Le Devoir
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- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- REVUE DES QUESTIONS SOCIAUES
- CRÉÉE EN I 878
- par J -B<e André C0D11V, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME QUINZIÈME (J anvier-Déeembre 1891)
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- 'O
- Direction: Madame Vm GODIN
- (Officier d’Académie)
- Au Familistère, GUISE (Aisne)
- 1891
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- ANALYSE DES FACULTÉS DE L’ÈTRE HUMAIN
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- ANALYSE DES FACULTÉS DE L’ÈTRE HUMAIN
- LOI DE DÉVELOPPEMENT
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DEVOIR Organes de 4e degré, Nos 30 à 38
- (Esquisse de Chapitre)
- (Suite)
- Des facultés que lions avons examinées jusqu’ici, nous avons tiré cette conséquence que les droits de l’homme ont pour base la loi de conservation et d’entretien de la vie, la satisfaction des besoins physiques et organiques : la nourriture, le vêtement, le logement, la reproduction, etc.
- Les hommes ne peuvent se nier les uns aux autres l’exercice de ces droits, sans aller à l’encontre du but qui leur est assigné par la nature ; aussi, tant qu’il en est ainsi, les revendications les plus énergiques peuvent-elles se faire jour dans les sociétés.
- Mais le droit en général ne repose pas seulement sur la loi de conservation, il est soutenu aussi par la loi de développement. C’est ce qui va ressortir pour nous de l’examen des facultés de quatrième degré auxquelles nous arrivons.
- Ces facultés s’exercent en nous proportionnellement à leur développement, sous les trois modes progressifs suivants :
- Droit et devoir du développement et du progrès de la vie en nous-mêmes;
- Droit et devoir du développement et du progrès de la vie en nos semblables ;
- Droit et devoir du développement et du progrès de la vie générale par l’étude et l’application des lois naturelles.
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- L’éducation et l’instruction sont nécessaires au développement et au progrès de l’esprit, comme les aliments sont nécessaires au développement du corps.
- Les organes sont susceptibles d’éducation, et les facultés d’instruction.
- C’est par les organes que nos rapports s’établissent avec la matière, et c’est par l’exercice que ces rapports deviennent faciles.
- C’est à l'aide de nos organes que notre esprit s’enrichit de notions nouvelles, et de connaissances qui nous élèvent dans la vie.
- Nos organes de préhension, ceux-mêmes dont la fonction est la plus faite pour la vie matérielle, ont besoin d’éducation.
- Abandonnée à elle-même, notre main, par exemple, reste maladroite, elle sait tout simplement saisir ce qui est nécessaire aux besoins du corps. Au contraire,par l’exercice et la culture,la main devient capable d’exécuter tous les travaux utiles.
- Ce résultat de l’éducation de la main indique de quel perfectionnement tous nos organes sont susceptibles ; de même ceux de notre cerveau peuvent acquérir les aptitudes propres à la pratique du droit, du devoir et de la justice, dans la sphère des évolutions qui leur sont propres.
- Car chaque chose a sa place dans la vie, et il ne faut pas perdre de vue que la main la plus adroite deviendra inhabile si elle est obligée de se livrer à des exercices qui ne lui sont pas familiers. Il en est de même des organes et des facultés de notre cerveau : l’éducation et l’instruction en développent les forces et la capacité, mais c'est par des institutions conformes aux lois de la vie que la société peut en assurer l’essor dans la voie du bien.
- Il est important de remarquer que nos facultés de 3e et de 4® degrés créent pour nous des droits et des devoirs d’un ordre différent de celui de nos facultés de 1er et de 2e degrés. Ces dernières ont les besoins de la vie corporelle pour objet direct ; les autres s’étendent à la vie générale et sont la transition entre les besoins organiques et les besoins de l’esprit, entre la vie matérielle et la vie morale.
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- Les facultés humaines prises isolément ne sont que l’expression d’une tendance ; dans leur fonction régulière, elles empruntent les unes aux autres un appui qui assure la pondération de leur jeu. La satisfaction des désirs et des besoins en accord avec les lois générales de la vie place l’homme dans l’état de santé physique, intellectuelle et morale qui produit la quiétude de la vie normale.
- Mais tant que le milieu social ne se prêtera pas à l’exercice libre et régulier des facultés essentielles chez tous les individus, tant que l’être humain sera paralysé, par les institutions sociales, dans l’essor et le développement de ses facultés, la surexcitation même de ces facultés non satisfaites jettera l’être dans les voies qui conduisent à la refonte des institutions sociales.
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- J’ai déjà fait remarquer précédemment, (voir le dernier numéro du Devoir), comment les facultés se développent et se complètent les unes les autres ; nous allons nous en rendre compte à nouveau par l’analyse des facultés auxquelles nous arrivons.
- 303 ADOPTION, ATTACHEMENT AUX FAIBLES
- Sous le mot philog.'uiiture, nous avons désigné la faculté par laquelle le père et la mère entourent l’enfant de tendresse et de sollicitude en raison du lien de consanguinité.
- A son point de départ, la philogéniture est une faculté de conservation, elle vise surtout les soins physiques et elle est insuffisante pour aboutir à l’éducation intellectuelle et morale de l’enfant.
- Mais, bien vite, elle est aidée, fortifiée, complétée, par la faculté d’adoption, amour de l’enfant pour lui-même.
- Lien social par excellence, l’adoption est un sentiment de sollicitude générale pour tous les enfants sans exception. C’est par cette faculté que la nourrice est attachée à son nourrisson; la bonne, aux enfants qu’elle soigne ; le maître, à son élève ; et,cela, avec une affection souvent égale à celle que ces personnes eussent portée à leurs propres enfants.
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- La faculté d’adoption rattache les générations entre elles et nous révélera de plus en plus, à tous, des devoirs malheureusement trop oubliés jusqu’ici.
- A un moment donné la sollicitude paternelle et maternelle s’étendra à la société toute entière; alors,tous les enfants sans exception seront assurés de l’éducation et de l’instruction dans toute la mesure de leurs aptitudes.
- Car l’éducation et l’instruction sont pour l’enfance,en général, un droit naturel inhérent au droit de vivre et de progresser.
- En conséquence, il y a devoir pour la société comme pour les parents de veiller à l’exercice de ce droit. Aussi la société a-t-elle déjà reconnu et reconnaîtra-t-elle, de plus en plus largement, qu’elle doit venir en aide aux parents pour garantir aux enfants l’exercice de leur droit à l’éducation et à l’instruction, à mesure que se développe la richesse sociale enfantée par le travail des générations successives.
- 31° AMITIÉ
- Union des individus, non par convenance de rapports physiques comme le produit l’amour conjugal, mais par convenance de rapports intellectuels et moraux, similitude de goûts et de penchants.
- Lorsque, à la similitude des goûts entre personnes, se joint le charme que peut éveiller en nous le caractère de nos semblables, alors l’amitié engendrée par une double cause devient d’autant plus vive, plus profonde et plus durable.
- L’amitié veut l’égalité, la cordialité, la franchise, l’abandon. Par elle, les rangs sont confondus ; titres et distinctions s’effacent, c’est la fraternité en action.
- Les critiques, en amitié, ne sont que des observations dictées par la prévoyance ou la tendresse, aussi ne divisent-elles pas ceux qu’unit une véritable amitié.
- Malheureusement notre société égoïste et mercantile se prête peu à l’exercice de l’amitié. Il est difficile que celle-ci résiste aux conséquences de la mauvaise organisation des intérêts sociaux. Aussi, est-ce surtout le jeune âge qui nous offre des exemples d’amitié pure et expansive.
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- Regardons une troupe de jeunes enfants chez qui l’amitié domine ; voyons-les dans la complète liberté de leurs ébats : l’individu s’abandonne à la masse, c’est elle qui l’entraîne. L’enfant subit volontairement l’influence générale à laquelle il participe. Bras dessus, bras dessous l’on va avec ardeur aux occupations pour lesquelles on a un penchant commun,
- Tels sont les principaux caractères de l’amitié. Ne serait-il pas heureux de voir s’abaisser les barrières qui s’opposent à l’exercice de son influence, au milieu de nos rouages sociaux ? Car, sous les auspices de l’amitié,les tâches les plus rudes deviennent légères.
- Que les hommes soient assez sages pour introduire les ressorts de l’amitié dans l’organisation du travail, et les difficultés, les répugnances dont celui-ci est entouré aujourd’hui s’effaceront ; l’homme verra dans le travail l’accomplissement d’un de ses plus beaux, de ses plus grands devoirs et le travail sera aimé et béni.
- Ainsi envisagée l’amitié nous découvre son véritable but social. Nous voyons en elle un des rouages de l’organisation du travail, un des ressorts qu’fi appartient à la sagesse humaine d’utiliser, en commençant par abaisser les barrières qui s’opposent à l’exercice du droit, d’association.
- Que l’homme s’attache à faciliter l’essor légitime et social des facultés dont il est doué, et il arrivera à l’oi ganisation d’une société où le droit et le devoir étant en parfait équilibre, la paix sociale sera tout naturellement assurée.
- 32o CAMARADERIE, ESPRIT D’ENTENTE
- Contiguë à l’amitié et siégeant au-dessus de la combattivité, la camaraderie remplit un double rôle : d’une part, elle est la transition des affections aux intérêts ; de l’autre, elle poursuit la même fin que la combattivité, mais par des moyens moins empreints d’individualisme. Elle est l’organe de l’étude et de la recherche de ces moyens; elle donne à l’individu des formes de courtoisie et de politesse ; elle lui inspire le désir de faire ce qui plaît aux autres et
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- d’éviter ce qui leur déplaît ; elle est l’organe des prévenances intéressées qui sont au diapason de nos moeurs.
- La camaraderie est l’esprit de conservation tempéré par les affectives ; c’est la notion du devoir se faisant jour dans l’esprit humain cherchant à frayer la voie à l’individu et à écarter les difficultés de sa route. '
- Prête aux moyens équivoques dans une société où l’astuce conduit au succès, cette faculté poussera à la franchise, dans une société où l’Équité sera le chemin le plus sûr pour arriver aux honneurs et à la considération. Elle aura alors une action sociale d’un grand mérite et d’un grand charme, tandis qu’elle ne couvre le plus souvent, aujourd’hui, que la perfidie des moyens.
- 33° CIRCONSPECTION, PRUDENCE
- Cette faculté qui a son siège au-dessus de celui de la secrétivité aide à toutes les mesures nécessaires à la sécurité et au bien-être ; elle recherche les convenances des faits matériels et moraux et elle en évite les inconvénients. Elle a, par conséquent, pour principale fonction d'aller au-devant des causes occasionnelles qui pourraient nous porter préjudice ou contrecarrer nos succès. A ce titre, elle nous engage à l’attention et à la vigilance sur tous les moyens de sécurité matérielle qui peuvent nous faire défaut, comme elle nous porte ù nous préoccuper des actes de nos semblables, afin d’équilibrer les rapports entre eux et nous.
- Dans une société parfaitement organisée, la faculté qui nous occupe s’exercerait en vue de la sécurité générale. Dans les sociétés imparfaites où la justice ne reçoit pas sa complète application, la circonspection et la prudence chez chaque individu, s’exercent surtout pour la sécurité de l’individu lui-même et souvent au détriment de ceux qui l’entourent.
- 34° SUBLIMITÉ, LUXE
- Force qui nous porte à rechercher la jouissance des faits transcendants, grandioses, exceptionnels. A ce titre on l’a nommée sublimité. Mais est-elle autre chose qu’une exaltation
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- de racquivisité, du désir de chercher dans les faits de la vie ce qui s’accommode aux besoins de notre nature, et d’élever même nos besoins à la hauteur de ces faits ? Comprise ainsi,cette faculté serait la recherche de l’élégance,de la beauté, de l’harmonie des choses par rapport à nous; c’est-à-dire par rapport à nos autres facultés et à nos besoins les plus élevés.
- Extension de l’instinct de propriété, elle généralise en nous le sentiment de la recherche et de la jouissance des choses utiles, sentiment qui, faute d’une saine culture, conduit à l’accaparement des fruits du travail, et des jouissances de la richesse au seul profit de quelques-uns, tandis que,guidée par le sentiment de la justice sociale, cette faculté aurait pour effet de réaliser, au profit de tous, les grandeurs accessibles au travail humain.
- 35o INVENTION, IDÉALITÉ, PERFECTIONNEMENT
- Cette faculté, dont l’organe est placé un peu au-dessus de celui de la constructivité, s’exerce dans le domaine de la pensée, comme dans celui des faits, dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral, dans l’ordre concret comme dans l’ordre abstrait. D’elle vient le désir de découvrir les secrets de la Nature et d’en faire des ressources pour la vie active. D’elle aussi vient la poésie.
- Cette faculté s’exerce dans le champ de l’inconnu pour faire avancer l’humanité,en la poussant à la recherche d’idées et de créations nouvelles.
- Heureuses seront les sociétés quand la plus belle partie des forces inventives ne seront plus détournées de leur but pour créer des engins de guerre et de destruction ! Alors apparaîtra le règne des découvertes et des choses utiles concourant à l’organisation des garanties de l’existence pour tous les membres du corps social.
- 36° SPONTANÉITÉ, GAIETÉ, PERCEPTION DES EFFETS
- A côté de l’organe de l’Invention, idéalité, vient celui de la Spontanéité, gaieté, perception des effets.
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- Par cette dernière faculté, nous apprécions les rapports, les combinaisons, les proportions, les progressions, comme nous saisissons les faits d’art et, en général, tous les effets de détail et d’ensemble.
- C’est surtout dans les faits du domaine intellectuel et moral que cette faculté s’exerce. Par elle, l’individu saisit rapidement les particularités des phénomènes de la vie individuelle, sociale, morale et politique.
- Suivant les dispositions organiques du sujet, cette faculté éveille en lui la saillie, l’impromptu, la satire ; elle peut également devenir un vif agent de progrès en poussant l’individu à faire appel à la justice pour flageller le mal.
- Nous en reparlerons en traitant de la faculté N° 45 avec laquelle la faculté N° 36 a de nombreux points de contact.
- 37° CAUSALITÉ, VÉRITÉ
- Faculté par laquelle nous saisissons les causes. Son organe est tout proche de celui de la précédente faculté par laquelle nous saisissons les effets. La causalité est le principe du « Pourquoi ? » chez l’enfant et chez l’homme.
- Au milieu des effets de tous ordres qui l’environnent, l’homme a besoin de remonter aux causes, afin de s’aider de ces causes mêmes dans la mesure du possible, ou de se prémunir contre leurs conséquences, dans le cas où celles-ci seraient contraires au cercle de vie qu’il embrasse. La conception des causes lui est donc aussi nécessaire que la connaissance des effets.
- Dans les faits usuels, la causalité s’exerce à la conception des causes mathématiques et physiques qui intéressent la vie humaine, et peuvent concourir aux besoins et aux satisfactions de l’existence. En remontant aux faits de l’ordre moral, la causalité devient un organe de recherche philosophique et une des plus puissantes facultés de conception du bien et du mal : du bien, par la conception des causes utiles à la vie de l’individu et de la société ; du mal, par la conception des causes qui peuvent être nuisibles à l’individu et à la société.
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- La causalité pousse à la recherche des lois naturelles, à la conception du principe des choses ; par conséquent, elle dispose aussi l’individu au mépris des erreurs humaines, et très souvent au mépris des institutions sur lesquelles ces erreurs reposent.Elle fournit aux facultés proprement dites de critique et d’observation, nos 36 et 45, leurs éléments d’action les plus élevés.
- 38° COMPARAISON
- Faculté par laquelle l’homme saisit les rapports universels des êtres et des choses, complète et coordonne les conceptions issues des deux dernières facultés que nous venons d’examiner.
- La Comparaison est la faculté principale de l’entendement ; c’est par elle que l’unité s’établit dans notre intelligence et que l’équilibre se fait dans nos facultés.
- Elle pousse à la mise en ordre, au classement, à la hiérarchie des choses et des fonctions.
- Elle engendre les résolutions mûries et fondées sur le sentiment du devoir et du progrès, sentiment dont elle est la plus haute expression.
- Percevoir et concevoir les ressemblances, les différences, les analogies, les valeurs relatives des causes et des effets, distinguer en tout la supériorité et l’infériorité relatives; comparer les fonctions humaines avec leurs adaptations dans la vie ; aider au jugement de leurs conséquences : telles sont les fonctions de la faculté de comparaison.
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- Avant de pousser plus loin notre analyse des facultés humaines, résumons les principales conséquences de celles que nous venons de voir.
- Un point important à constater c’est que les facultés de première origine (Nos 1 à 6) sont commandées par les forces organiques de telle sorte que leurs fonctions s’accomplissent sans expérience et sans éducation sous le seul empire du besoin.
- La faim, la soif, la nécessité de voir,, d’entendre, de se reproduire, de s’abriter sont moins du ressort de l’esprit que
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- du ressort du corps. La vie organique veille pour nous aux faits indispensables : les membres agissent commandés par le besoin et toute main sait prendre ce qui est nécessaire à l’individu.
- Les facultés des sens et celles de l’activité et de l’énergie qui leur font suite (NÛS 7 à 17) suffisent à la vie individuelle, mais seraient insuffisantes à diriger l’être vers le progrès. Aussi avons-nous vu surgir les facultés de développement (Nos 18 à 29) facultés qui indépendamment de leur action naturelle agrandissent les unes par les autres le champ d’action de l’entendement humain, et poussent ainsi à l’éclosion de facultés nouvelles. •
- L’homme cesse d’être une machine vivante, les facultés nos 30 à 38 apparaissent et se fortifient ; par elles, il devient l’agent de son propre développement en même temps que du développement de son espèce.
- Ainsi sont inscrits dans notre propre organisme les droits et les devoirs :
- De la science et de l’art,
- Du travail et de l’industrie,
- De la propriété,
- Des transactions,
- De la liberté,
- De la solidarité,
- De l’amour,
- De la famille,
- De l’éducation humaine,
- De l’association.
- Mais l’homme ne s’arrête pas là, car la perfection ouvre devant lui des horizons infinis ; aussi verrons-nous,par les facultés NoS 39 à 51, l’homme ressentir de plus en plus le besoin de se dégager de son égoïsme primitif, sortir de lui-même et embrasser tous les faits, sans exception,de la Vie universelle.
- J.-Bke André GODIN.
- Œuvres posthumes,
- (A suivre).
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- LES ÉCOLES MIXTES
- L’année qui vient de finir a vu la République se consolider en France, sinon par de nouvelles lois venant parachever l’édifice démocratique, du moins par les manifestations réitérées d’un état d’esprit, qui est à lui tout seul un meilleur gage de solidité que les réformes accomplies ou à opérer.
- Cet état d’esprit ne date pas d’aujourd’hui ; il s’est formé lentement à travers les épreuves, en dépit des sollicitations contraires, et jamais il n’avait été mis en lumière, comme dans cette année de 1890, qu’aucun nuage menaçant au delà de la frontière n’est venu troubler, et l’une des plus calmes que nous ayons eue depuis longtemps à l’intérieur.
- La République est désormais incontestée.
- Or, tandis que la foule anonyme des partisans des régimes déchus achève de se rallier sans condition, les états-majors décimés, sans emploi, essaient de pactiser et supplient la République de faire disparaître le dernier obstacle qui les sépare d’elle,la législation scolaire.Mais la République ne saurait payer l’adhésion de ces éphémères produits d’une dernière erreur du suffrage universel, au prix de l’abandon de cette œuvre scolaire qui fait sa gloire et sa force.
- Et nous avons plaisir à constater que le parti républicain est encore moins disposé à abandonner sa conquête, aujourd’hui que la réaction lui présente le rameau d’olivier, trempé dans l’eau bénite, qu’à l’époque des plus furibondes attaques de cette dernière.
- Il y a environ deux ans, nous avons apporté notre modeste contribution d’efforts à la défense de l’intégrité de l’œuvre scolaire en péril.
- Frappés des difficultés que rencontrait, au point de vue budgétaire, l’application de la loi de 1886, des publicistes éminents, qui comptaient parmi eux d’ardents propagateurs
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- de la doctrine républicaine, se demandaient avec anxiété si l’on n’avait pas été trop loin, si la République n’avait pas assumé une trop lourde tâche en décrétant, coup sur coup, la laïcisation, l’obligation, et la gratuité de l’enseignement .
- Le doute avait même envahi les régions gouvernementales ; car, en même temps que se poursuivait dans la presse une campagne contre la gratuité, on apprenait que le ministre de l’Instruction publique avait réuni les inspecteurs, pour leur demander leur avis sur la gratuité de l’enseignement, et que ces derniers, à l’unanimité moins quatre voix, s’étaient prononcés contre la gratuité.
- Ainsi, pendant que le principe de l’obligation et de la laïcisation était battu eu brèche par la réaction, le principe de la gratuité se trouvait dénoncé par quelques uns de ceux, et non des plus obscurs, qui avaient le plus contribué à provoquer son avènement.
- Ce ne fut qu’un nuage bientôt dissipé.
- Il existe entre ces trois termes : laïcisation, gratuité, obligation, une connexité étroite, un rapport de cause à effet.
- De même qu’il est impossible de mettre la gratuité et l’obligation au service du cléricalisme sans renier toutes les conquêtes de l’esprit moderne, qui constituent le patrimoine de la République, de même il est impossible d’admettre l’obligation, en repoussant la gratuité.
- Aujourd’hui l’œuvre scolaire a cause gagnée dans sa trinité.
- Cela ne veut pas dire que les difficultés budgétaires qui avaient ému les plus dévoués serviteurs de l’idée républicaine au point de leur faire envisager la possibilité d’un retour en arrière, cela ne veut pas dire que ces difficultés n’existent plus.
- La République a le droit d’être hère d’avoir réalisé l’admirable programme de la révolution, le magnifique rêve des Condorcet et des Lakanal.
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- Aucun régime n’a fait en faveur de l’instruction ce qui existe aujourd’hui.
- L’opposition du clergé, entre les mains duquel les anciennes lois mettaient une influence énorme, avait rendu stériles les efforts du seul grand ministre de l’Instruction publique qu’ait eu l’empire, M. Duruy.
- Toutes les conditions de l’hygiène et de la salubrité se trouvent réunies dans les spacieux bâtiments scolaires qui remplacent les étroites maisons d’école d’autrefois, véritables foyers d’infection.
- Le niveau intellectuel et moral du personnel enseignant a été relevé.
- Oui, la République peut être Aère d’avoir construit des palais scolaires et d’avoir entouré l’instituteur du prestige et delà considération qu’il méritait.
- Ce que la République a fait pour l’instituteur, elle Ta fait pour l’enfant et par conséquent pour la patrie et pour l’humanité.
- Comparez ces deux dates et ces deux chiffres :
- En 1869, le budget de l’instruction publique était de 24 millions. Là dessus renseignement primaire avait neuf millions quatre cent quatre vingt mille cinq cents francs.
- En 1891, le budget de l’instruction publique est de 173 millions dans lequel les différentes dépenses de l’enseignement primaire figurent pour la somme de 122. 896. 115 francs, dont 104, 656 840 sont affectés au traitement des instituteurs et institutrices.
- La somme consacrée au traitement du personnel enseignant de l’instruction primaire forme donc plus de 60 0/0 du total du budget de l’Instruction publique.
- Sous l’empire, le maximum des retraites servies aux vieux instituteurs était de 130 francs. Certains d’entre eux touchaient des pensions de retraite de 75 francs, après avoir subi des retenues pendant toute leur vie.
- En 1876, la Républiques fixé la retraite à 50 ans d’âge et à 25 ans de service. Le minimum de retraite est de 600 fr. pour les Instituteurs et 500 fr. pour les Institutrices.
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- C’est encore la République qui a créé l’enseignement primaire supérieur et les cours complémentaires, et dans l’enseignement secondaire, les lycées de jeunes filles, aujourd’hui au nombre de 24, réunissant 3864 élèves, et les collèges de jeunes flile-, aujourd’hui au nombre de 26, réunissant 2987 élèves.
- On imagine bien que toutes ces réformes ne se sont pas opérées sans amener chacune un surcroît de charges pour le budget. 11 faut s’attendre à voir cet accroissement continuer par le simple effet des lois votées.
- Pour nous en tenir à l’enseignement primaire, l’amélioration du sort des instituteurs, et l’augmentation de leur nombre ; l’accroissement du montant des retraites coïncidant avec l’accroissement du chiffre du personnel, et l’élévation de la moyenne de chacune d’elles avec l’élévation de la moyenne des traitements,; la laïcisation des dernières écoles congréganistes; le complément de constructions scolaires et l’achèvement des écoles normales : autant de causes d’augmentation de dépenses.
- Toutes ces augmentations de dépenses réunies éléveront le budget de l’enseignement primaire d'une somme totale annuelle que les divers rapporteurs du budget tant à la Chambre qu’au Sénat évaluaient, il y a deux ans, à environ 70 millions.
- L’application intégrale de la loi du 19 juillet 1889, sur le classement et le traitement du personnel enseignant des écoles primaires, a mis le sceau à la réforme inaugurée par la loi de 1881 établissant la gratuité de renseignement, et par la loi de 1882 qui a déclaré l’obligation et la neutralité de l’instruction.
- Prise dans son ensemble, cette loi, qui renferme des imperfections regrettables, améliore, ou plutôt améliorera,lorsqu’elle aura produit tous ses effets, la situation des instituteurs.
- Son application intégrale demandera huit années et nécessitera une dépense de 14.227.495 fr.
- Dans toutes les lois qui précèdent on n’aperçoit que causes d’augmentation de dépenses.
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- La loi du 30 octobre 1886, qui règle les rapports respectifs de l’école, de la commune et de l’État, contient elle, le germe d’une innovation en sens contraire.
- Grâce à elle, avec le temps, certaines charges iront en s’atténuant jusqu’à disparaître. L’article 6 § 3 de cette loi prévoit, en effet, la substitution graduelle du personnel féminin au personnel masculin dans la direction des écoles mixtes.
- L’application de la loi de 1886 entraînera une première économie de 900.000 francs, par suite de la suppression des allocations aux maîtresses de travaux à l’aiguille, dans les écoles mixtes (actuellement au nombre de 13 609) dirigées par des instituteurs.
- Ce ne sera pas le seul bénéfice. Les institutrices sont moins payées que les instituteurs. En tenant compte de l’écart moyen entre les traitements des uns et des autres, on peut évaluer à 445.104 fr., au minimum, l’économie qui résulterait de ce chef.
- D’où une économie totale de i million 345.104 fr.
- Économiser plus de 1.300.000 francs et diminuer de plus de 13000 unités le nombre des jeunes filles pourvues de brevets de capacité, qui attendent d’obtenir le poste dont la poursuite coûte à leurs familles tant de sacrifices et à elles tant d’efforts, voilà un double résultat que l’administration peut obtenir en quelques années : il lui suffirait d’appliquer la loi.
- Ce n’est pas tout. 11 existe encore 893 écoles de filles dans les communes au-dessous de 401 habitants, écoles qui ne reçoivent de l’État, aux termes de la loi de 1886, qu’une subvention facultative. Partout où la chose est possible, l’administration demande la fusion de l’école de filles avec l’école de garçons, et les deux écoles spéciales font place à une école mixte qui dessert utilement la commune tout en coûtant moins cher à l’État. C’est une transformation à poursuivre assidûment ; mais il faut avoir soin de confier à une institutrice et non à un instituteur l’école mixte résultant de la fusion. Ainsi que le fait remarquer M. Ch. Dupuy dans son rapport sur le budget de l’instruction publique
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- de 1891, « la loi en fait une obligation et l’état budgétaire une nécessité. »
- Une femme qui a sa place marquée dans l’histoire des revendications féminines de notre pays, et de l’organisation coopérative et syndicale d’une des villes de France les mieux dotées sous ce rapport, Mme Fabre-Romain, fondatrice du groupe Y Avenir des Femmes, de Nimes, a apporté dans cette question la note juste qui lui est familière.
- « Le plus solide titre de gloire de la 3e République, écrivait-elle dernièrement, sera, sans contredit, d’avoir organisé l’instruction primaire sur une large échelle et de l’avoir rendue gratuite et obligatoire pour les deux sexes.
- « Personne aujourd’hui ne conteste la nécessité de l’instruction pour la femme, à quelque classe qu’elle appartienne. Educatrice naturelle de l’enfant, il faut bien qu’elle apprenne d’abord elle-même ce qu’elle enseignera plus tard aux autres. A ce point de vue, nos gouvernants deviennent de jour en jour plus logiques. Ils ouvrent successivement à la femme les branches d’études secondaires et supérieures réservées jusqu’ici à l’homme seul. Nous voyons chaque année se construire de nouveaux lycées et collèges pour jeunes filles.
- « De cela, les coopérateurs ne peuvent que se réjouir puisque, sans le concours intelligent de la femme, la coopération comme l’humanité, du reste, serait toujours boiteuse. Pour marcher sûrement vers le but à atteindre, il faut de la lumière pour tous, il faut que l’instruction à tous les degrés devienne accessible à tous; les progrès déjà accomplis en ce sens sont un garant de ceux qui restent à accomplir, nous en avons la ferme espérance... Mais hélas, un point noir se forme et grandit à l’horizon.
- « Ce point noir, c’est le budget.
- « Gomme toujours, la malheureuse question d’argent menace d’arrêter le magnifique essor donné à l’instruction publique. Il faut bien équilibrer le budget. Il faut bien faire des économies pour ne pas augmenter les impôts déjà si lourds, et il est fort à craindre que les économies ne portent préci-
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- sèment sur la partie la plus faible, sur l’instruction secondaire mal organisée encore pour les jeunes filles !
- « Il est vrai aussi que plusieurs nations, l’Amérique surtout, ont résolu d’une façon bien satisfaisante le difficile problème de développer l’instruction publique sans grever leur budget de charges nouvelles. Pourquoi ne profiterions-nous pas de leur expérience?
- « Le moyen employé est si simple, si facile. Ce moyen,
- c’est tout bonnement la coéducation des sexes. Le frère
- et la sœur reçoivent la même éducation, sur les mêmes bancs • ?
- dans le même local.
- « Voyez comme le problème se résoudrait facilement de la même manière pour nous. En effet la coéducation existe en France; elle existe pour l’enfance dans les écoles maternelles, elle existe pour l’adolescence dans les Universités. Il s’agit seulement de combler la lacune en l’introduisant pour la jeunesse dans les écoles primaires et dans les lycées et collèges. Ce serait si simple et si peu... coûteux ».
- Question du choix du titulaire de la chaire mise à part, ce que demande Mme Fabre-Romain, c’est l’extension à tous les degrés de l’enseignement de la rriesure prescrite par l’article 6, § 3 de la loi du 30 octobre 1886.
- Puisque le gouvernement français a vu dans l’application de cette mesure l’occasion d’une double économie : celle résultant de l’écart entre le traitement du personnel enseignant féminin et du personnel enseignant masculin, et celle résultant de la fusion des écoles de garçons et de filles, pourquoi la limiter aux seules communes d’une population inférieure à quatre cents habitants, et dans les autres communes aux écoles maternelles ? C’est principalement dans ces dernières communes que l’importance de la partie économique de cette réforme, même partiellement appliquée, se ferait sentir.
- Il existe à Paris 640 divisions masculines de la classe dite « enfantine » et du cours dit « élémentaire ». Ces 640 divisions sont confiées à 640 instituteurs adjoints, payés 3,000
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- francs en moyenne, traitements fixes et indemnités réunis, soit pour l’ensemble 1,920,000 francs.
- On compte d’autre part 520 divisions féminines des mêmes classes, divisions confiées à 520 adjointes, payées 2,600 fr. en moyenne, traitements fixes et indemnités réunis. Soit pour l’ensemble, 1,352,000 francs.
- Pour ces classes, le personnel enseignant tout entier coûte donc aux contribuables 3,272,000 francs. Si l’on compte que par suite de la fusion des classes enfantines et élémentaires de garçons et de filles, pour nous borner à ces deux catégories, le nombre des divisions de filles et de garçons réunis sera porté en définitive à 800, ces divisions seraient donc dirigées, après la réforme, par 800 institutrices payées 2,600 francs, en moyenne.
- Soit, pour l’ensemble, 2,080,000 francs.
- D’où, pour la ville de Paris, un bénéfice annuel de la différence entre 3,272,000 francs et 2,080,000 francs, soit 1,192,000 tr. Cette économie n’est pas à dédaigner.
- Toutes les innovations ont à lutter contre des préjugés. Dans l’exemple qui précède il s’agit d’enfants de six, sept et huit ans. L’homme le plus imbu du préj ugé de la séparation des sexes ne saurait sérieusement objecter, dans la circonstance, la fameuse raison d’ordre moral : le danger de réunir à l’école sous l’œil du maître ou de la maîtresse, garçons ou fillettes, que l’on n’isole pas dans la famille et qui se réunissent, sans le moindre inconvénient, dans des jeux très souvent dépourvus de toute surveillance.
- D’ailleurs l’expérience proposée n’est pas une innovation, puisque dans un grand nombre de communes de France les enfants des deux sexes étudient, côte à côte, sans que la morale ait à en souffrir.
- Après avoir vu prévaloir pendant un certain temps la tendance à la séparation des sexes, nous sommes heureux de constater le revirement, si léger soit-il, qui se produit à cet égard dans l’esprit des pouvoirs publics, en attendant qu’il gagne l’opinion publique elle-même. Et puisque c’est à la pénurie d’argent qu’il faut attribuer cette conversion,
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- rarement le bizarre dicton* populaire : « à quelque chose malheur est bon», n’aura trouvé meilleure occasion de justifier son existence.
- Que d’améliorations sont dues à l’impérieuse nécessité de sortir des pires situations !
- L’exemple des Etats-Unis démontre surabondamment que l’extension de cette réforme à tous les degrés de l’enseignement ne présenterait pas plus d'inconvénients au point de vue de la moralité que son application à la basse enfance.
- Dans presque tous les Etats, non seulement les classes de grammaire avec leurs cours supplémentaires, mais encore les cours de la plupart des facultés et des collèges sont communs aux élèves des deux sexes sans distinction. Or, de l’avis de tous les pédagogues qui ont visité les écoles américaines, cette communauté d’éducation a donné les meilleurs résultats ; si bien que l’on se trouve en présence d’une tendance générale des esprits à universaliser la coéducation des sexes.
- L’expérience du collège d’Oberlin est concluante à tous égards.
- Dans son remarquable ouvrage sur l’instruction publique aux Etats-Unis, M. Ch. Hippeau, fournit à ce sujet de précieux renseignements.
- Le collège d’Oberlin est le premier établissement d’enseignement secondaire qui ait réuni dans la même maison, dans les mêmes classes, dans la plupart des exercices scientifiques et littéraires, des jeunes gens et des jeunes filles de l’âge de 15 et 18 ans recevant le même degré d’instruction.
- « Les directeurs du collège d’Oberlin, dit M. Hippeau, allèguent, pour justifier la réunion des jeunes gens des deux sexes dans un même établissement et leur participation commune aux mêmes études, une expérience de plus de trente années. Ils ne seraient ni assez aveugles pour ne pas voir les abus, ni assez dépourvus de moralité pour les tolérer. »
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- « Ce système, dit plus loin M. Hippeau, ,'est tout à fait à l’avantage des familles. Le plus souvent les frères et les sœurs viennent à Oberlin suivre ensemble les cours d’études, ce qui pour les uns comme pour les autres, produit les meilleurs effets. Chacun est heureux de la présence de l’autre ; la sœur trouve dans le frère un soutien naturel. C’est le désir de rapprocher ainsi les membres d’une même famille qui devient, dans beaucoup de localités, l’occasion de l’établissement d’une école supérieure de filles dans le voisinage d’un collège de garçons. L’un et l’autre gagnent à ce rapprochement ; seulement il faut beaucoup plus de surveillance lorsqu’ils étudient dans des établissements séparés que lorsqu’ils sont réunis dans le même. »
- Cette dernière observation est corroborée par les faits suivants : il existe depuis bien des années, dans l’est et dans l’ouest des Etats-Unis, des maisons d’éducation ouvertes aux jeunes gens des deux sexes, mais on avait eu soin de les tenir entièrement séparés. On s’est aperçu que cette séparation offrait de nombreux inconvénients, les murs ont été abattus, les élèves réunis et les inconvénients ont disparu.
- Absolument décisive est à ce point de vue l’expérience du Familistère de Guise.
- Le fondateur du Familistère explique lui-même dans Solutions sociales les principes qui l’ont guidé dans l’application du système de la coéducation des sexes aux écoles de l’Association, et le fonctionnement de ce système.
- « Dès le début de l’éducation de la basse enfance, dit-il, chaque salle a le côté des filles et ceiui des garçons ; mais ces deux divisions participent aux mêmes exercices et aux mêmes leçons, et sont dirigées par les mêmes maîtresses. Il en est de même aux écoles. Dans chaque classe un large passage sépare les tables destinées aux élèves: d’un côté sont celles des garçons, de l’autre celles des filles, mais les filles comme les garçons participent, sous la direction des mêmes professeurs, aux mêmes leçons générales ; quelques détails seuls varient suivant les aptitudes de chaque sexe.
- « Au Familistère, l’enfance des deux sexes vit d’une
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- existence commune, analogue, sous bien des rapports, à ce qui se passe dans la famille entre frères et sœurs. Tous les enfants se connaissent depuis le berceau, à chaque instant ils se voient, se rencontrent dans leurs jeux et chez leurs parents, de sorte qu’à la vue les uns des autres, rien n’éveille en eux ni la curiosité ni la surprise,pas plus que cela n’a lieu dans les familles du peuple où frères et sœurs passent leur jeunesse, dans les mêmes chambres, sous la seule puissance protectrice des mœurs naissant de l’habitude et de la fréquence des rapports.
- « Il eut donc été contraire aux règles naturelles de séparer complètement les sexes dans de semblables circonstances ; cette inconséquence n’a pas été commise. »
- La création des écoles du Familistère remonte à 1862, et depuis cette époque aucun fait n’est venu donner le moindre démenti aux prévisions de M. Godin. Cette expérience de près de trente ans a mis en évidence, non seulement l’absence de tous les inconvénients redoutés par les partisans de la séparation des sexes, mais les nombreux avantages : émulation, amour du travail, et toules les autres qualités: urbanité, bon ton, etc., qui résultent de l’influence réciproque qu’exercent l’un sur l’autre les deux sexes réunis en société.
- A l’ensemble de l’œuvre scolaire, cette réunion procure économie d’argent et de forces; car tous les moyens d'instruction, tant en ce qui concerne le personnel enseignant, qu’en ce qui touche le matériel d’enseignement, devraient être doublés si les sexes étaient élevés séparément. La coéducation des sexes est seule capable de donner le plus haut degré d’instruction et de moralité au plus grand nombre d’élèves avec le moins de frais possible.
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Etat des travaux législatifs. — Le contrat de louage. — Le régime douanier. — Les élections sénatoriales.
- Conformément à la loi constitutionnelle qui fixe au second mardi de janvier l’ouverture de la session ordinaire annuelle, les deux Chambres ont repris,le 13 janvier, leurs travaux interrompus par une période de vacances d’une vingtaine de jours.
- Dans la courte allocution qu’il a prononcée en ouvrant la première séance de la Chambre comme doyen d’âge, M. de Gasté, a fait une rapide allusion au vice fondamental de notre Constitution irrationnellement calquée sur la Constitution anglaise. Il a exprimé le regret que chaque renouvellement de la législature rende caduques d’utiles propositions qui contenaient le germe de réformes sérieuses, et le souhait que, pendant l’année 1891, les commissions apportent à leurs travaux parlementaires la plus grande activité.
- M. Floquet a été réélu comme, président définitif.
- En remplaçant au fauteuil présidentiel M. de Gasté, M.Floquet a prononcé une remarquable allocution qui contient tout
- un programme des travaux de la législature actuelle.
- *
- Voici l’état général des travaux de la Chambre actuelle : depuis sa première réunion, la cinquième législature a été saisie de 972 affaires législatives,pour l’examen desquelles elle a nommé 162 commissions qui ont tenu 883 réunions : 419 affaires sont aujourd'hui entièrement terminées.
- 113 projets ou propositions ont été adoptés pendant la session extraordinaire de 1890. Dans ce nombre figurent 102 projets de loi d’intérêt local. Si des il autres projets nous défalquons ceux qui visent soit des crédits supplémentaires, soit des modifications peu importantes à des lois existantes, le projet dé loi sur le budget qui a absorbé à lui seul la presque totalité de la session, et le projet de loi sur l’emprunt, nous restons en présence de la loi devenue définitive puisqu’elle avait été tout d’abord adoptée par le Sénat, sur le contrat de louage et sur les rapports des agents de chemins de fer avec les Compagnies.
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- En voici le texte:
- Article l*r. — L’article 1780 du Gode civil est complété comme il suit:
- « Le louage de service, fait sans détermination de durée, peut toujours cesser par la volonté d’une des parties contractantes.
- Néanmoins, la résiliation du contrat par la volonté d’un seul des contractants peut donner lieu à des dommages-intérêts.
- « Pour la fixation de l’indemnité à allouer, le cas échéant, il est tenu compte des usages, de la nature des services engagés, du temps écoulé, des retenues opérées et des versements effectués en vue d’une pension de retraite, et, en général, de toutes les circonstances qui peuvent justifier l’existence et déterminer l’étendue du préjudice causé.
- « Les parties ne peuvent renoncer à l’avance au droit éventuel de demander des dommages-intérêts en vertu des dispositions ci-dessus.
- « Les contestations auxquelles pourra donner lieu l’application des paragraphes précédents, lorsqu’elles seront portées devant les tribunaux civils et devant les cours d’appel, seront instruites comme affaires sommaires et jugées d’urgence.
- Art. 2. — Dans le délai d’une année, les compagnies et administrations de chemins de fer devront soumettre à l’homologation ministérielle les statuts et règlements de leurs caisses de retraites et de secours. »
- Cette loi est d’une importance capitale. Désormais, en effet, le travailleur cesse d’être là l’instrument de la compagnie pour devenir un collaborateur. Le contrat de louage humain passe aujourd’hui à l’état de contrat de travail, et demain le contrat de travail franchissant uu degré de plus dans la justice s’appellera contrat d’association.
- *
- * *
- Au moment où s’ouvre la session ordinaire de 1891, il existe 89 projets ou propositions de loi à l’état de rapports sur le fond, 104 propositions à l’état de rapport sommaire, 213 projets ou propositions en commissions spéciales, 58 propositions soumises aux commissions d’initiative, 14 projets de loi renvoyés aux commissions d’intérêt local et 15 projets ou propositions à soumettre aux bureaux.
- Par mi les projets et propositions à l’état de rapport sur le fond, signalons les propositions relatives à la création de grandes commissions parlementaires renvoyées à la commission le 6 février ;
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- Les projets et propositions de loi relatifs à la représentation commerciale et industrielle, déclarés urgents il y a juste un an ;
- Les propositions de loi concernant les victimes des erreurs judiciaires, (Juin 1890) ;
- La proposition de loi ayant pour objet d’organiser l’assistance judiciaire, (Février 1890);
- Les projets et propositions relatifs à la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels et à l’hygiène de ces établissements, (février 1890); au conseil des prud’hommes, (février 1890) ; à la protection des salaires contre les saisies, (février 1890) ;
- Enfin le projet de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels, adopté en première délibération le 8 juillet 1890.
- Plus éloignées encore d’une solution définitive, puisqu’elles ne sont qu’à l’état de rapport sommaire, sont les nombreuses propositions tendant à l’abrogation de la loi entre les affiliés à l’association internationale des travailleurs ; à l’institution de caisses de retraite ; à la constitution du crédit populaire, du crédit agricole ; les propositions relatives à l’organisation du service des mines ; à l’organisation de l’administration de la santé publique ; à la suppression des octrois ; à la création d’un ministère du travail ; à la révision des lois constitutionnelles ; etc., etc.
- Pour avoir été confiées à des commissions spéciales, sont-elles plus près de venir en discussion, les propositions relatives à la liberté d’association; à l’institution des chambres consultatives d’agriculture ; au règlement des salaires ; au placement gratuit des ouvriers et employés ; à la création d’un conseil supérieur du travail ; à l’assainissement des habitations insalubres ; à l’arbitrage professionnel facultatif ou obligatoire; à l’organisation judiciaire; à la réglementation du travail industriel ; à la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail ; à la réduction de la journée du travail des adultes; etc., etc. ?
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- * *
- Si la presque totalité de la session extraordinaire de 1890 a été absorbée par la discussion du budjet, il ne faut pas oublier que la plus grande partie de la présente session va être consacrée à la discussion du tarif général des douanes.
- La question du tarif des douanes est, assurément, la plus importante de toutes celles que le Parlement aura à résoudre au cours de la législature actuelle.
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- On sait que le gouvernement,après avoir pris la résolution de dénoncer les traités de commerce existants qui expirent tous en 1892, a proposé aux Chambres l’adoption d’un double tarif qui fonctionnerait de la manière suivante :
- Un tarif minimum serait établi à l’égard des pays qui nous accorderaient des avantages corrélatifs de bénéfices ; ce tarif pourrait être concédé, en tout ou en partie, pour une durée déterminée, d’une façon immuable pendant cette durée et à charge de réciprocité de la part de l’étranger.
- La durée des conventions commerciales ainsi conclues, qui auront toute la même date d’échéance, ne devra pas excéder environ cinq ans.
- En dehors de ce tarif minimum, un tarif général,modifiable à toute époque, servira de règle pour nos relations avec les pays qui n’auront pas conclu avec la France des conventions commerciales.
- Quant au système des traités de commerce proprement dits, sur la base de ceux qui existent actuellement, c’est-à-dire à longue échéance et avec des tarifs annexes, il a été définitivement écarté par le gouvernement
- Tels sont les traits essentiels du nouveau régime douanier auxquels s’est arrêté le gouvernement.
- Jusqu’à quel point l’ensemble des intérêts généraux se ressentira-t-il de cette satisfaction donnée à tels ou tels intérêts particuliers.
- Le projet du gouvernement a fait l’objet d’une discussion approfondie à la commission générale des douanes de la Chambre.
- En grande majorité très protectionniste,^ commission des douanes a fortement majoré la plupart des tarifs proposés par le gouvernement.
- Par contre elle a, fort sagement, reculé devant la taxation, repoussée d’ailleurs par le gouvernement,de la plupart des matières premières d’origine étrangère.
- La tarification à outrance des produits agricoles étrangers aura,certes,une répercussion sur l’alimentation publique ; l’imposition des matières premières frapperait directement au cœur la plupart des industries qui font vivre des millions d’ouvriers.
- Il est permis de croire que le Parlement reculera,lui aussi, devant les conséquences d’une telle mesure: il n’est pas possible d’espérer qu’il ne suivra pas sa commission dans la voie périlleuse, quoique à un moindre degré, semble-t-il du relèvement artificiel de tous les prix intérieurs.
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- Un vent de prohibitionnisme souffle, à cette heure, sur presque tous les pays du monde. La Chambre qui a voté le bill Mac-Kinley sait ce qu’il lui en coûte de s’être par trop livrée à ses caresses.
- Faudra-t-il beaucoup de leçons de ce genre pour faire comprendre aux Parlements que la véritable protection doit être cherchée, non dans des lois de restriction commerciale mais, au contraire, dans le développement incessant de toutes les énergies nationales.
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- Des élections ont eu lieu, le 4 janvier, pour le renouvellement partiel du Sénat.
- Sur 80 sénateurs à élire, 6 réactionnaires seulement ont été élus dans la Vendée et dans l’Orne. Partout ailleurs les candidats républicains ont été nommés, si bien que la majorité sénatoriale comptera désormais 240 membres contre 55 réactionnaires.
- Lorsqu’on se souvient qu’il y a peu d’années encore la droite disposait au Sénat de forces assez disciplinées pour prononcer, à la requête de MM. Broglie et de Fortou, la dissolution de la Chambre des députés, on peut mesurer toute l’importance des conquêtes successives faites sur ce terrain ingrat par l’opinion républicaine.
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- FRANGE
- La réduction des heures de travail. — La commission parlementaire de la réglementation du travail, réunie sous la présidence de M. Ricard, a reçu communication d’une statistique sur les réponses faites par les chambres de commerce, les chambres consultatives, les syndicats patronaux et les syndicats ouvriers, les conseils de prud’hommes au questionnaire envoyé par le Ministre du commerce et relatif à la réglementation du travail des hommes.
- D’après cette statistique, avaient répondu, au 19 décembre 1890, 235 syndicats patronaux, k 10 syndicats ouvriers, 12 syndicats mixtes, 64 chambres de commerce, 32 chambres consultatives et 95 conseils de prud’hommes. Sur les 64 réponses des chambres de commerce, 54 sont hostiles à toute réglementation, 1 est favorable à la journée de 10 heures avec heures supplémentaires, 1 est favorable à la journée de 11 heures avec heures supplémentaires, 7 sont favorables à la journée de *2 heures ou au maintien de l’état de choses actuel, 1 est assez peu précise. Sur les 32 réponses des chambres consultatives, 25 sont hostiles à toute réglementation, 1 est favorable à la journée de 10 heures avec heures supplémentaires, 5 sont favorables à la journée de 12 heures,
- 1 est assez peu précise. Sur les 95 réponses des conseils de prud’hommes, 55 sont hostiles à toute réglementation, 4 demandent la journée de 8 heures sans heures supplémentaires,
- 2 la journée de 8 heures avec heures supplémentaires, 9 la journée de 10 heures sans heures supplémentaires, 13 la journée de 10 heures avec heures supplémentaires, 3 la journée de 11 heures avec heures supplémentaires, 1 est favorable à la journée de 12 heures avec heures supplémentaires, 5 émettent une double opinion.
- Sur les 235 réponses des syndicats patronaux, 201 sont hostiles à toute réglementation, 2 sont favorables à la journée de 8 heures sans heures supplémentaires, 1 est favorable à la journée de 10 heures sans heures supplémentaires, 9 demandent la journée de 10 heures avec heures supplémentaires ; .
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- 11 heures avec heures supplémentaires ; 1, 11 heures sans heures supplémentaires; 1, 12 heures avec heures supplémentaires ; et 1,12 heures sans heures supplémentaires; 4 sont partisans de la réglementation sans indiquer le nombre d’heures ; 14 réponses sont sans indications précises.
- Sur les 410 réponses des syndicats ouvriers, 38 sont hostiles à toute réglementation, 2 sont favorables à la journée de moins de huit heures sans heures supplémentaires, 186 demandent la journée de 8 heures sans heures supplémentaires, 48 la journée de 8 heures avec heures supplémentaires, 6 la journée de 9 heures sans heures supplémentaires, 7 la journée de 9 heures avec heures supplémentaires, 43 la journée de 10 heures sans heures supplémentaires; 3,11 heures sans heures supplémentaires ; 5, 12 heures sans heures supplémentaires, t,
- 12 heures avec heures supplémentaires ; 17 sont partisans de réglementation, mais ne donnent aucune indication sur le nombre d’heures ou sur les heures supplémentaires ; Il réponses sont sans précision.
- Enfin,sur les 12 réponses des syndicats mixtes, 10 sont hostiles à toute réglementation, 1 demande la journée de 10 heures sans heures supplémentaires, et 1 la journée de 10 heures avec heures supplémentaires.
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- La caisse de retraite pour la vieillesse—Le journal officiel a publié,au commencement de ce mois, un rapport sur les opérations de la caisse de retraite pour la vieillesse, en 1889.
- Au 31 Décembre 1888, le nombre des déposants de la caisse nationale des retraites pour la vieillesse était de 425,000. A cette date la caisse possédait une somme de 670,361,673 fr. 61. En y ajoutant le'solde du compte-courant au Trésor public, 47,329,933 fr. 43, et le montant des versements reçus par les percepteurs et les receveurs des postes, 57,902 fr. on obtient une somme de 670,361,673 fr, 04
- Le passif à acquitter s’élevait à 646,049,963 fr. 89. L’excédent était donc de 24,311,709 fr.15.
- La Caisse nationale des retraites a reçu, en 1889, 754,431 versements s’élevant ensemble à 26,117,207 fr. 44 ; elle 'avait reçu en 1888, 712,453 versements, s’élevant ensemble à 24,198,328 fr. 4L Ces chiffres présentent une augmentation de 1978, sur le nombre des versements et de 1,908,879 fr. 03 sur les 'sommes versées.
- Le total des recettes pendant cette année a été de 58,047,969
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- fr. 89, qui, ajouté au solde disponible le 31 décembre 1888, s’élève à 105,378.024 fr. 3-2; sur cette somme, il a été payé 41,166,358 fr. 07, d’où une différence de 64,211,665 fr. 65 qui a été employée à l’achat de rentes et d’obligations. Enfin, le solde non employé au 31 décembre 1889 était de 46,543, 635 fr. 52.
- En comparant les opérations de cette année à celles de 1888, on constate une augmentation de plus de 5 0/0 dans le nombre des versements et de près de 8 0/0 dans le chiffre des sommes versées.
- Les opérations de cette caisse suivent donc un développement relativement satisfaisant; nous disons relativement, car,depuis sa fondation qui remonte à 1851, cet établissement était resté presque inconnu du public ; et n’avait pas, comme nous le constations un jour, rencontré beaucoup de faveur auprès des travailleurs.
- Les souscriptions collectives ont toujours plus d’importance que les versements individuels ; ces souscriptions émanent de Compagnies industrielles et de Sociétés de secours mutuels représentant un personnel très nombreux dont les demandes portent nécessairement sur des sommes de rentes élevées. Mais l’extension des versements individuels mérite attention comme indice du progrès général des sentiments de prévoyance.
- Voici comment s’opère le fonctionnement de cette caisse :
- En échange d’un versement quel qu’il soit, le déposant reçoit un carnet sur lequel on lui délivre immédiatement liquidation de la pension de retraite correspondante à son versement, et pour l’époque qu’il fixe lui-même.
- On n’est tenu *à aucune espèce de périodicité pour les versements, contrairement aux conditions imposées, par les Compagnies d’assurances sur la vie, à leurs assurés.
- En aucun cas on ne peut être privé du droit à la pension correspondant .aux sommes versées. N’eût-on fait qu’un seul versement, on a droit à la pension affectée à la somme versée, à l’expiration du délai fixé.
- La loi de 1851 fixait uniformément à 4 0/0 le taux des rentes à servir aux déposants, sans qu’il fût tenu compte des fluctuations du crédit.
- Fort heureusement, la loi de 1886 est venue modifier sur ce point la loi de 1851, et permettre de fixer le taux de la rente servie par la caisse des retraites suivant les fluctuations des fonds publics.
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- ANGLETERRE
- Les Mineurs anglais. — A la conférence annuelle de la Fédération nationale des mineurs qui s’est tenue à Birmingham le 7 janvier, 147,000 mineurs étaient représentés. C’est une augmentation de 46,000 environ depuis la formation de la Fédération.
- ALLEMAGNE
- Rigueurs contre les socialistes. — Ce serait se faire illusion que de croire que l’expiration des lois d’exception contre les socialistes a mis ceux-ci à l’abri des persécutions des gouvernements des Etats de l’empire.
- Le Volskblatt donne la statistique des condamnations encourues par les coreligionnaires de Bébel et de Liebk-nicht ; cette statistique ne comprend que le mois de novembre et donne le total de 50 mois de prison, 325 fr. d’amende, confiscation de 33,180 exemplaires d’une brochure socialiste, saisie de 6 publications de journaux du parti ; sept personnes ont été incarcérées, dont six pour crime de lèse-majesté et une pour insultes à l’eglise ; trois d’entre elles sont des journalisfes ; vingt-six ouvriers ont été condamnés de 3 à 9 mois de prison pour excitation aux grèves, et un pharmacien de Rastadt a une forte amende pour avoir déposé une couronne sur la tombe des Républicains de 1848.
- Comme vous voyez, les lois de coercition dont disposent les autorités sont suffisantes pour ne pas faire regretter outre mesure les lois d’exception en vigueur de 1878 jusqu’au 30 Septembre 1890.
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- Les Assurances ouvrières. — La loi sur les assurances contre l’invalidité et la vieillesse, qui doit entrer en vigueur le 1er janvier prochain, donnera lieu dans son application à des faits assez curieux. Ainsi, aux termes des articles 29 et 157, a droit à une pension viagère toute personne qui, au 1er janvier 1891, aura atteint soixante-dix ans et exerce un métier pour lequel l’assurance est obligatoire ; il suffit à cette personne d’exhiber des certificats constatant son âge et le fait qu’elle exerçait le métier en question avant l’entrée en vigueur de la loi et de payer une cotisation de 14 pfennings pour avoir droit à une pension viagère de 106 à 191 marcs.D’après les calculs de certains statisticiens, le nombre des septuagénaires qui se trouveraient en mesure de profiter de cette faveur en 1891 s’élèverait â plus de 150,000.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 35
- MONTENEGRO
- Mieux vaut tard que jamais. — Le prince Nicolas de Monténégro, avant de quitter Cettinjé pour son voyage en France, s’est rendu à Danilograd, où il a fait convoquer les populations du voisinage. Il leur a adressé le discours suivant :
- Mes enfants,
- Tout le monde sait que vous êtes des preux et des vaillants, et qu’il n’y a pas un de vous qui ne soit prêt à tirer son coup de fusil sur un Turc et à lui couper la tête ; mais on vous accuse, et c’est vrai, d’être lâches devant le travail i vous vous battez bien, mais, nous ne sommes plus au temps où la guerre nourrissait le guerrier et sa famille. Le monde se fait vieux, il a des usages nouveaux ; l’un des plus douloureux est d’obliger l’homme à travailler pour vivre. Que faire ? Il faut en prendre son parti. Je veux que mon peuple devienne aussi brave travailleur qu’il est brave soldat ; regardez ces montagnes arides, rien n’y pousse, ni moisson, ni arbre, rien qu’un peu d’herbes à moutons ; n'est ce pas une honte ? Je veux que, dès demain, cela change : tout soldat habitant une contrée propre à la culture de la vigne, plantera, cette année déjà, deux cents ceps; chaque commandant de brigade plantera vingt oliviers; chaque chef de bataillon ou capitaine, six; chaque officier inférieur ou porte-drapeau, cinq et, enfin, chaque caporal, un. De cette façon, notre pays redeviendra fertile et l’homme pourra vivre de la terre. Allez et faites ce que je vous dis : c’est pour notre bien à tous.
- Cet appel a été accueilli avec enthousiasme, La quatrième brigade qui se recrute dans les contrées viticoles et qui est forte de 4,000 hommes, a juré de planter, cette année déjà, 800,000 ceps de vigne et 1,120 oliviers.
- Une ordonnance du prince accorde, en outre, à toute personne qui aura planté 2,000 ceps l’exemption d’impôts pendant dix ans.
- SUISSE
- L’Assurance obligatoire.— Le peuple suisse a ratifié par son vote l’addition à la Constitution fédérale votée par les Chambres. Cet article additionnel donne à la Confédération le droit de légiférer sur l’assurance obligatoire.
- L’artiele 34 de la Constitution dit:
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- LE DEVOIR
- Art.34.—La Confédération a le droit de statuer des prescriptions uniformes sur le travail des enfants dans les fabriques, sur la durée du travail qui pourra y être imposé aux adultes, ainsi que sur la protection à accorder aux ouvriers contre l’exercice des industries insalubres et dangereuses.
- Les opérations dangereuses d’émigration, et les entreprises d’assurance non instituées par l’État sont soumises à là surveillance et à la législation fédérale.
- L’article additionnel est ainsi conçu :
- La Confédération introduira par voie législative l’assurance contre la maladie et les accidents, en tenant compte des caisses de secours existantes.
- Elle peut déclarer la participation à ces assurances obligatoires en général ou pour certaines catégories déterminées de citoyens.
- La lutte sera vive entre les partis lorsque viendra l’élaboration et la discussion delaloi sur l’assurance obligatoire. Adop-tera-t-on l’assurance par TEtat, ou tout autre mode d’assurance ?
- En tous cas, la question de principe est acquise, et quelle que soit la forme de la loi, elle doit désormais se faire.
- ITALIE
- L’enfance abandonnée.—M. Crispi prépare un projet de loi concernant l’enfance abandonnée.
- Afin de ne pas porter atteinte au programme des économies, la dépense serait mise à la charge des provinces et des communes.
- ETATS-UNIS
- Les Chevaliers du Travail.— M. Powderly, grand-maître des Chevaliers du travail, convoque pour le mois de juillet de cette année, â Washington, une conférence de toutes les associations ouvrières des Etats-Unis. Cette conférence aurait pour but la création d’un parti national en vue des élections de 1892. M. Powderly est d’avis que le nouveau parti doit employer tous ses efforts pour assurer l’élection d’un, congrès et d’un président de la République prêts à défendre les intérêts du peuple, contre les corporations et les syndicats capitalistes et les monopoles de toutes sortes.
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- Faits politiques et sociaux
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- Une race qui disparaît. — Une chose terrible se passe en ce moment en Amérique. Les derniers Indiens, hommes, femmes, enfants, acculés au massacre, auront bientôt disparu et pas une voix autorisée ne s’élève en Europe en faveur de ces infortunés. Hélas ! il y a longtemps que cet anéantissement d'une race était prévu. Les Américains n’y auront guère mis plus d’un siècle.
- Washington avait pourtant déclaré dan^ un de ses messages au Congrès : « Nous sommes plus éclairés et plus puissants que la nation indienne ; il est de notre honneur de la traiter avec bonté et même avec générosilé. »
- Il y eut des traités, des serments solennels. Maintes fois, le gouvernement promit aux Indiens, de la façon la plus formelle, un asile permanent dans l’Ouest, de l’autre côté du Mississipi.
- « Au delà du grand fleuve (lettre du président aux puissantes tribu des Creeks et des Cliérokees, le 23 mars 1829), votre Père a préparé pour vous y recevoir un vaste pays.
- « Là,vos frères les blancs ne viendront pas vous troubler ; ils n’auront aucun droit sur vos terres ; vous pourrez y vivre vous et vos enfants, au milieu de la paix et de l’abondance, aussi longtemps que l’herbe croîtra et que les ruisseaux couleront ; elles vous appartiendront à toujours. »
- Ils y allèrent. On sait ce qu’il arriva. Leurs terres furent vite envahies et la même population blanche qui se pressait jadis autour d’eux est de nouveau sur leurs pas prête à les exterminer.
- Toutes les fois que la misère poussa ces Indiens infortunés vers la civilisation, l’oppression du gouvernement et l’avidité des colons les repoussèrent vers la barbarie. Aujourd’hui c’est la fin.
- PAYS DIVERS
- Ligue contre e’alcoolisme. — On organise une Ligue internationale contre l’alcoolisme. Elle aura surtout à agir en Angleterre et en Hollande, où la consommation d’alcool est enrayante. Dans les dix dernières années, les Anglais ont bu pour trois milliards quatre cent millions d’alcool, alors qu’ils n’ont mangé que pour un milliard sept cent cinquante millions de pain. Pour les Hollandais, la consommation de l’alcool s’élève à cent soixante neuf millions, et celle du pain à douze millions et demi.
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- LE DEVOIR
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- Un Congrès postal international se tiendra à Vienne au mois de mai prochain. L’administration des postes a été priée d’indiquer quelles étaient les questions qu’elle désirait plus particulièrement voir inscrire au programme.
- QUE STI OIN DE LA PAIX
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- SOLIIAITS DE NOUVEL AN
- En recevant, le 1er janvier, les ambassadeurs et ministres accrédités par toutes les Puissances auprès du gouvernement français, le président de la République, M. Carnot, répondait, par les paroles suivantes, aux souhaits de prospérité et de bien-être pour le peuple français qui venaient de lui être adressés :
- « Les souhaits que je forme moi-même, pour la prospérité des pays si dignement représentés ici ne sont pas moins sincères.
- « C’est avec une bien profonde satisfaction, Messieurs, que je reçois de vous le témoignage des sympathies que la France doit, pour une part, à la netteté et à la modération de sa politique étrangère.
- « Les idées de paix, de liberté, de justice et de progrès, auxquelles la République est si fermement attachée, ne peuvent manquer d’accroître encore ces précieuses sympathies.
- « C’est mon vœu le plus cher au seuil de l’année qui commence. »
- Puisse le monde entier s’inspirer comme la France des idées de paix, de liberté, de justice et de progrès. !
- UN PAYS NEUTRE
- La mort du roi de Hollande et l’avènement du duc de Nassau comme grand-duc du Luxembourg (la loi salique appliquée dans ce pays ayant -amené sa séparation de la Hollande, aujourd’hui gouvernée par une reine], ont excité quelque curiosité pour ce petit pays, auquel nous touchons par deux lieues de frontière environ.
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- LA QUESTION DE LA PAIX 39
- Il est fort intéressant, bien qu’il ne se compose guère que de deux cent cinquante mille habitants.
- Mais ceux-ci sont animés par le plus vif patriotisme.
- Leur langue officielle est le français. C’est en français qu’est rendue la justice, que les débats de la Chambre ont lieu, que l’enseignement est donné dans les écoles ; et si un étranger ' entend autour de lui parler une autre langue, dans les conversations familières, ce n’est pas l’allemand, c’est un idiome particulier auquel, là-bas, on tient à donner le nom d’idiome « luxembourgeois ».
- Ce petit pays est très démocratique, bien qu’il ait un souverain. Il possède maintenant une Cour, ce qu’il n’avait pas, puisque Guillaume III habitait la Haye. Mais les Luxembourgeois ne s’accommoderaient pas d’une étiquette compliquée, et le duc de Nassau a vu, par un premier séjour dans sa capitale, quand il y fut appelé il y a deux ans, en qualité de Régent, qu’il ne peut prétendre qu’à être le premier des Luxembourgeois.
- Les mœurs ont là une simplicité et une bonhomie qui jureraient avec les coutumes monarchiques.
- Cette égalité, qui est caractéristique, provient du système d’éducation. Jusqu’à douze ans, tous les enfants, à quelque classe qu’ils appartiennent,suivent les mômes cours dans une des écoles. L’Etat a seul le monopole de l’enseignement.
- L’instruction est depuis très longtemps obligatoire; cette égalité absolue dans l’enseignement primaire n’est pas sans influence, ensuite, sur les bons rapports des citoyens, même lorsqu’ils sont d’un parti opposé.
- A peu près seul en Europe, croyons-nous, le Luxembourg solde son budget annuel par un bénéfice ; il est vrai que, par sa neutralité, il n’a à entretenir que quatre cents hommes de troupe.
- Dans le Luxembourg, la Chambre n’étant pas tiraillée par des discussions intestines, s’occupe de faire du socialisme pratique, s’occupe effectivement des conditions d’existence des humbles et des pauvres.
- Une initiative de l’Etat qui est à signaler est celle de l’envoi dans les campagnes de conférenciers populaires qui font comprendre aux populations l’intérêt qu’elles ont à observer la loi ; ils ont mission de se rendre compte pratiquement des difficultés qu’elle soulève et d’assister ceux qu’elle place dans un embarras particulier.
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- Il a fallu beaucoup de sagesse et de fermeté aux Luxembourgeois pour empêcher ou retarder les empiétements de l’Allemagne, cherchant à mettre la main sur quelques-uns des services de l’Etat.
- L’Allemagne est arrivée ainsi à posséder les chemins de fer ou, du moins, la plupart des lignes qui conduisent en France.
- Elle a vainement essayé de prendre les postes et télégraphes.
- Malheureusement, l’invàsion des Allemands augmente sans cesse dans le pays au point de compromettre peut-être, un jour, l’esprit et le caractère luxembourgeois.
- Aussi les habitants de ce pays essaient-ils de réagir contre le péril par tout ce qui peut être manifestation de nationalité.
- Et c’est ce petit peuple qu'un journal anglais, on ne peut comprendre dans quel but, représentait, naguère, comme disposé à contracter une alliance militaire avec l’Allemagne.
- UN EXEMPLE A SUIVRE
- Une Société française de la paix, Les amis de la paix du Puy-de-Dôme, vient de donner un exemple qu’il faut citer et imiter.
- Cette société, que nos lecteurs connaissent bien, a pour objectif général de dissiper en toutes circonstances, par un examen approfondi des faits et par la publication d’informations exactes, les malentendus irritants d’où naissent les guerres entre peuples et les révolutions à l’intérieur, tout comme les querelles entre particuliers.
- Elle recherche également et vulgarise, dans la mesure de son pouvoir, les moyens pratiques de résoudre légalement et pacifiquement tous les problèmes d’ordre intérieur se rapportant à l’amélioration matérielle et morale du sort du plus grand nombre,et qui constituent ce que l’on est convenu d’appeler la question sociale.
- Elle s'attache par tous les moyens légaux qui sont en son pouvoir à faire pénétrer, de plus en plus, les principes qui l’inspirent, non seulement dans les cerveaux, par la parole et par des publications, mais encore dans la pratique par des actes.
- C’est ainsi qu’à l’occasion des élections sénatoriales qui viennent d’avoir lieu à Clermond-Ferrand, la Société des amis de la paix du Puy-de-Dôme a tenu plusieurs réunions desti-
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- LA QUESTION DE LA PAIX %
- nées à désigner au choix des électeurs les candidats qui lui paraissaient les plus dignes d’être élus.
- Le département du Puy-de-Dôme avait à élire quatre sénateurs. Le groupe clermontois des amis de la paix a présenté sept candidats. Pour le choix de ces sept candidats, le groupe s’est uniquement préoccupé de la valeur du concours qu’ils donneraient à l’œuvre de progrès et de pacification poursuivi par lui, laissant aux électeurs sénatoriaux le soin de choisir, parmi ces sept candidats dévoués à la même cause, les quatre auxquels ils croiraient devoir donner la préférence en se basant sur des considérations d’une autre nature.
- En entrant dans les détails de cette opération, qui par ses conséquences immédiates n’intéresse que le département du Puy-de-Dôme, nous n’avons pas voulu seulement rendre hommage à l’initiative du groupe que préside avec tant d’in-lelligence et de dévouement M. Pardoux, mais aussi démontrer par le fait la possibilité de sa généralisation.
- Si, à l’exemple du groupe de Clermont-Ferrand, tous les amis de la paix, les coopérateurs, les partisans de la participation aux bénéfices, du droit des femmes et du droit des travailleurs, en général, profitaient des nombreuses occasions que leur offrent les élections de différents ordres pour affirmer leurs principes, et désigner aux suffrages des électeurs les candidats les plus dignes de les représenter, la cause qu’ils défendent aurait vite fait les plus grands progrès.
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- MOUVEMENT FÉMININ
- L’URGENCE D’UNE LOI
- On se rappelle, que, lors de la réforme effectuée il y a deux ans, et en vertu de laquelle la ville de Londres avait été assimilée à un Comté, plusieurs femmes, entre autres miss Jane Cobden, avaient été élues membres du conseil de ce comté, plusieurs conseillers ont protesté contre l’admission parmi eux de cet élément féminin ; loin de s’associer à ces protestations le plus grand nombre des membres du conseil a manifesté clairement sa satisfaction en appelant miss Cobden au poste de secrétaire.
- Hélas, il a suffi d’un seul mécontent pour avoir raison de la majorité.
- Sir Walter de Souza a intenté une action judiciaire à miss Cobden pour avoir, en prenant part à un vote du conseil, exercé une fonction à laquelle il ne lui reconnaît pas de droits.
- La cour du banc de la reine a donné raison à sir Walter de Souza et condamné miss Cobden à 125 livres d’amende, soit 3,125 fr.
- La cour a basé son jugement sur un précédent, celui de lady Sandhurst, qui, élue conseiller de comté à Londres par le quartier de Brixton, avait été également condamnée à la requête de M. Beresford-Hope.
- Pareil sort serait-il réservé à miss Cons, qui élue en même temps que lady Sandhurst, siège encore au conseil du comté de Londres.
- 11 est urgent qu’une loi intervienne promptement assurer aux femmes élues le libre exercice de leurs fonctions. Il est vraiment exorbitant que le premier grincheux venu puisse annuler le mandat confié à une femme par la majorité de ses concitoyens.
- LES FEMMES DIPLÔMÉES
- Depuis 1866, il y a eu eu France 2J2 diplômées femmes :
- 35 docteurs en médecine, 69 bachelières ès-sciences, 67
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- bachelières ès-lettres, 46 bachelières en même temps ès-sciences et és-lettres, 13 licenciées, 2 pharmaciennes.
- Sur les 202 diplômées, il y en a : 102 à Paris ; 16 à Lyon ; 43 à Aix ; 12 à Nancy ; 11 à Bordeaux.
- LIBÉRALITÉ BIEN PLACÉE
- Un millionnaire anglais, M. Henry Muirhead, décédé récemment et qui était un chaud partisan de la revendication du droit des femmes, a laissé par testament une somme suffisante pour fonder un grand collège scientifique, qui sera destiné spécialement à l’instruction des femmes en médecine, chimie, physique, biologie, etc.
- Mme BELVA LOCKVOOD.
- La place de juge suprême étant devenue vacante à Washington par la mort de M. Miller, le club féminin des sciences sociales de New-York, apprenant qu’aucune disposition légale n’empêche qu’une femme ne soit élue à ce poste éminent, a respectueusement demandé,au Président Harrison, de nommer pour l’occuper Mme Belva Lockvood qui,depuis vingt ans,plaide avec tant de succès devant la cour suprême.
- Le président a fait répondre que la requête serait prise en considération.
- On sait la position de la Cour suprême aux États-Unis.
- Gardienne du pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure non seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du gouvernement fédéral. Elle a le droit — et elle en a usé — d’annuler des lois contraires à la lettre ou à l’esprit de la Constitution.
- L’accession d’une femme à ce tribunal, qui n’a pas d’analogue dans le monde entier,serait donc un fait des plus importants dans révolution féminine.
- UNE ASSOCIATION MUTUELLE DE FEMMES
- Une association mutuelle de femmes vient de se constituer à Rouen, où M. Ricard, député, a procédé à son inauguration.
- M. Ricard, qui est, comme on sait, le président de la commission parlementaire du travail, a dit dans son allocution qu’il fallait prévoir les conséquences du vote de la loi réglementant le travail des femmes et interdisant aux femmes accouchées de reparaître à l’atelier avant quatre semaines.
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- « Il y a en France, a ajouté M Ricard, de nombreuses Sociétés de femmes, mais jusqu’ici ces Sociétés n’avaient pas considéré la femme en couches comme une malade : elles regardaient cela comme un petit accident qui ne méritait pas une indemnité. L’association des femmes de Rouen n’a pas voulu suivre cette voie. Elle estime, avec juste raison, que la femme en couches a besoin de soins extrêmes ; elle suit en cela les législateurs qui ont fait adopter en première lecture, par la Chambre des députés, dans la discussion sur le travail des femmes, une disposition interdisant aux femmes de travailler pendant les quatre semaines qui suivront leurs couches. »
- Des dispositions analogues existent dans la plupart des législations étrangères, notamment en Autriche-Hongrie, en Suisse et en Allemagne.
- En Suisse, le délai est de six semaines ; en Allemagne, il n’est que de trois semaines, mais le législateur, trouvant ce laps de temps trop court, vient de demander au Parlement de le porter à quatre semaines.
- On ne saurait, en effet, accorder trop de repos aux femmes accouchées, tant dans leur propre intérêt que dans l’intérêt de leurs enfants, qui ont besoin de leurs soins constants pendant les premières semaines de la naissance.
- « C’est dans cet esprit, a déclaré M. Ricard, que les statuts de l’Association mutuelle des femmes de Rouen ont été élaborés. »
- L’indemnité accordée aux mutualistes sera de 1 franc par jour pendant les trois premiers mois de la maladie et de 75 centimes par jour pendant les trois mois suivants.
- En cas de décès, les parents des sociétaires recevront une indemnité de 25 à 40 francs pour frais d’inhumation.
- L’exemple donné par les dames de Rouen sera certainement suivi dans les autres centres ouvriers où sont occupées des femmes. C’est pourquoi nous ne croyons pas inutile de rappeler,en quelques mots, l’organisation et le fonctionnement de l’assurance similaire instituée entre les dames qui habitent le Familistère.
- On sait, en effet, qu’indépendamment de l’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance, de la caisse de pharmacie et de l’assurance mutuelle contre la maladie instituée entre tous les travailleurs de l’association, y compris les dames qui, travaillant à l’usine, n’habitent pas le Familistère, il existe une assurance mutuelle contre la maladie, à l’usage
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- exclusif des dames du Familistère, employées ou non dans l’association (1).
- Cette assurance est administrée par un comité de neuf dames élues par les habitantes du Familistère. Aux termes du règlement de l’assurance, toute femme malade a droit : 1° aux visites et aux soins du médecin ou de la sage-femme de son choix ; 2» à des allocations journalières fixées à une fois et demie le montant de la cotisation mensuelle (qui ne peut pas être inférieure à 50 centimes) pendant la période aiguë du mal, et aux trois quarts de la cotisation mensuelle pendant la période de convalescence ou pour toute autre indisposition ne mettant pas la femme dans l’incapacité absolue de toute occupation.
- En cas d’accouchement, l’allocation la plus élevée est due pendant neuf jours. Passé ce délai, l’article ci-dessus est applicable.
- LES FEMMES DANS L’ENSEIGNEMENT
- Parmi les projets récemment soumis à l’examen du conseil supérieur de l’instruction publique se trouve un projet d’arrêté portant création d’un certificat d’aptitude aux fonctions d’inspectrices de renseignement primaire.
- L’arrêté vise l’application de l’article 22 de la loi du 18 juillet 1889, d’après lequel des inspectrices primaires pourront être nommées aux mêmes conditions et dans les mêmes formes que les inspecteurs.
- Cette question a fait l’année dernière l’objet d’une longue discussion dans l’une des sections du congrès international de l’enseignement primaire spécialement chargée d’examiner la part qu’il convient de faire aux femmes dans l’enseignement primaire comme institutrices, comme directrices d’établissement et comme inspectrices.
- Les résolutions votées par cette section ne témoignent d’un désir outré de faire cette part bien large. On y confine volontiers la femme dans le domaine exclusif de l’école maternelle, de la classe enfantine et des diverses écoles spéciales aux filles ; et tout en se défendant de vouloir recourir à une limitation arbitraire, on s’y préoccupe vivement d’arrêter ce qu’un des congressistes appelait l’acharnement à l’autonomie de l’enseignement féminin.
- (1) Voir Mutualité sociale,par M. Godin, Assurances mutuelles.
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- Il va sans dire que l’article de la loi scolaire relatif aux inspectrices primaires, n’a pas trouvé grâce devant le congrès. L’administration de l’Instruction publique, usant de la faculté que lui accorde la loi, a passé outre. Nous comprenons qu’elle ait pris le parti d’appliquer la loi, si pour la dissuader de ce faire, elle n’a pas rencontré d’objections plus probantes que celles qu’on peut lire dans le rapport de la deuxième section, où l’on trouve notamment les passages suivants :
- « Est-ce que les fonctions d’inspection, avec tous les services qu’elles comportent: enquêtes administratives, déplacements nombreux et prolongés, t; avaux de bureau, sont compatibles avec la nature de la femme et son rôle dans la famille ?...
- « On demande de confier aux femmes des emplois d’inspectrices d’écoles primaires de filles ; «.demain on demandera pour elles l’inspection générale des écoles normales d’institutrices et des écoles primaires supérieures de filles; et ce sera logique. Puis viendra le tour de l’administration académique, dont les emplois seront brigués par Mesdames les licenciées et doctoresses, de sorte qu’on verra au chef-lieu de chaque département un inspecteur d’académie et une inspectrice de même ordre. Et comme il n’y a pas de raisons pour s’arrêter dans cette voie, MM. les recteurs et même M. le directeur général de l’enseignement primaire au ministère n’ont qu’à se bien tenir s’ils ne veulent pas être dépossédés bientôt de la moitié de leurs attributions. »
- Un de nos confrères, s’exagérant sans doute l’importance des frais qu’entraînerait un double fonctionnement d’inspection là où un seul a suffi jusqu’à présent, demande qu’il n’v ait qu’un titulaire unique, homme ou femme, dans une même circonscription inspectorale.
- Nous n’y contredisons pas.
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- Mme Kergomard, qui avait donné sa démission de déléguée de l’enseignement primaire au Conseil supérieur de l’instruction publique à la suite d’un article de journal critiquant les inspecteurs de l’enseignement primaire et se terminant par un éloge de Mme Kergomard, s’était réservé de solliciter à nouveau les suffrages de ses électeurs.
- L’élection a eu lieu le 27 novembre dans une des salles du Ministère de l’Instruction publique. Mme Kergomard a été réélue par 583 voix; M. Delapierre en a obtenu 29 ; Mmc Heur-tefeu, 23 ; M. Leyssenne, 20.
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- Le Conseil supérieur d’enseignement en Suède, a fait au Reichstag une proposition pour instituer des écoles normales, dans lesquelles les élèves, hommes et femmes, recevraient l’éducation mixte. A chaque école doit être joint au moins un professeur femme.
- Le Reichstag a adhéré à cette proposition.
- L’ÉLECTORAT MUNICIPAL DES FEMMES EN AUTRICHE.
- La question du droit de vote pour les femmes a été, le 3 janvier, l'objet d’une discussion animée à la Diète de Basse-Autriche.
- Plusieurs orateurs libéraux ont chaudement réclamé l’introduction de cette réforme, déclarant que les femmes avaient autant de droits que les hommes à exprimer leurs volontés en matière municipale. En fin de compte, l’assemblée a adopté une résolution invitant la commission du Landtag à préparer un projet de réforme électorale qui confère aux femmes le droit de suffrage dans les élections municipales.
- Un journal de Vienne, commentant le vote de la diète en faveur du droit de suffrage des femmes dans les élections municipales, déclare que l’introduction de celte réforme ne pourrait que provoquer des complications inutiles.
- Après avoir obtenu le droit de vote dans les élections municipales, les femmes réclameraient le même droit dans les élections politiques.
- Eh bien î où serait le mal ?
- LES FEMMES ET LE CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS
- La Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits vient d’adresser au bureau du conseil municipal un manifeste dans lequel elle proteste contre la décision prise récemment par le conseil, décision suivant laquelle ne sont considérées comme valables que les signatures des électeurs dans les pétitions faites à l’occasion du Métropolitain.
- Comment admettre, dit ce manifeste, que lorsqu’il s’agit du transport et de la circulation à travers la ville, la femme ne soit pas consultée au même titre que le citoyen électeur ?
- N’a-t-elle pas les mêmes intérêts, les mêmes besoins ? N’est-elle pas ouvrière, employée de commerce ou d’administration, professeur, artiste ? N’a-t-elle pas, peut-être encore
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- plus que l’homme, à.redouter les excès de la marche et les attaques nocturnes quand elle doit rentrer tardivement chez elle ?
- Le manifeste se termine en priant les conseillers de revenir sur leur détermination et de se rappeler qu’ils ont prouvé leurs sympathies pour les revendications féminines en participant au Congrès du droit des femmes en 1889.
- Ce manifeste est signé : pour le comité, le bureau : Mtle Maria Deraisme, présidente ; Mmes Griess-Traut et Louise David, vice-présidentes; M. Ernest Hamel, vice président; Mmes Gesnouin, Feresse Deraismes, Louise Barberousse ; MM. Alix et Lucien Puteaux.
- L’INTELLIGENCE FÉMININE
- Le Droit des Femmes reçoit d’un de ses correspondants les observations suivantes, qui nous ont paru bonnes à reproduire :
- « On a souvent reproché aux femmes de manquer de puissance d’analyse et, obéissant aux sensations successives qui les frappent, de ne savoir point suivre une idée et de ne pouvoir non plus relier les idées particulières pour en faire une synthèse.
- « Procédant par affirmation, elles ne feraient point découler leur opinion d’une observation, mais d’un désir.
- « Nous allons démontrer qu’il y a là erreur d’appréciation.
- « En France, au XVIIIe siècle, régnait encore le système des tourbillons de Descartes. Newton, en Angleterre, découvre et expose son système de l’attraction. Qui, en France, le comprend d’abord, l’explique et le fait entrer dans le domaine des connaissances familières ? Une femme, la marquise du Châtelet!
- « Et quant à ce qui concerne certaines lois de l’élasticité, dont divers points n’avaient pu être résolus par les plus grands mathématiciens, c’est, encore une femme, Sophie Germain, qui, grâce à la méthode analytique, en donne la solution.
- « Et ce ne sont pas là des exceptions comme le prétend M. Le Bon dans un inqualifiable article publié en tête de la Revue scientifique du 11 octobre, sous ce titre : « L’Education actuelle des femmes et ses effets. »
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- « Entre autres aménités, M. Le Bon gratifie les femmes de la dénomination de perroquets, incapables qu’elles sont de penser par elles-mêmes et répétant seulement ce qu’elles entendent dire.
- « En tout cas, maints journalistes, des hommes ceux-là, ont voulu prouver, en rééditant les diatribes de M. Le Bon, que les femmes n’étaient pas seules à faire l’office de perroquets bavards et inconscients, si tant est qu’elles puissent mériter d’être traitées ainsi ; ce que nous n’admettons nullement.
- « Mmes Duchâtelet et Sophie Germain, exceptions, répéte-t-on ! Clairaut et Laplace ne sont-ils pas des exceptions aussi parmi les hommes ? Chacun d’eux avait une théorie sur les figures et les mouvements des corps célestes; aujourd’hui, M. Tisserand, de l’Académie des sciences, professeur d’astronomie à la Sorbonne, vient de déclarer en plein Institut que, sans les travaux de MUu Kowaleska sur les anneaux de Saturne, il était impossible, malgré les observations de Maclaurin et de Jacobi, de donner une théorie complète. Je sais bien qu’on reproche à M!,e Kowaleska d’être un peu nuageuse; ce n’est pas là un défaut de sexe mais de race. Elle est d’origine lithuanienne et a un peu de l’obscurité allemande.
- « Au point de vue de l’observation mathématique rigoureuse, ne rencontre-t-on point chez Mlle Klumpke, de l’Observatoire de Paris, toutes les qualités équivalentes à celles d’un astronome qui remplirait les mêmes fonctions.
- « Les femmes ne peuvent toutes être aptes à une fonction quelconque ; pas plus que chaque homme n’est propre à remplir toutes les fonctions. ‘
- « Mais toutes les fonctions et toutes les places peuvent être remplies et occupées par des femmes aptes à ces travaux.
- « Le mouvement qui, du XVIIIe siècle se continue au XIXe, dans les mathématiques, dans les sciences naturelles, aussi dans les lettres et les arts, s’accentue de plus en plas, et la femme marche chaque jour davantage l’égale de l’homme sur la route de la science. »
- P. R.
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- LE DEVOIR
- UN ANNIVERSAIRE
- A l’occasion du 3e anniversaire de la mort du regretté fondateur du Familistère, J.-Bte André GODIN, les retraités de l’Association sont allés, dimanche 18 courant à trois heures du soir, déposer une couronne sur la tombe de leur bienfaiteur, tombe située dans le haut des jardins de l’association.
- Deux discours ont été prononcés : l’un par M. Bidoux Louis, maire de Flavigny-le-Petit, l’autre parM. Mathieu, du Familistère, tous deux retraités de l’Association.
- Il est bon pour tous d’entendre des paroles comme celles qui ont été dites par d’anciens travailleurs qui terminent leur existence à l’abri du besoin, tandis que tant d’autres, en ce moment surtout, manquent du nécessaire.
- M. Bidoux s’est exprimé en ces termes :
- * Citoyens,
- « Il y a trois ans, à l’heure présente, nous étions loin de penser que l’homme qui dort là, sous cette pierre, était prêt à nous quitter à jamais. Des travailleurs et des penseurs' de toutes les nuances sont venus saluer cette tombe et faire l’éloge du défunt.
- « Aujourd’hui ce sont d’anciens travailleurs, maintenant pensionnaires de l’association, qui viennent apporter un témoignage de reconnaissance à cet homme de bien, afin de marquer le profond souvenir qu’il a laissé dans leurs cœurs.
- a Des voix plus autorisées que la mienne ont retracé en termes éloquents la vie de J.-Bte André GODIN, fondateur de l’association du Familistère ; elles ont fait ressortir les divins sentiments qu’il professait à l’égard de la classe ouvrière et les grandes idées dont il était animé. Mais faut-il après cela que le silence se fasse autour de son tombeau et qu’on n’éveille plus aucun de ses souvenirs ? Non, s’il est un pieux pélérinage que nous devions accomplir aujourd’hui, c’est celui-là.
- « Nous qui sommes vieux et qui avons vu les usines à l’état d’embryon pour ainsi dire, nous avons encore présente à l’esprit l’infatigable activité de M. Godin.
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- UN ANNIVERSAIRE
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- « A la place des usines et de cette demeure qui a nom le Familistère, qu’y avait-il alors ? une nature presque inculte.
- « Une intelligence d’élite pouvait seule transformer tout cela.
- « M. Godin est venu et le rêve qui germait dans son cerveau a été une réalité.
- c Quand nous jetons un regard vers le passé nous sommes étonnés du chemin que cet homme a parcouru ; il est entré de plein pied dans l’avenir.
- « Il nous a frayé le chemin, il a fait plus, il nous a donné une mission à remplir.
- « Et nous voilà sur la brèche, nous les travailleurs, donnant l’exemple de ce que peut faire une Association ouvrière, nous fortifiant de toutes parts, fermement convaincus que l’œuvre du Familistère doit toujours vivre, grandir et s’élever.
- « Notre généreux fondateur n’avait aucune devise spéciale ; il pensait comme le Christ; sa religion était celle de l’humanité. Libre penseur, il croyait à l’immortalité de l’âme.
- « Ayons les mêmes sentiments, mes frères, et nous quitterons la terre heureux d’avoir fait un peu de bien.
- « Et maintenant, continuez de dormir, dans cette paix profonde, ô maître vénéré, nous sommes vos disciples, nous veillerons ! ».
- Voici maintenant, le discours de M. Mathieu :
- « Nous venons rendre hommage à un homme de bien, à un homme qui a laissé parmi nous les meilleurs souvenirs, en organisant, pour nous tous, les garanties de l’existence.
- « Il est bon que de telles œuvres dues au génie du bien retentissent dans le monde entier, afin que tous les chefs d’industrie soient entraînés dans la voie du progrès au profit des travailleurs.
- a Monsieur Godin a lutté par la parole, par les écrits, par les actions, pour réaliser des réformes au profit du peuple, Il a montré comment les charges publiques pourraient être réparties entre les citoyens suivant la fortune de chacun, comment on pourrait faire en tout des lois justes et même régler les différends entre les nations sans recourir à la guerre.
- « Il est à souhaiter que les journalistes s’occupent davan tage des réformes sociales utiles au peuple tout entier, et qu’ils s’attachent à rappeler au monde l’exemple des homme
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- LE DEVOIR
- de bien, afin d’encourager tous ceux qui le peuvent à suivre un tel exemple.
- « Que ne peut-il sortir pour un instant de son tombeau,notre fondateur du Familistère ! Il verrait son œuvre prospérer, et chacun suivre, avec respect et reconnaissance, la voie qu’il a ouverte.
- « Puissent nos directeurs actuels rester longtemps parmi nous pour la bonne marche des affaires ; et puissent-ils toujours s’efforcer de distinguer les hommes les plus capables de bien agir au profit de l’association tout entière. L’Union fait la force.
- « Nous pouvons le dire hautement. Le grand républicain, l’honorable citoyen Godin a été un héros de la civilisation et de l’humanité. Jamais cause plus grande n’a enflammé un plus noble cœur !
- « Au revoir, grand citoyen Godin ! »
- Ces discours prononcés, l’assistance assez nombreuse composée de retraités des deux sexes et de spectateurs s’est écoulée, émue et respectueuse.
- Par une délicate et touchante attention, les manifestants avant de se rendre au mausolée ont défilé, tête nue malgré la neige, autour de la statue du vénéré fondateur du Familistère.
- Ces anciens travailleurs se souviennent. Ils comprennent l’importance de l’œuvre sociale à laquelle ils participent, honneur à eux !
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- NÉCROLOGIE
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- NÉCROLOGIE
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- Nous avons la douleur de faire part à nos lecteurs de la perte cruelle que viennent de faire la directrice du Devoir et sa famille en la personne de
- Monsieur Amédée MORET
- frère de Madame J.-Ble André Godin.
- M. A. Moret est décédé le 2 courant. Il n’avait pas cinquante-deux ans révolus. Il habitait Paris où il représentait la société du Familistère.
- Esprit droit, plein de modestie et de bonté, M. A. Moret se faisait estimer et aimer de tous ceux qui l’approchaient.
- 11 laisse une veuve sans enfants.
- Conformément aux désirs du défunt, les funérailles, qui ont eu lieu le 0 courant, ont été civiles et le corps a été incinéré.
- Ceux qui 'partent ainsi, après une vie toute de travail, de probité, débouté, peuvent, en tout repos, regarder la mort en face et se confier à l’éternelle Justice qui donne à chacun selon ses œuvres.
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- Le devoir
- BIBLIOGRAPHIE
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- LA MORALE NATURELLE
- ET LA RELIGION DE L’HUMANITÉ, par E. de Pompery
- Rien de plus rare et peut-être de plus difficile à rencontrer qu’un livre de philosophie, clair, courant, facile à l’abord, autant que net et précis dans ses conclusions. Tel est le livre de E. Pompery, et le dire c’est en faire l’éloge.
- L’auteur présente la question de la morale naturelle sous plusieurs aspects, en maintenant toujours sa solution en pleine lumière. Quant à la religion de Vhumanité, il la rend très vivante, en prenant pour premier apôtre de cette religion Marc-Aurèle et en lui opposant, par un piquant contraste, le meilleur des rois chrétiens, saint Louis.
- Les deux chapitres, Marc-Aurèle et saint Louis résument tout le livre, qui n’est pas gros (300 pages), mais plein. Il y a un très beau choix de pensées de Marc-Aurèle. En outre, le lecteur trouvera un appendice important sur Littré. On y met en relief le fond du caractère de l’excellent homme et du savant de bon aloi. L’auteur explique, avec pièces à l’appui, en quoi consiste la prétendue conversion de Littré, qui naturellement est mort comme il avait vécu, en libre-penseur, simple, modeste, mais résolu. N’en disons pas davantage, c’est un livre à lire pour ceux qui aiment les choses sérieuses et sont amoureux du vrai:
- Ce livre se trouve chez Reinwahl et Cie et a été imprimé par Firmin Didot.
- CHERCHONS !
- Réponse aux conférences de M. le professeur Emile Yung sur le Spiritisme, par Louis Gardy.
- Volume en vente à la librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
- Se conformant aux conseils donnés par M. le Professeur Yung, M. Louis Gardy a cherché la lumière pour se faire une opinion sur la question du spiritisme.
- Dans un style net et entraînant, il expose ce qu’il a trouvé et conclut par cesparoles :
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- BIÔLIOGRAPHIE
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- « Chacun est ce qu’il s’est fait et récolte ce qu’il a semé. Pas d’enfer éternel ni de ciel béat; mais un travail et une progression incessante vers la vérité et la lumière, ces deux phares de l’âme. Après, comme avant la mort, le salut et le relèvement possibles, et, par suite, le courage et l’espérance rendus à ceux que des doctrines terrifiantes avaient rebutés et désespérés. Quel plus grand service pouvait-on rendre à l’humanité ?
- « On nous a dit ; Cherchons ! Nous avons cherché. Des résultats magnifiques ont couronné nos efforts. Mais cherchons encore. N’acceptons rien, ni les choses d’ici-bas, ni celles de l’au-delà, que sous bénéfice d’inventaire. Tout examiner avec soin, tout passer au creuset de la logique, du bon sens et de la vraie science, c’est le commencement de la sagesse.
- « La vérité appartient à celui qui cherche d’un cœur simple et sincère. »
- Dans notre numéro de février 1889, nous avons déjà signalé à nos lecteurs un des principaux ouvrages de M. l’Abbé Roca :
- Le glorieux centenaire
- Monde nouveau. — Nouveaux cieux. — Nouvelle terre. — Volume en vente au prix de 7 fr. 50 à la librairie de l’art indépendant, 11, rue de la chaussée d’Antin, Paris.
- Aujourd’hui nous possédons, en outre, les ouvrages suivants, du même auteur :
- La fin de l’ancien monde.
- Un volume 5 fr. chez Jules Lévy, 2, rue Antoine-Dubois, Paris.
- Le Christ, le pape et la démocratie.
- Un volume 3 fr. 50 chez Garnier frères, 6, rue des Saints-Pères, Paris.
- La crise fatale et le salut de l’Europe.
- Brochure en vente au prix d’un franc, chez Garnier frères, 6, rue des Saints-Pères, Paris.
- Lesprit qui anime, en général, tous les ouvrages de M. 1 Abbé Roca est, selon nous, parfaitement indiqué daus les termes suivants que nous empruntons à M. Roca lui-même.
- u L’accouplement adultère qui s’est fait de l’esprit et des principes de l’Évangile avec l’esprit et les principes du monde,
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- LE DEVOIR
- des idées et des intérêts du Christ avec les idées et les intérêts de César, pour accommoder le Christ et son Évangile au goût des politiciens, — ce monstrueux accouplement est l’unique cause des maux horribles dont souffrent les peuples dans l’Église et dans l’État.
- « Il faut que ce scandale cesse.....
- « Il y a une fausse religion, et cette fausse religion tue la vraie, celle du Christ et des apôtres.
- « Un archevêque l’écrivait dernièrement, mais à demi-mot. Que n’a-1-il parlé clair, aussi clair que Fénelon : « Rien de plus noble et de plus beau que la Religion, disait le Cygne de Cambrai ; rien de plus bas et de plus méprisable que l’idée que s’en font et qu’en donnent communément tous ceux qu’on appelle des dévots ! » (1).
- « Ce langage de Fénelon est lui-même bien timide, comparé à celui des grands Évêques d’autrefois, à celui des Saint-Laurent Justinien, des Guillaume Durand, des Barthélemy des Martyrs, des Saint Charles-Borromée, des Saint François de Salles, des Bérulle, des Saint Grégoire de Nazianze et de tant d’autres, dont je redirai les cris douloureux...
- « A l’heure présente, il s’agit pour nous, prêtres, non pas d'arrêter la Planète dans l’évolution libératrice et dans la marche en avant que lui imprime son Libérateur, mais de 1a. conduire sagement au terme de la délivrance sociale, par les routes savantes, afin qu’elle n’ait pas à s’y précipiter par les voies sanglantes de la révolution, comme elle le fait depuis cent ans par notre faute.
- « Diriger scientifiquement les nations adultes vers la Terre promise de la Vérité souveraine, de la Justice absolue, et de l’Economie chrétienne, par des Institutions impersonnelles où les princes ne soient plus rien, où les principes soient tout, telle est, telle doit être l’œuvre essentielle du sacerdoce. »
- (1) Fénelon. — Essai de gouvernement, chapitre X.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Universal peace congress London, 1890, brochure illustrée, contenant, en anglais, le compte rendu officiel du Congrès.
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- Traité sur la séparation de l’Église et de l’État, par un groupe de catholiques républicains convaincus.
- Ouvrage en vente, à 2 fr. 80. Librairie socialiste, 18, rue de Belleville. Paris.
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- Place au travailleur! Etudes sociales et photographies d’après nature, par un ouvrier socialiste.
- Volume de 3 fr. 50, en vente à Paris, 18, rue de Belleville.
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- L’Étoile, Revue mensuelle, Kabbale messianique,socialisme chrétien, spiritualisme expérimental.
- Fondateur : Alber Jhouney. Directeur : René Caillié.
- Abonnement: 7 francs par an. Avignon, Vaucluse.
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- L’Anti-clérical, nouvelle feuille fondée par M. l’abbé Roca, ex-chanoine honoraire.
- Abonnement : 6 fr. par an. Bureaux, 18, place de la République à Perpignan, Pyrénées orientales.
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- L’Éclaireur, organe de la fraternité humaine, Revue mensuelle, sous la direction de Madame Paule Janick.
- Abonnement : 3 fr. 50 par an. Bureaux 1 bis rue St-Blaise, Bagnères-de-Bigorre, Hautes Pyrénées.
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- Philosophie du bon sens. Almanach pour 1891, publié par les soins de l’Union spiritualiste de Liège.
- Prix 15 centimes, Imprimerie Emile Pierre et Frère. H>, rue de l’Etuve à Liège, Belgique.
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- Le Devoir
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- {suite)
- Mon grand-père me connaissait si bien qu’il n’aurait pas eu besoin de regarder ma mine contrite pour deviner ce qui se passait en moi. Comme je péchais surtout par excès d’orgueil, il avait trouvé prudent de tenir mon orgueil en échec en parlant de mes défauts. Aussitôt il releva mon courage, en parlant de ce qu’il voyait de bon en moi.
- « Brigitte, dit-il d’un ton sérieux, je suis si content de ce qu’il a fait ce matin, que j’ai pris une grande résolution. Je vais lui montrer ce qui est là haut dans mon armoire. »
- Brigitte joignit les deux mains sur ses genoux, et se mit à me regarder en remuant la tête, comme pour me donner à entendre que j’avais de quoi être fier, et que je venais de gagner mes éperons.
- « Montons, » dit mon grand-père en me prenant la main. Brigitte nous regarda monter d’un air grave et pensif.
- Mon grand-père alla tout droit à la grande armoire et me dit, avant de l’ouvrir : « Mon père est mort de sa blessure, mais il n’est pas mort sans avoir reçu la récompense de son héroïque dévouement. Comme il était sur son lit de mort, après avoir traîné une semaine ou deux, un général en grand uniforme entra, suivi de deux aides de camp. Il serra la main à mon père, et lui lut un papier où il était dit que la patrie, en reconnaissance de ce qu’il avait fait pour elle, lui décernait une arme d’honneur. Dans ce temps-là, la Légion d’honneur n’existait pas encore, et, quand un soldat ou un officier avait bien mérité de la patrie, la patrie n’ayant pas encore de croix à lui offrir, lui décernait une arme d’honneur.
- « Alors le général, ayant ôté son chapeau avec respect, prit des mains d’un de ses aides de camp un sabre de combat, le tira du fourreau, et mit sous les yeux de mon
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- père cette inscription que tu verras tout à l’heure gravée sur la lame. Voici cette inscription :
- A PHILIPPE JOUSSERAND
- en récompense de sa bravoure et de son dévouement la patrie reconnaissante offre ce souvenir.
- » Le garçon de Chàteauroux, qui n’avait pas quitté mon père, nous a raconté depuis tout ce qui s’était passé à la défense du pont et dans la chambre de mon père.
- « Quand mon père eut le sabre entre les mains, il fut pris d’un grand tremblement ; comme ses yeux étaient affaiblis par l’approche de la mort, il lut l’inscription lettre par lettre ; alors il approcha le sabre de ses lèvres et y déposa un baiser, juste sur l’inscription. »
- En prononçant ces dernières paroles d’une voix émue, mon grand-père ouvrit l’armoire à deux battants. Sur la planche d’en haut, il prit, avec des précautions infinies, un objet de forme allongée soigneusement enveloppé dans trois foulards.
- Ayant déposé l’objet sur son lit, il déroula les foulards, et je vis un sabre dans son fourreau. Le fourreau, de cuir verni, s’était terni et décoloré par places; mais, du reste, il était intact, tant on avait mis de soin à le conserver. Quand j’eus longuement examiné le fourreau et la poignée, en retenant mon haleine de peur de les ternir, et en serrant violemment mes deux mains derrière mon dos pour ne pas succomber à la tentation de toucher à l’objet sacré, mon grand-père tira lentement le sabre du fourreau.
- Je vis tout de suite l’inscription qui était gravée sur la lame. Mon grand-père tenait le sabre de la main droite et le regardait, les larmes aux yeux. Il demeura quelque temps sans parler, parce que sa voix aurait tremblé.
- Quand il eut maîtrisé son émotion, il approcha sa main gauche de la lame, me regarda dans les yeux, et me montrant l’inscription du bout du doigt, il me dit à voix basse : « C'est là ! » Alors, rapprochant vivement la lame du sabre de sa bouche, il posa ses lèvres à l’endroit même où son père mourant avait posé les siennes.
- L’émotion m’envahit à mon tour, je frissonnai de tout
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- LE DEVOIR
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- mon corps, et je levai sur mon grand-père des yeux si ardents et si suppliants à la fois, qu’il me dit :
- « Oui, toi aussi. »
- Au contact de l'acier, je reçus comme un grand choc, et mes yeux se troublèrent. Sans dire un mot j’allai m’asseoir dans l’embrasure de la fenêtre, et je regardai le jardin à travers un brouillard. Mon grand-père ne disait rien non plus. Nous éprouvions tous les deux le besoin de nous recueillir en silence, comme au sortir d’une cérémonie imposante.
- Quand mon grand-père eut refermé les deux battants de l’armoire, je me tournai à moitié vers lui, et je lui dis :
- « Grand-père, pourquoi donc ne m’avais-tu jamais montré ce sabre ?
- — Parce que c’est une relique et non pas un objet de curiosité. Ma mère ne me l’a montré que le jour où elle m’a cru digne de le baiser à l’endroit où mon père l’avait baisé. J’ai fait comme elle. »
- Avant qu’il eût fini de parler, je m’étais de nouveau tourné du côté du jardin, et cette fois encore tous les objets dansèrent devant mes yeux dans un brouillard humide.
- Grand-père allait et venait doucement, sans rien dire, en étouffant le bruit de ses pas. Quand ma grande émotion se fut calmée, je lui dis :
- « Est-ce qu’un petit garçon, sans faire de la peine à son grand-père, peut prendre un autre modèle en même temps que lui ?
- — Certainement, me répondit-il.
- — Alors, quand je voudrai bien faire, je penserai à ton père en même temps qu’à toi. »
- Il m’enleva dans ses bras avec une vigueur surprenante, et mit ma figure contre la sienne.
- Ensuite, il me posa à terre et me dit :
- « Je crois bien que je vais faire ma barbe.
- — Veux-tu, lui demandai-je, que je vienne étudier mon histoire auprès de toi ?
- — Oui, je le veux bien. »
- J’allai chercher mon livre, et je me mis dans un petit coin pour ne pas gêner les allées et venues de grand-père.
- J’avais déjà les jours précédents repassé, à bâtons rompus, le commencement de ma composition d’histoire sainte. Mais comme j’avais fait ce travail dans des dispositions d’esprit bien différentes de celles où je me trouvais pour
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- le moment, je jugeai que ce premier travail ne valait rien, et qu'il était tont entier à refaire.
- Je repris donc dès le commencement. Je lisais un paragraphe avec attention, et ensuite je fermais le livre pour voir si je me rappellerais bien ce que je venais de lire. Les trois premiers paragraphes marchèrent à souhait. Aussi je me permis d’interrompre un instant mon travail pour dire à grand-père :
- « Est-ce que tu serais content si j’avais un prix d’histoire ? »
- Quand je lui adressai cette question, grand-père était en train d’ôter sa cravate pour procéder à l’opération de « la barbe. »
- Il se retourna, tenant sa cravate par les deux bouts, et me dit :
- « Rien ne pourrait me faire plus grand plaisir. Ce n’est plus comme de mon temps, aujourd’hui; on en demande bien plus long, et il faut qu’un jeune homme soit très instruit pour qu’on le regarde. »
- Je me mis à rire et je lui répondis :
- « Ça marche très bien jusqu’ici ; il faut que je m’y remette. »
- Là-dessus j’entamai mon quatrième paragraphe.
- Quand je fus arrivé au bout, je fermai le livre, et je levai les yeux au plafond pour me le réciter à moi-même.
- Malheureusement j’entendis un petit bruit familier qui me reporta à de vieux souvenirs d’enfance. Le petit brui dont je parle était produit par le manche du pinceau à barbe, tapant à petits coups réguliers contre les bords de la soucoupe de faïence.
- Je ne pus résister à la tentation, et je regardai ce que faisait mon grand-père. Il était en train de faire mousser le savon.
- Adieu l’histoire sainte ! mon esprit s’envola dans le passé. A mon âge, j’avais déjà un passé ! c’est pourtant vrai. Donc, à l’époque lointaine où je n’allais pas encore à l’école, un de mes plus grands plaisirs était de regarder mon grand-père faire sa barbe.
- Toute la matinée, je jouais dans le jardin à faire des pâtés avec le sable, et à planter de petits parterres au milieu des allées, avec défense à Brigitte de marcher dessus, ce qui la contraignait à faire de grands détours pour aller étendre le linge ou cueillir des légumes.
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- LE DEVOIR
- La fenêtre de mon grand-père s’ouvrait ; mon grand-père frappait dans ses mains et criait : » Voilà le moment. »
- Alors je quittais tout, et je me précipitais vers l’escalier-Les marches dans ce temps-là me paraissaient démesuré, ment hautes, et comme j’avais hâte d’arriver, je faisais de gigantesques enjambées et des efforts héroïques.
- » Pan ! pan ! pan ! à la porte de grand-père.
- — Qui est là ?
- — C’est ton petit garçon ; ouvre vite. »
- Grand-père ouvrait la porte, m’embrassait sur les deux joues, et disait :
- « Ça y est-il ?
- — Oui, grand-père, ça y est. »
- A partir de ce moment, tous les gestes de mon grand-père prenaient à mes yeux une importance solennelle, et je ne lui permettais jamais d’y rien changer. Il tirait de sa table de toilette une petite boîte de carton ovale où il y avait de la poudre de savon.
- « Donne que je sente ; » et chaque fois je sentais la poudre de savon, qui avait une sorte de parfum très doux et comme mystérieux, auquel je rattachais toutes sortes d’idées étranges.
- Ensuite, avec son index qui tremblait, mon grand-père faisait tomber un peu de poudre dans la soucoupe à fleurs bleues.
- Je plongeais mes regards dans la soucoupe, et je ne me gênais pas pour lui dire :
- « Cette fois, tu en a mis trop ou trop peu.
- — Tu crois ?
- — J’en suis sûr ; je sais bien regarder, va. »
- Alors, avec une patience de grand-père, il remettait de la poudre ou il en ôtait, selon mes indications.
- « A présent, grand-père, faisons de la neige. »
- Avec une petite bouillotte toute trapue, il versait quelques gouttes d’eau sur le savon , et me passait le blaireau.
- C’était moi qui commençais à faire mousser le savon. Quand j’étais las de manoeuvrer le blaireau, je le lui passais, et il parachevait l’opération.
- Vers la fin, l'impatience me prenait, parce que j’attendais quelque chose. Une fois la soucoupe pleine jusqu’aux bords, mon grand-père attrapait autant de mousse qu’il en pouvait tenir au bout de son blaireau, je tendais la paume de ma main droite, et il y essuyait son blaireau.
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- Alors je me précipitais dans l’escalier pour aller montrer à Brigitte « la neige qui ne fond pas » !
- Brigitte ne manquait jamais d’admirer « la neige qui ne fond pas. » Une fois qu’elle l’avait bien admirée, je faisais le tour du jardin, la main en l’air pour montrer ma neige aux moineaux et aux abeilles, et je rentrais m’essuyer la main au torchon qui pendait à côté de la fontaine, dans un petit coin bien frais.
- Je faisais de nouveau l’escalade de l’escalier ; je me mettais dans un petit coin, le plus loin possible de la fenêtre, et je me tenais tranquille comme une souris. J’étais fermement persuadé que si j’avais seulement toussé ou éternué, mon grand-père se serait fait d’effroyables estafilades.
- Il se rasait lentement, parce qu’il n’avait plus la main sûre, et pendant tout ce temps-là je retenais mon haleine. C’était une contrainte effroyable; mais elle m’était douce, parce que je croyais tenir le sort de mon grand-père entre mes mains, et qu’une grande récompense m’attendait.
- Encore un moment de grande émotion : grand-père, après s’ètre rasé sans encombre, grâce à ma présence et à ma sagesse, se penchait sur sa table de toilette, et se lavait la figure à grande eau, avec de petits soupirs et de petits cris de satisfaction.
- Aussitôt qu’il s’était essuyé la figure, je me précipitais sur lui pour « étrenner sa barbe » !
- Tous les jours cela recommençait, et jamais il ne témoignait la moindre impatience. Brigitte elle-même ne me disait jamais que je pouvais me dispenser de venir la déranger au milieu de ses occupations.
- Quand on pense que j’étais déjà d’âge à regretter ce bon vieux temps où j’avais été si heureux.
- Depuis que j’avais fait mes débuts chez MUe Brancart, et que j’étais tombé sous la coupe du père Barré, tout cela avait changé. Je n’assistais plus à la «barbe» de mon grand-père. Brigitte était devenue plus sévère avec moi; mes camarades me rendaient la vie passablement dure. Seul mon grand-père était resté le même.
- Gomme je me faisais à part moi cette réflexion, je regardai du côté démon grand-père. J’avais dû flâner bien longtemps dans mes vieux souvenirs, car il avait achevé de se raser ; il s’était essuyé la figure et il me regardait en souriant.
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- LE DEVOIR
- « Comme mon petit garçon est appliqué ! » s’écria-t-il d’un ton joyeux, lorsque nos regards se rencontrèrent.
- Je fis un soubresaut, comme quelqu’un qu’on éveille, et je lui dis :
- « Grand-père, en ce moment je n’étudiais pas. J’en étais resté à Samson qui met des chandelles à la queue d’un tas de renards, et puis tout d’un coup il n’y avait plus de renards, plus de Samson, plus rien; je pensais au temps où tu me mettais dans la main « la neige qui ne fond pas ».
- — O li! oh! c’était un fameux temps, » me dit-il avec enthousiasme.
- Je ne sais pas pourquoi je me figurai qu’il regrettait ce temps-là, et je lui dis:
- « N’est-ce pas grand-père, que dans ce temps-là on m’aimait plus qu’à présent? Je ne dis pas cela pour toi, car je sais que tu m’aimes toujours autant.Mais Brigitte, et.. .les autres.
- — Ne te fais pas de ces idées-là, mon petit, reprit-il avec chaleur. Seulement, vois-tu, à mesure que les enfants prennent de l’âge,ceuxquiles entourent deviennent plus exigeants. C’est toujours comme cela dans la vie. Seulement, si les autres sont plus exigeants pour nous, c’est dans notre intérêt, c’est pour que nous devenions meilleurs et plus instruits ; mais ne va pas te mettre dans l’esprit que c’est parce qu’on nous aime moins, et que c’est pour nous faire de la peine ; oh non!
- — Brigitte me gronde bien plus souvent.
- — Oui, mais tu as vu comme elle t’a embrassé ce matin. A propos d’embrasser, est-ce qu’il n’y avait pjas quelqu’un au temps de a la neige qui ne fond pas », qui voulait toujours « étrenner la barbe » de son grand-père ? »
- Je lançai sur la commode Samson et ses renards, et je sautai au cou de mon grand-père. Non, jamais de . ma vie, même au temps de « la neige qui ne fond pas », je ne l’avais aimé plus tendrement.
- (à suivre)
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Su/se. — nnp, Bsrà.
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- ANALYSE DES FACULTÉS DE L’ÊTRE HUMAIN
- LOI DE DÉVELOPPEMENT ET LOI DE JUSTICE OU D’HARMONIE
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DU DEVOIR ET DE LA JUSTICE OU HARMONIE
- Organes de 5e degré, Nos 39 à 46.
- [Esquisse de Chapitre).
- (Suite)
- 39° HABITUDE, ATTACHEMENT AUX CHOSES AMBIANTES
- L’habitude produit en nous l’attachement au foyer, à l’habitation, aux choses qui nous ont vu naître. Quelques phré-nologues, n’ayant vu que ce côté restreint de la faculté, avaient nommé celle-ci, Habilativité.
- Mais l’habitude a de bien autres conséquences : c’est une faculté de lien social qui attache les personnes aux choses et aux êtres avec lesquels elles ont vécu, aux traditions dans lesquelles elles ont été élevées, aux idées religieuses et sociales qn’elles ont cultivées, enfin aux occupations et aux travaux auxquels elles se sont adonnées.
- C’est par l’attachemeut né de l’habitude que nous conservons souvent des relations, des conditions d’existence, des pratiques journalières en contradiction avec nos autres besoins.
- L’habitude est une affective générale qui renforce toutes les autres affectives et, au besoin, se substitue à elles dans une certaine mesure. Il existe, par exemple, beaucoup de personnes chez qui les facultés affectueuses très faibles ne trouvent de réalité apparente que par le lien de l’habitude.
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- LE DEVOIR*
- Cette faculté est la plus élevée de nos affectives, et par la position de son organe, et par sa fonction. L’amour qu’elle nous inspire peut s’étendre à tout : à la matière que nous travaillons, aux plantes que nous cultivons, aux animaux que nous soignons, aux personnes avec lesquelles nous vivons, à la société dont nous faisons partie. Si elle accompagne des facultés, intellectuelles puissantes, elle nous inspire l’amour de la science ; si elle se marie à de grandes facultés sociales, elle aide à développer en nous l’amour de la Patrie, et en s’élevant plus haut encore, elle dispose l’individu à l’amour de l’Humanité.
- 40° PRÉFÉRENCE, FAVEUR
- Cette faculté pousse l’homme à rechercher l’approbation de ses semblables, la considération, les honneurs.
- Vivement influencée par# les circonstances extérieures, elle nous entraîne vigoureusement au bien quand la pratique du bien est le plus sûr moyen de nous faire obtenir l’estime de nos semblables; mais elle peut aussi nous pousser à des actes équivoques, quand les circonstances y sont favorables et que nos autres facultés morales ne fournissent pas un contre-poids suffisant.
- 410 autorité, commandement
- Faculté qui porte l’individu, à la mise en relief de ses mérites personnels; à la constitution des grades, des distinctions, en un mot, des hiérarchies.
- Dans les faits matériels, elle pousse l’homme à assouplir la matière à tous ses besoins. Dans les faits sociaux, cette faculté n’a pas encore trouvé son véritable champ d’action. Il ne sera ouvert devant elle que lorsque les pouvoirs seront constitués de façon à ce que, toujours, les capacités soient à leur vraie place. Or l’homme a encore bien des efforts à faire pour modifier l’ordre actuel des choses où souvent celui-là qui commande est précisément celui qui devrait obéir.
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- 42° CONSCIENCE, RECTITUDE.
- Sentiment du juste à l’égard de soi-même et des autres.
- Désir de pratiquer ce que nous comprenons comme devoir et justice.
- Sentiment de l’équité sociale, de l'équilibre entre l’existence du moi et celle des faits extérieurs.
- La conscience est l’élément de la rectitude dans toutes nos actions, qu’il s’agisse de nos intérêts et de nos affections ou des intérêts et des affections de nos semblables.
- 43° ESPÉRANCE, FOI, CONFIANCE
- Faculté qui nous fait croire à la possibilité des découvertes, et nous incline à chercher dans les lois naturelles les moyens d’application des idées.
- C’est elle qui nous pousse à sonder l’avenir, l’inconnu, et qui nous fait entrevoir l’existence et l’action des forces extérieures.
- Siégeant au-dessus de l’Idéalité, l’Espérance sert à celle-ci d’aliment et de soutien. Elle est la force qui conduit l’homme à supporter la vie au milieu des plus rudes épreuves, et c’est elle qui éveille la pensée aux mystères des profondeurs de la vie infinie.
- 44“ IMAGINATION, SPIRITUALITÉ, SYNTHÈSE.
- Conception et perception des vérités d’ensemble.
- Aptitude à embrasser les causes par l’ensemble des effets, à 'remonter à la source des phénomènes du monde physique et du monde moral par la liaison de leurs parties respectives.
- Par cette faculté nous embrassons les conditions logiques de la perfection et de l’harmonie dans tout ce que nous examinons.
- La faculté de synthèse donne à l’intelligence le sens du réel et du vrai. Elle porte l’individu à la douceur, à la recherche de l’équilibre, de l’accord, de l’harmonie. Son action s’exerce par connaissances directes et par intuition des lois générales. - ~
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- 45» IMITATION, ANALYSE
- Faculté qui a puissance de décomposer les choses soumises à son examen,de saisir les differents aspects des parties constitutives d’un tout, les rapports de ces parties entre elles, de rechercher leurs principes constitutifs, leurs vertus séparées, leurs propriétés diverses.
- L’analyse est surtout la faculté de conception et de perception des effets de détail dans un ensemble quelconque.
- Elle est un puissant auxiliaire des autres facultés en général. Elle nous rend plus faciles la conception, la reproduction et l’imitation de toutes les œuvres humaines ou naturelles.
- Cette faculté trouve son application supérieure à démêler, au sein des éléments de la vie sociale, ceux utiles à l’humanité.
- Concurremment avec la faculté que nous avons examinée au n° 36, elle rend l’esprit fécond en remarques de toutes sortes ; ensemble, ces deux facultés constituent celles proprement dites de critique et d’observation et sont au rang des principaux ressorts du jugement.
- La faculté d’analyse est indispensable à l’indépendance de nos appréciations et de nos décisions ; elle tend à découvrir l’erreur et le mensonge ; elle est l’ennemie du préjugé.
- Son rôle est la recherche de la vérité dans tout ordre de faits.
- 46» PÉNÉTRATION, LO&IQUE*
- Droiture de jugement, disposition à raisonner juste, sens droit.
- Comparaison des faits, de leurs conséquences bonnes ou mauvaises, des combinaisons qu’ils comportent.
- Faculté de rech erche des lois naturelles et des principes de ces lois; elle est un puissant auxiliaire des convictions fortes et sincères.
- Nécessaire à une sage direction de l’individu, la pénétration, la logique l’est tout autant au bon gouvernement des sociétés. Elle est le sens moral et social.
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- LOI DE JUSTICE OU D’HARMONIE
- FACULTÉS AFFIRMATIVES DE LA JUSTICE OU HARMONIE Organes de 6e Degré. N“s 47 à 51.
- (Esquisse de Chapitre)
- 47» CONCENTRATION, MÉMOIRE
- Désir de rassembler et d'unir les éléments qui peuvent nous aider à occuper notre place dans la vie et à remplir notre tâche. Cette faculté pousse à la spécialisation de l’usage d’autres facultés dominantes en nous. Elle soutient les faits acquis. Elle veut la stabilité, la fixité dans la position individuelle et dans les choses en général.
- Elle prédispose l’individu à l’étude de la nature pour en tirer le plus grand parti possible, soit au profit de la vie individuelle, soit au profit de la vie générale, selon ce qu’embrassent les affections de l’individu.
- 48» ESTIME DE SOI, AMBITION
- Le sentiment de la valeur personnelle, la confiance en soi, la dignité, la recherche des honneurs sont les traits saillants de cette faculté.
- Elle nous inspire le désir de faire preuve de capacité, d’habileté, d’adresse, de force, de savoir. Elle nous pousse à surpasser les autres, à mériter la considération générale.
- Elle est, en certainshomm.es, le ressort delà conduite la plus noble et des plus belles actions; tandis que, chez d’autres, elle est l’instigateur des régimes autoritaires et despotiques.
- Cette faculté conduit à la constitution de groupes où règne un ton absolument différent de celui des groupes basés sur l’amitié.
- Au lieu de l’égalité, de la cordialité qui régnent dans ces derniers, c’est la déférence de la part des inférieurs envers les supérieurs qui se manifeste dans le groupe basé sur l’ambition.
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- Mais quand ce groupe est bien constitué, la hiérarchie est consentie, réclamée même par les coopérateurs, de sorte qu’un lien puissant n’en existe pas moins entre eux.
- Qu’un chef de peuples soit hautement titré en estime de soi, s’il est en même temps guidé par l’amour de l’humanité, il ne verra point de but plus élevé que de se rendre utile à tous. Son administration s’inspirera des plus hautes tendances. Toutes les forces se tourneront vers le bien général.
- Au contraire qu’un ambitieux aux facultés rapaces arrive au pouvoir, toutes les nobles aspirations seront éclipsées. Le ton qu’il imprimera à son entourage sera celui du “ chacun pour soi ! ”
- 49» FERMETÉ, PERSÉVÉRANCE.
- Esprit de continuité dans tous les actes et les faits de la vie. Cette faculté affirme le caractère de l’individu en le maintenant dans sa voie.
- La fermeté est indispensable aux grandes entreprises ; elle est le soutien des grandes œuvres, comme elle est le soutien des convictions fortes; elle est un gage de fidélité et de constance dans les engagements que l’homme prend avec lui-même ou avec ses semblables.
- La fermeté se présente ainsi comme la plus haute expression du moi; c’est l’énergie suprême de l’homme dans la vie.
- Elle est le principal auxiliaire de la liberté humaine et de l’équilibre dans la justice.
- La ferme é a aussi ses écarts lorsque, guidée par une ambition déréglée, elle se fait l’instrument du despotisme. Mais la même faculté tdans les masses résiste aux abus de la faculté chez quelques-uns, et finit toujours par mettre un terme à ces abus. La fermeté est le principal agent des revendications sociales.
- 50e VÉNÉRATION, RESPECT DES AUTRES ET DU PASSÉ.
- Sentiment de la valeur des forces et des êtres qui, à côté de nous, au-dessus de nous et conjointement à nous, sont reliés au mouvement de la vie universelle.
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- Tendance à l’attention, à l’admiration pour les œuvres d’autrui et pour les merveilles de la nature.
- C’est en cédant aux inspirations de cette faculté que l’homme s’élève à la conception d’une Puissance infinie dirigeant l’Univers.
- La vénération inspire à l’homme la confiance dans les lois d’ordre universel et le porte à pénétrer ces lois.
- C’est la faculté du sentiment religieux et de l’apostolat. Relier, rapprocher,unir est sa fonction ; aussi incline-t-elle la créature humaine à la déférence et au respect pour toutes les supériorités.
- 51e RAISON, BIENVEILLANCE, HUMANITÉ,
- AMOUR UNIVERSEL.
- Nous touchons à la fin de notre analyse des facultés humaines; et c’est par la plus haute des facultés de l’intelligence que cette analyse se termine.
- La Raison est la faculté de conception et de perception de l’accord et de l’harmonie dans tous les faits de la vie humaine.
- C’est elle qui produit en nous l’intuition directe des vérités que nous pouvons embrasser.
- Elle unifie le monde extérieur et les besoins du moi.
- Elle pondère l’action de l’être sur ses besoins propres.
- Elle est la plus pure lumière que l’intelligence puisse apporter dans ses jugements.
- Elle nous inspire le mépris de tout ce qui nous paraît enfreindre les règles éternelles de la justice.
- C’est la faculté de conception, de perception et d’application des lois générales et des principes du bien et du vrai devenus accessibles pour nous.
- C’est par la Raison que nous saisissons les idées d’ensemble et d’ordre universels, les vérités absolues et les principes invariables ; elle rassemble les éléments de l’expérience puisés dans le monde moral et dans le monde physique, pour en tirer les accords proportionnels au degré d’élévation de nos idées.
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- LÉ DEVOIR
- Elle constitue ainsi la faculté régulatrice par excellence.
- Elle agit proportionnellement à son développement et à l’activité de nos autres tendances. Faible, elle circonscrit son action sur l’ensemble des besoins usuels de l’être ; très développée, elle embrasse les plus grands problèmes de la vie.
- Enténébrée par l’ignorance, la raison humaine se fourvoie longtemps au milieu d’erreurs et de préjugés dont elle se délivre peu à peu, à mesure que s’agrandit l’amour humanitaire dont elle contient le germe, et qu’elle se transforme elle-même en Sagesse.
- A sa lumière les véritables notions du droit et du devoir s’éclairent: elle en fait surgir tous les motifs d’accord, de justice et d’harmonie entre les individus, comme entre les sociétés et dans l’humanité.
- J.-Bte André GODIN.
- Œuvres posthumes.
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- assistance et assurance
- 11 y a quelques mois, on apprenait qu’un incendie considérable venait de réduire en cendres la ville de Fort-de-France et que des millions de familles se trouvaient sans asile et sans pain. La générosité française s’émut, se multiplia, sut trouver mille moyens ingénieux pour se procurer de l’argent, comme elle l’avait fait quand il s'agissait des victimes de l’incendie du grand théâtre de Vienne, du tremblement de terre d’ischia, des inondations de Murcie et de Hongrie, de la catastrophe d’Anvers.
- Le Champ de Mars offrit son cadre merveilleux à l’improvisation des fêtes les plus variées. Les violons s’accordaient pour la danse, lorsque, soudain, éclata la nouvelle que le grisou, l'insatiable ennemi des mineurs, avait jonché de cent-vingt cadavres une mine de Saint-Étienne. Que de familles privées de leur soutien ! que de veuves et que d’orphelins !
- On confondit les deux misères ; sous le titre agrandi les listes de souscription s’allongèrent ; les archets levés s’abaissèrent, et les fêtes reprirent de plus belle. Bénie soit l’aide généreuse prêtée au cœur par les mains qui donnent et les pieds qui dansent !
- Quelques cerveaux se mirent de la partie et regardèrent au delà du moment.
- Oui, certes, la charité est ingénieuse ; mais la nature elle aussi, de son côté, semble s’ingénier en des catastrophes „ toujours plus formidables, plus fréquentes, plus soudaines. L’idée fut lancée de la création d’un budget du malheur.
- C’était l’été. Les larmes s’évaporent vite dans la tiède atmosphère, et lente alors est la poussée des idées généreuses qui demandent aux larmes leur fécondation. En dépit
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- des inondations qui nécessitèrent un nouvel appel à l’initiative privée et une nouvelle intervention des pouvoirs publics, l’idée du budget du malheur resta dans son germe.
- Nous venons de traverser un des hivers les plus rigoureux du siècle. Pendant cette terrible période de froid, le chômage a fait le foyer sans feu et le buffet vide. On évalue à quatre millions pour la seule industrie des fleurs la perte que l’hiver a causée à Paris, et c’est par milliers qu’il faut compter les ouvriers de cette industrie, que le chômage a jetés sur le pavé déjà si encombré de la Capitale.
- Le nombre des nécessiteux qui ont eu recours à- l’Assistance publique a plus que doublé à Paris, et cette catégorie, dans laquelle ne sont pas compris les indigents inscrits aux bureaux de bienfaisance, (58,000 en 1890) qui reçoivent chaque mois un secours fixe variant entre 5 et 30 francs,est en temps ordinaire six fois plus nombreuse que la catégorie des indigents inscrits.
- Les maladies sont les compagnes ordinaires des privations et du froid. Non-seulement les 12,232 lits des hôpitaux et les 9,471 lits des hospices de la capitale sont occupés, mais jamais on n’avait été obligé de dresser un aussi grand nombre de lits supplémentaires, et cela sans épidémie, rien que par le seul effet du froid.
- L’hiver avait déjà fait de trop nombreuses victimes, lorsque s’organisèrent les secours. Dès ce moment, il faut le reconnaître et le proclamer bien haut, les efforts de l’administration et de l’initiative privée réunis ne furent pas au dessous de l’immense tâche à remplir.
- Partout les Conseils municipaux ont voté des subsides ; le Parlement, de son côté, a mis une somme de six millions à la disposition du gouvernement pour venir en aide aux victimes du froid et du chômage. Les souscriptions particulières ont afflué.
- On a trouvé de l’argent pour répondre à tous les besoins signalés. Le mal présent, patent, fut dompté dans la mesure du possible, c’est-à-dire, dans la mesure où peuvent être supprimées les conséquences momentanées d’un mal perma-
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- nent. L’éternelle misère un instant débordante rentra dans son lit. C’est ce lit qu’il faut mettre à sec.
- Peut-être, allons-nou trouver dans ce qui a été fait les éléments de ce qui reste à faire.
- Le ministre de l’intérieur a mis beaucoup d’activité et fait preuve de beaucoup d’esprit d’initiative dans l’organisation improvisée des moyens de venir en aide aux indigents. Les résultats de cette expérience démontrent, en même temps que la nécessité d’une organisation définitive, l’excellence de la centralisation administrative appliquée aux choses de l’assistance.
- En rappelant, aux maires et aux préfets, que les secours exceptionnels donnés en ce moment ne doivent pas être accordés seulement aux indigents inscrits sur les listes des bureaux de bienfaisance? mais à tous les nécessiteux sans distinction, le gouvernement a proclamé en fait le droit de chacun à l’existence : en obéissant à son magnifique élan de généiosité la société tout entière, sans distinction d’opinion ou de parti, a sanctionné la reconnaissance de ce droit.
- La constatation vaut bien la peine d’être faite si l’on considère qu’aucun texte de loi ne consacre le droit à l’assistance, et que la seule loi, encore à l’état de projet, qui, depuis la Révolution, introduit dans notre législation, sinon le principe du droit à l’assistance, du moins le principe de l’obligation pour la société d’assister, ne vise qu’une catégorie de nécessiteux, les malades privés de ressources.
- Puisqu’on n’a pas voulu limiter à telle ou telle catégorie de nécessiteux la jouissance du droit à l’assistance, pourquoi la limiterait-on à la durée d’une saison? La mort par la faim et le froid serait-elle moins dure telle année que telle autre ? Pour nous en tenir à cet unique pourvoyeur de la mort, ne devrait-on pas toujours compter avec le froid ? L’hiver n’arrive-t-il pas chaque année aussi gros de conséquences désastreuses, lorsque ses rigueurs sans avoir rien d’exceptionnel se prolongent outre mesure, et tel est le cas cette année, que lorsqu’il atteint les plus basses températures ?
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- Les grelotteux ont trouvé un peu de chaleur aux braseros des rues et des asiles ; les faméliques, ceux du moins que n’ont pas rebuté les longues stations dans les rues, dans les couloirs et aux guichets de l’assistance publique, leur morceau de pain.
- On n’a fait qu’une bouchée des six millions votés par le Parlement, et des centaines de mille francs votés par les conseils municipaux, donnés par les particuliers.
- Est-ce fini au moins et ne reste-t-il qu’à fermer asiles et guichets ?
- Et les travaux suspendus, les petites épargnes détruites, les cultures compromises, les denrées, la viande, le pain, le combustible renchéris ?
- Il y avait quelques asiles de nuit créés, les uns par des sociétés charitables, les autres par “l’administration municipale. On a dû ouvrir des asiles provisoires. Or, sait-on combien la ville de Paris a recueilli de pauvres gens, dans ses asiles provisoires, depuis le grand froid? 5.000 en moyenne par jour. ~~
- Que vont devenir au sortir des asiles provisoires tous ces malheureux ? Où couchent-ils, comment vivent-ils en temps ordinaire ?
- Ils n’ont pour tout domicile que ces asiles d’un jour, ouverts par hasard, et ils souffriront de la faim, quand ils n’auront plus froid.
- Quel épouvantable cercle vicieux. Le voilà dans toute sa profondeur l’horrible problème de la misère.
- L’asile provisoire, où semble s’être concentré tout l’effort charitable du moment, est la révélation de l’insuffisante organisation actuelle de l’assistance publique ou privée
- L’asile provisoire type est celui qui est installé dans l’ancien Palais des arts libéraux.au Champ-de-Mars.
- Quelle singulière destinée que celle du Champ de-Mars ! Il y a un siècle, il était témoin de la proclamation solennelle des droits de l’homme, et du premier de tous : le droit à l’existence. Il y a deux ans, il offrait à l’admiration de millions d’êtres humains, venus de tous les points du globe,à côté des
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- merveilles de la production, l’histoire de la civilisation, de la science, du progrès de l’esprit humain, le tableau varié de toutes les institutions qui concourent au développement du bien-être de l’humanité.
- Ce même Palais des Arts libéraux, où s’épanouissait cette merveilleuse leçon de choses, qui nous rendait si fiers de notre civilisation, où l’on dansait joyeusement naguère au profit des victimes lointaines de catastrophes imprévues, nous montre sur des couchettes improvisées reposant sur le sol, hâves, infirmes ou exténuées les victimes de cette catastrophe permanente, la misère. En place de musique, la toux sèche et rauque des malheureux qui ne verront probablement pas l’hiver prochain.
- Cette exposition vaut bien l’autre si l’on sait en tirer la leçon qu’elle renferme.
- La moyenne des malheureux réfugiés de l’asile du Champ-de-Mars, est de deux mille cinq cents tous les jours. Il y a là, et c’est ici que le problème de la misère s’étale dans toute sa complexité, des valides et des infirmes, des femmes et des vieillards, des travailleurs sans ouvrage et des mendiants de profession. Il y a aussi, dans cette foule hétéroclite, des mineurs au nombre d’un millier et la moitié de ce contingent se compose d’enfants de 10 à 13 ans au nombre de 200 ; et d’enfants de 8 à 10 ans au nombre de 200 environ. D’où viennent-ils ces malheureux petits êtres, déshérités pour quelques-uns, adonnés au mal et au vice pour les autres ? Us ont été reçus, comme les autres, sans condition, en vertu de la très louable circulaire ministérielle ; comme les autres ils ont reçu un abri momentané, du feu, des vivres. Et après ? que vont-ils devenir ?
- En ce qui les concerne, l’assistance publique a des devoirs précis en vertu de son organisation même et de lois récentes, mises en vigueur depuis un an.
- C’est d’abord la loi sur les enfants moralement abandonnés, pour laquelle une somme de quatre millions a été inscrite au budget de 1891. Les dispositions qu’elle contient arment l’assistance publique contre les parents dénaturés, en même temps
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- qu’elle l’oblige à devenir le protecteur et le tuteur de tout être abandonné et qui n’a pas atteint sa treizième année. Le législateur n’a pas voulu seulement qu’elle tire l’enfant du bourbier, mais encore qu’elle lui donne des secours matériels et moraux, en le plaçant dans des milieux où son sens moral ne puisse pas s’oblitérer et où il ait, au contraire, la facilité de s’instruire.
- Que deviendront les petits réfugiés du Champ de-Mars, si on les rejette demain â la rue ?
- Victor Hugo a dit dans Le: misérables : « presque toujours le crime de l’homme commence au vagabondage de l’enfant ».
- On ne peut pas faire à notre société le reproche de manquer de sollicitude pour l'enfance. Pouvoirs publics et groupements spécialement organisés dans un but déterminé rivalisent de zèle à son endroit, et la justice aussi bien que la pitié trouvent leur compte dans les résultats de leur action combinée.
- Si des enfants nous passons aux vieillards, nous aurons à faire cette triste constatation qu’ils ne sont encore l’objet d’aucune mesure spéciale.
- L’assistance publique de Paris alloue au plus grand nombre un secours mensuel de cinq ou dix francs, secours absolument dérisoire. Dans les hospices où elle recueille les plus favorisés, il y a en moyenne une vacance pour cent demandes d’admission. La constatation de cette insuffisance a amené le dépôt, tant au conseil municipal de Paris qu’à la Chambre des députés, d’un certain nombre de projets tendant à la création de caisses de retraites ou d’etablissements pour les vieillards.
- Encore que l’administration ne dispose pas de ressource** suffisantes et que les sociétés de bienfaisance ou de patronage n’aient pas acquis pour la plupart une ampleur suffisante pour faire face à tous les besoins, personne ne met en doute la possibilité d’assurer aux vieillards l’existence, et aux enfants le développement physique, intellectuel et moral.
- Parmi les adultes valides, les uns auront besoin de travailler;
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- d’autres voudront reprendre leur existence de vagabondage et de mendicité. Ces derniers soupirent après le moment où la température plus clémente leur permettra de sortir de l’asile que leur offre provisoirement la solidarité nationale, pour se remettre pleinement à la charge de l’aveugle charité individuelle, si prodigue en France à leur égard.
- L’assistance publique, elle-même, contre laquelle naguère, à propos d’une série de suicides émouvants causés par la misère, tant de critiques avaient été dirigées, se fait parfois la complice de ce gaspillage de charité.
- U y a quelques années, un inspecteur général des établissements de bienfaisance, M. le baron de Watteville, constatait dans un rapport célèbre, que « depuis soixante ans que l’Administration de l’assistance publique à domicile exerce son initiative, on n’a jamais vu un indigent retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par les moyens et à l’aide de ce mode de charité, et que, au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à l’état héréditaire.»
- L’auteur que nous venons de citer avait vérifié sur les registres de l’Assistance, l’existence de pensionnaires dont les ancêtres émargeaient au budget de la charité publique en 1802. Ici donc, encore,nous nous trouvons en présence d’une organisation défectueuse.
- D’une façon générale on semble prendre à tache, en effet, de poursuivre un but opposé à celui qu’on devrait viser. Ici des faveurs inexplicables, là une tolérance plus ou moins grande suivant les milieux et les moments ; puis, par à-coups, une répression qui confond dans la même peine, la prison, ce foyer de corruption, et marque du stigmate du casier judiciaire, les vagabonds de profession, valides, et les malheureux sans abri ni ressources, soit par suite du manque de travail, soit par faiblesse physique.
- En faveur de cette dernière catégorie, une première mesure immédiate s’impose. Elle ne guérira pas le mal, mais elle mettra fin à une iniquité monstrueuse. C’est celle qui a été formulée, en ces termes, par le Congrès pénitentiaire et d’assistance d’Anvers : « Tout individu reconnu incapable de
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- gagner sa vie ne peut être considéré comme mendiant ou vagabond et être passible à ce titre de la loi pénale. » Et combien parmi les premiers auraient pu être aidés, au début de leur misérable existence, et empêchés de tomber dans une pareille dégradation.
- Le rapport sur l’administration de la justice criminelle en France, pendant l’année 1888, accuse sur les années précédentes une diminution sensible des délits de vagabondage.
- Il y a tout lieu d’attribuer cette diminution à la prévalence graduelle de cette opinion que la société n’a pas le droit de faire de la mendicité un délit, tant qu’elle n’aura pas assuré du travail aux valides, le nécessaire à la subsistance aux malades ou infirmes.
- On commence à s’apercevoir que l’emprisonnement n’est pas le moyen le plus efficace de diminuer le nombre des mendiants et des vagabonds, et l’on songe à remplacer l’aumône qui démoralise par le travail qui réconforte. De là, la pensée de créer des ateliers où seraient reçus les malheureux dénués de tous moyens d’existence. Après le refuge simple, l’asile-ouvroir, la colonie agricole libre.
- Toutes ces tentatives sont des plus louables et il convient de les encourager. Elles continuent dignement ce mouvement généreux auquel nous assistons, et qui entraîne gouvernement, administration, presse, sociétés de toute nature et individus de toute profession et de toutes conditions.
- Il ne faudra pas s’étonner que ceux-là surtout en profitent, en dehors de toute contrainte, qui ont gardé l’habitude du travail et que le chômage prive momentanément.
- Il y a quelque temps,un philanthrope se mit d’accord avec quelques commerçants et industriels qui lui promirent d’employer, pendant trois jours au moins, tous ceux qu’il leur enverrait. Sept cent-vingt-sept demandes lui arrivèrent réclamant des secours. Il fut répondu à toutes par une lettre de recommandation destinée à faire obtenir un emploi. Or, sur ces sept cent-vingt-sept solliciteurs qui ne savaient pas quelles conditions étaient mises à l’Assistance, cent soixante-quatorze seulement allèrent frapper à la porte qu’on leur
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- ASSISTANCE ET ASSURANCE
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- offrait. Mais, sur ceux-ci, tous ne demeurèrent pas même la journée entière : leur demi-journée faite, trente-sept d’entre eux réclamèrent la moitié de leur salaire, et ils disparurent.
- Mais, point ne sera besoin de sévir contre la mendicité, ni de prendre à son égard les mesures plus humaines don la législation des autres pays nous donne l’exemple, car elle disparaîtra d’elle-même lorsque la condition du pauvre sera moins enviable que celle du travailleur.
- Par quels moyens les sociétés humaines pourront-elles s’organiser de manière à ne plus laisser une partie de leurs membres dans la pauvreté et la misère ? comment assureront-elles, à chacun, les moyens de vivre et de se livrer à un travail productif donnant toutes les ressources sociales nécessaires pour réparer l’iniquité de la misère et garantir les moyens d’existence de tous les citoyens ?
- « Pour atteindre ce perfectionnement social, dit M. Godin dans la République du travail, il faut introduire des modifications dans l’ordre de choses existant ; il faut que le régime de la propriété soit transformé et que les produits du travail, les revenus de la richesse et les ressources naturelles donnent, à tous les membres du corps sociables moyens de vivre.
- « Cela est possible surtout aujourd’hui que la science et l’industrie ont décuplé les moyens de production. Ce qui est à faire maintenant, c’est de régulariser la création des
- richesses et d’en organiser avec équité et justice la répartition. »
- Pour que tous les citoyens, dit encore en substance M. Godin, eussent leur place au soleil, au sein de l’abondance par le travail et la paix, il faudrait introduire la justice et l’équité dans la répartition des richesses produites, et se mettre à l’œuvre pour que chacun trouve dans la richesse produite l’équivalence de sou droit naturel, c’est-à-dire sa part sociale, plus une participation aux bénéfices proportionnelle aux services qu’il aurait rendus .
- Nous examinerons incessamment les principes qui doivent présider à l’organisation de l’Assurance nationale et l’application qui en a été faite au Familistère. J. P. (A suivre)
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- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Le travail des enfants, des filles mineures et des femmes. — Les caisses de retraites et de secours.
- La Chambre vient d’adopter en deuxième lecture, par 378 voix contre 73, la loi sur le travail des femmes et des enfants.
- 1,’importante majorité qui s’est prononcée pour la loi montre suffisamment que le principe du droit de l’Etat d’intervenir pour réglementer le travail des enfants et des femmes ne rencontre guère de contestations à la Chambre.
- La première loi sur la matière remonte à 18il. A cette époque sur l’initiative de ^a chambre de commerce de Mulhouse, une loi fut votée par les Chambres françaises qui interdisait le travail de nuit aux enfants âgés de moins de treize ans.
- L’Angleterre d’abord, puis la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie suivirent cet exemple.
- En 1874, une loi vint fixer, à douze ans, l’âge d’admission dans les ateliers. La même loi interdisait le travail de nuit aux enfants de moins de seize ans et aux filles mineures de seize à vingt et un ans.
- Cette interdiction pour les filles ne s’étend qu’au travail dans les usines et manufactures.
- Dans la dernière législature, la Chambre avait voté un projet de loi qui visait, outre le travail des enfants et des filles mineures, le travail des femmes. Le Sénat crut devoir rayer les femmes de l’énumération et n’appliquer la tutelle de l’Etat qu’aux enfants et aux mineures.
- La Chambre avait stipulé que les enfants des deux sexes de moins de dix-huit ans ne pourraient être employés à un travail de plus de dix heures par jour, et les femmes, quel que soit leur âge, plus de onze heures. En outre, tout travail de nuit était interdit aux femmes et aux jeunes gens de moins de dix-huit ans. Le Sénat n’a ni interdit le travail de nuit des femmes ni limité la durée de leur travail ; il a simplement décidé que les enfants des deux sexes de moins de seize ans ne pourraient travailler plus de douze
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- heures par jour, et que le travail de nuit leur serait interdit, ainsi qu’aux filles mineures, mais dans les usines et manufactures seulement.
- Le projet revint donc devant la Chambre. La Commission maintint les dispositions primitives de la loi. Le projet fut adopté en première lecture au mois de juillet 1890.
- Le projet prévoyait alors :
- L’extension de l’inspection et de la surveillance aux établissements publics d’enseignement professionnel ou de bienfaisance.
- Suppression du demi-temps et élévation, à treize ans, de l’âge d’admission dans les ateliers industriels et les exploitations minières.
- Institution d’un certificat d’aptitudes physiques pour tous les enfants âgés de moins de seize ans.
- Réduction de la journée légale du travail à dix heures par jour, pour les jeunes travailleurs âgés de moins de dix-huit ans, pour les filles mineures et les femmes.
- Interdiction du travail de nuit pour les enfants jusqu’à dix-huit ans, pour les filles mineures et les femmes de tout âge.
- Extension de l’obligation du repos hebdomadaire aux jeunes gens de seize à dix-huit ans et aux femmes de tout âge.
- Interdiction du travail aux femmes accouchées pendant les quatre semaines qui suivront l’accouchement.
- Réorganisation du corps des inspecteurs divisionnaires et départementaux sur des bases assurant l’efficacité et l’uniformité du service.
- Institution des concours pour les candidats aux fonctions d’inspecteurs.
- Aggravation des pénalités infligées aux contrevenants.
- Quelques modifications ont été introduites dans le projet.
- fin ce qui concerne les pénalités infligées aux contreve-venants, la Chambre a admis notamment que la première contravention serait passible du tribunal de simple police, la récidive ressortirait de la police correctionnelle.
- D’autre part la Chambre a abaissé de treize à douze l’âge d’admission au travail pour les enfants munis du certificat d’études primaires institué par la loi du 28 mars 188h
- Cette disposition avait été adoptée par la précédente Cham-
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- LE DEVOIR
- bre, le Sénat et la commission de la Chambre actuelle, et repoussée par cette dernière en l61-0 lecture.
- Une modification très importante consiste dans le retrait de la disposition (article 9) relative aux femmes accouchées.
- Cinq nations, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et la Hollande ont déjà réglementé cette situation.
- Une proposition tendant à accorder une indemnité aux femmes accouchées a été introduite dans le débat. La Chambre, en grande majorité favorable au principe de. l’indemnité, a craint de retaider le vole delà loi en abordant sur l’heure les détails d’une orga. isation qui n’est pas exempte de difficultés. Elle a acquiescé au retrait de l’article qui trouvera sa place dans les projets de loi spéciaux, actuellement soumis à la Commiss ion du travail et qui visent l’organisation de l’assurance des secours, et des retraites.
- L’article premier était et reste ainsi conçu :
- « Le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les usines, manufactures, mines, minières et carrières, chantiers, ateliers et leurs dépendances, de quelque nature que ce soit, publics ou privés, laïques ou religieux, même lorsque ces établissements ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance, est soumis aux obligations déterminées par la loi.
- « Toutes les dispositions de la présente loi s’appliquent aux étrangers travaillant dans les établissements ci-dessus désignés.
- « Sont exceptés, les travaux effectués dans les établissements où ne sont employés que les membres de la famille sous l’autorité soit du père ou de la mère, soit du tuteur, pourvu que ces établissements ne soient pas classés comme dangereux, insalubres ou incommodes, ou que le travail ne s’y fasse pas à l’aide de chaudière à vapeur ou de moteur mécanique. »
- M. Dumay, député ouvrier de la Seine, avait demandé que l’on ajoutât, à la liste des établissements visés par la loi, les «bureaux et magasins». A quoi M. Jamais, rapporteur, répondait que la commission faisait de celte question une étude spéciale, et qu’elle n’avait pas cru pouvoir la comprendre dans la loi générale sur les usines et manufactures. Le nombre des établissements actuellement visités est de 98,959. L’adoption de l’amendement Dumay le
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- porterait à 657.000. En faisant entrer, au pied levé, dans la loi un tel nombre d’établissements nouveaux, on risquerait d’introduire un germe d’échec dans son fonctionnement, et de neutraliser son action. La Chambre s’est rendue à cet argument.
- En somme, la Chambre reste en désaccord avec le Sénat sur deux points capitaux, savoir : sur la durée de la journée des travailleurs visés par la loi et sur l’interdiction dü travail de nuit.
- Au cours de la discussion engagée sur ces deux points, M. de Mun a été amené à parler du Familistère dans les circonstances suivantes : l’orateur socialiste de la droite combattait un amendement de M, Laroche-Joubert tendant à fixer à douze heures, au lieu de dix, la durée du travail des femmes, et voulant démontrer que la productivité d’une journée de dix heures égalait quand elle ne la surpassait pas la productivité d’une journée de douze heures, il citait l’exemple de la maison Dollfus, de Mulhouse, qui avait réduit à onze heures la journée de travail, et ne s’en était pas plus mal trouvée.
- « Mais, ajoutait-il, ce n’est pas là la seule expérience. En France, il y en a une autre, très instructive, qui s’est produite dans un établissement célèbre, le Familistère de Guise : elle a été faite pendant la guerre de 1870 par M. Godin,
- « Le pays était entièrement envahi par les Prussiens. M. Godin n’a pas voulu suspendre le travail ; mais comme le stock de marchandises augmentait tous les jours sous les hangars, et que la surproduction devenait intenable, il réduisit le travail à onze heures.
- « Au bout d’un certain temps il reconnut que la production restait la même. 11 abaissa alors la durée du travail à dix heures. Cette fois encore la production resta la même : et, depuis, la durée du travail est restée fixée à dix heures dans l’établissement de Guise.»
- Les caisses de retraites et de secours
- Parmi les projets de loi déposés sur le bureau de la Chambre, vers la fin de l’année, se trouve le projet élaboré par les ministres du commerce et de la justice, sur les caisses de retraite de secours et de prévoyance fondées au profit des employés et ouvriers.
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- Ce projet a pour but de remédier à la situation actuellement faite, en cas de liquidation d’une entreprise, aux employés ou ouvriers bénéficiaires des institutions de prévoyance administrées par le chef de cette entreprise. Cette situation, mise en lumière par les jugements récents du tribunal correctionnel de Lyon sur l’affaire de Terre-Noire et du tribunal de commerce de Paris sur l’affaire du Comptoir d’Escompte, serait modifiée en ce sens que les privilèges généraux de l’article 2101 du Code civil s’étendraient désormais aux intérêts des sommes versées entre les mains du patron. Le taux de ces intérêts serait fixé au taux en vigueur pour les caisses d’épargne, au jour de la liquidation de l’entreprise.
- Par une sorte de fiction légale, l’ouvrier qui a versé ses fonds dans la caisse du patron se trouverait à peu près dans la même situation que s’il les avait versés dans une caisse d’épargne ordinaire. Quant au surplus des intérêts qui auraient pu être promis par le règlement de la caisse, l’ouvrier pourrait les réclamer, mais seulement à titre de créancier chirographaire.
- D’autre part, le gouvernement propose de simplifier les formalités relatives à la constitution d’un gage et de décider que par le seul fait du dépôt à la caisse des consignations des sommes ou valeurs affectées aux institutions de prévoyance, le chef de l’entreprise conférera un droit de gage, sur les sommes ou valeurs déposées, aux ouvriers ou employés bénéficiaires de ces institutions.
- Quant aux ouvriers bénéficiaires des institutions de prévoyance, s’il survient une liquidation désastreuse, ils seront substitués pour ainsi dire aux droits de créance du patron contre la caisse des dépôts et consignations et se partageront les sommes ou valeurs déposées au prorata de leurs droits acquis. Pour prendre une hypothèse sensible, s’il s’agit d’une caisse de retraite, tous les ouvriers, pensionnés ou non, pourront réclamer, par privilège général sur la masse de l’actif, le montant des retenues opérées sur leurs salaires et des versements effectués par eux, avec les intérêts de ces retenues et de ces versements au taux des caisses d’épargne.
- Les ouvriers pensionnés par la caisse des retraites pourront réclamer,en outre, par privilège spécial de gagiste sur les sommes et valeurs déposées, le complément nécessaire pour constituer,d’après leur âge,avec le total des retenues et versements qui leur ont été restitués, le capital de la pension qui leur était servie par la caisse. De telle façon qu’en portant à une
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- compagnie d’assurances le total des sommes ainsi prélevées sur l’actif de la faillite, les ayants-droit à pension puissent immédiatement reconstituer leur pension.
- La commission parlementaire du travail chargée de l’examen du projet gouvernemental allant plus loin encore, proposait, d’accord avec le ministre du commerce, d’étendre le privilège général en principe, et, sauf à en spécifier l’application, à toutes les sommes effectivement reçues par les institutions de prévoyance ou régulièrement et légalement inscrites à leur compte, qu’elles proviennent des ouvriers ou de membres honoraires, ou donateurs ou même du chef de l’entreprise.
- Enfin, pour le droit de gage, la commission tient compte non-seulement des droits acquis, mais encore des droits éventuels. Le rapporteur prend comme exemple le cas d’un ouvrier devant jouir de sa retraite après 25 ans de travail dans une entreprise, pourvu qu’il ait atteint l’âge de 55 ans, et, pour plus de simplicité, il suppose que l’ouvrier était au début âgé de 30 ans. Si la retraite promise est de 500 fr., chaque année de travail lui constitue, dans les conditions fixées, une fraction de retraite de 20 fr. Après 15 ans de travail, il a acquis une fraction de retraite de 300 francs dont il ne jouira néanmoins qu’à l’âge de 55 ans, s’il est alors vivant. C’est sur ces bases que devront se calculer les évaluations de chacune des retraites. Si la liquidation s’opère à ce moment, il est tenu compte à l’ouvrier de ses droits à cette rente éventuelle.
- Telles sont les dispositions générales do cet intéressant projet de loi qui marquera une étape de plus dans la voie de la reconnaissance des droits des travailleurs.
- Ce projet a été adopté par la Chambre, en première lecture, le 13 février.
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- L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
- Une expérience très intéressante va être tentée dans quelques semaines par le conseil municipal de Paris.
- Elle a pour but de tâcher de procurer le travail à ceux qui vivent de la mendicité.
- Le Conseil municipal a entrepris de créer, comme cela s’est fait avec succès dans quelques pays étrangers et notamment en Hollande, des colonies agricoles de pauvres.
- Trois conseillers municipaux : MM. Georges Berry, Cat-tiaux et Faillet, avaient été chargés, l’été dernier, d’aller étudier la question sur place.
- Ils visitèrent les deux établissements agricoles que possède la Hollande, la société de bienfaisance « MASTSCHAPPY VAN WELDADIGHIED » et l’établissement de « WEENHUY-SEN près ASSEN », ce dernier peuplé de gens ayant subi des condamnations.
- Encouragé par le rapport de ses délégués, le Conseil inscrivit, au dernier budget de l’Assistance publique, un crédit de 60,000 francs destiné à subvenir aux frais d’une première expérience, et, sur l’avis de la Commission de mendicité, il fut convenu que cette «expérience serait tentée dans le département de la Marne, à la Chalmelle, une des huit propriétés qu’y possède l’Assistance publique, et qui est actuellement sans fermier.
- La ferme de la Chalmelle, située dans la commune de la Forestière, est desservie par la station de Romilly ; c’est un domaine aride et d’une « culture difficile », disent les rapports officiels, qui comprend exactement 128 hectares de terres et 15 hectares de bois.
- Le projet des délégués du Conseil est de faire construire autour de la ferme de la Chalmelle une vingtaine de petites maisons, à chacune desquelles sera annexé un terrain de 2 hectares ; on installera dans chacune de ces maisons un ménage d’indigents avérés, que leur âge, leur situation et leurs aptitudes professionnelles auront signalés d’une façon particulière à la bienveillance du Conseil.
- On fera à ces familles, pendant leur première année de
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- séjour, l’avance de quelques fonds et du matériel de travail indispensable.
- La ferme de la Chalmelle deviendra ainsi, sous la direction d’un fonctionnaire de 'la Ville, un centre d’exploitation qui servira à la fois de refuge à quelques indigents célibataires et d’école pratique aux ménages recueillis dans les maisonnettes du domaine.
- L’année écoulée, chaque ménage devra être en état de diriger lui-même l’exploitation de son propre champ et d’en vivre.
- La ferme centrale pourra alors recevoir, de Paris, un plus grand nombre de travailleurs célibataires. On compte y installer, en outre, une tuilerie et une vannerie, où les femmes pourront trouver du travail, et par suite un petit supplément de salaires.
- Si l’expérience réussit, on songera à l’étendre.
- L’Assistance publique de Paris est propriétaire de biens ruraux considérables, généralement loués à bas prix, ou vacants ; dans les départements de la Seine, de Seine-et-Oise,de Seine-et-Marne, d’Eure-et Loir, de la Marne, de l’Oise et du Calvados, elle ne possède pas moins de quatre-vingt-dix propriétés—terrains et bois—d’une valeur de quatorze millions, et dont la superficie dépasse six mille hectares.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les Sociétés de Secours mutuels.— Le Journal officiel publiait, dernièrement, le rapport du ministre de l’intérieur sur les sociétés de secours mutuels pendant l’année 1887.
- Les Sociétés de secours mutuels approuvées qui, au 31 décembre 1886, étaient au nombre de 5,784, comprenant 786,607 sociétaires participants, 161,046 membres honoraires et 21,569 enfants, en tout 969,222 membres et possédaient II 1,671,152 fr. 05, avaient atteint, au 31 décembre 1887, le nombre de 6,093, comptant 838,677 membres (hommes, femmes, enfants) et 167,722 membres honoraires, au total 1,006,399 membres dont l’avoir s’élevait à 118,948,705 fr. 64, soit 7/277,553 fr. 59 de plus qu’en 1886.
- Les Sociétés autorisées en vertu des articles 291 à 294 du Code pénal restent à peu près ô l’état stationnaire. Il s’en crée de nouvelles, cependant, mais beaucoup d’anciennes, éclairées par l’expérience, demandent à bénéficier du régime de l’approbation ministérielle. Ce va-et-vient les maintient presque dans la même situation.
- Au 21 décembre 1886, elles étaient au nombre de 2,264.
- Le nombre de leurs membres était de 295.889 participants, 23.092 honoraires et 3.342 enfants, en tout 323.133. Elle possédaient 27.611.130 francs.
- Au 31 décembre 1887, leur nombre était de 2,334.
- Elles se composaient de 287,842 membres participants, 24,553 membres honoraires et 3,944 enfants, soit au total, 316,339 membres. Leur avoir était de 28,043,337 fr, 43.
- Au 31 décembre 1887, l’avoir des Sociétés autorisées étai‘ de 33 millions de francs, en chiffre rond, qu’elles utilisent généralement en achats de titres de rente, en obligations de chemins de fer, ou en placements à la Caisse d’épargne.
- En somme, d’après les derniers documents, les Sociétés de secours mutuels françaises possédaient un avoir net de 170 millions de francs.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 91
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- Après avoir donné ces chiffres, le Ministre fait les réflexions suivantes :
- Il est à désirer que les travailleurs entrent jeunes dans la mutualité ; moins ils sont âgés, plus leur participation est avantageuse à la fois à eux-mêmes et aux Sociétés, parce qu’en versant de bonne heure leurs cotisations, ils s’amassent une pension de retraite plus élevée et alimentent pendant plus longtemps la caisse commune, surtout pendant la période de l’âge où la maladie a le moins de prise sur eux.
- La prévoyance dès le bas âge est le meilleur moyen pour les déshérités de la fortune de se procurer la sécurité dans le travail.
- Elle fait grandir dans l’esprit de l’enfant, en même temps qu’il grandit lui-même, l’idée de l’épargne, et dès qu’il devient capable de gagner sa vie, il sait mettre de côté, sur son salaire, la modique part destinée à le garantir des vicissitudes qu’entraînent la maladie, les infirmités ou la vieillesse.
- Elle le prépare au rôle qu’il est appelé à remplir dans la mutualité, l’élève dans la dignité et en fait plus tard un homme indépendant, c’est-à-dire qui ne devra qu’à lui-même, qu’à la méthode d’économie à laquelle on l’aura habitué, de pouvoir traverser, sans recourir à la charité, les mauvais jours de son existence.
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- C’est dans cet ordre d’idées qu’ont été fondées à Paris, dans le dix-neuvième arrondissement, en 1881, et dans le huitième, en 1889, deux Sociétés scolaires municipales de secours mutuels et de retraites, dont la première compte plus de deux mille membres et possède un capital de 78.000 francs, et dont la seconde est déjà composée de plus de six cents sociétaires.
- Dans ces Sociétés, l’enfant verse, entre les mains du directeur de l’école :
- 1° Une cotisation minimum de 0,10 par semaine, sur laquelle 0,05 sont employés à lui constituer un livret personnel sur la caisse des retraites et 0,05 pour former un fonds sur lequel il a droit à un secours fixe par jour de maladie ;
- 2° Une somme de 0,50 par an qui, en cas de décès de l’enfant sociétaire, permet à la Société de payer à ses parents 25 francs pour les frais de son inhumation. ^
- Le reliquat du fonds social, accru des souscriptions des
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- membres honoraires, est versé au nom de la Société, après prélèvement des frais généraux, à la Caisse des dépôts et consignations, où il reçoit les subventions proportionnelles de l’État et constitue un fonds de retraite destiné à servir des pensions, conformément au décret du 26 avril 1856, aux sociétaires parvenus à cinquante-quatre ans et ayant quarante années de sociétariat.
- Pour être admis dans ces Sociétés scolaires, il faut être âgé de trois ans au moins et de dix-huit ans au plus, et faire partie d’un groupe scolaire de l’arrondissement.
- BELGIQUE
- Le Peuple et le Roi.—Dimanche, 8 février, les délégués ouvriers du conseil de l’industrie et du travail ont été reçus par le roi des Belges.
- Le Peuple rend compte de cette audience dans les termes suivants :
- Le roi a reçu les délégués avec beaucoup de bienveillance, paraît-il.. Il s’est informé de leurs occupations, du nombre d’heures de travail qu’ils effectuaient par jour et de l’état de leur logement, ajoutant qu’il s’occupait beaucoup des logements à Saint-Gilles.
- A propos de cette question des logements ouvriers, les délégués ont prié le roi de lire les rapports des comités de patronage, et qu’il trouverait là la preuve que ce qu’on a fait pour les ouvriers est insignifiant, attendu qu’une moitié des familles ouvrières des grandes villes sont obligées de se loger à quatre, six et huit personnes même, dans une seule chambre grande comme le quart de celle où nous nous trouvons, ont-ils dit, ou une cave et même un grenier.
- Les ouvriers ayant demandé au roi s’il consentirait à user de son influence pour faire adopter le suffrage universel :
- — Je suis très sympathique aux ouvriers, a dit le roi, mais je ne suis pas un dictateur et je laisserai la nation se prononcer.
- — C’est ce que nous demandons, sire, mais les ouvriers font partie de la nation.
- — Vous avez tort de vous considérer comme -appartenant à une caste à part, nous sommes tous belges et tous travailleurs à des degrés divers.
- — Ce n’est point nous, sire, qui nous sommes mis dans une caste à part. On nous y a mis en nous privant de nos
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- droits électoraux. Pour vous donner une idée de la justice du système électoral, nous nous prendrons en exemple. Jouissant de la confiance de nos compagnons de travail, ils nous ont élus pour défendre leurs intérêts devant les patrons. En outre, la loi nous confie la mission de donner des avis à la législature et au gouvernement, pour la confection des lois industrielles....
- — Et vous êtes très compétents pour donner ces sortes d’avis, interrompt le roi.
- — Eh bien, nous ne sommes même pas compétents pour élire les législateurs ; nous n’avons même pas le droit de vote, nous qui sommes investis d’une mission si importante. Gela seul suffit pour faire juger le système censitaire à sa juste valeur et à le faire condamner.
- — Mais je ne puis discuter des questions de ce genre ; la Constitution me le défend. Soyez assurés que je voudrais voir tous les Belges heureux ; il ne dépendra pas de moi qu’ils ne le soient. Je sais que cela est difficile, mais avec le concours de toutes les bonnes volontés, nous y arriverons peut-être.
- J’ai toujours tenu les promesses que j’ai faites. Je ne puis rien vous promettre en ce moment sans sortir du rôle que la Constitution me donne comme chef de l’État.
- — Avant le vote de la Chambre vous pouvez agir en conciliateur entre les partis pour éviter des malheurs au pays.
- — Pour que la conciliation soit possible, il faut que les partis se laissent concilier.
- — Une parole de vous aura beaucoup d’influence avant le vote. Après le vote, votre intervention poura se manifester par la dissolution et l’appel au pays.
- Les ouvriers ont alors pris congé du roi, en le remerciant de son bienveillant accueil ; il leur a dit :
- — En nous quittant, ne nous donnerons-nous pas une bonne poignée de mains ?
- ALLEMAGNE
- L’Organisation du Parti socialiste.— Au sortir du régime d exception qui avait pesé sur lui pendant douze ans, le parti socialiste allemand s’organisait au Congrès de Halle sur les bases suivantes:
- Pourra entrer dans le parti révolutionnaire, toute personne qui accepte le programme du parti, le soutient d’une façon
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- durable de ses dons matériels et n’a commis aucun acte contraire à l’honneur.
- Les socialistes de chaque groupe local ou de chaque circonscription électorale sont appelés à se prononcer sur l’admission ou l’exclusion des membres du parti.
- Les membres socialistes de chaque circonscription électorale choisissent, d’après le mode qui leur conviendra le mieux, des hommes de confiance, chargés de défendre les intérêts du parti ; ce choix doit être renouvelé chaque année.
- Chaque année a lieu un congrès socialiste qui a la direction suprême du parti. Le congrès est composé :
- 1° Des délégués élus par les circonscriptions électorales; ces délégués ne pourront dépasser le nombre de trois.
- 2° Des membres du groupe socialiste du Reichstag.
- 3' Des membres du comité directeur du parti.
- Le congrès élit les membres du comité directeur du parti, et décide de toutes les questions concernant la vie et l’action du parti et en particulier son organisation.
- Des congrès extraordinaires peuvent être convoqués dans certaines conditions.
- Le comité directeur du parti se compose de 12 membres, soit 2 présidents, 2 secrétaires, 1 trésorier et 7 contrôleurs, formant le conseil de surveillance.
- Le comité directeur dispose librement des fonds du parti, en dirige les affaires journalières, convoque le congrès et contrôle l’attitude des organes du parti.
- Le comité du parti a deux organes officiels : le Vorwirts, journal quotidien, et la /Ve/re Zeit, une revue scientifique hebdomadaire.
- Vingt-huit journaux quotidiens reçoivent de lui une direction politique et se publient dans les principales villes.
- Il dispose de vingt journaux paraissant trois fois par semaine ; de sept journaux paraissant deux fois par semaine ; de neuf journaux hebdomadaires ; d’un journal bimensuel; de deux journaux de caricatures dont l’un est mensuel, l’autre bimensuel; d’une petite revue illustrée hebdomadaire.
- Il y a, déplus, environ vingt journaux spéciaux aux différents métiers et qui professent les doctrines socialistes ; ils sont pour la plupart hebdomadaires.
- Enfin,pour compléter l’organisation du parti, M, Liebkneeht vient de prendre l’initiative de la créaLion d’un véritable département de l’instruction, dont l’organe le plus curieux serait une sorte d’école d’orateurs où se formeraient ceux d’en-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- tre les socialistes qui aspirent à parler en public et à participer à la direction des affaires du parti.
- L’idée n’est pas nouvelle; elle avait été soulevée pour la première fois eu 1878.
- Le vote de la loi de répression du socialisme avait empêché les révolutionnaires de poursuivre la réalisation de ce plan. Il a été repris dernièrement dans une réunion de socialistes ténue à Berlin.
- I.a discussion a été ouverte par la lecture d’une lettre de M. Liebknecht, rappelant qu’avant 1878 il existait à Leipzig une espèce de club qui avait pour principal but de permettre à de futurs leaders du parti de s’exercer à la parole. La lettre de M. Liebknecht recommande de fonder des clubs semblables et de louer incontinent, à cet effet, de vastes locaux.
- Dans ces locaux, il faudra faire régulièrement des cours, des conférences sur les questions qui sont à l’ordre du jour. Il faudra y instituer aussi des leçons de langue allemande, de langue française, de langue anglaise, de comptabilité, de sténographie, de mathématiques, des exercices de style. Avant tout, il faudra créer un club où l’on s’exercera exclusivement à la déclamation, et un club consacré uniquement à la discussion. Les cabinets de lecture socialistes qui existent actuellement à Berlin devront être supprimés ou plutôt se rattacher,après avoir été réorganisés, à cette nouvelle création, qui porterait le nom de : Association d’instruction des ouvriers.
- L’assemblée a paru goûter vivement ces idées et a nommé, séance tenante, une commission composée d’hommes et de femmes au nombre de quinze, et qui est chargée de poursuivre la réalisation du plan.
- Or,la réalisation de ce plan se poursuit depuis avec tant d’ardeur que les partis politiques et religieux attachés à la conservation de l’état actuel des choses, se demande déjà si le gouvernement ne ferait pas bien de l’enrayer, en enlevant au parti socialiste le droit dont ils usent largement eux-mêmes d’organiser à sa façon la propagande de ses idées.
- Cette levée de boucliers des partis réactionnaires méritait d autant plus d’être signalée quelle vient à l’appui delà récente déclaration de l’empereur disant que l’école aurait dû elle-même engager la lutte contre le socialisme.
- Les socialistes ont surmonté des difficultés autrement considérables, et les clameurs des réactionnaires ne l’arrêteront pas plus que les décrets impériaux.
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- LE DEVOIR
- PORTUGAL
- Congrès des Syndicats ouvriers. — Le congrès socialiste ouvrier qui vient de se réunir au commencement de janvier à Lisbonne a adopté,à une grande majorité, une motion demandant au gouvernement de présenter aux Cortès un projet de loi tendant à effacer du Code pénal l’article qui punit les grévistes. Le droit à la grève doit être admis et la grève ne doit pas être considérée comme un crime.
- ESPAGNE
- Manifeste socialiste. — Le comité socialiste de Barcelone vient d’airesser aux ouvriers un manifeste exposant le programme du parti : Etablissement d’un gouvernement républicain et démocratique ; suffrage universel ; abolition des fonctions à vie ; rémunération des charges électives ; autonomie administrative des municipalités ; liberté des cultes ; suppression du budget des cultes ; service militaire volontaire en temps de paix, obligatoire en temps de guerre ; faculté de décider de la guerre et de la paix accordée au pouvoir législatif seul.
- ITALIE
- L’Union coopérative de Milan. — La Coopérazione rurale donne des détails sur l’Union Coopérative de Milan. Cette association a commencé son fonctionnement il y a quatre ans avec quelques douzaines de gants et de cravates ; on y ajouta les tissus et la lingerie. Les initiateurs de l’institution faisaient eux-mêmes la vente. Au bout d’un an, les proportions prises par l’association < taient telles qu’il fallut louer sept magasins au prix de 1.800 francs. Cette somme représentait alors la moitié du capital. En mars 1888, c’est quinze magasins qu’il fallut louer au prix de 6.000 fr. et dix-huit mois après, 27 au prix de 13.800 fr. Aujourd'hui c’est un palais qui vient d’être loué à raison de 60.000 francs. Les associés étaient 129 au début. Ils sont maintenant 3 000. Le capital de 3.275 fr. est monté à plus de 500.000 francs. La première année les ventes ont été de 4 000 fr. ; la 2e de 85.000 fr. ; la 3e de 231.000 fr. ; la 4e de 681.000 fr. et le premier semestre de 1890 a donné 526.000 fr. d’affaires. Voilà un développement qui tient du prodige.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Nécessité de la Chémation. — L’opposition que rencontre la crémation, dit The medical Press, diminue de jour en jour dans la plupart des pays et l’Italie prend le devant en adoptant la pratique de la façon la plus large. D’ailleurs, l’Italie, elle, en a absolument besoin. Il est établi qu’il n’existe pas de cimetières dans toutes les parties de cette contrée. Par exemple, en 1885, sur les 8,258 communes, 120 n’avaient pas de cimetière. Dans 274 communes, les morts étaient enterrés dans les églises, et dans 628 les corps étaient jetés dans une fosse commune. Dans ces circonstances donc, la crémation triomphe d’une difficulté qui certainement serait difficile à résoudre par aucun autre moyen. L’Italie, en adoptant la crémation, fournit la preuve la plus frappante des avantages qui en résultent.
- DANEMARK
- Le Salon de neige. — On s’ingénie de toutes parts à trouver de nouveaux « clous » pour forcer la charité.
- Recommandons celui-ci à nos sculpteurs quand reviendront les temps de neige et leur escorte de misères :
- A Copenhague, cet hiver, les sculpteurs danois ont eu l’idée originale d’ériger dans la neige des statues, des monuments, toutes sortes de sujets architecturaux sur les places principales de la ville.
- Moyennant quelques sous on était admis à voir ces œuvres d’art dont le premier dégel menaçait le marbre éphémère. Il faut dire qu’il en était portant la signature d’artistes célèbres. De la sorte, on a recueilli en quelques semaines une somme de plus de vingt mille couronnes, qui a été affectée en secours aux ouvriers sans travail.
- Au premier hiver rigoureux, n’oublions pas le “ Salon de neige ”.
- La Voix de l’ouvrier, (Bruxelles).
- PAYS DIVERS
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- Voici un petit document instructif : c’est le relevé des listes civiles des souverains d’Europe : Allemagne, 20.000.000 ;
- Bavière, 5,401,750 ; Saxe, 3,306,779 ; Wurtemberg, 2,089, 801 ; Autriche-Hongrie, 23/250,000 ; Belgique, 4,412,000 ; Danemark, 1,600,303 ; Espagne, 9,500,000; Grande-Bretagne, 14,
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- LE DEVOIR
- 698,454; Grèce, 1,325,000; Italie, 15,050,000; Luxembourg, 200,000 ; Pays Bas, 2,730,000 ; Portugal, 2,473’800 ; Russie, 30,016,000 ; Serbie, 1,200,000 ; Suède et Norwège, 1,859,820 fr.
- Au total, 139,113,704 francs.
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- Production et Consommation. — Sur les 1,800 millions d’individus composant la population de notre planète, 250 millions vont tout nus, 800 millions ne sont qu’à demi vêtus, 500 millions vivent dans des huttes ou des habitations plus ou moins misérables et 250 millions sont complètement sauvages.
- Cette énumération, dit la Finance nouvelle, est propre à faire dresser l’oreille aux industriels et aux commerçants enquête du placement de leurs produits ou marchandises, car elle évoque forcément l’idée de milliards de mètres d’étoffe, de milliards de coiffures et de milliards de paires de chaussures. Qu’est-ce que cette accumulation de nombres fantastiques, si on la compare à la chétive production annuelle de l’industrie des peuples civilisés ? Quelle disproportion entre ce qui devrait être et ce qui est, entre le possible et l’acquis ?
- Et cependant les gens de commerce et d’industrie, sujets à un singulier aveuglement, suivent les errements de ceux dont ils ne sauraient espérer la réalisation de leurs vœux ; tout le temps que leur laissent leurs affaires, ils le perdent à ergoter avec des hommes dits sérieux sur des tarifs de douane inspirés par le besoin de libre-échange ou celui de protection, et tandis qu’ils ne pensent qu’à régulariser les traités de commerce conclus avec telle ou telle nation, comptant à peine quelques dizaines de millions d’âmes, ils oublient qu’il y a, de par le monde, des centaines de millions d’individus auxquels ils pourraient vendre beaucoup plus avantageusement les marchandises dont ils sont embarrassés.
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- QUESTION DE LA PaiX
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- QUESTION DE LA PAIX
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- L’ATTENTE
- Quand viendra le jour de la paix ?
- Quand sonnera l’heure du désarmement ?
- Nous sommes comme les marins qui se trouvaient sur le vaisseau de Colomb. Il y avait trois mois qu’ils luttaient avec les flots, avec les voiles lacérées par le vent, avec les flancs du navire fracassés par les bourrasques ; mais la terre espérée n’apparaissait toujours pas. Et, impatients, ils criaient contre Colomb qui la leur avait promise, et ils se mutinaient contre le condottière qu’ils accusaient de les avoir trompés. Mais tout à coup, à l’heure même où éclate leur désespoir, voici que flottent sur l’eau des rameaux verts ; voici que chantent sur les vergues des oiseaux bocagers ; voici que là-bas, à l’horizon, se montre la nouvelle terre avec ses arbres et son or.
- Nous autres marins de ce navire du travail, verrons-nous la terre promise de la paix, de l’amour, de la justice pour tous ?
- Nous l’ignorons. Peut-être le Colomb inévitable n’est-il pas encore né ? Chaque génération a sa tâche ; l’une sème, l’autre recueille. Nous n’arriverons peut-être pas, nous autres, au but ; mais chaque pas que nous faisons nous en rapproche. Du reste, qui sait ! On va si rapidement de nos jours ! Et c’est notre devoir de nous rendre dignes d’une société meilleure, grâce à l’instruction, à la vertu, à la bienveillance réciproque.
- (Il Secolo).
- PROGRÈS DES IDÉES DE PAIX EN ITALIE
- Au moment des élections italiennes qui donnèrent à M. Crispi la majorité, les amis de la paix de tous les pays eurent à déplorer l’échec d’Angelo Mazzoleni, non réélu à Sondrio, et celui de Moneta, non élu à Milan, où il s’était présenté un peu contre son gré, pour complaire â ses amis, dans un collège électoral dont son adversaire était maître d’avance.
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- LE DEVOIR
- A cette occasion, l’infatigable propagandiste de la paix, le capitaine Siccardi, secrétaire de l’Union lombarde pour la Paix, écrivaitàM. F. Bernardot, président de la Société de paix et d’arbitrage international du Familistère, une lettre dont voici la fin :
- « Le peu de succès que nous avons obtenu dans les élections ne nous décourage pas, parce que nous avons constaté avec plaisir que nos idées de paix,arbitrage international,désarmement et solidarité entre peuples ont fait bien du chemin surtout parmi les jeunes gens.
- « Travaillons donc, chers amis, travaillons sans cesse et vigoureusement; ne nous lassons pas de combattre les préjugés belliqueux, et une victoire splendide couronnera biéntôt nos efforts réunis et persévérants.
- Agréez, etc. ».
- Une première victoire a été obtenue : M. Grispi n’est plus ministre.
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- * *
- Le Journal Les États-Unis d’Europe annonce la formation, dans les départements de la Dordogne et de la Gironde, de plusieurs groupes créés pour aider à la propagande de l’idée de la Paix.
- LE DÉSARMEMENT
- On lit dans le Siècle :
- Le Siècle a déjà fait aux partisans du désarmement immédiat, total ou partiel, cette réponse, qui est aussi celle des plus vénérables apôtres de la pacification : « Le désarmement ne pourrait être qu’une conséquence ; il n’est pas un moyen.
- « Le désarmement ne peut être évidemment désiré de bonne foi, que par ceux qui veulent sincèrement la paix entre les peuples, mais la paix avec la justice, par conséquent la paix avec la liberté. Ceux-là savent qu’il ne sera possible aux peuples de désarmer, que lorsqu’ils auront substitué, à l’état de trêve armée dans lequel ils vivent actuellement, un état juridique qui assure à chacun d’eux son indépendance absolue, qui sauvegarde son autonomie contre toute tentative criminelle. S’il est des monarques qui proposent le désarmement, avec l’arrière-pensée d’abuser de leur force en un jour de surprise par un réarmement précipité, et s’ils espèrent une réponse favorable, qu’ils gardent leurs illusions sur la naïveté
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- QUESTION DE LA PAIX 101
- des peuples auxquels ils s’adressent ; à d’autres qu’à nous il appartiendra de les détromper. Mais si, parmi ces monarques, il s’en trouvait qui, voyant dans la paix le bonheur de leur peuple ou leur propre salut, recherchent de bonne foi les moyens de l’établir, qu’ils nous permettent de les renvoyer à l’opinion d’un Allemand, qui écrivait en 1795 cette formule d’un article secret à insérer dans tout traité de paix perpétuelle :
- « Les maximes des philosophes sur les conditions qui rendent possible la paix perpétuelle doivent être consultés par les Etats armés pour la guerre ». (1)
- « Gageons que M. de Bismarck a négligé le conseil de son compatriote, et n’a point fait insérer cette formule de Kant dans le soi-disant traité de paix signé entre les puissances de la Triple-Alliance !
- « Néanmoins, pour servir spécialement aux méditations de l’empereur Guillaume et de son nouveau chancelier, du roi Humbert et de Crispi, son grand ministre, pour les aider, au besoin, dans la rédaction des modifications à apporter au traité rie paix dont il s’agit, lors du renouvellement de la Triple-Alliance, nous allons rappeler quelques maximes importantes du philosophe allemand, énoncées par Kant lui-même sous la forme suivante :
- ARTICLES DÉFINITIFS D’UN TRAITÉ DE PAIX PERPÉTUELLE ENTRE LES ÉTATS
- « Pour les hommes, l’état de nature n’est pas un état de paix, mais de guerre sinon ouverte, du moins toujours prête à s’allumer. Il faut donc que l’état de paix soit établi, car pour qu’on soit à l’abri de tout acte d’hostilité, il ne suffit pas qu’il ne se commette point de tels actes, il faut de plus qu’un voisin garantisse à l’autre sa sécurité personnelle : ce qui ne saurait avoir lieu que dans un état légal. Hors d’un tel état, chacun est en droit de traiter tout autre en ennemi, après lui avoir vainement demandé garantie.
- » Article I. — La Constitution civile de chaque Etat doit être républicaine.
- » La seule constitution qui dérive directement de l’idée du pacte social sur lequel doit se fonder la législation de tout
- (1). Kant, « Essai philosophique sur la paix perpétuelle ». Fischbacher, 33, rue de Seine, Paris, 1880.
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- le!' devoir
- peuple, est la constitution républicaine. Elle seule est établie sur des principes compatibles :
- » 1° Avec la liberté qui doit appartenir à tous les membres d’une société, en leur qualité d’hommes ;
- » 2° Avec l’égale soumission de tous à une législation commune ;
- » 3° Enfin, avec le droit d’égalité qui appartient à tous et à chacun comme membres de l’État.
- » Outre la pureté de son origine, qui se confond avec l’idée même du droit, cette constitution est la seule qui puisse nous faire espérer une pacification permanente.
- » Article II. — Le droit international doit être fondé sur une fédération d’Etats libres.
- » La possibilité de réaliser une telle fédération, qui peu à peu embrasserait tous les Etats et qui les conduirait ainsi à une paix perpétuelle, peut être démontrée. Car si le bonheur voulait qu’un peuple aussi puissant qu’éclairé pût se constituer en République (gouvernement qui, par sa nature, doit incliner à la paix perpétuelle), il y aurait dès lors un centre pour cette alliance fédérative ; d’autres Etats pourraient y adhérer pour garantir leur liberté d’après les principes du droit international, et cette alliance pourrait s’étendre insensiblement et indéfiniment. Qu’un peuple puisse dire à d’autres peuples : « Il ne doit pas y avoir de guerre entre nous ; cons-» tituons-nous donc en un Etat, c’est-à-dire établissons nous-» mêmes une puissance législative, exécutive et judiciaire ».qui décide souverainement nos différends ». Voilà qui se conçoit aisément. — Mais si cet Etat se bornait à dire : « Il ne » doit point y avoir de guerre entre moi et d’autres Etats, » quoique je ne connaisse pas de pouvoir suprême qui garan-» tisse nos droits réciproques », on ne voit plus sur quoi se fonderait cette confiance dans le droit, si ce n’est sur ce fédéralisme libre, supplément du pacte social, que la raison doit instituer sous le nom de droit des gens, si l’on ne veut que ce terme ne devienne absolument vide de sens.
- « Article III. — Le droit cosmopolitique doit se borner aux conditions d’une hospitalité universelle.
- « Il s’agit dans cet article, comme dans les précédents, non de philanthropie, mais de droit. Hospitalité signifie donc uniquement le droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. »
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- QUESTION DE LA PAIX 103'
- « La France s’est, depuis Kant, donné la constitution exigée uar l’article premier du projet de traité ci-dessus.Elle sera peut-être la République qu’il entrevoit, dans l’article 2, comme un bonheur pour l’humanité. Elle pratique déjà l’hospitalité universelle que stipule l’article 3. Si l’Allemagne en était au même degré de progrès, et si les deux nations, devenues libres, voulaient alors signer entre elles un traité qui leur assure « la Paix pour la Justice, » elles auraient bientôt fait disparaître la cause d3 leur conflit actuel : Il leur suffirait de reconnaître comme applicable à l’Alsace-Lorraine cet autre principe, également proclamé par Kant : a Le droit de tout peuple à disposer librement de lui-même est indiscutable, imprescriptible et inaliénable. »
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- DES CHIFFRES INSTRUCTIFS
- « Le secrétaire de la guerre aux États-Unis, dit le Petit Journal, a fourni au congrès un état de ce qu’aura coûté la campagne contre les Sioux. Cette petite guerre représente, d’après les estimations les plus modestes, une dépense de deux millions de dollars, soit dix millions de francs.
- « Cette somme aurait suffi, ajoute notre confrère, pour payer aux Sioux pendant vingt ans une allocation annuelle de 100,000 dollars. Or, c’est précisément le refus du gouvernement américain de payer cette allocation qui a déterminé la révolte. »
- C’était bien la peine, ô Jonathan, de violer, au nom d’une civilisation enragée, les droits les plus sacrés de l’humanité !
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- QUESTION SOCIALE
- Sous ce titre, nous lisons dans “ La Religion Universelle”, Nantes, un article que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs, vu qu’il définit d’une façon nette et précise les travaux de l’Institution dite Œuvre des Libérées de St Lazare, institution reconnue d’utilité publique par décret du 23 janvier 1885.
- Une récente communication nous a appris qu’il était question de modifier comme suit le titre de cette Institution :
- ŒUVRE DES PETITS ASILES TEMPORAIRES
- POUR LA PRÉSERVATION ET LE PATRONAGE DES FEMMES ET DE LEURS ENFANTS
- (Ancienne Œuvre des Libérées de St Lazare)
- Ce titre, comme nos lecteurs vont en juger, répondrait mieux que le précédent à l’ensemble des travaux accomplis par l’Œuvre; nous espérons donc qu’il aura été accepté.
- Voici l’article publié par la directrice de l’Œuvre, Madame Isabelle Bogelot, dans le journal “ La Religion universelle ” :
- Lettre présentée au Congrès de Patronage tenu à Anvers en octobre 1890.
- Monsieur le Président,
- J’avais espéré que ma santé, affaiblie depuis quelque mois, se réconforterait, et qu’il me serait permis d’assister en personne à votre Congrès.
- • Hélas! c’est une illusion qui s’envole; je le regrette d’autant plus que c’eût été la première fois que l’œuvre aurait pris la parole, officiellement, dans une section s’occupant spécialement du sort des enfants.
- Notre société n’a pas attendu que Yintérêt personnel ou même l’intérêt sacré de la Patrie fissent pousser des cris d’alarme sur la dépopulation de la France, pour s’occuper de l’enfant.
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- LË MOUVEMENT FÉMININ
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- S’inspirant d’un grand sentiment de pitié et surtout de justice elle a toujours eu souci de ces infortunés, mais, au nom de cette pitié et de cette justice auxquelles leur faiblesse et leur impuissance leur donnent tous les droits.
- A l’heure actuelle, on établit à mon sens du moins une trop grande ligne de démarcation entre la préservation et le relèvement.
- On se désintéresse beaucoup trop, en paroles, sinon en fait, du sort des adultes ; on risque, en tenant ce langage manquant d’espérance et de foi, de décourager les personnes qui travaillent sincèrement à ces patronages si arides et si difficiles, et qui ont pour but d’éviter les rechutes et de remettre dans le bon chemin les faibles égarés.
- On ne voit pas assez que la préservation et le relèvement s’enchaîne et souvent ne font qu’un.
- 1° Oû commence la protection à accorder aux enfants malheureux ou abandonnés?
- 2° Où commence le relèvement ?
- 3° Où s’arrête la préservation ?
- Si la femme légitime ou non est délaissée dès la conception de l’enfant et réduite à vivre de son travail personnel, que deviendra l’enfant qu’elle porte dans son sein ?
- Si elle manque de pain, quelle chétive constitution aura cet enfant qui ne vit que de la substance de -sa mère ?
- Si elle n’a pas d’asile, que d’inquiétudes détraqueront tout le système nerveux de ces deux êtres si intimement liés et si étroitement unis pendant la période de la grossesse.
- Et si, à ces maux physiques, s’ajoute le désespoir de la faute commise, de la réputation perdue ; si la famille repousse aussi la pauvre abandonnée, dans quelles conditions intellectuelles cette mère affolée mettra-t-elle son enfant au monde ?
- Lui, qui n’a rien fait pour être la victime de cet état de choses ?
- Vous le voyez, Monsieur, en asistant la mère, on protège réellement l’enfant, et l’Œuvre des Libérées de St Lazare ayant rempli fidèlement son programme « Préserver et relever » est heureuse de se faire connaître au milieu de v.ous et réclame la place qu’elle mérite dans les Œuvres de relèvement.
- Elle a protégé l’enfant, toujours moralement et physiquement. en lui venant en aide par les secours accordés aux femmes enceintes délaissées ou victimes de la misère.
- Pour que ses efforts portent un réel profit, elle a ouvert un premier asile en 1883, un second en 1884, pour y recevoir, au
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- LE DEVOIR
- début, des enfants de prisonnières afin d’éviter à cés petits êtres innocents encore (1), le séjour dans les sombres prisons.
- Elle a recueilli ensuite les enfants de pauvres mères qui sont à l’hôpital afin éviter à leurs enfants d’être conduits au dépôt des enfants assistés.
- Egalement elle y reçoit les enfants de mères sans travail afin d’épargner à tous deux la mendicité et la faim.
- Plus tard, l’œuvre a contribué à la fondation des groupes de famille (2) qui gardent des fillettes allant en apprentissage; elle a donné des primes pour que ces apprentissages fussent sérieux et soient dans l’avenir de véritables gagne-pain pour les enfants qui lui sont confiés.
- Elle reçoit, en outre, au moment des vacances, des petits garçons et des petites filles pour les récompenser et les réconforter. - j
- Elle contribue par ces secours et ces soins, donnés à différents âges, à élever des enfants pour la Patrie. ^ j
- Elle stimule et encourage l’affection des parentson les se- | courant et cherche à reconstituer la famille, véritable pro- ! tection et première sauvegarde de l’enfant. j
- Pardon, monsieur, de vous adresser une aussi longue lettre ; !
- je vous prie néanmoins d’en donner lecture à des collègues que j je n’aurai pas le plaisir de voir, mais dont j’appelle la sympa- l thie sur notre œuvre. *
- Notre titre a souvent effrayé et nui à notre développement, ; en paralysant même notre action préservatrice en plusieurs \ circonstances; mais, le succès résidant dans le triomphe des j idées, nous sommes heureux quand même des résultats déjà j obtenus. *
- Chaque jour les sympathies augmentent pour les faibles ! et les déshérités, et un plus grand esprit de justice éclaire j
- les consciences; pourtant, si notre œuvre avait été mieux ? comprise, nous aurions rencontré plus d’aide, nous aurions ( pu fonder un plus grand nombre d’asiles; toujours aussi ; modestes, nous aurions fait plus de bien et nous viendrions 1 aujourd’hui répondre avec plus d’autorité à la question :
- « Que faire des enfants moralement abandonnés ?» en \ disant : « Donnez-les nous. Nous les mettrons dans nos ' asiles, et nous fournirions des résultats importants avec ' des preuves à l’appui. » ;
- (1) Voir le discours de Mme de Morsier. — Assemblée générale de 1884,
- (2) Voir la Société Paternelle des plumes et des fleurs (à Paris).
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- Lë mouvement: féminin 107
- Nous avons une réelle confiance dans ce système de petits asiles, conduits avec économie, comme les deux que possède l’Œuvre, et dont il fut parlé déjà au Congrès de Rome, en 1885.
- Monsieur Bogelot, mon mari, est le délégué officiel de notre œuvre à la IIe section ; il vous exprimera tous mes regrets et sera l’interprète des sentiments des membres de notre comité.
- Il pourra vous faire connaître plus à fond le fonctionnement de notre société, si vous le désirez.
- Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’assurance de ma bien sincère considération, et me croire très fière et très honorée d’être la Directrice de U Œuvre des libérées de Saint-Lazare.
- Isabelle Bogelot.
- Les membres de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare oot tenu, le 10 février, à la mairie du 1er arrondissement, leur assemblée générale annuelle.
- Du compte rendu des travaux du conseil pendant l’année écoulée, lu par Mlle Coppinger, il résulte que les secours en argent, ont été aussi importants que l’année précédente. Les femmes recueillies dans les petits asiles temporaires de l’œuvre pendant le temps nécessaire à leur procurer du travail ont été plus nombreuses ; 1.268 nuits leur ont été accordées, 479 ont été également accordées à leurs enfants ; 138 femmes ont été rapatriées en province, 14 enfants ont été placés par les soins de l’Œuvre pour permettre aux mères de se trouver une occupation.
- Le secrétaire général en conclut qu’il faut mettre, dans le nouveau titre de l’Œuvre, le mot : « Petits asiles temporaires. »
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- LES FEMMES PHARMACIENS
- Nous empruntons à l’intéressant Journal de médecine, chrrurgie et pharmacie que publie M. le docteur et député Bourneville, sous le titre : Le Progrès médical, (1) ^article suivant :
- « Comment se fait-il que depuis vingt ans bientôt les femmes aient pris goût aux études médicales ; comment se fait-il qu’une centaine d’entr’elles exercent désormais, — avec autant de distinction d’ailleurs que la majorité de leurs confrères du sexe fort, — les fonctions, assez peu agréables en somme, de médecin praticien ; et que pas une seule femme n’ait encore songé à embrasser la profession de pharmacien ? »
- Telle est une des premières questions que je me suis posées, à mes débuts dans le journalisme médical ; tel est le problème que pendant cinq minutes, chaque semaine au moins, je m’efforce de résoudre depuis plusieurs années. J’avoue de suite qu’aujourd’hui encore la solution m’échappe: mais je voudrais au moins faire connaître dès maintenant les données sur lesquelles je raisonne en vain.
- Je viens d’être trop affirmatif en disant que pas une femme n’a jusqu’à présent étudié la pharmacie. De la courte enquête faite à ce propos, il résulte en effet qu’il existe en France une femme, au moins, reçue pharmacien ; et, si les renseignements obtenus sur cette question sont exacts, cette femme aurait même une situation presque officielle (2). En vertu de cette loi de grammaire française, souvent invoquée, mais parfaitement incompréhensible, que l’exception confirme la règle, on pourrait ne tenir aucun compte de ce cas, qui paraît
- (1) Le Progrès médical, abonnement annuel 20 fr. Bureaux : rue des Carmes, 14, Paris.
- (2) D’après le National du 17 septembre 1884,1a première femme qui ait eu le droit de composer des potions selon la formule serait Mlle Doumergue, bachelier des sciences de la Faculté de Montpellier, établie en 1869. Elle seule, croyons-nous, a le droit d’exercer en France la pharmacie. — Si nous ne nous trompons pas, elle serait pharmacien titulaire du lycée de Toulouse.
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- LES FEMMES PHARMACIENS
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- unique. Je préfère enregistrer le fait, sans plus de commen-• taires, priant mes lecteurs d’adresser au journal les rectifications nécessaires, s’il s’est glissé quelques erreurs dans mes informations (1).
- En Angleterre, où les carrières libérales, sauf l’étude du droit, sont toutes de libre accès pour les femmes, la corporation des pharmaciens a récemment ouvert ses portes aux dames. Comme elle a seule le droit de disposer des permis d’exercer, les femmes ne peuvent donc, en ce pays, s’établir pharmaciens que depuis mai 1888, à la seule condition de justifier des titres spéciaux. On n’a jamais dit si quelqu’une d’entre elles avait usé jusqu’à présent de cette permission, de l’autre côté du détroit.
- En Italie, un ministre de l’intérieur a, paraît-il, songé jadis à cette question ; il aurait autorisé les femmes à exercer la pharmacie. Mais ce ministre ne nous a pas semblé comprendre comme nous l’existence possible de la femme pharmacien. Aussi n’insistons-nous pas.
- En Russie enfin, le ministre de l’instruction publique a émis, en août 1888, un avis favorable sur l’admission des femmes à la profession de pharmacien. Dorénavant, en ce pays, les dames peuvent être admises en qualité d’élèves dans les pharmacies, après avoir présenté un certificat des quatre classes de grammaire, à condition de savoir le latin. Elles obtiennent le titre voulu après une série d’examens subis dans une des Facultés de l’Empire.
- La Revue scientifique, qui nous a fourni ce renseignement, faisait remarquer à ce propos : Nous ne pouvons qu’approuver cette mesure, car la profession de pharmacien, sédentaire, fort minutieuse, peu fatigante en somme, convient parfaitement aux dames, beaucoup mieux que celle de médecin ; et on se demande par suite de quel singulier préjugé aucune femme chez nous n’a encore embrassé cette carrière.
- La Revue scientifiq ne ne savait point sans doute que nous nous étions demandé tout cela depuis assez longtemps. Voici ce que nous écrivions, en effet, dès le 1er janvier 1887, à propos d’une note d’un rapport de M. Béclard au Conseil académique : « Jusqu’à présent, disait, sans y insister davantage, ce maître éminent, aucune femme ne s’est fait inscrire comme élève à
- (1) Le Progrès médical recevra avec plaisir toutes les communications qu’on voudra bien lui faire parvenir à ce sujet. Les documents qui lui seront adres* ses seront publiés, s’ils présentent un intérêt général.
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- l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris, et c’est là un fait vraiment remarquable ! » Nous ajoutions : « Oui, c’est là un fait très remarquable et digne d’attention ; il serait bon d’en rechercher la cause, etc. (1). »
- Ce cours historique terminé, prenons le taureau par les cornes, et cherchons pourquoi les femmes, pourvues de l’un des grades d’enseignement secondaire que l’on sait, diplôme de grammaire ou baccalauréat, ne veulent point s’adonner aux études pharmaceutiques. Trouverons-nous ? That is the question 1
- Il y a, il faut bien le reconnaître, une condition assez ennuyeuse à remplir, avant de pouvoir se faire inscrire à une Ecole de pharmacie. On exige trois ans de stage préliminaire'dans une officine, et, comme contrôle, un certificat d’examen de stage. Est-ce ce stage nécessaire qui arrête les femmes? Trouvent-elles indignes d’elles de passer trois années derrière un comptoir, de servir d’auxiliaire à un maître du sexe masculin ?
- Nous n’en croyons rien. La raison qui nous semble la plus plausible pour expliquer ce dédain de la pharmacie est bien plutôt la suivante : Les femmes, assez intelligentes et assez énergiques pour obtenir un diplôme quelconque d’enseignement secondaire, se croient appelées aux plus hautes destinées : elles pensent sans doute que, puisqu’elles ont pu gravir les premiers échelons, elles sont capables d’atteindre le sommet de l’échelle sociale. Elles ne trouvent pas suffisamment distinguée la profession de pharmacien et veulent monter plus haut. Nous voudrions montrer qu’elles ont tort, s’il est vrai qu’elles raisonnent ainsi.
- En tous cas, il est bien facile de comprendre tous les avantages que la Société retirerait d’un tel changement dans les mœurs, car nous, ne verrions aucun inconvénient — on nous pardonnera d’aller d’emblée si loin, — à ce que presque toutes les officines soient confiées à des femmes. Mais, confessons-le de suite : nous n’avons pas aujourd’hui la prétention de convaincre personne ; encore moins de faire naître des vocations ou de bouleverser les errements actuels. Non. Nous voulons simplements consigner ici les réflexions que cette idée nous a suggérées, attirer l’attention sur une innovation
- (1). Nous renvoyons le lecteur à cet article que nous ne voulons pas reproduire ici. Voir Progrès médical, n° 1, janvier 1887, p. 10 ; et les suivants.
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- qui, suivant nous, mérite examen et faire naître, sur ce sujet, un courant d’opinion.
- En premier lieu, il n’est pas inutile de faire remarquer que les études pharmaceutiques, mêmes les plus sérieuses, sont plus à la portée d’une femme que les exercices anatomiques ou physiologiques, les travaux pratiques de médecine opératoire ! C’est l’évidence même et il serait naïf de vouloir démontrer ici qu’il est moins répugnant, à un cœur sensible et mal cuirassé encore, de rincer un bocal que l’intestin d’un cadavre. D’autre part, les études médicales sont plus longues, plus coûteuses, un peu plus difficiles. Il suffit de comparer la population des Ecoles et Facultés de médecine et de pharmacie pour être convaincu de l’importance de ce dernier facteur, la difficulté des études médicales; ceci dit sans vouloir démontrer par là qu’il ne sort jamais des Ecoles de pharmacie des sujets d’élite, des élèves brillants, de véritables savants, voir même des hommes de génie !
- Enfin on voit sans peine quels services rendraient, dans les campagnes et dans les villes, les femmes pourvues du diplôme de pharmacien. Profession facile, souvent trop absorbante pour un homme qui a dû se livrer jadis à des études prolongées, qui en est parfois réduit au métier de simple commerçant et dont le niveau intellectuel mérite souvent un meilleur sort, la pharmacie nous semble parfaitement convenir à la femme dont la vie forcément sédentaire pendant une grande partie de son existence d’épouse, doit se passer plutôt à la maison qu’en courses chez des malades couchés aqx quatre coins d’une ville ou d’un canton. Combien de jeunes filles, de bonne famille mais sans dot, pourvues d’une instruction secondaire très solide, institutrices sans placeqou diplômées sans emploi, pourraient remplacer certains pharmaciens de 2e classe, si elles avaient fait les études techniques nécessaires ! Or, ces études sont, en somme, d’une difficulté à peine plus grande que celles qu’on exige pour entrer dans les Ecoles normales supérieures. Qui plus qu’une femme, vraiment digne de ce nom ; qui plus qu’une mère dans le besoin, est apte à travailler chaque jour dans un laboratoire, à préparer avec la minutie nécessaire les solutions, les potions journellement prescrites par les médecins ? Et si cette coutume s’acclimatait chez nous, ne serait-ce pas là un débouché considérable pour toutes ces riches-pauvres, sans fortune suffisante pour vivre sans travailler, mais d’un niveau social et d’une instruction telle qu’elles ne peuvent consentir à vivre de la vie d’atelier !
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- Des esprits mal intentionnés ont déjà prétendu que les femmes étaient trop étourdies (ils ont même ajouté... trop frivoles, pour ne pas dire davantage) pour qu’on leur confiât la préparation de médicaments dangereux ! C’est là un argument qu’on nous saura gré de ne pas réfuter : le sexe fort se donne vraiment, en semblable occasion, un rôle par trop beau. La notion de la responsabilité personnelle n’est pas, croyons-nous, et, en tous cas, ne doit pas être l’apanage exclusif des hommes.
- Il n’est pas discutable, comme nous le disions plus haut, que la profession médicale présente plus de charmes, comporte une plus grande liberté d’allures. Elle satisfait davantage les esprits élevés, d’une haute culture intellectuelle. Mais, il faut l’avouer, la haute culture intellectuelle, chez la femme, c’est encore aujourd’hui l’exception. Et la plupart de nos étudiantes—qu’elles,ne m’en veuillent paspourcet aveu dépourvu d’artifice ! — seraient certainement mieux ou aussi bien sur les bancs de l’Ecole de pharmacie ! D’ailleurs, celles qui se lancent dans la médecine (je ne parle pas des étrangères) savent bien que leurs débuts seront durs, car elles ne peuvent se fixer qu’à Paris : la province ne les voit point d’un œil favorable. — Les jeunes filles pauvres auraient donc plus d’avantage à s’adonner aux études pharmaceutiques; certainement les petites villes les accueilleraient bien plus facilement que si elles voulaient exercer la médecine! Plus de débouchés s’ouvriraient devant elles. En voulez-vous une preuve des plus manifestes : la seule femme reçue pharmacien en France, 11’exerce-t-elle pas en province ? D’autre part, ne sait-on pas que la plupart des femmes de médecins de campagne préparent les ordonnances de leurs maris, s’il n’y a pas de pharmacie dans la localité !
- Il est peu probable que ces lignes tombent jamais sous les yeux de personnes susceptibles d’être convaincues, de jeunes filles ou de femmes à la recherche d’une position sociale et capables de forcer un jour la porte de la corporation des pharmaciens français. D’ailleurs, pour le choix d’une profession, tout conseil est en général superflu, surtout quand il s’agit de s’adonner à des études qui exigent un véritable courage, une longue patience, une conviction sincère. En pareille matière, la vocation prime tout. Mais, ce qui importe d’abord, c’est que toutes les femmes qu’une volonté bien arrêtée poussera dans cette voie ne trouve pas sur leur route d’insurmontables obstacles. Il faut donc s’efforcer de les aplanir ; il faut, en outre, encourager d’avance les vaillantes qui, un jour ou
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- l’autre, s’efforceront de sortir de l’ornière, Je quitter les chemins battus, pour entrer dans une carrière aléatoire à ses débuts, mais certainement pleine d’avenir pour elles.
- C’est ce que nous avons voulu faire en signalant aux médecins, nos lecteurs, qu’il serait bon de faire, dans le milieu favorable, — que nous n’avons pas besoin de définir ici et qu’ils connaissent bien, — une propagande active en faveur de cette idée, qni nous paraît fort défendable. Oh! Nous le savons : beaucoup pensent comme nous, mais
- La foi qui n’agit pjint, est-ee une foi sincère?
- Qu’ils se mettent donc à l'œuvre, eux aussi, s’ils veulent qu’on réussisse !
- Resterait à savoir si, à l’Ecole de pharmacie et dans les sphères gouvernementales, on verrait d’un bon œil cette petite révolution. Pour nous, nous sommes persuadé qu’on ouvrirait largement aux jeunes filles studieuses, pourvues des certificats exigés, les portes de l’Ecole ; et si les professeurs y voyaient jamais quelques inconvénients ' 1), nous avons heureusement un Ministre de l’Instruction publique qui, certainement, les contrain irait à imiter leurs collègues des Facultés des sciences et des lettres, de médecine et de droit.
- Marcel Baudouin.
- (1) D un autre côté, l’Administration de l’Assistance publique à Paris, qui ne peut plus, de par des antécédents déjà assez nombreux, interdire aux femmes l’entrée de l’internat en médecine des hôpitaux, serait obligée, elle aussi, d’admettre les femmes étudiantes en pharmacie au concours de 1 internat en pharmacie.
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- POUR LA MAIN GAUCHE
- Tel est le titre d’un gentil plaidoyer dextrement écrit par M. Jean Maubourg, dans le Radical, en faveur de celui de nos deux organes de préhension que nous négligeons le plus au point de vue de d’éducation.
- Nous lui passons la main :
- Si je n’étais un aussi mince personnage, dit M. Jean Maubourg, et si M. Philippe Daryl n’occupait une place très considérable parmi les non moins considérables notabilités qui ont pris charge de relever le prestige de la France en développant les bras et les jambes de nos jeunes concitoyens, je me permettrais de lui dédier cette chronique.
- En tout cas, je me risque à lui soumettre l’idée qui en est le thème, car c’est d’un point qui touche à l’éducation physique que je veux traiter aujourd’hui.
- Comme ses plus vulgaires contemporains, M. Daryl n’est pas sans avoir remarqué qu’il est tout une partie, très-importante cependant, de notre corps dont l’éducation est systématiquement négligée, qui, par suite, n’existe et ne fonctionne qu’à l’état d'accessoire.
- Je veux parler du côté gauche. Il suffit de s’observer quelque peu ou d’observer ses semblables pour constater que tout le côté gauche, par suite d’une aberration inconcevable, ne fonctionne pas comme le côté droit, et «jouit» d’une maladresse extraordinaire.
- Le fait est surtout sensible quand il s’agit du bras gauche, de la main gauche.
- Cela est tellement vrai que nous sommes toujours étonnés, presque déconcertés, quand nous voyons quelqu’un se servir de la main gauche avec une grande habileté ; — il est vrai que dans ce cas l’habileté de la main gauche s’exerce aux dépens de la main droite.
- Cependant, à examiner le corps humain au point de vue anatomique, il apparaît comme devant être d’une symétrie parfaite. Comme ossature et musculature, le côté droit et le côté gauche sont également dotés et toutefois, je le répète,
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- POUR LA MAIN GAUGHÊ
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- dans les organes essentiels : œil, bras et jambe, le côté gauche, quand il faut agir, est notoirement inférieur au côté droit. C’est même là un. axiome, il est inutile d’en faire la démonstration.
- Nous avons beau voir et regarder habituellement avec nos deux yeux, à fermer l’un ou l’autre pour examiner quelque chose, nous fermerons de préférence l’œil gauche, parce que nous avons fini par y mieux voir de l’œil droit.
- A nous tenir sur une jambe, à prendre un élan, à chasser quelque obstacle du pied, même à caresser les joues postérieures d’un importun, nous userons toujours de la jambe droite qui a fini par prendre plus de force et plus d’habileté que la jambe gauche. Quant à la main droite, son rôle est tellement prépondérant qu’en parler serait une superfétation.
- Si nous avions deux cœurs, nul doute qu’avec la stupide éducation physique initiale que nous recevons, nons n’aimerions qu’avec le cœur droit!
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- Le proverbe dit que « la main droite doit ignorer ce que fait la main gauche », et vraiment le proverbe a raison ; car la droite souffrirait réellement, dans son amour-propre, de la ridicule gaucherie de sa sœur.
- Il est incontestable que cette inégalité flagrante a une cause factice et que cette cause peut et doit disparaître pour peu qu’on s’attelle à la besogne.
- Il faudrait remonter loin, bien loin, certainement, pour trouver l’origine de cette grossière erreur qui nous prive de l’usage normal d’une partie de nos membres. Le préjugé superstitieux de la gauche (sinistra, d’où nous vient le mot « sinistre » ), remonte certainement plus loin que le peuple romain et le peuple grec ; jusqu’où remonte-t-il ? Il y aurait là pour les démographes et pour les anthropologistes le sujet d’une monographie très intéressante : tout un chapitre d’histoire des religions.
- Ce qu’il y a de certain, c’est que nos parents les plus aimables, les singes qui ont des mains comme les nôtres, sont ambidextres, qu’ils se servent indifféremment des deux mains ; il suffit de les observer pour s’en convaincre et vraiment ils sont aussi, dans leurs mouvements, plus symétriques, plus agiles, moins empruntés que leurs petits cousins, que nous tous.
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- N’y aurait-il pas un avantage considérable à réagir contre cette coutume et cette hérédité fâcheuses, à contraindre—la chose ne serait pas malaisée autant qu’on pourrait l’imaginer— les enfants à se servir également de leur bras gauche, de tout le côté gauche de leur corps : œil et jambe.
- En outre des bénéfices énormes qui en surgiraient pour tous les travaux à accomplir, pour les mille et mille détails de la vie, en cas d’accident, et ils sont imprévus, nombreux et variés, on ne verrait pas des enfants, des adultes, des vieillards, privés de tout ou partie de leur activité, quand ils perdent le bras droit, par exemple, ou l’usage de tout le côté droit.
- Je disais, tout à l’heure, que l’éducation du côté gauche n’est pas aussi difficile qu’on le croirait, surtout si cette éducation on voulait la faire à l’âge où aucune habitude n’est prise, ou le cerveau n’est encore envahi par aucun préjugé, aucune superstition, ou l’on n’a à lutter que contre une hérédité en puissance et qui n’a pas encore eu l’occasion de se traduire en actes— en un mot, à l’âge où le corps a toute sa souplesse, par conséquent, son maximum de réceptivité.
- La meilleure preuve qu’on en peut fournir, c’est en établissant que cette éducation serait d’autant plus facile chez l’enfant qu’elle donne d’excellents résultats chez les hommes faits.
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- Il a quelques années, un artiste hors pair, d’une originalité puissante, le dessinateur espagnol Urabieta Vierge était frappé d’une hémorragie cérébrale, et en pleine gloire, en pleine production, il se réveillait un matin le côté droit paralysé, l’œil droit atone, aveuglé ; le bras inerte !
- Ce fut une nouvelle douloureuse pour tous les amis et les admirateurs du grand artiste. On ne reverrait plus ses planches d’une coloration puissante, d’une vie intense, d’un réalisme si saisissant. C’était l’éclipse d’un talent tout fait de lumière éblouissante et d’art subtil.
- Quelquesannées après, à la grande stupéfaction et à la grande joie de tous, les journaux illustrés reproduisaient de superbes dessins de Vierge. Était-il guéri, déparalysé, non ! Mais avec une obstination, une ténacité remarquables, un véritable héroïsme, il avait pris sa gauche, l’avait violée, l’avait fécondée et l’avait contrainte à travailler habilement. C’est elle qui maintenant, avec autant de maestria qu’autrefois sa sœur de droite, traduit les visions, les observations de Vierge.
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- OUVRAGES REÇUS iil
- Pour terminer cette esquisse hâtive, écourtée, je demande à ceux qui s’occupent d’éducation physique, à M. Philippe Daryl, entre autres, de s’occuper de cette question : rendre la symétrie d’action au corps humain, en faisant l’éducation du côté gauche et en rendant les Français de l’avenir ambidextres... Ils n’en seraient pas plus manchots pour cela... au contraire !
- Jean Maubourg.
- OUVRAGES REÇUS
- Peace and goodwill, organe d’un certain nombre dissociations de la paix fondées en Angleterre.
- Cette publication est dirigée par Miss P. H. Peckover.
- Dans le dernier numéro, nous trouvons un intéressant article sur Le Familistère de Guise brochure publiée en allemand sous le titre :
- Das Familistère Godins
- par MadameéMarie Fischer, née Lette, ouvrage que nous avons déjà annoncé dans notre numéro de Juillet 1890.
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- De la même Madame Marie Fischer-Lette, nous avons reçu un imprimé intitulé:
- Un mot aux femmes de toute nation, dans lequel l’auteur combat éloquemment en faveur des idées de paix et d’arbitrage international.
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- Travaux de la deuxième et de la troisième assemblée générale de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales, volumes en vente à la Librairie Fischbacher 33, rue de Seine, Paris.
- La préface du troisième volume est due à M. de Boyve, l’un des principaux rédacteurs du journal L'Émancipation} de Nîmes,' feuille dont nos lecteurs connaissent l’importance au point de vue de la direction du mouvement coopératif.
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- Women’s University seulement for work in the poorer districts of London.
- Petite brochure qui contient le rapport présenté à la troisième assemblée générale.
- Nous y remarquons le discours de Madame Léonard Court-ney sur l’association du Familistère de Guise, que cette dame est venue visiter l’an passé. Elle décrit non seulement le palais social et ses dépendances, mais aussi les traits généraux de la constitution et de l’administration de la société; l’œuvre du Familistère étant à ses yeux un des plus complets et des plus intéressants objets d’étude pour la solution du problème social.
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- Il Ministero del Lavoro proposta di Francesco Vigano, professeur à l’Institut royal technique, Milan, Italie.
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- Associations Scandinaves de la paix. Résolutions votées par le Congrès de Gothenbourg le 17-19 août 1885. Dédiées aux amis de la paix assemblés à Paris en juin 1889.
- Imprimé dû à l’Association pour la neutralisation du Danemark,
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- Moniteur spirite et magnétique paraissant le 15 de chaque mois,
- Abonnement : 2 fr. 60 par an pour la Belgique ; 3 fr.50pour l’étranger.
- Bureaux : 100 rue de Mérode, St Gilles-Bruxelles, Belgique.
- Le numéro de janvier dernier, le 1er de la quinzième année de fondation du journal, est plein d’intérêt. Il contient de beaux extraits du nouveau livre de M. Léon Denis : Après la mort; un très intéressant bulletin sur les expériences de MM. Charcot et autres savants ; etc., etc.
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- L’Aurore, organe du christianisme ésotérique, revue mensuelle sous la direction de Lady Caithness, duchesse de Pomar.
- Abonnement :15 francs par an pour toute LUnion postale. Bureaux : Librairie de l’Art indépendant, 11 rue de la Chaussée d’Antin, Paris.
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- Le premier numéro de la quatrième année de cette remarquable publication contient le texte de la conférence “ Le Christ ésotérique ’’ récemment faite à Paris, par M. Alber Jhouney.
- Cette conférence est certainement du plus grand intérêt pour tous ceux qui aspirent à la véritable rénovation de l’esprit religieux dans nos sociétés.
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- Elfa, roman d’une libre penseuse, 1 volume 2 fr.
- Blidie, marionnettes humaines, 1 vol. 3 fr.
- Ces deux volumes, par Paul Grande!, sont en vente chez M. E. Dentu, Palais-Royal, Paris.
- Du même auteur, nous avons aussi :
- La famille Desquiens, scènes de moeurs lilloises, en vente au prix de 2 fr. à l’imprimerie G. Lagache, rue du Cirque, 6, à Lille, Nord.
- Ces trois romans sont empreints d’une morale très pure et ont le rare mérite de pouvoir être mis dans toutes les mains.
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- Deux livres destinés à l’Enfance :
- Histoire de la princesse Violette, fille du roi Boncœur;
- Geneviève et Michel, leçons de morale résumées en sentences ;
- Ces deux ouvrages dus à Mme Julia Bécourt, ont été couronnés à Lille.Ils sont en vente : le premier à l’Imprimerie Le Bigot frères; le second, à l’Imprimerie Camille Robbe, Lille, Nord.
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- Bulletin de l’union universelle des femmes, revue mensuelle
- dirigée par Mm3 Chéliga-Lnevy.
- Abonnement annuel : 8 fr. Bureaux : 90, boulevard de Courcelles, Paris.
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- LÉ DEVOlfc
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- (suite)
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- CHAPITRE XII
- Où il est question de cerfs-volants et de charcuterie.
- Jusqu’à l’heure du déjeuner, je demeurai plongé dans l’histoire sainte, avec une assiduité bien méritoire, car, à chaque instant, mes idées nouvelles, comme des camarades remuants et indisciplinés, venaient pour ainsi dire me ' pousser le coude, et détourner mon attention des faits et gestes du peuple élu de Dieu. D’habitude, quand j’étais en classe, même sous les yeux vigilants du père Barré, même avec la certitude absolue d’être pris en flagrant délit et vertement réprimandé, je me faisais un point d’honneur, et surtout un délicieux passe-temps, de répondre aux agaceries par des agaceries, aux taquineries par des grimaces de haut goût, et aux agressions de toute espèce par des coups de règle et des coups de pied.
- Cette fois-ci j’étais seul, car mon grand-père ayant achevé de se raser, je m’étais retiré dans la petite pièce fort improprement jiisqu’alors dénommée « salle d’étude ». Donc j’étais parfaitement seul, bien loin de toute surveillance, et mes idées invitaient perpétuellement mon esprit à de bonnes parties de cache-cache ; la tentation était dix fois plus forte qu’en classe, et cependant c’est à peine si je fis l’école buissonnière. Pourquoi ? C’est parce qu’il n’est meilleure et plus exacte discipline que celle que Ton s’impose à soi-même. Pour la première fois de ma vie, je m’imposais une contrainte volontaire. Il y avait déjà au dedans de moi, sinon à la surface, une grande différence entre le polisson de tous les jours, dont les frasques indignaient le père Barré et les écoliers eux-mêmes, et le petit Paul Jousserand le petit-fils d’un si bon grand-père, l’arrière-petit-fils de l’homme qui avait donné son sang pour la patrie.
- Le déjeuner fut assez silencieux. J’avais trop de choses à dire pour parler à l’aventure comme d’habitude, et ces
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- choses d’ailleurs je n’aurais pas su comment les dire, ni par laquelle commencer. Il y avait en moi comme un fourmillement de vie nouvelle un peu confuse et désordonnée.
- Grand-père ne pouvait pas croire que tout fût dans l’ordre habituel ; non il ne pouvait pas le croire : il était beaucoup trop fin pour cela ; mais du moins il faisait semblant de le croire, afin de laisser le temps à mes idées de se débrouiller toutes seules. Jugeant que j’avais, comme on dit, ma charge, il trouvait prudent de n’y rien ajouter pour le moment ; connaissant les caprices soudains et les sautes inattendues de mon caractère, il me rendait la main, pour me laisser croire que je courais tout seul. Mais il se réservait comme toujours, de n’intervenir qu’au moment nécessaire, et même alors sans laisser deviner son intervention : l’orgueil se cabre si facilement !
- Mon grand-père avait un talent tout particulier pour fabriquer les cerfs-volants, et surtout un art consommé pour les « enlever » et les maintenir en dépit du vent contraire. Nous nous en allions tous les deux dans les terrains vagues qui commencent derrière le cimetière ; comme une tortue qui porterait une carapace trop grande pour elle, je disparaissais tout entier derrière le cerf-volant, dont je tenais la queue soigneusement retroussée dans ma main gauche.
- Arrivés au bon endroit, nous prenions le vent, ou plutôt grand-père prenait le vent, et me disait d’où il fallait partir.
- Après avoir débrouillé pour moi, qui le regardais faire, les enroulements de la queue et les replis perfides de la grande corde, il mettait le cerf-volant dans l’angle voulu contre le vent, s’écartait de quelques pas, et criait : « Attention ! »
- Alors mon cœur battait très fort, comme dans tous les moments décisifs, et je me sentais capable de sauter dans un gouffre au commandement de mon grand-père, pourvu que notre cerf-volant prit un glorieux essor.
- Après avoir dit : «Attention !» grand-père guettait le bon moment. Il frappait trois fois dans ses mains, en criant d’une voix claire : « Une, deux, trois ! »
- Au commandement : « Trois ! » je prenais ma course.
- Alors mon grand-père me suivait de loin et me donnait ses instructions: «Retiens la corde! Lûche-la. Un peu à gauche ! Parfait ! » Pour un empire, je n’aurais pas tourné la tête avant d’avoir entendu le mot : « Parfait. »
- D’abord je sentais peu de résistance, et je me disais :
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- c( Le cerf-volant ne prend pas, il va traîner dans les herbes! » Peu à peu la corde se tendait et mon cœur se dilatait. Je sentais ensuite des secousses régulières, comme si le cerf-volant avait donné des coups de tête à droite et à gauche, semblable à un animal rétif qui se débat et refuse de suivre celui qui le mène à la corde : c’était bon signe.
- « Plus de corde ! » Le succès s’accentue. « Parfait ! » Je me retournais, sans cesser de courir.
- Mais les cerfs-volants sont bien plus malins et bien plus têtus qu’on ne l’imagine, quand on n’a pas longtemps vécu avec eux.
- Quelquefois, au moment même où le nôtre piquait vers les nuages, avec un ferme propos de les traverser d’outre en outre, il avait la malice de se laisser pendre en côté, comme si une de ses oreilles eût été trop lourde. Ensuite il décrivait de grands zigzags d’une oreille à l’autre, et venait lourdement donner du‘nez enterre.
- Je n’ai jamais rien vu de si bête que notre cerf-volant dans ces cas-là. 11 s’étalait dans l’herbe, les oreilles de travers, la queue toute renfrognée, et il me donnait la sensation pénible d’une chose ailée et vivante qui vient de mourir tout platement, par sa faute. Si grand-père n’eùt pas intercédé en sa faveur, je crois que je l’aurais foulé aux pieds et crevé sur place.
- Mon grand-père m’expliquait que ce n’était pas la faute du cerf-volant, mais la nôtre (il disait la nôtre pour ne pas dire la mienne). Je comprenais alors que nous avions lâché trop de corde au mauvais moment.
- Peu à peu, grâce à nos manœuvres et à nos erreurs, nous devînmes si habiles, que le cerf-volant tout en croyant en faire à sa tête, allait exactement où nous voulions. Notre cerf-volant était célèbre dans tout Montigny, et les jours où noüs allions le lancer, nous étions suivis à distance par la moitié des gamins du village.
- Pourquoi ce matin-là, à déjeuner, l’idée du cerf-volant vint-elle se loger brusquement au milieu des autres idées qui me trottaient déjà dans la cervelle?
- Est-ce parce que je savais que Camus et ses deux amis de cœur, Joubert et Thouin, devaient aller pêcher dans l’Indre? Je crois bien que ce fut cette association d’idées qui amena le cerf-volant dans mon imagination au moment où Brigitte .changeait les assiettes.
- Je n’avais certes pas la prétention de me joindre à Camus
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- et à ses amis sans en avoir été formellement prié par eux, et cependant cette fameuse partie de pêche, projetée devant moi, trois jours auparavant, me semblait en ce moment le bonheur le plus parfait, auquel l’homme pût aspirer sur la terre. Je savais l’endroit : c’était au gué du Renard ; on était mollement assis sur l’herbe, à l’ombre des grands aulnes et des grands peupliers; l’eau était claire, limpide et le soleil dessinait des réseaux d’or sur le fond de sable jaune et de cailloux brillants. Les goujons, immobiles sur le sable, attendaient tranquillement l’amorce comme de gros paresseux bien repus ; les ablettes, plus vives, filaient comme des flèches d’argent, et tiraient brusquement sur l’amorce, au point de faire chavirer le bouchon. Et puis, après la pêche, il y avait la baignade ! Et puis il y avait après la baignade le croûton de pain, que l’on dévoie avec délices en échangeant de joyeux propos.
- C’était un mirage ! l’eau m’en venait à la bouche. Malheureusement je n’étais pas invité ; aussi je me creusais la tête pour suggérer à Camus l’idée de m’inviter, sans faire cependant la moindre démarche qui pût compromettre la dignité nouvelle dont je me sentais dépositaire depuis que j’avais posé mes lèvres sur l’acier du sabre d’honneur.
- C’est alors que me vint l’idée du cerf-volant.
- Quand le cerf-volant planerait bien au-dessus des prés et de la rivière, les trois pêcheurs ne manqueraient pjs de l’apercevoir nageant en plein azur. Alors Camus, peut-être, se souviendrait de ce qui s’était passé entre nous le matin, et dirait aux autres : « Si nous allions chercher Jousserand ! »
- Si sa générosité n’allait pas jusque-là pour aujourd’hui, du moins la vue de mon cerf-volant, me rappellerait à son souvenir et le forcerait de penser à moi. C’était déjà quelque chose ; c’était même beaucoup. Il est d’une bonne politique, lorsque l’on veut se concilier les gens, de se présenter à eux par ses meilleurs côtés, et mon côté le plus brillant aux yeux de tout Montigny était sans contredit mon cerf-volant.
- « Tu pignoches ! me dit Brigitte d’un ton presque maternel.
- — C’est vrai, lui répondis-je sans aigreur.
- — Oh ! reprit-elle aussitôt d’un ton conciliant. Doron est un entêté. »
- Ne sachant çe que venait faire Doron dans cette affaire, je
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- la regardai avec surprise, tenant une bouchée de charcuterie au bout de ma fourchette.
- Brigitte me prit tranquillement ma fourchette, et, plaçant entre les yeux de mon grand-père et les miens le morceau de charcuterie incriminé, elle dit à mon grand-père :
- a Sauf votre respect, le cochon qui a fourni ça n’est pour rien dans l’affaire, pauvre bête ! il a fait ce qu’il a pu ; mais c’est Doron qui est un entêté. Un cochon engraissé de glands aurait la chair plus ferme et plus tendre. Ça, c’est filandreux et mou. Si le cochon (sauf votre respect) était là pour se défendre, il dirait : « Pourquoi me nourrit-on de rinçures et d’eau de vaisselle ? » Cette bête aurait raison, monsieur. Au lieu d’acheter ses cochons (sauf votre respect) du côté de Bucy, où on les nourrit de glands, Doron s’en va les quérir à Mareuil, où on les gorge de lavasse. Mais je sais bien pourquoi il va à Mareuil.
- — C’est peut-être, dit mon grand-père en souriant, parce qu’on les lui vend meilleur marché de ce côté-là.
- — Si c’était ça, répondit Brigitte en gesticulant avec ma fourchette, ce serait au moins une raison. Un marchand cherche à gagner, n’est-ce pas ?
- — Alors pourquoi va-t il à Mareuil ?
- — A cause de l’étang, » répondit Brigitte à voix basse et d’un air mystérieux. Elle reprit, en manière d’explication : « A cause de l’étang et des Trois-Rusés. »
- Comme cette explication n’expliquait rien, Brigitte, voyant notre air étonné, prit la peine de nous dire :
- « Les Ti'ois-Rusés, c’est un cabaret où l’on boit le meilleur cassis de tout le pays, et Doron aime le cassis; il aime trop le cassis, Doron. Aux Trois-Rusés, il rencontre le grand Bour-nigal, une mauvaise pièce, que le garde champêtre et les gendarmes connaissent bien ; mais son jour viendra, laissez faire. Voilà donc Doron, un homme établi, un homme marié, qui va trouver Bournigal. Ils boivent du cassis jusqu’au soir ; à la brune, ils filent du côté de l’étang de Mareuil, et ils braconnent les brochets. C’est voler, ni plus ni moins. Us sont beaux les brochets de Mareuil ; mais, comme dit la Doron, ils coûtent plus cher qu’au marché ; voilà pourquoi Doron achète ses cochons à Mareuil, et pourquoi il nous vend des crépinettes qui ne valent pas le diable. Aussi, mon Paul, cette fois je ne t’en veux pas d’avoir pigno-ché ; laisse ce qui est sur ton assiette, je vais te faire un bon petit œuf sur le plat.
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- — Mais, répondis-je, interloqué de sa conclusion, si j’ai pignoché, ce n’est pas parce que j’ai trouvé la crépinette mauvaise, c’est parce que je pensais à autre chose. Si tu veux me rendre ma fourchette, je ne laisserai rien sur mon assiette, tu verras. »
- Interloquée à son tour, Brigitte me rendit ma fourchette, qu’elle avait conservée par mégarde.
- « Tu feras mieux de ne pas te forcer, me dit-elle avec inquiétude ; j’aime mieux que tu ne te forces pas. Laisse ça comme ça. Je porterai l’assiette à Doron, et je lui dirai...
- — Mais, repris-je vivement, tu vois bien que ces crépinettes ne sont pas mauvaises ; grand-père a mangé la sienne. »
- Ce raisonnement la désarçonna, mais pas pour longtemps.
- «Oh! reprit-elle, ton grand-père n’est pas un homme comme tout le monde ; il ne sait jamais ce qu’il mange, et il trouve tout bon. Je lui donnerais des côtelettes de singe, qu’il dirait : Voilà d’excellentes côtelettes d’agneau.
- — Ce n’est pas sûr, dit mon grand-père en souriant.
- — Et moi je dis que c’est sûr, » répliqua vertement Brigitte.
- Elle reprit : « Aussi je ne parlerai pas de ton grand-père ; Doron me rirait au nez si je lui disais que monsieur distingue un boudin d’une saucisse, au lieu que toi ce n’est pas la même chose. Je porterai l’assiette à Doron, et je lui dirai : Voilà une crépinette que le petit Paul n’a pas pu manger. Si vous continuez à acheter vos cochons à Mareuil, vous perdrez la pratique. Pauvre petit Paul, il en avait mal au cœur.
- — Mais, repris-je tout inquiet, je n’ai pas mal au cœur.
- — Si fait, si fait ; seulement tu ne t’en aperçois pas encore.
- — Mais Doron dira que je suis un gourmand, m’écriai-je avec effroi.
- — Ta réputation est faite, tu n’as rien à perdre, » me répondit-elle avec une tranquillité qui m’atterra.
- Involontairement je jetai les yeux sur mon grand-père, pour savoir si son opinion confirmait celle de Brigitte.
- (A suivre).
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- AYIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise.
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- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’v faire “délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 127
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1890.
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- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes................................Fr. 2.590 60
- Dépenses.............\ . . ............... 3.272 40
- Déficit en Décembre.......... 631 80
- Section des Dames
- Recettes........................................... 652 40
- Dépenses.......................................... 577 75
- Boni en Décembre.................. 74 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes .
- Dépenses :
- Pensions . . . . . 3.387 59
- Nécessaire à la subsistance . . . . 1.036 75
- Allocations temporaires :
- 16 retraites provisoires. Fr. 832 35 '
- Allocations statutaires aux I
- malades 45 85 '
- Allocations extra-statutaires
- veuves, orphelins, etc . 377 90 j 1.236 10
- Divers, appointements, médecins, phar-
- maciens ..... 6 Æ 06
- Boni en Décembre. . .
- 7.580 90
- 6.306 50 1.274 40
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes . ............................Fr. 673 75
- Dépenses.................................... 1222 29
- Déficit en Décembre......... 548 54
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DH JANVIER 1891
- Naissances :
- 24 Janvier. — Macaigne Lucien, fils de Macaigne Louis et de
- Braconnier Lucie.
- 25 Janvier — Lefèvre Marthe-Louise, fille de Lefèvre Jules et
- de Ribeau Marthe.
- Décès :
- 22 Janvier. — Vve Lafosse; âgée de 72 ans.
- » Rombaut Julien-Gaston-Elie, âgé de 2 ans.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- - ‘(llfJ tiare
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- LES MANUSCRITS DE J.-B.-ANDRÉ GODIN
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- MANUSCRITS DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- Dans le numéro du '‘Devoir” de mai 1890,nous signalions à nos lecteurs que les matériaux dont nous allions continuer la publication, ne comprenaient plus que des chapitres incomplets.
- ' Nous avons épuisé ces chapitres, et il ne nous reste maintenant que des pages détachées, des pensées écrites au jour le jour sur les sujets les plus divers.
- La nature même de ces matériaux nous oblige donc à n’en donner, désormais,qu’un choix très sobre jusqu’à épuisement.
- Mais, comme nos lecteurs le verront plus loin, pour maintenir dans u Le Devoir ” aussi largement et aussi longtemps que cela nous sera possible, la pensée même de J.-Bte-André Godin, nous allons publier d’autres pages marquées de sa plus vive empreinte.
- (Voir l’article Documents pour la biographie complète de J André Godin.)
- (Note de la Direction).
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- ASSOCIATIONS LOCALES ET MUTUALITÉ NATIONALE
- Une association comme celle que j’ai fondée au Familistère de Guise avec sa succursale de Laeken-lez-Bruxelles, est certainement un moyen de réaliser la justice et l’équité relatives dans la production; mais mon exemple trouverait-il beaucoup d’imitateurs que cela ne pourrait remplacer l’organisation de la mutualité nationale qui, elle, embrassera tout le corps social et ne laissera, absolument, aucun citoyen dépouvu des garanties indispensables à la vie humaine.
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- L’association des personnes et des intérêts est une simplification économique, un système mieux compris, plus savant que le système industriel et commercial actuel, l’association est une œuvre de justice et de fraternité entre ceux qui y prennent part; mais elle ne constitue l’ordre et l’harmonie des intérêts que sur le point où elle opère ; là, se borne son effet. Elle ne remplace pas, elle ne peut remplacer l’action du législateur qui, seule,a puissance d’unir et de solidariser tous les intérêts dans la nation.
- En outre, tant que des institutions de prévoyance sont à l’état d’expériences particulières, elles ont à souffrir de l’inso-lidarité des besoins extérieurs qui les accablent.
- La concentration industrielle et commerciale qui s’opère par la grande industrie et les grands magasins de commerce, la nécessité de l’unité dans les cultures pour arriver à une exploitation plus productive, auront pour conséquence la production et la distribution plus économiques des richesses, par la suppression des fonctions inutiles et la restitution des forces humaines à l’activité productive. Mais, pour faire disparaître les abus qui résultent de la concentration capitaliste, l’organisation de la mutualité nationale sera nécessaire avant même la généralisation des associations locales.
- L’association des travailleurs est nécessaire dans la plupart des entreprises pour y établir la justice dans la répartition des richesses produites, mais cela ne doit se faire que sous le régime de la liberté et ne peut être imposé comme mesure sociale. Ce qui doit être fait, ce qui doit être inauguré, c’est la mutualité, la solidarité nationales, au nom du droit que nous possédons tous aux richesses enfantées par la nature et par le travail des générations passées.
- J’ai démontré dans mes études sur l’hérédité de l’État comment ce but pouvait être atteint, sans porter préjudice à personne, au contraire, en organisant les choses de façon à concilier et à servir tous les intérêts.
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- LES MANUSCRITS DE J.-B.-ANDRÉ GODIN
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- GLORIFICATION DU TRAVAIL
- Le salut social est dans la religion de la vie universelle et dans le culte du travail.
- Aux grandes œuvres il faut une passion sainte. La passion du bien dans l’humanité aura pour conséquence l’émancipation, la glorification du travail.
- INEFFICACITÉ DE L’AUMONE
- L’aumône ne peut rien contre la source de la misère, au contraire ; la plaie du paupérisme ira croissant en raison des excitants qu’on y applique sous cette forme.
- Ce qu’il faut, c’est relever l’homme à ses propres yeux en organisant, socialement, les moyens de vivre pour tous les citoyens.
- USAGE DE LA RICHESSE
- L’aumône, c’est la charité de l’ignorance ; l’institution sociale, voilà la charité de la sagesse.
- Que la charité ne soit pas éphémère ; qu’elle constitue un bien durable pour les hommes et pour la société.
- Que l’amour de soulager les malheureux ne consiste pas en paroles; qu’il se traduise en institutions durables pour effacer le malheur.
- PERFECTIONNEMENT DE SOI-MÊME
- Combien d’hommes admettent en théorie des principes qu’ils sont incapables de traduire en faits. Ah ! c’est que le bien et la vérité ont de rudes combats à soutenir contre le mal et l’erreur avant d’arriver au triomphe.
- Il faut bien des luttes pour effacer en soi le vieil homme, donner à l’amour de l’humanité la priorité sur l’amour individuel, et s’occuper du bien des autres au lieu de s’en tenir à ses satisfactions personnelles.
- L’opinion, les préjugés, la considération mondaine, l’esprit d’économie, de cumul, de propriété individuelle, enfin l’habitude et la tradition sont les forces que l’homme trouve en lui
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- LE DEVOIR
- et en dehors de lui pour faire obstacle à ses meilleurs desseins. C’est ainsi que nombre de personnes animées pendant toute leur vie du désir d’employer leurs ressources à quelque œuvre sociale, arrivent au terme de leur carrière, sans avoir su se dégager des liens de la matière et abandonnent à des héritiers, quelquefois indignes, la fortune qu’elles n’ont pas su utiliser de leur vivant au profit d’institutions sociales.
- J.-Bte André GODIN (Œuvres posthumes). . -
- DOCUMEITTS
- POUR UNE
- BIOGRAPHIE COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- La figure de Jean-Baptiste-André Godin appartient à l’histoire. Les faits auxquels il a été mêlé sont encore trop récents pour pouvoir être relatés dans tous leurs détails. Le temps seul permettra de faire la pleine lumière sur tous les incidents de cette vie si bien remplie. Mais, en attendant, il est des aspects de l’existence de J.-BtB-André Godin qui peuvent être décrits avec plus de détails que cela n’a été fait jusqu’ici dans les diverses esquisses biographiques publiées sur cet homme de bien.
- Nous nous proposons donc de donner ici quelques-uns de ces documents que l’avenir reliera en un tout et complétera, pour constituer la véritable biographie d’un des plus grands hommes qui ont poussé l’humanité dans les voies du progrès.
- Une des parties que nous croyons de nature à intéresser particulièrement nos lecteurs est celle qui a trait aux débuts du Familistère.
- Quelques-unes des conférences faites par J.-Bte-André
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- DOCUMENTS SUR LA VIE DE J.-B-ANDRÉ GODIN 133 Godin à son personnel dès 1860, lors de l’installation des premières familles dans le palais social, nous paraissent avoir le double mérite de nous montrer Godin dans ses actes et de nous fournir sur l’installation des habitations unitaires des renseignements pris sur le vif.
- C’est donc par ces conférences que nous commencerons la publication des documents en question.
- *
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- Le Familistère proprement dit est composé d’un vaste pavillon central flanqué de deux ailes.
- L’aile gauche fut le premier édifice élevé par J.-Bte-André Godin en 1859.
- A partir de Février 1860, Godin, en vue de livrer le nouvel édifice à l’occupation des habitants dès l’automne suivant, réunit le soir, plusieurs fois par mois, dans une halle d’atelier, les futurs locataires,employés ou ouvriers, et s’attacha à leur expliquer „ce que devait être l’entreprise dont le premier germe apparaissait à leurs yeux.
- Bien entendu le nom de Familistère, déjà arrêté dans la pensée du Fondateur, fut la première chose expliquée par lui à ses auditeurs.
- Il leur fit voir que, dans sa pensée, ce nom signifiait : réunion de familles, agencement de l’économie domestique et sociale pour le plus grand bien des familles, d’où Familistère,
- C’est seulement, à partir du 8 Novembre 1860 que nous possédons le texte des conférences faites par J.-Bte-André Godin. De celles faites avant cette date et qui eurent lieu en Février, Mars et Avril 1860, nous ne possédons que les sommaires, simple énumération des questions envisagées.
- Les voici par ordre de dates :
- Conférence du 2 février 1860.
- 1° Ce que sous-entend le mot Familistère.
- 2° But de la fondation : Progrès dans la pratique de l’amour du prochain.
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- 3° Le Familistère comparé à l’habitation isolée.
- 4° Les règlements (s’il en est nécessaire) seront l'expression des besoins généraux.
- 5° L’entretien des choses d’un usage commun, escaliers, balcons, cours, etc., sera réglé par l’Economat.
- 6° Facilités d’organisation de salles de lecture, de réunion, etc.
- 7° L’urbanité, la bienveillance devra être le ton dominant. L’ivrognerie sera honnie.
- Conférence du 9 février 1860.
- 1° Du prix des loyers. Le nouvel édifice, devant être un jour la propriété actionnaire des habitants, les loyers doivent rapporter un certain intérêt au capital engagé.
- 2° Ce qu’est la propriété par actions.
- 3° Des avantages du placement des capitaux dans les habitations unitaires.
- 4* Des annexes indispensables au Familistère : ateliers, magasins d’approvisionnements, etc.,
- 5° Répartition des bénéfices entre tous les intéressés.
- Conférence du 23 février 1860.
- 1° Avantages de la concentration des familles pour l’organisation des choses utiles et agréables.
- 2° Embellissements des jardins autour de l’habitation.
- 3° Les soins et les égards dûs à l’enfance.
- 4° Comment on pourra organiser une crèche, des Ecoles maternelles et des Ecoles primaires.
- Conférence du 1er mars 1860.
- 1° Reprise des questions concernant les institutions protectrices de l’Enfance, à installer au Familistère.
- 2° La crèche et les salles d’Ecoles maternelles fonctionnant sous le regard de la population seraient l’équivalent des services que les personnes riches assurent ù leurs enfants.
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- DOCÜMÈNtS SUR LA VIE DE J.-B.-ANDRÉ GODIN l38
- 3# Difficulté du fonctionnement des crèches et des écoles maternelles sous le régime des habitations isolées.
- Facilité de l'usage de ces institutions dans l’habitation unitaire.
- 4° Perfectionnement des procédés d'éducation dont bénéficieraient tous les enfants.
- 5° Avantages qu’en recueilleraient les parents eux-mêmes.
- Conférence du 8 mars 1860.
- 1° Les services de garanties mutuelles qu’on pourra organiser au Familistère.
- 2° Comment fonctionne déjà, à l’usine,la caisse de secours dont les premières bases ont été posées par M. Godin lui-même, dans l’espoir d’amener les travailleurs à comprendre les bienfaits d’une telle institution et à s’y intéresser.
- 3° Nécessité d’organiser aussi, au Familistère, un service médical et un service pharmaceutique.
- 4° Ce qu’on pourrait, en outre, réaliser dans l’habitation unitaire pour l’amélioration de la nourriture de tous les habitants.
- 5° Ce que pourrait être l’atelier culinaire.
- 6° Avec le temps les habitants comprendront, de mieux en mieux, quels avantages de tous genres le Familistère leur permettra d’organiser, en fait d’Economie domestique et sociale.
- Conférence du 29 mars 1860.
- 1° Les animaux domestiques, chiens, chats, etc., etc., ne seraient pas à leur place dans l’habitation unitaire, faite exclusivement pour le bien, la tranquillité et la sécurité de la famille humaine.
- 2° Etudier les moyens du bien-être et du progrès collectif est une œuvre bonne par excellence.
- 3° Les choses d’un usage commun déjà généralisées dans le monde : Collèges, Lycées, Bibliothèques publiques, Musées, Théâtres, Jardins zoologiques, etc.
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- 4° Les équivalents de la richesse peuvent être donnés à tous dans l’habitation unitaire.
- 5° La grandeur et les mérites du travail.
- Conférence du 5 avril 1860
- 1° La règle morale au Familistère : Agis envers les autres comme tu voudrais qu’on agît envers toi-même.
- ‘Notre loi morale sera la pratique de l’amour du prochain, seul moyen de pratiquer l’amour de Dieu même.
- 2° Avec cette simple règle chacun peut juger si ce qu’il fait est bien ou mal.
- Conférence du 12 avril 1860.
- 1° Rappel de la loi morale posée à la précédente conférence.
- 2° Plus le monde progresse, plus il se rapproche de la pratique sociale de la loi d’amour universel.
- 3° L’homme ayant besoin de ses semblables doit étendre, à tous, un sentiment d’intérêt familial et organiser toutes choses en conséquence.
- 4° L’égoïste sent bien qu’il est dans la voie du mal. Il dissimule autant que possible les mobiles de ses actions.
- 5° La satisfaction et la paix régneront au Familistère si, en toutes choses, on s’y inspire du respect et de l’amour du bien général.
- FÊTE POUR LE BAPTÊME DU FAMILISTÈRE
- Cette fête eut lieu dans la seconde quinzaine d’avril 1860. Nous regrettons vivement de n’avoir aucun autre renseignement que ceci : Un banquet fut donné dans une halle d’atelier nouvellement construite à l’usine.
- Cent personnes environ y assistaient.
- M. Godin y prononça le discours dont nous donnons ci-dessous le sommaire :
- 1° Intention de la réunion. Proclamation de la pensée qui a présidé à l’édification du palais des familles ouvrières: Le Familistère.
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- 2° Les Equivalents de la richesse mis à la portée des travailleurs.
- 3° Les institutions à créer pour l’Enfance.
- <4° Les Sociétés de prévoyance et de garanties mutuelles.
- 5° Les fonctions ouvertes aux femmes et aux jeunes filles.
- 6° Les magasins coopératifs.
- 7° Les Fêtes à organiser.
- 8° Ce que devront être les mœurs au Familistère. Respect et bienveillance de tous envers tous.
- 9° Entretien administratif des choses d’un usage commun.
- 10° Respect absolu du foyer domestique. Liberté individuelle dans toute la mesure qui n’empiète en rien sur le respect de la liberté d’autrui.
- 11° Les conditions d’admission au Familistère :
- Moralité. Bonne tenue. Amour du travail. Amour du bien pour tous.
- (A suivre)
- ♦ -♦
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- Le devoir
- ASSISTANCE ET ASSURANCE
- «'—--è---' -
- L’HÉRÉDITÉ DE L’ÉTAT
- La Chambre est saisie de plusieurs propositions tendant à modifier les conditions actuelles de l’hérédité en ligne collatérale. Plusieurs de ces projets se contentent de restreindre le droit d’hérédité ; d’autres suppriment complètement l’hérédité en ligne collatérale dans tous les cas de succession a b intestat, c’est-à-dire, dans tous les cas où le défunt, qui ne laisse pas d’héritiers directs, n’a pris aucune disposition testamentaire spéciale.
- A cette dernière catégorie appartient la proposition de M. Barodet, dont nous avons annoncé naguère le dépôt.
- Cette proposition, qui est revêtue de 31 signatures, avait été présentée pour la première fois par M.Barodet, le 4 juillet 1887, avec l’adhésion de cinquante de ses collègues ; elle a pour but de réaliser progressivement la diffusion et la transformation de la propriété, l’amortissement de la dette publique, la diminution des impôts et l’extinction du paupérisme, par la suppression de l’hérédité en ligne collatérale.
- De toutes les propositions de loi qui ont pour objet des modifications à apporter aux droits successoraux, la proposition Barodet est incontestablement celle qui se rapproche le plus de la proposition de loi présentée, en 1883, sous forme de pétition à la Chambre des députés, par M. Godin, et qui a été publiée sous ce titre : « Mutualité nationale contre la misère».
- Le temps ne fait qu’ajouter de la force aux considérations sur lesquelles s’appuyait, il y a huit ans, le fondateur du Familistère, considérations que l’on retrouve dans toute son œuvre écrite, et qui ont servi de base à la réalisation de son œuvre effective.
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- assistance et assurance 139
- A ce titre, il nous paraît intéressant de reproduire ici, en résumé, l’exposé des motifs de la proposition Barodet.
- M. Barodet considère, avec raison, le prolétariat et le paupérisme, qui en découle, comme deux phases,deux degrés de la même maladie sociale. Les considérer comme des maux distincts, s’obstiner à ne s’occuper que du dernier en négligeant l’autre, ne point remonter à la cause, c’est faire fausse route et s’épuiser en efforts impuissants.
- Tous les moyens employés jusqu’ici pour combattre le paupérisme, — institutions de prévoyance officielle, d’assistance publique et de charité privée — ne sont que des palliatifs. Les uns, basés sur l’épargne, sont inaccessibles à qui manque du nécessaire, les autres augmentent l’imprévoyance, dégradent, corrompent, ne font qu’aggraver le mal.
- Le développement toujours croissant de ces institutions, dirigées et servies par un personnel dont on ne saurait trop louer le zèle, n’a pu arrêter sa marche envahissante. C’est un fait reconnu, attesté par tous ceux qui se sont occupés de la question.
- Le malaise et les souffrances du prolétariat sont aggravés, d’une manière accidentelle, par les crises et les chômages périodiques, les maladies, la vieillesse et, d’une manière permanente, par les lourds impôts que la répercussion exercée par les propriétaires, les industriels et les commerçants, fait peser presque exclusivement sur lui, quand ils ne le frappent pas directement.
- Peut-on espérer au moins que ces charges diminueront ? Assurément non, si l’on persiste dans les mêmes errements.
- Depuis le commencement du siècle, la dette publique et le budget de l’État n’ont cessé de croître d’une manière ininterrompue.
- Les folies et les crimes du dernier Empire leur ont fait atteindre des proportions véritablement inquiétantes que les fautes de la République ont augmentées encore.
- La France est, sans comparaison, la nation la plus obérée du monde entier.
- La dette s’élève aujourd’hui à trente-deux milliards, non compris quatre milliards de dettes départementales et communales. Cela représente mille francs par tête, quatre mille francs pour une famille de quatre personnes. La moitié des impôts passe en paiements d’intérêts.
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- Le budget de l’État qui s’élève à plus de trois milliards cent soixante-cinq millions est en déficit.
- Gomment pourra-t-on sortir de cette situation critique,éteindre cette dette écrasante, résoudre ce formidable problème du prolétariat et du paupérisme, éviter le péril des revendications populaires à bout dé. patience.
- L’observation attentive des faits économiques prouve que la cause, non pas unique, mais principale, originelle et permanente du prolétariat, père du paupérisme, est ce qui reste encore de féodal dans le régime de la propriété. C’est, dans les entreprises financières, industrielles et commerciales, la part souvent léonine, prélevée par le capital sur le travail, produisant fatalement, avec la surélévation du prix des choses, l’insuffisance du salaire et l’impossibilité pour les salariés de se procurer les objets de consommation au prix auquel ils leur ont été payés à eux-mêmes. C’est la rente perpétuelle servie au propriétaire d’immeubles qui, sans rien faire, reçoit sans cesse et possède toujours, par le locataire ou par le fermier qui peine et travaille, paie sans trêve et ne possède jamais.
- De là, cette monstrueuse inégalité des fortunes qui va de rien, pour les uns, à dix mille francs et plus de revenu, par jour, pour les autres.
- L’inégalité des fortunes a été signalée, de tout temps, comme la cause des discordes et des révolutions qui ont ensanglanté l’histoire de l’humanité.
- « Le nivellement des fortunes est le seul moyen de prévenir les discordes », a dit Aristote, il y a vingt-deux siècles.
- « Ou vous établirez un partage plus équitable des biens et des produits, dit aujourd’hui M. Emile de Laveleye, ou la démocratie aboutira fatalement au despotisme et à la démagogie, à travers une série de luttes sociales dont les horreurs commises à Paris en 1871 peuvent donner un avant-goût.
- « La destinée des démocraties modernes est inscrite d’avance dans l’histoire des démocraties antiques. C’est la lutte des riches et des pauvres qui les a perdues, comme elle nous perdra si on n’y prend garde... Maintenant nos sociétés modernes sont arrêtées par le problème que l’antiquité n’a point su résoudre, et nous ne sembions même pas en comprendre la gravité, malgré les sinistres évènements auxquels nous assistons. La situation cependant est bien autrement critique aujourd’hui qu’à Rome et en Grèce... L’esclave est devenu un citoyen libre, l’égal des plus riches. Comment lui résister
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- avec une philosophie et une religion qui lui donnent pleinement raison. »
- « Le problème social, de l’aveu de tout le monde, a dit Proudhon, tient essentiellement à la propriété. »
- « A mon sens, répète après lui M. de Laveleye, les démocraties modernes n’échapperont à la destinée des démocraties antiques qu’en adoptant des lois qui aient pour effet de répartir la propriété entre un plus grand nombre de mains et d’établir une grande égalité des conditions. »
- La Révolution française qui a proclamé les droits de l’homme, supprimé le droit d’aînesse, ordonné le partage égal entre les enfants, aboli la mainmorte, les dîmes, redevances et servitudes féodales, repris au clergé d’immenses richesses, qui ne lui appartenaient pas, et confisqué les biens des émigrés, a commis la faute grave de conserver à la propriété son caractère de privilège et, au lieu d’enrichir des spéculateurs par la vente des biens nationaux, de ne pas prendre des mesures efficaces pour que ces biens se répartissent, par petits lots, à des conditions faciles, et restassent exclusivement entre les ' mains des cultivateurs.
- Cette faute n’est pas irrémédiable, sans doute. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, nous avons à compléter la Révolution ; mais combien de temps ne faudra-t-il pas maintenant pour réaliser une réforme qui pouvait alors s’accomplir en quelques années ?
- Nous ne sommes plus en présence de l’ancienne propriété de la noblesse et du clergé, conquise et maintenue par la violence, par tous les moyens que réprouve la morale et ne contribuant en rien aux charges publiques.
- La propriété actuelle, fille de la Révolution, formée sous un régime de liberté,en vertu de lois émanées de la volonté nationale. imparfaites, sans doute, mais toujours perfectibles, est légitime et doit être respectée. Il ne peut entrer dans la pensée de personne de porter atteinte aux droits acquis dans de pareilles conditions. Mais, sans cesser de les respecter, nous pensons que des mesures, commandées par l’équité, conseillées par la prudence, peuvent et doivent être prises pour arriver progressivement au but que n’a pu atteindre la Révolution de 1789 : le logement et l’atelier à celui qui travaille ; la terre à celui qui la cultive.
- Les mesures que proposent les auteurs du projet consistent : .... .
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- 1° Dans la suppression de l’hérédité en ligne collatérale ;
- 2° Dans l’attribution à l’État de toute succession ab intestat ;
- 3° Dans la cession, à des conditions de paiement par annuités, accessibles aux plus pauvres familles de cultivateurs et d’ouvriers, des immeubles provenant de ces successions et de la plupart des biens nationaux et communaux ;
- 4° Dans l’obligation imposée aux acquéreurs de les occuper, cultiver et exploiter eux-mêmes et de n’avoir, désormais, la faculté de les aliéner qu’à la même condition ; de telle sorte que ces immeubles ne puissent jamais plus redevenir l’objet d’une rente perpétuelle au profit de l’oisiveté ;
- 5° Dans la même obligation imposée aux collatéraux et aux non parents pour l’héritage à eux transmis par testament ou par donation.
- Les trois premiers paragraphes ne diffèrent pas, dans leur principe, des dispositions analogues du projet Godin.
- M. Godin n’a pas cru devoir introduire dans son projet l’obligation imposée aux acquéreurs ou héritiers d’occuper, cultiver et exploiter eux-mêmes les biens qui leur sont cédés aux conditions du paragraphe 3, ou qui leur sont transmis par testament ou par donation. Il estimé en effet, que l’exploitation par l’acquéreur ou l’héritier est dans la nature même des choses. L’État ayant toujours des biens à vendre ou à louer, puisque chaque jour s’ouvrent de nouvelles successions, il est tout naturel que les citoyens achètent ou louent à l’État plutôt que de payer une prime ou une double rente à des propriétaires intermédiaires.
- Le projet Barodet ne renferme aucune disposition modifiant les droits de succession sur les fortunes tombant en héritage en ligne directe ou par testament. M. Godin proposait l’établissement d'un droit d’hérédité progressive sur les biens acquis dans ces conditions. C’est ainsi que l’État devrait prélever peu de chose sur les petites successions, et élever son droit progressivement jusqu’à 50 °/0 sur les fortunes dépassant cinq millions.
- L’adjonction de cette disposition s’imposera tôt ou tard. Elle
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- répond d’ailleurs au sentiment de la nécessité d’une plus équitable répartition des avantages de la fortune qui a inspiré la proposition Barodet.
- L’exposé des motifs de cette proposition affirme nettement le droit de la société représentée par l’État à une part de la richesse générale ; il ne le justifie pas, à notre sens, assez complètement. Pour si évidente que soit cette vérité, à savoir qu’il ne faut pas subordonner plus longtemps l’intérêt de quelques-uns à l’intérêt de tous, encore laisse-t-elle une perplexité dans l’esprit, faute d’une délimitation précise de ces intérêts. Plus solide est le terrain des faits sur lequel se placent les auteurs de la proposition, lorsqu’ils présentent la mesure qu’ils préconisent, sans insister encore suffisamment à notre avis, sur ce point comme l’extension d’un principe qu’on retrouve au fond de toutes les législations.
- Avec la législation française actuelle, le droit d’hérédité de l’État s’exerce d’une part, par la mise en sa possession des biens des décédés qui n’en ont pas disposé au préalable par testament et qui ne laissent que des parents au treizième degré et au delà, d’autre part, par la perception à son profit de droits de succession qui vont en augmentant à mesure que le degré de parenté s’éloigne.
- C’est donc la législation actuelle elle-même qui veut qu’après une période plus ou moins longue, et au moyen des droits de succession, l’héritage revienne à la masse commune d’où il est sorti.
- Or, les facilités de déplacement,que nous a donné l’application de la vapeur, la transformation qui se produit depuis un demi-siècle dans le travail national, en dispersant les membres d’une même famille, concourent à rendre acceptable une action plus précipitée du mouvement de retour de l’héritage au fonds commun, celui qui le constitua ayant disparu, ne produisant plus et n’étant plus représenté que par des collatéraux éloignés et auxquels, de son vivant, il n’avait peut-être jamais songé.
- Cela est si vrai, que le principal argument invoqué par
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- les auteurs de propositions tendant à restreindre au huitième, et même au cinquième degré, le droit de succéder en ligne collatérale, est tiré de ce fait qu’au delà de cette limite les héritiers deviennent aussi introuvables qu’à l’époque où fut élaboré le code civil, les héritiers au-delà du douzième degré.
- En réalité, l’hérédité naturelle, aussi bien en ligne directe qu’en ligne collatérale, ne se justifie que par des considérations de sentiment dont les projets Barodet et Godin tiennent le plus grand compte, en ne touchant pas à l’hérédité en ligne directe, et en laissant entière, pour le surplus, la liberté de tester.
- Quant à l’évaluation au maximum de 50 0/0 de la part qui devra être attribuée à l’Etat dans les successions qui ne lui reviennent pas intégralement, M. Godin en démontre le bien fondé dans le passage suivant de la République du travail que nous reproduisons ici d’autant plus volontiers qu’il fournit en même temps la démonstration, la plus précise que nous connaissions, et Benoît Malon la reproduit à ce titre dans Le Socialisme Intégral, du droit de l’Etat à une part de la richesse générale.
- « Lorsque les hommes, dit M. Godin, feront abstraction de leurs sentiments égoïstes, ils reconnaîtront que l’intervention de la nature et de l’Etat est pour plus de moitié dans la création de la richesse, particulièrement dans celle des grandes fortunes; ils admettront facilement qu’à ce titre l’Etat a droit au moins à 50 0/0 dans le partage de ces fortunes, au moment où la mort vient en dessaisir leurs possesseurs, et que dans le cas où de son vivant, le propriétaire sans héritier direct n’a pris aucune disposition testamentaire, il n’est pas de plus légitime héritier que l’Etat lui-même, puisque celui-ci hérite au nom et au bénéfice de la société tout entière.
- « Ceux qui trouveront excessive cette évaluation de 50/00 de la valeur du concours donné par les utilités sociales dans la création des fortunes n’ont qu’à se rendre compte du faible degré d’aisance auquel peut arriver l’homme le
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- plus fort, le mieux doué, le plus intelligent, lorsqu’il n’a d’autres moyens de production et d’échange que son action individuelle; assurément, il n’arrivera jamais à la fortune.
- « Quel que soit le degré de parenté qui arrive à l’héritage, même le degré direct entre père, mère et enfants, les bénéficiaires sont toujours en présence de ce fait que la nature et l’État ont été parties intervenantes pour aider leurs ancêtres dans toutes leurs entreprises et dans tous leurs travaux. A ce titre, il est donc légitime que l’État retrouve, au moment de la transmission de la propriété, l’équivalence de ses dépenses et de ce qu’il a concouru à produire et cela en progression de l’étendue des fortunes. »
- Ici se place l’importante question, sur laquelle nous aurons à revenir, de l’emploi des ressources.
- Les ressources provenant du droit d’hérédité de l’État et du produit des ventes, devraient être, d’après le projet Ba-rodet, affectées à l’extinction de la dette publique et ensuite à la diminution des impôts. M. Godin considère que les revenus et produits des biens ainsi acquis au domaine social doivent servir tout d’abord à la garantie des citoyens contre la misère par la constitution des assurances mutuelles et ensuite à l’amortissement de la dette publique et à la suppression progressive des impôts.
- Et maintenant quel sort le Parlement réserve-t-il à la proposition Barodet ? Il est certain que l’abus des successions en ligne collatérale est aujourd’hui généralement reconnu.
- Actuellement, d’après les prescriptions de l’article 755 du code civil, le droit de succéder en ligne collatérale subsiste jusqu’au douzième degré, après lequel les collatéraux ne succèdent pas, et dans ce cas c’est l’État qui est mis en possession de la succession.
- La Chambre ne manquera pas d’excellentes raisons pour augmenter le nombre des successions en déshérence. Il est probable toutefois qu’elle hésitera à réformer radicalement notre législation successorale, en adoptant le projet qui supprime l’hérédité en ligne collatérale, et qu’elle votera l’un de ceux qui limitent ce droit au cinquième et au sixième degré
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- c’ëst-à-dire au degré de parenté de cousins issus de germains ou au suivant.
- . Le danger serait que le Parlement ne vit, dans une application limitée de l’hérédité de l’État, qu’un moyen de grossir les ressources actuelles du Trésor, de telle sorte qu’au lieu de fournir une base solide à la prévoyance sociale, elle étendît encore le domaine de l’imprévoyance sociale, élargissant ainsi la plaie du paupérisme, loin de la cicatriser.
- C’est pourquoi, en présence de l’éventualité d’une réforme partielle, il convient d’insister sur la nécessité de courir au plus pressé et de consacrer, tout d’abord, les ressources, qu’elle produirait à l’organisation des garanties de l’exis. tence.
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- (.4 suivre).
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- A toutes nos divisions administratives correspondent de nombreuses commissions spéciales, des comités consultatifs, ou bien des conseils supérieurs. Le ministère de la guerre est doté d’un conseil supérieur de la guerre composé de généraux; le ministère de la marine, d’un conseil supérieur de la marine ; le ministère des colonies, d’un conseil supérieur des colonies. On peut encore citer le conseil supérieur de l’assistance publique, les conseils supérieurs de l’agriculture, des bâtiments civils, des haras, des beaux-arts, etc.
- Auprès du ministre du commerce, existe depuis très longtemps, le conseil supérieur du commerce et de l’industrie qui est exclusivement composé de patrons, de commerçants et d’industriels.
- La création de ce conseil a eu pour objet 'de permettre à ces commerçants, à ces industriels de se faire auprès de l’État les représentants de leurs intérêts.
- Mais dans ces conseils les ouvriers seuls avaient été oubliés. Or, de même que les patrons ont un conseil à eux, il semblait légitime, naturel, que le Conseil supérieur du travail fût, tout au moins en partie, composé de travailleurs.
- C’est ce qu’a demandé M. Mesureur, député de la Seine. Sa proposition fut l’objet d’un examen favorable de la part de la commission à laquelle elle fut renvoyée. Le ministre auquel la commission demanda son avis, lui déclara que la création proposée répondait parfaitement à ses propres sentiments et à ceux du gouvernement, et que les conseils supérieurs qui existent déjà, ayant été créés par décret, il ne verrait aucun inconvénient à faire également, par décret, cette création d’un Conseil supérieur du travail. Dans ces conditions,, la commission parlementaire a estimé qu’elle devait laisser au gouvernement l’initiative et le mérite de cette création et, en même temps, la responsabilité de la composition de ce conseil et la détermination des attributions qui devaient lui être conférées.
- t Dans ce but, M. Mesureur déposa un amendement au bud-
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- get du ministère du Commerce,pour 1891,tendant à l’ouverture d’un crédit de 25,000 francs pour un Conseil supérieur du travail. Cet amendement,développé par son auteur dans la séance du 4 novembre 1890, fut accepté par le gouvernement et voté par 281 voix contre 118, malgré un discours de M. Léon Say.
- Le rapport adressé, le 22 janvier dernier,au Président de la République par le ministre du commerce, M. Jules Roche, et qui précède le décret constituant le Conseil supérieur du travail, fait connaître l’esprit dans lequel ce conseil est composé et les conditions de son fonctionnement.
- « Ce Conseil supérieur, dit le ministre, sera essentiellement un instrument d’étude pour examiner les projets et pour préparer les solutions sur lesquelles le Parlement aura à se prononcer; il est destiné à fournir, d’une manière également rapide et sûre, les renseignements concernant les questions ouvrières que l’on n’a pu obtenir jusqu’ici qu’en ouvrant des enquêtes longues et coûteuses et dont les résultats n’ont pas répondu la plupart du temps à l’effort déployé. »
- Le Conseil supérieur du travail comprend cinquante membres désignés par le ministre, dont seize représentants des ouvriers et seize représentants des patrons.
- Plusieurs membres du Parlement : MM. Jules Simon, Chal-lemel-Lacour, Richard Waddington et Tolain, sénateurs ; Léon Say, Burdeau, Ricard, Siegfried, Mesureur, Thévenet, Pierre Legrand, Jamais et le comte de Mun, députés, sont appelés à faire partie de ce Conseil.
- Parmi les autres membres, choisis en raison de leur compétence spéciale pour les questions ouvrières, on cite MM. Hector Dépassé, ancien conseiller municipal de Paris, publiciste ; Ribanier, secrétaire général de la Bourse du Travail ; Victor Delahaye ; Finance ; Denis Poulot ; Villard ; Rondet, secrétaire général des mineurs de la Loire; Lamandin, secrétaire général des mineurs du Pas-de-Calais; Rochet, secrétaire général des tisseurs de Lyon ; Kœffer, secrétaire général de l’Association des ouvriers typographes; Prades, secrétaire général du Syndicat des employés et ouvriers de chemins de fer, etc.
- Parmi les représentants des patrons figurent : MM. Bertrand, président de la Chambre syndicale du bâtiment; Motteroz, imprimeur à Paris; Marguery, président du Syndicat général de l’alimentation, etc.
- Membres de droit du Conseil : le président du Conseil muni-
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- cipal de Paris, les présidents de la Chambre de commerce et du Tribunal de commerce de Paris, le directeur des Travaux de la ville de Paris, le directeur général des Chemins de fer, etc.
- Le Conseil supérieur du travail, qui est présidé par le Ministre du Commerce et de Tlndusdrie, a quatre vice-présidents, savoir : deux députés, MM. Mesureur et Léon Say, et deux sénateurs, MM. Jules Simon et Challemel-Lacour.
- M. le comte de Mun, qui fait partie du Conseil, appartient, on le sait, à la Droite de la Chambre.
- On remarquera, d’autre part, que le Conseil supérieur du travail comprend les délégués qui avaient été envoyés par le gouvernement à la Conférence ouvrière de Berlin, savoir : MM. Jules Simon, Burdeau, Tolain et Victor Delahaye.
- Les membres du Conseil sont nommés pour deux ans. Le renouvellement a lieu par moitié tous les ans. Les membres sortants peuvent être renommés.
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- L’institution du Conseil supérieur du travail a été généralement bien accueillie par les ouvriers qui la considèrent comme un pas de plus dans la voie de l’organisation définitive du travail. Aux yeux des socialistes révolutionnaires, cette création est une preuve que le gouvernement sent la nécessité de s’occuper des questions ouvrières et qu’il se voit obligé de donner satisfaction à l’opinion publique. Ces derniers s’en tiennent à cette constatation, car ils n’attendent pas beaucoup de satisfactions d’un Conseil supérieur du travail où les ouvriers sont en si faible minorité.
- Sans être aussi sceptiques sur les résultats possibles de la nouvelle institution, de nombreux groupes de travailleurs considèrent que la représentation ouvrière du Conseil est insuffisante.
- On n’accepte pas non plus volontiers,dans les mêmes milieux, la nomination par le Ministre des membres du Conseil supérieur. On aurait voulu que les représentants des ouvriers fussent nommés, soit par les syndicats, soit directement, comme cela a lieu pour les conseils de prud’hommes.
- Les membres du Conseil supérieur de l’instruction publique sont bien nommés par leurs pairs,et les Conseils du commerce, de l’industrie et de l’agriculture ne sont-ils pas ouverts très largement aux représentants les plus distingués de l’agriculture, du commerce et de l’industrie? Les députés ouvriers ont
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- porté à la tribune ces réclamations qui ont été également formulées, au Conseil même, par un membre ouvrier démissionnaire sur l’ordre de son groupe mécontent. Les orateurs socialistes ont enflé la voix; ils ont quelque peu flétri le Ministre qui, ayant à choisir entre les procédés démocratiques et les procédés de l’empire, a préféré recourir à ces derniers, et a institué par décret son Conseil supérieur du travail. C’est sans doute, parce qu’elle est habituée à voir créer des conseils supérieurs par voie de décrets, que la Chambre a sanctionné telle quelle l’initiative du ministre. C’est de bonne philosophie, quand on n’a pas ce que l’on préfère, de se contenter de ce qu’on a, quitte à en tirer le meilleur parti possible, en ne perdant pas une occasion d’y introduire des perfectionnements. C’est de cette philosophie que semble s’être inspiré, malgré les apparences contraires, M. Ribanier, le membre ouvrier démissionnaire dont nous parlions tout à l’heure, quand il a fait à un de nos confrères la déclaration suivante :
- « Nous sommes tous partisans, dans nos chambres syndicales, de la poursuite pacifique de la réorganisation , sociale que nous rêvons, et dont le couronnement logique doit être la suppression du salariat et du patronat. Mais nous n’admettons pas les moyens violents. Nous arriverons bien plus sûrement à la réalisation intégrale de notre programme. En attendant, nous nous contentons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui nous est faite, par la législation actuelle. Et nous ne refusons pas de nous entendre avec les patrons, chaque fois que nous le pouvons.
- C’est même pour cela que je regrette un peu, par suite de ma démission, de ne pas pouvoir me.rendre à la réunion prochaine du Conseil supérieur du travail, dont l’ordre du jour porte discussion de la question d’arbitrage entre patrons et ouvriers, en cas de grève. J’aurais insisté énergiquement pour l’adoption du principe de l’arbitrage. C’est une création qui éviterait aux ouvriers des misères incalculables.
- J’espère que le Conseil supérieur du travail, malgré les défiances que nous inspire sa composition actuelle, fera pour nous d’utile besogne. »
- Nous sommes absolument de l’avis deM. Ribanier, à la démission près, car nous pensons qu’il faut accepter tous les postes où l’on peut être utile et, de préférence, ceux où l’on peut être le plus utile. Mais ce n’est pas à M. Ribanier qu’on peut faire un grief de sa démission qui lui a été imposée.
- Un autre membre ouvrier du Conseil supérieur du travail,
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- M. Finance, s’expliquant sur le rôle de ce conseil devant son groupe, la chambre syndicale des peintres en bâtiments qui le sommait de donner sa démission, disait en substance :
- « Les travailleurs ont apporté beaucoup de passion â propos du Conseil supérieur du travail, parce qu’ils ne se rendent pas compte du caractère restreint qu’il a. La plupart lui accordent autant de puissance qu’à un petit Parlement capable de légiférer. Or, il n’en n’est rien. C’est un comité purement consultatif, qui ne fait que donner des avis. Il ne faut pas être partisan du tout ou rien, et j’estime que les travailleurs devaient profiter de l’occasion qui leur était offerte pour se faire entendre franchement et loyalement. »
- Certes, un Conseil du travail avec très peu de travailleurs, n’est pas plus notre idéal que celui de M. Ernest Lesigne qui critique vertement dans le Radical cette pénurie de l’élément ouvrier. Mais, pas plus que nous, notre excellent confrère ne désespère de voir s’améliorer l’organisation nouvelle, par l’introduction de délégués directement choisis par les ouvriers Alors « les travailleurs auront enfin un endroit où ils pourront exposer leurs besoins, leurs désirs, leurs volontés.
- Dès aujourd’hui, le Conseil supérieur existe, et ceux qui songeraient à le supprimer perdraient leur peine. Demain, il sera transformé par les travailleurs, pour les travailleurs, et contre les partisans de l’exploitation des travailleurs.
- Dans très peu de temps, nous verrons ce Conseil du travail fonctionner près du Ministère du travail, dont la création n’est plus qu’une question de jours. »
- Toute imparfaite qu’elle est, cette innovation est l’indice et le point de départ de toute une évolution sociale.
- Regardez le chemin parcouru par l’opinion depuis l’explosion de socialisme de 1848.
- A cette époque, on n’acceptait guère l’idée qne les travailleurs fussent appelés à discuter les conditions du travail, qu’ils eussent voix au chapitre quand il s’agissait de leurs propres intérêts.
- Les conférences du Luxembourg à peine ouvertes avec un éclat qui offusqua l’opinion, furent brutalement fermées sur l’injonction de cette dernière. Aujourd’hui, l’idée a fait son chemin : elle est à l’unisson du sentiment général.
- Un ministre de la République peut, en installant cette nouvelle commission du Luxembourg, le Conseil supérieur du travail, affirmer « le droit et le devoir de l’Etat d’intervenir dans certaines questions économiques auxquelles
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- une opinion de plus en plus rare voudrait qu’il restât étranger, sous prétexte de respect pour la liberté individuelle. »
- * =*?
- Le Conseil supérieur du travail a tenu du 18 au 28 février sa première session annuelle.
- Après avoir, dans son discours d’ouverture, indiqué le but poursuivi par le gouvernement, M. Jules Roche a décrit, à grands traits, le programme des travaux du conseil : création d’une juridiction à laquelle patrons et ouvriers auraient la faculté de recourir pour aplanir leurs différends collectifs ; complément à apporter aux lois sur les salaires; réglementation du placement des ouvriers et employés ; enfin organisation, au ministère du commerce, d’un office du travail, que le Ministre définit ainsi :
- « Centraliser toutes les informations relatives à la législation ouvrière, au mouvement du travail et de la production, telle serait la fonction de cet organe administratif dont la création répond à un besoin impérieux. Déjà, aux Etats-Unis et dans divers pays, des offices du travail existent et rendent des services considérables. »
- Après le discours du Ministre, les membres du Conseil ont été répartis, suivant leur préférence personnelle, en quatre sous-commissions ayant chacune son objet particulier : l’arbitrage, la protection des salaires, le placement des ouvriers et l’office du travail.
- Lorsque les travaux des sous-commissions ont été achevés le Conseil supérieur a tenu un certain nombre de séances plénières, pour se prononcer sur les rapports qui lui étaient soumis et voter les résolutions définitives.
- Le rapport de M. Thevenet, ancien ministre de la justice, sur les bureaux de placements des ouvriers et employés nous apprend qu’il existe à Paris 350 bureaux de placement qui placent 450.000 ouvriers par an. M. Thevenet ne pense pas qu’il soit possible de réaliser la suppression des bureaux de placement.
- Il approuve fort le placement par les syndicats, et cite à ce sujet l’exemple de la Chambre syndicale des bouchers installés à la Bourse du travail, qui a placé, en 1889, plus de 4000 ouvriers. Le bénéfice en faveur des travailleurs a été de 27.279 francs.
- La question des bureaux de placement a été résolue dans le sens de la liberté.
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- Le décret de loi du 25 mars 1852 exigeant l’autorisation préalable serait abrogé. Les bureaux de placement fonctionneraient librement sous la surveillance de l’autorité et sous la réserve de n’être pas placés dans des débits de boissons.
- Des subventions de l'Etat seraient accordées aux syndicats professionnels qui organiseraient des bureaux de placement de concert avec les municipalités.
- Voici le résumé des conclusions du rapport de M. Martelin, filateur, sur la protection des salaires :
- 1. Payement du salaire rendu obligatoire au moins deux fois par mois; 2 Interdiction de payer les salaires en nature ou en bons et jetons ; 3. Fixation de la huitième partie saisissable comme partie cessible du salaire ; 4. Diminution considérable des frais de saisie-arrêt et des délais de procédure, en substituant la justice de paix au tribunal civil ; les greffiers de justices de paix,aux huissiers des tribunaux civils; la lettre recommandée,à l’exploit d’huissier; 5. Vœu énergique en faveur du développement des sociétés coopératives.
- La commission chargée d’examiner l’arbitrage dans les conflits collectifs entre patrons et ouvriers, n’a pas cru qu’elle eût charge d’élaborer, article par article, un projet de loi sur l’arbitrage, mais elle a étudié les principaux points qui devraient déterminer le véritable caractère de cette loi et elle a soumis, à l’approbation du Conseil supérieur, le principe de l’arbitrage accidentel que patrons,ouvriers ou employés pourront provoquer entre eux, sur tout litige relatif à l’établissement des conditions et règlements du travail, ainsi que le principe des conseils permanents de conciliation et d’arbitrage.
- 1. Les patrons et ouvriers ou employés pourront soit d’accord, soit séparément, provoquer entre eux un arbitrage sur tout litige relatif à l’établissement des conditions et règlement du travail ;
- 2. Le juge de paix servira d’intermédiaire entre les parties pour constituer le conseil d’arbitrage ;
- 3. Un tiers arbitre pourra être choisi en dehors de la profession dans laquelle se produit le litige;
- 4. Le recours à l’arbitrage sera facultatif;
- 5. Les décisions des conseils d’arbitrage seront déposées au greffe de la justice de paix et affichées sans frais pour
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- les parties et par les soins de l’administration : 1° au greffe de la justice de paix; 2° à la mairie de chaque commune où a lieu le litige à trancher;
- 6. Dans le cas où le conseil d’arbitrage u’aura pu se constituer, la même publicité sera faite et mentionnera la demande d’arbitrage de l’une des parties, la réponse ou l’absence de réponse de l’autre partie;
- 7. Les décisions d’arbitres devront, autant que possible, fixer la durée des conventions ou tout au moins fixer la durée d'un délai d’avis pour dénoncer.
- Des conseils permanents de conciliation et d’arbitrage. — !. Les patrons et ouvriers ou employés pourront, dans chaque profession ou métiers similaires, constituer, en se conformant aux articles précédents, les conseils permanents de conciliation et d'arbitrage;
- 2. Les syndicats professionnels de patrons, ouvriers et employés, régulièrement constitués, d’après la loi du 28 mars 1881, pourront constituer entre eux des conseils permanents de conciliatiou et d’arbitrage ;
- 3. L’administration mettra à la disposition de ces conseils les locaux nécessaires à leurs réunions.
- Le Conseil supérieur a apporté de très légères modifications dans ces conclusions. Il a toutefois donné un peu plus d’extension à la disposition concernant l’affichage des décisions des conseils d’arbitrage.
- Le projet de résolution qui termine le rapport de M. Keüfer sur l’office du travail est ainsi conçu :
- L’office du travail a pour mission de rassembler et de vulgariser tous les documents et informations utiles, relatifs au travail, à ses rapports avec le capital, aux heures de travail, aux salaires des travailleurs, hommes, femmes et enfants :
- Renseignements sur la situation du mouvement du travail en France et à l’étranger ; division par profession en grandes, moyennes, petites industries ; conditions des ouvriers de l’agriculture, leurs salaires ; grande et petite culture; indication du nombre d’établissements dirigés par le patron lui-même, par les gérants des sociétés anonymes, en commandites ou autres, et de sociétés coopératives ; nombre des ouvriers de chaque sexe, enfants, ouvriers étrangers employés dans ces industries ; mouvement dans la proportion des ouvriers et ouvrières employés ; participation des institutions de prévoyance ; salaire des hommes,
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- femmes et enfants dans ces industries ; durée de la journée de travail pour chaque catégorie; travail à la journée, aux pièces, à la tâche ; chômages, leurs causes, leur durée ;
- Syndicats industriels, agricoles et autres ; nombre des ouvriers sans profession définie, leurs conditions sociales ; des rapports entre ouvriers, employés et patrons ; cause des conflits entre patrons, employés et ouvriers ; solutions apportées, dans ces conflits ; grèves, arbitrage, conciliation; nombre d’orphelinats, ouvroirs, refuges, etc., des *deux sexes, laïques et religieux, nombre d’enfants, conditions de travail, salaires, genre, industrie, entretien, mortalité; conditions d’apprentissage dans les différentes industries ; écoles professionnelles et d’apprentissage ; leur nombre par profession ; statistique sur les accidents du travail, maladies et retraites, sécurité et insalubrité, ateliers ou travaux ; durée moyenne de l’activité de l'ouvrier. dans chaque profession, mortalité ; statistique sur le travail dans les prisons ; centralisation de renseignements et rapports des consulats, légations, ambassades, chambres de commerce à l’étranger, législation étrangère en matière de travail ; relations avec tous les bureaux similaires à l’étranger, Bourse du travail, etc., etc.
- Cette résolution a été adoptée à l’unanimité.
- Dans la discussion qui a précédé le vote de cette résolution, M. Léon Say, président de la commission, a résumé ses travaux. En Autriche, en Allemagne, en Belgique, au Canada, a-t-il dit, des bureaux de statistique ou des commissions du travail ont été organisées. En Amérique, plusieurs Etats ont créé des bureaux de statistique et finalement, en 1885, un bureau central a été créé à Washington. Il dispose, aujourd’hui, d’un budget annuel de 900,000 francs La direction de cet important service a été confiée à M. Carro Wright, qui a sous ses ordres plus de quatre vingts experts et agents, dont quelques-uns vont en mission jusqu’en Europe.
- Le rôle de l’office du travail, dans ses débuts, consistera uniquement dans la concentration des renseignements divers qui concernent le travail, les salaires, les statistiques et leur vulgarisation. C’est au Conseil supérieur qu’il appartiendra d’étudier les moyens à employer pour améliorer les conditions sociales, morales et matérielles des travailleurs.
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- M. Jules Roche, en clôturant la session, a exprimé au Conseil ses remerciements pour le concours dévoué qu’il a prêté au gouvernement de la République. Les résultats de ses travaux prouvent qu’il a su accomplir une œuvre utile.
- La création d’un Conseil composé d’éléments divers a été une tentative nouvelle dont le résultat pouvait paraître incertain. On a droit de dire maintenant qu’elle a pleinement réussi. Si le Conseil n’a pas eu l’ambition chimérique d’accomplir une transformation d’ordre social ni de résoudre tous les problèmes du travail,il a du moins préparé des réformes de détail dont l’importance n’échappera à personne.
- Ce qui est frappant, c’est le sentiment qui a présidé à ses délibérations. Malgré la diversité de leurs origines, tous les membres du Conseil ont été animés par le même esprit de justice, d’humanité, de concorde sociale.
- Le Ministre a déclaré que c’est de cette entente cordiale, de cette union dont le Conseil a donné l’exemple que sortiront les solutions des difficultés présentes.
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- ANGLETERRE
- L’Égalité religieuse. — Dans une récente séance de la Chambre des communes, M. Gladstone a soutenu le bill dit f< des incapacités religieuses ”, proposé par lui pour l’admission des catholiques aux deux seules fonctions politiques pour lesquelles leur exclusion a été maintenue dans la loi d’émancipation : celle du lord chancelier, chef de la justice anglaise et, selon l’expression officielle, « gardien de la conscience de la reine ”, et celle de vice roi d’Irlande.
- « Je n’ai d’autre but, a dit M. Gladstone, que de détruire une anomalie et une injustice, et je maintiens qu’à moins de démontrer que tous les catholiques n’agissent pas en loyaux sujets de la reine, le Parlement n’a pas le droit de faire peser plus longtemps sur eux une pareille suspicion.
- « La Constitution n’admet aucune incapacité civile par suite de leur religion pour les juifs, les Indiens ou les mahométans. Ils peuvent occuper les postes en question, et il est honteux, a-t-il dit en terminant, que les catholiques seuls en soient exclus. »
- M. W.-iï. Smith, premier lord de la trésorerie, a combattu le bill.
- M. Smith ne doute pas de la loyauté des catholiques, mais il estime que le bill est inopportun, car il n’est pas demandé par les catholiques et l’opinion publique ne s’est pas manifestée en sa faveur.
- Après une discussion dans laquelle des catholiques libéraux et conservateurs ont parlé en faveur du bill, le bill a été rejeté par 256 voix contre 223.
- ESPAGNE
- Le Suffrage universel. — Des élections ont eu lieu successivement en Espagne pour le renouvellement, par moitié, des conseils provinciaux des 49 provinces (décembre 1890), pour le renouvellement intégral de la Chambre des députés, le renouvellement de la moitié éligible du Sénat (février).
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- La première et la troisième de ces consultations du corps électoral ont eu lieu sous le régime du suffrage universel qui, après avoir été établi en Espagne par la République, en 1869, et supprimé en 1876 au moment de la restauration alphonsiste, a été rétabli par la loi du 26 juin 1890.
- Le Sénat espagnol comprend deux grandes catégories. La première, qui compte 180 membres, est formée des membres de droit (cardinaux, maréchaux, amiraux, président du conseil d’Etat et des cours suprêmes, grands d’Espagne remplissant certaines conditions) et des membres nommés à vie par la couronne. Elle constitue l’élément stable, fixe et permanent de la haute assemblée.
- La seconde, également de 180 membres, est élue par les conseils provinciaux, les délégués des conseils municipaux, les universités, certaines sociétés savantes et le clergé.
- Elle est soumise à la réélection en meme temps que la chambre des députés.
- La Chambre espagnole se compose de 4-36 députés élus pour cinq ans, d’après la loi du 26 juin 1890, accordant le droit de vote à tous les Espagnols mâles, âgés de 25 ans, jouissant de leurs droits civils et ayant deux ans de résidence dans la même commune.
- Chaque bulletin ne peut contenir qu’un nom dans les districts qui n’ont qu’un député, deux dans ceux qui en ont trois, trois dans ceux qui en ont quatre, cinq dans ceux qui en ont sept, et six dans ceux qui en ont huit. Ces dispositions ont été prises pour opérer la représentation des minorités.
- Les députés élus sont ceux qui ont obtenu le plus de voix, la loi ne fixant pas de majorité absolue. Il ne peut donc y avoir ballottage que dans le cas où deux députés auraient obtenu le même nombre de voix dans un district où l’on ne doit élire qu’un seul député.
- Il va sans dire que le ministère de M. Carovas del Castillo n’a rien négligé pour obtenir des électeurs une réponse favorable et que les influences officielles se sont exercées dans les plus larges proportions.
- Les libéraux ont été assez maltraités ; mais le parti républicain a affirmé vigoureusement son existence; il afait passer plusieurs des siens et recueilli de nombreux suffrages.
- Voici comment M. Castelar, réélu, appréciait l’importance du mouvement qui conduit peu à peu l’Espagne à la République .
- « Le suffrage universel est une grande chose. Il est beau de voir les grands d’Espagne demander chapeau bas leurs votes aux ouvriers. »
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- Il ajoutait qu’il était très satisfait du dernier essai et terminait en disant : « Il arrive avec le suffrage universel ce qui est arrivé en Espagne avec toutes les libertés inaugurées durant ces quinze dernières années. L’Espagne a conquis toutes les libertés qu’elle possède sans dépenser un liard et sans tirer un coup de canon,parce que le pays veut l’ordre et se refuse de se lancer dans des aventures ridicules. »
- ALLEMAGNE
- La Grève générale des mineurs. —Le délégué des mineurs des charbonnages appartenant à M. Krupp a reçu la mission de proposer, au congrès minier qui se réunira le 31 mars à Paris, un plan de grève englobant l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Allemagne et tous les pays de production charbonnière. Il demandera également de fixer le commencement de la grève au 1er mai.
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- Le mot socialiste ESt-iL une injure ?— Cette question a été soumise, il y a quelques jours, au tribunal correctionnel de Leipzig. Un habitant de cette ville avait lancé à un autre, avec lequel il était entré en discussion, cette épithète qui devait, dans sa pensée, remplacer avantageusement tous les arguments : « Espèce de socialiste ! » La personne ainsi attaquée s’était considérée comme outragée et s’était décidée à porter plainte devant la justice de son pays. Le tribunal de Leipzig en a délibéré solennellement et a décidé que le mot « socialiste » ne peut être considéré comme injurieux,pas plus que le mot « libéral » et que le mot « conservateur ».Les motifs du jugement sont piquants. On y trouve ceci entre autres : « Attendu que chaque parti s’imagine qu’il est seul dans le vrai... Attendu que le parti socialiste s’est convenablement conduit jusqu’ici,... publiquement du moins..»
- L’opinion sur les socialistes varie en Allemagne suivant le caractère et les milieux.
- C’est donc à divers points de vue qu’il faut se placer, si l’on veut apprécier l’impression laissée par les dernières déclarations du chancelier de Caprivi relatives aux conflits sanglants qui pourraient bien éclater prochainement entre le gouvernement et le parti socialiste, impression qu’est venue renforcer, toujours en différents sens, le fait suivant
- L’ordre est venu récemment de Berlin d’armer la gar-
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- nison de Cobourg et de prendre pour point de départ de cet exercice cette idée que les ouvriers de Cobourg se seraient révoltés et auraient envahi le château et la mairie. La tâche d’une partie de la troupe devait être de dégager ces bâtiments, tandis que l’autre partie occuperait la chaussée d’Œslau pour empêcher les révolutionnaires de recevoir des renforts venant de Sonneberg.
- Ce programme a été exécuté le 1er mars.
- On voit par là que si le gouvernement est aussi sereinement optimiste que le tribunal de Leipzig, il n’en laisse rien voir... publiquement du moins.
- HOLLANDE
- Le Suffrage universel. — La commission du parti du peuple, présidée par M. F. Vandergoes, se propose, en vue des prochaines élections, d’organiser dans les diverses sections de la ville d’Amsterdam des réunions où deux orateurs prendront chaque fois la parole en faveur du suffrage universel au scrutin secret. La première de ces réunions a eu lieu le 16 mars. A l’approche des élections aura lieu une grande manifestation en faveur du suffrage universel.
- CANADA
- Les élections canadiennes.— Les élections canadiennes pour le Parlement local ont donné la majorité aux libéraux. Il va peut-être en résulter une modification profonde des rapports commerciaux entre les États-Unis et le Canada et un affaiblissement de l’influence anglaise. La pente naturelle du Canada, c’est la fusion avec la grande république américaine.
- Le langage des journaux américains ne laisse aucun doute sur la signification que les politiciens de Washington attribuent au succès des libéraux. Selon eux, ce succès serait non seulement un triomphe économique mais encore le prélude d’un mouvement politique qui ne tarderait pas à prendre une tournure franchement républicaine et annexio-niste.
- FRANCE
- Le Congrès de Commentry. — Un Congrès des mineurs français s’est réuni dernièrement à Commentry (Allier).
- Le Congrès a d’abord voté, à l’unanimité, la réduction de la journée de travail à 8 heures. Puis, à Punanimité encore, le Congrès prend les décisions suivantes :
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- ]° Retraite de 3 francs par jour après 25 ans de travail, et sans conditions d’âge, pour les invalides et les vieux mineurs, en attendant que les enfants, les vieillards et les invalides soient mis à la charge de la Société ; 2° Retour à la nation des exploitations minières dont les bénéfices seront destinés à créer une caisse générale de retraite pour la vieillesse ; 3° Augmentation de 3 0/0 sur les salaires ; 4° Le congrès décide de prendre part à la manifestation du 1er mai, qui devra revêtir un caractère tout pacifique.
- Après une vive discussion, on vote le principe d’une Fédération nationale.
- # *
- La Réaction économique.— Le comité de défense de l’exportation française, présidé par M. Pector, vient de publier un manifeste contre la réaction économique qui menace notre pays. Montrant l’importance sociale de la question, le manifeste s’exprime ainsi :
- « On a fait miroiter aux yeux des ouvriers l’augmentation possible des salaires. On s’est bien gardé de les prévenir qu’en augmentant le prix de leur nourriture, de leurs vêtements, de tous les objets nécessaires à leur existence, on leur prenait plus d’une main qu’on ne pouvait leur donner de l’autre.»
- Voici les conclusions par lesquelles se termine le manifeste :
- Le comité :
- Convaincu que, si le régime des traités a pu atteindre quelques intérêts particuliers, il a grandement servi les intérêts généraux du pays ;
- Considérant qu’il a donné à la France une éclatante prospérité, malgré la guerre, malgré la séparation de deux de nos plus belles provinces, malgré le vide immense que le phylloxéra a momentanément causé dans la fortune publique;
- Considérant que le régime économique qu’on prétend ^imposer au pays ne peut que :
- Restreindre la production et par conséquent le travail,
- Renchérir toutes les conditions de l’existence sans compensation pour le consommateur ;
- Ruiner notre commerce d’exportation qui donne au pays le supplément de travail qui fait sa richesse ;
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- Ranimer l’antagonisme aujourd’hui éteint entre l’ouvrier industriel et l’ouvrier agricole ;
- Provoquer une guerre funeste de tarifs en nous isolant des autres nations ;
- Conduire fatalement notre pays aux désastres ;
- Proteste énergiquement contre toute augmentation du tarif actuel des douanes ;
- Et demande le retour au régime des traités de commerce qui ont donné à la France trente ans de prospérité indiscutable.
- * *
- La Réduction des heures de travail. — Nous avons publié les résultats de l’enquête faite par les soins de la Commission parlementaire du travail auprès des syndicats et des ouvriers individuellement consultés, et les résultats de l’enquête faite par les soins du Ministère du commerce auprès des syndicats et groupements constitués.
- Voici un résumé du rapport fait par M. Bousquet, chef du bureau de l’Industrie au Ministère du Commerce, sur les réponses individuelles faites par les ouvriers du département de la Seine au questionnaire relatif à la réglementation du travail des hommes.
- Sur les 21,394 avis exprimés, on en trouve : 5,419 favorables à la journée de huit heures sans heures supplémentaires, 1,513 favorables à la journée de huit heures avec heures supplémentaires, 1,247 favorables à la journée de neuf heures, 7,010 — soit 32,7 0/0 — favorables à la journée de dix heures, 166 favorables à la journée de onze heures, 263 favorables à la journée de douze heures et plus.
- En somme, 15,618 avis — soit 72,5 0/0 — sont favorables à la limitation légale de la journée de travail, et 9,776 — soit 27,5 0/0 — sont hostiles à la réglementation légale.
- ANDORRE
- La République d’Andorre et la France. — Le ministre de la justice vient d’avoir l’occasion d’exercer, au nom de l’État, l’un des droits que la France possède au sujet de la • République d’Andorre.
- Il vient de nommer le juge des appellations de la petite République. Ce magistrat, nommé à vie, constitue la juridiction d’appel intermédiaire entre celle de première instance et le tribunal de cassation.
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- Aux termes des traités, il est alternativement nommé per la France et l’évêque de la Seo d’Urgel, qui est l’autre pouvoir protecteur.
- Cette fois-ci, le tour de désignation revenait à la France.
- Le choix du ministre de la justice s’est porté sur M. Sicard, vice-président du conseil de préfecture des Pyrénées-Orientales.
- Détail à signaler : jusqu’ici, ce magistrat était rétribué de ses services par les dons des justiciables ; en d’autres termes, on appliquait le système des épices en vigueur chez nous sous l’ancien régime.
- Le gouvernement français n’a pas jugé que ce système pût être maintenu, et il va demander aux Chambres un crédit de 3,000 francs pour rétribuer le juge des appellations en Andorre.
- SUISSE
- Le Bureau central de bienfaisance de Genève. — M. le colonel Rilliet, directeur du Bureau central de bienfaisance de Genève, nous adresse son rapport annuel, dans lequel il donne d’intéressants renseignements sur le fonctionnement de cette œuvre philanthropique fondée depuis 24 ans. M. le colonel Rilliet demande avec juste raison que la centralisation des secours s’impose d’une façon presque absolue, si l’on veut aboutir à réduire l’aumône qui abaisse et à atténuer l’exploitation des quémandeurs de profession, exploitation favorisée par des personnes crédules qui font fl du Bureau et préfèrent s’en remettre à des intermédiaires souvent peu pratiques.
- La question du travail venant remplacer l’aumône a été sinon résolue à Genève, tout au moins soumise à un essai pratique par l’ouverture d’un chantier. Cette création a eu pour but de trier les personnes à secourir, les quémandeurs de profession refusant les bons de travail, tandis qu’une certaine quantité d’individus auxquels l’aumône répugne s’inscrivaient et recevaient des bons de travail, ce qui a eu pour but de quadrupler les secours. Toutefois les bons de travail ne sont pas remis aux passants, à ceux-ci le Bureau de bienfaisance donne des bons de subsistance et d’Asile de nuit.
- Les voyageurs et les passants secourus en 1890 ont été de 15729 parmi lesquels 571 Suisses, 888 Français, 230 Italiens et le reste appartenant aux autres nationalités. Le Bureau de bienfaisance a rapatrié, dans cette même année, 644 individus
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- dont 153 Français, 338 Suisses, 66 Italiens et 153 étrangers divers. Gomme on le voit, la Suisse ouvre libéralement son cœur aux infortunes de nos compatriotes,et la ville de Genève ainsi que le Comité du Bureau de bienfaisance ont droit à notre reconnaissance.
- M. Rilliet, après avoir donné des détails très précis sur les secours donnés aux expatriés (p. 402) et les bienfaits dont le Bureau a comblé les nécessiteux (p. 325), nous fait connaître une branche de l’œuvre genevoise qui s’occupe des enfants et des jeunes gens, soit pour faciliter des séjours à la campagne, soit pour payer ou surveiller des apprentissages, soit enfin pour obtenir l’entrée dans des asiles tels que Serix, la Force, Sainte-Foy, et dans les établissements-de la Suisse allemande. Ce patronage s’opère de concert avec Y Association des amis de l’enfance et a déjà rendu d’immenses services.
- Nous terminerons l’analyse du rapport de M. le colonel Rilliet en ajoutant qu’il existe encore au Bureau de bienfaisance de Genève un ouvroir malheureusement fort peu connu. On y confectionne des chemises, des draps, des serviettes, etc., etc.
- Les dépenses du Bureau de bienfaisance de Genève ont été en 1890 de 93.263 francs et celle de l’ouvroir de 9.893 francs. Si l’on ajoute aux 1.729 passants secourus et aux 664 rapatriements les secours donnés aux 325 individus inscrits.et possédant un dossier ainsi qu’aux 17.402 expatriés, le nombre des secours s’élève à 20.100 pour l’année 1890. C’est un chiffre éloquent qui fait honneur au Comité d’administration du Bureau de bienfaisance de Genève et dont nous tenons à le féliciter.
- (Le Progrès médical)
- A. Rousselet.
- AUTRICHE
- Les Démocrates autrichiens. — Voici quelques points du programme des démocrates autrichiens qui ont pris part à la lutte dans les récentes élections législatives : révision du code pénal, de la procédure civile et du code d’instruction criminelle militaire; suffrage universel; égalité des droits pour toutes les nations et toutes les confessions ; institution d’un tribunal d’arbitrage international pour vider les différends entre États, afin d’alléger les charges qu’imposent les armements.
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- AUSTRALIE
- La Fédération australienne. — Il y a plusieurs années que l’idée d’une fédération des colonies australiennes a été lancée. Les tentatives faites dans le sens de l’unité se sont heurtées jusqu’à présent à des obstacles provenant de la constitution économique, plus ou moins libre-échangiste, et politique, plus ou moins démocratique, des divers Etats qui composent la grande colonie anglaise.
- Une convention pour la fédération australienne siège depuis quelque temps à Sydney.
- Les débats manifestent de plus en plus la tendance évidente des principales colonies à faire de la fédération le premier pas vers l’indépendance. Sir George Grey, le délégué de la Nouvelle-Zélande, qui offre la particularité d’avoir été successivement gouverneur pour la couronne, puis, premier ministre par la grâce du peuple de cette colonie, a proposé que le gouverneur général de la fédération soit élu, que chaque colonie ait un lieutenant gouverneur également élu, qu’une cour suprême australienne soit instituée. On ne voit pas bien ce qui resterait à la couronne britannique dans ce cas, sauf la la forme vide d’une suprématie nominale. L’Australie marche à grands pas vers la constitution et l’indépendance des Etats-Unis.
- ETATS-UNIS
- Richesse et Pauvreté. — Le journal theworldde New-York donne les noms de 122 millionnaires possédant les deux premiers 668 millions 225 000 francs, les derniers 26 millions 729 000 francs. Le total de leurs capitaux s’élève à 8 milliards 296 millions 682 000 francs. La vente du pétrole, cette huile du pauvre,en a enrichi plusieurs. Il y a mille millionnaires à New-York et plus de 5000 aux Etats-Unis. Le nombre des pauvres et des travailleurs vivant avec un demi-dollar par jour est de 12 millions.
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- Une Maison a 20 étages. — Nous lisons dans la “ Revue du travail national ’’ :
- On vient de poser à Chicago la première pierre d’une maison qui aura vingt étages.
- Cette maison surprenante est construite par une Société de francs-maçons qui ont pris l’engagement de livrer l'édifice le 1er mai 1892 à l’Orient de Chicago, afin que Ton ait le temps de
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- disposer l’intérieur pour recevoir, le 1er mai 1893, des députations de tous les Orients du monde.
- Le Temple proprement dit occupera les quatre derniers étages, et tous les autres seront mis en location. Le service des vingt étages occupera seize ascenseurs parmi lesquels quatre seront consacrés au service du Temple, dont le toit couronné d’un jardin et d’un observatoire astronomique, s’élèvera à plus de quatre-vingts mètres du sol.
- QUESTION DE LA PAIX
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- LE BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- La commission d’études pour l’établissement d’un Bureau international de la paix s;est réunie, ces jours derniers, sous la présidence de M. Charles Lemonnier et elle a arrêté les termes d’une circulaire, d’une note et d'un questionnaire à adresser aux présidents et membres des divers groupes s’intéressant à la question, c’est-à-dire aux présidents et membres de la Conférence interparlementaire, des Conférences nationales, parlementaires et des diverses Sociétés de la Paix.
- Voici le texte de la circulaire :
- « Après un examen de la proposition faite par notre collègue, Fr. Bajer, concernant la création du Bureau international permanent de la paix, nous croyons devoir vous soumettre la note incluse et le questionnaire dont elle est suivie.
- « Nous serions heureux de recevoir vos réponses et vos observations. Elles nous paraissent des éléments indispensables à l’élaboration de l’une des questions les plus importantes que la Conférence interparlementaire et le Congrès international de 1891 soient appelés à traiter. »
- *
- * # .
- Voici maintenant la note jointe à cette circulaire.
- a Depuis longtemps les membres des diverses Sociétés de la Paix sentent qu’il n’existe pas entre les sociétés une union aussi grande que le demanderait l’œuvre commune,
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- QUESTION DE LA PAIX
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- et que chacun aurait besoin d’être informé, par les autres, des incidents concernant cette œuvre, qui surviennent dans les différents pays. En cherchant les moyens de satisfaire à ce besoin, on trouve que des relations plus intimes seraient tout à fait désirables, de manière à ce que l’expérience spéciale et les projets de chaque société puissent être communiqués à d’autres, ce qui amènerait la communauté d’action quand elle est possible. Maintenant qu’on a réalisé le grand progrès de tenir tous les ans un Congrès universel, il devient encore plus désirable que l’échange des vues et des suggestions soit rendu plus aisé par quelque organisation centrale.
- « Un autre grand progrès, la formation d’une Conférence internationale, composée des membres des Parlements, rend nécessaire au succès du congrès et de la conférence qu’ils soient tous deux placés dans une relation efficace et permanente.
- € C’est le motif qui a déterminé M. Frédéric Bajer à soulever la question, en juillet dernier, au cours de la dernière séance de la Conférence interparlementaire de Londres. Le temps manquait pour étudier sa proposition et il fut décidé qu’elle serait reprise devant la prochaine Conférence interparlementaire, à Rome. M. Bajer cependant pense que ce serait un grand et heureux progrès que quelque projet soigneusement préparé précédât cette conférence. Les députés pourraient trouver ainsi quelques éléments bien définis, au lieu d’être obligés de commencer à la hâte l’élaboration d’un plan improvisé.
- « Dans une réunion préliminaire, composée des représentants des diverses Sociétés de la Paix, sur la proposition de M. Charles Lemonnier, il a été décidé d’inviter les divers comités parlementaires à nommer des délégués, qui se joindraient à ceux des Sociétés de la Paix pour élaborer un projet qui pourrait être ensuite présenté à la Conférence interparlementaire. •
- « Si les Comités interparlementaires donnent leur adhésion, la commission peut s’assembler prochainement, et il y aurait un grand avantage pour le succès de la réunion à ce que des communications écrites contenant les idées et les opinions de chacun sur la meilleure voie à suivre, pour arriver au but que l’on a en vue, fussent adressées à cette réunion. On a pensé que, pour faciliter ces suggestions, quelques indications pourraient
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- être nécessaires et les suivantes seront peut-être trouvées de quelque utilité. »
- Suit le questionnaire :
- 1° Doit-il être créé un Office ou bureau central de communications entre le Congrès universel de la Paix, les Comités parlementaires, les Sociétés de la Paix et la Conférence interparlementaire ?
- 2° Si ce Bureau s’organise, doit-il être établi quelque part d’une façon permanente ? Si oui, en quel lieu ? Dans un pays central et neutre? En Suisse? à Berne, par exemple? à Bàle? à Lausanne ? à Genève ?
- 3° Quelles doivent être ses fonctions? Doit-il recevoir, recueillir, cataloguer, conserver toutes les publications concernant la Paix : brochures, livres, pamphlets, simples feuilles, faites en tous pays et en toutes langues par la Conférence interparlementaire, par le Congrès universel de la Paix, par les Comités nationaux parlementaires, par les Sociétés de la Paix ?
- 49 Doit-il tenir et mettre à la disposition de ces quatre groupes, sans déplacement, les publications recueillies, avec déplacement les doubles de ces publications ?
- 5° Doit-on trouver dans cette bibliothèque un relevé des lettres reçues de chaque contrée et de chaque Société avec iindcation des réponses faites ?
- 6° Le Bureau doit-il transmettre en tout temps à la Conférence interparlementaire, au Congrès universel de la Paix, tous les renseignements demandés par eux conformément aux règlements ?
- 7° Le Bureau publierait-il périodiquement un sommaire des affaires expédiées par lui ?
- 8° Le Secrétaire ou chef de ce Bureau devra-t-il s’établir avec le personnel et les documents nécessaires dans la ville où se tiendront la Conférence et le Congrès au moins six semaines à l’avance, afin d’aider le Comité local ?
- 9° Le Secrétaire ou chef du Bureau sera-t-il perpétuel ou élu chaque année par la Conférence et par le Congrès ?
- 10° Sera-t-il contrôlé, dirigé par un Comité? Comment ce Comité sera-t-il nommé ?
- 11° Quel serait le traitement du Secrétaire et celui des autres employés? qui en ferait les frais?
- 12° Dans quelles proportions les Sociétés de la Paix et les Comités nationaux parlementaires contribueraient-ils aux frais du Bureau ?
- 13° L’administration du Bureau, la nomination, la surveil-
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- QUESTION DE LA PAIX
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- lance du personnel, la gestion financière ne devraient-elles pas être confiées au Conseil d’une Société civile par actions, créée conformément aux lois du pays dans lequel serait établi l’Office?
- •14° Cette Société ne devrait-elle pas être fondée au capital
- de......? au moyen d’une souscription internationale ouverte
- par la Conférence interparlementaire et par le Congrès universel de la Paix? Si oui, quelle serait la quotité des actions?
- Aux huit Sociétés de la Paix que nous avons déjà citées dans un précédent article comme ayant été représentées par des délégués à la commission d’étude, il convient d’ajouter Y Association des Jeunes amis de la Paix, représentée par son président M. Dumas-Faucher.
- Ajoutons que le Comité parlementaire danois auquel appartient l’initiateur même du Bureau international a déjà, même avant l’envoi de la circulaire, de la note et du questionnaire, donné sa pleine adhésion aux travaux du Comité d’études et qu’il a chargé M. Frédéric Passy de le représenter.
- Deux autres Comités parlementaires avaient également répondu à la première circulaire envoyée par la réunion : le Comité français, présidé par M. F. Passy, et le Comité suisse composé déjà de vingt-sept membres.
- LE CONGRÈS DE ROME
- Le Comité d’organisation présidé par M. Bonghi qui prépare à Rome la troisième session du Congrès universel de la paix et de la Conférence interparlementaire, a fixé l’ouverture de la Conférence à la première semaine de novembre et, par conséquent, celle du Congrès à la dernière semaine d’octobre.
- LE CABINET ITALIEN ET LA PAIX
- M. Pasquale Villari, qui vient d’être nommé ministre de l’instruction publique dans le nouveau cabinet italien, est le sénateur qui assistait, l’an passé, à la Conférence interparlementaire et qui, cette année, a été chargé avec MM. Bonghi et Mazzoleni de préparer la prochaine session de cette assemblée.
- Les amis de la paix ne peuvent que se féliciter de voir M. Villari faire partie d’un cabinet, présidé par M. di Rudini dont les déclarations pacifiques ont reçu partout un accueil favorable, et sont allées droit au cœur de la France.
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- LE DEVOIR
- C’est avec joie que de ce côté des Alpes on a enregistré les paroles prononcées par le premier Ministre d’Italie dans un entretien avec un de nos confrères :
- « En ce qui concerne le France, j’ai pour tâche d’écarter définitivement tous les malentendus et d’établir un courant de confiance mutuelle entre la France et l’Italie, car les relations amicales de ces deux pays constituent un des éléments de la paix européenne.»
- C’est un autre membre du nouveau cabinet, le général Pelloux, Ministre de la guerre, qui, à l’occasion d’un monument élevé à Oulx au général Bès parlait de la France, la nation généreuse, en termes empreints d’une très vive sympathie, et formulait cette belle déclaration :
- « Je ne crois pas que Vullima ratio de la civilisation soit le canon, mais bien la paix et le désarmement. »
- Enfin M. Nicotera, Ministre de l’intérieur, vient de donner à son tour, à la cause de la paix, un témoignage non équivoque de sa sympathie, en faisant accorder à la Société internationale pour la paix de Milan (Union lombarde) la personnalité juridique, et en informant gracieusement de cette décision le président de la société.
- Il faut croire que cette faveur avait bien son prix puisqu’elle pouvait être appréciée dans les termes suivants par M. Cavallotti, dans une lettre à M. Moneta.
- « Cette nouvelle, (celle de la reconnaissance de la personnalité juridique) vous aura causé une grande joie, à toi, cher Moneta, et à tes compagnons dans l’œuvre généreuse à laquelle, apôtre admirable, tu as consacré ton esprit et ton cœur. Et il était juste qu’une Association devenue, par la hauteur morale de son but humanitaire et par une infatigable propagande, un élément important de la vie nationale, acquît l’autorité d’une institution autonome pour pouvoir étendre sa bienfaisante influence ».
- L’ARBITRAGE
- La République mexicaine vient de signer avec celle de l’Équateur un traité de commerce qui contient une clause portant qu’il sera signé un autre traité aux termes duquel tous les différends qui pourraient surgir entre les deux pays seront réglés par voie d’arbitrage.
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- La cause de l’arbitrage international vient de remporter un double triomphe.
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- QUESTION DE LA PAIX
- L'affaire de la pêche du homard à Terre-Neuve et celle de la pêche du phoque dans la mer de Behring seront décidément réglées par des arbitres.
- Des conventions formelles dans ce sens ont été passées par lord Salisbury, d’une part, avec notre ministre des Affaires étrangères, M. Ribot, et, d’autre part, avec le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères des Etats-Unis, M. Blaine.
- Voici le texte de l’arrangement aux fins d’arbitrage relativement à la question de Terre-Neuve, signé à Londres le 11 mars 1891 :
- Le gouvernement de la République française et le gouvernement de S. M. Britannique, ayant résolu de soumettre à une’Commission arbitrale la solution de certaines difficultés survenues sur la partie des côtes de Terre-Neuve comprise entre le cap Saint-Jean et le cap Raye, en passant par le Nord, sont tombés d’accord sur les dispositions suivantes :
- 1. — La Commission arbitrale jugera et tranchera toutes les questions de principe qui lui seront soumises par l’un ou l’autre gouvernement ou par leurs délégués, concernant la pêche du homard et sa préparation sur la partie susdite des côtes de Terre-Neuve.
- 2. — Les deux gouvernements s’engagent, chacun en ce qui le concerne, à exécuter les décisions de la Commission arbitrale.
- 3. — Le modus vivendi de 1890 relatif à la pêche du homard et à sa préparation est renouvelé, purement et simplement, pour la saison de pêche de 1891.
- 4. —Une fois que les questions relatives à la pêche du homard et û sa préparation auront été tranchées par la Commission, elle pourra être saisie d’autres questions subsidiaires relatives aux pêcheries de la partie susdite des côtes de Terre-Neuve, et sur le texte desquelles les deux gouvernements seront préalablement tombés d’accord.
- 5. — La Commission arbitrale sera composée :
- De trois spécialistes ou jurisconsultes désignés d’un commun accord par les deux gouvernements ;
- De deux délégués de chaque pays, qui seront les intermédiaires autorisés entre leurs gouvernements et les autres arbitres.
- 6. — La commission arbitrale ainsi formée de 7 membres statuera à la majorité des voix et sans appel.
- 7. — Elle se réunira aussitôt que faire se pourra.
- Fait à Londres le 11 mars 1891.
- Signé : Waddington, Salisbury.
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- LE DEVOIR
- M. Waddington au marquis de Salisbury
- Londres, le 11 mars 1891.
- A la suite de l’arrangement que nous avons signé le 11 de ce mois, en vue de soumettre à une Commission arbitrale la solution de certaines difficultés survenues sur les côtes de Terre-Neuve, le gouvernement de la République et celui de S M. la Reine ont désigné d’un commun accord les trois arbitres dont les noms suivent :
- 1° M. de Martens, professeur de droit des gens à l’Université de Saint-Pétersbourg;
- 2* M. Rivier, consul général de Suisse à Bruxelles, président de l’Institut de droit international;
- 3° M. Gram, ancien membre de la Cour suprême de Norvège.
- Les frais généraux de l’arbitrage et les honoraires des trois arbitres seront supportés par moitié par les deux gouvernements. Il est bien entendu que la commission, sauf dans le cas prévu par l’article 4, écartera de ses discussions les questions qui lui seront soumises et qui ne seraient pas relatives à la pêche du homard et à sa préparation.
- Il est également entendu que le gouvernement de la République réserve expressément, avant la mise à exécution de l’arrangement précité, l’approbation des Chambres françaises.
- Le projet de loi portant approbation de l’arrangement intervenu aux fins d’arbitrage, a été déposé devant les Chambres le 16 mars.
- PAROLES PACIFIQUES
- Les hommes inventent et perfectionnent des machines pour leur propre extermination, et croiraient faire beaucoup d’en sacrifier le quart pour soulager leurs semblables, pour les instruire dans l’enfance et leur donner un peu de pain dans la vieillesse. Ah ! ceux qui crient contre la guerre et qui demandent des changements n’ont pas tort.
- Erckmann-Chatrian,
- {Le Blocus> épisode de la fin de l’Empire).
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
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- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITIIAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du jeudi 26 février Indl.
- Présidence de M. Bernardot.
- Présents au bureau : MM. Locqueneux, vice président
- Allart, assesseur
- Sarrazin,. secrétaire-trésorier
- Doyen, asses. s’est fait excuser.
- La séance est ouverte à 8 1/4; le secrétaire-trésorier donne lecture du procès-verbal de la réunion précédente, que l’Assemblée adopte sans observations. Il donne également connaissance de la situation financière de la société dont l’avoir, au 26 février, est de 594 fr. 57.
- Le Président fait part de la correspondance reçue et échangée depuis la dernière réunion.
- 1° D’une lettre émanant d’un de nos membres fidèles : M. Crétien,de Dallas, au Texas qui, en envoyant sa cotisation annuelle pour l’Œuvre de la Paix, présente quelques observations très judicieuses et très sensées sur la situation faite par les armements sans frein auxquels se livre l’Europe entière ;
- 2° D’une note circulaire de la Commission d’étude pour l’établissement d’un Bureau international de la Paix, accompagnée d’un questionnaire à remplir; lecture est donnée des réponses qui y sont faites ;
- 3° D’une remarquable circulaire adressée par le Comité belge de la fédération internationale etdela Paix, à Bruxelles. Le Président, M. Emile de Laveleye, propose de fixer, au premier jour du printemps, l’anniversaire international de la paix et de l’arbitrage. A cette date, une pétition serait adressée chaque année, par les diverses sociétés affiliées, aux Parlements de tous les pays civilisés, afin de provoquer une entente entre les autorités constituées des divers peuples. L’assemblée approuve avec faveur cette proposition appuyée
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- LE DEVOIR
- chaudement par M. Bernardot, et elle décide qu’une prompte réponse,avec quelques observations de détail, sera adressée à M. E. de Laveleye ;
- 4° D’une communication émanant des présidents, trésorier et secrétaires du Congrès universel de la Paix de Londres, (1890; contenant diverses résolutions relatives à la constitution d’une Haute-Cour d’Arbitrage international chargée de juger les différends pouvant survenir entre les Puissances. Offre est faite de l’envoi d’exemplaires du rapport accompagnant cette proposition, ainsi que du projet préparé par feu le professeur Leone Levi. Le secrétaire est chargé de faire le nécessaire à ce sujet.
- 5° Sur la proposition de M. le Président et par suite de la demande contenue dans la lettre circulaire du Congrès de Home de Janvier dernier, l’Assemblée vote une somme de Cent francs destinée à contribuer aux frais qui résulteront du congrès de Rome en 1891. La décision à prendre au sujet des délégués à envoyer pour représenter la société à Rome est ajournée.
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- La parole est ensuite accordée à notre membre dévoué, M. Dehorter, qui a pris pour sujet de sa conférence : Le Patriotisme.
- Se livrant à des considérations historiques que l’abondance des matières nous empêche de reproduire ici, l’orateur s’attache à démontrer que le véritable patriotisme est inséparable de la vertu de l’humanité et que les membres des sociétés de paix et d’arbitrage international en cherchant à assurer à leurs patries respectives le premier des biens, c’est-à-dire l’organisation de la paix, sont des patriotes au vrai sens, au meilleur sens du mot.
- Au cours de ses exemples de vrai patriotisme, M. Dehorter cite celui de J.-B.-André Godin, chez qui, dit-il, « le culte de l’humanité était inséparable de celui de la patrie. »
- C’est parfaitement vrai, J.-B.-André Godin étaitconstamment guidé par le respect et l’amour du bien universel, et dans ce bien-là est compris celui de chaque patrie.
- Amené par son sujet même à toucher la question d’Alsace-Lorraine, M. Dehorter conclut en faveur de la neutralisation de ces provinces, seule solution, dit-il, qui ne porte aucune aiteinte au prestige soit de l’Allemagne, soit de la France, et qui, en même temps, laisse aux Alsaciens-Lorrains la parfaite liberté de se gouverner comme ils peuvent l’entendre.
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- Vers la fin de sa belle conférence, M. Dehorter cite ces paroles de Victor Hugo :
- c( La grandeur d’un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d’un homme ne se mesure à la taille. L’unique mesure c’est la quantité d’intelligence et de vertu.
- «Qui donne un grand exemple est grand.
- «Les petites nations seront les grandes le jour où, à côté de peuples forts en nombre et vastes en territoire, qui s’obstinent dans le fanatisme et les préjugés, dans la haine, dans la guerre, dans l’esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fièrement la fraternité, anéantiront l’échafaud, glorifieront le progrès.
- « Il ne suffît pas d’être la République, il faut encore être la liberté. Il ne suffit pas d’être la démocratie, il faut encore être l’humanité.»
- Des applaudissements chaleureux prouvent à M. Dehorter avec quelle sympathie ses paroles ont été écoutées par tous les auditeurs.
- La séance est levée ù 9 heures 45.
- Le Secrétaire-Trésorier,
- E. Sarrazin.
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- Le devoir
- MOUVEMENT FÉMININ
- La Ligue française pour le droit des femmes vient d’adresser au Sénat la pétition suivante :
- LIGUE FRANÇAISE POUR LE DROIT DES FEMMES
- Paris, le 7 Mars 1891.
- Messieurs les Sénateurs,
- Vous avez été saisis, le 6 février 1890, par M. le Sénateur Georges Martin et quatre-vingts de vos collègues, d’une proposition de loi relative aux droits civils des femmes.
- Cette proposition demande :
- 1° Que les femmes puissent être reçues comme témoins dans les actes publics ;
- 2° Qu’elles puissent être tutrices, subrogées-tutrices, curatrices, au même titre que les hommes ;
- Il est incompréhensible, en effet, que les femmes, dont le le témoignage est admis sans difficulté devant les tribunaux correctionnels et devant les cours d’assises, alors qu’un mot d’elles peut entraîner une condamnation à de longues années de prison ou faire tomber une tête, soient mises en suspicion par la loi lorsqu’il s’agit de certifier une naissance, un décès ou l’identité, devant notaire, d’une personne intimement connue d’elles.
- Il est illogique que, reconnues capables de gérer, en qualité de tutrices, les intérêts de leurs enfants et petits-enfants, elles soient, ni plus ni moins que les mineurs, les interdits et les individus frappés d’une peine, déclarées incapables d’exercer la tutelle d’un neveu, d’une nièce, d’un cousin, d’une cousine et même d’un étranger.
- La femme se trouve ainsi frappée d’une indignité que rien ne justifie.
- Il est temps de reviser le Code en ces matières.
- Nous comptons sur votre bon vouloir, sur votre amour de la justice, sur votre respect de la femme.
- Il s’agit d’un hommage à rendre à la probité de nos mères, de nos épouses, de nos sœurs, de nos filles.
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- MOUVEMENT FÉMININ 177
- La question n’est pas si complexe ni si ardue qu’il faille de longues années pour la résoudre.
- - Déjà, la précédente Chambre des députés avait pris en considération une proposition identique, déposée par le regretté Ernest Lefèvre.
- Cette proposition était à l’état de rapport définitif, et n’attendait plus que sa mise à l’ordre du jour, lorsque la Chambre est arrivée à l’expiration de son mandat. La proposition est ainsi devenue caduque.
- C’est alors que le Sénat en a été saisi.
- A votre tour, Messieurs les Sénateurs, vous avez bien voulu prendre en considération le même projet de réforme. Une commission définitive a été nommée par vos bureaux, et M. Jules Cazot, ancien ministre de la justice, a été désigné comme rapporteur.
- Cette désignation remonte au 13 mars 1890.
- Nous vous demandons, Messieurs, de vouloir bien, d’accord avec votre Commission et son honorable Rapporteur, hâter le plus possible la mise à l’ordre du jour de la discussion publique de la proposition dont il s’agit.
- Nous sommes, auprès de vous, les interprètes de la conscience publique ; nous élevons la voix au nom de toutes les femmes de France, qui se sentent humiliées, blessées, atteintes dans leur dignité, au nom des hommes éclairés qui nous aident et nous suivent, et nous vous prions, respectueusement, de relever enfin les femmes,— ces méconnues
- — de l’infériorité légale dont les frappe si injustement notre code.
- Recevez, Messieurs les Sénateurs, l’assurance de notre haute considération.
- Pour la Ligue française du droit des femmes,
- Léon Richer, président.
- Zélie Blandin, vice-présidente.
- Amélie Hammer, secrétaire générale.
- LES ENFANTS NATURELS
- La Chambre des députés a pris en considération la proposition de loi relative aux droits des enfants naturels dans la succession de leur père et mère, présentée par M. Letellier et plusieurs de ses collègues.
- Comme conséquence de cette prise en considération, les bureaux de la Chambre ont procédé à l’élection de la Com-‘
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- LE DEVOIR
- mission définitive chargée de l’examen, au fond, de la dite proposition.
- M. Letellier demandait — ce qui n’était que justice,— l’égalité complète avec les enfants légitimes. Les commissaires élus sont, à la presque unanimité, favorables au principe, mais ils sont presque tous d’avis ne ne pas admettre l’égalité complète lorsque les enfants naturels, même reconnus, se trouveront en compétition avec des enfants légitimes; ils traiteront l’enfant naturel reconnu, comme s’il était légitime, lorsqu’à côté de lui il ne se trouvera pas d’enfants réellement légitimes.
- Toujours des réserves, toujours des restrictions !
- La Commission s’est réunie de nouveau, le 4 mars,' dans le but de bien préciser la portée des modifications qu’elle reconnaît utile d’apporter aux dispositions, actuelles du code civil. Après avoir, à l’unanimité des membres présents, réitéré l’avis qu’il y avait lieu de prendre la proposition de M. Letellier en sérieuse considération, elle a commencé aussitôt la discussion des articles.
- Pour trancher les controverses de la doctrine et de la jurisprudence, la Commission a décidé que les enfants naturels auraient un droit d’héritier dans la succession de leurs pères et mères,lorsqu’ils auraient été légalement reconnus.
- A la majorité, elle estime qu’il ne convient pas de donner aux enfants naturels des droits égaux à ceux des enfants légitimes lorsqu’ils sont en concours avec eux.
- Elle a décidé, en outre, que la part de l’enfant naturel dans la succession de son père, qui est aujourd’hui d’un tiers lorsqu’il est en concours avec un enfant légitime, sera de la moitié de ce qu’il aurait eu s’il était lui-même légitime.
- Dans le cas de concours avec des collatéraux, l’enfant naturel les exclura et pourra recueillir toute la succession.
- Dans le cas où l’enfant naturel sera en concours avec des ascendants,' il aura droit à la moitié en pleine propriété et à la moitié en usufruit, les ascendants ou l’ascendant survivant ayant la réserve de l’autre moitié en usufruit.
- En cas de prédécès de l’enfant naturelles enfants ou descendants légitimes pourront réclamer les droits posés par les dispositions précédentes.
- Enfin, dans une autre réunion, avant de terminer ses travaux, la commission décide que l’es dispositions modifiant la législation actuelle ne seraient pas applicables aux enfants adultérins et incestueux. La loi ne leur accorde que les ali-
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- ments. En cas de prédécès des père et mère de l’enfant naturel, les biens qu’il en avait reçus passent aux enfants légitimes ou naturels de ses père et mère ou à leurs descendants légitimes. Si l’enfant naturel légalement reconnu n’a ni descendant ni ascendant successible, la succession passera au conjoint survivant, après le conjoint à ses frères et soeurs, et à leur défaut à l’Etat.
- Les enfants naturels légalement reconnus au jour de la promulgation de la loi ou leurs descendants pourront demander le bénéfice des prescriptions qui s’y trouvent édictées pour toutes les successions qui s’ouvriront postérieurement à la date de la promulgation de la loi.
- M. Jullien a été nommé rapporteur.
- LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES
- La Chambre est, depuis quelque temps, saisie d’une proposition de loi concernant les conseils de prud’hommes. M. de Gasté a déposé un amendement tendant à ce que les hommes et les femmes soient également électeurs et éligibles dans ces conseils.
- LES FEMMES PHARMACIENNES
- L’article déjà publié sous ce titre dans Le Progrès médical, article que nous avons reproduit dans notre dernier numéro, a conquis l’attention d’une grande partie de la presse.
- Aujourd’hui, M. Bourneville, ancien député, rédacteur en chef du Progrès médical, médecin de l’hospice de Bicêtre, prend lui-même la parole à ce sujet et s’exprime comme suit dans son excellent journal :
- Le Comité consultatif d’Hygiène publique s’est occupé de nouveau du projet de loi relatif à l’exercice de la pharmacie et la discussion s’est engagée sur les textes mis en regard du projet de loi du Comité et de celui de la commission de la Chambre des députés (Rapport de M. César Duval). Nous ne retiendrons de cette discussion que deux faits qui vont nous servir pour revenir sur une question reprise récemment ici : 1° Tandis que les officiers de santé ne forment que le cinquième de la totalité du corps médical, les pharmaciens de seconde classe constituent les deux tiers du corps pharmaceutique; — 2° Un grand nombre de*cantons sont dépourvus d’officines et la pharmacie y est entre les mains des congrégations religieuses.
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- L’insuffisance du nombre des pharmaciens dans les campagnes ou les petites villes est donc incontestable. Comment y parer ? Comment aussi remplacer les pharmacies clandestines des congrégations ? Notre ami, M. Napias, rappelant au Comité d’Hygiène les articles du Progrès médical, a signalé l’utilité qu’il y aurait à engager les femmes instruites à choisir la profession de pharmacien. Cette idée n’a provoqué aucune critique et M. le Pr Regnauld, si compétent pour tout ce qui touche à la profession de pharmacien, nous a déclaré qu’il considérait depuis longtemps cette profession comme pouvant être exercée par les femmes sans aucun inconvénient. Il ne s’agit pas là d’ailleurs d’une innovation. Nous avons annoncé autrefois {Progrès médical, 1876, p. 10.3) que la Société pharmaceutique de Dublin avait décidé à l’unanimité qu’elle admettrait les femmes à subir les examens au même titre que les autres étudiants. Déjà, du reste, en France, il existe quelques femmes pharmaciennes. L’une d’elles, ainsi que le rappelait M. Baudouin, est pharmacienne du lycée de Toulouse.
- Nous ne sommes pas les seuls à pousser les femmes instruites dans cette voie. Mme Pilliet-Edwards s’exprime ainsi dans un livre récent au sujet de la profession de pharmacien (1) :
- « Voici, dit-elle, une profession qui nous semble remplie d’avenir pour une femme. Le pharmacien a une profession sédentaire qui exige des connaissances spéciales et demande de la responsabilité; mais il semble que, de tout temps, les femmes ont montré une aptitude singulière pour la chimie et la pharmacie. Combien de femmes font, en toute ignorance de cause, de la pharmacie ! Même jusqu’à ces dernières années, dans les hôpitaux, dans les arrondissements et en province, combien de femmes droguent à tort et à travers leur entourage et leurs voisins ! A ces pharmaciennes ignorantes et dangereuses, il faut substituer des pharmaciennes ayant appris leur métier. Nous sommes étonnée de voir si peu de femmes se livrer à cette profession honorable, lucrative et sédentaire. »
- Mmo Pilliet-Edwards a parfaitement raison; la profession de pharmacienne ne présente pas, pour la femme, les mêmes inconvénients que celle de médecin, surtout de médecin praticien à la campagne ou dans les petites villes.
- (1) Nouveau guide pratique des jeunes filles dans le choix (Tune profession, publié par M”* Paquet-Mille, Paris, 1891.
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- On verra plus loin un extrait d’une lettre de notre ami G. Maunoury, qui vient à l’appui de ce qu’écrivait dernièrement M. le Dr Marcel Baudouin. M. Maunoury, incidemment, conseille aux jeunes filles, munies de leur brevet de capacité, aujourd’hui si nombreuses et ne trouvant pas de débouchés dans l’enseignement, d’apprendre le métier de sages-femmes. Nous ajouterons, avec M. Baudouin, que la profession de pharmacienne leur est aussi ouverte. En effet, si, pour le grade de pharmacien de première classe, on exige préalablement le diplôme de bachelier ès lettres ou le diplôme de bachelier ès sciences (complet) ou le diplôme de bachelier de l’enseignement secondaire spécial, pour le grade de pharmacien de deuxième classe, on a la possibilité, à défaut d’un diplôme de bachelier, de subir un examen pour l'obtention d’un certificat d’études, accessible aux femmes pourvues de leur brevet d’institutrice. L’obligation qui s’imposait autrefois de connaître le latin pour avoir le certificat de grammaire n’est plus absolue, ainsi que cela ressort de l’exposé des conditions à remplir pour l’examen dont nous parlons. Voici ces conditions :
- Les épreuves écrites de cet examen sont : 1° une composition française sur un sujet simple ; lettre, récit, etc. ; 2° une simple version latine de la force de quatrième, ou au choix des candidats, une version anglaise ou allemande de la force de quatrième année de l’enseignement secondaire spéciale. Ces épreuves sont éliminatoires. Les sujets et textes des compositions sont donnés par le Jury.
- Les épreuves orales sont : 1° l’explication d’un texte français tiré des auteurs prescrits dans la division de grammaire de l’enseignement secondaire classique, soit dans les quatre premières années de l’enseignement secondaire spécial, selon que les candidats ont opté à l’examen écrit, pour la version latine ou la version des langues vivantes; 2° une interrogation sur les éléments de l’arithmétique, de la géométrie et de l’algèbre d’après les programmes des trois premières années de l’enseignement secondaire spécial ; 3° une interrogation sur les
- éléments de la physique et de la chimie, d’après les programmes de la deuxième, de la troisième et de la quatrième année de l’enseignement secondaire spécial ; 4° une interrogation sur les éléments de l’histoire naturelle, d’après les programmes de la première, de la deuxième et de la quatrième année de l’enseignement secondaire
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- spécial. Pour chacune de ces interrogations, il est proposé au candidat 3 sujets différents, entre lesquels il a le droit de choisir.
- Chaque épreuve écrite et orale donne lieu à une note spéciale, variant de 0 à 20. Pour être admis, les candidats doivent avoir obtenu 60 points au minimum. Toutefois, quel que soit le total des points obtenus, l’ajournement peut être prononcé, après délibération du jury, pour insuffisance de l’une des épreuves soit écrites, soit orales. Il est accordé trois heures pour la composition française et deux heures pour la version. L’ensemble des épreuves orales dure trois quarts d’heure.
- Les conditions exigées pour cet examen nous semblent faciles à remplir pour des jeunes filles instruites. Il n’y a pas de passe-droit à réclamer; elles se trouveraient sur le pied d’égalité avec les jeunes gens qui aspirent au grade de pharmacien de seconde classe. Si nous sommes entré dans des détails sur cette question, c’est pour montrer à nos lecteurs combien il est facile de nous aider dans la campagne> que poursuit le Progrès Médical.
- Il va de soi que nous ne demandons pour elles aucune faveur; elles devront remplir toutes les conditions qui sont exigées pour les candidats au grade de pharmacien de lre classe ou à celui de pharmacien de seconde classe. Nous n’insisterons pas de nouveau sur l’importance sociale de cette réforme. Tout le monde sait combien sont nombreuses les difficultés que rencontrent aujourd’hui les femmes instruites à trouver une situation convenable et suffisamment rémunératrice. « Ouvrons aux femmes les officines pharmaceutiques, écrit Thomas Grimm, comme on leur a ouvert les salles des hôpitaux. Elles y trouveront un nouveau moyen honorable de gagner leur vie. »
- Bourne VILLE.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- L’Italia nel movimento per la pace, par Angelo Mazzoleni, membre du Comité interparlementaire pour la paix et l’arbitrage.
- Jolie brochure écrite en italien, en vente à Milano Tipografia cooperativa insubria, Via Monte Napoléone, 23.
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- Guide de la méthode universelle de lecture, orthographe et calcul, au moyen de caractères mobiles par Thollois, imprimerie Delagrave, 15, rue Souffiot, Paris.
- La nouvelle science par C. Renooz.
- Cet ouvrage doit comprendre six livres. Nous avons en mains les trois premiers intitulés : La force. — Le principe générateur de la vie.— L’évolution de l’homme et des animaux.
- Ces livres sont en vente au prix de quatre francs chacun, à la librairie Michelet, quai des Grands Augustins, 25, Paris.
- Du même auteur, Mme C. Renooz, nous avons reçu les six numéros constituant la première année de
- La Revue scientifique des femmes
- Et les numéros 1 à 5 de la seconde année.
- Nous apprenons que cette publication va se continuer sous un autre titre : L’Evolution, et nous lui souhaitons le plus vif succès.
- • *
- * *
- Les cris d’un paria, poésies par Michel d’Ambur.
- Opuscule en vente à 50 cent. Librairie Achille Leroy, 37, rue Gracieuse, Paris.
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- * *
- L’Étoile, revue mensuelle, publiée sous la direction de M. René Caillié. Avignon, Vaucluse.
- Abonnement 7 francs par an.
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- : ' LE DEVÔlft'*’
- Sommaire du numéro de mars 1891 :
- Communion des ûmes. — Pensées. — La philosophie occulte et la science moderne.— Ligue nationale contre l’athéisme.— Socialisme chrétien : L’Anti-clérical et l’abbé Roca.— Un grand citoyen: M. Godin et le Familistère de Guise.—Fraternité de l’Étoile.— Spiritualisme expérimental.
- — Littérature et art.— Bibliographie.
- • * ' '.
- * *
- La Richesse et le Bonheur, par Ad. Coste.
- Volume faisant partie de la collection de la bibliothèque utile, en vente a O fr. 60, chez Félix Alcan, 108, boulevard St-Germain, Paris.
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- * L’Art de soigner les Enfants malades, guide hygiénique des mères, par le docteur E. Périer.
- Très bon ouvrage. Le quatorzième mille est en vente à la Librairie J.-B. Baillière et fils, 19, rue Hautefeuille, Paris, au prix de 2 francs.
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- La Lumière, revue mensuelle. Abonnement 6 francs pour la France. Bureaux : 97, boulevard Montmorency, Paris-Auteuil.
- Le numéro de février dernier contient un remarquable article de M. Courtepée jurisconsulte. Voici le sommaire de cet article :
- Les Questions sociales sont résolues.— Obstacle à l’application immédiate des solutions.— Ignorance.— Egoïsme.— Mesures transitoires. — Création de pensions pour les vieillards et les invalides.— Amortissement des rentes sur l’État.
- — Nouvelles ressources financières consacrées à l’un et à l’autre objet.
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- « Brigitte, dit-il d’un ton d'autorité, tu as tort de dire que Paul est gourmand; il est quelquefois capricieux, comme le sont les enfants, et il aime les friandises; mais quel est l’enfant qui ne les aime pas? Moi qui mangerais, à ce que tu dis, du singe pour du mouton, moi qui ne suis pas capable de distinguer un boudin d’une saucisse, j’aimais beaucoup les friandises quand j’avais son âge. Quand il aura le mien, il ne les aimera plus guère, tu peux m’en croire. Paul, mon garçon, rassure-toi, moi je sais que tu n’es pas gourmand.
- — Ni goulu, ni goinfre, lui demandai-je d’une voix haletante.
- — Ni goulu, ni goinfre non plus, » me répondit-il avec un sourire presque sérieux.
- Cette affirmation me vengeait des insinuations de Brigitte, et me rapprochait un peu de mon grand-père, de Camus, de tous ceux enfin que j’avais à cœur d’imiter, et auxquels j’aurais voulu ressembler.
- J’eus la générosité de ne point triompher de Brigitte, du moins en paroles, et je tombai vaillamment sur la crépinette.
- Brigitte me regarda travailler quelques instants sans m’interrompre; ensuite elle remua la tête d’un air profond, et dit :
- « Après tout, ces bêtes de Mareuil ne sont peut-être pas aussi filandreuses qu’on pourrait le croire. Seulement...
- — Seulement quoi? lui demanda mon grand-père.
- — Seulement la Doron se mange le sang à voir son homme filer toujours du côté de Mareuil, et je ne sais plus que dire à Doron pour l’en empêcher, voilà tout.
- — Je me charge de cela, dit tranquillement mon grand-père ; je parlerai à Doron.
- — Vous ne lui direz pas...
- — Non, je ne lui dirai pas que tu t’es mêlée de cela, ni sa femme non plus.
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- — Alors, c’est comme si l’affaire était-arrangée. ~
- •— Et puis, moi, je ne suis pas gourmand, ajoutai-je en lui tendant triomphalement mon assiette vide.
- — Non, non, tu n’es pas un gourmand; friand un tantinet, et encore c’est de ton âge ; mais gourmand, non ! C’était une frime, la Doron sera contente tout de même ! »
- CHAPITRE XIII
- Deux épreuves et un triomphe.
- En me promenant dans le jardin avec grand-père, après le déjeuner, je tenais sa main droite dans les deux miennes. Je me sentais très heureux pour le moment, et je serrais tout doucement cette main qu’il m’abandonnait en souriant.
- < Alors, lui dis-je en levant les yeux sur sa figure, tu serais vraiment bien content si j’avais le prix d histoire ? »
- Je faisais de la diplomatie presque sans le savoir; car, si je lui parlais du prix d’histoire, c’était pour arriver à autre chose.
- Il baissa les yeux vers moi, les cligna doucement, et sourit pour toute réponse.
- « Crois-tu, repris-je, que nous pourrions enlever le cerf-volant cette après-midi? »
- Il regarda le ciel et les nuages avant de me répondre, et me dit :
- « Je ne sais pas s’il fera assez de vent cette après-midi. »
- Il paraît que ma figure exprima du désappointement, car il reprit aussitôt :
- « Le temps peut changer, tu sais!
- — Oui, grand-père, répondis-je en faisant appel à toute ma résignation.
- — Et puis, reprit-il avec quelque hésitation, c’est aujourd’hui le jour de M. le comte de Vauroyer.
- Oui, grand-père, répondis-je en regardant avec attention les cailloux de l’allée, pour ne point laisser voir que je faisais très péniblement contre fortune bon cœur.
- — Quelquefois, reprit doucement mon grand-père, M. le comte de Vauroyer ne fait que traverser Montigny à cheval, et me dit un petit bonjour en passant. D’autres fois il reste pour causer ou faire une petite partie de dominos. S’il reste un peu longtemps je ne puis pas lui dire, sans être impoli : « Monsieur le comte, faites-moi le plaisir de vous en aller ; Paul et moi, nous voudrions enlever le cerfrvolant. »
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- — Nous pourrions peut-être l’emmener avec nous, » dis-je en me raccrochant à cette faible espérance. Mais aussitôt je repris : « Oh non! grand-père, nous ne le pourrions pas.
- — Nous ne le pourrions pas, reprit-il ; tu es si raisonnable que tu as vu cela tout de suite. »
- Comme j’avais surtout en vue d’attirer l’attention de Camus et de me présenter à lui par mes beaux côtés, je sautai vivement d’une idée à l’autre, et, sans songer que mon grand-père n’était pas au courant de mes calculs, je m’écriai étourdiment : « Bah ! si M. le comte nous empêche d’enlever notre cerf-volant, il apportera tout de même des bonbons ! »
- Mon grand-père ne me répondit rien ; je suppose cependant qu’il fut médiocrement édifié de mon enthousiasme pour les bonbons. Les enfants croient volontiers que les grandes personnes sont toujours au courant cfe leurs pensées et de leurs petit calculs ; voilà pourquoi je négligeai d’expliquer à mon grand-père une chose qu’il lui était impossible de deviner.
- Si je ne pouvais me faire valoir aux yeux de Camus et des deux autres en lançant triomphalement mon cerf-volant, les bonbons de M. le comte, soigneusement mis en réserve, seraient comme autant d’offrandes propitiatoires destinées à me concilier mes futurs amis.
- M. le comte vint sur les deux heures, et causa assez longuement avec mon grand-père. J’étais descendu lui présenter mes devoirs comme d’habitude ; mais j’avais emporté mon livre d’histoire, et je tenais mon doigt passé entre deux pages en guise de signet.
- . Comme M. le comte et grand-père s’étaient mis à jouer aux dominos, je m’assis en arrière sur un petit banc, et je me mis à repasser mon histoire.
- M. le comte s’aperçut que j’étudiais avec ardeur, en faisant des yeux tout blancs, à force d’en faire remonter les prunelles pour faciliter les opérations de la mémoire.
- « Voilà, dit-il à mon grand-père ce que l’on peut appeler du zèle, ou je ne m’y connais pas.
- — Oui, dit mon grand-père en me passant la main sur la tête, c’est un bon garçon qui veut faire plaisir à son grand-père.
- — Oui-dà ! dit M. le comte, voilà une nouvelle qui me fait grand plaisir. Monsieur Jousserand, je suis aussi heureux que vous de ce qui arrive là ; je vois que Paul devient un
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- homme. Les hommes, ce n’est pas des bonbons qu’on leur offre, mais bel et bien des livres. »
- Une sueur froide me vint dans le dos ; heureusement il reprit aussitôt : « Pour cette fois encore, il faudra que tu te contentes de bonbons. »
- Non sans effort, il tira de la poche de son pardessus un paquet assez volumineux. L’apparence rocailleuse du papier me fit penser que le sac contenait des pralines. Tant mieux il n’y a rien de plus facile que de diviser un certain nombre de pralines en un certain nombre de parts. Ce n’est pas comme ces gros bonbons qu’il faut casser au risque de les mettre en miettes, en portions irrégulières, qui ne sont presque jamais égales entre elles. Dans les circonstances solennelles où je me trouvais, il fallait que les offrandes fussent correctes et présentables. Je jetai sur M. le comte un regard de profonde reconnaissance.
- Il ne put s’empêcher de rire, et me dit : « Puisque tu aimes encore les bonbons, pourquoi n’ouvres-tu pas le paquet ? Je te préviens que cette fois ce sont des pralines brunes à la vanille. »
- L’eau me vint à la bouche ; mais j’eus le .courage et la bonne foi de répondre :
- « Si j’ouvre le sac, je ne pourrai pas m’empêcher d’en manger une pour goûter, et puis après une autre, et, alors il n’en restera plus assez demain pour en offrir à mes camarades. »
- M. le comte et mon grand-père échangèrent un sourire mystérieux, et, sans plus insister, M. le comte dit : « Jouons ; à qui la pose? »
- Ayant été battu à plein double-six, il dit, avant d’entamer la belle :
- « Nous faisons beaucoup de tapage sur cette table d’ardoise, et ce pauvre bonhomme ne peut pas étudier. »
- - Je rougis, parce que je venais justement de penser la même chose.
- ' « Allons, dit mon grand-père, va travailler dans ta chambre ou au fond du jardin, comme tu voudras; M. le comte te permet de te retirer. »
- Je grimpai lestement à ma chambre de travail, non pas pour y travailler, mais pour y mettre le sac de pralines à l’abri des déprédations de Muguette ou de mes propres convoitises. Gomme j’enjambais les marches deux à deux, je me trouvais nez à nez avec Muguette, qui portait un de ses petits par la
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- peau du cou. Elle le menait peut-être prendre l’air au jardin, ou bien elle voulait montrer à M. le comte comme il était gros et fort pour son âge. Quoi qu’il en soit, je demeurai tout saisi, et je sentis que je pâlissais. Muguette, d’abord interdite de mon impétuosité, fut la première à recouvrer son sang-froid ; elle reprit son pas discret, et s’effaça même du côté du mur pour me laisser plus de place.
- Quand j’eus déposé mon trésor en lieu sur, je redescendis au fond du jardin, et je me mis à étudier en me promenant de long en large dans l’allée du fond, celle qui longe la ruelle des Aubiers.
- A vrai dire, c’est une allée assez triste, humide, étroite, bondée de grands buis négligés où pullulent les limaçons, les limaces et les cloportes ; c’est un lieu de passage et non pus de promenade ; elle aboutit d’un côté à un appentis où l’on ne serre que les vieilles choses qui ne peuvent plus servir, et de l’autre à un trou bordé de planches, où j’ai toujours vu du terreau en toute saison.
- C’est pourtant lù que j’allai m’installer, le cœur tremblant, levant les yeux et tendant les oreilles au moindre bruit qui venait de la ruelle. Quand j’entendais les pas et les voix de plusieurs personnes, je m’interrompais au beau milieu d’une phrase d’histoire sainte, pour courir à pas de loup vers la porte. La joue presque collée contre les vieilles planches, je regardais avidement par un petit judas grillagé qui s’ouvrait au centre de l’un des panneaux.
- Comme il arrive aux gens qui exercent une surveillance trop soutenue et trop tendue, je fus brusquement pris au dépourvu. Je m’occupais tout à la fois de Samson, des portes de Gaza, et d’un petit oiseau qui chantait sa petite chanson dans l’épaisseur d’un saule, lorsque je vis poindre au-dessus du mur du jardin trois perches de lignes à pêcher. Je me précipitai haletant vers le judas, et j’arrivai juste à temps pour voir passer Camus, Joubert et Thouin. Ils marchaient vite et ne se parlaient pas; mais ils avaient l’air si heureux d’être ensemble que mon cœur se serra. Une fois qu’ils eurent dépassé la ruelle, et que je cessai d’apercevoir les trois perches, balancées au mouvement d’une marche rapide, je remontai dans ma chambre de travail : je n’avais plus rien à faire dans l’allée du fond.
- Je me remis à mon histoire avec un peu plus d’assiduité. Tout à coup je m’aperçus que le fil des idées et du récit s’interrompait brusquement au bas de la page 68 ;
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- les pages 09, 70, 71, 72, manquaient, et cependant j’étais bien sûr de ne les avoir pas déchirées. Je songeai tout à coup que mon pauvre livre était resté la veille, sans défense, en tête-à-tête avec Muguette irritée. Je montai aussitôt au grenier, parfaitement décidé à ne pas avoir peur, et je n’eus pas peur. Mais tout ce déploiement d’énergie et de bravoure aboutit à me mettre en possession de trois fragments de page, grands comme des pièces de cent sous, tout griffés et tout rongés. Le reste des quatre pages avait servi d’amusette aux petits chats qui en avaient fait de la charpie.
- Le malheur était irréparable, du moins pour le moment. J’en pris donc sagement mon parti, et je m’attaquai résolument à la page 73.
- Je ruminai la page 78, les pouces enfoncés dans les oreilles, lorsque la porte s’ouvrit.
- « M. le comte est parti, me dit mon grand-père; si tu travaillais trop longtemps de suite, tu te fatiguerais et tu ne comprendrais même plus ce que tu lis.
- — Ça me bourdonnait déjà un peu dans la tête, répondis-je en me levant.
- — Tu vois bien, reprit mon grand-père avec sollicitude. Nous allons faire une promenade, et comme le vent s’est un peu élevé, nous emporterons le cerf-volant avec nous. »
- Je me mis à danser, et grand-père se mit à rire.
- Gomme l’avait dit grand-père, le vent s’était élevé, le cerf-volant prit son essor, comme s’il avait été dans la confidence de mes vœux secrets.
- Il planait sur la campagne en balançant coquettement ses deux ailes et en faisant frétiller sa queue. On devait l’apercevoir d’une lieue à la ronde, et le gué du Renard n’est qu’à un demi-quart de lieue de Montigny. Quelques oisifs et beaucoup de gamins nous regardaient de loin ; mais je ne me souciais guère de leur admiration.Mon âme vagabondait du côté du gué, et j’essayais de me figurer quel effet devait produire sur Camus et sur ses amis la vue de mon messager.
- (4 suivre)
- • ♦
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 191
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes...................................Fr. 2.748 70
- Dépenses 3.385 55
- Déficit en Janvier..........’ 636 85
- Section des Dames
- Recettes............................................. 586 75
- Dépenses........................................... 625 50
- Déficit en Janvier.............. 38 75
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes...................................Fr. 7.747 59
- Dépenses :
- Pensions............................ 3.387 59
- Nécessaire à la subsistance .... 1.010 10
- Allocations temporaires :
- 16 retraites provisoires. Fr. 832 35 '
- Allocations statutaires aux j
- malades.................. 146 80 >
- Allocationsextra-statutaires \
- veuves, orphelins, etc . 368 90 / 1.348 05
- Allocations aux réservistes............. 73 50
- Divers, appointements, médecins, etc. . 420 Boni en Janvier. . . 55 \ 6.239 79 1.507 80
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. , . Dépenses . . Déficit en Janvier. . . Fr. 668 60 1035 44 366 84
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1890 au 31 Janvier 1891 . 75985 13
- Dépenses » » ». 72836 36
- Excédant des recettes sur les dépenses . Fros. 3148 77
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL I)U FAMILISTÈRE
- Mois de Février 1891 Naissance
- 16 Février.—: Ribeaux Maurice-Eugène, fils de Ribeaux Eugène et de Macaigne Thérèse.
- Décès
- 6 Février.— Braillon Julienne, âgée de 5 ans.
- 6 » Pdtat Louise, âgée de 9 mois.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Hdise — imp Bare
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- PENSÉES DE J.-Bt0j-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- {Œuvres posthumes)
- LE VÉRITABLE AMOUR DE DIEU
- Le véritable amour de Dieu consiste à aimer tout ce qui est utile au plus grand bien de la vie humaine ; car l'homme, par sa faculté de travail, est le principal agent de la fructification de la vie à la surface de la terre.
- LE SOUVERAIN BIEN
- Le devoir de chacun étant de travailler au progrès de la vie dans la plus large mesure possible, chercher à tirer l’homme de la voie du mal pour le rendre utile au progrès de la vie est un acte méritoire ; mais secourir et aider Thomme qui, à son tour, est prêt à être utile aux autres est un bien supérieur au premier. Car le bien qui profite à la vie d’un seul est moins grand que le bien qui profite à la vie de plusieurs. Aussi les œuvres qui sont utiles à la patrie sont-elles grandes, et celles utiles à l’humanité plus grandes encore.
- Le souverain bien est donc celui qui concourt au progrès de la vie universelle.
- INDÉPENDANCE MORALE ET LIBRE PENSÉE
- L’indépendance morale, la liberté de pensée, la connaissance positive qu’est-ce sinon la recherche du vrai sous toutes ses formes ?
- Indépendance morale ne veut, pas dire indifférence morale, cela veut dire au contraire, libre examen, étude sans préventions et sans préjugés.
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- LE DEVOIR
- CONSÉQUENCES MORALES DE LA PERPÉTUITÉ DES EXISTENCES ET DU CLASSEMENT SELON L’ÉTAT SPIRITUEL.
- La croyance en la perpétuité des existences et au classe-mentselon l’état spirituel est moralisatrice, puisquelle pousse chacun, constamment, à s’améliorer.
- La croyance en l’anéantissement de l’être à la mort ne laisse aux hommes aucun motif de chercher à devenir meilleurs, puisque bons ou méchants, justes ou injustes, tous ont le même sort.
- La perpétuité des existences et le classement selon l’état moral, c’est le progrès à conquérir, l’ignorance à surmonter, les merveilles de l’univers à connaître, les perfections de la vie à acquérir.
- Au contraire, l’anéantissement de l’être à la mort, c’est le néant de tout progrès et de toute perfection ; c’est le triomphe du “ Chacun pour soi’’ pendant l’existence matérielle; c’est la lutte de tous les intérêts ; le triomphe des fourbes et des méchants; en un mot,c’est la supériorité du vice sur la vertu.
- ALTRUISME, ÉGOÏSME.
- La ligne séparative du bien et du mal se trouve entre l’altruisme ou amour de la vie générale, et l’égoïsme ou amour de soi exclusivement.
- L’altruiste s’emploi au service des autres.
- L’égoïste sacrifie les autres à soi-même.
- La personne véritablement guidée par le sentiment de l’altruisme ne fait pas une action, si petite soit-elle, sans penser aux conséquences que cette action peut avoir pour les autres. Toujours elle recherche, d’une part, ce qui peut être agréable à autrui afin d’y conformer ses actes ; d’autre part, ce qui ce qui peut nuire à autrui, afin de l’éviter. La propreté, l’ordre régnent dans toutes ses actions; la bienveillance, la bonté sont le fond de toutes ses pensées ; l’amour du bien général de la vie se traduit dans toutes ses œuvres.
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- PENSÉES DE J.-Ble-ANDRÉ GODIN
- Les directions industrielles, par exemple," s’impriment avec autant de sollicitude pour le bien des travailleurs que pour le perfectionnement des produits du travail ; car l’altruisme a toujours pour principal objectif le bien de la vie humaine; en cas semblables il voit donc et les hommes appelés à créer le produit, et ceux qui en feront usage.
- Dans la direction, dans l’administration, dans le gouvernement, ce que l’altruiste recherche toujours et partout, c’est le bien de la vie humaine, la paix entre les nations.
- Sous l’influence de l’altruisme les institutions s’améliorent et la prospérité nationale s’accroît au profit de tous les citoyens sans exception.
- Au contraire, la personne qui agit sous l’influence de l’égoïsme se laisse dominer par les instincts primitifs : l’oubli, l’indifférence, l’ignorance même du bien des autres est son trait dominant. L’égoïste recherche avant tout ses satisfactions personnelles ; le sacrifice des droits d’autrui 11e le touche pas les plus grands désastres sociaux mêmes le laissent indifférent, dès qu’il y trouve un avantage immédiat. Il n’y a de borne et de mesure à ses écarts, que la résistance de la société et de la loi.
- L’égoïsme estla principale raison de la mauvaise répartition de la richesse. Il adopte ces maximes monstrueuses : « Charité bien ordonnée commence par soi-même». « Chacun pour soi.» L’égoïsme, c’est l’instinct de la brute se continuant chez l’homme.
- Dans l’administration, dans le gouvernement, dans toutes les directions humaines, enfin, l’égoïsme est le fléau des sociétés. C’est lui qui, autrefois, fit les esclaves et qui, aujourd’hui, fait les abandonnés et les déshérités.
- L’égoïsme est la source de tous les despotismes; il pousse à la violation de tous les droits, à l’oubli de tous les devoirs. C’est donc de lui surtout que l’être humain doit chercher à se débarrasser, en s’efforçant d’étendre, à la société entière, le germe des sentiments de bienveillance et d’affection qu’il éprouve généralement, au moins pour les plus proches membres de sa famille. v . {A suivre)..
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- LE DEVOIR
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte ANDRÉ GODIN.
- II.
- Nota. — Dans notre précédent article, nous avons donné les sommaires des conférences faites par M. Godin à son personnel, avant que le premier édifice du Familistère, l’aile gauche, fût habité.
- Cette aile fut occupée par la population dans l’automne de 1860. En novembre, J.-Bte-André Godin reprit ses conférences.
- Il appela les habitants du Familistère à se réunir pour l’entendre dans les locaux réservés pour l’installation des futurs magasins d’approvisionnements.
- Les plus empressés et les plus assidus à se rendre à l’appel furent tout naturellement, comme on le verra au cours des conférences, ceux qui comprenaient le mieux, par avance, les bonnes mœurs à pratiquer au Familistère et les avantages de tous genres qu’on pouvait y réaliser au bénéfice commun.
- N’est-ce pas là un trait dont on retrouve partout l’analogue, et les novateurs ne peuvent-ils pas toujours se dire que ce seront généralement les personnes qui auraient le plus besoin de leurs enseignements qui se prêteront le moins à les recevoir.
- CONFÉRENCE DU 8 NOVEMBRE 1860.
- L’orateur commence par constater que le Familistère s’est peuplé d’habitants, que ceux-ci y vivent contents et paisibles et ne demandent qu’à y rester, contrairement aux affirmations du public malin qui prétendait que nulle famille ne consentirait à s’y loger, ou que les personnes qui le feraient s’en repentiraient bien vite, vu les querelles et les batailles qui s’établiraient immédiatement entre voisins.
- « Rien de tout cela ne s’est produit, » dit M. Godin. « La
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 19? paix, le contentement sont sur tous les visages et la cordialité, la bienveillance sont le trait saillant des relations entre voisins au Familistère.
- « Je n’ai donc qu’à adresser, à tous, mes plus vives félicitations. Non seulement vous vous montrez tous moralement à la hauteur de ce que j’attendais de vous, mais un certain nombre a dépassé ce que je pouvais espérer. Car, parmi les familles admises eu Familistère, il en est qui ne possédant qu’un mobilier très-restreint ont fait les plus louables efforts pour se munir de meubles et d’ustensiles de ménage en rapport avec la nouvelle habitation qu’elles venaient occuper.
- « Nous n’avons donc, pour avancer dans l’excellente voie où nous sommes engagés, qu’à examiner ensemble sur-quels points les habitudes contractées dans la maison isolée peuvent être à modifier ou à compléter pour le maintien du bon ordre dans l’habitation unitaire.
- « Celle-ci doit être considérée comme multipliant les relations entre habitants, et par conséquent les causes d’accord ou de désaccord. En cas pareil, on est généralement porté à conclure que c’est la mésintelligence qui domine ; et cela parce qu’on juge d’après ce qui se passe souvent entre locataires de maisons où les choses n’orit pas été disposées à l’avance pour la satisfaction des besoins de tous.
- « Mais ce n’est point ainsi qu’il faut juger de la question. L’être humain est fait pour vivre en société et, conséquemment, il s’y trouve heureux quand les choses sont agencées comme elles doivent l’être, et que chacun peut jouir de ce qui lui est nécessaire sans porter préjudice à autrui.
- « Ce que j’ai voulu au Familistère, c’est multiplier vos satisfactions à tous, pour multiplier entre tous les causes de contentement et d’harmonie. C’est pourquoi des balcons courant le long des étages permettent aux habitants d’aller et de venir sans fatigue d’une extrémité à l’autre de la demeure unitaire, à l’abri des intempéries sous le vitrage de la cour intérieure; cour qui offre sans cesse à vos enfants le plus bel espace pour jouer, sans que vous ayez à redouter pour eux ni la pluie, ni la boue, ni les voitures.
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- « A chacun des étages vous avez des fontaines, des cabinets aux balayures, etc, etc., tout ce qu’il faut enfin pour accomplir les travaux domestiques dans les conditions les plus faciles! Aussi tout le monde se trouve-t-il si bien dans le Familistère que les demandes d’entrée dépassent déjà le nombre des logements.
- « Je suis convaincu que le meilleur moyen de développer chez les hommes l’esprit de bienveillance et de fraternité est de les placer d’abord dans les conditions les plus favorables à leur bien-être. C’est pourquoi j’ai fondé le Familistère. Et mieux vous en tirerez parti pour l’amélioration de votre bien-être et pour votre progrès intellectuel et moral, plus vous prouverez au monde extérieur que c’est réellement là ce qu’il y a à faire pour le bien des classes laborieuses. En travaillant pour* vous-mêmes, vous travaillerez donc aussi pour les autres. »
- L’orateur engage ensuite chacun à avoir beaucoup d’égards pour les faibles, beaucoup de respect et d’attention pour les femmes et les enfants.-
- « Par son ascendant sur la famille »,. dit-il, a le père doit veiller à l’entretien des bonnes mœurs et des bonnes dispositions dans tous les cœurs. Mais cet ascendant ne doit s’exercer que par la douceur et l’affection.
- . « L’habitation du Familistère ne serait pas faite pour les pères qui imposeraient à leurs familles un joug de fer et qui maltraiteraient leurs enfants.
- « Heureusement personne n’est dans ce cas », continue M. Godin, a et j’espère qu’il ne se trouvera jamais parmi vous un seul chef de famille faisant acte de violence dans son ménage. C’est pour éviter que jamais lé cas se présente que je vous préviens que de telles mœurs ne pourraient être tolérées au Familistère.
- « Les pères et les mères doivent bien se convaincre que c’est par la persuasion, par le raisonnement, par les bons exemples que l’enfant doit être conduit au bien ; la rigueur, la brutalité, le despotisme ne produisent que de mauvais fruits.»
- Passant à l’usage des choses d’un usage commun,
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 199 dans l’habitation unitaire, l’orateur développe cette pensée qu’en tout, partout, il faut prendre pour règle de ne rien faire qui puisse gêner les autres en quoi que ce soit. Chacun doit se préoccuper par dessus tout, du bien général; ainsi, seulement, chacun assurera son bien propre.
- « Ce principe », dit M. Godin, « doit vous guider en toutes choses, dans les plus petites, comme dans les grandes. Appliquons-le à un très menu détail. Dans les habitations isolées du village, on voit souvent les ménagères jeter tout simplement devant leur porte ou leurs fenêtres les épluchures ou les eaux dont elles veulent se débarrasser.
- « Une pareille coutume ne serait pas tolérable un seul instant au Familistère. Il faut que les abords de l’habitation demeurent propres et soignés comme l’habitation elle-même, qu’on puisse circuler sous les fenêtres sans être exposé à rien recevoir des étages.
- « C’est peu de chose, même pour la villageoise habituée à se débarrasser comme nous venons de le dire de ses eaux de ménage ou débris quelconques, de prendre l’habitude de les porter aux conduites ménagées pour cela dans l’habitation unitaire à chaque étage. »
- L'orateur s’attache ensuite à faire ressortir que ce qu’il dit est dans l’intérêt de tous, que les choses de propriété commune doivent être regardées d’une façon spéciale. Appartenant à toute une collectivité, elles ne sont le bien exclusif de personne et chacun doit, tout en s’en servant, respecter le droit d’autrui.
- « Ainsi personne », continue M. Godin, « ne doit encombrer d’objets à soi les abords des fontaines, les passages, les balcons, les vestibules, escaliers, etc. : tout cela doit être constamment libre d’accès pour tous les habitants.
- « L’entretien général de tous les locaux communs est réglé par l’adminstration ; et c’est une jouissance pour tous de voir l’ordre et la propreté régner partout en permanence. Eh bien, chacun doit se prêter à l’entretien de ce bon ordre si agréable à voir et qui fait de la nouvelle demeure le vrai palais du travail.
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- « Il est évident, par exemple, que les murs blancs des cours, des escaliers, des balcons perdraient vite de leur aspect si clair et si agréable et seraient vite noircis et dégradés, si chacun ne s’appliquait pas à éviter de les endommager par des coups, des marques, des frottements inutiles. Ce sont les enfants surtout qu’il faut habituer au respect de la propriété commune. Car on ne pourrait tenir en permanence le Familistère en état de réparation ; cela serait à la fois trop gênant et trop dispendieux. »
- M. Godin fait le tableau des mœurs que l’avenir déterminera sans doute dans les habitations unitaires. Il montre l’ouvrier changeant de chaussures et de vêtements dans des vestiaires appropriés au rez-de-chaussée des futurs palais du travail, afin de ne point reporter dans les escaliers, sur les balcons, ni dans l’intérieur des logis la boue des chaussures ou les poussières des vêtements de travail.
- Il montre le luxe mis partout à la portée des travailleurs et insiste pour que la population tout entière perfectionne en toutes choses ses habitudes. Il appuie sur les leçons qu’il faut faire aux enfants pour que ceux-ci portent le moins d’atteinte possible à la propreté des choses d’usage commun, fontaines, cabinets, etc.
- Entrant dans les plus minutieux détails, l’orateur précise à quelles conduites spéciales doivent être portées soit les èaux de ménage, soit les débris ou épluchures, et quels inconvénients matériels pourraient résulter de la non-observation de ces prescriptions si simples, lesquelles sont mises par voie d’affiches à la connaissance de tous les intéressés.
- En terminant, il invite les pères et mères à recommander à leurs enfants .d’éviter dans les cours intérieures les cris et le tapage,- de ne point organiser de courses dans les escaliers, ni sur les balcons; de ne point faire claquer les sabots plus qu’il n'est nécessaire ; enfin il demande instamment qu’on habitue de bonne heure les enfants à se soucier du bien-être et des besoins d’autrui, les parents, tout les premiers, en recueilleront les plus douces satisfactions.
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- A l’occasion de la prochaine réunion d’up congrès auquel le fondateur et les rédacteurs de l'Étoile convient tous les spiritualistes appelés à traiter et à résoudre les questions sociales, un spiritualiste convaincu doublé d’un savant jurisconsulte, M. Gourtépée, fait remarquer, dans la Lumière que les questions sont résolues depuis quelque temps, que les solutions fournies par la théorie commencent à entrer dans la pratique, et que les obstacles les plus réels, que rencontre une application plus étendue, sont l’ignorance générale, l’égoïsme et l’oubli que la plupart d’entre nous font de la grande règle de fraternité.
- Supposez, dit-il, que tous sachent et soient membres d’une société coopérative de consommation, les dépenses journalières de tous seraient réduites à leur plus simple expression, ce qui produirait un bien-être positif.
- Admettez que les coopérateurs, au lieu de s’attribuer des bénéfices réalisés par la société, les fassent concourir à la dotation d’un syndicat qui se chargerait de fournir, aux sociétés syndiquées, les marchandises à livrer aux associés et supputez le bien qui en résulterait.
- Poussez plus loin, et voyez ces bénéfices des coopérateurs et des syndicats employés à la création de sociétés coopératives de production. Il est facile d’imaginer le bien-être qui serait la conséquence de cette réunion de tant d’efforts.
- Gela n’est pas de l’hypothèse, cela existe ; il ne s’agit que de le multiplier et de le généraliser, s'il est possible.
- Une société de coopérateurs anglais, partie d’une entreprise de livraison à des coopérateurs, est arrivée à une entreprise de production considérable.
- Est-ce qu’il y aurait une difficulté quelconque à la solution de la question sociale, si tous les directeurs d’usines ou d’entreprises et syndicats agricoles, avaient le cœur généreux et l’intelligence supérieure de Jean-Baptiste-André Godin, de Leclaire, d’Alexandre de Berny ou de quelques autres, pour ne parler que des morts.
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- Au Familistère de Guise notamment, la mutualité est organisée de telle sorte, que tout employé y trouve pour lui et les siens le minimum nécessaire à l’existence, des secours en cas de maladie et une retraite pour le moment où ses forces ne lui permettront plus de travailler.
- S’il était possible que les statuts de ces manufactures et industries fussent suivis partout, les causes les plus nom-! re-res de misères auraient disparu.
- Par suite, continue M. Courtépée, le plus grand avantage d’un congrès, c’est de publier et de répandre les solutions acquises par la théorie, c’est de faire la guerre à l’ignorance ainsi qu’à l’égoïsme, c’est d’engager les hommes à se modifier eux-mêmes avant de changer leurs institutions.
- Il n’appartient pas seulement aux spiritualistes réunis en congrès de répandre la connaissance des solutions déjà acquises aux questions sociales, comme de préparer les âmes à la pratique des vertus nécessaires à leur application, il leur incombe surtout d’établir que les moyens révolutionnaires et violents ne sauraient être employés et, de plus, de ménager la transition du régime actuel à la généralisation des procédés nouveaux d’existence procurés à l’activité sociale.
- Le plus urgent semble être de libérer la masse en dégré-vant l’État et de venir en aide aux vieillards et aux invalides que leur travail ne peut nourrir. ... Il faut prévoir qu’à coup sûr une époque viendra où le fardeau des intérêts accumulés de la dette publique grèvera les populations d’une trop lourde charge.
- Il est, par suite, indispensable de songer immédiatement à ménager au trésor le moyen de rembourser ses créanciers et d’amortir sa dette. Il ne faut pas attendre que les intérêts ou rentes prennent des proportions telles, que la population débitrice soit dans l’impuissanee de payer et que les créanciers soient en danger de perdre un capital confié à la foi de la masse de leurs concitoyens.
- S’il est nécessaire de travailler au plus tôt à l’amortissement et au rachat des rentes, il n’est pas moins urgent de pourvoir aux besoins des vieillards et des infirmes auxquels le travail est impossible.
- Il est un moyen efficace de trouver des sommes considérables qui pourvoiraient à l’un et à l’autre objet, une moitié servant de fonds aux pensions, et l’autre moitié étant consacrée à l’amortissement et au rachat des rentes.
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- Ce moyen, c’est l’attribution à faire à une administration spéciale de l’État d’un droit héréditaire sur les successions collatérales éloignées, avec une restriction qui serait apportée à la faculté que possèdent les propriétaires de transmettre leurs biens par actes entre vifs ou testamentaires.
- La transmission des biens acquis est inhérente au droit d’acquérir. Elle est, par cela même, autant que le droit de propriété, la récompense légitime d’un travail honnête, soit la condition actuelle du bien-être et de la civilisation des sociétés modernes ; mais toute limitation doit-elle être considérée comme injuste et défendue ? Assurément non, puisqu’elle est inscrite dans nos lois. 11 ne s’agit donc que de savoir si elle peut être plus étroite.
- Dans l’extrême orient, en Annam, par exemple, les collatéraux ne sont pas héritiers les uns des autres. A Rome, le vingtième des successions collatérales était dévolu aux soldats invalides.
- Prenons humainement les choses humaines. On désire la propriété pour soi, pour le conjoint qui vous aide à acquérir et à gérer, ainsi que pour les enfants qui, souvent, concourent à l’accroissement de ce que l’on possède, et, toujours, sont élevés au milieu des jouissances que procurent l’aisance et la fortune.
- C’est dans ce cercle restreint que se meuvent les désirs du chef de famille, et qui n’a ni conjoint, ni enfant, qui est sans frère ni sœur, s’inquiète médiocrement du possesseur futur de ses biens. Ce n’est pas à cet inconnu qu’il a songé en se créant une fortune, ce n’est pas dans le but de lui en faire cadeau qu’il l’a conservée ou améliorée. Les circonstances ont plus de part que le bienfaiteur lui-même, au choix de ce successeur étranger venant prendre place au foyer désert et profiter d’un trésor conquis. en vue d’un autre maître.
- Ce ne sera donc pas violenter ces propriétaires sans famille, que de leur demander une fraction de cette fortune dont la mort les a dépouillés.
- Ceux qui ayant des proches parents, voudront leur laisser arriver leurs biens, n’en seront pas empêchés.
- Concédons aussi que l’on ne demandera l’entière succession à personne et qu’une satisfaction sera toujours laissée à la faculté de tester.
- La justice et la modération du procédé apparaîtront plus réels, si l’on n’oublie pas que, dans le travail de tout homme,
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- il y a ce qui lui est propre et ce qui est, on peut dire, l’œuvre de la société, ainsi que des secours de tous genres qu’elle met à son service. Il y a le bénéfice que procurent à celui qui travaille l’entourage au milieu duquel il exerce son industrie, l’imitation du voisin, l’étude des procédés d’autrui, afin de profiter du bien et d’éviter le mal, c’est-à-dire l'utilité de l’exemple, l’héritage du travail intellectuel antérieur ; en d’autres termes, la part de l’homme et celle de l’humanité, la part de l’intelligence et de l’effort individuels, et celle des aïeux et de la civilisation : ce qui fait, par exemple, que tel terrain acheté pour un prix, vaut le double ou le triple peu d’années plus tard. Qui se serait enrichi, dans l’application et l’exploitation des chemins de fer, de l’électricité télégraphique et autre, s’il n’avait travaillé pour des nations industrieuses et prospérant ?
- La conclusion sera la même pour qui n’oubliera pas qu’il y a encore lieu de tenir compte de l’œuvre de Dieu, auteur de la nature qui fournit les éléments premiers de tout produit industriel, c’est-à-dire du mélange forcé dans le même objet du droit individuel et de celui des générations présentes et futures.
- Cette confusion nécessaire et fraternelle du droit particulier, avec le droit divin et social sur le produit combiné de l’industrie humaine et de la puissance créatrice, ne permet pas d’accuser la société d’injustice, lorsqu’elle limite le droit de l’individu à mesure que s’amoindrit la part de celui-ci dans l’obtention du résultat, que grandit l’influence de la masse et qu’apparaissent les besoins de l’avenir.
- C’est ainsi que les droits dits propriétés littéraire, artistique et industrielle, ont été limités dans leurs effets, parce qu’à l’égard de ce qui en est l’objet, l’influence de la société ou travail acquis, est très apparente et que les droits et les aspirations de l’avenir, dont la liberté ne saurait être enchaînée, se montrent irrésistibles.
- Il n’y aurait donc point injustice dans la restriction qui serait apportée à la faculté de transmettre la propriété afin de reprendre ‘la part de la société et celle de Dieu, et, par suite, celle des prétendants de l’avenir.
- Ce qu’il faut éviter, c’est que la mesure de ce qui est légitime soit dépassée ; ce qu’il faut souhaiter, c’est que la restriction se fasse telle, que nulle plainte sérieuse ne soit permise ; c’est que personne n’y puisse voir une injuste atteinte au droit de propriété légitime.
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- Respecté pendant la vie du maître d’une manière absolue, transmis en entier aux enfants légitimes et aux parents les plus proches ; accordé dans ce qu’il a d’utile au conjoint survivant et, pour une notable part, à l’enfant naturel, le droit de propriété a reçu satisfaction suffisante.
- Qui se plaindra justement que ce droit soit arrêté dans ses conséquences extrêmes, et alors que ceux par considération desquels il existe, ne sont point là pour en revendiquer l’investiture, alors que la voix de la famille ne se faisant point entendre, il ne s’agit plus que de remplacer par une dévolution légale, une vocation ayant pour seul ' titre un testament, c’est-à-dire un acte qui est plus souvent le résultat de la captation ou de circonstances fortuites qu’il n’est l’œuvre réfléchie de la bienveillance du disposant.
- Ainsi, on supprimerait la vocation des parents au-delà du quatrième degré et la dévolution des biens aux parents d’une ligne à défaut de ceux de l’autre, à moins que les prétendants ne soient des frères ou sœurs utérins ou consanguins ou des ascendants.
- On avancerait le droit du conjoint survivant, mais on ne lui donnerait qu’un usufruit. Le droit de tester ne s’exercerait, pour celui qui n’aurait ni parents au degré successible ni successeurs légaux, que sur la moitié en propriété ou la totalité en usufruit.
- Il ne s’exercerait pour celui qui aurait des parents ou des successeurs légaux, que sur la moitié en propriété ou la totalité en usufruit de ce dont il priverait ceux que la loi appelle à sa succession.
- L'État serait successeur à réserve pour tout ce qui lui serait attribué, et les articles 755, 758, 767 et 768 du Code civil, seraient modifiés dans le sens qui vient d’ètre indiqué et de manière à assurer le droit de réserve du trésor.
- Les statistiques annuelles du ministère des finances établissent que la vocation successorale du trésor subsistué aux parents du cinquième degré et des degrés suivants, produirait au-delà de cent millions, les défunts n’ayant fait aucun testament. Elles prouvent encore que la restriction à moitié du droit de tester au profit de personnes non parentes, aurait produit près de cent millions.
- Il ressort des mêmes statistiques annuelles, que les parents du 4e degré ont été gratifiés de cent dix millions, que des frères et sœurs se sont partagés sept cent soixante millions, et que deux cent cinquante millions ont passé d’un époux à l’autre.
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- On voit ainsi que, d’après ces statistiques, le nouveau successeur subsitué aux collatéraux et aux légataires non parents aurait pu recevoir annuellement deux cents millions, et qu’il pourrait encore obtenir en partie la nue-propriété des deux cent cinquante millions dont les conjoints se sont avantagés.
- Ce sont ces sommes considérables qu’il y a lieu d’affecter pour moitié à l’amortissement et pour moitié à la constitution d’un fonds de pensions et retraites.
- On amortirait, par suite, annuellement un capital de cent millions de rente, ce qui libérerait annuellement le Trésor de plus de trois millions d’arrérages.
- On constituerait également chaqua année pour près de quatre millions de pensions, et Ton assurerait l’existence de dix mille malheureux sans ressources. On leur ferait à chacun une pension de 375 fr. pour qu’ils aient un franc par jour et dix francs pour deux jours de fête.
- Ces idées ont été exposées dans la revue la Religion universelle, publiée par M. Fauvety (voir les numéros de mai, juin, août et octobre 1878). Elles ont été discutées dans le journal 1 è Devoir, publié à Guise, par M. Godiu, le fondateur du Familistère de cette ville (voir les numéros des 23 et 30 juin et 14 juillet 1878). Elles ont été reprises dans la revue publiée à Nantes par M. Lessard (voir les numéros des 8 septembre, 8 et 23 octobre, 8 novembre et 23 décembre 1886) ; ainsi que dans la revue publiée à Avignon sous le titre de 1 ’Étoile (Voir le numéro d’octobre 1890, page 263).
- Bien des années ont été perdues déjà pour leur mise en pratique qui serait si simple et si utile. Depuis dix ans on aurait fait cent mille rentiers d’autant de misérables, et un milliard de la dette publique aurait été remboursé.
- Pour acquérir une pension de 375 francs, il faut un capital d’environ 12.000 francs, et pour en avoir mille ou dix mille, il faut soit 12 millions soit 120 millions.
- Si le droit héréditaire produit le double de cette somme, et c’est ce que prouvent les statistiques de l’administration des domaines, chaque année il sera possible de pourvoir au fonds de dix mille pensions et à l’amortissement du capital de près de quatre millions de rente. De cette manière, nous aurons donné satisfaction au double devoir de fraternité et de libération imposé à une société bien administrée ; nous aurons dégrevé la généralité des citoyens d’une charge qui finirait
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- par être trop lourde, et nous aurons assuré l’existence des plus nécessiteux d'entre nos vieillards et nos invalides.
- F. Courtépée, jurisconsulte.
- Si le lecteur veut bien se reporter à l’article que nous avons publié dans notre dernier numéro sur l'hérédité de l'État, il reconnaîtra qu’il n’existe entre l’auteur des lignes qui précèdent et notre regretté fondateur d’autre divergence qu’une question de plus ou de moins. M. Courtépée demande une application modérée et restreinte de l’hérédité de l’État, en supprimant la vocation des parents au delà du quatrième degré seulement. Il accepterait volontiers, nous n’en doutons pas, l’entière application du principe qu’il expose avec tant de logique et de clarté.
- C’est avec une profonde satisfaction que nous signalons le concours apporté par lu science juridique à une cause qui ne rencontrera bientôt guère d’autre obstacle devant elle qu’un texte de loi.
- Mais s’il est agréable de rendre hommage aux écrivains qui, comme M. Courtépée, ont mis depuis longtemps leur talent et leur conviction au service de la cause commune, il ne l’est pas moins de constater les progrès réalisés par cette cause dans l’opinion.
- La présentation, au Parlement français, de la proposition relative à l’établissement de l’hérédité de l’État inspire à M. A. Mazzoleni, ancien député au Parlement italien, les lignes suivantes (Secolo, 19 mars) :
- Cette proposition me remet en mémoire les œuvres du regretté Godin qui faisait de l’établissement de l’hérédité de l’État en faveur des classes laborieuses la base de son programme de réformes sociales.
- Le droit d’hérédité de l’État, disait le philantrope de Guise, sans nuire aux intérêts d’aucune personne vivante ni porter atteinte aux droits acquis, ne vise qu’à rendre l’État propriétaire des biens des personnes qui en ont été dessaisis par la mort.
- A la mort, déclarait Robespierre devant l’Assemblée nationale, toute propriété doit retourner au patrimoine de la société.
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- La philosophie allemande, de son côté, n’a pas manqué de battre en brèche le droit successoral avec Hegel, Fischt et avec Leibnitz lui-même qui, tout en reconnaissant que ce droit manquait de fondement, laissait néanmoins, au propriétaire, la faculté de disposer de ses biens pour ne pas apporter de perturbation dans l’égoïsme de l’esprit humain, qu’assombrirait par trop la privation de cette faculté. Le droit privé, comme toutes les institutions humaines, doit subir la nécessité des temps, et dans l’intérêt de la collectivité, faire place aux mesures de transition qu’exigent la justice et la morale sociale.
- Après avoir reproduit les dispositions et l’exposé des motifs de la proposition Barodet, M. Mazzoleni ajoute :
- Les propositions législatives de ce genre n’ont rien de commun avec le socialisme théorique qui vise à une transformation radicale de la propriété, au gré des diverses écoles. Elles rentrent dans le socialisme pratique, car elles ont pour objet de pourvoir immédiatement au soulagement d’un grand nombre de maux actuels, et de réparer les injustices sociales sans préjudice des progrès ultérieurs et des réformes plus étendues. Il est donc à souhaiter qu’elles soient présentées et discutées en Italie.
- Nos partis avancés n’oublieront pas ce que disait Joseph Ferrari, vers la fin de l’année 1851, dans sa philosophie de la Révolution, au chapitre : l’hérédité.
- L’hérédité est le trésor sur lequel les révolutions doivent mettre la main pour soulager la misère publique. Le crédit gratuit, l'abolition de la rente, le communisme négatif, le phalanstère, sont des moyens faux ou métaphysiques qui poussent la société vers l’impossible.
- L’hérédité limitée aux besoins, voilà la voie simple et naturelle du progrès. Ici la loi est armée, l’administration possède tous les moyens nécessaires pour se rendre maîtresse de l’héritage, tandis que le capital et la rente peuvent devenir invisibles et se dérober avec une satanique énergie.
- Dans l’hérédité, on n’atteint que des individus qui n’existent plus, on ne prend qu’à des hommes qui ne possèdent plus. Essayerez-vous d’atteindre le capital, la rente? En vous attaquant aux biens, vous provoquerez des résistances desespérées ; en faisant la guerre à la propriété, vous vous verrez dans l’obligation de tuer les propriétaires. On oublie plus vite la perte des siens, que la perte de ses biens; avec l’abolition de l’hérédité, on obtiendra l’abolition des fiefs
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- et des privilèges de la propriété, on s’acheminera sur la grande route de l’humanité.
- Nous avons l’habitude de rencontrer M. A. Mazzoleni, à la tête de tous les mouvements généreux, et nous regrettons bien vivement qu’une coalition néfaste à tous les points de vue, le tienne, pour le moment, éloigné de la scène politique.
- Puisse du moins sa voix être entendue dans l’enceinte législative, en attendant le jour où il reviendra occuper la place qu’il y tenait si dignement.
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- La presse française s’est également occupée de la question.
- Les extraits suivants donneront une idée du ton général de ses appréciations :
- Nous lisons dans le Petit Méridional, de Montpellier :
- Bien souvent on a discuté et on discute encore tous les jours le droit à l’héritage. 11 en est qui le nient d’une façon absolue, se fondant sur cette considération que si l’homme a incontestablement le droit de jouir du produit de son travail, ce droit cesse avec lui et ce produit doit faire retour à la masse commune, où chacun pourra puiser selon ses mérites et en proportion des efforts qu’il aura su accomplir. Il y a là, du moins en l’état de l’organisation actuelle de la société, une évidente exagération. C’est le comble du droit qui tourne toujours à l’injustice.
- L’homme, en effet, quand il travaille et économise, ne le fait presque jamais uniquement pour lui-mème. Il songe à ceux qu’il laissera après lui, à ses enfants, s’il en a, à ses frères ou aux enfants de ceux-ci. Il trouve même dans cette préoccupation bien naturelle et dont ceux qu’il aime sont l’objet une sorte d’excitant nouveau et tout puissant au travail et à l’économie.
- Mais à mesure que le degré de parenté s’éloigne, les liens de l’affection se relâchent, et il n’est pas rare de rencontrer des cousins issus de germains qui sont devenus complètement étrangers les uns aux autres. Dès lors tout ee qu’il y a de respectable et de profondément humain dans le droit à l’héritage a disparu et la Société reprend ses droits. L’État, qui représente cette Société, recueille l’héritage, qui a eu tous ses effets utiles et raisonnables, et ie relance dans le courant de la circulation générale.
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- La proposition qui motive l’article, terrera de plus près la vérité sociale en diminuant le nombre de degrés, après lesquels s’opère cdle transmission absolument légitime.
- Lancé de nouveau dans la circulation générale, poursuit le Petit Méridional, l’héritage soulagera d’autant les charges qui pèsent sur elle, elle en alimentera le courant et permettra de restreindre les emprunts faits à d’autres sources, notamment à l’impôt. D’un autre côté, plus ce courant de la circulation générale sera riche et actif, plus le travail sera considérable et aisé. Le secret des transformations sociales de l’avenir réside, sinon tout entier, du moins pour une très large part, dans l’extrême mobilisation des fortunes acquises, et il n’est pas douteux que la proposition de M. Delaunay fl), si elle acquiert force de loi, ne soit destinée à devenir un très puissant agent de cette mobilisation.
- C’est encore là, comme pour l’abaissement du taux do l’intérêt de l’argent, une de ces perpectives auxquelles il faut que chacun s’habitue. Le temps des grandes fortunes immobilisées dans les mêmes mains tend de plus en plus à disparaître. L’argent devient tous les jours un peu plus ce qu’il doit surtout être, l’im des plus irrésistibles leviers de l’activité humaine. Aux uns de s’y résigner, aux autres d’y voir la réalisation prochaine de leurs légitimes espérances.
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- Le journal la Paix est convaincu que si la Chambre hésite à réformer radicalement notre législation successorale, en adoptant le projet qui supprime l’hérédité en ligne collatérale, elle votera certainement l’un de ceux qui limitent ce droit au cinquième ou au sixième degré.
- Il trouve excessif que l'hérédité naturelle soit de droit jusqu’au douzième degré de parenté collatérale, et ne voit pas qu’il y ait aucun intérêt, pour la société, à maintenir dans le code civil un droit naturel d’hérédité qui n’est justifié, ni par le lien respectable du sang, ni par aucune présomption d'affection.
- D’ailleurs, ajoute notre confrère, la réforme que nous
- (1). — Auteur d’uno proposition tendant à ramener au 8e degré ]e droit d’hériter en ligne collatérale. Et combien plus efficace, à ce point de vue, serait la supppression totale de l’hérédité en ligne collatérale !
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- demandons, d’accord avec tous les économistes, même les plus conservateurs, n’a rien de radical ni de révolutionnaire. Loin de porter atteinte au droit familial, elle le rend plus étroit en le restreignant à de justes limites et en le rendant, en quelque sorte, moins banal.
- Quant à la liberté individuelle, non-seulement elle ne la réduit pas, mais elle la stipule et la force à devenir agissante. En effet, l’individu, qui n’aura que des collatéraux d’un dégré éloigné non successible, se verra dans l’obligation de tester en leur faveur, s’il veut qu’ils héritent de lui.
- Il sera sûr, au moins, en mourant, que ses volontés seront respectées, puisqu’il en aura laissé un témoignage suprême. On évitera, par la réduction — si l’on refuse d’aller jusqu’à la suppression, — des droits de successibilité collatérale, les procès longs et scandaleux, qui se déroulent si fréquemment devant les tribunaux civils, entre les collatéraux intéressés dans les successions ab intestat.
- L’auteur de l’article reconnaît que notre législation successorale est une des moins équitables qui existent, et que son application a, plus souvent qu’on pourrait le supposer, des conséquences qui mettent en échec le principe des affections présumées, qui est cependant le principe régulateur de notre loi des successions.
- Notre confrère, examinant l’emploi qui pourrait être fait des sommes ainsi recueillies par l’État, dit que ces sommes seraient affectées naturellement à l’extinction de la dette publique, à la diminution des impôts, à la création d’institutions de bienfaisance, de caisses de retraite, etc.
- Elles pourraient même, ajoute-t-il, — comme le demande M. Barodet, l’auteur d’une des propositions tendant à supprimer l’hérédité en ligne collatérale, — servir à augmenter le nombre des petits propriétaires-cultivateurs, à qui l’État céderait, moyennant un prix raisonnable, à payer en quinze ou vingt annuités; les terres recueillies par la voie successorale. Les associations coopératives, les syndicats ouvriers ne seraient pas oubliés, non plus, dans cette répartition. Mais, avant de savoir ce que l’on doit faire des fonds, qui reviendraient à l’État, par suite de la “réforme de la loi sur 1 hérédité, il faut d’abord, — c’est là le point essentiel, —
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- que nous ayons obtenu son adoption par le Parlement. Souhaitons de n’attendre pas trop longtemps.
- Nous partageons l’impatience de notre confrère, et sommes avec lui d’avis que le point essentiel est l’obtention de la réforme de la loi sur l’hérédité. Mais si, comme l’espère notre confrère, le législateur se montre disposé à opérer cette réforme, parce qu’il est convaincu de l’inutilité de maintenir plus longtemps le nombre de degrés successibles actuel, peut-être n’en irait-il que plus vite en besogne, s’il était également convaincu de l’urgence de doter, par exemple, la mutualité nationale d’un budget dont tout le monde aujourd’hui proclame l’impérieuse nécessité.
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- Jean Frollo s’exprime ainsi dans le Petit Parisien :
- On présente au Parlement beaucoup de propositions qui ne sont pas votées, mais qui ont souvent le mérite d’attirer l’attention sur des questions de grande portée. 11 y a dans les Assemblées législatives des novateurs qui se donnent pour mission de devancer l’opinion, d’indiquer des progrès destinés à une réalisation, sinon immédiate, du moins probable, bien qu’elle soit éloignée. Ces novateurs font une œuvre utile ; ils fournissent au sentiment public l’occasion de se prononcer, et si parfois on peut leur reprocher certaines exagérations, il est rare que leur initiative soit stérile ; une partie des idées qu’ils ont propagées est reconnue avantageuse et trouve son application.
- Le principe de l’héritage a été fort attaqué par la plupart des écoles socialistes de notre siècle. Les Saint-Simoniens ont, notamment, combattu avec une ardente âpreté le droit de succession. Ces attaques ont eu du retentissement; elles ont trouvé partout des appuis.
- On peut admettre qu’aujourd’bui les partis révolutionnaires de tous les pays sont résolument opposés à l’héritage.
- Mais des réformateurs qui ne sont pas des révolutionnaires pensent que le droit de recueillir des biens par succession ne doit pas être illimité.
- Ils se fondent sur cette considération que la raison qui égitime l’héritage, c’est l’affection qui unissait ou était censée unir une personne aux héritiers, appelés à entrer en pos-
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- session de son avoir; ils croient que ce qu’on nomme les liens du sang ne saurait suffire, s’il n’y est pas joint des sympathies ; c'est le cœur plutôt que les hasards de la parenté qui justifie la dévolution des biens d’un mort à ses survivants.
- Cette doctrine conduit à reconnaître que si des héritiers qnt été à peine connus du possesseur des biens à partager, s’ils figuraient dans sa parenté à un rang si lointain qu’ils étaient presque des étrangers pour lui, leurs droits à recueillir ce qu’il a laissé devient très faible.
- Notre législation est, jusqu’à un certain point, d’accord avec cette interprétation rationnelle des faits et elle interdit aux parents dépassant le douzième degré le droit de succéder ; mais cette latitude qui comporte douze degrés de parenté n’est-elle pas excessive ?
- On peut soutenir que dans la presque totalité des circonstances nous ne connaissons pas nos parents au douzième degré ; pour la plupart des familles, ces branches reculées sont comme si elles n’existaient pas.
- On vit le plus seuvent loin les uns des autres ; on ne se fréquente pas ; on s’ignore ; on n’éprouve entre soi que de vagues sentiments, difficiles à définir, et on est si peu unis que, fréquemment, des testateurs lèguent ce qu’ils possèdent non pas à leurs arrière-neveux ou cousins, mais à des gens qui ne leur tiennent par aucune attache familiale. Le testateur n’obéit pas aux influences de la parenté, mais aux inspirations de l’amitié. A sa race, il préfère des personnes qui ne s’y relient en rien, mais qu’il a estimées et aimées pendant sa vie.
- Sans aller aussi loin que les auteurs de la proposition Barodet, Jean Frollo reconnaît la nécessité d’une limitation du droit d’hériter.
- On fait remarquer que la plus grande partie des successions se compose de valeurs qui, isolément, sont d’un avantage médiocre à la société ; ces valeurs procurent un certain profit à des particuliers, mais si elles étaient réunies et liquidées elles mettraient à la disposition de l’Etat des ressources qui permettraient d’obtenir de très importants résultats.
- Quelques centaines de millions répartis, chaque année, entre cinq ou six cent mille familles sont dissipés dans les dépenses quotidiennes de chacun de nous et disparaissent au bout de peu de temps sans avoir été sérieusement productifs.
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- Au contraire, supposez ces millions entrant tous les ans dans les caisses du Trésor : on pourrait diminuer les impôts,, réduire la dette, entreprendre des travaux nécessaires ; le produit serait pour la nation entière, au lieu de se concentrer sur les seuls héritiers.
- 11 y a dans ce raisonnement des vues qui appellent la réflexion ; c’est pourquoi il faut s’applaudir de voir des députés engager la Chambre dans ce débat.
- Notre situation économique comporte, de profondes réformes. On veut diminuer le paupérisme, alléger les charges des contribuables, activer l’essor de la production nationale. Mais, pour atteindre ces buts, on doit chercher des solutions, et celles qu’on a indiquées dans la proposition que je signale offriraient des avantages qui ne permettent pas de les repousser sans examen.
- On ne propose pas, d’ailleurs, de supprimer complètement les successions collatérales, car on ne vise que celles qui s’ouvrent en l’absence de testament ; tout le monde resterait libre de tester, et, si on voulait qu’un héritage fût assuré à des collatéraux, on aurait toujours la possibilité de les favoriser par dispositions testamentaires.
- Après avoir indiqué les conséquences sociales de la disposition du projet Barodet qui impose à l’héritier l’obligation de mettre lui même l’héritage en valeur, Jean Frollo ajoute;
- Nul n’oserait répondre que dans une centaine d’années ces idées ne seront pas devenues les lois de la démocratie. Il est même remarquable qu’on les formule maintenant en plein Parlement.
- Cette réflexion s’applique évidemment à la transformation entrevue de l’exercice du droit de propriété et non pas à la réforme du droit d’héritage ; car, sans parler de la pression de l’opinion et d’autres mobiles non moins impérieux, bien avant cent ans les nécessités budgétaires auront fait une obligation de cette réforme. Et c’est pourquoi nous sommes moins étonné de voir dès maintenant formuler ces idées en plein Parlement.
- Notre confrère termine son article par ces mots :
- J’ai tenu du moins à signaler la proposition dont la Chambre est saisie comme un indice de l’évolution des esprits.
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- C’est à ce titre que nous venons de citer l’article du Petit Parisien et que nous avons fait une place à ceux de nos autres confrères de la presse quotidienne, le Petit méridional et la Paix.
- La presse quotidienne est le baromètre de l’opinion.
- Ce rôle n’exclut pas celui d’éclaireur.
- Qu’on nous permette à ce sujet quelques brèves réflexions.
- On peut rêver à son aise, le temps ne manquera pas pour cela, diune' presse idéale qui n’aurait pas à tenir compte des conditions matérielles d’existence communes à toutes les institutions humaines, et dont les enseignements quel qu’en fût le ton seraient forcément écoutés. Cette presse-là pourrait tenir aussi haut ou aussi loin qu’il lui conviendrait le flambeau de la vérité. Mais à prendre les choses comme elles sont, et ce point de vue n’est pas plus déraisonnable qu’un autre, il est indéniable qu’une mission d’avant-garde ne peut remplir utilement son objet qu’à une condition, c’est que les éclaireurs, pour si en avant qu’ils se portent, restent en communication avec le gros des troupes.
- Pour convaincre, pour faire accepter une idée nouvelle, il ne faut pas heurter sur toute la ligne l’opinion du lecteur.
- Les parfis politiques et socialistes ont des journaux qui représentent l’ensemble, la moyenne des opinions de ces partis sur les diverses questions à l’ordre du jour, ou qui sont spécialement voués au développement des idées qui forment le programme accepté du parti.
- Le télégraphe a opéré dans la presse une transformation considérable en substituant à la discussion des doctrines l’exposition pure et simple des faits. Cette transformation coïncide fort heureusement avec le développement de l’instruction qui donne au jugement individuel la maturité nécessaire. Par suite, forcés de renoncer à la mission de former l’opinion, les publicistes, tournant leurs efforts d’un autre côté, s’en font les avocats auprès du Parlement à qui
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- est déférée une somme de jour en jour plus considérable d’intérêts.
- Moins encore le guide que le porte-parole de l’opinion, la presse quotidienne est au diapason de cette dernière, même lorsqu’elle donne la première le /a.
- En dehors des partis socialistes et d’un certain nombre de personnalités appartenant à l’ancien parti radical, aucun parti politique n’a inscrit l’hérédité de l’Etat dans son programme. De là notre satisfaction lorsque nous rencontrons dans les organes les plus répandus de la presse les manifestations de l’idée pour laquelle le Devoir combat depuis sa fondation. J. P.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- LES FRAIS DE JUSTICE
- M. Henry Maret, député du Cher, racontait l’autre jour l’histoire d’un pauvre diable qui vient d’apprendre, — ce n’est pas le premier, — que la justice ne se donne pas précisément pour rien en France.
- « Ce pauvre diable, dit M. Maret, vient d’être condamné pour ivresse. Il paraît qu’il n’était pas ivre du tout, mais malade, ainsi que le constate un certificat médical. Mais là n’est pas la question. Le pauvre diable est condamné par le tribunal à 1 fr. d’amende. Or, il m’envoie son avertissement par lequel on lui reclame vingt et un francs quatre-vingt-dix-huit centimes.
- Voici le libellé de cet avertissement :
- Amende (principal et décime). ... 1.25
- Frais de la justice......................20.03
- Extrait du jugement.......................0.25
- Frais de poste............................0.20
- Timbre de la quittance....................0.25
- Total................21.98
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- Voilà des choses qui se passent tous les jours. Vous nroyez être obligé de donner 20 sous, on vous réclame 22 francs, dont 21 pour frais de justice.
- Jules Simon raconte à son tour l’iiistoire d’une pauvre femme de Lille qui, payant 12 francs par mois de loyer, s’était laissé arriérer de deux termes.
- D’où poursuites, signification et commandement de rigueur et finalement, (nous passons le détail parfaitement établi) total des frais, pour deux mois de loyer d’une chambre qui se loue 12 francs, 148 francs.
- Autre exemple :
- Un négociant reçoit un colis coûtant tout au plus 11 fr. 25. Pour des motifs que nous n’avons pas à discuter, ne les connaissant pas d’ailleurs, il refuse de prendre livraison. D’où procès, assignation et tout l’attirail judiciaire mis en jeu. Résultat : 390 francs de frais. — N’est-ce pas inouï ?
- Certes une réforme pratique, des plus urgentes à cette heure et des plus vivement attendues, c’est incontestablement celle des frais de justice, car les taxes de toutes sortes qui frappent les malheureux plaideurs sont tellement énormes, qu’il faut y regarder à deux fois avant de s’adresser à la justice pour la réparation de ses griefs. Et, de plus, ce qui est absolument inique, c’est que ces taxes abusives sont aussi fortes pour la procédure des petits procès que pour celle des procès les plus considérables. Rien n’est plus contraire à la raison et à l’esprit démocratique; il est donc du rôle et du devoir de la République de mettre fin sans tarder à un système judiciaire aussi intolérable.
- C’est dans ce but que l’honorable M. Brisson a déposé, le 27 janvier dernier, un projet de réforme qui a obtenu aussitôt la signature de plus de cent députés et qui a été renvoyé à la commission du budget. Ce sera donc une des premières réformes mises à l’ordre du jour pendant la prochaine discussion budgétaire.
- Le projet Brisson supprime tous les droits de timbres, de greffe et d’enregistrement sur les actes de procédure et les remplace par un seul droit proportionnel qui serait perçu sur le montant du jugement. Il ne serait rien perçu par l’État sur tous ces actes de procédure, et c’est seulement sur la condamnation qui clôt le procès qu’un droit unique, proportionné à l’importance du litige, serait perçu par le Trésor. .
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- Il s’agit donc, en réalité, d’une véritable révolution à accomplir dans notre procédure judiciaire.
- Elle ne s’opérera pas toute seule, car on ne manquera pas d’opposer à cette réforme les intérêts compromis du Trésor. A cette objection, les partisans du projet ne manqueront pas de répondre que ce n’est pas affaiblir le rendement d’un impôt que de le répartir dans de plus justes proportions entre les citoyens qui le paient. Et il faut espérer que ces derniers seront les plus nombreux au Parlement, car, comme le dit M. Jules Simon, l’exagération des frais de justice constitue pour les pauvres gens un véritable esclavage.
- La France n’est pas la seule à souffrir des abus des frais de justice, les choses se passent de même dans les autres pays du continent.
- En Allemagne, notamment, les frais des procès civils pour toutes les instances s’élèvent, pour une valeur contentieuse inférieure à 20 marks, à 66 marks, soit à 149 0/0 et au-dessus; pour une valeur contentieuse de 120 à 1.200 marks, à 174 marks, soit à 100 0/0 en moyenne.
- Au surplus, le nombre des avocats ou avoués, en Allemagne, a augmenté en neuf ans (1880-1889) de 4.122 à 5.123 ou de 25 0/o ; il a augmenté, en Prusse, entre septembre 1889 et le même mois de 1890, de 3.353 à 3475, c’est-à-dire encore d’un 3 0/0.
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- LES BUREAUX DE BIENFAISANCE
- Lorsque la Chambre, après le vote du tarif douanier et la discussion du budget, reprendra l’examen des questions sociales, son attention sera certainement appelée sur l’organisation défectueuse des bureaux de bienfaisance.
- Les bureaux de bienfaisance ont été créés par une loi de 1797, qui avait ordonné qu’il serait établi un bureau dans chaque commune. On compte actuellement en France 21.712 communes dépourvues de bureau, et dans les régions où fonctionnent ces administrations, les ressources dont peut disposer la bienfaisance sont très inégales. Une proposition récemment présentée à la Chambre par M. Isambard, et relative à la réorganisation de cette partie de l’assistance, constate qu’en temps normal, dans les localités dont la population ouvrière ne dépasse pas la moitié de la population totale, un bureau a des subsides suffisants pour secourir
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- les indigents valides, quand ses revenus atteignent 1 franc par tête d’habitant. Or, les revenus d’une multitude de bureaux sont inférieurs à ce chiffre. Il en résulte que les indigents ne reçoivent que des secours dérisoires.
- La proposition soumise à la Chambre tend à améliorer, dans une certaine mesure, la situation actuelle en syndiquant dans chaque canton les bureaux de bienfaisance de manière que les bureaux les mieux dotés puissent venir en aide au moins pourvus.
- Cette combinaison n’aurait-elle pour résultat que de faciliter un peu le fonctionnement de l’assistance qu’elle produirait un avantage important. Pendant le dur hiver que nous venons de traverser, cette innovation aurait rendu des services; elle serait utile en tout temps. Mais nous attendons mieux encore de la proposition de M. Isambard, c’est qu’elle donne lieu à un débat qui sera le prélude d’une refonte complète de notre système d’assistance.
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- LA LOI BÉRENGER
- La loi Bérenger, sur l’atténuation des peines, vient d’entrer en vigueur.
- Son article 1er porte :
- En cas de condamnation à l'emprisonnement ou à l’amende, si l’inculpé n’a pas subi de condamnation antérieure à la prison pour crime ou délit de droit commun, les cours ou tribunaux peuvent ordonner, par le même jugement, qu’il sera sursis à l’exécution de la peine.
- Si, pendant le délai de 5 ans, à dater du jugement ou de l’arrêt, le condamné n’a encouru aucune poursuite suivie de condamnation à l’emprisonnement ou à une peine plus grave pour crime ou délit de droit commun, la condamnation sera comme non avenue.
- Dans le cas contraire, la première peine sera d’abord exécutée sans qu’elle puisse se confondre avec la seconde.
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- LE RENOUVELLEMENT PARTIEL
- Un journal soulève une question qu’on paraît trop oublier et sur laquelle on ne saurait pourtant pas trop revenir. Il s’agit des propositions relatives au renouvellement partiel de la Chambre des députés.
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- Notre confrère se demande s’il ne conviendrait pas de résoudre cette importante question, alors que la Chambre, jeune encore, et ayant trois années devant elle, ne saurait être accusée d’obéir, à l’égard du suffrage universel, son juge, à un sentiment d’appréhension et de crainte.
- L’argument touchera-t-il la Chambre ?
- LA FETE DU TRAVAIL
- L’idée de consacrer le premier jour ou le premier dimanche de mai soit au chômage, soit à des démonstrations auprès des pouvoirs publics, soit à des réjouissances, a fait son chemin dans le prolétariat de toutes les parties du monde.
- L’année dernière, en vertu d’une décision prise par le Congrès international ouvrier de 1889, a eu lieu la première manifestation de ce genre ayant un caractère universel.
- Les manifestations de cette année auront, semble-t-il, une importance plus considérable encore. Leur objet, en Amérique et en Europe du moins, est l’obtention de la journée de huit heures.
- L’Australie célèbre depuis quelques années, en avril, la fête des trois huit en vigueur dans ce pays.
- Au Familistère, la fête du travail compte un quart de siècle d’existence.
- Les Familistèriens se préparent en ce moment à célébrer le 3 mai, avec le cérémonial et surtout avec l’entrain habituel, la fête du travail, instituée en 1867, par le fondateur du Familistère.
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- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DES MINEURS
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- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DES MINEURS
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- Cest en mai 1890, au Congrès international des mineurs de Jolimont (Belgique), que fut décidée l’organisation du Congrès qui vient de se tenir à la Bourse du travail de Paris dans les premiers jours d’avril.
- 11 y avait deux questions importantes à l’ordre du jour du Congrès de Jolimont comme de celui de Paris. La première était l’organisation d’une fédération internationale des mineurs, et la seconde la journée de huit heures et les moyens de l’établir comme une loi générale de l’industrie houillère.
- Au Congrès de Jolimont avait été adoptée, par acclamation, une résolution fixant la journée de travail du mineur à huit heures, y compris le temps de descente dans la mine et la montée; et, à une très grande majorité, une résolution établissant le principe de l’intervention de l’Etat pour fixer la journée à huit heures.
- En 1890, Belges et Français, s’étaient déclarés prêts à traiter la question de la grève générale comme moyen d’obtenir la journée de huit heures. Mais les Anglais refusèrent de l’étudier, en objectant que cette proposition ne faisait pas partie de leur programme.
- Au Congrès de Paris, la grève générale était à l’ordre du jour. Fallait-il déclarer la grève à jour fixe avant le 1er mai? Organiser et faire éclater la grève à une date prochaine, mais indéterminée? Ou, enfin, écarter toute idée de grève et mettre en mouvement les moyens parlementaires dont on pourra disposer dans les divers pays?
- C’est à ce dernier parti que l’on s’est arrêté. La grève générale n’interviendra que comme ultima ratio.
- Le projet d’une fédération internationale ne sera discuté que dans une conférence prochaine, ù laquelle chaque nation va fournir deux délégués.
- En fait, la Fédération internationale des mineurs européens existe dès maintenant.
- Au congrès de Jolimont avaient pris part 40 délégués;
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- indépendamment des mineurs beiges largement représentés, les mineurs anglais étaient représentés par 5 délégués, les mineurs français par 3 délégués, les mineurs allemands par 5 délégués. ‘
- Le Congrès de Paris comprenait 90 délégués représentant 909167 mineurs répartis de la manière suivante : Angleterre 41 délégués, 448.630 mineurs ; Allemagne, 19 délégués 141.531 mineurs; Autriche, i délégué, 100.000 mineurs ; Belgique, 15 délégués, 02.000 mineurs ; France, 23 délégués, 127.000 mineurs.
- L/union de tous les mineurs d’Europe est un fait accompli, et les travailleurs de la mine pourraient être très prochainement appelés à donner un gage éclatant de cette union, lorsque sera venu le moment de tenir rengagement solennel de solidarité en faveur de la grève partielle qui va éclater en Belgique, sPles pouvoirs publics de ce pays se refusent plus longtemps à accorder au peuple le suffrage universel.
- * *
- Au début des travaux du Congrès, les délégués mineurs avaient été reçus à 1 ’liôtel-de-ville où le président du conseil municipal, M. Levraud, leur adressa cette allocution :
- Parmi toutes les professions dévolues au prolétariat, il n’en est pas de plus dure, de plus pénible, de plus dangereuse pour la vie humaine, que la vôtre.
- Le mineur est un souffrant parmi les souffrants, et, à ce titre, nos sympathies pour lui sont d’autant plus vives.
- Vous êtes les grands pourvoyeurs de l’industrie moderne et à votre travail spécial se lie étroilement le travail de plusieurs millions de prolétaires.
- La houille est le principal facteur de la civilisation; si elle venait à disparaître subitement, la plupart des découvertes scientifiques d’un siècle deviendraient inutiles.
- De l’importance de la fonction sociale du mineur ressort, avec plus de force, son droit à la vie.
- Vous êtes sur le territoire de la République française, dans un pays de liberté; vous pouvez examiner et discuter, sans entraves, les revendications de votre grande corporation.
- Une grave responsabilité vous incombe, Messieurs, car
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- des décisions que vous prendrez dans ce congrès peut dépendre la marche plus ou moins rapide de l'amélioration du sort de vos frères.
- Ces décisions, vous les prendrez certainement, en vous inspirant de la gravité des intérêts multiples qui sont entre •.yos mains.
- Vous donnez un bel exemple de solidarité humaine !
- La discussion internationale des questions sociales sera le grand progrès de l’avenir; par-cette pratique, on tendra sans cesse davantage à atteindre le but suprême, qui est de substituer l’arbitrage au fléau de la guerre.
- Nous allons boire aux délégués mineurs étrangers, nos hôtes ! à la fraternité des peuples !
- En remerciant le conseil municipal au nom de la délégation anglaise, M. Burt, ouvrier mineur, député à la Chambre des communes, déclare que les ouvriers désirent substituer à la grève l’arbitrage et substituer aussi à la guerre le même principe d’arbitrage.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- La Mine aux Mineurs. — On se souvient qu’en 1886, à la suite de la crise qui sévissait sur l’industrie houillère, la Compagnie de Rive-de-Gier faisait abandon, à un syndicat de mineurs, de douze concessions dans lesquelles le travail était momentanément ou définitivement suspendu. Le syndicat entra en possession à charge par lui de se substituer à toutes les obligations de la compagnie et à la condition que l’Etat ratifierait l’arrangement ainsi consenti, la compagnie se réservant, de son côté, de faire approuver le traité par l’assemblée générale de ses actionnaires.
- On a dit souvent combien les débuts des mineurs syndiqués furent difficiles. Enfin, aidés par quelques personnes généreuses, grâce à leur esprit d’entente, à un labeur acharné et non sans s’ètre astreints pendant de longs mois à des privations de toute nature, car le travail était peu payé au début, les associés finirent par prospérer ; de nouveaux filons d’une certaine richesse furent mis à jour, l’extraction du charbon devint abondante et l’entreprise devint largement rémunératrice.
- C’est à ce moment que la compagnie des houillères jugea bon d’intervenir, en s'adressant à la justice, pour rentrer en possession de ce qu’elle avait librement cédé.
- Par jugement en date du 29 mars 1889, le tribunal civil de Saint-Etienne donna gain de cause aux mineurs. La compagnie houillère en appela. Voici les principaux arguments qu’elle faisait valoir devant la cour d’appel de Lyon :
- 1° La cession consentie est nulle parce qu’elle n’est au fond qu’une donation entre vifs et que, comme telle, elle aurait dû être sanctionnée par un acte notarié.
- 2° La cession est nulle parce que le syndicat ne peut pas posséder.
- 3° L’Etat n’a pas ratifié le contrat c:mme il avait été convenu.
- 4° L’assemblée des actionnaires n’a pas donné son adhésion.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Le 26 mars dernier, la P'e chambre de la cour d’appel a rendu son arrêt dans cette affaire, et a donné pleine et entière satisfaction au syndicat des mineurs.
- La cour a adopté les motifs du tribunal de Saint-Étienne sur tous les points, sauf en ce qui concerne la question d’autorisation du gouvernement. On sait que le tribunal avait déclaré cette autorisation nécessaire et accordé au syndicat un délai pour se mettre en règle. S’appuyant sur la loi du 21 avril 1810 qui, en donnant aux concessionnaires de mines la propriété pleine et entière des gisements, ne les oblige à recourir à l’autorisation du gouvernement que dans le cas où il s’agit de réunir ou de morceler des concessions, et considérant qu’en l’espèce il n’y a pas eu fusion ou morcellement des concessions, puisque chacune de ces concessions a gardé son périmètre et sa dénomination spéciale, la Cour a estimé que l’autorisation gouvernementale n’était nullement nécessaire.
- La victoire des mineurs est donc plus complète encore qu’en première instance, et cette fois elle est définitive.
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- Les Conférences populaires. — Il vient de se. fonder à Paris, sous le haut patronage du Ministre de l’Instruction publique, une Association qui semble appelée à rendre à l’instruction populaire les plus sérieux services.
- Le fondateur, M. Guérin-Catelain, s’inspirant de deux projets votés en 1792 et 1793 par la Convention, veut organiser à Paris et dans la banlieue des conférences gratuites qui, recueillies par la sténographie, seraient ensuite reproduites sous forme de lectures dans toutes'les cômmunes de France.
- Le programme de ces conférences constitue un cycle d’enseignement complet ramené à la portée de toutes les intelligences : hygiène, médecine pratique, science agricole, comptabilité, météorologie élémentaire, histoire de France, droit usuel, tout ce qui présente pour des auditeurs populaires un intérêt immédiat sera successivement passé en revue.
- L’empressement dès agriculteurs à assister aux tentatives du même genre déjà faites sur divers points de la France par les professeurs d’agriculture, prouve que les habitants de nos campagnes accueilleraient avec la plus grande faveur cette instruction qui leur seràit donnée sans efforts ni fatigue de leur part.
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- L’idée de ces conférences est incontestablement féconde et a été immédiatement comprise par un grand nombre d’hommes politiques, amis sincères de l’instruction populaire, qui se sont empressés de donner leur adhésion.
- ALLEMAGNE
- Statistique des Grèves. — Le rapport de la commission du Reichstag relatif à la protection des ouvriers contient des informations intéressantes, notamment sur les grèves. Du Ie1' janvier 1889 au 30 avril 1890, il y a eu en Allemagne 1,131 grèves industrielles auxquelles ont pris part 394,440 ouvriers, dont289,283 pour la Prusse; 32,390 pour l’Alsace-Lorraine; 26,002 pour Hambourg; 22,819 pour la Saxe. Sur ces 391,440 ouvriers, 264,407, c’est-à-dire 67 0/0 ont cessé leur travail en violation de leur contrat; la proportion la plus forte, sous ce rapport, se trouve en Prusse. Dans 420 grèves, les ouvriers n’ont abouti à rien; dans 468, ils ont obtenu des résultats partiels; dans 187, ils ont complètement réussi.
- ANGLETERRE
- La Commission du Travail. — Une Labour commission vient d’être instituée par le gouvernement anglais en vue de procéder a une enquête sur les conditions du travail en Angleterre et sur les rapports établis d’ouvriers à patrons.
- La commission comprend un pair, onze députés aux communes et quatorze particuliers, sous la présidence de lord Hartington, soit 27 membres dont une douzaine appartient au parti libéral et les 15 autres sont conservateurs.
- Citons parmi les personnes connues pour s’occuper des questions ouvrières : MM. Mundella Fowler, Léonard Court-ney, lord Hartington et sir John Gorst, sous-secrétaire d’Etat pour les Indes, qui avait représenté l’Angleterre à la conférence internationale de Berlin.
- Sir John Gorst avait rapporté du congrès de Berlin tout un projet de réforme sociale qu’il ne craignait pas de développer devant ses électeurs de Chatham, malgré sa situation officielle; d’un autre côté, M. John Morley un des membres les plus considérables de l’opposition, se déclarait prêt à prendre à son compte le projet de sir John Gorst et à demander la nomination d’une commission d’enquête sur les questions ouvrières, proposition qui eût obtenu l’assentiment de tout
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- le parti libéral et sans doute d’un bon nombre de néo-tories . Le cabinet résolut de prendre les devants, et ce fut un étonnement général quand on apprit qu’il proposait de lui-même ce que l’on n’était sûr d’obtenir qu’en lui forçant la main. On est moins étonné maintenant, car la Labour commission est composée de telle sorte qu’il serait vain d’en attendre autre chose qu’un intéressant échange d’idées.
- Quelques membres de l’opposition libérale, notamment M. John Morley, ont refusé de faire partie de la commission, le gouvernement de son côté, n’a pas voulu accepter le choix fait par le parti irlandais de M. Michel Davitt, le directeur du Labour World, dont les adversaires politiques eux-mêmes proclament l’incontestable compétence en matière de questions ouvrières.
- Telle qu’elle est constituée, la commission d’enquête sur les conditions du travail ne représente que quelques classes de travailleurs ; les femmes en sont exclues ; les colonies n’y ont aucun délégué, non plus que les sociétés coopératives ; enfin, de toutes les branches de l’industrie écossaise, deux compagnies de chemins de fer y figurent seules. Malgré ces défauts, la Labour commission aura au moins pour effet de montrer que la préoccupation des questions sociales s’est emparée d’un grand nombre d’intelligences et que l’État lui-même, bon gré malgré, est entraîné par le courant.
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- Loi sur les coalitions d’ouvriers.— A la Chambre des communes, M. Edward Robertson, ému par une récente décision du recorder ou juge municipal de Plymouth, en vertu de laquelle le simple fait par des ouvriers en grève d’inviter leurs compagnons à quitter l’emploi de tel ou tel patron tomberait sous la définition légale de l’intimidation et serait réprimé comme tel, a présenté une proposition de loi tendant à amender la loi sur les coalitions (conspiracy law) de façon à remédier à cet état de choses.
- L’article essentiel du projet définit l’intimidation punissable comme tout acte qui, dans l’état présent de la loi, autoriserait un juge à faire prêter caution pour assurer le maintien de la paix publique.
- La Chambre, par 179 voix contre 143, a rejeté la seconde lecture. La faiblesse de la majorité (36 voix) est considérée
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- comme un nouveau gage de la transformation étonnamment rapide qui est en train de s'opérer dans les vues des classes gouvernantes anglaises au sujet des questions ouvrières.
- ESPAGNE
- La réglementation du travail.— Une commission spéciale instituée par le gouvernement et composée d’hommes politiques de différentes nuances a rédigé divers projets de réformes sociales, pour être présentés aux Cortès.
- D’après le projet de loi relatif au repos du dimanche qui vient d’être soumis au Sénat, le travail du dimanche est interdit pour les mineurs de dix-huit ans dans les établissements industriels et commerçants. Le repos est obligatoire dans les établissements dépendants de l’Etat, des provinces et des municipalités.
- Les entrepreneurs de travaux pour l’État seront soumis à la même obligation. Le travail du dimanche sera seulement toléré dans les industries nécessitant une continuité de production ou qui fournissent certains produits ; mais ces autorisations ne seront accordées que lorsqu’une enquête préalable les aura reconnues nécessaires. Dans tous les cas, les patrons seront obligés d’accorder aux ouvriers le temps nécessaire pour leurs pratiques religieuses.
- La commission des réformes sociales a adopté un projet de loi réglementant le travail des femmes Jusqu'à dix huit ans, prohibition absolue de tout travail de nuit ; de dix-huit à vingt-trois ans un maximum de dix heures de travail. Le travail des femmes de tout âge est prohibé dans toutes les professions nuisibles à la santé et contraires à la décence. Le gouvernement déterminera les travaux tombant sous le cuup de cette prohibition, après avoir consulté les chambres syndicales et le conseil supérieur de la santé. Enfin, les femmes ne pourront travailler dans les ateliers que quatre semaines après leurs couches.
- La commission préparé encore, pour les présenter avant les vacances du Parlement, en juillet, les projets sur les industries insalubres et la responsabilité des patrons en cas d’accidents.
- Appelé à donner son avis sur la question des heures de travail, le président du conseil, M. Canovas, a déclaré au Sénat que le maximum des heures de travail ne peut être fixé que par un accord international, et que l’initiative d’un
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- Faits politiques ET sociaux
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- congrès pour discuter cette question ne peut être prise que par une grande puissance industrielle. En attendant, le gouvernement présentera une série de projets de loi pour améliorer le sort des ouvriers.
- RUSSIE
- Les Assurances ouvrières. — On vient de mettre en vigueur un règlement nouveau relatif à la constitution et à l’emploi du capital formé par les retenues opérées désormais sur les salaires des ouvriers qui sont employés dans les fabriques de l’empire.
- Le capital spécial formé dans chaque fabrique avec les retenues opérées sur le salaire des ouvriers sera administré par le directeur de la fabrique, et les revenus seront employés seulement pour les besoins des ouvriers.
- Le règlement impérial prévoit trois sortes de besoins :
- 1° Besoins résultant d’une incapacité de travail perpétuelle ou temporaire ;
- 2° Besoins résultant pour les ouvrières d’une grossesse de huit mois et demi ;
- 3° Besoins résultant d’une perte de temps ou d’argent occasionnée par un incendie, une épidémie, etc.
- La répartition des secours entre les ouvriers de la fabrique sera faite par les soins du directeur ou du gérant, sous le contrôle du personnel de l’inspection des usines.
- Jusqu’à concurrence de 100 roubles (environ 300 francs), le capital constituant le fonds de secours demeurera entre les mains du propriétaire de la fabrique. Mais au delà de 100 roubles il devra être versé dans la caisse d’épargne la plus voisine de la fabrique, où il s’augmentera desintérêts.
- Le personnel de l’inspection des usines est préposé à la surveillance des directeurs et gérants des fabriques pour ce qui regarde la conservation du capital spécial et la répartition des secours.
- Au cas de fermeture d’un établissement industriel, le capital spécial qui se trouverait disponible devrait être déposé dans la caisse de l’inspection des usines, où il formerait le noyau d’un capital général de secours pour toutes les fabriques de la même province.
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- LE DEVOIR
- ETATS-UNIS
- La grève des mineurs. — Les pourparlers du comité des mineurs des Etats-Unis avec les compagnies n’ayant pas abouti, il est probable que la grève sera déclarée le 1er mai; le nombre des grévistes s’élèverait à 75,000.
- Ce qu’il y a de particulièrement intéressant dans cette future grève, ce sont les préparatifs qui ont été faits, c’est la tactique employée par les Américains pour essayer de faire triompher leurs revendications.
- Il y a déjà deux ou trois semaines, M. Dillon, l’organisateur de VAmerican fédération of labour (la Fédération américaine du travail), avait annoncé aux socialistes anglais, allemands et français que les « Américains avaient complété leurs plans avant de s’engager dans le plus grand combat industriel qu’on eût encore vu ».
- Et il ajoutait les détails suivants : « Nous avons calculé qu’un million de dollars nous serait nécessaire pour commencer la grève. Aussi avons-nous établi, six semaines avant le 1er mai, parmi les membres de la Fédération, une cotisation extraordinaire qui nous fera récolter très rapidement notre million de dollars (soit cinq millions de francs). Nous sommes résolus à ne déclarer la grève que lorsque nous aurons notre million de dollars, mais nous sommes sûrs de l’avoir recueilli le 1er mai. »
- M. Dillon affirme que, sur les 690 000 membres environ que compte la Fédération américaine du travail, 500.000 se mettront en grève, mais peu à peu, et progressivement ment, pour ainsi dire. Ce sont les mineurs qui commenceront. M. Dillon dénombre ainsi ceux qui cesseront de travailler : 75.000 en Illinois, Alabama, Tennessee, Kentucky, Indiana et Ohio ; 25.000 en Pensylvanie ; 14.000 à Pittsbourg; 10,000 à Clerfield et dans la région voisine. A ces 124.000 mineurs se joindront peut-être 75.000 mineurs adhérant à l’Union des travailleurs des mines, ce qui ferait alors un total de 199.000 grévistes. D’après les statisques officielles, le nombre des mineurs aux États-Unis serait de 300.000. Ce serait donc, d’après M. Dillon, les deux tiers des mineurs américains qui cesseraient de travailler. La grève n’aura d’aütre but que de réclamer la journée de travail de huit heures.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- AUSTRALIE
- La fédération australienne. — La fédératien australienne sera probablement bientôt un fait accompli.
- Le Congrès australien de Sydney vient de terminer ses travaux, après avoir adopté à l’unanimité le projet de constitution fédérale s’appliquant à toutes les colonies australiennes. Ce projet doit être ratifié et approuvé par tous les Parlements coloniaux et ensuite par le Parlement britannique.
- Voici quelles seraient les grandes lignes du projet de constitution australienne :
- Les colonies seront réunies sous le nom de Commonwealth d’Australie; elles porteront séparément celui d’Etats. L’acte du Conseil fédéral sera rapporté. Les éléments constitutifs seront : la Reine, un Sénat, une Chambre des représentants.
- Le gouvernement général, nommé par la reine, recevra un traitement qui ne sera pas inférieur à 10.000 livres.
- Le Sénat sera composé de huit membres par Etat, désignés par les Parlements de chacun desdits Etats. La durée de leur mandat sera de six ans. Us seront renouvelés par moitié tous les trois ans. Le président du Sénat sera nommé par le Sénat lui-même.
- La Chambre des représentants sera élue pour une période de trois ans par le peuple des différents Etats, à raison d’un représentant par 30.000 habitants, le nombre minimum des représentants pour chaque Etat sera de quatre.
- L’indemnité parlementaire pour les membres des deux Chambres sera de 5U0 livres.
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- LE DEVOIR
- LA PARTICIPATION
- Un industriel américain, M. O. Nelson, qui pratique le système de la participation aux bénéfices, fit construire, il y a quelque temps, â Saint-Louis (Missouri), pour y loger ses ouvriers, un groupe de maisons auquel il donna le nom de Leclaire
- Les administrateurs-gérants, les employés et les ouvriers de la maison Leclaire, de Paris, envoyèrent à M. O. Nelson une adresse de remerciements. A leur tour, ils viennent de recevoir une lettre dans laquelle M. O. Nelson dit notamment :
- « Ce sera toujours notre but de nous conformer à la sage et juste manière d’agir de votre éminent fondateur et, si loyalement continuée par ses successeurs. Les noms de Leclaire et de Godin sont ceux de deux hommes qui ont rendu un incalculable service à l’humanité et leur influence ne sera jamais stérile.»
- Voici, en quelques mots, comment fonctionne, à Saint Louis, le système de participation établi par M. O. Nelson :
- Après prélèvement de l’intérêt attribué au capital, le surplus des bénéfices, sauf 1/10 pour une réserve, 1/10 pour la prévoyance, et 1/50 pour l’instruction et l’éducation, est divisé également entre le total des salaires payés et le montant du capital employé. La part de chacun est proportionnelle à son salaire, Elle est convertie obligatoirement désormais, comme à Guise, en actions de l’entreprise.
- La caisse de prévoyance et celle de la bibliothèque sont gérées par un comité élu par les ouvriers.
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- La participation aux bénéfices vient d’être établie dans les ateliers de M. Broquart, fabriquant de glaces à Paris. Le contrat qu’il a signé avec ses employés et ouvriers, comporte le droit, pour le personnel, de vérifier l’exactitude de la déclaration par laquelle le produit de la part de bénéfices à attribuer est annoncée par le chef de maison ; c’est un délégué nommé par ses camarades qui accomplit ce mandat.
- M. Broquart touche des appointements fixes et 5 0/0 d’intérêts pour le capital engagé.
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- LA PARTICIPATION
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- Le noyau du personnel est composé des six principaux ouvriers, qui sont placés à la tête des'diverses branches de l’industrie de la maison : ornementation des glaces, biseautage, expéditions, argenture, travaux divers et voyageur.
- Les membres du noyau prélèvent, avant tout partage, 25 0/0 du produit de la participation, qui sont répartis en proportion des sommes touchées par chacun d’eux. Les 75 0/0 restant sont attribués h tout le personnel, y compris le noyau, et se répartissent de même en proportion du montant des salaires touchés pendant l’année.
- Le nombre des ouvriers et employés s’élève à 23.
- En 1890, les salaires se sont élevés à 35,000 fr. et la part de bénéfices attribuée au personnel a été de 9,500 francs.
- Le bénéfice revenant à chaque ouvrier a varié entre l,010f. et 180 fr. (un apprenti).
- La moitié de chaque part est retenue par M. Broquart et versée à la caisse des retraites de l’Etat, au nom de l’ouvrier bénéficiaire.
- Il assure 5 0/0 d’intérêt à tous les versements faits par les participants entre ses mains, en attendant le moment où il leur permettra d’effectuer ces versements à titre de commanditaires et les rapprochera ainsi du jour où ils seront les dirigeants de la maison.
- Le personnel a droit à la retraite à cinquante-cinq ans ou après vingt-cinq ans de présence.
- Un comité, nommé par le personnel, est saisi de tout ce qui se rapporte à l’application du régime.
- Le noyau a touché 30 0/0 en plus du salaire et le surplus du personuel 24 0/0.
- Au début, et même dans le noyau; M. Broquart a trouvé peu de convaincus, et ses intentions étaient peu avantageusement interprétées, aussi l’émulation ne s’affirmait-elle pas nettement. Cependant, à mesure que l’œuvre nouvelle progressait, des dispositions meilleures se firent jour, sans pour cela, toutefois, qu’elles prissent le caractère d’un réel dévoû-ment.
- Après expérience faite, et depuis le 1er janvier de cette année, c’est à qui fera acte d’activité, de dévouement et d’affectueuse sympathie. M. Broquart, fort mal vu autrefois, est considéré aujourd’hui comme le meilleur des hommes, et au banquet qui a suivi la répartition, il a pu voir combien grande était la place qu’il occupe dans l’affection de ses ouvriers.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
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- SOCIÉTÉ
- I)E PAIX ET D’ARBITRARE INTERNATIONAL DU FAMILISTÈRE DE OUISE
- CONFÉRENCE DE M. FRÉDÉRIC PASSY
- Le 8 avril, à 8 heures* du soir, M. Frédéric Passy, membre de Tlnstitut, a fait au théâtre du Familistère une conférence sur la paix et l’arbitrage. Cette conférence eut un grand succès. La salle était pleine de monde. De chaleureux applaudissements ont à plusieurs reprises montré à l’orateur que ses arguments, présentés d’une parole chaude et vibrante, avaient su conquérir tous les auditeurs.
- 11 n’a manqué qu’une chose à la satisfaction générale : Une parole de souvenir, un hommage à Jean-Baptiste-André Godin, ce fervent apôtre de la paix et de l’arbitrage, le fondateur de l’institution qui avait motivé la présence même de M. Frédéric Passy.
- Mais passons au compte rendu de la réunion.
- M. Bernardot, président de la société de paix, ouvre la séance et lit une lettre de M. Dequenne Administrateur-Gérant de la société du Familistère, lequel s’excuse de ne pouvoir présider la réunion, ainsi qu’il se l’était proposé, une affaire importante concernant les intérêts de l’association l’ayant forcé de s’absenter.
- M. Bernardot présentant le conférencier à l’assemblée, ajoute :
- C’est une bonne fortune pour le Familistère de posséder aujourd’hui à sa tribune un homme aussi vénérable que M. Frédéric Passy dont la vie peut se résumer en deux mots : amour ardent de la liberté.
- Avant de lui donner la parole, permettez-moi de vous faire la lecture d’une page de l’un de ses livres
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- LA QUESTION DE LA PAIX 23Ô
- “ L’Histoire du Travail. ’’ M. Frédéric Passy dit en conclusion dans cet ouvrage :
- « Il y a, et c’est mon dernier mot, il y a deux paroles qui me frappent dans l’histoire : L’une, qui retentit tristement dans l’antiquité, c’est ce mot sinistre et si longtemps vrai (( Homo Homini lupus, l’homme à l’homme est un loup ; » l’autre, c’est cette parole que j’ai déjà citée et qui la remplace : « Quant à vous, vous êtes tous frères. » « Eh ! bien à ces deux paroles correspondent deux théories économiques, ou plutôt une théorie économique et une théorie antiéconomique.
- « La théorie antiéconomique c’est celle de l’antagonisme naturel des intérêts. Si les intérêts sont contraires, il est clair qu’on ne peut satisfaire les siens qu’aux dépens de ceux des autres; qu’il faut prendre à son voisin pour avoir et que, comme le disent Montaigne et Bacon, le profit de l’un est le dommage de l’autre.
- « L’autre théorie, c’est la théorie de l’accord naturel des intérêts légitimes et de l’identité de la justice et de la prospérité, du progrès matériel et du progrès moral. C’est la théorie qui apprend aux hommes, et non-seulemement aux hommes, mais aux sociétés et aux nations, qu’il y a plus de profit à s’aider qu’à se nuire et à s’aimer qu’à se haïr.
- « C’est la théorie qui dit que les prospérités rayonnent et que les adversités se partagent.
- « C’est la théorie de l’harmonie, pour l’appeler par son nom. Dieu merci, c’est à cette théorie-là que l’histoire et l’expérience nous convient.
- « C’est celle à laquelle l’avenir, plus heureux que le passé, appartiendra si nous savons la comprendre et la servir ; et c’est celle que je voudrais, en achevant ce trop rapide et trop incomplet exposé, être pleinement assuré d’avoir mis à l’abri de tout doute pour tous les esprits aussi bien que pour tous les cœurs. »
- Je vous ai donné lecture de cette page afin que vous puissiez apprécier les sentiments qui animent l’homme qui nous a fait l’honneur de venir au milieu de nous.
- Vous l’apprécierez encore mieux lorsque vous l’aurez entendu et je fais cesser votre impatience en lui donnant immédiatement la parole.
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- DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC PASSY (Résumé)
- Mesdames, Messieurs,
- Je dois vous dire .que j’ai une mauvaise habitude que je garde néanmoins parce qu’elle me réussit toujours : je ne prépare ni exorde ni entrée en matière, certain que les circonstances me les fourniront.
- Et, en effet, ce que vient de dire M. Bernardot et dont il ne m’avait pas prévenu à l’avance me donne raison une fois de plus.
- Il y a vingt-cinq ans que j’ai écrit les pages qu’il vient de vous lire. Je les avais presque oubliées, mais je n’ai pas oublié le sentiment qui me les avait dictées, sentiment de l’harmonie des intérêts et de la supériorité des solutions amiables sur les procédés de l’égoïsme et de la force, qu’il s’agisse de rapports entre individus, ou de rapports entre peuples.
- Oui, Messieurs, la force et la violence sont contraires à nos intérêts. Ainsi que le disait un éminent jurisconsulte suisse, au sujet de l’affaire de l’Alabama, il est temps que le bien succède au mal. A l’odieuse maxime : La force prime le droit,, il est temps d’opposer le cri de revanche éclatante du droit contre la force. (Applaudissements)
- C’est de cela que s’occupent les sociétés de paix. Elles se donnent pour mission de combatre les animosités entre les peuples, de répandre et de faire prévaloir cette idée que le mal terrible de la guerre appelle des remèdes, et qu’il peut être sinon supprimé du jour au lendemain, au moins combattu, diminué et peut-être à la fin supprimé comme l’ont été l’esclavage et l’intolérance.
- Messieurs, on vous a montré plusieurs fois déjà que celte politique meilleure que nous préconisons n’est-pas, quoi qu’on en dise, une utopie et une chimère.
- Les objections qu’on fait aujourd’hui à l’organisation de la paix internationale, on les eut faites autrefois à ceux qui auraient prévu qu’un jour où l’esclavage cesserait d’être.
- Si, il y a 300 ans, par exemple, dans les sociétés du moyen âge, ou dans ces sociétés où certains hommes étaient considérés comme un bétail, une marchandise, quelqu’un s’était levé
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- disant : Un jour viendra où il n’y aura plus d’esclaves, plus de serfs, où, — bien que des différences morales, intellectuelles et physiques subsisteront toujours entre individus» parce qu’elles tiennent à la nature même, — les hommes néanmoins seront égaux en droit, pourront, à mérite égal, aspirer à la même situation, où aucun n’aura le droit de dire aux autres : je suis d’une espèce supérieure, et de poser sur eux la main du despote ? Qu’aurait-on répondu à celui qui se fût exprimé ainsi ? On lui eût dit avec le plus grand génie de l’antiquité, avec Aristote : « La nature a fait deux espèces d’hommes ; l’une pour commander, l’autre pour obéir. »
- Le temps est venu cependant, où la prédiction s’est réalisée. Aristote avait méconnu cela et pourtant il avait entrevu l’évolution industrielle et scientifique d’où devait surgir l’émancipation de l’esclave. Il avait dit qu’un jour viendrait où l’homme assujettissant les forces naturelles leur ferait accomplir la plus rude part de ses travaux. Ce progrès en entraînait un autre : celui de donner à l’esclave les connaissances, l’instruction voulue pour qu’il pût commander à la machine, faire passer pour, ainsi dire, en elle, son intelligence et sa volonté.
- L’esclave de jadis est devenu serf, puis homme libre et citoyen. Nul ne peut dire aujourd’hui qu’il est, devant la loi, supérieur à un autre. Tous nous sommes des égaux, des citoyens, des frères. (Applaudissements).
- Eh ! bien, ce qui s’est passé d’homme à homme, doit se passer dans les rapports entre ces personnalités collectives qui sont les peuples et les nations.
- Longtemps aussi on a cru que l’avantage de l’une ne pouvait être obtenu que par la spoliation des autres; que l’état d’une nation prospère était celui d’une bande de brigands heureux.
- Nous n’en sommes plus là, ou du moins nous commençons à n’en être plus là. Ces moeurs barbares tendent à s’effacer sous les lumières du progrès. S’il y a encore quelques hommes arriérés dont l’idéal est la force ; s’il y a encore de ces politiques comme un feld-maréchal célèbre qui croient que la guerre est bonne en soi, qu’elle est un stimulant utile; que, sans elle, le monde s’étiolerait, ces hommes voient leur nombre diminuer chaque jour et, déjà aujourd’hui, ne constituent plus la majorité.
- Vous qui connaissez le prix de la paix, vous qui vivez
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- LE DEVOIR
- du travail et savez voir en lui la source de tout progrès, de tout bien, de toute richesse, vous savez combien il exerce en même temps les puissances morales.
- Vous savez ce qu’il exige de persévérance, de courage, quelque fois même d’héroïsme. Le chauffeur qui expose sa vie pour sauver des centaines de voyageurs, le médecin qui affronte les épidémies pour porter des soulagements à des frères souffrants, l’ingénieur qui transforme un pays marécageux où règne la fièvre en un terrain utile à la civilisation, tous ces hommes, vous le savez, sont aussi méritants, aussi héroïques que ceux qui sacrifient leur existence pour la défense de leur patrie. Ils le sont plus même, car le sacrifice de tous les instants est plus difficile et plus méritoire qu’un élan d’héroïsme amené par l’entraînement.
- Ces vérités sont connues depuis longtemps, mais il est nécessaire de les répéter souvent; il faut répandre autour de nous ce que j’appellerai la contagion de la justice et de la vérité. (Applaudissements).
- Il nous faut montrer l’énormité de la guerre, et indiquer le remède qui doit atténuer d’abord, puis guérir le mal épouvantable qui menace de détruire l’humanité.
- Permettez-moi de vous faire entrevoir ce que serait la guerre, si elle se faisait, et ce que nous coûte cette demi-guerre que l’on appelle la paix armée.
- Mon excellent ami, M. Leroy-Baulieu, a calculé que, de 1854 à 1866, dans le monde civilisé seulement, il a été sacrifié près de deux millions de vies humaines, sans compter les hommes qui meurent après coup des suites de la guerre. Il a compté, que le prix de ces morts, en chiffres ronds, peut être évalué à 50 milliards.
- Ce n’est pas tout. Les guerres de la Révolution ont coûté 1.500 mille hommes. Napoléon Ier en a fait détruite 6 millions, c’est-à-dire de quoi peupler un pays comme la Belgique, où j’étais ce matin encore.
- Pour expliquer ce chiffre disons que, de 1804 à la fin de son règne, Napoléon a fait tuer 1.750 mille conscrits français ; ajoutez le nombre des tués chez les alliés et les adversaires et vous arriverez aisément au chiffre cité plus haut. Pour avoir une idée du coût de ces massacres, rappelons-nous que la guerre de 1870 ne nous a pas coûté seulement les cinq milliards de rançon que vous avez tous présents à la mémoire, mais en outre quatorze autres milliards ! Ajoutez
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- ce qu’ont coûté les autres guerres depuis le commencement du siècle et vous arriverez à cette conclusion : le massacre de vingt millions d’hommes au prix de la dépense de 250 à 3U0 milliards, c’est-à-dire la fortune de la France !
- Messieurs, il y a des gens, et des français sont du nombre, qui trouvent les habitants du Dahomey très barbares, parce qu’à l’avènement de leur roi ceux-ci croient utile de faire voguer une petite barque dans le sang humain, afin de savoir si le règne du nouveau monarque sera heureux. Or, le sang d’un millier d’esclaves suffît pour remplir le petit lac en question, tandis que dans nos pays dits civilisés, les Puissances pour assurer leur prestige, affermir leur pouvoir, ou simplement pour se venger de la lettre offensante d’une nation voisine, — lettre qu’après examen on reconnaît n’avoir jamais été écrite — ces Puissances dites civilisées peuvent tout d’un coup se ruer les unes sur les autres et verser le sang non pas de mille hommes, mais de 10.000, de 500.000, de millions d’individus, c’est-à-dire non de quoi remplir de sang humain le lac du Dahomey, mais de quoi changer en fleuve de sang le plus puissant cours d’eau de l’Europe et même de l’Amérique. Et nous osons traiter de barbares les gens du Dahomey !
- La guerre qui se ferait, si elle se faisait, ah ! cette guerre là ! demandez ce qu’ils en pensent aux médecins d’armées !
- L’année dernière, je présidais une réunion de la société des femmes de France, société de dames charitables qui se préparent à atténuer, dans la mesure du possible, les maux horribles de la guerre; je demandais, à l’un de nos médecins militaires les plus éminents, ce qu’il pensait d’une guerre future, au point de vue des secours à donner aux blessés ? Quinze jours après la déclaration de guerre, me répondait-il, nous aurions 100 mille blessés sur les bras, nous en aurions 300 mille au bout d’un mois ; or, comme un médecin ne peut soigher sérieusement que 4 ou 5 blessés, nos soldats mourraient forcément faute de soins nécessaires et immédiats, et beaucoup même auraient succombé avant qu’il soit possible de les retirer de la boue sanglante où ils seraient couchés.
- Encore ces calculs sont-ils basés sur l’ancienne manière de combattre, mais avec les engins perfectionnés qui rendront plus horribles les tueries humaines, l’esprit se perd devant les désastres entrevus.
- Des régiments entiers pourront être anéantis; des villes
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- entières disparaîtront dans des explosions. Avec les canons énormes dont chaque coup tiré coûte 10 à 12.000 francs, c’est-à-dire le budget annuel de plusieurs familles ouvrières, avec ces engins qui portent la mort et la destruction à plusieurs kilomètres, on fauchera les hommes comme le moissonneur dans les champs fauche, au mois d’août, les épis dorés... et peut-être laissera-t-on à la place de l’Europe civilisée des déserts analogues à ceux d’Orient oû furent autrefois Ninive et Babylone !
- Voilà de quoi nous sommes menacés; que deux puissants empires soient lancés l’un contre l’autre ainsi que deux locomotives qui se rencontrent, se heurtent, s’enfoncent, se déchirent, et il n’en restera bientôt plus que des débris informes !
- Et la guerre qui ne se fait pas ! Mon ami Bastiat disait, en 1850 : « L’ogre de la guerre dévore autant pour ses digestions que pour ses repas. »
- Nos voisins d’Angleterre nous en fournissent la preuve palpable dans le tableau graphique que voici. Au bas vous voyez une petite bande bleue : elle représente la totalité de ce qui est dépensé par an pour les services publics et productifs; — au-dessus une énorme bande rouge divisée en deux parties; l’une, celle du bas, représente les frais de l’armée et de la marine; l’autre, au-dessus, montre la partie du budget affectée au paiement des intérêts des dettes contractées par suite de guerres antérieures.
- Par ce tableau, vous avez la représentation de ce qui se fait dans la majeure partie des nations civilisées. Ainsi, chacune d’elles consacre à des œuvres de mort ou à des œuvres mortes les 2/3 ou les 3/4 de son budget Et nous-mêmes, en France, qui consacrons 1 milliard à l’armée et à la marine, 1.350 millions pour la dette, ne gardons qu’un milliard pour les services nationaux : instruction, magistrature, travaux publics, etc., c’est-à-dire pour les services seuls indispensables à l’entretien de l’activité féconde et au progrès humain.
- . Cependant, telle est la vitalité de notre nation, que, malgré tout cela, nous continuons à tenir un certain rang dans le monde. Que serait-ce donc, si nous pouvions- ramener la majeure partie de nos ressources à un emploi utile, ou si on la laissait dans la bourse du contribüable au lieu de lui enlever.le produit de sa sueur et de son activité !
- N’y' aurait-il donc pas d’autres moyens d’arranger les différends entre nations que ce procédé que l’on appelait,
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- lorsqu’il s’exerçait d’homme à homme, jugement de Dieu, et qui serait mieux nommé jugement du diable ? Si, certainement ; il n’est pas plus impossible aux nations de faire régler leurs différends par des arbitres, qu’aux citoyens en particulier de faire régler les leurs devant les magistrats.
- On disait autrefois, à propos de certaines injures : ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage. Le sang ne lave rien, et qui plus est il ajoute quelquefois de nouvelles taches. J’ai lu au sujet du duel cette petite anecdote : un monsieur était assis près d’un voisin qui sentait mauvais, il le lui fit entendre. Offensé, le voisin demanda réparation par les armes. Mais, lui répondit son adversaire, si nous nous battons cela arrangera-t-il les choses? Si je vous tue, vous sentirez encore plus mauvais, et si vous me tuez, nous sentirons mauvais tous les deux. (Rires et applaudissements).
- Des batailles pour des motifs aussi futiles se passent entre nations. Nous l’avons vu, hélas ! en 1870. A propos d’une dépêche prétendue insultante, dépêche qu’on a reconnu plus tard n’avoir jamais été écrite, la guerre a été déclarée, des milliers d’hommes ont été voués à la mort, le malheur a été dans toutes les familles et deux belles provinces, enfin, sont passées aux mains des vainqueurs ! Tout cela c’est le triomphe de la force sur le droit, tandis que ce qu’il faut organiser maintenant, c’est la suprématie du droit sur la force. Il faut qu’en tout, partout, la force soit au service du droit, et la première des choses pour atteindre à ce but, c’est de mettre du côté du droit cette puisssance morale qui s’impose à tous aujourd’hui : l’opinion publique, la conscience du genre humain.
- C’est à cette œuvre que vous convient les sociétés de paix et d’arbitrage. Or, leurs efforts sont assez féconds pour prouver le mérite et la praticabilité de l’idée qui les anime.
- Jetons les yeux sur les progrès réalisés depuis quelques années par l’idée de l’arbitrage international.
- Mais, d’abord, montrons que cette idée n’est pas sans précédents dans l’histoire. Notre roi Saint Louis, au moyen âge, était si connu pour sa justice et son esprit d’équité, que, plus d’une fois, des Princes en désaccord s’en rapportèrent à lui pour juger de leurs querelles.
- Ce que demandent les sociétés de paix, ce que nous demandons, comme le disait mon illustre ami Henry Richard, e’est tout simplement un tribunal qui soit pour les nations
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- ce que sont les justices de paix pour les particuliers. Il n’est plus aujourd’hui permis de se faire justice soi-même Les gouvernements imposent aux citoyens de recourir aux tribunaux pour régler les différends, pourquoi les nations n’agiraient-elles pas ainsi ?
- Elles le font du reste le plus souvent ; que de fois, un conflit imminent est conjuré sans que nous nous en soyons même doutés : il naît, entre deux gouvernements, des difficultés; aussitôt se produit un échange de notes diplomatiques, et, ordinairement, après quelques concessions de part et d’autre, on finit par s’arranger. Car, comme dit Franklin : «Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.» Ce qui n’empêche pas de rechercher les bons arrangements. Si les choses vont plus loin, un voisin s’interpose, et c’est encore généralement la solution amiable qui prévaut.
- En 1883, les dissentiments entre l’Angleterre et les États-Unis croissant de plus en plus, il arriva qu’en deux ou trois circonstances, un simple citoyen de la grande République fut chargé, par les deux parties, de se prononcer sur leurs différends, et, une fois au moins, l’arbitre donna tort à son pays, lequel s’inclina devant cette décision.
- J’ai là une liste de plus de cent cas d’arbitrage et elle n’est pas complète.
- Depuis quelques temps, les États-Unis et la Grande-Bretagne se disputent pour la pêche dans le détroit de Behring. Chacun s’appuie sur de bonnes raisons et on ne peut s’entendre. Que fait le premier ministre anglais ? Il demande à la Haute cour des Etats-Unis d’examiner l’affairé, de l’arranger amia-blement. Nous espérons qu’il sortira de là une solution avantageuse aux deux pays.
- La France et l’Angleterre se disputent depuis longtemps déjà au sujet du droit de pêche dans les eaux de Terre-neuve. Vous connaissez la question; les Français pêchaient la morue, mais cette pêche ne donnant plus de bénéfices rémunérateurs nos compatriotes ont entrepris la pêche du homard; or, les Anglais font également cette pêche; ils veulent empêcher la concurrence française. L’affaire a commencé par une patte de homard et, maintenant, le homard menace d’y passer tout entier. La Grande-Bretagne et la France se sont entendues pour nommer des arbitres afin de régler cette question qui menaçait de s’envenimer.
- Une fois cette question résolue, les arbitres seront appelés,
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- nous n’en doutons pas, à juger les autres questions pendantes entre les deux pays et, cela, au grand avantage de tous. Car lorsque des nations en sont venues à réfléchir aux avantages d’un tel système, il y a beaucoup de chances pour qu’elles résolvent ainsi, l’un après l’aube, les points qui peuvent être en litige entre elles.
- Ainsi nous voyons les cas d’arbitrage se multiplier avec rapidité; on n’attend plus 10 ans, 6 ans, 3 ans, pour voir le fait se reproduire, mais 10 mois, 6 mois, 3 mois Si bien que les journalistes qui se sont tant moqués de cette idée que nous préconisons, sont les premiers, lorsqu’il naît des difficultés qu’on ne sait comment trancher, à s’écrier : Comment, on est en désaccord et l’on n’a pas encore pensé à l’arbitrage !
- Il se produit une opinion grandissante qui met en demeure les gouvernements de recourir à l’arbitrage, et l’arbitrage, reconnu en fait, le sera bientôt en droit. Quelques journalistes ont avancé que l’arbitrage ne serait possible que pour des questions de détail, et dans des cas où l’on serait d’avance prêts à s’entendre. Les deux faits suivants démentent cette assertion.
- Ce n’était pas une petite question que celle de l’Alabama ! Pendant que les États-Unis se déchiraient, le Nord luttant contre le Sud, un navire corsaire du parti sudiste, l’Alabtma, fut ravitaillé par l’Angleterre. Quand les États du Nord furent vainqueurs, ils demandèrent à l’Angleterre raison du tort qu’elle leur avait fait, et l’on commençait de part et d’autre à armer des navires, lorsqu’on parvint a faire accepter l’arbitrage. La question jugée, l’Angleterre fut condamnée à payer aux États-Unis 15.500.000 dollars. Les Anglais trouvaient la somme énorme, les Américains, de leur côté, la trouvaient dérisoire ; mais comme après tout John Bull et frère Jonathan savaient calculer, ils se dirent qu’en réalité une guerre coûterait au vainqueur dix fois plus que l’indemnité demandée. Us se résignèrent donc et l’on raconte que, peu de temps après cette solution, l’ambassadeur de la reine Victoria, abordant le ministre des États-Unis lui dit, en souriant : M. le ministre, est-ce que mon pays n’a pas une petite dette envers le vôtre ? si vous vouliez, nous pourrions régler cela avant déjeuner. Sur quoi l’ambassadeur remit au Ministre un petit chèque de 15.5oO.UOO •dollars, et il est permis de penser que l’ambassadeur et le
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- ministre déjeunèrent ensemble de meilleur appétit, s’étant débarrassé l’esprit d’un poids assez lourd.
- Et l’affaire des Carolines ! Un navire allemand avait violé le territoire espagnol ; les espagnols irrités avaient arraché le drapeau allemand de l’ambassade, l’avaient déchiré et piétiné dans la boue. Il y a 50 ans, on n’aurait pas évité une guerre, aujourd’hui, il n’en est pas ainsi, on régla l’incident par l'arbitrage, et les deux pays s’y soumirent. Quand on voit l’orgueil castillan et l’orgueil germanique aux prises après de telles injures, et la guerre n’en pas résulter, on est bien forcé de reconnaître que l’esprit de paix a fait du chemin dans la conscience publique, et dans l’esprit des gouvernements.
- En 1856, on a pour la première fois introduit dans un traité cette clause, que les nations qui le signaient s’engageaient avant de recourir aux armes à accepter, en cas de dissentiment entre elles, l’arbitrage d’une puissance amie. Plus tard, à Berlin, on a sinon repris formellement cette clause, du moins stipulé que les dispositions antérieures restaient valables. De même les Puissances signataires du traité mettant le Congo sous la protection du roi des Belges s’engageaient, en cas de contestations, à recourir aux bons offices d’une puissance amie. Tous ces faits me sont-ils pas une répudiation solennelle du droit de la guerre ?
- Dernièrement, un incident très grave est survenu entre l’Angleterre et le Portugal. Les sociétés de paix se sont empressées d’intervenir et ont envoyé une note à toutes les nations européennes; douze gouvernements ont répondu non par la formule ordinaire entre gens bien élevés, mais en traitant longuement et à diverses reprises la question en cause. Car l’idée d’arbitrage poursuit son chemin ; elle gagne peu à peu l’opinion publique et les gouvernements sont obligés de compter avec elle.
- C’est à fortifier encore l’idée d’arbitrage que nous vous convions, Messieurs. Les gouvernements ne sont rien et ne peuvent rien sans les peuples ; c’est de vous que peut venir cette grande marée qui submergera les vieilles erreurs et les vieilles barbaries du passé.
- John Bright, le célèbre démocrate anglais, a écrit des paroles que je veux vous répéter pour terminer. Un jour, dit-il, je me promenais sur le rivage, la mer était d’une trar.nninifé extraordinaire et je regardais cet immense
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- miroir qui s’étendait à mes pieds lorsque je vis le flot monter, monter toujours, franchir les rochers, tous les obstacles qui auraie.it pu s’opposer à son passage, monter encore et bientôt couvrir toute la grève découverte un instant auparavant. D’où venait cette 'force prodigieuse ? de millions de gouttes d’eau unies et solidaires ; et je me disais qu’il en est des nations comme de la mer. Elles sont formées d’individualités qui, unies entre elles, pourraient agir avec une force immense et briser tout ce qui s’opposerait à leur passage.
- Ayons donc au cœur, Messieurs, l’amour de la justice et de la liberté, travaillons pour la paix, pour le bien, pour la vérité et, comme les ondes de la mer, la marée humaine montera plus haut, toujours plus haut, et une nouvelle ère de bonheur régnera sur notre globe d’où nous aurons banni la guerre et tous les maux effroyables qu’elle entraîne à sa suite.
- De longs applaudissements soulignent la belle péraison de l’orateur, M. Bernardot se lève et remercie M. Frédéric Passy en ces termes :
- Ce n’est pas seulement au nom de la société de paix du Familistère, ni au nom de la ville de Guise, mais encore au nom de l’humanité que je remercie M. Frédéric Passy qui depuis plus de 30 années met au service de la grande cause de la paix sa sublime éloquence. Il nous donne là un grand exemple de patriotisme car, en travaillant à la pacification des nations, il travaille au bonheur de sa propre patrie.
- (.Applaudissements.)
- La séance est levée.
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- ADHÉSIONS A LARBITRAGE
- Le Conseil Fédéral Suisse a répondu favorablement à l’invitation faite par M. Blaine à toutes les Puissances européennes, d’adhérer au traité d’arbitrage permanent, voté le 18 avril J890 par le Congrès panaméricain.
- En Danemark, une commission de onze membres, nommée sur la proposition de M. F. Bajer, député au Folketing, pour examiner la question, vient de déposer un rapport qui demande : 1° que le ministère donne son adhésion à ce traité; 2° qu’il fasse spécialement â la Suède, à la Norvège et généralement aux autres États des ouvertures pour la conclusion de Traités pareils,
- La même Commission recommande un certain nombre de pétitions qui expriment le désir de voir le Parlement danois représenté à la Conférence inter-parlementaire qui doit s’ouvrir à Rome cette année.
- LA PROPAGANDE DE LA PAIX
- Indépendamment des feuilles spéciales publiées par les Sociétés de la paix, un certain nombre de journaux, en Angleterre et en France, prennent l’habitude- de réserver dans leurs colonnes une place au mouvement pacifique. Citons, en France, le Siècle, la Paix, le Phare de la Loire, Vin dé pendant de Bergerac, le Petit Dauphinois, le Petit Clermontois ; en Angleterre, VEcho, qui, tous les huit jours, publie à Londres, d’excellents articles sous ce titre : International Unity.
- Nous ne comprenons pas, et pour cause, le journal italien le SECOLO dans la liste des journaux qui consacrent périodiquement quelques-unes de leurs colonnes à la question de la Paix.Toute la politique de ce journal, en effet, s’inspire des principes de la paix et de la liberté.
- TÉMOIGNAGE DE SYMPATHIE
- Dans une de ses dernières réunions, la Société internationale pour la paix (Union lombarde), de Milan, a voté à notre revue un ordre du jour de sympathie qui nous a été transmis par son secrétaire, le capitaine Siccardi. Nous apprécions profondément les termes chaleureux des fraternelles félicitations qui nous sont adressées, et notre directrice a prié M. le capitaine Siccardi de vouloir bien se faire l’interprète de notre gratitude auprès de ses amis de la Ligue.
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- OUVRAGES RE
- L’Abeille et la Ruche par L. L. Langstroth, ouvrage traduit revu et complété par M. Charles Dadant, célèbre apiculteur de l’Illinois (États-Unis.)
- Ouvrage très important appelé à rendre de grands services à tous ceux qui s’occupent d’apiculture , en vente à Genève, librairie R. Burkhard Molard, 2; à Paris, librairie agricole, 26 rue Jacob ; et à Bruxelles chez Lebègue et Cifc, office de publicité, Madeleine, 46. Prix, avec reliure spéciale, 7,50.
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- Trouvères et Troubadours, chants poétiques, par Victor Levère, président fondateur de l’Atliénée des Troubadours. Un volume 3,50,
- Du même auteur :
- Silhouettes, poésies. Un volume, 3,50.
- Pensées et Sentiments, avec une préface de Paul Féval. Un volume 1,50.
- Loisirs poétiques ou échos perdus d’un philosophe ami des muses. Un volume 3 fr. »
- Romans et Annecdotes, un volume 3,50.
- Tous ces ouvrages sont en vente à Toulouse, chez Marqueste, Mouran et Cie, 10, rue St-Pantaléon.
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- L’Écho des Trouvères, organe de l’Athénée des Troubadours, journal bi-mensuel publié sous la direction de Victor Levère. Abonnement, France 5 fr. par an. Bureaux, 70, rue Bayard, Toulouse, Hte-Garonne.
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- Les soirées de Saint-Pétesbourg, par le comte J. de Maistre, précédées d’une Notice par E. de Pompery.
- Volume de la Bibliothèque nationale, chez L. Berthier, éditeur, passage Montesquieu, rue Montesquieu. Prix 35 centimes rendu franco.
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- Congrès international du repos hebdomadaire, au
- point de vue hygiénique et social, tenu à Paris au cercle populaire de l’Exposition universelle internationale de 1889.
- Compte rendu in-extenso.
- Un beau volume grand in-octavo 4 francs, chez Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris — et à Genève, Suisse, à l’Agence de la Fédéiation internationale pour l’observation du dimanche.
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- La journée de huit heures, par G. de M.. Excellente petite brochure en vente à 25 centimes chez Paul Combes, éditeur, 41, rue de Seine, Paris.
- Nous recommandons cet ouvrage à l’attention de nos lecteurs, ainsi que le suivant, du même auteur :
- Lettre aux Cochers de Paris, par G. de M., membre de la société protectrice des animaux.
- Cette petite brochure, tirée déjà à plus de 21.000 exemplaires, est en vente au prix de dix centimes. Editeur : Paul Combes, 41, rue de Seine, Paris.
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- Catholicisme et spiritisme, par J. Jésupret, fils.
- Un volume 1. 50 à la Librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Religione e sacerdozio traverso la storia e davanti la scienza. — (Magnétisme et spiritisme) par Ernesto Volpi.
- Ouvrage écrit en Italien. En vente au prix de trois francs chez Natale Battezzati, 7, Via S. Giovanni alla Conca, Milano, Italie.
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- Essai sur le socialisme scientifique, critique économique de la production capitaliste, par P. Argvriadès.
- Brochure en vente à 50 centimes ; publiée par l’administration de La Question sociale, 15, boulevard St-Michel, Paris.
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- (suite)
- Tout en courant et en manœuvrant, je faisais des calculs. Mettons, me disais-je, qu’ils ne l’aient pas vu du premier coup, parce que, quand on pêche, on reste quelquefois très longtemps les yeux rivés sur le bouchon. Comme les goujons et les ablettes abondent là-bas, les pêcheurs ne peuvent pas manquer de prendre quelque chose. Quand on décroche le poisson, on le montre aux camarades, on lève les yeux, on regarde à droite, à,gauche, et l’on s’écrie tout à coup : « Voilà le cerf-volant qui plane. » Les autres regardent, et ensuite échangent des remarques entre eux. Ce sont ces remarques-là que j’aurais bien voulu entendre.
- A la première envolée, je ne regardai même pas du côté du petit chemin qui mène au gué ; il faut laisser aux gens le temps de voir et de se décider.
- A la seconde envolée, je résistai encore à la tentation, bien persuadé qu’au bout de ma course je serais récompensé de ma discrétion. Je me retournais brusquement. Ni Camus, ni aucun émissaire de Camus, ne se montrait au débouché du chemin.
- Je me dis alors : « Ce sera cette fois-ci ! »
- Comme mon impatience était au comble, je ne fis que me retourner tout le temps. Mais on ne fait jamais bien deux choses à la fois. Comme je courais la tête tournée, j’allai butter lourdement contre la seule éminence qu’il y eut sur toute la surface du terrain communal. Ce n’était qu’une taupinière ; mais il suffit d’une taupinière pour faire choir un étourdi qui ne regarde pas à ses pieds.
- Je tombai lourdement sur les genoux, puis sur les mains ; j’eus cependant assez de présence d’esprit pour ne pas lâcher la corde du cerf-volant.
- Les mains me cuisaient ; j’avais les rotules des genoux brûlantes ; pendant cinq secondes au moins, je fus en fureur contre tout le monde d’avoir si platement échoué dans ma première tentative.
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- Toute ma fureur tomba quand je vis l’air inquiet de mou grand-père. Dans le premier moment de désespoir, je m’étais assis sur la taupinière. Dès que mon grand-père s’approcha de moi, je me levai, et je fis quelques pas pour lui montrer que je p’avais rien de brisé. En même temps, une pensée consolante me redonnait du courage et me faisait envisager ce premier échec comme un petit malheur. Le cerf-volant avait manqué son effet, restaient les pralines de M. le comte de Vauroyer.
- Quand Brigitte m’eut bassiné les paumes des mains et les genoux avec de l’eau fraîche, je remontai dans ma chambre jusqu’au souper. J’étais content d’avoir un peu mal aux mains et aux genoux, parce que c’était une occasion de souffrir sans grogner et. de montrer du courage. J’étais content d’avir bien étudié mon histoire, car le plus gros de la besogne était fait, et j’étais sûr d’arriver au bout de la composition pour le mardi suivant. Enfin j’étais content d’avoir un gros sac de pralines à partager avec Camus et ses amis.
- Avez-vous remarqué comme le temps passe vite quand on entremêle des occupations agréables ? Voici, par exemple, comment j’entremêlais les miennes : je soufflais tout doucement, pendant une bonne minute dans mes paumes endolories ; ensuite j’apprenais un bon lambeau d’histoire ; ensuite je faisais avec un soin d’artiste un beau cornet de papier blanc, semblable à ceux que Ton voit chez les épiciers et les marchands de tabac.
- Lorsque j’eus devant moi quatre beaux cornets de papier, aussi semblables que possible, je me levai si brusquement, que mes genoux endoloris protestèrent par des craquements. Mais, moi, je n’en fis qu’en rire.
- Oui, je ne fis qu’en rire, car il était enfin arrivé le moment que j’avais retardé jusqu’alors par un raffinement de volupté. Il était arrivé le moment où j’allais ouvrir le sac rocailleux et distribuer les pralines une par une dans chacun des quatre cornets. Cette fois, elles étaient à la vanille, les pralines, de M. le comte ! J’y avais pensé plusieurs fois dans la journée, et chaque fois l’eau m’en était venue à la bouche. Mais au moment même où ma convoitise était le plus vivement allumée, je me disais : « Tu n’ouvriras le sac que ce soir pour mettre les pralines dans les cornets. S’il y en a une de trop, tu la mangeras, et tu n’en mangeras pas une seconde, entends-tu ! »
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- Or, le moment était venu de savoir quel goût peuvent bien avoir des pralines à la vanille, et quel fonds le dernier des Jousserand pouvait faire sur la force de sa volonté et la fermeté de ses résolutions.
- Les parts méthodiquement faites, le dernier des Jousserand se trouva bien penaud et bien désappointé : il n'y avait pas une seule praline de surplus.
- Je commençai par regarder les quatre cornets d’un air de reproche, comme si c’était leur faute. Ensuite, comme les joueurs désappointés qui reviennent sur la partie terminée pour voir comment ils auraient dû s’y prendre pour gagner, je vidai les quatre cornets aux coins de ma table, et je me mis û recompter les pralines avec le soin le plus minutieux.
- Si, par hasard, je m’étais trompé dans mon premier calcul; s’il y avait dans un des sacs une praline de plus que le nombre voulu, il est bien évident qu’elle m’appartenait de droit : erreur n’est pas compte.
- J’eus beau compter et recompter, mes premiers calculs se trouvaient d’une justesse désolante. C’était comme un fait exprès, jamais je n’avais eu si grande envie de croquer une praline, et jamais pralines ne m’avaient paru plus parfumées et rissolées plus à point.
- J’allais me résigner, bien à regret, à me tenir la parole que je m’étais donnée, lorsqu’une découverte importante et inattendue me permit tout à la fois de rester fidèle à ma promesse, et de savoir néanmoins quel goût peuvent avoir des pralines à la vanille.
- Comme j’allais remettre mon lot dans mon cornet, je vis qu’une des pralines était pour ainsi dire double : c’est-à-dire que, pendant les manipulations du confiseur et la cuisson, une toute petite praline de rien du tout s’était collée sur une grosse mère praline.
- « Il y a, m’écriai-je plein d’allégresse, une praline de trop ! ï>
- Ayant séparé avec soin la petite de la grosse, c’est la grosse que je croquai. Et même, je la croquai assez précipitamment, ayant peur de découvrir, si je regardais de trop près, que c’était la petite et non la grosse que j’avais le droit de m’approprier.
- L’inconvénient de faire les choses ù la hâte, c’est qu’on les fait incomplètement et mal. Le goût de cette grosse
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- praline était exquis ; mais il passa comme un songe, ne laissant après lui que le regret de ne l’avoir pas savouré, et un désir très vif et très prononcé de renouveler l’expérience à bref délai, pas par gourmandise, bien entendu ! mais uniquement pour me rendre compte.
- Mais si je m’étais montré faible dans le choix des pralines, pour la première fois je me montrai fort dans ma lutte contre la gourmandise. La gourmandise eut beau me tenter de toutes les façons, et me fournir même des raisons plausibles de pécher ; je fourrai stoïquement les quatre cornets dans le tiroir de la table, et j’étalai par-dessus mon livre d’histoire sainte, image austère du devoir. Je n’aurais jamais cru, si je ne l'avais éprouvé ce soir-là, quel plaisir exquis on peut prendre à étudier le règne de David, à deux pouces de quatre cornets de pralines exquises, que personne ne vous a défendu de manger, et que l’on ne mange pas, justement parce que personne ne l’a défendu.
- CHAPITRE XIV
- Apparition du grand Faligan
- Le lendemain matin, je me levai en tapinois, comme la veille ; mais cette fois c’était pour aller de David à Salomon, en passant par le tiroir, d’où les quatre cornets n’avaient pas bougé depuis la veille, ce qui, en soi-même, n’a rien de bien étonnant. Quoi qu’il en soit, je voulus m’en assurer, et je m’en assurai par mes propres yeux.
- Grand-père se leva et vint me faire une petite visite. Comme je lisais le compte rendu de la visite de la reine de Saba, Brigitte vint m’appeler pour le premier déjeuner.
- J’avalai ma soupe tout de travers, dans la crainte d’être en retard, J’arrimai mes quatre cornets dans la poche gauche de ma veste, et je me dirigeai vers l’école, tantôt courant, parce que j’étais pressé d’arriver, tantôt prenant une allure plus prudente, parce que les cornets ballotaient et auraient pu se crever.
- Il y avait déjà des groupes d’écoliers qui rôdaient autour de l’école. Des écoliers isolés, qui débouchaient par tous les chemins et sentiers, allaient aussitôt se joindre à ces différents groupes, sans hésitation.
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- Je reconnus, plus vivement que jamais, à quel point ma situation dans l’école était différente de celle des autres écoliers. Dans un groupe ou dans l’autre, chacun d’entre eux trouvait un ou plusieurs répondants ; moi, j’avais beau regarder, je ne voyais personne qui fût disposé à me faire accueil. On ne m’aurait certainement pas chassé, du moins de certains groupes ; mais on m’aurait tout simplement toléré, et je suis trop fier pour accepter d'être simplement toléré.
- Au moment où je me sentais le plus décontenancé, le grand Faligan me tapa sur l’épaule et se mit à rire, sans savoir pourquoi, en se fendant la bouche jusqu’aux oreilles. Le grand Faligan était fils d’un garde forestier ; à mesure que son corps se développait, son intelligence semblait diminuer ; mais plus son intelligence diminuait (j’entends l’intelligence des choses qui sont dans les livres), plus il devenait joyeux, et plus il faisait de fugues dans les bois, qu’il aimait à la passion. A l’école et dans la rue, c’était littéralement un innocent ; dans les champs et dans les bois, c’était uu sauvage plein d’expérience et de ruse. On se racontait à l’école, de la bouche à l’oreille, que le grand Faligan n’avait pas peur la nuit dans les bois, et que même il lui était arrivé d’attrapper un lapin au collet.
- Comme le père de Faligan habitait à la lisière de la forêt, notre camarade apportait le matin un grand panier qui contenait son déjeuner, et il passait l’entre-classes soit dans la salle d’école quand il pleuvait, soit dans le village quand il faisait beau. Avec une constance infatigable, il admirait les images d’Épinal, les cordes à sauter, les toupies, les pipes en sucre rouge de l’épicier, les panniers du vannier, les étoffes de l’unique marchand de Montigny, surtout les foulards où il y avait des images ; quelquefois, à force d’instances, il obtenait du maréchal ferrant l’autorisation de l’aider à ferrer un cheval, ou du sacristain la'faveur de sonner l’Angélus ; quand il ferrait ou quand il sonnait, il y allait de si grand cœur, qu’il semblait être né pour ferrer et pour sonner, bien plutôt que pour apprendre dans les livres.
- « Je voudrais voir ça de près, » me dit-il en m’allongeant un coup de coude amical.
- Ce matin-là, je souffrais tellement d’être isolé au milieu des groupes, que je ne le priai pas dédaigneusement de me
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- laisser tranquille, comme je l’avais fait en mainte circonstance ; au contraire, je saisis avec avidité l’occasion d’avoir un compagnon, quel qu’il fût. Quand je dis : « quel qu’il fût, » je m’entends. Faligan, qui n’avait plus de mère et dont le père était pauvre, était toujours habillé â la diable, avec les défroques de son père. Il était brusque dans ses mouvements et d’une franchise terrible dans son langage, de sorte que volontiers je le tenais à l’écart.
- « Qu’est-ce que tu voudrais voir de près ? lui demadai-je poliment.
- — Cette machine qui vole en l’air.
- — Mon cerf-volant ?
- — Oui, c’est ça; mâtin! comme ça file! J’étais grimpé hier dans un chêne où il y a un nid d’écureuils ; je lève la tête par hasard, et je vois ça qui vole en l’air; mâtin ! comme ça vole ! Veux-tu me le montrer, dis ?
- — Oui, je le veux bien.
- — Quand ?
- — Aujourd’hui.
- — Tu es un bon garçon. A quelle heure ?
- — A midi.
- — A cette heure-là je sonne l’Angélus, me dit-il d’un air grave, en roulant de gros yeux.
- — Eh bien, à midi et demi.
- — Ça y est. Jousserand, tu es un bon garçon. Pour ta peine, regarde-moi ça. »-
- Il haussa lentement son panier à la hauteur de mon œil, leva l’un des couvercles, et je vis deux bouteilles : dans la première, il y avait un liquide jaunâtre, qui était probablement du cidre ; la seconde contenait une petite couleuvre vivante ; en voyant la lumière, elle tordit ses anneaux et tira plusieurs fois sa petite langue.
- Je reculai effrayé, et Faligan se mit à rire.
- « J’ai attrapé cette petite vermine-là ce matin, me dit-il, toujours sur un ton de mystérieuse confidence, et je l’ai apportée pour m’en amuser. Mâtin ! quelle comédie si on lâchait ça dans la classe ! Mais il n’y a pas de danger que je la lâche ; il devine tout, lui. »
- (A suivre).
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 255
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE FÉVRIER 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes....................................Fr. 2.460 60
- Dépenses.......................................... 2.895 15
- Déficit en Février........... 484 55
- Section des Dames
- Recettes...................................Fr. 577 55
- Dépenses........................................ 443 45
- Boni en Février........... 134 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.................................Fr. 7.195 47
- Dépenses :
- Pensions .........................
- Nécessaire à la subsistance . . .
- Allocations temporaires :
- 14 retraités provisoires. Fr. 751 80 Allocations statutaires aux
- malades................. 249 65
- Al locations extra-statutaires veuves, orphelins, etc. 1.099 60 Allocations aux réservistes . . . Divers, appointements, médecins, et Boni en Févri
- CAISSE DE PHARMACIE
- ............................. 691 70
- ............................. 826 14
- Déficit en Février. . . Fr. 134 44
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1890 au 28 Février 1891 . 86.910 45
- Répenses » » . » . 83.344 47
- Excédant des recettes sur les dépenses . Frcs. 3.565 98
- Recettes. , Répenses .
- 3.080 72 852 90
- 2.101 05 [ 6.343 37
- . . 42 »
- x . 266 70
- 3r. . . .
- S52 10
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- MOIS DE MARS 1891 Naissances :
- 7 Mars.— Dupont Suzanne, fille de Dupont Alfred et de Huile Marie.
- 15 Mars.— Lecomte Louis, fils de Lecomte Louis et de Legrand Alice.
- _ , i Yandois Léon-Émile ) filsde Vandois Émile et
- OA Vf l (
- / Vandois Gonstant-Louis ) Dagnicourt Rosalie. 28 Mars.— Flamant Juliette-Georgette, fille de Flamant Ernest et de Lecomte Louise.
- 30 Mars.— Enfant mort-né de Point Louis et de Dron Eugénie.
- Décès :
- 17 Mars — Dorge Albert, âgé de 2 ans 6 mois.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Guise. — imp. Bare.
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- LA FÊTE DE TRAVAIL
- AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Nous avons dit, dans notre dernier numéro, que la Fête du travail qui a tendance à se généraliser aujourd’hui dans le monde entier, avait été instituée au Familistère de Guise en 1867, par le Fondateur de l’Association, J.-Bte-André Godin.
- Du discours qu’il prononça en cette occasion pour expliquer toute la portée morale et sociale d’une telle fête, il ne nous reste que le sommaire ; mais quelle lumière s’en échappe quand nous le rapprochons d’un autre vivant et inaltérable souvenir de la première fête du travail célébrée au Familistère le premier dimanche de mai, 1867.
- La cour du pavillon central avait été décorée avec une telle magnificence, la glorification du travail et des travailleurs y éclatait si hautement dans tous les trophées, qu’un des artistes de l’établissement, pénétré d’admiration, en saisit le dessin le jour même de la fête.
- Reproduit en gravure quatre ans plus tard, ce même dessin figure aujourd’hui dans le volume « Solutions sociales » publié par J.-Ble-André Godin en 1871. Il est intercalé page 009 et intitulé :
- Fête du travail. Proclamation des lauréats dans la cour centrale du Familistère.
- Car, à cette époque déjà — et la mesure a été inscrite depuis dans le pacte social — des sommes étaient attribuées aux travailleurs qui s’étaient distingués par des œuvres extraordinaires ou des inventions utiles.
- Les trophées qui garnissent les balcons aux divers étages et dont quelques-uns s’élèvent du rez-de-chaussée jusqu’aux toits représentent les multiples professions exercées dans les ateliers de l’association et les divers services de l’habitation unitaire elle-même.
- Fondeurs, ajusteurs, mécaniciens, mouleurs, constructeurs, émailleurs, modeleurs, dessinateurs, sculpteurs, maçons, menuisiers, comptables, professeurs, bonnes d’enfants, jar-
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- diniers, etc., etc., tous les travailleurs, hommes ou femmes, voient les principaux objets dont ils se servent dans le travail artistement groupés, entourés de drapeaux et de devises, et se sentent ainsi glorifiés dans leur existence entière si honorablement donnée à des occupations utiles à tous.
- A l’extrémité de cette vaste enceinte une estrade reçoit le Fondateur du Familistère accompagné des Conseils de l'habitation unitaire, hommes et femmes.
- Les travailleurs, héros delà journée, ont leurs places spéciales. Les enfants des écoles ont les leurs aussi, d’où ils peuvent recueillir tout l’enseignement qui se dégage d’une telle fête.
- Sur les trois étages de balcons est massée la population du Familistère augmentée d’une foule de personnes de la ville et des environs.
- Écoutons maintenant les points principaux du discours prononcé par J.-Ble André Godin en ce jour mémorable :
- « Ce que je veux, mes amis, c’est jeter ici la semence d’organisation de la justice envers le travail.
- « Le travail est le créateur de tout bien sur la terre. Il doit donc être particulièrement honoré.
- « Il faut que le travail se tire lui-même de l’obscurité, qu’il apprenne à connaître sa force et sa valeur.
- « C’est pour élever l’ouvrier au sentiment de sa dignité que j’ai institué cette Fête du travail.
- « Je veux la vulgarisation des moyens pratiques par lesquels l’ouvrier arrivera à diriger lui-même ses travaux et ses intérêts.
- « Je veux la justice et l’équité dans la direction industrielle ;
- « La suppression du règne du bop plaisir.
- « Je veux donner à l’ouvrier la sécurité de l’avenir;
- « Réaliser ici pour le travailleur et sa famille des conditions de bien-être, de tranquillité, de progrès intellectuel et moral qui puissent servir d’exemple au monde extérieur.
- « Une volonté forte et persévérante peut accomplir de grandes choses.
- a Je veux contribuer à élever le travail à son vrai rang;
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- « A faire voir qu'il est le meilleur des cultes que l'homme puisse rendre à Dieu.
- « Le Familistère est un autel du Travail et Dieu est avec nous dans la pensée qui nous anime aujourd’hui.
- « Honneur et gloire au travail par lequel l’homme s’élève dans la vie 1
- « Honneur à la vapeur, à la construction mécanique ;
- « A la fonderie des métaux ;
- « A l’ajustage, à la lime et au marteau.
- <r Honneur à tous les ouvriers et ouvrières, aux fondeurs, aux ajusteurs, aux mécaniciens, aux meuleurs, aux émail-leurs, aux modeleurs.
- « Honneur aux hommes des magasins et des bureaux.
- « Honneur aux architectes, aux maçons, aux sculpteurs, aux dessinateurs, aux menuisiers, jardiniers, etc.
- « Honneur aux comptables, aux écrivains, aux vendeurs, aux instituteurs et institutrices !
- « Honneur à tous les agents des services du Familistère et de l’usine ; honneur à tous sans exception, car, tous accomplissent cette œuvre sainte du travail, dont sortira un jour l’organisation du bien et de la justice en tout et partout.
- « Nous sommes tous ici des travailleurs. Aimons-nous les uns les autres. Travaillons sur notre petit coin de terre à réaliser ce règne de la justice auquel nous aspirons.
- « Servons d’exemple aux autres et glorifions Dieu par le travail. »
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- * *
- Onze ans plus tard, en 1878, le premier dimanche de Mai, J.-Bte André Godin revenant à nouveau sur la pensée qui lui avait fait instituer la Fête du travail, disait : (1) . .
- « Quelle pensée, mes amis, m’a fait instituer cette fête en 1867 ? Ce n’a pas été seulement celle de vous distraire, mais
- (h Lire “le Devoir” du 26 mai 1878.
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- surtout celle de rendre au travail son véritable caractère, de le relever de son injuste abaissement et de chercher à Taire comprendre que, par lui, l’homme s’élève au-dessus de tous les autres êtres de la création.
- « L’activité des créatures inferieures à l’homme ne sert qu’à entretenir la vie en elles-mêmes ; l’activité de l’être humain, c’est-à-dire le travail, sert à embellir la nature, à développer la vie générale et à faire fructifier la pensée et l’intelligence à la surface de la terre.
- « C’est donc la plus belle prérogative de la vie que nous fêtons en fêtant le travail.
- « J’ai la satisfaction de vous dire à ce propos que ce sentiment commence à se faire jour. Déjà plusieurs villes en France ont été séduites par l’idée de notre Fête du travail, en ont entrevu les conséquences moralisantes et ont cherché à instituer chez elles de semblables fêtes.
- « Des informations à ce sujet ont été demandées au Familistère ; nous avons répondu en envoyant nos programmes ordinaires et des fêtes célébrant le travail et les travailleurs ont été inaugurées ainsi.
- « Or, quel que soit le peu d’importance relative de ces débuts, ils sont un signe de la pensée qui pénètre dans les esprits. Le travail cesse d’être considéré commi une punition ; il s’élève au rang glorieux qu’il mérite comme voie d’épuration et de progrès, comme créateur du bien-être pour l’espèce toute entière ; chacun commence à comprendre que le travail seul fera à tous en ce monde la place à laquelle l’être humain a droit. Tout ce qui constitue les ressources de l’existence lui est dû, c’est lui qui a créé les cités, qui a fondé les civilisations, c’est lui qui nous donne chaque jour les moyens de nous instruire, de nous améliorer, de nous venir en aide les uns aux autres, d’assurer le bonheur de nos familles.
- « Ce n’est donc point trop de consacrer un jour par an à fêter le travail, pour l’élever dans la considération publique au poste glorieux qui lui appartient.
- « Le travail est la loi de tout ce qui existe ; il est en
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- particulier la loi de l’homme parce que l’homme, plus que les autres êtres, a des facultés à mettre en action ; c’est du travail que l’homme peut tirer les joies les plus durables.
- « Jusqu’à ce jour, l’humanité n’avait point compris le rôle sacré du travail, elle avait porté ses hommages et ses glorifications sur les côtés de son existence qui n’en étaient pas dignes. L’oisiveté, la guerre, la destruction même des richesses enfantées par le travail ont été l’objet de son admiration. 11 y avait dans ce fait la méconnaissance complète de la destinée de l’homme. Les actes de la vie ne sont réellement dignes d’hommage que suivant leur valeur pour le bien de l’espèce.
- « Le travail est nécessaire à tous, il s’exerce au profit dé la société entière, aussi le travailleur accomplit-il la mission glorieuse dévolue à l’homme.
- « Remarquez, mes amis, que l’activité utile n’est pas seulement le lot de l’être humain, elle est propre à tout ce qui a la vie ; la nature entière travaille avec nous pour la régénération et le progrès de toutes choses; la végétation se développe, l’animalité s’exerce., et de ces efforts il résulte que la matière s’élève à la vie, et se met au service de l’homme qui, à son tour, lui imprime un élan nouveau, lui ouvre les champs de l’intelligence et de la pensée.
- « Notre siècle entrevoit ce rôle immense du travail dans la vie, aussi lui appartient-il de relever en dignité les efforts de l’activité humaine et de faire du travail le premier titre de gloire pour le citoyen. Ce sera l’œuvre de notre époque.
- « Que faut-il pour que cette œuvre s’accomplisse, pour que le travail prenne son véritable rang dans le respect des sociétés '?
- « Il faut que les hommes, s’élevant au sentiment vrai de leurs intérêts les plus chers, cessent de se diviser et s’unissent pour leur bien commun.
- « C’est dans ce but qu’ont été ; fondées toutes les institutions du Familistère, et le Familistère lui-même. Tout ici, en effet, est l’œuvre du travail ; c’est le travail qui a fourni
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- toutes les ressources dont nous disposons. L’auteur de ces choses, vous le savez, a commencé les mains vides, il a dû faire sortir du travail seul ce dont vous disposez aujourd’hui. Une pensée profonde l’a donc guidé dès le début de ses efforts pour ménager d’avance les produits du travail et les réserver au rôle dont vous êtes témoins.
- « En face des ressources accumulées ici à votre profit, devant ces capitaux gagnés par le travail et consacrés à vous élever un palais où vous trouvez des logements commodes et salubres, des salles de réunions et fêtes, des institutions de secours, de prévoyance, de mutualité, ayant toutes pour but d’assurer votre bien-être et votre progrès, comment ne pas voir avec évidence que toutes ces choses relèvent d’une pensée fixe autre que celle d’un intérêt personnel, d’une pensée entièrement consacrée à la recherche du bien de ' la collectivité, d’une pensée enfin, se rattachant à une doctrine supérieure.
- « Oh ! qu’ils sont aveugles et connaissent peu le cœur humain, ceux-là qui, ne pouvant coordonner les faits dont le Familistère les rend témoins, se retranchent sceptiquement dans la pensée que la mission de l’homme n’est autre que de songer à soi, et ne peuvent ni ne veulent admettre quil est plus vrai et plus noble d’employer la vie à songer surtout aux autres.
- « Je sais bien qu’il faudra du temps pour que mon œuvre soit imitée, mais elle servira comme champ d’études, en attendant les imitateurs. S’il y a eu des erreurs commises, on les reconnaîtra et on les évitera, tandis que les institutions bonnes en elles-mêmes seront reproduites quand le moment en sera venu.
- « Un palais comme le Familistère mis au service des ouvriers est un fait trop considérable pour échapper à l'attention publique. Les penseurs s’en sont préoccupés déjà et s’en préoccupent davantage chaque jour. Les nécessités
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- sociales les obligeront de plus en plus à cette étude, afin de rechercher quelles furent les causes de cette fondation, et si, réellement, elle répond à la mise en pratique de la morale et de la justice dans l’humanité.
- « La fortune ne pouvant être le lot de chacun de nous, il faut donner à chacun les équivalents de la richesse ; or, c’est ce que vous avez ici par les nombreux services et les nombreuses ressources de votre Palais social, embrassant tous les besoins domestiques, depuis les services d’eau et de propreté générale, jusqu’aux institutions supérieures pour l’éducation des enfants et le soutien des malades, des orphelins et des vieillards.
- « Tout a été fait, au Familistère, pour vous amener à cette pensée, qu’améliorer la vie générale est le plus grand des devoirs de l'homme.
- « Si vous voulez avancer dans l’œuvre que je vous mets en mains, il faut que chacun se préoccupe avant toute chose de réaliser le bien d’autrui pour y trouver son bien propre. L’esprit de scepticisme et d’égoïsme n’a rien à faire parmi nous. Ce n’est qu’en vous inspirant de l’amour de vos semblables que vous vous mettrez dans les conditions voulues pour que l’Association fonctionne convenablement et se soutienne entre nous.
- « Autant elle sera heureuse et prospère si l’esprit de fraternité domine entre vous et sait vous inspirer l’amour du bien commun, autant je vous prédis que l’Association ne sera que déception et ruine, si l’orgueil domine parmi vous et si chacun s’abandonne à la seule recherche de ses avantages personnels.
- « Pénétrez-vous bien de ces choses d’un intérêt si pressant et si direct pour vous, et que ceux qui ne sont point animés de l’amour du bien de leurs semblables, se rallient à servir l’intérêt de tous, ne fut-ce que pour mieux assurer leur propre intérêt.
- « Je sais bien que la loi naturelle pour l’individu est d’assurer d’abord son existence ; mais le rôle de l’être humain ne peut se borner à cette limite : la force, la santé
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- et l’intelligence doivent lui faire embrasser une sphère d’action plus large, et le porter à travailler au bien des autres. Or, vous n’arriverez à rendre l’association entre vous bonne et viable, qu’à la condition de vous inspirer de sentiments d’amour les uns pour les autres, de vous débarrasser des vues personnelles et égoïstes, de pratiquer dans tous vos actes l’amour, le respect d’autrui, et d’agir sans cesse envers les autres comme vous désirez qu’ils agissent envers vous-mêmes.
- « C’est là le principe fondamental de l’association, je vous en ai ouvert la voie par tout ce qui a été réalisé ici.
- « Si vous savez persévérer dans cette direction, vous réaliserez des merveilles qui frapperont d’admiration le monde entier, et prépareront la régénération de toutes les classes ouvrières.... »
- Dans un autre discours prononcé huit ans plus tard, le premier dimanche de mai 1886, Godin disait :
- « La Fête du travail est un fait nouveau que le Familistère aura l’honneur d’avoir introduit dans le monde.
- « Le premier dimanche du mois de mai, lorsque l’activité vitale s’est remise au travail pour féconder à nouveau nos moissons, nos prairies et nos jardins, nous pensons, nous, ici, à rendre gloire au Travail en le fêtant dans la personne des travailleurs.
- » Cela, mes amis, est un fait bien simple en lui-même, et pourtant il prendra sa place dans les traditions de l’humanité. Oui, vous perpétuerez cette fête et l’humanité entière vous imitera un jour.
- « Déjà sur quelques points, à notre imitation, des Sociétés coopératives ont fêté le travail. Dans un temps prochain le premier dimanche du mois de mai deviendra un jour où tous les travailleurs s’uniront dans un même sentiment de glorification du travail.
- « Pour faire diversion au labeur quotidien, le peuple a besoin de fête. Quoi déplus noble, de plus saint, de plus gran-
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- diose que le travail ? Que pourrait-on personnifier et glorifier avec plus de justice dans l’humanité ?
- « C'est le travail qui crée la richesse ; c’est lui qui crée toutes les satisfactions et les jouissances sur la terre; c’est lui qui enfante toutes les merveilles et les splendeurs de notre civilisation; c’est lui qui, à travers les mille obstacles qu’il à vaincre, créera le bonheur pour tous sur la terre. »
- Tout le discours qui traite magistralement de la question du travail devrait être reproduit ici, s’il n’était présent encore à la mémoire de la plupart de nos lecteurs et amis. Nous prions donc ceux qui désireraient en revoirie texte de se reporter au “ Devoir” du 9 mai 1886, page 289.
- Avant d’aller plus loin, signalons que le journal L’émancipation de Charleville, (Ardennes) a reproduit ce discours à peu près in-extenso dans son numéro du 10 au 17 du présent mois. L’article est intitulé : La 25e Fête du travail au Familistère de Guise, et débute ainsi :
- « Je causais dimanche dernier avec un ouvrier des fonderies « de Guise, qui, tout rêveur en face de la belle statue de l’im-« mortel fondateur du Familistère, paraissait ne pas .prendre « une grande part à la bruyante et joyeuse fête qui réunissait « les familistériens dans une commune explosion de gaieté,
- « de bonheur résultant d’un bien-être évident, d’une situation « privilégiée :
- « Je réfléchis, me dit-il, au sens profond de l’homme émi-« nent dont voici les traits, et aux immenses douleurs que « s’épargnerait l’humanité si elle savait mettre ses enseigne- ' « ments en pratique. Tenez, ajouta-t-il, voici un écrit, (le dis-« cours en question), que je garde sur moi comme une relique « depuis plusieurs mois ; jugez-en par la lecture, et dites-moi « si Godin n’était pas un prophète et un grand bienfaiteur de « la société. »
- Ici, notre confrère donne le discours, puis termine par quelques mots sympathiques dont nous le remercions cordialement.
- Dans une conférence sur le lor mai, faite à la salle des Capucines le 29 avril par Eugène Fournière, le savant écrivain de la Revue socialiste, l’éloquent orateur du parti ouvrier a rappelé aux applaudissements de son auditoire l’initiative prise par M. Godin.
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- De son côté, M. Gaston Morin, dans la Revue libérale a mentionné en excellents termes l’origine de la fête du travail au Familistère.
- Nos remerciements à nos distingués confrères.
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- Passons maintenant au compte rendu de la fête qui vient d’être célébrée pour la vingt-cinquième fois au Familistère de Guise.
- La fête a eu lieu le Dimanche 3 Mai.
- Dès le jeudi d’avant la fête les forains envahissaient la place du Familistère.
- Cette place, nos lecteurs le savent, est dominée par la statue de J-Bte-André Godin.
- Des parterres de gazons et d’arbustes en couvrent la plus grande partie.
- Le long de ces parterres et en avant des Écoles et du Théâtre, se groupaient, s’alignaient les nombreuses boutiques de marchands forains, les tirs, loteries, baraques de saltimbanques, théâtres, balançoires, manège de chevaux de bois, etc., etc.
- Pour les enfants la fête était déjà commencée quand ils ont vu s’installer sur la place toute cette population flottante.
- Le samedi, veille de la fête, la population enfantine, divisée en deux groupes principaux, l’un comprenant les Ecoles maternelles et enfantines (environ 250 enfants, filles et garçons,) l’autre les Cours d’enseignement primaire, degrés élémentaire, moyen et supérieur (250 enfants environ, filles et garçons,) fut réunie à 2 h. 1/2 après midi, dans une des salles d’enseignement, pour la remise habituelle des décorations en présence de tous les maîtres et maîtresses, de la Commission scolaire et de l’Administrateur-Gérant de la société.
- Des chœurs furent chantés par les Elèves. Ce furent d’abord les enfants de 6, à 7 ans qui, d’une façon ravissante, donnèrent « La Girouelte ». Chacun d’eux, au refrain, levait et agitait une petite main blanche et rose, tandis que le sourire mettait des fossettes dans une foule de petites joues. C’était aussi charmant à voir qu’à entendre.
- Puis, des enfauts de 8 à 10 ans chantèrent le chœur à deux voix intitulé : « Le Sommeil de la grand’mère ». Soutenus
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- par le violon du professeur, les enfants exécutèrent très gentiment ce difficile et joli morceau.
- Enfin, les élèves de 10 à 14 ans chantèrent « Le printemps », chœur avec duo. Les deux enfants chargés du duo y mirent toute leur âme. Les bravos de ^assistance témoignèrent du plaisir que celle-ci avait éprouvé.
- Après la remise des décorations aux plus grands élèves, des rubans, des images et des bonbons aux plus petits, les écoliers entrèrent en vacances et se répandirent, avec la joie qu’on peut imaginer, sur la place couverte des boutiques foraines.
- Le soir du même jour, grande retraite aux flambeaux organisée par l’excellente société musicale du Familistère, la société de gymnastique et la société d’escrime. Malgré la pluie, ces sociétés accompagnées d’une foule qui croissait à chaque instant parcoururent les principales rues de la ville.
- Dimanche, 3 Mai, dès le matin les drapeaux flottent sur tous les bâtiments du Familistère et tout revêt un air de fête.
- G’e^t à ce moment qu’arrive aux mains de Madame veuve Godin un précieux témoignage de sympathie envoyé par l’Association pour la neutralisation du Danemark.
- Le document est conçu en ces termes :
- Association pour la neutralisation du Danemark
- Madame,
- Copenhague N. le 30 IV. 1891.
- Le Devoir (N° 556, p. 220) nous apprend que, le 3 mai, le Familistère va célébrer la Fête du travail, instituée en 1867 par le Fondateur du Familistère.
- A cette occasion, nous vous prions de porte» les félicitations de notre association danoise de la paix aux Familisté-riens. Surtout pour les ouvriers la paix est de la plus grande importance, surtout pour eux la guerre est une véritable malédiction. Chaque pays où le travail est honoré a donc droit à la paix. Mais,pour conquérir la paix, il faut que tous ceux qui la veulent unissent leurs efforts.
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- A Copenhague,nous célébrons aussi le 1er mai 1891 comme la journée historique où, à Washington, les ratifications des traités permanents d’arbitrage entre des États américains vont être échangées. Voilà un grand pas vers l’état juridique. Voilà un bel exemple que les États d’Europe ne devraient pas tarder d’imiter.
- Acceptez, Madame, l’assurance de nos sentiments respectueux et amicaux.
- signé : Frédrix Bajer Président.
- R. P. Rasmuster Johanne Meyer
- Secrétaire. Vice-président,
- A propos du dernier fait relevé parM. Frédrix Bajer, nos lecteurs peuvent, si besoin est, se reporter au “ Devoir” de Juin 1890, page 357.
- Pour remplir autant qu’il était en son pouvoir le désir exprimé par le comité de l’Association Danoise de la paix, Mme Godin s’empressa d’envoyer duplicata du document à M. Dequenne, administrateur-gérant de la Société du Familistère et à M. Bernardot, président de la Société de Paix du Familistère. Puis, elle écrivit à M Bajer pour le prier d’être auprès de ses collègues l’interprète des sentiments de gratitude avec lesquels avait été reçue la précieuse marque de sympathie donnée au Familistère par l’Association pour la neutralisation du Danemark.
- A 4 heures de l’après-midi l’Harmonie du Familistère, groupée devant la statue de J.-Bte-André Godin, ouvrit la série des réjouissances par un brillant concert composé des morceaux
- suivants :
- Le Calife de Bagdad, Ouverture...............Boïeldieu.
- Aïda, Fantaisie.............................Verdi.
- Le Petit Duc, Fantaisie . ..................Lecoq.
- Robert le Diable, Fantaisie ................Meyerbeer.
- La chaîne d’or, Grande Valse . .............Drouard.
- Des applaudissements prolongés accueillirent ces morceaux exécutés avec une perfection remarquable.
- Les divers corps constitués au Familistère, société de gymnastique, d’escrime, etc., etc., se signalèrent par des exercices variés.
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- Le soir un grand bal public et gratuit réunit dans la vaste cour du pavillon central, décorée comme d’habitude, une grande partie delà jeunesse de Guise et des environs.
- *
- * *
- La journée du Lundi fut occupée par les jeux et exercices les plus variés. Nous en donnerons une idée en relevant ici une partie du programme :
- MATINÉE
- à 9 heures — Tir à la Carabine — Tir à l’Arc — Jeu de Boules.
- à 10 — — Jeu de Cartes-
- à 11 — Jeu d’Écus — Jeu de Casse-Pots,
- à 11 — 1/2 Jeu de Soufflet,
- à midi Course à obstacles.
- APRÈS-MIDI
- à 3 heures — Carrousel. à 3 h. 1/2 — Jeu de Clochettes, à 4 h . 1/2 — Jeu de Ciseaux.
- Vers cinq heures, la société de gymnastique « La Pacifique » exécuta,dans le Pavillon central, des exercices d’ensemble (jui furent très applaudis. A 5 1/2 les exercices au portique et aux agrès eurent lieu dans les jardins de l’Association.
- Le soir,à huit heures, nouveau bal aussi brillant et aussi animé que celui de la veille.
- Le calme le plus parfait, la gaieté la plus cordiale ont été les traits dominants de ces deux journées.
- # *
- Comme l’an dernier, bien des visiteurs émus se sont succédé au Mausolée de J.-Bte-André Godin, appréciant de mieux en mieux la grandeur et la bonté de l’œuvre qu’il a réalisée au prix de tant de luttes et d’efforts !
- *
- * *
- En exécution des prescriptions de l’article 128 des statuts et de l’article 78 du règlement, des allocations extraordinaires ont été faites aux travailleurs qui, au cours de l’année, se sont distingués par des services exceptionnels ou des idées utiles mises ou pouvant être mises en application.
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- Voici les noms des bénéficiaires :
- M. Edmond Louis fils — Procédé de tranchage des coulees de flottes au moulage mécanique . . . *. . Fr. 100
- Remplacement sur les formatrices des pièces retirées de la fabrication par d’autres modèles . . . 100 M. Lefèvre Alexandre—Amélioration au tamisage mécanique du sable...........................................100
- Proposition de remplacement des rouleaux en bois aux toiles du moulage mécanique par des rouleaux
- en tôle........................................... 50
- Modification à l’embrayage d’un plateau au moulage mécanique...........................• * • 50
- M. J.-Bte Lefèvre, chauffeur — Proposition d’utilisation
- des huiles de rebut.............................. 200
- Procédé de bouchage des fentes dans les moufïïes de 1 emaillerie pour empêcher les fuites de gaz. . 50
- M. Poulain Firmin — Propositions diverses d’application en émaux polychromes, décalcomanie, et autres
- sur tôle et fonte..................................200
- M. Jumeau Eugène — Procédé d’avancement automatique
- des fers à découper dans les poinçonneuses . . 200
- M. Vacher J. — Proposition de confection de meules à
- polir d’après un nouveau procédé ... ... 250
- total Fr. 1300
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE ET LA PRESSE
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
- ET LA PRESSE
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- Il faut bien s’en occuper puisquê on s’en préoccupe partout, même en Françe. C’est ce que nous constatons en lisant le rapport de M. Urbain Guérin, publié dans la Réforme sociale.
- La Réforme sociale, bulletin des Unions de la paix sociale est l’organe de ce qu’on désigne par abréviation la société Le Play, groupement d’ingénieurs, de savants, de riches commerçants, de grands industriels, etc., tous gens importants par leur savoir, leur richesse et leur nombre. La note dominante est l’esprit patronal tempéré en général par une grande bienveillance.
- Les opinions y sont libres et chacun peut interpréter, louer ou critiquer les faits qui y sont exposés. Tout s’y passe entre gens du monde et n’a rien de commun avec les discussions échevelées et les orages parlementaires qui troublent parfois les réunions populaires.
- Mais revenons à notre sujet :
- Du rapport de M. Urbain Guérin que dire qui ne soit un éloge ; peut-être pourrait-on relever quelques petites inexactitudes, celle-ci par ëxemple, au bas de la page 535, que les sociétaires « peuvent ou non posséder une part du fonds social». Ils peuvent être reçus sans être possesseurs de part, mais dès la première année, leur part de profit constitue un titre d’épargne et ils deviennent ainsi obligatoirement co-propriétaires de l’établissement. Même situation pour les participants.
- Plus loin, page 538, parlant des institutions qui visent l’enfance : nourricerie, bambinat, pouponnât, écoles mixtes, fêtes du travail, etc., etc, il ajoute : « Il (M. Godin) avait voulu exercer une forte influence sur la vie morale de son personnel, mais cette influence a disparu avec lui; la nouvelle direction laisse une liberté absolue aux ouvriers et sous ce rapport il y a eu un progrès incontestable ».
- Nous voici devant une affirmation hasardée, on dirait près-
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- que malveillante, en tous cas, absolument erronée; et je suis sûr que M. Urbain Guérin regretterait son erreur s’il avait acquis, comme moi, par un long séjour au Familistère, la conviction que la liberté de conscience a toujours été respectée dans l’œuvre de M. Godin.
- Cette erreur relevée, il n’y a plus que des éloges ù faire au rapporteur : les détails de son travail sont soignés, exacts et aussi nombreux qu’on peut les faire tenir dans une analyse de quelques pages.
- Il a bien saisi le nouveau monde moral que font naître de pareilles institutions, « le sentiment _de satisfaction chez les ouvriers qui se considèrent comme propriétaires de la maison. « Nous travaillons maintenant pour nous », disait notre ouvrier. Une telle organisation a fait ses preuves ».
- Et plus loin, page 540 :
- « L’ouvrier d’Angoulême éprouve pour la forme coopérative les mêmes sentiments de satisfaction que celui de Guise, il se sent tout à fait chez lui... »
- « Chacun, nous disait-il, a intérêt à bien faire, parce qu’il travaille pour lui, il n’y a plus de grèves à craindre. »
- A nos sincères éloges, mêlons un grain de regrets, c’est que la charmante plume de M. Urbain Guérin n’ait pas esquissé rapidement le tableau de cette branche des assurances mutuelles par laquelle la société du Familistère vient en aide à l’ouvrier quand son salaire est trop faible pour alimenter suffisamment sa famille.
- A pièce ou à journée le salaire est partout le même, pour le même travail, dans l’atelier ou dans l’usine.
- Les charges sont différentes, l’un vit avec sa femme et un enfant, l’autre avec 5, 6 ou 7 enfants, quelquefois un père, une mère infirme.
- A ces écrasés du destin, le Familistère vient en aide ; ce n’est plus l’aumône, l’assistance publique, c’est un droit reconnu par les statuts. La société aide ce membre, partie intégrante de son corps industriel, et une allocation mensuelle lui est accordée en raison de l’importance de sa famille.
- Peut-être faut-il voir dans cette prévoyance organisée, dans cette assurance contre la misère physiologique, la Cause de la moindre mortalité de ses habitants, malgré le chiffre élevé de ses naissances.
- En tous cas, c’est une institution rare, peut-être unique en son genre ; elle est utile à signaler aux grands patrons, aux chercheurs consciencieux qui font partie de la société Le Play.
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- J’ajoute, pour bien marquer l’importance et l’esprit de l’institution, que les sommes qui y sont employées s’élèvent aussi haut que celles destinées à la pension de retraite des vieillards, ou aux soins et à l’instruction de l’enfance.
- Les revenus sont pris avant tout partage des bénéfices.
- Pour terminer, je reviens au rapport dont voici les conclusions :
- « Ici règne une quiétude parfaite, la haine a disparu et les ouvriers semblent n’avoir rien à envier, puisqu’ils se considèrent comme les propriétaires de la fabrique, recueillant seuls les produits de leur travail.
- « Certes, nous ne connaissons pas d’organisation qui soit douée d’une efficacité absolue et générale. Mais le succès incontestable qu’a obtenu l’admission des ouvriers à une part de propriété dans les usines à l’abri des soubresauts de la concurrence, recommande cette organisation à l’attention de tous ceux qui, sans illusion, avec un dévouement dont aucun mécompte ne saurait ralentir l’ardeur désintéressée, et sachant qu’ils accomplissent une œuvre nécessaire entre toutes, travaillent à l’amélioration progressive et pacifique des destinées du quatrième état. » (Applaudissements).
- Très sincèrement à ces applaudissements nous joignons les nôtres. A. Fabre.
- (L'Émancipation).
- • O*
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- LA MUTUALITÉ AU FAMILISTÈRE
- L’œuvre du Familistère est à la fois une et complexe : les divers éléments qui la constituent peuvent avoir une existence propre et leur développement n’est pas subordonné à leur union ; de leur combinaison, cependant, chacun d’eux aussi bien que l’œuvre entière tire son maximum de puis sance et d’utilité.
- C'est par une mention spéciale du Familistère, à raison sans doute de l’importance relative plus considérable de cette association, que Benoit Malon dans un article sur les coopérations ouvrières (Revue socialiste, janvier) termine l’énumération des établissements où fonctionne, sur des bases plus ou moins larges, le système de la participation aux bénéfices.
- Cet article renferme une note du distingué participationniste M. Paul Boilley, sur le mécanisme administratif du Familistère, note que nous allons reproduire en la faisant suivre de quelques réflexions.
- Dans une conception comme celle deGodin, il y a à distinguer ce qui a été créé et ce qui a été organisé, l’invention et l’adaptation intelligente.
- En analysant l’œuvre on trouve en premier lieu le familistère, puis, ensuite les institutions de mutualité, et enfin la participation aux bénéfices.
- Le Familistère ou palais social, réminiscence du fouriérisme, est, en dehors de toute autre considération, une expérimentation de valeur qui fera faire certainement un grand pas à la question controversée de savoir s’il est réellement préférable de caserner 1.200 personnes dans un même édifice, cet édifice fut-il un palais, ou bien s’il ne vaut pas mieux, au contraire, donner à chaque famille, ainsi que l’ont pensé les Dolfus, une de ces maisons ouvrières dont on a pu juger les types aux Expositions de 1857, 1878 et 1879.
- La question reste pendante.
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- Des institutions de mutualité, rien à dire : elles étaient, connues depuis longtemps, et il était naturel qu’on en fît à Guise une application heureuse.
- Reste le côté le plus intéressant et le plus important : la, participation aux bénéfices.
- M. Godin a admis la valeur et la nécessité du capital ; mais il a reconnu qne le travail était également un puissant facteur, sinon le plus puissant, dans la production des bénéfices, et il a justement déclaré que ce facteur avait le droit incontestable d’en réclamer une part.
- Le problème à résoudre était, de trouver une formule rationnelle et inattaquable, qui permît de déterminer exactement ce qui doit revenir au capital et ce qui doit revenir au travail.
- Voici comment il a raisonné : pendant le cours d’un exercice industriel, le travail perçoit une certaine somme de salaires et le capital, perçoit une certaine somme d’intérêts ; les salaires et les intérêts doivent donc donner une mesure mathématique, pour évaluer en chiffres le concours effectif apporté par l’un ou l’autre facteur de bénéfices.
- En conséquence, on doit partager ces bénéfices proportionnellement à la somme des salaires et des intérêts ; de sorte que, si la somme des salaires a été double ou triple de la somme des intérêts, la part du travail dans les bénéfices devra être double ou triple de celle du capital, et réciproquement.
- La solution présente, en effet, une apparence mathématique; pourtant est-ce bien là une solution scientifique comme le croyait M. Godin.
- Il a admis a priori que les intérêts et les salaires représentaient le concours proportionnel des deux producteurs de profits ; mais cette appréciation, il a omis de la démontrer, et c’était précisément cela qu’il eût fallu prouver. C’était le nœud à dénouer et non pas à trancher.
- La formule peut être exacte en ce qui concerne les établissements du familistère, mais rien ne dit qu’elle le soit pour d’autres industries.
- M. Godin a choisi l’évaluation des salaires et des intérêts, parce que cela lui a paru bon; comme il a convenu à M. Bord d’accorder à ses ouvriers 25 0/o, à M. Piat d’accorder 10 0/q, et ainsi des autres. Chacun a pris ce qu’il avait trouvé de mieux à son gré, et chez tous on doit reconnaître une tendance très louable à réaliser un acte de justice malheureusement trop rare, en accordant à leurs collaborateurs ouvriers une part dans les bénéfices. Quant à trouver chez aucun de ces procédés les éléments d’une solution scientifique, il n’y faut pas songer.
- En somme, à Guise, pas plus qu’ailleurs la question de répartition n’a été résolue, ce qui ne diminue en rien le mérite de M. Godin, au contraire.
- Il a tenté une expérience sérieuse par son importance, heureuse par ses résultats ; il a fait preuve de remarquables qualités organisatrices; s’il n’a pas déchiffré complètement
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- l’énigme, au moins il en a résolu une portion... Il a osé attaquer la question face à face, en y consacrant la plus grande partie de sa vie, cette gloire lui restera.
- La classification sommaire adoptée par l’auteur de la note qu’on vient de lire est parfaitement rationnelle. Le Familistère se présente, en effet, sous ce triple aspect : habitation, mutualité, participation.
- Sur le premier point, tout en constatant que la création de M. Godin est une expérimentation de nature à faire faire un grand pas à la question controversée du mode architectural des habitations, M. Boilley ne se prononce pas, et pour lui la question reste pendante. Cela prouve au moins qu’il ne partage pas, en cette matière, le préjugé commun ; ce dont ne seront pas surpris ceux qui connaissent la note originale et hardie de l’écrivain de la Revue socialiste.
- Sans vouloir reprendre ici l’examen du problème de l’habitation, nous ne croyons pas hors de propos de faire intervenir l’opinion d’un homme qui n’est pourtant pas un fanatique de l’habitation unitaire.
- M. le docteur Rochard dans une récente réunion de la Société française des logements à bon marché, dont il fait partie, rappelait à ses collègues, que 4 %, tout au plus, des ouvriers pourraient loger dans les petites maisons individuelles que la Société se propose de bâtir.
- Cette toute simple constatation, d’une évidence à convaincre les plus prévenus, pourra bien, le jour où l’on voudra s’y arrêter quelque peu, faire pencher du côté de l’habitation unitaire la balance que M. Boilley tient égale, pour le moment, entre cette dernière et l’habitation isolée.
- Le système de participation établi au Familistère a particulièrement retenu l’attention de M. Boilley qui en a reproduit la formule avec beaucoup de netteté. Cette netteté s’aperçoit moins dans les commentaires qui suivent. C’est ainsi que sur la valeur scientifique de cette formule, et sur la possibilité de son application à toutes les entreprises, M. Boilley, à défaut de réfutation, émet de simples doutes que nous sommes un peu surpris de voir aboutir à cette conclusion
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- ferme, à savoir, qu’à Guise pas plus qu’ailleurs la question de la répartition n’a été résolue.
- Encore faudrait-il avant de se prononcer définitivement en ce qui concerne le Familistère, se rendre un compte exact du rôle qu’y joue la participation.
- La note de M. Boilley ne laisse pas soupçonner,par exemple, l’existence du mécanisme qui, par l’emploi du dividende au remboursement du capital primitif, amène sûrement les travailleurs à la propriété collective du capital social.
- Mais il nous est impossible de faire entrer dans le cadre de cet article les développements que comporte un tel sujet. Force nous est, après avoir écourté quelques-unes des réflexions que provoque la note de M. Boilley, de différer les autres, dont bon nombre cependant trouveront place dans la suite de cet article ; car, en consignant ici même les intéressantes observations de M. Boilley, notre but a été de mettre en évidence la relation intime qui existe entre cette partie de l’œuvre du Familistère sur laquelle il s’étend avec raison, la participation et cette autre, la mutualité, qu’il mentionne à peine en passant.
- « Des institutions de mutualité, rien à dire, dit-il ; elles étaient connues depuis longtemps, et il était naturel qu’on en fit à Guise une application heureuse. »
- On peut évidemment considérer comme une adaptation intelligente l’application au Familistère delà mutualité, puisque nous voyons fonctionner aujourd’hui dans un certain nombre d’établissements, avec plus ou moins d’extension, la plupart des rouages qui la constituent.
- Encore ne faut-il pas oublier, — tout le monde en conviendra, et avant tout le monde M. Boilley, qui en a fait à ce point de vue spécial une étude remarquable, — que ces établissements étaient bien clairsemés au moment où M. Godin a établi la mutualité dans son usine, c’est--à-dire à l’origine même de cette usine, en 1846.
- La multiplicité et l’ingénieux agencement de ses services de mutualité peuvent faire au Familistère une place à part
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- entre les maisons d’industrie ou de commerce pourvues des institutions similaires.
- Une de ces institutions le classe hors de pair : l’Assurance du nécessaire à l’existence.
- Ce n’est pas une institution banale que l’Assurance du nécessaire, dont les ressources se confondent avec celles, qui ont d’ailleurs un objet identique, des pensions de retraite.
- C’est une innovation très curieuse, très utile dans ses effets immédiats, cela va sans dire, et d’une telle portée, comme exemple, que nous sommes vraiment surpris de voir combien peu elle a été étudiée par ceux-là mêmes qui se sont le plus minutieusement occupés de l’œuvre de M. Godin.
- Un coup d’œil sur l’ensemble des institutions de prévoyance de l’Association du Familistère nous permettra de dégager le rôle particulier de l’Assurance du nécessaire qui les complète, dont la pensée maîtresse les domine et les pénètre, et de mettre en évidence son caractère primordial.
- En dépit de la faiblesse de nos procédés d’exposition, il en ressortira clairement que l’Assurance du nécessaire est une des formes, la première par ordre d’application et par importance, et par conséquent la plus intéressante, de cette participation que M. Boilley considère comme le côté le plus intéressant et le plus important du Familistère.
- Nous avons dit que la fondation de la mutualité dans l’usine du Familistère remonte à la création même de cette usine, en 1846. G)
- Dès le début la Caisse de secours établie par le jeune patron fut administrée par un comité émanant des ouvriers et nommé par eux. Cette règle sera imperturbablement appliquée à toutes les assurances subséquentes et recevra sa consécration statutaire en 1880.
- (1) Voir : Le Familistère de Guise et son fondateur, par M. F. Bernardot, conseiller de gérance, page 123 et suivantes.
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- En 1860, au moment où fut construit le premier Familistère, cette première caisse de secours fut réorganisée et prit le nom d’assurance contre la maladie.
- En 1867, M. Godin créait une seconde caisse de secours pour les dames qui étaient employées soit dans l’usine, soit dans les services du Familistère.
- Vint ensuite la caisse de pharmacie. (1870)
- En 1872 fut constituée la caisse des invalides du travail, des veuves et des orphelins ou caisse de retraite. w
- Elle avait pour but de donner des secours pux vieux travailleurs, aux invalides du travail, aux veuves et aux orphelins et aux familles nécessiteuses.
- Le 16 octobre 1880, lors de la mise en application des statuts, l’association du Familistère étant définitivement constituée, des modifications furent apportées à l’administration de ces caisses et à leur fonctionnement afin de les rendre statutaires.
- Elles ont pris alors le titre générique d’Assurances mutuelles de l’Association.
- La caisse de secours est devenue Assurance contre la maladie. (1° Section des travailleurs, comprenant tous les travailleurs de l’un ou l’autre sexe à l’exception des dames habitant le Familistère et faisant partie, à ce titre, de l’Assurance des dames du Familistère. 2° Section des dames du Familistère, où est inscrite d’office, à partir de 14 ans révolus, toute dame habitant le Familistère.
- La caisse de pharmacie a conservé le nom de fonds de pharmacie. Elle constitue la 3® section de l’Assurance contre la maladie. )
- Inutile d’ajouter que l’Assurance contre la maladie est en même temps une assurance contre les accidents, et qu’à ce point de vue le fonctionnement de cette assurance au Fami* listère pourrait fournir de précieux éléments d’information à la commission parlementaire qui confectionne en ce moment l’interminable loi sur les accidents du travail.
- Toutes ces caisses sont administrées par des comités, dames et hommes, nommés par les intéressés.
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- Les applications des ressources sont faites conformément aux règles spéciales des assurances, telles qu’elles ressortent des délibérations de leurs comités respectifs, approuvées par le conseil de Gérance et sanctionnées par l’Assemblée générale des associés.
- Le fonctionnement des assurances est donc entouré de toutes les garanties désirables.
- Leur existence même repose sur une base inébranlable. Les statuts, qui sont la loi de l’Association, sont formels à cet égard :
- L’association est tenue d’entretenir les assurances mutuelles (st. art. 120).
- Les statuts, objectera-t-on, sont modifiables.
- Ils peuvent être modifiés, en effet, et même révisés, avec l’assentiment de l’Administrateur-gérant, sur la demande écrite, motivée et signée des deux tiers des associés.
- Cette dernière condition est déjà une garantie que la règle fondamentale de l’Association ne sera pas mise en question sans le consentement de la majorité des intéressés.
- Mais cette garantie n’a pas paru suffisante à M. Godin pour la sauvegarde du droit de tous supérieur aux intérêts de la majorité.
- De même que la Constitution des Etats-Unis déclare que le congrès ne pourra faire aucune loi restrictive de la liberté religieuse, de la liberté de la parole, de la presse et de réunion, qui sont des droits primordiaux ; de même les Statuts de l’Association du Familistère après avoir placé à l’abri de toute modification le système établi pour la répartition des bénéfices et la clause statutaire (art. 44) assurant la transmission graduelle du fonds social aux mains des coopérateurs, interdisent de /a façon la plus absolue, d’amoindrir la part des faibles, c’est-à-dire les subventions aux assurances mutuelles et les dépenses des institutions d’éducation de l’enfance, telles qu’elles sont prévues par les Statuts, aux articles 118 à 124. -
- Or, d’après ces articles, le principal objet des assurances mutuelles est celui-ci :
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- Empêcher les membres de l’Association de tomber dans la privation du nécessaire.
- Elles subviennent, en conséquence, aux besoins des malades, des blessés et des invalides du travail.
- Elles pourvoient, en outre, aux besoins des familles nécessiteuses, des associés, sociétaires et autres habitants du Familistère.
- Tout membre de l’Association rémunéré à un titre quelconque est inscrit de plein droit comme participant à ces assurances.
- Sans nous arrêter à l’assurance des maladies et accidents, parcourons les diverses affectations de l’Assurance des pensions et du nécessaire, telles qu’elles sont définies par l’article premier des Assurances mutuelles.
- Cette Assurance a pour objet de servir des pensions aux anciens travailleurs de l’association devenus incapables de travail ;
- D’assurer pendant un an aux associés et sociétaires malades l’allocation entière à laquelle leur cotisation leur donne droit ;
- De donner le nécessaire aux familles des associés, des sociétaires et des autres habitants du Familistère, dont les ressources seraient momentanément insuffisantes ;
- De prendre soin de leurs orphelins ; de payer les honoraires des médecins pour les soins qu’ils donnent aux enfants du Familistère ;
- De payer les honoraires des sages-femmes pour les accouchements et les soins aux dames du Familistère ;
- Enfin de venir facultativement en aide aux veuves et aux orphelins des travailleurs autres que les associés et les sociétaires.
- Du 1er juillet 4879, (qu’on peut considérer comme la date originaire du fonctionnement intégral de l’Association du Familistère qui reçut la consécration légale le 13 août 1880) au 1er juillet 1890, soit pendant une période de 11 ans, pour un chiffre de travailleurs variant de 1200 à 1400, les paiements effectués pour pensions aux invalides du travail (9 en 1879, 60 en 1890) se sont élevés à 261.566 francs ; les payements effectués pour donner le nècessaitea la subsistance à 393 familles, (35 en moyenne par an) se sont élevés à 112, 421 fr., (soit une moyenne annuelle de 10.220 fr.;) les chiffres des allocations
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- temporaires pour 453 familles (41 en moyenne par an) a été de 90.866 fr. ; (soit une moyenne annuelle de 8.260 fr ;) et celui des secours divers (réservistes, médecins et sages-femmes, dans certains cas particuliers, appointements du secrétaire, etc.,) a été de 45.942 fr. (soit une moyenne annuelle de 4.176 fr.)
- I.e total des sommes dépensées pour le nécessaire à la subsistance, les allocations temporaires et les secours divers est de 249.230 francs.
- Pour la période de 11 ans, la moyenne annuelle de ce chef est de 22.657 fr., et pour les cinq dernières années, de 31.586 francs.
- La moyenne des cinq dernières années est à peu près égale à celle des pensions de retraite pendant la même période (31.258 fr.) ou à celle des frais d’éducation et d’instruction (31.891 fr. 50) ainsi que le constate, dans l’article qui précède celui-ci, notre ami Fabre, aux réflexions duquel nous nous associons pleinement.
- Si nous ajoutons au total des sommes dépensées pour le nécessaire, pour allocations temporaires et secours divers (soit 249.230 fr.) le montant, à ce jour, des versements opérés par l’Assurance des pensions de retraite (soit 261.566 francs), nous voyons que l’Assurance des pensions et du nécessaire a débourser, durant les 11 dernières années écoulées, une somme totale de 510.796 francs.
- Cette Assurance possédait au 30 juin 1890, un capital de 1.048.069 fr.
- Tandis que les autres assurances mutuelles sont alimentées par les cotisations des intéressés, en même temps que par les subventions de l’Association, c’est l’Association seule qui pourvoit aux dépenses de l’Assurance des pensions et du nécessaire.
- A cet effet, sur les bénéfices industriels et commerciaux constatés par les inventaires annuels, il est opéré, à titre de charge sociale, avant toute répartition de bénéfice entre le capital et le travail, la défalcation d’une somme égale à 2 0/0 des salaires payés par l’Association.
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- N’y a-t-il pas là, au premier chef, une application de la participation ?
- Cette charge n’est pas la seule qu’assume intégralement l’association du Familistère de Guise.
- Nous avons déjà vu que l’Association inscrivait également à son compte de frais généraux, sans qu’il lui soit possible, même par une révision des statuts, de se soustraire à cette obligation, les soins, l’éducation et l’instruction, à donner à l’enfance.
- Ainsi donc l’Association du Familistère a le devoir inéluctable d’assurer le pain du corps et le pain de l’intelligence. Avec l’enfance et la vieillesse, le travail de l’homme insuffisant pour nourrir la famille prend hypothèque privilégiée sur le surplus des aisés et sur le luxe des riches.
- Personne n’aura de gâteau sans que chacun ait au moins du pain, tel est, sous une forme familière, l’esprit de l’article 127 des statuts (et l’article 138 en garantit l’observation) ; voilà ce qu’il dit, en somme, et pour juger ce qu’il fait, il n’y a qu’à constater notamment l’importance des sommes annuellement affectées au chapitre du nécessaire à la subsistance.
- On ne trouverait pas ailleurs une plus complète réalisation de la formule socialiste : nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire.
- Nous trouvons-nous simplement en face des conséquences d’une impulsion généreuse uniquement réglée par l’arbitraire patronal ?
- M. Godin n’a-t-il institué l’Assurance du nécessaire, ne l’a-t-il garantie contre toute velléité d’amoindrissement ou de suppression, que parce que cela lui a paru bon ?
- Non. Toute l’œuvre écrite de M. Godin proteste contre une interprétation aussi restrictive, si elle pouvait se produire, de l’idée-mère de son œuvre effective (i)
- Ce que M. Godin à voulu établir dans l’association qu’il a
- (fl Voir notamment Mutualité nationale contre la misère, pages 6, 63, 71, 74 à 83, 109 à 112 ; Le Gouvernement pages 368, 552, 553 et suivants : La République travail, p. 295 et suivantes; Solutions sociales, p. 260 et suivantes.
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- fondée, c’est une répartition conforme à la justice des bénéfices réalisés. Pour ce faire, il est parti de la constatation suivante :
- Trois éléments concourent à la production de toute richesse :
- 1° Les ressources de la nature et du domaine public;
- 2" Le travail de l’homme ;
- 3° L’usage du capital ou travail économisé.
- Les ressources de la nature et du domaine public produisent pour tous les êtres humains; le travail de l’homme n’est quelque chose qu’en s’ajoutant aux produits naturels et au capital qu’il met en œuvre ; le capital ne serait rien sans l’action de la nature et le travail de l’homme.
- La mission de l’homme est d’approprier la matière à son usage, de la transformer et d’ajouter au travail de la nature et aux ressources du domaine public son propre travail : là commence le droit de propriété individuelle.
- Ce que l’homme ajoute au fonds commun naturel et social lui appartient en propre.
- Mais nul individu ne peut prétendre être le premier principe des choses sur lesquelles son activité s’exerce, et l’aliénation de la matière au profit de l’individu se ferait au préjudice du droit de tous, si l’appropriation individuelle n’entraînait le devoir d’une compensation, pour ceux que cette appropriation prive de l’exercice de leur droit de participation au fonds commun, et à ses fruits naturels.
- De l’assistance que la nature accorde elle fait un droit pour tous à une part du produit qui en résulte.
- A mesure que par le travail l’homme s’empare davantage des éléments que la nature tient en réserve, le droit primordial de tous au fonds commun de la nature se transforme pour chacun en un droit social sur la richesse créée.
- L’action de la nature étant universelle se confond avec celle de l’homme ; elle ne peut se spécialiser dans la production humaine : son concours ne peut s’évaluer que par les besoins qu’elle a pour but de satisfaire, (i)
- Si le droit de vivre est inhérent à la vie même et a pour
- (1) Cette idée fait son chemin. M. A. Bocher dans un livre récent : La France, dans l’avenir, réclame l’institution d’un ministère de la Charité pourvu d’un budget illimité, c’est-à-dire, selon l’expression même de l’auteur, dont le chiffre des dépenses ne devrait être limité que par celui de ses besoins.
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- base l’effort incessant de la nature créant et produisant en vue de l’humanité entière, le devoir social apparaît : la société doit pourvoir aux besoins des faibles, en créant les institutions générales de mutuelle protection qui garantiront les familles laborieuses contre la privation du nécessaire.
- Le nécessaire à la subsistance, représente, en effet, la valeur du concours apporté par la nature et le domaine social à la production des richesses.
- Les statuts de l’Association du Familistère, assument donc sur ce point des charges qui appartiennent pour une forte part à l’État.
- Et c’est en cela que son exemple est d’une grande portée sociale.
- La principale tâche de notre siècle est l’étude de la constitution de la science sociale. Quelle base plus positive pourrions-nous lui donner que celle du développement des institutions déjà créées et fonctionnant avec succès.
- Tous les partis dans tous les pays s’occupent aujourd’hui des réclamations ouvrières. Conservateurs ou révolutionnaires, tous étudient la question soit pour la combattre, soit pour la défendre. Tous contribuent donc à son avancement.
- Voici comment M. Charles Grad, dans son étude sur le socialisme d'État dans l’Empire Allemand expose son opinion :
- En présence du fait que près d’un million et demi de citoyens élisent des mandataires pour réformer l’organisation de la société contemporaine, personne ne demandera plus s’il y a une question sociale. Cette question est posée définitivement et les moyens proposés pour la résoudre préoccupent à juste titre les hommes d’État au pouvoir.
- Dans son introduction à la science sociale contemporaine, Alfred Fouillée s’exprime en ces termes :
- Jadis objet de curiosité et comme le luxe réservé à quelques penseurs, l’étude de la société et de ses lois finira par devenir pour tous dans nos nations démocratiques une étude de première nécessité.
- Plus loin parlant du rôle que joue le type initiateur dans la constitution des formes de toutes sociétés, il dit :
- Cette propagation de la forme typique est analogue au phénomène de la cristallisation dans un liquide sursaturé
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- de sulfate de soude et qui cependant ne cristallise pas encore. Introduisez un seul cristal déjà formé : vous verrez la cristallisation se produire de proche en proche dans toute la masse et le type cristallin ajouté à l’eau mère deviendra le générateur ou le premier moteur d’un nombre immense de types pareils.
- Un mécanisme, en partie .semblable, produit peut-être la répétition des mêmes formes végétales et animales à travers le temps par la génération où le germe joue le rôle du type cristallin fourni à l’eau mère...
- Enfin dans la société c’est encore une propagation plus ou moins semblable qui donne à l’organisation sociale sa forme propre. Seulement le germe, ici, est une idée, un idéal social.
- Or, le Familistère, idéal social pour beaucoup a pour bien d’autres dépassé cette phase : il est type cristallin, ou bien idéal concret, et de ce chef, il s’impose à l’étude Je tous, amis ou adversaires.
- Il n’y a plus à tergiverser, à équivoquer sur la possibilité de le réaliser : il faut l’étudier et l’étudier dans son organisme et dans ses résultats.
- Que voyons-nous au Familistère :
- Une industrie remontant à 45 ans, au début de laquelle s’opèrent d’intéressantes réformes au point de vue du règlement du salaire ; au début de laquelle s’organisent également des caisses d’assurance alimentées par les amendes et retenues qui partout ailleurs, si longtemps encore, grossiront le dividende du patron, et administrées par les ouvriers, — solution qui figure encore dans le programme des revendications ouvrières les plus ardentes, tes plus grosses de conflits; — une industrie où grâce à l’amélioration constante de l’outillage et au perfectionnement de l’organisation du travail, les salaires vont en augmentant, et où deux augmentations de salaires coïncident avec une réduction d’une heure chaque fois de la journée de travail, une troisième avec la fondation d’une caisse de retraite entièrement dotée sur les frais généraux ;
- Une expérience d’habitation unitaire, audacieuse, après le discrédit dans lequel étaient tombées les cités ouvrières, après
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- les encouragements et subventions déterminant en faveur de l’habitation isolée un engouement qui fait la loi de l’opinion, expérience cependant de 32 ans, dont le succès s’affirme par la nécessité de la poursuivre bien au delà du plan primitif, déjà si large ;
- L’habitation unitaire remplissant toutes les conditions d’une hygiène si bien comprise, qu’on peut lui attribuer, pour une bonne part, l’avantage que donne au Familistère la comparaison de ses tables de mortalité avec celles de la petite ville de Guise si proprette cependant et si bien tenue, — et ce en dépit de la natalité bien plus grande, les tableaux dressés parM. Bernardot en font foi, au Familistère qu’à Guise ;
- L’habitation unitaire placée près de l’atelier, mettant à la portée de tous les ménages par ses magasins coopératifs de consommation tous les articles nécessaires à la vie ; où toutes les choses d’un usage commun sont entretenues par des services publics ; ayant buanderies .et lavoirs, bains et piscines ; renfermant en outre, en vue des satisfactions intellectuelles et morales, des salles d’éducation et d’instruction ouvertes aux enfants depuis la naissance jusqu’à l’âge de l’apprentissage professionnel ; des salles de réunion pour les adultes, théâtre, blibliothèque, casino, etc. ;
- L’habitation unitaire, propriété sociale, comme l’usine, graduellement transmise aux mains des travailleurs, en quelques années, par le simple jeu de la répartition des bénéfices en vigueur depuis 1880, succédant au régime de la participation simple établie en 1876 ;
- Une association industrielle qui,'de 1879 à 1888, (période pendant laquelle s’était produit l’évènement le plus grave qui pût l’atteindre, la mort de son fondateur), — après avoir constitué un fonds de réserve de 460.000 fr.; amorti 2.509.350 fr.; payé en salaires : au travail 16.412.072 fr., au capital (intérêts à 5 0/0) : 2.070.000 fr.; réparti entre ces deux facteurs une somme énorme de 2.729.614 fr., dont 2.488.175 au travail, 241.439 au capital ; dépensé pour frais d’éducation 256.983 fr , etc ; — avait doté son assurance des pensions et du nécessaire d’un capital s’élevant, toutes charges lui incombant
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- une fois payées, à 979.747 fr, et parvenu aujourd’hui, nous l’avons dit, au joli chiffre de 1.048 069 fr. ;
- Un ensemble d’institutions, en un mot, qui ne se borne pas à mettre à la portée d’une population de 3.000 habitants par l’organisation du travail, de la production, de la répartition et de l’emploi des profits réalisés, les équivalents de la richesse ; — si bien que, quatre années seulement après la fondation de la société, un rédacteur du Devoir cité par Benoit Malon pouvait montrer, chiffres en mains, que si chaque fraction équivalente de la population française avait joui pendant le même laps de temps d’institutions analogues, il y aurait eu dans notre pays un supplément de consommation des produits de première classe équivalent à 7.332.000.000, c’est-à dire plus qu’il ne fallait pour éviter les souffrances présentes et les inquiétudes de l’avenir ; — mais qui pourvoit, en outre, à tous les cas d’insuffisance du nécessaire depuis la naissance jusqu’à la mort :
- Tel est le vaste champ que l’association du Familistère offre à l’observation de tout esprit sincère travaillé par le problème de ce siècle.
- Fidèle à la préoccupation dominante du fondateur, le successeur de M. Godin, M. Dequenne, ne manque jamais une occasion d’appeler l’attention de ses collaborateurs sur l’importance de la dotation de l’assurance du nécessaire.
- « Quelle belle situation, mes amis, » disait-il à l’assemblée générale de 1889, après avoir mis en regard du chiffre de bénéfices nets à répartir (521.646 fr.) le solde créditeur de l’assurance des pensions et du nécessaire, (1.015.175 fr. ), « quelle belle situation, quelle belle perspective, et combien nous devons nous sentir heureux de pouvoir soulager nos frères malheureux, et leur garantir des pensions pour leurs vieux jours.
- « Y a-t-il une perspective plus belle et plus consolante pour les travailleurs que celle de pouvoir se dire que leur vieillesse est assurée et qu’ils pourront finir leurs jours dans la tranquillité et un bien-être relatif ? Souhaitons, mes amis, que cette belle situation se continue et s’accentue. »
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- Connaissez-vous une question plus poignante que celle-ci :
- Que deviendrai-je lorsque jé ne pourrai plus travailler?
- Cette question hante du matin au soir, au travail, dans la famille, pendant les insomnies, sur toute la surface de la terre, des millions et des millions de cerveaux de travailleurs, de ceux qui créent la richesse et le luxe.
- Naguère on la glissait dans de timides pétitions, hier on la concrétait dans les résolutions des Congrès internationaux, aujourd’hui le prolétariat des deux mondes la crie dans les rues.
- Ce n’est pas pour accentuer les ombres de ce tableau que nous avons insisté sur les avantages que la population familistérienne retire de ses diverses institutions et, particulièrement, de ses institutions de prévoyance.
- Qui ne sent, à l’heure actuelle, que l’insécurité du travailleur met en péril la société tout entière ?
- Cette préoccupation s’accuse par la multiplication et le perfectionnement des œuvres de la bienfaisance privée et de l’assistance officielle : œuvres maternelles, crèches, sociétés protectrices de l’enfance, des apprentis, des jeunes gens, sociétés de placement, de rapatriement, d’assistance par le travail, asiles de nuit, asiles ouvroirs, bouchée de pain, hôpitaux, hospices, maisons de retraites, etc., etc ; Cette préoccupation s’accuse encore par le dépôt de nombreux projets de loi et par les tentatives de fédération des œuvres charitables, en vue d’une efficacité plus grande. Mais hélas ! tous les efforts réunis de l’assistance publique et privée sont impuissants à endiguer le flot montant du paupérisme né de la méconnaissance des droits du travail et du premier de tous les droits, le droit à l’existence.
- Il existe une association où la valeur pécuniaire journalière de l’ouvrier est représentée par un salaire, plus élevé que celui des industries similaires, auquel vient s’ajouter l’accumulation progressive du titre d’épargne (dividende) et l’intérêt croissant que produit ce titre ; où le chômage n’existe,
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- pour ainsi dire, pas; où la salubrité desateliers et de l’habitation et les mesures de prévoyance diminuent par une dépression ininterrompue le tribut payé à la maladie ; — une association où la production, la répartition et la consommation sont organisées de telle sorte qu’on peut dire sans exagération que ses membres jouissent des Equivalents de la richesse dans leur Palais social.
- Dans cette association une expérience de trente années a démontré l’impérieuse nécessité d’un fonds d’assurance pour le nécessaire à l’existence, et dans la société déséquilibrée par l’anarchie industrielle et les crises réitérées qui en résultent, pendant que des travailleurs de plus en plus nombreux frappent en vain à la porte des usines où les plus heureux vont chercher un maigre salaire et la maladie,— on hésiterait plus longtemps à procurer, à tous, les garanties du droit à l’existence !
- Ainsi que le disait M. Godin que dans sa proposition de loi sur l’institution de la mutualité nationale,
- « Il est bon de rappeler que tout être humain naît avec les mêmes droits à la vie que ses prédécesseurs.
- « C’est par une violation du droit naturel inhérent à la personne humaine qu’il y a, dans la société, des individus privés des choses nécessaires aux besoins de l’existence.
- « Une telle violation du droit individuel conduit à la conflagration de tous les intérêts humains : c’est le droit de légitime défense de tout individu dont l’existence est compromise.
- « Au contraire, la reconnaissance et le respect du droit de chacun conduirait à la paix sociale et à l’accord universel. y>
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- LES TARIFS DES DOUANES
- La Chambre vient de préluder à l’examen des articles du nouveau tarif douanier par le vote d’une proposition qui en est, en quelque sorte, la leçon anticipée.
- Devant l’imminence d’un déficit considérable de la récolte de 1891, elle vient de décider à une grande majorité que le droit de 5 francs, qui frappe les blés étrangers à leur entrée en France, serait réduit à 2 francs pendant un an.
- Il serait fort à désirer que les conséquences du futur régime économique de la France pussent être aussi facilement conjurées.
- LE VŒU DES COOPÉRATEURS
- Au cours de la discussion générale des tarifs douaniers, M. Léon Say a donné lecture de la pétition adressée à la Chambre par le comité central de la Fédération nationale des sociétés coopératives de France, représentant naturel des consommateurs et en particulier des consommateurs appartenant à la classe ouvrière.
- Voici le texte de cette pétition :
- Considérant que les Sociétés coopératives de consommation travaillent depuis de longues années, avec une constance que les insuccès n’ont point lassée, à améliorer les conditions d’existence de la classe ouvrière en réduisant ses dépenses et en augmentant sa puissance d’épargne, — et que leur œuvre serait vaine, si le législateur, agissant en sens contraire, venait renchérir par des droits de douane, le pain, la viande, le vin, les raisins secs, le pétrole, le vêtement, les matières premières et généralement tous les objets de première nécessité ;
- Considérant que les Sociétés coopératives se sont toujours donné pour mission de prévenir les conflits, entre les classes en les réunissant dans le sentiment d’une œuvre commune,— et qu’elles ne pourraient voir sans inquiétude une politique économique qui tendrait à envenimer ces conflits en augmen-
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- tant les avantages dont jouissent déjà les classes possédantes et en aggravant en même temps les charges qui pèsent sur les classes salariées ;
- Considérant que le législateur entrerait dans une voie singulièrement dangereuse s’il prétendait garantir un revenu minimum aux propriétaires de la terre, des mines, des fabriques, alors qu’il considère comme impossible de garantir un salaire minimum aux ouvriers qui travaillent sur ces mêmes terres, dans, ces mêmes mines, dans ces mêmes fabriques ;
- Considérant que le législateur ne saurait non plus, sans commettre une criante injustice, protéger les propriétaires et industriels français contre l’importation des produits étrangers, alors qu’il déclare impossible de protéger les prolétaires français contre l’immigration des travailleurs étrangers, ce que nous ne demandons pas ;
- Considérant que les Sociétés coopératives françaises ont déjà commencé à nouer avec les Sociétés coopératives des pays voisins, Belgique, Suisse, Angleterre, des relations d’affaires aussi profitables aux unes qu’aux autres, — et que ces relations seraient rendues difficiles ou impossibles par des barrières de douane ;
- Considérant que nous apprenons ainsi, par notre propre expérience, combien est fâcheux pour la masse des salariés le système qui prévaut partout depuis quelques années, et que nous sommes menacés de voir encore exagérer en France par le projet de loi de la Commission des Douanes ;
- Considérant que la fraternité entre peuples autant que l’intérêt des masses doivent nous engager à redoubler d’efforts contre le protectionisme ;
- Considérant que le principe de « Chacun pour soi » appliqué par les protectionnistes aux rapports économiques des peuples, est tout à fait contraire au principe de solidarité sociale et internationale que les coopérateurs se sont toujours fait honneur de professer ; — qu’un semblable programme ne peut que rendre les rapports de peuple à peuple de moins en moins faciles et les chances de guerre de plus en plus imminentes ;
- Par ces motifs, le Comité central proteste énergiquement contre la campagne protectionniste soutenue par les producteurs, et prie MM. les députés et MM. les Sénateurs de rejeter les tarifs excessifs proposés par la Commission des Douanes.
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- L’ENQUÊTE ET L’AMNISTIE
- La discussiou du tarif général des douanes n’absorbe pas tout le temps de la Chambre, et les faits du dehors se chargent parfois d’apporter une diversion à ses travaux.
- Une séance mouvementée a été consacrée tout entière à une interpellation sur les événements de Fourmies. La majorité de la Chambre, obéissant à des considérations politiques d’ordre général, a refusé de procéder elle-même à une enquête sur les causes et les responsabilités de ces déplorables incidents. L’enquête sera-t-elle mieux faite par le gouvernement ?
- Deux jours après, une demande d’amnistie a été présentée en faveur des individus poursuivis ou condamnés pour faits relatifs aux manifestations du 1er mai. Le vote de l’amnistie semblait être le complément obligé du rejet de l’enquête. Après un premier coup d’éponge, le coup d’éponge définitif. Cette fois aux considérations politiques sont venues se joindre les considérations juridiques. On a laissé la justice établir à son aise les responsabilités encourues de ce côté.
- JUGE ET PARTIE
- Alors que la place nous manque pour essayer de dégager, comme il conviendrait, la moralité de cette grosse affaire, il est difficile d’insister sur un cas particulier. Il nous sera permis cependant de regretter qu’il n’ait pas encore été déposé un projet de révision de l’article du code qui punit l’injure à la magistrature.
- Dans les Ardennes, M. J. B. Clément a été condamné à deux ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Cette condamnation excessive est la punition de cette parole adressée aux juges : « Vous ne me condamnez pas parce que j’ai manifesté, mais parce que j’ai organisé des syndicats ouvriers dans toute la région. »
- N’est-ce pas un intolérable abus qu’un tribunal qui se prétend outragé puisse demeurer le juge de sa prétention et conserver contre tout principe le droit de punir dans sa propre cause t
- La Cour d’Appel de Nancy a donné un commencement ée satisfaction à ce sentiment en abaissant, ù deux mois, la condamnation de M. J.-B. Clément et en supprimant l’interdiction de séjour.
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- LE GOUVERNEMENT, LA CHAMBRE ET LA QUESTION
- SOCIALE
- De ces débats sur l'enquête et sur l’amnistie, qui n’ont pas été suivis d’une sanction immédiate sortira-t-il plus tard quelque chose V
- Sommes-nous bien sûrs, s’est demandé M. Clémenceau, d’avoir fait tout ce qu’il fallait pour éviter les conflits, de nous être préoccupés comme nous l’aurions dû des questions si graves et si aiguës.que soulève l’état social actuel, d’avoir eu toujours présentes devant nous les questions si troublantes, si impérieusement urgentes, que la vie pose quotidiennement pour tant d’hommes qui n’ont eu d’autre tort que de naître ?
- De son côté le gouvernement par l’organe du président du conseil déclare qu’il n’est pas assez peu clairvoyant pour assister indifférent à ce qui se passe dans toute l’Europe et pour ne pas comprendre qu’il y a là un mouvement d’idées dont il est indispensable de tenir compte.
- Nous n’avons, ajoute-il, qu’une seule pensée : c’est de collaborer avec vous, de mettre en commun nos études, nos efforts, nos travaux, le peu d’expérience que nous avons pu acquérir pour faciliter à ces générations de travailleurs qui s’élèvent les améliorations qu’elles attendent. La gauche et le centre appuient cette déclaration de leurs applaudissements.
- En présence des excellentes dispositions manifestées par la Chambre et le gouvernement, M. Jules Gaillard suppose qu’aucune objection sérieuse ne pourra être faite à la demande qu’il formule, de réunion d’un congrès oü serait élaborée une législation internationale du travail.
- — On ne sourit plus, a-t-il dit, à l’idée des États-Unis d’Europe, que prédisait Victor Hugo en 1882. Mais, avant de les réaliser politiquement et administrativement, tâchons de les organiser quelque peu si nous pouvons au point de vue économique et industriel.
- Le ministre des affaires étrangères répond que le gouvernement a mieux à faire que de prendre l’initiative de la réunion d’un congrès international. De concert avec la Chambre il va travailler à la confection des lois ouvrières, et donnera de cette façon aux autres pays un exemple qu’ils ne manqueront pas de suivre.
- Jusqu’à présent nous avions toujours vu le gouvernement opposer aux réformes ouvrières, notamment à celle qui a
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- trait à la réduction des heures de travail, la nécessité de ne pas se mettre en état d’infériorité vis à vis des autres nations concurrentes.
- Allons-nous voir le gouvernement renoncer à se servir de cet argument ? S’il en est ainsi, rien ne s’oppose plus à ce qu’on entre à pleines voiles dans la voie des réformes.
- Pour commencer, la Chambre, sur la proposition de M. Mège, a décidé en principe, il y aura bientôt un mois de cela, a de consacrer une séance par semaine à la discussion des différentes propositions dont elle est saisie, et qui se rattachent à l’amélioration du sort des travailleurs. »
- Le jour de cette séance hebdomadaire n’est pas encore fixé.
- Nous avons déjà vu le système fonctionner vers la fin de la précédente législature, au moment où la Chambre éprouvait le besoin de donner au monde ouvrier les Satisfactions promises. C’est le vendredi qui avait été choisi pour son expérimentation. Mais peu à peu les vendredis ouvriers furent envahis par la discussion de projets qui n’avaient que des rapports lointains avec les intérêts des travailleurs, et même par des interpellations le plus souvent oiseuses. Le système tomba en désuétude. La Chambre actuelle s’y prend de plus bonne heure, persévèrera-t-elle davantage ? En tout cas il faut attendre le vote définitif de la proposition Mège.
- A l’appui de sa proposition, M. Mège avait allégué que depuis huit mois de législature, la Chambre n’avait encore rien fait pour l’étude des questions ouvrières.
- Le président de la commission, M. Ricard, ne pouvait pas laisser passer cette assertion évidemment exagérée.
- 11 a rappelé que la commission qu’il préside a soumis à la Chambre le projet concernant le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, qui a été voté en première et en seconde lecture. Elle a fait voter une loi sur les garanties à donner aux ouvriers qui ont effectué des versements dans les caisses de leurs patrons. Elle est prête à discuter le projet relatif à la sécurité du travail et à l’hygiène des travailleurs. Elle a pris une décision de principe sur la question du travail des adultes en décidant que ce travail serait réglementé et en abaissant à dix heures le maximum de sa durée. Elle a pris également une décision sur le principe de l’assurance obligatoire, qu’il s’agit d’introduire dans la loi sur les accidents. Enfin, elle s’occupe des projets de retraite pour les ouvriers.
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- LES ACCIDENTS DU TRAVAIL
- Depuis le jour où cette déclaration a été faite, la commission présidée par M. Ricard, a achevé, l’élaboration du projet de loi sur les assurances des ouvriers contre les accidents du travail.
- Elle s’est prononcée pour l’institution de l’assurance obligatoire, qui serait fournie par une contribution mutuelle des patrons, comme le propose le ministre, M. Jules Roche. Mais contrairement au projet de celui-ci, qui établissait pour toute la France cette mutualité, la commission a limité cette dernière à des régions industrielles, selon les indications de M. Ricard, qui a montré que ce système assurait une répartition plus équitable et une surveillance plus efficace.
- Les contributions qui seront établies d’après un coefficient variant suivant les risques des différentes industries, seront perçues comme en matière de contributions directes et centralisées à la caisse des accidents, sous le contrôle de l’État.
- Cependant, les patrons seraient autorisés à être leurs propres assureurs, pourvu qu’ils fournissent aux ouvriers toutes les garanties dont le caractère sera déterminé par un règlement d’administration publique.
- Dans ce cas, les patrons pourront s’adresser à des sociétés d’assurances ou tels établissements ou institutions qui leur plaira.
- LA JOURNÉE I)E HUIT HEURES
- La commission parlementaire du travail n’en a pas fini avec la question de la durée du travail. Elle aura à statuer sur la proposition dont M. Basly, député du Pas-de-Calais, vient de prendre l’initiative, et qui tend à limiter à huit heures, au maximum, la journée de travail dans les mines.
- Cette proposition porte les signatures de trente-neuf députés.
- Les auteurs de cette proposition font remarquer que cette réforme, réclamée par l’humanité aussi bien que par l’intérêt national, ne produirait en nos charbonnages ni grande secousse, ni infériorité réelle vis-à-vis des concurrents étrangers.
- L’exposé des motifs ajoute que la mise en vigueur de la loi proposée serait un acheminement à la réduction générale du temps de labeur réclamée aujourd’hui par la presque unanimité .des artisans de grande industrie.
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- ORGANISATION OFFICIELLE DE L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
- Notre ami, M. Maurice Faure, vient de prendre l’initiative d’une proposition de loi sur l’assistance à donner aux invalides du travail et aux ouvriers valides sans ouvrage.
- La proposition de M. Faure est conforme, dans ses tendances générales, au vœu par lequel le congrès international pénitentiaire et d’assistance d’Anvers demandait « que l’assistance publique soit réglée de telle manière que chaque personne indigente soit sûre de trouver des moyens de subsistance, mais seulement en récompense d’un travail adapté à ses facultés corporelles. »
- L’assistance par le travail est organisée en Autriche, en Hollande, en Allemagne et dans la Suisse française.
- En France, aucun effort sérieux n’a été tenté dans ce sens par les pouvoirs publics ; nous ne possédons pas, dans nos départements, d’établissements où soit organisée l’assistance par le travail, en dehors de rares institutions existant à Paris ou dans quelques grandes villes.
- Aux termes de la proposition de M. Maurice Faure, chaque département serait tenu d’avoir un asile destiné à recevoir, nourrir et entretenir les invalides et les infirmes incapables de travailler et dénués de moyens d'existence suffisants. Le département pourrait traiter, ù cet effet, avec un établissement hospitalier, soit de ce département, soit d’un autre département. Ces traités devraient être approuvés par le ministre de l’intérieur.
- Les départements et les communes pourraient être autorisées par le ministre de l’intérieur à établir des maisons ou stations dites de travail et à y recevoir, pour les nourrir et entretenir, les personnes valides, dénuées dans le moment de moyens d’existence suffisants.
- Des subventions pourraient être accordées par l’Etat suivant les ressources du budget aux départements, aux communes, aux associations dûment autorisées, pour leur venir en aide dans les dépenses de construction ou d’appropriation des asiles ou maisons de travail.
- Si des caisses de retraites ou des établissements comme ceux que je propose, dit M. Maurice Faure, étaient organisés pour ceux qui ne peuvent plus travailler, si des maisons de travail étaient ouvertes, dans tous les départements,
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- aux ouvriers valides sans ouvrage, une des plus graves plaies sociales serait fermée, un grand et fécond résultat serait obtenu.
- D’abord nous n’aurions plus sous les yeux le spectacle attristant de vieux ouvriers, de vieux paysans qui, après une existence laborieuse et honorable, se trouvent obligés, s’ils ne veulent mourir de faim, de tendre la main et de recourir à l’aumône, les bureaux de bienfaisance ne pouvant leur venir qu’insuffisamment en aide, et satisfaction serait donnée non seulement au sentiment de la fraternité, mais encore à ce devoir d’équité sociale qui crée pour l’Etat l’obligation morale d’assister ceux dont les labeurs ont contribué, en somme, au bien-être des privilégiés de la fortune et de l’intérêt public.
- Ensuite, on arracherait aux souffrances et aux privations, au vagabondage et à la mendicité, tous ceux, et ils sont nombreux, que la misère et l’impossibilité de travailler, réduisent à l’état de délinquants, et qui, de condamnations amenées les unes par les autres, finissent par encourir la relégation, la loi de 1881 étant impitoyable pour eux.
- Il ne suffit pas, conclut avec raison, M. Maurice Faure, il ne suffit pas de penser aux malheureux quand la détresse les a rendus mendiants ou vagabonds. Il est plus humain, plus juste et d’une meilleure politique de conjurer les conséquences inévitables du désœuvrement, en offrant à tous les travailleurs honnêtes et dignes d’intérêt, comme aux invalides du travail, une assistance et des soins qui constituent dans un pays démocratique une dette sacrée, dont la justice autant qu’une sage prévoyance commandent l’acquittement.
- LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- Depuis le vote, sous la précédente législature, du projet de loi relatif aux sociétés coopératives et au contrat de participation, qui attend depuis bientôt deux ans la sanction du Sénat, la Chambre n’a pas eu à s’occuper de propositions tendant à assurer aux ouvriers une partie des bénéfices produits par leur travail.
- M. Guillemet, député de la Vendée, a tenu à combler cette lacune dans l’ordre du jour de l’assemblée dont il fait partie. Il doit déposer, en effet, dans l’une des premières séances une proposition destinée, dans son esprit, à hâter la solution définitive de cet intéressant problème.
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- M. Guillemet ne veut pas rendre la participation aux bénéfices obligatoire. Suivant lui, l’État doit surtout agir par la persuasion et par l’exemple.
- Son projet est à la fois une proposition de loi et une proposition de résolution. Il oblige l’État à exiger la participation pour toutes ses concessions à titre permanent ou d’assez longue durée, et il invite le gouvernement à l’organiser dans les exploitations et manufactures qui lui donnent des bénéfices.
- M. Guillemet est assuré du bon accueil que la Chambre fera à sa proposition. Depuis Léon Say jusqu’à l’extrême gauche on est favorable à la participation qui ne manque pas d’adhérents sur les bancs de la droite. La proposition aboutira certainement si elle vient en discussion avant la fin de la législature.
- Elle aura toujours l’avantage de créer un mouvement d’opinion en faveur de la participation qui, seule, mettra fin pacifiquement à ce qui trouble le plus actuellement la Société, à la guerre entre le capital et le salaire, aux résistances obstinées des uns et aux revendicatious exagérées des autres.
- LA TRANSFORMATION DE L’IMPOT
- Serions-nous en passe d’obtenir enfin un budget démocratique ?
- M. Maujan, député de la Seine, a déposé à la Chambre une importante proposition signée par 130 membres et relative à la réforme de l’impôt.
- Nous donnons aujourd’hui une succincte analyse de cette proposition, nous réservant de l’apprécier plus tard dans ses détails.
- Le projet constate qu’il faut actuellement 3 milliards 200 millions pour faire face aux dépenses ordinaires du budget annuel.
- Il propose de remplacer tous les impôts existants par des catégories de taxes qui sont les suivantes :
- 1° Produit des exploitations industrielles de l’État : postes, télégraphes, tabacs, etc., et produit du timbre et de l’enregistrement, en tout 1,600 millions.
- 2° Rectification de l’alcool par l’État suivant les conclusions de l’enquête sénatoriale de 1887. Ce système, à la fois hygiénique et fiscal, donnera 1 milliard ;
- 3° Impôt sur les successions, évalué à 380 millions.
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- Le projet diminue le droit sur les petits héritages eu ligne directe et augmente les droits par graduation pour les divers degrés de la ligne collatérale.
- Il supprime l’héritage pour la ligne collatérale à partir du cinquième degré (cousins issus de germains).
- Il n’est touché en rien à la liberté de tester.
- 4° Enfin, 200 millions sont demandés à un impôt mixte et gradué sur le capital et le revenu. On frappera le capital toutes les fois qu’il pourra être atteint directement, dans le cas contraire, on frappera les revenus.
- Les trois premières catégories d’impôts formeront la partie fixe du budget. La quatrième catégorie en sera la partie mobile et variable suivant les nécessités.
- Le chiffre des ressources à demander à l’impôt du capital et du revenu variera suivant les besoins.
- Ce système fait disparaître tous les autres impôts, à savoir :
- L’impôt foncier qui frappe l’agriculteur, les impôts de consommation qui frappent l’ouvrier, l’impôt des patentes et l’impôt de circulation qui frappent les commerçants.
- Cette importante réforme est le résultat d’un travail entrepris depuis plus d’un an par un groupe de députés qui a procédé sans bruit, dans la forme des commissions parlementaires, sous la direction de M. Maujan.
- La méthode suivie a été celle de la division du travail qui a été préparé par des commissions techniques. Après ces études préliminaires, il ne restait plus qu’à les synthétiser dans un travail d’ensemble, qui est l’œuvre de M. Maujan pour la partie générale, de M. Dupuis-Dutemps pour le titre Ier, de M. Georges Berger pour la question de l’alcool, de M. Terrier pour les successions et de M. Moreau pour tout ce qui a trait à l’impôt du capital et du revenu.
- La Chambre a accordé le bénéfice de l’urgence à la proposition de M. Maujan; le ministère ne s’y est pas opposé, et il a eu raison car le chiffre considérable des signataires de cette proposition et l’importance de la question soulevée commandent un examen immédiat et approfondi.
- LES CAISSES DE RETRAITE ET DE SECOURS
- Le projet de loi sur les caisses de retraite, de secours et de prévoyance fondées au profit des employés et des ouvriers, adopté par la Chambre en première lecture le 13 février, en seconde lecture le 3 mars, a été transmis le 10 mars au Sénat qui a nommé, le 20, pour l’examiner, une commission com-
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- posée de MM. Brossard, Maze, Cuvinot, Deprez, Magnier, Thésard, Gordelet, Béval, Guyot.
- En voici le texte tel qu’il a été adopté par la Chambre :
- Article 1er. — En cas de faillite, de liquidation judiciaire ou de déconfiture, lorsque les retenues sur les salaires ont été opérées ou lorsque des versements ont été reçus ou légalement effectués par le chef de l’entreprise au profit d’une institution de prévoyance, les ouvriers, employés ou bénéficiaires sont admis de plein droit à réclamer la restitution de toutes les sommes non utilisées conformément aux statuts.
- Cette restitution est garantie par un privilège général sur tous les meubles du débiteur, qui prend rang après ceux énumérés à l’article 2101 du Code civil. Ce privilège ne frappe les immeubles que lorsqu’il a été inscrit, et à la date de son inscription ; l’inscription contiendra l’évaluation provisoire de la créance.
- Le privilège s’étend, dans tous les cas, aux intérêts conve-venus des sommes ainsi retenues ou reçues par le chef de l’entreprise. A défaut de convention, les intérêts seront calculés au même taux que celui fixé par les caisses d’épargne, au jour d’ouverture de la liquidation d’entreprise.
- Les sommes provenant des retenues ou des versements et non utilisées conformément aux statuts deviendront exigibles en cas de fermeture de l’établissement industriel ou commercial
- Il en sera de même en cas de cession volontaire, à moins que le cessionnaire ne consente à prendre le lieu et place du cédant.
- Art. 2. — La Caisse des dépôts et consignations est autorisée à recevoir, à titre de dépôt, les sommes et valeurs appartenant ou affectées aux institutions de prévoyance fondées en faveur des employés et ouvriers.
- Art. 3. — Le seul fait du dépôt légalement opéré à la caisse des dépôts et consignations, par le chef de l’entreprise, de sommes ou valeurs affectées aux institutions de prévoyance, confère aux bénéficiaires de ces institutions un droit de gage, dans les termes de l’article 2073 du Code civil, sur ces sommes et valeurs. Ce droit de gage s’exerce dans la mesure des droits acquis et des droits éventuels.
- Art. 4. — Pour toutes les contestations relatives à leurs droits dans les caisses de prévoyance, de secours et de retraite, les ouvriers et employés peuvent charger, à la majorité, un mandataire d’ester pour eux en justice, soit en
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- LE DEVOIR
- demandant, soit en défendant. Us peuvent également charger un mandataire d’inscrire en leur nom le privilège prévu par l’Article Ie1'.
- Art. 5. — Dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi, toutes les sommes qui, à l’avenir, seront retenues sur le salaire des ouvriers, en vue d’assurer des retraites, seront versées à la Caisse des dépôts et consignations.
- Art. 6. — Un règlement d’administration publique déterminera le mode de nomination du mandataire, les mesures de publicité nécessaires pour sauvegarder les intérêts des créanciers du chef de l’entreprise, les formalités exigées pour prendre l’inscription, ainsi que les bases d’évaluation provisoire de la créance, la nature des valeurs qui pourront servir d’emploi, conformément à l’article 5, et les conditions suivant lesquelles seront effectués le dépôt et le retrait des sommes et valeurs appartenant ou affectées aux institutions de prévoyance.
- Il déterminera de même les bases d’après lesquelles seront évalués les droits acquis et les droits éventuels, ainsi que le mode de restitution aux intéressés.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE PREMIER MAI ET LA PAIX
- De quelque manière qu’on apprécie la manifestation périodique et universelle du Premier-Mai, qu’on l’approuve, ou qu’on la désapprouve, il n’est pas possible de nier que ce soit là un phénomène considérable et dont la grande importance ne pourra qu’augmenter d’année en année.
- Le Temps qui u’est pas suspect de pactiser avec le socialisme révolutionnaire, disait à la veille du lor mai :
- « Il y a là une chose de grande portée, un phénomène social que ne sauraient trop méditer 'les hommes d’Etat et qui ouvre à l’esprit des philosophes des perspectives vraiment nouvelles. Ce phénomène, c’est l’affirmative de la solidarité internationale des classes ouvrières, c’est l’union dans la lutte pour l’existence des travailleurs de tous les pays. C’est quelque chose de digne d’attention et d’étude que cette célébration œcuménique de la fête du travail. Si le mouvement qui l’a créé se propage, si le sentiment que l’on a créé se fortifie, si l’union qui n’a encore qu’une existence idéale et symbolique se réalise en fait, il est certain que ce facteur nouveau, entrant sur la scène de l’histoire à cette fin de siècle, est de nature à singulièrement modifier, dans un avenir rapproché, l’œuvre des militaires, des diplomates et des chefs politiques des divers Etats de l’Europe. »
- Aug. Vacquerie demandait dernièrement dans le Rappel « ce que deviendrait la triple alliance devant l’alliance universelle des travailleurs. »
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- LE CONGRÈS DE MILAN
- On sait que le Congrès national des Sociétés italiennes de la paix, qui devait se tenir à Milan l’année dernière, avait été remis à un moment plus opportun, suivant le désir exprès de plusieurs sociétés, parmi lesquelles celles de Turin, Florence, Rome et Palerme.
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- Dans son assemblée générale du lor Mai 1891, où étaient représentées les Sociétés de Mantoue, Barzano, Missaglia, Serravalle Sesia, Soresina, Gallarate, Woghera. Pinarolo-Po, Pieve d’Olmi, Abbiategrasso, Borgonuovo Valtidone, Gérés, l’Union universelle de Turin, les Sociétés de Vigevano, Palma Gampagnia e Borgosesia, la Société internationale pour la paix (Union Lombarde), a repris la question de savoir si le second Congrès national devait se tenir avant ou après le Congrès International, qui doit avoir lieu à Rome en Novembre prochain.
- Après une longue discussion, l’assemblée a approuvé à runanimité la motion de l’honorable Maffi par laquelle elle ajournait le Congrès et chargeait les signataires de « provoquer une réunion, à Milan, entre les représentants des Sociétés italiennes de la paix, dans le but de travailler à la réussite pleine et entière du Congrès international de Rome ».
- En conséquence, une réunion générale des Sociétés italiennes de la paix a été provoquée, pour les 30 et 31 Mai 1891, dans la salle de l’Exposition du Brésil.
- La discussion doit porter sur les questions suivantes :
- 1° Sujets proposés par le Comité de Rome : vue d’ensemble et observations générales.
- 2° Proposition Bajer et question Lemonnier sur la constitution d’un secrétariat général permanent des Sociétés de paix et des Comités parlementaires.
- 3° Proposition Hodgson-Pratt touchant l’opportunité de porter devant le Congrès international et la Conférence interparlementaire, les questions les plus graves de la politique internationale comme, par exemple, la question de l’Alsace-Lorraine, celles de Trente et Trieste, des Balkans, etc...
- 4° Proposition du Comité de Boston de réunir à Chicago, durant l’exposition Américaine de 1893, les représentants officiels de tous les Etats civilisés, afin de régler amicalement les questions pendantes, de conclure un traité permanent d’arbitrage, et de procéder à un désarmement général.
- 5° Fédération de toutes les Sociétés de paix.
- 6° Moyens pratiques de donner une impulsion des plus vigoureuses à la propagande humanitaire.
- 7<> Du moyen rationnel et pratique de pourvoir à la création d’un Parlement international.
- 8° Propositions éventuelles présentées par les délégués.
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- LES JEUNES AMIS DE LA PAIX
- L’Association des Jeunes Amis de la Paix (siège social : rue Duguesclin, 1, à Nimes) a décidé d’ouvrir des Concours sur divers sujets d’ordre théorique et d’ordre pratique. Tout le monde y est admis.
- Les seules conditions pour participer à celui ouvert aujourd’hui consistent à envoyer à la rédaction, avant le 15 juillet, un travail sur une des deux questions suivantes, au choix:
- « lo L’œuvre pacifique de la Révolution française ;
- « 2° Les futurs Congrès internationaux de la Paix (et particulièrement celui de novembre prochain) doivent-ils continuer à écarter de leurs débats toutes discussions sur la politique internationale ? Doivent-ils au contraire les aborder résolument ? N’y a-t-il pas matière à transaction sur ce point ? »
- Cette question est ainsi posée par M. Hogdson Pratt dans Concord de mars dernier, et a donné lieu à un échange d’observations des plus intéressant dans les journaux dévoués à la cause de la Paix. L’association des Jeunes amis de la paix répondra dans son prochain Bulletin.
- Les auteurs des meilleurs travaux recevront un lot d’ouvrages spéciaux sur la question sociale et sur la paix. Il sera d’autre part fait un compte-renplu des mémoires récompensés.
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- LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- L’Assemblée générale de la Ligue se tiendra probablement à Paris, cette année, à une date qui sera indiquée ultérieurement.
- Les deux questions suivantes sont d’ores et déjà mises à l’ordre du jour :
- 1° Le droit de conquête.
- 2° La responsabilité internationale.
- Les personnes qui désirent prendre part à la discussion des questions inscrites soit par l’envoi de Mémoires, soit en assistant à l’Assemblée, sont invitées à faire connaître leur
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- intention au Bureau de la Ligue, 41, boulevard de Plainpa-lais, Genève, avant le 15 juillet prochain.
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- ARBITRAGES
- A part les deux arbitrages survenus entre la France et l’Angleterre et entre l’Angleterre et les États-Unis, il faut signaler celui qui est sur le point de terminer le conflit Portugo-Américain à propos de la baie de Laoga. Le Conseil arbitral a reçu les rapports des parties et va rendre son arrêt. De même, est sur le point de recevoir une solution le différend entre la France et la Hollande au sujet des territoires de Laïva et Tapanahouï, dans la Guyane.
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- SEPT QUESTIONS ET SEPT RÉPONSES
- q. Comment sortir de la trêve armée ?
- r. En créant l’état juridique entre les peuples.
- q. Comment créer cet état ?
- r. En concluant de peuple à peuple des traités d’arbitrage PERMANENT.
- q. Qui peut conclure ces traités ?
- r. Les Gouvernements et les Parlements actuels.
- q. Quand les gouvernements et les parlements pourront-ils conclure ces traités ?
- r. Dès qu’il y aura deux gouvernements et deux parlements décidés à le faire.
- q. Qui peut les y décider ?
- r. Les Peuples qui sont en possession du suffrage universel .
- q. Par la force ?
- r. NON.
- q. Par quels moyens ?
- r. Par tous les moyens pacifiques.
- (Les États-Unis d'Europe),
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET ü’ARBITRAGE INTERNATIONAL 307
- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du jeudi 23 avril 1891.
- Présidence de M. Bernardot.
- Sont présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président
- Doyen, assesseur
- Allart, »
- Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- M. le Président communique à l’Assemblée une lettre circulaire imprimée émanant de M. Hodgson Pratt relative au programme des travaux à adopter au Congrès de Rome de cette année. Il s’agit de décider s’il y a lieu ou non d’écarter de ce programme toute question de politique internationale. Cette ligne de conduite a été suivie aux congrès de Paris 1889 et à celui de Londres 1890. Cette dernière manière d’agir a ses avantages ; elle a aussi ses inconvénients. En réalité, il y a là un point très délicat sur lequel une décision catégorique est difficile à prendre. Examinant la question sous ses divers aspects, M. Bernardot dit que les congressistes n’étant pas des législateurs, ils ne peuvent avoir la prétention de se conduire comme tels et qu’ils doivent, à son avis, se maintenir dans les questions d’ordre général, en évitant tout froissement.
- M. Frédéric Passy, Président de la société d’arbitrage entre les nations à laquelle la nôtre a adhéré, répond dans le sens ci-dessus à une lettre que nous lui avons adressée pour lui demander son avis. Il est donné connaissance de cette correspondance.
- Lecture est également donnée d’une lettre particulièrement intéressante de M. Hippolyte Destrem, Président de la Société de la paix perpétuelle par la justice internationale,
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- signalant à notre attention plusieurs articles très remarquables de YUnité humaine du 20 mars 1891 ; notamment deux lettres d’un grand intérêt, adressées l’une à Lord Salis-bury, sur la question égyptienne ; l’autre à l’Empereur d’Allemagne, sur la barrière de séparation qui existe entre son pays et le nôtre. Les termes excellents de ces divers documents reçoivent l’unanime approbation de l’assemblée qui apprécie comme il le mérite le dévouement incomparable dépensé pour notre cause commune par le vaillant directeur de la Rénovation.
- M. Bernardot porte à la connaissance de l’Assemblée les principaux articles des États-Unis d’Europe rédigés par notre ami Charles Lemonnier qui continue, lui aussi, la lutte incessante pour la pacification. Signalant chacun de ces articles en particulier, M. Bernardot montre les devoirs créés aux plus jeunes par ces hommes vaillants dont l’âge ne parvient pas à tempérer l’ardeur pour le bien.
- La conférence faite au Familistère le 8 avril dernier par l’honorable M. Frédéric Passy ayant eu un très grand et légitime succès, l’assemblée est consultée à l’effet de savoir si elle est d’avis d’approuver l’impression qui pourrait en être faite à bon compte, en demandant à Mme Godin de nous autoriser à profiter de la composition du « Devoir » où cette conférence est reproduite presque in-extenso. Cette proposition est adoptée unanimement.
- L’assemblée vote ensuite une réponse favorable à une demande d’aide pour l’impression de l’Almanach de la Paix, faite par la société des Jeunes Amis de Nimes.
- M. Sarrazin, secrétaire-trésorier, s’est occupé ces derniers temps d’un certain nombre de moyens de propagande des idées de paix, soit à l’aide d’enveloppes ornées d’emblèmes et devises, (qu’il fournit à 7 fr. le mille pris à Guise], soit par des prospectus ( à cinq centimes les quatre pris à Guise), que M. Bernardot fait passer sous les yeux des membres de l’assemblée. Ces moyens soumis à la haute expérience de M. Frédéric Passy, lors de la conférence faite au familistère le 8 avril, ont reçu sa complète approbation. M. le Président dit qu’il se range à cette opinion éclairée et adresse à leur auteur des félicitations que ratifie l’assemblée.
- L’ordre du jour appelle le vote pour la nomination de deux membres du bureau, le mandat du président et du vice-président étant expiré. Au vote qui a lieu par bulletin secret les deux membres sortants, MM. Bernardot et Locqueneux sont réélus à l’unanimité. MM. Bernardot et
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- MOUVEMENT FÉMININ 309
- Locqueneux remercient l’assemblée de cette nouvelle marque de confiance et affirment leur dévouement à la cause de la Paix.
- La séance est levée à 9 h. 1/2.
- Le Secrétaire-Trésorier,
- E. Sarrazin.
- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE STAGE DES FEMMES PHARMACIENNES
- Nous avons signalé à nos lecteurs l’intéressante campagne entreprise dans le Progrès médical sur la question des Femmes pharmaciennes.
- M. Marcel Baudoin, secrétaire de la rédaction de ce journal, émet concernant la délicate question du stage une idée qui nous paraît mériter l’attention :
- « Renseignements pris », dit-il, « peu de pharmaciens semblent, jusqu’à nouvel ordre, disposés à accepter chez eux, comme élèves, les jeunes filles pourvues du certificat réglementaire. Nous croyons qu’on pourrait, dès maintenant, tourner la difficulté de la façon suivante.
- « Puisqu’on admet les élèves femmes comme stagiaires dans les services hospitaliers (médecine, chirurgie, accouchements), ne pourraît-on pas autoriser les jeunes étudiantes en pharmacie à faire leur stage dans les pharmacies des hôpitaux ? Elles trouveraient là un enseignement pratique égal, sinon supérieur, à celui qu’elles peuvent recevoir en ville. Certes, il y a bien quelques différences entre ce qui se fait à l’hôpital et dans une officine en ville; mais s’agit-il de détails importants ? Evidemment non. L’Assistance publique, à Paris, par exemple, aurait de la sorte un supplément de personnel, instruit et actif, et nous ne croyons pas qu’en principe elle puisse s’opposer à une telle innovation. D’autre part, les pharmaciens des hôpitaux et leurs collaborateurs directs, les internes, trouveraient certainement chez ces jeunes filles le même zèle, le même dévouement
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- que les médecins, chefs de service, auprès des étudiantes en médecine.
- « En tous cas. c’est au moins là une solution pratique à la question qu’on nous pose, et pour Paris, l’Assistance publique n’a qu’à dire oui, car aucun règlement n’exige que le stage soit fait dans une pharmacie ayant pignon sur rue. Il y en a peut-être d’autres. Nous en reparlerons à l’occasion, si celle que nous proposons ne convient pas à tout le monde. »
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- LES SAGES-FEMMES
- Un docteur, M. Maunoury, de Chartres, appréciant très favorablement l’idée mise en avant par le Progrès médical de l’exercice de la pharmacie par les femmes, ajoutait :
- « Cet article me faisait songer à autre chose. Pourquoi les femmes instruites et bien élevées, les institutrices sans emploi, par exemple, ont-elles si peu de tendance à se faire recevoir sages-femmes ? C’est beaucoup moins long et moins coûteux que de faire sa pharmacie et cependant elles ne le font pas.
- « Nos cours départementaux d’accouchement sont le plus souvent suivis par des paysannes sans instruction et souvent sans intelligence ; de sorte que nous avons un corps de sages-femmes tout à fait médiocre et insuffisant bien qu’apte à faire convenablement l’antisepsie. Et cependant c’est là une profession indépendante, qui rapporte bien trois fois plus que la profession d’institutrice. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- L’Occultiome scientifique, par G. Vitoux.
- Brochure en vente au prix de un franc, à la Librairie du Merveilleux, 29, rue de Trévise, Paris.
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- L’erreur latine, ses causes, ses effets en France sur l’enseignement, sur les arts et sur l’esprit public, par Horace Lefort.
- Prix, franco par poste, soixante centimes, à la librairie du Merveilleux. 29, rue de Trévise, Paris.
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- The Haydocks’Testimony, by L. C. W. Published by request of the chrisfian arbitration and peace Society, Philadelphia.
- En vente à Paris, 4, place du Théâtre français.
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- La Fraternité, organe du catholicisme national. Directeur : Félix Carrier, curé à Genève.
- Années 1883 et 1884. En vente au prix de 3 fr. chacune. Librairie Georg à Genève, Suisse.
- Du même auteur :
- Une leçon de Catéchisme Catholique-romain ou catholique-français, brochure de propagande, prix 10 centimes.
- Le droit social, tous héritiers, brochure â 25 centimes.
- Le désarmement, opuscule de 12 pages.
- Lettres aux républicains de France sur la question sociale.
- Suppression de la misère.
- Prix : un exemplaire 60 centimes ; dix exemplaires 5 francs <‘hez Auguste Ghio, éditeur, Palais-royal, 1, 3, 5 et 7, galerie d’Orléans. Paris.
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- Une heure d’oubli, par Paul Grendel, le romancier dont nous avons déjà signalé les œuvres dans notre numéro de février dernier.
- Ce nouveau roman est en vente au prix de 3 fr. 50 chez Tallandier et Gaujac éditeurs, 11 et 13, rue Faidherbe, Paris.
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- La tribune populaire, organe de la démocratie religieuse.
- Abonnements : 7 francs par an pour la France ; 9 fr., pour l’étranger.
- Directeur : M. E. Houssay, 18, rue de Belleville, Paris.
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- L’Enfant, organe des protecteurs et sociétés protectrices de Venfance et de VAdolescence.
- Journal bi-mensuel; prix d’abonnement 5 fr. par an pour la France ; 6 fr. pour l’Étranger. Bureau : 22, rue de la Banque, Paris.
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- Après la mort, Exposé de la philosophie des esprits. Ses bases scientifiques et expérimentales, ses conséquences morales.
- Un volume, prix 2 fr. 50 à la Librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Les trois intempérances de la table, de la boisson et des mœurs, prévenues et combattues au moyen d’une alimentation hygiénique, naturelle et économique, par Ed. Raoux, ancien professeur à l’académie de Lausanne, docteur en philosophie, membre de la société française d'hygiène et de la société végétarienne anglaise.
- Cette brochure, qui en est à sa troisième édition, contient les portraits de Gleïzés et de Pythagore et trente lithographies humoristiques sur les ressemblances animales.
- Elle est en vente au prix d’un franc à la Librairie Payot rue du bourg, 1, Lausanne (Suisse) ; et chez l’auteur, aux Charmettes D, Lausanne.
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- L’Émancipation, journal d’économie politique et sociale, organe des associations ouvrières et du centre régional coopératif du midi, excellente publication dont le Temps disait dans son numéro du 31 janvier 1887 : « L’Émancipation est une publication comme il en faudrait beaucoup pour les travailleurs.» Nous-mêmes, dans notre numéro d’avril 1889, avons déjà dit : Avec une grande élévation de vues l’Émancipation poursuit, par des voies pacifiques, Funion des intérêts et l’amélioration du sort des classes ouvrières par l’Association.
- Le dernier numéro de ce remarquable journal, celui du 15 courant, contient le récit fictif d’une révolution économique et sociale.
- Cette lecture est du plus vif intérêt et elle donne sous sa forme humoristique, les enseignements les plus précieux et les plus opportuns.
- Ce numéro exceptionnel est en vente au prix de trente centimes S’adresser à M. Th. Tholozan, administrateur de l’Émancipation, 4, plan de l’aspic, Nîmes, (Gard).
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- (Suite)
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- « Lui,» c’était le père Barré. Comme le père Barré était censé avoir lu beaucoup de livres, Faligan éprouvait pour lui une sorte de respect superstitieux, mélangé de crainte. Ce sentiment,*'que les livres et les gens instruits inspirent quelquefois aux ignorants naïfs, s’était encore accru dans l’esprit de Faligan, par suite d’une aventure où le père Barré, selon lui, avait montré une pénétration surhumaine. C’était pendant une des classes du matin. Faligan, pour s’amuser dans l’entre-classes, avait rempli de glands tout le fond de son panier.
- Comme le panier de Faligan était une espèce de boîte à surprises, les écoliers en entrant en classe s’amusaient souvent à regarder ce qu’il y avait dedans. Camus, ayant vu une provision de glands, en prit une poignée, les autres en firent autant ; et lorsque l’on commença à réciter les’ leçons, les glands se mirent à voler de tous les côtés dans la classe.
- Le père Barré prit un air très sévère ; ensuite il réfléchit, le bout du nez dans le poing droit, et s’écria tout à coup :
- « Si cela continue, je punirai très sévèrement Faligan pour avoir apporté des glands en classe ! »
- Faligan demeura muet de terreur et d’admiration.
- « Il ne m’a pas vu les apporter, dit-il d’un air profond ; personne ne lui a dit que je les avais apportés ; comment a-t-il pu le deviner ? »
- « Je t’ai dit mon secret, reprit Faligan d’un air suppliant, ne le redis pas à d’autres ; ils lâcheraient la couleuvre, et alors, lui, il me tomberait dessus, ça, pour sûr.»
- Je promis à Faligan tout ce qu’il voulut, sans penser même à ce que je promettais ; toute mon attention était ailleurs.
- « Va porter ton panier et cache-le bien, » lui dis-je, afin de me débarrasser de lui à l’amiable.
- Camus, Joubert et Thouin débouchaient de la rue Chèvre ; comme c’était là qu’habitait le père de Thouin, j’en conclus
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- que Joubert et Camus étaient allés le chercher à domicile. Heureux Thouin ! sentait-il tout son bonheur?
- Les trois amis s’avançaient en causant tranquillement. Je jetai un coup d’œil à droite et à gauche pour être sûr que personne n’allait venir h la traverse, et je fis un pas en avant.
- Oui, je fis un pas en avant ; mais presque aussitôt j’en fis deux en arrière, et je pris l’air le plus indifférent que je pus prendre, afin de n’être point soupçonné par les trois amis d’avoir formé le dessein téméraire de les aborder.
- Il m’est, arrivé souvent dans la vie de me préparer en esprit à une démarche importante. Je croyais avoir tout prévu et pourvu à tout, et, au moment même de me présenter devant les gens, je m’apercevais subitement que ma démarche était absurde, et qu’il fallait être archifou pour .avoir seulement songé à la faire.
- C’est juste ce qui venait de m’arriver au moment d’aborder Camus et les deux autres.
- Car, comment les aborder ? que leur dire ? quelle figure faire avec mes cornets à la main ? et surtout quelle ligure faire si mes cornets n’étaient pas acceptés ?
- On offre des bonbons à un ami ; c’est tout simple, il n’y a pas de phrases à faire : tout est commun entre amis. On offre des bonbons à un simple camarade ; rien de plus de facile et de plus naturel que de lui dire : « Goûte-moi cela.» C’est à charge de revanche ; il y a là un échange de bons procédés dont l’amitié peut sortir, mais plus tard.
- Aller de but en blanc offrir des bonbons à quelqu’un en échange de son amitié, c’est comme si on lui proposait un-marché : donnant, donnant ! Ce procédé a quelque chose de naïvement grossier, plus digne du dernier des Faligan que du dernier des Jousserand. Hum ! suis-je bien sûr en disant cela de ne pas faire injure à l’honnête Faligan.
- Les trois amis passèrent devant moi sans s’arrêter ; seulement Camus, qui était de mon côté, m’adressa un petit signe d’intelligence. Moi, je lui souris avec ravissement ; mais il passa sans voir mon sourire.
- Le père Barré sonna la cloche et les écoliers entrèrent en classe. Je restai un peu en arrière pour donner à Camus le temps de se mettre à sa place ; j’aurais ainsi occasion de passer devant lui et de lui rendre son signe de tête. Mais h était dans une conversation très animée avec le voisin qui était derrière lui, à l’autre table. J’attendis jusqu’au
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- moment où ceux qui me suivaient commencèrent à me pousser dans l’allée étroite qui séparait les rangées de tables. N’osant appeler l’attention de Camus en lui posant la main sur le bras, j’eus une de ces inspirations subites auxquelles on ne résiste pas sur le moment, sauf à s’en repentir plus tard, s’il y a lieu.
- Tirant un des cornets de pralines, je le posai furtivement sur sa grammaire ouverte, et je m’enfuis à ma place. Je me repentais déjà de mon audace ; mais ce qui était fait était fait, le sort en était jeté, il n’y avait plus à revenir en arrière.
- Tout rouge et tout tremblant, j’ouvris ma grammaire au hasard pour me donner une contenance. S’il avait plu en ce moment à quelqu’un de mes voisins de faire quelque sottise, le père Barré, rien qu’en me voyant cette figure de coupable, n’aurait pas manqué de me l’attribuer.
- « Ai-je mal fait ? Camus va-t-il se fâcher ? > voilà ce que je me demandais, en regardant les lignes de ma grammaire qui dansaient des sarabandes devant mes yeux.
- J’aurais bien voulu être sûr que Camus ne regardait pas de mon côté, parce que moi alors j’aurais regardé du sien pour voir quelle figure il faisait.
- Le grand Faligan ayant fini de bredouiller sa grammaire qu’il était censé réciter, le père Barré, en signe de désapprobation, fit claquer sa langue quatre ou cinq fois; après quoi il dit : « Camus, à toi. »
- Camus se leva tranquillement, sans se presser, et, avant de commencer sa récitation, fit deux ou trois fois le mouvement de lèvres et de cou de quelqu’un qui a été sommé de prendre la parole au moment où il dégustait tranquillement quelque chose.
- Je me dis tout de suite : « Il était en train de manger une de mes pralines ; » je tressaillis de joie sur mon banc, et j’eus bien de la peine à ne pas faire claquer mes doigts au-dessus de ma tête en signe de triomphe.
- Profitant de ce qu’il était occupé à réciter, les yeux fixés sur la chaire, je regardai longuement de son côté, et je vis que tous ses voisins étaient occupés à mâcher ou à sucer quelque chose. Camus, toujours bon enfant, avait procédé à une distribution générale de pralines.
- Aussitôt je me piquai d’émulation, et, ouvrant discrètement un des cornets, je passai une praline à mon voisin de gauche, en lui disant : * Goûte-moi ça ! » Le voisin fut si interloqué
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- de cette générosité sans exemple qu’il me goûta ça, sans même songer à me remercier. Mais ses mouvements de tête et ses roulements d’yeux me prouvèrent que, s’il avait oublié de rendre grâces au donateur, le don, du moins, était fort de son goût.
- Son voisin lui demanda des explications et regarda de mon côté d’un air surpris ; je lui tendis deux pralines, en lui disant, derrière ma main : « Une pour toi, une pour Faligan. » Il s’adjugea la plus grosse praline pour la commission et donna l’autre à Faligan. Faligan se mit d’abord à la regarder d’un air ahuri, ne sachant s’il devait la rendre à celui qui la lui avait passée ou la jeter à la tête de quelqu’un. En fait de friandises, il ne connaissait guère (et de vue seulement) que les coqs et les pipes en sucre rouge, ou bien encore les dragées qui se décoloraient lentement dans un bocal couvert de buée, à la devanture de l’épicier.
- 4 Mange donc, imbécile ! » lui dit son voisin, qui d’ailleurs prêchait d’exemple. Ainsi encouragé, Faligan n’hésita plus, et d’un seul coup de ses grandes dents blanches de louveteau affamé, il coupa la praline en deux avec un bruit net et sec : crac ! Le père Barré le regarda d’un air sévère ; aussitôt Faligan rentra la tête dans ses épaules, et se mit à savourer sa praline, les lèvres fermées, avec une jubilation intérieure qui lui faisait sortir les yeux de la tête, et lui tendait la peau du nez et des pommettes jusqu’à la rendre toute luisante. A la fin, il ne put se contenir plus longtemps, et s’écria presque tout haut, croyant parler avec une entière discrétion : « Mâtin ! que c’était bon ! »
- « Faligan ! » s’écria le père Barré d’un ton sévère.
- Toute la classe partit d’un immense éclat de rire.
- Faligan tomba dans une grande confusion. Ce qui le troublait le plus, ce n’était pas d’avoir été interpellé publiquement et d’avoir excité l’hilarité générale ; c’était de constater chez le père Barré, un homme de près de soixante ans ! une aussi étonnante finesse d’ouïe.
- Comme toutes les têtes étaient tournées vers Faligan, mes regards rencontrèrent ceux de Camus. Camus riait de grand cœur, et moi aussi. Quand nos regards se rencontrèrent, nous continuâmes à rire en nous regardant.
- Je me dis aussitôt : « Voilà qui est fameux ; Camus ne m’en veut pas, au contraire, puisqu’il me regarde en riant, et qu’il me laisse aussi le regarder en riant, sans détourner les yeux et sans froncer les sourcils. »
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- LE DEVOIR
- CHAPITRE XV
- L’horizon s’éclaircit.
- Cette idée me remplit d’une telle allégresse que j’aurais voulu faire manger des pralines à toute la classe, même au père Barré. Comme il m’était impossible d’étendre mes largesses jusqu’au fond de la salle sans me compromettre gravement, je résolus de vider mes derniers cornets au profit des élèves de mon banc et de ceux des bancs voisins. Les gens sages et discrets se contentaient de laisser fondre leurs pralines dans leur bouche, et se montraient pendant toute l’opération d’une sagesse si exemplaire, qu’elle aurait dû paraître suspecte au père Barré. Les impatients donnaient de grands coups de dents. Çà et là sur les bancs on entendait : Croc ! croc ! croc ! comme si une armée de rats eût été à l’œuvre pour détruire les bancs et les tables.
- Pensant que le pauvre Faligan n’avait jamais occasion de s’offrir la moindre douceur, je lui donnai quatre pralines pour lui tout seul.
- Il se pencha vivement derrière ses voisins, et me dit avec enthousiasme :
- « Jousserand, si ça te fait plaisir que je la lâche, je la lâcherai.
- — Non, lui répondis-je tout bas, tu te ferais punir.
- — Ça m’est égal, répondit-il héroïquement.
- — Non, je ne veux pas que tu te fasses punir, il saurait tout de suite que c’est toi qui l’aurais lâchée. »
- Il désignait le père Barré, bien entendu. Le père Barré nous tournait le dos en ce moment, parce qu’il faisait une démonstration au tableau, sans quoi notre dialogue n’eût pas duré si longtemps.
- Mon allusion à la perspicacité du père Barré rendit Faligan tout songeur. Ayant considéré avec de gros yeux ses quatre pralines dans le creux de sa main, comme s’il eût consulté un oracle, il se pencha de nouveau derrière les camarades, il reprit :
- « Veux-tu que je te la donne ?
- — Non, merci, mon grand-père n’aimerait pas cela.
- — Aimes-tu mieux un petit écureuil ?
- — Oh ! oui.
- — Je t’en apporterai un. »
- (A suivre)
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES AU FAMILISTÈRE 319
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MARS 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes....................................Fr.
- Dépenses ......................................
- Boni en Mars..............
- Section des Dames
- Recettes....................................Fr.
- Dépenses.................................... .
- Boni en Mars.
- 2.814 80 2.771 80 43 »
- 550 15 516 » 34 15
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes....................................Fr.
- Dépenses
- Pensions . .................. 3.528 64
- Nécessaire à la subsistance .... 885 55
- Allocations temporaires :
- 14 retraités provisoires. Fr. 844 75 Allocations statutaires aux j
- malades.................. 241 70 ; 1.501 95
- Allocationsextra-statutaires \
- veuves, orphelins, etc. 415 50 ;
- Allocations aux réservistes.............10 50
- Divers, appointements, médecins, etc. . 642 20 Boni en Mars.....................................
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. .....................................
- Dépenses . ~...................................
- Déficit en Mars. . . . Fr.
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1890 au 31 Mars 1891 Dépenses » » »
- Excédant des recettes sur les dépenses . Frcs.
- 7.629 76
- 6.568 84
- 1.060 92
- 703 75
- 772 40
- 68 65
- 98.608 91
- 93.973 51
- 4.635 40
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL I)U FAMILISTÈRE
- Mois d’Avril 1891 Naissances :
- 2 Avril. — Dagnicourt Valentine-Léonie, fille de Dagnicourt Edmond et de Ribeau Marie.
- 4 — Drocourt Louis, fils de Drocourt Louis et de
- Vandois Julia.
- 13 — Jumeau Gabrielle-Jeanne, fille de Jumeau Victor
- et de Leroy Jeanne.
- 14 — Dégagny Fernand-Louis, fils de Dégagny Eugène
- et de Holot Louise.
- 15 — Dégagny Jeanne-Louise, fille de Dégagny Édouard
- et de Leclaire Léonie.
- 19 — Olivier Louise, fille de Olivier Arsène et de
- Parmentier Louise.
- 28 — Hédin Fernande-Marcelle, fille de Hédin Adolphe
- et de Tennière Julia.
- Décès :
- 2 Avril. — Maire Héléna, âgée de 3 ans 3 mois.
- 4 — Ribeau Valentine-Léonie, âgée de 24 heures.
- 12 — Dacheux Louis-Jules, âgé de 1 an 10 mois.
- 21 — Lardier Frédéric, âgé de 26 ans.
- 30 — Garbe Edmond, âgé de 1 an 5 mois.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- tij/se. — imp Bare
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- PENSÉES DE J.-Btc-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- — i -----*ô»--- —
- EXAMEN DE CONSCIENCE
- Que ceux qui parlent le plus haut de leur honnêteté, de leur loyauté, et de leur honorabilité regardent en eux-mêmes si ces paroles n’ont pas surtout pour but de cacher, sous des dehors mensongers, la noirceur de leur âme.
- Ceux qui pratiquent sincèrement le bien savent qu’ils ne font que ce qu’ils doivent et ne songent pas à s’en enorgueillir.
- L’homme pervers est toujours prêt à se vanter du bien qu’il ne fait pas ; l’homme sage fait sans ostentation le bien qu’il ne dit pas.
- PERFECTIONNEMENT INDIVIDUEL v
- Deux choses concourent à l’avancement de l’individu :
- 1° Le travail qu’il fait sur lui- même par la volonté de s’améliorer et d’étendre le cercle de son acquis moral et intellectuel ;
- 2° L’éducation et l’instruction c’est-à-dire les circonstances extérieures qui facilitent l’action de l’individu sur lui-même.
- DEVOIR INDIVIDUEL ET DEVOIR SOCIAL
- Les actions humaines sont dans une forte mesure subordonnées aux institutions et aux lois. Aussi est-ce dans le progrès des institutions et des lois que l’homme peut le plus fructueusement exercer l’amour du bien. Mais il doit, pour agir ainsi, s’élever au-dessus de son intérêt individuel et travailler à rendre le bien facile à toute existence humaine.
- C’est en organisant la solidarité, la mutualité, l’association entre les hommes, de façon à ce qu’en aucune circonstance le
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- LE DEVOIR
- droit de personne ne soit sacrifié, que l’homme organisera la véritable pratique du bien, du droit et de la justice dans la société et dans l’humanité. C’est ainsi que le devoir deviendra facile et que chaque individu remplira son rôle et sa tâche dans la société.
- DIRECTION MORALE
- Rappelez-vous que votre existence est passagère ; les biens que vous n’aurez amassés qu’en vue de vous-même seront dispersés après vous.
- Au contraire la société est durable ; ce que vous aurez fait pour elle se perpétuera avec elle.
- Ce que l’homme fait dans le seul amour de lui-même le conduit au monde des ténèbres. Ce que l’homme fait par amour de l’humanité le conduit au monde de la vraie vie.
- LE VRAI MODE D’ADORER DIEU
- Le culte divin qui se traduit par des actions utiles à tous est supérieur à celui qui annihile l’individu dans la contemplation.
- VIE ET TRAVAIL
- Nous devons travailler comme si notre vie ici-bas ne devait pas avoir de terme, et vivre comme si nous devions mourir demain.
- (A suivre)
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J-Bte ANDRÉ GODIN 323
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J-Bte ANDRÉ GODIN
- III
- CONFÉRENCES DES 8, 11, 15 ET 17 NOVEMBRE 1860.
- A cette époque d’installation des habitants au Familistère, les conférences de M. Godin eurent lieu deux fois par semaine.
- Un des points saillants et qu’il est instructif de noter est l’infatigable patience avec laquelle l’orateur, tout en félicitant la population du soin apporté par elle à respecter l’ordre et la propreté entretenus administrativement dans les choses d’un usage commun au Familistère, rappelle sans cesse aux nouveaux arrivants, aux contrevenants involontaires, aux jeunes gens et aux enfants oublieux, les bonnes mesures à observer dans l’intérêt général, les habitudes à prendre pour le développement des satisfactions communes dans l’habitation unitaire.
- Tous les conseils, toutes les mesures d’ordre qui, après des années, devaient être rassemblés en un petit Manuel distribué par le Conseil du Familistère aux nouveaux- locataires de l’Association, étaient alors enseignés de vive voie par J.-Bte André Godin, qui les entourait des raisonnements les plus propres à porter dans tous les coeurs le sentiment, le respect, l’amour du bien général.
- Les sujets qui reviennent le plus souvent et qu’il est impossible de répéter ici sont les suivants :
- — Éviter d’encombrer les devants des portes, les balcons, les carrés des fontaines, les escaliers, etc ;
- — Laisser en parfait état de propreté les fontaines, les bassins, les cabinets et tous les abords de l’habitation;
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- LE DEVOIR
- — Ne jeter de pelures de fruits ou de débris glissants ni sur les balcons, ni dans les escaliers, ni dans aucun endroit de passage;
- — Arroser avec soin les fleurs posées sur les fenêtres, afin de ne pas gêner les voisins des étages inférieurs;
- — Recommander aux enfants de ne point organiser dans les escaliers, ni sur les balcons, des courses qui seraient une cause de trouble et de tapage et gêneraient la circulation ;
- — Leur recommander d’éviter, dans les cours, les cris assourdissants, l’usage des sifflets, tambours, trompettes, etc., enfin tout ce qui serait de nature à troubler la paix et la tranquillité du foyer domestique.
- *
- * *
- Un autre trait qui se répète également et que nous avons déjà signalé est celui-ci :
- L’orateur observe, à maintes reprises, que les personnes les plus empressées à venir l’entendre sont précisément celles qui comprennent le mieux ce qu’exige l’organisation du bien pour tous. « Les autres, dit-il, se croient, sans doute, suffisamment guidées par leur désir de bien faire et ne viennent pas recueillir des avis dont pourtant elles auraient grand besoin. Car l’habitation unitaire comporte des habitudes nouvelles et une bien autre préoccupation de l’intérêt d’autrui que l’habitation isolée. »
- Aussi engage-t-il tous les assistants aux conférences à propager ce qui y est dit ; afin que tous voient qu’ils ont intérêt à y assister.
- *
- * *
- A plusieurs reprises M. Godin invite d’autres orateurs que lui à prendre la parole, pour introduire dans les conférences le plus d’animation et de charme possible.
- Il exprime combien il serait heureux d’aller prendre place parmi les auditeurs et avec quelle attention il écouterait.
- « Des entretiens sur des sujets variés,instructifs ou moraux, des historiettes mêmes, # dit-il, « qui auraient le mérite de
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Ble ANDRÉ GODIN 325 plaire aux jeunes gens et aux enfants, tout cela développerait entre les habitants du Familistère l’esprit de cordialité et de fraternité et attirerait aux conférences si utiles au point de vue de la formation de l’esprit de corps au Familistère, un personnel plus nombreux. »
- Mais prendre la parole en public est chose si difficile à faire que personne ne se rendit alors à l’invitation du Fondateur du Palais du travail.
- Celui-ci dut donc continuer à porter seul le fardeau des conférences. Aussi s’ingénia-t-il à en varier les sujets et alla-t-il jusqu’à présenter aux enfants les plus utiles leçons de morale et de bonne conduite, sous la forme de petites histoires que les parents autant charmés que les enfants accueillaient par des bravos.
- Quelquefois ses histoires sont à l’intention des parents eux-mêmes. C’est ainsi qu’un soir, le 11 novembre 1860, examinant le but de l’existence et le désir universel que chacun a d’être heureux, sans savoir précisément en quoi consiste le bonheur, il élève au ton de son sujet le conte féerique des Trois souhaits qu’il termine par ces paroles :
- « Eh bien, mes amis, s’il était donné à chacun de nous de faire trois souhaits avec certitude de les voir exaucer, peut-être ne serions-nous pas plus habiles que le bûcheron et sa femme, faute de nous être bien fixés jusqu’ici sur les vraies conditions du bonheur.
- « C’est un sujet que nous pourrions examiner ensemble et qui comporterait de grands développements. Pour ce soir, qu’il me suffise de vous signaler le grand obstacle à la réalisation du bonheur tel que le rêvent la plupart des gens : c’est que chacun le cherche pour soi tout seul et que le bonheur et l’égoïsme sont aussi contradictoires que la lumière et les ténèbres.
- « Ici, nous sommes sur la voie qui conduit au perfectionnement des facultés de tout un groupe, à l’organisation des meilleures conditions d’existence pour toutes les familles qu’abrite le Familistère, à la réalisation enfin d’un milieu
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- où la misère et le mal peuvent être inconnus. Là, sont les premières et les vraies conditions du bonheur.
- « Unissons donc nos efforts pour atteindre à ce bien tant désiré et dont nous devons par nous-mêmes réaliser les conditions. Le bonheur sera le résultat de notre union dans le bien pour tous. »
- LA CAISSE NATIONALE
- DES RETRAITES OUVRIÈRES
- Nous assistons, depuis quelque temps, à une poussée notable des éléments d’amélioration du sort de la classe ouvrière.
- Syndicats, participation, la mutualité sous ses diverses formes sont à l’ordre du jour des discussions de la presse et de la tribune.
- Les revendications se multiplient et les satisfactions les suivent parfois de très près. Du conflit des intérêts et de la contradiction des doctrines, où s’élabore le nouvel ordre des choses, les solutions se dégagent peu à peu et marchent groupées ou sériées vers leur réalisation.
- Dans l’ordre des satisfactions à donner aux travailleurs, les garanties du droit à l’existence occupent le premier rang.
- A ce titre,le projet de loi sur la caisse de retraites ouvrières, dont le gouvernement français vient de prendre l’initiative, est un des faits les plus remarquables de la phase dans laquelle nous entrons.
- Le projet de loi sur la caisse des retraites des ouvriers tend à déterminer l’ouvrier, parles avantages qu’il lui concède, à s’imposer volontairement des prélèvements sur son salaire, en vue de la constitution d’une pension de retraite.
- Si l’ouvrier se détermine à effectuer ces prélèvements, il sera
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- LA CAISSE NATIONALE DES RETRAITES OUVRIÈRES 327p
- assuré d’une double subvention : 1° celle que l’Etat s’imposera; 2° celle qu’il imposera obligatoirement-au patron. Tel est le principe même du projet de loi sur les retraites des ouvriers que le Ministre de l’intérieur vient de déposer.
- Voici maintenant quelques indications sur les détails d’application : l’ouvrier est admis à faire un versement quotidien de cinq centimes au minimum et de dix centimes au maximum. Tout ouvrier est présumé faire le versement minimum, à moins d’une déclaration contraire de sa part, faite au maire de la commune.
- Si le versement est effectué régulièrement depuis l’âge de vingt-cinq ans, âge initial fixé par le projet, pendant une période de trente- ans, le patron est tenu de faire au profit de l’ouvrier un versement égal à celui de ce dernier, à savoir 5 ou 10 centimes par jour.
- Enfin, l’Etat s’engage à compléter ce versement par une subvention égale aux deux tiers de celles de l’ouvrier et du patron réunies.
- On a calculé ainsi qu’en comptant une moyenne de 290 jours de travail, c’est-à-dire abstraction faite des chômages forcés, l’ouvrier versera 14 francs ou 28 francs par an, suivant que le versement quotidien sera de cinq ou 10 centimes.
- Avec la contribution du patron et celle de l’Etat, l’ouvrier aura droit, après 30 ans, à une pension de 300 francs dans le premier cas, à une pension de 600 francs dans le second cas.
- Pour être admis au bénéfice de la loi, il faut être Français et âgé de 25 ans, et gagner un salaire annuel ne dépassant pas 3,000 francs.
- L’ouvrier sera admis, néanmoins, à faire des versements antérieurement à l’âge de 25 ans : mais ces versements feront l’objet d’une liquidation spéciale.
- Par contre, l’ouvrier qui, par chômage, maladie, ou tout autre cause légitime, aurait suspendu ses versements pendant cinq ans, sera admis à les reprendre sans être déchu du droit à la pension, mais à la condition que le service de cette pension sera reporté à cinq années plus tard.
- Le projet prévoit le cas où l’ouvrier, qui s’assure une pen-
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- LE DEVOIR
- sion de retraite de 300 à 600 francs, voudra, en outre, réserver son capital ou s’assurer en cas de décès.
- La réserve du capital exigera naturellement un supplément de versement à la charge de l’ouvrier ; mais si celui-ci, au lieu de réserver son capital, veut s’assurer pour le cas de décès de façon à garantir une pension déterminée à ses ayants droit, l’Etat prendra à sa charge le supplément de prime résultant de cette assurance. De sorte que le projet de loi assure à l’ouvrier le double bénéfice de la pension de retraite en cas de survie et de l’assurance pour les ayants droit en cas de décès.
- Le projet prévoit ensuite le cas où l’ouvrier, après s’être assuré pendant un certain laps de temps, viendrait, par interruption de travail résultant de maladie ou d’infirmités, à ne plus pouvoir continuer ses versements.
- En ce cas, le projet assure à l’ouvrier une pension de secours dont le service serait couvert par le produit des pensions en déshérence, des dons et legs, et enfin d’une contribution imposée aux patrons, à raison de 10 centimes par jour et par ouvrier de nationalité étrangère employé.
- Enfin, le projet de loi contient des dispositions transitoires, visant le cas des ouvriers déjà en possession de pensions servies par la caisse des retraites de la vieillesse, et des ouvriers effectuant depuis un certain nombre d’années déjà des versements à cette caisse, en vue d’une retraite ultérieure.
- Aux premiers, le projet étend le bénéfice du concours de l’Etat, par une élévation immédiate de la pension, dans la proportion indiquée plus haut ; pour les autres, l’État, par des versements annuels, contribuera à élever la pension dans la même proportion pour le jour où elle sera exigible par l’intéressé.
- Le projet laisse à un règlement d’administration publique le soin de fixer les détails d’exécution.
- Toutefois, l’idée prévaut dès maintenant de constater les versements quotidiens de l’ouvrier et du patron par l’apposition, sur un livret personnel, de timbres spéciaux créés en
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- LA CAISSE NATIONALE DES RETRAITES OUVRIÈRES 329 représentation de ces versements, et dont le produit de la vente serait perçu par la caisse des retraites.
- Le projet du Ministre de l’intérieur s’applique à tous les ouvriers sans exception, aux ouvriers de l’agriculture comme aux ouvriers de l’industrie, aux employés, aux métayers, aux gens attachés à la personne, à la seule condition que le montant de leurs ressources annuelles soient inférieures à 3.000 francs et qu’ils soient de nationalité française.
- D’après des calculs approximativement faits, la loi dans le plein de son fonctionnement, c’est-à-dire après trente ans d’existence, et à supposer que le nombre des ouvriers assurés soit de cinq millions et demi, imposerait à l’Etat une charge annuelle d’environ cent millions.
- Le gouvernement estime qu’il serait alors facile de faire face à cette charge. En effet, le ministre de l’intérieur l’indique, ce sera l’époque où les conventions avec les grandes compagnies prenant fin, les chemins de fer reviendront à l’Etat et lui procureront des ressources considérables.
- En outre, l’Assistance publique a un budget annuel de 100 millions. Or, grâce aux pensions de retraite données aux ouvriers, elle aurait évidemment moins de malheureux à secourir et son budget de dépenses diminuerait dans des conditions notables.
- Beaucoup de ceux qui pensent que des projets comme celui du Ministre de l’intérieur ne peuvent se réaliser dans les conditions étroites et précaires de nos budgets actuels, ne tiennent pas compte de l’éventualité de la ressource provenant du retour à l’Etat des chemins de fer, ni de la compensation qui résulterait de l’allègement du budget de l’assistance publique.
- Ils considèrent que, pour engager longtemps à l’avance de grosses dépenses, il faut les gager, à l’avance aussi, sur des ressources certaines.
- Leur conclusion est que si l’on admet le chiffre de cent millions, il faut admettre aussi que le projet du gouvernement implique une réforme préalable de notre système
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- d’impôts, si l’on ne veut pas recourir à une augmentation de nos charges fiscales.
- N
- Faut-il considérer le chiffre de cent millions comme l’extrême limite de la quote part annuelle du Trésor à partir de la trentième année de la mise en vigueur de la loi ?
- L’argent tend à produire de moins en moins. Il y a quelques années, on prenait le taux de 4 0/0 comme base de calculs pour les placements sûrs ; nous sommes maintenant au taux de 3 0/0 et rien ne prouve que d’ici dix ou douze ans, l’argent ne devra pas se contenter de 2 0/0. La continuation de la décroissance du taux de l’argent ne forcera-t-elle pas l’Etat soit à augmenter considérablement le mon-tant de sa propre cotisation, soit à demander aux ouvriers de plus, grands sacrifices ? Le budget serait-il capable de supporter une semblable surcharge ?
- Tenons pour exacte l’évaluation du gouvernement. Dans ses calculs, le chiffre de cent millions répond à l’hypothèse d’un épargnant sur deux salariés au-dessous de 3.000 francs par an.
- Mais le nombre des épargnants versant à la Caisse peut être beaucoup plus grand qu’on ne l’avait prévu.
- Les manifestations ininterrompues du sentiment qui pousse le monde ouvrier à obtenir, coûte que coûte, les garanties de l’existence, nous réservent peut-être des surprises.
- Ce n’est pas un ouvrier, un théoricien du socialisme révolutionnaire, un étatiste forcené, c’est Bastiet qui a écrit les lignes suivantes :
- « Ce qu’il y a de positif, c’est que la Caisse de retraite est l’aspiration universelle, unanime, énergique, ardente de tous les ouvriers, et c’est bien naturel.
- «Je les ai souvent interrogés, et j’ai toujours reconnu que. la grande douleur de leur vie, ce n’est ni le poids du travail, ni la modicité du salaire, ni même le sentiment d’irritation que pourrait provoquer dans leur âme .le spectacle de l’inégalité. Non, ce qui les affecle, ce qui les décourage, ce qui les déchire,ce qui les crucifie, c’est l’incertitude de l’avenir.
- A quelque profession que nous appartenions, que nous
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- soyons fonctionnaires, rentiers-propriétaires, négociants» médecins, avocats, militaires, magistrats, nous jouissons sans nous en aperçevoir, par conséquent sans en être reconnaissants, des progrès réalisés par la Société, au point de ne plus comprendre, pour ainsi dire, cette torture de l’incertitude.
- « Mais mettons-nous à la place d’un ouvrier, d’un artisan que hante tous les matins, à son réveil, cette pensée :
- « Je suis jeune et robuste; je travaille et même il me semble que j’ai moins de loisirs, que je répands plus de sueurs que la plupart de mes semblables. Cependant, c’est à peine si je puis arriver à pourvoir à nos besoins, à ceux de ma femme et de mes enfants. Mais que • deviendrai-je, que deviendront-ils, quand l’âge ou la maladie auront énervé mes bras ? Il me faudrait un empire sur moi-même, une force, une prudence surhumaines pour épargner sur mon salaire de quoi faire face à ces jours de malheur. Encore contre la maladie, j’ai la chance de jouer de bonheur, et puis il y a des Sociétés de secours mutuels. Mais la vieillesse n’est pas une éventualité ; elle arrivera fatalement.
- « Tous les jours je sens son approche, elle va m’atteindre et alors, après une vie de probité el de labeur, quelle est la perspective que j’ai devant les yeux : l’hospice, la prison ou le grabat pour moi; pour ma femme, la mendicité; pour ma fille, pis encore. Oh ! que n’existe-t-il quelque institution sociale qui me ravisse même de force, pendant ma jeunesse, de quoi assurer du pain à mes vieux jours ! »
- Et cependant à l’époque où l’auteur des Harmonies économiques, écrivait ces lignes, l’industrie moderne n’avait pas comme aujourd’hui, pour nous servir des expressions d’un économiste qu’on n’accusera pas de pactiser avec le socialisme révolutionnaire, M. Burdeau, « diminué le nombre des petits artisans indépendants, et ainsi accru la distance qui sépare l’ouvrier d’une situation d’homme établi, maître d’un fonds modeste, propriétaire à sa manière et qui peut espérer un peu d’aisance sur ses vieux jours.... La perspective d’une
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- vieillesse sans ressources et sans appui « n’était pas « devenue le lot d’un nombre croissant de travailleurs. »
- L’institution d’une caisse nationale dé retraites répond au vœu de la majorité des travailleurs. Nous n’en voulons pour preuve que la toute récente initiative prise par un certain nombre de membres du Parlement anglais d’un projet tendant à la création d’une caisse nationale de retraite pour les ouvriers âgés. L’Allemagne est jusqu’à présent la seule nation où fonctionne une caisse de ce genre. N’y a-t-il pas lieu de s’étonner de rencontrer parmi les plus empressées à suivre cet exemple, l’Angleterre si fière à juste titre du développement considérable des institutions qu’elle doit à l’initiative privée ?
- Mais il est probable que dans aucun pays du monde les travailleurs ne feraient grand crédit à une caisse de retraites, s’ils devaient seuls, obligatoirement ou non, contribuer à son alimentation.
- Le projet actuel du gouvernement différent en cela du projet primitif dont nous avons parlé il y a juste un an, fait intervenir le patron pour une cotisation obligatoire égale à la cotisation volontaire de l’ouvrier.
- Quoiqu’on puisse penser de cette adjonction, il est difficile de ne pas y voir un indice du progrès réalisé, depuis un an, par le sentiment des obligations de l’employeur envers le travailleur.
- C’est une sorte de participation aux bénéfices qui est établie par le projet.
- On objecte que la coopération du patron ne serait qu’apparente. Le patron forcé d’ajouter sous une autre forme 5 centimes ou 10 centimes au salaire quotidien, réduira ce salaire de 5 ou 10 centimes pour maintenir ses débours au même chiffre ; qu’en un mot il retranchera d’un côté ce qu’il ajoutera de l’autre. Ce serait alors une question de salaire à débattre entre l’entreprise et les syndicats ouvriers. Non moins illusoire, objecte-t-on encore, serait la participation de l’État qui pour donner 100 ou 200 millions aux ouvriers, serait obligé de prendre 100 ou 200 millions de plus aux
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- contribuables, c’est-à-dire directement ou indirectement aux ouvriers.
- L’absurdité de cette répercussion n’a pas échappé à M. Godin. « Vouloir, a-t-il dit, vouloir imposer ces sacrifices à ceux à qui l’on doit venir en aide est un cercle vicieux dont il faut sortir, car demander à la misère ce qu’on se propose de lui accorder est un procédé trop absurde pour que son inefficacité ne soit pas évidente. »
- M. Godin n’en conclut pas pour cela à l’impraticabilité d’un système d’assurance au fonctionnement duquel la société représentée par l’État contribuerait pour une part; car il ajoute immédiatement après : « Un autre moyen certain, efficace, peut être évoqué par le législateur, c’est celui du droit d’hérédité de l’État à la fortune des personnes décédées droit d’hérédité partielle ou totale suivant les cas.
- « Cette mesure est de droit naturel et social. D’une part, elle restitue au fonds commun la portion momentanément aliénée; d’autre part, elle rend à la société l’équivalence du concours prété par la nature et par les services publics à l’édification des fortunes individuelles (1). »
- Le journal Le Temps examinant la double perspective ouverte par le projet d’une caisse nationale de retraites, ou augmentation ou remaniement des impôts, fait la réflexion suivante :
- « Ne serait-il pas singulier que le dépôt du projet de M. Constans eût pour premier effet,et peut-être pour effet unique, de mettre en tête de l’ordre du jour politique le projet de M. Maujan ? Ce serait curieux peut-être, mais logique. »
- Or dans la proposition Maujan qui porte la signature de 130 députés, certaines dispositions relatives aux droits de succession et à la limitation du droit d’héritage s’inspirent de la pensée qui a dicté à M. Godin les lignes ci-dessus.
- Un projet aussi considérable que celui dont le Ministre de l’intérieur vient de saisir la Chambre demande plus qu’un
- (1) Mutualité nationale contre la misère.
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- rapide et superficiel examen des premières réflexions qu’il provoque.
- L’esprit de ce projet est trop conforme aux idées que le Devoir s’efforce de propager pour que nous n’en fassions pas un examen plus approfondi.
- Nous pouvons toutefois constater dès aujourd’hui que, dans ses grandes lignes, il obtient l’approbation générale. Nous avons entendu des socialistes proclamer excellent, en l’état actuel de la société, le'principe qui contraint le patron à participer avec l’État et avec l’ouvrier lui-même à la constitution d’une retraite pour celui-ci.
- Ce principe, qui sert de base à la législation allemande sur la matière, est d’ailleurs admis par le plus important des groupements ouvriers.
- Lors du dernier congrès international des mineurs, les délégués français et belges, examinant le projet de loi voté par la précédente législature, tendant à réglementer les caisses de secours et de retraites pour les ouvriers mineurs, avaient décidé que les mineurs devaient verser 3 0/0 de leur salaire ; que les compagnies verseraient une somme égale aux retenues opérées sur les salaires des ouvriers ; qu’une somme de 38 fr. serait versée annuellement par l’Etat ]par tête d’ouvrier ; qu'une pension de retraite serait faite à tous les ouvriers, après vingt-cinq ans de service, sans condition d’âge.
- Interventionnistes de droile ou de gauche font au projet, sous réserve d’un examen plus complétée meilleur accueil.
- L’opinion du Temps dont on connaît la modération en politique, et l’orthodoxie en économie nous parait intéressante à signaler ici :
- « Sur cette question des voies et moyens, nous faisons les plus expresses réserves et nous réservons notre entière liberté d’appréciation. C’est à une étude sévère, à une critique positive des combinaisons proposées qu’il appartiendra soit à la Chambre, soit à la presse d’en dégager les éléments pratiques et utiles des éléments chimériques et dangereux. Mais quelles que puissent être, dans cet ordre
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- LA CAISSE NATIONALE DES RETRAITES OUVRIÈRES 335 technique, les objections à faire au projet de M. Constans, il nous parait impossible de ne ,pas reconnaître avant toute chose que le dépôt d’un pareil projet de loi est bien moins le fait de la volonté arbitraire et individuelle d’un Ministre que la conséquence forcée de la situation sociale actuelle et de l’évolution de notre politique intérieure depuis la défaite du boulangisme,
- « Qu’on s’en plaigne, ou qu’on s’en félicite, nous sommes sortis depuis deux ans de la politique proprement dite et nous sommes entrés, à pleines voiles, à la suite de cette Chambre, dans ce qu’on a appelé la « politique d’affaires et de réformes sociales ». Or, dans cette politique sociale, les questions ouvrières devaient, comme il est arrivé, prendre nécessairement la première place. Une logique irrésistible, une loi qui a la fatalité des lois naturelles, veut que le peuple, composé en majeure partie de travailleurs, après avoir conquis le suffrage universel, qui lui donne le
- pouvoir, se serve de ce pouvoir pour améliorer avant tout sa condition matérielle et morale. Le protectionnisme agricole qui sévit par le temps qui court, c’est la volonté du
- paysan électeur qui veut tirer des fruits de son labeur
- une rémunération plus grande ; les lois de protection
- ouvrière que la Chambre mène parallèlement, c’est la volonté des électeurs des centres ouvriers qui entendent, puisqu’ils sont les maîtres, travailler moins et gagner plus. Tous ces phénomènes sont du même ordre, quelque divers et contradictoires qu’il puissent paraître ; ce sont autant de symptômes de l’évolution sociale qui s’accomplit depuis cinquante ans et qui devient de plus en plus rapide, à la suite et par l’effet du suffrage universel et de l’établissement de la République démocratique.
- « Quelle attitude, en principe, convient-il de prendre en face d’un mouvement de celte nature ? Elle doit consister, selon nous, à étudier les questions nouvelles qui surgissent de toutes parts pour leur donner, si c’est possible, des solutions compatibles avec la liberté individuelle, la sécurité publique et le progrès de la civilisation. Celles que
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- propose M. Constans sont-elles les meilleures ? C’est ce que nous aurons à rechercher, mais nous n’avons pas besoin d’attendre pour rendre hommage aux intentions et à l’initiative de M. le Ministre de l’intérieur. Quoi qu’on pense de son projet, on doit l’accepter tout au moins comme une occasion et même comme une mise en demeure de se livrer à l’examen de réformes qu’il serait de notre devoir et de notre honneur de poursuivre sans relâche ! »
- Depuis que la Convention avait voté, sans pouvoir la réaliser, l’organisation d’une caisse de cette nature, c’est la première fois qu’un gouvernement prend l’initiative d’une semblable création.
- Bien des propositions avaient été faites, même dans les Chambres ; mais, émanant toutes de l’initiative privée, elles étaient mort-nées et n’ont jamais pu venir au jour de la discussion publique.
- Nous souhaitons un meilleur sort au projet Constans.
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- L’OFFICE DU TRAVAIL
- On se rappelle que, dans sa première session, le Conseil supérieur du travail avait demandé, à l’unanimité, la prompte organisation, au ministère du commerce, d’un Office du travail destiné à rassembler et à vulgariser toutes les informations relatives au travail, dans la plus large acception de ce mot.
- Aussitôt formulée cette idée a été accueillie avec une faveur marquée par tous ceux qui se préoccupent de l’amélioration de la condition des classes laborieuses. Il dépend de la Chambre et du Sénat qu’elle prenne corps dès le 1er octobre prochain.
- Le ministre du Commerce et de l’Industrie vient de déposer à cet effet, sur le bureau de la Chambre, une demande de crédit extraordinaire de 48.Ü0Q francs, sur l’exercice 1891, pour faire face aux frais de premier établissement et aux dépenses de l’office pendant le dernier trimestre de la présente année. Les dépenses totales de l’office ont été évaluées par le ministre à 152.000 francs par an.
- Nous avons fait du chemin depuis l’époque, peu lointaine cependant, 1888, où un ministre du commerce sollicité d’établir un bureau de la statistique du travail, se refusait à demander à la Chambre le crédit nécessaire, 15.000 francs, d’après ses calculs, somme trop considérable, à ses yeux, pour notre budget, et déclarait qu’au surplus on pouvait se passer de cette institution, le bureau de statistique installé au ministère du commerce répondant au besoin signalé d’une manière suffisante.
- La statistique du travail doit embrasser tout ce qui concerne l’état et le développement de la production, l’organisation et la rémunération du travail, ses rapports avec le capital, la condition économique, morale et sociale des ouvriers, la situation comparée du travail en France et à l’étranger, etc.
- M. Jules Roche, dans l’exposé des motifs de son projet de
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- loi, reconnaît sans ambages qn’actuellement cette statistique n’existe pas.
- On rencontre, assurément, ajoute-t-il dans les publications de nos diverses administrations publiques et ailleurs, de nombreux documents dont quelques-uns peuvent être très utilement consultés; mais ce ne sont là que des fragments dispersés et souvent discordants parce qu’ils ne sont point préparés d’après une même méthode ni une commune mesure. Compléter, centraliser, mettre en valeur ces documents, tel sera le rôle de l’office du travail.
- Il ne se bornera pas à dresser des tableaux arides, à recueillir des chiffres, sans lien et sans rapport entre eux ; il aura aussi pour devoir de les confronter, de les discuter, de les analyser, d’en tirer les déductions et les enseignements qu’ils renferment, d’en faire, en un mot, de véritables leçons de choses, vivantes et suggestives.
- C’est ainsi qu’il devra déterminer, dans la mesure du possible, les motifs de l’accélération ou du* ralentissement de la production dans les diverses branches de l’industrie, les résultats de la concentration ou de la diffusion des capitaux, les effets des associations patronales et ouvrières, les causes et les conséquences des crises industrielles et des conflits entre patrons et salariés, la variation de l’offre et de la demande de bras, le mouvement réel des salaires par comparaison avec le coût de la vie ouvrière, la marche des institutions de crédit, d'épargne, de prévoyance, des sociétés coopératives de consommation et de production, etc., en un mot réunir tous les matériaux indispensables à la préparation rationnelle des réformes et constituer une sorte d’observatoire des conditions du travail.
- Sous quelle forme et dans quel ordre devront s’effectuer les travaux de l’office ? Certains de ses travaux devront être réguliers, continus.
- Il aura à organiser la statistique permanente du travail, comprenant l’ensemble déjà considérable des données qui répondent aux préoccupations quotidiennes et constantes de l’Economie sociale. On peut citer, à titre d’exemples, le nombre, la nature et l’importance des établissements industriels, leur matériel et leur outillage, les capitaux engagés, les matières premières mises en œuvre, le nombre, le sexe, l’âge des ouvriers, le montant et la forme des salaires, le coût des nécessités de la vie, la quantité et la valeur des produits fabriqués, etc.
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- Cette statistique devra être tenue à jour et publiée périodiquement, de façon à renseigner le monde du travail aussi exactement et aussi régulièrement que possible.
- D’autre part — et ce sera la deuxième série de ses attributions — l'office devra procéder à des enquêtes spéciales concernant les questions ouvrières à l’ordre du jour. Il sera, à cet égard, l’organe direct d’informations du Gouvernement, des Chambres, du Conseil supérieur du travail, qui le chargeront de rassembler et de mettre en ordre tous les matériaux utiles à la préparation des projets de loi sur le travail.
- C’est ainsi qu’il devra, dès ses débuts, faire porter ses recherches sur l’organisation et la réglementation du travail, sur les assurances contre les accidents, sur les caisses de retraite pour les travailleurs, etc.
- Ces documents seront publiés aussi toutes les fois qu’il y aura intérêt à les porter à la connaissance du public et au fur et à mesure des besoins.
- L’Office centralisera, classera et coordonnera toutes les informations qui lui seront communiquées, à sa demande, par les différentes administrations.
- En second lieu il élaborera lui-mème les statistiques qui lui paraîtront utiles. A cet effet, il se mettra en rapport avec les autorités locales, avec les associations et syndicats patronaux et ouvriers, avec les Chambres de Commerce et des Arts et Manufactures, avec les sociétés de prévoyance’ et de secours, avec les inspecteurs du travail, les autorités locales, etc...., avec les Bureaux de travail étrangers, les chambres de Commerce françaises, à l’étranger, etc.
- Voici comment l’office dirigera ses enquêtes.
- Jusqu’ici on a surtout employé les questionnaires et les circulaires, c’est-à-dire la méthode écrite.
- Désormais à l’enquête écrite, se joindra dans la plupart des cas l'enquête orale, et les deux sortes d’enquêtes se compléteront et se vérifieront l’une l’autre.
- Les enquêtes orales seront conduites par des délégués permanents ou temporaires. Les premiers seront attachés à l’Office et chargés des missions extérieures. Les seconds seront investis d’un mandat temporaire et spécial soit à leur industrie, soit à leur région, soit à une question déterminée.
- Ils seront choisis parmi les industriels, ingénieurs, contre-maîtres, ouvriers, employés, présidents et secrétaires de syndicats, inspecteurs du travail, etc., et ceux dont la
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- compétence en matière de statistique du travail aurait été reconnue.
- Ainsi on procédera aux investigations nécessaires, d’abord par le moyen des questionnaires, adressés à tous les correspondants de l’Office, puis par la voie des enquêtes orales prescrites aux délégués temporaires, enfin par l’en quête des délégués permanents, qui aura pour but de compléter et contrôler les informations déjà obtenues.
- Le ministre espère que, grâce à cette triple vérification, l’Office du travail réussira à se mettre en possession de renseignements d’une valeur et d’une précision vraiement scientifiques.
- L’Office du travail constituera au Ministère du Commerce, de l’Industrie et des Colonies un service distinct ne relevant d’aucune des directions du Ministère. Le chef de l’Office sera placé sous l’autorité immédiate du Ministre.
- C’est ainsi que, d’après l’exposé des motifs de son projet, M. Jules Roche conçoit l’esprit, l’objet et le mécanisme de cette institution qui est appelée à rendre les plus grands services.
- Étant donné l’intérêt croissant dont les questions ouvrières sont l’objet de la part du pays et des pouvoirs publics, la création d’un Office du travail s’imposait.
- Déjà plusieurs nations étrangères nous ont précédés dans cette voie tracée par nous ; car l’Office du travail est la réalisation d’une partie du programme au nom duquel s’est faite la révolution de 1848 : l’organisation du travail, le ministère du travail.
- Dès 4884, le gouvernement fédéral des Etats-Unis a créé, à Washington,un Bureau central du travail dont l’importance s’est accrue au point qu’en 1888 il a été transformé en Département du travail. C’est maintenant un grand service autonome dont le chef, M. Carrol Wright, est placé sous l’autorité directe du Président des Etats-Unis. L’office du travail américain coûte annuellement au Trésor 900.000 fr. Et ce service n’a pas encore pris tout le développement qu’il comporte.
- L’Angleterre en 1886, sur l’initiative de M. Mundella, chef de l’administration du commerce, a institué un Bureau de statistique du travail, sous la direction de M. Robert Giffen, chef de la statistique. Un ouvrier, M. John Burnett, secrétaire de l’association des constructeurs de machines, a
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- été nommé correspondant du bureau du travail et chargé des enquêtes sur la condition des ouvriers.
- Il existe en Suisse, depuis 1887, une institution qui présente beaucoup d’analogie avec le Ministère du travail des Etats-Unis, c’est le Secrétariat ouvrier suisse. Fondé par un comité représentant toutes les grandes associations ouvrières helvétiques, le Secrétariat ouvrier est subventionné par le département fédéral du commerce. Le secrétaire ouvrier, M. Hermann Grenlich, est placé sous la direction et le contrôle de ce comité auquel il soumet le programme de ses travaux.
- Les correspondances et documents expédiés par le secrétariat se sont élevés au chiffre de 33.595 pendant l’année de 1889.
- La Chambre—dont le chef de l’Etat disait naguère que tout ce qui touche à la santé, à la sécurité de l’ouvrier, à l’amélioration des conditions de sa vie, à l’hygiène de sa demeure et de son atelier ; tout ce qui assure sa dignité en même temps que sa liberté ; tout ce que la prévoyance commande pour que le travailleur atteint par l’âge ou la maladie ne puisse se trouver sans ressources,etc ; fait l’objet constant de ses recherches et de ses travaux,— s’empressera de voter la création d’un Office du travail expressément chargé d’organiser, avec la sûreté et l’étendue nécessaires, la statistique du travail, élément essentiel de toutes les améliorations auxquelles peut aspirer le monde des travailleurs.
- LE MINISTÈRE DU TRAVAIL
- La Chambre vient de renvoyer ù la commission du travail, comme amendement au projet relatif à l’Office du travail, la proposition de M. C. Raspail, dont nous avons maintes fois entretenu nos lecteurs et qui tend à la création d’un Ministère du travail.
- LES MERCREDIS OUVRIERS
- C’est décidément le mercredi qui a été choisi pour la discussion des questions ouvrières. Le mercredi n’est pas un jour de séance réglementaire, aussi la commission chargée de l’examen de la proposition Mège proposait-elle le jeudi.
- L’intervention du président de la commission des douanes a fait écarter le choix, du jeudi. M. Méline a représenté à la Chambre la nécessité de ne pas retirer une seule séance
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- de la semaine règlementaire à la discussion des tarifs de douane.
- La Chambre emploiera donc un jour par semaine à la confection des nombreuses lois qui s’inspirent de la bonne volonté d’améliorer la situation des classes ouvrières, et quatre jours à l’élaboration d’une loi qui aura pour résultat d’empirer celte situation.
- Jusqu’à présent ces séances du mercredi n’ont pas donné de bien utiles résultats. En présence de l’abondance des projets de loi intéressant les ouvriers, la nécessité s’imposait de consacrer au moins un jour par semaine à leur examen. Mais le système présente des inconvénients. La moindre modification apportée à un projet en discussion peut amener une série d’ajournements indéfinis, le projet ne pouvant revenir qu’au bout d’une semaine devant la Chambre, à la condition bien entendu que la commission ait eu le temps d’y faire les remaniements nécessaires; et rien ne dit que le mercredi suivant l’infortuné projet pourra trouver une petite place dans un ordre du jour de plus en plus serré.
- Deux propositions de loi et non des moins intéressantes ont déjà été victimes de cette fatalité : la proposition élaborée par la commission du travail d’après les diverses propositions relatives à la sécurité des ouvriers dans les établissements industriels et à la salubrité des ateliers, manufactures, mines, usines et chantiers, et la proposition relative à la protection des salaires et à la procédure de la saisie-arrêt.
- Ce qui a peut-être contribué à faire ajourner ce dernier projet, c’est l’intention annoncée par le ministre du commerce de déposer incessamment un projet d’ensemble sur la matière.
- En effet M. Jules Roche vient de saisir la Chambre d’un
- PROJET DE LOI SUR LES SALAIRES
- En voici le résumé :
- Le titre premier règle le paiement des salaires.
- Il exige que ce paiement ait lieu deux fois par mois au moins et qu’il soit fait en espèces ; le paiement en jetons est interdit.
- Il réduit au dixième des salaires le droit de saisie des créanciers, au dixième également le droit de cessibilité volontaire de l’ouvrier à ses créanciers et au dixième, enfin, le droit de compensation au patron pour avances faites,
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- sauf en ce qui concerne les avances d’outils et d’objets de travail.
- Le projet de loi laisse donc à l’ouvrier les sept dixièmes de son salaire dans les cas les moins avantageux.
- Le titre II comble une lacune du Code civil en étendant aux salaires des ouvriers le privilège reconnu aux traitements par l’article 2101.
- Le titre III règle la procédure des saisies-arrêts. Il en réduit les frais dans toute la mesure possible, en remplaçant le papier timbré par de simples lettres recommandées. Il déclare le juge de paix compétent pour connaître des questions de salaires, et charge ce magistrat de la répartition des sommes retenues entre les créanciers quand il y en a plusieurs.
- LES HEURES DE TRAVAIL
- En attendant le vote d’une loi d’ensemble sur la durée de la journée de travail, la Chambre a adopté, par 406 voix contre 3, la proposition de loi suivante acceptée par le gouvernement.
- Le décret-loi des 9-14 septembre 1818 est applicable aux mécaniciens, chauffeurs, aiguilleurs, conducteurs, cochers, et généralement à tous les employés du service de la traction, dans les entreprises de transports en commun concédées par l’Etat, les départements et les communes.
- On sait que le décret-loi de 1848 fixe à douze heures le maximum de la journée de travail dans les usines et manufactures.
- La commission parlementaire du travail a décidé en principe, et sauf certaines exceptions, que la durée légale de la journée des ouvriers de la grande et de la petite industrie ne dépasserait pas dix heures.
- LES SYNDICATS OUVRIERS
- Les deux Chambres sont saisies chacune d’un projet de loi complémentaire de la loi de 1884. Le Sénat discute en ce moment la loi Bovier-Lapierre édictant des pénalités contre les atteintes portées au fonctionnement de la loi sur les syndicats professionnels, et la Chambre aura incessemment à se prononcer sur le projet gouvernemental ayant pour objet l’extension de la faculté de faire partie d’un syndicat. Nous reviendrons prochainement sur ces deux projets.
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- LA PARTICIPATION ET L’ÉTAT
- La Chambre a été saisie par M. Guillemet (de la Vendée) de la proposition de loi « relative à la participation aux bénéfices dans les entreprises et concessions de l’Etat, dont nous avions annoncé le prochain dépôt.
- Cette proposition est revêtue de 92 signatures parmi lesquelles on remarque celles de MM. Laroche-Joubert, Guieysse, Émile Jamais, Jules Gaillard, Henri Maret, Lockroy, Maujan, etc., des députés ouvriers socialistes, Baudin, Dumay, Lavy, Basly, etc., etc.
- Elle s’applique, d’une part, aux travaux adjugés ou concédés, et, d’autre part, aux ateliers et fabriques gérés par l’État lui-même.
- En voici le texte :
- Article premier. — A partir de la présente loi, tout concessionnaire de l’État, des départements ou des communes, pour des travaux ou exploitations d’une durée de plus de cinq années, devra accorder la participation aux bénéfices aux ouvriers et employés de sa concession, dans les conditions déterminées au cahier des charges.
- Article 2. — Pour toute concession accordée par l’État, les départements ou les communes, le cahier des charges devra stipuler la clause de participation et en déterminer les conditions. Celles-ci devront tenir compte du nombre d’années de présence, du zèle, de l’assiduité au travail et de la production.
- La participation sera toujours acquise à l’ayant droit, sans aucune déchéance au profit du concessionnaire. La portion du produit de la participation à employer dans un but de prévoyance le sera sous la forme d’un livret individuel de la caisse de retraites de la vieillesse, d’un livret individuel d’épargne capitalisée à intérêts composés, ou d’une assurance mixte payable à un âge déterminé ou immédiatement à la famille en cas de décès.
- Article 3. — Les inventaires des exploitants ou entrepreneurs, ainsi que les états de répartition, devront être contrôlés par un arbitre-expert désigné par le Président du Tribunal de commerce du lieu de domicile de la partie qui aura concédé.
- Article 4. — A partir du 1er janvier de l’année qui suivra la promulgation de la présente loi, l’Etat organisera la participation aux bénéfices dans toutes les usines, manu-
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- factures et exploitations qu’il gère lui-même et dont il met en vente les produits. Tout employé ou ouvrier ayant plus de trois années de présence sera de droit membre participant. Les inventaires seront contrôlés par un arbitre-expert désigné par le Président du Tribunal de commerce du lieu où siège le conseil d’administration de chaque établissement ou exploitation.
- Article 5. — Dans les usines, manufactures, exploitations, que l’Etat gère lui-même sans en mettre en vente les produits, telles que les arsenaux, manufactures de Sèvres, de Beauvais, des Gobelins, etc., les employés et ouvriers seront intéressés à la production. L’Etat fera établir des inventaires conventionnels par voie d’équivalence et comparaison avec les produits similaires de l’industrie privée. Get inventaire sera également contrôlé par un arbitre-expert désigné par le Président du Tribunal de commerce.
- Article 6. — Un règlement déterminera pour chaque établissement ou exploitation les conditions et l’emploi de la participation, en tenant compte (pour en imputer la dépense, jusqu’à due concurrence, sur les produits de cette participation) des institutions de retraite ou autres qui auraient déjà été créées sur frais généraux au profit du personnel.
- Réserve faite de l’examen des détails, nous pouvons constater, dès aujourd’hui que, la proposition Guillemet répond entièrement au vœu nettement formulé et clairement développé dans la septième séance du congrès international de la participation (1889), par le délégué de l’Association du Familistère de Guise, M. Bernardot.
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- Le devoir
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- LE CONGRÈS DE LINCOLN
- HOMMAGE RENDU A M. VANSITTART NEALE
- Le 23e congrès de l’Union fédérative de la Grande Bretagne s’est ouvert, le 17 mai dernfer, à Lincoln.
- La première séance du congrès a été des plus émouvantes. Notre cher et grand ami, M. Vansittart Neale, y a été l’objet d’une de ces manifestations qui marquent une date dans la vie d’un homme et dans l’histoire d’un mouvement social.
- Nous n’apprendrons pas aux lecteurs du Qevoir ce qu’est Vansittart Neale. Personne n’ignore l’immense part qu’il a prise au développement de la coopération dans le monde. Quiconque a été mêlé, si peu que ce soit, au mouvement coopératif en Angleterre ou en France, connaît cette grande figure de vieillard infatigable, aux beaux yeux bleus si doux et si vifs, en dépit de l’âge, qui attachent â sa personne ceux que sa parole persuasive a déjà gagnés à la cause qu’il défend. Elle est familière aux familistériens ; car de longue date ami de M. Godin, (personne n’a plus contribué que lui à faire connaître son œuvre en Angleterre), M. Vansittart Neale n’a jamais laissé passer une année sans faire une visite au Familistère, et elles sont rares les fêtes de l’Association qu’il n’a pas honorées et embellies de sa présence.
- Aussi bien est-ce peut-être par l’effet d’un rapprochement bien naturel que le président du congrès de Lincoln, M. Acland, le dévoué propagateur de l’enseignement professionnel et technique, a placé après le magnifique tableau qu’il a tracé du Familistère, l’énumération de tous les services rendus à la coopération par Vansittart Neale.
- M. Acland a rappelé que M. Vansittart Neale a donné son temps, sa fortune, sa vie toute entière au mouvement coopératif.
- M. Greenwood prenant alors la parole dit qu’il est le plus ancien témoin du dévouement de M. Vansittart Neale. Il l’a connu, en 1851, ù Rochdale où il était venu avec d’autres
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- socialistes chrétiens assister à l’inauguration du moulin à farine. M. Neale, ajoute-t-il, a atteint un âge (80 ans) qui l’oblige à prendre une part moins active dans le mouvement coopératif; mais il continuera, il l’espère, aussi longtemps qu’il vivra, à faire profiter les coopérateurs de sa longue expérience ; quoiqu’il en soit, il peut compter sur l’éternelle et profonde affection des coopérateurs.
- M. Acland donne lecture de la lettre par laquelle le Comité central « exprime à M. Neale ses profonds regrets de se séparer de son Secrétaire général, tout en comprenant que son âge avancé l’oblige ù prendre un repos bien légitime.
- « M. Vansittart Neale a rendu les plus grands services à la coopération et c’est au nom d’un milion de familles que le Comité central lui exprime ses sentiments de reconnaissance.
- « Il le prie d’accepter un album qui renferme les photographies des membres du comité central, ainsi qu’une montre avec chaîne en or fabriquées par une société coopérative de production.
- « Il a l’honneur d’offrir aussi à Neale, le portrait de celui dont elle porte si dignement le nom et dont elle a facilité les efforts pour la cause des travailleurs. »
- M. Gray présente l’album à M. Neale; M. Greenwood lui remet la montre et présente à Mademoiselle Neale, qui remplace sa mère, un portrait à l’huile de M. Neale qui est d'une ressemblance frappante. Aussitôt M. Evans entonne une cantate composée pour cette solennité par M. Georges Hines.
- La première strophe rappelle le dévouement de M. Neale :
- « Il quittait chaque jour son confortable home pour venir travailler dans une misérable chambre pour les coopérateurs» ; et, après chaque strophe, les 670 coopérateurs présents au Congrès entonnent en choeur : « Notre vieux grand homme, amis, que Dieu le bénisse et que le temps soit clément envers lui. »
- Un tonnerre d’applaudissements éclate à la dernière strophe et M. Neale profondément ému, après avoir exprimé sa reconnaissance, prononce ces paroles :
- « Si j’ai été de quelque utilité dans ce monde c’est en montrant, bien imparfaitement hélas ! ce que les classes privilégiées doivent faire pour préparer l’avènement d’un ordre social plus équitable. C’est parce que je crois que cet état
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- meilleur doit sortir du mouvement coopératif que je lui ai consacré tous mes efforts. La coopération, en se développant, diminuera les richesses de ceux dont le luxe et l’oisiveté développe l’égoïsme et rendra l’aisance à ceux qui, par suite de leur misère, se laissent aller à des sentiments haineux. En remettant l’équilibre dans le monde la coopération développera une atmosphère morale plus saine et on ne pourra plus ne pas croire à la paternité de Dieu quand on aura, de toutes parts, les preuves de la fraternité des hommes.
- « Alors l’industrie des villes et l’agriculture indissolublement unies fourniront aux peuples les plus fortunés les distractions des villes et les plaisirs des champs.
- « Voilà mon rêve, — un rêve, si vous le voulez, — mais qui doit se réaliser le jour où le combat pour la vie fera place à l’organisation coopérative. Je crois fermement à l’avènement de cet état social, si les coopérateurs continuent à tenir toujours haut le vieux drapeau de la coopération. »
- Des applaudissements plusieurs fois répétés saluent cette belle allocution.
- Il y a quelque chose d’infiniment touchant et de profondément moralisant dans les paroles de ces vieux apôtres qui, comme Vansittart Neale à Lincoln, et, à quelques jours de là, Francesco Vigano à Milan, proclament leur ardente foi dans le triomphe de la cause à laquelle ils ont, sans une défaillance, consacré leur longue vie toute entière.
- Le Comité central des sociétés coopératives de France avait cru devoir prendre part à cette solennité, et avait chargé ses délégués, MM. Audéoud et de Boyve de remettre à M. Vansittart Neale un charmant album, relié par M. Régnier, secrétaire de la Société Coopérative La Moissonneuse et contenant les photographies des membres du Comité français.
- L’album a été présenté par M. Audéoud. M. de Boyve a pris la parole et a traduit en anglais la lettre dédicace qui accompagnait les photographies.
- La voici en français :
- « Cher et vénéré Maître,
- « C'est avec un sentiment de pénible émotion que les Sociétés coopératives françaises ont appris votre retraite.
- « Le Comité central de la Fédération des Sociétés coopé-
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- ratives de France vient se faire auprès de vous l’interprète de leurs regrets et de leur reconnaissance.
- « Dans tous les Congrès successifs où notre Fédération et notre Magasin de gros se sont constitués, à Paris, à Lyon, à Tours, à Marseille, nous vous avons vu au milieu de nous, éclairant notre inexpérience par votre sagesse d’un demi-siècle de vie coopérative, faisant fondre nos hésitations et nos doutes à la flamme de votre généreuse vieillesse, et nous montrant par votre exemple ce que peuvent faire à la fois l’ardeur dans la conviction et la prudence dans l’action.
- « Puissiez-vous assister longtemps encore au développement de ces idées pour lesquelles vous avez si vaillamment combattu dans votre pays et dans le nôtre !
- « Et après vous, puisse votre nom être prononcé avec reconnaissance, à côté de ceux des pionniers de Rochdale, dans la maison de tous ceux qui, grâce à eux et grâce à vous, auront désormais une nourriture plus abondante, un lendemain plus assuré, une vie plus digne de l’homme !
- « Permettez-nous de vous offrir, en souvenir des coopérateurs de France, cet album qui contient les photographies de tous les membres du Comité central. Presque tous ont été personnellement connus de vous et ont eu l’honneur de vous serrer la main. Ils vous renouvellent aujourd’hui l’expression de leur gratitude pour les services rendus, et y joignent leurs souhaits pour une longue et heureuse vieillesse ! »
- M. Vansiltart Neale, très ému, s’est exprimé en Français. Voici l’allocution prononcée par le vénéré doyen de la coopération anglaise :
- « Je veux me servir de votre belle langue française pour vous remercier de ce magnifique album que vous m’offrez au nom du Comité Central. C’est la meilleure manière d’exprimer ma reconnaissance et la profonde sympathie que j’éprouve pour les coopérateurs français. Je placerai cet album à côté de celui des coopérateurs anglais et je le conserverai précieusement dans ma famille, en souvenir des preuves d’affection que j’ai reçues des coopérateurs français et anglais. .
- « J’ai été vivement touché par la lettre si bien pensée qui précède ce volume et que vous venez de lire si correctement dans notre langue. »
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- Cette réponse traduite aussitôt en anglais par M. Acland, membre du Parlement et président d’honneur du Congrès, a été reçue au milieu des applaudissements des coopérateurs qui ont fait une véritable ovation aux délégués français.
- Après ce magnifique et légitime hommage rendu par la coopération anglaise et française à son plus dévoué serviteur, le congrès a repris ses travaux. Nous en rendrons compte dans notre prochain numéro.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Une Expérimentation de la journée de huit heures. — Un journal publiait dernièrement l'information suivante : Un fabricant de chaussures de Paris vient de prendre une initiative curieuse.
- Il emploie 150 ouvriers et employés. Il réalise d’importants bénéfices annuels. Il risque une partie de ses bénéfices pour expérimenter la journée de 8 heures dans ses ateliers et bureaux.
- M. X... a notifié cette résolution à son personnel. Le nouveau système a dû entrer en vigueur à partir du lundi 4 mai.
- Afin de rendre l’essai concluant, l’honorable industriel tiendra chaque jour un journal mentionnant les résultats obtenus, tant au point de vue de la production que de l’augmentation des frais généraux. Il tiendra compte des conséquences entraînées par son initiative, au point de vue des salaires à la journée et du travail aux pièces.
- A la fin de la période d’expérimentation, M. X... rédigera un rapport d’ensemble sur l’effet produit par le système.
- Nous pouvons ajouter que l’expérience a eu lieu; elle a duré quinze jours. Le fabricant qui en avait pris l’initiative en raconte lui-même les résultats: «Voici les résultats obtenus, dit-il. N’occupant plus mes .ouvriers que huit heures au lieu de onze, je devais m’attendre à une diminution de 27 0/0 sur la production. Eh bien, cette diminution n’a été que 19.92 00, ce qui démontre que, dans les huit heures de travail, l’effort produit a été plus grand de 7.08 0/0. » Cette expérience a démontré ce que les économistes clairvoyants n’ignorent point, c’est que la journée de travail a pour limite l’épuisement de l’homme. Passé huit, neuf ou dix heures, selon les professions, l’ouvrier fatigué fait mal et peu. L’Académie de médecine l’énonçait formellement, il y a quelques semâmes.
- Devant ces résultats, ce cordonnier, sans qu’il lui en coûte rien, a, dans ces ateliers, réduit la journée d’une heure
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- Les Enfants Assistés des Départements. — Enoore une œuvre d’assistance intéressante entre toutes et qui va bien certainement attirer l’attention des pouvoirs publics, se basant sur la création faite, par le Conseil général de la Seine, d’une école d’Agriculture en Algérie pour les enfants assistés de ce département. M. le Dr Thulié émet l’idée fort juste que les enfants de la Seine ne doivent pas seuls bénéficier des avantages très considérables de cette institution.
- Il demande à l’État de concéder, soit en Algérie, soit en Tunisie, des terrains domaniaux qui seraient donnés en toute propriété par lot de 25 à 30 hectares à chacun des enfants assistés des départements qui auraient fait un apprentissage complet dans l’école à créer, et auraient été jugés capables de cultiver leur terre et dignes de ce magnifique cadeau.
- Il est bon de rappeler que si les enfants assistés de la Seine forment à eux seuls un tiers de la population assistée de la France, il reste deux tiers de cette population pour laquelle rien n’est fait.
- Il y a là une grosse injustice à réparer, et il n’est pas douteux que le gouvernement aussi bien que les départements intéressés comprendront quel devoir humanitaire et social il leur reste à remplir.
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- Asile-Ouvroir.— Un asile-ouvroir dont l’inauguration a eu lieu, en février dernier, sous la présidence de Messieurs Jules Simon et René Goblet, fonctionne rue de Blainville, n° 7, Paris.
- Cet asile fondé par la Société philanthropique est destiné à recevoir les ouvriers atteints par le chômage. Le séjour de ceux-ci dans l’asile ne peut dépasser un mois. Ils sont logés et nourris, et pour compenser les frais qu’ils occasionnent, ils exécutent journellement une somme de travaux faciles évaluée à 1 fr. 50 environ.
- Si leur travail rapporte davantage, le surplus est mis en en réserve à leur profit et constitue un petit pécule qui leur est remis à leur sortie de l’asile.
- Les produits fabriqués ainsi sont vendus par la société fondatrice. Cette société aide, ses protégés à trouver du travail.
- Nous faisons les meilleurs vœux pour le succès de cette œuvre !
- BELGIQUE
- La Révision. — La grève des mineurs était en passe de devenir générale, il y a un mois, lorsque la section centrale (commission de la Chambre des députés), qui étudiait la question de la révision, en a voté le principe à l’unani-wité. Immédiatement le Conseil général du parti ouvrier,
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- réuni en séance plénière à la maison du peuple avec la Fédération des mineurs, décida, à Funanimité, la reprise du travail dans tout le pays dès le lendemain.
- Il y a déjà six mois, un ancien député de Bruxelles, M. Demeur, qui dès 1870 avait proposé à la Chambre la révision, prononçait dans un congrès les paroles suivantes :
- « La révision entrera au Parlement belge par la porte ou par la fenêtre. Et si le Parlement la refuse, la question est de savoir si ce Parlement sortira par la porte ou par la fenêtre. »
- La question se pose aujourd’hui dans les mêmes termes.
- ANGLETERRE
- La Gratuité de l’Enseignement primaire. — L’Angleterre fait un nouveau pas dans la voie de la transformation démocratique de ses institutions et de sa société.
- Elle se prépare à établir, tout au moins partiellement, la gratuité de l’enseignement primaire.
- Le cabinet vient de soumettre, à cet effet, conformément à la procédure anglaise, une résolution formulant le principe qui doit servir de base aux détails du bill sur la gratuité de l’enseignement. Voici le mécanisme un peu compliqué, du projet gouvernemental : Sera alloué à chaque école — publique ou libre — par tête d’écolier inscrit entre cinq et quatorze ans, une somme annuelle de 10 shillings (l2fr. 50) à titre de subvention. Toute école qui acceptera ce subside, sera tenue de supprimer l’écolage, — en totalité s’il était inférieur ou égal à 10 shillings, jusqu’à concurrence de 10 shillings, et en ne laissant subsister que le surplus dans le cas où il dépasserait cette somme.
- Partout où une école refuse la subvention — et maintient par conséquent la totalité de l’écolage — ou fait payer un écolage supérieur à 10 shillings, et en maintient par conséquent une partie, les parents ont le droit de réclamer du gouvernement la formation dans ce district d’un conseil scolaire élu (School Board) et la création d’écoles publiques absolument gratuites. Le ministère, dans certains cas définis, devra se rendre à cette requête.
- Le ministère tory prétend séparer absolument la question de la gratuité, comme on a séparé en 1870, de celle de l’obligation, la question de la neutralité scolaire. Il estime avoir assez fait pour les droits de la conscience par le
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- fameux article {conscience clause) de la loi Forster, en vertu duquel un enfant a le droit de participer aux avantages d’une école confessionnelle sans être tenu d’y recevoir renseignement religieux ou de s’y associer à des exercices particuliers.
- Les libéraux acceptent comme un à compte inespéré l’établissement de la gratuité par un ministère et une majorité conservatrice.
- Après une discussion qui a duré huit heures, la Chambre des communes a adopté, à l’unanimité, la motion du gouvernement. Le projet ne concerne'que l’Angleterre; mais au cours de la discussion, le ministre a annoncé que le gouvernement avait aussi l’intention de présenter prochainement des propositions identiques pour la gratuité de l’enseignement primaire en Irlande et en Ecosse.
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- Une Caisse nationale de Retraites. — Quelques membres du Parlement se sont réunis il y a quelques jours, sous la présidence de M. Chamberlain, qui déploie depuis quelque temps, une ardeur inaccoutumée pour l’étude des questions sociales, dans une des salles réservées aux commissions, en vue d’étudier un projet tendant à attribuer des pensions aux ouvriers âgés.
- La réunion a décidé de constituer un comité et de rechercher la coopération du plus grand nombre possible des membres des deux Chambres.
- Une discussion générale sur la question des pensions ouvrières a abouti aux décisions suivantes :
- Le projet n’aura pas un caractère obligatoire ;
- Il visera uniquement les moyens de pensionner les ouvriers âgés, la question d’allocations aux ouvriers malades restant distincte ;
- Des contributions seraient obtenues en dehors de celles des assurés eux-mêmes.
- Dans une nouvelle réunion il a été décidé de recommander que les pensions accordées ne dépassent pas six shillings par semaine, payables à l’âge de soixante ans et au-dessus.
- Dans ces conditions, le projet paraît peu propre à soulever un bien vif enthousiasme comme moyen de résoudre pacifiquement la question sociale.
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- Recensement. — L’Angleterre vient d’opérer le recensement de sa population le 6 avril, six jours avant que la France se ivrât à la même opération.
- En Angleterre, le recensement est décennal ; la périodicité de cinq ans, qui est celle de la France, est plus généralement adoptée en Europe.
- Le dernier recensement qui a eu lieu dans le Royaume-Uni, celui de 1881, a coûté 4,310,000 francs, et il a donné, pour la population de l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande réunies, sans compter les colonies, un effectif total de 35,426,562 habitants, c’est-à-dire une augmentation de 3,400,000 âmes sur le recensement de 1871.
- A cette époque, il n’y avait pas moins de dix-huit villes ayant une population dépassant 100,000 âmes, savoir :
- Liverpool, 552,000 habitants; Birmingham, 400,000; Manchester 341,000; Leeds, 309,000; Sheffield, 284,000; Bristol, 206,000; Nottingham, 186,000; Bradford, 183,000; Salford, 176,000; Hull, 154,000; Newcastle, 145,000; Portsmouth, 127,000; Leicester, 122,000; Sunderland, 116,000; Oldham, 111,000; Brighton, 107,000; Bolton, 105,000 et Blackburn 104,000.
- Plus Londres, qui comptait alors 4,764,312 habitants.
- Si la progression a continué dans la même proportion, ce qui paraît certain, la population de l’Angleterre s’élèvera cette année à près de 40 millions et celle de Londres à plus de 5,500,000 âmes.
- Le dépouillement des résultats du recensement dure près d’un an en Angleterre.
- C’est beaucoup plus de temps qu’on n’en met en France, où l’on espère que ces résultats seront connus dans deux mois environ. Cette différence tient surtout au grand nombre de questions posées par l’administration anglaise.
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- Une Exposition du Travail. — Un comité de philanthropes et de membres du clergé vient de se former à Londres pour organiser une Exposition universelle du travail qui s’ouvrira dans le courant de cette année. Les ouvriers de toutes catégories seront admis à y exposer les produits de leur travail manuel, résultant de leur goût et de leur savoir personnel,
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- indépendamment du capital ou du concours des artistes et patrons.
- L’Exposition comprendra quatre groupes : produits fabriqués par les sociétés ouvrières et coopératives à l’Exposition même ; produits des sociétés coopératives fabriqués dans les ateliers ; outils, appareils agricoles, etc.
- L’Exposition, pour laquelle un terrain a déjà été loué, sera administrée par les ouvriers eux-mêmes, et les bénéfices en seront consacrés à la création d’une Bourse du travail, où seront installés les Bureaux de toutes les sociétés ouvrières et trades-unions.
- On sait que le Parlement français a voté un crédit de 70.000 francs pour l’organisation à un an d’une Exposition analogue ayant un caractère national pour les produits des sociétés coopératives.
- IRLANDE
- L’Emigration. — 62,000 personnes ont émigré d’Irlande l’année dernière, à cause de la misère qui y règne.
- ^ HOLLANDE
- Le Mouvement Coopératif. — Tandis que l’Allemagne comptait, en 1889, 3,753 associations agricoles, parmi lesquelles 1,730 sociétés de crédit, 991 sociétés de consommation, 931 laiteries coopératives, et 101 associations diverses — la Hollande compte actuellement 144 Sociétés coopératives, savoir :
- I. — Sociétés de consommation : 49 magasins d’objets de consommation et d’habillement, 12 boulangeries et 3 boucheries.
- IL — Sociétés de crédit et de prévoyance : 15 Associations de crédit, 32 Sociétés pour la construction d’habitations, 1 Société d’assurances et 1 Société de secours mutuels.
- III. — Sociétés agricoles : 19 laiteries et fromageries, 5 Sociétés pour • l’achat de semences et d'engrais, 4 Sociétés pour la vente de produits agricoles.
- IV. — Sociétés de production : 1 imprimerie, 1 huitrière et 1 Société coopérative d’ouvriers pour les entreprises d’ouvrages de terrassements.
- La plus importante de ces Associations est la société (( Eigen Hulp », créée à La Haye, en 1877, par M. I. Kuyper, que l’annuaire appelle le père de la coopération en Hollande.
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- Cette Association, qui a des ramifications dans un grand nombre de villes, possède à La Haye : 1° une section pour l’achat de combustibles et de pommes de terre (429 membres ; capital versé 14.000 francs ; vente pendant le dernier exercice, environ 65,000 ; 2° une boucherie (441 membres ; capital versé 21,500 francs ; débit pendant l’année 1889, 200,000 francs) ; 3° un magasin d’objets de consommation et d’habillement (2,777 membres; chpital versé, 161,000 francs ; vente 1,292,000 francs) ; 4° un magasin d’habillement pour la marine (746 membres; capital versé, 59,000 francs; vente 79,000 francs); 5° une société d’assurances sur la vie (3,531 membres) ; une caisse d’épargne et d’avances (158 membres; sommes déposées 79,000 francs).
- Un fait remarquable, dit le journal Les coopérateurs belges, c’est la grande extension qu’ont prise, en Hollande, les Sociétés coopératives pour la construction d’habitations. L’annuaire en signale 32. Certaines villes semblent avoir la spécialité de ces sortes d’Associations ; telles sont La Haye, qui en possède 6, et Haarlem qui en compte 9.
- La Hollande a une société coopérative pour les Achats en gros, à l’instar des « Wholesale-Society » anglaises. Cette Association fut créée, le 21 mai 1882, par 12 filiales de la Société « Eigen Hulp » ; actuellement elle approvisionne 21 Coopératives hollandaises et une Société belge. Depuis l’année de sa fondation jusqu’au 30 avril 1890, elle a fourni pour plus de 5 millions de francs de marchandises.
- Ces faits attestent le développement qu’a pris en Hollande le mouvement coopératif.
- (La Voix de l’Ouvrier).
- ALLEMAGNE
- Législation du Travail. — Le Reischtag allemand a terminé il y a quelque temps la 3e lecture du projet de loi sur la question du travail. Quoique ce projet contienne, en somme, d’importantes améliorations sociales, il n’a pu rallier les suffrages des deux partis extrêmes, c’est-à-dire des démocrates socialistes et des grands industriels, parce qu’il paraît aussi subversif à ceux-ci qu’anodin et insuffisant à ceux-là.
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- Le Salaire des Mineurs. — Un journal quotidien publiait dernièrement les lignes suivantes :
- « La Mine de Daelbusch en Westphalie a gagné l’année « dernière G millions de francs avec 800.000 tonnes d’extrac-« tion, soit environ un bénéfice de 7 fr. par tonne. Le prix « de revient en Westphalie est de 4 fr. la tonne. La Coince pagnie a donc gagné environ 180 0/p. Elle a déposé seule-« ment à la caisse de secours une somme de 7 à 8.000 fr.
- « Or l’ouvrier dans ce prix de revient n’entre que pour ce environ 2 0/o par tonne. Si donc on avait doublé tous les « salaires, le prix de revient n’aurait été que de 6 fr. et le « bénéfice de 5 francs, soit un bénéfice total de 4 millions. « Dans ces conditions on comprend la révolte des mineurs. »
- En effet, on la comprend; car s’il n’y a pas erreur dans le calcul on se trouve en présence d’une injustice qui ne peut se concevoir, et que seule la routine permet d’envisager de sang-froid.
- SUISSE
- Le droit d’initiative populaire. — Le conseil national a adopté par 71 voix contre 63, conformément à l’avis du Conseil des Etats, la proposition de révision des articles 118, 119 et 121 de la Constitution dans le sens de l’introduction du droit d’initiative pour le peuple.
- Ont voté pour : la droite, une partie du centre, les démocrates et les socialistes; contre : les radicaux. Le vote a eu lieu à l’appel nominal.
- Le Conseil fédéral combattait une partie des propositions.
- Le nouvel article constitutionnel [voté sera soumis au peuple et aux cantons. Il est ainsi conçu :
- La révision partielle peut avoir lieu, soit par la voie de l’initiative populaire, soit dans les formes statuées par la législation fédérale.
- L’initiative populaire consiste en une demande présentée par cinquante mille citoyens suisses ayant le droit de vote et réclamant l'adoption d’un nouvel article constitutionnel, l’abrogation ou la modification d’articles déterminés de la Constitution en vigueur.
- Si, par la voie de l’initiative populaire, plusieurs dispositions différentes sont présentées pour être revisées ou pour être introduites dans la Constitution fédérale, chacune d’elles doit former l’objet d’une demande distincte.
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- La demande d’initiative peut revêtir la forme d’une proposition conçue en termes généraux ou celle d’un projet rédigé de toutes pièces. Dans le cas où 50,000 électeurs suisses formulent une telle demande d’initiative et où les Chambres sont d’accord avec eux sur son contenu, elles procèdent à la révision partielle dans le sens indiqué et doivent ensuite en soumettre le projet à l’adoption ou au rejet du peuple et des cantons.
- Si, au contraire, elles ne l’approuvent pas, la question de la révision partielle sera soumise à la votation du peuple, et si la majorité des citoyens suisses prenant part à la votation se prononce pour l’affirmative, l’Assemblée fédérale procédera à la révision en se conformant à la décision populaire.
- Le Conseil fédéral a fixé au 5 juillet la date du vote populaire, relatif à la révision de la Constitution pour l’introduction du droit d’initiative du peuple.
- ETATS-UNIS
- Chinois et Peaux-Rouges. — Le bill anti-chinois a été adopté par la législature de la Californie. Il pourvoit à l’émission de permis de résidence aux Chinois actuellement dans l’Etat et défend pour l’avenir l’entrée du pays à tout autre fils du Céleste-Empire.
- Une proclamation du président Harrison ouvre à la colonisation 7,200,000 hectares de terres dans la réserve indienne aux environs du fort Berthold, dans le nord du Dakota,
- Ainsi sont justifiées les appréhensions des Peaux-Rouges, qui n’ont pris les armes cet hiver que parce qu’ils redoutaient de se voir dépouiller des territoires que leur confèrent des traités solennels.
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- LA question de la paix
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS DE MILAN
- Nous avons déjà donné, dans notre dernier numéro, le programme des questions qui devaient être soumises aux délégués des Sociétés italiennes de la paix durant la Conférence des 30 et 31 mai.
- La Conférence à laquelle assistait un grand nombre de délégués, députés, professeurs, conseillers provinciaux et communaux, a pleinement réussi.
- Elle a été ouverte par une belle allocution du vénéré maître Francisco Vigano qui a rappelé, au milieu de chaleureux applaudissements, que depuis 1855 il n’a cessé de lutter pour la cause de la paix européenne. Francesco Vigano est aujourd’hui âgé de 85 ans. Quand on a, comme lui, fondé tant de belles oeuvres, on a beaucoup travaillé pour la paix, n’eût-on jamais prononcé ce nom sacré.
- La présidence a été ensuite donné au sympathique député Maffi.
- Sur la question de savoir s’il y aurait ou non opportunité à porter, devant le Congrès international et devant la Conférence interparlementaire de Rome, des questions de grave politique internationale, par exemple, celles de l’Alsace Lorraine, de Trente et Trieste et des pays balkaniques, les conclusions suivantes de Moneta sur ce sujet ont été votées à l’unanimité :
- « Aucune des questions qui intéressent la paix des nations ne doit être exclue. Les circonstances indiqueront, d’elles mêmes, quelles, seront les questions qui pourront être discutées pour le plus grand avantage de la cause de la paix, étant donné que l’accord entre les diverses nations ne pourrait s’effectuer qu’à la condition qu’un esprit d’abnégation et de concorde l’emportât sur les sentiments propres à chacune d’elles. »
- Ont été aussi votées, mais à la majorité seulement, les conclusions suivantes de M. Alberto Sormani :
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- LE DEVOIR
- « L’Assemblée émet le vœu que l’on présente au Congrès international des solutions rationnelles et pratiques de questions pendantes et notamment en ce qui concerne l’Alsace-Lorraine.»
- La proposition du comité de Boston, de réunir à Chicago, pendant l’Exposition de 1893,les représentants officiels de tous les Etats civilisés, a donné lieu aux conclusions suivantes du rapporteur, le capitaine Siccardi, lesquelles ont été immédiatement adoptées :
- « Considérant que la trêve armée actuelle ralentit ou empêche le progrès de la civilisation et qu’elle conduira infailliblement l’Europe à la ruine, applaudit à la généreuse initiative de la Société de la paix de Boston, et espère que toutes les autres Sociétés similaires d’Amérique suivront un si noble exemple ; cependant, invite les membres» de la Conférence interparlementaire qui se réuniront l’automne prochain, à Rome, à prendre en considération la proposition de la Société de Boston, et à se concerter pour induire leurs gouvernements respectifs à envoyer chacun ses représentants à la Conférence internationale de Chicago. »
- Sur la question d’un Secrétariat général permanent de toutes les*Sociétés de la paix et des comités parlementaires, due à l’initiative de M. Bajer, le rapporteur, M. Angelo Mazzoleni, a fait voter, à l’unanimité les conclusions que voici :
- « La Conférence des délégués des Sociétés italiennes pour la paix, reconnaissant l’utilité pratique d’un Secrétariat général permanent des sociétés de la paix et des comités parlementaires, souhaite que dans le prochain congrès international de Rome ce secrétariat soit définitivement constitué. Ce Secrétariat devrait se faire le centre d’action du mouvement parlementaire et extra-parlementaire pour la paix et, comme pouvoir exécutif, être le mandataire direct des délibérations des congrès et conférences interparlementaires. Au cas où il y aurait lieu de surseoir à la constitution définitive de ce Secrétariat général, l’assemblée exprime le vœu que le congrès et la conférence interparlementaire procèdent, avant de se séparer, à l’élection même provisoire de délégués, chargés de mettre à exécution les résolutions prises et de pourvoir tant à la convocation du futur congrès et de la future conférence qu’à la solution des conflits internationaux, de quelque nature qu’ils fussent, lesquels surgiraient dans l’intervalle des sessions annuelles. Les délégués, au nombre de cinq, devraient être élus, trois par
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- La question de la paix 361
- les membres du Comité interparlementaire et deux par les Congrès internationaux. »
- Sur cette question : « D’un moyen rationnel et pratique pour arriver à un Parlement international », le même M. Angelo Mazzoleni a proposé de constituer, dans toutes les assemblées législatives, des comités parlementaires permanents en correspondance entre eux et avec le comité interparlementaire, afin que .les conflits internationaux qui viendraient à surgir soient résolus par l’arbitrage,, une fois les voies diplomatiques épuisées.
- Il a proposé aussi de promouvoir dans tous les États,comme règle de droit public,l’introduction de la clause compromissoire dans les traités internationaux ; de promouvoir la stipulation de traités permanents d’arbitrage entre les nations en adhérant à celui de Washington, entre les Etats américains, à la date du 17 avril, et enfin de soumettre à la prochaine conférence interparlementaire de Rome la constitution d’un corps d’arbitres internationaux à élire chaque année parmi les membres de l’Institut de droit international, de la conférence interparlementaire et des congrès des associations de la paix.
- Toutes ces propositions ont été votées à l’unanimité.
- Le rapport du docteur Sugana sur la question « des moyens pratiques pour donner à la propagande humanitaire une vigoureuse impulsion » renferme une série de propositions qui ont été fort applaudies.
- L’Assemblée a décidé que le rapport serait imprimé pour servir de va de mecum aux Sociétés de la paix et qu’une commission serait nommée pour choisir les propositions susceptibles d’une réalisation immédiate.
- LA CIVILISATION EUROPÉENNE JUGEE PAR UN CHINOIS
- Voici comment dans un interview qu’un de nos confrères vient de lui faire subir, le spirituel, judicieux et lettré général Tcheng-Ki-Tong, qui fut longtemps attaché à la Légation du céleste empire en France, apprécie la toute jeune et très-imparfaite civilisation de notre Europe :
- « Mes compatriotes, je parle de ceux qui n’ont pas quitté leur pays, ne connaissent vraiment de l’Europe que les gros canons et les gros effectifs. Il est difficile d’admettre qu’il
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- y ait là de quoi inspirer l'admiration à des disciples de Confucius.
- « Ces armements énormes, regardés, eux aussi, comme faisant partie de la civilisation moderne, ne répondent guère cependant, à l’idée que renferme ce beau mot de civilisation, tout au contraire !
- « Pourtant, c’est là tout ce que l’Europe nous apporte.
- « Pour goûter à ses sciences, pour nous pénétrer des beautés de ses littératures, il faut que nous venions chercher ces ressources intellectuelles en Europe même. Les Occidentaux ne nous envoient pas ces magnifiques productions de leur intelligence et de leur savoir ; ils se contentent de nous adresser la dernière raison des rois.
- « En occident, la civilisation prend une forme que nous ne pouvons trouver que singulière. Au lieu de gouverner par la voie du droit et par la vertu, suivant l’expression de Lao-Tseu, les nations ne songent qu’à s’armer jusqu’aux, dents, qu’à se faire craindre par la force, quand il serait si facile de se faire aimer et respecter par la justice.
- (f Les résultats, par un retour mérité des choses, sont désastreux. Les nécessités des armements absorbent toutes les forces vives du pays ; les bras les plus utiles sont enlevés à la culture négligée, les grandes industries, créées pour satisfaire aux grands besoins de l’État, ruinent les petits fabricants et produisent l’antagonisme des classes ; de là, des malentendus, des rixes, des grèves continuelles, qui entretiennent un trouble perpétuel dans l’État.
- « Voilà pourtant les résultats les plus clairs du culte de la force, de cette divinité qui manque au Panthéon.»
- FRONTIÈRE !
- Nous empruntons au journal la Paix, sa belle traduction de la magnifique page de Claudio Trêves, publiée par l’almanach italien : YAmico délia pace :
- « Un large plateau perdu entre des montagnes. Au milieu, une pierre rouge semble inviter gracieusement à s’asseoir le voyageur fatigué.
- « Eh ! bien, non ! Cette pierre n’a pas été posée là par l'amour, par la fraternité des hommes, mais par la haine, par le soupçon, par la peur.
- « C’est une pierre de frontière. Sur l’une de ses faces elle porte gravé le nom d’un grand peuple, sur l’autre celui
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- d’une glorieuse nation. Sa mince épaisseur devrait, dans l’esprit des hommes, équivaloir à un abîme. Et pourtant cet abîme, je ne le vois pas. Je contemple le ciel à l’entour, et le ciel, par toute l’immensité de l’horizon, est d’une même couleur azurée sans distinction. Je regarde la terre : l’herbe à l’entour de la pierre fatale croît partout également parfumée ; la même goutte de rosée féconde et le brin qui croît au delù et celui qui croît sur le sol de la patrie.
- « Les troupeaux à l’entour passent et repassent la frontière et s’arrêtent même à brouter juste sur cette ligne imaginaire de séparation.
- « Ah ! certes, dans les grands yeux des bœufs, dans les yeux voilés des chèvres ne reluit aucunement l’esprit de la diplomatie... Je m’assieds sur la pierre, je m’installe sur deux peuples.
- « Une paix immense m’environne ; elle monte de la vallée avec les parfums pénétrants des menthes et des thyms sylvestres, et elle remplit l’àme d’une douce et suave tristesse. En foule m’assaillent les pensées : — J’ai causé avec les hommes des deux côtés. Et ils n’ont pas compris mon italien, et ils n’ont pas compris mon français. Leur dialecte dans lequel les deux illustres langues viennent mourir, leur suffit pour exprimer les simples mots du cœur, les simples idéalités de leur vie austère et égale. Et cependant les rhéteurs, après avoir séparé violemment les peuples, ont parlé de divisions naturelles de langue, de vie. Menteurs ! Une seule langue tient le monde : peu à peu, insensiblement, elle se transforme comme le climat, comme la nature: mais aucune ligne nette de démarcation n’a jamais été trouvée par vous, ô rhéteurs !
- « La vie se passe égale, douce et sereine, d’un côté comme de l’autre de la pierre. Ce sont les mêmes prières que les dévots et les croyants adressent au ciel, c’est la même rosée qui féconde les champs, la même tourmente de neige qui les épouvante !
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- « Et pourtant il peut suffire d’un moment de colère d’un diplomate ennuyé ou du besoin d’un monarque de faire diversion à la lassitude qu’il inspire à un peuple, pour que des hommes si intimement unis dans une parfaite communauté d’idiome, de mœurs, de vie, de travail, deviennent tout à coup de sauvages, d’implacables ennemis, et qu’ils
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- 364 Le devoir
- exercent les uns contre les autres dans toute sa férocité le droit de guerre !
- « Ces deux travailleurs, qui chaque jour à l’aube, de la porte de leur cabane, se saluent d’un sourire avant de se rendre ensemble à leur corvée, où ils enrichissent de leur bon sang plébéien le même patron, qui ont déjà rêvé une plus intime union dans la tendresse qui s'empare des cœurs de leurs enfants, eh I bien, ils devront renier leur traditionnelle amitié, se créer fictivement au cœur une haine à laquelle le cœur répugne, ils devront profiter de leur familiarité pour se causer l’un à l’autre les plus horribles dommages : se voler, se tuer, se piller !
- « Et tout cela pour une pierre qu’un méchant a posée, que l’aveuglement et la superstition conservent... Puisse t’emporter le vent des Alpes, ô silencieux et perpétuel témoin de l’infamie humaine ! Viendra un jour où l’Humanité devenue vraiment civilisée aura honte de toi. Et alors elle te brisera au point qu’il ne restera plus de toi qu’un odieux souvenir. Alors les peuples, se considérant tous comme frères, déploieront, sur tes ruines, le nouveau drapeau, d’une seule couleur, blanc comme la neige qui, l’hiver, te cache pudiquement, ô pierre ! et à son ombre, se sentant enfin libres, sous le ciel qui ne connaît pas les frontières diplomatiques, ils entonneront l’hymne superbe de la paix, du travail, de la fraternité, de l’évolution humaine — et l’écho triomphal s’en répercutera sur tous les côtés de la terre.»
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- MOUVEMENT FÉMININ
- L’UNION UNIVERSELLE DES FEMMES
- À notre grand regret, il nous a été impossible dans notre dernier numéro de parler de l’Assemblée générale de l’Union universelle des femmes qui avait eu lieu récemment à Paris, sous la présidence de Mme Clémence Royer, assistée de Mmo Marya-Chéliga Loévy, secrétaire générale.
- Après une éloquente allocution de la présidente, qui résume brillamment l’histoire de la question féminine pendant les trente dernières années. Mme Marya-Chéliga Loévy donne lecture du rapport général sur la fondation et la situation morale et matérielle de l’Union. Elle énumère les sociétés et groupes féminins d’Autriche, Pologne, Bohême, Roumanie, Allemagne, Suède, Danemark, Angleterre, etc., qui font partie de l’union.
- Elle insiste sur l’aide que l’Association prête aux femmes des diverses nationalités, qui sont hors de leur pays, et les services que la fédération procure aux groupes syndiqués.
- Mmc Chéliga Loévy parle également du « home » féminin que l’union veut établir, et de la bibliothèque féminine qui fonctionnne déjà.
- De très intéressantes communications ont ensuite été faites par MHe Bologotsky, sur l’instruction de la femme en Russie ; Mlle Mayewska, sur la femme étudiante et l’opinion publique ; MIle Idenka Braunerova, sur le club et la bibliothèque des femmes à Prague, en Bohême. Des lettres chaleureuses de MUe Maria Deraisme, indisposée, de M. Bajer, député danois, de M. Amilcare Cipriani, ancien député italien, de M. Jacques Moleschott, sénateur italien, ont été lues.
- Un certain nombre de propositions ont été ensuite discutées et adoptées, ou renvoyées à l’examen du bureau et des commissions. Nous signalerons, entre autres, le groupement en partis nationaux des féministes des différentes écoles, la réu-. nion en syndicat des publications féminines et féministes, la
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- LE DEVOIR
- formation d'un comité féminin européen pour assurer la participation des femmes à l’Exposition de Chicago ; enfin l’ouverture à Paris, en 1894, d’une Exposition féminine universelle internationale.
- A la suite d’une communication de Mme Griess-Traut, l’assemblée décide de mettre à l’étude la question de l’éducation mixte.
- L’ASSISTANCE DES FEMMES ENCEINTES On lit dans le Progrès médical :
- Uue œuvre intéressante et que nous croyons devoir signaler à l’attention du public médical, est l’œuvre d’assistance des femmes enceintes, qui vient de se fonder, sous les auspices de la Société pour la propagation de l’allaitement maternel.
- « La femme enceinte, écrivait le Professeur Pinard, est con-« sidérée à l’heure actuelle par la société, par l’administra-« tion de l’assistance publique, comme une femme valide « pouvant et devant subvenir à ses besoins. »
- Depuis quelque temps, grâce aux efforts de M. Strauss, conseiller municipal, à l’initiative de M. le Professeur Pinard, de Mme Léon Béquet, née de Vienne, l’infatigable propagatrice de l’allaitement maternel, la question de l’assistance des femmes enceintes est à l’ordre du jour.
- Dans la séance du 27 décembre 1890, le Conseil municipal a alloué à l’œuvre de l’allaitement une somme de 20.000 fr pour fonder un refuge pour les femmes enceintes. En même temps, la Ville faisait la location d’un immeuble situé au n° 203 de l’Avenue du Maine, c’est-à-dire à proximité des cliniques d’accouchement et de la maternité. C’est à cette place que s’élèvera bientôt le refuge de l’allaitement maternel.
- Les femmes parvenues au 7° mois de leur grossesse y seront admises. Un comité de dames patronesses s’occupera de leur procurer un travail facile, dont le produit leur sera remis intégralement a la sortie. Au terme de la grossesse,la femme sera dirigée sur une maternité où elle accouchera. Si l’on considère que cette femme aura été soumise,pendant tout le temps qu’elle aura passé au refuge à une hygiène rigoureuse, qu’elle aura été surveillée tant au point de vue de son état de grossesse qu’au point de vue spécial de l’antisepsie, on comprendra immédiatement l’intérêt qui s’attache à cette nouvelle fondation.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- Nous prions nos confrères de vouloir bien, par leur adhésion à cette œuvre essentiellement humanitaire, par la propagande utile qu’ils peuvent faire dans leurs relations, joindre leurs efforts aux nôtres et nous aider efficacement dans la tâche que nous avons entreprise.
- Les adhésions seront reçues au siège de la Société, rue de Sèvres, 45 et chez le Dr Barbézieux, 95, rue Denfert-Rochereau. Les membres adhérents versent une somme de 12 fr. par an à titre de cotisation ; les membres perpétuels donnent un capital de 100 fr. une fois versé.
- LES FEMMES PHARMACIENNES EN RUSSIE
- Le conseil de l’Empire vient d’être saisi d’un projet aux termes duquel les femmes seront admises à exercer la profession de pharmacienne. Des cours seront ouverts dans chacune des Universités russes, où les jeunes filles et les femmes, âgées de 16 ans au moins et de 40 ans au plus, seront admises à étudier la pharmacie et pourront, après trois années d’études, subir les examens en vue d’obtenir le diplôme. [Bull. Méd.).
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- LES FEMMES MÉDECINS EN RUSSIE
- Au 1er Juillet 1890, il y avait en Russie 12.521 médecins dont 409 femmes. Les femmes médecins s’occupaient surtout des maladies internes, de gynécologie et de pédiatrie.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Nous avons annoncé dans notre dernier numéro un ouvrage sur lequel plusieurs lecteurs nous demandent quelques renseignements. Il s’agit du volume :
- Après la mort, par Léon Denis.
- Le meilleur moyen pour nous de donner à nos lecteurs les informations qu’ils désirent est de leur faire connaître comment l’auteur lui-même définit dans son introduction l’objet et l’esprit de son ouvrage.
- Nous le citons textuellement:
- « Au moment même où le matérialisme a atteint son apogée et répandu partout l’idée du néant, une croyance nouvelle, appuyée sur des faits, apparaît. Elle offre à la pensée un refuge où celle-ci trouve enfin la connaissance de lois éternelles de progrès et de justice. Une floraison d’idées que l’on croyait mortes, et qui sommeillaient seulement, se produit et annonce un renouveau intellectuel et moral. Des doctrines qui furent l’âme des civilisations passées, reparaissent sous une forme agrandie et de nombreux phénomènes, longtemps dédaignés, mais dont certains savants entrevoient enfin l’importance, viennent leur offrir une base de démonstration et de certitude. Les pratiques du magnétisme, de l’hypnotisme, de la suggestion; plus encore, les études de Crookes, Russell-Vallace, Paul Gibier, etc., sur les forces psychiques, fournissent de nouvelles données pour la solution du grand problème. Des abîmes s'ouvrent, des formes d’existence se révèlent dans des milieux où l’on ne songeait plus à les observer.
- « Et de ces recherches, de ces études, de ces découvertes, se dégagent une conception du monde et de la vie, une connaissance des lois supérieures, une affirmation de l’ordre et de la justice universels, bien faits pour éveiller dans le cœur de l’homme, avec une foi plus ferme et plus éclairée en l’avenir, un sentiment profond de ses devoirs, un réel attache-
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- ment pour ses semblables, capables de transformer la face des sociétés.
- « C’est cette doctrine que nous offrons aux chercheurs de tous ordres et de tous rangs.
- « Elle a déjà été divulguée en de nombreux volumes. Nous avons cru devoir la résumer en ces pages, sous une forme différente, à l’intention de ceux qui sont las de vivre en aveugles, en s’ignorant eux-mêmes, de ceux que ne satisfont plus les oeuvres d’une civilisation matérielle et toute de surface et qui aspirent à un ordre de choses plus élevé. »
- Le volume, nous l’avons déjà dit, est en vente au prix de 2f 50 à la Librairie des Sciences psychologiques, 1, rue de Chabanais. Paris.
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- Parmi les ouvrages qui, sous la forme du roman s’efforcent de présenter la même philosophie spiritualiste, nous pouvons citer les divers volumes de Paul Grendel annoncés dans nos numéros de Février et Mai de cette année.
- Le dernier volume annoncé par nous
- “ Une heure d’oubli ”
- a été, par erreur, dit en vente : rue Faidherbe à Paris; c’est rue Faidherbe à Lille que se vend l’ouvrage.
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- OUVRAGES REÇUS
- Traité méthodique de Science occulte par Papus. — Préface de Ad. Franck de l’Institut. — 1 volume gr. in 8° de 1200 pages.— G. Carré éditeur.— Prix 16 francs.
- Depuis quelque temps nous assistons à une singulière évolution de l’esprit humain. Chacun veut connaître les enseignements de la Kabbale, du Bouddhisme, de la Magie et de toutes les doctrines qui montrent comment la Science vient appuyer les anciennes traditions et les données de la Foi, loin de les détruire.— Il n’existait guère jusqu’à présent d’ouvrage mettant chaque lecteur à même de posséder rapidement ces questions sans grande connaissance philosophique ou scientifique antérieure.
- Le Traité méthodique de Science occulte de Papus est une véritable encyclopédie de la question, composée de telle sorte qu’on peut y trouver, soit seulement les données générales sur la doctrine secrète et ses enseignements touchant la Naissance et la Mort, soit les études techniques les plus détaillées sur les Nombres, sur la Kabbale, sur l’Alchimie, la Franc-Maçonnerie, etc., avec une traduction des 10 premiers chapitres de la Genèse. Ce livre est donc utile à tous, lecteurs mondains, savants et philosophes.
- Un glossaire de termes techniques et deux tables alphabétiques accompagnent ce volume de 1.200 pages ; 400 tableaux et gravures, 3 planches hors texte éclairent les passages difficiles ; enfin, une table particulière permet au lecteur de retrouver les extraits des 485 auteurs cités. M. Ad. Franck (de l’Institut) a bien voulu écrire la préface de cet important ouvrage auquel plusieurs œuvres littéraires récentes donnent un cachet tout particulier d’actualité.
- Almanach de « La Nouvelle Chronique de Jersey »,
- pour l’année 1891, donnant les plus utiles renseignements, à l’usage des personnes habitant les îles de Jersey, Guer-nesey, Auregny et Serk.
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- OUVRAGES REÇUS 371
- Prix : six pennys. En vente chez Huelin et Le Feuvre, 11 place Royale, S1 Hélier, île de Jersey.
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- Azione deilo Spirito sul Cervello.
- Brochure en vente au prix d’un franc à la Direzione délia « Sflnge », gazetta di propaganda spiritica, via Modena, 37, Roma, Italie.
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- Simple métaphysique par E. de Pompery.
- Opuscule de 16 pages remarquables par leur netteté. « Ces pages », dit l’auteur, « sont dédiées à la mémoire de Littré et offertes à l’Académie des Sciences morales et politiques».
- Chez Reinwald et Cie, libraires-éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris.
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- De la haine, encore de la haine, toujours des haines, paroles adressées par M. P. Verdad à des amis religieux et aux amis du socialisme conciliateur.
- Brochure à 25 centimes, Imprimerie F. Salières, 10, rue du Calvaire, Nantes, Loire Inférieure.
- L’Aurore, organe du christianisme ésotérique,revue mensuelle, abonnement 15 francs.
- Librairie de l’Art indépendant, 11, rue de la Chaussée d’Antin, Paris.
- A lire, dans le numéro de mai dernier, les articles suivants : Interprétation ésotérique des livres sacrés. — Jésus bouddhiste. - Mort de Madame Blavatsky.
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- Revue sociale et politique, publiée par la Société d’études sociales et politiques, 39, rue Joseph à Bruxelles, Belgique.
- Secrétaire général : M. Aug. Couvreur, ancien vice-président de la Chambre des représentants de Belgique.
- La Revue sociale et politique est un instrument d’enquête et d’information.
- Elle paraît six fois par an, en six fascicules de 100 pages environ grand in-8°.
- Prix d’abonnement annuel : Belgique, 20 francs ; Étranger, 25 francs.
- En vente à Paris, chez A. Rousseau, 14 rue Soufflot.
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- Mémoire des Étudiants universitaires de Roumanie
- relatif à la situation des Roumains de Transilvanie et de Hongrie.
- En vente à la Litho-typographie Carol Gobi, 16, Strada Doamnei, Bucarest, Roumanie.
- Ce document, très remarquable, a pour but de soumettre à l’attention de l’Europe la situation faite par les Magyars aux diverses nationalités dont se compose la Hongrie, situation au plus haut point dommageable à la cause du progrès et de la paix.
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- Jésus de Nazareth au point de vue historique, scientifique et social, par Paul de Régla.
- Beau volume in-8° de 420 pages avec eau forte. Prix 8 fr. chez Carré Georges, 58 rue St-André des Arts, Paris.
- L’auteur s’inspirant de ses voyages en Palestine, de ses recherches et travaux scientifiques, cherche à prouver que Jésus fut, en réalité, le continuateur génial de l’œuvre commencée par Jean-Baptiste ; qu’il fut un thérapeute des plus puissants et qu’il ne mourut pas sur la croix.
- 11 s’efforce aussi de montrer que la Société qui ressortirait de ce qu’il appelle le Jésunisme, serait celle véritablement constituée sur les bases de la fraternité et où la misère n’existerait plus.
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- Bulletin de l’Union universelle des femmes, revue mensuelle, publiée sous la direction de Mme Marya Chéli-ga Lœvy.
- Abonnement : prix unique pour la France et l’Étranger, un an : 8 fr.
- S’adresser à l’Administratrice, Madame Finot, 90, boulevard de Courcelles, Paris.
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- Bulletin de la Ligue nationale de la prévoyance et de la mutualité. Siège social, 19, rue du Cherche-midi, Paris.
- La cotisation de membre adhérent à la Ligue est fixée à 5 fr. au moins par an.
- Adresser les cotisations à M. Emile Lehideux, secrétaire général, 3, rue Drouot, Paris.
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- LE RÉPUBLICAIN
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- LE RÉPUBLICAIN
- Ce n’est qu’un petit oiseau ; mais à coup sur, c’est bien le plus étrange et le plus laborieux, le plus ingénieux, le plus curieux qui se puisse imaginer. D’autres oiseaux ont du talent ; le républicain à du génie.
- C’est Levaillant qui baptisa ce sympathique oiseau du beau nom qu’il justifie si bien.
- On trouve le républicain dans les forêts profondes de l’Afrique méridionale. Son nid est une merveille d’architecture, un chef-d’œuvre de prévoyance, d’élégance originale, et de commodité singulière.
- Qu’on se figure d’abord un énorme massif de poussière et de débris, serré, tressé, battu, pendant à quelque arbre gigantesque. Par sa forme et par sa position, ce bloc artistement travaillé, est absolument inaccessible aux pluies et aux vents.
- Mais cet imposant massif n’est point le nid lui-même. Il n’en est que la base.
- La surface supérieure du bloc cimenté forme comme un toit, incliné de toutes parts pour l’écoulement des eaux. Tout autour se dresse un rebord solide, véritable forteresse de l’ensemble.
- Les nids s’étendent au dessous de ce toit commun, regardant le sol, pendant en grappes mignonnes et fantastiques. Disposés comme les alvéoles d’une rûche, il y en a jusqu’à trois cents qui se suivent soudés pour ainsi dire les uns aux autres.
- Ce n’est donc plus un nid, mais un phalanstère, une cité.
- Le dessus du massif est inhabité : ce n’est qu’un toit, qu’un couvercle ; tous les nids ont leur entrée par en bas, sage et ingénieuse précaution qui met le républicain à l’abri des surprises et des attaques.
- Il arrive souvent que la même cellule pittoresque e coquette, sert à trois ménages. Un nid se trouve au fond, le second à gauche, le troisième à droite. La porte commune est en face. Chose remarquable : jamais de dispute ni de bi~
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- LE DÈVOIÏ»
- taille, pas le moindre cri, le plus léger coup de bec ou de pattes dans ces ménages compliqués. Chacun tient sa place et se fait respecter en respectant autrui. La solidarité la plus intime et la mieux entendue unit tous les membres de ce petit gouvernement.
- Lorsqu’un bandit du ciel, conquérant avide et destructeur, vient frôler de son aile brutale les frontières du républicain, tout le peuple s’émeut, s’agite, se lève comme un seul oiseau, j’allais dire un seul citoyen.
- Toutes les têtes et tous les becs apparaissent aux créneaux de la forteresse ; c’est un torrent de pattes, un déluge d’ailes qui battent de tous côtés et de plumes qui se hérissent comme de petites vagues.
- Le bandit troublé, dépité par cette merveilleuse entente qui fait la force et la victoire, s’enfuit à tire d’ailes.
- La république est sauvée. Mais il arrive parfois qu’au lieu d’un brigand isolé, c’est tout une horde sacrilège qui vient s’abattre sur l’édifice.
- Il y a des pies, des perroquets, des éperviers, des coucous parasites et dévastateurs, un tas oiseaux cupides et paresseux, avides, insatiables, bandits des bois, tyrans des airs, accapareurs audacieux pour lesquels la force du bec et la puissance de la griffe, priment la justice, l’intelligence et le droit.
- Alors c’est la dévastation, la ruine, la mort.
- Ce nid merveilleux, façonné, construit, disposé pour ne porter ombrage à personne, ce nid presque sacré, produit admirable de tant d’efforts, de patience, de soins, de génie ; ce pauvre nid où tant d’amitiés vivaient côte à côte, séparées par un brin de paille ou un grain de poussière, tout cela devient le jouet misérable d’un bandit à collerette ou d’un brigand couronné ; et il ne reste plus rien de cette paisible et charmante république qui pendait, hier encore, heureuse et florissante, à la branche d’un palmier, caressée par la brise, embaumée par les senteurs des forêts.
- Le Républicain est tenace. Sa cité est détruite et le voilà suivi des siens, errants d’arbre en arbre, comme un exilé.
- On lui a pris son toit, son foyer, son alcôve. Mais son admirable industrie, son courage, sa volonté sont à l’abri des invasions et des coups d’État et la petite république survivra toujours à la fortune passagère de ses tyrans.
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- Le républicain
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- Le nid, détruit ici, se forme et grandit ailleurs. Au lieu d’une défaite, ce n’est plus qu’un déménagement; au lieu d’une ruine, c’est une résurrection.
- Le Républicain est mis très simplement. Il porte un vêtement gris, très convenable, mais des plus simples. C’est un ouvrier, un ouvrier de génie, tout à la fois maçon, tisserand, charpentier, matelassier, tapissier.
- Alors pourquoi de vains ornements et de riches parures ! il n’a besoin pour travailler ni de collier, ni de huppe, ni de couronne, ni de panache. Il ne tient pas à éblouir le monde des oiseaux ; il se contente de lui servir de modèle et d’exemple.
- Ce n’est pas dans d’éclatantes couleurs et de pompeuses décorations qu’il fait consister le mérite. Il reste fier de son gouvernement d’égalité et de liberté, et son nid où régnent en souverains la concorde et le travail, a plus de prix à ses yeux qu’une couronne ou qu’un panache.
- Fulbert Dumonteil.
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- LE DEVOIR
- GRAND-PÈRE
- (Suite)
- Ayant ainsi parlé, il ouvrit toute grande son énorme bouche, et y précipita les quatre pralines à la fois.
- Gomme il les avait emmagasinées toutes les quatre dans la même joue, pour les y laisser fondre à loisir et pour faire durer le plaisir plus longtemps, sa joue se trouvait toute gonflée et toute luisante.
- Le père Barré fut tout de suite frappé de ce phénomène, et il eut la malice d’inviter Faligan à passer au tableau.
- Tout autre que Faligan se fut tiré d’affaire en employant les mille et un artifices dont disposent les écoliers quand ils ont intérêt à gagner du temps. Par exemple, il aurait fait tomber quelque objet, règle, plume, ou canif, et l’aurait cherché longtemps sous la table ; ensuite,il aurait buté en retirant sa jambe du banc, et aurait longuement frotté la partie lésée en faisant des grimaces de souffrance ; ensuite, il aurait cherché la craie où elle n’était pas, escamoté le torchon, et, finalement, aurait avalé ses pralines avant d’entrer en scène et de prendre la parole.
- Mais Faligan n’entendait rien à tout cela ; c’était la candeur même, et il allait toujours droit au but. En deux enjambées il gagna le tableau, et fit des efforts si grotesques pour cacher sa joue gonflée, que le père Barré lui-même ne put s’empêcher de rire.
- « Oh ! le pauvre garçon, s’écria-t-il d’un air de commisé ration, quel abcès il a à la joue ! »
- Faligan fit un signe de tête négatif pour déclarer que ce n’était pas un abcès ; ensuite, il se tourna de notre côté et nous fît des clignements d’yeux terribles, comme pour nous dire : « Il a encore deviné ça ! »
- « Alors, reprit lentement le père Barré, ce n’est pas un abcès ? »
- Nouveau signe de. tête négatif.
- cc Eh bien, dis-moi ce que c’est? »
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- GRAND-PÈRE
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- Faligan fît quelques efforts infructueux pour s’expliquer, et n’aboutit qu’à- une série de sons ridicules, semblables à ceux que produit la « pratique » de Polichinelle.
- Tous les écoliers se mirent à rire. Faligan, qui avait envie de rire aussi, faisait des grimaces effroyables pour s’en empêcher. Quand les rires commencèrent à s’apaiser, le père Barré reprit :
- « Tu sais qu’il est défendu de manger en classe?»
- Signe de tête affirmatif.
- « Alors, pourquoi manges-tu ? «
- A la grande surprise du père Barré et à la nôtre aussi, le candide Faligan eut l’effronterie de faire un signe de tête négatif.
- « Comment? tu ne manges pas! » s’écria le père Barré avec indignation. Il ne riait plus et ses yeux lançaient des éclairs; car le père Barré n’aimait pas les menteurs.
- Faligan, avec une nuance de tranquille étonnement, renouvela son signe de tête négatif.
- Cette fois, le père Barré perdit tout à fait patience et saisit Faligan au collet.
- « Misérable, lui dit-il, ne répète pas une troisième fois un mensonge aussi effronté ; sinon je t’étrangle, pour t’apprendre à dire la vérité une autre fois. »
- Faligan prit un parti héroïque ; fermant les yeux et serrant les poings, il avala d’un seul coup les quatre amandes de ses pralines, reprit haleine, et répondit au père Barré :
- « Je ne mange pas, je liche ! » »
- Le père Barré laissa retomber ses deux bras le long de son corps, et de nouveau la classe tout entière fut reprise d’un rire homérique.
- Comme logicien, le père Barré était battu ; mais comme maître de langue française, il était outré de colère. Comme logicien, il était contraint de reconnaître que la distinction établie par Faligan était juste et légitime. Dans la langue populaire de Montigny, en effet, il y a une grande différence entre manger et licher. Manger, c’est assouvir sa faim avec du pain ou tout autre comestible du genre sérieux ; licher, c’est satisfaire sa gourmandise avec des friandises recherchées.
- Ne pouvant s’en prendre à la bonne foi de Faligan qui était hors de doute, le père Barré tomba à bras raccourci sur le verbe licher, qui était sa bête noire, son ennemi
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- personnel, et contre lequel il luttait sans succès depuis bientôt quarante ans.
- «Licher n’est pas français, s’écria le digne homme en levant les deux mains au ciel, en témoignage d’indignation.
- — Ça doit être, puisque vous le dites, monsieur Barré, répondit Faligan avec déférence.
- — Alors si ce mot n’est pas français, pourquoi remploies-tu ?
- — Je ne sais pas, monsieur Barré ! tous les forestiers et les charbonniers disent ça ; le maréchal ferrant, le sacristain, le disent aussi; c’est peut-être pour cela que j’en ai pris l’habitude.
- — Enfin, reprit plus posément le père Barré, puisque licher il y a, peux-tu me dire ce que tu lichais quand je t’ai appelé au tableau ?
- — Non, monsieur Barré, je ne peux pas vous le dire, parce que je n’en sais pas le nom. C’étaient de petites machines en sucre avec des amandes dedans. »
- Jusque-là tout marchait bien ; mais, emporté par son enthousiasme, Faligan s’oublia jusqu’à dire :
- « Mâtin I que c’était bon.
- — Encore ! s’écria le père Barré d’une voix tonnante.
- — Oh ! dit Faligan en joignant les mains avec humilité, voilà que j’ai encore dit : Mâtin !
- — Il était au moins inutile de le répéter, répliqua sèchement notre vieux maitre.
- Oui, monsieur Barré, dit humblement le coupable.
- — Dis-moi, reprit le père Barré en prenant ses grands airs solennels de juge d’instruction, tu as donc bien de l’argent de reste pour te permettre d’acheter des friandises ? »
- Faligan répondit avec sa franchise habituelle :
- « Je ne peux pas avoir d’argent de reste, puisque je n’ai point d’argent du tout.
- — Alors, c’est quelqu’un qui t’a donné cela ?
- — Oui, monsieur Barré, c’est quelqu’un ; c’est un garçon, qui m’a promis par-dessus le marché de me montrer son .... Qu’est-ce que j’allais dire là ! Vous savez, monsieur Barré, vous ferez mieux de ne pas me demander qui c’est, parce qu’entre camarades on ne se vend pas. »
- Malheureusement, il éprouva le besoin de me rassurer. Se tournant à demi de mon. côté, il m’adressa toute une série de signes télégraphiques qui servirent d’indices au
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- père Barré. Le père Barré me regarda bien en face, et moi je ne pus m’empêcher de rougir et de baisser le nez.
- Encore une fois, Faligan fut épouvanté de la perspicacité de notre vieux maître.
- « Je n’ai pas besoin de te demander son nom pour le savoir, lui dit tranquillement le père Barré ; je devine que c’est Jousserand.
- — Oli ! s’écria Faligan en s’épongeant le front avec le torchon rempli de craie, ce qui lui donna la physionomie d’un Pierrot frappé d’horreur.
- '— Seulement, reprit le père Barré en se tournant vers le reste de la classe, il y a IR dedans quelque chose qui m’étonne. Vous ne devinez pas quoi ?
- — Non, non, non ! cria-t-on de tous les côtés.
- — Eh bien, reprit-il lentement, ce qui m’étonne, c’est que Jousserand se soit décidé à donner quelque chose à quelqu’un. »
- Je me cachai la figure dans mes bras.
- Un ingrat, à ma gauche, cria à demi-voix: « Une fois n’est pas coutume ! »
- Une voix, dont le son me fît frémir de joie, prononça distinctement, au milieu du silence, les paroles suivantes: « 11 n’est pas défendu de se corriger peut-être! »
- « Camus ! dit vivement le père Barré, c’est toi qui as raison, mon garçon. Pourquoi Jousserand ne se corrigerait-il pas ? Allons, Faligan, écris vite. »
- Il s’agissait, je m’en souviens vaguement, d’une fermière qui s’en allait au marché avec des quantités énormes de fromages, d’œufs et de poulets, et qui faisait toutes sortes d’emplettes avant de rentrer à sa ferme. Étant donnés ses ventes d’un côté et ses achats de l’autre, Faligan était tenu de découvrir combien cette femme rapportait à la maison.
- Faligan ne découvrit rien du tout, bien entendu ; quant à moi, je découvris, en risquant d’abord l’œil gauche, puis l’œil droit, puis les deux yeux à la fois, que l’opinion publique m’était favorable.
- Sauf l’ingrat de tout à l’heure, qui suivait l’opération la plume à la main, le nez sur son cahier, pour cacher sa confusion, tous mes autres voisins ou bien me regardaient avec bienveillance, ou bien m’adressaient de petits signes de tête, comme pour protester contre l’opinion de Pin-
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- grat. Je me rends très bien compte de ce changement d’opinion. En général, les enfants sont bien disposés envers celui qui leur donne quelque chose ; en second lieu, ma distribution de pralines avait fait naître une foule d’incidents qui avaient singulièrement égayé la classe. Les gens qui s’ennuient aiment qu’on les amuse, c’est tout naturel ; ils sont reconnaissants envers ceux qui les amusent, c’est tout naturel aussi . Enfin, en prenant publiquement mon parti, Camus, qui était une autorité, dans l’école, avait décidé les indécis et affermi ceux qui étaient déjà pour moi.
- Pendant ce temps-là, le problème de la fermière marchait son train, et, après avoir passé par trois ou quatre mains differentes, il avait fini par être résolu à la satisfaction du père Barré, et des cinq ou six élèves qui étaient forts en arithmétique.
- On entama le problème du berger qui conduit des moutons à la ville. Mon voisin de gauche, qui n’était point né mathématicien, se mit à chanter à demi-voix :
- Il était une bergère Et ron ron ron ! petit patapon !
- Son voisin à lui battait la mesure à faux, et Faligan dodelinait de la tête crmme un magot chinois. Moi,
- j’avais l’air de suivre ce qui se faisait au tableau ; mais en réalité, j’étais préoccupé d’un autre problème.
- Que ferais-je au sortir de la classe ? frais-je trouver Camus pour lui serrer la main en signe de remerciement ; car je lui étais très reconnaissant de m’avoir permis de rire en le regardant, et surtout d’avoir pris
- publiquement ma défense. D’autre part, comme je lui avais fait cadeau d’un cornet de pralines, est-ce que je n’aurais pas un peu l’air d’aller quêter des remercie-
- ments ? Le cas était fort embarrassant, et je ne sais trop dans quel sens je me serais décidé, si Faligan ne m’eût épargné l’embarras du choix.
- La prière à peine achevée, Faligan, sans tenir compte des protestations des deux camarades qui nous séparaient, les extirpa du banc, à bras tendu, pour parvenir jusqu’à moi.
- « Il faut, me dit-il sans préambule, que tu viennes un jour en forêt. Je te montrerai un tas de choses que tu ne connais pas et qui te feront plaisir. N’est-ce pas, mon vieux, que tu viendras ?
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- — Certainement, lui répondis-je, tout en suivant des yeux les mouvements de Camus.
- — Quand viendras-tu ? » me demanda Faligan, qui était un homme pratique et aimait les réponses catégoriques.
- Je ne répondis pas tout de suite.
- Camus, au moment de franchir le seuil de la classe, s’était retourné de mon côté, comme s’il avait l’intention de m’attendre et de me parler. Mais, me voyant entre les mains de Faligan, il m’adressa un signe de tête et un sourire, et s’en alla rejoindre un groupe de camarades.
- « Dis, quand viendras-tu ? répéta Faligan avec insistance.
- — Il faut d’abord que je demande la permission à mon grand-père. »
- Il me regarda d’un air surpris, l’air du loup à qui le chien avoue qu’il est attaché et ne court pas toujours où il veut. Cependant il ne ht aucune objection, et se contenta provisoirement de ma réponse.
- Il m’escorta jusqu’à la porte, et fut aussitôt accaparé par un groupe de curieux qui avaient envie de voir la couleuvre emprisonnée dans la bouteille. Je n’ai jamais pu comprendre comment ce grand secret avait transpiré si vite.
- Je n’eus pas la honte, comme le matin, de faire bande à part. Les camarades qui venaient du même côté que moi s’arrêtèrent pour m’attendre.
- Comme nous cheminions en devisant de choses et d’autres, je remarquai que personne n’adressait la parole à Roussin, celui qui avait fait sur mon compte une remarque désobligeante.
- (A suivre)
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS D’AVRIL 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes. ......................... Fr. 2.514 »
- Dépenses . 3.854 40
- Déficit en Avril................. 1.340 40
- Section des Dames
- Recettes....................................Fr. 555 15
- Dépenses............................................... 611 70
- Déficit en Avril.................... 56 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes................................Fr.
- Dépenses
- Pensions ......................... 3.958 95
- Nécessaire à la subsistance .... 869 »
- Allocations temporaires :
- 14 retraités provisoires. Fr. 775 50 \
- Allocations statutaires aux j
- malades 223 45 1.447 20
- Allocations extra-statutaires
- veuves, orphelins, etc. 438 25 )
- Allocations aux réservistes . 579 )>
- Divers, appointements, médecins, etc. . 323 70
- Boni en Avril.
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. .....................................
- Dépenses...................................... .
- Déficit en Avril ... Fr.
- 7.253 68
- 7.177 85
- 75 83
- 695 35 908 99 213 64
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1890 au 30 Avril 1891 . 109.627 09
- Dépenses » » » . 106.526 45
- Excédant des recettes sur les dépenses . Frcs. 3.100 64
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- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1891
- Naissances :
- 1er Mai.— Anstelle Marguerite, fille de Anstelle Gustave et de Vandois Victorine.
- 8 Mai.— Blancaneaux Jeanne, fille de Blancaneaux Alfred et de Vizet Blandine.
- 13 Mai.— Godériaux Léon, fils de Godériaux Léon et de Lerloup Eudoxie.
- 17 Mai.— Delaplace Louis-Jules, fils de Delaplace Henri et de Lesage Victoire.
- 25 Mai.— Bléron André-Charles-Eugène, fils de Bléron Charles et Lobjoies Clarisse.
- 29 Mai.— Martel Marguerite, fille de Martel Charles et de Lecomte Georgette.
- Décès :
- 2 Mai.— Anstelle Marguerite, âgée de 24 heures. 10 Mai. — Maillet Jules, âgé de 60 ans.
- 31 Mai.— Langlet Ernestine., âgée de 1 an 4 mois.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise.
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un .dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et îardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Guise. — rmp. Barè.
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- PENSÉES DE J.-B10-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-Bte ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- L’ÉVOLUTION DANS LES PLAISIRS PUBLICS.
- Les plaisirs publics sont loin d’être ce qu’on pourrait souhaiter; néanmoins de grands progrès sont à constater au point de vue de l’adoucissement des mœurs si l’on compare les plaisirs publics d’autrefois à ceux d’aujourd’hui.
- Quand, par exemple, des citoyens romains faisaient venir à grands frais, de toutes les provinces de l’Empire, des animaux féroces : lions, tigres, etc., et que d’autres grands personnages livraient de malheureux esclaves pour les faire dévorer par ces animaux dans les arènes, sous les yeux d’un public idolâtre de ces spectacles, il est manifeste que l’humanité était alors bien éloignée des sentiments dont elle se pénètre aujourd’hui et qui la poussent, dans ses plaisirs comme dans ses travaux, à la recherche des choses utiles au progrès général.
- Si l’on se passionne actuellement pour des races animales, chevaux, chiens, etc., au moins cela contribue-t-il à augmenter les ressources sociales. Mais l’évolution ne s’arrêtera pas là et le jour viendra où il sera de mode et de bon ton de se passionner pour le bien et le progrès de la race humaine elle-même, et l’on reconnaîtra que cette passion nouvelle aura des charmes d’autant plus vifs que son objet sera plus élevé.
- LES INTENTIONS ET LES ACTES
- Tant que l’homme n’est pas animé de l’amour du bien et du juste, ses manifestations dans les relations sociales sont rarement l’expression vraie de sa pensée.
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- Les actions humaines ne sont pas qualifiées par leur mérite apparent, mais par l’intention qui les a dictées et le but qu’elles ont poursuivi. .
- BUT DE LA VIE HUMAINE
- L’homme est sur la terre pour travailler au progrès de la vie terrestre, en commençant par se perfectionner lui-même ; c’est là sa loi et le moyen pour lui de s’élever dans la série des existences qu’il doit poursuivre indéfiniment au delà de la mort.
- LA PRATIQUE DU VRAI BIEN
- La pratique du vrai bien ne consiste pas seulement dans l’étude et l’examen de la parole, elle a pour conséquence l’ordre dans la société, et cet ordre n’existera que quand l’homme aura découvert les véritables lois de l’accord de toutes les fonctions politiques et sociales.
- ÉVOLUTION MORALE
- Le temps des glorioles individuelles s’efface. Déjà, il n’est plus de vraie gloire que celle basée sur des œuvres utiles à la vie humaine.
- L’ABSOLU ET LE RELATIF
- L’intelligence infinie seule est parfaite parce qu’elle est l’Absolu : Il suit de là que toute autre intelligence, si puissante qu’on l’imagine, est sujette à erreur. Or, l’erreur conduit à l’œuvre imparfaite et, par conséquent, à un mal relatif.
- LE TRAVAIL DANS LA VIE INFINIE
- Tout travaille dans la nature parce que travailler c’est vivre.
- Le renard qui court après sa proie, la biche qui cherche l’herbe verte, le lapin qui creuse son terrier, l’oiseau qui fait son nid, travaillent.
- Partout l’activité de la créature est unaccomplissement de la loi même de son existence. Aussi la somme de travail
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Blo-ANDRÉ GODIN 387
- dont l’individu est capable est-elle son titre de mérite et de gloire dans l’échelle des êtres. Ce qui distingue l’homme entre tous les autres individus, c’est précisément qu’il est doué de plus de genres d’activité ; que, partout, sur la terre, sur l’onde, dans l’air comme dans les entrailles du sol et jusqu’au fond des eaux, il porte son action, il exerce son travail ; c’est qu’il laboure le champ de la pensée dans des domaines inaccessibles aux autres êtres terrestres.
- Par ce travail incessant, l’homme concourt au perfectionnement de la vie à la surface du globe ; il s’enrichit de facultés toujours plus fécondes et plus pures et s’élève ainsi aux conditions d’existence propres aux mondes supérieurs.
- (A suivre)
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
- IV. ,
- CONFÉRENCE DU 22 NOVEMBRE 1860.
- M. Godin informe son personnel qu’un cours de musique va avoir lieu une fois par semaine au Familistère, et que ce cours sera ouvert gratuitement à qui voudra y assister.
- « La Musique » dit-il, adoucit les mœurs ; elle peut, en outre, contribuer grandement à l’agrément général d’une population groupée comme l’est celle du Familistère. Vous avez déjà pu vous en rendre compte, par la fanfare organisée l’an passé parmi vous.
- « Si tous les enfants participent au cours de musique, il est à croire qu’ils s’en trouveront bien sous tous les rapports. Mais rien n’est obligatoire au Familistère ; en conséquence,
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- les enfants ne seront reçus au cours de musique qu’autant que les parents le voudront bien. »
- L’orateur passe ensuite à la question d’organisation des futurs magasins d’approvisionnements au Familistère.
- « En raison de l’œuvre que je veux fonder ici, dit-il, et qui, si le succès la couronne, se terminera par l’association du travail et du capital, il faut que je commence par soutenir, à mes risques et périls, les diverses branches des services de l’association.
- « Les magasins de denrées alimentaires et d’articles usuels seront donc dans ce cas. On m’a déjà demandé si ces magasins vendraient à crédit ?
- « Non, ces magasins ne comporteront pas le moindre crédit; toutes les marchandises de consommation usuelle, journalière, seront vendues au comptant et, cela, dans l’intérêt même du consommateur.
- « Si le travailleur en bonne santé, pourvu de bons salaires, ne savait pas faire face à sa consommation journalière et à celle de sa famille, c’est qu’il y aurait chez lui défaut de conduite ou d’économie ; et dans ce cas lui faire crédit serait l’entretenir dans sa mauvaise manière d’être, par conséquent lui porter préjudice. Ce serait aussi le mettre dans la dépendance du créditeur, chose à éviter à tous les points de vue.
- « Il ne sera donc pas fait de crédit pour les denrées de consommation journalière. Mais les habitants du palais social ayant leur absolue liberté de s’approvisionner soit dans le Familistère, soit en ville, iront chercher ailleurs, si besoin est, ce crédit que je considère comme une pratique funeste pour ceux qui y ont recours. »
- L’orateur montre ensuite l’ordre, l’économie et la prévoyance en action au sein des ménages ouvriers, et les heureuses conséquences qui en résultent.
- « De toutes ces choses, dit-il, je puis parler en connaissance de cause. J’ai vu, dans les campagnes, des ouvriers ne gagnant pas le quart de ce qu’on gagne dans les villes, et s’élevant graduellement jusqu’à l’aisance.
- * Les débuts étaient difficiles. La famille avait à supporter
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Btc-ANDRÉ GODIN 389 beaucoup de travail et de misère, mais elle surmontait tout à force de patience. Puis, s’il arrivait quelque travail plus largement rétribué que d’ordinaire, ou quelque aubaine inattendue, on ne changeait rien pour cela aux habitudes de stricte économie et l’on constituait chaque jour une petite épargne.
- « Au bout de l’année, on avait quelquefois six cents francs. C'est beaucoup, dira-t-on, ôtons-en la moitié ; il restera encore trois cents francs ; et ainsi tous les ans.
- « La famille cumule, en outre, les intérêts de son épargne, soit qu’elle achète de bonnes valeurs, soit qu’elle place ses fonds en achats de terrains.
- « Tout chef de famille peut agir ainsi, au lieu de porter son argent au cabaret. L’homme économe ne se prive pas pour cela de tout plaisir. Seulement il se distrait d’une façon plus intelligente, plus raisonnable que ne le fait le buveur.
- « Il garde l’estime et la considération de tous ceux qui le connaissent. On sait qu’il est le véritable protecteur et le guide de sa famille, qu’il élève bien ses enfants et qu’il dirige sagement ses affaires.
- « Peut-être quelques envieux ou quelques méchants seraient-ils portés à se moquer de celui dont la bonne conduite fait mieux ressortir leurs propres défauts, mais combien il serait meilleur pour les moqueurs eux-mêmes de s’appliquer à imiter la conduite sage et rangée de celui qui s’élève lui-même et élève sa famille dans la voie du bien.
- « La société devrait multiplier les moyens d’engager et de retenir dans cette voie de l’épargne et de la bonne conduite la grande masse des hommes.
- « Or, le Familistère est un de ces moyens. Tout y est prévu pour rendre faciles à l’ouvrier le bien-être, la bonne conduite, l’épargne.
- « Les idées d’amélioration et de solidarité sociales se font jour sous mille formes. Tantôt ce sont des sociétés d’assurances mutuelles qui s’établissent dans les grandes industries ; tantôt ce sont des corporations ouvrières qui, dans les grandes villes, organisent pour elles-mêmes des lieux de réunion et fondent des Caisses de secours en cas de maladie.
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- « Tous les esprits ne voient pas dès l’abord Futilité de ces caisses, et bien des ouvriers croient faire un grand sacrifice en donnant, par quinzaine, cinquante centimes pour recevoir, par jour, deux francs lorsqu’ils sont malades. Combien ne comprennent l’utilité de ces assurances mutuelles qu’aprèsque la maladie les a frappés !
- « Eh bien, au Familistère, ce n’est pas seulement au dénuement en cas de maladie que nous devons pourvoir par l’organisation de la mutualité, c’est à tous les cas possibles de dénuement; il nous faut assurer l’existence des invalides du travail, des vieillards, des orphelins, des veuves, etc.
- « Tous ces services, mes amis, se constitueront parmi nous à mesure que vous comprendrez la somme des ressources qu’offre le groupement des intérêts dans l’habitation unitaire. »
- *
- * #
- M. Godin avant de lever la séance, fait ressortir encore la nécessité d’entretenir le plus grand ordre et la plus grande propreté dans toutes les choses d’un usage commun.
- Puis, s’adressant aux enfants présents dans la salle, il dit qu’il les sait tous pénétrés du plus vif désir de se montrer bien bons et bien gentils, de ne contrarier personne autour d’eux et de se conduire de façon à contribuer au charme général de l’habitation commune. Il leur rappelle, à eux aussi, les meilleures règles de conduite en toutes choses, et enfin au milieu des sympathiques applaudissements de l’auditoire, il lève la séance.
- *
- * #
- CONFÉRENCE DU 29 NOVEMBRE 1860.
- Ordre du Jour : La Concorde au Familistère.
- M. Godin aborde le sujet de la réunion par l’exposé sommaire des principales dispositions matérielles du Familistère et de l’organisation des services généraux assurant le bien-être de toutes les familles.
- « Mais là, dit-il, ne doivent pas se borner, mes amis, les avantages de notre demeure unitaire; celle-ci, en effet, nous
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- offre autant de causes de satisfactions et d’accord au point de vue intellectuel et moral.
- « La première chose à observer, pour développer les causes d’harmonie sociale, est que tous les habitants du Familistère se considèrent comme membres d’une seule famille.
- « Or, de même qne dans une bonne famille chacun s’emploie à ménager entre tous la paix et l’accord, ces biens essentiels continueront à régner au Familistère, si les sentiments de respect, de bienveillance et d’affection pour tous animent chacun des habitants.
- « L’homme, avons-nous dit, doit réaliser lui-même sur la terre les conditions de son bien-être et de son progrès ; mais il sera bien plus puissant dans l’accomplissement de cette tâche, s’il sait y travailler de concert avec ses semblables.
- « Une des premières choses dont nous devons nous garder dans la vie journalière, c’est de porter des jugements précipités et en conséquence souvent erronés.
- « Au lieu de se hâter de prêter de mauvaises intentions à l’auteur de quelque infraction aux bonnes règles de conduite, il vaut mieux commencer par rechercher si l’infraction n’a pas été le fait de l’irréflexion, ou même d’une intention bonne, mais mal appliquée.
- « Il faut avec le même soin se bien garder de dire : c’est celui-ci, c’est celle-là. De telles suppositions seraient dictées par la médisance, et la médisance amènerait la discorde. Or, il faut que la discorde reste inconnue au Familistère.
- a Souvenez-vous donc toujours que ce sont ordinairement les sots et les inçapables qui trouvent le plus à redire aux faits et gestes d’autrui, et que ce sont habituellement les gens d’esprit et de mérite qui sont le plus incompris et le plus mal jugés.
- « Certes, il peut se faire qu’une critique parfois soit bien appliquée, mais cela est rare ; et, puisque nous ne pouvons lire dans les cœurs, disons-nous bien que telle ou telle action qui nous paraît blâmable peut avoir été dictée par des sentiments dignes de notre intérêt.
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- le! devoir
- « Tout homme a dans le cjeur une part de bonté dont il faut tenir compte.
- « Soyons indulgents envers les autres comme nous désirons qu’on le soit envers nous-mêmes.
- u Avant de prononcer si une action est mauvaise, examinons si elle cause du tort à quelqu’un. Si elle ne cause de tort à personne, en quoi serait-elle répréhensible ? Et si elle est avantageuse à quelques-uns sans faire de mal à qui que ce soit, comment pourrait-on la déclarer mauvaise, seulement parce qu’elle serait, par exemple, en dehors des coutumes reçues ?
- « Habituons-nous à raisonner avant de juger; et ne nous laissons pas aller à condamner aveuglément ceux qui pensent ou agissent autrement que nous.
- « Soyons bons les uns pour les autres. Aimons-nous, entr’ai-dons-nous c’est là le premier des bonheurs. »
- M. Godin exprime ensuite qu’il a souffert, toute sa vie du manque d’amitiés et qu’il espère trouver de bons amis parmi ses collaborateurs. Il a donné son cœur à son monde d’ouvriers et d’employés, et il espère que ceux-ci finiront par le comprendre et par s’attacher à lui et à ses idées.
- Heureux alors, il oubliera les peines que son œuvre lui a déjà values et lui vaudra encore.
- Il annonce ensuite que quelques personnes sont venues l’entretenir du projet d’organiser des représentations théâtrales au Familistère, et il a approuvé cette idée, puisque la population peut y trouver une source de plaisirs.
- A ce propos, il fait observer les avantages inhérents à l’habitation unitaire pour l’organisation et la jouissance de ces plaisirs qu’on ne trouve guère que dans les grandes villes.
- Puis, revenant au sujet principal de la conférence, il termine par ces paroles :
- « Si je n’avais écouté que l’égoïsme, mes amis, je n’aurais pas fondé le Familistère. Au lieu de bâtir pour vous une demeure dans laquelle vous pouvez organiser à votre profit tous les Equivalents de la richesse, j’aurais songé seulement à
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- mes satisfactions personnelles, et ma fortune me donnait toute latitude sous ce rapport.
- « Mais l’égoïsme est la plaie de nos sociétés. Pauvres et riches en sont atteints et c’est contre ce mal que chacun de nous doit lutter. C’est l’égoïsme qui pousse aux mauvaises paroles et aux mauvaises actions.
- « La maxime : « Chacun pour soi » est la caractéristique de l’égoïsme. Non, il ne faut pas dire : Chacun pour soi. Il faut dire : « Chacun pour tous et Tous pour chacun. »
- « Les sociétés souffriront encore longtemps de cet état des esprits ; aussi une des meilleures œuvres à réaliser est celle dé montrer comment un groupe de travailleurs peut organiser à son profit les meilleures, les plus sûres conditions du bien-être et du progrès physique et moral. »
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- LE DEVOIR
- LÀ LI&UE POUR LÀ RÉFORME DE L’IMPOT
- On s’occupe beaucoup en ce moment de la question de la réforme de l’impôt. Une Commission parlementaire a été chargée d’étudier les divers systèmes proposés jusqu’à ce jour. Cette Commission a élu comme président M. Maujan, député de la Seine.
- M. Maujan est l’auteur d’une proposition de réforme qui a le mérite d’aborder la question dans son ensemble.
- La cause principale qui fait que notre système fiscal actuel pèche contre le principe de justice et de proportionnalité, c’est la multiplicité des taxes. Le système dont la Chambre vient d’être saisie est un acheminement vers une simplification des plus désirables.
- A ce titre, l’initiative prise par M. Maujan et 150 de ses collègues devait être encouragée et soutenue.
- Un grand nombre de républicains sans distinction de nuances ont pensé qu’il fallait aider dans sa tâche la commission chargée d’examiner le projet de réforme et faire aboutir à tout prix, cette grande revendication populaire. Ils ont décidé de prendre l’opinion publique pour collaboratrice. C’est pour cela qu’ils ont créé la Ligue pour la réforme générale de l’impôt.
- Le comité d’organisation de cette Ligue se compose d’environ deux cents membres appartenant au Sénat, à la Chambre, au Conseil municipal, à la Presse. Le président est M. Anatole de la Forge; les vice-présidents, MM. Auguste Vacquerie, Emile Accolas, D1' Levraud, président du conseil municipal de Paris, et Dr Thulié; le secrétaire général, M. A. Maujan, député de la Seine.
- Les statuts de la Ligue sont très courts; les voici;
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- Les citoyens fondateurs de la Ligue pour la réforme
- GÉNÉRALE DE L’IMPOT,
- Considérant que le projet de réforme de l’impôt, déposé à la Chambre des députés, le 13 mai 1891, par le citoyen Maujan, député du dixième arrondissement de Paris, et revêtu de la signature de plus de 140 députés, présente les caractères essentiels d’une Réforme immédiatement applicable ;
- S’engagent à en poursuivre la réalisation et à organiser dans ce but un grand mouvement d’opinion.
- En conséquence ont été adoptés les statuts dont la teneur suit :
- Article premier. — La Ligue se compose de tous les groupes, syndicats, associations, comités, etc., etc., ayant fait adhésion au programme ci-dessus.
- Art. 2. — La Ligue organisera des conférences, fera toutes publications, toute propagande, et prendra toutes mesures généralement quelconques propres à provoquer, dans toute la France, un pétitionnement pour obtenir la réforme générale de notre système fiscal.
- Art. 3. — L’assemblée générale aura lieu dans la deuxième quinzaine de janvier, et, en cas d’urgence, sur la convocation du bureau.
- Art. 4. — L’assemblée générale se compose des sociétaires individuels et des délégués des groupes adhérents.
- Art. 5. — Les membres du bureau et les membres du comité d'organisation sont tenus à une contribution de cinq francs,'une fois donnés ;
- Les groupes adhérents, à une cotisation mensuelle de deux francs, payables à l’avance, par trimestre.
- Les sociétaires, membres de groupes adhérents, recevront, sur leur demande, une carte de sociétaire de la Ligue, moyennant cinquante centimes; les sociétaires individuels recevront la même carte moyennant un franc. (1)
- Bien que nous ayons vu naître, se développer mal et mourir beaucoup de Ligues, nous ne partageons pas le scepticisme de quelques-uns de nos confrères à l’égard de ce mode de groupement. Les plus éphémères ont eu leur utilité. D’autres semblent végéter, où s’élaborent cependant et mûrissent des réformes que consacrent de temps en temps les pouvoirs publics. D’autres enfin ont eu les destinées les plus glorieuses, la Ligue de l’Enseignement, par exemple.
- Nous souhaitons robustesse et prospérité à la nouvelle-née.
- Elle a toutes nos sympathies.
- (V Adresser les adhésions et toutes les communieations au Secrétariat de la Ligue, 23, faubourg Montmartre, Paris, qui fournira tous les renseignements et documents nécessaires.
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- Le devoir
- Dans le but qu’elle poursuit nous voyons mieux que la simplification des taxes qui pèsent actuellement sur le contribuable, et qui, en dépit de cette simplification, resteraient encore hétérogènes et quelque peu contradictoires, nous y voyons la possibilité de l’unification des ressources indispensables au Trésor.
- Que veut la Ligue ?
- « Ce que nous voulons, dit-elle dans l’appel qu’elle vient d’adresser à l’opinion publique :
- « C’est, par la suppression des octrois et des impôts de consommation, la vie à bon marché.
- « C’est que le cultivateur soit déchargé de l’impôt foncier.
- « C’est que, par la suppression des patentes et des taxes sur la circulation, le commerçant puisse lutter victorieusement contre la concurrence étrangère.
- g: C’est que, par une juste répartition des charges publiques n’écrasant plus les petits et les faibles, la patrie puisse se recueilir et attendre »
- Ces quelques lignes résument d’une façon succincte la plupart des désidérata de l’opinion publique.
- L’opinion publique aspire confusément à une transformation de notre système fiscal. L’urgence de cette transformation a frappé depuis longtemps les meilleurs esprits;elle est généralement comprise aujourd’hui. Il n’est que temps d’aviser.
- Un projet de réforme sur lequel se sont déjà mis d’accord près de 200 membres des deux Assemblées délibérantes, offrirait par cela même une base solide aux recherches, si elle n’avait, en outre, le mérite intrinsèque de se présenter dans un état d’élaboration suffisant pour permettre d’éviter les tâtonnements pénibles et déconcertants.
- En voici l’analyse aussi exacte que possible :
- Le projet ne conserve des contributions directes que les taxes assimilées, dont la plus importante est la taxe des biens de mainmorte.
- Les droits d’enregistrement sur les mutations à titre onéreux ont donné lieu à une réduction considérable relative aux biens immeubles, qu’on a assimilés au mobilier, et qui ne payeront, d’après le projet, que 2 0/0.
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- Les mutations à titre gratuit ont, au contraire, provoqué une augmentation, par l’assimilation des meubles aux immeubles, et par l’adoption de deux taux fixes de 2 0/0 pour les donations faites par des asceudants et de 5 0/0 pour toutes les autres. Les auteurs de la proposition ont estimé qu’il convenait de frapper d’un impôt une cause d’enrichissement qui ne suppose aucun effort de la part du bénéficiaire.
- L’impôt du timbre est conservé en partie ; mais on a éliminé tous les droits qui sont de nature à porter atteinte aux intérêts du commerce et de l’industrie.
- Enfin, la proposition fait état de la plupart des monopoles actuellement exploités : tabacs, postes et télégraphes et chemins de fer.
- Le maintien de ces divers impôts, y compris les douanes dont le produit n’a été majoré que de 38 millions, conformément aux propositions du gouvernement, et qu’il faudrait augmenter dans de bien plus grandes proportions s’il fallait suivre les exigences de la commission des douanes, fournira au futur budget, tel que le conçoivent M. Maujan et ses amis, une somme certaine de seize cent dix-huit millions.
- Les suppressions comprennent :
- 1° L’impôt foncier sur les propriétés bâties et non bâties, dont le principal, calculé sur un cadastre invariable, ne peut, dans aucun cas, être proportionnel au revenu.
- 2" Les contributions personnelle et mobilière, sorte de capitation injuste, calculée d’après un système mixte où il n’est pas tenu compte des facultés imposables des individus;
- 3o L’impôt des patentes, dont il est superflu de faire la critique, puisqu’on a jugé à propos de le réformer et qu’une commission parlementaire s’évertue à trouver des bases équitables qu’on ne découvrira jamais;
- 4U L’impôt des portes et fenêtres, qui est le type le plus complet de la taxe improportionnelle, anti-hygiénique et antidémocratique.
- En matière d’impôts indirects, la proposition réduit de moitié les droits de mutation sur les propriétés immobilières, d’où un dégrèvement considérable pour l’agriculture; elle supprime les droits de greffe, ce qui donne un bénéfice de 8 millions aux plaideurs.
- Les timbres des quittances, reçus et chèques, sont supprimés, ainsi que ceux des lettres de voiture.
- Les droits de circulation et de consommation sur les boissons de toute sorte, vins, cidres, bières, etc., sont abolis, ainsi que ceux sur les sucres, sels, huiles etc. ; enfin les taxes sur les transports par voitures ou chemins de fer sont effacées de nos budgets.
- La liberté est rendue à la fabrication et à la vente des allumettes chimiques, qui constituent des objets de première nécessité.
- Le total de ces suppressions se chiffre par 1.548 millions.
- H a fallu combler ce vide, qui équivaut à la moitié du budget. Pour cela on a eu recours à des impôts nouveaux et
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- aussi à une modification profonde de certains impôts anciens.
- C’est ainsi que désormais l’État achèterait aux fabricants l’alcool brut connu sous le nom de flegmes et monopoliserait la rectification de ces produits.
- Cette opération aurait un double but; elle constituerait tout d’abord une mesure hygiénique, car il est démontré que les dangers de l’alcoolisme sont décuplés par la mauvaise qualité des liqueurs, et elle produirait un revenu annuel d’un milliard.
- Voici comment les auteurs du projet établissent ce chiffre.
- On consomme en France (nous ne disons pas on produit) 1,500,000 hectolitres d’alcool pur d’industrie. Ces alcools valent brut de 30 à 40 francs l’hectolitre^ leur rectification coûterait 15 francs environ; de sorte que l’État, en acquérant des fabricants les flegmes aux prix- les plus élevés, ne payera l’hectolitre d’alcool que 55 francs au maximum. S’il le revend 700 francs, comme on le propose, il lui reste un bénéfice de 645 francs par hectolitre qui, multiplié par quinze cent mille, dépasse un milliard.
- Et ce qu’il y a de vraiment heureux, c’est que le prix du petit verre, fixé presque partout à 10 centimes, n’augmentera pas.
- En effet, avec un litre d’alcool pur, on fait environ trois litres (un peu moins) d’eau-de-vie ordinaire : chaque litre contenant 40 petits verres, estimons seulement à 110 le produit de 3 litres, le prix de cette quantité s’élèvera à 11 francs et par suite le débitant aura un bénéfice de 4 francs, ce qui est suffisamment rémunérateur encore.
- La rémunération sera d’ailleurs d’autant plus forte, que la licence est supprimée avec la patente, et que les droits de circulation sur les autres boissons n’existeront plus.
- Quant à la fabrication des liqueurs, cognacs, etc., elle restera libre à la condition d’employer l’alcool rectifiée par l’État, suffisamment reconnaissable à sa pureté qu’on ne peut obtenir qu’à l’aide d’appareils encombrants que lui seul pourra posséder.
- Les alcools spéciaux, supérieurs, produits par la distillation des vins ou des fruits qui constituent une infime exception (G0.000 hectolitres environ contre 1,850,003) seront soumis à une taxe spéciale à la fabrique elle-même.
- La proposition demande à l’impôt sur les successions une somme de 380 millions au lieu de 200.
- Le droit successoral a b intestat est arrêté au quatrième degré,non compris les enfants naturels et le conjoint survivant.
- Cette disposition, de pur droit civil, aura pour résultat de faire attribuer à l’État un certain nombre de successions qui allaient autrefois à des collatéraux éloignés et souvent inconnus.
- La liberté de tester reste d’ailleurs entière.
- Les parts héréditaires des ascendants ou descendants, inférieures à 500 francs.sont affranchis de tous droits; puis.la
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- proposition établit une double échelle basée à la fois sur l’importance de la succession et sur le degré de parenté qui fait varier le droit de 0 fr. 50 à 25 fr. 0/0. Cette base sera précisée pour chaque cas particulier, dans une loi de finances révisable tous les cinq ans.
- Les dettes seront toujours déduites du capital pour la perception de l’impôt et les légataires en nue-propriété ne le payeraient qu’au moment de la cessation de l’usufruit.
- La dernière catégorie de ressources est demandée à un impôt mixte sur le capital et le revenu; on ne l’utilise qu’à concurrence de 200 millions, alors que les taxes qui frappent aujourd’hui le revenu produisent plus de 600 millions (impôt foncier, personnel-mobilier, portes et fenêtres, revenu des valeurs mobilières, etc,). Les impôts fonctionneraient un peu comme l’income-tax en Angleterre, pour fournir l’appoint du budget.
- La commission a pensé qu’on ne pouvait pas recourir au seul impôt sur le revenu, qui laisse en dehors de la taxe des biens de luxe improductifs, comme les parcs, les châteaux, les galeries de tableaux, etc. ; elle a dû établir des catégories, dont il serait trop long de faire l’énumération.
- Il suffira de dire que cet impôt qui frappera les revenus de toute nature, même les salaires, variera de 50 centimes à 6 0/0, et que son fonctionnement sera assuré au moyen de règles précises, dont la valeur pratique reste à examiner.
- En résumé, les auteurs de la proposition prenant pour base les exigences du budget actuel, exigences qui s’élèvent à l’énorme somme de 3 milliards 200 millions se sont attachés à réduire à quatre le nombre des ressources destinées à y faire face.
- L’enregistrement, le timbre, les exploitations industrielles de l’État, donneraient un milliard 618 millions.
- La législation nouvelle sur l’alcool produirait un milliard.
- Les droits sur les successions fourniraient 380 millions environ.
- Le complément, soit 200 millions, serait demandé à un impôt mixte sur le capital et le revenu.
- Tel est le système général de la proposition.
- Les auteurs de la proposition ayant voulu faire une réforme pratique et immédiatement réalisable, rien de plus naturel que leur préoccupation de trouver des ressources suffisantes pour couvrir le chiffre énorme de nos dépenses actuelles. Ils se sont parfaitement rendu compte de l’impossibilité de
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- conserver plus longtemps un système qui ne permet que péniblement de boucler chaque année le budget.
- Mais si le système actuel, condamné par l’opinion, parce qu’il est inique et de plus insuffisant, est bourré de contradictions, le système qu’on propose de lui substituer est loin de former un tout harmonique Bien moins compliqué que l’autre certes : on peut l’embrasser d’un coup d’œil ; il est tangible. Il est séduisant : toutes les améliorations qu’il renferme sont des réformes réclamées depuis longtemps par l’opinion.
- Suivant les uns, en effet, le remède consiste dans l’application intelligente de l’impôt sur le revenu ou de l’impôt progressif; suivant d’autres, c’est à l’impôt sur le capital qu’il faut avoir recours si l’on veut en finir avec les injustices fiscales ; d’autres voient dans la monopolisation de la fabrication et de la vente de certains produits, la source de revenus considérables; d’autres enfin demandent l’extension des droits à prélever sur la transmission de fortunes dont la statistique nous montre l’accroissement indéfini. Il semble que les auteurs de la proposition aient voulu grouper toutes ces bonnes volontés, en réalisant dans une certaine mesure le système particulier préconisé par chacune d’elles.
- On peut se demander pourquoi M. Maujan et ses amis renoncent à faire profiter le trésor du bénéfice résultant de la fabrication et de la vente des allumettes monopolisées dans les mains de l’Etat.
- Nous entendons bien lp réponse : parce que les allumettes sont un objet de première nécessité, et que nous ne voulons imposer que les matières d’un usage facultatif.
- Les auteurs du projet se font ici, nous semble-t-il, d’autant plus inutilement les esclaves de leur propre définition, qu’ils s’en affranchiront un peu plus loin, lorsqu’il s’agira de demander des ressources à la douane, à l’impôt sur le capital et à l’impôt sur le revenu. Définition pour définition, pourquoi ne pas ranger la fabrication des allumettes parmi les services publics, comme la rectification de l’alcool et les autres monopoles maintenus à l’Etat par le projet ?
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- La proposition supprime les taxes indirectes et elle fait état du produit majoré des tarifs douaniers actuellement en vigueur.
- Elle veut dégréver la propriété et, pour ce faire, elle supprime l’impôt foncier, puis elle le rétablit sous le nom d’impôt sur le capital et d’impôt sur le revenu, ce dernier atteignant même le salaire.
- Il est vrai quelle ne demande à ces deux impôts réunis que la somme relativement faible de 200 millions, réalisant ainsi, sur les impôts directs actuellement représentés par l’impôt foncier, des portes et fenêtres, des patentes, personnel et mobilier, et des valeurs mobilières, une diminution de 350 millions environ.
- Peut-être, en examinant plus minutieusement le projet, trouverions-nous matière à d’autres critiques.
- Nous ne voulons le considérer que dans son ensemble ; or, non seulement dans son ensemble le projet réalise un progrès immense, mais il contient le germe de tous les progrès futurs. Une de ses dispositions corrigera plus tard les imperfections des autres. C’est celle qui est relative aux droits de succession.
- Le projet fait varier les droits de succession de 0,50 p. 0/0 à 25 p. 0/0. Il supprime l’héritage en ligne collatérale à partir du cinquième degré.
- Le tarif gradué, la limitation du degré successible, ce sont là de précieuses conquêtes que, réserve faite de l’examen des chiffres, nous serions heureux d’enregistrer. Sur ces deux points, M. Terrier, député de Dreux, qui a été plus spécialement dans cette partie de l’œuvre commune, le collaborateur de M. Maujan, a fourni à l’un de nos confrères quelques détails intéressants.
- Actuellement, disait M. Terrier, c’est la règle du tant pour cent qui est appliquée pour la perception des droits d’enregistrement. On prend ainsi la régularité d’un procédé arithmétique, c’est-à-dire une pure abstraction, pour la meilleure traduction expérimentale de la justice distributive.
- C’est comme si Ton disait, par exemple, en comparant la situation de deux hommes habitant Paris, ayant chacun deux enfants à élever, mais dont l’un toucherait vingt mille francs par an et l’autre seulement mille, que celui-
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- là est simplement vingt mille fois moins riche que celui-ci. Comme les mots doivent présenter dans les questions d’impôts une signification concrète et bien définie, il faut dire que la vérité c’est qu’un de ces hommes est riche et l’autre pauvre. Donc l’impôt quel qu’il soit qui leur est appliqué suivant une même régie, c’est-à-dire d’après une commune mesure constitue une injustice.
- L’impôt progressif théorique est, comme l’impôt proportionnel théorique, une abstraction. Il conduit à des taxes absurdes par leur élévation, comme l’autre ne conduit qu’à des taxes insuffisantes, eu égard aux facultés.
- Ce qu’il faut, c’est un tarif gradué. Et voilà pourquoi notre proposition fixe de 0.50 0/0 à 25 pour 0/0 les limites extrêmes des tarifs qu’il conviendra de mettre en vigueur.
- Les mêmes considérations nous ont amené à frapper distinctement la part de succession recueillie par chaque héritier et à exempter de toute charge les petits héritages en ligne directe.
- En ce qui concerne la limitation, les degrés de parenté donnant droit d’héritage, le jeune député de Dreux s’exprimait ainsi :
- Aujourd’hui dans l’état d’une société à tendances individualistes chez ceux qui possèdent, avec la facilité de communications qui essaime sur tout le territoire les personnes d’une même famille, peut-on dire qu’il existe un lien familial véritable, en général, entre cousins issus de germains ou plus éloignés? Non, n’est-ce pas? Aussi par une stipulation légitimée par de nombreuses et déjà anciennes critiques, ce projet a-t-il sagement ramené au cinquième degré le droit d’héritage en ligne collatérale qui s’étend actuellement au douzième degré !
- Le droit de tester étant intégralement maintenu il est impossible qu’aucune objection sérieuse soit opposée 'à cette proposition.
- Si nos impôts, ajoutait-il, sont susceptibles d’être critiqués, c’est qu’ils reposent bien plus sur la production et le salaire que sur la richesse acquise. Mais cette richesse, dont il faut favoriser le développement pour chaque individu, doit revenir pour une part rationnellement calculée à la société au milieu de laquelle elle a pu, sous la garantie du contrat social, être possédée, acquise, formée et indéfiniment développée.
- C’est en nous inspirant de ces idées que nous avons fixé à 380 millions au lieu de 200 millions, somme actuelle, le chiffre à attendre chaque année de l’impôt sur les successions. La graduation qui remplace la proportionnalité arithmétique et donne à l’impôt des règles équitables, la limitation relative que le lieu commun, moral et matériel, veut qu’on fasse subir aux fortunes disproportionnées, voilà les raisons qui ont fait demander 180 millions de plus à une contribution juste, juste bientôt dans son application si le projet reçoit une suite.
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- Il s’agit de frapper suivant l’équité un total de successions qui s’élève à plus de cinq milliards et demi par an, alors qu’en 1826 il n’atteignait pas encore 1.400 millions.
- Ce continuel et rapide accroissement nous a fait penser que les tarifs, puisqu’on veut demander à l’impôt une somme à peu près ferme, pourraient être diminués de période en période. De là, la proposition inscrite dans le projet de loi de n’assigner aux tarifs qu’une durée quinquennale.
- Pour notre part nous attendons beaucoup de cette clause de révision quinquennale. Nous nous sommes montré assez sympathique à l’œuvre dont M. Maujan et ses amis ont pris l’initiative pour qu’ils nous pardonnent de dire que nous en attendons tout le contraire de ce qu’ils espèrent.
- Le défaut capital de la disposition relative aux droits de succession, c’est la fixité du rendement qu’on leur demande. Cette fixité va à l’encontre du sentiment d’équité qui est le point de départ de la proposition. Si, vraiment, le prélèvement opéré par l’État dans les successions représente la part due à la société pour la garantie qu’elle offre à la possession et au développement de la richesse, peut-on admettre qu’à mesure que le total des successions s’accroît, c’est-à-dire, à mesure que la richesse générale augmente, la part de l’État diminue ?
- Nous comprenons fort bien que pour rendre possible l’établissement d’un système fiscal, encore hétérogène, malgré les simplications réalisées, les auteurs du projet aient assigné à chacun des éléments qui le composent sa part de contribution ; nous ne comprendrions pas qu’on décrétât la fixité de la part résultant de l’application de la plus équitable des taxes, à une matière fatalement soumise à la loi d’accroissement.
- Puisse l’experience se faire, elle ne mettra pas longtemps à trancher la question de savoir si c’est le rendement ou le tarif qu’il faut rendre fixe.
- L’adhésion de plus en plus accentuée de l’opinion à la thèse que le Devoir soutient depuis sa fondation et que M. Godin a développée dans tous ses ouvrages, nous répond d’un résultat conforme à nos aspirations.
- Cet article, disait notre excellent confrère le Petit Méridional, à propos de la partie du projet Maujan relative aux successions, cet article est gros d’heureuses conséquences pour l’avenir ; de là pourraient bien naître dans un temps
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- peu éloigné les ressources les plus considérables pour le budget. Remarquez d’abord la très grande variation des droits, reconnue juste par tous, suivant que l’héritage est gros ou petit, suivant que l’héritier est direct ou collatéral. Cette différence n’indique-t-elle pas le sentiment, qui se fortifiera tous les jours, de l’incapacité à recevoir le produit du travail auquel on est resté étranger, et, par suite, du retour à la société, qui a beaucoup aidé à cette production, d’une part de plus en plus grande suivant les circonstances, des produits non dépensés par celui qui les gagne grâce à lui et grâce à elle ?
- L’habitude et l’apparence de l’intérêt sont un temps obstacle à la conversion des esprits ; mais la lumière finit par se faire et la justice impersonnelle par triompher. A la fin du dix-huitième siècle toucher au droit d’aînesse paraissait une monstruosité, une atteinte â l’autorité paternelle et à la société. Le droit d’aînesse fut supprimé pourtant ; et aujourd’hui il y a peu de pères qui ne fussent pas persuadés de faire une mauvaise action en dépouillant quelques-uns de leurs enfants au profit d’un autre. Autrefois, on voyait dans le droit d’aînesse la consolidation de la famille; aujourd’hui, on voit cette même consolidation dans le mépris de ce prétendu droit. C’est un premier pas. La limitation de plus en plus étroite du droit d’héritage sera le second qu’on fera aussi facilement que le premier. La prépondérance que prend et que doit prendre le travail, le sentiment plus net et plus fraternel de la solidarité républicaine se chargeront d’aplanir les difficultés et de convaincre les esprits.
- Les auteurs du projet reconnaissent n’avoir eu d’autre prétention que d’ouvrir le débat et de donner une base à la discussion. Ils offrent leur projet comme un moyen d’application de la méthode expérimentale à la refonte de notre système fiscal. Aucune des bonnes volontés dont nous parlions tout à l’heure ne doit manquer au rendez-vous que leur donne la Ligue pour la réforme de l’impôt.
- J. P.
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- LA CAISSE NATIONALE
- DES RETRAITES OUVRIÈRES
- Voici le texte du projet de loi portant création d’une Caisse des retraites ouvrières dont nous avons parlé dans notre dernier numéro.
- TITRE PREMIER
- Article premier— Il est créé au profit des ouvriers, employés, métayers ou domestiques de l’un et l’autre sexe, jouissant de la qualité de Français, dont les ressources annuelles sont inférieures à 3,000 francs, une «Caisse de retraites ouvrières *, qui est annexée à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse régie par la loi du 20 juillet 1886.
- Art. 2. — Cette caisse est alimentée par :
- 1° Les versements directs des déposants, grossis d’allocations égales que versent les patrons qui les occupent ;
- 2° Les versements qu’effectue l’Etat, dans les conditions ci-dessous indiquées.
- Art. 3. — Celui qui loue ses services est présumé vouloir bénéficier des avantages de la loi, sauf déclaration contraire devant le maire de la localité qu'il habite ; il sera délivré récépissé de cette déclaration.
- A défaut de la présentation de ce récépissé, le patron devra retenir sur les sommes dues à celui dont il loue les services une somme de cinq centimes au moins et de dix centimes au plus par journée de travail, . et sera tenu de contribuer à l’épargne de son employé pour une somme égale.
- Art. 4 — Les sommes ainsi constituées seront versées moins chaque trimestre soit à la Caisse de retraites ouvrières, soit à une Société de secours mutuels, à une Société de retraites, à un Syndicat professionnel, ou à
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- LE DEVOIR
- une Caisse de prévoyance régulièrement autorisée. Elles seront portées sur un livret spécial.
- Les Sociétés de secours mutuels, les Syndicats professionnels, les Sociétés de retraites et autres Sociétés de prévoyance pourront soit placer les fonds ainsi reçus dans les conditions prévues par la loi sur les Sociétés de secours mutuels, soit les déposer à la Caisse des retraites ouvrières.
- Art. 5 — Les Sociétés autres que les Sociétés de secours mutuels approuvées ne seront admises à faire participer leurs membres au bénéfice de la présente loi qu’en vertu d’un arrêté du ministre de l’intérieur.
- Art. 6 — Les versements portés au livret des déposants seront majorés des deux tiers par l’Etat. Les sommes majorées seront inscrites annuellement au moins sur les livrets.
- Art. 7. — A l’appui de la première demande de majoration, le déposant devra déclarer et faire certifier, par son patron et le maire de sa commune, que ses ressources annuelles ne s’élèvent pas â 3,000 francs.
- Au moment de la liquidation de sa pension, il devra justifier qu’il ne jouit pas d’un revenu supérieur à 600 francs.
- Toute fausse déclaration sera punie d’une amende de 50 à 500 francs et entraînera l’annulation de la majoration.
- Art. 8 — Les déposants peuvent contracter à la Caisse d’assurances en cas de décès instituée par la loi du 11 juillet 1868, moyennant trente primes annuelles, une assurance sur la vie pour un capital variant de 500 fr à 1,000 fr. équivalant au total des sommes qu’ils auraient à verser personnellement à la Caisse de retraites ouvrières.
- L’Etat prendra à sa charge le tiers de ces primes annuelles.
- Art. 9— Pour que les sommes majorées par l’Etat soient acquises définitivement au déposant, celui-ci devra avoir effectué des versements depuis l’âge de vingt-cinq ans jusqu’à cinquante-cinq ans.
- Des interruptions de versements, qui ne peuvent excéder cinq années au total, sont admises pour des cas de force majeure en faveur des déposants qui les justifieront. Les versements interrompus devront être repris et prolongés d’une durée égale aux interruptions.
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- LA CAISSE NATIONALE DES RETRAITES OUVRIÈRES 407
- Art. 10— Les rentes viagères auxquelles donneront droit les sommes portées au livret des ouvriers seront inscrites au grand livre de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse. Les versements provenant de la contribution de l’Etat serviront à la constitution de la rente, sans que cette pension cumulée avec les autres revenus du déposant puissent dépasser 600 francs.
- Art. 11. — Tout patron employant des salariés étrangers de l’un ou de l’autre sexe devra verser dix centimes par chaque journée de travail de ces salariés.
- Art. 12. — Il sera formé un fonds commun à l’aide :
- 1° Des dons et legs affectés à la Caisse de retraites ouvrières ;
- 2° De la contribution acquittée par les patrons employant des ouvriers étrangers ;
- 3° Des sommes restant disponibles sur la contribution de l’Etat par suite de liquidation de pensions supérieures à 600 francs ou au profit de déposants ayant des revenus supérieurs à 600 francs ;
- 4“ Des sommes provenant des versements de l’Etat non maintenues au compte des déposants à la suite d’interruptions de versements ;
- 5° Des versements ou arrérages de rentes atteints par la prescription ;
- 6° Des intérêts du fonds commun.
- Art. 13. — Les produits qui alimentent annuellement le fonds commun seront affectés :
- 1° A compléter, jusqu’à concurrence de moitié, les primes annuelles versées à la Caisse d’assurances en cas de décès par les déposants dont les fonds auront été placés par les soins d’une Société de secours mutuels ou de toute autre Société de prévoyance ;
- 2° A liquider par anticipation les pensions des ouvriers, employés, métayers ou domestiques que des infirmités empêcheraient de travailler, jusqu’à concurrence de la totalité de la pension pour ceux dont les versements auront été placés par les soins d’une Société de secours mutuels ou d’une Société de prévoyance, et jusqu’à concurrence de la moitié de la pension pour ceux dont les fonds auraient été versés à la Caisse des retraites ouvrières ;
- 3° A venir en aide exceptionnellement à ceux qui, tempo_
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- LE DEVOIR
- rairement, devraient interrompre leurs versements par suite d’accidents ;
- 4° Aux frais de gestion de la Caisse des retraites.
- Art. 14. — Les pensions de retraites liquidées en vertu de la présente loi sont incessibles et insaisissables.
- TITRE II
- Dispositions transitoires.
- Art. 15. — Les personnes désignées à l’article premier, âgées de plus de vingt-cinq ans et de moins de quarante ans, pourront bénéficier des dispositions du titre premier sous la condition de commencer leurs versements dans l’année qui suivra la promulgation de la loi.
- Art. 16. — Seront majorées des deux tiers et dans les limites indiquées à l’article 9, les rentes viagères déjà liquidées par la Caisse nationale des retraites, pourvu qu’elles aient été produites au moins par dix versements annuels.
- Art. 17. — Seront également majorées des deux tiers à leur liquidation, et dans les mêmes limites et conditions, les rentes viagères provenant de versements déjà effectués par les déposants ou à constituer par les Sociétés de secours mutuels.
- Art. 18 — Un règlement d’administration publique déterminera les mesures propres à assurer l’exécution de la présente loi.
- Fait à Paris, le 6 juin 1891.
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- LA COOPÉRATION
- LE CONGRÈS DE LINCOLN
- COOPÉRATION DISTRIBUTIVE
- Nous avons dit que le Congrès des coopérateurs s’était réuni à Lincoln, sous la présidence de M. Acland, l’un des jeunes membres libéraux du Parlement, qui inspirent, en les justifiant déjà, le plus d’espérances.
- Dans son discours d’ouverture, M. Acland a énuméré les résultats obtenus par la coopération.
- L’année dernière, au Congrès de Glasgow, le rapport du Comité central de la Fédération nous apprenait qu’il existait dans le Royaume-Uni 1.515 Sociétés et 1.054.996 membres, disposant d’un capital de 11.199.934 livres sterling, faisant un chiffre d’affaires s’élevant à 40.225.406 livres sterling, et réalisant un profit de 3.775.464 livres. Cette année, les chiffres sont encore plus éloquents, plus encourageants. D’après les statistiques les plus récentes, on compte actuellement, par delà la Manche, 1.554 Sociétés et 1.117.055 membres. Ces onze cent mille chefs de famille, qui font profiter des avantages de l’association une population qu’on peut, au bas mot, évaluer à cinq millions de personnes, ont aujourd’hui en caisse l’énorme somme de 12.261.952 livres sterling, soit 306.548.800 francs, ce qui représente un capital d’environ 300 francs pour chaque associé. Et ce capital représente de gros intérêts. Sur les 43.200.319 livres sterling de marchandises vendues dansle cours de l’année 1890, les coopératives ont eu un bénéfice de 4.170,038 livres sterling, soit plus de 8 p. c. sur le prix d’achat et environ 20 p. c. du capital versé. En d’autres termes, avec 300 francs de capital, chaque coopérateur anglais a pu, en une année, réaliser un profit de près de 100 francs en achetant les marchandises dont il a journellement besoin dans les magasins coopératifs. En outre, en faisant ses emplettes, il a eu toutes les garanties possibles au point de vue de la quantité et de la qualité de la marchandise fournie. Peut-on encore,
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- après cela, nier les avantages que les Sociétés coopératives procurent à l’ouvrier ?
- Il y a deux magasins de gros (Wholesale) ; celui d’Angleterre et celui d’Ecosse.
- Le Wholesale anglais vend annuellement à ses clients pour 7.429.073 livres st., le Wholesale écossais pour 2.475.338 livres st.
- Ces deux grandes Sociétés d’achat et de vente en gros payent à elles seules, au chancelier de l’Echiquier, pour le dernier exercice, 2.750.000 fr. de droits pour le seul article : thé.
- Le Wholesale d’Angleterre dispose d’un capital de 1.237.136 livres st. ; celui d’Ecosse, 522.439 livres st.
- Ces deux Sociétés font d’importantes opérations de banque qui les obligent à avoir une encaisse de plusieurs millions. Les recettes ont été pour 1890 de 12.440.739 livres st., les dépenses de 12.205.782 livres st., ce qui accuse un bénéfice de 234 957 livres st.
- Ils ont des moulins à farine, fabriquant actuellement pour 2.000.000 de livres st. de marchandises, et 6 navires voyageant sans cesse d’un port à l’autre du Royaume-Uni, pour approvisionner les Sociétés affiliées aux Magasins de gros.
- COOPÉRATION PRODUCTIVE
- Tout cela accentue le succès incomparable de ce mouvement né de l’initiative de ce petit groupe obscur des « Equitables pionniers de Rochdale. »
- M. Acland voudrait voir la coopération s’attaquer de face à la production plus hardiment qu’elle ne l’a fait jusqu’à ce jour.
- Dans le mouvement coopératif, a-t-il dit, les industries formées avec l’argent capitalisé dans les sociétés de consommation sont peu nombreuses. Il y a eu,dans le passé,de graves échecs qui ont fait hésiter beaucoup de sociétés à engager leurs capitaux dans ces entreprises.
- L’insuccès des tentatives d’associations de production n’est pas sans préoccuper les coopérateurs anglais.
- M. Harrisson a énuméré dans un rapport qui a été discuté au congrès les principales causes de cet insuccès : début prématuré., ignorance et méfiance des associés, mauvaise direction, manque de capitaux, débouchés insuffisants, compétition.
- Le rapport reprend une à une chaque cause d’insuccès.
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- Début prématuré. — Le moment a été mal choisi, ou l’initiative n’est pas venue des ouvriers et le capital.n’a pas été fourni par eux. L’expérience a montré que dans ce dernier cas les associations ne réussissaient pas.
- L’ignorance. — L’instruction des associés est indispensable et leur éducation doit avoir été faite dans la Société de consommation.
- Direction insuffisante. — Il est nécessaire que les gérants soient bien payés ; et on ne doit les accepter qu’autant qu’on est assuré qu’ils sont parfaitement honnêtes et bien au courant des affaires qu’ils sont chargés de diriger.
- Le manque de capitaux. — Il est important que chaque associé ait formé lui-même son capital en accumulant ses bénéfices dans la société de consommation.
- Débouchés insuffisants. — Il importe de s’adresser non seulement aux coopérateurs mais encore aux non coopérateurs et aux marchés d’exportation.
- Compétition. — Une fédération est nécessaire pour empêcher la compétition. Son bureau doit être chargé de l’écoulement des produits fabriqués. La fédération aurait ainsi une grande influence sur le marché.
- M. Harrisson est bien placé pour connaître ce qui est nécessaire à la prospérité des sociétés coopératives de production. Il est le secrétaire de la société de production « Les serruriers de Walsall, » qui dans le dernier semestre a distribué,en sus des salaires, 15.000 fr. à ses ouvriers; car plusieurs associations de travailleurs soutenus par des groupements de sociétés ont eu de véritables succès.
- M. Acland signale, notamment, une forme de la coopération de production qui paraît se développer et qui mérite d’être relevée. Il veut parler des fermes et crémeries coopératives des Comtés de Cork, Limerick et Clare, em Irlande. Une de ces fermes, qui a commencé ses opérations il y a 2 ans, a eu de brillants succès ; deux autres sont en pleine activité,et 16 autres viennent de s’organiser.Ces dernières ont 716 membres; leur capital social est de 222.500 fr. sur lesquels 175.000 fr. ont été versés ; les bâtiments ont coûté 100.000 fr.; les machines et les semences, 195.000 francs; et ces fermes possèdent 14.000 vaches.
- L’Union coopérative a choisi et rémunéré l’organisateur de cette nouvelle branche de la coopération.
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- La fabrication du beurre a pris, en Irlande, une grande extension ; il y a deux ans, les acheteurs des Wholesales ne prenaient leur beurre qu’à l’étranger; l’année dernière,ces fermes irlandaises leur en ont fourni pour 1.825.000 francs.
- Il convient de mentionner, en outre, les Associations de llebden Bridge,.des cordonniers, des maçons coopérateurs, des imprimeurs et autres sociétés, ainsi que les Wholesales, surtout le Wholesale écossais, qui fait travailler ses ouvriers dans de vastes bâtiments bien aérés et leur donne une participation dans les bénéfices.
- N’est-ce pas aux Wholesales à montrer quelle est la conduite à tenir envers les travailleurs ?
- Telle est l’opinion de M. Acland, et c’est également celle de la majorité des membres du congrès.
- Les Wholesales, dit M. Alfred Maskery dans son rapport sur le meilleur placement des capitaux du mouvement coopératif, les Wholesales doivent devenir les vendeurs des sociétés coopératives de production.
- Pour que tout marche méthodiquement, il conviendrait de former deux départements : l’un pour la consommation,l’autre pour la production.
- Le département de la consommation aurait à fournir les denrées alimentaires dans les meilleures conditions possibles, le département de la production se tiendrait au courant des besoins du marché et organiserait des industries là où elles pourraient se développer dans les meilleures conditions possibles, et où elles seraient à l’abri de toute concurrence.
- Enfin, un sous-comité du Wholesale s’occuperait de l’achat des terres sur lesquelles on établirait des maisons ouvrières et des fermes.
- Les Wholesales seraient les banquiers des sociétés et leur fourniraient l’argent nécessaire à leurs besoins. Les prêts seraient remboursés par annuités...
- M. Holyoake, l’éminent historien de la coopération anglaise, se déclare un de ces utopistes qui croient que la coopération a un grand avenir devant elle. La coopération de production a pour but, suivant lui, d’émanciper le travailleur de la tyrannie du capital et de lui donner la part qui lui revient dans les bénéfices de son travail.
- La coopération de consommation peut fournir aujourd’hui le capital. Elle doit l’employer dans la production.
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- PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- Non moins que la coopération de production, la participation aux .bénéfices préoccupe beaucoup d’esprits dans le monde des coopérateurs anglais.
- Depuis plusieurs années, le Congrès a posé le principe que dans toute entreprise industrielle qui viendrait à être créée, soit par la Société de gros, soit par une Société isolée, soit enfin par un groupe d’ouvriers, il convient qu’une combinaison intervienne d’après laquelle les profits soient éqnitable-ment répartis entre les divers éléments qui concourent à les produire.
- Les coopérateurs anglais ont devant eux un excellent exemple dans le Wholesale écossais, qui distribue à ses ouvriers une part de bénéfice s’élevant à plus de 40.000 francs par an, et un fâcheux exemple, dans le Wholesale anglais qui n’admet pas les ouvriers de ses usines â la participation aux bénéfices.
- D’autre part, dans le monde de la compétition, bien rares encore sont les industriels qui ont adopté ce système de rémunération.
- Bien des hésitations seraient vite emportées, si le Wholesale anglais se décidait à suivre l’exemple que lui donne son confrère écossais.
- Il y aurait d’abord profit pour lui, s’il est vrai que plusieurs de ses établissements industriels auraient sombré depuis longtemps s’ils n’avaient été soutenus par les fonds pour ainsi dire illimités dont il dispose, alors que le tableau officiel des inventaires du Wholesale écossais constate que, depuis 1870, les manufactures de cet établissement jouissent d’une prospérité qu’il convient d’attribuer à la pratique de la participation.
- Une adhésion aussi importante que celle du Wholesale de Manchester donnerait au mouvement coopératif une impulsion considérable, comme l’a si bien dit M. Hodgson Pratt. Unir les intérêts de celui qui vend et de celui qui achète dans la même personne est excellent ; unir l’intérêt de celui qui donne l’emploi et de celui qui reçoit l'emploi est plus important encore : car c’est la fusion du travail et du capital.
- La grande tâche de la coopération c’est de mettre fin au régime, contraire à l’équité, de la compétition. Elle ne pourra remplir cette mission qu’avec le concours du monde
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- des travailleurs sur lequel pèse lourdement ce régime désastreux.
- Il est donc à désirer qu’elle n’en conserve pas longtemps les procédés les plus décriés dans un de ses organes les plus importants,
- Voilà quatorze ans, a dit M. Holyoake, que le Wholesale anglais reste indifférent devant les votes du Congrès sur la participation des ouvriers aux bénéfices.
- Il faut que les sociétés nomment au Wholesale des administrateurs prêts à défendre ces idées, et, s’ils deviennent la majorité, ce jour-là, les Trade-unionistes traiteront avec nous sur le pied d’égalité, — nous irons à eux et ils viendront à nous.
- COOPÉRATION ET TRADE-UNIONISME
- La question des moyens d’arriver à une meilleure entente entre les coopérateurs et les trade-unionistes a fait l’objet du rapport suivant de M. John Arnold.
- Les deux grands mouvements coopératif et trade-unioniste possèdent les deux forces sociales : le capital et le travail.
- Unis, ils peuvent gouverner le monde.
- Le but de la coopération est de travailler à l’élévation sociale de l’humanité toute entière. La coopération veut le règne de la justice.
- Dans la coopération les membres des Sociétés deviennent leurs propres marchands, manufacturiers et patrons. En faisant cela, ils réconcilient les intérêts contraires du capital et du travail et préparent une plus équitable distribution des richesses.
- Le but des Trade-Unions est de défendre les intérêts des travailleurs. Les Trade-Unions ont été appelées à se constituer par suite de l’attitude aggressive des patrons, et elles se sont développées d’une manière extraordinaire.
- La coopération et le trade-unionisme sont presque exclusivement composés de travailleurs ; il existe donc déjà là une confraternité. La force de l’association est reconnue par les deux groupes ainsi que la nécessité d’une bonne organisation et d’une discipline sévère.
- Les deux groupes veulent l’amélioration sociale de leur classe. Il ne peut y avoir de difficultés entre eux que sur le paiement des salaires dans les industries coopératives — il importe donc que les coopérateurs acceptent les prix fixés par
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- les trade-unions et soient d’accord avec elles sur le nombre d’heures de travail.
- Pour que l’entente entre les coopérateurs et les trade-unionistes soit complète, il faut que les uns et les autres se rencontrent dans des salles de réunion et viennent se concerter ensemble sur les moyens de faire prévaloir leurs idées.
- Une revue mensuelle permettrait de centraliser les desiderata des deux groupes. Cette Revue pourrait être adressée aux coopérateurs avec le Coopérative New?.
- L’extension considérable du mouvement coopératif fait prévoir que l’industrie de l’avenir prendra une forme coopé-tive. Ce jour-là, les membres des Trade-Unions seront leurs propres patrons. Plus de trente années d’expérience comme Trade-Unioniste et plus de 20 ans comme coopérateur portent l’orateur à croire qu’après un temps plus ou moins long, après beaucoup de difficultés, cet avenir se réalisera.
- Le délégué trade-unioniste, M. Kelley.est partisan de la participation des ouvriers aux bénéfices, mais il ne faudrait pas, dit-il, qu’on s’en servît pour désorganiser les trade-unions.
- Dans l’opinion de M. Acland, qui est un des apôtres de la participation, si les patrons établissaient la participation dans le seul but de désorganiser les Trade-Unions, et cela ouvertement, ils se crééraient des ennemis puissants et feraient le plus grand tort à ce système.
- Il croit cependant que les Trade-Unionistes de Glasgow voient avec plaisir le Wholesale écossais distribuer à ses ouvriers une part de bénéfices.
- Des observations présentées par MM. Arnold, Acland, Ilolyoake, et parle délégué trade-unioniste, M Kelleyfil semble résulter que l’entente se ferait aisément entre le Trade-unionisme et la Coopération,si cette dernière pratiquait la participation, et si elle ne se mettait pas en travers du programme qui est la raison d’être du Trade-unionisme : fixation des salaires, conditions et durée du travail.
- LA COOPÉRATION ET LE SOCIALISME
- L’augmentation du salaire et la diminution de la journée du travail ne peuvent que profiter grandement à la coopération.
- L’élévation des salaires rendrait facile l’éclosion des Sociétés coopératives, et la diminution de la journée de travail favoriserait leur développement,-en donnant à l’ouvrier le loisir, et en lui permettant d’acquérir l’instruction nécessaire.
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- Une des plus importantes questions qui aient été soulevées au congrès de Lincoln a été celle-ci :
- Des moyens à employer pour mettre la coopération à la portée des plus misérables.
- M. Sidney Webb qui est un des chefs du parti socialiste collectiviste de Londres, en même temps qu’un ardent coopérateur, avait été chargé de faire un rapport sur cette question.
- Dans son rapport, M. Sidney Webb reconnaît que la coopération n'est pas à la portée de tout le monde et, surtout, à celle des 30 000 malheureux qui couchent à Londres à la belle étoile ou dans des logements infects. Il fait un triste tableau de la misère et signale la mortalité effroyable qui atteint la classe pauvre et cela dans la ville la plus riche du monde.
- Il voudrait qu’on envoyât de tous côtés des conférenciers et que, dans les écoles, on parlât des avantages de la coopération.
- Pour entrer en rapport avec les plus misérables, il faudrait des cercles avec des salles bien chauffées où ils pourraient venir se reposer — là on trouverait l’occasion de leur venir en aide et de leur parler de leurs intérêts sociaux. On pourrait encore, dans ces cercles, organiser des salles de gymnastique pour les enfants — et avoir des salles de conversation pour les femmes.
- En fréquentant des coopérateurs, ils subiraient bien vite leur influence. Il reconnaît cependant qu’il sera toujours difficile d’atteindre ceux qui n’ont pas.de domicile fixe.
- Pour atteindre ces classes démoralisées, il faut commencer par améliorer leur situation.
- Il faut construire pour eux des maisons ouvrières.
- Certains conseils municipaux sont entrés dans cette voie, celui de Glasgow par exemple, ils ont aussi empêché toute exploitation de l’ouvrier. C’est pourquoi il croit que les coopérateurs doivent faire partie des conseils municipaux pour activer le mouvement en faveur du relèvement social des classes les plus déshéritées.
- L’heure a sonné, il faut agir.
- Il conclut donc que, pour obtenir l’adhésion des plus misérables au mouvement coopératif, il faut commencer par s’occuper de leur relèvement social.
- La discussion de ce rapport a été des plus intéressantes.
- Divers membres ont insisté pour que cette question fût sérieusement étudiée par toutes les sociétés coopératives.
- Les coopérateurs doivent patronner toutes les œuvres d’amélioration sociale.
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- MIle Potter, socialiste collectiviste comme M. Sidney Webb, dit qu’il est impossible à un homme qui a travaillé 17 heures d’aller à une réunion publique, ni à un homme qui n’a pas d’argent d’aller faire ses achats à la Société coopérative. Il y a cinq ans,elle croyait à la doctrine économique du “ laissez faire”; aujourd’hui,elle n’y croit plus. On ne peut relever les classes misérables de la société que par des mesures législatives et en limitant les heures de travail. C’est donc aux coopérateurs de faire tous leurs efforts pour faire voter des lois en faveur des ouvriers.
- M. Sidney Webb conclut en engageant les coopérateurs à aborder la politique, à entrer dans les conseils muuicipaux et à ne pas s’occuper seulement des questions de boutique mais surtout des meilleurs moyens de rendre les citoyens plus heureux, afin de les convertir à leurs principes. Il engage le Comité central et toutes les Sociétés coopératives à étudier ces questions avec le plus grand soin.
- M. Acland a engagé, lui aussi, les coopérateurs à entrer dans la vie municipale.
- « Il faut' a-t-il dit, qu’ils fassent partout sentir leur influence et emploient toute leur activité à l’extension de l’instruction, à la création de logements ouvriers plus sains, à fournir à l’ouvrier une nourriture plus saine et à lui donner des distractions intellectuelles, morales et hygiéniques. Voilà pourquoi les coopérateurs doivent entrer dans la vie politique.
- « Si les coopérateurs sont sincères, ils doivent travailler de toutes leurs forces à l’amélioration sociale du plus grand nombre. »
- Cette tendance à examiner les intérêts du travail d’une façon plus générale qu’autrefois, tendance commune à la coopération et au trade-unionisme, s’accentue de jour en jour.
- En même temps que siégeait, à Lincoln, le congrès des coopérateurs, à l’hôtel de ville de Westminster se tenait sous la présidence de M. Georges Kelley, l’un des chefs des trade-unions de Manchester, le Congrès de la représentation du travail.
- L’objet de ce Congrès était d’assurer l’envoi d’un nombre de plus en plus grand de députés ouvriers à la Chambre des communes, aux Conseils de comté, aux Conseils municipaux.
- Tout en constatant avec satisfaction qu’une douzaine de
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- travailleurs authentiques siègent déjà au Parlement, que plus de 200 ouvriers ont été élus dans les corps représentatifs qui administrent les comtés, les bourgs, les écoles et l’assistance publique, le congrès regrette qu’une législation de privilège rende bien difficile l’accès en masse des mandataires de la classe ouvrière dans les conseils de la nation.
- Avant l’ouverture du Congrès de Lincoln, le comité central de l’Union coopérative de Grande Bretagne et d’Irlande avait décidé que chaque section coopérative serait consultée sur la question de la représentation de la coopération dans les conseils municipaux et le Parlement.
- Le Comité parlementaire coopératif recueillera les réponses et les communiquera à la prochaine réunion du Comité central.
- Un rapport général sera fait sur cette question.
- COOPÉRATION INTERNATIONALE
- Voici le texte du discours prononcé par M. de Boyve, au nom du comité central de la Fédération des Sociétés coopératives de France :
- Quand les coopérateurs français ont créé leur fédération à la suite de leur premier congrès, ils ont déclaré hautement le but qu’ils poursuivaient : préparer les travailleurs à l’industrie coopérative en les faisant passer par un long apprentissage dans les Sociétés coopératives de consommation. Ils ont insisté sur l’importance de l’instruction, ce grand levier d’émancipation sociale, et ont ajouté que la coopération, après avoir développé des sentiments de solidarité entre les hommes d’un même pays, devait conduire à l’avenir béni où les cœurs de tous les peuples battront à l’unisson.
- Si cette ère de justice et de fraternité humaine qui figure sur le programme des coopérateurs, est encore bien lointaine et si les efforts de plusieurs générations sont encore nécessaires pour y arriver, on peut du moins affirmer qu’il existe déjà des liens étroits entre les coopérateurs de France et ceux de la Grande-Bretagne.
- Dès notre premier congrès en 1885, que j’ai eu le grand honneur de présider, j’avais à mes côtés, l’un à ma droite et l’autre à ma gauche, deux hommes que les coopérateurs en France aiment et estiment autant que vous : Vansittart Neale et Holyoake,
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- Le premier a assisté à tous nos congrès, à Paris, à Lyon, à Tours et en dernier lieu à Marseille, et la facilité avec laquelle il parle notre langue lui a permis de prendre part à tnu^ nos travaux. Nul parmi nous n’est plus vénéré et les conseils de votre doyen de la coopération anglaise sont écoutés par nous avec la même attention que ceux de notre honorable président et doyen de la coopération française : M. Clavel.
- Enfin, tous ceux que vous avez délégués à nos congrès MM. Lochhead, Rule et Acland qui, lui aussi, s’exprime dans notre langue avec une grande élégance et que je suis heureux de saluer ici comme président, ont gagné toute notre sympathie — Comment pouvait-il en être autrement pour les coopérateurs anglais ?
- N’avons-nous pas puisé nos principes sur la coopération en lisant l’histoire des pionniers de Rochdale que notre honorable ami Holyoake a immortalisés?
- N’est ce pas cette histoire que nous apprenons à tous ceux qui viennent à nous? Ne sont-ce pas les principes de justice et d’émancipation de vos premiers pionniers que nous nous efforçons de mettre en pratique ?
- Ne répétons-nous pas que si le principe de la participation des ouvriers aux bénéfices a été abandonné par la Société de Rochdale, il ne faut pas en accuser les pionniers. Ceux-ci, en effet, dit Holyoake, combattirent courageusement pour leurs principes contre les nouveaux venus et les actionnaires de leurs moulins, mais la majorité fut contre eux et ils furent battus.
- Cette foi des 28 pionniers de Rochdale, nous essayons de l’inspirer autour de nous, persuadés que le jour où elle inspirerait les coopérateurs de tous pays, la coopération attirerait à elle tous les Syndicats, Trade-Unions, groupes socialistes, révolutionnaires même, et qu’il ne serait plus nécessaire de mettre à l’ordre du jour de vos congrès la question que vous allez étudier dans cette assemblée : De la meilleure manière de placer dans une union plus étroite la coopération et les syndicats ouvriers.
- Si nous nous entretenons souvent en France de vos pionniers, de vos magnifiques Sociétés de consommation, de vos Wholesales qui ont des bâteaux à vapeur qui sillonnent les mers et vont chercher aux quatre coins du monde leurs approvisionnements—nous vous entendons souvent prononcer avec admiration les noms de Leclaire, de Laroche-Joubert et de Godin dont vous faites connaître les œuvres et la vie à vos concitoyens dans de petites brochures que vous répandez lar-
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- gement dans vos sociétés. Vous avez raison de le dire, chers amis, le Familistère de Guise, cette œuvre admirable de Godin, où le travail et le capital sont sur un pied d’égalité, servira longtemps de phare aux coopérateurs et leur montre le but qu’ils doivent atteindre.
- N’ai-je donc pas raison de dire que la sympathie est grande entre les coopérateurs anglais et français puisque, chacun de leur côté, ils vont prendre des exemples les uns chez les autres en engageant les leurs à les imiter. Quelle plus grande preuve d’amitié peut-on donner que d’énumérer en toutes occasions les qualités d’un ami ?
- Nous avons si bien compris les liens qui nous unissaient que vous avez envoyé des délégués à chacun de nos congrès et que la Fédération nationale des Sociétés coopératives de France, depuis qu’elle existe, a tenu à être représentée à chacun des vôtres.
- Si, l’année dernière, elle a paru faire exception, la faute doit m’en èjtre imputée car au dernier moment, et par le fait de circonstances imprévues et indépendantes de ma volonté, j’ai été empêché de remplir ma mission.
- Cette année, la Fédération a nommé deux délégués pour être assurée que l’un des deux au moins, si non tous les deux, pourront la représenter au milieu de vous et vous rappeler les sentiments de fraternité et de profonde admiration qui animent les Sociétés fédérées de France pour les Sociétés de l’Union coopérative de la Grande Bretagne.
- Notre Fédération se développe chaque année et, si elle n’a pas encore réuni sous son drapeau les 1100 sociétés qui existent en France, son Comité central, par ses circulaires, par son journal la “ Fédération nationale ”, par ses concours, par ses congrès, fait tous ses efforts pour faire comprendre à chacune d’elles la nécessité de l’union de toutes les forces coopératives.
- Les hommes qui composent notre Comité central, nommés au scrutin secret, sont tout un programme.
- A côté de notre vénérable président, M. Clavel, si compétent dans les questions coopératives, nous avons Charles Robert, président de la Société de participation des ouvriers aux bénéfices et président de la Société de secours mutuels, de la maison Leclaire, c’est notre secrétaire général, et M. Bernardot, conseiller de gérance du Familistère de Guise, celui qui a écrit l’histoire de cette institution et qui en prépare une nouvelle édition. Je ne puis nommer tous les membres de notre comité qui ont presque tous une spécialité, mais ces
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- trois noms résument notre programme ; c’est celui des premiers jours : Évolution et non révolution pour réaliser les vœux des travailleurs, propagande active en faveur de la participation des ouvriers aux bénéfices, mise en pratique de ce système dans la coopération, et, comme couronnement de l’édifice : Sociétés de production et Familistères. p
- Ce programme est celui de vos principaux chefs et en cela encore nous nous rencontrons — nous sommes heureux de le proclamer bien haut et de le faire savoir à tous les travailleurs, — surtout au moment où vous allez discuter ici des questions si importantes pour l’avenir de la coopération.
- En doutez-vous ? Les travailleurs de tous pays viennent de pousser un cri d’appel et veulent réunir leurs forces ; — ils cherchent encore leur voie.—Feront-ils appel à la violence? Ce serait folie à mon avis et la perte certaine de leurs espérances. Viendront-ils à nous ? Ce serait leur salut et, dans un avenir plus ou moins lointain, le seul moyen assuré de réaliser leurs vœux.
- Ne peut-on donc pas dire que, selon la manière dont vous résoudrez certaines des questions qui vous sont posées à ce Congrès, vous attirerez ou éloignerez de la coopération cette armée de travailleurs.
- L’année prochaine, il sera peut-être trop tard ; ils auront peut-être déclaré, comme ils l’ont dit souvent, en voyant les procédés égoïstes de certains coopérateurs : la coopération est un leurre.
- C’est pourquoi la Fédération nationale des Sociétés coopératives de France, en me chargeant ainsi que mon collègue Audéoud de vous saluer fraternellement, nous a chargés aussi de vous exprimer ses meilleurs vœux en faveur de ce Congrès dont les délibérations peuvent avoir une si grande influence sur l’extension du mouvement coopératif international.
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- La prochaine réunion du Congrès des Sociétés coopératives aura lieu à Rochdale, berceau de la coopération.
- LE CONGRÈS DE PARIS
- Le sixième Congrès des Sociétés coopératives ;de consommation aura lieu, en 1891, à Paris. l II sera international.
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- LE DEVOIR
- Il s’ouvrira le dimanche 13 septembre et se continuera les 14, 15 et 16 du même mois.
- Les séances auront lieu le jour et le soir.
- Le Congrès siégera à la Mairie du VIe arrondissement, place Saint-Sulpice (Salle des examens).
- En voici le programme :
- 1° Questions d’intérêt général.—Utilité des bibliothèques coopératives ; moyen de les fonder, de pourvoir à leurs dépenses, composition de leur catalogue. (Cette question a fait l’objet d’un concours ouvert entre les coopérateurs par le Comité central. Le mémoire couronné servira de base à la discussion du Congrès).
- Pour aider au développement de l’enseignement coopératif dans les conférences et dans les écoles, indiquer les éléments d’une leçon familière et pratique sur la coopération de consommation. (Cette question a été l’objet d’un concours ouvert par le Comité central entre les instituteurs. Le mémoire couronné servira de base à la discussion du Congrès.)
- Projet de création d’une Caisse nationale decrédit. (Question renvoyée au Congrès de Paris par le Congrès de Marseille.) Examen d’un système de crédit proposé par Y Alliance des Tranailleurs de Levallois-Perret. (M. Chevalier, rapporteur.)
- Examen de divers systèmes relatifs au contrôle des marchandises. (MM. Delorme et Briotet, rapporteurs.)
- Analyse des réponses faites par les Sociétés belges et françaises au questionnaire du Comité central relatif à la rémunération de leurs employés, commis, ouvriers et auxiliaires. (MM. Jacques et Charles Robert, rapporteurs.)
- 2° Questions spéciales a la France. — Exposé de l’organisation coopérative anglaise, avec indication de ce qui, dans cette organisation, peut convenir aux intérêts et au développement de la coopération en France. (Cette question a fait l’objet d’un concours ouvert par le Comité central et dont le prix a été offert par le journal VEmancipation. Le mémoire couronné servira de base à la discussion du Congrès.)
- 3° Questions spéciales au Comité central. — Examen de diverses propositions relatives au mode d’élection des membres du Comité central ainsi qu’à la présentation et à la publicité des candidatures. (M. Chevalier, rapporteur.)
- Rapport sommaire du secrétaire général sur les travaux du Comité central depuis le dernier Congrès.
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- L’ÉLEVAGE DANS LE SON
- Sous ce titre la Revue scientifique du 20 juin dernier publie la notice suivante :
- « M. Hüe a décrit, dans la Normandie médicale, un nouveau système de couchage des nouveau-nés, qui comporte la suppression du maillot.
- « Le berceau est rempli de son aux deux tiers, son bien stérilisé par le séchage sur un four de boulanger. L’enfant, vêtu d’une chemisette, d’une brassière, et au besoin d’un petit tricot de laine, est posé sur cette couche molle, de telle sorte que sa tête et ses épaules seules portent sur l’oreiller de crin. Le reste du corps, nu à partir de l’ombilic, est couché directement sur le son. On peut mettre une boule d’eau chaude aux pieds. La couverture se compose, soit d’une couverture de laine, soit d’une peau de mouton doublée d'un petit drap facultatif, que l’on fixe par des cordons au pourtour du berceau. L’enfant ne s’enfonce pas dans le son, comme on pourrait le craindre, mais il reste à la surface.
- « Les deux grands avantages de cet élevage dans le son, c’est de laisser au nouveau-né la liberté de ses mouvements et de le tenir toujours au sec. En effet, les déjections, liquides et solides, se roulent en boulettes ou en plaques, que l’on enlève facilement et sans inconvénient, en passant les deux mains dans la couche de son. On remplace le son enlevé par une quantité équivalente. Une toilette à grande eau, faite tous les matins, enlève les grains de son collés sur le corps de l’enfant. Pour les tétées, on enlève le bébé et on le roule provisoirement dans des langes. Pour le sortir on l’habille à l’anglaise, avec une petite culotte et des chaussons de laine, le tout recouvert d’une grande robe très ample.
- « Mais il y a un inconvénient dont ne parle pas l’inventeur du système, c’est que l’enfant, en s’agitant, peut glisser au bas de son oreiller, tomber la face dans le son, en remplir sa bouche, et s’asphyxier. »
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- Dans un article sur les Couveuses d'enfants, Jean Frollo, du Petit Parisien, proclame l’excellence du système de couchage, à base de son, « innové ces jours-ci. »
- Nous n’avons pas lu l’article de la Normandie médicale ; mais bien que nous ne possédions sur la récente application de l’élevage dans le son, d’autres renseignements que ceux de la Revue scientifique et du Petit Parisien, nous sommes en mesure de fournir les détails les plus complets sur un système que les Familistériens seraient bien étonnés de leur voir présenter comme une innovation.
- L’emploi du son, pour le couchage des enfants au Familistère, date,en effet, de 1866. La nourricerie fonctionnait déjà depuis plusieurs années, et ce n’est qu’après de longues recherches, témoignage de la sollicitude de M. Godin pour l’enfance, que la nourricerie du Familistère a réalisé pour les petits enfants un mode de coucher dont ving-cinq ans d’usage ont démontré la valeur.
- Ce procédé si simple et si complet a été décrit dans Yan-nuaire de VAssociation (1867), dans les Solutions sociales (1871), dans un petit traité à l’usage des habitants du Familistère intitulé : Règles, Conseils et mesures d’ordre domestique au Familistère, et enfin dans le Familistère de Guise et son fondateur, par F. Bernardot, membre du Conseil de Gérance, (1889).
- A ce moment où tous les efforts de la science médicale, toutes les préoccupations de la société et des pouvoirs publics sous la poussée d’un impérieux besoin social tendent à l’amélioration des services d’assistance et d’hygiène de l’enfance, il est bon que l’opinion publique mise en éveil, ne reste pas indécise devant l’emploi d’un procédé qu’elle pourrait, sur la foi des organes de publicité les plus recommandables, considérer comme une nouveauté, et en faveur duquel cependant plaident vingt cinq années d’expérience.
- A la nourricerie du Familistère, les berceaux se composent d’un ovale en tringle de fer rond porté par deux montants : un à chaque extrémité. Celui de la tête forme la flèche du rideau en s’élevant au-dessus du lit. Le tout est fixé sur deux pieds en fonte reliés entre eux par une traverse.
- Au bord ovale est suspendue, au moyen d’une forte ficelle, une sorte de corbeille en solide toile de coutil. Cette corbeille de coutil est pourvue, à son pourtour, d’anneaux, fixés à, environ, cinq centimètres les uns des autres. C’est dans ces anneaux qu’on passe deux fois, en l’entrecroisant, la solide ficelle qui lie la corbeille à l’ovale en tringle de fer.
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- Cette corbeille est composée d'une bande de coutil suffisamment longue pour contourner parfaitement royale de fer, et d’un fond elliptique également en coutil. Dans les berceaux de grandeur ordinaire, la bande a environ 30 centimètres de hauteur; et le fond elliptique, 83 centimètres de long et 29 de large. La corbeille doit avoir la profondeur voulue, d’un côté, pour ne pas toucher la barre transversale qui est au-dessous et relie les pieds du berceau ; de l’autre, pour que les 11 kil. de gros son bien sec, destinés à former le coucher de l’enfant, étant versés dans la corbeille, la surface du son se trouve à environ 15 centimètres du bord supérieur du berceau. Si le son montait plus haut, il y aurait danger de chute pour l’enfant.
- C’est ici le cas de remarquer que la corbeille de coutil devant supporter 11 kilogr. de son et le poids de l'enfant, il faut un coutil solide, pourvu d’anneaux solidement cousus et une forte ficelle lacée, comme nous l’avons dit, deux fois en entrecroisant, pour relier la corbeille à la tringle ovale du berceau.
- Quant à la quantité de gros son à mettre dans la corbeille nous avons dit qu’ordinairement elle est de 11 kilogrammes. Elle doit être suffisante pour absorber l’urine et ne pas laisser facilement mouiller le fond de coutil.
- La couche étant ainsi disposée, on recouvre le son d’un linge ou d'un petit drap assez grand pour border le son sur tout le pourtour, afin que l’enfant ne le mette pas à jour en se retournant dans son berceau ; autrement, il le prendrait pour jouer, le jetterait à terre ou s’en mettrait dans les cheveux.
- L’inconvénient beaucoup plus grave que signale l’auteur de la note publiée par la Revue scientifique se trouve supprimé par cette précaution bien simple qui n’amoindrit en rien les avantages de l’emploi du son.
- Nous insistons sur cette différence, entre le système exposé par la Revue scientifique et le Petit Parisien, et le système pratiqué au Familistère.
- Le mode de coucher les enfants dans ou si l’on veut directement sur le son, n’est pas pratique. Il a été expérimenté à la nourricerie et dans quelques familles, et l’on a dû y renoncer Chaque fois, en effet, qu’on veut lever le nourrisson il faut le baigner pour le débarrasser des parcelles de son collées après son petit corps ; et il ne suffit pas de le laver, ni de le mettre au bain, il faut l’éplucher minutieusement
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- lorsqu’on désire l’avoir propre, et l’opération demande bien une demi-heure.
- Il faut donc mettre un drap entre le lit de son et l’enfant.
- A cette simple couche, on ajoute pour recevoir la tête de l’enfant, un petit oreiller de plumes ou mieux de crins, warechs ou balle d’avoine, etc. Le lit est prêt. Il n’y a plus qu’à y déposer le bébé vêtu comme de coutume, le corps enveloppé d’une couche de toile, et à le recouvrir des couvertures voulues selon la saison.
- Qu’arrive-t-il ensuite quand l’enfant satisfait ses besoins V
- Les matières solides restent naturellement dans les langes ; les matières liquides passent dans le son en agglomérant les parties qu’elles pénètrent. Ces parties agglomérées doivent être enlevées aussitôt le lever de l’enfant, et remplacées par une poignée de son nouveau. L’enlèvement du son aggloméré se fait aisément avec la main, ou avec une petite raquette en fil de fer.
- Le son retiré pour cause d’humidité peut être donné aux animaux de la basse-cour.
- Si le son tout entier est soigneusement débarrassé des parties agglomérées par l’urine, brassé et remué jusqu'au fond chaque jour, il peut servir pendant environ trois mois pour les enfants âgés de moins de huit mois, et pendant environ deux mois passé cet âge.
- Au bout de ce temps, le son devient dur, poussiéreux, et il faut vider en entier la corbeille, autrement le son fermenterait. Cette fermentation peut être retardée où empêchée en faisant étuver au four le son destiné au coucher de l’enfant.
- Il est à noter qu’avec des mères négligentes qui n’enlèveraient pas du berceau tout le son imprégné d’urine, ou qui ne brasseraient pas chaque jour le son, ramenant celui du fond à la surface, la fermentation pourrait apparaître au bout d’un mois, et que, d’un autre côté, avec des mères vigilantes et soigneuses, une même corbeille de son peut être conservée en parfait état pendant le double du temps que nous avons indiqué.
- La corbeille de coutil doit être détachée du berceau et lavée toutes les fois qu’il est nécessaire. Avec les mères peu soigneuses, ce pourra être tous les quinze jours environ; mais avec les ménagères qui ont en toute chose le sentiment de l’ordre et de la propreté, la corbeille de coutil ira beaucoup plus longtemps sans se salir, à moins de faits acci-
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- dentels. En tous cas, il est indispensable d’avoir deux corbeilles de toile, afin d’en avoir toujours une de rechange.
- Ce mode de coucher réduit donc l’entretien journalier du berceau, pour tenir le lit constamment sec et propre, au chan- gement d’un peu de son et d’un petit drap.
- Ainsi le coucher de l’enfant est toujours sec et sans odeur. L’hiver, l’enfant n’a jamais froid sur ce simple lit, moins chaud, en été, qu’une couche vaporeuse et nauséabonde.
- L’appartement de la famille est débarrassé des odeurs méphitiques qu’y engendrent les paillots remplis soit de balle d’avoine, de menue-paille, zostère ou autres, ou les feutres absorbants. Tous ces objets doivent être mis à sécher chaque fois qu’ils ont été mouillés par le petit enfant, et c’est là une cause incessante de mauvaise odeur dont souffrent tous les membres de la famille, à commencer par les petits.
- Si Ton ne fait pas sécher ces paillots, leur usage est plus préjudiciable ; car, ils se pourrissent et l’enfant se trouve couché constamment dans une humidité malsaine.
- Dans son berceau, toujours bien'tenu, l’enfant est à son ai«e, et certainement beaucoup d’enfants des casses riches sont placés dans des conditions de bien-être et d’hygiène fort inférieures à celle des nourrissons du Familistère.
- Aussi n’est-il pas ici besoin de bercer l’enfant, pour lui faire oublier les malaises causés le plus souvent par une couche mal préparée.
- On ne berce jamais les enfants à la nourricerie du Familistère ; cette coutume absurde a été vaincue. C’est un triomphe sur la routine. C’est plaisir de voir mettre les enfants tout éveillés dans leurs berceaux, de les voir s’endormir comme de grandes personnes sans pleurer, et s’éveiller de même, appelant leurs bonnes du geste et du sourire. Le berceau que nous venons de décrire n’est pas condamné à l’uniformité d’aspect. Comme les logements du Familistère, il se prête à la réalisation des besoins du luxe le plus varié.
- La corbeille, au lieu d’être en coutil, peut être en reps de laine, de soie même si Ton veut, ou en solide étoffe d’ameublement. Au lieu d’être montée à la tringle par des anneaux et une corde, elle peut être fixée à demeure sur la tringle qu’elle entoure alors et rembourre au grand avantage du bien-être de l’enfant.
- Une frange assortie peut garnir le pourtour extérieur de cette tringle. Pour préserver de toute souillure cette riche corbeille et lui permettre de durer indéfiniment, sans avoir besoin d’être démontée, on la recouvre d’une doublure mobile
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- en étoffe facile à laver. Cette doublure peut être fixée à la corbeille par des boutons. On peut recouvrir la tringle rembourrée elle-même d’un volant de broderie ou de dentelle.
- Un berceau pourvu d’une corbeille ainsi disposée et garni, en outre, d’un joli rideau, constitue un objet aussi délicieux à la vue que confortable à l’usage. Une mère soigneuse éle-vera plusieurs enfants sans démonter la corbeille de luxe. Au Familistère tout est facilité aux mères pour bien organiser le coucher de leurs petits enfants, puisque non seulement elles peuvent, à leur gré, confier leurs bébés pendant le jour aux soins de la Nourricerie (1), où elles les voient jouir d’un coucher sec et propre, mais encore recevoir gratuitement un berceau pour coucher l’enfant chez elles pendant la nuit.
- Il y a donc obligation au moins morale pour les mères d’observer les bonnes règles que nous venons de rappeler.
- Du reste, la nourricerie du Familistère est à ce point de vue une véritable école normale.
- Là sont venus se fondre les préjugés apportés par la plupart des mères nouvellement venues au Familistère, préjugés les plus généralement répandus et très préjudiciables à la santé des bébés, tels que l’utilité de la crasse sur la tête, l’alimentation excessive et prématurée, l’emploi des sucettes, du bercement, etc.
- La réforme du coucher de l’enfant a été pour l’enfant et pour la famille, la source d’avantages inappréciables.
- Quelques chiffres en diront plus long que tous les commentaires :
- D’après un relevé de dix années, la proportion des décès pour les enfants de 0 à 3 mois a été de 11.69 p. 0/0 des naissances dans la ville de Guise et de 5, 48 p. 0/0 seulement au Familistère ; pour les enfants de 3 à 6 mois, elle a été de 4.03 p. 0/0 dans la ville et de 3.74 p. 0/0 au Familistère.
- (1) La nourricerie dont les services sont concentrés dans un coquet édifice entouré de pelouses et d’ombrages et situé derrière le pavillon central du Palais social avec lequel il est en communication par un passage de plein-pied, est pourvue d’un budget annuel moyen de 7.194 francs. 45 ou 50 enfants environ y reçoivent les soins de six dames rétribuées par l’Association.
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- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- EXAMENS SCOLAIRES 1891
- Comme l’an dernier à pareille époque, nous nous faisons un plaisir de signaler à nos lecteurs les succès, des Elèves du Familistère.
- Aux examens pour le certificat d’études primaires nous avions présenté l’an passé, 34 élèves, filles et garçons et 32 parmi eux avaient obtenu le dit certificat.
- Cette année, nous avons présenté 42 élèves dont 18 garçons et 24 filles.
- Les 24 filles présentées ont été admises toutes les 24; sur les 18 garçons il y en a eu trois d’ajournés. Total des admissions de l’année, 39 élèves.
- MENTIONS DE DESSIN
- Ont, en outre, été présentés pour concourir à la mention de dessin 12 élèves dont 8 garçons et 4 filles. '
- Tous ont obtenu la mention.
- PERSONNEL ENSEIGNANT Certificats d’aptitudes pédagogiques
- Parmi les jeunes élèves du Familistère dont nous avons déjà enregistré les succès se sont trouvées spécialement nos deux premières jeunes filles admises à l’Ecole normale de Laon : Mesdemoiselles Lucie Casseleux et Marguerite Philip.
- Sorties de l’Ecole normale, ces jeunes personnes remplissent leur engagement d’institutrice dans l’Instruction publique? toujours pénétrées l’une et l’autre de cet amour du travail qui est un des beaux traits de l’être humain, elles viennent d ob tenir, à la session de Mai, le certificat d’aptitudes pédago ' giques.
- Dans le Moniteur scolaire rendant compte des résultats de
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- cette session d’examen, nous avons eu le plaisir de noter encore au rang des 17 institutrices admises au même titre deux autres personnes qui ont passé dans les Ecoles du Familistère, l’une à titre de maîtresse-adjointe, Mlle Léonie Bailly ; l’autre à titre d’élève, Mlle Amélie Bailly, aujourd’hui Madame Jonart ; toutes deux appartenant à une famille qui a fait partie de notre personnel enseignant pendant plusieurs années.
- Enfin, parmi les jeunes professeurs du Familistère même, nous sommes heureux d’avoir à signaler au rang des Instituteurs jugés dignes du certificat d’aptitudes pédagogiques M. Frémont Camille-Léon, maître de la première année du Cours moyen.
- MENTION HONORABLE
- Une mention honorable de la Société pour l’instruction et la protection des sourds-muets par l’enseignement simultané des sourds-muets et des entendants-parlants a été décernée, le 10 Mai dernier, à notre Directrice des Classes maternelles Mme Sibilat « pour, » dit la mention « son dévouement à l’œuvre qui « a pour but de rendre les sourds-muets à la vie sociale parla « phonomimie. >) —
- Ici, ceux de nos amis qui suivent avec attention le mouvement de l’Enseignement au Familistère, et les personnes compétentes qui ont pu juger sur place dans nos classes mêmes de l’excellence de la Méthode de lecture au moyen des caractères mobiles, — méthode due à Mad. E. Dallet, et appliquée sans interruption depuis 4 ans, — vont se demander comment il se fait que nos classes maternelles aient obtenu en même temps une mention honorable pour l’application de la phonomimie ?
- A cela nous répondons que la phonomimie étant depuis longtemps en usage dans nos classes maternelles et son adjonction étant facultative avec l’emploi des caractères mobiles selon la méthode de Mme Dallet, on a continué l’usage du procédé conjointement avec notre nouvelle méthode à laquelle il peut s’allier parfaitement.
- De cette manière, du reste, l’usage de la phonomimie atteint toujours le but indiqué dans le titre même de la Société fondée par le digne et regretté M. Aug. Grosselin, c’est-à-dire l’enseignement possible simultanément des sourds-muets et des entendants-parlants.
- Hàtons-nous d’ajouter que, grâce à Dieu, nous n’avons pas eu jusqu’ici de sourds-muets au Familistère.
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- Nous n’en sommes pas moins reconnaissants envers la Société fondée par M. Grosselin, de la bienveillance dont elle vient de nous donner une nouvelle preuve, et nous croyons faire œuvre utile en engageant les partisans de laphonomimie à essayer, comme nous, de compléter les avantages du procédé Grosselin par l’emploi des caractères mobiles.
- Nous sommes certains que l’enseignement y gagnerait beaucoup, serait très en faveur près des enfants ; et d’autre part les objections opposées par les instituteurs à la méthode phonomimique, au nom de l’orthographe usuelle, perdraient ainsi toute raison d’être.
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- PAR LA SOCIÉTÉ D’ARCHERS “ LA S‘-QUENTINOISE ” —-------------------------
- Le Dimanche, 28 juin dernier, la société d’archers dite “ La St-Quentino’sv ” venue de S‘-Quentin, comme son nom l’indique, a pris part à un concours organisé par les archers du Familistère, concours ouvert depuis quelque temps déjà et qui doit durer une partie de la saison.
- Composée en grande partie de travailleurs qui, vivant dans un milieu où s’agitent passionnément les questions sociales, ont su s’élever à l’appréciation de la valeur de l’exemple donné par J.-Bte André-Godin pour l’organisation de la justice dans les faits du travail, la société ‘‘ La S^Quentinoise ” a voulu que son premier acte, en arrivant au Familistère, fût un hommage à l’immortel initiateur de l’association complète du travail et du capital.
- Aussi, arrivée devant la statue du grand homme, cette société, augmentée de la délégation des archers du Familistère qui était allée la prendre à la gare, s’est arrêtée respectueusement; les drapeaux ont salué; les tambours ont battu aux champs; puis, l’un des archers de S^Quentin, M. Moreau, tenant en main un magnifique bouquet, a prononcé d’une voix émue ces paroles adressées à J.-Bte /ndré Godin :
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- « Illustre penseur, bienfaiteur de toute une cité, au nom « de la société La S^Quenlinoise et en mon nom personnel, « je dépose à tes pieds ce faible hommage de notre admi-« ration et de notre sympathie. »
- Tous les cœurs étaient profondément touchés de l’élévation de sentiments dont témoignait cet hommage si spontané, si simple et si digne, rendu à Godin par les archers de S^Quentim Ces travailleurs ont compris que l’œuvre réalisée au Familistère, — comme toute autre qui peut être réalisée ailleurs au bénéfice des ouvriers, — est féconde en bienfaits pour les travailleurs du monde entier, rien n’étant plus fort ni plus persuasif que la prédication par l’exemple.
- La touchante cérémonie étant accomplie, les archers se sont rendus aux exercices qui avaient motivé leur venue. Leur démarche nous a rappelé, — et c’est avec bonheur que nous le rappelons nous-mêmes à nos lecteurs, — l'hommage déjà rendu à J.-Bte André-Godin par une société de Sl-Quentin, celle de la Libre pensée, le 21 septembre de l’an dernier.
- Honneur aux ouvriers qui prouvent ainsi et leur gratitude pour les véritables amis de leur cause, et leur esprit de solidarité dans tous les faits de la vie sociale !
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- l’orphelinat agricole du val des choues
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- L’ORPHELINAT AGRICOLE
- DU VAL DES CHOUES
- On lit dans le “Temps” du 5 courant :
- « Aujourd'hui, M. Alker, ancien instituteur, par un acte passé chez Me Galin, notaire, a fait don à l’État du domaine important du Val des Choues (Côte-d’Or) à la condition d’y établir un orphelinat agricole pour les enfants des instituteurs et institutrices.
- « M. Jacques, député de Paris, ancien condisciple du propriétaire, a été l’un des témoins de l’acte de donation patriotique. »
- Le Val des Choues est un domaine comprenant 75 hect. de terres cultivables ou cultivées et de vastes bâtiments qui ont, autrefois, servi de prieuré et qui, depuis, ont été restaurés et rajeunis par le généreux donateur, M. Alker.
- “Le Progrès de la Côte-d'Or”, dans son numéro du 8 décembre 1890, publiait un état détaillé qui fixait à 947.000 francs la valeur du domaine du Val des Choues. On voit que c’est un cadeau magnifique que vient de faire là M. Alker. Combien sont rares les personnes, qui, de leur vivant, se dépouillent ainsi de partie de leurs biens pour enrichir la société. De tels actes ne sauraient être ni trop publiés, ni trop honorés.
- Le Familistère, au début de sa fondation, a eu l’honneur de compter M. Alker au rang de ses employés. Des circonstances toutes spéciales ont, alors, séparé de nous cet homme de bien qui avait laissé le meilleur souvenir dans l’esprit de tous ceux qui l’ont connu. M. Godin, tout spécialement, avait regretté ce départ. Il voyait en M. Alker un des rares hommes faits pour comprendre, avant son plein épanouissement, la pensée inspiratrice de l’œuvre du Familistère et pour aider à sa réalisation. Et, certes, ce que vient de faire aujourd’hui M. Alker le classe au rang des esprits d’élite qui, mettant le bien de la société au-dessus de leur avantage personnel, savent faire abnégation
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- de soi pour le service du bien général : ce qu’a toute sa vie pratiqué J.-Bte André Godin.
- L’intention de M. Alker en faisant sa généreuse donation est de compléter l’œuvre de l’Orphelinat de l’enseignement primaire fondée par M. Mézières, député, œuvre aujourd’hui reconnue d’utilité publique et qui s’occupe des orphelins d’instituteurs ou institutrices jusqu’à l’âge de 13 ou 14 ans.
- Environ 30.000 maîtres ou maîtresses sont sociétaires de l’œuvre. Plus de 400 comités locaux de patronage rayonnent sur le sol français et 618 orphelins sont actuellement soutenus par cette Association. Mais, nous le répétons, elle ne peut leur donner de subsides que jusqu’à ce qu’ils aient atteint environ 14 ans. Cependant, des enfants de cet âge ne sont pas encore en état de subvenir seuls à leurs besoins. Aussi, est-ce en vue de combler cette lacune et de permettre la continuation de l’Œuvre de protection des orphelins de l’enseignement primaire qu’est intervenu M. Alker.
- Au Val des Choues pourront être reçus, logés, instruits, environ 400 pupilles choisis parmi ceux en qui se révéleront les aptitudes aux travaux agricoles.
- Nous faisons des vœux pour la prompte et bonne installation de la nouvelle Œuvre et nous espérons avoir bientôt à constater les premiers actes et les progrès de l’Orphelinat agricole dont M. Alker, par l’abandon de son domaine du Val des Choues, vient de fournir si généreusement la base essentielle.
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- * *
- L’Œuvre de l’Orphelinat de l’Enseignement primaire fondée par M. Mézières, député, membre de l’Académie française, a son siège à Paris, 16, rue de Tournon.
- La cotisation annuelle des membres participants est de trois francs. Celle des membres honoraires est de 6 francs. Toute personne peut devenir membre fondateur par un versement unique de 50 francs. ,
- Les inspecteurs primaires dans presque tous les départements français sont les intermédiaires naturels entre les intéressés et l’administration de l’Orphelinat.
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- NÉCROLOGIE
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- FRANCESCO VIGANO
- Deux fois le nom de Francesco Vigano est revenu sous notre plume dans notre dernier numéro à propos du Congrès de Lincoln et de la réunion des sociétés italiennes de la paix à Milan, et au moment où paraissaient les lignes dans lesquelles nous faisions allusion à son œuvre, Vigano, chargé d’ans, terminait sur la brèche sa belle carrière de lutteur et d’apôtre.
- Sa mort met en deuil la science à la diffusion de laquelle il a tant contribué, la coopération dont il a été l’un des initiateurs et des propagateurs, la démocratie universelle dont il a répandu les principes et pour laquelle il a combattu, l’humanité dont il fut l’apôtre ardent, éclairé, infatigable.
- Il avait embrassé dans son unité le complexe problème de la vie individuelle et sociale.
- Considérable est la liste de ses fondations, considérable celle de ses ouvrages. Le titre de son principal écrit : La Fraternité humaine dénote l’esprit qui anima dans toute son œuvre ce grand homme dont chaque action contribuait au progrès du bien-être des classes ouvrières et à l’avènement de la fraternité des peuples. La presse de tous pays a rendu à Francesco Vigano, dont la réputation était universelle, l’hommage qui lui était dû.
- Plusieurs éloquents discours ont été prononcés sur sa tombe au cimetière monumental de Milan, où l’on peut dire que toute la population milanaise s’était portée.
- M. Angelo Mazzoleni a parlé notamment de cette jeunesse de cœur que Vigano avait su garder et qui l’enflammait pour toutes les nobles causes.
- Moneta a dit entre autres choses : — « Donnez-nous beaucoup de citoyens semblables à Francesco Vigano et vous verrez sous peu la face des choses changer ici et partout.»
- 11 a conclu en affirmant, dans un superbe langage, que devant le mystère de la mort, où toutes les vanités s’évanouissent, notre devoir est d’affirmer les hautes vérités morales.
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- « Disons-donc, s’est-il écrié, que la meilleure science est celle qui procure la meilleure somme de bien être à l’homme; que s’il y a tant de causes et de passions qui divisent les hommes en plusieurs camps, il y a une force irrésistible qui tend à les unir et constitue leur commun intérêt; que la bonté est la plus belle des vertus humaines, que l’amour est plus fort que la haine et qu’il vaincra, un jour, la discorde et tous les maux qu’elle enfante. »
- MOUVEMENT FÉMININ
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- LES FEMMES A L’EXPOSITION DE CHICAGO
- On sait qu’une grande Exposition internationale doit avoir lieu à Chicago, en 1893, pour célébrer le 400e anniversaire de la découverte de l’Amérique.
- L’une des clauses de l’acte du Congrès fédéral qui institue la Commission de l’Exposition colombienne, c’est-à-dire l’Exposition de Chicago, porte la nomination d’une commission de dames directrices. Deux dames ont été nommées pour représenter chaque Etat et chaque Territoire de TUnion ; la ville de Chicago est, à elle seule, représentée par neuf de ces dames. Cette Commission comprend, en totalité, 115 dames directrices et chacune d’elles est une personnalité marquante aux Etats-Unis. Toutes les branches de l'activité humaine où la femme est appelée à jouer un rôle s’y trouvent représentées.
- La Commission des dames a fait construire un palais spécial établi dans de très vastes proportions et sur les plans d’un architecte femme, Miss Sophie Hayden, de Boston, charmante jeune femme de 21 ans, élève stagiaire depuis 4 ans à l’école d’architecture de l’Institut technologique de cette ville.
- Le choix du projet de MUe Hayden a été fait à la suite d’un concours auquel les femmes seules ont pris part.
- Le Gouvernement américain a voté un million pour la construction et l’aménagement, du Pavillon des femmes qui sera consacré exclusivement à l’exposition du travail féminin.
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- L’Exposition des femmes à Chicago sera en quelque sorte Une exposition dans l’Exposition. Elle comprendra toutes les divisions que comporte le plan général des expositions : beaux-arts, industrie, commerce, horticulture, éducation, enseignement professionnel, établissements hospitaliers, éducation de l’enfant, travaux auxquels peuvent se livrer les femmes, etc.
- L’édifice qui sera érigé sur l’un des plus beaux emplacements du Jackson Parc, affecte la forme rectangulaire; il y a deux entrées importantes; celle qui est située à l’arrière fait face au lac dont les eaux seront amenées par de petits canaux peu profonds jusqu’au bas des degrés, ce qui permettra au visiteur d’aborder en bateau de ce côté.
- L'entrée principale donne accès à une grande galerie, qui s’étend dans toute la longueur du monument. Elle sera ornée de beaux tableaux, de belles statues, et d’une quantité d’œuvres d’élite dues tant aux femmes d’Amérique, qu’à celles des pays étrangers. Le visiteur aura sous les yeux ce que le génie féminin de toutes les nations aura produit de mieux depuis un demi-siècle.
- Les salles qui rayonnent à droite et à gauche de la galerie principale seront affectées à différents emplois. Dans l’une d’elles sera établi un kinderyarten; une autre salle comprendra une bibliothèque formée uniquement d’ouvrages littéraires et musicaux composés par les femmes. Dans une autre salle figurera un hôpiial avec des garde-malades drêssées à ce service, et ainsi de suite.
- Il va sans dire que l’édifice sera décoré par des femmes.
- Mme Palmer, qui est en ce moment à Paris, et qui est une des femmes les plus distinguées des Etats-Unis, a accepté la présidence du Comité des femmes de l’Exposition de Chicago. Elle s’occupe de constituer des Comités dans tous les Etats européens; elle a rencontré ici l’accueil le plus empressé de la part de toutes les femmes de tous les rangs de la société.
- « Laissez-moi vous dire, disait-elle dernièrement à un de nos confrères, comment les dames en Europe peuvent nous être utiles. Nous désirons avoir des échantillons de la main-d’œuvre féminine. La Commission se propose de pré-enter au public un tableau complet se rap >ortant à la condition des femmes, de celles surtout qui gagnent leur vie par le travail manuel, dans tous les pays. Nous désirons savoir à quel taux on paie leur labeur, si elles ont accès aux écoles ©t aux Universités ; nous voudrions également faire con-
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- LE DEVOIR
- naître les nouveaux emplois auxquels les femmes sont conviées. C’est pourquoi nous appelons les dames d’Europe à seconder nos efforts et à coopérer à une œuvre qui intéresse toutes les femmes. L’Exposition de Chicago sera un levier mis au service de celles-ci, non pas seulement aux Etats-Unis mais en Europe et dans toutes les contrées. Les femmes de mon pays profiteront ainsi de certains avantages inconnus en Amérique, et réciproquement celles d’Europe pourront bénéficier des enseignements que cette œuvre commune leur fournira. »
- Mme Palmer a reçu au Grand-Hôtel le comité du Congrès des Œuvres et Institutions féminines, et d’autres dames qui s’occupent de ces questions, pour s’entendre avec elles afin de faire représenter dignement les femmes françaises à l’Exposition du Nouveau-Monde.
- Le Gouvernement français n’est pas resté indifférent à l’appel des femmes d’Amérique. Le Ministre du commerce a promis à Mme Palmer son patronage officiel, et on nous dit que la Commission de participation à l’Exposition de Chicago a décidé de demander un crédit spécial de 300,000 francs pour les femmes.
- La constitution du Comité des femmes françaises a été fort bien accueillie par la commission.
- La Citoyenne nous apprend que Mme May Wright Sewall, présidente du Grand Conseil des Femmes d’Amérique, qui compte cinq millions d’adhérents, se propose de profiter de l’époque de l’Exposition de Chicago pour faire dans des Congrès et des réunions internationales l’exposition des idées qui, n’ayant à leur appui aucun objet matériel, ne peuvent trouver place dans l’Exposition universelle. Là se discuteront les questions de la paix, de l’éducation, de la tempérance, de la moralité publique, et là surtout la grande question des droits de la femme pourra se développer.
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- BIBLIOGRAPIHE
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- BIBLIOGRAPHIE
- ESSAI SUR L’ÉVOLUTION DE L’IDÉE par F. Ch. Barlet.
- Un volume 3 fr. 50 chez Chamuel et Cie 29, me de Trévise, Paris.
- En moins de 200 pages, et dans un style net et concis, ce volume contient une remarquable étude historique de la philosophie. Les lecteurs qui ont eu l’occasion de voir, dans diverses Revues philosophiques, les articles si profondément pensés de F. Ch. Barlet se réjouiront de la publication de cet ouvrage, où ils pourront trouver les conclusions auxquelles l’auteur est arrivé après de consciencieuses et persévérantes étudeà embrassant tout le mouvement philosophique et spécialement les grands penseurs de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France.
- Il s’efforce de dégager la loi de variation des principes d’après lesquels se règle la conduite humaine à travers les âges, et il nous montre le point où nous en sommes aujourd’hui et la voie à suivre pour coopérer à l’évolutiou qui nous emporte actuellement vers « une synthèse philosophique, vers les splendeurs d’une science et d’une organisation sociale inconnues depuis de longs siècles. »
- Nous ne résistons pas au désir de donner ici quelques extraits des pages de conclusion de ce volume, persuadé que nos lecteurs y trouveront la meilleure recommandation de l’ouvrage.
- « Tous nos efforts », dit F. Ch. « Barlet, doivent être portés sur la concentration de nos forces de tous genres; hors de l’Ecole, par l’altruisme ou fraternité qui consiste pour chacun dans l’oubli de son individualité au profit de l’universalité ; à l’Ecole, par la Synthèse de toutes nos connaissances, l’achèvement dans la région des Principes de lé’difice que nous avons commencé d’asseoir sur la base du positivisme, et pour lequel nous avons amassé un trésor inappréciable de matériaux. »
- Et plus loin :
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- « On a eu l’occasion de dire dans cet essai ce qui caractérisé Tésotérisme et l’initié qui le possède. Ce n’est pas la science seulement, ni même l’unité dans la science ; c’est le développement complet et harmonieux de l’Etre humain dans ses trois essences, physique, intellectuelle et morale, développement qui le rapproche, autant qu’il est dans sa nature, de celle des êtres immédiatement supérieurs.
- « Il y a peu d’années encore, la croyance en un pareil développement pouvait paraître plus qu'une utopie, une assertion niaise ou une imposture, en dépit des preuves historiques les plus éclatantes. Le doute, s’il est permis encore, doit du moins être considérablement ébranlé maintenant par le mode de preuves particulièrement cher au tempérament de notre siècle, les phénomènes de l’hypnotisme et du magnétisme.
- « En tant que faits, ils sont établis aujourd’hui par des savants de premier ordre, et les expériences les plus rigoureusement scientifiques.
- « L’interprétation de leurs conséquences par la philosophie n’a pas seulement montré la puissance de la volonté ou les modifications radicales dont la personnalité est susceptible; elle a prouvé surtout, comme l’a fort bien établi le moniste Du Prel, que (es limites de la conscience humaine sont susceptibles d’être reculées bien au delà des bornes que nous sommes accoutumés à lui assigner, au delà notamment, du monde sensible. La méthode expérimentale démontre ainsi à nos esprits analytiques étonnés, que les portes de l’invisible sont ouvertes à l’être humain.
- « C’est ce qu’ont toujours affirmé les ésotéristes et comme ils connaissent depuis des sièçles, par la pratique, les secrets accessibles à l’homme de ce monde invisible, ils y ajoutent un enseignement fondamental sans lequel l’ésotérisme est complètement méconnu : En ce monde invisible (où régnent des forces colossales parce qu’elles sont cosmiques) nos trois Principes fondamentaux sont en jeu comme sur notre monde où nous les avons constatés partout. L’homme qui pénètre dans l’invisible y rencontre donc les éléments inférieurs aussi bien, et même généralement beaucoup plutôt, que ceux moyens ou supérieurs, de sorte que son ignorance ou ses passions le livrent désarmé aux forces les plus dangereuses pour l’organisme humain, la raison et la vie humaine. Tous ceux qui se sont livrés quelque peu aux observations de phénomènes occultes en ont reçu des preuves assez souvent
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- désagréables ou même dangereuses ; les expériences publiques d’hypnotisme ont elles-mêmes démontré ce danger assez nettement déjà pour que, plusieurs fois, l’autorité ait cru devoir les interdire à la suite de résultats désastreux.
- a 11 peut donc y avoir communication plus ou moins grossière avec l’invisible, mais il n'y aura jamais ésotérisme, initiation, épanouissement conscient de l’intelligence humaine dans le monde des principes, sans une science préalable déjà transcendante, et surtout sans une volonté puissante au service d’une moralité presque parfaite.
- « La haute Initiation est comme la conquête du génie par la sainteté voulue. C’est au sanctuaire qu’elle s’obtient ; c’est du sanctuaire qu’elle lance dans le monde ou ses plus grands Messies : Bouddha, Mahomet, Orphée, Moïse, Christ, ou ses plus grandes doctrines : Vedas, Genèse, Cabbale.
- « Par l’étude impartiale et approfondie de ces monuments gigantesques de l’intelligence humaine, étude admirablement préparée par les occultistes modernes, l’Ecole peut refaire d’abord, sur les bases de nos sciences les plus positives, la synthèse de toutes nos connaissances, et par sa propre hiérarchie suspendue au sommet suprême de l’Initiation, hâter la hiérarchie harmonieuse et fraternelle de la société, la Synarchie. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- Le Panthéon de l’Industrie, revue hebdomadaire illustrée. Abonnement annuel 24 fr. Bureaux : 51, rue Richer, Paris.
- Cette intéressante revue a consacré son numéro du 22 février dernier à la description, avec vues, de la fabrique néerlandaise de levure et d’alcool, à Delft, Pays-Bas.
- Le directeur de cette fabrique, M. Van Marken est un des champions de l’idée de faire participer le travail aux bénéfices de l’industrie, et l’organisation qu’il a réalisée dans sa fabrique est des plus intéressantes à consulter.
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- Le Moniteur des syndicats ouvriers, journal bimensuel. Prix d’abonnement, 6 fr. Bureaux, 18, rue Cadet, Paris.
- Notre ami et confrère Abel Davaud, dans un article intitulé : Le 1er mai au Familistère de Guise, attire de nouveau l’attention de ses lecteurs sur l’œuvre pacifique et féconde de J.-Bte André Godin.
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- S^Bernard, son berceau, sa vie, ses œuvres. Etude historique et sociale écrite à l’occasion du centenaire du moine de Clairvaux, célébré à Dijon les 14, 15, 16 et 17 juin 1891.
- Cette brochure écrite par Philippe, rédacteur en chef du “ Petit Dijonnais ” est en vente à 50 centimes chez J. Berthaud, imprimeur, 15, rue Bossuet, Dijon, Côte-d’Or
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- Tactics for the friends of peace, by M. F. Bajer, M. P.
- Translated from the danish by P. H. Peckover.
- En vente chez W. Poyser, great church Street à Wisbech, Angleterre.
- Cette remarquable brochure qui a été traduite du danois en anglais puis, simultanément, en italien, paraîtra bientôt, nous l’espérons, en français. Son objet principal est l’orga-
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- irisation d’un Bureau permanent international. Le plan proposé par M. Bajer sera très probablement examiné et discuté dans les prochaines réunions des amis de la paix, et nous aurons, alors, l’occasion d’y revenir.
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- La Pace, organo délia Lega italiana per la pace ed arbitrato internazionale. Sede di Torino.
- Il giornale esce una volta al mese. L’abbonamento è di L. I all’anno.
- Direttore : G. G. Arnaudon, Torino, Italia.
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- Los cooperadores espanôles, revista mensual, sociolô-gica y de economia, organo de las sociedades cooperativas de las de socorros mutuos y demâs institutos de prévision.
- Fondator y director : José J. de Urbina. Direccion y adminis-tracion : Calle Claris, 86, 3° Barcelona, Espagne.
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- Le socialiste chrétien, organe du socialisme de Jésus et des apôtres, journal revue hebdomadaire.
- Rédacteur en chef : M. l’Abbé Roca.
- Abonnement annuel 5 fr. pour la France; 6 fr. pour l’Union postale. S’adresser à M. Chamuel, gérant, 29, rue de Trévise, Paris.
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- LÉ DEVOIR
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- (Suite)
- II faisait partie du groupe où l’on venait de m’accueillir, et il se trouvait d’abord placé au milieu, presque à côté de moi. Il ne disait rien, et personne ne faisait attention à lui. A mesure que nous avancions, il s’arrangeait pour se reculer de moi le plus possible et pour gagner l’extrémité de la ligne.
- Mon cœur se réjouit d’abord de son humiliation ; puis j’éprouvai comme une sorte de gêne et de remords. Par la pensée, je me mis à sa place, et cela ne m’était pas bien difficile, puisque je m’étais trouvé maintes fois en pareille situation. J’aurais voulu trouver quelque chose à lui dire pour le faire rentrer dans la conversation dont il semblait s’exclure volontairement, et surtout pour lui montrer que je ne lui en voulais pas.
- Notre groupe diminuait de porte en porte ; à la fin, il ne resta plus que Girnel, Roussin et moi. Gimel nous quitta devant la porte du Lvm d’or, et je vis très bien aux allures de Roussin qu’il se préparait à presser le pas pour prendre les devants. A tout hasard, je passai mon bras sous le sien. Il ne repoussa pas mon bras, mais il ne fît rien pour le retenir. Je le regardai à la dérobée. Il avait les yeux fixés droit devant lui ; ses paupières clignaient un peu, et il y avait comme un petit tremblement au coin de ses lèvres serrées.
- J’aurais voulu trouver quelque chose à lui dire pour lui montrer que je ne lui en voulais pas, et je ne trouvais en moi-même que des choses qui auraient pu le blesser.
- Déjà à notre gauche, un peu en avant, apparaissait une petite maison, aux volets de laquelle étaient suspendus des colliers de chevaux avec des houppes de laine rouge et des grelots qui ouvraient la gueule comme des serpents ; déjà je pouvais lire au-dessus de la porte les lettres à demi effacées d’une enseigne, où il y avait : Houssin, bourrelier, lorsque tout à coup il me vint une bonne inspiration.
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- « Est-ce que tu saurais faire une mèche de fouet ? » demandai-je à mon camarade.
- Il me répondit par un signe de tête affirmatif, sans cesser de regarder devant lui.
- « Oh bien ! lui dis-je, tu devrais me rendre un service. »
- Il se tourna de mon côté et me regarda en face.
- » Grand-père, repris-je, m’a acheté un joli fouet à la foire de Lorieux ; mais la mèche est usée depuis longtemps : j’ai essayé plusieurs fois de la remplacer ; mais je n’y entends rien, je bousille. C’est très ennuyeux d’avoir un fouet qui ne claque pas. »
- Il me prit vivement la main, et me dit : « Viens tout de suite, tu vas voir que ce n’est pas difficile ! »
- Ce n’était pas difficile en effet, et je sus bien vite conditionner une mèche de fouet.
- Comme je me disposais à partir, emportant les deux ou trois meches que nous avions confectionnées, il me dit : » Attends un peu, » et j’attendis.
- Alors, ayant coupé une bonne longueur de ficelle, il la plia avec une grande dextérité, en l’enroulant alternativement autour de son pouce et de son petit doigt, ce qui lui donnait la forme d’un huit très régulier. Quand il fut au bout de la ficelle, il plia le huit dans un bout de journal, et le jeta dans ma poche en riant.
- « Au revoir, lui dis-je en lui tendant la main.
- — Au revoir, vieux, » me répondit-il en me donnant une petite tape sur l’épaule. Et il ajouta: « Quand tu voudras, je t’apprendrai à faire du filet ! »
- CHAPITRE XVI
- Faligan se fait des amis.
- Au dernier tintement de Y Angélus, nous achevions de déjeuner, lorsque Brigitte se précipita vers la fenêtre en criant : « Allez-vous-en ! plus vite que ça ! ou vous aurez affaire au juge de paix. On ne donne qu’aux gens de la paroisse et pas aux vagabonds ! »
- Grand-père et moi nous levâmes vivement la tête. Faligan, le nez aplati contre une des vitres, cherchait à voir ce qui se passait dans la salle à manger ; comme le faux jour le gênait, il faisait des grimaces horribles et souriait â tout hasard.
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- « P'audra-t-ii que je prenne mon balai ? que je détache le chien ? que j’appelle le garde champêtre ? cria Brigitte, outrée de la familiarité de Faligan, qui, ayant réussi à l’apercevoir, lui souriait aimablement de toute la largeur de sa bouche, et lui montrait toutes ses dents de louveteau.
- — C’est Faligan, dis-je à Brigitte, en manière d’explication.
- — Faligan qui ? Faligan quoi ? reprit-elle d’un ton agressif. •
- — Faligan, le fils du forestier, mon camarade d’école.
- — Eh bien, à qui en veut-il, le fils du forestier ?
- — A personne, répondis-je ; il vient pour voir mon cerf-volant. »
- Pendant ce dialogue, Faligan, avec une patience digne d’un meilleur sort, continuait d’aplatir son nez contre la vitre, roulant des yeux hagards vers tous les coins de la salle, et souriant bien vite dès qu’il croyait entrevoir quelqu’un.
- « Dans tous les cas, dit Brigitte, ton Faligan n’a pas déjà l’air d’un si mauvais diable.
- — Lui, c’est le meilleur garçon de toute l’école. Il est plus fort que tous les autres, et il n’a jamais battu personne. »
- En ce moment, Faligan, supposant que les sourires ne suffisaient pas pour décider les gens à le laisser entrer, se mit à nous adresser de petits signes de tête.
- « Ouvre-lui la porte, » dit grand-père à Brigitte.
- Au bout d’une demi-minute, les souliers ferrés de Faligan retentirent sur le plancher. Deux fois, les souliers ferrés se trompèrent de route, et deux fois Brigitte les remit dans le bon chemin.
- « Pas par L, c’est la cuisine.
- — Bon, bon, ça ne fait rien.
- — Pas par là c’est l’escalier.
- —. Bon, bon, ça ne fait rien. »
- Enfin, Faligan fit son apparition sur le seuil de la salle à manger. Derrière lui, on entrevoyait Brigitte qui était toute rouge à force d’avoir ri, et qui s’essuyait les yeux avec son tablier.
- « Entre, mon garçon, dit mon grand-père avec bonté.
- —Oui, monsieur, je vas entrer, n’ayez pas peur. Mâtin ' comme c’est gentil ici ! » et ses yeux parcouraient la
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- petite salle à manger, du plancher au plafond et du plafond au plancher.
- « On entretient ça le plus propre qu’on peut, » dit Brigitte avec une modestie pleine d’orgueil.
- Faligan fît entendre un petit sifflement d’admiration, et ne sachant que faire de son bonnet qu’il tenait à la main, le remit tranquillement sur sa tête.
- » Tu peux entrer, lui répéta doucement mon grand-père.
- —Oui, monsieur, je vas -entrer, n’ayez pas peur ; mais c’est tout luisant comme de la glace, ces carreaux-là, et
- si je fais une glissade, gare le vernis, parce que, voyez
- vous, c’est pas des clous pour rire que j’ai à mes escarpins, moi ! »
- Craignant de n’avoir pas été assez clair dans ses explications, il fît demi-tour sur lui-même, et leva un de ses
- pieds pour nous montrer la semelle d’un de ses escar-
- pins. Au talon était fixé un fer à ferrer les ânes; le contour de la semelle était bordé d’une rangée de clous aussi gros que des dents de cheval ; dans le milieu, d’autres clous gigantesques dessinaient grossièrement un losange.
- « Faut ça pour les bois, dit-il, quand il nous eut exhibé toutes ses ferrures. Mais ici, crac ! ajouta-t-il en simulant une glissade. Après ça, reprit-il avec une bonhomie faite pour désarmer, je peux les ôter, si ça vous va; moi, ça ne me gêne pas.
- — C’est inutile, reprit mon grand-père en souriant. Fais de tous petits pas, comme si tu marchais sur la glace, et viens t’asseoir un instant à côté de ton camarade.
- — Ça y est, » dit Faligan, en mesurant de l’œil, à plusieurs reprises, l’espace qu’il lui fallait traverser pour gagner la chaise.
- Alors il ôta son bonnet, se passa la main dans les cheveux, retint son haleine, et s’avança à tout petits pas en pliant les jarrets, et en étendant les bras pour assurer son équilibre.
- Arrivé au paillasson, il se redressa de toute sa hauteur, s’essuya le front du revers de sa main, et se laissa tomber, hors d’haleine, sur la chaise de noyer, qui poussa un long gémissement.
- Il me regarda en dessous d’un air désespéré ; mais quand le gémissement eut cessé, et qu’il vit que la chaise tenait bon, il se rasséréna subitemènt. Ayant lancé son bonnet sous sa chaise, pour échapper à la tentation de le mettre
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- sur sa tête, il posa ses deux coudes sur la table, et dit à mon grand-père :
- « Alors, monsieur, comme ça, ça va bien ?
- — Pas trop mal, lui répondit mon grand-père, que ses manières rustiques amusaient beaucoup.
- — Allons, tant mieux, répliqua Faligan. Et nous de mêmg, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, et en me poussafil-, une botte.
- — Et les études, comment vont-elles ? lui demanda mon grand-père.
- — Les quoi ? s’il vous plaît, monsieur.
- — M. Barré est-il content de toi ?
- — Non, monsieur, pas du tout.
- — Pourquoi donc ?
- — Je ne sais pas. C’est peut-être parce que j’ai toujours besoin de remuer les jambes et les bras, et M. Barré n’aime pas ça. Et puis, j’ai la tête dure comme une pierre. Je ne comprends pas la moitié de ce qu’il nous dit ; non, monsieur, pas la moitié, et alors il se fâche, et il croit que je fais exprès ; mais je ne fais jamais exprès.
- — Et ton père, qu’est-ce qu’il dit de tout cela ?
- — Mon père se fait du mauvais sang comme tout. Moi, 'je ne demanderais qu’à être forestier ; mais lui, il veut que je sois autre chose ; je ne sais pas quoi, mais enfin quelque chose d’instruit
- — Il a bien raison, dit mon grand-père d’un ton sérieux.
- — Vous trouvez ? demanda Faligan en le regardant avec inquiétude.
- — Oui, mon garçon, je le trouve.
- — Mais pourtant, monsieur, à quoi ça sert-il de savoir ce qui est dans les livres ?
- — A beaucoup de choses : d’abord à devenir meilleur et plus heureux.
- — Monsieur, dit Faligan avec une vivacité inaccoutumée, il n’y a pas un homme meilleur que mon père, et cependant il ne sait ni a ni à, et il n’y aurait pas d’homme plus heureux non plus s’il n’avait pas un garçon si bête. Quand même il saurait tout ce qu’il y a dans les plus gros livres, est-ce que cela pourrait m’empêcher d’être bête? Faut être juste, Monsieur.
- (A suivre).
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- tiuise. — /mp Sure
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-Bte ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- NÉCESSITÉ D’ÉQUILIBRER LA PRODUCTION ET LA CONSOMMATION
- ^association entre tous les éléments producteurs de la richesse donnant à chacun d’eux une part proportionnelle à la puissance de son concours dans l’œuvre de la production : telle est la règle de justice à inaugurer dans nos sociétés pour y établir l’équilibre et l’harmonie.
- C’est à cette condition que la société peut marcher d’une façon régulière ; autrement, les détenteurs de la richesse sont embarrassés des choses produites et ceux qui en ont besoin sont privés de leur usage.
- N’est-il pas contraire à une économie sociale bien comprise et aux vrais principes de la morale que des substances alimentaires, des produits manufacturés soient à l’état d’encombrement dans les magasins, que des fabriques soient condamnées au chômage, tandis qu’une partie du peuple manque de vêtements et des choses indispensables à sa conservation et à son progrès.
- La mauvaise répartition des bénéfices entre les agents producteurs ayant pour conséquence d’empêcher les masses de se livrer à une consommation proportionnelle à la production, l’encombrement apparaît et les détenteurs des produits sont obligés, pour écouler les marchandises, de perdre, par l’avilissement des prix, des sommes souvent ruineuses. Or, il est évident que si, par une bonne organisation du régime industriel, ces sommes avaient été équitablement réparties entre les agents producteurs, elles auraient permis, de la part de la masse ouvrière, l’achat des produits aussitôt fabrication et l’entretien constant de la
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- production pour répondre aux besoins d’une consommation sans cesse renouvelée.
- Le remède à ces abus est dans l’association du Travail et du Capital. C’est là l’effort moral à réaliser en notre siècle.
- Il faut introduire dans la société le régime économique de la pratique du juste et du droit.
- Il faut que la législation accorde à tout être humain une protection efficace ; qu’elle entre dans la voie des réformes nécessaires à la suppression des abus du salariat.
- 11 faut que la production nationale assure le peuple contre la misère et le malheur.
- Il faut que la production industrielle ait ses devoirs ; qu’elle soit tenue à l’observation des règles de la morale dans la répartition des fruits du travail.
- On ne se croit plus le droit d’acheter son semblable et d’en faire son esclave, mais on se croit encore le droit d’acheter le travail d’autrui, sans avoir de compte à lui rendre.
- Il faut que le Capital et le Travail se donnent des garanties mutuelles dans toute entreprise et dans la nation.
- DROIT DU TRAVAIL A PARTICIPER AUX BÉNÉFICES
- La loi établit que l’association peut exister de fait entre personnes apportant : les unes, leurs capitaux ; les autres, leur industrie.
- Mais, jusqu’ici, on n’a pas compris sous ce dernier terme le travail de l’ouvrier. La jurisprudence n’a pas admis l’association de fait de l’ouvrier à une entreprise quelconque, quel que soit le zèle apporté par l’ouvrier à la création des bénéfices, à la prospérité de l’industrie.
- Pour qu’un droit de participation soit reconnu à l’ouvrier, il faut des conventions expresses et bien en forme.
- Il y a là une iniquité dont on aperçoit toute la force si l’on suppose un groupe de travailleurs reliés à une entreprise mais n’y recevant pas de salaires,et vivant de ressources obtenues en dehors de cette entreprise. Leur travail ne serait
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- pas autre chose qu’un capital restant dans l’œuvre commune et y acquérant droit non seulement à un intérêt mais à une part des bénéfices.
- Le salaire payé comptant,c’est l’analogue de l’huile graissant les rouages, l’analogue du charbon alimentant les machines, c’est la part des frais généraux assurant l’action de l’homme.
- Le capital avançant les frais du salaire, fournissant l’outillage et les matières premières a droit, aussi, à un salaire. Ce salaire, c’est l’intérêt.
- Mais, lorsque des bénéfices résultent de la double action du travail et du capital, ces bénéfices doivent, en toute équité, être répartis entre les agents producteurs.
- VARIABILITÉ DE LA VALEUR DES CONCOURS DU TRAVAIL ET DU CAPITAL.
- La répartition des bénéfices en proportion de la valeur des concours résout toutes les difficultés de l’équitable répartition de la richesse. C’est un juste énoncé de la solution du problème, mais il faut savoir le mettre en application.
- L’immuabilité de l’appréciation des concours dans un contrat d’association pourrait fausser ce contrat à un moment donné. Car, la valeur des services et des concours est variable. Tel travail évalué aujourd’hui un certain prix peut valoir plus ou moins l’année d’après ; de même, le capital qui, à un moment donné, trouvait facilement emploi à tel taux d’intérêts en Banque ou dans les fonds d’Etat, peut voir varier ce chiffre un an plus tard.
- Il faut donc, dans les contrats d’association, prévoir cette mobilité possible dans la valeur des concours et être prêt à y faire face, de manière à éviter tout conflit.
- On pourrait, par exemple, convenir que l’intérêt du capital sera calculé en prenant pour base tel ou tel fonds d’Etat ou d’établissement public pouvant donner les cours que l’Association voudrait adopter. De cette façon, l’intérêt ou la rémunération du capital pourrait varier comme peut varier la rémunération du travail et, cela, sans don-
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- ner matière à aucune difficulté pour le règlement annuel des opérations dans une association.
- Mais, dira-t-on, le capital d’une entreprise peut se trouver en présence de risques exceptionnels et éprouver le besoin d’y pourvoir comme le travail, de son côté, peut pourvoir à sa propre sauvegarde par un régime d’assurances.
- Tout cela est affaire de conventions. Le capital pourrait obtenir, en sus de l’intérêt, une prime d’assurance annuelle pour lui tenir lieu de garanties, soit qu’il se fît son propre assureur, soit que des assurances nationales protégeassent contre tous risques travail et capital.
- LA PROSPÉRITÉ DES ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS ET L’ASSOCIATION
- On constate avec regret combien sont éphémères les établissements industriels les mieux fondés, combien il est difficile de leur maintenir une bonne direction. Les usines, les établissements les mieux organisés ne durent qu’un temps. Après une phase très remarquable, souvent presque étonnante,. ils entrent en liquidation, puis disparaissent.
- Quelle était la cause de leur prospérité et pourquoi son action a-t-elle cessé au moment où tous les éléments de la marche semblaient assurés ?
- C’est que, sous le régime actuel de l’industrie, l’intelligence des affaires de chaque maison s’incarne, généralement, en un homme, quelquefois, rarement en deux ou trois ; dans tous les cas, en un groupe familial, très restreint. Tant que dure le concours de celui qui est l’âme de l’établissement, la prospérité se maintient dans l’industrie ; mais la masse des travailleurs, employés et ouvriers, n’y est pas l’intéressée. Elle n’y participe qu’avec l’indifférence qu’on apporte aux choses qui ne nous concernent pas. Les éléments d’une bonne direction future ne se préparent pas au sein même de l’établissement. Aussi du jour où disparaissent les rares chefs en qui s’était incarné l’esprit de l’entreprise, celle-ci périclite puis sombre tout à fait.
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- Ces ruines réitérées sont loin de profiter au corps social ; c’est un malheur, un dommage pour la société entière, quand de grands établissements de production viennent à sombrer ainsi.
- L’association entre tous les éléments producteurs sera le seul remède à ces maux, parce qu’elle perpétuera au sein des établissements, des forces vives, des capacités diverses, toutes étroitement liées à la conservation, au progrès de la source commune, de leur bien-être et de leur prospérité.
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- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
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- V.
- CONFÉRENCES DU MOIS DE DÉCEMBRE 1860.
- Quatre conférences eurent lieu au cours du mois de Décembre 1860, (les 13, 17, 20 et 27).
- Dans celles des 13 et 17, le Fondateur du palais social s’adressant spécialement aux enfants consacra la première partie de chacune de ces réunions à donner, à la population enfantine, les plus attrayantes leçons de morale et les meilleurs conseils, en faisant l’histoire d’une mère chatte et de ses quatre petits.
- Ces petits chats étaient devenus célèbres parmi les enfants du Familistère, et nul doute que leur histoire eût une influence des plus heureuses sur la conduite des enfants, lesquels se pressaient passionnément aux conférences pour entendre M. Godin.
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- Dans l’une de ces réunions, l’orateur signale aux enfants que certains d’entre eux se sont amusés à faire du feu dans un grenier. Evidemment, ils ont agi par étourderie
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- et par ignorance, ne se rendant pas compte des graves conséquences que ce jeu dangereux pouvait avoir pour eux-mêmes et pour toutes les familles. Aussi M. Godin fait-il de ces conséquences un tableau qui frappe profondément tout l’auditoire.
- Puis, il ramène la sérénité sur les visages lorsqu’il dit qu’en général tout ce petit monde enfantin se conduit aussi bien qu’on pourrait le souhaiter. Il est donc certain que tous les enfants tiendront compte à l’avenir de l’observation
- qu’il vient de faire touchant les dangers du feu.
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- Dans la seconde partie de ces conférences, l’orateur reprenait les questions d’ordre général.
- Les entrées au Familistère suivaient leur cours. Les logements se remplissaient à mesure que l’administration fixait son choix entre les nombreuses demandes d’admission, et chaque fois que de nouveaux locataires étaient ainsi admis dans l’habitation unitaire, c’était pour le fondateur l’occasion de rappeler les excellentes mesures d’ordre que chacun devait observer dans son intérêt propre et dans l’intérêt général.
- A cette époque, pour généraliser la pratique des mesures d’ordre et faciliter aux ménagères le transport des eaux de vaisselle et autres, de leurs domiciles aux bassins spéciaux installés à chaque étage, des seaux munis de couvercles furent distribués gratuitement par l’administration ; car un certain nombre de femmes transportaient alors ces eaux dans des vases de formes diverses et peu commodes à manœuvrer dans les galeries de circulation.
- La distribution de ces seaux fut accompagnée de nouveaux
- conseils de M. Godin sur l’ordre et l’économie domestique.
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- La question d’approvisionnement des charbons est examinée aussi dans les conférences de cette époque ; et nous voyons là sur le vif un nouveau témoignage de la sollicitude avec laquelle toutes choses étaient envisagées par le fondateur du Familistère pour le bien de son petit monde.
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- « Le Familistère, » dit M. Godin dans sa conférence du 13 Décembre 1860, « tient en vente différentes sortes de charbons, mais la population n’a point encore étudié quel combustible lui convient le mieux, quel est celui à la fois le plus agréable et le plus économique à l’usage.
- « C’est cependant une chose utile à savoir et il ne manque pas de bonnes ménagères au Palais social. Or, comme on doit toujours chercher le mieux, j’appelle l’attention des mères de famille sur cette question du chauffage.
- « Un ménage brûle en moyenne pour 50 centimes de charbon par jour, lorsqu’il se procure le charbon en blocs et qu’il le casse à domicile. Est-ce là ce qui est le plus avantageux, le plus économique ? Examinons :
- « Le charbon est mis en vente sous trois formes : en blocs, en gayettes, en menu. Sous la première forme, on le vend au poids ; sous les deux autres, on le vend à la mesure.
- « Les gayettes vendues à la mesure reviennent exactement au même prix que les blocs vendus au poids. Le menu coûte le moins cher mais ne peut, à lui seul, suffire au chauffage.
- « Quand vous achetez des blocs vous avez la peine de les casser vous-mêmes, souvent sans être outillé, pour cela ; et du bloc vous tirez des gayettes et du menu, menu que vous obtiendriez plus économiquement en le prenant directement au magasin même. L’approvisionnement le plus coûteux est donc celui du charbon en blocs ; et le mode le plus économique est de brûler concurremment des gayettes et du menu.
- « Seulement il faut savoir bien agencer son combustible. Comment faut-il opérer % Voici : Prenons la question à son point de départ, à l’allumage. Tout simple que ce soit, il peut être bon de le rappeler. De bonnes ménagères seulement sont sûres de réussir à la première allumette.
- « Il faut commencer par se procurer des copeaux de menuiserie, puis du charbon de bois ou de la braise, ou quelques petits morceaux de bois. On dispose sur la grille
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- du foyer et en avant ces divers combustibles-par ordre de légèreté, c’est-à-dire premièrement les copeaux qui doivent être visibles en avant ; en arrière et au-dessus la braise, ou le charbon de bois ou le petit bois ; par-dessus, le charbon de terre en morceaux, en petits morceaux de préférence, les morceaux moyens ou gros tout à fait par-dessus.
- « Ainsi apprêté le feu prend immédiatement au moyen d’une simple allumette. Quand les charbons sont parfaitement embrasés et que tout le foyer est ardent, on recouvre les gros charbons de charbon menu qui peut parfois être utilement mouillé. La chaleur se concentre et le foyer peut demeurer stationnaire pendant environ deux heures ; mais à condition qu’il s’agisse de charbon menu de bonne qualité. Alors ce menu se coagule, constitue à son tour de petits blocs de charbons qui, lorsqu’ils sont bien embrasés, peuvent être, eux aussi, recouverts de menu.
- « Dans la vie domestique, les dépenses si minimes qu’elles soient doivent être étudiées avec soin ; car elles se répètent tous les jours et c’est en les ordonnant au mieux possible que la famille ouvrière assure son bien-être.
- a Une habitation comme celle du Familistère offre sous ce rapport les plus abondantes ressources Avec quelle facilité pourront y être institués des magasins coopératifs quand vous aurez compris, mes amis; les avantages que vous pouvez en retirer.
- « De même que pour monter une usine il faut se procurer tous les outils et toutes les machines nécessaires à la production à laquelle on veut se livrer : ainsi pour organiser son bien-être et son progrès l’homme a besoin de disposer peu à peu autour de lui toutes choses en vue du but qu’il désire atteindre.
- « Consultons l’histoire, nous verrons l’homme passer de la caverne naturelle à la hutte du sauvage, puis à la maison du civilisé. Il n’arrêtera pas là. Sa demeure, si nue à l’origine, devra s’enrichir de tous les éléments possibles de bien-être, d’élévation physique et morale.
- « C’est à cette œuvre que je me suis employé en bâtissant
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 457 pour vous le Familistère. Ne pouvant donner un palais à chacun, j’ai voulu vous mettre tous ensemble dans une habitation qui deviendra le véritable palais du travail, si vous me prêtez votre concours.
- a Nous montrerons au monde que ce n’est pas une faible minorité d’individus qui doit jouir de tous les avantages domestiques et sociaux constitués aujourd’hui par la science et le travail des générations passées, mais que c’est l’universalité des travailleurs. »
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- Dans les conférences des 20 et 27 du même mois, M. Godin, revenant sur cette question de l’organisation de la demeure véritablement digne de l’être humain, tâche à nouveau d’obtenir de quelques-uns de ses auditeurs une participation directe aux conférences. Il montre que si quelqu'un voulait bien lui signaler les points sur lesquels la population aimerait le mieux à recevoir des éclaircissements, ce serait tout avantage pour la population même et grande satisfaction pour lui. Une controverse, des discours entre quelque autre orateur et lui seraient un excellent moyen d’éducation et d’instruction mutuelles.
- « Des conférences*ainsi organisées, dit-il, me permettraient certainement d'aborder des questions plus étendues et plus profondes que celles traitées habituellement entre nous ; et j’arriverais certainement plus vite à vous montrer ce qu'est le bien et le mal, ce qu’est la vie et comment tous les efforts de l’être humain doivent avoir pour but le progrès et le bien général. »
- Mais, nous l’avons déjà dit, à cette époque, aucuhe personne ne put se résoudre à parler en public et le fondateur du Familistère dût constamment chercher en lui-même ce que le bien de la population commandait de traiter dans les conférences.
- Le meilleur usage des choses mises à la portée de tous et l’organisation des services nouveaux auxquels se prête l’habitation unitaire étaient spécialement les sujets indiqués.
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- « Quand nous jouissons de la fortune, disait M. Godin dans une de ces conférences de la fin de décembre 1860, à quoi passons-nous notre temps ? Nous nous entourons de livres, nous cultivons les arts, les sciences, afin d’y trouver mille jouissances morales qui élèvent notre cœur et notre esprit.
- « Nous nous tenons au courant de tous les progrès, de toutes les nouvelles importantes. Vous pouvez vous donner ici tous ces plaisirs.
- « Les salles du Casino et de la Bibliothèque ouvertes à tous mettent à votre portée les délassements de la conversation, ou les livres et journaux propres à vous éclairer sur les pas que fait l’humanité dans la voie de son affranchissement.
- « Je me suis efforcé de réunir ici pour vous les Equivalents de la richesse, d’organiser les choses de façon à ce que vous puissiez, dans la mesure où vous le comprendrez, réaliser pour vous-même les meilleures conditions de bien-être et de progrès.
- « En agissant ainsi, j’ai voulu disposer vos cœurs aux sentiments tendres et généreux, à la pensée de constituer entre vous une grande famille dont les membres seraient tout dévoués les uns pour les autres.
- « Si le Familistère atteint ce but d’accord et d’amitié, sa population donnera au monde le plus bel exemple ; elle montrera que travailler pour le bonheur général est le vrai moyen de conquérir le bonheur particulier, en raison de la solidarité qui relie tous les membres de la famille humaine et qui fait que nous devons nous élever tous ensemble vers le bonheur ou rester tous en proie à l’insécurité et au malheur.
- « Ce lien de solidarité qui existe entre tous les êtres et qui nous fait ressentir les conséquences des actes d’individus souvent éloignés de nous est visible dans le Familistère, plus que partout ailleurs, en raison de la proximité de nos appariements respectifs. Aussi devons-nous strictement prendre pour règle de ne jamais faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.
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- « Nos rapports étant presque continuels, nous avons le plus grand intérêt à nous conduire envers les autres avec sagesse et bienveillance, afin que les autres fassent de même envers nous.
- « Ce sentiment d’accord et d’harmonie entre voisins n’est guère développé dans le monde ; on pourrait presque dire qu’il y est inconnu ; et cela parce que jusqu’à présent on a surtout honoré et glorifié, dans les livres et dans les discours, les faits de guerres, de luttes, de rivalités. L’esprit de paix, de bienveillance mutuelle, de recherche du bien général, n’a guère trouvé, jusqu’ici, d’apôtres bien empressés. Et ces sentiments ont eu leur écho jusque dans les faits journaliers. Chacun cherche ses satisfactions personnelles sans se préoccuper d’assurer aussi celles d’autrui. En un mot, c’est l’égoïsme qui domine dans les rapports sociaux et, volontiers, quand on n’a pas à en souffrir, on se réjouit plutôt du mal que du bien.
- « Des sentiments tout opposés doivent nous animer au Familistère. Nous devons nous étudier à n’y pratiquer que la charité et la justice. Nous devons vivre entre nous comme entre membres d’une famille bien unie, toujours chercher à consoler ceux qui souffrent, à leur porter aide toutes les fois que cela nous est possible, enfin nous soutenir et nous aimer les uns les autres.
- « Le bien-être matériel même, dont nous jouissons ici, doit nous disposer tous à de meilleurs sentiments, nous tenir dans une humeur agréable et bienveillante pour tout le
- monde. Le bien-être n’appelle-t-il pas la gaieté et la bonté, de même que la souffrance entraîne la tristesse et la
- méfiance ?
- « Unissons donc cordialement nos forces pour réaliser ici le plus bel exemple d’organisation de la vie domestique
- et sociale. Je sais bien que tout ne sera pas fait en un
- jour, qu’il faudra dépenser à cette œuvre une somme considérable de patience et de bonne volonté. Quant à moi, je m’y emploierai de tout mon pouvoir, et sùis prêt à vous donner l’exemple d’une persévérance et d’une énergie que
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- rien ne pourra rebuter. De même, j’espère ne jamais faillir au sentiment de droiture et de confiance qui doit régner ici. »
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- Après ces touchantes paroles qu’on ne peut relire aujourd’hui sans un profond attendrissement en songeant combien elles devaient être justifiées parles faits, J.-Bte-André Godin, dans la conférence du 27 Décembre 1860, clôt la réunion par ces paroles :
- « Mes amis, il s’est passé ici, aujourd’hui, un fait que nous ne pouvons laisser sans réflexions :
- « Un homme, un ouvrier de passage, occupé à son travail, dans le Familistère même, a été subitement frappé par une maladie de cœur, il est mort sur le coup.
- « Que de personnes, parmi nous, pensent à la mort le moins souvent possible, parce quelles ne le font qu’avec épouvante. Et, pourtant, comment ne pas réfléchir à la grave question de la destinée humaine. Ce n’est pas avec épouvante que nous devrions songer à la mort, puisque la mort est ordonnée par la Puissance suprême qui gouverne toutes choses. La mort n’est pour notre être spirituel qu’un changement d’existence. Nous avons déjà vécu avant de venir dans le corps où nous nous voyons aujourd’hui, et quand nous aurons rejeté ce corps, à la mort, nous revivrons à nouveau dans une autre enveloppe.
- « J’aimerais, mes amis, à examiner avec vous ces questions si intéressantes pour chacun de nous. Mais le moment n’est pas encore venu. En attendant, je puis vous affirmer que la mort n’est pas la fin de l’être humain. Ce n’est que l’abandon du corps terrestre. La mort établit entre les défunts et nous une séparation momentanée ; voilà tout. Nous retrouverons ceux qui sont partis avant nous, si nous suivons la même voie morale.
- « L’homme de bien, celui dont tous les actes ont été inspirés par l’amour et le respect de la vie générale ; celui qui n’a fait de tort à personne peut compter retrouver à la mort des conditions d’existence plus douces, meilleures, que
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- celles qu’il a trouvées par ici. Au contraire, l’homme dégradé, celui qui n’a songé qu’à ses satisfactions personnelles, qui n’a rien fait d’utile à la vie générale, qui a porté préjudice à autrui, celui-là s’en va avec ses tendances mauvaises, fortifiées, dans des milieux où il devra souffrir comme il a fait souffrir les autres, pour arriver enfin à se purifier et à s’engager dans la voie du bien.
- « J’espère, je le répète, examiner plus tard ces questions avec vous. En attendant, faisons au mieux notre œuvre de chaque jour, aidons-nous, aimons-nous les uns les autres. »
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- QUESTIONS DE PROCÉDURE
- Les Chambres sont en vacances. Un coup d’œil sur les travaux de la session qui vient d’être close nous permettra de nous rendre compte, une fois de plus, de quelques défectuosités de la procédure parlementaire, en même temps que de constater les efforts qui ont pu se produire en vue d’y apporter quelques perfectionnements.
- La période d’intersession est éminemment favorable à ces sortes d’examens : on apprécie mieux le chemin parcouru et le chemin qui reste à suivre.
- Les mandataires de la nation connaissent bien l’importance du jugement qui peut être porté sur leurs actes pendant les vacances qu’ils s’octroyent généreusement chaque année, la preuve en est dans la hâte avec laquelle ils expédient, avant de se séparer, la besogne arriérée.
- L’efficacité de ce jugement serait bien plus grande s’il recevait une sanction effective par le renouvellement partiel annuel d’une partie, la moitié par exemple, du personnel législatif.
- On ne saurait certes reprocher au Parlement de ne s'être pas occupé, pendant la dernière session, de la situation des
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- travailleurs et des conditions du travail. Nous nous sommes fait une règle de signaler, au fur et à mesure, les projets et propositions de nature à modifier, d’une manière quelconque, les rapports entre les patrons et les ouvriers, ou qui tendent, avec plus ou moins de chances de succès à ce but éminemment désirable : l’institution des garanties de l’existence en faveur de tous.
- La liste en est assez longue ; si longue même qu’il n’est pas téméraire de supposer que la législature actuelle qui n’a plus que deux ans à vivre ne parviendra pas à épuiser toutes les questions dès à présent classées.
- Ce n’est pas qu’il faille considérer comme obligatoire l’adoption de toutes les lois proposées. Parce qu’une revendication est formulée par des ouvriers, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle soit légitime, ou que de sa réalisation doivent forcément découler les conséquences les plus heureuses pour la classe laborieuse. Il faut l’examiner en elle-même ; et c’est pour cet examen, qui s’impose tout d’abord, que la Chambre nous semble mal outillée.
- L’ESSAI RESTREINT
- En face de l’inconnu redoutable que soulèvera l’application de lois impérieusement exigées par les intéresses, ou non moins impérieusement commandées par les difficultés financières, économiques et sociales qui s’aggravent de jour en jour, on s’est demandé s’il ne conviendrait pas de procéder à des essais méthodiques de législation.
- Cette méthode porte un nom en sociologie ; c’est T « essai restreint » préconisé, il y a quatre-vingts ans, par Fourier. Elle est désignée aujourd’hui sous le nom de « politique expérimentale ». La qualification importe peu.
- On pourrait, par exemple, borner l’usage d’unç loi à une ville, à un arrondissement, à une région ; ou bien en limiter la mise en vigueur à un temps donné avec faculté de prorogation.
- La proposition relative à la suppression des octrois et à leur remplacement par des taxes établies, à leur gré, par les communes intéressées; la proposition Maujan, notamment dans ses dispositions ayant trait à la révision quinquennale du tarif des droits successoraux, sont des exemples du premier cas; la proposition de loi tendant à la suppression provisoire de la censure est un exemple du second cas.
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- Aux termes de cette dernière proposition les effets de la loi du 30 juillet 1850, qui soumet les œuvres dramatiques à la censure préventive, seraient suspendus pendant trois ans.
- La loi de suspension cesserait d’être en vigueur si elle n’est expressément prorogée avant l’expiration de ce délai.
- Telle est la solution adoptée, sur la proposition de M. François Deloncle, par la commission parlementaire chargée de l’examen du projet de loi relatif à la suppression de la censure.
- La Chambre ratifiera certainement ce texte, car il est le seul qui puisse mettre d’accord les partisans et les adversaires de la censure et, de plus, il constitue un précédent des plus heureux.
- Si le régime de la liberté théâtrale doit être funeste à la production littéraire et à nos scènes dramatiques, la morale et à l’ordre public, l’expérience apportera des faits décisifs et la loi ne sera pas renouvelée à son échéance. Si au contraire la suppression de la censure passe inaperçue, si la morale comme beaucoup le pensent, n’a rien à souffrir de l’essai tenté, on prolongera celui-ci. Dans tous les cas l’esprit public sera mis à même de se prononcer en toute clarté.
- Toute loi humaine a ses avantages et ses inconvénients, il n’en est point de parfaite, et ce n’est comme beaucoup de choses qu’à l’essai qu’on en peut juger.
- La méthode expérimentale seule peut offrir des solutions pratiques dans un grand nombre de cas où chaque partie raisonne sur des hypothèses dont la valeur ou le poids réels sont impossibles à apprécier.
- On hésitera moins à entreprendre les grandes réformes, le jour où la pratique de l’essai restreint sera définitivement entrée dans les habitudes parlementaires.
- SOLUTIONS PARTIELLES
- Beaucoup de solutions partielles sont ajournées sous le prétexte qu’elles seront mieux à leur place dans une solution plus générale.
- Il est cependant préférable, dans bon nombre de cas, de réaliser les améliorations partielles en état d’élaboration suffisant, parce que, s’il est vrai de dire qu’une question en soulève une autre, il ne l’est pas moins de dire qu’une mesure effectuée provoque la nécessité d’en effectuer d’autres.
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- Ajourner indéfiniment sous le prétexte de faire œuvre qui tienne, œuvre d’ensemble, n’est pas sans inconvénient ; c’est donner un exemple fâcheux aux partisans du tout ou rien. Un je le tiens, vaut mieux que deux tu l’auras.
- La Chambre n’a-t-elle pas mieux fait de voter l’extension à tous les ouvriers employés aux transports en commun du décret-loi de 1848 fixant à douze heures la journée de travail que d’attendre, comme on en avait suggéré l’idée, la confection d’une loi d’ensemble sur la durée du travail ?
- Sans se préoccuper de l’adoption, encore aléatoire, de la réforme qui doit amener une réduction des frais de justice, le gouvernement a jugé bon de proposer une modification, sur laquelle tout le monde est d’accord, des règles de la saisie-arrêt des salaires.
- La méthode était bonne à suivre en ce qui concerne la législation du travail.
- LES ACCIDENTS OUVRIERS.
- Le devoir qu’a la société de garantir le travailleur contre les risques du travail est un principe qui ne rencontre guère d’adversaires.
- Un projet du gouvernement et diverses propositions émanant de l’initiative parlementaire témoignent d'un accord unanime à la Chambre, sur ce principe qui a pour sanction l’assurance obligatoire et gratuite.
- Voici la liste de ces propositions et projets :
- Proposition Martin Nadaud, du 29 mai 1880 ; proposition Peulevey, du 14 juillet 1882; proposition Félix Faure, du 11 février 1882 ; proposition Maret, du 7 mars 1882 ; proposition Peulevey, du 26 Novembre 1883 ; proposition Rouvier, du 29 Décembre 1885 ; projet du Gouvernement, présenté par M. Lockroy, Ministre du commerce, le 2 Février 1886 ; projet de la Commission parlementaire, du 29 Novembre 1887 ; texte voté par la Chambre des Députés, le 10 juillet 1888, et adopté avec modifications par le Sénat, le 20 mai 1890 ; projet actuellement soumis à la Chambre et déposé par le Gouvernement le 20 juin 1890; propositions Ch. Le Cour et consorts, du 9 mars 1891 ; proposition Dron du 2 février 1891 ; proposition Gueysse et Ricard.
- Mais la divergence de vues sur l’application menace de retarder encore les effets d’une mesure, la plus bienfaisante et la plus pacificatrice, que réclame notre état social.
- Il a paru à un certain nombre de députés, parmi lesquels
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- MM. Vian, Hubbard, Terrier, etc., qu’il y avait lieu d’accepter d’urgence une solution aussi pratique que possible, sans préjudice de la recherche d’une solution ultérieure plus complète, à l’aide des propositions et projets dont la Chambre est actuellement saisie.
- Les promoteurs de cette solution pensent en avoir trouvé le moyen dans une modification à un texte déjà existant : la loi du 11 juillet 1868 qui a institué une caisse d’assurances contre les accidents survenus dans l’exécution de travaux agricoles ou industriels.
- Cette loi, suivant eux, est restée stérile parce qu’elle ouvrait une faculté au lieu de consacrer une obligation. A^ssi, en 1889, 1328 personnes seulement, dont 559 sapeurs-pompiers, ont profité de ses dispositions. Pour la rendre féconde, il suffirait donc de donner à ces dispositions le caractère obligatoire. Les frais d’assurance que la loi du 11 juillet 1868 met à la charge de l’assuré, c’est-à-dire de l’employé, serait mis désormais à la charge de l’employeur.
- Enfin, il n’existerait qu’une seule prime d’assurance ; elle serait de 8 francs par an pour chaque individu. C’est le plus élevé des trois chiffres de primes établies par la loi de 1868.
- Les auteurs de la proposition sont persuadés que moyennant ces trois modifications la loi précitée deviendrait un instrument commode et tout prêt pour appliquer, en attendant mieux, le principe ci-dessus posé et qui est admis par l’unanimité de la Chambre.
- La proposition de MM. Vian, Hubbard, etc., attend encore que la Commission parlementaire du travail ait statué sur son sort.
- Dans les derniers jours de la session, le Sénat a adopté trois lois intéressantes déjà votées par la Chambre, et qui sont, par conséquent, devenues définitives.
- Une de ces lois crée à Cluny une école professionnelle d’ouvriers et contre-maîtres ; une autre ouvre au Ministre du commerce et de l’industrie un crédit pour la création d’un Office du travail ; une troisième loi accorde aux ouvriers un privilège sur les sommes dues aux entrepreneurs.
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- LE DEVOIR
- L’OFFICE DU TRAVAIL
- L’Office du travail est destiné, comme on sait, à fournir des renseignements permanents sur les conditions du travail, et à soumettre à l’approbation du législateur des réformes préalablement étudiées.
- Le Conseil d’Etat vient d’approuver le décret qui organise l’Office du travail auprès du Ministère du commerce et de l’industrie,
- Cet office comprendra : un directeur, deux chefs de section, deux sous-chefs de section, deux rédacteurs ou traducteurs et un archiviste. Le service supérieur se composera de trois délégués permanents et d’un nombre indéterminé de délégués temporaires chargés d’enquêtes spéciales.
- L’office fera paraître une publication périodique intitulée Bulletin de l’Office du travail, sans préjudice des publications spéciales sur des sujets déterminés.
- Le Conseil d’Etat a introduit, dans le projet de décret qui lui était soumis, une disposition destinée à prévenir de la part du nouveau service des ingérences indiscrètes dans la marche des administrations de l’Etat: Nul échange de correspondances ne pourra avoir lieu entre elles et l’Office du travail que dans les formes et conditions convenues avec les ministres dont elles relèvent ; quant aux enquêtes et informations à recueillir dans les établissements ou industries placés sous la direction ou le contrôle d’une de ces administrations, elles lui resteront confiées, à moins que l’administration ne réclame elle-même le concours de l’Office du travail.
- Lorsque nous avons insisté sur l’importance de l'Office du travail nous le jugions d’après le texte même du projet du Ministre du commerce.
- La pensée ne pouvait nous venir qu’un règlement d’administration publique interviendrait, non pour faciliter le jeu de cette institution, comme c’est le rôle d’un règlement de ce genre, mais pour l’entraver.
- Nous regrettons d’autant plus vivement que la Chambre n’ait*pas eu la conception assez nette de la mission que notre époque de transformation économique et sociale impose aux pouvoirs publics, pour s’attacher résolument à la confection d’un Ministère du travail, sous la direction et le contrôle duquel seraient placés les établissements ou industries, que le Conseil d’Etat met soigneusement à l’abri des ingérences indis-c> êtes de l'Office du travail.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- LES OUVRIERS ET LES ENTREPRENEURS
- Il y a un peu plus d’un an que la Chambre a voté une proposition de loi déposée par M. Dupuy-Dutemps, député du Tarn, ayant pour objet d’étendre à tous les ouvriers employés dans les travaux publics un privilège qui n’existe que pour ceux qui travaillent pour les entrepreneurs de l’Etat.
- Après quelques modifications de forme, le Sénat a ratifié cette proposition, et la Chambre, dans sa dernière séance, ayant voté le texte modifié, la réforme, est désormais acquise.
- L’intérêt pratique de la nouvelle loi étant considérable, nous croyons devoir la signaler à l’attention.
- Lorsqu’après la Révolution on commença à s’occuper de travaux publics et surtout de travaux de défense, on se heurta à de graves difficultés; les adjudicataires gênés par une crise sans précédent, souvent criblés de dettes, ne pouvaient faire face au paiement régulier des ouvriers par suite de l’intervention de leurs anciens créanciers. Dans ces conditions, la main-d’œuvre manqua et il fallut, pour ramener les ouvriers dans les chantiers, défendre de saisir-arrêter les sommes dues par l’Etat aux entrepreneurs et les réserver aux ouvriers qu’ils employeraient par préférence à tous autres. C’est ce que fit le décret du 26 pluviôse-28 ventôse an IL
- Ce texte édictait donc un privilège qui assurait le payement des salaires, ce qui est humain, et il empêchait d’interrompre les travaux, ce qui est indispensable.
- Malheureusement, ce texte n’avait pu prévoir que les travaux de l’Etat, car l’organisation administrative n’était pas encore formulée, et la jurisprudence, malgré une évidente bonne volonté, était dans l’impuissance d’étendre ce privilège aux ouvriers des entrepreneurs des départements, des communes ou autres établissements publics.
- Aussi lorsque les adjudicataires de semblables ouvrages se trouvaient dans la nécessité de cesser leurs payements, les saisies-arrêts pratiquées par des étrangers à l’entreprise venaient-elles souvent rendre à peu près illusoire le recours des ouvriers sur les sommes à distribuer.
- La nouvelle loi a comblé cette lacune en étendant les dispositions du décret de pluviôse à tous les travaux publics : désormais les ouvriers et les fournisseurs des entrepreneurs auront un privilège sur les sommes dues à ces derniers par les établissements intéressés, et ils seront payés par préférence à tous autres créanciers : les ouvriers passant les
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- LE DEVOIR
- premiers pour leur salaire et les fournisseurs venant à leur suite pour le prix des matériaux.
- Ainsi s’édifie petit à petit le nouveau code du travail.
- LES INVALIDES DU TRAVAIL
- Cette élaboration est assez lente pour qu’il nous tienne à cœur de réparer les omissions qui pourraient la faire paraître plus lente encore.
- Une des plus graves questions que le Parlement puisse avoir à résoudre lui a été posée, au début de la session, sous une forme la plus modeste du monde, sous la forme d’un « crédit supplémentaire de 40.000 francs, pour bonification de pensions de la Caisse nationale de retraites pour la vieillesse. »
- Le vote d’un crédit supplémentaire, quand le chiffre n’en est pas très-élevé, n’est le plus souvent pour les Chambres qu’une simple formalité qui passe inaperçue. Ainsi en a-t-il été dans la circonstance que nous rappelons.
- Il ne s’agissait pas moins cependant que du grand problème des retraites aux invalides du travail.
- La loi du 26 juillet 1886, qui réorganise la Caisse nationale de retraites pour la vieillesse, contient un article 11, dont voici le texte :
- « Dans le cas de blessures ou d’infirmités prématurées, régulièrement constatées conformément au décret du 27 juillet 1861 et entraînant une incapacité absolue de travail, la pension peut être liquidée même avant cinquante ans et en proportion des versements faits avant cette époque. Les pensions ainsi liquidées pourront être bonifiées à l’aide d’un crédit ouvert chaque année au budget du Ministère de l’intérieur.
- « Dans aucun cas le montant des pensions ainsi bonifiées ne pourra être supérieur au triple du produit de la liquidation, ni dépasser un maximum de 360 fr., bonification comprise. »
- Dégagé de toutes les réserves qui en entourent l’application, le principe est celui-ci :
- L’État s’oblige à venir en aide, dans la limite des besoins les plus indispensables, aux travailleurs qui ont eux-mêmes économisé durant la période active de leur vie et qui ont fait effort pour assurer leur vieillesse contre la misère.
- Cette obligation, l’Etat ne se la reconnaît qu’à l’égard d’une catégorie limitée, à savoir les infirmes, les victimes
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- de blessures ou d’infirmités prématurées; même à l’égard de cette catégorie, il ne s’engage que dans la limite des crédits ouverts chaque année au budget.
- La commission supérieure, chargée d'allouer ces bonifications, estime qu’avec une quinzaine de mille francs par an, il sera possible de faire face > toute la dépense.
- On le croira aisément si l’on considère que le nombre des demandes de bonifications qui lui ont été adressées s’est élevé à 2, en 1887, à 10, en 1888 ; à 21, en 1889.
- Ces chiffres, prouvent que l’article 11 de la loi de 1886 a avorté, qu'il n’a pas même suscité des espérances chez les intéressés, ni provoqué des démarches de leur part, et qu’enfin, réduit à ses proportions présentes, il ne ferait qu’ajouter à la Caisse nationale des retraites, qui déjà végète, un organe sans puissance et sans vie.
- En quarante ans cette Caisse n’a enregistré que 800,000 déposants sur 9.600.000 ouvriers représentant en France l’effectif du salariat. Encore ces 800.000 déposants ont-ils été pour une grande part, amenés à la Caisse par des chefs d’entreprises, des compagnies industrielles, ou des sociétés de secours mutuels.
- L’extrême rareté des adhésions spontanées s’explique par ce fait que l’épargne ne trouve pas un stimulant considérable dans l’attrait de pensions dont la moyenne est de 8 francs par mois.
- Avec la mise en vigueur du projet de loi relatif à la Caisse des retraites ouvrières, qui fournira à une importante catégorie de travailleurs les moyens de rendre leur bonne volonté plus réellement efficace, et le projet de loi modifiant la loi de 1853 sur les pensions civiles, la Caisse des retraites pour la vieillesse aura dans l’avenir un rôle autrement important à jouer qu’aujourd’hui.
- Il convient de signaler, même dans ses manifestations en apparence les plus insignifiantes, le progrès de l’idée de l’assurance du minimum nécessaire à la subsistance.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Le Louage des Services. — Les dispositions des lois françaises concernant le louage des services sont peu nombreuses. Cependant, les développements et les transformations de l’industrie ont donné à ce contrat une importance considérable. Des modes de rémunération du travail jusqu’alors inconnus (participations aux bénéfices, etc.) ont été adoptés et se sont répandus. La nature, les conditions, les effets du louage de services ont semblé à beaucoup d’économistes et de jurisconsultes si profondément modifiés que, pour désigner ce contrat, ils emploient une expression nouvelle : celle de contrat du travail.
- En l’absence de textes, les tribunaux en sont souvent réduits à se référer à des usages incertains ou à appliquer les principes généraux du droit civil, souvent peu faits pour des situations qu’on ne pouvait pas prévoir au début du siècle, lors de la rédaction de nos codes Importerait-il que les lacunes de notre législation fussent comblées par la confection d’une ou plusieurs lois sur le louage des services?
- Des tentatives nombreuses sont faites dans ce but; plusieurs lois ont été promulguées depuis trente ans, surtout dans les dernières années (lois du 2 août 1868, du 2 juillet 1890, du 27 décembre 1890, etc.) ; en outre, des propositions de lois sont soumises aux Chambres sur la plupart des questions touchant aux rapports juridiques entre patrons et ouvriers (responsabilité du patron en cas d’accidents industriels, participation aux bénéfices, droits des ouvriers dans les caisses de retraite ou de prévoyance, insaisissabilité et incessibilité des salaires, etc...).‘Il est difficile de résoudre ces questions en se bornant soit à constater les usages, soit à rechercher l’intention probable des parties, en laissant à celles-ci la faculté, de déroger aux règles posées. Des dispositions légales prohibitives ou impératives paraissent néces-cessaires dans la plupart des cas. Par là, ce sujet se rattache au grave problème de l’intervention de l’Etat dans les relations entre patrons et ouvriers.
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- Faits politiques et sociaux 4?1
- La Faculté de droit de Paris qui ne veut pas rester en arrière du mouvement d’études sur les questions ouvrières vient de décider que le concours de législation civile pour le prix Rossi en 1892 portera sur « Le louage des services: études sur les rapports juridiques entre les patrons et les ouvriers employés dans l’industrie. »
- La Faculté demande aux concurrents de faire connaître et d’apprécier la législation et la jurisprudence françaises actuelles sur les rapports juridiques entre les patrons et les ouvriers employés dans l’industrie, d’exposer les solutions, qui, dans les lois à faire, doivent être données aux questions multiples que ces rapports font naître, en déterminant pour chacune d’elles dans quelle mesure le législateur peut ou doit intervenir, soit pour interpréter la volonté des parties, soit pour limiter la liberté des conventions. Les concurrents ne devront pas négliger de faire une part à l’étude des lois étrangères, souvent plus complètes que les nôtres : ils indiqueront au besoin les résultats des principales de ces lois et les emprunts qui peuvent leur être utilement faits.
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- Un Discours modèle. — A l’occasion de la distribution des prix du concours général entre les lycées et collèges, M. Bourgeois, Ministre de l’instruction publique,a prononcé un discours qui par l’heureuse précision du style, par l’abondance et la justesse des idées, par l’élévation de la pensée constitue un modèle accompli du genre que doivent s’attacher à cultiver désormais les hommes qui auront l’honneur de porter, au nom des études, la parole devant la jeunesse française.
- M. Bourgeois a parlé magistralement de l’éducation; à la jeunesse privilégiée qui l’écoutait il a tracé son devoir en termes pénétrés du souffle d’un véritable socialisme.
- Voici quelques extraits de ce remarquable discours :
- Nous croyons bien vous donner un conseil viril en vous disant : Ayez un idéal. Avoir un idéal : c’est, en effet, avoir un but supérieur à l’action de chaque jour; c’est être, quoi qu’on fasse, supérieur à ce que l’on fait.
- Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur qui ranime et vivifie, au-dessus des obscurités et des doutes de l’existence quotidienne, une lumière qui guide et qui
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- sauve, c’est quelque chose de plus que ' tout cela et que je voudrais dire d’un seul mot : avoir un idéal, voyez-vous, c’est avoir une raison de vivre.
- Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le devoir le plus haut du maître.
- C’est bien cette pensée qui, l’année dernière, animait l’orateur qui revendiquait ici pour l’Université le droit de former non seulement les esprits, mais les.consciences. Ce droit, je ne crois pas avoir besoin de l’affirmer de nouveau. L’éducation est, à nos yeux, inséparable de l’instruction. De l’enfant qui nous est confié nous devons faire un homme, un homme complet, n’ayant pas seulement le corps bien portant et l’esprit bien fait, mais ayant aussi la conscience bien faite et bien portante, c’est-à-dire ayant appris à connaître tous ses devoirs, ayant réfléchi sur leur fondement et sur leur nécessité, et s’étant préparé à les remplir. L’histoire d’une vie humaine, c’est l’histoire de la lutte d’un être vivant pensant et conscient, contre la souffrance physique, contre l’erreur et contre le mal moral. Lejeune homme qui sort de nos mains doit être également prêt pour ce triple combat.
- On nous a accusés, on nous accuse encore quelquefois d’être menaçants pour la paix du monde, et l’on cherche à justifier par cette crainte les charges écrasantes qui pèsent sur les nations. Lorsque vous entendrez ces reproches, répondez hautement : la France ne demande qu’à vivre en paix avec tous les peuples ; elle estime que l’état militaire où vit notre temps est contraire à toutes ses idées, à tous ses désirs ; elle dit bien haut que l’immobilisation de tant de capitaux, de tant de forces humaines dans une même tâche improductive est contraire au développement de la prospérité générale ; elle dit encore que l’état militaire est par ses nécessités inéluctables de subordination passive de toutes les volontés à la volonté d’un seul, contraire au génie de toutes ses institutions politiques; elle souhaite ardemment, passionnément, la paix ; mais elle a le souci de sa dignité et de son honneur, elle a la conscience de sa grandeur historique, elle sait le rôle nécessaire que son passé assure à son avenir et considère comme un devoir de n’y jamais renoncer ; mais elle ne menace personne et la force dont elle est fière, elle entend
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- ne la mettre qu’au service d’une seule cause, la cause du droit.
- Vous allez être demain, dans ce pays, les privilégiés de l’intelligence et du savoir, et beaucoup d’entre vous les privilégiés de la fortune. Rappelez-vous que, comme je l’ai déjà dit à vos aînés, les étudiants de nos Universités, de tous ces biens vous n’êtes vraiment que les dépositaires.
- L’homme n’est rien sans la société. Qui de vous saurait ce qu’il sait, si des myriades d’hommes n’avaient travaillé, souffert, expiré, pour conquérir, parcelle par parcelle, cette science qui vous est aujourd’hui si libéralement et si facilement donnée ? Que de sacrifices éclatants ou inconnus représente la moindre de ces découvertes, qui, de la vie rude, grossière et périlleuse des races anciennes, ont fait naître cette civilisation merveilleuse qui subordonne les forces de la nature à vos besoins, à vos volontés, souvent à votre fantaisie !
- Et n’oubliez jamais que ceux qui ont créé ce trésor ne l’ont pas créé pour quelques-uns, mais pour tous, et qu’il est autour de vous bien des hommes, fils cependant des mêmes ancêtres, pour qui la vie misérable de ces ancêtres est encore aujourd’hui la seule part du patrimoine commun.
- N’ayez donc pas l’orgueil de votre science. Ayez-en plutôt l’humilité, car plus elle est grande et plus est grande votre dette, puisqu’il vous faut rendre à cette humanité, qui continue son labeur autour de vous, l’intérêt de ce capital qu’elle a lentement amassé pour vous et qu’elle vous livre sans compter.
- N’ayez pas surtout cette sorte d’infatuation de l’intelligence, qui porte l’homme de savoir et de talent, à croire qu’il ne doit rien qu’à lui-même, qu'il est devenu un être d’une race supérieure.
- N’entrez jamais dans ces petites chapelles où se célèbre en somme le seul culte du moi, c’est une religion peu envahissante, j’en conviens, puisqu’on en est à la fois le dieu, le prêtre et l’unique fidèle, mais elle est fatale à qui s’y abandonne, car c’est le culte de l’égoïsme, c’est-à-dire de l’inutilité et de l’impuissance.
- Non, l’homme n’a le droit de se vanter ni de son intelligence ni de son savoir ; il les a hérités de ses ancêtres et de son éducation; son orgueil légitime doit se mesurer non à ce qu’il a appris, mais à ce qu’il a fait. L’homme, comme tous les autres êtres, est un effet et une cause. A quoi bon l’arbre couvert des fleurs les plus magnifiques, si de toutes
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- LÉ DEVOIR
- ces fleurs il ne peut former un seul fruit : car c’est dans ce fruit que sera la semence pour laquelle la terre l’a nourri.
- Mes chers amis,
- L’idéal que doit avoir un citoyen de notre libre démocratie française est un idéal d’activité généreuse et féconde. La règle à laquelle se ramènent toutes les autres est bien simple : Vivez, en mettant hors de vous-mêmes le but supérieur de votre vie. L’homme doit développer en soi toutes les forces de son corps, de son intelligence et de sa volonté, vivre de l’activité la plus intense et, suivant la loi de tous les êtres, s’efforcer d’accroître la quantité de vie qui- lui a été léguée. Mais ce surplus d’énergie, c’est pour les moins favorisés que nous l’acquérons, c’est pour eux que nous devons le dépenser, et c’est cette partie de nous-mêmes que nous avons ainsi donnée aux autres, à ceux qui nous aiment, à nos enfants, à notre famille, à notre cité, à notre patrie, à la société tout entière, qui est la mesure de notre mérite et, lorsque vient la mort, le poids laissé par nous dans le plateau.
- Les conquérants remplissent le monde du fracas de leurs armes ; leurs noms sont conservés pendant quelques siècles par la mémoire des hommes, objets à la fois d’admiration et d’horreur; puis vient l’oubli. Il est une immortalité plus modeste et cependant plus certaine et plus haute, et vous pouvez y atteindre sans génie. Soyez utiles. Rien ne se perd, vous le savez, et la vibration du moindre atome communiquant son mouvement à l’atome voisin se répercute à l’infini. Le moindre des actes de justice et de bonté ajoute de même quelque chose au mouvement du progrès humain. Que votre vie soit un effort joint à l’effort de tous. Si limitées qu’aient été vos forces, si faible qu’ait été l’ébranlement, n’ayez point de crainte. Votre effort n’est pas perdu, et cette part de vous-mêmes que vous avez mise au service de l’évolution éternelle, c’est votre part d’immortalité.
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- Les Délégués Mineurs. — Le Conseil d’Etat vient d’annuler l’élection de deux délégués mineurs de la circonscription de Modères (Gard', dépendant de la Compagnie houillère de Bessèges. Motif de l’annulation : les deux délégués avaient sollicité les suffrages de leurs camarades en leur adressant
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- une profession de foi qui contenait, paraît-il, des revendications politiques et sociales.
- En quoi consistaient ces revendications ? C’est ce que l’arrêt du Conseil d’Etat ne dit pas ; mais, au fond, cela importe peu, et ce n’est évidemment pas l’esprit de ces revendications qui a motivé l’arrêt d’annulation. Le Conseil d’Etat s’est seulement préoccupé de conserver à la loi du 8 juillet 1890 son véritable caractère.
- Cette loi permet, on le sait, aux ouvriers mineurs de nommer à l’élection, dans chaque circonscription, un certain nombre de délégués spécialement chargés de veiller à la sécurité des mineurs.
- C’est donc, comme on le voit, une loi d’intérêt professionnel, et pas autre chose.
- Les revendications politiques et sociales, pour si justes qu’elles soient, n’ont rien à voir dans le fonctionnement de cette loi.
- La cause des ouvriers a tout à gagner à être défendue par les moyens que la loi met à leur disposition, si la législation n’a pas prévu tous les cas, il faut la compléter.
- ALSACE-LORRAINE
- La Dépopulation. — L’office de statistique du gouvernement d’Alsace-Lorraine vient de publier les résultats complets du recensement du 1er décembre dernier.
- A cette date le Reichsland comprenait 1.603.987 habitants, se répartissant comme suit :
- Basse-Alsace, 621.509.
- Lorraine, 510.802.
- Haute-Alsace, 471.509.
- Le recensement de 1885 accusait 1.561.355 habitants.
- Il y a donc une augmentation de 39.632 âmes. Mais cette augmentation est artificielle jusqu’à un certain point, car elle comprend les renforcements successifs des armées d’occupation. Or, ces renforcements comprennent un effectif total de 20.190 hommes.
- De sorte, qu’en réalité, la population d’Alsace-Lorraine n’a augmenté pendant ces cinq dernières années que de 9.442 âmes.
- Encore ce chiffre de 1.603.987 habitants comprend-il la population militaire qui est d’au moins 60.000 hommes.
- Enfin, si en 1890 l’Alsace-Lorraine compte 1.603.987 âmes,
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- LE DEVOIR
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- elle en avait, en 1870, à la veille de la guerre franco-allemande, 1.628.132, soit une différence nette en faveur de 1870 de 24.145 âmes; encore ne comptait-on pas les effectifs militaires qui rentrent en compte aujourd’hui, avec les immigrés allemands, qui dépassent 300 000 âmes.
- Que conclure de ces chiffres éloquents par eux-mêmes ? Que près d’un quart de la population annexée a fui le malheureux pays natal.
- Les feuilles allemandes se gardent d’insister sur ces considérations pessimistes. Elles insistent au contraire sur l’augmentation de la population de certaines grandes villes, augmentation due au renforcement des garnisons, à l’immigration d’outre-Rhin et enfin à l’abandon des villages. Mais que de familles alsaciennes et lorraines ont émigré !
- Dans telles localités, notamment à Obernay, à Mutzig, à Bischwiller, la population a diminué par centaines d’âmes.
- SUISSE
- Les Fêtes de l’Indépendance. — La Suisse entière vient de célébrer à Schwyz, le sixième centenaire de la première alliance perpétuelle du Ie1' août 1291.
- Des réjouissances ont eu lieu sur tous les points de la Confédération.
- La date du 1er août constitue pour la Suisse la véritable fête nationale, car elle rappelle la naissance de la Confédération par l’acte d’alliance perpétuelle, conclu au commencement d’août 1291 entre Uri, Schwyz et Unterwald. Ces trois cantons primitifs, qui jouissaient déjà à cette époque, quoique attachés à l’empire par un certain lien, d’une existence politique indépendante, constituent le noyau autour duquel la confédération s’est formée
- Dans le pacte de 1291, les trois petits pays se promettent assistance à l’extérieur, aux frais de chacun, sans organisation militaire commune, et on y voit formulée cette grande maxime que toute société viable doit pouvoir déterminer elle-même la forme de son gouvernement, Néanmoins, les auteurs du traité déclarent qu’ils continueront à rendre à leurs seigneurs les services qu’ils leur doivent, mais.en second rang, après les devoirs qu’impose l’alliance. C’était probablement une manière très diplomatique de préparer un affranchissement parfait, comme le démontre du reste révolution de 1499 et de 1648 qui détacha formellement la Confédération de l’empire.
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- Les contractants posaient en même temps à l’intérieur les premières pierres de cet Etat fédératif dont, après tant de générations, leurs descendants viennent en ce siècle d’achever la construction : arbitrage en cas de conflit, exécution fédérale contre le récalcitrant, les décisions politiques prises par la majorité, et accord sur les principes du droit pénal.
- On voit, par le court résumé qui précède, que les pâtres d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald en ébauchant quelque part sur le bord du lac des Quatre-Cantons la base de la Suisse actuelle, méritaient en même temps le titre de fondateurs de la démocratie en Europe. C’est en effet la pensée de la liberté politique qui s’alluma dans leurs grands et simples esprits, qui a montré au monde la démocratie comme une forme d’Etat où peuvent régne**, en dépit de maints préjugés vieux et nouveaux, l’ordre et le sens moral.
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- Le Droit D’Initiative Populaire. — Le b juillet a eu lieu le vote relatif à la révision de la Constitution pour l’introduction du droit d’initiative du peuple.
- La loi a été adoptée par 171.000 voix contre 118.000.
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- Les Coopératives Agricoles. — Le mouvement coopérâtes agricole fut provoqué, en Suisse, en 1877, par le professeur Kramer.
- Ses débuts furent modestes ; ses progrès très lents dans les premières années, ne s’accentuèrent seulement que dans ces derniers temp^.
- Aujourd’hui, la Fédération de l’Est de la Suisse compte -49 sociétés coopératives, ayant au-delà de 3.000 membres et faisant une vente annuelle de plus de 300.000 francs. Toutes ces associations sont enregistrées et reposent sur le principe de la responsabilité illimitée.
- Outre cette Fédération, il en existe 4 autres.
- Les 5 Fédérations comprenaient, en 1886, 500 coopératives, parmi lesquelles il y en avait 305 pour la mise en valeur du lait et 122 sociétés agricoles de consommation.
- Actuellement, on peut évaluer à 800 le nombre de ces sociétés.
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- Les Accidents Industriels. — Du 21 au 26 septembre prochain, aura lieu à Berne un congrès international qui dis-
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- LE DEVOIR
- cutera les questions relatives à la responsabilité en cas d’accidents industriels. Les nations qui ont annoncé leur participation à ce congrès sont l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, les Pay>-Bas, l’Italie, l’Autriche-Hongrie, la Suède, la Norvège, la Suisse, l’Espagne, la Russie et les Etats-Unis.
- ANGLETERRE
- Les Progrès du Socialisme. — « Que lord Salisbury, M. Gladstone, M. Balfour ou sir William Harcourt le veuillent ou non, c’est sur la question ouvrière et socialiste que la consultation électorale de 1892 se fera. »
- Tels sont les propres termes dont s’est servi, dans une entrevue avec un journaliste, un des membres du gouvernement anglais, Sir John Gorst, sous-secrétaire d’Etat pour les Indes, dont on n’a. pas oublié le manifeste en faveur d’un socialisme d’Etat tory.
- La conviction de sir John Gorst est que les élections générales de l’an prochain ne rouleront pas sur la question du home ride irlandais, mais bien sur la question des rapports du travail et du capital.
- A l’entendre, c’est là la grave préoccupation de toute l’Angleterre, et les candidats Gladstoniens ou conservateurs qui omettront de prendre parti dans l'a question des salaires ou des heures de travail seront assurément écartés.
- Cette tendance est accusée par toutes les élections partielles.
- Dans une remarquable étude publiée par la Revue sociale et politique, sous ce titre : Le mouvement de réforme sociale en Angleterre pendant l’année 1890, M. Sidney Webb, professeur d’économie politique au collège de la Cité, constate que quand une élection a lieu dans un centre industriel et populeux, le triomphe du candidat libéral est dû principalement à ses déclarations en faveur d’une grande extension des fonctions municipales et de l’Etat. Il cite de nombreux exemples de ce fait.
- L’élection la plus significative de toutes est celle de Eccles.
- Le siège de cette circonscription, à la Chambre, a toujours été occupé par un tory et le député a toujours été un membre de la noble maison deEllesmere, propriétaire important de mines dans la circonscription. Les mineurs s’étant déclarés en faveur de la loi des « huit heures » écoutèrent
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- LE MUSÉE D’ÉCONOMIE SOCIALE
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- les deux candidats. Le candidat tory, l’oncle du dernier représentant et lui-même ancien membre du Parlement et du gouvernement tory, était peut-être le candidat le plus puissant que les tories pouvaient présenter, il refusa de voter pour la loi des « huit heures », en faveur des mineurs.
- Le candidat libéral, M H-J. Roby, L. L. D., homme distingué et lui-même patron, se déclara prêt à voter cette mesure, quoiqu’il fut blâmé par presque tous les capitalistes libéraux et par M. John Morley.
- Il fut élu à une forte majorité.
- Ce scrutin, ajoute M. Sidney Webb, est remarquable, parce que cette circonscription avait été regardée, jusque-là, comme une des forteresses du parti tory. Et comme les élections approchaient, il n'est pas exagéré de dire que les déclarations des candidats libéraux seront de plus en plus nettes.
- LE MUSÉE D’ÉCONOMIE SOCIALE
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- Le rapport de M. E. Goffinon, rapporteur de la section III de l’Exposition d’économie sociale, abonde en conclusions pratiques du plus haut intérêt.
- Nous donnons ci-dessous celle qui est relative à la création d’un Musée d’économie sociale dont la création, projetée depuis 1889, serait des plus profitables à l’avancement de la science sociale:
- L’Exposition d’Economie sociale a été la manifestation éclatante des efforts tentés jusqu’ici pour améliorer la situation matérielle et morale de la classe ouvrière ; elle a démontré en même temps qu’il restait beaucoup à faire pour le développement des institutions de prévoyance.
- Un des moyens de satisfaire à cette préoccupation consiste dans la création d’un Musée d’économie sociale, création en vue de laquelle une association a été constituée avec l’assentiment et le contrôle de M. le ministre du commerce.
- Tous les exposants du groupe d’économie sociale ont fait don des documents composant leur exposition dans le but
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- de fonder ce musée, qui serait une sorte d’Exposition permanente et constamment renouvelée de tout ce qui a trait à cet ordre d’idées. Il y aurait là'un centre d’études, d’informations et d’enseignements, où serait tenu à jour le tableau des réformes économiques et sociales entrées dans la pratique.
- De nombreux amis du progrès ont retenu l’idée de ce musée, qu’il est désirable de voir organiser au plus tôt, et nous appelons votre attention sur la place importante qu’y occuperont les institutions se rattachant au principe des syndicats professionnels :
- L’Arbitrage, pour la conciliation des différends professionnels.
- L’Éducation professionnelle donnée au sein de chaque industrie.
- L’Office de placement, offres et demandes de travail, organisé en vue des besoins corporatifs et avec une pleine connaissance de ces besoins.
- Les Assurances mutuelles contre les risques et accidents du travail.
- Les Sociétés de secours mutuels corporatives, organisant la prévoyance collective.
- L’Institution de récompenses de mérite, décernées aux hommes de devoir qui honorent leur profession par de longs et bons services.
- Le Crédit agricole et les Caisses populaires, dont le mécanisme financier s’impose à l’étude des hommes éclairés, en raison des nécessités de la culture parcellaire, du petit commerce et de la moyenne industrie.
- La Participation aux bénéfices, mesure pacifique qui contribuera puissamment à résoudre un problème de la plus haute portée sociale.
- Le Musée d’Economie sociale serait comme la synthèse de ces diverses institutions et fournirait ainsi, aux syndicats professionnels, tous les éléments d’étude pour se constituer et poursuivre le but de leur création.
- Les Syndicats professionnels représentent l’élément actif de la productivité moderne : l’Annuaire publié par les soins du ministre du commerce et de l’industrie montre le nombre relativement considérable de ces associations depuis la loi de 1884 ; les Syndicats agricoles, notamment, dépassent aujourd’hui le chiffre de huit cents et comptent un demi-million d’intéressés.
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- Mais d’autres formes d’associations et d’institutions syndicales se sont développées moins rapidement et réclament une impulsion nouvelle. Tels sont les Syndicats mixtes. Le principe syndical à l’état mixte, c’est-à-dire unissant pour la tâche commune les deux éléments de la vitalité professionnelle — employeur et employé —^ est en faible proportion dans l’ensemble des associations syndicales, mais les services rendus par ce rouage sont de ceux qui suppléent à la quantité par la qualité.
- De même pour l’arbitrage, qui a déjà donné les meilleurs résultats; l’enquête de 1889 établit, en effet, que les deux tiers des affaires litigieuses renvoyées par les tribunaux consulaires aux Syndicats compétents ont été conciliées par ces derniers.
- Quant à l’enseignement professionnel, organisé et répandu dans les ateliers privés (comme l’indique les exemples concluants fournis par Nîmes, Calais, Paris, Bruxelles), sous la surveillance et la garantie des syndicats, la voie est tracée, il ne reste qu’à la poursuivre.
- Pour les institutions de prévoyance mutuelle, voir aux pages 59-62 du Rapport les résultats obtenus par les Syndicats du bâtiment contre les risques et accidents du travail. Il y a là d’excellents gages de réussite et d’extension à l’égard des sociétés de secours mutuels corporatives, à la condition qu’on les laisse administrer par les participants, en réservant aux patrons la qualité de membres honoraires seulement.
- La distribution des insignes du Mérite, décernés par l’Etat gagnera certainement en valeur morale auprès de tous les syndicats, grâce à la faculté accordée par le décret du 10 mars 1891, de porter le ruban.
- La question du crédit et des caisses populaires pour les journaliers de l’agriculture et de l’industrie ne peut être résolue que par les Unions syndicales.
- La participation aux bénéfices fécondera également l’avenir économique, du jour où la majorité des syndicats l’associera au mouvement si prononcé qui se manifeste dans les différentes branches d’industrie.
- Les syndicats professionnels ont un grand intérêt à la formation d’un centre d’études de ces diverses questions ; et cette centralisation est, comme nous l’avons dit, l’objet du Musée d’Economie sociale, où nous voudrions les voir se grouper tous. Nous faisons, dans ce but, appel à votre
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- concours', en vous priant de nous communiquer ce qui est à votre connaissance ou à votre disposition concernant les Syndicats professionnels et les institutions qui en dérivent.
- Vous pouvez envoyer tous renseignements, au siège provisoire de l’association du Musée d’Economie sociale, 15, rue de la Ville-l’Evèque, ou à mon domicile, 76, boulevard Magenta.
- Dans le cas où des indications plus détaillées vous seraient utiles, veuillez m’adresser un questionnaire ; je me ferai un devoir d’y répondre.
- Le Rapporteur de la troisième section (Syndicats professionnels),
- E. Goffinon.
- 76, boulevard Magenta, à Paris
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- PARTICIPATION ET PROSPÉRITÉ
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- PARTICIPATION ET PROSPÉRITÉ
- LA FABRIQUE NÉERLANDAISE DE LEVURE ET D’ALCOOL A DELFT (HOLLANDE)
- Depuis l’Exposition du Centenaire de la Révolution de 1789, nous sommes débiteur d’un compte rendu de l’organisation de la participation aux bénéfices dans l’établissement fondé par M. J.-C. Van Marken, à Delft. Une publication qui vient de se produire nous rappelle notre dette envers un homme simple d’allures, mais si distingué par son génie organisateur et si plein de bonne volonté pour ses collaborateurs ouvriers.
- La fabrique néerlandaise de levure et d’alcool était représentée à l’Esplanade des Invalides par un ensemble extrêmement remarquable d’institutions de toute nature, méthodiquement organisées d’après les principes sociaux combinés avec les résultats de l’expérience. A côté d’un très beau plan en relief des maisons ouvrières construites par les soins de M. Van Marken,dans le parc Agneta, on trouvait tous les documents relatifs à la participation aux bénéfices et aux autres institutions de la maison.
- Cette fabrique emploie environ 300 ouvriers qui ont reçu 450,000 francs de salaires en 1889, et distillé 17 millions de kilogrammes de grains dans cette même année.
- M. Charles Robert, dans son rapport général de la section II de l’Exposition d'Economie sociale, nous fait connaître l’organisation générale tout à la fois technique et morale de l’établissement.
- Ainsi, à l’instar des maisons Leclaire et Godin, il y a un noyau, composé de l’élite des travailleurs de tout ordre, noyau divisé en trois chambres :
- Le Conseil des employés supérieurs, qui comprend 12 membres, ingénieurs, chefs de service, etc.
- La Chambre des employés et contre-maîtres, formée de 8 membres élus par leurs collègues;
- La Chambre du travail, composée de 12 ouvriers élus par leurs camarades.
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- Chaque Chambre nomme son bureau et délibère séparément. Les procès verbaux sont communiqués à îa direction.
- Deux fois par an, les trois Chambres se réunissent en assemblée plénière du Noyau, sous la présidence de l’un des directeurs. Cette assemblée a un pouvoir de décision, un droit de délibérer et de statuer sur toutes les questions qui ne touchent pas à d’autres intérêts que ceux propres du personnel.
- S’il s’élevait des difficultés, à ce point de vue, entre la direction et l’assemblée générale du Noyau, au sujet de la compétence de cette assemblée, le débat serait soumis à un arbitrage, conformément à une clause des Statuts du travail.
- Le taux des salaires n’est pas celui des salaires de la région. Les membres du personnel sont divisés en classes d’après leur degré de dévouement. (Comment se mesure le dévouement ? Est-ce travail en surcroît ? est-ce soins donnés aux produits ?) A ces classes correspondent des augmentations de salaire s’élevant de 2 à 20 0J0 de ce salaire. Voici, dit M. Charles Robert, un exemple de cette manière de procéder. Un ouvrier de la dernière catégorie, travaillant à Delft, recevra par semaine, pour 60 heures de travail, un salaire de 10 florins ou 50 francs augmenté de 20 0/0 ou 2 flo'.ins pour un complet dévouement qui dépend absolument de la volonté de l’ouvrier lui-même, soit 12 florins. — Tandis qu’un excellent ouvrier du bâtiment, charpentier, maçon ou menuisier, gagne en tout, à Delft, 18 cents par heure ou 10 florins 80 cents pour soixante heures par semaine. Un ouvrier de la fabrique Van Marken, à l’aide des suppléments variés qui s’ajoutent à son salaire, peut arriver à 21 florins par semaine.
- Si l’on objecte à M. Van Marken que les frais généraux seront peut-être trop chargés par de tels salaires, il répond avec le texte de ses Statuts du travail : « Quand le bilan de la « Société se soldera par une perte de 10 0/0 du capital social, « les salaires seront diminués au marc le franc. »
- De plus l’habileté spéciale et technique de chaque ouvrier peut être récompensée par des sursalaires pouvant aller de 2 0/0 jusqu’à 20 0/0 du salaire normal.
- La coopération à la prospérité de la maison par des services rendus à ses intérêts généraux donne lieu à des primes de 5 à 10 0/0.
- Aux salaires peuvent encore être jointes des primes pour
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- épargne de temps, de matières premières, de combustibles et de vieux oings.
- La Maison Van Marken a été commencée en 1869, la participation y a été établie en 1879. D’après l’article 26 des statuts sociaux, 10 0/0 des bénéfices nets de chaque année sont distribués par la direction au personnel travailleur.
- La part des bénéfices distribuée en 1887, s’est élevée à 27 000 francs soit l’équivalent de 9 0/0 du salaire.
- Dix actions, soit 12 000 florins, ont été divisés en 1,000 parts de 24 francs et mises à la disposition du personnel qui voudrait devenir co-propriétaire de l’usine. 459 parts ont été placées entre 64 travailleurs.
- De nombreuses institutions sont créées pour la satisfaction morale, intellectuelle et familiale des ouvriers de l’usine et nous notons :
- Ecole de travaux manuels, primes d’encouragement aux élèves des écoles communales, apprentissage, cours de dessin, de langues étrangères pour les jeunes employés, de couture, de boulangerie, bibliothèque et conférences, salle d’asile;
- Société anonyme pour la propriété collective du parc Agneta, maisons ouvrières, magasins coopératifs, caisses d’épargne libres, obligatoires, commission ouvrière d’hygiène ;
- Société de secours mutuels pour la maladie, assurances contre les accidents, retraites aux vieillards, assurances en cas de décès ;
- Sociétés de gymnastique, de tir et de jeux divers, théâtre, jardin, bals et concerts, orphéon. Constitution du Noyau, Chambre consultative pour les intérêts du personnel. Publication d’un journal spécial : le Messager de la Fabrique.
- Après cette longue énumération d’institutions nécessaires, utiles ou agréables, nous devons noter une résolution très radicale de la direction : son refus absolu d’accepter ou rechercher le travail des femmes dans l’usine, quels que soient les profits qu’aurait trouvés la maison Van Marken à exploiter le travail des femmes, comme font tant d’industriels sans cœur et sans humanité.
- Voilà donc, dit le Panthéon industriel, ces heureuses femmes d’ouvriers nettement enfermées dans leur beau rôle de mères de famille et de maîtresses de maison, donnant à leurs enfants le lait que la nature a spécialement préparé pour chacun d’eux, donnant au ménage, à la propreté du linge et des
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- habitations, à la préparation des aliments, etc., etc., des soins qui profitent également au père, à la mère, aux enfants, et qui font naître dans toute la maison un bien-être, une satisfaction, un tendre amour mutuel préparant les plus belles conséquences sociales.
- Si les hommes de l’usine sont en rapports fréquents avec M. Van Marken pour les intérêts matériels, disons que les femmes restées à la maison reçoivent chez elles les visites sympathiques de la compagne du directeur. Mme Van Marken et son mari, que nous avons eu le plaisir de rencontrer dans un banquet à Paris, en 1889, sont gens d’abord simple. On n’imagine point que ces deux êtres sont les chefs d’une usine scientifiquement montée, occupant plus de 60.000 mètres carrés de superficie, dont les produits font prime sur toute la terre, là où l’on fait du pain et où l’on brasse l’orge pour la bière.
- Voilà donc un établissement où les chefs s’occupent très sérieusement de leurs ouvriers, matériellement et moralement.
- Les profits de l’usine sont partagés dans des proportions plus ou moins justes, mais au moins ils sont partagés. Ici, comme partout le capital se fait la grosse part, réservant aux actionnaires 90 0/0 en en abandonnant 10 aux travailleurs. La part de ces derniers, pour être un témoignage de reconnaissance qu’on rencontre rarement, pourrait être meilleure, car dans cette industrie le travail est dur et il est incessant.
- Nous disons ici sincèrement notre pensée : 100.000 francs distribués en dix années à 350 ouvriers et employés sont un encouragement certain, mais les travailleurs de ce métier méritent vraiment plus et les actionnaires, heureux bailleurs de fonds de cette entreprise, ne seraient guère à plaindre, si la remise faite aux travailleurs était double d’importance.
- Nous sommes persuadé que cela se fera avant longtemps.
- Abel Davaud.
- [Le moniteur des syndicats ouvriers).
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- NÉCROLOGIE
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- NÉCROLOGIE
- EDWARD HOWLAND
- Le monde de la coopération a perdu, le 25 décembre dernier, au Mexique, un de ses plus vaillants champions :
- Edward Howland.
- Nous venons seulement d’apprendre cette mort en recevant le journal “ The Crédit foncier de Sinaloa ” du 2 juillet, et en lisant la fin d’une esquisse biographique du défunt, esquisse due à sa veuve Madame Marie Howland, l’auteur bien connue du si joli roman “ La fille de son père
- Nous offrons à Madame Marie Howland nos plus vifs et plus profonds sentiments de condoléances.
- Edward Howland, dont toute la vie fut consacrée au service du progrès social, fut un admirable vulgarisateur de l’œuvre du Familistère aux Etats-Unis. Que de journaux de langue anglaise, pour parler de notre Association, s’inspirèrent de l’excellent résumé qu’en avait publié Edward Howland dans le “ Harper’s Magazine ” d’Avril 1872. Ce magistral article occupait douze pages du Harper’s Magazine dont la réputation est universelle. Presque toutes les vues qui sont dans le volume Solutions Sociales, de Godin, y étaient reproduites. La vue d’ensemble s’y trouve sous une forme réduite qui est un vrai chef-d’œuvre.
- En 1885, un nouvel article d’Edward Howland publié encore dans le Harper’s Magazine, éditions de New-York et de Londres, montra où en était l’œuvre du Familistère après cinq années d’association légalement et irrévocablement réalisée.
- Edward Howland vivant en parfaite union de cœur et d’intelligence avec sa femme Marie Howland, et nos lecteurs connaissant, tous, l’œuvre charmante de Madame Howland : £‘ La fille de son père ”, peuvent se faire une idée exacte de l’esprit avec lequel Edward Howland traitait les questions sociales. Disons, enfin, que c’est par les soins de la famille Howland, que le premier volume de J.-Bt0-André
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- Godin, “ Solutions Sociales ” fut traduit en anglais et publié aux Etats-Unis.
- Edward Howland était né dans la Caroline du Sud ; une grande partie de son existence s’est écoulée dans l’Etat de New-Jersey. Tout récemment en 1888, il s’était rendu au Mexique pour prendre, de concert avec sa femme, une part active à la réalisation d’une Colonie coopérative à Topolobampo, Sinaloa. C’est là que son décès est survenu.
- Nos lecteurs trouveront ci-dessous quelques renseignements sur la colonie de Topolobampo.
- COLONIE COOPÉRATIVE
- Nous empruntons à Y Émancipation, de Nîmes, l’extrait suivant d’un article publié dans cet excellent journal par M. Aug. Desmoulins, sur la colonie où est mort notre regretté
- ami Edward Howland.
- « La Colonie de Topolobampo, fondée il y a six ans par un ingénieur civil, A.-K. Owen, de Chester (Pensylvanie), est située dans l’Etat de Sinaloa (Mexique), près du rivage du golfe de Californie à 200 lieues au sud de Guaymas et à 200 lieues au nord de Mazatlan.
- oc Elle est enregistrée conformément aux lois de l’Etat de Colorado, sous le nom de « Crédit Foncier de Sinaloa ». Elle possède au port de Topolobampo environ 18.000 acres de terres qui sont destinées à devenir le siège d’une ville modèle.
- « La colonie a de plus le privilège « d’une préférence d’achat » de ItO.OOO autres acres qui sont très fertiles et qu’il serait facile d’irriguer, grâce au voisinage de la rivière de Fuerty. Un terrain aussi favorablement situé donnera probablement de grands revenus.
- « Le sol arable sera cultivé collectivement. Les habitations seront cédées aux membres, pour la durée de leur vie, à un prix fixé d’avance.
- « Toutes, les denrées alimentaires sont vendues, dans un
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- bazar au prix coûtant ; on y ajoute seulement les frais de transport, de distribution et d’assurance, La société est le seul commerçant, acheteur et vendeur aussi bien que distributeur de travail.
- « Aucun membre ne peut travailler au compte d’un autre; chacun travaille pour la société.
- « Les avocats et les prêtres ne sont pas admis, et tous les différends sont réglés par arbitrage.
- « Les médecins sont, comme tous autres travailleurs, nommés et salariés par la communauté.
- « La société aura sa monnaie particulière, basée sur le travail et calculée d’après le temps.
- « On donnera à l’éducation et à l’instruction de la jeunesse les soins les plus éclairés et les plus attentifs.
- « L’éclairage, les eaux, le chauffage, le transport des personnes, des lettres et des colis, le théâtre et les concerts sont des services publics et gratuits.
- :r On établira de grands Familistères, à l’instar de celui de Godin à Guise (France), avec cuisine centrale, boulangerie et buanderie.
- « Cependant celui qui préférerait une demeure privée avec ta vie familiale plus intime, construira sa propre chaumière et réunira sa famille autour de son foyer.
- « La colonie de Topolobampo compte environ 1.000 membres vivant la plupart aux Etats-Unis; cependant quelques-uns sont disséminés sur toute la terre ; elle a des membres au Brésil, au Honduras, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Suède, etc.
- « Sur tes lieux mêmes ne se trouvent en ce moment qu’environ 125 personnes, mais dans le cours de l’automne, plusieurs centaines de nouveaux colons s’y rendront des États-Unis, et surtout du Honduras, pour entreprendre la construction du canal d’irrigation.
- « Le fondateur, président de la colonie, A.-K. Owen, a obtenu, en janvier 1890, du gouvernement mexicain, une concession de grande valeur pour la construction d’un chemin de fer se dirigeant de Topolobampo au nord-est vers la rivière Bravo del Norte, avec un subside de 12 mille dollars par lieue, en monnaie, et, de plus, des terres arables le long de la voie. Ce chemin de fer sera également entrepris cet hiver.
- « La Compagnie de “ Crédit Foncier ” prend vis-à-vis du gouvernement mexicain l’obligation d’avoir sur les lieux 500 familles après une durée de deux années, qui commence
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- le Jer janvier 1890, et 1.500 familles après trois autres années écoulées.
- « Les colons obtiennent du gouvernement beaucoup de privilèges, tels que franchise de douanes pour un nombre d’années, exemption du service militaire pour le même temps, etc. »
- *
- * #
- La colonie publie un journal : “ The Crédit foncier de Sinaloa ”. Cette feuille fondée par Mm* Marie Howland était publiée autrefois à Hammonton, New Jersey. Elle compte cinq années d’existence. On y trouve des renseignements détaillés sur les faits de la vie journalière dans la colonie.
- Le journal, rédigé bien entendu en anglais, paraît deux fois par mois. Son prix d’abonnement annuel est de 7 fr. 50. Bureau : 32 Nassau Street, New-York City, États-Unis.
- LA QUESTION DE LA PAIX
- CONGRÈS DE LA LIGUE INTERNATIONALE DE LA PAIX ET DE LA LIBERTÉ
- Le 25e congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté a été tenu, à Paris, le dimanche 26 courant.
- En l’absence du vénérable président de la Ligue, M. Charles Lemonnier, retenu à la campagne par une indisposition, c’est Mlle Toussaint qui a présidé les deux séances qui ont eu lieu, la première dans la matinée et la seconde dans l’après-midi.
- MM. Arnaud et Guébin ont été choisis comme assesseurs.
- De nombreuses Sociétés se trouvaient représentées : la Peace Sociéty par M. Vasseur, l’International arbitration and peace Association par M. Moschely, Y Association pour la neutralisation du Danemark par Mme Goeg, le comité de la Ligue par M. Guébin, le comité de Grenoble par M. Arnaud, l’Union lombarde, la Ligue italienne pour la paix et la section suisse de la Ligue par M. Umiltà, la Société de la Paix perpétuelle par la justice par M. Hipp. Destrem, etc.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Après lecture d’un certain nombre de lettres d’excuses, dont plusieurs très intéressantes de MM. Charles Lemonnier; Frédéric Bajer, membre du Parlement danois; Hodgson Pratt; Mazzoleni,de Milan ; Arnaudon, de Turin; Solmeri etd’Agnanno de Palerme ; Alfred Love, de Philadelphie, au nom de Y Universal Peace Union et de 35 autres Sociétés adeptes, on a passé à l’ordre du jour.
- La première question à débattre était celle-ci : le Droit de conquête. Un excellent rapport, émané du comité central, ayant été lu au préalable sur la question, la discussion s’est ensuite ouverte et établie surtout entre MM. Hipp. Destrem, de Montluc, conseiller à la cour de Douai, membre de l’institut de Droit international de Gand, et Desmarest, avocat.
- Elle s’est terminée par le vote de résolutions qu’on lira ci-après.
- A la séance de l’après-midi, on s’est occupé des questions qui doivent être débattues, d’après le programme de la commission exécutive de Rome, au Congrès international et à la Conférence interparlementaire qui se tiendront dans cette ville, en novembre. La question du Bureau international ayant paru écartée des futurs débats, le Congrès de la Ligue a voté un ordre du jour tendant à ce qu’elle y soit portée effectivement, comme étant d’une importance capitale pour le triomphe de la cause.
- Après un excellent discours de M. Montluc sur la question de la responsabilité internationale, la seconde question capitale du Congrès, est renvoyée à l’examen du prochain Congrès.
- Il en est de même d’une question de responsabilité gouvernementale soulevée par M. Umiltà.
- Voici le texte des importantes résolutions votées pour condamner, au nom de la morale universelle, le prétendu droit de conquête :
- Considérant que l’état de trêve armée, si précaire et si ruineux qu’il soit pour les gouvernements et les peuples, est par sa persistance même la preuve irrécusable des aspirations des gouvernements et des peuples vers la paix ;
- Considérant que la vraie paix ne peut se fonder que sur la liberté et sur la justice;
- Considérant que l’établissement d’un ordre juridique international introduit entre les peuples peut seul faire disparaître la guerre et ses conséquences ;
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- Considérant que le principe même du Droit est le droit imprescriptible et inaliénable qu’ont tous les peuples de se régir eux-mêmes;
- Considérant que le principe de l’arbitrage, c’est-à-dire la nomination des juges par les justiciables, est déjà historiquement consacré entre les peuples par une longue pratique;
- Considérant que dans l’état présent de l’Europe, la formation immédiate d’une Haute Cour internationale universelle d’arbitrage est irréalisable;
- Que la constitution d’une Fédération de tous les peuples d’Europe, laquelle est toujours dans les vœux de la Ligue, ne saurait être immédiatement réalisable ;
- Considérant que parmi tous les moyensjusqu’ici proposés, le plus simple, le plus facile, le plus praticable, paraît être la conclusion de traités d’arbitrage permanent négociés de peuple à peuple analogues à celui dont la rédaction a été préparé par le gouvernement helvétique pour être négocié avec les Etats-Unis d’Amérique, et qui a été officiellement publié en 1883, la mort de M. Frelinghyssen en ayant seule interrompu la négociation :
- L’Assemblée,
- Nie le droit de conquête ; déclare nulle toute annexion et toute neutralisation faite sans le consentement préalable du peuple annexé ou neutralisé ;
- Emet le vœu de voir le Congrès universel et la Conférence interparlementaire mettre à l’ordre du jour des peuples et des gouvernements l’établissement immédiat d’un ordre juridique international fondé sur le principe de l’arbitrage, soit par adhésion au traité d’arbitrage permanent de Washington du 28 avril 1890 ;
- Soit par la conclusion de traités d’arbitrage permanent, librement négociés et signés de peuple à peuple ;
- Soit par toute autre mesure qui ne porte point atteinte à la pleine autonomie de ces peuples ;
- Appuie la proposition faite par The American peace Society de réclamer du président des Etats-Unis d’Amérique la convocation d'un Congrès de représentants officiels des gouvernements chargés d’établir entre les peuples une juridiction internationale ;
- Envoie, au delà des mers, ses salutations fraternelles aux généreux fondateurs de la Ligue de la République universelle.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Dans le rapport qui a précédé le vote des résolutions qu’on a lues plus haut, il est question d’un Congres universel républicain qui se tiendrait aussi, pendant l’Exposition universelle de Chicago, mais sans se rattacher nécessairement à cette Exposition et peut-être dans une autre ville.
- L’idée de ce Congrès a été soutenue dans un grand meeting, tenu à Washington, le printemps dernier.
- Le dit Congrès comprendrait deux assemblées distinctes, l’une composée des représentants délégués de toutes les Républiques existant dans le monde ; l’autre, des représentants de toutes les nations non constituées en République et de ceux de toute association ou organisation sympathique aux institutions libres.
- Dans cette dualité, la première assemblée jouerait un rôle analogue à celui du Sénat et la seconde, à celui de la Chambre des députés des Etats-Unis.
- L’avancement de l’humanité en toutes choses et notamment dans les rapports de peuple à peuple serait le but général du Congrès.
- Il y a là un projet très grandiose et réalisable dans une certaine mesure.
- Trois caractères, dit M. Ch. Lemonnier dans les Etats-Unis d'Europe, le mettent en relief :
- 1° La grande sagesse qui assure la liberté des consciences et la tranquillité politique, en mettant toute question religieuse hors de discussion ;
- 2° La justice impartiale qui fait place à côté des Républiques à toutes les formes de gouvernements non républicains.
- 3<> La liberté sans réserve qui, sans même parler de la question sociale, appelle toutes les formes organiques que la volonté humaine peut donner à l’association.
- CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE
- Le Parlement Norvégien a voté une indemnité de 100 couronnes (1388 francs,) allouée à chacun de trois de ses délégués à la Conférence interparlementaire' qui s’ouvrira en novembre, à Rome, immédiatement après le Congrès universel.
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- GE QUE GOUTE LA PAIX ARMÉE
- De tous les obstacles à la création de la richesse sociale, aucun n’a une influence aussi puissante et aussi étendue que la guerre, qui
- 1° détruit la vie et la propriété;
- °2° convertit les travailleurs productifs en consommateurs improductifs ;
- 3° détourne le capital vers des buts improductifs ou destructeurs.
- La population de l’Europe pourrait économiser annuellement :
- 3,300,000,000 de francs dépensés aujourd’hui, en temps de paix, en préparatifs de guerre ;
- 3,750,000,000 fr. que gagneraient les trois millions d’hommes actuellement improductifs ;
- 250,000,000 que gagneraient les 500,000 chevaux actuellement improductifs.
- Total : 7,300,000,000 de francs.
- Cette somme énorme équivaut à une taxe de 25 fr. par an sur chaque tête d’homme, de femme et d’enfant en Europe. Elle égale 30 fois le total des frais de la guerre de sécession en Amérique; elle égale les revenus des quatre plus grands Etats de l’Europe réunis ; et, il ne faut pas l’oublier, le tableau ci-dessus représente la condition de l’Europe en temps de paix.
- Les lignes qui précèdent ont été publiées par le Hérald of peace, il y a une dizaine d’années.
- Depuis cette époque le nombre des hommes et des chevaux improductifs s’accroît chaque année.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- SOCIÉTÉ FRANÇAISE POUR L’ARBITRAGE ENTRE NATIONS Autorisée par arrêté ministériel 3, Boulevard Saint-Germain. — Paris
- On nous communique l’appel suivant adressé spécialement aux femmes :
- APPEL AUX FEMMES
- Femmes de toutes les contrées, mères, sœurs, épouses, ou filles de ceux que la guerre arrache au foyer et fait périr sur les champs de bataille ou dans les hôpitaux ;
- Vous, victimes innocentes, que la folie des gouvernements et des peuples, condamne impitoyablement au deuil et à la misère ;
- Vous qui, même en temps de paix, voyez peser sur vous le poids des lourds impôts et la tristesse du foyer abandonné.
- Nous vous conjurons d’entendre notre appel !
- Nous venons vous dire que ces maux ne sont pas sans remèdes, et qu’il dépend de vous, si vous voulez nous aider, de les réduire et peut-être de les faire disparaître.
- Quand deux particuliers ont une difficulté, ils ne s’assomment pas mutuellement. Us vont devant le magistrat, organe de la justice, et celui qui a tort s’incline devant la sentence qui est prononcée.
- Quand deux gouvernements sont en désaccord, ils en appellent aux armes ; c’est-à-dire qu’ils font massacrer, de part et d’autre, des milliers et des milliers d’innocents, qui, la plupart du temps, ne savent même pas pourquoi ils se battent.
- La misère et les lourds impôts viennent ensuite s’ajouter aux massacres et aux ruines. Gela durera-t-il toujours ainsi ? Non.
- On commence à comprendre que, pour les nations comme pour les individus, il y a d’autres moyens de trancher les
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- difficultés que la force brutale. Les nations, comme les individus, peuvent charger un juge impartial de prononcer entre elles. Gela s’appelle un arbitrage.
- Depuis un demi siècle, depuis dix ans surtout, des arbitrages nombreux ont eu lieu entre les différentes nations du monde, et des guerres terribles ont été évitées.
- Il faut en éviter d’autres. Il faut que l’arbitrage devienne la loi habituelle des nations.
- C’est à vous, femmes de tous pays et de toutes conditions, à répandre au foyer et au dehors cette idée si juste de l’arbitrage entre nations substitué à la guerre.
- C’est h vous, mères, sœurs, épouses, filles qu’il appartient de défendre ceux que vous aimez, de sauver votre foyer, de réserver pour le travail, pour le soulagement des faibles et des pauvres, pour le développement de la civilisation, pour la paix intérieure et extérieure, les forces et les ressources que la haine consume dans les luttes fratricides !
- Nous vous y convions et nous vous demandons de former en vous unissant à nous :
- La ligue universelle des femmes pour la substitution de Varbitrage à la guerre.
- Que celles qui peuvent donner du temps et de l’argent en donnent ! Que celles qui ne peuvent donner que leur nom le donnent !
- Toutes seront les bienvenues, toutes nous trouveront prêtes à les aider de nos renseignements, à leur fournir les moyens d’obtenir d’autres adhésions et d’étendre leur propagande !
- MMraes Griess-Thaut, E. de Morsier, M. Raymond Pognon.
- Membres du Conseil d’administration de la Société française pour l’arbitrage entre nations.
- COMITÉ DE PROPAGANDE
- Secrétaire : Mlle Ida Rama, 7, rue Clément-Marot ; Mlle Allart ; Miss de Broen, fondatrice du dispensaire de Belle-ville ; MMmes Couty (Médéah, Algérie); M. Garnier-Gentilhomme, officier de l’Instruction publique ; M. Henri Monod ; M. Lyon-Alemand ; Mlle M. Rengnet ; MMmes Roederer, (Lamarche, Vosges) ; M. Sain et M, Stratt (Bucharest).
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- Pour les renseignements, s’adresser, le Mardi de 4 à 6 heures, ou écrire, à Mme Raymond-Pognon, 7, rue Clément-Marot (Avenue Montaigne), Paris.
- CERCLE DE LA SOLIDARITÉ DES FEMMES
- STATUTS
- Art. 1. — Il est constitué, à Paris une Société ayant pour titre :
- CERCLE DE LA SOLIDARITÉ DES FEMMES
- Art 2.— Le but de cette Société est de grouper les femmes dans un esprit de solidarité, d’union et d’aide mutuelle, et de/revendiquer les droits civils et politiques de la femme.
- Art. 3. — La Société embrasse largement toute la cause de l’émancipation économique et sociale de la femme et les membres s’engagent à joindre leurs efforts de propagande et à répandre, par tous les moyens pacifiques, les principes qu’ils défendent.
- Art. 4. — Le Cercle de la Solidarité n’aura ni présidente, ni président, ni membres honoraires, mais seulement une présidente de séance. Une secrétaire sera nommée à l’élection, de même une trésorière, avec une commission de contrôle renouvelée périodiquement.
- Art. S. — La cotisation est fixée à 0 fr. 25 centimes par mois.
- Art. 6. — La Société recevra les dons de toute personne s’intéressant à la propagande des idées d’émancipation féminine.
- Art. 7. — L’action de la Société s’exercera par des publications, des réunions, des conférences, etc.
- Art. 8. — Pour être admise dans la Société, il faudra adhérer aux Statuts et être présentée par deux membres.
- Art. 9.— Toute personne qui aura contrevenu aux règlements ou qui, par son attitude, compromettra la Société, pourra être exclue après délibération, par vote de la majorité.
- S’adresser pour renseignements et communications, à la Secrétaire, Mme Potonié-Pierre, à Fontenay-sous-Bois (Seine) ou à Mme Maria Martin, 107, rue du Mont-Cenis, à Paris,
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- UN COMITÉ DE DAMES A PALERME
- Nous lisons, dans le Secolo, que Mme Marietta Campo, appartenant à une famille de patriotes palermitains et auteur de plusieurs opuscules sur la révolution sicilienne de 1848 et de 1860, vient de donner à Palerme une remarquable conférence sur ce thème : La mission de la femme dans la propagande de la paix.
- Dans une évocation rapide de l’histoire, elle a montré comment la femme, depuis le moyen âge jusqu’à présent, a été la gardienne Adèle des nobles sentiments et des aspirations élevées.
- Elle a rappelé la grande part prise par la femme_ italienne à la vie littéraire et à la renaissance politique de^a nation.
- « Mais s’il y eut quelque mérite jadis de la part de la femme italienne, a-t-elle dit, à encourager ses Als et ses frères aux guerres de l’indépendance, aujourd’hui que l’humanité marche vers de meilleurs destins, la gloire féminine sera de porter l’influence de la femme vers ce qu’appellent maintenant de leurs vœux les meilleurs hommes : La paix entre les nations. »
- Mme Campo a conclu en se réjouissant que Palerme donne la première l’exemple de la formation d’un comité de dames, et elle a souhaité que cet exemple fût suivi par toutes les femmes des autres villes italiennes.
- Après la conférence, le sénateur Guarneri, président de la Société palermitaine pour la paix a recueilli un grand nombre d’adhésions, et l’on a procédé à la constitution du bureau de ce nouveau comité.
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- UN CONGRÈS DU DROIT DES FEMMES EN NORWÈGE
- A Seljord Telemarken, (Norwège), un congrès Scandinave en faveur du droit des femmes a dû se tenir, les 6, 7 et 8 août courant, sous la présidence de M. Wiggo Ulmann, président du comité parlementaire norwégien.
- La question sociale devait y être traitée. M. Frédéric Bajer avait été prié d’y introduire la question de la paix.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- La France des Musées cantonaux en 1891.
- Brochure de propagande patriotique et gratuite, par Edmond Groult, fondateur des Musées cantonaux, avocat, docteur en droit, à Lisieux, Calvados.
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- L’Umbria, gazetta degli opérai. Esce tutte le Domeni-che.
- Abbonamenti, un Anno per ritalia, Lire3,00; per l’estero, Lire 5,00 Piazza Biordo Michelotti, N.. I, Perugia, Italie.
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- Eôraka, notes sur l’ésotérisme, par un Templier de la R+C-fC-f, comte de Larmandie, commandeur de Geburah. Un volume 3 fr. 50 chez Chamuel et Cie, éditeurs, 29, rue
- de Trévise, Paris. *
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- La donna e il Lavoro, conferenza di economia sociale, tenuta al circolo degli studente délia regia scuola superiore di Venezia, il 26 Gennaio 1891, par le Professeur Vittorio Mene-ghelli.
- Brochure en vente stabilimento Prosperini à Padova, Italie.
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- Eglise et fin de siècle, par l’Abbé Jeannin.
- Un volume 3 fr. 50 chez Chamuel et Cie, 29, rue de Trévise, Paris.
- Ce volume porte en épigraphe ces mots : Croire, agir,, aimer.
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- La tribune de Genève du 17 juillet dernier avec un remarquable article : Le Parlement international, par
- M. F. Carrier, curé de Genève.
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- The Twenty-third annual co opérative Congrès, 1891, held in the drill Hall, Lincoln.
- Ce volume qui contient le compte rendu in-eorlenso du Congrès de Lincoln est publié par l’Union coopérative de Manchester, Angleterre.
- La Préface, très remarquable, est de l’illustre et vénéré Edward Vansittart Neale.
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- Extraits des comptes rendus des séances de la Société de Biologie :
- Nouvelles recherches sur le champignon parasite du hanneton vulgaire, par M. Alfred Giard.
- Sur les cladosporiées entomophytes, nouveau groupe de champignons parasites des insectes, par le même auteur.
- Se trouvent chez Gauthier-Villarset fils, 55, quai desGrands-Augustins, Paris.
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- GftAND-PERË
- soi
- GRAND-PÈRE
- (suite)
- — S’il savait ce qu’il y a dans les livres, ou même un peu de ce qui est dans les livres, il pourrait t’aider à comprendre.
- — Vous dites comme lui, s’écria Faligan, en donnant un bon coup de poing sur la toile cirée de la table, vrai1 vous dites comme lui. Quand je suis là, le nez sur un livre ou sur un cahier, comme un chien qui sent une piste, il me regarde et me dit : « Hardi, mon garçon, pille ! mais pille donc ! » Alors moi je lui dis que je ne peux pas piller. Il se prend les cheveux à poignée sur le haut de la tête, et dit : « Quel malheur ! si j’avais seulement appris à lire, je pourrais te tirer de là. »
- — Ton père est un homme de bon sens ; il voit comment les choses se passent, surtout de nos jours ; il faut qu’un jeune homme soit instruit pour arriver à quelque chose. »
- Faligan baissa la tête, désarçonné, mais non pas convaincu.
- En ce moment, Brigitte apporta le café.
- « 'Mâtin ! que ça sent bon, dit ingénument Faligan, en levant la tête et en ouvrant les narines toutes grandes. Si mon père en avait de comme ça, histoire d’en siffler une gorgée avant de faire sa tournée par la brume et par la pluie, je crois qu’il ne s’en plaindrait pas.
- — Si tu t’instruis, tu arriveras à te faire une bonne position, et alors tu pourras procurer à ton père beaucoup de petites douceurs. Quand ton père sera trop vieux pour continuer son service, supposons que tu le remplaces....
- — C’est tout ce que je demande.
- — Tu seras juste dans la position où il a été toute sa vie, gagnant le pain quotidien et rien de plus. Tu garderas donc ton vieux père avec toi, sans pouvoir lui offrir
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- autre chose que ce qu’il a maintenant ; as-tu songé à cela ?
- — Non, monsieur, je n’y ai jamais songé.
- — Il faut que tu y songes. Maintenant, je vais te dire autre chose. On peut très bien avoir de la peine à comprendre, sans être pour cela une bête. Moi, je trouve que tu ne raisonnes pas du tout comme une bête. Ce qui te manque, c’est d’avoir quelqu’un pour t’expliquer ce qui t’embarrasse.
- — Grand-père, m’écriai-je en devançant sa pensée, si Fali-gan voulait venir après la classe du soir, au lieu de retourner tout de suite à la forêt, nous pourrions travailler ensemble.
- — Nous verrons cela, dit mon grand-père. Je suis content que cette idée te soit venue ; elle part d’un bon cœur ; nous examinerons ce qu’il y a à faire. Maintenant, ajouta mon grand-père, voyons autre chose. As-tu bien tous les livres qui te sont nécessaires ?
- — Je ne crois pas, répondit naïvement Faligan. Il y en a peut-être qui me manquent ; par exemple, ceux qui sont trop gros et qui coûtent trop cher.
- — Tu n’as probablement pas de dictionnaire pour chercher l’orthographe des mots ?
- — Oh ! pour ça, non ! répondit-il en riant. Merci bien ! une pièce de trois francs pour un livre, c’est trop cher pour nous. »
- Grand-père le regardait d’un air pensif sans rien dire, et moi, je commençais seulement à comprendre un peu le caractère du grand Faligan.
- Il reprit avec une sorte de fierté : « Les trois francs, mon père les donnerait ; il est comme cela, lui ! oui, il les donnerait, sauf à se priver de son petit verre pendant un mois, comme c’est arrivé quand j’ai cassé un carreau chez le boulanger. Il les donnerait, mais moi je ne veux pas qu’il les donne. Les autres livres coûtent déjà bien assez cher pour ce qu’ils valent, sans compter les cahiers et les plumes. »
- Pauvre Faligan ! Quotidiennement il était houspillé pour ses fautes d’orthographe, vilipendé par le père Barré, hué par les camarades ; et pas une fois il ne lui était venu à l’esprit de dire : « Vous savez, je n’ai pas de dictionnaire. »
- Grand-père ayant versé son café dans sa tasse, je lui fis un signe mystérieux en lui désignant Faligan, qui était
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- absorbé dans la contemplation du papier de tenture ; sur ce papier, il y avait des rinceaux formés de feuillages et d’oiseaux.
- « Voilà, dit-il en se levant, des feuilles et des bêtes que je ne connais pas; en voilà d’autres que je connais bien ; seulement, les feuilles de frêne .sont plus légères que cela, et ce rossignol qui chante ne gonfle pas assez son gosier.
- — Tu aimes les plantes et les bêtes ? lui demanda grand-père avec intérêt.
- — Plus que les livres, bien sûr, » dit-il en riant ; et il ajouta d’un ton sérieux : « Plus que tout le reste : je voudrais passer toute ma vie dans les bois. Jousserand m’a promis de venir un jeudi, si vous le permettiez ; et tenez vous pourriez venir aussi ; je vous montrerais un tas de belles choses qu’on ne voit que là. »
- Mon grand-père répondit :
- « Nous irons certainement passer une journée dans les bois avec toi. Nous emporterons de quoi déjeuner sur l’herbe pour avoir toute la journée à nous.
- — Fameux ! dit Faligan.
- — Sais-tu, reprit mon grand-père, qu’il y a des livres où l’on parle tout au long des bêtes et des plantes.
- — Pas possible ! s’écria-t-il en joignant les mains.
- — Et non seulement on en parle tout au long, mais encore il y a des images peintes qui représentent tout cela.
- — Eh bien, dit Faligan, voilà justement des livres comme je les aimerais ; mais ce sont encore des livres de gens riches. »
- En ce moment, je renouvelai le signe mystérieux que j’avais adressé à mon grand-père; et cette fois, grand-père me répondit par un sourire, accompagné d’un signe affirmatif.
- Aussitôt, j’attirai entre Faligan et moi la soucoupe ou grand-père avait versé un peu de café, et je dis à mon camarade :
- « Aimerais-tu à faire un canard ?
- — Faire un canard ! » s’ecria-t-il en me regardant d’un air ahuri.
- Je lui expliquai alors qu’un morceau de sucre trempé dans du café s’appelle un canard.
- Il déclara aussitôt qu’il aimerait beaucoup mieux faire un canard qu’une multiplication de trois chiffres et même de deux.
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- Alors je lui passai le sucrier. Jecraignis un instant qu’il ne fourgonnât dedans avec ses doigts, ce qui aurait scandalisé mon grand-père. Mais je fus fort surpris de sa discrétion. Ayant plongé ses regards jusqu’au fond du sucrier, il visa le plus petit morceau de sucre, et le happa avec une étonnante dextérité, sans même effleurer les autres.
- Touché de cette discrétion tout à fait inattendue, grand-père lui tendit le plus gros morceau, qu’il accepta avec sa simplicité accoutumée.
- « Mâtin ! quel beurre! s’écria-t-il en savourant le sucre largement imbibé de café.
- — 11 faut, lui dit doucement mon grand-père, te déshabituer de dire : Mâtin ! à tout propos.
- — Oui. monsieur Jousserand, répondit-il sans embarras, je m’en déshabituerai. Le père... je veux dire M. Barré, me l’a déjà dit bien des fois. Ça part comme un bouchon; mais il faut que ça finisse, et ça finira.
- — Ecoute encore quelque chose, lui dit mon grand-père.
- — Oui, monsieur Jousserand, je vous écoute, répondit Faligan en rapprochant instinctivement ses coudes de son corps.
- — Ton père tient à ce que tu étudies ?
- — Oui, monsieur Jousserand
- — Et toi, tu ne veux pas lui désobéir ?
- — Volontairement, jamais! Seulement, vous savez quand on est naturellement bête, on a beau faire, on n’a pas l’air pressé d’obéir, et pourtant...
- — Je t’ai déjà dit que tu n’es pas bète.
- — C’est vrai, monsieur Jousserand.
- — Tu as seulement besoin de conseils et de livres.
- — Oui, mais voilà ! dit Faligan en haussant légèrement les épaules, comme un homme parfaitement résigné à subir une nécessité contre laquelle il est impossible de lutter.
- — Eh bien, tu te trompes, reprit mon grand-père, qui avait parfaitement interprété son geste. Je suis sùr que tu es un honnête garçon.
- — Oui, monsieur Jousserand, répondit Faligan, sans l’ombre d’hésitation.
- — Je ne vois donc aucun inconvénient à ce que tu viennes travailler avec Paul, quand tu seras embarrassé. Seulement, tu préviendras ton père, afin qu’il ne soit pas inquiet de te voir arriver en retard. Maintenant, il faut absolument que tu aies un dictionnaire. J'en ai un vieux là-haut qui ne sert plus
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- à Paul ; il n’est pas bien fameux, mais cela vaudra toujours mieux que rien. Nous déterrerons bien aussi quelque part un vieil atlas, et les autres livres qui te sont indispensables.
- — Monsieur Jousserand, dit Faligan avec une véritable dignité de geste et d’intonation, vous avez tapé au bon endroit. Je ne sais pas tourner les phrases, et je crains bien, malgré tous les dictionnaires et tous les atlas, de ne le savoir jamais. Mais le cœur est au bon endroit, mon père me l’a dit, et mon père s’y connaît. Si jamais je pouvais vous montrer que je suis reconnaissant, si jamais vous aviez envie d’une couleuvre ou deux, d’une nichée de rossignols ou d’une paire d’écureuils...
- — Merci, mon garçon, reprit mon grand-père, tu as autre chose à m’offrir, quelque chose qui me fera bien plus de plaisir que toutes les couleuvres et que tous les rossignols du monde. »
- Faligan prit un air consterné.
- « Voici ce que c’est, lui dit mon grand-père, après l’avoir laissé chercher quelque temps. Tu m’apporteras de bonnes notes de M. Barré.
- — C’est plus difficile à dénicher que des écureuils.
- — Non, ce n’est pas plus difficile. M. Barré est un maître bon et juste, et tu peux être sûr qu’il te donnera les notes que tu auras méritées.
- — C’est là le chiendent, s’écria le pauvre Faligan en proie à une détresse comique, parce que, voyez-vous, moi, les notes je les mérite toujours mauvaises.
- — Es-tu capable de t’appliquer?
- — Pour ça, oui, quand je le veux bien fort.
- — Il faudra le vouloir bien fort. Les notes que je demanderai à M. Barré ne porteront d’abord que sur l’application ; plus tard nous verrons, s’il y a lieu de demander autre chose. »
- Faligan pencha la tête en signe d’assentiment.
- « Nous voilà tout près de la fin de l’année, reprit mon grand-père, et ta première épreuve ne sera pas trop longue. A la fin de l’année, si les notes d’application ont été constamment bonnes, tu auras un prix, »
- Cette fois, Faligan perdit tout à fait contenance. L’idée de mon grand-père lui parut si bouffonne, qu’il se renversa contre le dossier de sa chaise en riant comme un fou ; à plusieurs reprises il frappa ses genoux de la paume de ses mains. Quand il eut enfin recouvré la parole, il m’allongea facétieusement un grand coup de coude dans les côtes, et s’écria ;
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- « Dis donc, Jousserand, vois-tu ça d’ici ? Prix de n’importe quoi au grand Faligan ! jamais M. Barré ne pourrait lire cela sur son papier sans rire, le jour de la distribution, et ça ferait un scandale dans toute l’école. Faligan un prix! je n’ai jamais de ma vie entendu une si bonne plaisanterie que celle-là, »
- J’étais mal à mon aise parce que je sentais que l’hilarité de Faligan était déplacée et impolie, et je craignais que ce manque de convenance ne lui fit du tort dans l’esprit de mon grand-père. Loin de s’impatienter, mon grand-père se mit à rire et moi aussi tout de suite après lui.
- Quand nous eûmes repris notre sérieux ou à peu près, grand-père dit à Faligan :
- « Tu ne m’as pas bien compris, mon garçon, ou plutôt tu ne m’as pas donné le temps de m’expliquer. Voici ce que je veux dire : si tu as de bonnes notes d’application d’ici à la fin de l’année, ce n’est pas M. Barré qui te donnera un prix, c’est moi. Puisque tu aimes tant les bêtes et les plantes de la forêt, je ferai venir un de ces livres dont je t’ai parlé, ou il y a des images et où tu pourras apprendre beaucoup de choses sur les plantes et les bêtes.
- — Monsieur Jousserand, dit Faligan redevenu très sérieux, ça aussi c’est tapé. Jusqu’ici je n’ai guère aimé les livres, mais j’ai idée que j’aimerais beaucoup ceux dont vous me parlez. Je veux que... hum !... que le loup me croque, si je ne m’applique pas comme si j’étudiais pour être curé ou maître d’école.
- — Je suis sûr, lui dit mon grand-père, que tu tiendras ta parole comme un honnête garçon.
- — Oui, monsieur Jousserand, comme un honnête garçon. C’est mon pauvre père qui va ouvrir des yeux ! Jousserand, ajouta-t-il sans transition montre ton cerf-volant pour que je me sauve bien vite m’appliquer. »
- Je lui montrai mon cerf-volant, mais il était préoccupé d’autre chose en le regardant, et il ne montra pas une admiration aussi vive que je m’y serais attendu. « Ça doit être plus joli quand ça marche, » dit-il comme résumé de ses impressions. Quand au nom de cerf-volant, il le trouva très mal appliqué, déclarant que ça ne ressemble pas tout, mais là pas du tout, à l’animal qui porte le même nom.
- «Et à propos de ça, me dit-il, te souviens-tu de celui que j’avais apporté à l’école l’année dernière? Ces bêtes-là sont-elles fortes ! Celui-là renversait toute une pile de livres que je lui
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- mettais sur le dos, et le père Barré ne pouvait pas comprendre pourquoi les livres tombaient comme ça tout seuls. Mais, minute! ce temps est passé; on n’apporte plus de cerf-volant en classe quand on s’applique. »
- « Crois-tu qu'il s’appliquera demandai-je, non sans inquiétude, à mon grand-père, après le départ de Faligan.
- — J’en suis sûr, » me répondit-il.
- Ce mot-là me fît grand plaisir, car je commençais à m’intéresser à Faligan.
- Le soir même, mon grand-père lui remit un paquet de vieux livres d’école, qu’il avait déniché dans tous les coins ; Faligan lui ayant affirmé que son père ne serait pas inquiet de le voir rentrer en retard, vu que tous les jours il prenait par le p'us long pour revenir à la maison, nous fîmes nos devoirs l’un à côté de l’autre. Ce n’était pas tout à fait aussi amusant que je l’aurais cru d’abord; mais Faligan était un écolier si humble et si docile, qu’il n’y avait pas moyen de se fâcher contre lui, même quand il faisait les fautes les plus monstrueuses, et cela dix fois de suite, malgré mes explications.
- CHAPITRE XVII
- Un grand sacrifice.
- Le lundi soir, qui était la veille de la composition d’histoire, je me couchai plus tard que d’habitude-, parce que Faligan m’avait fàit perdre beaucoup de temps. J’avais été obligé de lui apprendre à chercher ses mots dans le dictionnaire. Quand il fut bien pénétré de l’idée que les mots sont rangés dans l’ordre alphabétique, il commença à chercher tout seul, mais alors se présenta une nouvelle difficulté; ayant l’habitude d’écrire les mots comme on les prononce, il ne les cherchait pas au bon endroit. Je l’entendais souffler d’abord, gémir ensuite, et marmotter à demi-voix ; « Mâtin de mâtin ! » Mais je faisais la sourde oreille. A la fin, il me disait ; «Je te réponds que celui-là n’est pas dans le dictionnaire !
- — Voyons un peu.
- — Regarde plutôt.
- — Je crois bien ! « Illuminer» prend deux l, et tu le cherches avec une seule. Tiens, voilà le mot.
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- 508 LE DEVOIR
- — C’est pourtant vrai ! s’écriait-il avec admiration. Alors, jetant les yeux sur le reste de la page, il attrapait toujours au passage quelque mot étranger à la dictée, dont la physionomie lui plaisait ou lui faisait froncer le sourcil ; il me demandait des explications sur ce mot-là, ou bien il me communiquait des remarques si amusantes et si bouffonnes, que nous avions de longs accès de fou rire.
- Je me couchai donc plus tard que d’habitude, parce que j’avais voulu repasser mon histoire jusqu’à la dernière ligne.
- Arrivé à la dernière ligne, je dis à mon grand-père : « Je crois que ça y est, grand-père, et j’aurai du malheur si je n’attrape pas au moins le second prix ! »
- Jusque-là j’avais uniquement visé au premier ; mais l’approche de la bataille m’avait rendu plus sage et plus modeste.
- « Maintenant, me dit mon grand-père, il faut que tu te couches bien vite pour avoir l’esprit frais et dispos demain matin. » J’eus à peine posé ma tête sur mon oreiller que je m’endormis profondément.
- L’histoire raconte qu’Adexandre le Grand et Condé dormirent d’un profond sommeil la nuit qui précéda leurs grandes batailles. Elle ne nous dit pas si ces deux héros se réveillèrent brusquement, vers les deux heures du matin, pour se dire : voilà un point que j’ai eu l’etourderie de négliger et qui peut me faire perdre la bataille. »
- Donc, un peu avant deux heures, je me trouvai brusquement réveillé, et aussi complètement réveillé que si, jusque-là, je n’avais pas fermé l’œil un instant.
- {A suivre.)
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES AU FAMILISTÈRE
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUIN 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes...................................Fr.
- Dépenses......................................
- Déficit en Juin...........
- Section des Dames
- Recettes...................................Fr.
- Dépenses .....................................
- Boni en Juin.............
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes...................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions...........'............... 3.470 10
- Nécessaire à la subsistance . . . Allocations temporaires :
- Retraites............Fr. 788 25
- Allocations statutaires aux
- malades................. 358 65
- Allocations extra-statutaires veuves, orphelins, etc. 474 50
- Divers, appointements, médecins, etc. Allocations aux réservistes . . . .
- Boni en Juin.
- 955 50
- 1.621.40
- 882 » 315 »
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. ....................................
- Dépenses .....................................
- Boni en Juin ... Fr.
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1890 au 30 Juin 1891 Dépenses » » ».
- Excédant des recettes sur les dépenses - Frcs.
- 2.990 55 3.258 25 267 70
- 614 05 591 75 22 30
- 9.214 34
- 7.244 »
- 1.970 34
- 699 15
- 610 55
- 88 60
- 134.275 75
- 130.008 35
- 4.267 40
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1891.
- Naissances :
- 10 Juin. — Chimot Camille-Auguste, fils de Chimot Arthur et de Pezé Julie.
- Décès :
- 17 Juin. — Bléron André-Charles-Eugène, âgé de 24 jours.
- 18 » Mme Masset née Maréchal Joséphine, âgée de 34
- ans 1/2.
- 23 Juin. — Bachelet Germaine, âgée de 6 mois.
- 29 » Tardier Maxime, âgé de 25 ans.
- MOIS DE JUILLET 1891.
- Naissances :
- 4 Juillet. — Maillet Henri-Léonard, fils de Maillet Léonard et de Soissons Constance.
- 23 Juillet. — Hutin Théophile, fils de Hutin Théophile et de Fouconnier Marthe.
- Décès :
- 15 Juillet. — Déraigne Julia, femme Raymond Jules, âgée de 47 ans.
- 26 Juillet. — Cottenest Fidéli, âgé de 40 ans.
- 28 » Mismaque Julia, âgée de 14 ans.
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- AVIS
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- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise.
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE DE SAINT-QUENTIN ET DE L’AISNE.
- ÉCOLE PROFESSIONNELLE RÉGIONALE
- A la suite des examens passés devant Messieurs les Membres du. Comité de l’école Professionnelle Régionale, les Elèves dont les noms suivent ont obtenu le Certificat d’Etudes professionnelles et ont été classés dans l’ordre de mérite suivant :
- t° Fourcherot Gabriel. 2° Cuvillier Alphonse 3° Leulier Julien. .
- 4° Tavernier Lucien 5° Bouchez Olivier .
- 6° Collet Alfred . .
- 7° Denis Auguste .
- 8® Fontaine Albert .
- 9° Pécheux Armand 10° Kurtzmann Achille 11° Barbier Jules . .
- 12® Louvez Charles . 13° Marlier Alfred Le Président de l’Ecole
- Mécanicien-Ajusteur id. id. id.
- Menuisier
- id.
- Mécanicien-forgeron
- Mécanicien-ajusteur
- Mécanicien-tourneur
- Mécanicien-ajusteur
- Modeleur
- Menuisier
- Modeleur
- Professionnelle Régionale. Emile HUGUES
- Un don de Mille francs a été fait à la Société Industrielle destiné à l’encouragement des Cours de Lingerie et de Couture.
- Le Président de la Société Industrielle.
- H. DENGLEHEM.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- tjjise. — >mp tiare.
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- LA FÊTE DE L’ENFANCE AU FAMILISTÈRE DE GUISE 513
- FÊTE DE L’ENFANCE
- AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Le dimanche, 6 courant, la fête de l’Enfance a été célébrée au Familistère de Guise avec le cérémonial accoutumé.
- Dès le samedi, une distribution solennelle des décorations avait lieu dans une des salles de classes maternelles. Cette distribution était présidée par M. Dequenne, Administrateur-Gérant. A ses côtés figuraient les membres de la commission scolaire et les instituteurs et institutrices.
- Les enfants des Ecoles maternelles au nombre d’environ 200 furent réunis tout d’abord.
- Très gentiment, ils chantèrent un joli morceau intitulé La Vérité. Le choix de ce morceau, sous tous les rapports, fait honneur à la direction.
- Des rubans, des images et des bonbons furent ensuite distribués à ces petits élèves. Puis, ils sortirent pour faire place à leurs aînés des cours élémentaire, moyen et supérieur.
- Ceux-ci, au nombre d’au moins 250, vinrent, â leur tour, se ranger sur les gradins de la vaste salle; les jeunes garçons d’un côté, les jeunes filles de l’autre.
- Ils arrivaient en chantant, avec une justesse et une sûreté qui doublaient le charme du mouvement.
- Dès qu’ils furent groupés et que le silence fut rétabli, un des professeurs prit un violon et ht chanter, à un groupe d’élèves, Les Blés, musique de Jules Arnoud, paroles d’Auguste Eck. L’exécution fut tout à fait satisfaisante.
- Les décorations furent ensuite distribuées, dans toutes les classes, aux élèves qui s’étaient le plus distingués par leurs bons travaux de l’année.Puis les élèves, reprenant un nouveau chant, opérèrent leur sortie.
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- Nos lecteurs savent que les classes du Familistère sont réparties à droite et à gauche de la salle proprement dite du théâtre, salle où se donnent les conférences et les fêtes.
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- LE DEVOIR
- Au foyer du théâtre, l’animation était vive déjà le samedi, veille de la fête ; car on y montait l’exposition des travaux manuels des Ecoles, exposition dont nous parlons plus loin. Cette animation se retrouvait partout : dans la cour d’honneur où s’installaient les manèges de chevaux de bois et les boutiques des forains ; dans la cour centrale qui revêtait sa parure de fête ; en un mot, sur tout le domaine de l’association. Les drapeaux et oriflammes flottaient au vent et l’on rencontrait des jardiniers conduisant des voitures de branchages destinés à orner la cour centrale et le théâtre.
- * *
- Le lendemain,- dimanche, dès 2 heures 1/2 de l’après-midi, aux gais appels des clairons, on voit se rassembler tous les corps constitués au Familistère : sociétés de musique, d’escrime, de gymnastique, archers, pompiers, etc.
- Les enfants, surtout, dans les plus riantes et les plus fraîches toilettes arrivent tous, dans la cour centrale, où se forme le cortège, poifr se rendre de là au théâtre, où la fête proprement dite de la distribution des prix doit avoir lieu, à 3 heures.
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- * *
- Nous nous rendons au théâtre. Le coup d’œil est ravissant. Des fleurs, artistement rangées dans de splendides vases marbrés (nouvelle fabrication de l’usine),offrent à la vue les plus riches corbeilles. Tout le devant de la scène, à droite et à gauche du grand escalier volant, en est orné.
- Sur la scène même, d’un côté et tout en avant, se trouvent plusieurs tables chargés des prix que l’on va distribuer tout à l’heure.
- Nous voyons là des volumes dont la magnificence est absolument hors de comparaison avec ce qu’on fait généralement pour les classes laborieuses, même dans les plus grandes villes, et c’est une simple Association ouvrière qui s’impose ces frais pour ses enfants !
- Gela seul indique qu’on se trouve dans un milieu imprégné de l’esprit nouveau dont le trait caractéristique sera : Respect et honneur au travail !
- Parmi les objets constituant les prix se trouvent de grands atlas en relief, de volumineux dictionnaires, des ouvrages embellis de riches gravures, et parmi eux grand nombre d’in-quarto ; des paquets blancs, noués de faveurs roses et recélant, nous dit-on, des objets propres à la confection de menus ouvrages. Ces mystérieux paquets sont les prix de couture.
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- LA FÊTE DE L’ENFANCE AU FAMILISTÈRE DE GUISE 515
- Mais la musique résonne, le bruit cadencé des pas arrive jusqu’à nous... ; brusquement, la salle de théâtre déborde des spectateurs qui s’entassent dans toutes les galeries et le parterre se remplit d’enfants de tout âge, depuis 2 ans 1/2 jusqu’à 15 ans. Leurs traits rayonnant de joie, leurs toilettes soignées constituent le plus gracieux coup d’œil. Une douzaine de professeurs, hommes et femmes et six ou huit auxiliaires veillent au parfait classement de tout ce petit monde.
- Simultanément, M. l’Administrateur-Gérant de la Société du Familistère, ainsi que les Conseillers de gérance et de surveillance, ont pris place sur la scène. Les musiciens se sont groupés au fond. Leur drapeau chargé de médailles, de palmes et de couronnes d’or se détache lumineux dans les décors sombres.
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- La société musicale ouvre la cérémonie en exécutant, avec son talent habituel, Aida, fantaisie de Verdi. De chaleureux applaudissements accueillent la fin du morceau.
- Au signal d’un professeur, une soixantaine d’enfants, filles et garçons, viennent se ranger devant la scène, et font entendre le chœur intitulé : Floraison printanière. Au duo, très gentiment exécuté, la salle applaudit, ainsi qu’à la fin du morceau. Les enfants, tout émus, s’en retournent à leurs places et la société musicale nous fait entendre une mazurka intitulée : Aux bords de l’Oise, composée par le chef, M. Poulain Firmin.
- Au cours de ce morceau qui contient de très gracieux passages, les bébés qui ne pourraient sans fatigue tenir en place aussi longtemps que le réclame la cérémonie, effectuent une petite sortie. Nous les verrons rentrer tout à l’heure après l’audition du discours de l’Administrateur-Gérant.
- DISCOURS DE M. DEQUENNE Chers élèves,
- « Comme les années précédentes, je viens avec le Conseil de Gérance, présider la distribution de vos prix.
- « De toutes parts, à cette époque de l’année, dans les villes et les campagnes, dans les écoles et les collèges, on procède à la même cérémonie, on récompense les élèves les plus méritants. Au Familistère,cette fête a un caractère plus large ; elle se double d’une fête de famille à laquelle prennent part tous les habitants du palais social, auxquels viennent se joindre ceux de la ville de Guise et des environs.
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- « L’an dernier, mes amis, nous constations, à l'occasion des résultats des examens pour les certificats d’études, les progrès de l’instruction au Familistère ; cette année encore, nous avons le plaisir de voir que ces progrès se continuent et qu’un plus grand nombre de vous a réussi dans ces examens. L’an dernier sur 34 élèves qui ont concouru, 32 ont été reçus ; cette année sur 42 présentés, 39 ont obtenu le certificat. (Applaudissements).
- « Sur ces nombres,25 de la 5e classe dirigée par M. Locque-neux ont été présentés et reçus tous; 17 de la 4e classe dirigée par M. Dehorter ont été présentés, 14 ont été reçus. Douze élèves ont obtenu la mention de dessin.
- « Je dois ajouter que deux de nos professeurs ont aussi obtenu des distinctions dans le cours de cette année : Madame Sibilat, une mention pour l’enseignement des sourds-muets et Monsieur Frémont le certificat d’aptitudes pédagogiques. (Applaudissements.)
- « Ces résultats démontrent, mes amis, que nos classes sont bien dirigées et que notre personnel enseignant est bien à la hauteur de sa tâche.
- « Continuez donc, Mesdames les maîtresses et Messieurs les professeurs, à suivre cette voie, à faire tous vos efforts pour maintenir nos écoles au rang qu’elles ont acquis; donnez à vos élèves, en même temps qu’une instruction bonne et solide, une éducation morale et religieuse ; vous serez récompensés de vos fatigues et de vos peines par la satisfaction de vous-mêmes et la conscience d’un devoir bien rempli.
- oc Votre influence sur vos élèves ne doit pas seulement s’exercer dans les classes, elle doit aussi se produire en dehors ; votre surveillance doit les suivre partout ; et si quelques écarts, quelques fautes assez fréquentes dans le jeune âge et qui tiennent plus souvent au tempérament qu’aux mauvais instincts, se produisent, c’est par de sages remontrances en classe que vous leur ferez comprendre qu’ils ont manqué et qu’ils sont sortis de la bonne ligne.
- oc N’oubliez pas que vous avez une belle mission à remplir, celle de faire de nos enfants des hommes et des femmes, de bons et honnêtes travailleurs qui continueront l’œuvre sociale de l’illustre Godin ; de bons républicains qui seront de fermes soutiens de notre gouvernement démocratique et de bons patriotes qui sauraient défendre la patrie si un jour elle était menacée. (Applaudissements).
- « Quant à vous, chers enfants, je répéterai ce que je vous dis chaque année en pareille circonstance : travaillez, soyez
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- sages et obéissants, profitez des leçons que l’on vous donne,♦ aimez-vous les uns les autres, c’est un précepte de la religion; honorez vos parents, soyez leur reconnaissants des sacrifices qu’ils s’imposent pour vous et des peines que vous leur occasionnez, soyez aussi reconnaissants envers le fondateur de notre association pour les bienfaits dont il vous a comblés.
- (Applaudissements).
- « Je dirai aux plus âgés d’entre vous, comme un fylinistre éminent le disait dernièrement :
- « Ayez un idéal.» Que dans vos imaginations à vous, jeunes filles, votre idéal soit de devenir de bonnes mères de famille et de bonnes femmes de ménage. Le rôle de .la femme est considérable dans une famille, il est plus important que celui du mari, elle doit être le soutien et la consolatrice de l’époux. Combien d’hommes auraient été de bons maris et de bons pères de famille si la femme avait su les guider et leur créer un intérieur attrayant où ils auraient pû goûter, après les fatigues et les tracas d’une journée de travail, le repos et la tranquillité nécessaires. Combien d’enfants seraient restés bons et ne se seraient pas pervertis s’ils avaient eu pour les guider et les éduquer convenablement une bonne mère qui aurait su continuer en famille et faire fructifier les leçons de bonne morale données à l’école ; (applaudissements) il n’en est malheureusement pas toujours ainsi.
- « Et vous, jeunes garçons, ayez pour idéal de devenir de bons travailleurs et de bons citoyens; que physiquement et moralement vous deveniez des hommes forts, prêts à soutenir la lutte pour la vie ; que la fortune et les grandeurs, si elles vous arrivent, ne vous aveuglent ni ne vous enorgueillissent ; soyez toujours simples et modestes ; que l’adversité et les malheurs, s’ils vous atteignent, ne vous abattent ni ne vous désespèrent.
- « Préparez-vous, jeunes gens, à prendre place dans le nouvel état de choses qui se prépare et où l’œuvre Familisté-rienne sera au premier rang. Votre génération verra s’accomplir de grandes choses; nous sommes à une époque d’évolution; nous entrons dans une ère nouvelle, l’ère de la fraternité des peuples et de l’affranchissement des travailleurs. (Applaudissements).
- « Le travail, avili jusqu’à présent et considéré comme un abaissement et une peine, va prendre la place qui lui revient, la première ; car le travail élève et ennoblit.(Applaudissements).
- « C’est par le travail que votre bienfaiteur a su s’élever
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- et acquérir la fortune qui lui a permis d’assurer votre bonheur et votre prospérité.
- « D’autres que Godin ont travaillé au bien de leurs semblables, à l’amélioration du sort de la classe ouvrière ; lui, a créé une œuvre impérissable, l’association du capital et du travail, la véritable solution sociale ; son souvenir ne s’effacera jamais de notre mémoire. (Applaudissements).
- « Depuis les temps les plus reculés, le travail fut un des besoins de l’humanité, l’homme est né pour vivre et produire et Dieu même, Créateur du monde, ne fut-il pas un sublime travailleur.
- « Dans la suite des siècles c’est par le travail que furent élevées les œuvres grandioses qui portèrent à la postérité les noms de leurs créateurs ; dans les arts comme dans les sciences, des hommes s’immortalisèrent, et la reconnaissance des peuples donna à quelques-uns d’entre eux le titre glorieux de bienfaiteur de l’humanité. Il en sera de même de Godin, le fondateur du Familistère et de son association, son nom passera à la postérité et sera immortel. (Applaudissements).
- cc Mais si, par leur génie, leur savoir et leurs mérites, certains hommes, de profonds philosophes, surent dans le passé s’élever et illustrer leurs noms, la masse des travailleurs fut toujours asservie et réduite à un état voisin de l’esclavage. A une époque plus rapprochée, au moyen âge et pendant les temps modernes, la condition des travailleurs fut encore à peu près la même; mais, à la fin du siècle dernier, l’aurore d’une ère nouvelle éclaira le monde, le soleil radieux de la liberté et de la fraternité réchauffa l’humanité ; de la France, berceau de la civilisation, partit le signal de l’émancipation des peuples et de la rénovation sociale. (Applaudissements).
- « La Révolution française avait inscrit au frontispice de son temple les mots sacrés : Liberté, Egalité, Fraternité ; le monde ancien s’était affranchi au nom du Christ, le monde nouveau s’affranchissait au nom des droits que toute créature humaine a reçu de Dieu. Mais comme dans toutes les révolutions faites par les mains des hommes, des excès se produisirent, la réaction se fit, le progrès s’arrêta et l’application des nobles principes de 1789 fut reculée.
- t Mais la lumière qu’avait fait éclater la Révolution ne pouvait s’éteindre, ses rayons avaient projeté partout la
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- clarté et répandu les principes de vérité et de justice inéluctables ; le sang des martyrs de la Révolution avait fécondé le monde nouveau, comme celui des martyrs chrétiens avait divinisé la nouvelle religion ; les racines du progrès et de la liberté s’étaient implantées dans les idées, elles pouvaient être longtemps à produire leurs tiges, elles ne pouvaient plus être arrachées. (Applaudissements).
- « La démocratie sociale était née de la Révolution, elle devait vivre, elle ne pouvait mourir ; le progrès marche toujours, la civilisation ne peut s’arrêter; aussi, mes amis, avons-nous vu l’avant-dernière année, à l’occasion du Centenaire de la Révolution, la merveilleuse Exposition à laquelle la France avait convié tous les peuples et où s’est affirmée sa supériorité ; nous avons pu y constater la splendide manifestation du génie humain et les progrès accomplis dans les arts comme dans les sciences ; nous y avons vu aussi à la section d’Économie sociale, où nous-mêmes avons exposé, combien d’hommes de cœur, de généreux philantropes, s’intéressent au sort des travailleurs et s’occupent des questions sociales. (Applaudissements).
- « D’importants congrès ont eu lieu, notamment celui de la participation aux bénéfices et celui des sociétés coopératives, ils ont été depuis suivis d’autres ; les intérêts de la masse ouvrière y ont* été discutés et les meilleurs systèmes de participation ont été étudiés. Le monde est en mouvement ; partout les questions intéressant le travail sont agitées et discutées ; car si au point de vue matériel et scientifique le travail a fait d’immenses progrès, il n’en est pas de même au point de vue moral et social ; il est encore loin d’obtenir la juste part qui lui revient dans la répartition de la production ; dans la généralité des cas le capital accapare la plus grande part des bénéfices qui devraient revenir au travail.
- « Quant à nous, mes amis, nous pouvons assister avec calme et sérénité à ces troubles et à ces agitations. Pour faire le tour du monde, la liberté du travail et la juste répartition des bénéfices n’ont plus besoin de passer par chez nous, nous les possédons depuis longtemps, grâce à la sagesse et à la générosité du grand philantrope Godin (Applaudissements).
- « Je me suis un peu écarté, peut-être, du sujet pour lequel nous sommes ici réunis, il n’est cependant pas
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- inopportun, je crois, de glorifier le travail devant ces enfants dont la plupart sont appelés à partager nos travaux après leur sortie des écoles.
- « Ils sont eux-mèmes déjà des travailleurs, et c’est pour voir récompenser leurs mérites et leurs travaux qu’ils sont ici.
- « La Fête de l’enfance est aussi la fête des petits travailleurs.
- « N’oubliez donc pas, mes enfants, que c’est par le travail que l’on peut parvenir et que la paresse et l’oisiveté peuvent mener à tous les défauts et à tous les vices.
- « Je vous ai parlé de notre grande Révolution, c’est par elle que les barrières séculaires qui s’opposaient à l’émancipation des travailleurs se sont abaissées et que les privilèges ont été abolis.
- « Après bien des épreuves, la France a pu enfin se mettre en République et se donner un gouvernement démocratique issu de la volonté du peuple, issu du suffrage universel, gouvernement de la paix, du travail et de la liberté ; car les peuples ont tous intérêt à la paix qui donne le travail et la liberté.
- « Je vous parlais aussi de la fraternisation des peuples, ce n’est pas une vaine parole, mes amis, car les peuples, s’ils pouvaient suivre leurs instincts et leurs sympathies, préféreraient fraterniser que se déchirer et s’entretuer.
- (Applaudissements).
- « Nous venons d’en voir les preuves éclatantes dans des manifestations qui viennent de se produire en différents pays. Pour ce qui nous est particulier, nous avons vu, il y a quelques semaines, notre Société musicale et ses membres honoraires être reçus en Belgique avec des démonstrations d’amitié et d’enthousiasme qui ne s’adressaient pas seulement à notre Société mais aussi à la France que nos musiciens représentaient dans cette circonstance.
- « Nous avons vu aussi, dans un cadre plus grand et dans un ordre plus élevé, nos marins de l’escadre du Nord reçus par les peuples Scandinaves et surtout par les Russes avec un enthousiasme indescriptible, et c’est aux accents de la Marseillaise mélés à ceux de l’Hymne russe que s’est scellée l’union, l’alliance des deux grands peuples. (Applaudissements).
- « Les sympathies et les sentiments des peuples sont
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- plus forts et plus puissants que les raisons d’État et les calculs ambitieux, et peut-être verrons-nous, un jour, l’Europe entière, fédéralisée et désarmée, consacrer ses budgets aux travaux de la paix et au bien-être des travailleurs.
- (Applaudissements).
- « Les peuples alors ne lutteraient plus que sur les champs de bataille de l’industrie dont les combats ne laissent après eux que progrès et civilisation.
- « Je reviens maintenant, mes enfants, à votre distribution de prix pour laquelle nous sommes tous ici réunis. Gomme les années précédentes, nous allons donner, aux lauréats des certificats d’études, de beaux et bons livres qui témoignent de notre satisfaction et de notre désir de vous encourager, et aux autres élèves, les plus sages et les plus capables, les prix qu’ils ont mérités.
- « Et je termine, mes entants, en souhaitant que vos esprits et vos cœurs se pénètrent des meilleurs sentiments.
- cc Que les nobles préceptes que nous a laissés notre Fondateur deviennent la règle de votre conduite, ce sera la meilleure manière d’honorer sa mémoire ; que la plus belle des vertus, la charité, s’imprègne dans vos cœurs ; la belle charité enseignée par le Christ et avant lui par les Sages de l’antiquité ; c’est elle qui vous fera vous aimer les uns les autres, et qui fera de vous de bons socialistes, de vrais et sincères républicains. »
- Des applaudissements nourris et prolongés accueillent les dernières paroles de l’orateur.
- La société musicale reprend la parole, et nous donne Carmen, fantaisie par Bizet.
- Pendant l’exécution de ce morceau, vivement applaudi, rentrent les petits enfants.
- Puis un nouveau groupe d’élèves se détache de l’ensemble, vient se ranger devant la scène et chante un chœur intitulé : A marée basse.
- Le morceau est enlevé avec un brio, une sûreté qui causent à l’auditoire le plus vif plaisir.
- Sentant qu’ils touchent au moment de la distribution des volumes, les enfants ont surmonté leur timidité de tout à l’heure, et c’est tout rayonnants de joie qu’ils regagnent leurs places.
- La distribution commence. Elle va des aînés aux plus
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- Le devoir
- petits. Des morceaux de musique coupent la part faite à chacune des six classes d’enseignement primaire et aux classes d’enseignement maternel.
- De vifs applaudissements accueillent les prix d’honneur attribués dans chaque classe.
- Les beaux livres, les gros dictionnaires, les grands atlas, les mystérieux paquets blancs enjolivés de faveurs.... tout cela disparait des tables et s’éparpille dans les mains des heureux enfants.
- Mais des cris de joie éclatent et la plupart des bébés se lèvent, les bras tendus vers des pompiers qui arrivent, portant d’élégantes corbeilles blanches et roses, remplies de jouets de toute sortes : poupées, chevaux de bois, ustensiles de ménage, cerceaux, toupies, raquettes et volants, outils minuscules, etc.., etc..., l’énumération serait trop longue pour être tentée.
- Les maîtresses des classes maternelles se répartissent ces corbeilles, et, passant dans les rangs, remettent à chaque petit élève le jouet qui lui est destiné.
- Le spectacle est si touchant, la joie des enfants, si vive et si débordante que plus d’un papa et d’une maman en ont les larmes aux yeux.
- Ce gracieux spectacle termine la cérémonie au théâtre ; les enfants sortent, la foule s’écoule, puis le cortège se reforme au dehors, et se dirige, en passant devant la statue du fondateur de toutes ces belles et bonnes choses, Jean-Baptiste-André Godin, vers la cour centrale, puis vers l’aile gauche, où la musique joue le dernier morceau marqué au programme : Le grand Mogol. (Vifs applaudissements).
- Mais une Exposition des plus intéressante rappelle la foule au foyer du théâtre et l’y ramènera encore toute la journée du Lundi. Il s’agit de :
- L’EXPOSITION DES TRAVAUX MANUELS DES ÉLÈVES
- Cette Exposition, que nous avions déjà Tan dernier mentionnée tout spécialement en raison du vif intérêt excité par les ouvrages des élèves — filles et garçons de toutes les classes maternelles et primaires,— offre cette année-ci de nouveaux motifs à la satisfaction des nombreux visiteurs, parents et amis, qui se sont succédé, durant les deux jours de fête, au foyer du théâtre devant les tables chargées de
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- travaux et les murs couverts de dessins exécutés par nos écoliers.
- Ne pouvant détailler tout ce qui mériterait d’être cité dans cette belle collection d’ouvrages enfantins où se révèlent autant l’ingéniosité, le sens artistique, le zèle et le dévouement persévérant des maîtres et maîtresses que l’adresse industrieuse, le soin intelligent, le bon goût qu’ils ont su développer et faire mettre en oeuvre par les élèves, nous ne parlerons que de ce qui nous a le plus frappé.
- Dans les deux premières sections maternelles, les petits travaux de pliage, découpage, tressage et piquage sont de plus en plus nombreux et variés comme combinaisons, et nous avons vu bien des mères contempler avec une joie émue les gondoles, les rosaces, les lettres et les guirlandes, oeuvres des tout petits doigts.
- Les élèves de 3me année maternelle et de la classe enfantine montrent avec un rayonnement de bonheur leurs dessins les plus jolis ; dessins d’imitation exécutés à main levée et encadrés par eux-mêmes avec des bandelettes de papiers aux fraîches couleurs produisant par leur entrelacement le plus charmant effet. Puis sur un joli tapis de laine blanche et rouge — œuvre collective de toute la classe, qui l’a tissé et brodé par fractions séparées, chaque élève exécutant son morceau, — nous admirons de ravissants petits paniers composés de rosaces de papier replié et entrelacé par un travail analogue à celui des cadres. Enfin de5 corbeilles éclatantes attirent nos regards, ce sont des fleurs : jacinthes, œillets et boutons de roses mousseuses — assemblées il est vrai par la maîtresse — mais découpés et frisés par les petites mains adroites et patientes de ses élèves.
- Dans les classes primaires, section des jeunes filles, les fleurs paraissent, aussi, en grande faveur ; et bien que cet enseignement tout nouveau soit mis à l’essai depuis 15 jours à peine, nos fillettes du cours complémentaire se sont si bien appliquées à copier la nature que chacun salue d’une exclamation admirative les roses-thé, roses rouges et roses roses, ainsi que les bouquets d’œillets qui paraissent si vrais que nous avons vu plus d’une personne y porter la main pour se convaincre que ces fleurs étaient bien des imitations en papier. Les reines-marguerites, pâquerettes, boules de neige, jacinthes, pivoine, pavot et roses trémières font également illusion.
- Enfin, pour continuer à peu de frais l’ornementation du
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- LE DEVOIR
- foyer domestique, nos jeunes filles de diverses classes ont mis encore à contribution sous d’autres formes le chiffonnage du papier, et elles exposent d’élégants abat-jour à côté de gracieuses petites hottes pleines de boutons de roses mousseuses. Ces fleurettes sont l’œuvre non de quelques élèves choisies, mais de toutes les fillettes ravies de collaborer â ce charmant travail si propre à développer le.goût, les facultés d’observation et à amener les enfants au sentiment du vrai et du beau dans la nature.
- Ne quittons pas l’Exposition des travaux spécialement féminins sans donner aux nombreux ouvrages de couture, tricot et crochet, l’éloge le plus mérité pour l’importance et la parfaite exécution de tous ces objets de lingerie dont la confection et l’entretien constituent, avec l’économie domestique et la connaissance de l’hygiéne, le savoir pratique le plus indispensable à toute jeune fille, à toute future ménagère.
- Le travail manuel des jeunes garçons est représenté, pour les trois premières classes primaires, par une charmante exposition d’objets usuels; et, pour les élèves plus âgés, par des dessins linéaires, constructions de machines, etc.
- Ces travaux sont encadrés par de grands filets de pêche, par des sacs et par des hamacs suspendus jusqu’au plafond comme de transparentes draperies.
- Nous nous arrêtons, avec le plus vif intérêt, devant les tableaux où se trouvent ingénieusement groupées et résumées les diverses applications du programme de l’année :
- Pliage, tissage, cartonnage ; ouvrages du fer, du bois ; ficelles, tresses et nœuds ; enfin, un travail nouveau, le tressage du jonc et de l’osier employés à la fabrication de jolies nattes, de petites corbeilles, paniers, etc., faits avec un soin tout particulier. Toutes ces choses, éminemment propres à rendre nos jeunes gens industrieux et habiles à tirer partie de tous les matériaux, sont un excellent complément de l’instruction intellectuelle et morale reçue à l’école.
- Passons maintenant à l’examen des cahiers, des cartes, et des feuilles de dessin des élèves plus âgés. Les travaux du cours complémentaire provoquent notre sincère admiration.
- Tels et tels cahiers de cartes contenant des devoirs de toute l’année sont des chefs-d’œuvre pour le soin et la précision des tracés.
- Les jeunes filles ont,en outre,des cahiers de dessins d’après
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- la fête de l’enfance au familistère de guise 525
- nature, et des feuilles de dessin d’ornement exécutés au crayon et à main levée avec un sentiment artistique tout à fait remarquable.
- Les jeunes garçons ont, nous l’avons dit, beaucoup de dessins de machines, dessins tracés à l’encre et à l’aide d’instruments; ils ont aussi des cahiers très dignes d’éloges et des dessins d’ornement si parfaitement exécutés que l’on croirait avoir le modèle même sous les yeux, et non le travail d’enfants dont le plus âgé a 15 ans à peine.
- Le sentiment unanime est que le dessin, et surtout le dessin à main levée, est très en progrès et obtient cette année au cours complémentaire un excellent niveau.
- Disons, enfin, pour résumer toutes les impressions échangées que nous souhaiterions que chacun de nos maîtres et maîtresses eût été à même d’entendre les appréciations de la foule, ils eussent ainsi recueilli la plus douce et la meilleure des récompenses: celle(de sentir ses efforts et son dévouement compris.
- Revenons aux principales distractions qui ont marqué la fête de l’Enfance.
- Au cours de l’après-midi du Dimanche, après la cérémonie qui avait eu lieu au théâtre, la société d’escrime « La Familistérienne » s’est distinguée par de brillants exercices exécutés dans la cour du pavillon central.
- Le soir, à 8 heures, dans cette même cour brillamment ornée et illuminée, un grand bal réunit comme les années précédentes toute la jeunesse du Familistère et des environs.
- Le lundi, les jeux habituels eurent lieu sur différents points du domaine de l’association. Citons : jeux de courses à obstacles, de casse-pot, de carrousel pour les jeunes garçons ; de soufflet, de ciseaux, clochette, pour les jeunes filles, etc., etc.
- L’après-midi a été marqué par une cérémonie inaccoutumée. Les gymnastes de la ville et ceux du Familistère étaient allés ensemble à un concours de gymnastique ouvert à Chauny. Le retour avait lieu à 3 heures de l’après-midi. Déjà, le télégraphe avait averti que nos jeunes gens de la Société Familistérienne « La Pacifique » avaient remporté cinq médailles dont une individuelle. Aussi leur avait-on élevé au Familistère un arc de triomphe.
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- LE DEVOIR
- Les conseillers de Gérance, les pompiers, les archers, les sociétés d’escrime, de musique, la société des sauveteurs de Guise, etc, etc, s’étaient réunis pour offrir leurs félicitations aux lauréats.
- La réception fut des plus chaleureuses. Le vin d’honneur et des bouquets furent offerts dans la cour centrale aux jeunes triomphateurs.
- M. Dequenne, en quelques paroles émues, se fit l’interprète des sentiments de la population, en félicitant les gymnastes de leur succès et en portant un toast à l’union et à la prospérité de tous les habitants du Familistère. (Vifs applaudissements)«.
- M. Bernardot, conseiller de Gérance, porte à son tour le toast suivant :
- Chers Camarades !
- « Monsieur Dequenne, notre Administrateur-Gérant et notre ami a tous, vient de porter un toast aux Sociétés constituées du Familistère ; nous ne saurions faire autrement que de nous associer de cœur à ces paroles.
- a Vous venez d’obtenir de nombreux succès et vous devez en être heureux, car ils sont la juste récompense de vos peines et de votre activité.
- « Partout où vous allez, aux environs ou dans quelque coin de la France que ce soit, n’oubliez jamais que le Familistère est l’arche sainte que vous devez faire aimer, respecter et envier.
- « Il est une chose dont nous ne sommes pas tous peut-être suffisamment pénétrés ; c’est que partout où il y a des travailleurs, partout où il y a des hommes qui peinent sous le labeur et que le capital exploite, de tous les points du monde,—et la correspondance que nous recevons chaque jour est là pour en témoigner,— les regards sont fixés sur notre libre Association, et l’on se demande ce que deviendra cette prospérité dont nous jouissons.
- « Certes, oui, elle durera cette prospérité et à ceux qui doutent encore, nous pouvons l’affirmer sans crainte parce qu’aujourd’hui nous savons nous sentir les coudes, parce que de plus en plus la fraternité s’établit chez nous. Aussi, chers Camarades, c’est à cette fraternité qui assurera le bonheur de nos enfants que je lève mon verre, et je bois à la solidarité qui nous unit tous d’une même foi dans l’avenir. »
- (Applaudissements prolongés.)
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- LA FÊTE DE L’ENFANCE AU FAMILISTÈRE DE GUISE 527
- Au milieu de l’affluence de monde qu’avait attiré la réception des gymnastes, les sociétés musicales firent entendre quelques-uns des meilleurs morceaux de leur répertoire.
- Inutile d’insister sur les chaleureux applaudissements qui leur répondirent.
- Le soir venu, un nouveau bal réunit comme la veille toute la jeunesse de la ville et des environs.
- Ainsi se terminèrent les réjouissances organisées au Familistère de Guise à l’occasion de la Fête de l’Enfance.
- Une fête analogue a été célébrée le Dimanche suivant, au Familistère de Laeken-les-Bruxelles, succursale de la même Association.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANGE
- Exemple de Coopération.— Un exemple de coopération, pour le battage du blé, nous est donné par la formation du Syndicat agricole de Maine-et-Loire. Cette société a formé une section ayant pour but l'entretien et l’exploitation d’un matériel destiné à battre les récoltes des associés.
- Pour battre 8.000 hectolitres de grains en 50 jours de travail, il fallait une batteuse et une locomobile coûtant 7,600 francs. Ce capital fut divisé en 76 actions de 10 ) francs rapportant 5 p. c. et remboursables sur les bénéfices. Chaque sociétaire devait avoir l’avantage de ne payer pour sa récolte que 30 centimes l’hectolitre, alors que le prix ordi naire est au moins de 50 centimes et souvent bien davantage.
- Dès la première année, neuf actions de cent francs furent remboursées.
- Il est intéressant de faire remarquer que les intérêts à servir diminueront chaque année, par suite du remboursement des actions.
- Au bout d’un certain nombre d’années, les associés seront devenus propriétaires d’un matériel de battage qui ne leur coûtera rien, puisqu’ils auront tous été remboursés de leurs souscriptions, et ils atteindront ce résultat en faisant leur battage, pendant la durée de l’amortissement, à un prix de 40 p, c. inférieur au taux ordinaire.
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- La Dépopulation des Lycées. — On a souvent parlé de la dépopulation des lycées et collèges de France ; cette question vient d’être remise à l’ordre du jour par le rapport de M. Dupuy sur le budget de l’Instruction publique. Dans une très intéressante statistique, M. Dupuy montre les pertes sensibles éprouvées par l’enseignement secondaire depuis 1887. Le nombre des élèves des lycées et collèges était, en effet, au 1er novembre 1887, de 89,902 élèves, dont 53,816 pour les lycées et 36.086 pour les collèges ; au 1er mai 1891, cet effectif n’est plus que de 32,968 pour les collèges et de
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- 50,746 pour les lycées ; ce qui donne un total de 83,714 et une diminution de 6,188 élèves. La diminution est considérable, comme on le voit ; la perte de l’enseignement officiel, sous le rapport du nombre des élèves, n’est pas de moins de 7 0/0 dans la courte période de quatre ans.
- Les établissements libres laïques, qui peuvent être considérés comme les auxiliaires naturels des établissements de l’Etat, car ils sont animés du même esprit, suivent les mêmes méthodes et obéissent aux mêmes tendances, les établissements libres laïques ont vu, à leur tour, le nombre des élèves diminuer dans de fortes proportions. On pourrait croire tout d’abord que les neuf mille élèves qui ont déserté nos lycées ont accru la population des établissements ecclésiastiques. Il n’en est rien ; car si, dans ces maisons, il n’y pas eu diminution dans le nombre des élèves, il n’y a eu, par contre, qu’un accroissement insignifiant.
- Où som donc allés les manquants ? A cette question, l’éminent professeur M. Lavisse, consulté par un de nos confrères, fait la réponse suivante : « Je crois, sans cependant l’affirmer, car les chiffres me manquent, qu’ils ont été résorbés dans l’enseignement primaire supérieur : ainsi dans mon département, l’Aisne, il existe, à la Capelle, depuis deux ou trois ans, une école primaire supérieure ; cette école compte, aujourd’hui, une cinquantaine d’internes ; d’où proviennent-ils ? La réponse me paraît toute indiquée ; ils ne peuvent provenir que des petits collèges communaux environnants. Le rapporteur a eu tort, à mon avis, de ne pas joindre à sa statistique des lycées et collèges une statistique des écoles primaires supérieures. Peut-être y aurait-on vu la vraie cause de la décadence de l’enseignement secondaire. Si l’on pouvait prouver que les 9.000 élèves qui ont déserté nos lycées ont passé, en tout ou en partie, dans les écoles primaires, ce serait, je crois, le plus beau résultat que l’on pouvait espérer; car, à la place de mauvais humanistes, de malheureux licenciés, on aurait un fort contingent de bons contremaîtres et de négociants. »
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- Laïcisation des écoles. — Le 1er octobre prochain, jour de la rentrée des classes dans les écoles primaires, verra l’achèvement d'une réforme considérable : la laïcisation complète des écoles publiques de garçons.
- C’est ce jour-là, en effet, qu’expire le délai des cinq années fixé par l’article 18 de la loi du 30 octobre 1880 pour la
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- substitution du personnel laïque au personnel congréganiste dans les écoles de garçons.
- Cette oeuvre de laïcisation s’est effectuée progressivement depuis cinq années, si bien que le dernier effort restant à faire est très léger. Sur 52.000 instituteurs publics des diverses catégories, il ne reste plus que 1.213 congréganistes à remplacer le 1er octobre prochain pour avoir terminé la laïcisation.
- * #
- Hôpital intercommunal de S* Gilles-sur-Vie (Vendée). Legs de M. Tortreux. — Un Vendéen M. Tortreux, décédé, il y a quelques années, a légué, aux bourgs de St Gilles-sur-Vie et Croix-de-Vie, une somme de 400,000 francs pour l’édification d’un hôpital intercommunal.
- Ce legs reçoit en ce moment son exécution. Les bourgs en cause, que sépare seulement la rivière de Vie à son embouchure dans l’Océan se sont concertés pour réaliser le vœu de M. Tortreux. Ils ont laissé pendant quelques années s’accumuler les revenus du legs et procèdent aujourd’hui, au moyen de ces revenus, à la construction de l’hôpital qui s’élève, à peu de distance des deux bourgs, sur une colline d’ou l’on jouit d’une très belle vue sur l’Océan. L’emplacement est parfait au point de vue sanitaire. L’hôpital sera plus que suffisant pour répondre aux besoins de la population (3,000 personnes environ) ; car il comprendra deux salles de 12 lits chacune et des chambres payantes où l’on recevra moyennant une faible rétribution, des infirmes ou vieillards, hommes ou femmes. L’hôpital sera entretenu avec les revenus du Legs.
- Honneur aux citoyens qui, comme M. Tortreux, s’efforcent de parer aux lacunes de nos lois, en fondant des institutions propres à donner, partiellement mais d’une façon durable, les garanties de la vie à un certain nombre de personnes !
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- Une Statue a un Ouvrier. — Dans une de ses dernières séances, le Conseil municipal d’Anzin, (Nord), a autorisé à l’unanimité, l’érection, sur une des places de la ville, du buste de Pierre-Joseph Fontaine, un des enfants de la ville, l’inventeur du parachute de mine.
- Pour rendre cet hommage plus éclatant, il a été décidé, en outre, qu’une souscription publique serait ouverte.
- La vie de Pierre-Joseph Fontaine est réellement curieuse.
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- Il débuta dans une fosse de la concession d’Anzin, devint mineur, puis porion.
- Aussi brave qu’intelligent, il reçut un jour dans un incendie, en opérant un sauvetage, une blessure qui le rendit boiteux pour le restant de ses jours.
- La Compagnie, à la suite de cet acte de bravoure, le nomma contre-maître au chantier.
- Fontaine savait à peine lire. Son nouveau poste lui permit d’étudier, en même temps que de chercher, d’inventer. Et c’est ainsi qu’il trouva son fameux parachute de mine, supprimant par là le supplice de la descente et de la montée par les échelles, en même temps que préservant ses camarades de. la redoutable chute au fond du puits.
- Des milliers d’ouvriers ont été sauvés et le sont encore par cet appareil qui, il faut le dire, a bien subi quelques modifications, mais dont l’idée principale revient à Fontaine.
- Cette invention valut au modeste ouvrier toutes les hautes récompenses, entre autres le prix Montyon et la croix de la Légion-d’Honneur.
- Le Comité d’organisation pour l’érection de son buste fait placarder, dans les villes industrielles et minières de la région du Nord, une affiche que nous reproduisons ci-dessous :
- Souscription Publique pour l’érection, à Anzin, du buste de
- FONTAINE
- Inventeur du parachute de mine.
- Le buste de Fontaine sera exécuté par le jeune statuaire Anzinois, M. Theunissen, premier second Grand-Prix de Rome ; il sera placé sur un piédestal, au milieu du square de l’ancienne mairie, qui, à la fin de cette année, doit recevoir les cours de dessin industriel, de comptabilité, de solfège, et la bibliothèque populaire.
- PAYS-BAS
- Le Congrès international d’agriculture. — Parmi les vœux adoptés par le congrès international de l’agriculture qui vient de se tenir à la Haye, nous relevons les suivants :
- 4° Qu’une convention internationale soit conclue, afin d’obliger tous les Etats à prendre des mesures tendant à protéger les oiseaux utiles dont il sera dressé une liste restreinte ;
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- LE DEVOIR
- 5° Que les gouvernements interdisent la destruction des animaux utiles à l’agriculture par tous les moyens possibles.
- On a adopté ensuite :
- 1° Les conclusions du rapport de M. Hamel Roos concernant les falsifications des denrées alimentaires et exprimant le vœu qu’une convention internationale soit conclue dans le but d’assurer l’exécution des lois déjà existantes ;
- 2° Les conclusions du rapport du professeur Meyer en faveur de l’établissement de stations agricoles chargées de contrôler et de réprimer les falsifications d’engrais ;
- Enfin, 3°. Les conclusions du rapport de M. Tardit sur d’organisation législative d’associations coopératives agricoles, protégées par l’Etat, pour l’exécution en commun de travaux agricoles intéressant la salubrité publique ou la défense du sol, et exprimant le vœu que la création de ces associations agricoles soit favorisée par les gouvernements, les sociétés et les particuliers.
- ANGLETERRE
- La grande Propriété foncière. — A propos de l’immense fortune territoriale du feu duc de Cleveland, qui avait à sa disposition absolue, n’ayant pas d’héritiers directs, un revenu foncier de plus de 5 millions de francs, on a relevé dans un Blue book sur la grande propriété foncière les chiffres suivants sur les landlords possédant des domaines d’un seul tenant, dans un seul comté, de plus de 100,000 acres (40,000 hectares). Il importe de remarquer que beaucoup de grands propriétaires possèdent des domaines disséminés d’un bout à l’autre dns trois royaumes.
- En Angleterre, le duc de Northumberland possède 181,616 acres (72,646 hectares) dans le Northumberland.
- En Irlande, M. Burridge a 160,152 acres (64,060 hectares) dans le comté de Galway ; le marquis Gonyngham, 129,856 acres (51,938 hectares) dans le Donegal ; le marquis de Sligo, 122,902 acres (49,160 hectares) dans le Mayo.
- En Ecosse, le duc d’Argyll possède 168,315 acres (67,326 hectares), dans l’Argyleshire ; le comte de Breadalbane 234, 166 acres (93,666 hectares^, dans le Perth et 204,192 acres (81,666 hectares), dans l’Argyleshire ; M. Evan Baillie, 141, 148 acres (56,459 hectares), dans l’Inverness ; le duc de Buccleugh 253,179 acres (101,271 hectares^, dans le Dumfries et 104,451 acres (41,784 hectares), dans le Roxburgh ; M. Donald Gameron de Lochiel, 109,574 acres (43,829 hectares)
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- dans l’Inverness ; le comte de Dalhousie, 136,602 acres (56,640 hectares), dans le Forfar ; le duc de Fife, 139,529 acres (55,931 hectares), dans l’Aberdeen ; le duc de Hamilton, 102,210 acres (40,884 hectares), dans le Bute ; sir George Mac-pherson-Grant, 103,372 acres (41,348 hectares), dans l’Inver-ness ; sir James Matheson, 406,070 acres (162,428 hectares), dans le Ross : le duc de Richmond, 159,952 acres (63,980 hectares) dans le Banff ; sir Charles Ross, 110,445 acres (44.178 hectares), dans- le Ross : le comte de Seafield, 160,224 acres (61,088 hectares), dans l’Inverness; et, enfin, chiffre gigantesque, le duc de Sutherland, 1,176,454 acres (470,580 hectares), dans le Sutherland.
- Ajoutons à ces indications que sur les 72 millions d’acres qui constituent le territoire du Royaume-Uni, 10,000 propriétaires en possèdent 51 millions et que, sur ce chiffre, moins d’un millier d’individus (980 environ) possèdent 10,000 acres et au dessus.
- Ainsi 0,9 pour 100 des propriétaires possèdent 71 pour 100 du sol, tandis que 72 pour 100 des propriétaires ne possèdent que 0,2 pour 100 du sol.
- Le régime de la propriété foncière en Angleterre en favorise l’immobilisation.
- On sait que dans ce pays, principalement dans les villes, on vend très rarement la propriété complète d’une maison ou d’un terrain, à bâtir ; on vend seulement la location de cette maison ou de ce terrain pour une durée qui est généralement de 99 ans, et dans quelques cas même de mille ans. C’est une sorte de bail emphytéotique.
- Le possesseur de la maison ou du terrain peut élever toutes les constructions qu’il lui plaît ; mais, lors de l’expiration du bail, la maison ou le terrain, avec toutes les modifications ou constructions qui ont été faites, retourne purement et simplement à ceux qui en ont conservé la propriété réelle.
- C’est ainsi que se sont formées les grandes fortunes de quelques familles anglaises qui, à certaines époques, rentrent en possession de quartiers entiers de ville dont le terrain a été loué à bail par leurs ancêtres.
- Un membre de la Chambre des communes, M. Rowland, considérant cet état de choses comme très préjudiciable aux intérêts publics, avait introduit au Parlement un bill ayant pour but de permettre à celui qui possède une maison avec un bail de plus de 20 ans, d’acheter la propriété complète de cette maison à un prix fixé par les autorités judiciaires.
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- LË DEVOIR
- Le gouvernement a combattu le bill. M. Matthews, ministre de l’intérieur, a déclaré que son adoption serait une atteinte au droit de propriété, et il a maintenu que le bill n’était justifié par aucune nécessité.
- Le bill a été rejeté en seconde lecture, par 181 voix contre i 68.
- A l’infime minorité de 13 voix seulement a échoué cet effort pour rompre l’immutabilité de la propriété foncière.
- Cet échec n’est pas fait pour décourager les partisans de cette mesure capitale.
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- La Journée de huit Heures.— MM. les députés Cunningham Graham, Randell, Abraham, D1’ Mark, Conybeare ont présenté au Parlement un bill relatif à la journée de huit heures. — Les articles 4 et 5, concernant la procédure à suivre devant la Cour prévôtale, et n’ayant, par conséquent, aucun intérêt pour nos lecteurs, voici seulement la teneur textuelle des trois premiers articles :
- Article premier.— Après le 1er janvier 1892, personne ne travaillera ni fera travailler, sur terre ou sur mer, n’importe de quelle manière, par suite d’un arrangement ou d’une convention, ou d’un contrat de louage, à l’exception, cependant, des cas d’accidents, plus de huit heures, sur vingt-quatre, ou plus de quarante-huit heures par semaine.
- Art. 2.— Les patrons, directeurs, et, en général, ceux qui seront reconnus coupables de contravention aux dispositions de cette loi, seront punis d’une amende de 250 francs au moins et de 2.300 francs au plus.
- Art. 3.— La connaissance des contraventions à la présente loi est déférée à une Cour prévôtale qui procédera d'une manière sommaire.
- ALLEMAGNE
- Les Sociétés coopératives et la Loi fiscale. — La nouvelle loi fiscale allemande qui a été publiée le 21 juin dernier met à la charge des sociétés coopératives trois catégories d’impositions :
- 1° L’impôt sur le revenu, qui frappe les associations coopératives dont les magasins sont ouverts au public et qui jouissent de la personnification civile ;
- 2° la patente, à laquelle sont soumises les associations coopératives dont les magasins sont publics, qu’elles jouissent ou qu’elles ne jouissent pas de la personnification civile.
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- 3° Une taxe spéciale, qui frappe les débits de détail et les magasins de détail faisant la vente de spiritueux.
- Les conséquences de cette loi faite pour défendre les commerçants contre la concurrence coopérative ne tarderont pas à tourner à la confusion de ses promoteurs.
- Les sociétés coopératives réduiront leurs bénéfices au minimum par la vente aux plus bas prix possibles, et feront ainsi plus de tort qu’aujourd’hui au commerce, grand et petit.
- RUSSIE
- Une Conférence internationale.— Les accidents de che-minr de fer, dont nous venons d’avoir sous les yeux un épouvantable exemple, ont de tout temps, préoccupé vivement les gouvernements.
- Rappelons à ce propos que, l’année prochaine, doit se tenir à Saint-Pétersbourg une Conférence internationale qui aura spécialement pour mission de rechercher l’adoption d’un règlement commun à tous les peuples d’Europe, en vue de parer aux lamentables accidents du genre de celui de Saint-Mandé.
- La France prendra naturellement part à cette conférence.
- On s’y occupera d’une façon spéciale des améliorations à apporter au matériel roulant et aux ponts qui ne répondent plus, paraît-il, aux exigences du transport moderne qui s’est développé extraordinairement et en vue duquel, du reste, ils n’étaient pas construits.
- Le gouvernement austro-hongrois doit appeler particulièrement l’attention de la Conférence sur la question des réformes à apporter à l’organisation des excursions du dimanche, car on a remarqué que les principaux accidents se sont généralement produits ce jour-là.
- PAYS DIVERS
- Les Peuples hors de chez eux.— La France est le seul pays qui ait plus d’étrangers sur son territoire que de nationaux au dehors. Elle compte plus d’un million d’étrangers, tandis qu’il n’y a que 300,000 Français établis à l’étranger.
- L’Angleterre a plus de 4 millions de ses enfants répartis sur tous les points du globe et ne reçoit que 300,000 étrangers.
- L’Allemagne compte près de 3 millions d’émigrés et ne reçoit environ que 300,000 immigrants.
- L'Italie a plus d’un million de nationaux en dehors de son territoire et n’a guère chez elle que 60,000 étrangers.
- Enfin, la Russie a 300,000 émigrants et 150,000 immigrants.
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- LE DEVOIR
- LES CONGRÈS
- LE CONGRÈS SOCIALISTE INTERNATIONAL
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- Le dimanche 16 août s’est ouvert, à Bruxelles, le Congrès socialiste international. C’est le second de ce genre. Le premier, ou plutôt les deux premiers s’étaient tenus en même temps, mais séparément, à Paris, en 1889.
- Les délégués sont au nombre de 400 environ : 250 belges, 150 étrangers représentant « les organisations ouvrières de tous les pays », la Russie et le Portugal exceptés.
- L’objectif du congrès est celui-ci : « Entente pour l’action commune du prolétariat conscient et organisé des deux mondes. »
- Les anarchistes prétendaient être admis au Congrès. M, Volders (belge) l’organisateur du congrès leur a fait remarquer qu’ils n’y avaient pas été invités, et cela pour deux raisons : d’abord, parce qu’ils n’admettent aucune organisation .socia-liste\ ensuite, parce que le parti ouvrier ne veut pas de la dynamite comme moyen de propagande.
- M. Volders explique que le congrès actuel continue les deux derniers congrès de Paris en fusionnant leurs tendances ; de même, il concilie celles des socialistes allemands et se caractérise par l’adhésion des Trades-unions anglais au socialisme continental.
- Il espère que les diverses nuances du socialisme français, réunies pour la première fois, s’inspireront, en France comme au congrès, de la conciliation qui est le vœu de tous et qui peut seul assurer le succès.
- Pour lui, le parti socialiste international a gagné une grande bataille en amenant, à Bruxelles, pour les réconcilier toutes les écoles de tous les pays.
- Et, en effet, - les marxistes français sont représentés par Jules Guesde, le député Ferroul et Léon Camescasse ; les possibilistes broussistes par le conseiller municipal Prudent-Devillers ; les possibilistes allemanistes par Jean Allemane, les députés Dumay, Thivrier et Baudin ; les blanquistes
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- LES CONGRÈS
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- par le conseiller municipal Vaillant. Les trades-unionistes et les socialistes anglais sont très largement représentés.
- Parmi les membres de la délégation anglaise, on remarque le docteur Aveling et sa femme, fille de Karl Marx ; le député Cunningham-Graham ; Mac-Donald, typographe ; le poète William Marris.
- Les Allemands sont eux aussi venus en nombre, avec Liebknecht, Bebel et Singer, députés au Reichstag.
- Pour la Hollande, on distingue surtout le généreux Domela Nieuwenhuis, qui, né extrêmement riche, a consacré toute sa fortune à des œuvres socialistes, et son ami intime Fortuyn ; pour la Roumanie, Morizun, député ; le poète Mille, Many, Radovici, Diamandi, Taranu ; pour l’Espagne, le typographe Iglésias ; pour les Etats-Unis, Hœhn, de Chicago, et Kahan, de New-York. L’Italie, la Suisse, l’Autriche-Hongrie, le Danemark, la Suède et la Hongrie ont aussi leurs représentants.
- D’après les calculs faits, les congressistes représenteraient directement trois millions et demi de travailleurs.
- Les deux premières séances du Congrès, l’une appelée séance d’inauguration et l’autre entièrement prise par la vérification des pouvoirs de chaque membre, ont été tenues dans la grande salle de la Maison du Peuple, société coopérative placée sous le patronage du parti ouvrier belge et qui fait de très brillantes affaires.
- Cette salle a été magnifiquement décorée pour la circonstance.
- Les autres séances ont eu lieu dans la vaste salle Saint-Michel décorée de drapeaux rouges.
- Les congressistes sont rangés par nationalité le long des tables immenses placées perpendiculairement à l’estrade.
- L’ordre de discussion avait été réglé de la manière suivante :
- Les séances auront lieu le matin de dix heures à midi et demi, et le soir de deux heures à cinq heures.
- Toutes les questions à l’ordre du jour seront renvoyées à des commissions spéciales qui feront leurs rapports, et le Congrès discutera les conclusions de ces rapports. Le vote se fera par nationalité pour les questions de principes, et par assis et levé pour les questions administratives.
- Les trois langues adoptées, pour les discours et délibérations du congrès, sont le français, l’allemand et l’anglais.
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- C’est Mme Marx Aveling qui fait la traduction pour les anglais et les américains.
- « Renonçons », avait dit dans le discours d’ouverture, l’ancien internationaliste bruxellois, M. Laurent Verheyden, « renonçons aux discussions purement théoriques, aux querelles de sectes et aux questions de personnes, pour organiser le parti socialiste ouvrier dans le monde entier et aboutir à la solution définitive des problèmes qui le préoccupent depuis si longtemps. »
- Le conseil était inutile. La présence seule des personnalités les plus en vue des fractions naguère ennemies du parti socialiste, est un garant que les divergences d’écoles ont disparu, que tout le monde est d’accord au moins sur les points essentiels de la doctrine commune. Ce qu’on poursuit, c’est l’unité d’action.
- h. Puisque les socialistes répudiant les moyens violents, se contentent de^la propagande, cette action sera légale, politique, pacifique.
- Son but, c’est la conquête de l’Etat par la classe ouvrière.
- C’est le principe de Ja guerre des classes.
- Pour établir la nécessité de cette guerre il fallait démontrer que la classe possédante et dirigeante n’a et ne peut avoir que mauvais vouloir ou impuissance à l’égard des améliorations sollicitées par les prolétaires.
- Un jeune avocat, membre du parti ouvrier bruxellois, M. Vander Velde, s’y est appliqué de son mieux dans son rapport sur la législation ouvrière dont voici les conclusions :
- « Le congrès déclare que les lois et décrets votés dans les différents pays depuis le congrès international de Paris en 1889 ne répondent aucunement aux aspirations légitimes du prolétariat ;
- » Que la conférence de Berlin, de l’avis même de ceux qui l’ont convoquée, a été réunie sous l’influence du congrès socialiste de Paris ; elle doit être considérée à ce point de vue comme une concession importante ; tandis qu’en réalité les délibérations ont démontré que les gouvernements actuels n’ont ni la conviction, ni la volonté de réaliser des réformes, ni la conscience de leurs devoirs envers la classe ouvrière ;
- » Que, d’autre part, les résolutions de la conférence de Berlin ont servi de prétexte à certaines nations industri-
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- elles pour enrayer le développement de la législation protectrice du travail, en invoquant les décisions prises à Berlin et la défectuosité des législations des nations commerciales concurrentes, pour ne pas développer davantage la législation du travail.
- » C’est là un procédé que le congrès déclare déloyal et mauvais.
- » Le congrès constate, en outre, que la législation actuelle est défectueuse en elle-même, qu’elle est exécutée et appliquée d’une manière insuffisante.
- » Par conséquent, le congrès socialiste adjure la classe ouvrière de tous les pays de lutter de toute son énergie et par tous les moyens d’agitation pour obtenir des législations conformes aux résolutions du congrès de ’ Paris, même si cette agitation ne doit avoir pour le moment d’autres résultats que de prouver que les classes dirigeantes sont hostiles à toute législation efficace pour la protection du travail.
- » Ensuite il faut imprimer au mouvement socialiste international une direction spéciale, en ce qui concerne la législation protectrice du travail.
- » Le congrès invite les partis ouvriers : f° à organiser dans chaque pays une enquête permanente sur les conditions du travail dans ses rapports avec la législation du travail ; 2° à échanger les renseignements nécessaires pour le développement de l’unification de la législature industrielle.
- » Enfin le congrès engage les travailleurs du monde entier à unir leurs forces contre les résistances capitalistes et bourgeoises ; partout où les ouvriers jouissent de leurs droits politiques ils ne doivent accorder leurs votes qu’à ceux qui s’engagent à soutenir leurs revendications. »
- Il n’a pas fallu moins de deux jours de discussion pour se mettre d’accord sur un texte définitif.
- Le groupe avancé, numériquement le plus fort, (Français, Américains, Autrichiens, etc.,) demande que les résolutions soient précédées d’une solennelle et catégorique affirmation de la guerre des classes.
- Les modérés (anglais) trouvent que la résolution finale ne leur laisse pas une latitude électorale suffisante. Ils se verraient, à regret, dans l’obligation, de ne plus prendre part aux congrès futurs si cette résolution n’était pas modifiée dans un sens moins restrictif.
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- Bien que ces deux réclamations soient quelque peu contradictoires, satisfaction complète est donnée aux deux parties, tant est grand l’esprit de conciliation qui anime les congressistes.
- Le nouveau texte qui est adopté à l’unanimité débute ainsi :
- « Le congrès de Bruxelles, se plaçant sur le terrain de la lutte des classes, et convaincu, » etc. La résolution finale est modifiée de la manière suivante : « Partout où ils jouissent des droits politiques, les prolétaires uniront leurs efforts pour s’émanciper de la servitude du salariat ».
- Nous le répétons,la caractéristique du congrès est l’entente qui s’est faite entre tous les groupes et entre toutes les écoles de tous les pays, jusque-là divisés.
- Par ses votes, par l’esprit de conciliation qui l’a guidé, le congrès a marqué sa grande préoccupation de ne porter aucune atteinte à l’entente internationale qui vient de se faire.
- Il s’agit bien d’une entente et non d’une organisation internationale.
- La création d’un conseil syndical international a été repoussée. L’opinion générale est qu’il vaut mieux rester dans le vague à cet égard. Un conseil international risquerait d'attirer sur lui des mesures de répressions sévères.
- Chaque pays gardera l’organisation qu’il s’est donnée, ses procédés, sa tactique. Il n’y aura que des Secrétariats nationaux en correspondance continuelle.
- A un moment, M. Fortuyn (Hollande) déclare retirer du programme le point relatif à l’usage du parlementarisme et du suffrage universel, au profit de la cause ouvrière socialiste.
- « Les Hollandais reviendront, « dit-il, » avec la question, quand l’esprit révolutionnaire sera développé davantage, le bureau actuel redoutant la discussion de pareilles questions.»
- Le député Singer (Berlin) proteste contre cette dernière allégation ; le point a été écarté de l’ordre du jour parce que la question de la tactique parlementaire ne peut pas être discutée dans un Congrès international, mais doit être laissée à l’initiative de chaque nation.
- Retirée également, pour des raisons identiques, la motion belge concernant l’éventualité d’une entente électorale entre la bourgeoisie et le parti ouvrier.
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- Est-il téméraire de supposer, après les difficultueux débats de tout à l’heure sur la tactique électorale, que la discussion sur ces divers points aurait pu compromettre l’entente unanimement désirée ?
- Beaucoup, sans doute, et notamment M. Bebel, estiment qu’il faut opérer la réconciliation de l’ouvrier et du petit bourgeois. Mais tout le monde n’est'pas de cet avis, à preuve l’opinion exprimée dans un rapport du parti ouvrier socialiste révolutionnaire français.
- Sur le parlementarisme :
- ce II n’a servi, jusqu’ici, qu’à faire la fortune des bavards et des intrigants, au grand dommage de la classe ouvrière et du vrai mérite.»
- Sur le suffrage universel :
- « Que les peuples regardent la France possédant le précieux suffrage depuis 1848, et ils comprendront le peu de valeur de cette conquête pour quiconque manque d’instruction, d’argent ou de cohésion.))
- Sur l’alliance avec les bourgeois :
- « Les travailleurs qui s’y laissent prendre seront dupés.»
- Aucune de ces opinions divergentes n’est venue se formuler dans les résolutions votées par le Congrès.
- L’union était au prix des concessions réciproques et de l’élimination des sujets sur lesquels il eut été par trop difficile de s’entendre.
- C’est ainsi que le terrain de la lutte de classes une fois accepté,aucune protestation ne s’est élevée du côté de ceux qui, suivant l'expression lumineuse de Benoît Malon, tout en admettant la lutte de classes se refusent à renfermer toute la vie sociale dans la coquille du processus économique, et pour lesquels il n’est pas exact que la société politique ne soit que le reflet de la société économique.
- Indépendamment des résolutions dont nous venons de parler et qui nous ont permis de dégager l’esprit de conciliation, le désir d’union qui guidait les congressistes, le Congrès s’est prononcé sur un certain nombre de questions d’ordre professionnel ou d’ordre général, de la plus haute importance.
- Dans les solutions qu’elles ont reçues, nous retrouvons l’esprit de classe qui est la dominante de l’œuvre du Congrès.
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- Le Congrès adopte notamment les conclusions suivantes du rapport de M. Bertrand sur la suppression du travail aux pièces :
- M, Bertrand, au nom de la 7e section, dépose son rapport sur la suppression du travail aux pièces et à la façon. Voici les conclusions de ce rapport :
- « Considérant que le travail aux pièces et à forfait se généralise de plus en plus, que cette forme de salaire augmente constamment l’exploitation de la force des travaux et par .conséquent la misère des travailleurs ;
- « Qu’elle réduit de plus en plus l’ouvrier à l’état de machine, qu’elle diminue le taux des salaires, par suite de la concurrence acharnée que les ouvriers se font entre eux, la production des ouvriers les plus expéditifs étant prise comme unité de prix ;
- « Que ce système est une cause perpétuelle de conflits entre patrons et ouvriers et entre les ouvriers eux-mêmes ;
- « Enfin qu’il tend à développer et à généraliser dans un grand nombre de professions le travail à domicile au lieu et place du travail à l’atelier ; qu’il nuit ' ainsi à l’esprit d’association, empêche la co lition des ouvriers et rend impossible l’application des lois protectrices du travail;
- « Le congrès est d’avis que cet abominable système de surmenage est une conséquence nécessaire du régime capitaliste et disparaîtra en même temps que celui-ci;
- « Qu’il n’en est pas moins du devoir des organisations ouvrières de tous les pays de s’opposer, par tous les moyens, an fonctionnement et au développement de ce système ;
- « Que le système du marchandage (sweting-system) a également des conséquences désastreuses et doit être combattu pour les mêmes motifs.»
- Sollicité de se prononcer sur la question de l’antisémitisme, le Congrès déclare qu’il n’est ni chrétien, ni juif, qu’il est socialiste avant tout : qu’il ne saurait admettre d’antagonisme des religions, des races ou des nationalités ; mais seulement la lutte des classes prolétaires de toutes les races contre les capitalistes de toutes les races.
- Ajoutez aux mots religions, races ou nationalités, le mot sexes, et vous avez la raison de l’admission des femmes à prendre part aux travaux du congrès.
- La question de l’admission des femmes a donné lieu à un assez long débat. Il convient d’autant plus de féliciter le Congrès d’avoir donné une adhésion éclatante au principe
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- de l’égalité politique et sociale de l’homme et de la femme, en votant à l’unanimité moins troix voix, la proposition suivante déposée par les citoyennes des différentes nations et chaleureusement soutenues par MM. Singer et Bertrand:
- « Le Congrès invite les partis socialistes de tous les pays à affirmer énergiquement dans leurs programmes l’égalité complète des deux sexes et à demander qu’on concède à la femme les mêmes droits civils et politiques qu’à l’homme. Abrogation de toutes les lois qui mettent les femmes en dehors du droit commun.»
- Un long débat s’est engagé sur la grosse question inscrite à l’ordre du jour : de la position et des devoirs de la classe ouvrière vis à vis du militarisme.
- Des divergences d’opinion se sont produites, non pas sur la condamnation de la guerre, laquelle a réuni l’unanimité des congressistes, mais sur l’attitude à prendre au cas où elle viendrait à éclater.
- Le délégué hollandais le plus en vue, M. Domela Nieu-wenhuys, estimant qu’une protestation platonique contre la guerre serait très insuffisante, a voulu faire voter une résolution tendant à ce qu’une proclamation de grève générale répondît à toute proclamation de guerre.
- Les congressistes anglais se sont ralliés à ce projet de résolution, en y apportant toutefois certains amendements ; mais les congressistes de tous les autres pays et notamment les délégués les plus autorisés de la France et de l’Allemagne, au premier rang desquels nous citerons MM. Vaillant et Rouanet, conseillers municipaux de Paris, et M. Liebknecht, député au Reichstag, se sont élevés avec beaucoup d’énergie contre ce vœu et finalement l’ont fait échouer.
- Cela n’a pas empêché les délégués de tous les pays de voter un ordre du jour très ferme contre la guerre.
- Voici le texte de cet ordre du jour :
- « Considérant que le militarisme qui pèse en ce moment sur l’Europe est le résultat inévitable de l’état permanent de guerre ouverte ou latente, imposée à la société par le régime d’exploitation de l’homme par l’homme et la lutte de classes qui en est la conséquence;
- « Affirme que toutes les tentatives ayant pour objet l’abolition du militarisme et l’avènement de la paix entre les peuples — quelque généreuses qu’en soient les intentions —
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- LE DEVOIR
- ne sauraient être qu’impuissantes, sr elles n’atteignent pas les sources économiques du mal ;
- « Que, seule, la création d’un ordre socialiste mettant fin à l’exploitation de l’homme par l’homme mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive ;
- « Que, par suite, le devoir et l’intérêt de tous ceux qui veulent en finir avec la guerre, est d’entrer dans le parti socialiste international qui est le véritable et unique parti de la paix;
- « Le Congrès,
- « En présence de la situation chaque jour plus menaçante de l’Europe et des excitations chauvines des classes gouvernantes dans les différents pays ;
- « Fait appel aux travailleurs du monde entier pour réagir énergiquement et incessamment contre toutes les velléités de guerre et les alliances qui les favorisent, et pour hâter, par le développement de l’organisation internationale du prolétariat, le triomphe du socialisme ;
- « Déclare que c’est le seul moyen de conjurer la catastrophe d’une guerre générale dont les travailleurs auraient à supporter tous les frais ;
- «Et rejette en tous cas, devant l’histoire et l’humanité, sur les classes dirigeantes, la responsabilité de ce qui peut survenir. »
- Le premier mai est maintenu comme une revendication de la journée de huit heures et une affirmation de la solidarité internationale. Seulement, la fête du travail est remplacée par une manifestation des travailleurs, obligatoire le même jour dans le monde entier.
- Le Congrès s’est séparé après avoir décidé que le prochain Congrès aurait lieu en . Suisse, en 1893, (le parti socialiste suisse étant libre de désigner la ville.
- Au moment où la dernière séance allait être levée, M. Chauviére s’est écrié : Nous partons d’ici avec deux mots d’ordre : guerre au capital ; guerre à la guerre. Ces deux mots résument les travaux du congrès.
- La question de la désignation générale uniforme pour indiquer le groupement de tous les partis ouvriers du monde a été réservée. Pourquoi ?
- Au moment du vote d’une résolution quelconque débutant ainsi : « Le parti socialiste... », les anglais ont demandé la
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- LES CONGRÈS
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- substitution du mot ouvrier au mot socialiste. Il y a là une nuance. Finalement on s’est mis d’accord sur cette formule : Le parti socialiste et ouvrier.
- Ce n’est là qu’un arrangement provisoire.
- Une solution définitive interviendra-t-elle?
- LE CONGRÈS DES TRA.DES-UNIONS
- Le vingt-quatrième congrès annuel des Trades-unions s’est réuni, le 7 septembre, à Newcastle on Tyne.
- Le congrès comptait 552 membres effectifs, représentant 1,302,855 travailleurs syndiqués.
- M. Thomas Burt, député ouvrier de Morpeth, qui appartient à l’ancien trade-unionisme, a été nommé président ; M. Georges Shepton a été nommé vice-président.
- M. Burt a prononcé un discours, très applaudi, où il a résumé l’histoire des revendications ouvrières pendant l’année qui vient de s’écouler et énoncé les résultats obtenus.
- Au commencement de l’année, a-t-il dit, a eu lieu l’énergique manifestation des employés des chemins de fer d’Ecosse pour la réduction des heures de travail ; aujourd’hui les menuisiers et charpentiers luttent pour la même cause. Il est faux, d’ailleurs, que la campagne en faveur de la diminution des heures de travail ait pour but inavouable une augmentation des salaires, qui serait obtenue bien plus facilement. Le Parlement est saisi de la question ; quel que soit le résultat de la grande enquête instituée par une commission royale, le fait même de l’enquête est, en soi, un résultat considérable. Mais que les ouvriers comptent surtout sur eux-mêmes et sur les puissants effets de leur étroite union.
- Jadis, continue M. Burt, dans cette région du nord de l’Angleterre où nous sommes, les rois, les chefs d’armée, les grands ministres venaient concerter leurs plans ambitieux ou se livrer bataille. Aujourd’hui, vous délégués du Nord, de l’Est, de l’Ouest et du Sud, vous êtes venus pacifiquement, pour construire bien plus que pour détruire. Votre organisation devient de plus en plus solide, les simples journaliers et manœuvres forment des syndicats qui se sont faits représenter , les femmes sont venues aussi en plus grand nombre ; il faut qu’elles arrivent à obtenir, à quantité et à
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- LE DEVOIR
- qualité de travail égales, le même salaire que l’homme. Pour cela, l’arme de l’association leur est indispensable.
- Mais s’organiser puissamment ne suffit pas. Une fois le faisceau formé, la force acquise, il faut employer celle-ci utilement. L’ouvrier a une âme, une volonté, des affections, Il en résulte que les salaires ne peuvent être établis simplement par la loi de l’offre et de la demande qui n’est là qu’un facteur. Le rôle des Trades-unions est de faire triompher cette vérité, et plus elles sont fortes, plus on voit diminuer les grèves. Ceci n’est pas une condamnation en bloc des grèves. Celles-ci sont souvent une nécessité inéluctable, mais il faut ne commencer la lutte qu’à bon escient. La grève, comme le boomerang des Australiens est une arme qui se retourne parfois contre celui qui en use. On peut prévoir que, dans l’avenir, elles seront moins fréquentes mais plus considérables et plus décisives. Quant à une grève générale, c’est une question à réserver ; elle est assez grave pour qu’il existe légitimement à cet égard des différences d’opinion.
- Une autre question, la principale de celles qui divisent les travailleurs, c’est celle de l’étendue des fonctions de l’Etat dans le règlement des intérêts ouvriers. L’orateur n’hésite pas à déclarer que la solution de la plupart des problèmes d’économie sociale appartient à l’initiative individuelle. Le rôle de l’Etat reste bien assez considérable. A lui de prendre des mesures contre l’intempérance, de substituer à la guerre l’arbitrage de la raison et du bon sens, de faire payer à la terre et aux mines un impôt proportionnel aux revenus qu’elles donnent. Le but, en somme, est d’arriver à une répartition des richesses plus équitable. Ce n’est pas de la richesse des nations, mais de celle des individus qu’il faut se préoccuper. Les millionnaires et les pauvres sont des êtres également monstrueux et l’on peut dire avec le grand poète Robert Browning : « Ne faites plus de géants, Seigneur, mais que tous ceux de votre race aient la même taille ! »
- Le rapport du comité parlementaire a été ensuite lu par M. Fenwick, député et secrétaire général. Le comité blâme le gouvernement d’avoir donné, dans la commission royale d’enquête sur les conditions du travail, une grande prédominance aux capitalistes ; il proteste contre la non-admission du principe du contrôle populaire dans la loi sur la gratuité de l’enseignement. Il regrette que l’encombrement de l’ordre du jour du Parlement ait empêché d’aborder la
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- LES CONGRÈS
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- discussion du projet de loi sur la limitation à huit heures de la durée du travail dans les mines, présenté sur le voeu du dernier congrès ; il déplore les tentatives faites récemment, par les capitalistes, pour miner et détruire l’influence légitime des Trades-unions, en refusant de traiter avec les délégués des ouvriers et en prétendant ne jamais négocier qu’avec l’ouvrier individuellement.
- Le maire de Newcastle a ensuite souhaité Ha bienvenue aux délégués et leur a annoncé que la municipalité avait voté une somme importante pour leur entretien. « C’est la première fois, a répondu un délégué, que le Congrès reçoit un accueil aussi réellement démocratique.»
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- Un vif débat s’est engagé sur le mode de votation. Les uns voulaient voter par bulletins, les autres à mains levées. Le vote au bulletin consiste à ne déposer qu’un bulletin par mille ouvriers représentés. Le vote à mains levées l’a emporté : ce qui est une dérogation aux traditions des Trades-unions, et un succès pour les avancés.
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- Puis est venu le débat sur la fixation légale obligatoire de la journée de travail à huit heures.
- Les représentants des Syndicats ouvriers des industries textiles sont opposés à la journée de huit heures ; ils demandaient simplement que le gouvernement fit des démarches pour obtenir la fixation internationale de la durée du travail quotidien. Le président, M. Burt, a, de son côté, manifesté clairement qu’il ne croyait pas qu’une telle mesure pût être adoptée sans restriction.
- Après une discussion agitée et fort longue, le congrès a fini par se mettre d’accord sur un amendement présenté par M. Hall, de Hull, et d’après lequel la journée de huit heures ne serait obligatoire dans chaque corps de métier, après sa promulgation légale, qu’au cas où les deux tiers au moins des ouvriers de ce métier y consentiraient par un vote exprès. M. Hall a appuyé sur ce fait qu’il y aurait de la cruauté à forcer des ouvriers qui auraient été sans travail une partie de l’année, à ne pas travailler plus de huit heures par jour au moment oû le travail serait abondant. Cet amendement a été voté par 242 voix contre 158.
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- Les néo-unionistes ont protesté : « Ce vote, a demandé un délégué, détruit-il le premier amendement adopté tout d’abord de M. Keir-Hardie qui renouvelait la déclaration de l’année dernière en faveur de la journée légale de huit heures? — Parfaitement, a répondu M. Burt, nous éprouvons le plus grand respect pour le congrès de 1 année précédente, mais nous ne sommes nullement liés par lui.»
- Il est à noter que la proposition finale est beaucoup moins radicale que celle qui a réuni les suffrages du Congrès de l’année dernière.
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- On a abordé la question du travail des enfants dans les manufactures. M. Uttley, de Sheffield, a déposé la motion suivante : cc Aucune loi sur le travail dans les manufactures ou les ateliers ne sera satisfaisante si elle ne s’étend aux blanchisseries, ateliers domestiques où sont employés des femmes ou des enfants ; si elle n’élève la limite d’âge des enfants employés à douze ans; si elle n’institue une inspection médicale obligatoire, et si elle ne donne aux inspecteurs les pouvoirs nécessaires pour obtenir l’assainissement des locaux où le travail a lieu (cube d’air, etc.) et la propreté des travailleurs. » Cette motion a été votée ; mais MM. Adams et Walkers ont éveillé les plus véhémentes protestations dans le camp des industries textiles, en proposant d’élever à quatorze ans la limite d’âge au-dessous de laquelle le travail est interdit aux enfants. La motion a été repoussée par 199 voix contre 184. Finalement, la limite de treize ans a été adoptée, malgré l’opposition persistante des ouvriers des industries textiles, qui n’ont réuni que 163 voix contre 265,et qui prétendent que c’est violer la liberté du père de famille que de le priver d’une source de profit très abondante dans leur profession spéciale.
- On a, en outre, émis le vœu que les dispositions des lois, de 1883 et 1887 relatives à l’emploi des enfants dans la marine marchande fussent étendues aux barques de pêche.
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- Le Congrès a demandé qu’il fut interdit, à tous les entrepreneurs et adjudicataires des travaux de l’Etat et des communes, de céder ces travaux à des sous-entrepreneurs qui les feraient exécuter dans des conditions autres que celles indiquées par les Trades-unions.
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- LES CONGRÈS
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- L’incident clos, l’assemblée a, sur une motion de M. Inskill, exprimé le regret que le gouvernement n’ait pas encore fait droit à un vœu du précédent congrès qui demandait l’institution d’un plus grand nombre d’inspecteurs des manufactures*, mines, ateliers, etc., choisis parmi les ouvriers.
- Mme Bryan, de Nottingham, a demandé la création d’inspectrices qui recevraient, a-t-elle dit, la confidence de griefs que des femmes n’avoueront jamais à des inspecteurs de l’autre sexe. M Steadman, de Londres, a fait voter un amendement étendant l’inspection aux manufactures des Indes. Un dernier amendement, demandant qu’il soit interdit aux inspecteurs d’avertir les patrons de leur visite, a été voté à l’unanimité.
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- On en avait fini avec la question des inspecteurs du travail. M Wood, de la Fédération des mineurs, a déposé alors la motion suivante : «: Le comité parlementaire sera chargé d’user de tous les moyens légitimes en son pouvoir pour assurer le vote, par le Parlement, du projet de loi sur la journée de huit heures dans les mines. »
- On sait quels débats passionnés soulève cette question, qui n’est qu’une face particulière du problème de la journée légale obligatoire de travail. La bataille, a été ardente. Les mineurs de Durham et du Northumberland, individualistes renforcés, ont protesté. M. Johnson, délégué pour le Durham, a présenté la motion suivante :
- « Dans l’opinion du congrès, il n’est pas désirable que les travailleurs abandonnent davantage au Parlement le droit de déterminer le nombre d’heures qu’ils doivent travailler dans les mines : ils défendront mieux leurs intérêts en se réservant la plus grande liberté personnelle dans tout ce qui touche au travail.»
- Cette motion a été repoussée par 13T voix contre 59 ; le résultat du vote a été proclamé au milieu de grands applaudissements. C’est une victoire pour les néo-unionistes, sur un point où, du reste, ils avaient déjà été vainqueurs l’an passé. M. John Burns estime que ce n’est qu’un commencement et qu’au prochain congrès, il faudra obtenir, à une majorité écrasante, un vœu en faveur de la journée de huit heures étendue à toutes les industries, sans l’entourer des restrictions qui ont détruit la valeur du vote de cette année.
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- u Disons, à ce propos, que M. John Burns,—qui avait été élu l’année dernière membre du comité parlementaire, c’est-à-dire de la commission exécutive permanente chargée de représenter auprès des Chambres les intérêts de l’unionisme dans l’intervalle de deux congrès, — n’assistait qu’en cette qualité au congrès de Newcastle.
- En effet, M. John Burns, qui est ouvrier mécanicien, n’avait reçu mandat d’aucun syndicat de sa profession pour siéger au congrès avec voix délibérative. De plus, n’étant pas délégué au congrès, il ne pouvait être investi cette année des fonctions de membre du comité parlementaire.
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- * *
- Si M. John Burns ne fait pas partie du nouveau comité^ parlementaire, il a du moins la satisfaction de penser que ses amis s’y trouvent un peu plus nombreux.
- Sur les dix membres qui le composent, quatre sont partisans de la journée légale de huit heures. Ils n’étaient que deux l’année précédente: MM. John Burns et Tom Mann, son principal coopérateur dans la grande grève des dockers de 1889, qui se trouve cette année dans le môme cas que lui.
- C’est donc encore une victoire pour les néo-unionistes.
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- Le congrès s’est prononcé ensuite pour la rétribution des membres du Parlement, des conseils de comtés et des conseils locaux divers, afin que les classes ouvrières puissent y être largement représentées. En attendant, a dit M. Stead-mann, de Londres, en payant un penny par semaine, les ouvriers de la métropole pourraient faire perdre quelques sièges aux ploutocrates du Parlement et y faire entrer au moins vingt députés à eux. Il a été décidé que tous les candidats trades-unionnistes aux élections législatives prendraient l’engagement de demander la rétribution des fonctions parlementaires.
- Avant de se séparer, le Congrès a adopté le plan suivant dMrganisation du parti ouvrier pour les prochaines élections législatives. « Chaque Trade-union sera invitée à contribuer de deux sous par membre pour la formation d’un fonds destiné aux élections parlementaires. Le comité parlementaire appuiera, à l’aide de ce fonds, les candidats du travail acceptant intégralement le programme des Trades-unions, ou même ceux qui, sans l’accepter, seront adoptés
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- LÉS CONGRÈS
- par la majorité des Trade-unionistes du district, pourvu qu’ils s’engagent à former dans la Chambre des communes un parti du travail.» Cet amendement a été repoussé mais repris par M. Austen, de Liverpool, qui y a ajouté simplement ces mots : « un parti du travail indépendant des partis politiques » ; il a été voté à la majorité considérable de 200 voix contre 26.
- En rendant compte du congrès de Lincoln nous avions constaté que les sociétés coopératives se préparaient à prendre une part active aux élections.
- On verra donc également, aux prochaines élections législatives,les Trades-unions,pourvues de capitaux assez importants, tenter un vigoureux effort. C’est là un des résultats les plus notables du Congrès.
- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA COOPÉRATION
- Le sixième Congrès des Sociétés coopératives de consommation qui a tenu ses séances à la mairie du sixième Arrondissement de Paris, après avoir été inauguré solennellement au Trocadéro, a été digne des cinq premiers par l’intérêt des questions à l’ordre du jour, par la bonne tenue et l’ampleur des discussions, par le caractère pratique des solutions adoptées, aussi bien que par l’affirmation du rôle social de la coopération qui s’en dégage.
- Le très heureux classement des matières en questions d’ordre général, en questions spéciales à la France (celles qui concernent la législation des sociétés coopératives notamment), etc., en écartant toute confusion dans les débats, a permis à la Coopération de se montrer sous ses divers aspects, dans sa pratique journalière, terre à terre, et dans son idéal supérieur.
- Nous publierons prochainement le compte-rendu des intéressants travaux de ce Congrès.
- L’association du Familistère y était représentée par M. Bernardot, conseiller de gérance.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- PROGRAMME DU 3e CONGRÈS INTERNATIONAL POÜR LA PAIX
- — Le troisième Congrès international pour la paix aura lieu du 9 au 46 novembre prochain, immédiatement après et non avant comme nous l’annoncions dernièrement sur la foi de précédents parfaitement rationnels, la troisième Conférence interparlementaire qui se tiendra du 3 au 8 novembre. Ces deux assemblées se réuniront à Rome.
- Le programme du Congrès porte :
- 1° Réformes pédagogiques ayant pour effet de répandre dans les écoles les principes de la Paix ;
- 2° La Paix et le Désarmement considérés dans leurs rapports avec les questions économiques et sociales;
- 3J Création d’un bureau international de la Paix ;
- 4° Organisation d’une Conférence annuelle dans le but d’établir des rapports entre les Universités d’Europe et d’Amérique sur la question de la Paix et de l’Arbitrage ;
- 5° Moyens pour amener l’influence de la presse à des vues plus pacifiques et la détourner de son habitude de rendre pénibles et parfois hostiles les rapports entre nations.
- Le Congrès se composera :
- a) Des délégués des Sociétés de la Paix ayant droit de parole et de suffrage ;
- b) Des membres des Sociétés de la Paix ayant seulement droit de parole.
- Les langues officielles des débats du Congrès sont le latin, le français et l’italien. Tout discours en autre langue sera traduit en français.
- Les délégués choisiront parmi eux un président, six vice-présidents, dix secrétaires et un représentant de chaque pays ayant envoyé des délégués au Congrès et qui ne sera pas déjà représenté dans le bureau.
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- LA QUESTION DE La PAIX
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- La séance solennelle d’ouverture aura lieu dans le grand salon Capitolin, en présence de toutes les autorités, sous la présidence de M. R. Bonghi, président du comité directeur de l’Association pour la Paix, de Rome, le lundi 9 novembre à trois heures. Les séances suivantes auront lieu dans le local de l’Association de la Paix.
- ALMANACH DE LA PAIX
- POUR 1892, IN-16, RAISIN ILLUSTRÉ, DE 96 PAGES
- Prix : 0,20 centimes, chez Plon, Nourrit et Cie, 8-10, rue Garancière
- PARIS
- La Rédaction de Y Almanach de la Paix est heureuse de pouvoir répondre de nouveau, cette année, à un besoin certain. Le recueil qu’elle présente aujourd’hui au public sera aussi bien accueilli, elle l’espère,, que ceux qui l’ont précédé. . . .
- Elle s’est attachée à traiter la question complexe de la Paix sous tous ses points de vue. Elle pense y avoir réussi en variant autant que possible la composition de Y Almanach, en faisant une place aux talents les plus divers, en obtenant la collaboration des personnalités les plus autorisées et les plus connues.
- M. Jules SIMON a bien voulu, cette année encore, écrire la préface. La partie théorique de Y Almanach pour 1892 se compose d’articles signés par MM. F. PASSY ; Ch. SECRÉTAN, professeur à l’université de Lausanne ; de LAVELEYE, professeur à l’université de Liège ; de BŒCK, professeur à l’Université de Toulouse.
- MM. HODGSON-PRATT et T. MONETA, directeur de II Secolo ont, d’autre part, traité la question pacifique à des points de vue particuliers très-intéressants. M. F. BAJER, député au Folketing danois, présente de l’état actuel de la question, un tableau schématique d’une conception très-originale.
- MM. J. JAURÈS, ancien député, L. TRARIEUX, sénateur, G. STEINHEIL, ancien député des Vosges, ont examiné la situation politique présente et traité, entre autres sujets, la grave question d’Alsace-Lorraine.
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- Les articles de MM. Ch. RICHET, directeur de la Revue Scientifique, FABRE des ESSARTS, l’abbé PARIS, tout en restant dans le même esprit, jette une note moins grave au milieu de ces .savants développements.
- Enfin M. R. WORMS, du comité de l'Association des Étudiants de Paris, agrégé de philosophie et docteur en droit, prend la parole au nom de la jeunesse.
- La revue de l’année pacifique a été de nouveau confiée à M. E. THIAUDIÊRE, secrétaire de la Société Française pour l'Arbitrage entre Nations, rédacteur de l’intéressant Mouvement Pacifique publié chaque semaine dans la Paix
- A part ces articles inédits, mentionnons une série d’extraits de : Aug. Vacquerie, Guy de Maupassant, Th. de Banville, Bismark, Drumont.
- Tarif de l’Almanach exclusivement applicable aux commandes adressées à M. Ch. TOURELLE, Administrateur de l'Almanach de la Paix, 43, rue Nationale, Nimes.
- 1 exemplaire. . . 0,20 franco. . . 0,25
- 12 » . . . 2,10 » . . . 2,70
- 25 )> . . . 4,30 »... 5,15
- 50 » . . 7,30 »... 8,15
- 100 » . . . 15, » » . . 16,70
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D*ARBITRAGE
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE
- DU FAMILISTÈRE
- Réunion du jeudi 23 juillet 1891.
- Présidence de M. Bernardot.
- Sont présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président.
- Doyen, assesseur
- Allart, »
- Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- Le procès-verbal de la réunion précédente est lu et adopté.
- Le secrétaire-trésorier communique à l’Assemblée une liste de 35 nouveaux membres qui ont adhéré dernièrement à la société, grâce à la propagande qui a été faite dans ces derniers temps. Parmi les membres nouveaux, nous avons le plaisir de compter M. le Maire de Guise, et un de ses adjoints ; Mme Peckover, de Wisbeck, Angleterre ; plusieurs journalistes distingués de Paris ainsi que des hommes de lettres. Les cotisations de ces trente-cinq nouveaux membres ont produit la somme de 83 frs. 50 centimes, par suite des dons faits par plusieurs de ces nouveaux sociétaires. Ces sommes seront fructueusement employées à faire une propagande active en faveur des idées défendues par la société.
- Le prospeclus édité par la société a un succès toujours croissant. Plusieurs journaux l’ont inséré, spécialement Le Droit des femmes. Il a été traduit en anglais par Miss Peckover et accueilli avec faveur par plusieurs sociétés de paix, tant en France qu’en Italie.
- Le secrétaire lit ensuite une lettre de M. Pandolfî, député italien, relative au Congrès de la paix qui doit se tenir à Rome, au mois de Novembre prochain. Les sociétés italiennes dans l’intérêt de la cause ont cru bon de ne faire venir le Congrès international de la paix qu’après la Conférence interparlementaire, contrairement â ce qui avait eu lieu jusqu’ici.
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- LË DEVOIft
- Le secrétaire annonce la mort de Francesco Vigano, un vaillant lutteur qui a combattu toute sa vie pour les idées de coopération, de justice et de paix. L’Illustre défunt était un ami de notre regretté fondateur J.-Bt#. André GODIN.
- M. Sarrazin donne lecture de l’article nécrologique publié à ce sujet par l’excellent journal L’Émancipation de Nîmes, du 15 courant. Il lit ensuite la copie de la lettre de condoléances qui a été envoyée par le comité, à la Société de paix dont M. Vigano était le président. Il communique également la réponse faite à cette lettre par M. Siccardi le président actuel de la Société de paix VUnion Lombarde.
- Lecture est faite également d’une lettre de M. Frédéric Bajer, député danois, relativement à la célébration, chaque année, au 1er mai, de la Fête de la paix.
- M. Sarrazin donne aussi lecture à l'assemblée du magnifique article, intitulé : Frontières, publié par le Devoir du mois de juin dernier.
- Puis, il fait connaître les statuts de la nouvelle Société des conférences populaires, dont le siège social est à Paris.
- u Le but poursuivi par cette société, nous paraît excellent,» dit le trésorier, « et nous engageons notre société à s’abonner aux conférences populaires, qui seront faites par des hommes de valeur. Elles pourront être utilement lues dans nos réunions, ainsi que dans les villages voisins, où une active propagande pour la paix, pourrait être faite en même temps.''
- Pour montrer l’excellence de l’œuvre entreprise, il donne lecture de la lre conférence faite par M. Félix Hément, inspecteur général honoraire de l’instruction publique.
- Cette conférence qui a pour titre : « L’hygiène physique et morale » est très applaudie.
- A la suite des commentaires et des explications données par M. Sarrazin, l'assemblée, consultée par le président, vote l’abonnement d’un an à la Société des conférences populaires. La cotisation de 5 francs sera versée par les soins du trésorier.
- M. Sarrazin aborde ensuite la question de la réforme de l’impôt. Il parle du « projet Maujan », explique toutes les défectuosités de notre système actuel d’impôts, énumère les nombreux avantages que la majorité des citoyens trouveraient dans l’adoption d’un nouveau projet. Il croit qu’il serait bon, dans l’intérêt de la paix, de soutenir ce projet,
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE 557
- dont la mise en vigueur serait un grand pas dans la voie que nous poursuivons : La justice dans l’humanité par la paix. Il regrette que M. Maujan n’ait pas cru devoir demander une plus forte somme à l’hérédité de l’État et ne se soit pas inspiré davantage à ce sujet des doctrines de l’éminent J.-B.-André Godin. L’orateur demande que des observations dans ce sens soient adressées à l’honorable député de Paris.
- L’assemblée s’associe à ces conclusions et décide qu’elle aidera de tout son pouvoir à faire signer les pétitions que le secrétaire-trésorier recevra du comité général de Paris.
- Dans l’intérêt de la propagande, des Almanachs de la paix, des exemplaires de la conférence de M. Félix Hément ainsi que des Statuts de la société des conférences populaires sont distribués aux membres présents.
- L’ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
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- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMININ
- MIle SARMISA BILCESGO
- M!,e Sarmisa Bilcesco, la jeune roumaine dont nous racontions l’année dernière la brillante soutenance de thèse pour le doctorat en droit devant la Faculté de Paris, vient d’être admise au barreau de Bucharest (Roumanie).
- Sa demande d’inscription au tableau de l’ordre n’a pas rencontré la moindre opposition.
- MUe Bilcesco est la première femme qui va pouvoir exercer en Europe la profession d’avocat.
- La Roumanie est le vingt-sixième Etat du monde qui admette, aujourd’hui, la femme à l’exercice de la profession d’avocat.
- Neuf Etats — la Californie, l’Illinois, le Massachusetts, le Minnesota, le Montana, l’Etat de New-York, l’Ohio, l’Orégon, le Wisconsin — ont voté une législation spéciale permettant aux femmes de pratiquer comme attorneys.
- Par une interprétation libérale des lois en vigueur, dix-sept États ont admis les femmes au barreau sans l’intervention d’aucune loi spéciale. Voici l’indication de ces dix-sept Etats : Caroline du Nord, Connecticut, Indiana, Iowa, Kansas, Maine, Michigan, Missouri, Nebraska, New-Hampshire, Ohio, Pennsylvanie, Utah, Washington (État de), Wyoming ; puis, le royaume d’Havaï, où professe Miss Alm da Hitchcock, docteur de l’Université de Michigan ; enfin la Roumanie.
- L’an prochain, la magistrature française aura à trancher la question : une jeune fille déjà licenciée, Mlle Chauvin, revendiquera devant la Cour de Paris le droit de prêter serment. En Grèce et en Italie, de jeunes étudiantes en droit terminent actuellement leurs études et soulèveront dans leurs pays la controverse de la femme-avocat.
- A LA FACULTÉ DE DROIT
- La Faculté de Droit de Paris avait mis au concours le sujet suivant •
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- De la condition des femmes au point de vue de Vexercice des droits publics et des droits politiques. — Etude de législation comparée.
- Le résultat a été proclamé à la distribution des prix de l’École le 1er août, et le voici :
- La Faculté accorde à titre de récompense :
- 1° Une somme de 1,000 fr. à M. Ortradorski (Moïse), publiciste ;
- 2° Une somme de 500 fr. à M. Giraud (Léon), avocat à Nice ;
- 3° Une somme de 500 fr. à l’auteur du mémoire n® 4 qui ne s’est pas fait connaître.
- D’après Le droit des femmes, l’auteur de ce dernier mémoire serait M. Louis Frank, avocat à Bruxelles, dont on se rappelle la vigoureuse campagne à l’occasion de la demande d’inscription de Mlle Popelin au barreau de Bruxelles.
- Quant à M. Léon Giraud, son livre sur la Condition des femmes en Amérique et en Europe est un très savant et très éloquent plaidoyer en faveur des droits civils et politiques de la femme.
- M. Léon Giraud, qui est docteur en droit, a mis depuis longtemps sa parole et sa plume au service des idées que nous défendons ici.
- Le fait que la Faculté de droit ait mis un pareil sujet au concours est déjà significatif par lui-même, et les publications antérieures de MM. Louis Frank et Léon Giraud nous sont un sûr garant que c’est la thèse libérale qui a prévalu auprès de la Faculté de droit.
- LE SUFFRAGE DES FEMMES EN AUSTRALIE
- La Chambre haute ou conseil législatif composé de membres à vie, désignés par le gouvernement de la Nouvelle-Zélande, a rejeté le bill voté par la Chambre des représentants, qui conférait aux femmes le droit d'élire les députés et d’être elles-mêmes élues pour siéger à la Chambre.
- INVENTIONS ET ŒUVRES FÉMININES
- A Atchison, une machine pour pétrir le pain a été inventée par une femme, Lydia Stecknell, et à Cincinnati, une machine typographique a été inventée par Garrie Mc Grow.
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- LE DEVOIR
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- Une jeune fille, MUe Victoria Jeans, vient de remporter le prix triennal de 1,500 francs offert par le Cobden-Club. Son mémoire avait, pour titre : Des conséquences, au point de vue industriel et commercial, de la loi anglaise sur les manufactures.
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- Nous lisons dans le Cleveland World que l’ingénieur miss Annie de Barr, ayant été accusée par des ingénieurs jaloux réellement de n’être pas munie de ses diplômes, vient de comparaître devant les examinateurs. Elle a prouvé, d’une manière tellement frappante, combien elle était capable, que de nouveau on lui a conféré un diplôme. Elle a 25 ans et exerce comme ingénieur en chef de son département depuis quatre ans.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- COMITÉ DE CONCILIATION
- Conformément aux prescriptions statutaires, la Société du Familistère a procédé, dans les premiers jours du mois d’août dernier, à l’élection des trois membres devant constituer le Comité de conciliation.
- Ont été élus :
- MM. Quent Aimé par 342 voix,
- Piponnier Antoine par 259 voix, Pernin Antoine par 255 voix.
- ADMISSIONS DANS LA SOCIÉTÉ Quelques jours auparavant, le Conseil de gérance de ladite société avait conféré le titre de participants à 55 travailleurs et à 22, celui de sociétaires.
- * #
- Peu après, le 9 août, les associés, réunis en assemblée générale extraordinaire élurent au titre d’associés les personnes dont la liste suit :
- Mme Proix-Froment, — MUe Alliot Eugénie, — MM. Abraham Louis, — Allard Alfred, — Buridant Henri Edouard, — Champenois Aimé fils, — Cochet Louis fils, — Collart Oswald, — Compère Léon, — Conte Adrien, — Devillers Louis, — Dirson Jules-André, — Duquesne Firmin, — Froissart Firmin, — Godériaux André,— Lamoureux Armand,
- — Lamoureux Prosper, — Lardier Emile-Romain fils, — Lecrux Eugène, — Léguiller Arthur-Léon, — Maire Adolphe,
- — Maréchal Florent, — Maréchal Louis, — Moreau Jules, — Painvin Anselme, — Pennelier Célestin, — Péteau Léon, — Plinguet Iréné, — Vandois Emile, — Viéville Auguste.
- *
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- Avant de faire procéder au vote, M. Dequenne, administrateur-gérant, présidant la réunion, avait prononcé le discours suivant ;
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- LE DEVOIR
- Mesdames, Messieurs,
- « L’an dernier, à la séance de l’Assemblée générale du 10 août qui avait comme celle-ci à son ordre du jour la nomination d’associés, je faisais appel à votre esprit d’ordre et de sagesse, et vous demandais de conserver, dans les discussions qui pourraient survenir, le calme et la dignité qui conviennent au corps d’élite de notre Société.
- ce Vous m’avez écouté, vous avez répondu à mon appel? je vous en remercie ; vous savez d’ailleurs que mes désirs et mes conseils n’auront jamais d’autre raison ni d’autre but que le bien et la prospérité de notre Association.
- oc En continuant à suivre cette ligne de conduite, en marchant toujours dans cette voie, nous recueillerons les fruits de notre sagesse, nous aurons la satisfaction de nous-mêmes. Et ces fruits, mes amis, ne les recueillons-nous pas tous les jours ; n’avons-nous pas vu, en mai dernier, alors que partout les travailleurs s’agitaient et manifestaient pour consacrer le premier jour ouïe premier dimanche de mai à des démonstrations et des réjouissances, manifestations qui ont dégénéré en certains endroits en colisions sanglantes ; n’avons-nous pas vu au Familistère» où nous célébrions le vingt-cinquième anniversaire de notre Fête du travail, tout se passer dans le calme, la joie et le plaisir. (Applaudissements).
- « Ne verrons-nous pas dans quelques semaines, à notre deuxième grande fête annuelle, la Fête de l’Enfance, nos enfants à leur tour, la joie au cœur et débordants de plaisir, célébrer avec nous, leurs parents, cette belle et charmante fête. (Applaudissements).
- « Nous verrons aussi, dans quelques jours, notre brave corps de musique, accompagné de ses membres honoraires, aller à notre succursale de Laeken, rendre visite à nos camarades de Belgique qui se disposent à leur faire une réception fraternelle. (Applaudissements).
- « Je ne vous parlerai pas des avantages matériels que nous recueillons, ils sont trop palpables et trop présents à notre pensée pour que j’aie besoin de vous en faire ressouvenir.
- « N’oublions pas, mes amis, que ces bienfaits nous les devons à l’illustre Godin, le généreux philantrope, le Fondateur de notre belle Association, qui n’a pas oublié, lui,
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- que les travailleurs avaient été les instruments de sa fortune qu’il leur a rendue et dont il les a laissés maîtres. » (Applaudissements prolongés).
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- FÊTE MUSICALE DES FAMILISTÈRES DE GUISE, (FRANCE) ET DE LAEKEN, (BELGIQUE)
- La visite fraternelle des Familistériens de Guise aux Familistériens de Laeken, visite dont parle M. Dequenne dans le discours reproduit plus haut, a donné lieu aux plus vifs témoignages de sympathie, non seulement entre ces frères de deux nations voisines, mais entre Belges et Français non reliés à une même association.
- Le 15 août est l’époque de la fête communale de Laeken-lès-Bruxelles, cette date étant également jour de fête en France, les deux sociétés musicales Familistériennes de France et de Belgique conçurent l’idée de se réunir pour resserrer les liens de leur fraternité.
- Nous empruntons au journal “ Le Réveil de Laeken ” les renseignements qui suivent sur cette fête de famille, à. laquelle l’administration communale de Laeken a bien voulu s’associer, comme déjà, l’an dernier, elle s’était associée à l’inauguration du Familistère de Belgique. C’est là un fait des plus significatifs au point de vue social.
- L’administration communale de Laeken témoigne hautement par sa conduite qu’elle reconnaît la valeur de l’association du capital et du travail pour la conciliation de tous les intérêts sociaux et la mise en pratique des principes de la plus haute morale. Honneur à elle ! Sa conduite est d’un grand exemple.
- Nous passons au récit de la fête :
- « A l’heure où le journal paraissait, vendredi dernier,» dit Le Réveil de Laeken du 23 Août, « on procédait aux derniers préparatifs ; la foule commençait à se porter à la chaussée d’Anvers ; les sociétés de musique faisaient bruire aux carrefours les cuivres et les tambours. Il s’agissait de la retraite aux flambeaux organisée à l’occasion de la réception du Familistère de Guise (France, département de l’Aisne).
- « Dès 8 heures, la foule, compacte aux ponts et à la chaussée, empêchait presque le passage.
- « Le cortège, parti de la place St-Roch, vers 8 heures 1/2, était fort bien en vérité. Remarqué au passage : La Philhar-
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- LE DEVOIR
- monie, les Amis du Progrès, l’Union des Fanfares, la Société Athlétique, le Familistère Godin et d’autres sociétés dont le nom nous échappe.
- « Grand enthousiasme au passage de l’Harmonie de Guise. Les musiciens, très coquets sous leurs uniformes à boutons de cuivre et leurs képis, sont acclamés partout. Des flammes de bengale à toutes les fenêtres, des drapeaux à tous les balcons.
- « Les musiciens de Guise ont été reçus à la maison communale, aux sons de la Marseillaise. M. le bourgmestre, entouré de MM. les échevins et de la plupart des conseillers, a souhaité la bienvenue aux Français. Son discours, très applaudi, a été accueilli par les cris de : Vive la France ! Vive la Belgique !
- « M. Colin, président de la Société de Guise, a répondu en termes émus et choisis ; des bouquets ont été offerts aux dames ; des toasts ont été portés ; bref, beaucoup d’enthousiasme.
- « Le cortège s’est reformé et, après avoir parcouru les principales rues de la commune, s’est disloqué au Cerf, où une nouvelle réception a eu lieu.
- *
- * *
- « Le samedi 15 Août avait lieu l’ouverture de la foire.
- « L’évènement du jour a été, certes, la fête musicale donnée dans les jardins du Familistère, quai des Usines, à 2 heures.»
- Suivent les appréciations concernant le mérite des diverses sociétés qui se sont fait entendre. On sait que le peuple belge, réputé pour son talent musical, est parfait appréciateur en ces matières.
- La Philharmonie de Laeken, par l’organe de M. Demeer, son président, offre à M. Poulain, président de l’Harmonie du Familistère de Guise, une palme de toute beauté.
- « Le soir “ continue le Réveil de Laeken, ” il y avait illumination du parvis St-Roch, de la Chaussée d’Anvers et du quai des Usines jusqu’au Familistère.
- « A la Chaussée d’Anvers, le coup d’œil était très beau, l’illumination ayant magnifiquement réussi, grâce au beau temps ; mais, au quai des Usines, il n’y avait rien ou pas gcand’chose, si ce n’est au Familistère même où se tenait un bal populaire qui a réuni, en une fête toute fraternelle, les travailleurs de Guise et ceux de Laeken.
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- Nouvelles du familistère 565
- « A 10 heures, un feu d’artifice a été tiré dans les jardins du Familistère.
- « Le même soir, un bal public, très animé aussi, s’est donné au Parvis St-Roch.»
- * *
- Le lundi, les réjouissances ont continué. Au cours de la journée, il y a eu réception spéciale de YHarmonie de Guise par la Philharmonie de Laeken, dans le local même de cette dernière société.
- Nous ne pouvons relever ici tous les toasts portés, mais nous dirons que les orateurs n’ont pas manqué de rendre hommage « à l’œuvre admirable créée par Jean-Baptiste-André Godin, qui a résolu ce grand problème : la solidarité du capital et du travail.
- « Honneur à vous, Mesdames et Messieurs, « s’est écrié l’un des orateurs, M. Vandergeten,» en retournant dans votre beau pays de France, auquel la Belgique doit son indépendance et sa liberté, emportez-y le tribut de nos sentiments de sincère amitié et de grande admiration.»
- « D’oû, nouveaux bravos, cris frénétiques, enthousiasme délirant. Enfin, après une dernière rasade, la séparation se fit aux cris mille fois répétés de : Vive Guise ! Vive la France ! Vive la Belgique, etc.»
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- LÉ DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- The decision in the clitheroe case and its conséquences.
- A sériés of five letters by Mrs. Wolstenholme Elmy.
- The stifling of debate, reprinted from the Cambrian News, by MMrs. W. Elmy.
- The position of women, by Mona Caird.
- Ces divers imprimés, coûtant, chacun, quelques centimes, peuvent être obtenus en s’adressant à MMrs. Wolstenholme Elmy, Buxton House, near Cangleton, (Angleterre),
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- # *
- The phrenological journal and science of health
- One illustrated magazine of human nature.
- Très intéressante publication que nous recommandons à ceux de nos lecteurs qui savent l’anglais.
- The Phrenological journal is published monthly at 1 dollar 50 a year. Send for ternis at Fowler and Wells C° Publishers 775 Broadway New-York, Etats-Unis d’Amérique.
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- The coming peace. Oration delivered before the City Council and Citizens of Boston, on the hundred and fifte— enth anniversary of the déclaration of independence, July 4, 1891, by Josiah Quincy.
- American peace society, n° 1 sommerset Street. Boston, Etats-Unis.
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- L’Essor social, nouveau journal fondé à Cette, (Hérault).
- Cette feuille se propose de concourir à l’organisation de la paix sociale, par la mise en pratique des réformes sociales les plus rationnelles. Elle prend pour épigraphe ces paroles de Stuart Mill.
- On ne peut ni prévenir, ni guérir les maux de la société, tout comme les maladies de l’âme, à moins d’en parler ouvertement.
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- OUVRAGES REÇUS 567
- Le journal se propose de publier le roman bien connu de nos lecteurs « La fille de son père », par Madame Marie Howland.
- Nous souhaitons bon succès à nos nouveaux confrères.
- L’abonnement annuel à L’Essor social est de 2 fr. 50. Bureau : rue du Grand Chemin, 5, à Cette (Hérault).
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- Les miracles et le moderne spiritualisme par sir
- Alfred Russel Wallace, membre du bureau de la Société royale de Londres.
- Traduction française en un fort volume in-8°, orné du portrait de l’auteur. — Prix de vente : 5 fr. broché ; 6 fr. relié. A la Librairie des sciences psychologiques, 1 rue de Chabanais (Paris).
- M. Russel Wallace définit comme suit ce qu’il entend par le mot miracle :
- ce Un acte ou un fait inférant nécessairement l’existence et la fonction d’intelligences supra-humaines » ; et il considère l’âme, l’esprit de l’homme, dès qu’il est manifesté hors du corps, comme une de ces intelligences supra-humaines.
- Le volume ouvre par les remarquables aphorismes suivants, très propres à déterminer en faveur de l’examen de l’ouvrage :
- <i Un présomptueux scepticisme, qui rejette les faits sans examiner s’ils sont réels, est, à quelques égards, plus blâmable qu’une crédulité irraisonnée. »
- Humboldt.
- « Une bonne expérience est plus précieuse que l’ingéniosité d’un cerveau, fut-ce celui de Newton. Les faits sont plus utiles même quand on les conteste, que les théories reçues même quand on les soutient. »
- Sir Humphry Davy.
- « Le parfait observateur dans quelque branche que ce soit de la science, "aura les yeux ouverts, pour ainsi dire, de force, sur ceci : que l’on peut se trouver, à l’improviste, en face de telle occurrence qui, selon les théories reçues ne doit pas se présenter, et que ce sont ces faits-là qni servent de clefs à de nouvelles découvertes. »
- Sir John Herschell.
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- LE DEVOlît
- « Avant que l’expérimentation elle-même puisse être employée avec fruit, il y a cun stade préliminaire à franchir, lequel dépend purement de nous-mêmes : c’est à savoir dépouiller et laver sa pensée absolument de tout préjugé, et prendre la détermination de rester debout ou de succomber devant le résultat d’un appel direct aux faits en première instance, et d’embrasser les déductions strictement logiques de leurs conséquences. »
- Sir John Herschell.
- « Pour ce qui est de la question du miracle, je puis seulement dire que le mot « impossible » n’est pas, à mon sens, applicable en matière de philosophie ; que les possibilités de la nature sont infinies, c’est là un aphorisme avec lequel j’ai coutume de harceler mes amis ».
- Professeur Huxley.
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- GRAND-PÈRE
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- GRAND-PÈRE
- [Suite)
- Mon cœur était tout tremblant, sans que j’eusse conscience de ce qui pouvait le faire trembler ; cette circonstance même me remplit de terreur, en me faisant croire qu’il y avait quelque chose dans la chambre et que ce quelque chose avait dû m’éveiller en me frôlant.
- Je ramenai la couverture sur mes yeux avec des précautions infinies, afin de ne pas attirer l’attention de « la chose », qui était peut-être, en ce moment même, à deux doigts de ma figure.
- Mais, tout à coup, ma frayeur prit une forme plus précise. Mon esprit me présenta une idée effrayante, et il me la présenta tout d’abord si nettement, qu’elle avait dû se former auparavant pendant mon sommeil, et envahir mon esprit, au point de me réveiller brusquement.
- « Je sais toute ma composition d’histoire, sauf les pages que Muguette a déchirées ; je m’étais cependant bien promis d’emprunter un livre pour les copier. Gomment ai-je pu l’oublier ? »
- Il n’y avait pas dans la maison d’autre livre d’histoire sainte que le mien, je le savais ; s’il y en avait eu un, je me serais certainement levé, quoiqu’il ne fût que deux heures, j’aurais allumé ma bougie, et je serais allé chercher le livre, quand bien même il aurait été au grenier.
- Mon esprit, surexcité déjà par un travail inaccoutumé, se mit en quête d’expédients. Je ne voulais pas perdre mon prix d’histoire pour quelques malheureuses pages déchirées par une chatte en colère. Je fus sur le point de me lever et d’aller frapper à la porte des Roussin, pour prier mon camarade de me prêter son livre. Mais l’idée de descendre tout seul, sur la route, à deux heures du matin, au risque d’y rencontrer des loups ou des voleurs me fit frissonner. Et puis, qui sait si les Roussin voudraient m’ouvrir leur porte à une pareille heure ? Je renonçai donc à cet expédient, et je me mis à pleurer silencieusement.
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- LE DEVOIR
- Tout en pleurant, je ruminais sur mon malheur. A force de pleurer et de ruminer, j'imaginai une autre combinaison. Mon grand-père était témoin que je n’avais pas perdu une minute et que j’avais fait tous mes efforts. Qu’est-ce qui l’empêcherait, par exemple, d’aller trouver le père Barré, sur les sept heures, et de lui dire : « Voilà des pages qui manquent dans le livre de mon petit garçon : vous devriez bien donner un sujet de composition qui aie se trouve pas dans ces pages-là, puisque, malgré toute sa bonne volonté, il n’a pas pu les apprendre. »
- Le père Barré se prendrait le menton dans la main, pour réfléchir, et il dirait : « Pourquoi n’a-t-il pas emprunté le livre d’un camarade ? » Mon grand-père répondrait : « C’est cette nuit seulement qu’il s’est souvenu que les pages manquaient. » Alors le père Barré dirait : « Eh bien ! nous arrangerons cela ! »
- Entièrement satisfait de ma trouvaille, je me tournai du côté du mur pour me rendormir. En ce moment-là l’horloge de la cuisine, juste au-dessous de mon lit, sonnait trois heures.
- Mais je ne fus pas plus tôt tourné du côté du mur, que mes idées prirent un autre cours. A supposer que grand-père voulût bien se charger de la démarche, et que le père Barré consentît à faire ce que je désirais, que diraient les camarades de l’intervention de mon grand-père ? Ils diraient certainement que grand-père avait prié le père Barré de choisir un sujet à ma convenance. En réalité, ce n’est pas précisément cela que je demandais, mais c’était un peu cela.
- Alors, de désespoir, je me mis à rouler ma tête sur mon traversin. Tout en me livrant à cet exercice, je maudissais Muguette qui m’avait déchiré mon livre, Faligan qui m’avait fait perdre du temps ; car si je n’avais pas eu à m’occuper de Faligan, j’aurais eu le temps de repasser encore une fois ma composition en entier, et alors je me serais nécessairement souvenu qu’il y avait une lacune. Après avoir bien maudit tout le monde, je me maudis moi-même d’avoir mis Muguette en fureur, car c’était de là que venait tout le mal.
- A force de ressasser les mêmes idées, mon esprit se fatigua; de guerre lasse, je m’endormis sur cette pensée consolante : « Pourquoi le père Barré choisirait-il juste l’endroit que je n’ai pas pu apprendre? »
- Pendant que je dormais, quelqu’un me toucha légèrement
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- GRAND-PÈRE 571
- sur l’épaule. Je tressaillis; mais, comme j’étais accablé de sommeil, je n’ouvris pas les yeux. Alors quelqu’un m’embrassa sur le front, et se mit à me parler tout doucement.
- Cette fois j’ouvris les yeux. Il faisait grand jour et mon grand-père se tenait penché au-dessus de moi.
- « Mon pauvre petit, me dit-il, tu t’agitais et tu parlais tout haut ; d’ailleurs, il est sept heures passées, j’ai donc cru bien faire de te réveiller.
- — Oui, grand-père, » répondis-je en me mettant sur mon séant.
- Pendant que je me frottais les yeux et que je tâchais de recueillir mes idées, mon grand-père reprit :
- « Tu t’es trop fatigué, vois-tu ; une autre fois je ne te laisserai pas travailler tant que cela. L’excès en tout est un défaut. Habille-toi, mon petit, ton déjeuner t’attend. »
- Il sortit en refermant la porte avec précaution.
- « Bah ! me dis-je en sautant hors de mon lit, je ne veux plus penser à cela ; il sera bien temps de me désoler s’il arrive un malheur, et j’ai lieu de croire que tout tournera bien. »
- Je me disais cela pour me donner du cœur, mais je ne le croyais pas sincèrement.
- Quand j’eus fait ma toilette, je descendis à la cuisine et je déjeunai sans grand appétit. Cependant Brigitte ne m’accusa pas de pignocher. Je tirai de son silence de fâcheuses conclusions. Si elle ne me disait rien, c’est qu’elle devinait que quelque chose allait mal, et qu’elle me prenait en pitié.
- Grand-père se promenait de long en large sans rien dire. Oserai-je l’avouer ? Sa présence m’était importune en ce moment. Je craignais qu’il ne rompît le silence, qu’il ne me fît des questions et ne me forçât à songer au sujet de mes préoccupations, à en parler, à lui faire quelque confidence. En ce moment, j’étais dans les dispositions d’esprit où se trouvent, dit-on, d’habitude les gens qui jouent à des jeux de hasard. Je m’en allais à la composition comme à un tirage de loterie, et, par une singulière superstition de joueur, je craignais de diminuer mes chances en avouant que j’avais peur.
- Quand j’eus fini de déjeuner, je pris sous mon bras mon petit carton, qui ne contenait que des plumes et du papier blanc.
- Grand-père m’embrassa et me dit ; « Bonne chance ! » Ce mot me glaça en me rappelant que j’allais, en effet, affronter la chance.
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- LE DEVOIR
- Ce jour-là, les écoliers n’étaient point dispersés par petits groupes comme d’habitude ; mais, à mesure qu’ils arrivaient, ils allaient se joindre à la foule qui stationnait devant la pompe. On parlait, bien entendu, de la composition qui allait avoir lieu dans quelques instants.
- Au milieu du bourdonnement général, on entendait des phrases comme celles-ci : « Quel sujet va-t-il donner ? — Sais-tu ta composition ? — Moi, pas du tout. — Moi, assez bien. — Moi, je n’ai pas même ouvert mon livre. » Entre parenthèses, j’ai remarqué ce jour-là, et bien souvent depuis, que ceux qui prétendent ne pas avoir même ouvert leur livre, sont ceux qui se sont donné le plus de mal. Les uns, je suppose, disent cela pour se donner l’air de réussir sans effort; et c’est une gloriole bien ridicule, car personne ne les croit. Les autres espèrent peut-être, en parlant ainsi, endormir la vigilance de leurs concurrents. Ceux-là sont certainement plus blâmables que les autres, car les autres ne sont que vains et ridicules, et eux, ils sont fourbes et déloyaux.
- On discutait aussi les mérites et les chances des divers concurrents : c’était comme sur un champ de course Les noms que l’on mettait en avant étaient ceux de Camus, de Joubert et du petit Laroche, le fils du percepteur.
- Pour employer le langage des champs de course, c’était Camus qui était « favori ». Nul ne songeait à moi, et mon nom ne fut pas prononcé une seule fois ! C’était tout simple, puisque je ne m’étais montré en aucune circonstance. Néanmoins, mon amour-propre fut un peu froissé. Les sages, j’entends les vrais sages, en appellent à leur conscience des jugements que l’opinion publique porte sur leur compte. Mais je n’étais pas un vrai sage; j’aurais assez aimé que l’opinion publique se trouvât d’accord avec moi sur l’estime que je faisais de mon propre mérite.
- J’étais donc là debout, au milieu de la foule, écoutant les réflexions des autres sans y mêler les miennes, rougissant et détournant les yeux dès que quelqu’un me regardait, comme s’il eût suffi de voir ma physionomie pour y lire le secret de mon ambition et de mes angoisses.
- (A suivre)
- * ♦ »
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES AU FAMILISTÈRE
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes............................. . Fr. 2.411 35
- Dépenses...................................... 2.234 30
- Boni en Juillet............ 177
- Section des Dames
- Recettes....................................Fr. 532 50
- Dépenses.......................................... 222 75
- Boni en Juillet................. 309 75
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes
- Fr. 6.960 44
- Dépenses :
- Pensions.............................. 3.597 80
- Nécessaire à la subsistance .... 920 »
- Allocations temporaires :
- Retraites............Fr. 865 40 \
- Allocations statutaires aux /
- malades................... 355 45 1.565.75
- Allocationsextra-statutaires \
- veuves, orphelins, etc. 344 90 j
- Divers, appointements, médecins, etc. . 302 70
- Allocations aux réservistes...............105 »
- Boni en Juillet...........
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. ......................................
- Dépenses .......................................
- Déficit en Juillet. . . Fr.
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 31 Juillet 1891 Dépendes » » »
- Excédant des recettes sur les dépenses . Fros.
- 6.491 25
- 469 19
- 654 35
- 724 13
- 69 78
- 10.558 64
- 9.672 43
- 886 21
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- . LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- -----<s>— —
- Mois d’Aout 1891 Naissances :
- 2 août.— Daimez Henri-Alphonse, fils de Daimez Ernest et de Princelle Elise.
- 5 » Lanciàux Germaine, fille de Lanciaux Émile et
- de Louis Flore.
- Léguiller Georgette-Georgina, fille de Léguiller Georges et de Lemaire Catherine.
- 6 » Cordelette Marcel, fils de Cordelette Carloman et
- de Knopf Virginie.
- 8 » Jumeau Blanche-Clotilde, fille de Jumeau Émile
- et de Viéville Rose.
- 12 » Boinet Angèle, hile de Boinet Gustave et de
- Vasselet Clermonne.
- 20 » Grouselle Jeanne-Louise, fille de Grouselle Arsène
- et de Lemaire Marthe.
- 21 » Thiéfaine Lucile-Aline, fille de Thiéfaine Alfred
- et de Bondon Aline.
- Décès :
- 10 » Lefèvre Irène, âgé de 45 ans.
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- ŒUVRE DES PETITS ASILES TEMPORAIRES
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- ŒUVRE
- DES PETITS ASILES TEMPORAIRES
- Pour Femmes et Enfants
- Fondée en 1870 sous le titre : Œuvre des Libérées de St Lazare et reconnue d’utilité publique par décret du 26 janvier 1885
- Directrice générale : Mme Isabelle Bogelot.
- Secrétaire général : M. Jules Mansais, président de la Chambre des référendaires au Sceau de France.
- But de la Sociélé : Préserver la femme du danger de se perdre, et fournir aux libérées, sans distinction de culte ni de nationalité, le moyen de se réhabiliter.
- Admissions : Pour faire partie de la Société, il faut : adresser une demande d’admission ou être présentée par un membre de l’Œuvre ; être agréée par le Conseil ; s’engager à payer une cotisation minimum annuelle de 5 francs ou 100 francs une fois payés.
- L’Œuvre des Libérées de Saint-Lazare reçoit avec reconnaissance le vieux linge et les vieux vêtements de femmes et d’enfants qu’on veut bien lui adresser pour le vestiaire, au Secrétariat, 28, place Dauphine.
- SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE DE ST-QUENTIN & DE L’AISNE
- Les Cours de l’Ecole Professionnelle Régionale recommenceront le 1er Octobre prochain.
- Cet enseignement est gratuit et a pour but de former de bons ouvriers et des contremaîtres pour les principales industries de la Région.
- L’École reçoit des Élèves de tout le Département.
- Se faire inscrire à la Société Industrielle, 48, rue Sl-Jean, de 2 à 4 heures et, pour tous renseignements, s’adresser au Directeur, M. Emile HUGUES,
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise.
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la. Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service 4es voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement lès services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A ROME
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LA CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE ET LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE ROME
- Deux importantes manifestations pacifiques sont en ce moment en préparation : la réunion de la 3m° Conférence interparlementaire qui doit avoir lieu, du 3 au 8 novembre, à Rome, et celle du Congrès universel pour la paix, qui doit s’ouvrir immédiatement après, le 9 novembre.
- L’adhésion à la 3me Conférence interparlementaire de plus de 700 membres des divers Parlements de l’Europe, Français, Anglais. Autrichiens, Hongrois, Italiens, Allemands, Espagnols, Suisses, Portugais, Norvégiens, Suédois, Roumains, est un fait de nature à émouvoir les indifférents, à faire réfléchir les détracteurs de l’œuvre des pacifiques, et à donner à ces derniers confiance dans le prochain couronnement de leurs efforts. Le chiffre considérable de ces adhésions est un sur indice des progrès accomplis par le sentiment de la responsabilité qui incombe à tous les Parlements de l’Europe dans la crise où se débat celle-ci.
- Il est incontestable que des décisions de la Conférence interparlementaire on ne saurait attendre, nous ne dirons pas la solution définitive, mais même l’indication de cette solution, puisque les questions sur lesquelles il existe des dissentiments entre telle ou telle nation ont été écartées de l’ordre du jour.
- Néanmoins, il est permis d’espérer que l’organisation du parti de la paix en sortira fortifiée et pourvue de ce nouvel organe qùi en augmentera l’efficacité, le Secrétariat international de la Paix.
- Le Congrès international n’abordera pas non plus les questions qui divisent même les amis de la paix en Europe. Il s’en prendra aux questions d’éducation, de propagande et d’organisation. Un des points du programme de ce congrès a trait aux rapports qui existent entre la paix, et le désarmement et les questions économiques et sociales.
- Une pareille question devait naturellement tenter la Société de la Paix et de U Arbitrage du Familistère. Aussi, le président de cette société, M. Bernardot a-t-il été chargé de présenter le rapport que nous reproduisons ci-après.
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- LE DEVOIR
- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX
- A ROME, 1891
- La Paix et le Désarmement considérés en rapport avec les questions économiques et sociales
- Le monde du travail et de la production succède au monde de l’accaparement et de la spoliation. Ne soyons pas surpris des embarras que celui-ci nous oppose; car, ce vieux monde n’est pas seulement personnifié en quelques hommes partisans des anciens régimes, il est plus ou moins en chacun de nous; il est dans nos mœurs, dans nos préjugés, et dans notre ignorance du vraibien;'il est enfin dans la tradition deserreursdu passé dont nous ne pouvons nous dégager que par des efforts continus .
- J.-B.-A. Godin.
- « Le Gouvernement ».
- La société de Paix et d’Àrbitrage du Familistère de Guise, (Aisne), France, établie en 1886 par le regretté J.-B.-André Godin, évoluant au sein d’une association qui a résolu d’une façon pacifique le problème si ardu de l’entente du Capital et du Travail, a cru de son devoir d’apporter au Congrès international de la Paix, à Rome, sa manière d’envisager le Thème proposé par l’Union Lombarde pour la Paix :
- De la Paix et du Désarmement considérés en rapport avec les questions économiques et sociales
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- POINT DE VUE GÉNÉRAL
- Le problème économique et social englobe tout ce qui touche à l’humanité, il constitue dans l’histoire des peuples une chaîne sans fin dont aucun des anneaux ne saurait se
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A ROME 579 séparer; cependant, en raison du degré de civilisation qu’ont atteint les nations, ce problème demande plus que jamais une solution.
- La conscience des peuples pose en face de l’avenir, un immense point d’interrogation et semble attendre, avec anxiété ce que lui donnera le siècle prochain.
- Sera-ce l’apaisement ?
- Si les choses vraiment simples étaient bien du domaine de l’intellect humain, et si la sagesse seule guidait ses conceptions, ce problème qui semble si complexe pourrait se résumer en deux mots :
- Peuples, unissons-nous, et bannissant l’égoïsme qui engendre tous nos maux, sachons nous concerter pour établir la justice.
- Mais, si les peuples sont facilement accessibles à laisser s’accréditer l’erreur, il est plus difficile d’établir même les vérités les plus simples, parce qu’elles portent presque toujours atteinte soit à des préjugés profondément enracinés, soit à des intérêts particuliers, soit à des intérêts de caste.
- Politique économique et politique sociale sont les deux entités d’un même ensemble et doivent marcher de pair.
- Dans le gouvernement des choses humaines elles constituent l’économie sociale.
- Traiter les questions économiques et vouloir les élucider sans envisager en même temps les questions sociales, ce serait faire une besogne, non seulement inutile, mais encore qui risquerait d’aboutir à des résultats diamétralement opposés, en admettant qu’on ait eu la justice pour but.
- Les questions économiques traitent surtout des ressources des nations mises en balance avec leurs dépenses et des relations industrielles et commerciales de peuple à peuple.
- Les questions sociales s’occupent des rapports moraux et matériels des unités productrices entre elles et dans la nation.
- Les solutions de ces questions doivent aboutir : premièrement, à établir un équilibre budgétaire en rapport avec la richesse nationale et aussi à l’harmonie des relations internationales au moyen d’une réciprocité équitable dans les
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- échanges; deuxièmement, à l’harmonie morale et matérielle des unités productrices en établissant entre elles l'équité qui balance les devoirs et les droits de chacune.
- Le lien des deux questions est donc intime, il ne peut se rompre : en effet, comment établir l’équilibre dans les ressources nationales, comment parviendra-t-on à maintenir des rapports rationnels et équitables entre les Etats, si l’équité même et la pondération des intérêts particuliers et généraux n’existent pas chez les peuples ?
- Les rapports ne seront que passagers et l’histoire témoigne combien ont été éphémères les traités commerciaux ou autres qui n’ont été conclus ou imposés le plus souvent que pour sauvegarder les intérêts du plus fort au moment même de leur conclusion.
- D’année en année, les forces se déplacent, des évolutions lentes ou rapides s’accomplissent et viennent chavirer de fond en comble l’équilibre instable qu’on avait établi en croyant avoir tout prévu, puis tout est à recommencer, les situations que l’on croyait les plus durables restent toujours précaires.
- Comme une Pénélope insensée, l’humanité défait le lendemain ce qu’elle avait construit la veille, sans avoir l’air de vouloir jamais aboutir, parce qu’elle semble oublier qu’au-dessus de la force qui impose, il y a le droit humain et que c’est ce droit même, maître absolu des destinées des peuples, qui brise sans cesse les actes de la force ou de l’oppression.
- Tl existe donc une troisième question qui vient relier les deux premières : question économique et question sociale, et ce troisième élément c’est la question du droit et deN la justice dont l’établissement définitif aurait pour résultat la stabilité humaine et la pacification universelle.
- Invoquer le droit et la justice c’est, en même temps, repousse la force, supprimer la guerre.
- Etablissons donc le droit.
- Quel est le premier droit humain, sinon pour l’homme le droit à la vie, le droit au respect de sa vie.
- C’est là le critérium dans lequel viennent se fondre tomes
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A ROME 58i
- les relations des hommes entre eux ; l’instituer d’une façon absolue, c’est résoudre la question sociale.
- Car, immédiatement, en reconnaissant le droit à la vie, en respectant la vie et son inviolabilité, la société supprime la guerre, elle s’impose les devoirs qui lui incombent, elle rétablit l’équité, elle donne à chacun suivant ses besoins et ses mérites ce qui lui est dû.
- Par le respect même qu’elle rend à la vie, la société développe l’intelligence humaine, elle descend jusqu’au bas fonds des couches sociales pour les relever et faire disparaître le paupérisme; l’éducation morale s’élargit, et mettant la main à la dernière touche, cette même société place l’être faible en situation de ne plus pouvoir être exploité par le fort.
- Pour mettre ce droit en action, on se trouve en face de difficultés qu’il faut aplanir.
- Les oppositions les plus difficiles à vaincre sont celles qui s’étaient sur les préjugés et sur la routine, il en est encore d’un autre genre, aussi redoutables au progrès. Lorsqu’on veut modifier une organisation quelconque, on voit apparaître la foule des intérêts particuliers et leurs influences s’enchevêtrant les unes dans les autres de manière à former un filet qui semble inextricable, et, le plus souvent ces intérêts particuliers sont en complète opposition avec l’intérêt général, de sorte que : si d’un côté, ceux qui souffrent, et c’est la grande majorité, ne demandent pas mieux que de changer, d’un autre côté, ceux qui sont en bonne place, trouvant que tout est bien, désirent que les choses ne changent pas.
- On se heurte de plus, en raison des organisations antérieures, à des situations acquises et si toutes ne l’ont pas été tout-à-fait honorablement, il en est qui sont la conséquence des rouages gouvernementaux et auxquels nous devons réserver une certaine somme de considération et d’estime, en raison des services rendus; parmi celles-ci se trouvent les armées.
- Les armées ont d’abord élé envisagées comme étant composées de l’élite des nations, puis, les esprits s’éclairant, tout en leur conservant les honneurs d’usage, on les a reconnues,
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- et c’est aujourd’hui l’opinion générale, comme un mal nécessaire.
- Un mal est-il jamais nécessaire, lorsqu’il suffît d’une entente de bonne foi pour le faire cesser.
- Le développement considérable des sciences, dû à l’élévation intellectuelle de l’humanité et dont la conséquence devait être une plus haute conception morale du droit, a fait voir sous son véritable jour ce qu’est réellement la guerre et de glorieuse qu’elle était, elle est devenue maudite lorsque la conquête est son seul but.
- Arrivés à ce point de conception progressiste, il est donc rationnel que les hommes, pour qui la Paix est devenue la grande « Religion humanitaire », envisagent cette question du désarmement et se demandent quelles seraient les conséquences d’une entente entre les nations pour assurer la opncorde et mettre, enfin, un terme à cet état de paix armée et d’inquiétude dans lequel les peuples usent leurs forces vives.
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- DU DÉSARMEMENT
- L’effet immédiat d’un désarmement général serait évidemment de mettre les nations dans l’impossibilité d’avoir recours à la guerre et les obligerait, pour trancher les différends qui s’élèveraient entre elles, d’en référer à un tribunal arbitrant aux noms des nations confédérées.
- Il est inutile de rappeler ici les ruines qu’entraînent les armements insensés auxquels les Etats européens se sont poussés les uns les autres et de présenter un tableau dans lequel les millions chevaucheraient sur les milliards ; le Congrès est édifié à ce sujet, les statistiques qui s’établissent chaque jour démontrent dans quel gouffre s’effondre la fortune publique.
- Avant d’entrer plus complètement dans le sujet, nous devons dire que nous croyons qu’un désarmement général sera une conséquence et non une cause; nous croyons que la
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- transformation économique et sociale qui s’accomplit sous nos yeux d’une façon si rapide, entraînant avec elle une évolution d’une puissance irrésistible, aura justement pour résultat de pousser au désarmement et de faire entrer les Gouvernements dans un concert ayant pour but d’assurer la paix que les peuples veulent voir s’établir enfin/sans arrière pensée de conquête ni de revendications pouvant entraver leur liberté d’option.
- Cependant, par les Conférences interparlementaires, par les quelques Traités d’arbitrage que nous connaissons, les gouvernements ont déjà mis un pied dans le grand courant pacifique suscité par les sociétés et les congrès. Supposons donc que, mûs par un acte de grande sagesse, ces gouvernements se décident à se rallier à un projet ferme de licenciement de leurs armées, quelles en seraient les conséquences?
- Et d’abord un licenciement absolu peut-il être mis en pratique ?
- En raison de l’état de la civilisation qui entoure l’Europe, évidemment non.
- Si une fédération européenne est possible, une fédération universelle ne l’est pas encore et les États européens fédérés devraient être mis à même de pouvoir résister aux convoitises barbares qui pourraient se développer devant une impuissance absolue de défense.
- Le désarmement admis en principe, il y aurait donc lieu d’établir une armée fédérale dont les contingents et les résidences seraient réglés d’un accord commun.
- Cette armée serait la véritable sentinelle de la paix.
- Cette réserve faite, le désarmement peut être tenté et les armées nationales seraient réduites à leur plus simple expression, n’étant plus composées que de la part fédérative incombant à chaque Etat et du nécessaire à la police intérieure.
- Que deviendrait alors le surplus des éléments guerriers n’ayant pas leur emploi ?
- Une armée se composant d’un matériel et d’un personnel, quel sort serait réservé à ces deux facteurs de la guerre ?
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- LE DEVOIR
- La question du matériel ne semble pas très embarrassante, et, réserve faite du nécessaire à l’armée fédérale, les millions de tonnes de fer, de bronze et d’acier qui le composent, rentreraient facilement dans l’industrie, qui, avec ses moyens puissants, aurait tôt fait de les transformer.
- Certes, les milliards qu’ont coûtés ces engins ne se retrouveraient pas en entier ; mais, est-ce qu’une guerre les ferait retrouver? Où donc serait l’avantage pour les Nations de faire détruire leur matériel par sa propre destination, au lieu d’annihiler les résultats meurtriers qu’on en attend par l’établissement de la Paix et par une transformation en outillage de production.
- L’objection militaire, c’est que tout ce matériel s’effondrerait sans gloire... sans gloire...
- La gloire des batailles est-elle autre chose qu’une monnaie creuse. Oh ! non, certes, elle n’est pas monnaie creuse, cette gloire, car elle est faite de meurtres et de pillage, elle fleurit sur les cadavres humains, et c’est au sein des villes bombardées, éventrées et incendiées qu’elle va puiser les rayons qui éclairent les champs de carnage.
- Et encore, avec les engins actuels, avec ceux que l’on prépare, ce qu’on est convenu d’appeler la vraie gloire, n’existera même plus, cette gloire d’antan dans laquelle l’homme marchait contre l’homme, dans laquelle les bataillons se joignaient, où le courage et le mépris de la vie s’exaltaient, où Ton échangeait corps à corps, blessure pour blessure, mort pour mort.
- Dans la guerre de demain, si elle éclate, la gloire de la bataille gagnée consistera à se trouver à des distances de 1500 à 2000 mètres en dehors des zones dangereuses.
- L’invalide rentrant à son foyer avec un ou plusieurs, membres éclopés n’aura même plus l'a satisfaction de pouvoir raconter, aux petits enfants, les hauts faits d’armes qui les amusent en les faisant trembler.
- Mais, objectera-t-on encore, que deviendront les usines, qui au moyen de capitaux énormes, construisent cuirassés et canons, ne sera-ce pas la ruine pour elles, que la cessation
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- immédiate de ces travaux guerriers qui occupent des milliers de bras et donnent, à l’ouvrier métallurgiste,un salaire assuré.
- C’est ici qu’apparaît la question sociale, mais elle n’est point une entrave, bien au contraire, nous y reviendrons tout à l’heure, en l’esquissant; nous dirons pour le moment qu’au lieu de faire des plaques de blindage ou des canons de 80 et 100 tonnes qui tuent ceux mêmes qui s'en servent, le métallurgiste fera des membrures et des bordages de navires marchands, il laminera des rails et autres engins du commerce et de l’industrie, et son activité pourra être utilisée aux machines qui percent les montagnes ou creusent les grands canaux.
- N’avons-nous pas encore de nombreuses machines à inventer et à construire pour que l’homme arrive à être maître absolu des éléments.
- Ce ne sont pas les travaux qui manqueront pour les bras, lorsque les milliards dépensés en pure perte pour la guerre seront reportés au compte de l’industrie, de l’agriculture et des facilités commerciales qui restent à établir sur tous les points du globe.
- Ne devons-nous pas considérer que le génie producteur est à peine éclos depuis un siècle, que n’enfanterait-il pas s’il pouvait disposer des richesses immenses, gaspillées et jetées au vent dans les fumées de la poudre ou le sillage des boulets.
- Il paraît plus difficile de résoudre la question qui a trait au personnel guerrier, cependant ce qui semble embarrassant aujourd’hui sera de bien peu de poids dans la balance de l’avenir.
- Le simple soldat, qui ne fait partie de l’armée qu’acciden-tellement et qui attend avec impatience l’heure qui lui rendra sa liberté, est peu difficile à placer ; en rentrant dans son foyer, il retrouve ou le champ abandonné, ou l’outil délaissé, ses bras vont trouver leur emploi dans l’industrie ou dans l’agriculture qui les réclament.
- A défaut de ces deux branches d’activité, les nations n’auraient-elles pus la possibilité d’utiliser leur force dans
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- 586 Le devoir
- de grands travaux d’établissement de voies de communication, canaux, routes, chemins de fer; des milliers de villes sont à remanier de fond en comble pour y introduire l’hygiène indispensable à leurs habitants.
- N’y-a-t-il pas des continents entiers qui n’attendent qu’un faible effort humain pour rendre à cet effort la richesse au centuple ; la guerre étant morte, les capitaux auraient un emploi utile à la vie humaine.
- On peut considérer, en effet, que la période d’activité pour l’homme dure de vingt à cinquante ans ; c’est donc une moyenne de trente années pendant lesquelles l’homme possède toute sa vigueur de conception pour la production ; le service des armées lui prend de trois à cinq années ou plus pendant lesquelles il ne fait que consommer sans produire rien en retour; il en résulte pour les sociétés une perte réelle d’au moins dix à vingt pour cent sur la production individuelle, et cela pendant la paix armée seulement sans compter les déviations morales et matérielles résultant de ces années de stagnation, pendant lesquelles la compression des idées, les règlements restrictifs de la discipline atrophient la force de conception.
- Et ce n’est pas tout, car, en quittant l’armée, l’homme a besoin quelquefois de plusieurs années pour se ressaisir, pour reprendre la libre expansion de ses facultés, il doit recommencer un nouvel apprentissage de la vie, d’où perte nouvelle qui vient s’ajouter au premier préjudice et troubler plus profondément l’économie générale.
- Ouvrons donc toute grande la porte de la Paix et de la concorde, afin de récupérer dans l’avenir ce temps si précieux que les sociétés gaspillent comme à plaisir.
- Restent les états-majors composés des officiers de tous grades dont la guerre est réellement le métier, qui font de l’armée leur carrière, que l’instruction et l’éducation ont pour ainsi dire spécialisés.
- Quoique les préjugés qui éloignaient l’officier du pékin (pardon de ce terme vulgaire) aient beaucoup diminué avec l’augmentation des effectifs qui se recrutent dans la nation
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- entière et, aussi, avec l’institution des armées territoriales qui a mélangé d’une façon intime l’élément civil avec l’élément purement militaire, il n’en est pas moins vrai que certains officiers croiraient déchoir s’ils retombaient d’une façon absolue dans la vie industrielle ou commerciale.
- Si le désarmement s’opérait, il ne pourrait être que relatif, comme nous l’avons dit plus haut, et les aptitudes invétérées trouveraient certainement leur emploi dans une armée fédérale, jusqu’au jour où la saine conception des devoirs du citoyen aurait détruit à jamais ces idées préconçues et ces préjugés qui s’appuient sur les chimères du passé.
- Mais il existe dans les armées des corps qui sont tout prêts, qui possèdent les éléments scientifiques nécessaires à la direction des grands travaux. Le génie militaire se transformerait facilement en génie civil, l’artillerie fournirait des mathématiciens émérites et ces corps d’armées arriveraient certainement à trouver autant de charmes dans les calculs d’assises d’un pont, d’un aqueduc, dans le tracé d’un canal ou dans la percée d’un tunnel que dans les calculs d’assises d’une forteresse ou de la courbe d’un projectile.
- L’état-major de l’armée des travaux pacifiques ne perdrait rien à la considération qu’il possédait lorsqu’il dirigeait l’armée guerrière, son rôle se serait simplement élevé dans l’échelle humaine.
- Que le matériel de la guerre aille donc rejoindre les vieux matériels, qui presque chaque année sont démodés à la suite d’une découverte nouvelle, les Nations y gagneront les milliards que l’avenir se prépare à enfouir dans de nouveaux perfectionnements de l’outillage des batailles, et n’attendons pas que la science reculant jusqu’à l'extrême limite ses perfectionnements dans la destruction, en arrive à faire pleuvoir la mort du ciel avec les aérostats dirigeables, ou encore qu’elle projette cette mort dans un faisceau lumineux de rayons électriques en utilisant à son profit la vitesse des vibrations de la lumière.
- N’attendons pas davantage que ce qui doit élever l’humanité.... la tue !
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- LE DEVOIR
- Que la partie intellectuelle qui dirige les armées et concentre toutes ses facultés dans les conceptions maladives d’une stratégie meurtrière et d'une destruction à outrance, réserve faite du nécessaire à la défense commune, s’adonne aux travaux de la Paix et bientôt nous verrons l’horizon des peuples s’éclairer.
- Le bien ctre de l’unité humaine deviendra le but des efforts communs, et chaque nation, n’ayant plus derrière elle la pensée troublante et inquiétante d’une attaque brusque ou d’une spoliation, verra s’étendre avec une rapidité dont on ne peut se faire une idée, la richesse à tous les étages de la société.
- Alors, au dessus de la force brutale, au-dessus des convoitises malsaines, le droit humain étendant ses rayons bienfaisants sera la seule lumière vers laquelle l’humanité régénérée dirigera sa pensée.
- III
- POINT DE VUE ÉCONOMIQUE
- N’est-il pas incompréhensible, n’est-il pas hors de sens de voir dans les gouvernements, à côté des ministères qui ont pour objectif de protéger les arts, l’industrie, l’agriculture, de développer l’instruction et l’éducation, un autre ministère, élément de destruction du travail des autres, absorbant, à son profit et sans espoir de retour les ressources de la nation ; ressources intellectuelles et ressources matérielles, qui, réparties dans les autres départements, augmenteraient dans une proportion incalculable la richesse nationale.
- Si, d’un côté, les ministères de la production déploient tous leurs efforts pour entretenir et exciter l’émulation des citoyens afin d’alimenter largement les ressources budgétaires, d’un autre côté, le ministère de la destruction emploie toute sa science à saper l’équilibre et à enfouir dans une sorte de tonneau des Danaïdes, les richesses accumulées par le travail ; puis, lorsque tout ce que le labeur humain a produit de plus précieux est englouti, lorsque le pays, à force de
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- vouloir être inébranlable, sue la misère de toutes parts, ce même ministère se dresse au faîte de la nation, et fier de ses ravages, demande en invoquant la raison d’État un monument digne de sa grandeur et de ses hautes conceptions.
- Aberration ! un simple appel au bons sens économique, à celui que pratique dans sa ferme le dernier des paysans, ne devrait-il pas suffire pour faire disparaître à jamais un tel état de choses.
- Les Gouvernements comprennent que la paix armée les ruine, ils comprennent que la guerre qui en est la conséquence les ruinera encore davantage et, anxieux des résultats, ils s’attendent l’arme au pied, n’osant prendre la responsabilité d’une initiative d’attaque, espérant pouvoir rejeter cette responsabilité sur le premier qui semblera entrer en ligne.
- Saisis d’un vertige aveugle, entraînés dans un tourbillon qui semble se jouer des peuples et des souverains pour les conduire pêle-mêle à un cataclysme effroyable, nul ne s’arrête dans la voie des folles entreprises; les emprunts se succèdent sans interruption, et les impôts ne suffisant plus, c’est sur les derniers emprunts que l’on prélève l’intérêt qu’il faut payer aux précédents, de sorte que chaque année la dette augmente.
- Chaque année, les gouvernements établissent à grand peine au moyen de subterfuges qui n’aveuglent personne (encore moins ceux qui les emploient) une balance de leurs ressources et de leurs dépenses, et se torturent l’esprit pour inventer de nouveaux impôts afin d’obtenir un équilibre qui devient de plus en plus chimérique.
- Nos gouvernants voudront-ils consentir ù enlever le bandeau qu’ils se posent volontairement sur les yeux, attendront-ils que la banqueroute qui les guette vienne augmenter la misère des peuples et ronger la dernière épargne ?
- Il faudrait pourtant que cet état anti-économique prît fin ; car l’époque n’est pas éloignée où les gouvernements acculés dans leurs derniers retranchements se verront renfermés,
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- s’ils ne le sont déjà, dans ce dilemme d’où ils ne pourront' sortir :
- Ou déchaîner la guerre et comme le joueur décavé chercher à se refaire sur une dernière carte et après échec — le suicide.
- Ou bien procéder à une entente pour désarmer d’un commun accord.
- La suppression des armées permanentes comprend nécessairement, comme nous l’avons dit déjà, une entente entre Gouvernements, elle suppose la réunion d’un Congrès dans lequel les plénipotentiaires auraient à envisager les relations de pays à pays.
- Les préoccupations guerrières laissant le champ libre aux questions économiques dans lesquelles les douanes frontières occupent la première place, la question du libre-échange se poserait d’elle-même.
- Qu’auraient à perdre les États à l’établissement de ce libre-échange si controversé, qu’auraient-ils à y gagner ?
- Les économistes qui, avec des idées différentes, ont envisagé cette grosse question, mettant en regard : avantages et désavantages, ont conclu pour et contre.
- Ceux qui ont conclu contre n’ont pas voulu voir sans doute que les restrictions à la liberté commerciale sont des causes permanentes de conflit, parce qu’elles n’aboutissent à avantager qu’une minorité de privilégiés.
- Ils n’ont pas voulu voir d’une façon générale où réside la véritable richesse des nations.
- Ce que nous considérons comme véritable richesse, c’est la plus grande somme de bien-être répartie sur l’ensemble de la Nation, c’est la vie assurée au plus infime des citoyens, c’est une richesse relative se répartissant à tous les degrés de l’échelle sociale, non pas au moyen d’une charité officielle ou non officielle plus ou moins bien organisée, mais par le travail qui élève l’homme en dignité.
- Nous touchons encore ici, forcément, à la question sociale ; mais cela corrobore ce que nous disions au début : que les deux questions sont liées intimement.
- Une organisation qui a pour résultat d’enrichir une minorité
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- au détriment de la majorité est pour nous une organisation non seulement défectueuse, mais injuste.
- Une organisation qui. facilite l’établissement de fortunes colossales à côté de misères sans nom 11e peut constituer qu’une richesse apparente.
- Les droits à la frontière ont pour objet non de protéger la grande masse productrice et travailleuse, comme on a essayé maintes fois de le faire accroire ; mais bien de donner à un pelit nombre de capitalistes industriels ou commerçants les moyens de surenchérir les produits de leur industrie ou de leur commerce au détriment du consommateur.
- On prétend qu’en permettant à l’industrie d’augmenter sa production d’une valeur factice, cette même industrie enrichira à son tour l’ouvrier producteur.
- C’est là une apparence de raison, car l’augmentation des choses nécessaires à la vie 11’a jamais été compensée par l’augmentation très problématique des salaires, et en définitive le consommateur a toujours été considéré comme matière exploitable à merci. Toute la protection va du côté du capitaliste producteur qui lui-même a poussé à la rédaction des traités dans un sens qu’il a cru être celui de son propre intérêt, exposant aux yeux des masses un mirage de richesses qui s’évanouissent quand elles s’apprêtent à les saisir.
- Nous avons pourtant dans l’histoire des preuves de la puissance du libre-échange ; l’état actuel de la France démontre ce qu’il peut produire au sein d’une nation qui était autrefois divisée à l’excès, dans laquelle il existait des barrières de province à province ; chaque petit État indépendant de son voisin réglait, à son gré, suivant les intérêts du moment l’entrée et la sortie des marchandises et des matières premières ; chacun prétendait ainsi protéger son industrie propre ou les produits de son sol.
- Quelle était la prospérité de la nation mère à cette époque et quelle était sa richesse? Que sont devenus cette prospérité et cette richesse lorsque les barrières sont tombées devant l’unité nationale et que toutes les productions ont pu circuler librement ?
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- Les faits sont là patents.
- On pourra attribuer le développement de la richesse publique à l’extension de l'industrie, aux grandes inventions du siècle qui ont apporté avec elles des travaux immenses, gigantesques.
- Mais n’est-ce point là prendre la cause pour l’effet et ces mêmes travaux, ces mêmes inventions qui ont transformé de fond en comble l’outillage et l’économie industrielle, qui ont excité l’activité humaine dans une mesure considérable, auraient-ils pu prendre l'essor que nous connaissons dans un Etat où tout concordait à en entraver la libre expansion, à restreindre les relations dans des cercles étroits et infranchissables.
- C’est donc l’union intime de toutes les parties en un même faisceau producteur qui a engendré cette force et cette puissance de production dont la richesse nationale est le résultat, richesse qui va se répercutant dans la nation entière pour se transformer en une augmentation relative de bien-être chez toutes les classes.
- L’accroissement de la production et de la consommation n’a été qu’une conséquence de cette transformation, et le moteur principal a été et est encore aujourd’hui la libre circulation de tous les produits :
- L’exemple de la France n’est pas unique, d’autres nations ont dû l’augmentation de leur prospérité à la même concentration des efforts de leurs provinces réunies.
- Ce qui s’est fait dans l’intérieur des pays autrefois morcelés et qui a amené les situations que l’on connaît ne peut-il donc s’étendre à l’ensemble des nations, et la suppression des frontières n’aurait-elle pas pour conséquence d’enrichir les peuples qui entreraient dans ce concert industriel et pacifique, et de donner, à toutes les populations, une plus grande somme de bien-être en facilitant l’acquisition des choses nécessaires à la vie.
- Si l’Europe a pu dépenser tant de milliards pour ses armements, c’est que, depuis près d’un demi, siècle, les nations vivent sous un régime embryonnaire du libre-échange au moyen des conventions ; quels seraient donc les résul-
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- tats si le libre-échange pouvait s’établir entièrement quand on constate ce qu’a donné une organisation qui pourtant est à peine une demi-mesure.
- Les barrières abolies, il pourrait en résulter très-probablement une certaine perturbation dans les grandes fortunes accumulées et dues à la protection gouvernementale que ces grandes fortunes se sont toujours accordée à elles-mêmes, puisque ce sont elles qui, sous le nom de classes dirigeantes, ont réglé jusqu’ici les rouages des gouvernements; mais, l’égoïsme humain doit savoir se borner et dans son propre intérêt, il doit envisager l’avenir et les conséquences qu’entraînerait une perpétuelle fin de non-recevoir; il doit comprendre qu’il vaut peut-être mieux consentir à entrer en composition plutôt que d’attendre les revendications des masses coalisées et internationalisées.
- Les conséquences économiques d’une entente pour le désarmement seraient donc de permettre aux États :
- 1° D’établir facilement l’équilibre de leurs budgets en reportant une grande partie de la dépense de la guerre à l’extinction de leurs dettes et à aider au développement des travaux de production.
- 2° D’établir entre les États confédérés le libre-échange de leurs produits.
- Résultats : diminution des impôts, augmentation de la fortune publique.
- IV
- POINT DE VUE SOCIAL
- Nous avons dû deux fois déjà, au cours de ce mémoire, que nous faisons aussi succinct que possible, effleurer la question sociale. Comment pourrait-il en être autrement puisque, en somme, tous les efforts des sociétés organisées doivent concourir à protéger les citoyens qui les composent, et û assurer à chacun d’eux la justice à laquelle il a droit en compensation du travail qu’il produit pour le bien commun ?
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- LE DEVOIR
- Si deux ou plusieurs individus s’associent pour une exploitation quelconque, s’ils unissent leurs efforts, s’ils mettent en commun leur intelligence, leurs fortunes et leurs bras, c’est que chacun espère qu’il recouvrera de cette association une plus grande somme de mieux-être et que,déplus, chacun acquerra une force de résistance d’autant plus grande que la solidarité des intérêts sera mieux établie.
- Il doit en être ainsi pour tous les citoyens d’une même nation ; chacun doit trouver dans la Patrie commune, dans la société dont il est une unité, la somme de bien-être qu’il doit à sa qualité d’homme.
- Il y a eu au début des sociétés une sorte de pacte tacite qui engageait le citoyen à employer au profit de la communauté tous ses efforts, en échange desquels la société devait lui accorder une protection et une rémunération proportionnelle à ces efforts.
- La société a-t-elle bien tenu le pacte et l’exploitation du faible n’a-t-elle pas souvent remplacé la protection promise? —La misère et l’ignorance, dans lesquelles les masses prolétariennes ont croupi si longtemps, n’onbelles pas été souvent la conséquence d’une volonté dirigeante qui se croyait d’autant plus forte qu’elle opprimait davantage et est-il juste de rendre ces masses responsables de leurs égarements passagers ?
- L’histoire répond. En tous cas, il est un fait indéniable, c’est que les populations travailleuses, et il faut eutendre par là non-seulement l’ouvrier manuel, mais encore l’ouvrier de l’intelligence et de la pensée, en un mot tous les hommes qui, par une action quelconque, concourent à la production de la richesse, sans posséder une part de capital, il est un fait indéniable, disons-nous, c’est que ces populations aspirent à participer aux bénéfices de la production à laquelle elles prennent une part active, et contestent aujourd’hui la limitation du contrat au seul salaire qu’elles touchent.
- De même que l’esclavage et le servage ont disparu pour faire place à des relations moins tendues entre le capital et le travail, de même le salariat qu’on ne peut réelle-
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- ment considérer comme un idéal de justice se transformera dans une évolution d’avenir.
- Le travail considéré presque jusqu’à nos jours comme avilissant, comme un châtiment d’une faute qui se perd dans les temps nébuleux de l’enfance de l’humanité, est devenu et deviendra de plus en plus la grande vertu humaine, parce que c’est à sa puissance que l’homme doit sa régénération et son ascension morale. C’est par le travail que l’humanité augmente ses rapports avec la nature, et c’est par lui que nos conceptions universelles se rapprochent de plus en plus du vrai qui est le bien.
- Sans pouvoir encore préciser de quelle façon le salariat se transformera, le temps n’est pas éloigné où le capital devra envisager d’une manière pratique, applicable, les droits du travailleur dans la fortune produite par sa collaboration.
- Cet état des esprits de notre époque est la suite naturelle de l’élévation progressive, intellectuelle, des masses laborieuses, élévation que rien ne saurait enrayer désormais et qui ira croissant et s’accentuant dans l’avenir.
- C’est un souffle nouveau qui passe sur les nations, et qui s’apprête à engendrer une force dont il faut tenir compte ; car cette force deviendra d’autant plus puissante que l’expérience la poussera de plus en plus à rester pacifique pour mieux cimenter l’union de tous les éléments qui la composent.
- Tout en cherchant leur voie par de nombreux tâtonnements, les milieux travailleurs et producteurs dont l’éducation sociale est encore à achever, comprennent cependant que la guerre n’a jamais été pour eux autre chose que des saignées les appauvrissant chaque fois davantage.
- Les emballements produits par le mirage de la gloire militaire commencent à faire place à un jugement plus calme, qui analyse, raisonne et pèse dans la balance de l’équité les actions des gouvernants. L’homme de travail ne veut plus se laisser entraîner à la conquête du voisin ; instruit par le passé, il sait que de la guerre, il n’a jamais
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- recueilli que les horions et qu’hier conquérant il était le lendemain conquis.
- Ce que le travailleur veut conquérir aujourd’hui, c’est l’outillage qui le fait vivre lui et sa famille ; pour lui, cet outillage se compose de deux éléments qu’il veut développer ; d’abord son cerveau pour élever sa pensée et ses conceptions, puis le capital qui lui donnera l’outil matériel nécessaire à la production.
- Il soumet à son appréciation l’établissement des hautes fortunes, il pèse les richesses acquises, il voit que sans lui fortunes et richesses ne pourraient exister et son instinct de justice lui fait comprendre qu’on lui doit autre chose que son salaire brut.
- Aussi l’ouvrier sait bien que ce n’est pas avec la guerre qu’il pourra développer son intelligence et qu’il rencontrera son desideratum, car elle n’a jamais servi qu’à l’écraser.
- Il comprend que l’entretien des armées, les dépenses qu’entraînent leurs armements, emportent le plus clair de ce salaire qu’on lui marchande, et engouffrent ce capital après lequel il aspire.
- Il sait que, grâce au jeu des impôts et aux organisations gouvernementales qui, toutes, convergent vers l’accroissement de la puissance guerrière, c’est sur lui que retombent proportionnellement les plus lourdes charges ; il comprend que si la guerre le fait travailler quelquefois et semble l’aider à vivre, cette même guerre lui prend sa jeunesse, sa force, ses enfants et le surplus de son nécessaire qu’il pourrait utiliser à améliorer sa situation, jusqu’au jour où pour dernière récompense, elle l’enverra, lui et les siens, pourrir sur les champs de batailles.
- Aussi le dit-il bien haut, il ne faut plus de guerre parce que c’est au sein de la paix que pourront s’élaborer les grands problèmes sociaux qu’il médite et pour lesquels il veut une solution. (1)
- L’immense mouvement qui, sous les formes coopératives, et syndicales étend ses ramifications dans tous les Etats,
- (1) Congrès international ouvrier—Bruxelles, août 1891.
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A ROME 597 les diverses associations dans lesquelles le capital et le travail sont placées sur le même pied d’égalité, sont les prémices de cette poussée du progrès qui entraîne l’humanité vers le mieux-être.
- Voudra-t on seconder ce mouvement par la paix ou bien essayera-t-on de l’enrayer par des guerres factices, l’égoïsme sera-t-il sage ou fou ?
- C’est du côté des couches profondes.... que se lève en face des gouvernements la question sociale, pour leur demander compte du passé, du sang versé et des misères dans lesquelles se débattent encore des millions d'hommes.
- Pour le travailleur la guerre est le bouc émissaire qu’il charge de toutes ses malédictions, parce qu’il lui attribue avec raison toutes les plaies humaines, toutes les entraves au progrès, et c’est pour cela qu’il veut la rejeter en dehors de l’humanité.
- Les gouvernants voudront-ils que les peuples leur imposent l’union et la paix, et prendront-ils devant l’avenir la responsabilité d’avoir attendu que la lumière leur soit venue, encore une fois, d’en bas.
- Nous savons que l’égoïsme est bien aveugle et que pour s’éviter ce qu’il croit gênant, il sait s’entourer de nombreux sophismes ; cependant quel rôle sublime se réserveraient les dirigeants dans l’histoire humaine, s’ils voulaient s’éclairer une bonne fois au flambeau de la fraternité et, comprenant enfin que les hommes sont solidaires dans le bien comme dans le mal, s’ils s’unissaient dans un même élan pour proclamer que désormais la guerre est abolie et que le droit à la Paix est le premier droit inviolable des peuples.
- En plongeant le regard dans l’avenir, on sent quelle transformation sociale immense enfantera la concorde ; avec la paix, la grande parole du Sage transmise d’âge en âge : « Aimez-vous les uns les autres, ne faites pas à « autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait, » et qui est si peu appliquée, serait enfin mise en action.
- L’homme éduqué, instruit, verrait un frère dans l’homme,
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- LE DEVOIR
- l’humanité ne serait plus qu’une immense famille, le bien, coordonné, régnerait en maître entretenant sur notre globe une harmonie dont l’exemple est semé partout dans l’univers, et les plaies honteuses que l’humanité traîne à sa suite depuis des milliers de siècles n’existeraient plus que comme un souvenir triste du passé et de l’ignorance.
- Idéologie ! utopie ! diront en se complaisant dans une froide et fausse dignité ceux encore trop nombreux hélas ! qui trouvent qu’il est beaucoup plus simple et plus pratique de jouir des avantages que leur donne le présent, et qui considèrent que le « moi )> doit être la base de toute loi humaine, sans même réfléchir que ce sont les utopies des siècles passés qui constituent le progrès actuel et que c’est peut-être aux idéologues qu’ils doivent leur situation.
- Mais qu’importe, la vie en travail marche et sans cesse se renouvelle pour la grande sélection des êtres. La pensée lumière qui l’anime et que le temps entraîne et roule avec lui ne connaît point de digues parce qu’elle retourne à l’infini d’où elle émane.
- Vous êtes, Messieurs, dans ce Congrès, les promoteurs d’une grande idée humanitaire, vous tirez de vos cœurs le cri d’alarme, puisse votre mot de ralliement : « Guerre à la Guerre » être entendu et compris par ceux qui ont en mains la puissance de faire le bien ou le mal et puisse votre sagesse devenir communicative.
- V
- CONCLUSION
- J.-Bte André Godin, notre fondateur a traité avec une grande compétence dans l’un des chapitres de son ouvrage « Le Gouvernement » la question de la Paix et du désarmement, et nous devons dire que les idées qui précédent ont été inspirées par l’œuvre de ce grand pacificateur.
- Comme conclusion à ce mémoire, nous donnerons ici sa
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- CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PAIX A ROME 599 propre conclusion qu’il a résumée en une sorte de contrat international composé d’un certain nombre d’articles.
- Nous soumettons ces articles à la sanction du Congrès.
- Article premier. — A l’initiative des gouvernements de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, etc , etc., une proposition d’entente des Puissances a été faite aux divers gouvernements pour concerter et assurer la paix en Europe, et, autant que cela leur sera possible, dans le monde entier.
- Art. 2.— Le président de la République française, la reine d’Angleterre, le roi d’Italie, l’empereur d’Allemagne, l’empereur de Russie, etc., etc., s’étant associés à cette pensée en vue du bien des peuples, et ayant exprimé leur désir d’inaugurer le règne de la justice et de l’équité dans les rapports entre les nations et de constituer ainsi la paix en Europe, ils ont d’un commun accord décidé de nommer des plénipotentiaires chargés de se constituer en congrès, afin d’étudier et de ratifier le pacte de fédération des puissances et les moyens permanents de l’organisation de la paix.
- Art. 3. — A cette fin, ont nommé pour plénipotentiaires les gouvernements :
- De France....................MM.
- De Grande-Bretagne ....
- Etc.
- Chaque gouvernement ayant donné à ses plénipotentiaires les instructions et les pouvoirs nécessaires pour affirmer ses intentions et sa volonté d’étudier et de résoudre toutes les questions internationales ayant rapport à la paix et devant concourir à son affermissement définitif, les plénipotentiaires se sont réunis en congrès le...................189., et con-
- formément aux instructions et aux pouvoirs qu’ils ont reçus, ont rédigé le pacte d’union des nations sous l’inspiration des principes contenus dans la profession de foi suivante :
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- Art. 4.—Au nom de l'humanité, dans Vintérêt des peuples, du progrès et du bonheur de toute existence humaine,
- Paix et concorde sur la terre.
- Art. 5. — Les Puissances contractantes font solennellement les présentes déclarations.
- Art. 6. — Le principe des devoirs et de la morale des nations est semblable à celui de la morale et des devoirs des individus.
- Pratiquer le bien de nation à nation, se rendre de mutuels-services est la ligne de conduite que les gouvernements et -les peuples doivent observer.
- Art. 7. — Les gouvernements faillissent à leur mission et à leurs devoirs quand ils suscitent des différends entre nations et oublient le respect des droits des peuples.
- Le mal qu’ils font est plus grand encore quand ils violent ces droits.
- Art. 8. — La guerre est le renversement des devoirs des gouvernements; elle est le plus grand des outrages à la justice, le plus grand des fléaux dont les erreurs humaines ont affligé la terre.
- Les malheurs que cause la guerre relevant particulièrement de la volonté des gouvernants, c’est à ceux-ci qu’il appartient d’y mettre fin.
- Art. 9. — En vue de faire disparaître les erreurs politiques qui jusqu’ici ont causé le malheur du monde,
- Afin d’éviter les malentendus internationaux,
- Pour se soustraire aux entraînements passionnés d’une politique ambitieuse ou irréfléchie,
- Pour écarter l’esprit de conquête,
- Pour mettre fin aux abominations de la guerre entre les peuples,
- Les nations contractantes, s’inspirant de l’amour de la justice et du respect de la vie humaine, se fédèrent et s’unissent par le présent traité d’alliance, pour placer à l’avenir
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- tous les rapports internationaux et toutes les décisions internationales sous la protection de la fédération.
- Art. 10.— A cette fin, le congrès international devient permanent ; il se compose de membres en nombre égal pour chaque État. Ces membres sont nommés et révocables à volonté par les gouvernements qu’ils représentent, et dans la forme que ces gouvernements adopteront.
- Art. 11. —La fédération a pour principal objet de maintenir la paix entre les nations contractantes et de rechercher l’état de paix avec les autres nations.
- Art. 12. — Les nations fédérées se déclarent solidaires les unes des autres devant tout événement qui toucherait à la paix européenne ; le pacte fédéral constitue l’engagement, mutuel des États fédérés d’agir de concert et de se protéger contre toute agression.
- Art. 13. — L’union fédérale s’interdit toute immixtion dans la politique intérieure des États fédérés. Elle entend laisser à chacun d’eux en particulier le soin de régler sa constitution et ses lois intérieures.
- Art. 14.— L’union fédérale s’oblige à toujours employer dans les relations internationales les procédés bienveillants et conciliants et à toujours chercher dans les différends qui peuvent naître les solutions conformes à la justice, à l’équité et à l’humanité.
- Art. 15. —Voulant inaugurer le règne de la paix entre les peuples, les nations fédérées placent les relations internationales sous l’appui de la justice, de la raison et de la vérité. Elles renoncent pour toujours à chercher à imposer par l’autorité de la force et de la violence une prétention qui n’aurait pas l’assentiment des nations fédérées.
- Elles s’engagent à ne plus faire usage des armes que pour se défendre dans le cas d’agression contre une ou plusieurs d’entre elles.
- Art. 16.—Chaque nation faisant partie de la fédération
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- s’interdit le port et l’usage des armes en dehors de son territoire, sans une autorisation expresse du congrès fédéral et pour le cas seulement de sa défense restreinte aux limites nécessaires.
- Art. 17. —Dans le cas d’agression contre l’une des Puissances fédérées, lorsque la défense sera rendue nécessaire, les nations fédérées s’obligent à ne jamais pousser la repression jusqu’à faire pâtir des populations innocentes pour la faute des coupables.
- Art. 18. — Le but supérieur de l’union e-t de mettre toutes les relations internationales en concordance avec l’intérêt et le bonheur des peuples et avec le respect de la vie humaine.
- Art. 19. — Pour inaugurer le règne nécessaire de la paix entre les nations, le désarmement général est consenti dans la forme et teneur arrêtées par le présent pacte fédéral.
- Art. 20.—Aussitôt la signature du présent Traité, les Nations fédérées désarmeront dans la mesure nécessaire pour tenir les forces militaires de la fédération en équilibre avec celles des nations qui auront refusé l’union.
- Art. 21. — Si toutes les nations européennes acceptent l’union, l’effectif militaire sera réduit au cinquième de l’effectif actuel.
- Art. 22. — Le désarmement des puissances fédérées se fera simultanément, sous le contrôle de commissions internationales nommées par les Puissances mêmes.
- Art. 23.—Ces commissions de désarmement seront composées d’autant de membres qu’il y aura d’États fédérés. Chaque Puissance nommera son commissaire.
- Art. 24. —Les commissions de désarmement feront d’abord l’état et l’inventaire du matériel de guerre de chaque nation, de manière à en fixer la quantité et la valeur pour qu’il en soit tenu compte à chaque Puissance.
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- Art. 25. — Le matériel de guerre ainsi expertisé et inventorié deviendra la propriété de l’union fédérale ; et chacune des nations fédérées interviendra dans l’acquittement de la valeur suivant l’importance de sa population.
- Art. 26.— Le congrès international déterminera ultérieurement les points de concentration, sur territoire neutre, où devra être emmagasiné ce matériel de guerre ; il déterminera également le mode de conservation qui lui sera appliqué.
- Art. 27. — Des agents internationaux et une garde internationale seront chargés de la sûreté de ces dépôts d’armes dans la forme qu’arrêtera le congrès.
- Art. 28. — Le matériel de guerre maritime subira les mêmes mesures de précaution en vue des garanties de la paix. Tous les navires de guerre seront désarmés, mis sur pied de paix et placés sous la surveillance et le contrôle de la fédération, suivant les mesures que fixera le congrès.
- Art. 29. — Des conférences militaires internationales seront instituées pour arrêter l’organisation de l’armée fédérale dans l’intérêt de la défense commune. L’effectif militaire de chaque Puissance sera arrêté ensuite par le congrès.
- Art. 30. — Chaque État pourra transformer ses cadres militaires actuels en colonnes outillées pour l’exécution des travaux publics et tenir ainsi en réserve la plus forte partie de ses contingents, en les faisant alterner des exercices militaires aux grands travaux d’utilité publique.
- Art. 31. — La fédération proclame, en faveur de chaque nation, Légalité de droit aux avantages naturels. Par conséquent, elle n’entend favoriser aucun privilège ni aucun monopole pour une des nations au détriment des autres; la règle de ses décisions est de fonder la paix entre les peuples par la justice et l’équité.
- Art. 32. — Les nations fédérées répudient tout esprit de conquête et s’interdisent l’usage des armes, sinon pour la défense de l’union et des nations fédérées. Elles peuvent
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- considérer comme un devoir de chercher à faire pénétrer les progrès de la civilisation chez les peuples arriérés, mais elles s’engagent à le faire par des moyens pacifiques.
- Art. 33. — Les travaux d’utilité européenne et universelle pourront être entrepris par les États fédérés, soit séparément, soit ensemble, au moyen des cohortes nationales outillées. Ces entreprises seront laissées à la liberté des conventions internationales; la fédération ne devra s’en occuper que dans le cas de désaccord ou de conflit et pour maintenir l’accord et l’harmonie entre les peuples.
- Art. 34. — Lorsqu’une nation fédérée fera une entreprise d’exploration industrielle, commerciale ou scientifique chez les nations étrangères à la fédération, si elle est troublée dans cette entreprise, elle ne pourra chercher la réparation de l’offense qu’en saisissant le congrès international de la question et en suivant les décisions de ce congrès.
- Art. 35.— L’union fédérale, se donnant pour objet de réaliser la paix entre les nations dans le but d’assurer la sécurité et le bonheur des peuples, doit, poursuivant son œuvre, créer ensuite les conditions économiques les plus favorables à la vie, à la santé, au bien-être et au développement intellectuel et moral des peuples.
- En conséquence, la fédération entend :
- Effacer les entraves à la libre circulation de tous les produits, lever les restrictions et les obstacles qui existent entre les nations ;
- Favoriser l’essor de l’activité des peuples et le développement des ressources générales par la liberté des entreprises, du travail et des échanges ;
- Multiplier les moyens de relation entre les peuples, effacer le plus promptement possible les causes d’antagonisme et accroître les causes d’union et d’accord.
- En conséquence, la fédération institue, entre les nations comprises dans l’union, la liberté absolue des échanges et de la circulation, parce qu'il est acquis pour elle que
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- CONGRÈS INTERNATIONAE DE LA PAIX A ROME 605 les douanes, en grevant les objets de consommation d’un impôt à la charge des peuples, font payer plus cher les choses nécessaires aux besoins journaliers et constituent pour les travailleurs une cause de pauvreté et de misère. Elles ont, en outre, le grave inconvénient de susciter des dissentiments, des discussions et des conflits entre les nations, parce qu’elles n’ont d’autre motif que l’esprit d’accaparement et de monopole, tout-à-fait contraire à la justice et à l’équité.
- Art. 36. — A partir du jour de la ratification et de la signature du présent pacte fédéral, chacun des États fédérés avisera à remplacer le produit des douanes par de nouveaux impôts intérieurs à sa convenance, ou par telles autres mesures de recettes intérieures qu’il jugera convenables, et un an après, jour pour jour, les douanes seront supprimées entre les États de l’union.
- Art. 37. — Si, par réciprocité ou tout autre motif, le régime douanier doit être maintenu avec les États restés en dehors de l’union, les douanes établies seront transformées en douanes fédérales et le produit en sera appliqué au profit de la fédération entière.
- Art. 38.— Pour assurer à l’œuvre de la Paix européenne les soins qui lui sont nécessaires et pour arrêter les mesures propres à sa perpétuité, le congrès international aura deux sessions ordinaires annuelles : l’une commencera le premier mai, l’autre le premier octobre.
- Le congrès international est, en outre, érigé en tribunal arbitral des différends et des conflits entre nations.
- Les sessions ordinaires du congrès se tiendront, à tour de rôle, dans les villes capitales des Puissances fédérées. Les sessions extraordinaires pourront se tenir sur les points les plus convenables aux délibérations du congrès. Les séances du congrès ne seront pas publiques.
- Art. 39. — A l’ouverture de la première séance de chaque session, le Président du congrès rappelle à rassemblée
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- qu’elle a été instituée pour veiller au maintien de la paix entre les nations et qu’elle doit le faire par la plus stricte observation de l’équité internationale.
- Art. 40. — Les affaires et les intérêts internationaux continueront à se régler de gré à gré entre les gouvernements fédérés, mais chacun d’eux aura la faculté de faire appel au congrès pour décider les questions sur lesquelles l’entente ne s’établirait pas.
- En ce cas, le congrès est convoqué en session extraordinaire, à la diligence des représentants de l’Etat qui veut soumettre la difficulté à la décision internationale.
- Art. 41 — Les décisions arbitrales du Congrès sont placées sous la foi des Puissances et des engagements que celles-ci prennent dans le présent pacte fédéral de toujours accepter et observer les décisions du congrès pour éviter la guerre entre elles.
- Lorsqu’il s’agira d’une résolution concernant les relations et les intérêts de la fédération, ou de l’un des États fédérés avec une Puissance restée en dehors de l’union, le sort en sera remis au concert des Puissances fédérées dont le congrès restera, l’organe.
- Art. 42.—Le principe et l’esprit du présent traité sont la ba^e de l’union fédérale des Puissances et doivent désormais guider les décisions ultérieures du congrès.
- Ce traité sera ratifié et échangé entre les Etats fédérés dans un délai de...........
- En foi de quoi les plénipotentiaires ont signé, etc.
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- LE CONGRÈS INTERNATIONAL
- DE LA COOPÉRATION
- - C’est devant une assemblée de plusieurs milliers d’auditeurs qu’avait lieu le dimanche 13 septembre, dans la vaste salle des Fêtes du Palais du Trocadéro, la séance solennelle d’ouverture du sixième Congrès des sociétés coopératives de consommation.
- 1-24 associations y étaient représentées, dont 15 belges et G anglaises.
- La cérémonie d’ouverture, organisée par les administrateurs du Magasin de gros, a été suivie d’une fête musicale et dramatique.
- M. F. Clavel, président du comité central, après avoir souhaité la bienvenue aux délégués étrangers, s’est félicité des progrès de la coopération en France.
- Plusieurs discours ont été prononcés, par MM. Cernesson, professeur au lycée de Sens, qui présidait la séance; Ed. Vansittart-Neale, délégué de l’Union coopérative de la Grande-Bretagne ; Bernardot, délégué du Familistère de Guise.
- A la fin de la cérémonie, M. Fitsch, membre du congrès, a remis à M. Clavel, aux applaudissements unanimes de l’assistance, un album d’honneur, richement relié, offert par les membres du comité central, et contenant les photographies de tous les cooperateurs français qui ont voulu s’associer à cette marque de sympathie et de reconnaissance.
- Les travaux effectifs du congrès ont duré trois jours : lundi, mardi et mercredi, avec séance le jour et le soir.
- Dans son discours d’ouverture, M. Cernesson a rappelé cette parole de M. Charles Gide :
- « Le but de la coopération est de modifier radica-« lement le régime économique actuel en faisant passer « la possession des instruments de production et avec elle « la suprématie économique des mains des producteurs qui « les détiennent aujourd’hui entre les mains des consom-« mateurs ; »
- Et celle de M. Chevalier ; « La coopération a pour but
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- « de reprendre en sous-œuvre l’édifice social actuel et de « le remplacer pierre à pierre. »
- On connaît la filière : capitalisation des bénéfices de la consommation; organisation avec ces capitaux réunis des sociétés coopératives de production qui permettront à l’ouvrier d’être son propre patron et de recueillir les bénéfices de son travail,
- Si nous avions à ajouter une nouvelle preuve à toutes celles qui démontrent que, pour une bonne partie des coopérateurs français, la coopération de consommation est le point de départ de l’évolution économique ouvrière qui doit aboutir à la transformation complète du monde social, nous la trouverions dans la sympathie dont l’œuvre du Familistère de Guise ne cesse d’être l’objet dans tous les congrès coopératifs.
- Ainsi que l’a constaté M. Bernardot, le Comité d’organisation, en lui accordant la parole dans la fête inaugurale du Congrès de 1891, a voulu rendre hommage à la société dont il était le représentant au Congrès.
- C’est au milieu des applaudissements unanimes et réitérés de l’assistance que M. Bernardot a reporté cet hommage « au fondateur du Familistère, au regretté J. B. A. Godin. au philanthrope d’action, à l’homme qui a dévoué sa vie entière à chercher une solution pratique de la question sociale, qui a fait non seulement de la coopération de consommai ion, non seulement de la participation aux bénéfices, mais qui a consacré par l’expérience l’association intégrale du capital ei du travail ; à l’homme dont la dernière pensée a été un grand acte de solidarité envers les travailleurs qui par leur collaboration l’avaient aidé à édifier sa fortune et à qui il a légué la part de cette fortune dont il pouvait disposer.»
- D’excellentes paroles ont été dites dans ce congrès, où il s’est fait d’excellente besogne.
- ce La coopération, a dit M. Cernesson, offre une méthode qui a tous les caractères de la certitude, de la prévoyance et de la continuité. Elle a, en outre, cet immense avantage de créer une dépendance étroite entre l’émancipation progressive des travailleurs et les efforts que les travailleurs eux-mêmes auront su déployer pour la conquérir ; en même temps qu’elle améliore leur sort matériel, elle les initie au gouvernement de leur conquête future. »
- Après avoir tracé le brillant tableau des étapes que doit
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- parcourir la coopération, M. Cernesson énumère les causes qui en ralentissent la marche.
- De ces causes, les unes sont fatalement transitoires, les autres purement accidentelles.
- Le principal obstacle, c’est l’ignorance ; l’ignorance générale qui s’oppose à l’extension du système coopératif, l’insuffisance de l’éducation coopérative qui s’oppose à son développement.
- Ce sera l’honneur de l’école nimoise — d’où est partie l’initiative de ces congrès, qui en donnant aux sociétés, jusqu’alors isolées un centre d’action, ont déjà tant contribué à la diffusion des idées coopératives, — d’avoir placé l’éducation coopérative au premier rang de ses préoccupations.
- Dans le concours ouvert par le comité central, tous les prix ont été obtenus par des coopérateurs nimois.
- I. LEÇON FAMILIÈRE SUR LA COOPÉRATION
- Prix : M. J. Antonin, instituteur, à Nîmes ; Mention : M. Charles Leclerc, instituteur, aux Lilas.
- ii. Bibliothèques coopératives
- Prix : M. Jules Cabanis, Nîmes; Mention : M. Th. Tholozan à Nîmes.
- in. Coopération en Angleterre
- Prix : M. de Boyve, à Nîmes.
- On sait que les mémoires couronnés devaient servir de base à la discussion.
- Le Rapport de M. Cabanis sur la création d’une Bibliothèque coopérative insiste sur la nécessité de l’instruction et' surtout de l’instruction coopérative qui est une question de vie ou de mort pour les sociétés.
- L’auteur relève l’utilité de la Bibliothèque, expose les voies et moyens pour la fonder, l’organiser, établir les registres nécessaires, le budget, le catalogue, le choix de livres. Il recommande les salles de lecture, les entretiens familiers, les conférences d’Economie populaire, comme celle de Nîmes, les soirées littéraires, les réunions enfantines et les prêts de livres.
- Il conclut en émettant le vœu que le Comité Central choisisse dans son sein trois membres chargés :
- 1° De développer l’instruction coopérative en publiant, comme en Angleterre, des petits traités, courts, faciles à
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- lire, dans le genre de : « Comment Bob devint coopérateur, Les cinq raisons qui m’ont engagé à devenir coopérateur, Le rapport sur l’enseignement coopératif, » etc. (En 1889, l’Union coopérative anglaise a vendu 100.000 de ces traités et en a di'tribué gratuitement 125.000),
- Les Sociétés doivent acheter un certain nombre de ces brochures et les distribuer à leurs membres ;
- 2° D’aider la création de bibliothèques coopératives, tant par la propagande que par des subventions en espèces ou en dons de livres. De leur faciliter le choix des ouvrages. De fonder, si les fonds le permettent, une bibliothèque circulante mise à la disposition des Sociétés adhérentes à la Fédération ;
- 3° D’ouvrir des concours plus fréquents sur des sujets intéressant la coopération et de publier la réponse primée dans le bulletin ;
- 4° De recommander vivement aux Sociétés, en dehors des bibliothèques, les salles de lecture, les causeries familières, les conférences, les soirées littéraires ou enfantines et les cours, en insistant sur la nécessité des leçons de tenue des livres ;
- 5° D’user de son influence auprès des pouvoirs publics pour faire admettre dans le programme des écoles des notions élémentaires sur la coopération.
- Le Congrès, après avoir entendu la lecture du rapport très complet de M. Cabanis, émet le vœu que chaque Société coopérative établisse une bibliothèque dans le sens développé par le rapport. Le Congrès invite le Comité Central a préparer un catalogue de bibliothèque coopérative destiné à éclaircir le choix des Sociétés.
- Le rapport de M. de Boyve sur l’organisation coopérative anglaise cherche surtout à établir ce qui pourrait être imité utilement par les Sociétés coopératif es françaises.
- L’auteur expose rapidement l’influence des principes de la société des Pionniers de Rochdale, le fonctionnement des deux Wholesale anglais et écossais, l’importance des Congrès, du Comité central et du Conseil Uni, des différents Comités auxiliaires d’hommes et de femmes, et l’action si étendue du Journal le Coopérative News.
- Les conclusions courtes et nettes de ce rapport en résument l’esprit.
- Création de comités d'études et de propagandes, comme en Angleterre.
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- Rappeler que, conformément au vote des différents Congrès de Paris, Lyon, Tours et Marseille, le but de la coopération est de préparer les travailleurs à l’industrie coopérative.
- Le jour où le commerce et l’industrie seront coopératifs, les bénéfices de l’un comme de l’autre seront équitablement distribués entre le consommateur et le producteur et les fortunes tendront à s’égaliser. La coopération réaliserait ainsi par une simple évolution le désir des socialistes.
- Faire une vive propagande en faveur du Comité Central et du Magasin de gros, sans lesquels le mouvement coopératif ne peut se développer, etc..
- M. de Boyve recommande, en outre, d’éviter la confusion entre le Magasin de gros et le Comité central, et de rappeler que ce sont deux administration« distinctes.
- Il n’y a pas à craindre que cet appel ne soit pas entendu ; car la préoccupation d’une confusion possible s’est maintes fois manifestée dans le Congrès.
- Le rapport sur les travaux de l’année coopérative écoulée depuis le dernier Congrès, présenté au Congrès par M. Charles Robert, au nom du Comité central, contient des déclarations qui déterminent nettement la situation indépendante de ces deux organes de la coopération française.
- Le Comité central s’occupe uniquement des intérêts moraux de la coopération ; il ne peut sans doute considérer avec indifférence les succès ou les échecs de l’achat en gros, mais il n’a pas à s’immiscer dans les opérations du Magasin de gros, Société anonyme qui a des Sociétés coopératives pour actionnaires et qui jouit de l’autonomie la plus complète. Le Comité central déclare toutefois, en principe, souhaiter qu’on suive en France l’exemple de l’Angleterre, qui n’a pour tout son territoire, l’Ecosse non comprise, qu'un seul Wholesale (magasin de gros).
- Le Magasin de gros français a son siège social à Paris, 10, rue de Nesles.
- Servant d’acheteur en gros, il satisfait déjà aux demandes de trois cents sociétés, pour toutes informations sur le prix, la qualité des denrées, dont il donne les ordres d’expédition. Des sociétés importantes, comme celle de Puteaux qui pourraient acheter directement puisqu’elles comptent plus de deux mille familles, sont cependant adhérentes à ce Magasin de gros ; car son existence est en effet indispensable aux petites sociétés pour qu’elles produisent tous les effets de la coopération. 138 sociétés ont adhéré au Magasin (le gros depui l’année dernière.
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- Après l’élimination de l’intermédiaire détaillant par les Sociétés coopératives, l’élimination de l’intermédiaire de gros, par le magasin de gros : le magasin de gros est la seconde étape de la coopération en marche vers la conquête du capital.
- Le Comité central est pour ainsi dire, le conseil judiciaire, le propagandiste des sociétés coopératives.
- Le rapport de M. Charles Robert rappelle que c’est le comité central qui a pris l’initiative de la présentation à la Chambre des députés, en mai dernier, d’une pétition par laquelle il proteste contre les exagérations de la législation protectionniste proposée par la commission des douanes.
- Le Comité central,dans le cours de cette année coopérative, a reçu environ 200 lettres posant des questions sur des points de droit intéressant l’administration intérieure des Sociétés ou ayant trait à des difficultés avec les différentes administrations fiscales relativement à l’interprétation et à l’application des lois sur le timbre, les transferts d’actions ou d’obligations, l’impôt sur le revenu, les timbres-quittances, les droits de main-morte, la licence pour la vente des boissons, les droits de détail, l’intervention des inspecteurs de la salubrité publique et des poids et mesures, etc.
- En outre, les décisions prises par les fonctionnaires locaux ont donné lieu, de la part du Comité, à de nombreuses démarches près des administrations centrales.
- La propagande du Comité central, pour la création de Sociétés nouvelles, est souvent entravée par les retards fâcheux que subit au Sénat le vote de la loi sur les associations coopératives adoptée, en juin 1889, par la Chambre des députés.
- On sait que,grâce à l’intervention du comité, une disposition accordant la personnalité civile aux Unions de sociétés a été introduite dans le projet de loi.
- Enfin le Comité central s’est occupé aussi, en 1891, de l’élaboration d’un règlement général des Congrès et il a préparé l’organisation du Congrès actuel.
- Le Comité central termine son rapport en adressant un ’ chaleureux appel au concours de tous, et propose en conséquence au Congrès de Paris d’imiter le Congrès de Marseille en adoptant la motion suivante :
- « Ce Congrès de Paris, renouvelant les vœux précédemment émis, invite toutes les Sociétés françaises à envoyer leur adhésion au « Comité central coopératif de France ».
- Cette motion a été adoptée.
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- D’autres résolutions concernant le Comité central ont été votées sur la proposition d’une commission nommée pour l’examen des questions qui ne figuraient pas au programme arrêté avant la session du congrès.
- Voici ces résolutions :
- Le Congrès approuve la conduite du Comité central dans la campagne qu'il a entreprise contre le système protectionniste et Vengage à persévérer dans cette voie. Il proteste énergiquement contre les taxes votées par la Chambre des députés et soumises aux délibérations du Sénat.
- Le Congrès renvoie à l’étude du Comité central, avec avis favorable de la commission, la question de la fondation d’un organe spécial au Comité central. Un rapport devra être'fait sur cette question pour le prochain Congrès.
- La question de la publication par le Comité central, d’un annuaire de la coopération est ajournée.
- On vote après une discussion assez vive que les membres du Comité central pourront assister au Congrès avec voix délibérative.
- Le Congrès vote aussi que les membres du Comité qui auraient été absents trois fois aux séances du Comité Central sans excuse, seront considérés comme démissionnaires.
- En ce qui concerne la question du mode d’élection des membres du Comité Central qui avait été mise par le Congrès de Marseille à l’ordre du jour du Congrès de Paris, le statu quo est maintenu.
- Une légère modification a été introduite dans la procédure.
- Le Congrès avait à discuter l’organisation d’une caisse de crédit, analogue à la banque qui en Angleterre est adjointe au Wholesale. Ont été votées à l’unanimité les conclusions du rapport de M. Chevalier, demandant au Congrès :
- 1° D’approuver le principe d’une Caisse de crédit ; 2° de reconnaître que la première des organLations co lectives à établir est celle des magasins de gros, sur les diverses régions de production ; 3° que le meilleur moyen d’établir la caisse de crédit est de capitaliser les bénéfices de ces magasins de gros, en y ajoutant les souscriptions d’actions si on peut en obtenir ; 4° que des avances de marchandises pourront être faites aux sociétés momentanément gênées-et des avances de fonds dans des conditions à déterminer par des statuts à établir; 5° de charger le Comité Central de faire la propagande nécessaire pour engager les Sociétés à adopter les conclusions du Congrès.
- Sur la question du contrôle des marchandises, le Con-
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- grès après avoir entendu le très intéressant rapport de M. Briotet, vice-trésorier du Comité Central, a voté la résolution suivante présentée par M. Soria.
- En présence des systèmes multi]des présentés et qui sont reconnus bons par la pratique, le Congrès estime qu’il est du devoir des Conseils d’administration et des Sociétés Coopératives de rechercher celui qui leur paraîtra le mieux convenir aux besoins de leurs associations. Il insiste sur l’importance pour toute Société d’avoir un contrôle bien organisé.
- Sur la question : Y a-t-il lieu de faire des observations au point de vue de l’intérêt des Sociétés Coopératives lors de la discussion du projet de loi sur la protection des salaires ?
- Le Congrès d’accord avec la commission approuve ce projet de loi et demande aux pouvoirs parlementaires de l’adopter dans le plus bref délai possible. Il engage les Sociétés Coopératives qui font crédit à leurs sociétaires et sont atteintes par cette loi, à faire dès aujourd’hui une retenue sur les bonis afin que chaque membre ait une somme de 100 fr. à son crédit. Cette somme servira de garantie.
- Une des questions les plus importantes, celle de la rémunération du personnel employé par les sociétés coopératives, a été tranchée par le Congrès dans le sens de la participation aux bénéfices.
- Déjà, l’année dernière, le Congrès de Marseille avait adopté un vœu tendant à ce que les sociétés coopératives donnent à leurs employés et ouvriers, en outre du salaire, un quantum pour cent sur leurs bonis annuels.
- Le Comité central considérant la question de la rémunération du travail comme toujours ouverte, a adressé en 1891, aux Sociétés coopératives, un questionnaire d’enquête relatif aux divers modes de rémunération de travail qui peuvent y être en vigueur.
- M. Jacques, l’un des présidents d’honneur du Congrès, président de la société coopérative l’Union économique de Bruxelles, s’eSt chargé d’analyser les réponses des sociétés belges. M. Charles Robert a été désigné comme rapporteur en ce qui concerne les sociétés françaises.
- D’après le rapport de M. Jacques, les 15 sociétés belges qui ont répondu au questionnaire sont du nombre de celles qui envisagent la coopération uniquement au point de vue économique.
- Trois systèmes bien distincts de rémunération du personnel y sont en vigueur • salaire pur et simple, quantum
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- C/0 des ventes, combinaison des deux premiers systèmes, avec ou sans participation dans les bonis. Un curieux exemple de ce dernier cas est fourni par l’Union économique de Bruxelles, dont M. Jacques est le Président.
- Cette Société est à la fois coopérative de production et de consommation. Elle exploite une boucherie, une épicerie avec rayons spéciaux, l’un de tabacs, l’autre de fournitures classiques ; elle a une cordonnerie avec atelier de fabrication, une lingerie, une chapellerie, un magasin de nouveautés. Elle occupe 32 employés, dont 7 ont un fixe, plus un quantum, 0/0 des ventes ; 3 ont un fixe, plus une participation aux bénéfices; 1, le coupeur cordonnier, reçoit un fixe de 1.800 francs, plus un quantum de 2/12 0/0 de fabrication et, en outre, un tantième de 5 0/0 des bénéfices de la cordonnerie; 4 n’ont qu’un salaire fixe ; 17, un salaire proportionné au travail fait.
- Ces rémunérations variées se rattachent aux principes suivants : il faut intéresser les vendeurs au prorata du chiffre des ventes, et non sur les bénéfices nets qui proviennent moins des employés vendeurs que des administrateurs chargés des achats ; en ce qui concerne les autres employés comptables, etc., il convient de les intéresser aux bénéfices généraux de façon à stimuler leur zèle, leur dévouement et leur initiative ; quant à la boucherie, « YUnion économique de Bruxelles » ne la juge praticable qu’en faisant participer le maître boucher dans les bénéfices bruts qu’elle peut produire ; cette société pense qu’une boucherie coopérative ne doit pas viser à réaliser des bénéfices nets, mais s’appliquer à couvrir ses frais généraux. Sur les bénéfices nets, trop restreints, trop précaires, le tantième deviendrait illusoire ; sur les ventes, il serait dangereux.
- Trois sociétés seulement s’en tiennent au système du salaire pur et simple, et encore d’eux d’entre elles sont-elles sur le point d’y renoncer.
- Quant aux coopératives socialistes, qui n’ont pas répondu au questionnaire, M. Anseele, directeur du Vooruit, déclare qu’elles pratiquent la participation.
- M. Charles Robert expose que si le Congrès de Marseille a émis le 14 octobre 1890 un vœu tendant à ce qu’un quantum pour cent de bonis soit ajouté par les sociétés au salaire fixe de leur personnel, la discussion qui a précédé le vote, établit clairement que si c’est lù en géné-
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- ral la meilleure mesure à employer, le principe de la participation des travailleurs aux résultats du travail commun peut également s’appliquer, dans les Sociétés de consommation, au moyen d’un quantum pour cent du chiffre des ventes.
- 44 Sociétés ont répondu à l’appel du Comité central; elles représentent 19.847 membres auxquels viennent s’ajouter 1503 adhérents.
- Sur ces 44 Sociétés, 29 intéressent lôur personnel sur l'ensemble de leurs opérations; 15 se bornent à accorder des gratifications.
- Le rapport donne ensuite des détails sur les systèmes adoptés par la Solidarité, de Pantin ; la Société coopérative alimentaire, de Rethel ; la Fraternelle, de Cherbourg; la Boucherie coopérative Saint-Charles, du Creusot ; la Moissonneuse de Paris; la Ruche Sociale, de Marseille, et les employés des magasins de l’Association du Familistère de Guise.
- La seconde partie du rapport contient l’analyse sommaire des discussions qui ont eu lieu en Angleterre, après la clôture du Congrès de Lincoln, dans diverses réunions tenues par les délégués des Sociétés coopératives actionnaires du grand Wholesale anglais (Magasin de gros), au sujet du mode de rémunération des employés de ce magasin et des ouvriers industriels qui travaillent dans ses minoteries, dans ses fabriques de savon, de tissus, de chaussures, de chocolat, de confitures et de biscuits.
- On sait que le Wholesale Anglais qui fait pour 200 millions de francs d’affaires et fabrique pour plus de 9 millions de produits divers, refuse au personnel la participation dans les bénéfices tandis que le Wholesale écossais l’accorde.
- La Société de Norwich ayant soulevé la question dans un sens favorable à la participation, en s’appuyant sur les avis et vœux conformes des congrès coopératifs de Dewsbury et d’Ipswich, de vifs débats ont eu lieu, en juin dernier, d’abord, dans les sections de Newcastle, de Londres et de Nottingham, où la participation a été victorieuse, puis à Manchester, le 13 juin, en assemblée plénière, où la participation a été rejetée par 406 voix contre 43.
- Le combat qui s’est livré contre la participation à Manchester dit en terminant M. Charles Robert, n’est pas pour elle une bataille de Waterloo. Une sorte de pressentiment qui n’a rien de mystique, dit à beaucoup de personnes que l’avenir
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- LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA COOPÉRATION 611
- leur appartient, que la solution est là et que cette grande idée marche lentement, mais sûrement, à la conquête du monde industriel et de la conscience publique.
- Les applaudissements répétés qui accueillent cette péro -raison ne laissent aucun doute sur les sentiments que professent à cet égard les coopérateurs français.
- M. Mitchell, directeur du Wholesale Anglais, expose ensuite les raisons qui, suivant lui; militent contre la coopération. Il est combattu par M. Vansittart Neale, qui déclare que le système préconisé par M. Mitchell est celui du magasin de gros et non celui des Goopérateurs Anglais.
- Si en portant devant la Coopération française le débat depuis si longtemps pendant en Angleterre, M. Mitchell avait espéré gain de cause, il a dû être bien désillusionné, car c’est à l’unanimité que l’assistance, qui avait^ cependant couvert d’applaudissements les passages de son discours où il montrait la puissance du Wholesale, et de ses importantes industries, et faisait ressortir le changement qui se produirait dans le monde si toutes les industries étaient coopératives, a voté la résolution suivante :
- Le Congrès renouvelle le vœu émis au Congrès de Marseille sur la participation du personnel de la coopération en interprétant le vœu dans le sens du rapport de M. Ch. Robert, présenté le 15 septembre au Comité central.
- Le Congrès, d’accord avec la Commission d’examen est favorable à la proposition qui engage les Sociétés à donner une rétribution aux membres des Conseils d’Administration et de surveillance.
- M. Urbain,rapporteur de la Commission d’examen, présente la résolution suivante :
- Le Congrès, considérant que la coopération ne doit pas avoir seulement pour but la répartition des marchandises à bon marché à ses sociétaires, émet le voeu que les Sociétés Coopératives fondent des institutions de Prévoyance et des Orphelinats destinés à élever les enfants des coopérateurs décédés.
- La Commission trouve l’idée excellente mais ne voit pas encore les moyens de la mettre en pratique. Elle espère qu’elle pourra se réaliser plus tard. La Commission propose donc le renvoi à l’étude du Comité Central.
- M. Fitsch, président de la Société du XVIIIe arrondissement de Paris, dit qu’à sa Société on verse 0,50 centimes par membre et qu’on se charge des orphelins que les institutions refusent. — On les place, on les élève de manière à en faire de bons sujets.
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- LE DEVOIR
- 618
- M. Bernardot dit que ce système est appliqué au Familistère d’une manière absolue. — Il met à la disposition du Comité Central tous les statuts et ouviages qui lui seront nécessaires.
- M. Urbain fait remarquer qne toutes ces œuvres pourront être organisées par le Wholesale, magasin de gros.
- M. Bertrand, délégué Belge, propose le vote de l’ordre du jour suivant :
- Le Congrès coopératif reconnaissant le caractère utile d’un Orphelinat, mais considérant le peu d’éléments que les coopérateurs possèdent encore pour l’organiser, envoie cette proposition à l’étude du Comité Central et l’engage à mettre celte question à l’ordre du jour du prochain congrès. Il engage toutes les sociétés à se préoccuper de cette création, à envoyer leurs observations au Comité Central. (Voté à l’unanimité.)
- M. Bernardot fait remarquer qu’une grande pensée a été semée, il espère qu’elle fructifiera.
- Le prochain congrès n’aura lieu qu’en 1893.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 6iÔ
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- DU 4 OCTOBRE 1891
- EXTRAITS DU PROCÈS-VERBAL
- PRÉSIDENCE DE M. DEQUENNE, Administrateur-Géhant
- Ordre du jour ;
- 1° — Rapport de M. T Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la société.
- 2° — Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° — Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de Surveillance.
- 4° — Élection au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de trois commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 4891-92.
- 5° — Élection au scrutin secret etàla majorité absolue de deux conseillers de Gérance, en remplacement de MM. Painvin et Champenois dont les mandats sont expirés.
- 6° — Vote sur la proposition du Conseil de Gérance, de transformer les distributions de pain aux indigents en une subvention au bureau de bienfaisance qui serait fixée pour l’exercice 1891-92 à 500 fr.
- Sont présents ou représentés : 195 associés, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Le bureau est composé de M. Dequenne, Administrateur gérant, et des membres du Conseil de Gérance ayant qualité d’associé, savoir :
- Mme Godin ; MM Alizard, Bernardot, Bocheux, Champenois, Laporte, Piponnier, Quent, Sékutowicz.
- Absents : MM. Painvain, Pernin.
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- M. Bernardot, secrétaire de l’Assemblée générale, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- 11 constate que toutes les formalités d’affichage pour la convocation de l’assemblée ont été remplies à Guise et à Laeken, puis il prononce les paroles suivantes :
- Mesdames et Messieurs,
- « Avant d’aborder les questions à l’ordre du jour, je dois vous dire quelques mots au sujet du décès de l’un des membres de notre assemblée.
- « Depuis l’assemblée générale du 10 août dernier, nous avons eu à inscrire à notre nécrologe le décès de l’un des associés, membre du Conseil de Gérance, M. Irène Lefèvre qu’une mort foudroyante a enlevé à l’affection de sa famille et à notre amitié.
- « Monsieur Lefèvre avait su s’attirer, par son caractère doux et affable, la sympathie de tous ceux qui l’approchaient et le connaissaient.
- « Il remplissait ses fonctions avec zèle et exactitude ; l’association a perdu en lui un serviteur dévoué et les conseillers de gérance un collègue obligeant et bon camarade.
- « Que sa famille reçoive l’expression de nos regrets sincères pour la perte cruelle qu’elle a éprouvée. »
- L’assemblée générale s’associe aux paroles de condoléances de M. l’Administrateur-Gérant, puis il est passé à l’ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- « Mesdames et Messieurs,
- « Mes amis et collaborateurs,
- « Conformément aux prescriptions des articles 60 et 73 de nos statuts, je viens en cette assemblée générale ordinaire vous rendre compte de la situation morale, industrielle et financière de notre société.
- « Au sujet de la situation morale, je dois commencer d’abord par le point fondamental, la source d’où peuvent découler les meilleurs résultats : l’éducation de l’enfance.
- « C’est à l’école que se forment les jeunes générations,
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 621
- c’est là que doivent être inculqués les préceptes d’une bonne éducation et les principes d’une sage morale, c’est là que se forment les jeunes gens qui doivent devenir des hommes et des travailleurs.
- « Il en est des enfants et des jeunes gens comme des plantes qui, bien soignées et bien cultivées, grandissent, se développent et donnent de bons fruits ; si l’éducation a été' bonne et bien faite elle donnera toujours de bons résultats, surtout si elle est continuée dans la famille.
- « Il doit en être ainsi au Familistère et tous nos efforts tendent à y parvenir.
- « A la fête de l’Enfance j’ai eu l’occasion de vous parler de nos écoles et de constater la continuation de leur bonne marche et leur bonne direction ; j’ai eu la satisfaction de vous dire que sur 42 élèves présentés aux examens d’études primaires, 39 ont obtenu le certificat.
- « Nous avons donc lieu d’être satisfaits de nos écoles et si quelquefois certains élèves, en dehors des classes, entraînés par leurs tempéraments et les vivacités du jeune âge, commettent quelques fautes et se laissent aller à certains écarts, la direction des classes ne peut en être responsable.
- « Pour nous mettre en règle avec la loi scolaire, nous avons dû remplacer, par de jeunes institutrices diplômées, quelques maîtresses qui ne possédaient pas de brevets et qui, cependant, remplissaient bient leurs fonctions et nous donnaient toute satisfaction.
- ce l es écoles du Familistère de Laeken, sans nous donner une satisfaction aussi complète au point de vue de l’instruction, car il y a là des difficultés qui tiennent à l’enseignement des deux langues, sont aussi en voie de bonne organisation à laquelle veille M. Démoion qui, pendant le cours de l’année scolaire, va y faire quelques inspections,
- « Au point de vue général, la situation morale de notre société est toujours bonne et si nous devons quelquefois sévir et réprimer quelques abus inhérents à la faiblese humaine, il n’en est pas moins vrai que la masse des membres de notre association est bonne et se pénètre des devoirs qui lui incombent.
- « L’intérêt et la curiosité excités par l’oeuvre familistérienne vont toujours croissant; des visiteurs dont le nombre augmente toujours, attirés par le désir de voir et étudier sur place cette oeuvre sociale, soit par intérêt ou curiosité, ou pour en appliquer certaines parties dans des oeuvres de coo-
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- LE DEVOIR
- pération et de mutualité qu’ils désirent installer, viennent nous voir et nous demandent des renseignements sur l’organisation et les rouages de cette grande affaire; beaucoup de personnes nous demandent aussi les ouvrages de notre fondateur, notamment le volume Mutualité sociale, pour connaître nos statuts et nos règlements ainsi que le fonctionnement de nos assurances mutuelles.
- « Notre association coopérative du Capital et du Travail, qui est la véritable expression de la solution sociale, si elle n’a pas encore eu des imitateurs qui en ont appliqué les règles et les principes dans toute leur intégralité, n’a plus, sauf quelques opposants systématiqués, qui finiront par s'incliner et se rendre à l’évidence, que des admirateurs ou tout au moins de sympathiques observateurs qui comprennent que cette œuvre de participation et de coopération e^t la meilleure solution des questions sociales,, dont la mise en pratique et l’application générale mettraient fin aux troubles suscités par les revendications ouvrières qui n’auraient plus alors raison de se produire. (Applaudissements)
- « Nous avons eu comme preuve de la sympathique admiration qui s’attache à notre œuvre, l’accueil fait au dernier congrès international des Sociétés coopératives à Paris, à notre délégué qui a été accueilli par des démonstrations de cordiale déférence qui s’adressaient à notre société.
- « Notre situation, industrielle et commerciale, au point de vue des commandes et de la vente, s’est maintenue à peu près sur le même pied que l’exercice précédent. Le chiffre des commandes à l’usine de Guise s’est élevé à un total de 123.252 fourneaux, soit 2.208 en moins que l’année antérieure ; les articles de quincaillerie et de bâtiments ont eu à peu près le même chiffre de commandes.
- « A l’usine de Laeken, les commandes en meubles de chauffage se sont élevées à 30.687, soit 3.935 en plus que l’année précédente.
- a Le chiffre net d’affaires pour nos deux usines s’est élevé à 4 118.441 fr. 51 cent, et l’exercice précédent à 4.107.273 fr. 09.
- « Nous allons maintenant passer à la lecture de notre situation financière qui comprend le détail de nos assurances mutuelles, le bilan au 30 juin 1891 ainsi que la composition et la répartition des bénéfices.
- « Je donne la parole au secrétaire qui va nous donner lecture des tableaux établis par les directeurs de la Comptabilité. (Applaudissements)
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 623
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- AU 30 JUIN 1891.
- 998
- 307 715
- Total général .... 2020
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1890-1891, sont les suivantes.
- • ./P.-
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice. . 172
- Élus, sur leur demande, par l’Assemblée, pendant l’exercice.............................................. 30
- 202
- Démissionnaire...................................... 1
- Existant au 1er Juillet 1891 ......................... 201
- SOCIÉTAIRES
- Au l01’ Juillet 1890 ......................... 249
- Élus, sur leur demande, par le Conseil de Gérance, pendant l’exercice.........................22
- A déduire : s
- Sociétaires devenus associés................... 29
- — partis ou décédés.................. 6
- — redevenus participants .... 3
- Existants au Ie1' Juillet 1891........., . , .
- Membres actifs : Associés à Guise. . 200 i \
- — ' à Laeken . ^ 1 201
- Sociétaires à Guise. . 210
- — à Laeken . 23
- Participants à Guise . 483
- — à Laeken . 81
- Propriétaires de parts d’épargnes np prenant plus part
- aux travaux de l’Association...........................
- Auxiliaires prenant, ou ayant pris part aux travaux de l’Association.......................................
- 233
- 6t
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- LE DEVOIR
- PARTICIPANTS
- Au l01' Juillet 1890 ......................... 565 \
- Élus, sur leur demande, pendant l’exercice . 55 (
- Sociétaires redevenus participants............ 3 ) 623
- A déduire :
- Participant devenu associé ..................... 1 \
- — — sociétaires ................. 22 /
- — — auxiliaire.................... 1 l
- — partis ou décédés.................. 35 / 59
- Nombre de participants au 1er Juillet 1891 .... ^________564
- RETRAITÉS
- Les pensionnaires, au 1er Juillet 1890, étaient au nombre
- de.......................................................... 55
- Mis à la retraite, pendant l’exercice.................... 6
- Total............... 61
- Décédés pendant l’exercice........................ 5
- Reste au l01' Juillet 1891............................ 56
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’Association. SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- L’Assurance des retraites ou pensions, et du nécessaire aux familles dans le besoin, possédait au 30 Juin 1890 :
- Un titre d’épargne de........................j 746.165f »
- Plus la part attributive au travail des auxi- / liaires pour l’exercice 1889-90. . . 32.273* » 1 33.535* » Achat d’épargnes à divers, pendant 1
- l’exercice.......................... 1.262* » 1
- Total du titre de l’Assurance au 30 Juin 1891 779.700* »
- Il va y avoir lieu d’ajouter, à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1890-91 . 10.636* »
- Ce qui portera la valeur du titre à . . . . 790.336* »
- Le solde créditeur du compte »
- courant de l’Assurance des pen- |
- sions et retraites, s’élève au 30 i „ •
- Juin 1891, à..................... 257.375*24 f “ .
- La répartition de cet exercice / -
- va y ajouter le solde des inté- 1
- rêts et dividendes revenant au
- titre. . . ...................... 20.516* 15 / 277.891*39
- Cette assurance possède donc un capital de .
- 1.068.227* 39
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de l’exercice ont été :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 % du montant des salaires ou appointements de
- l’exercice..................................... 42.974f 15
- Intérêts et dividendes du titre \
- de l’Assurance pour Pexercice
- 1889-90 ......................... 39.975 15 I
- Intérêts du compte courant de ï
- l’assurance....................... 5.769 ]
- Rentrées diverses............... 1.501 j 47.245 15
- Total. . . 90.219 30
- Le montant des dépenses est de.................. 77.981 63
- Excédant des recettes sur les dépenses . . . 12.237 67
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise. — Section des hommes
- En caisse au 30 Juin 1890 .................... . 15.511 19
- Recettes de l’exercice 1890-91 ................ 31.462 50
- Total . . 46.973 69
- Dépenses de l’exercice.................... 35.748 25
- Reste en caisse au 30 Juin 1891 ...... 11.225 44
- Excédant des dépenses sur les recettes . . . 4.285 75
- à Guise. — Section des Dames
- En caisse au 30 Juin 1890 ........................ 13.0H 14
- Recettes de l’exercice 1890-91 ................. 7.248 75
- Total . . 20.259 89
- Les dépenses s’élèvent à........................ 6.149 65
- Reste en caisse au 30 Juin 1891 ................ 14.110 24
- Excédant des recettes sur les dépenses. . . 1.099 10
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- LE DEVOIR
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Il restait en caisse au 30 Juin 1890 .... 1.750 89
- Recettes de l’Exercice 1890-91....... 5.565 92
- Total. . 7.316 81
- Dépenses....................................... 6.626 »
- Reste en caisse au 30 Juin 1891 ............. 690f 81
- Excédant des dépenses sur les recettes . . 1.060 08
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- Usine de Guise
- En caisse au 30 Juin 1890 .......................... » »
- Recettes de l’exercice 1890-91............... 10.228 89
- Total . . 10.228 89
- Dépenses..................................... 10 228 89
- Reste en caisse au 30 Juin 1891. .... . » »
- Usine de Laeken
- En caisse au 30 Juin 1890 ........................ 2.585 56
- Recettes de l’exercice 1890-91............... 1.778 38
- Total . . 4.363 94
- Dépenses..................................... 2.084 26
- Reste en caisse au 30 Juin 1891.............. 2 279 68
- - Excédant des dépenses sur les recettes . . . 305f 88
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant des recettes de nos assurances
- mutuelles est de............................ 146 503 74
- Celui des dépenses, de.................... 138.818 68
- Excédant des recettes sur les dépenses . . . 7.685 06
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 138.818 fr. 68 de dépenses des assurances mutuelles, se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice écoulé : à Guise. — Section des Hommes pour 15017 journées de maladie à 675 malades . 32.231 65
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 627
- Section des Dames
- pour 5084 journées de maladie à 184 malades . 4.034 70
- à Laeken. — Section unique
- pour 2016 journées de maladie à 221 malades. . 4.136 22
- POUR LES SECTIONS RÉUNIES ET FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise....................................... 10.228 89
- à Laeken . ................................... 2.084 26
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise. . ...................................... 5.119 80
- à Laeken.................................... 2.484 45
- Divers à Guise..................................... 511 75
- — Laeken................................ 5 38
- ASSURANCES DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 57 pensionnés, dont 23 au Familistère et 34 au dehors. 37.499.05 )
- . f • > , _ i r c\r\r\ rn V <39.7570 0.2
- à 4 pensionnes à Laeken . . . 2.299 57 )
- à 16 retraités provisoirement................... 10.599 50
- à 40 familes pour le nécessaire à la subsistance 11.743 40
- à 47 familles à titre d’allocations temporaires à
- Guise.......................................... 6.230 90
- à l famille à titre d’allocations temporaires à
- Laeken..................................... 192 »
- aux réservistes.....................; . . . 2.172 »
- Aux médecins et sages femmes................ 2.383 25
- A l’hospice de Guise. . 253 50
- Appointements du Secrétaire.................. . 1.777 50
- Frais divers..................: 1.850 26 ) . ^ ^ ^
- ... __ 2.830 96
- Achats d épargnés à divers . . . 980 70 )
- Total égal 138.818 68
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau)............ 5.530 76
- Écoles maternelles lro année (pouponnât) . . . 1.801 48
- — 2mo et 3m0 années, (bambinat) 6.421 11
- Ecoles primaires (6 classes) ........ 17.188 02
- — de Laeken................................ 4.307 54
- Total des dépenses. 35,248 86
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires..................... 26 209 56
- Frais de nourriture et fournitures scolaires . . 9.039 30
- Total égal. 35.248 86
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- LE DEVOIR
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ
- Subventions aux malades, à Guise ....
- — Laeken....
- Pensions aux vieillards..................
- Pensions temporaires et secours aux familles Frais d’éducation et d’instruction.......
- 52.126 79 8,710 26 89.798 62 38.183 01 35 248 86
- 174.067 54
- Le chiffre de nos affaires industrielles et commerciales s’est élevé à..................... 5.044.903 98
- COMPOSITION & RÉPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices bruts s’élèvent au total de . . . Dont il faut déduire les charges suivantes : Amortissements statutaires . . . 163 537 4L
- Frais d’éducation et d’instruction . 35.248 86
- Répartition coopérative au Familis- 1
- tère de Guise. *................ 84 614 80/
- Répartition coopérative au Familis- )
- tère de Laeken............... 379 551
- Solde du Cte charges et revenus sociaux..................... 17.290 85/
- 641.531 34
- 301.071 47
- 340.459 87
- Plus-value au bilan. ,
- Il y a lieu de prélever sur cette somme :
- Intérêts à 5 0/0 du capital social ..... 230,000 OQ
- Reste à partager. . . 110.459 87
- soit, conformément à l’art. 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires du travail . ...............................75 % = 82.845 »
- 4 % — 4.418
- 14.360 »
- 16 */0 = 17.674
- A l’Administrateur-Gérant . .
- Aux 13 conseillers de Gérance en fonction 13 % . . . .
- Et le reste suivant les prescriptions statutaires 3 % . . . 3.314 »
- Pour préparation et entretien d’élèves aux
- écoles de l’Etat..........................1 %~ 1.105 »
- A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles . . . . . 2 •/„ = 2.208 87
- Au Conseil de surveillance.................2 °/„ = 2.209 »
- Total égal . . 110.459 87
- La somme de 82.845 fr. produit des 75 % revenant au capital et au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- Salaires payés par le Familistère............
- — l’usine de Guise ....
- — — Laeken 273.389 51
- — le Familistère — 7.887 02
- 629
- 97.622 95 1.781.661 71
- 281.276 53
- 2.160.561 19 409.594 75 153.719 05
- Concours supplémentaire des associés . . .
- — — sociétaires. .
- — — membres ayant
- plus de 20 années de service et participant au
- même titre que les associés.................. 109.563 50
- — sociétaires.............. 88.617 60
- Concours du capital............................. 230 000 »
- Total des services rendus prenant part à la répart. 3.152.056 09
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 82.845 fr. attribués au Capital et au Travail divisés par 3.152.056 fr. 09 montant des concours et services rendus représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 2.62%,
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés 409.594 75 Supplément'. . . . 409.594 75
- Salaires des société 307.438 10 Supplément. . . .153.719 05
- Salaires des participu Suivant art. 129, taux des associés. . . 109.563 50
- Supplément. . . . 109.563 50
- Suivant art. 129, taux des sociétaires. .177.235 20 Supplément. . . . 88.617 60
- Epargnes réservées.............
- Salaires des auxiliaires . . . Au capital social. . .
- TAUX DE L’INTÉRÊT
- 819.189 50 à 2.62 = 21.530 »
- 461.157 15 à 2.62 = 12.120 » 574 573 10 à 2.62 = 15.102 »
- 219.127 » à 2.62= 5.760 »
- 265 852 80 à 2.62 = 6.988 »
- 177.430 95 à 2.62 = 4 664 » 404.725 59 à 2.62 = 10.636 » 230.000 » à 2.62 = 6.045 »
- .152.056 09 82.845 »
- U CAPITAL SOCIAL
- L’intérêt à payer au capital social, à 5 % sur un capital
- de 4.600.000 fr. s’élève à........................ 230.000 00
- Le dividende du capital à 2.62 °/° sur les 230.000 = 6.045 »
- 236045 X 100
- = 5>
- 13%.
- 236.045 »
- 4.600 000
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- -A.TJ
- ACTIF
- FAMILISTÈRE
- Immeubles statutaires .... 959.445fr71
- Matériel — ......... 36.662 79
- Marchandises.................. 175,407 89
- Valeurs diverses................ 1.201 45
- Comptes débiteurs ...... 23.869 76
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Marchandises.................... 9.510 28
- Comptes débiteurs................. 135 23
- Valeurs............................ 25 70
- 1.196.587 60
- 9.671 21
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires............. 431.754 89
- Matériel — ........... 687.396 36
- Matières premières.............. 1.433.178 04
- Marchandises...................... 868.302 »
- m I encaisse. . . • 9.649 51 I
- chez les banquiers 739 378 58 /
- en portefeuille . . 45 090 76 j 1.165.126 35
- <11 Bons du trésor . 371.000 » 1
- ^ 1 — divers . . 7 50 |
- Comptes débiteurs............... 2.206.344 42
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires............. 120.000 »
- Matériel — ........... 53.123 69
- Matières premières.............. 205.336 10
- Marchandises...................... 209.620 07
- Valeurs diverses...................... 600 15
- Comptes débiteurs................. 129.220 90
- COMPTABILITÉ SOCIALE Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’Association 4.369.851 32
- Comptes débiteurs..................154.928 88
- 6.792.102 06
- 717.900 91
- 4 524.780 20 13.24i.041 98
- 30 JTTI3ST ±391
- PASSIF
- FAMILISTÈRE
- Comptes créditeurs.................... 180.419f1'71
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs..................... 2.908 49
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs............. 1.821.634 68 )
- Assurance, maladies, hommes . 11.225 44 J
- — — dames . . 14.110 24 / 1 846.970 36
- USINE DE LAEKEN
- Compte créditeurs............ 46.796 22 j
- Assurance, maladie, hommes. . 690 81 t
- — pharmacie .... 2.279 68 \ 49.766 71
- COMPTABILITE SOCIALE
- Comptes créditeurs........... 2.451.782 95
- Assurance des pensions et nécessaire .......................... 257.375 24
- Amortissement des immeubles et
- matériel.....................3.051.358 65
- Fonds de réserve................ 460.000 00
- CAPITAL SOCIAL
- Apports à divers . 404.500 »
- id à la Société 293.265 »
- Epargnes aux membres. . . 2.710.660 »
- Épargnes de l’assurance . . . 779.700 »
- Epargnes à la Société .... 411.875 » |
- Plus-value au bilan...........
- 4.600.000 »
- 10.820.516 84
- 340.459 87
- 13.241.041 98
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- 632
- LE DEVOIR
- Le secrétaire ayant terminé l’exposé de la situation financière. M. le Président reprend la parole et s’exprime ainsi qu’il suit :
- « Vous avez pu voir et vous rendre compte, Mesdames et Messieurs, par le compte rendu de notre situation financière que, comme je vous le disais tout à l’heure, si au point de vue des bénéfices à partager, la situation est moins belle apparemment que les années antérieures, elle est toujours bonne et prospère au point de vue général.
- « Dans l’actif, à comptabilité sociale, sont compris 4.369. 851 fr. 32 pour constructions et matériels depuis la fondation de l’Association, en augmentation de 330.393 fr. 05 sur l’an dernier.
- « Cette différence comprend, indépendamment des créations de cette année, celles de l’année précédente qui n’étaient pas terminées au 30 juin 1890 et qui ont été achevées pendant ce dernier exercice.
- « Notre passif s’élève à une somme égale à l’actif, dans laquelle des dettes réelles à payer ne sont comprises que pour une somme de 2.416.778 fr. 12 dont 2.072.494 fr. 30 pour la créance hypothécaire remboursable en 31 ans et 344.282 fr. 82 pour dépôts et comptes créditeurs divers.
- « Il est aussi porté, à comptabilité sociale, une somme de 3.051.358 fr. 65 pour amortissements des immeubles et du matériel depuis la création de l’association.
- « Ces chiffres vous démontrent, mes amis, qu’au point de vue général, la situation est toujours satisfaisante.
- « A Guise et à Laeken, nos assurances mutuelles contre la maladie et celles spéciales à la pharmacie, ont encore donné, sauf la section des dames à Guise, des excédants de dépenses sur les recettes.
- « Des dispositions au sujet des visites des médecins qui produiront une diminution de dépenses, ont été prises à Laeken.
- « Il en est de même pour la caisse de pharmacie de Guise au sujet de laquelle a été prise une nouvelle disposition pour la fourniture des médicaments et produits pharmaceutiques qui produira une économie notable.
- « Pour l’assurance contre la maladie, section des hommes à Guise, espérons que par de sages dispositions avec une surveillance active et raisonnée, nous parviendrons à en diminuer les dépenses et les équilibrer avec les recettes.
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- 633
- Assemblée générale ordinaire
- « L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance possédant au 30 juin dernier, sauf rectification après la répartition de l’exercice un capital de 1.068.227 fr. 39 en augmentation de 20.000 francs sur l’année dernière; cette augmentation devient moins forte chaque année, pour les mêmes raisons que je vous expliquais l’an dernier, qui sont d’un côté l’affaiblissement de la part des auxiliaires dont le nombre diminue chaque année par suite de l’admission de certains d’entre eux comme membres participants, et d’autre côté l’élévation des dépenses.
- « La part des auxiliaires, qui donnera cette année 10.500 fr. environ s’élevait l’an dernier à 32,273 fr.; en 18*9 et en 1888 à 71.600 fr ; les dépenses qui s’élèvent cette année à 78.000 fr. s’élevaient l’an dernier à 69.900 fr. ; en 1889 et en 1888 à 64-.000 fr.
- « Malgré cela nous avons encore cette année un excédent de recettes sur les dépenses égal à celui de l’an dernier, soit 12.237 fr. 67 ; il est vrai que nous ajoutons maintenant aux recettes, les intérêts du compte-courant de cette assurance s’élevant pour cet exercice à 5.769 francs, ce qui, comme je vous le disais aux détails de la situation industrielle, diminue d’autant les bénéfices.
- (( Nous avons mis à la retraite pendant l’exercice écoulé et accordé des pensions à cinq travailleurs de l’usine de Guise et un de Laeken devenus incapables, par l’âge ou les infirmités, de continuer à travailler ; 5 retraités sont décédés pendant l’année ; il reste 56 pensionnés à titre définitif et 16 à titre provisoire, soit un nombre de 72 pensionnés auxquels nous avons versé, pendant l’année, la somme de 50.398 fr. 12 plus 27.583 fr. 15 payés pour indemnités comme taux du nécessaire à la subsistance, allocations temporaires à Guise et à Laeken, secours aux réservistes, etc.
- « Ces chiffres, mes amis, sont éloquents et se passent de commentaires.
- c( On ne peut que s’incliner devant ces résultats et rendre hommage à la mémoire de celui qui fut le créateur de ces Œuvres de mutualité et de bienfaisance, de celui qui, ne se laissant détourner ni arrêter dans sa marche glorieuse par de mesquins sentiments d’égoïsme, n’a eu qu’une pensée et un mobile, travailler au bien-être et à l’amélioration du sort des travailleurs ; qui n’a eu qu’un but, créer une œuvre de rénovation sociale et laisser après lui un exemple à suivre et un modèle à imiter. (applaudissements).
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- 634 le devoir;
- « Vous allez tout à l’heure, Mesdames et Messieurs, nommer deux membres en remplacement de Messieurs Painvin et Champenois, dont les mandats sont expirés ; au moment où ils vont quitter le Conseil, je tiens à les remercier du concours et de l’aide qu’ils m’ont donnés pendant la durée de leurs mandats.
- « Dans quelques jours, le. Conseil examinera les rapports des postulants à la fonction de directeur de la fabrication et désignera celui ou ceux parmi lesquels j’aurai à choisir le titulaire.
- « Le Conseil recomplété alors, continuera à marcher d’accord avec moi, car il sait et vous aussi, Mesdames et Messieurs, que mes actes et mes aspirations n’ont qu’un but : la prospérité de notre œuvre et votre bonheur à tous. » (Applaudissements prolongés).
- 2° Rapport du Conseil de surveillance.
- La parole est donnée à M. Leclaire Eugène, rapporteur du Conseil de Surveillance.
- M. le Rapporteur s’exprime en ces termes :
- « Mesdames et Messieurs,
- « Nous venons vous rendre compte du mandat que vous avez bien voulu nous confier dans votre Assemblée générale du 5 octobre 1890.
- ce Nous sommes heureux de vous dire que partout en général dans les services de l’association nous avons rencontré une extrême bienveillance de la part des personnes dont nous avions besoin de renseignements.
- « C’est avec un vif plaisir que nous leur - adressons nos sincères remerciements.
- « Notre vérification nous permet d’affirmer que les chiffres qui figurent au Bilan général du 30 juin 1891 dont la lecture vient de vous être donnée par notre Administrateur-Gérant sont d’une parfaite exactitude avec ceux des comptes et des écritures.
- « Aussi, nous pouvons envisager l’avenir avec confiance, grâce à l’activité, à la vigilance et au tact que notre Administrateur-Gérant déploie pour la prospérité de notre association.
- « Digne continuateur de l’œuvre de notre regretté bienfaiteur M. Godin, il a su nous prouver qu’il était à la hauteur
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 635
- de la tâche qui lui a été confiée et nous sommes certains que M. Dequenne qui a pris pour devise : Justice, Union, Travail, saura longtemps encore unir ces trois mots et les faire respecter parmi nous.
- « Pour ces motifs, le Conseil de Surveillance a l’honneur de vous proposer d’approuver le rapport de M. l’Adminis-trateur-Gérant et de lui témoigner nos remerciements ainsi qu’à MM. les Conseillers de Gérance. » (Applaudissements)
- 3° Adoption du Rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- M. le Président invite l’assemblée à discuter les rapports dont elle vient d’entendre la lecture et dit qu’il donnera la parole à tour de rôle aux associés qui la demanderont.
- Personne ne demandant la parole, les deux rapports sont mis aux voix et adoptés à l’unanimité après épreuve et contre-épreuve.
- 4° Élection du Conseil de surveillance.
- L’assemblée procède à l’élection du Conseil de surveillance pour l’exercice 1891-92.
- M. le Président rappelle à l’Assemblée que les 3 Commissaires doivent être choisis parmi les membres associés en dehors du Conseil de Gérance, conformément à l’art. 59 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés pour le premier tour de scrutin, et, à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- 195 associés étant présents ou représentés, la majorité absolue est de 98 voix.
- L’Assemblée passe au vote.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- MM. Louis Edmond père obtient 168 voix Péteau Léon » 167 »
- Leclaire Alexandre » 160 »
- M. le Président déclare que ces Messieurs, ayant obtenu la majorité absolue, sont élus membres du Conseil de surveillance pour l’exercice 1891-92.
- 5° Élection au scrutin secret et à la majorité absolue de deux Conseillers de Gérance en remplacement de MM. Painvin et Champenois dont les mandats sont expirés.
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- 636
- LE DEVOIR
- M. le Président fait remarquer que conformément aux articles 82 et 84 des statuts, les Conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs régulièrement désignés en Conseil de Gérance et dont l’affiche de convocation a donné les noms.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- MM. Quent Léon 157 voix
- Froment Louis 150 » 5
- Bailliot Virgile 21 »
- MM. Quent Léon et Froment Louis ayant obtenu la majorité absolue, sont proclamés membres du Conseil de Gérance pour l’exercice 1891-92.
- 6° Vote sur la proposition du Conseil de Gérance de transformer les distributions de pain aux indigents en une subvention au bureau de bienfaisance qui serait fixée pour l’exercice 1891-92 à 500 francs.
- Cette proposition est mise aux voix et acceptée à l’unanimité moins quatre voix.
- L’ordre du jour étant épuisé ; M*. le Président donne la parole à M. le Secrétaire pour la lecture du projet de procès-verbal, afin de permettre les rectifications s’il y a lieu. Après lecture, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le Secrétaire : Le Président :
- F. Bernardot F. Dequenne
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- GRAND-PÈRE
- 637
- GRAND-PÈRE
- (suite)
- : >H
- La cloche, ce matin-là, n’avait certainement pas le même son que d’habitude. J’entrai en classe les yeux baissés, et, arrivé à ma place, je me laissai tomber lourdement sur le banc. J’étais aussi accablé que si je venais de faire cinq grandes lieues à pied. La sueur me perlait sur le front, et j’aurais béni, du plus profond de mon cœur, la main charitable qui m’aurait tendu un verre d’eau fraîche.
- Ce verre d’eau fraîche si ardemment désiré, le père Barré vient de me le verser, au figuré, bien entendu. Au milieu d’un silence solennel, il a dicté le sujet de la composition. Quel brave homme, quel excellent homme d’avoir choisi celui-là entre tant d’autres ! Si je n’étais absolument sûr qu’il a pris au hasard, je jurerais qu’il a pensé à moi ; c’est certainement celui-là que je sais le mieux.
- Je commence par respirer à pleins poumons, et, l’épaule droite accotée contre le mur, j’enveloppe toute la classe d’un regard de triomphe.
- Certains écoliers font la moue, d’autres se tirent les cheveux, d’autres échangent des regards d’intelligence et des signes de tête, d’autres se frottent les mains ; Joubert regarde à contre-jour le bec de sa plume, Laroche n’a pas l’air content.
- Moi, je ne sais pas si j’ai l’air content, mais je le suis au-delà de toute expression, et je me dis, dans l’excès de joie : « Ce que c’est, pourtant, que d’avoir travaillé ! je travaillerai encore !»
- Sans plus tarder, je me mets à l’œuvre. Je n’ai qu’à fermer un instant les yeux pour revoir le texte du livre, tant il est profondément gravé dans ma mémoire. J’écris posément, sans me presser, comme un homme qui est sûr de son affaire. Il me vient, à propos des faits que je raconte, des réflexions qui ne sont pas dans le livre. En vérité, je 11e sais pas oû mon esprit va chercher tout cela.
- Tout en écrivant, mes yeux distinguent vaguement ce
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- 638
- LE DEVOIR
- qui se passe autour de moi. Je remarque que Laroche n’écrit pas.
- Arrivé au bas de ma première page, je m’arrête pour laisser sécher l'encre. Gomme je me suis tenu penché avec trop d’assiduité, j’éprouve le besoin de respirer longuement, avec délices. Comme j’ai les yeux fatigués par l’insomnie j’éprouve le besoin de les soulager un peu, et je regarde nonchalamment tout autour de moi.
- Laroche se lève brusquement. De la main gauche, il tient son mouchoir appliqué sur son nez, comme s’il saignait du nez ; mais je vois très bien qu’il ne saigne pas. Il tend le bras droit dans la direction de la chaire et fait claquer ses doigts.
- « On ne sort pas pendant la composition, dit gravement le père Barré.
- — Je saigne du nez, répond effrontément Laroche.
- — Alors, c’est différent, tu peux sortir. »
- Laroche s’empressa de quitter la classe, et demeura bien longtemps dehors.
- Au bout de ma deuxième page, je levai de nouveau les yeux et je vis que Laroche s’était mis à écrire.
- Comme je rédigeais ma troisième page, j’entendis vaguement l’élève qui me séparait de Laroche marmotter entre ses dents : « Si tu ne me le passes pas, je dirai aux autres que tu as... » Le dernier mot m’échappa.
- Nouvelle pause au bout de ma troisième page.
- Mon voisin s’est décidé à composer. Il écrit assidûment ; de temps à autre il semble puiser des inspirations sous une feuille de papier blanc qui est étalée devant lui.
- S’apercevant que je le regarde, il rougit et se trouble, mais pas pour longtemps. Il m’adresse un sourire d’intelligence et me souffle à l’oreille : « Ne dis rien, je te passerai cela quand j’aurai fini »
- Comme je n’ai pas de temps à perdre, je ne lui demande pas l’explication de ses paroles. U s’agit sans doute de quelque caricature ou de quelque facétie, qui parcourt la classe, passant de banc en banc.
- Je commence à avoir la main droite un peu fatiguée, et je m’arrête un instant pour faire craquer mes doigts. L’horloge sonne. Quoi ? déjà neuf heures! Je lève les yeux, les aiguilles marquent dix heures ! Heureusement que les jours de composition de prix la classe dure jusqu’à onze heures. C’est égal je n’ai pas de temps à perdre. Mes doigts
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- GRAND-PÈRE 639
- sont reposés, mes idées se suivent avec facilité, ma plume court, court, court !
- Quand on court trop vite et que l’on rencontre un fossé, on fait la culbute. C’est ce qui m’arriva au moment où j’y pensais le moins.
- Je tenais le commencement d’une phrase et j’en cherchais la fin sans pouvoir la trouver. Alors je recourus à mon procédé habituel. Je fermai les yeux et je me représentai la page. La page m’apparut aussitôt comme si je tenais le livre. C’était comme une photographie, rien n’y manquait, pas même le numéro. Je reçus un coup violent dans la poitrine en constatant que la page portait le n° 68, et que la phrase interrompue, à la fin de la page 68, se terminait à la page 69. Ainsi la fin de mon sujet me manquait brusquement. Cette compositiojn si bien préparée, si facilement écrite, je ne pourrais pas la finir. Il faudrait me résigner à remettre une copie inachevée.
- Adieu le prix ! Tout mon travail était perdu, et cela pour quelques lignes sans doute. : car, sans être bien expérimenté, j’étais sûr que le sujet devait tirer à sa fin. .
- Je me pris le front à deux mains, et je regardai avec désespoir ma phrase inachevée.
- « Lève ton coude, » me souffla mon voisin.
- Je levai machinalement mon coude, et je vis un papier blanc qui passait lentement sous mon coude et s’étalait devant mes yeux.
- « Lève un coin de papier, et surtout ne te fais pas prendre, » ajouta mon voisin.
- Je levai tout doucement un coin de papier. Dans l’enveloppe de papier blanc étaient dissimulés des feuillets imprimés, arrachés à un livre. Machinalement, je regardai ce que c’était. La page que j’avais sous les yeux portait le n° 69, elle contenait la fin de la phrase qui était inachevée sur ma copie, et un tout petit paragraphe qui terminait le chapitre.
- Il m’avait suffi d’un simple coup d’œil pour voir tout cela. Je refermai vivement l’enveloppe et je la poussai du coude vers mon voisin, qui la retira et la fit disparaître dans sa poche en me disant : « Tu n’en 'veux pas.
- — Non, je n’en veux pas ?
- — Tu sais donc ta composition ?
- — Oui je la sais »
- « Tu mens ! » me dit nettement une voix intérieure qui changea tout à coup ma joie triomphante en un amer
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- LE DEVOIR
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- chagrinT Oui, je l’avoue, j'avais conçu une joie immense à la vue de cette page 69, que je n’avais point demandée, qui était venue pour ainsi dire me trouver, et qui en quelques lignes me donnait la solution du problème où je me trouvais perdu.
- Gomme il y a toujours deux voix en nous, la seconde, la mauvaise, ne tarda pas à me représenter que mon travail avait été sérieux et sincère et méritait récompense que si les pages avaient été dans mon livre, je n’aurais pas manqué de les apprendre comme j’avais appris les autres. Cette seconde voix, qui est habile et éloquente, me représenta la joie d’ont j’allais priver mon grand-père, à qui, jusque-là, j’avais procuré si peu de satisfaction.
- La seconde voix, si habile qu’elle fût, se méprit en usant de ce dernier argument. En pensant à mon grand-père, je me demandai ce qu’il aurait fait, à ma place, à l'époque où il composait en histoire sainte avec ses camarades.
- « Il n’aurait pas copié, me dit la première voix, parce que copier, c’est tricher, c’est voler une récompense, c’est manquer à l’honneur.
- — Bah ! pour quelques lignes !
- — Quelques lignes, ou beaucoup de lignes, cela ne fait pas de différence quant à l’acte lui-même. »
- Je résolus aussitôt de laisser ma copie inachevée.-J’essayai alors de me représenter ce que dirait mon grand-père quand je lui raconterais ce qui s’était passé. Le connaissant comme je le connaissais, cela ne me fut pas bien difficile. Il aimerait mieux me voir perdre un prix par scrupule de délicatesse que de m’en voir gagner dix par un procédé déloyal. C’éiait si simple, si vrai et si naturel, que je fus tout surpris d’avoir hésité un instant.
- Pendant que je regardais ma copie inachevée, le cœur passablement gros, il me vint un autre scrupule.
- (A suivre).
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Buise. — lmp. Bari.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÊ GOD1N 641
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
- VI
- CONFÉRENCE DU 3 JANVIER 1861.
- L’orateur, prenant texte des souhaits que chacun vient d’échanger à l’occasion du renouvellement de l’année, dit que ce n’est pas en paroles seulement que nous devons nous occuper du bien les uns des autres, mais en action.
- Autrement, nous ne faisons qu’une chose vaine, si ce n’est hypocrite. Car le bien ne se réalisera, ne s’organisera dans la société que lorsque les hommes s’entendront pour le mettre en pratique.
- « Si nous nous appliquions » dit-il « à perfectionner tous nos rapports sociaux, à établir partout la plus stricte équité, nous arriverions bien vite à réaliser, pour tous les membres du corps social, les conditions du bien-être et du progrès physique et moral. »
- Puis, revenant sur les maximes déjà développées dans de précédentes réunions : « Aimez-vous les uns les autres. — Conduisez-vous envers autrui comme vous voudriez qu’on se conduisît envers vous-même », il montre comment le règne de Dieu s’établirait sur la terre, si chacun s’attachait à mettre en pratique dans toutes ses actions la loi divine de l’amour universel.
- En ce qui touche l’application immédiate de cette loi au Familistère, l’orateur rappelle une fois de plus les sentiments généraux qui doivent animer la population, et les règles de conduite que chacun doit suivre envers les autres et dans l’usage de toutes les choses de service commun.
- L’entrée constante à cette époque de nouveaux habitants 'dans le Familistère donne, sans cesse, de l’actualité à ce rappel des meilleures règles de conduite.
- 1
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- 642 LE DEVOIR
- \
- Aussi J. Bte-André Godin y revient-il avec une patience et une bonté qui pénètrent d’admiration. « Chacun souffre, dit-il, du triste état des relations générales entre les hommes, De même que nous ne faisons pas le bien pour les autres, les autres ne le font pas pour nous. La défiance, la rivalité, en un mot l’égoïsme est la principale source de nos souffrances et, jusqu’ici, nous n’avons rien compris à la mise en application, dans les institutions sociales, de la sainte parole qui nous dit de nous aimer les uns les autres. »
- S’élançant de là vers les plus hautes considérations philosophiques, J.-Bt0-André Godin fait à son auditoire un tableau rapide de la vie dans l’infini des mondes. Il dit que des globes comme le nôtre sont répandus sans nombre dans l’espace ; qu’à la surface de ces globes sont des humanités appropriées aux différents milieux où elles doivent vivre ; que le but universel de tout ce mouvement de la vie dans l’infini c’est la vie même, c’est-à-dire le progrès incessant des êtres et des choses, l’évolution vers la perfection, intellectuelle et morale.
- Il montre comment l’exercice du travail est le fondement de notre régénération individuelle et ‘ociale ; comment, par le travail, nous nous recueillons dans une œuvre utile à nous-mêmes et aux autres.
- 4
- Il fait voir les progrès déjà réalisés par le travail dans les conditions générales de l’existence et ce qu’il est appelé à réaliser encore pour le bien de tous les membres du corps social, sans exception.
- Développant l’idée de la pluralité des existences, qu’il a déjà touchée, il appuie sur le fait que chacune de nos existences lorsqu’elle est bien employée nous donne de nouvelles forces pour pratiquer le bien. « La mort, dit-il, n’est que la transition d’une vie à une autre. Nous avons déjà vécu avant de naître sur la terre, et notre destinée est d’aller, après la mort, dans d’autres mondes en rapport avec l’état moral où nous nous sommes complus. Si nous avons vécu pour nous employer au bien général, si l’amour de tous domine dans nos cœurs, eh bien ! nous irons, après la mort, dans des
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bt8-ANDRÉ GODIN 643
- mondes où les lois de la vie, étant sagement comprises et appliquées, la paix et le bonheur sont le lot général.
- « Au sortir du corps l’être véritable qui constitue chacun de nous se trouve revêtu d’un organisme que nos sens matériels ne peuvent ni voir ni toucher, mais au moyen duquel l’être continue à vivre aussi réellement, plus réellement même que lorsqu’il était attaché au corps matériel.
- <t Notre destinée à tous est d’atteindre au bonheur par le perfectionnement moral, par l’élévation de nos plus pures tendances. Travaillons donc tous ensemble, mes amis, à l’organisation d’un nouvel état social qui assure à chacun les meilleures conditions de son développement physique et moral et où les pleurs et la misère seront inconnus. »
- CONFÉRENCE DU 10 JANVIER 1861.
- J.-Bt0-André Godin développe la pensée que l’homme en s’y appliquant pourrait réaliser, dans le domaine de l’économie domestique et sociale, des transformations aussi complètes que celles réalisées, depuis un quart de siècle, dans le domaine de l’industrie.
- « Dans celui-ci, » dit-il, « on accomplit des choses qui eussent paru de vrais prodiges, de vraies impossibilités si on les eût prédites il y a cent ans.
- « L’homme, en s’appliquant à perfectionner les moyens de locomotion, s’est doté des chemins de fer où le voyageur est emporté avec une vitesse supérieure à celle de l’oiseau.
- « Et que dire des merveilles de la mécanique moderne ! Le champ du possible s’ouvre illimité devant nous.
- « L’homme par la volonté peut arriver à tout. Et c’est bien plus souvent la force de la volonté que la force d’intelligence qui différencie les hommes entre eux. »
- L’orateur fait un tableau des merveilles réalisées en industrie. Il oppose à l’ouvrier d’autrefois, exténué par de pénibles labeurs, celui d’aujourd’hui aidé dans son œuvre par d’admirables machines qui accomplissent, sous la direction intelligente de l’ouvrier, les plus rudes parties du travail.
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- Il montre comment la machine a permis d’obtenir à bas prix des choses qui, autrefois, ne s’obtenaient qu’avec beaucoup de temps et de peines et, en conséquence, coûtaient trop cher pour que les pauvres gens pussent en avoir selon leurs besoins. Le linge, par exemple, avant l’introduction des machines dans la filature, était un objet de haut luxe. C’est la machine qui a permis à tout être humain dans nos sociétés d’avoir facilement le linge indispensable à la santé.
- « Cependant » continue l’orateur, « la machine en modifiant les conditions du travail, a suscité, à l’origine, des troubles chez les ouvriers. Son introduction n’avait pas été ménagée avec assez de soin pour s’opérer sans léser les intérêts des travailleurs ; aussi ceux-ci se révoltèrent-ils parfois contre la machine, toute bienfaisante qu’elle doive être reconnue, puisque c’est par elle qu’on obtient le produit avec plus d’aisance et à meilleur marché.
- « Tout progrès est donc salutaire, bien qu’au premier abord on puisse ne pas embrasser toutes ses heureuses conséquences. »
- J.-Bt0-André Godin donne ensuite, pour exemple des progrès industriels, ce qui s’est passé dans sa propre industrie.
- On payait autrefois 80 francs des meubles de chauffage qu’on obtient aujourd’hui pour 20 fr., grâce à la simplification et à la supériorité des procédés industriels.
- Les ouvriers qui font ces meubles gagnent de plus forts salaires qu’autrefois ; donc, tout le monde a bénéficié des progrès accomplis dans cette branche du travail.
- « Il en serait ainsi de toutes choses, » continue l’orateur, « si l’homme y apportait l’intelligence voulue. On réaliserait dans l’organisation du bien-être domestique les mêmes progrès que dans l’organisation des procédés industriels ; malheureusement la question n’est pas même encore abordée.
- (r Eh bien, ce que je veux, c’est précisément poursuivre de concert avec vous cet essai d’amélioration des conditions de l’existence. Mais, en cela comme en toute entreprise, l’ordre, une attention vigilante, des soins constants sont les points essentiels pour arriver au succès.
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- » Le ménage, l’intérieur du logis doit être d’abord l’objet de la plus grande sollicitude. C’est à proprement dire l’atelier du bien-être domestique. On ne s’en est pas assez occupé jusqu’ici. La ménagère est abandonnée à elle-même. Chaque famille s’arrange comme elle peut, suivant son savoir et sa bonne volonté. Tant pis pour les familles où les chefs n’ont en partage que l’ignorance et le désordre.
- » Il y a une analogie frappante entre l’état d’isolement ou d’abandon où se trouve encore aujourd’hui le ménage ouvrier, avec ce qu’était autrefois le petit atelier abandonné, lui aussi, à ses seules ressources, privé du secours des machines et où l’artisan savait à peine tirer parti de ce dont il disposait.
- » Dans les grandes usines, aujourd’hui, tout est utilisé ; les machines fonctionnent ; l’ouvrier produit davantage et avec moins de peine ; tout a gagné en changeant de face. 11 en doit être de même dans l’industrie du ménage. Toutes les questions qui s’y rapportent doivent être étudiées, afin qu’on y introduise les perfectionnements indispensables .
- « Prenons, pour exemple, la préparation des aliments. Cette préparation constitue un art véritable ; la plupart des ménagères, il faut bien l’avouer, sont d’une complète ignorance à cet égard.
- « Elles n’en font pas moins la cuisine, mais d’une façon à peine suffisante et en laissant inutilisées bien des ressources qui sont à leur portée. 1
- « Et il en de même pour bien d’autres choses dans le mén âge. Il faut donc reconnaître qu’il y a beaucoup à faire au point de vue de l’organisation de l’économie domestique.
- « Dans l’état actuel lorsque la emme, pour augmenter les ressources de la famille, se livre à quelque occupation autre que le soin de son ménage, elle ne le fait généralement qu’au détriment du soin de l’intérieur et —fait le plus grave — au détriment du soin des enfants.
- « Pour réaliser un progrès véritable dans les conditions
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- de la famille, en organiser toutes les forces d’une façon intelligente, faire que les travaux domestiques soient accomplis avec les connaissances vo dues et rendre à la femme, à la mère de famille, sa liberté d’action, il faudrait une telle modification des habitudes qu’il n’est pas possible de songer à la réaliser maintenant dans son ensemble. Mais c’est préparer cette évolution que de commencer à en voir la nécessité, et d’avancer chaque jour, peu à peu, dans la voie des améliorations reconnues pratiques. »
- Ici l’orateur rappelle qu’il a déjà indiqué, à grandes lignes, ce qui serait à faire au Familistère pour le soin des en- ' fants, en commençant par ceux du premier âge, dont les mères ont des professions à exercer. Une nourricerie, des classes d’école maternelle établies dans le Familistère même, tiendraient les enfants pour ainsi dire sous les yeux des parents. Les personnes les plus dignes, les plus recommandables à tous égards, seraient à la tête de ces institutions ; les mères auraient le bonheur de sentir leurs petits enfants soignés et dirigés avec tendresse et intelligence, et elles auraient le cœur en repos pour se livrer, si cela leur convenait, à des occupations lucratives.
- De leur côté, les personnes attachées au service de l’enfance toucheraient, bien entendu, des appointements en rapport avec leurs capacités.
- L’orateur expose ensuite la nécessité d’établir, dans l’habitation unitaire elle-même, un service de comptabilité, des bureaux d’administration, en un mot un Economat.
- « Car il faut », dit-il, « se rendre compte au jour le jour de nos opérations domestiques, du mouvement dans les divers magasins de vente ; cela est indispensable pour conduire les choses â bonne fin. »
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- LES RÈGLEMENTS D’ATELIER
- La Commission parlementaire du travail, présidée par M. Ricard, consacre ses délibérations, depuis quelque temps, à l’élaboration d’un projet de loi sur les règlements d’atelier.
- Elle a été saisie de la question par une proposition de M. Ferroul et de ses collègues socialistes, dont voici le texte :
- Art. i. — Il est formellement interdit à tout patron ou employeur de se faire justice lui-même des dommages qu’il pourrait encourir du fait de ses ouvriers.
- Art. ii. — Dans aucun cas l’amende qui est une pénalité ne pourra être prononcée par les patrons collectifs ou individuels contre les ouvriers.
- Art. iii. — Il est institué dans tous les centres industriels une Commission du travail composée en nombre égal de délégués élus par les ouvriers des diverses industries et par les employeurs.
- Art. iv. — Cette Commission du travail aura pour mandat de réviser les règlements d’atelier qui, jusqu’à présent, sont l’expression exclusive de la volonté de l’une des parties.
- Art. v. — Aucun règlement d’atelier ne pourra intervenir, sans avoir, au préalable, été soumis à cette Commission et accepté par elle après audition des ouvriers et des patrons intéressés et consultés séparément.
- Art. vi. — Toute infraction à la présente loi sera punie d’une amende de 16 à 3.000 fr.
- En cas de récidive, l’amende pourra être doublée et le délinquant pourra être condamné à un emprisonnement de six jours à trois mois.
- Dans l’exposé des motifs de leur proposition, M. Ferroul
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- et ses collègues font remarquer que « jusqu’à présent les employeurs Individuels ont fait la loi, de véritables lois, dans les ateliers, sous le nom de règlements. »
- .Les auteurs du projet citent l’exemple des compagnies de chemin de fer, de mines, les propriétaires de tissages, de raffineries, de hauts-fourneaux qui « ont institué des codes pénals à l’usage de leurs ouvriers frappés d’amende, de descente de classe, de mise à pied et autres pénalités. »
- Et ils ajoutent :
- « De titre à ce pouvoir législatif usurpé par des particuliers, aucun, sinon la possession d’une fraction de l’outillage industriel et commercial, de même que, sous l’ancien régime, la possession d’une partie du sol entraînait le droit de justice haute ou basse.
- « La Révolution de 1789 a supprimé ces justices seigneuriales pour ne laisser subsister que la justice sociale. Nous croyons que, pour les mêmes ratsons, il y a lieu de faire disparaître les justices patronales qui ont encore cela de commun avec les anciennes justices seigneuriales, que le patron ne fait pas seulement la loi, il l’applique lui-méme.
- « Après avoir édicté la peine de l’amende, il fixe, prononce et prélève lui-même cette amende sous forme de retenue sur les salaires. C’est-à-dire que, sans délégation aucune de la société, sans investiture, il est à la fois, législateur, juge et percepteur à son propre bénéfice. »
- La proposition de loi « a pour but de mettre fin à ce scandaleux état de choses qui substitue une féodalité nouvelle, la féodalité capitaliste, à la féodalité terrienne et nobiliaire détruite à la fin du siècle dernier. »
- La Commission semble décidée à entrer dans la voie que les auteurs de cette proposition indiquent.
- En particulier, la Commission est préoccupée d’une idée, c’est d’arriver à faire que les règlements d’atelier, institués par les patrons, ne puissent plus, comme aujourd’hui, être opposés aux ouvriers comme une convention, alors que ces ouvriers n’ont pas été admis à en discuter les conditions. La Commission recherche s’il ne serait pas possible de
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- soumettre ces règlements à une autorité quelconque, non encore déterminée, dont l’approbation préalable serait nécessaire, qui examinerait si le règlement ne contient pas des dispositions abusives à l'égard des ouvriers, et qui pourrait, en ce cas, empêcher qu’il ne soit mis en vigueur.
- LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- La question de la participation aux bénéfices est actuellement posée devant les deux Chambres qui constituent le Parlement français.
- On sait, en effet, que la Chambre a été saisie en mai 1891, par M. Guillemet, député de la Vendée, d’une proposition de loi, signée par 90 de ses collègues et relative à la participation aux bénéfices dans les entreprises et les concessions de VÉtat.
- D’autre part, le Sénat, dans sa séance du 12 Novembre, a pris en considération une proposition de loi de M. Jules Godin, sénateur des Indes françaises, sur les sociétés d’ouvriers et sur les sociétés de patrons et d’ouvriers en vue de la participation aux bénéfices.
- LA COOPÉRATION ET LES TARIFS DE DOUANE
- Le Comité Central coopératif de France a adressé, au Sénat, une pétition pour lui signaler le grave préjudice que causerait, aux ouvriers et aux employés coopérateurs, l’adoption des tarifs de douanes établis par la Chambre des Députés. Cette pétition reproduit les termes de celle dont la Chambre des Députés a été saisie le 3 mai dernier et qui a été lue à la tribune, le 9 du même mois, par M. Léon Say. La pétition adressée par le Comité Central au Sénat reproduit le texte de la résolution, en date du 15 septembre, par laquelle le Congrès coopératif proteste énergiquement contre les taxes votées par la Chambre des Députés, approuve les démarches faites dans ce sens par le Comité Central et l’invite à persévérer dans cette voie.
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- LES SYNDICATS PROFESSIONNELS
- Lorsque nous avons touché, pour la dernière fois à cette place, à la question des syndicats ouvriers, la loi Bovier-Lapierre édictant des pénalités contre les atteintes portées au fonctionnement de la loi de 1884, était pendante devant le Sénat, et la Chambre venait d’être saisie d’un projet gouvernemental ayant pour objet l’extension de la faculté de faire partie d’un syndicat.
- Depuis ce moment, la question n’a pas fait un pas en avant ; on peut même dire qu’elle a fait un pas en arrière.
- En effet, le Sénat, a purement et simplement repoussé, dans sa séance du 23 juin 1891, la loi Bovier-Lapierre.
- Cette loi avait été déposée à la Chambre le 4 mars 1886. Elle était votée le 17 mai 1889 et transmise au Sénat ; mais le rapport de la Commission du Sénat n’ayant pas été déposé avant l’expiration de la législature, la proposition devint caduque. M. Bovier-Lapierre la reprit le 28 Novembre suivant et la soumit, à nouveau, à l’examen de la Chambre qui l’adopta par 347 voix.
- Rejetée, comme nous venons de le dire par le Sénat, elle vient d’être pour la troisième fois présentée à la Chambre par son auteur, revêtue de la signature de 156 députés.
- La proposition revient devant la Chambre avec le même texte qui était sorti de ses délibérations.
- Vu le temps écoulé depuis son adoption, nous ne croyons pas inutile de le rappeler ici. Le voici :
- « Quiconque, patron, contre-maître, employé ou ouvrier, sera convaincu d’avoir, par menaces de perte d’emploi ou de privation de travail, refus motivé d’embauchage, renvoi d’ouvriers ou employés à raison de leur qualité de syndiqués, violences ou voies de fait, dons, offres ou promesses de travail, entravé ou troublé la liberté des associations professionnelles ou empêché l’exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars 1884, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à trois mois et d’une amende de 100 à 2 000 fr. »
- La Commission parlementaire du travail avait modifié le
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- texte primitif du projet gouvernemental relatif à l’admission des anciens ouvriers dans les syndicats professionnels, et décidé que les anciens ouvriers pourraient être admis dans les syndicats, à la condition qu’ils eussent exercé la profession pendant deux ans.
- . Elle est revenue dernièrement sur sa décision et a adopté le texte du gouvernement décidant que les anciens ouvriers ne pourraient entrer dans les syndicats que s’ils avaient exercé la profession pendant cinq ans et s’ils ne l’avaient abandonnée que depuis moins de dix ans.
- LE TRAVAIL DES ENFANTS, DES FrLLES MINEURES ET DES FEMMES
- La discussion du projet de loi relatif au travail des enfants, des filles mineures et des femmes, était dernièrement interrompue au Sénat dans les circonstances que voici :
- On était arrivé à l’article 3. La Commission proposait un texte d’après lequel « les enfants jusqu’à l’âge de dix-huit ans, les filles mineures et les femmes ne pourraient être employés à un travail de plus de dix heures par jour. »
- M. Bérenger est venu alors développer un amendement qui tendait à la suppression des trois mots « et les femmes. » M. Jules Simon a vainement déployé toute son éloquence en faveur du texte de la commission. Le Sénat, par 109 voix contre 99, a donné gain de cause à M. Bérenger.
- Le rapporteur, M. Tolain, déclare alors qu’après ce vote, qui exclut les femmes de toute réglementation, ses convictions ne lui permettent pas de conserver son mandat.
- La conséquence de cette décision, fait remarquer le président, est l’ajournement de la discussion. Nous espérons, ajoute-t-il, que le rapporteur voudra bien revenir sur sa décision. Il y a dans ce qui reste de la loi matière à utiliser largement les études qu’il a faites, et son dévouement.
- M. Tolain remercie le président de ce témoignage dont il est flatté, mais sa décision est irrévocable.
- La manifestation de susceptibilité du rapporteur s’explique:
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- Voila onze ans que la loi est sur le chantier, et c’est la troisième fois que le Sénat en est saisi. Il semblait que ce fût la dernière.
- Le texte déjà voté en première lecture, il y a trois mois, différait si peu de celui que la Chambre avait adopté, qu’on aurait pu croire que la seconde délibération, si opinément interrompue, ne serait qu’une simple formalité. La veille encore, le Sénat, repoussant d’abord une proposition spéciale d’ajournement pour le travail des femmes, avait voté par 127 voix contre 75, que le travail des femmes serait soumis, comme celui des filles mineures et des enfants, aux réglementations de la loi.
- Un tel revirement à vingt-quatre heures d’intervalle est bien fait pour déconcerter tout le monde et décourager un rapporteur ; mais le président avait raison : il y a dans ce qui reste de la loi matière à utiliser largement les études qu’il a faites, et son dévouement.
- Puisqu’il y a désaccord sur la question de savoir s’il faut ou non réglementer le travail des femmes, pourquoi ne laisserait-on pas de côté cette obstruante question, et ne s’occuperait-on pas de sauvegarder le plus vite possible les intérêts de l’enfance, à laquelle la loi de 1874 n’offre, en ce qui concerne la durée du travail, d’autre protection qne la dérisoire protection offerte aux adultes par le décret-loi de 1848, fixant à douze heures le maximum de la journée du travail ?
- On a voulu souder la question des femmes à celle des enfants. Ce sont les enfants qui en pâtissent. Et cependant tout le monde est d’avis qu’il faut les protéger.
- La discussion a été reprise avec un nouveau rapporteur. La loi est votée. Les femmes en restent exclues.
- Peut-être eût-il mieux valu commencer par là.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- --T** * | Jkil.
- FRANGE
- Les Syndicats en France. — D’après l’Annuaire officiel des syndicats qui vient d’être publie par le Ministère du commerce, Paugmentation du nombre des syndicats a été constante depuis la promulgation de la loi. Le nombre des associations qui ont bénéficié de la législation nouvelle s’élève actuellement à 3,523, se décomposant en 2,503 associations industrielles et commerciales et 750 associations agricoles.
- Les premières se subdivisent en 1,127 syndicats patronaux, 1,250 syndicats ouvriers, 126 syndicats mixtes (comprenant à la fois des patrons et des ouvriers). L’augmentation, par rapport aux chiffres de l’année précédente, est de 498 associations.
- A ces syndicats légalement constitués, il convient d’ajouter un chiffre de 127 syndicats irréguliers, c’est-à-dire n’ayant pas accompli les formalités prescrites par la loi, et composés pour les 4/5 d’ouvriers. Le chiffre total des syndicats se trouve donc être de 3,380.
- Ces divers syndicats sont répartis dans 962 communes ; les villes qui en comportent le plus sont : Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Saint-Etienne, Toulouse, Rouen, Lille, Orléans et Roubaix.
- Le personnel de ces associations représente, au total, 596,380 membres, se décomposant en 106,157 patrons, 205,152 ouvriers, 269,298 agriculteurs. Le personnel des syndicats mixtes s’élève à 15,773 membres.
- La proportion des chiffres formant le personnel des divers syndicats, par rapport à ceux auxquels s’élève l’effectif total des patrons et ouvriers des différentes professions et l’effectif total des agriculteurs chefs d’exploitation existant en France, permet de se rendre compte que, jusqu’à présent, les syndicats professionnels, malgré le nombre considérable de leurs adhérents, ne représentent qu’une fraction des intérêts ' du commerce, de l’industrie et de l’agriculture. Les patrons syndiqués sont dans la proportion de 5 0/0 ; les ouvriers et
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- employés affiliés à des syndicats sont dans la proportion de 6 0/0; les agriculteurs dans celle de 8 0/0.
- Les professions qui comptent le plus de syndicats sont : les industries du bâtiment, les industries métallurgiques, la boulangerie, les industries du livre, le tissage de la filature, le commerce en gros des boissons, la pharmacie, la cordonnerie et les industries de la chaussure, la chapellerie, la boucherie, le commerce en détail des boissons et l’ameublement.
- Par les chiffres qui précèdent on voit qu’il reste encore du chemin à parcourir, surtout parmi les ouvriers, pour que la loi des syndicats produise tous ses effets.
- il n’est pas inutile, en outre, au point de vue de la connaissance exacte du mouvement, remarquable, en effet, qui frappe tous les esprits en France, de signaler le nombre de dissolutions de syndicats, la durée de leur existence, les conditions dans lesquelles ces institutions éphémères ont végété; en un mot, après avoir fait une statistique des existences de syndicats, d’examiner l’état des extinctions. Si l’on s’en tient à l’année 1890, date à laquelle les dissolutions de syndicats ont commencé à être relevees par le Moniteur officiel du Commerce, on constate qu’en un an, deux cent soixante et un syndicats ont cessé d’exister ; ce qui tend à prouver que si, d’une part, il y a eu quatre cents ou cinq cents créations, il y a eu près de la moitié de disparitions. En remontant à la date de naissance de tous ces syndicats, on peut se rendre compte que leur durée moyenne a été de six années.
- Sur ces 26! syndicats disparus on a compté : 130 associations ouvrières, 76 patronales, 3 mixtes, 52 agricoles.
- Veut-on savoir maintenant quelle a été la durée de chaque groupe de syndicats, classés par ordre de naissance ?
- 9 syndicats ont été presque mort-nés; ils se sont dissous dés l’année de leur constitution (1890) ; 25 ont eu une durée de deux ans; 15 de trois ans ; 14 de quatre ans; 19 de cinq ans; 11 de sept ans; 6 de huit ans.
- Parmi les morts, on a relevé un syndicat né en 1844. Il avait vécu quarante-sept ans.
- Les industries et commerces dans lesquels les dissolutions d’associations sont les plus fréquentes sont celles du cuir, des tissus, du bois, des métaux, du bâtiment.
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- Les Écoles maternelles. — L’année dernière, on inau-
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- gurait l’Asile-ouvroir de la rue Fessard. Les résultats qu’y a obtenus la directrice, Mme Louise Koppe, n’ont pas démenti les espérances qu’on avait fondées sur ce Refuge ouvert aux femmes sans travail et se trouvant dans un complet dénûment.
- D’après les chitfres fournis par la directrice, le Refuge-ouvroir a abrité seize cents femmes pendant les quatorze mois qui se sont écoulés depuis son ouverture.
- Sur ce nombre, mille deux cent vingt-trois étaient célibataires, plus de mille étaient des domestiques sans place ; ù la date du 15 septembre dernier, sept cent vingt-sept de ces malheureuses sur mille cinq cent sept ayant quitté le Refuge avaient trouvé du travail et des places convenables.
- Nous venons de voir que parmi ces femmes charitablement recueillies à l’Asile, le plus grand nombre n’était pas marié, mais sur les quatre cents autres il y avait des mères de famille chassées avec leurs enfants par l’homme avec qui elles vivaient ; d’autres se trouvant dans un état de grossesse avancée, étaient partout repoussées.
- Comment aurait-on pu renvoyer les femmes hospitalisées parce qu’elles avaient des enfants ou étaient sur le \ oint d’en avoir?
- On se serra un peu, on fit place aux petits êtres et bien qu’il n’y eût qu’un dortoir de treize lits affectés aux nourrices. Le Refuge était à peine ouvert qu’une soixantaine d’enfants y étaient installés, logés et nourris sous l’œil ravi de leurs pauvres mères, qui ne pouvaient croire à tant de bonheur.
- On a objecté que le Refuge-ouvroir avait été créé pour les femmes, et non pour les enfants, et ces derniers, dit-on, ont leur place marquée aux Enfants-Assistés ; mais les Enfants-Assistés c’est pour la mère la séparation d’avec son enfant, c’est l’abandon de la petite créature.
- La mère, qui garde souvent bien plus de dignité et d’énergie qu’on ne croit, est décidée û tout avant de subir cette extrémité : qu’on lui tende une planche de salut, qu’on lui donne de quoi subsister en travaillant, et elle ne délaissera pas son enfant.
- Mme Koppe vient donc de demander au Conseil municipal de Paris, pour obvier à ces inconvénients et combler une véritable lacune, la création de Maisons ou Ecoles maternelles, où les enfants pauvres de moins de douze ans pourraient être admis quelque temps et où les mères, en attendant qu’elles pussent les reprendre ou payer pour eux,
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- viendraient les voir et les embrasser de temps en temps.
- Le prix de revient d’entretien de ces déshérités est si minime : quatre-vingt-quatre à quatre-vingt-six centimes, par jour pour une femme et moins encore pour un enfant !
- Le Conseil municipal de Paris n’aurait donc à s’occuper que des premiers frais d’établissement : espérons qu’il se hâtera de voter un crédit pour cette œuvre de pitié et d’humanité qui ralliera tous les suffrages.
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- Ligue française de la Croix blanche. — Une intéressante Ligue, qui ne se rattache à aucune Eglise et qui se donne pour but de combattre la débauche et la démoralisation, s’est fondée à Paris, entre jeunes gens, le 10 mars 1889 et compte aujourd’hui des comités à Bordeaux, Mon-tauban, Montpellier, Lille, Nancy, Rouen, etc...
- Ses membres se recrutent dans tous les rangs de la société. Des témoignages d’encouragement lui sont venus de toutes les parties de la France. Dès la fondation le Comité central comprenait des élèves des Ecoles suivantes : Fontainebleau, Polytechnique, Normale supérieure, Beaux-Arts, Facultés de droit et des lettres.
- Toutes les communications, demandes de statuts, brochures, etc., peuvent être adressées au secrétaire de la direction centrale, M. Jacques Pannier, licencié ès lettres et en droit, 21, Boulevard Haussmann, Paris.
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- L’Association ouvrière pour l’entreprise générale de Peinture : le Travail, — dont le siège social est : 6, rue de Madrid, à Paris, vient de publier le compte-rendu de ses opérations pendant l’année 1890.
- Nous y lisons entre autres détails intéressants attestant la prospérité croissante de cette association, que sur la proposition du Conseil d’administration, rassemblée générale -a décidé de faire participer au mêrhe titre que tous les travailleurs, les commis de bureau et les métreurs.
- Le rapport constate que les bénéfices nets de l’association se sont élevés à 24,589 fr. 52 c. Ils ont été répartis de la manière suivante :
- 5 0/0 à la réserve légale ;
- 25 0/0 à tous les travailleurs au prorata des heures faites par chacun d’eux ;
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 20 0/0 à la réserve extraordinaire;
- 35 0/0 à toutes les actions libérées;
- 15 0/0 à la caisse de retraite.
- La Mine aux Mineurs. — L’arrêt subit de l’exploitation des Mines de Monthieux (Loire), au mois de mai dernier, malgré une interpellation à la Chambre des Députés, a mis du jour au lendemain cinq cents ouvriers mineurs dans la plus profonde misère.
- Depuis cette époque, quelques-uns ont pu trouver du travail ; mais la plupart, par suite de la crise industrielle qui sévit à Saint-Etienne, sont restés sans travail et sans pain.
- Prenant une initiative hardie, encouragé par la réussite si complète des Mineurs du Gier, le Syndicat des Mineurs de la Loire vient d’acheter les Mines de Monthieux au prix de dix mille francs, y compris tout le matériel et l’outillage ; seuls les droits d’enregistrement sont à payer en sus. Les charges annuelles de ces mines s’élèvent à 30.000 francs environ.
- Le Conseil municipal de Saint-Etienne a voté 10.000 fr. pour aider à payer l’achat des mines. Des démarches sont, faites pour obtenir de l’Etat l’abandon des frais d’enregistrement et un crédit.
- La Commission du budget vient d’accorder 50.000 au Syndicat.
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- Congrès des ouvriers de Chemins de fer. — Pendant la seconde quinzaine d’octobre a eu lieu, à la Bourse du Travail de Paris, le Congrès des ouvriers de chemins de fer. Il a reconstitué la Chambre syndicale sur de nouvelles bases.
- La nouvelle chambre syndicale se propose de faire aboutir les revendications suivantes :
- 1° Obtenir par tous les moyens la création d’une catégorie de prud’hommes spéciale aux ouvriers et employés de chemin de fer, réglant et jugeant tous différends de salaires, blessures, accidents, révocations, etc.
- 2° La Commission obligatoire des ouvriers et employés après un an de service au maximum;
- 3° La retraite obligatoire au bout de vingt-cinq ans de service, sans limite d’âge;
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- 4° La retraite proportionnelle au bout de dix ans basée sur les 3/4 de la retraite à allouer après vingt-cinq aimées de service, réversible aux veuves et aux enfants ;
- 5° La fixation d’un minimum de salaire basé sur les moyens nécessaires à la vie dans la religion ;
- 6° La fixation de la journée de travail à huit heures, les heures supplémentaires étant payées un franc au minimum ;
- 7° Un jour de repos par semaine dans tous les services ;
- 8° La suppression totale du marchandage, des amendes, des mises à pied et des primes, et remplacement de ces dernières par une augmentation d’appointement pour ceux qui en ont bénéficié jusqu’à présent.
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- La Fourmi. — La Société La Fourmi, 23, rue du Louvre, à Paris, qui constitue : 1° En dix ans, un capital ou une rente à ses adhérents ; 2° en vingt ans, une dot à un enfant, a encaissé du 1er au 31 octobre 1891, une somme de 147.334 fr. 05 centimes.
- (Le minimum des dépôts est de 3 francs par mois).
- Les capitaux épargnés depuis la fondation s’élèvent à 12 millions 498.856 francs 15 centimes, dont 3.099.808 fr. 10 cent, ont été remboursés aux sociétaires par suite de liquidation de série, de décès ou de fermeture de comptes.
- Le net du capital, soit 9.399.048 fr. 05 c., est représenté par 32.397 obligations françaises à lots.
- Contre 0 fr. 25 c., les statuts et documents explicatifs sont adressés.
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- L’Association pour la solution pacifique des conflits
- SOCIAUX PAR LA SCIENCE, LA CONCORDE, LE DROIT POUR TOUS :
- tel est le titre de l’Association fondée par M. Hippolyte Destrem, l’éminent sociologue, directeur de la Rénovation, organe de la conciliation sociale et des doctrines d’association, et de Y Unité humaine, organe de la Société de la Paix perpétuelle par la justice internationale.
- Ce titre est tout un programme.
- L’association qui vient d’être reconnue d’utilité publique poursuivra, comme but saint et sacré, la tâche de concilier toutes les classes de la société contemporaine sur les sentiments et les intérêts qui les divisent, et de prévenir les
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- malheurs qu’engendre inévitablement l’esprit de discorde en toutes choses. Elle aura son siège à Paris, Rue de Châ-teaudun, N° 39.
- Pour persuader les esprits et réaliser les progrès nécessaires, elle emploiera à titre égal et selon les cas :
- Les arbitrages et les médiations amiables entre les intérêts en lutte ;
- Les livres, brochures, conférences et publications périodiques et non périodiques ;
- Les pétitionnements aux pouvoirs publics et autorités de tout ordre.
- Les matières de discussion, de propagande et d’application pratique, embrasseront tous les progrès réalisables dans l’économie sociale, la morale et la législation civile, commerciale, administrative et pénale.
- Dans sa séance du 18 octobre, l’Assemblée générale delà nouvelle Association s’est définitivement constituée. M. Hyp-polyte Destrem a été nommé président.
- Parmi les membres qui composent le Conseil général prévu par les statuts, nous remarquons : MM. Desmarets, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats ; Dècle, président de la chambre syndicale de bijouterie ; Eschenauer, président de la société d’études philosophiques et sociales, vice-présidents ; MM. Montaut, député, Paul Viguier, conseiller municipal, Constant Deville, membre de la Commission supérieure du travail, Veyssier, directeur du Moniteur des syndicats ouvriers, etc.
- La Laïcisation des Écoles. — Aux termes de la loi du 30 octobre 1886 sur l’enseignement primaire, la laïcisation des écoles primaires publiques de garçons devait être terminée complètement à l’expiration de la cinquième année qui suivrait le jour de sa promulgation.
- Cette prescription a été exécutée exactement. Sur les 24, 895 écoles publiques de garçons, il n’en reste plus que quarante qui ne sont pas encore laïcisées. Ces quarante écoles rentrent dans la catégorie prévue pur la loi de 1886 elle-même; c’est-à-dire qu’un sursis pour la laïcisation a dû être accordé, par suite de contestations sur la propriété de la maison scolaire.
- On peut donc dire, réserve faite de ce cas particulier, qui d’ailleurs sera bientôt régularisé, que les instituteurs
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- congréganistes ont disparu de nos écoles publiques de garçons.
- Pour les écoles de filles, la loi n’a pas fixé de délai de laïcisation, elle s’est bornée à déclarer qu’aucune nomination nouvelle d’institutrice congréganiste ne serait faite dans les départements où fonctionnera, depuis quatre ans, une école normale d’institutrices.
- Lorsque la loi du 30 octobre 1886 a été promulguée, il n’y avait que 42 départements pourvus d’une école normale d’institutrices.
- Aujourd’hui, il n’y en a plus que 9 qui en soient dépourvus : ceux de l’Aveyron, de la Creuse, de l’Eure, de l'Indre, du Lot, de la Mayenne, du Tarn, de la Vienne et de Constantine. Aussi la nomination d’institutrices congréganistes ne peut-elle plus avoir lieu que dans ces 9 départements. Dans les autres départements, on ne peut plus nommer d’institutrices congréganistes dans les écoles publiques de filles.
- Aussi, à la date d’aujourd’hui, sur 23,322 écoies publiques de filles, il y en a 16,771 confiées à des institutrices laïques et 6,551 à des institutrices congréganistes. Ces dernières seront remplacées, au fur et à mesure des extinctions, par des laïques.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Les erreurs judiciaires. — Les journaux signalent la première application de la loi en vertu de laquelle les personnes qui sont victimes d’une erreur judiciaire doivent recevoir une indemnité sur les fonds de l’Etat.
- L’Empereur a accordé une indemnité de 3,000 florins sur le budget de la justice à M. George Pabst, condamné à tort à trois ans de réclusion comme incendiaire.
- ALLEMAGNE
- Le Congrès socialiste d’Erfurt. — Au Congrès qui s’est tenu dans la seconde quinzaine d’octobre, à Erfurt, le comité directeur du parti socialiste avait présenté le programme suivant qui a été adopté sans discussion.
- 1° Etablissement du suffrage universel, direct et égal, au scrutin secret ; tous les sujets de l’empire, de l’un et l’autre sexe au-dessus de vingt ans, étant électeurs pour toutes les élections. Introduction du système de la représentation
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- proportionnelle. Fixation des jours de scrutin à un dimanche ou à un jour férié. Indemnité aux représentants élus.
- 2° Participation directe du peuple à la législation, au moyen du droit d’initiative et de rejet. Administration par le peuple, de l’Etat, de la province et de la commune. Vote annuel des impôts, droit de refuser l’impôt.
- 3» Octroi du droit de paix et de guerre aux représentants élus du peuple. Etablissement d’un tribunal arbitral international.
- 4° Abrogation de toutes les lois qui limitent ou suppriment la libre expression des opinions et le droit de réunion et d’association.
- 5° Suppression de toutes les subventions fournies au moyen des ressources publiques aux églises et aux religions. Les communautés ecclésiastiques et religieuses doivent être considérées comme des associations privées.
- 6° Laïcisation des écoles. Fréquentation obligatoire des écoles populaires publiques. Gratuité de l’instruction et des moyens d’instruction dans tous les établissements publics d’éducation.
- 7° Instruction militaire universelle. Remplacement des armées permanentes par la milice.
- 8° Gratuité de la justice. Justice rendue par des juges élus par le peuple.
- 9° Gratuité de la médecine et de la pharmacie.
- 10° Impôt progressif sur le revenu, le capital et les successions pour défrayer toutes les dépenses publiques, en tant que celles-ci doivent être couvertes par des impôts. Abo-iition de tous les impôts indirects, douanes et autres mesures économiques qui subordonnent les intérêts de la communauté à ceux d’une minorité privilégiée.
- Pour protéger la classe ouvrière, le parti socialiste-démocratique demande :
- l°Une législation nationale et internationale protectrice du travail sur les bases suivantes :
- a) Fixation d’une journée de travail normale comportant huit heures au maximum ;
- b) Interdiction du travail industriel pour les enfants de moins de quatorze ans ;
- c) Interdiction du travail de nuit, excepté dans les industries qui exigent ce travail par leur nature, pour des raisons techniques ou pour des motifs d’intérêt public ;
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- d) Repos ininterrompu de trente-six heures au moins chaque semaine et pour chaque ouvrier ;
- e) Interdiction du truck-system.
- 2° La surveillance de toutes les exploitations industrielles et le règlement du travail dans les villes et les campagnes par un office impérial du travail, des offices locaux du travail et des chambres du travail ;
- 3° L'assimilation des travailleurs agricoles et des domestiques aux travailleurs industriels ; la suppression des règlements applicables spécialement aux domestiques ;
- 4° La garantie du droit de coalition ;
- 5° La concentration de toutes les assurances concernant le-travail entre les mains de l’empire, avec coopération efficace des ouvriers à l’administration.
- Quelques-uns de ces articles ont pour objet des conquêtes faites depuis longtemps par les Français. Telles sont les dispositions relatives à la fixation du scrutin au dimanche, à l’indemnité aux députés, au vote annuel des impôts, à l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, la liberté de la presse et de réunion, et à peu de chose près les dispositions qui visent la liberté d’association, le droit de coalition, et celle qui remet aux représentants élus du peuple la décision de la paix et de la guerre.
- En France pas plus que dans les autres pays d’Europe, les femmes ne possèdent le droit de suffrage ; mais dans ce pays, aussi bien que dans les autres pays européens, le parti socialiste n’a pas le monopole de la revendication de cette réforme.
- La même observation est applicable aux desiderata formulés par le parti socialiste allemand, en ce qui concerne l’établissement d’un tribunal arbitral pour la solution des conflits internationaux, comme on peut s’en rendre compte par.la composition du congrès de Rome.
- Dans le programme économique et social du Congrès d’Erfurt, nous ne trouvons guère d’articles qui n’aient été ou qui ne puissent être votés par un parlement bourgeois, le parlement français, par exemple, où les socialistes proprement dits ne forment qu’un groupe infime sans autorité, et qui est encore loin de suppléer par son activité parlementaire à son insuffisance numérique.
- Et qu'on n’objecte pas la question des huit heures qui n’a pas jusqu’à présent réussi à forcer la porte d’un seul Parlement européen, car les faits démontrent que le parti
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- socialiste allemand se prête, sur ce point, à des accommodements.
- De ce que le programme d’Erfurt n’est pas fait pour effaroucher une bourgeoisie quelque peu progressiste, il ne faudrait pas conclure cependant que le parti ouvrier allemand renonce à la moindre parcelle de ses aspirations primitives.
- Pour se convaincre qu’il ne se détourne en rien des fins socialistes vers lesquelles il a toujours tendu ses efforts, il suffît de lire le projet qui précède les résolutions que nous reproduisons ci-dessus. Ce projet, après un exposé de l’évolution économique « sur laquelle s’appuie le socialisme moderne » conclut comme suit :
- cc Le parti démocrate-socialiste d’Allemagne tend à transformer la propriété privée des instruments de travail, — terres, mines, machines, outils, moyens de circulation, — en propriété commune de la société, et la production capitaliste en production sociale. Cette transformation, dont la société capitaliste elle-même a produit, et produit de plus en plus les conditions, peut seule émanciper la classe ouvrière et tous les membres de la société, sans exception.
- » Le parti démocrate-socialiste n’a rien de commun avec le soi-disant socialisme d’Etat, ou étatisation, dans un but fiscal, des entreprises privées, système qui a pour objet de mettre dans une seule et même main le pouvoir d’exploitation économique et le pouvoir d’oppression politique des travailleurs....
- » L’émancipation de la classe ouvrière ne peut être l’œuvre que de la classe ouvrière elle-même, parce que toutes les autres classes, tous les partis autres que le parti socialiste, sont établis sur le terrain du capitalisme et, malgré leurs conflits d’intérêts, ont pour but commun le maintien et le renforcement des bases de la société bourgeoise.
- » Les intérêts de la classe ouvrière sont les mêmes dans tous les pays à production capitaliste, où, par le fait de l’expansion de la production et de l’échange universel, la situation des travailleurs d’un pays devient de plus en plus dépendante de celle des travailleurs des autres pays. L’émancipation de la classe ouvrière n’est pas un problème national, mais social, que doivent également résoudre les travailleurs de tous les pays civilisés. Dans cette conception, le parti démocrate socialiste allemand se trouve et se déclare uni avec tous les travailleurs conscients de tous les autres pays.
- « Le parti-démocrate-socialiste ne combat pour aucun privilège, mais pour l’abolition de toute domination de classe
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- et pour l'abolition des classes elles-mêmes, pour l’égalité des droits et devoirs de tous, sans distinction de sexe ou de race. Dans ce combat pour la délivrance, la démocratie-socialiste, non seulement au nom des travailleurs, mais aussi au nom de tous les exploités et opprimés, revendique toutes les mesures, toutes les institutions qui peuvent améliorer en général la situation populaire et en particulier la situation de la classe ouvrière. »
- Ajoutons que, quoiqu’on puisse penser de ces tendances, et en dépit de quelques disputes personnelles, le Congrès d’Erfurt, a été une nouvelle et éclatante démonstration de la croissante vitalité, et de la cohésion formidable du Parti, que n’ont pu, comme on l’a dit, entamer, ni la main de fer ' du grand Chancelier, ni la patte de velours du jeune Empereur.
- SUISSE
- Le Congrès des accidents du travail. — Voici les résolutions votées par le Congrès international des accidents du travail qui s’est tenu, à Berne, vers la fin de septembre.
- I. Titre du congrès et du comité permanent
- Pour tenir compte de la connexité entre l’assurance contre les accidents et les autres assurances contre les maladies en général, l’invalidité et la vieillesse, et pour adopter un titre conforme à l’étendue forcée et réelle de leur programme, le congrès et le comité permanent du travail s’appelleront désormais c Congrès et comité permanent des accidents du travail et des assurances sociales. »
- II. Prévention et réparation des accidents du travail
- C’est un devoir impérieux, à notre époque, de prévenir par tous les moyens possibles les accidents du travail et les maladies professionnelles et d’en réparer les conséquences.
- a) En ce qui concerne les mesures préventives, il est désirable de combiner l’action des initiatives individuelles avec celle des associations et de l’Etat.
- b) En ce qui concerne la réparation des conséquences, il convient, pour la garantir en tout état de cause, qu’elle soit l’objet d’assurances organisées dans chaque pays suivant le système qui s’adapte le mieux à ses conditions particulières.
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- c) En organisant ces assurances, il paraît avantageux d’en détacher les accidents dont la conséquence est de courte durée, pour les rattacher, autant que possible, à la même organisation que celle qui se rapporte aux maladies en général.
- d) L’attention des pays qui voudraient, en outre, organiser l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse est appelée sur la convenance de combiner, autant que possible, le réseau de cette assurance, avec celui de l’assurance contre les accidents graves et les maladies professionnelles.
- III. Statistique
- Convaincu de la nécessité d’asseoir les lois d’assurances sociales sur de bonnes statistiques.et l’utilité de les dresser pour chaque pays sur des bases qui facilitent les comparaisons internationales :
- a) Le Congrès exprime le vœu que les divers gouvernements qui ne l’ont pas encore fait veuillent bien prendre les mesures nécessaires pour procéder à des relevés méthodiques et aussi détaillés que possible des accidents du travail, en les appuyant sur un bon recensement des professions.
- b) Le congrès confirme à son comité permanent le mandat de poursuivre l’étude des cadres d’une statistique internationale des accidents et l’invite à les soumettre au prochain congrès, après s’être concerté, s’il y a lieu, avec l’institut international de statistique, le comité international d’hygiène et de démographie et autres corps analogues, pour amener une entente internationale sur les éléments servant de base à cette statistique, tels que la nomenclature des causes de décès et celle des professions.
- IV. Prochain Congrès
- Le prochain Congrès des accidents et des assurances sociales aura lieu au plus tôt dans deux ans et au plus tard dans quatre ans.
- La date exacte et le lieu de sa réunion seront arrêtés par le comité permanent.
- On remarquera que le Congrès n’a pas pris parti entre les divers systèmes d’assurance préconisés.
- Parmi les nombreux pays représentés au congrès, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse sont les seuls pays où l’on trouve une législation sur les accidents du travail. En Aile-
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- magne et en Autriche fonctionne l’assurance obligatoire avec l’Etat pour assureur. Ce n’est que tout récemment que la Suisse a admis le principe de l’obligation.
- Les représentants de l’Allemagne et de l’Autriche réclamaient naturellement l’assurance obligatoire, vigoureusement combattue par les délégués français. Du côté de ces derniers s’étaient rangées la Norwège, l’Italie, la Hollande. Les Etats-Unis étaient hésitants.
- Les Fronçais ne faisaient pas une opposition de principe é l’obligation de l’Assurance ; mais ils voulaient avoir le droit de s’assurer où bon leur semblerait.
- Peut-être cette opinion eût-elle triomphée au Congrès si l’on n’avait décidé, pour ne pas prendre des résolutions telles qu’il y eût des vainqueurs et des vaincus, qu’on ne mettrait pas aux voix la question de l’assurance obligatoire.
- Le congrès de Berne avait été organisé par une Commission permanente, formée du bureau du premier congrès, lors de l’Exposition universelle de 1889.
- Les divers pays étaient représentés par des ingénieurs, des économistes, des délégués patronaux, quelques rares délégués ouvriers, des professeurs, des juristes, et par plusieurs hauts fonctionnaires de l’Assurance des ouvriers contre les accidents.
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- LA CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE
- « Jamais, dans ma longue carrière parlementaire, je n’ai éprouvé une aussi grande satisfaction qu’aujourd’hui en voyant un si grand nombre de représentants des peuples civilisés venir travailler pour la cause de la justice et de l’humanité, et pour répandre partout les fruits de la paix, de la concorde et de l’amour. »
- C’est ainsi que s’exprimait le président de la Chambre italienne, M. Biancheri, en ouvrant le 3 novembre, au Capitole, la Conférence interparlementaire de la paix.
- N’eût-elle à son actif que l’adhésion de tant d’hommes investis de la haute mission de représenter leurs concitoyens, la troisième Conférence interparlementaire marquerait une date remarquable dans les annales de la paix. Nous allons voir dans quelle mesure elle a contribué à l’avancement de l’œuvre de pacification.
- La grande salle du Capitole, était pavoisée de drapeaux aux couleurs italiennes et aux couleurs des nations représentées à la Conférence, savoir : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, la Norvège, le Portugal, les Pays-Bas, la Roumanie, la Serbie, la Suède et la Suisse.
- Au banc de la présidence étaient assis MM. Biancheri, président de la Chambre, le syndic de Rome, le duc Gaetani, et M. Ferrari, ministre de la justice.
- Seize discours ont été prononcés dans cette séance d’inauguration.
- M.- Biancheri et le maire de Rome ont parlé en italien. Puis, ont pris la parole, M. Baumbach,- vice-président du Reichstag, en allemand ; M. Hues, autrichien, en français ; M. Stanhope, anglais, en anglais ; M. Urekia, roumain, en italien ; M. Coello, espagnol, en italien; MM. Douville-Mail-lefeu et Yonnaamea, hollandais, en français; MM. Gubat, suisse, et Anspach, belge, en français; M. Pulsky, hongrois, en italien.
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- Après M. Biancheri, le duc Gaetani, syndic de Rome, a salué au nom de la municipalité, les membres étrangers du Congrès et a déclaré que le peuple romain veut et désire la paix avec la plus grande sincérité.
- M. Baumbach, vice-président du Reichstag de Berlin, a affirmé résolument que le peuple allemand veut la paix, et a terminé par le souhait qu’à Rome se fonde un nouvel Empire, celui de la paix.
- M. Stanhope, de la Chambre des communes de Londres, a dit que Rome célébrait, en ce moment, une de ses étapes dans la voie de la civilisation. Il a ajouté que cette réunion ne pouvait pas être stérile, parce que, si même les gouvernements restaient sourds à sa voix, on aurait parlé non aux hommes d’Etat, mais aux peuples.
- « C’est avec émotion, a dit M. Douville-Maillefeu, député français, que je parle dans cet historique Capitole, non au nom du gouvernement français, mais du peuple, dont nous sommes les représentants. Habitués à respecter Rome comme le sanctuaire de la liberté et du droit, c’est ici que nous devons réunir nos efforts pour faire cesser l’empire de la force brutale. La France ne faillira pas à cette tâche ; elle est toujours le pays qui, le premier, a fait la Déclaration des droits de l’homme, et, si nous sommes ses enfants, ce que nous devons faire ici, c’est la charte des droits des peuples et des devoirs des gouvernements. Je termine en faisant des vœux pour que l’Italie unifiée, avec Rome capitale, soit toujours comme elle l’est maintenant, un foyer de liberté, de justice et de raison. »
- Le représentant de la Belgique a dit combien il était heureux d’avoir entendu les délégués allemands et français déclarer que leurs pays voulaient la paix. « S’il y a un pays qui doit être satisfait de ces déclarations, c’est la Belgique qui se trouve entre ces deux voisins colosses. >
- Tous ces discours ont été chaleureusement applaudis.
- 200 membres environ des Parlements italiens et étrangers étaient présents à cette première séance.
- Les membres du Parlement français étaient MM. Labiche et Blanc, sénateurs, Jules Gaillard, Baulard, Douville-Maillefeu, Michou, Laguerre, Souhet, Beauquier, Gotteron et Hubbard, députés, auxquels il faut joindre M. Frédéric Passy, ancien député.
- La Conférence interparlementaire s’est réunie le lendemain, devant une assistance considérable, dans le Palais des Beaux-Arts, où elle doit continuer ses travaux.
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- M. Biancheri occupait encore le siège de la présidence qu’il devait conserver pendant toute la durée de la session.
- Après avoir ouvert la séance, le président a proposé de décider de quelle langue le Congrès devait se servir dans ses délibérations.
- M. Max Hirsch, député au Reichstag allemand, s’est empressé de demander qu’on choisisse la langue française. Cette proposition a été adoptée à l’unanimité, aux applaudissements de l’assemblée.
- Une fois cette question réglée, la discussion s’est engagée sur le projet de constitution d’un Secrétariat général international dont le principe avait été adopté par la deuxième conférence interparlementaire de Londres.
- Trois propositions ont été présentées : 1° par M. Mazzo-leni; 2° par M. Bajer; 3° par MM. Passy et Pandolfi, secrétaire du Comité parlementaire italien organisateur de la Conférence.
- Les trois propositions ont été successivement développées par leurs auteurs, puis renvoyées au bureau de la Conférence pour être l’objet d’un rapport.
- La seconde séance du congrès s’est ouverte sur une proposition de M. Marcoartu, sénateur espagnol, tendant à ce que tous les Etats européens soient représentés à tous les congrès diplomatiques
- Cette proposition appuyée par le rapporteur, M. Pandolfi, a été adoptée à l’unanimité.
- Après l’adoption de la proposition Marcoartu, M. Stanhope, député anglais, a fait son rapport sur la question de constitution d’un Bureau permanent,
- Le rapport exprime l’avis qu’il y a lieu de conserver-provisoirement l’organisation actuelle, avec quelques légères modifications, laissant M. Pandolfi exercer les fonctions de secrétaire pour les actes de la Conférence, quitte à discuter un projet organique dans la réunion de l’année prochaine.
- Au nom de la minorité du bureau, M. Mazzoleni insiste pour la constitution d’un Secrétariat international que la majorité a repoussée.
- M. Frédéric Passy prend la parole et exprime le regret de ne pas être complètement d’accord avec la majorité du bureau définitif. Il n’est d’accord avec lui que pour recommander de nouveau d’arbitrage et provoquer la formation d’une Haute-cour d’arbitrage. Il rappelle que plusieurs incidents ont déjà été résolus au moyen de l’arbitrage. Pour lui,
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- l’arbitrage n’est pas encore parfaitement établi ; mais ce qui ne peut être résolu aujourd’hui par son entremise le sera dans l’avenir.
- Il y a encore une autre forme d’arbitrage qui satisfait les intérêts des partis : c’est l’esprit, de conciliation qui gagne de plus en plus d’autorité dans le monde ; ce sont les cris de justice et d’humanité qui, partout, font comprendre qu’il est de l’intérêt général de résoudre pacifiquement les questions même les plus difficiles.
- M. Frédéric Passy revient ensuite sur le point du projet où il est en désaccord avec le bureau définitif. Il déclare qu’il faut un lien entre les comités nationaux, qu’il faut un centre d’informations, en un mot un Bureau et un Secrétariat international pouvant convoquer le Congrès de la paix de sa propre initiative.
- La discussion est reprise dans la séance suivante,
- M. Bajer insiste pour la constitution d’un Bureau international de la paix.
- D’après la proposition de M. Bajer, appuyée par un certain nombre de comités parlementaires et de sociétés de la paix, le Bureau du secrétariat général servirait de Bureau international à la fois aux sociétés de la paix et aux comités parlementaires, entre les sessions annuelles du Congrès universel et de la Conférence. Il irait, quelque temps avant l’ouverture des sessions, s’établir dans la ville désignée, afin d’assister le Comité d’organisation.
- Subordonné au Congrès et à la Conférence pendant le temps où ces assemblées tiendront leur séance, le Bureau, entre les sessions, continuera de coordonner les comités parlementaires et les sociétés de la paix, jamais supérieur, mais simple moyen de communication.
- La préface qui précède le Plan de guerre des amis de la paix (1) précise la nature des fonctions du Bureau : il classe des Archives, il forme et conserve une bibliothèque, il dresse des statistiques, il tient une correspondance.
- La première partie de la résolution du bureau disait :
- «Le bureau définitif prie M, Pandolfi, secrétaire à Rome, de s’entendre avec le comité parlementaire du pays choisi pour la prochaine Conférence, afin de régler les détails de la convocation. »
- (1) Voir le Plan de guerre des Amis de la vaix, par F. Bajer, membre du parlement danois.
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- M. Gaillard propose un amendement d’après lequel « la Conférence établirait son bureau annuel comme Bureau international parlementaire et prendrait des mesures afin de chercher à résoudre pacifiquement tout conflit éventuel. »
- Cet amendement qui donne au Bureau permanent le caractère de l’internationalité, a été substitué, dans la dernière séance au texte, d'ailleurs abandonné par M. Stanhope, du bureau de la conférence.
- Voici le texte définitif des résolutions adoptées :
- I. Le bureau, afin de donner au comité exécutif de la Conférence de 1892 un concours effectif, invite les membres du Parlement de chaque pays à nommer un représentant qui sera chargé de la correspondance entre le comité exécutif et les comités parlementaires, nationaux.
- II. La Conférence actuelle déclare qu’il est urgent que les représentants des autres pays constituent le plus tôt possible des comités parlementaires pour la préparation des conférences ultérieures et l’examen des causes de conflit dès leur origine.
- Est également adopté l’amendement de M. Passy dont voici le texte :
- 1° Des Conférences annuelles seront convoquées par des comités parlementaires du pays choisi par la Conférence. Chaque comité parlementaire aura, en outre, le pouvoir de convoquer, en cas de nécessité, une Conférence extraordinaire interparlementaire, choisissant l’endroit où la conférence siégera et fixant le sujet à traiter.
- 2° Pour faciliter au comité parlementaire la convocation de conférences ordinaires et extraordinaires, la troisième Conférence reconnait la nécessité d’avoir un Secrétariat général, chargé de l’entretien des archives du bureau de statistique et du service d’un bureau d’informations.
- 8° La direction du Secrétariat sera confiée à un secrétaire général, nommé pour un an par la Conférence. Il sera personnellement responsable de l’administration du secrétariat.
- 4" Le secrétariat général aura la faculté de constituer un , bureau central dans la ville où il aura sa résidence, mais il doit être organisé de façon qu’à chaque moment il puisse être transféré, avec ses registres et ses documents,
- , au siège du comité parlementaire chargé de convoquer les Conférences ordinaires ou extraordinaires, toutes les fois qu’on le jugera nécessaire.
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- Après l’approbation de toutes les propositions du bureau définitif et des amendements mentionnés, la Conférence nomme M. Pandolfi secrétaire général, et, sur la proposition du président, proclame à l’unanimité Berne comme siège de la quatrième Conférence.
- Notre compte-rendu s’est tenu jusqu’à présent dans les limites imposées par le règlement même aux travaux de l’assemblée.
- On sait, en effet, que le programme arrêté par le comité d’organisation était exclusif de toute question de politique internationale et que, par un article du règlement, les orateurs étaient priés, sous peine de rappel à l’ordre et de retrait de la parole, d’éviter toute allusion directe aux événements politiques du jour.
- Un certain nombre de députés, notamment les membres du Reichstag, partisans du statu quo basé sur les traités actuels, avaient fait une condition de leur présence de cette limitation contre laquelle d’autres membres se sont élevés à plusieurs reprises au cours de la Conférence.
- Une protestation s’est fait entendre dès le début des travaux de la conférence. Le président, M. Biancheri, achevait à peine, en terminant son discours d’ouverture, d’exprimer la nécessité de ne pas toucher à certaines questions particulières dont la discussion sortirait, disait-il, des limites de la compétence de cette assemblée, que M. Imbriani demandait la parole.
- Le député irrédentiste a cependant renoncé à parler dans cette première séance consacrée aux discours de bienvenue. Mais le lendemain, à l’occasion du débat sur les propositions relatives à la constitution du secrétariat interparlementaire, il est monté à la tribune. Au milieu de l’attention générale, M. Imbriani a développé cette idée que l’arbitrage international est une belle chose, mais que la justice est plus belle encore. L’orateur s’est attaché à démontrer par de nombreux exemples que la minorité parlementaire en Italie représente plus exactement le sentiment national que la majorité. Il dépeint ensuite la situation européenne et parle en termes violents de ceux qui sont pour le statu quo et pour la réaction.
- A son avis, les comités parlementaires pour la paix n’atteindront aucun but pratique, et demeureront toujours de stériles académies, si l’on ne commence pas par supprimer les raisons susceptibles d’enfanter la guerre. Parmi les
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- principales, il cite la question des nationalités. L’arbitrage, dit M. Imbriani, n’est possible que lorsqu’il s’agit de peuples libres et d’hommes qui sont maîtres de leurs destinées.
- Il est une utopie sous le règne de rois et d’empereurs qui placent leurs intérêts propres au-dessus de ceux de leurs peuples
- M. Imbriani reconnaît que chez certains peuples existent des questions si graves, qu’un congrès ne saurait en entamer la discussion qui appartient aux seuls intéressés, car le principe du droit des nations à régler elles-mêmes leur destinée est absolu et les comités et Parlements ne peuvent qu’émettre des vœux platoniques.
- Il propose donc que le Congrès proclame le respect des nationalités quelles qu’elles soient.
- Il va sans dire que ce discours a été maintes fois interrompu par le président, qui trouve que M. Imbriani est sorti de la discussion. Quelques délégués, entre autres des Allemands, quittent la salle.
- M. Hubbard, député français, a repris la thèse de M. Imbriani.
- Dans une réunion tenue par la délégation française avant la séance du lendemain, la proposition de M. Imbriani soutenue par M. Hubbard a été mise aux voix.
- Trois voix seulement se sont prononcées pour le dépôt et toutes les autres pour l’abstention.
- M. Gotteron, exprimant la pensée de la majorité', a dit qu'il était venu dans le double but de manifester sa sympathie à Fltalie tout entière, sans exception de parti, en même temps que pour y discuter la question d’un arbitrage international. On avait annoncé les Français comme des trouble-fête : ils veulent garder dans leurs cœurs toutes les espérances françaises, mais il3 s’abstiendront d’engager des débats.
- Après la réunion, MM. Hubbard, Souhet et Ricard se sont séparés de la majorité et ont décidé de présenter la proposition en question à la Conférence interparlementaire et d’adopter une déclaration affirmant :
- 1» Que le respect de la nationalité peut seul assurer la paix.
- Tout pacte disposant des populations en dehors de leur libre consentement est contraire au droit naturel et est un obstacle permanent à la2 paix.
- 2° Que le droit de paix ou de guerre appartient dans tous pays au peuple et à ses représentants. >
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- Cette proposition a été soumise à la Conférence ; en même temps qu’une proposition des députés italiens, Ferrari et Maffi, affirmant le droit des peuples de disposer de leurs destinées comme le seul moyen pour former la fédération et obtenir la paix et l’arbitrage.
- La question des nationalités n’avait pas été tranchée, au moment où la session allait être close.
- . M. Imbriani a soulevé un nouvel incident en demandant le motif pour lequel le président persistait à mettre sous le boisseau sa proposition.
- Le député italien s’est fait plusieurs fois rappeler à l’ordre. La discussion menaçait même de s’envenimer outre mesure, lorsque M. Hubbard a eu une très heureuse idée qui a ramené le calme. M. Hubbard a fait inscrire au procès verbal que la question des nationalités sera discutée à la prochaine Conférence de Berne.
- A l’ordre du jour de la prochaine Conférence se trouvera également la question de l’organisation d’une Cour d’arbitrage.
- En se séparant, les membres de la Conférence interparlementaire se sont donné rendez-vous au Congrès universel des sociétés de la paix, qui a tenu sa session du 11 au 16 novembre.
- Entre les deux institutions la connexité est trop grande pour que nous n’ayons pas à revenir sur les travaux de la Conférence en rendant compte de ceux du Congrès.
- D’ailleurs la conférence a laissé dans son œuvre une lacune qu’il appartenait au Congrès de combler.
- Les dispositions relatives au fonctionnement du Secrétariat général'déterminent bien les rapports que cette institution aurait, soit avec les comités parlementaires, soit avec la Conférence, mais nullement ceux qu’elle devrait avoir avec les sociétés de la paix et le Congrès.
- Tel qu’il est constitué cependant le Secrétariat international marque une nouvelle étape sur la route de la pacification universelle.
- La conférence poursuit son œuvre avec une prudente lenteur ; mais à aucun moment depuis sa fondation, elle n’a fait machine en arrière.
- Si l’on se place au point de vue du but à atteindre qui est la suppression de la guerre, il est aisé de voir la continuité de la marche en avant : la première conférence recommandait aux gouvernements la conclusion de traités par lesquels ils s’engageraient à soumettre à l’arbitrage le
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- règlement de tous les^différends qui peuvent surgir entre eux ; la seconde recommandait aux comités parlementaires qui la composent, l’examen des litiges qui pourraient se produire ; et la troisième vient de mettre à l’ordre du jour de la conférence de 1892 l’organisation d’une Cour d’arbitrage.
- Les constatations ne sont pas moins satisfaisantes si l’on se place au point de vue organique : la première conférence avait établi la périodicité des sessions ; la seconde avait préconisé la formation de comités nationaux ; la troisième vient de créer le lien permanent nécessaire entre les comités : le Secrétariat interparlementaire.
- Ainsi à mesure que l’organisation se perfectionne, les moyens d’atteindre le but se précisent ; en même temps se forme et se développe la conscience du rôle que les Parlements sont appelés à jouer non seulement dans la recherche de ces moyens mais dans leur emploi.
- LA PAIX PAR L’ÉDUCATION
- Extraits des statuts de la Société hollandaise connue sous le nom de Pax humanitate et dont le siège est à Amsterdam.
- Voici les trois premiers articles de ces statuts :
- Article 1er. — La Société a pour but d’exercer sur la tendance de l’enseignement une influence telle qu’elle provoque une fraternité et une estime générale entre tous les hommes, qu’elle enseigne une digne interprétation de l’idée de patriotisme, et qu’elle contribue à la propagation d’une unité de principes d’enseignement dans les diverses nations.
- Article 2.— Dans ce but, la Société coopère à l’organisation d’un mouvement international qui a en vue la création d’un Conseil permanent et international d’éducation ; celui-ci aura pour tâche de distribuer, selon l’esprit de l’article 1, des conseils sur tous les domaines de l’instruction et de la législation scolaire.
- Article 3. — Pour la réalisation de ses desseins, la Société emploie les moyens suivants :
- § 1er. Elle envoie des orateurs chargés de propager ses idées et de fonder de nouvelles sections.
- § 2. Elle s’applique à examiner consciencieusement la littérature scolaire. -
- | 3. Soit dans des assemblées d’instituteurs, soit dans des journaux ou revues d’éducation, elle provoque la discussion1 de questions en rapport avec son principe fondamental.
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- LE DEVOIR
- § 4. Elle publie des ouvrages et, si possible, une revue périodique.
- § 5. Elle attire l’attention du peuple néerlandais sur tout ce qui se fait d’important à l’étranger dans le sens de ses efforts.
- § 6. Elle crée une bibliothèque qui renferme les ouvrages de littérature scolaire du pays et de l’étranger, nécessaires à son activité.
- Dans le rapport annuel fait à la Société Pax humanitate par le secrétaire général, M. Schook, on voit notamment que ladite Société, ne reconnaissant comme en conformité avec ses doctrines aucune histoire des Pays-Bas, la section d’Utrecht s’est promis d’en composer une.
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- Il ne s’agit de rien moins que de créer une Humanité nouvelle et suffisamment éclairée et forte pour rompre avec la tradition du passé, et édifier l’avenir sur des bases plus stables. Cette tâche incombe avant tout sans doute aux éducateurs de l’enfance et de la jeunesse, mais elle nécessite aussi le concours intelligent de l’Etat et de tous les citoyens éclairés.
- Otez des mains de l’enfant ces jouets militaires, : à faire manœuvrer des soldats de plomb il pourrait apprendre à aimer la guerre et à compter pour peu de chose la vie de ses semblables. Refaites vos manuels d’histoire ; ils occupent trop les lecteurs des grandes tueries et des beaux faits d’armes, et ne savent pas assez leur faire suivre, dans ses étapes souvent obscures, le progrès de la civilisation.
- Modifiez aussi vos livres de morale pratique, ceux-là du moins qui risquent de faire croire au futur citoyen qu’il y a deux morales, l’une pour les individus, l’autre pour les peuples, et que la loi de solidarité souffre des exceptions. (Bulletin trimestriel de l’Association des jeunes amis de la paix).
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- On sait que, sur la proposition du comité de Palerme et de l’Union Lombarde, le comité organisateur du Congrès de Rome, a inscrit en tête du programme de ce congrès l’examen de réformes pédagogiques qui aient pour effet de répandre dans les écoles les principes de la paix.
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- LA QUESTION DÉ LA PAIX ffll
- Sur ce thème, M. Dehorter, instituteur, membre de la Société de paix et d’arbitrage du Familistère, a écrit un excellent mémoire dans lequel il s’attache à mettre en relief les innombrables contradictions de notre enseignement moral.
- « Pendant que le maître a les lèvres toutes brûlantes encore d’enseigner aux enfants le respect de la vie humaine d’après ce commandement formel « Tu ne tueras point », il a déjà à se préoccuper des moyeils qu’il mettra en œuvre pour faire vibrer dans un sens qui n’est pas toujours suffisamment large les cordes patriotiques.
- « Et c’est alors qu’il amène sur la scène comme exemples à admirer et à imiter les conquérants et leurs grands faits.
- «Il parlera volontiers des victoires qu’ils ont remportées, mais des conséquences néfastes qui se manifestent tôt ou tard, il parlera peu ou point. »
- L’auteur du mémoire énumère les mesures qui lui paraissent les plus propres à former le cœur et le jugement des enfants :
- « L'enseignement de l’histoire devrait avoir pour but de faire connaître aux enfants les découvertes, les progrès des sciences et des arts, les diverses étapes par lesquelles les peuples ont passé, et les hommes qui sont véritablement dignes de l’épithète de grands ; il devrait rejeter tout ce qui est de nature à exciter le chauvinisme ou le faux patriotisme.
- « Les récits des batailles auraient pour objet de mettre en relief toutes les atrocités qui se commettent à l’occasion des guerres afin qu’elles soient haïes au plus haut degré. On songera surtout à former le cœur et le jugement.
- « Les chœurs que chantent les enfants ainsi que les morceaux de récitations seront choisis avec discernement; ils exalteront le travail, l’amour de l’humanité et toutes les vertus qui concourent à assurer le Progrès dans la Paix en maudissant les calamités qu’enfante la guerre. »
- M. Dehorter termine en engageant tous les amis de la paix à concentrer leurs efforts sur l’école; car c’est l’éducation qui est le point de départ de toutes les grandeurs humaines.
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- DEUX CONFLITS SOUMIS A L’ARBITRAGE
- Deux bonnes nouvelles nous arrivent de l’autre côté de l’Atlantique :
- L’attorney général des États-Unis vient d’annoncer que le différend relatif aux pêcheries de la mer de Behring allait être soumis à un arbitrage et qu’un accord était intervenu entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au sujet des conditions de cet arbitrage.
- La seconde nouvelle a trait au conflit qui a éclaté tout récemment entre les États-Unis et le Chili, au moment où la période de troubles qui a désolé si longtemps ce dernier pays venait à peine de prendre fin.
- Voici les faits : les États-Unis envoient devant Valparaiso un bâtiment de guerre, le Baltimore, pour assurer éventuellement le respect de leurs nationaux. Les matelots du Baltimore descendent à terre, une rixe éclate, un matelot est tué.
- Le président Harrison fait déposer, par M. Egan, ministre des Etats-Unis à Santiago, une demande de réparation si péremptoire qu’elle équivaut à un ultimatum. Le gouvernement Chilien, soutenu par l’opinion générale du pays, répond par un refus à cet ultimatum qui, suivant lui, n’est pas fondé.
- Le retard apporté par le gouvernement Chilien à faire justice des coupables s’il y en a, retard qui motive l’irritation des Etats-Unis, n’implique à aucun degré que justice ne sera pas faite ; mais elle sera faite selon les prescriptions ordinaires, par les seuls magistrats naturels et légaux.
- M. Egan avait mis sans doute trop de vivacité et des formes trop agressives dans sa réclamation, car l’irritation ne fait que s’accroître dans le pays, où l’on reproche d’ailleurs au représentant des États-Unis d’avoir violé le principe de non-intervention, en permettant que la légation américaine devînt un lieu de refuge pour sujets chiliens partisans du pouvoir insurgé contre la représentation nationale.
- Notre confrère le Temps rappelle à ce sujet que l’incident de Val »araiso est sensiblement pareil à celui qui s’est produit, l’an dernier, en plein territoire de l’Union, à la Nouvelle-Orléans. Des indien4-' ou fils d’Italiens, inculpés de vol et d’uasassinut, lui uni unachés de leur prison et massacrés par la foule. Le gouvernement italien protesta, comme il était de son devoir. Qu’eût dit le président Harrison, qu’eussent
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- dit M. Blaine et les autres ministres, si le cabinet de Rome eût émis la prétention, soit que les agresseurs lui fussent livrés, soient qu’ils fussent, sur place, soustraits à leurs juges naturels et jugés par des Italiens ? Au bout du compte, qu’ont-ils dit, quelle satisfaction a reçue l’Italie, à l’heure qu’il est, après un an de pourparlers et de négociations ? C’est aller bien vite en besogne que d’armer des croiseurs sans laisser discuter les jurisconsultes.
- Or, il paraîtrait que le différend entre les Etats-Unis et le Chili est entré dans une phase décisive.
- M. Blaine s’en réfère au traité d’arbitrage permanent, voté le 17 avril 1890, par les représentants des dix-huit Républiques américaines assemblées en congrès à Washington.
- Il va choisir un arbitre aux termes de l’article 7.
- Aux termes du traité en question, toutes les parties contractantes s’engagent à soumettre à un arbitrage toutes les questions concernant les frontières, territoires, indemnités, droit de navigation, interprétation, exécution des traités.
- L’article 7 auquel il est fait allusion est ainsi rédigé :
- «Tout gouvernement en relations amicales avec la nation adverse de celle qui le choisira peut être nommé arbitre. Cette fonction peut aussi être confiée à des tribunaux, à des corps savants, à des officiers publics, à de simples particuliers, qu’ils soient ou non citoyens de l’Etat qui les aura choisis. »
- La durée de ce traité est de vingt ans.
- Le lendemain du jour où fut signé ce traité, quatre résolutions furent votées, la plus importante est ainsi conçue :
- « Tant que le traité d’arbitrage restera en vigueur, le principe de la conquête ne sera point admis par le droit public américain. »
- Si aucun arrangement amiable n’intervient auparavant, nous souhaitons fort que la nouvelle de ce second arbitrage se réalise.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LES FEMMES ET LE TRAVAIL
- La question si controversée du travail des femmes dans l'industrie vient d’être ravivée par le récent vote sénatorial qui exclut les femmes de toute réglementation.
- Il se prépare en ce moment, paraît-il, un vaste mouvement de conférences et de pétitions tendant à faire revenir la Chambre haute sur sa décision.
- Une Ligue serait même, dit-on, sur le point de se constituer. L’occasion serait belie, pour la Fédération des sociétés féminines qui vient de se fonder, de faire ses premières armes.
- Il importe avant tout d’éclairer le débat qui va se rouvrir.
- M. J. B. Avenal rend compte dans l’Emancipation d’une conférence faite par M. le professeur V. Meneghelli, à Padoue, sur le trax)a.il des femmes pendant le moyen âge et de nos jours.
- La note nous en paraît si juste que nous regrettons d’être obligé de l’écourter pour lui donner place dans nos colonnes.
- Michelet parlant de l’ouvrière s’écrie : « L’ouvrière, mot impie qu’aucune langue n’eut jamais, qu’aucune époque n’aurait compris avant cet âge de fer et qui balancerait à lui seul tous les prétendus progrès du monde civilisé. »
- L’illustre historien se trompait : l’ouvrière a toujours existé.
- M. Meneghelli, prouve^ par des faits que durant toute la période du moyen âge les femmes furent largement occupées soit aux travaux de l’agriculture, mêlées aux serfs de la glèbe,soit occupées en commun dans l’intérieur du gynécée, sous la direction d’un régisseur qui fournissait aux ouvrières les outils et les produits indispensables et veillait au bon emploi de leur temps. Dans les gynécées, on s’occupait de la filature de la laine et du coton, du blanchiment et de la teinture des étoffes, de la confection des vêtements.
- Il semblerait que lors de la création des corporations qui faisaient monopole de tout, la femme dût être confinée aux soins du ménage, elle fut au contraire accueillie et protégée par les corps et métiers. C’est ainsi qu’à Venise la femme
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- pratiquait l’art de la passementerie. On y trouvait des marchandes de soie, de dentelles, de perles ; des fileuses, des brodeuses, des ehapelières, etc,, etc. La femme pouvait même s’élever jusqu’à la dignité de maîtresse, il y avait des corporations composées exclusivement de femmes ; telles que celle des fileuses de laine et des tireuses d’or de Golonia.
- A notre époque les femmes participent, dans une proportion bien plus grande qu’à toute autre époque, aux travaux productifs.
- Sans rien dire de la femme de la campagne qui, astreinte dès son plus jeune âge aux travaux les plus durs et les plus fatigants, ne cesse de travailler que lorsque la mort l’atteint, la femme de nos jours prend part à presque tous les travaux de l’industrie depuis les plus ^grossiers jusqu’aux plus délicats.
- Selon M. Singer, l’Allemagne occupe actuellement 5.000.000 de femmes dans l’industrie; l’Angleterre 4.500.000; la France 3.750.000 ; l’Italie 3 millions 500.000 et l’Autriche 3.500.000. L’augmentation des femmes employées dans l’industrie a été très considérable pendant ces dernières années. En France, pour citer un exemple, le nombre de celles employées dans l’industrie textile est arrivé en dix ans de 400.000 à 700.000. En Amérique les femmes ouvrières qui, en 1870, étaient au nombre de 100.000 étaient à 1 000.000 en 1880. Partout, dans le vieux, comme dans le nouveau continent, les femmes qui travaillent sont mal rétribuées. Tandis que la moyenne du gain journalier des ouvriers français, non compris Paris, est de 3 fr. 40, l’ouvrière est payée 1 fr. 10. A Paris, le travailleur gagne 5 fr. 8u et la femme 2 fr. 90. Dans les emplois qu’offrent le commerce, il en est de même. Les hommes reçoivent des appointements de 1.200 à 1.800; les femmes, de 600 à 1.500 fr. Et M. Bellet auquel nous empruntons ces chiffres dit qu’il en est de même dans tous les autres pays d’Europe.
- Dans les Etats-Unis, là où les hommes gagnent 100 fr. et plus par semaine, la moyenne la plus élevée du salaire hebdomadaire de 19.297 ouvrières était en 1889, d’après un rapport de M. Carol de Wright, de 19 fr. 65 à Richmond et de 30 fr. 95 à San Francisco. Il y a même, dans ce dernier pays, des femmes qui ne gagnent que 0 fr. 15 par heure, quoiqu’elles soient employées à un travail rude et fatigant. En Italie, sur cette terre des bas salaires, la disproportion entre la rémunération de la femme et celle de l’homme, n’est pas moindre. En 1874, les cotonniers de la province de Milan
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- ne payaient leurs ouvriers que 1 fr. 75 en moyenne par jour et les femmes 0 fr. 95. Dans les filatures de soie de la Haute-Italie, les fileuses percevaient 1 fr. par jour et les f&cchini 1 fr. 90.
- Dans toute la péninsule, il en est de même.
- Il est vrai que les salaires des femmes ont une tendance à se rapprocher de celui des hommes. Ce relèvement a été constaté en France et en Italie, mais on ne peut nier que partout les femmes ne soient mal rétribuées.
- M. Meneghelli voit la cause principale de ce phénomène économique dans le petit nombre d’emplois accessibles aux femmes. Les hommes ont accès à tous les travaux, à toutes les occupations qui exigent de la force et de l’habileté, tandis que les femmes ne peuvent arriver qu’aux occupations pour lesquelle^ seule l’adresse est nécessaire et qui n’exigent pas des connaissances intellectuelles ou techniques ; son éducation négligée ne lui permettant pas de le faire.
- Le champ d’emploi restreint, le nombre de concurrents qui augmente tous les jours, voilà, croyons-nous, les causes qui déprécient le salaire des femmes. Ceci, du reste, n’est qu’un fait particulier qui vient appuyer une fois de plus la loi d’airain des salaires.
- Donc, si le bas salaire des femmes dépend surtout du petit nombre de carrières qui leur sont ouvertes, s’il est vrai aussi, qu’elles ont beaucoup de besoins à satisfaire et que ces besoins ne peuvent être satisfaits que par le salaire qui leur est attribué, il semblerait que l’on doit être d’accord et proclamer la liberté complète du travail féminin On a, au contraire, pendant ces dernières années, soulevé contre le travail des femmes une infinité d’objections, et, poètes, économistes et physiologistes ont demandé de nombreuses restrictions dans le but de les protéger.
- Les économistes Blanqui, Villermé et Sismondi entr’autres, demandent nettement l’exclusion des femmes de la manufacture. Si la femme, disent-ils, déserte le foyer domestique pour l’atelier, elle sera contrainte d’abandonner ses enfants qui ont besoin de ses soins, devra supporter un travail et des fatigues au-dessus de ses forces, les liens de la famille se relâcheront nécessairement, menaçant de ruine cette forme primitive de l’association, base de l’Etat.
- Il ne manque pas de politiciens qui demandent la protection de l’ouvrière affirmant que les forces de la femme sont sacrées pour la patrie, et que si on ne les conserve religieusement, elle ne pourra donner à son pays que de
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- faibles et débiles défenseurs. Pour conclure, physiologistes et hygiénistes, au nom de la science qui leur est chère, demandent des restrictions et quelquefois même l’interdiction absolue du travail féminin. C’est encore le docteur Koborn qui déclarera explicitement que c’est un devoir pour l’Etat d’interdire aux femmes tous les travaux qui peuvent nuire à leur développement, M. Veber ajoutera qu’on devrait, tout au moins, empêcher les femmes mariées d’abandonner la famille et fait la proposition d’introduire la loi mise en vigueur en Bavière avant 1868, loi qui défendait le mariage à tous ceux qui ne pouvaient justifier de moyens d’existence assurée pour soutenir la famille ; viennent ensuite les moralistes, les philantropes, les publicistes préoccupés uniquement de leur intenlion qui, après avoir ex iminé le problème d’un seul côté, oubliant les nombreuses circonstances d’ordre social qui peuvent le modifier, invoquent l’intervention de la loi pour que le travail de la femme soit interdit ou réglementé.
- Fixant les yeux sur la grande industrie, ils en exagèrent les maux ou l’accusent des malheurs d’autres temps, croient tout résoudre et remédier à tout avec une disposition législative. Ils ne pensent pas aux difficultés qui se présenteraient lorsqu’on mettrait en vigueur des prescriptions aussi contraires à la liberté individuelle ; ils ne voient pas que les femmes qui se soumettent volontairement au travail, même excessif,, seraient les premières à se rebeller ouvertement contre la loi, et à tromper les agents qui prétendraient en faire respecter les prescriptions légales.
- Les adversaires de la grande industrie ne réfléchissent pas que, si celle-ci offre des inconvénients, la petite en offre aussi de non moins grands et pour ainsi dire irrémédiables. On s’occupe très peu des misères et des souffrances cachées dans les petits ateliers : il est- cependant certain que les femmes y sont employées en très grand nombre, et que la morale et l’hygiène y sont bien plus maltraitées que par les ouvrières de la grande industrie. Avec cette différence, toutefois, que les grands ateliers s’améliorent tous les jours hygiéniquement et qu’il y a des règlements intérieurs très sévères tendant à maintenir la discipline et à éviter la corruption, tandis que, dans toutes les petites fabriques, les femmes sont à la merci des hommes et des surveillants, contraintes à travailler parmi les hommes dans des endroits resserrés et méphitiques où, en peu de temps, elles perdent la santé et flétrissent la fleur de leur jeunesse. /
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- On demande l’intervention de l’Etat, comme s’il était un être omniscient et omnipotent, ayant le droit de s’entremettre partout, même quand l’individu ne sort pas des limites de son droit et ne viole pas la liberté d’autrui; on croit enfin conjurer les souffrances des familles ouvrières en prohibant le travail des femmes, comme si elles se rendaient à l’atelier par plaisir, qu’elles n’y fussent pas poussées par les besoins et que ces besoins eussent à cesser en même temps que la source du gain.
- Le seul moyen de relever la condition des femmes ouvrières, nous l’avons déjà dit, c’est d’augmenter le nombre de services rétribués qu’elles peuvent prêter : toute restriction au travail féminin ne peut que conduire à un résultat opposé. C’est seulement en mettant les femmes dans des conditions telles qu’elles puissent exercer un métier honnête et lucratif, leur procurant un gain suffisant pour vivre, que l’on pourra faire cesser les souffrances matérielles et les désordres moraux qui ont rendu si tristement célèbres quelques centres manufacturiers. On ne doit pas oublier que la corruption, le vice et la dissolution des moeurs trouvent dans les bas salaires un puissant et fidèle allié.
- Les législateurs de tous les pays ne furent pas sourds au concert de plaintes qui s’élevait de tous les côtés et s’occupèrent, de temps à autre, de prendre des dispositions pour protéger les femmes ouvrières en général. Quelquefois, telles prescriptions furent inspirées par la pensée de faire cesser les abus vraiment honteux de certaines industries ; mais, bien souvent, elles avaient leur origine dans ce sentimentalisme exagéré qui ne comprend pas que le plus sûr remède contre certains abus se trouve dans la conscience publique qui les réprouve, tandis que la réglementation de la vie individuelle ne peut que les aggraver. C’est l’Angleterre avec des Factory Acts qui commença le mouvement de la législation relative à la réglementation du travail. Le premier de ces Acts qui s’occupe des femmes ouvrières est celui de 1842, qui leur interdit formellement le travail souterrain dans les mines et dans les carrières; il fut bientôt suivi par ceux de 1844 et de 1845, qui prohibaient le travail de nuit dans les manufactures, fixait la journée à 10 heures de travail, la journée du samedi finissant à deux heures de l’après-midi.
- L’exemple de l’Angleterre fut suivi, avec une plus ou moins grande largeur de vues, par l’Allemagne et la Suisse ainsi
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- que par d’autres pays ; tandis que l’Autriche, pauvre en manufactures, se plaint, par la voix de Richter, des avilissantes et misérables occupations auxquelles en sont réduites les femmes de son pays, et fait des vœux pour l’établissement de grands ateliers industriels qui puissent les occuper en grand nombre.
- Exemples et enseignements que devraient bien méditer les économistes et les moralistes qui s’obstinent à demander l’interdiction absolue ou la limitation exagérée du travail des femmes, dans la croyance de les favoriser.
- Angleterre
- LES FEMMES DANS LA COMMISSION DU TRAVAIL
- Tandis qu’en France les hommes disposent à leur gré du travail des femmes sans les consulter, en Angleterre, la Commission royale d’enquête sur le travail, qui a été constituée l’hiver dernier, sous la présidence de lord Hartington, va s’occuper de la question de savoir si elle admettra des commissaires féminins. Miss May Abrahams,secrétaire privée de lady Dilke, et miss Béatrice Pofter, belle-sœur du député-speaker, M. Courtney, seraient probablement nommés commissaires, si la question est résolue par l’affirmative.
- Belgique
- OUVRAGES D’ENSEIGNEMENT
- Tous les ans, l’Académie royale de Belgique couronne les trois meilleurs ouvrages d’enseignement parus dans le courant d’une période de deux ans. La première année, les prix portent sur l’enseignement moyen ; l’année suivante, sur l’enseignement primaire.
- Cette année sur quatre-vingts ouvrages présentés au jury, trois ont été jugés dignes d’un prix de mille francs chacnn ; et de ces trois ouvrages couronnés, deux, ceux auxquels ont été attribués les deux premiers prix sont dus à des femmes. Voici la désignation de ces ouvrages :
- 1° Les travaux à l’aiguille à l’Ecole primaire et à l’Ecole normale, par Miles Ducasse et Cornelis.
- 2° Le bonheur domestique (Het huiselyk geluck). Ouvrage écrit en langue néerlandaise, par Mme Lievevronw-Coopman, de Gand.
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- France
- UNE INTRÉPIDE VOYAGEUSE
- Une Française, MI!e Élise Saint-Omer, vient de quitter Paris pour entreprendre le tour du monde par l’hémisphère austral.
- Son voyage doit durer trois années. Elle se propose de recueillir, pour la Société de géographie, des documents sur la vie de la femme et l’éducation de l’enfant dans les pays qu’elle traversera et, surtout, dans l’Afrique centrale.
- MUe Saint-Omer n’en est pas du reste à son coup d’essai. Elle a déjà fait, il y a deux ans, seule, à ses frais et sans aucun bagage, le tour du monde par l’hémisphère boréal. Cette intrépide voyageuse est âgée de soixante-quatre ans.
- Un de nos confrères dit à ce sujet:
- Le voyage de Mlle Saint-Omer est excessivement intéressant, et promet des notes curieuses. Tout simplement parce que Mlle Saint-Omer verra en femme, les femmes et les enfants à côté desquels l’explorateur, marin, soldat, négociant seraient passés, plus préoccupés de science, de topographie, de procédés commerciaux ; avec son œil particulier, avec son flair, avec son cœur, elle fera des découvertes dont un homme ne se serait même pas douté.
- Rien qu’au point de vue matériel, son sexe lui servira, surtout quand elle abordera cet Orient insondable, dont les méandres sociaux échappent si complètement à nos investigations. En Afrique, la femme va peut-être trouver le remède à l’esclavage, et- nous l’indiquer, parce qu’elle aura vu les dessous, l’intimité, tandis que nous approchons à peine de la surface d’une existence beaucoup plus compliquée qu’on ne le suppose.
- Sans éclat-, sans faste, sans moines armés, la grande voyageuse peut faire avancer d’un grand pas le progrès. Elle part pour voir en nous laissant ensuite le droit d’agir, et non pour agir ou paraître agir sans connaître et sans avoir envie d’apprendre.
- A M1'6 Saint-Omer, toutes nos félicitations, tous nos encouragements.
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- NÉCROLOGIE
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- NÉCROLOGIE
- M. HIPPOLYTE MAZE
- Nous avons le regret d’annoncer la mort de M. Hippolyte Maze, sénateur de Seine-et-Oise.
- Au Sénat, comme à la Chambre où il siégea longtemps, M. Maze s’était voué aux problèmes de la mutualité et de la prévoyance^
- Animé d’une foi ardente dans les ressources de l’initiative privée fécondée par l’association, il s’était donné tout entier au développement des sociétés de secours mutuels, d’épargne et de coopération.
- Préoccupé de coordonner les forces éparses de la mutualité, il avait fondé en 4887 la Revue des institutions de prévoyance qu’il n’a pas cessé de diriger.
- Il avait fondé l’année dernière, la Ligue nationale de la prévoyance et de la mutualité, dont nous avons annoncé la formation dans le Devoir.
- M. Maze était le rapporteur de la loi sur les sociétés coopératives. La maladie du regretté sénateur avait longtemps empêché le dépôt de son rapport qui va subir un nouveau retard.
- Espérons que ce retard ne sera pas trop long, et que le vote du projet de loi viendra bientôt mettre fin à un état d’incertitude très préjudiciable aux intérêts et au développement des sociétés coopératives.
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
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- La question sociale et le collectivisme, par Henri Aimel, député de Bordeaux.
- Opuscule en vente à vingt centimes, Librairie Graby, 12, rue des Piliers de Tutelle, Bordeaux, (Gironde).
- * ^
- p La Question sociale, revue du mouvement socialiste international. —
- Directeur : P. Argyriadès.
- Abonnement : 4 francs par an.
- Bureau : 5, Boulevard Saint-Michel, Paris.
- Almanach des coopérateurs belges pour 1892.
- Prix quinze centimes. En vente chez L. Bertrand, II, rue du Percil, Bruxelles, (Belgique.)
- Plan de guerre des Amis de la Paix, par F. Bajer, membre du Parlement danois.
- Brochure traduite en français par M. Frederiksen.
- Se trouve à Paris, au dépôt central, 4, place du Théâtre français.
- Le cidre et le poiré, revue mensuelle, organe des comices et syndicats agricoles.
- Abonnement : 7 fr. par an.
- Bureau : rue du Collège, à Argentan, (Orne).
- * *
- Procédés magnétiques du professeur H. Durville.
- Extrait de son Traité expérimental avec une figure dans le texte.
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- Prix : 20 centimes. Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris.
- * #
- Résumé succinct de science sociale d’après Colins.
- Opuscule en vente, au prix de dix centimes, à la Librairie du Socialisme rationnel, chez M. Delaporte, 108, rne Mouffe-tard, Paris.
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- ¥ *
- Simple métaphysique, parE. de Pampery.
- Supplément à l’opus :ule paru sous le même titre au commencement de la présente année, et dont nous avons dit quelques mots dans notre numéro de juin dernier.
- En vente comme le précédent, chez Reinwald et C'% libraires éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris.
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- [suite)
- Telle qu’elle était, cette copie ne pouvait manquer d’obtenir au moins un accessit. Comme je n’avais jamais jusque-là obtenu l’ombre d’un prix ou d’un accessit, ce succès inexplicable attirerait l’attention. Mon voisin parlerait peut-être des pages qu’il m’avait passées. Il y aurait donc des gens disposés à croire que j’avais volé mon pauvre accessit : c’est vraiment terrible d’avoir une mauvaise réputation !
- J’aurais beau protester de mon innocence, et raconter comment les choses s’étaient passées, on pourrait trouver mon explication invraisemblable. Tout enfant que j’étais, je comprenais bien qu’il y a des choses dont on ne doit pas même être soupçonné.
- Je pris alors le seul parti qui me restait à prendre, si je voulais trancher la difficulté d’un seul coup ; et pour n’être point tenté de revenir sur ma résolution, je pliai ma composition en quatre, puis en huit, et je la déchirai lentement eu tout petits morceaux.
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- Ce sacrifice [ne me laissa ni un doute ni un regret ; je me savais bon gré de l’avoir accompli, parce que j’étais sûr d’avance de l’approbation ^e mon grand-père.
- Quant au père Barré, il serait médiocrement surpris de ne point recevoir de copie de « ce paresseux de Jousserand. »
- Tout à coup je fus frappé d’une difficulté à laquelle je n’avais pas songé d’abord. Pour expliquer à mon grand-père ce qui m’était- arrivé, je serais obligé de dire que quelqu’un m’avait passé les feuillets du livre; et il était convenu, une fois pour toutes, entre nous autres écoliers, que nous ne devions jamais mêler nos parents aux affaires de l’école.
- Mon grand-père était si bon et il avait tant de tact et de patience, qu’il me suffisait de lui dire ; « Grand-père, je n’ai pas remis de copie; plus tard je te dirai pourquoi, et je suis sûr que tu ne seras pas mécontent de moi. »
- Lorsque l’élève chargé de ramasser les copies s’avança entre les bancs, je fis comme font à l’église les personnes qui désirent ne pas donner à la quête, je tournais modestement la tête du côté du mur.
- Tout aussi modestement je me faufilai à travers les groupes. Je n’avais nulle envie de rire ni de plaisanter, ni de causer de choses indifférentes : je voulais voir mon grand-père avant tout, et m’assurer qu’il accepterait mes raisons. Les écoliers s’en allaient plus vite que les jours ordinaires, parce que la classe avait duré jusqu’à onze heures et qu’ils étaient pressés d’aller déjeuner.
- Je passai, en m’en allant, à côté d’un groupe où Ton [parlait très fort. La voix de Joubert dominait toutes les autres : « Ce n’est pas de jeu, disait Joubert, il y en a qui ont copié ! »
- « Ce n’est toujours pas moi, » pensai-je en moi-même, et je me sentis plus heureux que jamais du parti que j’avais pris.
- Laroche, qui marchait quelques pas devantr se retourna furtivement en entendant les propos de Joubert, et je remarquai qu’il était très pâle ; ses yeux avaient une méchante expression.
- Quand il vit que je venais derrière lui, il m’attendit un peu et me dit à voix basse : « Tu n’en diras rien ! » Aussitôt il partit au pas de course, sans attendre ma réponse, et je. ie vis s’élancer dans la maison de son père, dont il referma fa porte avec violence.
- Aussitôt je compris tout. Lorsque Laroche était sorti de classe, son mouchoir sur le nez, il avait probablement son livre d’histoire dans sa poche. Il en avait déiaehé les page»
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- qui se rapportaient à la composition, et il les avait copiées. Notre commun voisin s’était aperçu de la fraude, et l’avait contraint de lui passer les pages, en le menaçant de le dénoncer ; à son tour, il avait craint quelque indiscrétion de ma part, et voilà pourquoi il m’avait rendu le même service. Un joli service, ma foi ! qui me privait du pauvre petit accessit auquel j’aurais pu prétendre sans cela.
- Je ressentis un tel mépris pour la conduite déloyale de Laroche, que je m’en voulus, à la réflexion, d’avoir 'jpu balancer un seul instant à faire ce que j’avais fait.
- En effet, Laroche, en copiant, avait cherché à voler le prix à Camus ou à Joubert ! J’étais bien décidé à ne pas le dénoncer ; mais je ne pus m’empêcher de souhaiter qu’il fût découvert et puni comme il le méritait. Je trouvais mon autre \oisin moins coupable, sans toutefois l’approuver. C’était un paresseux qui n’avait nulle prétention au prix, et qui avait copié pour remettre une composition et n’être pas puni.
- Aussitôt je songeai que je serais puni moi-même, pour n’avoir pas remis de copie ; mais, vaille que vaille, j’aimais encore mieux cela que d’avoir triché, ou d’avoir mérité d’être soupçonné de fraude.
- Cette réflexion fit que je me considérai comme une manière de héros au petit pied. Il en résulta qu’au lieu de prendre la ruelle des Aubiers, comme j’en avais eu l’intention d’abord, je m’en allai fièrement par la grande route au-devant de mon destin.
- En me voyant arriver par-là, grand-père en tira sans doute un favorable augure, car il se mit à me sourire de loin, et il me dit : « Allons, je vois que tout s’est bien passé.
- — Oui, grand-père, lui répondis-je sans sourciller, tout s’est bien passé, du moins je l’espère, mais pas tout à fait comme tu l’entends.
- — Que veux-tu dire ? me demanda-t-il avec surprise.
- — Tu sais, repris-je, que je ne te fais jamais de mensonge.
- — Je le sais, aussi ai-je pleine confiance en toi.
- — Eh bien, voici ce que c’est. Je savais très bien mon sujet, sauf les quelques lignes de la fin.
- — Quelques lignes seulement ?
- — Quelques lignes seulement.
- — Alors on peut espérer.
- — Non, grand-père, il ne faut rien espérer. Il s’est passé
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- quelque chose que je ne puis te dire maintenant, et qui a fait que je n’ai pas remis de copie.
- — Quelque chose de grave ? me demanda-t-il avec inquiétude.
- — Oui, grand-père, quelque chose de grave ; il n’y a que moi qui le sache ; mais cela a suffi pour m’empêcher de remettre ce que j’avais fait. »
- Il me regarda quelques iustants d’un air sérieux, et me dit doucement : « Mon petit Paul, j’ai confiance en toi, »
- Je lui pris la main, et je la tins contre ma joue tout le temps que nous mîmes à gagner la salle à manger. J’étais heureux de sentir qu’il avait confiance en moi, et je pensais que je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, être à la place de Laroche.
- CHAPITRE XVIII
- A chacun selon ses mérites. — Grands projets.
- Les jours de composition de prix, nous avions congé dans l’après-midi ; grand-père me demanda si nous ne ferions pas une petite promenade. J’eus un moment d’hésitation. Il y avait en ce moment un secret entre grand-père et moi, et quoique mon secret fut honorable et avouable, quelque chose que je ne saurais définir me faisait appréhender un long tête-à-tête. Je ne craignais certainement pas que grand-père eu abusât pour me faire parler, et pour tirer de moi ce qu’il désirait certainement savoir. J’avais sa parole, et jamais il ne m’avait trompé. Je crois bien plutôt que j’étais mal à l’aise de me sentir dans une situation qui n’était pas naturelle ; car il n’est pas naturel qu’un enfant ait des secrets pour son grand-père.
- Mon hésitation ne fut’ pas de longue durée, et je dis à mon grand-père que j’aimerais bien à faire une petite promenade.
- « Cela te reposera un peu, me dit-il avec bonté, car tu t’es surmené de travail ces temps derniers. »
- Je ne répondis rien, craignant d’en trop dire sur ce sujet. Comme nous franchissions le seuil de la porte, grand-père me dit : « Attends-moi un instant, il faut que je fasse quelques recommandations à Brigitte, en cas que Pilois vienne travailler au jardin cette après-midi. »
- Je me mis à regarder tout autour de moi en attendant mon grand-père. Comme j’étais tourné à droite, j’entendis
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- quelqu'un qui faisait « psitt ! psitt ! » pour appeler mon attention.
- D’abord je ne vis personne, mais bientôt, derrière le puits du tonnelier, j’aperçus quelqu’un qui se cachait et qui ne risquait qu’un œil de mon côté.
- Je me dirigeai vers le puits, et Laroche, sortant de sa cachette, fit quelques pas vers moi d’un air effrayé et agité.
- « Que me veux-tu ? lui demandai je.
- — Pas si haut, me dit-il, en regardant avec inquiétude du côté de la fenêtre du tonnelier. Il y a plus d’une demi-heure que je te guette, parce que... »
- Sans ajouter un seul mot, il regarda derrière moi avec une figure bouleversée, tourna rapidement les talons, s’enfuit par une petite ruelle qui aboutissait à un gros tas de fumier, et alla se tapir comme un criminel derrière le fumier.
- Mon grand-père ne s’aperçut de rien, et nous fîmes une bonne petite promenade, bien tranquille, bien agréable, heureux d’être ensembls. Les grands peupliers chantaient au-dessus de nos têtes, et les bouquets d’aulnes avaient comme des frissons, l’herbe des prés était douce au pied, comme un velours. Tout me plaisait dans ce granl calme qui nous enveloppait et nous pénétrait Qpand nous parlions, ce n’était que de choses agréables, et quand nous nous taisions, nous sentions que nous étions encore d’accord; les cris des sauterelles dans les chaumes, adoucis par la distance, avaient un charme inaccoutumé.
- « Que l’on est donc bien avec toi ! » dis-je à mon grand-père, et je pensais tout bas : « Dire qu’à cette heure, si tu n’avais pas songé'à ton grand-père, juste au bon moment, tu serais aussi inquiet et aussi malheureux que Laroche ! »
- Quand nous regagnâmes le logis par la ruelle des Aubiers, Brigitte, qui nous guettait, dit à grand-père :
- « Monsieur, n’ôtez pas vos souliers.
- — Pourquoi donc cela? demanda mon grand-père d’un air étonné.
- — Ce n’est pas le moment de mettre vos pantoufles, » reprit Brigitte d’un air solennel. Elle ajouta, en me regardant de travers : « Il se passe je ne sais quoi du côté de l’école ; pas grand’chose de bon, j’imagine. Le neveu du père Barré est venu vous demander. Il a dit de vous envoyer à la maison d’école avec Paul sur les quatre heures. Le père Barré se fait excuser de vous déranger. S'il n’avait eu affaire qu’à vous, il serait venu vous trouver ; mais il est forcé de
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- réunir plusieurs écoliers et leurs parents pour tirer une
- affaire au clair. Tu sais peut-être ce que c’est que cette
- affaire là? me dit-elle en se tournant brusquement de mon côté, pour m’arracher la vérité par surprise.
- — Peut-être oui, peut-être non, répondis-je si tranquillement que mon grand-père, dont le front s’était un peu rembruni, ne put s’empêcher de sourire.
- — Dis toujours! s’écria Brigitte désappointée d’avoir fait de la diplomatie en pure perte.
- — Je ne demanderais pas mieux, mais ce n’est pas mon
- secret, du moins si c’est ce que je crois; et si ce n’est
- pas ce que je pense, je n’en sais pas plus long que toi.
- — Merci pour le prince! s’écria Brigitte avec aigreur. C’est justement ce que répond l’ambassadeur du prince au roi qui avait deux filles à marier, dans je ne sais plus quel conte. L’ambassadeur demande au roi : « Laquelle de vos demoiselles nous accordez-vous? » Le roi répond : « Vous êtes trop curieux, le prince n’aura ni l’une ni l’autre ! » Eh bien ! mon petit garçon : merci pour le prince ! J’ai tort de m’intéresser aux affaires de la maison ; je deviens curieuse avec 'l’âge, du moins à ce qu’il paraît. Je ne demanderai plus jamais rien de rien, quand même le juge de paix m’enverrait une citation. Du reste, vous ferez mieux de ne pas rester plantés là sur vos jambes On vous demande pour quatre heures, et voilà qu’il est quatre heures cinq. »
- Nous prîmes en silence le chemin de l’école. Le père Barré qui nous guettait sur le pas de la porte, se tourna vers les personnes qui étaient à l’intérieur, pour leur annoncer notre arrivée, et vint à notre rencontre.
- Il aborda mon grand-père avec beaucoup de déférence ; quant à moi, il me regarda à peine. Malgré moi, je fus troublé de la froideur de cet accueil ; mais je me rassurai bien vite, en songeant que je n’avais rien de grave à me reprocher.
- Sur les bancs des écoliers, il y avait Faligan, Laroche, Terrail, Camus et Joubert ; sauf le père de Faligan, qui demeurait trop loin pour être prévenu à temps, les parents des élèves étaient assis sur des chah es, les uns graves comme des juges, les autres soucieux comme des gens dont la vigne vient d’être gelée.
- Quand mon grand-père fut assis au milieu des parents, et moi à côté de mes camarades, le père Barré monta dans sa chaire et dit d’un ton grave et triste
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- « Voici pourquoi nous sommes réunis. Il m’est revenu que tout le quatrième banc a .copié sa composition. G’est une faute tellement grave, que j’ai cru devoir procéder à une enquête, et mettre en présence les intéressés.
- — Monsieur, s’il vous plaît ! dit Camus en levant la main, comme nous faisions en classe pour demander la parole.
- — Parle, lui dit le père Barré.
- —- Voulez-vous bien faire savoir que ce n’est ni Joubert ni moi, qui avons dénoncé nos camarades.
- — Non, ce n’est pas vous, car vous en êtes incapables l’un comme l’autre. A vrai dire, ce .n’est personne en particulier, et c’est un peu tout le monde. A la sortie de classe, il s’est formé un groupe d’écoliers indignés qui discutaient cette chose-là entre eux. J’ai bien été forcé d’entendre ce qui se disait, ou plutôt ce qui se criait par-dessus les toits. C’est l’opinion publique qui a dénoncé les coupables, si toutefois il y a des coupables. Sachant ce que je savais, j’ai cru qu’il était de mon devoir de tirer tout de suite la chose au clair, dans l’intérêt de tout le monde. Voici le paquet de compositions, je n’ai point voulu regarder vos copies avant d’avoir levé tous mes doutes. Comme Joubert et Camus sont jusqu’ici les concurrents les plus sérieux pour le prix d’histoire, je les ai priés de venir, ainsi que leurs parents. S’il est prouvé, ce que je désire de tout mon cœur, que le quatrième banc est innocent, Joubert et Camus seront les premiers à faire cesser les bruits qui courent déjà dans Montigny. Faligan, descends ici. »
- Faligan descendit d’un air ahuri.
- . « As-tu copié ta composition ?
- — Oui, monsieur Barré, et je vois bien que j’ai mal fait. Je vous assure bien que je ne recommencerai pas. J’ai pris des brins de phrase par-ci, par-là, mais vous pourrez voir que ça ne fait pas un joli bouquet. Je suis incapable, monsieur Barré, de vouloir voler un prix à 'quelqu’un. Si j’ai copié, c’était pour vous remettre un papier et n’être pas puni.
- — Nous verrons ce qu’il y a à faire, dit le père Barré en cherchant dans le paquet la copie de Faligan. Quand il l’eut trouvée, il ne put s’empêcher de sourire.
- « Le fait est, dit-il, que cela ne ressemble à rien.
- — A rien de rien, dit tranquillement Faligan.
- — Sur quoi as-tu copié?
- — Sur des feuilles détachées d’un livre.
- — Où est ton livre ?
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- — Je n’en ai jamais eu.
- — C’est bon, va t’asseoir. Laroche! »
- Laroche descendit, pâle comme un mort. Il ne savait où regarder, et évitait surtout les yeux de son père, qui avaient l’air de lancer des éclairs.
- « Et toi, as-tu aussi copié ta composition ? »
- Laroche baissa la tète sans répondre.
- « Parleras-tu ? lui cria son père, en se levant avec violence, et en donnant un grand coup de canne sur les briques du carrelage.
- — Je me suis aidé un peu, pas beaucoup.
- — Attends-moi, » dit le percepteur, pâle de colère ; mais le père Barré lui prit le bras et lui dit quelques mots à l’oreille.
- Le percepteur se rassit avec violence, tournant presque le dos à son fils, et soufflant dans sa barbe avec tant de force, que les poils voltigeaient tout autour de sa bouche. Dans cet état-là, il était effrayant à voir, et je ne pus m’en-* pêcher de penser que si grand-père lui avait ressemblé, il y a bien des choses que je n’aurais pas osé lui dire, et que je serais peut-être devenu dissimulé et menteur. En ce moment Laroche m’inspirait beaucoup plus de pitié que de mépris.
- * De quoi t’es-tu aidé? lui demanda le père Barré.
- — De feuilles détachées d’un livre.
- — Où est ton livre ?
- — Je l’ai perdu. »
- Encore une fois, mes sentiments changèrent â son égard : je n’éprouvais presque plus de pitié, mais un mépris mélangé de dégoût en présence d’un mensonge uus i effronté.
- Tu es bien sûr de l’avoir perdu ? reprit le père Barré en modérant le percepteur, qui faisait de petits bonds sur sa chaise.
- — Oui, monsieur, répondit le malheureux d’une voix sèche, en regardant fixement la table.
- — Eh bien, moi, je l’ai trouvé, dit le père Barré en tirant le livre de sa poche. Il n’était pas ce qui s’appelle perdu, mais il avait été caché avec soin derrière le grand coffre, dans un coin du préau, par quelqu’un qui comptait sans doute le reprendre après la classe. Vous voyez, monsieur le percepteur, le nom est dessus : B. Laroche, et il y manque les pages qui contenaient le sujet de la composi iou. »
- M. Laroche père gronda dans sa barbe une série de paroles menaçantes où l’on distinguait clairement les mots une
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- t danse soignée », qui revenaient comme un refrain. Laroche fils s’était tourné du côté du tableau noir, la tète cachée dans son bras droit qu’il appuyait contre le tableau, la main gauche dans la poche de son paletot.
- « Hors de concours, cela va de soi 1 dit le père Barré en déchirant sa composition.
- — Mais pas hors d’affaire, oh non ! pas hors d’affaire, » s’écria le percepteur en serrant les poings.
- Mon grand-père essaya de le raisonner, mais il ne voulait rien entendre.
- Terrail déclara qu’il avait copié pour n’ètre pas puni. Le fait fut clairement prouvé par l’inspection de sa copie.
- « Quand j’ai eu fini, dit-il en terminant sa déposition, j’ai passé les feuilles à Jousserand; mais il me les a rendues tout de suite sans vouloir sans servir. »
- Alors je me levai ; je me sentais certainement ému, mais je n’avais aucun doute sur ce que je devais dire :
- « Mon grand-père est témoin que j’ai travaillé de mon mieux ma composition d’histoire.
- — J’en suis témoin, » dit mon grand-père. Le père Barré fit une espèce de salut à son adresse.
- « Je savais très bien le sujet de la composition, et je l'ai traité tout entier, sauf une dizaine de lignes, parce que la page où étaient ces lignes avait été déchirée. Je me tenais la tête à deux mains, très désolé de ne pas pouvoir finir ma composition, lorsque Terrail m’a passé les feuilles du livre. Celle qui était en dessus contenait les lignes qui me manquaient, et j’ai été si surpris de les trouver là à point, que je les ai lues sans savoir ce que je faisais.
- — Hum ! » fit le percepteur.
- Mon grand père baissa la tête et regarda la pomme de sa canne ; Camus détourna ses regards des miens.
- a Tu as eu tort de lire ces lignes, me dit gravement le père Barré.
- — Oui, monsieur Barré, j’ai eu tort, et je l’ai bien senti tout de suite. Mais comme je ne pouvais plus empêcher ce que je venais de faire d’être fait, je me suis mis à réfléchir.
- — Et alors qu’as tu décidé ? me demanda le père Barré, tout surpris de m’entendre raisonner comme quelqu’un de sensé.
- — Je me suis dit d’abord : Je remettrai ma copie telle qu’elle est, sans y ajouter un mot, en laissant même la dernière phrase coupée en deux. »
- Le père Barré se méprit sur le sens de mes paroles.
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- « C’était,' dit-il, une bonne résolution, et je suis fâché pour toi que tu ne t’en sois pas tenu là. » Il ajouta d’un ton moins1 sévère : « Tu comprends, mon garçon, que je suis forcé de te mettre hors de concours.
- — Vous n’aurez pas, cette peine, répondis-je en le regardant bien en face, parce que” je m’y suis mis moi-même.
- — Comment cela ?
- — J’ai déchiré ma copie.
- — Pourquoi ?
- — J’ai pensé que je ferais bien de la déchirer. Je crois que c’était une bonne copie, monsieur Barré ; mais justement à cause de cela, on aurait pu croire qu’elle n’était pas tout entière de moi. J’aime mieux n'avoir rien à la distribution des prix, et ne pas être regardé comme un tricheur.
- — Entends-tu cela, misérable ? » vociféra le percepteur, en s’adressant au dos de son fils. Le dos de son fils se mit à trembler, ce qui me causa une impression pénible ; car on voyait bien que ce dos-là avait l’habitude de recevoir des coups.
- Mon grand-père releva vivement la tête.
- « Grand-père, lui dis-je, oubliant que nous n’étions pas seuls, tu vois que je ne pouvais pas tout te dire ce matin. Je t’aurais bien avoué à toi que j’avais censément copié, mais je ne voulais pas dénoncer mes camarades.
- — C’est tapé 1 s’écria Faligan, qui ne se gênait jamais quand il croyait avoir quelque chose de bon à dire. Jousserand, mon vieux, c’est tapé !
- — Tais-toi, lui dit en souriant le père Barré.
- — Oui, monsieur Barré, je me tais, n’ayez pas peur, répondit-il respectueusement ; mais il reprit à demi-voix, en s’adressant à Camus: « N’est-ce pas, Camus, que c’est tapé ! »
- Camus, pour toute réponse, se mit à rire en me regardant, et cette fois ses yeux ne se détournèrent pas des miens.
- «Il y a du bon dans cet enfant-là, » dit le père Barré en s’adressant à tout le monde en général et à personne ,en particulier.
- Cette parole fut comme le signal pour lever la séance.
- ~ Le percepteur ayant touché du bout de sa canne le mollet gauche de son fils, dit avec rudesse : « En route, mauvaise troupe ! a
- e Laroche ne se le fit pas dire deux foix. Ayant fait volte-face, il passa devant les parents, le nez baissé, sans regarder ni à droite ni à gauche. Son père sortit après lui ; mon
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- GR A.N D-PÈRK
- msy
- grand-père, toujours bon et charitable, ne voulut pas les laisser seuls en ce moment. Je suis sûr qu’il avait grande envie de s’en aller avec moi, tenant ma main dans la sienne ; mais le percepteur était si furieux, qu’il aurait pu faire quelque mauvais coup, dont il serait se repenti trop tard.
- Grand-père m’adressa un sourire et deux ou trois signes de tête, comme pour me dire : nous nous reverrons tout à l’heure, » et il sortit de l’école.
- Quand je passai devant le père Barré, il mit ses lunettes et me regarda avec des yeux tout ronds, comme un homme surpris. Il ouvrit la bouche, comme s’il allait dire quelque chose, mais il ne dit rien et se contenta de me tapoter la tête.
- Les parents qui étaient là s’en allèrent ensemble, et les écoliers firent bande à part, sans s’être entendus pour cela..
- Voici donc comme nous nous en allions : Laroche en tête, tout seul; puis le percepteur et mon grand-père, qui lui parlait avec animation ; puis le groupe des écoliers ; les autres parents fermaient la marche, à quelque distance.
- Comme j’avais l’esprit tout rempli de ce qui venait de se passer, je me trouvai, sans y avoir songé, au centre du groupe des écoliers.
- Un bras se passa doucement sous le mien, et je m’aperçus que ce bras était celui de Camus.
- C’était Faligan qui faisait tous les frais de la conversation. A quelques maisons de l’école nous fûmes rejoints par Thouin, qui se tenait en embuscade pour avoir des nouvelles. Thouin cligna de l’œil droit, en nous abordant et fit un signe de tête dans la direction de Laroche.
- « Oui, dit Camus, en réponse à son signe, il a copié sa composition d’un bout à l’autre. » Alors Thouin cligna de l’œil gauche, et me désigna d’un signe de tête.
- « Jousserand est franc du collier,» lui répondit Camus. Je ressentis alors quelque chose de ce que doivent ressentir les soldats qui ont fait leur devoir, lorsque le général leur dit : <( Soldats, je suis content de vous. »
- Il manquait cependant quelque chose à mon bonheur ; je trouvais que Camus ne s’appuyait pas assez fort sur mon bras. Je fus sur le point de le supplier de s’appuyer de toute sa force, mais je craignis qu’il ne prît cela pour une allusion à son infirmité.
- « J’ai vu les tireurs de sable, » dit Thouin en s’adressant plus particulièrement à Joubert et à Camus.
- Comme j’étais tout près de Camus, j’eus ma part de cetfe
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- LE DEVOIR
- confidence, qui, par elle-même d’ailleurs, n’avait rien de bien compromettant ni même de bien intelligible.
- « Eh bien ? dit Camus.
- — Eh bien ! reprit Thouin, ils ont vu du goujon du côté de l’ancien pont de Sauvières ; il paraît que les bancs sont par-là, maintenant.
- — C’est bon, dit Camus, il faudra que nous allions voir cela pas plus tard que jeudi. »
- 11 no dit rien de plus sur le moment, et je fus un peu désappointé. J’avais espéré un instant qu’il me prierait de faire partie de l’expédition.
- Terrail nous quitta devant la maison de ses parents, et quelques pas plus loin Faligan nous faussa compagnie pour -se précipiter chez le maréchal ferrant. Il y avait deux chevaux attachés par la longe aux anneaux de fer du maréchal, et Faligan ne perdait jamais une occasion de faire retentir le marteau sur l’enclume.
- « Maintenant que nous voilà entre nous, dit Camus en me pressant légèrement le bras, nous allons pouvoir causer. »
- Entre nous ! quelle manière délicate de faire comprendre que je n’étais pas de trop.
- « Pour bien faire, reprit-il, il faudrait partir de bonne heure. L’ancien pont est loin, et il faut que nous ayons notre journée à nous. Si nous emportions de quoi déjeuner là-bas ? »
- Thouin et Joubert déclarèrent aussitôt que cela était absolument nécessaire.
- « Es-tu des nôtres ? me demanda brusquement Camus, après avoir échangé quelques signes mystérieux avec ses deux amis.
- — Je crois bien, que j’en suis ! Je n’aurais pas osé vous le demander, mais puisque vous voulez bien de moi, je...
- — C’est bon, dit Camus. Partons-nous à sept heures du matin ? »
- Thouin, Joubert et moi nous nous consultâmes du regard, et nous répondîmes en même temps : « Oui, à sept heures. »
- Quand je dis que nous répondîmes en même temps, il me semble bien que je fais une légère erreur. J’étais si fier d’avoir le droit de parler dans cette petite réunion d’amis où l’on venait de m’admettre, et si pressé d’exercer ce droit, que je répondis avant les autres.
- On aurait proposé quatre heures du matin, ou trois heures, ou même deux heures, que je n’aurais pas hésité davantage. On a toujours hâte de jouir d’un droit nouvellement conquis.
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- «RÀND-PÈRI
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- Sans ceser de parler avec le percepteur, grand-père se détournait de temps en temps pour regarder de notre côté. Quand le percepteur fut devant sa porte, grand-père le retint encore une minute, sans doute pour donner le temps au pauvre Laroche d’aller chercher un refuge auprès de sa mère.
- Lorsque le percepteur l’eut quitté, grand-père attendit, les deux mains posées sur la pomme de sa canne.
- « Bonjour, mes enfants, bonjour, dit-il à mes trois amis, qui le saluaient avec respect; je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que l’on a l’air de comploter quelque chose.
- — Oui, monsieur Jousserand, lui répondit Camus, on complote quelque chose. Il s’agit d’aller jeudi prochain pêcher le goujon, près de l’ancien pont de Sauviéres.
- — Ah ! ah ! répondit mon grand-pére ; savez-vous qu’il y a une bonne trotte d’ici-là?
- — Oui, monsieur Jousserand, aussi nous comptons partir de bonne heure.
- — Grand-père, lui dis-je, pour lui faire savoir tout de suite que j’étais de la partie, nous comptons partir à sept heures.
- — Alors, reprit-il, il faudra que vous déjeuniez là-bas.
- — Un déjeuner sur l'herbe! grand-pére, lui dis-je avec ravissement.
- — Très bien, répondit-il. Un vrai pique-nique : chacun apportera son plat. Eh bien, mon petit, nous préviendrons Brigitte de faire cuire quelque chose mercredi. »
- Comme nous arrivions devant notre porte, mes trois amis me secouèrent la main, et je franchis le seuil, plus heureux et plus fier que si j’avais remporté dix prix et autant d’accessits.
- Il faut croire que j’avais pris, sans m’en douter, une allure bien triomphante, car Brigitte me dit d’un air pincé, en affectant de regarder par-dessus ma tête : « Il y a des gens qui font la roue comme un paon à qui l’on a fait cadeau d’un miroir pour sa fête. »
- Je n’étais pas en humeur de la quereller pour une comparaison saugrenue ; aussi lui dis-je avec effusion : Oh ! Brigitte, si tu savais comme je suis heureux !
- {A suivre).
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- 7ÔÉ
- • LE DEVOIR^
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE SEPTEMBRE 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes................................. . Fr.
- Dépenses ... ..................................
- Déficit en Septembre . . .
- Section des Dames
- Recettes. T..............................Fr.
- Dépenses ......................................
- Boni en Septembre.
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes ..................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions............................. 3.423 60 »
- Nécessaire à la subsistance .... 1.036 80 j
- Allocations temporaires :
- 16 retraites provisoires.Fr. 903 75 j
- Allocations statutaires aux j f
- malades................... 257 55 } 1.590.80 f
- Allocations extra-statutaires \ \
- veuves, orphelins, etc. 429 50 / ]
- Divers, appointements, médecins, etc. . 604 45 j Allocations aux réservistes ..... 385 » i
- Boni en Septembre
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. ............................... . .
- Dépenses .....................................
- Boni en Septembre . . Fr.
- 2.877 70 3.117 85 240"15
- 536 65 329 70 206 95
- 7.448 33
- 7.040 65
- 407 68
- 651 85 428 37 223 48
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du l91' Juillet 1891 au 30 Septembre 1891. 32.457 79
- Dépenses » » » . 31.512 93
- Excédant des recettes sur les dépenses . Frcs. 944 86
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Septembre et D’Octobre 1891 Naissances :
- 3 Septembre. — Mahieux Alexis-Nestor, fils de Mehieux Alexis et de Thiéphaine Zénaïde.
- 7 ' — Allard André-Jules, fils de Allard Alfred
- et de Garnier Victoire.
- 18 — Lenglet Marie-Louise, fille de Lenglet
- Adolphe et de Poulain Marie.
- 29 —- Patat Louise, fille de Patal Auguste et de
- Varlet Glotilde.
- 4 Octobre. — Bridoux Blanche-Aimée, fille de Bridoux Edouard et de Maillet Anna.
- 9 ; ^ Frémont Raymonde, fille de Frémont Léon et
- de Delacourt Constance.
- Abraham Lucien, fils de Abraham Emile et de Julliart Virginie.
- 20 —- Anstelle Augustine, fille de Anstelle Paul et de
- Collard Palmyre.
- 22 — Duquesne Blanche, fille de Duquesne Firmin et
- de Drocourt Victorine.
- 23 — Gruniaux Adolphine-Emilia, fille de Gruniaux
- Adolphe et de Noizet Emilia.
- Décès :
- 2 Septembre. — Jumeau Blanche-Clotilde, âgée de 25 jours. 17 Octobre. — Boinet Angèle, âgée de 2 mois.
- — Pagnier Oscar, âgé de 24 ans.
- 21 — Détrez Désiré, âgé de 59 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qni envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des conrs d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Bu in. — imp. B»r4.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J. - Ble-ANDRÉ GODIN 705
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDBÉ GODIN.
- VII
- La question du travail des femmes à' domicile est examinée dans la première partie de la
- RÉUNION DU 17 JANVIER 1890
- A cette époque, un certain nombre de femmes parmi les habitantes du Familistère exécutaient à domicile des travaux de dévidage et bobinage dont le bruit se faisait entendre dans les appartements voisins.
- C’était 10 un inconvénient dont J.-Bt8-André Godin était très préoccupé. Car il eût voulu assurer la parfaite tranquillité du foyer domestique dans la maison unitaire, et trouver moyen d’y parer aux ennuis involontaires que, dans toutes les maisons où se trouvent plusieurs locataires, les familles se causent forcément les unes aux autres.
- Le fondateur du Familistère ne voyait d’autre solution que la création d’ateliers spéciaux où les femmes déposeraient leurs machines et où elles iraient, à leur gré, exécuter les travaux trop bruyants pour être faits à domicile.
- Mais il reconnaissait en même temps que cette organisation entraînait une trop profonde modification des habitudes pour qu’il soit possible de songer à la réaliser, tant que la population même n’en ressentirait pas le besoin.
- Aussi se borne-t-il, dans la conférence du 17 janvier, à recommander aux travailleuses de ne jamais faire aller leurs machines au-delà de 7 h. du soir, afin de gêner le moins possible leur entourage et, mieux encore, de remplacer, s’il leur est possible, ces travaux bruyants par d’autres qui s’exécutent sans bruit.
- 1
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- LE DEVOIR
- Tant d’occupations diverses s’offrirent pour les habitantes du palais social, à mesure que les services communs s’organisèrent, que les travaux dont nous parlons furent vite abandonnés.
- Au cours de la conférence qui nous occupe, J.-Bl0-André Godin rappelle à ses auditeurs « qu’en venant se loger dans le Familistère, ils ont accepté la condition de ne se livrer, dans l’intérieur de leurs logis, à aucun travail de métier, rii à aucune occupation bruyante pouvant troubler la tranquillité des voisins. »
- Puis, il examine les divers travaux auxquels pourraient se livrer les femmes qui désireraient occuper d’une manière lucrative les heures de liberté que leur laisse le soin du ménage.
- Il montre que des ateliers de couture et autres, pourvus de machines spéciales, pourront être ouverts dans les dépendances de l’habitation unitaire, dès que les familles le désireront.
- « Le travail, dit-il, « est la loi de l’humanité. Il faut que chacun de nous travaille pour accomplir son devoir dans la vie, et c’est seulement en organisant le travail avec justice et intelligence que l’homme arrivera au bonheur en créant, pour tous, les moyens de la vie utile et agréable. »
- L’orateur passe ensuite à des considérations sur l’esprit d’union, de solidarité qui doit animer tous les habitants du Familistère et contribuer si puissamment à la réalisation du bien-être et du progrès physique et moral pour tous.
- « Que les critiques malignes, les # investigations sur la conduite des autres soient, dit-il, rejetées bien loin, pour faire-place dans tous les cœurs aux sentiments d’accord et d’affection.
- ((* Si nous avons besoin d’exercer la critique, sachons porter nos investigations sur nous-mêmes, sur nos propres actes, dans notre foi* intérieur. Il est bon que l’homme
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bto-ANDRÉ GODIN 707 s’examine pour se purifier de ses tendances mauvaises. Et si nous nous livrons à cet utile et salutaire examen, nous reconnaîtrons que, généralement, nous sommes plus portés au mal qu’au bien. C’est là une chose profondément regret-table et dont nous avons besoin de nous guérir.
- « Qui ne sait, par exemple, avec quel empressement la plupart des hommes courent en voir d’autres se battre, au lieu de réprouver de tels spectacles, et de ressentir la souffrance à la seule pensée d’actes de brutalité.
- « Ces restes de barbarie disparaîtront à mesure que nos cœurs s’ouvriront davantage aux sentiments d’entente et d’affection mutuelles. C’est pour aider au développement de ces sentiments qne j’ai fondé le Familistère.
- « Là, en vous inspirant de la seule maxime d’amour du prochain, en vous attachant à faire pour les autres ce que vous désireriez qu’on fît pour vous-même, vous pourrez réaliser de grandes choses et donner au monde un exemple des plus féconds pour le bien de tous les travailleurs. »
- CONFÉRENCE DU 24 JANVIER 1861.
- J.-Bte-A. Godin fait ressortir les avantages de l’habitation unitaire pour l’organisation des travaux domestiques, puis il développe l’idée que le premier pas à faire dans cette voie est l’institution d’une nourricerie modèle pour le soin des petits enfants.
- <c Il faut, » dit-il <( vous indiquer d’abord ce que serait un tel établissement. Figurez-vous une salle vaste, bien éclairée, pourvue d’une excellente ventilation, maintenue, hiver comme été, dans une température convenable, où régnerait en permanence une propreté parfaite, où se trouverait tout ce qui peut être utile, commode ou agréable pour l’enfance.
- » Au milieu de cette salle serait un plancher découpé en ellipse et garni de deux balustrades à hauteur convenable pour de tout petits enfants et entre lesquelles les bébés
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- LE DEVOIR
- essayeraient leurs premiers pas. Ce plancher se nomme une pouponnière.
- « Ainsi toute chose à la nourricerie serait agencée en vue du plus grand bien des petits enfants.
- « Sur la grande salle que je viens de décrire ouvriraient d’autres salles contenant de jolis petits berceaux dont je viens d’étudier le modèle. Ces berceaux, enveloppés de rideaux blancs, offriraient aux enfants le meilleur mode de coucher que la pratique nous indiquera.
- « Tout le linge nécessaire ainsi que la nourriture la mieux -appropriée, les soins les mieux entendus, les jouets les mieux compris seront assurés aux petits enfants de notre nourricerie.
- « Ce ne sont là que des indications premières et générales, mais suffisantes à vous faire voir que les enfants pourront être là dans des conditions qui donneront tout repos d’esprit aux parents et que chaque ménage ne peut pas réaliser pour ses propres enfants. Car les personnes très riches peuvent seules constituer ainsi, pour leurs enfants, des salles spéciales pourvues de tout ce qui est nécessaire à la satisfaction et à l’hygiène des nourrissons.
- « Au Familistère, ces avantages peuvent-être à la portée de chacun de vous. Il suffit pour cela d’une bonne organisation des services. Une femme intelligente, dévouée, soignera mieux et plus aisément cinq ou six enfants à la nourricerie que ne le feront cinq ou six mères immobilisées chacune à domicile pour le soin, souvent mal entendu, de ces mêmes enfants.
- « Grands et petits trouveraient leur avantage à ces dispositions nouvelles. Car il faut, en outre, tenir compte que l’enfant, si jeune qu’il soit, souffre, comme nous, /le l’isolement ; il a besoin de la société de camarades de son âge', pour se maintenir en repos et en gaieté. Personne, je crois, ne tient assez compte des souffrances qu’endure le petit enfant privé de la société de ses pareils.
- « Que de‘petits êtres, maussades dans l’isolement, deviennent joyeux si on les rapproche de compagnons de leur âge !
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte ANDRÉ GODIN 709
- « Travaillons, mes amis, au développement de la sociabilité chez l’être humain, dès que celui-ci est au berceau. Nous ferons œuvre doublement bonne : D’abord nous satisferons chez nos enfants les tendances affectives ; ensuite-les dispositions paisibles et gaies dans lesquelles nous les tiendrons, faciliteront, l’organisation des soins continuels et souvent pénibles que les nourrissons réclament. »
- *
- * *
- Après avoir montré quels sentiments d’amôur et de dévouement devront animer les femmes chargées du service de la nourricerie, l’orateur examine à grands traits quels pourront être les travaux de couture, confection ou autres, exécutés par les femmes ou les jeunes filles dont le temps ne sera pas absorbé par les travaux du ménage.
- 11 fait voir que des magasins d'exposition et de vente pourront bientôt être nécessaires au Familistère ; que dans ces magasins même de nouveaux emplois s’offriront à un certain nombre de femmes.
- Qu’il faudra, en outre, installer des bureaux de comptabilité pour se rendre compte de la marche des services ; et que, là encore, il y aura des postes rémunérateurs à occuper au bénéfice de la population.
- « Le Familistère est édifié, » dit-il, « c’est à vous maintenant d’en tirer tout le parti possible pour votre plus grand avantage. J’espère trouver parmi vous des concours intelligents et dévoués qui m’aideront à réaliser les institutions propres à assurer la satisfaction générale. »
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- LE DEVOIR
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- LA PROTECTION DE LA SANTÉ PUBLIQUE
- Le Ministre de l’Intérieur vient de soumettre à l’examen du Parlement un projet de loi qui a pour objet d’édicter des mesures de protection de la santé publique.
- En voici l’analyse :
- Lorsqu’il est constaté que l’état sanitaire d’une commune nécessite des travaux d’assainissement, la commune sera mise en demeure de les faire exécuter. Si elle s’y refuse, les travaux peuvent être exécutés à ses frais, en vertu d’un décret rendu en conseil d’État.
- De même, lorsqu’un immeuble est reconnu dangereux pour la santé des occupants ou des voisins, le propriétaire est mis en demeure de faire les travaux nécessaires, et s’il s’y refuse, ces travaux sont exécutés d’office à ses frais par l’autorité municipale. Un recours devant le juge de paix est réservé au propriétaire.
- Lorsque les habitants d’une commune n’ont pas d’eau potable en quantité suffisante, la commune devra leur en fournir.
- Lorsqu’une épidémie quelconque se développera sur un point quelconque du territoire et que les moyens de défense locale seront reconnus insuffisants, la loi de 1822, qui a été faite uniquement contre les maladies pestilentielles, pourra être appliquée.
- La vaccination au cours de la première année et la revaccination au cours de la dixième et de la vingt-et-unième années, sont rendues obligatoires.
- Est également rendue obligatoire la déclaration à l’autorité de tout cas de maladie épidémique. La liste de ces maladies sera dressée par le Ministère de l’intérieur, sur l’avis de l’Académie de médecine et du comité consultatif d’hygiène.
- Ce projet a été élaboré pat* le Conseil supérieur d’assistance publique et d’hygiène.
- On sait que les services de l’assistance et de l’hygiène publi-
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- chronique parlementaiHe’ 711
- que forment, au ministère de l’intérieur, une direction générale, qui a pour titulaire M. Monod.
- M. Monod est loin déconsidérer comme upe sinécure la haute fonction dont il est investi.
- L’élaboration du projet de loi qui doit mettre la santé pnblique sous la protection de la loi a été précédée d’une sérieuse étude des résultats produits en Angleterre par une législation de ce genre.
- M. Monod expose dans son travail l’ardente campagne, que, depuis 1870, les Anglais ont menée en faveur de l’assainissement des communes et des habitations, par la distribution d’eau potable, par la rapide évacuation des vidanges ; la construction de maisons modèles, d’hôpitaux d’isolement, la démolition de vieux quartiers, etc., mesures qui toutes doivent aboutir, dans leur esprit, à la diminution des maladies infectieuses, par conséquent à une prolongation de la vie humaine et au règne général du bien-être.
- En 1871, après une lutte de plusieurs années soutenue dans la presse et dans les réunions publiques, les initiateurs du mouvement obtenaient, du Parlement anglais, la créat:on d’une sorte de direction de la santé publique, sous le nom de Local government Board. Cette administration était chargée de veiller à l’assistance des pauvres et à l’hygiène publique. Malheureusement, les lois existantes pour ce dernier objet laissaient beaucoup à désirer : le Local government Board manquait des moyens légaux nécessaires pour imposer aux communes et aux individus, les mesures reconnues nécessaires par la science "et par l’expérience. Le Local government Board prépara donc une loi nouvelle, et après cinq années d’efforts réussit à faire voter le public health A et de 181b.
- La loi sanitaire de 1875. qui compte plus de trois cents articles, entre dans des détails minutieux, prévoit toutes les difficultés et indique les moyens d’y remédier. C’est un code d’hygiène.
- Le public health Act arme le gouvernement de pouvoirs suffisants pour contraindre les agglomérations urbaines, quelles qu’elles soient, à aménager le sol sur lequel elles reposent, à procéder à l’exécution des travaux nécessaires pour distribuer de l’eau pure et saine, et pour faire rapidement disparaître les immondices.
- C’est une loi analogue, on le voit, que M. Constans vient de déposer sur le bureau de la Chambre.
- La loi anglaise autorise le local government Board à poursuivre juridiquement, après la plainte d’un certain nombre de
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- LE DEVOIR
- citoyens sur l’insalubrité de leur commune, — les autorités locales qui refuseraient, sous quelque prétexte que ce soit, même celui du manque d’argent, d’exécuter les mesures jugées nécessaires pour améliorer la situation sanitaire de la localité. Si, dans le délai qui leur a été imparti, après sommation, les autorités ne s’exécutaient pas, elles pouvaient être condamnées par la Cour du Banc de la reine à de fortes amendes et à la prison.
- Il ne faudrait pas croire que sur la terre classique de la liberté individuelle et des prérogatives locales, une telle loi a pu s’implanter sans la moindre difficulté. Les Anglais ont crié d’abord, même tenté quelque résistance; mais après quelques exemples énergiques, ils se sont soumis et ont reconnu que les libertés les plus précieuses, les plus nécessaires ne pouvaient pas comprendre la liberté d’empoisonner son voisin.
- Un exemple topique de résistance et de soumission nous est fourni par la ville de Lincoln.
- En 1886, la direction de l’hygiène informa la municipalité de cette dernière ville que l’état sanitaire de la cité exigeait l’installation d’un système d’égouts. Le district de Lincoin, soutenu par la majorité des habitants qu’effrayait la perspective d’un accroissement de charges, refusa de suivre cet avis.
- La direction lui enjoignit alors d’entreprendre les travaux et lui fixa un délai de quatre mois,
- Ceux-ci n’étant pas commencés au bout de ce temps, la municipalité fut traduite devant les tribunaux. Mais elle n’attendit pas la condamnation. Elle céda. Et les égouts quelle fit lui coûtèrent 8 millions 500,000 francs.
- Bientôt lelan fut tel que, dans un laps de temps de huit ans, on ne dépensa pas moins, pour l’exécution des travaux d’assainissement proprement dits, de 1,406,250,000 francs et pour les services sanitaires ordinaires (entretien des travaux, réparations, administration) 562,750,000 francs, ensemble 1,968,750,000 fr., soit une moyenne annuelle de 218,750,000 fr. D’après M. Thorne, de 1875 à 1890 l’Angleterre a fait, pour la salubrité, des dépenses dont le coût total est de près de trois milliards de francs.
- Le résultat immédiat de ces dépenses a été la diminution de la mortalité.
- Pour se rendre compte des effets de la campagne d’assainissement, M. Monod a comparé les dix années de la période antérieure à la loi sanitaire ; de 1861 à 1870, aux dix dernières années, 1880-1839. Le taux de la mortalité, pendant la pre niera période, avait été de 22,52 pour 1.000
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 713
- habitants ; pendant la seconde période il n’a plus été que de 19,08 pour 1,000 habitants. Ce qui représente pour cette deuxième période près de 900.000 existences sauvées.
- Du seul fait de la diminution de ces trois maladies infectieuses : diarrhée, dyssenterie, fièvre scarlatine et fièvre typhoïde, 42.000 existences ont pu être annuellement préservées.
- Quant au choléra, il est devenu insignifiant sous la forme locale (choléra-nostras), et il a complètement disparu sous la forme asiatique, Depuis 1876, l’Angleterre, qui cependant ouvre ses ports sans aucune restriction à tous les navires, même ayant eu des décès cholériques à bord, l’Angleterre n’a plus eu d’épidémie cholérique, tandis que presque tous les pays d’Europe en ont eu au moins deux, depuis la même époque.
- En dehors des maladies infectieuses, une maladie surtout a éprouvé les effets des travaux d’assainissement. Pendant la période 1861 1870, la phtisie tuait annuellement 52,000 personnes environ ; pendant la période 1880-1889, elle n’en a plus tué que 48.000 annuellement, soit, pour les dix années, plus de 36,000 existences sauvées.
- La diminution de la mortalité par phtisie semble due à l’assèchement du sol par les travaux de drainage.
- En prenant le chiffre de 900,000 existences sauvées, suivant M. Monod, et en évaluant, avec plusieurs économistes, la valeur économique de la vie humaine a 3,875 fr., c’est un capital social de près de trois milliards que les mesures obligatoires d’hygiène publique ont conservé à l’Angleterre, pendant la période de 1880 à 1890.
- Ainsi, en quelques années, l’Angleterre a plus que récupéré la somme qu’elle a dépensée en vue d’améliorer la santé publique.
- Le docteur Rochard évaluant à 1.097 francs par personne, (sans distinction d'âge ni de sexe) la valeur de la vie humaine en France, a établi que la variole seule coûtait à la France 7.387.000 francs par an, c’est-à-dire dix fois la somme qui serait nécessaire pour établir un service de vaccination régulier, fonctionnant sur toute l’étendue du territoire, par les soins^ du gouvernement, à ses frais et sous sa surveillance.
- On a vu que le projet du gouvernement rendait obligatoire la vaccination et la revaccination.
- Il faut s’attendre sur ce point à de vives controverses.
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- LE DEVOIR
- On ne manquera pas de remettre en question l’efficacité prophylactique de la vaccine.
- Nous déclinons toute compétence à cet égard.
- Ce que nous désirons, c’est que le Parlement et l’opinion se pénètrent des constatations faites par M. Monod, dans son étude de la législation sanitaire anglaise, et que la coalition des droits individuels et locaux mal compris, et des prétendus droits des propriétaires, ne vienne pas entraver la réalisation d’une réforme qui doit assurer le salut de tant d’existences.
- Car si la vie humaine a une valeur appréciable, quand on se place au point de vue du rendement économique, elle n’a pas de prix quand on l’envisage au point de vue intellectuel et moral.
- L’ARBITRAGE PROFESSIONNEL
- La grève des mineurs du Pas-de-Calais a réveillé à la Chambre la question d’une législation de l’arbitrage professionnel.
- Nous disons réveillé, car à notre connaissance, cette question y dormait depuis 1886. A cette époque, en effet, la Chambre fut saisie de trois projets de loi par MM. Edouard Loekroy, Le Cour et Canaille Raspail.
- L’article Ie1' des projets de M. Loekroy et de M. Le Cour est identique dans les termes mêmes, et il contient toute l’essence de la pensée commune qui a présidé à leur création. Il est conçu : « Les patrons et les ouvriers pourront, soit d’accord, soit séparément, provoquer entre eux un arbitrage dans les conditions spécifiées par la présente loi sur tout litige relatif : 1° aux taux des salaires ; 2° aux modes et époques de paiement ; 3° à la durée du travail ; 4° aux garanties de salubrité et de sécurité des ouvriers. Ceux, patrons ou ouvriers, auxquels l’arbitrage sera proposé, auront toute faculté de le refuser. »
- M. Raspail demandait, lui, que l’arbitrage fût obligatoire, et voici le texte de son premier article : « Toutes les fois qu’un différend s’élèvera entre patrons et ouvriers, les parties intéressées devront soumettre les questions qui les divisent à un arbitrage. »
- Entre l’arbitrage facultatif et l’arbitrage obligatoire, le temps n’a pas manqué à la Chambre pour se prononcer.
- Un rapport sur ces divers projets fut déposé sur le bureau de la Chambre vers la fin de la législature de 1885. Les conclusions
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 715
- de ce rapport étaient si méthodiquement expliquées que la nouvelle Chambre, élue en 1889, pouvait sans perdre de temps en faire son profit.
- Elle n’en fit rien.
- Il y a quelque temps, M. Jules Roche, Ministre du commerce et de l’industrie, annonçait qu’il déposerait incessamment un projet de loi sur la matière. Ce projet devait avoir pour objet la création de Chambres dénommées Chambres du travail et d’arbitrage, comprenant des patrons et des ouvriers élus, ceux-ci par les ouvriers, ceux-là parles patrons.
- Ces Ghambres seraient établies dans les circonscriptions industrielles et auraient pour mandat de statuer sur toutes les questions qui leur seraient soumises, soit en ce qui concerne les différends d’ordre collectif, soit en ce qui concerne les conditions générales du travail.
- En dehors des questions d’arbitrage que les Chambres du travail auraient à résoudre pour mettre fin aux grèves, ces Chambres pourraient également s’employer à prévenir les grèves en intervenant à titre de conciliation.
- Le nouveau projet vient d’être déposé ; mais il ne l’était pas encore au moment où éclata la grève des mineurs dans le Pas-de-Calais et l’interpellation de M. Basly à la Chambre.
- Si le gouvernement n’avait pas eu dans ses cartons ce bienheureux projet de loi, il eut peut-être passé un mauvais quart d’heure. *
- Voyez-vous le cabinet renversé sur la question d’arbitrage par une Chambre qui pouvait, dès le début de sa législature, rendre définitif, par un simple vote, un projet deloisurla matière ?
- Mais ce sont là choses d’ordre contingent.
- Un conflit d’une exceptionnelle gravité vient d’être résolu par un arbitrage improvisé. Qu’on se hâte d’assurer le fonctionnement régulier d’une institution qui permette de prévenir la grève par la conciliation ou d’y mettre un terme par l’arbitrage, tant que subsistera le régime du salariat pur et simple, source permanente de conflits.
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- LÈ DEVOIR
- LA PARTICIPATION ET I/ETAT
- Le Moniteur des Syndicats Ouvriers, du 22 Novembre 1891, raconte que M. Guibal, ancien membre de l’Assemblée nationale, demandait, dès 1848, à l’État, de fonder sur le système protecteur l’organisation du travail industriel. Repoussant le libre-échange, l’État réglerait par ses tarifs douaniers le bénéfice légitime de chaque industriel, ne laissant pour le stimuler que la concurrence intérieure. Cela fait, le gouvernement établirait l’association entre les patrons et lesouvriers pour assurer une répartition équitable du bénéfice dû au système protecteur.
- Voici quelques passages de sa brochure intitulée : Le libre-Échange et VOrganisation du travail, par Armand Guibal, gérant d’une filature de lin. Paris, imprimerie Lange Lévy et Ce , rue du Croissant, 16 . —1848.
- « La question des salaires, disait-il, plus menaçante pour l’avenir que la plus terrible des questions politiques qui ont ébranlé ie monde, ne peut être résolue que par l’association des maîtres et des ouvriers ; là où il n’y a pas de bénéfices, l’associat:on est stérile et impuissante comme solution ; — l’intervention de l’État dans une question de salaires, où il apportera la possibilité de l’association, sera inévitablement, dans un avenir peu éloigné, le premier pas que fera le Gouvernement vers l’organisation du travail (p. 18). »
- Dans un récent article intitulé : « Protectionnisme et Participation obligatoire, » M. Charles Robert signalait à son tour, tout en la redoutant, la conséquence probable des nouveaux tarifs douaniers :
- « Les industriels, disait-il, qui ont poussé la Commission des douanes et le Parlement dans la voie dangereuse de la protection à outrance, oublient que le lendemain du jour où ils auront
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- LA PARTICIPATION ET L’ETAT 717
- triomphé, une terrible question se dressera devant eux ; celle de la participation obligatoire des ouvriers dans le bénéfice artific'il engendré par la protection. »
- « On veut défendre le travail national, dit encore M. Ch. Robert, mais les patrons qui représentent la capacité dirigeante et le travail intellectuel ne constituent pas à eux seuls le travail national. Ce travail comprend aussi celui des ouvriers et des employés qui se comptent par millions. Pour que la fameuse protection du travail national soit une vérité, diront certainement un jour quelques-uns (nous l’avons déjà dit dans le Moniteur plusieurs fois et depuis longtemps), il faut que la réglementation qui a présidé à la fixation des tarifs de douane s’étende aussi à celle des salaires et des parts de profits. »
- M. Ch. Robert conclut en disant: « Il faut donc conseiller aux protectionnistes prévoyants de partager largement, cordialement, de bon gré, à l’amiable, avec leur personnel. .
- «... Mais n’attendez pas trop longtemps pour suivre ce bon conseil. Craignez la future ingérence de l’État dans vos inventaires protectionnistes à bénéfices majorés.............
- « Hâtez-vous donc d’organiser sagement la participation libre. Craignez la réaction et les représailles. Faites en sorte que les exagérations de la Commission des tarifs de douane n’aient pas, dans quelques années, pour corollaire, les exagérations d’une autre Commission parlementaire, celle qui sera chargée d’élaborer les tarifs, les coefficients, le quantum officiel et le contrôle de la participation obligatoire des ouvriers et employés dans les bénéfices des patrons protégés. »
- Nous qui considérons comme un droit inviolable la participation des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, proportionnellement à la valeur du concours qu’ils ont apporté à la production, nous ne serions nullement fâché de voir les patrons suivre spontanément l’excellent conseil que leur donne M. Charles Robert. Et nous pardonnerions presque à notre Parlement sa folie douanière, s’il nous était donné de jouir bientôt de ce spectacle.
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- LE DEVOIR
- En mars dernier, un Congrès ouvrier terminait ses travaux par le vote de la résolution suivante :
- « Préparer les corporations à organiser la grève générale pour arriver à la suppression du patronat. »
- Nous voyons mal l’abolition du patronat sortir subitement d'une grève générale. Une période éducative préalable est nécessaire. Etant donné le but affiché par les ouvriers, il est évident qu’à cette heure on leur persuaderait difficilement que le salaire représente l’intégralité du produit de leur travail, et que la plus value qu’ils reçoivent dans les établissements où fonctionne la participation ne doit être considérée que comme une manifestation de la gracieuseté patronale.
- Dans ces conditions, ne serait-il pas préférable de les voir réclamer des pouvoirs publics, la réglementation légale de leur part de bénéfices, plutôt que de les voir constamment fourbir l’arme à double tranchant de la grève?
- Trois projets de loi concernant la participation sont actuellement soumis à l’une ou l’autre Chambre. Hâtons-nous de le dire : aucun d’eux ne vise l’obligation de la participation.
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- La recherche des dispositions législatives qui pourraient le mieux faciliter l’organisation de la participation, telle a été la pensée première de la proposition de M. Jules Godin dont nous avons annoncé dernièrement la prise en considéra- * tion par le Sénat.
- Un des grands vices de la situation actuelle, dit l’exposé des motifs, on est d’accord pour le reconnaître, est dans ce fait que le commis, l’ouvrier n’a le plus souvent aujourd’hui aucun intérêt à contribuer à la prospérité, au succès de l’entreprise qui l’emploie'. Il n’a même parfois aucun motif de perfectionner le travail qu’il y accomplit.
- Que l’ouvrier au contraire ait sa part dans ce bénéfice, qu’il soit directement associé au succès de l’entreprise, l’aiguillon de l’intérêt matériel et moral viendra de suite exciter et encourager ses efforts. Activité plus grande, perfectionnement du
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- LA PARTICIPATION ET L’ÈTAT 719
- travail, amélioration de situation, telles seraient les conséquences directes probables d’une modification dans la position que crée, à l’ouvrier ou au commis, l’organisation actuelle.
- Il y a plus. S’il était possible de donner à l’ouvrier, au commis, une part de propriété, une action dans l’usine ou dans la maison de commerce, il s’attacherait forcément à cette maison, à cette usine, comme le paysan s’est attaché à la terre après la Révolution. Au début, ne voyait-on pas ce dernier, emporté par une haine aveugle, brûler les fermes, propriétés des seigneurs pour lesquels il 'travaillait ? Depuis il a fait sienne la terre qu’il cultive, et on sait quel attachement il lui porte. Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’ouvrier pour l’usine où il travaille, du commis pour la maison où il est employé ? Les mêmes causes ne produiront-elles pas les mêmes effets.
- L’auteur du projet ne se fait pas cependant l’illusion de croire à la possibilité d’une réorganisation immédiate ej. générale du travail dans le sens que nous indiquons. Il ne se dissimule pas les objections ou les difficultés pratiques auxquelles elle se heurte. Elle ne peut être évidemment que l’œuvre du temps, de l’action de l’opinion et de l’entente des ouvriers et des patrons. Mais le premier devoir qui s’impose au législateur n’est-il pas de leur ouvrir la voie et de leur donner les moyens de réaliser ces progrès ?
- Non seulement les lois actuelles ne se prêtent pas aux combinaisons que nécessitent ces solutions nouvelles, mais leurs dispositions restent à peu près prohibitives. Il faut donc innover.
- Nous avons essayé de le faire, dit M. Jules Godin, en écartant les questions d’ordre générale que soulève le principe de la liberté des associations.
- Notre projet vise par son but, il est vrai, une question sociale ; mais il n’est en réalité qu’un complément de nos lois commerciales sur les sociétés, et nous avons tenu, par des dispositions spéciales, à lui conserver exclusivement ce caractère, afin d’éviter de ce chef toute crainte ou hésitation.
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- Se plaçant au point de vue du droit, M. J. Godin a été amené à diviser sa proposition en trois parties distinctes et à créer trois formes nouvelles de sociétés commerciales ; de là sa division en trois titres.
- Le premier relatif aux associations des ouvriers, vise « les sociétés à personnes et à capital variable et sans capital. » Le second règle « les associations que peuvent former les patrons et les ouvriers, en vue d’un partage de bénéfices. » Le troisième traite d’une forme nouvelle des sociétés par actions, en vue de permettre la création d’actions spéciales pour les commis ou ouvriers d’une entreprise. Il est intitulé : « Des sociétés à actions fractionnées. »
- Nous avons dit que la proposition de M. Jules Godin avait été prise en considération par le Sénat. Le rapport sommaire de la Commission d’initiative la résumait ainsi :
- La proposition qui comprend trois titres, se divise en réalité en deux parties distinctes:
- Dans la première partie, comprenant le premier titre, la proposition traite la question des associations commerciales qu’il pourrait être loisible aux ouvriers de former entre eux, afin de s’assurer les bénéfices produits par leur travail. D’après notre législation actuelle, toute société commerciale est essentiellement une association de capitaux.
- Les personnes n’y jouent qu’un rôle secondaire. Toutes les sociétés commerciales supposent comme élément essentiel de leur fondation et de leur fonctionnement, la souscription et le versement d’un capital. Une société dans laquelle les personnes joueraient un rôle prépondérant n’est pas autorisée par nos lois. La loi sur les sociétés à capital variable a commencé à modifier les principes de cette législation, en réduisant le capital souscrit et sourtout le capital versé et en admettant la variabilité de ce capital.
- Ce principe ainsi maintenu ne constitue-t-il pas une entrave pour les ouvriers qui voudraient former entre eux une société commerciale ?
- Et ne peut-on aller plus loin encore que le législateur
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- de 1867, en autorisant les sociétés commerciales de personnes en dehors d’un capital souscrit ? On permettrait ainsi aux ouvriers de former des sociétés commerciales simples et qui, en se développant ensuite, pourraient revêtir l’une des formes actuelles de nos sociétés.
- Telle est la question que pose la proposition dans son titr'e premier.
- La seconde partie de la proposition qui comprend le deuxième et le troisième titre, vise directement les formes de sociétés pouvant permettre aux ouvriers et aux patrons d’organiser, dans une entreprise déterminée, la participation aux bénéfices. A examiner le problème en lui-même et tel qu’il se pose devant le Parlement, il est très complexe. Au point'de vue législatif, les solutions sont délicates à déterminer. Ce problème comprend, en effet, deux parties distinctes. Il faut d’abord grouper ensemble les ouvriers appartenant à une même entreprise, en constituer une association distincte, et établir ensuite les relations qui peuvent exister entre cette société spéciale et l’entreprise.
- Ainsi, association d’une nature particulière et convention dont les conditions ont un caractère spécial : tels sont les deux termes du problème à résoudre.
- Dans l’état actuel de notre législation, serait-il possible aux patrons et aux ouvriers d’une même entreprise de former entre eux des contrats réguliers d’association en vue d’arriver à cette participation aux bénéfices ? La loi sur ce point, contient des lacunes et il y a lieu de chercher des formules qui puissent permettre aux intéressés de faire des conventions valables.
- La question est donc à étudier pour le législateur et l’étude s’en impose en présence des mouvements d’opinion que nous voyons se produire en ce moment. La proposition de notre collègue ramène à deux types différents les Yormes d’association qu’il admet.
- D’abord, il réunit dans une même association des ouvriers appartenant à une même entreprise et détermine les conditions dans lesquelles cette association fonctionnera
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- ainsi que ses rapports avec l’entreprise ; il fixe les droits et les obligations respectives de chacune d’elles. Cette forme d’association est l’objet du titre II de la proposition.
- Daus le titre III, la proposition admet un autre procédé pour associer l’ouvrier des grandes usines à l’entreprise dans laquelle il travaille. Elle autorise la création d’actions spéciales d’un faible capital qui pourraient être attribuées aux ouvriers. Le principe absolu de notre législation est celui de la fixité du capital et l’égalité des actions,. La proposition autorise dans des conditions particulières des dérogations à ces principes. Elle arrive à permettre aux sociétés de faire de leurs ouvriers de vrais actionnaires. Nous n’avons pas besoin d’insister sur l’intérêt et su<r l’actualité que présente en ce moment une étude de cette nature.
- Les 22 premiers articles constituent le titre Ier. nous ne les reproduisons pas n’ayant pas à nous occuper ici des sociétés coopératives.
- Les articles suivants concernant la participation rentrent dans le cadre de cet exposé :
- Article 23. — Les commis et ouvriers d’une entreprise industrielle, agricole ou commerciale peuvent être coustitués en société particulière en vue du partage des bénéfices à eux attribués dans cette entreprise.
- Cette société peut comprendre tout ou partie des commis ou ouvriers de l’entreprise, Le nombre des associés n’est pas limité par l’acte de société.
- Art. 24 — Le contrat doit être rédigé, par écrit. Il est dispensé de publicité.
- Art. 25 — Un ouvrier ou commis ne peut faire partie de la société que pendant te temps où il est attaché à l’entreprise ; sauf ce qui est relatif aux retraites et aux secours, aucun droit ne peut lui être attribué que du jour où il y entre jusqu’au jour où il la quitte.
- Art. 26 — La société ainsi constituée ne peut, à peine de nullité, avoir pour objet que :
- 1° Le partage entre les associés des bénéfices ou des
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- pertes de l'entreprise, dont font partie les commis ou ouvriers associés ;
- 2» La constitution pour les ouvriers et commis et leur famille de fonds de retraite, ou bien de fonds de secours ou d’indemnité en cas de maladie ou accident.
- Dans ces derniers cas seulement, et dans celui où la société participerait aux pertes de l’entreprise, il peut être constitué un fonds de réserve spécialement employé à cet objet.
- Le surplus des fonds doit être distribué, en totalité, entre les associés ou employé à leur profit dans le délai de trois mois, à partir du jour où les versements seront faits par l’entreprise.
- Toute disposition contraire est nulle et rend nulle la société.
- Art. 27 — L’assemblée générale des associés doit se réunir au moins une fois chaque année, à l’époque fixée par l’acte de société.
- Elle statue sur les comptes des gérants, ainsi que sur les questions qui lui sont régulièrement soumises.
- Art. 28 — La société est administrée par trois gérants au moins.
- Un ou plusieurs d’entre eux peuvent être désignés par les chefs de l’entreprise. Les autres sont élus par l’Assemblée générale des associés. Les gérants sont nommés pour deux ans.
- Il est également nommé un ou plusieurs gérants suppléants chargés de remplacer les gérants qui cesseraient leurs fonctions.
- Pour remplir les fonctions de gérants, il faut être français, jouir de ses droits civils et politiques. Il faut de plus être membre de l’Association et avoir au moins un an d’association au moment de la nomination.
- Cette dernière condition n’est pas exigée lors de la première élection du conseil.
- Art. 29.— Lorsque la direction de l’entreprise ne sera pas représentée au sein du conseil d’administration par un gérant, elle pourra se réserver le droit de nommer un cen-
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- seur qui examinera les comptes de la société, vérifiera les livres toutes les fois qu’il le jugera utile et fera aux assemblées générales un rapport sur la situation de la société et sur les comptes sociaux.
- Art. 30. — Un des gérants désigné par ses collègues, représente la société à l’égard des tiers et devant les tribunaux.
- Il signe seul les actes intéressant la société, en reçoit les fonds, en donne quittance et opère les versements aux associés.
- 11 rend compte au conseil des actes de gestion qu’il accomplit.
- Art. 31 — Les commis ou ouvriers associés ne peuvent encourir aucune responsabilité du fait des gérants.
- Art. 32 — Sous la réserve des articles précédents, il est loisible aux ouvriers ou commis de passer entre eux telles conventions qu’il leur conviendra sur les conditions d’entrée, de maintien ou de sortie des associés dans la société,
- Art. 33 — Le contrat passé entre la société et l’entreprise fixe les conditions relatives au partage des bénéfices et aux droits que les parties attribueraient à la société dans l’entreprise.
- S’il a été stipulé que la société participerait aux pertes de l’entreprise, le contrat détermine les conditions d’exécution de cette obligation.
- Art. 34 — La Société ainsi constituée ne peut, sauf convention contraire, intervenir dans la direction ou la gestion de l’entreprise.
- Art. 35 — Les Statuts déterminent l’emploi des fonds sociaux.
- Ces fonds ne peuvent rester entre les mains des directeurs de l’entreprise.
- Ils doivent être versés à la société et employés conformément aux Statuts.
- Art. 36 — Il ne peut être stipulé dans le contrat que les associés ne-recevront aucun salaire fixe, ou que le salaire
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- fixe des commis ou ouvriers devra entrer dans la caisse de la Société.
- Toute convention contraire est nulle et rend nulle la Société.
- Art. 37— En cas de faillite ou de liquidation de l’entreprise, la société d’ouvriers peut être colloquée pour les parts de bénéfices ou les deniers légitimement acquis et non encore versés.
- Aucune répétition ne pourra être faite par les créanciers de l’entreprise contre la société pour la partie des bénéfices régulièrement versés.
- Art. 38. — Les sociétés de commis ou ouvriers qui auront le caractère commercial ne peuvent être déclarées en faillite. Elles peuvent seulement être mises en liquidation judiciaire.
- En cas de fraude des gérants, ils pourront être, mis personnellement en faillite, la société restant en liquidation judiciaire.
- La faillite ou la liquidation de la société n’entraîne pas la faillite ou la liquidation judiciaire des associés.
- Art. 39. — Les actes de constitution de la société ainsi que tous ceux relatifs à l’entrée des associés ou à l’administration de la société, et les contrats entre la société et l’entreprise, sont dispensés du timbre et enregistrés gratis.
- Le« contestations entre les associés et la société sont portées devant le juge de paix, à charge d’appel si le taux du litige dépasse la compétence du juge de paix en dernier ressort.
- Les actes de procédure et les jugements seront dispensés du timbre et enregistrés gratis.
- Art. 40. — Les gérants qui auront participé à des actes interdits par l’article 26; celui qui aura rempli les fonctions de gérant quoi qu’il ne soit pas membre de la société, seront passibles des peines portées en l’article 13 de la loi du 29 juillet 1867 sur les sociétés.
- L’article 463 pourra être appliqué.
- Art. 41. — Toute société commerciale, quelle que soit
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- ?2G Le dfjVoIL
- la forme adoptée par cette société, peut réserver une part de son capital social pour le partager en actions spéciales dont le chiffre ne peut être inférieur à 25 francs. La part du capital ainsi reversée et le montant des actions sont déterminés par les statuts.
- Cette part du capital ainsi réservée ne peut, à peine de nullité de la société, être supérieure au tiers du capital v versé en dehors d’elle.
- Art. 42. — Les statuts fixeront les époques et les conditions dans lesquelles ces actions fractionnées seront émises ainsi que les personnes qui pourront les acquérir, s’il y-a lieu.
- L’émission peut avoir lieu par fractions, après la fondation de la société. Dans ce cas, il est fait abstraction de cette part du capital social pour l’application des règles relatives à la fondation des sociétés.
- La société pourra se réserver la faculté de racheter les actions fractionnées que leurs propriétaires consentiraient à céder et de les émettre de nouveau.
- art. 43. — Une société peut, toutes les fois qu’elle émet des actions fractionnées, autoriser l’acquéreur à se libérer par fraction du montant.
- Art. 44 — En cas de faillite de la société avant la libération complète de l’action fractionnée, le souscripteur ne peut être poursuivi pour la part d’action qu’il n’a pas versée.
- Art. 45 — Les actions fractionnées ne peuvent être mises au porteur qu’après leur entière libération.
- Art, 46 — Dans les sociétés par actions les actions fractionnées donnent à leur titulaire, dans la proportion du fractionnement, tous les droits conférés aux autres actionnaires par les statuts. Toute clause contraire des statuts est nulle.
- Art. 47 — Dans le cas où la société qui émet des actions fractionnées est en nom collectif ou en commandite sans actions, les statuts déterminent la situation dans la société et les droits des possesseurs de ces actions. Ils doivent dans tous les cas, à peine de nullité de la société, leur reconnaître le droit de se réunir en assemblée générale, au moins une fois par an, pour
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- LA PARTICIPATION ET L’ÉTaT
- nommer un ou plusieurs mandataires chargés de les représenter et de défendre leurs intérêts vis à vis de la société et de leur faire un rapport.
- Art. 48 — La négociation des actions fractionnées, nominatives, ne pourra avoir lieu que par voie de transfert sur les registres de la société, et les statuts pourront donner au conseil d’administration ou à l’assemblée générale de la société le droit de s’opposer au transfert.
- Art. 49 — Le porteur d’une action fractionnée peut toujours se retirer delà société, en lui abandonnant son action même non libérée.
- Art. 50 — Il pourra être stipulé dans les statuts que' la société a le droit de décider, dans la forme où une modification des statuts est autorisée, que l’un ou plusieurs des associés propriétaires d’actions fractionnées nominatives cesseront de faire partie de la société.
- Dans ce cas, les conditions du rachat devront être déterminées par les statuts. Elles ne pourront être inférieures au taux moyen des dernières négociations dans les deux années précédentes de son action. Dans ce cas le droit de libération par anticipation doit toujours être réservé.
- * +
- D’après la loi sur « les sociétés coopératives et le contrat de participation » adoptée par la Chambre et actuellement soumise à l’examen du Sénat, tout commerçant, industriel ou agriculteur, toute société commerciale, industrielle ou agricole, peut admettre ses employés ou ouvriers à participer aux bénéfices de l’entreprise, sans que cet engagement entraîne pour les participants aucune responsabilité en cas de perte.
- En acceptant la participation, les intéressés peuvent renoncer expressément à tout contrôle et à toute vérification. Dans le cas où il n’y a pas renonciation, le contrôle et la 'vérification peuvent être réglés par les dispositions de la convention.
- Dans le cas où n’y a ni renonciation, ni réglementation
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- de contrôle, la vérification annuelle des comptes est faite par un expert, amiablement choisi ou, en cas de désaccord, désigné par le président du tribunal de commerce.
- On sait, en effet, que de la participation découle nécessairement, de par la législation actuelle, le droit, pour le participant, de vérifier les comptes, de compulser les livres. Le projet a pour but de rassurer le patron désireux d’associer ses ouvriers aux bénéfices de son entreprise, et que la crainte seule de cette ingérence retient.
- *
- * *
- Nous avons publié, dans notre numéro de juin, le texte de la proposition de loi « relative à la participation aux bénéfices dans les entreprises et concessions de l’État », déposée sur le bureau de la Chambre, le 22 mai dernier, par M. Guillemet et 86 de ses collègues.
- L’exposé des motifs fait l’historique du mouvement de la participation en France; il parle de la Société créée en 1878 pour l’étude de la participation; il rappelle les projets présentés en 1881, au Conseil municipal de Paris par M. Mesureur ; à la Chambre des députés, en 4879, par M. Edmond Laroche-Joubert ; en 1882, par MM. Ballue, Jules Roche, Lagrange et Laisant ; à peu près à la même date, par M. Blancsubé ; et plus tard, par le gouvernement, à la suite des travaux de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières et de la participation, instituée au Ministère de l’intérieur, par M. Waldeck Rousseau.
- C’est ce dernier projet qui est actuellement pendant devant le Sénat.
- Le mouvement de la participation à l’étranger est l’objet d’un intéressant chapitre qui contient les dispositions principales de la loi du 22 mai 1888 qui, en Portugal, a établi la participation dans les manufactures de tabacs. Vient ensuite l’examen des questions de savoir si la participation est conforme au droit naturel et à l’équité et si elle peut être imposée par l’État à l’industrie privée.
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- La réponse est affirmative sur le premier point, négative sur le second.
- Sans nous attarder à mettre en évidence cette contradiction, passons à l’objet précis de la proposition.
- Elle s’applique d’une part aux travaux adjugés ou concédés, et d’autre part, aux ateliers et fabriques gérés directement par l’État lui-même.
- M. Guillemet et ses collègues se sont tout d’abord trouvés en face de cette question :
- UÉtat peut-il imposer la participation aux grandes compagnies de chemins de fer et à tous ses concessionnaires?
- Pour les concessions non encore accordées, répond en substance l’exposé des motifs, aucune difficulté : l’État, les départements et les communes sont toujours libres d’inlro-düire telles conditions qui leur plaisent dans leurs cahiers des charges.
- Mais pour les sociétés déjà existantes, pour les concessions accordées avant la promulgation de la loi, ne serait-ce pas violer le principe de non-rétroactivité que de leur imposer des charges nouvelles ? Certes, les compagnies invoqueraient immédiatement les conventions ; mais, dans les conventions, le législateur n’est intervenu qne dans un but d’intérêt général et n’a promis la garantie de l’État que sous certaines conditions déterminées.
- En promettant la garantie de l’État le législateur n’a pas entendu renoncer, pour l’avenir, au droit d’édicter les mesures dont l’expérience démontrerait la nécessité, pour assurer le meilleur rendement de l’exploitation. Or c’est précisément la participation qui assurerait le meilleur rendement en même temps que le meilleur service.
- La participation ne peut être une charge ponr les compagnies, elle n’est qu’une avance momentanée et une modification introduite dans le mode de jouissance des concessionnaires.
- Mais admettons, continuent les auteurs du projet, admettons qu’elle soit une charge. L’État, qui a la mission de protéger la propriété et les individus, n’a-t-il pas le droit et
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- le devoir incontestables de demander, à ceux-là mêmes qui attendent et réclament sa protection, de rendre cette protection facile et possible en supportant les charges ?
- Il serait facile de généraliser.
- L’auteur de la proposition nous trace la voie lorsque, après nous avoir montré la lutte ouverte entre le capital qui exploite et le travail qui ne veut plus être exploité, l’antagonisme s’accentuant tous les jours et prenant dans notre vieille Europe les proportions d’un péril social, il ajoute que l’Etat a la charge et la mission de conjurer ce péril, et que, pour cela, il peut évidemment requérir du capital quelques modestes concessions.
- A cette autre question :
- Comment l’Etat pourrait-il appliquer la participation aux bénéfices dans ses établissements'? L’exposé des motifs répond avec raison : Dans les manufactures ou exploitations qui donnent des bénéfices, rien de plus facile. L’Etat joue là le rôle de simple particulier, du patron qui veut intéresser ses ouvriers, et il n’a qu’à appliquer chez lui les règlements des sociétés déjà organisées.
- Dans les établissements qui ne rapportent aucun bénéfice, tels que les arsenaux, les manufactures de Sèvres, des Gobelins, etc., la question devient plus difficile. Elle a été agitée dans la « Société de participation aux bénéfices », et voici ce que dit à ce sujet M. Charles Robert, président de la Société, dans son remarquable rapport sur les travaux du congrès de 1889 :
- « S’il s’agit de monopoles tels que les tabacs, les poudres et salpêtres, ou allumettres, l’Etat pourrait, comme au Portugal, attribuer au personnel un quantième pour cent d’un excédent quelconque. Si, comme en ce qui concerne les forêts, la régie administrative vend au public par voie d’adjudication, le produit des ventes, déduction faite des frais, peut servir de base à la détermination d’un bénéfice net. Quant aux industries exercées par l’Etat, soit dans l’intérêt de la défense nationale comme dans les arsenaux militaires et maritimes, soit au point de vue de l’art
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- comme à Beauvais, aux Gobelins et à Sèvres, on peut se demander s’il ne serait pas possible d’établir par voie d’équivalence et de comparaison avec les produits similaires de l’industrie privée, des prix qui serviraient de base à la confection d’un inventaire fictif sur les bénéfices nets, duquel les ouvriers et employés obtiendraient un quantième pour cent. Nous parlons ici des cas où l’Etat fait fonction de manufacturier et non des services publics, ordinaires qui ne comportent aucune assimulation à l’industrie privée. »
- L’exposé des motifs suit, pas à pas, le très intéressant réglement de participation de la Société anonyme de tissus de laine des Vosges qui possède des établissements importants au Tiiillot et à Trougemont. Les auteurs de la proposition de loi considèrent ce règlement comme facilement applicable à l’une des manufactures de l’État, à une manufacture de tabac, par exemple.
- Jusqu’à présent l’Imprimerie Nationale est, en France, le seul établissement d’État dans lequel les ouvriers sont intéressés aux bénéfices de l’exploitation.
- Le directeur de l’Imprimerie Nationale a fourni, à la Commission qui s’occupe à la Chambre de la proposition Guillemet, des explications sur le système appliqué dans cet établissement.
- La Commission a entendu, ces jours derniers, M. Bourgeois, Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, qui s’est montré disposé à appliquer le principe de la participation, en modifiant les primes actuellement accordées aux ouvriers des manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais.
- Le calcul de ces primes serait établi de telle sorte que 33 pour cent des bénéfices fussent réservés pour l’ancienneté, 33 pour cent pour les économies réalisées par l’ouvrier dans son travail, et 33 pour cent pour la perfection du travail.
- Cette répartition serait faite, chaque année et pour chaque établissement, par une Commission spéciale dans la quelle les ouvriers seraient représentés. Une partie des
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- primes pourrait être placée en livrets individuels.
- La Commission poursuit ses études et elle n’a pas encore entendu, au moment où nous écrivons, les Ministres desquels relèvent les autres manufactures de l’État et les concessions visées par le projet.
- Il serait éminemment désirable que l’action de la loi projetée s’étendît à l’industrie minière aussi bien qu’à celle des chemins de fer. Il y a une très grande analogie entre ces deux industries. Pour l’une comme pour l’autre, il y a concession, cahiers des charges, etc.
- Seulement, tandis que, pour les chemins de fer, il y a concession pour un temps limité, l’article 7 de la loi du 21 avril 1810 concède la propriété absolue des mines aux concessionnaires. Il faudrait abroger tout d’abord cet article 7, puis appliquer aux mines anciennement concédées, et dont la concession prendrait fin à une date déterminée, comme aux nouvelles concessions, une disposition d’après laquelle le produit net dépassant un certain taux, serait partagé entre les ouvriers, l’État et la Compagnie.
- Aucune mine, en France, n’est exploitée pour le compte de l’Etat.
- En Allemagne, la participation aux bénéfices est établie dans les mines de l’Etat.
- On verra bientôt, peut-être, les compagnies privées suivre cet exemple.
- Une expérience faite pendant huit années, par MM.Briggs dans les houillères de Whetwood (Angleterre,), a prouvé que le système de la participation est parfaitement applicable à l’industrie minière. Il a d’ailleurs fonctionné en France, il y a près dé trois siècles, si l’on s’en rapporte à un arrêt du Conseil rendu le limai 100k: sous le règne de HenriIV, et relatif à l’établissement de la participation aux bénéfices, à quantum déterminé et emploi collectif, dans toutes les mines du royaume de France, avec reconnaissance implicite du principe, si discuté aujourd’hui, de l’assurance gratuite et obligatoire du risque professionnel en cas d’accident.
- L’accord entre le capital et le travail, a dit M. Charles
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- Robert, est plus nécessaire encore dans les mines de houille qu’ailleurs. Une grève internationale de mineurs pourrait, en effet, en suspendant l’extraction de la houille, mettre en interdit la vie sociale du monde entier, arrêter le travail dans d’innombrables usines, jeter dans la rue des foules affamées, rendre immobiles sur les rails les trains de chemin de fer et compromettre ainsi, du même coup, la paix intérieure et la défense nationale.
- J. P.
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- Dans son numéro de juin, Le Devoir s’est occupé du projet de loi relatif à l’établissement d’une Caisse de retraites pour les travailleurs, déposé sur le bureau de la Chambre par le gouvernement. Nous nous promettions alors de revenir sur cet important projet. Au moment où la grève des mineurs du Pas-de-Calais vient de rappeller aux pouvoirs publics la nécessité d’une prompte solution de la question qui leur est soumise, il nous paraît utile de placer sous les yeux des lecteurs du Devoir un rapide historique des origines particulières du projet de loi présenté par le Ministre de l’Intérieur.
- Nous empruntons cet historique à une étude publiée dans le Moniteur des syndicats ouvriers par M. Constant Deville, membre du Conseil supérieur du travail.
- M. Constant Deville s’exprime ainsi :
- L’idée primordiale d’une pension de retraite assurée aux journaliers est ancienne déjà : on en fait remonter la paternité à Babeuf, le célèbre utopiste-égalitaire de la Révolution française, mais le promoteur initial du mouvement actuel, lequel aboutit au projet de loi déposé récemment, est M. Paul-Émile Laviron. En effet, dès 1875, M. Laviron adressait à l’Assemblée nationale une pétition tendant à la création d’une Caisse de retraites en faveur des ouvriers et ouvrières des villes et des campagnes ; cette pétition était
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- accompagnée d’une étude très approfondie (1) des ressources budgétaires pouvant être aliénées au profit de l’institution à fonder.
- Nous reproduisons certains passages de l’exposé des motifs:
- « N’oublions pas que c’est le travail qui crée la riches-e, soit nationale, soit particulière, et que, dès lors, cette richesse doit satisfaire aux besoins de tous les travailleurs, si la civilisation n’est pas un vain mot ? L’homme qui a besoin toute sa vie des objets propres à sa consommation, ne jouit que pendant un temps limité de la faculté de produire ces objets. Il faut que, pendant cette période d’activité, il produise plus qu’il ne consomme, et se fasse, avec la différence, des réserves pour l’avenir. Ce sont ces réserves accumulées qui sont destinées à constituer son avoir, son capital futur, ses moyens d’existence dans la période du repos ; c'est là un droit naturel inconstestable. »
- Il y a dans cette appréciation de M. Laviron (partagée d’ailleurs par beaucoup d’esprits éminents de notre époque), une justification inattaquable du principe de la propriété.
- L’auteur ajoute :
- « Une assurance contre la vieillesse est due à tous les travailleurs à raison de l’excédent que laisse leur production sur leur consommation, et il devient, historiquement, nécessaire que tous les journaliers l’obtiennent sous une forme ou sous une autre. Or, il est matériellement impossible que tout le monde parvienne à la propriété effective ; toutefois, ceux-là qui s’en trouvent privés (les plus nombreux de la masse laborieuse) n’en ont pas moins droit à la sécurité qu’elle procure. L’ouvrier qui est resté prolétaire n’a pourtant pas consommé, répétons-!e, tout ce qu’il a produit. La plus-value réalisée sur le travail effectué n’a pas été réalisée dans l’intérêt direct de celui qui l’a produit ; elle a profité à la société prise dans son ensemhle; cette plus-value, qui est l’objectif de toute entreprise, s’est confondue avec la masse des revenus capitalisés, et a contribué à augmenter progressivement la richesse générale. Il est donc rigoureusement équitable de faire aussi contribuer cette richesse au soulagement des dernières années du laborieux usé ou démonétisé. Dans cet ordre d’idées, les pensions des
- (1) M. Laviron qui est aujourd’hui un vieillard de 85 ans, était en mesure do fournir au sujet du budget national des indications compétentes, car il occupa durant sa vie active une place importante comme statistique dans les bureaux de l’un de nos ministères.
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- travailleurs parvenus à l’âge du repos forcé, deviennent une charge sociale rationnelle et légitime autant que l’instruction, la justice, l’armée, etc. »
- Dans l’un des ouvrages publiés sur la question du droit à la retraite, M. Laviron dit ceci :
- «c De longs errements confinant à des iniquités sociales arrivent à faire confondre le droit naturel avec le droit écrit ; le droit absolu de jouir des choses obtenues par soi-même, par son propre travail, avec le droit arbitraire de jouir des choses provenant du travail d’autrui ; le droit réel de consommer entièrement son produit personnel avec le droit de convention de consommer la meilleure part du travail des autres.
- « Cette confusion de l’idée du droit est la cause de nos antagonismes économiques ; n’est-il pas douloureusement anormal de voir, en pleine civilisation du travail, des travailleurs dénués de tout, au milieu des richesses qu’ils édifient?
- « Sans réclamer à notre époque,si complexe en ses multiples opérations industrielles, administratives et commerciales, le droit pour chacun de pouvoir vivre libre dans son milieu, avec le fruit des produits dus à son évolution personnelle, on peut demander pour tous les producteurs qui ne reçoivent jamais la valeur intégrale de leur produit, la faculté de vivre, alors qu’ils ne pourront plus travailler, sur la différence qui leur a été retenue. Rappelons qu’une créature valide a produit toujours plus qu’elle n’a consommé ; ce — plus — doit répondre de sa consommation dans les vieux jours
- « Un exemple de la plus-value en certaines choses. Un bonhomme possède dans un quartier ignoré un immeuble ayant coûté de 100 à 200, 000 francs ; par suite de grands travaux d’édilité atteignant ce quartier, l’immeuble vient à quintupler de valeur ; qu’a fait le bonhomme pour obtenir cette plus-value ? Rien ! mais ceux-là qui ont contribué à cette surélévation, c’est la communauté d’habitants soumise aux impôts affectés à l’exécution des travaux d’appropriation ; et qu’en ont récolté les travailleurs dé tout ordre à la fois contribuables ? L’obligation de payer beaucoup plus cher les logements de l’immeuble favorisé d’une plus-value.
- »Nous reconnaissons la difficulté de modifier financièrement l’engrenage de faits reçus et acceptés qui donnent à l’état de choses présent sa vitalité et sa force d’élan, mais nous revendiquons, à titre de restitution pour les travailleurs, une part du reliquat public sans cesse alimenté par le travail journalier. En résumé, moins d’as-
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- sistance administrative, et plus de prévoyance nationale.»
- Après avoir reproduit les arguments principaux sur lesquels s’étage l’œuvre fort importante de M. Paul-Emile Laviron, M. Constant Deville raconte la suite matérielle qui fut donnée aux écrits de ce vaillant pionnier de la plus urgente des réformes.
- Après le dépôt de la pétition à l’Assemblée nationale, un comité composé de publicistes, d’ouvriers et d’employés s’organisa pour soutenir la propagande.
- Ce groupe de bons vouloirs prit la tête du mouvement devant l’opinion et prés des pouvoirs publics.
- En 1882, il remportait une victoire partielle. Le 21 juin de cette année, en effet, la Chambre des députés adoptait, par 342 voix contre 85, une résolution tendant à ce que le produit de la vente des joyaux de la Couronne fut attribué à la fondation d’une Caisse des invalides du travail.
- En 1882-83 également à l’instigation du Comité de propagande fondé par Laviron,parut un journal ayant pour titre : Ligue nationale du Droit des Travailleurs a la Retraite.
- Cette publication provoqua une recrudescence du mouvement dans les esprits; de grands centres d’action se formèrent dans les départements de la Seine, du Rhône, du Doubs, de l’Aisne, de la Loire, du Finistère, des Deux-Sèvres, de l’Aude, Haute-xMarne, etc.
- De nombreuses alhésions particulières répondirent à l’appel du journal.
- Des conférences et réunions s’organisèrent auxquelles prirent part plusieurs députés, sénateurs, conseillers généraux et publicistes.
- En juillet 1883, le comité de propagande réalisa un vaste pétitionneraient réclamant le maintien et l’application du vote législatif attribuant les fouis de la vente des joyaux de la Couronne à l’institution d’une Caisse de retraites pour les ouvriers.
- Après avoir exposé les progrès de l’œuvre à laquelle il avait pris lui-même une grande part, M. Constant Deville termine ainsi son article :
- « Le projet de loi, présenté'par le' Ministre de l’intérieur, va synthétiser l’œuvre des initiatives particulières et généraliser les bienfaits du principe en nationalisant la mesure dans ses applications. Nous ne pouvons que souhaiter une prompte expédition du travail législatif qui facilite au plus tôt la mise en pratique d’une conception toute à l’honneur
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- du gouvernement de la République et qui marquera, dans l’ordre social, une étape vers la solidarité effective des intérêts comme des citoyens.»
- Avant d’aborder la discussion des articles du projet de M. Constans, la commission parlementaire du travail sera appelée à statuer sur chacun des points d’un questionnaire que le rapporteur M. Guieysse, a été chargé d’établir et dont voici le texte :
- 1° Y a-t-il lieu de créer, en vue d’assurer des ressources aux travailleurs dans leur vieillesse, une caisse de retraites spéciale, ou une caisse annexe de la caisse nationale des retraites ?
- 2° Y a-t-il lieu de limiter l’admission des déposants, eu égard à la nature de leurs occupations ou à l’importance de leurs ressources, ou de l’étendre à tous les citoyens ?
- 3° L’inscription à la caisse des retraites doit-elle être obligatoire qü facultative pour tous les travailleurs ?
- 4e Dans le cas où l’inscription serait facultative, le travailleur doit-il formellement déclarer qu’il entend jouir des avantages offerts par la caisse des retraites, ou sera-t-il inscrit d’office à défaut de déclaration contraire.?
- 5° La contribution des employeurs est-elle obligatoire ou facultative ? Si elle est déclarée obligatoire, ne peut-elle être limitée aux employeurs payant au delà d’une patente déterminée, ou doit-elle comprendre d’une façon générale tout employeur occupant un travailleur régulièrement ou même accidentellement?
- 6° La contribution de l’Etat est-elle due dans tous les cas ? Doit-elle être corrélative d’une entente entre l’employeur et l’employé? Est-elle indépendante de la contribution de l’employeur clans le cas où celle-ci aurait été reconnue facultative ?
- 7° Y a-t-il lieu d’examiner le fontionnement de la caisse des retraites, au point de vue des fonds qui y seront versés et de l’influence de cet emploi sur le marché financier ?
- 8° Y aura-t-il une caisse unique centralisant tous les fonds versés, ou y a-t-il lieu de prévoir et d’étudier l’établissement de caisses régionales ?
- 9° L’Etat doit-il favoriser les sociétés de secours mutuels et les sociétés de prévoyance de toute nature, relativement à l’emploi des fonds qu’elles seraient appelées à faire valoir ?
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- 10° Au moment de la liquidation de sa retraite, le déposant est-il tenu de justifier d’un revenu minimum?
- 11° Le taux de la capitalisation doit-il être fixé d’avance pour une période déterminée? S’il vient à baisser, l’Etat prendra-t-il à sa charge la diminution de la retraite provenant de la baisse du taux de l’intérêt?
- 12° Y a-t-il lieu, en vue de paiements anticipés de retraites, dans des cas à déterminer, d’établir une taxe patronale sur les ouvriers étrangers?
- La Commission parlementaire du travail a commencé l’examen des articles du questionnaire préparé parM. Guieysse,
- Deux importantes décisions ont déjà été prises par elle.
- La Commission a d’abord décidé qu’il y avait lieu de créer, pour les travailleurs et les invalides du travail, une Caisse de retraites distincte de la Caisse nationale qui fonctionne actuellement pour les retraites de la vieillesse.
- Après avoir admis ce principe, qui est le principe même de la loi projetée, la commission a décidé que cette caisse ne fonctionnerait que pour certaines catégories de personnes à déterminer.
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- LE CON&RÈS DE ROME
- Le 11 novembre, a eu lieu dans la grande salle du Capitole, où avait été inaugurée quelques jours auparavant la Conférence interparlementaire, l’inauguration du Congrès international de la Paix.
- Au fauteuil de la présidence siégeait M. Bonghi, ayant à sa droite M. Biancheri, président de la Chambre, qui avait présidé les travaux de la Conférence, et à sa gauche l’assesseur communal M. Bonacci, remplaçant le syndic indisposé.
- Aux places qu’occupent les conseillers municipaux les jours de séance, étaient assis les représentants des Puissances accréditées près la cour d’Italie.
- Dans Y « aula » où sont les congressistes, les pompiers en grand uniforme et les fedeli capitolins font le service d’honneur.
- M. Bonacci prend la parole au nom du syndic, duc Gaetani, empêché à son grand regret par une indisposition de prendre part à la solennelle réunion, et porte au Congrès le salut de Rome.
- Invité par l’orateur à prendre la présidence, en sa qualité de président de l’Association romaine pour la paix, l’honorable Bonghi se lè ve et prononce, en français, le discours d’inauguration.
- Souvent interrompu par les applaudissements, le président a parlé durant une heure.
- Il a dit notamment, cc Nous répondons à l’appel d’une parole de paix prononcée par une Association internationale qui a des représentants dans toutes les classes et dans tous les rangs politiques. Toutes les grandes utopies doivent devenir des réalités. Si la paix est une utopie, alors la justice et l’honnêteté le sont aussi. Nous emploierons la raison pour détruire ce qui lui est contraire, et, dans ce but, nous rendrons la guerre moins effroyable. »
- Plusieurs délégués se sont ensuite succédé à la tribune.
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- La baronne de Suttner déclare qu’elle a foi à l’avénement de l’amour des peuples entre eux, qui est le triomphe de la paix.
- M. Hodgson Pratt, président de l’Association de l’arbitrage et de la paix internationale de Londres, espère que les peuples feront leurs efforts pour éloigner toute cause de dissentiments entre nations.
- M. Ducommun, délégué suisse, se soulève contre ce féroce droit de la guerre qui est, par le fait, le droit qu’aurait un homme d’assassiner son voisin.
- Prennent ensuite la parole sur le même thème : M. Bernardot, représentant de la Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise (France) ; M Manuel Vasseur, également un représentant français ; M. De Torres Solanot, représentant de la Ligue internationale de la paix et de la fraternité, de Barcelone ; et enfin M. Howard, représentant de la Société de la paix, de Boston (Etats-Unis).
- On remarque la présence au congrès de deux délégués Japonais.
- Les congressistes, délibérant ensuite en séance secrète, sur la proposition du représentant de la Société pour la paix, de Genève, ont nommé président effectif du Congrès, l’honorable Bonghi.
- Parmi les vice-présidents honoraires, nous trouvons M. Dequenne, administrateur-gérant de la Société du Familistère de Guise. Le Congrès a voulu, par ce choix, rendre hommage à l’œuvre de J.-Bte-Andrè Godin.
- Voici le texte de l’allocution prononcée dans cette séance d’ouverture par M. Bernardot :
- MESDAMES, MESSIEURS,
- Au nom de la Société française d’arbitrage entre Nations, des Amis de la paix de Clermont-Ferrand avec lesquels nous sommes en communion d’idées, au nom des Jeunes amis de la Paix de Nîmes que je représente, conjointement avec la Société de Paix et d’arbitrage du Familistère de Guise dont j’ai l’honneur d’être le président ; au nom de tous les Français partisans des idées de paix et d’arbitrage, je remercie le comité d’organisation de ce Congrès pour la tâche qu’il avait entreprise et qu’il a menée à bien, puisque nous sommes réunis ici, délégués de toutes les Nations, pour nous occuper en commun de cette grande question de la Concorde entre les peuples.
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- Nous adressons aussi l’expression de nos sentiments de reconnaissance à la Nation italienne qui nous accueille si gracieusement, et qui, nous ouvrant ses portes toutes grandes, comprend que la fraternité des peuples n’est pas un vain mot.
- Nos adversaires de parti-pris, joints aux indifférents, pourront essayer d’amoindrir l’importance de nos travaux ; ils pourront, en s’appuyant sur des phrases toutes faites, nier leur action et traiter de stériles nos études.— Nous laissons dire et nous marcherons!...
- Mais, ce qui ne pourra jamais être nié, c'est la grandeur du sentiment humanitaire qui nous fait agir et qui nous pousse à rompre ouvertement avec les conventions du passé, avec les préjugés qui depuis des milliers de siècles maintiennent les peuples dans un état absolument anarchique au point de vue de leurs relations.
- En prenant la parole, au milieu de l’élite intellectuelle qui m’entoure, et qui apporte à notre grande cause sa force morale et son dé-vouement, je suis fier d’avoir derrière moi un maître que vous connaissez par son œuvre éminemment pacifique et sociale, le regretté J -Bto.-A.-Godin, le fondateur du Familistère qui, pour établir la paix et l’harmonie dans son milieu travailleur, n’a pas trouvé de moyen plus simple que d’y établir la justice et de mettre en action le principe du droit de l’homme à l’existence, à la vie !
- Permettez-moi de citer de lui cette parole que vous retrouverez sans doute dans le cours de vos études :
- « Le principe des devoirs et de la morale des peuples est « semblable à celui de la morale et des devoirs des individus.»
- Nous venons ici pour faire la guerre à la guerre, lutteurs déterminés, nous ne saurions ménager nos peines, nous ne saurions défaillir jamais, car en regardant l’avenir nous le voyons s’éclairer derrière les nuages factices que le passé semble vouloir accumuler à l’horizon.
- Les peuples commencent à nous comprendre, ils viennent à nous ; mais, pour que notre action grandisse, nous devons les comprendre aussi ; nous devons ne pas oublier que si les peuples veulent la paix, c’est qu’il sont las des calamités du passé qui les enserrent encore, c’est qu’il veulent voir se transformer ces inégalités sociales qui engendrent tant de misères.
- Il sort d’en bas un cri immense, un appel puissant de régénération ; cet appel, sachons l’entendre ; car il est lié indissolublement à la grande cause qui nous réunit.
- Le monde du travail aspire à monter les degrés de l’échelle
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- sociale, il demande sa place au banquet humain ; sachons la lui faire; et si nous voulons continuer notre marche ascendante vers l’harmonie, ne nous contentons pas de faire seulement la guerre à la guerre ; mais, faisons aussi, et par tous les moyens en notre pouvoir, la guerre à la misère.
- Et lorsque les peuples seront entièrement avec nous, lorsque les masses auront compris que le progrès vers lequel nous aspirons n’est pas seulement une théorie ; que c’est avant tout une œuvre grandiose de justice, de solidarité et de fraternité ; alors la tâche sera facile, et qui sait si nos conceptions pacifiques d’aujourd’hui ne seront pas au-dessous de ce que feront les nations devenues sœurs et ne formant plus qu’une immen- -se famille, la Famille humaine.
- Les morts vont vite, dit la légende, mais l’idée semée marche plus vite encore et quand ceux- là s’éteignent dans le souvenir, celle-ci grandit dans la pensée des hommes et c’est par elle que nous vivons. -
- Semons donc l’idée sans relâche, pour que la conscience humaine, maîtresse enfin d’elle-même, oublie que la haine et le meurtre organisés aient jamais pu naître dans l’humanité.
- Ce discours a été vigoureusement applaudi.
- La première séance du Congrès ainsi que les séances suivantes ont été tenues au Palais des Beaux-Arts.
- Le programme du Congrès embrassait, on le sait, cinq questions que nous allons présenter dans l’ordre fixé par le comité d’organisation en faisant connaître les solutions qui leur ont été données.
- 1°' réformes pédagogiques
- AYANT POUR EFFET DE RÉPANDRE DANS LES ÉCOLES LES PRINCIPES DK LA PAIX.
- Après une discussion dans laquelle Mma Ellen Robinson s’est vainement efforcée de faire prévaloir l’idée de la suppression des exercices militaires dans les écoles, l’ordre du jour suivant présenté par M. Joseph d’Aguanno, délégué du comité de Palerme, a été adopté :
- « Le troisième Congrès des délégués des Sociétés de la paix ;
- « Convaincu qu’un des moyens les plus efficaces pour répandre les idées d’humanité, de fraternité et de paix
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- est celui d’inculquer ces mêmes principes aux nouvelles générations par l’enseignement dans les écoles, décide :
- « 1° De faire appel aux maîtres des écoles élémentaires, lesquels dans certains pays ont besoin d’être élevés â la hauteur de leur mission et aux maîtres des écoles secondaires pour les inviter à apprendre à leurs élèves les principes de la solidarité humaine, de l’arbitrage et de la paix, en se faisant ainsi les vrais interprètes de la pédagogie moderne ;
- « D’inviter les Sociétés de la paix à répandre ces principes parmi les maîtres et les étudiants, avec tous les moyens dont elles peuvent disposer;
- « D’adresser des requêtes aux Ministres de l’instruction publique des divers pays pour leur demander d’ajouter aux programmes pédagogiques des écoles normales, et à ceux des examens de l’enseignement élémentaire, après les notions d’amour de la patrie, celles de fraternité humaine.
- » De prier, en outre, les Ministres de l’instruction publique de vouloir bien, dans les instructions spéciales à donner aux maîtres d’école, insister sur ces réformes pédagogiques et leur recommander d’apprendre à leurs élèves les applications pratiques du principe de l’arbitrage.
- « De recommander aussi à ces Ministres de donner leurs soins à ce que, dans les programmes de l’enseignement moral pour les écoles secondaires, les devoirs d’humanité et de fraternité soient développés le plus possible ; que, dans celui de la géographie, la partie ethnographique soit des plus soignées ; que, dans les leçons d’histoire, l’on fasse relever les événements qui ont le plus contribué au progrès civil et politique, tout en engageant les professeurs à expliquer les institutions en regard du temps où elles ont existé et à ne pas trop insister sur ce qui peut faire naître ou perpétuer la haine entre les peuples ;
- cc De recommander, aux mêmes ministres, l’adoption de livres conformes à cet enseignement et l’encouragement de leur publication au moyen de prix aux auteurs;
- « Et enfin, de les prier de fonder des chaires de sociologie, afin de donner aux étudiants une idée plus exacte de la société dans laquelle nous vivons, et de leur faire mieux comprendre leurs devoirs de citoyens et de membres de la grande famille humaine.
- « 2° Des idées de ce genre furent déjà exprimées au Congrès de la paix réuni à Londres, en 1890. Le temps est donc
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- venu d’élaborer un rapport, des plus soignés, sur les conditions actuelles de l’éducation donnée en ce sens, dans les différents Etats d’Europe et d’Amérique,
- «En attendant que ce rapport se prépare pour le prochain Congrès de 1892, il serait bon que des copies des résolutions qui seront adoptées soient envoyées aux Ministres de l’instruction publique des différents pays, auxquels on demanderait de fournir les indications utiles pour la confection dudit rapport.
- « 3° Chaque Société de paix, tant en Europe qu’en Amérique, serait priée de fournir ces mêmes renseignements relativement à cette branche d’éducation dan^ les écoles primaires et secondaires.
- « Les rapports partiels seraient alors envoyés au bureau international de la paix, qui pourra être créé, ou, à défaut, au comité du congrès romain de la paix. »
- M. Louis Ferri, professeur de philosophie à l’université de Rome, présente et développe ensuite la motion suivante :
- « 1° Le Congrès émet le vœu qu’il soit formé un Conseil permanent international d’éducation destiné à se mettre en rapport avec le Comité permanent international de la paix, pour proposer les moyens de donner exécution aux résolutions du Congrès relatives à la paix internationale et à l’arbitrage par l’éducation.
- « 2° Le Congrès fait appel aux sociétés savantes, aux corps universitaires, aux professeurs des écoles secondaires, et élémentaires pour qu’ils s’associent à cette idée et envoientleur adhésion au comité permanent international de la paix.
- « 3° Le Congrès exprime sa symphathie et son encouragement pour les efforts de M. Molkenbœr d’Amsterdam pour l’institution d’un conseil permanent international d’éducation.
- 2° LA PAIX ET LE DÉSARMEMENT
- CONSIDÉRÉS DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET SOCIALES
- La résolution proposée par une commission composée de M.M. le capitaine Siccardi, E. Arnaud, F. Bernardot, Elie Ducommun, et V. Pareto est la suivante :
- « Le congrès, vu que les guerres ont pour conséquence des haines et des désirs de vengeance qui poussent à de nouvelles guerres ;
- » Considérant que les armements exagérés réduisent les
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- populations à la misère et constituent une menace, laquelle provoque, par réaction naturelle, une pareille ou plus grande menace de la part des voisins, de sorte que la guerre devient de jour en jour plus imminente:
- » Persuadé que le moyen le plus pratique et le plus efficace pour éviter la guerre est celui d’exciter les populations à réclamer le désarmement :
- « *Le congrès décide :
- « 1. D’inviter toutes les Sociétés de la paix, les Sociétés ouvrières et tous les amis de la paix à poursuivre, simultanément dans tous les pays, une agitation populaire dans le but d’obtenir :
- « 2. La substitution des milices nationales aux armées permanentes ;
- « 3. La conclusion de traités d’arbitrage permanent entre les peuples, sous la garantie réciproque de l’autonomie des nations contractantes, ou la constitution d’un tribunal international d’arbitrage ;
- « 4. Une plus équitable répartition de la richesse produite par le travail,et comme conséquence, l’établissement du libre échange entre les nations ;
- « 5. La solution par l’arbitrage de tous conflits, soit entre ouvriers de différentes ou de mêmes nationalités, soit entre patrons et ouvriers ;
- « 6. L’élection, comme membres de tous les Parlements, de représentants partisans des réformes préconisées par le Congrès. »
- M. le capitaine Siccardi, rapporteur, 'développe avec son éloquence habituelle cette proposition.
- La discussion s’engage. M. Lorini se plaint que la commission n’ait pas tenu compte de son amendement contraire à la substitution de la nation armée aux armées permanentes.
- M. Hoffmann, délégué de la Ligue Barcelonnaise, nie l’existence de la question sociale.
- Il n’existe, suivant lui, qu’une question morale. Il se prononce pour l’abolition des frontières, et le gouvernement du monde d’après les lois de l’amour.
- Avant d’abolir les armées permanentes, il faudrait abolir l’armée permanente des passions.
- Il est indispensable de moraliser, fait observer M. Ca-nessa, mais la paix et l’arbitrage sont des éléments de moralisation.
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- M. Vassene demande qu'on passe outre à la discussion sur les armées permanentes ; le rapporteur, M. Siccardi réplique aux précédents orateurs. Tous les chemins mènent à Rome, dit-il, mais il ne faut pas oublier que le but à atteindre est la paix avec la liberté pour la justice.
- M. Clark, membre de la Chambre des Communes anglaise, parle en faveur du libre échange qui péut avoir une importance énorme dans les rapports internationaux.
- On passe au vote.
- Le 1er paragraphe est approuvé.
- Le 2e paragraphe est repoussé.
- Le 3q paragraphe est approuvé à grande majorité.
- Ainsi a prévalu l'opinion que la stipulation de traités permanents d’arbitrage, au lieu de suivre le désarmement, devait en être la préface.
- On reprend la discussion sur le 4me paragraphe de la résolution que nous avons publiée plus haut.
- M. Clark ne veut pas que le Congrès envahisse le terrain des discussions économiques et sociales ; il accepte cependant un article additionnel, qui sera proposé au lieu du 4me paragraphe.
- M. Bernardot dit qu’on ne peut résoudre la question soumise au Congrès sans toucher aux questions sociales et économiques ; d’accord avec M. Clark, il propose de substituer au 4me et 5me paragraphe de la résolution le suivant :
- « Le Congrès exprime le vœu que les Parlements et les gouvernements fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour :
- « 1°. Etablir une plus équitable répartition des produits du travail.
- 2°. Abolir les barrières douanières entre les nations.
- 3°. Résoudre par le moyen de l’arbitrage tout conflit social, soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers.
- Les deux derniers paragraphes de la résolution de la Commission sont approuvés, ainsi que la proposition Clark-Bernardot.
- Le Congrès a aussi voté la motion du capitaine Siccardi, en vue de l’envoi dans les divers Parlements de partisans des réformes préconisées au Congrès.
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- 3° CRÉATION D’UN BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- Celle question avait été proposée par M. Hodgson-Pratt, au nom de l'international arbilration and peace Association de Londres, par M. Frédéric Bajer, au nom de l’Association danoise de la Paix et par M. Charles Lemonnier au nom de diverses associations françaises.
- M. Elie Ducommun, délégué suisse et vice-président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, développe la proposition suivante :
- « Le Congrès décide qu’il sera établi, à Berne, un Bureau international permanent de la Paix, pour servir de trait d’union entre les Sociétés de la Paix et entre les amis de la Paix en général. Ce Bureau devra aider les comités locaux dans l’organisation des congrès futurs.
- « Une commission de 5 membres, élue parle Congrès, sera chargée de l’organisation provisoire du Bureau international, ainsi que de la direction à donner à ses travaux. Elle fera rapport dans le prochain congrès sur les résultats obtenus par ses travaux.
- « Une souscription internationale sera ouverte immédiatement pour couvrir les fraisd’établissement et de fonctionnement de ce Bureau. »
- M. Ducommun rappelle les propositions et publications faites sur cette question et montre la nécessité de créer un bureau central d’informations, pour mieux coordonner et développer le travail'des sociétés de la Paix.
- « Il ne s’agit pas, dit-il, d’établir une autorité qui s’immisce dans les affaires intérieures des Sociétés, mais de les aider. On ne fera pas du premier coup une œuvre parfaite, mais il faut bien commencer avec quelque chose. »
- M M. Arnaud et Bajer ont appuyé la proposition soutenue par M. Ducommun, laquelle a été votée à une grande majorité.
- Ont été élus membres de la commission provisoire qui doit organiser ce bureau : MM. Hodgson Pratt, Anglais ; Ducommun Suisse ; Mazzoleni, Italien ; Bajer, Danois ; Lovev Américain.
- Le président propose et l’assemblée approuve que les cinq membres du comité aient le droit de s’associer d’autres personnes en qualité de suppléants.
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- 4° ORGANISATION D’UNE CONFÉRENCE ANNUELLE dans le but d’instituer des rapports entre les Universités d’europe et d’amérique
- SUR LA QUESTION DE LA PAIX ET DE L’ARBITRAGE (QUESTION PROPOSÉE PAR M. HODGSON-PRATT)
- Est adopté le projet de résolution suivant basé sur un mémoire déposé par M. Hodgson Pratt, 'et ayant pour but l’organisation de réunions annuelles destinées à établir des rapports entre les Universités d’Europe et d’Amérique et à provoquer ainsi l’unité internationale.
- En voici la teneur exacte :
- « Le Congrès émet le vœu,
- cc Ier Que des mesures soient prises, dans les Universités d’Europe et d’Amérique, pour entretenir parmi les étudiants l’esprit de respect et d’amitié pour les nations étrangères ;
- « 2e Que, dans ce but, les professeurs d’histoire de chaque Université fassent l’étude de l’histoire complète du progrès de la civilisation et des institutions politiques, sociales ou religieuses dans toutes les nations; et surtout appellent l’attention sur les services spéciaux rendus par chaque nation au progrès de l’humanité ;
- « 3° Que les modifications nécessaires soient apportées dans les statuts de chaque Université, afin qu’il n’existe aucun obstacle à ce qu’un étudiant d’une Université puisse prendre une partie de ses inscriptions dans une autre Université, sans que cela nuise à l’obtention de ses grades, — et pour que les étudiants des différentes nationalités puissent se rencontrer, et ainsi se dégager de tous sentiments de haine et de tous préjugés vis-à-vis des nations qui leur sont étrangères.
- « Qu’en conséquence une réunion et une fête de fraternité universitaires soient tenues annuellement, et successivement aux divers sièges des grandes Universités : l’œuvre de ces réunions devant être l’étude des moyens par lesquels les buts ci-dessus peuvent être atteints : les fêtes devant comporter à la fois des concours d’éducation physique et des concours de prose et de poésie sur le grand thème de la concorde et de la coopération internationales. »
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- 5° MOYENS POUR RAMENER L’INFLUENCE DE LA PRESSE
- A DES VUES PLUS PACIFIQUES,
- ET LA DETOURNER DE L’INCLINATION A RENDRE PLUS PÉNIBLES ET PARFOIS HOSTILES LES RAPPORTS ENTRE NATIONS
- (proposé par Hodgson-Prâtt)
- M. E. T. Moneta développe la proposition suivante :
- « Considérant que l’œuvre des Sociétés de la paix ne pourra donner des résultats importants et durables, tant que l’opinion publique ne s’opposera pas avec énergie aux manifestations du chauvinisme et à toute idée d’une guerre non nécessitée par la défense ;
- « Considérant que, si jusqu’à présent le journalisme a été trop enclin à exciter les préjugés nationaux contre les pays voisins, cela est dû au fait que les amis de la paix et de la fédération européenne n’ont pas assez profité de la puissance de la presse, pour répandre parmi les classes populaires les idées de fraternité internationale et l’aversion des guerres qui sont provoquées par des intérêts de caste et par de vieux préjugés ;
- « Considérant qu’aucune idée nouvelle ne saurait se réaliser, sans le dévouement constant de ceux qui la professent, et sans des sacrifices correspondants aux buts qu’on se propose ;
- « Le Congrès, en félicitant les journaux italiens, français, allemands, anglais, etc.,qui ont défendu la cause de la paix et de la justice dans des circonstances critiques, et en remerciant les dames américaines de la Woman's National Presse Association de leurs bons conseils ,
- « Invite les Sociétés de la paix, et surtout les riches, hommes et femmes, qui en partagent les idées, à fonder des journaux populaires, qui fassent la contre-partie de la presse chauviniste et qui popularisent l’idée des Etats-Unis d’Europe, qui marqueront la fin de l’anarchie actuelle des nations ;
- «Là, où les circonstances ne permettent pas la fondation de ces journaux, les Sociétés de la paix devront suivre constamment les publications de toute sorte qui pourraient entraver leur œuvre, pour en détruire la mauvaise influence sur l’esprit public, et cela par des communications aux journaux, par des avis au public, et surtout par des discussions périodiques, dans lesquelles seront signalés les agissements des promoteurs de la discorde internationale. »
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- M. Hodgson Pratt appuie les idées de M. Moneta, et il demande l’institution d’un grand journal politique en plusieurs langues ponr répandre les principes de la paix.
- M. Théodore Contreras, de Naples, développe quelques considérations.
- M. Frédéric Passy commence par dire qu’il ne va pas faire le progrès de la presse, mais il finit par le lui faire et joliment. Seulement, après avoir prononcé ùn verdict de culpabilité, il accorde à la presse les circonstances atténuantes, et il appelle devant son prétoire le véritable coupable, c’est-à-dire le public qui préfère les journaux légers et malfaisants aux journaux sérieux et bien faits.
- MM. Capper et Vasseur ajoutent quelques idées sur l’influence de la presse et sur la manière de faire servir la presse à la propagation des idées pacifiques.
- M. Foà Angelo appuie aussi la proposition Moneta.
- M. Jules Gaillard dit que la presse est une multitude de langues et que la langue est la meilleure et la pire des choses. Il n’est pas de l’avis de M. Emile de Girardin qui a voulu nier toute influence à la presse sur l’opinion.
- Si la cause de la paix et de la justice est frappée d’un certain discrédit, la faute en est à la presse. M. Gaillard cite à titre d’exemple la presse française qui d’après ce qu’il dit ignorait encore, il y a quelques années, la différence entre arbitrage et médiation.
- Rappelant ensuite les cruautés exercées par les deux parties belligérantes dans la guerre franco-chinoise, il s’indigne que ces cruautés n’aient pas provoqué un seul cri de révolte dans la presse française. Il rappelle ensuite que dans le Congrès franco-américain de 1890, dix-sept Républiques se sont réunies pour sanctionner le principe de l’arbitrage et que pas un journal français'n’a cru devoir s’occuper d’une pareille question.
- Venant à parler de la presse italienne, il s’étonne que la presse italienne ait pu croire, même pendant un instant, que la France fût disposée à rétablir le pouvoir temporel et qu’elle ait médité un coup de main contre la Spezia.
- Il passe ensuite à certaines entreprises de presse ; le même commanditaire en France subventionne bien souvent des journaux d’opinions opposées.
- Il faut associer plus directement la presse de tout pays à l’œuvre de paix et de justice du Congrès.
- Nous pouvons avoir à lutter — poursuit l’orateur — contre des entreprises mystérieuses (Compagnie de Jésus), société
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- puissante qui possède dans les deux mondes plus de quatre milliards, qui a une organisation puissante, qui tient les classes dirigeantes par l’instruction donnée à leurs fils, qui « gouverne les gouvernements eux-mêmes» et qui tient discrètement dans ses mains le pouvoir même du St-Siège.
- C’est pour cela — conclut l’éloquent orateur — que j’appuie toutes les mesures destinées à éclairer la presse au profit de tous et à mettre sa puissance de propagande au service de la cause de la paix et de la justice. (Applaudissements unanimes).
- On approuve ensuite la proposition de M. Moneta et l’amendement de M. Contreras qui recommande la publication d’un journal et la propagande gratuite au milieu des masses.
- Quelques votes d’une certaine importance ont été également émis.
- C’est ainsi que M. de Marcoartu, sénateur espagnol, a fait adopter par l’assemblée une motion tendant à ce que les Etats dits de second ordre soient représentés comme les grands Etats dans les Congrès diplomatiques. Quant à son autre motion tendant à ce que les détroits et les isthmes soient neutralisés, comme l’a été le canal de Suez, et que leur neutralité soit garantie par les Puissances maritimes, elle a été renvoyée au prochain Congrès, ainsi qu’une motion portant en substance que « les gouvernements de pays à nationalités multiples, en respectant, à l’exemple de la Suisse, le caractère ethnographique propre à chacune de ces nationalités, contribueraient à assurer la paix intérieure et extérieure ».
- Cette dernière motion a fait l’objet d’un vif débat.
- Le Congrès a approuvé le principe, et renvoyé au Congrès' de Berne la discussion des détails de la proposition suivante de M. Howard, représentant américain:
- « Le Congrès approuve cordialement les efforts des citoyens des Etats-Unis pour constituer, en 1893, une Conférence des gouvernements dans le but d’élaborer et formuler des mesures afin de :
- a) incorporer le principe de l’arbitrage dans les traités ;
- b) harmoniser les points contradictoires dans les lois internationales ;
- c) établir un Tribunal international ayant juridiction dans et sur les questions que les gouvernements ne réussiraient pas à résoudre amicalement ; et décide que dans le cas où la proposition de la « Conférence des gouvernements » serait faite par les Etats-Unis, ou une nation quelconque,
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- ce serait le devoir de tous les amis de la paix de chercher à influencer de tout leur pouvoir leurs nations respectives pour l’acceptation de la proposition. »
- Dans sa dernière séance, le Congrès a adopté a l’unanimité la résolution suivante :
- « Le Congrès déclare que la conclusion de traités d’arbitrage permanent entre les peuples, lui paraît actuellement la voie la plus sûre et la plus courte pour passer de l’état de guerre ou de trêve armée à l’état de paix, par l’institution progressive d’une juridiction internationale. »
- Une déclaration de principes, d’une haute portée, formulée par M. Emile Arnaud, secrétaire de la Ligue internationale cle la Paix et de la Liberté et signée également de MM. ûucommun, Maffi, Moneta et Passy, a été aussi votée à l’unanimité par acclamations. En voici le texte :
- « Le Congrès reconnaît les principes suivants comme base du droit, international public :
- » Le principe des devoirs et de la morale des nations est semblable à celui de la morale et des devoirs des individus.
- » Personne n’ayant le droit de se faire justice à soi-même, aucun Etat ne peut déclarer la guerre à un autre.
- • Tout désaccord entre peuples doit être réglé par voie juridique. Tous les peuples sont solidaires les uns avec les autres. Ils ont, comme les individus, droit de légitime défense.
- » Il n’existe pas de droit de conquête. Les peuples ont le droit inaliénable et imprescriptible de disposer librement d’eux-mêmes, L’autonomie de chaque nation est inviolable. »
- Le Congrès ne pouvait mieux clore ses travaux que par l’affirmation de l’unité morale pour les individus comme pour les collectivités. Nous nous en félicitons d’autant plus, que l’œuvre de J.-Ble-André G-odin est toute entière basée sur le principe qui vient de recevoir au Congrès cette éclatante consécration.
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- NÉCROLOGIE
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- CHARLES LEMONN1ER
- La cause de la paix et la démocratie viennent de faire une grande perte. M. Charles Lemonnier, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, s’est éteint à Paris, le 3 décembre, à l’age de 85 ans.
- M. Lemonnier était né à Beauvais en 1806. Docteur en droit, il rédigea un ouvrage devenu classique sur les assurances maritimes et se préparait au professorat, lorsque, en 1845, il fut appelé à Paris pour organiser le service du contentieux de la Compagnie du Nord. Plus tard, il devint chef du contentieux au Crédit mobilier.
- Il collaborait depuis plus de quarante ans au Phare de la Loire et fut fondateur de la Revue philosophique.
- Sa femme, Mmo Elisa Lemonnier, fut la dévouée fondatrice des écoles professionnelles de jeunes filles qui portent son nom,
- Dans sa jeunesse, M. Lemonnier fut un adepte zélé de l’école Saint-simonienne ; sous l’empire, il prit une part active à la lutte soutenue par la fraction la plus avancée du parti républicain. En 1867, il fonda à Genève, de concert avec Garibaldi et Victor Hugo, la Ligue internationale de la paix et de la liberté.
- La Ligue est une école de l’honnête et vraie démocratie, sans chauvinisme, sans préjugé de race, pour laquelle il n’existe pas de frontière, de la démocratie des hommes et des peuples égaux en droits et en devoirs.
- Charles Lemonnier dirigea et rédigea, jusqu’à son dernier jour, le journal Les Etats-Unis d’Europe, fondé en 1868 à Berne, pour la diffusion des idées de paix, de liberté et de justice, et dans le numéro de décembre de cette vaillante feuille on peut lire encore plusieurs articles de son style alerte, concis, incisif, et si lumineux.
- Les obsèques civiles de M. Charles Lemonnier ont eu lieu le samedi 5 décembre. Le corps a été transporté de la maison mortuaire, (1 bis) rue de Chaillot, pour se rendre
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- LE DEVOIR
- à la gare d’Orléans, d’où il a été dirigé sur Montpinier (Tarn).
- On remarquait dans le cortège de nombreux amis du défunt. Entre autres couronnes, celles déposées par la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, par le Phare de la Loire, par M. Auguste Lalance, ancien député d’Alsace-Lorraine au Reichstag. Le deuil était conduit par M. Paul Lemonnier, l’électricien bien connu, fils du défunt.
- A la gare d’Orléans, trois discours ont été prononcés. Le premier par M. Barodet, député, au nom des républicains français et des amis personnels de Charles Lemonnier; le deuxième par M. Emile Arnaud, au nom de la Ligue que Lemonnier présidait, et le troisième par M. Frédéric Passy.
- Nous extrayons les passages suivants du discours de M. Emile Arnaud :
- h De la vie de Charles Lemonnier, on doit tirer les plus hauts enseignements : l’homme que nous pleurons fut un homme de bien.
- oc Vingt-deux ans employés à devenir un homme, soixante-trois ans de dévouement à l’humanité, tous consacrés à la recherche patiente de la vérité, à la propagation des idées de justice et de fraternité, à la popularisation des moyens de conquérir la paix, la liberté ; et, pendant cette existence de quatre-vingt-cinq années, un souci constant de ses devoirs de patriotisme, de solidarité et de famille ; tel est le bilan de cette vie, dont l’avenir surtout récoltera les fruits.
- oc Les hommes qui, sur la fin de sa vie, le venaient voir, de l’étranger surtout, trouvaient en ce haut esprit, qui possédait toute sa vigueur et toute sa jeunesse, ce qu’ils appelaient « une âme de héros ».
- oc II meurt au moment même où, couronnant ses efforts, l’opinion publique fait siennes ses idée ; il ne s’éteint pas, cependant, sans s’être rendu compte de ce succès, sans avoir vu le congrès de Rome acclamer ses principes, créer le Bureau permanent de la paix dont il avait ardemment souhaité l’organisation avant sa mort, sans avoir lu dans la presse des Deux-Mondes la prophétie de l’avènement prochain d’un ordre juridique international basé sur l’arbitrage. »,
- ous avons été heureux de trouver dans YAmico délia
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- pace de 1892, almanach italien de la paix, un portrait de Charles Lemonnier, où la physionomie expressive et fine du regretté président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté est reproduite avec une exactitude frappante
- Le portrait est accompagné d’une courte biographie due à la plume de M. Umilta, professeur de droit, rédacteur aux Etats-Unis d’Europe.
- OUVRAGES REÇUS
- L’Amico délia .pace, Almanacco popolare illustrato per 1892.
- Jolie brochure richement illustrée, en vente au prix de 25 centimes chez Edoardo Sonzogno, editore, 14 Via Paquirolo, Milano (Italie).
- *
- # *
- Le Lotus bleu, fondé par madame H. P. Blavatsky.
- Seul organe de la théosophie en France.
- Paraît le 27 de chaque mois, au siège de la société théoso-phique, 14, rue Chaptal, Paris : Directeur ; Jean Matthéus.
- Prix du numéro, 1 franc.
- Abonnements annuels : 10 francs pour la France ; 12 fr. pour l’étranger.
- * *
- Almanach de la question sociale pour 1892, publié sous la direction de P. Argyriadès, avocat à la cour d’appel de Paris.
- Fort volume de *08 pages in - 8° : Prix : 1 fr. 50. S’adresser à l’administration de La Question sociale ” 5, boulevard Saint-Michel, Paris.
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- GRAND-PÈRE
- {suite)
- Conte-moi ça ! » s’écria-t-elle, en cessant de regarder pardessus ma tête. Mais elle reprit aussitôt : « C’est-à-dire qu’au-trefois je t’aurais dis de me conter çà, mais ce temps-là est passé ; à cette heure je ne m’intéresse plus à ce qui ne me regarde pas ; je ne suis pas une de ces commères curieuses qui...
- — Ecoute un peu, lui dis-je. »
- Et elle écouta de la meilleure grâce du monde le récit de ce qui s’était passé à l’école. Je ne suis pas sûr d’avoir été très clair dans ma narration ; mais je suis bien sûr que Brigitte n’y comprit rien du tout, sinon que Camus m’avait donné le bras, et qu’elle aurait à faire cuire quelque chose pour le jeudi suivant.
- <t Attends un peu que je voie, » me dit-elle en relevant le coin de son tablier.
- Alors elle énuméra tout ce que l’on pourrait se procurer, soit chez le boucher, soit chez le charcutier. Comme elle avait envie de montrer ses talents, et que moi, de mon côté, je désirais me distinguer aux yeux de mes nouveaux amis, nous renchérissions l’un sur l’autre, entassant victuailles sur victuailles, comme s’il s’agissait des noces de Gamache.
- Mon grand-père souriait en nous écoutant.
- Brigitte s’écria tout à coup : « Je ne connais rien d’impatien-tant comme les gens qui rient de votre embarras, au lieu de vous aider. Vous feriez bien mieux de dire ce que vous pensez,
- — Tu veux savoir ce que je pense ?
- — Oui ; dites-le un peu pour voir. »
- Mon grand-père reprit tranquillement : « Il ne s’agit pas d’un repas de noces.
- — Qui est-ce qui a parlé de noces? s’écria Brigitte en lâchant le coin de son tablier, pour joindre les deux mains.
- — Personne n’a parlé de noces, mais vous faisiez des provisions comme pour une noce. De quoi s'agit-il? de quatre petits écoliers...
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- GRAND-PÈRE
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- — Qui ont des dents, objecta Brigitte.
- — Qui ont des dents, soit ! reprit patiemment mon grand-père. Un bon morceau de veau fera l’affaire, avec quelques fruits. »
- Brigitte laissa tomber ses deux mains, de désespoir.
- « Tu oublies, reprit mon grand-pére, que chacun des quatre doit apporter son plat.
- — Tu ne m’avais pas dit cela, » s’écria Brigitte en me regardant d’un air de reproche.
- Le fait est que j’avais complètement oublié ce détail.
- « Ça change la question, reprit Brigitte ; mais il faudra autre chose que des fruits, vous pensez bien que Camus en apportera. Nous mettrons dans le bissac un pot de confitures.
- — Va pour un pot de confitures, dit mon grand-père, qui était toujours pour la conciliation.
- Un bon morceau de gruyère, ajouta Brigitte.
- — C’est cela.
- — Et puis... reprit Brigitte en levant les yeux au plafoad.
- — Et puis c’est tout.
- — Nous ne pouvons pas cependant avoir l’air de mendiants, objecta Brigitte. Chacun doit avoir son amour-propre.
- — Je le veux bien, reprit mon grand-père, mais à condition que notre amour-propre ne fasse pas souffrir celui des autres. Voilà quatre bons amis qui s’en vont faire une partie ensemble. De quel droit l’un de ces quatre amis irait-il dire aux autres : « Vous voyez, chez nous on se nourrit mieux que chez vous ? »
- — Paul n’irait jamais dire de ces choses-là.
- — Non, mais son panier aux provisions le dirait, ce qui revient au même.
- Ce sera donc comme vous voudrez, » répondit Brigitte ; mais elle n’avait pas l’air fâché. Si elle n'avait pas dit tout simplement: « Vous avez raison, » c’est que cette parole-là lui coûtait toujours beaucoup.
- « Grand-père, dis-je d’un air un peu penaud, tu as dit que j’emporterais mes provisions dans un.panier...
- — J’ai dit panier comme j’aurais dit autre chose.
- — J’aimerais mieux les emporter dans un filet : on met ça sur son dos, et c’est bien plus commode.
- — Nous n’avons qu’un filet ici, objecta Brigitte ; il serait trop petit, et d’ailleurs il sent le poisson.
- — On peut en acheter un, dit complaisamment mon grand-père. On trouvera toujours à l’employer à la maison.
- — On y mettra les vieux bouchons, suggéra Brigitte.
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- 758 : Le devoir
- — Et puis, reprit mou grand-père, peut-être ces messieurs feront-ils d’autres parties. »
- Je le regardai avec reconnaissance pour cette bonne parole.
- « Houssin m’a promis de m’apprendre à faire du filet, dis-je à mon grand-père : je vais aller tout de suite le trouver ; si ce n’est pas trop difficile, je tâcherai d’avoir un filet pour jeudi, et alors tu n’aurais pas besoin d’en acheter un. »
- Il se trouva que l’art de fabriquer du filet n’était pas au-dessus de mes moyens ; dès le soir même, je commençai un filet de grande dimension. Jusqu’au jeudi matin la fabrication du filet occupa tous mes loisirs, et ce fut bien heureux, car sans cela le temps m’aurait paru d’une longueur intolérable.
- CHAPITRE XIX
- Une aventure
- Le jeudi, bien avant sept heures, j’étais sur le pas de la porte, mon filet sur le dos, ma ligne à la main.
- Dès que les trois autres parurent, je courus à eux et mon premier mot fut : « J’ai dans mon filet. ..
- — Pchiit ! siffla Camus, en me faisant avec la main un signe qui commandait le silence. On ne dit rien jusque là-bas... pour le plaisir de la surprise, tu comprends ? »
- A quelque distance de Montigny, il y a un petit lavoir de l’autre côté de l’Indre ; un sentier qui serpente à travers les prés conduit du lavoir à une ferme 'que l’on voit, entourée de meules de blé et d’ormeaux, dans la plaine.
- Camus, qui marchait en ce moment de quelques pas en avant, se retourna vers nous et nous fit signe de nous taire.
- Alors nous entendîmes distinctement, derrière les arbres de l’autre rive, la voix d’un enfant qui poussait des cris de détresse.
- Presque aussitôt nous vîmes déboucher près du lavoir, dans l’espace découvert, une petite fille en jujon rouge, avec un mouchoir de couleur noué en fanchon sur la tête. Elle courait de toute la vitesse de ses petites jambes nues. D’où nous étions, on voyait très bien qu’elle portait sur son dos des paniers et des corbeilles.
- Presque aussitôt apparurent deux petits paysans qui couraient de toutes leurs forces après la petite fille.
- L’haleine lui manqua probablement, 'car elle s’arrêta brusquement, porta sa main gauche à sa poitrine et tendit la main
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- GRAND-RÊRE. 759
- droite du côté de ses persécuteurs, comme pour implorer leur pitié.
- Les paniers et les corbeilles roulèrent pêle-mêle dans l’herbe.
- Le premier arrivé des petits paysans se mit à frapper brutalement la petite fille, l’autre s’amusa à disperser les paniers et les corbeilles à grands coups de pieds.
- Camus se fit de ses deux mains un porte-voix et cria de toutes ses forces : « Voulez-vous bien la laisser ! »
- La petite fille et les deux garçons se tournèrent de notre côté.
- L’un des deux polissons s’avança jusqu’au bord de l’eau et cria d’un air narquois : « Vous dites ?
- — Voulez-vous laisser cette petite tranquille ! » répéta Camus d’une voix tremblante d’indignation.
- Pour toute réponse, le drôle adressa à Camus un geste grossier, et se mit à frapper la petite marchande de paniers.
- Camus jeta sa ligne, déposa ses provisions par terre, et se déchaussa vivement. Ayant retroussé son pantalon jusqu’au dessus du genou, il se lança dans l’Indre, sans l’ombre d’hésitation. En voilà un qui ne perdait pas son temps en paroles !
- La générosité, le courage, la résolution, sont de ces choses grandes et simples que tout le monde comprend ; aussi mon cœur fut tout remué de ce que je voyais.
- oc Mais il va être seul contre deux! » m’écriai-je en jetant ma ligne et mes provisions En un clin d’œil je fus assis sur le sable et mes doigts tremblants se mirent en devoir de dénouer les cordons de mes souliers.
- « Non, Jousserand, pas toi, s’écria Joubert, tu ne connais pas le gué et tu pourrais te noyer ; voilà Thouin qui est prêt : sois tranquille, à deux ils ne craignent personne. »
- Thouin venait d’entrer dans l’eau à son tour.
- Les deux paysans affectèrent d’abord de faire bonne contenance. Quand Camus eut dépassé le milieu de la rivière, ils commencèrent à chercher des pierres pour lui lancer; par bonheur, il n’y avait que du sable en cet endroit-là.
- (4 suivre).
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- 700
- LE DEVOIR
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME QUINZIÈME
- ANNÉE 1891
- Comme toujours, nous avons observé dans cette Table les principales divisions de matières auxquelles nos lecteurs sont accoutumés, et nous avons fait venir çes divisions dans l'ordre où chaque numéro les présente généralement.
- MANUSCRITS DE J.-B. ANDRÉ GODIN
- Avis aux lecteurs.....................................129
- Discours aux Fêtes du travail de 1867, 1878,1886 . . 257 à 265
- Documents pour une biographie complète de J.-Bte-
- André Godin, . . . 4 32, 196, 257, 323, 387, 453, 641, 705
- Facultés de l’être humain (Analyse des)...............5, 65
- Pensées diverses..................... 129, 493, 321, 385, 449
- ECONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Assistance et Assurance........................ 73, 138, 274
- Caisse nationale des retraites ouvrières . . . . . 326, 405
- Congrès international des mineurs.......................221
- Conseil supérieur du travail............................147
- Ecoles mixtes............................................15
- Elevage dans le son.....................................423
- Hérédité de l’Etat................................. 138, 201
- Ligue pour la réforme de l’Impôt...................... 394
- Musée d’Economie sociale................................479
- Mutualité au Familistère.............................. 274
- Participation (La) et l’État..........................716
- Retraites ouvrières . ..................................733
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société............................ 561
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- fABLE DES MATIÈRES DU TOME QUINZIEME 761
- Anniversaire (Un) .........................................50
- Assemblée générale ordinaire..............................619
- Assurances mutuelles (Mouvement des) 127, 191, 255, 319, 382,
- [509, 573, 702.
- Avis aux visiteurs.................... 126, 38-4, 5M, 576, 704.
- Comité de conciliation................................... 561
- Conférence de M. Frédéric Passy. .........................23i
- Ecoles du Familistère.....................................429
- Elevage dans le son.......................................423
- Etat civil,..............128, 192,256,320,383, 510,574,703.
- Familistère de Guise, (Le) et la presse...................271
- Fête de l’enfance.........................................5i3
- Fête du travail .................................... 220. 257
- Fête musicale à Laeken-les-Bruxelles......................563
- Hommage à l.-Bte-André Godin..........................50, 431
- Mutualité au Familistère..................................274
- Société de paix et d’arbitrage international 173, 234, 307, 555,
- 577, 578, 677.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail................................ 296, 464
- Allocutions présidentielles.............................. 26
- Arbitrage professionnel...................................714
- Assistance par le travail (organisation officielle.) . . . . 297 Atténuation des peines (Loi Bérenger) ....... 219
- Bureaux de bienfaisance...................................218
- Caisses de retraites et de secours.................... 85, 300
- Coopération et tarifs de douanes................ 291, 649
- Conseil supérieur du travail............................ 147
- Contrat de louage .........................................26
- Coopérateurs (Vœu des)....................... 291, 649
- Douanes (tarifs des)............................ 28, 291., 649
- Elections sénatoriales.....................................30
- Enquête et amnistie..................................... 293
- Essai restreint.......................................... 462
- Fourmies (Evènements de)................................ 293
- Frais de justice..........................................216
- Heures de travail ........................................343
- Impôt (transformation)....................................299
- Invalides du travail.................................. 468
- Journée de huit heures ...................................296
- Juge et partie............................................293
- Mercredis ouvriers........................., .... 341
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- 762 LE DEVOIR
- Ministère du travail 341
- Office du travail.................................. 337, 466
- Ouvriers et entrepreneurs.............................. 467
- Participation (La) et l’Etat....................... 344, 716
- Participation aux bénéfices........................ 298, 649
- Procédure (Question de)..................................461
- Question sociale (Gouvernement et Chambres)..............294
- Régime douanier..................................... 28, 291
- Règlements d’atelier.....................................647
- Renouvellement partiel............................... 219
- Retraites ouvrières......................................733
- Salaires (Projet de loi sur les).........................842
- Santé publique (Protection)..............................710
- Solutions partielles................................... 463
- Syndicats ouvriers ou professionnels............ 343,650
- Tarifs des douanes............................. 28, 291,649
- Travail des enfants, des filles mineures et des
- femmes......................................... 82, 651
- Travaux législatifs (Etat des).................• . 26,27
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Colonie coopérative de Topolobambo.......................488
- Congrès de Lincoln................................. 346, 409
- Congrès des Trades-Unions................................543
- Congrès international, Paris...................421, 551, 607
- Congrès socialiste international, Bruxelles..............536
- Coopération et tarifs de douanes................... 291, 649
- Fabrique néerlandaise, Van Marken........................483
- Participation..................... 232, 801, 298, 344, 649, 716
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Allemagne
- Assurances ouvrières......................................34
- Congrès socialiste d’Erfurt..............................660
- Grève générale des mineurs...............................159
- Législation du travail.... -.............................356
- Mineurs............................................ 459, 357
- Organisation du parti socialiste..........................93
- Rigueurs contre les socialistes..........................34
- Salaires de mineurs...............-....................357
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- Table des matières du tome quinzième 763
- Socialiste (mot de) est-il une injure....................159
- Sociétés coopératives (Les) et la loi fiscale..........534
- Statistique des grèves. •............................... 226
- Alsace-Lorraine
- Dépopulation. ......................................... 475
- Andorre0
- * République d’Andorre et France . ........................162
- Iles Britanniques
- Caisse nationale des retraites...........................353
- Coalitions d’ouvriers (Loi sur les)......................227
- Commission du travail....................................226
- Egalité religieuse.......................................157
- Emigration (Irlande).....................................355
- Exposition du travail....................................354
- Grande propriété foncière................................532
- Gratuité de l’enseignement primaire......................352
- Journée de huit heures ..................................534
- Progrès du socialisme. . . •.............................478
- Mineurs.................................................. 34
- Recensement............................................. 354
- Australie
- Fédération australienne........................... 165, 231
- Autriche-Hongrie
- Démocrates (Les) ........................................464
- Erreurs judiciaires. 600
- Belgique
- Peuple (Le) et le roi ... ,...............................92
- Révision ................................................351
- Canada
- Elections . 460
- Danemark
- Salon de neige . ....................................... 97
- Espagne
- Manifeste socialiste................. •................06
- Règlementation du travail................................228
- Suffrage universel ......................................*57
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- 764 LE DEVOIR
- Etats-Unis
- Chevaliers du travail............................ 36
- Chinois et Peaux-rouges................................358
- Grève des mineurs......................................230
- Maison à vingt étages...................................165
- Peaux-rouges ...........................................358
- Race qui disparaît.......................................37
- Richesse et pauvreté . . . .............................165
- France
- Asile-ouvroir...........................................351
- Assistance par le travail................................88
- Association pour la solution pacifique des conflits sociaux 658 Association pour l’entreprise générale de peinture :
- Le travail......................................656
- Caisse de retraites pour la vieillesse...................32
- Conférences populaires..................................225
- Congrès de mineurs................................160, 221
- Congrès des ouvriers de chemins de fer . ...............657
- Coopération (exemple).............................'. . 528
- Délégués mineurs.......................................• 474
- Dépopulation des Lycées.................................528
- Discours modèle.........................................471
- Enfants assistés.......................................351
- Fourmi (La).................................... . . 658
- Heures de travail.............................. 31, 162, 351
- Hôpital intercommunal.................................. 530
- Laïcisation des écoles......................... 539, 659
- Ligue de la Croix-Blanche.........................• . 656
- Louage des services................................... 470
- Mines aux mineurs................................. 224, 657
- Orphelinat du Val des Choues............................433
- Réaction économique.................................... 161
- Réduction des heures de travail ......... 162
- Sociétés de secours mutuels . <.........................90
- Statue à un ouvrier. . 530
- Syndicats (statistique).................................653
- Hollande
- Congrès international d’agriculture.....................531
- Fabrique néerlandaise, Van Marken.......................483
- Mouvement coopératif ...................................355
- Suffrage universel......................................160
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME QUINZIÈME
- 765
- Italie
- Enfance abandonnnée. . . .................................36
- Nécessité de la crémation.................................97
- Union coopérative de Milao................................96
- Monténégro
- Mieux vaut tard que jamais................................35
- - Portugal
- Congrès des syndicats ouvriers ........ 7 96
- Russie
- Assurances ouvrières.....................................229
- Conférence internationale sur les accidents de chemins
- de fer.............................................535
- Suisse
- Accidents industriels............................. 477, 664
- Assurance obligatoire... . ,.....................35
- Bureau central de bienfaisance de Genève.................163
- Congrès des accidents du travail.........................664
- Coopératives agricoles. . ...............................477
- Fêtes de l’Indépendance..................................476
- Initiative populaire.............................. 357, 477
- Tous pays »
- Accidents industriels ..............................477, 664
- Congrès postal international..............................38
- Ligue contre l’alcoolisme............................• 37
- Listes civiles............................................97
- Peuples (Les) hors de chez eux...........................535
- Production et consommation................................98
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Almanach de la paix..................................... 553
- Arbitrage............................ 170, 246, 306, 495, 678
- Attente (L’)..............................................99
- Bureau international de la paix.............. 166, 669, 747
- Ce que coûte la paix armée.............................. 494
- Chiffres instructifs.............................. 103, 494
- Civilisation jugée par un chinois...................... 361
- Conférence interparlementaire................ 493, 577, 667
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-
- 766 LE DEVOIR
- Conférence de M. Frédéric Passy au Familistère
- de Guise.........................................234
- Congrès de Rome ....... .169, 552, 577, 578, 739
- Danemark. — Association pour la neutralisation ... 267
- Désarmement............:..............................100
- Exemple à suivre............................... 40
- Frontières.............................................362
- Italie. — Cabinet italien et la paix..................169
- » . — Conférence interparlementaire.................667
- » . — Congrès de Milan.......................... 303, 359
- » . — Progrès des idées de paix......................99
- » . — Témoignage de sympathie ........ 246
- Ligue internationale de la paix et de la liberté . . 305,490
- Paix et désarmement dans leurs rapports avec les questions économiques et sociales. Mémoire
- de M. F. Bernardot...............’...............578
- Paix par l’éducation ............................ 675, 742
- Paroles pacifiques......................................H2
- Pays neutre (Un)........................................38
- Premier Mai (Le) et la paix........................... 303
- Propagande de la paix..................................246
- Sept questions et sept réponses........................306
- Société de paix et d'arbitrage du Familistère de
- Guise . :............. 173, 234, 307, 555, 577, 578, 677
- Société des Amis de la paix du Puy-de-Dôme .... 40
- Société des Jeunes amis de la paix ..... 305, 553, 676 Société française pour l’arbitrage entre nations.
- Appel aux femmes..................................495
- Souhaits de nouvel an...................................38
- Traité de paix européenne. Proposition de J.-Bte*A. Godin 599
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- Angleterre. — Femmes dans la Commission du travail. 685 » . — Urgence d’une loi. Elections aux Comités
- de Comtés..........................................42
- Australie. — Suffrage des femmes...................... 559
- Autriche. — Electorat municipal..........................47
- Belgique. — Ouvrages d’enseignement.....................685
- Etats-Unis. — Belva Lockvood (Mme).......................43
- » . — Exposition de Chicago....................436
- Faculté (A la) de droit ................................558
- Femme avocat...................................• • • 5^8
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME QUINZIÈME 767
- Femmes (Les) et le travail................................680
- France. — Assistance des femmes enceintes.................366
- » . — Association mutuelle de femmes ..... 43
- » . — Cercle de la solidarité des femmes .... 497
- » t . — Conseils de prud’hommes.........179
- » . —.Enfants naturels........................177
- » . — Femmes dans l’enseignement ...... 45
- » . — Femmes diplômées........................ 42
- » . — Femmes (Les) et le Conseil municipal de
- Paris............................................... 47
- » . — Femmes pharmaciennes.............. 108,179, 309
- » . — Intrépide voyageuse...........686
- » . — Ligue française pour le droit des femmes . 176
- » . — Question sociale ..................104
- » . — Sages-femmes...............310
- » . — Société française pour l’arbitrage entre
- nations. Appel aux femmes................... . . 495
- Intelligence féminine......................................48
- Inventions et œuvres féminines. ... ... 559, 685
- Italie. — Comité de dames â Palerme.......................498
- Libéralité bien placée................................... 43
- Norwège. — Congrès du dro^t des femmes....................498
- Russie. — Femmes médecins............................... 367
- » . — Femmes pharmaciennes ^........................367
- Sarmisa Bilcesco (MellG)..................................558
- Suède. — Ecoles normales mixtes............................47
- Union universelle des femmes .............................365
- NECROLOGIE
- Howland Edward ...........................................487
- Lemonnier Charles.........................................753
- Maze Hippolyte . .........................................687
- Moret Amédée...............................................53
- Vigano Francesco..........................................435
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach de la paix.......................................553
- Après la mort, par Léon Denis.............................968
- Cherchons, par Louis Gardy.................................54
- L’Emancipation, de Nîmes................................ 313
- Essai sur l’évolution de l’idée, par Ch. Barlet .... 439
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- 768 LE DEVOIR
- Miracles modernes (Les) et le moderne spiritualisme,
- par Russel Wallace..............................567
- Morale naturelle et religion de l’humanité, par E. de
- Pompery........................................ . 54
- Ouvrages reçus 57, 117, 183, 247, 311, 370, 442, 499, 566, 688, 755
- Roca (Ouvrages de M. l’Abbé),.......................55
- Traité méthodique de science occulte, par Papus . . . 370 Trois (Les) intempérances, par le professeur Ed. Raoux. 312 Une heure d’oubli, par Paul Grendel . ... . . . ,369
- ROMANS OU NOUVELLES
- Grand-père, par J. Girardin, 58,120, 185, 249, 314, 376, 444,
- [501, 569, 617, 689, 756.
- Pour la main gauche, par Jean Maubourg .114
- Républicain (Le), par Fulbert Dumonteil....... 373
- AVIS DIVERS
- Aux personnes désireuses de visiter le Familistère de
- Guise......................... 126, 384, 511, 576, 704
- Oeuvre des Petits asiles temporaires...................575
- Société industrielle de Saint-Quentin et de l’Aisne. . 512, 575
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Guise. — lmp. Barè.
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