter les rapports dont elle vient d’entendre la lecture et dit qu’il donnera la parole à tour de rôle aux associés qui la demanderont.
- Personne ne demandant la parole,les deux rapports sont mis aux voix et adoptés à l’unanimité après épreuve et contre épreuve.
- 4e-— Élection de trois Commissaires-rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1890-91.
- M. le Président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être choisis parmi les associés et en dehors du Conseil de gérance, conformément à l’article 59 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés pour le premier tour de scrutin, et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
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- LE DEVOIR
- 168 associés étant présents ou représentés, la majorité absolue est de 85.
- L’assemblée passe au vote : au 1er tour,
- Leclaire Eugène, obtient 127 voix
- Noizet » 124 ))
- Froment Jules » 71 »
- Louis Edmond père » 65 »
- Leclaire Alexandre » 28 »
- Louis Edmond » 14 ))
- Froment » 3 ))
- Divers » 35 »
- Deux commissaires seulement ayant obtenu la majorité, il y a lieu à un second tour, pour la nomination du 3eme commissaire.
- Second tour :
- MM. Froment Jules; obtient 71 voix.
- Edmond Louis père » 53 »
- Leclaire Alexandre » 15 »
- Divers » 24 »
- Blancs » 5 »
- M. le Président déclare que MM. Leclaire Eugène et Noizet ayant obtenu la majorité absolue au Ie1' tour, et M. Froment Jules ayant obtenu la majorité relative au second tour, ces Messieurs sont proclamés membres du Conseil de surveillance pour l’exercice 1890-91.
- 5° — Élection d’un Conseiller de Gérance en remplacement de M. Rousselle dont le mandat est expiré.
- En suivant les mêmes formalités que précédemment, l’assemblée procède au vote pour l’élection d’un Conseiller de Gérance, en remplacement de M. Rousselle dont le mandat est expiré.
- M. le Président fait remarquer que conformément aux art. 82 et 84 des statuts, le Conseiller doit être choisi parmi les auditeurs régulièrement désignés en Conseil de Gérance, et dont l’affiche de convocation a donné les noms, savoir ;
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- MM. Champenois . * Quent Léon
- Lefèvre Alexandre Lemaire Emile Baillot Virgile Poulain Firmin
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- MM. Champenois obtient 66 voix Lefèvre Alexandre 41 Poulain Firmin 19 Quent Léon 26
- Baillot 8
- Blancs 3
- Nuis 5
- Aucun des candidats n’ayant obtenu la majorité absolue, il est procédé à un second tour de scrutin.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- MM. Champenois obtient 84 voix
- Lefèvre 39
- Poulain 14
- Quent Léon 18
- Baillot - 3
- M. Champenois ayant obtenu la majorité relative est proclamé membre du Conseil de gérance pour une année.
- 6e Distribution de pain aux indigents.
- M. le Président expose que :
- Dans les séances d’assemblées générales ordinaires des 7 "Octobre 1888 et 6 Octobre 1889, il a été décidé sur la proposition du Conseil de gérance de continuer les distributions de pain aux indigents, une fois par semaine pendant les mois de Octobre, Novembre, Avril, Mai, Juin, Juillet, Août, Septembre, et deux fois pendant les mois de Décembre, Janvier, Février et Mars.
- •Ces distributions se sont élevées pendant l’exercice 1889-90 à il. 480 kos de pain pour la somme de 3.459 f*’ 27.
- La période annuelle de distribution devant expirer fin septembre, le Conseil, dans sa séance du 19 du même mois, a décidé de continuer ces distributions pendant une nouvelle période annuelle qui prendrait fin au 30 Septembre 1891
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- LE DEVOIR
- Il soumet donc cette décision à l’approbation de l’assemblée.
- L’assemblée se prononce à main levée, avec épreuve et contre épreuve, et à l’unanimité pour l’adoption de la proposition du Conseil de gérance.
- M. le Président informe les possesseurs de certificats d’apports et d’épargnes que le paiement du solde des intérêts échus au 30 Juin 1890 aura lieu, à la caisse de l’usine, les lundi 6, mardi 7 et jeudi 9 Octobre, à partir de 3 heures du soir.
- Le dépôt des certificats d’apports et d’épargnes se fera en même temps que le paiement des intérêts, et dans l’ordre suivant :
- Lundi 6 Octobre
- Du certificat n° 1 au n° 400, inclus. Mardi 7 Octobre
- Du certificat n° 401 au n° 800 inclus. Jeudi 9 Octobre Du certificat n° 801 au n° 1175
- Une affiche spéciale indiquera ultérieurement le jour de paiement des intérêts des titres anciens.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président invite M. le Secrétaire à lire le projet de procès-verbal, afin de permettre les rectifications s’il y a lieu.
- Le procès-verbal est adopté.
- Le Président Dequenne
- Le Secrétaire Bernardot
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- LE FAMILISTÈRE ET LA PRESSE
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- LE FAMILISTÈRE ET LA PRESSE
- On lit dans VÉmancipation :
- CE QU’ON CROIT ET CE QUI EST
- •o*—
- Avez-vous lu les Quatre écoles d'économie sociale. (1).
- — Oui, me répondit mon compagnon et j’approuve l’idée de la Société déconomie sociale suisse d’avoir invité 4 professeurs, on pourrait dire 4 autorités, à venir exposer tour à tour les théories qu’ils défendent. M. Claudio Jannet, M. G. Stiegler ingénieur, M. Charles Gide et M. Frédéric Passy ne sont certes pas les premiers venus, et les auditeurs réunis à l’Aula de l’Université de Genève ont dû trouver beaucoup de plaisir à les entendre.
- — De ces orateurs et de ces écoles qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?
- — Ce qui m’a le plus frappé... Mais c’est M. Gaston Stiegler ingénieur et champion de l’école collectiviste.
- — Tiens, comment cela ?
- — Voilà, M. Stiegler fait, de la page 57 à la page 83, une critique très serrée de notre société, critique que peuvent d’ailleurs revendiquer la plupart des écoles socialistes, puis, à la page 83, il dit textuellement :
- « Ce n’est pas tout que d’avoir posé cette base du collectivisme, il faut encore donner une idée de la manière dont pourrait être organisée la société future. Les socialistes ne se dissimulent pas que cette partie de leur tâche est la plus délicate et que, très forts lorsqu’ils exercent leur droit de critique, parce qu’alors ils s’avancent sur le terrain solide de l’expérience, ils le sont beaucoup moins dans leurs projets d’avenir, puisque ils en sont réduits à des conjectures, à des aperçus, à des conceptions idéales. Mais, disent-ils, lorsqu’on est dans une maison qui s’écroule et qui menace
- (1) Conférences données à l’Aula de l’Université de Genève. Librairie Fisch-bacher, Paris.
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- LE DEVOIR
- de vous engloutir sous les décombres, le plus pressé est d’en sortir, de se mettre à l’abri, et il n’est pas indispensable d’avoir tracé d’abord et en détail le plan complet d’un palais parfait. »
- — Et bien, que répondrez-vous ?
- — Mais que la maison ne paraît pas crouler autant qu’on le dit, qu’elle a même l’aspect de vouloir durer longtemps malgré les attaques incessantes des collectivistes et que, s’il n’est pas nécessaire, avant de déménager, d’avoir le plan complet d’un palais parfait, il est au moins important de savoir où l’on va, sous peine de s’exposer à coucher à la. belle étoile.
- — Oui, votre opinion me paraît sage, lui répondis-je. Mais de la suite de l’exposé collectiviste, que dites-vous ? M. Stiegler est un ingénieur et les ingénieurs sont des gens cultivés, accoutumés à la précision et toujours portés à vérifier leurs travaux et leurs idées par x et par y.
- — Je dis qu’il faut contrôler leurs affirmations, reprit mon interlocuteur, d’autant plus que M. Stiegler avoue lui-même que les collectivistes marchent à tâtons quand ils parlent de leurs projets d’avenir et qu’ils en sont réduits à des conjectures. Ce n’est pas d’ailleurs le seul point qui m’ait frappé ; plus loin, page 90 parlant du Familistère de Guise, il avoue que M. Godin a créé à ses collaborateurs une place exceptionnellement favorable et il se plaint que cet exemple n’ait été imité ni par les ouvriers ni par les patrons.
- Il ajoute : « Une des raisons de ce peu de faveur, c’est que le système, en tendant à l’excès les muscles de l’ouvrier, fait rendre au travail son maximum d’effet utile, tandis que, comme la plus grosse portion du bénéfice, revient toujours au capital, le grand profit est en somme pour le patron ».
- Si le tableau était vrai, les patrons devraient imiter le système puisque, d’après lui, le grand profit est pour le patron. Je n’ai pas sous les yeux le procédé de distribution des bénéfices, mais, des lectures que j’ai faites, il m’est resté l’impression que dans ce célèbre Familistère les choses se passent... tout autrement que ne le croit M. Stiegler.
- — J’ai quelques relations à Guise, dis-je à mon compagnon, voulez-vous que je demande quelques renseignements à ce sujet ?
- — Oui, écrivez, me dit-il, nous aurons des renseignements tous frais et pris sur place.
- J’écrivis; trois jours après je recevais la lettre suivante;
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- LE FAMILISTÈRE ET LA PRESSE
- 609
- Familistère de Guise, le 5 Octobre 1890.
- Monsieur,
- « Je viens répondre à votre lettre, mais je ne saisis pas bien ce que vous me dites au sujet de cet ingénieur collectiviste, M. Stiegler.
- » Voici comment les choses se passent ici :
- » Le capital et le travail se trouvent entre les mains des mêmespersonnes.Ce qui fait que je ne comprends pas bien l'opposition qu’il peut y avoir entre eux.
- » Le partage des profits se fait après que tous les salaires, tous les intérêts, tous les frais généraux ont été payés, et le salaire de l’ouvrier est sur le même pied que le salaire du capital. Par exemple : j’ai gagné l’an passé 4 fr. par jour, soit pour l’année, 1,200 fr.; le dividende général a été de 12 0/0; j’ai donc reçu un titre d’épargne dont le capital vaut 144 fr. (12x12 = 144). *
- Je possédais, par mes titres d’épargne antérieurs, une valeur de 1000 fr. qui m’a rapporté, à 5 0/0, 50 fr. ; la part de profit sur cet intérêt, sur le pied de 12 0/0, a été de 6 fr.; de façon que, dans le partage définitif des profits, mon travail a reçu 144 fr. et mon capital 6 fr. Je ne vois donc pas trop comment mon capital exploite mon travail .
- » Je suis sûr du compte qué je vous envoie. Mon fils qui est le second élève des écoles du Familistère, vient d’en vérifier les chiffres.
- D’ailleurs, l’argent et les titres sont serrés dans le tiroir de ma commode.
- » En attendant de vous lire, veuillez agréer mes bonnes amitiés. »
- César Paturon
- Chargeur de wagons au Familistère de Guise.
- Pour copie conforme :
- Aug. Fabre . 5
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- En France et dans quelques autres pays, c’est avec une certaine solennité que s’opère, après quelques semaines de vacances annuelles, la reprise des travaux des cours et tribunaux.
- Souvent précédée dans un temple consacré au culte catholique d’une cérémonie religieuse appelée messe rouge, probablement à cause de la couleur du costume des magistrats de la cour d’appel, la rentrée est toujours accompagnée de discours prononcés dans l’enceinte même du Palais de Justice.
- Dans le corps judiciaire, si le Saint-Esprit voit parfois ses droits quelque peu négligés, l’éloquence ne perd jamais les siens.
- Jadis obligatoire, la cérémonie religieuse ne s’accomplit guère aujourd’hui que sur le désir d’un président attaché à la doctrine catholique ou respectueux d’une vieille tradition.
- Notre législation est remplie de contradictions en matière religieuse. Les écoles publiques sont laïcisées, la révision de 1885 a biffé l’archaïque disposition de la loi constitutionnelle, s’il vous plaît, de 1875, qui prescrivait des prières publiques annuelles à l’effet d’appeler la bénédiction du ciel sur les travaux du parlement, et cependant le serment religieux, si vexatoire pour certaines consciences, est exigible, sous peine d’une amende en cas de refus, devant les tribunaux.
- En ce qui concerne la messe rouge, il n’est pas probable qu’une loi soit près d’intervenir contre un usage auquel l’inattention publique peut porter un coup mortel aussi bien que lui assurer de grandes chances de longévité.
- Mais ce n’est pas à ce point de vue que nous nous plaçons pour mentionner dans cette chronique parlementaire la cérémonie de rentrée des cours et des tribunaux. Nous ne sommes pas davantage sollicité par la coïncidence de la reprise des travaux judiciaires avec celle des travaux parlementaires ; ni par l’identité du nom par lequel on désigne aujourd’hui les Assemblées législatives, et du nom que portaient autrefois en France, les grands corps judiciaires qui donnaient la sanction
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- légale aux décrets de la monarchie,et dont la résistance arrêtait parfois les effets de la toute puissance royale. Il s’agit ici d’un rapprochement d’idées, bien.plus que d’un rapprochement de mots.
- L’usage veut que dans la séance solennelle de rentrée un membre delà magistrature debout, le procureur ou un avocat-général, prononce un discours sur un sujet à son choix.
- Tel orateur, pour donner une sanction publique à de patientes études de cabinets, présentera, sur une question de droit, un travail où parfois une velléité de réforme laissera timidement percer le bout de l’oreille; tel autre donnera à sa savante critique de quelques aspirations modernes la forme d’une étude sur la législation et les mœurs d’un peuple disparu.
- De laborieuses fouilles dans le passé révèlent à celui-ci les fondements du droit moderne ; celui-là ne craint pas de porter ses investigations dans les brûlants problèmes du temps présent.
- La liberté d’appréciation n’est pas moins ' entière que la liberté de choix; mais on s’imagine, sans peine, avec quelle réserve de langage, dans ce dernier cas, en présence d’une magistrature qui, par fonction, par goût le plus souvent, et par esprit de corps, est l’incarnation de la tradition, l’orateur qui représente lui-même les pouvoirs établis, l’ordre et l’inflexible loi, doit se hasarder sur le sable mouvant de l’arène, où se débattent confusément les intérêts, les passions, et les aspirations généreuses entre la législation qui s’en va et la législation qui vient.
- La hardiesse de certaines affirmations, ou de certains points d’interrogation qui équivalent à des affirmations, en ressort d’autant plus tranchante, si l’on considère que, dans la circonstance où elles se produisent, il est impossible que l’expression dépasse la pensée, ou la traduise infidèlement.
- C’est ainsi que le Procureur général près de la cour de Belgique a profité de l’audience solennelle de rentrée pour nous donner son opinion sur une des passionnantes questions que la Chambre française va avoir à résoudre au cours de la session extraordinaire actuelle.
- Cet éminent magistrat n’a pas absolument pris pour sujet la question du droit d’accroissement sur les biens des congrégations, question qui est résolue, en somme, puisqu’il ne s’agit plus que de savoir si les congrégations doivent payer l’impôt établi sur tous les citoyens indistinctement, — mais la question plus générale de biens de main-morte. Car la main-morte n’est pas une institution exclusivement française
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- L’intérêt de la thèse de droit soutenue par M. le procureur général de la cour de cassation consiste précisément en ceci : que ce savant jurisconsulte a réussi à démontrer par textes et citations que de tout temps, depuis les premiers Carlovingiens jusqu’aux derniers des Bourbons, sans en excepter Saint-Louis, les biens ecclésiastiques ont toujours été considérés comme relevant de la puissance publique, que les corps et communautés n’en étaient détenteurs que par concession du souverain ou amortissement,moyennant ‘‘taxes et redevances”, et que le jour où les corps et communautés ecclésiastiques ont cessé légalement d’exister, ces biens ont fait retour à leurs propriétaires originaires, c’est-à-dire à la nation d’où ils procédaient.
- Le discours de M. Renaud, procureur général près de la cour des Comptes, pour se tenir dans le cadre des travaux de cette institution, n’en est pas moins des plus intéressants et pourrait fournir de nombreux arguments dans la discussion du budget de 1891 actuellement pendante. Ce discours a pour objet le développement des dépenses publiques en France depuis 1870.
- Mais le discours de M. l’avocat général Sarrut à la cour d’appel de Paris, mérite une mention spéciale, avec quelques développements; car si, plus qu’aucun autre, par le choix du sujet, il justifie l’excursion que nous avons faite sur un terrain qui n’est pas celui de la Chronique parlementaire. D’autre part, il confirme dans quelques-unes de ses parties le programme du Devoir, en ce qui concerne les rapports du travail et du capital.
- M. Sarrut avait pris pour sujet : « L’œuvre législative de la troisième République dans le domaine des questions sociales. »
- L’orateur passe en revue les réformes accomplies, organisation sur de larges bases de l’enseignement primaire, transformation radicale de notre système • de recrutement militaire, lois protectrices de l’enfance, loi sur la récidive, sur les syndicats professionnels, sur les conseils de prud’hommes, sur les livrets d’ouvrier, sur la surveillance des usines, etc., etc.
- En ce qui touche la limitation des heures de^ travail, il s’exprime ainsi :
- « Convient-il que le législateur limite la durée de la journée de travail ? La question, vivement débattue par les économistes et les hommes publics,.n’est plus entière aujourd’hui.
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- par un décret du 9 septembre 1848, le gouvernement provisoire avait fixé à un maximum de douze heures de travail effectif la journée de l’ouvrier dans les usines et manufactures. A défaut d’organisation d’un système spécial de surveillance, ce décret est resté lettre morte jusqu’à la loi du 16 février 1883, qui a délégué aux commissions locales, aux inspecteurs du travail des enfants, le soin d’en assurer l’exécution.
- « De plus, la loi du 19 mai 1871 a spécialement interdit, pour les enfants et les filles mineures employés dans l’industrie, tout travail dépassant un nombre d’heures déterminé. Le principe est donc législativement consacré et il ne s’agit plus que d’en délimiter l’application.
- c Les raisons économiques qui influent sur la réduction des heures de travail (développement des procédés mécaniques, accroissement de la production, aggravation des risques et des prédispositions morbides), si graves soient-elles, passent au second plan pour le magistrat que frappe surtout cette considération morale : un séjour trop prolongé à l’usine, à l’atelier, supprime la vie de famille.
- « Si le père, la mère, l’enfant, isolés hors de la maison, parqués dans leur spécialité ne se rencontrent que le soir, harassés de fatigue, quand donc commencera l’existence en commun ? Où sera le foyer ? Sans foyer, que deviendra l’enfant? Et si l’on ne conteste pas à l’Etat le droit de protéger les mineurs et les faibles, le législateur est par cela même autorisé à réglementer le travail des parents, de la mère surtout, afin d’assurer à l’enfant l’éducation morale et les joies du- foyer domestique.
- « On dénie généralement au contraire, et avec raison, semble-t-il, au législateur le droit de rendre l’épargne obligatoire ; l’épargne doit être le résultat de l’effort individuel et bien souvent l’ouvrier ne pourrait, sans dommage, réduire ses ressources. Mais il incombe au législateur de faciliter l’épargne et de donner aux placements toute sécurité. A ce double point de vue, la caisse d’épargne postale et la caisse nationale des retraites pour la vieillesse méritent d’être signalées.»
- Dans sa péroraison, M. Sarrut a dit entre autres choses :
- « Il importe surtout à la continuité du progrès social que chacun élargisse la conception du devoir et du droit. Privilègiés,; de la fortune, patrons, chefs d’industrie, pas de préventions égoïstes, pas de résistances injustes, pas de théories absolues sur la légitimité de la possession ! Sait-on dans quelle
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- mesure la richesse des uns est faite de prélèvements opéiés sur le labeur des autres ?
- « L'ouvrier n'est pas un instrument, mais un collaborateur. Vous lui devez autre chose que le salaire. Ménagez ses forces et sa santé ; la production sera plus active, plus féconde, plus rémunératrice, le progrès sanitaire se confond avec le progrès industriel. Organisez l’assistance de toute manière, par les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite, les assurances. Prenez l'initiative. Sinon ces réformes s'opéreront d’elles-mêmes ou par le commandement de la loi ; vous aurez la mauvaise grâce du refus et l'amertume de la défaite. »
- Nous n’avons pas besoin d’insister sur l’importance de ces dernières lignes.
- C’est la proclamation formelle du droit des travailleurs à la plus-value de leur travail ; la reconnaissance implicite du grand principe de la répartition équitable des bénéfices, que la société doit introduire sans tarder dans les rapports du capital et du travail.
- Cette mise en demeure formulée dans une circonstance solennelle, non par un homme de parti, mais par un magistrat qui doit l’impartialité complète aux choses comme aux hommes, est un symptôme considérable.
- On entrevoit nettement dans un avenir qui se rapproche à grands pas la conversion en une dette légale de la dette morale contractée par le patron envers son « collaborateur ».
- Pourquoi les ouvriers ne dirigeraient-ils pas leurs efforts dans ce sens. C’est pitié de les voir dépenser tant de courage, de patience, d’abnégation, de peines et de sacrifices, qui ne sont pas toujours exclusivement pécuniaires, à la poursuite rarement couronnée de succès, presque toujours sans effet durable, de quelques centimes d’augmentation de salaire ou d’une légère diminution des heures de travail.
- Pourquoi donc une agitation légale en faveur de la répartition équitable des bénéfices ne viendrait-elle pas stimuler l’initiative patronale placée, ce n’est pas nous qui le disons, entre la perspective de la révolution sociale et celle de l’intervention de la loi.
- Déjà la loi, une loi votée par la précédente législature et qui ne tardera sans doute pas à recevoir l’investiture sénatoriale, facilite par des dispositions libérales le jeu du contrat libre de participation. Est-il déraisonnable de prévoir la transformation plus ou moins prompte de la faculté en obligation, et malséant de préférer cette dernière aux risques d’une révolution.
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- « L’Etat doit être mis au service des droits du citoyen travaillant, comme il a été mis au service des droits du citoyen vivant en société.
- « Les droits de l’homme, élaborés par les penseurs du dix-huitième siècle fussent restés aspirations de philosophes, si l’État ne les eût inscrits dans son code.
- « La fin du dix-neuvième siècle élabore en ce moment les droits des travailleurs; mais la conquête n’en sera réelle et efficace que le jour où ils auront pris place à côté de leurs aînés dans la constitution politique.
- « Le droit au repos, le droit à la santé, le droit à la vie, le droit au produit intégral du travail, autant de paragraphes à écrire au grand livre des lois républicaines. »
- Ces réflexions de notre excellent confrère Ernest Lesigne, sont la meilleure conclusion des lignes qui précèdent. Elles résument les magnifiques développements donnés par M.Godin, (République du travail) à cette question de la reconnaissance au travail de droits parallèles à ceux de la propriété.
- LE MONUMENT DE CAMILLE DESMOULINS
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- Le Ministre des Travaux Publics
- AU FAMILISTÈRE.
- La ville de Guise vient de rendre à l’un de ses plus illustres enfants l’hommage qui lui était dû.
- L’inauguration de la statue de Camille Desmoulins, sur une des places de la ville, a eu lieu le dimanche 19 octobre, au milieu d’une affluence considérable, en présence de M. Yves Guyot, Ministre des travaux publics, représentant le gouvernement de la République.
- La statue, qui se dresse en face de la maison où naquit le héros qu’elle représente, est d’un fort beau mouvement.
- Nous ne saurions mieux faire pour en donner une idée que de citer le passage de l’éloquent discours, que nous aurions voulu pouvoir donner en entier, prononcé par M. Paradis, président du Conseil général, au nom du comité de souscription pour l’érection du monument :
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- « Le sculpteur (M. Doublemard, au ciseau duquel Guise doit également la statue du fondateur du Familistère) a su saisir Camille Desmoulins et le représenter dans l’acte le plus mémorable de sa vie, et l’un des plus importants de la Révolution de 1789. Dans ce moment suprême, vous le voyez monté sur une table, haranguer la foule au Palais-Royal, un rameau de tilleul à la main et arborer à son chapeau la cocarde nationale qui, selon l’expression de Mirabeau, devait faire le tour du monde.
- « Il électrise par son éloquence le peuple qui l’entoure et le lance à la prise de la Bastille.
- « Sous ses assauts redoublés, ce vieux souvenir de la féodalité s’écroule ; en un instant, lettres de cachet, oubliettes, règne du bon plaisir, tout a disparu sous le souffle puissant du peuple vengeur. C’est de ce jour que date l’ère de la liberté et, pour lui donner un souvenir bien mérité, le gouvernement de la République a fait du 14 juillet l’anniversaire de la fête nationale. »
- Après une courte allocution de M. Flamant, maire de Guise, le Ministre prend à son tour la parole. En termes éloquents et émus qui produisent une vive impression sur son auditoire, il expose à grands traits le rôle de Camille Desmoulins sous la Révolution.
- Il déclare que le gouvernement devait s’associer à l’inauguration d’un monument qui fait partie de la grande célébration du centenaire de 1789, à laquelle toute la France a pris part.
- Un discours de M. Carlier, conseiller d’arrondissement, et président de l’association républicaine de Guise, a clôturé la cérémonie d’inauguration.
- M. Yves Guyot et son cortège ont ensuite visité en détail l’admirable établissement fondé par M. Godin : les écoles, le théâtre, l’usine et le Familistère. Là, M. Dequenne, Administrateur-gérant,entouré des membres du Conseil de gérance, a offert au Ministre les deux ouvrages suivants : «Le Familistère de Guise et son fondateur » de M. Bernardot, membre du conseil de gérance, et « Mutualité sociale » œuvre de M. Godin qui renferme, nos lecteurs le savent, les statuts de l’Association du Familistère.
- « La visite au Familistère, dit à ce sujet le Courrier de VAisne, a été l’occasion d’une petite scène qui nous a beaucoup plus touché que tous les discours officiels, que toutes les manifestations, de la rue. A la suite du cortège nous
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- pénétrons dans un grand salon où nous sommes tout surpris de trouver Mme Marie Godin, Mme Dallet (sœur de Mme Godin) et sa fille.
- « Le ministre adresse quelques paroles de courtoisie â la veuve du fondateur du Familistère et lui remet les palmes d’officier d’académie. Mme Godin remercie en quelques mots où elle rappelle le souvenir de celui dont elle porte si dignement le nom. »
- Nous ne pouvons pas dire ici tout le bien que nous pensons de notre chère directrice ; mais elle nous permettra bien de nous joindre à notre confrère « pour la louer d’avoir bien voulu accepter cette modeste distinction qui n’ajoute rien à son incontestable valeur. »
- Le soir, dans un banquet offert par le conseil municipal, le Ministre a remercié les habitants de l’accueil qui lui avait été fait.
- Il a déclaré que sa visite au Familistère l’avait profondément intéressé.
- Cet exemple, prouve, a-t-il dit notamment, que les utopies de la veille peuvent être les réalités du lendemain; et que la meilleure manière de résoudre les questions sociales ne consiste pas dans les insurrections violentes, dans les déclarations énergiques, dans la foi en un sauveur plus ou moins charlatanesque, mais dans la bonne entente entre les patrons et les employés, dans l’esprit de fraternité et de concorde et surtout dans l’amour du travail.
- Ces paroles ont été saluées par de vifs applaudissements.
- Nous nous félicitons que le gouvernement ait désigné, pour le représenter à Guise, l’économiste distingué qui dirige le département des travaux publics.
- Nous savions depuis longtemps que M. Yves Guyot désirait visiter le Familistère dont la réputation l’attirait. 11 n’avait fallu rien moins que l’incessant labeur du travailleür infatigable- qu’il est, pour l’empêcher de réaliser son désir.
- Si l’esprit libertaire qui domine l’œuvre du savant auteur de la Science économique avait pu redouter quelque froissement au contact de l’habitation unitaire, sur laquelle les économistes orthodoxes ont accumulé tant d'erreurs, ces craintes n’eussent pas survécu une seconde au spectacle qui a frappé les yeux du Ministre pendant son séjour à Guise.
- La décoration du Familistère entièrement pavoisé aux couleurs nationales, les acclamations de la [population massée
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- dans la cour centrale, étagée sur les galeries intérieures ; le concours prété par les écoles, la musique, les diverses sociétés du Familistère, à l’éclat de la fête ; la participation enthousiaste de la population familistérienne à l’hommage rendu par la ville de Guise à l’un des premiers, des plus purs, des plus grands acteurs de la Révolution : autant de manifestations qui suffiraient à démontrer que l’habitation unitaire n’est pas déprimante de l’esprit de liberté, quand bien même un examen attentif des faits et de leurs causes, ne viendrait pas irréfutablement démontrer que la solidarité sociétaire, loin d’être obtenue au détriment de la liberté et de l’initiative de chacun, en assure au contraire l’usage et le plein épanouissement.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les Grèves. — Le journal le Temps a publié sur les grèves qui viennent d’éclater sur divers points du territoire l’article suivant :
- La grève des ouvriers tullistes vient de se produire à Calais, Les ouvriers, n’ayant pas voulu lever l’interdit qu’ils avaient lancé sur une des plus importantes usines de la ville, c’est-à-dire n’ayant pas voulu abandonner le système de mise à l’index qu’ils avaient déjà employé contre trois établissements, les industriels calaisiens ont fermé leurs ateliers. La cause de ce conflit, on le sait, consiste dans la protestation des ouvriers contre un nouveau tarif élaboré par les patrons, et dans la résistance des patrons à un autre tarif préconisé par la chambre syndicale ouvrière.
- Dans le même département, à Carvin, une autre grève a éclaté parmi les ouvriers employés aux mines de houille. Là encore, les ouvriers n’ont pas voulu accepter les modifications proposées par la compagnie dans le tarif des salaires, et ils ont rédigé des contre-propositions qui n’ont pas, non plus, été acceptées. Enfin, dans le bassin de la Loire, les mineurs de Firminy ont réclamé une hausse de salaires qui leur a été refusée.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 619
- Cette situation inspire au journal le Temps les réflexions suivantes :
- Tout laisse supposer que les conflits du Pas-de-Calais et de la Loire sont nés des difficultés qui ont surgi, plus ou moins inopinément, entre les ouvriers et les patrons, et, par conséquent, qu’il suffira aux intéressés de mettre tout leur bon vouloir pour arriver à un accord désirable pour les uns comme pour les autres. Il ne faut pas, en effet, apporter dans ces affaires un esprit de parti pris préjudiciable aux idées d’apaisement. Les ouvriers ne doivent pas voir dans les pa • trons des adversaires systématiques; les industriels doivent considérer leurs employés comme des collaborateurs indispensables; tous doivent se préoccuper, avant toute chose, de la prospérité de leur industrie et même, dans une certaine mesure, sacrifier une partie de leurs intérêts particuliers, afin de développer la puissance économique de cette usine qui est et doit être, pour tous, la source de leur existence et de leur bien-être.
- Si ces idées ne finissaient par prévaloir, si l’égoïsme présidait seul aux relations quotidiennes des ouvriers et des patrons, si la satisfaction immédiate des intérêts était poussée à l’extrême, la situation économique de l’industrie serait grandement menacée. Les ouvriers se hâteraient, dès que le travail semblerait indiquer une légère reprise des affaires, de réclamer des augmentations de salaires plus fortes que ne le comporterait l’état du marché, et ils risqueraient de compromettre, par une grève intempestive, la période d’activité qui permettrait, en raison des bénéfices nets réalisés, de majorer convenablement les prix de main-d’œuvre. D’autre part, le fait, par des patrons, de ne pas faire participer leurs ouvriers à la reprise des affaires, surtout quand des réductions importantes ont pu être faites en temps de crise sur les salaires antérieurs, provoque fatalement un mécontentement qui, exploité par les agitateurs socialistes, conduit à un conflit qu’avec un peu de prévoyance on aurait sûrement évité.
- Ce qu’il faut donc, à l’heure actuelle, c’est examiner toutes les questions relatives aux conditions du travail et aux salaires avec un réel esprit de confraternité.
- La véritable conclusion des réflexions qui précèdent est celle qu’en tire le Moniteur des Syndicats ouvriers, à savoir : qu’il est indispensable d’arriver à intéresser tous les travailleurs, dirigeants ou dirigés, dans le succès de l’entreprise ou de l’usine par la participation aux bénéfices.
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- Le Premier Hôpital Cantonal. — La petite ville de Saint-Romain de Colbosc vient de procéder à l’inauguration d’un hospice-hôpital et d’un dispensaire.
- La cérémonie de Saint-Romain marque une date dans l’organisation de l’assistance médicale dans les campagnes. Pour la première fois en France, un hôpital est créé dans un chef-lieu de canton pour recevoir les malades pauvres de toutes les communes du canton. Un dispensaire établi sur le modèle de celui que la ville du Hâvre doit à l’intelligente initiative du docteur Gibert, forme en quelque sorte l’antichambre de l’hôpital.
- L’argent qui a servi à édifier les deux constructions a des sources diverses : celui employé a la construction de l’hôpital provient de dons et legs dont les principaux sont dus à la générosité de Mlle Lebreton, qui inscrivit dans son testament qu’elle consacrait 50,000 francs et une propriété à la création d’un hospice-hôpital, « à condition que l’établissement serait cantonal et que les blessés sur le territoire du canton devraient y être admis d’urgence » ; celui qui a servi à la construction du dispensaire provient des fonds prélevés sur le pari mutuel des courses.
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- Les Congrès ouvriers socialistes. — Nous-venons d’avoir coup sur coup trois Congrès socialistes français qui, tous les trois, avaient la prétention d’être le véritable Congrès national du Parti ouvrier français. Tandis que le parti ouvrier possibiliste (Fédération des travailleurs socialistes de France) tenait son Congrès annuel à Châtellerault,la branche guesdiste ou marxiste du Parti ouvrier français tenait, de son côté, son Congrès annuel à Lille, le 12 octobre. Quelques jours après avait lieu, à Calais, le quatrième Congrès des chambres syndicales ouvrières et des groupes corporatifs de France. Rappelons que le premier de ces Congrès a eu lieu à Lyon, le deuxième à Montluçon et le troisième à Bordeaux.
- Au Congrès de Châtellerault s’est officiellement accomplie la scission survenue dans le parti possibiliste sur une question de procédure électorale. Il s’agissait de savoir si les membres du parti ouvrier investis d’un mandat municipal ou politique relèveraient de leurs électeurs ou du comité central du parti.
- Au Congrès de Lille on a décidé la grève internationale des mi-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- neurs dans le plus bref délai. On a résolu d’organiser, pour le 1er mai prochain, une manifestation internationale ouvrière, toujours pour réclamer le travail de huit heures. Enfin on a établi que le prochain congrès national aurait lieu à Lyon en 1891.
- Le Congrès de Calais a émis les vœux suivants :
- 1° Réduction de la durée des mandats des prud’hommes à deux ans au lieu de six et renouvellement des conseils par moitié; 2° Rétribution fixe pour les conseillers; 3° Eligibilité des conseillers ayant exercé un état alors même qu’ils ne l’exerceraient plus et mêmes conditions d’éligibilité que pour les élections politiques; 4° Cumul avec les fonctions électives rétribuées interdit ; 5° Droit de vote et éligibilité pour tous les travailleurs des deux sexes ; 6° Suppression des règlements d’ateliers et du droit d’amende; 7d Remplacement des inspecteurs des usines et manufactures par une commission prise dans le sein des chambres syndicales ouvrières et sanctionnée par le préfet ; 83 Surveillance des apprentis déférée aux chambres syndicales ouvrières; 9" Interdiction aux patrons d’employer des ouvriers étrangers à un taux de salaire inférieur à celui des ouvriers français ; 10° Egalité à travail égal du salaire des deux sexes; 11° Instruction et entretien des enfants à la charge de l’Etat; 42° Mise à la charge de l’Etat des vieillards et des invalides du travail ; 13° Responsabilité des patrons en matière d’accidents sous la garantie de l’Etat en cas d’insolvabilité ; 14° Suppression du marchandage.
- ALLEMAGNE
- Le Congrès de Halle.— Le Congrès de Halle est, à coup sûr, le plus important de tous ceux qui ont été tenus dans ces derniers temps.
- La place nous manque pour parler convenablement aujourd’hui de ce congrès, le premier qui se tienne sur le sol allemand depuis celui de Gotha en 1875.
- Les socialistes d’Allemagne avaient à procéder à l’organisation nouvelle de leur parti, rendue possible et nécessaire par la disparition de la loi d’oppression.
- Dans cette partie capitale de leur tâche, comme dans toutes les autres, ils n'ont pas rencontré la moindre difficulté.
- Les attaques dirigées incidemment contre quelques personnalités éminentes du parti n’ont pu altérer son unité.
- Ajoutons en ce qui concerne l’orientation du parti qu’il a affirmé hautement sa préférence pour la voie constitutionnelle et parlementaire qui l’a mené déjà à de si beaux résultats.
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- LA COOPÉRATION
- LE CONGRÈS DE MARSEILLE
- U abondance des matières nous oblige à renvoyer au mois prochain le compte-rendu de ce très intéressant congrès.
- ASSOCIATION COOPÉRATIVE DES ARMÉES DE TERRE ET DE MER
- Une Société coopérative très importante s’organise en France. Elle s’appelle Y Association amicale coopérative des officiers de terre et de mer et a pour but de fournir à ces officiers, à tous les fonctionnaires des ministères et aux décorés-qui sont assimilés aux officiers, les denrées alimentaires, les vêtements et les objets d’équipement dont ils ont besoin.
- Une foule de notabilités du monde militaire et gouvernemental ont pris sous leur patronage cette société dont voici le programme :
- 1° Augmenter indirectement, en rendant moins chères et moins onéreuses les conditions d’existence, le traitement des officiers en activité et la pension des officiers en retraite .
- 2° Leur assurer une meilleure hygiène, en ne leur livrant, pour leur consommation, que des substances de bonne qualité, exemptes de toute altération.
- 3° Soustraire, autant que possible, les officiers à la nécessité de contracter des dettes ; en tous cas, rendre celles-ci plus rares.
- 4° Donner la acilité et l’habitude de l’épargne, et mettre graduellement les officiers à l’abri des inconvénients et des dangers du crédit.
- Cette association coopérative se constituera au capital de 200.000 fr. formé de 4000 parts de 50 fr. chacune, dont le paiement se fera par fractions mensuelles de 5 fr.
- L’Angleterre possède depuis longtemps une institution analogue des plus prospères, et l’Italie vient d’entrer dans la même voie.
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- CONGRÈS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES BELGES
- • Un congrès des sociétés coopératives belges affiliées au parti ouvrier s’est tenu à Bruxelles le 28 Septembre. Les très intéressantes discussions de ce congrès ont abouti :
- A la création d’une Fédération nationale de toutes les sociétés coopératives belges ;
- A l’institution d’un comité central chargé de faire les commandes pour toutes les coopérations et en leur nom.
- LA COOPÉRATION A L’ECOLE
- M. L. Wollemborg, l’apôtre de la coopération en Italie, le fondateur des « Càisses rurales » pose dans la Cooperazione italiana les questions suivantes :
- Pourquoi n’enseignerait-on pas pratiquement la coopération à l’école, afin que, devenus hommes, nos enfants en connaissent l’idée et la forme, les méthodes et les conditions, et en soient des soldats convaincus et persévérants ?
- Pourquoi, dans chaque commune, les élèves d’une ou de plusieurs écoles primaires ne s’associeraient-ils pas pour l’acquisition collective des objets scolaires, donnant à tous le bénéfice d’un achat en gros ?
- Les écoliers feraient ainsi l’apprentissage de la mutualité.
- LES INTERMÉDIAIRES
- D’après une statistique faite récemment, en France, sur une population de 38 220.000 habitants,il n’y a pas moins de 4.250.000 intermédiaires commerciaux. Ce qui revient à dire que chaque groupe de 9 citoyens comporte un intermédiaire ! Un rouage aussi formidable, intercalé entre la production et la consommation, est une cause d’appauvrissement tant pour le producteur que pour le consommateur. Le remède au mal est la coopération qui, en organisant les producteurs pour la vente de leurs produits, et en associant les consommateurs pour la satisfaction de leurs besoins, met directement en contact les deux grands facteurs de la vie économique des peuples.
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- LE DEVOIR
- QUESTION DE LA PAIX
- LA QUESTION SOCIALE ET LA PAIX
- « Les temps sont venus, écrivait naguère dans son excellente revue mensuelle : La Religion laïque, M. Charles Fauvety, les temps sont venus de pousser non plus seulement les individus, mais toutes les nations civilisées dans cette voie large et lumineuse d’une solidarité sociale où les hommes, en se considérant comme les membres d'an même corps, aient tous leur place marquée au banquet de la vie, ainsi que leur tâche de travail utile à accomplir dans le grand atelier social et terrestre, comme notre humanité et notre planète font leur part rythmique dans l’immense concert des mondes, au sein de l’universelle harmonie.
- Mais ce n’est point en poussant à la haine des classes d’une même nation ou à la guerre entre les nations et les races, qu’on réalisera le règne de la paix sociale et de l’harmonie des rapports entre les peuples. C’est en cherchant au contraire, en toutes choses, la conciliation. .La conciliation ne peut se réaliser que si elle est faite d’abord dans le domaine des idées. Ce ne sont pas leurs intérêts qui divisent les hommes, ce sont les fausses idées qu’ils s’en font. Tout intérêt est légitime quand il est universel ; donc l’intérêt de chacun sera légitime quand il ne sera pas contraire à l’intérêt universel ; et mieux encore, lorsque l’intérêt privé viendra concourir à l’intérêt de tous.
- Appliquez comme une mesure commune ce critérium à toutes les relations des particuliers avec la collectivité nationale et aux rapports internationaux avec l’humanité, et voyez s’il ne vous donne pas la certitude d’un jugement équitable dans vos litiges comme dans les résolutions à prendre, en toutes les matières de répartition de charges, d’impôt, d’assurance, de finance, etc.»
- Il y a, en effet, connexité parfaite entre la question sociale et la question internationale, comme l’établit si bien M. Godin dans un passage de son livre, Le Gouvernement que nous citions dernièrement.
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- Nous avons promis de reparler du beau livre de Benoît Malon : Le socialisme intégral. Nous nous contenterons pour aujourd’hui d’en signaler quelques chapitres où se trouve mis en évidence le lien qui existe entre la question de la paix et la question sociale. Tels sont notamment les chapitres intitulés : folie guerrière, régression lamentable, la crise politique.
- Citons :
- « L’Europe, morcelée par l’épée, applique aussi hors de chez elle son droit brigand du plus fort contre les peuples et peuplades dont elle devait être la bienfaitrice et l’éducatrice. Sous prétexte d’expansion coloniale, elle opprime, asservit et pille trois continents : Asie, Afrique, Australie.
- a Pourtant il y a dans la politique contemporaine quelque chose de plus monstrueux, de plus affligeant encore : le péril croissant d’une guerre d’extermination entre les civilisés du vieux monde.
- « L’avenir refusera de le croire ; ces nations justement fîères de leur science, de leurs arts, de leurs richesses, n’ont garde de se fédérer pour assurer la .paix, pour répandre la justice dans le monde, après l’avoir instaurée chez elles, pour le donner en exemple à l’humanité dont elles sont l’avant-garde. Au lieu de faire cela, elles se barricadent derrière leur vaniteux particularisme, s’arment épouvantablement les unes contre les autres, prêtes, au premier signal que donnera un empereur à l’âme inquiète, un ministre nerveux ou un Parlement d’incapables, — à déchaîner une tempête guerrière qui emportera des millions d’hommes et fera oublier, par une plus que mongolique destruction, les traversées de sang que les Alexandre, les César, les Omar, les Gengis-Kan, les Tamerlan, les Charles-Quint, les Napoléon ont laissées dans l’histoire. »
- Bien pensé, et bien dit.
- Encore une citation: «Veut-on avoir une idée des dommages moraux causés par l’état de guerre de l’Europe individualiste et nationaliste ? Mentionnons d’abord, dit B. Malon, la déprimante influence de l’obéissance passive et de la vie de caserne qui sévit sur tous les valides de chaque génération. Vient ensuite la phime sanglante sur la fleur de la jeunesse que, véritable Moloch des temps modernes, la guerre prélève périodiquement en grand par les sauvages destructions des batailles, constamment en petit,
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- par les maladies qu’engendre la triste, démoralisante et meurtrière vie des camps.
- c II y a plus : comme ce sont les hommes les mieux constitués que prend le monstre, nous avons là une cause mortelle de dégénérescence de la race, une véritable sélection à rebours.
- « A un point de vue général, toute la mentalité moderne est atteinte. Peut-on, en effet, penser que le continuel et affligeant spectacle du principe moral violé par la force, mise à la place du droit moderne et du libre consentement des hommes, que le carnage substitué à un équitable arbitrage n’endurcissent pas les cœurs ?
- « Conséquences naturelles: un chauvinisme étroit, égoïste et haineux détourne les esprits des nobles préoccupations de la politique planétaire qui parle encore parmi les hommes d’État d’aménagement, d’embellissement du globe, d’amélioration et de bonheur des hommes, de toutes ces idées qui commençaient à s’emparer des esprits quand la période guerrière se rouvrit sur la question des nationalités, il y a quarante ans.»
- LE DESARMEMENT
- L’inauguration d’un nouveau champ de tir à la cible a fourni à Moneta l’occasion d’exposer une fois de plus, avec la chaleur d’âme qu’on lui connaît, sa théorie sur la fin du militarisme par la nation armée.
- « Les lourds armements qui pèsent sur les nations de notre vieil et déjà fatigué continent les écrasent.
- «Personne ne se fie plus aux déclarations pacifiques du voisin, quand on les voit accompagnées et suivies d’un accroissement de cuirasses, de canons et de soldats. La défiance est arrivée à tel point que personne ne saurait dire où nous conduira cette folle émulation d’apprêts guerriers.
- « De là résultent une augmentation vertigineuse dans les impôts et dans les dettes publiques, une crise effroyable dans l’industrie et dans le commerce, la misère dans les populations, des chômages et de sourdes menaces dans une grande partie de la classe ouvrière.
- « Le remède à cette désastreuse situation, il faut le trouver quelque part.
- « Quel sera-t-il ?
- « Sera-ce la guerre ? La pensée s’arrête glacée de terreur devant les massacres que, grâce aux nouvelles inventions, elle sèmerait autour d’elle.
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- « Les sentiments de solidarité, entre les travailleurs des divers pays, ont fait dans ces derniers temps trop de chemin pour que les gouvernements puissent croire aujourd’hui aussi facile que parle passé de conduire des centaines de mille hommes au massacre.
- c La conscience de l’Humanité va se déblayant de jour en jour des ténèbres accumulées par un long passé de barbarie.
- « Malgré la paix armée et la politique de suspicion, les rapports entre les peuples de l’Europe se font de jour en jour plus nombreux et plus intimes. Les chemins de fer, les télégraphes, les postes, les grandes lignes de navigation, la question ouvrière elle-même obligent à chaque instant les gouvernements à stipuler des conventions internationales pour des intérêts communs.
- « Donc, de quelque côte qu’on examine la situation présente, la paix s’impose comme une nécessité inexorable aux gouvernements non moins qu’aux peuples; maïs la paix vraie, la paix féconde, sans haines et sans suspicions, une paix qui puisse faire refleurir l’agriculture, l’industrie, les arts et les sciences, la paix, pour tout dire, sans les lourdes et menaçantes armées permanentes, la paix avec le désarmement.
- « Pourquoi tant tarder à prêter la main à ce qui, réalisé, ferait la félicité de l’Europe et attirerait sur celui qui y parviendrait les bénédictions de tout le monde civilisé ?
- « Depuis trop longtemps l’on a cultivé comme une vertu patriotique la défiance entre les 'nations pour quelle puisse disparaître tout d’un coup.
- « On a la crainte infuse qu’en désarmant ou licenciant une partie des soldats sous les armes, on exposerait le pays à une facile agression.
- « Or, chaque gouvernement doit aujourd’hui tenir compte de l’opinion et une guerre offensive, sans motif, serait un tel acte de brigandage que personne n’oserait l’accomplir.
- (( Mais la peur ne raisonne pas, et c’est pourquoi nous ne pouvons conseiller un désarmement absolu.
- « 11 convient donc d’adopter ce système de défense qui, en tenant moins de soldats sous les armes en temps de paix, nous rende en même temps plus forts qu’antérieurement et plus sûrs du lendemain.
- <r II consiste à former des soldats dès l’école, à compléter l’instruction obligatoire par l’instruction militaire, et à se servir du corps des officiers et des soldats pour instruire non seulement ces classes qui passent chaque année dans les casernes, mais toute la jeeunsse italienne.
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- « Et c’est là le système de la nation armée contre lequel il n’y a point d’objections sérieuses, le seul qui puisse concilier les intérêts agricoles, industriels et commerciaux des populations avec les exigences de la défense nationale. »
- LA PAIX PERPÉTUELLE
- Et vous avez assuré la paix perpétuelle ? demandait un de nos confrères à M. Gaillard, de retour de la Conférence interparlementaire de Londres.
- — Nous ne poursuivons pas pareille chimère, répondit vivement le sympathique député de Vaucluse, et je vous serai au contraire reconnaissant de mettre l’opinion publique en garde contre cette expression qui est de nature à donner une idée peu exacte de notre but et à prêter à la raillerie. Nous ne sommes ni des fous ni des rêveurs. Nous savons qu’il n’y a rien d’absolu dans ce monde, encore moins dans le monde politique. Ce que nous cherchons, c’est d’éliminer la guerre autant que faire se peut. Les amis de la paix par la justice, par l’arbitrage, ne pourraient avoir la prétention d’empêcher toutes les guerres. Il leur suffit de travailler à empêcher la guerre quand les circonstances le permettent.
- Il ne convient pas plus de railler leurs efforts sous prétexte qu’ils ne peuvent pas supprimer toutes guerres, qu’il ne convient de railler les pompiers sous prétexte qu’ils ne peuvent éteindre tous les incendies.
- LA NEUTRALISATION DU DANEMARK
- Une association qui s’intitule « Société du Nord en faveur de la paix » a siégé tout récemment à Copenhague. Le but qu’elle se propose est d’obtenir : 1° que le Danemark soit reconnu comme pays neutre par les puissances européennes, à l’instar de la Suisse ; 2° que des conventions soient conclues entre le Danemark et les Etats indépendants de l’Europe, et en particulier les deux puissances du Nord, sur la question d’un tribunal permanent d’arbitrage; 3° que la question du Slesvig septentrional soit résolue à l’amiable et conformément au droit qu’a le peuple de décider lui-même de ses destinées.
- Parmi les personnages allemands que l’association a nommés membres honoraires se trouvent le docteur Barth, député au Reichstag et appartenant au parti progressiste, et M. Liebknecht, député socialiste.
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- L’ÉDUCATION DE LA JEUNESSE
- Dans notre compte rendu sommaire du Congrès universel de la Paix, tenu à Londres, nous avons signalé les résolutions adoptées par le Congrès au sujet de l’éducation de la jeunesse et des moyens de lui donner un caractère humain et pacifique.
- Voici le texte même de ces résolutions :
- § 1. — Le Congrès est d’opinion que la guerre est souvent représentée sous de fausses couleurs dans l’éducation de la jeunesse, et désire appeler l’attention des instituteurs sur ce qu’ils pourraient faire à cet égard, et, par conséquent aussi, sur la responsabilité qui leur incombe. Il les exhorte à porter leurs élèves à aimer les nobles actions inspirées par l’esprit de paix, et à insister longuement, bien qu’avec tristesse, sur les sacrifices et la misère que la guerre cause pour'le vainqueur comme pour le vaincu.
- 1 2.. — Le Congrès les exhorte à se servir de Manuels d’histoire qui montrent combien le militarisme est l’ennemi de la liberté et du progrès des peuples, et à voir, par eux-mêmes, quels secours la science moderne, appliquée à la politique, peut apporter au mouvement de la paix.
- | 3. — Le Congrès recommande, en outre, aux éducateurs d’introduire l’arbitrage dans les différends entre leurs élèves : cette pratique, établie par M. Godin, est en usage depuis longtemps dans les écoles du Familistère de Guise. Le Congrès désire aussi faire sentir aux instituteurs combien il serait désirable d’exclure des exercices du corps tous les termes et coutumes militaires qui y sont en usage, et émet le vœu que les garçons soient formés en bataillons de sauvetage et de sapeurs-pompiers, au lieu de l’être, comme aujourd’hui, en bataillons militaires. L’assemblée exhorte aussi les parents à surveiller sur ce point spécial l’éducation de leurs enfants. De plus, sentant que les chants et les jeux de cet âge laissent une profonde impression sur l’esprit des enfants, elle les prie de donner à ce sujet toute leur attention, afin que la génération nouvelle échappe à toute survivance barbare.
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- HOMMAGE A J.-Bte ANDRÉ GODIN
- Le dimanche 21 septembre dernier, une délégation de la société de Libre-Pensée de Saint-Quentin est venue à Guise apporter une couronne sur le monument élevé à la mémoire de l’illustre fondateur du Familistère. L’achat de cette couronne avait été votée en Assemblée générale à la suite de la lecture des ouvrages de M. Godin. Touchée des nobles sentiments qui sont exprimés dans ces ouvrages, admiratrice de l’œuvre sociale du grand penseur, cette société a voulu honorer la mémoire de l’homme de bien, du travailleur infatigable qui le premier a voulu glorifier le travail en élevant un palais aux ouvriers.
- Des délégations de la société de Libre-pensée de Guise, de la société de paix et d’arbitrage du Familistère, prévenues de l’arrivée de leurs amis dè Saint-Quentin, sont allées recevoir ceux-ci à la gare.
- Le cortège se forme aussitôt. Les libres-penseurs et les ligueurs de la Paix, sur deux rangs, marchent silencieux et recueillis, suivis de la foule, vers le jardin oû sont déposés les restes mortels de J.-Bte André Godin. En passant devant la statue du fondateur, place du Familistère, tout le monde se découvre respectueusement.
- On arrive bientôt au mausolée. M. Garbe, secrétaire de la société de la Libre-Pensée de Saint-Quentin, dépose la couronne votée par la société, puis, s’adressant à l’auditoire, précise en un discours ému le caractère de l’hommage que la société de Libre-Pensée de Saint-Quentin a voulu rendre au grand penseur J.-Bte André Godin.
- « Noble cœur aux sentiments élevés, » s’écrie-t-il, « ses œuvres sont empreintes d’un profond amour pour l’humanité toute entière et ses actes ont toujours montré sa sollicitude à l’égard des faibles et des déshérités.
- « Esprit perspicace, il a prévu et prévenu, dans la mesure de ses moyens, le formidable mouvement social qui fait trembler la société actuelle jusque dans sa base. »
- M. Garbe développe ensuite les malheurs enfantés par l’é-
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- goïsme ; il déplore l’aveuglement qui empêche la généralisation des mesures de prévoyance et de protection mutuelles réalisées dans la société du Familistère. 11 rappelle que dans l’habitation unitaire,J.-Bte André Godin avait son appartement (toujours occupé par sa veuve) contigu à celui des ouvriers ; que, dans le Familistère, tous les travailleurs, quel que soit leur rang, semblent constituer une seule et même famille, et il s’écrie éloquemment :
- « Heureuses mères du Familistère vous ne connaîtrez pas les angoisses inhérentes à la misère ouvrière. Pères, vous ignorerez la crainte qui étreint les travailleurs sans garantie sur leur lendemain ; vous ignorerez la peur du dénuement en cas de vieillesse, d’infirmités, de maladies. Enfants, vous avez l’instruction fraternelle dégagée de tout préjugé. De prévoyantes institutions vous entourent du berceau à la tombe. Le précepte « JJn pour tous, tous pour un » reçoit ici son éclatante application démentant, par les résultats acquis, ceux qui le traitent d’utopique. »
- Ici M. Garbe adresse de fraternelles paroles aux membres de l’association qu’il a pu spécialement apprécier puis, il termine par ces mots :
- (( Au nom des prolétaires, au nom de la Libre-pensée, merci à vous tous de montrer au patronat en général que la classe laborieuse est mûre pour la liberté î « Adieu, grand cœur !
- « Adieu, citoyen Godin ! »
- Un habitant du Familistère, M. Th. Germain, membre de la société de la Libre-Pensée de Guise, prend la parole û son tour au nom de cette société même, et remercie les délégués de Saint-Quentin.
- Il s’applique ensuite à montrer le rôle de la Libre-Pensée à travers les âges, et le concours que donne au progrès social la libre recherche du vrai dans le domaine religieux comme en tout autre domaine.
- A ce sujet, il rappelle que le grand citoyen dont ils honorent présentement la mémoire était un profond spiritualiste, et que l’on peut trouver dans les études psychologiques les plus puissantes raisons de se consacrer tout entier au bien de l’humanité en général.
- M. Bernardot, conseiller de gérance de la société du Familistère, prend à son tour la parole et prononce un discours dont nous détachons ce qui suit :
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- Citoyens de la Libre-Pensée de Saint-Quentin,
- « Après avoir lu les ouvrages de notre Fondateur, J.-Bte André Godin, spontanément, vous avez voulu témoigner à la mémoire de ce grand homme les sentiments qui ont envahi votre cœur.
- « Vous avez senti et compris quel immense amour de l’humanité rayonne de l’œuvre entière de Godin, vous avez vu que toute sa vie n’a été qu’uu long plaidoyer pour affranchir l’homme de la misère et faire établir la justice dans les sociétés ; alors, un sentiment de profonde reconnaissance envers cet homme de bien s’est emparé de vous.
- « Vous êtes venus devant ce mausolée,émus et respectueux, et, en vous inclinant devant le grand penseur doublé de •l’homme d’action, vous avez voulu laisser une preuve palpable du noble sentiment qui vous a guidés, en déposant cette couronne mortuaire qui, jointe aux précédentes, viendra augmenter les témoignages d’admiration qui entourent cette tombe.
- « Mais votre manifestation, si belle et si louable en soi, n’est-elle pas cependant toute naturelle et toute humaine; est-ce qu’elle n’est pas une preuve que la solidarité n’est pas : un vain mot ; est-ce qu’elle ne prouve pas que l’homme conservera toujours en lui cette étincelle, cette force qui le pousse sans cesse à s’élever, à grandir dans le bien, à s’enflammer des grandes œuvres, en un mot à assurer la marche du progrès.
- « Il est bon que les hommes se rassemblent autour des tombes des penseurs ; il est bon qu’en face des grands morts, que leurs œuvres ont rendus immortels, l’homme médite sur ses destinées et envisage l’avenir en se rappelant le passé et en contemplant le chemin parcouru.
- <( C’est l’histoire des générations passées, c’est cet enfantement laborieux, terrible de l’avenir par le passé qui doit être notre grand enseignement. »
- Ici, M. Bernardot fait le tableau des misères du passé, de la marche lente douloureuse du progrès social. Il montre l’intelligence humaine s’ouvrant peu à peu à la lumière du vrai, redressant ses erreurs et s’efforçant de mettre les institutions sociales en accord avec les nouveaux sentiments qui l’agitent.
- Il montre les obstacles de toute nature qui contrecarrent, ralentissent cette évolution.
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- Vainement à des époques de surexcitation,le peuple, opposant la force à la force,brise les abus, « la science du vrai,» dit M. Bernardot, « ne s’improvise pas et l’ignorance est la grande plaie non encore cicatrisée.
- « Cependant quelle route parcourue, quel travail gigantesque accompli depuis seulement le XVIII siècle, depuis les encyclopédistes ; la vieille philosophie scolastique a complètement disparu pour se transformer en philosophie universelle, et l’homme abandonnant les révélations fantaisistes des prophètes se plonge dans la science ; il court à la connaissance des lois qui régissent les mondes et,détruisant l’absurde fatalisme, il cherché les causes des faits innombrables que la nature présente à ses sens, à son intelligence.
- « Et pendant que la science des faits s’établit, la science de l’homme se développe, et le socialisme, à l’état latent depuis des siècles, éclot enfin et, allant au fond des choses, scrute les causes des misères humaines pour les détruire.
- « Conséquence inévitable des progrès accomplis, la conscience humaine s’affranchit et la pensée libre, débarrassée des langes sacerdotaux, cherche dans l’infini, sans parti pris, les causes premières, attendant patiemment la lumière nouvelle que la science lui apporte chaque jour,se gardant bien d’étayer des hypothèses et de créer de nouvelles églises, mais ayant au-dessus de toutes choses le sentiment profond de la solidarité humaine et de l’égalité des droits de tous les hommes en face de la nature.
- « Dans ses ouvrages,Godin a donné à la philosophie humaine, autrement dit, ù la science humanitaire, un développement que nul n'avait donné avant lui, puis descendant de l’humanité à la nationalité, il a fait œuvre de législation et ses ouvrages : « Le gouvernement, la République du Travail » sont l’œuvre d’un génie qui a pressenti l’avenir. Puis se restreignant encore, il est descendu de l’organisation nationale à la famile et il a créé le « Familistère, » le Familistère dans lequel il a condensé et mis en pratique ses théories sociales, faisant voir ainsi qu’avec la volonté du bien, l’homme peut faire le bien, et que la justice est possible en s’appuyant sur la fraternité.
- « Ce qui fait la grandeur de l’œuvre de Godin, c’est d’avoir compris et surtout d’avoir su exposer dans ses ouvrages le lien qui relie tous les rouages sociaux. Il n’a négligé aucun détail, persuadé que le moindre défaut se répercute dans 1 ’ensemble et, lorsqu’on a lu ses livres, l’impression qui en
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- ressort clairement, c’est qu’il semble qu’il n’y a plus qu’à appliquer sa législation et que la paix régnera sur 11 terre.
- « Inclinons-nous donc devant cette tombe, citoyens, et au nom de l’humanité glorifions la conscience humaine dans la mémoire du fondateur du Familistère.»
- Après les discours, la foule s’écoule émue et silencieuse.
- Une collation réunit les délégués des différentes sociétés qui ont pris part à la cérémonie.
- Puis a lieu la visite en détail du Palais social et de ses dépendances ; après quoi les délégués, aux rangs desquels nous avons eu le vif plaisir de compter une femme, sont retournés à St Quentin, contents de leur venue à Guise, laissant dans tous les esprits et emportant eux-mêmes un désir redoublé de s’employer à la propagande des idées de paix, de justice et de fraternité sociale.
- OUVRAGES REÇUS
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- L’amico délia pace, Almanaco popolare illustrato per il 1891.
- Très joli ouvrage, rempli d’excellents articles et de belles gravures; publié, au prix modeste de 25 centimes, par les soins du comité de la société internationale de la paix, Unione Lombarda.
- En vente chez Edoardo Sonzogno 14 via Pasquirolo. Milano, Italie.
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- Concours pour le prix de la paix.
- Rapport de la Commission d’examen à l’Union Lombarde pour la paix et l’arbitrage international, aujourd’hui : Sociéta internazionale per la Pace, Milano, Italie.
- Cette brochure du plus grand intérêt est la traduction française du rapport susdit.
- Les quelques exemplaires restant sont en vente au prix d’un franc chacun, à adresser franco au secrétariat de la Sociéta Internazionale per la Pace, via Cappellari, 2, à Milan Italie.
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- OUVRAGÉS REÇUS
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- Le secret du bonheur, par Paule Janick.
- Brochure publiée par l’œuvre de propagande du socialisme chrétien, œuvre fondée par Paule Janick et René Caillée.
- Prix 60 centimes, en vente chez Arrault et Cie, 6, rue de la préfecture à Tours, Indre-et-Loire.
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- La philosophie de l’avenir revue du socialisme rationnel paraissant tous les deux mois. Bureaux : M. Frédéric Borde, boulevard d’Alsace, 9, Paris; M. Agaton de Pot-ter, 80, rue Marie Thérèse, Bruxelles, pour la rédaction ; et rue Mouffetard, 108, Paris; rue des Trois-Têtes, 12, Bruxelles, pour les abonnements.
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- La Société nouvelle, revue internationale, paraissant tous les mois. Bureaux : Bruxelles, rue de l’Industrie, 26, pour l’administration, etlxelles, rue d’Edimbourg, 18, pour la rédaction.
- Abonnement» : Un an, 10 fr. ; Union postale, 12 fr.
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- * m
- La Revue Socialiste, journal mensuel d’étudespolitiques et sociales. Bureaux : 8, rue des Martyrs. Paris.
- Abonnements : France : Six mois, 9 fr. ; un an, 18 fr.
- Étranger : Six mois, 10 fr. ; un an 29 fr.
- Les mandats au nom de M. Rodolphe Simon.
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- Nous invitons nos lecteurs à se procurer le numéro du 5 octobre du journal La Fédération des Sociétés Coopératives.
- Ils trouveront dans ce numéro spécial, les instructions nécessaires pour la Création de Sociétés Coopératives de consommation, ainsi que des articles signés par les coopérateurs les plus connus.
- Ce numéro spécial a été tiré à 10. 000 exemplaires.
- S’adresser au Bureau de la Fédération nationale Coopérative 10, rue de Nesles, Paris.
- Prix du Numéro : 0 fr. 25, et pour la province, 0 fr. 30.
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- (suite).
- » A partir de ce moment, les ennemis semblèrent avoir renoncé à prendre le pont. Le feu brûlait toujours, et s’était communiqué de travée en travée.
- «Voilà qui va bien, dit mon père en regardant encore à sa montre;» et chaque fois qu’une planche ou une poutre embrasée tombait dans la rivière, en sifflant au contact de l’eau, il disait : « C’est de la très bonne besogne. »
- « Comme les ennemis restaient en vue sans faire aucun mouvement, mon père dit à ses hommes : « Mes enfants, ces gaillards-là sont trop tranquilles, ils doivent nous préparer un plat de leur métier.
- — Quel plat ? lui demanda un garçon de Châteauroux, qui était tout près de lui.
- — Lès arbres empêchent de voir ce qui se passe ; mais je suis presque sûr qu’ils ont envoyé du monde en amont ou en aval, ou peut-être des deux côtés à la fois, pour tâcher de découvrir quelque barque.
- — Oh bien ! dit le garçon de Châteauroux, s’ils veulent passer dans des barques, ils y mettront le temps ; et puis, dans les barques de ce pays-ci, qui sont comme des coquilles de noix, ils ne pourront toujours pas faire passer les chevaux et les canons.
- — Ils n’ont pas renoncé au pont, reprit mon père ; ils vont tout simplement nous envoyer de l’infanterie pour nous déloger d’ici.
- — Diable ! marmotta le garçon de Châteauroux.
- — Si tu tiens à ta peau, lui dit mon père, tu peux partir maintenant.
- — Je partirai quand tu partiras, pas avant.
- — Les enfants, dit mon père à h aute voix, ces gaillards-là ont dû envoyer du monde chercher des bateaux. D’un moment à l’autre, nous pouvons être cernés. Ceux qui veulent partir peuvent partir, il suffit qu’il en reste trois ou quatre pour tirer sur les gens qui feraient mine de s’ap-
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- procher de l’autre côé du pont. Ça flambe bien, ça gagne tout du long; mais si nous laissions ces gens-là travailler à leur aise, ils auraient bientôt fait d’éteindre le feu et de boucher le trou, il n’est, pas encore assez large. »
- » Juste comme il finissait de parler, quelque chose qui ressemblait à un éclair brilla sous les grands arbres de l’autre côté de l’eau; une violente détonation fut répétée par les échos, une petite fumée blanche s’éleva au dessus de l’endroit oû l’éclair avait brillé, et au même instant une volée de mitrailles coupa les branches des arbres derrière lesquels la petite troupe était embusquée. C’était comme une grêle de mars.
- « Trop haut ! dit mon père en riant. Ils ont eu peur d’endommager leur pont. »
- » Ne voyant rien bouger, les ennemis risquèrent une quatrième troupe, qui s’avança prudemment et lentement. Elle ht halte bien avant d’arriver au pont. Deux hommes s’en détachèrent.
- « Numéro un et numéro deux, voilà pour vous, » dit mon père.
- » Numéro un et numéro deux apprêtèrent leurs armes et tirèrent presque en même temps. Les deux hommes tombèrent côte à côte, et le reste de la troupe, qui avait probablement des ordres se replia tranquillement.
- » En ce moment il y eut un long craquement ; le tablier de la troisième travée, dans toute sa longueur, s’affaissa lentement. Comme il brûlait par le bout pendant, des langues de flammes montèrent tout du long, et ce fut une flambée aussi belle que celle du feu de la Saint-Jean.
- « Voilà de l’ouvrage proprement fait ! dit mon grand-père Mes enfants, si le sergent Marguet était là, je crois qu’il dirait de sonner la retraite. Attention ! demi-tour à gauche ! Maintenant, à quatre pattes, sans fausse honte, et filons dans les broussailles. »
- » Tous les hommes se mirent à quatre pattes et filèrent comme des lapins dans une garenne. Mon père cria : halte! les hommes s’arrêtèrent, toujours à quatre pattes. « Relevez-vous, » dit mon père. Il était debout devant un sentier qui courait à travers bois.
- « Deux coups de feu retentirent presque en même temps ; mon père porta sa main à sa poitrine et serait tombé la face contre terre, si le garçon de Châteauroux ne l’eut retenu en le portant à bras le corps.
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- » A cinquante pas plus loin, un soldat ennemi tombait la figure en avant, les bras étendus.
- « Le soldat ennemi avait tiré sur mon père, et l’un des nôtres avait tiré sur lui.
- « C’est bien ce que j’avais dit, murmura mon père. Ils ont trouvé des bateaux. Les enfants ! j’ai mon compte, ne vous faites pas tué inutilement. Laissez-moi là. N’importe, nous pouvons nous vanter d’avoir bien travaillé. »
- » Les hommes refusèrent de l’abandonner, et il dut se laisser emporter sur une civière.
- » Le soldat ennemi barrait le sentier.
- » Est-il mort ? demanda mon père.
- — Non, sergent, mais il n’en vaut guère mieux.
- — Le sang l’étoufle, dit mon père après l’avoir regardé avec attention. Adossez-le contre un arbre. Non, pas contre celui-là ; voyez donc cette grosse fourmilière : le pauvre malheureux serait dévoré vivant, les fourmis entreraient dans la blessure.
- « Attendez, dit-il, après avoir bu quelques gorgées d’eau dans une gourde que le garçon de Chûteauroux lui avait portée aux lèvres. Attendez, donnez le reste à ce pauvre diable. »
- — Ah ! par exemple, grand-père ! m’écriai-je avec indi-guation.
- — Par exemple, quoi ? me demanda grand-père en souriant.
- — Ce méchant soldat ne méritait pas cela, repris-je vivement. Il avait tiré sur ton père. Moi, je l’aurais laissé manger par les fourmis.
- — Ce soldat, en tirant sur mon père, n’avait fait que son devoir.. Le soldat français qui avait tiré sur lui avait fait son devoir aussi. Mais, mon cher petit, dès qu’un soldat est hors de combat ce n’est plus un ennemi. On ne tient pas à ce que les gens meurent, on tient à ce qu’ils soient hors d’état de nuire, et ce pauvre diable ne pouvait plus faire aucun mal. A la distance où l’on tire, dans les batailles, on ne sait pas ce que l’on fait, et l’on tue beaucoup de gens que l’on se conterait de blesser et de mettre hors de combat, si l’on était maître de ses coups.
- — C’est drôle tout de même.
- — Cela te paraîtra moins drôle quand tu y auras réfléchi et que tu seras plus en âge de raisonner. Cela est si vrai que l’on tient pour infâmes ceux qui achèvent les blessés
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- GRAND-PÈRE 639
- sur le champ de bataille : on les fait passer en jugement et on les pend ignominieusement. »
- Toutes mes idées sur la guerre étaient encore une fois complètement bouleversées. Cependant, comme je n’avais pas mauvais cœur, le côté généreux et chevaleresque de cette loi de guerre frappa mon imagination.
- Elle la frappa même si bien, qu’il en sortit plus tard une réforme importante que j’eus l’honneur d’introduire dans les lois qui régissaient la guerre des écoliers, à Montigny. Cette réforme consistait à faire des prisonniers, à épargner les blessés, et à pendre (c’est-à-dire à faire le simulacre de pendre) ceux qui les achevaient sur le champ de bataille. Cette réforme, comme toutes les réformes utiles, eut beaucoup de peine à s’introduire. Les élèves du père Barré étaient routiniers et pleins de vieux préjugés ; et puis, pour dire toute la vérité, elle avait le tort d’être présentée par un personnage éminemment impopulaire.
- Mais plus tard, quand ce personnage se fut fait une meilleure réputation, la réforme fut mise à l’essai. Les plus récalcitrants finirent par l’accepter, parce qu’elle introduisit une grande variété dans le jeu de la guerre. La cour martiale, surtout ; oh ! la cour martiale !
- Les jeux des enfants ont une influence considérable sur le développement de leurs idées et la formation de leur caractère. La réforme que grand-père m’avait suggérée sans y songer, eut deux résultats importants. Dans nos arrangements de jeu, le rôle odieux de celui qui achève les blessés était dévolu à celui qui s’était montré mauvais camarade ; et la cour martiale le mettait sur la sellette avec une sévérité qui lui donnait à réfléchir. Le second résultat, le voici. Pas un des garçons de Montigny-sur-Indre, et il y en avait cependant de bien rudes et de bien grossiers, n’arrivait au régiment sans être profondément pénétré de cette idée que l’on commet une infamie en achevant un blessé. C’est quelque chose qu’une idée généreuse bien implantée dans une cervelle étroite : une idée est presque toujours le germe d’une autre idée.
- (fl suivre).
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- LE DEVOIR
- ETAT CIVIL DU FAMILISTERE
- 11 Septembre.
- 12 »
- 13 »
- 19 »
- 30 »
- 1er Septembre, 11 »
- i9 »
- 27 »
- 27
- mois de Septembre 1890 Naissances :
- Dacheux Marcel-Emile, fils de Dacheux Louis et de Lamy Irma.
- Garbe Charles, fils de Garbe Joseph dit Thoussaint et de Dahy Marie Merda Alfred, fils de Merda Alfred et de Potard Clémentine.
- Poulain Camille, fils de Poulain Alexis et de Labbé Julia
- Léguiller Arthur-Léon, fils de Léguiller Léon et de Danice Léguiller.
- Décès :
- Bésard Palmyre, âgée de 37 ans.
- Ilennequin Henri, âgé de 53 ans.
- Jumeaux Louise, âgée de 1 an 1/2.
- Varlet Charle«, âgé de 44 ans.
- Lelong Julia, âgée de 1 an.
- Lk Gérant P.-A. DOYEN.
- Otiise. — lmp. Bars
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- TABLEAU GÉNÉRAL DES FACULTÉS HUMAINES
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- TABLEAU GÉNÉRAL DES FACULTÉS HUMAINES
- Esquisse de Chapitre (Suite)
- L’étude du cerveau faite au point de vue de la connaissance des destinées de l’être est une idée moderne, mais elle est loin d’avoir acquis ce degré de précision qui constitue la science. Et cela, parce qu’on s’est arrêté presque exclusivement, jusqu’ici, à la forme extérieure du crâne. Cependant, cette forme n’est évidemment qu’une expression fort obscure de l’état d’innervation de l’individu.
- Deux mêmes formes apparentes peuvent contenir des organes plus ou moins parfaits.
- Pour s’en convaincre, il suffit de siéger pendant un certain temps dans une grande assemblée politique, où les partis sont en désaccord sur les principes fondamentaux de l’ordre politique et social.
- Bientôt on reconnait que toutes les formes, tous les types se retrouvent dans chaque parti et que les mêmes formes professent, dans les camps opposés, les opinions morales, politiques et sociales les plus divergentes.
- Il n’en faudrait pas conclure pourtant que la conformation du crâne n’indique pas les tendances de l’individu.
- Le développement de telle ou telle partie du cerveau indique une puissance particulière de perception dans un sens donné ; mais de cette puissance, l’individu fait usage suivant son degré d’avancement moral dans la vie.
- 1
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- LE DEVOIR
- Supposons deux hommes ayant les facultés de résistance, de lutte, d’énergie très développées; l’un, partisan des privilèges de caste, emploiera ces facultés à renverser les obstacles que lui opposeront ses adversaires, afin de reconstituer le régime des privilèges à son profit personnel et au profit de sa caste ; l’autre, partisan de l’exercice des mêmes droits pour tous les hommes, usera de ces mêmes facultés pour combattre et vaincre les résistances qu’on lui opposera, afin de détruire les traces de tout privilège, et d’inaugurer le régime garantissant à tous les hommes la jouissance des bienfaits sociaux.
- Dans les deux cas, les facultés n’auront été que des moyens d’action dont l’être se sera servi suivant l’amour dominant qui le constitue lui-même.
- Ces considérations font entrevoir combien il est délicat et difficile de désigner nos facultés sous des dénominations parfaitement appropriées.
- En outre, il faut tenir compte que la dénomination des facultés a été généralement faite en prenant pour base des cas de développement exceptionnel ; mais, par les causes que nous venons de dire, ce développement se manifestait sous tel ou tel aspect, et la désignation de la faculté faite d’après cette manifestation était forcément entachée d’étroitesse et d’insuffisance.
- Je prie donc le lecteur de tenir compte de ces difficultés et de suppléer, dans la mesure du possible, à l’imperfection des termes dont j’ai dû me servir.
- Dans la nomenclature qui va suivre, j’ai donné plusieurs désignations à chaque faculté, quand je l’ai cru utile pour éclaicir le sens.
- La numération adoptée (et que je ne donne pas comme définitive,) répond approximativement à l’ordre d’après lequel les facultés se manifestent, peu à peu, dans les organismes variés du régne animal, pour arriver à leur éclosion dans l’être humain.
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- tableau général des facultés humaines 643 Fig. 3
- LOI DE CONSERVATION
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DROIT Organes de 1er degré.
- 1 — Tact.
- 2 — Goût.
- 3 — Odorat.
- 4 — Vue.
- 5 — Ouie.
- 6 — Sens de la génération.
- Organes de 2e degré.
- Nous verrons plus loin que des facultés complémentaires des sens sont à découvrir. Les épanouissements nerveux des sinus en sont les organes probables.
- Quoiqu’il en soit, nous passons à la suite de la nomenclature des facultés déjà connues :
- 7 — Biophilie, attachement à la vie.
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- LE DEVOIR
- m
- 8 — Défense et répartition.
- 9 — Alimentivité, consommation.
- 10 — Appropriation, production, travail.
- 11 — Langage.
- 12 — Forme, configurations.
- 13 Etendue, proportions.
- 14 — Résistance, pesanteur.
- 15 — Coloris, qualités.
- 16 — Ordre, arrangement.
- 17 — Nombre, quantités.
- LOI DE CONSERVATION ET LOI DE DÉVELOPPEMENT
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DROIT ET DU DEVOIR
- Organes de 3e degré.
- 18 — Individualité.
- 19 — Localité.
- 20 — Calcul.
- 21 — Phiiogéniture.
- 22 — Amour conjugal.
- 23 — Combattivité, énergie, courage. ^
- 24 — Secrétivité, émulation.
- 25 — Acquisivité.
- 26 — Constructivité, combinaisons.
- 27 — Tons, rapports.
- 28 — Temps, intervalles, durée.
- 29 — Mouvement, conception des forces, éventualité.
- LOI DE DEVELOPPEMENT
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DEVOIR
- Organes de 4e degré
- 30 — Adoption, attachement aux faibles.
- 31 — Amitié.
- 32 — Camaraderie, esprit d’entente.
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- TABLEAU GÉNÉRAL DES FACULTÉS HUMAINES 645
- 33 — Circonspection, prudence.
- 34 — Sublimité, luxe.
- 35 — Invention, idéalité, perfectionnement.
- 36 — Spontanéité, gaieté, perception des effets.
- 37 — Causalité, vérité.
- 38 — Comparaison.
- LOI DE DEVELOPPEMENT ET LOI DE JUSTICE OU D’HARMONIE
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DEVOIR ET DE LA JUSTICE OU HARMONIE
- Organes de 5e degré
- 39 — Habitude, attachement aux choses ambiantes.
- 40 — Préférence, faveur.
- 41 — Autorité, commandement.
- 42 -- Conscience, rectitude.
- 43 — Espérance, foi, confiance.
- 44 — Imagination, spiritualité, synthèse.
- 45 — Analyse, imitation.
- 46 — Pénétration, logique.
- LOI DE JUSTICE OU D’HARMONIE
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DE LA JUSTICE OU DE L’HARMONIE
- Organes de 6e degré.
- 47 — Concentration, mémoire.
- 48 — Estime de soi, ambition.
- 49 — Fermeté, persévérance.
- 50 — Vénération, respect des autres et du passé.
- 51 — Raison, bienveillance, humanité, amour universel.
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- LE DEVOIR
- ANALYSE DES FACULTÉS DE L’ÊTRE HUMAIN
- LOI DE CONSERVATION
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DROIT.
- Organes de 1er et de 2e degrés, Nos 1 à 17.
- (Esquisse de Chapitre)
- Les facultés du tact, du goût, de l’odorat, de la vue, de l’ouïe et de la reproduction apparaissent les premières dans les organismes rudimentaires, et constituent la base du cerveau chez tous les êtres.
- Ces premières facultés sont le fondement des premiers droits de l’homme. Les besoins qui en naissent sont communs à l’homme et aux autres êtres ; mais pour ces derniers la satisfaction en est beaucoup plus simple et plus facile ; les animaux naissent vêtus, et trouvent les abris et la nourriture qui leur sont nécessaires. L’espèce humaine, au contraire, doit associer son travail à celui de la nature pour créer ce qui est indispensable à la satisfaction de besoins que l’intelligence agrandit sans cesse.
- Aussi est-il évident que l’humanité ne pourra rester indéfiniment dans des conditions d’existence moins favorables, moins satisfaisantes que celles de l’animalité.
- Quand le poisson vit librement sous l’onde, quand les animaux sauvages trouvent des pâturages abondants et que l’oiseau, sous son riche plumage, jouit de toutes les douceurs de la vie, comment laisser à toujours l’être humain sans garanties sociales, sous le rapport de la nourriture, du vêtement, de l’abri, de l’instruction, etc. ?
- L’espèce humaine tout entière doit être bien logée, bien nourrie, bien vêtue, bien cultivée, physiquement, intel-
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- TABLEAU GÉNÉRAL DES FACULTÉS HUMAINES 647
- lectuellement et moralement. La nature elle-même doit s’embellir sous la main de l’homme pour contribuer au charme de l’existence de l’espèce toute entière.
- Si la pauvreté, si la misère sont encore le lot d’un si grand nombre de personnes, c’est que nous nous sommes laissés égarer par l’égoïsme et que nous n’avons rien compris de nos destinées. Mais peu à peu la lumière se fait ; la souffrance elle-même nous aide à retrouver la direction perdue, à mieux entendre la parole des Sages qui, dans tous les lieux et dans tous les temps, ont prêché à l’humanité la grande loi d’amour universel.
- L’homme, assisté de la nature, est, en général, capable de produire plus de bien qu’il n’en peut consommer. Donc, s’il manque du nécessaire, c’est qu’il emploie mal son activité, qu’il laisse gaspiller les fruits de son travail ou qu’il les répartit mal ; c’est enfin qu’il n’a pas encore le sentiment assez exact des lois d’harmonie sociale inscrites dans sa constitution même, et que lui révèle l’examen attentif des facultés dont il est doué.
- 1° TACT
- • .
- Perception des qualités extérieures des corps: température, humidité, sécheresse, consistance, pesanteur, résistance, moelleux, rudesse, etc. Ces sensations s’exercent par tout le corps, mais principalement parles mains, au moyen de la partie terminale des nerfs à la surface de la peau. Les nerfs reçoivent l’impression et portent celle-ci au cerveau.
- Le tact nous fait rechercher les conditions nécessaires à la santé; il suscite en nous la satisfaction ou la douleur, suivant que les influences extérieures sont ou'ne sont pas en a-ccord avec nos besoins. Il nous rend le bien-être nécessaire, et nous fait une loi des soins du corps.
- Le tact est un sens général qui se retrouve dans les autres sens, lesquels peuvent être considérés comme des développements de ce sens primordial et primitif : le toucher.
- Le tact supplée les autres sens dans les circonstances où ceux-ci peuvent nous faire défaut. L’organe de cette faculté
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- sert de base et de siège commun aux autres organes des sens, et ceux-ci servent d’attache aux organes de toutes nos autres facultés. On peut, de là, concevoir la relation intime qui existe entre nos facultés morales et celles qui nous attachent à la matière.
- Le tact est la source de notre activité et des facultés qui concourent au travail et à la production. Il importe donc d’en ménager le développement et l’essor.
- C’est par lui que l’homme souffre dé l’absence d’abri suffisant contre l’humidité ou la sécheresse, contre le froid ou la chaleur, contre le vent ou la pluie ; comme c’est par lui que l’homme peut jonir des avantages d’un milieu bien approprié à ses besoins. -
- 2» GOUT
- Le goût, c’est la fonction du tact s’étendant aux aliments et au discernement des qualités nutritives de la matière ; il produit en nous les sensations spéciales dont la bouche est le siège ; la langue et le palais sont ses principaux organes. II est le germe des facultés se rattachant à l’alimentation.
- C’est par l’exercice du goût que l’homme pratique sur la matière un des actes les plus importants : celui de la nutrition, qui a pour conséquence de faire passer la vie végétale et animale à la vie humaine ; c’est-à-dire d’élever la substance matérielle à la substance intelligente et affective.
- 30 ODORAT
- C’est par ce sens que nous jugeons des odeurs. L’odorat est, comme le goût sous un certain rapport, un organe d’assimilation de la partie subtile exhalée par les corps ; mais plus que le goût, il est pour les créatures inférieures ifn organe de relation extérieure et de perception.
- L’odorat nous fait rechercher les conditions qui se rattachent à l’hygiène ; il nous inspire du dégoût pour la malpropreté et l’insalubrité ; aussi est-il en relation directe avec nos facultés de perception proprement dites.
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- Il est aussi le sujet d’impressions secrètes perçues par le cerveau sans que l'effet olfactif en soit toujours conscient, impressions qui, néanmoins, concourent à faire naître en nous des sympathies ou des antipathies et nous poussent à la recherche du milieu convenable aux besoins de notre existence.
- 4° VUE
- La vue est le sens par lequel nous percevons la lumière et l’espace. Elle nous est donnée pour sonder les secrets de la nature, et les approprier au bien de notre espèce, c’est-à-dire pour en faire le meilleur usage au profit de la vie générale.
- La vue a pour auxiliaires, comme nous le verrons plus loin, les facultés par lesquelles nous, distinguons la forme, la figure, la grandeur, la distance, la couleur et le mouvement des corps.
- 50 ouïe
- L’ouïe est le sens par lequel nous percevons les sons ; il a pour siège l’oreille. Le sens de l’ouïe nous met en relation avec la nature ambiante.
- Elément de sécurité et de conservation, il nous prévient du danger par la perception des sons insolite? en désaccord avec la tranquilité et la sécurité qui doivent régner autour de nous. Il contribue également au charme de l’existence en nous faisant percevoir les sons enharmonie avec les besoins de notre intelligence ou de notre coeur. Il reçoit les impressions de la parole pour les transmettre à l’esprit, et nous met ainsi en communication de pensée avec nos semblables et avec tout ce qui nous entoure.
- 6» SENS DE LA GÉNÉRATION
- L’homme, comme les autres êtres, n’a pas seulement à entretenir sa vie propre, il a tendance aussi à se reproduire, à perpétuer sa race. Aussi est-il doué de l’instinct ou faculté de génération.
- L’organe de cette faculté est au cervelet ; son point d’attache
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- est sur la moelle allongée, tige générale de la sensibilité. Au-dessus de ce point d’attache viennent se greffer toutes nos autres facultés affectives.
- *
- * *
- Les cinq sens joints à la faculté de reproduction ne donnent par eux-mêmes que des impressions confuses, mais, très-vite, en chacun d’eux, la faculté se développe et étend ses ramifications de manière à saisir les variétés et les nuances de toutes choses.
- Simultanément se développent les organes correspondant à ces perceptions.
- Il n’est pas douteux que les organes réflecteurs des impressions, pour le tact ; des saveurs, pour le goût ; des odeurs, pour l’odorat; des ondes sonores, pour l’ouïe, et des sympathies, pour le sens de la génération, existent avec tous les détails inhérents aux facultés mêmes ; mais on n’a point encore su les découvrir.
- Les sinus sphénoïdaux et mastoïdaux sont peut-être les foyers réflecteurs des impressions concernant les saveurs et les odeurs.
- Seuls, les organes complémentaires du sens de la vue commencent à être déterminés. Le caractère qn’ils donnent à l’orbite de l’œil a permis de les distinguer, et d’en classer en partie les fonctions.
- Nous examinerons à leur rang, c’est-à-dire sous les numéros 12, 13, 14, 15, 16 et 17.
- *
- * *
- En étudiant les facultés au point de vue de la recherche des lois de nos destinées, nous recueillons pour premier enseignement qu’il est d’obligation sociale d’assurer la conservation de la vie humaine ou l’exercice du droit de vivre pour tout être humain, puisque les premières facultés constitutives de notre existence n’ont pas d’autre but.
- Aussi est-il évident que toutes les théories sociales qui ne commencent par assurer, à tout homme, l’exercice de son droit de vivre et de progresser sont vides de sens.
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- Tableau général des facultés humaines 651 La faim, la soif, l’ignorance, l’abandon qui sont encore le lot de tant d’êtres humains, alors que les progrès du travail et de la science permettraient de donner à tous aujourd’hui les garanties de l’existence, sont des misères sociales condamnées et qui disparaîtront bientôt. Car l’homme n’a pas seulement les facultés propres à la conservation de son existence, il a aussi celles propres à la défense et à l’organisation des garanties dues à cette existence même.
- C’est à l’examen de ce second groupe de facultés que nous devons procéder pour compléter notre étude relative A toutes les facultés relevant de la loi de conservation et affirmatives du droit.
- * #
- Les facultés de second degré ont leurs organes sous les temporaux. Leur existence est facile à constater.
- Les individus qui ont les temporaux larges sont de caractère hardi, indépendant, assuré. Leurs combinaisons reposent sur l’emploi de la force. Ils sont attachés aux besoins matériels et préoccupés de rechercher leurs satisfactions personnelles. Ils se soulèvent contre toute atteinte à ce qu’ils considèrent comme le droit. Ils agissent en toute occasion pour en conquérir l’usage, opposant aux obstacles une résistance énergique.
- Les temporaux resserrés et aplatis sont, au contraire, le signe d'un caractère chez lequel l’activité physique laisse le pas à l’action réfléchie des autres facultés. Il y a plus de tendance à l’hésitation, plus de timidité et de crainte. L’individu chez lequel les temporaux sont faibles trouve sa valeur dans la force active de ses autres facultés. Néanmoins, il est à noter que jamais les facultés temporales ne font complètement défaut à l’individu. Elles peuvent varier beaucoup dans leur développement, mais elles existent toujours dans la mesure voulue pour l’accomplissement de la loi de conservation. Passons à l’examen de ces facultés.
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- LE DEVOIR
- 7° BIOPHILIE, ATTACHEMENT A LA VIE
- Faculté qui nous pousse à veiller à notre sécurité, qui nous inspire la crainte de la douleur, le soin de notre existence, le sentiment du droit de vivre.
- La biophilie est nécessaire à l’homme pour supporter les vicissitudes de l’existence et surmonter les obstacles inhérents à la vie matérielle. Cette faculté est comme une sentinelle vigilante, en correspondance avec toutes les autres facultés tendant à la conservation de l’individu.
- Mais l’existence ne se soutient que par les mutations de la vie même. L’être est obligé de prendre dans le milieu qui l’entoure de quoi s’entretenir et se conserver. Il faut donc qu’il ait aussi la faculté de détruire. C’est ce qui a lieu.
- 8° DÉFENSE, RÉPARTITION
- Cette faculté qu’on a nommée aussi destructivité est une de celles que l’homme exerce incessamment pour satisfaire aux besoins de son existence. Incessamment il opère la destruction des plantes et des animaux ; c’est ainsi qu’il se pourvoit du nécessaire. Il cueille le fruit, il chasse le gibier, il pêche le poisson, il coupe les racines, il dépèce l’animal ; toutes fonctions indispensables à la conservation, à l’entretien de la vie humaine, et par lesquelles l’homme se rend utile à ses semblables comme à lui-même.
- La même faculté pousse l’homme à veiller à la répartition des choses qui lui sont indispensables ; aussi, lorsqu’il se croit lésé, résiste-t-il avec vigueur, et combat-il pour l’exercice de ce qui lui semble être son droit.
- 9o ALIMENTIVITÉ, CONSOMMATION
- Faculté qui, au point de départ, commande le soin du boire et dü manger, mais qui s’étend à tout ce qu’englobe le fait économique de la consommation ; car, "plus on y réfléchit, mieux on voit que les facultés élémentaires sont les germes de toutes nos facultés.
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- TABLEAU GÉNÉRAL DES FACULTÉS HUMAINES 653
- 10" APPROPRIATION, PRODUCTION, TRAVAIL
- Cette faculté nous guide dans les premières fonctions de l’appropriation de la matière à nos besoins ; elle nous pousse à la recherche des choses qui nous sont nécessaires. Elle est le germe de l’activité productive, le principe du travail.
- 11° LANGAGE
- Faculté par laquelle les individus communiquent entre eux au moyen de l’émission de sons, de mots ou de signes conventionnels.
- Cette faculté doit avoir son siège dans les sinus mas-toïdaux ; c’est la seule parmi les facultés complémentaires de l’organe de l’ouïe dont le siège soit entrevu.
- 12" FORME, CONFIGURATION
- Faculté par laquelle nous distinguons les caractères apparents des corps, leurs contours, la disposition de leurs parties par rapport les unes aux autres, et aux convenances qui nous sont propres.
- 13° ETENDUE, PROPORTION
- Perception des distances, de la grandeur, de la largeur, de l’épaisseur, de la hauteur, de la profondeur, du volume, enfin de l’espace en général.
- 14» RÉSISTANCE, PESANTEUR
- Perception visuelle des lois de l’équilibre, de la pesanteur, de la résistance, de la consistance, de l’inertie des corps, des avantages ou des inconvénients qu’ils présentent par rapport à nous.
- 15» COLORIS, QUALITÉS
- Perception des différences intrinsèques de toutes choses par les teintes et les couleurs ; perception de la vie dans la nature et de son affinité avec nos besoins.
- 16» ORDRE, ARRANGEMENT
- Perception de l’ordonnance des choses et de leur disposi-
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- tioii plus ou moins conforme à nos besoins.
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- LE DEVOIR
- 17» NOMBRE, QUANTITÉS
- Numération des objets et des êtres; perception de l’influence que les nombres peuvent exercer.
- Les facultés n0812 à 17 sont une extension de la vue; leurs organes sont les premiers de notre système intellectuel. Les sinus frontaux en sont les foyers réflecteurs.
- *
- * *
- Le libre usage de toutes les facultés que nous venons de voir concourt au plein épanouissement de la nature humaine.
- Les restrictions apportées dans leurs fonctions produisent, au contraire, le trouble dans l’organisme et l’amoindrissement de notre action dans la vie.
- J.-Bte André GODIN. Œuvres posthumes. (A suture)
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- LA RÉPUBLIQUE COOPÉRATIVE
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- LA RÉPUBLIQUE COOPÉRATIVE
- Cette formule, par laquelle nous avons essayé d’exprimer le programme de l’école coopérative et l’organisation écono-mique vers laquelle elle tend, a donné lieu à quelques malentendus. Je voudrais l’expliquer ici en quelques mots.
- Dans l’ordre politique, nous voyons s’accomplir une évolution qui s’exprime par ces trois termes : monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république.
- Qu’est-ce que la monarchie absolue ? C’est le gouvernement d’un seul homme qui s’exerce en général sous la forme héréditaire. Cette forme n’est pas nécessairement mauvaise ; elle a rendu de grands services autrefois, notamment en France pour constituer la nationalité française, et d’une façon générale pour créer les grands États modernes ; mais elle est aujourd’hui partout abandonnée, ou du moins n’est plus conservée que dans les pays qui sont restés en arrière de l’évolution politique, tels que la Chine et la Perse en Asie, ou en Europe la Russie et la Turquie, qui sont encore à moitié asiatiques.
- Qu’est-ce que la monarchie constitutionnelle? C’est encore, si l’on veut, le gouvernement d’un seul, mais cette fois, tous les citoyens, ou du xnoins un grand nombre d’entre eux, se trouvent associés au gouvernement, par l’intermédiaire d’assemblées élues, de telle sorte, que bien souvent le monarque se trouve réduit à un rôle purement nominal et que, suivant la formule même qui sert à caractériser ce régime, a il règne, mais ne gouverne pas ». Telle est la forme de gouvernement adoptée aujourd’hui par presque tous les Etats de l’Europe moderne.
- Qu’est-ce que la République? C’est un gouvernement électif et exercé, directement ou indirectement, par tous les citoyens. Sans faire ici de politique, sans rechercher si cette forme de
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- 656 LE DEVOIR
- gouvernement est supérieure ou non aux précédentes, il est permis de penser que, bonne ou mauvaise, elle est la forme de l’avenir, puisque tous les pays neufs sans exception, les dix-neuf Etats du Nouveau-Monde, les sept Etats de l’Australie, tous ces pays qui seront dans un siècle, des géants, alors que nous ne serons plus que des pygmées, l’ont adoptée.
- Or, l’homme marche dans tous les domaines par les mêmes voies et l’évolution économique ne procède pas autrement que l’évolution politique ; elle aussi procède par trois étapes successives qui sont les mêmes que celles que nous venons de voir.
- Au début, l’industrie nous apparaît organisée sous la forme « monarchique » et le monarque ici s’appelle le patron, ou comme le désigne plus simplement et plus énergiquement encore le langage populaire, « le maître ». Il règne par droit de naissance, puisque c’est en vertu de 1 a loi d’héritage que dans la même maison le fils succède au père ; il règne aussi, si l’on veut, par le droit de la supériorité d’instruction et de capacité, puisqu’en général lui seul dans l’établissement possède les connaissances nécessaire^ pour faire marcher l’entreprise. Il est souverain absolu ; il doit l’être; il a en effet, comme le capitaine â bord de son navire, la responsabilité de tout ce petit monde qu’il gouverne ; c’est de lui que dépend le succès ou la ruine, la prospérité de l’entreprise ou sa faillite. Il garde pour lui tous les profits de l’entreprise ; c’est encore son droit puisqu’il en supporte aussi toutes les pertes, puisqu’il en est propriétaire, et comme Louis XIV disant : « L’Etat, c’est moi », chacun peut répéter dans son petit royaume :« l’industrie, c’est moi ». Et celte foi me monarchique, despotique de l’industrie, il ne faut pas en dire de mal ; non seulement elle a été, mais elle est encore à bien des égards, nécessaire; non seulement elle a été, mais elle est encore â bien des égards, bienfaisante. Sans elle, sans la sévère discipline à laquelle elle a plié la lâcheté et la paresse humaine, jamais le travail n’aurait réussi â faire la Conquête de la terre et à suffire aux besoins d’une civilisation gran-
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- dissante. De même que la monarchie absolue a fondé les grands Etais modernes, de même c’est l’autorité patronale qui a créé la grande industrie moderne. Elle aussi a été un facteur rude, mais glorieux dans l’œuvre de la civilisation.
- Mais cette forme est-elle définitive ? Pas plus dans le domaine industriel que dans le domaine politique 1 A la royauté absolue du patron dans l’atelier, nous voyons succéder déjà, cette seconde phase que j’appellerai « la monarchie constitutionnelle », c'est-à-dire celle dans laquelle le patron est obligé d’associer ses ouvriers, sinon à la direction effective de l’entreprise, du moins à la surveillance des caisses de retraite, à la direction des économats, à la règlementation du travail, à la participation aux bénéfices. Que signifient toutes ces mesures qui, dans tous pays, sont à l’ordre du jour de la presse et du Parlement, que signifient ces réclamations des chambres syndicales et des associations ouvrières et ces concessions renouvelées des patrons, sinon que la classe ouvrière réclame aujourd’hui une part dans le gouvernement de l’industrie? Et que sont ces statuts fameux et partout cités, des maisons Leclaire, Godin, Laroche-Joubert, Boucicault, ces statuts par lesquels les ouvriers sont désormais associés à la responsabilité, à la propriété, à la direction de l’entreprise, que sont-ils, sinon la .Charte d’un nouveau règne, l’avènement du régime constitutionnel dans l’industrie ? Heureux les pays où il se trouve beaucoup de patrons assez intelligents pour comprendre cette phase de l’évolution économique dans laquelle nous entrons, assez avisés pour ne pas s’obstiner à retenir dans leur main un sceptre impopulaire, assez généreux pour rédiger eux-mêmes et signer joyeusement ces chartes du droit industriel nouveau !
- Sera-ce la fin cette fois ? Non, pas encore. Il y a une troisième phase qui correspond au gouvernement du peuple par le peuple, à la forme républicaine : c’est le gouvernement des entreprises industrielles par les ouvriers eux-mêmes ; ce sont les associations de travailleurs produisant pour leur propre compte, sans patron, sans autres chefs que des chefs élus ; c’est ce que j’ai appelé « la République coopérative ».
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- . Cela ne sera jamais, ne cessent de dire en souriant les gens pratiques. Qu’ils se contentent de dire : ce sera long et difficile! Il est très vrai que l’évolution économique ne marche pas du même pas que l’évolution politique. En politique, nous sommes déjà depuis longtemps dans la seconde phase, celle de la monarchie constitutionnelle, et une portion notable de l’espèce humaine est déjà entrée dans la troisième, celle du régime républicain. Dans l’organisation économique au contraire, nous sommes encore dans la première phase, celle de la souveraineté patronale ; la seconde, celle de l’association entré le patron et les ouvriers, ne fait que commencer, et la troisième, celle de la République coopérative, se laisse à peine entrevoir dans les brumes de l’avenir.
- Il est naturel qu’il en soit ainsi : l’organisation économique est beaucoup plus complexe que l’organisation politique ; la préparation est plus lente, l’éducation plus difficile. C’est une affaire plus compliquée d’apprendre à se servir du capital que d’apprendre à se servir d’un bulletin de vote, quoique cela déjà demande quelque apprentissage. Or, s’il n’est pas déjà si facile de faire fonctionner, même dans l’ordre politique un gouvernement républicain, — et peu de sociétés sont assez mûres pour cette tâche, — à bien plus forte raison sera -t-il difficile de faire fonctionner le régime républicain dans l’industrie. Montesquieu disait déjà que tandis que l’honneur était le principe des gouvernements monarchiques, la vertu était la condition essentielle des gouvernements démocratiques. Il avaitraison. Mais quand il s’agitdes républiques coopératives, les vertus qu’elles exigent y sont d’une espèce plus rare et qui ne s’épanouissent encore que sur les sommets. Quand seront - elles assez généralisées dans la masse pour permettre l’avènement de cette troisième et inévitable phase du régime industriel ?
- Nous n’en savons rien et peu nous importe. Ce qui importe ce n’est pas de savoir quand on arrivera — chaque chose en ce monde arrive à son heure, — c’est de voir clai-
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- rement le but vers lequel l’évolution historique nous pousse, et d’y marcher résolument, non pas comme des chiens qu’on fouette, mais comme des hommes conscients de leur destinée.
- Ch. GIDE.
- ( L'Émancipation)
- LE CONGRES DE MARSEILLE
- LES DISCOURS D’OUVERTURE
- Ainsi que nous l'avons annoncé, c’est le dimanche 12 octobre qu’a eu lieu dans la grande salle de la Bourse du Travail, à Marseille, l’ouverture du cinquième congrès coopératif international.
- MM. Foucher de Careil, sénateur, Siegfried et Peytral, députés, Guibert, président du conseil général, étaient sur l’estrade ainsi que M. Baret, maire de Marseille, et un grand nombre de conseillers municipaux. Les délégations françaises et étrangères sont très nombreuses.
- Après que M. Collard, président du comité fédératif marseillais, eût déclaré ouvert le congrès, M. Baret, maire de Marseille, a pris la parole et a dit en substance :
- L’œuvre que nous poursuivons ensemble, le but commun de tous nos efforts est la modification, par des moyens pacifiques et par la seule puissance de l’association, de l’organisation économique actuelle, organisation dans laquelle le producteur est tout et le consommateur n’est tenu pour rien, et qui est réglée seulement en vue du producteur et de l’intérêt individuel au lieu de l’être en vue du consommateur et des besoins sociaux.
- M. Siegfried a la parole pour prononcer le discours d’ouverture .
- «La coopération, dit-il, n’est pas un but, mais un moyen. Le but, c’est l’amélioration sociale. »
- L’orateur examine ensuite les diverses formes de la coopération. Parlant du rôle de l’Etat, il dit que celui-ci ne peut
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- pas tout faire. C’est surtout à l’initiative individuelle qu’il appartient d’agir.
- M. Siegfried espère que le Parlement votera bientôt la loi sur les sociétés coopératives qui est soumise à ses délibérations.
- L’orateur engage tous les coopérateurs à adhérer au Comité central coopératif de France, à organiser des magasins de gros, puis, avec des réserves, à créer des sociétés de production et des associations coopératives d’habitation.
- Voici cette conclusion de l’honorable député :
- Nos amis anglais nous ont donné à ce sujet un exemple qui doit nous servir. En 1862 ils avaient 450 sociétés de consommation ayant 90,000 membres, faisant:60 millions d’affaires et gagnant 4 millions. En 1889, ils ont 1515 sociétés et 1,054,000 membres; ils font un milliard d’affaires et gagnent 95 millions par an !
- Après un pareil exemple, pouvons-nous rester en arrière ?
- Personne ne le voudrait.
- Que faut-il donc faire? Agir en hommes pratiques, ne pas se bercer d’illusions trompeuses et suivre simplement la méthode expérimentale qui est toujours la plus sûre. Or l’expérience est faite, sachons en profiter.
- . Vous , avez, messieurs, un comité central coopératif de France comme il en existe un dans la plupart des pays environnants.
- Si vous voulez qu’il ait une action réelle en faveur du progrès coopératif, il faut que toutes les sociétés coopératives de France se mettent en relations avec lui, lui envoient leurs comptes annuels, lui communiquent leurs idées et leurs désirs, et contribuent à ses frais par une légère cotisation, de dix centimes par membre, par exemple.
- Ainsi soutenu et encouragé, le Comité central pourra contribuer par son bulletin, par des conférences, par l’envoi de brochures et de statuts modules, à la fondation de nouvelles sociétés qui viendront donner plus de force encore au mouvement coopératif.
- Le Comité centra'!, solidement appuyé, pourra fonder alors le Magasin de gros qui est l’un de vos désiderata, et qui a si bien réussi de l’autre côté du détroit.
- Ce magasin de gros organisé par actions, souscrites au moyen des fonds de réserve des sociétés locales, leur rapportera non seulement un intérêt, mais encore un dividende proportionnel à leurs commandes et, ainsi, aux bénéfices de
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- la vente en détail, viendront s’ajouter ceux de la vente en gros.
- C’est alors, après un certain nombre d’années pendant lesquelles une partie de ces bénéfices auront été accumulés, qu’il sera possible d’entrer plus avant dans la voie des sociétés de production.
- Vous aurez le capital, cet agent indispensable à l’industrie et cet auxiliaire nécessaire du travail, vous aurez l’acheteur, votre magasin de gros, et le bataillon des consommateurs derrière lui, l’expérience des affaires aura été acquise et toutes les garanties de succès vous appartiendront.
- A côté des sociétés de production, vous pourrez avec vos capitaux résoudre un autre problème social d’une importance considérable, celui du logement des familles dont les coopérateurs auront la facilité de devenir propriétaires.
- Il y a donc là un vaste champ pour la coopération, et vos Congrès annuels, auxquels vous avez eu l’excellente idée de convier les étrangers, en vous faisant profiter de leur expérience et de leurs idées, hâteront encore les résultats.
- La Fédération nationale des sociétés coopératives de France est déjà une œuvre pleine d’avenir, qui, grâce à l’esprit de sagesse et de justice qui vous anime et grâce à la liberté que la République a si largement donnée à tous les citoyens, contribuera dans une large mesure à l’amélioration sociale de notre chère patrie ; mais la présence à ce congrès d’un si grand nombre de représentants de sociétés étrangères, permet d’entrevoir le jour où l’union de plus en plus intime des coopérateurs de tous les pays, doublera les résultats obtenus.
- Ce jour-là, un grand pas aura été fait dans la voie pacifique du progrès social, et tous ceux qui ont à cœur de réaliser notre belle devise républicaine : « Liberté, Egalité, Fraternité » seront heureux de, vos succès.
- La parole est ensuite à M. le sénateur Foucher de Careil :
- L’honorable sénateur explique que si le vote de la loi sur les coopératives a tant été retardé, c’est qu’on a apporté le plus grand soin à son étude. Mais le Sénat ne saurait davantage retarder son vote approbatif; il estime que la coopération est un code pratique des réformes sociales et il appartient à la République de lui donner tous les développements qu’il comporte.
- L’orateur termine en faisant un chaleureux appel à tous
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- sans distinction d’école, sur le terrain de la solidarité et de la conciliation.
- Après le discours de M. Foucher de Gareil, M. Ch. Gide, professeur d’économie politique à la faculté de droit de Montpellier, et coopérateur pratiquant, adresse aux délégués anglais, le salut des coopérateurs français.
- Puis, notre excellent et vénéré ami, l’infatigable doyen et le guide éclairé de la coopération anglaise, M. Vansittart Neale, délégué du « Central Coopérative Board », prononce sur le but de la Coopération, un discours dont voici la partie capitale :
- On voit, d’un côté, une richesse inouïe et de l’autre une misère effroyable. Entre ces deux extrêmes une masse considérable est engagée dans une lutte perpétuelle où les sentiments qui donnent à la vie une valeur morale sont appelés à disparaître. Cette lutte pour la vie a pour but de donner aux uns le moyen de gagner leur pain quotidien et aux autres, celui de vivre plus luxueusement.
- Voilà, mes amis, le mal que la coopération cherche à guérir, en formant des institutions qui permettent d’organiser la prévoyance et l’épargne individuelle et collective. Ces institutions ont fait défaut dans le passé. Elles ne gênent en rien la liberté et permettent à chacun de jouir du fruit de son travail sans faire la guerre à la richesse déjà accumulée. On arrive ainsi, à mesure que la coopération se développe, à mettre selon la belle parole de M, Godin, « les avantages de la richesse à la portée du peuple ». Voilà, selon moi, le vrai but de la coopération.
- Voici maintenant ses organes :
- 1° Les Sociétés de consommation ; 2° Les Sociétés de crédit ; 3° Les Sociétés de production ; 4° Les Institutions pour l’éducation, pour l’assurance, pour les récréations et les jeux, qui viendraient se grouper autour des Sociétés de production.
- On peut commencer par des Sociétés de crédit, comme on a fait en Allemagne et en Italie. Mais ces Sociétés n’entrent pas dans le cadre que je désire vous présenter.
- Les Sociétés de consommation forment la base la plus solide de l’ordre nouveau. En effet, leurs membres parleurs achats ont un moyen assuré de faire réussir leur Société. Et, sans privations, en payant seulement leurs denrées au prix du marché, en conservant les bénéfices et en formant des réserves, ils peuvent établir des Sociétés de second ordre : les Magasins de gros.
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- Ceux-ci facilitent considérablement la réussite des Sociétés de consommation : 1° en vendant des denrées non-falsifiées à des prix équitables ; ü3 en employant une partie de leurs bénéfices pour la propagande coopérative ; 3° en concentrant les achats d’une masse de consommateurs, de manière à permettre aux Sociétés de production de commencer leurs opérations avec une clientèle à demi constituée ; 4° en formant avec les épargnes provenant des Sociétés fédérées une source inépuisable, ouverte aux Sociétés de production pour leur permettre non seulement de s’organiser, mais encore de se développer.
- On peut objecter que ces Sociétés qui ont une clientèle ouvrière, ne pourront employer le grand nombre de travailleurs qui trouvent le moyen de subsister de la consommation des classes riches.
- Tout dépendra de l’emploi des bénéfices. Supposons que dans ces Sociétés, après avoir constitué les réserves nécessaires à la sûreté de l’association et avoir retenu certaines sommes pour l’éducation, l’assurance contre la maladie et la retraite, on divise le surplus, ainsi que cela se pratique au Familistère de Guise, entre le capital et le travail en donnant une part aux salaires et une part à l’intérêt du capital.
- Supposons encore que ces bénéfices ou parts soient convertis en actions, qui donneraient des dividendes venant accroître le capital des possesseurs.
- Ne croyez-vous pas que, dans ces conditions, ces Sociétés attireraient â elles les ouvriers les plus habiles et deviendraient des centres de fabrication si renommés qu’ils seraient bientôt les fournisseurs des classes riches, et peu à peu, par la force naturelle des choses, on verrait disparaître les établissements rivaux, qui perdraient leur meilleure clientèle ou on les achèterait avec les fonds des Sociétés coopératives et la production coopérative deviendrait ainsi la règle pour toute la France ?
- Les groupes de travailleurs auraient alors la facilité d’entourer leurs industries de maisons bien installées, d’écoles de premier ordre, de magasins, de salles de réunion, de lecture et de jardins. Enfin, ils pourraient posséder tout ce qui peut contribuer à rendre la vie agréable et profiter de tous les progrès de la science. Voilà le programme de la coopération comme je l’entends.
- Ne trouvez-vous pas que ce programme peut se réaliser ?
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- Si vous le croyez, il ne faut pas chercher à détourner pour d’autres buts les capitaux nécessaires à sa réalisation.
- Faisant ensuite allusion à ce courant d’opinion, heureusement fort restreint, qui pousse un certain nombre de coopérateurs à employer immédiatement les fonds des coopératives à la constitution des caisses de retraites, M. Vansittart Neale ajoute :
- Les pensions de retraite entrent dans le programme coopératif non pas au commencement, mais après l’organisation de la production. La maison Leclaire attribue à la caisse de retraite 25 0/0 de ses bénéfices, l’association du Familistère y consacre de fortes sommes.
- En employant les bénéfices de votre consommation A réaliser le vrai programme coopératif, vous arriverez à constituer des pensions de retraite bien supérieures à celles que vous constitueriez maintenant, parce que vous disposerez de fonds plus importants.
- M. Vansittart Neale termine ainsi :
- En réalisant ce programme coopératif vous aurez le grand honneur de donner au problème social qui nous agite si profondément aujourd’hui une solution qui, si elle n’est pas complète, sera au moins un pas considérable en avant.
- Peut-on hésiter ? J’espère que la majorité des coopérateurs français répondra : Non. Nous marcherons dans la voie qui conduit à la solution du problème social.
- Ce discours est accueilli par une longue salve d’applaudissements.
- Après avoir exprimé le regret que M. Clavel, président de la Fédération nationale, et doyen des coopérateurs français, ne puisse venir à Marseille pour accepter la présidence du Congrès, M. Collard rappelle que l’ordre du jour porte la nomination du bureau.
- M. Fitsch, président de la société coopérative du 18e arrondissement de Paris, vice-président de la Fédération, est nommé président du Congrès.
- Un punch offert le soir par le Comité d’organisation aux délégués, français et étrangers a clôturé la journée d’ouverture du Congrès.
- Des toasts très applaudis ont été portés à l’extension du mouvement coopératif dans les trois branches de la consommation, de la production et du crédit.
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- Le lendemain et jours suivants, les séances du Congrès ont été consacrées à l’étude des questions soumises à son examen et dont nous avons dernièrement publié le programme.
- LES TRAVAUX DU CONGRÈS
- Des discours de la séance d’ouverture se dégage la pensée générale de la coopération, son but, ses moyens d’action. Le but, c’est l’établissement d’un ordre économique et social conforme à la justice. Il ne diffère en rien de l’idéal des écoles socialistes. Et, cependant, parmi ces diverses écoles les unes se tiennent à l’égard de la coopération dans une réserve qui n’exclut pas un hommage platonique à ses bonnes intentions ; les autres, la tenant en parfait dédain, ne lui font grâce qu’à une condition, c’est que les fins commerciales de l’entreprise céderont la place à des Ans de propagande révolutionnaire en vue de la conquête brutale, sans transition, et intégrale du capital. Or ce capital indispensable pour la réalisation de l’idéal commun, la coopération veut en faire la conquête, étape par étape, pacifiquement. Elle veut faire marcher de pair l’acquisition et l’organisation progressive de toutes les forces économiques avec l’éducation commerciale industrielle et sociale, sans laquelle la plus belle et la plus complète des victoires, en supposant qu’elle fût possible, n’aurait pas de lendemain.
- Et voici le plan de campagne qu’elle s’est tracée:
- Réunir les individus en Société pour l’achat en gros, c’est à-dire, à un bon marché impossible à obtenir individuellement, des marchandises nécessaires à la consommation ; mettre en réserve le bénéfice résultant de la différence entre le prix de gros et le prix de détail. Cette première opération est des plus simples. Elle est à la portée de l’intelligence la plus embryonnaire, et n’exige pas le moindre apport de capital. Un peu, beaucoup de bonne volonté, si l’on veut, tout le monde en est capable, et c’est tout. Toute l’ironie distillée pir les détracteurs de la coopération sur les beaux résultats que l’on peut obtenir en ajoutant des zéros û des zéros porte à faux. Il ne s’agit que de conserver le bénéfice de l'écart entre le prix de gros et celui de détail, au lieu de le laisser bénévolement s’engouffrer dans les poches d’un intermédiaire inutile. Pour tirer le meilleur parti de ce bénéfice, il suffit, à l’exemple de l’intermédiaire auquel on s’est substitué, de l’employer au développement
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- de l’entreprise elle-même. En augmentant la puissance d’achat des sociétés, on multipliera les bénéfices.
- Grouper les sociétés entre elles, fonder avec les bénéfices réunis de grands magasins de gros, opérer les achats sur une grande échelle. Avec les capitaux accumulés par des prélèvements faits sur les bénéfices de.plus en plus considérables, acquérir fabriques et usines, puis fermes et domaines, et produire.
- Ou, pour tout résumer en trois mots, comme l’a dit un des maîtres de la coopération française, M. Ch. Gide: dans une première étape faire la conquête de l’industrie commercialei, dans une seconde, celle de l’industrie manufacturière, dans une troisième, enfin, celle de l’industrie agricole — tel doit être le programme de la coopération par tous pays.
- Ce plan est en partie réalisé dans quelques pays. La puissante coopération anglaise vient d’aborder le domaine de la production agricole, après avoir passé par tous les échelons intermédiaires. Dans un de ses derniers Congrès, elle a décidé, par un vote formel, d’engager dans cette voie les capitaux dont elle dispose.
- Les Congrès ont, entre autres précieux avantages, celui de nous fixer sur l’orientation d’un mouvement, son outillage, ses progrès, son importance. Nous allons demander au Congrès de Marseille où en est, à ces divers points de vue, la coopération financière.
- Première constatation qui ne manque pas d’intérêt : le Congrès de Marseille, qui est, comme on sait, le cinquième congrès international organisé par les sociétés coopératives de France, a été de beaucoup le plus important, autant par le nombre des délégués présents aux séances, que par le nombre des sociétés représentées.
- Ces dernières étaient au nombre de 95 pour la France.
- L’association du Familistère de Guise était représentée par M. Donneaud ancien économe du Familistère.
- Etaient également représentées les six sociétés étrangères suivantes :
- L’Union coopérative de la Grande-Bretagne, M. Vansittart Neale; Société de Gateshead, M. Rule; Fédération belge, M. César de Paepe; Fidélité de Genève, M. Perret; L’Union économique de Bruxelles, M. Jacques; La Bienhechora de Badalona, MM. Géronimo Paies et Pedro Renom.
- Il est à remarquer que le Congrès de Marseille est le premier auquel assistent des délégués des sociétés coopératives espagnoles.
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- Autre constatation intéressante : un assez grand nombre de délégués ont pris part aux discussions, et les discours n’ont pas été-très longs.
- Passons maintenant aux sujets de ces discussions.
- QUESTIONS SPÉCIALES A LA FÉDÉRATION NATIONALE
- Dès le premier Congrès, (Paris, (885) on avait reconnu la nécessité de former une Fédération des sociétés coopératives avec un pouvoir exécutif qui s’appellerait le Comité central.
- Ce comité composé de 30 membres librement élus par les sociétés coopératives françaises, est chargé de défendre les intérêts de la coopération devant les pouvoirs publics et de fournir à tous les coopérateurs les renseignements dont ils ont besoin.
- Cent-vingt sociétés sont groupées autour du Comité central, c’est-à-dire,environ 80.000 coopérateurs. C’est M. de Boyve qui nous fournit ces chiffres, et M. de Boyve est bien placé pour nous renseigner puisqu’il fait partie du Comité central. Mais 680 sociétés vivent encore indifférentes dans leur isolement.
- Le Centre régional, ou commission des achats, autre organe de la Fédération, est destiné à devenir le Magasin de gros le jour où les sociétés coopératives lui fourniront l’argent nécessaire et des débouchés nombreux.
- La première question abordée par le Congrès était ainsi conçue :
- « Utilité pour chaque Société d’adhérer à la Fédération nationale et de donner ainsi à cette fédération plus d’importance et d’autorité. »
- Comme conclusion de son rapport sur cette question, le rapporteur M. Audéoud, avait déposé le vœu suivant :
- « Le Congrès émet le vœu que, pour donner plus d’importance et d’autorité à la Fédération nationale, les sociétés doivent adresser sans retard leur adhésion au Comité central, et faire leurs commandes au Centre régional. »
- La première partie du vœu a été adoptée à l’unanimité: mais la seconde partie n’a pas rencontré la même adhésion. La raison en est qu’il existe à Paris une chambre syndicale d’achats, remplissant vis à vis des sociétés coopératives qui forment sa clientèle, des fonctions identiques à celles dont le Centre régional a été investi par les votes réitérés des Congrès. Une fusion était désirable entre ces deux organes qui se paralysent mutuellement, et dont la coexistence retarde indéfi-
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- niment le jour où la modeste commission d’achat se transformera en Magasin de gros.
- Le Congrès de 1889 a émis le vœu de voir, cette fusion s’opérer : Au moment où on la considérait déjà comme un fait accompli, elle échoua par suite de la résistance de la chambre syndicale.
- Le Congrès de Marseille n’a pu que réitérer le vœu émis par le Congrès de 1889.
- La question qui précède était portée dans le programme que nous avons publié dans notre numéro d’Août, au titre des questions spéciales à la Fédération nationale et au comité central. Ce titre renfermait encore deux autres questions auxquelles le Congrès a donné des solutions qu’il nous paraît intéressant de faire connaître.
- Sur la première exprimant le vœu que « la Fédération ne se réunisse en Congrès que tous les ans, » le Congrès a voté les deux résolutions suivantes :
- 1° Le Congrès maintient l’article 2 des statuts, disant que la Fédération se réunira tous les ans en Congrès.
- 2' Décide que les Congrès auront lieu alternativement une année à Paris, l’année suivante dans la ville qui aura été désignée par le Congrès.
- La seconde résolution proposée tendait à la réorganisation du Comité central régional parisien, dont les membres seraient les délégués des divers centres régionaux à créer en France.
- L’auteur de la proposition, M. Suzan, se faisant l’interprète des désirs de la coopération marseillaise, demandait l’établissement à'Marseille d’une succursale du Comité central et du Magasin de gros.
- La discussion de cette proposition et le vote qui l’a suivie ont mis en évidence la ferme volonté chez les coopérateurs français d’unir le plus possible les forces de la propagande coopérative en n’éparpillant pas l’action centrale. Les progrès de la coopération permettront dans l’avenir l’accomplissement du désir exprimé au nom du groupement le plus considérable de la province.
- . QUESTIONS SPÉCIALES A LA FRANCE
- Au premier rang des questions spéciales à la France se place naturellement la question de la législation.
- Nous avons raconté, dans notre numéro de juin,la démarche faite par le Comité central auprès de la commission sénato-
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- riale chargée de l’examen du projet de loi relatif aux sociétés coopératives, en vue de faire ajouter au projet gouvernemental un article additionnel analogue à celui qui, dans la législation des syndicats professionnels, autorise ees sociétés à se réunir en fédération pour l’étude et la défense de leurs intérêts communs.
- A l’unanimité, sur la proposition de M. Charles Robert, le congrès a approuvé, par son vote, l’initiative prise par le Comité central et ratifié la teneur de l’article qui doit donner une existence légale et des droits précieux à la Fédération nationale des sociétés coopératives.
- L’union nationale des syndicats agricoles, qui ne compte pas moins de 357 syndicats, est le facteur le plus considérable de la prospérité des syndicats agricoles.
- Cependant l’organisation commerciale laisse encore à désirer, chez ces derniers. L’emploi de trop nombreux intermédiaires et le manque de confiance des agriculteurs dans leurs marchés avec les coopérateurs, telles sont, d’après un rapport de M. Audéoud, les principales causes qui, en France, ont jusqu’ici fait obstacle à une entente entre les syndicats agricoles et les sociétés coopératives de consommation.
- M. Georges Maurin, président d’un syndicat agricole de Vaucluse, a donné au congrès l’espoir que les syndicats agricoles arriveront à adopter une organisation commerciale, entravée jusqu’à présent et pour quelque temps encore par la routine, et à livrer à bon compte leurs denrées aux sociétés coopératives.
- Comme conclusion de cette discussion, « le congrès déclare que les sociétés coopératives sont disposées à s’entendre avec les syndicats agricoles. »
- Dans la catégorie des questions spéciales à la France, la discussion de certains points de détail nous montre les coopérateurs, que d’aucuns accusent de se perdre dans les nuages, soucieux d’aplanir leur route par la recherche des meilleurs systèmes d’organisation intérieure, et la patiente élimination des obstacles accumulés par la routine et par le fisc. Qu’on en juge par cette simple énumération :
- « Étude d’un modèle-type d’organisation des Sociétés coopératives de consommation au point de vue de l’administration et de la comptabilité, » par M. Fitsch, l’expérimenté président de la brillante société coopérative du 18e arrondissement de Paris.
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- « Au lieu de diviser le capital des sociétés coopératives de consommation en actions, ne serait-il pas préférable de souscrire des parts ou cotisations ? »
- « Utilité d’établir un mode uniforme de contrôle pour les marchandises, pesage et analyse des spiritueux, rendement de la farine et du blé. »
- Et cette déclaration par laquelle le Congrès proclame que « la société coopérative qui, sans chercher à réaliser un bénéfice, vend au dehors une marchandise dont elle n’a pas l’écoulement parmi ses membres, ne perd pas sa personnalité civile et ne fait pas acte commercial, ce qui l’exposerait à la patente. »
- QUESTIONS D’INTÉRÊT GÉNÉRAL
- Le Congrès renvoie à une commission spéciale nommée séance tenante « l’Étude d’un projet de caisse nationale de crédit pour les sociétés coopératives de consommation, dans le but de développer les sociétés existantes et d’en fonder de nouvelles.»
- M. Vansittart Neale rappelle à ce sujet qu’une caisse nationale de ce genre existe en Angleterre; M. Rostang explique que ce rôle est rempli en Italie par les Banques populaires locales.
- Sur la question « des moyens à prendre pour organiser une Fédération internationale tendant à permettre à toutes les sociétés fédérées de se procurer les produits étrangers par l’intermédiaire des sociétés locales, » (rapporteur M. Chevalier),le Congrès ne pouvait répondre que par un vœu platonique. On ne peut qu’échanger ses idées pour le moment ainsi que le fait remarquer M, Vansittart Neale ; et le doyen de la coopération anglaise qui sait qu’il faut compter avec le temps, après avoir rappelé que le comité international fondé jadis en Angleterre, dut se dissoudre faute de travail, étant donnée l’absence de Magasins de gros dans les autres pays, insiste pour que les journaux coopératifs fassent une propagande dans ce sens, afin de donner une solution pratique à l’idée.
- Nous arrivons par un chemin détourné à la première question du programme du congrès de Marseille : « De l’enseignement coopératif dans les Sociétés de consommation, » Sur cette question M. de Boyve, délégué de l’Abeille Nimoise, a prononcé un fort beau discours dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu’une bien pâle analyse.
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- M. de Boyve fait remarquer tout d’abord que l’instruclion est devenue nécessaire pour l’exercice de tous les droits du citoyen. La coopération, si elle veut porter tous ses fruits, doit non-seulement unir les intérêts, mais aussi rapprocher les.- cœurs et les intelligences dans une étroite solidarité. Il faut de l’instruction, de l’énergie et l’esprit de sacrifice pour assurer le succès aux coopérateurs.
- Comme le meilleur moyen de réformer la société est de commencer par réformer l’homme, il est nécessaire que les coopérateurs aient l’instruction des affaires, l’instruction morale ou éducation coopérative et l’instruction économique et sociale. Des conférences doivent être données dans les Sociétés et on doit y tenir des discussions sur les sujets si divers intéressant l’œuvre commune. C’est une des causes des grands progrès faits en Angleterre.
- La vraie coopération est le moyen d’amener l’amélioration pacifique de la classe ouvrière, que certains voudraient obtenir par la révolution. Il n’y a pas là d’intérêts bourgeois, mais bien la rénovation sociale des travailleurs, car on arrivera à une meilleure et plus juste répartition de la richesse. Pour les coopérateurs, l’instruction est une question de vie ou de mort. (Applaudissements).
- £n conséquence, M. de Boyve propose au Congrès de voter les résolutions suivantes :
- « 1° Un Comité d’instruction sera nommé par le Comité central. Il sera chargé de faire une active propagande en faveur de l’instruction et de l’éducation coopérative et engagera les centres régionaux à former des sous-Comités. Ces Comités et sous-Comités devront organiser des conférences et former des bibliothèques qui seront mises à la disposition des coopérateurs. Les Sociétés sont invitées à prélever sur leurs bénéfices une petite somme pour cet objet.
- « 2° M. Ch. Gide et une autre personne à désigner sont invités à publier un ouvrage populaire sur la coopération, donnant des sujets de conférences et expliquant avec impartialité les différents systèmes d’organisation sociale et les différentes directions que les diverses écoles cherchent à donner au mouvement coopératif.
- « 3° Un prix de 50 francs au minimum sera donné chaque année à tout coopérateur (membre actif d’une Société^depuîs un an au moins) qui aura fait le meilleur travail sur une question coopérative posée par le Comité central.
- « 4° Le Bulletin de la « Fédération Nationale » consacrera
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- une colonne au moins à des questions coopératives et à l’insertion des meilleures réponses.
- « 5° Le Comité central organisera un comité de femmes chargé de la propagande coopérative.
- « 6° Afin d’engager les instituteurs à étudier le mouvement coopératif et à en faire connaître les avantages à leurs élèves, un prix de 100 francs sera donné chaque année à l’instituteur qui aura fait le meilleur travail sur la coopération. Un jury composé des coopérateurs les plus compétents et nommé par le Comité central sera chargé de décerner le prix. »
- Ces résolutions sont adoptées à l’unanimité. M. .de Boyve est désigné par le Congrès comme collaborateur de M. Gide pour la rédaction de l’ouvrage projeté.
- « Quels sont les meilleurs systèmes d’organisation de la propriété immobilière dans les Sociétés coopératives ? »
- A cette question M. Fitseh, rapporteur, répond par la démonstration suivante :
- Lorsqu’une Société a un local qui devient insuffisant par suite d’une prospérité croissante, il y a des inconvénients à ce qu’elle fasse des frais d’installation et autres pour aller dans un local plus grand également loué. Le remède est dans la propriété de l’immeuble social, qui garantit l’association contre de nouveaux changements de local et augmente sa puissance et son crédit, ainsi que par suite ses bénéfices. Tel est le but à atteindre. Quant aux moyens de trouver l’argent nécessaire à l’achat ou à la construction du local, ils sont de plusieurs genres, notamment ceux qui consistent à inviter les sociétaires à concourir à la réunion du capital par une souscription libre à des parts de 25 francs, payables par dixième et assurées d’un intérêt de 5 0/0, retenu sur les bénéfices, ou par des quotités spéciales. De cette façon l’immeuble est la propriété indivise de tous les sociétaires.
- Un remboursement pourra être fait au prorata sur les bénéfices, et les intérêts pourront être distribués selon les achats, mais non selon les apports.
- Le rapporteur donne pour modèle d’une organisation de ce genre la Société parisienne qu’il préside. Il ajoute qu’une retenue de 1 p. 0/0 peut être faite sur les ventes, pour arriver non seulement à posséder le local servant de magasin mais aussi des logements pour les sociétaires. Après 20 ans, la Société peut arriver à la jouissance de sa propriété affranchie de toutes charges et servitudes.
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- M. Fitsch propose en concluant la résolution suivante, qui est adoptée après une courte discussion :
- « Le Congrès, adoptant le mode de constitution de la propriété immobilière appliquée avec succès par la Société du xvme arrondissement de Paris, signale ce système à l’attention des Sociétés coopératives, sous la réserve des modifications de détail que les circonstances locales pourront comporter. »
- Après une discussion où prennent part MM. Donneaud, délégué du Familistère de Guise; Vansittart Neale et Collard, les conclusions du rapport de M. Fitsch, sont adoptées à l’unanimité.
- « Examen des différents systèmes de rémunération du travail appliqués aux employés des Sociétés coopératives de consommation, appointements ou salaires fixes, allocation proportionnelle au chiffre d’affaires, participation aux bénéfices nets, etc. »
- Le rapporteur de cette question, M. Steinmetz, de la « Solidarité de Pantin, » n’ayant pu venir assister au Congrès, son collègue M. Lambert donne lecture du rapport de M- Steinmetz, qui, après un long historique du salariat, conclut que la meilleure rémunération aux employés est une allocation proportionnée aux marchandises vendues c’est-à-dire au chiffre des opérations, système qu’il déclare meilleur que celui de la participation aux bénéfices.
- M. Beaudin, délégué de la maison coopérative Leclaire, de Paris, présente un intéressant mémoire, dont il donne lecture et dans lequel il expose avec détails l’excellente organisation de cette Société, dont le principe fondamental est la participation aux bénéfices pour les 1500 ouvriers ou employés de la maison. Le plus modeste de ceux-ci touche annuellement plus de 2500 francs ; ils ont droit à une retraite après 20 ans de services et reçoivent des primes lorsqu’ils ont des enfants. C’est l’assemblée générale du personnel qui décide l’avancement en grade des travailleurs de la maison.
- M. Donneaud, délégué de la Société du Familistère de Guise explique au Congrès :
- Que si dans cette association coopérative à la fois de production et de consommation où les bénéfices sont répartis entre les trois éléments producteurs : « capacité directrice, capital et travail, », les employés des magasins coopératifs de consommation ne reçoivent pas directement une part du
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- boni réalisé dans ces magasins par l’écart entre les prix de revient et ceux de vente, ils sont loin d’être pour cela exclus de la répartition aux bénéfices. Ils sont en effet membres de l’association, tout aussi bien que leurs collègues les travailleurs de l’industrie et participent à ce titre à la répartition générale de tous les bénéfices de l’association. Mais, a-t-il ajouté, nous avons une telle foi dans l’efficacité de la participation aux bénéfices que le conseil a voulu essayer l’effet stimulant que pourrait produire sur le personnel des magasins de consommation l’attribution par voie administrative d’une gratification proportionnelle à l’accroissement des affaires,' cette gratification devant être portée aux frais généraux de ces magasins. Or, l’application de cette mesure a coïncidé avec une augmentation du chiffre d’affaires qui s’est élevée, dans la première année, à plus de vingt pour cent.
- Ces résultats paraissent concluants et montrent une fois de plus l’influence fécondante qu’apporte pour la production de la richesse la participation des travailleurs aux bénéfices, sous quelque forme qu’elle se produise.
- MM. Benoît-Germain, Raymond, Plantevin, Fitsch, de Boyve, Donneaud et Robert exposent l’état de la question dans leurs Sociétés. M. Soria estime que les Sociétés de consommation ne devraient pas avoir de bénéfices.
- Après cette discussion, l’ordre du jour suivant, proposé par MM. Audéoud et Ch. Robert, est adopté à l’unanimité :
- « Le Congrès émet le vœu que les Sociétés coopératives, tout en assurant un juste salaire à leurs employés, doivent les intéresser à la prospérité de ces Sociétés par un tant pour 0/0 sur les bénéfices nets de chaque exercice. »
- Après l’audition d’un remarquable rapport de M. Charles Robert, qui a envisagé sous ses différents aspects l’affiliation à établir entre le Magasin de gros et la production, le Congrès a adopté le projet de résolution dont la teneur suit :
- « Le Congrès de Marseille, sans reconnaître la valeur des motifs qui peuvent déterminer un certain nombre de sociétés à affecter immédiatement une partie de leurs réserves à des institutions de prévoyance, confirme le vote du Congrès de 1889 portant qu’après la constitution du Magasin de gros, il conviendra de chercher à fonder des Sociétés coopératives de production, et insiste sur la nécessité de réserver des fonds dans chaque société pour la création de ce magasin.»
- Dans la huitième et dernière séance, M. Collard a résumé,
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- au milieu des applaudissements répétés de l’assistance, le but et les procédés, la prudente tactique et les vastes espoirs de la coopération.
- Les bénéfices des Sociétés de consommation, a-t-il dit, peuvent être utilisés de trois manières : affectation à un Magasin de gros, Coopératives de production et œuvres de prévoyance.
- Le but suprême de nos Sociétés doit être la production. Toutefois, ne nous lançons dans cette voie qu’avec prudence ; nous ne pouvons tenter encore cet essai, il nous faudra attendre, pour l’entreprendre, que les Sociétés de consommation aient atteint tout leur développement.
- Le but actuel des Sociétés de consommation est de fournir, à leurs adhérents,les objets de première nécessité d’une bonne qualité et au prix le plus réduit. C’est une véritable amélioration du sort des travailleurs, des déshérités de la fortune. Pensons non seulement à nous rendre heureux, mais aussi à rendre heureux nos semblables, dit M. Collard. C’est en appliquant ce principe : « Aidons-nous les uns les autres », réalisé par les Sociétés coopératives, qu’on arrivera sans secousses à la rénovation sociale.
- Nul mieux que la coopération ne peut lutter au nom de la solidarité contre l’indifférence et l’égoïsme ; c’est elle qui facilitera l’évolution sociale plus que tous les systèmes révolutionnaires. Ce n’est pas une machine de guerre ni une panacée universelle, c’est un moyen d’élévation du déshérité, c’est l’avènement de son indépendance individuelle.
- Les travaux du Congrès ont été couronnés le lendemain et le surlendemain du jour de clôture par deux magistrales conférences, la première de M. Charles Robert, sur la participation aux bénéfices, la seconde de M. Rostang,le promoteur de l’œuvre des habitations ouvrières, sur les associations coopératives de construction. Cette conférence qui a eu le plus grand succès, a été terminée par la création d’un Comité d’étude et d’initiative de la coopération dans lequel, à ce que nous apprend l’Émancipation qui a fait du Congrès de Marseille un compte-rendu très intéressant, sont entrés les principaux coopérateurs de Marseille, des employés et des membres de la Bourse du Travail. On ne pouvait clôturer d’une manière plus pratique le Congrès des Sociétés coopératives.
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- La poutre et la paille.
- Le journal le Radical publie les lignes suivantes :
- Il paraît que les fameux cartons du Sénat, où séjournent parfois des années entières certains projets de loi, sont encore plus profonds qu’on ne pouvait le supposer. On ne les vide que tous les dix ans.
- C’est ainsi qu’une commission de la Chambre dite commission des brevets et diplômes délivrés par le ministre de l’instruction publique, vient d’être saisie d’une proposition de loi votée par le Sénat, le 31 mai 1880, il y a dix ans,
- Ce qui n’est pas moins curieux, c’est que par suite des modifications législatives postérieures à cette date, cette proposition de loi n’a plus aucune raison d’être.
- Et voilà comment le Sénat use des prérogatives que lui confère la Constitution, à paralyser tout travail parlementaire.
- Qu’on s’étonne ensuite que les défenseurs les plus fervents de cet encombrant rouage gouvernemental finissent eux-mêmes par ne plus le trouver défendable.
- Aussitôt M. Bozérian, sénateur, riposte :
- En fait de cartons ceux de la Chambre, diffèrent-ils beaucoup de ceux du Sénat ?
- A cet égard, je me bornerai à rappeler deux faits qui me sont particulièrement connus.
- La loi sur les sociétés par actions, a été votée par le Sénat, à la fin de 1884 ; la Chambre en a été saisie le 2 ,février 1885. Qu’est-elle devenue?
- Et celle sur les dessins et modèles industriels, qui, votée il y a plus de dix ans par le Sénat, le 29 mars 1879, n’a pas encore abouti devant la Chambre ?
- Voilà deux cas mémorables de paralysie parlementaire.
- En cherchant bien, on en trouverait certainement d’autres.
- Or, qui est responsable de ces deux cas de paralysie?
- Est-ce le Sénat, est-ce la Chambre?
- N’est-ce pas toujours la même histoire, celle de la paille et de la poutre ?
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- M. Bozérian, qui est un des membres les plus actifs de la Chambre haute, s’en prenait à la Chambre, mais il ne défendait pas le Sénat.
- C’est le Temps qui se charge de ce soin :
- En vérifiant, dit ce journal, l’état des travaux législatifs, voici ce que nous avons constaté :
- La proposition de loi dont il s’agit, votée en 1880 par le Sénat après déclaration d’urgence, a été transmise à la Chambre pour la première fois le lfir juin 1880. La Chambre négligea de statuer avant l’expiration de ses pouvoirs. D’après l’usage, la transmission a été renouvelée au début de chacune des législatures suivantes, à savoir : le 9 novembre 1881, le 19 novembre 1885 et en novembre 4889.
- Il y a eu donc quatre transmissions. Le Radical croyait qu’il n’en avait pas été fait une seule. Nous n’insisterons pas sur la démonstration écrasante qui ressort des faits et des dates cités plus haut ; mais nous ne sommes pas fâchés d’avoir saisi, sur le vif, l’éclosion d’une légende radicale.
- La vérité, dit un troisième confrère qui n’est pas plus tendre pour la Chambre que pour le Sénat, le Journal la France, la vérité est qu’à chaque législature plus de 300 projets de loi déposés sont ensevelis dans les cartons de la Chambre.
- Mais si la Chambre pratique l’ensevelissement, les sénateurs n’en sont pas moins d’aimables croque-morts. S’ils faisaient publier à la rentrée l’état de leur travaux, comme le fait la Chambre, on y verrait que la paille dont parle M. Bozérian n’est pas même une poutre, mais tout un chantier de bois.
- Dans une des dernières séances du Sénat, qui ne siège guère depuis la rentrée, qu’une fois par semaine, le président, aussitôt après la lecture du procès-verbal, posait cette question :
- Le Sénat veut-il continuer sa délibération ?...
- Et donnant aussitôt le motif de cette question, le président ajoutait :
- Nous n’avons plus à l’ordre du jour qu’un projet de loi d’intérêt local et deux autres projets de loi qui, par suite de délibérations antérieures, ne peuveut venir en ordre utile. J’ajoute qu’en dehors des projets de lois qui ont été récemment déposés, le Sénat a examiné tous ceux dont les rapports lui ont été faits.
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- Sur ce, le Sénat s’ajourne une fois de plus à huitaine.
- Or, parmi les projets qui attendent sous les ormes du Luxembourg, et auxquels le président faisait allusion, se trouvent deux projets qui ont ceci de commun, c’est qu’ils sont éclos à la même date : le projet relatif aux droits de l’époux survivant, et le projet relatif aux agents commission-nés des chemins de fer, dont nous avons déjà mentionné l’âge respectable, en nous trompant de trois ans à son préjudice, — qu’on nous permette cette expression, si l’aveu sous cette forme, d’une erreur en moins n’est pas irrévérencieuse en pareille matière.
- Il faut remonter jusqu’en 1872 pour constater la naissance des deux projets dont il est question.
- En ce qui concerne les employés de chemins de fer, c’est M. Tirard qui, à cette époque, attacha le grelot. Il s’agissait alors de la création de prud’hommes spéciaux pour juger les différends qui pourraient surgir entre les compagnies, et une catégorie particulière de leurs employés, les mécaniciens, l’incompétence des conseils ordinaires de prud’hommes ayant été, dans un cas semblable, opposée à une réclamation des mécaniciens de la compagnie de l’Ouest.
- Le projet fut enterré par l’Assemblée nationale. Il renaissait trois ans plus tard sous la forme plus large d’une proposition de loi sur les agents commissionnés. La proposition disparut avec l’Assemblée nationale.
- En 1876 la proposition reparut simultanément dans les deux assemblées, que nous devons à la constitution de 1875. Survint le 16 mai et, après lui, les grandes préoccupations politiques et l’oubli des questions sociales. Vers la fin de la législature le projet fut repris et à deux reprises solennellement discuté, sans résultat.
- A la législature de 1881, M. de Janzé voulut bien le reprendre et M. Waldeck Rousseau, ministre de l’intérieur, le patronner. Le 28 juin 1882, il était adopté. Le voilà parti pour le Sénat qui le renvoie, le 11 avril 1889, devant la Chambre, qui a quelque peine à le reconnaître.
- Enfin, la Chambre, après avoir accepté quelques modifications, et rejeté les autres, renvoie le projet devant le Sénat où il est encore.
- Le projet de loi ayant pour objet de modifier les droits de l’époux survivant sur la succession de son conjoint prédécédé, a connu, lui aussi, les oubliettes parlementaires, avec cette différence, toutefois, que c’est dans les cartons de
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- la Chambre qu’il a fait le plus long séjour. Il a été adopté par le Sénat en 1877.
- Disons en deux mots en quoi il consiste. On sait que les droits de l’époux survivant sont réglés actuellement par l’article 767 du code civil, aux termes duquel « lorsque le . « défunt ne laisse ni parents au degré successible, ni enfants « naturels, les biens de sa succession appartiennent au conjoint qui survit. » Une telle vocation équivaut à une exhérédation, puisqu’elle rejette l’époux à l’avant-dernier rang de l’ordre successoral.
- La loi votée par le Sénat crée en faveur du survivant un double droit d’usufruit et de pension alimentaire.
- Depuis son adoption par le Sénat en 1877, la proposition s’est transmise sans résultats de session en session, de commission en commission jusqu’à la session ordinaire de 1889,
- La Chambre l’a votée alors à main levée, après avoir déclaré l’urgence, afin d’écarter la formalité dilatoire d’une 2e délibération, mais non sans l’avoir quelque peu modifiée.
- Le Sénat vient de la reprendre ces jours-ci, après avoir soigneusement repoussé la déclaration d’urgence, sur la demande du rapporteur M. Delsol, auteur du projet qui paraît très soucieux de lui conserver sa forme primitive.
- Nous serions bien surpris si après la 2« délibération qui n’est pas près d’avoir lieu, puisque la première est encore pendante, le projet ne revenait pas devant la Chambre, qui ne sortira guère de la discussion du budget que pour s’absorber dans la discussion de l’interminable tarif des douanes.
- Oû est la poutre ? Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.
- Abstraction faite de la naturelle tendance à une opposition systématique, dont il est si difficile que deux assemblées diversement recrutées, ayant malgré cela des droits égaux, et possédant chacune au même titre l’initiative parlementaire, puissent se débarrasser complètement, si d’une part le Sénat, par son origine, par les conditions particulières de tempérament résultant du minimum d’âge imposé pour le recrutement de ses membres, est quelque peu réfractaire aux réformes ; de son côté, la Chambre dont les membres plus directement aux prises avec les revendications de la nation, plus souvent appelés à rendre compte de leur mandat que ceux du Sénat, sont plus disposés, par suite, à entrer dans la voie des réformes, la Chambre voit la continuité de son œuvre législative entravée par le défaut de permanence.
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- On peut tirer argument contre l’existence d’une seconde Chambre des seuls effets de la dualité de la représentation nationale ; mais il est urgent de rendre à l’action de la Chambre son efficacité, par l’établissement du renouvellement partiel de cette assemblée.
- Le renouvellement partiel, en rajeunissant périodiquement l’assemblée permanente, donnerait au pays une représentation nationale assez expérimentée pour être à l’abri des entraînements, assez avisée pour éviter le piétinement sur place ; et les résultats généraux de son fonctionnement pourraient fournir, bien mieux que quelques faits particuliers, la démonstration de l’inutilité d’une seconde Chambre.
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- L’hérédité de l’État.
- M. Barodet va représenter à ses collègues une proposition de loi dont il avait pris l’initiative devant la précédente législature. Cette proposition, dont l’adoption par les pouvoirs publics déterminerait dans notre état social une modification profonde, consiste :
- 1° Dans la suppression de l’hérédité en ligne collatérale ;
- 2° Dans l’attribution à l’Etat de toute succession a b intestat ;
- 3° Dans la cession, à des conditions de paiement par annuités accessibles aux plus pauvres familles de cultivateurs et d’ouvriers, des immeubles provenant de ce"' successions et de la plupert des biens nationaux et communaux ;
- 4° Dans l’obligation imposée aux acquéreurs de les occuper, exploiter ou cultiver eux-mêmes et de n’avoir désormais la faculté de les aliéner qu’à la même condition ; de telle sorte que ces immeubles ne puissent plus jamais devenir l’objet d’une rente perpétuelle.
- Nous nous félicitons de voir reprendre par M. Barodet, cette réforme qui figure dans le programme du Devoir.
- Il y a plusieurs années M. Godin soumettait à la Chambre uu projet de loi instituant l’hérédité de l’État.
- Et il disait alors : « Que pourrait-on proposer de plus nécessaire et de plus urgent ? L’État est à bout de ressources, les recettes ordinaires ne lui suffisent plus ; les emprunts s’engloutissent dans des dépenses infructueuses, et les intérêts de ces emprunts sont une cause d’augmentation permanente des budgets. »
- Qui oserait dire que la situation n’a pas empiré depuis cette époque ? •
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- Et s'il en- est ainsi, la réforme s’impose plus impérieusement que jamais.
- Le projet de M, Barodet diffère de celui de M. Godin en ce qu’il ne fait pas intervenir la société pour une part progressive dans les héritages en ligne directe et dans le cas de testament.
- L’occasion se représentera de revenir sur cette question et d’examiner en détail là proposition qui se justifie par' le droit de la société à une part des biens à la formation desquels elle a collaboré.
- LES ENQUÊTES SUR LE TRAVAIL
- L’enquête sur les conditions du travail en France, et particulièrement sur la durée des heures de travail, a été entreprise d’une façon parallèle par le ministre du commerce et de l’industrie, et par la commission parlementaire que préside M. Ricard.
- Le ministère s’est borné jusqu’à présent à demander l’avis des chambres de commerce, des chambres consultatives des arts et manufactures, des conseils de prud’hommes et des syndicats professionnels patronaux et ouvriers.
- 2,000 circulaires ou questionnaires ont été envoyés par les soins du ministère, tant à Paris qu’en province. Les deux tiers environ sont revenus avec réponses à l’administration centrale, où l’on procède en ce moment au dépouillement.
- Toutes les chambres de commerce et les chambres consultatives des arts et manufactures se prononcent contre la réglementation de la journée de travail, et s’opposent d’une manière formelle à l’adoption du principe des huit heures.
- Les conseils de prud’hommes et les syndicats professionnels sont partagés. Les uns’demandent la fixation des heures de travail par une loi à 9 ou 10 heures. Cette limite obtient la majorité. Les autres, ceux qui sont affiliés au parti ouvrier ou à toute autre fraction du socialisme, demandent les huit heures.
- L’enquête particulière auprès des ouvriers n’est pas encore terminée. 150.000 questionnaires ont été envoyés, 35,000 réponses sont seulement parvenues.
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- Sur la réglementation légale comme sur l’adoption des 8 heures, les avis sont divergents. Néanmoins, jusqu’à présent, le système des 8 heures semble avoir réuni la majorité des personnes consultées.
- Sur la question : « Pensez-vous que la réduction de la journée amène une diminution de la production ? » les collectivités, surtout les chambres de commerce, répondent par l’affirmative, les ouvriers interrogés individuellement en majorité par la négative.
- Enfin, il appert des réponses parvenues, que les ouvriers étrangers sont largement employés dans certaines industries. Ils reçoivent généralement le même salaire que les ouvriers français.
- Les résultats complets de l’enquête ne pourront pas être connus avant deux ou trois mois.
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- La commission parlementaire a fait une enquête particulière auprès des ouvriers de Paris et du département de la Seine. Une sous-commission vient de commencer l’enquête en province pour le département de la Seine-Inférieure.
- En ce qui concerne Paris et le département de la Seine, sur l’ensemble des questionnaires, adressés par la commission soit aux ouvriers, soit aux corporations ouvrières, soit aux syndicats ouvriers, 24,043 questionnaires n’ont pu, pour des causes diverses, être remis entre les mains des destinataires et ont été renvoyés à la commission.
- Le nombre des réponses reçues atteint à ce jour 22,517. Ces réponses se décomposent comme suit :
- 5,115 sont hostiles à la réglementation légale du travail des hommes.
- 5,738 sont favorables à la journée de huit heures.
- 10,817 sont favorables à la journée de neuf, dix, onze et douze heures.
- 847 ne contiennent que des indications vagues.
- Le dépouillement des réponses a été opéré d’une manière à peu près complète pour quatre sections du travail. Le nombre de ces réponses s’élève à 9,116 et se décompose ainsi : 2,946 pour la première section (métallurgie) ; 3,222 pour la seconde (bâtiment) ; 1,106 pour la troisième (bois et ameublement ; 1,342 pour la quatrième (vêtement et accessoires).
- Sur ces 9,116 réponses 6,715, soit 74, 4 %, insistent pour
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- LES ENQUÊTES SUR LE TRAVAIL
- que la durée de la journée de travail soit fixée par une loi, et 2,331 sont hostiles au contraire à la limitation légale de la journée.
- Les 6,715 réponses favorables à la limitation légale de la journée se décomposent comme suit : 2,734, soit 40 3 % pour la journée de 8 heures ; 685, soit 18, 1 % pour la journée de huit heures avec heures supplémentaires ; 683, soit 10,
- 1 % pour la journée de neuf heures ; 2,585 soit 38, 1 % pour la journée de dix heures ; 49, soit 0, 7 %, pour la journée
- de onze heures, 49, soit 0, 7 % pour la journée de onze
- heures et plus.
- Sur l’ensemble des réponses analysées, 2.331, soit 25, 4 0/0. sont hostiles à toute réglementation ; 2,734, soit 30 % sont favorables à la journée de huit heures sans heures supplémentaires ; 685, soit 7, 5 % sont favorables à la journée de huit heures avec heures supplémentaires ; 2,384, soit
- 26 1 % sont favorables à la journée de 9, 10, 11 et 12
- heures, sans heures supplémentaires ; 800 soit 8, 8 % sont favorables à la journée de 9, 10, Il et 12 heures avec heures supplémentaires.
- On a comparé ensuite les réponses isolées des ouvriers à celles des syndicats ouvriers correspondant aux mêmes sections du travail. Le nombre des syndicats qui ont répondu au questionnaire est de 171; sur ce chiffre 154 réponses sont favorables à la réglementation légale du travail des hommes, 15 sont hostiles à toute réglementation et 2 ne contiennent aucune indication précise.
- Les 154 réponses favorables à la réglementation se décomposent ainsi : 82 pour la journée de huit heures sans heures supplémentaires ; 22 pour la journée de 8 heures avec heures supplémentaires ; 3 pour la journée de neuf heures sans heures supplémentaires ; 21 pour la journée de 10 heures sans heures supplémentaires; 17 pour la journée de 10 heures avec heures supplémentaires.
- Sur les 9,11 G ouvriers des sections désignées plus haut 118, soit 1, 3 % travaillent actuellement 8 heures par jour; 147, soit 6 ü/0, travaillent 9 heures ; 5,798 soit 64, 3 % travaillent 10 heures ; 1625 soit 18 %, travaillent onze heures ; 924, soit 10, 2 % travaillent 12 heures et plus.
- En ce qui concerne le mode de rémunération, 5,147 ouvriers, soit 56, 5 % travaillent à l’heure ; 1731, soit 19 %, travaillent à la journée ; 2058, soit 22 6 %, travaillent aux pièces ; 158, soit 1, 7 °/0, travaillent au mois.
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- Le gain quotidien de ces 9,116 ouvriers est, en moyenne, de 6 fr. 50 à 7 fr. pour les ouvriers de la métallurgie ; de 7 fr. pour les ouvriers du bâtiment à l’exception des terrassiers, qui ne gagnent en moyenne que 5 fr. par jour ; de 6 fr. 50 à 7 fr. pour les ouvriers de l’industrie du bois et de l’ameubiement ; de 7 fr « pour les ouvriers du vêtement et des accessoires. Pour l’ensemble des quatre sections, 13 ouvriers, soit 0, 1 % gagnent moins de 3 fr. par jour ; 147, soit 1, 6 %, gagnent de 3 à 4 fr. ; 533, soit 5, 9 %, gagnent de 4 à 5 fr.
- 1,934, soit 15, 3% gagnent de 5 à 6 fr. ; 2,121, soit 23,2 °/0, gagnent de 6 à 7 fr ; 2,119 soit 31,1% gagnent de 7 à 8 fr. ; 1,202, soit 13, 2 %, gagnent de 8 à 9 fr. ; 345, soit 3. 8 %, gagnent de 9 à 10 fr. ; 321 soit 3, 5%, gagnent 10 fr. et au-dessus.
- En ce qui concerne le repos hebdomadaire, sur les 9,116 ouvriers, 5,153 soit 57 %, ont un jour de repos par semaine et 1, 572, soit 13, 4 %, ont une demi-journée de repos.
- Enfin sur les 9,116 ouvriers, 1,630, soit 17, 9%, n’ont pas de morte-saison: 1,340, soit 14, 7 %, ont une morte-saison de deux mois; 2,221 soit 21,3%, ont une morte-saison de trois mois ; 1,813, soit 23 %, ont une morte-saison de quatre mois ; 1,572, soit 17, 2 °/0 ont une morte-saison de cinq mois et plus.
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- Enfin on se rappelle que M. Ribot, ministre des affaires étrangères, a eu l’heureuse pensée de demander aux agents diplomatiques français, des rapports sur les conditions du travail danl les pays qu’ils habitent. Il a pris en même temps l’excellente initiative de publier successivement tous ces rapports, de manière à former une précieuse collection. Partout les questions ouvrières sont à l’ordre du jour.
- M. Emmanuel Arago, ambassadeur de France à Berne, a ouvert la marche par un rapport très détaillé et très lumineux.
- Viennent ensuite les rapports sur les conditions du travail en Autriche-Hongrie, de M. Decrais, ambassadeur de la République française à Vienne, pour l’Autriche, et de M. Delabarre consul général de France à Budapest pour la Hongrie.
- Le rapport très documenté sur les conditions du travail en Suède et Norvège, est de M. René Millet, ministre de la République française, à Stockhlom.
- Ces rapports ont été distribués aux membres du Parle-
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- ment, et, par une heureuse dérogation à l’usage suivi pour les documents parlementaires, ils sont vendus au public.
- Le recueil des rapports doit comprendre les pays suivants: Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, États-Unis, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède et Norvège, Suisse.
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- FRANCE
- Les Sociétés de Secours mutuels. — Le rapport sur les opérations des sociétés de secours mutuels, adressé au président de la République par M. Constans, ministre de l’intérieur, vient de paraître.
- Il accuse, au 31 décembre 1887, 6,093 sociétés approuvées, comptant plus d’un million de membres participants et honoraires et possédant 120 millions de francs, plus 2,264 sociétés autorisées, comptant 316,000 membres participants et honoraires et possédant plus de 28 millions de francs; en tout, 8,357 sociétés, dont l’avoir s’élèverait à 150 millions de francs.
- On peut dire qu’au 31 décembre 1890, il y aura en France environ 9,500 sociétés et un million et demi de sociétaires, dont l’avoir atteindra la somme de 170 millions de francs.
- Dès à présent, 26,000 pensionnaires de la mutualité française sont inscrits au grand-livre de la caisse des dépôts et consignations.
- Ce progrès est important, surtout si l’on considère que le pays vient de traverser une longue crise industrielle et commerciale, qui a réduit considérablement les ressources des travailleurs et les a empêchés de s’imposer le maximum de sacrifice qu’ils auraient pu supporter en vue de la prévoyance.
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- Les Caisses d’Epargne. — Un intéressant rapport vient d’être communiqué aux Chambres par la Commission de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations.
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- Ce rapport constate la situation particulièrement satisfaisante des Caisses d’épargne.
- Au 21 décembre 1889, le solde des fonds versés à la Caisse des dépôts et consignations par les diverses Caisses d’épargne privées dépassait 2,534 millions et était supérieur de 193 millions au solde constaté à la fin de 1888.
- Pour la Caisse d’épargne postale, le solde du compte, à la fin de 1889, s’élevait à près de 332 millions, en augmentation de 64 millions sur le solde du compte à la fin de 1888.
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- L’entretien du soldat. — Au cours de l’examen auquel elle s’est livrée sur le budget de la guerre pour 1891, la commission du budget a fait certaines constatations très intéressantes dont il nous paraît utile de faire connaître dès aujourd’hui la principale.
- La commission s’est livrée à une étude comparative pour rechercher quelle était, pour l’État, la dépense moyenne annuelle d’un soldat d’infanterie en 1869 à la fin de l’empire, en 1878, et à la date d’aujourd’hui, ou plutôt au 1er janvier 1891, lorsque le budget du prochain exercice sera entré en vigueur.
- Elle a constaté que cette dépense était de 362 fr. en 1869, 446 fr. en 1878, 394 fr. en 1891.
- Ainsi un soldat d’infanterie qui en 1878 coûtait 446 fr. ne coûtera, en 1891, que 394 fr. soit, à 32 fr. près, le même prix qu’en 1869.
- Et cependant, la solde a été augmentée de 3 centimes ; la ration de viande, qui était de 200 à 250 grammes au maximum, a été portée à 300 grammes ; le sucre et le café sont distribués au soldat qui n’en recevait pas autrefois.
- Cette augmentation du bien-être de la troupe, que le gouvernement de la République a pu effectuer progressivement, représente plus de 76 fr. par tête et par an.
- Il est remarquable que la différence entre le prix d’entretien de 1869 et celui de 1891 ne soit, malgré l’augmentation considérable de toutes choses, que de 32 fr. alors que la charge s’est accrue en réalité de 76 fr. Ce résultat, en apparence contradictoire, est dû à ce que des économies considérables ont été réalisées dans la gestion.
- A titre de curiosité, nous indiquons ci-dessous comment se décompose cette dépense annuelle moyenne par soldat d’infanterie, à la date d’aujourd’hui.
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- Solde 102 fr. 20, viande fraîche 83,66, chauffage 5.51, vivres 71.31 habillements 91.25, hôpitaux 15, lits militaires, 5.38. — Total, 394 fr. 31.
- La différence pour la cavalerie est peu considérable : la dépense moyenne annuelle est de 427 fr.
- L’application du principe associationniste qui règle les conditions de l’existence du soldat peut seul aboutir à un bon marché pareil.
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- Les Chemins de Fer et le roulage. — La direction des chemins de fer au ministère des travaux publics vient de publier le tableau des lignes en exploitation. Il en résulte que :
- Au 31 décembre 1889, la longueur des lignes d’intérêt général exploitées était de 33,194 kilomètres, avec une augmentation de 542 kilomètres sur la longueur exploitée au 31 décembre 1888.
- A la même date, la longueur des lignes d’intérêt local était de 2.944 kilomètres, en augmentation de 558 kilomètres sur la longueur exploitée au 31 décembre 1888 ;
- Enfin, 243 kilomètres ont été ouverts à la circulation sur les chemins de fer Algériens au cours de l’année 1889, ce qui porte à 2.805 kilomètres la longueur, au 31 décembre'dernier, du réseau de notre grande colonie africaine.
- Le développement des voies ferrées ne nuit aucunement au transport par terre, ainsi qu’il résulte d’un nouveau relevé fait au ministère des travaux publics du nombre de voitures circulant sur les routes nationales et départementales. Il a été transporté l’année dernière, par voitures, en France, trois milliards et demi de tonnes, c’est-à-dire neuf millions et demi par jour
- BELGIQUE
- La Démocratie belge. — Les grandes manifestations pré parées par le parti ouvrier belge pour revendiquer le suffrage universel ont eu lieu le 10 novembre, dans le calme et l’ordre le plus complets.
- On peut le dire, dit à ce sujet un journal modéré, la démocratie belge a démontré avec éclat que, si elle a le désir naturel d’obtenir l’accès de la cité politique et du pays légal, elle possède les qualités d’empire sur elle-même et de dis-
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- cipline qui sont la condition sine quâ non de la conquête du droit.
- On peut évaluer le nombre des manifestants à dix mille environ, un grand nombre de femmes et de jeunes filles en font partie. Musique, drapeaux, pancartes avec inscriptions, affluence considérable de spectateurs, rien ne manque à la manifestation.
- Les délégués sont reçus à l’hôtel de ville par MM. Buis, bourgmestre, Janson, député, et de Brouckére, sénateur.
- M. Volders, chef de la délégation donne lecture de la protestation dont voici un passage :
- « La classe ouvrière a fréquemment et solennellement manifesté le mécontentement qu’elle éprouve d’être réduite à un état d’ilotisme. Par la grandeur et la dignité des manifestations qui ont eu lieu, le parti ouvrier a fourni la preuve de l’importance et de la force du mouvement qui entraîne les masses vers l’électorat. Les dernières grèves, dont on n’a tenu aucun compte, montrent aussi combien est vive la volonté des non-électeurs.
- « Le devoir de tous ceux qui sont désireux d’éviter une guerre civile et qui veulent le libre développement de la patrie, est de réclamer la révision de l’article 47 de la Constitution belge, véritable négation du principe égalitaire affirmé nettement à l’article 6 du pacte fondamental.
- « Il n’est plus une seule contrée en Europe, la Turquie exceptée, qui subisse un régime électoral aussi étroit, aussi contraire aux intérêts nationaux et à ceux de la grande cité. Nous protestons tous contre ce système. Tous les bons citoyens doivent être, comme nous, animés du désir de résoudre sans retard cette question du droit de vote qui s’impose à la législation. Ce serait une folie de croire qu’entre les deux pays qui nous enserrent et qui sont régis par le suffrage universel notre petit pays pourrait, sans inconvénient et sans danger, s’obstiner à conserver, comme si elle était immuable, une organisation électorale qui froisse la majorité de la nation.
- « L’histoire des soixante dernières années montre qu’il n’y a pas de peuple plus brave, plus patient que le nôtre. Notre volonté naturelle et légitime est de participer à la vie publique. De la majorité des Chambres dépend le maintien de cet article 47, si contraire au vœu populaire.
- « Décidez cette révision, comme nous vous y convions en
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- bons citoyens préoccupés d’introduire tous les progrès dans le gouvernement. C’est la volonté de la nation.»
- M. Buis fait des réserves, M. Janson promet son appui, M. de Brouckère se déclare nettement hostile.
- La délégation remercie et se retire.
- HONGRIE
- Les Caisses de Secours aux Malades. — Un projet de loi sur les caisses de secours aux malades vient d’être soumis au Parlement Hongrois.
- Ce projet porte qu’on accordera aux malades les soins médicaux et les médicaments gratuitement pendant 10 semaines ; des secours en cas d’incapacité de travail pendant 20 semaines au maximum ; des secours aux femmes en couches et enfin une contribution pour les obsèques en cas. de décès.
- Au contraire les secours aux veuves, aux orphelins et aux ouvriers infirmes, ne dépendront pas des caisses de maladie.
- Les personnes souffrant de maladies provoquées intentionnellement ou dues à l'alcoolisme ou à la débauche, n’auront pas droit aux secours accordés par la loi.
- Les caisses de maladie serviront à secourir les victimes des accidents jusqu’au moment où une loi spéciale aura réglé cette question.
- La contribution aux caisses sera de 2 à 3 pour cent des salaires ; un tiers de cette contribution sera payée par les patrons, et les deux autres tiers seront prélevés sur les salaires.
- Le projet fixe les peines dont seront punies les personnes qui ne se soumettraient pas à cette loi.
- RUSSIE
- le Transsibérien. — Tout le monde connaît, dans ses moindres détails, comment a été construit, au prix de quelles peines et avec quelle énergie, le chemin de fer transcaspien, qui des rives de la mer Caspienne, s’élance, à travers le Tur-kestan, au cœur même de l’Asie centrale et se poursuit jusqu’aux frontières des Indes Anglaises,en étendant ses rameaux vers la Perse et l’Afghanistan.
- Cette entreprise colossale, due au génie du général Annen-koff, va avoir son pendant plus grandiose encore, si c’est
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- possible. La création, en effet, vient d’être décidée d’une voie de communication à vapeur reliant le réseau des chemins de fer de la Russie d’Europe aux extrêmes limites de la Sibérie, l’Oural au Pacifique, Moscou et Saint-Pétersbourg à Vladivastock.
- Le général Annenkoff estime qu’en entreprenant simultanément, sur cinq points à la fois, la création de cette ligne, elle pourrait être terminée en trois années.
- Lorsque la ligne de fer traversera sans interruption la Sibérie, elle mesurera un ensemble de 7,490 verstes, environ huit mille kilomètres.
- Les points principaux par lesquels passera la ligne transsibérienne sont : Slatoonst, Tchéliabiask, Ichim, Tukalinsk par Krasnoïarks, avec deux embranchements sur Omsk et Tomsk, ensuite Kausk, lrkoust, Misowaïa, Tchita, Nertchinsk, Stretensk, Aldagin, Tcherniaïwa, Khaborowùa, Grafskaïa et Vladivastock.
- Le nouveau chemin de fer deviendra bientôt, tout en servant les intérêts particuliers de la Russie, la voie de transit internationale, servant à l’échange des produits de l’Europe avec ceux de l’Extrême-Orient.
- En outre, si les plaines immenses qu’ils traversera sont relativement peu peuplées, presque désertes, elles renferment des richesses minières que l’absence des moyens de communication a, seule, empêché d’exploiter jusqu’à ce jour.
- Sur les côtes du lac Baïkal se dressent de véritables montagnes de graphites de Sibérie ; au même point on trouve le lapis-lazuli ; sur les berges de la Chilka sont des mines de houille nombreuses ; plus loin, à Nertchinsk, des mines d’argent et partant de l’or, des bois de forêts, richesses dont on ne peut encore évaluer l’étendue, mais qui seront rapidement utilisées, le jour où les trains permettront d’amener sur place les ingénieurs, les ouvriers et l’outillage indispensable.
- C’est un pays inerte et glacé que va réveiller et animer le chemin de fer transsibérien, le véritable engin de civilisation.
- ETATS-UNIS
- Une ferme modèle. — On vient, au Texas, d’appliquer l'électricité à la protection d’une ferme placée au centre d’un pâturage de cinquante mille hectares, complètement clos de palissades. On sort de cette immense enceinte par deux cents portes ; aucune de ces issues ne peut être ouverte sans
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- qu’un signal d’alarme soit donné à la ferme. En outre, à chaque station, est installé un téléphone dont les bergers peuvent se servir. Ces derniers, au lieu d’une houlette comme ceux de Virgile, portent avec eux les instruments nécessaires pour communiquer instantanément avec la station centrale. • -
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- La Population des grandes villes. — D’après le recensement qui vient d’être fait, les chiffres approximatifs de la. population des grandes villes des Etats-Unis, à la date du lei^ juin, sont : New-York, 1,627,227 habitants ; Philadelphie, 1,040 449 ; Chicago, 1 million ; Brooklyn, 930,671 ; Boston, 417,720. La population groupée autour du port de New-York : Brooklyn, Jersey-City, Hoboken et d’autres villes, est évaluée à‘ 2 millions 800 mille âmes.
- PAYS DIVERS
- La Ligue internationale de l’enseignement dont la création avait été décidée au Congrès international de l’enseignement, de 1889, et dont le principal fond3teur est M. Jean Macé, vient de se constituer définitivement. D’après ses statuts, soit dans ses publications, soit dans ses réunions, elle entend se placer en dehors de toute controverse nationale, politique ou religieuse. Parmi les adhésions, figure celle de M. Delyanni, le nouveau président du conseil des ministres de Grèce, qui promet à l’œuvre tout son concours.
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- La statistique des langues. — D’après une statistique que publie un journal de Londres, la langue française, au commencement de ce siècle, était la langue maternelle d’environ 31.500.000 invidus; la langue russe, de 31.000.000; la langue allemande, de 30.000,000; la langue espagnole, de 26.000.000; l’anglais de 21.000.000; l’italien, de 15.500.000; le portugais, de 7.500.000.
- Les 162.000.000 individus parlant ces différentes langues se sont multipliés et forment aujourd’hui une population de 400.000.000 dont 50.000.000 parlent le français; 70.000 000, l’allemand; 40.000.000, l’espagnol ; 70.000.000 le russe ; 30.000.00 l’italien; 3.000.000, le portugais, et 125.000.000 l’anglais.
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- La langue anglaise s’est propagée principalement dans l’Amérique du Nord et en Australie. Elle a fait aussi de grands progrès dans les Indes et dans l’Afrique Australe.
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- La Production du sel. — Depuis quelques années la production du sel a pris une extension considérable : l’industrie emploie le sel ù la fabrication des produits chimiques, du savon, du verre, à l’extraction du cuivre et de l’argent de leurs minerais.
- La consommation du sel par habitant est évaluée ainsi : Amérique, 25 kilogrammes ; Angleterre, 20 ; France, 15; Italie, 10 ; Russie, 9 ; Autriche, 8 ; Prusse, 7 ; Espagne, 6 ; Suisse, 4, 5. -
- La production annuelle du sel dans le monde entier peut être évaluée à J7,300 mille tonnes. L’Europe eu fournit pour sa part 5,280 mille, et la Grande-Bretagne, qui vient au premier rang, en produit 2.235 mille, elle en exporte plus de 1 million. L’Angleterre a des salines importantes dans le comté de Chester.
- En 1876, la France produisait 550 mille tonnes de sel, elle en fournit aujourd’hui 666 mille. Ce sel provient surtout des Bouches-du-Rhône, de l’île de Ré, des Landes, de la Charent-Inférieure et des salines du Doubs et de la Meurthe-et-Moselle.
- La consommation du sel en France est de 550 mille tonnes dont 376 mille servent à l’alimentation.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LA QUESTION DE LA PAIX
- A l’occasion du banquet du Lord-maire, lord Salisbury, le premier ministre britannique, vient de prononcer un discours de bon augure pour la paix du monde.
- Il a dit :
- « Tous les indices, pour le moment et pendant un an dans tous les cas, sont favorables à la paix. La visite prochaine que le Gzarewith va faire aux Indes, comme hôte de la Reine et du gouvernement indien, en est une preuve. Ce voyage sera sans doute fertile en bienfaits pour les deux pays et peut assurer entre l’Angleterre et la Russie le maintien de la paix que les deux nations désirent ardemment et dans laquelle elles ont de si graves intérêts engagés.»
- Plus affirmatif encore est à ce point de vue le discours prononcé par l’empereur Guillaume, à l’occasion de la reprise des travaux du Landtag.
- Le passage relatif à la politique extérieure est ainsi conçu :
- « L’empire allemand entretenant avec tous les États étrangers des relations amicales, qui sont devenues encore plus solides dans le courant de cette année, je puis compter avec confiance sur le maintien de la paix.»
- C’est donc la paix ; mais c’est la paix armée.
- Et cependant cette paix ruineuse ne ferme pas la porte à l’espérance.
- Le remarquable écrivain qui signe Tristan au Petit Journal et dont le vrai nom est Ernest Judet commentant, l’autre jour ce mot attribué à Liebknecht : « Si nous trouvons le moyen de faire durer la paix encore pendant vingt ans, le militarisme sera impuissant, » — s’exprimait en ces termes :
- « La foi des pacifiques a maintenant un allié inattendu dans la préoccupation intime des belliqueux qui sentent bien leur crédit baissant et leur règne finissant, mais qui n’osent tout de même pas risquer l’enjeu suprême.
- « C’est pourquoi, en dépit de leur apparente folie et de leur barbarie redoublée, les inventions successives des ingénieurs et des chimistes sont autant de primes à la tran-
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- quiilité ;à chaque coup d’éclat de la science, c’est un outillage à changer, c’est une somme démesurément lourde à débourser, c’est un appel de plus aux contribuables ; on hésite à leur demander davantage après cet eflort et ce sacrifice ; ils donnent leur argent, il est bien dur de réclamer de suite leur sang ; la guerre ainsi se perd afin de s’améliorer, car nul ne l’envisage et ne l’aecepte que dans des conditions de supériorité incessamment dérangée par de malencontreuses découvertes. C’est le cas de rappeler le Vieux proverbe : le mieux est l’ennemi du bien.
- • « Si cher que coûtent les fantaisies des hommes techniques, les progrès de la balistique et les merveilles de la mécanique, c’est peut-être une influence à bénir. Elle soutire l’énergie des hommes responsables qui attendent à chaque printemps ou à chaque automne une occasion plus propice pour donner le signal. Quand leurs calculs sont achevés, quand le dernier bouton de guêtre est cousu, tout l’échafaudage dégringole. Les gens de métier interviennent avec des hochements de tête inquiets. Les masses sont troublées, or, sans le moral, les armées modernes vont droit à la défaite. C’est encore à recommencer, la fête des millions ne chôme plus jusqu’à ce que de nouveaux fusils, de nouveaux canons, une nouvelle poudre, de nouveaux projectiles de nouvelles fortifications, de nouveaux blindages condamnent au rebut ce qui fut six mois avant le dernier mot de la science.
- «Hélas! ce sont ces niaiseries beaucoup plus que la sagesse humaine et la raison des grands ministres qui protègent notre sécurité. »
- LE FOLKETHING DANOIS ET L’ARBITRAGE
- Dernièrement, à la séance du Folkething, en réponse à une question qui lui était posée par un député, sur l’institution des tribunaux internationaux d’arbitrage, le ministre des affaires étrangères disait que le gouvernement danois était prêt à adopter les propositions qui seraient faites à ce sujet ; toutefois, cette innovation aurait certainement contre elle les grandes puissances. « Le Danemark, ajoutait le ministre, est un trop petit pays pour prendre l’initiative de propositions de ce genre. »
- ^ Le Folkelhing a décidé de nommer un comité pour examiner la question et présenter un rapport.
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- LES ÉLECTIONS ITALIENNES ET LA PAIX
- Au moment où paraîtront ces lignes lTtalie procédera au renouvellement de la Chambre des députés,
- A cette occasion, le comité Pro Pace a publié une adresse aux électeurs, signée de soixante-dix comités de villes et d’une centaine de personnalités- politiques, et recommandant de choisir des candidats favorables à la paix, au désarmement et aux économies.
- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE DROIT CIVIL DES FEMMES
- La Société L’Avenir des femmes, de Nîmes (Gard), vient d’adresser au Sénat la pétition suivante :
- Monsieur le président du Sénat,
- Messieurs les Sénateurs,
- Vous allez être appelés à discuter la proposition de loi déposée par l’honorable sénateur de la Seine, monsieur Georges Martin, proposition de loi tendant à restituer aux femmes françaises le droit de tutelle et de témoignage dans les actes publics et privés, droit qu’elles possédaient avant le code napoléonien, ainsi qu’en font foi de nombreux actes de l’époque signés par des femmes et notamment l’acte de naissance de Victor Hugo.
- Vous tiendrez sûrement à honneur de ne pas laisser plus longtemps la France en arrière des nations monarchiques sur ce sujet, car, vous le savez, depuis onze ans, l’Italie a restitué ce droit à la femme.
- La dernière Chambre française avait aussi pris en considération cette même réforme, sur l’initiative de l’honorable et regretté M. Ernest Lefèvre, et le rapport favorable de l’honorable M. Colfavru.
- La fin de son mandat a pu seule empêcher le vote définitif.
- Au nom des Femmes Françaises, la Société Y Avenir des
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- Femmes, de Nîmes, vient aujourd’hui, Monsieur le Président et Messieurs les Sénateurs, vous prier d’accomplir cet acte de justice et d’équité, en votant promptement la proposition de loi déposée par l’honorable M. Georges Martin.
- Confiants dans votre impartialité et votre amour du Droit et du Progrès, les soussignés vous prient d’agréer, Monsieur le Président et Messieurs les Sénateurs, l’expression de leur considération distinguée.
- (Suivent les signatures au nombre de 720.)
- C’est M. Léon Richer, directeur du journal Le droit des femmes, l’infatigable promoteur de la réforme proposée, qui a été chargé par Y Avenir des femmes de transmettre cette pétition au Sénat.
- LE DROIT DE VOTE MUNICIPAL
- Les droits de la femme en Autriche.— Dans un meeting tenu par plusieurs centaines de dames, il fut décidé à l’unanimité, d’adresser au conseil municipal une pétition demandant le droit de vote pour les femmes.’ -
- Le député démocrate, Kronawetter, qui assistait au meeting, a déclaré, aux applaudissements de Rassemblée, que la demande des femmes était parfaitement légitime.
- Il est d’autant plus naturel de voir les dames de Vienne réclamer la franchise minicipale que partout, en Autriche, les femmes qui paient les taxes exercent le droit de vote aux élections des assemblées provinciales ou des corps municipaux,,excepté dans les provinces de la basse Autriche, de la Carniole et dans les villes de Vienne et de Trieste.
- Les dames de Vienne veulent savoir pourquoi cette distinction arbitraire?
- Nous apprenons, au dernier moment, que le conseil municipal de Vienne vient de repousser la demande qui lui avait été soumise.
- LES FEMMES MÉDECINS EN BELGIQUE
- Une étudiante de la Faculté de médecine de l’Université de Bruxelles, Mlle Clémentine Everaert, vient d’être nommée externe des hôpitaux de la capitale belge. C’est la première femme admise à ce poste.
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- OUVRAGES REÇUS 697
- LES FEMMES SOCIALISTES EN ALLEMAGNE
- Dans une réunion d’ouvriers de Berlin, convoquée pour le 22 octobre, Mme Ihrer a rendu compte des délibérations du congrès de Halle. Au cours de son discours, elle a demandé que la femme soit désormais traitée par la société comme l’égale de l’homme. Un comité a été élu, à la suite de ce discours, avec mission de faire de l’agitation dans le sens de la thèse développée par Mme Ihrer, et l’assemblée tout entière a voté une résolution appuyant cette thèse et invitant les femmes et les jeunes filles de l’empire à s’affilier au parti socialiste et à hâter ainsi leur émancipation.
- OUVRAGES REÇUS
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- L’absinthe, histoire vraie en vers, de notre confrère G. Fabius de Champville.
- Pour recevoir l’Absinthe franco par la poste, il suffira d’envoyer 1 franc en timbres-poste à l’auteur, 78, rue Taibout, Paris.
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- Traité d’arbitrage permanent entre peuples, souveraineté et autonomie. Exécution des sentences arbitrales.
- Rapport présenté au 24e congrès de la Ligue Internationale de la paix et de liberté, août 1890.
- Petite brochure en vente à Paris, chez Fischbacher 33, rue de Seine ; et au bureau du journal « Les États-Unis d’Europe, » 1, quai des Bergues, Genève, Suisse.
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- Almanach du progrès agricole pour 1891, contenant des articles sur les questions qui intéressent la science et la pratique de l’agriculture.
- Cette brochure qui contient plus de 220 pages est envoyée franco contre 0 fr. 50 cent, en timbres-poste adressés à M. G. Raquet, directeur du « Progrès agricole » 1, rue Le Mâtre, Amiens, (Somme).
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- La Fédération, 10, rue de Nesles, Paris. L’Emancipation, Esplanade, Nîmes.
- Coopérateurs Belges, rue du Persil 20, Bruxelles.
- La Coopération italienne, Milan.
- La Coopération rurale, Padoue.
- The Cooperative News, Manchester, (Angleterre).
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- Laïcisation de l’assistance publique. Discours prononcé aux distributions de prix des Ecoles municipales d’infirmières laïques par M. Bourneville, ancien député de la Seine.
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- (suite).
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- CHAPITRE X
- Respect aux blessés.— Brigitte me pose une question et m’embarrasse.
- En y réfléchissant bien, je crois que si la doctrine géné reuse du respect des blessés fit si rapidement son chemin dans ma tête, c’est que je fus frappé d’un soutenir tout récent. Il y avait, ce me semble, quelque chose de cette doctrine dans deux paroles que Camus m’avait adressées. La veille, lorsque j’étais tombé dans la poussière, après l’avoir grossièment insulté, il m’avait dit : « Je n’ai pas voulu te frapper à terre.» Le matin même, il avait déclaré qu’on ne donne pas de raclée à quelqu’un qui ne se défend pas.
- Mon impopularité dans l’école venait de ce que je n’avais pas un bon caractère, et puis de ce que j’avais de moi une très haute opinion. Sans avoir jamais rien fait qui me distinguât des autres, je me jugeais supérieur à eux, et parfois cette opinion, déplaisante pour les autres, se marquait au dehors par des airs suffisants et des regards dédaigneux.
- Jusqu’à ce jour mémorable, méprisant tout ce qui n’était pas moi, je ne m’étais jamais comparé à personne. Ce jour là, la comparaison se fit d’elle-même et s’imposa à moi.
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- Qu’est-ce que j’étais, comparé à mon grand-père et aux Jousserand dont il me racontait l’histoire ? Qu’est-ce que j’étais, comparé à Camus dont les paroles généreuses s’accordaient si bien avec les idées de mon grand-père ? Et cependant ce n’était pas un Jousserand, lui ; jamais de sa vie il n’avait eu un grand-père conime le mien, et son père était un gros brave homme, tout rond et tout vulgaire. Quand je lui avais proposé mon amitié, au lieu de sauter dessus, comme quelqu’un qui se sent honoré, il l’avait écartée, ou tout au moins ajournée, absolument comme s’il eût été un Jousserand et moi un simple Camus.
- Le proverbe dit familièrement : Un clou chasse l’autre. Il y avait en ce moment dans mon âme un clou qui chassait l’autre. L’orgueil de famille, avouable et légitime, fécond en bonnes actions et en inspirations généreuses, poussait du coude l’autre orgueil, ce méchant petit orgueil personnel, si stérile et si déplaisant. L’orgueil personnel faisait une toute petite place au nouveau venu, une bien petite place, il est vrai ; mais Rome n’a pas été bâtie en un jour.
- C’est tout de même une drôle de chose de se mettre à réfléchir. Une idée en amène une autre. C’est comme quand on dévide un cocon de ver à soie ; on a beau dévider le fil de soie et le pelotonner, on n’a jamais fini ; surtout quand on fait cette opération en classe, en grand danger d’être surpris par le père Barré.
- Comment grand-père pouvait-il si bien connaître le cœur de son petit garçon? Comment faisait-il pour deviner quand il était bon de lui dire : « A quoi penses-tu ? » et quand il valait mieux l’abandonner à ses réflexions. Pendant que je dévidais mon petit cocon, et que mes idées s’embrouillaient et se débrouillaient tour à tour, il demeurait immobile dans son fauteuil d’osier, les deux mains sur les deux bras du fauteuil, jouissant de la matinée, qui était belle et fraîche, ou du moins faisant semblant d’en jouir, comme un homme disposé à garder le silence. Il clignait un peu les yeux et il souriait presque en regardant le bleu du ciel par les trouées de la tonnelle, les feuilles de la clématite et de la vigne vierge que la brise agitait tout doucement, les abeilles qui entraient comme des folles et ressortaient aussitôt en se dis'ant :
- « Laissons le grand-père tranquille, le voilà dans ses réflexions. »
- « Oui, mais, lui dis-je, comme si notre conversation n’avait pas subi la moindre interruption, je comprends que ton
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- père n’ait pas laissé manger cet homme par les fourmis ; pourtant il n’était pas forcé de lui donner de son eau, quand il n’en avait peut-être pas assez pour lui-même. »
- Grand-père ne changea pas de position ; seulement, il abaissa ses yeux sur moi, et me répondit : « Les sept Jous-serand étaient bons comme leur père. »
- « Attrape ! » me dis-je en moi-même, non sans quelque confusion.
- Deux circonstances cependant m’empêchèrent de prendre trop à cœur ce que j’avais d’abord regardé comme une petite malice. En premier lieu mon grand-père avait dit cela tout simplement, pour répondre à ma réflexion, et je vis bien en regardant sa figure qu’il n’avait pas l’intention de me dire : « Et toi, tu n’es pas bon comme eux. » En second lieu, si je n’étais pas bon comme eux (ce que ma conscience me disait clairement), j’avais du temps devant moi, et je comptais bien leur ressembler un de ces jours, en imitant mon grand-père. Les enfants ont l’imagination vive et prompte, et regardent volontiers comme accompli ce qu’ils ont à peine projeté. Comme l’expérience ne m’avait point encore montré mom erreur, je tins la chose pour probable, et même pour prochaine. Ayant ainsi arrangé les choses à mon entière satisfaction, je revins à l’histoire et je demandai à mon grand-père :
- « Est-ce qu’il est mort de sa blessure ?
- — Oui, mon enfant, me répondit-il d’un ton grave, il est mort de sa blessure.
- — Oh ! grand-père, lui dis-je d’un ton de reproche, comme ton histoire finit mal ! »
- Il reprit avec douceur : « Si c’était un conte fait à plaisir, je pourrais te dire tout ce que je voudrais, par exemple que mon père est devenu général.
- — Ce serait plus joli et bien plus amusant, lui dis-je en le regardant avec des yeux suppliants, comme s’il était en son pouvoir de faire que ce qui avait été n’eût pas été.
- — Ce serait peut-être plus joli et plus amusant, répondit-il avec indulgence, mais ce ne serait certainement pas si beau.
- — Oh ! grand-père.
- — Tous les hommes doivent mourir un jour ou l’autre : tu n’as peut-être pas pensé à cela ? »
- Je le regardai avec surprise. J’avais vu passer bien des
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- enterrements, mais sans songer une seule fois que la mort était le cas de tous les hommes,^sans, exception.
- « Mon grand-père est mort, reprit-il d’un ton ferme, mes parents sont morts, les tiens aussi ; je mourrai un jour. »
- Je lui saisis la main, tout consterné ! Non ! je n’avais jamais pensé à cela.
- ' « Toi-même, reprit-il en souriant, tout jeune que tu es, tu es destiné à mourir quand Dieu jugera qu’il est temps de te rappeler à lui. »
- Cette seconde prédiction m’épouvanta beaucoup moins que la première.
- « Grand-père, nTécriai-je d’un ton résolu, je ne veux pas que tu meures, ou bien alors je veux mourir avec toi.’ Qu’est-ce que je deviendrais tout seul ? »
- Il sourit doucement : « Tous les jours, me dit-il, il meurt des grands-pères, et Dieu prend soin de leurs petits-enfants. »
- Je me cramponnai à mon idée, et l’esprit d’obstination reparut en moi. Seulement, je me contentai de secouer violemment la tête, sans grogner comme d’habitude.
- « Pauvre petit* me dit mon grand-père, je comprends bien ton idée, va ! Mais je suis sûr que tu vas comprendre la mienne aussi. Je vois que nous commençons joliment à nous entendre nous deux. »
- Je secouai encore la tête avec violence, mais toujours sans grogner.
- « Vois un peu, reprit mon grand-père, sans s’irriter de ma mauvaise volonté ; si moi, quand j’étais petit garçon, j’étais mort avec mon grand-père, toi, mon enfant, tu n’aurais pas, Û l’heure qu’il est, le grand-père qui t’aime et que tu aimes,, qui te parle des Jousserand d’autrefois, qui tâche de te guider dans la vie, et de faire de toi un homme bon et digne du nom que tu portes. »
- C’était si évident que je cessai de remuer la tête ; mais j’avais le cœur bien gros, en pensant que mon grand-père s’en irait un jour, me laissant tout seul.
- « Revenons, me dit doucement mon grand-père, à ce que nous disions tout à l’heure. Puisque tous les hommes sont condamnés à mourir chacun à son tour, l’homme le plus digne d’envie n’est-il pas celui qui fait la plus belle mort ? Mon cher petit, retiens bien ceci pour t’en souvenir plus tard : il n’y a rien au monde de plus beau que de mourir pour sa patrie. »
- En général, ce qui est très grand et très beau est en même
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- temps très simple, et les enfants eux-mêmes en sont frappés. Ce que grand-père venait de me dire, m’entra d’un seul coup en plein cœur, pour n’en jamais sortir.
- Grand-père, quand il m’avait dit quelque chose qu’il voulait graver dans ma mémoire, évitait toujours d’insister sur le moment ; il me laissait réfléchir un peu à ce que je venais d’entendre, et n’y revenait que plus tard, quand l’occasion s’offrait d’elle-même.
- Il se remit à regarder de nouveau le bleu du ciel à travers les trouées de la tonnelle, et parut s’intéresser plus que jamais au mouvement des feuilles et au va-et-vient des abeilles.
- Mes réflexions aboutirent à cette phrase : « Grand-père, c’est mardi prochain !a composition des prix en histoire, il faut que j’aille étudier avant le déjeuner.
- — Seras-tu prêt ? me demanda-t-il.
- — Je l’espère, mais je n’en suis pas sûr. J’ai perdu beaucoup de temps. »
- Il ne me gronda pas d’avoir perdu du temps, et même il ajouta d’un ton enjoué : « Au risque de t’en faire perdre encore, il faut que je te montre quelque chose.
- — Quoi donc, grand-père ?
- — Tu vas voir. »
- En ce moment, Brigitte apparut à l’entrée de la tonnelle, tenant à la main une demi-douzaine de poireaux qu’elle venait d’arracher, et dont elle secouait la terre, tout en s’avançant vers nous. En vérité, Brigitte semblait faire exprès de venir toujours nous interrompre quand mon grand-père avait quelque chose à me dire ou à me montrer.
- « Monsieur, dit-elle û mon grand-père, j’aime à croire qu’il vous a dit pourquoi il avait décampé avant le jour, comme un maçon qui va en journée. »
- Elle me désignait du bout de sa botte de poireaux.
- « Ma foi non ! répondit mon grand-père en riant, nous avons causé de tant de choses que j’ai oublié de le lui demander.
- — Ça n’est pas naturel, reprit Brigitte en regardant tour à tour mon grand-père et sa botte de poireaux d’un air soupçonneux. On ne me fait pas prendre des vessies pour des lanternes. Ce n’est pas naturel, et ça ne vous ressemble pas. Oh ! faites-moi des signes tant que vous voudrez, ce n’est pas ça qui m’empêchera de dire ce que je pense. Vous me connaissez bien ! quand je pense une chose, le juge de
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- paix ne m’empêcherait pas de la dire en plein tribunal. Il faut être indulgent avec les enfants, mais il ne faut pas être faible. Puisque je vous dis que tous vos signes n’y feront rien, vous feriez aussi bien de vous tenir tranquille. Il faut que Paul sache ce qu’il doit savoir, et puisque vous n’avez pas le courage de le lui dire, c’est moi qui m’en charge. Oui, ou non, avez-vous été inquiet ce matin, en vous réveillant, lorsque vous avez vu que le nid était vide et l’oiseau envolé ? Un bel oiseau, ma foi oui, parlons-en!
- — J’avoue, dit mon grand-père en hésitant, que j’ai été d’abord un peu inquiet.
- — Un peu inquiet est joli. Paul, pour une pauvre petite fois, je suis obligée de te dire de ne pas croire ton grand-père. Monsieur, c’est dur pour vous, ce que je dis là, mais vous vous l’êtes attiré. Jour de Dieu ! un peu inquiet ! Alors pourquoi donc vous tordiez-vous les mains en disant : « Mon Dieu ? mon Dieu ! pourvu qu’il ne soit rien arrivé à mon pauvre enfant ! »
- Mon grand-père essaya de protester ; mais Brigitte avec une obstination qui me rappelait la mienne, répétait : « Si ! vous avez dit ça ; si ! vous avez dit ça. Vous vous êtes habillé sans savoir ce que vous faisiez ; pour la première fois depuis que je vous connais, tvous ne vous êtes pas rasé en vous levant. »
- Grand-père porta vivement la main à ses joues et à son menton, et prit un air si penaud que Brigitte eut pitié de lui et tourna son indignation contre moi;
- « Méchant garnement, me dit-elle avec véhémence, voilà pourtant ce que tu as fait. »
- Je ne lui dis pas qu’elle m’ennuyait, et, chose plus étonnante encore, je ne songeai même pas à le lui dire. « Grand-père, murmurai-je d’une voix humble et suppliante, je suis bien fâché de ce que j’ai fait; si j’avais su. . » et je me mis à embrasser passionnément mon pauvre grand-père.
- Pendant ce temps-là, Brigitte ricanait. « C’est, dit-elle, comme cet homme, dans je ne sais plus quel conte ; il avait coupé le cou à son garçon pour voir si son couteau avait le fil. Ensuite il disait à sa femme : « Je suis bien fâché de ce que j’ai fait ; si j’avais su.... » Voilà-t-il pas une belle consolation pour la mère !
- (A suivre)
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- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise.
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y.faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère môme n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les. institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérànt, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant P.-A. DOYEN.
- Gu/se. — lmp. Barâ.
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- ANALYSE DES FACULTÉS DE L’ÊTRE HUMAIN
- LOI DE CONSERVATION
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DROIT.
- Organes de 3e degré, N05 18 à 29.
- (Esquisse de Chapitre)
- (Suite)
- Nous arrivons aux facultés nécessaires pour donner carrière à l’activité de celles tendant simplement à la conservation individuelle, c’est-à-dire aux facultés affirmatives à la fois du droit et du devoir.
- Ces facultés tiennent surtout au développement du principe affectueux chez l’homme.
- Par l’attachement entre les sexes, l’être s’éveille au sentiment de l’action en dehors de sa propre individualité, C’est le germe du devoir. Son attention, son intérêt s’étend à sa progéniture, puis, de proche en proche, à tout ce qui peut concourir à la satisfaction des besoins du groupe familial, ce germe de la vie sociale.
- En même temps que se développent les facultés affectives, se montrent de nouvelles facultés intellectuelles par] lesquelles nous devons commencer notre examen.
- 18° INDIVIDUALITÉ
- Perception de l’unité, matérielle des êtres et des choses. Séparation, distinction, sentiment des unités de forme, de volume, d’étendue, de force, de qualité et de convenance de tout ce qui nous environne.
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- 19° LOCALITÉ
- Perception de l’ensemble des choses et des unités dans l’espace, des lieux les uns par rapport aux autres, de leur aspect, de leur nature, de leurs qualités et des avantages qu’ils nous offrent.
- 20o CALCUL
- Assemblage et combinaison des quantités et des nombres entre eux pour l’avantage humain qui peut en surgir.
- 21o PHILOGÉNITURE
- Sympathie maternelle et paternelle pour l’enfant.
- La sollicitude maternelle et paternelle est le germe de la sociabilité humaine. Sous son influence, la force s’incline devant la faiblesse, le Devoir se place à côté du Droit, le supérieur fait acte de déférence envers l’inférieur ; l’esprit humain se prépare ainsi à la pratique de la Justice dans la société. Le sentiment de la famille fait, en outre, appel à des facultés de conservation qui ont un but collectif, et non plus individuel ; c’est l’amour des autres qui ayant fait son entrée dans le cœur humain y éveille l’esprit de prévoyance dans les actes, en appelant l’intelligence à son secours.
- 22° AMOUR CONJUGAL
- Sentiment des convenances naturelles qui existent entre personnes de différents sexes. Cette faculté introduit dans la reproduction de l’espèce humaine des mobiles qui sanctifient l’acte de reproduction. Le désir de recevoir amour pour amour pousse l’individu à la culture de ses mérites personnels et au développement de tous les efforts dont il est capable.
- L’amour conjugal, joint à l’amour des enfants, sont les deux facultés qui constituent la transition des besoins individuels aux besoins sociaux. Par elles, l’individu commence à vivre pour ses semblables ; le cercle de son action s’élargit ; l’individu soigne sa famille comme lui-même, mais il n’en reste! a pas là. Car nos facultés ne cessent de se développer, de s’élargir; bientôt l’action, autrefois individuelle, puis familiale, deviendra sociale, humanitaire, et. enfin, universelle.
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- L’individu aura compris que tous les hommes sont les enfants d’un même principe, qu’ils sont tous solidaires les uns des autres, et que la recherche du bien général doit être le but de leurs communs efforts.
- Mais nous n’en sommes pas encore arrivés à la généralisation de ce sentiment ; nous n’avons même pas encore trouvé les véritables conditions sociales de l’exercice de l’amour conjugal et de la philogéniture.
- Les misères du mariage et de la famille, les mensonges, les hypocrisies, les fausses déclarations d’état civil pour les enfants qui naissent de liaisons cachées ; et, hors du mariage, les déplorables conditions des rapports entre les pères et mères et la situation légale faite aux enfants, tout crie bien haut que nous n’avons pas encore su réaliser autre chose que le désordre en fait de rapports sexuels et familiaux.
- 23° COMBATTIVITÉ, ÉNERGIE, COURAGE
- L’objet de cette faculté est la protection de nous-même et de tout ce qui nous est cher. Elle a son siège entre la bio-philie, amour de l’existence individuelle, et l’attachement conjugal et familial, amour de la vie en dehors de soi.
- Affirmative du droit et du devoir, la faculté de combatti-vité, d’énergie, de courage se développe pour renverser les obstacles et résister à l’oppression Elle est un des plus puissants mobiles de notre activité, mais elle se base sur la force. Aussi sa surexcitation produit-elle en nous l’indignation, la colère, la violence. Sa mission étant d’aider au triomphe des idées qu’embrasse l’individu, si celui-ci n’est pas guidé en même temps par un réel sentiment du devoir et de la justice, il peut se laisser aller, sous l’empire de la faculté de combattivité trop exclusivement développée, à employer cette faculté même pour organiser l’oppression qu’il impose à autrui, afin de mieux satisfaire ses propres vues individuelles.
- C’est ainsi que toutes les tyrannies s’installent et s’exercent à la surface de la terre, jusqu’au jour où l’esprit humain, en général, s’étant élevé à la véritable notion du Devoir et
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- de la Justice, comprend qne la force doit servir exclusivement à protéger la liberté de tous et à garantir à tous les citoyens l’exercice de leurs droits.
- 24o SECRÉTIVITÉ, ÉMULATION
- Faculté des combinaisons tendant à nous procurer les jouissances réclamées par nos besoins. Elle est, par conséquent, un des puissants mobiles de la répartition des produits du travail et des avantages de la richesse.
- Elle nous pousse à ménager les êtres et les choses en vue de nous les rendre favorables. Elle nous met en garde contre les pièges et les embûches.
- La dissimulation, le secret rentrent dans les nécessités de sa fonction.
- Elle se complaît aussi à provoquer la surprise, l’étonnement.
- Empressée à faire appel aux voies de la vérité et de la justice dans les milieux où la justice et la vérité sont les moyens d’acquérir les biens désirés, elle est aussi prête à user des voies tortueuses lorsque, par un ordre de choses mal établies, ce sont les voies tortueuses qui ont le plus de chance de mener au but qu’011 ambitionne.
- La secrétivité, l’émulation peut être un puissant agent de progrès lorsque l’individu n’en fait usage que dans la voie droite : celle du bien général ; mais elle devient un instrument d’astuce, de mensonge, de perfidie, par conséquent de déchéance, quand l’individu, au mépris de toute justice, s’en sert pour se livrer à des spéculations nuisibles aux intérêts généraux.
- La secrétivité est une de nos facultés sur lesquelles les circonstances ambiantes ont le plus d'empire. Lorsque l’individu est placé dans des circonstances normales vis à vis de lui-même et de ses semblables, la secrétivité ne le pousse qu’à des efforts agréables et utiles ; s’il est au contraire placé dans une situation équivoque, sa faculté de secrétivité ne connaît plus guère d’autre règle que le triomphe ou le salut de ce à quoi l’individu est le plus attaché.
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- 25° ACQUISIVITÉ
- Désir de la propriété, tendance à l'économie, recherche de la richesse ou de l’accumulation du capital ; cette faculté pousse à la prévoyance. Elle développe également en nous le sentiment du droit sur le fruit de notre travail et parallèlement le sentiment du devoir par rapport au travail d’autrui.
- Placée au-dessus de l’alimentivité, l’acquisivité ajoute à la fonction économique et sociale de la consommation un nouvel élément de soins et de satisfactions au profit de la personne et de son entourage. Sa principale tendance est d’assurer l’avenir de ceux à qui la personne est attachée par les différents liens de l’esprit et du corps.
- Sous l’influence de l’éducation, des circonstances et surtout du milieu ambiant, c’est-à-dire des lois et des mœurs, l’ac-quisivité prend des directions plus pu moins favorables au développement social.
- Dans ses déviations, elle conduit à l’avarice, aux économies sordides, à l’accaparement, à la passion de l’or pour l’or, à la spoliation, à la rapine, au vol.
- Au contraire, -lorsqu’elle est placée dans les meilleures conditions d’éducation et de développement, l’acquisivité produit en nous le désir des sages réserves, des grandes économies, de l’accumulation de la richesse par le travail au profit de tous.
- C’est l’esprit d’économie s’exerçant dans la société au profit de la société même, et venant en aide à nos autres facultés dans la recherche des biens nécessaires à la vie générale.
- L’acquisivité est alors le principal organe de la richesse sociale.
- 26o CONSTRUCTIVITÉ. COMBINAISON.
- Placée au dessus delà faculté d’appropriation,de production, de travail, la constructivité en agrandit le champ d’action. Elle combine la création des instruments de travail avec le concours qu’elle peut tirer de toutes les forces naturelles.
- Inventer, créer : tel est son objet.
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- Comme toutes nos autres facultés, la constructivité subit l’influence de l’éducation et des circonstances ambiantes.
- Les progrès industriels accomplis en notre siècle, les merveilles réalisées de nos jours par les ingénieurs et constructeurs disent assez haut à quel degré de développement l’exercice porte la faculté de construction et de combinaison dans l’esprit humain.
- Néanmoins cette faculté n’a encore pris son réel développement que dans la voie de l’appropriation de la matière à nos besoins. Confinée dans cette voie par un régime social basé encore sur l’esprit de guerre, elle consacre au soutien de ce régime une somme énorme d’efforts qui, s’ils étaient dirigés vers la recherche delà meilleure organisation sociale, réaliseraient dans les conditions d’existence de tous les hommes des transformations aussi radicales, aussi merveilleuses que celles accomplies dans les conditions d’exercice du travail.
- Ce nouveau champ d’exercice de la faculté de constructivité et de combinaison commence à s’ouvrir dans nos sociétés ; le mouvement s’accentuera chaque jour et quand aura sonné l’heure de la fédération des nations civilisées et de l’organisation de la paix et de l’arbitrage international, alors la faculté qui nous occupe, poussant à de nouvelles transformations sociales, réalisera à la surface du globe des splendeurs dignes de l’humanité libre et régénérée.
- 27° TONS. RAPPORTS.
- Conception et perception des distances, des gradations et proportions qui existent dans les différents ordres de phénomènes. Sentiment de la place et de la valeur de chaque unité dans son ordre. Faculté essentielle au sentiment de l’harmonie des choses, dans l’ordre abstrait ou dans l’ordre concret;
- elle est indispensable â la bonne gestion des intérêts humains.
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- 28° TEMPS. INTERVALLES. DURÉE.
- Perception du temps considéré dans ses effets sur les phénomènes de l’ordre physique, intellectuel et moral.
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- Perception et conception des époques et des dates, du rythme et de la mesure. Principe de l’exactitude et de la ponctualité ; élément important d’ordre administratif pour que chaque chose soit faite en son temps.
- 29o MOUVEMENT. CONCEPTION DES FORCES. ÉVENTUALITÉ
- Conception et perception des effets de la vie, du mouvement, de l'activité, de l’inertie ou du repos, de la puissance et de la force, des causes agissantes dans les différents ordres : matériel, intellectuel et moral.
- Perception et conception des événements passés et des éventualités possibles et probables.
- Faculté de progrès industriel, politique et social par opposition au statu quo, à l’atonie, à l’inertie.
- Désir d’agencement méthodique en vue de résultats actifs dans tout ordre de mouvement.
- Faculté nécessaire à la direction et au gouvernement des choses humaines.
- On a trop souvent, en phrénologie, rétréci la portée des trois dernières facultés que nous venons d’examiner par ce qu’ayant remarqué que ces facultés étaient toujours très développées chez les grands musiciens, on en avait conclu qu’elles avaient pour objet spécial la musique.
- Mais il faut tenir compte de ce fait déjà signalé que si nous voyons la forme générale extérieure du crâne, rien jusqu’ici ne nous a révélé l’état intime de l’organe.
- Or, cet état peut varier beaucoup d’un individu à l’autre, sous une même forme apparente et sous un égal développement.
- Exemple : chez un individu, les fibres nerveuses des facultés nos 27, 28, 29, sont en relations directes avec l’organe de l’ouïe. Résultat : l’individu aime passionnément les accords musicaux. Si les mêmes relations directes existent avec l’organe du tact, l’individu est, déplus, musicien habile. Si enfin les relations directes existent avec la faculté de constructivité, l’individu devient un compositeur, et s’il possède aussi
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- l’idéalité ( faculté n° 35, que nous verrons plus loin) il est un maître en musique.
- Supposons maintenant un individu chez qui les fibres nerveuses des mêmes facultés (nfS 27, 28, 29,) soient en rapports directs avec les organesdes intérêts,(Sécrétivité etacquisivité ;) alors l’individu donnera essor à ces facultés dans les combinaisons des affaires, il sera un commerçant, un propriétaire habiles; et si les mêmes rapports directs existent avec la constructivité et les facultés générales de perception, il sera un industriel remarquable.
- Enfin, supposons un sujet chez qui existe la meilleure organisation, les rapports les plus réguliers, les mieux équilibrés entre tous les organes du cerveau, tant ceux que nous avons étudiés que ceux qui nous restent à voir, celui-là n’aura rien d’un spécialiste. Ses aptitudes et ses tendances seront tempérées les unes par les autres et la résultante sera une aptitude générale. L’individu s’élèvera facilement au-dessus des questions vulgaires et embrassera les grands problèmes qui intéressent l’humanité.
- D’où l’on doit conclure que si la conformation et le développement extérieurs-du cerveau donnent une idée de l’importance relative de tel ou tel groupe de facultés, on ne peut cependant prétendre déterminer exactement les tendances spéciales d’un individu à l’inspection de son crâne, puisque l’organisation intime, expression de la véritable manière d’être de l’individu, nous échappe.
- J.-Bte André GODIN.
- Œuvres posthumes.
- [A suivre).
- •O»
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- Le 4 mai dernier, le conseil général de la fédération ouvrière du Queensland fondée en Juin 1889, adressait aux Unions d’Australasie ( 1) le manifeste suivant :
- « Le travail est un. Quand les ouvriers des docks de Londres se trouvèrent dans le besoin, les Unions Australiennes les soutinrent et versèrent l’argent si péniblement gagné, qui remporta la victoire. A l’aide des dockers de Londres vinrent les chargeurs et les marins de Londres, qui, bien que n’ayant aucune raison pour se mettre en grève, laissèrent leur travail et grossirent la grève, jusqu’à ce que la victoire fut gagnée grâce à la puissance irrésistible du nombre.
- A vous donc, unionistes de l’Australasie, les unions fédérées du Queensland font appel avec confiance ! Nous combattons pour le droit du travail contre l’oppresseur: donnez-nous vos cœurs et vos mains. Notre combat est votre combat, comme notre danger est votre danger.
- Par son refus de reconnaître le droit des travailleurs à .s’unir, la tyrannie capitaliste veut s’assurer la possibilité de réduire les salaires. En maintenant le salaire dans le Queensland, c’est le salaire de tous les travailleurs australiens que nous sauvegardons.
- Si faute de secours nous succombons, votre tour viendra également. Si par votre aide, nous l’emportons, non-seulement le poids de le lutte pèsera moins sur vos épaules, mais au jour du besoin, vous aurez un droit sacré au concours des Unions fédérées du Queensland. »
- La Fédération du travail de l’Ausœalie,— c’est-à-dire l’organisation sous laquelle la plupart des Unions du Queensland sont ou vont êlre fédérées—est à la veille d’un conflit où son existence même est en jeu.
- (1) Les Anglais d’Australie entendent par ce mot, et l’Australie même et les Archipels voisins.
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- Cette lutte est la conséquence de sa déclaration que l’attaque dirigée contre une Union atteint toutes les Unions.
- Quand le Squatter (éleveur), s’efforce de déprécier le salaire des hommes de la brousse, il attaque le Shearer (tondeur de moutons) dans sa cabane, l’artisan dans les villes, le travailleur des ports et l’homme de mer.
- En décembre dernier, l’Union des travailleurs du Queensland, Union composée de 3.000 travailleurs de la brousse,se joignit à la Fédération du travail d’Australie. En même temps, elle décida de résister aux efforts tentés par l’association des Squatters, en vue d’amener une réduction des salaires,— et de maintenir le taux de 30 shellings par semaine, taux bien modeste, quand on songe qu’il s’applique à un travail qui n’est pas continu.
- Les Squatters, qui avaient déjà signifié la réduction des salaires, cédèrent généralement devant la résistance des Unions fédérées.
- Ce fait prouve à quel point les réclamations des travailleurs de la brousse étaient raisonnables et faciles à satisfaire. II y eut bien quelques cas de résistance, notamment celui du millionnaire Tyson; mais l’union des tondeurs restait fidèle à la Fédération du Queensland, et la Fédération annonçait qu’elle était prête à la lutte : l’entente se fit.
- Bientôt, cependant, les Squatters de Darling Downs décidaient de faire un essai de tondeurs non-unis et choisirent la station de Jondaryan, fort commode à cause du voisinage d’un chemin de fer, pour champ de bataille. Cette station est la propriété de Kent et Wienholt ; mais il y a tout lieu de Croire que ces derniers sont soutenus financièrement et de toutes façons, par l’association des Squatters. Ce n’est pas sans peine que la laine fut tondue et manipulée.
- Elle est maintenant sur les quais de Brisbane. Le devoir de la Fédération était tout tracé.
- Elle a notifié à la compagnie de navigation B. H. et Q. A. que si elle ne consentait pas d’ici une semaine à ne pas transporter cette laine « non-unioniste », toutes les forces des Unions fédérées seront dirigées contre elle. Telle est la
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- réponse du travail du Queensland à la provocation des purs mérinos de Darling Downs.
- Pour que cette réponse soit efficace, la Fédération demande l’aide de toutes les Unions du travail de l’Australasie,de même qu’elle a demandé par télégramme, l’aide des Unions du travail de l’Angleterre secourue à l’heure du besoin par l’Australie :
- « Camarades unionistes, ce n’est pas une lutte pour rire, c’est une vraie bataille historique. Il faut que le travail remporte la victoire, ou,s’il doit succomber,que sa défaite équivale à une victoire, par la démonstration de l’union étroite .du travail réalisée dans l’Australasie, comme dans le reste du monde, et de la sympathie qui unit les travailleurs de la brousse, de la ville et des ports, et les pousse à combattre l’ennemi d’un seul, comme étant l’ennemi de tous.
- II s’agit de prouver aux arrogants squatters qui refusent à l’homme de la brousse ses cinq shillings par jour, et considèrent comme impertinente toute tentative d’union, qu’ils rencontreront unis contre leur orgueil les travailleurs du monde entier, avec ce mot d’ordre : l’injure faite à l’un est faite à tous.
- Notre ligue est la sauvegarde des quelques droits que le travail a déjà conquis. Objet de la haine de ceux qu’enrichissent les travailleurs, elle n’a d’espoir que dans la loyauté de ceux pour qui elle existe.
- De l’issue de la lutte qui va s’engager dépend le sort de notre Fédération.
- Les squatters pensaient que la Fédération s’évanouirait comme un château de cartes. Nous leur montrerons ce que peuvent faire les Unions fédérées du Queensland et leurs sœurs d’Australie.
- Inutile de nous mettre en garde contre les quolibets que ne manquera pas de provoquer la « laine non-unioniste ». vous connaissez la presse capitaliste. Nous savons que le but des squatters est d’abaisser les salaires, que dans ce but ils provoquent notre fédération,que dans ce but la sympathie du capitalisme sera avec eux et contre nous, parce que le capitalisme tend partout à les imiter.
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- Plus le capitalisme sera contre nous, plus vous devez être avec nous. Plus on nous calomniera, plus vous saurez que nous sommes dévoués à la cause sacrée du travail.
- Camarades unionistes! nous savons que vos fonds sont à notre service, mais il nous faut plus encore.
- Suivez attentivement les péripéties de la lutte et, au moment propice, jetez-vous dans la mélée pour défendre la cause commune à tout le continent.
- Nous avons pris la seule résolution capable de déjouer toutes les ruses, et de rendre la lutte claire et nette, en disant que pas une once de la laine « non unioniste » ne sortira du Queensland.
- Telle est, Unions du travail de l’Australasie,la situation dans le Queensland. »
- Il n’y a pas de pays au monde dont le service télégraphique et postal soit mieux organisé qu’en Australie. Chaque village a son bureau de poste, et la longueur totale des lignes télégraphiques Qui était, il y a six ans, de 43.000 kilomètres, est aujourd’hui de 53.834 kilomètres A peine le manifeste est-il lancé que les réponses affluent de toutes parts. Plus merveilleuse encore que la rapidité des communications est la spontanéité des adhésions qui parviennent aux signataires de l’appel. Assurances de sympathie de la part des faibles, promesse de secours de la part des forts.
- « Nous sommes prêts à tout événement,télégraphie une union de Maryborough. Faites-nous connaître sans retard par le fil la réponse faite à votre ultimatum. Il ne s’agit plus de plaisanter ; nous pouvons mettre sur pied, deux heures après la réception de votre télégramme, 360 cavaliers équipés. Le travail uni est sûr de la victoire. Soyons prêts, au besoin, à montrer à l’association des squatters ce que nous pouvons. Vous allez recevoir des fonds. »
- Une adhésion ù laquelle les promoteurs du mouvement attachent le plus grand prix est celle des mécaniciens de la marine.
- L’aristocratique corporation des mécaniciens de la marine était, depuis quelques années, en désaccord avec les autres unions maritimes. Dès le 7 mai, elle lancé un chaleureux
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- appel dans lequel elle demande, au nom de la cause sacrée du travail, l’oubli des différends qui ont pu séparer les diverses catégories des travailleurs de la mer, et le conseil exécutif de l’Institut des mécaniciens de Sydney s’empresse de ratifier la décision prise.
- Plus cordiale encore est la réponse des officiers de la marine marchande. « Permettez-moi de vous assurer que vous avez la sympathie de notre association dans le grand combat que vous allez soutenir pour les droits du travail. Nous espérons que la lutte sera courte et que la Fédération du travail d’Australie en sortira victorieuse. »
- Assuré de ces précieux concours le conseil général de la Fédération des travailleurs du Queensland adresse aux Unions confédérées un nouvel appel final, puis, dans un manifeste aux travailleurs non-unionistes, il déclare que la fédération du travail australien rompant avec le vieux trade-unionisme étroit engage la bataille pour le travail sur de larges bases.
- Le manifeste ajoute :
- « Le refus des squatters de payer aux unskilled labourers (travailleurs sans métier) plus de 15, 21 shellings, 25 shellings au maximum est la seule cause de la grève. La fédération du travail australien soutient les travailleurs de la brousse qui demandent 30 shellings par semaine. » Et le manifeste se termine par une invitation aux travailleurs, non unionistes,de ne pas faire le jeu de l’ennemi commun,de ne pas oublier que la cause des travailleurs est une, et qu’il s’agit de la défense du salaire dans toute l’Australasie.
- C’est pour acquit de conscience, sans -doute, que le conseil général adresse cet appel aux ouvriers non unionistes car, en somme, parmi ces non unionistes se trouvent les tondeurs qui ont accepté dans l’établissement mis à l’index un salaire inférieur à 5 shillings par jour, ces tondeurs qu’il s’agit de remplacer par des tondeurs unionistes.
- Où est le temps où de métier à métier, de localité ù localité,les ouvriers ne se tendaient pas la main.
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- Une fédération d’Unions met en interdit sur les quais de Brisbane la laine qu’un établissement de squatters a fait couper par les tondeurs non-unionistes; aussitôt toutes les unions d’Australie prennent chaleureusement parti pour la fédération. On est prêt à toutes les luttes : on mobilisera s’il le faut un corps de cavaliers volontaires. La laine ne partira pas. Aucune compagnie de navigation ne consentira à la transporter.
- L’établissement de squatters cède. Ce premier engagement s’est terminé à l’avantage des grévistes, mais le dernier mot n’est pas dit. La spontanéité même et l’ampleur du mouvement qui vient de se dessiner sont les indices d’un état d’esprit qui ne s’accommodera pas longtemps de l’inaction.
- L’occasion d’en sortir ne devait pas tarder longtemps à se présenter.
- Ce n’est plus à Brisbane, la capitale du Queensland, c’est à Sydney, la capitale de la nouvelle Galles du sud que la nouvelle action s’engage, quelques jours après.
- Ici, encore, nous retrouvons ce tiers intéressé, l’ouvrier non-unioniste. Nous le rencontrerons encore dans les nombreuses phases de la gigantesque lutte entreprise par les Unions australiennes.
- Il pèsera d’un grand poids dans cette lutte, comme dans toutes celles où seront aux prises, dans des proportions considérables, en tous pays et en tous temps,les travailleurs et les employeurs.
- A Sydney le désaccord éclate entre les ouvriers des docks et les armateurs. Ces derniers ainsi que les propriétaires de docks, les entrepreneurs de camionnage, les agences de transport emploient pour une même besogne, deux catégories d’ouvriers : les ouvriers fixes payés à la semaine,et les ouvriers à l’heure. Les premiers travaillent 60 heures par semaine à raison de 45 shillings. Le salaire des autres ouvriers varie de I shilling à 1 sh. 3 pence l’heure pour une journée de 8 heures ; et de 1 sh. 6 pence, à 1 sh. 9 pence par heure de surcroît.
- Les dockers unionistes réclament le renvoi des ouvriers fixes qui ne leur étaient point affiliés; ensuite l’égalité de paie
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- en faveur de tous les ouvriers unionistes, réguliers ou non. Ils réclamaient enfin une demi-heure pour fumer sur les huit heures réglementaires de travail quotidien, et trois quarts d’heure pendant les heures supplémentaires, le smoke-time étant payé comme temps de travail.
- La grève des dockers de Sydney et celle des dockers de Londres ont certes de nombreux traits de ressemblance ; mais une différence des plus caracféristiques est dans ce dernier trait. Le smokc.-time révèle l’abime qui sépare le travailleur australien du docker anglais, au point de vue des conditions générales de l’existence.
- Tandis que les dockers de la métropole se mettent en grève pour apporter une bien minime amélioration à leur situation précaire et engagent à strictement parler au prix des plus dures privations la véritable lutte pour la vie, leurs confrères des antipodes plus heureux obtiennent sans coup férir des privilèges de luxe.
- Car l’entente se fit, après de nombreux pourparlers, entre les armateurs et les dockers, et ces derniers obtinrent une demi-heure pour la pipe, en dehors des huit heures,durant le travail supplémentaire.
- La question du salaire fut également réglée à la satisfaction des unionistes : il fut convenu que les ouvriers réguliers seraient payés 1 shelling l’heure. Le contrat était valable pendant un an.
- Au tour de Melbourne maintenant. Ce sont des officiers de la marine marchande eux-mêmes qui lancent à la grande stupéfaction des armateurs, leur ultimatum bref comme un commandement et courtois comme il sied à des gens distingués qu’ils sont, - nous nous en sommes aperçus à la déférence que leur témoignaient les organisateurs des premières grèves.
- Le programme de leurs revendications étant court,nous le donnerons en entier, car en faisant un choix dans ce programme, en se bornant, par exemple, à mettre uniquement en évidence la réclamation des huit heures la plus difficilement acceptable, on risquerait fort de ne pas donner une idée suffisamment
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- exacte de la nature d’une démarche qui a été le signal de l’arrêt du travail sur toute la surface du continent australien.
- Les officiers de la marine marchande réclamaient, en premier lieu, le droit, que les armateurs leur refusaient obstinément de constituer des unions ; en second lieu, une augmentation de salaire.
- Les officiers étaient payés de la manière suivante : capitain e 9 sh. 4 d., par jour; seconds G sh. ; troisièmes 5 sh. 4 d., Ils demandaient 10 sh.8 d.pour les capitaines; 9 sh.4.,pour les seconds; 8 sh. pour les troisièmes.
- En ce qui concerne la durée du travail, ils objectent qu’ils ont à rester sur pied durant 20, 50 et même 60 heures sans interruption,et que la fatigue causée par cet excès d’un travail compliqué en outre par les multiples exigences des armateurs, n’est pas sans influence sur les chiffres dès naufrage^ constatés sur les côtes de l’Australie. Il n’y a pas lieu de s’étonner après cela de voir les unionistes de la marine marchande s’efforcer de faire établir leur journée de travail sur la hase de huit heures, cette garantie des travailleurs contre l’exténue-ment, consacrée dans certaines provinces de l’Australie par la loi,dans d’autres par les mœurs, depuis plus de trente ans.
- En ce qui concerne les salaires, un document publié sous le patronage de la commission d’organisation de la section de Victoria, à l’Exposition Universelle de 1889, nous apprend que le taux en est très élevé. Les salaires des ouvriers varient de 6o fr, 50 à 100 francs par semaine, et la moyenne peut s’estimer à 10 shellings (12 fr. 50) par jour. Nous avons vu tout à l’heure le taux du salaire des manœuvres, hommes de peine, etc., qui laisse loin derrière lui les 50 centimes (60 depuis la grève) des dockers de Londres.
- Et ce n’est même pas là, d’après le document dont le brillant tableau de la situation ouvrière en Australie a fait le tour de la presse, ce n’est même pas là un maximum, car la main d’œuvre est si peu abondante qu’il n’est pas rare pour l’ouvrier ou le cultivateur de voir plusieurs patrons se disputer ses services et renchérir l’un sur l’autre pour les obtenir. La vie est meilleur marché en Australie, que
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- dans n’importe quel pays du monde. Les objets de première nécessité coûtent moins cher qu’en Europe. Seuls, les vêtements et les objets de luxe coûtent plus cher; mais on fait remarquer que les ouvriers et leurs familles mangent de la viande trois fois par jour, et qu’ils n’achètent un nouveau vêtement que tous les six mois. Cette comparaison, il est vrai, ne serait que spécieuse, si la réserve quotidienne disparaissait toute entière, au bout du compte, dans le coût du vêtement. Fort heureusement, il n’en est rien, à preuve les nombreuses sociétés de prévoyance et de secours mutuels dont plusieurs sont richissimes.
- Au point de vue de l’instruction, l’ouvrier australien est encore remarquablement partagé. L’instruction obligatoire est gratuite pour tous, et les frais en sont relativement très élevés (124 fr. par élève). Ajoutons que les trois millions d’habitants de cet immense continent, dont la superficie dépasse les trois quarts de celle de l’Europe, ne dépensent annuellement que 1,000,000 fr, pour l’armée, 831,OliO fr. pour la marine, et que depuis 1876 ils ont séparé l’Église de l’État. Les taxes fiscales ne pèsent pas lourdement sur l’ouvrier, qui jouit en outre d’un régime politique très libéral.
- En résumé, sous le plus beau climat du monde, dans ce qu’on est convenu d’appeler le paradis des ouvriers, les conditions générales de l’existence du travailleur sont de beaucoup supérieures à celles du prolétaire européen.
- Et cependant il y a des nuages dans ce beau ciel.
- Nulle part les idées collectivistes ne se sont aussi rapidement développées. Dans le vieux monde, à part une élite, ce sont les prolétaires dénués de ressources, désarmés vis-à-vis du patronat, sans sécurité pour le présent, sans garantie pour l’avenir, qui grossissent l’armée du collectivisme. D’autres mobiles, à coup sûr, déterminent l’évolution socialiste du travailleur australien.
- En réalité, le collectivisme est déjà de tradition dans ce pays neuf.
- Le temps n’est pas encore bien éloigné où l’Australie était domaine national, La superficie totale de l’Australie, en y
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- comprenant la Tasmanie, est de 7,695,726 kilomètres carrés. 45 millions d’hectares seulement ont été vendus à des particuliers, et sur ce nombre 3,372,000 à peine sont livrés à l’agriculture ; le reste est consacré à l’élevage,
- La première tentative de colonisation libre fut faite en 1822.
- A cette époque, la terre fut gratuitement offerte à tou.-les cultivateurs qui voudraient émigrer, sous la seule réserve qu’ils posséderaient 12,500 fr. pour les premiers frais d’établissement. Les émigrants n’avaient qu’une jouissance temporaire du sol, le gouvernement se réservant de reprendre le fonds si l’intérêt général l’exigeait. Après avoir cessé d’être exigible, la garantie de capital primitif se transforma plus tard, en 1831, pour les terres consacrée^ à l’élevage, en une redevance annuelle de 250 fr. par station, l’étendue de la station étant calculée à raison de 4 hectares par tête de mouton. Enfin la concession se transforma en pleine propriété à raison de 15 fr. l’hectare.
- Mais cette dernière expérimentation est relativement récente .
- C’est pour cela peut-être que la semence jetée par Henri George dans cette terre neuve, germe avec tant d’exubérance, et que les Australiens supportent mal la lenteur de l’évolution qui, de l’individualisation honnie de la propriété, puis de sa mobilisation rendue facile par l’acte Torrens (1858), semble devoir aboutir cependant à sa nationalisation, en passant, il est vrai, par la phase, .qui commence à peine, du capitalisme anonyme, source de conflits.
- Autre mobile plus plausible encore.
- La plupart des grands services, qui dans le vieux monde sont directement abandonnés à des exploitations particulières, sont directement gérés par l’État, comme les chemins de fer, ou par les municipalités comme les tramways.
- La situation fixe, le salaire régulier, quoique souvent moins rémunérateur que dans le travail libre, dont jouissent les agents commissionnés du gouvernement, sont fort enviés, et les Unions ne dissimulent pas qu’elles veulent étendre la main-mise de l’État sur le plus de fonctions possibles. Nous
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- trouvons, en effet, dans le programme de la Fédération, adopté en août 1890 dans une grande conférence, les dispositions suivantes qui ne laissent aucun doute sur les tendances collectivistes des Unions : nationalisation de toutes les sources de la richesse et de tous les moyens de production et d’échange ; direction de l’État dans toute production et tout échange ; pensions de l’État aux enfants, aux vieillards et aux citoyens invalides ; entretien par l’État de toutes les institutions concernant l’éducation, la santé, etc.
- C’est dans la même réunion que fut également arrêtée pour la première fois la création d’une section des femmes.
- Plus instruites que les hommes, car elles poursuivent plus loin leurs études, les femmes sont certainement appelées à jouer un rôle prépondérant dans l’œuvre encore hésitante de l’organisation de ce monde à peine éclos et déjà si curieux à observer.
- Voici maintenant la conclusion d’un manifeste lancé au mois de septembre, en pleine crise, par le Comité de la ligue socialiste australienne:
- « Camarades, serrons nos rangs. Ne permettons pas après la lutte et la victoire, la prolongation des misères de la mère patrie sous le beau ciel de l’Australie. Ce n’est pas pour cela que nos pères, et nous-mêmes, avons mis 12 000 milles entre nou.s et l’injustice sociale, entre nous et le gouvernement d’une classe.»
- La brochure que nous citions tout à l’heure faisait sonner bien haut le traitement enviable des servantes en Australie (600 à 1500 fr., y compris logement, nourriture, avec la viande à discrétion) ; et, d’autre part, dans les fabriques, les jeunes filles doivent borner leur ambition à gagner 10 shellingspar semaine. L’on commence également à se demander (1) si l’Australie est pauvre à ce point que les enfants doivent, eux aussi, contribuer par leur travail à sa prospérité.
- Le spectacle de la misère produite par l’industrialisme
- (1) The Worker, organe de la fédération des travailleurs du Queensland et de la Ligue socialiste australienne.
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- à peine naissant et déjà en tous points semblable par la matière et les procédés à celui de la métropole, par une condensation excessive de population urbaine renversant au profit de l’employeur la proportion de l’offre et de la demande, a-t-il contribué à lancer le travailleur australien dans les voies du socialisme ?
- Il convient de dire que, bien que la Fédération ait adhéré aux principes du collectivisme, l’esprit qui l’inspire est celui delà revendication légale, et qu’elle ne fait pas fi, comme les socialistes révolutionnaires d’Europe, des améliorations progressives, telles que l’organisation de l’arbitrage professionnel, et la création de sociétés coopératives de production et de consommation.
- Résultat du développement régulier d’une tendance, ou bien de l’inquiétude causée par l’imminence d’un danger,dans quelle mesure l’esprit du socialisme a-t-il inspiré la grève qui finit à peine ? Il est difficile de le déterminer en l’absence de données suffisantes. Toutefois, il semble que dans cette circonstance comme dans les circonstances analogues qui se sont produites ailleurs, l’élément socialiste a surtout fourni les cadres de l’armée de la grève. Les unions représentent 1/7 environ du nombre total des ouvriers australiens. Elles suppléent à leur infériorité numérique par une admirable organisation cimentée par un véritable esprit de solidarité. Le plus grand reproche qu’on puisse leur faire, c’est d’être trop fermées. C’est à ce grave défaut, qui a dû être jadis leur principale force, qu’elles doivent leur défaite dans la lutte qu’elles avaient engagée non pas pour une réduction d’heures de travail, ni pour une augmentation de salaire, mais pour leur propre existence.
- Le suprême grief des officiers de la marine contre leurs compagnies, c’est le refus opposé par ces dernières à la reconnaissance de leur Union.
- Jamais une plus belle occasion ne s’était présentée pour la Fédération d’amener le capital à merci.
- Voyez-vous les 3000 bâtiments de la marine marchande
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- amarrés dans les ports ; tout le commerce de l’Australie arrêté (I).
- Il ne s’agit plus seulement de la mise en interdit de la provision de laine d’une station d’élevage, mais de toute la laine de la grande île qui fournit, à elle seule, le quart de la production totale du globe, (247.000 tonnes en 1887).
- on se passionne pour cette lutte qui peut avoir pour couronnement la réalisation des espérances des plus hardis novateurs sociaux. On adhère à la grève «par sympathie», Mineurs, gaziers, fondeurs, arrimeursde charbon, corporations entrent en lice. Le congrès desTrades-Unions de Liverpool vote des subsides. Les corporations de matelots et de mécaniciens se cotisent. Les ouvriers des dockers de Londres, qui ont une si grande dette de reconnaissance aux Australiens, votent sur leur salaire quotidien une retenue relativement énorme de 30 centimes.
- On a voulu représenter les Unions comme une puissance tyrannique s’imposant par la terreur, et soulevant par ses procédés la réprobation de tous ceux qui n’étaient pas intéressés directement dans le conflit. A l’encontre de ces allégations, il suffit de citer l’exemple de l’honorable M. Higin-botham, premier juge de Victoria, accordant aux Trades-Ünions une première subvention de 50 livres sterling (1.25Gf) suivie d’un versement hebdomadaire de 10 livres (250 fr.) jusqu’à la fin de là grève,et ce,officiellement, en tant que juge.
- Mais à la coalition internationale ouvrière répond la coalition internationale des patrons.
- Le 1er septembre, à Sydney, une grande réunion des patrons de tous les métiers, convoquée par l’Union des patrons de la Nouvelle-Galles du sud, et par les armateurs adopte, à l’unanimité, une résolution déclarant nécessaire que tous les patrons se forment en association de défense, affirmant que les armateurs en soutenant la lutte contre l’Unionisme
- (1) Importation annuelle fr. 1.433.665.900. Exportation . . . fr. 1.264.463.000.
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- servent les intérêts de la communauté entière, et faisant appel à une souscription publique.
- Une autre résolution condamne le boycottage, comme une manœuvre des représentants de l’Unionisme qui s’en servent pour porter atteinte à la liberté individuelle et qui est en opposition avec les intérêts des colonies Australiennes.
- Toutes les tentatives faites par les grévistes pour arrêter le service de navigation échouent. Les vapeurs sont maintenant expédiés sans difficultés avec des équipages non unionistes protégés par la police contre les attaques des grévistes.
- Le blocus est rompu, la grève est frappée au cœur.
- A Brisbane, les officiers de la marine manifestent le désir de reprendre leurs fonctions. En même temps on apprenait l’échec des grèves partielles amorcées sur divers points de l’Australasie, en Nouvelle Zélande notamment. La grève restait confinée en Australie, et même là ses lignes de blocus étaient brisées. Les grévistes sentant le sol se dérober sous leurs pieds, organisent à leur tour, à Sydney, une conférence, pour discuter les bases d’une négociation avec les patrons. La conférence a lieu le 10 septembre.
- Elle propose de soumettre le différend à trois arbitres,— le cardinal Moran, archevêque catholique de Sydney, M. Higinbotham, premier juge de Victoria et sir Samuel Griffith premier juge de Queensland, — s’engageant à respecter la décision qu’ils prendront. Les patrons se déclarent disposés à entrer en négociations avec les ouvriers, pourvu que les conditions principales contenues dans le manifeste des patrons soient acceptées par les ouvriers, et que toutes les parties de la colonie soient représentées à ces conférences.
- Tous les essais de conciliation ont avorté. La grève continue de plus belle. Sur l’invitation de la Fédération, de nouveaux corps de métiers suspendent le travail.
- Mais à mesure que le chômage s’étend, les secours ou leur efficacité diminuent dans la même proportion. La conclusion à tirer de ce fait, c’est qu’une grève générale
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- ne peut aboutir qu’à ces deux alternatives : ou la soumission, ou l’emploi des moyens révolutionnaires.
- Cependant les patrons ont repris courage,on les voit conduire eux-mêmes les camions qui transportent leurs marchandises; ils traversent les quais au milieu des huées de la foule désœuvrée. La police les protège. Les ouvriers non-unionistes leur prêtent timidement d’abord, puis avec assurance, leur concours. La coalition des patrons et des ouvriers non-unionistes se resserre. La grève est traquée partout sur terre et sur mer.
- Les officiers de la marine marchande dont l’affiliation aux Trades-Unions avait été la cause de cette grande crise ont dû s’incliner devant la résistance vigoureusement appuyée des armateurs. Ils annoncent officiellement leur retrait des Unions, tout en exprimant le regret que leur loyale fidélité à ces associations ait provoqué une lutte si acharnée et des souffrances si grandes.
- La Fédération du travail australien lance, à son tour, un manifeste annonçant la fin de la grève et invitant ses adhérents à reprendre le travail.
- La grève était terminée le 6 novembre.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les Réformes parlementaires et politiques. — Le Budget.
- — Les Réformes sociales.
- Dès le début de la session extraordinaire, la Chambre a repoussé, à la majorité de 246 voix contre 197, la déclaration d’urgence sur la proposition ITubbard, tendant à la nomination du Sénat par le suffrage universel, et par 326 voix contre 172, la déclaration d’urgence sur la proposition Maujan ayant pour objet de rendre révocable le mandat de député, sur la demande faite par voie de pétitionnement par la moitié plus un des électeurs inscrits.
- Ce double vote signifie simplement que la Chambre n’a pas voulu retarder la discussion du budget de 1891; il ne permet pas de préjuger le sort qui attend les deux propositions, ni des dispositions de la Chambre à aborder la réformé parlementaire.
- Cette réforme parlementaire, elle l’accomplit peu à peu, et sans paraître s’en douter. Ne vient-elle pas d’ajouter une cinquième grande commission, celle de la marine, aux quatre grandes commissions qu’elle possédait déjà.
- Le Sénat possède, lui aussi, sa grande commission des finances, sa-grande commission des douanes, etc.
- Si le système est bon, pourquoi ne pas le choisir toujours? Et, s’il est mauvais, comment se fait-il qu’on n’y ait recours que lorsque les questions sont de la plus haute importance? La proposition Hubbard et la proposition Maujan sont conformes à l’esprit d’équité, et nous espérons bien qu’elles donneront lieu à un débat approfondi devant une Chambre dpnt la volonté réformatrice est à l’abri de tout soupçon, puisqu’on n’y compte pas moins de 346 membres qui ont pris devant leurs électeurs rengagement de voter la révision, (rapport Barodet),
- Il est probable que la première de ces propositions sera discutée en même temps que les autres propositions tendant au même objet, notamment celle de M. Prost qui fait nommer les membres du Sénat au scrutin de liste, par des
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- délégués nommés par le suffrage universel, à raison d’un délégué par cent électeurs ou fraction de cent.
- Puisque le Sénat a les mêmes droits que la Chambre, qu’il vote des lois applicables à tous les citoyens, pourquoi ne serait-il pas élu par tous les citoyens ?
- M. Godin, se plaçant dans l’hypothèse de l’adoption du scrutin de liste nationale pour l’élection de la Chambre des députés et de la conservation de la dualité du pouvoir législatif, proposait de faire élire le Sénat par le suffrage universel au scrutin de liste dépariementale. « De cette façon, disait-il, les deux Chambres deviendraient populaires ; la Chambre des députés serait la représentation des intérêts nationaux, le Sénat représenterait plus particulièrement les intérêts départementaux ; les compétitions locales disparaîtraient pour faire place à la discussion publique des candidats et le scrutin annuel rappellerait chacune des Chambres à l’attention des vrais intérêts du pays.»
- Cette dernière ligne nous ramène à la proposition Maujan. Cette proposition est excellente en principe : qui nomme a le droit de révoquer ; mais elle pourrait devenir inutile avec la réduction de la durée du mandat législatif, qui rendrait-sans aucun doute le mandataire très réservé sur le chapitre de l’infidélité.
- La session extraordinaire a été presque entièrement remplie par la discussion du budget. Ce n’est pas seulement les propositions Ilubbard et Maujan que la Chambre avait écartées pour ne pas se laisser distraire de cette discussion ; mais toutes les autres propositions à l’ordre du jour, et surtout les questions et interpellations qui ont été refoulées jusqu’aux derniers jours de la session. La Chambre se souvenait, en effet, que sur 112 séances tenues par elle, 18 lois d’affaires seulement avaient été discutées, et qu’il ne s’était pas produit moins de 117 interpellations ou questions politiques. Elle redoutait, en outre, d’être réduite à l’extrémité, fâcheuse pour une Chambre nouvelle, des douzièmes provisoires ; et se souciait peu d’imiter sur ce point la Chambre précédente, * qui avait voté deux douzièmes en 1886, trois en 1887, et qui ne les avait évités en 1888 qu’en siégeant à une heure très avancée le 29 décembre, et en obligeant le Sénat à siéger jusqu’à minuit le 31 décembre.
- En ce qui concerne le budget de 1891, nous étions restés devant le vide de 18 ou 19 millions causé, en partie, par un-dégrèvement de la propriété. Commission et gouvernement
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- se sont employés de leur mieux à combler ce vide. Les ministres ont proposé pour deux millions d’ajournement de dépenses; la commission du budgéta, de son côté, indiqué trois nouveaux millions d’économie, et on s’est mis d’accord pour demander le surplus à un impôt sur les spécialités pharmaceutiques. Mais la Chambre dont la grande majorité avait inscrit sur son programme électoral : ni impôt, ni emprunt, manifesta une telle aversion pour l’établissement d’une nouvelle taxe, qu’on se décida à faire état de la plus value d’ailleurs bel et bien disponible de l’année précédente. Du coup on écartait non seulement la taxe sur les spécialités pharmaceutiques, mais encore les surtaxes sur l’alcool et les pétroles, on bouclait le budget, et on ne laissait subsister qu’une surtaxe de l °/J sur les valeurs mobilières, et une surtaxe sur les affiches murales.
- Une surtaxe est une aggravation d’impôt, ce n’est pas un impôt nouveau. La Chambre achève de se mettre en paix avec sa conscience en décidant qu’un emprunt n’est pas un emprunt, mais une simple conversion. Elle vote l’opération qui consiste à consolider les obligations sexennaires, créées pour alimenter les dépenses extraordinaires de la guerre.
- La consolidation se fera en 3 °/° perpétuel et portera sur une somme totale de 700 millions, ce qui revient à dire qu’il sera créé, jusqu’à concurrence de cette somme, des titres nouveaux en 3 °/y perpétuel et que ces titres seront substitués aux obligations sexennaires, qui exigent un amortissement annuel de 100 millions, alors qu’on ne dispose d’aucun excédant pour constituer cet amortissement. L’État payait pour les obligations sexennaires 4 °/° environ. Il n’aura plus à supporter qu’une charge de 3,20 °/° ou 3,25 °/°. C’est vrai mais il la supportera indéfiniment. Il emprunte pour rembourser ; mais il contracte envers son nouveau créancier une dette perpétuelle.
- Le rapport de M. Pelletan sur la situation financière de la Chambre constate, que, depuis 1816, les budgets n’ont pas cessé d’accroître la dette du pays, et que, depuis 75 ans, onze budgets seulement n’ont rien ajouté à cette dette. Le budget de 1891 ne contribuera pas à grossir cette minime exception.
- Néanmoins le nouvel emprunt, autrement dit : l’opération de conversion a rencontré d’autant moins d’opposition qu’il rendait possible une autre mesure depuis longtemps récla-
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- mé : la réintégration du budget extraordinaire de la guerre dans le budget ordinaire.
- Hélas ! Oui. Les dépenses de la guerre sont devenues bien ordinaires c’est-à-dire permanentes. Elles changent d’objet, suivant qu’il s’agit de remplacer des fusils, des canons, ou des forteresses; mais leur importance ne décroît pas et nul ne sait ce que l’avenir nous réserve de ce côté, étant donné l’esprit de découverte sans cesse en éveil.Il s’agit pour l’exercice 1891 d’une somme de 130 millions, qui vient s’ajouter aux 708.470 843 fr. des dépenses ordinaires de la guerre.
- Le budget de 1891 est bouclé avec un total de 3 milliards, 247 millions.Non,le budget,n’est pas bouclé avec ces 3millards 547 millions. Les dépenses relatives à la garantie des chemins de fer et celles qui nous incombent pour la participation de l’Etat aux nouvelles constructions de voies ferrées, sont relégués dans un compte spécial.
- Au lieu de 3 milliards 247 millions, c’est 3 milliards 300 millions que nous devrions porter à nos dépenses générales, si nous voulions avoir un budget véritablement unifié.
- Quatre causes ont contribué et contribueront encore à accroître nos dépenses : l’indéfinie transformation de notre outillage de guerre, outillage infécond et destructeur et, concurremment, la réfection de notre outillage économique : ports, canaux, chemins de fer ; l’accroissement du service des pensions, conséquence fatale de l’augmentation de nos effectifs militaires ; et celui du service de l’instruction publique. Il faut prévoir que le budget des dépenses se trouvera encore accru d’ici à une vingtaine d’années d’un nouveau milliard.
- Aucune réforme fiscale ne venant enrayer le mouvement qui emporte la fortune de la France dans un accroissement indéfini de charges et toute l’ambition du parlement se bornant chaque année à mettre, tant bien que mal, les dépenses en équilibre avec les recettes, la discussion du budget se renferme dans le cadre d’une revue de fin d’année parlementaire, qui fournit aux descendants des Gaulois discoureurs l’occasion de passer au crible les actes de la politique générale du gouvernement et les menus détails de son administration. Le budget n’en reste pas moins ce qu’il est et le gouvernement aussi, car à cette époque de l’année le temps presse, et l’important c’est d’arrêter les dépenses et les recettes de l’année qui frappe à la porte, et de ne pas se mettre une crise ministérielle sur les bras.
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- Certes, la discussion du budget des colonies adonné l’impression que notre administration coloniale marche souvent au hasard et qu’il y règne beaucoup de désordre.
- Au Tonkin notamment, il y a une véritable confusion d’attributions entre le gouverneur général de l’Indo-Chine, et le sous-secrétaire d’Etat des colonies ; n’est-il pas surprenant en effet d’apprendre que le gouverneur général n’a pas le droit de nommer un maître d’école, sans en référer à Paris, et qu’il a été le maître d’accorder pour 300 000 fr. d’exemption de droits de douane à des négociants ?
- L’impression qui résulte de cette discussion, et l’impresion qui s’en dégage, eut été la même si le débat s’était produit en toute autre circonstance qu’à l’occasion du budget des colonies.
- Seule la discussion sur laproposition de M. C. Pelletan, tendant à la suppression de la taxe additionnelle de 10 0/0 votée en 1871, sur les tarifs de grande vitesse, a failli avoir sur le sort du budget, et même du gouvernement la plus grande influence.
- Des longues discussions sur les caisses d’épargne, sur les biens des congrégations, sur la proposition d’impôt sur le revenu, il ne reste que l’établissement d’un taux des caisses d’épargne plus conforme à la diminution graduelle de l’intérêt de l’argent ; et la promesse de préparer, l’année prochaine un projet de loi sur les associations et la réforme fiscale.
- Accidentellement la discussion prend un intérêt qui n’est pas emprunté à la question immédiatement en jeu. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, que la Quinine à l’occasion d’une motion tendant à subordonner l’émission de l’emprunt au vote des électeurs, a manifesté une fois de plus, par une majorité considérable (335 voix contre 46), son éloignement pour le referendum, instrument de la législation directe par le peuple qui doit prendre la place du parlementarisme actuel.
- Aucune discussion approfondie n’a d’ailleurs eu lieu sur cette question, pas plus lors du débat sur la proposition tendant à l’établissement du referendum municipal, proposé par un droitier M.de Meckau,que dans la circonstance actuelle,où la proposition a été repoussée comme étant inconstitutionnelle. L’application immédiate de ce système présenterait, il est vrai, plus d’inconvénients encore que d’avantages.
- Une période éducative est nécessaire. Le devoir de la démocratie tout entière est d’enlever aux Chambres tout pré-
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- texte d’écarter cette réforme sans discussion, en la faisant sienne; car, ainsi que l’a dit M. Godin: «Lorsque les représentants de la nation resteront soumis au jugement et au contrôle de leurs mandataires, la loi revêtira un caractère national et populaire qu’il lui serait impossible d’acquérir sans cette sanction. »
- La ratification des lois par le peuple, le renouvellement partiel et fréquent des corps élus, et tout d’abord, l’institution de l’unité de collège électoral avec scrutin de liste, tels sont les points principaux de la réforme qu’il est urgent de réaliser, si l’on veut mettre un terme aux conflits parlementaires, à l’influence occulte du gouvernement et des partis, à l’antagonisme plus âpre que jamais des intérêts locaux et des intérêts généraux, à l’impuissance législative.
- La majorité de la Chambre de 1889 est arrivée avec ce programme : ni emprunt, ni impôts nouveaux, des économies. Or nous avons déjà l’emprunt, ou quelque chose d’approchant ; nous allons avoir des taxes nouvelles, car l’alcool ne perdra rien pour attendre, s’il est permis de s’exprimer ainsi.
- Quant aux économies, il faut reconnaître que si la Chambre a épluché avec minutie les petites dépenses, elle ne s’est pas montrée impitoyable pour les grosses. Pour tailler dans le vif, il faudrait en avoir puisé dans le sentiment d'un ordre supérieur la fermeté nécessaire ; car cette fermeté est incompatible avec la préoccupation de concilier les intérêts généraux du pays avec les intérêts égoïstes d’une circonscription, à plus forte raison avec l’unique souci de ces intérêts. Pas plus, cependant, que sa répugnance pour les emprunts et les impôts nouveaux, qu’elle subit, et son goût pour les économies, qu’elle est impuissante à réaliser, on ne saurait contester à la Chambre sa pitié pour les faibles, sa sympathie pour les travailleurs.
- Ces deux sentiments se sont manifestés par le dépôt et l’élaboration d’un grand nombre de projets de loi concernant l’assistance publique, le sauvetage de l’enfance abandonnée ou coupable, l’hygiène publique, la salubrité et la sécurité des ateliers, la responsabilité des accidents du travail, le paiement des salaires, le travail des femmes, des enfants et finalement le travail des adultes.
- En ce qui concerne la législation du travail, alors que le Sénat se montre hésitant, claquemuré dans les vieilles formules de l’économie politique, et dressant contre la loi com-
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- plémentaire de l’imparfaite loi de 1884 sur les Syndicats, ce qu’il appelle le droit public;—la Chambre, en cette matière, paraît jusqu’à un certain point s’inspirer du sentiment qu’exprimait M. Gabriel, lorsque le député de Nancy, à l’occasion du débat sur le travail des enfants, déclarait que « l’industrie doit s’adapter aux conditions de la nature humaine, et non pas les conditions de la nature humaine aux exigences de l’industrie, les intérêts de l’humanité étant supérieurs aux conditions momentanées et passagères de l’industrie. »
- Si nous passons aux lois qui constituent le domaine de la mutualité nationale, nous constatons que l’œuvre est bien plus lente ici, car elle exige le concours du Trésor. En ne considérant que les services qui n’ont pas à attendre le vote d’une loi, qui sont en plein fonctionnement, on peut évaluer à 350 millions environ les dépenses des bureaux de bienfaisance, des administrations d’assistance publique dans les grands centres, des services hospitaliers, des pensions payées aux vieux fonctionnaires, des enfants abandonnés.
- Le budget national ne fournit qu’une faible partie des ressources nécessitées par ces divers services. Et cependant on a vu à propos des pensions de retraite, de quelques chapitres de l’assistance publique relatifs à l’enfance, avec quelle gêne se mouvait la Chambre emprisonnée dans un budget trop étroit. Or si l’on voulait établir, dans notre pays, le budget de la mutualité nationale d’après les dépenses faites au Familistère pour le fonctionnement de cette institution, il faudrait un milliard 800.000 francs.
- Et l’importance de cette somme ne dépasse pas les ressources de la richesse publique. En supprimant l’hérédité en ligne collatérale, en frappant les héritages en ligne directe et par testament d’un droit d’hérédité progressif et proportionnel, faible sur les petites successions, mais s’élevant jusqu’à 50 °[0 sur les fortunes dépassant cinq millions, l’État obtiendrait facilement un rendement moyen de 50 %•
- Où est la Chambre issue du scrutin d’arrondissement qui entreprendra cette réforme, que proposent d’excellents esprits comme H. Maret, Barodet, etc., que M. Godin proposait jadis, et que le Devoir a insçrit dans son programme ? et où est le Sénat issu du suffrage restreint qui la ratifierait ?
- Or, toute la législation ouvrière qu’on pourra édifier restera illusoire tant que, par l’institution de l’hérédité de l’État qui restituera au travail une partie des richesses qu’il a
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- créées, le travail ne jouira pas de droits indépendants de ceux du capital.
- Et c’est pourquoi dans la République du travail de M. Godin, ces trois réformes s’enchaînent dans leur ordre d’exécution : réforme du régime parlementaire et organisation vraie de la puissance sociale, mutualité nationale ou organisation du droit de vivre, organisation et émancipation du travail.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- L’ARBITRAGE PROFESSIONNEL Aux États-Unis'.
- Le consul général de la Grande-Bretagne à New-York attribue, en grande partie, l’amélioration des rapports entre patrons et ouvriers à deux causes :
- 1° Au principe de l’adoption de l’arbitrage sous une forme ou sous une autre ;
- 2° Au pouvoir conféré au comité de médiation de faire des enquêtes.
- Le comité (Board of médiation), dans son rapport à la législature, expose qu’il s’est constamment efforcé de provoquer des négociations directes entre les parties intéressées, en évitant toute intervention étrangère.
- A titre d’exemple, le consul général anglais rappelle les difficultés qui ont surgi dans l’industrie de la chaussure à Rochester. Cette industrie emploie 5,000 ouvriers de l’un et de l’autre sexe.
- Le travail fut interrompu pendant trois mois, mais le comité fit prévaloir le principe de l’arbitrage et le travail ne tarda pas à être repris.
- Le consul général anglais cite encore le cas de l’arrangement entre la Compagnie des Tramways de Brooklin et son personnel, intervenu en 1886, et qui renferme la clause suivante :
- « Tout différend ou toute difficulté s’élevant entre les parties devra être réglé par voie d’arbitrage.
- « La Compagnie aura le droit de choisir un arbitre et
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- les employés un autre arbitre ; si les deux arbitres désignés ne parviennent pas à se mettre d’accord, ils en désigeronnt un troisième, et la décision à laquelle ils s’arrêteront sera définitive et liera les parties.»
- L'arrangement qui précédé a été renouvelé d’année en année avec de légères modifications.
- En Belgique.
- Il y a quelque temps le conseil de l’indjastrie et du travail (Institution créée récemment en Belgique) se réunissait à Wa.smes, pour examiner les causes du conflit qui s’est élevé entre les patrons et les ouvriers.
- Les trois ouvriers qui font partie du conseil prirent la parole pour combattre le règlement ancien, remis récemment en vigueur et qui était la seule cause du conflit.
- Quelques patrons reconnurent le bien fondé des observations, des ouvriers. Ceux-ci ayant ajouté que si, avant six semaines, un nouveau règlement n’était pas élaboré, une nouvelle grève éclaterait, tous les membres du conseil résolurent alors d’un commun accord, de communiquer le procès-verbal de la séance au gouverneur de Hainaut, avec prière de convoquer, dans un délai rapproché, tous les conseils de l’industrie et du travail du bassin de Mons, afin de tâcher d’arriver à une solution du différend.
- Les conseils de l’industrie et du travail, dit l’article Ier de la loi de 16 août 1887, ont pour mission de délibérer sur les intérêts communs des patrons et des ouvriers, de prévenir et, au besoin, d’aplanir les différends qui peuvent naître entre eux.
- Ils fournissent aux patrons et aux ouvriers un moyen nouveau de faire connaître les besoins de leur industrie et d’indiquer les mesures qu’il conviendrait de prendre en ce qui la concerne.
- Les questions relatives aux habitations ouvrières, celles relatives à l’épargne, celles qui ont trait aux assurances, à la réglementation du travail des femmes et des enfants, la recherche des moyens propres ù remédier aux maux qu’entraîne l’abus des boissons alcooliques, tant au point de vue hygiénique qu’au point de vue économique, peuvent faire l’objet d’utiles discussions au sein des Conseils de l’industrie et du travail.
- Voici, ù titre d’exemple, la composition du conseil de l’in-
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- dustrie et du travail institué à Liège. Le conseil est composé de huit sections.
- Chacune d’elles comprend douze membres effectifs, et quatre membres suppléants à choisir moitié parmi les chefs d’industrie, moitié parmi les ouvriers appartenant aux industries ou métiers représentés par ces sections.
- En Angleterre
- A la suite des grèves des dockers et des ouvriers du gaz de Londres, la Chambre de commerce de cette ville chargea une commission prise en partie dans son sein, d’étudier les moyens les plus pratiques de régler les différends entre patrons et ouvriers, sans qu’il soit besoin de recourir à des fermetures d’ateliers, procédés coûteux toujours, souvent désastreux pour les ouvriers comme pour les patrons.
- La Commission, compôsée de sir John Lubbock de MM. Coustou, Samuel Montagu, Arnold Fors ter, Bouffon et Murray, s’adjoignit le cardinal Manning, le lord maire en fonctions et sir James Witehead, son prédécesseur. Le premier soin de la Commission fut de rédiger un programme provisoire, en tête duquel figurait la création d’un comité permanent-ayant pour mission de favoriser la formation de conseils de conciliation composés d’ouvriers et de patrons pris parmi les différents corps de métiers et les diverses industries de Londres.
- Mais le rôle du Comité ne se bornait pas là, il devenait un véritable tribunal de conciliation dans lequel figuraient les représentants des patrons et des ouvriers.
- Après de longues et sérieuses délibérations, la Commission a accepté les grandes lignes du programme provisoire et a minutieusement réglé le fonctionnement d’une organisation nouvelle dont voici les données générales.
- En cas de dissentiment entre les ouvriers d’un corps d’état et leurs patrons, le comité permanent invitera d’abord les parties à s’entendre à l’amiable, puis offrira sa médiation ou proposera des arbitres, le cas échéant, et fera, dans l’intervalle, tous ses efforts pour empêcher une grève. Ce n’est, toutefois, que sur le désir exprès des parties que le Comi té se constituera arbitre d’une querelle; son rôle principal sera de s’efforcer d’amener une entente à l’amiable, de guider les patrons comme les ouvriers dans le choix d’un arbitre, de faire de la conciliation, en un mot, mais non de juger.
- La première chose que fera le Comité permanent sera de
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- déférer les querelles qui lui seront soumises aux conseils de conciliation spéciaux, qui seront composés de patrons et d’ouvriers en nombre égal et élaboreront des règlements et des règles de procédure qui devront être adoptées par le Comité permanent. Ils seront représentés au Comité par deux délégués, un patron et un ouvrier.
- Quant au Comité permanent, voici comment il sera constitué; il comprendra d’abord : 1° douze membres représentant les capitalistes ou les industriels et commerçants employant des ouvriers, élus parle bureau de la Cliambre de Commerce ; 2° douze membres ouvriers élus par les travailleurs; 3° les représentants des conseils spéciaux.,
- A ces membres du Comité, on en adjoindra six autres, nommés par les premiers et choisis parmi les personnes qui, par leur expérience ou leur position, seront à même de donner un utile concours au Comité permanent; trois de ces membres seront élus par les représentants des patrons et trois par ceux des ouvriers.
- Enfin, il y aura, en outre, quatre membres spéciaux qui seront : le lord-maire ou un membre de la corporation de la Cité de Londres délégué par lui, le président du Conseil du comté de Londres ou un membre de cette assemblée délégué par lui, un représentant du Conseil des Trades Unions de Londres et un représentant de l’Association des travailleurs de Londres; ce dernier sera désigné par les membres ouvriers du Comité permanent.
- Au Familistère
- Un comité de conciliation est organisé dans l’Association. Son rôle est de chercher à régler tout différend qui peut surgir entre l’Association et ses membres, ou entre les membres mêmes de l’Association (Art. 117 des statuts.)
- Le comité de conciliation est composé de trois membres choisis dans les différents conseils de l’Association (Conseil de Gérance, Conseil de l’Industrie, Conseil du Familistère, Conseil de surveillance) et élus par tous les travailleurs, associés, sociétaires et participants. Les élections pour le comité de conciliation ont lieu au scrutin secret, chaque année, dans la première quinzaine d’août. Les membres sortants sont rééligibles. (Art. 69 et 70 du Règlement).
- Lorsque l’intervention du Comité n’a pu opérer la conciliation, les parties en désaccord sont invitées à ne point donner le scandale d’un procès entre membres d’une association fra-
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- ternelle, mais à nommer des arbitres chargés, par un compromis régulier, de trancher souverainement le compromis qui les divise.
- Le refus par un membre quelconque, associé, sociétaire ou participant, de se prêter à ces moyens d’arrangemeat amiable, peut devenir un motif d’exclusion. (Article 117 des statuts).
- Depuis sa constitution statutaire, soit depuis dix années, le Comité de conciliation qui est régulièrement nommé chaque année, n’a jamais eu l’occasion de siéger.
- QUESTION DE LA PAIX
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- CRÉATION D’UN BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- Nous avons maintes fois parlé, notamment à l’occasion du Congrès de Londres et du congrès de la Ligue internationale déjà Paix et de la liberté, de l’excellent projet de M. Frédéric Bajer, tendant à la création d’un bureau international de la paix.
- Nous avons insisté sur les services que pourrait rendre à la cause de l’arbitrage et de la paix, le bureau international projeté.
- Mais il est bon de revenir là dessus, et nous ne pouvons mieux faire à cet égard, que d’emprunter ce qui suit à une intéressante communication de M. Bajer. traduite par notre ami, M. Auguste Desmoulins.
- M. Bajer suppose le bureau en question établi, par exemple, à Berne, soutenu par un gouvernement libéral dans un État neutre en relations avec l’université locale, et il ajoute :
- « Il pourrait fournir aux sociétés de la paix des informations historiques et statistiques tellement autorisées qu’elles seconderaient puissamment le mouvement pacifique. Au fur et à mesure que les amis de la paix y enverront leurs œuvres et les sociétés toutes leurs publications, ce bureau deviendra le centre d’une littérature de la paix qui avec le temps, prendra l’importance d’un arsenal créé pour la guerre à la guerre. De la sorte, ce qui aurait été écrit dans un pays serait bientôt traduit et répandu chez les autres peuples
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- c( Grâce à l’action de ce bureau, les différentes sociétés pourraient coopérer et accroître la puissance de leur propagande, sans voir leur liberté en rien diminuée. Elles travailleraient souvent pour le même objet tout en suivant des voies différentes. Beaucoup d’entre elles craignent, et à bon droit, que si elles créaient entre elles une grabde Fédération— au cas où la chose serait possible— leur indépendance pourrait être compromise; mais cette indépendance ne court aucun risque si un bureau neutre est le pivot sur lequel toutes travaillent.
- « Par ces motifs, l’idée d’un Bureau international de la Paix devrait être appuyée énergiquement par toutes les sociétés de la paix qui désirent une coopération libre.
- « Si le bureau est destiné â effectuer quoi que ce soit d’important, il faudra qu’il rencontre un appui considérable. Il pourra commencer ses opérations sur une petite échelle, mais il aura besoin de grandes ressources pécuniaires, s’il doit être permanent et prêt en tous temps à seconder les efforts des amis de la paix. Une taxe volontaire établie de concert entre les différents pays serait mieux employée si elle était appliquée a cet objet d’intérêt universel qu’à tout autre. »
- Grâce à l’impulsion de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, toutes les sociétés sont aujourd’hui saisies de la question.
- On verra par le compte rendu de la dernière séance de la société de Paix et d’arbitrage du Familistère, que cette société, qui compte à son acquis le vaste pétionnement en faveur de l’arbitrage entrepris il y a quelques années, et bien d’autres pages marquantes dans l’histoire de la cause de la paix, a désigné M. Ch. Lemonnier, l’éminent président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, pour la représenter à une réunion provoquée par ce dernier, dans le but d’aviser aux moyens de constituer le bureau international de la paix.
- Assistaient à cette réunion les délégués des huit sociétés de la paix suivantes : « la Ligue internationale de la Paix et de la liberté, la Société française d’arbitrage entre nations, la Société de la paix perpétuelle par la justice internationale, l’International arbitration and peace association, l’Univer-sal Peace Union, l’Association pour la neutralisation du Danemark, la Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise, la Sociéta per la pace el l’arbitrazione (Union Lombarde). »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Les délégués présents, se sont prononcé, à l’unanimité pour une entente préalable avec le comité interparlementaire et les commissions parlementaires nationales de la paix, et ils ont décidé qu’il y avait lieu tout d’abord de soumettre aux représentants autorisés des diverses sociétés un appel fait en ce sens, afin qu’il puissent y apposer leurs signatures.
- Il y a lieu d’espérer que le bureau du comité interparlementaire et les bureaux des commissions parlementaires nationales s’empresseront d’entamer avec les délégués des sociétés une série de délibérations d’où pourra sortir définitivement, constitué le bureau international.
- CE QUE COUTENT LES GUERRES
- Un rapport de M. Camille Pelletan sur les causes et les éléments de la dette *de la France, rapport, distribué dernièrement à la Chambre, révèle quelques chiffres intéressants à noter :
- Les guerres faites et terminées sous le second empire ont coûté 2,560,000,0JO fr.; la guerre de 1870, engagée également par Napoléon III, 2,820,000,000 fr.—non compris l’indemnité payée à la Prusse, bien entendu.
- Les dépenses de réexpédition de Tunisie ont été de 12G millions; celles de l’expédition de Madagascar, 21 millions ; celle de la conquête du Tonkin, 270 millions.
- Depuis le premier Empire, conclut M. Pelletan,’les guerres ont coûté à la France plus de 16 milliards.
- Quant û la dette nationale, elle s’élève au total ù environ 30 milliards.
- C’est la dette la plus forte ; après vient celle de l’Angleterre, qui n’atteint pas 18 milliards.
- PAX HUMANTE ATI
- La Société hollandaise : Pax Humanitali, dont le Président est M. Eggelte et le secrétaire M. Schook, quoique fondée depuis moins de trois ans, a déjà beaucoup fait pour l’idée de pacification.
- Elle s’évertue à créer un enseignement qui développe entre les hommes des diverses nations des sentiments de mutuelle estime et de sincère fraternité, au lieu de celui qui résulte des exaspérations d’un patriotisme étroit.
- C’est ainsi qu’une section de cette Société, celle de Rotterdam, ayant appris qu’on devait célébrer dans plusieurs villes et villages de la Hollande de soi-disant fêtes commémoratives de la bataille de Waterloo, a protesté contre cette
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- célébration comme étant contraire au progrès de l’Humanité.
- « Quel est, disait très bien dans l’une de ses récentes publications la Société Pax Humanilaîi, le meilleur moyen d’apaiser une vieille querelle entre deux familles ? Faut-il raconter, à chaque occasion, à leurs jeunes membres les motifs de plainte que l’on a eus contre le père, l’aïeul, le bisaïeul, de la maison ennemie, ou ne vaut-il pas beaucoup mieux garder le silence à ce sujet ? Se taire, n’est-ce pas le meilleur moyen d’apaiser la querelle? Oui, sans doute. Et soit que les membres plus âgés de la famille aient obtenu gain de cause, soient qu'ils aient été lésés dans le différend, ce qu’il faut, c’est ne plus parler de rien. Pour pardonner, il n’est rien de tel que d’oublier.
- Et ce que nous disons des rapports de famille à famille doit s’entendre de ceux de commune ù commune, de province à province, de nation à nation. On évitera donc de formuler contre une autre ville, une autre province, une autre nation que la sienne des griefs'déjà formulés par les aïeux.
- Il est très désirable que les enfants ne soient instruits de ces griefs, des injustices commises et de la façon dont elles furent vengées, qu’après qu’ils aurontt appris à voir dans les populations d’autres cités et d’autres pays des collaborateurs au salut de l’Humanité. »
- Voilà certes un noble et beau langage et qui ne trouvera jamais assez d’échos parmi les peuples modernes.
- (La Paix).
- Les Hinschistes.
- L’incorporation des séminaristes ne résoud pas complètement la question de l’égalité du service militaire. Il y a dans le Midi; particulièrement dans les départements de l’Hérault et du Gard, une petite secte appelée religion blanche ou Hinschisme, du nom de sa fondatrice, Mme Hinsche. Cette secte refuse absolument de porter les armes. Quoique le nombre des soldats qu’elle fournit soit très petit, l’autorité militaire a toujours cherché à briser cette résistance, et, finalement, elle plaçait les soldats hinschistes dans des hôpitaux; mais, cette année, la question se posera avec une acuité particulière. Le nombre des hinschistes arrivés au régiment, cette année, est un peu plus grand que d’habitude, et il sera difficile de les traiter autrement que les séminaristes. Déjà, cependant, ils ont déclaré qu’ils ne porteraient pas les armes.
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- ASSOCIATION DES JEUNES AMIS DE LA PAIX
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- BULLETIN TRIMESTRIEL
- DE L’ASSOCIATION DES JEUNES AMIS DE LA PAIX.
- paraissant en février, mai, août, et novembre.
- Directeur : M. Ch. Toureille, 43, rue nationale, Nîmes, Gard.
- Nous signalons à l’attention de nos lecteurs cette intéressante publication. La modicité de son prix, cinquante centimes par an, et l’excellence de son but (Voir plus bas l'article du président de l'Association, M. J. Dumas-Faucher) éveilleront, chez tous les partisans de l’organisation de la paix et de l’arbitrage international, le vif désir de concourir au succès de la vaillante Association des jeunes amis de la paix en commençant par s’abonner à son Bulletin.
- Voici comment le président de l’association définit le but de ce nouvel organe de la paix :
- « Notre Bulletin paraît aujourd’hui pour la première fois.
- « Nous ne désirons en faire ni une revue, ni un journal. Une revue se consacre à des études critiques, or nous étudions sans encore critiquer. Un journal n’a d’intérêt que par ses informations, or nous paraîtrons trop rarement pour être une source de nouvelles.
- « Notre Bulletin sera Vorgane de notre Association.
- « Jusqu’à présent, l’activité de nos secrétaires paraissait suffire pour tenir nos amis au courant de notre développement ; aujourd’hui, le nombre de ces amis s'est accru : la correspondance ne saurait rester l’unique moyen de communication entre eux et nous.
- « La présente publication répond donc à un Desoin : elle servira de lien entre tous nos membres, renua,. compte des actes du Comité, annonçant les dons reçus, publiant les adhésions nouvelles, réchauffant le zèle, entretenant l’intérêt.
- « Nous nous rappellerons que, parmi nos amis, plusieurs n’ont pas le temps de se tenir au courant de la littérature pacifique : nous nous efforcerons de leur en analyser le contenu. D’autres ont besoin qu’on leur, fasse suivre la marche de nos idées à travers les évènements du jour; nous leur en résumerons chaque fois le mouvement en quelques lignes précises. Ce sera la reçue des revues, faite au point de vue spécial de notre propagande.
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- LE DEVOIR
- « Mais notre commission de rédaction n’absorbera pas toute la place : l’hospitalité de nos colonnes est largement offerte, dès à présent, à toutes les communications, à tous les travaux que nos lecteurs voudront bien nous envoyer (1). Il sera bon que nos rapports s’établissent sur un pied de réciprocité, et l'idéal que nous poursuivons serait de faire de ce Bulletinune correspondance agrandie, ouverte a toutes les bonnes volontés.
- « Nous comptons que tous les Membres de l’Association auront à cœur de nous faciliter la tâche entreprise, en nous envoyant leurs cotisations et en nous procurant de nouveaux abonnés. Ce n’est qu’à cette condition que notre petite feuille pourra vivre, notre action s’étendre et s’organiser. »
- J. Dumas-Faucher.
- Ajoutons que l’Association des Jeunes amis de la paix n’est pas une institution locale. Son siège est à Nîmes où elle a pris naissance, mais les membres de son comité se répartissent aujourd’hui à Paris, Lyon, Montpellier, Nîmes, Cette, Montauban.
- Avoir « sur divers points de la France, et en particulier dans les milieux universitaires, plusieurs foyers d’activité rattachés à un centre principal qui serait Paris, voilà l’idéal, » dit M. Henri Babut, vice-président de l’association, dans un remarquable article que nous regrettons de ne pouvoir reproduire in extenso.
- Oui, voilà l’idéal pour l’Association des Jeunes amis de la paix, et le Bulletin trimestriel peut grandement contribuer à sa réalisation ; aussi souhaitons-nous longue vie et prospérité à ce nouvel organe de la paix.
- (I) Est-il besoin d’ajouter qu’une place toute spéciale sera toujours faite dans ce bulletin aux communications des diverses sociétés de la Paix ?
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D*ARBITRAGE INTERNATIONAL 745
- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D'ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du Jeudi 12 Novembre 1890. Présidence de M. Bernardot.
- Sont présents au Bureau : MM. Locqueneux, vice-président.
- Doyen, Ail art,
- assesseurs
- »
- Sarrazin, secrétaire-trésorier
- M. Sarrazin donne lecture du procès-verbal de la réunion précédente lequel est adopté.
- Il fait connaître comme suit la situation numérique et la décomposition des membres de la société :
- Membres faisant partie de la société de Paix proprement dite du familistère . . . ................ 160
- Membres appartenant à la société de Libre Pensée
- de St-Quentin, adhérents.............................. 110
- Membres appartenant à la société de Propagande
- de Guise, adhérents.................................... 100
- Membres étrangers....................................... 13
- Total . 383
- Hommes . 349 } Habitant le familistère . 115
- Dames . . 34 \ ° En dehors du — . 268
- Total . 383
- Membres habitant la France................... 380 \
- la Corse. . l’Amérique. l’Espagne .
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- La situation financière de la société à la date du 30 octobre dernier est la suivante :
- 1° Déposé dans les caisses de l’association du
- Familistère, à la date du 30 novembre 1890. . . 431 92
- 2° Dans la caisse du Secrétaire-trésorier ... 27 40
- 31 Almanachs 1890, 30 à 0 10................ 3 »
- 1891, 217 à 0 20 . ' . . . . 43 40
- Total 505 72
- Dû à divers pour fournitures................. 11 »
- En avoir au 30 novembre 1890 ..... 494f 72e
- Conformément à l’article 10 des statuts, il est procédé au renouvellement de deux membres du bureau dont le mandat est expiré : MM. Sarrazin, secrétaire-trésorier,
- Doyen, assesseur.
- Par vote au bulletin secret, ces deux membres sont maintenus dans leurs fonctions pendant un an.
- M. le Président donne lecture d’un article du Journal « Les Droits des Travailleurs » du 5 octobre dernier, dans lequel la Société de Libre Pensée de St-Quentin exprime la vive satisfaction qu’elle a éprouvée de la visite faite au Familistère le 28 septembre dernier, et de l’accueil que lui a fait la société de Paix. Le compte-rendu de cette intéressante visite et réception ainsi que les divers discours prononcés ont paru dans « le Devoir » d’Octobre.
- Il informe l’assemblée de la mort de Madame Ransome, l’hôtesse, à Londres, des deux délégués de la société de Paix du Familistère au Congrès universel. M. Bernardot, rappelant combien nos délégués ont eu à se louer de l’amabilité, des bons procédés de cette excellente dame, dit qu’une lettre de condoléance a été adressée à M. Ransome.
- Consultée, l’assemblée décide l’envoi annuel à la Société française d’arbitrage entre nations, président M. Frédéric Passy, d’une somme de dix francs. M. Bernardot rappelle que cette société, à laquelle la nôtre a accordé son adhésion, nous envoie chaque semaine un numéro du journal « la Paix » relatant tout ce qui a trait au mouvement pacifique dans les deux Mondes. A ce sujet, il donne lecture de plusieurs articles fort intéressants insérés dans les nos des 16 septembre, 28 octobre et 11 novembre. Il cite aussi quelques extraits du bulletin de cette société pour janvier-juin 1890.
- L’Assemblée reçoit communication de la correspondance
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBTTRAGE INTERNATIONAL 747
- échangée pendant le mois, et notamment de celle relative à la création d’un bureau international permanent entre les diverses sociétés de Paix, les congrès annuels de la Paix, et les Conférences interparlementaires. Notre comité a délégué M. Charles Lemonnier, président de la Ligue 'internationale de la Paix et de la Liberté, pour représenter notre société, à Paris, dans les réunions ayant pour objet les préparations d’un projet d’organisation. M. Bernardot insiste tout particulièrement sur l’influence considérable que l’établissement de ce bureau permanent est appelé à exercer en faveur de la cause de la Paix.
- Parlant de la visite faite au Familistère par M. Yves Guyot, ministre des Travaux publics, le 18 octobre dernier, M. Bernardot donne à l’Assemblée communication du toast suivant qu’il a eu l’honneur de porter au banquet, à titre de Président de la société de Paix du Familistère :
- « La démocratie a ceci de supérieur sur tout, c’est que dans « un banquet comme celui-ci, la table d’honneur fait le tour « de la salle, parce que tous tant que nous sommes, Ministre « de la République ou simples ouvriers, nous sommes des « travailleurs qui marchons vers la liberté.
- « Je ne saurais oublier ici que j’ai l’honneur d’ètre président « d’une société de Paix et d’Arbitrage, et je ne saurais oublier « non plus que M. Yves Guyot a été l’un des organisateurs « du Congrès de 1889.
- « Certainement, l’un des plus grands titres de gloire des « hommes de la Révolution a été de faire la guerre non « pour la conquête, mais pour la défense du territoire et de « la liberté que menaçaient les hordes coalisées des représen-« tants du despotisme. Et si les grands hommes de la Con-« vention se sont vus obligés d’établir la Paix à coups de « canon, je souhaite que dans les siècles futurs la Répu-« blîque du Centenaire ait à son tour pour titre de gloire « d’avoir établi la Paix du Monde par l’arbitrage interna-« tional. »
- L’assemblée procède ensuite à la réception de plusieurs nouveaux membres que M. le Président félicite de leur adhésion à notre société, et la séance est levée à 9 h. 45.
- Le Secrétaire-Trésorier,
- E. Sarrazin.
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- MOUVEMENT FEMININ
- LE DROIT DES FEMMES DEVANT LA MAGISTRATURE
- Le Devoir reproduisait dernièrement dans sa Chronique parlementaire les principaux passages du discours, quelque peu socialiste, prononcé à l’occasion de la rentrée des Cours et tribunaux par un magistrat, M. Sarrut, sur l’œuvre sociale de la République.
- Un autre magistrat, M. Vainker, avocat général à la cour de Poitiers, ayant également à prononcer le discours de rentrée, avait pris pour sujet : Le droit des femmes au Congrès de 1889.
- Ce discours est conçu dans l’esprit le plus libéral et renferme, çà et là, une vigoureuse critique des dispositions du code qui placent les femmes dans un état d’infériorité à l’égard de l’homme.
- Après avoir dépeint en traits éloquents la situation sociale de la femme à travers les siècles, M. Vainker caractérise de la manière suivante la situation faite aux femmes par la législation en vigueur :
- Il faut rendre au législateur la justice qui lui est due. Le principe de l’égalité des sexes est une conquête consacrée par les lois de la Révolution. En supprimant les droits d’ai-nesse et de masculinité, la loi du 15 avril 1791 donne à tous les enfanls, quel que soit leur sexe, des droits égaux dans la famille et assure entre eux tous le partage du patrimoine paternel. Le code civil confirme sur ce point l’œuvre de l’assemblée constituante, et la complète en prohibant les substitutions et en abolissant l’usage des renonciations aux suc-sessions futures ; puis, en même temps qu’il donne aux femmes libres la capacité de recevoir, il leur donne la capacité de disposer.
- C’est l’égalité conquise après vingt siècles de lutte. Cette égalité « qui nous semble aujourd’hui un axiome de raison et de justice » dit M. Gide, suffirait, ajoute M. Laboulaye, « pour assurer la gloire des codes modernes ».
- Il faut donc dire que,* sous nos lois, la fille majeure jouit
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- MOUVEMENT FEMININ
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- des mêmes droits que l’homme majeur. Elle peut disposer de sa personne et de ses biens, se marier à sa guise, quitter sa famille ; elle peut contracter, acheter, vendre, donner, comparaître en justice. Plus de sénatus consulte Velleien qui l’empêche de s’obliger. Veuve, elle est investie de la puissance domestique que la loi romaine lui a toujours refusée; mère en dehors du mariage, elle a le libre exercice du pouvoir maternel.
- Quelques dispositions du code civil, sont, il est vrai, la violation de ce principe. Ainsi, la femme qui peut aujourd’hui témoigner en justice, ne peut être témoin instrumentaire dans un acte authentique ; la femme qui peut dicter comme déclarante un acte de l’état-civil, ne peut y figurer comme témoin, et la générale Delelée ne signerait plus l’acte de naissance de Victor Hugo; la femme tutrice de son mari interdit ou de ses enfants, ne peut l’être de son frère, de ses sœurs; enfin on lui ferme la porte des conseils de famille où sa bonté naturelle et son dévoùment devraient lui assurer la première place. Ces dispositions sont, non sans raison, l’objet des attaques ardentes des femmes, mais n’eu sont pas moins, — leur caractère contradictoire en est la meilleure preuve,— des exceptions, oubliées dans notre code ou rétablies sous l’infiuence latente des préjugés anciens. Ces exceptions confirment le principe d’égalité, loin de le détruire : distinc-tton capitale, car, la capacité de la femme devient la règle, à défaut de texte contraire « Les femmes, dit M. Demante, ont les mêmes droits civils et publics que les hommes du moment qu’ils ne leur sont pas enlevés par une loi. » C’est donc, à notre avis, une erreur absolue que de déduire de nos lois un état général d’incapacité de la femme ainsi que paraît l’avoir fait en 1888, dans une affaire retentissante, M. le procureur général près la cour de Bruxelles.
- Ces dispositions exceptionnelles ne sont d’ailleurs plus guère défendues par personne et ne tarderont pas à disparaître. Les Chambres italiennes ont ouvert la brèche par une loi de 1878. Des projets tendant à leur suppression sont actuellement soumis aux délibérations du parlement français et ne peuvent qu’y recevoir un accueil favorable. Le vœu du Congrès sera donc exaucé dans sa première partie, et l’égalité des sexes devant la loi civile sera parfaite, hors mariage du moins.
- Après s’être préoccupé de la situation des femmes non mariées, M. Vainker examine celle qui est faite par le code
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- aux épouses et aux mères ; il parle ensuite de la question de la femme avocat, et enfin de l’accession des femmes aux droits politiques. La partie de ce discours qui vise la situation faite par le code, aux femmes mariées, est peut-être plus hardie encore que la première, bien que l’orateur montre parfois une certaine hésitation à conclure dans un sens logique.
- M. Vainker veut bien qu’on raye de notre code comme l’ont fait les Italiens, le mot Obéissance, mot brutal, et d’ailleurs inutile. La femme, dit-il, ne doit être ni esclave, ni servante, mais il admet qu’elle reste subordonnée à l’époux.
- C’est une contradiction qui n’empêche pas l’orateur de signaler avec autorité, en les présentant dans un relief saisissant, celles qui fourmillent dans le code.
- La loi, dit-il, ne se contredit-elle pas elle-même quand, après avoir reconnu à la femme le titre et les droits de propriétaire, elle la dépouille du droit de disposer de sa propriété? fille, elle peut tout; mariée, elle ne peut rien. Veuve, tout change encore ; elle passe, sans transition, sans préparation, d’une dépendance absolue, à une liberté complète. Présumée ignorante et incapable hier, on la lance aujourd’hui, au milieu de ses larmes, dans tous les embarras et les difficultés d’une liquidation, en présence, peut-être d’héritiers avides et de créanciers exigeants !
- N’est-il pas illogique que la femme, tutrice de son mari interdit, jouisse de droits plus étendus sur les biens de celui-ci que sur ses biens propres.
- Comprend-on que, séparée de biens, elle ne puisse signer un contrat sans l’autorisation de l’homme qui a compromis sa dot ? que séparée de corps, enfin, elle ne puisse vendre une action de chemin de fer ni réclamer un droit personnel sans un visa, sans un passeport de celui dont elle vient de faire proclamer et publier l’indignité ?
- Le nouveau code italien a mis fin à ces contradictions. Son art. 125 rend à la femme sa capacité entière quand le mari est absent, interdit, mineur ou séparé. Il lui rend enfin la faculté de plaider libre nent en ce qui touche ses para-phernaux.
- En Danemark, une loi récente donne à la femme mariée la libre disposition du produit de son industrie personnelle. En Suède, de 1874 à 1884, des ordonnances ont grandement
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- diminué les pouvoirs du mari.
- En France, un premier pas a été fait dans cette voie en 1881. Un article de la loi sur les caisses d’épargne postale, permet à la femme mariée de déposer des fonds sans autorisation et de les retirer s’il n’y a point opposition du mari. Enfin, MM. Glasson et Jalabert, professeurs à la Faculté de droit de Paris, ont élaboré une proposition qui a inspiré le projet de loi déposé le 22 juillet dernier sur le bureau de la Chambre, par MM. Jordan et Dupuy. Aux termes de ce projet, la femme peut, lorsque les intérêts du ménage sont mis en péril par l’inconduite du mari, obtenir du juge de paix le droit de disposer elle-même du produit de son travail et obtenir même, en cas d’abandon, l’autorisation de saisir et de toucher une partie des salaires de son mari.
- Il faut ardemment souhaiter que nos législateurs trouvent le temps de voter cette loi bienfaisante.
- Ces réformes seront bien modestes à côté de celles qui ont été réalisées en Amérique et en Angleterre. Aux États-Unis, la femme mariée a la libre disposition de ses gains et de tous ses biens, à l’exception de ses immeubles. En Angleterre, le bill de 1882 a réalisé d’une façon plus absolue encore l’égalité des droits et des devoirs des époux. La femme y est maîtresse de tous ses biens, même de ses immeubles. Sa capacité juridique n’est soumise à aucune restriction. C’est la séparation complète des intérêts. La séparation de biens est maintenant, ainsi, le régime légal du mariage en Italie.
- A côté de la séparation des inté rêts, on peut enfin imaginer la communauté complète des intérêts. C’est le système que le Portugal a adopté en 1880; c’est celui que propose M. Léon Richer. I’apôtre courageux de la cause des femmes; les époux ne pourront agir l’un sans l’autre; le mari, pas plus que la femme, ne pourra disposer de ses biens personnels sans le concours de l’autre conjoint. C’est l'association des intérêts en même temps que l’union des âmes. On ne peut rêver un idéal plus élevé du mariage.
- Dans la partie de son discours qui est relative à la femme avocat, M. Vainker examine la question sous ses deux aspects juridique et social, et se prononce nettement pour l’admission de la femme au barreau.
- La partie juridique de son argumentation est la réfutation très serrée des considérants des arrêts de la cour de Turin et de celle de Bruxelles dont nous avons eu déjà l’occasio
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- d’entretenir nos lecteurs ;
- Au point de vue social, M. Vainker s’exprime ainsi :
- Nos facultés accueillent les femmes; elles sont admises aux examens, elles reçoivent des diplômes. Peut-on, sans violer l’équité, sans hypocrisie même,- leur refuser l’usage des armes que l’on met entre leurs mains ?
- Après avoir rappelé que des courtisanes grecques plaidaient, que des romaines se sont illustrées au forum, qu’à toute époque et même dans notre France, sous l’influence des usages féodaux, les femmes ont plaidé pour elles et parfois pour autrui. M. Vainker conclut ainsi :
- Les moeurs sont donc changeantes et se modifient chaque jour. Les cours de Turin et de Bruxelles semblent l’avoir oublié. Leurs arguments, s’ils étaient concluants, atteindraient la femme commerçante comme la femme fonctionnaire, la femme industrielle comme la femme médecin. C’est donc l’expérience quotidienne de la vie qui infirme leurs considérants. Chaque jour, en effet, sous nos yeux, les femmes s’acquittent à merveille des fonctions publiques qui leur sont confiées; les services rendus par les femmes médecins ne sont plus contestés par qui a quelque souci de la pudeur. En Angleterre, elles professent dans les Universités et dirigent des hôpitaux ; aux États-Unis, 3,000 femmes exercent la médecine ; près de 600 plaident. La plupart sont mariées et mères de famille. Que devient alors l’argument des magistrats belges? Faut-il dire encore : Vérité au delà, erreur en deçà? Non, car c’est partout que se fait sentir l’influence de la femme. Les femmes étaient nombreuses au Congrès médical de Berlin, et M. Léveillé écrivait, il y a quelques semaines, de Saint-Pétersbourg : « Les femmes heureusement viennent de plus en plus au Congrès pénitentiaire ; elles assistent discrètes, attentives, à nos séances, et parfois, l’une d’elles, si elle l’ose, jette dans le débat une phrase rapide qui fait réfléchir les savants et trouble dans leurs opinions traditionnelles les docteurs. »
- Je sais bien qu’en dépit de tout, les esprits timorés, admirateurs du passé, pour qui toute nouveauté est scandale, à qui l’habitude des yeux tient lieu d’argument, se récrieront encore et protesteront longtemps contre ces innovations qu’ils qualifient de ridicules, si ce n’est pas de subversi ves.Que leur répondre, si ce n’est comme le fait quelque part M, Cherbu-liez : C’est l’éternelle histoire du premier qui vit un chameau
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- NÉCROLOGIE
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- et un Persan.Est-il possible d’être Persan? Comment s’y prend t-on pour être chameau ? Cela n’empêche pas qu’il y ait en ce monde des Persans et des chameaux et qu’ils ne trouvent fort naturel d’y être.
- NÉCROLOGIE
- Au moment de mettre sous presse, nous lisons dans « Le Temps » l’annonce de la mort du docteur de Paepe, et nous nous associons de tout cœur à la douleur de ses amis.
- Voici l’annonce du « Temps : »
- Bruxelles, 19 décembre, midi.
- On nous télégraphie de Cannes la mort du docteur César de Paepe, socialiste belge, le principal théoricien collectiviste du parti ouvrier belge.
- Le docteur de Paepe était une physionomie intéressante du socialisme. Il avait, à force de sacrifices et d’efforts, réussi à faire ses études médicales tout en gagnant son pain par le travail manuel, et il avait perdu sa santé dans cette lutte trop dure. Il avait fait partie de l’Association internationale dès ses débuts.
- A la réunion du parti ouvrier à Bruxelles, cet automne, l’assistance lui donna une preuve de considération en s’abstenant de fumer par égard pour ses poumons malades. La réunion des étudiants préoccupés des questions sociales, où se rencontraient l’autre jour des cléricaux de Louvain, avec de jeunes libéraux de Liège et Bruxelles, lui envoya à l’unanimité un télégramme de sympathie, à Cannes, où il était allé mourir, grâce à l’assistance généreuse de quelques amis.
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- GRAND-PÈRE
- (suite)
- — Heureusement, dit mon grand-père d’un ton conciliant, que notre affaire n’est pas si grave. »
- — Tout à coup, sans que rien eût pu faire prévoir ce coup de théâtre, Brigitte jeta sa botte de poireaux sur la table d’ardoise avec une énergie surprenante, se précipita sur moi, m’arracha des bras de mon grand-père, et se mit à m’embrasser impétueusement. Dans les intervalles des embrassades, elle répétait alternativement : « Je ne suis pas un chien sans coeur !» et : « Ça m’avait tapé sur les nerfs ! »
- Un peu effrayé d’abord de la brusquerie de son attaque, je finis par me laisser faire sans résistance, et même je m’enhardis jusqu’à l’embrasser à mon tour. Jusqu’à ce jour-là, j’avais cru que Brigitte ne m’aimait pas et qu’elle me supportait uniquement à cause de mon grand-père. Honteuse sans doute de sa faiblesse, elle me rejeta à mon grand-père aussi brusquement qu’elle m’avait enlevé. Ayant redressé son bonnet, qui était un peu de travers, elle ramassa ses poireaux très méthodiquement, et dit, avec le calme d’une personne qui n’aurait jamais connu que de nom les émotions humaines : « Tout ça ne nous apprend pas ce que tu es devenu, enfant prodigue ! »
- Grand-père lui dit malicieusement : « Si tu avais commencé par là, il y a longtemps que nous le saurions. »
- Brigitte, toujours prompte à la riposte, lui répliqua : « Il y a encore bien plus longtemps que nous le saurions, si vous n’aviez pas tant bavardé. En débitiez-vous, en débitiez-vous ! J’avais beau rôder autour de la tonnelle, tousser, crier après Muguette : vous ne vous occupiez pas plus de moi que si j’avais été un pauvre chien ; et encore un pauvre chien, vous vous en seriez occupé, tandis que moi, j’ai été obligée, pour me donner une contenance, d’arracher des poireaux dont je n’avais que faire. Oh! ils ne seront pas perdus pour cela, soyez tranquille; nous les mangerons à la sauce blan-
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- che, comme des asperges ! C’est une idée cela, à moins que... Bref, petit Paul, où étais-lu ce matin ? »
- CHAPITRE XI
- Une grande émotion. — Souvenirs du bon vieux temps.
- Je racontai mes angoisses de la veille, le trouble de mes idées, la résolution que j’avais prise au milieu de la nuit, mon escapade du matin, et mon entrevue avec Camus.
- Brigitte s’était assise, pour écouter plus à son aise, et tout le temps que je parlai, elle échangea des regards avec mon grand-père. A un certain moment, elle jeta encore ses poireaux sur la table, et je crus qu’elle allait de nouveau fondre sur moi. Elle se contenta de tirer son mouchoir et de se moucher bruyamment, en détournant un peu la tête. Grand-père avait mis son coude sur la table de marbre et sa main sur ses yeux, parce que le soleil le gênait.
- « Hum ! fit Brigitte quand j’eus terminé mon récit. Monsieur, ajouta-t-elle, voulez-vous bien dire ce que vous pensez de tout ça; moi, j’ai mon idée, mais je ne voudrais pas parler à l’encontre de la vôtre. Ce n’est pas moi le grand-père, c’est vous. »
- Ainsi autorisé à prendre la parole, grand-père attira ma main dans les siennes et dit : « L’idée de mon petit garçon a quelque chose de franc et de généreux qui me plaît beaucoup.
- — Moi de même, dit Brigitte avec condescendance ; ça sort du commun, ça ne viendrait pas à tout le monde.
- — Seulement,., reprit mon grand-père.
- — Allez-y hardiment, monsieur, je devine déjà que vous pensez comme moi.
- — Seulement, à l’avenir, quand il aura pris une résolution un peu grave, comme celle-là, il fera bien de consulter son grand-père.
- — Rapport à l’inquiétude, médit Brigitte en levant l’index.
- — Rapport à l’inquiétude, continua mon grand-père en souriant, et puis aussi rapport au danger. Par exemple, si Camus avait été un brutal, au lieu d’être un brave garçon, capable de sentiments généreux... »
- Brigitte donna sur la table d’ardoise un grand coup avec sa botte de poireaux.
- « D’accord jusqu’au bout ! s’écria-t-elle d’un air radieux. D’accord jusqu’au bout, ça ne nous arrive pas tous les jours
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- LE DEVOIR
- mais c’est peut-être autant de ma faute que de la vôtre. Monsieur, je pense, comme vous, que ce Camus-là n’est pas le premier venu. P a.tte-à-ressort est un drôle de nom, et celui qui l’a inventé devait être plus méchant que bête. Dans tous les cas, petit Paul, ce n’est pas bon genre... Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Où en étais-je ? Ah ! tu peux lui dire de ma part que s’il veut venir jouer chez nous, ce n’est pas moi qui le mettrai à la porte, au contraire.
- — Ni moi non plus, dit mon grand-père; seulement, petit Paul lui fera son invitation un peu plus tard.
- — Pourquoi pas tout de suite ? demanda Brigitte d’un air surpris.
- — D’après ce que Paul nous a raconté, il est facile de voir que Camus est fier.
- Nous le sommes aussi! repartit Brigitte en imprimant à son bonnet une sorte de vibration belliqueuse.
- — Raison de plus, si nous sommes fiers, pour ne pas nous exposer à un refus.
- — Je ne'suis pas curieuse, mais je voudrais bien voir ça. Un refus ! Mais, monsieur, si fier qu’il soit, Camus, après tout, n’est que le fils d’un simple jardinier.
- — Mon père était fils d’un simple porte-balle.
- — Oh ! ce n’est pas la même chose, » riposta Brigitte en secouant la tête d’un air profond. Brigitte venait d’employer là un argument dont se servent volontiers les enfants et les ignorants quand ils sont à court de raisons. Je l’employais souvent moi-même. Pour la première fois, je m’aperçus que cette petite phrase, avec son air de mystérieuse profondeur, ne signifie absolument rien.
- Je suppose que si je fis cette découverte, c’est parce que j’étais pour le moment dans le courant des idées de mon grand-père et que je pensais absolument comme lui sur le compte de Camus.
- En refusant d’accepter mon amitié que je lui offrais un peu à l’étourdie, il avait certainement blessé mop petit amour-propre ; en même temps il m’avait inspiré du respect pour son caractère avec un vif désir de gagner son amitié.
- Grand-père, toujours conciliant, dit à Brigitte : « A tort ou à raison, Camus est fier. Avec une franchise que j’approuve, et que mon petit Paul approuve aussi, j’en suis sûr, il lui a déclaré qu’il consentait à être pour lui un bon camarade, mais qu’il ne pouvait pas devenir son ami de but en blanc. Cela prouve qu’il sent le prix de son amitié; cela prouve aussi que quand il la donne il ne la retire pas facilement. »
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- GRAND-PÈRE
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- Brigitte avoua qu’il y avait du vrai là-dedans, et moi je pensai que mon grand-père avait cent mille fois raison.
- « Les gens fiers, reprit mon grand-père, ne vont pas partout où on les appelle; ils n’acceptent d’invitations que de leurs amis. Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que mon petit Paul arrive à mériter l’amitié de Camus.
- — Il va peut-être lui faire la cour, à cette heure ! s’écria Brigitte en me regardant avec pitié.
- — Je serais le premier à le lui défendre, s’il s’en avisait. Mais il ne s’en avisera pas, parce que je vois poindre dans sa petite cervelle et dans son petit cœur des idées et des sentiments qui suffiraient à l’en détourner. Brigitte, je commence à croire que nous ferons de ce petit homme un vrai Jousserand. Les gens que l’on gagne en leur faisant la cour peuvent devenir des protecteurs, jamais des amis. Pour être l’ami de quelqu’un, il faut tâcher de ressembler à ce quelqu’un-]à ; qui se ressemble s’assemble. Lorsque notre petit Paul aura arraché brin à brin, comme de mauvaises herbes, les petits défauts qui gâtent encore ses bonnes qualités, et empêchent quelquefois qu’on ne les aperçoive,Camus sera le premier à lui tendre la main. Alors nous inviterons Camus, et Camus viendra chez nous ; jusque-là, tenons-nous tranquilles, un refus de sa part rendrait bien plus difficile la tâche de notre petit garçon. »
- A moins d’être profond philosophe ou un chrétien parfait, on n’aime jamais à entendre parler de ses défauts, même par ses amis les plus éprouvés, même de la façon la plus bienveillante. Comme il s’en fallait de beaucoup que je fusse un profond philosophe ou un chrétien parfait, je ne pus m’empêcher de faire la grimace en distinguant le breuvage où mon grand-père avait si sagement mélangé le miel et l’absinthe.
- suivre.)
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Novembre 1890.
- Naissances :
- 1erNovembre.— Lardier Émile-Julien, fils de Lardier Romain
- et de Langlois Léonie.
- 3 — Lardier Alfred, fils de Lardier Prosper et Hennequin Marie. de
- 17 — Drouin Marcel, fils de Drouin Francis et Lesur Anna. de
- 18 — Léguiller Germaine, fille de Léguiller Louis et de Blondelle Marie.
- 27 — Coze Gabrielle, fille de Coze Édouard et Damiens Caroline. de
- Décès :
- 9 Novembre.—Mme Garbe-Dahy, âgée de 30 ans.
- 14 — Maillet Clovis, âgé de 45 ans.
- 15 — Garbe Charles, âgé de 2 mois.
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- Table des matières du tome quatorzième 759
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME QUATORZIÈME
- ANNÉE 1890
- Comme Van dernier, nous avons observé dans cette table les principales divisions de matières auxquelles nos lecteurs sont accoutumés, et nous avons fait venir ces divisions dans Vordre où chaque numéro les présente généralement.
- MANUSCRITS DE J.-B. ANDRÉ GODIN
- Activité (L’) dans la matière........................... I
- A nos lecteurs..........................................257
- Cerveau et facultés de l’être humain...............449, 641
- Chaleur et lumière, Force et mouvement .... 65, itd
- Facultés humaines (tableau général et analyse des) 419,641,
- [G46, 705.
- Vie animale...................'.................... 321,385
- Vie et substance........................................193
- Vie organique végétale..................................259
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Conférence de Berlin....................... 95,166, 168, 205
- Conflits économiques. Heurts sociaux ...... 577
- Congrès de Marseille,sociétés coopératives de consommation659
- Enquêtes sur le travail..................................681
- Équivalents (les) de la réduction des heures de travail 393
- Essai restreint. Une proposition.........................461
- Familistère de Guise et critiques de la Revue des deux Mondes 78
- Familistère de Guise et Finance nouvelle.................461
- Grève (La) d’Australie...................................713
- Habitation (F)..................................8, 73, 142
- Intérêt (F) personnel au service du bien général . . 51
- Législation internationale du travail . . . 95, 166, 168, 205
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- 760 LE DEVOIR
- Question (la) ouvrière..................................266
- République coopérative..................................655
- République du travail...................................218
- Solution (une)....................'.................329
- Trades-Unions (les). ...................................533
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans l’Association ..........................502
- Arbitrage professionnel.................................738
- Assemblée générale ordinaire............................585
- Assurances mutuelles (Mouvement des) 63, 127, 191, 255,319, 383, 447, 511, 575.
- Avis aux personnes désireuses de visiter le Familistère
- de Guise........................................... 704
- Comité de conciliation..................................503
- Conseil de Gérance. 604
- Conseil de surveillance.................................603
- Écoles................................................ 430
- État-civil du Familistère 64, 128, 192, 256, 320, 384, 448, 512,
- [576, 640, 758.
- Familistère de Guise et la presse .... 240, 279, 461,607
- Familistère de Laeken (Belgique). ........ 513
- Fête de l’Enfance à Guise et à Laeken...................513
- Fête du Travail....................................... 275
- Hommage à J. - B. André Godin par la Société de Libre-
- Pensée de Saint-Quentin ...........................630
- Inauguration du Familistère de Laeken...................513
- Ministre des Travaux publics au Familistère de Guise . 615
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail............................... 94, 280
- Arbitrage et désarmement................................225
- Arbitrage professionnel................................ 223
- Assistance dans les campagnes ..........................224
- Bilan des travaux accomplis par la législature dont les
- pouvoirs ont expiré eu 1890......................... 20
- Budget........................................... 162, 729
- Caisses d’épargne.................................. . 347
- Chambres consultatives d’agriculture.................... 91
- Commissions parlementaires......................... 83, 728
- Conférence de Berlin . . . ‘ *........... . 166,205
- Conseils de prudhommes . . 166
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- TABLE DÈS MATIÈRES DU TOME QUATORZIÈME 761
- Coopération ........................................ . 348
- Crédit agricole.........................................283
- Déclarations ministérielles. . 164
- Enquête ouvrière .............................. 344, 681
- Expéditions coloniales, Dahomey.........................161
- Groupes parlementaires ou techniques ...... 24
- Hérédité de l’État......................................680
- Impôt.................................................. 469
- Lenteurs parlementaires......................... 4le, 676
- Libre échange et protectionnisme................ . 83
- Livrets d’ouvriers.................................. 94,410
- Ministère du travail....................................222
- Monts de piété........................................ 347
- Ordre du jour (1’)......................................543
- Pensions de retraite....................................340
- Poutre (la) et la paille.............................. 676
- Propositions de loi soumises à la législature élue
- en 1890 ............................................. 21
- Réforme électorale......................................159
- Réforme judiciaire .....................................338
- Réforme parlementaire............................. 541, 728
- Réformes sociales.......................................733
- Réglementation du travail............... 281, 346, 347, 416
- Représentation du travail et des intérêts. . . 91, 223, 416
- Rentrée des cours et tribunaux..........................610
- Réunions plénières...................................... 93
- Sécurité des ouvriers et salubrité des établissements
- industriels.........................................346
- Socialisme et parlementarisme...........................540
- Syndicats ouvriers..................................... 280
- Traités de commerce . . . . . . .... . . . 83
- Travail des enfants et des femmes .... 225, 282, 416
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Afrique
- Conflit anglo-portugais................................ 33
- Contre l’esclavage.......................................551
- Allemagne
- Châtiments corporels....................................289
- Congrès socialistes............................... 482, 621
- Élections...........................................29, 171
- Grèves (répression).....................................421
- Manufacture d’armes de Spandau...........................482
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- 762 LE DEVOIR
- Mines royales de Sarrebruck..............................481
- Ouvriers mineurs (revendications)........................ 29
- Programme socialiste.....................................288
- Protection des travailleurs. Projet impérial.............287
- Retraite de M. de Bismark.............................172
- Socialisme et militarisme.............................483
- Amérique centrale
- Congrès de San-Salvador. . ..............................174
- Australie
- Fête des huit heures........... . . . ................419
- Autriche-Hongrie
- Caisses de secours aux malades. .........................689
- Coopération en Hongrie...................................293
- Grève..............................................• 230
- Programme démocratique...................................293
- Tarifs par zones.........................................420
- Zollverein européen.................................. . 550
- Belgique
- Arbitrage professionnel..................................736
- Congrès ouvrier..........................................549
- Démocratie belge.........................................687
- Libre échange............................................173
- Ouvriers mineurs (grèves)................................ 29
- Sociétés de secours mntuels..............................228
- Suffrage universel (manifestations)............. 483, 687
- Brésil
- Constitution (Nouvelle)..................................484
- Élections.......................................... 32, 553
- États-Unis du Brésil.....................................108
- Bulgarie
- Associations coopératives ...............................174
- Espagne
- Suffrage universel.......................................229
- États Unis d’Amérique
- Arbitrage professionnel..................................735
- Chevaliers du travail....................................295
- Expérience communiste................................... 294
- Ferme-modèle............................................ 690
- Population des grandes villes......................... 691
- Salaires.................................................554
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-
- TABLE DES MATIERES DU'TOME QUATORZIÈME 763
- France
- Arbitrage professionnel.................................. 738
- Budget du malheur. . . ...................................515
- Caisses d’épargne.........................................685
- Camille Desmoulins (Statue érigée à Guise)................615
- Centenaire de la fédération...............................417
- Chemins de fer et roulage.................................687
- Conditions du travail............................... 547, 681
- Conditions de l’habitation.......................... . 546
- Congrès de Marseille (Sociétés coopératives de consommation) .........................................681
- Congrès socialistes ouvriers........................ 548, 620
- Employés (Les)............................................418
- Emprunts..................................................227
- Entretien du soldat..................................... 686
- Grèves (Les)..............................................618
- Heures de travail................................... 285, 419
- Hôpital cantonal (Le premier).............................620
- Ligue des consommateurs. Exemple à suivre. ... 481
- Ligue nationale de la prévoyance et de la mutualité . . 417
- Ministère (Le) et la question économique..................102
- Ministre des travaux publics au Familistère .... 615
- Mutualisme et coopération.................................418
- Offres et demandes d’emplois administratifs .... 228
- Professions......................................... . 286
- Question commerciale (La)................................. 26
- Sociétés coopératives de consommation. Congrès de
- Marseille . . . . •...................................681
- Société coopérative de production. Le travail.............285
- Sociétés de secours mutuels...............................685
- Syndicats de communes.................................... 549
- Syndicats professionnels .................................227
- Hollande
- Fédération de sociétés coopératives.......................292
- Iles Britanniques
- Arbitrage professionnel...............'...............737
- Congrès des sociétés coopératives.........................351
- Discours du trône.........................................107
- Famine en Irlande.........................................552
- Pairie héréditaire........................................172
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- 764
- LE DEVOIR
- Italie
- Accidents du travail......................................173
- Colonies agricoles........................................106
- Nouveau code.............................................. 28
- Tarifs différentiels (suppression)........................ 27
- Japon
- Instruction publique......................................175
- Nouvelle loi électorale. . ..............................293
- Régime représentatif......................................485
- Portugal
- Participation dans les établissements de l’État , . . 290
- Réaction..................................................229
- Russie
- Réglementation du travail.................................421
- Russification des provinces Baltiques..................... 31
- Transsibérien.............................................689
- Suisse
- Assurance obligatoire.....................................291
- Extradition (Loi sur T).............•.................421
- Monopole des alcools...................................... 28
- Union des sociétés coopératives...........................106
- Tous pays
- Ce que coûtent les esclaves...............................296
- Ligue internationale de l’enseignement....................691
- Manifestation du Ie1' mai.................................231
- Participation aux bénéfices...............................480
- Production du sel.........................................692
- Statistique des langues...................................691
- LA COOPÉRATION
- Congrès de Marseille. Sociétés coopératives de consommation ........................................ 472, 622,659
- Coopération en Angleterre.................................475
- » en Belgique..................................... 623
- » en France.................. 472, 479, 622, 623, 659
- » en Italie................................ 477, 623
- Journaux traitant des questions coopératives. . . 635. 698
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME QUATORZIÈME
- 705
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Almanachs de la paix............................. 569,634
- Alsace Lorraine (La question d’).....................42
- Arbitrage (Conflits soumis à T) ... 113, 116, 177, 234, 235
- Arbitrage et désarmement......................... 225, 232
- Arbitrage (Traités) ... 40, 115, 178, 234, 235, 304, 355, 697
- Bulletin trimestriel de la société des jeunes amis de
- la paix.........................................743
- Bureau international.................................739
- Ce que coûtent les guerres........................ 741
- Conférences internationales parlementaires. . . . 115,495
- Congrès de 1890. ................................176,298,486
- Cora Kennedy........................................ 117
- Danemark. Le Folketing et l’arbitrage............... 694
- Danemark. Neutralisation............................ 628
- Désarmement. . 39,40,626
- Enseignement (Rôle de 1’)........................ 489, 629
- Fédération franco-italienne......................... 112
- Hinschistes......................................... 742
- Idée (L’) marche.................................... 232
- Italie. — Amico délia pace Almanaco popolare per il
- 1891........................................... 634
- » — Concours pour le prix de la paix .... 634
- » — Elections (Les) et la paix ..................... 695
- » — Fédération franco-italienne........... 112
- » — Manifeste du groupe Carlo Cattaneo.... 302
- )) — Union Lombarde........................ 179
- Ligue internationale de la paix et de la liberté. . 304, 555
- Norwège. Motion au Rigsdag............................. 304
- Paix armée et désarmement .... 38, 39, 358, 626, 693
- Pax humanitati.............................. 741
- Paix perpétuelle........................................628
- Paroles pacifiques................................... 37
- Propagande pour la paix..............................110
- Question sociale (La) et la paix....................... 624
- Société de la paix de Clermont-Ferrand............... 40
- Société de la paix perpétuelle par la justice internationale . . -..................................... 116
- Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise.... 236, 305, 361,424, 558, 630, 745
- Société des jeunes Amis de la paix............ 41, 569, 743
- Société française d’arbitrage entre nations..........179
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- 766
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMININ
- Allemagne. — Femmes socialistes ....................697
- Angleterre. — Electorat politique.............. 212, 374
- » — Ligue pour la revendication des droits
- civils et politiques................................432
- » — Women’s franchise League.................498
- Autriche. — Droit de vote municipal.................^ 696
- » — Femmes fonctionnaires.........................367
- Belgique. — Etudiante externe d hôpital.................437
- » — Femmes médecins...............................696
- Bilcesco Mademoiselle...................................368
- Brésil. — Revendications................................565
- Espagne. — Femme juge...................................567
- Etats-Unis. — Ecole de droit féminine...................565
- » — Salaires des femmes......................564
- » — Working Girgls’s Convention. .... 564
- » — Wyoming........................... 31, 562
- Faits divers............................................376
- Femmes docteurs et avocats..................3 8, 375,376
- France — Asile ouvroir de Belleviile....................435
- » — Demande équitable.............................436
- » —Droits civils des femmes. . . . Uo, 695, 748
- )> — Droits du mari................................ 44
- » — Electorat des femmes commerçantes ... 241
- » — Femmes à l’assistance publique................561
- » — Femmes électeurs.............................. 47
- » —‘ Femmes (Les) et le duel.....................435
- » — Séduction....................................‘241
- Hollande. — Association pour la défense des intérêts
- des femmes.................................... 48, 375
- Iles Sandwich...........................................376
- Journaux féminins.............................. 244, 245
- Nécrologie. Lydia Becker................................568
- Norwège. Pétition de femmes.............................566
- Russie. Académie médicale féminine.....................566
- » Femmes électeurs................................566
- Silésie. . *............................................376
- Suisse. Droit de contrôle ..............................566
- Travail des femmes............................. ) 20, 309
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME QUATORZIÈME
- 767
- NÉCROLOGIE
- César de Paepe................................... 753
- Champury Edouard..................................423
- Lydia Becker......................................568
- ROMANS OU NOUVELLES
- Double leçon......................................377
- Grand-père, par J. Girardin........ 53, 122, 185, 230, 314,
- 379, 439, 504, 570, 636, 698, 754.
- BIBLIOGRAPHIE
- Académie des palmiers.............................248
- Académie Jasmin...................................247
- Almanachs de la paix.......................... 569, 634
- Concours pour le prix de la paix..................631
- Congrès français et international du droit des femmes 49
- Fédération des sociétés coopératives.......... 313, 635
- Godin et le Familistère par M. Hantschke..........407
- Ouvrages reçus............ 246, 3l3, 438, 502, 569, 634, 697
- République du travail.................• . . . . 218
- Traité d’arbitrage permanent entre les peuples . . . 697
- Twenty second annual cooperative congress 1899 . . 502
- AVIS DIVERS
- Aux personnes désireuses de visiter le Familisière de
- Guise.........................................704
- Erratum........................................... 64
- Société industrielle de St-Quentin et de l’Aisne . . . 240
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Sulse. — lmp. ttaré.
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