Le Devoir
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- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-Bte-André G0DI\, Fondateur du Familistère de Guise
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- TOME SEIZIÈME
- (Janvier-Décembre 1892)
- i Rédacteur en Chef : M. J. PASCALY, Paris.
- Directrice: Madame veuve GO DI N,% (Officier d’Acadèmie) au Familistère, Guise (Aisne)
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-Bte ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- L'ÉVOLUTION MORALE INDISPENSABLE A L’ORGANISATION DU BIEN POUR TOUS
- C’est par une grave erreur que des socialistes professent que toute créature humaine, quel que soit son état moral, pourrait être un élément d’harmonie sociale, si elle était mise à sa vraie place.
- La première et l’une des plus fâcheuses conséquences de cette manière de voir est de disposer l’individu à croire qu’il n’a point à chercher son propre perfectionnement, puisqu’il est bien tel qu’il est et que, seule, l’organisation sociale est en défaut.
- Avec la théorie du libre essor des passions, l’homme perd de vue qu’il est l’agent de son propre perfectionnement moral, qu’il a un travail à opérer sur lui-même pour s'élever dans la vie. Convaincu que c’est au milieu social à subir les transformations qui pourront équilibrer l’essor de toutes les initiatives individuelles, l’homme est porté â se considérer comme parfait pour la sociabilité et à voir dans ses semblables des instruments de satisfaction de ses passions.
- Or, un tel homme n’est pas du tout un être harmonique ; il est tout l’opposé : c’est un égoïste, et l’égoïsme est le plus grand des obstacles au bien social.
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- Les convoitises et les intrigues suscitées par l’égoïsme sont le vice principal de notre civilisation, comme la
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- cruauté et la brutalité ont été les vices de la barbarie. Celle-ci ne respectant pas la vie humaine légalisait toutes les iniquités et toutes les oppressions. Ainsi, dans nos sociétés modernes, les convoitises et les cupidités individuelles portent au mépris, à la méconnaissance du droit des faibles.
- L’égoïste ne dépouille plus les autres par le prétendu droit du plus fort, mais il se fait encore la part du lion par astuce et par ruse. L’antagonisme des intérêts n’a pas d’autre cause. Les convoitises dictées par l’égoïsme, les compétitions qui en résultent sont le plus grave des obstacles à une bonne et équitable organisation des rapports entre le capital et le travail, et même des garanties possibles entre les travailleurs eux-mêmes.
- Car l’égoïsme ou amour de soi entraîne partout à sa suite l’envie, la jalousie, l’intrigue, la calomnie, le mensonge. Il provoque les méfiances et les inquiétudes sociales.
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- L’homme qui fait passer l’amour de soi avant l’amour de l’intérêt public agit toujours en vue de soi-même et pour soi-même ; il ne favorise d’autres intérêts que les siens que si cela doit lui rapporter honneur et profit.
- C’est l’égoïsme qui pousse tant d’incapables, d’indignes mêmes, à rechercher les fonctions publiques, à s’offrir aux suffrages du peuple sous des dehors mensongers, en affichant pour la chose publique, le progrès et le développement de toutes les bonnes institutions, un dévouement qu’ils ne ressentent pas. Aussi les promesses et engagements de l’égoïste sont-ils choses vaines. Les plus grands intérêts de l’Etat, au lieu d’être envisagés par lui au point de vue du bien général, sont sacrifiés aux convoitises personnelles.
- Combien il serait facile cependant, d’organiser la paix sociale, si la tendance exclusive exprimée par les mots :
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- Chacun pour soi, faisait place dans les cœurs à celle exprimée par ceux-ci : Chacun pour tous !
- Alors, tout citoyen prenant pour règle :
- Aimer les autres hors de soi, vouloir être un avec eux et les rendre heureux par soi.
- L’ère du bien social s’ouvrirait et le règne de la paix général s’établirait sur la terre.
- Tant que cette évolution morale ne sera pas accomplie, les hommes de cœur et de bon vouloir chercheront à réaliser les moyens de la conciliation sociale, mais de leurs efforts ne sortiront que des expériences incomplètes et souvent éphémères.
- L’association entre le travail et le capital, ce levier pratique de la régénération sociale, ne sera elle-même solide et durable que le jour ou les hommes seront inspirés de l’amour du bien général et du perfectionnement de la race humaine toute entière.
- Jusqu’à ce qu’il en soit ainsi, les garanties delà solidarité sociale naîtront en proportion de l’affaiblissement de l’égoïsme et de ses convoitises ; mais, tant que l’égoïsme régnera dans les cœurs, les rivalités internationales se maintiendront comme les rivalités individuelles, -les menaces de guerre continueront de peser sur les peuples, et les meilleures institutions que telle nation pourra réaliser dans son sein seront, elles-mêmes, comme tout le reste, sans véritable sécurité.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
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- CONFÉRENCES DES 27 et 31 JANVIER 1861.
- Dans la première de ces conférences J.-Bt0-André Godin explique qu’il a provoqué la réunion parce qu’il lui paraît nécessaire de faire un rappel de toutes les mesures générales à observer pour l’entretien du bon ordre et de la propreté dans toutes les choses d’un usage commun.
- « La rigueur du froid ayant diminué, » dit-il, « les services d’eau qui, sur quelques points, avaient été interrompus â cause de la gelée, vont être rétablis ; et chacun retrouvera toutes les facilités pour l’entretien du bon ordre.
- « Quand il arrive qu’on a compromis le bon état d’une chose qui doit servir à tout le monde, le premier devoir qui s’impose est de réparer soi-même l’accident dans la mesure du possible.
- « Ces mœurs se généralisant, le bien-être commun augmentera puisque les autres auront pour nous-mêmes les égards dont nous leur aurons donné l’exemple. »
- L’orateur traite ensuite la question de la propreté générale au point de vue de l’hygiène publique et du maintien de l’habitation unitaire dans un état parfait de salubrité.
- Puis, il passe à des conseils sur l’entretien de la propreté à domicile et sur les soins personnels, spécialement sur ce qui est à faire pour les enfants.
- 11 combat les préjugés qui font que certaines mères craignent de laver soigneusement la tête des nourrissons.
- Enfin, il entre dans tous les détails que la plus touchante sollicitude peut inspirer.
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- Dans la conférence du 31 janvier, J.-Bte-A. Godin fait ressortir toutes les mauvaises conséquences du lavage du linge à domicile : empoisonnement de l’air du foyer domestique, etc.. . Il appuie sur la nécessité pour la population de laver le linge exclusivement dans les buanderies du Familistère.
- Ce sujet lui donne occasion de revenir sur l’organisation générale de tous les services domestiques qu’il est possible de réaliser dans l’habitation unitaire, et sur les avantages qu’en retireraient tous les membres de la famille, petits et grands.
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- A cette époque, Février 1861, le fondateur du Familistère déjà très préoccupé de la nécessité de relier la ville de Guise au réseau des chemins de fer, se livre à des démarches, à des travaux qui l’obligent à mettre plus d’intervalle entre ses entretiens avec les habitants du palais social.
- Nous arrivons ainsi à la
- CONFÉRENCE DU 10 MARS 1861.
- Un cours de musique libre et gratuit pour les habitants du Familistère était en plein fonctionnement. J.-Bte André Godin développe les raisons qui l’ont déterminé à l’ouverture de ce cours.
- « La voix humaine juste et bien timbrée est, dit-il, le plus beau des instruments de musique. Mais comme les autres instruments, la voix a besoin d’être cultivée.
- « L’émotion qui saisit tous les cœurs à l’audition d’un beau morceau de musique est pour les auditeurs comme pour les exécutants une préparation aux sentiments d’accord, de solidarité, de fraternité qui doivent dominer un jour dans toutes les relations sociales.
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- « C’est pour aider au développement de ces sentiments chez tous ceux qui peuvent avoir le goût de la musique que j’ai ouvert ce cours. »
- L’orateur exprime ensuite son regret de voir si peu de jeunes gens profiter des leçons qui leur sont offertes ainsi. Et, à ce propos, il signale avec quelle facilité on imagine de fausses nouvelles qui trouvent toujours des oreilles crédules. Ainsi l’on a dit que le cours de musique était gratuit, c’est vrai, mais que le jour où il aurait beaucoup d’élèves, certainement on demanderait une rémunération.
- Impossible, si l’on veut remonter à la source, de trouver qui le premier a lancé ce faux bruit. Cependant celui-là sait que ce qu’il a dit n’a aucun fondement.
- « Mettez-vous donc en garde une bonne fois, pour toutes, mes amis, dit l’orateur, contre les prétendues informations qu’on fait circuler ainsi.
- « Je vous informe, moi-même, soit verbalement, soit par apposition d’affiches, de toutes les mesures qui intéressent le mouvement de la vie au Familistère ; ne vous laissez donc pas à chaque instant troubler par les inventions malignes qu’on peut s’amuser à faire courir, tout simplement, peut-être, pour voir quels seront les esprits assez crédules pour y croire.
- « Je vous donnerai encore cet exemple : dernièrement j'ai fait passer un employé dans tous les logements pour relever le nombre des placards; vite, il s’est trouvé quelques bonnes langues pour affirmer que le but de cette inspection était de faire payer à part le loyer des placards. Or, il s’agissait en définitive de savoir si quelques logements pouvaient être dépourvus de placards, afin de les en doter. Jugez par là combien l’information lancée avait de raison d’être ! »
- J.-B.-A. Godin félicite ensuite son auditoire de l’ordre général et de la bonne tenue qui régnent en toutes choses, au Familistère. Il’ dit qu’en persévérant dans cette voie le Familistère fournira le meilleur exemple de ce qu’il est possible de réaliser, à notre époque, pour l’amélioration
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- du sort des classes ouvrières et le bien de la société en général.
- « Les visiteurs » dit-il, « sont déjà frappés des résultats obtenus et de l’excellent état des choses; il faut avancer dans cette voie et, pour cela, mettre sans cesse en pratique cette simple règle de conduite : Agir envers les autres comme nous voudrions qu’on agît envers nous-mêmes.
- « Si les hommes avaient assez médité sur ce point, ils reconnaîtraient, du reste, que chercher le bien des autres est le meilleur moyen de réaliser son bonheur propre. Que nous sachions ou non le reconnaître, il est certain que toutes les fois que nous blessons autrui, ou portons atteinte à ses droits, nous nous faisons tort à nous-même. Le mal fait par nous se retourne contre nous ; et l’on nous appliquera les faux raisonnements ou les mesures injustes dont nous aurons fait usage envers les autres.
- « Efforçons-nous donc de pratiquer en toutes choses la justice, la bienveillance. Soyons bons envers tous, sans jamais nous lasser ; et quand même il nous serait répondu par l’ingratitude, nous aurions encore la plus élevée des jouissances : celle du devoir rempli. »
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- Parmi les habitants du palais social, un certain nombre de femmes ayant demandé au fondateur de les occuper à des travaux quelconques, celui-ci examine à nouveau quels services pourraient être organisés au Familistère, pour répondre à ces désirs et contribuer en même temps au bien-être de toute la population.
- La cuisine, l’entretien et la confection des vêtements, le lavage du linge, etc... lui paraissent être de ces fonctions qui devront, un. jour, donner lieu à des services accomplis par quelques personnes pour la collectivité, comme cela se fait aujourd’hui concernant le pain. Car, il fut un temps où chaque ménagère cuisait son pain comme elle cuit aujour-
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- d’hui ses autres aliments, et il semblait alors impossible qu’elle fît autrement.
- A côté de ces services collectifs, l’ouverture des magasins d’approvisionnements, les institutions pour le soin, l’éducation et l’instruction de l’enfance, etc... fourniraient aussi leur somme d’emplois rémunérateurs pour les personnes qui désirent s’occuper d’une façon utile.
- Mais tout cela n’est encore que dans les prévisions d’avenir ; et, en attendant, l’orateur ne voit à indiquer, aux personnes en quête d’ouvrage, que les services d’entretien de la propreté générale qui sont précisément en voie d’organisation.
- Il invite en conséquence les personnes de bonne volonté à donner leurs noms à l’Economat du Familistère.
- La séance est levée.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- LA PARTICIPATION ET L’ÉTAT
- Nous avons dit le mois dernier, (I) que la Commission parlementaire saisie de la proposition de M. Guillemet, relative à la participation des ouvriers aux bénéfices dans les entreprises ou concessions de l’Etat, des départements ou des communes, avait entendu le ministre des Beaux-Arts, qui s’était montré disposé à appliquer le principe de la participation en modifiant les primes actuellement accordées aux ouvriers des manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais.
- Depuis lors, elle a entendu le ministre de l’Intérieur au sujet de l’imprimerie du Journal officiel, qui relève de son département ministériel, de môme que l’imprimerie nationale, dont nous avons déjà parlé, entre dans les attributions du ministre de la Justice.
- En ce qui concerne l’entreprise du Journal officiel, M. Constans a expliqué que les ouvriers y participaient déjà aux bénéfices.
- Depuis 18B0, en effet, l’impression du Journal officiel a été concédée à une association coopérative ouvrière. Celle-ci s’est adjoint un certain nombre d’ouvriers et elle partage les bénéfices de chaque année entre tous, aussi bien ceux qui font partie de l’association concessionnaire que les ouvriers adjoints. Le partage se fait au prorata du travail accompli. Pour cette année, par exemple, les bénéfices se sont élevés à 30,000 francs.
- L’association, en outre, prélève 5 0/0 de ses bénéfices
- (1) Voir La participation et l’Etat, Décembre 1891.
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- annuels qu'elle verse à la caisse de secours des typographes parisiens, de manière à faire profiter de l’avantage l’ensemble de la corporation.
- Le ministre a déclaré qu’il se proposait de compléter ce système en intéressant les ouvriers aux économies qu’il serait possible de réaliser dans l’exploitation, notamment sur le charbon et le papier employés pour l’impression du journal.
- M. Yves Guyot, ministre des Travaux publics, s’est rendu à son tour à la Commission, pour s’expliquer sur les entreprises de chemins de fer en général et sur les chemins de fer de l’Etat en particulier, ainsi que sur les entreprises de travaux publics et les concessions des mines.
- Voici le résumé de ses déclarations :
- Le ministre des Travaux publics a d’abord fait observer que la question ne pouvait concerner que les concessions et entreprises futures, car admettre la rétroactivité serait violer les contrats signés.
- Puis, il a passé en revue les divers cas où le système de la participation pourrait être appliqué dans son département ministériel et a conclu que, dans aucun cas, il ne pouvait être admis.
- Pour les chemins de fer de l’Etat, il n’y a pas lieu d’y songer. L’Etat n’est pas industriel : le capital de l’entreprise n’est pas rémunéré. r
- L’Etat ne fait pas de bénéfices ; où il y a excédent de produit on en fait bénéficier soit les services de l’entreprise par une amélioration de situation, soit les contribuables par des abaissements de tarifs. D’ailleurs, le personnel des chemins de fer est intéressé dans une certaine mesure à l’entreprise ; on lui distribue 2 0/0 des recettes brutes, celles-ci s’étant élevées à 25 millions pour le dernier exercice, c’est une somme de 700,000 francs qui a été répartie entre les agents ; d’autre part, une somme de 900,000 francs a été distribuée à titre de primes pour économies aux agents les plus méritants. La participation existe donc
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- sous cette forme et ne saurait être d'ailleurs introduite autrement.
- Pour les chemins de fer et tramways en général, le ministre a fait observer que toutes les concessions futures, les seules d’ailleurs dont il s’agisse, font toutes appel à la garantie de l’intérêt de l’Etat et que, par suite, leur imposer la participation aux bénéfices, c’est-à-dire une augmentation de salaires, reviendrait à augmenter la charge de l’Etat.
- Pour les entreprises de travaux publics en général, le ministre a soutenu qu’il était à peu près impossible d’imposer aux concessionnaires l’obligation d’établir la participation. Le personnel des ouvriers, a-t-il dit, est essentiellement mobile, variable en composition et en nombre ; d’autre part, telle partie d’une entreprise se traduit par un bénéfice et telle autre par une perte. Enfin, la liquidation des comptes des entrepreneurs est fréquemment si longue que l’avantage de la participation deviendrait inappréciable.
- Relativement aux mines, le ministre a fait observer qu’il n’y a pas de concession au sens ordinaire du mot, comme pour les chemins de fer. Aux termes de la loi de 1810, c’est un véritable titre de propriété que donne l’Etat. Ces entreprises sont essentiellement aléatoires, et il est très difficile d’imposer à l’avenir l’obligation de la parlicipation, alors que la question des bénéfices est si complexe. Le ministre a cité ce fait que sur douze cents concessions de mines faites par l’Etat, huit cents ont ruiné leurs actionnaires.
- Si l’on se reporte à notre dernier article, on verra que les signataires de la proposition Guillemet avaient prévu et réfuté, dans leur exposé des motifs la plupart de ces objections, notamment celle qui s’appuie sur l’impossibilité d’un effet rétroactif et l’argument tiré de la garantie de l’intérêt accordée par l’Etat.
- Le ministre des Travaux publics a une singulière façon de démontrer que le principe de la participation est inapplicable aux chemins de fer de l’Etat.
- Est-il possible de modifier dans un sens plus équitable
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- le système de répartition employé dans cette administration ? C’est une question à étudier. Dans tous les cas, on ne saurait se faire une arme de cette impossibilité, si elle pouvait être démontrée, contre la proposition Guillemet ; car, cette proposition est volontairement assez vague en ce qui concerne l’application, puisque la question de détails est laissée aux soins d’un règlement d’administration publique.
- Quant au fait que sur douze cents concessions de mines faites par l’Etat, huit cents, soit les deux tiers, ont ruiné leurs actionnaires, il est, en effet, des plus instructifs. Il est impossible d’accabler sous un plus éloquent témoignage le régime du salariat pur et simple dans lequel s’obstinent les compagnies houillères.
- Si l’on n’est pas encore convaincu, et qu’on juge nécessaire une contre-épreuve ; qu’on mette en regard de ces ruines l’incontestable prospérité des industries en participation.
- Certaines industries sont trop peu prospères pour pouvoir toujours donner des bénéfices. Soit. Elles feraient de bien meilleures affaires, si elles employaient des associés intéressés aux bénéfices même aléatoires, et non des salariés indifférents sinon hostiles à la prospérité de leur patron.
- L’expérience de la participation est faite sur le domaine privé; elle est concluante. Nous demandons à l’Etat d’entrer dans cette voie parce que le jour où la participation sera appliquée en vertu d’une loi aux concessionnaires des travaux publics, elle aura en quelque sorte droit de cité parmi nous, elle sera acceptée en principe, elle entrera peu à peu dans les mœurs.
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- Dans une prochaine séance, la Commission entendra le ministre des Finances pour les manufactures de l’Etat dépendant de son administration, à savoir les manufactures des tabacs et des allumettes.
- Mais elle a déjà pris une décision de principe très intéressante. Elle a décidé que, dans les adjudications pour les
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- entreprises de l’Etat des départements et des communes, lorsqu’on se trouverait en présence de plusieurs concurrents offrant des conditions égales, la préférence devrait être donnée à celui qui prendrait rengagement d’admettre ses ouvriers à la participation aux bénéfices.
- LA LÉGISLATION DE LA PARTICIPATION
- La question de la participation aux bénéfices a décidément pris place dans les préoccupations du monde parlementaire.
- A l’activité que déploie la Commission chargée d’examiner la proposition Guillemet, il est permis de croire que le dépôt de cette proposition revêtue d’une centaine de signatures n’a pas été une manifestation platonique.
- Deux autres propositions ayant pour objet de faciliter la participation aux bénéfices viennent de s’ajouter aux projets de loi sur la matière dont le Parlement est saisi et qui sont actuellement au nombre de cinq : trois à la Chambre, deux au Sénat.
- La proposition de MM. Georges Graux, Boudenoot, Méline et Jonnart s’inspire de cette pensée que, si les pouvoirs publics n’ont pas qualité pour intervenir dans les contrats privés et s’ils ont rarement la mission de s’immiscer dans les rapports du capital et du travail, ils ont toujours le devoir de faire disparaître les entraves qui empêchent ou contrarient l’entente entre les ouvriers et les patrons et de faciliter par tous les moyens le groupement d’intérêts trop souvent opposés.
- Parmi ces entraves à l’entente des patrons et des ouvriers, se trouve l’article 1er de la loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés.
- Le § 1er de l’article 1er de la loi du 24 juillet 1867, qui est la reproduction du même paragraphe du même article de la loi du 23 juillet 1856, est ainsi conçu:
- « Les sociétés en commandite ne peuvent diviser leur capital en actions ou coupons d’actions de moins de cent
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- francs, lorsque ce capital n’excède pas deux cent mille francs, et de moins de cinq cents francs, lorsqu’il est supérieur. »
- Cette règle ne s’applique pas seulement aux sociétés en commandite.
- L’article 24 de la loi de 1867, qui figure au titre des sociétés anonymes, porte en effet :
- « Art. 24 — Les dispositions des articles lor, 2,3, et 4 de la présente loi sont applicables aux sociétés anonymes. »
- Ainsi, les actions d’une valeur minimum de 500 francs sont imposées à toutes les sociétés dont le capital est supérieur à 200.000 francs.
- Le but qu’a poursuivi le législateur de 1856, en supprimant la liberté de fractionner indéfiniment le capital social, a été de protéger l’épargne de l’ouvrier et du modeste rentier contre les pièges tendus à la crédulité publique par d’habiles financiers. Mais les lois de 1856 et de 1867 n’ont pas été une entrave aux périls qu’elles devaient conjurer.
- Par contre, elles ont été un obstacle au développement normal d’industries considérables et à la fusion d’intérêts restés en opposition et souvent en lutte ouverte.
- Les auteurs de la proposition actuelle estiment que le législateur a le devoir de donner, à tous les citoyens, des chances égales de bénéfices dans toutes les opérations industrielles.
- a Si, disent-ils, l’action ou la coupure d’action valait 100 francs, il n’est pas un ouvrier mineur qui ne pourrait être porteur d’un titre. »
- Lors de la récente discussion de l’interpellation de M. Basly sur la grève des mineurs du Pas-de-Calais, l’un des inter-pellateurs a donné, comme un des principaux griefs des mineurs, la valeur considérable qu’ont atteinte les actions de certaines compagnies minières. Il a cité l’exemple de la compagnie de Noux dont les titres émis h 1.000 francs valaient 21,000 francs. Dans cette compagnie l’ouvrier qui aurait, à l’origine, soucrit une action de 100 francs aurait aujourd’hui un titre valant 2,100 francs.
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- « Dans notre siècle, où l’idée de la coopération fait de si merveilleux progrès, ne doit-on pas considérer comme l'application réelle de l’union du capital et du travail la possession par les ouvriers d’une partie du capital industriel ?
- « Le jour où dans une société houillère qui emploie 1.500 ouvriers, il y aura 1.200 ouvriers qui seront actionnaires, on aura appliqué dans toute sa vérité le principe de la participation aux bénéfices.
- « La mine aux mineurs cesse d’être une utopie lorsque l’ouvrier, par son travail, n’augmente pas seulement son salaire, mais augmente son capital,
- « 11 importe donc de donner aux compagnies houillères, comme à toutes les sociétés industrielles, la faculté de faire participer leurs ouvriers à leurs bénéfices.
- « On objectera qu’il est impossible de contraindre les compagnies houillères à créer des coupons d’actions accessibles à leurs ouvriers. On dira qu’il est également impossible de faire produire aux actes de société un effet rétroactif et de faire participer les ouvriers aux bénéfices déjà réalisés par le capital.
- « L’intérêt des compagnies houillères répond à la première objection. Cet intérêt leur conseillera souvent d’apporter à leurs statuts une modification qui aura pour résultat l’accession des ouvriers au capital social. »
- Des compagnies houillères ont elles-mêmes opéré le fractionnement de leurs actions. Ce fractionnement dépend donc de leur volonté.
- Les avantages qu’aura l’abaissement à 50 francs du chiffre de l’action ou du coupon d’actions sont immenses dans les compagnies houillères. Ils sont appréciables dans les autres industries ; mais il ne faut pas qu’elles puissent se retrancher, pour ne rien faire, derrière un empêchement légal quelconque.
- Telles sont les considérations que les auteurs de la proposition font valoir en faveur de la modification de l’article 1er de la loi de 1867.
- Une dernière question reste à résoudre. Aux termes de
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- l’article 27 de cette loi, les statuts des sociétés déterminent le nombre des actions nécessaires pour participer aux assemblées. Cet article reconnaît en même temps aux actionnaires le droit de se faire représenter par un mandataire. Avec le texte de la loi actuelle, on pourrait peut-être redouter que les sociétés rédigeassent leurs statuts de façon non seulement à évincer le petit actionnaire, mais même à empêcher le groupement des petits porteurs d’actions.
- Pour éviter toute contestation sur ce point et pour assurer à l’actionnaire le plus infime le droit d’être représenté aux assemblées, M. G. Graux et ses collègues insèrent dans l’article 27 un paragraphe qui donne aux actionnaires, même porteurs d’un seul titre, le droit de se syndiquer pour organiser leur représentation.
- En terminant leur exposé de motifs les > Peurs de la proposition expriment l’espoir que «laChambra n’3i sitera pas à voter une loi, qui a pour but de concilier des intérêts considérables, de mettre un terme à un redoutable antagonisme, et de faire faire un pas au problème de la participation des ouvriers aux bénéfices des patrons. »
- A peine la proposition qui précède avait-elle été renvoyée à la Commission chargée d’examiner les diverses propositions relatives aux sociétés par actions dont l’éminent juriste M. Clausel de Coussergues est le président et le rapporteur, qu’une autre proposition surgissait ayant pour objet de la compléter. La première était revêtue de la signature de quatre députés appartenant à l’opinion républicaine ; la seconde émanait de trois députés conservateurs : MM, Thellier de Poncheville, Déjardin-Werkinder et Le Gavrian. Les signataires des deux propositions poursuivent le même but : modifier la législation actuelle de façon à faciliter la participation aux bénéfices.
- Seulement, M, Thellier de Poncheville et ses co-signa-taires estiment que la proposition de leurs collègues serait le plus souvent inefficace pour atteindre le but auquel ils prétendent, parce qu’elle ne tient pas suffisamment compte
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- de la situation juridique actuelle des sociétés, qu’elle vise principalement les sociétés houillères.
- Ils font remarquer, en effet, que les sociétés houillères sont presque toutes, sinon toutes, placées hors de l’empire de la loi du 24 juillet 1867. Civiles par leur objet aux termes de la loi de 1810, elles ont, à de rares exceptions près, conservé la forme civile. En dépit des habitudes du langage courant, leur capital n’est pas divisé en sections mais en parts; elles n’ont pas d’actionnaires mais des associés responsables personnellement du passif conformément à l’article 1863 du Code civil. Et quant à celles, en très petit nombre, qui ont revêtu la forme de l’anonymat ou de la commandite, on peut douter que les règles de la loi de 1867, faites pour les sociétés commerciales, leur soient applicables.
- D’où cette conclusion : 1° qu’il est inutile, en ce qui concerne les sociétés houillères, d’atténuer les prescriptions de l’article l«r de cette loi, parce que ces prescriptions ne les régissent pas; 2° qu’elles ne seraient pas atteintes par la disposition nouvelle que l’on propose d’ajouter à l’article 27.
- Pour donner à la mesure que préconisent M. Graux et ses amis toute son efficacité, il faudrait donc, suivant M. Thellier de Poncheville et ses amis, donner aux sociétés civiles, soit existantes, soit à créer, la faculté de profiter des avantages de la loi de 1867 en se conformant à ses prescriptions et de revêtir les formes de la commandite par action ou de l’Anonymat.
- 11 convient cependant de prévoir le cas où des sociétés civiles n’useront pas des facilités de transformation que leur offre la proposition Thellier de Poncheville et s’en tiendront à leurs anciens statuts et au Gode civil.
- M. Thellier de Poncheville et ses amis pensent que, même dans ce cas, si le capital de ces sociétés civiles est divisé en parts et si elles ont des assemblées générales,— il faut leur appliquer, comme aux sociétés par actions proprement dites, les dispositions préconisées par leurs collègues,
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- c’est à dire l’abaissement à 50 francs du taux minimun des actions (ou parts) tel qu’il est fixé par la loi du 24 juillet 1867, et la faculté pour les plus modestes intéressés de faire entendre leur voix dans les assemblées générales.
- LA COOPÉRATION
- LES PROGRÈS DE LA COOPÉRATION en Allemagne
- L’annuaire pour 1890 des Sociétés coopératives allemandes, vient de paraître. Il constate qu’en Allemagne, comme dans les autres pays, la coopération prend une extension tous les jours plus grande : le nombre d’associations coopératives qui, le 31 mai 1890, y était de 6,777, s’élevait à 7,608, le 31 mai 1891. Ces deux totaux se décomposaient de la manière suivante :
- 31 mai 1890. 31 mai 1891
- Sociétés de crédit..................... 3,467 3,910
- Sociétés de production................. 2,404 2,664
- Sociétés de consommation................. 868 984
- Sociétés pour la construction de maisons...................................... 38 50
- Total................. 6,777 7,608
- La plupart de ces Sociétés sont affiliées à l’une des 7 grandes Fédérations formant en quelque sorte les noyaux de la coopération en Allemagne. C’est ainsi que la Fédération générale des sociétés coopératives allemandes de production et de consommation compte 1,422 sociétés affiliées; que la Fédération générale des sociétés coopératives agricoles en réunit 1,1.55; que la Fédération des Sociétés coopératives de crédit agricole du Wurtemberg en associe 338 ; que 124 Sociétés font partie de la Fédération des Comités régionaux agricoles de la Basse-Franconie et d’Ascbaffenbourg; que la Fédération des Sociétés polonaises de production des
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- LA COOPÉRATION
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- provinces de Posen et de la Prusse orientale en compte 83 ; que la Fédération des sociétés coopératives agricoles de la Westphalie en réunit 207 ; et que 855 Sociétés sont affiliées à la Fédération générale des Caisses de prêts du système Raiffeisen.
- La plupart des Sociétés se sont abstenues de communiquer au bureau de statistique des renseignements sur leur situation.
- Le chapitre consacré aux Associations de crédit ne s’occupe d’une manière un peu détaillée que de 1,072 Associations, toutes du système Schùlze-Delitzsch. Ces 1,072 Sociétés avaient, en 1890, 518,003 membres et un capital de 599,381,505 marcs. Elles firent des avances pour 1,611,574,191 marcs, soit, en moyenne 1,531,319 marcs par Société et 3,111 marcs par membre. Leurs bénéfices nets s’élèvent à 9,018,471 marcs.
- Seulement 263 Sociétés de consommation ont répondu à l'appel du bureau de statistique. Elles comptaient 215.420 membres et avaient un chiffre de vente de 57.043.537 marcs.
- Les renseignements fournis par les deux autres catégories de Sociétés sont encore moins nombreux et moins 'circonstanciés.
- Un dernier détail intéressant à relever dans l’Annuaire est la classification des Sociétés au point de vue du système de responsabilité admis pour les membres
- Responsabilité Responsabilité illimitée limitée
- Sociétés de crédit....................... 3.746 146
- Sociétés de production................. 2 444 208
- Sociétés de consommation................... 715 265
- Sociétés pour la construction de maisons. 26 24
- (Coopérateurs belges)
- en Belgique
- Le journal les Coopérateurs belges publie le relevé, mois par mois, du nombre de sociétés coopératives nouvellement fondées en Belgique pendant l’année écoulée, 1891 :
- Janvier, 8; février, 3 ; mars, 7 .; avril, 1 ; mai, 4 ; juin, 2 ; juillet, 8 ; août, 4 ; septembre, 7 ; octobre, 2 ; novembre, 3 ; décembre, 4 .
- Total : 53.
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- LE DEVOIR
- C’est le chiffre le plus élevé qui ait été atteint en Belgique. Voici, au surplus, pour ces dix dernières années, le nombre des Sociétés coopératives qui ont été légalement constituées :
- 1881 — 10; 1882 — 6 ; 1883 — 6 ; 1884 — 2 ; 1885 — 13 ; 1886 42 ; 1887 — 45 ; 1888 — 33 ; 1889 - 28 ; 1890 — 4i ; 1891 — 53.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- AFRIQUE
- L’Acte de Bruxelles. —Du moment que les Puissances européennes se partageaient l’Afrique à l’amiable, comme de bons frères l’héritage paternel, il était juste qu’on arrêtât les mesures propres à améliorer les conditions' morales et matérielles de l’existence des indigènes, et à mettre, notamment, un terme à la traite des nègres sur terre et sur mer dans ce dernier asile de l’affreux esclavage.
- C’est pour cela que le 4 Juillet 1890, après de longs et délicats pourparlers, les représentants de dlx-sept Puissances signaient à Bruxelles l’Acte général, en cent articles, de la Conférence antiesclavagiste. A cet acte était annexée une déclaration dérogeant aux dispositions de l’Acte général de Berlin, exemptant les marchandises de tout droit d’entrée et de transit dans le bassin conventionnel du Congo et autorisant la perception d’un droit maximum de 10 0J0 sur les marchandises importées autres que les spiritueux, ceux-ci restant soumis au régime prévu par le chapitre 6 de l’Acte général.
- Le 2 janvier, les représentants des Puissances signataires de l’Acte général se réunissaient à Bruxelles, afin de constater le dépôt des ratifications de celles de ces Puissances qui n’avaient pas encore rempli cette formalité. A l’exception du Portugal et des Pays-Bas, qui ont demandé un répit de quelques jours, toutes les Puissances signataires avaient mis le sceau définitif à l’œuvre commune, qui, outre son but humanitaire, aura l’avantage de mettre fin aux lourds sacrifices personnels du roi des belges pour l’Etat du Congo.
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- Or, au moment même où cette constatation était faite, un grand journal français, le Temps, publiait une correspondance du Dahomey, signalant les incursions faites par le roi de ce pays, du côté des possessions françaises, les déprédations commises, et la terreur bien justifiable des populations fuyant l’approche des troupes de Behanzin.
- a On a dit, ajoutait le correspondant du Temps, que les incursions des Dahoméens avaient pour but d’enlever des noirs pour les faire servir aux sacrifices humains ; mais ce n’est pas la seule raison de leurs agissements. Behan-, zin fait actuellement des razzias chez tous ses voisins pour faire face aux obligations qu’il a contractées vis-à-vis du gouvernement du Congo belge et relatives à la livraison de soi-disant travailleurs. Fait qu’on doit faire connaître, une maison allemande, établie à Whidah, sert ostensiblement aujourd’hui d’intermédiaire entre Behanzin et ledit gouvernement. Elle a déjà acheté un millier d’esclaves pour 250,000 marcs et elle est avisée de l’arrivage prochain de 400,000 marcs pour continuer la traite !
- « Il y a quelques jours, le steamer allemand Gertrude-Wœrmunn, prenait, en rade de Whidah, un convoi d’esclaves livrés par Behanzin et destinés aux travaux du chemin de fer du Congo belge.
- « Ainsi s’explique l’incursion actuelle de Behanzin chez les Ouatchis. »
- Le Temps fait suivre cette publication des réflexions suivantes :
- « Nous voudrions croire à l’inexactitude d’une partie des renseignements qui nous arrivent de Grand-Popo, non que nous mettions en doute les razzias opérées par Behanzin dans le voisinage de nos établissements, puisque notre résident à Porto-Novo a envoyé un détachement de tirailleurs haoussas pour garder nos factoreries de la côte. Mais le point qui nous frappe surtout, c’est l’envoi des malheureux enlevés à leurs foyers par les hordes de Behanzin sur les chantiers du chemin de fer qu’on construit au Congo belge, afin de relier le bas-fleuve au Stan-ley-Pool.
- « Si le fait est vrai, c’est un acte de traite parfaitement caractérisé et qui emprunte ses procédés à un passé réprouvé par toutes les nations civilisées, car on n’agissait pas autrement lorsque l’esclavage florissait dans les deux Amériques. Les petits potentats noirs se faisaient alors la guerre pour alimenter les navires négriers de la cargaison
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- humaine, qu’on vendait sur les marchés du nouveau monde, tout comme on dévaste actuellement l’intérieur de l’Afrique, pour former ces caravanes d'esclaves qui jonchent le sol de leurs ossements avant d’arriver à un des grands marchés du continent noir.
- « On nous dira peut-être que les noirs enlevés par les Dahoméens, embarqués à Whidah et jetés sur le territoire de l’Etat libre du Congo ne sont pas considérés comme des esclaves, que ce sont de simples travailleurs, des engagés et qu’on les traite comme tels lorsqu’ils sont arrivés à destination. Nous croyons volontiers qu’on ne les tient pas sous le fouet du commandeur. Il n’en reste pas moins que ces malheureux sont enlevés de force à leurs foyers, qu’ils n’ont rien de commun avec des engagés libres, quel que soit le papier qu’ils signent avant leur embarquement, car il est probable qu’on prend la précaution de leur faire apposer une croix — ils ne savent pas écrire — sur quelque papier disant qu’ils s’embarquent librement pour travailler dans des conditions fixées par l’administration du chemin de fer et. acceptées par eux.
- « Mais, de quelque côté qu’on se retourne, quelque soin qu’on mette à masquer l’odieux de l’opération, nous sommes incontestablement en présence d’un acte de traite, et c’est sur ce point qu’il est indispensable que le Congo belge s’explique sans ambages A-t-il, oui ou non, des travailleurs engagés au Dahomey, à la suite d’un traité conclu par un intermédiaire avec Behanzin? Voilà ce que nous lui demandons. »
- Le département belge des affaires du Congo nie la participation du roi du Dahomey au recrutement des travailleurs pour la construction du chemin de fer Congolais, et proteste contre le caractère donné par le journal français à l’engagement contracté par les indigènes occupés à ces travaux.
- Le Temps maintient l’exactitude de ses informations. Il est pris à partie par quelques journaux allemands qui triomphent du fait qu’un navire français aurait pris, à Whidah, une cargaison nègre à destination du Congo pour le compte d’une de ces maisons allemandes dont parle la correspondance citée plus haut.
- Après avoir établi que ce navire est resté étranger à tout fait d’embauchage, notre confrère riposte en rappelant les accusations articulées à maintes reprises contre les autorités coloniales allemandes tolérant, et parfois môme
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- encourageant, le commerce des esclaves sur leur territoire.
- « Je vois tous les jours ici, à Saboga, écrivait dernièrement M. Krause, le distingué voyageur allemand, les marchands d’esclaves partir pour Rogo avec leur marchandise humaine et en revenir avec de l’eau-de-vie, de la poudre et des armes. Le correspondant ajoute qu’il est armé de documents pour prouver ses dires. »
- 11 y a déjà deux ans, un résident allemand à Petit-Povo avait affirmé dans les journaux qu’il se vendait des esclaves sur ce territoire. 11 est vrai que pour atténuer la gravité du fait, il expliquait que trafic pareil se pratiquait sur la Côte d’or chez les Anglais qui, de leur côté, ont échangé à leur tour pendant des mois avec le Portugal des accusations analogues.
- Et, cependant, on organisait à Berlin une loterie antiesclavagiste, et les nations européennes préparaient la grande convention destinée à empêcher les populations africaines de s’asservir entre elles.
- La question est au dessus des polémiques de journaux et des susceptibilités nationales. Elle devait être portée à la tribune française. Le gouvernement français n’était pas en cause.
- Lorsque M. Richter dénonça au Reichstag la tolérance coupable des autorités coloniales, le gouvernement nia, comme vient de nier l’administration du Congo belge.
- Que faut-il croire ?
- Il est indispensable de faire la lumière daus ces ténèbres.
- Peut-on laisser s’accréditer cette opinion que l’argent des loteries antiesclavagistes peut servir au trafic des esclaves?
- Le beau rêve des grandes écoles Saint-Simonienne et Fou-riériste : l’Afrique ouverte, ne doit pas se transformer en hideux cauchemar.
- FRANCE
- La société coopérative des employés civils de l’État, du département de la Seine et de la ville de Paris, a pris en peu de temps un essor extraordinaire.
- Constituée il y a quatre ans, en septembre 1887, au capital de 125,000 francs, portée en 1888 au capital de 200,000 fr., elle s’est définitivement arrêtée, en 1890, au capital de 400,000 francs. A la fin du premier semestre de fonction-
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- nement, elle comprenait 2,800 actionnaires, et deux ans après, en 1890, elle en avait plus que doublé le nombre, puisqu’elle en comptait 6,800. En y ajoutant 1,900 adhérents, non propriétaires d’actions mais payant une cotisation annuelle, on obtient le nombre assez important de 8,700 membres.
- La Société procède à deux sortes de ventes: 1® celles faites directement par elle dans ses magasins; 2<> celles qu’elle facilite à ses adhérents en passant un traité avec les marchands qui consentent à un rabais. Les premières ont atteint, pendant le premier semestre de cette année, 1,735,000 fr. et les autres 1,032,000 fr. en tout 2,767,000 fi\; ce qui représentera pour les deux semestres 5 millions et demi au moins ; vu que la vente de chaque semestre a progressivement augmenté, depuis le commencement, d’une somme comprise entre 200,000 et 500,000 fr.
- Pour en arriver à ce degré de prospérité, dit à ce sujet la Finance nouvelle, il a fallu passer par bien des obstacles qui ont paru, un moment, insurmontables. Le plus difficile a été peut-être la résistance des domestiques habitués au sou pour le franc du marchand. Des maîtres ont vu leurs cuisinières mélanger de la graisse au beurre de la coopérative pour faire perdre toute confiance dans l’association ; d’autres ont dû renvoyer leurs bonnes qui s’obstinaient dans leur mauvaise volonté ; d’autres enfin ont fini, de guerre lasse, par leur abandonner les bonis de la coopérative.
- Ces singularités si inattendues démontrent combien il est difficile de faire triompher les causes les plus justes, quand l’hostilité des intérêts est en jeu ; elles démontrent en même temps que l’association n’aura atteint son but que lorsqu’elle aura substitué l’harmonie la plus complète à l’hostilité actuelle qui nous divise tous, maîtres et serviteurs, patrons et employés.
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- l’année bissextile. — L’année bissextile, dans laquelle nous venons d’entrer, a des conséquences assez curieuses pour la chose publique,à cause de l’existence d’un jour supplémentaire.
- Tous les services qui ne sont pas rétribués par mois et qui entraînent des dépenses quotidiennes vont occasionner
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- une dépense supplémentaire correspondant à ce 366e jour de l’année.
- L’augmentation sera particuliérement sensible pour l’armée et la flotte, où les hommes reçoivent une solde et une ration journalières.
- La bissextilité de l’année entraînera une dépense supplémentaire de 700,000 francs pour l’armée de terre et de 300,000 francs pour la flotte et l’armée de mer, soit environ un million.
- Mais à ces dépenses, il y a une compensation qui est fournie par les impôts indirects. Ceux-ci étant perçus un jour de plus donnent naturellement un produit supplémentaire.
- Ce supplément s’élève pour les impôts indirects, è cinq millions en chiffres ronds.
- ANGLETERRE
- Omnibus coopératifs. — On annonce qu’un service d’omnibus coopératifs doit être bientôt inauguré à Londres.
- Dans ce nouveau projet, aucun dividende ne sera payé sur les actions ; les profits seront employés à étendre les opérations, à rembourser le capital et ô faire une provision pour la vieillesse des intéressés.
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- les « huit — heures » Le système des huit heures de travail vient d’entrer en vigueur à Runderland, dans deux vastes chantiers de construction de navires, où des centaines d’ouvriers sont employés. Ceux-ci ont consenti à une réduction de 5 0/0 sur leur salaire, c’est-à dire qu’ils ne sont plus payés que pour huit heures de travail par jour. On assure que cet arrangement leur convient parfaitement et qu’ils s’efforcent, par l’intermédiaire du Conciliation Board, de persuader aux autres employeurs de la ville d’introduire la même modification dans leurs chantiers.
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- La population de l’Angleterre.— De même que la France et à peu près vers la même époque, l’Angleterre a procédé cette année au recensement de la population.
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- M. Daniel Bellet adresse à ce sujet, à la Société de géographie, une note dans laquelle il relate quelques-uns des chiffres que les recenseurs britanniques ont déjà pu établir. Tout hypothétiques qu’ils puissent être, on le comprend aisément, ces nombres nous ont paru assez curieux cependant pour que nous les rapportions par le menu.
- A la date du 5 avril 1891, le Royaume-Uni comptait 37,740,283 habitants. Ce chiffre représentait une augmentation de 2,855,435 sur la population recensée en 1881.
- Le nombre des habitants de la Grande-Bretagne s'est, partant, accru dans les dix dernières années — en tenant compte de l’excès des naissances, du chiffre des morts et des émigrants et d’autres considérations encore — de 781 par jour. Cette observation permet, dit. M. Bellet, de calculer presque exactement le nombre actuel de la population britannique.
- Partant de ces données, il est possible, dit-il, d’évaluer qu’à la date du 6 décembre 1891 — chaque jour ayant apporté, depuis l’époque du recensement un accroissement de 781 habitants, soit 187,440 en huit mois — les populations de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande réunies s’élèvent au total approximatif de 38 millions ou, en chiffres plus exacts, à 37,927,733 habitants.
- ESPAGNE
- L’Emeute de Xérès. — Depuis quelque temps les autorités civiles et la gendarmerie avaient remarqué une agitation croissante des populations rurales, fort travaillées par les sociétés secrètes anarchistes, dans les environs de Xérès, Argos, Lebrija, de la région rendu fameuse, il y a huit ans, par l’association dite de la Main Noire, qui fut l’objet d’une sévère répression et d’exécution de plusieurs de ses membres, sous le règne d’Alphonse XII.
- Dans les premiers jours du mois, le maire de Xérès était prévenu que Jes anarchistes de cette ville et des environs méditaient un coup de main. De sérieuses mesures de précautions furent prises : la police fut répartie par groupes sur différents points de la ville, et les troupes consignées dans les casernes se tinrent prêtes à marcher.
- La population ne soupçonnait rien ; si bien qu’on venait
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- de sortir du théâtre, quand les premiers groupes anarchistes pénétrèrent dans Xèrès, armés de couteaux, de fusils de chasse, de faulx et de hâtons.
- Les veilleurs de nuit, les gardes d’octroi, se replièrent vivement, conformément aux ordres qu’ils avaient reçus, poursuivis par les mutins, qui tuèrent deux inoffensifs bourgeois.
- Les anarchistes tentèrent ensuite d’attaquer la prison et les casernes, mais ils furent peu secondés par leurs coréligionaires de la ville que les autorités avaient intimidés en arrêtant préventivement une soixantaine des plus exaltés.
- La gendarmerie, les troupes de ligne et la cavalerie sortirent de leurs casernements, firent feu, dispersèrent les assaillants, les poursuivirent, firent 70 prisonniers, blessèrent plusieurs des mutins, sans aucune perte du côté de la force publique.
- De fortes patrouilles de cavalerie et de gendarmerie ont parcouru la campagne et opéré de nombreuses arrestations.
- Une instruction judiciaire a été commencée aussitôt.
- D’après des dépêches officielles d’Andalousie, les anarchistes avouent leur intention de piller, et de tuer les bourgeois.
- Ils disent qu’ils comptaient sur le concours de nombreux adhérents autour de Xérès où les travailleurs avaient déjà abandonné beaucoup de fermes.
- Des papiers trouvés auraient démontré l’étendue de la propagande des sociétés secrètes.
- Ces événements ont produit une émotion considérable en Espagne, principalement dans les cercles officiels.
- C’est que l’Andalousie est la place forte du socialisme révolutionnaire qui, en Espagne, dans sa grande majorité, est entre les mains du parti collectiviste anarchiste et qui ne compte pas seulement, comme adeptes, les ouvriers des centres industriels, mais de nombreux travailleurs agricoles.
- Les doctrines collectivistes anarchistes ont pénétré en Espagne, après la scission qui se produisit dans l’Internationale et mit aux prises les partisans de Bakounine et ceux de Karl Marx.
- L’immense majorité des socialistes révolutionnaires espagnols se rangea du côté de VAlliance et protesta contre l’attitude autoritaire du conseil général de l’Internationale.
- Depuis le congrès tenu à Séville en 1878, la doctrine
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- collectiviste anarchiste fit des progrès considérables dans toute la péninsule, et ses adeptes se firent remarquer par une activité inouïe dans leur propagande. On peut dire, sans exagérer, que les collectivistes anarchistes espagnols ont la plus nombreuse littérature doctrinaire; par centaines il faut compter, non seulement leurs brochures, mais les volumes de toutes sortes qui leur ont servi à colporter leurs idées.
- C’est en Andalousie et en Catalogne qu’ils ont leurs plus forts contingents et leurs organisations,publiques ou secrètes, les plus solides.
- Sur le but et la portée du mouvement qui vient de se manifester à Xérès, les avis sont très partagés dans la presse espagnole.
- Tandis que les uns y voient un acte systématique du parti anarchiste et les symptômes d’une recrudescence de l’action destinée à troubler l’ordre dans toute la péninsule, les autres y voient simplement une échauffourée strictement locale et qui n’aura pas d’autres suites.
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- Dans son rapport sur les conditions du travail en Espagne, notre ambassadeur à Madrid, M. Cambon, dit que les questions ouvrières qui préoccupent en ce moment les gouvernements et les assemblées parlementaires de l’Europe, ont laissé jusqu’à ces dernières années l’opinion publique espagnole assez indifférente.
- Des lois tombées en désuétude ou mal appliquées et de nombreux projets dont le seul en état d’être prochainement adopté est celui qui impose aux patrons l’obligation d’observer les règles de l’hygiène pour leurs ouvriers : tel est l’état de la législation sur les questions ouvrières en Espagne.
- Les statistiques officielles font défaut. Le rapport contient un tableau établissant la moyenne des salaires, (extrêmement variables, selon les industries et les régions où elles s’exercent) dans les industries principales et dans les métiers professés en Espagne ; mais son auteur convient qu’il est impossible d’établir le rapport du prix de la main d’œuvre et du chiffre de la production, faute de données suffisamment exactes, sauf en ce qui concerne l’industrie minière.
- Le contrat de travail est régi par les mêmes lois que les
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- autres contrats civils et les pouvoirs publics n’interviennent pas, sauf de rares exceptions, entre les contractants.
- Les syndicats de patrons et d’ouvriers n’ont aucune existence légale. Il n’existe non plus aucune loi spéciale ni sur la responsabilité des patrons en cas d’accidents, ni sur les établissements dangereux ou insalubres.
- Mais, ajoute M. Gambon, l’insuffisance de la législation espagnole se fait surtout sentir en ce qui touche à l’enseignement public et aux institutions de prévoyance.
- A l’exception de quelques grands établissements qui accordent aux ouvriers, atteints d’incapacité de travail par suite d’accidents, des pensions de 200 à 400 francs, les caisses de retraites n’existent pas.
- Aucune tentative ne paraît avoir été faite par les chefs d’industrie pour procurer à leurs ouvriers des logements à bon marché sains et rapprochés du lieu du travail.
- Les institutions publiques pour favoriser l’épargne et secourir les travailleurs nécessiteux sont à l’état rudimentaire. Aucune organisation sérieuse du crédit industriel ou agricole n’a été tentée.
- Ainsi, du côté patronal, incurie; du côté gouvernemental, inertie, jusqu’à ces dernières années du moins, où l’on a vu les groupes libéraux du parlement rompre avec le principe de non-intervention et le ministère conservateur préparer une législation ouvrière, sans toutefois que de cet ensemble de bons vouloirs sortît le plus petit projet de loi.
- D’autre part, cependant, grâce à une liberté complète d’association, les collectivités ouvrières, suivant leurs tempéraments variés avec les régions et le degré de leur culture économique, formant, ici, de solides institutions coopératives, au fur et à mesure que le développement de l’industrialisme les mettait dans la nécessité de rechercher les garanties de l’existence ; ailleurs, là où la subite invasion de l’industrialisme trouvait leur prévoyance en défaut et modifiait inopinément les conditions de leur existence, organisant l’anarchie et recourant parfois aux moyens extrêmes.
- Mais de ces moyens il serait bon que les socialistes du monde entier eussent l’opinion qu’exprime si bien Benoit Malon dans la préface de son second volume du Socialisme intégral :
- « Nous le disons, nous qu’on a vu l’arme au poing aux heures tragiques et qui saurions encore faire notre devoir, intervenir révolutionnairement n’est possible qu’à certains
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- moments de crise assez rares dans l’histoire des peuples, et les tentatives intempestives peuvent empirer douloureusement le présent et compromettre gravement l’avenir, tandis que l’intervention réformiste est toujours de saison.
- « Cette distinction nous trace notre devoir ; soyons révolutionnaires quand les circonstances l’exigent et réformistes toujours. »
- PAYS DIVERS •
- la Répartition de la Richesse.— D’après le rapport qui a été publié par l’administration de la Monnaie, aux Etats-Unis, la valeur de l’or déposé à la Monnaie pendant l’année est de 59,625,675 dollars, tandis que l’année précédente elle n’était que de 49, 228, 838 dollars. Il a été, pendant le même temps, acheté et déposé pour une somme de 83 millions 630, 154 dollars d’argent. Il paraît que le monnayage qui a été fait cette année est le plus considérable qui ait jamais été entrepris aux Etats Unis.
- D’après un tableau contenu dans le rapport, il paraît que le montant total de l’argent, réparti entre tous les citoyens, est plus élevé en France qu’aux Etats Unis, et presque aussi élevé en Allemagne et en Angleterre. La France possède aussi la plus forte somme d’or et d’argent, par tête, la Grande-Bretagne vient ensuite, puis l’Allemagne et en quatrième lieu les Etats-Unis.
- En revanche, les Etats-Unis occupent le premier rang relativement à la proportion de papier-monnaie par tête ; l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne se suivent. La valeur totale pour chacun de ces pays est la suivante : en France, 43,29 dollars par tête (environ 216 francs) ; aux Etats-Unis 25.36; en Allemagne 18.38 et dans la Grande-Bretagne 18.33.
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- Statistique de la Force motrice.— On a calculé que la force motrice fournie par les machines à vapeur du monde entier représente la force de 1,000 millions d’hommes, c’est-à-dire deux fois le nombre des travailleurs de tout le globe.
- La Grande-Bretagne entre pour 7 millions de chevaux-vapeur dans cette somme de puissance, les Etats-Unis y
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- !figurent pour 7,500,000 chevaux, l'Allemagne pour 4,500,000, la France pour 3 millions, etc.
- Ces chiffres ne comprennent pas les locomotives, dont le nombre, pour le monde entier, est évalué à 105,000, représentant une puissance de 5,500,000 à 7 millions de
- chevaux.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- SOCIÉTÉ
- DE PAIX ET D'ARBITRAGE INTERNATIONAL DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- PRÉSIDENCE DE M. BERNARDOT
- Extrait du compte-rendu de la réunion du il Décembre 1891 au théâtre du Familistère.
- Ordre du jour. — 1° Compte-rendu financier et numérique de la Société, par M. Sarrazin.
- 2° Compte-rendu du Congrès international de la Paix à Rome, par M. Bernardot, président, délégué.
- 3° Election d’un secrétaire-trésorier et de deux assesseurs dont les mandats sont expirés.
- La séance est ouverte à 8 heures. M. Bernardot, d’une voix émue, informe l’Assemblée de la perte douloureuse éprouvée par la cause de la Paix en la personne de M. Charles Lemonnier, dont il fait un éloge aussi chaleureux que mérité par les grandes et belles qualités, les brillantes vertus, les hautes capacités, la science humanitaire du regretté défunt.
- M. Sarrazin entretient l’Assemblée de la situation financière de la Société, qui possède encore actuellement plus
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- de 400 francs malgré la propagande active faite cette année. La Société qui s’augmente chaque jour se compose de 165 membres du Familistère et de 270 membres du dehors dont quelques étrangers de distinction, soit 435 sociétaires en tout. C’est là, dit le secrétaire, un résultat très encoura-j géant qui doit engager chacun à redoubler d’efforts pouif maintenir et augmenter cette situation florissante.
- Le Président prend ensuite la parole pour rendre compte de sa mission au Congrès de Rome, mission toute de dévouement et de désintéressement puisqu’il en a éprouvé absolument tous les frais, sans rien laisser supporter à la société, Madame Bernardot, également membre doi la Société de paix, a accompagné son mari à Rome.i C’est donc par deux délégués que la société était représentée.
- M. Bernardot s’exprime ainsi :
- « Le troisième Congrès international de la Paix qui vient d’être tenu à Rome, du 11 au 18 du mois de novembre, est l’un des plus importants qui ait eu lieu jusqu’aujourd’hui, en raison des grandes idées qui s’en dégagent d’une façon virtuelle.
- « Ainsi que vous le verrez au cours du compte-rendu,; les principes de la morale humanitaire et sociale y ont été posés, d’une façon nette et précise.
- « Ce fait considérable, destiné à faire époque, est la répercussion d’un grand mouvement social qui caractérise la finj de ce siècle. Si l’empirisme a été détruit de fond en comble par le progrès scientifique, logiquement, l’expansion dei la pensée dans le domaine social devait s’en suivre.
- « Il était tout naturel que les peuples, gouvernés jusqu’ici par une législation suranée, en contradiction constante avec leurs aspirations, cherchassent, dans un idéal dégagé des vieux dogmes gouvernementaux et des mensonges conventionnels, de nouvelles conceptions basées sur la stricte équité, qui fait de tous les hommes, en face de la nature, des êtres solidaires ayant des droits similaires, balancés et tenus en équilibre par les devoirs sociaux de chacun.
- « C’est ce besoin absolu d’un progrès rénovateur qui a engendré le mouvement social considérable auquel nous assistons.
- « Les revendications ouvrières, les associations du capital et du travail, les syndicats professionnels, les sociétés coopératives de consommation et de production, les so-
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- ciétés scientifiques de tous ordres, les sociétés de Libre-Pensée, les sociétés de Paix et d’arbitrage, sont les grandes lignes de ce mouvement colossal ; elles convergent toutes vers le même but : Affranchir l’homme de l’homme, pour supprimer le paria et arriver à ne plus former qu’une seule et grande famille . 1 humanité.
- « Le Congrès de Rome a été comme un écho de cette grande pensée, et cet écho, loin de s’affaiblir comme le son dont les ondulations s’éteignent au fur et à mesure qu’elles s’éloignent de leur origine, grandira et se développera de plus en plus dans les ondes de l’avenir, parce qu’il frappe au cœur et à la raison.
- « Qu’importent, après cela, les rires moqueurs ou caustiques des retardataires, qu’importent les essais d’atermoiements des réfractaires du progrès, qu’importe à l’idée la matière égoïste !
- » La Pensée est maîtresse du monde. C’est elle qui pétrit, qui prépare, qui élabore le Progrès. Les hommes passent, les idées restent, grandissent. Les plusvieux monuments qu’on croyait inébranlables s’effritent, se désagrègent et s’engouffrent dans le passé sans laisser d’autres traces qu’un peu de poussière !
- » Ayons confiance dans l’avenir. L’humanité a devant elle une lumière vers laquelle elle ne saurait cesser de marcher. Que chacun de nous, unité du grand Tout, suive la voie ouverte, aussi vite que ses forces le lui permettent. Si sur le chemin nous pouvons relever un de nos frères qui tombe, tendons-lui la main. Si nous pouvons encourager les indifférents à hâter le pas, ramener les égarés, faisons-le en conscience, sans lassitude, sans découragement ! »
- M. Bernardot explique que la mission qu’il a acceptée lui a paru double, c’est-à-dire qu’il a pensé représenter en même temps que la Société de Paix l’institution du Familistère elle-même, ce qui était à ses yeux un très grand honneur. Car, dit-il, nous n’avons ici que des échos bien affaiblis de la considération dont jouit la création de Godin â l’étranger. Il se trouvait à Rome, au Congrès, des hommes très distingués de quantité de pays, 17 nations y étant représentées. Tous ces étrangers connaissent le Familistère. C’était à qui demanderait des renseignements sur cette organisation considérée comme un phare à l’entrée d’une Terre promise.
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- Les délégués présents au Congrès étaient au nombre de 305 représentant 75 Sociétés de Paix. Parmi ces nombreux délégués, notre président a eu le plaisir de se retrouver avec quelques uns de nos bons amis, connaissances de longue date : Frédéric Passy ; Manuel Vasseur ; E. Arnaud ; Gaillard, de Paris ; Hodgson Pratt ; Darby ; Cremer, de Londres ; Elie Ducommun, de Suisse ; Frédéric Bajer, du Danemark ; Moneta ; capitaine Siccardi, etc., etc., d’Italie ; Lafontaine, de Belgique. Une dame très distinguée, madame la baronne de Suttner, de Vienne, accompagnée de son mari, un gentlemann accompli,s’est particulièrement fait remarquer par sa vive intelligence et son dévouement à la cause de la Paix. Quelque temps avant le Congrès, faisant appel aux bonnes volontés, elle a fondé une Société qui a promptement réuni 2.000 membres parmi lesquels des ingénieurs, des avocats, voire même des généraux. .
- Quand on constate un tel mouvement en haut de l’échelle sociale, c’est que l'idée génératrice est bien puissante. Il faut, en effet, qu’elle ait de profondes racines au cœur des peuples pour que le monde éprouve un pareil besoin de calme et de stabilité.
- Suit le compte-rendu des travaux du Congrès. (Voir notre numéro de Décembre).
- Sur la proposition des membres du bureau de la Société de Paix du Familistère, l’assemblée vote à l’unanimité des félicitations et des remerciements à son président qui s’est acquitté avec tant de zèle et de distinction de la mission si désintéressée, si généreuse qu’il a bien voulu épouser. M. Bernardot est prié de vouloir bien être auprès de Mme Bernardot, l’interprête de ces mêmes sentiments.
- Au scrutin secret qui a lieu ensuite, M. Sarrazin, qui remplit les fonctions de secrétaire-trésorier depuis la fondation de la société, est réélu à l’unanimité des membres présents. M. le président le félicite pour son zèle, pour son dévouement incessant et félicite en même temps l’Assemblée de savoir apprécier les efforts de son secrétaire.
- MM. Doyen et Allart, deux membres également très dévoués, sont aussi maintenus dans leurs fonctions d’assesseurs à une grande majorité.
- M. le président dit ensuite qu’il s’est chargé de la souscription locale pour le Bureau international permanent de la Paix, et qu’il a eu le plaisir de recueillir des sommes relativement importantes.
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- La Société de Paix du Familistère vote une somme de cinquante francs à l’unanimité pour aider à cette importante création.
- BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- La commission pour le Bureau international de la paix, élue le 14 novembre 1891 par le 3° congrès universel de la paix à Rome, s’adresse à toutes les sociétés et à tous les amis de la paix, en faisant appel à leur appui financier pour la constitution et le fonctionnement de ce Bureau.
- Dans leur appel, les membres de la commission : MM. Fréd. Bajer, Hodgson Pratt, Mazzoleni, Elie Ducommun, font ressortir que leurs travaux sont préparatoires et que ce n’est qu’au congrès de 1892 et selon les ressources dont on disposera qu’on pourra définitivement organiser le Bureau international.
- En attendant, ils signalent l’urgence des travaux qui incombent à la commission : recueillir les actes des trois premiers congrès ; dresser les dossiers de toutes les questions relatives à la paix et à l’arbitrage ; s’entourer de tous les renseignements que le Bureau pourra, ensuite, être appelé à fournir, soit aux sociétés de la paix, soit à leurs membres.
- Mais pour remplir ce mandat, la commission a besoin du concours financier de tous les amis de la paix. En conséquence, une souscription est ouverte pour cet objet, auprès du secrétariat honoraire. (Adresse : M. Elie Ducommun, à Berne, Suisse).
- Il sera rendu compte dans le prochain congrès du résultat de la souscription, ainsi que du placement et de l’emploi des fonds.
- LES TRAITÉS DE COMMERCE ET L’ARBITRAGE
- La fraction progressiste du Reichstag vient de prendre une louable initiative.
- Elle propose que le gouvernement impérial soit prié de négocier, près de tous les gouvernements avec lesquels il aura conclu un traité de commerce, une entente spécifiant que tous les litiges qui pourront surgir de l’application desdits traités devront, en dernier ressort, être tranchés par un tribunal arbitral.
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- LA COOPÉRATION ET LA PAIX
- Dans le compte rendu que nous avons publié le mois dernier, des travaux du Congrès de Rome, nous avons dit qu’un assez grand nombre de résolutions, non prévues au programme, avaient été présentées par les délégués des diverses nationalités, discutées, adoptées ou renvoyées à l’examen du prochain Congrès.
- Nous en avons cité quelques-unes ; nous avons plaisir à citer la suivante, proposée par quelques délégués italiens:
- « Considérant que l’organisation économique moderne de la société est la cause première de tous les conflits qui agitent les classes sociales ;
- « Considérant que les Sociétés de coopération sont destinées par leur nature à développer les sentiments de fraternité et à faire disparaître ces conflits ;
- Invitent :
- « Le Congrès à vouloir encourager les Sociétés coopératives comme un des meilleurs moyens pour arriver à la Paix universelle. »
- BEAUTÉ DU MILITARISME.
- LES SUICIDES DANS LES ARMÉES DE L’EUROPE.
- Au Congrès d'hygiène qui a eu lieu tout dernièrement à Londres, M, Bouquet a donné des chiffres assez intéressants sur les suicides dans les armées des différents Etats de l’Europe ; nous jugeons utile de les mettre sous les yeux de nos lecteurs.
- En tête se trouve TAutriche-Hongrie avec une moyenne annuelle de 122 suicides par 100,000 hommes dans la période de 1875-1887. Le chiffre le plus élevé, 149 suicides, a été atteint en 1880 . Le nombre des suicides est allé toujours augmentant dans l’armée austro-hongroise, car de 89 en 1870-74 il monta à 112 4878-80 et à 131 en 1881-87 sur 100,000 hommes,
- L’Allemagne vient après, avec une moyenne annuelle de 67 suicides pendant la période 1878-1888. Cette moyenne n’était que de 50 dans la période 1839-1844.
- L’Italie donne une moyenne de 40 suicides pour la période 1874-1889.
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- La moyenne des suicides dans l’armée française a été de 29 de 187-2 à 1884 ; dans les troupes de l’Algérie, la moyenne a atteint 63.
- La moyenne dans l’armée belge a été de 26 suicides pour la période 1875-1888. Dans l’armée anglaise, la moyenne a été de 23 et de 68 pour l’armée des Indes. L’armée russe eut une moyenne de 20 suicides dans la période de 1873-1889 ; l’Espagne de 14 en 1886.
- L’ARBITRAGE
- Conclusion d’un article de M. A Vacquerie, dans le Rappel :
- Qu’on fasse vite une bonne loi sur l’arbitrage, et l’on aura rendu un double service à la paix sociale et à l’industrie française.
- L’arbitrage, c’est le mot de l’avenir. L’arbitrage, d’abord de patrons à ouvriers, ensuite de nation à nation. L’arbitrage tuera la grève, l’arbitrage tuera la guerre.
- Ah ! oui, la paix universelle ? Et les gens pratiques ricanent.
- Malheureusement pour eux, ils ont ricané de tout. Napoléon a nié la possibilité de la navigation â vapeur, M. Tliiers la possibilité des chemins de fer, M. Guizot la possibilité du suffrage universel. Et aujourd’hui c’est Napoléon, M. Thiers et M. Guizot qui sont ridicules.
- SALUT DES «AMIS DE LA PAIX» A L’ANNÉE QUI
- COMMENCE
- L’année 1792 a vu la force d’un seul peuple, mise au service du Droit et décuplée par la conscience de ce droit, triompher du despotisme servi par la force brutale et inconsciente de vingt autres peuples.
- A cent ans de distance, l’année 1892 doit voir le Droit de tous les peuples, étayé de la seule Raison, contraindre les derniers représentants de la Barbarie au sein de la Civilisation à mettre bas les armes sans combat.
- Berne, où se tiendra le quatrième congrès pour la paix, doit être un Valmy sans précédent historique.
- A. Pardoux.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LES FEMMES ÉTUDIANTES
- Un journal de Genève donne sur l’Université de cette ville les renseignements suivants :
- Les femmes ne se trouvent représentées ni dans la Faculté de théologie, ni dans celle de droit; le groupe suisse ne compte aucune étudiante, le groupe genevois en compte 1, le groupe américain 2, le groupe européen 4 ; sur les 86 étudiantes en tout, 79 appartiennent au groupe oriental.
- Nous trouvons donc 16 0/0 d’étudiantes sur la totalité ; mais en défalquant le nombre des étudiants des deux Facultés qui ne jouissent pas de la faveur féminine, nous voyons que dans les trois autres Facultés le nombre des étudiantes monte à 21 0[0, au cinquième de la totalité.
- Mais les femmes sont encore très inégalement réparties entre ces trois Facultés ; celle des lettres n’en compte que 9, dont 7 appartiennent au groupe oriental, I à chacun des groupes européen et américain ; le chiffre proportionnel est de 20 0]o ; la Faculté des sciences montre 21 étudiantes inscrites (26,4 0/0) dont 19 du groupe oriental, 1 de chacun des groupes européen et américain.
- La Faculté de médecine compte 56 étudiantes, presque le quart de sa population (24,50 o/0) ; le groupe oriental de cette Faculté en fait presque la moitié, 53 femmes contre 58 hommes ; les trois autres étudiantes en médecine appartiennent, deux au groupe européen, une autre au groupe genevois.
- Dans le groupe oriental de médecine, la répartition entre les nationalités est encore très disparate : les Bulgares, au nombre de 33 hommes, n’ont aucune étudiante. Chez les Russes et les Polonais, le nombre des femmes dépasse de beaucoup celui des hommes; 82 étudiantes russes vis-à-vis de 12 étudiants; 15 Polonaises vis-à-vis de 3 Polonais. Il en est de même dans le groupe oriental de
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- la Faculté des sciences ; 3 Bulgares et point de Polonais, 11 étudiantes et 9 étudiants russes.
- En Russie
- SERVICE DES CHEMINS DE FER
- Le tzar vient de décider qu’à partir du 1er janvier 1892, les femmes pourront entrer au service de l’administration des chemins de fer de l’Etat, dans la proportion de 25 à 30 pour cent. Elles devront pour cela subir un examen spécial et seront ensuite traitées à l’égal des hommes.
- En Belgique
- CERCLE POUR L’ÉMANCIPATION DE LA FEMME.—
- Gand, cette ville déjà renommée pour sa grande société coopérative Vooruit, possède, en outre, un cercle pour l’émancipation féminine.
- Ce cercle poursuit son but avec une rare énergie. La présidente, MeI1° Emilie Claeys, a publié une brochure dans laquelle elle expose la situation actuelle de la femme et énumère les principaux griefs qu’elle a contre la société actuelle. Le 25 décembre dernier, un grand congrès réunissait à Gand la fraction importante du pays qui réclame le suffrage universel.— Le cercle gantois pour l’émancipation de la femme s’est joint à ce congrès, et a demandé le droit de vote, non pour l’homme seul, mais pour l’homme et la femme.
- Il a été décidé qu’une propagande active sera faite en faveur du mouvement féminin, un journal spécial sera bientôt créé, et le 15 août prochain, un grand congrès aura lieu à Anvers.—Toutes les associations féminines du monde entier sont invitées à s’y faire représenter.
- A Guernesey
- DROIT DE VOTE
- Depuis le mois de décembre, à la suite d’un vote du Parlement donnant satisfaction à une requête des dames
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- insulaires, les femmes « non couvertes de maris » et les femmes séparées de biens ont désormais le droit de voter aux assemblées des chefs de famille de leur paroisse et à celle des contribuables de leur canton.
- Elles demeurent cependant inéligibles aux fonctions publiques.
- FIN D’ANNÉE
- Sous ce titre, Mma Maria Martin, qui vient de quitter la direction de la Citoyenne, pour prendre celle du Journal des femmes qu’elle a fondé, présente de la manière suivante, au point de vue du mouvement féminin, le bilan de l’année 1891 :
- Voici encore une étape parcourue, une année accomplie. Il serait bon d’y jeter un regard rétrospectif pour voir si nous avons le droit d’être contents et si le chemin parcouru équivaut à 865 journées de 24 heures.
- Si nous ne nous basons que sur les résultats apparents, il nous faut avouer que nous n’avons pas, nous autres femmes, de quoi être bien fière^. Les réformes législatives sont restées dans les cartons. Le projet de loi déposé en 1889 par le regretté Ernest Lefèvre, en faveur des droits civils de la femme, n’a pas encore vu le jour. Il en est de même de celui qui réclame, pour les commerçantes, le droit d’élire leurs juges consulaires, droit qui est d’une justice tellement élémentaire que peu d’hommes ont le courage de le leur refuser en principe, et qui aurait été voté à l’unanimité, si la proposition avait visé une classe d’hommes lésés dans leur intérêt au lieu d’être en faveur des femmes commerçantes. Le Code est resté le même. Aucun changement dans le sens de notre égalité n’a eu lieu pendant l’année 1891.
- Mais si les mêmes lois continuent, un changement complet s’opère dans nos mœurs et dans l’esprit public. Ce nombre de femmes arrivées à une position supérieure dans l’instruction, dans la médecine,dans la littérature et les arts augmente chaque année. Il n’est pas très commode de renvoyer à leur pot-au-feu des femmes qui nous ont égalés — sinon devancés — dans les examens. Peu à peu, les femmes arrivent dans les administrations. Aujourd’hui, nous pouvons encore signaler un nouveau progrès obtenu par la nomination d’une femme au Conseil d’administration des prisons, ainsi que celle de la première femme médecin dans un lycée de filles. Au point de vue des positions sociales
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- occupées par les femmes, nous gagnons du terrain tous les ans.
- Ce progrès est à la fois la cause et l’effet d’un changement dans l’opinion publique. Nous retrouvons encore ce changement dans la grande presse, dont les articles deviennent de plus en plus favorables à nos revendications ; nous le retrouvons dans les conférences, dans les réunions, jusque dans les luttes électorales où l’action des femmes commence à se faire sentir. Il est dû à la persévérance et à la ténacité de notre avant-garde féminin qui avance pas à pas au prix de sacrifices et de luttes de toutes sortes. On l’oublie trop souvent et les femmes arrivées ne se rendent pas compte à quel prix on leur a frayé le chemin des honneurs. Ce n’est pas que les pionnières de l’idée réclament d’autre récompense que le succès, mais la cause a le droit de demander l’appui de celles surtout qui profitent du succès.
- Mettons-nous donc toutes au travail. Portons, chacun selon nos moyens, une pierre à l’édifice. Propageons nos idées par tous les moyens, soutenons la presse féminine, les conférences, les Sociétés des femmes. Faisons toutes quelque chose, si peu que ce soit, pour avancer notre cause. La justice et le progrès sont avec nous. Nos efforts ne seront pas perdus et la fin de l’année 1892 nous verra bien plus près du but définitif que nous nous proposons.
- Maria Martin
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- NÉCROLOGIE
- Décidément, la mort‘frappe dur dans les rangs des amis de la paix depuis quelque temps. Il y a six mois, c’était Francesco Vigano, fondateur de banques populaires et de sociétés coopératives et président de l’Union lombarde pour la paix ; le mois dernier, c’était Charles Lemonnier, président de la Ligue internationale de la Paix et de la liberté ; aujourd’hui, c’est Francesco Siccardi, secrétaire de l’Union lombarde, et Emile de Laveleye, président de la section belge de la Fédération internationale pour la paix et l’arbitrage.
- ' FRANCESCO SICCARDI
- Le capitaine Francesco Siccardi est mort le 1er Janvier à Porto-Maurizio, chez son frère, l’avocat Siccardi, où il était allé passer les fêtes de Noël.
- Il a succombé aux suites de Pinfluenza, cette sournoise épidémie qui semble vouloir s’acclimater en Europe.
- Le capitaine Siccardi n’avait pas plus de cinquante-deux ans, et sa constitution était des plus robustes.
- Ancien officier, il professa l’art militaire à l’école supérieure de guerre â Modéne. Il sut se faire remarquer par ses supérieurs et ses disciples, pour sa science, l’originalité et l’indépendance de son esprit et sa culture profonde.
- Il prit sa retraite de bonne heure pour se consacrer exclusivement à la propagande de la paix.
- Conférencier infatigable, à la parole vibrante et convaincue, au style clair et persuasif, il avait, depuis trois ou quatre ans, fondé plus de cent sociétés de la paix dans la péninsule.
- « Ses conférences, dit le Secolo, tenues en février 1889 au Théâtre Milanais, sur les préjugés militaires et sur la nation armée, celles tenues, une année plus tard, contre la guerre, dans le salon du Consulat ouvrier, jusqu’à la dernière qui eut lieu en novembre, à Rome, dans la salle
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- NÉCROLOGIE
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- d’exposition des Beaux-Arts, et dans laquelle il prononça le fameux delenda caserna qui restera comme l’expression synthéthique de ses profondes convictions, attestent toutes qu’il avait pour religion le culte de la vérité et de la justice et qu’il possédait de .nombreuses connaissances, non seulement militaires mais en tout ordre de choses.
- Mais si l’intellect était puissant dans le capitaine Siccardi, si sa science était vaste, c’était surtout par le cœur qu’il valait.
- Même les adversaires de ses idées le proclament, mais ceux-là seulement qui ont vécu dans son intimité peuvent dire combien chacune de ses pensées fut haute et noble ; combien généreux chaque battement de son cœur.
- C’est surtout par pitié pour tant de multitudes si sottement sacrifiées que Siccardi voulait qu’on en finît avec le fléau de la guerre. »
- C’est Moneta, l’homme d’intelligence et de cœur, qui fait, de son regretté collaborateur dans l’œuvre de paix, cette touchante peinture.
- Afin d’honorer cette pure et noble mémoire, le comité de VUnion lombarde, réuni dernièrement sous la présidence de M. Moneta, a décidé :
- 1° De prier un illustre littérateur, ami depuis la première jeunesse du regretté Siccardi, de donner pendant l’année, à Milan, une conférence publique sur sa vie de patriote, de soldat, de penseur et de militant pour la paix et l’union des peuples ;
- 2° D’ouvrir un concours au moyen d’une souscription pu-blique pour un travail littéraire qui rende plus vive et générale la haine des guerres, lesquelles, quand elles ne se font pas, se préparent entre les nations civilisées. Ce travail montrerait dans l’union de toutes les races, le but réel de la civilisation et le concours prendra le nom de prix Siccardi Un premier fonds de mille francs y est consacré par le comité ;
- 3e D’allouer 400 fr. au Bureau central international de la paix, établi à Berne par délibération du congrès de Rome ;
- 4e D’inviter les adhérents à la cause de la paix et de l’Union des peuples, à former de nouveaux comités dans les cités où il en manque encore, en envoyant où il conviendra, des délégués pour les établir ;
- 5e D’envoyer une circulaire à toutes les Sociétés de la paix pour leur faire sentir, en présence des récentes et si cruelles pertes faites par notre cause (Vigano, Lemonnier,
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- Laveleye, Siccardi), la nécessité de redoubler de zèle et d’activité pour atteindre le haut but proposé ;
- 6e De proposer à la prochaine assemblée générale des sociétaires la proclamation parmi les sociétaires fondateurs bien méritants du capitaine Siccardi.
- 7° D’envoyer à la famille du regretté Siccardi une adresse de condoléances en l’informant des résolutions prises.
- Le comité de l’Union lombarde estime, en effet, avec raison que ceux qui ont donné leur vie et leur pensée à une noble cause ne p uvent être mieux honorés que par la continuation de l’œuvre qu’en mourant ils laissent inachevée.
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- ÉMILE DE LAVELEYE
- La science économique vient de faire une perte sensible dans la personne d’Emile dé Laveleye, professeur à l’Université de Liège.
- M. de Laveleye, était né à Bruges en 1822. Il a publié une quantité innombrable de brochures et de livres su1* toutes les questions à l’ordre du jour. Ses ouvrages : De la propriété et de ses formes primitives, Le socialisme contem-porain, etc. ont donné une impulsion considérable au progrès de l’économie sociale.
- «La sérénité de l’homme qui sait, » a dit de lui B. Malon, «et qui n’a qu’un souci, celui de la vérité, tel est le trait marquant du talent d’Emile de Laveleye »
- Sans quitter jamais le domaine élevé de la science, cet homme éminent avait pris part à toutes les luttes du parti libéral belge.
- Il emporte avec lui les regrets unanimes de ses concitoyens et ceux des corps scientifiques du monde entier. Les économistes et les socialistes, divisés sur tant de points, et' dont il apprécia le rôle avec une impartialité rare, lui rendent de concert un suprême hommage, et les Amis de la paix déplorent sa mort, comme ils ont déploré celle de Vigano, de Charles Lemonnier et de Siccardi, qui l’avait précédé de deux jours dans la tombe, car il fut comme eux un ardent apôtre de la paix.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
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- Cette brochure, due à Giuseppe Palazzi, est éditée par la direction de la «Sflnge», Via del Boschetto, N° 128, Rome Italie.
- Prix : un franc.
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- Abonnement annuel : deux francs. S’adresser chez M. Châtelet, grande place, à Béthune, Pas-de-Calais.
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- L’Étoile, revue mensuelle, publiée sous la direction de René Caillié.
- Cette revue s’occupe spécialement de Kabbale messiann que — socialisme chrétien et spiritualisme expérimental.
- Son prix d’abonné rent annuel est de 7 fr. pour la France ; 8 fr. pour l’étranger. S’adresser à M. René Caillié, à Avignon, Vaucluse.
- Le dernier numéro envoie, à l’occasion du renouvellement de l’année, ses souhaits à toutes les revues ésotériques, spiritualistes, progressives, au rang desquelles L’Étoile a la gracieuseté de placer Le Devoir. Nous faisons de notre côté les meilleurs vœux pour le succès de l’œuvre de L’étoile.
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- Un journal d’Economie politique et sociale que nous ne recommanderons jamais trop à nos lecteurs, c’est
- L’Émancipation, publié à Nîmes (Gard) sous la direction de E. de Boyve.
- L’abonnement part du 1er Janvier et ne coûte que 2 fr. 50 pour la France et l’Alsace ; 3 fr. 50 pour l’étranger. S’adresser à M. Tholozan 4, plan de l’Aspic, Nîmes, Gard.
- L’Émancipation donne en supplément le Bulletin de la Ligue Française pour le relèvement de la moralité publique. S’abonner à un tel journal, c’est concourir à la propagande des idées les plus utiles à tous les membres du corps social.
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- GRAND-PÈRE
- (SUITE)
- Sans regarder derrière lui, pour voir s’il était soutenu, Camus fit quelques pas en courant, à l’endroit où l’eau était basse, près du lavoir, et fondit sur le paysan numéro 1. Quelle merveilleuse poussée ! le paysan numéro 4 s’étala les quatre fers en l’air en poussant des cris de pourceau qu’on égorge.
- Le paysan numéro 2, pendant que l’autre geignait sur le sol, s’approcha par derrière. Mais Camus fit volte-face, et le saisit à bras le corps. Ils paraissaient tous deux d’égale force. Seulement le paysan cherchait à prendre un avantage déloyal en marchant sur les pieds de Camus avec ses gros souliers ferrés.
- « Canaille ! » marmota Joubert entre ses dents. Presque aussitôt après, il s’écria : « Oh la bonne farce ! » le polisson numéro t venait de se relever et fuyait à toutes jambes dans la campagne, sans attendre son camarade, sans même tourner la tête.
- Camus ayant donné adroitement un croc-en-jambe au polisson numéro 2, tous les deux roulèrent sur le sable, Camus par dessus l’autre, au moment où Thouin arrivait sur le champ de bataille.
- Thouin se croisa les bras.
- Camus se releva vivement, et le numéro 2, ramassé sur lui-même pour présenter moins de surface à l’adversaire, avait l’air d’un cloporte qui fait la boule. Il s’était couvert la figure de ses deux bras, et semblait attendre là des jours meilleurs.
- Thouin et Camus riaient à se tordre ; Joubert, le corps courbé en deux trépignait sur place, en se frappant les genoux de ses deux mains, à intervalles réguliers : moi, je me roulais sur l’herbe.
- Le cloporte finit par comprendre qu’il avait affaire à des ennemis généreux ; tout d’un coup, il remua les pattes, et se releva d’un bond pour fuir ; par malheur, il butta contre une motte de terre et retomba à quatre pattes ; l’élan était si
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- vigoureusement donné qu’il ne put se relever tout de suite, et, bien malgré lui, courut à quatre pattes l’espace d’une douzaine de pas.
- Quand il eut retrouvé son "équilibre, il se mit à arpenter les prés sans demander son reste . Son camarade, qui l’attendait à bonne distance, sur le talus d’un fossé, montrait le poing aux deux vainqueurs, et aboyait de loin, comme les chiens de berger.
- Camus et Thouin nous tournaient le dos ; mais au mouvement saccadé de leurs épaules on voyait bien qu’ils continuaient de rire.
- La petite marchande de paniers, voyant ses ennemis en fuite, avait fini par rire aussi ; elle avait un joli petit rire frais et enfantin que nous entendions très bien. Joubert secouait la tête comme quelqu’un qui se dit : « Je ne veux plus rire ; » mais il repartait de plus belle, ce qui m’ôtaitla force de me relever parce que le fou rire me reprenait à chacune de ses rechutes.
- A la fin, Thouin et Camus s’approchèrent de la petite fille et se mirent à parler, puis à lui faire des signes comme si elle eût été sourde-muette. Ils ramassèrent ses paniers et ses corbeilles et l’aidèrent à les replacer sur son dos et sur ses épaules.
- « Il ne faudrait pas la laisser là, dis-je à Joubert, parce que les deux mauvais drôles pourraient revenir et se venger sur elle. »
- On aurait cru vraiement que Camus, de l’autre côté de la rivière, avait entendu mes paroles. Ayant passé à Thouin le chapelet de paniers et de corbeilles, il prit la petite fille dans ses bras et repassa l’Indre aussi lestement que s’il avait porté une plume.
- La petite fille était très brune, avec de grands yeux noirs et une mine de petit chat, moitié espiègle moitié effarouchée.
- <( J’ai cru comprendre que ses parents marchent devant nous, dit Camus en manière d’explication ; mais je ne devine pas ce qu’elle pouvait faire toute seule de l’autre côté de l’eau, Elle ne parle.pas français, et je ne comprends rien du tout à ce qu’elle dit.
- — On l’avait peut-être envoyé par le pont de bois, pour vendre quelque chose au château de Busseroles, suggéra Joubert.
- — C’est possible, » dit Camus. Prenant la petite fille par la main, il la fit monter sur une éminence d’où l’on découvrait le château par-dessus les saules. Alors, touchant les paniers,
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- puis indiquant le château, il fit un signe de tête très expressif.
- a La petite fille hocha vivement la tête, à plusieurs reprises, en signe d’affirmation.
- « Papa, là bas ? » reprit Camus en désignant du geste la route que nous suivions.
- Nouveaux hochements tête. Ensuite la petite fille se frappa un petit coup sur la poitrine pour indiquer qu’il s’agissait d’elle.
- « Bon ! dit Camus en riant, et puis ? »
- Alors, d’un geste très gracieux, elle indiqua le cours de la rivière, puis brusquement ramena son bras de droite à gauche.
- « Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? » demanda Camus en nous regardant successivement.
- J’eus l’audace de suggérer une explication : « Elle devait probablement suivre la rivière jusqu’au premier pont pour y rejoindre sa famille.
- — Tu as raison, me dit Camus en me donnant une petite tape d’amitié sur l’épaule. Alors nous allons la conduire jusqu’au pont de Bréval »
- Au détour que fait le chemin avant d’arriver au pont de Bréval, mon cœur battit d’orgueil. Mon explication était la bonne. Une famille de bohémiens était tranquillement étendue sous les peupliers, sauf une femme, la mère de la petite fille probablement, qui avait traversé le pont et, debout de l’autre côté, regardait d’un air inquiet dans la plaine.
- La petite fille poussa une sorte de modulation aiguë et se mit à courir devant nous ; aussitôt la mère accourut, et les autres se dressèrent paresseusement sur le coude. Quand nous arrivâmes au milieu d’eux, ils se levèrent tous, et le plus âgé de la bande ôta poliment son chapeau, et nous adressa un salut qui ne manquait ni de grâce ni de courtoisie.
- Dans une langue inconnue qui me parut mélodieuse quoi que >un peu gutturale, la petite fille, avec accompagnement de gestes, terminait en ce moment le récit de son aventure.
- Sans s’interrompre, elle se tourna vers nous, fit quelques pas et saisit Camus par la main gauche.
- Le père, s’avança, gravement, s’inclina avec la dignité d’un prince, du moins à ce qu’il me sembla, et fit une chose que je n’avais encore vu faire à personne, et qui me causa une vive émotion.
- Il prit délicatement la main droite de Camus, et la posa
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- sur son cœur, et ensuite y déposa gravement un baiser en signe de reconnaissance.
- Cet hommage solennel, rendu par un homme d’âge à la vaillance et à la générosité de mon camarade, m’émut profondément, parce qu’il donnait une sorte de consécration visible et palpable aux sentiments un peu vagues que j’avais conçus moi-même, quand il s’était lancé en vrai chevalier au secours du faible opprimé.
- « Allons pêcher, » dit vivement Camus, que cette mise en scène avait plutôt gêné que flatté.
- Tous les membres de la famille nous adressèrent au départ, avec accompagnement de signes de tête, de larges sourires, qui découvraient des dents aussi blanches que du lait.
- Je n’ai jamais revu ni l’héroïne de l’aventure, ni personne de sa famille, je n’ai jamais su à quelle race ces gens pouvaient appartenir : car je les ai appelés bohémiens, faute de savoir quel nom leur donner ; et si l’aventure elle-même est restée gravée dans mon souvenir, c’est à cause du geste presque royal de cet homme à barbe grisonnante, qui précisait et traduisait d’une manière si frappante mes propres sentiments.
- CHAPITRE XX
- Quelques idées nouvelles. — Visite au château de Busserolles
- La pêche fut-elle abondante ? J’avoue franchement que je ne m’en souviens plus. L’essentiel en effet pour moi n’était pas de prendre beaucoup de goujons, mais d’être là sous les grands arbres, en compagnie des trois autres. Le festin fut très gai, d’autant plus gai qu’il nous arriva une petite mésaventure ; or, chacun sait qu’il n’y a rien de plus amusant que les petites mésaventures, lorsque l’on est, comme nous étions, en humeur de tout prendre par le bon côté.
- Quand le moment fut venu d’ouvrir les filets et les bis-sacs, il se trouva que trois d’entre nous avaient apporté du veau.
- Il y eut un moment de stupeur; puis nous partîmes tous les quatre d’un joyeux éclat de rire, et nous n’en perdîmes pas un coup de dent.
- Sur les deux heures, j’entendis derrière moi comme des
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- pas étouffés dans l’herbe ; mais mon bouchon venait de remuer, et pour rien au monde je n’aurais levé les yeux en ce moment-là.
- « Ça mord-il ? » dit une voix que j’aurais reconnue entre mille. C’était la voix d’une personne qui n’avait plus une seule dent. Je me dis tout de suite : « Qu’est-ce que le père Pilois vient faire par ici ?
- «Ah ! Ah ! dit Camus, vous voilà donc de ces côtés-ci père Pilois ?
- — Oui, oui me voilà de ces côtés-ci; il fait jolimeut bon sous les arbres. On ne peut pas toujours travailler, n’est-ce pas? alors on broutille un peu, à la fraîche. Je vais donner un coup de pied jusqu’à l’oseraie de Mezureux, pour voir si les osiers ne seront pas bientôt bons à couper. Bonne pêche ! c’est à dire non, pas bonne pêche 1 les pêcheurs et les chasseurs n’aiment pas qu’on leur souhaite bonne chance.
- — il va à l’oseraie comme moi ! dit Joubert, aussitôt que le père Pilois ne fût plus à portée de nous entendre.
- —Comment ça ? lui demanda Camus, tout en attrapant une sauterelle pour s’en faire une amorce.
- — C’est un vieux malin, répondit Joubert ; je parierais qu’il a tendu des lignes aux bons endroits et qu’il vient y jeter un coup d’œil. »
- Il me vint aussitôt une idée que je gardais pour moi, ne sachant pas ce qu’en pourraient penser mes camarades.
- Je supposais que Pilois avait été envoyé par mon grand-père pour voir ce que nous devenions. Comme je connaissais bien mon grand-père, je n’eus pas un instant l’idée qu’il pût me soupçonner d’abuser de la liberté qu’il m’avait accordée ; seulement, comme nous étions encore bien jeunes, mes camarades et moi, pour être absolument abandonnés à nos seules ressources, il avait chargé Pilois de voir si tout se passait bien. Cher grand-père ! son jardin avait grand besoin des soins de Pilois, ayant été un peu négligé ces temps derniers parce que Pilois avait autre chose à faire ; et par pure bonté il sacrifiait plusieurs heures du travail de Pilois.
- Trois quarts d’heure plus tard, nous vîmes repasser Pilois. Il marchait les jambes écartées, le chapeau rejeté en arrière tenant un brin d’osier entre ses gencives, et toute une botte d’osier de sa main droite, qu’il avait repliée derrière son dos.
- Qui veut trop prouver ne prouve rien.
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- Ce grand luxe d’osier confirma Joubert dans son idée et moi dans la mienne.
- « T’es-tu bien amusé ? me demanda mon grand-père.
- — Et ce déjeuner?» me demanda Brigitte.
- Je répondis à mon grand-père que je m’étais « énormément amusé », et à Brigitte que le déjeuner avait été excellent.
- Mon grand-père, toujours patient, ne me pressa pas davantage sur le moment. Il savait bien que le récit d’une journée si bien remplie ne viendrait pas de but en blanc et sur une simple question. Généralement, quand on a trop de choses à dire, on ne dit rien d’abord parce qu’on ne sait par où commencer. Les confidences coulent plus tard, d’eiles-mê-mes, à flots pressés, quand le moment est venu. Mon bon grand-père savait tout cela, aussi se contenta-t-il, pour le moment, de hocher la tête en souriant et de se frotter les mains.
- Brigitte, toujours impatiente, voulut absolument connaître le menu, sur l’heure. Comme j’avais la tête pleine de détails plus 'importants, et que réellement, à part le veau, je ne me souvenais pas très bien de ce que nous avions mangé, son insistance me donna un peu d’humeur, et j’eus la malice de lui dire que trois d’entre nous avaient apporté du veau !
- Elle s’en prit aussitôt à mon grand-père, qui n’avait pas voulu entendre parler d’une demi-langue fourrée ou d’un jambonneau.
- a Mais puisque nous avons bien déjeuné tout de môme ! lui dis-je pour détourner l’orage de la tête de mon grand-père
- — C'est impossible, répliqua-elle sèchement. Alors, elle reprit ses doléances au point où elle les avait laissées, et ne consentit à s’apaiser un peu que quand je lui dis : «Notre veau était meilleur que celui des autres : ils n’avaient pas apporté de la rouelle. »
- Il faut croire que le grand air m’avait furieusement aiguisé l’appétit, car j’engloutis mon potage sans rien dire, avec la voracité d’un loup, si tant est que les loups engloutissent du potage, ce serait un point d’histoire naturelle à éclaircir.
- «Au moins tu ne pignoches pas, me dit Brigitte, c’est toujours ça ! »
- Quand ma voracité se fut un peu calmée, j’entrepris de raconter à mon grand-père la belle conduite de Camus.
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- « Je les connais, » s’écria Brigitte, au moment où je parlais de la brutalité des deux petits paysans.
- Gomme je continuais mon récit, sans tenir compte de son interruption, elle revint à la charge :
- « Je les connais, ce sont les Panicaut. »
- Elle me réduisit au désespoir en nous forçant, mon grand-père et moi, à écouter le récit des méfaits des Panicaut. J’avais baissé le nez sur mon assiette ; je sentais que j’allais bouder, dire quelque chose de désagréable à Brigitte, redevenir enfin ce que j’avais été si longtemps, après avoir fermement espéré que cela était fini à tout jamais.
- Je commençais à m’agiter sur ma chaise, et à témoigner mon impatience à grand renfort de haussements d’èpaules, lorsque Brigitte termina ses divagations en disant : « Je préviendrai leur mère, la première fois que je la verrai au marché »
- Là-dessus, elle se tut pour me permettre de continuer mon récit ; mais .je n’était plus en humeur de parler, Je fis exprès de pignocher, en gardant un silence boudeur.
- Elle retourna à la cuisine en grommelant je ne sais quoi. Resté seul avec mon grand-père, j’eus honte d’avoir montré un si mauvais caractère ; je n’osais plus lever les yeux, et je ne savais plus comment reprendre mon récit.
- « Pauvre petite fille ! dit mon grand-père, d’un ton de douce pitié.
- — Heureusement que Camus était là, » repris-je avec feu. Mon grand-père avait trouvé juste le mot qui devait me tirer de ma bouderie et de mon embarras.
- Alors je racontai de point en point ce que Camus avait fait, et la récompense qu’il avait reçue.
- Pendant que je parlais, Brigitte était rentrée dans la salle à manger, poussée par la curiosité. J’étais tellement captivé par mon propre récit que je ne m’en étais pas aperçu. Je bondis presque sur ma chaise, en l’entendantdire, derrière mon dos, avec l’accent du plus profond mépris.
- « Tous ces bohémiens-là....»
- Je me retournai brusquement.
- 11 faut croire que mon grand-père lui fît des signes, et même des signes impérieux, car elle s’arrêta tout court, et termina sa phrase sur un ton différent.
- «.... sont marchands de paniers ou étameurs de casse-
- roles. »
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- Là-dessus, elle quitta la salle à manger en frappant violemment la porte derrière elle.
- Je regardai mon grand-père d’un air étonné. Il haussa légèrement les épaules, comme pour me dire : « Il faut la prendre comme elle est. »
- Je hochai la tête d’un air profond et je dis : « Marchands de paniers ou étameurs de casseroles, cela m’est bien égal. Tout ce que je sais, c’est que j’aurais bien voulu être à la place de Camus.
- Et moi, dit mon grand-père, j’aurais été très heureux et très fier de t’y voir. »
- A la bonne heure, voilà qui est parler! Cette parole de mon grand-père pénétra profondément dans mon cœur, et y remua des sentiments qui n’étaient pas vulgaires.
- Mon grand-père en savait évidemment plus long que Brigitte sur le compte des bohémiens ; il aurait pu, s’il l’eût voulu, me faire comprendre que l’homme à la barbe grisonnante, qui avait des manières quasi royales, venait peut-être de voler une poule dans la ferme voisine, au moment même où il excitait en moi un si vif enthousiasme. A quoi bon ? l’enthousiasme, dans le cœur d’un enfant comme dans celui d’un homme, peut opérer des prodiges. Il aima mieux laisser incomplètes mes notions sur les bohémiens que de gâter mon petit roman de chevalerie : les romans de chevalerie ont du bon.
- Pendant mon absence, M. le comte de Vauroyer était venu causer et faire sa partie de dominos avec mon grand-père. Il nous avait invités à passer la journée du jeudi suivant au château de Busserolles. Huit jours seulement plus tôt, cette nouvelle m’eût fait bondir de joie; ce jour-là, elle me causa une sorte de désappointement mélangé d’inquiétude. Avec les autres, nous étions presque convenus de faire encore une partie de pêche ; outre le désappointement de manquer la partie, je ressentis un malaise vague, qui pouvait bien être de la jalousie, en songeant que les deux autres passeraient toute la journée avec Camus, pendant que je m’ennuierais à Busserolles.
- Car je m’ennuierais, c’était bien décidé dans ma tête. J’avais le défaut, à cette époque, d’être excessif en tout, et de ne voir jamais que l’objet de ma passion présente. Ma passion présente, c’était l’amitié de Camus, tout ce qui n’était pas Camus m’était ou odieux ou indifférent.
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- Mon grand-père parut ne pas s’en apercevoir et voulut bien ne pas remarquer mon air grognon.
- J’avais presque les larmes aux yeux quand j’annonçai à Camus que je passerais le jeudi suivant à Busserolles.
- « Tu n’es pas à plaindre, mon gaillard, me dit-il en me tapant sur l’épaule. On dit que les jardins de Busserolles sont les plus beaux de tout le pays. Tu regarderas cela de tous tes yeux et tu me diras ce qui en est. Mon père aimerait bien à visiter le potager; mais il ne veut pas demander la permission, parce que le jardinier en chef est un monsieur tout raide, qui fait sa tête avec le monde. «
- Je fus un peu consolé à l’idée que si je ne passais pas la journée avec Camus, j’aurais du moins l’occasion de faire quelque chose qui pût lui être agréable.
- La vanité m’aida grandement aussi à prendre en patience le plaisir que j’avais en perspective. N’allait pas qui voulait au château de Busserolles ; et sauf M. le maire et M. le curé, aucun des habitants de Montigny n’avait jamais été invité à y passer la journée. Ce fut Brigitte qui me donna ce renseignement. Cette invitation lui avait troublé la cervelle; à tout bout de champ, elle prenait des airs importants et réfléchis pour m’expliquer ce que j’aurais à faire et comment il faudrait me tenir.
- Une fois pénétré de cette idée que le seul fait d’aller à Busserolles sur invitation vous donnait une grande importance sociale, je ne perdis aucune occasion de raconter la chose à droite et à gauche, ce qui me valut, par parenthèse, deux ou trois bonnes rebuffades, parfaitement méritées.
- Faligan prit la chose du bon côté, et me dit avec un regard de profonde admiration : « Mâtin ! tu as de la chance d’aller au château de Busserolles ; le comte a de fameux petits chevaux. Tu me diras si c’est vrai qu’ils sont logés dans des chambres, comme des personnes. »
- Avec une aimable condescendance, je lui promis de faire sa commission. Volontiers, si je n’avais été retenu par les rebuffades que j’avais reçues sans m’en vanter j’aurais fait le tour de la classe, et j’aurais demandé à chacun des écoliers ses commissions pour Busserolles.
- Joubert me chargea formellement d’aller voir le bélier hydraulique que le comte avait fait construire pour faire monter l’eau de l’Indre dans toute sa propriété. Thouin me recommanda ironiquement de ne pas tacher la nappe. Ce n’était qu’une plaisanterie, mais cette plaisanterie me
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- poursuivit jusqu’au jeudi. Ce devait être une chose si honteuse et si terrible que de tacher la nappe d’un comte !
- Le jeudi, sur les dix heures, comme Brigitte me faisait ses dernières recommandations en achevant ma toilette, un léger bruit de roues se fit entendre sous ma fenêtre ; le bruit de roues cessa aussitôt, et l’on n’entendit plus sur la terre durcie que le martellement des sabots d’un cheval qui s’impatientait.
- Je soulevai le rideau, et mon cœur se gonfla d’orgueil quand je vis que tous les voisins étaient sur leurs portes ou à leurs fenêtres, les regards fixés sur une jolie Victoria, légère comme une plume, sur un beau cheval de race qui donnait de grands coups de tête, et sur un cocher en livrée qui se tenait tout raide sur son siège.
- Aussitôt que grand-père fut prêt, nous descendîmes. Je ne sentais plus, comme on dit, la terre sous mes pieds ; mais mon exaltation se calma subitement quand je vis le cocher de tout près. Il salua respectueusement mon grand père ; mais moi, il me regarda d’un air si hautain et si sévère, que je me sentis devenir subitement tout petit, tout petit. Je montai en voiture persuadé que je tacherais la nappe. Aussi, quand la voiture tourna du côté du pont, je jetai un regard de sincère regret du côté où mes camarades allaient tant s’amuser sans moi.
- Le mouvement rapide de la voiture me tira de mon abattement, mais j’y retombai dès que nous eûmes franchi la grille du château.
- Pour les enfants tout est grand, même les choses petites ; celles qui sont réellement grandes leur paraissent colossales.
- Le vestibule pavé de mosaïque me parut aussi grand qu’une église, et le monsieur silencieux qui prit nos pardessus me fit l’effet d’un bedeau qui préside à des funérailles solennelles.
- Du vestibule on passait dans une enfilade de pièces qui n’en finissaient point ; nous rencontrâmes une dame à qui mon grand-père fit un petit signe de tête : j’appris plus tard que c’était une femme de chambre. Quelques pas plus loin, une autre dame, un autre petit signe de mon grand-père : encore une femme de chambre. Ah ! cette fois, cette belle dame, c’est la comtesse. Point du tout ; mon grand-père passe sans s’arrêter, se contentant de s’incliner : c’est la gouvernante de Mlle Louise ; car il y a une M'le Louise de Vauroyer, qui est une jeune personne de trois ans.
- Au moment où je me demande si nous allons encore rencon-
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- trer beaucoup de dames, une femme de chambre ouvre une porte et annonce : « Monsieur Jousserand. »
- Nous tombons au beau milieu de toute une société de messieurs et de dames, dans un salon tout lambrissé de glaces, et dont les deux portes-fenêtres donnent sur une terrasse dallée.
- Je me sens si infime et si perdu que je me raccroche en désespéré à la redingote de mon grand-père.
- Le comte vient à nous, serre la main à mon grand-père, et me dit quelques mots de bienvenue auxquels je réponds par un profond silence. Mme la comtesse se lève, donne la main à mon grand-père et lui dit beaucoup de choses aimables et respectueuses. Elle m’aperçoit, et me passe doucement la main sur la joue.
- Ensuite on présente à mon grand-père plusieurs messieurs qui sont des amis du comte, et à deux dames qui sont les sœurs de la comtesse.
- Mon grand-père est étonnant. Il est vêtu tout simplement, à l’ancienne mode, et cependant on dirait qu’il a toujours vécu dans un château, au milieu des glaces, des dorures et des lustres de cristal. Sauf une nuance de galanterie respectueuse envers les dames, il a absolument le même air calme et souriant que dans notre petite maison. Malgré mon trouble, je ne puis m’empêcher de remarquer de quel respect on l’entoure, et comme on semble heureux de le recevoir.
- (fi suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE NOVEMBRE 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes................................Fr. 2.621 20
- Dépenses..................................... 3.106 05
- Déficit en Novembre . . . 484 85
- Section des Dames
- Recettes.................................. Fr. 537 05
- Dépenses..................................... 761 55
- Déficit en Novembre .... 224 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes...................................Fr
- Dépenses :
- Pensions........................ 3.387 85
- Nécessaire à la subsistance .... 755 15
- Allocations temporaires :
- 19 retraites provisoires.Fr. 1.083 » \
- Allocations statutaires aux f
- malades.................. 252 20 > 1.709 95
- Allocations extra-statutaires \
- veuves, orphelins, etc. 374 75 /
- Divers, appointements, médecins, etc. . 42l 70
- Allocations aux réservistes................90 »
- Boni en Novembre
- 7.540 12
- 6.364 65
- 1.175 47
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. ....................................... 648 10
- Dépenses......................................... 759 49
- Déficit en Novembre . . Fr. 111 39
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes^du l91' Juillet 1891 au 30 Novembre 1891. 55.648 05
- Dépenses » » » . 54.000 25
- Excédant des recettes sur les dépenses . Fr. 1.647 80
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE et de DÉCEMBRE 1891
- 10 Novembre. - Naissances : - Champenois Fernande-Mathilde, fille de Champenois Aimé fils et de Legrand Pauline.
- 20 - Garbe André, fils de Garbe Léon et de Godelle Marier
- 27 — Lemaire André-Gustave, fils de Lemaire Louis et de Lebon Aurélie.
- 30 — Joseph Jeanne-Marguerite, fille de Joseph Fernand et de Sénéchal Aimée.
- 2 Décembre - - Dupont Emélie, fille de Dupont Louis et de Fontaine Amélie.
- 4 - Sarrazin André, René, fils de Sarrazin Ernest et de Duhen Anna.
- 5 — Maire Alice, fille de Maire Désiré et de Tardier Julie.
- 10 — Beaurain Suzanne, fille de Beaurain Edmond et de Drocourt Clémentine.
- 11 — Merda Joséphine, fille de Merda Alfred et de Potard Clémentine.
- 21 — Méresse Aimé - Arsène - Edouard, fils de Méresse Aimé et de Besançon Elvire.
- 12 Novembre. 23 Décembre. Décés : — Hutin Théophile, âgé de 3 mois 4/2 . — Mme Jumeau Emile, née Viéville Clotilde, âgée de 27 ans.
- 24 — Mme Thoret Augustin, née Fontaine Césa-rine, agèe de 66 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- 3uis0.— Imp. Baré
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
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- PENSÉES DE J.-B‘e ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- NOTES POUR UN PROJET DE LOI SUR LES SOCIÉTÉS OU ASSOCIATIONS EN GÉNÉRAL.
- La loi définit comme suit la société : ce Un contrat par lequel deux ou plusieurs personnes conviennent de mettre quelque chose en commun, dans la vue de partager le bénéfice qui pourra en résulter. » — C. civil 1832.
- « Toute société doit avoir un objet licite et être contractée pour l’intérêt commun des parties.
- « Chaque associé doit y apporter ou de l’argent ou d’autres biens ou son industrie. » C. civil 1833.
- Cette définition de la société est-elle suffisante de nos jours et ne prête-t-elle pas à des contestations et à des procès ruineux pour les sociétés qui se constituent en donnant au travail un droit de participation ?
- Les sociétés tendent, en effet, de nos jours à prendre le caractère de l’association des personnes, en même temps que de l’association des intérêts. Ce n’est plus seulement de l’argent, des biens, ou une industrie qu’on met en société, on y met aussi le salaire ou la main d’œuvre, c’est-à-dire le travail.
- La participation des travailleurs anx bénéfices entre dans nos mœurs et serait, certainement, un des plus puissants moyens d’apaisement social, si la loi, devenue simple et claire, donnait au monde agricole, industriel et commercial, la liberté et la sécurité des contrats de société ou d’association entre le capital et le travail.
- Les interprétations auxquelles les lois actuelles se prêtent
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- ne peuvent permettre de constituer une association de travailleurs et de capitalistes, sans qu’on ait en perspective la demande de dissolution de la société, si ce n’est par les contractants eux-mêmes tout au moins par les héritiers de ceux-ci.
- Il est donc nécessaire d’affermir la jurisprudence, sur ce point qu’une fois la participation du travail manuel établi par un contrat de société, ce contrat doit être protégé en ce qui concerne le travail tout comme il est protégé en ce qui concerne le capital.
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- Le travail manuel devrait être considéré comme un apport légal, c’est à dire que le salaire acquis devrait être un élément de participation aux bénéfices.
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- La loi devrait établir que la participation des travailleurs étant reconnue dans une association, cette association ne pourrait se dissoudre pour enlever aux ouvriers leurs droits qu’autant que l’entreprise serait en perte.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
- IX '
- CONFÉRENCE DU 2 AVRIL 1861.
- J.-Bt8 André Godin ouvre la séance en se félicitant du grand nombre d’auditeurs réunis ce soir-là. Il constate que généralement les femmes se font remarquer par leur assiduité aux conférences, et il voudrait voir le même empressement chez les hommes.
- Il expose ensuite les besoins nouveaux qui se font jour dans l’habitation unitaire, à mesure du développement des services communs. « Un conseil composé de représentants élus par la population et constitué d’hommes et de femmes va, dit-il, devenir nécessaire.
- « Son rôle se déterminera à mesure des besoins. Quant à présent il consistera à servir de lien entre la population et moi-même. C’est à ce conseil que je donnerai mes instructions et communications, qu’il s’efforcera ensuite de transmettre et de faire comprendre aux habitants. Le conseil veillera au maintien du bon ordre ; il cherchera à empêcher les écarts ou à ramener, avec douceur, dans la voie droite, ceux qui auraient tendance à s’en écarter. Il s’occupera spécialement du maintien de la propreté générale dans toutes les choses d’un usage commun.
- « Je me borne, » poursuit l’orateur, « à vous indiquer pour ce soir la nécessité de ce conseil ; nous reprendrons ensemble la question au moment opportun.
- « Un point plus pressant est à examiner entre nous : il s’agit de la négligence mise par quelques parents à envoyer
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- leurs enfants à l’école. On en laisse un certain nombre jouer et vagabonder tout le jour ; ces enfants se livrent à un tapage qui gène tout le monde, et eux-mêmes perdent un temps qui devrait être précieusement utilisé pour leur éducation.
- « Cependant, la ville de Guise ayant des écoles ouvertes à tous, il y a grande faute de la part des parents à priver ainsi, volontairement, leurs enfants des bienfaits de l’instruction. C’est entraver le développement des intelligences, tenir les enfants dans une condition inférieure, les empêcher peut-être de se faire place plus tard dans la vie ; car l’instruction est indispensable maintenant.
- « C’est avant que l’atelier les réclame, avant que l’âge de l’apprentissage soit venu, que les enfants doivent acquérir les notions de lecture, d’écriture, d’arithmétique, le petit savoir enfin que donnent les écoles primaires.
- « En ne veillant pas à ce que leurs enfants reçoivent, en temps opportun, ces premières connaissances, les parents manquent à leurs devoirs et, en outre, ils s’exposent à ce que leurs enfants, plus tard, regrettent cette imprévoyance.
- « L’enfant vagabond prend aisément des habitudes mauvaises et qui deviendront peut-être un jour fort dangereuses pour sa conduite.
- « J’eusse bien voulu, » poursuit l’orateur, « ouvrir dès maintenant les Ecoles que le Familistère aura certainement un jour ; mais le besoin de l’instruction est encore trop peu ressenti parmi vous. Je suis obligé d’attendre que les sentiments de contradiction et d’inertie qui, à cet égard, dominent le grand nombre, aient fait place à une plus juste idée du bien général et au désir du bon fonctionnement de tout ce qui peut concourir au bien-être commun.
- « Car les meilleures choses elles-mêmes ne peuvent être utilement traduites en fait que lorsque l’homme en a reconnu la nécessité ; autrement, il les contrecarre, il s’y oppose, les fait échouer ; et le jour du triomphe du bien n’en est que plus retardé.
- « Ce qui se passe pour la musique est l’indice du peu
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- d’amour dont la population est encore animée quant à l’instruction des enfants ; à peine une vingtaine d’élèves suivent-ils le cours et pourtant celui-ci est gratuit. Et il ne s’agit là que d’acquérir des connaissances et des talents propres à charmer les familles, à polir, à adoucir les mœurs.
- « C’est celte lenteur de l’esprit humain à comprendre son véritable intérêt qui oblige à ne point avancer trop vite dans la voie du progrès, à attendre que ceux sur lesquels et avec lesquels on veut agir aient bien compris qu’en définitive c’est leur seul bien qu’on poursuit. »
- L’orateur développe la pensée que l’homme doit s’élever d’abord au désir, à la compréhension des institutions propres à assurer son bien-être, son progrès physique et moral, avant que la réalisation de ces institutions soit possible. Si on leur donne corps avant que l’homme en ait compris la nécessité, ce sont des institutions mort-nées.
- « Transportez dans un palais un individu ignorant et grossier, il sera fort mal à l’aise au milieu des splendeurs qui l’entoureront, n’aura aucune idée de leur usage, et fuira, s’il le peut, ce milieu pour lequel il n’est pas fait.
- « Le savoir-vivre est un art qui s’acquiert comme tous les autres ; et c’est en utilisant tout ce que la science révèle chaque jour pour l’organisation du bien être domestique que Ton arrivera à donner, à chaque famille, un foyer confortable. »
- J. -Bte-André Godin exprime son espoir de voir son personnel le seconder dans ses efforts et l’aider à faire du Familistère une démonstration vivante de ce qu’il est possible de réaliser pour améliorer la situation des travailleurs et les élever à un degré supérieur d’instruction et de bien-être.
- « Si cet exemple se réalise un jour, » poursuit-il, « les habitants ' du Familistère auront travaillé non-seulement pour leur bien propre, mais aussi pour le bien de leurs frères abandonnés à la plus horrible détresse et qui n’ont souvent que des logis infects et malsains pour s’abriter eux et leur famille.
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- L’orateur explique ensuite combien il a été heureux des efforts faits par chacun au Familistère, pour tenir l’habitation commune sur le pied le plus convenable. Cette conduite a été la confusion du public malin qui prétendait qu’on ne pouvait attendre, d’une agglomération d’ouvriers, que désordres, querelles, etc. Rien de pareil ne s’est produit, et si les choses continuent comme elles ont commencé, on ne pourra qu’applaudir à l’institution du Familistère, et souhaiter que dans tous les centres industriels s’élèvent des fondations analogues où l’on s’efforcera de réaliser, au profit des classes laborieuses, les éléments de bien-être et de progrès.
- Il continue : « La population jouit ici d’avantages auxquels elle est si bien accoutumée qu’elle ne s’en aperçoit presque déjà plus. Mais si elle se retrouvait au village avec les rues boueuses pour seule voie de communication entre les logements et seul emplacement de jeu pour les enfants, combien regretterait-elle les vastes cours toujours propres du Familistère et les galeries de circulations à tous les étages !
- « C’est pour les enfants surtout que les avantages de l’habitation unitaire sont évidents, L’été, ils ont les vastes jardins qui entourent le palais social ; l’hiver, ils ont les cours intérieures où, sous les yeux de leurs mères et sans avoir à craindre ni la boue ni le passage des voitures, ils peuvent constamment s’amuser entre camarades.
- « Ce sont là des conditions qui influent sur la quiétude des parents eux-mêmes. La bonne ordonnance du milieu porte aux idées douces, réfléchies. L’ouvrier après sa journée de travail peut se reposer en voyant jouer ses enfants. Il sent que ces conditions de bien-être peuvent demeurer le lot de sa famille, et c’est ainsi que peu à peu il sera disposé à se prêter à l’organisation des institutions sociales et des services de mutualité que je désire réaliser ici. »
- J. Bte-André Godin appuie sur le fait que pour réaliser tout ce qui lui sera possible en vue du bien collectif, il ne demande à ses gens que de la bonne volonté. « Il n’attend, dit-il, de reconnaissance de personne quoiqu’on ait pu dire à cet égard. Il sait bien qu’on ne lui saura aucun gré de ses
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- efforts, parce qu’on est trop loin de comprendre le but qu’il poursuit. Tout ce qu’il désire donc, c’est simplement de n’être point contrecarré, c’est d’éveiller dans les cœurs un peu de bonne volonté. »
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- Il signale ensuite un fait très pénible : « Quelqu’un cédant à un mauvais sentiment s’est emparé, dans la propriété même du Familistère, de bois de chauffage qui ne lui appartenait pas et il est à craindre que la personne qui s’est conduite ainsi habite le Familistère. Une telle conduite n’est-elle point désolante et faite pour briser tout courage !
- « Il faut cependant que tous les habitants du Familistère s’élèvent au-dessus de ces misères morales. Seules, les personnes honnêtes et probes doivent demeurer ici, les autres devront en sortir.
- « Pourrait-il y avoir sécurité et bien-être dans un milieu où les individus se tromperaient les uns les autres ? Rappelez-vous donc sans cesse que le mal se retourne toujours contre son auteur.
- « Cherchons à pratiquer dans tous nos actes la justice et l'honnêteté. Le mal n’amène à sa suite que des maux de plus en plus graves, quelle que soit la satisfaction immédiate qu’on s’imagine en tirer. »
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- L’orateur revient encore sur les mesures d’ordre et l’entretien de la propreté générale. Il signale que c’est à l’Économat du Familistère qu’il faut adresser les réclamations en cas d’accident quelconque, et que les habitants ne doivent pas s’interpeller les uns les autres. C’est à l’administration à entretenir toutes choses sur un pied convenable.
- J. Bte André Godin examine ensuite ce que pourra être le Conseil composé d’hommes et de femmes à instituer au Familistère.
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- Il montre que ce Conseil pourra exercer un double rôle : Faciliter par ses rapports étroits avec la population l’installation de toutes les mesures générales jugées favorables au bien commun ; signaler celles qu’il lui paraîtra utile et opportun d’organiser au Familistère.
- Les habitants sont donc invités à procéder à l’élection de cinq hommes et de cinq femmes devant constituer ce premier Conseil.
- L’orateur dit que des bulletins en blanc portant l’estampille de la maison seront distribués dans chaque logement. Sur l’un, on inscrira les noms des cinq hommes, sur l’autre, les noms des cinq femmes qu’on désirera voir nommer membres du conseil ; puis, cela fait, chacun apportera ses bulletins chez, l’orateur lui-même. Le dépouillement en sera fait, et le résultat du vote sera communiqué à la population.
- On procédera ensuite à l’installation du Conseil ainsi nommé.
- La séance est levée.
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- Une fraction importante du parti ouvrier, la fraction possibilité broussiste, va tenir prochainement son congrès national annuel. Elle se propose de donner, à ce congrès, un caractère original que n’avait encore eu jusqu’à présent aucun congrès socialiste.
- Sortant des voies tracées et des usages établis, les Brous-sistes vont faire appel cette année aux hommes de science et les prier de vouloir bien faire des conférences sur les sujets mêmes qui seront traités dans ce congrès.
- Le matin, par exemple, les congressistes discuteront entre eux sur une question, et, l’après-midi, ils assisteront à une conférence que fera sur la même question un savant incontesté.
- Dans le manifeste publié par le comité national du parti broussiste, il est dit que le parti, qui a des représentants à la Chambre, à l’Hôtel de Ville, dans un grand nombre d’assemblées municipales « a conquis sa place parmi les grands partis politiques de ce temps.»
- Au point où il est arrivé de son développement, il ne peut plus, ajoute le manifeste, se contenter d’exposés idéalistes, de revendications sentimentales, d’hypothèses de politique savante ; on lui demande de travailler pratiquement à la réalisation des réformes dont il a démontré l’utilité.
- Au lieu de discuter, dans son congrès prochain, toutes les revendications si légitimes qu’il a fait entendre, le parti ouvrier a résolu de commencer dès cette année à limiter son examen à un seul objet, afin de le mieux étreindre. Il a placé à son ordre du jour une question unique, la plus simple comme la plus naturelle de celles qui l’occupent, l’hygiène de la classe ouvrière, c’est-à-dire l’hygiène de l’alimentation, l’hygiène du logement, l’hygiène de l’atelier.
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- Ce ne sera donc, pour ainsi dire, qu’un congrès d’hygiène ; les broussistes le reconnaissent et déclarent que ce congrès doit égaler en importance les précédents congrès.
- L’ouvrier, poursuit le manifeste, est las de voir spéculer sur son pain, sur son foyer, sur son travail. Le moment nous semble venu de dénoncer l’insuffisance des lois du 21 mars 1851 et du 5 mai 1855 pour protéger, contre les falsifications intéressées, l’alimentation ouvrière. Que l’on garantisse la qualité du pain comme la sincérité de la monnaie ! Le moment est venu de montrer le leurre de cette loi sur les logements insalubres, qui n’est que la remise aux calendes de l’assainissement de la maison. Le moment, enfin, est venu de démasquer l’ironie de ce fameux décret de 1810 qui entend bien garantir le «voisin » contre les établissements dangereux ou incommodes, et qui livre sans défense la santé, la vie du père, de la mère, de l’enfant, occupés dans ces mêmes établissements ; ce décret inique qui, pour ne citer ici qu’un exemple, met en deuxième classe l’industrie de la céruse, parce que cette industrie « émet des émanations nuisibles — seulement pour les ouvriers. »
- En terminant, ce manifeste s’adresse aux savants en ces termes :
- Nous ferons un chaleureux appel aux savants de la science de l’hygiène. Nous avons la ferme espérance qu’ils ne nous réservent pas les mêmes désillusions que les savants delà prétendue science économique de l’école de Manchester. Nous verrons si cette législation, qu’ils ont raison de vouloir faire agissante pour protéger les heureux du monde contre les épidémies venues souvent des agglomérations ouvrières, doit languir, s’il s’agit de protéger la santé et la vie des ouvriers. On saura en un mot s’il y a, comme une Politique et une Economie, une Hygiène de classe.
- Ce manifeste est signé :
- « Le comité national : A, Lavy, député de Paris ; Paul Brousse, Caumeau, Prudent Dervillers, conseillers municipaux de Paris ; Blondeau, conseiller prud’homme ; André-Gély, vice-président de la commission des logements insalubres ; Audejean, Augé, V.Dalle, Delacourt,Delacroix, Haupais, Marck, Martinet, Stroobant, L. Roland, Ribanier, J. Vaidy. »
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- « Si l’idéal fortifie, en les pactisant, les revendications populaires », a dit le plus autorisé des porte-parole du parti socialiste contemporain, B. Malon, « la science qui éclaire n’est pas moins indispensable à leur durable triomphe.
- « Le socialisme théorique n’a actuellement que des économistes et des politiciens ; il lui faut des philosophes, des savants, des historiens, des littérateurs, des artistes, en un mot des représentants dans toutes les directions de la science et de l’art. Le triomphe est à ce prix ».
- Ce concours de la science, aujourd’hui sollicité après avoir été si longtemps tenu en suspicion, ne fera certainement pas défaut aux organisateurs du congrès ouvrier : il leur a même été déjà donné par anticipation.
- Nous avons, en effet, sous les yeux le compte-rendu d’une conférence faite parle savant hygiéniste, M. Napias, au congrès de l’association française pour l’avancement des sciences tenu à Limoges en 1890, — conférence qui pourrait servir de préface aux travaux du Congrès possibiliste.
- Les revendications ouvrières au point de vue de l’hygiène, tel était le sujet de cette conférence, dans laquelle le docteur Napias s’est plu à insister sur ce point que ce sont les hygiénistes qui ont fourni aux socialistes une partie de leur programme.
- L’initiative prise par le comité broussiste, en rendant au sujet son actualité, nous permet de réparer en partie la faute de n’avoir pas rendu compte, en son temps, de cette intéressante conférence.
- Les hygiénistes français, disait M. Napias, ont toujours étudié avec prédilection les questions d’hygiène professionnelle et industrielle. A la fin du siècle dernier, Vicq-d’Azyr les mettait à l’ordre du jour de la société de médecine; Guyton de Morveau préconisait la substitution du blanc de zinc au blanc de plomb dans l’intérêt de là santé des peintres; au commencement de ce dix-neuvième siècle, Villermé, Benoiston de Chateauneuf, Cadet de Gassicourt abordaient, dans les Annales d’hygiène, dans les mémoires de la Société d’émulation, les grosses questions d’hygiène sociales auxquelles
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- les livres classiques de Michel Lévy, de Bouchardat, d’Arnould, de Proust, de Layet et de plusieurs autres ont fait une large place.
- Les Sociétés d’hygiène qui se sont créées depuis 15 ans, les congrès internationaux qui ont eu lieu pendant ce temps, ont étudié aussi les questions d’hygiène industrielle ; et on peut constater que c’est depuis ce moment, qu’on voit apparaître dans les revendications des congrès ouvriers, avec des formules moins vagues, diverses questions qui touchent à la salubrité des locaux et à l’hygiène du personnel.
- M. Napias cite les discussions et les votes des congrès d’hygiène de 1876,1878,1880, 1882, 1884, et enfin de 1887. En 1880, à Turin, on demande que les gouvernements soient engagés à
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- conclure des traités en faveur des ouvriers. Dans les conclusions votées à Vienne, en 1887, figurent les principales revendications du congrès ouvrier de 1889 qui les reproduit parfois presque dans les mêmes termes, notamment pour ce qui concerne l’interdiction du travail de nuit des femmes et des adolescents et le repos hebdomadaire. C’est à la suite du congrès de Turin, en 1881, que la Confédération suisse avait déjà pressenti les gouvernements européens sur l’opportunité d’une conférence internationale relative aux conditions du travail, et c’est en s’appuyant sur les délibérations du congrès de Vienne, en 1887, que la Suisse reprend laquestion qui passe ensuite entre les mains de l’empereur d’Allemagne pour aboutir à la conférence de Berlin.
- M. Napias examine successivement les conditions du travail pour les enfants, les femmes et les adultes.
- En ce qui concerne les enfants, on tombe d’accord, dans presque tous les pays, qu’il est nécessaire de les protéger contre la prématuration et le surmenage, contre le travail commencé trop jeune et d’une excessive durée journalière. Ce n’est pas seulement l’intérêt de l’enfant qui est en jeu, c’est l’intérêt du pays lui-même; ce n’est plus une question de simple humanité, c’est une question de patriotisme.
- Si la question du travail des enfants est jugée, celle de
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- la femme ne l’est pas encore. M. Napias souhaite, au point de vue physiologique, et au point de vue moral, que la femme soit éloignée autant que possible de l’usine, qu’elle puisse rester au foyer, près de ses enfants. Il est en cela d’accord avec le parti socialiste ouvrier.
- Suivant M. Napias une question reste discutable, c’est celle qui a trait à la réduction du travail des adultes. Mais pour le prendre au mot, il faudrait avoir oublié que nous sommes au congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, et que cette association ne se recrute pas exclusivement parmi les socialistes.
- Le caractère absolu de la formule des trois-huit, empruntée aux américains par les revendications ouvrières de tous pays, fournit au conférencier, — concession de pure forme à l’opinion présumée du milieu ambiant, — l’occasion de quelques critiques qui n’entament pas, qui n’ont pas d’ailleurs la prétention d’entamer le principe général de la réduction du travail, en faveur duquel il fait intervenir encore la physiologie.
- Il cite un certain nombre d’expériences qui, d’après lui, mettent ce point hors de doute.
- Nous nous reprocherions de ne pas en citer quelques-unes. Laissons parler le conférencier :
- Les forces que l’homme peut employer au travail de l’atelier ont des limites qui ont pu être calculées. Pettenkofer et Voit placent dans une chambre de verre, hermétiquement close, un ouvrier vigoureux, nourri d’une alimentation mixte se rapprochant de celle qui lui est habituelle et chargé de tourner une roue autour de laquelle s’enroule une chaîne supportant un poids de 25 kilog. En déduisant de la journée de cet homme les interruptions occasionnées par le repas et le repos, il avait fait, à la fin du jour, neuf heures d’un travail assez pénible.
- Cet ouvrier était pesé à son entrée et à sa sortie de la cage de verre ; les aliments aussi étaient pesés et analysés et on analysait l’air à son entrée dans la cage et à sa sortie. Je ne veux pas entrer ici plus avant dans le détail de cette expérience, mais il suffit que je dise qu’il en résultait que l’homme, pendant une journée de travail de neuf heures, avait dépensé,
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- sous forme d’acide carbonique, 192 grammes d’oxygène de plus qu’il n’avait pu en aspirer pendant le même temps. C’était un déficit, et pour le couvrir, il avait fallu qu’il consommât environ 20 0/0 de la provision d’oxygène emmagasinée dans tout son corps.
- Heureusement que pendant la nuit et le repos notre homme absorbait, comme cela est normal, plus d’oxygène qu’il n’en dépensait, mais l’activité respiratoire étant moindre, il ne récupérait pas toute la provision nécessaire.
- Pour entreprendre une nouvelle période de travail, Pettenkofer et Voit estiment que la déperdition journalière d’oxygène n’est pas compensée par une nuit de repos, quand le travail est très fatigant ; et il peut se faire que cette déperdition exagérée, ce déficit journalier, atteigne 10 et même 20 0/0.
- C’est sur ces expériences et ces chiffres que le docteur I-Iœgler (de Bâle) s’est appuyé pour démontrer la nécessité du repos dominical. Au moyen d’une courbe ingénieuse, il montre que chaque jour amenant un déficit, il faut, hebdomadairement, un jour complet de repos pour revenir au point de départ, c’est-à-dire pour récupérer la quantité d’oxygène nécessaire à assurer les combustions journalières qui, par le fait d’un travail exagéré, et malgré le repos de chaque nuit, mettent chaque jour l’organisme en déficit.
- Mais ces expériences s’appliquent à un travail déterminé et assez rude ; d’autres travaux nécessitent moins de force et d’autres plus d’attention II faut aussi tenir compte de l’insalubrité du milieu, de l’atmosphère du travail. Ne vaut-il pas mieux travailler douze heures au grand air, même avec des efforts un peu pénibles, que huit heures seulement dans une atmosphère viciée par des gaz ou des poussières irritantes ou toxiques ? Il faut savoir enfin que pour une même durée, le travail est d’autant plus fatigant et même dangereux qu’il nécessite plus de force et moins de variété. La variété permet une sorte de réparation générale des pertes subies par l’organisme ; mais si le travail, toujours le même, fait travailler toujours et uniquement les mêmes groupes de muscles, ceux-ci peuvent finir par s’atrophier ; c’est ainsi qu’on a observé quelquefois une paralysie spéciale chez les forgerons, paralysie localisée et due à une atrophie des muscles deltoïdes.
- Enfin ce qu’on ne pourrait calculer, mais ce qui est réel, c’est que le surmenage physique constitue une prédisposition
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- morbide dangereuse, en mettant l’organisme en état de recevoir plus aisément les contagions.
- ; Arrivant à la question des risques professionnels et de la salubrité des ateliers, M. Napias montre l’insufflsance des lois sur l’assurance même obligatoire contre les accidents. Il montre les contradictions qu’une pareille loi comporte nécessairement et réclame impérieusement des mesures préventives en s’appuyant sur l’avis du comité consultatif d’hygiène :
- Sans doute la substitution de la machine à la main de l’homme, dans nombre d’industries, a beaucoup contribué à l’assainissement. Tous les hygiénistes l’ont observé'depuis Benoiton de Châteauneuf et Villermé ; mais c’est dans une mesure qui n’est pas égale et qui est toujours insuffisante. D’ailleurs, les conditions du travail mécanique ont créé des dangers nouveaux ; ce que la salubrité du travail à souvent gagné à l’emploi des machines a été en partie perdu dans l’insécurité qui résulte des mécanismes ; et cela d’autant plus que si, au temps où le travail était exclusivement manuel, l’industrie n’attachait de prix qu’à la force, l’emploi des machines a permis d’introduire dans l’atelier les faibles, les femmes, les enfants, et que ces derniers surtout se trouvent exposés, à cause de l’imprudence et de l’étourderie de leur âge.
- La nécessité s’impose de réglementer les conditions de sécurité en même temps que les conditions de salubrité du travail industriel.
- La loi danoise du 12 avril 1889 prescrit des conditions de sécurité, mais ne fait mention d’aucune condition de salubrité.
- Les lois allemande, anglaise, autrichienne, suédoise, suisse et le projet de loi norvégien prescrivent, au contraire, des mesures destinées à assurer la salubrité et la sécurité.
- Les Etats-Unis n’ont pas de loi fédérale sur cette matière, mais plusieurs Etats ont des lois particulières qui visent à la fois la salubrité et la sécurité des industries.
- Chez nous, nous en sommes encore aux prescriptions insuffisantes de la loi de 1874. On sait qu’un projet de loi a été soumis au Parlement, le 5 juin 1890, par M. Jules Roche, ministre du commerce. L’assainissement de l’atelier paraît être la première mesure à prendre, dans l’intérêt de l’ouvrier qui y travaille. Et ce n’est pas seulement de
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- l’intérêt matériel, qu’il s’agit, mais aussi de l’intérêt moral.
- Le conférencier faisait ici allusion aux dangers de l’alcoolisme, et à ce sujet il racontait une anecdote, que le manque de place nous oblige d’écourter, et c’est grand dommage, car elle ne manque pas de saveur.
- Il essayait un jour de faire entendre à un de ses amis, médecin philosophe très occupé des études sociales, que l’homme qui sort de l’atelier, altéré par la chaleur et la fatigue du travail, évite d’autant moins le cabaret qu’il est moins pressé de rentrer dans le logis si souvent insalubre et insuffisant qu’il occupe.
- Son ami ne voulait rien accepter de ses arguments ; très imbu de l’idée du libre arbitre humain, très fâché des théories nouvelles de l’école de Lombroso, « Quand on ne veut pas boire, disait-il, on ne boit pas, et je ne reconnais à cette dipsomanie qu’une excuse pathologique, qui est le diabète. »
- Il se citait en exemple, affirmant avec énergie qu’on ne devait boire jamais entre ses repas, et concluant finalement à la fermeture immédiate de tous les débits de boissons.
- Tout en devisant, les deux amis s’acheminent vers un établissement qui louait de la force motrice à des ouvriers ou petits patrons occupés à divers genres de travaux. On sort de là très fatigué, après deux heures de visite, pendant lesquelles on a respiré des vapeurs nitreuses, des poussières variées, et l’odeur fade des huiles dans l’atmosphère chaude et lourde ; et voilà, les deux amis sur le pavé de la rue, la langue sèche, la gorge aride.
- Alors, le philosophe, l’apôtre de la tempérance, dit soudain à M. Napias :
- — Où y a t-il un café ?
- Toutes ses belles théories sombrèrent dans un verre de bière. Ces poussières qui l’avaient tant altéré sont une cause fréquente de dangers pour les travailleurs, soit à cause de leurs propriétés irritantes ou toxiques, soit en agissant comme corps étrangers qui en irritant, en lésant plus ou moins profondément les muqueuses, permettent
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- à des maladies graves, à la phtisie, par exemple, de pénétrer dans l’organisme, pour ainsi dire par effraction.
- M- Napias a montré autrefois l’influence nocive des poussières industrielles et a essayé d’indiquer les moyens d’y remédier. Un tableau dressé par lui montre la fréquence de la phtisie dans les professions à poussières.
- On voit sur ce tableau que les tailleurs de silex, les aiguiseurs d’aiguilles, les tailleurs de limes, les tailleurs de meules, sont au premier rang. Les tailleurs de silex, par exemple, sur 100 malades, donnent 80 phtisiques. Ce tableau permet aussi de constater que les poussières végétales et animales sont, généralement, moins dangereuses que les poussières minérales. Il nous montre aussi que, parmi les professions à poussières animales, ce sont les brossiers qui sont le plus souvent frappés, ce qui prouve encore, semble-t-il, la nocuité des poussières dures.
- Un autre tableau montre comment un procédé industriel qui supprime les poussières peut amener un progrès hygiénique et économiser la vie humaine. Les lignes de ce tableau indiquent comparativement la vie probable des aiguiseurs suivant qu’ils travaillent à sec ou avec la présence de l’eau. Ce tableau a été établi avec les chiffres d’une statistique anglaise et permet de comparer la vie probable des aiguiseurs aux différents âges et comparativement à la vie probable de la population anglaise tout entière.
- Si du congrès de Limoges nous passons au congrès international d’hygiène de Londres (août 1891), nous voyons que cette importante question du risque professionnel y a fait l’objet de très intéressantes communications.
- M. Jacques Bertillon, chef de la statistique de la ville de Paris et un médecin anglais, M. Ogle, ont présenté des tables de mortalité par profession, qui confirment les observations précédentes sur la nocuité des poussières, et notamment des poussières dures.
- De toutes les professions étudiées, la plus dangereuse est celle de cocher. Leur alcoolisme traditionnel contribue à élever leur mortalité, mais ne l’explique pas tout entière(
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- car c’est surtout la pneumonie et la bronchite qui les font périr. Les charretiers, aussi alcooliques, pour le moins, que les cochers, ont une mortalité pourtant inférieure, aussi bien à Paris qu’en Angleterre, parce qu’ils marchent à côté de leurs chevaux et peuvent ainsi combattre le froid avec plus de succès que les cochers, sans cesse fixés sur leur siège.
- Les marchands de vin ont une mortalité élevée, mais moindre pourtant â Paris qu’en Angleterre ou en Suisse.
- Les poussières molles ont une influence un peu moins mauvaise que les poussières dures ; cependant les boulangers sont frappés par une mortalité assez forte.
- Les tailleurs et aussi (à Paris, tout au moins ) les cordonniers sont soumis à une mortalité assez forte, mais il n’est pas, néanmoins, prouvé que leur profession soit malsaine. Il peut se faire que ces professions, qui exigent plus d’adresse que de force, soient souvent choisies par des hommes maladifs, que leur peu de vigueur éloigne des autres professions. Pour une raison peut-être inverse les forgerons, dont la profession exige des muscles exceptionnels, n’ont qu’une mortalité assez favorable, du moins à Paris.
- Les professions les plus favorisées sont celles de jardinier-maraîcher, celle d’instituteur public, et surtout celle de prêtre. Il en est de même en Suisse et en Angleterre; les pasteurs anglais ont une plus belle longévité que les prêtres catholiques, dont la mortalité, en Angleterre comme à Paris, s’élève singulièrement vers la fin de la vie.
- A Paris, les médecins ont, contrairement à leurs confrères anglais et suisses, une mortalité des moins élevées. Gela tient sans doute à ce que nous considérons l’ensemble des médecins anglais et suisses, c’est-à-dire un groupe professionnel constitué surtout par des médecins de campagne, qui passent la majeure partie de leur temps à conduire leur cabriolet à travers les monts et les plaines.
- Tous les chiffres dont nous venons de rendre compte ont été calculés âge par âge. Une statistique où l’âge des
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- vivants et des morts ne serait pas distingué ne pourrait avoir aucune valeur. M. Ogle et M. Bertillon ont fait, à cet égard, des déclarations analogues. Si l’on calcule en bloc la mortalité des rentiers, par exemple, on trouve qu’elle est considérable ; cela ne prouve point que leur profession soit pénible ni qu’elle soit dangereuse; mais les rentiers sont généralement des gens âgés qui ont passé leur vie à acquérir quelque aisance et qui jouissent, dans leur vieillesse, du fruit de leurs travaux. De leur âge, et de leur âge seulement, vient leur forte mortalité. Les bouchers, au contraire, présentent, si l’on ne distingue pas les âges, une mortalité des plus faibles. Cela ne veut pas dire que la profession de boucher soit salubre, car elle est au contraire nuisible ( ainsi que le prouve l’étude de la mortalité par âge ). Mais les bouchers se recrutent parmi les plus jeunes et les plus vigoureux.
- Les travaux de MM. Jacques Bertillon et Ogle ont naturellement donné lieu à une longue discussion sur les causes qui peuvent amener de pareilles différences de mortalité.
- M. le Dr Vaillant, conseiller municipal socialiste de Paris, tira du débat une conclusion â laquelle la docte assemblée ne s’attendait pas.
- Il faut, dit-il, émettre un vœu pour la réduction aussi grande que possible de la durée du travail et se prononcer en faveur de la journée de huit heures.
- On lui opposa le règlement du Congrès qui interdit tout vote sur une question scientifique et, à plus forte raison, politique.
- Mais il faut croire que le règlement n’est pas immuable ; il faut croire aussi qu’il existe quelque relation entre la durée du travail et la mortalité dans les professions, puisque finalement cette Assemblée, dont les travaux, auxquels s honorent de prendre part tant de sommités scientifiques, avaient été solennellement inaugurés par le prince de Galles en personne, a mis à l’ordre du jour de sa prochaine réunion la question des trois-huit.
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- Ce sont des faits non moins significatifs qu’une soutenance de thèse socialiste à la Sorbonne, ou qu’un Congrès d’étudiants socialistes, assistés de leurs professeurs, et, d’une portée autrement précise , car si intéressante que puisse être une thèse sur le socialisme allemand, lorsqu’elle est soutenue par M. Jaurès dont nous apprécions grandement l’éloquônce et la belle intelligence, elle ne sort pas néanmoins du cadre d’une aimable joute académique, et de leur coté les étudiants socialistes, ils nous pardonneront de le leur dire, ont encore plus d’enthousiasme que d’acquis à mettre au service de la cause qu’ils ont embrassée.
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- LES CONSEILS DU TRAVAIL
- M. Mesureur, député de la Seine, vient de présenter à la Chambre une proposition ayant pour objet la création de conseils du travail chargés de prévenir, concilier ou arbitrer les différends entre patrons et ouvriers.
- On sait que la Chambre est déjà saisie d’un projet de loi du gouvernement tendant à organiser l’arbitrage facultatif et de diverses propositions de loi, sur le même objet, émanant de l’initiative parlementaire.
- La proposition de M. Mesureur se distingue de celles-ci en ce qu’elle crée une institution permanente du plus haut intérêt.
- D'une part, M. Mesureur donne la faculté aux patrons et ouvriers ou employés de constituer d’un commun accord des conseils de conciliation et d’arbitrage, formés en dehors de toute condition préalable, et pouvant être temporaires ou permanents.
- En outre, il propose l’institution par décret, dans toute région industrielle où l’utilité en est constatée, d’un conseil de travail, soit d’office, soit à la demande des intéressés.
- Ces Conseils du travail ont pour mission :
- 1° De délibérer sur les conditions du travail et de donner leur avis sur les questions intéressant le travail, qui leur seront soumises par le gouvernement ;
- 2* De prévenir ou de régler par conciliation les différends collectifs entre patrons et ouvriers, de provoquer et d’organiser l’arbitrage entre les parties qu’ils n’auront pu concilier ;
- 3* De procéder annuellement à l’élection des membres sortants, patrons et ouvriers, du conseil supérieur du travail.
- Les conseils du travail sont composés en nombre égal de patrons élus par les patrons et d’ouvriers élus par les ouvriers. Ils sont nommés pour trois ans et renouvelables par tiers tous les ans.
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- Chaque conseil du travail se divise en autant de sections qu’il y a dans son ressort de professions ou métiers similaires assez importants pour être représentés.
- Chaque section se réunit au moins une fois par trimestre, à la mairie de la commune de son siège.
- Elle est convoquée extraordinairement lorsqu’elle est saisie d’un différend, ou sur la demande de la moitié de ses membres.
- La convocation d’un conseil du travail en assemblée plénière, toutes sections réunies,est faite par arrêté du gouvernement. Cette assemblée a lieu au moins une fois par an.
- Le gouvernement peut également réunir plusieurs sections appartenant soit â la même profession ou à des professions différentes, soit à la même localité ou à des localités différentes.
- Lorsqu’un différend collectif s’élève entre patrons et ouvriers ou employés, il peut être porté devant la section de la profession soit d’un commun accord, soit par une seule des parties intéressées.
- Lorsque la section n’est saisie que par une seule des parties, son président notifie cette demande à la partie adverse dans les vingt-quatre heures. Au reçu de cette notification, et au plus tard dans les trois jours, les intéressés doivent faire connaître leur réponse. Passé ce délai, leur silence est tenu pour refus.
- Si les deux parties acceptent le principe de la conciliation, la section choisit dans son sein quatre membres, deux patrons et deux ouvriers, pour former le comité de conciliation.
- Le comité de conciliation recherche les moyens de concilier les parties ; si l’accord s’établit sur les conditions de la conciliation, ces conditions sont consignées dans un procès-verbal. Si un accord ne peut s’établir, le comité invite les parties à désigner, soit chacune un arbitre, soit un arbitre commun.
- Aucune condition n’est imposée aux parties pour le choix des arbitres.
- Au cas où il serait désigné deux arbitres, ceux-ci pourraient faire choix d’un tiers arbitre. La décision arbitrale est rédigée et signée par les arbitres.
- Si les arbitres n’arrivent à s’entendre ni sur la solution à donner au différend, ni pour le choix d’un tiers arbitre, l’échec de l’arbitrage est constaté dans un procès-verbal.
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- Les procès-verbaux et décisions des comités de conciliation et d’arbitrage sont conservés en minute, à la mairie, aux archives de la section, qui en délivre gratuitement une expédition à chacune des parties intéressées, et en adresse une au ministre compétent pour être insérée au Bulletin de l'office du travail.
- Ces procès-verbaux et décisions sont rendus publics par affichage à la place réservée aux publications officielles par les maires de chacune des communes où s’étend le différend.
- L’affichage le plus étendu de ces décisions pourra se faire par les parties intéressées. Les affiches seront dispensées du timbre.
- Lorsqu’une décision de conciliation ou d’arbitrage aura fixé les conditions du travail, elle fera foi en justice, à titre de conditions minima, pour le règlement des litiges individuels.
- Elle fera foi également dans les instances introduites devant les tribunaux compétents par les syndicats professionnels, en vertu du droit que leur confère l’article 0 de la loi du 21 mars 1884.
- Les travaux dans les bureaux, magasins, chantiers et manufactures de l’Etat, des départements et des communes, ne peuvent donner lieu à conciliation ou arbitrage.
- Les conditions du travail dans ces bureaux, magasins, chantiers et manufactures sont fixées, pour l’Etat, par une loi ; pour les départements et les communes, par des délibérations des conseils départementaux et communaux.
- Ces délibérations ne pourront être suspendues ni annulées.
- LE PROJET DE LOI SUR LES ASSOCIATIONS
- En décembre, la Chambre des députés et le Sénat furent presque simultanément saisis par voie d’interpellation, de la question toujours brûlante des rapports entre l’Eglise et l’Etat.
- L’attitude prise par un grand nombre d’èvêques, à l’occasion des poursuites intentées à l’un d’entre eux qui avait écrit une lettre insolente au ministre des cultes, son supérieur hiérarchique dans l’ordre administratif, avait provoqué ce débat qui se termina dans les deux Chambres par le vote d’un ordre du jour absolument identique dont voici le texte
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- « La Chambre, considérant que les manifestations récentes d’une partie du clergé pourraient compromettre la paix sociale et constituent une violation flagrante des droits de l’Etat, confiante dans les déclarations du gouvernement, compte qu’il usera des pouvoirs dont il dispose ou qu’il croira nécessaire de demander au Parlement, afin d’impo-ser à tous le respect de la République et la soumission à ses lois. »
- Cet ordre du jour laissait intacte la question soulevée. Une seule satisfaction était donnée à ceux qui espéraient des mesures efficaces contre l’insurrection cléricale, la promesse faite par le gouvernement du prochain dépôt d’un projet de loi sur les associations en général.
- Au cours du débat le gouvernement avait nettement déclaré que, contrairement au désir exprimé par les adversaires du Concordat, le projet ne contiendrait aucune disposition préparatoire de la séparation des églises et de l’Etat.
- Voici quelques indications sur le projet de loi dont le gouvernement, conformément à sa promesse, avait dernièrement saisi la Chambre.
- L’exposé des motifs, qui ne comprend que quelques pages, n’est qu’un commentaire de ces articles. Il déclare que la loi proposée a en vue toutes les associations où plusieurs personnes mettent en commun leur activité dans un but autre que de partager les bénéfices : elle vise exclusivement l’association des personnes.
- « Le principe de la loi, dit l’exposé des motifs, est la liberté; cette liberté sera la même pour tous les Français. Tous indistinctement jouiront du droit d’associer leur activité dans un but commun, sans qu’aucune autorisation administrative soit jamais nécessaire. »
- A l’autorisation préalable est substituée une simple déclaration, et cette déclaration sera faite devant l'autorité judiciaire au Parquet du Procureur de la République.
- Elle comprendra le titre et l’objet de l’association : les noms, âge, profession, nationalité et domicile des adhérents, avec indication de ceux d’entre eux qui doivent représenter, gérer ou diriger l’association, enfin le siège de l’association.
- Toute addition ou modification aux conditions et aux déclarations faites doit être déclarée au Parquet.
- Dans le cas où l’association serait contraire aux bonnes mœurs, aux lois ou à l’ordre public, l’autorité judiciaire
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- sera appelée à déclarer la nullité de l’association et à en prononcer la dissolution.
- Tout membre d’une association peut s’en retirer en tout temps et peut exiger la restitution de son apport.
- En ce qui concerne les biens des associations, le projet stipule que les associations ne peuvent posséder que les immeubles strictement nécessaires à l’habitation ou à la réunion de leurs membres. Si l’association a pour but l’assistance des malades, des vieillards, des infirmes ou des orphelins, ces immeubles peuvent comprendre le logement des personnes assistées.
- L’exposé des motifs s’exprime de la manière suivante sur la personnalité civile :
- (» La loi réserve avec le plus grand soin les droits supérieurs de l’Etat, lorsqu’il s’agit de la personnalité civile proprement dite. Il est, en effet, particulièrement grave de laisser prendre naissance à un être fictif entièrement distinct des individus qu’il représente, survivant à tous, recueillant des dons et des legs, et dont la fortune, placée hors de la circulation, soustraite à tout partage, est destinée à s’augmenter sans cesse.
- « C’est ainsi que se constituent les biens de mainmorte qui permettent à des personnes purement fictives d’accumuler des richesses et d’acquérir une puissance par laquelle les lois économiques et politiques d’un pays peuvent, dans certains cas, être tenues en échec. »
- Sur ce point, le projet de loi stipule qu’une loi devra intervenir chaque fois qu’une association demandera la personnalité civile. C’est par une loi également que s’opérera le retrait de la personnalité civile.
- Les actes de propriété contraires aux dispositions du projet seront nuis de plein droit.
- Quant aux associations religieuses, toutes les dispositions du projet leur sont applicables ; mais le gouvernement a cru devoir prendre sur deux points des précautions spéciales.
- En premier lieu, toute renonciation à l’exercice des facultés naturelles de l’individu est considérée comme non avenue : ainsi, non-seulement notre droit public s’oppose à ce que le droit de se marier, de posséder, d’exercer une profession puisse être aliéné, mais toute servitude personnelle est directement contraire aux principes les plus certains de nos lois.
- La seconde précaution est relative aux associations dont les membres vivent en commun.
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- « Les conditions normales de l’existence sont alors modifiées; les individus sont assujettis à l’autorité de la communauté ; la vie collective leur enlève l’assistance immédiate de la famille ; elle peut, par suite, donner lieu à des abus qui appellent la vigilance de l’autorité publique.
- « C’est pourquoi tout établissement dans lequel sera pratiquée la vie en commun pourra être visité par les représentants de l’autorité administrative ou judiciaire qui auront reçu une délégation spéciale à cet effet. »
- En ce qui concerne les étrangers, ils auront le droit de faire partie des associations constituées en France. Mais lorsque des associations sont en majorité composées d’étrangers ou lorsque la direction ou l’administration en sont laissées aux mains de membres étrangers, le gouvernement a le droit de les dissoudre.
- Les associations, dans ce cas, ne peuvent être dissoutes que par jugement et si des membres ont contrevenu à la loi.
- Quant aux peines prescrites contre les contrevenants à la loi sur les associations, elles varient de six jours à cinq ans d’emprisonnement et de 50 à 10,000 francs d’amende.
- Une discussion eut lieu le 18 février sur la motion Hubbard tendant à déclarer l’urgence en faveur du projet.
- Pris entre la gauche avancée qui voulait donner à la loi projetée le caractère d’une préface de la séparation de l’Église et de l’État, et la droite naturellement hostile au projet, le ministère succomba.
- Il avait duré vingt-trois mois.
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- FRANCE
- L’Assistance aux Ouvriers indigents. — On se rappelle que le conseil municipal de Paris a fondé, à la Chalmelle (Marne), une colonie agricole où il se propose d’envoyer les familles d’un certain nombre d’ouvriers indigents, «c en vue de combattre la mendicité et le vagabondage. »
- Malheureusement, c’est la première fois que pareil essai est fait en France et la commission d’organisation de la colonie de la Chalmelle a dû envoyer en Allemagne un de ses membres, M. Georges Berry, pour y étudier les institutions similaires.
- M. Georges Berry vient de publier le résultat de ses études.
- Il existe, en Allemagne, trois institutions portant secours aux ouvriers malheureux.
- La première est l’Auberge hospitalière, où le travailleur ne peut séjourner que quelques jours et où il reçoit asile et nourriture au prix de revient.
- La seconde est la Station, où l’ouvrier qui voyage trouve les mêmes avantages, en fournissant un travail équivalent à la dépense.
- La troisième est la Colonie ouvrière.
- Le résultat de ces créations, dont l’origine remonte à 1849, a été de réduire le nombre des mendiants, dans un pays qui passe pour un des plus pauvres de l’Europe, à un chiffre inférieur à celui qu’il atteint en France.
- A l’auberge hospitalière, le travailleur en chômage peut vivre pour 90 centimes par jour.
- Dans les stations, le travail exigé du pensionnaire est facile : il consiste à scier du bois et à casser des noix en hiver; à triller des plumes, à préparer des cure-dents et à faire quelques travaux de jardinage en été.
- Plusieurs de ces stations sont administrées par des sociétés privées.
- Les auberges et les stations se trouvent un peu partout en Allemagne.
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- 11 n'y a que vingt-quatre colonies, dues à l’initiative privée pour la plupart, et comptant chacune un nombre de pensionnaires variant entre 100 et 400.
- Ce sont des colonies libres de travailleurs. On y reste le temps qu’on veut, plusieurs mois s’il le faut, afin de gagner de quoi se vêtir et se remettre en état de se présenter convenablement pour obtenir un emploi.
- Les plus importantes sont la colonie industrielle de Berlin, la colonie mixte (mi-industriêlle, mi-agricole,) de Magdebourg et la colonie agricole de Friedrichswille, près Reppen, département de Francfort.
- La statistique prouve que, dans les provinces allemandes où ont été établies des colonies ouvrières, les crimes et délits ont diminué dans la proportion de 30 0/0,
- En terminant son rapport, M. Georges Berry fait appel, et au Conseil municipal de Paris, et au gouvernement, et aux particuliers, pour que l’exemple de l’Allemagne soit suivi en France, sinon servilement, au moins dans des conditions appropriées aux mœurs, au caractère et au génie de la nation.
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- La Participation et l’État. — Le conseil général do l’Aude a émis un vœu en faveur de l’établissement de la participation dans les entreprises concédées par l’État. Nous tenons à mettre sous les yeux de nos lecteurs les paroles prononcées, à cette occasion, par l’un des conseillers, M. Barnier.
- Messieurs, a dit l’honorable conseiller général, il y a aujourd’hui huit ans, le soussigné a eu l’honneur de soumettre au conseil général un vœu motivé, tendant à ce que les ouvriers industriels dans les mines et les usines sur lesquelles l’État exerce une action directe par voie de concession ou de subvention, fussent admis, dans une mesure â déterminer, à la participation aux bénéfices résultant, conjointement avec le capital, de leur travail e.t de leur collaboration.
- L’agitation ouvrière était alors peu étendue ; des symptômes se manifestaient, il est vrai, qui étaient de nature à faire prévoir à certains esprits les graves événements qui se sont produits plus tard ; mais, en fait, la proposition dont il s’agit dut paraître inopportune ou prématurée, puisqu’elle ne fut pas transmise, si je suis bien informé, à la commission des vœux.
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- Depuis lors, les choses ont prodigieusement avancé, on le sait. Des revendications que tout républicain, tout libéral, doit, sans hésitation, reconnaître pour légitimes et fondées, se sont élevées de toutes parts dans le monde des travailleurs ; ceux-ci ont sommé, trop violemment parfois, les élus du peuple d’acquitter la lettre de change souscrite au cours de toutes les périodes électorales, à peu près, alors qu'on promettait en première ligne les réformes les plus démocratiques, en vue de l’amélioration du sort des classes aussi déshéritées qu’elles sont laborieuses, de ceux dont on peut dire, en vérité, qu’ils supportent la part la plus lourde des charges de notre civilisation sans en recueillir notablement les avantages.
- Il ne sera pas déplacé de faire remarquer, qu’en répandant, à son grand honneur, l’instruction dans les couches profondes de la population ouvrière, la République a largement contribué au développement, en quelque sorte foudroyant, du mouvement ouvrier, et que, dès lors, il serait logique, de la part du gouvernement, de compléter son œuvre splendide en distribuant aux prolétaires, dans la plus large mesure possible, les avantages dont il leur fait comprendre, par les journaux, les discussions publiques, les propositions philanthropiques sous toutes les formes, mêmes les plus vives, que la possession était pour eux un droit primordial.
- L’institution des syndicats réalise, dira-t-on peut-être, un progrès immense dans la voie démocratique et humanitaire signalée tout à l’heure ; ne perdons pas de vue que les syndicats ne constituent par eux-mêmes aucun résultat prochain, aucune amélioration effective et palpable du sort des travailleurs ; c’est purement un moyen de se rapprocher du but à atteindre, c’est un procédé considéré, d’ailleurs, par beaucoup de personnes, comme inefficace et sans portée réelle, de préparer l’avenir, un avenir encore problématique ; c’est une arme dont les ouvriers se serviront avec plus ou moins de succès, mais qui ne change rien, quant à présent, à leur situation.
- Persuadé « qu'il est temps d'aboutir, » suivant un mot célèbre, j’ai l’honneur de reproduire la proposition du vœu ci-après :
- Le conseil général de l’Aude,
- Considérant que les principes d’égalité proclamés par le gouvernement de la République et vulgarisés par son enseignement, ont créé des relations d’un caractère nouveau
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- entre le capital et le travail ; que les circonstances actuelles et des événements connus de tous donnent, à la solution du problème des droits respectifs des patrons et des ouvriers, un caractère d’urgence indéniable ;
- Considérant que la participation des ouvriers aux bénéfices amenés par leur travail, déjà proposée par un grand nombre de réformateurs, paraît être un moyen efficace d’atténuer, sinon de résoudre entièrement, les difficultés de la question sociale ;
- Émet le vœu :
- Que l’Etat inscrive, à l’avenir, dans tous les cahiers des charges des concessions qu’il accordera, et dans toutes les décisions par lesquelles il allouera des subventions ou avantages quelconques aux chefs d’industrie ou sociétés industrielles :
- L’obligation formelle de distribuer à leurs ouvriers, en sus des salaires, une part des bénéfices de l’entreprise, part dont la quotité serait réglée par les autorités compétentes et dans les formes réglées par des arrêtés ministériels.
- Le conseil adopte.
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- Les Bourses du Travail et le Secrétariat National.— Un congrès des Bourses du travail vient de se tenir à St. Étienne.
- Dix villes étaient représentées. Paris, Lyon, Béziers, Cholet, Toulon, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Marseille et Cette avaient envoyé leur adhésion
- 459 syndicats étaient représentés effectivement, et 91 étaient adhérents.
- Voici les articles principaux du règlement de la Fédération des Bourses du travail qui a été adopté :
- Une fédération est formée entre les Bourses du travail. Elle a pour but : 1° d’unifier et de faire aboutir les revendications des syndicats ouvriers ; 2° d’étendre et de propager l’action des Bourses du travail dans les centres industriels et agricoles; 3° de nommer les délégués au Secrétariat national du travail ; 4° de réunir tous les éléments statistiques et de les communiquer aux Bourses adhérentes, et, en même temps, de généraliser le placement gratuit des travailleurs des deux sexes de tous les corps d’état.
- Ne pourront être délégués au Secrétariat national du tra-
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- vail que les candidats présentés par les Bourses du travail fédérées.
- Pour l’exécution des décisions de la Fédération des bourses du travail et l’entente avec les délégués au Secrétariat 'national du travail, immédiatement après la réunion du congrès annuel, les Bourses du travail désigneront chacune un membre, afin de constituer le comité fédéral, qui siégera dans la même ville que le Secrétariat national du travail.
- Les frais créés par le comité fédéral seront à la charge des Bourses fédérées.
- On sait que le congrès de Bruxelles avait décidé la création, dans tous les pays, d’un Secrétariat ouvrier du travail.
- Après de longs débats, (ils n’ont pas duré moins de trois mois), sur les nombreux projets présentés, le Secrétariat national français vient enfin de se constituer.
- Il est composé de délégués appartenant, comme nous venons de le voir, à la fédération des Bourses du travail de France, à la fédération nationale des Syndicats et. groupes corporatifs ouvriers, et aux diverses fractions du socialisme révolutionnaire.
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- La situation de l’Enseignement primaire. — Voici, d’après le Rappel, un état récapitulatif de ce qui a été fait, par la République, pour l’enseignement primaire :
- A la date d’aujourd’hui, on constate que 15,623 maisons renfermant \9,158 écoles ont été achetées ou construites et que 10,029 maisons, renfermant 11,143 écoles, ont été agrandies, réparées ou meublées.
- 25,652 maisons d’école, soit plus des trois quarts de celles existant en France, ont donc été reconstruites ou réparées par le régime républicain.
- Le prix moyen d’une école est revenu à 25,000 francs ; celui d’une salle de classe à 1,600 francs. Le prix moyen d’une place d’élève ressort à 300 francs.
- A côté de l’effort fait pour développer l’outillage scolaire, il faut placer l’effort fait pour former et recruter le personnel enseignant.
- Le nombre des maîtres et des maîtresses, qui était en 1872 de 75,062, atteint aujourd’hui le chiffre de 106,247.
- Le nombre des écoles publiques de toute nature existant en 1872 était de 56,313; il est aujourd’hui de 67.351.
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- Durant la même période, le nombre des élèves a progresse de 3,833,991 à 4,405,543.
- En d’autres termes 11,000 écoles nouvelles ont été créées et environ 600,000 enfants de plus ont été appelés au bénéfice de l’enseignement primaire.
- On a une première preuve des heureux résultats produits par ce développement si large de l’enseignement primaire. Le nombre des jeunes gens illettrés décroît chaque jour. Aujourd’hui, il y a 90 0/0 de conscrits sachant lire et écrire.
- Gomme dernier détail signalons ce fait que les dépenses de l’enseignement primaire ont plus que doublé en vingt ans. De 56 millions qu’elles atteignaient en 1872, elles se sont élevées à 126 millions en 1892.
- Voilà l’œuvre de la République.
- ALSACE-LORRAINE
- Prussification. — A la suite d’une ordonnance ministérielle, 74 communes situées sur la frontière française, dans les arrondissements d’Altkirch, de Ribeauvillé, Molsheim, Schlestadt, Metz, Boulay, Château-Salins, Thionville, Forbach et Saarbourg, devront cesser, à partir du 30 juin prochain, de se servir de la langue française dans les actes administratifs. Ces localités, où la population ne parle que français, avaient, jusqu’à présent, été dispensées d’employer l’allemand pour la correspondance officielle. Le retrait de cette tolérance supprime les dernières exceptions à l’unité de la langue officielle en Alsace-Lorraine.
- AUTRICHE-HONGRIE
- « Pays libre. » — Le docteur allemand Herzka, a publié, il y a quelques années, un livre intitulé Pays libre, dans lequel il proposait la formation d’un Etat idéal où chacun jouirait d’une pleine liberté, vivrait du fruit de son travail individuel, et où toute propriété réelle serait en commun.
- Il vient de se constituer, à Vienne, une association pour l'établissement d’une colonie organisée d’après les données du livre de M. Hertzka.
- Le territoire choisi pour cette tentative est situé dans la région du mont Kenia, c’est-à-dire dans les hauts plateaux
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- équatoriaux compris dans la sphère d’influence de la Grande-Bretagne à l’est de l’Afrique. Un millier de personnes sont déjà associées pour la réalisation de ce plan, et 3lles espèrent trouver des partisans de leur idée en Angle-;erre. Leur capital n’est encore que de 50,000 francs, don l’un seul enthousiaste.
- BELGIQUE
- La Révision. — La Belgique est en train de s’acheminer ver rétablissement du suflrage universel par la révision les lois constitutionnelles.
- Le mouvement en faveur de cette réforme, qui va en s’accentuant de plus en plus, date à peine d’hier. C’est en effet en 1881 — il y a, comme on le voit, à peine onze ans de :ela, — que M. Janson, membre de la partie la plus avancée lu parti libéral, proposa que, dans les élections communales et provinciales, le droit de vote fut accordé à tout fitoyen âgé de vingt-un ans accomplis, sachant lire et écrire, ayant son domicile réel dans la commune ou le canton, ou y ayant occupé pendant deux ans, à titre de propriétaire, d’usufruitier ou de locataire distinct, une maison ou partie de maison. C’était poser la question lu suffrage universel.
- Du reste, cette réforme est unanimement demandée par tous les partis de la Belgique, chacun d’eux espérant en avoir .out le profit. Cela est si vrai qu’en 1882 un des chefs de la iroite, M. Malou, déposait un projet de loi tendant ^ élargir le droit de suffrage.
- Il proposait de faire entrer dans le total des 42 fr.32 d’impôts lirects qu’il est nécessaire de payer pour être électeur politique, des taxes qui, jusqu’alors, n’y pouvaient point figurer. Le même projet accordait le droit de vote à quiconque occupait une maison productive d’un revenu cadastral variant, selon la commune, de 50 à 180 francs pour les élections communales, et de 100 francs à 300 fr. pour les élections provinciales.
- Ce projet fut adopté. Peu de temps après, en 1885, les lois Rectorales subirent encore des modifications qui eurent pour effet d’accroître, dans une certaine mesure, le nombre les électeurs communaux et provinciaux. Mais on en était resté là. 3
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- Il faut croire que la réforme est présentement en état complet de maturité, puisque la Chambre des députés vient d’émettre, à l’unanimité, un vote acceptant le principe de la révision des lois constitutionnelles. La nécessité de les modifier devait, du reste, bien impérieusement se faire sentir pour que le roi lui-même, le plus intéressé au maintien des lois existantes, soit sorti de sa neutralité habituelle en imposant la révision à ses ministres.
- C’est que l’opinion publique, lasse de réclamer par la voie parlementaire des réformes électorales, commençait à prendre une attitude menaçante pour la solidité du trône de Léopold II. Les grèves incessantes de ces derniers temps inquiétaient l’entourage royal. Elles perdaient peu à peu leur caractère social pour prendre un caractère politique. Les ouvriers de Liège et de Charleroi, abandonnant en masse leur travail, manifestaient moins sur des questions de salaire que sur des questions parlementaires.
- Jusqu’à présent le régime censitaire ne leur avait donné aucune satisfaction. Il n’avait pu ou voulu trouver aucune solution pratique à aucune de leurs légitimes revendications. Las d’attendre, ils ont espéré trouver ailleurs ce qu’une législation trop arriérée était incapable de leur offrir. Ils ont crié : « Vive le suffrage universel ! » Et comme ils ont vu que les ministres ne bougeaientpas encore, ils ont criéparci, par là : « Vive la République ! » Alors le roi s’est ému et, comme nous l’avons dit plus haut, s’est occupé lui-même de faire admettre par une Chambre à sa dévotion, mais dans un sens favorable à la royauté, un partie des revendications de son peuple.
- Aucune des difficultés pendantes ne sont encore résolues par ce vote que l’on pourrait appeler un vote préjudiciel. 11 se peut que de la révision de demain ne sorte qu’une Constitution bâtarde. Tant de questions s’agitent à la fois ! Mais n’aboutirait-on qu’à étendre le droit de suffrage, ce serait encore, à l’actif de la démocratie belge, une belle et profitable victoire,et qui laisserait, du moins, entrevoir la possibilité d’en remporter bien d’autres.
- Il est vrai que cette facilité du roi Léopold II à donner à son peuple ce qu’il demande est plutôt le résultat d’un calcul que l’acceptation volontaire des idées démocratiques. Le roi et ses conseillers cléricaux, voyant monter la mer socialiste, ont surtout pensé à lui opposer une digue.
- Ils se sont dit que cent représentants du peuple sont plus traitables que cinq millions d’hommes, et que les discussions sociales, portées au Parlement, émeuvent moins
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- la foule que des processions et des meetings en pleine rue. Ils ont, en un mot, compté sur le parlementarisme pour enrayer, non le socialisme, mais du moins ses manifestations orageuses.
- C’est du même ordre d’idées que procède le principe du referendum dont ne veulent ni les progressistes, ni les cléricaux. L’hostilité contre le referendum royal a même été telle que le gouvernement a dû retirer cette partie du projet, se réservant de la représenter plus tard sous forme de projet spécial. Le grand souci du roi Léopold II est de profiter du mouvement révisionniste, pour régler d’une façon définitive l’ordre de succession au trône de Belgique. Il sait que si le peuple; est jamais appelé à voter pour désigner son souverain, tandis que les votes de beaucoup s’égareront, sur des hommes divers, le gros des électeurs choisira toujours, par loyalisme, habitude ou indifférence, celui qui est déjà en possession du trône.
- C’était le même calcul qu’avait fait Napoléon III, ce qui ne l’a pas empêché d’aller mourir en Angleterre.
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- Société libérale pour l’étude des sciences et des œuvres sociales.— Etudier le vrai pour accomplir le bien, tel est l’épigraphe de cette société, dont le siège social est 12, place d’Armes, à Gand.
- La société se donne pour but « de faire le tableau de l’état économique de sa ville, de rechercher ce que la situation actuelle peut contenir de transitoire, d’étudier les réformes possibles et souhaitées, le tout sans parti pris aucun. »
- Pour moyens, elle prend, « les recherches personnelles, l’organisation de conférences et d’enquêtes, la publication de travaux pratiques, la réunion de statistiques, et la création d’une salle de lecture et d’une bibliothèque d’ouvrages sociaux. »
- Le « Bulletin » de la société renfermera les comptes rendus des conférences et des séances consacrées aux études pratiques. Ce « Bulletin » paraîtra à dates indéterminées et aussi fréquemment que possible.
- Quatre numéros sont déjà parus, signalant les articles remarqués dans des Revues, les livres nouveaux et les faits saillants dans le domaine économique et social.
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- LE DEVOIR
- S’adresser, pour tous renseignements, à M. Louis Variez avocat, secrétaire de la dite Société, 2, rue du Compromis à Gand.
- PAYS-BAS
- La Coopération — La reine régente vient de recevoir une pétition couverte de près de 15,000 signatures, se rapportant à la nouvelle loi actuellement en préparation sur les associations coopératives. Cette pétition est due à l’initiative de deux sociétés : la Ligue néerlandaise de l’intérêt social et l’Association pour le commerce et l’industrie à la Haye.
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- Les signataires demandent :
- 1° Que les associations coopératives soient restreintes à la classe ouvrière;
- 2° Qu’il leur soit interdit de vendre à des tiers.
- Nous ne discuterons pas la singulière prétention de la Ligue et de l’Association susdites.
- Il nous suffit d’y voir une nouvelle preuve de la prospérité des sociétés coopératives néerlandaises.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LE BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX.
- On lit dans les Etats-Unis d’Europe
- Cette institution ( le Bureau international de la Paix ) n’en est encore qu’à ses débuts, et déjà son utilité se manifeste par une plus grande vigueur dans les travaux qui doivent servir à relier, entre eux, les groupes et les individus dévoués à la cause de la paix et de l’arbitrage international.
- On peut se faire une idée des services que ce bureau central est appelé à rendre plus tard, quand on considère le capital de soins, de peines, de temps et d’argent qui se perd en des correspondances doubles ou triples, qu’on éviterait aisément par une simple transmission au bureau, dès qu’il sera en état de fournir les indications désirées, telles qu’adresses de Sociétés, conseils sur les chances de réussite d’une publication, répartition d’exemplaires gratuits d’une brochure en faveur de la paix, etc.
- Le bureau international aura aussi à exécuter celles des * décisions des congrès qui comportent de longues et patientes correspondances, et il préparera les dossiers des questions à soumettre aux réunions futures.
- Ses attributions seront déterminées par son utilité même, mais il est convenu qu’il n’aura en aucun cas à intervenir dans les affaires intérieures des Sociétés non plus qu’à prendre, de son propre chef, des décisions sortant de l’exercice de son mandat spécial. Les Sociétés de la paix ne doivent pas se sentir amoindries par l’existence et le fonctionnement de cet organe central, qui n’est point une autorité, mais bien un instrument de première utilité à la disposition des personnes et des groupes qui travaillent à l’œuvre de l’arbitrage entre les nations et du désarmement.
- Une des missions du bureau, quand il sera définitivement organisé, sera de suivre avec soin les développements du . droit international, d’étudier les cas d’arbitrage et de ne
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- tralisation, de rechercher les origines des conflits à mesure que ceux-ci se produisent, de faire la statistique des Sociétés qui poursuivent un but semblable au nôtre, de collectionner par ordre de matières les articles importants de journaux et de revues, les brochures parlant pour ou contre la paix, les livres d’histoire en usage dans les écoles, et, plus tard, enfin, de poser les bases d’une bibliothèque universelle de la paix, à la disposition des chercheurs, des penseurs, des orateurs et des écrivains.
- Nous n’en sommes pas encore là, car tous les commencements sont ardus, mais si la souscription actuellement ouverte est poussée avec assez d’activité pour assurer l’avenir du bureau international, celui-ci ne tardera certainement pas à prendre le développement qui lui est nécessaire pour l’accomplissement de sa tâche.
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- Rappelions que la commission chargée d’organiser le bureau international de la Paix établi à Berne par décision du congrès de Rome, est composée, outre M. Elie Ducommun, vice-président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, — qui a bien voulu accepter le secrétariat honoraire de ce bureau en même temps que celui de la commission ; — de MM. Frédéric Bajer, député danois Hodgson; Pratt, président de l'Association pour la paix et l’arbitrage à Londres ; Angelo Mazzoleni, avocat, à Milan ; H . Love, président de l’Universal peace Union, à Philadelphie.
- Les souscriptions peuvent être adressées à M. Bernardot président de la société de la paix du Familistère.
- L’UNION POSTALE UNIVERSELLE
- On a beau agiter les peuples, leur parler des antagonismes internationaux, exciter leurs passions belliqueuses, finalement c’est le progrès pacifique, le développement des institutions destinés à les rapprocher qui l’emportent.
- Aucun des nombreux discours de M. de Bismarck, de M. de Caprivi, de Guillaume II n’a obtenu un succès pareil à celui qui a été remporté mercredi, 6 février, au Reichtag, par M-Stephan, secrétaire d’État des postes et télégraphes.
- Dans ce discours qui a duré plus d’une heure, M. Stephan a tracé le tableau de tous les perfectionements apportés de-
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- puis vingt ans dans le service postal universel, et augmentés par les résolutions du congrès postal de Vienne, 1891.
- Il a d’abord rappelé que le domaine de l’Union postale s’est complété, à cette occasion, par l’accession de tous les Etats australiens et ceux de l’archipel Pacifique, compris sous la dénomination de Australasie. De sorte qu’à l’heure qu’il est, l’Union postale embrasse le globe terrestre tout entier.
- L’orateur des délégués australiens au congrès de Vienne disait à ce propos : « Nous considérons l’accession de nos colonies comme un évènement historique d’une haute importance. Oui, vraiment, c’est une heureuse journée où ces jeunes Etats s’unissent aux plus grands peuples de la terre dans un système postal unitaire, institution destinée à cultiver et développer les relations commerciales, politiques, éthiques et sociales de la terre. »
- Au 1er juillet prochain, date de l’entrée en vigueur du nouveau traité, l’Union postale s’étendra sur une surface de 96 millions de kilomètres carrés, avec 350 millions d’habitants. Le trafic postal porte aujourd’hui sur tous les objets ; lettres, imprimés, mandats, paquets, envois de diamants, échanges entre les divers pays. Seule, la Chine n’a pas adhéré à l’Union et, d’après M. Stephan, elle n’y adhérera pas de longtemps. Mais cette lacune est comblée, pour le trafic international, par les principales Puissances européennes et américaines qui ont établi des bureaux de poste dans tous les ports ouverts aux étrangers.
- Une amélioration a été apportée dans le service postal pour les bâtiments de guerre qui, au point de vue postal, seront regardés comme des portions de leurs territoires nationaux respectifs et desservis, à ce titre, directement par les bureaux de poste de leurs pays. On a établi aussi la carte postale, avec droit de réponse et affranchissement avec timbre-poste du pays expéditeur. L’établissement d’un timbre-poste unique est réservé à l’avenir.
- Au congrès postal de Vienne, on a accepté 45 Etats représentés par 74 plénipotentiaires. Il aurait fallu, pour l’approbation des divers traités, apposer 25,366 signatures. On s’est contenté de faire signer un seul exemplaire des traités par tous les membres, et l’on a fait imprimer les autres exemplaires pour les déposer aux archives de l’Imprimerie impériale à Vienne,
- Les protocoles du congrès occupent 1920 pages in-folio d’impression, et ils ont été tirés à 37,000 exemplaires. On a
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- parlé, au congrès, '24 langues ; mais la langue officielle était le français.
- A cet endroit de son discours, M. Stéphan s’est exprimé dans les termes les plus aimables à l’égard de la France. « Les plénipotentiaires de l’Allemagne et de la France, a-t-il dit, ont pu marcher la main dans la main dans toutes les grandes questions, leur accord étant fondé dans la communauté des intérêts ; la France et l’Allemagne sont les plus grands Etats continentaux en Europe, et la France possède un système postal des plus développés.
- » Voilà pourquoi les mêmes besoins et désirs se sont produits en France comme en Allemagne, et voilà comment il en est résulté, au congrès de Vienne, une identité de vues heureuse pour le succès du congrès. »
- Le trafic postal international portait, en 1889, sur 2,759 millions de lettres ; et le nombre total d’envois postaux de tout genre s’élève actuellement à 15 milliards, c’est-à-dire 41 millions par .jour ; on compte 170,000 bureaux de poste avec 700,000 employés.
- L’orateur, chaleureusement applaudi et félicité, a terminé son discours en changeant un mot d’une des Lettres de Ju-nius ; « Prenez-nous toute liberté, mais laissez-nous la iberté des communications, qui nous ramènera toutes les autres. »
- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE INTERNATIONAL DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Nous avons reçu trop tard pour être publiée dans notre dernier numéro, la lettre suivante 'que nous nous faisons un plaisir d’insérer aujourd’hui, les idées qu'elle exprime étant de celles qu’on ne saurait trop répandre :
- Guise, le 20 Janvier 1892.
- Monsieur le Secrétaire et Messieurs les Membres de la Commission administrative de la société de la Libre Pensée, de S* Quentin,
- Chers Concitoyens,
- Nous vous accusons réception de votre lettre du 18 courant dans laquelle vous nous informe* que votre Société a décidé d’assister à la Cérémonie commémorative de la défense de S* Quentin, et nous demandant d’envoyer des délégués
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- de notre Société pour qu’il soit prononcé à cette cérémonie un discours en faveur de la Paix.
- Voici l'opinion de notre bureau sur cette affaire :
- En principe, nous approuvons votre initiative et nous ne saurions ne pas être d’accord avec vous sur les sentiments qui vous font agir, en cette occasion.
- Il est certain que si une voix éloquente et autorisée se faisait entendre au nom de la raison et de l’humanité dans une cérémonie où l’on vient honorer les victimes de la guerre, si cette voix apportait au peuple l’expression des vrais sentiments qui doivent l’animer dans cette fête lugubre, et faisait appel à la concorde et à la fraternité des peuples, au lieu d’exciter la haine et l’envie de représailles qui, jusqu’ici, n’ont jamais eu d’autres résultats que d’établir la guerre à l’état endémique entre les nations rivales ; il y aurait, dans cette action, un prélude d’apaisement et une élévation morale de l’idée pacificatrice.
- S’il est bon et juste de fêter ses morts, d’honorer par un souvenir ceux qui sont tombés dans la lutte pour la Patrie et pour son indépendance, que ce soit au moins avec la pensée d’éviter la nécessité de semblables sacrifices dans l’avenir et surtout de ne jamais les provoquer. Le meilleur moyen d’honorer ceux qui se sont fait tuer pour nous, n’est-ce donc pas d’assurer la paix pour leur descendance ?
- De même qu’aimer sa famille n’empêche point d’aimer sa patrie, le dévouement à la patrie ne saurait non plus exclure l’amour de l’humanité, et le cœur de l’homme est assez grand pour contenir tous ces sentiments ; c’est le chauvinisme étroit et stupide et non le patriotisme qui les restreint, car le chauvinisme, c’est l’égoïsme patrimonial comme l’individualisme est l’égoïsme personnel.
- Le vrai patriote veut son pays grand par la liberté, par les arts, par l’industrie, par la science ; il exècre la guerre et veut l’extirper du Gode des Nations parce qu’elle engendre nos misères et tue la fraternité ; il aime la paix, parce qu’il sait que c’est pendant la paix que peuvent s’établir les réformes durables et les progrès qui feront, dans l’avenir, tomber les frontières qui barrent encore la route à la liberté. Pour lui, si tous les hommes sont égaux devant la Loi, les peuples le sont aussi dans l’Humanité ; c’est pourquoi il ne reconnaît pas le droit de conquête brutale.
- Chez le patriote, le droit et le devoir priment la force ;
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- Pour le chauvin, la force prime le droit, et le devoir se résume en son « moi »
- Le vrai patriote marche à la conquête pacifique du monde.
- Mais celte voix éloquente, qui pourrait faire appel à la vérité sociale, nous ne l’avons pas à notre disposition, et en attendant de pouvoir nous adresser directement à la foule et de risquer au milieu d’une exaltation contraire de porter momentanément un regrettable préjudice au progrès de l’idée pour laquelle nous combattons, nous croyons que, pour le moment, notre action de propagande doit agir sur les personnes, (quand nous tiendrons les hommes, nous tiendrons les foules.)
- Depuis quelque temps, nous remarquons que les adhésions nous arrivent plus serrées,notre Société voit croître chaque jour le nombre de ses membres ; nous savons que d’autres parts de nouvelles Sociétés sont en formation; l’idée progresse trop lentement à notre gré certainement, mais, en somme, il y a une accentuation de la marche en avant.
- Aussi, croyons-nous qu’il serait imprudent de risquer par une mesure bonne en elle-même, mais peut-être intempestive, d’enrayer notre action.
- Nous pensons qu’il serait mieux d’attendre encore que nos rangs fussent plus resserrés et que ce que vous demandez pût être fait au milieu d'un noyau déjà compact qui, ensuite, aurait peu de chose à faire pour entraîner les hésitants et les indifférents.
- Votre idée est trop généreuse pour être rejetée, elle mérite toute notre attention et toute notre étude, et si vous pouviez nous aider à préparer le terrain en fondant, à S* Quentin, une Société de Paix et d’Arbitrage International, de notre côté, nous ferions tous nos efforts pour vous apporter le contingent de nos forces.
- Nous avons commencé à faire la propagande par la presse, nous allons essayer de donner à cette tentative, dans notre milieu, tout le développement possible, de manière à mûrir l’opinion, et nous espérons que nos efforts, joints à ceux de nos amis, hâteront le moment psychologique oû la Paix et l’arbitrage s’imposeront aux Gouvernements.
- Nous ne devons pas oublier qu’au Congrès de Rome de Novembre dernier, dix sept nationalités étaient représentées par plus de 300 délégués venus de tous les points de l’an-
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- cien et du nouveau Monde, que la conférence interparlementaire pour la Paix, qui a précédé le Congrès, avait rassemblé plus de 800 Députés de toute les nations, et que cela constitue un effort puissant de la pensée régénératrice.
- Il devient réellement de plus en plus absurde que, dans tous les Etats, l’on passe son temps et l’on gaspille des milliards à rechercher les meilleurs moyens de destruction, quand on pourrait si bien utiliser fortune et temps pour construire, et pour chasser la misère.
- Les Nations armées se regardent, se guettent et nulle d’entre elles n’ose prendre l’initiative de déclarer une guerre dont les résultats seraient au-dessus de toute prévision.
- Qui donc, enfin, se retranchant derrière la suprême logique, osera demander la paix et la concorde et proposer une fin à cet état d’expectative ruineuse, par un règlement amiable des dissidences internationales?
- Depuis vingt-deux ans, notre pays est en paix et c’est cet état qui nous a aidé à nous relever et à développer nos institutions de liberté ; nous avons encore beaucoup à travailler, faisons donc en sorte que cette paix ne soit jamais troublée afin que le progrès poursuive sa route.
- Agréez, chers concitoyens, nos saluts fraternels.
- Pour la Société de Paix et d’Arbitrage International, du Familistère de Guise,
- Le Président, F. Bernardot.
- nota. — Les idées de Paix et d’Arbitrage font vivement leur chemin, s’imposant chaque jour davantage à l’attention de tous, des potentats, du Pape lui-même, autant qu’aux prolétaires. Dés maintenant, sans hésitation, il est du devoir de chaque citoyen animé de l’amour de la Patrie et de l’Humanité, en un mot comprenant le vrai patriotisme, de contribuer à la diffusion de ces idées, à leur propagande, et d’y aider par la parole, par l’écrit, par la bourse. Pour faire partie de la Société de Paix du Familistère de Guise adresser adhésion à M. Sarrazin, secrétaire-trésorier à Guise. La cotisation minimum annuelle est fixée à 1 fr 20, payable d’avance. Sur demande, de nombreux documents sur la question sont adressés franco.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- LES FEMMES ÉTUDIANTES
- Nous avons publié, dernièrement, une statistique des étudiantes de l’Université genevoise. Voici quelques indications sur l’élément féminin parmi les étudiants de l’Université parisienne. De 152 qu’elles étaient en 1890 dans nos Facultés, le chiffre des étudiants du sexe féminin s’est élevé à 252, soit 100 de plus.
- A la faculté de médecine il y a 18 Françaises, 6 Anglaises, 3 Roumaines, 2 Turques, 1 Grecque, 1 Américaine et 103 Russes. A la Faculté des sciences, les Françaises sont au nombre de 5 ; il y a 14 étrangères. A la Faculté des lettres, les Françaises sont en grande majorité ; elles sont 82 contre 15 étrangères.
- Trois femmes, trois russes, ont mérité le diplôme de docteur en médecine, et la thèse de l’une d’elles, Mlle Melhac, a obtenu une mention honorable sur„ce sujet: Les sucres comme diurétiques. A la Faculté des lettres, une Grecque, Mlle Callisperi, a brillamment enlevé le diplôme de la licence.
- Il semble donc que les femmes ont definitivement conquis leur place universitaire. C’est une révolution pacifiquement accomplie chez nous, alors qu’elles frappent en vain depuis des années à la porte des Universités allemandes.
- LA FÉDÉRATION FRANÇAISE DES SOCIÉTÉS FÉMINISTES.
- Dans une réunion, tenue le 13 janvier, le comité central de la Fédération française des Sociétés féministes, composé des délégués de VAllaitement maternel et du refuge pour les femmes enceintes, de l’Amélioration du sort de la femme et revendication de ses droits, de la Fédération de la Libre-Pensée, de la Ligue française pour le droit des femmes, de la Ligue du Bien-Public, du Patronat du VIe arrondissement, de l’Union universelle des femmes, de la Solidarité des femmes,
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- LE MOUVEMENT FÉMININ 109
- a nommé secrétaire de la Fédération française Mme Eugénie potonié-Pierre et, trésorière, Mme Cremnitz.
- Les délégués se réuniront tous les mois.
- Uncongrès national de la Fédération française aura lieu tous les ans ; le premier est fixé aux derniers jours d’avril prochain.
- La Fédération française fait appel à tous les groupes et associations féministes.
- Les adhésions doivent être adressées à la secrétaire, Mme Eugénie Potonié-Pierre, Fontenay-sous-Bois (Seine).
- Italie
- LES FEMMES AUX CONSEILS DE PRUD’HOMMES.
- La Chambre italienne vient d’accorder aux femmes le droit d’éligibilité aux conseils de prud’hommes. Le gouvernement ne voulait que leur conférer le droit de vote pour l’élection de ces conseils. Malgré M. Chimirri, le nouveau ministre de la justice, la Chambre, sur la demande de sa commission, est allée plus loin.
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- OUVRAGES REÇUS
- L’Unité de la vie passée, présente et future, ou
- l’immortalité individuelle et collective, par Pierre "Félix Courtépée.
- Brochure en vente au prix de 1.50 au Bureau de ha Lumière boulevard de Montmorency, 97, Paris.
- Pour donner à nos lecteurs une idée de la valeur morale de ce remarquable écrit, nous détachons de l’introduction le passage suivant :
- « Nul ne trouvera mauvais qu’un de ses semblables tente de lui exposer les faits contenant, à nos yeux, la preuve d’une vie antérieure à la naissance du corps ; essaie de lui montrer que cette préexistence de notre individualité justifie seule les conditions de la vie présente, suite de celle qui fut, et cause de celle qui sera.
- « Personne ne blâmera celui qui croit savoir, de manifester le désir d’amener les autres à dire avec lui, que la croyance à la vie future est insuffisante pour une bonne direction de la vie, et qu’accepter une continuité d’existence dont le passé, le présent et l’avenir sont les phases diverses, c’est, pour l’homme, posséder, avec la raison d’être de sa situation actuelle qui est un effet, la véritable règle de sa conduite de chaque jour, d’où sortira son avenir. »
- Nous ne saurions trop recommander aux penseurs la lecture de cet ouvrage d’un jurisconsulte distingué.
- La Voie parfaite ou le Christ ésotérique par Anna Kingsford, docteur en médecine de la faculté de Paris et Edouard Maitland.
- Ouvrage traduit de l’anglais par Madame Emilie de Mor-sier. La préface est due à Edouard Shuré.
- Un volume in 8\ 6 fr. chez Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard S1 Germain, Paris.
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- OUVRAGES REÇUS 111
- Les auteurs se sont donné pour but de mettre l’interprétation du Mysticisme de l’Occident en harmonie avec son but originel, afin d’arracher les Ecritures et la Religion à l’obscurcissement qu'elles ont subi sous un contrôle exclusivement sacerdotal.
- C’est aujourd’hui un fait reconnu que le dogme chrétien, tel qu’il s’enseigne, ne répond plus aux besoins de notre époque. On trouve dans La voie parfaite un essai de synthèse ésotérique au point de vue de la science
- contemporaine et en vue de notre civilisation.
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- Traits de Lumière, preuves matérielles de l’existence de la vie future. Spiritisme expérimental au point de vue scientifique. Par Constantin Alexandrowitch Bodisco, chambellan de l’Empereur de Russie.
- Volume imprimé sur papier de luxe, orné de trois planches hors texte. En vente au prix de 5 fr. chez
- Chamuel, éditeur, 29, rue de Trévise, Paris.
- A peine paru, ce volume a été accueilli avec une telle faveur qu’il est déjà traduit en anglais et en allemand.
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- Journal des ouvriers inventeurs, publication illustrée paraissant tous les quinze jours, le samedi.
- Abonnement annuel 3 fr. pour la France ; 4 fr. pour l’union postale.
- Bureau : 16, rue de Verneuil, Paris.
- Comme exemple des sujets variés et intéressants traités dans ce journal, nous extrayons ce qui suit du sommaire du numéro daté 30 janvier 1892:
- Le tour du monde : Aux inventeurs. — L'extraction de la gutta-percha.— Nouveau procédé de la trempe des outils en acier. — Les œufs artificiels, etc., etc.
- Tribune des inventeurs : La photographie par cerf-volant.— Nouvel appareil de sécurité pour les chemins de fer,— etc., etc.
- Hygiène : Soins à donner dans l’asphyxie par poêles mobiles et autres.— Nouveau procédé de filtrage.—etc.,etc
- Variétés scientifiques : A propos des locomotives électriques.— Dans cent ans.
- Le droit international des brevets d’invention, etc.
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- LE DEVOIR
- Un oiseau de passage, par Jules Tripier. Brochure en vente à l’Imprimerie G. Paiilart, 24. rue de l’Hôtel-de-ville, Abbeville, Somme.
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- Het Vrouwenstemrecht, door Emilie Claeys.
- Petite brochure en vente chez J. Foucaert, 226 Oostak-kerstraat, â Gand, Belgique.
- GRAND-PÈRE
- (SUITE)
- Quand je songe à la première journée que j’ai passée au château, voici ce que j’y trouve : d’abord une grosse tâche sur la nappe, mais personne n’y fait attention ; deux crises d’étranglement causées, l’une par un os de poulet, l’autre par le contenu du rince-bouche, dont j’avale une gorgée, et cependant mon grand-père m’avait bien prévenu ; une profonde reconnaissance pour M11* Louise, qui n’a pas repoussé mes avances ; pour Mme la comtesse, qui m’a donné des images à regarder pendant que les messieurs jouaient au billard pour M. le comte, qui m’a permis, sans que je le lui aie demandé, de me promener sur la pelouse et dans les jardins. J’ai donc pu les examiner à mon aise, pour en faire à Camus une fidèle description. J’irais bien voir le potager ; mais je ne sais pas où il est, et je n’ose pas le demander aux domestiques qui vont et viennent d’un air grave, comme s’ils accomplissaient les rites mystérieux de la religion du silence. Du bélier hydraulique, je n’ose souffler mot; la crainte respectueuse que m’inspire le cocher m’empêche d’aller rôder du côté des écuries que j’aperçois à gauche ; si j’en juge par l’élégance de l’extérieur, il est bien possible que Faligan ait raison, et que les chevaux de M. le comte soient logés dans des chambres, comme des personnes.
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- ' • • Ï. U
- Mon grand-père allègue son grand âge pour ne pas pester à dîner. On fait atteler sur les cinq heures, et nous 'repre-, . nons le chemin de Montigny. , . - ,
- .Nous ne disions rien, et je réfléchissais.
- Étais-je pleinement satisfait de mon expédition? C’est .une question à laquelle il m’aurait été difficile de répondre d’un seul mot. J’étais content de revenir chez nous, et j’étais. cog-t> tent d’être allé là-bas.
- Le bavardage familier de Brigitte me reposerait du silence solennel des grands domestiques. Je brûlais du désir d’être dans notre petit jardin, pour y faire-une douzaine de gambades et de culbutes, et pour y crier à mon aise.
- «Enfin, me dis-je à moi même, voudrais-tu n’y être pas allé?» Et sans hésitation je me répondis : « Non! »
- Car je rapportais de là-bas quelque chose que je n’aurais pas trouvé ailleurs : d’abord, un redoublement d’admiration pour mon grand-père, à cause du respect que tout ce monde bien élevé lui avait montré ; je suis comme cela, moi, j’aime que l’on encense mes idoles. Et puis, je venais seulement de comprendre pourquoi mon grand-père me disait quelquefois : « Voilà une chose qu’un enfant bien élevé ne doit pas faire. » Grand-père, quand il était petit garçon, avait dû être bien élevé, pour se trouver si facilement sur le pied d’égalité avec des gens bien élevés.
- La troisième chose que je rapportais du château, c’était l’autorisation pour le père de Camus de visiter les jardins et le potager de Busserolles, toutes les fois qu’il le voudrait.
- Voici comment les choses s’étaient passées.
- A un moment où les messieurs causaient entre eux, en jouant au billard, M. le comte, je ne sais à propos de quoi, dit qu’il cherchait un jardinier en chef, parce qu’il avait été obligé de renvoyer le sien. Je pensais aussitôt Le père de Camus sera bien content d’apprendre cela.; maintenant, il osera demander la permission de venir. Je m’étais remis à regarder des images, lorsque l’idée me vint de demander tout de suite cette permission.
- Grand-père, assis sur une des banquettes de velours, marquait les points des joueurs. Je me glissai tout doucement jusqu’auprès de lui, et je le priai, tout bas, de parler à M. le comte.
- M. le comte qui ne jouait pas en ce moment, s’approcha de nous en souriant, et dit: . c
- « Des secrets? l.^ v
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- — Oui, monsieur le comte, répondit mon grand-père. Alors, me poussant doucement vers M. le comte, il me dit : « Parle toi-même.»
- J’exposai ma requête à M. le comte, qui me dit aussitôt: « Toutes les fois qu’il voudra. »
- Voilà ce que j’emportais de Busserolles, sans compter un énorme sac de bonbons.
- CHAPITRE XXI
- Voyage à Châteauroux. — Nouvelles connaissances.
- Pour la première fois de ma vie, une distribution de prix me fit battre le cœur. J’étais très fier du succès de mes amis, et fier sans arrière-pensée : j’avoue cependant que mon cœur se serra un peu quand on proclama le prix d’histoire ; mais ce fut l’affaire d’une seconde. Après la distribution, je rejoignis mes amis, et nous partîmes ensemble, eux chargés de beaux et bons livres (car M. le comte de Vauroyer faisait bien les choses), et moi ne portant rien, absolument comme le quatrième officier de Marlborough. Mais si je ne portais rien dans mes mains, j’avais dans le cœur une ferme résolution de ne pas revenir une autre fois les mains vides.
- Mon grand-père, pour me consoler, m’emmena faire un petit voyage de quelques jours à Châteauroux. Comme je n’avais jamais quitté Montigny, Châteauroux me parut une ville magnifique, et pendant bien des années, quand on parlait devant moi des splendeurs de Paris, je me demandais sérieusement si ce Paris si vanté était vraiment aussi joli que Châteauroux.
- Nous étions descendus chez un ami de mon grand-père Comme cet ami n’avait ni enfants ni petits-enfants, je m’ennuyai un peu le premier soir, pendant que mon grand-père et lui causaient de leurs souvenirs en jouant aux dominos. Dès le lendemain matin, grand-père me dit *. «c Je ne veux pas que tu t’ennuies, le soir, pendant les quelques jours que nous devons encore passer ici; nous allons chercher de quoi te distraire.»
- Il me conduisit alors chez le meilleur libraire de Châteauroux, et se fit montrer des livres pour enfants. Le commis s’empressa de tirer des rayons une douzaine de volumes tout
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- étincelants de papier doré, semblables à des livres de distribution de prix. A ma grande surprise, mon grand-père résista à la fascination des dorures.
- « Je les connais, dit-il au commis, en repoussant du geste les beaux volumes dorés, dont la vue seule exerçait sur moi une sorte de fascination.
- — C’est ce que nous avons de mieux pour enfants, dit le commis d’un ton persuasif.
- — J’espère bien que non,» lui répondit tranquillement mon grand-père ; et il se mit à lui citer plusieurs ouvrages dont je ne me rappelle plus les noms.
- Le commis prit un air ahuri, et mon grand-père le pria d’appeler son patron.
- De ma vie, je n’avais vu favoris aussi noirs, aussi fournis et aussi bien peignés que ceux du libraire, ni sourire plus engageant que celui qu’il nous adressa en apparaissant par la porte du fond. Je crus, à part moi, que ce devait être pour le moins un comte qui s’ennuyait de n’avoir rien à faire, et qui vendait des livres uniquement pour se distraire.
- Pendant que mon grand-père lui exposait sa requête, il penchait un peu en avant son grand front chauve, luisant et poli comme une bille d’ivoire ; ses yeux se fermaient à demi, comme s’il était plongé dans une méditation profonde, et sa main droite, blanche et fine, battait une sorte de marche lente et grave sur le comptoir.
- « Va-t’en à la reliure, dit-il d’un ton bref au commis ; je t’appellerai quand j’aurai besoin de toi. »
- Le commis s’en alla en traînant un peu les pieds, et nous regarda avec curiosité avant de refermer la porte sur lui.
- « Monsieur, dit le libraire à mon grand-père, je suis bien heureux quand j’ai affaire à un homme de goût et de bon sens comme vous. Le cœur me saigne de vendre des fadaises comme celles-là, et il enveloppa d’un geste de mépris toute la pile de livres dorés. Mais, reprit-il, je suis commerçant, et il faut bien que je vende ce qui se vend, puisque, aussi bien, on le trouverait chez mes confrères. Êtes-vous de mon avis, monsieur ? moi, je trouve qu’un livre niais est dangereux, par cela seul qu’il est niais.
- — Parfaitement de votre avis, « répondit mon grand-père en souriant.
- Je commençai à regarder avec défiance la pile de livres dorés.
- « Le petit bonhomme a l’air intelligent, reprit le libraire en me désignant d’un signe de tête.
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- — Il n’est pas sot, dit mon grand-père.
- — Par conséquent, ce serait grand dommage de lui donner à lire des fadaises. »
- Ainsi, c’étaient des fadaises que *e voyais là, habillées d’un costume si éclatant !
- « Et puis, voyez-moi ces cartonnages, ajouta le libraire, en attrapant un des volumes incriminés et en jonglant avec, d’une main sûre et expérimentée. C’est du papier doré tout simplement. On s’est trompé en habillant des livres avec ça : ce papier-là était fait pour être enroulé autour d’un mirliton. »
- Je commençai à me douter qu’il ne faut pas plus juger un livre sur sa reliure qu’un homme sur son habit.
- Alors le libraire ouvrit une armoire, voisine de la porte du fond, et en tira une demi-douzaine de volumes, sobrement et solidement reliés, et les mit devant mon grand-père.
- Mon grand-père les regarda un à un avec la plus grande attention, les ouvrit au hasard, sourit et hocha la tête à certains passages, et mit plusieurs volumes de côté.
- Quand il eut fait son choix, il me dit: « Voilà pour commencer ; nous verrons plus tard, si tu prends goût à la lecture. »
- Je me jetai avec avidité sur les volumes qu’il avait mis de côté, pour en regarder les titres : Don Quichotte, traduction de Florian ; Robinson Crusoé, Contes du chanoine Schmid.
- Il s’enquit ensuite de l’ouvrage qu’il avait promis à Faligan; le libraire lui montra plusieurs traités élémentaires d’histoire naturelle ; mon grand-père se décida pour un joli volume où il y avait des images coloriées. Le libraire fît prestement un paquet de toutes nos emplettes, et refusa absolument de nous le laisser emporter nous-mêmes. Il demanda à mon grand-père à quelle adresse il ferait porter le paquet.
- Mon grand-pére se pencha sur le comptoir et dicta son adresse : « M. Jousserand, chez M. Lenormand, Grande-Rue. »
- Au lieu d’écrire l’adresse, le libraire posa vivement la plume sur l’encrier de bronze.
- « Est-ce à M. Jousserand, de Montigny, que j’ai l’honneur de parler? demanda-t-il en faisant un profond salut.
- — A lui-même, répondit grand-père d’un air surpris.
- — Je vous connais depuis longtemps, sans vous connaître, reprit le libraire d’un ton respectueux. M. le comte de
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- Vauroyer, qui me fait l’honneur de se fournir chez moi, m’a bien souvent parlé de vous et du bien que...
- — M. le comte de Vauroyer est trop bon, » dit mon grand-père d’un air embarrassé. Et il ajouta aussitôt : « Le paquet sera porté dans la journée, n’est-ce pas?
- — Il sera arrivé avant vous, » répondit le libraire en appuyant deux fois le pouce sur un bouton de faïence qui était derrière le comptoir, comme enchâssé dans la boiserie.
- Presque aussitôt parut un gamin plus petit que moi d’une demi-tête.
- Le libraire lui mit le paquet entre les mains et lui dit : « Chez M. Lenormand, Grande-Rue. »
- Le petit garçon prit le paquet sans rien dire. En passant près de moi, il me regarda avec curiosité. A peine sur le trottoir, il se mit à siffler un pas redoublé et partit au grand trot.
- J’étais consterné à l’idée qu’un si petit garçon ne manquerait pas de se perdre dans une ville aussi grande que Châteauroux, où il y a tant de maisons, tant de rues ; mais je n’osai exprimer mes craintes ; elles me poursuivirent toute l’après-midi. Aussi, je ne jouis qu’à moitié du plaisir d’entendre la musique des chasseurs qui jouait devant chez le général. Et, malgré cela, le prestige de l’uniforme agit si vivement sur mon imagination, surexcitée déjà par la musique militaire, que j’annonçai formellement à mon grand-père l’intention d’être soldat.
- « Eh bien, me dit doucement mon grand-père, tu seras soldat, si c’est ta vocation.
- — Si nous rentrions, grand-père?
- — Pourquoi?
- — Pour voir si le paquet est arrivé
- — Rentrons. »
- Le paquet était arrivé, et comme il me restait deux heures à employer jusqu’au dîner, je commençai la lecture de Don Quichotte.
- Quand mon grand-père vint me chercher pour le dîner, je lui demandai d’un air effaré pourquoi on dînait *ce jour-là plus tôt qu’à l’ordinaire? Il me mit, sans rien dire, sa montre sous les yeux, et je vis qu’il était six heures et demie.
- Le livre m’avait beaucoup intéressé, et cependant j’éprouvais une espèce de mauvaise humeur. Je l’avouai à mon grand-père.
- « Je ne savais pas, me dit-il, que tu prendrais un si
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- grand intérêt à cette lecture ; sans quoi je t’aurais prévenu contre le danger des lectures trop prolongées. Tu as la tête lourde ?
- — Oui, grand-père, lui répondis-je en m’étirant 'machinalement.
- — Et une espèce de courbature?
- — Oui, grand-père.
- — Et comme une tristesse de quitter le livre ?
- — C’est bien cela, grand-père.
- — Avec un grand ennui de descendre dîner, au lieu de rester avec don Quichotte et Sancho ?
- — Comme tu devines tout ! lui dis-je émerveillé de sa pénétration.
- — Je ne devine rien, me répondit-il d’un ton sérieux ; je me souviens seulement de ce qui m’est arrivé à moi même quand j’avais ton âge. Le cerveau se fatigue à lire comme les jambes à marcher ; la différence, c’est qu’on ne s’aperçoit qu’après coup de la fatigue du cerveau. Quand on lit avec trop d’attention, on ne respire plus aussi régulièrement, et l’on reste trop longtemps dans la même position, toujours sans s’en apercevoir. Quand on est interrompu comme tu viens de l’être, on sort comme d’un rêve agréable, qui vous fait trouver tout le reste triste et ennuyeux.»
- Je baissai la tête ; car, au premier moment de surprise, j’avais trouvé grand-père bien ennuyeux de me réveiller de mon rêve.
- «c Si l’on a du travail devant soi, reprit mon grand-père on le fait avec dégoût, et on le bâcle le plus vite possible pour retourner à sa lecture. Aujourd’hui, tu n’as pas de travail â faire ; mais j’espère que tu vas secouer ton engourdissement, afin que M. Lenormand ne croie pas que tu te déplais en sa compagnie.
- — Oui, grand-père. »
- Alors je le pris par le parement de sa redingote pour le contraindre à se baisser. Je l’embrassai sur la joue, et je lui dis : « Grand-père, je ne lirai plus si longtemps à la fois.»
- Ce jour-là, M. Lenormand avait invité à dîner un de ses amis : c’était un vieux garçon qui était professeur au collège de Châteauroux. Je me dis tout de suite que j’avais rencontré cette figure-là quelque part, et je vis que je ne me trompais pas. Il était de Montigny ; mais comme il n’avait plus personne de sa famille à Montigny depuis plus
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- de vingt ans, il n’y faisait que de courtes apparitions. Tous les ans, aux vacances, il louait une chambre chez Gimel pour quatre ou cinq jours, et passait tout son temps à rôder dans les champs pour revoir les endroits où il s’était amusé quand il était petit garçon. C’est pendant une de ses excursions que je devais l’avoir rencontré. Lui, de son côté, reconnut mon grand-père.
- Tout en causant de choses et d’autres avec mon grand-père et avec M. Lenormand, il tournait fréquemment ses lunettes de mon côté, et m’examinait sans cesser de parler. On voyait qu’il avait l’habitude de dévisager les petits garçons. Je n’avais rien à me reprocher envers lui, et cependant, chaque fois que ses lunettes se tournaient de mon côté, je baissais les yeux sur mon assiette.
- Il avait le goût de sa profession, et il aimait à en parler. Il paraît qu’à force de vivre avec des petits garçons et de les observer à travers ses lunettes, il en était venu à deviner presque à coup sûr ce qu’ils pensaient.
- Il cita beaucoup d’exemples qui ne m'intéressaient pas tous ; mais il y en eut un qui me frappa vivement. J’étais sûr que grand-père ne lui avait pas fait la leçon, puisque nous ne nous étions pas quittés depuis le moment où il était venu me chercher pour le dîner. Et cependant, on aurait juré qu’il venait d’assister à notre dernière conversation.
- et J’observe mon bonhomme, dit-il familièrement, et je pense en moi-même qu’il se passe quelque chose de nouveau : pose fatiguée et ennuyée, regards vagues et distraits, tressaillements quand on s’adresse à.lui, ton morose et grognon. J’y suis, j’y suis. Alors je lui dis tranquillement : « Allez me chercher à l’étude le livre que vous êtes en train de lire. » Il hésite un instant, mais un instant seulement, se lève d’un air effaré, va à l’étude, et m’apporte Quentin Durward de Walter Scott.
- « C’est un bon livre, lui dis-je, et je vois qu’il porte l’approbation du principal. Mais si le livre est bon, vous en faites un mauvais usage. »
- « Il me regarda avec des yeux tout ronds, et moi je lui dis :
- « 11 y a deux espèces de lecteurs : ceux qui lisent pour comprendre ce qu’ils lisent et en faire leur profit : ceux-là lisent posément, tranquillement, et quand ils ont du loisir ; les autres lisent uniquement pour tuer le temps, par pure curiosité de savoir comment le héros se tirera d’affaire :
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- t20 LE DEVOïft ’
- ‘ceux-là lisent à la course, sautent des pages, souvent les meilleures ét les plus profitables du livre, et se précipitent quelquefois à la fin du volume avant d’en avoir lu le quart. Il s ne lisent pas aux heures de loisir, mais ils sabrent leur travail pour avoir du loisir ; et c’est ce que vous avez fait, car vous n’avez pas su votre leçon, et votre thème est plein de fautes, que vous auriez pu éviter si vous aviez eu le temps de réfléchir ; mais vous n’aviez pas le temps, oh non ! ne fallait-il pas savoir ce qui se passait dans le chapitre suivant ? Ces lecteurs-là deviennent paresseux de corps et d’esprit, nerveux, maussades, grognons, impatients, comme vous l’êtes depuis quelques jours. Je vous rendrai votre volume de Walter Scott quand vous serez redevenu vous-même, et que vous m’aurez promis de le lire à petites doses, seulement à vos heures de loisir. » — « Et nous, me dit-il, en tournant prestement ses lunettes de mon côté, comment lisons-nous ? »
- Je tressaillis et je regardai mon grand-père. Mon grand-père sourit, et répondit pour moi :
- « Nous en sommes à nos débuts, et nous profiterons certainement de ce que nous venons d’entendre. »
- Je regardai mon grand-père avec une profonde reconnaissance.
- Passant d’un sujet à un autre, le professeur déclara que, malgré son goût pour l’enseignement, il commençait à ressentir quelque fatigue ; il comptait prendre sa retraite l’année suivante, aussitôt qu’il aurait atteint ses soixante ans. Il se proposait de quitter Châteauroux et d’aller tranquillement planter ses choux quelque part à la campagne.
- « Pourquoi pas à Montigny ? suggéra mon grand-père.
- — Au fait, pourquoi pas à Montigny? reprit le professeur, dont les lunettes se fixèrent sur la figure de mon grand-père. J’aurais une maisonnette, un jardinet, une canne à pêche, et j’apprendrais à jouer aux dominos, et Lenormand viendrait nous faire une petite visite de temps en temps.
- — Je ne dis pas non, » répondit M. Lenormand, et l’on parla d’autre chose.
- Les terribles lunettes se fixèrent de nouveau sur moi, et le professeur demanda à mon grand-père :
- « Qu’est-ce que vous comptez faire de ce petit garçon ? »
- Mon grand-père répondit en soupirant :
- « Il est évident qu’il faudra lui faire faire ses études ;
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- maiè j’ose à peine songer à cela pour le moment : j’aurai beaucoup de peine à me séparer de lui.
- — C’est là que je vous attendais! s’écria joyeusement le professeur. Cela vous surprend ! eh bien, je le répète, c’est là que je vous attendais. Un homme qui a travaillé toute sa vie ne tombe pas impunément dans un repos absolu. Bien des gens, dit-on, ne peuvent supporter ce brusque changement, et meurent au bout de quelques mois. Je tiens beaucoup à planter des choux le plus longtemps possible ; c’est pourquoi, pour ménager la transition je m’amuserai à débrouiller votre bonhomme pendant quelques années. Cela vous donnera toujours le temps de vous retourner.
- — Ce serait abuser, dit mon grand-père.
- < — Je suis têtu, répondit tranquillement le professeur, et je viens de mettre cela dans ma tête. Vous me donnerez des leçons de dominos et d’horticulture; moi, je lui donnerai des leçons de latin, de grec et d’histoire ; donnant donnant. Les mathématiques, par exemple, ne sont pas de ma compétence.
- — M. Barré,, l’instituteur, est en état de le pousser assez loin.
- : _ Vous voyez donc bien, reprit le p’ofesseur, que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Lenormand, expliquez à M. Jousserand que je suis têtu comme une mule. Je donnerai des leçons au bonhomme, ou je n’irai pas à Montigny. »
- M. Lenormand se mit à rire, et dit à mon grand-père :
- « Vous ferez aussi bien d’en passer par où il veut ; ce qu’il dit, il le fera, vous pouvez en être sûr. Je le connais depuis vingt ans, et je l’ai toujours vu plus entêté qu’une mule.
- — Vous voyez ! » dit le professeur à mon grand-père, d’un air de complète satisfaction.
- Grand-père fut obligé de céder ; il voulut du moins obtenir du professeur qu’il consentît à accepter un prix raisonnable de ses leçons.
- « Comme une mule ! » dit le professeur en levant l’index en Pair.
- J’avais presque perdu la respiration quand mon grand-père avait parlé de me séparer de lui. Je commençai à respirer quand le professeur proposa de me donner des leçons. Je ne comprenais rien aux scrupules et à la résistance de mon grand père. Si j’avais osé, je lui aurais
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- dit d’accepter. Tout le temps que dura le débat, je fus pour ainsi dire suspendu entre la vie et- la mort.
- Le professeur, une fois l’affaire conclue, tourna ses lunettes de mon côté, et me regarda d’un air malicieux. Comme il m’avait sauvé d’un grand danger, je ne pus m’empêcher de sourire à ses lunettes, et je répondis à son air malicieux par un regard de profonde reconnaissance.
- <( Tu n’as pas peur de moi ? me demanda-t-il en prenant une physionomie sérieuse, presque renfrognée.
- — Non, monsieur, pas du tout.
- — Pourquoi n’as-tu pas peur de moi ? ajouta-t-il d’une voix caverneuse.
- — Parce que je resterai avec mon grand-pére, lui répondis-je avec assurance.
- — Cette réponse est plus logique qu’elle n’en a l’air, dit-il en riant. Cela signifie que tu es si content de rester avec ton grand-père, que tu acceptes Croquemitaine pardessus le marché. »
- C’était bien cela que j’avais dans l’esprit, sauf le mot Croquemitaine.
- « Vous n’êtes pas Croquemitaine ! lui répliquai-je vivement.
- — Je ne suis pas Croquemitaine quand on travaille bien ; mais quand on ne travaille pas, je suis pis que Croquemitaine. Tu travailleras ?
- — Oui, monsieur.
- — Je veux dire que tu emploieras bien l’année prochaine en attendant que j’arrive à Montigny, pour t’apprendre rosa, la rose, et bonus, bona, bonum ?
- — Oui monsieur, je vous le promets.
- — Alors, nous serons bons amis, et tu ne quitteras pas ton grand-père.
- Le soir, ces trois messieurs se mirent à jouer au whist. Mon grand-père me dit tout bas : « Tu peux aller chercher ton livre. »
- J’allais chercher mon livre ; je m’installai sur un petit coin de table, et je me mis à lire. De temps en temps, je levais les yeux, et je guettais le regard de mon grand-père. Chaque fois qu’il me voyait, il m’adressait un petit sourire et un petit signe de tête, sans cesser de faire attention à son jeu.
- Quelquefois il était si occupé, qu’il ne me voyait pas. Alors je réfléchissais sur ce que je venais de lire, et bientôt je reprenais ma lecture. La soirée me parut beaucou
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- trop courte, et si j’avais osé, j’aurais demandé à mon grand-père la permission de lire dans mon lit. Mais je compris de moi-même que cette demande lui paraîtrait déraisonnable, et je ne la lui adressai pas.
- CHAPITRE XXII
- L’étude du latin ! — Changements divers.
- Un enfant, même quand il adore son grand-père, même quand il a une peur horrible de le quitter pour aller au collège, ne se convertit pas en un jour, ni même en un an. J’eus des rechutes terribles de paresse et d’entêtement. Je mis bien des fois le pauvre père Barré dans la nécessité de me dire : « si tu continues, tu n'auras pas ton certificat. » Il m’arriva de faire des réponses grossières à Brigitte, de lui dire : « Cela m’est bien égal ! » quand elle me menaçait de tout raconter à mon grand-père. J’oubliai bien des fois, avant de prendre une décision, de me demander ce qu’aurait fait mon grand-père dans le même cas, à l’époque où il était petit garçon. Je fus pris d’accès de vanité stupide, à propos notamment des visites que nous faisions au château de Busserolles.
- Un jeudi, que l’air était lourd et brûlant et le temps orageux, j’eus l’imprudence de lire toute la matinée, au lieu de faire mon devoir. J’étais alourdi de corps et d’esprit, mécontent d’avoir manqué à mes promesses, attristé d’avoir un long devoir en perspective. Ce jour-là, je boudais mon grand-père pendant tout le déjeuner, et j’éconduisis Camus presque grossièrement, lorsqu’il vint pour jouer l’après-midi avec moi.
- Il s’en alla sans rien dire, et ce silence d’un garçon si vif et si impétueux me fit dix fois plus de peine que les reproches les plus violents ; parce qu’à des reproches violents, on répond par des paroles violentes ; on se monte la tête, on s’étourdit, et l’on se prouve facilement que c’est l’autre qui a tort. Le silence, d’un seul coup, vous livre à vos propres réflexions et à votre propre jugement. Mes réflexions furent très sombres et mon jugement très sévère, si sévère, que je m’enfermai toute l’après-midi dans ma chambre pour pleurer. Le soir, j’allai trouver Camus, et nous fîmes la paix, sous le grand figuier tout près du puits. Cette leçon terrible me profita, et plus jamais je n’eus l’ombre d’une querelle avec Camus.
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- Plusieurs fois, je malmenai très rudement Faligan, parce qu’il comprenait trop lentement à mon gré. Je faisais mes devoirs bien plus vite que lui ; et pendant qu’ii traînassait sur les siens, je me dévorais le cœur d’impatience à l’idée de la lecture que j’aurais pu continuer sans lui. Il m’arriva plusieurs jours de suite, une fois mon devoir expédié, de prendre mon livre de lecture, pendant que Faligan se consumait en efforts inutiles ; sachant qu’il serait rembarré s’il m’interrompait, il demeurait immobile, osant à peine respirer, parce qu’une fois je lui avais dit qu’il soufflait trop fort.
- Tout à coup je me réveillais comme en sursaut, et je. lui disais : « Eh bien ! »
- Alors il m’exposait ses doutes et son embarras. Afin d’en avoir plus tôt fini, je lui expliquais les choses à la diable ou bien je lui dictais purement et simplement son devoir, pour me débarrasser de lui.
- Jamais il ne se plaignait, jamais il ne faisait la moindre observation ; une fois seulement, il s’aventura à me dire d’un air humble et soumis : « Je vois que je te fais perdre ton temps : je ferais peut-être mieux de ne pas venir. »
- « Assurément tu ferais mieux ! » Voilà ce que j’aurais dû répondre si j’avais voulu être franc. Mais je pensai que mon grand-père s’étonnerait de ne plus le voir venir, et qu’il me faudrait donner des explications. Or, à moins de mentir, quelles explications donner, sans me condamner moi-même ?
- Ayant vu tout cela d’un coup, je fermai mon livre, sans passer mon index entre les pages en guise de signet, et je dis à Faligan qu’il ne me faisait pas perdre mon temps.
- Malgré ces rechutes et bien d’autres que j’ai oubliées, l’année, en moyenne, fut plus animée, plus vivante, mieux employée que les précédentes. J’eus deux prix pour ma part, le jour de la distribution, et le père Barré me remit solennellement, dans sa chambre, après la cérémonie, le certificat que je devais présenter au professeur pour être jugé digne d’apprendre rosa, la rose, et bonus, bona, bonum.
- L’évènement capital des vacances, ce fut l’installation du professeur en retraite. Mon grand-père s’en occupa beaucoup, et moi aussi par conséquent. Il avait acheté, à l’autre bout du village, une petite maison à volets verts, qui avait été vacante et fermée depuis plus d’un an.
- Le premier soin de mon grand-père fut défaire aérer. Pen-
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- dant la période d’aération, qui dura toute la seconde quinzaine de juillet, mes camarades et moi nous nousem-parâmes de la maison. Nous faisions des parties de cache-cache dans les greniers et dans les chambres ; nous nous livrions de vrais assauts dans l’escalier. Nous dûmes céder la place aux peintres. C’était très amusant d’aller les regarder travailler, surtout quand ils commencèrent à poser les papiers de tenture. Les peintres, pour se débarrasser de nous, nous donnaient de larges rognures de papier, dont nous faisions des rubans pour jouer au conscrit.
- Le lendemain de la distribution, le professeur vint s’installer chez Gimel, en attendant l’arrivée de son mobilier qui venait par le roulage. Je ne le reconnus pas d’abord, parce qu’au lieu d’être vêtu de noir comme d’habitude, il avait arboré un costume champêtre, qui le faisait ressembler au monsieur que l’on voit sur l’étiquette du Chocolat du planteur : pantalon blanc, veston blanc et large chapeau de paille.
- Pendant deux jours, dès le matin, dans l’après-midi et le soir, on ne vit que nous sur la route de Ghâteauroux, INous allions, en nous promenant, au-devant du mobilier qui n’arrivait pas. J’eus ainsi occasion de voir de près M. Lesueur, mon futur professeur, et je devinai bien vite qu’avec ses prétentions à être un Croquemitaine, c’était le meilleur homme du monde. Ainsi, par exemple, dans l’aprés-midi du troisième jour il prétendait être dans une fureur épouvantable, parce que ses meubles n’arrivaient pas, et il se promettait de traiter les rouliers comme ils méritaient de l’être- v
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE DÉCEMBRE 1891.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes.................................Fr. 2.869 65
- Dépenses....................................... 3.577 05
- Déficit en Décembre . . . 707 40
- Section des Dames
- Recettes.................................Fr. 561 75
- Dépenses...................................... 702 10
- Déficit en Décembre .... 140 35
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes..................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions........................... 3.462 92
- Nécessaire à la subsistance .... 786 65
- Allocations temporaires :
- 19 retraites provisoires.Fr. 1.119 10 \
- Allocations statutaires aux /
- malades................ 243 75 > 4.794 90
- Allocations aux veuves, \
- orphelins, etc......... 432 05 1
- Divers, appointements, médecins, etc. . 340 70
- Boni en Décembre . . .
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. ....................................
- Dépenses .....................................
- Déficit en Décembre . . Fr.
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 31 Décembre 1891. Dépenses » » »
- Excédant des recettes sur les dépenses . Fr.
- 8.055 11
- 6.385 17
- 1.669 94
- 707 75
- 851 09
- 143 34
- 67.842 31
- 65.515 66
- 2.326 65
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 127
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- —----i&'
- MOIS DE JANVIER 1892
- Naissances
- 2 Janvier.— Hénin Marcelle, fille de Hénin Eugène et de Floquet Célina.
- Il Janvier.— Bachelet Suzanne-Marguerite, fille de Bachelet Eugène et de Grançon Angélina.
- » Gaspard Germaine-Andréa, fille de Gaspard Camille et de Magnier Louise.
- 21 » Nicolas Héléna-Louise, fille de Nicolas Jules
- et de Jeannet Rosalie.
- Décès
- 10 Janvier.— Grouselle Amélie-Arsène, âgée de 4 ans.
- 27 » — Mme Bruges Clovis, âgée de 64 ans ?/2.
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- 128 • ' LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- iuise.— lmp. Baré
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- PENSÉES DE J .-B1*-ANDRÉ GODIN 129
- PENSÉES DE J.-Bte ANDRÉ GODIN
- (Œuvres posthumes)
- LES CAUSES DU MAL SOCIAL
- On disserte beaucoup sur l’exploitation de la classe ouvrière et, le plus souvent, comme si c’était un fait spécial à notre époque, comme si même le développement de la production industrielle et la constitution de la richesse étaient les seules causes du mal social, tandis que ce ne sont là que des procédés de l’égoïsme et de la malignité, procédés qui, s’ils étaient supprimés, seraient bientôt remplacés par d’autres amenant des abus analogues.
- L’ignorance des lois de la vie en ce qui touche au progrès des sociétés sur la terre et, par suite, le mépris de l’existence humaine; la brutalité, la violence, la cruauté, la barbarie, que nous ont léguées les sociétés primitives ; l’égoïsme, le despotisme, l’amour de la domination; l’indifférence, si ce n’est le dédain pour tout ce qui a trait à la sécurité, à la tranquillité et au bonheur d’autrui ; la convoitise des richesses ; la lutte, la guerre entre individus et entre nations ; l’admiration de la force et par suite le servilisme en face du despotisme et de la tyrannie ; l’absence d’institutions protectrices de tous les membres du corps social ; l’incapacité générale d’inaugurer ces garanties, faute d’amour humanitaire : voilà les vraies causes des maux qui n’ont cessé d’affliger nos sociétés.
- Ce n’est donc pas seulement la condition matérielle de
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- 130 LE DEVOIR
- l’existence de quelques-uns, c’est l’imperfection morale du peuple tout entier qui fait que nous sommes impuissants à nous donner des institutions sociales dépouillées d’égoïsme et de despotisme.
- Mais reconnaître la cause d’un mal est la première des oondjtions pour y porter remède. L’égofsrne, source principale de nos malheurs sociaux, sera bien près d’être vaincu, quand on aura mesuré l’étendue des maux qu’il enfante.
- L’égoïsme est, en effet, le plus grand obstacle que rencontre l’humanité dans la voie du bien. C’est aux vues étroites dans lesquelles nous maintient l’égoïsme que sont dues les résistances à tout progrès. C’est à l’égoïsme qu’il faut attribuer le despotisme, la tyrannie, l’oppression sous toutes ses formes et jusqu’à l’assujettissement dans lequel l’homme tient encore la femme 1
- C’est l’égoïsme qui pousse à l’accumulation individuelle de la richesse, sans qu’on songe même à donner les garanties de l’existence à ceux qui ont concouru à la production de toutes les choses nécessaires à la vie. C’est l’égoïsme qui pousse à la méconnaissance du devoir, à la violation du droit et de la justice.
- Il n’est pas de penseur, de moraliste, de philosophe, qui ne sente aujourd’hui cet obstacle au bien social. C’est donc contre l’égoïsme qu’il faut diriger tous les efforts, en cultivant en soi-même et chez les autres le développement de la véritable morale, l’amour de l’humanité.
- LA JUSTICE D’OUTRE TOMBE
- Il existe, en toutes choses, des lois d’ordre universel en vertu desquelles tout acte entraîne pour soii auteur des conséquences en parfait rapport avec l’intention même qui a dicté l’acte.
- L’homme qui, au cours de l’existence terrestre, a mis par dessus tout ses satisfactions personnelles, la jouissance des honneurs mondains et n’a pas reculé devant l’exploitation ou
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- PENSÉES DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN l3l
- le sacrifice de ses semblables pour atteindre son but, n’a pas, après la mort, la même destinée que celui qui, sans se préoccuper de lui-mème, a voué son existence à l’accomplissement d’œuvres utiles aux autres, souvent malgré les résistances et les obstacles que lui opposaient les méchants mêmes au bien desquels il travaillait.
- L’homme qui recherche la richesse pour lui-même, pour les avantages personnels qu il espère en tirer, pour se grandir aux yeux du monde, se faire servir, humilier les autres, vivre dans l’oisiveté et dans l’assouvissement de tous les plaisirs, celui-là est dans la voie du mal et des ténèbres ; il se place dès ce monde et il passe après la mort dans des sociétés spirituelles assorties à son état moral et au sein desquelles il recueille le fruit de ses œuvres.
- Même chose arrive, - mais combien différents sont les milieux spirituels — à celui qui recherche la richesse pour être mieux en état de servir les autres, pour employer la fortune au plus grand bien de ses semblables, et travailler à faire à chacun sa place dans le progrès de la vie matérielle. Celui-là est dans la voie de la'lumière; aussi, tandis que l’homme aux actes de ténèbres descend les degrés de l’existence, le serviteur de tous s’élève vers les mondes de lumière, vers les états supérieurs de la vie.
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- LE DEVOIR
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
- X
- CONFÉRENCE DU 20 MAI 1861.
- L’objet de la réunion est la proclamation des résultats du vote auquel la population s’est livrée pour désigner les membres du Conseil du Familistère.
- J. B.-André Godin dit que l’élection s’est faite dans des conditions très satisfaisantes : 26 personnes (13 hommes et 13 femmes) ont obtenu un nombre à peu près égal de voix. L’orateur comptait ne composer le Conseil que de dix membres, mais en présence du vote, il s’est décidé à le composer des 26 personnes désignées. Il poursuit :
- « Je convoquerai ce Conseil incessamment, afin qu’il s’organise et arrête lui-même son règlement, son mode de renouvellement, etc.
- « En attendant, je recommande tout spécialement aux élus de ne point perdre de vue que leur mission est toute de conciliation, de bienveillance, de prévoyance, que la bonté doit présider à la moindre parole de chacun des membres du Conseil.
- « A propos de ce rôle du Conseil, il faut que je vous signale un fait : Parmi les bulletins de vote, il s’en est trouvé un portant cette annotation
- « Je ne sais à quoi vous pensez de faire mettre des femmes dans un Conseil, Vancien Empereur n'en a jamais voulu pour faire la guerre, n
- « Ma réponse est bien simple : J’appelle des femmes au Conseil du Familistère parce que, précisément, ce n’est pas la guerre que nous voulons y organiser, mais la paix.
- « Or, pour cette œuvre, les femmes sont tout aussi nécessaires que les hommes, bien qu’elles ne soient point aptes à
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 133
- faire le métier de soldat.
- « La guerre, c’est la destruction ; et la destruction n’est évidemment point le but de l’humanité. La guerre n’aura donc qu’un temps ; elle disparaîtra de la terre à un moment donné. Au contraire, la paix et tous les biens qu’elle engendre seront constamment en progrès et s’offriront toujours comme but de nos travaux. Or, nous avons besoin des femmes pour avancer dans cette voie.
- « Dans les âges de grossièreté et d’ignorance, l’homme abusant de sa force refoula et opprima la femme, sa compagne. Mais, à mesure que l’homme s’est policé, que les aspirations vers le progrès ont été plus vives, les sociétés ont senti combien le rôle de la femme avait de puissance sur les destinées générales.
- « Il faut donc cesser de croire l’homme seul capable de tout faire. Il faut rendre à la femme sa légitime part d’action et d’influence ; et c’est surtout dans les Conseils d’une institution telle que celle du Familistère que la femme doit être tout d’abord appelée, afin qu’elle apporte dans l’organisation des services touchant, par exemple, aux questions de vêtements, linge, cuisine, etc., etc., les connaissances et les avis dans lesquels nul homme ne peut la remplacer.
- « A ceux qui voudraient exclure la femme d’un Conseil d’organisation domestique, on pourrait demander s’ils s’entendraient aussi bien qu’elle à diriger une lessive, à confectionner des vêtements, à faire la cuisine ou à élever les enfants.... toutes choses généralement réservées aux femmes dans nos sociétés. Or, le Familistère ayant ses buanderies et devant avoir ses magasins d’approvisionnement, ses cuisines, etc., n’est-il point nécessaire que la femme soit appelée à concourir à l’organisation des choses de la façon la plus favorable au but à atteindre, c’est-à-dire la simplification et l’amélioration de tous les travaux du ménage.
- « Nous sommes réunis, ici, dans un but de paix, de concorde, d’harmonie, c’est pourquoi la femme devait être appelée en même temps que l’homme à exercer sa part d’influence. *
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- LE DEVOIR
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- L’orateur expose ensuite quel devra être le ton dominant du Conseil du Familistère. « Le calme et la confiance », dit-il,
- « devront présider à l’examen de toutes les questions. La discussion devra être pleine de clarté et de douceur, ne jamais dégénérer en dispute. On doit éviter de soutenir une opinion, quand celle-ci se trouve^ contredite par les faits ; en cas pareil, on se rend sans obstination, sans chercher à froisser personne ; car, il n’y aurait aucun examen possible, si l’on agissait autrement et le Conseil se détruirait lui-même. »
- J. B.-André Godin poursuit en examinant le rôle que les membres du Conseil auront à remplir à l’égard de la population. Ce rôle consistera surtout à découvrir les mesures propres à prévenir le mal ; jamais membre du Conseil ne devra s’autoriser de sa qualité pour critiquer ou réprimander qui que ce soit.
- Il continue: «Le Conseil devra aussi, dès que les magasins d’approvisionnements vont être ouverts, surveiller la bonne qualité des marchandises mises en vente, afin de signaler de suite à qui de droit, c’est à dire à l’Econome du Familistère, les approvisionnements qui pourraient se trouver défectueux et qu’ainsi on y porte remède.
- « Le Familistère, enfin, doit être considéré par ses habitants comme étant leur propriété commune, et tout doit y être organisé et surveillé en vue du bien général et de la meilleure marche des services.
- « Si chacun des habitants possédait une petite propriété, il chercherait saris cesse à l’améliorer, à i’aménager au mieux, eh bien î la population toute entière doit faire de 'même pour sa grande propriété collective : le Familistère.
- « La question des logements pour les travailleurs est aujourd’hui débattue dans tous les -pays, elle soulève les -avis les plus opposés. Il est de votre devoir, à vous habitants du Familistère, de concourir à éclairer les esprits sur ce sujet, en faisant de votre demeure unitaire une habitation commune modèle, pourvue des services généraux les mieux compris. En agissant ainsi, vous assurerez non
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÊ GODIN 135 seulement votre bien propre, mais aussi l’amélioration du sort de tous les travailleurs ; car on voudra répéter ailleurs ce que l’expérience aura démontré ici sage et bon en pratique. »
- *
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- Avant de lever la séance l’orateur attire l’attention de l’assemblée .sur les jardins et promenades qui entourent l’habitation unitaire et sur les soins qu’on a pris pour faire de ces lieux de promenade, une source des plus douces satisfactions pour les habitants.
- « Vous avez tous » dit-il «compris qu’ici encore plus qu’ail-leurs nous sommes solidaires les uns des autres, c’est-à-dire que la bonne conduite de chacun profite à tous et que la mauvaise conduite d’un seul peut gêner tous les autres. Tous voient combien cela est exact en ce qui concerne, par exemple, la propreté des choses d’un usage commun.
- « Le bon ordre règne partout, mais ne suffirait-il pas de la mauvaise volonté d’un seul pour y porter le trouble. Eh bien, mes amis, la même préoccupation du bien général va devoir nous guider dans l’usage des promenades et jardins dépendant de notre habitation unitaire.
- « Lilas, aubépines et fleurs de toutes sortes vont embellir nos massifs de verdure et les corbeilles dessinées dans les pelouses. Si chacun cueillait ne serait-ce qu’une seule fleur, tout serait bientôt dégarni. Pour que la population entière jouisse de la beauté de ses jardins, il faudra faire ici comme on fait dans les grandes villes où se trouvent ùes jardins publics, c’est à dire s’abstenir de toucher aux plantes, se promener tranquillement dans les allées, s’asseoir sous les ombrages, et jouir ainsi de la beauté des jardins que l’administration fait entretenir pour l’agrément de tous.
- « Je répéterai donc ce que j’ai dit déjà : Dans toutes les choses d’un usage commun au Familistère, chacun doit prendre pour règle de ne faire que ce que tous les autres pourraient faire également, sans qu’il en résultât de trouble ou d’inconvénient pour personne.»
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- LE DEVOIE
- LE RENOUVELLEMENT PARTIEL
- Aux termes de l’article 15 de la loi organique du 80 novembre 1875, la Chambre se renouvelle intégralement et les députés sont élus pour quatre ans.
- La Chambre va être incessamment appelée à se prononcer sur diverses propositions tendant à modifier les dispositions de cet article. Ces propositions, au nombre de trois, exposent les graves inconvénients du renouvellement intégral et les avantages du renouvellement partiel, au double point de vue de la pratique des affaires et d’une sage politique, et leurs auteurs concluent à l’établissement du renouvellement de la Chambre par tiers ou par moitié, avec une plus longue durée du mandat législatif.
- Le renouvellement partiel des Assemblées politiques apparaît pour la première fois dans la première constitution républicaine qui ait été appliquée en France, celle de l’an
- III.
- Sous la constitution de l’an VIII, le Corps législatif et le Tribunat se renouvelaient tous les ans par cinquième. La Charte de 1814 prescrivait le renouvellement annuel par cinquième de la Chambre des Députés.
- Le système du renouvellement partiel disparut en 1824.
- Désormais, sous toutes les constitutions, avec le suffrage restreint jusqu’à la Révolution de février, avec le suffrage universel depuis 1848, là Chambre des Députés sera soumise au renouvellement intégral.
- La durée du mandat seule varia : elle fut de sept ans jusqu’en 1830, de cinq ans sous Louis-Philippe, et de six ans sous l’Empire.
- Tels sont les précédents. Ils n’ont pas un grand rôle à jouer dans la démonstration de la valeur positive ou négative du recrutement fractionnaire des Assemblées; car, jusqu’au jour
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- RENOUVELLEMENT PARTIEL 137
- où le Gouvernement de la Restauration, exaspéré par les succès croissants des libéraux, eut supprimé ce mode électoral, le renouvellement partiel avait fonctionné dans des conditions tellement différentes de celles où il serait appelé à fonctionner avec le suffrage universel, qu’il est presque superflu d’essayer de tirer du passé une leçon au profit de l’avenir, et qu’il serait surtout injuste de faire le système responsable des circonstances qui ne lui ont pas, jadis, permis de porter tous ses fruits.
- Au lieu de demander au passé des enseignements qu’il ne peut qu’imparfaitement nous fournir, regardons autour de nous : le Sénat se renouvelle par tiers, les Conseils généraux et d’arrondissements, élus par le suffrage universel, se renouvellent par moitié, les Commissions administratives des hospices, des bureaux de bienfaisance, des chemins vicinaux, les délégations cantonales, tribunaux de commerce, etc., se renouvellent partiellement, et aucune espèce d’inconvénient n’a été relevé contre cet état de choses.
- En ce qui concerne la Chambre des députés, la question du renouvellement partiel s’est posée à diverses reprises, sans résultat, au cours de ces dernières années. Nos lecteurs ont certainement gardé le souvenir de la vigoureuse campagne entreprise par le Devoir en faveur de ce système qui est un des éléments indispensables de la grande réforme électorale à laquelle M. Godin attachait une importance primordiale. Cette campagne contribua fortement, à une époque où le renouvellement partiel ne comptait que de rares partisans, à faire inscrire cette réforme élémentaire dans le programme du collège électoral de l’Aisne, et eut pour dernier écho la proposition déposée par M. Dupuy et ses collègues du même département, proposition qui avait sur les propositions analogues l’avantage de se tenir à une plus faible distance du principe de la réforme préconisée.
- Depuis lors, l’idée a fait son chemin, et nous nous trouvons aujourd’hui en présence d’une campagne générale de la presse. La très grande majorité, on pourrait dire, la presque unanimité de la presse républicaine départementale a donné son
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- 138 LE DEVOIR
- adhésion au principe du renouvellement partiel delà Chambre des députés.
- Enfin, un grand nombre de députés estimeraient que le moment serait assez bien choisi pour faire voter une telle réforme qui ne pourrait être considérée comme une loi de circonstance, puisqu’elle précéderait de plus d’un an la fin de la législature.
- Dans les questions de ce genre, il ne faut apporter ni parti pris ni emballement. Une période de calme absolu et de tranquillité convient le mieux à leur examen d’abord, à leur réalisation ensuite. On a souvent invoqué contre le renouvellement partiel l’opinion d’Edgar Quinet. Il ne faut pas oublier que lorsque l’illustre écrivain protestait contre ce système, il le faisait en ces termes : « Cela peut se faire chez une nation prospère, chez laquelle le bien est la tradition des ancêtres, non dans une nation qu’il s’agit de tirer de l’abîme. »
- Sommes-nous à l’heure actuelle au fond ou même seulement sur le bord de l’abîme ? Nous en sommes si loin que, certains adversaires du renouvellement partiel proclament bien haut que la situation est des plus prospères et que, de l’aveu de tous, jamais la République n’a paru plus indestructible.
- Il est vrai que ceux-là trouvent parfaites les institutions actuelles et n’admettent qu’on les modifie qu’en présence d’une de ces nécessités pressantes devant lesquelles doivent céder les souvenirs et les traditions.
- A notre avis, c’est en vain que l’on prétend que, l’heure venue, il sera toujours temps de faire des lois reconnues indispensables ou de prendre les mesures nécessitées par les circonstances. C’est là une politique imprévoyante et mauvaise. L’heure venue, ces lois ne se font pas ou se font mal.
- Nous avons dit que deux principaux arguments, l’un parlementaire, l’autre politique, militaient en faveur du renouvellement partiel
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- RENOUVELLEMENT PARTIEL 139
- L’argument parlementaire est celui-ci:
- A la fin de chaque législature, il y a un stock considérable de propositions dont l’examen a demandé de longues études et qui sont toutes prêtes à être discutées, mais qui, faute de temps, ne peuvent être inscrites à l’ordre du jour en rang utile pour venir en délibération.
- La Chambre se renouvelant en entier, toutes ces propositions sont annulées et le travail de plusieurs années se trouve ainsi perdu. La législature suivante . les reprend à nouveau, consacre le même temps à leur examen, puis, pour les mêmes raisons, disparaît à son tour sans avoir pu les discuter.
- Il y a dans cette procédure un vice d’organisation, auquel le renouvellement partiel de la Chambre permettrait de remédier. En effet, par ce mode, la Chambre deviendrait permanente quant à sa durée, et par suite demeurerait saisie, jusqu’à leur adoption ou leur rejet, des propositions qui auraient été une fois déposées sur son bureau. On ne verrait plus ainsi se renouveler à chaque législature l’histoire de la tapisserie de Pénélope, et le travail des années précédentes ne serait plus fait en pure perte, comme on a lieu de le regretter aujourd’hui.
- La réforme proposée fournit elle-même un exemple de l’une des principales défectuosités du régime auquel elle a précisément pour objet de remédier. ;
- La proposition de M. Gustave Rivet a été deux fois caduque en 1885 et en 1889. Caduque également en 1889, la proposition analogue de M. Dupuy et ses collègues de l’Aisne, celle de M. Colfavru et celle de M M. Mérillon et Méline.
- Combien d’excellents projets, combien de lois utiles, combien de réformes nécessaires, ont été de la sorte renvoyés aux calendes grecques ! ‘ "
- A la fin de la première législature étaient restés en souffrance 241 projets ou propositions de loi ; à la fin de la deuxième, 297 ; à la fin de la troisième, 422 ; enfin, la quatrième législature laissait derrière elle, à l’expiration de ses pouvoirs, 500 affaires en suspens. -
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- Le devoir
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- Ainsi donc, à chaque assemblée nouvelle, tous les projets de loi non votés sont anéantis, à l’exception de ceux qui émanent de l’initiative du gouvernement ; et encore la survivance de ces derniers est illusoire, le gouvernement changeant généralement avec la législature.
- Personne ne contestera sérieusement que si tout n’était pas à recommencer tous les quatre ans, on perdrait moins de temps.
- On objecte que rien n’oblige à tout recommencer,et qu’il existe un moyen pratique d’éviter toute perte de temps. Ce serait de décider que, nonobstant le changement de législature, les projets de loi en train suivraient leur cours. Une simple modification au règlement de la Chambre suffirait, dit-on.
- Ne serait-il pas possible, par exemple, quand un projet a déjà subi une délibération, de remettre aux membres nouveaux un exemplaire du rapport et de procéder ensuite à une seconde délibération? Si la majorité de la Chambre nouvelle n’est pas du même avis que celle de la Chambre précédente, elle repoussera la loi et tout sera dit. Si elle est d’avis d’amender et qu’elle ait besoin d’un plus long examen, il n’est pas impossible de trouver une formule pour dire que cette unique délibération n’est pas suffisante.
- Eh bien ! cette modification du règlement a été tentée. M. Glémenceau avait déposé, dès le début de la législature, une proposition tendant non pas, il est vrai, à la discussion immédiate des projets que la précédente Chambre avait laissés tout prêts, mais à la nomination d’une commission chargée de rechercher ces propositions et de présenter, dans les trois mois, un rapport indiquant les affaires qui pourraient être utilement soumises à la cinquième législature.
- Cette commission devait proposer, en même temps, à la Chambre la procédure nécessaire pour que les dites affaires puissent être reprises en l’état où elles se trouvaient au moment de la séparation de l’ancienne assemblée.
- En adoptant la proposition Clémenceau, on donnait sa-
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- RENOUVELLEMENT PARTIEL 141
- tisfaction aux partisans du statu quo toujours nombreux dans les assemblées parlementaires; on ralliait le respectable contingent des indécis ; on enlevait aux partisans du renouvellement partiel l’argument considéré, bien à tort, par la plupart d’entre eux comme le plus décisif, et qui est, en réalité, très secondaire; on évitait, par la simple addition d’un article au règlement intérieur de la Chambre, l’aventure d’une réforme électorale, la plus considérable des réformes politiques chez un peuple souverain.
- Nous avons eu la curiosité de nous enquérir du sort de cette proposition qui avait tant de chances d’aboutir immédiatement.
- Déposée le 21 novembre 1889, elle a été discutée le 6 février 1890, et renvoyée à la commission qui l’avait examinée. La Chambre en avait au préalable déclaré l’urgence, formalité tout indiquée. Elle est actuellement (mars 1892) à l’état de rapport sur le fond, c’est à dire prête à être discutée.
- Il ne faut pas être grand clerc en parlementarisme pour prophétiser à coup sûr qu’elle ne le sera pas. Victime de la procédure dont elle voulait généreusement briser la tradition, elle subira, dans un an, le sort subi par les propositions qu’elle devait préserver du néant.
- C’est que d’instinct une Chambre nouvelle ne se sent pas solidaire de sa devancière et ne veut pas être enchaînée à quoi que ce soit qu’ait fait la Chambre précédente. Sa propre responsabilité lui suffit. On nous persuadera difficilement qu’un député est assez inaccessible aux considérations de l’humaine vanité pour ne pas souhaiter de voir son nom attaché à une réforme utile de préférence à celui d’un de ses prédécesseurs. Le renouvellement intégral supprime tout lien moral entre une Chambre et sa devancière.
- Mais, dit-on, une Chambre n’est jamais entièrement nouvelle. Elle se compose au moins pour moitié de membres de la Chambre précédente.
- Il y a dans cette observation une sorte d’hommage rendu au renouvellement partiel par ses adversaires eux-mêmes.
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- De quoi vous plaignez-vous? semblent-ils dire. Il est si peu intégral notre système de recrutement que, s’il était partiel, il ne donnerait pas des résultats sensiblement différents.
- Et l’on cite à l’appui de cette thèse des commissions qui, durant trois législatures successives,, ont été composées des mêmes membres pour examiner les mêmes projets. - -
- Cet exemple n’intervient pas, sans doute, uniquement pour 1» démonstration de ce fait indéniable, à savoir que chaque élection générale ramène à la Chambre une bonne partie de ses anciens membres.
- Il est donc permis de supposer que ceux qui l’invoquent ont surtout voulu prouver qu’avec le mode électoral actuel, la Chambre n’était pas absolument dépourvue des moyens d’assurer aux projets de loi dont elle est saisie, la possibilité d’une élaboration suivie.
- D’accord. Mais, à ces projets, le renouvellement partiel garantirait d’une façon bien plus complète le bénéfice de cette continuité que quelques-uns d’entre eux, à l’heure présente, doivent au hasard ; il les débarrasserait par dessus le marché des lenteurs de la procédure résultant des nouvelles formalités de dépôt, d’impression, de renvoi à une commission, de confection et d’impression d’un nouveau rapport, etc. Avec lui, aucun projet ne disparaît qu’après avoir reçu sa solution. Avec lui, comme on l’a dit, d’autre part, sont permis les longs espoirs et les réformes les plus difficiles.
- Une fois entamées, il n’est plus possible de les oublier, et si la Chambre n’est plus excitée par l’aiguillon populaire, elle est entraînée, fût-ce malgré elle, par un programme à remplir, par un ordre du jour à épuiser. Elle peut s’attarder, il est vrai, mais elle est contrainte d’aboutir. Suivant les hommes qui composeront cette Chambre, ce pourra être tard, mais il sera interdit de dire jamais. Ce n’est pas un mince avantage.
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- Au point de vue de la préparation des lois, il est donc
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- certain que le renouvellement partiel de la Chambre des députés présenterait un avantage immense.
- Ajoutons que les considérations invoquées à l’appui de cette idée, et eu égard aux travaux des commissions, s’appliquent rigoureusement à la Chambre tout entière. Là aussi, il est indispensable que l’esprit de suite exerce son action, tant sur la politique intérieure que sur la politique extérieure et communique à toutes les entreprises, comme à toutes les réformes, un même caractère d’avenir et d’unité.
- Pour peu que l’on observe ce qui se passe tous les jours, on remarque vite que nombre de réformes souhaitées par tous ne sont jamais mises en discussion, sous prétexte qu’elles sont fort importantes, qu’elles touchent à de graves intérêts, qu’elles ne sauraient être achevées au cours d’une seule législature et qu’il y a lieu de les ajourner à plus tard, c’est à dire à une époque où, selon toute vraisemblance, les mêmes inconvénients existeront encore. Et l’on arrive à cette conclusion étrange que, plus les réformes sont importantes et partant nécessaires, moins il paraît possible de les entreprendre et surtout de les réaliser. (Rapport de M. Folliet)
- La permanence de la Chambre a encore un autre avantage. Elle empêche que tout ne soit remis en question. Les consultations du suffrage universel sont à la fois plus fréquentes, et moins dangereuses. L’élément nouveau qui s’introduit dans l’assemblée y apporte les aspirations du peuple, sans tout dé molir et tout révolutionner. Le courant dirige sans emporter. C’est assez pour obéir à la volonté nationale, ce n’est pas assez pour être entraîné par un emballement inconscient. II n’y a pas d’interruption périlleuse dans la marche du gouvernement, ni de ces poussées violentes qui n’aboutissent* qu’à des réactions. (Henry Maret)
- Les élections générales se faisant sur une question ou sous l’influence d’une passion momentanément dominante, le sens des élections peut être faussé. Tandis qu’avec le renouvellement partiel, la passion « momentanément do mi-
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- nante » entrerait dans l’assemblée, juste dans la proportion qu’elle devrait y occuper. Il y aurait mouvement, il n’y aurait pas rupture d’équilibre.
- C’est à peu près dans ces termes que M. Steinheil, député démissionnaire des Vosges, exprimait ses préférences pour ce mode de renouvellement, dans une lettre qu’il adressait à ses anciens commettants.
- Le législateur a pensé que l’opinion régnante, dans une assemblée renouvelée par cinquième serait, non pas l’opinion tranchante et exclusive, enfantée par les accidents d’un mois, d’une année, mais bien la moyenne des opinions en circulation pendant cinq années, moyenne rapprochée de l’expression constante des intérêts individuels et généraux. (Général Foy).
- Les dangers sont évités par le renouvellement fractionnaire qui laisse arriver, qui laisse pénétrer lentement tous les vœux, toutes les opinions, tous les intérêts nouveaux, mais qui ne leur laisse pas faire irruption. (Royer Collard).
- Emile de Laveleye a résumé la discussion sur le mode de renouvellement des Assemblées dans son Essai sur les différentes formes de gouvernement.
- Dans une Chambre qui se renouvelle partiellement, un certain esprit de tradition se conserve. Les anciens le maintiennent et agissent sur les nouveaux venus. Il n’y a pas de changement brusque, or, la politique, pas plus que la nature, n’aime les soubresauts.
- En tout, il faut procédèr avec ménagement et par transition. L’Histoire parlementaire, en France, n’a eu que trop de coups de théâtre et de changements à vue.
- Les élections partielles sont un avertissement ; les élections générales sont fréquemment toute une révolution.
- La République doit éviter tout ce qui doit provoquer une agitation profonde et générale, car le pays ne la supporterait pas. Il faut partir de ce principe que nos sociétés actuelles, industrielles et laborieuses, n’accepteront jamais un régime qui ne donne pas la sécurité durable dont l’industrie et le
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- travail ont besoin. Donc, ceux qui cherchent constamment à agiter le pays sont les ennemis de la République. En France la République existe et, pour la renverser, il faudrait un violent effort accompagné de périls immédiats et de périls éloignés. Donc, plus les institutions nouvelles donneront au pays de sécurité et de repos, plus elles auront de chances de durée. Si elles ne lui donnent ni l’un, ni l’autre, la nation rétablira la monarchie, au risque d’une révolution presque inévitable avant vingt ans et de la guerre extérieure à courte échéance.
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- La commission parlementaire chargée de l'examen des propositions relatives au renouvellement partiel de la Chambre des députés est en grande majorité favorable au principe de cette réforme.
- Ces propositions sont au nombre de trois.
- D’après la première qui émane de M. Emmanuel Arène, député de la Corse, le mandat législatif aurait une durée de six années et la Chambre se renouvellerait par moitié tous les trois ans.
- Les deux autres sont dues à l’initiative de M. Gustave Rivet, député de l’Isère, et de M. Doumer, député de l’Yonne, qui assignent la même durée de six ans au mandat législatif, mais demandent que la Chambre se renouvelle par tiers tous les deux ans.
- Les trois propositions ont un point commun : elles portent de quatre à six ans la durée du mandat législatif.
- Mais les deux premières partagent les départements, l’une en deux, l’autre en trois séries, et renouvelle intégralement la représentation de chacun d’eux tous les six ans, ce qui est le système adopté pour les élections sénatoriales.
- D’après la proposition Doumer, les 581 circonscriptions électorales que doit désormais compter la France, au lieu de 576 par suite de l’accroissement de la population de divers arrondissements résultant du recensement de 1891, seraient divisées en trois séries comprenant, savoir : les
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- séries A et B, 194 circonscriptions chacune, et la série C
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- D’autre part, chaque série renouvelable comprend une ou plusieurs circonscriptions de chaque département, selon le nombre qu’il en contient, la répartition étant établie au prorata du nombre des députés que chaque département comporte.
- La commission, après avoir admis le principe du renouvellement partiel, a délibéré sur les divers systèmes dont elle est saisie.
- Elle s’est d’abord prononcée pour l’adoption du système d’après lequel la Chambre, qui est actuellement élue pour quatre ans, serait désormais élue pour une période de six années, et renouvelée par moitié tous les trois ans, par série de circonscriptions.
- Les tableaux des circonscriptions seront dressés de telle sorte que chaque département puisse participer pour moitié de circonscriptions à chaque renouvellement partiel.
- Il reste à trancher la question des élections accidentelles par suite de décès ou de démission, et à décider que la loi projetée ne sera pas appliquée à la présente Chambre les députés actuels ont, en effet, reçu un mandat de quatre ans, et ne pourraient le dépasser sans dépasser leur droit.
- Le projet de la commission ne réalise certes pas l’idéal d’une organisation démocratique. Pour que la souveraineté nationale s’exerce dans sa plénitude, il faut que le suffrage universel soit organisé de telle sorte qu’il ait une action directe et permanente sur les députés et le gouvernement.
- La première condition à réaliser, c’est la liberté et l’égalité du suffrage.
- Or, ainsi que M. Godin le démontre d’une manière saisissante dans son livre La République du travail et la réforme parlementaire, la liberté et l’égalité du suffrage n’existent qu’à la condition que chaque électeur puisse, sans restriction, porter ses voix d’une manière utile sur les citoyens qu'il lui convient de choisir pour représentants, et que chaque
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- électeur, en outre, vote pour un même nombre de députés.
- Pour que le suffrage universel puisse exprimer son opinion et donner à ses mandataires des instructions précises, il faut que les dates de consultation électorale ne soient pas .trop espacées. d
- Enfin, pour que le suffrage universel puisse prononcer ouvertement son verdict sur les hommes et les choses, sans entraver en quoi que ce soit la bonne direction des affaires du pays, le renouvellement partiel s’impose. La société permanente doit être représentée par des corps élus permanents comme elle.
- C’est pour cela que le programme du Devoir demande pour l’électeur :
- 1® La liberté de voter par bulletin de liste nationale pour des candidats de son choix.
- 2° L’égalité devant le scrutin dans toute la nation.
- 3° Le droit de vote annuel pour le renouvellement de la moitié de la Chambre.
- On voit que la commission, dans son projet, se tient encore à une assez grande distance de la réforme préconisée par le Devoir, et dont le renouvellement partiel n’est qu’une partie.
- Des trois projets qui lui étaient soumis, celui de M. Doumer était le moins mauvais : elle a choisi le pire. Il est vrai qu’elle l’a légèrement amendé en y introduisant le système sériel qui donnait au projet de M. Doumer une supériorité marquée sur les deux autres.
- Sans doute avec le système adopté, c’est-à-dire en prenant un ou plusieurs arrondissements, une ou plusieurs circonscriptions par département pour composer les séries appelées au renouvellement partiel, la consultation électorale au beu de laisser la moitié où les deux tiers de la France en dehors d’elle, portera, à chaque renouvellement, sur l’ensemble des régions du territoire. La proposition n’échappera Pas, malgré cet amendement, au reproche de ne faire exprimer au suffrage universel qu’une moitié de pensée, fiu’une demi volonté.
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- Il est bien vrai que la moitié de la Chambre est renouvelée tous les trois ans ; mais le même électeur-n’exerce son droit de suffrage que tous les six ans.
- Le système de la commission laisse debout, dans toute sa force, l’argument suivant que les partisans du renouvellement intégral opposent aux défenseurs du renouvellement partiel :
- Quand l’ensemble des citoyens est appelé à se prononcer, son vote a une valeur grande ; et les représentants reçoivent tous à la fois des indications pareilles, des ordres sembla--blés, possèdent par ce seul fait un plus puissant moyen d’action, en même temps que leur est enlevé toute excuse'de timidité ou de retard. La République ayant pour baise et pour guide la volonté populaire, il ne parait pas que l’on puisse rencontrer direction meilleure que celle qui, à intervalles déterminés, donne la parole au pays tout entier.
- Ce raisonnement est parfaitement juste ; mais on donnerait aussi bien la parole au pays tout entier, en faisant participer au renouvellement partiel des corps élus tous les électeurs sur toute l’étèndue du territoire.
- Le renouvellement partiel enlèverait ainsi au renouvellement intégral l’unique avantage dont ce dernier se prévaut, sans rien perdre de ceux qu’il possède en propre et au premier rang desquels on peut bien mettre le bannissement définitif du souci de la République mise en question tous les quatre ans. •
- En écartant l’amélioration que nous venons de signaler, en espaçant les élections pour le renouvellement partiel de la Chambre, en prolongeant de deux ans la durée du mandat de député, la commission parlementaire semble avoir voulu justifier le passage suivant de l’étude publiée par M. Godin en 1884, sous ce titre: Scrutin national au bulletin de li&te et Renouvellement partiel annuel : >.
- 5 « La réforme électorale que je propose ne sera pas acceptée d’emblée. Elle s’imposera vite cependant à la conscience publique, mais les forces rétrogrades feront tous leurs efforts pour en paralyser les bons effets. Le premier -assaut
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- que lui livreront lès esprits réactionnaires consistera à faire semblant d’accepter le renouvellement partiel, mais avec le scrutin de liste départementale et avec le mandat de la plus longue durée possible. - • . - . i.
- « Ensuite, au lieu du renouvellement annuel par moitié de la Chambre, ils demanderont le renouvellement partiel à la façon aristocratique du Sénat.
- « Telle sera la tactique des députés qui envisagent la députation comme une sinécure. w
- « Elle leur laissera la chance de rester député à long terme, par conséquent de continuer à bénéficier de la corruption parlementaire. Voilà le danger. 11 est à craindre que ce soit là l’opinion qui prédomine lorsque cette mesure viendra à l'examen du corps législatif. C’est pourquoi je dévoile dès aujourd’hui l’écueil, afin qu’on l’évite s’il est possible et que, dans tous les cas, les nations qui ont à inaugurer le suffrage universel ne tombent pas dans le piège. »
- Circonstance aggravante ! Ce n’est pas avec le scrutin de liste départemental qu’on parle de tenter cette expérience ; mais avec le scrutin uninominal empiré par la loi de 1889, qui nous a donné la législation électorale la plus restrictive de la liberté que nous ayons eue depuis l’établissement de la République.
- J. Pascaly
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- La crise ministérielle, ouverte le 18 février par un vote de la Chambre désapprouvant la politique religieuse du cabinet, s’est terminée le 28 février.
- Le 3 mars, le nouveau cabinet, composé d’ailleurs, â deux ou trois exceptions près, des mêmes membres que l’ancien, se présentait devant la Chambre, déclarait nettement qu’il s’identifiait, en ce qui concerne la politique religieuse avec le précédent cabinet, et obtenait delà Chambre un ordre du jour de confiance.
- LES LOIS OUVRIÈRES
- Puisqu’il est si difficile à la Chambre d’avoir une opinion sur la politique générale qui convient â notre patrie - et la raison de cette difficulté se montre clairement pour peu que l’on considère dans quelles circonstances elle est née, et de quel mode électoral elle procède — elle peut, du moins, offrir au pays une compensation dont il lui saura gré,en consacrant ses séances à une besogne utile entre toutes, à la confection des lois intéressant le monde du travail.
- Nous avons eu plus souvent, à cette place, l’occasion d’enregistrer le dépôt que le vote des propositions de ce genre. Les interminables discussions du budget et surtout du tarif des douanes en ont fait ajourner l’examen pendant de longs# mois. Aussi ont-elles graduellement envahi le tableau de l’ordre du jour de la Chambre qui en a commencé la liquidation ce mois-ci.
- La loi sur les conseils de prud'hommes ouvre la marche; viennent ensuite les lois sur l’arbitrage professionnel, sur les atteintes portées au fonctionnement des syndicats professionnels, etc.
- LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES
- L’importance d’une loi sur les conseils de prud’hommes est indéniable à une époque comme la nôtre, où les difficiles questions touchant les rapports entre le capital et le travail préoccupent tous les esprits. Dans le monde du travail, on
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- attendait avec la même impatience la réorganisation de cette juridiction de famille, dont le rôle s’exerce le plus souvent dans un sens de conciliation.
- On a pu constater, en effet, que sur 40,000 causes soumises, .*52.000 n’ont pas dépassé le bureau de conciliation; 8.000 seulement ont été poussées jusqu’au bureau de jugement et l’appel n’a été interjeté que dans quelques centaines de cas.
- La conclusion est que chacune des parties s’en rapporte au jugement rendu par des hommes connaissant parfaitement les litiges qui leur sont soumis et aptes à donner sur eux une opinion raisonnée.
- C’est le plus bel éloge que l’on puisse faire de l’institution.
- Une commission avait été chargée d’examiner les différentes propositions de loi sur les conseils de prud’hommes, leur réorganisation, l’extension de leur compétence, et de faire un tout complet de ces divers projets.
- Le travail de la commission a été l’objet de nombreuses critiques; la Chambre en a sanctionné quelques-unes. Elle a eu tort de le faire dans certains cas, et de ne pas le faire en d’autres. Néanmoins, le projet voté par la Chambre contient des améliorations de telle importance qu’il convient de s’y arrêter un instant.
- Voici le texte des principaux articles de la loi telle qu’elle a été renvoyée au Sénat, le vote préalable de l’urgence ayant supprimé la formalité d’une seconde délibération.
- « Art. 1er. — Les conseils de prud’hommes sont institués pour terminer, par voie de conciliation, les différends qui peuvent s’élever, à raison du contrat de louage d’ouvrage, entre les patrons ou leurs représentants et les ouvriers pu les employés qu’ils salarient.
- « Ils sont également compétents pour juger les différends de même nature nés entre ouvriers.
- « Ils jugent en dernier ressort jusqu’à la valeur de 500 fr., et à charge d’appel à quelque somme que la demande puisse s’élever, les différends à l’égard desquels la conciliation a été sans effet.
- « Néanmoins, ils ne peuvent connaître des actions en dommages-intérêts motivées par des accidents dont les employés, ouvriers ou apprentis auraient été victimes.
- « Ils exercent, en outre, les attributions qui leur sont confiées par des lois spéciales.
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- « Art. 2 — Les conseils de prud’hommes sont établis par décrets rendus en la forme des règlements d’administration publique, après avis des chambres de commerce ou des chambres consultatives des arts et manufactures, dans les villes où l’importance de l’industrie en démontre la nécessité.
- « La création d’un conseil de prud’hommes est de droit lorsqu’elle est demandée par le conseil municipal de la commune où il doit être établi, avec avis favorable du conseil générai du département et de la majorité des conseils municipaux des communes devant composer la circonscription projetée. »
- « Art. 3. — Le décret d’institution détermine le ressort du conseil, le nombre des catégories dans lesquelles sont réparties les industries et professions soumises à la juridiction, et le nombre des prud’hommes affectés à chaque catégorie, sans que le nombre total des membres du conseil puisse être impair ou inférieur à seize. »
- « Art. 4 — Les membres du conseil de prud’hommes sont élus pour six ans. Ils sont renouvelés par moitié tous les trois ans. Néanmoins, ils conservent leurs fonctions jusqu’à l'installation de leurs successeurs. »
- « Art. 5. — Sont électeurs ouvriers :
- « r Les ouvriers, employés, commis, commis voyageurs, comptables, chefs d’atelier de famille, garçons de bureau et de magasins, hommes de peine, ouvriers et employés des entreprises de transports, et généralement les salariés de toutes sortes du commerce, de l’industrie et de l’agriculture,
- « A la condition d’être inscrits sur les listes électorales politiques ;
- « 2° Les femmes possédant la qualité de Françaises, âgées de vingt et un ans accomplis, exerçant l’une des professions énumérées au paragraphe précèdent,
- « A la condition de n’avoir encouru aucune des condamnations prévues par l’article 15 du décret du 2 février 1852.
- « Sont électeurs patrons :
- « 1° Les patrons occupant pour leur compte un où plusieurs ouvriers ou employés, les contremaîtres, les associés en nom collectif, ceux qui gèrent ou dirigent en qualité de fondés de pouvoirs une fabrique, une manufacture, une maison de banque ou de commerce, un atelier, et généralement une entreprise quelconque, les administrateurs et
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- ingénieurs des entreprises de transports ; les concessionnaires ou exploitants des mines, les membres des conseils d’administration, les ingénieurs de travaux et chefs de service, les chefs mineurs, gouverneurs et surveillants des mines,
- « A la condition d’êtr inscrits sur les listes électorales politiques.
- a 2° Les femmes possédant la qualité de Françaises, âgées de vingt et un ans accomplis, exerçant personnellemen l’une des professions énumérées au paragraphe précédent,
- «Ala condition de n’avoir encouru aucune des condamnations prévues par l’article 15 du décret du 2 février 1852.
- «Sont également inscrits sur les listes électorales les anciens membres de l’une des deux catégories ci dessus désignées qui ont cessé d’exercer leur profession depuis moins de dix ans, et qui n’ont encouru aucune des condamnations prévues par l’article 15 du décret du 2 février 1852.
- < Les femmes appelées à élire les conseillers prud'hommes devront justifier d’une résidence d’au moins six mois dans la circonscription du conseil, à la date de la confection des listes électorales. »
- « Art. 6. — Sont éligibles : 1° les électeurs âgés de vingt-cinq ans, sachant lire et écrire, exerçant depuis cinq ans une profession dénommée dans le décret d’institution et résidant depuis trois ans au moins dans la circonscription du conseil ;
- « 2° Les anciens patrons et ouvriers électeurs et réunissant les conditions prévues dans le dernier paragraphe de l’article précédent »
- Les articles 6 à 24 déterminent la composition des conseils de prud’hommes, le mode de scrutin, la tenue des séances, etc.
- Les articles suivants règlent la procédure à suivre devant les conseils de prud’hommes.
- L’article 30 dit que « les jugements des conseils de prud’hommes sont définitifs et sans appel si la demande n'est pas supérieure à 500 fr. »
- Suivant l’article 31, si la demande est supérieure à 500 fr. en capital, il peut être fait appel des jugements des conseils de prud’hommes devant le tribunal civil, qui devra statuer dans les trois mois.
- Les jugements rendus par les conseils de prud’hommes ne pourront être attaqués par la voie du recours en cassation que pour incompétence ou excès de pouvoir.
- « Art. 34. Les mineurs qui ne peuvent être assistés de
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- leur père ou tuteurs sont pourvus par le conseil d’un tuteur ad hoc, pris dans son sein et qui remplit, pour cette circonstance spéciale, l’office de tuteur légal. »
- « Art. 59. Le local nécessaire aux conseils de prud’hommes est fourni par la ville où ils sont établis. »
- « Art. 60. Les dépenses obligatoires pour les communes comprises dans la circonscription d’un conseil de prud’hommes sont les suivantes : 1° frais de premier établissement ; 2° achat des insignes ; 3° chauffage ; 4° éclairage et menus frais ; 5° frais d’élection, d
- LE CRÉDIT PROFESSIONNEL
- La question de l’organisation du crédit agricole a motivé le dépôt d’un certain nombre de propositions de loi. La Chambre se trouve notamment saisie d’une proposition de M. Méline qui, renvoyée à l’étude d’une commission spéciale, a été définitivement adoptée, avec quelques modifications.
- Le gouvernement entendu par la commission n’a pas fait d’objections aux points essentiels du texte contenu dans le rapport de M. Mir qui a été entièrement approuvé.
- D’après ce texte, les syndicats agricoles comme tous les autres syndicats professionnels, seraient autorisés à faire, sous des conditions spéciales, des opérations de crédit. Ils constitueraient un nouveau type de sociétés commerciales, et jouiraient de la plupart des immunités déjà reconnues à ces sociétés et aussi de privilèges nouveaux, mais sous la réserve expresse que leurs opérations seraient strictement limitées aux besoins de l’agriculture. Ils seraient dispensés, notamment, de tenir une comptabilité commerciale.
- Pour se constituer, ils seraient tenus de déposer leurs statuts à la préfecture et de publier un compte rendu annuel de leurs opérations.
- Leurs ressources seraient formées par des cotisations, des subventions, des emprunts et la caution mutuelle de leurs membres.
- Les syndicats agricoles feraient des avances à leurs membres pour acheter des semences, des engrais, du bétail et du matériel.
- Ils seraient donc de véritables banques ; toutefois, ils ne pourraient faire aucune émission d’actions.
- En d’autres termes, la commission propose un type nouveau de société commerciale de crédit mutuel dont les
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- formalités seraient réduites à leur plus simple expression, puisque les syndicats professionnels existent par le seul fait du dépôt de leurs statuts.
- « C’est un progrès véritable, dit le rapport, c’est une étape nouvelle dans cette carrière de liberté et d’émancipation sociale que l’esprit moderne s’est tracée et où il se montre, à toute occasion, si impatient d’avancer. »
- En étendant à tous les syndicats, quels qu’ils soient, la faculté d’organiser le crédit au profit de leurs adhérents, la proposition de loi prend une importance considérable et elle est appelée à un grand retentissement puisque, d’un point de départ spécial, l’étude du crédit agricole, elle s’élève à la conception et à l’organisation de ce que désormais l’on peut appeler le crédit professionnel.
- En dehors de ce projet, M. Méline et ses collègues de la commission ont présenté un amendement au projet de renouvellement du privilège de la Banque de France, d’après lequel celle-ci se chargerait d’escompter le papier des syndicats agricoles comme elle escompte le papier commercial.
- Enfin, la commission doit examiner prochainement un projet tendant à créer une banque spéciale de crédit agricole qui fonctionnerait sous le contrôle et avec la garantie de l’Etat, dans des conditions analogues au mode de fonctionnement du Crédit foncier.
- Cette banque générale serait comme la Banque centrale des syndicats agricoles.
- D’après un autre projet, des subventions seraient attribuées par l’Etat aux syndicats agricoles.
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES
- M. Jules Siegfried, député du Hâvre, et un grand nombre de ses collègues viennent de déposer une proposition de loi tendant à favoriser la construction de maisons ouvrières.
- M. Siegfried propose de créer, dans les départements où le besoin s’en fera sentir, un ou plusieurs comités des habitations ouvrières. Le comité, institué par décret, serait nommé, un tiers par le préfet, un tiers par le conseil général ; le dernier tiers serait élu par les représentants des sociétés coopératives, des sociétés de secours mutuels et de retraites, etc. Investi de la personnalité civile, fonctionnant avec le concours financier du département, il devrait prendre en main toutes les questions qui concernent
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- la construction ou l’amélioration des maisons ouvrières; à cet effet, il pourrait faire des enquêtes, ouvrir des concours d’architecture, distribuer des prix d’ordre et de propreté, accorder dés encouragements pécuniaires aux sociétés.
- Une autre partie de la loi a pour but de procurer aux sociétés de construction les capitaux dont elles ont besoin. M. Siegfried propose d’autoriser certains grands établissements financiers, tels que la Caisse des dépôts et consignations, la Caisse nationale des retraites, les Caisses d’assurance en cas de décès et d’accident instituées par la loi du 11 juillet 1868, la Caisse d’épargne postale, à employer une partie de leurs fonds disponibles à la construction de maisons ouvrières. La même autorisation serait accordée aux caisses d’épargne privées, jusqu’à concurrence d’un dixième pour leurs dépôts et d’un tiers pour leurs réserves. Les bureaux de bienfaisance, hôpitaux et hospices seraient admis également à placer une partie ne pouvant excéder un tiers de leur patrimoine, en maisons ouvrières.
- La famille ouvrière, engagée dans une combinaison d’amortissement qui doit lui assurer la propriété de sa maison, est menacée d’un danger : le décès prématuré du père. On propose d’y porter remède au moyen d’assurances mixtes sur la vie consenties par la caisse de l’Etat afin de garantir, à une échéance déterminée, ou à la mort de l’assuré si elle survient avant cette échéance, des prêts consentis pour la construction d’une habitation. Pour les premières années, et afin de familiariser nos ouvriers avec l’institution, le budget pourrait prendre à sa charge une partie des primes du contrat.
- Pour éviter que la maison acquise par le père ne soit l’objet d’une vente judiciaire au moment du décès, le projet confère à chaque héritier un droit de reprise sur estimation-
- M. Siegfried demande l’exemption, pendant douze ans, de la contribution foncière et de celle des portes et fenêtres, la réduction de moitié des droits de mutation, et la possibilité d’acquitter le surplus au moyen de cinq termes annuels.
- Enfin, il serait constitué, auprès du ministre du commerce, un conseil supérieur appelé à donner son avis sur les règlements à intervenir. Les comités locaux lui adresseraient chaque année un rapport de leurs travaux.
- Le Devoir s’est toujours efforcé de mettre en évidence le rôle social de l’habitation. L’intervention de l’Etat dans un
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 15?
- domaine auquel il était resté jusqu’à ce jour étranger en France, du moins, n’est pas pour nous déplaire. Bien que les auteurs du projet poursuivent un idéal architectonique absolument différent du nôtre, nous estimons que la loi projetée peut fournir le cadre à une bonne législation sur la matière, et, à ce titre, nous verrions avec plaisir les pouvoirs publics en sanctionner le principe.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE • -
- Musée Bibliothèque de la participation. — La Société de la participation aux bénéfices, reconnue d’utilité publique, dont le siège social est à Paris, 10, rue Bergère, vient de louer rue de Lutèce, 3, dans l’hôtel des Chambres syndicales du bâtiment, un local où elle installe en ce moment le « Musée Bibliothèque de la participation aux bénéfices, des associations coopératives et des syndicats professionnels ».
- Les nombreuses demandes de renseignements et de documents que la Société reçoit tous les jours rendaient nécessaire la création d’un bureau d’information, spécial, ouvert au public et tenu par un bibliothécaire. Le choix de la société s’est porté pour remplir cette tâche sur M. Constant Deville, ancien ouvrier bijoutier, membre du Conseil supérieur du travail. L’organisation du nouveau service offre deux particularités dignes de remarque. D’un côté, cette création est encouragée par le conseil de l’Association du futur musée de l’Economie sociale, composé des anciens membres du jury de l’Exposition de 89, sous la présidence de M. Léon Say ; la société de participation a été autorisée par le Conseil à prendre, dans la collection d’objets et de livres provenant de l’Exposition de l’Esplanade des Invalides, ceux qu’elle pourra placer dans son Musée-Bibliothèque. Et, d’autre part, la participation vient habiter ainsi sous le toit des Chambres syndicales patronales du Bâtiment, accompagnée de la Coopération productive et des syndicats professionnels, c’est-à-dire des matières sociales si importantes, qui formaient avec elle, à l’Esplanade des Invalides,d’objet des sections II et
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- III du groupe de l’Economie sociale. Ce voisinage, ce contact, ce groupement d’idées et de faits, promet d’être fécond en heureux résultats-
- Les Associations ouvrières parisiennes.—Sur l’initiative de leur chambre consultative, fondée en 1884, les quarante associations ouvrières de production du département de la Seine avaient organisé, dernièrement, un banquet au Salon du Lac-Saint-Fargeau, rue de Belleville,pour fêter les quatre diplômes d’honneur, les six médailles d’or et les trente-sept médailles d’argent et de bronze qu’elles ont obtenues dans les différentes Expositions depuis 1885.
- Parmi les nombreux convives, 1200 environ, se trouvaient plusieurs membres du Parlement et le ministre de l’Instruction publique, M. Bourgeois.
- M. F. Brunet, des menuisiers, qui appartient au parti possibilité broussiste, avait été chargé par ses camarades de prononcer le discours d’ouverture. Il a demandé, au nom des associations ouvrières, deux choses : le vote de la loi spéciale à ces associations et l’organisation du crédit ouvrier.
- M. Lourties, sénateur, rapporteur de la lor sur les associations ouvrières, a assuré l’assistance qu’elle serait très prochainement votée par le Sénat. Au milieu des applaudissement, il a énuméré les principales améliorations qu’apporterait à la situation actuelle cette nouvelle loi : l’acte notarié sera purement facultatif, le dépôt des actes constitutifs sera dispensé du timbre, et ceux-ci seront enregistrés gratis ; il n’y aura pas de limite fixée au capital initial, les actions pourront être de 20 francs au lieu de 50 francs ; exemption de l’impôt sur les revenus tant que l’acquit social de chaque sociétaire ne dépasse pas 2,000 francs, etc.
- M. Siegfried,député,a développé cette pensée que le meilleur moyen d’arriver à la coopération de production, c’est de commencer par la coopération de consommation.
- M. Burdeau, député, a dit : « A votre prochain banquet, c’est la galerie des machines qu’il vous faudra, en attendant le jour où tant de Français seront entrés dans la coopération que votre fête sera la fête nationale du travail. » Il a terminé par ces mots : « Je bois au jour prochain où la Banque de France prendra votre papier et fera de ce papier
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- des travailleurs le papier le plus cher et le plus estimé sur les marchés du monde. »
- M. Bourgeois, ministre de l’Instruction publique, a pris ensuite la parole :
- « C’est comme ministre de l’Instruction publique que je vous parle, a-t-il dit notamment : je voudrais vous voir faire de l’enseignement et de la propagande. Il est dans nos campagnes un grand nombre d’ouvriers qui ignorent même le mot de coopération. Il en est d’autres, dans les villes’ qui se laissent entraîner par des paroles, généreuses et imprudentes et qui croient que les questions sociales ne peuvent pas recevoir de solutions pacifiques. Il faut que ce soient vous, les travailleurs parisiens, qui fassiez l’éducation des travailleurs français. Vous me parliez de faire un annuaire ? Oui, faites-le bien vite, faites-en une sorte de catéchisme, que nous vous aiderons à répandre. Ce sera en tout cas, sinon un catéchisme, du moins un supplément qui lui sera bien utile. »
- M. Floquet, président de la Chambre a prononcé à son tour une courte allocution qu’il a terminée par ces mots : « Il paraît que tout le monde, à présent, se convertit au socialisme : nous nous contentons d’y rester fidèle, comme à la République. Permettez-moi de terminer cette réunion en portant un dernier salut à cette République qui, aujourd’hui, vient d’associer les travailleurs pour la conquête de l’instrument du travail, comme nos pères de 1792 avaient associé les paysans pour la conquête de la terre nationale. A la République une et indivisible ! »
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- Une Association villageoise de production.—Dansl’Indre-et-Loire, à une lieue et demie d’Azay-le-Rideau, se trouve le village de Villaines,comprenant cent cinquante et un chefs de famille, tous vanniers.Avant 1845, ces petits industriels avaient peine à placer leurs produits avantageusement, vu qu’ils se faisaient les uns aux autres une concurrence désastreuse dont profitaient les marchands venant s’approvisionner sur place. Mais, à cette époque, ils formèrent, sur les conseils de leur curé, une Société de production qui a réussi au delà de leurs souhaits : il n’en pouvait être autrement.
- En effet, au lieu de vendre individuellement leurs produits, ils se retirent, par leurs statuts, le droit de vendre une seule pièce aux marchands et centralisent tout dans les magasins de la Société.
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- Le tarif de chaque article est fixé à l’avance ; il est versé à l’avoir social 10 à 20 0/0 des prix de vente ; l’assemblée générale peut même autoriser une retenue exceptionnelle de 35 0^0. Le producteur est, à volonté, payé de son travail, soit à la livraison, soit plus tard.
- Les femmes gagnent de 1 à 2 francs par jour; les hommes et les enfants à partir de quinze à seize ans ont un salaire de 2 à 4 fr. La plupart des familles possédant quelques ' terres ou vignes jouissent d’une aisance relative. L’association a été rudement éprouvée par la ruine d’une banque , dans laquelle elle avait déposé tout son capital, s’élevant à 23,000 francs ; la même catastrophe a fait perdre la totalité des économies d’un grand nombre de familles associées; mais on ne s’est pas découragé pour cela et les affaires de l’année dernière ont monté à 135,000 francs, soit à 30,000 francs de plus que celles de l’année précédente. La Société, outre qu’elle expédie ses produits sur le marché de Paris, af^rovisionne tout le commerce local dans un rayon de 20 lieues.
- Enfin, une Société de secours mutuels complète l’organisation et fait du village de Villaines un de ces coins de terre privilégiés où la misère n’est connue que de nom.
- Cette expérience, poursuivie depuis plus de quarante-cinq * ans, s’est imposée à la méditation d’autres groupes industriels de la campagne. Aussi les 1,500 vanniers de Fayl-Billot dans la Haute-Marne viennent de constituer une association analogue, C’est encore cette détermination que devaient prendre les vanniers de la Thiérache, ces malheureux qu’un salaire dérisoire de six sous par jour a poussés, il y a deux ans, à de tristes scènes de pillage et de jacquerie.
- Sur quoi repose en définitive la réussite des vanniers de Villaines ? Sur un seul fait, sur la suppression des mar-. chands qui venaient acheter, à des prix peu rémunérateurs, les produits de la localité. Il a donc suffi d’écarter ces intermédiaires pour faire naître l’aisance dans un milieu ... où la gêne était la règle générale.
- (Finance nouvelle) BELGIQUE
- Conseil Supérieur du travail. — Avant le lar mai, le / gouvernement belge instituera un Conseil supérieur du travail, composé de quarante-huit membres choisis parmi les personnes s’occupant le plus activement des questions sociales.
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- Ce conseil sera chargé de l’examen de tout ce qui peut intéresser la classe ouvrière et, en premier lieu, il aura à s’occuper de la rigoureuse application de la récente loi sur le travail des femmes et des enfants.
- LA QUESTION DE LA PAIX
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- M. Ernest Lavisse aux étudiants de Gand.
- Prié par des élèves de l’Université de Gand de collaborer à l’almanach de cette Université, M. Ernest Lavisse leur a adressé une longue lettre, qui peut passer pour le manifeste de la pensée moderne, en ce quelle a de plus élevé, au double point de vue social et international, en même temps qu’on y trouve un résumé merveilleux des grandes phases de la civilisation humaine depuis les origines du christianisme jusqu’à nos jours.
- Nous extrayons de cette lettre le passage suivant:
- Deux problèmes, dit M. Lavisse, s’imposent à notre civilisation, qui doit les résoudre ou périr : le problème de la justice sociale et le problème de la justice internationale. Et les jeunes gens qui font dans les écoles la veillée des armes de la vie, sont de pauvres petits garçons aveugles, s’ils s’enferment dans la préparation à des métiers, et ne pensent pas même à chercher le mot des deux grandes énigmes. Le sphinx n’attendra plus très longtemps.
- ....Justice sociale, justice internationale sont aujourd’hui liées l’une à l’autre, car le mal international complique et il exaspère le mal social. Mais contre le mal international, que pouvez-vous donc, étudiants de Belgique ?
- Mes amis, nous entendons, en ce moment, de singulières paroles et les grands de ce monde nous donnent la comédie. Jamais la terre d’Europe n’a porté plus d’armées ni senti rouler plus d’engins de guerre ; jamais tant de forces de toutes sortes n’ont été requises pour la guerre ; jamais les esprits n’ont été si assiduement hantés par l’idée de la guerre, ni plus près de s’y résigner,à force de la croire fatale. Et les gouvernements nous disent que cela même, précisément cela,est une garantie de paix. L’an dernier, quand la France était isolée
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- devant l’Europe centrale coalisée, les gouvernements disaient : —La France est seule; la paix est donc certaine. Aujourd’hui, la France n’est plus seule et les gouvernements nous déclarent que cela encore, précisément cela, est une garantie de paix. C’est à croire que, le jour où s’ébranleront les armées, la paix sera tout à fait assurée. En effet, des milliers et des milliers d’hommes seront tout près de la paix, de la paix éternelle.
- Les politiques sout d’accord sur cet autre point que la meilleure façon d’éviter la guerre, c’est de ne pas parler des causes de guerre, de n’y même pas penser. Thérapeutique nouvelle à recommander aux médecins ! Ils diront au patient: « Vous avez la fièvre et vous voulez vous guérir ; rien de plus simple, mon ami ; ne parlez pas de votre fièvre, n’y pensez pas! » Et la fièvre, tranquillement, brûlera son homme ...
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- Il est vrai, pourtant, que si les gouvernements ont tort de répandre par le monde d’inutiles paroles que le monde ne croit pas, ils n’ont pas la liberté de leur langage. Si certaine conversation était engagée par eux avec l’intention de préparer la paix, elle pourrait bien se terminer par des coups de canon. Mais, en tout pays, il est une puissance libre de parler,et même dont l’office est de parler ; c’est «l’opinion » Qu’elle parle donc et pour dire que vraiment il y a des causes de guerre, une, surtout, hautement visible, est que la guerre est certaine, et que demain peut-être elle éclatera; — on sait du reste qu’elle sera effroyable — si la cause persiste.
- Ne dites pas : — A quoi bon parler 1 Et que peut notre voix entre les armes ? Vit-on jamais la justice prévenir la violence, et la paix précéder la guerre? — Il faudrait parler même si la parole devait se perdre en bruit inutile. Mais qui vous dit qu’elle se perdra? L’histoire se recommence-t-elle donc toujours ? « Rien de nouveau sous le soleil », a dit l’Ecclé-siaste, mais si le pessimiste auteur de l’étrange poème reparaissait sous le soleil et qu’il n’y vît rien de nouveau, c’est que la nuit de la tombe l’aurait aveuglé.
- C’est chose nouvelle et très nouvelle, que la politique soit l’œuvre des peuples et non plus un jeu des princes, fonction d’âme nationale et non plus métier de gens de cabinet, et qu’aucune combinaison ne vaille, si bien machinée et de si grosse apparence qu’elle soit, si elle n’a son appui dans des consciences de nations. C’est chose nouvelle et très nou-
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- velle que ces traités signés, paraphés et mis en coffret sous triple serrure ne vaillent pas plus, vaillent moins, peut-être, qu’une poignée de mains échangée sans écritures. C’est chose nouvelle et très nouvelle, que, tout à coup, un rideau se soit levé au Nord, découvrant un immense décor inattendu. Les politiques ont été les plus étonnées à ce spectacle, malgré les airs qu’ils se donnent de l’avoir prévu.
- C’est que nous revenons, après un long détour et des changements et révolutions de toute sorte, à cet état où les peuples étaient des armées et faisaient de la politique avec leurs instincts ; où l’assemblée des guerriers votait la guerre et partait pour la guerre ; où ceux qui délibéraient étaient aussi ceux qui mouraient. Le gouvernement qui, des peuples, avait passé aux rois, revient des rois aux peuples. Par cela seul, la politique ne peut demeurer ce qu’elle était au temps où les talons rouges glissaient sur les parquets des cabinets de Versailles, de Saint-James et de Vienne.
- Sera-t-elle meilleure? L’instinct populaire n’est-il pas sujet aux colères subites,à l’aveuglement et à la fureur? Sans doute, mais j’ignore si, tout compte fait, les peuples maîtres de leurs destinées, et sachant qu’ils les peuvent à tout moment jeter en d’effroyables périls, et que c’est d’eux qu’il s’agit, de leurs foyers, de leurs champs et des existences de tous les adultes,seront moins sages que ces ministres d’autrefois,gens calmes, qui ne se démenaient pas dans les rues et ne hurlaient pas dans les clubs, mais, le sourire exquis aux lèvres ont déchaîné sur le monde tant de guerres inutiles.
- Accordons pourtant que ces instincts de peuples sont grossiers, tumultueux et périlleux. Les peuples ont du moins ces deux grandes vertus, d’être sincères et accessibles à la justice. Et c’est dans les couches populaires profondes que l’idée de justice doit être versée goutte à goutte, patiemment, toujours.
- Pour parler et pour juger, tout le monde a qualité excepté la France et l’Allemagne, ces deux nations si grandes dont les forces et les vertus, aujourd’hui acharnées les unes contre les autres, doubleraient la valeur de l’humanité, si jamais s’apaisait la haine. Le fond de leur querelle, le monde entier le connaît. L’Allemagne se prévaut d’un droit ancien ; la France se réclame d’un droit nouveau. C’est le contlit soumis aux juges.
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- Le procès intéresse le genre humain tout entier ; il n’est pas un témoignage qui ne doive y être entendu, pas un suffrage qui ne doive y être compté, mais deux témoignages, deux suffrages ont plus de valeur que les autres, celui de la Suisse et le vôtre. Suisse et Belgique, vous êtes mi-partie de France et mi-partie d'Allemagne ; vous parlez en même temps la langue d’Oui et la langue de J a. Les deux génies français et germanique se rencontrant, se concilient et se fondent dans l’esprit de vos nations. Et l’on est aussi bon patriote suisse ou belge, que l’on parle la langue d'Oui ou la langue de J a.
- En Suisse, comme en Belgique, vous savez que la race ne fait pas seule la patrie : que les hommes ne sont pas classés par la nature comme les bêtes ; qu’il est en l’âme un principe de liberté supérieur à l’ethnographie et à la géographie ; que ce principe est proprement ce qu’il y a d’humain en nous, qu’il ne peut être violé sans souffrance d’humanité, et que, dans cette violation, est précisément l’injustice. D’ailleurs, Belgique et Suisse, vous n’êtes pas seulement éclairées plus qu’aucune autre nation sur le grand procès et obligées par ces lumières mêmes à parler. L’Europe vous a fait une condition privilégiée ; elle vous a garanti la paix. Vous devez l’aider à trouver la paix par la justice.
- A vos voix d’autres voix se joindront. Nous en avons entendu, déjà, qui venaient d’Espagne, d’Angleterre et d’Italie, et qui étaient éloquentes. Dieu permette que ce soit le prélude d’un concert universel ! Il me revient à l’esprit que jadis, dans l’anarchie du onzième siècle, alors que régnait le droit du poing et que chaque poing tenait un glaive et frappait par le glaive, les évêques se réunissaient en conciles, par toute la chrétienté, et qu’ils y répétaient le même mot : Pax ! Ils s’enthousiasmaient à le dire, et je ne sais plus dans quel concile les Pères, ivres de leur idée sublime, se levèrent de leurs sièges pour crier, en brandissant leurs houlettes pastorales : Pax ! pax I pax !
- Nous avons aujourd’hui, dans chaque pays, l’ordre sur les routes et, dans les rues, une discipline et une police ; mais si la justice ne s’établit pas entre les peuples, quelles guerres, quels fléaux,, et combien tolérables et légères apparaîtront les calamités du moyen âge, auprès de celles qui nous attendent I
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- LES FEMMES ET LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES
- Il est dans les traditions du Parlement français de laisser volontiers moisir dans ses cartons les propositions de loi relatives à l’émancipation civile de la femme, et de mettre le moins louable des empressements à écarter, par une sorte de question préalable, les propositions qui tendent à son émancipation politique. Si, par cas, un projet intéressant directement les femmes est l’objet d’une attention soutenue de la part de la Chambre ou du Sénat, il y a gros à parier que ce projet serait sinon blakboulé, du moins fortement amendé, s’il était soumis à l’examen et au vote d’une assemblée féminine.
- Le parti féministe français est resté longtemps partagé sur la question de savoir s’il valait mieux s’attacher à la poursuite des ^droits politiques ou des améliorations dans l’ordre civil. Simple question de tactique, ou de tempérament, peut-être aussi d’opinion bien arrêtée... pour le moment. Mais chacune des deux armées, eut certainement applaudi à la victoire de l’autre. Aujourd’hui, je vois avec nonheur toutes les sociétés féministes rangées sous le drapeau de la Fédération; mais je regarde avec un intérêt tout particulier la marche en avant de celles qui considèrent l’obtention du droit de vote comme une garantie que les concessions gracieuses d’une législature ne leur seront pas retirées par la législature suivante. Et puis, il est bon de crier le droit partout, do pousser la discussion sur le terrain politique, parce que ceux qui combattent l’égalité sur ce terrain-là, seront amenés peu à peu, malgré eux, sous peine de poser en affreux réactionnaires, à passer un compromis, et à accepter, comme moyen terme, l’égalité civile. Malheureusement, comme je le disais en commençant, bien rares sont les concessions des pouvoirs publics.
- Sur l’initiative du regretté député de la Seine, M. Ernest Lefèvre, la précédente législature avait accordé aux femmes commerçantes l’électorat en matière d’élection des
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- membres des tribunaux de commerce. Cette loi de justice dort au Luxembourg depuis bientôt quatre ans. en compagnie du projet de loi de M. G. Martin qui tend à accorder aux femmes non mariées ou veuves l’exereice de certains droits civils.
- La législature actuelle n’a su que voter, à deux reprises, il est vrai, le projet de loi que le Sénat aura peut-être discuté à l’heure où paraîtront ces lignes, sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes, loi qui ne tient pas compte des 40 0/0 de population féminine(filles non mariées ou veuves) qui doivent vivre de leur travail ; loi qui a fait dire à une femme qui est une des plus vaillantes protagonistes du mouvement féminin, Mme Potonié-Pierre : c’est un anneau de plus qu’on rive à la chaîne féminine ; c’est un appoint qu’on donne à la concurrence que les hommes font aux femmes ; c’est un accroc à l’indépendance pécuniaire qui, seule, permettrait à la femme, à la mère, de n’être pas asservie dans le ménage.
- Et pour cette loi votée,— fût-elle, je ne le discute pas, la loi véritablement protectrice de la femme,— combien d’autres n’ont pas même fait l’objet d’un rapport de commission nommée pour cela !
- Proposition de loi ayant pour objet des modifications à apporter au régime de la séparations de corps ; proposition tendant à modifier l’article 310 du code civil relatif au divorce ; proposition ayant pour objet de protéger la femme contre certains abus de la puissance maritale; proposition relative aux enfants naturels, à la recherche de la paternité, etc., etc.
- Après.deux tentatives malheureuses pour faire admettre les femmes à la représentation dans les corps élus, M. de Gasté a eu l’honneur de rompre enfin la glace à l’occasion de la discussion du projet de loi sur les conseils de prud’hommes.
- Grâce à son initiative, si le Sénat confirme la décision de la Chambre, les femmes ouvrières auront désormais le droit de participer, comme électeurs, à la nomination de ces conseils.
- L’honorable député de Brest demandait davantage : avec l’électorat il réclamait pour elles l’éligibilité. Le rapporteur du projet qui ne voulait, lui, ni de l’électorat, ni de l’éligibilité, a essayé de retenir la Chambre sur la pente dangereuse à son avis, où l’entrainait M. de Gasté. Il n’y a réussi qu'à demi. C’est en vain qu’il a conjuré la Chambre de ne pas
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- aller plus loin que sa devancière qui, elle, s’était bornée à accorder l’électorat aux femmes commerçantes. Les Charnues n’aiment pas qu’on leur dise ces- choses-là. C’est en vain qu'employant les grands moyens, il lui a signalé l’influence qu'aurait l’adoption de l’amendement de Gasté sur le paragraphe 1er de l’article 5 et sur l’article 6 ; en vain que, logique, cette fois, il lui a montré la connexité qui existe entre ces deux termes : électorat, éligibilité.. La Chambre veut bien n’ôtre pas en reste sur sa devancière, mais elle ne se pique pas de logique. Elle eut pourtant mieux fait d’accepter le raisonnement irréprochable de son rapporteur, et de repousser son conseil. Je lui eusse donné deux bons points : elle n’en aura qu’un; mais il est bien mérité, tout de même.
- M. le rapporteur, n’a pas parlé seul. D’excellentes choses * ont été dites et je me reprocherais de ne pas reproduire ici l’argumentation de M. Lavy.
- « En ce qui me concerne, a-t-il dit, je conçois mal comment les femmes, composant exclusivement certaines corporations, constituant la majorité dans un certain nombre d’autres, il est possible de les tenir en dehors des conseils de prud’hommes. Je ne vois pas par qui vous les ferez représenter, et, enfin, on ne peut pas dire indéfini ment que, jamais, les femmes ne doivent prendre une part quelconque dans la gestion des affaires qui ont un caractère d’ordre général. Que, dans ce pays, on en soit encore à ne pas vouloir du droit électoral politique pour les femmes, obéissant en cela à des considérations d’ordre public, qu’on ne veuille pas en venir d’un coup jusque-là je l’admettrais encore. Mais cependant il faudrait peut-être dire que les femmes ont aussi le droit de s’occuper elles-mêmes de la défense de leurs intérêts, et quand d’autres pays, l’Angleterre, les États-Unis, par exemple, consentent à leur accorder une place dans nombre d’assemblées et de corps où il s’agit d’exercer des droits d’un ordre plus élevé, j'avoue que ce serait, pour le Parlement français, se diminuer un peu que ne pas leur permettre d’entrer dans les conseils de prud’hommes, c’est-à-dire la où elles ne sont appelées à défendre que des intérêts purement matériels. C’est la porte ouverte pour elles à un accroissement de leurs droits, dans une mesure modérée, rationnelle, logique. „
- « Vous ne devez pas vous refuser, messieurs, à cette mesure. Une heure pourrait venir où on vous demanderait brusquement d’ouvrir cette porte plus grande sans la moin-
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- dre précaution. Craignez de vous préparer des difficultés pour plus tard, si vous ne faites pas une concession aujourd’hui.
- « Je prie donc la commission de vouloir bien tenir compte de ce fait, que cette proposition offre un caractère pratique, non exagéré, et que ce serait une faute de la repousser. »
- M. Jourde, de son côté, a fait valoir, en faveur de la plus juste des causes, les arguments suivants :
- « J’estime qu’il y a là une question d’égalité et de justice et qu’il faut accorder une égale sollicitude à la situation économique moderne qui est faite aux travailleurs des deux sexes, au lieu de chercher à faire disparaître, sous le ridicule, les droits de la femme dans l’industrie, le commerce et partout en un mot, où elle exerce son activité.
- « Il y a, messieurs, et vous le savez tous, des corporations' qui sont uniquement composées de femmes. Je sais bien que tout ce qui revient aux femmes ne leur est point laissé.
- « Nous voyons encore, malheureusement, dans nos magasins des hommes qui feraient de parfaits cuirassiers et qui mesurent des aunes de ruban. Nous voyons, par contre, dans les bassins houilliers des jeunes filles de seize ans, et même au-dessous de cet âge, qui chargent des wagons de charbon ; mais ces anomalies ne font pas qu’ailleurs il n’existe des corporations uniquement composées de femmes et que ces femmes n’aient le droit, elles aussi, d’avoir des juges compétents quand des difficultés s’élèvent entre elles et leurs employeurs, et des juges qui soient de leur sexe; car il y a des différends qui ne peuvent être jugés que par des femmes. »
- Finalement la Chambre, par 283 voix contre 231, a accordé aux femmes l’électorat et par 345 voix contre 132 leur a refusé l’éligibilité. Il y a eu donc 283 voix pour l’électorat, 132 seulement pour l’éligibilité. Faut-il attribuer à la crainte d’avoir à modifier le titre de la loi cette énorme différence ?
- « Il vaudrait mieux se servir d’un mauvais terme, » avait dit avec raison M. Lavy, « et faire une bonne loi. » -
- Mais il y a heureusement dans la loi quelque chose qui atténue un peu la mauvaise impression que me cause ce dernier vote; c’est un article 33 qui-dit:«Le Conseil, en cas d’absence, d’empêchement ou de refus d’autorisation du mari, peut autoriser la femme mariée à concilier, demander ou défendre devant lui. »
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- UN SYNDICAT DE COUTURIÈRES
- Les couturières, coupeuses, confectionneuses, lingères et autres ouvrières de la couture viennent de, fonder, à Paris, un Syndicat.
- Les statuts du syndicat ont été approuvés dans une réunion préparatoire tenue à la Bourse du Travail, sous la présidence de Mma Valette.
- Après la nomination d’une Commission de onze membres, Mm0 Valette déclare le Syndicat fondé et l’ordre du jour suivant est voté à Lunanimité :
- Attendu que les ouvrières sont encore plus exploitées que les ouvriers par les employeurs, en raison de la faiblesse féminine;
- Attendu qu’en acceptant cet état de choses sans protester, soit par insouciance, soit par timidité, elles encouragent les les patrons à les exploiter encore davantage ;
- Attendu qu’elles ne peuvent améliorer leur situation qu’en se groupant ainsi que les ouvriers l’ont fait avec succès;
- Les ouvrières et ouvriers présents à la réunion du 6 mars, à la Bourse du Travail, s’unissent au Syndicat des couturières, coupeuses, confectionneuses, lingères, mécaniciennes, etc. et pour engager toutes les ouvrières de la par. lie à se syndiquer, les invitent à venir en plus grand nombre à la réunion qui aura lieu le dimanche 17 mai, à deux heures, à la Bourse du Travail.
- UN REFUGE POUR LES FEMMES ENCEINTES
- La Société pour la propagation de l’allaitement maternel inaugurait, ces jours-ci, au numéro 203 de l’avenue du Maine, son premier refuge-ouvroir pour les femmes enceintes.
- Cette intéressante fondation a pour but de venir en aide à cette catégorie de femmes enceintes pour qui « les premières constatations matérielles, qui font et devraient toujours faire tressaillir de joie toutes les femmes ne sont que la confirmation la plus accablante de leur infortune ! » elle a pour objet, en un mot, de protéger les femmes qui sont jetées sur la voie publique comme indignes parce que leur situation se découvre.
- Errant de place en place, expulsées de partout dès qu’on s’aperçoit qu’elles sont enceintes ou qu’elles sont incapables de remplir la besogne pour laquelle on les paye, ce ne sont plus seulement des abandonnés, ce sont des repoussées.
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- En offrant un aide aux malheureuses que la grossesse affole, la Société de l'allaitement maternel a pensé, à juste titre, que c’était prévenir les idées d’infanticide et d’avortement et sauve-garder l’existence du petit être sur qui retombe, avant même sa naissance, les effets désastreux de la misère et des privations 1
- C’est pour cela que Mm03 Léon Béquet et Barbezieux, M M. les professeurs Tarnier et Pinard, M M. les docteurs Cadet de Gassicourt, médecin à l’hôpital Trousseau et Théophile Roussel, membre de l’Académie de Médecine, sénateur, M. Paul Strauss, conseiller municipal, aidés dans leur tâche par un grand nombre de personnes charitables, ont créé le refuge-ouvroir de l’avenue du Maine.
- De ce nouvel établissement, il n’y a pas grand’chose à dire au point de vue « bâtiment ».
- C’est un pavillon édifié sur un terrain concédé par la Ville de Paris.
- Les architectes se sont surtout attachés à laisser de côté tout luxe, pour n’observer, comme il convenait, que les seules lois de l’hygiène la plus stricte et du confortable le plus indispensable.
- Ce pavillon contient trois salles, deux dortoirs, un ouvroir et une infirmerie.
- Là seront hospitalisées, par année, près de sept cents femmes, si l’on compte que la durée du séjour sera d'un mois, en moyenne. Pour les sept cents femmes, la Ville de Paris donne une subvention annuelle de vingt mille francs, en sorte que chaque femme réfugiée ne coûtera que 33 francs pour un mois d’assistance.
- Une surveillante à demeure, assistée de deux filles de service, assurera le bon fonctionnement de l’établissement placé sous la direction de Mmo Léon Béquet et de Mme Barbezieux, assistées du comité de la Société pour l’allaitement maternel.
- Toute femme qui le pourra participera aux travaux de l’ouvroir; le produit de ces travaux contribuera à former une petite masse que toucheront les femmes à leur sortie des maternités, sans que le moindre prélèvement soit fait par l’administration sur ce petit capital, qui sera en quelque sorte le pécule du nouveau-né.
- Les femmes n’accoucheront pas dans le refuge-ouvroir : à l’époque déterminée, elles seront dirigées sur les cliniques spéciales.
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- Toutefois, le service médical sera dirigé par le professeur pinard .
- Purement laïque, la Société ne tiendra aucun compte des considérations de croyance ou d’opinion ; elle ne s’inquiétera en rien de savoir si la réfugiée est mariée ou célibataire.
- Congrès général des Sociétés féministes»
- T a Fédération française des Sociétés féministes, à laquelle s’est jointe V Union universelle des Femmes, tiendra son premier Congrès fln avril de cette année. Le Congrès sera donc en même temps national et international.
- PROGRAMME
- 1 — Education intégrale et professionnelle. — Education mixte.
- 2 — Situation légale de la femme contemporaine. — Puissance maritale. — Puissance paternelle. — Recherche de la paternité. — Protection de la jeune fille et de l’enfant.— Sécurité de la mère. — Egalité des deux sexes.
- 3 — Situation économique de la femme. — Accès des femmes aux carrières libérales. — A travail égal, salaire égal. — Egalité des deux sexes au point de vue des études scientifiques et artistiques, des Sciences et des Arts.
- 4— Situation sociale de la femme. — Solidarité delà femme et de l’homme dans les réformes sociales. — Liberté de pensée. — Intérêts solidaires des deux sexes. — Progrès solidaires— Prostitution. — Rôle de la femme au point de vue de la paix internationale et de la paix intérieure.
- 5— Moyens de propagande féministe.
- 6 — Création d’un fonds de propagande par le denier de la femme
- Les rapports ayant trait à l’une ou à plusieurs des questions du programme doivent être adressés à la Secrétaire delà Fédération française, Madame Eugénie Potonié-Pierre, Fontenay-sous-Bois (Seine).
- Les souscriptions pour les frais du Congrès doivent être envoyées à la Trésorière de la Fédération Française, Madame Marguerite Gremnitz, 115 Avenue Victor Hugo, Paris.
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- M. Léon Richer, dont le nom est inséparablement lié à la cause de Vémancipation féminine, nous adresse le document suivant, auquel nous sommes heureux de faire place, la sympathie des lecteurs du “Devoir” lui étant à l'avance assurée :
- LIGUE FRANÇAISE POUR LE DROIT DES FEMMES
- CIRCULAIRE
- Par suite du mauvais état de ma santé, j’ai dû suspendre la publication de ma Revue Le Droit des Femmes, après vingt-trois années de lutte et de combat.
- Mais on sait quels résultats sérieux nous avons obtenus. L’influence exercée par notre action persistante est indéniable.
- Cependant, la victoire n’est pas complète. D’importantes réformes, au point de vue notamment du droit civil, bien que favorablement accueillies par l’opinion publique et par les Chambres, restent encore en suspens.
- Il dépend de ceux et de celles qui veulent, comme nous, l’égalité civile de l’homme et de la femme, que les lois pendantes devant le Parlement ne restent pas dans l’oubli.
- Pas plus que mes amis, je ne déserte pas la cause de justice et de progrès social à laquelle j’ai consacré toute ma vie.
- Si ma Revue a cessé de paraître, en attendant des jours meilleurs, la Ligue française pour le droit des femmes fondée par moi avec le concours et sous le haut patronage de Victor Hugo, ne disparaît pas.
- Elle vit et vivra.
- Mais il faut qu’elle puisse agir ; il faut qu’elle soit forte.
- Je fais donc appel.
- 1° A ceux de mes anciens abonnés qui font partie de cette Ligue, pour qu’ils nous continuent leur concours ;
- 2° A ceux et celles de mes abonnés qui n’en faisaient pas partie, de vouloir bien s’inscrire comme membres cotisants.
- La cotisation annuelle ne peut être onéreuse pour personne, puisque chaque adhérent en fixe lui-même le montant.
- Aussi, espérons-nous, — car je parle en ce moment au nom de tous les Membres de notre Comité exécutif, — que
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- cet appel sera entendu et qu’aucun de ceux ni de celles qui recevaient le journal ne refusera de se faire inscrire.
- Pour qu’il n’y ait pas de malentendus, je résume l’esprit général de l’œuvre de justice et de progrès social que nous poursuivons.
- NOS PRINCIPES
- La question de l’égalité civile et civique des femmes est partout posée.
- Elle fait en Angleterre, en Suisse, en Italie, en Amérique, des progrès rapides et considérables.
- La France ne peut rester en arriére.
- Nos plus éminents penseurs, nos écrivains les plus renommés, nos hommes politiques les plus considérables, se prononcent en faveur d’une prompte révision des lois restrictives qui pèsent d’un poids si lourd sur toute une moitié de l’espèce humaine, particulièrement sur les épouses et sur les mères.
- 11 est incontestable que la femme n’occupe, ni dans la société, ni dans la famille, la place qui lui est légitimement due.
- Partout elle est infériorisée, partout elle est sacrifiée. %
- Le code fait d’elle une mineure et une incapable ; les mœurs en font presque une esclave.
- Jusque devant le travail, ce devoir pour tous, cette suprême nécessité pour le pauvre, elle retrouve, pour en souffrir, l’infériorité de son sexe.
- Un tel état de choses ne peut être maintenu plus longtemps.
- L’homme et la femme ont droit au même droit.
- Il faut que la loi soit une, et que ce qui est permis à l’homme le soit également à la femme.
- Il faut que la morale soit une, et que ce qui est réputé crime ou délit pour la femme ne puisse devenir chose licite pour l’homme.
- U faut que toute femme puisse vivre honnêtement du produit de son travail, sans être obligée de recourir aux ressources immondes de la prostitution publique ou clandestine.
- C’est pour défendre ces principes et en poursuivre l’application qu’avait été fondée, en 1869, la Revue Le Droit des femmes.
- Le but à atteindre est nettement déterminé. Dans ces conditions, et le problème ainsi posé, il n’est pas une femme
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- honnête qui puisse le répudier, pas une mère de famille soucieuse de sa dignité et de scs intérêts, de la dignité e de l’intérêt de ses enfants, qui puisse légitimement nous refuser son concours.
- Qu’on ne dise pas que l’heure est inopportune. C’est précisément aux époques de réorganisation sociale et politique, comme celle que traverse actuellement la France, qu’il est bon de songer aux réformes.
- Aucun moment ne serait plus propice.
- Déjà nous avons obtenu le rétablissement du divorce.
- Déjà nous avons obtenu la création d’écoles supérieures, la création de collèges et de lycées pour les jeunes filles.
- Nous avons obtenu l’admission des femmes aux examens des facultés. Grâce à nos longs et persévérants efforts, les femmes peuvent être aujourd’hui bachelières ès-lettres, bachelières ès-sciences, licenciées, docteurs. Elles peuvent exercer la médecine.
- Il reste à résoudre la question de l’égalité civile, à améliorer la situation des femmes dans le mariage.
- Pour mener à bien celte seconde partie de notre œuvre, c’est au concours dévoué des femmes elles-mêmes que nous faisons appel.
- Qu’elles nous aident à étendre notre action ; qu’elles s’inscrivent sur nos listes, comme membres de la Ligue française. C’est d’elles qu’il s’agit, c’est le sort futur de leurs filles qui est mis en question.
- NOTRE PROGRAMME
- 1° Idenlification complète de l’homme et de la femme, au point de vue de la possession légale et de l’exercice des droits civils, en attendant la possession légale et l’exercice des droits politiques ;
- . 2° Conservation par la femme de la plénitude de ses droits dans le mariage. Plus de subordination de l’épouse à l’époux. Droit de la mère égal au droit du père ;
- 3° Révision de la loi sur le divorce ;
- 4° Recherche de la paternité ,
- 5° Initiation progressive de la femme à la vie civique ;
- 6° Seule et même morale pour les deux sexes : ce qui est excusable chez l’un ne pouvant être blâmable, — quelquefois même criminel, — chez l’autre ;
- 7° Abolition de la prostitution réglementée ; fermeture immédiate de toutes les maisons de débauche ; suppression de la police improprement désignée sous le nom de Police des mœurs ;
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- 8° Droit absolu pour la femme de développer son intelligence par l’étude, de cultiver sa raison, d’étendre le cercle de ses connaissances, sans autres limites que celles résultant de ses aptitudes ou de sa volonté ;
- 9° Libre accès des femmes à toutes les professions et à toutes les carrières pour lesquelles elles justifieront, au même degré que les hommes et après examens semblables, des capacités et des aptitudes nécessaires ;
- 10° Applicatiou rigoureuse, sans distinction de sexe, de la formule économique : «A produit égal, salaire égal. » r
- EXTRAIT DES STATUTS
- ARTICLE 3
- « Est membre participant de la Ligue, sans distinction « de domicile ou de nationalité, toute personne de l’un ou de «l’autre sexe qui, acceptant les présents statuts, s’engage a à verser chaque année une souscription volontaire quel-« conque.
- « Aucun minimum n’est imposé.
- « Un versement de cent francs dispense de toute coti-« sation ultérieure et confère le titre de membre partisan « à vie. »
- Aucun minimum n’étant imposé à nos adhérents, personne de ceux ou de celles qui acceptent nos principes, ne peut nous refuser son concours.
- Aussi comptons-nous sur l’adhérence empressée de tous et de toutes.
- Paris, le 21 mars 1892.
- Léon RIGHER.
- Adresser les adhésions et souscriptions à M. LÉON RICHER, 4, rue des Deux-Gares, à Paris.
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- OUVRAGES REÇUS
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- La nouvelle science,revue mensuelle consacrée à la propagation et à la discussion de la synthèse scientifique de G.Renooz. * Organe de la régénération sociale par la science.
- Rédacteur en chef : Gaston d’Hailly.
- Administration; 13, rue de Buci, Paris.
- Abonnement annuel : France, 6 fr. ; Étranger, 7 fr.
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- Union chrétienne des jeunes gens de Paris, rapport annuel de l’exercice 1890-1891.
- Catalogue des livres de la Bibliothèque. Cette Union, fondée en 1852 et dont le siège social est aujourd’hui, 4 faubourg -Montmartre, compte plus de 400 membres de nationalités, professions et religions diverses.
- Parmi les nombreux éléments d’instruction et de distraction que le Rapport signale, nous voyons que l’Union a donné, au cours du dernier exercice, des soirées musicales et littéraires et des conférences. Parmi les sujets traités nous relevons : Le Familistère de Guise par Charles Robert, ancien conseiller d’État.
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- Les Homestead exemption acts. Rapport présenté au cercle d’études sociales des étudiants, par Louis Variez, avocat près la Cour d’Appel de Gand, docteur en sciences politiques et administratives de l’Université de Gand, — à propos d’une discussion sur les maisons ouvrières.
- Brochure en vente chez H. Lamertin, éditeur, rue du marché au bois, 20, Bruxelles, Belgique.
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- La Cooperazione italiana de Milan, le vaillant journal dont les rédacteurs propagent avec tant de talent les idées coopératives, vient de doubler sa publication et paraît deux fois par mois, depuis le 1er janvier.
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- M. Au. Coste, dont les travaux sur les questions sociales sont bien connus et appréciés, vient de donner, dans la Bibliothèque Utile, un nouveau livre intitulé : Alcoolisme ou Épargne, qui s’adresse spécialement aux travailleurs. Par quelsmoyens pratiques les ouvriers ont-ils le plus de chances d’obtenir leur affranchissement social, de conserver leurs forces et leur santé, d’accroître leurs conditions de bonheur? En vue de ce triple but, quelles sont les règles de conduite que leur commande leur intérêt bien entendu ? Telle est la question que M. Goste examine et dont il indique la solution. Il a mis comme sous titre à son livre le Dilemme Social : en effet alcoolisme ou épargne, servitude ou liberté, voilà les termes du problème entre lesquels les travailleurs doivent choisir, non-seulement pour leur profit personnel, mais pour la force et la prospérité de la nation tout entière. (1 vol. in-32 de la Bibliothèque Utile, br. 60 c., cart., 1 fr. Félix Alcan, éditeur.)
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- La communion universelle des âmes dans l’amour divin par
- Hab.
- Brochure en vente au prix de 2 fr. à la librairie de la. Lumière, boulevard Montmorency 97, Paris.
- Au moment de mettre sous presse, nous recevons :
- La législation internationale du travail, par M. Paul Boilley. Nous rendrons compte de cet ouvrage dans le prochain numéro.
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- (SUITE)
- « Ces gens-là sont si négligents, disait-il à mon grand père, qu’ils auront conduit mes meubles à Buzançais ou à Châtillon, vous verrez cela ! »
- Tout à coup il poussa une joyeuse exclamation envoyant deux voitures lourdement chargées qui montaient la côte, au pas.
- Il se précipita vers les routiers, et je m’attendais à une scène bruyante. Point du tout : M. Lesueur leur parla du ton le plus tranquille du monde, et accepta toutes les excuses qu’il leur plut de lui donner.
- Je courus aussitôt prévenir mes camarades que le grand moment était arrivé. M. Lesueur nous avait autorisés à prendre part au déballage et au rangement des objets don! le poids n’excédait pas nos forces.
- Quiconque a déménagé pour son compte sait combien un déménagement est une chose fatigante, encombrante et décourageante. Oui ; mais quand on déménage pour le compte d’autrui et par partie de plaisir, quel passe-temps délicieux qu’un déménagement ! Mes camarades et moi, nous aurions souhaité que celui de M. Lesueur durât toujours.
- Dès le lendemain matin, les hommes et nous, nous eûmes complètement débarrassé les deux voitures. M. Lesueur nous dit que nous étions de « bons garçons n, et nous allâmes prendre un bon bain dans l’Indre pour nous remettre de nos fatigues.
- Mes camarades convinrent que M. Lesueur avait l’air d’un brave homme ; seulement Thouin déclara qu’il le trouvait un peu laid. Je crus mon honneur engagé à soutenir m on professeur et je cherchai querelle à Thouin. Camus mis le holà en riant, Thouin avait un peu baissé dans mon estime. Cela, bien entendu, ne nous empêcha pas de faire encore plus d’une bonne partie ensemble.
- , Maintenant que je n’ayais plus peur de M. Lesueur, j’étais
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- impatient de commencer le latin, un peu pour voir du nouveau, un peu pour me faire valoir auprès de mes camarades ; aussi vis-je arriver sans appréhension la fin des vacances.
- A la rentrée, comme je me séparais de mes anciens compagnons, et que je ne pouvais plus faire mes devoirs avec Faligan, Camus l’adopta, un peu parce qu’il le trouvait original et amusant, et beaucoup parce qu’il avait l’âme compatissante. Ils se prirent bientôt d’une si belle passion l’un pour l’autre, que Camus fît entrer Faligan dans l’association, et nous nous trouvâmes cinq au lieu 'de quatre.
- Puis, vers Pâques, nous retombâmes à quatre, parce que le père de Thouin l’avait retiré de l’école après sa pre. mière communion et l’avait envoyé en apprentissage chez un de ses oncles à Buzançais. Je le regrettai certainement, mais pas autant que je l’aurais regretté s’il n’avait essayé de jeter de la défaveur sur l’homme qui devait faire de moi un latiniste.
- Il faut que je l’avoue ici, ce titre de latiniste, dont je me parais avec orgueil en toute circonstance, me coûta, dans le silence et la solitude de ma chambre, bien des larmes amères. Plusieurs fois même je me déclarai nettement que je ne voulais plus faire de latin ! jamais, jamais ! on me couperait plutôt en morceaux !
- Mais cette féroce résolution ne durait guère. Si grand-père voyait que je ne pouvais pas faire mes études avec M. Lesueur, il m’enverrait sans doute au collège ; et si le collège en lui-mème ne m’effrayait pas trop, je ne pouvais supporter l’idée de me séparer de mon grand-père.
- Oh, que les racines de la science sont amères ! et quel courage il m’a fallu en plusieurs circonstances pour triompher d’un dégoût et d’une répugnance presque invincibles !
- Vers la fin de janvier, mon grand-père prit le lit et le médecin prononça le mot terrible de fluxion de poitrine. Mon chagrin fut si violent, et si vif mon désir de faire quelque chose qui pût contribuer au soulagement de mon grand-père en lui faisant plaisir, que je franchis vaillamment, à ma grande surprise, des obstacles qui de loin m’avaient paru insurmontables.
- Au bout de quinze jours, mon grand-père put se lever, et je m’attribuai naïvement quelque part dans sa guérison. Je ne le dis à personne, mais j’en demeurai convaincu très longtemps, et cette conviction me donna de la force pour
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- traverser maint passage difficile. Dès que je pus commencer à traduire un peu de latin, je fus sauvé ; désormais le travail présentait un intérêt que je pouvais comprendre, et je faisais des progrès que je pouvais constater moi-même. Pas à pas, d’étape en étape j’en arrivai à commencer le grec ; puis je lus du grec, comme j’avais lu du latin, et je marchai devant moi presque sans m'en apercevoir.
- Les années s’écoulent doucement ; la santé de mon grand père ne nous donne plus d’inquiétudes. Je m’aperçois que je grandis, parce que mes pantalons deviennent trop courts, et parce que Brigitte refuse de me tutoyer plus longtemps. Elle admire beaucoup M. Lesueur, à cause de sa facilité d’élocution ; mais elle lui en veut un peu, parce qu’il me fait travailler. Par moments, mon grand-père me regarde avec une complaisance marquée, et j’en conclus qu’il est content de moi.
- L’association des amis ne compte plus que Camus et moi. Joubert s’en est allé dans un pensionnat pour se préparer à entrer à l’école normale primaire, afin d’en sortir instituteur. Il parait qu’il a la vocation.
- Faligan, qui l’eût cru? fait ses études scientifiques au collège de Bourges. C’est la suite d’une aventure qui mérite d'être racontée. Le professeur d’histoire naturelle du collège de Châteauroux vint passer, la première année, ses vacances de Pâques à Montigny, chez son ancien collègue. Comme il avait témoigné devant moi le désir de faire quelques excursions dant la forêt, je lui proposai pour guide mon camarade Faligan. Ils firent ensemble de longues excursions qui duraient des journées entières.
- Un jour, il dit ù M. Lesueur, devant moi et devant mon grand-père : « Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais dans les bois de Montigny ; mais, en revanche, j’y ai trouvé quelque chose que je ne cherchais pas ; j’ai trouvé une vocation, mon cher collègue, une véritable vocation ! Ce demi-sauvage qui m’a conduit, a la passion de l’histoire naturelle, et l’esprit d’observation et d’analyse poussé jusqu’à un degré presque inimaginable. Je suis émerveillé de ce que j’ai vu et entendu, et je n’aurai pas de repos que je ne voie ce garçon en mesure de suivre sa vocation. Ce qu’il y a de charmant, c’est qu’il se croit né pour être forestier comme son père. Le père, un homme de tête et de sens, veut qu’il s’instruise ; on dirait qu’il devine qu’il y a quelque chose dans la tête de son garçon. Je n’ai rien
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- dit au père ni au fils, et je vous prie tous de ne rien leur dire, tant que nous ne saurons pas comment les choses doivent tourner. »
- Mon grand-père alla aussitôt trouver M. le comte de Vauroyer. Grâce aux démarches des deux professeurs et à l’influence de M. le comte de Vauroyer, Faligan entra comme tambour au collège de Bourges, ce qui lui conférait le droit d’y faire ses études sans avoir rien à payer. Il paraît que sa grande taille, sa franchise et sa bonhomie l’ont rendu très populaire au collège de Bourges. Il m’a avoué aux vacances qui suivirent son entrée, qu’il avait eu d’abord grande envie de sauter par-dessus les murs du collège ; mais il s’était souvenu à temps que cela ferait de la peine au père Faligan, et que ce ne serait guère poli pour les personnes qui s’étaient, occupées de lui. Le père Faligan ne manque jamais d’apporter à mon grand-père les bulletins trimestriels de son « gars ». Chaque fois, il refait le même petit discours : « Voyez-vous, monsieur Jousserand, si vous n’aviez pas eu l’idée de lui donner ce livre où il y a des bêtes et des herbes, il aurait perdu son temps à courir après les couleuvres, et cet autre monsieur l’aurait pris pour un rien du tout. »
- CHAPITRE XXIII
- Départ pour le collège. — L’homme résigné.
- Depuis un an environ, grand-père ne me parlait plus comme un grand père à son petit enfant, mais comme un homme à un homme. Il m’arrivait bien, dans certaines circonstances, de regretter un peu les appellations caressantes d’autrefQis ; mais, en général, il me plaisait assez d’être traité en homme. Grand-père savait bien ce qu’il faisait, car les noms que l’on donne aux gens influent toujours sur leur caractère et sur leur conduite. Il se serait bien gardé d’ailleurs de me vieillir avant l’âge ; jamais il n’était plus heureux que quand il me voyait gai, et mes accès de fou rire ne le scandalisaient pas. De tous mes camarades, celui qu’il avait toujours le plus aimé, c’était Camus, justememt parce que Camus était très gai.
- Quand il fut décidé que j’irais faire ma rhétorique et ma philosophie au collège de Châteauroux, il m’emmena faire une promenade sur le bord de la rivière, en passant par les endroits qu’il savait que j’aimais le mieux. Il voulait que le charme de ce paysage familier demeurât dans ma
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- mémoire, mêlé aux paroles qu’il avait à m’adresser, comme pour en tempérer l’austérité.
- « Te souviens-tu, me dit-il, de ce que je t’ai raconté autrefois de mon grand-père et de ses sept fils ?
- — Oui, grand-père, je m’en souviens, et je m’en souviendrai toujours.
- — Il aurait pu les garder auprès de lui, car rien ne les forçait à partir pour la frontière, et, pour mieux dire, rien ne les aurait forcés à partir, ni lui à leur mettre le fusil à la main, s’ils n’avaient été tous élevés, les enfants comme le père, dans cette croyance que la patrie passe avant tout. »
- Pendant qu’il me parlait, j’avais les yeux fixés sur l’horizon, que le soleil couchant inondait d’une glorieuse lumière. Le souvenir des Jousserand, que grand-père venait d’évoquer pour fortifier mon âme et affermir ma volonté est resté depuis inséparable de cette gloire de pourpre et d’or. Je n’ai jamais pu voir un beau coucher de soleil sans repenser à mon grand-père et aux paroles qu’il a prononcées ce soir là.
- Mon grand-père reprit : « Rien ne me force à me séparer de toi, ou plutôt rien ne m’y forcerait, si je n’étais persuadé, comme tu l’es toi-même,que le pays passe avant tout. Le pays a besoin d’hommes utiles, je veux que tu sois un homme utile. Mon grand-père envoyait ses sept enfants à la mort, moi je t’envoie au travail. Le père ét les fils se sont séparés sans verser une larme : j’espère, mon garçon, ou plutôt je suis sûr que nous ferons de même.
- — Oui, grand-père. x>
- Ma voix tremblait peut-être un peu, mais du moins je ne versai pas une larme.
- Par une belle matinée d’octobre, je partis pour Châteauroux tout seul comme un homme : on ne conduit que les enfants qui ne savent pas se tirer d’affaire. Gomme je terminais mes derniers préparatifs, grand-père entra dans ma chambre. Il était rasé de frais, et il avait pris un soin tout particulier de sa toilette, comme pour bien montrer qu’un départ n’est pas une chose si lamentable qu’on veut bien le dire.
- Quand je l’eus embrassé, peut-être un peu plus longuement que de coutume, il tira sa montre et me dit en souriant :
- « Si tu es prêt, je crois que tu feras bien de descendre dé-euner. »
- Je descendis avec lui à la cuisine, et je m’assis, comme d’ordinaire, devant la petite table de chêne, au coin de la cheminée. Gomme le jour tombait directement sur ma
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- fteure je me sentis mal à Taise, mais ce fut l’affaire de mielques instants. Brigitte me servit en silence; elle s’était surpassée pour cette grande circonstance ; malgré cela, je crus un instant que je ne pourrais pas manger une bouchée. Mon grand-père s’imagina sans doute que sa présence me gênait, car il s’en alla à la fenêtre, et me tourna le
- dos.
- « Il a gelé blanc, dit-il pour rompre le silence, les feuilles des poiriers commencent à tomber. »
- Brigitte jeta un coup d’œil distrait par la fenêtre, et revint anssitôt vers la table, comme pour voir s’il ne me manquait rien.
- « Ne te force pas, me dit-elle tout bas, j’ai mis dans un petit paquet quelque chose que tu pourras manger en route. »
- Elle me tutoyait comme autrefois sans s’en apercevoir.
- Je lui adressai un signe de tête et elle enleva prestement mon assiette sans que mon grand-père s’en aperçût.
- Alors, pour me donner une contenance, je me mis à picorer une grappe de raisin. Grand-père revint s’asseoir en face de moi, et demanda à Brigitte si mon café était prêt.
- Brigitte apporta le café et me dit en le versant :« Tu prendras garde, il est bouillant. »
- Elle retourna à la fenêtre, probablement pour regarder tomber les feuilles des poiriers.
- « Voilà M. Lesueur qui vient, » dit-elle, en se retirant de la fenêtre, et elle s’empressa de débarrasser une chaise où elle avait déposé son tricot. M. Lesueur entra presque aussitôt.
- « Bonjour à tout le monde, dit-il gaiement. Savez-vous que cela pique un peu, ce matin. Figurez-vous que mes poiriers..
- — C’est comme les nôtres, dit mon grand-père, les feuilles tombent par douzaines à la fois de la même branche. »
- Et il retourna à la fenêtre où M. Lesueur le suivit.
- Pendant qu’ils regardaient tomber les feuilles, Brigitte s’approcha tout près de moi, et se mit à me regarder fixement. Tout d'un coup, elle me posa les deux mains sur les épaules, m’embrassa sur le front, à plusieurs reprises, et se releva brusquement.
- J’aurais voulu lui dire un mot d’amitié, mais elle était déjà loin. Elle me tournait le dos, très occupée, en apparence du moins, à ficeler solidement le paquet aux comestibles.
- Presque au même instant, un cahotement de brouette se fit entendre à la porte ; Pilois allongea le cou et fit signe
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- à Brigitte, qui le suivit dehors. Il portèrent à eux deux ma malle jusqu’à la brouette ; Brigitte rentra, le cahotement de brouette recommença presque aussitôt. C’était le premier acte du départ. Mon cœur se serra.
- « J’entends les ferrailles de la diligence, dit M. Lesueur à mon grand-père, je crois qu’il est temps d’aller voir parla ce qui se passe. »
- Je me levai si brusquement que je renversai ma chaise.
- « Ne te donne pas la peine, » me dit Brigitte, au moment où je me baissais pour la ramasser. Quand elle l’eut ramassée, elle s’avança vers moi et encore une fois m’embrassa, sans rien dire.
- Mon grand-père et M. Lesueur étaient déjà à la porte; je m’empressai de les suivre, après avoir mis sous mon bras le paquet qu’avait préparé Brigitte.
- Quand je me retournai pour fermer la porte, je vis que la pauvre Brigitte s’était jetée sur une chaise basse, au coin de la cheminée, et qu’elle avait ramené son tablier sur sa tête.
- « Brigitte, lui dis-je à demi-voix, prends bien garde de ne pas pleurer devant mon grand-père. »
- Elle me répondit d’une voix indistincte : « Ça sera fini quand il reviendra. *
- Grand-père et M. Lesueur marchaient tout doucement sur la route. M. Lesueur parlait avec vivacité, et faisait beaucoup de gestes pour occuper mon grand-père.
- Je les rejoignis en courant, et je me plaçai du côté de mon grand-père. Je fus sur le point de lui prendre la main, mais je pensai tout à coup qu’il valait mieux ne pas le faire.
- « Les feuilles des peupliers tombent aussi, » dit M. Lesueur. Et mon grand-père répondit machinalement : « C’est vrai, elles tombent aussi. »
- « Àh ça ! résumons-nous, reprit gaiement M. Lesueur, en s’adressant à moi. Tu commenceras par faire tous nos compliments à l’ami Lenormand. Tu lui diras de ma part que, s’il n’avait pas eu une attaque de goutte, je ne lui pardonnerais de ma vie de m’avoir manqué de parole cette année. Tu y penseras ?
- — Oui, monsieur.
- — Tu me rappelleras au bon souvenir du principal et de ceux des professeurs qui étaient là de mon temps. Tu me le promets ?
- — Oui, monsieur, je vous le promets.
- — Tu écriras à ton grand-père dès demain matin. A moi,
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- tu m’écriras deux mots quand on aura donné les places de la première composition. Je suis bien curieux de savoir si ma méthode est bonne et si tu es bien préparé. »
- Il m’accapara si bien que je ne pus échanger aucune parole avec mon grand-père, et c’est justement ce qu’il voulait.
- « Dépêchons-nous, cria d’une voix enrouée le conducteur de la diligence. Combien de places ? nous demanda-t-il, en voyant que nous nous approchions de la voiture, et il tira sa feuille de route de sa poche.
- — Une, dit mon grand-père d’une voix étouffée.
- — Quel nom ?
- — Jousserand.
- — Eh bien, monsieur Jousserand, dépêchez-vous de monter, nous sommes déjà en retard.
- — Ce n’est pas moi qui pars, répondit mon grand-père : c’est mon petit-fils. »
- Le conducteur me regarda d’un air renfrogné, puis sa physionomie s’éclaircit, et il me dit d’un air jovial :
- « Mon garçon, c’est vrai que tu as une place d’intérieur ; mais leste et pimpant comme je te vois, je suis sûr que tu aimerais à monter sur l’impériale. Je vais te dire ce que c’est : il y a là un vieux monsieur qui sera forcé de monter sur l’impériale, si tu n’y montes pas. »
- Comme je partais « en homme », je crus avoir le droit de me décider « en homme », sans consulter mon grand-père. Le monsieur que le conducteur me désignait familièrement du pouce, était presque aussi âgé que mon grand-père. Cette raison me décida complètement, et je répondis au conducteur : « Je veux bien monter sur l’impériale.
- — Tu es un bon garçon, me dit le conducteur ; du reste, ça se voit à ta figure.
- — C’est arrangé, ajouta-t-il en se tournant vers le vieux monsieur, vous pouvez rester dans l’intérieur. »
- Le vieux monsieur m’adréssa un signe de tête, puis il s’approcha de mon grand-père et lui dit quelques mots à demi-voix. Ensuite ils se saluèrent courtoisement, le vieux monsieur monta dans l’intérieur, et mon grand-père s’approcha de moi.
- «Tu n’auras pas froid là-haut? me demanda-t-il tout bas.
- — Non, grand-père, le café était bouillant, et je suis parfaitement sûr....
- — Embrassez-vous et que ça finisse, dit le conducteur,
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- parce que, voyez-vous, nous sommes en retard. »
- Grand-père m’embrassa, M. Lesueur me donna une poignée de main, et je grimpai lestement sur l’impériale.
- « Allons, qu’est-ce qu’il y a encore? » dit le conducteur en s’arrêtant au milieu de son escalade, et en tournant la tête pour voir ce qu’on lui voulait.
- Le garçon d’écurie de chez Gimel lui dit quelques mots que je n’entendis pas, parce que j’étais occupé à faire des signes de tête à mon grand-père.
- C’est bon ! cria le conducteur en achevant de grimper. Alors il me jeta sur les genoux une élégante couverture de voyage en me disant : « C’est le vieux monsieur qui t’envoie ça pour te tenir chaud. Dis voir un peu qu’on ne te gâte pas !
- — Mais il en a plus besoin que moi, il faut la lui rendre.
- — Notre chatte ! » dit-il d’un ton goguenard, en fermant l’œil gauche. Aussitôt, il s’assit pesamment sur son siège, imita avec sa langue le cri de la grenouille, et les chevaux partirent à fond de train.
- Je n’eus que le temps d’adresser un dernier adieu à mon grand-père.
- J’avais fait la veille au soir mes adieux à Camus. Je ne pouvais cependant m’empêcher d’espérer qu’il serait venu'm’atten-dre sur la route. Mon espérance ne fut pas trompée. Il était là debout, au coin de la luzerne. Il guettait la diligence, et se tenait prêt à plonger rapidement ses regards dans l’intérieur. Tout à coup il m’aperçut sur l’impériale. Alors il ôta son chapeau et l’agita à tour de bras. J’en fis autant.
- Quand la diligence l’eut dépassé, il me sembla que le dernier lien qui m’attachait encore à Montigny venait de se rompre ; alors j’oubliai pour un moment que je voyageais en homme, et j’eus le cœur gros, comme un enfant. Je fus même contraint de tirer furtivement mon mouchoir.
- Mais bientôt la rapidité de la course, la nouveauté des objets, les remarques du conducteur et la conversation de mes voisins changèrent le cours de mes idées.
- Car j’avais deux voisins sur l’impériale : un monsieur d’une quarantaine d’années, et un collégien de neuf ou dix ans. Le monsieur devait être un militaire, et, d’après les remarques qu’il adressait au conducteur à propos de son attelage, je supposai que c’était un officier de cavalerie. Comme il était très grand, la capote de l’impériale l’empêchait de rester couvert. Il tenait son chapeau sur ses genoux. De quart d’heure en quart d’heure, il essayait de le mettre sur sa
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- tête. Alors le chapeau heurtait la capote, l’officier haussait les épaules d’impatience, cherchant du regard un endroit où mettre son chapeau, et le posait de nouveau sur ses genoux avec un soupir de résignation.
- La résignation, du reste, semblait faire le fond de son caractère, quoi qu’il eut dans ses regards une sévérité implacable, des moustaches monstrueuses qui lui couvraient le menton comme un store, et une tenue si raide et si sanglée que je ne comprenais pas comment il pouvait respirer.
- Le collégien était son fils. C’était un gros joufflu, dont la figure n’avait cependant rien de gai ni d’attrayant. On voyait qu’il était furieux de retourner au collège, et, pour se venger, il mettait à une rude épreuve la patience et la résignation de son père.
- « Vois-tu là-bas ce joli clocher ? disait le père, qui cherchait à s’insinuer dans les bonnes grâces de son fils.
- — Non, je ne le vois pas, répondait le fils d’un ton hargneux.
- — Là-bas, là bas, au bout de mon doigt....
- — Au bout de ton doigt il y a une mouche, et pas de clocher.
- — Tiens, vois-tu entre les arbres ?
- — C’est un pigeonnier, ce n’est pas un clocher.
- — Voyons, Adolphe sois raisonnable.
- — Je ne veux pas être raisonnable ; je ne veux pas retourner au collège.
- — Prends garde, Adolphe, je dirai à ta maman que tu n’as pas été sage.
- — Oh bien! moi, je lui écrirai que tu t’es fâché ; tu sais, maman ne veut pas que tu te fâches après moi.
- — Mais tu vois bien, mon chéri, que je ne me fâche pas.
- — Si, tu te fâches, si, tu te fâches, tu es tout rouge, et tu souffles dans tes moustaches. »
- Alors l’infortuné se tôurnait de mon côté, haussait les épaules, et semblait me prendre à témoin. Quel que fût l’objet de la querelle, Adolphe avait toujours le dernier mot, et l’homme aux grosses moustaches finissait toujours par se résigner.
- Adolphe ayant déclaré qu’il avait faim, son père crut devoir lui faire observer qu’il ne pouvait pas encore avoir faim.
- « Pourquoi n’aurais-je pas faim ?
- — Parce qu’il est trop tôt, dit l’homme aux moustaches d’un ton conciliant.
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- —Tu as eu soif bien plus tôt, répondit Adolphe avec une rare insolence; à Montigny, je t’ai bien vu boire un petit verre d’eau de vie au comptoir. Sois tranquille, va, maman le saura. Tu sais pourtant bien qu’elle te défend de boire de l’eau-de-vie. Ce n’est pas bon pour tes rhumatismes. »
- L’homme aux moustaches rougit jusqu’à la racine des cheveux, renversa sa tête en arrière, ferma les yeux, et fît semblant de dormir.
- Le conducteur se retourna vers lui et lui dit : « Capitaine, je croyais que les officiers de cavalerie avaient chacun une bonne cravache.
- Adolphe comprit l’allusion et riposta en ricanant :
- « C’est bien plutôt maman qui lui donnerait des coups de cravache, s’il me touchait seulement du bout du doigt.»
- Une sueur d’angoisse perlait sur le front du capitaine, preuve qu’il ne dormait pas, et qu’il n’entendait que trop bien les confidences d’Adolphe. Mais il continuait à tenir ses yeux fermés.
- Adolphe ouvrit tranquillement le sac aux provisions, et se mit à dévorer avec une effrayante voracité.
- Le capitaine faisait toujours semblant de dormir.
- Et moi, dans mon coin, je songeais à uu petit garçon de ma connaissance qui, dans son temps, avait été aussi déraisonnable et aussi entêté qu’Adolphe. Mais ce petit garçon-là avait eu le bonheur d’être élevé par un grand-père comme il y en a peu. Je ne pus m’empêcher de sourire en pensant que j’étais en train de faire mon propre éloge, en ayant l’air de faire celui de mon grand-père.
- J’ouvris alors les yeux que j’avais tenus fermés quelques minutes. La figure du capitaine était tournée de mon côté.
- Il m’adressa des signes en fronçant le front, et relevant les sourcils, et en tournant les prunelles de ses yeux dans la direction d’Adolphe, comme pour attirer mon attention sur lui. En même temps, ses grosses moustaches s’écartèrent un peu et un sourire amer se dessina sur ses lèvres.
- Il me sembla qu’il disait : cc Et vous croyez qu’un homme n’est pas malheureux d’avoir affaire à un gaillard pareil ! »
- CHAPITRE XXIV
- Les exploits d’Adolphe. — Le général Bellarmin.
- Le programme de grand-père.
- Au relai de la Mussette, je demandai au conducteur si ’on pouvait descendre. Il me répondit péremptoirement
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- que non. Je pris d’abord sa réponse au sérieux, ne sachant pas que les conducteurs, par principe, répondent toujours non à tout ce qu’on leur demande.
- Mais je vis bientôt ce qu’il en fallait penser. Tous les voyageurs du coupé et de l’intérieur descendirent tranquillement. Les uns entrèrent tout droit à la buvette, les autres se promenèrent de long en large pour se dégourdir les jambes.
- Je descendis précipitamment, et je me trouvai en face du vieux monsieur, qui souriait en me regardant dégringoler.
- «Pardon, monsieur, lui dis-je en ôtant mon chapeau, je suis bien fâché d’avoir gardé votre couverture, mais on ne m’a pas laissé le temps de vous la rendre.
- — Vous n’avez donc pas froid, la-haut?
- — Non, monsieur, lui dis-je en lui tendant sa couverture.
- — Où allez-vous? me demanda-t-il.
- — Je vais à Ghâteauroux.
- — Qu’est-ce que vous allez faire à Châteauroux ?
- — Je vais faire ma rhétorique.
- — Avez-vous un correspondant ?
- — Oui, monsieur, le docteur Lenormand, un des amis de mon grand-père.
- — Le docteur Lenormand n’a pas de famille, et moi j’ai des petits enfants qui sont presque de votre âge. L’un d’eux sera même votre camarade en rhétorique. J’espère que le docteur vous permettra quelquefois, les jours de congé, de venir jouer avec eux. Ce sont de bons garçons, pas trop mal élevés. »
- Je m’inclinai, en remerciant de mon mieux le vieux monsieur de son offre. Mais je ne lui dis point que j’acceptais. Je ne me sentais pas encore assez homme pour accepter quelque chose d’un inconnu, sans savoir ce qu’en penserait le docteur Lenormand qui était le fondé de pouvoirs de mon grand-père.
- Le vieux monsieur sourit et ma réserve parut ne pas lui déplaire.
- (A suivre)
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JANVIER 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes. . Fr. 2.178.90
- Dépenses 5.163.35
- Déficit en Janvier . . . . 2.984.45
- Section des Dames
- Recettes. Fr. 544.75
- Dépenses Déficit en Janvier ..... 774.45 229.70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes . Fr. 7.201.28
- Dépenses Pensions . • 3.424 15
- Nécessaire à la subsistance .... 868 50 Allocations temporaires : 19retraites provisoires.Fr. 1.119.10 \ Allocations statutaires aux i 7.102.26
- malades . . . . 295.20 > 1.827.60
- Allocations aux veuves, \
- orphelins, etc. . . . . 413.30 J
- Divers, appointements, médecins, etc. . 940.01 Allocations aux réservistes. ..... 42
- Boni en Janvier . . . . 99.02
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. .......................................... 669.65
- Dépenses.............................. 985.28
- Déficit en Janvier . . Fr. 315.63
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes dn 1er Juillet 1891 au 31 Janvier 1892. 78.436.89
- Dépenses » » » . *79-541
- Excédant des dépenses sur les recettes . Fr. 1.104.11
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIYIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE FÉVRIER 1892 Naissances
- 1er Février.— Beaurain Jeanne-Marie, fille de Beaurain Léon et de Delaplace Mélanie ,
- 23 Vassaux Zélie- Alice, fille de Vassaux Théo
- phile et de Dupont Zélie ;
- 26 Macaigne André-Émile, fils de Macaigne Au-
- guste et de Buisset Eugénie.
- Décès
- 7 Février.— Chimot Angèle-Julienne, âgée de 4 ans et 1/2.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la. Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Suis®.— lmp, Baré
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 193
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J. BH ANDRÉ GODIN.
- DISCOURS DE J.-Bte.-ANDRÉ GODIN A LA PREMIÈRE REUNION DU PREMIER CONSEIL DU FAMILISTÈRE,
- LE 1er JUIN 1861.
- J.-Bte-André Godin ayant réuni les vingt-six personnes (treize hommes et treize femmes) élues membres du Conseil, les informe que la première chose à faire est de déterminer les attributions du Conseil, du moins dans la mesure indispensable pour l’entrée en fonction. « Le développement de ces attributions se fera”, dit-il, « tout naturellement avec le temps.
- a La population du Familistère est unie par des intérêts communs qui iront s’agrandissant chaque jour.
- (( Pour prévenir la mauvaise gestion ou la mauvaise foi dans la direction de ces intérêts, il faut qu’un contrôle soit parfaitement établi, afin que l’ordre règne partout et que les habitants soient assurés que leurs intérêts sont surveillés loyalement et activement.
- « Pour organiser cette surveillance, il faut d’abord s’inspirer de l’amour d’autrui et du sentiment de la justice et du devoir qui doivent nous guider dans tous nos actes. Ainsi, au lieu de se livrer à la critique les uns des autres, il faut s’appliquer à voir ce qui est réellement utile ou nuisible à l’intérêt général. Hors de là, les choses sont très secondaires. Le conseil a donc à réagir, par voie d’exemple surtout, contre les habitudes de critique et de défiance, habitudes si générales qu’on ne croit pas volontiers à la bonté chez les autres, et qu’on est toujours prêt à envisager sous un mauvais œil les propositions même les plus charitables et tos plus désintéressées. »
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- LE DEVOIR
- L’orateur en donne pour exemple les fausses interprétations qu'on a déjà tant de fois faites de sa conduite et de ses intentions, qui pourtant ne tendent qu’à ce but unique : améliorer le sort des travailleurs. Il continue :
- « Cet exemple indique combien il est utile de s’entendre au Familistère, afin de ne point tomber dans des erreurs aussi graves sur les intentions qui nous animent les uns et les autres. Le conseil doit mettre toute son activité à développer, chez tous, les sentiments d’accord et d’union , il doit réagir, par la bienveillance et la loyauté, sur le moral des autres habitants, afin de pouvoir organiser ici toutes les mesures nécessaires à assurer l’instruction et le bien-être.
- « Déjà l’on peut remarquer que la population ouvrière du Familistère se distingue par une tenue plus régulière, et qu’il y a une amélioration sensible dans sa manière d’être. C’est au conseil qu’il appartient de soutenir et d’agrandir le cercle de cette amélioration ; mais il faut bien se convaincre que c’est seulement en prêchant d’exemple que l’on peut diriger salutairement les autres.
- « Chassons donc de nos cœurs, tout sentiment d’hostilité, tous préjugés injustes ; évitons de faire sans cesse la critique de nos semblables dans les actes qui n’intéressent qu’eux mêmes et ne font de mal à personne ; enfin, donnons l’exemple de la' charité et de la bienveillance pour tous, et ces mœurs étant toujours bonnes, chacun les imitera avec le temps.
- c( Les membres du conseil devront, en outre, apporter dans leurs discussions le sang-froid et la modération. Ce soir, je tiens encore la parole parce qu’il s’agit de délimiter les fonctions générales du conseil ; mais il n’en sera point ainsi à l’avenir ; chacun de nous devra parler dés qu’il aura quelque chose d’utile à faire connaître : l’étude des faits de la vie ne peut avoir lieu autrement. Ce sera donc, dans ces examens et ces réunions, que le plus grand calme . et l’esprit de modération devront toujours vous animer les uns les autres.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte.-ANDRÉ GODIN 195
- « Vous vous garderez de porter des jugements précipités vous seriez le plus souvent dans l’erreur ; il faut examiner mûrement les choses, voir le pour et le contre, entendre les observations de chacun, avant de se prononcer et de donner ses conclusions. Le conseil est institué pour que toute question soit mise en lumière le plus possible. Il est donc indispensable que vous vous inspiriez des sentiments de sagesse et de réflexion qui peuvent vous permettre de remplir au mieux votre tâche.
- « S’il arrive que des membres différent d’opinion, ils doivent échanger leurs observations avec politesse et modestie; car c’est du choc même des pensées différentes que jaillira la juste interprétation des choses. Il est important que nul ne se froisse, ni ne se fâche, et que nul n’apporte dans les dissertations un emportement aveugle qui en ex-cluerait le charme et la réflexion.
- « Le Familistère est une œuvre créée surtout en vue de l’avenir, il faut l’installer sur des bases loyales et sûres afin qu’elle puisse se soutenir et qu’elle reste comme un monument exemplaire du bien-être qu’on peut donner aux ouvriers. Toutes les institutions contribuant au charme et au progrès de la vie générale doivent donc être inaugurées ici. De ce nombre seront les divers magasins d’approvisionnement des choses indispensables à l’existence. Sur ce point, dans l’intérêt même de l’œuvre et pour qu’elle puisse trouver des imitateurs, il faudra que les services soient rémunérateurs et que le Familistère n’apparaisse point aux chefs d’industrie comme une création impossible et ruineuse. Agir autrement serait très mal entendre les véritables intérêts des ouvriers. Il faut donc que le Familistère réalise des bénéfices dans ses services commerciaux et, pour arriver à ce but, une active surveillance sera nécessaire.
- « Les sots et les méchants se réjouiraient bien s’ils voyaient péricliter l’œuvre du Familistère; ils courraient disant :
- « M. Godin était bien sot de dépenser là son argent, il sest ruiné, nous l’avions bien prédit d’avance. »
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- « Au contraire, si tout marche bien, si le Familistère se développe et prospère, si ses ressources lui permettent d’agrandir chaque année les institutions qui peuvent assurer le bien-être des habitants, alors les sots et les méchants devront se tenir tranquilles, tandis que les gens de cœur chercheront à réaliser pour leurs ouvriers ce que nous aurons fait ici même, parce qu’ils auront l’assurance de n’y pas engloutir en vain leurs ressources et leur temps.
- « Il y va de la durée de l’entreprise du Familistère de l’asseoir solidement à son début et de prévenir la déloyauté et le désordre ; les chefs de fonction peuvent être de très honnêtes gens, mais il peut aussi se trouver parmi eux, si ce n’est maintenant, du moins à un temps donné, des gens ayant besoin de surveillance ; il faut donc dès l’abord travailler pour l’avenir, et assurer toutes les précautions indispensables au maintien de l’ordre et de la bonne foi dans tous les services.
- « Les employés honnêtes iront d’eux-mêmes au devant du contrôle et donneront, cela est certain, les moyens de s’assurer de la loyauté de leurs actes. Ceux-là seuls qui agissent légèrement ou malhonnêtement sont disposés a s’opposer aux mesures d’ordre et à redouter tout contrôle.
- « Les membres du conseil auront également à se préoccuper de l’opportunité de tel ou tel approvisionnement et de la quantité qu’on pourra demander sur telle ou telle marchandise.
- « Enfin, le taux des salaires dans les divers services du Familistère, magasins de vente, entretien de la propreté générale, etc., fera aussi partie des attributions du conseil.
- « Bien d’autres questions et en particulier celles concernant les institutions protectrices de l’enfance seront, de même, soumises à votre examen. »
- Après échange d’observations entre J.-Bte.-André Godin et les membres du conseil, une nouvelle réunion est fixée pour le 15 du même mois et la séance est levée.
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- RÉUNION DU CONSEIL DU FAMILISTÈRE LE 15 JUIN 1861.
- j _B*'0-André Godin, en sa qualité de président du Conseil, soumet à l’examen de l’assemblée l’institution, au moins à titre d’essai, d’une nourricerie au Familistère.
- « plusieurs familles ont exprimé, » dit-il, « combien elles seraient heureuses de pouvoir confier leurs enfants aux soins de l’administration même au lieu de les envoyer au dehors. Les parents auraient ainsi l’esprit plus tranquille et ils* pourraient plus librement se livrer au travail. »
- Le président invite donc le Conseil à étudier la question sous tous ses aspects, à voir si les bénéficiaires de cette institution auraient ou non à payer une redevance, etc., etc.
- *
- * #
- La discussion porte ensuite sur la buanderie nouvellement ouverte au Familistère. Le président invite les dames du Conseil à faire au plus tôt l’examen des machines mises à la disposition des habitants, afin qu’on sashe si les choses sont établies en de bonnes conditions et si l’usage en est commode et économique.
- *
- * #
- Il est aussi rappelé que l’Économe du Familistère demande, aux dames du Conseil, de vouloir bien procéder à l’examen des toiles et étoffes destinées à être mises en vente dans les magasins, afin de s’assurer si les approvisionnements répondent bien aux besoins de la population.
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- * *
- Enfin, une question intéréssant la propreté générale et le service d’ordre est signalée au conseil. Il y a encore quelques personnes, parmi les nouvelles venues, qui jettent des eaux ou des épluchures par les fenêtres. Un rappel à l’ordre fait avec bienveillance est nécessaire pour remettre ces personnes dans la bonne voie. Quelques membres du conseil se chargent de ce soin.
- Ea séance est levée.
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- RÉUNION DU 20 JUIN 1861.
- J.-Bte-André Godin invite les membres du Conseil à faire connaître le résultat de leurs informations touchant l’ouverture d’une nourricerie au Familistère.
- Tout le conseil est partisan de l’ouverture et, aussi, d’avis qu’une rétribution doit être demandée aux personnes qui confieront leurs enfants à la nourricerie.
- Un certain nombre de membres évaluent à 15 francs par mois, le taux de cette rétribution pour un enfant jusqu’à l’âge de deux ans, en ne comptant que les frais de nourriture et les soins généraux.
- L’avis des dames membres du conseil est que, pour les frais d’entretien, linge, vêtements, chaussures, etc, il faudrait ajouter environ 5 francs par mois. Ce qui ferait au total, 20 francs de rétribution mensuelle, prix auquel revient certainement la dépense occasionnée dans les familles par chaque enfant de moins de deux ans.
- J.-Bte-André Godin fait observer que le ménage ouvrier habitué à donner 15 francs par mois pour les soins d’un petit enfant, comme cela est d’usage dans le pays, et ne se rendant pas compte [des frais accessoires qui restent à son compte, trouverait lourde sans doute cette rétribution de 20 francs et qu’il pourrait être sage de s’en tenir à la somme de 15 francs.
- Après un nouvel échange d’observations entre les membres du conseil, il est dit que la question a besoin d’être étudiée à nouveau et la séance est levée.
- RÉUNION DU 27 JUIN 1861.
- La plupart des familles habitant le palais social demandent l’ouverture d’une salle d’asile ou école maternelle pour les enfants de moins de 7 ans, J.-Bte-André Godin a réuni le conseil pour que la question soit examinée sans retard. Car le nombre des petits enfants qui n’allant pas aux écoles de la ville vagabondent dans le Familistère devient assez grand pour être une cause de trouble et de
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J,-Bte-ANBRÊ GODIN 199
- gène pour la population. Inoccupés, ces enfants ne font que du tapage ou des dégâts ; il y a donc urgence à répondre au désir des parents en ouvrant l’école demandée.
- Le conseil prend la question à l’étude et la séance est levée.
- RÉUNION DU 4 JUILLET 1861.
- Ordre du Jour :
- Ba,l dans la cour intérieure du Familistère.
- Ouverture d'une nourricerie et d’une salle d’asile.
- De jeunes musiciens du Familistère ayant demandé à organiser un bal dans la cour vitrée, la question est soumise par J.-Bte-André Godin à l’examen du conseil.
- Après discussion, le Conseil arrête :
- 1° Le bal n’est autorisé qu’à la stricte condition que personne n’en soit gêné et qu’il n’y ait pas ce jour-là de malade pouvant en être incommodé.
- 2° 11 commencera à 5 heures de l’après-midi et finira à 9 heures.
- 3’ Des cartes d’invitation seront adressées aux personnes qu’on désirera recevoir. Un service sera organisé pour la réception des cartes.
- 4° On ne sera pas admis à danser en blouse.
- 5° Le bal sera gratuit.
- 6° Une affiche indiquera les conditions du bal.
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- On passe ensuite à l’examen de la deuxième question de l’ordre du jour : — Ouverture d’une nourricerie et d’une salle d’asile.
- J.-Bte-André-Godin informe le conseil que deux dames se sont offertes : l’une pour soigner les enfants depuis leur naissance jusqu’à 2 ou 3 ans, l’autre pour les enfants de 3 à 7 ans.
- Comme il est à peu près certain qu’on n’aura pour commencer que 3 ou 4 enfants à la nourricerie et une dizaine à la salle d’asile, les deux dames qui se sont
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- LE DEVOIR
- proposées peuvent suffire. On leur donnerait des adjointes aussitôt que les besoins du service l’exigeraient.
- Après discussion, les personnes proposées étant agréées par tout le conseil, il est convenu qu’on installera à titre d’essai la crèche d’abord, puis la salle d’asile dans les salles qui vont être appropriées pour cela dans le Familistère même.
- Le conseil se livre ensuite à des considérations générales sur le fonctionnement de la future nourricerie et de la future salle d’asile.
- Le président rappelle que la bonté et la douceur doivent seules être usitées avec les petits enfants, que toute directrice ou maîtresse qui se livrerait à de mauvaises paroles ou à des mouvements de brutalité, serait congédiée.
- La discussion s’étend aux classes qu’il pourra être nécessaire d’ouvrir plus tard, au Familistère, pour les enfants de 7 à 12 ans. Au cours de cette discussion, J.-Bte-André Godin dit qu’il faut « prendre pour règle dans toutes les institutions enfantines du Familistère d’y pratiquer véritablement l’amour maternel dans ce qu’il a de plus élevé et de plus prévoyant. C'est par la tendresse, par la persuasion, par le raisonnement, jamais par la contrainte, que les enfants devront être conduits.
- « On pourra aussi, pour faciliter la tâche des maîtres et des maîtresses, installer dans la propriété sociale des jeux dont l’enfant en cas de mauvaise conduite pourrait être privé. Des décorations, des'distributions honorifiques devront aussi être étudiées pour entraîner au bien les petits élèves. »
- Mais cette question de l’École primaire n’étant encore que dans les prévisions d’avenir, le président ramène la discussion sur l’objet immédiat à réaliser et arrête, d’accord avec le conseil, les conditions provisoires d’ouverture de la nourricerie.
- On verra ensuite à faire de même pour la salle d’asile.
- La séance est levée.
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- LES SYNDICATS PROFESSIONNELS
- Depuis le 21 mars 1884, les syndicats professionnels qui, jadis, n’étaient que tolérés ont une existence légale et peuvent se constituer sans l’autorisation du gouvernement.
- La loi de 1884 définit ainsi leurs attributions :
- « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. »
- Conséquemment les ouvriers syndiqués pouvaient librement s’entendre et se concerter, soit pour réclamer une augmentation de salaire, soit pour régler, à leur commune satisfaction, telle ou telle condition de l’exercice du travail. La loi les y autorisait : Certains industriels, se plaçant au dessus de la loi, interdirent à leurs ouvriers l’exercice des droits que celle-ci leur conférait.
- Ils continuèrent à faire aux syndicats une opposition systématique, renvoyant impitoyablement de leurs usines ou ateliers, ou refusant d’y admettre, les ouvriers syndiqués. Plusieurs syndicats ouvriers durent se dissoudre.
- Ces graves abus furent signalés à maintes reprises dans la presse et dans les travaux parlementaires.
- On songea dans le Parlement à donner à la loi sur les syndicats professionnels la sanction qui lui manquait.
- Le 4 mars 1886, M. Bovier-Lapierre déposait à cet effet, sur le bureau de la Chambre, la proposition de loi suivante :
- « Art 1er— Quiconque sera convaincu d’avoir, par dons ou promesses, violences ou voies de fait, menaces de perte d’emploi ou de privation de travail, entravé ou troublé la liberté des associations syndicales professionnnelles et empêché l’exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars 1884, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 100 à 2,000 francs.
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- « Art. 2.— L’article 463 du Code pénal pourra être appliqué.»
- Les juristes, nombreux à la Chambre, se jetèrent sur ce texte si simple, pour le combattre ou le défendre, et Pembroüillèrent quelque peu.
- Il en résulta le texte suivant, qui fut adopté le 17 mai 1889, à la majorité de 376 voix.
- « Quiconque, patron, contre-maître, employé ou ouvrier, sera convaincu d’avoir, par menaces de perte d’emploi ou de privation de travail, refus motivé d’embauchage, renvoi d’ouvriers ou employés à raison de leur qualité de syndiqués, violences ou voies de fait, dons, offres ou promesses de travail, entravé ou troublé la liberté des associations professionnelles ou empêché l’exercice des droits reconnus par la loi du 21 mars 1884, sera puni d'un emprisonnement d’un mois à trois mois et d’une amende de 100 à 2 000 francs. »
- La loi votée par la Chambre fut transmise au Sénat ; mais elle ne put venir en discussion, l’expiration des pouvoirs de la Chambre étant survenue avant que le rapport de la commission fut déposé. La procédure parlementaire est ainsi réglée, qu’il suffit de la négligence d’un rapporteur sénatorial pour obliger la Chambre à recommencer une loi déjà votée par elle, si elle ne veut pas avoir travaillé, la première fois, en pure perte.
- Reprise par son auteur la loi qui nous occupe fut une seconde fois, le 13 mai 1890, votée par la Chambre à la majorité de 347 suffrages et de nouveau renvoyée au Sénat, qui, après l’avoir ajournée en décembre 1890, la repoussa en juin 1891 par 184 voix contre 39.
- Les adversaires du projet déclarent qu’il est inutile de créer une loi pénale visant les infractions à la loi de 1884 sur les syndicats parce que, aux termes de l’article 1780 du code civil, modifié par la loi du 27 Décembre 1890, sur le contrat de louage, tout ouvrier renvoyé sans motif légitime a le droit de s’adresser aux tribunaux, pour réclamer une indemnité.
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- Les partisans du projet estiment que ses dispositions ne feraient nullement double emploi avec l’article 1780 nouveau du code civil (1). Ils invoquent un autre motif: c’est que les procès en général coûtent fort cher et traînent parfois en longueur.
- Or, si la loi a été proposée, c’est précisément pour dispenser les ouvriers congédiés au mépris de la loi de 1884 d’intenter un procès qu’ils sont, en fait, incapables de soutenir.
- D’ailleurs, quand bien même l’article 1780 nouveau du code civil ouvrirait la voie d’une réparation civile à ceux qui seraient inquiétés, dans leur droit de se syndiquer, — ce qui est affirmé par les uns, contesté par les autres, — il ne faut pas oublier que l’article 1780 ne vise pas autre chose que le renvoi de l’ouvrier et, par conséquent, renferme une lacune que les promoteurs de la loi avaient à cœur de combler.
- La question de principe, qui est celle de savoir si la loi du 21 mars 1884 est une simple loi d’intérêt privé dont la violation ne pourrait donner lieu qu’à des réparations civiles, ou au contraire une loi d’ordre social et d’intérêt public, a été amplement débattue à plusieurs reprises tant à la Chambre qu’au Sénat.
- Contrairement à l’opinion qui a prévalu au Sénat, la majorité de la Chambre a toujours pensé que la loi de 1884, destinée à égaliser les deux forces en présence : le capital d’une part, le travail de l’autre, est une loi d’intérêt général qui touche aux intérêts supérieurs de l’ordre public et de l’ordre social, et elle a considéré comme punissables les atteintes portées à la loi du 21 mars 1884.
- D’ailleurs, la sanction pénale qu’elle a voulu établir ne serait nullement exclusive de la sanction civile.
- (1) Aux termes de l’ancien article 1780 du code civil, le louage des services sans détermination de durée pouvait toujours cesser par la volonté d’une des parties.
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- Le 19 mars dernier, la Chambre reprenait pour la troisième fois la discussion de la loi Bovier-Lapierre.
- Cette discussion fut des plus confuses. Le texte proposé à la Chambre n’avait pas seulement contre lui ses anciens adversaires, mais encore un certain nombre de députés qui, après l’avoir voté à deux reprises, avaient fini par s’apercevoir que la loi n’avait pas un caractère bilatéral.
- Le texte primitif punissait quiconque aurait, par manœuvres, violences ou voies de fait, porté atteinte au droit de se syndiquer. Pour donner â la loi un caractère bilatéral, la Chambre renvoya à la commission divers amendements, notamment celui de M. Leygues punissant également les atteintes portées au droit de ne pas se syndiquer.
- Cet amendement était ainsi conçu :
- « Quiconque, soit par violences ou voies de fait, soit par menace de perte d’emploi, soit en faisant craindre d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, aura empêché ou contraint un membre des professions et métiers sus-indiqués de faire partie d’un syndicat professionnel, etc. »
- La commission revint avec un nouveau texte qui substituait aux expressions quiconque, etc, deux dispositions séparées, Lune visant les patrons, l’autre visant les ouvriers qui porteraient atteinte, soit au droit de se syndiquer, soit au droit de ne pas se syndiquer.
- Voici le texte de l’article proposé par la commission :
- « Tous patrons, entrepreneurs d’ouvrages et contremaîtres qui seront convaincus d’avoir, par menaces de perte d’emploi ou de privation de travail, refus motivé d’embauchage, renvoi d’ouvriers ou d’employés à raison de leur qualité de syndiqués, violences ou voies de fait, dons, offres ou promesses de travail, entravé ou troublé la création ou le libre fonctionnement des syndicats professionnels reconnus par la loi du 21 mars 1884, seront punis d’un emprisonnement de six jours à un mois et d’une amende de 100 francs â. 2,000 francs ou de l’une de ces deux peines seulement.
- « Seront punis dès mêmes peines tous ouvriers ou employés qui, par les mêmes moyens, et hors le cas de cessation concertée du travail, auront contraint un ou plusieurs ouviers ou patrons à faire ou ne pas faire partie d’un syndicat ou à sortir du syndicat auquel ils appartiennent. »
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- Les mots : hors le cas de cessation concertée de travail, avaient été intercalés dans le texte du second paragraphe, pour éviter à la commission le reproche de rétablir, contre les ouvriers, l’article 416 du code pénal punissant toute -atteinte à la liberté du travail résultant d’une violence morale, article aboli, comme on le sait par la loi de 1884.
- On a fait remarquer à la Chambre la singulière conséquence qui résulterait de l’adoption de ce paragraphe. Le résultat serait celui-ci : si les ouvriers se contentent de menacer le patron d’une grève, ils commettent un délit, et s’ils passent de la menace à l'acte et que la grève ait lieu, il n’y a plus de délit.
- Cette disposition était une véritable incitation à la grève que tout le monde reconnaît être un état de guerre que tout le monde condamne comme une calamité pour les ouvriers, comme pour les patrons Cette argumentation d’un adversaire de la loi n’a pas peu contribué à faire repousser le deuxième paragraphe de l’article.
- La commission, présidée par M. Bovier-Lapierre, n’avait accepté qu'à son corps défendant le renvoi de l’amendement Leygues auquel ce paragraphe donnait, en partie, satisfaction.
- Pour faire passer dans la loi le premier paragraphe qui exprimait fidèlement ses propres intentions, elle s’était résignée à accepter le second. C’eût été trop exiger d’elle que de lui demander de le défendre : elle l’a combattu.
- Lorsque le paragraphe édictant des pénalités contre les ouvriers a été repoussé, le paragraphe édictant des pénalités contre les patrons, était déjà voté, 267 voix contre 215 s’étaient prononcées en sa faveur. La loi désormais vise uniquement les patrons qui porteraient entrave au libre exercice de la loi syndicale. Mieux qu’aucun des textes sur lesquels les deux Chambres ont eu à se prononcer depuis six ans, elle réalise l’idée-mère de ses promoteurs, bar contre, elle s’écarte plus que jamais de la conception sénatoriale.
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- . Le projet reviendra-t-il du Luxembourg amendé par la proposition Leygues ? Ou bien le Sénat maintiendra-t-il ses votes antérieurs, c’est-à-dire repoussera-t-il complètement le projet ?
- « Si nous étions à la place du Sénat, » écrit à ce sujet un publiciste dont on ne suspectera pas l’esprit de modération, M. Hector Dépassé, « si nous étions à la place du Sénat, nous voterions la loi qui est sortie des délibérations de la Chambre, malgré les critiques qui peuvent lui être adressées, convaincus que cette loi telle quelle vaudra mieux, dans l’état des choses, qu’un nouvel ajournement et une nouvelle défaite. Le code contient trois ou quatre articles assez larges et assez souples pour atteindre les illégalités dont les ouvriers se rendraient coupables. La loi n’est pas désarmée à leur égard, on le sait bien certes, mais c’est en face des puissances industrielles qu’elle a paru souvent faible et débile, et c’est à cela qu’il faut parer. »
- Citons encore, car l’article de M. Dépassé emprunte aux circonstances actuelles un grand intérêt :
- « La question est toujours de protéger la liberté des syndicats professionnels contre l’opposition systématique des patrons et des grandes compagnies qui, à plusieurs reprises, ont porté gravement atteinte à la loi, ont rejeté hors des ateliers, hors de la société industrielle, dans l’isolement et l’anarchie, les ouvriers qui avaient entrepris avec le plus d’ardeur et de confiance d’organiser des syndicats et de mettre à profit les droits légitimes que la République parlementaire leur a reconnus.
- « Si quelques puissants chefs d’industrie n’avaient pas montré un esprit détestable, la question deM. Bovier-Lapierre n’aurait jamais été posée. Le haut patronat, bien plus qu’un député, a fait comprendre, par une suite de vexations et de maladresses, que de nouvelles garanties étaient devenues nécessaires. Car, il faut que nous parvenions à organiser par des lois et par le concours réciproque des volontés le travail industriel de ce temps, ou que nous nous attendions à voir s’élargir le cercle de l’anarchie.
- « Les puissances industrielles qui rejettent les ouvriers hors de la cité légale du travail, qui leur ôtent non seulement le pain du jour, mais la confiance dans la force des lois et l’espérance de progrès futurs, recrutent elles-mêmes les troupes de l’anarchie, elles élargissent elles-mêmes ce cercle
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- qui est nouveau cercle de l’enfer du Dante. De deux choses l’une ou, les ouvriers de ce siècle et du siècle prochain auront la ferme espérance de progresser par des lois, ou ceux qui ont l’ambition ardente de marcher, d’arriver, de modifier les conditions du salariat moderne, comme c’est leur droit, n’iront-ils pas chercher hors des lois d’autres moyens d’améliorer, à leurs risques et périls, leur situa-lion et celle de leurs enfants ?
- « il y a bien des formes de l’anarchie, et lorsque le haut patronat, riche, honoré, protégé de toute façon, se met en état de révolte ouverte contre la loi, n’est-ce pas une forme de l’anarchie qui en suscite plusieurs autres ? »
- (A suivre).
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- L’ARBITRAGE PROFESSIONNEL
- Une des premières questions que la Chambre doit examiner aussitôt après les vacances de Pâques est relative à l’arbitrage professionnel. On sait que cette question a provoqué, depuis quelques années, le dépôt d’un certain nombre de projets de loi, parmi lesquels se trouve le projet de loi sur la conciliation et Varbitrage facultatif en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers ou employés, déposé par le gouvernement à la suite de la discussion d’une interpellation sur la grève des mineurs du Pas-de-Calais.
- La plupart de ces propositions remontent à la précédente législature et avaient fait l’objet d’un remarquable rapport de M. Lyonnais, qui ne pût venir en discussion avant l’expiration des pouvoirs de la Chambre. Elles avaient été vivement combattues. On leur reprochait de viser à introduire dans nos codes une procédure à la fois dangereuse et’inefficace, que leurs prescriptions ne seraient jamais obéies, que les mœurs des ouvriers anglais et américains ne pourraient jamais s’acclimater en France, etc. Aussi
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- bien, est-il permis de penser que si le débat s’était ouvert sur les conclusions du rapport de M. Lyonnais, la Chambre précédente ne les eût pas ratifiées.
- Pour vaincre toutes ces hésitations, faire tomber toutes ces objections, il fallait un fait décisif. Les parties intéressées : représentants du travail et du capital, se sont chargées de le fournir.
- Il y a six mois à peine, une grève qui ne comptait pas moins de quarante mille adhérents éclatait, menaçant, comme le dit le rapporteur actuel, M. Lockroy, « menaçant nos départements du Nord de perturbations économiques et de désordres sociaux dont les conséquences auraient été incalculables. L’opinion publique s’émut et cette émotion rencontra un écho jusque dans l’enceinte parlementaire. Heureusement, les parties intéressées se souvenant d’une procédure qui bien des fois, en Angleterre et en Amérique, avait mis fin à des conflits de ce genre, résolurent de confier à des délégués le soin de défendre leurs intérêts et prièrent un fonctionnaire do l’ordre administratif, c’est-à-dire un personnage désintéressé, de présider les débats. En quelques jours, ou plutôt en quelques heures, le procès fut terminé, et, grâce à la modération des uns, à la fermeté des autres, au patriotisme de tous, la paix publique, un instant troublée, se trouva assurée et affermie. »
- Ainsi donc la loi sur l’arbitrage si longtemps controversée a été appliquée sur une large échelle, avant d’avoir été inscrite dans nos codes, par les mineurs du Pas-de-Calais, et, plus récemment encore, les grévistes de Carmaux en ont usé spontanément, simplement, comme si, de tout temps, on avait fait usage de cette manière de trancher les conflits et qu’on n’en eut jamais connu d’autre.
- Le projet de loi du gouvernement expose avec une grande clarté et une extrême précision le but même de la loi et la procédure qu’elle institue.
- « C’est seulement lorsque la grève est déclarée ou qu’elle se prolonge, quand déjà les esprits sont aveuglés et les cœurs aigris par la lutte, que l’idée de recourir à un arbitrage se fait jour.
- « Or, comme aucune procédure simple et rapide n’existe pour un pareil cas, comme, d’autre part, ceux qui sont disposés aux premières ouvertures doivent les faire eux-mêmes à l’adversaire et peuvent légitimement craindre qu’il ne considère cette démarche comme un signe de faiblesse
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- et un encouragement à la résistance, des hésitations très difficiles à surmonter étouffent les meilleures intentions.
- « Néanmoins, la nécessité d’un intermédiaire finit par s’imposer, et le plus souvent, alors, c’est aux maires ou aux préfets qu’on demande de remplir cet office, au risque de faire douter que ce soit seulement un conciliateur que l’on recherche.
- « Une loi qui désigne préalablement cet intermédiaire, qui trace et précise la voie à suivre par les parties divisées pour aboutir au rapprochement et à la conciliation, est par conséquent indispensable.
- « Quelques gouvernements étrangers l’ont reconnu avant nous et ont donné, d’une manière plus ou moins ingénieuse, une solution légale au problème .qui nous préoccupe. Mais l’étude attentive de leurs divers systèmes ne nous en a fait découvrir aucun qui convienne à notre pays. L’Angleterre, il est vrai, offre, à cet égard, le modèle d’institutions éprouvées et efficaces ; mais leur mérite tient surtout à ce que cette nation est, depuis longtemps, familiarisée avec l’usage de la liberté et de l’association.
- « Nous ne nous arrêterons pas aux Conseils de l’industrie et du travail créés par la Belgique : nés d’hier, ils ne peuvent encore fournir un enseignement de quelque valeur.
- « Ce n’est donc pas par l’exemple de l’étranger que nous essayerons de justifier notre projet.
- «Tout d’abord, nous avons voulu non pas imposer l’arbitrage, mais bien en faciliter l’usage en instituant une procédure simple, entièrement gratuite, susceptible de s’appliquer presque instantanément dans tous les cas, dans tous les lieux et avec le moindre dérangement possible. Il fallait que cette procédure convînt aussi bien aux conflits intéressant un seul atelier ou une seule usine, qu’à ceux qui s’étendent à tous les établissements d’une industrie, dans plusieurs communes ou sur toute une région, et qu’elle pût même, le cas échéant, s’appliquer aux différends qui surgissent dans des travaux temporaires, à personnel nomade, comme certains travaux d’agriculture ou de terrassement.
- «Nous nous sommes intentionnellement abstenus de déterminer le mode de nomination des délégués des parties en cause. On peut, .sur ce point, s’en rapporter sans inconvénient aux intéressés eux-mêmes. Journellement, lorsque surgit un différend, les ouvriers se réunissent et
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- nomment des délégués chargés de la direction du mouvement et de toutes les démarches nécessaires pour faire triompher leurs réclamations. Si la conduite de leurs représentant? ne leur semble pas correcte, une nouvelle réunion en désigne d’autres, de façon qu’à chaque instant les ouvriers se trouvent représentés par des mandataires possédant toute leur confiance, en même temps que les connaissances techniques spéciales à la profession. Il serait au moins inutile d’imposer, par la loi, des formalités électorales qui ne feraient qu’apporter des entraves à la prompte solution des conflits industriels.
- « Quoi qu’il en soit, les mandataires des patrons et des ouvriers en désaccord pourront aller sans humiliation, sans crainte de fausse interprétation, les uns vers les autres. Ils débattront librement leurs intérêts, sous les yeux d’un homme éclairé, dont ils auront, toujours, la faculté d’invoquer l’intervention et le concours modérateurs, pour faire prévaloir les conseils de la raison et amener une conclusion amiable du conflit.
- « Ces contacts personnels tout volontaires, ces débats contradictoires, nous semblent faits pour dissiper, la plu. part du temps, les préjugés et les méfiances réciproques. Ils suffiront ordinairement à provoquer la clôture du différend; mais, si même ce but n’était pas atteint, la porte ne serait pas encore fermée à un accord, car notre projet offre comme second moyen de terminaison des crises accidentelles, le recours à un arbitrage pour lequel il institue, également, une procédure rapide et simple.
- « Nous laissons la plus entière liberté aux parties pour le choix des arbitres. Il est, en effet, de toute nécessité que les personnes désignées pour remplir ces délicates fonctions possèdent, à l’heure précise où éclate le conflit, non seulement une compétence reconnue, mais aussi, et surtout, la pleine confiance des intéressés. Tel arbitre, accepté aujourd’hui avec enthousiasme, peut, à un autre moment, être résolument repoussé. 11 faut donc que rien ne limite le choix des parties en présence ; c’est pourquoi nous nous sommes bien gardés dé faire désigner à l’avance les arbitres chargés de suppléer, s’il y a lieu, les comités de conciliation. »
- Ces dispositions sont en tous points semblables à celles qu’avaient adoptées la plupart des auteurs des propositions précédentes.
- Sauf quelques légères modifications, la commission demande de transformer en loi le texte du titre I du projet minis-
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- tériel. Pour le titre II qui traite non plus seulement de' la Conciliation et de l’arbitrage accidentel, mais des .conseils permanents de conciliation et d’arbitrage, elle prie la Chambre d’en ajourner au moins momentanément la discussion.
- C’est à propos du titre II que pourra venir utilement l’examen du projet de loi de M. Mesureur sur les Conseils du travail dont nous avons parlé dernièrement.
- PROPOSITION DE LOI
- Art. lor.— Il est institué des Comités de Conciliation et des conseils d’arbitrage pour prévenir ou régler pacifiquement les différends d’ordre collectif entre patrons et ouvriers ou employés portant sur les conditions du travail.
- Art. 2. - Les patrons et les ouvriers ou employés qui, voulant provoquer l’arbitrage ne sont pas tombés d’accord, directement entre eux, sur les conditions de cet arbitrage, peuvent, soit ensemble, soit séparément, en personne oh par mandataires, adresser au juge de paix du canton ou de l’un des cantons où existe le différend une déclaration écrite contenant :
- 1° Les noms, qualités et domiciles des demandeurs ou de ceux qui les représentent ;
- 2° L’objet du différend, avec l’exposé succinct des motifs allégués par la partie ;
- 31 Les noms, qualités et domiciles des personnes auxquelles la proposition d’arbitrage doit être notifiée ;
- 4° Les noms, qualités et domiciles des délégués choisis, dans la profession, par les demandeurs.
- Art. 3. — Le juge de paix délivre récépissé de cette déclaration, avec indication de la date et de l’heure du dépôt, et la notifie, sans frais, dans les vingt-quatre heures, à la partie adverse ou à ses représentants.
- Art. 4.— Au reçu de cette notification, et au plus tard dans les trois jours, les intéressés doivent faire parvenir au juge de paix leur réponse et la motiver en cas de refus. Passé ce délai, leur silence est tenu pour refus.
- S’ils acceptent la proposition d’arbitrage, ils désignent, dans leur réponse, des délégués en nombre égal à celui des délégués choisis par les demandeurs.
- Si l’éloignement ou l’absence des personnes auxquelles la Proposition d’arbitrage est notifiée, ou la nécessité de consulter des mandants, des associés ou un conseil d’administration, ne permettent pas de donner une réponse dans les trois jours, les représentants desdites personnes doivent,, dans ce délai de
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- trois jours, déclarer quel est le délai nécessaire pour donner cette réponse.
- Cette déclaration est transmise par le juge de paix aux demandeurs dans les vingt-quatre heures.
- Art. 5.— Si la proposition d’arbitrage est acceptée, le juge de paix convoque d’urgence les délégués désignés par les parties.
- En cas d’absence d’un ou plusieurs délégués de Tune des parties, le ou les plus jeunes délégués en surnombre de la partie la plus nombreuse n’auront que voix consultative au débat.
- Art. 6.— Les délégués des parties, en nombre égal, constituent le Comité de conciliation.
- Leurs réunions ont lieu en présence du juge de paix, qui est à leur disposition pour diriger les débats s’ils le désirent, mais n’y peut avoir que voix consultative.
- Art. 7.— Si l’accord s’établit, dans ce comité, sur les conditions de la conciliation, ces conditions sont consignées dans un procès-verbal dressé par le juge de paix et signées par les délégués.
- Art. 8. — Si l’accord ne s’y établit pas, le juge de paix invite les parties à désigner, soit chacune un arbitre, soit un arbitre Commun.
- Au cas où il serait désigné deux arbitres, ceux-ci pourraient faire choix d’un tiers-arbitre.
- Art. 9.— La décision sur le fond, prise, rédigée et signée par les arbitres, est remise au juge de paix.
- Art. 10.—Si les arbitres n’arrivent à s’entendre ni sur la solution à donner au différend, ni pour le choix d’un tiers-arbitre, l’insuccés de l’arbitrage est consigné par le juge de paix dans un procès-verbal.
- Art. il.— Les procès-verbaux et décisions mentionnés aux article 7, 9 et 10 ci-dessus sont conservés en minute au greffe de la justice de paix, qui en délivre gratuitement une expédition à chacune des parties intéressées et en adresse une autre au Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, par l’entremise du Préfet.
- Art. 12.— La demande d’arbitrage, le refus ou l’absence de réponse de la partie adverse, la décision du Comité de conciliation ou celle des arbitres, ou, enfin, l’échec de la tentative d’arbitrage, notifiés par le juge de paix au maire de chacune des communes où s’étendait le différend, sont, par chacun de ces maires, rendus publics par affichage à la place réservée aux publications officielles.
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- L’affichage le plus étendu de ces décisions pourra en outre se faire par les parties intéressées. Les affiches seront dispensées du timbre.
- Art, 13.— Les locaux nécessaires à la tenue des Comités de conciliation et aux réunions des arbitres sont fournis, chauffés et éclairés par les communes oû ils siègent.
- Les frais qui en résultent sont compris dans les dépenses obligatoires des communes.
- Les dépenses des comités de 'conciliation et d’arbitrage seront fixées par arrêté du Préfet du département et portées au budget départemental comme dépenses obligatoires.
- LA POLITIQUE COLONIALE
- Le jeudi 7 avril, le Gouvernement déposait sur le Bureau de la Chambre un projet de loi portant ouverture d’un crédit supplémentaire de 3 millions de francs sur le budget des colonies pour frais d’occupation du Dahomey.
- L’exposé des motifs était très sommaire ; le voici dans son entier :
- « Les incidents graves qui viennent de se produire au Dahomey obligent le Gouvernement à demander à la Chambre les moyens d’action qui lui sont nécessaires pour faire respecter nos droits. »
- Voici ce qui s’était passé :
- Notre voisin le roi du Dahomey, Behanzin, sans tenir compte du traité qu’il avait conclu l’année dernière avec notre gouvernement, venait d’opérer des razzias sur les territoires soumis à notre protectorat et se retirait emmenant des captifs et des troupeaux.
- Une discussion s’engagea devant la Chambre, discussion d’autant plus longue que la demande de crédits pour le Dahomey, coïncidait avec une demande de crédit pour le Soudan, et avec une autre demande de crédit pour le Tonkin, colonies dans lesquelles nos forces militaires engagées avaient besoin de renfort.
- U en est résulté que le débat a porté sur la politique coloniale de la France-
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- LE DEVOIR
- La commission du budget concluait, en raison de l’urgence des mesures destinées à assurer la sécurité de nos possessions, à l’adoption des crédits demandés, en laissant à la Chambre le soin de se prononcer par un ordre du jour sur la politique du gouvernement.
- Du côté Gouvernement, les déclarations ont manqué de précision ; du côté Chambre les opinions exprimées ont été des plus variées.
- Le débat a été clos par le vote des crédits suivi du vote, à une très faible majorité, d’un ordre du jour pur et simple, c’est-à-dire sans indication politique.
- A cette occasion M. 0-a.illa.1rd, dont on connaît le zèle pour la cause de la Paix,a prononcé un chaleureux et éloquent discours dont nous nous reprocherions de ne pas citer quelques passages. Après avoir constaté que la politique coloniale suivie pendant. ces dernières années a été une politique au jour le jour, sans plan, sans méthode, sans but, sans objectif défini, sans moyen d’action approprié à la tâche qu’on se proposait de remplir, et de plus sans sincérité, M. Gaillard ajoute que, adversaire résolu du développement de notre domaine colonial à coups de fusil ou de canons, il croyait toutefois remplir son devoir de Français en demandant que cette Chambre vote les crédits nécessaires pour dégager nos armes soit au Soudan soit au Dahomey.
- M. (ïaillurd continue :
- « Si nous consultons le passé, l’histoire de la politique coloniale, dans la plupart de ses chapitres, nous apparaîtra comme l’histoire du rapt, de la violence, de l’incendie, du meurtre et du mensonge.
- Dans le passé, nons n’avons qu’à nous souvenir de Pizarre et de Cortès pour savoir que le premier acte de la politique coloniale consiste à exterminer les races vaincues.
- Au massacre des populations du Pérou et des Indiens, ajoutez le souvenir des massacres commis par les Anglais en Australie et en Tasmanie. Souvenez-vous des races indigènes refoulées et exterminées en Amérique et aux Nouvelles-Hébrides.
- Après ces sinistres exploits de guerre, nous avons vu la politique coloniale déchaîner d’autres fléaux à travers les continents ; ces fléaux s’appellent : l’opium, l’alcoolisme et le commerce des armes.
- A la suite des drames du passé et des drames du présent, nous pouvons aussi rappeler les opérettes des jours contempo-
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- rains, car l’opérette se mêle au drame en matière de politique
- coloniale.
- Oui, nous avons vu des diplomates incliner leur lorgnon, et leur front parcheminé sur les documents des conférences diplomatiques pour se partager des continents entiers au gré de leurs intrigues et de leur fantaisie. Nous avons vu également des faits comme le suivant : nous avons vu, il y a quelque années, M, Luderitz acquérir pour le compte du gouvernement allemand un immense territoire sur les côtes de l’Afrique orientale, aux bords de la baie de Sainte-Lucie, et cela moyennant l’offrande faite par M. Luderitz au chef de ce vaste territoire d’un baril de tafia, d’un habit brodé et d’une boîte h musique.»
- Passant ensuite des considérations d’ordre moral aux considérations d’ordre matériel, M. Gfaillard. ajoute :
- « Certains d’entre vous voudraient,faire développer, étendre la politique coloniale dans un intérêt de lucre et au nom d’intérêts matériels.
- On oublie une chose, c’est la situation de tous les marchés internationaux. Elle est terminée cette vieille politique coloniale, régie par le pacte colonial, en vertu de laquelle une nation fournissait à sa colonie tous les objets dont elle pouvait avoir besoin et faisait par sa marine le transport des objets provenant de ses colonies.
- Cette ère est close, et il ne faut pas s’attarder dans les errements du passé. Il faut saisir le sens de l’évolution économique contemporaine ; les conditions du passé sont modifiées ; tous les marchés sont internationaux aujourd’hui, et la puissance économique, industrielle et commerciale appartient aujourd’hui à celle des nations qui réalise le mieux cette double conception : produire et transporter à bon marché. »
- L’orateur cite à ce propos l’exemple de la Suisse qui, sans port, ni marine, exporte des marchandises pour une somme d’environ 1 milliard, ce qui équivaut au tiers de l’exportation française, alors que la population de la Suisse est de quinze fois inférieure à la population Française. Il cite*également l’exemple de la Norvège dont la population est inférieure à la population de la ville de Paris et qui fait un transport maritime annuel évalué par le chiffre de 4 p. 100, alors que notre grande France fait un transport total représenté par le chiffre de 4. 7 p. 100.
- A la vieille conception de la politique coloniale, M.
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- Gaillard oppose une conception nouvelle :
- « La politique coloniale pourra se résoudre d’une autre façon, qui est peut-être plus lointaine, mais que je considère comme devant fatalement se produire dans un avenir qu’il n’est permis à personne de fixer avec précision, mais que tous les hommes sérieux doivent envisager; la question de la politique coloniale sera résolue quand on aura pu réaliser la fédération des nations européennes.»
- On rit au centre, M, <ïaillui*d s’adressant aux rieurs :
- « Il fut un jour où un homme qui portait un nom dont on riait à l’époque, mais dont on ne rit plus aujourd’hui, un homme qui s’appelait tout simplement et tout chétivement Victor Hugo, provoqua également des rires (Exclamations et rires).
- / h 1 je voudrais bien qu’au lieu d’un millier d’auditeurs représentant le peuple français il y eut ici,— ce qui est impossible, et je n’exprime qu’un désir — les 9 ou 10 millions d’électeurs que nous représentons : en face d’un pareil auditoire, est-ce que vous auriez l’outrecuidance de sourire quand un républicain ferait appel à ce rêve qui sera réalisé un jour et que je vois vivre dans l’avenir malgré les rires de scepticisme, le rêve de la Fédération des Etats Unis de l’Europe ? ( Très bien I très bien ! sur divers bancs à gauche).
- Le mot de « fédération européenne » ou plutôt le propre mot d’Etats-Unis d’Europe a été prononcé à la tribune française par Victor Hugo, le 15 juillet 1851.
- Un membre à gauche. (J’était un poète,
- B®. .Tiilc» Cjiiiillîveil (Vaucluse). Ce n’était pas pour rien, mon cher ami — car je vous ai entendu et reconnu — que la langue latine a appelé le poète vates, c’est-à-dire celui qui voit l’avenir.
- B®. J m ne 1. Les poètes sont les prophHes.
- B®. Jules Ciiîiiliîieiï. Le 15 juillet 1851, Victor Hugo disait à la tribune de la Chambre française, en saluant la République de 1848 : « Le peuple français vient de tailler dans un granit indestructible, d’asseoir au milieu de notre vieux continent européen la première assise de cet immense édifice de l’avenir qui s’appellera un jour les Etats-Unis d’Europe.»
- Et quand Victor Hugo eut prononcé cette phrase mémorable, il fut interrompu, lui aussi, par des hommes qui s’appelaient Molé, Montalembert et Quentin-Bauchard. Et l’un disait : M Victor Hugo, décidément il est fou ! — C’est
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- un poète, disait le second et le troisième ajoutait : Les Etats-Unis d’Europe, quelle extravagance !
- de Colombet. La question n’a pas marché depuis cette époque-là.
- H®. Jules G-a.illa.iMl. (Vaucluse). Vous vous trompez: la question a marché...
- Voix à droite. En arrière.
- H®. Jules Gaillard.. (Vaucluse) Elle a fait un grand pas ; elle a tellement marché qu’un journal qui a . droit à quelque sympathie et qui s’appelle le Figa.ro publiait, sous la signature de M. Saint-Genest (Ah ! ah ! à droite), un article intitulé : « Les Etats-Unis d’Europe.»
- « La question de la fédération européenne a fait un grand pas depuis le discours prononcé par Victor Hugo en juillet 1851. Des journaux, qui étaient alors sceptiques et conservateurs, ne craignent pas aujourd’hui de traiter très sérieusement la question des États-Unis d’Europe.
- J’ajouterai qu’elle a été également traitée par des hommes éminents qui ne sont ni des socialistes ni des anarchistes, qui sont des hommes de science, qui sont des professeurs de droit international public, dans des nations monarchiques. Un professeur de droit international public à l’université d’Edimbourg a écrit, il y a de cela déjà plusieurs années, dans une revue de droit international qui se publie à Bruxelles, des articles dont la conclusion est la suivante : le régime de paix armée qui ruine l’Europe, est un régime insupportable et auquel l’Europe devra mettre fin le plus tôt possible, et, pour cela, il faudra constituer en Europe un organisme à la fois judiciaire, politique et administratif.
- Le comte Kamerowski, professeur de droit international public à l’université de Moscou, a écrit de son côté deux brochures dont les conclusions sont identiques. Dans l’une d’elles le comte Kamerowski écrit textuellement qu’il faut organiser « la vie collective des nations européennes. »
- Le comte de Leuss a écrit une brochure aboutissant à la même conclusion; et M. Bocher, ancien officier de marine, en a publiérécemment une autre intitulée de l’Avenir de VEurope, dans laquelle il réclame également l’organisation de la fédération européenne.
- Au moins souhaite-t-il que cette fédération puisse commencer et se faire pour sauvegarder les intérêts de l’Europe au point de vue industriel et commercial, et il demande à les sauvegarder parce qu’il prévoit que si le régime de
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- la paix armée qui pèse sur l’Europe ne prend pas rapidement fin, elle se trouvera un jour réduite à un véritable état de servage au point de vue économique, industriel et commercial vis-à-vis du Nouveau-Monde, de l’Australie et des Indes.
- Et il va jusqu’à entrevoir dans l’avenir le débordement possible de la Chine sur le continent européen, et ces Chinois, que nous pensons être des barbares, venant coloniser et civiliser à leur façon notre barbare continent européen. Peut-être, dit-il, l’avenir verra-t-il cela si l’Europe ne sait pas se prémunir contre toutes les éventualités de cette nature.»
- M. Gaillard termine son discours par une adjuration au gouvernement de se souvenir des véritables traditions, fils de la Révolution et qui vit en République, dont l’idéal n’est pas un idéal de conquêtes, de massacres, d’incendies, de pillage, de vol et de mensonge, mais un idéal de justice et de droit !
- « Dites-vous, messieurs, que c’est folie de jeter nos régiments, de grever nos finances, d’amoindrir nos effectifs militaires pour aller à la conquête de territoires de tribus souda-niennes ou autres, et que la véritable tâche qui incombe à un gouvernement et à des députés qui représentent la France, c’est de favoriser de tout leur pouvoir et de leurs suffrages une politique qui est la politique de demain, une politique qui tend à faire évoluer les peuples vers la justice et la liberté par la solidarité.»
- Cette péroraison est accueillie par les applaudissements de l’extrême-gauche, le centre ne rit plus,
- * *
- Il y a deux ans lorsque, des incidents analogues à ceux qui viennent de se produire, motivèrent une intervention militaire au Dahomey, on recherchait, comme on le fait aujourd’hui, par quelle solution définitive on pourrait mettre un terme aux agissements du roi de ce pays.
- ^ Le regretté Charles Lemonnier écrivit alors, dans les États-Unis d’Europe, les remarquables lignes suivantes qui retrouvent aujourd’hui toute leur actualité :
- Nous comprenons très bien que la République française ne cherche point dans le conflit élevé entre elle et le Dahomey le prétexte d’une conquête et d’une nouvelle
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- entreprise coloniale, mais nous ne comprendrions point que l’attaque repoussée, les cinq ou six Français qui se sont laissé prendre, délivrés, les territoires possédés mis à l’abri de toute invasion, les populations indigènes auxquelles elle a promis protection, pleinement sauvegardées, la France supportât plus longtemps la honte d’avoir aucun rapport officiel avec des barbares qui célèbrent régulièrement par des hécatombes humaines leurs solennités religieuses et politiques. L’abolition complète de tout sacrifice humain doit être la condition absolue du rétablissement de la paix. Nous dirons plus, la hideuse coutume des sacrifices doit disparaître; mais ce n’est point non plus par une extermination générale qu’il faut agir. Il ne faut point, pour arrêter l’effusion du sang humain, le verser soi-même à flots. C’est par un concert international, dont il est naturel que la France prenne l’initiative, que le Dahomey doit être mis en quarantaine et apprendre qu’il est condamné par l’Europe, ou à supprimer ses rites sanguinaires ou à cesser d’avoir aucune relation avec les peuples civilisés. De plus compétents que nous indiqueront les modes d’exécution. Soutenues, défendues, protégées, les populations noires â travers lesquelles le roi sanguinaire exerce la chasse à l’homme et recrute scs victimes, seront les premières à les révéler et à les mettre en œuvre. Notre civilisation serait encore bien arriérée et devrait avoir honte d’elle-mème si, décidée à supprimer les sacrifices humains, elle n’avait d’autres moyens que de faire périr des hommes par milliers.
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- L’Œuvre des petits asiles temporaires. — « Préserver la femme en danger de se perdre et rendre à la vie sociale les libérées fermement décidées à accepter une direction faite de travail, de relèvement moral. »
- Tel est le but que se proposaient d’atteindre les promoteurs de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare.
- Fondée en 1870 par M. l’Abbé Michel et sa nièce M110 de Grandpré, cette œuvre, après avoir longtemps végété, prit, en 1882, sous la direction de la regrettée Mme Caroline de Barrau, une extension considérable qui ne s’est pas démentie sous la direction de Mm9 Bogelot, ainsi que le constate Mrae Èmilie de Morsier, vice-présidente, dans le discours qu’elle prononçait à la dernière assemblée générale de l’Œuvre.
- Nous croyons utile de placer sous les yeux de nos lecteurs quelques passages de ce discours empreint d’un si pur idéal d’humanité, et qui donne sur les derniers développements de l’œuvre, devenue celle des Petits Asiles Temporaires pour les femmes et leurs enfants, d’intéressants détails.
- Mme Emilie de Morsier s’exprime ainsi :
- « Je ne crois pas inutile, à une époque où la philanthropie occupe une si grande place dans les préoccupations sociales et même mondaines — car il est de bon ton aujourd’hui d’appartenir à des œuvres de bienfaisance ou d’en fonder, — je ne crois pas inutile, dis-je, de rappeler ici quels sont nos principes et quelle a été notre méthode d’action.
- Nos principes se résument en peu de mots. Nous croyons à la valeur native de tout être humain et à son droit à la vie physique et morale, alors même que l’humain en lui a été faillible. Par conséquent, le relèvement et la réhabilitation tiennent une large place dans notre programme. Mais une étude sérieuse des situations.dans lesquelles nous sommes appelés à intervenir nous a amenés à tenir de plus eu plus compte de la loi de solidarité qui relie tous les êtres entre eux, en sorte, si je puis m’exprimer ainsi, que le salut,
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- pas plus que la perdition, ne doit être considéré comme un fait individuel ; et, soit que nous montions, soit que nous descendions moralement, nous entraînons avec nous un grand nombre d’âmes qui subissent notre influence ou partagent notre destinée terrestre.
- Je ne crains pas de le dire, si nous avions une compréhension suffisante de l’unité de la race humaine et des devoirs qu’elle nous impose, nous ne pourrions pas voir un homme ou une femme sortir de la cour d’assises, écrasé sous l’opprobre de sa condamnation ou .tremblant à l’idée du châtiment qui l’attend, sans nous demander :
- « Quelle est ma part de responsabilité dans.ce crime?»
- Mais pour en revenir aux femmes que nous, protégeons, avez-vous songé à toutes les circonstances qui expliquent ou excusent leurs fautes ?
- 11 y a d’abord le milieu dans lequel on est né, l’absence d’éducation, les mauvais exemples ; puis la séduction et l’abandon, l’enfant dont il faut éviter ou cacher la naissance, parce que notre société fait une honte de la maternité lorsqu’elle est illégale, comme si la loi seule édictée par les hommes pouvait revêtir de sainteté ce mystère de la nature.
- Pour la femme mariée il y a la maladie, le chômage et trop souvent, hélas, l’alcoolisme ou la mauvaise conduite du mari.
- Voilà pourquoi Mm0 Bogelot comprit bien vite, lorsqu’elle arriva à la direction, qu’une œuvre qui ne s’occuperait que de la condamnée seule était destinée à périr ou à végéter, car on ne peut pas sauver la femme sans tenir compte de toutes les conditions et de toutes ies relations de sa vie et, avant tout, la question de la femme est inséparable de celle de l’enfant.
- Ce fut cette préoccupation qui, tout d’abord, poussa notre directrice à fonder les Petits Asiles temporaires. 11 s’agissait de recueillir les enfants des condamnées pendant le temps de leur peine. Mais, bientôt, on vit quel parti immense on pouvait tirer de ces modestes maisons pour la préservation et le patronage. Vous savez que le système des Petits Asiles est devenu une question d’actualité.
- Beaucoup d’œuvres et de sociétés les ont imités et le principe en a été discuté dans les congrès pénitentiaires ; notamment à Anvers, en 1890, où M. Bogelot remporta une victoire à ce sujet. Il obtint, en effet, que cette question fût mise
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- à l’ordre du jour des prochains congrès, malgré l’opposition des partisans de la centralisation.
- Il est bon de le dire ici ; ce qui a fait la force de notre œuvre, ce qui lui a permis de braver vents et marées sans que jamais notre navire soit désemparé, c’est qu’elle n’est pas seulement une œuvre de secours, mais une œuvre de principes. Nous avons un idéal qui est de substituer la justice et la vérité à l’aumône et aux préjugés.
- Et notre idéal ne s’applique pas seulement à nos procédés de patronage, de préservation et de réhabilitation, mais au fonctionnement même de notre œuvre.»
- * *
- Le Congrès d’Hygiène Ouvrière. — Le onzième Congrès d’hygiène organisé par les possibilités (nuance broussiste) va prochainement s’ouvrir à Paris. On sait que le comité d’organisation avait résolu de faire précéder les séances de ce Congrès d’une série de conférences préparatoires destinées à faire connaître aux adhérents l’état de la science officielle en matière d’hygiène, de l’alimentation, du logement, de l’atelier.
- Viendraient ensuite, comme leçons de choses, les visites dans les services municipaux, et en dernier lieu les séances du Congrès.
- La première partie de ce programme est en*cours d’exécution.
- La première conférence a été donnée samedi, 9 avril, à l’Hôtel des Chambres syndicales, rue de Lancry, par M. Dujardin-Beaumetz, de l’Académie de médecine.
- Le sujet traité était :
- « De l’alimentation et du régime alimentaire. »
- M. Dujardin-Beaumetz a établi ce qu’il faut de nourriture pour entretenir la vie de l’homme au repos, puis ce qui est indispensable pour nourrir l’homme qui travaille.
- Le Conférencier a été amené à se demander si l’alcool est un aliment. Ses recherches personnelles lui ont fait conclure pour l’affirmative. C’est d’ailleurs dans une proportion très faible qu’il agit comme aliment. 11 est surtout un excitant et un irritant.
- L’auditoire, qui n’a cessé de prêter la plus grande attention à M. Dujardin-Beaumetz, l’a interrompu fréquemment par des salves d’applaudissements.
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- Avant de donner la parole au célèbre hygiéniste, M. Lavy, député, avait prononcé une courte allocution pour développer la pensée à laquelle avait obéi son parti en tenant un congrès spécial d’hygiène. « A la science d’enseigner, a-t-il dit ; aux ouvriers de comparer ensuite ce qui doit être avec ce qui est. »
- Après M. Dujardin-Beaumetz, c’est le docteur Armand Gautier, membre de l’Institut, professeur de chimie à la Faculté de médecine de Paris, qui a fait samedi, 16 avril, la deuxième conférence préparatoire du congrès national d’hygiène ouvrière. C’est devant une salle comble et au milieu d’applaudissements que le savant professeur, présenté par M.’Lavy, député, a pris la parole.
- « L’alimentation ouvrière, a-t-il dit, se compose de très peu d’éléments : du pain, de la viande, du vin, de l’eau et quelques légumes. Nous allons surtout vous signaler les fraudes et nous allons chercher le meilleur moyen de s’alimenter d’une façon logique et à bon marché. »
- M. Armand Gautier étudie successivement chacun de ces éléments : pain, viande, vin et eau, et l’auditoire semble retenir jusqu’à son souffle pour ne pas perdre un mot de la conférence.
- Les falsifications du vin : l’alcoolisation, le mouillage, etc., sont trop connues pour que nous les rapportions ici, mais les fraudes relatives au pain ont été pour la plupart des assistants, une véritable révélation.
- « Il est reconnu unanimement par les savants de tous les pays, dit M. Armand Gautier, que le pain, pour être un aliment sain et nutritif, ne doit pas contenir plus de 34 0/0 d’eau. Mais les boulangers augmentent cette quantité d’eau dans des proportions qui s’élèvent à 37, 38, 40, et même 42 et 43 0/0. Ils emploient un moyen bien simple ; ils surchauffent leurs fours, ils y maintiennent une température beaucoup trop élevée, de telle façon qu’il se forme aussitôt sur les pains une croûte assez épaisse pour empêcher la cuisson normale de la mie. Or, ce n’est que la cuisson normale de la mie aussi bien que de la croûte, qui supprime les microbes que renferment la farine, l’eau et le levain. D’autre part, au point de vue hygiénique, mais surtout pécuniaire, il importe que le boulanger ne nous vende pas de l’eau pour des éléments solides et nutritifs.
- (( Gomment échapper à cette fraude ? se demande M. Armand Gautier. Un pain est bon, dit-il, lorsqu’en pressant
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- doucement la mie, celle-ci se montre souple, élastique et revient sur elle-même. Elle ne doit pas laisser aux doigts une sensation de velouté, comme ferait l’amidon par exemple. Il faut enfin que le pain soit très poreux, et que les pores soient très larges. Au surplus, faites cette expérience : coupez une tranche de pain, laissez-la dans une armoire pendant huit jours. Si, au bout de ce temps, le morceau de pain a perdu plus du quart de son poids, c’est qu’il avait été « mouillé ».
- M. Armand Gautier préconise pour la fabrication du pain, les associations coopératives. Il cite le Vooruit, de Gand, qui livre par jour 5,000 kilos de pain à 32 centimes, avec un bénéfice de 5 à 6 centimes ; le Peuple, de Bruxelles, qui vend 5,000 kilos à 26 centimes ; une meunerie, à Paris, qui fournit à l’assistance publique et à plusieurs écoles 14,000 kilos de pain par jour à 32 centimes le kilo. « Par conséquent, conclut le professeur, je trouve exagéré le prix de 47 centimes le kilo que l’on vous fait payer et je crois que vous auriez tout intérêt à fabriquer vous-mêmes votre pain.»
- Sur la viande, M. Armand Gautier a donné également des renseignements intéressants. La viande de première qualité ne contient que 39 0/0 d’eau, celle de deuxième qualité contient 60 0/0. Il n’y a donc aucune économie à acheter des viandes de second choix. Une viande bonne est celle «qui est ferme, élastique, ne s’aplatissant pas sur l’étal, d’un rouge vif, d’un grain serré et marbré, d’une odeur douce et fraîche. » Il conclut en estimant, avec l’ancien directeur de l’école d’Alfort, que les bouchers réalisent des bénéfices qui s’élèvent à 100 ou 150 0/0.
- En ce qui concerne l’eau potable, l’éminent conférencier rappelle « que sur 454,000 mètres cubes d’eau que consomme quotidiennement Paris, 145,000 seulement sont de l’eau potable. Dans cent ans d’ici, dit-il, nous serons la dérision de ceux qui sauront que nous payons si cher pour boire nos propres déjections. »
- Après avoir montré rapidement combien doit être conservé l’usage des légumes, M. Armand Gautier termine par ces mots :
- « Entendons-nous pacifiquement, honnêtement, légalement, et je crois que nous finirons par arriver à un état infiniment meilleur que celui dans lequel nous vivons actuellement. »
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- Une ovation, qui a duré plusieurs minutes, a été faite au savant professeur.
- Le vendredi 22 avril, le docteur Budin, de l’Académie de médecine, traitera la question de « l’Hygiène de l’enfance ouvrière ; l’allaitement et les crèches ».
- Samedi 30 avril : « l’Hygiène de l’habitation ouvrière», par le docteur du Mesnil.
- Samedi 7 mai « l’Hygiène du travail : ateliers, usines, bureaux et magasins », par le docteur Napias.
- Samedi 14 mai : « les Maladies évitables et les moyens de les prévenir », par le docteur Martin.
- Viendront ensuite, comme leçons de choses, les visites dans les services municipaux.
- Le public est admis à assister aux conférences préparatoires moyennant un franc d’entrée.
- ANGLETERRE
- L’Indemnité législative.— Dans une des dernières séances de la Chambre des Communes, un député libéral, M. Fenwick, bien connu pour la part qu’il a prise au mouvement trades-unioniste, a proposé qu’une rémunération annuelle soit désormais accordée aux membres du Parlement Anglais, conformément à l’usage de toutes les nations européennes et des colonies. 365 livres, un peu plus de 9000 francs, constitueraient, selon lui, un salaire suffisant pour que la liberté des électeurs, appelés à choisir leurs représentants, ne soit pas restreinte par des considérations pécuniaires.
- Le gouvernement a combattu cette proposition ; il a insisté sur les dépenses qu’elle entraînerait et sur le précédent qu’elle créerait dans tous les comtés pour les conseils électifs.
- Finalement la Chambre s’est prononcée, par 227 voix contre 162, contre le principe d’une indemnité parlementaire, aux membres des assemblées législatives.
- La rémunération repoussée par la Chambre des Communes existait jadis dans une certaine mesure. Les membres du Parlement jouissaient de la franchise postale et recevaient en outre une indemnité pour frais de voyage, les déplacements étant alors difficiles et souvent dangereux, le mandat moins recherché qu’à présent. Mais quand les facilités de communication devinrent plus grandes, et l’auréole qui entoure les initiales cabalistiques M. P. (membre du Parle-ment) plus lumineuse, on supprima successivement immunité et indemnité. Comme les frais de candidature, bien
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- que diminués, sont encore assez lourds, il faut être riche, très riche, pour s’offrir l’honneur de représenter son pays. Les trades-unions sont obligées de payer elles-mêmes les députés qu’elles arrivent à faire élire. Elles sont donc obligées, en somme, pour avoir les représentants de leur choix, de se frapper d’un impôt supplémentaire.
- M. Fenwick a protesté — ce n’est pas la première fois — contre cette situation qui limite la liberté de l’électeur et invoqué le vieux dicton : « Toute peine mérite salaire. » Mais, sur ce point, la majorité conservatrice, qui semblait fondre à chaque scrutin, s’est retrouvée tout entière et le bill a été rejeté. La Chambre des Communes reste donc jusqu’à nouvel ordre une assemblée très aristocratique.
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- * *
- La journée de huit heures au parlement. - Le 23 mars, la Chambre des Communes a rejeté la seconde lecture du bill de huit heures applicables seulement aux mineurs. Le résultat tout négatif qu’il est, est fort instructif parce qu’il montre une minorité imposante ayant voté en faveur du bill. En effet, tandis que 272 ont voté contre, 160 ont voté pour, et parmi ces derniers, on remarque le futur successeur de Gladstone, Sir William Harcourt.
- La majorité se compose de 35 libéraux, 200 conservateurs, 37 libéraux unionistes; la minorité comprend 93 libéraux, 15 conservateurs, 9 libéraux unionistes, 38 irlandais. ' M. Gladstone s’est abstenu de voter, ainsi que la plupart des membres de la commission du travail.
- Parmi les libéraux qui ont voté contre, on compte 5 députés ouvriers: M. Broadhurst; M. Fenwick, M. Wilson et M. Burt, (3 représentants de mineurs) et M. Hovell. On compte aussi des radicaux estimés tels que M. John Morley, M, Haldane et M Illingsworth.
- La Revue socialiste nous apprend que le lendemain du vote, la Fédération des mineurs a tenu un meeting dans lequel il a été recommandé aux électeurs de rejeter, autant que possible, aux prochaines élections générales les députés — à quelque parti qu’ils appartiennent — qui ont voté contre la motion des huit heures.
- Il convient de remarquer que les députés ouvriers, Burt, Fenwick, Wilson, Broadhurst et Howell, n’ont voté contre le projet, que parce qu’ils considèrent que l’intervention législative serait ruineuse pour l’influence de trades-unions.
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- On n’ignore pas, en outre, que les mineurs du Durham et du Northumborland, au bas mot 95.000 hommes sont les adversaires déclarés de cette mesure.
- ITALIE
- Congrès républicain. — Un Congrès organisé par le parti républicain italien s’est tenu à Rome le mois dernier.
- Les congressistes au nombre de deux cents environ représentaient plus de cinq cent sociétés.
- M. Albani, à l’initiative duquel était due la réunion du congrès, a fait le procès de la monarchie.
- « La monarchie, a-t-il dit, existe par suite d’un ensemble de sentimentalisme dont le parti républicain est coupable, mais dont il est aussi la victime. »
- La conclusion est qu’il faut faire une manifestation collective pour l’installation de la souveraineté populaire.
- Après plusieurs autres discours les déclarations suivantes ont été votées :
- « La démocratie républicaine italienne ne reconnaît pas dans les institutions la capacité de résoudre les questions économiques et politiques qui s’imposent au pays et affirme que la République est le moyen nécessaire pour atteindre l’égalité et la justice sociale, en vue du bien de l’humanité.
- « Le travail de propagande, d’apostolat, de préparation politico-sociale doit tendre directement et exclusivement — comme premier pas — à la restitution des pouvoirs publics au peuple, c’est-à-dire à la république sociale comme forme de gouvernement. »
- Le congrès, sur la proposition de M. Albani, a voté en outre l’ordre du jour suivant qui a trait aux rapports des républicains avec les socialistes :
- « Le parti républicain italien, dans la question économique, inébranlable dans le grand principe synthétisé par la formule liberté et association, déclare tenir compte de toutes les nouvelles vérités sociales conseillées et mûries par la science et l’expérience et entend conserver les meilleures relations possibles avec les partis socialistes. »
- Cet ordre du jour a été approuvé par acclamation.
- Le congrès a ensuite décidé de nommer une commission lui sera chargée de « préparer une organisation complète du parti républicain afin de hâter la mise à exécution du
- Programme. »
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- LE DEVOIR
- UNE CONFÉRENCE SUR LE FAMILISTÈRE
- On lit dans le Journal de Bologne :
- Le professeur Ugo Rabbeno a fait, le6 avril, à la Société ou-vrière de Bologne, une conférence sur le Familistère de Guise,
- La salle était comble. Le public était celui des grands jours: beaucoup de dames, des étudiants, des employés et l’élite des ouvriers.
- Le savant professeur, avec une grande précision scientifique et littéraire, a montré tout d’abord, dans un éloquent tableau, toutes les branches de l’activité humaine envahies par la grande inquiétude du siècle, par le grand malaise social qui s’exprime en lamentations ou en paroles d’espérance.
- D’où la forte critique démolisseuse, austère et redoutable avec Bakounine et Marx,élevée et philosophique avec Loria, Stuart Mill et de Amicis, l’épanouissement littéraire et artistique du proximus lucus de d’Orsi, du Spartacus de Vêla, de Germinal et des derniers romans de Tolstoï, de Morris, de Hertzka, de Bellamy, dont l’orateur fait une brève analyse,
- Mais, ajoute-t-il en substance, il n’y a pas seulement que des romans dans la vie, il y a aussi des réalités splendides, fascinantes, et pleines de promesse qui font s’écrier : Rien n’est impossible au génie humain lorsqu’il s’inspire de la fraternité.
- M.ügo Rabbeno rappelle qu’il y a six ans,il a visité l’établissement d’appareils de chauffage de J.-B.-A.-Godin à Guise, la célèbre usine socialiste qui à réussi à réaliser l’idéal de la vie sociétaire vainement poursuivi depuis Robert Owen.
- Le conférencier raconte, en termes sympathiques e.t respectueux, la vie de cet ouvrier devenu six fois millionnaire, socialiste pratique grâce à la bonté de son âme et à la puissance de son intelligence. Puis, il met en évidence les trois éléments qui constituent l’œuvre du Familistère' l’élément social, l’élément industriel et l’élément économique.
- L’habitation commune, salubre, commode, libre ; l’éducation des enfants depuis la naissance jusqu’à l’âge de 14 ans; l’usine dans laquelle les perfectionnements de l’outillage sont poursuivis par l’ouvrier qui ne redoute pas la machine, comme une chose destructive et dispensatrice de misère, mais comme une aide apportée par le; génie bienfaisant au travail modeste ;
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- LA COOPÉRATION 229
- l’association qui fait des ouvriers autant de producteurs et de patrons.
- Le savant professeur termine sa conférence par une poétique action de grâce à la bonne volonté des esprits généreux, chez lesquels toutes les voix de l’humanité réclamant plus d’affection trouvent un écho et donnent à la rénovation sociale leur intelligence et leur cœur.
- Cette conférence a été interrompue, à plusieurs reprises, par les applaudissements. Une véritable ovation a été faite à l’orateur qui a reçu les félicitations d’un grand nombre d'auditeurs.
- LA COOPERATION
- LA MOISSONNEUSE
- D’après lès rapports présentés par le Conseil d’administration et la commission de contrôle de la Société coopérative parisienne la Moissonneuse, à l’Assemblée générale tenue le 25 mars dernier, cette Société, une des plus importantes de la France, a reçu pendant l’année 1891 : 1814 nouvelles adhésions ; les ventes totales de ses 15 succursales se sont élevées du 30 juin 1891 au 2 janvier 1892 à 2,511,219 francs, donnant un boni net de 196,949 francs, soit 7.60 0/o- Ces chiffres se passent de commentaires.
- Pendant ces 6 derniers mois, le Conseil d’administration avait été autorisé à faire assurer le service de répartition des sièges d’épicerie par des hommes, Cet essai a été fait pendant deux mois, et le Conseil a eu le regret d’annoncer qu’il n’a pas donné les résultats attendus ; le service n’était pas fait plus rapidement.et il était plus coûteux. Il a donc fallu revenir à l’ancien système et replacer des femmes à la répartition.
- FÉDÉRATION DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES OUVRIÈRES BELGES
- Les Sociétés Coopératives ouvrières du bassin de Liège se sont réunies, le dimanche 27 mars 1892, dans le but de créer une fédération régionale.
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- LE DEVOIR
- Les promoteurs, qui doutaient du résultat de cette tentative à la suite de l’insuccès du Vooruit en 1887 et de celui du Parti ouvrier en 1890, ont tout lieu d’être satisfaits : 63 délégués de 23 sociétés, représentant 3947 coopérateurs et un chiffre d’affaires de 2.750.000 francs, ont répondu à leur appel.
- Le principe de la Fédération y a été voté à l’unanimité, et un comité fédéral chargé d’élaborer un projet de statuts a été nommé. Ce Comité s’est réuni à cet effet le 3 avril.
- LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES
- *
- M. Cendre, directeur des chemins de fer de l’Etat, a été entendu dernièrement par la Commission de la participation aux bénéfices des employés de l’Etat, des départements et des communes.
- M. Cendre a développé diverses considérations pour montrer que la proposition de loi en préparation ne pourrait s’appliquer aux employés de son administration et que, d’ailleurs, elle serait sans objet, puisque ces employés ont une situation très favorable.
- D’abord, en ce qui concerne les ouvriers des ateliers, il est impossible d’établir un inventaire conventionnel, par voie de comparaison avec l’industrie privée.
- Les chemins de fer de l’Etat demandent, en effet, à l’industrie privée tout leur matériel neuf et leur outillage d’entretien. On se borne, dans les ateliers, aux travaux de réparation.
- Néanmoins, le personnel des ateliers est intéressé, par le système des travaux dits à la tâche, à l’accroissement de l’effet utile.
- Sur 1,345 ouvriers, 950, soit 71 0/o, ont participé au bénéfice obtenu grâce à leur zèle et à leur activité.
- Pour la partie du réseau autre que les ateliers, on ne saurait non plus parler de bénéfices.
- Les chemins de fer de l’Etat ne constituent pas en effet une entreprise industrielle, mais un service public dont le budget est voté par le Parlement.
- On ne saurait donner le nom de bénéfices à la différence entre les recettes et les dépenses, qui dépend surtout des
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- LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES 23t
- tarifs lesquels sont fixés en dehors de toute préoccupation mercantile.
- Il est néanmoins possible d’intéresser le personnel à la bonne gestion du réseau.
- On distribue dans ce but, sous formes de primes de gestion, des sommes qui n’ont cessé de s’accroître depuis 1878 et qui s’élevaient en 1891 à 657,000 francs soit 2 0/0,; 3,171 agents ont participé à la distribution de ces primes ; leur nombre a sextuplé en treize ans.
- Enfin, les employés du réseau de l’Etat ont une situation privilégiée. Ils ne sont pas exposés au chômage. Ils bénéficient de retraites, de la caisse de secours et de prévoyance, d’indemnités de déplacement, de facilités de circulation, d’économie de vivres, et vont enfin voir instituer en leur faveur une caisse de prêts.
- LA QUESTION DE LA PAIX
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- A la Faculté des Lettres de Nancy
- Voici la péroraison de la très remarquable leçon d’ouverture faite par M. J. Thoulet au cours de géographie physique qu’il professe à la Faculté des sciences de Nancy :
- (( Tout se hâte, se groupe et se serre. Les Piémontais, les Toscans, les Napolitains, les Siciliens, deviennent des Italiens ; les Galiciens, les Castillans, les Andalous, les Valenciens, deviennent des Espagnols ; les Badois, les Hanovriens, les Bavarois, Saxons, Mecklembourgeois, deviennent des Allemands ; les Bretons, les Provençaux, les Bourguignons, les Gascons, sont devenus des Français, et demain, Français, Anglais, Italiens, Allemands, Espagnols, n’auront qu’un nom, qu’un titre, le plus beau, celui d’hommes et de frères.
- Ne sommes-nous donc pas tous les mêmes, ne passons-nous pas notre enfance dans la faiblesse ; pendant notre jeunesse, n’éprouvons-nous pas la joie d’aimer et de vivre, puis ne pleürons-nous pas les mêmes larmes ; ne saignons-nous pas le même sang, ne mourons-nous pas la même mort ?
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- Ad augusta per angusta ; à travers la peine, la joie, l’amour, la douleur et la mort, nous marchons vers la paix auguste, cette soif de notre corps et cette faim de notre âme ; nous y touchons, tout nous l’impose.
- La science, bienfaitrice de l’humanité, en mettant aux mains d’un petit enfant une force effroyable, capable d’anéantir les forteresses, les vaisseaux, les bataillons entiers, est en train de tuer la guerre. Il ne s’agit point de sentiment, mais d’intérêt, vraie sanction, point de raisonnements, mais de faits. Lorsque les adversaires sauront clairement, avec la netteté indiscutable de l’évidence — et beaucoup le savent déjà — que personne ne peut plus être vainqueur, et que tous deux seront vaincus, que les survivants, s’il en reste, n’auront pour témoins de leur gloire que les cadavres de leurs ennemis entassés pêle-mêle avec ceux de leurs propres compatriotes, en un immense et hideux charnier, les villes et les campagnes dévastées,- l’industrie et le commerce ruinés sans retour, les veuves et les orphelins, proie abandonnée a la nation qui aura le simple bon sens de contempler tranquillement la tuerie ; quand, de part et d’autre, il n’y aura, dès le premier coup de canon, pas d’espérance, puisque le courage, l’habileté, le nombre, le hasard même ne compteront plus ; qu’il ne restera rien que la certitude d’un anéantissement commun, fatal, inévitable pour les forts, morts par le fer et le feu, pour les faibles, femmes, enfants, morts de faim et de misère, — en appeler à ce qu’on nommait le Dieu des armées devient un lugubre acte de démence sur lequel on ne raisonne pas. La dernière bataille sera celle qui, dans son implacable justice, effacera de la terre les deux dernières nations, non pas assez coupables, mais assez folles pour avoir voulu combattre. La guerre seule doit mourir et elle se meurt. »
- La Paix fait suivre la publication du passage que nous venons de citer des réflexions suivantes, auxquelles nous nous associons pleinement :
- Il nous est particulièrement agréable qu’un tel langage soit tenu par l’un des éducateurs de la jeunesse, et nous voudrions qu’il trouvât une répercussion dans toutes les Universités du monde. Du jour où les jeunes gens lettrés des divers pays de l’Europe, et notamment de la France et de l’Allemagne, l’auront tous entendu et compris, la guerre, dont M. J. Thoulet dit qu’elle se meurt, sera morte, car il ne se rencontrera plus un seul représentant des classes
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- dirigeantes, lesquelles la font au moyen des classes dirigées, qui n’y soit opposé.
- Nous avons eu déjà l’occasion de le dire, et nous le répétons, la bourgeoisie éclairée manquerait non seulement à ses devoirs, mais à ses véritables intérêts, en ne servant pas, loin de le contrarier, le rapprochement des peuples que vise le prolétariat.
- La quatrième Conférence Interparlementaire et le prochain Congrès International pour la Paix
- Le comité exécutif du groupe parlementaire suisse a donné avis que la quatrième conférence interparlementaire pour l’arbitrage et la paix, aura lieu à Berne, du 29 au 31 août. On y traitera de l’institution d’une cour d’arbitrage internationale, conformément à la résolution déjà votée par la conférence de Rome, et de la motion de M. le Marquis Pandolfi sur la fédération des Etats-Unis d’Europe comme moyen de paix. Les propositions éventuelles des divers groupes parlementaires nationaux devront être communiquées au comité de Berne, avant le 1er juillet. Pour toutes les communications, requêtes et renseignements, MM. les sénateurs ou députés des divers Parlements sont priés de s’adresser à M. Gobât, conseiller national, à Berne.
- *
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- Quatre jours avant la conférence, s’ouvrira aussi, à Berne, le prochain congrès international pour la Paix.
- On croit qu’il sera présidé par M. Ruchonnet, membre du Conseil fédéral et du comité central de la Ligue internationale pour la Paix et pour la Liberté, assisté de M. Elie Ducommun, vice-président de la même Ligue et secrétaire honoraire du bureau international de la Paix.
- On demande : Une Conférence Internationale pour traiter des Questions de Politique Internationale
- Sous ce titre, M. Hodgson Pratt publie dans le Journal « Concord » l’article suivant :
- Nous avons soulevé, dans ce journal, au commencement de l’année dernière, et en vue de la réunion prochaine du Congrès de la Paix, la question de savoir s’il serait opportun d’aborder à ce Congrès les grandes questions de politique internationale qui sont encore à résoudre et qui menacent l’existence de la Paix. Nous avons honnêtement envisagé le pour et le contre, démontrant que d’un côté plusieurs
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- de nos amis du Continent désiraient ardemment discuter ces questions, prouvant qu’il serait cependant dangereux de faire naître des querelles qui nous empêcheraient d’arriver à des conclusions impartiales et qui nuiraient à la réputation du Congrès. Le Presse étrangère a pris note de notre article et d’aucuns se sont pris à espérer que, quel que fût le danger, on parviendrait néanmoins à discuter des questions qui ont, par le fait, une importance vitale-
- Le Comité de Rome décida, malgré cela, qu’il fallait suivre l’exemple donné par les Congrès précédents, à Paris et à Londres. Combien désiraient cependant que le Congrès ne se bornât point à des principes abstraits. Aussi esssaya-t-on de convaincre le Président qu’il ne devait pas se montrer par trop scrupuleux. Mais les arguments éloquents de la Baronne de Suttner triomphèrent et nos amis durent céder, se rendant compte en même temps de la situation fausse où se fussent trouvées les Sociétés non politiques. Grand fut, cependant, le désappointement de plusieurs. Les membres de certaines Sociétés, ceux par exemple de la Ligue pour la Paix et la Liberté, soutiennent que c’est le devoir élémentaire et sacré des Pacificateurs de discuter les graves questions qui, tant qu’elles ne sont pas résolues, compromettent la prospérité de l’Europe. Ils se rendent compte cependant que, quelque utile soit-il de former l’opinion publique en faveur de l’arbitrage et du contrôle populaire sur les déclarations de guerre, cette opinion ne saurait faire que de lents progrès.
- La question d’Orient aussi bien que la question d’Occident peuvent faire éclater la guerre avant que cette opinion ait acquis une autorité suffisante. Il n’est certainement pas impossible, se disent-ils, de trouver trente ou quarante personnes de bon sens et de sang-froid en Angleterre, en France, en Allemagne, en Autriche, en Russie et en Italie pour échanger leurs idées sur ces questions vitales et voir si l’on ne peut pas les résoudre sans recours aux armes. Il serait, en vérité, honteux qu’une pareille conférence fût impossible. La seule question est celle-ci La chose en vaut-elle la peine? Nous sommes de cet avis. Ce qui est surtout nécessaire, c’est de trouver des hommes raisonnables, honnêtes, dévoués aux grands intérêts de l’humanité et de les mettre à même de bien comprendre à quel point de vue chacun d’eux se place. C’est la chose du monde la plus rare en ce moment Le plus sage, le plus impartial des Anglais, des Allemands ou
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- des Français a l’esprit tellement saturé d’idées et d’allégations vraies ou fausses et toujours imparfaites, qu’il trouve dans le premier journal ou dans le premier livre qu’il lit, dans tous les discours qu’il entend, que jamais' il ne va au fond des choses, que jamais il ne connaît tous les arguments, tous les faits invoqués par son adversaire, Où est l’homme sincère, l’ami de la vérité en politique, en théologie qui n’a pas éprouvé de surprise la première fois qu’il s’est vu expliquer des faits, des détails avec lesquels son interlocuteur était familier. L’essai que nous proposons peut ne pas réussir ; mais, en revanche, il pourrait réussir. Quels avantages ne retirerait-on pas d’une Conférence où des hommes sérieux, éprouvés, réputés pour leur intégrité politique et leur sagesse, pourraient ainsi agrandir l’horizon de leurs idées, s’entendre et arriver à un compromis entraînant des concessions de la part des parties en cause, pour leur avantage et pour leur sécurité réciproques Une telle entente servirait de base à la demande des nations que leurs gouvernements entament des négociations. Parlements et peuples s’écrieraient « Unissez-vous ! Délivrez les peuples opprimés du fardeau qui pèsent sur eux, des craintes qui les dévorent ! »
- Nous venons donc proposer que ceux qui, depuis si longtemps, désirent la discussion de ces grandes questions, prenneut des mesures en vue de la convocation d’une Conférence ad hoc. Des hommes tels que le professeur Virchow et le docteur Barth, Signor Bonghi et il Marchese Pareto, Ruchonnet et Welti ; tels que Lord Herschell et 1-ord Hobhouse, le Docteur Von Scherzer, le Baron Pirquet, Frédéric Passy et Jules Simon, et bien d’autres tout aussi capables sur lesquels nous avons le droit de compter, devraient pouvoir se réunir, s’expliquer, s’entendre, tomber d’accord peut-être sur le point de savoir quels efforts sont désirables et pratiques, Est-ce que cela ne vaut pas la peine de tout notre zèle, d’un sacrifice personnel ! A qui l’honneur de marcher le premier ?
- Oui, honneur à celui qui aura le courage de mépriser quelques moqueries et le scepticisme des gens sans foi, pour courir la chance de rendre à l’Europe un service durable.
- H. P.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE TRAVAIL DES FEMMES
- Le Sénat examinait ces jours derniers, la loi relative au travail des femmes, des filles mineures et des enfants.
- C’est pour la troisième fois que le Sénat était appelé à délibérer sur cette loi. On sait que celle-ci, au sortir de la première discussion par la Chambre, était caractérisée par deux innovations importantes : l’interdiction du travail de nuit pour les femmes et la fixation à dix heures de la durée légale de la journée de travail des femmes.
- Le Sénat, lorsqu’il fut appelé à se prononcer pour la deuxième fois, supprima ces deux dispositions. La Chambre les rétablit et, lors de sa seconde délibération, le Sénat accepta l’interdiction du travail de nuit, mais repoussa — à quatre voix de majorité seulement, il est vrai — la fixation de la journée de travail à dix heures. C’est dans ces conditions que la loi se représentait au Sénat. L’interdiction du travail de nuit n’était plus contestée, en effet.
- La question de principe est mise aux voix tout d’abord Le travail des femmes sera-t-il soumis à la réglementation de la loi ? Les mots « et les femmes » sont mis aux voix et adoptés par 135 voix contre 87. Donc, le Sénat adopte le texte de la commission et maintient les mots « et les femmes ». à l’exclusion de tout amendement tendant à les excepter de la loi.
- 11 reste à fixer la durée même de la journée de travail. La commission propose uniformément dix heures. Le Sénat ne veut pas encore aller aussi loin, et il adopte, malgré M. Jules Roche, qui soutient le projet de la commission, un amendement de MM. Diancourt et Lecomte ainsi conçu :
- « Les enfants de l’un et de l’autre sexe âgés de moins de seize ans ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de dix heures par jour.
- « Les jeunes ouvriers ou ouviières de seize à dix-huit ans ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de soixante heures par semaine, sans que le travail journalier puisse excéder onze heures.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ 237
- « Les filles au-dessus de dix-huit ans et les femmes ne peuvent être employées à un travail effectif de plus de onze heures par jour. »
- A l’article 4 (travail de nuit), de la Berg?» » fait prévaloir un amendement ainsi conçu :
- « Tout travail entre neuf heures du soir et cinq heures du matin est considéré comme travail de nuit ; toutefois le travail sera autorisé de quatre heures du matin à dix heures du soir, quand il sera réparti entre deux postes d'ouvriers ne travaillant pas plus de neuf heures chacun. »
- C’est ce que le Sénat avait voté précédemment.
- 11 est probable que la seule modification que la Chambre apportera au projet voté par le Sénat portera sur ce dernier article.
- La commission de la Chambre accepte les modifications apportées à la loi par le Sénat.
- * #
- UN MEETING EN PLEIN AIR Un meeting en plein air doit avoir lieu à Hyde Park, Londres, le 29 mai prochain, en faveur du suffrage des femmes.
- # *
- Congx*ès général des Sociétés féministes
- La Fédération Française des Sociétés féministes, à laquelle s’est jointe YUnion universelle des Femmes, tiendra son premier Congrès annuel à Paris, dans la Grande Salle de la Mairie du Vlm0 arrondissement, place St-Sulpice.
- Les séances auront lieu les 13, 14 et 15 mai, à 2 heures de l’après-midi.
- ORDRES DU JOUR
- 13 Mai. — But et avenir de la Fédération française. — Union Universelle des Femmes. — Économie sociale. — Accès des femmes aux carrières libérales. — A travail égal, salaire égal. — Égalité des deux sexes au point de vue des études scientifiques et artistiques. — Exposition de Chicago.
- 14 Mai. — Solidarité de la femme et de l’homme dans les réformes sociales. — Intérêts solidaires des deux sexes, progrès solidaires. — Rôle de la femme au point de vue de la paix internationale et de la paix intérieure. — Etude sur le sort de la femme en Afrique. — Prostitution.
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- 15 Mai. — La femme devant la loi. — Protection de la jeune fille et de l’enfant. — Droit civil. — Égalité des deux sexes. — Recherche de la paternité. — Éducation intégrale et professionnelle. — Éducation mixte. — Moyens de propagande féministe et création d’un fonds de propagande.
- NOTA. — Les inscriptions de parole ayant trait aux questions des ordres du jour devront être, à cause du classement des discours et des rapports, annoncées à la secrétaire de la Fédération Française, Mm® Eugénie Potonié-Pierre, Fonte-nay-sous-Bois (Seine).
- Les souscriptions pour les frais du Congrès doivent être envoyées à Mm® Julie Pasquier, trésorière de la Fédération Française, 6, rue de Jarente, Paris.
- Les nations suivantes sont représentées : Angleterre, Allemagne, Autriche, Belgique, Bohême, Chili, Danemark, France, Finlande, Grèce, Hollande, Islande, Italie, Roumanie, Russie, Suisse, Suède.
- NECROLOGIE
- AUGUSTE DESMOULINS
- Encore un homme d’élite que la mort enlève à la cause populaire, au moment où elle en a tant besoin.
- Auguste Desmoulins, ancien vRe-président du Conseil municipal de Paris, vient de mourir à Neuilly-sur-Seine.
- Desmoulins, ouvrier joaillier, puis typographe et publiciste, prit une part importante aux évènements de 1848. Condamné à la déportation en 1851, il s’exila en Belgique, en Angleterre, puis à Jersey, où il rejoint Pierre Leroux — dont il devint le gendre.
- Rentré à Paris en 1869, il consacra un grand nombre de ses heures à la cause du progrès social et de la paix, s’efforçant par des conférences et par des écrits de faire pénétrer ces principes dans le peuple et dans les assemblées dont il fit partie.
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- La législation internationale du travail,
- par Paul Boilley
- Les états-majors socialistes de toutes les parties du monde viennent de lancer leur manifeste aux ouvriers, en vue de la célébration solennelle du 1er mai.
- Uniformément, en tête de ces documents, flamboie avec des lueurs d’aurore ou d’incendie, la séduisante formule des trois-huit.
- Vient ensuite, suivant les milieux, le pacifique défilé des réformes que peut octroyer le plus bourgeois des Parlements, ou bien l’énumération, en termes plus ou moins violents, des griefs du prolétariat contre les capitalistes, et la perspective de l’expropriation de ces derniers par les prolétaires organisés en parti de classe, et maîtres du pouvoir politique. Question de gâteau : les uns voulant tout garder ; les autres tout avoir.
- Les « trois-huit « armés en guerre, hérissant les pointes de leur triangle, feront à la citadelle bourgeoise la brèche par laquelle passera l’armée des travailleurs; mais en attendant ‘quel joli motif de décoration dans une fête du Travail, au fronton d’une législation ouvrière !
- M. Paul Boilley est un trouble-fête. Dans son livre : la Législation internationale du Travail, il dit nettement aux. ouvriers : vous faites fausse route dès le premier pas. Ce n’est pas un adversaire qui leur parle. Ses sympathies sont au monde des travailleurs qui ont la justice et le bon droit de leur côté. S’il ne leur ménage pas les vérités, il n’en fait pas, non plus, grâce aux patrons.
- «jOn me rendra cette justice, dit-il, que je n’hésite pas à cogner à droite et à gauche, lorsque je découvre un abus d’un côté ou de l’autre. » On la lui rendra.
- « Chacun est socialiste à sa manière, dit-il, ailleurs ; les uns se complaisent *dans des rêveries humanitaires, les autres n’admettent que des moyens pratiques, jej suis de
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- LE DEVOIR
- ceux-là et je crois faire du bon socialisme, en mettant en garde les gens de bonne foi contre des erreurs qui pour être accompagnées d’excellentes intentions n’en sont pas moins dangereuses. « Le lecteur jugera. »
- Passons au livre.
- « Notre œuvre, dit-il, dans un avant-propos, n’a pas la prétention d’être scientifique, ce serait plutôt une œuvre de vulgarisation écrite en toute bonne foi et avec une entière indépendance.
- « Elle ne vise qu a fournir aux personnes peu familières avec les choses industrielles une suite de documents qui leur permettront, non pas peut-être d’asseoir un jugement définitif; mais de savoir de quel côté elles doivent diriger leurs recherches. *
- L’œuvre dépasse de béaucoup, et nous ne nous en plaignons certes pas, le cadre modeste que lui assigne son auteur.
- M. Boilley n’est pas un simple fournisseur de documents : il est un guide sûr dans les recherches dontjl parle, et qui doivent lui être familières, à voir l’aisanée avec laquelle il se demène dans les complexités du problème soulevé.
- Son but est de « démontrer les difficultés et l’insuffisance d’une réforme basée seulement sur une réduction de la journée de travail. »
- t L’auteur « croît remplir un devoir, en signalant l’inanité du remède qu’un empirisme maladroit nous propose aujourd’hui comme une panacée infaillible. »
- Et.il s’en tient là. La tâche est suffisante. Elle a été bien remplie. Pour sûr, le livre fera du bruit dans le camp des socialistes révolutionnaires et même ailleurs, à la veille de la fête des trois-huit, car c’est la nouvelle tri ni té socialiste que M. Boilley a entrepris de disséquer, et les « trois-huit » ont des fervents en dehors des théoriciens révolutionnaires.
- Les arguments de faits, mais surtout les arguments de sentiments, amènent à ces derniers, des camps les plus éloignés, de précieux auxiliaires. Nous ne pouvons suivre l’auteur dans l’examen de ces divers arguments.
- La trame de sa propre argumentation est si serrée que le livre tout entier aurait bientôt pris place dans nos colonnes, si nous cédions à la tentation de donner asile au plus petit bout de raisonnement.
- Cependant nous ne voudrions pas laisser supposer que M. Boilley est un ennemi du sommeil ou du loisir des
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- ouvriers, et qu’il prend plaisir à les voir se surmener. Ce serait bien mal le connaître. Aussi nous empressons-nous de dire que s’il condamme la loi des huit heures, e’est surtout parce qu’elle a le tort, à ses yeux, de mesurer tous les hommes et tous les travaux à la même aune. C’est pour la même raison du reste qu’il déclare le minimum uniforme de salaire une absurdité.
- Au surplus, nous ne croyons pouvoir mieux faire pour donner une idée de la manière de Boilley et de la teneur de son livre, qu’en reproduisant ici son résumé et ses conclusions :
- « Dans tout le cours de cette étude, je n’ai pas entendu critiquer le sentiment généreusement humain qui a donné naissance à l’idée d’une règlementation du travail. Vouloir améliorer la situation précaire du travailleur est une pensée trop honorable pour provoquer autre chose que le respect, quoiqu’il faille regretter que cette pensée ne soit dans un certain milieu qu’un prétexte à une action révolutionnaire.
- Ce que je blâme, ce n’est pas l’idée, c’est le moyen proposé pour en poursuivre la réalisation.
- Je critique d’abord la faute capitale qu’on se prépare à commettre en coupant en deux le prolétariat.
- Séparer ainsi les travailleurs agricoles et les priver du bénéfice de la loi, c’est se les aliéner et renouveler l’ancienne hostilité entre les urbains et les ruraux.
- Ce que je critique encore, c’est le manque de sens pratique qui fait le fond de tous les arguments invoqués en faveur de la réduction de la journée ; arguments qui sont nombreux sans doute, mais qui ne sont, en résumé, qu’un faisceau de paradoxes.
- Paradoxe, le choix du chiffre de huit heures qu’on ne peut justifier sérieusement.
- Paradoxe, le minimum de salaire.
- Paradoxe, la suppression du chômage qu’on essaie de faire marcher parallèlement avec l’intensité.
- Paradoxe, l’augmentation de production résultant de la diminution dans le temps de travail.
- Paradoxe, la prétention de généraliser l’intensité qu’on croit applicable indistinctement à tous les travaux.
- Paradoxe, la promulgation d’une loi dont l’éludation sera extraordinairement facile.
- Paradoxe, le surmenage qu’on croit inhérent à l’usine, quand il réside surtout dans le petit atelier en chambre.
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- Paradoxe, la dégénérescence attribuée exclusivement aux longues journées, sans mentionner ni supprimer les autres causes.
- Paradoxe, l’espoir de faire une loi unique et internationale.
- Paradoxe, la loi d’airain des salaires.
- Paradoxe, de compter sur la journée de huit heures, pour modifier la situation asservie du prolétariat.
- Paradoxe, de donner a l’ouvrier du temps, quand c’est surtout d’argent dont il a besoin.
- Paradoxe, partout et sur tout.
- Ma conclusion ne peut donc être que celle-ci.
- C’est qu’on prépare une œuvre sans portée, sans puissance, qui fatablement n’aura d’autre aboutissant qu’une réaction des plus funestes ; car les rivalités auront été surexcitées sans résûltat pratique.
- Aujourd’hui, si les socialistes avaient en main le pouvoir qu’ils convoitent, j’estime qu’ils seraient impuissants malgré toute leur bonne volonté, à opérer les réformes qu’ils considèrent comme immédiatement réalisables et que nous voyons inscrites en tête de leurs programmes. Je parle ici, non pas des socialistes révolutionnaires qui veulent tout raser avant d’édifier, mais des socialistes réformistes, personnifiés en France par Benoit Malon et en Allemagne par Wolmar, qui ne pourront que difficilement se soustraire à leurs anciennes attaches révolutionnaires.
- Ils ne pourraient pas, dis-je, mettre actuellement ces programmes à exécution, non pas que les réformes proposées soient mauvaises par elles mêmes, mais parce que le milieu social n’est pas apte à les recevoir.
- Pourquoi l’ouvrier ne peut-il pas fixer le temps de la journée normale, c’est-à-dire le temps qu’il peut consacrer au travail sans souffrir physiquement et moralement ?
- Parce qu’il n’est pas libre, économiquement parlant.
- Pourquoi n’est-il pas libre ?
- Parce qu’il n’a pas assez d’argent ?
- Pourquoi n’a-t-il pas assez d’argent ?
- Parce que la plus-value produite par son travail n’est pas équitablement répartie et qu’il ne reçoit pas la part qui lui revient.
- Tout cela est-il correct et déduit conformément aux doctrines socialistes.
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- j’espère que oui, et que je ne serai pas chicané sur ces prémisses.
- Donc, le mal vient d’une répartition vicieuse.
- Les socialistes n’ont guère prouvé que cela, parce qu’il n’y avait que cela à prouver. Du reste je reconnais qu’ils l’ont fait aussi minutieusement et aussi exactement que possible.
- En économie politique, le point fondamental est l’intérêt qui se concrète matériellement en argent.
- C’était donc vers la question d’argent qu’il fallait se tourner et non vers la question de temps.
- On a pris l’accessoire pour le principal.
- Au lieu de dire : l’ouvrier est volé parce qu’il travaille trop longtemps, il aurait fallu dire : l’ouvrier est voté parce qu’il ne reçoit pas sa part de plus value.
- Donnez-lui dans cette plus value une part suffisante, la part qui lui est due et vous verrez qu’il n’aura pas besoin de vous pour réduire sa journée ; il la réduira lui-même et saura bien comment s’y prendre pour ne pas travailler au delà de ses forces et de ses besoins.
- Je sais bien qu’en marchant dans cet ordre d’idées, il faudrait renoncer à considérer le capitaliste comme un parasite n’ayant aucun droit dans la plus-value et cette renonciation paraîtra toujours très dure à un socialiste.
- Je ferai cependant observer que la réduction de la journée à huit heures, ne limite pas autrement la position de l’entrepreneur qui restera comme devant seul propriétaire des bénéfices réalisés.
- Donc, selon moi, le problème économique qu’il importe de résoudre avant tout autre est celui-ci :
- « Etant admis que le capital et le travail ont droit chacun à une part représentant le concours effectif apporté par chacun d’eux dans la production de la plus-value, déterminer exactement la part de chacun. »
- Supposez le problème résolu, scientifiquement et selon l’équité, il me semble que tout conflit économique entre les producteurs devrait prendre fin du même coup.
- Est-il possible de trouver cette formule de partage ?
- Pour ma part, je n’hésite pas à répondre « oui ».
- . Que les progressistes, socialistes ou non socialistes, veuillent bien y réfléchir; ce n’est pas un système de mon invention due je leur propose. Des systèmes, il y en a assez, il y en e trop.
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- Je leur demande simplement d’utiliser les éléments dont nous disposons et de les coordonner, jls verront alors que la légende à inscrire sur le drapeau des réformes n’est pas : « Journée de huit heures » mais cc Equité de rêparlilion. » Ce qui pour les masses peut se traduire par : « à chacun sa part du gâteau, selon ses mérites et son travail. »
- NOTA. — L’abondance des matières nous oblige à renvoyer au mois prochain la liste de très-intéressants ouvrages que nous avons reçus. Nous nous efforcerons de réparer cela en leur consacrant un peu plus d’espace
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- (SUITE)
- En retournant vers la voiture, j’aperçus le capitaine, de l’autre côté de la route, debout au port d’armes, les yeux écarquillés, comme si ma conférence avec le vieux monsieur eût été un événement extraordinaire.
- Mal lui en prit d’avoir négligé un instant de surveiller l’aimable Adolphe. L’aimable Adolphe abandonné ù ses généreux instincts, s’était mis à lancer des pierres à une bande de canards qui barbotaient dans une mare d’eau brune.
- Tout à coup, un cri perçant attira l’attention du capitaine. Une vigoureuse matrone, qui portait dans ses bras un poupon monstrueux, avait saisi l’oreille du chasseur de canards et ne semblait pas disposée à la lâcher de sitôt.
- Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du capitaine; puis, se souvenant qu’il répondait d’Adolphe sur sa tête, il se dirigea vers la matrone, la salua poliment et lui demanda si elle ne pourrait pas lâcher l’oreille de son fils parce que la voiture allait partir.
- La matrone se mit à rire et dit que pour cette fois la punition était suffisante. Elle ajouta quelques mots sur l’esprit pervers des collégiens, et sur le malheur des parents qui ont à s’occuper de vauriens pareils.
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- Adolphe tout penaud, grimpa sur l’impériale, au milieu des huées des garçons d’écurie et des gamins, et se tapit dans son coin. Pendant quelque temps, il se contenta d’émettre une série de reniflements vindicatifs ; à la fin il retrouva la parole.
- « Tu m’as laissé battre sans me défendre, dit-il à son père; tu peux bien être sûr que je l’écrirai à maman. »
- Le capitaine ne lui répondit rien, et, se tournant de mon c5té ; « Ah çà ! me dit-il en m’enveloppant d’un regard d’admiration, vous connaissez donc le général Bellarmin, vous?»
- Je lui répondis que je n’avais jamais entendu- parler du général Bellarmin.
- « Mais, reprit-il vivement, vous venez de causer et de rire avec lui.
- — Alors, ce vieux monsieur est le général Bellarmin ?
- — Parfaitement.
- — Je lui ai cédé ma place, et il m’a prêté sa couverture, voilà tout. Je viens de la lui rendre. »
- Cédant alors à un petit mouvement de vanité, je dis au capitaine que le général m’avait invité à venir jouer chez lui avec ses petits-fils.
- Ii ouvrit les yeux tout grands, ses moustaches s’entr’ouvri-rent comme s’il allait me parler.
- Mais, au lieu de m’adresser la parole, il se retourna tout d’une pièce du côté de son fils et lui dit d’un ton sépulcral : « Ce n’est pas toi que le général Bellarmin inviterait à aller jouer chez lui, et cependant ton père est dans l’armée ! »
- Adolphe, en termes plus clairs que respectueux, pria son « père, qui était dans l’armée », de vouloir bien le laisser tranquille.
- Alors, tout d’une pièce comme la première fois, le capitaine se retourna et me dit : « Je me demande à quel relais le général a bien pu monter, et pourquoi il voyage sans domestique dans une patache. »
- Je fus forcé de lui dire que je n’en savais rien ; alors il reprit son prétendu somme, interrompu fréquemment par les gentillesses du jeune Adolphe.
- Ayant longtemps médité, les yeux fermés, sur ce problème insoluble, il attira l’attention du conducteur en lui frappant sur l’épaule avec son chapeau.
- « Si votre chapeau vous gêne, lui dit le conducteur sans se retourner, vous n’avez qu’à me le passer et je le mettrai dans le coffre.
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- — Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? demanda le capitaine.
- — Pourquoi ne me l’avez-vous pas demandé ? » riposta le conducteur.
- Le capitaine se résigna comme toujours.
- « J’avais autre chose à vous demander, dit-il au bout d’un instant, et c’est pour cela que je vous ai frappé sur l’épaule, Saviez-vous que ce vieux monsieur fût le général Bellarmin ?
- — Non, je n’en sais rien.
- — Cependant vous êtes de Châteauroux, et à Châteauroux tout le monde le connaît.
- — D’abord, répondit le conducteur, je suis d’Issoudun, et non pas de Châteauroux et puis il n’y a que cinq jours que je fais le service par ici, et puis, général ou non, un voyageur n’est qu’un voyageur. Ce vieux-là est monté à Tressan, et il est inscrit sous le nom de Bellarmin. Sans la complaisance de ce jeune homme qui est là, votre général Bellarmin aurait voyagé sur la banquette d’impériale, comme un commis voyageur, voilà ! »
- Le capitaine me regarda d’un air perplexe, se demandant sans doute s’il ne devait pas me considérer comme un intrus qui l’avait privé de l’honneur de voyager côte à côte avec un général.
- Ayant fermé les yeux, il rumina la chose, et prit le parti de se résigner.
- Ayant rouvert les yeux au bout de quelque temps, il me dit : « Le général Bellarmin est dans le cadre de réserve. »
- Je répondis : « Ah ? » pour lui faire plaisir.
- « Oui, reprit-il, il n’est plus en activité. »
- Je crus comprendre qu’il tirait quelque consolation de cette circonstance, comme s’il se disait en lui-même : « Il connaît un général, c’est vrai, mais ce général n’est plus en activité, attrappe ! »
- Vers la moitié de la route, le doux Adolphe devint encore plus grognon qu’auparavant,
- « 11 va s’endormir, » me dit confidentiellement le capitaine.
- En effet, le doux Adolphe s’endormit en faisant une assez laide grimace. Pour oublier sans doute tous les sujets de résignation que lui offrait l’existence, le capitaine suivit l’exemple d’Adolphe, et tomba d’un sommeil feint dans un sommeil réel.
- Abandonné à moi-même, je me laissai aller à mes réflexions. Tantôt je me sentais glisser sur la pente de la mélancolie
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- et du découragement, tantôt j’avais des accès de vaillance et de bravoure. Vers la fin du voyage, la fatigue commença à m’engourdir l’esprit aussi bien que le corps, et c’est avec un sentiment de bien-être et de soulagement que je vis poindre les premières maisons de Chateauroux.
- La première personne que j’aperçus, quand la diligence entra dans la cour de la Gerbe d’or, ce fut M. Lenormand. Je fus si heureux de voir une figure de connaissance que le sang me monta aux joues; ma torpeur se dissipa en un instant, et mon esprit se trouva lancé dans le courant des idées actives et généreuses. M. Lenormand venait d’avoir un accès de goutte, je le savais par monsieur Lesueur, et je vis bien vite qu’il marchait avec difficulté, en s’appuyant sur sa canne. Je fus saisi d’un vif sentiment de reconnaissance, et je me précipitai de l’impériale pour aller présenter mes respects à M. Lenormand, et le remercier de sa bonté.
- Il m’avait aperçu et m’avait adressé un petit signe d’amitié avec sa canne; mais quand je touchai le pavé, il me tournait le dos : quelqu’un venait de l’accoster ; ce quelqu’un, c’était le général Bellarmin.
- « Eh bonjour, mon général, dit-il de sa voix joyeuse et sonore, vous ici ? Je vous croyais à la chasse pour jusqu’à la mi-octobre. *
- — J’ai été rappelé pour une affaire pressante, si pressante que je n’ai pas eu le temps de faire retenir ma place d’avance. Sans un brave garçon qui m’a cédé sa place d’intérieur, j’aurais voyagé sur l’impériale. Et à propos.... où est il donc ? »
- Prisonnier entre la diligence, les bagages et le mur de l’hôtel, j’avais été forcé d’entendre ce commencement de conversation .
- « Ah ! le voilà, dit le général, en me faisant signe d’approcher.
- — Alors, me ditM. l.enormand en me serrant cordialement la main, c’est toi qui as cédé ta place au général.
- — Oui, monsieur, et avec grand plaisir.
- — Il a une très bonne figure, dit le général aussi tranquillement que s’il parlait d’une personne absente. Seulement il est'un peu défiant.
- — Tu deviens défiant ? » me dit M. Lenormand en me regardant de côté, avec un sourire.
- Je perdis un peu contenance, et je me mis à regarder mes mains.
- « Oui, reprit le général, en donnant un bon coup de canne
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- sur le pavé. Je l’ai remercié, naturellement, de sa complaisance, et je lui ai même offert devenir quelquefois les jours de sortie, jouer avec mes petits-fils. Il m’a remercié poliment, mais il ne m’a dit ni oui ni non. C’est un Normand.
- — C’est un garçon sensé, reprit vivement le docteur Lenor-mand.
- — Bien grand merci ! dit le général en riant.
- — C’est un garçon sensé, reprit M. Lenormand sans se déconcerter; il hésitait à accepter l’invitation d’une personne inconnue, mais il sera très fier d’accepter celle du général Bellarmin,
- — Acceptez-vous ? me demanda le général Bellarmin.
- — Avec reconnaissance, » lui dis-je, en mettant ma main dans la sienne, qu’il avait eu la bonté de me tendre.
- Le docteur donna des instructions à propos de la malle, une fois qu’on l’eut dégagée du chaos des bagages ; comme le général allait dans la même direction que nous, il déclara qu’il allait faire route avec nous. Il offrit son bras au docteur, et tout en marchant ils se mirent à causer d’abord à voix haute, ensuite en baissant le ton jusqu’au chuchotement.
- Le général nous quitta devant une grille élégante derrière laquelle il y avait un beau gazon, des arbres et des massifs, qui cachaient à moitié une belle maison bâtie à l’Italienne.
- « Alors, dit le général, assez haut pour qu’il me fût possible de l’entendre, je vois que je dois m’applaudir de ma démarche.
- — Parfaitement, répondit le docteur. Vous connaissez le proverbe : Bon chien chasse de race. »
- Comme je n’étais pas venu au collège avec le parti-pris de trouver tout mauvais et de tout critiquer, je trouvai que la vie y est très supportable, quand on se plie â la discipline comme un homme, au lieu de passer sa vie à regimber comme un mulet rétif.
- Du reste, mon grand-père avait eu le soin de me donner ses instructions, la veille même de mon départ, lorsque j’étais revenu de faire mes adieux à Camus.
- « Je n’ai pas besoin de te dire de penser à moi, me dit-il, et même je serais très triste si tu m’oubliais. Mais il y a deux manières de penser à ceux que l’on aime, une bonne et une mauvaise. La mauvaise consiste à rêvasser à vide, à se consumer en regrets inutiles, à s’isoler des autres pour
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- pousser de gros soupirs, et à regarder la lune d’un air mélancolique. Ce système-là surexcite les nerfs, ronge la volonté et détruit toute énergie. La bonne manière dépenser aux gens que l’on aime, c’est d’agir comme si l’on agissait sous leurs yeux, gaiement, vaillamment. Je t’envoie là-bas pour que tu apprennes à devenir un homme utile ; un homme d’action a besoin de son âme, aussi bien que de son corps : soigne les deux, mon garçon. Travaille bien à l’étude, écoute bien en classe, mange bien au réfectoire, joue ferme pendant les récréations, et dors au dortoir, comme on doit dormir à ton âge. Voilà mon programme, il est bien simple. »
- Le principal me reçut avec beaucoup de bienveillance, quand je lui fus présenté par le docteur Lenormand. Le docteur Lenormand, qui était une fine mouche, ne lui laissa pas ignorer que j’avais gagné le cœur du général Bellarmin. Ce petit renseignement ne diminua en rien la bienveillance du principal, au contraire. Le professeur de rhétorique, qui était un des anciens collègues de M. Lesueur, s’intéressa tout de suite à moi.
- Mes nouveaux camarades me firent bon accueil, et me pardonnèrent facilement de travailler à l’étude, quand ils virent que je jouais aux barres et à la balle cavalière avec autant d’animation que les joueurs les plus fougueux.
- Notre première composition fut une composition de version latine. Je fus le premier : ce succès, à ce que m'écrivit mon grand-père, ayait rendu Monsieur Lesueur presque fou de joie ; non pas qu’il fut vaniteux, mais il avait essayé sur moi une méthode qui se répandra, j’en suis sûr, dans les maisons d’éducation, lorsqu’on reconnaîtra à qu.l point elle est logique et tient compte de la réalité des choses. Plusieurs de mes camarades, Bellarmin entre autres, étaient plus intelligents et plus distingués que je ne l’ai été et que je ne le serai jamais, et cependant je les battis facilement en version latine et en version grecque. Je perdis deux rangs en discours latin et trois en vers latins ; mais je repris le premier rang en discours français.
- CHAPITRE XXV
- La famille Bellarmin. — Le souvenir de grand-père. — Le pays avant tout.
- Les jours de sortie, en vertu d’une convention conclue entre le général et le docteur, je passais la matinée chez le docteur et je déjeunais avec lui. 1 e passais mon après-
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- midi chez le général Bellarmin, et le docteur venait dîner avec nous.
- Bellarmin l’aîné voulut absolument m’apprendre à monter à cheval. Gomme cet exercice rentrait par extension dans le programme de mon grand-père, je ne fis aucune résistance, et Bellarmin se mit à l’œuvre avec tant de bonne grâce, que je fus jugé digne de me joindre aux cavalcades de la tamille : tous les Bellarmin montaient à cheval, et faisaient des excursions sous la conduite du général, qui était un cavalier consommé.
- Mmo la générale Bellarmin avait la bonté de s’intéresser à moi, parce que j’étais orphelin de père et de mère, comme ses petits-fils. Le colonel Bellarmin, leur père, avait été tué en Crimée, et sa jeune femme était morte de chagrin.
- Je n’ai qu’à penser à la générale pour évoquer son image, aussi vive et aussi nette que si je l’avais encore sous les yeux. Elle se tenait d’habitude dans l’embrasure de la seconde fenêtre du salon, qui était comme un petit salon dans le grand, ayant la lumière à gauche, tantôt les doigts occupés de quelques gracieux ouvrages de femme, tantôt écrivant ses lettres et ses petits billets sur un joli pupitre qu’elle avait toujours à sa portée.
- De sa fenêtre, elle surveiliait nos ébats, et ne manquait jamais de nous sourire quand nous passions près de la maison. Quelquefois, sans nécessité, je prenais l’allée qui longeait la maison, rien que pour avoir un de ses bons sourires.
- J’avais un plaisir indicible à la regarder, et quelquefois elle me faisait signe de venir me reposer auprès d’elle. Alors, ses beaux yeux clairs fixés sur ma figure, elle me parlait de mon grand-père. Elle savait bien que sur ce sujet-là je ne resterais jamais à court.
- C’est ainsi que, peu à peu, elle connut toute ma vie d’enfant et toutes les légendes de la famille. Elle me donnait aussi des conseils qui n’avaient point l’air de conseils, et dont j’ai fait grandement mon profit. Comme je parlais d’elle avec enthousiasme à mon grand-père pendant les vacances de Pâques, il me dit : « C’est un grand bonheur pour toi d’avoir inspiré de l’intérêt à Mme Bellarmin. L’éducation d'un homme n'est pas complète quand une femme distinguée n’y a pas mis la main. »
- Comme j’avais obtenu à Pâques le premier prix d’excellence, M. Lesueur, qui n’était guère sentimental, m’em-
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- brassa sur les deux joues. Il fut si surpris de cette infraction à ses habitudes, qu’il plaida les circonstances atténuantes.
- « Ce n’est pas toi que j’ai embrassé, me dit-il, c’est le produit et le représentant de ma méthode. » Ne trouvant pas, probablement, cette excuse suffisante, il ajouta:® Et d’ailleurs il est d’usage d’embrasser les lauréats. »
- Pendant les huit jours que nous passâmes ensemble, soit chez M. Lesueur, soit chez nous, il ne me parlait jamais sans me dire gravement « Oui, monsieur le lauréat, » ou bien, « Non monsieur de lauréat. » Aussitôt après il éclatait de rire, et nous l’imitions, sans avoir besoin de nous forcer par politesse. Le bonheur rend indulgent, et nous étions si heureux d’être ensemble, que nous trouvions toujours la plaisanterie de M. Lesueur délicieuse.
- Cette fois-là, je ne vis pas Camus, que son père avait envoyé à l’école d’agriculture de Grignon, sur le conseil de mon grand-père.
- Je le revis aux grandes vacances. C’était un homme pour la raison et pour la force. Je ne pus m’empêcher de le lui dire, et il me rétorqua mon compliment.
- Nous fîmes ensemble beaucoup de promenades et beaucoup ne parties de pêche. Je passais le reste de mon temps avec mon grand-père et avec M Lesueur ; nous nous perdions dans des causeries sans fin sur l’avenir.
- Ma vocation avait changé plusieurs fois depuis le jour où la vue des chasseurs avait fait naître en moi la velléité de devenir soldat.
- Comme mon grand-père avait une préférence marquée pour la magistrature, il fût convenu que je ferais mon droit. Je me proposais, sans en rien dire, de me faire recevoir avocat et de m’établir dans la ville la plus voisine de Montîgny, pour jouir le plus longtemps possible démon grand-père, et pour le rendre heureux aussi le plus longtemps possible.
- Vers la fin des vacances, il fut pris d’une faiblesse dans les jambes, Ses promenades se bornèrent à aller de la maison à la tonnelle et de la tonnelle à la maison. « C’est l’âge qui veut cela, disait-il doucement ; il faut toujours que l’on paye son tribut sous une forme ou sous une autre ; je préfère celle-là ; du moment que le coffre est bon et la tête saine, on peut encore jouir de la vie. »
- Les derniers jours de septembre et les premiers jours d’octobre furent très beaux. Grand-père reprit ses forces et put
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- marcher jusqu’à la rivière. Le médecin me dit que grand-pére avait fait un nouveau bail, et que je pouvais partir sans inquiétude.
- Le samedi qui suivit la rentrée, pendant l’étude du soir, le portier vient me dire tout bas que quelqu’un me demandait au parloir. Je me levai brusquement, le cœur serré d’angoisse. Le parloir, éclairé par une seule bougie, avait un air lugubre. Le docteur Lenormand, qui se promenait de long en large, enveloppé dans son manteau, vint vivement à ma rencontre et me dit: « J’ai reçu de mauvaises nouvelles de ton grand-père; fais ton paquet à la hâte, je t’emmènerai dîner à la maison,et nous prendrons la diligence de dix heures. » Je passai à la lingerie et au vestiaire, et je rejoignis le docteur Lenormand dans le cabinet du principal. Le principal me serra la main sans rien dire, et me remit mon billet de sortie.
- Le petit jour commençait à poindre quand la diligence arriva à Montigny. M. Lesueur nous attendait devant chez Girnel.
- Les gens de l’auberge me regardèrent avec une compassion si naïve et si sincère, que je devinai tout. « Mon pauvre enfant ! me dit M. Lesueur en me prenant les deux mains.
- — Je sais, je sais, lui dis-je à voix basse ; mais dépêchons-nous, je veux le voir tout de suite. »
- La porte était toute grande ouverte ; des femmes allaient et venaient dans la maison ; toutes s’arrêtaient immobiles et comme effrayés, quand nous passions devant elles. J’aperçus, par la porte de la cuisine, Brigitte qui pleurait, son tablier sur la tête. M. le curé qui veillait, à la lueur des cierges, s’avança vers moi et me dit : On croirait qu’il repose, tant sa fin a été douce. J’ai reçu sa confession ; c’était une de ces âmes sans tache devant qui les portes du Paradis s’ouvrent toutes grandes. Sa dernière pensée a été pour toi, et voici ses dernières paroles, que je te transmets comme un héritage sacré : « Qu’il subisse cette dernière épreuve en homme, qu’il vive en bon chrétien, en homme utile, et qu’il place dans son cœur la patrie avant tout. Vous lui direz que je le bénis.»
- Alors je m’approchai lentement du lit et je regardai mon grand-père. Je m’étais préparé à frémir et j’avais tendu toutes les forces de ma volonté. Mon grand-père était si beau, dans l’auguste sommeil de la mort, que j’emportai son image profondément gravée dans mon cœur. Quand je repense à lui, j’aime à me le représenter tel que je l’ai vu ce jour-là,
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- et je suis toujours prêt à dire : « O mort, où est ton aiguillon. »
- Quatre jours après, je rentrai au collège, fermement résolu à vivre, comme par le passé, sous les yeux de mon grand-père, et à me conformer à toutes ses intentions, devenues pour moi doublement sacrées, depuis que la mort les avait scellées de son sceau. Plus que jamais je repoussai loin de moi la rêverie qui énerve, pour me jeter à corps perdu dans l’activité du travail. Je repris donc ma vie d’écolier, juste au point où elle avait été interrompue, demandant à Dieu, de toute la force de mon âme, d’en faire, s’il était possible, comme la prolongation de la vie de mon grand-père.
- Quelquefois, au réveil, ou bien dans le silence de l’étude du soir, je sentais tout à coup mon âme comme transpercée d’un glaive de douleur, à l’idée que plus jamais je ne reverrais mon grand-père de ce côté-ci de la tombe. Et je pensais, non sans une secrète envie, à la femme du colonel Bellarmin, qui n’avait pas pu vivre séparée de son mari, et qui était morte de chagrin un an après l’avoir perdu. Alors je fermais les yeux, et je me recueillais au plus profond de moi-même, et je me demandais : « Qu’aurait fait mon grand-père à ma place ? ou plutôt qu’a-t-il fait ? car il s’est trouvé dans une situation semblable à la mienne. Mon grand-père s’est résigné et consolé, mon grand-père a cru et il a prouvé qu’il faut aimer la vie telle que Dieu nous l’a donnée, avec ses chagrins, ses joies et ses luttes. Mon grand-père a passé en faisant le bien, semblable à l’homme qui avait reçu un talent, et qui avait su le faire fructifier ; il a fait jaillir de son âme l’étincelle qui allume le feu sacré dans d’autres âmes ; aussi ses' œuvres lui survivent. Je ferai comme lui, et si Dieu me donne de longues années, je les emploierai à devenir pour d’autres un gr,_>nd-père dont on invoque le souvenir dans les moments de doute et de découragement. »
- (A Suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE FÉVRIER 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . , . . . . . . . . . . • • Fr. 2.589.95
- Dépenses . . .... . . . . . . . . . • 6.206.05
- Déficit en Février . . . . 3.616.10
- Section des Dames
- Recettes..................... . . . .' . . Fr. 536.30
- Dépenses........................... . . . 1.239.95
- Déficit en Février.......... 703 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes .................................Fr.
- Dépenses :
- Pensions...........................3.3195
- Nécessaire à la subsistance .... 814 35
- Allocations temporaires :
- 19retraités provisoires.Fr. 1.118.40 \ i
- Allocations statutaires aux i f
- malades.................. 226.30 > 1.808.20 /
- Allocations aux veuves, \ i
- orphelins, etc........... 463.50 / j
- Divers, appointements, médecins, etc. . 443.15 Allocations aux réservistes. . . ... 42 /
- 7.621.02
- 6.427.45
- Boni en Février . . . . 1.193.J77
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.................................Fr. 662.65
- Dépenses................................... 827.02
- Déficit en Février . . Fr. 164.37
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 29 Février 1892. 89.846.81
- Dépenses » » ». 94.241.47
- Excédant des dépenses sur les recettes . Fr. 4.394.66
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ETAT CIVIL DU FAMILISTERE
- MOIS DE MARS 1892
- Naissances
- 2 Mars.— Donnet Fernande-Aline, fille de Donne! Emile et de Mainot Joséphine ;
- 4 Mars.— Hennequin Henri-Jules, fils de Hennequin Jules-Victor et de Maillet Jeanne ;
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- 11 «
- 16 «
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- Maillet Rosa-Andréa, fille de Maillet Jules et de Rabelle Rosa ;
- Létrier Octave, fils de Létrier Alfred et de Poulet Clotilde ;
- Blancanot Alice, fille de Blancanot Constant et de Routier Preuve ;
- Hennequin Jeanne-Marie, fille de Hennequin Hippolyte et de Baillet Emma ;
- Brailloif Julienne-Fernande, fille de Braillon Georges et de Rémolu Fernande ;
- Dahy Blanche-Louise, fille de Dahy Régis et de Guerbé Maria.
- Décès
- 4 « Mme Locqueneux, âgée de 31 ans.
- 8 « Gordien Alphonse fils, âgé de 32 ans.
- 28 « Olivier Louis, âgé de 48 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes.
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial. ? Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Perre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l'on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- iulse.— Imp. Baré
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN.
- XII
- En Octobre et Novembre 1861, eurent lieu plusieurs conférences au cours desquelles J.-Bte-André Godin donna à ses auditeurs de très purs enseignements moraux, sous forme de récit anecdotique. .
- « Le travailleur » avait-il dit au début de ses conférences, « éprouve après sa journée de labeur le besoin de se reposer et de se distraire ; il n’est guère en état de faire les efforts voulus pour saisir une pensée abstraite, c’est donc sous forme de récits et d’histoires qu’il faut lui présenter les questions morales et sociales dont on désire l’entretenir. Ainsi il y a plus de chance que ces questions le captivent et se gravent en sa mémoire.»
- Ceci dit, il entama son récit et après une donnée très rapide sur la formation du globe terrestre et l’apparition de la vie végétale et animale à la surface de la terre, il entra dans son vrai sujet : l’histoire d’une population de fourmis, au début de la vie sur notre monde.
- Supposant les fourmis moins bien guidées alors par leur instinct qu’elles ne le sont aujourd’hui, il les montre vivant par petits groupes isolés, antagonistes, misérables, imprévoyants, prompts à l’envie, à la haine, à la guerre et créant eux-mêmes, dans leur ignorance et leur égoïsme, les maux qu’un rayon de lumière morale leur fera éviter plus tard.
- Nous ne pouvons reproduire ici cette histoire, mais croyons intéressant d’en indiquer les grandes lignes, parce que cela nous lera voir comment à cette époque, 1861, le fondateur du Familistère jugeait déjà certaines questions philosophiques et sociales.
- Ainsi concernant la guerre, il dit :
- « N’ayant point su s’entr’aider et organiser les choses pour
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- LE DEVOIR
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- le bien, les fourmis les organisèrent pour le mal. La guerre offensive, qui est en grand le vol et l’assassinat, fit ainsi son apparition ; et chacune des tribus subit les rigueurs de ce terrible fléau.
- « Tour à tour vaincues ou triomphantes et sans cesse exposées à la revanche, les malheureuses fourmis se lamentaient et maudissaient leur propre espèce, sans s’apercevoir qu’elles étaient elles-mêmes les causes de leurs maux, parce qu’elles avaient constitué toutes choses dans leurs petites sociétés d’après un esprit d’égoïsme et d’antagonisme »
- Il les montre impuissantes, à cause de leurs divisions mêmes, soit à résister aux attaques de leurs ennemis naturels, soit à parer aux cataclysmes des forces terrestres. ?
- Dans ses descriptions des maux dont l’enfance est victime au sein des sociétés mal organisées, éclate toute sa tendre, son ineffable sollicitude pour cette portion si intéressante de l’humanité.
- « Au sein de ces familles misérables » dit-il, « les enfants étaient malpropres, mal tenus, mal élevés ; la maison en désordre, les provisions entassées en hâte et souvent avec si peu de soins qu’elles se gâtaient ; tout enfin allait mal dans l’intérieur du logis.
- « Une autre chose bien fâcheuse, c’est que les mauvais sentiments et les habitudes batailleuses des parents se transmettaient aux enfants.
- «Trop enfoncés dans le .mal pour respecter leur progéniture, les grands ne se gênaient point pour parler devant les petits de leurs terribles projet de vol ou de guerre ; les enfants s’initiaient ainsi aux sentiments du mal ; ne craignaient point de se voler entre eux, de se nuire, de se battre, et s’élevaient pour être un jour plus méchants mêmes que leurs prédécesseurs.
- « C’était à désespérer de voir jamais le bien et le vrai régner dans ces tristes séjours. Tout le monde y souffrait parce que la haine envenimait tous les cœurs, que la douceur et la bonté y étaient inconnues, qu’aucune institution n’y garantissait le droit à l’existence.
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- « Peut-on imaginer un enfer plus triste que celui-là.
- « Qui donc pouvait sauver de cet abîme les malheureuses fourmis, en leur indiquant que la pratique de l’amour entre elles toutes effacerait les maux qu’avaient créés l’antagonisme et la haine? »
- Ici J.-Bte-André Godin évoque la grandeur infinie de Celui devant qui fourmilières ou humanités ne sont également que des atomes,
- «L’excès du mal même», dit il, «avait amolli le cœur des petites fourmis ; d’elles mêmes, elles commencèrent à chercher de quel côté était le salut ; et la puissance du bien toujours active dans l’ensemble des choses, toujours prête à retirer du mal qui veut en être retiré, suscita dans ce milieu un esprit qui vint apporter aux autres la parole de paix et de régénération.»
- A propos de cette individualité apportant des lumières nouvelles, J.-Bte-André Godin parle de la pluralité des existences, de l’infinité des mondes que l’esprit peut habiter tour à tour ; des séjours de paix et de lumière d’où peuvent se dégager des esprits d’amour qui viennent, dans les mondes de ténèbres et de douleurs, apporter à leurs frères égarés la parole de vie et de salut.
- Ainsi en fut-il pour le petit monde dont il raconte l’histoire, une sorte de Messie apparut au sein d’une tribu:
- « D’abord elle vécut obscure et faible comme les autres petites fourmis ; puis, peu à peu, à mesure que son intelligence se développait, elle sentit au fond de son cœur une grande douleur des maux qui accablaient ses compagnes, et elle y cherchait sans cesse un remède. Le souvenir confus du monde heureux où elle avait vécu, avant de venir dans ce lieu de douleurs, lui fit retrouver le sentiment de ce qui était à faire pour combattre le mal, et c’est à ce moment que la tâche que Dieu lui avait confiée se manifestait dans toutes ses paroles et ses actes.
- « Après avoir médité longtemps sur ce qu’il y avait à faire» elle prit à parti les fourmis les moins perverties de la tribu et leur parla en ces termes :
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- « Mes amies, sachant que des sentiments affectueux se sont conservés en votre cœur malgré les souffrances qui nous accablent, je vous ai réunies pour vous dire que je suis déchirée d’une douleur immense, en contemplant les crimes et les méchancetés qui se commettent journellement parmi nous.
- « A force de chercher un remède à ces maux qui outragent la bonté d’un Dieu qui ne peut vouloir que notre bien, je crois avoir trouvé le moyen de notre salut. Mais pour l’expérimenter, il faut nous éloigner de la corruption qui nous entoure, aller dans un endroit isolé, et là, nous confiant à la bonté de l’Être suprême, il faut nous exercer à la commisération, à la charité, au travail. Il faut nous entr’aider les unes les autres et chercher dans l’union, dans l’amour et dans la paix, le calme et le bien-être qui nous ont manqué, dans l’isolement, la discorde et la guerre. Ah! croyez moi, mes amies, nous ne serons heureuses qu’en faisant chacune pour toutes ce que nous voudrions qu’on fit pour nous-mêmes ; aidons-nous les unes les autres ; soutenons les orphelines et les faibles ; unissons nos forces et nos intelligences pour nous défendre contre nos ennemis, n’attaquons jamais personne et soyons toujours unies par le plus complet amour.»
- Sous la direction de ce bon guide une colonie nouvelle est créée, La devise: « Chacun pour tous, tous pour chacun » préside à toutes les actions. Aux meilleurs endroits s’élèvent de vastes fourmillières où le travail est en honneur, où les enfants reçoivent les meilleurs soins, où les garanties de la vie sont assurées à tous les membres de la colonie.
- Plus d’esprit de guerre ni d’égoïsme; la paix, le bien être et le bonheur partout.
- « Les maux du passé étaient souvent passés en revue par ces heureuses populations qui ne pouvaient maintenant comprendre qu’elles eussent enduré, si longtemps, de si cruelles souffrances, quand pour y remédier il n’y avait qu’à
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- croire en un Dieu souverainement bon et à s’aimer entre elles de tout cœur. »
- La puissance de ce petit peuple si profondément uni est mise en relief par divers incidents propres à montrer que si la population a su organiser son propre bien-être, elle sait aussi se défendre contre les attaques qui mettraient la colonie en péril.
- Ici, encore, dans le tableau de la vie des enfants, nous retrouvons la sollicitude de J.-Bt0-André Godin pour la population enfantine. Il les montre élevant, le matin, leurs cœurs vers l’Étre suprême et disant :
- « Que je sois, ô mon Dieu, la joie de mes parents ; que mes petits amis et tous mes camarades soient bien contents de moi ; que ceux qui m’instruisent soient heureux de me voir profiter de leurs leçons !
- « Qu’en toute chose je me préoccupe de ne jamais nuire à personne et de toujours me rendre utile ! »
- L’orateur montre, en outre, que dans cette colonie la répartition des biens obtenus par le travail était faite proportionnellement au concours des travailleurs. Tous les efforts se dirigeaient donc vers le perfectionnement moral et matériel quand survinrent de nouvelles difficultés nées de ce fait que le mal n’était pas vaincu pour toutes les nations de fourmis et que des tribus guerrières, ayant trouvé la piste des tribus régénérées, fondirent sur celles-ci pour s’approprier leurs richesses.
- Mais la déclaration de guerre fut voilée sous les prétextes qu’on invoque généralement en cas semblables. A entendre les agresseurs, il s’agissait de sauver les principes de la vertu atrocement violés dans la colonie dont ils voulaient s’approprier les dépouilles.
- L’œuvre d’avant garde est vaincue dans ce combat. Les survivants s’enfuient dans d’inaccessibles retraites. Leur bon guide les engage instamment à recommencer les travaux et à vivre dans les conditions où ils avaient naguère trouvé le bonheur
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- Quant à lui, c’est dans les rangs mêmes, des vainqueurs adonnés à tous les maux de la haine et de la guerre qu’il va prendre place, pour y prêcher la concorde, la paix et l’amour.
- Et, bientôt, chez ces guerriers memes, sa parole est écoutée. Une évolution se prépare dans tous les esprits. Le souvenir des conditions de bonheur et des richesses qu’avaient réalisées la colonie modèle qu’on a détruite, dispose à reconnaitre qu’on s’agite dans une voie mauvaise puisqu’elle ne peut conduire à de tels biens. Car la vie est pleine de. misères, d’incertitude et d’insécurité chez les nations adonnées à la guerre.
- « Alors,» dit J.-Bte-André Bodin, en terminant, « on se mit à l’étude des questions sociales, on envisagea froidement quelles étaient les conséquences de la haine et du mal, quelles seraient celles de l’amour mutuel et de la paix.
- « On reconnut que la bonté pour tous contenait en germe tous les moyens du bien, que c’était là le principe d’après lequel on devait se guider dans tous les actes de la vie, et à partir de ce moment on put dire que le problème social fut résolu et la race des fourmis sauvée à jamais des pénibles vicissitudes qu’elle avait endurées.
- « Le bon guide eut le bonheur de voir poindre, avant de retourner dans le monde spirituel, l’aurore de cette belle fraternité qui allait rendre heureux tous les individus de son espèce, et les conduire à l’organisation sociale dans laquelle l’évolution physique intellectuelle et morale de tous est assurée. »
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- ME GÜISE
- FETE ANNUELLE DU TRAVAIL
- Dans notre numéro du mois de mai de l’an dernier, nous avons donné tous les développements propres à montrer quelle idée avait animé J.- Bte André GODIN dans l’institution et la célébration des Fêtes du travail qui se sont succédé au Familistère depuis 1867. N’ayant pas à revenir sur ces points fondamentaux, nous nous bornons à les rappeler aux lecteurs qui voudraient s’y reporter, et nous passons au simple exposé des exercices et divertissements par lesquels, pour la 26eme fois, la population du Familistère a fêté le Travail.
- Cette fête, étant statutairement fixée au premier dimanche de Mai, tombait cette année le premier jour du mois.
- Dès la veille, comme d’habitude, les écoliers et écolières, au nombre d’environ 500, furent réunis pour la distribution solennelle des décorations aux élèves les plus méritants. Des chœurs furent chantés par les différentes divisions ; puis les élèves, mis en possession de leurs récompenses ou distinctions honorifiques, entrèrent en congé et commencèrent pour ainsi dire la fête, sur la place du Familistère déjà toute couverte de boutiques foraines.
- Le soir de ce même jour, samedi 30 avril, à 8 h 1/2 du soir, un concert était donné devant la statue de J- Bte André GODIN, par l’Harmonie du Familistère dont nos lecteurs connaissent la renommée. Une société nouvelle, la Fanfare des trompettes, alternait joyeusement avec l'Harmonie.
- * *
- Le Dimanche 1er Mai, la Fête proprement dite fut ouver. fa par un nouveau concert donné à 3 h 1/2 du soir, par
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- l’Harmonie, dans les jardins du Familistère. En voici le programme :
- 1° Les cadets de Russie, Allegro .... Sellenick
- 2° Zampa, Ouverture................. . . Hérold
- 3° Le Prophète....................... Meyerbeer
- 4° La Muette, Fantaisie..............Auber
- 5° Nadia, Mazurka.................... Wittemann
- Quant à l’exécution nous nous bornerons à dire que les musiciens furent à la hauteur de leur excellente renommée.
- A 4 1/2, dans la cour du Pavillon central, la Société d’escrime se livra à un assaut d’armes habilement exécuté.
- La Société de gymnastique, la Pacifique, se faisait remarquer de son côté par son excellente tenue et le cordial concours qu’elle prêtait à tous les exercices de la fête. A 8 heures dans la cour centrale, ornée de. trophées comme d’habitude, s’ouvrit le bal public et gratuit à grand orchestre.
- Comme tous les ans, la plus cordiale gaîté ne cessa de régner au sein de la foule nombreuse qui occupait tous les points de la fête.
- JOURNÉE DU LUNDI. — PROGRAMME.
- MATINÉE :
- à 9 heures — Tir à la carabine, 8 prix.
- Variant de 2 à 12 francs.
- — Tir à l’arc 6 prix.
- Variant de. 2 à 8 francs.
- — Jeu de boules, 8 prix.
- Variant de 2 à 8 francs . à 11 heures — Jeux d’Écus, 8 prix.
- Variant de 2 à 8 francs.
- — Jeux de casse-pot. 15 prix. Variant de 0,50 à 4 francs.
- — Jeux de soufflet, 13 prix.
- Variant de 0,50 à 2 francs.
- A Midi — Courses à obstacles, 15 prix. Variant de 0,50 à 4 francs.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 26Ô
- Après - Midi
- à 2 heures — Jeux de cartes, 8 prix.
- Variant de 2 à 8 francs.
- à 3 heures — Jeux de clochettes et carrousel.
- 11 prix , variant de 0,50 à 2 francs, à 4 heures — Jeux de ciseaux, 12 prix*.
- Variant de 0,50 à 2 francs.
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- * #
- Au cours de l’après midi de ce même jour, la Société de gymnastique La Pacifique se livra aux divers exercices dont suit le programme :
- Cour du Pavillon Central
- 1° Mouvements d’ensemble libres.
- 2° id id. avec fusils.
- 3° Boxe d’ensemble.
- 4° Course serpentante.
- Au Portique
- Mouvements divers aux agrès,
- Trapèze, Anneaux, Barre fixe, etc ;
- *
- * *
- Un bal, aussi animé que celui de la veille, s’ouvrit h 8 heures et marqua la clôture de la fête. Aucun incident à signaler.
- *
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- Comme les années précédentes, en vertu des prescriptions de l’art 128 des statuts et de l’art. 78 du règlement, des allocations extraordinaires furent faites aux travailleurs qui, au cours de l’année, se sont distingués par des services exceptionnels ou des idées utiles mises ou pouvant être mises en application.
- Voici les noms des bénéficiaires :
- Lefèvre - Nouvelon. Application d’un brûleur à gaz à injecteur pour le chauffage des formatrices du moulage mécanique, 200 francs.......................ci 200
- Louis Edmond fils et Champenois père, Amélioration d’un lanternier pour la fabrication des buses au moulage mécanique, chacun 100 francs ci 200 Champenois père, Amélioration dans la manœuvre du moulage mécanique pour empêcher
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- les pièces de tomber en passant du plateau de coulage au plateau de déballage, 50 francs . ci 50 Proix Denis. Proposition de modification aux modèles de foyers économiques. Nos 17, 18, 19,
- en les mettant en deux parties. 100 francs ci 100
- Louis Vital. Proposition d’un système d’accrochage des fenêtres des cabinets du Familistère pour empêcher la casse des carreaux. 50 francs ci 50 Application des fiches mobiles aux ringards des
- cubilots, 50 francs...................., ... ci 50
- Tellier Elysée. Amélioration aux pilons de l’émaillage 25 francs...................................ci 25
- Modifications aux pilons de la fonte malléable
- 25 francs, ci ....................................... 25
- Lefèvre J.-Bte. Complément de récompense pour filtrage des huiles de rebut, 100 francs. . . ci 100 Lhote Charles. Proposition de fabrication de meules en carton pour polissage, 100 francs. . ci 100
- Total. ... 900
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- Ceux de nos lecteurs qui suivent attentivement les faits touchant l’association du Familistère pourront désirer savoir si la Fête du travail a eu lieu au Familistère de Laeken-les-Bruxelles, Belgique, en même temps qu’au Familistère de Guise.
- Prévenant leur désir, nous les informons que la Fête de la commune de Laeken, qui a toujours lieu le dimanche d’après Pâques, tombant pour ainsi dire en même temps que notre fête statutaire du Travail, cette dernière s’est confondue* jusqu’ici, avec la précédente pour les Familistériens de Laeken.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 26?
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Le Congrès de l’Hygiène ouvrière. — Même affluence, le Vendredi 22. avril, à l’hôtel des chambres syndicales, rue de Lancry (Paris), et même succès pour le conférencier, M. le docteur Budin, membre de l’Académie de médecine, professeur agrégé d’accouchement à la faculté de Paris, que pour ses éminents prédécesseurs, MM. Dujardin-Beaumetz et Armand Gautier. (1)
- Pendant près de deux heures, en traitant ce sujet qui paraît à première vue si ingrat : « L’hygiène de l’enfance, l’allaitement, les crèches», M. le docteur Budin a su tenir son auditoire sous le charme d’une parole vive, imagée et pittoresque. Et que d’abus, que de préjugés considérés jusqu’à présent comme des vérités indiscutables, il a, dans ce peu de temps, battus en brèche et réduits à néant !
- Dès qu’un enfant vient au monde on s’empresse de lui faire absorber un peu d’eau parfumée avec de la fleur d’oranger. Eh bien ! c’est un tort. L’enfant, à sa naissance, ne doit rien prendre. Si on lui fait absorber quoi que ce soit, il vomira sans cesse;
- Les deux premiers jours, l’enfant — qui ne doit rien prendre, c’est entendu - perdra naturellement de son poids. Il ne le recouvrera que vers le septième jour.
- Autre erreur: au bout de quelques jours, on donne à l’enfant un léger purgatif, un peu de sirop de chicorée. C’est là un système déplorable qui entraîne le dépérissement de maints et maints bébés. Se méfier de ceux qui « sont trop sages, dorment, ne crient pas, ne mouillent pas leurs langes, ne vont pas à la garde-robe ». C'est surtout ceux-là qu’il faut peser. D’ailleurs, le docteur Budin recommande avec insistance de les peser tous chaque jour. Pendant les deux premiers mois, le poids de l’enfant doit augmenter chaque jour de 25 à 30 grammes et de moins ensuite. Si cette proportion n’est pas maintenue, c’est que l’enfant est malade.
- (1) Voir notre numéro d'Avril.
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- Autre point essentiel : il faut donner à têter à des heures presque fixes. S’il crie, cela ne signifie pas qu’il ait faim. Les six premiers mois, il faut lui donner à têter toutes les deux heures. Ensuite, toutes les trois heures, et l’habituer à ne pas boire la nuit. Chaque fois qu’il est au sein, l’enfant ne doit pas y rester plus de huit, dix ou douze minutes au maximum. Procéder autrement, c'est fatiguer les organes digestifs des enfants.
- Si l’on ne veut pas risquer de voir son bébé mourir étouffé par le lait qu’il n’a pu digérer, le coucher sur le côté droit ou le côté gauche — mais jamais sur le dos.
- La mère, la nourrice, doivent suivre aussi des règles strictes pour leur alimentation. Manger des féculents, mais pas trop de viande, ne boire que très peu de vin, s’abstenir de toute boisson alcoolique, même de la bière si l’on croit qu’elle est un peu alcoolique, éviter les contrariétés, les chagrins, etc.
- Pendant sept mois, l’enfant ne doit prendre que du lait, et rien que du lait. Au huitième mois, ajouter six ou huit cuillerées par jour d’une soupe très légère Surtout ne lui donner aucun aliment solide, pas de pain, pas de vin, ni de cidre, ni de bière. Le sevrer le plus tard possible, vers quinze ou dix-huit mois, en augmentant seulement la quantité de soupe qu’on lui fait prendre.
- Surtout ne pas sevrer un enfant au milieu de l’été, parce qu’en cette saison le lait de vache qu’on substitue au lait humain s’altère trop rapidement.
- L’éminent conférencier dit qu’il existe à Paris 46 crèches contenant 1,488 places. C’est l’existence assurée d’un grand nombre d’enfants, mais que de soins nécessite l’allaitement artificiel ! Il meurt, dit-il, sept fois plus d’enfants élevés au biberon que d’enfants élevés au sein. Les.nurseries tant vantées en Angleterre ne le séduisent pas. « J’ai vécu en Angleterre, dit-il, et il y meurt beaucoup d’enfants. Ils ne figurent pas dans les statistiques parce que, de l’autre côté de la Manche, on a six semaines pour déclarer la naissance des enfants. Ceux qui meurent dans l’intervalle des six semaines sont ceux ce qu’on appelle des « inno-més » et ne sont pas inscrits sur les registres de l’état civil. »
- Il termine par ces mots :
- « Comme MM. Dujardin-Beaumetz et Armand Gautier vous invitaient à vous unir pour vous procurer du bon pain, -du bon vin, etc., je vous invite à vous unir pour vous procurer du bon lait. Depuis vingt ans, une véritable
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- révolution s’est opérée dans les services d’accouchement. Grâce aux découvertes de l’illustre M. Pasteur, on peut dire que la fièvre puerpérale est supprimée et qu’il ne meurt plus de femmes en couches. Espérons que le jour approche où nous pourrons dire la même chose au sujet des enfants, et cela au grand bénéfice de la patrie et de l’humanité tout entière. »
- Une triple salve d’applaudissements a salué les derniers mots du conférencier, puis M. Prudent Dervillers, conseiller municipal possibiliste, a engagé les membres de son parti à propager autour d’eux les renseignements qui venaient de leur être donnés.
- Nous n’avons pas assisté à cette conférence ; et le compterendu auquel nous empruntons les détails qui précèdent ne dit pas si les femmes étaient venues en nombre écouter le docteur Budin. Dans une réunion de ce genre, les femmes devraient composer la grande majorité de l’assistance. Il importe que la femme prenne une part de plus en plus active à la vie générale. Là où s’agitent les intérêts de la mère et de l’enfant, sa place est tout indiquée ! L’adversaire le plus acharné du mouvement d’émancipation féminine ne saurait y contredire.
- En France, un pas immense a été fait dans la voie de la protection des enfants du premier âge par l’application des prescriptions de la loi (loi Roussel) du 23 décembre 1874. Le dernier mot cependant est loin d’avoir été dit sur cette question. C’est un fait que les conditions de la vie et du bien-être devenant de plus en plus difficiles et les gains du père de famille de plus en plus insuffisants, la compagne du travailleur doit contribuer par son propre labeur à augmenter les ressources de la famille. Quand vient la maternité, l’enfant est le plus souvent envoyé en nourrice.
- En outre de l’exploitation parfois honteuse à laquelle se livrent un certain nombre de nourrices mer3enaires, l’une des principales causes de la mortalité des enfants de 0 à 2 mois — période la plus difficile à traverser — est l’envoi des enfants quelques jours après la naissance dans des endroits éloignés où le climat n’est plus du tout le même. Le voyage, l’influence climatérique sont, avec les mauvais soins que les nourrissons reçoivent parfois, les causes déterminantes de la mortalité.
- Le conseil général de la Seine, toujours à l’avant-garde dans la voie des améliorations humanitaires, s’est préoccu-
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- LE DEVOIR
- pé de rechercher une atténuation aux terribles effets de l’élevage des enfants au moyen des soins mercenaires, n examine en ce moment un intéressant projet qui lui a été soumis par un de ses membres, M. Gaumeau.
- Ce projet vise à rétablissement, dans les environs de Paris, d’une grande nourrieerie avec des médecins toujours présents, qui aurait ses nourrices spéciales que l’on ne choisirait qu’à bon escient, et où seraient envoyés tous les nourrissons protégés par le département de la Seine et tous ceux que les municipalités ou les particuliers y enverraient. Les parents dans une certaine aisance payeraient pour les leurs ; les autres seraient élevés gratuitement. Il y aurait une vacherie, afin d’avoir toujours du lait exquis pour les enfants qu’on ne pourrait élever au sein. Enfin, on pourrait également installer dans la nourrieerie un service d’accouchement.
- Le système proposé est depuis longtemps appliqué avec succès en Rassie.
- Il existe, en effet, à Moscou une nourrieerie recevant annuellement 18000 nourrissons, le Vosspitatelni-Dôm.
- Les enfants restent les deux premiers mois nourris au sein et sont ensuite dirigés vers les provinces.
- Pendant cette période la plus critique, la mortalité des enfants ne dépasse pas 38 0/0. Au moment de la création de l’établissement, cette mortalité était de 81.07 0/0.
- Au contraire, lorsque les enfants quittent la nourrieerie et sont conduits par des meneuses dans des villages distants de plus de 500 kilomètres de Moscou, la mortalité des enfants placés chez des nourrices échappant à toute surveillance atteint le chiffre effroyable de 92 0/0 (rapport de M. Doré au ministre de l’instruction publique).
- M. C'aumeau estime que la France, placée dans des conditions plus favorables depuis la loi de 1874, en adoptant le système de la nourrieerie obtiendrait des résultats plus importants encore.
- Le système proposé par l’honorable conseiller municipal a été approuvé par le docteur Budin, et par d’autres spécialistes éminents; il a déjà fait l’objet d’un vœu favorable du comité départemental de protection des enfants.
- Ainsi donc, supprimer, au moins pendant les premiers mois, les plus dangereux, les dangers du transfert dans des endroits éloignés, assurer à l’enfant la nourriture la plus saine et la plus convenable, les soins les plus éclairés, donner aux mères la facilité de se rendre, avec le moins
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- de dérangement et de frais possible, auprès du berceau de leurs enfants, tels sont les avantages qu’offrira la réalisation du projet de M. Gaumeau.
- C’est tout ce qu’il est possible de faire, dans les grands centres, pour le plus grand bien des enfants et la plus grande commodité des mères.
- Il semble impossible de créer un établissement où, à toutes les conditions de bonne administration, de bons .soins, de bonne nourriture et de salubrité, rêvées par M. Gaumeau, se joindrait la possibilité pour les mères même occupées à un travail journalier de voir, d’allaiter leur enfant, de le reprendre pendant les heures inoccupées, de le garder auprès d’elles pendant la nuit.
- Cet établissement existe :
- C’est la nourricerie du Familistère.
- Mais la réalisation de tels rêves n’est possible qu’avec la réforme de l’habitation. Toutes les réformes sociales se tiennent.
- Le 30 avril, la salle des fêtes de l’hôtel des chambres syndicales était comble comme aux précédentes séances. Cette quatrième conférence sur « l’hygiène de l’habitation ouvrière » a été faite par M. le docteur du Mesnil, secrétaire du comité consultatif d’hygiène de France, médecin de l’asile de Vincennes, membre de la commission des logements insalubres.
- Il a montré d’abord avec quel soin on devait choisir sa « rue », une rue bien aérée, où le soleil pénètre facilement et dont la largeur est en rapport avec la hauteur des maisons. De récents travaux ont prouvé qu’il y avait plus de microbes dans la boue . de nos rues que dans l’eau de nos égouts. Bien mieux, voici exactement, ditM. du Mesnil, l’état de nos voies partagées en trois groupes A, B, G. « Le groupe A figure une place et une rue relativement bonnes, où il y a de l’air, du soleil et pas trop de circulation. Eh bien, un gramme de balayure fraîche renferme de 5 à 10 millions de bactéries. Dans le groupe B sont les voies moins bien situées, où la circulation est plus active : dans ce groupe, le gramme de balayure fraîche contient de 10 à 40 millions de bactéries. Enfin, dans le groupe C, composé de rues et de ruelles malpropres, le gramme de balayure fraîche renferme de deux milliards et demi à cinq milliards de bactéries. »
- Le docteur du Mesnil, après avoir condamné d’une façon
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- absolue les rez-de-chaussée comme logements dans toutes les grandes villes, expose en détail tous les vices de construction qui constituent une maison insalubre : la fosse fixe laissant filtrer dans les sous-sols les eaux putrescibles, les caniveaux, les plombs et les cabinets d’aisances infectant les escaliers sombres, etc. Il oppose h ce tableau celui d’une maison salubre, où toutes les eaux résiduaires passent dans des canalisations fermées et munies de siphons qui empêchent l’exhalation des gaz méphitiques.
- Il traite ensuite la question des « courettes » et l’obligation pour les propriétaires d’avoir un robinet d’eau de source à chaque étage. Après les maisons ouvrières, les garnis Le 1er janvier 1892, il y avait à Paris, 10,255 garnis, possédant 167,340 locataires. Le conférencier décrit plusieurs de ces garnis, dont les chambres ne cubent pas plus de 5 à 7 mètres, alors que, d’après la loi, elles devraient cuber 14 mètres au minimum et avoir une hauteur de 2 m.50. « Ce n’est pas de la vertu, dit le docteur du Mesnil, c’est de l’héroïsme qu’il faut pour ne pas contracter, dans ces horribles bouges, la haine de la société. » Aussi le conférencier a-t-il salué avec joie, en 1883, la création du service d’inspection sanitaire des garnis. M. Bezançon, chef de division à la préfecture de police, lui a fourni la statistique suivante pour l’année 1891 : « Les inspecteurs ont visité 9,997 garnis contenant 122,534 chambres. Sur ce nombre 6, 192 hôtels remplissaient les conditions d’hygiène réglementaires; 3,805 ont été l’objet de prescriptions diverses ; 406 ont été l’objet de procès verbaux pour infractions aux lois et décrets de 1852, 1878, 1883; et 21 ont été fermés. »
- Après les immeubles, vient le tour des locataires. M. du Mesnil leur reproche leur insouciance, leur manque de propreté. Il ne veut pas dans les chambres d’animaux qui vicient l’air. Il faut ouvrir souvent les fenêtres, laver, nettoyer, etc. Enfin, il convient, autant que possible, de ne pas faire coucher plusieurs personnes dans une même pièce.
- Le docteur du Mesnil cite, à ce sujet, une curieuse statistique sur la mortalité des gens d’après le nombre de pièces qu’ils occupent :
- 1 pièce................... 163.5 J
- 2 pièces........................22.5 f
- 3 pièces.........................7.5 ( Sur 1.000 habitants
- 4 pièces........................ 5.4 1
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- D’après une autre statistique, la moyenne de l’existence pour les personnes qui ne sont pas plus de deux dans une seule pièce est de quarante-sept ans ; la moyenne, pour celles qui sont de deux à quatre dans une pièce, est de trente-neuf ans ; la moyenne, pour celles qui sont de quatre à six, est de trente-sept ans, et ainsi de suite.
- Le docteur du Mesnil a terminé sa conférence, qui n’a pas duré moins de deux heures et demie, en examinant les lois belge et anglaise relatives à la création de mai” sons ouvrières, et en étudiant plusieurs sociétés anglaises et françaises de constructions à bon marché; Il a rappelé à ce sujet qu’il y avait en Angleterre, en 1889, 2,021 sociétés de ce genre comprenant 604,000 sociétaires.
- « Que les prescriptions d’hygiène, a-t-il dit en concluant, soient strictement appliquées. De même que le percepteur sait toujours trouver son argent, on peut toujours améliorer un logement. On portera ainsi certainement plus haut la grandeur et la prospérité de notre pays. »
- Les applaudissements qui avaient interrompu souvent le conférencier ont alors éclaté avec force et ont duré plusieurs minutes.
- Après avoir entendu les études des maîtres et des professeurs sur l’alimentation, sur l’hygiène de l’enfance, sur l’hygiéne de l’habitation, les membres du congrès d’hygiène ouvrière ont entendu une conférence faite sur a l'hygiène du travail dans les ateliers, les usines, les bureaux, les magasins », par M. le docteur Napias, inspec-pecteur général des services administratifs du ministère de l’intérieur, membre du comité consultatif d’hygiène de France, secrétaire général de la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle.
- Très sympathique à l’assistance et par les idées qu’il émettait et par les saillies dont il les accompagnait, le savant hygiéniste a vu sa conférence applaudie pour ainsi dire d’un bout à l’autre.
- « Si le travail, comme a dit Voltaire, éloigne de nous le vice, l’ennui et le besoin, s’il a ses joies, ajoute M. Napias, il a aussi ses dangers : c’est là un fait inéluctable qui nous regarde. Le plus respectable des capitaux, c’est la vie, C’est elle qu'il nous faut protéger et prolonger, s’il se peut. Je vais donc passer brièvement en revue les différentes conditions nécessaires au développement ratio-
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- nel de la vie dans les ateliers, dans les usines. Mais cette étude est si importante que je ne pourrai, pour ainsi dire, que vous donner connaissance du tableau des matières. »
- Le travail est fait à l’air libre, à l’air confiné ou à l’air comprimé. Dans le premier cas (cultivateurs, cantonniers, etc ), peu de précautions à prendre ; les règles générales de l’hygiène suffisent. Dans le second cas, renouveler l’air fréquemment. I.e docteur Napias cite une statistique d’après laquelle la mortalité est bien plus grande parmi les employés de chemin de fer qui travaillent dans les bureaux que parmi ceux qui travaillent sur la voie, en plein air. Dans le troisième cas, ne passer jamais, sans transition, de l’air comprimé à l’air extérieur, si l’on ne veut pas déterminer la rupture de vaisseaux sanguins, de la membrane du tympan et occasionner la paralysie. La température du milieu ambiant (cuisiniers, fondeurs, puddleurs, etc.), entraîne de graves accidents, crevasse la peau. Éviter surtout le rayonnement sur les yeux au moyen de verres noircis. Les gaz et les poussières que l’on respire peuvent se diviser en deux classes : les toxiques et les délétères, et ceux qu’en apparence on croit pouvoir respirer sans danger.
- Il ne faut jamais balayer les ateliers pendant qu’on y travaille. Pas de ventilation générale, elle est dangereuse parce qu’elle remue toutes les poussières, mais une ventilation localisée à l’endroit où travaille l’ouvrier, au moyen de hottes, de cheminées d’appel, d’aspirateurs, etc,Employer des appareils clos pour la pulvérisation et le broyage des matières. User d’eau pour abattre les poussières. Quand on est en plein air, se servir de masques ou de respirateurs.
- L’attitude du corps pendant le travail a une très grande influence sur la santé. L’attitude assise congestionne les organes de la digestion ; l’attitude courbée (remouleurs, cordonniers, etc.) enfonce le sternum dans la poitrine et détermine des affections cardiaques. M. Napias s’élève avec force contre « l’attitude debout » imposée aux femmes dans les grands magasins. «En Amérique, dit-il, on a si bien compris les dangers d’une pareille mesure à l’égard de femmes destinées avant tout à être des mères saines et fortes, que la loi oblige les patrons à mettre des sièges à la disposition de leurs employées. »
- Le conférencier, après avoir montré toutes les déformations physiques que produit le «mouvement professionnel
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- toujours le même pendant des heures, traite des «matières mises en œuvre », Un grand nombre d’entre elles sont toxiques : le plomb occasionne des coliques, la paralysie, une folie particulière ; le phosphore détermine la carie des dents, parfois même celle de la mâchoire tout entière ; le sulfure de carbone (dans la vulcanisation du caoutchouc) produit un délire particulier. Comme règle générale, se laver les mains avant de les porter à ses lèvres et prendre ses repas hors du local où l’on travaille. Comme règles particulières, appliquer celles qui sont relatives aux poussières.
- Quant à la durée du travail, M. Napias prouve, d’après diverses expériences, que le repos hebdomadaire est nécessaire à l’homme pour recouver les forces qu’il dépense chaque jour et qu’il ne récupère pas complètement chaque nuit.
- « Je trouve exagérée, ajoute le conférencier, la journée de douze heures adoptée actuellement par la loi. Il exista une formule très en faveur: 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil. Je souhaiterais beaucoup que cette formule fût applicable. En Amérique, il y a bien la loi des 8 heures, mais elle n’est pas appliquée. Les ouvriers font tous des heures supplémentaires qui ne leur sont pas payées. Je crois que cette formule «des trois huit» n’est pas juste parce qu’elle est trop absolue. Il faudrait faire une distinction entre les ouvriers qui travaillent à l’air libre et ceux qui travaillent dans les ateliers. Au surplus, elle ne pourrait être appliquée, en fait, qu’à la moitié des ouvriers français. Il y a, en effet, en France 10,352,000 travailleurs, sur lesquels 3,435,000 ouvriers agricoles, qui ne peuvent avoir d’autres lois que les saisons et le temps qu’il fait. II y a, en outre, les pêcheurs et les marins qui ne sont conduits, eux, que par les éléments.»
- En ce qui concerne les accidents causés par les machines, M. Napias examine les différents systèmes qui rendent les patrons seuls responsables, comme en Autriche ; ceux qui rendent l’assurance obligatoire, etc., mais il dit « qu’il aimerait mieux voir prévenir l’accident, qu’il préférerait une solution obligeant les intéressés à prendre les précautions nécessaires».
- Au milieu d’applaudissements répétés, M. Napias à terminé par ces mots : « Ce que nous désirons, nous autres
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- hygiénistes, c’est une loi sur la sécurité et la salubrité du travail pour assurer les moyens les plus propres à faire disparaître les dangers. Il y a longtemps que nous la réclamons cette loi, mais c’est à vous autres à nous aider pour l’obtenir... Après la magnifique Exposition de 1889, nous en aurons une autre dans quelques années. Je voudrais que l’on pût dire alors que le travail est devenu clément aux travailleurs, que les victoires de l’industrie sur la matière ne font plus de victimes, plus de veuves, plus d’orphelins.»
- La dernière conférence scientifique préparatoire du Congrès d’hygiène ouvrière a été donnée, le samedi 14 mai, par M. le docteur A.- J. Martin, membre du comité consultatif d’hygiène de France, qui avait pris pour sujet : « Les maladies évitables et les moyens de les prévenir. »
- M. le docteur Martin a étudié'les moyens d’éviter les maladies infectieuses, transmissibles et par conséquent évitables, les terribles maladies qui font tant de ravages, puisqu’à elles seules, fièvre typhoïde, scarlatine, croup, variole, choléra, tuberculose, elles sont la cause d’un tiers des morts.
- Le conférencier a montré que les quartiers les plus atteints sont les quartiers populaires, les quartiers pauvres. La première réforme à introduire est évidemment celle de l’habitation, du local. Mais, en dépit de l’étroitesse et de la disposition mauvaise du local, il est encore possible d’entraver la multiplication des maladies microbiennes.
- Pour empêcher la transmission des maladies de ce genre, il faut limiter l’infection, détruire ou désinfecter les parties et les objets contaminés.
- « Au surplus, poursuit M. Martin, qu’on appelle cela désinfection, antisepsie, etc., c’est toujours de la propreté. Il n’y a pas longtemps que nous considérons la propreté comme une vertu capitale. L’histoire de la monarchie française est l’histoire de la malpropreté. »
- Le conférencier expose les divers moyens de désinfection employés par le service de l’hygiène publique : étuves, pulvérisateurs, stérilisateurs d’eau.
- Il y a en France 445 étuves et 315 pulvérisateurs. Une simple demande à faire à la mairie ou au commissaire de police, suffit pour les obtenir.
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- Après avoir rappelé les magnifiques résultats obtenus par le bureau municipal d’hygiène de Bruxelles, fondé en 1874, M. Martin a montré un tableau où, de 1875 à 1888, la mortalité par les maladies infectieuses s’est trouvée répartie de la façon suivante : Bruxelles, la ville où il y a eu le moins de décès ; puis, par ordre, Berne, Copenhague, Amsterdam, Dresde, Vienne, Paris, Londres, Munich, Rome, Stockholm, Berlin, Christiania, Budapest, Bucarest et, enfin, Saint-Pétersbourg, où il y a eu le plus de décès.
- En terminant, M. Martin a regretté que deux administrations distinctes, la préfecture de la Seine et la préfecture de police, fussent chargées d’assurer l’hygiène à Paris. Il demande « un service centralisé, afin que l’on ne soit plus obligé d’aller dans cinq ou six services qui s’ignorent, parce qu’ils veulent s’ignorer ».
- — Vous voyez, conclut le docteur Martin, qu’un bon tiers des maladies peut être évité. A vous d’aider les hygiénistes dans cette lutte contre la mort, et je crois que les revendications de votre congrès seront écoutées, parce qu’elles ont pour but la diminution de la mortalité dans notre chère patrie.
- Une ovation prolongée a été faite au savant conférencier, que MM. Réties et Caumeau, conseillers municipaux possibilistes, ont ensuite particulièrement remercié.
- BELGIQUE
- Un Conseil Supérieur du Travail.— Signe des temps :
- Un arrêté royal institue, auprès du ministère de l’agriculture, de l’industrie et des travaux publics, un Conseil supérieur du travail.
- Le conseil se compose de 48 membres, à savoir : 16 membres représentant les chefs d’industrie, 16 membres représentant les ouvriers, 16 personnes spécialement versées dans les questions économiques et sociales.
- Les membres du conseil supérieur du travail sont nommées par le roi. Leur mandat a une durée de quatre ans.
- Le conseil supérieur du travail donne son avis sur les affaires qui lui sont soumises par le gouvernement et rédige les projets que celui-ci peut lui demander.
- Toutes les résolutions du conseil sont prises à la majo-
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- rité absolue des membres présents ; en cas de partage, la proposition est rejetée.
- AMÉRIQUE DU SUD
- Une colonie socialiste. - M. Maxence Roldes a fourni à la Justice les renseignements sur la tentative de colonie socialiste qu’un groupe socialiste dont il fait partie, se propose de fonder dans la vallée du Parana :
- Il s’agit, nous dit-il, de créer au Parana, une colonie dans laquelle seraient appliqués, autant que possible, les principes socialistes tels que nous les entendons.
- Ainsi faisant, nous démontrerions que nos théories sont loin d’être incompatibles avec l’existence d’un bon organisme social, et qu’au contraire la répartition égale entre tous les membres de la communauté, des produits effectués, ce qui constitue le droit à l’existence assuré, n’entraîne, à aucun point de vue, une diminution quelconque de l’énergie individuelle.
- C’est là, vous le savez, la grande objection des économistes.
- Quant à nos ressources, les voici :
- L’agriculture en constituerait la principale. A la culture du café, du mâté, du riz, du maïs, etc., s’adjoindrait l’élevage des bestiaux.
- Il y a deux modes de répartition des produits :
- Chaque individu ayant à l’avance pour tous les produits un compte ouvert au Trésor social, dépense librement la somme fixée chaque année ( c’est le système indiqué dans le livre de Bellamy).
- Ce mode applicable à une Société dans laquelle la transformation socialiste a été intégrale, ne peut être employé dans une jeune communauté qui ne pourrait, faute de ressources suffisantes, assurer à ses membres toutes les satisfactions physiques et intellectuelles qu’ils réclament.
- Il nous a donc fallu nous arrêter au deuxième mode qui est le suivant :
- Ce système, dit système mixte, comprend la répartition des produits après l’acquittement des charges sociales et la consommation absolument libre des produits restants, c’est ce que Kropotkine appelle « la prise au tas. »
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- De plus, il sera nécessaire de fixer une somme d’argent que chaque membre pourra dépenser à sa guise, dans le courant de l’année du même exercice.
- L’entreprise que nous rêvons, ajoute M. Maxence Rol-des, demande des capitaux de débuts assez importants.
- Nous comptons sur de fortes souscriptions individuelles et sur une subvention du gouvernement. Des conférences vont être faites dans ce sens.
- D’autre part, nous avons déjà reçu plus de 80 adhésions de personnes résolues à aller tenter au loin cet essai socialiste ; elles ont leur repatriement assuré, et nous leur accordons des frais de retour.
- Quant à notre Gode pénal, il sera très simple et ne comprendra que deux peines : le blâme et l’exclusion.
- PAYS DIVERS
- Le premier mai. — La fête socialiste internationale du l@r mai a été célébrée avec beaucoup d’éclat dans les pays où nulle restriction n’est apportée à la liberté des manifestations, avec le plus grand calme partout ailleurs. A la revendication de la journée de huit heures, base d’une législation internationale du travail, se mêlent suivant les pays, des revendications diverses d’ordre politique ou économique. 1
- A Dublin, les syndicats ouvriers émettent des vœux en faveur de la franchise parlementaire et de l’extension du suffrage ; en Belgique, c’est en faveur du suffrage universel que les ouvriers manifestent ; à Paris, on proteste contre les bureaux de placements ; en Suisse, on réclame l’institution des syndicats obligatoires ; sur tous les drapeaux, dans tous les manifestes on peut lire l’affirmation de la nécessité de la paix internationale.
- Car, ainsi que l’écrit dans le journal la Manifestation du premier mai, un socialiste militant, M. Allemane, « c’est la guerre qui vaut à l’Europe ces armements formidables aussi fous que coûteux, où s’engouffrent les prélèvements faits sur le travail, au grand détriment du bien-être général, aussi bien que la claustration de millions d’hommes, devenus forcément improductifs, séparés de la nation et stylés pour le carnage. »
- Dans les départements français, les électeurs procédaient au renouvellement de leurs conseils municipaux. On peut dire que la véritable manifestation s’est faite dans les
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- urnes. Il en est sorti la consolidation des institutions républicaines et ça et là, une accentuation de l’idée socialiste.
- Les républicains ont enlevé des milliers de communes aux partis réactionnaires qui les détenaient encore. D’autre part, les ouvriers sont entrés en nombre dans les conseils municipaux. Dans plusieurs villes considérables, ils possèdent la majorité et même l’unanimité du conseil, notamment à Marseille et à Roubaix.
- Que les groupes militants revendiquent avec plus ou moins de raison toutes les élections ouvrières, cela importe peu. Le classement qu’ils en feront au gré de leurs désirs, nous est indifférent. C’est un fait que l’accession des ouvriers, du parti ouvrier si l’on veut, aux affaires publiques.
- Quelle sera l’attitude de ce parti ? Pas plus que la politique de protestation, les formules d’avenir ne suffisent pour l’administration des intérêts d’une cité petite ou grande.
- Ainsi que l’a dit M. Jaurès, l’ancien député de la Haute-Garonne, le parti socialiste, après s’être infiltré dans beaucoup de conseils municipaux, doit faire ses preuves de bonne administration. Que les socialistes, là où ils sont en minorité, s’abstiennent de toute opposition systématique.
- Qu’ils s’associent à toutes mesures utiles ; ils auront plus d’autorité pour obtenir peu à peu, dans l’ordre municipal, les réformes indiquées dans leurs programmes. Les questions municipales sont assez vastes et la politique socialiste peut suffisamment s’y manifester.
- M. Jaurès en fait une nomenclature qui peut suffire aux quatre années du mandat municipal :
- « Les cantines scolaires et les fournitures scolaires gratuites aux enfants du peuple, les fourneaux économiques, les questions d’hygiène et d’assistance, le remplacement des taxes d’octroi dès que les communes y auront été autorisées par une loi dont les villes démocratiques doivent presser le vote; une première application amiable du salaire minimum et de la journée de huit heures dans les travaux communaux, la substitution d’organismes municipaux et corporatifs aux bureaux de placement, la création ou le développement des Bourses du Travail. »
- Implicitement, les idées de pacification universelle triomphent là où les listes ouvrières sortent de l’urne ; mais
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- nous trouvons dans les élections municipales du 1er mai une affirmation plus catégorique encore des idées pacifiques.
- La liste dite d’Union républicaine, qui vient de passer tout entière à Clermont-Ferrand, compte sur 28 noms 22 adhérents au groupe Clermontois des amis de la Paix, dont M. Pardoux est président.
- Nous voudrions que partout les amis de la paix pussent se rendre cette justice qu’ils ont sollicité de tous ceux qui briguent un mandat électoral leur adhésion aux principes de l’arbitrage international. S’ils ne l’ont pas fait cette fois, ils auront une belle occasion de prendre leur revanche aux prochaines élections législatives de 1893.
- LA QUESTION DE LA PAIX
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- IVa CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- Le Comité d’organisation de ce Congrès, réuni sous la présidence de’ M. le conseiller fédéral Louis Ruchonnet, a, avec le concours de M le Dr Gobât, président de la commission d’organisation de la 4me Conférence interparlementaire, et de M. Jolissaint, Conseiller national, arrêté le programme, le budget et le règlement provisoire du Congrès de Berne. Ces documents viennent d’être envoyés aux Sociétés de la paix, qui sont priées d’en donner leur avis au Comité avant le 15 juin prochain.
- Le Congrès s’ouvrira le lundi 20 Août 1892.
- Douze questions, dont la plupart ont été renvoyées par le Congrès de Rome à celui de Berne, sont dès à présent à l’ordre du jour. Des rapporteurs ont été désignés pour en préparer la discussion.
- Voici, outre divers rapports d’ordre administratif, les questions mises à l’ordre du jour.
- Réglement, budget et développement du Bureau international de la Paix.
- Quelles sont les bases essentielles sur lesquelles repose la notion des nationalités ? La race ? La langue ? La tradition ?
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- LE DEVOIR
- Création d’une Fédération européenne au point de vue du droit des gens.
- Questions relatives à la sanction des sentences d’Arbitrage international. ( Rapport de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté à son Congrès du 31 août 1890, et Mémoire de M. Blymyer, citoyen américain ).
- De la neutralisation des isthmes et détroits parcourus par le commerce.
- Traités d’arbitrage permanent dés nations européennes avec les États américains.
- Pétitionnement universel en faveur de la paix.
- De la fédération des Sociétés de la Paix et de l’Arbitrage.
- Relations avec la Conférence interparlementaire.
- Proposition de M. Bajer relative à !a création d’une Union internationale des États qui voudraient se servir du Bureau de la Paix comme agence de statistique et de renseignements.
- RÉSOLUTION DE LA DIÈTE CENTRE-AMÉRICAINE
- La Diète centre-américaine, qui statue sur les intérêts communs aux cinq Républiques de l’Amérique centrale, vient de renouveler les résolutions précédemment prises au sujet des conflits qui pourraient naître entre ces Républiques. Elle a confirmé que tous conflits seraient réglés par l’arbitrage et que, si l’une des Républiques déclarait la guerre à l’une de ses voisines, les trois autres interviendraient par les armes en faveur de la puissance attaquée, afin de maintenir la paix.
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE CONGRÈS DES SOCIÉTÉS FÉMINISTES
- Le Congrès des Sociétés féministes, tenu les 13, 14 et 15 mai, dans la grande salle de la mairie du VIe arrondissement de Paris, a été un grand succès pour les Sociétés féministes.
- Indépendamment du « congrès des Œuvres et institutions féministes, » tenu en 1889, deux congrès de femmes ont déjà été tenus à Paris, l’un en 1878, dit du « Droit des femmes », et un autre en 1889, intitulé « Congrès français et international du droit des femmes. »
- Le Congrès actuel est « le premier Congrès annuel de la fédération des Sociétés féministes jointe à l’Union universelle des femmes. » La liste des organisateurs de ce Congrès donnera une idée du nombre et de l’importance des adhésions.
- Voici cette liste :
- MM. Beauquier, Chassaing, de Gasté, Hubbard, Montaut, députés; Albert Pétrot, avocat à la Cour d’Appel et conseiller municipal ; Paul Strauss, Vaillant, conseillers municipaux ; de Hérédia, ancien ministre ; Georges Martin, ex-Sénateur; Argyriadès, directeur de la Question sociale ; Constans Deville, membre du Conseil supérieur du Travail ; Emile Pasquier, secrétaire de la Fédération de la Libre-Pensée.; Rouzade, Achille Tessier, le docteur Verrier, Mm0S sabelle Bogelot, Marie Bonnevial, secrétaire du Syndicat des membres de l’enseignement ; Chapuis, Griess-Traut, vice-présidente de la société pour l’Amélioration du sor de la femme; Louise Koppe, directrice de la Revue du Progrès Social et de la Maison Maternelle de Belleville ; Nelly Lieutier, de Morsier, Rosa Perrée, docteur en médecine ; Marie Pierre, docteur en médecine ; Raymond Pognon, Léonie Rouzade, Rogelet, V. Sain, Tessier, directrice du pensionnat anti-clérical de jeunes fîlles(Montreuil) ; Ernesta Urban, artiste peintre ; Aline Valette, publiciste ; Cécile Vidal trésorière de la Solidarité des femmes ; M Fredrik Bajer,
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- LE DEVOIR
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- député Danois; Mmes Matild Bajer, Johanne Meyer, directrice du Hvad-vi-vil ; miss Mac Ilvaine, Marie Gœgg, Kate Mitchell, docteur en médecine ; May Wright-Sewall, Emily Venturi, directrice du Shield. Société pour la propagation de l'allaitement maternel et Refuge-ouvroir pour les femmes enceintes, déléguée Mm® Léon Béquet, présidente de l’allaitement maternel, suppléante Mme de Boureulle. Société pour l'amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits, déléguée Mme Maria Deraismes, présidente. Fédération de la libre-Pensée, délégué M. J.-B. Schacre, suppléante Mme Julie Pasquier, trésorière de la Fédération de la Libre-Pensée et de la Fédération française. Ligue du Bien public, délégué M. Edmond Potonié-Pierre, secrétaire général de la Ligue du Bien public, suppléante MelIe Myrtile Rengnet. Ligue française pour le droit des femmes, délégué M Léon Richer. Patronat du VIme arrondissement, déléguée Mme Go eon-Ollier, suppléante Mlle 011ier._ Syndicat des membres de l’enseignement, délégué M. Gustave Francolin, secrétaire général du syndicat. Syndicat de la presse féminine, délégué M. Jules Gerbaud, rédacteur en chef du Journal des femmes artistes, suppléante Mme Juliette Guy, directrice de la Corbeille mondaine. Groupe de la Solidarité des femmes, déléguée Mme Eugénie Potonié-Pierre, suppléante Mme Maria Martin, directrice du Journal des femmes. Union universelle des femmes, déléguée Mme Marya Chéliga-Lœvy, secrétaire générale de l’Union, directrice du Bulletin de l'Union. Chambre syndicale des couturières, lingères et de toutes les industries de l'aiguille, déléguée Mme Aline Valette, publiciste. Société des amis de l'Adolescence, déléguée Mme Wiggishoff.
- L’Angleterre est représentée par Mme Chapmann, directrice de la Westminster Review, Mme Crawfordet Mme Eva Mac Laren, de la Société nationale des femmes; l’Allemagne, par Mmfl Lina Morgenstern, directrice du Journal des femmes, Mm° Louise Otto, présidente de l’Association générale des femmes Allemandes, et par Mlle Auerbach, étudiante en Sorbonne ; l’Autriche, par M1Ie Augusta Fichert, présidente de la Société des femmes, et par Mme Marianne Nigg, directrice de la Neuziet ; la Belgique, par Mlle Popelin, docteur en droit ; la Bohême, par Mmes Caroline Svetla, Naprstkek et Zdenka Braunerova, femmes de lettres et artistes peintres ; le Chili, par MUe Ernestina Perez, docteur en médecine ; le Danemark, par Mlle Julie Meyn, secrétaire de la Société des femmes
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- danoises ; la Finlande, par la baronne Gripenberg, Mm® d’Ehrnrooth et Mlle Wetterhoff, directrice du Hemmet Sam-hallet; la Grèce, par Mm® Callirhoë Parren, directrice du journal des femmes, à Athènes; les Pays-Bas,par Mmo Scholten-Gommelin; l’Islande, par Mme Sigrid Magnusson ; l’Italie, par Mmes Aurélia Saffi et Emilianna Mariani, directrice de la Floria letteraria ; la Roumanie, par Mm0 Conta, docteur en médecine, et Mlle Bilcesco, docteur en droit; la Russie, par Mme Mietchnikoff et MIla Bologotsky, étudiante en médecine ; la Suisse, par Mme Wirz-Baumann, présidente de la Société des femmes de Saint-Gall, et la Suède, par Mme Hierta Retziu et MUe Ellen Friess, docteur en philosophie.
- Toutes les déléguées des divers pays appartiennent à « l’Union universelle des femmes. »
- Voici un compte rendu succinct des travaux du Congrès sur lequel nous aurons probablement l’occasion de revenir.
- Première journée. — M1Ie Maria Deraismes, présidente, ouvre la séance par une allocution très brève. Elle donne un aperçu de l’importance du congrès, des questions qui doivent être traitées et du rôle que joueront les décisions qui seront prises par l’assemblée. Avec une grande autorité elle indique le rôle de la femme comme pacificatrice au point de vue international. C’est une chose à noter que tous les délégués qui ont pris la parole dans le congrès ont insisté sur ce point.
- Avant d’aborder l’ordre du jour, la présidente, devant le nombre des orateurs inscrits, fixe à quinze minutes la période pendant laquelle chaque orateur aura la parole.
- Mmo Marie Cheliga Loevy fait l’historique de l’Union universelle des femmes dont elle est la fondatrice, et de l’organisation du congrès actuel qui prouve la vitalité des sociétés fédérées, car quinze nations y sont représentées par des femmes de lettres et de sciences, des doctoresses en médecine, en droit, en philosophie, par l’élite intellectuelle, féminine, en somme, celle qui veut assurer à la femme l’indépendance et la dignité par le travail, qui veut l’entrée de la femme dans toutes les professions compatibles avec son organisme, qui veut socialement l’égalité de droits pour les deux sexes.
- Mm® Cheliga Lœvy déclare, entre autres choses, que « le mouvement féminin ne doit pas être distinct du mouvement social. »
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- Mme Leonie Rouzade prend ensuite la parole :
- « Au lieu de se borner à constater, a-t-elle dit en substance, que ce n’est pas de notre faute si nous sommes remplies d’idées fausses, que c’est parce qu’on en sème les cerveaux des femmes, ayons la vaillance de les arracher. Faisons comme les hommes qui ont rectifié les trois quarts des idées fausses que leur avaient inculquées tous ceux qui voulaient les dominer : les princes, les nobles, les prêtres. Débarrassons-nous de tout notre bagage de préjugés et de superstitions. Il n’est pas plus ridicule de s’occuper de la question sociale que d’allaiter un enfant, Elevons-nous surtout contre la barbarie stupide de la guerre. Avant le développement de la science, de l’industrie, du commerce, la guerre a pu être une fatalité nécessaire, mais il n’en est plus de même aujourd’hui. Et c’est à nous autres, femmes, qu’il appartient de réclamer la fin des guerres, parce que, ne nous battant pas, nous ne pourrons pas être accusées de lâcheté. Voilà le grand et noble moyen, pour nous, de chercher à établir une organisation sociale meilleure. »
- Après M. du Bellay et Mme Aline Valette, qui proteste « contre l’industrialisation de la femme qui, pour un travail égal à celui de l’homme, touche un salaire bien moindre, » M. Lavy, député de la Seine, membre du parti possibiliste ouvrier, prend la parole. II signale la victoire récemment remportée à la Chambre française qui a voté que les femmes seraient électeurs dans les élections des conseillers prud’hommes. On sait que M. Lavy a pris une part active aux discussions du projet de loi sur les prud’hommes. Il n’est pas douteux que son intervention n’ait contribué pour beaucoup à l’adoption d’une mesure conforme aux intérêts de la femme ouvrière.
- A la « femme marchandise » de l’industrie, le docteur Verrier oppose « la femme bête de somme » des peuples africains.
- M>9 Isabelle Bogelot résume d’un mot l’œuvre à accomplir : « Justice une pour les deux sexes. »
- Mme Pilliet-Edwards, docteur en médecine, expose que s’il est assez difficile aux jeunes filles qui n’ont pas de fortune de devenir pharmaciennes de lre classe, il leur est relativement assez facile et peu onéreux d’obtenir le diplôme de pharmaciennes de 2e classe. Beaucoup d’élèves phar-
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- msiciennes font en ce moment leur stage dans les meilleures officines de Paris et y ont été accueillies avec un véritable empressement.
- La question du vote politique des femmes est posée par M016 Vincent.
- « La théorie républicaine, dit Mme Vincent, implique que nul n’est obligé au respect de la loi à l’élaboration de laquelle il n’a pas participé directement ou par ses mandataires.
- Eh bien ! avons-nous eu jamais des mandataires ? Et cependant ne sommes-nous pas tenues au respect des lois que les hommes seuls ont faites jusqu’ici ?
- Nous insistons sur ce point des droits politiques parce qu’il nous paraît capital. Les concessions faites à une classe sont éphémères tant qu’elles ne renferment pas les droits politiques. Ministres et députés n’ont pris en mains les intérêts de la bourgeoisie qu’après la charte de 1830.
- Sous cette République, il reste trois classes d’opprimés : les soldats, les indigènes, les femmes.
- Le jour où le soldat disposera d’un bulletin de vote, c’en sera fait des excès, des abus et des crimes de la discipline militaire ;
- Le jour où les indigènes de nos colonies, ceux d’Algérie d’abord, compteront comme des citoyens et prendront part aux élections, c’en sera fait de l’oppression coloniale ;
- Le jour enfin où la femme pourra légalement émettre ses doléances et ses vœux, lorsqu’elle aura ses mandataires et ses délégués partout, la question de l’égalité des femmes primera toutes les autres, et dans l’esprit public et dans l’esprit des législateurs.
- C’est pénétrée de cette conviction que nous venons vous soumettre un simple projet de résolution qui résume à la fois tous nos griefs et tous nos vœux. »
- La proposition de Mme Vincent se termine par le projet de délibération suivant :
- « L’assemblée, considérant que la femme doit être l’égale de l’homme dans la société et devant la loi,
- «Demande la pleine et entière possession, des droits restés jusqu’à ce jour l’apanage du sexe masculin, et propose d’émettre un vote favorable sur le paragraphe suivant à ajouter au Code :
- » Les Français et les Françaises sont égaux devant la loi. y)
- Le discours de Mme Vincent se termine par deux vœux formulés au sujet du fonctionnement de l’assistance publique et des écoles.
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- Voici le texte du premier :
- « 1° Il sera créé un ou plusieurs bureaux à l’Assistance publique dirigés par des femmes ;
- 2° Il sera créé, dans chaque mairie de Paris, dans les départements, villes et communes qui le comportent, un bureau de bienfaisance dirigé par des femmes ;
- 3° Les emplois de chefs, sous-chefs, enquêteurs, visiteurs, seront mis au concours ; un règlement d’administration publique réglera les conditions d’admission;
- 4° Les emplois d’enquêteurs, visiteurs près des filles-mères, des nourrices, des femmes, mères de familles qui sollicitent des secours seront remplis exclusivement par des femmes ;
- 5° Il sera adjoint au bureau de bienfaisance des mairies une ou plusieurs doctoresses ;
- 6° Le service d’inspection médical dans les lycées, collèges, écoles de filles, sera fait par des doctoresses ;
- 7° Des femmes feront partie des commissions d’examen aux demandes d’admission dans les hospices, hôpitaux, maisons de retraite pour la vieillesse :
- 8° La limite d’âge aux fonctions d’inspectrices, visiteuses et enquêteuses est fixée de 35 à 55 ans.»
- Le vœu relatif aux écoles est ainsi conçu :
- « Considérant qu’il importe de donner à chaque individualité les moyens de se perfectionner dans toutes les branches, sans distinction de sexe ;
- Les femmes françaises seront admises dans toutes les Ecoles de France : Ecoles nationales, départementales et communales, dans toutes les diverses Facultés des sciences et des lettres :
- Ecole des beaux-arts, des arts décoratifs, de droit de pharmacie, d’agriculture, d’horticulture, vétérinaire, forestière, des chartes, langues vivantes, orientales, etc.
- Les femmes passeront les mêmes examens et concours que les hommes. »
- Après madame Vincent, le citoyen Schacre vient, au nom de la libre pensée, affirmer les sentiments de communauté d’idées des libres penseurs sur la question de l’égalité des femmes devant la loi.
- Il rappelle qu’une mesure vient d’être prise par le Conseil municipal de Paris, pour mettre au cœur môme de la jeunesse le sentiment de cette justice réclamée. Des tableaux
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- (je morale laïque vont en effet être affichés dans les écoles ; et un des principes inscrits sur ces tableaux est ainsi formulé :
- « La femme est l’égale de l’homme.»
- Avant de lever sa première séance, le Congrès adopte l’ordre du jour suivant :
- « Les femmes réclament la pleine et entière possession des droits restés jusqu’à ce jour l’apanage du sexe masculin ; elles demandent au législateur d’émettre un vote favorable sur le paragraphe suivant à ajouter au code :
- « Les Françaises et les Français sont égaux devant la loi. »
- (( Le congrès émet le vœu que l’homme et la femme, employés à un travail similaire ou même parallèle, touchent un salaire égal. Le congrès estime qu’il est du devoir des pouvoirs publics dans toutes les nations de préparer une loi dans ce sens.»
- Deuxième journée. — Mlle Popelin docteur en droit, préside. Mme Léon Béquet, en sa qualité de fondatrice de la Société pour l’allaitement maternel et du refuge ou-vroir pour l'es femmes enceintes dont nous avons parlé dernièrement, examine la question de la dépopulation.
- Sommes-nous certains, dit-elle en substance, d’avoir la première place dans le monde ? L’avenir ne paraît-il pas gros de menaces ? Sans parler de la guerre, qui donc soutiendra notre industrie, notre commerce, la renommée scientifique et intellectuelle de la France? Je crois que l’un des meilleurs moyens d’arrêter la dépopulation de la France, c’est de favoriser l’allaitement professionnel, d’empêcher les abandons par tous les moyens possibles, et, avant cela, de protéger la femme enceinte, car il est trop tard de s’occuper de l’enfant seulement quand il est né. Il faut le protéger dés qu’il est conçu. C’est, par conséquent, surtout de la femme enceinte qu’il faut s’inquiéter.
- Mm* Béquet rappelle que, depuis le mois de mars, fonctionne un refuge où 703 femmes pourront être hospitalisées chaque année. Elle désire voir augmenter le nombre de ces refuges, et, sur sa proposition, le congrès émet le vœu suivant :
- « Le Congrès général des sociétés féministes émet le vœu que des refuges soient partout ouverts aux fem. wes en état de grossesse et engage les sociétés et
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- groupes adhérents à mettre cette question à l’étude. »
- Plusieurs discours sont prononcés par Mmes Myrtile-Reu-gnet, Potonié-Pierre, Gorodiano, etc ; au point de vue de la paix internationale.
- Mme Potonié-Pierre fait adopter le vœu suivant :
- « Le congrès, considérant que ce n’est que lorsque la femme, ainsi que l’homme, aura voix au chapitre dans les actes du gouvernement, que la guerre deviendra impossible entre les peuples, émet le vœu que les femmes soient partout et en tout lieu électrices et éligibles. »
- Autre résolution :
- « Le Congrès émet le vœu que toutes les femmes s’engagent à élever leurs enfants dans des idées de paix, et à soutenir de tous leurs efforts la Société pour l’arbitrage entre les nations.»
- Un vif débat s’engage ensuite sur la réglementation de la prostitution, Mme de Morsier vient parler au nom de la Fédération britannique continentale. Elle fait un tableau navrant de la situation faite à la femme par les ordonnances de police qui ont force de loi.
- Le dix-neuvième- siècle n’a rien à envier sur ce point aux époques barbares, l’avilissement de la femme est poursuivi et son relèvement rendu impossible.
- Sous prétexte de protection, la société moderne com-damne de malheureuses filles, un moment égarées, à l’abjection la plus complète, et on ne sait ce qu’il faut le plus flétrir, de la brutalité des bas agents ou de l’indi-férence des législateurs.
- de Morsier développe ces idées : « 1° Il n’y a qu’une morale, qui est égale pour les deux sexes ; 2° les droits naturels de l’homme sont aussi ceux de la femme ; 3° l’État, qui représente la justice, ne doit jamais favoriser le mal, ni, à plus forte raison, pactiser avec le vice. L’État ne doit exercer de tutelle que pour le bien »
- Elle raconte ce qu’a fait la Fédération britannique continentale qui, de 1874 à 1881, a tenu 766 meetings, a fait 91 conférences, a présenté au Parlement 9,667 pétitions, revêtues de 2,150,911 signatures,* pour demander le rappel de ce que l’hypocrisie masculine appelle les lois sur les maladies contagieuses. »
- « La Norvège, poursuit Mme de Morsier, a aboli la réglementation de la prostitution en 1888 ; le Danemark ne la
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- possède plus que dans deux villes ; les Pays-Bas la voient de jour en jour disparaître; en Suisse, elle n’existe plus qu’à Genève et à Zurich. »
- Elle termine en demandant « que le congrès condamne le régim® de la police des mœurs comme une violation du droit commun, une néga-ion de l’unité de la loi, une erreur hygiénique et un danger pour la santé publique».
- Un assistant vient défendre l’état de choses existant et demander au congrès de repousser les conclusions présentées par Mme de Morsier.
- Finalement, le congrès adopte les propositions de Mme de Morsier, dont voici le texte :
- « Le congrès, considérant que la liberté n’est pas compatible avec des lois ou des mesures d’exception; que la liberté personnelle de la femme doit être respectée au même degré que celle de l’homme ;
- « Considérant que la morale « une » pour les deux sexes est la base de toute justice et de tout progrès moral ; que la société viole la morale en mettant la femme hors le droit commun, sous prétexte de mesures hygiéniques à sauvegarder ;
- « Le congrès condamne énergiquement le régime de la police des mœurs comme étant un esclavage odieux imposé à une classe de femmes, une violation du droit commun commis au préjudice de la femme, une négation de la loi morale ainsi qu’un encouragement au vice.
- « Le congrès estime, en outre, que l’État n’a aucun droit pour réglementer la prostitution, la femme étant l’absolue maîtresse de son honneur. Il invite les pouvoirs publics à abroger tous les règlements en vigueur sur la prostitution, certain que le jour où la femme recevra un salaire rémunérateur, la prostitution n’existera plus. »
- Sur la proposition de M. du Bellay, le congrès exprime également l’avis que le meilleur moyen d’amoindrir la prostitution est de donner aux ouvrières un salaire suffisant. D’autres propositions sont encore adoptées.
- Troisième journée .— Présidente : Mm° Clémence Royer. Avant d’aborder l’ordre du jour, le congrès a voté la proposition suivante :
- « Le congrès charge le comité central de la Fédération française de rédiger un cahier de doléances, où seront inscrites ses délibérations, et de présenter ce cahier aux pouvoirs publics. »
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- On aborde ensuite la première question portée à l’ordre du jour : « La femme devant la loi ». M. Léon Richer expose la situation que la loi actuelle fait aux enfants naturels et étudie le projet de loi de M. Rivet sur la recherche de la paternité. Il propose en terminant que la recherche de la paternité soit permise comme l’est celle de la maternité, et que les enfants naturels reconnus soient assimilés aux enfants légitimes au point de vue des droits successoraux.
- Après une assez longue discussion, la proposition de M. Léon Richer est adoptée.
- Mme Sacy prend, à son tour la parole, pour demander l’application sévère de la loi aux parents indignes qui abandonnent leurs enfants. Cette proposition est votée â l’unanimité.
- Avant de se séparer, le congrès émet le vœu que, dans toutes les nations existantes, la femme et l’homme soient considérés sur le pied d’égalité.
- Les membres du congrès se sont réunis le soir en un banquet.
- L’AUTORISATION DU MARI
- Mme Maria Martin, dans 1 e Journal des femmes, signale le très-instructif jugement rendu dernièrement au tribunal civil de la Seine : .
- Une dame Martin, séparée de son mari, avait introduit une instance contre celui-ci, pour obtenir une pension alimentaire de soixante francs par mois. Le mari fait opposition au jugement qui l’avait condamné à servir cette somme, prétendant qu’il « n’a pas donné à sa femme l’autorisation de plaider contre lui. » Voici les termes du jugement et des considérants qui l’accompagnent :
- « La loi, en exigeant que la femme soit autorisée par son mari pour ester en justice, n’a fait aucune exception pour le cas où c’est contre son mari que l’épouse veut plaider.
- « L’obligation qui lui est ainsi imposée prend sa source dans un devoir vis-à-vis de l’autorité maritale et la fem*ne n’en est relevée que dans les cas prévus par un texte positif.
- « L’observation de cette formalité est d’ordre public-••
- « Le tribunal reçoit Martin en la forme opposant au jugement par défaut dont il s’agit ; au fond le déclare bien fondé
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- en ladite opposition; dit que la dame Martin, faute d’autorisation maritale, est non recevable en l’état à introduire une demande en pension alimentaire contre son mari et la condamne aux dépens ».
- Et la condamne aux dépens !
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- LES FEMMES AVOCATES
- Un journal poursuivi demande l’assistance de M118 Bilcesco. la jeune Roumaine dont on se rappelle la brillante soutenance de thèse devant la faculté de droit de Paris. Refus est opposé à Mn° Bilcesco, par le Président des assises de présenter la défense de ce journal.
- Un de nos confrères interroge au sujet de ce refus deux maîtres du barreau, M0S Cléry et Desjardins.
- Opinion de Mô Léon Cléry :
- — Il n’y a pas de loi qui interdise à la femme de plaider. Pour ma part, je ne vois pas pourquoi cete faveur lui serait refusée. Elle me paraît aussi apte que l’homme à remplir le rôle d’avocat. Du reste, ce ne serait pas la première fois qu’une femme obtiendrait en France cette autorisation.
- J'ai souvenance qu’une dame soutint très éloquemment, contre M° Delangle, la cause de l’un de ses parents.
- Elle discuta avec une connaissance si approfondie du droit et avec une telle logique que, lorsque son grand adversaire s’oublia à l’appeler « mon honorable confrère », personne ne sut s’il y avait mis de la malice.
- — Alors, à la place du président de la cour d’assises, vous auriez donné à M]1° Bilcesco l’autorisation de plaider?
- — Certainement.
- Opinion de M° Desjardins :
- — Chez nous, nul règlement ne s’oppose à l’admission de la femme au barreau.
- — Sur quoi se base alors le refus des magistrats ?
- — Sur des subtilités, des répugnances souvent personnelles, car l’Ordre, étant maître de son tableau, peut soulever des diffiicultés et s’opposer à l’inscription au tableau de quiconque ne lui agrée pas.
- C’est ce qui arriva en 1831, lorsque le Conseil de l’ordre rejeta une demande d’inscription de l’abbé Lacordaire.
- — Et votre opinion personnelle ?
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- ~ Est — devrais-je passer pour un révolutionnaire — qu’ü n’y a pas d’inconvénient à ce que la femme plaide, bien au contraire. Je crois que tout le monde y gagnerait.
- UN CONGRÈS FÉMINISTE EN AUTRICHE.
- Un congrès des femmes d’Autriche aura lieu, durant les fêtes de la Pentecôte, les 5, 6 et 7 Juin prochain. Dans cette réunion, où toutes les provinces de l’empire enverront des déléguées, on discutera les questions relatives à l’éducation, à la profession et aux droits politiques de la femme. Le Comité organisateur du Congrès, dans lequel figurent plusieurs femmes médecins ou écrivains ainsi qu’un grand nombre d’institutrices, vient de lancer un manifeste invitant les femmes d’Autriche à venir en grand nombre au Congrès, afin de travailler à l’émancipation du sexe féminin.
- LE SUFFRAGE DES FEMMES
- Au Canada
- Une délégation de dames s’est présentée hier chez le premier ministre pour demander l’extension aux femmes du droit de voter dans les élections législatives.
- Le ministre, s’est empressé de répondre que les femmes jouiraient bientôt au Canada de tous les droits électoraux, mais que cependant il ne pouvait promettre qu’une loi à cet elfet serait votée pendant la session parlementaire actuelle.
- En Angleterre
- Le 27 avril dernier avait lieu devant la Chambre des Communes la discussion, en seconde lecture, du bill présenté par sir A. Rollit, et qui conférait le droit de suffrage aux veuves, aux célibataires et à toute femme propriétaire ou payant une location s’élevant à 500 francs.
- Le bill fut rejeté par 172 voix contre 152.
- La minorité était composée en grande partie de conservateurs.
- Dans le cours de la discussion, M. Balfour, en sa qualité de simple membre de la Chambre, et non pas comme membre du cabinet, a appuyé énergiquement le bill, dont le gouvernement s’était désintéressé.
- M. Gladstone n’a pas pris part aux débats ; mais, quelques jours auparavant, il avait publié une brochure dans laquelle il déclarait refuser l’appui de son vote ou même
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- de son abstention au projet en question. Le chef des libéraux Anglais invoquait surtout deux raisons : l’une extérieure, l’absence d’un grand courant où se traduirait l’unanimité des aspirations féminines ; l’autre de fond, le dualisme irréductible des deux moitiés de l’espèce humaine, tel que le fait leur organisme moral et physique. Subsidiairement, il reprochait au bill de constituer une injustice, une véritable prime au célibat, en refusant le droit de vote à toutes les femmes qui ont trouvé dans le mariage l’accomplissement de leur vocation naturelle.
- En réalité, le vieux jouteur parlementaire ne se soucie guère, à son âge, de voir, au beau milieu de la partie qu’il est sûr de gagner, l’échiquier électoral modifié par l’introduction d’un élément nouveau sympathique, par cela même et par cela seulement, à un adversaire qui ne fait certes pas profession d’aimer les nouveautés.
- Indépendamment de la puissante intervention de M. Gladstone, les plus grands efforts ont été nécessaires pour faire échouer la loi.
- Une circulaire a été adressée aux membres delà Chambre des Communes pour les prier de ne pas manquer de venir voter contre le bill.
- Ce document, chose rare dans les annales parlementaires, était revêtu des signatures des adversaires politiques les plus déclarés, libéraux, conservateurs, unionistes, parnel-listes et anti-parnellistes. Tout cela pour aboutir à une majorité de 23 voix.
- C’est à faire croire, même par ceux qui ignorent que les deux Ligues pour la revendication du suffrage des femmes ne comptent pas moins de deux cent mille membres, qu’un grand courant, quoiqu’en dise M. Gladstone, emporte l’Angleterre vers la réalisation de cette réforme.
- Le projet de loi s’exprime ainsi :
- « Ce serait un avantage réel pour les femmes, d’obtenir que leurs opinions fussent exposées par leurs mandataires suivant leur propre point de vue ; cela élèverait le taux moral et intellectuel de la société et donnerait aux femmes une situation plus- digne, et ce serait à l’avantage du Parlement auquel parviendrait ainsi l’expression des vues d’une portion de la communauté, ce qui n’est pas sans importance, le Parlement devant représenter l’opinion, les intérêts, l’industrie de la nation tout entière. »
- Avant la fin du siècle, cette opinion sera celle de la majorité du peuple et du parlement Anglais.
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- M. Gladstone n’a pas voulu être le parrain de deux siècles.
- 11 lui a suffi de baptiser le XIXe siècle : siècle des ouvriers, laissant à d’autres le soin d’appeler le XX* siècle : le siècle de la femme.
- En Suisse
- Un droit coutumier. — Il est un petit pays en Suisse, le canton de Zurich, où, de temps immémorial, il est accordé des droits exceptionnels aux femmes. C’est un droit coutumier, un des plus tenaces par conséquent. Les communes ont le droit d’élire leur sage-femme, et ce sont les femmes mariées et celles qui l’ont été qui exercent ce droit. Au commencement du siècle, on tenta de restreindre le suffrage féminin en réglementant son exercice ; une loi de 1881 consacre de nouveau le droit des femmes, en ce sens que, dans chaque commune, elles décident si elles veulent nommer elles-mêmes la sage-femme ou abandonner ce soin à l’autorité. Dans les communes où l’élection a lieu, l’acte électoral est présidé par un des membres du conseil de santé, qui ne vote pas et qui n’est là que pour assurer la régularité de l’acte électoral. Autrefois, l’exercice de ce droit donnait lieu à une fête de village : les femmes se rendaient au cabaret, et la caisse communale payait l’écot.
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- L’Evangile social par G. Humann, avocat au Barreau de Paris.
- Nous possédons les six premiers chapitres parus en six opuscules, lesquels sont en vente au dépôt des livres de la Nouvelle Jérusalem, 12, rue Thouin, Paris.
- Nos lecteurs connaissent déjà l’esprit qui anime M. C. Humann. En effet, dans notre numéro de juillet 1889 (p. 430) nous avons donné des extraits de son remarquable ouvrage : « La Nouvelle Jérusalem, d’après les enseignements de Swedenborg. Ses progrès dans le monde, ses principes de droit divin et leurs applications sociales. »
- Le même esprit se retrouve dans le nouvel ouvrage dont les premiers chapitres nous sont adressés. Ainsi nous lisons dans l’Evangile social :
- « L’Égiise de l’avenir devra devenir une fédération de tous les cultes qui se partageront le monde religieux, pour l’organisation des sociétés humaines dans le sens de la coopération de tous au développement du bien-être de chacun. Or, cette fédération de tous les cultes, reste impossible aussi longtemps que chaque Eglise se renferme exclusivement dans la sphère de l’enseignement de ses doctrines théologiques particulières, et aussi longtemps qu’elle lesprésente comme l’unique moyen de salut, au lieu d’émanciper ces mêmes doctrines, en les présentant, au contraire, sous la forme toute nouvelle d’instruments de réalisation de la fraternité et de la justice parmi les hommes. »
- Cet ouvrage, comme on le voit, se recommande à l’attention de tous les penseurs, surtout de ceux qui considèrent la pratique de la fraternité et la justice comme étant le fondement essentiel de la véritable religion et ainsi du véritable socialisme. •
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- Le faux et le vrai socialisme, par P. Verdad (Lessard).
- Opuscule en vente à la Librairie de la « Religion universelle », 3, rue Mercœur, Nantes, Loire-Inférieure.
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- “El previsor”, journal espagnol qui paraissait autrefois à Barcelonne et dont les Bureaux sont maintenant à Madrid.
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- “ El previsor ” s’occupe des sociétés de secours mutuels et du mouvement coopératif.
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- Nouvelle révélation. La vie. Méthode de la connaissance, par Charles Fauvety.
- Un volume imprimé en beaux caractères, en vente au prix de 3 fr. 50, à la librairie des Sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
- Le nom de l’auteur suffit à appeler sur cet ouvrage l’attention des penseurs. Tous ceux, qui depuis 1866, ont suivi les travaux philosophiques de Ch. Fauvety dans « La solidarité, La Religion laïque, La Religion universelle, » savent avec quel charme, quelle clarté, quelle conviction communicative, Ch. Fauvety présente ses vues. Ils retrouveront toutes ces qualités dans le nouveau volume qui, en moins de 250 pages, fait passer sous les yeux du lecteur les matières suivantes :
- Nouvelle Révélation
- I. L’Univers.
- II. La vie.
- III. La vie de la terre.
- IV. Création et évolution.
- V. Le but de la vie et le problème du mal.
- Méthode de la connaissance
- I. Pourquoi la méthode intégrale.
- II. L’analyse et la synthèse.
- III. Qu’il ne peut y avoir qu’une méthode.
- IV. Conditions pour acquérir la connaissance.
- V. Le moi, point de départ de la connaissance. Réalité du moi conscient.
- VI. L’objet et le sujet inséparables.
- VII. Le champ de la vérité.
- VIII. Définir les mots.
- IX. Tout est régi par les lois.
- X. Définition de la loi.
- XI. Du rôle des lois dans la nature.
- XII. Les lois et les principes.
- XIII. La création incessante et éternelle.
- XIV. Permanence de l’ordre physique.
- XV. Le monde moral et ses lois.
- XVI. La science des principes.
- XVII. Insuffisance de la morale.
- XVIII. Le critère rationnel de certitude.
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- OUVRAGES REÇUS 299
- XIX. Application du critère rationnel de certitude aux principes sociaux.
- XX. Le critère rationnel de certitude appliqué aux ins-
- titutions sociales et aux lois positives.
- XXI. Application du critère rationnel de certitude aux préceptes de la morale.
- XXII. Nécessité d’un critère de certitude emprunté à la raison.
- XXIII. Comparaison entre l'impératif catégorique et le critère rationnel de certitude.
- XXIV. Classification scientifique, Tableau encyclopédiqu des connaissances humaines.
- XXV Explication du tableau. Le monde moral.
- XXVI. La nature ou le monde physique.
- XXVII. Ce qu’est l’ordre rationnel par rapport au monde moral et au monde physique.
- XXVIII. Ordre rationnel ou sciences noologiques.
- XXIX. Définition de la religion.
- XXX. La religion universelle.
- Appendice
- I. L’altruïsme.
- II. Auguste Comte.
- III. .......................................
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- Il programma pratico dei fautori délia pace tra le nacionni, conférence tenue à Palerme, le 24 avril dernier, par Giuseppe d’Aguanno.
- Brochure en vente : Tipografia dei “ Giornale di Sicilia ” à Palerme, Italie.
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- Bibliographie méthodique de la science occulte (Livres modernes).
- Etude critique des principaux ouvrages par un groupe d’occultistes, sous la direction de Papus, Président du Groupe indépendant d’études ésotériques.
- Bulletin trimestriel. Abonnement, Un an: 50 centimes. Bureau à la librairie du Merveilleux, Chamuel éditeur, 29 rue de Trévise, Paris.
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- The Light of Paris, a weekly journal.
- Direetor: A. de Wolska.
- Abonnement : 6 fr. par an.
- Editor : L. Chamuel, 29, rue de Trévise, Paris.
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- GRAND-PÈRE
- / [suite)
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- Depuis la mort de mon grand-père, l’amitié que îi^gpe la générale Bellarmin avait bien voulu me témoigner jusque-là avait pris quelque chose de plus tendre et de plus maternel. Aussi je l’avais mise dans la confidence de mes plus secrètes pensées. Elle m’écoutait, les yeux fixés sur moi, approuvant quelquefois par de petits signes de tête, quelquefois aussi me posant des objections que lui suggérait son bon sens, sa longue expérience de la vie, et cette exquise délicatesse féminine qui trouve moyen de tout dire, sans jamais blesser. C’est ainsi qu’elle corrigea, presque sans avoir l’air d’y toucher, ce que ma volonté pouvait avoir de trop tendu, et mes résolutions de trop arrêté.
- Elle approuva pleinement mon dessein d’entrer dans la magistrature, pour me conformer aux préférences de mon grand-père.
- L’année où je commençai mon droit, Robert Bellarmin vint à Louis-le-Grand pour se préparer à l’École polytechnique, où il entra l’année suivante, dans un bon rang.
- Je passais la moitié de mes vacances à Montigny, dans la petite maison de mon grand-père, dont Brigitte avait été constituée la gardienne ; je faisais de grandes promenades avec M. Lesueur, qui était mon tuteur. Dans nos longues conversations, le souvenir de mon grand-père revenait bien ‘ souvent, et j’étais tout surpris d’y trouver tant de charme, en songeant aux pensées amères qui avaient hanté mon esprit au moment où je venais de le perdre. Robert Bellarmin venait fréquemment me surprendre dans ce qu’il îui plaisait d’appeler mon petit castel.
- La seconde partie des vacances, je la passais à Château-roux, dans la famille Bellarmin, où le docteur Lenormand venait dîner presque tous les soirs. Comme le général et sa femme désiraient rendre la maison aussi agréable que possible à leurs petits-fils, il y avait très souvent le soir des réunions dansantes.
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- grand-père Soi
- Quelques j ours après que j’eus reçu ma nomination de substitut, Mme la générale Bellarmin me demanda :
- « Avez-vous remarqué, hier soir, Mlle Denain?
- — Oui, madame, lui répondis-je en rougissant malgré moi, je l’ai trouvée charmante.»
- Quelques jours après, elle me demanda si je ne songeais pas à me marier. Je lui répondis que mon grand-père avait toujours désiré me voir marier jeune.
- « Auriez-vous confiance en moi pour le choix d’une femme?
- — Confiance absolue! » lui répondis-je avec vivacité. C’était vrai, j’avais en elle une confiance absolue. Seulement je craignais de lui entendre prononcer un nom qui n’eùt pas été le nom de celle que j’aurais choisie, s’il m’eùt été donné de choisir.
- Elle me tira bien vite d’inquiétude.
- « Vous m’avez dit l’autre jour que vous trouviez MUe De-nain charmante.
- — Oui, madame, répondis-je d’une voix un peu étranglée, et je ne m’en dédis pas.
- — Moi, je vous affirme, reprit-elle en souriant, qu’elle n’est pas seulement charmante dans un bal. C’est une jeune fille bien élevée, qui a du bon sens et de la raison, et surtout de la bonté. Elle est telle enfin qu’elle aurait plu à votre grand-père, s’il avait pu la connaître.
- — Mais, madame... ?
- — Elle vous plaît, vous me l’avez dit ; vous ne lui déplaisez pas, je l’ai deviné. Demanderai-je à sa mère si elle veut bien vous accorder sa main ?
- — Oh! madame, je n’aurais jamais osé...
- — C’est parce qu’on n’ose pas toujours soi-même qu’il est bon d’avoir des amis qui osent.»
- Mme Denain voulut bien m’accorder la main de sa fille.
- J’étais marié depuis quatre ans, et père de deux jolis petits garçons, lorsque l’Allemagne déclara la guerre à la France, en ayant l’air de se la faire déclarer par elle.
- Nous étions dans le petit salon, causant de l’avenir de-nos deux garçons qui se roulaient sur le parquet, comme des petits chats, lorsque la femme de chambre m’apporta un journal du soir.
- Ma femme l'escamota prestement, pour me faire une ni--che, le déplia, et courut aux dernières nouvelles, à la fin
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- de la quatrième page. Je la regardais en souriant, pendant qu’elle riait sous cape du bon tour qu’elle venait de me jouer. Tout à coup ses mains tremblèrent, et elle me tendit le journal.
- La guerre était déclarée! et cette nouvelle tombait sur le pays, au moment même où l’on croyait que toutes les difficultés avaient été résolues.
- J’enveloppai d’un regard ce que j’avais là sous les yeux, c’est-à-dire ce qu’un homme peut avoir de plus cher au monde, et je demeurai quelques instants sans savoir ce que je pensais, semblable à celui qui vient de recevoir un coup violent sur la tête.
- Mais aussitôt je sortis de cet engourdissement, je pensai à mon grand-père et à Philippe Jousserand.
- « Mon enfant, dis-je à ma femme, en l’attirant tout près de moi, le pays avant tout : il faut que je prenne un fusil. »
- C’est alors que je pus voir, une fois de plus, que M“8 la générale Bellarmin avait bien choisi, et que mon grand père aurait approuvé son choix.
- Ma femme devint si pâle, que ses yeux, vus de près, me semblaient plus grands que d’habitude.
- « C’est ton devoir! » me dit-elle vaillamment. Comme elle sentit que ses lèvres tremblaient et que ses yeux se remplissaient de larmes, elle appuya son front sur ma poitrine, et je la serrai violemment sur mon cœur.
- L’aîné de nos garçons, qui s’appelait André, en souvenir de mon grand-père, leva les yeux en ce moment, et parut tout interdit; lentement, sans nous quitter du regard, il se mit sur ses genoux, et dit à son frère : * Robert, maman pleure. »
- Robert qui gigottait sur le dos, réussit à se mettre à quatre pattes, et balbutia quelques syllabes incohérentes qui signifiaient probablement dans son intention: « Maman pleure. »
- Alors ma vaillante petite femme tourna sa figure du côté des enfants, et leur dit avec son charmant sourire : « Non, mes petits, maman ne pleure pas!... »
- Se levant du canapé où nous étions assis côte à côte, elle me prit la tête à deux mains et me regarda dans les yeux pendant une demi-minute. Ensuite elle me mit précipitamment un baiser sur le front, et sortit du salon.
- « Je veux maman ! » dit André d’un air résolu.
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- L’autre jargonna quelque chose qui signifiait : « Je veux maman ! »
- Alors ils se prirent par la main et vinrent se planter résolument devant moi, comme pour me demander compte du départ de leur maman.
- La femme de chambre entra et dit aux enfants qu’elle allait les mener promener à la foire. Cette séduisante perspective détourna le cours de leurs idées.
- Resté seul dans le petit salon, je me promenai de long en large, d’un pas nerveux et saccadé. Ma résolution était bien prise, mais cela ne m’empêchait pas d’être agité. J’aurais voulu voir quelqu’un, parler à quelqu’un, pour me distraire. Je posai même la main sur le bouton de la porte pour aller rejoindre ma femme dans sa chambre, mais je compris qu’elle avait besoin d’être seule.
- Après avoir conduit ma femme chez sa mère, avec les enfants, j’endossai l’uniforme et je partis pour la frontière. Je retrouvai dans les campements et sur les champs de bataille plusieurs camarades que j’avais perdus de vue depuis longtemps: Laroche, qui mourut en brave, et qui sut faire oublier ses péchés de jeunesse; Thouin, qui fut blessé à mes côtés ; le docteur Faligan, qui allait chercher les blessés sous le feu de l’ennemi, et fut décoré sur le champ de bataille ; c’est lui qui me donna des nouvelles du capitaine Robert Beîlarmin : car le lieutenant Bellarmin venait d’être promu au grade de capitaine pour sa belle conduite. Quant à moi, je fis comme les autres, allant où l’on me disait d’aller, tirant quand on m’ordonnait de tirer, m’offrant toutes les fois que l’on demandait des hommes de bonne volonté, et supportant le plus gaiement possible la faim, la soif, le froid, la fatigue et l’insomnie. J’avais fait bien résolument le sacrifice de ma vie, Dieu me l’a laissée : c’est sans doute qu’il me tient en réserve pour faire de moi un grand-père.
- Je fus pris, comme tant d’autres, à Sedan, et je m’en allai ronger mon frein en Allemagne. Si mon grand-père eût été encore vivant, je serais allé le trouver, au retour de la captivité, et je lui aurais dit, la main sur la conscience : « Grand-père, j’ai mis le pays au-dessus de tout ! »
- (Fin)
- J, Girardin.
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- Le devoir
- L'ÉTOILE DU BERGER
- Tout le monde admire, en ce moment, la brillante étoile du soir chantée par les poètes de tous les temps et de tous les pays, depuis Homère et Virgile jusqu’à Lamartine et Musset. Elle resplendit, actuellement, dans les hauteurs du ciel, perçant de sa vive lumière la clarté du crépuscule, plus éclatante et plus élevée dans le ciel qu’elle ne l’a été depuis un grand nombre d’années. Si nous vivions encore aux temps mythologiques et astrologiques, on pourrait dire avec quelque raison que l’année 1892 se déroulera sous l’influence de Vénus, céleste souveraine de ce printemps.
- Tous les yeux peuvent l’admirer depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit tombée et au delà, non
- point qu’elle
- Se lève à l’horizon,
- comme l’a chanté Lamartine, car jamais Vénus ne se lève le soir à l’horizon, mais au contraire elle se prépare à s’y coucher en des flamboiements d’or et d’écarlate, elle suit le soleil dans son cours pour aller
- disparaître avec lui dans les mystères de l’Occident. De soir en soir, nous la verrons s’élever davantage,
- retarder de plus en plus sur le soleil, augmenter d’éclat, briller et régner en souveraine dans le ciel occidental pendant tout le printemps, planant au crépuscule, dans les hauteurs du ciel, ce qui est de la dernière rareté pour Vénus. Il y a bien des années que les circonstances n’ont été aussi favorables pour une
- pareille apparition.
- Les bonnes vues pourront la distinguer en plein jour comme en 1799. Les historiens se souviennent que cette année-là le général Bonaparte, se rendant au palais du Luxembourg, entouré d’un brillant état-major, fut fort étonné de voir que le peuple fixait son attention sur le ciel au lieu de le regarder lui-même. Il questionna ses voisins et apprit que les curieux voyaient avec surprise, quoique ce fût en plein jou£, une étoile qu’ils prenaient
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- pour celle du vainqueur de l’Italie : c’était Vénus, elle-même, brillant au-dessus du palais.
- Première étoile allumée dans le ciel, aussi blanche que la lumière, aussi belle que le jour, rayon divin des premières heures nocturnes, comment s’étonner qu’elle ait personnifié dès l’adolescence du monde la déesse de la beauté et de l’amour ! Si quelque Adam, quelque Eve ont habité le Paradis terrestre, l’étoile du matin et du soir n’a pu manquer de frapper leurs premiers regards, et depuis les temps mythologiques jusqu’en notre lamentable fin de siècle, où les ailes de Cupidon semblent radicalement arrachées par la décadente littérature, c’est vers elle, vers cette beauté céleste, que se sont envolées les premières confidences des cœurs simples qui savaient aimer. Vénus reçut leur encens et leur rendit en échange le rayonnement de sa lumière, qui féconde le monde et éternise la vie.
- . La science n’a point diminué le charme de l’astre du soir. Si la fiction mythologique, née spontanément de l’aspect même de Vénus, s’est dissipée comme un léger nuage, la réalité astronomique n’est ni moins belle, ni moins intéressante. Nous savons que cette éclatante planète est un monde comme le nôtre, presque absolument pareil au point de vue du volume, du poids, de la densité, environné d’une atmosphère plus élevée que la nôtre ; nous savons qu’il gravite comme notre île flottante dans la lumière et la chaleur solaires, et que son éclat n’a pas d’autre cause que cette lumière réfléchie. Nous savons aussi que notre Terre offre le même éclat vue de loin, et nous avons même quelques droits de penser que les habitants de Mars ont donné à notre planète toutes les qualifications que nous avons données à Vénus. Nous sommes aussi pour eux l’étoile du matin et du soir, l’astre des confidences et du mystère, et sans doute nous ont-ils élevés des autels. — C’est une communication comme une autre entre les mondes, en attendant la véritable.
- La lumière n’est-elle pas un pont céleste lancé dans l’immensité entre les mondes ? Par elle ils se voient, se sentent, se connaissent, et au lieu d’être une séparation, l’espace devient un lien entre tous. L’analyse de cette lumière nous permet de déterminer la constitution chimique de ces astres inaccessibles, qui communiquent en
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- même temps de l’un à Fautre par cette mystérieuse loi de la gravitation universelle, en vertu de laquelle les terres . du Ciel s’attirent mutuellement à travers l’étendue et agissent constamment et réciproquement les unes sur les autres.
- Nous avons une tendance innée à chercher dans la vie inconnue, qui a pu se manifester à la surface des autres globes, une ressemblance, une analogie avec la nôtre. Nous sommes vaguement pénétrés de l’idée que les humanités planétaires doivent avoir été formées sur le type de notre espèce, et il nous semble que des êtres ne peuvent pas exister sans avoir été organisés à notre image. Non seulement nous voulons qu’ils respirent comme nous, qu’ils mangent et boivent à notre façon, qu’ils agissent, marchent ou dorment, mais encore nous prétendons les dessiner sous les mêmes formes, et nous ne concevons pas des êtres qui ne seraient ni hommes, ni femmes, ou qui n’auraient pas de jambes, pas de poumons, pas d'estomac, ou qui au lieu de nos cinq sens en auraient dix ou quinze, parmi lesquels les nôtres ne seraient pas compris. Cependant, la forme humaine terrestre étant le résultat des forces organiques en activité à la surface de notre planète, il n’y a aucune raison pour que les humanités des autres mondes ressemblent à la nôtre.
- Analogies avec la Terre. — De toutes les planètes de notre système, néanmoins, Vénus est assurément celle qui ressemble le plus à la Terre, et nous avons quelque apparente raison de penser que ses habitants peuvent offrir avec nous une analogie organique plus complète que ceux de Mars, notre autre voisine, et que ceux de Jupiter ou de Saturne, — quelles que soient d’ailleurs les époques de leur existence, attendu que les mondes sont d’âges différents, de durées différentes et peuvent ne pas être habités en môme temps. Vénus, en effet, a sensiblement le même diamètre que la terre, puisque son diamètre géométrique est représenté par le nombre 999, relativement à celui de la Terre représenté par 1000. C’est donc seulement un millième en moins, c’est-à-dire qu’au lieu de mesurer 12.742 kilomètres de diamètre, Vénus en mesure 12.729. La différence est insignifiante. La superficie de Vénus est à peine inférieure à celle de notre globe, et il^en est de même de son volume.
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- En la pesant, nous trouvons une différence un peu plus marquée, son poids total étant les 787 millièmes du nôtre, c’est-à-dire sensiblement au-dessous. Vénus est plus légère que nous. . . Les mythologistes l’avaient deviné.
- Il en résulte que la densité des matériaux qui la composent est également plus faible que celle des matériaux terrestres, dans la proportion de 1.000 à 807. La pesanteur à sa surface est également plus faible, dans la proportion de 1.000 à 802, c’est-à-dire qu’un corps qui pèse 1.000 kilogrammes sur notre planète n’en pèse que 802 à la surface de Vénus ; 100 kilogrammes n’en pèsent que 80. Cette différence n’est pas énorme, surtout lorsque nous la comparons à la pesanteur sur Mars et sur la Lune: 1.000 kilogrammes terrestres n’en pèsent que 376 sur Mars et seulepaent 174 sur la Lune. Un être du poids de 70 kilos sur la Terre n’en pèserait plus que 56 transporté sur Vénus, 26 sur Mars et seulement 12 sur la Lune.
- A ces points de vue, dimensions, densité et pesanteur, notre voisine Vénus ne diffère pas beaucoup, comme on le voit, de la planète que nous habitons. Elle en diffère un peu plus à l’égard de sa distance au Soleil et de la durée de son année. Cette distance est, en effet, de 108 millions de kilomètres, tandis que nous voguons à 149. Il en résulte que le Soleil est d’environ un tiers plus large en diamètre que vu d’ici, et envoie environ deux fois plus de chaleur et de lumière. C’est un soleil deux fois plus étendu, plus chaud, plus lumineux que le nôtre, et la température peut y être plus élevée que dans nos régions tropicales, si. . . l’atmosphère ne s’y oppose pas.
- Car c’est là une condition que l’on oublie trop souvent. La constitution physique et chimique de l’atmosphère joue un rôle plus considérable que la distance au soleil dans la distribution des températures. Une atmosphère raréfiée et sèche, uniquement composée d’oxygène et d’azote, dépourvue de vapeur d’eau, serait incapable de conserver à la surface du globe la chaleur reçue du Soleil : cette chaleur se perdrait constamment dans l’espace extérieur, l’on aurait sur la Terre entière le climat des cimes alpestres couronnées de neiges éternelles. Les sommets de la Yungfrau sont à la même distance du Soleil que les lacs et les vallées de la Suisse, et pourtant le climat des premiers est inhabitable, tandis que celui de ces paysages enchanteurs est aussi fertile que délicieux. C’est la
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- densité de l’atmosphère, et c’est surtout la vapeur d’eau répandue dans l’air qui exerce l’influence la plus avantageuse : une molécule de vapeur d’ean est 16 OOü fois plus efficace qu’une molécule d’air sec pour emmagasiner la chaleur solaire. Une atmosphère ainsi constituée agit à la façon d’une serre ou d’une souricière ; elle laisse arriver la chaleur solaire et ne la laisse plus sortir.
- Sur Vénus comme sur la Terre, c’est donc la constitution de l’atmosphère qui règle la température. Avons-nous des notions précises sur cette atmosphère vénusienne ?
- Oui. Et même très précises.
- L’atmosphère de Vénus. — Et d’abord, il y a fort longtemps, plus d’un siècle déjà, que nous nous doutons de l’existence de l’atmosphère de Vénus. Elle s’est révélée aux regards des observateurs, dès les premières études que l’on a faites sur ses phases. ne bord de son croissant ou de sa quadrature ne se montre pas net, droit, arrêté, mais légèrement ondulé et assez fortement estompé. Ce bord représente pour l’observateur terrestre le méridien de Vénus ou, pour mieux dire, l’arc de grand cercle le long duquel le Soleil se lève ou se couche. C’est la ligne de l’aurore et du crépuscule. L’illumination solaire s’étend au delà de la limite touchée sur le globe par la lumière du Soleil : elle éclaire l’atmosphère jusqu’à une certaine distance, en rapport avec sa hauteur dans l’intérieur de l’hémisphère non éclairé. Ce ' témoignage évident de l’existence d’une atmosphère autour du globe de Vénus est connue depuis fort longtemps.
- La hauteur de cette atmosphère, sa densité et sa com-po'ition chimique le sont, au contraire, depuis peu d’années et la dernière observation de ce genre ne date même que de quelques mois.
- Par l’analyse spectrale, on sait que cette atmosphère ressemble beaucoup à la nôtre dans sa composition chimique. MM. Huggins et Vogel, notamment, y ont reconnu les raies d’absorption de la vapeur d’eau, mais en faible quantité, comme si la lumière solaire réfléchie par Venus n’avait pas traversé une atmosphère profonde, mais était renvoyée par la surface supérieure d’une couche de nuages. Le fait est d’autant plus probable que l’éclat de cette lumière conduit d’autre part à lui attribuer cette marche, car il y a là constamment une blancheur extraordinaire.
- Pendant les passages de Vénus devant le Soleil, en 1874 et 1882, plusieurs astronomes, notamment M. Tacchini,
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- ont fait la même étude spectroscopique et constaté la présence de raies d’absorption analogues à celles de l’atmosphère terrestre.
- Un autre fait plus remarquable encore, peut-être, a été observé pendant ces passages. Au moment de l’entrée du disque noir de Vénus devant le disque lumineux du Soleil et au moment de la sortie, presque tous les observateurs disséminés dans les diverses parties du monde ont constaté que la section du disque de Vénus extérieure au bord solaire était dessinée par une mince bordure, par une pâle auréole de lumière. Cette bordure, cette auréole, c’était l’illumination de l’atmosphère de Vénus par le Soleil, situé au delà, et devant lequel la planète paraît.
- U y a mieux, on a pu découvrir cette illumination de l’atmosphère de Vénus en dehors des époques des passages devant le Soleil. Lorsque la planète se rapproche suffisamment de l’astre radieux, à l’une ou l’autre de ses révolutions, on est parvenu, plusieurs fois déjà, à découvrir le tour entier du disque planétaire et à voir Vénus sous forme d’un anneau lumineux. C’est ce que M. Lyinau a ob'-ervé, aux Etats-Unis, dès l’année 1866 et renouvelé en 1«74. M. Noble a fait la même observation en Angleterre. Récemment encore, les 1er et 5 décembre 1890, à l’Observatoire du mont Hamilton, M. Barnard a de nouveau réussi à voir l’anneau presque complet.
- Le résultat général des mesures prises sur cette manifestation optique de l’atmosphère vénusienne est que la réfraction horizontale et, en conséquence, la densité de cetle atmosphère, est beaucoup plus forte qu’ici, dans la proportion de 189 à lüO. C’est-à-dire que l’atmosphère de Vénus doit être jtresque deux fois plus dense que la nôtre.
- Quel’e est l’action de cette atmosphère sur les climats de Vénus ?
- Les climats de Vénus. — D’une part, étant plus dense et plus élevée et, de plus, assez riche en vapeur d’eau, elle doit agir comme la Terre, dont nous parlions tout à l’heure, et emmagasiner une grande partie de la chaleur solaire incidente. Mais ici intervient un autre facteur. L’effet de cette chaleur est d’évaporer l’eau des mers, et cette vapeur, en atteignant les hauteurs froides de l’atmosphère, se condense en nuages. La blancheur de Vénus, l’impossibilité dans laquelle se sont trouvés tous les observateurs de distinguer avec quelque précision les configurations géographiques de sa surface, s’accordent
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- pour confirmer cette manière de voir et nous convaincre qu’une immense nappe de nuages s’étend constamment dans ces hauteurs aériennes. L’atmosphère, trouvée par l’analyse spectrale au-dessus de cette couche de nuages, est relativement raréfiée. Il en résulte que, selon toute probabilité, une couche de nuages permanents tempère des climats qui autrement nous paraîtraient torrides. D’après les mesures prises par M. Bouquet de la Grye, lors du dernier passage de Vénus, cette atmosphère doit être environ cinq fois plus élevée que la nôtre.
- Mais ici, nous sommes arrêtés dans notre description du monde de Vénus par l’ignorance dans laquelle nous sommes de l’étendue de ses océans et de la distribution de ses terres. La configuration géographique exerce une influence considérable sur les climats. Si l’océan Atlantique n’existait pas, Paris aurait le climat de Cracovie.
- Et puis, un autre problème se dresse ici. Quelle est la longueur du jour sur Vénus ?
- La longueur de l’année est connue. Elle est de 224 jours terrestres. Mais la durée de la rotation que l’on croyait, il y a quelques années encore, sûrement fixée à 23 heures 21 minutes 22 secondes, d*après les observations de Cassini, Bianchini et de Vico, vient d'être mise en doute par les observations de M. Schiaparelli, d’après lesquelles la planète présenterait constamment le même hémisphère au Soleil. Il y aurait ainsi un jour éternel d’un côté et une nuit éternelle de l’autre. Sur un hémisphère, la lumière, la chaleur, l’électricité, et toutes leurs conséquences ; sur l’autre hémisphère, l’obscurité nocturne, le froid la léthargie, la mort. Ce seraient là assurément d’étranges conditions d’existence.
- Hâtons-nous de dire que cette densité entre la rotation de Vénus et sa révolution autour du Soleil n’est pas prouvée. Il est si difficile de reconnaître des taches sur Vénus et de les suivre, que l'auteur lui-même n’a présenté ses conclusions que sous toutes réserves et, de plus, d’autres observateurs le contredisent, notamment MM Bouquet de la Grye, Niesten et Trouvelot. La question n’est pas résolue et, jusqu’à ce qu’elle le soit, nous ne pouvons faire aucune conjecture sérieuse sur les saisons et les climats de ce monde voisin.
- Un phénomène inexpliqué se rattache peut-être à une longue exposition du globe de Vénus à la lumière solaire, c’est celui de la visibilité de son disque non éclairé dans
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- l’intérieur du croissant. Tout le monde a pu remarquer, à l’époque de la nouvelle Lune, pendant les premiers jours du croissant, et presque jusqu’au premier quartier que le corps de la Lune non éclairé par le Soleil, est visible dans l’intérieur du croissant pâle, grisâtre, à peine marqué. C’est ce qu’on appelle la lumière cendrée. La partie de la Lune non illuminée par le Soleil, est alors éclairée par la Terre, qui réfléchit dans l’espace une lumière quatorze fois plus intense que la pleine Lune. Cette lumière cendrée de la Lune est ainsi le reflet d’un reflet, parfaitement expliqué.
- Mais nulle cause connue n’explique le même aspect souvent observé sur Vénus. Serait-ce une fluorescence ou une phosphorescence, de ses nuages— ou de ses mers?
- Fontenelle nous parle quelque part, d’un monde privé de lune, mais dans lequel les rochers, composés de phosphore, emmagasineraient la lumière solaire et la renverraient pendant la nuit, en s’allumant de mille couleurs variées. Je crois même qu’il y ajoute des vers luisants et des phalènes volants comme des feux dans l’atmosphère tiède et presque chaude— je n’ose pas dire électrisée, car l’ingénieux écrivain n’a pas connu l’électricité. Bernardin de Saint-Pierre nous représente les paysages de Vénus, ornés de plantes tropicales aux fruits magnifiques, peuplés de colibris au brillant plumage, de tourterelles et d’amoureux ; des lacs tranquilles, réfléchissant l’azur des deux, et des êtres ravissants de forme et d’agilité s’y disputant, â la nage, des prix que le volupté couronnera. Nous ne pouvons pas encore affirmer que le séjour de Vénus soit absolument délicieux, qu’il n’y ait là ni d’étés trop chauds, ni d’hivers trop rudes, ni de misères physiques et morales, ni même de perfidies, grandes ou petites, masculines ou féminines. Mais nous pouvons penser que la Nature a su approprier à cette habitation, quelle qu’elle soit, des êtres organisés pour y accomplir leur destinée, et il n’est peut-être pas difficile d’imaginer que ces frères inconnues soient un peu plus intelligents — un peu plus intellectuels surtout — que leurs voisins de la Terre.
- Camille Flammarion.
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- LE DEVOIR
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT par Alphonse DAUDET
- PREMIÈRE PARTIE
- LA FABRIQUE
- Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l’on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de Carmélites et deux ou trois monuments romains.
- Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville une grande fabrique dans un pan de laquelle il s’était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes et séparée des ateliers par un vaste jardin. C’est là que je suis venu au monde et que j’ai passé les premières les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsqu’à la ruine de mes parents il m’a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
- Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m’a souvent conté depuis comme quoi mon p re, en voyage à ce moment, reçut en même temps la nom elle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d’un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup, se demandait, comme l’autre, s’il devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour l’heureuse arrivée du petit Daniel... Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer doublement.
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- LE PETIT CHOSE 313
- C’est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d’incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D’abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre brouille avec l’oncle Baptiste, puis un procès très coû'eux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la Révolution de 18.., qui nous donna le coup de grâce.
- A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d’une aile ; petit à petit, les ateliers se vidèrent : chaque semaine un métier à bas, chaque mois une table d’im-*-pression de moins. C’était pitié de voir la vie s’en aller de notre maison comme d’un corps malade, lentement, tous les jours un peu- Une fois, on n’entra plus dans les salles du second. Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant deux ans ; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits à roue cessa de grincer, l’eau des grands bassins, dans lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabriqu3, il ne resta plus que M et Mm3 Eyssette, la vieille Annou, mon frère Jacques et moi; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
- C’était fini, nous étions ruinés.
- J’avais alors six ou sept ans. Comme j’étais très frêle et maladif, mes parents n’avaient pas voulu m’envoyer à l’école. Ma mère m’avait seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d’espagnol et deux ou trois airs de guitare, à l’aide desquels on m’avait fait, dans la famille, une réputation de petit prodige. Crâce â ce système d’éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails à l’agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid, je l’avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très agréable, que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce qui/ du temps des ouvriers, ne m’était permis que le dimanche. Je disais gravement au petit Rouget : « Maintènant, la fabrique est à moi; on me l’a donnée pour jouer. » Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.
- A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi gaiement. Tout à coup M. Eyssette devint terrible; c’était dans l’habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et les tonnerres ;
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- au fond, ùn très excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l’impérieux besoin de donner le tremblement à tout ce qui l’entourait. La mauvaise fortune au lieu de l’abattre, l’exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s’en prendre, s’attaquait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution. Oh ! surtout à la Révolution !.. A entendre mon père, vous auriez juré que cette Révolution de 18..., qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires n’étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là... Encore aujourd’hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve !) sent venir son accès de goutte, il s’étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l’entendons dire: « Oh! ces révolutionnaires!.. »
- A l’époque dont je vous parle, M. Eyssette n’avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autoiir de lui, chacun se taisait ; on avait peur. A table, nous demandions du pain à voix basse. On n’osait pas môme pleurer devant lui. Aussi, dès qu’il avait tourné les talons, ce n’était qu’un sanglot, d’un bout de la maison à l’autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère Jacques et aussi mon grand frère l’abbé, lorsqu’il venait nous voir, tout le monde s’y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir M. Eyssette malheureux ; l’abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme Eyssette ; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs, — il avait à peine deux ans de plus que moi, — il p.eurait par besoin, pour le plaisir.
- Un singulier enfant que mon frère Jacques ; en voilà un qui avait le don des larmes ! D’aussi loin qu’il me souvienne, je le vois, les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait : « Qu’as-tu ?» il répondait en sanglotant : « Je n’ai rien.» Et, le plus curieux, c’est qu’il n’avait rien. Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère :
- « Cet enfant est ridicule, regardez-le !. . . c’est un fleuve.» A quoi Mm* Eyssette répondait de sa voix douce : t Que veux-tu, mon ami ? cela passera en grandissant ; à son
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- âge, j’étais comme lui . » En attendant, Jacques grandissait ; il grandissait beaucoup même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude qu’avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentanl. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune, . . C’est pour le coup qu’il s'en donna de sangloter à son aise des journées entière?, sans que personne vînt lui dire : « Qu’as-tu ? »
- En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
- Pour ma part, j’étais très heureux. On ne s’occupait plus de moi. J’en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées que l’herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros garçon d’une douzaine d’années, fort comme un bœuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget Seulement, je vais vous dire : Rouget, pour moi, n’était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu’on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je ne m’appelais pas Daniel Eyssette : j’étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoé lui-même. Douce folie ! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l’apprenais par cœur ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m’entourait, je l’enrôlais dans ma comédie. La fabrique n’était plus la fabrique ; c’était mon île déserte, Oh 1 bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d’Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
- Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l’importance de son rôle. Si on lui avait demandé ce que c’était que Robinson, on l’aurait bien embarrassé ; pourtant je dois dire qu’il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugi-sement des sauvages, il n’y en avait pas comme lui. On avait-il appris ? Je l’igriore. Toujours est-il que ces grands rugissements de sauvage qu’il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j’en avais quelquefois le cœur boule-
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- versé et j’étais obligé de lui dire à voix basse : « Pas si fort, Rouget, tu me fais peur. »
- Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il savait encore mieux dire les gros mots d’enfants de la rue et jurer le nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j’appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m’échappa je ne sais comment. Consternation générale ! « Qui t’a appris cela ? Où l’as-tu entendu ?» Ce fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction ; mon grand frère l’abbé dit qu’avant toute chose on devait m’envoyer à confesse, puisque j’àvais l’âge de raison. On me mena à confesse. Grande affaire ! Il fallait ramasser dans tous les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans. Je ne dormis pas de deux nuits ; c’est qu’il y en avait toute une pannerée de ces diables de pé-( hés; j’avais mis les plus petits dessus, mais c’est égal, les • utres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite crmoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé des Récollets, je crus que je mourrais de peur et de confusion...
- Ce fut fini. Je 11e voulus plus jouer avec Rouget, je savais maintenant, c’est saint Paul qui l’a dit et le curé des Récollets me le répéta, que le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, quoerens quem devoret. Oh ! ce quœ-rens quem devoret, quelle impression il me fit ! Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages qu’il veut pour vous tenter ; et vous ne m’auriez pas ôté de l’idée qu’il s’était caché, dans là peau de Rouget pour m’apprendre à jurer le nom de Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d’avertir Vendredi qu’il eut à rester chez lui dorénavant. InforlunéVendredi ! Cet ukase lui creva le cœur, mais il s’y conforma sans une plainte. Quelquefois je l’aperçevais debout, sur la porte de la loge, du côté des ateliers ; il se tenait là tristement, et lorsqu’il voyait que je le regardais, le malheureux poussait pour m’attendrir les plus effroyables rugissements en agitant sa crinière flamboyante ; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu’il ressemblait au fameux lion quœrens. Je lui criais : « Va-t’en î tu me fais horreur.»
- Rouget s’obstina à rugir ainsi pendant quelques jours ; puis, un matin, son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l’envoya rugir en apprentissage, et je ne le revis plus.
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- Mon enthousiasme pour Robinson n’en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers ce temps-là, Tonde Baptiste se dégoûta subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l’installai dans une belle cage au fond de ma résidence d’hiver ; et me voilà plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire dire : « Robinson, mon pauvre Robinson ! » Comprenez-vous cela ? Ce perroquet, que l’oncle Baptiste m’avait donné pour se débarrasser _de son éternel bavardage, s’obstina à ne pas parler dès qu’il fut à moi... Pas plus « mon pauvre Robinson » qu’autre chose ; jamais je n’en pus rien tirer. Malgré cela, je l’aimais beaucoup et j’en avais le plus grand soin.
- Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude, lorsqu’un matin il m’arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce jour-là, j’avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé jusqu’aux dents, un voyage d’exploration à travers mon île... Tout à coup je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu ! des hommes dans in on île ! Je n’eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers roses, et à plat ventre, s’il vous plaît... Les hommes passèrent près de moi sans me voir... Je crus distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassuia un peu; mais, c’est égal, dès qu’ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait...
- Ces étrangers restèrent longtemps dans mon île... Ils la visitèrent d’un bout à l’autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De temps en temps ils s’arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences... Que serais-je devenu, grand Dieu! Heureusement, il n’en fut rien, et au bout d’une demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l’ile était habitée. Dès qu4ls furent partis, je courus m’enfermer dans une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels étaient ces hommes et ce qu’ils étaient venus faire.
- J’allais le savoir bientôt.
- (4 suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- S PENDANT LE MOIS DE MARS 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . . . . ... .... Fr. 2.319.25
- Dépenses . . . ...................../ . . . . 3.176.60
- Déficit en Mars............» 857.35
- Section des Dames
- Recettes. ................................Fr. 550.10
- Dépenses........................... 728.95
- Déficit en Mars.............. 178 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes....................... Fr.
- Dépenses :
- Pensions........... 3.476.87/
- Nécessaire à la subsistance . . . . 894 25
- Allocations temporaires :
- 20retraités provisoires.Fr. 1 308.20 \
- Allocations statutaires aux j
- malades .............. 341.90 > 2.076.45
- Allocations aux veuves, \
- orphelins, etc. . . . . 426.35 /
- Divers, appointements, médecins, etc. . 402.45
- Allocations aux réservistes........ 204,50
- Boni en Mars ....
- 7.477.78
- 7.054.52
- 423.26
- ï - CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. , . . . * . . . . . . .' . Fr. 659.95
- Dépenses...............i...................... 740.70
- Déficit en Mars .... Fr. 80.75
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 31 Mars 1892 . . 100.853.89 Dépenses » » » . 105.942.24
- Excédant des dépenses sur les recettes . Fr. 5.088.35
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- mois d’avril 1892
- Naissances
- 2 Avril. — Dirson Paule-Marie-Marguerite, fille de Dirson Paul et de Vassaux Amanda;
- 6 — Lelong Julia, fille de Lelong Jules et de Bri-
- doux Lucie;
- 8 —
- 11 —
- 16 —
- 29 —
- Tirfoin Gabrielle, fille de Tirfoin Timothée et de Fosse Algisse;
- Bordez André, fils de Bordez Anatole et de Delval Argentine;
- Seret Paul-Henri-Armand, fils de Seret Henri et de Rousselle Armandine;
- Hébert Emile-André, fils de Hébert Marcel et de Cronier Marie ;
- » — Delavenne Hélène-Louise fille de Delavenne
- . Edmond et de Doublet Marie.
- Décès
- 2 Avril. — Merda Joséphine, âgée de 3 mois ;
- 3 — _ Beaurain Marie, âgée de 3 mois 1/2 ;
- 5 — Hennequin Jeanne-Marie, âgée de 26 jours;
- 15 — Maire Adolphe, âgé de 39 ans 1/2;
- 23 —- Braillon Lucie, âgée de 3 ans 1/2.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la. Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut etudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Suise.— top, Baré
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Rt0-ANDRÉ GODIN 321
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- De Novembre 1861 à Mai 4862, c’est-à-dire pendant environ 6 mois, nous ne retrouvons pas trace de réunions entre J.-Bte-A. Godin et les habitants du Familistère. Cependant, le Conseil n’a pas dû cesser de fonctionner et ses réunions ont dû avoir lieu au moins une fois tous les mois. Quant aux conférences avec la population, il est manifeste que J.-Bte-A. Godin ne trouvait pas chez ses auditeurs tout le zèle qu’il eut désiré. A maintes reprises, nous l’avons vu s’efforcer de leur faire comprendre combien ils auraient d’intérêt à être assidùs aux conférences où toutes les questions touchant leur bien-être physique et moral pourraient être débattues, afin de constituer les choses au mieux pour le bien général. Mais la population ne s’émouvait guère. Seul un petit groupe d’hommes et de femmes était ardent à suivre les conférences.
- Durant cet intervalle, le fondateur du Familistère s’appliqua donc à développer son œuvre pour frapper les esprits par les faits.
- Des salles de réunion où l’on trouvait billard, rafraîchissements, livres, journaux, etc., furent ouvertes aux habitants du Familistère.
- Une société musicale s’était aussi constituée.
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- Dans une réunion du Conseil qui eut lieu en Mai 1862 nous
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- voyons qu’il est fait allusion à un comité de salubrité et d’hygiène fondé dans le conseil même.
- Encore à cette époque, A.Godin insiste sur la nécessité d’envoyer régulièrement les enfants aux Écoles de la ville, en attendant que le Familistère ait ses propres écoles.
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- LE DEVOIR
- Il s’efforce sans cesse aussi de faire comprendre au conseil que le concours efficace de la population est indispensable au développement de l’œuvre qu’il veut réaliser au Familistère.
- Puis reviennent, encore et toujours, les recommandations touchant la propreté générale, le maintien en parfait état de toutes les choses d'un usage commun, les précautions que chacun devrait prendre pour ne point troubler la tranquillité de la maison unitaire ; la nécessité de ne point étaler de linge, ni de vêtements sur les balcons ni aux fenêtres, ce qui serait d’un effet déplaisant à la vue, etc., etc.
- Nous voyons qu’à cette époque l’éclairage au gaz, n’était pas encore — comme il l’est aujourd’hui — installé dans tous les lieux de service commun ; on y pourvoyait par l’usage de veilleuses dont certains maraudeurs s’emparaient.
- Des déprédations de diverses natures étaient commises, et le conseil était invité à s’en occuper, pour trouver le moyen d’en prévenir le retour.
- J-B-A. Godin parlait des arbustes en caisses qu’on pourrait entretenir dans la cour intérieure et des choses à instituer pour le plus grand charme de la maison commune.
- Il parlait de l’alternat dans les fonctions proposé par certains penseurs comme moyen de rendre le travail attrayant.
- Toute demande de la population était examinée par lui avec la plus vive sollicitude, et il partait de là pour faire voir les bonnes choses que l’union et la concorde permettraient de réaliser au Familistère.
- Un four avait été demandé pour a faire cuire les galettes ». Il relève l’idée et montre que ce n’est pas seulement les galettes mais le pain quotidien que le Familistère devra cuire, un jour, pour la consommation des habitants. Il excite ses auditeurs à constituer entre eux des sociétés coopératives ; il explique le fonctionnement de ces sociétés ; mais la proposition n’a pas d’écho. L’idée encore trop nouvelle était, pour ainsi dire, incomprise.
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- Vers le même temps, près des fontaines où l’on obtenait à
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Ble-ANDRÉ GODIN 323
- volonté de l’eau froide ou chaude, avaient été installés des bassins spéciaux pour le lavage de la vaisselle. Cette tentative n’eut aucun succès. Les bassins furent démontés, les familles ne s’en servant pas.
- En fait d’autres choses avortées, nous pouvons signaler la proposition d’établir au rez-de-chaussée du Familistère une sorte de vestiaire où les habitants auraient pris ou déposé leurs chaussures et vêtements de travail, afin de ne circuler dans l’habitation commune qu’en vêtements propres et en chaussures permettant de marcher sans bruit.
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- Mais le fait le plus notable de cette époque fut la jfermeture de la crèche provisoire installée au cours de l’année précédente.
- Cette institution qui, réouverte deux ans plus tard, devait ensuite si bien et si régulièrement fonctionner au Familistère échoua alors, par une cause qui — si elle était répétée — la ferait sans doute encore échouer aujourd’hui : la nécessité de payer une redevance pour y faire admettre les enfants, bien que cette redevance eût été Axée par le Conseil même des habitants et fut d’un taux trop minime pour couvrir les dépenses.
- Quand le mari gagne bien la vie — et c’est le cas au Familistère — la ménagère demeure au logis, fait la cuisine, raccommode les vêtements, soigne le ménage, le mari lui-même puis les enfants à mesure que ceux-ci arrivent ; tout cela se fait en même temps. Pendant les heures où le travail l’absorbe le plus la mère confiera bien son petit enfant à la crèche, si elle peut le faire gratuitement, sinon elle le garde, sauf à ce que l’enfant ou le travail du ménage en souffre un peu. Pour ces mères, il faut donc que la crèche reçoive gratuitement l’enfant. Voilà ce que l’expérience a prouvé.
- Quant à celles qui pour les raisons les plus diverses sont occupées à des fonctions directement rémunératrices, elles consentiront plus facilement à payer une redevance pour faire soigner leur enfant.
- Mais c’étaient tous les petits indistinctement que J.Bt0-A.
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- Godin voulait servir en instituant la nourricerie ; aussi, tout en fermant la première institution qui n’avait recueilli qu’un nombre insuffisant d’enfants, se promit-il bien lorsqu’on la rouvrirait—et il connaissait trop les besoins des classes laborieuses pour ne pas prévoir que ce moment viendrait — d’en déclarer l’accès gratuit.
- A peine la nourricerie fut-elle fermée qu’il se passa ce fait notable : Les mères mêmes qui ne s’en étaient pas servies la réclamèrent. Tout d’un coup, elles s’apercevaient de l’avantage qu’il y avait pour elles à pouvoir faire soigner leurs enfants, là, dans leur maison même, pour ainsi dire sous leurs yeux.
- Toutes les dispositions prises pour mettre les enfants dans les meilleures conditions sous le rapport de l’hygiène, de la nourriture, du linge, de la propreté, de la surveillance de jour et de nuit, etc., etc., leur revenaient en mémoire, et firent de leur part l’objet d’incessantes demandes, tant que la crèche ne fut pas réouverte.
- André Godin laissait le besoin se bien faire sentir dans ces cerveaux qui jusque-là s'étaient refusés à comprendre, et dont pourtant la coopération était indispensable au fonctionnement et surtout au développement de l’œuvre qu’il voulait fonder.
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- A peu près en même temps que fut fermée la nourricerie, en 1862, fut ouverte la première classe enfantine qu’on appelait alors salle d’asile. — Mais la gardienne à qui provisoirement, les premiers enfants furent confiés ne pouvait rester seule chargée de la classe. Elle pouvait constituer et elle constitua une excellente adjointe, mais il fallait, en outre, une véritable directrice, en état d’aider à la meilleure organisation des choses matérielles, de former l’adjointe elle - même et d’imprimer aux enfants la meilleure direction intellectuelle et morale.
- Le fondateur du Familistère se mit en relations avec Mme Marie Pape-Carpentier, la directrice du cours normal des Salles d’Asile de Paris, afin d’obtenir d’elle la désignation
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- d’une Institutrice digne à tous égards d’occuper le poste qu’il voulait lui confier.
- Il se procura en même temps les ouvrages écrits par Mm® Pape sur l’éducation des enfants et organisa toutes choses au point de vue matériel pour la meilleure appli -cation possible des procédés d’enseignement exposés par Mme Pape.
- Rien ne fut ménagé dans cette coûteuse installation, et les enfants du Familistère eurent dès lors — ce qu’ils n’ont cessé d’avoir depuis — le meilleur matériel scolaire qu’il fut possible de leur procurer.
- En même temps, J.-Bte-A. Godin entamait, avec l’inspection académique, des pourparlers tendant à l’ouverture d’une École primaire au Familistère, pour les enfants, filles et garçons âgés de 7 à 12 ans.
- Au cours de ces pourparlers, dans l’automne de 1862, une nouvelle conférence qui eut lieu entre J-Bte-A. Godin et les habitants du Familistère nous montre quel était alors l’état des esprits.
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- CONFÉRENCE DU 1« NOVEMBRE 1862.
- Cette conférence fut provoquée par les habitants eux-mêmes. Une crise générale frappait alors le commerce et avait ralenti la production. Un certain nombre d’ouvriers étaient allés trouver M. Godin et lui avaient demandé qu’en leur qualité même d’habitants du Familistère des avantages spéciaux leur fussent consentis dans le travail des ateliers.
- La conférence avait pour objet de faire connaître la réponse du fondateur du Familistère. Celui-ci signale d’abord à ses auditeurs que c’était précisément pour régler, d’accord avec eux, les questions concernant leur propre intérêt à mesure que celles-ci se présenteraient, qu’il aurait voulu voir s’établir des conférences régulières. Mais la population s’y est pour ainsi dire refusée par son peu d’empressement à se rendre à ces réunions.
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- <( Aujourd’hui » continue-t-il, les faits vous en font sentir la nécessité, mais vous ne la ressentez encore que pour la question qui vous occupe. Combien d’autres sujets pourtant seraient utilement traités entre nous.
- « Les conférences auraient l’avantage de vous donner le moyen de me comprendre, en même temps qu’elles faciliteraient l’exécution de toutes les mesures que nous pourrions arrêter, en vue du bon ordre général et des intérêts de tous les habitants.
- « Car, il faut bien le reconnaître, aucun de vous, pour ainsi dire, ne connaît la pensée qui me guide ou plutôt n’y veut croire. Le souci du bien général vous paraît une impossibilité. Chercher des avantages personnels, voilà ce que chacun est disposé à comprendre. On fera bien accidentellement quelque chose pour autrui, mais se dévouer aux autres en permanence, employer sa vie à la constitution du bien-être pour tous, cela semble une telle impossibilité que si l’on en voit quelque exemple, plutôt que de le reconnaître on préfère se torturer l’esprit pour imaginer ce qui peut bien se dissimuler sous cette manière d’agir.
- « C’est ce que la plupart des gens font envers moi. Puis, ne pouvant trouver dans ce que je fais pour vous matière à spéculation, ils déclarent que c’est une sorte de folie : « Du temps et de l’argent perdus ! Travailler pour des ingrats ! » Voilà le mot qui circule jusque parmi vous.
- « Et cependant vous-mêmes, je veux vous amener à comprendre, à pratiquer, les mesures tendant à la fois à votre bien personnel et au bien de tous ceux qui vous entourent. De concert avec vous, je veux constituer ici comme une grande famille de travailleurs intelligents, assidus à l’ouvrage, prévoyants, se soutenant mutuellement et jouissant ensemble de la sécurité de l’avenir pour eux et pour leurs familles.
- « Des institutions spéciales sont à organiser dans ce but ; nous y pourvoirions ensemble si les conférences pouvaient prendre une marche régulière.
- « En ce moment, le commerce subit un © crise qui ara-
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- lenti la production. Vous en ressentez les atteintes, malgré que vous gagniez encore un salaire journalier dont bien des ouvriers seraient heureux. En cette situation, un groupe de délégués m’a demandé en votre nom de réserver pour vous, habitants du Familistère, une plus grande somme de travail et par conséquent de gains .
- « Mais vous comprenez bien qu’une telle mesure entraînerait une perte pour les autres ouvriers non encore logés au Familistère. Or, parmi ceux-là se trouvent des hommes qui travaillent avec moi depuis la fondation de mon établissement ; vous avantager à leur détriment, vous qui, déjà, bénéficiez des avantages que vous confère l’habitation du Familistère, serait une chose injustifiable, inique ; je ne puis donc me rendre à votre désir, et je suis sûr que vous voyez maintenant la chose sous le même jour que moi, La proposition était irréfléchie , certainement.
- « Le Familistère ira se développant ; j’espère donc qu’il pourra loger, un jour, tout lé personnelle plus méritant des ateliers et, alors, naturellement,la question se présentera telle que vous l’aviez entrevue au premier abord, c’est-à dire que des avantages spéciaux pourront être faits à juste titre aux habitants du Familistère,parce que ces habitants constitueront l’ensemble du vrai personnel de l’établissement.
- « En attendant, ce que nous avons à faire, c’est de développer et de compléter les services de notre maison unitaire, et d’en faire le séjour le plus propre à l’amélioration physique, intellectuelle et morale de tous ses habitants.
- « Nous avons procédé récemment à l’installation d’une salle d’asile et d’une école primaire; ces institutions s’offrent à vous gratuitement. Vous n’avez même pas à procurer à vos enfants les fournitures scolaires, elles leur sont données par moi. Eh bien, là encore, c’est triste à dire, je ne trouve pas en vous tout le concours que j’aurais pu espérer.
- « Insoucieux de l’instruction, un certain nombre de parents laissent vagabonder leurs enfants dans les cours. D’autres envoient les leurs en ville, c’est mieux que le vagabondage ;
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- mais l’école de la ville est surchargée; elle n’est pas en ce moment en conditions voulues pour bien faire, et vos enfants auraient tout à gagner à suivre les cours que nous instituons ici. Au lieu de 50 élèves que nous devrions avoir, nous en avons à peine 10 ou 12. Et par ceux là nous pouvons voir combien l’enseignement est en souffrance. On peut dire que tout est à leur apprendre.
- « Les habitants du Familistère doivent tenir à honneur de faire bien élever et bien instruire leurs enfants. Envoyez-les à l’école, soit ici, soit en ville, mais ne les laissez pas vagabonder, cela ne pourrait être toléré au Familistère.»
- Passant en revue les autres institutions déjà réalisées pour le progrès et le bien-être delà population, l’orateur parle de la salle de lecture, et il fait observer qu’il est excellent, à tous égards, de prendre le goût des bonnes lectures. Cela nourrit l’esprit d’idées utiles, et l’empêche de se livrer à des futilités, à des commérages toujours déplacés.
- Il s’efforce,en outre, de démontrer que les personnes qui consentiraient à prendre la parole dans les conférences, pour en varier le ton et en augmenter le charme, trouveraient dans leurs lectures des éléments de discussion, des communications à faire aux autres, afin de vulgariser les découvertes des savants ou les choses touchant au bien-être général.
- 11 engage les personnes qui voudraient lui entendre traiter certains sujets, mais qui n’osent elles-mêmes prendre la parole en public, à écrire leurs pensées, leurs observations, leurs objections et à les lui faire passer. Il s’empressera de se rendre à leur désir, sans mettre personne en cause si l’on veut.
- Puis, revenant sur la question de l’enseignement des enfants, il fait ressortir la part considérable qui incombe à la famille dans l’éducation morale de l’enfant, et l’impérieuse nécessité d’une unité d’action dans ce délicat enseignement, afin que la famille ne laisse pas péricliter ou même ne détruise pas ce qu’on fait à l’école.
- A tous ces points de vue les conférences seraient indispensables pour avancer vite et sûrement dans l’établissement
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- des conditions matérielles les plus propres au développement intellectuel et moral.
- Il termine en exprimant son regret de ne pouvoir communiquer à son auditoire le sentiment des vérités religieuses universelles, celles de tous les temps et de tous les lieux qui lui dictent sa conduite et président à toutes ses actions. Il évoque l’immortalité de l’âme, la nécessité de pratiquer l’amour du prochain dans tous les actes de l’existence terrestre, si l’on veut retrouver après la mort de bonnes conditions d’existence.
- «Mais le moment n’est pas encore venu « dit-il,» de traiter ces questions ; je vous les indique seulement comme sujet pour l’avenir ; tout ce qui touche aux faits matériels vous préoccupe davantage. Prêtez-moi donc votre concours pour organiser tout au mieux.
- Le ton si paternel, si élevé des conférences de J.-Bta-A. Godin, sa mansuétude infatigable, son invincible persévérance font songer au mot de Confucius : « Ma prière est permanente ? »
- Il en était de même pour Godin dont toutes les pensées, toutes les actions, sans cesse inspirées du plus pur amour du bien de tous, étaient véritablement le culte qu’il rendait à Dieu.
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- Au commencement de juin 1891, une vive discussion s’engageait à la Chambre au sujet des syndicats professionnels. La loi de 1884 y fut convaincue d’impuissance à sauvegarder les intérêts de ce genre d’association.
- Deux ordres de faits, signalés à la tribune, concoururent à ce résultat.
- Des ouvriers ou employés sont renvoyés par les Compagnies qui les emploient et, cela, sans motifs valables, uniquement parce qu’ils font partie d’un syndicat.
- Ces compagnies répondent ainsi au droit de se syndiquer inscrit dans la loi, par la défense de se syndiquer, sous peine de perte d’emploi.
- Si les ouvriers ainsi renvoyés cessent de faire partie de la profession tout en restant membres de leur syndicat, le représentant de la loi intervient et dissout la chambre syndicale.
- L’article 2 de la loi du 21 mars 1884 lui en accorde le droit, s’il ne lui en fait pas un devoir. Cet article est ainsi conçu :
- « Les syndicats ou associations professionnelles même de plus de vingt personnes exerçant la même profession, des métiers similaires, ou des professions connexes concourant à l’établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement sans l’autorisation du gouvernement. »
- Ainsi donc, il faut exercer la profession pour avoir le droit de faire partie d’un syndicat. L’inobservation de cette disposition peut avoir pour conséquence la suppression de celui-ci. Les membres d’un syndicat n’échappent aux
- (1) Voir notre numéro d’Avril dernier.
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- représailles patronales, en reprenant leur indépendance, que pour tomber sous le coup de la répression gouvernementale.
- La rigueur exercée dans le premier cas, par des particuliers, en violation de la loi, trouve dans le second cas, son complément définitif dans l’application, par les pouvoirs publics, de cette même loi.
- La Chambre s’émut. Le gouvernement déclara tout d’abord qu’il ne pouvait que s’en tenir à la stricte observation des lois; puis, il promit de soutenir devant le Sénat la loi Bovier-Lapierre tendant à la répression des atteintes portées au fonctionnement de la loi sur les syndicats; et finalement il s’engagea à proposer, dans les vingt -quatre heures, une modification à l’article 2 de cette loi.
- Du premier de ces deux compléments à la loi de 1884 nous avons raconté dernièrement les tribulations : l’histoire du second ne sera pas longue.
- Dès le lendemain de la séance que nous venons de rappeler, le gouvernement saisissait la Chambre d’un projet da loi dont il expliquait ainsi la nécessité :
- Actuellement, la loi sur les syndicats professionnels ne permet la constitution de ces associations qu’entre personnes exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes.
- Le Gouvernement considère que cette exigence de la loi peut avoir pour effet de priver les syndicats du . concours de personnes qui, quoique n’exerçant pas la profession en vue de laquelle l’association est formée, ont acquis dans l’exercice antérieur de cette profession ou d’une profession similaire, des connaissances qui peuvent être utilement appliquées à l’étude et à la défense des intérêts que les syndicats ont pour but de sauvegarder.
- Mais il faut bien se garder de dénaturer le sens de la loi sur les syndicats professionnels, en facilitant l’accès des syndicats à des gens qui ont abandonné depuis trop longtemps la profession.
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- Aussi le Gouvernement est-il d’avis qu’il convient de n’admettre les anciens ouvriers dans les syndicats qu’à la condition qu’ils aient exercé la même profession, ou une profession similaire, pendant cinq ans au moins et quils n'aient pas cessé l’exercice de cette profession depuis plus de dix ans. Pour fixer ces deux termes, le Gouvernement s’est inspiré des dispositions de la loi du 8 Juillet 1890 sur les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, qui fixent les conditions d’éligibilité des anciens ouvriers.
- Le projet ministériel, approuvé par la commission parlementaire du travail, n’est pas encore venu en délibération devant la Chambre.
- 11 offre matière à contestations, dans le détail desquelles nous n’entrerons pas pour le moment. Entre l’opinion de ceux qui n’admettent pas que d’anciens ouvriers puissent engager la corporation dont ils ne font plus partie, dans une action, dont les conséquences parfois désastreuses ne sauraient les atteindre, et l’opinion de ceux qui trouvent abusive la prétention de nos législateurs de limiter le droit des travailleurs à composer comme bon leur semble leurs conseils d’administration, il y a place pour bien des opinions.
- Mais, en dehors de ces divers points de vue, il est possible d’admettre que l’extension proposée de la loi des syndicats professionnels est une mesure qui perdrait la plus grande partie de sa raison d’être, si le libre fonctionnement des syndicats professionnels trouvait sa garantie dans la loi.
- (A suivre).
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- LA CAISSE DES RETRAITES OUVRIÈRES. — LE RENOUVELLEMENT PARTIEL. — LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES. — LES HABITATIONS OUVRIÈRES. — LA LOI SUR LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES ET LE CONTRAT DE PARTICIPATION.
- LA CAISSE DES RETRAITES OUVRIÈRES
- M. Guieysse, rapporteur du projet de loi sur la création d’une Caisse nationale de retraites ouvrières, a consacré les vacances dernières à élaborer le nouveau texte du projet de loi que la Commission du travail lui avait donné mission de rédiger.
- Cette commission a reconnu, en effet, la nécessité de transformer notablement le texte qu’avait présenté M. Conffans.
- Voici quelques indications sur les transformations que M. Guieysse, qui est un actuaire distingué, a fait subir au projet :
- Le projet Constans proposait, comme on sait, de constituer une caisse nationale des retraites ouvrières alimentée par la contribution volontaire du travailleur, à laquelle viendraient s’ajouter une contribution obligatoire du patron et de l’État.
- La subvention de l’ouvrier pouvait être de 5 ou 10 centimes par journée de travail, celle du patron devait être égale à celle de l’ouvrier et celle de -l’État égale aux deux tiers du total des contributions du patron et de l’ouvrier.
- Commencées à l’âge de vingt-cinq ans, les contributions, ainsi cumulées pendant trente ans, pouvaient assurer à l’ouvrier, à l’âge de cinquaiÿe-cinq ans, une pension de 300 francs au minimum et de 600 francs au maximum.
- Le droit de participer à la caisse s’étendait à tous les salariés ayant moins de 3,000 francs de revenu.
- Enfin, le projet contenait des dispositions permettant de combiner la pension de retraite avec une assurance sur la vie.
- Le rapporteur admet le principe de la caisse et de la contribution obligatoire de l’État et du patron venant
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- s’ajouter à celle de l’ouvrier, dès que celui-ci consent à s’en imposer une.
- Il a néanmoins modifié sensiblement le fonctionnement du système, en vue de le simplifier et de le rendre plus pratique.
- D’abord, au lieu d’une contribution par journée de travail, il institue une contribution annuelle pouvant varier de 10 à 30 francs, suivant le taux de la pension que l’ouvrier veut s’assurer.
- Cette contribution est payable dans le cours de l’année, par fractions ou en totalité, au gré de l’ouvrier.
- Les versements sont constatés sur un livret individuel par le percepteur qui, à l’instant même, y inscrit la part contributive correspondante de l’État et celle du patron.
- Le rapporteur fixe la part contributive de l’État et celle du patron à une somme égale, pour chacun, à la contribution que s’impose l’ouvrier.
- La part de l’État dans ce système est donc légèrement inférieure à celle que fixait le projet Constans.
- Le projet institue une mutualité patronale qui facilite singulièrement le jeu du système.
- Dans le système de M. Constans, le versement du patron s’adressant à chacun de ses ouvriers, avait un caractère individuel.
- Cela aurait, par suite, donné lieu à des formalités et des complications sans nombre, lorsque l’ouvrier aurait été amené à changer d’atelier.
- Dans le système du rapporteur, on fixe la part de contribution qui doit incomber à la collectivité des patrons résidant dans chaque canton.
- La répartition se fait entre chaque patron, au prorata du nombre de journées d’ouvriers qu’il a employées dans l’année.
- Chaque patron verse sa part entre les mains du percepteur, sans qu’il ait à se préoccuper de savoir si elle profite à tel ouvrier déterminé.
- C’est en quelque sorte un impôt qui est perçu sur le patron, au profit des ouvriers adhérents à la caissedes retraites
- La répartition du produit de cet impôt est faite, par le percepteur, entre les ouvriers sur le vu de leur livret et des versements qu’il accuse.
- De la sorte, l’ouvrier peut changer d’atelier ou même de
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- localité. Il emporte son livret avec lui et passe d’un centre de perception à un autre, sans difficulté.
- Le rapporteur abaisse à quinze ans la limite à partir de de laquelle l’ouvrier pourra verser. Il fixe à cinquante-cinq ans l’âge à partir duquel on peut toucher la pension de retraite.
- La durée et le total des versements volontaires de l’ouvrier pouvant être ainsi augmentés, le projet fixe une limite supérieure à la contribution de l’État pour ne pas accroître indéfiniment les charges du Trésor. En aucun cas la part contributive de l’État ne pourra dépasser 1,000 francs en capital, par sociétaire. Dans ce système, le maximum de la pension est de 480 francs. Enfin, le projet supprime toute limite du chiffre des appointements ou des revenus. Car cette limitation est sans objet, les citoyens jouissant d’un revenu élevé n’ayant aucun intérêt à la caisse des retraites.
- Le projet étend la possibilité de participer à la caisse des retraites aux petits patrons, commerçants ou agriculteurs n’occupant pas plus de deux ouvriers. Les sociétaires de cette catégorie auront droit à la subvention de l’État, mais ils n’en payeront pas moins comme patrons pour les ouvriers qu’ils emploient.
- Le rapporteur maintient et développe même la partie du projet tendant à joindre l’assurance sur la vie à la pension de retraite, à l’aide de la subvention de l’État.
- Le projet de M. Guieysse appelle des observations qui pourront être faites plus utilement lorsque nous en aurons le texte complet sous les yeux.
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- Outre le projet Gonstans et le contre projet Guieysse, la grande commission du travail est saisie de diverses propositions relatives à la constitution d’une Caisse générale des retraites pour les travailleurs.
- Ces propositions émanent de M. de Rame], de M. Lacôte, de M. Papelier et de M. Ghassaing.
- Nous nous reprocherions de ne pas donner à cette dernière une large hospitalité dans nos colonnes ; car, plus qu’aucune autre, elle témoigne du progrès accompli dans l’opinion par les idées que le Devoir, poursuivant la mission que s’était assignée M. Godin, s’efforce de propager.
- La proposition que M. Ghassaing vient de déposer avec
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- le concours de MM. Girodet, Hovelacque, Souhet, Bony-Cisternes, Cluseret, Couturier et Baudin, s’inspire d’une pétition de la Prévoyance nationale, ligue de la revendication des droits à la retraite pour tous sans versement.
- D’après ce projet, tous les Français des deux sexes, résidant sur le territoire français, auraient droit à la retraite à dater du 1er janvier qui suivrait l’expiration de leur soixantième année. Seraient exceptés les fonctionnaires, ouvriers ou employés de la force publique et des administrations publiques qui reçoivent une pension de retraite de l’Etat ou des communes, ainsi que les personnes vivant exclusivement de leurs revenus, si ces pensions ou revenus sont supérieurs au taux de la retraite. Les étrangers naturalisés français depuis plus de vingt ans auraient droit, dans les mêmes conditions que les Français de naissance, à la pension de retraite qui leur serait servie par la commune dans laquelle ils auraient obtenu la naturalisation.
- L’exposé des motifs fait la critique du principe qui a guidé les auteurs des autres projets sur les caisses de retraite.
- « La caisse des retraites que l’on a proposée jusqu’à présent, dit-il, est facultative, en sorte que ceux-là seuls qui sont laborieux et économes auront la faculté de verser à la caisse, si les patrons le permettent, l’impôt mutuel qui leur sera demandé. Les autres, paresseux ou indifférents, jouiront du surplus du salaire et du bien-être constitué par leur non-versement et si la gêne vient avec la vieillesse, recevront de l’Assistance publique les subsides que les premiers auront gagnés par leur apport à la caisse des retraites.
- « Si une cause quelconque interrompt les versements durant les trente années exigées, le travailleur doit les les compléter, sous peine de perdre ses droits. S’il meurt après plusieurs versements, sa famille tombe dans une misère d’autant plus intense que les économies restent à la caisse, pour d’autres.
- a Et tous les travailleurs n’ont même pas la faculté de verser. L’ouvrier en chambre, le petit façonnier, sont exclus parce qu’ils n’ont pas un patron. Le petit patron, l’humble fabricant, le modeste commerçant, ne sont pas admis davantage. Et combien, parmi eux, cependant, après un labeur de longues années, surtout depuis l’extension des
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- grands magasins et des grands bazars, deviennent à leur tour employés ou ouvriers, à un âge où il ne leur serait plus possible de verser utilement à la caisse des retraites.
- « La création proposée ne profiterait d’ailleurs qu’â la génération qui nous suit. Bien que le XXe siècle approche, il est encore loin pour ceux qui, vieillards aujourd’hui, meurent de misère et de faim.
- « Donc, le projet de M. Constans a le tort, â mon avis, de ne s’appliquer qu’à certaines catégories de citoyens alors que d’autres sont tout aussi dignes d’intérêt. Il intéresse l’avenir alors qu’il devrait améliorer le présent ; il se heurte à des difficultés d’application telles qu’il lui serait impossible d’y résister; enfin, il accumule pendant trente ans dans la caisse de l’Etat des millions qui, bien employés chaque année, pourraient soulager beaucoup de misères mais qui, à un moment donné, par leur accumulation même, engendreraient des dangers faciles à prévoir.....................
- « La caisse de retraites doit avoir des effets immédiats. Ce n’est pas, en effet, pour le siècle futur que nous devons travailler, c’est pour ceux qui souffrent et meurent à la peine aujourd’hui. Rien ne démontre d’ailleurs que ce que nous ferions pour la génération qui nous suivra lui plairait, et peut-être à l’époque de l’application de la loi aurait-on trouvé des solutions meilleures. Toutes nos lois doivent avoir leur action bienfaisante sur nos contemporains, et non escompter l’avenir de nos petits-neveux.
- « La caisse de retraites doit s’adresser à tout citoyen français. Tel est riche aujourd’hui qni sera peut-être demain à la charge de l’Assistance publique. Il ne serait pas équitable d’exclure des bénéfices d’une loi de prévoyance les travailleurs aisés à qui l’avenir réserve peut-être de cruels mécomptes. Tous les Français doivent être égaux en droits et en devoirs. A l’heure de la retraite, la pension doit être de droit pour tous.
- « La caisse de retraites doit être gratuite : un versement, quel qu’il soit, est un impôt. Sans valeur pour le riche, il est oppressif pour le pauvre. Et celui qui ne possède rien ne doit pas être exclu par cela seul qu’il ne peut rien verser.
- « Ces trois points établis, comment peut-on concevoir le fonctionnement d’une caisse de retraites ? Il est temps selon moi, d’aborder la série des réformes sociales proposées depuis tant d’années; je crois que la Chambre s’honorerait en continuant, dans l’ordre social, le travail
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- gigantesque entrepris dans l’ordre politique par la Révolution. C’est pourquoi nous sommes partisans de la proposition déposée par quelques-uns de nos collègues sur U suppression de l'hérédité en ligne collatérale.
- « Les fonds à provenir de cette réforme serviraient de base à la caisse des retraites, qui serait alimentée, en outre, de nouveaux droits de succession, diminuant dans des proportions équitables la part des héritiers.
- « Il n’est pas exagéré aussi de prévoir que ces ressources s’accroîtraient de nombreux dons et legs qui, aujourd’hui, vont à l’Assistance publique et de nouvelles libéralités suscitées par cette institution de solidarité. On peut affirmer, enfin, que beaucoup de personnes possédant des ressources suffisantes renonceraient au bénéfice de la caisse, leur droit continuant à subsister. »
- Les ressources qui alimenteraient la caisse sont les suivantes :
- 1° Les sommes à provenir de la suppression de l’hérédité en ligne collatérale; 2“ des droits de succession acquittés par chaque héritier sur la quotité lui revenant, passif déduit, et fixés à 10/0 jusqu’à 10,000 francs; 2 0/0 de 10,000 à 15,000 francs; 3 0/0 de 15,000 à 20,000; 4 0/0 de 20,000 à 25,000 ; 5 0/0 de 25,000 à 30,000 ; 10 0/0 de 30,000 à 50,000 ; 20 0/0 de 50,000 à 100,000 ; 40 0/0 de 100,000 à 500,000; 50 0/0 de 500,000 à 1,000,000; 75 0/0 au-dessus de 1,000,000; 3° des droits identiques aux précédents sur les donations entre vifs ; 4° des dons et legs affectés à la caisse des retraites ; 5° des versements effectués par l’Etat en cas d’insuffisance des ressources de la caisse.
- A la fin de chaque année, les capitaux non employés par la caisse des retraites seraient versés au budget général. En aucun cas, il ne serait interdit aux pensionnés d’augmenter leur bien-être par l'assurance, par la participation à des sociétés privées de secours ou de retraites ou par le travail ; mais ils ne pourraient être admis aux emplois publics des communes ou de l’Etat.
- Le taux de la retraite serait ainsi fixé : 800 francs pour Paris ; 700 francs pour les communes au-dessus de 100,000 habitants; 600 francs pour celles de 50,000 à 100,000 ; 500 francs pour celles au-dessus de 25,000 ; 400 fr. pour celles au-dessus de 12,000, et enfin 300 francs pour celles au-dessous de ce chiffre. Les retraites seraient payées par douzièmes et d’avance.
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- Les auteurs du projet terminent leur exposé de motifs par les lignes suivantes :
- « Loin de nous la prétention d’apporter un système parfait ou la solution la meilleure ; nous avons déposé surtout notre proposition à titre d’indication et de document et nous serions heureux qu’elle pût servir à l’étude de cette question si grave et si complexe qui intéresse tous les travailleurs de France. »
- C’est par des projets comme celui de M. Chassaing et de ses collègues qu’on s’achemine vers la solution désirée.
- LE RENOUVELLEMENT PARTIEL
- On se souvient qu’avant les vacances de Pâques la commission de la Chambre qui est saisie des diverses propositions de MM. Arène, Rivet et Doumer tendant au renouvellement partiel de la Chambre des députés, avait voté le principe d’une Chambre élue pour six ans avec renouvellement partiel tous les trois ans.
- Dernièrement, elle a résolu que les renouvellements se feraient par séries d’arrondissements, tirées au sort et établies de telle sorte que tous les départements participent à chaque renouvellement partiel. MM. Rivet et Doumer, d’abord partisans du renouvellement par circonscriptions, se sont raillés à la motion de M. Reinach.
- La disposition existant dans les lois électorales, et d’après laquelle il n’est pourvu à aucune vacance dans les six mois précédant un renouvellement a été maintenue •
- LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES
- La commission sénatoriale chargée de l’examen du projet de loi sur. les conseils de prud’hommes votée par la Chambre, a adopté toutes les dispositions du projet, à l’exception de celle qui accordait aux femmes l’électorat pour la nomination des prud’hommes.
- Espérons que le Sénat sera plus libéral que sa commission.
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES
- La commission de la Chambre, qui est saisie de la proposition de loi relative aux habitations ouvrières à bon marché, a décidé d’aller visiter les différentes villes industrielles où existent des habitations de ce genre, notamment Béthune, le Havre, Mulhouse et le Familistère de Guise.
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- LA LOI SUR LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES ET LE CONTRAT DE PARTICIPATION
- La première délibération sur le projet de loi relatif aux sociétés coopératives et au contrat de participation a commencé, le 2 Juin, devant le Sénat qui lui a consacré trois séances.
- Bien que les résultats de cette discussion ne soient pas décisifs, ils n’en sont pas moins intéressants à constater.
- Du rapport de M. Lourties, nous détachons les passages suivants qui fournissent quelques détails historiques sur l’origine du mouvement coopératif en France :
- « C’est, en France, au lendemain de la Révolution de 1848, que le mouvement coopératif a pris naissance.
- « L’enthousiasme fut grand au début ; mais on ne tarda pas à s’aperçevoir que la coopération se heurtait à deux difficultés : l’insuffisance de crédit et l’insuffisance de travail.
- » C’est alors que l’Assemblée nationale, sur la proposition de M. Michel Alcan et le rapport de M. Corbon, ouvrit au Ministère de l’Agriculture un crédit de 3 millions, destiné à être réparti, à titre de prêt, entre les associations contractées, soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers. Décret du 5 juillet 1848.
- » Le décret instituait en même temps au Ministère du Commerce un Conseil d’encouragement pour la répartition de ce crédit, et réglait les conditions d’exécution.
- » Dix jours après, 15 juillet 1848, un autre décret autorisait M. le Ministre des Travaux publics à adjuger ou à concéder des travaux aux associations ouvrières...
- » Ces deux décrets eurent pour effet d’imprimer une activité nouvelle au mouvement coopératif. Ils ne donnèrent pas toutefois les résultats qu’on en aurait pu attendre. Ce fut tout d’abord une véritable avalanche de demandes. Il y en avait 480 au 1er janvier 1849 (287 pour la Seine et 193 pour les départements), et le chiffre total des demandes dépassait la somme de 27 millions (13,907, 414 fr. pour la Seine et 13,711, 156 fr. pour les départements)- On ne put donner droit, dans une mesure partielle, qu’à quarante -neuf demandes. Le but ne fut pas atteint.
- » Certaines associations ouvrières eurent cependant une prospérité relative tant que vécut la République. La réaction de 1850 leur porta un coup fatal ; elles sombrèrent bientôt avec la liberté, dont elles partagèrent le sort.
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- » Les décrets du 25 mars et avril 1852 firent disparaître les associations ouvrières ; certains chefs furent poursuivis, traqués comme des criminels ; on n’a pas oublié îa dramatique histoire du gérant de l’Association des menuisiers en fauteuil, M. Auguste Antoine, qui fut arrêté, interné et enfin proscrit, et auquel ses camarades eurent à cœur de servir son traitement pendant la durée de son exil.
- « Durant quinze ans d’Empira autoritaire, il ne fut pas question de Sociétés coopératives. Le pouvoir leur étai hostile, la législation implacable. Ce ne fut qu’en 1867 que le souffle de libéralisme qui passait sur le pays raviva quelque peu l’idée coopérative.
- « La loi sur les Sociétés du 24 juillet 1867, en consacrant le titre III aux Sociétés à capital variable, rendit quelque courage aux partisans de la coopération, quoique le genre de Sociétés qu’il consacre ne diffère guère en réalité des Sociétés commerciales anonymes. On eut d’ailleurs bien soin, tant était grande la défiance du Gouvernement, de ne pas mettre dans le texte le mot de Sociétés coopératives.
- « La situation resta la même pendant les dernières années de l’Empire et les premières années de la République.
- « Il faut arriver, en réalité, â 1879, à l’époque où la République commença à exister non seulement de nom mais de fait, pour voir l’idée coopérative reprendre faveur auprès des pouvoirs publics.»
- M. Lourties a ouvert le débat par un remarquable discours dans lequel il a exposé tout d’abord les transformations que le projet actuel a subis depuis son point de départ.
- Le projet qui remonte à l’enquête extraparlementaire prescrite en 1883 par M, Waldeck Rousseau, fut adopté sans discussion par la Chambre, dans les premiers j'ours de juin 1889, en lre et en 2e délibération.
- «Le Sénat, poursuit M. Lourties, en fut saisi neuf mois plus tard. La commission chargée de l’examiner, se livra à son tour à une nouvelle enquête des plus approfondies et, après une étude longue et laborieuse, résolut de comprendre dans le travail qui devait vous être soumis les trois grands ordres de coopération : consommation, crédit et production, auxquels peuvent se ramener à la rigueur-toutes les variétés de sociétés coopératives.
- « Toutefois, elle a pensé, quoique les sociétés de cons
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- truction de maisons ouvrières présentent en réalité une certaine analogie avec les sociétés coopératives de crédit, qu'il y avait lieu, en raison des opérations particulières auxquelles elles se livrent, de leur consacrer un titre spécial qui est devenu le titre V.
- « La première conséquence de ces additions successives a été l’obligation où s’est trouvée la commission de remanier considérablement le titre l°r relatif aux dispositions générales, et d’en éliminer toutes les dispositions qui ne s’appliquaient pas indistinctement à tous les ordres de coopération.
- «Tel est, en définitive, dans ses grandes lignes, le projet de loi que nous avons l’honneur de soumettre en ce moment aux délibérations du Sénat.
- « Tl comprend sept titres : le 1er est relatif aux « dispositions générales » ; le titre II aux « sociétés de consommation » ; le titre III aux « sociétés de crédit » ; le titre IV aux « sociétés coopératives de construction » ; le titre V aux « sociétés coopératives de production », le titre VI traite du transfert des actions et du transport des créances ; enfin le titre VII traite de la participation aux bénéfices.
- « La commission du Sénat a la pensée que le projet, tel qu’il est sorti de ses délibérations, améliore sensiblement la situation faite aux sociétés coopératives par la loi de 1867 et qu’il modifie, dans un sens libéral, le texte voté par la Chambre des députés, en le complétant par des dispositions nouvelles que rendait indispensable l’état actuel de notre évolution coopérative.»
- Après avoir examiné les dispositions de la loi de 1867 visant les sociétés coopératives, M. Lourties signale les principales améliorations introduites dans cette loi par le projet actuel :
- « Les sociétés coopératives peuvent être formées par actes sous seing privé. Nous nous sommes évertués à établir d’une façon très nette, très précise, que l’acte notarié était purement facultatif.
- « Les actes nécessaires à la constitution et à la dissolution des sociétés, les actes portant modification des statuts, les actes portant prorogation ou dissolution des sociétés sont assujettis à la formalité du dépôt au greffe de la justice de paix ou du tribunal de commerce, suivant les cas ; mais ils sont dispensés du timbre et enregistrés gratis.
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- a Le capital social, au lieu d’être limité à 200,000 fr., cornai0 dans la loi de 1867, ou à 300,000 fr., comme dans le projet émané de la Chambre des députés, est illimité.
- « L’article 6 laisse aux statuts le soin de le déterminer.
- « La pensée du législateur en limitant le capital social initial, avait été sans doute d’empêcher la spéculation de s’introduire dans les sociétés coopératives et d’obliger ces associations à marcher avec prudence, à n’engager, au début de l’entreprise, que le capital strictement nécessaire.
- « Nous avons déjà dit quelles étaient les défectuosités de ce système : la limitation du capital social de fondation a, entre autres inconvénients, je le répète, celui d’empêcher de grands établissements de participation, comme ceux que je citais tout à l’heure, de se transformer en associations coopératives.
- « Or, il ne faut pas perdre de vue que la participation aux bénéfices est un acheminement vers la coopération, qu’elle en est en quelque sorte la préface ; c’est, on peut le dire, le maximum de résultat que puisse obtenir la participation. Que peut-on, en effet, lui demander de mieux et de plus que de donner aux ouvriers la propriété de l’usine sans secousse, sans spoliation, sans révolution, par le fait seul de la libéralité du chef de l’entreprise?
- « Au surplus, si vous voulez bien vous donner la peine de jeter un coup d’œil sur le tableau synoptique des législations étrangères qui figure à la fin de mon rapport, il vous sera facile de constater que toutes les législations étrangères, anglaise, allemande, italienne, suisse, belge, autrichienne, etc., ont adopté l’illimitation du capital.
- « Et je ne sache pas qu’elle ait présenté des inconvénients.
- « Au surplus, Messieurs, il y a d’autres moyens beaucoup plus efficaces, selon nous, pour fermer la porte à la spéculation. C’est là l’opinion de tous les représentants autorisés de la coopération. C’est celle de M. Glavel, l’éminent président des sociétés fédératives de consommation de France ; de M. Vila, le secrétaire de la chambre consultative des associations ouvrières de Paris ; de M. Eugène Rostand, le président des quatre derniers congrès de banques populaires; c’est enfin l’opinion de tous les économistes qui s’occupent de coopération.
- « Ces moyens sont prévus dans notre projet. Les modifications que nous avons introduites sont au nombre de quatre. La première consiste dans la fixation du minimum
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- et du maximum des actions ou parts sociales à 20 fr. et à 100 fr. ; la seconde, dans la limitation de l’apport de chaque sociétaire à 5,000 fr. au maximum, comme dans les législations italienne et anglaise; la troisième, dans l’attribution d’une seule voix à chaque sociétaire, quel que soit le chiffre de son apport social ; et enfin la quatrième, est la condition de n’accorder au capital, à titre d’intérêt, que le taux légal, sous peine de faire perdre à la société son caractère de société coopérative avec tous les avantages fiscaux qu’il comporte.
- « Le projet consacre enfin d’autres exemptions fiscales, très justifiées d’ailleurs.
- « C’est ainsi qu’il dispense à juste raison, selon nous, les sociétés coopératives de consommation de la licence de gros et de la licence de détail, de même qu’il les exempte de l’impôt sur le revenu à raison de la réparli-tion de bonis au prorata des achats.
- « Quant aux sociétés de production, il leur accorde les deux améliorations principales demandées dans l’enquête de 1883. Dune part, il autorise ces sociétés à ne pas distribuer de dividende aux associés, ce qui équivaut à les dispenser du payement de l’impôt sur le revenu, tant que le capital social divisé par le nombre des associés ne représente pas 2,000 fr. par sociétaire.
- '« D’autre part, le projet simplifie les formalités actuelles pour le transport des créances, tout en sauvegardant les intérêts des tiers par des garanties suffisantes, en même temps qu’il réduit sensiblement les droits d’enregistrement, qui sont fixés à 50 centimes par 100 fr. pour les actes de transport, au droit fixe de 3 fr. en principal pour les actes d’acceptation, et de 1 fr. pour les significations.
- « Les sociétés coopératives de crédit et les sociétés coopératives de construction de maisons ouvrières bénéficient, comme les autres, des dispositions générales du titre 1er.
- « Les sociétés coopératives de crédit sont, en outre, autorisées à faire des avances pour une durée minimum d’une année, exclusivement à leurs associés, sur cession de récoltes pendantes ou. sur nantissement de marchandises, moyennant un droit fixe de 3 fr. en principal.
- « Quant aux sociétés coopératives de constructions de maisons ouvrières, le crédit des caisses d’épargne est mis dans une certaine mesure à leur disposition ; les caisses d’épargne sont autorisées à utiliser leurs fonds de
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- réserve, jusqu’à concurrence d’un dixième, en prêts aux sociétés coopératives de construction de maisons ouvrières.
- « De plus, la caisse nationale d’assurance en cas de décès est également autorisée à traiter avec ces sociétés des opérations d’assurance ayant pour objet de leur garantir, en cas de décès prématuré de l’associé, le remboursement intégral des sommes restant dues à sa mort.
- « Enfin, le projet de loi autorise les sociétés coopératives à s’organiser en Unions dans le genre de la « Wholesale society » anglaise de Manchester, non seulement pour l’étude et la défense de leurs intérêts, mais encore pour l’achat, la fabrication et la vente en commun et pour les opérations de crédit. »
- Passant ensuite à la question de la participation, le rapporteur expose les difficultés légales qu’elle a rencontrées dans sa marche.
- Il est certain que beaucoup de patrons, des mieux disposés, se sont arrêtés dans cette voie dans la crainte de s’exposer, de la part de leurs ouvriers admis aux bénéfices de la participation, à une demande d’ingérence dans les comptes sous prétexte de contrôle.
- La législation actuelle sans être absolument formelle à cet égard, peut recevoir, et a souvent reçu, une interprétation qui autorise cette ingérence.
- « Il était donc de toute nécessité, poursuit M. Lourdes, de consacrer par une disposition légale, claire et indiscutable, la validité de la clause de renonciation au contrôle des comptes.
- . « Il fallait, en d’autres termes, que la clause de renonciation fût inscrite dans la loi, de façon qu’il ne subsistât plus aucun doute sur sa légalité.
- « Dans le cas où il n’y a pas de renonciation, nous laissons aux dispositions particulières de la convention le soin de régler les conditions du contrôle et de la vérification.
- « Enfin, lorsqu’il n’y a rien de prévu, ni réglementation, ni renonciation, nous admettons l’arbitre expert aimablement choisi, ou désigné, en cas de désaccord, par le président du tribunal civil ou par le président du tribunal de commerce, suivant les cas.
- « Telles sont, Messieurs, dans les grandes lignes, les améliorations que nous demandons au Sénat de vouloir bien adopter dans le texte qui va être soumis à ses délibérations. »
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- L’orateur fait ensuite un brillant tableau de la prospérité des sociétés coopératives dans les pays où elles jouissent d’une législation favorable.
- « Le principal avantage de la coopération, » suivant lui, « c’est de faire l’éducation économique de la classe ouvrière, c’est de lui conférer les connaissances techniques et les hautes facultés morales sans lesquelles elle ne réussira jamais à occuper, dans l’ordre social, la place à laquelle elle aspire et -à laquelle elle a droit.
- « Le véritable programme des coopérateurs est le programme de la démocratie qui pense, qui travaille et qui édifie.
- « Du reste, l’histoire de ces trente dernières années est là pour démontrer de la façon la plus nette, la plus indiscutable, que les travailleurs français, anglais, allemands, belges, en un mot les travailleurs de tous les pays, n’ont jamais demandé à la coopération qu’un moyen d’émancipation par l’épargne, par l’accroissement du salaire, et qu’ils ne l’ont envisagée que comme un mode d’organisation du travail, susceptible de leur permettre de tirer un meilleur parti de leur force productive et de participer aux bienfaits moraux et matériels de la civilisation moderne.
- « La participation aux bénéfices est, elle aussi, un mode d’association et d’organisation du travail qu’on ne saurait trop encourager, dans l’intérêt des travailleurs et des patrons eux-mêmes.
- « Outre qu’elle peut être appelée dans un avenir plus ou moins long à devenir la pépinière des sociétés coopératives de production, elle semble destinée à rendre de réels services au point de vue de l’évolution sociale. Tous les chefs d’industrie, les ingénieurs, les entrepreneurs, les directeurs d’usines et de manufactures sont d’accord pour affirmer qu’elle ne peut donner et n’a donné, en effet, que d’excellents résultats...........................
- « Tous les économistes français et étrangers sont unanimes à affirmer que la participation aux bénéfices a exercé la plus heureuse influence, tant au point de vue de l’évolution économique, qu’au point de vue de l’amélioration morale et matérielle des travailleurs.
- « C’était l’opinion de M. Michel Chevalier, le savant professeur d’économie politique au Collègue de France en 1848. C’était l’opinion de M. Mathieu, rapporteur de la loi de 1867 sur les sociétés. C’est devenu, depuis, l’opinion
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- de MM. Laroche-Joubert père, Godin, Leclaire, Cheysson, Chaix, Gasté, Charles Robert, Frédéric Passy, Levasseur, Goffinon, enfin de tous les économistes qui se sont occupés de la participation.
- « C’est qu’en effet, Messieurs, la participation a le mérite de développer chez les ouvriers les qualités industrielles essentielles, l’ordre, la stabilité, le savoir, le dévouement. Elle est, comriae le disait M. Goffinon, à l’enquête de 1883, une source de bénéfices pour les ouvriers comme pour les patrons, un instrument de prospérité et de transmission des établissements. Elle relève la dignité et la moralité des ouvriers, fait leur éducation économique, dissipe bien des erreurs au sujet du travail et supprime bien souvent le prétexte des conflits et des grèves. Rapprochant les ouvriers entre eux et les ouvriers des patrons, elle les unit par un lien d’intérêt qui, tôt ou tard, se transforme en lien de sympathie et détruit l’antagonisme.
- « La solidarité devient d’habitude si intime que la question des salaires se résout presque toujours à l’amiable, de la manière la plus simple ».
- M. Lourdes conclut ainsi :
- « Ces considérations nous font espérer que le Sénat voudra bien nous suivre dans cette voie féconde en adoptant, sauf les modifications reconnues nécessaires au cours du débat, le texte du projet de loi que nous avons l’honneur de soumettre à ses délibérations.
- « Vous aiderez ainsi, Messieurs, aux progrès qui sont en voie de réalisation, grâce à l’organisation coopérative et à la participation aux bénéfices, et à ceux que nous sommes en droit d’attendre dans l’avenir des dispositions libérales du projet de loi que nous vous soumettons.
- « Vous augmenterez les chances d’union entre patrons et ouvriers, entre les deux grands facteurs de la production moderne, le capital et le travail ; et vous aurez ainsi la satisfaction d’avoir concouru à cette grande œuvre de pacification sociale qui est l’idéal de la démocratie française ». (Très bien ! très bien ! et applaudissements sur un grand nombre de bdncs.)
- La discussion s’engage.
- M. Jules Roche, ministre du commerce et de l’industrie, apporte l’adhésion du gouvernement à l’esprit général et aux principales dispositions pratiques du projet de loi ; mais il fait des réserves sur deux points particuliers :
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- l’un est relatif au titre des sociétés coopératives de crédit, l’autre concerne les sociétés coopératives de construction.
- Le ministre craint qu’en ajoutant ces deux titres au projet de loi qui lui venait de la Chambre des députés, la commission sénatoriale n’ait alourdi le projet et rendu son adoption définitive plus difficile et peut-être plus éloignée.
- 11 y a, à son avis, d’autant plus de raison de réserver la délibération du Sénat sur ce point, que le Parlement est saisi de lois spéciales relatives au crédit et qui touchent de très près au crédit coopératif tel qu’il est réglé par le projet de la commission. De plus, dans le titre IV du projet en discussion se trouve un article 38 qui autorise les caisses d’épargne à employer une partie de leurs fonds de réserve en prêts faits aux sociétés coopératives de construction de maisons ouvrières. Or, la Chambre des députés vient d’adopter une disposition analogue dans sa première délibération sur le projet de loi relatif aux caisses d’épargne.
- Quant aux sociétés coopératives de construction, qui ont surtout en vue les habitations ouvrières, la Chambre est précisément saisie d’un projet spécial.
- Le ministre pense donc qu’il qu’il serait préférable, au point de vue d’une bonne procédure législative, de ne pas éparpiller les dispositions concernant un même objet dans plusieurs projets de lois distincts.
- M. Jules Roche a obtenu gain de cause sur un point : les articles 38 et 39 qui touchent au fonctionnement des caisses d’épargne et de la caisse nationale des assurances ont été supprimés.
- Les modifications introduites dans le projet sont peu nombreuses.
- Mais nous aurions à regretter, si elle devait être définitive, la suppression d’une disposition (article 26) aux termes de laquelle «les sociétés coopératives ayant satisfait aux prescriptions de la présente loi peuvent constituer entre elles des Unions pour l’étude et la défense de leurs intérêts pour l’achat, la fabrication et la vente en commun, et pour les opérations de crédits.»
- On comprend toute l’importance de cet article qui avait été inséré dans la loi à la suite d’une démarche du comité central de la Fédération des sociétés coopératives de France . M. Félix Martin, auteur d’un nombre si considérable d’a-
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- mendements que leur réunion constitue un véritable contre-projet, a combattu l’article 26, à l’aide d’arguments qu’un adversaire déterminé des sociétés coopératives ne désavouerait pas.
- En voici un échantillon que nous nous dispenserons d’analyser :
- « Je me demande, dit M. Félix Martin, pourquoi la commission est allée chercher dans la loi sur les syndicats professionnels cette disposition consistant à dire que les sociétés coopératives pourront se fédéraliser « pour l’étude et la défense de leurs intérêts ? >
- « Ces fédérations, ces unions, peuvent donc constituer des machines de guerre ? Contre qui vont-elles lutter ? Contre les commerçants et les grands magasins probablement, qui sont pourtant, quoi qu’on en dise, des institutions tendant au même but et réalisant les mêmes bienfaits que les coopérations, en semant, il est vrai, leur route des ruines du petit commerce.
- «Eh bien, est-il bien nécessaire de reconnaître ou mieux de créer ces nouvelles parties belligérantes ?
- « N’y a-t-il pas déjà assez de combattants dans l’arène sociale à l’heure actuelle, pour qu’il soit utile d’en augmenter le nombre ? »
- Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la commission sans répondre à cette étrange argumentation a demandé au Sénat de lui renvoyer l’article, et en a proposé ensuite la suppression sans autre forme de procès.
- Le rapporteur s’est borné à déclarer en séance publique que c’est contre son gré que cette décision avait été prise.
- Une autre modification importante a été faite au projet sur la proposition de M. Félix Martin. Il s’agit cette fois, non plus d’une suppression, mais d’une adjonction.
- Un article a été ajouté au titre relatif aux sociétés coopératives de production. D’après cet article, « les sociétés qui emploieront habituellement des employés ou ouvriers salariés et recrutés en dehors de leurs membres, ne jouiront des immunités fiscales concédées par la présente loi, que si leurs statuts prévoient la participation de ce personnel aux bénéfices de la société »:
- Il nous paraît intéressant de donner ici quelques passages du compte rendu de la discussion qui a abouti au vote de cet article additionnel.
- « A mon sens », a dit M. Félix Martin, «on peut définir ainsi
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- le caractère essentiel, fondamental d’une société coopérative de production : dans l’atelier coopératif tous les associés sont producteurs, tous les producteurs sont associés. Eh bien, la loi, qui fait à cette société, à raison de ce caractère spécial, une situation privilégiée et qui va lui permettre plus tard de pouvoir soumissionner avec certains privilèges dans les adjudications, soit de l’État, soit des départements, soit des communes, doit avoir le droit d’intervenir pour que cette société conserve ce caractère quand, plus tard, ayant prospéré, sentant la nécessité de s’agrandir, elle sera obligée de faire appel à un nouveau personnel.
- a II est évident qu’on ne pourra admettre d’emblée un adhérent comme sociétaire par cela seul qu’il aura fait un versement égal à une ou plusieurs actions ; il faudra encore qu’on lui reconnaisse certaines qualités de travail, d’épargne et de discipline.
- « Je spécifie ensuite que lorsque cet ouvrier a complété le montant de ses versements, il participe aux frais et aux bénéfices de l’entreprise. J’ajoute enfin, comme cela a été stipulé à propos des sociétés de consommation, qu’il ne peut prendre part ni à l’administration ni à la direction de la société, ni aux assemblées générales.
- « Voilà donc cet auxiliaire salarié devenu participant. Quand pourra-t-il faire partie de la société, en qualité d’associé ?
- « Quand ses bénéfices ajoutés à ses versements atteindront le montant de la part du capital social actuellement versée par celui des associés qui possède le minimum d’actions.
- « Il a, à ce moment, donné aux premiers coopérateurs toutes les garanties qu’ils peuvent désirer, et il ne peut inspirer aucune crainte pour le bon ordre et la prospérité de la société, d’autant plus que son exclusion peut ' être prononcée, le cas échéant, dès le lendemain de son admission )>.
- M. Lacombe répond au nom de la commission :
- « Dire que les sociétés coopératives devront nécessairement faire participer leurs employés à leurs bénéfices, sans fixer dans quelle mesure et dans quelles conditions, ce serait encore ne rien faire du tout ; aller plus loin ce serait se substituer à elles pour rédiger leurs statuts ; il serait plus simple ou plus pratique de soumettre leurs statuts à une approbation administrative, commeJcela est
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- prescrit pour les sociétés de secours mutuels et pour certaines autres sociétés. Ce ne serait plus là le régime de liberté que nous avons voulu établir.
- « Quant à créer des adhérents aux sociétés coopératives de production, nous ne nous y opposerons pas, pourvu qu’elles aient simplement la faculté de le faire, et que l’on renonce à leur en imposer l’obligation ; c’est ainsi que nons avons procédé, en ce qui concerne les sociétés coopératives de consommation. Mais des adhérents obligatoires, nous n’en voulons à aucun prix.
- « Sans doute, il est très désirable que les sociétés de coopération donnent elles-mêmes l’exemple de l’application du principe très fécond de la participation aux bénéfices. Les congrès qui se sont réunis pour discuter des intérêts de la coopération ont tous' été de cet avis : ils ont tous proclamé que les sociétés coopératives feraient bien de ne pas avoir d’employés à salaire fixe, mais d’associer dans une certaine mesure tous leurs employés à leurs bénéfices.
- «Mais les congrès s’en sont tenus là; ils n’ont donné qu’un conseil, ils n’ont pas imposé une obligation. »
- M. Lacombe fait ici allusion aux vœux émis par les congrès de Marseille et de Paris, où la question de la participation aux bénéfices dans les sociétés coopératives fut longuement discutée.
- Nous venons de recevoir, en supplément au numéro du 15 Avril du Bulletin de la participation, un compte rendu complet de la séance de ce dernier congrès, séance présidée par M. Bernardot délégué du Familistère de Guise, et où la question du mode de rémunération du travail des ouvriers et employés des sociétés de consommation fit l’objet d’un examen approfondi. C’est le document le plus utile à consulter sur la matière, car il contient le résultat des enquêtes les plus précises, et les plus complètes qui aient été faites à ce sujet.
- Mais c’est surtout de la participation dans les bonis des sociétés coopératives de consommation qu’il s’agissait au Congrès de Paris ; au Sénat, la question soulevée était celle de la participation dans les bénéfices des sociétés de production.
- M. René Goblet intervenant à son tour dans la discussion dégage les sociétés de consommation de l’obligation de faire participer leurs employés aux bénéfices. Il établit, à ce propos, la distinction suivante entre les sociétés
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- coopératives de consommation et les sociétés coopératives de production :
- « Quel est le but de la loi que nous faisons ? Elle n’a pas d’autre raison d’être que de favoriser la participation aux bénéfices. Gomme le disait l’honorable M. Félix Martin, la situation d’une société de consommation est toute différente de celle d’une société de production. La société de consommation ne tend qu’à favoriser ceux qui en font partie, en leur distribuant à bon marché les objets qu’ils consomment. Une société de production, au contraire, a pour objet de faire du commerce, de vendre à tout le monde et de réaliser des bénéfices.
- « Vous organisez en réalité avec des privilèges particuliers, avec des faveurs spéciales, une société de patrons. Vous permettez à des personnes au nombre de sept au moins de s’associer pour produire, et à la condition qu’elles remplissent les formalités prescrites par la loi, vous leur accordez des facilités, vous les dispensez de l’obligation du timbre et de l’impôt sur le revenu.
- « Or, voilà que ces sept personnes associées emploient des ouvriers, et vous voudriez que ces ouvriers ne participent pas aux bénéfices faits par la société, alors qu’ils contribuent par leur travail à la réalisation de ces bénéfices ? Cela ne me paraît pas juste, et me semble, au contraire, en contradiction avec le but de la loi. Il me semble que si cette dernière a l’objet que j’ai indiqué, il faut imposer aux personnes composant la société l’obligation de faire participer leurs coopérateurs aux bénéfices obtenus.
- « Sans cela, vous organiseriez simplement un patronat collectif qui bénéficiera de la loi sans en faire profiter ses auxiliaires.
- «Je comprends très bien qu’il n’appartient pas au législateur d’imposer la participation aux bénéfices aux patrons ordinaires ; mais quand il crée ce patronat collectif dont je parle et lui accorde certaines faveurs, je crois qu’il a absolument le droit d’intervenir et de lui imposer la condition d’intéresser, dans une certaine mesure, à ses bénéfices les coopérateurs qui les lui ont fait obtenir. »
- M. Gouin, président de la commission, a fait observer à M. Goblet que l’article 2H porte : « Les sociétés coopératives ne sont admises à bénéficier des dispositions de la présente loi qu’à la condition de n’accorder qu’un intérêt maximum de 5 p. 100 au capital... » C’est donc le travail qui profitera des bénéfices qu’aura faits l’association.
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- En adoptant le principe de la disposition additionnelle
- proposée par M. Félix Martin, le Sénat a fait sienne la théorie de M. Goblet et créé un préjugé favorable à l’adoption du projet de loi relatif à la participation aux bénéfices dans
- les entreprises et concessions de l’État, déposé à la Chambre
- par M. Guillemet.
- Telles sont les principales modifications que le Sénat a fait subir, en première lecture, au texte proposé par la commission.
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- Au cours de la deuxième délibération, sur laquelle les adversaires de l’extension du mouvement coopératif, les partisans du régime commercial actuel ont fait porter tous leurs efforts, le Sénat a formulé une définition des quatre espèces de sociétés coopératives visées par la loi, définition quelque peu restrictive, en ce qui regarde les sociétés de consommation qui devraient se borner « à l’acquisition de toutes denrées, marchandises ou objets destinés aux besoins personnels des sociétaires ou aux besoins d’une profession ou d’une industrie non sujette à patente. »
- Par contre, a fort heureusement repris place dans la loi, sous une forme un peu trop atténuée, il est vrai, la clause relative aux Unions de sociétés coopératives.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les Syndicats Agricoles.— Le développement des syndicats agricoles en France est attesté par le 3e Annuaire des syndicats professionnels que vient de publier le ministère du commerce.
- A la date du 1er juillet 1891, il y avait, d’après les documents officiels, 750 syndicats agricoles régulièrement constitués et 7 syndicats qui ne s’étaient pas encore conformés aux prescriptions légales. Ces chiffres sont en dessous de ta réalité d’après la Démocratie rurale qui évalue à 900 au moins le nombre de syndicats créés en vue de favoriser l’agriculture.
- Parmi les institutions émanant de ces syndicats, on compte : 14 sociétés de secours mutuels, 17 cours professionnels,
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- 16 bibliothèques, 8 coopératives de consommation, 2 banques de crédit mutuel, 13 sociétés d’assurance mutuelle du bétail, 2 sociétés d’assurance contre la grêle, 6 laboratoires d’analyse chimique, et 23 champs d’expérience.
- Le nombre des affiliés s’élève à 269.298 pour toute la France.
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- Un Conseil permanent de Conciliation et D’Arbitrage.— Le syndicat national des ouvriers d’art vient d’adopter définitivement le règlement d’un « conseil permanent de conciliation et d’arbitrage » destiné à « prévenir et à régler les difficultés qui pourraient naître entre patrons et ouvriers au sujet des règlements d’ateliers, salaires, contrats de travail et d’apprentissage, de la durée du travail, du chômage et généralement de tout ce qui concerne leurs intérêts économiques, et qui lui seraient soumises par le consentement mutuel des parties en cause » .
- Ce conseil de conciliation et d’arbitrage comprend : 1° un Comité de conciliation ; 2° un bureau général. Le Comité de conciliation est chargé de faire des enquêtes sur tous les différends et les cas qui lui sont soumis. Il use de son influence pour les terminer à l’amiable. Si l’arrangement est impossible, le comité renvoie les parties devant le bureau général qui, seul, peut rendre une décision arbitrale. En cas de partage des voix, l’affaire sera soumise à une nouvelle assemblée du bureau général qui devra avoir lieu dans la huitaine sous la présidence de l’arbitre permanent du syndicat qui les départagera. La décision de l’arbitre permanent est définitive et immédiatement obligatoire pour les deux parties.
- Le syndicat a choisi comme arbitre permanent M. A. Lyonnais, arbitre au tribunal de commerce, membre du conseil supérieur de l’enseignement technique.
- 11 a élu, au scrutin secret, dix arbitres, cinq patrons et cinq ouvriers.
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- Les Syndicats et la Loi.— La Cour de Nancy vient de juger, sur la plaidoirie de Me Millerand, que le syndicat ouvrier de Mouzon avait pu, sans commettre un délit civil, exiger le renvoi d’un ouvrier non syndiqué, les syndicats ouvriers jouissant du droit absolu de coalition sans être responsables des conséquences de la grève ou de la coali-
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- tion, et sans avoir à rendre compte des motifs qui leur ont dicté ces mesures.
- Le jugement du tribunal civil de Charleville, qui avait adopté la thèse contraire, a été infirmé.
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- Les intermédiaires.— D’un discours prononcé il y a quelque temps par le président de l’Union des syndicats des agriculteurs de France, nous extrayons les chiffres suivant sur l’augmentation énorme des intermédiaires chez nos voisins :
- «Tout le monde aujourd’hui parle de réformes sociales. La réforme qui devrait primer toutes les autres serait de réduire le total d’un tribut, dont chacun de nous paye sa part, d’arriver à diminuer le nombre des intermédiaires commerciaux qui de 1,717,000 en 1876 s’est élevé à 3,170,000 en 1881, ù 4,700,000 en 1886 et qui dépasse aujourd’hui 5,000000. »
- En supprimant les intermédiaires, il est certain que l’on peut augmenter les ressources de production et la faculté d’achat des consommateurs.
- ANGLETERRE
- Le Congrès international des Mineurs.— Conformément à la résolution votée par le Congrès de Paris en 1891, le 3® congrès international des mineurs vient de se tenir à Londres vers le milieu du présent mois. On sait que le premier congrès s’était tenu à Jolimont (Belgique).
- Quatre-vingts délégués environ assistaient au congrès de Londres.
- Les 62 délégués anglais représentaient 500,000 mineurs dont 300,000 au moins appartiennent à la Fédération de la Grande-Bretagne et 90,000 à l’Union nationale, dont le centre est dans le Durham. Les quatre délégués français représentaient 53,000 mineurs; les huit délégués belges 97,000 ; les quatre délégués de langue allemande 247,000 hommes. En tout, 900,000 hommes.
- Après avoir adopté le principe de la journée de huit heures, le congrès a décidé que les mineurs de tous les Pays agiraient d’accord sur toutes les questions internationales relatives aux mines ; qu’ils chercheraient à obtenir des mesures législatives assurant l’équité dans les contrats pour toutes les personnes attachées aux mines.
- On a ensuite voté qu’un comité d’organisation, compre
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- nant deux représentants par nationalité, serait constitué ; qu’on tiendrait chaque année un congrès international et que des congrès extraordinaires n’auraient lieu que pour des questions d’importance capitale.
- Le nombre des délégués sera proportionnel au nombre des mineurs représentés.
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- Les Trades-Unions et les conditions du travail.
- Le London Councy Concil vient de décider, sur l’initiative de M. John Burns, que les entrepreneurs traitant avec le conseil devront s’engager à respecter les conditions des trades-unions relativement à la durée de la journée de travail et au tarif des salaires. M. Burns aurait voulu aller plus loin et faire insérer cette disposition : « Les entrepreneurs devront accepter les conditions des trades-unions de Londres ».
- En effet, les salaires étant moins élevés en province, les entrepreneurs ont intérêt à s’adresser, pour certains travaux qui n’ont pas besoin d’être exécutés sur place, aux ouvriers de l’extérieur. La clause de M. Burns a été repoussée. Le conseil a déclaré que les salaires payés par les entrepreneurs seraient ceux fixés par les trades-unions de l'endroit où le travail s’exécute.
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- Lés « Wholesale » anglais.— L’annuaire pour 1892 des Wholesale anglais vient de paraître. Il ne comporte pas moins de 605 pages de texte et 55 planches représentant les locaux, les magasins, les usines et les bateaux à vapeur appartenant aux deux Sociétés.
- Comme les années précédentes, une partie de ce volumineux rapport est consacrée à l’exposé du but et des avantages des associations pour V’achat en gros, et à une analyse très détaillée des opérations faites pendant le dernier exercice et de la nature et des provenances des marchandises mises en circulation. Puis viennent de nombreuses statistiques qui montrent le développement pris par les Sociétés depuis les années de leur fondation jusqu’à nos jours.
- La société anglaise, qui a son siège à Manchester, fut créée le 11 août 1863 et fonctionna à partir du 14 mars 1864.
- A cette époque, les sociétés adhérentes comptaient 13,337 membres, et la vente pendant l’année 1864 s’éleva à 51,857
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- livres sterling. Les chiffres suivants permettent d’apprécier le chemin parcouru depuis lors :
- Le nombre de membres des sociétés participantes était en 1864, de 18,337; en 1870, de 79,246; en 1875, de 198,608; en 1880, de 361,052; en 1885, de 507,77-2; en 1890, de 721,316.
- Voici les chiffres de la vente en livres sterling correspondante aux années ci-dessus : 51,857 — 507,217 — 1,964,829 - 3,339,681 — 4,793,151 — 7,429,073.
- La valeur totale des marchandises fournies de 1864 à 1890, par la Société de Manchester aux coopératives qui y sont affiliées, est de 77,475,409 livres, soit 1, 936, 885, 225 francs.
- La Société possède des immeubles d’une valeur de 719, 928 livres et 6 bateaux à vapeur dont le prix d’acquisition a été de 83,924 Livres.
- Bien que fonctionnant dans un cercle plus restreint, la Société écossaise, dont le siège est à Glascow, a pris une extension très notable depuis l’année de sa fondation Le tableau suivant en fait foi :
- Vente en livres sterling: en 1868, 9,697; en 1870, 105,249; en 1875, 430,169 ; en 1880, 845,221; en 1885, 4,438,220; en 1890, 2,475,601.
- Le chiffre global de la vente, de 1868 à 1890, s’est élevé à 21,427,843 livres, c’est-à-dire à 536,696.075 francs. Ainsi que nous l’avons dit dans une note précédente, cette Société applique le système de la participation aux bénéfices ; de ce chef, elle a distribué aux agents qu’elle occupe, 12,901 livres, soit 322,525 francs, depuis novembre 1870 jusque fin juin 1891.
- L’annuaire présente ensuite une série d’études économiques qui tiennent 328 pages et parmi lesquelles nous remarquons spécialement les suivantes: « De l’influence de l’industrie moderne sur les rapports sociaux et économiques », par le Dr Henry Dyer; « Le riche plus riche et le pauvre plus pauvre », par Georges Horvel, membre du Parlement ; « L’éducation du peuple » par Hirst Hollorvel , « Payement d’une indemnité aux membres du Parlement », par le député Sir Edward Grey.
- Le volume se termine par des tableaux statistiques sur l’ensemble du mouvement coopératif, en Angleterre, en Écosse et en Irlande, et sur la participation des différentes Sociétés aux « Wholesale ».
- (Coopérateurs belges.)
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- PAYS-BAS
- « Ons Huis » club ouvrier. — On vient d’inaugurer, Rozenstraat (rue des Roses), à Amsterdam, un club ouvrier portant le titre de Ons Huis (Notre Maison). Les frais de ce bâtiment, assez vaste et admirablement aménagé, ont été faits tout entiers par un généreux bienfaiteur qui a strictement stipulé pour lui l’anonymat. Terrain, constructions, ameublement — d’un goût sobre, mais excellent, — tout provient de la même bourse. Qui plus est, une forte rente est affectée à l’entretien du club, dirigé par un M. Tours et jouissant d’un Conseil ^administration de dix-huit membres, dont cinq ouvriers.
- Le bâtiment n’a pas moins de trois étages entourant une salle de concerts, de spectacles et d’exposition à cinq cents places assises qui, indépendamment des fêtes organisées par le club même, pourra être louée à des sociétés particulières, mais sans que le prix d’entrée puisse dépasser cinq, dix ou quinze cents. Aucune gratuité, d’ailleurs, pour quoi que ce soit, le donateur voulant obliger les ouvriers à faire des économies pour payer leurs distractions moralisatrices. A côté du théâtre est installé un buffet où L’on débitera des tasses de thé à trois cents et de la bièrïe à cinq. Le reste à l’avenant.
- La fréquentation de la salle de lecture, pourvue des feuilles de toutes les couleurs et de toutes les nuances, ne coûtera que vingt-cinq cents par trimestre, soit un peu plus de cinquante centimes. On n’y pourra fumer que le mercredi et le samedi. Une dame, appointée à cet effet, y tiendra la plume pour les membres complètement illettrés. Dans la bibliothèque, déjà largement fournie de bons ouvrages et précédée d’une salle d’attente, une fois par semaine des lettrés se tiendront à la disposition du public pour le guider dans le choix de ses lectures.
- Cette bibliothèque, ornée du bronze bien connu Fax et Labor et qui n’a pas moins de soixante places, est doublée d’une salle d’étude qui en compte quatre-vingt-dix et où seront données de nombreuses conférences. On y enseignera, par exemple, les grandes langues modernes.
- Salle de gymnastique aussi, avec foyers séparés pour les deux sexes, accessible, moyennant dix cents par trimestre, aux jeunes gens et quinze cents pour les aduites ; salle de déclamation et, enfin, cuisine organisée pour y donner
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- des cours culinaires. Ajoutez à tout cela un joli jardin et vous vous convaincrez que Ons Huis peut être comparé comme confortable aux institutions similaires créées à Londres par l’initiative privée.
- Un grand nombre d’ouvriers ont déjà demandé leur affiliation et il n’y a pas de doute que le club pour le relèvement des plaisirs populaires ne réalise les plus heureux effets.
- BELGIQUE
- la mine aux mineurs. — Le charbonnage de Belle-et-Bonne vient d’être acheté par une Société représentant les Sociétés coopératives et les syndicats socialistes du borinage de Gand.
- C’est la première application en Belgique du principe de la mine aux mineurs.
- SUISSE
- les réformes sociales au village. — M. Marsauche rapporte, dans le Moniteur des syndicats ouvriers, le curieux exemple d’une décision prise et exécuté, par les autorités communales de Rorhbach. Rorhbach est une commune bernoise de 1,650 habitants et 368 ménages. L’abus de l’alcoolisme y règne fortement. Il fallait y mettre un frein.
- Dans ce village, existait un certain nombre de familles tombées dans la plus profonde misère. Les pères buvaient la goutte, les mères mendiaient, les enfants étaient élevés à la grâce de Dieu—on sait ce que cela veut dire à la campagne —et, à tout instant le fonds des pauvres était mis en réquisition, sans parler des casiers judiciaires, qui prenaient des proportions tout à fait inquiétantes.
- Chez nous, on est lent à partir ; mais quand on part, ce n’est pas pour le roi de Prusse, Un beau jour, le président de la commune de Rohrbach réunit son conseil et lui tint à peu près ce langage :
- « — Nous avons dans la commune une douzaine de fripouilles qui nous préparent toute une génération de mauvais sujets. Si nous laissons aller les choses, nous aurons, dans vingt ans, soixante à quatre-vingts vauriens qui déshonoreront la commune. Quand il y a beaucoup de linge sale, on coule la lessive. Êtes-vous aussi de cet avis?®
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- Les conseillers opinèrent pour la lessive qu’on résolut de couler sans aucun retard. On fit d’abord une liste de tous les ménages impossibles, on la documenta sérieusement et on l’envoya au préfet, en priant celui-ci de vouloir bien retirer la puissance paternelle à quinze personnes qui, de notoriété publique, étaient indignes de l’exercer plus longtemps. Quand cela fut fait, on nomma un tuteur général pour tous les enfants et l’on décida d’envoyer, à la maison de travail, les quinze personnes auxquelles la puissance paternelle avait été retirée.
- Dans sa dernière séance, le Conseil exécutif a approuvé le procédé, et c’est ainsi que la commune de Rohrbach, sans s’en douter peut-être, vient de résoudre une des nombreuses questions sociales. Aujourd’hui, tous les enfants sont placés, aux frais de la commune, dans des familles honorables, tandis que les pères et les mères vont cultiver le domaine de Saint-Jean, où l’Etat de Berne a créé une colonie.
- Voilà des mesures énergiques qui ont obtenu l’approbation de toute la presse suisse et qui sont un exemple à d’autres communes, ou un garde-à-vous aux disciples trop zélés de Bacchus.
- Moralisation des individus, réformes collectives politiques et sociales, questions économiques et problèmes religieux, plus orageux que tous les autres : de combien de conditions, hélas! dépend le bonheur du peuple!
- Gomme tout cela serait simplifié par l’obéissance à ce seul commandement :
- « Aimez-vous les uns les autres. »
- AMÉRIQUE DU SUD
- Une colonie collectiviste.— D’après les indications fournies à un rédacteur du Temps par M, Briois, un des promoteurs de la tentative de colonie socialiste dont nous avons parlé dans notre dernier numéro, le nombre des adhésions de chefs de famille ne s’élèverait pas à moins de 500.
- Les initiateurs du projet se sont mis en relation avec plusieurs personnes riches qui, soit par dilettantisme, soit par générosité,' soit même avec le désir secret de les voir échouer dans leur entreprise, et de pouvoir tirer de leur
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- échec des arguments contre leurs théories, ont promis de leur faire des avances de fonds.
- Par l’intermédiaire d'un membre de l’extrême gauche, Us ont l’intention de demander la participation pécuniaire du gouvernement.
- Nos cinq cents adhérents ont adopté des statuts précédés de considérations générales dont voici les conclusions :
- Le moyen le plus pratique pour faire régner l’égalité, c’est de supprimer le principe même de l’inégalité, c’est-à-dire la propriété individuelle, et de la remplacer par la propriété commune ou collective. C’est ce que les socialistes [appellent le communisme ou le collectivisme, et les conservateurs des utopies.
- Il y a un moyen bien simple de démontrer que les conservateurs se trompent, c’est d’expérimenter ces prétendues utopies en mettant en pratique les théories socialistes dans un coin quelconque du globe.
- C’est dans ce but que nous formons une association sur les bases suivantes :
- Principes généraux — Propriété commune. — Égalité absolue sans distinction de sexe ou de race. — Souveraineté de la majorité et liberté illimitée de la critique par la plume et par la parole. — Somme de travail matériel réduite au miuimum et divisée également entre tous, suivant les aptitudes de chacun et les besoins du moment. — Bien-être matériel égal pour tous et porté à son maximum. — Les enfants élevés et instruits par la société. — Les vieillards et les infirmes à la charge de la société.
- La liberté sera complète pour les heures des repas, du lever, du coucher, pour la façon de se vêtir, de se nourrir, etc.; chacun disposera à son gré du produit de son travail. Mais ce travail devra toujours être fait pour la collectivité. Voici, par exemple, ce que dit l’article 5 de nos statuts :
- Art. 5. Chacun des associés apporte à la société son dévouement, son industrie et son travail.
- Il s’engage à fournir sa collaboration active , suivie et régulière, à tous les travaux exécutés par ladite société ; h promet de se conformer et de se soumettre à tous les réglements de travail faits en exécution de ce contrat.
- Il s’interdit absolument* sous peine d’exclusion et de Perte de ses droits et intérêts sociaux, toute entreprise pour
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- son compte personnel ou pour le compte d’une tierce personne.
- Les citoyens se réuniront une fois par an, en assemblée générale, et nommeront un conseil d’administration composé de vingt-cinq membres. Voici l’article 10 des statuts, qui trace le rôle de ce conseil :
- Le conseil d’administration nomme dans son sein et révoque les secrétaires et les trésoriers. Il nomme et révoque également les employés et fonctionnaires publics. Il est chargé de la comptabilité des états de situation, des inventaires et de la statistique. Il a, en un mot, le pouvoir exécutif et la responsabilité morale. Il se réunit tous les jours.
- Pourquoi M. Briois et ses amis ont-ils choisi le Paraguay pour champ d’expérience ? C’est, dit-il, parce que c’est un pays où le climat est très sain, où le sol est excessivement fertile et donne jusqu’à trois et quatre récoltes par an.
- Nous nous établirons probablement, continue-t-il près des frontières de la province argentine de Corrientes, sur la rive gauche du rio Paraguay. On m’a déjà donné l’assurance que le gouvernement du Paràguay nous permettrait d’acheter un terrain ayant mille kilomètres carrés. Nous n’avons pas choisi la rive droite du rio Paraguay parce qu’il s’y trouve beaucoup de fauves ; sur la rive gauche il y a bien encore des serpents, mais le sol est très facile à défricher.
- Enfin M. Briois termine par ces mots : « De toutes façons nous sommes absolument sûrs du succès, et les correspondances que je reçois à ce sujet ne cessent de m’engager à hâter notre départ. »
- Il n’est pas sans intérêt de rappeler que c’est au Paraguay, sur les deux rives du rio Parana, au sud-ouest d’Assomption, que les jésuites espagnols établirent, en 1608, leurs célèbres missions, sorte d’Etat théocratique et communiste. Ils enrégimentèrent les Guaranis* une très belle race indienne, qu’ils avaient convertis, les amenèrent à s’occuper d’agriculture et fermèrent le pays à tous les étrangers. Cet Etat comptait trente-deux villes habitées par plus de 40,000 familles. Les jésuites qui, en exploitant habilement les populations et en établissant à leur profit un monopole commercial , avaient gagné d’énormes richesses ; furent expulsés du Paraguay en 1767.
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- PAYS DIVERS
- Les accidents des chemins de fer.— Une statistique qui vient d’être établie, au sujet des accidents survenus au cours de ces dix dernières années, nous apprend que la France est encore, de tous les pays du monde, celui où la proportion des tués et blessés est la moins grande, comparée au nombre des voyageurs.
- Sur 2,350,000,000 de voyageurs transportés en France, depuis dix ans, il n’y a eu qu’un tué par 20 millions et un blessé pour 1 million 100 000 voyageurs.
- Angleterre : 1 tué pour 20 millions et 1 blessé pour 695,000 voyageurs.
- Allemagne ; 1 tué pour 9 millions de voyageurs, 1 blessé pour 2 millions 620,000 voyageurs.
- En Belgique : 1 tué pour 6 millions 838,000 et 1 blessé pour 770,000 voyageurs transportés.
- Aux Etats-Unis, cù les trains ont des vitesses invraisemblables, cette vitesse, ce sont les voyageurs qui en payent les frais : 1 blessé pour 428,000 et un tué pour 2,840,000.
- LA QUESTION DE LA PAIX
- ITALIE
- La Croix rouge et la Paix
- Une conférence internationale de membres des diverses Sociétés de secours aux blessés, dont l’emblème est la «Croix Bouge)), s’est tenue dernièrement à Rome.
- Sur l’initiative de M. Moneta, directeur du «Secolo» et président de « la Societa internazionale per la Face » (Union Lombarde) il avait été envoyé aux membres de cette conférence une circulaire signée des présidents de presque toutes les Sociétés européennes de la paix.
- Cette circulaire,très belle, se terminait ainsi :
- « Aujourd’hui, si une guerre venait malheureusement à éclater, vos nombreuses ambulances, vos hôpitaux ne suffiraient plus. De telle sorte que les puissantes ressources en
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- hommes et en argent, recueillies infatigablement par vous ne réussiraient point à empêcher que périssent misérablement, sans secours, la plupart des hommes que des machines de guerre perfectionnées auraient terrassés, sans les tuer, sur les champs de bataille-
- « Vous donc, qui travaillez avec ferveur au bien des hommes et ne désespérez pas de la vertu, vous devez désirer, comme nous, la fin des guerres et vous seriez certainement heureux le jour où les peuples civilisés n’auraient plus besoin de votre coopération.
- « C’est pour cela que nous nous adressons avec confiance à vous. C’est pour cela que, il y a quelques mois, le congrès internationalpourlapaix, siégeant alors à Rome, votait un appel aux nobles femmes qui font partie de votre association, afin qu’elles constituent des Sociétés de dames en faveur de la paix universelle.
- « Unissez-vous donc à nous dans l’œuvre de la meilleure
- préservation sociale, émettez un vote qui rendra nos
- causes communes, opposez-vous énergiquement à la guerre vous qui, dans votre sainte idée de la rendre humaine, l’avez implicitement déclarée barbare ».
- Prétextant l’interdiction des discussions politiques (?) contenue dans le réglementée président de la Conférence a refusé de donner lecture de cet Appel. M. Antonio Maffi fait, dans « Il Secolo d du 29 avril, justice d’une telle interprétation abusive.
- « Les règlements, dit M. Antonio Maffî, sont un commode prétexte quand manqueront les bonnes raisons pour répondre à qui vous avertit que vous êtes en mauvais chemin.
- « Les sommes quela « Croix-Rouge » a recueillies suffiraient, sagement employées, à conjurer la guerre, mais les hommes et les femmes de la «Croix-Rouge » restent indifférents à la pensée que de nouveaux carnages doivent accabler les nations européennes ; ils attendent pour s’apitoyer que des milliers de soldats soient morts et que les autres ne présentent plus aux regards que des blessures sanglantes, des bras et des jambes coupés et des poitrines déchirées. »
- Il n’en coûtait guère, en effet, aux délégués de la Croix rouge de déclarer, par un vote, que, loin d’aspirer à donner sur les champs de bataille des preuves de leur dévouement, leur plus grand désir est que toutes les précautions qu’ils prennent en vue de la guerre demeurent inutiles.
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- FRANGE
- A l’Académie des sciences morales et politiques.
- Il faut voir certainement i’un des signes des temps meilleurs vers lesquels nous marchons, dans ce simple fait que l’Académie des sciences morales et politiques a mis dernièrement au concours ce sujet :
- L'arbitrage international, son passé, son présent, son avenir.-— Vingt-cinq ans et même dix ans et même cinq ans plus tôt, l’idée ne lui serait certes pas venue de choisir un tel sujet. Elle a statué, l’autre jour, en réunion privée sur ce concours et, conformément à la proposition de la section de législation, a décerné le prix Bordin d’une valeur de 2,500 francs à M.Michel Revon.
- Le même auteur était, d’autre part, proclamé lauréat du prix d’éloquence à l’Académie française, pour son discours sur Joseph de Maistre, discours dans lequel il ne s’est point fait faute de réfuter les sophismes apologétiques de la guerr ) imaginés par ce grand écrivain.
- Ce double succès de M. Revon atteste le succès même de nos doctrines.
- AUTRICHE-HONGRIE Les Amis de la Paix
- La société des Amis de la paix vient de tenir, à Vienne, une réunion qui s’est terminée par des résolutions en faveur du désarmement.
- Au banquet qui a suivi la séance officielle, le prince Lucien Murat, petit-fils de l’ancien roi de Naples, a porté un toast très remarqué à la paix universelle.
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- MOUVEMENT FÉMININ
- RUSSIE
- Les femmes médecins.— On annonce que, dans une de ses dernières séances, le conseil de l’empire russe aurait repoussé le projet de création d’un Institut de médecine pour les femmes, en déclarant, à la majorité des voix, que le moment actuel n’est pas favorable pour la fondation d’une Ecole supérieure de ce genre.
- Le Conseil municipal de Saint-Pétersbourg vient de voter une subvention annuelle de 15,000 roubles, pour le développement de l’éducation médicale des femmes. M. Botkine avait légué, il y a quelque temps, 20,000 roubles dans le même but, et M. Sibiriakowêvient de donner 50,000 roubles pour aider au succès de l’entreprise.
- Le département de médecine du Ministère de l’Intérieur de Russie vient d’accorder aux femmes l’autorisation d’exercer dans les pharmacies les fonctions d’aide, à la condition de loger au dehors et de ne travailler que pendant le jour.
- FRANCE
- l’Electorat des femmes aux tribunaux de commerce
- La Commission du Sénat relative à l'électorat des femmes aux tribunaux de commerce était primitivement hostile au projet et elle avait nommé rapporteur M. de Casabianca, sénateur de la Corse, avec mission de conclure au rejet. M. de Casabianca, outre qu’il appuyait son rapport sur l’opinion de la commission, avait consulté les Chambres de commerce qui, presque toutes, s’étaient prononcées contre la proposition.
- Depuis lors, des décès survinrent parmi les commissaires ; d’autres ne furent pas réélus aux dernières élections. Lorsque la Commission a été complétée, la majorité s’est trouvée déplacée ; elle est aujourd’hui favorable à la proposition. Dans ces conditions M. de Casabianca a donné sa démission de "apporteur et a été remplacé par M. Jean Macé.
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- OUVRAGES REÇUS 367
- Le rapport de M. Jean Macé allait être discuté par le Sénat lorsqu’un membre de cette assemblée s’avisa de demander une nouvelle consultation des chambres de commerce. Le Sénat n’est guère inventif en matière de prétextes à ajournement 1
- ETATS-UNIS
- Elections présidentielles.— Une convention vient de se réunir à Minnéapolis peur désigner le candidat du parti républicain à la présidence des Etats-Unis.
- Parmi les délégués se trouvaient deux femmes envoyées par l’Etat de Wyoming.
- OUVRAGES REÇUS
- Le catéchisme dualiste, par A. Alhaiza.
- Un volume de 4Ï5 pages, prix 3 fr.50, chez G. Carré, 58, rue S1 André des Arts, Paris.
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- La paix partout et toujours, par P. F. Gourtépée.
- Opuscule en vente à la Librairie de la Religion universelle, 3, rue Mercœur, Nantes, Loire-Inférieure.
- Voici la conclusion de ces pages remarquables :
- « Soyons les partisans obstinés de la paix partout et toujours, et soyons décidés à la pratiquer en tout et pour tout.
- « L’intérêt actuel et mondain le veut, et la morale qui représente l’inéluctable intérêt de la vie éternelle l’imposera tôt ou tard définitivement.
- « La paix est bonne, toute bataille est criminelle. Nous ne saurions donner un plus éclatant témoignage de nos progrès dans le bien qu’en ne sacrifiant, à aucun fanatisme, la cause de la civilisation. Il est de nécessité de ne pas demander à la force les réparatious que nous souhaitons. Il est du devoir et de la dignité de tous de chercher, dans le culte de la justice et la prédominance de la vertu, la cessation de tous les maux terrestres. La fin n’en saurait d’ailleurs être obtenue par aucun autre moyen. »
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- *
- =*= *
- Les Thélémites de Rabelais et les Harmoniens de Fourier, par E. de Pompery.
- Prix: 5Ô centimes. Chez Reinvald et Gie, libraires, éditeurs, 15, rue des Sts Pères, Paris.
- * *
- Simple métaphysique, par E. de Pompery.
- Deuxième supplément. L’Etre spontané.
- Ces pages font suite à celles déjà annoncées par nous, sous le même titre, dans nos numéros de Juin et Novembre 1891.
- En vente chez Reinwald et Cie, 15, rue des Saints-Pères. Paris,
- *
- * *
- La politique au village, par Madame Destriché.
- Brochure de 70 pages, en vente à la Typographie A. Menier, rue nationale, château du Loir, Sarthe.
- « J’ai réuni, » dit l’auteur, « toutes les causeries éparses que j’ai publiées dans les journaux. Ecrites sous le coup des évènements qui se sont succédés depuis 1877, c’est une sorte de note historique prise au courant de la plume au jour le jour et selon les impressions du moment. »
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- •SA .
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- HISTOIRE D’UN ENFANT
- {Suite)
- Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour Lyon, où nous allions demeurer désormais.
- Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique vendue!... Eh bien! et mon île, mes grottes, mes cabanes ?
- Hélas ! l’île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu ; il fallait tout quitter. Dieu, que je pleurai !...
- Pendant un mois, tandis qu’à la maison on emballait les glaces, la vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je n’avais plus le cœur à jouer, vous pensez... Oh! non... J’allais m’asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes :
- « Adieu, mes chers amis ! » et aux bassins : « C’est fini, nous ne nous verrons plus !» Il y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs rouges s’épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant : « Donne-moi une de tes fleurs. » Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en souvenir de lui. J’étais très malheureux.
- Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient sourire : d’abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission qu’on m’avait donnée d’emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que Robinson avait quitté son île dans des bonditions à peu près semblables, et cela me donnait] du courage.
- Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon grand frère, l’abbé, ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu’à
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- la diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. C’est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère l’abbé, donnant le bras à Mme Eyssette.
- Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir !
- La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d’un énorme parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d’aller à Lyon, mais qui sanglotait tout de même... Enfin, à la queue de la colonne venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant à chaque pas du côté de sa chère fabrique.
- A mesure que la caravane s’éloignait, l’arbre aux grenades se haussait tant qu’il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore une fois... Les platanes agitaient leurs branches en signe d’adieu... Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement et du bout des doigts.
- Je quittai mon île le 30 septembre 18...
- II
- LES BABAROTTES (1).
- O choses de mon enfance, quelle impression vous m’avez laissée ! Il me semble que c’est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau, ses passagers, son équipage ; j’entends le bruit des roues et le sifflet de la machine,... Le capitaine s’appelait Géniès, le maître-coq Montélimart. On n’oublie pas ces choses-là.
- La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, j’allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l’ancre. Il y avait là une grosse cloche qu’on sonnait en entrant dans les villes: Je m’asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de corde ; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si large qu’on voyait à peine ses rives.Moi, je l’aurais voulu encore plus large, et qu’il se fût appelé : la nier ! Le ciel riait, l’onde était verte. De grandes barques descendaient au fil de l’eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant. Parfois le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs et de saules.
- (1) Nom donné dans le midi â ces gros insectes noirs que l’Académie appelle des « Blattes » et les gens du nord des « Cafards ».
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- « Oh! une île déserte! » me disais-je dans moi-même ; et je la dévorais des yeux...
- Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s’était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le fleuve ; à l’avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi ! en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému... A ce moment, quelqu’un dit près de moi : « Voilà Lyon ! » En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C’était Lyon.
- Confusément, dans le brouillard,fje vis des lumières briller sur l’une et sur l’autre rive ; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre. A chaque fois l’énorme tuyau de la machine se courbait en deux et crachait des torrents d’une fumée noire qui faisait tousser... Sur le bateau, c’était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles ; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l’ombre. Il pleuvait...
- Je me hâtai de rejoindre ma mère, Jacques et la vieille Annou qui étaient à l’autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés les uns contre les autres sous le grand parapluie d’Annou, tandis que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement commençait.
- En vérité, si M. Eyssette n’était pas venu nous tirer de là, je crois que nous n’en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons, en criant : « Qui vive ! qui vive !» A ce « qui vive ! » bien connu, nous répondîmes : « amis! » tous les quatre à la fois avec un bonheur, un soulagement inexprimable... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit mon frère d’une main, moi de l’autre, dit aux femmes : « Suivez-moi ! » et en route... Ah ! c’était un homme.
- Nous avançions avec peine ; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des caisses... Tout à coup, du bout du navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu’à nous : « Robinson ! Robinson ! » disait la voix.
- — Ah ! mon Dieu 1 m’écriai-je ; et j’essayai de dégager ma main de celle de mon père ; lui, croyant que j’avais glissé, me serra plus fort.
- La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée :
- « Robinson ! mon pauvre Robinson !» Je fis un nouvel effort Pour dégager ma main. « Mon perroquet, criai-je, mon perroquet! »
- — Il parle donc maintenant ? dit Jacques.
- S’il parlait, je crois bien ; on l’entendait d’une lieue... Dans
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- mon trouble, je l’avais oublié, là-bas, tout au bout du navire, près de l’ancre, et c’est de là qu’il m’appelait, en criant de toutes ses forces : « Robinson ! Robinson ! » mon pauvre Robinson I
- Malheureusement nous étions loin ; le capitaine criait : « Dépêchons-nous. »
- — Nous viendrons le chercher demain , dit M. Eyssette ; sur les bateaux, rien ne s’égare. Et là-dessus, malgré mes larmes, il m’entraîna. Pécaïre ! le lendemain on l’envoya chercher et on ne le trouva pas... Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi ! plus de perroquet 1 Robinson n’était plus possible. Le moyen, d’ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une maison sale et humide, rue Lanterne?
- Oh ! l’horrible maison ! Je la verrai toute ma vie : l’escalier était gluant; la cour ressemblait à un puits ; le concierge, un cordonnier, avait son échope contre la pompe... C’était hideux.
- Le soir de notre arrivée, la vieille Annou en s’installant dans sa cuisine, poussa un cri de détresse :
- — Les babarottes ! les babarottes !
- Nous accourûmes. Quel spectacle !... La cuisine était pleine de ces vilaines bêtes ; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, on en écrasait. Pouah ! Annou en avait déjà tué beaucoup ; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l’évier, on boucha le trou de l’évier ; mais le lendemain soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait d’où. Il fallut avoir un chat exprès pour les tuer, et toutes les nuits c’était dans la cuisine une effroyable boucherie.
- Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des repas étaient changées... Les pains n’avaient pas la même forme que chez nous. On les appelait des « couronnes » . En voilà un nom !
- Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une carbonade, l’étalier lui riait au nez ; il ne savait pas ce que c’était une « carbonade, » ce sauvage !... Ah ! je me suis bien ennuyé.
- Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. « Il me semble
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- que cela nous rapproche du pays, » disait ma mère, qui languissait encore plus que moi... Ces promenades de familles étaient lugubres. M. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j’avais honte d’être dans la rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
- Au bout d’un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la tuaient ; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle suppliait qu’on la gardât, promettant de ne pas mourir. 11 fallut l’embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s’y maria de .désespoir.
- Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne ce qui me parut le comble de la misère... La femme du concierge montait faire le gros ouvrage ; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches que j’aimais tant à embrasser ; quant aux provisions, c’est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant ; « Tu achèteras ça et ça ; » et il achetait ça et ça très bien, toujours en pleurant, par exemple.
- Pauvre Jacques ! il n’était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de le voir éternellement la larme à l’œil, avait fini par le prendre en grippe et l’abreuvait de taloches... On entendait tout le jour : « Jacques tu es un butor ! Jacques tu es un âne ! » Le fait est que, lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses moyens. Les efforts qu’il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche :
- Un soir, au moment de se mettre à table, on s’aperçoit qu’il n’y a plus une goutte d’eau dans la maison.
- — Si vous voulez, j’irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.
- Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
- M. Eyssette hausse les épaules ;
- — Si c’est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c’est sûr.
- — Tu entends, Jacques, - c’est Mm® Eyssette qui parle avec sa voix tranquille, — tu entends, ne la casse pas, fais Lien attention.
- M. Eyssette reprend :
- Oh ! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.
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- Ici, la voix éplorée de Jacques :
- — Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse ?
- — Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras, répond M. Eyssette, et d’un ton qui n’admet pas de réplique.
- Jacques ne réplique pas ; il prend la cruche d’une main fiévreuse et sort brusquement avec l’air de dire :
- — Ah ! je la casserai ? Eh bien, nous allons voir.
- Cinq minutes, dix minutes se passent ; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter :
- — Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !
- — Parbleu ! que veux-tu qu’il lui soit arrivé ? dit M. Eyssette d’un ton bourru. Il a cassé la cruche et n’ose plus rentrer.
- Mais tout en disant cela, — avec son air bourru, c’était le meilleur homme du monde,— il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n’a pas loin à aller ; Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d’une voix navrante et faible, oh ! si faible : « je l’ai cassée,» dit-il... Il l’avait cassée!...
- Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela oc la scène de la cruche.»
- Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au collège, mais c’était trop cher.
- « Si nous les envoyions dans une manécanterie ? dit Mme Eyssette ; il paraît que les enfants y sont bien.. » Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l’église la plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
- C’était très amusant, la manécanterie ! Au lieu de nous bourrer la tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est très difficile. Il y avait bien par-ci, par-là, quelques heures dans le jour consacrées aux déclinaisons et à YÊpitome, mais ceci n’était qu’accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l’église. Au moins une fois par semaine, l’abbé Micou nous disait entre deux prises et d’un air solennel : « Demain, messieurs, pas de classe du matin ! Nous sommes d’enterrement. »
- Nous étions d’enterrement. Quel bonheur ! Puis c’étaient
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- des baptêmes, des mariages, une visite de Monseigneur, le viatique qu’on portait à un malade. Oh 1 le viatique ! comme on était fier quand on pouvait l’accompagner !... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le prêtre, portant l’hostie et les saintes huiles. Deux enfants de chœur soutenaient le dais, deux autres l’escortaient avec de gros falots dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle. D’ordinaire, c’étaient mes fonctions... Sur le passage du viatique, les hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle criait : « Aux armes ! » les soldats accouraient et se mettaient en rang. — Présentez armes ! disait l’officier... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs, j’agitais ma crécelle par trois fois, comme au Sanctus, et nous passions.
- Chacun de nons avait dans une petite armoire un fourniment complet d’ecclésiastique : une soutane noire avec une longue queue, une aube, un surplis, à grandes manches roides d’empois, des bas de soie noire, deux calottes, l’une en drap, l’autre en velours, des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce qu’il fallait.
- Il paraît que ce costume m’allait très bien :
- « Il est à croquer là-dessous, » disait Mme Eyssette. Malheureusement j’étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M. Caduffe, notre suisse, et puis si frêle !... Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu’il m’entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l’autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C’était un jour de Pentecôte. Quel scandale !... A part ces légers inconvénients de ma petite taille, j’étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, Jacques et moi, nous nous disions : « En somme, c’est très amusant la mané-canterie. » Par malheur, nous n’y restâmes pas longtemps. Un ami de la famille, recteur d’université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que s’il voulait une bourse d’externe au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
- — Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
- — Et Jacques ? dit ma mère.
- — Oh ! Jacques ! je le garde avec moi ; il me sera très utile. D’ailleurs, je m’aperçois qu’il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un négociant.
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- De bonne foi, je ne sais comment M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n’avait du goût que pour les larmes, et si on l’avait consulté..- Mais on ne le consulta p s, ni moi non plus.
- Ce qui me frappa d’abord, à mon arrivée au collège, c’est que j’étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses ; il n’y a que les enfants de la rue, les gones comme on dit. Moi, j’en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la fabrique ; j’avais une blouse, j’avais l’air d'un gone... Quand j’entrai dans la classe, les élèves ricanèrent. On disait : « Tiens ! il a une blouse ! » Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d’un air méprisant. Jamais il ne m’appela par mon nom; il disait toujours: « Eh ! vous là-bas, le petit Chose ! » Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m’appelais Daniel Ey-sset-te... A la fin, mes camarades me surnommèrent « le petit Chose » et le surnom me resta...
- Ce n’était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas ; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance ; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte ; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m’avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle, et dès qu’il pouvait s’échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions,— le commerce enfin.
- Quant à moi, j’avais compris que lorsqu’on est boursier, qu’on porte une blouse, qu’on s’appelle « le petit Chose », il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi ! le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.
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- Brave petit Chose ! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d’une couverture. Au dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait :
- — J’ai reçu votre honorée du 8 courant.
- Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait :
- — J’ai reçu votre honorée du 8 courant.
- De temps en temps, la porte de la chambre s’ouvrait doucement : c’était Mm0 Eyssette qui entrait. Elle s’approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. Chut !...
- — Tu travailles ? lui disait-elle tout bas.
- — Oui, mère.
- — Tu n’as pas froid ?
- — Oh ! non !
- Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
- Alors Mme Eyssette s’asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.
- Pauvre Mme Eyssette I Elle y pensait toujours à ce cher pays qu’elle n’espérait plus revoir... Hélas! pour son malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bientôt...
- III
- IL EST MORT : PRIEZ POUR LUI î
- C’était un lundi du mois de juillet.
- Ce jour-là, en sortant du collège, je m’étais laissé entraîner à faire une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il était beaucoup plus tard que je n’aurais voulu. De la place des Terreaux à la rue Lanterne, je courus sans m’arrêter, mes livres à la ceinture, ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j’avais une peur effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier, juste le temps d’inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.
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- Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m’ouvrir.
- « Comme tu viens tard ! » me dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le cher homme ne me laissa pas achever et, m’attirant sur sa poitrine, il m’embrassa longuement et silencieusement.
- Moi qui m’attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier à dîner ; je savais par expérience qu’on ne nous grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que je m’étais trompé. Il n’y avait que deux couverts sur la table, celui de mon père et le mien.
- — Et ma mère ? Et Jacques ? demandai-je étonné.
- M. Eyssette me répondit d’une voix douce qui ne lui était pas habituelle :
- — Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l’abbé est bien malade.
- Puis, voyant que j’étais devenu tout pâle, il ajouta presqué gaiement pour me rassurer :
- — Quand je dis bien malade, c’est une façon de parler : on nous a écrit que l’abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je lui ai donné Jacques pour l’accompagner... En somme, ce ne sera rien!... Et maintenant, mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.
- Je m’attablai sans rien dire, mais j’avais le cœur serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère l’abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l’un de l’autre sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, puis s’arrêtait subitement et songeait.. Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l’abbé me contait lorsqu’il venait à la fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille assistait; comme il était beau lorsqu’il se tournait vers nous, les bras ouverts, disant Dominus vobiscum d’une voix si douce que Mme Eyssette en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché, malade (Oh ! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c’est une voix que j’entendais me crier au fond du cœur : « Dieu te punit, c’est ta faute ! Il fallait rentrer tout droit ! Il fallait ne pas mentir ! » Et plein de cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir,
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- allait faire mourir son frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant : « Jamais, non ! jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège. »
- Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table... ; moi, j’avais ouvert la fenêtre et je m’y étais accoudé...
- Il faisait nuit, l’air était lourd... On entendait les gens d’en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse battre dans le lointain... J’étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m’arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d’angoisse et de terreur qui venait de m’envahir. Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
- — On sonne ! me dit-il presque à voix basse.
- — Restez, père ! j’y vais. Et je m’élançai vers la porte.
- Un homme était debout sur le seuil. Je l’entrevis dans
- l’ombre, me tendant quelque chose que j’hésitais à prendre.
- — C’est une dépêche, me dit-il.
- — Une dépêche, grand Dieu ! pourquoi faire ?
- Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte ; mais l’homme la retint avec son pied et me dit froidement :
- — Il faut signer.
- Il fallait signer ! je ne savais pas : c’était la première dépêche que je recevais.
- — Qui est là, Daniel ? me cria M. Eyssette ; sa voix tremblait.
- Je répondis :
- — Rien ! c’est un pauvre... Et faisant signe à l’homme de m’attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l’encre à tâtons, puis je revins.
- L’homme dit :
- — Signez là.
- Le petit Chose signa d’une main tremblante, à la lueur des lampes de l’escalier ; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa blouse.
- Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur ! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît ; car d’avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t’ouvris, tu ne m’appris rien
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- de nouveau, entends-tu, dépêche ! Tu ne m’appris rien que mon cœur n'eût déjà deviné.
- — C’était un pauvre ? me dit mon père en me regardant.
- Je répondis, sans rougir : « C’était un pauvre ; » et pour détourner ses soupçons, je repris ma place à la croisée.
- J’y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
- Par moments, j’essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me disais : « Qu’en sais-tu ? c’est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit qu’il est guéri...» Mais, au fond, je sentais bien que ce n’était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu’il était guéri.
- Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m’en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans avoir l’air ; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse j’allumai ma lampe ! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort ! Et de quelles larmes brûlantes je l’arrosai, lorsque je l’eus ouverte !... Je la relus vingt fois, espérant toujours m’être trompé ; mais, pauvre de moi ! j’eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu’elle avait dit d’abord, ce que je savais bien qu’elle dirait :
- « Il est mort! Priez pour lui ! »
- Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l’ignore. Je me souviens seulement que les yeux me cuisaient beaucoup, et qu’avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
- Et maintenant, qu’allais-je faire ? Comment m’y prendre pour annoncer l’horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m’avait poussé à la garder pour moi seul ? Un peu plus tôt, un peu plus tard, est-ce qu’il ne l’aurait pas su ? Quelle folie! Au moins, si j’étais allé droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l’aurions ouverte ensemble ; à présent, tout serait dit.
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- Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m’approchai delà table et je vins m’asseoir à côté de M.Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livres et de la barbe de sa plume, s’amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. Gela me serrait le cœur qu’il s’amusât, ainsi. Je voyais sa bonne figure, que la lampe éclairait à demi, s’animer et rire par moments, et j’avais envie de lui dire : « Oh ! non, ne' riez pas ; ne riez pas, je vous en prie. »
- Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu’il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout à coup, qu’un grand cri jaillit de sa poitrine, qu’il me dit d’une voix à fendre l’âme : « Il est mort, n’est-ce pas ? » que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l’un de l’aütre, tandis qu’à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l’horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes.
- Écoutez, je ne mens pas : voilà longtemps que ces choses se sont passées, voilà longtemps qu’il dort dans la terre, mon cher abbé que j’aimais tant ; eh bien, encore aujourd’hui, quand je reçois une dépêche, je ne peux pas l’ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais lire qu’il est mort, et qu’il faut prier pour lui !
- IV
- LE CAHIER ROUGE
- On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures où la Dame des sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande ride profonde, cicatrice divine que l’artiste a mise là pour nous dire :<c Regardez comme elle a pleuré !...» Cette ride,— la ride des larmes,— je jure que je l’ai vue sur le visage amaigri de MB9 Eyssette, lorsqu’elle revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
- {A suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS D’AVRIL 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . . . . . . Fr. 3.570.10
- Dépenses 2.401.15
- Boni en Avril. . . . . . 1.168.95
- Section des Dames
- Recettes . . Fr. 529.30
- Dépenses .... 464.95
- Boni en Avril. . .... 64.35
- ASSURANCE DES PENSIONS Recettes " Fr. 7.789.96
- Dépenses :
- Pensions 3.437.10 \
- Nécessaire à la subsistance .... 849.00
- Allocations temporaires :
- 20retraités provisoires.Fr. 1.180.30 \
- Allocations statutaires aux j 6.941 60
- malades 206.15 > 1.904.80
- Allocations aux veuves, \ \ orphelins, etc 518.35 J
- Divers, appointements, médecins, etc. Allocations aux réservistes Boni en Avril. 541.70 209.00 848.36
- CAISSE DE PHARMACIE Recettes Fr. 648.75
- Dépenses 744.32
- Déficit en Avril. . . Fr. 95.57
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 30 Avril 1892 . . 113.392.00 Dépenses » » ». 116.494.26
- Excédant des dépenses sur les recettes . Fr. 3.102.26
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Mois de Mai 1892.
- Naissances :
- Mai. Cochet Julienne-Louise, fille de Cochet Louis et de Hutin Léontine ;
- — Besançon Gabrielle, fille de Besançon Aimé et
- de Poulet Marie ;
- — Bachelin André, fils de Bachelin Hilaire et de
- Dassonville Marie ;
- — Enfant mort-né de Lebel Marcellin et de Rabelle
- Victoire ;
- — Froment Jeanne, fille de Froment Jules et de
- Duchange Léonie ;
- — Brancourt André, fils de Brancourt Maxime et
- de Langlet Estelle ;
- — Anstelle Henriette, fille de Anstelle Charles et de
- Labelle Isabelle ;
- — Pagnier Suzanne, fille de Vve Pagnier Oscar,
- née Delettre Alice.
- Décès :
- Mai Lardier Julien, âgé de 2 ans 1/2 ;
- — Berlemont Victor, âgé de 34 ans ;
- — Hébert Emile-André, âgé de 16 jours ;
- — Dieux Emile, âgé de 1 jour ;
- — Marie-Catherine Boudoux, femme Dieux Augus-
- te, âgée de 29 ans ;
- — Ribeaux Joseph, âgé de 56 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du. Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l'association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- 3uise.— Imp. Baré
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 385
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- Nous avons vu qu’une salle d’asile et une école primaire avaient été ouvertes au Familistère, dans l’automne de 1862. A l’automne suivant, 1863, eut lieu la première des deux fêtes destinées à devenir fondamentales dans l’Association du Familistère, c’est-à-dire la Fête de l’enfance.
- Cette cérémonie eut lieu le dimanche 13 septembre 1863. Six jours auparavant, J.-Bt0-André Godin avait donné une conférence où le but et la portée de la Fête avaient été examinés.
- L’aile gauche du principal bâtiment du Familistère était seule bâtie à cette époque. C’est dans la cour intérieure de ce pavillon qu’eut lieu la Fête.
- Les bureaux des élèves et les bancs des petits enfants y avaient été transportés, ainsi qu’une partie du matériel scolaire. Car, un certain nombre d’exercices classiques firent partie du programme. Une estrade avait été dressée pour les membres du conseil et les organisateurs de la cérémonie.
- La population était rassemblée dans la cour où des bancs avaient été disposés pour elle. Le public, massé sur les galeries de circulation aux divers étages de la cour intérieure, admirait, de là-haut, les enfants en charmante toilette qui évoluaient sous la direction de leurs instituteurs et institutrices.
- La société musicale, déjà en fonctionnement, prêta son précieux concours à la cérémonie ; ce fut elle qui en marqua l’ouverture et les phases diverses par des morceaux spéciaux.
- Des exercices de lecture, d’arithmétique, de chant, furent
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- exécutés par les différentes divisions d’élèves. Puisses cahiers des écoliers furent mis en circulation dans l’Assemblée ; et l’on passa, enfin, à la distribution des livres et récompenses diverses.
- La plus vive cordialité fut le trait dominant de cette fête de famille. Parents et enfants étaient aussi heureux les uns que les autres.
- Nons devons également citer, comme ayant pris part à l’organisation de la fête, le corps des pompiers déjà, aussi, en fonctionnement depuis quatre mois et une corporation dont nous n’avons pu retrouver le nom spécial, mais qui s’était donné pour objet : « l’organisation des choses pouvant contribuer au bien-être de' tous. » Cette dernière corporation était fondée depuis trois mois.
- Du discours que prononça le fondateur du Familistère à cette première Fête de l’Enfance, il ne nous reste que des indications incomplètes. Nous voyons qu’il s’attacha à faire ressortir combien la prospérité du Familistère et de l’usine dépendait de la bonne éducation et de l’intelligence des élèves de l’établissement.
- 11 s’appliqua à faire voir aux membres du conseil du Familistère, hommes et dames, la part que chacun d’eux, suivant ses aptitudes, devait s’efforcer de prendre dans le soin de la chose commune.
- A la section des dames revenait spécialement ce qui a trait à l’économie domestique, aux arrangements du ménage, aux soins des enfants ;
- A la section des hommes, les vues de prévoyance générale, les soins de l’ensemble du Familistère et de l’usine.
- Déjà, il faisait entrevoir que l’association entre le capital et le travail était le but de tous ses eflorts ; et qu’il fallait en préparer les éléments, en attendant le jour où la réalisation serait possible.
- L’éducation soignée de tous les enfants était un de ces éléments de préparation de l’association future ; et, revenu ainsi à l’objet spécial de la fête, J,-Bte-André Godin terminait sou discours en développant la pensée qui avait présidé à
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 387 l’attribution des récompenses qu'on allait donner aux élèves.
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- A partir de cette époque, Septembre 1863, la Fête de l’Enfance n’a cessé d’être célébrée au Familistère de Guise. Elle a été finalement fixée, par les statuts de l’Association, au premier Dimanche de Septembre.
- CONFÉRENCE DU 10 JANVIER 1864.
- Nous avons déjà indiqué (numéro de Juin, page 323), le mouvement qui se produisit dans les esprits après la clôture du premier essai de nourricerie, et comment l’institution dont les mères ne s’étaient pas servie fut réclamée bientôt avec insistance et persévérance.
- La première tentative d’installation d’une nourricerie avait eu lieu vers la fin de 1861 et n’avait duré que quelques mois. Dès que la population manifesta son désir de reprendre l’examen de ce sujet, J.-B‘e-André Godin s’y prêta avec son dévouement tout paternel ; et, dans ses conférences avec les habitants du Familistère, il fît la part de cette question, afin de préparer le moment où la Nourricerie pourrait être réouverte avec chance de durée définitive.
- Nous n’avons pas le texte des conférences données par lui en 1863 ; mais nous avons celui de la conférence du 10 Janvier 1864.
- J. Bte André Godin s’exprime ainsi :
- Mesdames et Messieurs,
- « Dans notre dernière réunion nous avons traité du sort de l’enfant dans les familles pauvres, et des avantages qu’offrirait à la mère, obligée de se livrer à un travail professionnel, l’institution d’une crèche ou nourricerie. Ce serait, au bénéfice des travailleurs, l’organisation de service's analogues à ceux que les personnes riches constituent pour elles-mêmes.
- * Ici, une telle institution aurait l’avantage de se trouver
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- dans les dépendances de l’habitation et d’être ainsi facilement accessible par tous les temps. La surveillance y serait pour ainsi dire constante de la part de la population ; et, constamment aussi, les petits enfants pourraient y jouir de la société de leurs pareils. Or, on ne tient, généralement, pas assez compte du besoin que les bébés ,ou poupons éprouvent d’avoir la société d’enfants de leur âge. Cependant, si l’on y prête attention, on verra que ce besoin existe chez eux comme chez les grandes personnes : que les petits enfants se regardent entre eux avec intérêt, qu’ils sont plus calmes, plus joyeux quand ils se rapprochent les uns des autres. C’est un bonheur que la nourricerie assurerait à tous ses petits hôtes, et dont l’enfant élevé dans l’isolement est trop souvent privé.
- « En outre, dans une institution où tout serait organisé en vue du bien de l’enfant, il y aurait les instruments propres à faciliter ses premiers pas, à lui ménager sans danger de petits déjdacements. Contrairement à ce qui a lieu dans le ménage ordinaire où tout est fait pour les parents, dans la nourricerie tout serait fait pour l’enfant.
- « Que de causes de chûtes et d’accidents seraient prévenues ! Quelle simplification dans le bon entretien du bébé ! Comme il lui serait plus aisé de se tenir propre et de s’amuser en paix, parce qu’il n’y aurait pas là, comme dans le ménage, mille choses qui ne sont pas faites pour lui et auxquelles il ne peut toucher sans risquer des désagréments, ce qui oblige la mère à une surveillance incessante. Mais combien de mères obligées d’accomplir elles-mêmes tous les travaux de leur ménage, ou même de se livrer à des occupations professionnelles, sont contraintes de laisser l’enfant dans des conditions défectueuses pour sa santé et son développement ! »
- Ici, l’orateur fait le tableau des souffrances du petit enfant privé - en partie au moins — du linge, des lavages, des soins qui lui sont nécessaires. Il montre les maladies amenées souvent par ce seul état de choses. 11 s’élève
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN 389 contre les préjugés qui empêchent bien des mères de tenir propre la tête des bébés, sous le prétexte incroyable que la crasse ou les poux peuvent être bons pour la santé de l’enfant ! On a même vu des mères prétendre que la crasse « conservait le baptême !i »
- De pareilles énormités se détruisent par leur ridicule même en les énonçant.
- Passant des nourrissons et des poupons aux bambins puis aux écoliers, J.-B.-A. Godin continue le tableau des maux engendrés par la mauvaise tenue.
- « Habitué au manque de propreté, l’enfant ne recule pas devant les choses sales ; devenu fort, il abîme, il déchire ses vêtements sans y regarder; la mère gronde ou frappe, l’enfant s’aigrit et résiste; ce sont des scènes pénibles dans la famille. Les gronderies et la mauvaise humeur ne laisssnt plus de place aux tendres effusions. » L’orateur fait la part qui revient en ces choses à l’imperfection du milieu : généralement, l’enfant n’a que la rue, et la rue souvent boueuse, pour théâtre de ses jeux. Il ne dispose pas, comme au Familistère, soit d’une vaste cour couverte à l'abri des intempéries, soit de grands jardins où ne circulent pas de voitures, où l’on peut jouer à plein cœur sans être exposé au moindre accident.
- Il est bien plus facile à la mère logée au Familistère d’être toujours contente de ses enfants, et à ceux-ci de donner essor à leur légitime besoin de mouvement, sans encourir les conséquences désagréables qui sont trop souvent le lot de l’enfance.
- « Des avantages analogues, » dit l’orateur, « naîtraient pour tous de l’institution d’une crèche ou nourricerie au Familistère.
- « Voyez ce qui se passe déjà avec notre petite salle d’asile. Certains enfants, dès l’âge de 26 mois, y viennent avec un tel plaisir que ce sont des pleurs quand une indisposition les retient à domicile, vous le savez tous.
- « Le bonheur manifeste des enfants dans cette petite classe est une joie pour les parents autant que pour les enfants. Les petits élèves prennent là des habitudes de bonne tenue,
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- de bonne camaraderie ; ils s’exercent à mille choses propres à développer leur intelligence et à former leur caractère ; car c’est dès le premier âge que l’être humain doit être cultivé en vue du bien, si l’on veut obtenir avec lui de bons résultats.
- « Je vous rappelle ces choses parce que, trop souvent nous nous habituons aux avantages dont nous jouissons au point de ne plus les voir, tant ils nous semblent naturels. Mais il ne faut pas nous arrêter sur la route, il faut accroître sans cesse les éléments de notre perfectionnement physique et moral. »
- J. B. A. Godin—après quelques considérations générales sur la mortalité aux différents âges et sur la diminution probable de la mortalité enfantine, quand les bébés seront élevés dans des conditions aussi hygiéniques que possible-revient à nouveau sur la direction morale dans la famille sur le ton à employer à l’égard des enfants, sur les apostrophes à éviter, si l’on ne veut pas que l’enfant devienne lui-même brutal et violent. Il montre le petit être répétant d’abord innocemment les paroles grossières ou vicieuses que des gens sans réflexion ou emportés par la colère ont pu prononcer devant lui; puis, finissant par en pénétrer l’intention, si ce n’est le sens, et devenant à son tour instructeur en ces mauvaises manières.
- « Le Familistère » dit-il « ne doit rien offrir de semblable.
- Il dépend de vous que la bienveillance mutuelle, qu’une parfaite urbanité se maintienne dans tous les rapports ; que tous nos enfants soient remarqués par leurs bonnes mœurs et leur bon ton.
- (C Déjà, la population se distingue sous ce rapport, mais il faut qu’il n’y ait aucune exception. C’est exclusivement pour les familles laborieuses, résolues à travailler sans relâche à leur propre élévation, que le Familistère a été édifié, et c’est à elles seules qu’il est destiné. »
- Après des considérations sur le mouvement général des choses dans l’habitation unitaire, J. B. A.Godin arrive à la question des salles de bains et regrette que la population
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- ne s’en serve pas davantage. Il appuie sur l’utilité des bains.
- Nous voyons qu’à cette époque, déjà, l’une des salles était spécialement destinée aux enfants qui pouvaient y être baignés en groupe.
- Des mesures sont arrêtées, séance tenante, pour que les enfants soient conduits régulièrement aux bains par petits groupes sous la surveillance de mères de famille.
- DÉSIGNATION DES TERMES :
- POUPONNAT BAMBINAT
- Avant de lever la séance, J. B.A. Godin rappelle à son auditoire que, cinq ans auparavant, ils ont ensemble procédé à l’adoption, la proclamation du mot Familistère pour désigner l’habitation commune du travail et de la famille.
- « Malgré les critiques et les résistances de quelques personnes plus désireuses » dit-il « de nous contrecarrer que de nous venir en aide, le mot Familistère a prévalu ; il est aujourd’hui passé en usage, et il demeurera pour désigner la fondation entreprise ici. Déjà, tous ceux qui s’en occupent en France comme à l’Etranger ne la désignent pas autrement.
- « Eh bien, mes amis, je vous convie à une nouvelle désignation de termes plus propres à exprimer ce que nous avons en vue que les mots communément employés.
- « Je vous ai parlé de crèche ou nourricerie; le mot vulgairement usité aujourd’hui est celui de crèche; de même que pour désigner une école enfantine on dit salle d’asile. Ni l’un ni l’autre de ces termes ne me paraissent convenir pour ce que nous établissons au Familistère. Les mots crèche, salle d’asile, semblent comporter l’idée de lieux où l’on recueille des abandonnés ; or, la pensée qui nous anime est essentiellement différente. Il s’agit d’institutions où nos propres enfants recevront les soins et l’éducation qui leur sont dûs. Je voudrais donc remplacer les mots impropres de
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- crèche et asile par des termes mieux en rapport avec l’esprit de la fondation.
- « De même qu’il a été intéressant et utile de baptiser du mot Familistère la grande réunion de familles de travailleurs constituée ici, il est aussi sage de donner à nos institutions enfantines des termes qui les caractérisent nettement.
- « Etant au début, à la fondation de ces institutions, nous n’avons pas à faire les divisions qui s’imposeront sans doute plus tard. Ainsi, par exemple, tant que le petit enfant est nourri au sein, il est à juste titre appelé nourrisson, et l’on pourrait qualifier de nourricerie l’établissement où il serait soigné. Mais ici et dès l’abord surtout nous n’aurons pas assez d’enfants pour consacrer un établissement spécial aux nourrissons. Avec ceux-ci se trouveront, et en majorité sans doute, les bébés un peu plus développés, ceux d’un à deux ans et davantage, c’est à dire jusqu’à l’âge où l’enfant court seul. Alors celui-ci n’est plus un nourrisson, il est un poupon.
- « Je vous propose donc le terme Pouponnât pour désigner l’établissement où seront reçus et soignés tous nos petits enfants indistinctement, jusqu’à ce qu’ils soient en âge d’entrer dans ce que l’on a appelé jusqu’ici la salle d’asile.
- a Quant à cette dernière, je vous propose pour elle le terme de Bambinat, parce que ce sont à proprement dire des bambins qui y sont reçus et éduqués. »
- Après échange d’observations et quelques développements nouveaux, les termes proposés sont acceptés par l’Assemblée.
- Puis, J.-B.-A. Godin informe l’auditoire que l’on va, au courant même de la semaine, procéder à l’installation d’appareils de chauffage dans les salles du futur Pouponnât, non pas que l’ouverture en soit imminente, mais pour faire l’épreuve des dits appareils et commencer à préparer les salles.
- La séance est levée.
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- LE CONGRÈS DE ROCHDALE
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- LE CONGRÈS DE ROCHDALE
- Ainsi que nous l’avions annoncé, le 24e Congrès des Coopérateurs anglais s’est tenu à Rochdale dans le courant du mois dernier (1).
- Le Congrès de Rochdale marque une sérieuse étape de plus dans la voie de l’émancipation des travailleurs, par les précieuses indications qu’il fournit sur la meilleure utilisation des forces qui doivent concourir à ce but, par la constatation de l’entente, de plus en plus resserrée, entre les divers groupements mis au service de ces forces jusqu’ici séparées, sinon divergentes.
- Pendant longtemps, le mouvement d’émancipation ne fut représenté en Angleterre que par la Coopération et le Trade-unionisme ; la première absorbée par le soin de son développement commercial et de l’accumulation de ses capitaux, le second tout entier à sa lutte contre les détenteurs du capital,
- Entre ces deux groupements aucune connexité d’efforts : de simples rapports de courtoisie. Les communications échangées dans leurs congrès respectifs, où chacun d’eux obéissant à une vieille tradition, se fait représenter par des délégués, loin de favoriser l’entente recherchée de bonne foi, accentuaient davantage encore la ligne de démarcation.
- Au trade-unionisme assagi des Shilled Workmen, qui demande surtout à lui-même, à sa propre organisation les garanties nécessaires au travail, est venue se joindre la niasse ardente des Umkilled Workmen, qui veut obtenir ces mêmes garanties de l’État.
- (1) Voir le très intéressant et détaillé compte rendu publié par l’Emancipation de Nîmes dans son numéro de juin.
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- LE DEVOIR
- La plupart des Unions de la première catégorie ont depuis longtemps renoncé à soutenir leurs revendications par les grèves, et les nouveaux venus sont encore frémissants des luttes qu’elles entamèrent, à peine nées, et d’où elles sont sorties victorieuses.
- Peu à peu la combativité des nouvelles couches s’amollit dans l’atmosphère rasséréné des anciennes. Par contre, sans ébranler la vieille foi de celles-ci dans l'efficacité de leurs propres efforts, parmi elles s’insinue la conception basée sur l’intervention de l’État en faveur, tout au moins, des classes les plus deshéritées.
- Cependant, la Coopération poursuivant, de son côté, son évolution en est arrivée à se demander quel usage elle doit faire des capitaux amassés par elle dans le mode commercial. Elle avait été une école quotidienne d’épargne, de prévoyance, de sobriété et d’honnêteté : Ce n’était pas assez. Elle avait répandu à flot l’instruction parmi les frères pauvres que l’ignorance rend aveugle sur les bienfaits de l’œuvre Coopérative : ce n’était pas encore assez.
- Elle avait largement démontré la facilité avec laquelle on peut faire prospérer une entreprise commerciale.
- Mais cela n’était pas l’objectif Anal de la Coopération.
- « Quoique la Coopération ait fait et qu’elle fasse encore beaucoup, » disait M. Burt, un des leaders du Trade-unionisme, au Congrès de Newcastle, en 1880, « nous espérons d’elle de plus grandes choses dans l’avenir. C’est d’elle que nous attendons la solution des difficultés qui s’élèvent constamment entre le capital et ie travail...
- « Le problème économique de notre époque n’est pas de créer ni même de réduire le prix des objets produits, si désirables que soient ces deux choses; mais c’est de savoir comment assurer une plus équitable répatition de la richesse sociale, de façon que le travail participe plus directement et plus largement dans les bénéfices qu’il contribue pour une si large part à créer,
- « Nous nous confions à la Coopération, ce mouvement social si plein de promesse, pour atteindre ce noble but.»
- Cette mission, la Coopération l’avait reçu denses initiateurs, il y a près d’un demi-siècle.
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- LE CONGRÈS DE ROCHDALE 395
- On pouvait lire, en effet, dans le magnifique programme des Equitables pionniers de Rochdale, les lignes suivantes :
- « Aussitôt que faire se pourra, la Société procédera à l’organisation des forces de la production, de la distribution, de l’éducation et de son propre gouvernement ; ou, en d’autres termes, elle établira une colonie indigène se soutenant par elle-même et dans laquelle les intérêts seront unis. La société viendra en aide aux autres sociétés Coopératives pour établir des colonies semblables. »
- Suivait tout un plan de réorganisation des forces de la production et de la distribution.
- En fait, comme comme le fait remarquer Mme Godin (Marie Moret) dans sa petite Histoire des équitables pionniers de Rochdale, ils aspiraient à transformer le monde.
- On ne saurait dire que la Coopération s’est détournée de ce but, puisqu’elle n’a pas cessé un seul instant de se pourvoir des moyens de l’atteindre sûrement.
- Il est urgent maintenant de mettre en œuvre ces moyens. Car la situation des classes qui ont le plus à souffrir du régime contre lequel la Coopération est entrée en lutte, s’aggrave de jour en jour ; et il serait d’autant plus opportun de le faire que les représentants de ces classes, faisant
- trêve à leur méfiance, sollicitent son concours et lui pro-
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- mettent leur appui.
- En invitant le trade-unioniste Tom Mann et la socialiste Miss Polter à présenter au Congrès des rapports sur la journée de huit heures et sur le Sweating System (marchandage), le Comité central de l’Union coopérative a voulu montrer que la coopération anglaise ne restait pas étrangère aux préoccupations qui agitent le monde des salariés.
- La coopération veut supprimer les effets désastreux de la compétition.
- Mais la compétition n’amène pas seulement la lutte entre le manufacturier et son concurrent, entre le marchand et le marchand, mais, ce qui est plus terrible encore, entre l’ouvrier et son camarade désireux' de trouver du travail.
- La réduction de la journée de travail diminuera d’autant
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- la trop grande réserve de l’armée du travail, la foule des meurt-de faim.
- Sans doute, le jour où la coopération aura remplacé la compétition, ces maux disparaîtront, mais cette époque est encore éloignée. D’ailleurs, son propre développement étant intimement lié au degré de culture de ses membres, la coopération a tout intérêt à favoriser un mouvement qui tend à restreindre la dépense des forces physiques au profit de l’expansion intellectuelle.
- D'autre part, si la plupart des Sociétés coopératives ont réduit les heures de travail de leurs employés, quelques-unes encore abusent d’eux. Le premier devoir des coopérateurs est de donner l’exemple.
- Dans le sweating System, il ne s’agit pas seulement d’un nombre d’heures exagéré, mais aussi de salaires dérisoires, mais de lamentables conditions du travail dans des locaux malsains.
- Miss Potter a décrit toutes les horreurs de cette exploitation des ouvriers, parmi lesquels elle a vécu pour mieux s’en rendre compte.
- Elle a montré, ici, des femmes employées chez elles à la confection de cravates et y mettant toute leur activité pour gngner un sou par heure ; là, des cordonniers occupés 16 et 17 heures par jour pour 15 francs par semaine!
- Elle fait remarquer que l’intermédiaire n’est pas la cause directe de l’application de ce système, mais que la Société toute entière en est responsable.
- Dans toutes les industries où le Sweating System est pra< tiqué, la fabrication ne se fait pas dans de grands ateliers mais dans des ateliers obscurs, sous la conduite d’une multitude de petits patrons, ou dans des réduits ou des caves par des ouvriers isolés.
- Ce système ne peut exister là où beaucoup d’ouvriers sont réunis et dirigés par des patrons responsables. Ils vivent alors au grani jour et sont obligés d’en tenir compte.
- Miss Potter est heureuse de constater que les coopérateurs reconnaissent comme un devoir de payer à leurs employés un salaire élevé, de réduire autant que possible les heures de travail et de leur donner des ateliers aérés.
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- Mais il est impossible que les coopérateurs puissent espérer de devenir jamais les employeurs de tous les ouvriers soumis au joug du Sweating System. Ceux-ci travaillent surtout pour l’exportation.
- D’ailleurs, pour devenir coopérateur, il faut être doué d’une certaine intelligence et ces malheureux ouvriers sont abi utis parla misère.
- L’intervention de la loi est donc ici nécessaire.
- Tout propriétaire devrait être poursuivi, si les locaux qu’il loue ne sont pas en bon état au point de vue hygiénique. Il en serait de même de tout patron qui entasserait un trop grand nombre d’ouvriers dans une salle trop petite.
- Tout patron qui, pour éluder les Factory Acts, ( loi sur les fabriques) donnerait du travail ô domicile, serait responsable des heures de travail fournies, de la santé et de l’instruction de ceux qu’il employerait, tout comme s’ils travaillaient dans son atelier. Ce serait un moyen de forcer les employeurs à avoir leurs ateliers.
- Le devoir des coopérateurs est d’user de leur influence sur le Parlement pour faire cesser le Sweating System ; leur mission est de relever non seulement la position sociale des coopérateurs, mais encore celle de la masse toute entière.
- C’est ainsi seulement que la coopération attirera à elle tous les travailleurs.
- En ouvrant l’Exposition des associations Coopératives de production, à laquelle chaque Congrès donne annuellement lieu, M. Robert Holt, trésorier de la Société des Équitables Pionniers de Rochdale, après avoir rappelé que le mouvement Coopératif avait commencé en 1844 avec 28 ouvriers ayant pour tout capital 7(10 francs et qu’aujourd’hui les coopérateurs possèdent 300,000,000 de francs et comptent 1.071,000 membres, a ajouté :
- « Les coopérateurs ont résolu la première partie du problème économique : la distribution des bénéfices dans le commerce.
- Il leur reste à résoudre la deuxième partie : la distribution des bénéfices dans l'industrie, de manière à concilier les intérêts du capital et du travail ».
- Ce thème a été remarquablement développé par MM. Charles Robert et de Boyve, délégués à la fois, au congrès de Rochdale, par le Comité central de l'union des sociétés
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- coopératives de consommation française et par la Chambre consultative des associations ouvrières de production de Paris.
- « Les coopérateurs anglais, » a dit M. de Boyve, « ont montré, tout ce que pouvait donner la coopération de consommation, mais ils semblent hésiter avant d’aborder la coopération de production.
- « Cette deuxième étape de la coopération a été franchie trop tôt en France et les échecs qui en sont résultés ont fait le plus grand tort à ce mouvement.
- « Mais, aujourd’hui, les coopérateurs français savent par expérience qu’il ne faut aborder l’industrie coopérative qu’avec prudence. 11 faut avant tout des hommes d’élite possédant une instruction commerciale sérieuse et des capitaux suffisants.
- « Cette instruction se reçoit dans les associations de consommation et dans les industries où se pratique la participation des ouvriers aux bénéfices. Après cet apprentissage, le succès est certain.
- « Je pourrais multiplier les exemples, mais je me contenterai de mentionner le Familistère de Guise dont vous avez souvent entendu parler. Les ennemis de l’association de production, les économistes de l’école orthodoxe aussi bien que les socialistes révolutionnaires, déclaraient en même temps, il y a quelques années, que le jour où Godin disparaîtrait, le Familisière serait frappé de mort ! Godin est mort depuis plus de quatre ans et le Familistère est plus prospère et plus grand que jamais !
- « Aussi, pour indiquer bien nettement la voie dans laquelle le Comité Central des sociétés coopératives de France compte poursuivre son œuvre d’émancipation sociale, le Comité Central a choisi pour secrétaire général, M. Charles Robert, président de la Société de participation, et président de la Société de Secours Mutuels de la Maison Leclaire, et l’a délégué aujourd’hui auprès de vous pour affirmer encore une fois ses principes. »
- « Je suis vraiment heureux, » dit à son tour M. Charles Robert, d’être venu avec mon collègue et ami de Boyve, comme délégué du Comité Central de l’Union coopérative de Fiance, faire, avec une sincère dévotion, un pieux pèlerinage laïque dans cette ville de Rochdale qui a été le Bethléem de la coopération anglaise. L’histoire des pionniers de Rochdale a été admirablement racontée par l’un
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- de nos maîtres, M. Georges Jacob Holyoake. Son livre est un monument élevé à la mémoire de ces glorieux ancêtres qui nous ont laissé un si noble exemple de persévérance. Ils ont eu, il y a près d’un demi siècle, la vision prophétique du grand avenir réservé à la coopération sous ses deux formes : consommation et production.
- « En proclamant, dès 1854, lors de la création de leurs filatures, le principe de l’association des travailleurs aux bénéfices de la production, les « vieux tisserands de Toad La ne » montraient l’étroite union qui doit exister, dans l’intérêt du peuple laborieux, entre la coopération de consommation qui diminue la dépense et la coopération de production qui augmente la recette.
- « Laissant en dehors de nos délibérations, comme l’a résolu en 1889 notre Congrès de Paris, les divers systèmes socialistes et collectivistes qui tendent à supprimer la propriété individuelle et la liberté du travail et à remplacer l’initiative privée par l’intervention oppressive de l’Etat, nous nous bornons à rechercher quels peuvent être les progrès réalisables dans l’état social actuel, et nous constatons qu’il s’agit avant tout d’assurer à la masse des travailleurs, dans un esprit de justice, la jouissance du fruit de leurs efforts.
- « Il faudrait pour cela que la rémunération du labeur humain fût toujours proportionnelle à la valeur des concours donnés et à la gravité des risques courus. La capacité dirigeante des chefs et la responsabilité encourue par eux comportent sans doute une large part du profit, mais le plus humble des concours a son prix èt ne doit pas être dédaigné. D’autre part, si le capital peut être dévoré par la faillite, si l’outillage industriel se détériore et doit être amorti, l’homme qui apporte ses bras, c’est-à-dire l’outillage humain, court lui aussi des risques sérieux d’usure et de destruction.
- « On pourrait écrire très légitimement, dans une déclaration théorique des droits naturels du travail, qu’en principe chacun des facteurs de la production : travail, gérance et capital, doit, après prélèvement des salaires et des intérêts, recevoir sa juste part proportionnelle du bénéfice net.
- « Il existe, en effet, une loi de justice naturelle écrite, non dans les codes, mais dans les âmes et dans les cœurs, Qui doit présider aux libres conventions des individus et hes collectivités. Cette loi morale doit prévaloir sur la loi economique de l’offre et de la demande, loi nécessaire, loi
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- conforme à la nature des choses, mais loi physique en quelque sorte, aveugle et inconsciente. Elle n’est au fond que la résultante mathématique de deux forces contraires, de deux appétits rivaux. C’est au nom de cette loi de l’offre et de la demande qu’Esaü .a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, que votre Richard III offrait son royaume pour un cheval, et que le travail humain se livre parfois à trop vil prix. Summum jus summa injuria. La loi inéluctable de la liberté du contrat de travail doit trouver son contrepoids de part et d’autre dans la conscience publique et dans la libre association des intéressés.
- (( En cette matière si délicate, rien n’est absolu. Les combinaisons et les proportions peuvent varier à l’infini, suivant les temps et les lieux- Toute formule trop rigoureuse soulèverait beaucoup d’objections.
- « Les premiers statuts des filatures de Rochdale répartis-saient le bénéfice au prorata du total des salaires et du capital versé.
- « Une autre formule, consacrée de nos jours par un éclatant exemple, peut et doit être signalée aux coopérateurs de tous les pays. C’est J.-Bte Godin qui l’a appliquée résolument dans ce beau modèle d’association ouvrière qui s’appelle « Société du Familistère de Guise, association coopérative du capital et du travail » où les bénéfices nets, répartis au prorata des salaires du personnel et des intérêts du capital, sont employés de manière à rendre les ouvriers propriétaires de l’usine.
- « Votre honorable compatriote, M. Albert Grey, qui présidait en septembre 1890 à Tynemouth, l’Exposition des associations coopératives anglaises de production, est le fermier d’un domaine du Northumberland appelé East Learmouth. Il déclarait récemment à ses ouvriers agricoles, qu’à son avis, lorsque les travailleurs ont reçu le salaire normal au taux de la Trade Union et le capital l’intérêt auquel il a droit, l’excédent net doit être partagé proportionnellement à ces deux éléments considérés comme représentant évaluation des services respectifs rendus à l'œuvre commune. C’est là, dit M. Albert Grey, une règle absolument juste et inattaquable.
- « Certaines personnes, en France, se plaisent à dire que la participation aux bénéfices n’est qu’un « accident économique ï, c’est-à-dire un fait anormal, plutôt regrettable qu’heureux, une sorte de phénomène bizarre, caprice de la nature, effet du hasard, capable d’engendrer de fâcheuses illusions
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- et dont il faut à tout prix préserver les générations futures !
- « Nous prétendons, au contraire, que sauf pour certaines catégories spéciales de travailleurs, le partage des bénéfices doit devenir le droit commun et la règle habituelle de la rémunération du travail, la coutume industrielle nouvelle à faire entrer dans les mœurs, non par voie de contrainte légale, mais en pleine liberté, par l’effet d’une notion supérieure de la justice distributive.
- « Les deux derniers congrès qui se sont réunis en France, ceux de Marseille et de Paris, en 1890 et 1891, ont été à cet égard les échos fidèles de vos Congrès de Dewsbury et d’Ips-wich. Nous voudrions, nous aussi, voir se répandre et se perfectionner en même temps, l’application du principe qui, tout en maintenant le salaire, y ajoute une part plus ou moins forte du bénéfice net.
- « Nous marchons la main dans la main, chers coopérateurs anglais, avec tous ceux qui s’attachent à la vieille tradition libérale des Equitables pionniers de Rochdale.
- « Notre idéal, comme le vôtre, c’est de conduire l’ouvrier participant ou coopérateur à l’honneur, à la propriété, à cette indépendance légitime inséparable de l’accomplissement du devoir et du respect du droit d’autrui, en lui faisant attribuer une part, au nom de la solidarité, aussi bien dans les résultats directs de son activité personnelle que dans les fruits de l’œuvre commune.
- « A ce point de vue nous poursuivons tous le môme but.
- « Les délégués de VUnion coopérative de France et des Associations ouvrières de production de Paris sont certains d’être d’accord avec vous, tout en affirmant que le drapeau international de la coopération est celui du progrès social, et qu’il doit représenter de plus en plus dans le monde les grandes idées de justice, de paix et de liberté., »
- MM. Charles Robert et de Boyve ont offert, au nom du Comité coopératif central français, à l’Union coopérative de Grande Bretagne et d’Irlande, le buste de Leclaire, qui te premier a mis en pratique la participation des ouvriers aux bénéfices et en a proclamé le caractère de justice.
- On sait que, si la coopération française est unanimement favorable au principe de la participation, la coopération anglaise est très divisée sur cette question. Tandis que le Wholesale écossais admet les ouvriers de ses usines et
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- fabriques à la participation dans les bénéfices, le Wholesale anglais s’obstine à appliquer aux siens le régime du salariat pur et simple.
- M. Mitchell, directeur du Wholesale anglais, ne manque jamais une occasion de vanter l’excellence de son système qui consiste à distribuer tous les bénéfices au consommateur et non au producteur. C’est d’après lui la meilleure manière de répartir plus largement les bénéfices entre tous.
- Ses adversaires ne manquent jamais de lui opposer l’exemple du Wholesale écossais. C’est ce qui est arrivé au Congrès de Rochdale, où M. Maxwell, directeur du Wholesale écossais, lui a présenté l’annuaire de cet établissement, en lui disant qu’il espérait qu’après avoir lu ce volume et d’autres encore, il sera d’accord avec lui sur certain^ points, sur lesquels ils différent actuellement.
- La question reste donc pendante en ce qui concerne l’Angleterre. Mais, même dans cette partie des Iles britanniques, l’idée fait son chemin, et les travailleurs lui sont acquis.
- M. Anderson, président de l’Institut des Cercles des travailleurs de Londres, a exprimé l’opinion que les coopérateurs doivent s’efforcer de donner, à leurs ouvriers, non seulement un salaire équitable mais aussi une part dans les bénéfices de leur travail. Leur exemple sera suivi, ajoute-t-il.
- Si on veut résoudre la question sociale par la coopération, il faut régler la production. On se rappelle que M. Harrison avait déjà traité l’année dernière, au Congrès de Lincoln, la question de savoir comment on pourrait consolider et améliorer la situation des Associations de production.
- M. Deans qui a présenté cette année un rapport sur le même sujet, estime que les progrès réalisés par les deux Wholesales dans la voie de la production, les capitaux dont ils disposent, leur permettent de devenir les principaux facteurs du mouvement. Jusqu’à présent, a-t-il dit, en substance, aucune règle n’a été suivie, chaque Société a
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- compté sur ses propres forces et on a vu trop souvent les industries des Wholesales en compétition avec des Associations de production. Une entente générale s’impose.
- Comment arriver à cette entente :
- 1. Les Wholesales devront éviter d’entrer en compétition avec les Associations de production dirigées d’après les vrais principes coopératifs, et devront s’engager à prendre leurs marchandises dans ces associations, pourvu que le prix et la qualité des produits soient conformes à ceux des industries similaires.
- 2. Dans le cas où un des deux Wholesales aurait l’intention de créer une industrie déjà existante sous la forme coopérative, il offrirait d’acheter le matériel de cette association après expertise.
- 3. Si l’ouvrier a reçu une part dans les bénéfices, il ne pourra être privé de cet avantage.
- 4. De leur coté les associations de production s’engageront à ne pas placer leurs marchandises dans les sociétés qui sont membres du Magasin de Gros (Wholesale).
- 5. Un comité composé d’un membre de chaque section de l’Union coopérative sera chargé de régler tous les différends qui pourraient surgir entre les Wholesales et les associations de production.
- 6. Une Fédération de toutes les Sociétés ds production y compris les deux Wholesales, sera chargée de chercher tous les moyens possibles d’écouler les produits des associations. Les agents des Wholesales emploieront tous leurs efforts pour faire connaître ces produits dans tous les marchés du monde.
- Le Comité Central de YUnion Coopérative devra, de son côté, patronner les Associations dans les différends centres coopératifs de l’Europe et des États-Unis.
- La Fédération devra s’opposer, autant que possible, à la création de toute association de production qui lui paraîtrait avoir peu de chance de succès.
- Si cette association ne tenait pas compte des observations qui lui seraient faites, elle ne pourrait, en aucun cas, faire partie de la Fédération.
- Le but principal de cette organisation est de mettre fin à toute compétition entre les Wholesales et les associations de production.
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- Il suffît pour cela de la bonne volonté des deux parties intéressées.
- Quelques-uns disent que les Magasins de Gros auraient dû s’en tenir au produit de la consommation, mais à présent il est trop tard et on ne peut revenir en arrière.
- Ce qu’il faut maintenant, c’est organiser la production coopérative de telle maniéré qu’elle devienne assez forte pour remplacer le système compétitif qui existe aujourd’hui, et pour éliminer les gros capitalistes qui gouvernent le marché et imposent leurs conditions aux salariés.
- Il importe aussi d’empêcher la création d’associations rivales.
- Gela constituera certainement une certaine atteinte à la liberté de quelques-uns — mais dans tout corps régulier il faut qu’il y ait des lois sans lesquelles il ne peut y avoir ni ordre, ni progrès.
- La loi n’existe pas pour restreindre la liberté, mais pour protéger et régler son essor.
- M. Deans fait un appel chaleureux aux coopérateurs en les invitant à entrer dans le domaine de la pratique.
- A la suite de la lecture de ce rapport, une discussion assez confuse s’engage. Les uns voudraient laisser les sociétés coopératives de production en dehors de toute intrusion; les autres voudraient en faire le complément des sociétés coopératives de consommation et des Whole-sales. M. Deans se borne à demander que les Wholesales servent d’intermédiaires entre les associations de production et de consommation.
- A l’unanimité, le Congrès décide que le projet de M. Deans doit être pris en considération. Il est renvoyé à l’étude du Comité Central qui présentera un rapport sur les moyens d’application.
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- Une réunion convoquée par MM. G. E.Owen Greening et Vansittart Neale, pour laquelle la présence et le concours de MM. Charles Robert et de Boyve avaient été demandés, a eu lieu dans le but de créer une alliance internationale
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- destinée à propager les associations coopératives ouvrières de production et la participation.
- Vingt-cinq présidents et délégués des Sociétés Coopératives de production ont pris part à cette délibération, qui était présidée par l’associé gérant de la fabrique Coopérative de tissus de futaine d’Hebden Bridge. Le principe de l’Alliance a été voté aiusi qu'un projet do circulaire destiné à recueillir des adhésions. Il a été décidé qu’un appel va être adressé aux personnes qui, dans les divers pays d’Europe et d’Amérique, sont, par leurs travaux antérieurs et leur notoriété, qualifiées pour exercer une heureuse influence en faveur de la coopération de production. Des modèles de Statuts vont être élaborés.
- Il a été résolu qu’une assemblée générale serait tenue le 20 août au Crystal Palace, au moment de l’exposition des associations de production, pour arrêter les Statuts.
- On ne pouvait pas donner une meilleure sanction aux débats sur les Sociétés de production et sur la participation.
- M. Bernardot, conseiller de gérance de l’association du Familistère, a été désigné pour représenter l’association à la réunion du Crystal Palace.
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- Les chiffres suivants extraits du rapport du comité central témoignent de la prospérité croissante des Sociétés coopératives.
- En 1890, le nombre des Sociétés était de 1,554 comptant 1,117,055 membres faisant 1,080,000 .000 d’affaires. En 1891, le nombre des sociétés s’est élevé à 1624, avec 1,191.369 membres ; les ventes ont été de 1,214. 300. 000.
- Les bénéfices ont été, en 1890, de 104 .250 .000 francs et, en 1891, de 119.350.000.
- Les Wholesales ont eu en 1890 : 5.176.000 fr , de bénéfices et en 1891 : 5.600.000.
- La banque du Wholesale a fait en 1890 *. 310 millions d’affaires, en 1891 : 360.000.000.
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- Il y a 157 sociétés dont les ventes se sont élevées à 81,000 000 et les bénéfices à 4.275.000 fr .
- Les Sociétés de production les plus nombreuses sont celles pour la fabrication du coton, de la laine, de la soie (26.)
- Il y a aussi 36 fermes et laiteries coopératives ; elles sont en pleine prospérité en Irlande.
- En 1891, 37,030 exemplaires du journal The cooperative News, ont été vendus ; en 1892, 38.740.
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Clôture de la session. — Les sociétés de secours mutuels. — La salubrité des établissements industriels. La dépopulation. — Les lenteurs parlementaires. — L’hérédité collatérale.— Le projet naquet.
- CLOTURE DE LA SESSION
- Le Parlement vient de suspendre ses travaux; la session ordinaire de 1892 est close.
- Au cours de cette session, la Chambre a amorcé la discussion de trois projets importants : celui qui modifie le régime des caisses d’épargne, celui qui institue le crédit agricole et le projet de loi relatif au renouvellement du privilège de la Banque de France.
- Mais la solution définitive de ces questions ne sera probablement obtenue que l’année prochaine. Ce n’est pas trop, en effet, de toute la session extraordinaire de fin d’année pour mener à bien la discussion et le vote du budget, à cause des importantes innovations qu’on se propose d’y rattacher, notamment la réforme du régime fiscal des boissons.
- LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS
- Le Sénat a consacré îa session à l’examen de lois intéressant plus particulièrement le monde des travailleurs.
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- Nous avons longuement insisté sur le projet de loi relatif aux sociétés coopératives et au contrat de participation.
- Il nous reste à mentionner l’adoption de deux importants projets de loi précédemment adoptés par la Chambre : le projet relatif aux sociétés de secours mutuels et le projet concernant l’hygiène et la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels.
- Certaines dispositions du premier projet n’ont pas l’air de plaire énormément aux mutualistes, si nous nous en rapportons aux décisions prises par une réunion tenue à Paris quelques jours après le vote de la loi, et à laquelle étaient représentées cent-dix sociétés.
- Déjà les mutualistes avaient tenu, il y a quelque temps, une première réunion pour protester contre le décret fixant à 3 1/2 0/0 le taux de l’intérêt que servirait l’Etat aux seules sociétés mutuelles de retraites. Dans la seconde réunion, ils ont protesté contre le vote du Sénat qui a abaissé d’un franc le taux de toutes les sociétés de secours qui n’avaient pas été touchées par le décret. Ils ont qualifié de « désastreux pour la mutualité », le vote émis avant hier par le Sénat, et ont adopté un ordre du jour par lequel ils ont reproché à l’Etat « d’avoir manqué aux engagements qu’il a pris. »
- Rappelant ensuite que les sociétés mutualistes comptaient plus d’un million et demi d'adhérents, ils ont décidé de faire dans toute la France une vive agitation dans le but d’obtenir de l’Etat des dommages intérêts, sous la forme que la Chambre jugera la plus convenable. Mais, si nous ne nous trompons, le projet voté par le Sénat n’est pastel qu’il a été voté par la Chambre. Cette dernière pourra donc le modifier dans le sens indiqué par les sociétés mutualistes, à moins que, comme le gouvernement et comme le Sénat, elle ne croie pas pouvoir se montrer plus libérale que ne le permet la tendance du taux de l’escompte à un abaissement continu.
- LES SALUBRITÉS DES ÉTABLISSEMENTS INDUSTRIELS
- Le projet de loi concernant l’hygiène et la salubrité dans les établissements industriels reviendra également devant la Chambre. Mais celle-ci ratifiera probablement les légères modifications apportées par le Sénat au texte adopté par elle. On peut donc considérer comme définitivement arrêtés
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- les termes de cette loi dont nous allons brièvement rappeler la genèse et les principales dispositions.
- Jusqu’ici la loi française ne s’était occupée des dangers et de l’insalubrité des diverses industries qu’à deux points de vue : 1° en ce qui concerne les enfants (loi du 19 mai 1874) ; 2° en ce qui concerne la population avoisinante (décret-loi du 13 octobre 1810 qui ne parle que des dangers, des dommages ou des incommodités que les établissements industriels peuvent causer aux habitations et aux cultures).
- Mais, depuis longtemps déjà, ces questions sont à l’ordre du jour; c’est ainsi que le 11 novembre 1882 et pour la seconde fois le 10 décembre 1885, M. Félix Faure, député, déposait un projet de loi concernant l’hygiène et la sécurité du travail dans les manufactures, usines, mines, chantiers et ateliers.
- Plusieurs autres propositions analogues furent successivement soumises à la Chambre, notamment par M. Rouvier en 1885 et par M. Lockroy en 1887.
- Le projet actuel est comme la résultante de toutes les propositions antérieures.
- L’article 1er soumet aux prescriptions de la loi les manufactures, fabriques, usines, chantiers, ateliers de tout genre et leurs dépendances.
- Sont seuls exceptés les établissements où ne sont employés que les membres de la famille, sous l’autorité soit du père, soit de la mère, soit du tuteur.
- Néanmoins, si le travail s’y fait à l’aide de chaudière à vapeur ou de vapeur mécanique, ou si l’industrie exercée est classée au nombre des établissements dangereux ou insalubres, l’inspecteur aura le droit de prescrire les mesures de sécurité et de salubrité à prendre conformément aux dispositions de la présente loi.
- Aux termes de l’article 2, les établissements soumis à l’inspection, doivent être tenus dans un état constant de propreté et présenter les conditions d’hygiène et de salubrité nécessaires à la santé du personnel.
- Ils doivent être outillés de manière à garantir la sécurité des travailleurs. Dans tout établissement contenant des appareils mécaniques, les roues, les courroies, les engrenages ou tout autre organe pouvant offrir une cause de danger, seront séparés des ouvriers, de telle manière que l’approche n’en soit possible que pour les besoins du service. Les puits, trappes et ouvertures doivent être clôturés. Les machines, mécanismes, appareils de transmission, outils et engins,
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- doivent être installés et entretenus dans les meilleures conditions possibles de sécurité.
- Les mêmes dispositions sont applicables aux théâtres, cirques et autres établissements similaires où il est fait emploi d’appareils mécaniques.
- Toutefois, en ce qui concerne l’application des règlements d’administration publique, les inspecteurs, avant de dresser procès-verbal, mettront les chefs d’industrie en demeure de se conformer aux prescriptions 4udit règlement.
- Cette mise en demeure sera faite par écrit, sur le registre de l’usine ; elle sera datée et signée, indiquera les contraventions relevées et fixera un délai à l’expiration duquel ces contraventions devront avoir disparu. Ce délai ne sera jamais inférieur à un mois.
- Dans les quinze jours qui suivent cette mise en demeure, le chef d’industrie adresse, s'il le juge convenable, une réclamation au ministre du commerce et de l’industrie. Ce dernier peut, lorsque l’obéissance à la mise en demeure nécessite des travaux importants, accorder à l’industriel un délai dont la durée, dans tous les cas, ne dépassera jamais trois ans.
- Si, après plusieurs condamnations, les mesures édictées par la présente loi n’ont pas été exécutées, le tribunal correctionnel peut ordonner la fermeture de l’établissement.
- Telles sont les principales dispositions de cette loi nouvelle, à laquelle on pourrait reprocher de laisser trop de marge aux règlements d’administration publique, mais dont l'application sera un véritable bienfait pour les ouvriers de nos usines
- La statistique nous apprend que sur 1000 ouvriers 47 sont victimes d’accidents, dont 4 mortels. Et il ne s’agit ici que des accidents ; mais combien laissent leur santé dans des usines, fabriques ou ateliers, le plus souvent insalubres, soit à cause de la nature du travail auquel on se livre, soit à cause de la grande agglomération d’ouvriers réunis dans un établissement insuffisant.
- LA DÉPOPULATION
- Le problème soulevé par le projet qui précède n’est pas sans rapport avec celui de la dépopulation directement visé par la proposition que nous allons exposer sommairement. L’auteur de la proposition M. Edouard Le Roy part de
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- cette constatation que, d’une part, le nombre des naissances en France diminue d’une façon constante ; que, d’autre part, le chiffre des décès demeure excessif.
- Alors que les principaux États de l’Europe ont : l’Espagne 34 naissances par l.OÜO habitants, l’Angleterre 35, l’Italie 36, l’Autriche-Hongrie 38, l’Allemagne 39, la Russie 49, la France n’en avait que 25 en 1883, 24 en 1886, 22 en 1890: la décroissance est donc manifeste.
- Tandis que la natalité s’affaiblit ainsi de plus en plus, la mortalité, surtout celle des enfants, atteint des proportions énormes. Tous les ans, nous perdons plus du sixième des naissances vivantes : 150.000 enfants périssent dans l’année même de leur naissance, sans compter les mort-nés qui se chiffrent annuellement par 40.000. L’année 1890 (la dernière connue) a présenté un excédent de 38.000 décès sur les naissances 1
- Le législateur doit s’efforcer de remédier au mal qui lui est signalé de tous côtés, et il peut y parvenir, car les lois exercent sur les mœurs d’un peuple une action incontestable.
- L’auteur de la proposition soumet, en conséquence, à l’examen du Parlement un ensemble de mesures ayant pour but d’enrayer le fléau en relevant la natalité, d’une part, et en restreignant la mortalité, de l’autre.
- Partant de cette donnée que le mariage est la source principale des naissances, et la source la meilleure (puisque les enfants légitimes ont une résistance vitale double de celle des enfants illégitimes), il demande, tout d’abord, la réforme des dispositions de notre droit actuel, qui sont ou des entraves aux mariages ou des obstacles au développement de la natalité.
- La procédure matrimoniale serait simplifiée : par la réduction à deux mois (au lieu de six mois) du temps de séjour exigé pour l’acquisition du domicile nécessaire au mariage (art. 74 du Code civil) par l’abaissement à vingt-un ans (au lieu de vingt-cinq) de la majorité requise chez l’homme pour contracter mariage sans le consentement de ses parents (art. 148) ; — par la suppression des actes respectueux (art. 151,152, 153, 156 et 157).
- Pour conjurer les effets du partage obligatoire et par portions égales, pour faire disparaître la crainte du morcellement des héritages, qui trop souvent amène la restriction de la natalité, le père de famille aurait désormais la faculté de maintenir l’indivision entre ses héritiers pen-
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- dant cinq ans après sa mort et d’établir lui-même la composition des lots, en réunissant dans le même lot les biens qu’il y aurait inconvénient à séparer (art. 815, 832, et 834).
- Pour mieux défendre la famille contre les ravages de l’adultère, l’inconduite du mari deviendrait délictueuse, et l’entretien d’une concubine serait passible de peines correctionnelles, alors même qu’il aurait eu lieu hors du domicile conjugal (art. 339 du Gode pénal.)
- Sans toucher au principe du service militaire obligatoire et personnel, la durée du service actif serait abrégée conditionnellement en faveur de ceux qui en feraient la demande pour se marier et qui justifieraient, par un examen spécial, d’une instruction militaire suffisante ; la dispense de deux années, autorisée au profit de ceux qui se destinent à certaines professions déterminées, ne leur serait accordée aussi que sous condition de mariage dans un certain délai (art. 23 et 37 de la loi du 17 juillet 1889).
- Un dégrèvement d’impôts, proportionné au nombre d’enfants légitimes ou naturels reconnus serait accordé aux mariés et aux chefs de famille ayant un revenu inférieur à 6.000 francs, le montant des dégrèvements opérés devant être reporté sur les célibataires, non soutiens de famille, jouissant d’un revenu supérieur à 3.000 fraucs ; la répartition se ferait entre eux proportionnellement à leurs revenus.
- Les mesures proposées pour diminuer la mortalité, en sauvegardant l’existence des enfants et des adultes, sont les suivantes :
- L’autorisation de rechercher la paternité, dans certains cas et sous des garanties précises ;
- L’hospitalisation des femmes enceintes ;
- L’admission des enfants abandonnés dans les hospices, à bureau ouvert ;
- La généralisation et l’accroissement des secours à domicile aux femmes qui allaitent leurs enfants ;
- L’augmentation du salaire des nourrices ;
- L’aggravation des pénalités contre celles d’entre elles qui auront manqué à leurs devoirs ;
- Enfin, la vaccination et la revaccination obligatoires.
- Telle est, résumée sommairement, l’économie de la proposition Le Roy. Nous l’avons mentionnée parce qu’elle a le mérite de présenter ensemble la plupart des moyens indiqués comme remède à la dépopulation.
- Quelques-uns de ces moyens sont en voie d’expérimen-
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- tation. Il y en a de très discutables. Mais le Parlement ne saurait se désintéresser d’une pareille question dont l’importance est capitale. Aussi, la commission chargée de l’examen sommaire du projet a-t-elle été unanime à demander à la Chambre de le prendre en considération.
- LES LENTEURS PARLEMENTAIRES
- La prise en considération une fois accordée, le projet sera renvoyé à une commission spéciale qui l’examinera de longs mois durant et finalement présentera un rapport sur le fond.
- Quand viendra la discussion ? Quand viendra la discussion de tant d’autres lois impatiemment sollicitées ?
- La loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes, attend depuis douze ans ; depuis douze ans attend la loi sur les sociétés de secours mutuels, depuis dix ans la loi sur la salubrité des établissements industriels.
- Les deux seuls projets de loi intéressant le monde des travailleurs devenus définitifs, pendant cette période où les revendications ouvrières ont forcé la porte du Parlement, les deux seuls projets devenus définitifs : la loi sur les syndicats ouvriers, et la loi sur les délégués mineurs, attendent encore leur complément indispensable.
- L’HÉRÉDITÉ COLLATÉRALE
- La commission parlementaire saisie de la proposition Barodet tendant à supprimer complètement l’hérédité en ligne collatérale, en vue d’arriver à l’extinction du paupérisme, a rejeté cette proposition à une grande majorité.
- M. Trouillot, qui a été nommé rapporteur, doit indiquer que la proposition Barodet est inacceptable, parce qu’elle bouleverserait tout un état de choses sociales auquel le pays est vivement attaché.
- M. Trouillot ne nous apprendra pas grand’chose. 11 est évident que la loi projetée apporterait un changement à l’ordre de choses existant. Les nombreux signataires de la proposition ne l’ignoraient pas.
- Il faudra pourtant bien que ce que nous appelons, nous, un changement se produise, si Ton veut éviter un véritable bouleversement.
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- LE PROJET NAQUET 413
- Le 23 juin, M. Naquet, député de la Seine, a déposé sur le bureau de la Chambre une proposition de loi sur la participation du travail dans les bénéfices des sociétés par actions. Ce qui porte à six le nombre des propositions concernant la participation aux bénéfices dont le Parlement est actuellement saisi.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Les Syndicats et la Loi . — Sous ce titre nous avons succinctement exposé le cas d’un ouvrier, de Nouzon (Ardennes), débouté par la cour de Nancy d’une réclamation en dommages-intérêts formée contre un syndicat, après avoir obtenu gain de cause auprès du tribunal de Charleville.
- Cette affaire présente beaucoup d’analogie avec celle du syndicat de Jallieu (Isère) sur laquelle la cour de cassation vient de se prononcer.
- Dans les deux, en effet, le plaignant avait fait partie du syndicat qui l’avait mis à l’index. La seule différence, c’est que Joost, le plaignant de Jallieu, s’était retiré volontairement du syndicat.
- Cette retraite déplut au syndicat qui dépêcha aussitôt quelques-uns de ses adhérents au patron de Joost, et en le menaçant de mettre en interdit son établissement, le détermina à chasser cet ouvrier.
- Joost, privé de travail, assigna le syndicat devant le tribunal civil de Bourgoin en 10,000 francs de dommages-intérêts, pour réparation du préjudice qu’il avait éprouvé, et à l’appui de sa demande, il articulait avec offre de preuves :
- 1° Que le syndicat avait refusé sa démission donnée dans le courant de mars 1889 et l’avait exclu sans motifs légitimes ;
- 2° Que le syndicat avait décidé que, par tous moyens, Joost
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- serait empêché de travailler dans les usines d’impression et notamment dans celles de Jallieu ;
- 3° Que deux des défendeurs avaient été délégués pour imposer à M. Brunet-Lecomte — son patron — le renvoi de Joost ;
- 4e Que ces deux membres délégués avaient, en effet, rempli la mission que leur avait confiée le syndicat ;
- . 5e Que M. Brunet-Lecomte, cédant aux menaces du syndicat, s’était vu dans la nécessité de renvoyer Joost.
- Le tribunal de Bourgoin n’admit en preuve que le premier de ces faits ; il rejeta les autres comme n’étant ni pertinents ni concluants. Joost interjeta appel de son jugement ; mais la cour de Grenoble, quoique par des motifs différents sur le fond, confirma en entier la décision des premiers juges.
- Devant la cour de Grenoble, la question soulevée était, en somme, de savoir si les démarches, les menaces, la pression morale employées par un syndicat professionnel auprès d’un patron, pour le déterminer à renvoyer un ouvrier non syndi qué, constituaient, depuis la loi du 21 mars 1884, sur les syndicats professionnels qui a expressément abrogé l’article 416 du Gode pénal, des actes illicites, délits ou quasi délits, et, par suite, une faute donnant ouverture à des dommages-intérêts, dans les termes des articles 1382 et 1383 du Gode civil.
- La cour, sur les conclusions conformes de M. l’avocat général Saint Aubin, se prononça pour la négative.
- Des démarches, des menaces de cette nature ne peuvent, suivant elle, motiver l’application des articles 1382 et 1383 du Code civil:
- Attendu, sans avoir à rechercher quelle est la véritable signification du mot « menaces » introduit par le législateur du 25 mai 1864 dans l’article 414 du Code civil, qu’il faut tout au moins entendre, par cette expression, des moyens coupables tendant à agir violemment ou frauduleusement sur la volonté de l’ouvrier ou sur celle du patron, et qu’on ne saurait qualifier ainsi de simples menaces de coalition et de mise à l’interdit, puisque la coalition et la mise à l’interdit n’ont par elles-mêmes rien d’ilicite ;
- Attendu, à la vérité, que la mise à l’interdit, comme aussi la proscription d’atelier relevée contre le syndicat seraient susceptibles de caractériser l’atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail prévue par l’article 416 du Gode pénal ; mais que cet article ayant été expressément abrogé par la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, les faits qui s’y trouvent visés sont insuffisants désormais pour
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- constituer à eux seuls soit un délit pénal, soit un délit civil ;
- Attendu que, si le but dos membres du syndicat de Jallieu parait avoir été de décider Joost à faire de nouveau partie de leur société, ils n’ont nullement par là agi en fraude de l’article 7 de la loi de 1884 ; que cet article dispose simplement : « que tout membre d’un syndicat professionnel peut se retirer à tout instant de l’association, nonobstant toute clause contraire »; qu’il n’a jamais été demandé à Joost de renoncer au bénéfice de cette disposition ; que, s’agissant ici d’une simple faculté accordée par la loi, il appartenait à Joost de n’en pas user à telle date et dans telle circonstance ; qu’il appartenait également au syndicat d’influencer en ce sens la volonté de Joost, à la seule condition de n’avoir recours à aucun moyen coupable, et que les moyens dont il s’est servi n’ont pas excédé ce qui était devenu son droit strict depuis l’abrogation de l’article 416 du Gode pénal ;
- Attendu, enfin, que la démarche dn syndicat auprès du patron Lecomte, si fâcheuse qu’elle puisse être dans son résultat, ne tombe à aucun point de vue sous l’application des articles 1382 et 1383 du Gode civil ; qu’elle paraît avoir été déterminée par des considérations d’intérêt professionnel, et non par des sentiments d’hostilité et de malveillance contre Joost ; que le droit pour Lecomte de renvoyer à volonté tel ou tel ouvrier, avec ou sans raison, n’a jamais été contesté dans la cause ; qu’il n’a été porté atteinte à aucun droit, ni conventionnel, ni légal, dans la personne de Joost ; que l’acte du patron vis-à-vis de ce dernier a donc été licite, tout comme l’acte du syndicat vis-à-vis du patron ; que, sans doute, dans l’un et l’autre cas, il y a eu pression morale, mais qu’exercée à l’aide de moyens licites, dans un but licite, la pression morale ne saurait constituer une faute ; qu’en l’absence de dol, de violences ou de menaces proprement dites, il ne faut voir dans les faits litigieux que l’application, au profit d’une association de syndicat, du principe de la liberté individuelle, et l’une des conséquences d’ailleurs prévues de la loi du 21 mars 1884 ...
- L’arrêt ajoute, d’ailleurs, « que le droit dont se réclament dans l’espèce les membres d’un syndicat, en vertu de la loi de 1884, emporte réciprocité en faveur de ceux qui ne font partie d’aucun syndicat ; que rien n’empêcherait donc des ouvriers non syndiqués d’obtenir de leurs patrons par les mêmes procédés le renvoi d’ouvriers syndiqués ; que, si, à l’expérience, de pareils agissements étaient jugés trop abu-
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- sifs pour être tolérés, c’est au pouvoir législatif seul qu’il appartiendrait d’y mettre un terme d .
- C’est cet arrêt de la cour de Grenoble que la cour suprême vient de casser.
- Voici le texte même de cette décision de la cour de cassation, conforme aux conclusions de M. le procureur général Ronjat:
- La cour ( chambre civile )..
- Sur le moyen unique du pourvoi,
- Vu les articles 7 de la loi du 21 mars 1884 et 1382 du Code civil :
- Attendu que l’article 7 susvisé donne à tout membre d’un syndicat professionnel le droit absolu de se retirer de l’association, quand bon lui semble ;
- Que si, depuis l’abrogation de l’article 416 du Code pénal, les menaces de giève adressées, sans violences ni manoeuvres frauduleuses, par un syndicat à un patron, à la suite d’un concert entre ses membres, sont licites quand elles ont pour objet la défense des intérêts professionnels, elles ne le sont pas, lorsqu’elles ont pour but d’imposer au patron le renvoi duo ouvrier, parce qu’il s’est retiré de l’association et qu’il refuse d’y rentrer ;
- Que, dans ce cas, il y a une atteinte au droit d’autrui, qui, si ces menaces sont suivies d’effet, rend le syndicat passible de dommages-intérêts envers l’ouvrier congédié ;
- Attendu, en fait, que Joost a maintenu, tant en appel qu’en première instance, qu’il avait donné, en mars 1889, sa démission de membre du syndicat des ouvriers imprimeurs sur étoffes de Jallieu-Bourgoin, et que le syndicat l’avait refusée ;
- Qu'il a également articulé, avec offre de preuve, qu’en exécution d’une délibération prise, en août suivant, par le même syndicat, dans une réunion où son exclusion avait été prononcée à la suite de son refus persistant de continuer de faire partie de l’association, deux des défendeurs s’étaient rendus près de Brunet-Lecomte, dans les ateliers de qui il travaillait, pour exiger son renvoi sous menace d’une grève immédiate, et que celui-ci avait cédé â cette menace ;
- Attendu que, si l’arrêt attaqué a admis Joost à prouver les faits énoncés dans la première de ces articulations, il a refusé de l’appointer à faire preuve des autres ;
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- Qu'en statuant ainsi, il a dès lors violé les articles de loi ci-dessus visés :
- Par ces motifs,
- Casse et annule l’arrêt rendu par la Cour d’appel de Grenoble le 28 octobre 1890; renvoie devant la Cour d’appel de Chambéry.
- les communes socialistes. — Les conseillers munipauxde Saint-Ouen avaient décidé d’organiser pour les 11, 12 et 13 septembre, dans cette commune, un grand congrès de toutes les communes socialistes de France, pour choisir d’un commun accord les voies et moyens à employer, pour faire aboutir les revendications ouvrières telles qu’elles ont été formulées par les divers congrès socialistes de France.
- Une circulaire dans ce sens devait être adressée à toutes villes et communes qui ont des représentants socialistes.
- Le gouvernement s’est opposé à l’exécution de ce projet.
- BELGIQUE
- Le Suffrage universel.— Les élections pour les Chambres constituantes ont laissé au parti clérial une majorité numérique considérable : 46 voix contre 30 au Sénat, 92 contre 59 à la Chambre des représentants ; toutefois la sanction de dispositions constitutionnelles nouvelles exigeant les deux tiers des suffrages, et la majorité conservatrice n’y atteignant pas, les clériaux seront impuissants à faire la révision dans leur intérêt exclusif. La solution des questions constitutionnelles ne pourra donc se réaliser que moyennant un accord entre les partis. Or, cet accord, selon toutes les probabilités, aboutira forcément au suffrage universel, à la représentation proportionnelle et au referendum post legem.
- A la veille de l’élection, une curieuse et très concluante expérience avait été faite à Gand.
- Les progressistes et les socialistes de Gand avaient uivité tous les Gantois majeurs à déclarer, par un oui ou Pur un non, s’ils sont partisans du suffrage universel. Cette consultation populaire, organisée avec toutes les
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- garanties de sincérité, a réuni environ 22,000 votants. C’est la plus large application que l’on ait faite du referendum en Belgique.
- 21,462 votants se sont déclarés partisans du suffrage universel. 186 seulement ont voté contre.
- ÉTATS UNIS
- Le parti du Peuple. — On sait que les États-Unis doivent procéder, en novembre, à l’élection du Président de la République. Jusqu’à présent la lutte a été circonscrite entre les républicains et les démocrates, qui, jadis, incarnation des principes inconciliables de centralisation et de décentralisation ne sont séparés aujourd’hui que par quelques divergences de vues sur l’application de la doctrine protectionniste.
- Un nouveau parti vient d’entrer en lice. La convention du parti du peuple, ou tiers-parti, réunie à Omaha (Nebraska) a nommé au premier tour de scrutin, le général James B. Weaver, candidat à la présidence de la République, et le général Field, de la Virginie, candidat à la vice-présidence.
- ' L’avénement du « tiers-parti » aux États-Unis aurait un retentissement aussi considérable dans le monde que l’arrivée au pouvoir du « quatrième état » en France.
- Il suffit, pour qu’on se rende compte, a priori, de l’importance du nouveau facteur, de faire remarquer qu’il dispose aujourd’hui de 500,000 voix environ. Le chiffre est éloquent.
- Le tiers-parti a adopté un programme destiné, dans l’esprit de ses auteurs, à séduire les masses. Le voici tel qu’il est sorti des longues délibérations de la convention d’Omaha.
- Après avoir blâmé énergiquement le gouvernement, dont les vues seraient contraires aux vrais intérêts du peuple, le manifeste électoral déclare :
- 1° Que l’union de toutes les forces du travail aux États-Unis, enfin réalisée, doit être perpétuelle. Puissent ses aspirations pénétrer dans tous les esprits, pour le salut de la République et le progrès de l’humanité.
- 2° La richesse appartient à celui qui la crée, et chaque dollar retiré, sans compensation, de l’industrie, constitue un vol. Celui qui ne travaille point ne doit par vivre aux dépens d’autrui. Les intérêts des travailleurs des campagnes
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- et des villes sont identiques et leurs ennemis sont les mêmes partout.
- 3° Nous croyons que le moment est venu de savoir si les chemins de fer doivent appartenir au peuple ou à des Sociétés. Si le gouvernement devait gérer lui-même les chemins de fer, nous proposerions un amendement à la Constitution, ayant pour but d’interdire le droit de suffrage aux employés de ces chemins de fer, aussi longtemps qu’ils resteront en fonctions.
- Tel est le manifeste ; il nous paraît imprégné d’un collectivisme assez prononcé.
- Le tiers-parti est, en outre, partisan de la frappe illimitée de l’argent, de l’augmentation du moyen circulant jusqu’à concurrence de cinquante dollars par tête, de l’établissement d’un impôt sur le revenu, de l’interdiction de la propriété du sol par les étrangers.
- Il convient, dans cette lutte, de tenir compte également de plusieurs autres éléments, tels que l’alliance des fermiers, les prohibitionnistes, les silver men qui n’ont pour unique programme que la frappe illimitée de l’argent.
- Il ne serait pas impossible que le tiers-parti, en attirant une fraction, même faible, des électeurs présidentiels, empêchât les candidats des deux grandes fractions politiques de recueillir la majorité nécessaire dans le vote populaire.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS DE BERNE
- Les Parlements italien, danois et norwégien ont voté les fonds nécessaires au remboursement des dépenses de leurs délégués au Congrès de Berne, qui s’ouvrira le 22 août.
- Il est probable que le conseil fédéral suisse fournira une subvention en faveur du congrès.
- *
- La « SOCIÉTÉ DE LA PAIX PERPÉTUELLE PAR LA JUSTICE INTERNATIONALE, » qui a pour président M. Hippolyte Destrem, vient d’adresser au Bureau international de la Paix, séant à Berne, la proposition de résolution suivante :
- Le Congrès :
- Considérant que la condition fondamentale et indispensable de toute paix entre les peuples est qu'aucune Nationalité ne soit et ne puisse se croire lésée dans ses droits naturels et imprescriptibles ;
- Que laisser supposer une Paix durable comme organi-sable et possible, en dehors de la reconnaissance et de la réalisation de ces droits, serait entreprendre un travail sans fruit, et poursuivre la plus décevante des illusions, quelques procédés que l’on tentât d’employer à cet effet ;
- Que c’est un fait incontestable que la carte actuelle de l’Europe a été construite par le fait de la conquête, des traités imposés par la victoire, ou des conventions arbitraires du vieux droit héréditaire-féodal ;
- Que, si le vœu des populations a, sur le plus grand nombre des points, ratifié ce que la victoire, les traités ou l’hérédité féodale ont établi, il existe aussi d’autres points très importants sur lesquels les populations loin d’avoir adhéré, ont élevé de tout temps et élèvent de plus en plus des protestations dont la gravité ne saurait être méconnue ;
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- LA. QUESTION DE LA PAIX
- Que le plus grand devoir des Sociétés de la Paix, — le service vrai, éminent et pratique, qu’elles sont appelées à rendre, — consiste à élucider ces graves questions, afin d’en trouver les solutions rationnelles et justes, de propager, lumineusement et pacifiquement ces solutions dans la conscience des peuples et dans l’esprit des gouvernements;
- Qne ces solutions étant trouvées, et les peuples étant mis d’accord sur la constitution intime de chacun d’eux, la conclusion d’uu pacte fédératif entre les nations européennes ne présentera plus de difficulté ;
- Que ce pacte étant conclu en pleine liberté et en pleine justice, la Paix perpétuelle en Europe, point de départ de la Paix future dans le monde entier, en découlera nécessairement ;
- Que, pour arriver aux solutions cherchées, il est indispensable d’examiner dans leur ensemble, et chacune, en particulier, les différentes protestations, réclamations et revendications, qui peuvent se produire sur les points dont il s’agit, de manière à pouvoir satisfaire, à un jour donné, quand l’enquête sera finie, non plus à telle ou telle de ces revendications seulement, mais à toutes à la fois;
- . Par ces motifs :
- Le Congrès invite son Bureau international, et chacune de ses Sociétés en particulier, à procéder, sans désemparer, à une enquête sur les revendications, réclamations et protestations dont il vient d’être parlé;
- De manière à en faire des rapports les plus complets et les plus précis qu’il sera possible au prochain Congrès Universel de la Paix.
- L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET LA. PAIX
- M. Schock, secrétaire de la Société Hollandaise : Pax Humanitate, communique au Journal la Paix, les motions suivantes que cette Soc'été vient d’adresser au Bureau International, pour être soumises au prochain congrès, et qui sont la conséquence logique des résolutions prises au congrès de Rome relativement à l’instruction primaire et à l’instruction secondaire.
- I Le congrès :
- Considérant que, dans les livres d’histoire à l’usage des écoles, les récits où les peuples vident leurs différends par
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- le droit du plus fort, doivent être remplacés par d’autres récits où ces différends sont vidés par l’arbitrage, ou du moins en doivent être accompagnés ;
- Emet le vœu que quelques exemples d’arbitrage entre nations soient décrits par l’intermédiaire du Bureau International, dans leur origine, leurs cours et leur résultat, afin que les instituteurs en puissent composer des récits propres à l’usage de l’Ecole et les insérer dans les livres d’Histoire.
- IL— Le congrès :
- Considérant que les instituteurs doivent avoir plus de confiance qu’en tous autres dans leurs confrères dévoués à l’éducation de la jeunesse,
- Emet le vœu que les instituteurs qui sont présentement membres des Sociétés de la Paix forment dans leurs Sociétés des sous-comités ayant pour tâche : 1° de rechercher quelle est l’influence de l’enseignement dans la persistance des solutions guerrières; 2° de s’adresser aux instituteurs, dans leurs pays respectifs, en les priant de soutenir les efforts qui ont pour but de faire disparaître la guerre par l’éducation.
- Emet, en outre, le vœu que le Bureau international de la Paix s’adjoigne un comité international qui se charge : 1° de recueillir les résultats des recherches des sous-comités ; 2° de faire connaître ces résultats à tous les autres sous-comités; 3» de diriger le mouvement international, aussitôt qu’il se manifeste parmi les instituteurs.
- III.— Le congrès :
- Considérant que la notion de l’amour de la patrie est souvent erronée et qu’il faut que tous ceux qui ont pour tâche d’inculquer cette notion â la jeunesse en aient une idée très nette,
- Emet le vœu que le comité du Congrès de 1894 prépare une discussion approfondie de cette notion, afin qu’elle puisse être définie d’une manière acceptable pour chaque patrie.
- LA PROPAGANDE PACIFIQUE
- Le Parti National dont M. Henri Deloncle, membre de la Ligue de la Paix et de la liberté, vient de prendre la direction politique, publie chaque semaine, comme le journal la Paix, une revue du mouvement pacifique dans les Deux-Mondes.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- LE MOUVEMENT FÉMININ
- MADEMOISELLE CHAUVIN
- Pour la seconde fois la faculté de droit de Paris vient de décerner le grade de docteur à une femme. Après mademoiselle Bilcesco, mademoiselle Chauvin. Mademoiselle Bilcesco, on s’en souvient, appartient h la nationalité roumaine ; mademoiselle Chauvin est française.
- Partisan de l’égalité absolue des deux sexes, la candidate après avoir procédé à une « Étude historique sur les professions accescibles aux femmes, » a étudié « l’Évolution de la position économique de la femme dans la société. »
- Mademoiselle Chauvin a été reçue avec quatre boules blanches.
- Les étudiants en droit ont totalement manqué de générosité à l’égard de leur camarade. Us ont fait ce qu’ils appellent dans leur langue, beaucoup de « chahut », et ont bruyamment applaudi chacune des réserves faites par les quatre examinateurs à propos de l’accès des femmes aux diverses professions libérales. Lenr attitude, à l’occasion de la soutenance de thèse' de mademoiselle Bilcesco, avait été beaucoup plus convenable. Il est vrai que c’est dans un pays lointain que mademoiselle Bilcesco allait mettre à profit la science qu’elle avait acquise à Paris. Mais une avocate, exerçant sa profession en France, quel fâcheux exemple! s’il allait être suivi!
- Les adversaires mêmes de la cause des femmes sont très gênés de l’inconvenance commise, et il n’en résulte que du bien pour cette cause.
- Eclectic, de la Paix, n’est pas certes un partisan bien fanatique de l’accession des femmes aux carrières libérales, lui qui écrit : « La femme est une vierge ou une mère. Entre ces deux états, et dans ces deux états est-il une place pour des études abstraites, pour des sciences cruelles par destination, comme la médecine ou le droit,
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- LE DEVOIR
- avec leur scalpel moral et physique? Pour moi, je dirais non. Je l’ai dit. »
- Et, cependant, Eclectic est sévère pour les jeunes perturbateurs ; il leur conseille de réserver leurs violences pour de plus indignes, et il est amené par la force de la logique à rendre justice aux femmes exceptionnellement douées qui affrontent les périls des professions que les hommes s’étaient jusqu’ici réservées.
- a Lorsqu’un de ces êtres, surtout, a franchi les premières étapes, la période d’essais ; lorsqu’il persiste, lorsqu’il triomphe, nous n’avons plus le droit de nous tourner contre lui. Au contraire, nous devons chercher à utiliser sérieusement ce nouvel élément qui s’ajoute à nos forces intellectuelles et en tirer profit. Il est certain que — comme il est certain que, dans son ensemble, le féminin doit rester féminin — que la femme voyant, sentant, pensant autrement que nous, ses aperçus, ses points de vue, ses observations ne sont nullement négligeables dans l’accomplissement de la grande tâche du perfectionnement humain.
- a Pourquoi, dès lors, la poursuivre d’un ostracisme qui paraît et qui devient odieux? Pourquoi ne pas s’en tenir aux termes du contrat social ? Où est la loi défendant à la femme d’essayer de s’élever jusqu’aux sphères où nous sommes habitués à nous voir? »
- Des observations que les examinateurs ont présentées à la candidate et qui sont pour la plupart des chicanes de faits portant sur des points de détail, nous ne retiendrons que celle-ci: Le vrai rôle de la femme, le rôle auquel sa constitution physiologique la destine, n’est-il pas d’être mère?— Oui, sans doute.— Et le rôle de la mère s’arrête-il à la production de l’enfant? N’est-elle pas nécessaire à son développement physique et moral? Son dévouement n’a-t-il pas à s’exercer toute la vie, jusqu’à ce que l’enfant né de sa chair soit un homme, jusqu’à ce que la fillette soit en état d’être femme?
- MeIle Chauvin proteste. Elle ne veut pas que la femme soit tenue toute sa vie par la maternité : « Ou alors, dit-elle, qu’on lui défende d’être institutrice, voire d’être bonne d’enfants, puisque toute femme est destinée à être mère et que les soins maternels doivent être donnés aux enfants, non point par des mains mercenaires, mais par la mère elle-même. »
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- MOUVEMENT féminin 425
- A. ce sujet, le Temps émet les réflexions suivantes que nous reproduisons bien volontiers :
- « On dit quelquefois, on a, paralt-il, répété hier à cette soutenance : la place de la femme est au foyer domestique ! Sans doute. Mais où prend-on qu’une femme-prolesseur, une femme médecin ou avocat soit plus brouillée avec le foyer qu’une mondaine, qu’une évaporée, qu’une simple Parisienne « dans le train »?................................
- « Que la société française le veuille ou non, la femme qui travaille est en train de s’y faire une place, Il y faudra du temps et peut-être qu’une fois la révolution opérée, les mœurs y perdront quelque chose en raffinement, en élégance. Qu’importe, si elles y gagnent en sérieux, en valeur morale? Tel pourrait bien être le résultat final. Supposez que les femmes entrent au barreau, elles arriveront, n’en doutez pas,à faire modifier ou abroger bien des lois qui sont aujourd’hui le dernier refuge et comme la place de sûreté de l’inconduite des hommes. Partout où la femme énergique et travailleuse intervient, dans le ménage pauvre, dans la maison de commerce chancelante, n’est-il-pas vrai qu’elle améliore et redresse, et relève ? On ne voit pas pourquoi les intérêts publics, le jour où elle arriverait à y toucher, en exerçant des professions libérales, se trouveraient moins bien de son intervention que les intérêts privés.
- « C’est ainsi que se réalise peu à peu, fragment par fragment, l’idéal que les -saints-simoniens voulaient atteindre au début du siècle. On a beaucoup ri et d’eux et de leurs idées. Ils y ont certainement prêté. N’empêche que ces idées ont fait du chemin et du bruit. Pour l’instruction populaire, pour les grands travaux publics, on applique depuis longtemps leur programme. Voici que la condition de la femme se relève. Elle arrive, la «mère », attendu en vain par Enfantin et ses disciples. Elle arrive non pas sous les traits d’une « prêtresse », mais sous ceux d’une « doctoresse ». Elle revendique son lot de « pouvoir spirituel » dans la société. C’est une de ces grandes nouveautés auxquelles le monde est forcé de se faire périodiquement. Il commence par en avoir peur, et il finit, en général, par s’en trouver fort bien.
- « Je ne vois guère que les auteurs dramatiques et les romanciers qui soient vraiment fondés à se plaindre. Il leur faudra renouveler le fonds de sujets sur lequel ils vivent depuis qu’il y a un théâtre et des romans. Mais, cela même est
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- un bienfait, dont il nous tarde d’être redevables aux femmes ainsi que de tant d’autres. »
- Rien ne montre mieux le progrès accompli parla causefémi niste que cette attestation du journal qui représente le mieux la moyenne de l’opinion libérale de la bourgeoisie française.
- La Crèche de Madeleine Brès
- Mme Madeleine Brès, docteur en médecine, vient de prendre l’initiative d’une fondation utilitaire du plus grand intérêt : la crèche et l’école populaire d’hygiène des Batignolles.
- Mme Brès en formule en ces termes le programme :
- 1. Créer une crèche dans laquelle l’allaitement artificiel serait pratiqué comme il doit l’être, et oû toutes les règles d’une bonne hygiène seraient rigoureusement observées.
- Une partie de la crèche répondra à son but, c’est-à-dire recevra des enfants allaités par leur mère ou élevés au biberon — et ne sera pas un asile ou une sorte de succursale des écoles maternelles. — Dans une annexe, une partie sera réservée aux enfants abandonnés complètement ou temporairement.
- 2. Créer, former un personnel capable de donner des soins intelligents et dévoués et lui apprendre, dans la crèche même, par une sorte de leçon de choses, quelle est la tâche qui lui incombe.
- Ce programme, excellent de tous points, est complété par la création d’une école d’hygiène, comprenant dans ses services annexes :
- A. Un dispensaire dans lequel les mères pourront amener à la consultation leurs enfants malades, et recevoir des conseils sur toutes les questions qui intéressent la première enfance.
- Des mesures seront prises pour que les pharmaciens délivrent gratuitement les toniques et les médicaments nécessaires.
- B. Une crèche recevant les nouveaux-nés et répondant à toutes les indications données plus haut.
- C. Chaque semaine, une causerie maternelle, avec démonstration, apprendra aux mères de famille l’hygiène des enfants et celle qu’elles se doivent à elles-mêmes.
- Mme Madeleine Brès est un exemple frappant de la possibilité, contestée par les examinateurs de Mlle Chauvin, de con-
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- cilier les devoirs de la maternité avec les devoirs d’une profession absorbante.
- Fille de modestes artisans, son père était charron à Nîmes, elle apprit à soigner les malades en accompagnant son père à l’hôpital où son métier l’appelait : c’est dans ces visites aux misérables qu’elle sentit naître sa vocation.
- Mariée à 15 ans, bientôt après mère de deux enfants, elle songeait, au milieu de ses devoirs de mère et d’épouse, au moment où elle pourrait commencer ses études. A ses premières tentatives, les obstacles s’accumulèrent, car Madeleine Brès était la première Française osant étudier la médecine.
- Mais d’une volonté énergique, eile sut triompher de tous les obstacles. En 1870, pendant le siège de Paris, elle était interne à la Pitié. Trois ans après, elle soutenait brillamment sa thèse de docteur, dont le sujet était : « La mamelle et l’allaitement. » Depuis, Mme Madeleine Brès s’est consacrée exclusivement aux enfants ; elle a fait de nombreux travaux sur l’hygiène de la première enfance ; elle a été chargée par la ville de Paris de conférences aux directrices des écoles maternelles ; l’an dernier, le ministère lui confia une mission en Suisse, ayant pour objet d’étudier l’organisation du fonctionnement des crèches et des établissements destinés à la première enfance.
- La fondation de la crèche et de l’école populaire d’hygiène des Batignolles est le digne couronnement d’une carrière si bien remplie.
- Les Universités Allemandes et les Femmes
- Les Facultés des lettres des Universités allemandes ont été appelées toutes, par des pétitions, à se prononcer sur la question de l’admission des femmes, comme auditrices bénévoles, aux cours et aux conférences publics. La Faculté des lettres de Gœttingue seule s’est prononcée en faveur de l’admission ; toutes les autres Facultés l’ont repoussée.
- Peu libérales les Facultés Allemandes !
- Les Femmes Américaines
- Au cours de la soutenance de Melle Chauvin, un membre du jury a donné lecture d’une série de documents émanés de médecins américains, documents tendant à établir les résultats désastreux qu’amènerait l’entrée de la femme
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- dans toutes les carrières occupées par l’homme et, spécialement, dans celles qui exigent un travail cérébral.
- Ces résultats seraient visibles en Amérique, où la femme presque partout, et surtout dans les carrières cérébrales, trouve accès au même degré que l’homme. Ils amènent, d’après les docteurs américains, une dégénérescence complète de la race.
- Reproduction et cérébration, chez la femme : deux termes incompatibles.
- Tel est le verdict des médecins mâles des États-Unis.
- Nous n’avons pas consulté les documents dont on parle ; mais si nous les avions sous les yeux, nous n’en réserverions pas moins notre jugement, jusqu’après consultation analogue émanant des docteurs féminins qui ne manquent pas de l’autre côté de l’Atlantique.
- A côté de cette appréciation des savants américains, il nous paraît intéressant de placer l’opinion d’un prêtre catholique sur les femmes américaines.
- Les lignes qui suivent sont extraites d’une conférence faite à Paris par Msr. Ireiand, archevêque de Saint Paul de Minnesota :
- « On a dit des femmes américaines qu’elles étaient libres, audacieuses, indépendantes ; et vous entendez parler de leurs revendications des droits électoraux. Toutes n’ont pas ces idées radicales. Mais toutes ont une indépendance d’esprit qui leur fait honneur et désirent une éducation pratique. Si un accident les prive de leur fortune, elles sont prêtes à se mettre au travail et y sont préparées par leur éducation. C’est pourquoi si jamais les femmes deviennent électeurs, elles commenceront en Amérique, et elles en sont dignes. Un de nos États, le Wyoming, a déjà accordé le droit de vote aux femmes. L’une d’elles vient même d’être élue maire d’une ville de l’Etat ; le lendemain, tous les cabarets du district étaient fermés par ordre. Vous voyez qu’il ne faut pas désespérer du monde, si les femmes obtiennent le droit de suffrage. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- Voyages pittoresques et techniques, en France et à l’étranger, par E.-O. Lami.
- Voici un ouvrage qui n’est point banal : les Voyages pittoresques et techniques ont cette bonne fortune de tenir plus qu’ils ne promettent. On pourrait croire que l’auteur, selon la coutume, ne fait grâce au lecteur, ni d’un incident de route, ni d’un propos de table d’hôte ; mais non, sa pensée est allée plus loin et plus haut, il a voulu nous faire connaître des choses trop ignorées et dont il est urgent de vulgariser la connaissance.
- Très versé dans toutes les questions du domaine social et industriel, il s’en est allé en curieux et en artiste, dans le Nord et en Belgique, et il en a relevé toutes les particularités artistiques, les coutumes et les mœurs, la vie des hommes remarquables qui y sont nés et qui sont l’honneur de notre pays. C’est dans ce cadre pittoresque, plein de souvenirs historiques de nos vieilles cités picardes et flamandes, où le patriotisme vibre si ardemment, que M. E.-O. Lami a voulu tâter le pouls, si l’on peut ainsi s’exprimer, de l’état social de nos centres ouvriers.
- Ajoutons que cet ouvrage est illustré à profusion et avec goût ; le burin donne à ces tableaux de nos villes du Nord le relief de l’image qui rend la lecture plus attrayante et grave dans l’esprit le souvenir des faits du plus haut intérêt.
- La Préface est de M. Léon Say, de l’Académie française.
- Editeurs : Jouvet et Gie, 5, rue Palatine, Paris.
- La Magicienne, par Jules Lermina.
- Un volume, 3 fr. 50 ; en vente chez Ghamuel, Editeur, 29, rue de Trévise, Paris.
- Le livre est orné d'une vignette.
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- Spiritisme et occultisme, par Rouxel.
- Opuscule de 80 pages, en vente à la Librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Les Occultistes contemporains sont-ils réellement les continuateurs de la doctrine des initiations antiques, par G. Palazzi.
- Traduction de A. Dufilhol, ancien commandant supérieur.
- Petite brochure de 40 pages, en vente à la Librairie des sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Dictionnaire de la Révolution française. Institutions Hommes et Faits.
- Par E. Boursin et Augustin Ghallamel, conservateur honoraire à la bibliothèque sainte Geneviève.
- Ce dictionnaire, qui paraît depuis le 1er juin 1892, sera constitué de 15 séries à un franc, contenant chacune 64 pages de texte, et paraissant le 1er et le 15 de chaque mois.
- Editeurs : Jouvet et Cie, 5, rue Palatine, Paris.
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- L’Avenir seurrois, journal paraissant àSeurre, (Côted’Or).
- Le numéro du 25 juin contient un remarquable article de M. Abel Davaud, sur le Familistère de Guise. L’auteur se propose d’exposer dans une suite d’articles l’organisation de l’association. Tout d’abord, il rend compte de la dernière fête du travail, et conclut en félicitant le Familistère de suivre la tradition de J.-Bt0-André Godin.
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- L'Arbitrage international, par Ferdinand Dreyfus, avec une préface de Frédéric Passy, membre de l’Institut.
- Un volume en vente au prix de 3 fr. 50, chez Calmann-Lévy, éditeur, 3, rue Auber, Paris.
- Ce volume qui contient de très importants documents touchant la cause de l’arbitrage international, se recommande à l’attention de tous les amis de là Paix. bi‘
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
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- Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements comme dans son cœur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette ; ce fut un peu plus lugubre voilà tout. Le curé de Saint-Nizie/ dit quelques messes pour le repos de l’âme de l’abbé. On tailla deux vêtements noirs pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la triste vie recommença.
- Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu’un soir, à l’heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d’un grand air de solennité et de mystère.
- Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s’était opéré dans les habitudes de l’ami Jacques. D’abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n’était plus avec le même entrain; maintenant, si vous aviez besoin d’un cartabie, il fallait vous mettre à genoux pour l’obtenir... Des choses incroyable ! un carton à chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours... A la maison, on ne s’apercevait de rien ; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l’avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas ; je l’entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher à grand pas dans la chambre..., tout cela n’était pas naturel et me faisait peur quand j’y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.
- Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte
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- de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j’eus un mouvement d’effroi ; mon pauvre Jacques ! lui, ne s’en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes :
- — Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose, mais il faut me jurer que tu n’en parleras jamais.
- Je compris tout de suite que Jacques n’était pas fou. Je répondis sans hésiter :
- — Je te le jure, Jacques.
- — Eh bien ! tu ne sais pas ?... chut !... Je fais un poème, un grand poème.
- — Un poème, Jacques ! tu fais un poème, toi !
- Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu’il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main :
- RELIGION ! RELIGION !
- Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES).
- C’était si grand que j’en eus comme un vertige.
- Comprenez cela ?... Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait : Religion ! Religion ! poème en douze chants.
- Et personne ne s’en doutait t et on continuait à l’envoyer chez les marchands d’herbes avec un panier sous le bras ! et son père lui criait plus que jamais : « Jacques, tu es un âne. !.,. »
- Ah ! pauvre cher Eyssette (Jacques) ! comme je vous aurais sauté au cou de bon cœur, si j’avais osé. Mais je n’osai pas... Songez donc !... Religion ! Religion ! poème en douze chants !... Pourtant la vérité m’oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d’être terminé. Je crois même qu’il my avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant ; mais vous savez, en ces sortes d’ouvrages la mise en train est toujours ce qu’il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (jaques) avec beaucoup de raison : « Maintenant que j’ai mes quatre premiers vers, le reste
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- n’est rien ; ce n’est plus qu’une affaire de temps (i). »
- Ce reste n’était rien qu’une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n’en put venir à bout... Que voulez-vous ? les poèmes ont leurs destinées ; il paraît que la destinée de Religion ! Religion ! poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n’alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C’était fatal. À la fin, le malheureux garçon, impatienté; envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse dans ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu ... Et le cahier rouge ?... Oh! le cahier rouge,il il avait sa destinée aussi, celui-là.
- Jacques me dit : « Je te le donne, mets-y ce que tu voudras » Savez-vous ce que j’y mis, moi ? .. Mes poésies, parbleu ! les poésies du petit Chose . Jacques m’avait donné son mal.
- Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d’une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J’ai hâte d’arriver à un certain printemps de 18 . , dont la maison Eyssette n’a pas encore aujourd’hui perdu le souvenir ; on a comme cela des dates dans les familles.
- Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence.-le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C’est toujours la même chanson, des larmes et de la misère ! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l’argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces, des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l’éternel « comment ferons-nous demain ? » le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis ... et puis...
- Nous voilà donc en 18 ...
- Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
- (1) Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge :
- Religion ! Religion !
- Mot sublime ! mystère !
- Voix touchante et solitaire.
- Compassion 1 Compassion !
- Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.
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- C’était, si j’ai bonne mémoire, un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète ; du reste, pas plus haut qu’une botte et sans un poil de barbe au menton.
- Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin, et sitôt qu’il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale :
- — Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.
- Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands
- pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure. ..Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole :
- — Mon garçon, dit-il, j’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre, oh ! bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.
- Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entre-bâillée.
- Jacques, tu es un âne ! cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua :
- Quand nous sommes venus à Lyon, il y a huit ans, ruinés par les révolutionnaires, j’espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune ; mais le démon s’en mêle. Je n’ai réussi qu’à nous enfoncer jusqu’au cou dans les dettes et dans la misère... A présent, c’est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir delà, nous n’avons qu’un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis : vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.
- Un nouveau sanglot de l’invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette ; mais il était tellement ému lui-même qu’il ne se fâcha pas. Il fît seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit :
- — Voici donc ce que j’ai décidé : jusqu’à nouvel ordre, ta mère va s’en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l’oncle Baptiste, Jacques restera à Lyon ; il a trouvé un petit emploi au Mont-de-piété. Moi, j’entre comme commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d’étude ; tiens, lis !
- Le petit Chose prit la lettre.
- — D’après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n’ai pas de temps à perdre.
- — Il faudrait partir demain.
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- — C’est bien, je partirai...
- Là dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d’une main qui ne tremblait pas. C’était un grand philosophe, comme vous voyez.
- A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle... Tous deux s’approchèrent du petit Chose et l’embrassèrent en silence ; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui se passait.
- — Qu’on s’occupe de sa malle, fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.
- Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.
- On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
- Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c’était le même bateau qui avaii amené les Eyssette à Lyon six ans auparavant. Capitaine Géniès, maître-coq Montélimart ! Naturellement on se rappela le parapluie d’Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et amenèrent l’ombre d’un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
- Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
- Le petit Chose, s’arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle...
- — Sois sérieux, lui cria son père.
- -•Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.
- Jacques voulait parler, mais il ne put pas ; il pleurait trop.
- Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l’honneur de vous le dire, c’était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s’attendrir...
- Et pourtant, Dieu sait s’il les aimait, ces chères créatures qu’il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s’il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que voulez-vous? Lajoie de quitter Lyon, le uiouvement du bateau, l’ivresse du voyage, l’orgueil de se sentir homme, — homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie, — tout cela grisait le petit Chose et l’empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout, sur les quais du Rhône...
- Ah ! ce n’étaient pas des philosophes, ces trois-là. D’un œil &uxieux et plein de tendresse, ils suivaient la marche asth-
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- matique du navire, et son panache de fumée n’étati pas plus gros qu’une hirondelle à l’horizon, qu’ils criaient encore : « Adieu ! adieu ! » en faisant des signes.
- Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflottait, crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la manœuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait charmant. Avant qu’on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître-coq Monté-timart et à ses deux marmitons qu’il était dans l’Université et qu’il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent compliment. Gela le rendit très fier.
- Une fois, en se promenant d’un bout à l’autre du navire notre philosophe heurta du pied, à l’avant, près de la grosse cloche, un paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu s’asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce paquet de cordes le fît beaucoup rire et un peu rougir.
- — Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet faûtastique...
- Pauvre philosophe ! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu, couleur d’illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
- Hélas 1 à l’heure où j’écris ces lignes, le malheureux garçon la porte encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l’azur des barreaux s’écaille et le perroquet vert est aux trois quarts déplumé, pécaïre !
- Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre à l’Académie, où logeait M. le recteur.
- Ce recteur, ami d’Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et sec, n’ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fut de semblable. 11 accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, quand on l’introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un geste de surprise.
- — Ah ! mon Dieu ! dit-il, comme il est petit !
- Le fait est que le petit Chose était ridiculemeut petit ; et puis l’air si jeune, si mauviette.
- L’exclamation du recteur lui porta un coup terrible : « Ils
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- ne vont pas' vouloir de moi, » pensa-t-il. Et tout son corps se mit à trembler.
- Heureusement, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit :
- — Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître d’étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te sera plus dur qu’à un autre... Mais enfin, puisqu’il le faut, puisqu’il faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande baraque... Je vais t’envoyer dans un collège communal, à quelques lieues d’ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage d’homme, tu t’aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la barbe ; puis, le poil venu, nous verrons !
- Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit au petit Chose et l’engagea à partir le jour même ; là-dessus, il lui donna quelques sages conseils et le congédia d’une tape amicale sur la joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
- Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole l’escalier séculaire de l’Académie, et s’en va d’une haleine retenir sa place pour Sarlande.
- La diligence ne part que dans l’après-midi ; encore quatre heures à attendre ! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil sur l’esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d’un cabaret à portée de son escarcelle.. Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve :
- Au Compagnon du tour de France.
- — Voici mon affaire, se dit-il. Et après quelques minutes d’hésitation, — c’est la première fois que le petit Chose entre dans un restaurant, — il pousse résolument la porte.
- Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux..., quelques tables de chêne ... Dans un coin de longues cannes de compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au comptoir, un gros homme qui ronfle le nez dans un journal.
- — Holà ! Quelqu’un ! dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
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- Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu ; mais du fond de l’arrière boutique, la cabaretière accourt ... En voyant le nouveau client que i’ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri :
- — Miséricorde ! monsieur Daniel !
- — Annou ! ma vieille Annou 1 répond le petit Chose. Et les voilà dans les bras l’un de l’autre .
- Eh ! mon Dieu, oui, c’est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des Eysselte, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir ... Et comme elle est heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de revoir M, Daniel 1 comme elle l’embrasse ! comme elle l’étreint 1 comme elle l’étouffe !
- Au milieu de ces effusions, l’homme du comptoir se réveille.
- Il s’étonne d’abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en train de faire à ce jeune inconnu ; mais quand on lui apprend que ce jeune inconnu est M. Daniel Eyssetteen personne, Jean Peyrol devient rouge de plaisir et s’empresse autour de son illustre visiteur.
- — Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel ?
- — Ma foi ! non, mon bon Peyrol ; c’est précisément ce qui m*a fait entrer ici.
- Justice divine !... M. Daniel n’a pas déjeuné !.. La vieille Annou court à sa cuisine ; Jean Peyrol se précipite à la cave, — une fière cave, au dire des compagnons.
- En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit Chose n’a qu’à s’asseoir et à fonctionner ... A sa gauche, Annou lui taille des mouillettes pour ses œufs, des œufs du matin, blancs, crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un Templier, mange comme un Hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre deux coups de dents, qu’il vient d’entrer dans l’Université, ce qui le met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il dit cela : gagner honorablement sa vie ! — La vieille Annou s’en pâme d’admiration.
- L’enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que M. Daniel gagne sa vie, puisqu’il est en état de la gagner. A l’ûge de M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq ans et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
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- LE PETIT CHOSE 439
- Bien entendu, le digne cabareiier garde ses réflexions pour lui seul. Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette !... Annou ne le souffrirait pas.
- En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit il mange, il s’anime ; ses yeux brillent, sa joue s’allume. Holà ! maître Peyrol, qu’on aille chercher des verres ! le petit Chose va trinquer... Jean Peyrol apporte les verres et on trinque... d’abord à Mme Eyssette, ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au mari d’Annou, à l’Univeisité..., à quoi encore ?...
- Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du passé couleur de deuil, de l’avenir couleur de rose. On se rappelle la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu’on aimait tant .
- Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
- — Déjà ; dit tristement la vieille Annou.
- Le petit Chose s’excuse : il a quelqu’un de la ville à voir avant de s’en aller, une visite très importante... Quel dommage ? on était si bien !... On avait tant de choses à se raconter encore !... Enfin, puisqu’il le faut, puisque M. Daniel a quelqu’un de la ville à voir, ses amis du Tour de France ne veulent pas le retenir plus longtemps... a Bon voyage, monsieur Daniel ! Dieu vous conduise, notre cher maître ? » Et jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l’accompagnent de leurs bénédictions.
- Or, savez-vous quel est ce quelqu’un delà ville que le petit Chose veut voir avant de partir ?
- C’est la fabrique, cette fabrique qu’il aimait tant et qu’il a tant pleurée ?... c’est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour ... Que voulez-vous ? Le cœur de l’homme a de ces faiblesses ; il aime ce qu’il peut, même du bois, même des pierres, même une fabrique ... D’ailleurs, l’histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île déserte.
- 11 n’est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le pe-tii Chose fasse quelques pas.
- Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme pour se dire : Voilà Daniel Eyssette ? Daniel Eyssette est de retour !.
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- 4=40 LE DEVOIR
- Et lui se dépêche, se dépêche ; mais, arrivé devant la fabrique, il s’arrête stupéfait.
- De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose 0.1 de grenadier qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d’ateliers, une chapelle. Au dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un peu de latin autour ?
- O douleur ? la fabrique n’est plus la fabrique ; c’est un couvent de Carmélites, où les hommes n’entrent jamais.
- V
- GAGNE TA VIE
- Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d’une étroite vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le soleil y donne,c’est une fournaise: quand la tramontane souffle, une glacière...
- Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin ; et quoiqu’on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville le froid le saisir jusqu’au cœur.
- Les rues étaient noires et désertes.., Sur la place d’armes, quelques personnes attendaient la voiture, en se promenant dt long en large devant le bureau mal éclairé.
- A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans perdre une minute. J’avais hâte d’entrer en fonctions.
- Le collège n’était pas loin de la place ; après m’avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses, l’homme qui portait ma malle s’arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des-années.
- C’est ici, dit-il, en soulevant l’énorme marteau de la porte...
- Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s’ouvrit d’elle-même... nous entrâmes.
- J’attendis un moment sous le porche, dans l’ombre. L’homme posa ma malle par terre, je le payai, et il s’en alla bien vite... Derrière lui, l’énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s’approcha de moi.
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- LE PEÏIT CHOSE
- — Vous êtes sans doute un nouveau ? me dit-il d’un air endormi.
- Il me prenait pour un élève...
- — Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d’études ; conduisez-moi chez le principal...
- Le portier parut surpris ; il souleva un peu sa casquette et m’engagea à entrer une minute dans sa loge. Pour le quart d’heure, M le principal était à l’église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du soir serait terminée.
- Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches blondes dégustait un verre d’eau-de-vie aux côtés d’une petite femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouffiée jusqu’aux oreilles dans un châle fané.
- — Qu’est-ce donc, monsieur Cassagne ? demanda l’homme aux moustaches.
- — C’est le nouveau maître d’étude, répondit le concierge en me désignant... Monsieur est si petit que je l’avais d’abord pris pour un élève.
- — Le fait est, dit l’homme aux moustaches en me regardant par-dessus son verre, que nous avons ici des élèves beaucoup plus grands et même plus âgés que monsieur... Veillon l’aîné, par exemple.
- — Et Crouzat, ajouta le concierge.
- — Et Soubeyrol..., fît la femme.
- Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'œil... Au dehors on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves récitant les litanies à la chapelle.
- Tout à coup une cloche sonna ; un grand bruit de pas se fît dans les vestibules.
- — La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant ; montons chez le principal.
- Il prit sa lanterne, et je le suivis.
- Le collège me sembla immense,.. D’interminables corridors, de grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout cela vieux, noir, enfumé... Le portier m’apprit qu’avant 89 la maison était une école de marine, et qu’elle avait compté jusqu’à huit cents élèves, tous delà plus grande noblesse.
- . Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous arrivions devant le cabinet du principal... M.
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- 442 LE DEVOIR
- Cassagne poussa doucement une porte matelassée et frappa deux fois contre la boiserie.
- Une voix répondit : v Entrez ! » Nous entrâmes.
- C’était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte.
- Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle d’une lampe dont l’abat-jour était complètement baissé.
- Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voici le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
- — C’est bien, fit le principal sans se déranger.
- Le portier s’inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
- Quand il eut fini d’écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir, l’abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
- — Mais c’est un enfant î s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on que je fasse d’un enfant ?
- Pour le coup, le petit Chose eut une peur terrible ; il se voyait déjà dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d’introduction qu'il avait pour lui.
- Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation toute particulière du recteur et à l hono-labilité de ma famille, il consentait à me prendre chez lui bien que ma grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes nouveaux devoirs; mais je ne l’écoutais plus. Pour moi, l’essentiel était qu’on ne me renvoyât pas... On ne me renvoyait pas, j’étais heureux, follement heureux. J’aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser, toutes.
- Un formidable bruit de ferrailles m’arrêta dans mes effusions. Je me retournai vivement et me trouvai en face d’un long personnage, à favoris rouges, qui venait d’entrer dans le cabinet sans qu’on l’eût entendu : c’était le surveillant général.
- Sa tête penchée sur l’épaule, à 1 ’Ecce homo, il me regardait avec le plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes dimensions, suspendu à son index. Le sourire m’aurait prévenu en sa faveur, mais les clefs
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- Le petit chose 443
- grinçaient avec un bruit terrible, — frinc ! frinc ! frinc ! — qui me fit peur.
- — Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières qui nous arrive.
- M. Viot s’inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au contraire, s’agitèrent d’un air ironique et méchant, comme pour dire : « Ce petit homme-là remplacer M. Serrières ? allons donc ? allons donc ? »
- Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire, et il ajouta avec un soupir : « Je sais qu’en perdant M. Serrières, nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses précieuses idées sur l’enseignement, l’ordre et la discipline de la maison n’auront pas trop à souffrir du départ de M. Ser rières. »
- Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m’était acquise et qu’il m’aiderait volontiers de ses conseils ; mais les clefs n’étaient pas bienveillantes, elles . Il fallait les entendre s’agiter et grincer avec frénésie : « Si tu bouges, petit drôle, gare à toi . »
- — Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l’hôtel... Soyez ici demain à huit heures ... Allez...
- Et il me congédia d’un geste digne.
- M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m’accompagna jusqu’à la porte ; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit cahier.
- — C’est le réglement de la maison, me dit il. Lisez et méditez...
- Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs d’une façon... frinc? frinc? frinc !
- Ces messieurs avaient oublié de m’éclairer .. J’errai un moment parmi les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage d’une fenêtre haute et m’aidait à m’orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre... Je fis encore quelques pas ; la lumière grandit, s’approcha de moi, passa à mes côtés, s’éloigna, disparut.Ce fut comme une vision ; mais, si rapide qu’elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
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- LE DEVOlk
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- Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres. . L’une vieille, ridée, ratatinée,pliée en deux, avec d’énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage ; l’autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les fantômes, mais ayant, — ce que les fantômes n’ont pas en général, — une paire d’yeux noirs, très grands, et si noirs,si noirs... La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre ; les yeux noirs, eux, ne portaient rien... Les deux ombres passèrent prés de moi, rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j’étais encore debout, à la même place, sous une double impression de charme et de terreur.
- Je repris ma route à tâtons, mais le cœur me battait bien fort, et j’avais toujours devant moi, dans l’ombre, l’horrible fée aux lunettes marchant â côté des yeux noirs...
- Il s’agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit ; ce n’était pas une mince affaire. Heureusement, l’homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si j’acceptai de bon cœur.
- Cet homme à moustaches avait l’air très bon enfant ; chemin faisant, j’appris qu’il s’appelait Roger, qu’il était professeur de danse, d’équitation, d’escrime et de gymnase au collège de Sarlande, et qu’il avait servi longtemps dans les chasseurs d’Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats-Nous nous séparâmes à la porte de l’hôtel avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d’amis.
- Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
- Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant ce lit d’auberge inconnu et banal, loin de ceux qu’il aimait, son cœur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie l’épouvantait à présent ; il se sentait faible et désarmé devant elle, et il pleurait, il pleurait.. Tout à coup, au milieu de ses larmes, l’image des siens passa devant ses yeux ; il vit la maison déserte, la famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit ! plus de foyer ! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu’à la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution : celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d’avoir trou, vé ce noble but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d’upj
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- LE PETIT CHOSE
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- homme, d’un reconstructeur de foyer, et sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
- Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois parties :
- 1° Devoirs du maître d’étude envers ses supérieurs ;
- 2n Devoirs du maître d’étude envers ses collègues ;
- 3n Devoirs du maître d’étude envers les élèves.
- Tons les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu’aux deux mains qui se lèvent en même temps à l’étude ; tous les détails de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs appointements jusqu’à la demi-bouteille de vin à laqnelle ils avaient droit à chaque repas.
- Le règlement se terminait par une belle pièce d’éloquence, un discours sur l’utilité du règlement lui-même ; mais, malgré son respect pour l’œuvre de M. Viot, le petit Chose n’ent pas la force d’aller jusqu’au bout, et, — juste au plus beau passage du discours, — il s’endormit...
- Cette nuit-là, je doi mis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil... Tantôt, c’était les terribles clefs de-M. Viot que je croyais entendre, frinc ! frinc ! frinc ! ou bien la fée aux lunettes qui venait s’asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut ; d’autres fois aussi les yeux noirs, — oh 1 comme ils étaient noirs ! —s’installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
- Le lendemain, à huit heures, j’arrivai au collège. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l’entrée des externes. 11 m’accueillit avec son plus doux sourire.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE MAI 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . . .............. .... Fr. 3.238.HO
- Dépenses.......................................... 2.073.75
- Boni en Mai.............. 1.164.55
- Section des Dames
- Recettes....................................Fr. 527.70
- Dépenses.......................................... 670.05
- Déficit en Mai............. 142 35
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes ..........................
- Dépenses :
- Pensions............................
- Nécessaire à la subsistance ....
- Allocations temporaires :
- 20retraités provisoires.Fr. 1.228.00 ^ Allocations statutaires aux
- malades................. 272.40
- Allocations aux veuves, orphelins, etc...........501.45
- Divers, appointements, médecins, etc.
- Allocations aux réservistes..........
- Déficit en Mai.
- . . Fr
- 3.709.37
- 916.50
- 2.001.85
- 617.75
- 445.50
- 7.589.39
- 7.890 97
- 301.58
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.................................Fr. 655.60
- Dépenses ..................................... 525.27
- Boni en Mai. . . Fr. 130.33
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 31 Mai 1892 . . 125.402.99
- Dépenses » » » . 127.654.30
- Excédant des dépenses sur les recettes Fr. 2.251.31
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1892.
- Naissances :
- 12 Juin. — Leclercq Lucienne-Adrienne, fille de Leclercq Arnould et de Hamel Julienne.
- 25 — Germain Alfred, fils de ) Germain Théophile et Enfant mort-né de \ de Dupont Emma.
- Décès :
- 4 Juin. — Madame Lefèvre Alexandre, née Nouvelon Léonie, âgée de 45 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la. Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A.’ Doyen.
- Guise. — lmp. üaré.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.Bte-ANDRÉ GODIN 449
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- COMPLÈTE DE J.-Bte-ANDRÉ GODIN
- 1861-1865. RÉOUVERTURE DE LA NOURRICER1E OU POUPONNAT.
- Bien que les meubles de chauffage fussent, comme nous l’avons dit, installés, dès janvier 1864, dans les salles du futur Pouponnât, la réouverture de l’institution n’eut lieu qu’un an plus tard, en février 1865, et, durant ce laps de temps, il y eut au sujet de cette réouverture, des conférences, entre J.-Bt<3-A. Godin et les habitants du Familistère.
- 11 ne nous en reste que des sommaires ou des notes détachées. Les voici :
- CONFÉRENCE DU MOIS D’OCTOBRE 1864.
- SOMMAIRE :
- (( Passion des choses utiles et passion des choses futiles. Les uns aiment les chevaux, les chiens, etc.
- « Ce que l’orateur aime par dessus tout, c’est le bien de l’espèce humaine.
- « Difficulté d’admettre cela pour ceux qui n’ont pas la même passion. Les interprétations abusives auxquelles ils ont recours plutôt que d’admettre la vérité.
- . « Ne pouvant donner une fortune à chaque famillé, il faut donner à chacune d’elles les équivalents de la richesse.
- « La crèche ou Pouponnât établie dans les dépendances mêmes de l’habitation sous les yeux des parents, constitue un service indispensable aux familles laborieuses qui sont assurées de trouver lù les soins voulus pour leurs enfants.
- Mais l’embarras pour réaliser le bien est de trouver
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- 450 LE DEVOIR
- le nombre de bons concours indispensables à cette réalisation.
- « La population demande la réouverture de la Nourri-cerie ou Pouponnât, mais trouvera-t-on parmi elles les femmes — absolument dévouées et habiles au soin des enfants — qu’il nous faut pour ce service ?
- « Les mères qui désirent confier leurs enfants à la future institution doivent envisager cette question et inviter celles de leurs compagnes qu’elles jugent aptes à remplir une telle fonction et désireuses de s’y livrer, à se proposer pour le Pouponnât.
- « Les mères et les gardiennes constitueront une sorte de conseil avec lequel on tombera d’accord de tout ce qui concernera les enfants.
- (( Le Pouponnât sera-t-il ouvert gratuitement ? L’orateur penche vers cette solution, mais c’est un point à examiner.
- « La première des choses est de se fixer sur les dispositions à prendre pour la garde des enfants, leur nourriture, l’installation de leur lingerie, le lavage du linge, etc. »
- J.-Bte-A. Godin livre ces sujets aux réflexions de l’Assemblée.
- *
- * *
- DEUXIÈME CONFERENCE D’OCTOBRE 1864 SOMMAIRE :
- (( Historique de la fondation des crèches en France. Difficultés de leur usage par suite de l’éparpillement de l’habitation.
- « Avantages de l’habitation unitaire au point de vue de l’usage d’une Nourricerie.
- « Conditions essentielles du succès de notre futur Pouponnât.
- « En premier lieu, une bonté exemplaire chez toutes les personnes attachées à cette institution.
- « Çomment arriver au choix de ces personnes.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Bte-ANDRÉ GOD1N 451
- « La part du Conseil des dames du Familistère dans ce choix.
- « Entente à établir entre les mères et l’administration du Pouponnât, afin d’élever les enfants selon des principes uniformes.
- « Comment devront être établis les berceaux, les vêtements. « Comment sera réglée la nourriture.
- « Déterminer les soins généraux de propreté.
- « Régler la question de lessivage et de repassage du linge.
- « Voir si le Pouponnât fonctionnera le jour et la nuit, ou seulement le jour. Raisons pour et contre.
- « Admission gratuite.
- (( Le budget des dépenses.
- « Les institutions de prévoyance et de secours mutuels auxquelles les sociétés consacreront de plus en plus leurs ressources, à mesure que l’amour du bien général se développera dans les cœurs.
- « Les combats, les guerres, l’esclavage et tous les maux qui dérivent de l’esprit de violence et d’iniquité ont rempli le passé de l’humanité.
- « C’est le contraire qu’il faut réaliser dans l’avenir, en s’inspirant de l’amour mutuel et universel tant recommandé aux hommes.
- « La bienfaisance vient en aide au malheur.
- « Le véritable amour social s’efforcera de prévenir le malheur.
- « Les institutions tendant à ce but devront protéger l’être humain, depuis la naissance jusqu’à la vieillesse. »
- *
- - . * *
- CONFÉRENCE DE NOVEMBRE 1864
- Nous n’avons pas le sommaire de cette conférence, il ne nous reste que des notes touchant les points suivants:
- Les préparatifs continuaient pour l’ouverture du Poupon-
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- 452 LE DEVOIR
- nat; mais les choses n’allaient pas aussi vite que le Fondateur l’eût désiré.
- Mille pièces de lingerie étaient faites, des berceaux étaient préparés.
- On voit qu’il y avait alors, au Familistère, 32 petits enfants de deux ans et au-dessous. Sur ce nombre, 13 étaient inscrits pour entrer au Pouponnât aussitôt l’institution ouverte: 10 pour n’y passer que la journée; (les mères devant les reprendre la nuit parce qu’ils étaient encore nourris au sein); et 3 pour y rester le jour et la nuit.
- J.Ble.-A. Godin énumère les principales difficultés qu’on va éprouver au début, les habitudes à réformer.
- Ainsi l’usage de serrer l’enfant dans ses langes au point qu’il ne peut faire aucun mouvement ; celui de le bercer dès qu’il pleure ou qu’on veut l’endormir ; et bien d’autres pratiques mauvaises en réalité pour le petit enfant, et auxquelles on se livre par tradition, sans réflexion ni examen, seront prohibées au Pouponnât.
- « La suppression du bercement, dit-il, entraînera forcément des pleurs pendant quelques jours chez les enfants accoutumés à cet exercice ; il faudra s’armer de patience et, malgré les pleurs, suivre attentivement les règles reconnues les meilleures en pareille matière.»
- L’orateur traite ensuite les questions suivantes :
- « La température des salles ; l’usage du thermomètre.
- « Les bains des petits enfants.
- « La pouponnière, grand promenoir pourvu de barres d’appui où les bébés essaieront leurs premiers pas.
- « Les fauteuils où l’on assiéra les poupons pour le repas.
- « La nourriture. — Le lait. — Les soins qui devront s’étendre jusqu’à la vacherie. »
- Comme toujours, J.-Bt9.-A. Godin fait appel au bienveillant concours des mères ; puis, il termine en faisant ressortir de quelle utilité sera, pour la population, une institution où la mère pourra gratuitement déposer son enfant, en toute confiance, pour une heure, pour la journée, pour le temps enfin pendant lequel elle aura besoin d’être libre ; et cela avec
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE DE J.-Blo-ANDRÉ GODIN 453 l’assurance que son enfant sera entouré des meilleurs soins et d’une incessante sollicitude.
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- CONFÉRENCE DE DÉCEMBRE 1864.
- SOMMAIRE :
- « Enumération des personnes qui se sont offertes, les unes pour le service collectif, les autres pour le patronage. Remerciements aux unes et aux autres.
- « Examen des principales règles qui devront présider à l’ouverture de la nouvelle institution :
- « On confiera de préférence le soin des petits "enfants à des femmes qui ont déjà eu des enfants, ou à des femmes qui, sans avoir eu d’enfants, en ont élevé et possèdent l’expérience des soins nécessaires.
- « De préférence aussi, on choisira la mère qui n’aura pas actuellement d’enfants parmi ceux du premier âge, afin d’assurer le plus d’impartialité possible dans les soins donnés.
- « Le pouponnât ne recevra que des enfants en bonne santé. Tout enfant malade ou simplement indisposé sera laissé aux soins de sa mère.
- « Aucune observation touchant le service ne devra être faite directement, par les parents, aux femmes chargées des soins du Pouponnât. Les réclamants devront s’adresser à l’Administration même qui examinera les propositions et y donnera la suite nécessaire.
- « Procéder autrement serait introduire dans le fonctionnement de l’institution des causes continuelles de conflits, de récriminations et de mésintelligence.
- ce Les mères des nourrissons ou poupons — dans leurs allées et venues qui se produiront pour ainsi dire en permanence vu la proximité des logements et la liberté d’accès du Pouponnât — devront se tenir dans la salle réservée à l’allaitement et ne pas circuler dans les salles aux ber-
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- ceaux, lesquelles seront exclusivement réservées aux enfants et à leurs gardiennes. C’est là une condition indispensable à la paix et à l’accord dans le Pouponnât.
- « Toute personne étrangère à l’habitation et qui demanderait à visiter le Pouponnât ne sera admise que sur l’autorisation du Fondateur lui-même. Autrement le service pourrait être trop souvent entravé.
- « Recommandation aux dames patronesses lorsqu’elles seront en fonction de ne perdre de vue aucune des règles prescrites pour la meilleure hygiène de l’enfance, et de signaler à l’orateur même les cas où l’on pourrait s’en écarter par inadvertance ou sous l’empire de l’habitude ou du préjugé.
- «c Mesures à prendre pour l’ouverture d’une comptabilité touchant les frais journaliers du Pouponnât. »
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- CONFÉRENCE DU 4 JANVIER 1865.
- SOMMAIRE :
- « Mon désir » (c’est J.-BVA. Godin qui parle) « d’éclairer la population du Familistère sur ses vrais intérêts.
- « Difficultés. Indifférence générale. Ignorance du but. Peu de confiance dans les bonnes intentions par suite des tendances égoïstes communes.
- « Nécessité d’élever les cœurs et les pensées. Le niveau vulgaire des idées, des plaisirs et des conversations. Le cabaret, « la blague », la boisson, le tabac, etc.
- « Etendre le cercle de la vie. Les habitudes se perfectionnent et des besoins supérieurs se révèlent. Les mauvaises habitudes sont le malheur des familles.
- « Le monde du travail commence à chercher sa voie ; so ciétés coopératives ; consommation, production ; urgence de développer l’intelligence des ouvriers.
- « Les sociétés de secours mutuels. Ceux qui n’y peuvent participer. Orphelins, vieillards.
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- ce Ce que doit désirer aujourd’hui l’ouvrier intelligent : du travail, l’éducation des enfants, des garanties de secours en cas de maladies ou de chômage, la retraite aux invalides et à la vieillesse, l’assistance aux orphelins.
- « Tout cela est compris dans le but poursuivi au Familistère. Le Familistère réunit les vrais principes de la coopération et de la mutualité.
- « Nécessité de comprendre toute la grandeur de l’entreprise pour en tirer les bienfaits qu’elle comporte.
- « Elever toute la population à des moeurs exemplaires, afin de trouver en elle les hommes capables de mener à bien l’entreprise.
- « Vulgariser au sein de la population les sentiments qui animent le Fondateur. La vanité des plaisirs mondains. La vraie grandeur est dans la pratique du plus grand bien que l’on puisse concevoir.
- « Le Familistère est une œuvre d’avenir, un exemple social d’amélioration du sort des travailleurs.
- « Les conditions pratiques d’imitation de cet exemple. L’intérêt au capital de fondation.
- « Application des bénéfices supplémentaires : Education et soins de l’enfance. Secours en cas de maladies et de chômage. Retraite aux vieillards et aux invalides. Assistance aux orphelins.
- « Le capital de l’ouvrier.
- «Nécessité de trouver d’intelligents concours pour réaliser toutes ces choses. Combien de telles questions sont dignes de la méditation générale. »
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- CONFÉRENCE DU 8 JANVIER 1865.
- J.-Bte-A. Godin commence par féliciter ses auditeurs de leur zèle à venir s’instruire des questions touchant de si près à l’organisation du bien général. Mais il constate encore l’absence de beaucoup d’habitants du Familistère, surtout des hommes.
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- LÈ ÙEVOÎR
- « Si Ton donnait, » dit-il, « cinq francs à chaque auditeur, tous accourraient avec empressement ; ce que je vous donne est bien plus précieux : Je veux, de concert, avec vous, réaliser ici, pour tous, les sécurités de la vie, la paix, le développement intellectuel et moral. Mais le grand nombre ne le comprend pas et cette ignorance retarde la marche.
- « Nous en sommes encore à compléter nos institutions concernant l’enfance. Et cependant la première, la plus durable des richesses que vous puissiez donner à vos enfants n’est-elle pas une bonne éducation ?
- « D’où vient donc l’indifférence delà plupart d’entre vous ? Votre inertie en face de mes efforts ? Ne sentez-vous pas que si je n’étais mû par l’amour de votre bien à tous, je pourrais aisément m’assurer des satisfactions personnelles et vous laisser vous tirer d’affaire, sans me fatiguer à chercher pour vous de meilleures conditions d’existence.»
- Passant ensuite à l’objet de la réunion, l’orateur fait le tableau général du mode de vie des enfants riches et des enfants pauvres; il dit que le problème à résoudre est d’assurer, à ces derniers, les mêmes soins qu’aux premiers, par une bonne organisation des services généraux dans l’habitation unitaire.
- Il montre l’influence qu’exercent sur la vie entière les conditions dans lesquelles s’est écoulé le premier âge ; et combien il est d’importance sociale que tous les enfants soient bien élevés.
- Le conférencier traite ensuite les points suivants:
- « Institutions de la première enfance au Familistère.
- « Soins constants et éclairés.
- ce Propreté parfaite.
- « Toutes choses installées au point de vue du bien de l’enfant lui-même.
- « Les parents reprennent à leur gré l’enfant toutes les fois qu’ils sont libres de s’occuper de lui.
- a Bonheur mutuel dans la famille.
- « Ce qui en sera du service de nuit.
- « Trois enfants seulement inscrits pour les débuts.
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- « La crèche ou Pouponnât foactionnera quand même la nuit pour commencer. On verra ensuite.
- « Prochaine ouverture de l’institution ; une affiche déterminera le jour. »
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- En Février 1865, le Pouponnât ou Nourricerie fut définitivement réouvert et, depuis lors, il n’a cessé de fonctionner. Mais il est à propos de spécifier ici qu’à l’époque dont nous parlons, Février 1865, c’était encore dans des salles provisoires (au premier étage dans le passage entre l’aile gauche et le pavillon central) que le Pouponnât fut installé. C’était l’année même où le pavillon central était ouvert aux habitants.
- L’édifice spécialement consacré au soin de l’enfance, et qui se trouve dans les jardins derrière le pavillon central, fut construit en 1866; les enfants l’occupèrent dès que la construction fut complètement aménagée et en parfait état pour les recevoir.
- Revenons au jour de la réouverture en Février 1865.
- Un règlement indiquant les principales mesures d’ordre que nous avons relatées plus haut (Conférence de Décembre 1864) fut affiché daus la salle d’entrée, pour rappeler en permanence, à lous les intéressés, les bonnes lignes de conduite à suivre.
- Ceux de nos lecteurs qui possèdent le premier volume de J.-Bte-A. Godin ; (t Solutions sociales » liront avec intérêt, dans ce volume, page 572, ce qu’étaient devenues quelques années plus tard les institutions de la première enfance au Familistère. Nous ne nous y arrêterons pas davantage ici. Signalons seulement que, dés l’ouverture de la nourricerie, les recherches et expériences concernant la réalisation du meilleur mode de coucher des enfants au berceau, se poursuivirent sans discontinuer, quels qu’en fussent les frais, jusqu’à l’obtention du mode usité aujourd’hui depuis vingt ans et qui donne parfaite satisfaction. Nous en avons publié toutes les données pratiques dans « Le Devoir » de
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- Juillet 1891 (page 423). Nous laissons donc au lecteur que le sujet intéresse spécialement le soin d’y recourir.
- « Faire largement les choses dans tout ce qui a trait à l’organisation du bien général », était la maxime favorite de J.-Bte-A. Godin. Tout ce qui concerne l’Enfance au Familistère n’a cessé d’en fournir la preuve.
- Le service de nuit au Pouponnât, peu utilisé par les mères, fut cependant maintenu jusqu’à l’année 1876, soit pendant une période de 11 ans.
- A cette époque, l’habitude ayant été prise de fournir aux mères un berceau tout garni pour recevoir l’enfant quand celui-ci était chez ses parents, il en résulta qu’il n’y eut pour ainsi dire plus d’enfant pour demeurer la nuit au Pouponnât.
- En conséquence, le service de nuit, service à la fois très pénible pour les gardiennes et très coûteux pour l’administration, fut supprimé.
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- LES SYNDICATS PROFESSIONNELS
- Nous reprenons la question des syndicats professionnels juste au point où vient de l’amener le cours même des choses.
- La proposition Bovier-Lapierre tendant à la répression des atteintes portées au fonctionnement de la loi de 1884, allait être repoussée de piano par le Sénat, sur l’avis unanime de la commission qui l’avait examinée, lorsque le dépôt d’un contre-projet, dont M. Goblet avait ‘pris l'initiative, est venu suspendre toute décision.
- Voici le texte de ce contre-projet :
- « Ceux qui, par voies de fait ou menaces,privation d’emploi ou refus concerté de travail, auront porté atteinte au libre exercice des droits résultant pour les ouvriers ou patrons de la loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats professionnels, seront punis d’un emprisonnement de six jours à un mois et d’une amende de 16 fr. à 200 fr. ou de l’une de ces deux peines seulement.
- « Seront punis des mêmes peines ceux qui, par voie d’interdictions générales affichées dans les ateliers, auront déclaré refuser d’employer des ouvriers syndiqués ou non syndiqués.»
- La loi Bovier-Lapierre prévoit uniquement les délits commis par les patrons ; la proposition Goblet, au contraire, est pourvue de ce caractère de bilatéralité que le Sénat considère comme la condition sine qud non d’une loi de ce genre.
- Ses chances d’adoption en sont-elles plus grandes ?
- Quoi qu’il en soit, la loi de 1884 n’est pas près de recevoir un complément de ce chef, et il est probable que la législature actuelle ne verra pas la fin de la bataille engagée, au cours de la législature précédente, entre la Chambre et le Sénat, sur la sanction à donner ou à refuser à la loi de 1884.
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- Longtemps encore, les pouvoirs législatifs continueront, suivant l’euphémisme adopté,à chercher un terrain d’entente ; les tribunaux, cours d’appel et cour suprême à avoir sur l’exercice du droit d’association et de coalition les opinions les plus variées, et le monde du travail à supporter les conséquences de l’indécision des uns et de l’arbitraire des autres.
- Les députés socialistes ont résolu de profiter de ce répit pour mettre l’affaire à l’ordre du jour de tous les Syndicats. Quelle sera la portée de cette campagne ?
- On aura beau jeu contre le Sénat si l’on veut simplement mettre en évidence, dans les milieux socialistes, l’esprit de résistance de cette assemblée à l’égard des innovations qu’elle considère comme dangereuses pour le principe de la liberté du travail.
- Mais si, poursuivant un objectif moins platonique, on se propose de donner au conflit pendant entre la Chambre et le Sénat les proportions d’un conflit entre le monde des travailleurs et le suffrage restreint ; si l’on veut créer en faveur de la cause syndicaliste, un courant d’opinion capable d’emporter la dernière citadelle de l’orthodoxie économique, il est indispensable, à moins d'être résolu à briser toutes les résistances par la violence, de faire ce qu’on pourrait appeler un essai loyal du Syndicat.
- Qu’on le veuille ou non, cette expérience ne peut se faire que sous le régime de la législation actuelle telle qu’elle est, sous réserve toutefois de modifications qui en faciliteront l’usage, sans aller jusqu’à altérer le caractère facultatif delà loi de 1884, sur lequel s’est appuyé le Sénat pour lui refuser une sanction pénale.
- Ce n’est pas nous qui faisons cette restriction, c’est, nous croyons l’avoir suffisamment établi, la force même des choses et l’impossibilité d’en accélérer le cours sans substituer au jeu des pouvoirs législatifs l’action révolutionnaire.
- Pour bien se pénétrer de la nécessité d’une expérimentation pacifique, il est peut-être bon de se rappeler que les ouvriers et employés affiliés à des syndicats, par rapport à
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- l’effectif total des ouvriers et employés des différentes professions, sont dans la proportion modeste d’environ 6 p. %, d’après la statistique publiée pour 1891; qu’une bonne moitié des syndicats vit en dehors de la loi, tout en se montrant la plus ardente à réclamer une sanction contre les atteintes portées au fonctionnement de cette loi aux prescriptions de laquelle ils ne se conforment pas ; et, enfin, que dans le personnel syndiqué, sous l’égide ou en dehors de la loi, les avis sont des plus divergents en ce qui concerne l’usage qu’il convient de faire de l’association syndicale.
- Beaucoup de syndicats poursuivent un but exclusivement politique ; d’autres, se plaçant sur le terrain économique, n’ont, cependant, comme jadis les Trades-unions, ou sociétés de résistance, que la lutte contre les patrons, la grève, la pression à exercer pour l’exhaussement des salaires ou la diminution des heures de travail ; d'autres, enfin, se sont donné pour objectif,l’organisation de l’industrie,l’amélioration des conditions du travail, le perfectionnement de l’outillage, la surveillance de l’apprentissage, la prévision des crises, la conciliation des intérêts, etc.
- Ces deux dernières catégories de syndicats, et particulièrement la dernière, s’en tiennent aux prescriptions de la loi du 21 mars 1884 qui détermine ainsi le rôle des syndicats :
- « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. (Art. 3.)
- « Ils peuvent, sans autorisation, mais en se conformant aux autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres des caisses spéciales de secours mutuels et de retraites.
- « Ils peuvent librement créer et administrer des offices de renseignements pour les offres et les demandes de travail.
- « Ils peuvent être consultés sur tous les différends et toutes les questions se rattachant à leur spécialité, (art. 6).
- « Enfin, les syndicats professionnels régulièrement constitués, d’après les prescriptions de la loi, peuvent librement se concerter pour l’étude et la défense de leurs intérêts éco-
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- nomiques, industriels, commerciaux et agricoles, (art. 6).
- « Ces unions ne peuvent posséder aucun immeuble ni ester en justice (art. 6.).
- « Par contre, les syndicats professionnels de patrons ou d’ouvriers ont le droit d’ester en justice et peuvent acquérir les immeubles qui sont nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques et à des cours d’instruction professionnels. »
- Usant des facilités que leur offrait la loi de 1884, un grand nombre d’associations professionnelles ont annexé, à leur fonctionnement déterminé, des institutions diverses.
- Au Ie’’Juillet 189!, on comptait : 311 sociétés ou caisses de secours mutuels ; 141 caisses de prévoyance, de chômage, de crédit et de retraites ; 27 sociétés de consommation; 15 sociétés de production ; 102 cours professionnels, conférences ; 382 bibliothèques ; 222 bureaux de placements ; 24 champs d’expériences agricoles ; 157 publications de bulletins ; 135 institutions diverses. Total 1516.
- Des Unions de syndicats ont été formées, non pas seulement entre professions similaires, mais entre syndicats les plus divers.
- Beaucoup de ces Unions ont des institutions annexes.
- Ces unions étaient, à la date ci-dessus, au nombre de 63 comptant ensemble 1347 chambres syndicales. Elles se décomposaient ainsi :
- Syndicats patronaux : 21 unions d’ensemble, 370 syndicats.
- Syndicats ouvriers : 28 unions d’ensemble, 474 syndicats.
- Syndicats mixtes : 5 unions d’ensemble, 20 syndicats.
- Syndicats agricoles : 9 unions d’ensemble, 483 syndicats.
- Une réflexion s’impose ici.
- Le développement de ces œuvres si diverses témoigne bien plus en faveur de l’élasticité du principe de l'association, qu’il ne prouve l’excellence de la loi de 1884.
- Cette loi est notoirement insuffisante, et ceux qui se montrent le plus disposés à se conformer à ses règles et à se confiner exclusivement dans l’étude et la défense
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- des intérêts professionnels, même en repoussant toute sanction pénale,sont les premiers à reconnaître la nécessité de la compléter.
- Cette loi est trop brève, pas assez explicite.
- Il faudrait préciser quels doivent être l’objectif et les moyens d’action des syndicats professionnels.
- Diverses modifications complémentaires ont été proposées.
- Nous allons en examiner quelques-unes, en nous plaçant tout d’abord au point de vue des syndicats qui s’efforcent de diminuer autant que faire se peut l’hostilité latente qui sépare le travail du patronat, estimant que si les, intérêts personnels et immédiats ne sont pas les mêmes, il existe entre ces deux facteurs de la production un intérêt commun : la prospérité de l’industrie.
- Un premier écueil se dresse devant l’entente entre patrons et ouvriers : le mode d’embauche ou le placement.
- La question du placement des ouvriers et employés est une des plus importantes. Elle a revêtu, par moments, à Paris, un caractère d’acuité tel que le gouvernement s’en est ému comme d’un danger public.
- Les pouvoirs publics étaient d’ailleurs en cause.
- Contre les abus et les exactions des bureaux de placement, à diverses reprises de nombreuses sociétés appartenant notamment aux importantes professions de l’alimentation se sont élevées avec une ardeur qui donnait, à leurs revendications, l’allure d’un véritable mouvement populaire.
- Or ces bureaux de placement constituent une industrie soumise, par un décret de 1852, à l’autorisation et au contrôle administratif de l’autorité municipale.
- C’est la suppression de cette rapace industrie, d’autant plus odieuse qu’elle s’exerce en quelque sorte, sous le couvert de l’autorité, que les ouvriers ont poursuivi avec une persévérance digne d’une solution moins négative. Car la suppression des bureaux actuels ne résolvait rien et laissait intacte la question du placement.
- Cette question est complexe. Elle se pose entre la liberté
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- absolue du placement et la réglementation : mais le but à atteindre, c’est la gratuité du placement.
- Le système de la liberté absolue du placement est repoussé, même par les milieux ouvriers, parce qu’elle supprimerait, pour l’employeur, les maigres garanties que leur offrent actuellement les placeurs autorisés et contrôlés. La multiplicité des agences rendrait impossible ce contrôle déjà bien difficile. Et d’ailleurs l’application de ce système ne mettrait guère à l’abri du trafic dont il est victime, le travailleur en quête d’ouvrage et le plus souvent sans ressource.
- , La gratuité du placement étant le but à atteindre, le système de la liberté absolue doit être écarté tout d’abord. En outre, l’industrie actuelle du placement doit faire place à une organisation, ou à des organisations qui respecteront le principe de la gratuité. De cet ordre sont le placement par les sociétés philanthropiques, par les municipalités, et enfin par les syndicats.
- En ce qui concerne ces dernières sociétés, diverses solutions ont été proposées. On a demandé pour les syndicats ouvriers le monopole du placement des travailleurs.
- Gomme il fallait s’y attendre, les syndicats patronaux ont protesté. Ils n’admettent le placement par les syndicats ouvriers que si les syndicats patronaux ont également le droit de leur côté d’organiser le placement.
- Sur cette question du placement, l’antagonisme des deux catégories de syndicats ne s’était manifesté jusqu'ici, que par l’obstination des uns à défendre le système actuel que les autres s’acharnaient à vouloir supprimer. Le terrain est désormais déplacé. L’entente est possible. On admet de part et d’autre le système des syndicats opérant séparément et simultanément.
- C’est un progrès ; mais nous ne tenons pas encore la solution.
- Selon toute probabilité les ouvriers ne se feront inscrire qu’aux bureaux des syndicats ouvriers où personne ne viendra les chercher, et les patrons ne s’adresseront qu’aux offices patronaux où ils ne trouveront pas d’inscrits.
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- On a souvent cité le chiffre considérable des placements opérés par le syndicat des employés,un des plus importants syndicats de Paris. 11 ne faut pas oublier que le syndicat ne place pas directement ses adhérents. Il y a peu de maisons qui n’ait dans son personnel un ou plusieurs membres du syndicat. Quand une vacance se produit, le conseil syndical est averti ; il avise alors les employés en chômage qui vont se présenter d’eux-mêmes, et non sur la recommandation du syndicat.
- La coexistence des bureaux de syndicats ouvriers et des bureaux de syndicats patronaux raviverait la lutte et amènerait, finalement, le retour à l’état de choses actuel universellement condamné.
- Ici, comme dans presque tous les conflits industriels, comme dans la question d’une sanction pénale à donner à la loi syndicale, le non-syndiqué vient compliquer l’affaire.
- Il ne faudrait pas être surpris, en effet, de voir les bureaux ouvriers refuser de placer les non-syndiqués, et par contre, les bureaux patronaux fermer leurs registres aux syndiqués. Fort heureusement la question des place-cements peut être résolue sans que la moindre atteinte soit portée à l’autonomie des syndicats, sans qu’un nouveau sujet de discorde vienne alimenter l’antagonisme résultant d’une conception différente des conditions du travail.
- Une solution très rationnelle a été proposée par les principaux syndicats ; bureaux mixtes organisés moitié par des membres des Chambres patronales, moitié par des membres des Chambres ouvrières.
- Ainsi que l’a fait remarquer M. Mesureur, député de la Seine, auteur d’un projet de loi conçu dans le sens que nous venons d’indiquer, « les groupes patronaux et les groupes ouvriers d’une profession peuvent ne pas s’entendre sur les conditions du travail et, pourtant, se mettre d’accord dans l’intérêt de tous pour organiser le placement dans leur profession, fixer les règles et les conditions de ce placement ; gens du même métier, ils sauront mieux que
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- personne réaliser le placement gratuit, dans l’intérêt de l’ouvrier et à la satisfaction des patrons. ».
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- On sait que la Chambre a été saisie de divers projets tendant à établir les conditions auxquelles devaient être soumis les règlements d’ateliers. Une proposition émanant d’un certain nombre de députés socialistes, et que nous avons exposée en son temps, avait pour objet de mettre un terme en cette matière à l’arbitraire patronal.
- Tous ces projets furent renvoyés à la commission du travail, qui fit choix comme rapporteur provisoire de M. Bargy, député de la Côte d’Or, industriel très dévoué aux intérêts de ses ouvriers.
- M. Bargy, estimant que les règlements actuels étant la cause de perpétuels conflits le moyen de faire cesser ces conflits c’était que la réglementation fût établie d’un commun accord entre les employeurs et les ouvriers, proposait le système suivant :
- Une commission composée mi-partie de délégués des patrons et mi-partie de représentants des ouvriers serait instituée dans chaque arrondissement ou département. Cette commission serait chargée d’élaborer les règlements d’ateliers en se conformant, cela va sans dire, aux lois de l’hygiène et d’heures de travail protectrices des ouvriers.
- L’établissement de ces règlements sous cette forme devait être dès lors obligatoire, et, pour être valables, les règlements devaient être homologués par le conseil de prud’hommes. De cette façon, toute garantie était assurée aux patrons, aux ouvriers et à la loi.
- Le rapporteur demandait également la suppression du régime de l’amende. .
- La commission n’a pas cru devoir accepter la collaboration des ouvriers dans l’établissement des règlements d’ateliers.
- Elle a laissé au patron seul l’établissement du règlement ; elle a, en outre, décidé que l’existence de ce règlement ne
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- serait pas obligatoire ; elle a, de plus, maintenu le principe des amendes .
- Dans ces conditions, M. Bargy n’a pas cru devoir conserver la mission de rapporteur.
- La commission du travail ne s’est pas ralliée au système proposé par M. Bargy.
- Elle n’en a pas moins pris des décisions fermes tendant à atténuer les abus de pouvoir que pourrait tenter le patronat.
- Ainsi, en autorisant le patron à mettre ses ouvriers à l’amende, elle a décidé que ces amendes ne pourraient jamais entrer dans la caisse de l’usine et seraient versées à un fonds de prévoyance pour les ouvriers.
- Cette mesure est excellente, surtout si elle se complète par la disposition législative qui doit placer exclusivement entre les mains des ouvriers, l’administration et le contrôle de ces caisses.
- De plus, les ouvriers frappés d’amende pourront en appeler au conseil de prud’hommes.
- Enfin les règlements ne pourront être appliqués que s’ils ont été homologués par les conseils de prud’hommes devant lesquels les ouvriers auront un mois pour faire valoir leurs réclamations.
- Il y a là une garantie que les règlements d’atelier ne contiendront aucune disposition vexatoire pour les ouvriers, en attendant le jour où ces règlements seront établis d’un commun accord entre les patrons et les ouvriers.
- Nous n'avons pas à insister sur l’importance du rôle que les syndicats auraient alors à jouer.
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- * *
- Les conditions d’admission des Sociétés d’ouvriers français aux marchés des travaux et de fournitures à passer au nom de l’Etat, ont été réglementées par un décret du 4 juin 1888.
- Ce décret autorise les dites Sociétés à soumissionner,
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- comme les autres entrepreneurs, soit par voie de marchés de gré à gré jusqu’à concurrence de 20 000 francs, soit par voie d’adjudication.
- Il accorde aux associations ouvrières les avantages suivants :
- Ie Lotissement du marché, suivant son importance ou la nature des professions intéressées ;
- 2e Dispense de cautionnement pour les travaux ou fournitures d’une valeur n’excédant pas 50.000 francs ;
- 3e Droit de préférence à égalité de rabais sur les autres soumissionnaires ;
- 4e Droit à des acomptes payables par quinzaines.
- L’extension des dispositions du décret de 1888 aux travaux des départements a été implicitement reconnue par une délibération du Conseil d’Etat du 27 juin 1889.
- Un certain nombre de députés parmi lesquels MM. Deau-dreis, Vernière, etc., ont pris l’initiative d’un projet de loi aux termes duquel « les syndicats d’ouvriers français sont admis aux adjudications de travaux communaux, dans les conditions déterminées par le décret du 4 juin 1888 relatif à la participation des sociétés françaises d’ouvriers aux adjudications et marchés passés au nom de l’Etat. »
- Il convient de remarquer ici que les sociétés favorisées par le décret du 4 juin 1888 doivent être constituées dans l’une des formes prévues par l’article 19 du Code de Commerce ou par la loi du 24 juillet 1867 ; que pour être admisés à soumissionner les dites associations doivent préalablement produire : 1° La liste nominative de leurs membres ; 2° L’acte de société ; 3° des certificats de capacité délivrés aux gérants, administrateurs ou autres associés, spécialement délégués pour diriger l’exécution des travaux ou fournitures qui font l’objet du marché, et assister aux opérations destinées à constater les quantités d’ouvrages effectuées ou de fournitures livrées.
- On voit de quelles précautions les pouvoirs publics ont em-touré l’application du décret qui ne vise, en somme, que les sociétés ouvrières de production normalement constituées.
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- Les syndicats ouvriers sont-ils parfaitement aptes à remplir les conditions voulues ?
- Il y a deux sortes de syndicats d’ouvriers : ceux qui se sont conformés à la loi du 21 mars 1884, et ceux qui y sont demeurés réfractaires.
- Les signataires de la proposition ne font aucune distinction entre les uns et les autres.
- Il semble cependant que les premiers possédant la capacité civile devraient seuls être admis au bénéfice de la loi proposée. Ce serait, pour les autres, une incitation à se conformer aux prescriptions de la loi de 1884.
- Pareille conséquence résulterait, soit dit en passant, de l’adjonction d’une sanction pénale à cette même loi.
- *
- Aux termes de la loi de 1884 que nous avons rappelés tout à l’heure, les syndicats professionnels « pourront être consultés sur tous les différends et toutes les questions se rattachant à leur spécialité.
- « Dans les affaires contentieuses, les avis du syndicat seront tenus à la disposition des parties qui pourront en prendre communication et copie. »
- C’est tout ce que l’on trouve dans la loi qui ait quelque rapport avec la solution des conflits toujours possibles entre employeurs et employés. On avouera que ce rapport est assez lointain. D’ailleurs les réclamations sur ce point n’ont pas tardé de se produire. C’est par milliers que l’on compte les vœux formulés en faveur de l’octroi d’une loi accordant aux syndicats une juridiction spéciale d’arbitrage.
- Dans la pensée des groupes ouvriers promoteurs d’une loi sur les associations syndicales, le principal objet de cette loi devait être de permettre aux syndicats de faciliter l’accord entre patrons et ouvriers par la conciliation et l’arbitrage.
- Sans doute, antérieurement et postérieurement à la mise en vigueur de la loi de 1884, les syndicats professionnels
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- de patrons et d’ouvriers ont pu constituer entre eux des commissions de conciliation et d’arbitrage ; mais l’exécution des décisions de ces conseils ne peut trouver sa sanction que dans la bonne foi des parties.
- Plusieurs lois ont été proposées pour donner satisfaction aux vœux dont nous venons de parler.
- Sous la précédente législature, 1e gouvernement avait pris l’initiative d’un jfrojet de loi d’après laquelle les patrons et les ouvriers pourraient, soit d’accord, soit séparément, provoquer entre eux un arbitrage dans les conditions spécifiées par la loi sur tout litige relatif ; 1° au taux des salaires ; 2° aux modes et époques de paiement ; 3° à la durée du travail ; 4° aux garanties de salubrité et de sécurité des ouvriers. Ceux, patrons ou ouvriers, auxquels l’arbitrage serait proposé, auraient toute liberté de le refuser.
- La commission chargée d’examiner les divers projets qui lui avaient été renvoyés s’était prononcée, comme le gouvernement, pour l’arbitrage facultatif ; mais, allant plus loin que le projet ministériel, elle accordait aux syndicats professionnels la faculté d’instituer des conseils permanents de conciliation et d’arbitrage, dont les décisions seraient valables devant les tribunaux compétents.
- D’autres propositions de loi demandaient que la même faculté fût accordée à tous les ateliers, à toutes les manufactures.
- Sans vouloir limiter le droit de ces industries d’instituer chez elles, et entre elles, dans les conditions du droit commun, tout ce qui leur semblerait utile, la commission s’était bornée aux syndicats professionnels, qui ont des droits reconnus par la loi, qui peuvent se réunir librement chez eux, à leur siège social, et discuter préalablement sans contrainte, toutes les conventions susceptibles d’être présentées à l’accord des parties contractantes réunies en conseil de conciliation et d’arbitrage. (Rapport Lyonnais).
- C’est un fait constaté par la longue expérience des Trades unions anglaises que là où existent des Associations régulières l’arbitrage a un plein succès, le principal obstacle à l’établis-
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- sement d’un système permanent d’arbitrage et de conciliation étant le manque d’organisation, car il n’y a rien alors qui sanctionne les engagements pris.
- Les syndicats professionnels peuvent seuls bénéficier utilement de la création de conseils permanents d’arbitrage.
- La discussion du rapport de M. Lyonnais ne put venir en temps utile. Sous la présente législature la plupart des propositions de loi sur lesquelles des conclusions avaient été formulées ont été représentées par leurs auteurs : MM. Lockroy, Le Cour, Raspail, etc. De nouveaux projets ont été soumis à la Chambre, notamment par M. .fuies Roche au nom du gouvernement et par M. Mesureur.
- Dans aucun de ces projets ne reparaît la disposition faisant du syndicat la base de l’organisation des conseils permanents de conciliation et d’arbitrage.
- Le projet de M. Jules Roche ne diffère guère de celui de son prédécesseur, M. Lockroy, que par le choix du juge de paix, au lieu du maire, comme intermédiaire légal traçant et précisant la voie à suivre pour aboutir à la conciliation et finalement à l’arbitrage.
- La proposition de M. Mesureur beaucoup plus large, institue dans toute région industrielle où Futilité en est constatée des conseils du travail composés per moitié de patrons et d’ouvriers. Ces conseils ne seraient pas exclusivement des conseils de conciliation et d’arbitrage, mais ils auraient encore pour objet de délibérer sur les conditions du travail, de donner leur avis sur les questions intéressant le travail qui leur seront soumises par le gouvernement, et ïde procéder annuellement à l’élection des membres sortants, patrons et ouvriers, du conseil supérieur du travail.
- En un mot, ils seraient une des formes légales de la représentation du travail en France.
- Chaque conseil se diviserait en autant de sections qu’il y a dans son ressort de qrofessions ou métiers similaires assez importants pour être représentés.
- M. Mesureur n'a pas voulu confier aux syndicats pro
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- fessionnels les attributions dont il investit ses conseils du travail parce qu’il considère que « la résistance obstinée des forces patronales à reconnaître les syndicats ouvriers comme les représentants légaux de la corporation a rejeté ces derniers dans une opposition intransigeante et leur a donné un esprit de lutte peu favorable à la création d’institutions mixtes, comme les comités de conciliation, les bureaux de placement, les caisses de secours et de retraites, les écoles professionnelles, etc. »
- Nous avons pu nous convaincre que cette opinion n’est pas tout à fait exacte.
- Beaucoup plus plausible est le motif invoqué pour ne pas faire des syndicats la base électorale de l’organisation projeté, puisqu’il repose sur ce fait incontestable à savoir que les syndicats sont loin, encore, de comprendre la totalité des ouvriers ou des patrons.
- Que fait M. Mesureur ? Il confère l’électorat à tous les citoyens appartenant à la profession ; les électeurs ouvriers ou employés élisant les délégués ouvriers, les électeurs patrons élisant les délégués patrons.
- Etant donné l’importance des attributions qu’elle confère à ses Conseils du travail, la proposition Mesureur, étendant à tous les travailleurs le droit de participer à l organisation de ces conseils, est, de toutes les propositions modifiant la loi syndicale, celle qui se rapproche le plus du but à atteindre, qui est d’établir l’égalité pour les deux parties dans la conclusion du pacte du travail.
- (à suivre)
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- FRANCE
- Les concours d’apprentis a nimes. — Cette institution aussi simple qu’utile naquit à Nîmes, il y a environ six ans, du concours simultané de trois fondateurs: 1° M. de Boyve, coopérateur bien connu: 2° M. Benoît-Germain,président du Conseil des prud’hommes ; 3° Le groupe ouvrier la chambrée “La Solidarité”.
- M. Charles Gide, l’éloquent professeur d’économie politique de Montpellier, prêta le concours sympathique de sa parole; les fonds obtenus par sa conférence servirent à l’achat des primes en argent ou en outils qui accompagnèrent les certificats.
- Le but des organisateurs était d’encourager les travaux manuels et de fournir un indice de la valeur des apprentis employés en diverses professions.
- Le Conseil des prud’hommes composé, en nombre égal, d’ouvriers et de patrons, prit, dès le début, cette institution sous son patronage. Les syndicats ouvriers joignirent un peu plus tard leur action à celle du conseil.
- M. Goffinon, vice-présïdent de la Société de participation aux bénéfices et membre de la Société Le Play, a entretenu cette dernière des résultats obtenus par les ouvriers nîmois.
- Nous empruntons au rapport présenté par M. Galibert sur le concours d’apprentis de 1892, ce qui suit :
- « En 1891-1892, cinquante-trois apprentis ont été inscrits, ce qui porte à 340 le nombre des inscriptions sur le registre du conseil depuis 1884.
- » Voici le relevé par profession : 2 boisseliers — 3 bourreliers — 1 blanchisseuse — 1 chapelier — 1 charron — 1 cimen-teur — 13 cordonniers — 21 couturières — 3 culotières — 1 dessinateur — 21 ébénistes — 2 ébénistes en sièges — 3 ferblantiers — l forgeron — 1 formier — 1 giletière — 4 graveurs lithographes — 2 jardiniers fleuristes — 1 jardinier potagiste — 1 lingère — 6 mécaniciens — 24 menuisiers — 15 peintres — 3 plâtriers — 3 repasseuses — G sculpteurs — 30
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- serruriers — 27 tailleurs — 2 tailleurs de pierres — 9 tapissiers — 2 teinturiers — 1 typographe — 122 tonneliers.
- Cette année, 61 apprentis se sont présentés à l’examen :
- 13 obtiennent un diplôme de lro classe — 17 obtiennent un diplôme de classe — 22 obtiennent un diplôme de 3e classe.
- Après avoir exposé la situation financière de l’œuvre, le rapporteur a terminé en donnant aux apprentis ces conseils:
- « Vous serez peut-être appelés par la situation économique et pour éviter la surproduction, à diminuer les heures que vous consacrez au corps d’état que vous avez choisi ; mais, ces heures, non employées là, peuvent être utilisées au développement de votre instruction ; en un mot, vous ne devez laisser reposer les facultés que vous possédez que le temps nécessaire à maintenir le corps dans une bonne disposition d’hygiène.
- « Un grand homme d’État disait (il y a environ dix-huit ans) :
- « Le gouvernement sera aux plus sages.
- « Et nous sommes en République !
- « Moi, de ma modeste place, je vous dirai :
- « Le plus bel avenir est réservé à la nation la plus travailleuse.
- Vous ferez donc œuvre de bon citoyen en apportant à l’édifice social toute la somme d’intelligence et de travail que vous pourrez donner.
- « On dit que la France est la première nation pour les idées larges et les choses de goût ; il faut aussi que l’on puisse dire de nous : C'est la nation la plus laborieuse, Persévérez donc dans cette voie et que la patrie, qui met dans la jeunesse toutes ses espérances ne soit point déçue. »
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- L’union syndicale des comptables. — L’Union syndicale des Comptables, a été fondée, il y a quelques mois, par l’Union des chambres syndicales ouvrières, dont l’organe, Le Moniteur des syndicats ouvriers, se plaçant exclusivement sur le terrain des intérêts professionnels et de l’entente avec les patrons, ouvre largement ses colonnes à la propagande des idées participationnistes.
- En tête des statuts de cette jeune société figure un vœu tendant à faire adopter la participation des ouvriers et employés aux bénéfices de l’entreprise industrielle et commerciale.
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- La société admet les patrons comme membres honoraires.
- Un des principaux avantages de cette mesure sera de faciliter le placement des membres de la société dans les conditions les plus profitables à l’employé et à la prospérité de l’entreprise.
- En outre, l’Union syndicale des comptables a inséré dans ses statuts l’idée, trop peu répandue encore, du prêt mutuel. Une partie des fonds const ituant le capital social est affectée à des prêts à court terme et sans intérêts aux sociétaires dans le besoin. Ceux-ci s’engagent par écrit à restituer le montant du prêt lorsqu’ils seront revenus à meilleure fortune.
- C’est un acheminement à la société coopérative de crédit.
- Enfin, des cours, des conférences, une bibliothèque d’ouvrages techniques, développeront l’enseignement professionnel des comptables du syndicat.
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- LA PARTICIPATION AU CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS. — Dans
- sa séance du 4 juillet 1892, le conseil municipal de Paris b adopté le projet d’établissement d’un tramway souterrain tubulaire à traction électrique, entre le bois de Vin-cennes et le bois de Boulogne (système Berlier).
- Ce projet qui comportait un cahier des charges et une convention présente, entre autres, cette intéressante particularité qu’il consacre, en cette matière, le principe de la participation.
- Il résulte du vote de ce projet que le conseil municipal aura seul, en temps voulu, la faculté de choisir entre deux systèmes impliquant l’un et l’autre la répartition par parties égales entre la ville de Paris, le personnel et la Compagnie.
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- Le Magasin de gros coopératif de France, établi 10, rue de Nesle, à Paris, vient de publier son bilan des opérations du deuxième semestre 1891.
- Il résulte de ce bilan que cette Société a acheté pour 1,200,000 francs de marchandises qu’elle a revendu aux coopératives affiliées avec un léger bénéfice.
- Ce bénéfice s’est élevé à la somme de 22,412 fr. 50. Déduction faite des frais généraux, appointements, propagande et divers, il reste net à partager 8,283 fr. 65.
- C’est un joli résultat.
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- Une application de l’égalité des salaires. — La petite ville de Saint-Claude, dans le Jura, avait vu fonder, il y a quelques années, des tailleries de diamants qui, prenant de plus en plus d’extension, étaient parvenues à réunir un personnel de six cents ouvriers. Malgré le taux élevé des salaires (8 à 20 fr. par jour), les patrons faisaient d’excellentes affaires. Mais quelques ouvriers brouillons, jaloux de ceux d’entre eux qui touchaient 20 fr. par jour, se mirent entête de demander l’égalité des salaires. A cet effet, ils formèrent un syndicat, grâce auquel ils obtinrent gain de cause, car les patrons, forcés de céder à la coalition, consentirent à répartir par parts égales, entre tous les ouvriers, la somme affectée aux salaires, et payèrent ainsi un peu plus les maladroits ou les paresseux et beaucoup moins les travailleurs d’élite.
- Si le travail proprement dit n’avait qu’à se louer de la mesure, il n’en était pas de même du talent. Les ouvriers habiles et actifs se découragèrent bientôt d’être réduits à un salaire moyen qui ne rémunérait pas suffisamment leurs talenis et leurs efforts : ils produisirent moins en qualité et en quantité. De leur côté, leS ouvriers ordinaires ou peu expéditifs ne cherchèrent plus à progresser en dextérité ou à faire plus de besogne, puisqu’une augmentation de soin et de travail ne devait pas leur valoir une augmentation de salaire.
- Les effets prévus se manifestèrent dans peu de temps.
- La qualité et la quantité des produits diminuèrent tellement que les tailleries de Saint- Claude, perdant leur réputation, durent réduire peu à peu le nombre des travailleurs et enfin les renvoyer tous jusqu’au dernier: c’est ainsi que disparut une industrie florissante, et que six cents ouvriers vinrent à manquer de travail et de pain.
- (Finance nouvelle)
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- Un signe des temps. — Le maire socialiste de Marseille a prononcé, à la distribution des prix du lycée, un discours se terminant ainsi :
- La société actuelle est mal faite; elle impose des souffrances et des privations à des milliers d’hommes ; elle réserve à certains le bien-être et l’aisance ; elle accorde, enfin, à quelques-uns un luxe fastueux.
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- Le superflu d’une- classe est fait tout entier du labeur et de la misère de l’autre. Et, si, inconscients des causes, nous demeurons indifférents, dans une quiétude béate ; si, dans la torpeur des besoins satisfaits, si, par une paresse d’esprit inexplicable mais réelle, nous considérons comme nous appartenant légitimement les choses qui sont le fruit du labeur des autres, nous sommes blâmables, et notre ignorauce ne saurait être excusée, parce qu’elle peut être dissipée.
- Nous serions de grands coupables si, méconnaissant les sentiments de justice et d’égalité, nous ne commencions dès aujourd’hui, dans un vaste élan général, l’œuvre de réparation qui régénérera l’humanité.
- La société actuelle est mal faite ; dure au peuple, elle n’a pour nous, bourgeois, que des faveurs; et je vous le dis, moi, qui répudie la violence: Brisons nous mêmes, de nos propres mains, cette société dont nous aurions à rougir.
- Ce sont ces jeunes gens qui sont là, ce sont nos fils qui la reconstitueront, apportant dans cette réédification toute la générosité que leur donne la jeunesse et l’esprit de justice que vous aurez dû faire pénétrer dans ces cœurs que vous façonnez avec cette tendresse qui n’a point d’égale dans les affections humaines.
- Ils entreront dans la vie avec le sentiment de la dignité personnelle et de l’indépendance : ils éviteront avec mépris, dans leur existence politique, les compromissions dégradantes qui font oublier le but et obscurcissent le sens moral.
- Ils seront dignes de l’enseignement qu’ils ont reçu ; ils seront notre gloire à nous, et nous aurons contribué à créer une société dans laquelle chacun sera à l’abri de l’incertitude du lendemain, et nous aurons fondé la République universelle.
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- La coopération et l’école. — A la distribution des prix d’une école du XIIrae arrondissement, M. Malepeyre, président de la commission de surveillance de la société coopérative de Bercy, a prononcé un discours dans lequel (après avoir rappelé les bienfaits de la loi du 28 mars 1888 qui a introduit les cléments du droit usuel et dè l’économie politique dans le programme de nos écoles primaires), il a
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- fait le très judicieux rapprochement suivant ei.tre la coopération et l’école :
- « L’école communale et la société coopérative sont deux centres d’assimilation de tous les éléments sociaux.
- « Dans la première, les enfants du commerçant, de l’ouvrier, du professeur, de l’employé, apprennent à se connaître, à se juger, à s’aimer ; dans la seconde, le bourgeois, le travailleur en paletot ou en blouse, s’unissent dans une commune et fraternelle sympathie.
- « La société coopérative est une école pratique de commerce, de comptabilité, d’administration et de science économique ; elle continue l’éducation commencée à l’école, elle fortifie le jugement, elle instruit et unit les citoyens.»
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- l’exposition de 1900 et la coopération. — La Fédération nationale, organe du comité central coopératif de France, suggère l’idée de la participation des sociétés coopératives françaises et étrangères à l’Exposition de 1900, et d’un congrès international qui se tiendrait à Paris pendant cette Exposition.
- Il reste, dit cette Revue, six à sept années pour se préparer ; cela paraît beaucoup, mais ces années seront bien vite écoulées.
- La constitution immédiate d’un comité d’action provisoire ou définitif s’impose, car il faut tenir compte que les membres devant constituer ce comité d’organisation n’auront que des rapports éloignés, obligés qu’ils sont de donner leur temps à leur travail quotidien, et le surplus de le consacrer, pour la plupart, à l’administration des sociétés auxquelles ils appartiennent.
- Que pour la prochaine réunion de l’Assemblée générale du Magasin de Gros, chaque société donne à ses délégués le mandat de constituer ce comité qui entrera le plus vite possible en fonction, élaborera les propositions à faire au point de vue de la participation, du concours actif de toutes les sociétés, soit isolément, soit collectivement, examinera les propositions faites en vue de ce Congrès, élaborera une réglementation, enfin, préparera la voie pour ceux qui auront à cette époque à prendre en mains les intérêts de la coopération.
- En présence de la somme de travail que doit nécessiter
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- cette manifestation, il est, nous le répétons, temps de se préparer.
- . A l’œuvre donc, et préparons le chemin pour les coopérateurs de 1900!...
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- LES PHARMACIES COOPÉRATIVES ET LA LOI, — Les Sociétés de secours mutuels de Grenoble avaient fondé, pour leur compte, une pharmacie dont la direction avait été confiée à un pharmacien diplômé, chargé, moyennant un salaire déterminé, de préparer et de distribuer aux membres participants des sociétés syndiquées les médicaments ordonnés par les médecins. Plusieurs pharmaciens de la ville poursuivirent le gérant et le président du syndicat des sociétés mis en cause par les parties civiles, en arguant principalement que, contrairement à l’article 2 de la déclaration du 25 avril 1777, il n’était pas propriétaire de la pharmacie qu’il exploitait. La demande fut rejetée sur appel par la Cour d’appel de Grenoble et vint, sur pourvoi, à la chambre criminelle de la Cour de cassation qui, par arrêt du 17 juin 1880, inséré au Bulletin des sociétés de secours mutuels (année!880, pages 232 et suivantes), repoussa définitivement la poursuite par des motifs qu’il est utile de rappeler sommairement. Il avait été établi en fait devant les juridictions de première instance et d’appel (et la Cour de cassation n’avait qu’à le constater) que la pharmacie n’était pas ouverte dans le sens de la loi du 21 Germinal an XI, en ce sens qu’on ne distribuait pas au public des substances médicamenteuses; cette particularité était affirmée par des inscriptions annonçant que le public n’y était pas admis. Les médicaments n’étaient délivrés qu’aux membres participants des sociétés de secours mutuels intéressées considérés comme copropriétaires du fonds.
- L’arrêt rappelle, en outre, que les restrictions apportées à la liberté du commerce de la pharmacie ne sont établies que dans le but d’assurer des garanties à la sécurité publique et n’ont pas pour but de favoriser l’intérêt particulier des pharmaciens, auxquels la loi ne reconnaît plus de monopole.
- Enfin la Cour de cassation se fonde sur le caractère des sociétés de secours mutuels qui exclut pour la création d’une pharmacie coopérative toute idée de spéculation mercantile et écarte les dangers qu’une exploitation de ce
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- genre pourrait présenter. Le caractère d’utilité publique des sociétés de secours mutuels, la surveillance et le contrôle exercés sur elle par l’autorité administrative, l’organisation du service pharmaceutique dirigé par les médecins des sociétés constituent pour la santé publique assez de garanties pour que les précautions indiquées par le législateur deviennent superflues.
- Cet arrêt a définitivement fixé la jurisprudence et soustrait à toute poursuite les organisateurs de pharmacies coopératives, mais les motifs dont s’est inspiré la Cour de cassation doivent être retenus pour bien fixer les conditions auxquelles doit satisfaire une pharmacie coopérative pour que sa création et son fonctionnement soient h l’abri de toute critique.
- [Le Moniteur des syndicats ouvriers)
- ETATS-UNIS
- Consécration légale de la journée de huit heures. — Une dépêche de Washington porte que le président Har-risson a signé, lundi 1er août, une loi limitant à huit heures la durée du travail quotidien des mineurs et ouvriers à la solde de l’État.
- PAYS DIVERS
- La statistique du travail. — Au congrès international sur la législation douanière et la réglementation du travail qui vient de se tenir à Anvers,M. Hector Denis, le savant professeur de l’Université de Bruxelles, a fourni d’intéressants détails sur l’organisation de la statistique du travail dans les différents pays où elle existe.
- C’est aux Etats-Unis que l’organisation est la plus ancienne et la plus parfaite. 11 existe aux Etats-Unis des services de statistique du travail plus ou moins développés dans vingt deux Etats et, en outre, un service fédéral à Washington, dirigé par M. Carrol D. Wright, qui avait inauguré ses travaux dans l’Etat de Massachussetts. Le service fédéral coûte près de 1 million par an et les services des Etats particuliers une somme au moins égale, ce qui fait en tout 2 millions de francs en chiffres ronds.
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- Faits politiques et sociaux 4$
- En Angleterre, la statistique du travail forme aussi un service très important rattaché au Ministère du commerce et dirigé par un économiste éminent, M. Robert Giffen. Ce service comprend un fonctionnaire tout spécial, nommé Labour correspondent, chargé de se mettre en rapport régulier avec les Trades-unions ouvrières; C'est M. Burnett qui est lui-même un des membres les plus actifs des Trades-unions,
- En Suisse, la statistique du travail est l’œuvre d’un secrétariat ouvrier fondé en 1887, et dirigé depuis cette époque par M. Greulich.
- Ce secrétariat ouvrier, organisé par la fédération ouvrière suisse, grande association de plus de cent mille membres créée par la société de Grütli, est absolument indépendant, et les autorités fédérales ne peuvent intervenir dans ses travaux.
- Néanmoins, il est subventionné par la Confédération, qui lui accorde une somme annuelle de 20 000 francs (1).
- Sur la proposition du conseil supérieur du travail, le Parlement français a voté, l’année dernière, une somme de 140.000 francs pour l’organisation d’un office du travail.
- Les explications données par M. Corra, l’un des délégués permanents de l’office du travail de Paris font prévoir qu’il faudra bientôt augmenter sensiblement le crédit de ce service nouveau.
- L’office du travail français a consacré la première année de son existence à la question des bureaux de placement. Le travail formera un gros volume d’un millier de pages qui sera distribué aux Chambres, dès la reprise des travaux parlementaires.
- U n travail qui ne manquerait, certes, pas d’opportunité —• nous prenons la liberté, après notre excellent confrère de la Finance nouvelle, de le recommander aux offices du travail de tous les pays — consisterait à dresser un tableau dans lequel le prix de revient de toutes les denrées et objets de consommation courants serait mis en regard de leur prix d’achat par le consommateur au détail.
- Si, par une large publicité donnée à un travail do ce genre, l’ouvrier pouvait se rendre un compte immédiat de l’ênormité
- (l)Voir à ce sujet l’intéressante étude publiée dans la Revue sociale et politique de Bruxelles (1892-n° 2), et le rapport adressé par M. Emmanuel Arago au gouvernement français, sur les conditions du travail en Suisse.
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- du tribut prélevé sur son salaire par les" parasites du commerce, on verrait vite se former un immense réseau de sociétés coopératives par lesquelles s’accomplirait, sans qu’il fût nécessaire de recourir à la procédure boiteuse des Parlements, la plus urgente des réformes sociales, la suppression des intermédiaires commerciaux, point de départ de l’émancipation définitive.
- LE FAMILISTERE ET LA PRESSE
- —--------;o;——-----------
- En deux circonstances récentes, qui ne sont pas sans analogie, mention a été faite du Familistère dans deux articles de journaux, très incidemment, du reste ; une ligne, ici; là, deux. Mais ces trois lignes en appellent quelques autres. «.
- Spectator racontait dans le Paris, avec infiniment d’humour, l’histoire de Villeneuvette.
- Villeneuvette est une petite commune du département de l’Hérault, et cette commune est une usine. Le propriétaire de cette usine est naturellement le maire de la commune.
- Ce propriétaire ou ce maire, nous dit Spectator, est un socialiste catholique.
- Je pourrais chicaner Spectator sur l’application de l’expression socialiste à un industriel qui abuse de patronat; je préfère lui laisser la parole :
- « Son usine était, comme elle l’est encore, enclavée dans un grand parc enclos de murs. Ce chef d’usine qui est un humanitaire, n’en doutons pas, avait doté cette agglomération d’ouvriers de tout ce qui est indispensable à la vie matérielle : d’abord le logement, puis un service médical. Sans doute, un magasin d’approvisionnements, une maison d’école, un peu de pharmacie, etc., etc. Quelque chose comme le familistère de Guise. Mais,— il y a un mais, comme cet homme est extrêmement vertueux, il demandait à ses ouvriers, en échange de toutes ces avances à l’animalité, le sacrifice complet de leur indépendance personnelle. A neuf heures du soir, les portes du parc fermées et le couvre-feu. Le maître avait la clef dans sa poche et l’usine se changeait en prison. C’était à prendre ou à laisser.
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- LE FAMILISTÈRE ET LA PRESSE
- (( Un beau jour, l’agglomération de Villeneuvette s’étant trouvée pourvue de tous les organes nécessaires à sa complète autonomie, des démarches ont été faites pour obtenir que Villeneuvette fût érigée en commune, Le décret a été signé : la propriété est une commune. Mais une commune d’un genre tout à fait extraordinaire : usine le jour, enceinte fortifiée la nuit. Le décret n’a point fait tomber les murailles.
- « Le propriétaire a fait construire la mairie dans son propre parc, et tous les soirs, à neuf heures, on ferme le territoire de la commune... »
- On devine le reste : pression électorale et sujétion morale en permanence ; un maire privant à son gré ses administrés de leur gagne pain ; un patron bannissant ses ouvriers de la commune, s’ils ne veulent pas abdiquer leur dignité d’êtres pensants, leur liberté de citoyens.
- A ceux qui abdiquent, on offre une compensation. Cette compensation, à la vérité, n’est autre chose qu’une restitution, puisque le bénéfice qui devrait revenir au travailleur, et une part seulement de ce bénéfice, en fait tous les frais.
- Mais il y a encore tant de patrons qui empochent tout le bénéfice !
- L’heure de la répartition équitable imposée à tous n’ayant pas encore sonné, il ne mériterait que des éloges, sans la terrible restriction signalée et quelques autres qu’on pourrait faire, l’industriel qui, sans attendre cette heure, opère cette restitution sous forme de boulangerie, d’épicerie, de pharmacie, de service médical, d’habitation, d’écoles, etc.
- Toutes ces institutions existent au Familistère, et je comprends que ce nom soit venu sous la plume de Spectator.
- A peine le mot est-il écrit que l’écrivain arrête par un mais son ébauche de comparaison.
- Vous avez raison, mon cher Spectator, il y a un mais ; il y en a même une kyrielle.
- Au Familistère, personne ne peut cumuler sur sa tête les attributions de maire et de patron et, cela, pour deux raisons péremptoires : le Familistère n’est pas une commune, et il n’y a pas de patron Le patron, s’il existait, ne pourrait pas ajouter à ses prérogatives la dignité de portier. La raison en est aussi indéniable que les deux précédentes : il n’y a pas de porte. Pas de porte, partant, pas de mur de clôture.
- Le Familistère est abordable par tous les côtés, par la place et par les pelouses qui l’entourent. Il est accessible à tout le monde du sous-sol au grenier, à toute heure du jour et de la nuit.
- Il n’y a pas de règlement : on entre, et on sort à volonté,
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- C’est en pleine liberté que les habitants organisent, administrent eux-mêmes leurs intérêts matériels et moraux, s’assurent les meilleures conditions d’hygiène et de bien-être, et pourvoient à l’éducation et à l’instruction de leurs enfants.
- La part faite, notamment, au département de l’instruction est des plus considérables. Alors, par exemple, que la riche commune de St-Quentin dépense annuellement 9 francs par enfant, le budget de l’instruction publique au Familistère comporte une dépense de 66 fr. par enfant.
- Et tout le monde au Familistère veille à la conservation et au développement des institutions principales et accessoires qui constituent l’ensemble de l’œuvre, car tout le monde en recueille le bénéfice intégral.
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- « Si le Familistère de Guise a eu le droit de se constituer, nous ne voyons pas bien, au point de vue libéral, au nom de quel principe on interdirait â M. de Mun et à un patron qui partage les mêmes idées de réaliser en fait le socialisme qu’ils prêchent. »
- Ainsi s'exprime le Temps dans son commentaire de l’interpellation qui s’est déroulée à la Chambre au sujet de l’association de Notre-Dame-de-l’Usine, interpellation qui eut aussitôt pour épilogue la fermeture d’une chapelle illégalement livrée au culte, et une condamnation pour violation de la loi sur les syndicats professionnels.
- Pour ma part, je suis grand partisan de la liberté en matières d’expérimentations sociales, étant bien persuadé qu’il y a toujours quelque profit à tirer de la pire, ne fut-ce, en fin de compte, qu’un éloignement parfaitement raisonné de son objet ou de sa manière ; et très convaincu, en outre, qu’à notre époque, l’entreprise née de la liberté, qui ne respecterait pas la liberté de ceux sur lesquelles le s’appuie, porterait en elle le germe d’une mort prochaine.
- Il ne faut pas être surpris, toutefois, que la société moderne prenne des garanties contre la violation possible de la plus grande des libertés, la liberté de conscience, si longtemps comprimée par l’église et la monarchie, et qu’elle tienne jalousement à l’exercice de son droit de contrôle, car en dépit de toutes les déclarations de droits, la liberté du patron peut être, a longtemps été, est encore la servitude du travailleur.
- Le devoir de la société, sa raison d’être, n’est-il pas de
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- servir de contre-poids dans le conflit de deux forces inégales livrées à elles-mêmes ?
- Mais, à batailler sur les principes, sans s’être mis au préalable d’accord sur les termes, on perdrait son temps.
- Dans la récente discussion au Sénat de la loi Bovier-Lapierre, le rapporteur, M. Trarieux, a soutenu que le patron avait le droit de renvoyer ou de ne pas embaucher un ouvrier non seulement parce qu’il était syndiqué, ce qui était la question même à résoudre, mais encore parce qu’il était catholique, protestant, libre-penseur, et de faire de la pratique de tel ou tel culte la condition du travail accordé, c’est-à-dire, en l’état de notre organisation industrielle, la condition de la vie même.
- M. Tolain a qualifié cette doctrine de monstrueuse.
- Où est la vérité ? Et qu’on est heureux d’avoir des faits à sa disposition pour aider à fixer les incertitudes !
- Le Familistère est un de ces faits, et c’est à raison, sans doute, de son importance, que le Temps le fait intervenir ici.
- L’importance du Familistère, comme fait économique et social, tient à sa complexité.
- Aux yeux de l’auteur de l’article, cette complexité dissimule peut-être, ou plus vraisemblablement, constitue par elle-même une anomalie, impliquant à son tour, l’idée de privilège, de faveur ou de tolérance.
- Cette idée ressort du simple rapprochement qu’il fait du Familistère, qui a usé d’un droit en se constituant, et des établissements pour lesquels il revendique le libre exercice de ce droit. Car la jouissance d’un droit exclusif ne peut être que le résultat d’une tolérance, d’une faveur, et représente un pré-vilège.
- J’interprête mal peut-être la pensée de l’auteur de l'article ; mais je traduis sûrement avec exactitude l’impression du lecteur. C’est pourquoi j’ai pensé que quelques explications ne seraient pas inutiles.
- La faveur n’est certes pour rien dans la création ou le développement du Familistère, et ce n’est pas la faute du gouvernement d’alors, ni du parti clérical dont les avis prévalaient à cette époque, s’il a pu se constituer.
- M. Godin a maintes fois parlé, avec une amertume bien compréhensible, des entraves apportées à son œuvre par les tracasseries des gens du pouvoir et les intrigues des gens d’église. Et les bénéficiaires actuels de l’œuvre seraient bien coupables s’il oubliaient, jamais, au prix de quels efforts et de quels sacrifices le fondateur a pu leur en laisser la jouissance paisible et incontestée.
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- On peut juger de la faveur dont jouissait le Familistère auprès du gouvernement impérial par ce simple fait ;
- Le Familistère ne put se faire admettre à l’Exposition de 1867, ni en relief, ni en plan, ni en gravure.
- Contre rétablissement définitif de l’association, ce n’était pas assez des tracasseries des adversaires politiques, des intrigues des adversaires religieux, de l’apathie et de l’indifférence des collaborateurs dont M. Godin, voulait faire des associés, comme on peut s’en rendre compte par la lecture des Notes pour servir à une biographie de M. Godin ; il y avait encore les difficultés de notre législation sur les associations que l’on peut appeler à bon droit législation contre l’association.
- Il n’a pas fallu moins de persévérance et d’énergie à M. Godin pour surmonter ces difficultés, qu’il ne lui en avait fallu pour venir à bout de toutes les autres-
- La forme légale de l’association du Familistère est la commandite simple, c’est le seul mode de société légale >qui ait pu être adopté pour permettre rationnellement l’établissement de cette association, dans laquelle l’industriel capitaliste fondateur n’a été qu’un commanditaire transitoire, faisant passer le capital primitif, dont il était seul propriétaire entre les mains de ses collaborateurs, employés et ouvriers qui étaient appelés à devenir les seuls réels commanditaires de la société dans un temps plus ou moins court. (Le Familistère et son Fondateur, par M. Bernardot membre du conseil de gérance).
- Ainsi constituée, la Société du Familistère échappe à tous les embarras de la législation contre les associations; elle est régie par un contrat qui n’est révisable que du consentement des parties; et comme ces parties, dans les clauses de la commandite, ont prévu le cas de révision, stipulant en outre que la dissolution pour être valable, doit réunir l’unanimité des associés, il s’ensuit que les contractants sont liés d’une manière précise, et qu’ils n’ont plus qu’à se conformer, eux ou leurs héritiers, aux termes d’un contrat parfaitement défini et valable jusqu’à son échéance, en 1979. (Le Familistère de Guise, solution de la question ouvrière, Devoir, numéro exceptionnel du 30 mars 1884).
- Donc, au point de vue légal, le caractère exceptionnel du Familistère ne résulte que de sa nouveauté.
- Quant à ses règles intérieures, il suffît de lire les statuts de l’association et la déclaration de principes qui la précède, pour voir combien elles sont respectueuses des droits re-
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- connus, sinon protégés par les lois, de la personne humaine.
- La liberté de conscience est de ce nombre.
- Le Familistère est un grand exemple de la tolérance religieuse.
- On n’y trouve aucun édifice ou partie d’édifice consacré à un culte quelconque. Sur ce point encore, il se différencie des institutions qui ont fait l’objet des deux rapprochements de plume que j’ai signalés.
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- Un ardent propagandiste de la cause de la participation, M. Abel Davaud, sur le rôle duquel nous aurons à revenir, publie depuis quelque temps dans un journal de la Côte d’Or, l'Avenir seurrois une série d'études très intéressantes sur M. Godin et son oeuvre.
- Je détache de l’une d’elles le passage suivant qui pourrait servir de complément et de conclusion aux lignes qui précèdent :
- « J.-Bte A. Godin était un pionnier de la première heure. Il lui' fallait tout créer, et les théories et l’organisation. 11 lui fallait tout imaginer, discipliner les hommes, les entraîner et les enthousiasmer ; tâche difficile, rendue plus difficile encore par des causes domestiques qui l’entravaient singulièrement et compliquaient les problèmes à résoudre II vint à bout de tout cela, grâce à ses fortes convictions, à sa volonté et au suprême désir qui l’animait de réaliser son rêve : voir tous les travailleurs qui l’entouraient, solidarisés avec lui, s’attacher à l’usine créée, et tous ensemble, donner l’exemple du travail associé au capital et entraînant une prospérité telle que l’exemple donné fasse envie et porte à l’imitation tous ces manufacturiers qui si souvent se ruinent et ruinent leurs ouvriers, faute de mettre la solidarité en mouvement au profit des uns et des autres.
- « La route est maintenant ouverte et tous ceux qui refusent de la suivre pour cause d’un égoïsme mal entendu, de faux calculs, d’ignorance économique, feront bien de s’engager au plus tôt dans celte voie, s’ils ne veulent y être contraints par les dangers d’une lutte sociale que provoque leur exploitation sans cœur et sans merci, et peut-être aussi, par des lois qui déjà sont à l’examen du Parlement. »
- J. P.
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- NOUVELLES DU FAMILISTERE
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- ADMISSIONS DANS LA SOCIÉTÉ
- Le Conseil de Gérance de la Société du Familistère, dans sa réunion du 21 juillet dernier, a admis eu qualité de sociétaires 19 membres nouveaux résidant au Familistère de Guise et 5 résidant au Familistère de Laeken.
- Dans sa séance du lendemain, le même conseil a conféré la qualité de participant à 35 travailleurs de l’usine de Guise et à 4 travailleurs de l’usine de Laeken.
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- Le 7 du mois d’Août, les associés réunis en assemblée générale ont procédé, par les formalités statutaires à la nomination de 21 membres nouveaux dont les noms suivent :
- Anstelle Paul. — Braillon Georges. — Brancourt Arthur. — Mme Dacheux, née Lamy Irma. — Delavenne Jules. — Dirson Arthur. — Fournier Jules-César. — Gaspard Camille. — Mme Ve Govin Victorine. — Gravet Léon. — Hennequin Hyppo-lite. — Hutin Théophile. — Larive Jules. — Louis Vital. — Melle Mismaque Laure. — Noël Gustave. — Patte Charles. — Patte Elphège. — Pourrier Ernest. — Prudhomme Pierre-Édouard. — Talon Constant.
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- Avant de faire procéder au vote, M. Dequenne, administrateur gérant de la Société du Familistère, président de l’assemblée, avait prononçé les paroles suivantes :
- Mesdames et Messieurs,
- Après la lecture des articles qui déterminent les droits et les obligations des membres associés, je dois ajouter que formant le corps d’élite de notre association, c’est à vous surtout qu’il incombe de veiller aux intérêts de notre Société et au maintien de sa prospérité.
- La Société du Familistère, association du capital et du travail, œuvre sociale en même temps qu’entreprise industrielle et commerciale, nous donne le bien-être moral et matériel.
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- Nouvelles du familistère 48§
- L’œuvre du grand philanthrope Godin, qui donne à ceux qui y participent l’aisance et le bonheur, doit aussi étendre ses bienfaits au dehors par l’exemple qu’elle doit donner.
- Mais si, au point de vue social, la démonstration est faite et les résultats indéniables, il n’en est pas moins vrai que ces effets et ces résultats dépendent de la partie industrielle, car sans la prospérité de l’une, l’autre s’amoindrirait. C’est pour cela, mes amis, que je fais appel à tous vos dévouements et à toutes vos aptitudes pour maintenir notre industrie au degré de supériorité à laquelle son fondateur l’a fait parvenir.
- Vous le savez, la lutte est difficile, la concurrence acharnée. Et cependant il nous faut du travail, il nous faut des commandes. Chaque année, un certain nombre d’élèves de nos écoles entrent dans nos ateliers et viennent participer à nos tra-vaûx.
- Il est de mon devoir d’appeler votre attention sur la situation et de vous dire :
- Travaillons tous, mes amis, soyons unis ; que les sentiments d’égoïsme, d’envie et de jalousie, s’ils existent parmi nous, fassent place à des sentiments fraternels. Nous sommes une grande famille dont chacun des membres ne doit avoir qu’un seul but et une pensée: s’entraider mutuellement et travailler au bien de l’œuvre commune.
- (Applaudissements).
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- COMITÉ DE CONCILIATION
- Dans les premiers jours du même mois, tous les travailleurs de la Société du Familistère avaient été appelés à désigner, par le vote, conformément aux statuts, les trois membres du comité de conciliation.
- Le mandat de Messieurs Quent Aimé, Pernin Antoine et P iponnier Antoine, commissaires sortants, fut renouvelé par les électeurs.
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- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- EXAMENS SCOLAIRES 1892
- « La progression constante du niveau de l’instruction dans les Écoles de l’Association)) — disions-nous en 1890 —ce s’accuse d’une façon frappante par le relevé des chiffres obtenus aux examens du Certificat d’Études primaires :
- Nous sommes heureux de constater encore, cette année-ci, que le nombre de nos élèves reçus est, par rapport au canton, en proportion toujours croissante. En effet, les enfants du Familistère comptaient entre eux le quart des certificats donnés dans le canton en 1890; et, en 1892, ils représentaient un peu plus du tiers.
- Notons bien cependant que, conformément aux indications officielles, les épreuves du Certificat d’Études étaient, à cette dernière session, beaucoup plus difficiles que précédemment et les Examinateurs bien plus rigoureux aussi, afin de relever efficacement le niveau d’instruction nécessaire pour l’obtention du certificat. Ces dispositions excellentes pour les années scolaires qui vont suivre ont eu, actuellement, pour conséquence de faire échouer dans toutes les écoles un certain nombre des élèves les plus jeunes ou les plus faibles.
- Tableau des résultats obtenus en 1892
- Totalité des élives du canton:
- 79 garçons présentés — Reçus 36.
- 58 filles présentées — Reçues 46.
- Dans ce nombre les élèves du Familistère comptent pour :
- 23 garçons présents — Reçus 12.
- 18 filles présentes — Reçues 14.
- Notre contingent d’élèyes se décomposait ainsi par classes d’enseignement :
- 4mP année primaire
- 27 élèves présentés— reçus 15
- 5m0 année primaire
- 14 élèves présentés — reçus 11.
- Enfin, l’examen pour la Mention de dessin a donné les résultats suivants qui se passent de tout commentaire.
- Totalité des élèves présentés :
- Garçons 10 — reçus 10.
- Filles 11 — reçues 7.
- Sur ce nombre, un seul garçon et une seule fille du canton n’appartenaient pas aux écoles du Familistère.
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- SOCIÉTÉ DE PAIX ET D’ARBITRAGE DU FAMILISTÈRE 491
- Société de Paix et d’Arbitrage International
- DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- Réunion mensuelle du jeudi 28 juillet 1892
- Sont présents au bureau : MM. Bernardot, président,
- Doyen, Allard, assesseurs, Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- M. Locqueneux vice-président s’est fait excuser.
- M. Sarrazin fait connaître la situation financière de la société, que l’assemblée approuve.
- Au vote qui a lieu pour l’élection d’un président et d’un vice-président, les sortants, MM. Bernardot et Locqueneux, sont réélus.
- M. Bernardot remercie l’assemblée de la marque de confiance qu’elle lui donne. Il en est vivement touché et continuera, comme par le passé, à faire tous ses efforts pour la justifier. Il adresse également des remerciements au nom de M. Locqueneux, vice-président, (empêché d’assister à la réunion), et dont le dévouement à la cause de la Paix est justement apprécié.
- Sur la proposition de son Président, la réunion décide l’achat de 200 almanachs de la Paix, à l’Association des jeunes amis de la Paix, de Nîmes, almanachs qui seront distribués gratuitement à titre de propagande.
- Lecture est donnée d’une lettre de l’Association pour la Paix et l’arbitrage international de Gênes, invitant notre Société à se faire représenter à la fête solennelle qui est organisée dans cette ville, le 4 août, à l’occasion du 4mo centenaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
- M. le Président soumet les termes d’une réponse à faire à cette invitation, termes qui sont votés à Tunanimité.
- L’achat de deux volumes d’un ouvrage de M. Revon, recommandé par le Bureau international, ayant trait à l’arbitrage international, à ses origines, à son présent et A son avenir est décidé. De même l’achat de plusieurs brochures extrêmement intéressantes, reçues récemment de MM. Cour-
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- tépée, Vasseur, Frédéric Passy, etc. M. Bernardot signale l’intérêt pour la cause de la Paix, que présente plusieurs c x-cellentes publications qui parviennent à notre Société :
- Le journal La Paix qui contient chaque semaine un article pacifique fort bien rédigé ;
- Le Courrier Diplomatique, journal italien, organe des travaux du Bureau International ;
- Le Bulletin trimestriel delà poix des Jeunes amis de la Paix de Nîmes ;
- Le bulletin trimestriel des Annales de la Paix, rédigé par M. La Fontaine de Bruxelles.
- Le Journal L'Époque, où l’infatigable H. Destrem consacre, chaque semaine, un article remarquable aux questions de la Paix.
- Tous ces documents sont à la disposition des membres de la Société qui en feront la demande à M. Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- Pour terminer cette séance bien remplie, M. Bernardot donne lecture de la brochure en vers : « Quelques mots de réponse aux avocats de la Guerre». Cette lecture soulève les applaudissements de l’auditoire qui témoigne ainsi de l'estime qu’il a pour le talent remarquable de l’auteur, notre ami Manuel Vasseur, de Paris.
- La séance est levée.
- Avis important
- Un prix de 1250 fr. 'Douze cent cinquante francs), est offert à l’écrivain qui enverra à la Société de Paix et d’Arbi-ge international du Familistère de Guise, avant le 15 Décem-prochain, le meilleur « Chapitre modèle sur la Paix et la Guerre »
- Ce chapitre étant destiné à être inséré dans les livres de lecture en usage dans les Ecoles Elémentaires, devra être suffisamment court pour pouvoir y trouver place.
- Sur demande adressée à M. Sarrazin, secrétaire-trésorier, au Familistère de Guise, tous les renseignements nécessaires et conditions seront envoyés immédiatement, ainsi que des documents fort intéressants sur la question de la Paix.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- MOUVEMENT FEMININ
- LES FEMMES ET L’INSTITUT
- Mm* Léon Berteaux avait officiellement posé sa candidature à l’Academie des Beaux Arts, pour la succession du sculpteur Bonnassieux.
- L’Académie a repoussé cette candidature.
- NotezMnen qu’elle n’était pas obligée de donner une voix à Mme Berteaux, si elle tenait ses œuvres en piètre estime.
- Mais elle ne l’a pas même classée parmi les candidats.
- L’élection d’une femme à l’Institut ne serait pourtant pas un fait sans précédent. Catherine Duchemin, femme du sculpteur Girardon, fut élue en 1663. Sophie Chénois, graveur, fut élue en 1716. Marie-Anne-Élisabeth Vigée-Lebrun fut élue en 1783. Sur ce point nous avons reculé.
- En écartant la candidature de Mm° Léon Berteaux, en vertu du droit régalien que les hommes s’attribuent entre eux, et dont nous trouvons la manifestation sur toute l’échelle des professions qu’ils s’étaient réservées jusqu’ici, l’Académie aurait-elle voulu condamner en principe tout talent féminin ?
- La prétention serait grande.
- Le Journal des femmes en fait justice en ces quelques lignes :
- «L’art n’a pas de patrie, nous a-t-on souvent dit. 11 paraît tout de même qu’il a un sexe et que, par antithèse sans doute, il s’est incarné dans le sexe qu’il est convenu d’appeler laid. Nous n’avons qu’à nous incliner devant la décision de ces Messieurs. Charbonnier est maître chez lui.
- « Seulement, nous ferons remarquer que l’opinion publique ne leur donne pas raison. La presse a soutenu la candidature féminine, et le public, quand il voit un chef-d’œuvre, a le bon sens de l’admirer, sans chercher même de quel nom il est signé.
- « C’est dommage que ces Messieurs de l’Institut ne peuvent pas interdire —en même temps que les portes de l’Aca-mie — l’étude de l’art aux femmes. »
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- LES FEMMES PHARMACIENNES
- Mme Blanche Edwards Pilliet, docteur en médecine, énumère (au congrès féministe) les conditions indispensables pour qu’une femme puisse devenir pharmacienne ; il suffit qu’elle fasse, dans une pharmacie, trois années de stage et qu’elle ait, dans un lycée de filles, le baccalauréat de fin d’études, lequel a l’équivalence avec l’examen de quatrième des lycées de garçons, examen nécessaire pour que les jeunes gens soient nommés pharmaciens de 2,no classe.
- Dans le lycée de garçons de Toulouse, il y a une pharmacienne, Mlle Doumergue. En 1878, deux jeunes filles ôtaient inscrites à l’école de pharmacie de Paris : Mlle Leclerc, étudiante en médecine, a fait trois années de stage chez un pharmacien ; Mlle Landais, doctoresse en médecine, a pris en province ses grades de pharmacie. Plusieurs femmes sont actuellement stagiaires dans les meilleures pharmacies parisiennes.
- Quand il y aura un nombre suffisant de femmes ayant embrassé cette profession, l’administration a décidé que les postes de secours leur seront confiés. Les pharmaciennesde campagne seraient extrêmement utiles.
- En Hollande, il y a une femme qui tient une officine et, à Bruxelles, la sœur de Mlle Popelin est titulaire de l’une des principales officines.
- Eugénie Potonié Pierre
- LES FEMMES ET LA SCIENCE
- L’admission des femmes aux examens universitaires est décidément un fait accompli dans tous les pays, l’Allemagne excepté. Chaque année, de jeunes étudiantes — étrangères pour la plupart — « affrontent les périls du tapis vert », et chaque année plusieurs d'entre elles obtiennent des grades académiques.
- Les jurys de la session d’examen, dite de juillet, en fonctions à Bruxelles, viennent d’accorder à trois étudiantes lusses; Mlles N. Stessels, E. Retchansky et F. Bartels, le diplôme — première épreuve — de candidat en sciences naturelles avec distinction à l’une, avec grande distinction aux deux autres.
- Ces résultats sont d’autant plus intéressants à recueillir que ces élèves ont à supporter toutes les difficultés que leur impose l’emploi d’une langue étrangère.
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- MOUVEMENT FÉMININ
- Une jeune Polonaise, Mlle Joteqko, qui a subi l’an dernier l’épreuve unique les deux examens de la candidature en sciences avec la plus grande distinction, poursuit actuellement à l’école de pharmacie l’étude approfondie de la chimie analytique.
- L’INSTRUCTION DES FEMMES
- Un discours prononcé à la distribution des prix au lycée de jeunes filles d’Amiens par M. Melcot, procureur général en cette ville, traite d’une façon fort intéressante, avec infiniment d’esprit et de raison, la question de l’instruction des femmes.
- Il fait justice de trois griefs invoqués par les adversaires des lycées de jeunes filles.
- Premier grief : le surmenage. Le surmenage n’est ici qu’un vain mot que le spirituel magistrat raille justement.
- « Autrefois, dit-il, quand nos mères disaient en parlant de nous: «Le pauvre enfant, on le fait trop travailler, » on souriait doucement de leur tendre faiblesse ; aujourd’hui, il suffit que le père de famille s’écrie : « On les surmène, » pour que tout paraisse dit et que l’on s’incline dans une malédiction muette contre les professeurs qui enseignent et le gouvernement qui, en fin de compte, ici comme ailleurs, est toujours responsable de tout. »
- Le surmenage pourrait être amené par l’émulation. M- Melcot ne redoute pas ce danger pour les jeunes filles.
- «J’ai pu constater, dit-il, que vous avez cette supériorité sur les jeunes garçons, de travailler beaucoup plus en vue d’apprendre que dans le but de vous assurer des succès,..........
- d’ailleurs, ce n’est pas chez les jeunes filles habituées à un travail régulier et intéressant que je craindrais de rencontrer une santé débile, mais plutôt chez celles dont l’esprit vide et le temps inoccupé laisserait le champ trop libre aux jeux de l’imagination et aux envolées du rêve.... »
- Deuxième grief : avec une instruction trop développée, on fera des femmes pédantes.
- « Avec l’instruction, dit M. Melcot, la pensée s’élève, la morale s’éclaire, la douceur augmente, la politesse fleurit. »
- Il montre ensuite que ce qu’on enseigne aux jeunes filles, loin d’être un péril pour leur esprit, leur est vraiment utile.
- Troisième grief : les femmes trop instruites s’exposent à devenir des déclassées.
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- Ce grief a moins de force encore que le précédent. Célibataire, la femme saura lutter contre les difficultés de la vie ; mariée, mère de famille, elle sera le soutien de son mari dans ses entreprises et élévera d’autant mieux sa famille.
- « Quand on forme, dit excellemment M. Melcot, une génération de femmes instruites et intelligentes, c’est une génération d’hommes de valeur que l’on prépare par la constitution de familles, ou, à côté du mari, chef intellectuel et moral, de la femme également honnête et instruite, grandiront les enfants, qui se sentiront protégés par la volonté du père et par la tendresse de la mère, en même temps que dominés par la supériorité intellectuelle de tous les deux.
- LES DROITS DE LA FEMME
- A capacité égale, salaires égaux ; à savoir égal, diplômes égaux ; à titres égaux, droits civils et politiques égaux
- La femme a le droit sacré de faire eTacer du Code Napoléon les lignes qui la flétrissent comme épouse, comme mère et comme fille. Elle a le droit sacré de réclamer sur toute la ligne l’égalité complète avec l’homme, parce que comme l’homme la femme a intelligence, libre arbitre, volonté, jugement, parce qu’elle est douée d’une âme égale à la sienne.
- Pourquoi le méconnaître plus longtemps ? Nous sommes en face de la plus outrageante injustice, de la plus inique violation du droit primordial, maintenue en connaissance de cause vis-à-vis de la moitié de la nation française,—injustice que rien ne justifie, qu’aucun argument, je ne dirai pas valable, mais même spécieux, ne légitime.
- Pourquoi la femme ne peut-elle pas servir de témoin pour la signature d’un testament devant notaire ?
- Pourquoi une femme ne peut-elle pas servir de témoin à la mairie pour la naissance d’un enfant ?
- Pourquoi une femme qui fait le commerce, qui paye patente et contribution, n’est - elle pas électeur au tribunal de commerce ?
- Si vous le savez, dites-le moi. Jusqu’à présent, à ces trois pourquoi, je n’ai rencontré d'autres réponses que celle-ci : Parce que.
- Th. Tiiolozan (U Émancipation)
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
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- Socialisme catholique, son insuffisance, son complément nécessaire, par P.-F. Courtépée.
- Brochure de 70 pages, en vente à la librairie de la Religion Universelle, 3, rue Mercœur, Nantes, Loire-Inférieure.
- Cette brochure contient l’analyse et la discussion de l’Encyclique « Novarum rerum » du 15 mai 1891, relative à la condition des ouvriers dans les pays chrétiens.
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- Quelques mots de réponse aux avocats de la guerre, poésie par Manuel Vasseur.
- Opuscule en vente à l’imprimerie typographique Jules Lié-vens, 203 rue d’Alésia, Paris.
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- Thé 24° annual coopérative Congrès 1892, held in Baillie Street chapel, Rochdale.
- Beau volume publié par l’Union coopérative, à Manchester, Angleterre.
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- La science des Mages et ses applications théoriques et pratiques.
- Petit résumé de l’occultisme, par Papus.
- Prix 50 centimes ; Librairie du Merveilleux. Chamuel éditeur, 29, rue de Trévise, Paris.
- A. Serf. Le monopole du gaz, par un électeur parisien avec un commentaire de Benoit Malon (Librairie de la Revue socialiste).
- Cet ouvrage fait partie d’une série d’études publiée sous ce titre : « Les grands fiefs modernes.
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- — Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.
- J’attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu’à terre MM. les professeurs qui accouraient essoufflés. Un seul de ces monsieurs me rendit mon salut ; c’était un prêtre, le professeur de philosophie, « un original, » me dit M. Viot... Je l’aimai tout de suite cet ori-ginal-là.
- La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s’arrêtèrent interdits à l’aspect de M. Viot.
- — Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.
- Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, toujours la tête sur l’épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
- Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
- Le plus grand et le plus gros d’entre eux prit le ' premier la parole ; c’était M. Serrières, le fameux Serrières, que j’allais remplacer.
- — Parbleu ! s’écria-t-il d’un ton joyeux, c’est bien le cas de dire que les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.
- Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier ; mais je vous assure qu’à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
- — Ca ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main ; quoiqu’on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout de même vider quelques flacons en-
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- LE PETIT CHOSE
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- semble. Venez avec nous, collègue.., je paye un punch d’adieu au café Barbette ; je veux que vous en soyez..., on fera connaissance en trinquant.
- Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et m’entraîna dehors.
- Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d’armes. Les sous-officiers de la, garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c’était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères...
- Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d’adieu avaient attiré le ban et l’arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m’accueillirent avec beaucoup de cordialité. À dire vrai, pourtant, l’arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin delà salle où je m’étais réfugié timidement... Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s’asseoir à côté de moi ; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d’étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
- — Eh bien! collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu’il y a encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé en venant à Sarlande pour votre début. D’abord l’absinthe du café Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas trop mal.
- La boîte c’était le collège.
- — Vous allez avoir l’étude des petits, des gamins qu’on mène à la baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n’est pas méchant ; les collègues sont de bons garçons: il n’y a que la vieille et le père Viot...
- — Quelle vieille ? demandai-je en tressaillant,
- — Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire de lunettes... C’est une tante du principal, et elle remplit ici les fonctions d’économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce n’est pas de sa faute.
- Au signalement que me donnait Serrières, j’avais reconnu la fée aux lunettes, et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le point d’interrompre mon collègue et de lui demander: « Et les yeux noirs? » Mais je n’osai pas parler des yeux noirs au café Barbette!...
- En attendant, le punch circulait, les verres vides s’emplissaient, les verrez remplis se vidaient ; c’était des toasts, des oh !
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- oh! des ah! ah! des queues de billard en l’air, des bousculades, de gros rires, des calembours, des confidences...
- Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la main.
- A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis ; il raconta effrontément à l’un deux qu’il appartenait à une famille très riche et qu’à la suite de quelques folies de jeune homme, on l’avait chassé de la maison paternelle; il s’était fait maître d’étude pour vivre, mais il ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une famille tellement riche !...
- Ah ! si ceux de Lyon avaient pu l’entendre à ce moment-là. Ce que c’est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que j’étais un fils de famille en rupture dé^ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d’un meilleur œil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de m’adresser la parole ; on alla même plus loin : au moment de partir, Roger, le maître d’armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
- Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c’est-à dire l’heure de retourner au collège.
- L’homme aux clefs nous attendait sur la porte.
- — Monsieur Serriéres, dit-il à mon gros collègue que le punch d’adieu faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos élèves à l’étude ; dès qu’ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.
- En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée solennelle à l’étude.
- Tout le monde se leva.
- Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité ; puis il se retira suivi du gros Serriéres que le punch d’adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc ! irinc ! frinc ! parlèrent pour lui d’une façon si terrible, frinc ! frinc ! frinc ! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le nouveau maître lui-même n’était pas rassuré.
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- Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures malicieuses sortirent de derrière les pupitres ; toutes les barbes de plumes se portèrent aux lèvres, tout ces petits yeux, brillants, moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu’un long chuchotement courait de table en table.
- Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaire ; j’essayai de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs fra pés sur la taole :
- — Travaillons, messieurs, travaillons I
- C’est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
- VI
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- Ceux-là n’étaient pas méchants ; c’étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu’ils ne sentaient pas encore le collège et qu’on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
- Je ne les punissais jamais. A quoi bon ? Est-ce qu’on punit les oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n’avais qu’à crier : « Silence ! » Aussitôt ma volière se taisait, — au moins pour cinq minutes.
- Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette !...
- Moi, je ne les menai pas à la baguette. J’essayai d’ètre toujours bon, voilà tout.
- Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire... Une histoire !... Quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plumes, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques : les Débuts d'une cigale, les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd’hui, le bonhomme la Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j’y mêlais de ma propre
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- histoire. 11 y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheurensement M Viot n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.
- Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s’arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
- Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s’agitaient d’un air féroce : « Frinc ! frinc ! frinc ! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici ! »
- J’essayai, tout tremblant, d’apaiser les terribles clefs.
- — Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours-ci, balbutiai-je... J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.
- M, Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
- Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12 : Devoirs du maître envers les élèves.
- Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires et je n’en racontai plus jamais.
- Pendant quelques jours, mes petits amis furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là ? Jamais nous ne nous quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts : les grands, les moyens, les petits ; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j’avais trente-cinq enfants.
- A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du réglement, je ne l’aimais pas., je ne pouvais
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- pas l’aimer ; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l’homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés ; d’ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n’étais plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
- 11 n’y avait pas jusqu’au portier Cassagne et au maître d’armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le maître d’armes surtout semblait m’en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa moustache d’un air féroce et roulait de gros yeux, comme s’il eût voulu sabrer un cent d’Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu’il n’aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas : mais je vis bien à son air qu’il ne les aimait pas non plus... De quels espions s’agissait-il ?... Cela me ht beaucoup penser.
- Devant cette antipathie universelle, j’avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles : c’est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m’appartenait • c’était ma chambre, mon chez moi.
- A peine rentré, je m’enfermais à double tour, je traînais ma malle, — il n’y avait pas de chaises dans ma chambre, — devant un vieux bureau criblé de tâches d’encres et d’inscriptions au canif, j’étalais dessus tous mes livres, et à l’ouvrage!...
- Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de feuilles. Au dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone d’un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère, une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait dans le silence, le collège avait l’air de dormir.
- Le petit Chose, lui, ne dormait pas. 11 ne rêvait pas même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de grec et de latin à faire sauter sa cervelle.
- Quelquefois en plein cœur de son aride besogne, un doigt mystérieux frappait à la porte.
- — Qui est là?
- — C’est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, ouvre-moi vite, petit Chose,
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- Mais le petit Chose se gardait d’ouvrir. Il s’agissait bien de la Muse, ma foi !
- Au diable le cahier rouge ! L’important pour le quart d’heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, dépasser licencié, d’être nommé professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette.
- Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était embellie... Ohl mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j’ai passées entre tes quatre murs! Comme j’y travaillais bien! Comme je m’y sentais brave !...
- Si j’avais quelques bonnes heures, j’en avais de mauvaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
- D’habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s’étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue delà ville. Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l’endroit charmant et gai pour l’œil... Les trois études s’y rendaient séparément ; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d’un seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et, comme on ne m’invitait jamais, je restais pour garder les élèves .. Un dur métier dans ce bel endroit !
- Il aurait fait si bon s’étendre sur cette herbe verte, dans l’ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite source!... An lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir... J’avais tout le collège sur les bras. C’était terrible...
- Mais le plus terrible encore, ce n’était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c’était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient les talons comme de vieux grognards! cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n’entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n’allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long de la route. J’avais beau leur crier :
- « Gardez vos distances ! » ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
- J’étais assez content de ma tête de colonne. J’y met-
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- tais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique, mais à la queue, quel gâchis ! quel désordre ! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains salles, des culottes en lambeaux! Je n’osais pas les regarder.
- Desinit m piscem, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme d’esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une triste mine.
- Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en pareil équipage, et le dimanche surtout!... Les cloches carillonnaient, les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des élégants en pantalon gris-perle. Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division ridicule. Quelle honte 1...
- Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
- Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c’en était ridicule ; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
- Jamais pareil élève, s’il est permis toutefois de donner à ça le nom d’élève, ne figura sur les feuilles d’inscription de l’Université. C’était à déshonorer un collège.
- Pour ma part, je l’avais pris en aversion; et quand je le voyais, les jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce d’un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à grands coups de bottes pour l’honneur de ma division.
- Bamban, — nous l’avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus qu’irrégulière, — Bamban était loin d’appartenir à une famille aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons de dire et surtout aux belles relations qu’il avait dans le pays.
- Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
- Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient au doigt, lui jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s’en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j’adressais chaque semaine au prin-
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- cipal un rapport circonstancié sur l’élève Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.
- Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j’étais toujours obligé de me montrer dans les rues, en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.
- Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m’arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous fûmes tous épouvantés. Vous n’avez jamais rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culottes..., un monstre.
- Le plus risible, c’est qu’évidemment on l’avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l’envoyer. Sa tête, mieux peignée qu’à i’ordinaire, était encore roide de pommade, et le nœud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d’arriver au collège!...
- Bamban s’était roulé dans tous.
- Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n’était, j’eus un mouvement d’horreur et d’indignation.
- Je lui criai : « Va-t’en ! »
- Bambam pensa que je plaisantais et continua de sourire.il se croyait très beau, ce jour-là !
- Je lui criai de nouveau : « Va-t’en 1 va t’en ! »
- Il me regarda d’un air triste et soumis, son œil suppliait ; mais je fus inexorable et la division s’ébranla, le laissant seul immobile au milieu de la rue.
- Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu’au sortir de la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.
- A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade gravement.
- — Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.
- Les élèves comprirent qu'il s’agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d’un train d’enfer.
- De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l’apercevoir là bas, bien loin, gros comme le poing, trottant dans la pjussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.
- Cet euragé-là arrivaà la Prairie presque en même temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à fai re pitié.
- j’en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté
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- je l’appelai près de moi doucement.
- Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.
- Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais : «c Misérable, tu n’as pas honte ? Mais c’est toi, c’est le petit Chose que tu t’amuses à martyriser ainsi. » Et, plein de larmes intérieures, je me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.
- Bamban s’était assis parterre à cause de sesjambes qui lui faisaient mal. Je m’assis près de lui. Je lui parlai... Je lui achetai une orange... J’aurais voulu lui laver les pieds.
- A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des choses attendrissantes...
- — C’était le fils d’un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l’éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme ! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais hélas! Bamban n’était pas fait pour le collège, et il n’y profitait guère.
- Le jour de son arrivée, on lui avaitdonné un modèle de bâtons en lui disant : « Fais des bâtons ! » Et depuis un an, Bamban faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu !... tortus, sales, boiteux, clopinants, des bâtons de Bamban !...
- Personne ne s’occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d’aucune classe ; en général, il entrait dans celle qu’il voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de philosophie.. Un drôle d’élève ce Bamban !
- Je le regardais quelquefois à l’étude, courbé en deux sur son papier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume â pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s’il eût voulu traverser la table... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
- Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis...
- Quand il avait terminé une page, il s’empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef d’œuvre devant moi, sans parler.
- Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant : « C’est très bien! ». C’était hideux, mais je ne voulais' pas le décourager.
- De fait, peu à peu les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d’encre sur les cahiers... Je crois que je serais venu û bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement, la des-
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- tinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l’année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c’est moi qui fus chargé de l’étude des moyens.
- Je considérai cela comme une catastrophe.
- D’abord les moyens m’épouvantaient. Je les avais vus à l’œuvre les jours de Prairie, et la pensée que j’allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.
- Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j’aimais tant... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu’allait devenir Bamban? J’étais réellement malheureux.
- Et mes petits c,ussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d’émotion quand la cloche sonna... Ils voulurent tous m’embrasser... Quelques-uns, même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
- Et Bamban?...
- Bamban ne parlait pas Seulement, au moment où je sortais, il s’approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu’il avait dessinés à mon intention.
- Pauvre Bamban !
- VII
- LE PION
- Je pris, donc possession de l’étude des moyens.
- Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parente envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt-francs par trimestre.
- Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n’entendais rien, ils avaient presque tous cette laideur spéciale à l’enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des engelures, dos voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par là-dessus l’odeur du collège... Ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où je
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- m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.
- Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...gg
- Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de nous!... Eh bien! non, je ne puis pas; et tenez ! à l’heure même où j’écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d’émotion. Il me semble que j’y suis encore.
- Eux ne pensent plus à moi, j’imagine. Ils ne se souviennent plus du petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu’il avait acheté pour se donner l’air plus grave...
- Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux. Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut dans les Cévennes ; Veillon (cadet), greffier au tribunal ; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet, vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre,tout ce qu’il faut.
- Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la place de l’église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors peut-être il leur arrive de parler de moi.
- — Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelles bonnes farces nous lui avons faites !
- C’est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas encore oubliées...
- Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire!...L’avez-vous fait assez pleurer!... Oui, pleurer !.. Vous l’avez fait pleurer, et c’est ce qui rendait vos farces bien meilleures...
- Que de fois, à la fin d’une journée de martyre, le pauvre diable, blotti dans sa couchette, a mordu’sa couverture pour que vous n’entendiez pas ses sanglots !...
- C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c’est si terrible de punir, — onfaitdes injustices malgré soi. — si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve :« Ah! mon Dieu!... Qu’est-ce qu’ils vont me faire maintenant ? »
- Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l’étude des moyens.
- (4 suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUIN 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes . . ..........................Fr. 3.363.30
- Dépenses.......................................... 1.805.85
- Boni en Juin.............. 1.557.45
- Section des Dames
- Recettes...................................Fr. 594.20
- Dépenses......................................... 511.15
- Boni en Juin............. 83.05
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes.................................Fr. 7,042 18
- Dépenses :
- Pensions........................... 3.301.50 \
- Nécessaire à la subsistance .... 864.70
- Allocations temporaires :
- 20retraités provisoires.Fr. 1,209.75 ^ Allocations statutaires aux /
- malades................. 221.45 S 1.835.30
- Allocations aux veuves. \
- orphelins, etc. . . . . 404.10 1
- Divers, appointements, médecins, etc. . 576.31
- Allocations aux réservistes..............96. /
- Boni en Juin. ... . 368.37
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes.................................Fr. 688.80
- Dépenses ...................................... 461.59
- Boni en Juin . . Fr. 227.21
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1891 au 30 Juin 1892 . . 137.091.47
- Dépenses » » » . 137.106.70
- Excédant des dépenses sur les recettes Fr. 15.23
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- —.o»
- MOIS DE JUILLET 1892
- Naissances :
- 1er Juillet.— Herbin Emilia, fille de Herbin Emile et de Pos-sier Louise;
- 4 — Hennequin Lucienne, fille de Hennequin Jules
- et de Baillet Glaire ;
- 7 — Desnoyer Georges-Robert, fils de Desnoyer Georges et de Tboret Mjrie ;
- 18 — Goze Aline, fille de Coze Augustin et de Disant Julia.
- Décès :
- 15 Juillet.— Anstelle Henriette, âgée de 1 mois 1[2. 28 — Patat Louise-Estelle, âgée de 10 mois.
- 30 — Champenois Aimé, âgé de 51 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s^y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la. Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Guise. — lmp. tiare.
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- FÊTE DE L’ENFANCE
- a/u. IFsimilistère de Grixise
- Comme tous les ans, la Fête de l’Enfance a été célébrée au Familistère de Guise, le premier dimanche de septembre.
- Le cérémonial ayant été le même que l’an dernier, nous nous bornerons à en rappeler les points principaux : Fête foraine sur la place du Familistère ; décoration de la cour du pavillon central; drapeaux pavoisant les bâtiments sociaux ; oriflammes aux avenues de la propriété du Familistère. De l’entrain et de la cordialité partout. Un monde d’enfants, plus de 550, tous rayonnants de plaisir !
- Selon la coutume, les élèves furent rassemblés le samedi, veille de la fête, dans une des classes où les décorations annuelles furent remises aux plus méritants, en présence de l’Administrateur-gérant de la Société et des membres de la Commission scolaire.
- Un groupe d’enfants des classes maternelles chanta, avec ensemble et justesse, un des jolis morceaux des Récréations instructices de J. Delbruck ; La. Bergeronnette.
- Puis, les élèves, filles et garçons, d’une des classes primaires donnèrent Les colombes ; et, enfin, un groupe d’écoliers et écolières des cours supérieur et complémentaire chantèrent, avec une émotion et un sentiment qui nous pénétrèrent des efforts que le maître avait dû accomplir, le magnifique morceau intitulé : Une halte de nuit au désert. Paroles de Thézeloup. Musique d’Achille Dupont.
- Cette réunion, en quelque sorte préparatoire de la fête, fut close par le chant : Toujours vaillants (Paroles et musique de Poncet) que les enfants enlevèrent selon le mouvement musical avec un brio, une douceur ou une vivacité d’allure out â fait satisfaisants.
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- Le lendemain dimanche, la Fête s’ouvrit en la salle du théâtre à trois heures du soir. Nous ne pourrions que répéter ici notre description de l’an dernier touchant l’ornementation de la salle, la beauté des prix exposés sur la scène et qui vont être distribués aux enfants, les jolies toilettes et tout le bonheur de ce petit mondé.
- , La salle regorge de spectateurs ; la scène est occupée par l’Administrateur-gérant de la Société du Familistère- assisté des Conseils de gérance et de surveillance.
- Les divers corps constitués au Familistère : compagnies de pompiers, d’archers ; sociétés de gymnastique, de trompettes, d’escrime, etc., etc., se font remarquer par leur belle tenue et le concours qu’ils prêtent à la fête.
- La société musicale, sous la direction de son chef M. Poulain Firmin, exécute, avec le rare talent qui la distingue, l’ouverture de F. Carrier : Les clochers de VHelpe.
- Puis, un groupe considérable d’enfants, filles et garçons, se détache du parterre, vient se ranger devant la scène et, là, à l’indicible plaisir de l’auditoire, répète le chœur: Toujours vaillants qui nous a tant charmé la veille. .
- Nouveau morceau par la société musicale ; puis, M.Dequenne, Administrateur-gérant de la Société, se lève et prononce le discours suivant :
- Chers élèves,
- « Comme les années précédentes, nous allons célébrer votre fête, la belle fête de l’Enfance, instituée au Familistère depuis de longues années par notre regretté bienfaiteur.
- « Je viens donc aujourd’hui, accompagné du Conseil de gérance, présider la distribution de vos prix.
- « C’est avec un renouvellement de plaisir que nous voyons arriver le moment si désiré où la plupart d’entre vous viennent recevoir les récompenses dues à leur travail, où tous allez pouvoir prendre part à votre fête.
- « Nous aussi, mes enfants, éprouvons une vive satisfaction
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- à participer à votre fête, nos cœurs se réchauffent et se rajeunissent à la vue de votre joie et de votre bonheur; nous nous reportons par la pensée à cet âge heureux de l’insoucieuse enfance, où les luttes et les tribulations de la vie n’ont pas encore refroidi le cœur.
- « Certains d’entre vous parmi les plùs âgés hâtent de leurs vœux et de leurs désirs le moment de quitter l’école pour venir à l’usine partager nos travaux ; qu’ils ne se hâtent pas tant, qu’ils restent à l’école le plus longtemps possible, c’est l’époque de leur vie, la plus heureuse.
- « De même qu’aux précédentes fêtes de l’enfance, nous avons à constater les succès obtenus par vous aux examens des certificats d’études. Cette année encore un certain nombre d’entre vous a réussi dans ces examens : sur 41 présentés, 26 ont été reçus.
- « Dans ces nombres, sur 14 de la cinquième classe, dirigée par Monsieur Locqueneux, qui ont été présentés, 11 ont été reçus ; sur 27 de la quatrième classe, dirigée par Mon-^ sieur Dehorter, qui ont été présentés, 15 ont été reçus.
- <l La proportion des élèves reçus par rapport au nombre des présentés, est moins élevée cette année que les précédentes; cela tient à ce que les épreuves étaient plus difficiles que précédemment et les examinateurs plus rigoureux aussi, afin de relever le niveau d’instruction nécessaire à l’obtention du certificat. Ces dispositions nouvelles, très bonnes pour les années scolaires qui vont suivre, ont eu pour conséquence, cette année, de faire échouer un certain nombre d’élèves dans toutes les écoles.
- « Nous sommes heureux de pouvoir constater encore, que le nombre de nos élèves reçus, proportionnellement à la population du Familistère comparée à celle du canton, est beaucoup plus élevée pour le Familistère.
- « Nous avons eu aussi, pour la mention de dessin, 15 elèves reçus sur 19 présentés.
- « Au concours ouvert par le Manuel, 1 élève Mismaque Jules a obtenu la note bien avec le N° 10 sur 45 élèves classés.
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- « Votre camarade, Evens Léopold, qui suit depuis quelques années le cours préparatoire enseigné par Monsieur Demo-lon, pour les examens d’admission aux Écoles de l’Etat, a réussi dans les examens à l’écrit (applaudissements) et tout fait présumer qu’il a réussi aussi dans l’examen oral.
- « Il y aura donc un nouvel élève des écoles du Familistère admis à l’École des arts et métiers, cela fait autant d’honneur au maître qui a su bien préparer l’élève, qu’à l’élève lui-même qui a su bien profiter des leçons qui lui ont été données.
- « L’an dernier, j’avais aussi le plaisir de vous signaler deux de nos professeurs qui avaient obtenu des distinctions ; cette année encore, j’ai là satisfaction de vous faire part que deux autres professeurs, Messieurs Saintyve et Hénin ont aussi subi avec succès l’examen du certificat d’aptitudes pédagogiques, et que Mademoiselle Lobjois, l’une de nos institutrices des classes maternelles, a obtenu son brevet supérieur. (applau dissements).
- « L’examen semestriel de fin d’année fait dans les classes par notre Commission scolaire, a donné, comme ensemble général, des résultats satisfaisants.
- « Par application de l’article 99 des statuts et 104 du règlement, le Conseil de gérance, sur la proposition de la Commission scolaire, a désigné trois élèves : Alizard Julien, Bernardot Georges et Painvin Emile, pour être préparés afin de pouvoir être admis dans les écoles de l’Etat.
- « Les résultats de ces divers examens et les distinctions obtenues par nos professeurs nous font voir, mes amis, que nos écoles sont en bonnes mains et que nous pouvons nous reposer sur ceux qui les dirigent pour les voir se maintenir au rang où notre regretté fondateur les avait placées.
- « Nous pouvons donc continuer à être satisfaits et nous pouvons adresser, comme chaque année, nos félicitations à notre corps enseignant (applaudissements).
- « Que nos instituteurs et nos institutrices continuent à faire
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- tous leurs efforts et unir tous leurs dévouements pour donner à nos enfants, en même temps qu’une bonne instruction, une éducation saine et morale.
- « Le professorat tient du sacerdoce, c’est Un des états qui méritent le plus d’être honorés ; la mission de l’instituteur ne consiste pas qu’à donner l’instruction aux enfants mais encore et surtout à faire leur éducation, cultiver et faire produire leur intelligence en même temps que développer leurs bons sentiments, combattre leurs mauvais instincts en leur donnant de bons principes et en leur inculquant les préceptes d’une sage et bonne morale.
- « L’école a une influence considérable sur la vie et l’avenir des jeunes gens ; une bonne instruction unie à une bonne éducation sont des semences de vertu qui produisent et fructifient, et suivant que les principes qui y oni été donnés et les préceptes qui y ont été inculqués sont bons ou mauvais, l’esprit de l’enfant s’en imprègne et en garde la marque toute la vie.
- « Mais l’instituteur ne peut pas tout faire et tout voir, il n’a l’élève sous l’œil et sous sa garde que pendant les heures de classes ; ensuite, l’enfant est souvent abandonné à lui-même ; il faut que la bonne éducation et les bonnes leçons qu’il reçoit à l’école se continuent dans la famille ; il faut que les parents sachent bien que c’est un devoir pour eux de veiller sur leurs enfants et les bien élever ; ils en sont responsables, et dans bien des cas, quand ils tournent mal, c’est aux parents, qui n’ont pas su donner de bons exemples à leurs enfants ni les maintenir dans la bonne voie, qu’il faut en attribuer la faute.
- « Et vous, mes enfants, comme je vous le dis et vous le répète chaque année, soyez sages, obéissants, respectueux envers vos professeurs, écoutez les leçons et les conseils qu’ils vous donnent et vous en profiterez.
- « Honorez vos parents, aimez-vous et entr’aidez-vous les uns les autres, ce sont des préceptes de la sagesse, ils remontent à la plus haute antiquité.
- « Comme les années précédentes un certain nombre d’en-
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- tre vous vont sortir des classes et entrer à l’usine pour y prendre part à nos travaux ; suivant leurs aptitudes et leur tempérament, certains iront dans les ateliers travailler manuellement, d’autres pourront entrer dans les bureaux pour y travailler de la plume, tous vous pourrez être de braves et honnêtes travailleurs ; tous, sans doute, vous vous rendrez dignes des bienfaits du fondateur de notre belle association du Capital et du Travail ; vous deviendrez les fermes soutiens de cette belle œuvre de rénovation sociale.
- ~ « Nous sommes à une époque d'évolution et de transformation, votre génération verra s’accomplir de grands changements dans l’ordre de choses établi ; les questions sociales sont partout à l’étude et à l’ordre du jour ; à tous les rangs et dans toutes les classes de la société elles sont devenues l’objet des préoccupations de ceux qui s’intéressent à l’amélioration du sort des travailleurs. Le travail, considéré jusqu’à ces derniers temps comme un état marquant l’infériorité et l’abaissement d’une classe, se relève et prendra bientôt la place qui lui revient, la place d’honneur à côté du capital. {Applaudissements).
- « Tout homme s’honorera d’être un travailleur ; l’oisif, à moins d’être vieux ou infirme, sera considéré comme un être inutile.
- « Tous, nous devons produire ; de la main, de la plume ou de la pensée, nous sommes tous des travailleurs, à des titres et à des degrés différents il est vrai, car l’égalité absolue n’est pas possible ; il y aura toujours, comme il y a toujours eu, des différences de situation et de fortune ; il y aura toujours des plus intelligents et plus capables et d’autres qui le seront moins, des plus forts et des plus faibles ; c’est une loi de la nature ; dans la société il faut des chefs pour diriger ; dans les temps passés, le hasard de la naissance et la force brutale étaient les conditions qui guidaient pour le choix des chefs, mais bientôt il n’en sera plus ainsi et ce sera parmi les plus dignes et les plus méritants que les choix se porteront.
- « Il en est ainsi dans notre association ; notre regretté
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- fondateur, dans les notions préliminaires de son admirable livre « Mutualité sociale » et dans les prescriptions réglemen-faires de nos statuts, a déterminé les conditions dans lesquelles les choix doivent être faits, et c’est pour cela, mes enfants, que je vous disais et que je répète à ceux qui vont quitter l’école pour entrer à l’usine :
- « Soyez actifs, probes et bons camarades, vous deviendrez de bons travailleurs et vous pourrez parla suite arriver comme d’autres aux hautes situations ; votre Administrateur-gérant a commencé à prendre rang parmi vos parents comme simple ouvrier; l’un des nouveaux membres du Conseil de gérance est un enfant du Familistère, un élève de ses écoles ; tous les membres du Conseil sont sortis des rangs de la classe ouvrière ; il pourra en être de même de vous, mes enfants, vous pourrez aussi parvenir par vos mérites et votre savoir, et peut-être un jour l’un ou plusieurs d’entre vous viendront aussi s’asseoir auprès de nous dans une circonstance semblable.
- « Sous le gouvernement démocratique de la République que notre pays s’est donné et qui est une forme d’association de tous les citoyens comme nous en sommes une de travailleurs, l’accès aux situations élevées est possible pour ceux qui savent se distinguer par leur travail et leur intelligence ; il en est de même dans notre société.
- « Je termine, mes enfants, en souhaitant que vous soyez tous dignes de notre association et des bienfaits qu’a répandus sur vous l’illustre et regretté Godin.
- « Soyez toujours de bons Français et d’honnêtes républicains, que dans vos cœurs l’amour de la patrie soit toujours lié au culte de la paix et de la République. » (Vifs applaudissements.)
- Après le discours de PAdministrateur-gérant, la Société musicale joue un nouveau morceau: Kalliwoda, de Pour-sain. (Applaudissements.) Les élèves qui ont déjà chanté se lèvent à nouveau et reviennent devant la scène où ils font entendre le cœur : Une halte de nuit au désert. Nous avons
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- déjà dit plus haut ce que nous pensons de ce morceau, et l’auditoire, par ses bravos, témoigne du même sentiment que nous.
- La distribution des prix s’opère ensuite en commençant par les plus grands élèves. Les beaux livres, les grands albums empilés sur les tables s’écoulent, peu à peu, dans les mains des écolières et écoliers. Puis, quand toutes les classes primaires sont pourvues, arrive le tour des écoles maternelles. Bientôt, ce ne sont plus des livres qui sont donnés ; car. nous n’avons plus devant nous que des bébés à récompenser, ce sont des jouets et des jouets de toute nature qu’on distribue. Gomme tous les ans, la joie si vive, si démonstrative de ces petits enfants porte à son comble le plaisir de l’assemblée elle-même, et c’est le cœur plein du plus pur sentiment de cordialité que chacun quitte le théâtre.
- Le cortège se reforme au dehors devant la statue de J.-Bte-André Godin qui semble toujours présider en esprit ces Fêtes qu’il a instituées. On se rend dans la cour du pavillon central où la Société musicale joue un dernier morceau : Amitié, valse par M. F. Poulain. (Vifs applaudissements). Enfin la Marseillaise, toujours très applaudie, clôt la cérémonie.
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- La foule se disperse ensuite sur la fête foraine et beaucoup de personnes rentrent au théâtre et montent à la salle du Foyer pour examiner à loisir
- L’EXPOSITION DES TRAVAUX MANUELS DES ENFANTS
- Gomme les années précédentes le foyer du théâtre est entièrement décoré par les ouvrages des élèves de tous âges.
- Tous les travaux manuels inscrits aux programmes officiels sont ici représentés, depuis ceux des enfants de quatre ans,
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- deuxième classe maternelle, jusqu’aux travaux des jeunes gens, — filles et garçons, Ie section du cours complémentaire — se préparant aux Ecoles de l’Etat.
- Pour indiquer tout ce qui mérite d’être signalé dans cette charmante Exposition groupant et résumant l’œuvre de l’année scolaire, il nous faudrait reprendre ce que nous disions l’an dernier à pareille date et ajouter que, du sentiment unanime, tout le personnel de l’Enseignement est parvenu à surpasser encore cette année-ci ce qui s’était fait jusqu’à ce jour, tant pour le nombre des travaux que pour leur belle exécution.
- Signalons donc seulement les nouveautés.
- 2e et 3& classes maternelles : petits meubles de poupées et corbeilles de fleurs confectionnés avec des brins de paille et du papier bristol perforé brodé par les élèves ; garnitures de mousse et de fleurettes ; dessins avec cadres de pailles et faveurs nouées. Le tout très gentiment fait.
- Classe Enfantine : — Nombreux dessins avec cadres variés.
- Modelage en terre glaise de petits objets familiers aux enfants : jouets, ustensiles, fruits, légumes, etc.
- Petits travaux en tapisserie : pelotes, cabas, et très-jolis alphabets au point de marque sur canevas.
- Bouquets artificiels de fleurs des champs ; campanules violettes, pâquerettes, coquelicots, etc. : dessous de vases, tissés, brodés et frangés par les petits élèves — garçons et filles — montrant avec bonheur leur ouvrage à leurs papas amusés et ravis.
- Première année primaire : — Garçons — Modelages et Cartonnages. En outre dans les Ie, 2° et 3e années primaires, les élèves ont construit en bois et carton des petits moulins à vent, des meubles de poupées ; de nombreux petits ustensiles de ménage en fil de fer, en ficelle; des paniers, corbeilles, etc, en rotin et en osier finement tressés.
- Tous ces travaux charment l’œil des visiteurs pratiques et mériteraient une description complète. Mais il faut nous restreindre et nous passons à ce qui surtout domine, attire
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- et retient l’atiention des connaisseurs dans cet ensemble de travaux :
- C’est la magnifique collection de dessins d’ornement dus aux crayons des grandes élèves du cours complémentaire : MlleS Vachée Marthe, Lefranc Aline, Maréchal Zoé, Anciaux Emilienne ; une jolie carte du Dép1 de l’Aisne par le jeune Painvin, et une très belle carte de France par Evens Léopold dont nous retrouvons encore le nom au bas de nombreux dessins de machines et de quelques belles planches de dessin d’ornement.
- Les cahiers et les dessins des autres classes primaires nous prouvent encore que, partout, comme dans les classes que nous venons de citer, les professeurs sont pleins de zèle et portent très haut l’amour de leur fonction.
- Enfin, l’Exposition des travaux spéciaux aux jeunes filles : ouvrages de couture, lingerie, tricot, crochet, etc., émaillés de fleurs aux vives nuances très finement confectionnées et montées en bouquets, jardinières, hottes, etc., par les fillettes elles-mêmes, retient longuement les mères et provoque les exclamations approbatives ou admiratives, selon qu’il s’agit d’une chemise dont les piqûres sont « perlées » ou d’une jolie fantaisie artistement exécutée.
- Somme toute, impression excellente et compliments sincères aux maîtres de tous grades, aux élèves de toutes classes du Familistère. . ,
- Le dimanche soir, un grand bal eut lieu comme d’habitude dans la cour du pavillon central.
- La journée du lendemain, lundi, offrit de nouveaux divertissements : jeux de ciseaux, de soufflet, de casse-pot, courses à obstacles, carrousel, etc., etc ; sans compter les manèges de chevaux de bois, les tirs à la carabine, etc., en un mot les différents jeux offerts dans les boutiques foraines.
- Le soir, un bal comme celui de la veille termina la
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- fête qui a laissé dans tous les cœurs la meilleure impression.
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- Une Fête analogue fut célébrée le dimanche suivant, au Familistère de Laeken-lez-Bruxelles, à l’occasion de la distribution des prix aux élèves de cette succursale de l’Association.
- FESTIVAL DU 20 AOUT 1892
- à Grystal Palace, Londres
- ET
- CONGRÈS DE L’ALLIANCE INTERNATIONALE DES SOCIÉTÉS OUVRIÈRES DE PRODUCTION
- Le Festival des Sociétés coopératives anglaises auquel auquel j’ai eu l’honneur d’assister et qui a eu lieu, comme d’habitude, au Palais de Cristal de Sydenham a été cette année encore plus brillant que les années précédentes ; 35.000 personnes sont entrées aux tourniquets.
- En dehors des fêtes musicales, des fanfares, des chœurs composés de 6.000 chanteurs groupés sur les immenses gradins de la grande coupole du palais, des jeux d’enfants et de jeunes gens, des représentations théâtrales et des splendides feux d’artifices qui attirent la population des coopérateurs et qui lui procurent les distractions et les amusements les plus variés, la Fête de Crystal Palace présentait cette année un intérêt considérable par son Exposition des produits des Sociétés ouvrières de production et des Sociétés Coopératives d’horticulture et d’agriculture.
- C’est une fête grandiose qui laisse au cœur de ceux qui y assistent un souvenir ineffaçable, car, au-dessus de toutes ces distractions, au-dessus de toute cette décoration magnifique faite pour le plaisir des yeux et pour charmer les sens délicats, planait une grande pensée de solidarité, et le visi-
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- teur le plus indifférent aux questions sociales (y en a-t-il encore ?) ne peut s’empêcher de constater combien doit être puissante la force de travail et de persévérance qui arrive à organiser de tels ensembles.
- La coopération qui met en pratique la belle devise : « Tous pour chacun, chacun pour tous » et qui transforme de plus en plus le terrible « struggle for life » des sociétés primitives, en une « Union pour la vie » formule des sociétés d’avenir, vient de prouver une fois de plus qu’elle marche à grands pas à la conquête pacifique du monde.
- Cette année, le festival s’est signalé par un fait d’une grande portée sociale, et, nous ne saurions trop louer les hommes qui sont à la tête du mouvement de propagande, les Neale, les Greening, les Holyoake, les Hodgson Pratt, les Thomson, et tant d’autres doyens de la grande lutte, qui, joints aux jeunes comme les Blandford, les Vivian, les Connell, les Tom Mann, les Ben Tillet se sont faits les promoteurs d’une alliance internationale des Sociétés de production et de la convocation d’un Congrès pour cimenter cette alliance.
- Grâce à cette propagande persévérante que savent si bien faire nos voisins, grâce à leurs nombreux meetings, à leur activité et à cette ténacité qu’ils possèdent à un si haut degré et qui les fait poursuivre une idée sans désemparer, jusqu’à la solution dernière, deux grands faits sociaux se dégagent de cette fête :
- Ie L’alliance internationale des Sociétés Coopératives de production ;
- 2° L’alliance des Trades Unions et des Coopérateurs.
- Ce sont deux puissances nouvelles qui viennent s’adapter à la puissance coopérative de consommation et qui formeront avec elle un triangle dont les trois pointes pénétreront profondément dans l’organisme social incohérent qui nous enveloppe encore, pour remuer de fond en comble et faire surgir, enfin, l’ère de pleine solidarité à laquelle nous aspirons.
- Les organisateurs anglais avaient fait appel à la France, pour former les bases de l’alliance internationale ; la France a répondu en leur envoyant deux représentants des grandes associations ouvrières :
- La Maison Leclaire de Paris et le Familistère de Guise de l’immortel Godin : Messieurs Froment et Ber-nardot.
- De plus, les 38 Sociétés ouvrières de production qui sont reliées à la Chambre consultative de Paris, avaient envoyé
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- leur délégation au représentant du Familistère, lui donnant mandat et plein pouvoir de conclure en leurs noms.
- Les délégués ont été reçus et accueillis avec un grand enthousiasme ; ils ont pu exposer et développer longuement, devant un public considérable, les éléments des institutions qn’ils représentaient et qui sont aujourd’hui des exemples permanents de ce que peuvent faire le capital et le travail associés.
- Les anglais qui sont un peuple pratique ont si bien compris que l’antagonisme du capital et du travail est une cause de faiblesse dans la nation, qu’ils ont constitué depuis longtemps des Sociétés de propagande pour pousser à l’entente de ces deux facteurs de la production de la richesse, et aujourd’hui plus de cinquante Sociétés marchent sur ces bases nouvelles.
- Dans ses réunions, le Congrès de l’alliance a posé les éléments sur lesquels devra s’appuyer l’union internationale ; puis, un Comité provisoire organisateur a été nommé pour rédiger les Statuts qui seront envoyés aux Sociétés adhérentes afin qu’elles donnent leur avis. Ensuite, il sera procédé à l’élection d’un Comité définitif, comme cela a été fait pour la constitution de notre Comité central coopératif de France.
- Jusqu’à présent, 110 Sociétés environ ont répondu à l’appel des promoteurs et plus de 150 personnalités distinguées du mouvement social ont envoyé leur adhésion.
- Les « Trades unions» étaient représentées par Messieurs Tom Mann, président des Dockers de Londres et Ben Tillet, secrétaire du même groupe et membre du Conseil municipal de la Métropole.
- Dans deux conférences successives, ces délégués ont déclaré que les Trades Unions qu’ils représentaient donnaient leur adhésion aux institutions coopératives de consommation et de production, au principe de la participation des travailleurs dans les bénéfices, et aux associations du capital et du travail.
- Ce fait nous amène un contingent considérable ; et il serait à désirer que le parti ouvrier français comprît aussi bien ses intérêts que le parti ouvrier anglais. Le développement des syndicats et l’élévation éducative qui doit en résulter fera comprendre à la grande masse ouvrière et cela, je le crois, dans un avenir restreint, que la coopération sous toutes ses formes : consommation et production est la grande voie d’affranchissement du prolétariat.
- C’est par la coopération que le salariat se transformera et
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- non par une autre voie, c’est par elle et par elle seule que les travailleurs de tous rangs arriveront à leur désidérata : à la propriété du capital et de l’outillage.
- Plus nous avancerons dans l’avenir et plus la petite industrie sera remplacée par des groupements puissants et le petit patron deviendra de plus en plus un être introuvable.
- Si l’ouvrier ne veut pas rester machine exploitable jusqu’à complète usure par les grandes Sociétés anonymes dans lesquelles le capital est un maître sans entrailles, ne voyant et n’appréciant qu’une chose,le dividende, l’ouvrier, dis-je, n’a qu’une chose à faire : guider toutes ses forces, toute sa pern sée, toute son intelligence vers le groupement coopératif.
- La situation actuelle de la coopération prouve suffisamment sa puissance et de ce qu’elle est aujourd’hui, nous pouvons facilement augurer ce qu’elle deviendra dans l’avenir lorsque le consommateur sera à la fois son propre producteur et son propre vendeur.
- C’est aux syndicats ouvriers à bien comprendre leur rôle et à s’éclairer au foyer de la véritable et grande solidarité humaine.
- C’est aussi à nous, coopérateurs, d’entretenir ce feu sacré auquel viendront se réchauffer dans l’avenir les fils de ceux qui furent les déshérités.
- F. Bernardot
- Le Comité provisoire nommé pour étudier les Statuts et pour convoquer les représentants des Sociétés qui ont adhéré à l’alliance, a été composé de MM. Neale,— Hodgson Pratt-Greening,— Mme Laurençon, — MM. Holyoake, Albert Gray et Melle Tournier.
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- Au premier meeting, M. Bernardot a présenté l’Adresse sui-vante qui a été voté par acclamation, puis envoyée au Congrès de la Paix, à Berne,
- « Les coopérateurs anglais réunis à Crystal Palace, le 20 « août 1892, pour le grand Festival delà fédération des Socié-« tés coopératives de la Grande Bretagne et pour le Congrès « de l’alliance internationale des Sociétés coopératives de « production,
- « Sur la proposition de Messieurs Bernardot et Froment, « représentants des associations du capital et du travail : « Le
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- « Familistère de Guise fondation Godin, et la Maison Leclaire « de Paris, de la Chambre consultative des associations « ouvrières de Paris et des Départements, du Comité central « de* la Coopération française »,
- « Considérant que les Sociétés de Paix et d’arbitrage inter-« national, les Sociétés coopératives de consommation, de « production, associations du Capital et du Travail, participa-« tion des travailleurs aux bénéfices de la production, Trades-« unions,
- cc Marchent toutes dans des voies convergeant au même « but, c’est-à dire à la cessation de l’antagonisme des classes « sociales et à la fusion de tous les hommes, de tous les « peuples dans une ère de prospérité, de justice, de frater-« nité et d’harmonie universelles ;
- « Les coopérateurs chargent M. Elie Ducommun, Seciétai-« re du Bureau International de la Paix à Berne, de bien « vouloir transmettre la présente Adresse au Président du « Congrès de la Paix qui doit s’ouvrir le 22 du présent mois « dans cette même ville, afin de témoigner et d’exprimer la « profonde sympathie de tous les Coopérateurs pour les « travaux du Congrès, en même temps que les vœux ardents « qu’ils forment pour que la victoire vienne couronner dans « le plus bref délai les études et les luttes pacifiques de tous « les hommes qui travaillent à l’établissement de la Paix « sur la terre.
- « La présente Adresse votée par acclamations par la foule « des Coopérateurs réunis sous l’immense coupole de Grystal « Palace est, en même temps, une affirmation de la foi pro-« fonde que doivent avoir tous les hommes dans le progrès « humain et dans sa marche ascensionnelle et inéluctable « vers le bien idéal, source de toute justice.
- « Puissent ces acclamations trouver un écho dans toutes « les Nations et faire comprendre aux gouvernants que « l’heure est venue de fermer le gouffre où se noient dans « la sueur et dans le sang des peuples les millions et les « milliards de la dette Européenne !
- « L’Assemblée prie M. le Président du Congrès de trans-« mettre cette adresse à la Conférence Interparlementaire cc pour la Paix qui doit faire suite au Congrès de Berne.
- Ont signé :
- Taylor. Colonel, Ohairman Commitee agricultural and Hor-ticultural association.
- Parnell. Cabinet Makers. Alliance and Coopérative institute.
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- Broomhall. Général Secrétary National Coopérative Festival
- Henry Vivian. Secrétary Labour association for promoting Coopérative production.
- Georges Jacob Holyoake. Président of the first Festival.
- Tom Mann, Président « Dockers Union » (trades unions)
- Edw. Owen Greening. Chairman of festival Committée.
- Lucy Hyde. National Coopérative festival.
- Hodgson Pratt.
- G. Thomson. Président of Capital and Labour Society «Thomson and son.
- Ben. Tillet. Secrétary « Dockers union » Conseiller Municipal de Londres.
- Marie Laurençon. Committée Central Women Guild (foun-dress )
- Monica Pratt.
- Thomas Blandford. Labour association.
- C. Cooper. Guil of Coopérators.
- Henry Brown. Brombey Social Conférence Committée.
- Robert Taylor. Coopérator guild.
- Froment. Directeur à la Maison Leclaire de Paris.
- Bernardot. Membre du Conseil de Gérance du Familistère de Guise.
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- Les principaux journaux anglais publièrent un ou plusieurs articles sur le Festival de la Coopération. Citons parmi eux : The coopérative News, the Star, the Standard, the Evening nev;s and post, St. James ’s Gazette, the daily News, the Times, the Morning advertiser, the Daily télégraph, the Echo, the Morning post, PallMall Gazette, etc ; the Daily graphie reproduisit même les traits des deux délégués français : MM. Bernardot et Froment.
- Voici le discours prononcé par
- M. Froment, de la Maison Leclaire,
- AU FESTIVAL DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES ANGLAISES
- a Crystal Palace, le 20 août 1892.
- Mesdames, Messieurs,
- « La Maison Leclaire de Paris, que j’ai l’honneur de représenter ici devant vous, fut fondée en l’année 1826.
- « C’est de cette époque mémorable que sortit en France
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- la première pensée ayant trait à l’émancipation du travailleur par le travail, et que fut planté au grand soleil le premier jalon de la participation des ouvriers aux bénéfices du patron ; application qui germa seule pendant quelque temps dans le cerveau de l’honorable et bien regretté fondateur M. Leclaire, et qui devait bientôt ouvrir au Monde civilisé « l’Ère des Lumières du Progrès Social » que nos pères, depuis longtemps déjà, avaient désiré si ardemment conquérir, et que nous, plus privilégiés, nous vénérons aujourd’hui, du fond de nos cœurs reconnaissants, en récoltant chaque jour avec bonheur les beaux fruits dorés de cette semence du bien et du juste.
- « M. Leclaire, que j’ai beaucoup connu et aux côtés duquel j’ai eu l’honneur de travailler pendant nombre d’années, était le père de ses ouvriers, par excellence, l’ami et le conseiller de tous. Il avait l’esprit du bien et des grandes entreprises, cherchant tous les moyens pratiques pour pouvoir établir et répartir ici-bas les généreux bienfaits que l’homme déshérité tient de la nature en naissant, c’est-à-dire le produit direct du travail des bras, du cœur et de l’esprit; fortune toute naturelle du producteur.
- « Le noble but qu’il s’était tracé, qu’il voulait atteindre et auquel il sacrifia toute sa vie entière, fut le bonheur et le droit pour tous ; l’amour le plus pur qu’il étalait au grand jour et dont il enseignait les divins préceptes, était l’amour de la justice, qu’il respectait avec sagesse, et la très sainte fraternité qu’il adorait.
- « Pour le prouver au monde civilisé, il institua dans sa maison commerciale tous les éléments propres au bien-être de tous ses ouvriers, ses nombreux collaborateurs, comme il les appelait familièrement et fonda d’abord une Société de Secours mutuels pour garantir contre le terrible fléau de la maladie : l’Épargne populaire.
- « Dans cette Société, les membres ne paient aucune cotisation ; la Société est entièrement alimentée par une part prise sur les bénéfices de l’entreprise.
- «c En cas de maladie, le sociétaire reçoit, outre les visites du médecin à son choix, les médicaments provenant de n’importe quelle pharmacie qui lui convienne, et de plus, une allocation quotidienne de trois francs cinquante centimes; les femmes et les enfants ont les mêmes droits en cas de maladie, moins cependant, l’allocation pécuniaire.
- « Pour compléter son œuvre, de la Société de Secours mutuels, qui rendait déjà de si grands services, M. Leclaire,
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- qui avait toujours eu vue l’avenir et le bonheur de l’humanité, pour laquelle il travailla si ardemment, institua donc aussi dans sa maison, la pension de retraite pour les vieux jours, et inscrivit d’office sur le règlement à observer dans les ateliers, les lignes suivantes : « Tout « ouvrier et employé qui justifiera être resté pendant vingt « ans, sans discontinuer, attaché dans les ateliers de la « maison fondée par M. Leclaire, et qui aura 50 ans d’âge « révolus, aura droit à partir de ce jour à une pension de « retraite ; cette pension sera réversible par moitié sur la « tête de la femme, en cas de décès, sa vie durant, ou « de ses enfants, jusqu’à leur majorité ».
- « Cette pension est aujourd’hui de mille cinq cents francs par an pour les sociétaires.
- « Il y a aussi une petite adjonction ; la Société assure une prime aux parents à la naissance de chaque enfant, prime qui varie de cent à trois cents francs.
- « Nous avons de plus aussi l’assurance en cas de décès du sociétaire ou pensionnaire qui sert une prime de mille francs, somme qui est versée intégralement (après tous les autres frais d’inhumation) soit à la veuve, soit aux descendants ou ascendants du défunt
- « Tous ces bienfaits sont de droit applicables à tous les membres de la Société de Secours mutuels de la maison Leclaire, sans distinction, qui n’ont et n’auront jamais à payer aucune cotisation (tous ces bienfaits étant pour chacun absolument gratuits).
- « La Société étant bien établie, M. Leclaire résolut de donner alors un libre essor à toutes ses aspirations de Progrès.— 11 commença par donner un grand exemple de désintéressement complet et de sagesse fraternelle en donnant une plus large part de répartition de la production du travail aux travailleurs. Et son œuvre de la participation aux bénéfices qui marchait déjà d’un pas de géant depuis l’année 1842, accéléra par cela même sa marche en avant.
- « Dans sa maison, pour la nouvelle réorganisation qu’il voulait y appliquer, M. Leclaire résolut de faire un nouveau règlement à observer dans les ateliers, et pour que celui-ci fut plus conforme à ses idées avancées, et plus libéral, il convia tous ses ouvriers pour en faire la rédaction en collaboration.
- « Le texte fut l’œuvre générale, examiné et classé ensuite par une commission de neuf membres élus au scrutin secret dans une assemblée générale des sociétaires inté-
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- ressés convoqués à cet effet ; ce règlement lu et approuvé par tous fut accepté et proclamé à haute voix: « La charte du travail » ; puis dans une autre ,’séance/solennelle et par devant notaire se fit l’alliance du travail et du capital, placés au même rang, la main dans la main; le capital réclama pour son dû un taux de cinq pour cent l’an et abandonna le surplus des bénéfices au travail qui fit la division suivante : 25 pour cent à la gérance, 25 pour cent pour alimenter la caisse de la Société de Secours mutuels et de Retraite et les 50 pour cent restant, pour être distribués en numéraire, à caisse ouverte, à tous les ouvriers, apprentis et employés au prorata des salaires et des traitements. L’exercice de l’année écoulée a donné un résultat de 23.70 pour cent.
- « Cet homme dévoué et de grand exemple, tout en ayant été le sage promoteur du principe généreux de la participation était aussi le partisan convaincu des solutions sociales les plus larges et avait tout préparé de longue main pour que sa maison commerciale se transformât en Société coopérative de production ; il jeta les premières bases en fondant une école d’apprentissage où il est enseigné aux élèves, avec toutes les règles de l’art de la peinture, les premières notions de l’union des hommes libres, de l'économie sociale et de l’association.
- « Il était internationaliste; pour lui la vérité sociale ne connaît pas de frontière ; donc, s’il vivait aujourd’hui, Leclaire serait l’un des adhérents les plus chauds, les plus dévoués à l’alliance internationale des amis de la coopération dé production ; car, cette préparation, cette évolution, il les a accomplies chez lui en mettant ;
- 1°. — La gérance de la Maison à l’élection au scrutin secret.
- 2°. — En faisant du capital le salarié du travail, puisque, comme je l’ai dit, le capital ne reçoit qu’un intérêt de 5 pour cent, sans aucun dividende ni participation.
- 11 a devancé le vote récent du Sénat qui, par l’article 27 sur la loi coopérative, réduit le capital, dans les Sociétés coopératives à un intérêt de 5 0/0 laissant tout le bénéfice à l’intelligence dirigeante et au travail, son moteur et sa force.
- 3°. — En constituant à côté de la participation individuelle, en argent, pour tous, le grand actif social collectif de la
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- LE DEVOIR
- Société de prévoyance, patrimoine commun qui donne pour la sécurité de l’avenir des pensions aux travailleurs et assure la tranquillité d’esprit et le bonheur pour tous. »
- L. Froment. de la Maison Léclaire.
- 11, rue S‘ Georges, à Paris.
- U abondance des matières nous oblige à renvoyer à un prochain numéro les deux discours prononcés par notre délégué M. F. Bernardot.
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- L’application de la loi Berenger. — Le Parquet de la Seine a transmis au garde des sceaux une statistique très détaillée de toutes les affaires correctionnelles ou criminelles dans lesquelles application a été faite de la loi du 26 mars 1891.
- Cette statistique permet de constater les heureux résultats du système de l’indulgence sanctionné par la nouvelle loi.
- Du 26 mars 1891, date à laquelle fut promulguée la loi jusqu’au 31 décembre de la môme année, le tribunal correctionnel a, sur dix mille affaires environ, comprenant un nombre à peu près égal d’inculpés, accordé à 1,258 d’entre eux, le bénéfice du sursis, c’est-à-dire qu’il a décidé que pour cette catégorie de prévenus, il serait, pendant cinq années, sursis à l’application de la peine, à moins d’un délit nouveau suivi d’une seconde condamnation.
- Ces 1.258 inculpés comprennent 1.007 hommes et 251 femmes. Sur ce nombre, ce qui démontre combien est excellent le principe de la loi, 23 individus seulement ont commis dans le courant de l’année un nouveau délit, et ont ainsi dû purger la peine à laquelle ils avaient été primitivement condamnés avec sursis.
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- L’enseignement professionnel. — La direction de l’enseignement primaire de la Seine a demandé dernièrement
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- aux commissions de surveillance des écoles professionnelles leur avis sur le rattachement de ces écoles au ministère du commerce.
- Sur 19 commissions, 13 demandent le maintien du régime actuel, c’est-à-dire sont d’avis que les écoles professionnelles dépendent à la fois du ministère de l’instruction publique et du ministère du commerce; 3 se prononcent en faveur du rattachement au ministère du commerce et les 3 autres estiment que les écoles professionnelles doivent rester exclusivement sous l’autorité du ministre de l’instruction publique. Le conseil municipal sera prochainement saisi
- des résultats de cette enquête.
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- L’Apprentissage. — Au fur et à mesure que la concurrence commerciale se développe, les appréhensions des industriels grandissent. Ils sont inquiets du lendemain. Ils se demandent par quels moyens ils assureront l’écoulement de leurs produits. Cette pensée les hante continuellement et ne leur laisse ni Irève ni repos. C’est pour eux une question de vie ou de mort. L’accumulation des objets fabriqués, c’est le capital immobilisé, improductif, que les frais généraux effritent chaque jour et qui finit par s’effrondrer dans la faillite.
- Pour éviter cette catastrophe, chacun s’ingénie à trouver des débouchés. Lorsque la clientèle manque sur la place, on va au loin offrir sa marchandise. Dans les pays les plus reculés, des comptoirs se fondent et le commerce s’y établit. Mais, partout, on rencontre des concurrents, et la préférence est donnée à celui qui offre les marchandises les plus belles et de meilleure qualité, sans en exagérer le prix.
- Or, pour atteindre cette supériorité, il faut non seulement l’intelligence du chef de l’établissement qui veille à la fabrication, mais le talent de l’ouvrier qui transforme la matière. Cette dernière condition est surtout essentielle.
- En effet, quelles que soient les indications fournies par le patron, aussi précises que puissent être ses instructions, quelque perfectionné que soit son outillage, le résultat sera mauvais s’il emploie de mauvais ouvriers. Quelques-uns l’ont compris, et ils ont fait tous leurs efforts pour élever le niveau professionnel de leurs collaborateurs. Mais ces louables initiatives sont restées isolées. Aussi, est-ce pour pousser les intéressés dans cette voie que la Ligue de l’enseignement, fondée en 1866 par M. Jean Macé, a résolu
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- d’aborder cette question, étudiée par elle depuis déjà des années, et qui est devenue pour le pays d’une importance capitale.
- Elle a organisé un Congrès, qui vient d’avoir lieu à Paris, et dont l’objet spécial était l’enseignement professionnel. Nous n’entrerons pas dans le détail des résolutions prises dans ce Congrès ; nous voulons seulement en indiquer l’esprit général.
- Tout d’abord nous devons constater que la tâche à laquelle va s’employer la Ligue n’est pas une déviation de l’œuvre précédente, mais son prolongement immédiat. Si nos enfants, à la ville comme dans les campagnes, sous prétexte qu’ils ont de l’instruction, voulaient déserter les professions manuelles, se faire tous employés et bureaucrates, l’école primaire serait à son tour ce qu’on a reproché d’être aux lycées : une fabrique de déclassés. 11 faut réagir contre une tendance aussi fatale au pays qu aux individus. Plus l’on va et plus la lutte entre grandes nations ailectera le caractère industriel. Le civisme est de préparer aussi une milice pour ces batailles-là.
- Or, comme le disait fort bien l’un des congressistes, notre industrie a toujours des généraux et des officiers supérieurs ; ce qui commence à lui manquer, ce sont de simples soldats. Les écoles professionnelles municipales avaient pour but d’en fournir. Trop souvent elles manquent leur but. Les élèves en sortent avec des prétentions exagérées qui font des indisciplinés et des mécontents; eux aussi voudraient débuter comme officiers ; bien des patrons hésitent à les enrôler.
- On le voit, la question est grave. Elle mérite l’attention de tous les bons Français, ouvriers ou patrons. Tous sont unanimes à reconnaître et à déplorer qu’en beaucoup d’endroits on ne fasse plus d’apprentissage. Gela par la faute d’un peu tout le monde. D’un côté, les parents veulent que les enfants gagnent de suite ; de l’autre, l’emploi des machines s’étant vulgarisé, les patrons font faire par un apprenti ce qui était autrefois la besogne du compagnon. Dans ces conditions, à quoi arrive-t-on ? A avoir des spécialistes ou des manœuvres. L’ouvrier complet, l’ouvrier maître de tous les secrets de son art, devient, en beaucoup de centres industriels, une rare exception.
- Partant de cette vérité quasi-axiomatique : « L’enseignement professionnel véritable ne peut se donner qu’à l’atelier, » le Congrès de la Ligue s’est préoccupé de créer un courant
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- d’opinion qui ramène à l’apprentissage. Déjà, un certain nombre de syndicats, patronaux ou ouvriers, se sont préoccupés d’établir des cours professionnels donnant aux jeunes ouvriers un complément de notions artistiques et scientifiques. Il faut que cet exemple soit propagé, imité, et que les tentatives des particuliers et des syndicats soient encouragées.
- La Ligue, fidèle à son rôle d’avant-garde, est entrée immédiatement 'dans cette voie en accordant une de ses médailles à M. Mascuraud, fondateur des cours professionnels de dessin et de modelage du syndicat des bijoutiers en imitation, et une autre à M. Boison, créateur des cours de patronage aux enfants de l’ébénisterie. Elle a, en outre, décidé que, cha jue année, elle décernerait également de ces médailles aux sociétés et aux syndicats, soit patronaux, soit ouvriers, qui se seraient particulièrement distingués dans la voie de l’enseignement professionnel.
- Enfin, pour terminer, nous donnons ci-après les résolutions prises par le Congrès :
- 1° Qu’il est nécessaire d’encourager l’apprentissage à l’atelier.
- 2° Qu’il soit fait des contrats écrits réguliers pour tous les apprentissages.
- 3° Qu’il y a lieu d’encourager la création, surtout par l’initiative privée, d’écoles spéciales à l’enseignement complet d’une profession partout où l’apprentissage à l’atelier sera reconnu impossible.
- 4° De créer ou des écoles ou des cours qui complètent l’enseignement de l’atelier par la connaissance des sciences et des arts appliqués aux diverses professions.
- 5° Qu’il y a lieu d’inciter à la création du plus grand nombre possible d’écoles ou de cours de dessin et de modelage appliqués aux diverses* industries.
- 6° Que la Ligue accorde des distinctions aux organisateurs d’écoles ou cours professionnels et des récompenses aux élèves qui se seront particulièrement distingués.
- 7° Qu’il y a lieu pour l’Etat et les villes d’encourager par des subventions la création et l’entretien d’œuvres d’enseignement professionnel d’initiative privée.
- Moniteur des Syndicats.
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- Statistique intéressante.— Nous empruntons à la Revue scientifique, les chiffres suivants sur le nombre, en France, des patrons, employés et ouvriers, et leur classement dans la
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- petite et la grande industrie, le petit et le grand commerce, ainsi que leur répartition dans le corps électoral.
- La France compte :
- Dans l’agriculture : 4,320,000 patrons ou chefs d’établissements, 134,000employés et 2,000,000 ouvriers et manœuvres.
- Dans la grande industrie extractive : 32,000 patrons ou chefs d’établissements, 29,000 employés et 400,000 ouvriers et manœuvres.
- Dans la grande industrie non extractive : 81,000 patrons ou chefs d’établissements, 75,000 employés et 880,000 ouvriers et manœuvres.
- Dans la petite industrie : 1,065,000 patrons ou chefs d’établissements,139,000 employés et 1,748,000 ouvriers et manœuvres.
- Dans le grand commerce : 90,000 patrons, 152,000 employés et 82,000 ouvriers et manœuvres.
- Enfin dans le petit commerce : 527,000 patrons, 165,000 employés et 144,000 ouvriers et manœuvres.
- Ces chiffres comprennent les hommes et les femmes ; et il est à remarquer qu’en France, plus encore qu’en Angleterre et en Allemagne, la femme prend une part très importante aux diverses manifestations de l’activité nationale.
- Dans l’agriculture, dans la petite industrie, dans le petit commerce, un peu plus du cinquième des exploitations sont dirigées par des femmes.
- Ajoutons encore qu’il y a, en France, à peu près dix millions de maisons sur lesquelles cinq millions sont habitées exclusivement par leurs propriétaires.
- D’autre part, dans le corps électoral, composé d’environ dix millions d’électeurs, les patrons ou chefs d’exploitation entrent pour six millions, les ouvriers pour un peu plus de trois millions. Il y a, par conséquent, à peu près deux patrons pour un ouvrier.
- Dans ce total de 3,020,000 ouvriers mâles proprement dits, les ouvriers des grandes industries extractives figurent pour un peu plus de 1/10, ceux des grandes industries non extractives pour 1/8. La grande masse (les 31/40) est formée par les ouvriers agricoles (1 million 151,000) et les ouvriers de la petite industrie (1,700,000).
- Ceci établi, la Revue scientifique, examine la question de la limitation des heures de travail à huit heures par jour que l’on appelle couramment : la question des trois huit, et tire les conclusions suivantes :
- En France, une pareille réglementation n’est évidemment applicable ni aux 1,151,000 ouvriers agricoles — quand la
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- pluie menace, il faut rentrer le foin, dût-on y passer plus de huit heures, -- ni aux 1,700,000 ouvriers de la petite industrie, pour ne parler que des gros bataillons. Elle ne peut intéresser que les 9/40 des ouvriers français, que 86 électeurs sur 10,000, et encore il est bien difficile d’admettre que chacune des grandes industries ne réclame pas certains tempéraments spéciaux. Il est donc naturel et raisonnable de laisser, dans chacune d’elles, les patrons et les ouvriers syndiqués s’arranger entre eux au mieux de leurs intérêts respectifs, plutôt que d’édicter une loi qui molestera, de la façon la plus désagréable, plus de 32 ouvriers sur 40.
- SUISSE
- Loi sur les fabriques. — A la fin de 1891, la loi concernait 4,398 établissements, 148,031 ouvriers, 90,100chevaux-vapeur, soit par fabrique en moyenne 40 ouvriers et 20 chevaux-vapeur.
- Ont été rayés en 1891, 181 établissements avec 2,648 ouvriers.
- Nouveaux établissements soumis à la loi : 511 avec‘7,532 ouvriers.
- Augmentation : 330 établissements, 4,884 ouvriers.
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- Le minimum de salaire.— Le conseil communal de Ven-Zürich a adopté pour les ouvriers adultes utilisés aux services communaux, un minimum de salaire de 4 fr. 50 pour une journée de dix heures de travail. — Une clause analogue sera introduite dans les cahiers des entreprises et des travaux effectués pour le compte de la commune.
- BELGIQUE
- Le congrès ouvrier socialiste de Namur s’est rallié au principe de la représentation proportionnelle qui sera désormais inscrit au programme du parti ouvrier.
- ALLEMAGNE
- La libre pensée et le socialisme. - Dans sa dixième assemblée nationale tenue à Hambourg, la Fédération des libres-penseurs allemands a reconnu que la libre-pensée ne peut plus rester étrangère aux questions économiques et sociales.
- Elle a décidé la création d’un journal dans lequel les études sociales prendraient une large place.
- Le docteur Büchner a été réélu président de la Fédération.
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- ANGLETERRE
- Le congrès des verriers. — Dans le Congrès qu’ils ont tenu dernièrement à Londres, les ouvriers verriers, constitués en syndicat international, ont voté des ordres du jour longuement motivés invitant les membres de leur association à faire dans leurs pays respectifs des démarches pour arriver à la fixation d’un taux de salaire et d’un nombre d’heures ouvrières uniformes pour tous les pays ; conseillant la formation de syndicats dans chaque district en vue de se protéger contre les patrons ; fixant h quarante-huit heures par semaine le temps maximum pendant lequel les verriers peuvent travailler sans compromettre leur santé.
- Un ordre du jour concernant seulement les Anglais, et portant que la durée du tour de chaque équipe ne doit pas dépasser cinq jours, a également été adopté. Par contre, une résolution tendant à l’abolition du travail aux pièces conformément à la décision du congrès de Bruxelles, a été repoussée.
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- Le labour party.— A la suite des élections pour le renouvellement de la Chambre des Communes qui-a donné une majorité de 40 vo x au parti libéral, le ministère conservateur de lord Salisbury a cédé la place au ministère de M Gladstone.
- Dans la liste des membres du nouveau cabinet,nous relevons les noms de MM. Acland et Burt.
- M. Acland qui vient de recevoir le portefeuille de l’instruction publique, est un professeur des plus distingués. Entièrement dévoué à la cause de la coopération, il a l’année dernière, on s’en souvient, prononcé le discours d’ouverture du Congrès des sociétés coopératives réunies à Lincoln.
- Le nouveau sous-secrétaire de l’Office du commerce,M. Burt, un ancien ouvrier mineur, représente depuis longtemps au Parlement la cause du travail. Secrétaire du syndicat des mineurs du Northumberland, il présida il y a trois ans, à Jolimont,le premier Congrès international des ouvriers mineurs. M. Burt fait partie de la royal labour commission.
- Avec le retour au pouvoir de M. Gladstone, qui appelait un jour, le 19® siècle, le siècle des ouvriers, coïncide l’entrée au Parlement du Labour party, parti indépendant du travail.
- Le Labour party se compose de socialistes et de cette fraction du Trade-unionisme qui réclame énergiquement l’intervention des pouvoirs publics dans les rapports entre le capital et le travail,
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- Parmi les élus du Labour party, se trouve John Burns,dont on se rappelle le rôle dans la grève des dockers,John Burns qui a le plus contribué a faire ouvrir aux unskilled labourers les trades-unions recrutées jusqu’à ce jour parmi les skilled labourers , et à constituer ainsi le néo-trade-unionisme inter-ventioniste.
- Bien que faisant partie de la majorité libérale les députés du Labour party, ne sont nullement décidés à marcher aveuglément so^s la bannière des libéraux gladstoniens.
- Pour eux le home rule est une question accessoire ; ils envisagent la situation uniquement au point de vue des intérêts et des idées qu’ils représentent.
- La plateforme électorale du Labour party a été la journée de 8 heures. Avant,pendant et après la période électorale,le nouveau parti a donné de nombreux témoignages de l’esprit de particularisme que garderont ses députés au Partement.
- Quelque temps avant la dissolution de la précédente Chambre, une députation des trades-unions et des autres organisations ouvrières de Londres fut déléguée pour porter au gouvernement la question de la réduction de la journée de travail.
- Elle fut reçue au Foreign-office par lord Salisbury et par M. Balfour, premier lord de la chancellerie.
- Plusieurs membres de la délégation prirent la parole et exposèrent que la journée de huit heures était nécessaire.
- Lord Salisbury répliqua à la députation que celle-ci ne devait par arguer de ce qu’il avait consenti à la recevoir, qu’il acceptait aussi la manière de voir des délégués, car il repoussait leur désir d’obtenir pour cette réduction une sanction législative.
- Sur cette question, déclarait le chef du gouvernement conservateur, il est bien préférable de s’en remettre à l’action lente,mais sûre, irrévocable, de l’opinion publique pour le cas où les circonstances rendraient pratique la réduction de la journée du travail à huit heures.
- A quelques jours de là,M. Gladstone recevait à son tour une délégation des trades-unions de Londres qui venait lui demander d’exprimer son opinion sur l’opportunité de fixer la journée de travail à huit heures par voie légale.
- M. Gladstone répondit d’abord, que s’étant consacré à la grande question de l’affranchissement de l’Irlande, il avait bien peur, à quatre-vingt-trois ans, de n’avoir pas le temps de s’occuper du problème de la journée de huit heures ; puis
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- il ajouta que les trois alternalives proposées lui paraissaient également épineuses.
- La première était d’imposer la journée de huit heures obligatoirement à toutes les industries ; la seconde, d'accorder aux trades-unions le droit de décliner individuellement le bénéfice de la loi ; la troisième, de n’accorder ce bénéfice qu’aux trades-unions qui en feraient la demande, catégoriquement.
- A la seconde de ces solutions qui semble avoir la préférence de la députation, M. Gladstone a fait cette objection qu’il n’était pas toujours sûr qu’un syndicat employât tous les ouvriers d’un corps de métier, et que ces syndicats obligeraient les membres libres de leur industrie à agir peut-être contre leur gré. Il conseillait donc d’étudier plus complètement la question et de s’assurer de l’assentiment de la majorité.
- Bien que M Gladstone ait mis le plus grand empressement à suivre le conseil qu’il donnait aux ouvriers en demandant à un gros industriel de Sunderland,M. Allan—qui avait spontanément introduit chez lui le système des huit heures, et n’avait qu’à s’en louer, — un rapport détaillé sur les résultats de son initiative ; bien que, de son côté, le marquis de Salisbury n’ait cessé dans ses discours et ses proclamations de mettre la question ouvrière au premier rang de toutes les questions, il n’en est pas moins vrai que le résultat de cette double visite au chef du gouvernement et à son futur remplaçant ne pourrait que corroborer la tendance du parti interventionniste ouvrier à se constituer en parti absolument autonome.
- On l’a bien vu par la suite.
- Plusieurs fois la compétition d’un candidat ouvrier et d’un candidat libéral a donné la victoire à leur commun adversaire conservateur. Parfois même le triomphe du candidat unionniste ou conservateur a été le résultat d’une coalition unionniste ouvrière.
- C’est ainsi que moins heureux que M. Burt, M. Broadhurst, un des plus vaillants champions des trades-unions, hostile conme son ancien camarade de travail à l’intervention de l’Etat dans les questions ouvrières, a été défait par suite d’une coalition des mineurs avec les unionnistes en faveur du conservateur M. Seely qui se déclarait partisan de la journée légale de huit heures.
- En somme, à défaut de candidat de parti du travail, les socialistes et néo-trades-unionnistes ont porté leurs voix
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- soit au candidat libéra], soit au candidat conservateur qui se prononçait en faveur de la fixation à huit heures de la journée de travail.
- Bien qu’il ne soit représenté à la Chambre que par une vingtaine de membres, le parti ouvrier pourrait bien mettre M. Gladstone dans l’obligation d’élargir encore son programme, dans le sens d’une plus grande extension de l’action de l’Etat dans le domaine du travail.
- Le nombre des partisans de la journée obligatoire de huit heures s’accroît de jour en jour.
- Les ouvriers des industries textiles du Lancashire qui s’étaient jusqu’ici distingués par leur fidélité aux principes de Lorthodoxie économique et dont l’influence dans les Congrès des trades-unions avaient longtemps annihilé tous les efforts des partisans de la limitation obligatoire de la journée de travail, revendiquent hautement la journée légale de huit heures.
- Ce sont les mineurs de Nottingham, jadis, avec ceux du Durham adversaires résolus de l’intervention de l’Etat, qui ont fait échouer la candidature du candidat ouvrier M. Broadhurst hostile à la journée de huit heures.
- Les mineurs du Durham qui formaient jadis une association particulière ont adhéré récemment à la fédération de Grande Bretagne qui compte ainsi maintenant plus de 400,000 membres.
- L’assemblée générale des délégués de ce puissant syndicat qui vient de se tenir à Birmingham, après avoir exprimé le vœu qu’il fût institué un ministère du travail, s’est formellement déclarée en faveur de la journée légale de huit heures, et contre la proposition conciliatrice émise par M. Gladstone, de laisser à chaque district le droit de' décider s’il adoptait la réduction ou s’il la repoussait. On considère que ce vote de la fédération ne saurait manquer d’avoir une influence sur les futures discussions de la Chambre des communes.
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- LE CONGRÈS DES TRADES-UNION
- Le vingt-cinquième congrès des trades-union s’est réuni le 7 septembre à Glascow.
- Si l’on veut se rendre compte des travaux accomplis par cette assemblée, on n’a qu’à mettre les chiffres de 1868 en regard de ceux de l’année dernière ou de la présente année.
- Il y a un quart de siècle, 34 délégués, représentant moins de 120.000 syndiqués composaient tout le Congrès. En 1891 on comptait déjà 552 délégués représentant t.302.000 syndiqués. Au Congrès de Glascow on comptait plus de 600 délégués représentant environ 2.000.000 de trade-unionistes.
- On sait que depuis trois ans les rangs du trade-unionisme se sont largement ouverts aux petits métiers, et aux unskil-led Workmen, simples journaliers.
- L’adjonction de ce nouvel élément fut marquée, il y a deux ans, par le vote de quelques mesures qui semblaient accuser un aiguillage sérieux vers le socialisme d’État. Bien que les résultats du congrès de l’année dernière n’aient pas absolument justifié ces prévisions, il était intéressant de savoir quelle influence avaient pu exercer sur les décisions votées cette année à Glascow, les nouveaux venus de plus en plus nombreux, ayant, en outre, à leur actif le prestige de quelques succès électoraux.
- Cette fois encore l’événement a dérouté quelque peu les prévisions. Le Congrès est resté sur le terrain dont il avait pris possession l’année dernière, à mi-distance entre la doctrine de l’ancien trade-unionisme et celle de l’intervention.
- Le discours prononçé par M. Hodge, président du trade’ s Council de Glascow, qui avait été élu à l’unanimité président du Congrès, nous semble donner assez exactement la note dominante dans les travaux de cette assemblée.
- Voici le résumé de ce discours :
- L'orateur débute par constater que le problème du travail a forcé l’attention des politiciens et du grand public aussi bien que celle des philanthropes et des amis du peuple; le mouvement trade-unioniste a gagné en force et en étendue, et les dernières élections générales ont prouvé que les syndicats ouvriers avaient une influence politique. Mais M.Hod-
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- ge estime qu’il ne faut pas abuser de cette influence et il adjure les syndicats de se tenir en dehors des intrigues politi-tiques : il est favorable à la création d’un parti parlementaire du travail, mais il prétend maintenir l’indépendance absolue des unions ouvrières.
- Théoriquement, M. Hodge n’est pas opposé à certains principes socialistes, mais il ne croit pas à l’opportunité de leur application actuelle, et il n’envisage pas que l’égalité parfaite puisse être jamais atteinte. Aux théories séduisantes il préfère les réalités, les réformes effectives, l’artion pratique, en dépit des reserves qui peuvent être imposées. 11 rappelle que les deux plaies de l’Angleterre sont la pauvreté et l’ivrognerie : la première n’est que trop souvent due à la seconde, aussi insiste-t-il sur les remèdes à opposer à l’alcoolism6 ; il veut arracher l’ouvrier du cabaret et lui donner les moyens de se récréer chez lui.
- Puis l’orateur aborde l’étude de plusieurs autres réformes immédiatement réalisables : il veut développer l’organisation du travail, arriver à faire soumettre à l’arbitrage toutes les disputes qui peuvent survenir entre ouvriers et patrons, étendre aux femmes tous les bénéfices du trade-unionisme. Il est également en faveur de la nationalisation des chemins de fer et du sol, et envisage que le repos dominical est une condition essentielle du bien-être des classes ouvrières.
- Quant àja journée de huit heures — question particulièrement brûlante dans le congrès actuel — M. Hodge, qui la juge bonne en elle-même, ne croit pas que cette réforme ait l’importance exclusive et absolue qu’y attachent certains néo-trade-unionistes : il établit que l’erreur de ceux qui exigent la réglementation législative immédiate de la journée ouvrière est de subordonner à cette exigence toutes les autres réformes et de faire porter toute leur énergie sur un seul point, sur une question qui, après tout, n’est qu’un problème secondaire dans l’ensemble des problèmes sociaux et économiques actuels.
- Après ce discours de M. Hodge, le congrès a rejeté par 289 voix contre 121 un vote de blûme proposé contre ceux des députés ouvriers qui n’avaient pas cru pouvoir voter, à la Chambre des communes, en faveur du bill établissant la journée de huit heures pour les mineurs.
- Cela ne veut pas dire que le congrès soit hostile à la journée de huit heures pour les mineurs.
- Depuis trois ans, en effet, ses votes n’ont pas varié sur ce
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- point, et ce n’est pas au moment où les mineurs du Durham et du Northumberland semblent abandonner les vieux principes de non-intervention que le Congrès renoncerait à réclamer pour les mineurs la journée légale de huit heures.
- Aussi bien s’est-il cette fois encore prononçéen faveur d’une loi réduisant à huit le nombre des heures de travail pour les mineurs. Il a même étendu aux mécaniciens des mines le bénéfice de cette loi.
- En ce qui concerne les autres corporations, le Congrès a voté, par 205 voix contre 155, la journée de huit heures pour tous les corps de métiers ; mais il a admis que le projet de loi qui serait soumis au Parlement contiendrait une clause portant qu’il serait loisible aux membres organisés d’un corps de métier quelconque de repousser la journée de huit heures pour ce corps de métier.
- Déjà l’année dernière le vote de cette restriction avait provoqué les protestations des neo-trade-unionistes qui s’étaient bien promis de la faire supprimer cette année par une écrasante majorité. Cette prédiction de John Burns ne s’est pas réalisée. On s’est borné à voter le principe d’un congrès international pour arriver à une entente commune sur la question de huit heures.
- Les autres résolutions votées ont pour objet l’organisation intérieure des Congrès, la défense des intérêts professionnels, et une plus large représentation de ces intérêts au Parlement.
- C’est ainsi que le congrès a voté une résolution suivant laquelle, à l’avenir, tous les syndicats ouvriers auront le droit de se faire représenter par un délégué au congrès des trades-union, à condition qu’ils payent une livre sterling par mille membres pour les frais du comité parlementaire et une cotisation annuelle de 10 shillings par membre.
- Le congrès s’est prononcé en faveur de la suppression des sous-traitants et de la nomination de pêcheurs expérimentés comme inspecteurs de Bateaux de pêche.
- II a, en outre, voté des résolutions en faveur de la création d’un groupe parlementaire du travail, de la réduction à trois mois de la période de résidence requise pour avoir droit au vote, du payement par le trésor public des frais d’élection à la Chambre des communes.
- Le Congrès a également voté une résolution tendant à demander au gouvernement de n’acheter aucun objet fabriqué à l’étranger ; mais, tout en adoptant à l’unanimité le principe d’une loi interdisant l’immigration des étrangers
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- dans le royaume uni, il a écarté par la question préalable la proposition de résister par tous les moyens à l’immigration des étrangers pauvres et à l’importation d’ouvriers étrangers en temps de grève.
- Une proposition des socialistes tendant à ce que les candidats à la députation désireux d’obtenir l’appui des syndicats ouvriers s’engagent à voter en faveur de l’entreprise par l’Etat du travail national, a été repoussée par 153 voix contre 128.
- Par contre, le congrès a exprimé le désir que les lignes de tramways deviennent la propriété des municipalités ; que les mines soient de nouveau considérées comme propriété de l’Etat ; et que les entreprises minières soient placées,. tout comme l’administration des postes, entre les mains de l’Etat ; que l’Etat subventionne des caisses de retraite pour la vieillesse; que la loi interdise aux patrons de faire payer aux ouvriers la force motrice, la lumière, l’outillage, les matières premières nécessaires pour le travail ; et que le faclory Act soit amendé de manière à rendre les patrons responsables de la santé des ouvriers en ce qui concerne les conditions hygiéniques dans lesquelles ceux-ci se trouvent placés ; qu’enfin la législation régissant le travail dans les manufactures soit étendue aux ateliers domestiques.
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- LA COOPÉRATION
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- ITALIE
- Le mouvement coopératif. — Les renseignements qui suivent sont empruntés à une étude de docteur E, Bassi publiée dans la Cooperazione italiana.
- Pendant l’année 1891, l’Italie a vu naître 334 nouvelles Sociétés coopératives (l’année précédente il y en avait eu 347) se répartissant comme suit ; 119 Sociétés de « braccianti » (de journaliers), 91 Sociétés de consommation, 53 de crédit, 43 de production, 8 d’assurances et 20 Sociétés diverses.
- Ce sont de nouveau les Associations de journaliers qui tiennent la corde, et, de même que les années antérieures, c’est surtout dans l'Emilie et dans la Romagne qu’on les a vu se constituer.
- Les Sociétés de consommation prennent plus facilement naissance dans les provinces du Nord. Sur les 91 coopératives créées en 1891, il y en a eu 24 dans la Lombardie, 22 dans le Piémont et 18 dans la Toscane.
- Une chose à remarquer, c’est l’importance grandissante que la coopération agricole prend dans ce mouvement.
- Dans la fondation des Sociétés de crédit, les caisses rurales, grâce à l’énergie infatigable du docteur Wollemborg, tiennent une place notable; leur nombre représente un cinquième de l’ensemble.
- 43 nouvelles Sociétés de production ont été constituées en 1891. Parmi celles-ci figurent 2 coopératives de mécaniciens, 2 de menuisiers, 4 de typographes, 3 de tailleurs et 4 de cordonniers.
- Dans les 20 Sociétés diverses, on compte 12 Associations pour la construction de maisons, une Société balnéaire dans la province de Novare, et une Société pour l’enseignement de la musique à Milan.
- La statistique ne mentionne la disparition que de 20 Sociétés : II coopératives de crédit, 4 de consommation et 5 de production.
- L’ensemble du mouvement est donc très satisfaisant.
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- ALLEMAGNE
- Les sociétés coopératives agricoles. — D’après un rapport présenté au Congrès des sociétés coopératives agricoles tenu à Insterburg, du 13 au 15 juin dernier, à la date du 1er juin dernier, il y avait en Allemagne 4.374 coopératives agricoles enregistrées, soit 749 Sociétés de plus que l’année dernière, à pareille époque ; le recensement signale 2.647 Sociétés de crédit (une augmentation de 513), 708 coopératives de consommation (augmentation de 102), 869 laiteries coopératives (+ 140) et 150 Sociétés diverses (4-19) Un certain nombre de ces Sociétés se sont fédérées entre elles. C’est ainsi qu’il existe 6 Fédérations de Sociétés de crédit, et 4 pour l’achat d’engrais, de semences, etc. ; à Kœnigsberg, il y a une Fédération de laiteries coopératives et, à Baden, une Association de Sociétés coopératives s’occupant de la vente des fruits.
- &
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- Fondation d’un Wholesale. — Le 10 août, les Sociétés coopératives allemandes ont fondé, à Brême, une Association pour les achats en gros, d’après le système des Sociétés anglaises et écossaises dont nous avons si souvent entretenu nos lecteurs. Le capital souscrit jusqu’à présent est de 64,500 marcs.
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- B!
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- NÉCROLOGIE
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- EDWARD VANSITTART NE ALE
- L’un des fondateurs, le pilote pour ainsi dire du mouvement coopératif en Angleterre, Edward Vansittart Neale, notre illustre et vénéré ami n’est plus, 11 est décédé le 16 du mois courant à Bisham Abbey, près Londres.
- Ed. Vansittart Neale était né le 2 avril 1810. Membre de l’aristocratie anglaise, il compléta ses études à Oriel collège, Oxford, ou il eut pour condisciples et Gladstone, et celui qui devait devenir le cardinal Manning, et M. Maurice, le futur fondateur de la Société pour le développement des associations ouvrières.
- Ed. Vansittart Neale se fit recevoir avocat et fut réputé pour l’équité des causes dont il prenait la défense.
- Enumérer les services qu’il rendit à son pays serait écrire l’histoire même de la coopération anglaise. Dès 1849, il est membre du conseil de la Société pour le développement des associations ouvrières, à côté de son ancien condisciple M. Maurice. Il pousse au développement des opérations de la Société et fonde même, avec son propre capital, diverses sociétés coopératives dont les échecs n’atténuent en rien ni son ardeur, ni sa foi dans le triomphe final. Certain d’être sur la bonne voie, sur la voie qui conduira à l’association du travail et du capital, il étudie les causes d’échec, démêle les difficultés qui entravent le mouvement et se rend compte de l’impérieuse nécessité de faire tout d’abord en quelque sorte l’éducation coopérative des travailleurs, si l’on veut réellement voir prospérer les associations ouvrières.
- Les sociétés coopératives de consommation lui apparaissent comme le premier degré de cet enseignement du monde ouvrier. Il y voit les moyens de développer les capacités administratives sans lesquelles nulle entreprise ne peut se soutenir. Aussi pousse-t-il à la fondation
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- clés coopératives de consommation. Dans une des premières sociétés qu’il fonda à Londres,on trouve déjà les points essentiels d’après lesquels fonctionne aujourd’hui l’immense magasin de gros connu dans le monde entier : The Wholesale de Manchester.Cette société de Londres périclita au point de vue financier, mais Neale se félicita des résultats moraux ; car, elle avait donné essor à de nombreux petits magasins coopératifs, et élargi les vues générales sur les ressources et la puissance du principe de l’association. Mais en même temps la nécessité de l’enseignement coopératif s’imposait à tous. Aussi les anciens directeurs de la Société de Londres, fondèrent-ils en vue de cet enseignement'Working men’s collège, institut qui est toujours florissant.
- Ed. Vansittart Neale fut un des promoteurs des congrès de la coopération en Angleterre. Il présida les réunions où furent arrêtées les dispositions du premier congrès de 1869.
- Dès la fondation du Bureau central des sociétés coopératives fédérées, il fut membre de ce bureau ; et, au bout de trois ans, il devint Secrétaire général, poste qu’il occupa pendant 18 ans. Là, il fut en situation de rendre et il rendit les plus grands services aux nombreuses institutions coopératives dont les centres sont à Manchester. Aussi des millions d’ouvriers dans la Grande-Bretagne le regardaient-ils en quelque sorte comme le père du mouvement et leur plus sûr guide. Non seulement il s’efforça dès les débuts,—et cela en vue de la sécurité des entreprises — de maintenir la coopération dans les voies légales, mais il concourut activement tu perfectionnement des lois elles-mêmes, afin que les coopérateurs, tout en opérant leur évolution, eussent toujours l’appui de la loi.
- En 1875, il visita l’Amérique en vue d’étudier la possibilité de nouer des rapports entre les magasins coopératifs et les fermes des Etats de l’Ouest.
- En 1878, il vint pour la première fois au Familistère de Guise qu’il visita une dizaine de fois. Le récit détaillé de sa visite et ses conclusions sur l’œuvre parurent dans le Coopérative News, organe des Sociétés anglaises. Ce compte
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- rendu fut illustré de gravures. Edward Vansittart Neale fut le premier qui publia une esquisse biographique de J.-Bte.-André Godin. Cette esquisse occupe la première partie de la brochure « Associated Homes » où Néale a résumé l’œuvre du Familistère.
- On lui doit, en outre, divers ouvrages des plus précieux, entre autres un Manuel for cooperators qu’il composa en collaboration avec Judge Hughes.
- Une des dernières initiatives d’Edward Vansittart Neale à été de concourir à la fondation de l’Alliance internationale des sociétés coopératives de production dont nous racontons, plus haut, les premières manifestations au Festival de Crystal Palace. Puisse cette dernière initiative du vaillant apôtre de la coopération porter ses fruits !
- Les traits dominants d’Edward Vansittart Neale étaient la bonté, la netteté de "vues, la volonté, la persévérance. Il connaissait à fond non seulement la législation de l’Angleterre, mais celle des principales nations. J.-Bte-André Godin le consulta pour la rédaction des statuts de la Société du Familistère ; il lui avait de même communiqué les vues suprêmes qu’il a consignées dans son Testament.
- La plus profonde amitié unissait Edward Vansittart Néale et Jean-Baptiste-André Godin, ces deux hommes dont la valeur intellectuelle et morale était inappréciable: Neale, comme Godin, était de ces hommes qui élargissent le domaine de l’humanité et laissent à leurs compatriotes des héritages de biens nouveaux. Gomme Godin encore, Neale, avait un sentiment religieux très élevé, lequel se traduisait par un incessant dévouement aux autres.
- Toujours prêt à s’oublier lui-même, il était d’une infatigable sollicitude pour autrui. Son temps, ses meilleures pensées, ses ressources, ses forces, tout était donné sans hésitation ni réserve pour le bien et l’avancement des coopérateurs, non seulement en Grande-Bretagne, mais dans toutes les nations où le mouvement coopératif a pris essor. Aussi les adresses de condoléances affluèrent-elles de tous lieux, de toute l’Angleterre d’abord, puis de France, d’Allemagne, d’Italie, des
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- États-Unis, du Canada, etc.,vers la maison mortuaire à l’annonce du décès de ce grand serviteur du peuple.
- Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont bénéficié de la vie et des travaux d’Edward Vansittart Neale. Si les honneurs de l’inhumation à Westminster Abbey (le Panthéon de l’Angleterre) sont dus aux grands serviteurs du bien public, a dit le Daily Chronicle, ces honneurs n’étaient-ils pas dus à Edward Vansittart Neale! Nous nous associons pleinement à ce vœu et nous espérons fermement que le jour viendra où les restes d’Edward Vansittart Neale enlevés pieusement de Bisham Abbey où ils reposent, seront portées en triomphe à leur vraie place, au rang de ceux des immortels serviteurs du peuple.
- Une nation s’honore elle-même en rendant à de tels citoyens les hommages qui leur sont dus ; et elle sert l’humanité entière en proposant à tous, en exemple, les hommes dont la vie est aussi exemplaire que l’a été celle d’Edward Vansittart Neale.
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- Dans la série d’études qu’il publie dans le Figaro, sous ce titre: La, question sociale— capitalistes et prolétaires, M. Jules Huret a été amené à parler du Familistère.
- Je tenais raconte-t-il, à visiter le Familistère de Guise. On m’avait dit que je trouverais là une expérimentation unique au monde des théories des premiers socialistes français, presque un phalanstère selon Fourier, une * usine en pleine prospérité où le capital et le travail ne font qu’un, les ouvriers étant devenus propriétaires de l’établissement. Alors... pas de patron? la république idéale des travailleurs ? Gomment cela peut-il marcher ? me demandai-je.
- Pas de conflit entre 2,000 ouvriers propriétaires ?
- Tous les intérêts respectés? Et tant de gens habitant une même maison, dans une paix parfaite?
- J’arrivai un matin à Guise et je me rendis directement au Familistère. A quelques centaines de mètres des dernières maisons de la petite ville, de vastes constructions de briques dressent leurs trois étages de hautes fenêtres; un corps de bâtiment central flanqué de deux ailes toutes pareilles, qui s’avancent laissant au milieu une sorte de large place où s’érige la statue du fondateur, J.-B.-A. Godin. Cette ordonnance monumentale a quelque chose de la majesté de Versailles. Un gai soleil inonde les grandes façades rouges, pénètre par les fenêtres ouvertes où grimpent des glycines, où pendent des cages à serins. C’est grand comme une grande caserne, massif comme une prison, mais de jolis parterres courent au bas des façades, et j’entends, derrière un store de joncs verts, des rires qui sonnent frais, des roulades lancées par une voix claire de jeune fille. Je pénètre dans le bâtiment central en passant sous une voûte blanchie à la chaux, et je me trouve dans une vaste cour vitrée au niveau du toit.
- A chaque étage un large balcon fait le tour du grand hall. Une quarantaine de portes blanches s’ouvrent sur chacun des balcons, donnant accès dans autant d’appartements. Je suis au centre de l’immense ruche; trois bâti-
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- ments, trois halls comme celui-ci réunissent près de 500 logements qui abritent environ 2000 personnes. Cela n’a déjà plus la gaieté du dehors, un jour froid tombe du vitrage, les portes s’alignent, muettes, avec leurs numéros peints en noir.
- Un habitant du Familistère, délégué par l’administration pour me conduire, vient me rejoindre.
- — Ça ressemble un peu à une prison! lui dis-je.
- — Quelle idée ! s’exclame-t-il, mais pas du tout ! on est heureux ici ! Vous n’en trouverez pas un qui se plaigne, allez ! J’ai été à Paris, moi, c’est là que vous auriez raison ! Pas d’air dans les chambres, jamais de soleil ! Ici, au contraire, le derrière des appartements ouvre sur la pleine campagne, et on a autant de soleil qu’on en veut!
- — Vous n’aimeriez pas mieux avoir chacun une maisonnette à vous ! Vous seriez bien plus libres l
- — Pourquoi faire % Chacun reste chez soi, et on est bien mieux logé ! Pour 5 francs par mois nous avons une grande pièce qui a plus de 3 mètres du plancher au plafond ; si on veut deux pièces, c’est 10 francs, et ainsi de suite... Et puis on a tout sous la main, la boulangerie, l’épicerie, tous nos magasins, quoi ! C’est au rez-de-chaussée du « Palais » que tout cela est installé. Venez voir.
- Je suivais docilement mon guide, l’écoutant parler ; mais j’avais hâte d’être renseigné sur la genèse et la fortune de cette organisation. Malgré moi, je voyais comme une anomalie déroutante à force de simplicité sous l’idéale harmonie de cet ensemble.
- — Je voudrais bien voir le directeur, dis-je.
- — Nous y allons, répondit l’ouvrier.
- Nous avions franchi un pont jeté sur l’Oise, et, au bout de la petite route, on apercevait les hautes cheminées de l’usine et les innombrables toits de ses hangars. C’était la fonderie d’appareils de cuisine et de chauffage, l’ancienne usine Godin, aujourd’hui l’usine du Familistère. Nous traversons un grand jardin aux allées silencieuses, bordées de poiriers, de pêchers; au milieu d’une sorte de rond-point, un kiosque rustique s’abrite sous de grands arbres.
- — C’est ici, sous les arbres dit l’ouvrier avec un grand accent de respect, que M. Godin nous réunissait tous les soirs d’été, après le travail ; il s’asseyait là dans le kiosque, à une petite table, et, tous en rond, nous écoutions ses conférences sur l’humanité, l’éducation, la fraternité. Comme il parlait bien, Monsieur ! quel mal cet homme-là s’est
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- donné po^r voir accepter ses idées et son argent par ses ouvriers ! b i vous saviez ! il lui a fallu lutter pendant vingt ans pour tre compris. On ne voulait pas le croire ! Pensez donc, un ’ atron qui veut partager ses bénéfices avec ses ouvriers, leur en faire cadeau, ça ne s’était jamais vu ! Tout le monde le disait! moi comme les autres : Il doit y avoir un piège là-dessous.
- Mais aussi, lorsqu’il est mort, il y a quatre ans, nous laissant 2 millions par testament, tout le monde a compris qu’on perdait un bienfaiteur !
- Je suivis mon guide qui me fit parcourir une série de salles entourées de comptoirs et d’étagères, de magasins d’épicerie, de charcuterie, de boucherie, d’ameublement, d’habillement, etc.
- — Vous voyez, me dit mon compagnon, on n’a qu’à descendre et on achète tout ce que l’on veut. On n’y est pas forcé, bien entendu ; avec son argent, on peut aller dans les magasins de la ville, mais on a tout avantage ici puisqu’on ne paie que par quinzaine et que tout est inscrit sur un livret : à la fin de l’année, on nous rembourse les bénéfices commerciaux réalisés, au prorata de nos achats.
- Ainsi, moi, cette année, j’ai pu avec ces bénéfices me payer un lit et un matelas que j’ai eus ainsi par-dessus le marché.
- — Toutes les vendeuses et les caissières qui sont là habitent aussi le Familistère ?
- — Oui, monsieur, elles font partie de l’association comme les ouvriers de l’usine; ce sont, d’ailleurs, presque toutes des femmes ou des sœurs d’ouvriers, et leurs enfants sont élevés, comme les autres, par la communauté.
- — Gomment cela?
- — Oui, M. Godin a voulu que tous les enfants nés au Familistère soient élevés depuis leur naissance jusqu’à l’âge de quatorze ans, sans qu’il en coûte un sou aux parents. Tous les frais de l'éducation font partie des frais généraux de l’usine. C’est compté en irmme temps que l’outillage. On ne calcule les bénéfices qu’après que tout cela a été payé.
- Tout en causant, nous étions sortis de la cour dont nous contournions maintenant les bâtiments qui développent plus d’un kilomètre de façades. Tout à coup, à un angle, un spectacle inattendu : nous étions derrière la grande construction; de larges pelouses d’un beau vert s’étendaient sous de grands arbres; cela formait une manière de parc
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- limité par l’Oise que je n’avais pas encore aperçue et dont les eaux enveloppent dans un grand coude la vaste propriété. Au milieu des pelouses, un chalet s’élevait, relié aux bâtiments par une galerie vitrée, et partout, sur l’herbe, sous les arbres, des enfants, deux ou trois cent bébés, gambadaient, se poursuivaient, surveillés par une trentaine de femmes.
- Mon guide jouissait de mon étonnement; ce grouillement de petits êtres courant, riant, criant dans l’air libre, sous le soleil clément, à deux pas de leurs pères qui travaillent, dans la sécurité du gain, et de leurs mères sans souci, me donnait une impression très neuve et très saine de la vie collective, laborieuse et tranquille. Ainsi tout à coup m’apparaissait, normale, la famille agrandie, élargie, réalisée selon le rêve des « utopistes ».
- — Voilà ce que nous appelons le « Pouponnât », me dit l’ouvrier avec un sourire ravi. Dans ce chalet, il y a des berceaux, des biberons, des jouets et tout ce qu’il faut pour les enfants, depuis la naissance jusqu’à l’âge de quatre ans. Les mères peuvent venir les voir, jouer avec eux tant qu’elles veulent, et, dans l’été, toutes ces pelouses sont pour eux. L’administration fournit tout ; les langes, le lait, les berceaux, etc.; le soir, chaque mère vient chercher son enfant pour la nuit. Vous avez pu voir, de l’autre côté de la grande place, des constructions sans étage ; c’est là que se trouvent les écoles pour les plus grands ; elles sont agencées avec les derniers perfectionnements. D’ailleurs, les statuts portent que les dépenses d’éducation ne doivent jamais être moindres de 15.000 francs par an, et ce chiffre est toujours dépassé.
- Venez voir quel beau monument nous lui avons fait élever 1 — car il a voulu être enterré ici, dans le jardin du Familistère.
- En haut d’une éminence, une grande stèle se dresse, flanquée d’un génie en bronze aux ailes déployées : à droite, un ouvrier symbolisant le Travail, à gauche, une femme allaitant un jeune enfant: Maternité ; devant, le buste du philanthrope, un grand front, des yeux enfoncés sous d’épais sourcils, une bouche épaisse dans une barbe drue.
- L'ouvrier se découvrit, je l’imitai. Puis après un silence, il dit :
- — Quel brave homme c’était ! Quel cœur d’or ! Ah ! des patrons comme ça, c’est fini, on n’en verra plus jamais....
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- Dans cet article, qui nous a séduit par ses qualités de pittoresque, une erreur s’est glissée.
- Ce n’est pas à 15.000 francs que les statuts fixent le minimum des dépenses scolaires, mais à 25 000 francs.
- La moyenne des budgets annuels pour les institutions de l’enfance, pendant les dix dernières années, est de 31.449 francs. De ce chef, le budget de l’exercice 1890-1891, s’est élévé à la somme de 35.248 francs.
- Un second article de M. Huret reproduit son interview avec M. Dequenne, administrateur gérant de la société du Familistère, élu, non pas à la mort de M. Godin, mais ù la suite de la démission de Mme veuve Godin.
- La première partie de cette interview, dans laquelle M. Dequenne expose succinctement les débuts, la marche et la situation présente de l’œuvre, n’apprendrait rien à nos lecteurs.
- Ce qui ressort surtout de la suite de l’entretien, c’est que M. Huret, ou plus exactement les socialistes derrière l’opinion desquels il se retranche, ne sont pas absolument d’accord avec M. Dequenne sur la meilleure solution à donner à la question sociale. M. Dequenne n’en peut mais, et M. Huret se donne bien du mal pour enfoncer une porte ouverte.
- On a si beau jeu avec des intentions qui auraient bien tort de se refuser le luxe de la perfection, contre une réalisation dont le plus grand défaut après tout pourrait bien être de dépasser la conception moyenne des lois de la conservation et du développement de la vie. Quoiqu’il en soit l’œuvre du Familistère n’a plus la commode élasticité d’une théorie. Elle est ce qu’elle est, et ne peut rien dérober au jugement des hommes. Par contre, on ne peut pas lui refuser la légitime satisfaction d’être jugée telle qu’elle est.
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- Cette garantie d’une opinion raisonnée sur le Familistère, nous la trouvons dans la très fouillée et très impartiale étude publiée dans la Revue scientifique, du 6 août, par M. Fr. Paulhan, ce très sagace chercheur qui s’est recommandé à l’attention des penseurs par son livre : Le nouveau mysticisme.
- Le rédacteur de la Revue scientifique s’exprime ainsi :
- « En ce moment où les questions sociales s’imposent aux préoccupations de tous, — avec quelque brutalité parfois, — il peut être intéressant d’étudier les tentatives faites pour appliquer certains principes, encore fort discutés, surtout
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- quand ces tentatives ont réussi. La sociologie, science bien peu avancée, étudie une matière encore en voie de formation et qui n’a pas acquis ses propriétés définitives.Nous étudions actuellement les lois sociales un peu comme on aurait pu étudier les lois de la chimie à l’époque de l’évolution de notre monde où l’état de la température aurait empêché la plupart des combinaisons chimiques de commencer à se produire. Aussi tout fait qui nous montre une forme sociale particulière, et qu’on peut supposer durable, a son importance pour la science comme pour la pratique. A ces deux titres le familistère sollicite notre attention.
- « Je ne sais s’il est connu comme il le mérite, et cela arrive à bien des choses célèbres. Je crains que son nom, par les idées qu’il évoque, ne lui ait fait tort auprès d’une bonne partie du public. Le familistère n’est pas une application des idées de Fourier ni d’aucun autre théoricien. Son fondateur, Jean-Baptiste-André Godin, s’est inspiré des travaux des socialistes, il en a revu leslhéories, il a remanié, modifié, coordonné les vues qu’il leur a empruntées ; surtout il les a appliquées. Le grand caractère de son œuvre, c’est un développement très remarquable de la solidarité sociale, qu’il ne faut pas confondre avec le communisme. On y trouve une solution pratique des grands problèmes de l’association du capital et du travail, de la possession de l’usine par les ouvriers, des assurances mutuelles, des pensions de retraite, de l’extinction du paupérisme, des habitations ouvrières, de l’instruction obligatoire (réalisée au familistère avant d’être généralisée par toute la France). Il est permis de trouver que cette solution est parfois critiquable, et des objections sont possibles, mais il faut se rappeler en tout cas qu’elles ne s’adresseraient pas à une théorie, mais à une œuvre vivante, et cela peut changer leur nature et leur portée. »
- M. Paulhan rappelle ensuite les commencements modestes de l’œuvre, ses développements, l’organisation en 1880 en association légale de l’association familistérienne qui existait en fait depuis vingt ans, les ressources dont elle dispose, son but qui « est de rendre les membres aussi étroitement solidaires que possible, de manière à assurer à chacun les ressources indispensables h la vie, de manière à ce que chacun jouisse, dans la plus large mesure, du fruit de son travail » Vient ensuite l’explication lucide dans sa concision, aussi exacte que complète du mécanisme adopté par M. Godin en vue de répartir les bénéfices le plus équitablement
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- possible et de prélever une part de ces bénéfices pour « assurer aux malades ou aux vieillards les ressources qu’ils ne peuvent plus gagner, et pour donner aux enfants les moyens d’arriver à travailler utilement pour eux et pour les autres. »
- Les précautions prises par le fondateur pour conserverie principe de l’union du travail et du capital, pour empêcher que des titres de propriété ne puissent s’accumuler entre les mains des étrangers, et pour que les travailleurs actuels puissent toujours avoir leur part de propriété : obligation statutaire de l’agrément du conseil de gérance pour la cession du titre d’apport ou d’épargne ; remboursement des titres, lorsqu’il y a lieu de le faire, en commençant par les plus anciens, tout cela est énuméré avec autant de clarté que de précision.
- Non moins instructif est l’examen de l’administration et de la constitution même de la société.
- « Ici encore, dit M. Paulhan le désir d’union et de solidarité se manifeste par la participation plus ou moins active et plus ou moins directe d’un grand nombre des associés à la direction de l’œuvre commune. Toutefois M. Godin a eu le grand mérite de ne pas confondre la solidarité, cette condition essentielle de la société et dont le développement indique le degré de supériorité de l’organisme social, avec l’égalité, idée sans signification précise et qui, souvent, va à l’encontre de la solidarité. » $
- On voit que M. Paulhan ne se paie pas de mots. Le même souci de l’observation exacte se révèle dans la suite de son étude où il examine successivement le rôle des divers conseils et des diverses catégories d’intéressés, le fonctionnement des assurances, de l’association de consommation.
- La description du Familistère, cette solution donnée par M. Godin, du problème de l’habitation, l’arrête quelques instants.
- « Ce serait, dit-il, une erreur de croire que le familistère supprime la vie de famille ; chaque famille vit chez soi dans son appartement, comme bon lui semble, à la condition de n’être pas une gêne pour les voisins. Chacun se nourrit chez soi : un essai de restaurant commun n’a pu réussir. Les parents peuvent à volonté garder leurs enfants chez eux ou les confier aux institutions du familistère ; l’instruction a toujours été obligatoire, mais les enfants ne sont pas tenus de fréquenter les écoles du familistère, qui leur offrent l’avantage de la gratuité des fournitures. Si l’esprit de famille peut être amoindri, ce n’est qu’indirectement, comme il l’est par
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- toute organisation qui tend à substituer à la famille, pour certaines fonctions, soit l’État, soit un système social quelconque. A ce point de vue, tout ce qui ne ferait même que protéger l’enfant contre ses parents présente le même caractère. »
- Voici la conclusion de cette intéressante étude :
- « On le voit, l’Association, prenant l’homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort, s’efforce de lui assurer pendant son enfance, les soins et l’instruction ; pendant son âge mûr, le travail avec les bénéfices qui en résultent et la copropriété du capital qu’il sert à faire valoir; pendant sa vieillesse, ou quand la maladie le met hors d’état de travailler, une pension de retraite, et tout au moins le minimum nécessaire à la subsistance. Elle enveloppe l’homme et le protège contre les malheurs que le hasard ou la malveillance peut causer ; elle le protège contre lui-même en tâchant d’entraver, dans une certaine mesure, l’exercice des tendances qui lui nuiraient ou qui nuiraient aux autres. Je n’ai pu donner ici qu’une idée bien incomplète et bien sèche de l’œuvre. Il faut lire au moins les statuts rédigés par Godin. Cette lecture peut sembler d’abord aride, et pourtant, à mesure qu’on la poursuit et qu’on rattache l’une à l’autre les dispositions nombreuses si minutieusement précisées et si laborieusement agencées, on éprouve cette impression d'unité et d’harmonie que nous donne une machine aux nombreux rouages soigneusement reliés par une loi commune, et même quelque chose de l’émotion esthétique produite par l’harmonie d’une œuvre d’art.
- « Cette machine fonctionne depuis douze ans environ. Quels sont les résultats obtenus? Jusqu’ici, ils paraissent favorables.
- «En 1879-1880, le nombre des associés, sociétaires et participants, était de 550; il était de 816 en 1888, de 919 en
- 1889, de 986 en 1890, de 998 en 1891, et le nombre des associés augmente surtout, comme il est naturel. Au point Je vue industriel, la situatien est bonne et reste bonne même depuis la mort de M Godin, bien que les bénéfices aient été moindres en 1890 qu’eu 1889, et en 1891 qu’en
- 1890, â cause, paraît-il, de la concurrence étrangère. (Bénéfices nets : 1889 = 521 646 fr. 21 ; 1890 =336 758 fr. 45; 1891 = 110459 fr. 87.) Le capital, en 1891, a reçu un intérêt de 5,13 pour 100. L’ensemble des biens possédés par l’Association esi évalué actuellement à plus de 8 millions de francs.
- « M. Bernardot, dans son étude sur le familistère, a donné
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- la valeur représentative et progressive de la moyenne d’une journée de travail, ,en y ajoutant la répartition annuelle plus l’intérêt du titre d’épargne. Cette moyenne, pour les participants, est de 4 fr. 98 en 1879-1880, elle monte à 10 fr. 43 en 1887-1888; pour les sociétaires, elle passe de 5 fr. 31 à 12 fr. 99 ; pour les associés,de 5 fr. 64 à 15 fr. 54; il est tenu compte, bien entendu, dans cette évaluation, de l’accumulation des bénéfices annuels sous forme de titres d’épargne. Le résultat n’en est pas moins à retenir.
- « Au point de vue moral, les résultats paraissent satisfaisants.'La moralité au familistère est, me dit-on, supérieure à ce quelle est en général dans les milieux analogues. Il faut attribuer en partie ce résultat à ce que le personnel du familistère représente un choix,et aussi â cequ’on élimine les éléments trop mauvais. Peut-être faut-il aussi reconnaître l’influence de la régularité de la vie, de la confiance dans l’avenir, de la surveillance mutuelle, du développement de l’esprit de prévoyance. M. Bernardot fait remarquer que les absences non autorisées vont en diminuant.
- « Au point de vue physique, il est à remarquer que l’on nait plus et que l’on meurt moins au familistère que dans la ville de Guise. La mortalité des enfants, en particulier, y est seusiblement moindre.
- « Voilà, en raccourci, le fait social qui m’a paru susceptible d’intéresser quiconque croit à l’importance des questions sociales, importance qui va plus loin qu’on ne le voit d’abord. Au moment où les anciennes formes de la solidarité humaine, religion, croyances politiques, patriotisme même peut-être, vont, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, en s’affaiblissant, il est très précieux de voir apparaître comme de nouvelles formes d’organisation sociale qui peuvent être les germes de nouveaux corps sociaux, où la solidarité sera plus grande et plus solidement fondée. Les solutions données par Godin aux problèmes qu’il a examinés peuvent être erronées sur certains points ou incomplètes ; son œuvre peut évoluer et comme tout est mortel, elle peut disparaître, mais actuellement elle prospère, et elle présente ce grand avantage de nous offrir une forme de solidarité plus étroite et moins incomplète que ce que nous voyons en général, ailleurs. C’est de pareilles tentatives répétées et développées, c’est des nouvelles habitudes morales engendrées par des habitudes sociales nouvelles, c’est des croyances et des sentiments
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- ainsi formés et développés peu à peu, que nous pouvons attendre l’apparition et l’évolution d’une morale nouvelle dont on a grand besoin, et qui ne peut sortir que des faits sociaux dont elle sera l’expression idéalisée. Le familistère de Guise est une expérience à suivre, à suivre avec intérêt et sympathie. »
- LA QUESTION DE LA PAIX
- LE CONGRÈS DE BERNE
- Le IVe CoDgrès international des Sociétés de la paix, et la IVe Conférence interparlementaire de la paix qui viennent de se tenir à Berne, n’ont pas démérité des assemblées analogues qui se sont successivement tenues à Paris en 1889, à Londres en 1890, et à Rome en 1891.
- Le Congrès, réuni sous la présidence de M. Ruchonnet, conseiller fédéral et ancien président de la confédération helvétique, a siégé du lundi 22 Août au samedi 27.
- C’est du 29 au 31 août que s’est rassemblée, dans la salle des Etats du Palais fédéral, la Conférence interparlementaire, sous la présidence de M. Gobât, conseiller national.
- M. Numa Droz, ancien président lui aussi, de la République helvétique, et actuellement Ministre des affaires étrangères, a souhaité la bienvenue aux délégués qui ne représentaient pas moins de onze États.
- La Société de la paix du Familistère de Guise était représentée à la première de ces assemblées par M. Jules Tripier, membre fondateur de la Société française pour la paix et l’arbitrage entre nations, et de la Société de paix d’Abne-ville et de Ponthieu (Somme).Il a paraphrasé dans un éloquent discours la devise gravée au palais des arts et de l’industrie de notre Exposition du Centenaire : pax et labor.
- Nous reviendrons prochainement sur les travaux de ces deux importantes réunions.
- Nous publions aujourd’hui l’appréciation qui en est faite, par un homme dont on ne contestera pas la compétence en cette matière, M.Frédéric Passy.
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- L’honorable président de la Société française d’arbitrage entre nations s’exprime ainsi dans, le journal le Globe :
- Je n’essayerai point de donner un compte rendu détaillé des séances. Il y faudrait plus d’espace et de temps que je n’en ai à ma disposition. Je dirai seulement que, dans leur ensemble, et malgré un ou deux incidents sans aucune gravité, quoi qu’en aient pu faire penser certains comptes rendus déplorablement inexacts, parfois même absolument mensongers, les discussions ont été des plus intéressantes, des plus sérieuses et les résolutions adoptées d’une incontestable valeur et d’une haute portée.
- Naturellement, il ne faut point mettre sur le même rang les votes du Congrès et les décisions de la Conférence. Au Congrès, toutes les aspirations, tous les vœux, toutes les impatiences mêmes, peuvent se produire. Chaque Société, chaque délégué, avec son tempérament, exprime librement ses sentiments sur le triste et précaire état de l’Europe, fait comme il lui convient le procès aux armements et aux dépenses militaires et, comme il lui convient aussi, indique les solutions qu’il croit possibles et désirables. A la Conférence on n’est point, à proprement parler, un Parlement, ainsi que l’a justement fait remarquer M. le Dr Gobât, mais on est une réunion de membres des Parlements conservant nécessairement quelque chose de leur caractère habituel, et, par conséquent, comme l'a dit, de son côté, M. Droz, on se sent sous le poids d’une responsabilité moralement entière. Cette responsabilité s’accroît même, suivant les paroles du même orateur, des égards plus grands que l’on se doit les uns aux autres comme représentants de nations différentes.
- 11 résulte de là que, tandis que les Congrès de la Paix sont des Assemblées du premier degré, formulant des vœux et indiquant le but idéal vers lequel tendent les amis de la justice et de la paix, les Conférences interparlementaires forment une Assemblée du second degré, appelée à dégager parmi ces vœux quelquefois excessifs ou prématurés ce qui peut, avec quelque chance de succès, entrer peu à peu dans la pratique et devenir l’objet de motions à porter devant les différents Parlements, ou de propositions à soumettre aux Gouvernements.
- Ces différences apparaissent nettement aux yeux, pour peu que l’on mette en regard les uns des autres les votes du Congrès de Berne et ceux de la Conférence. Là, c’est à l’opinion publique, dans son ensemble, que l’on s’adresse. C’est
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- si je puis ainsi parler, devant la chair à canon que l’on fait le procès du canon. C’est le suffrage universel non seulement des hommes, mais des femmes, que l’on cherche à mettre en mouvement, en provoquant une agitation populaire contre la guerre et contre les iniquités qu’elle a consacrées, en donnant le signal des vastes pétitionnements, en adressant aux Parlements, au nom de la masse électorale dont ils sont l’émanation, des requêtes en faveur de l’arbitrage, parfois même de la fédération des nations en un vaste corps, dont les membres, sans aliéner leur indépendance intérieure, s’imposeraient, les uns à l’égard des autres, 16 respect de la justice et de la paix. Ici, ce sont des engagements réciproques que l’on prend, des avis et des conseils que l’on donne, des études que l’on entreprend, des concerts d’actions parlementaires que l’on prépare, une politique internationale que l’on ébauche.
- Dans cette situation, pour emprunter encore le langage de M. Droz, on doit s’en tenir à un petit nombre d’objets facilement saisissables et les discuter à fond, de telle sorte que les divers groupes parlementaires puissent s’approprier le résultat final de leurs travaux collectifs, et le soumettre, comme proposition toute formulée, à leurs Parlements respectifs.
- Ce programme a-t-il été suivi ? Il suffit, pour répondre à cette question, de reproduire sommairement le texte des principales résolutions adoptées dans les trois derniers jours du mois d’août.
- Par l’une de ces résolutions, prise à l’unanimité, l’Assemblée a chargé ses membres d’engager les Parlements à faire reconnaître, par une Conférence internationale, comme principe du droit des gens, l’inviolabilité, jusqu’à présent trop méconnue, de la propriété privée sur mer, en temps de guerre.
- Par une autre, elle a émis le vœu que la clause d’arbitrage ou clause compromissoire fût introduite dans tous les traités de commerce, de navigation et de protection de la propriété industrielle, littéraire et artistique.
- Par une troisième, — après avoir rappelé que les Etats-Unis d’Amérique ont proposé à tous les Gouvernements civilisés la conclusion de traités généraux d’arbitrage, et constaté que ce genre de convention paraît être un des moyens les plus efficaces d’assurer la paix entre les Etats du monde, — l’Assemblée a décidé (le mot y est) que les membres de chacun des Parlements représentés à Berne, seraient
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- invités à saisir les Assemblées dont ils font partie, d’une demande tendant à faire accepter par leur Gouvernement la proposition des Etats-Unis, et à conclure avec ce pays des contrats généraux d’arbitrage.
- M. Droz, dans son discours à la fois si prudent et si ferme, avait prononcé cette phrase que je tiens à reproduire intégralement : « Le jour où vous serez tombés d’accord sur un projet d’arrangement international soigneusement élaboré, et où, dans quinze à vingt Parlements à la fois, ce projet serait soumis et recommandé chaleureusement par des membres de votre Conférence, je suis persuadé, quant à moi, que sous l’énorme poussée d’opinion qui ne manquerait pas de se produire et de vous appuyer, vous seriez bien près de toucher à la réalisation de Votre but généreux. » La décision que je viens de mentionner n’est-elle pas le premier pas dans la voie indiquée par ces fortes et prophétiques paroles ?
- C’en serait assez assurément de ce qui précède pour montrer combien sérieuses et dignes d’attention ont été ces réunions de Berne. Je n’ai pas tout dit cependant et il me reste encore d’importantes constatations à faire.
- Pour ce qui concerne les Sociétés de la Paix, d’abord, on se rappelle peut-être qu’à Rome, en novembre dernier, le Congrès avait décidé la constitution d’un Bureau central, dirigé par cinq membres appartenant à des pays différents, et ayant son siège à Berne, où réside celui de ses membres auquel avaient été confiées lés fonctions de secrétaire général, M. Elie Ducommun. L’expérience a prouvé l’utilité de cette institution, et le Congrès, en votant à M. Ducommun des remerciements bien mérités, en a confirmé l’existence. Un comité de quinze membres est chargé de représenter jusqu’au prochain Congrès qui se tiendra à Chicago, l’ensemble des Sociétés d’arbitrage et de paix.
- L’exemple n’a point été perdu pour la Conférence interparlementaire. Elle aussi, avant de se séparer, a voté la constitution d’un Bureau central permanent, sous la dénomination de Bureau interparlementaire pour l’arbitrage international et elle a établi le siège de ce Bureau central à Berne, pour être l’organe des groupes parlementaires nationaux, pour tout ce qui concerne leurs relations réciproques.
- Dix membres, choisis parmi les représentants les plus autorisés des diverses nations, composent ce corps nouveau. C’est lui qui, d’ici à la prochaine session dont le siège sera Christiania, restera debout, pour pourvoir à l’exécution des résolutions prises.
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- Est-ce tout encore ? Non. Si Ton va à Christiania, c’est que parmi les membres principaux de la Conférence figurait, comme à Rome, le président du Storthing norvégien, M. Ulmann, et que le Gouvernement norvégien avait, le jour de l’ouverture de la Conférence de Berne, envoyé un télégramme de félicitations officiel.
- Qu’il me soit permis de m’arrêter un instant sur ce fait et sur ce mot. Il n’y a pas quatre ans, c’était le 31 octobre 1S88, deux hommes, M. Cremer, membre de la Chambre des Communes de la Grande-Bretagne, et le signataire de cet article, alors député de la Seine, prenaient sur eux de provoquer à Paris, dans une salle du Grand-Hôtel, la réunion d’un certain nombre de leurs collègues français et anglais, pour leur soumettre un projet d’appel aux membres des différents Parlements. L’année suivante, en 1889, le projet était mis à exécution et la Conférence interparlementaire était constituée à Paris, dans les salons de PHôtel Continental. En 1890, une seconde session, à laquelle douze Parlements étaient représentés, se tenait à Londres. La séance était présidée par l’un des hommes les plus considérables de l’Angleterre, lord Herschell, ancien Lord-Chancelier du nouveau ministère Gladstone. En 1891, dix-sept Parlements envoyaient à Rome des délégués, et sept ou huit présidents de Parlements, retenus par leurs fonctions, s’y firent représenter par des mandataires spéciaux. On était reçu au Capitole par le syndic de la Ville et par le président de la Chambre des députés, M. Biancheri, et c’était ce même M. Biancheri qui dirigeait les débats pendant toute une semaine.
- Aujourd’hui, je veux dire hier, c’est dans la salle même dans laquelle se réunissent les représentants de la Suisse, que la Conférence délibère. C’est, en partie au moins, avec des fonds votés officiellement à cet effet, qu’il est pourvu aux frais de ses travaux et à ceux de l’hospitalière réception qui lui est faite. C’est l’homme le plus prudent et le plus réservé par ses fonctions comme par son caractère, le Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement helvétique, M. Numa Droz qui, dans un discours où tous les mots portent, lui souhaite la bienvenue et lui trace le programme de ses travaux. El lorsque, dans un magnifique banquet final à Inter-laken, les discours de remerciements et d’adieu sont échangés, c’est le vice-président en exercice de la confédération, M. Schenck, qui exprime l’espoir de voir bientôt un congrès de diplomates se réunir sur la terre neutre et pacifique de la Suisse, pour y faire enfin la paix générale et définitive ; et cette même Suisse, qui a vu prononcer la célèbre sentence
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- de YAlabama, devenir le siège du Tribunal permanent d’arbitrage, auquel seront soumis désormais tous les différends.
- Franchement lorsque pour la première fois, en 1888, nous avons jeté les fondements de la Conférence interparlementaire, nous ne croyions point, en dépit des sarcasmes et des moqueries, faire une œuvre vaine et nous laissions dire ceux qui nous traitaient de visionnaires et d’utopistes. Mais si Ton nous , avait dit que les choses marcheraient si vite et que le grain de sénevé, semé par nous, produirait, en si peu de temps, un si grand arbre, c’est nous qui aurions été incrédules et qui aurions traité d’exagérée et de chimérique la confiance des enthousiastes qui nous auraient prédit un tel succès.
- Il n’importe, constatons ce succès ; enregistrons les résultats obtenus ; prenons acte des promesses qui sont faites et des engagements qui sont pris, Mais ne nous endormons pas et travaillons. Car aussi longtemps que tout n’est point gagné, tout peut être perdu. Le monde qui veut la paix et qui en a besoin, a muselé le monstre de la guerre ; il ne Ta pas encore terrassé..
- Frédéric PASSY
- Président de la Société française pour l’arbitrage entre nations.
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite)
- Et pourtant,—je ne veux pas mentir, — j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
- Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens... Ils étaient là-bas plus noirs et plus grands que jamais, penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre, rien que pour coudre que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux enfants trouvés, — les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère, — et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient,cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l’horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d’eux.
- Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes. J’aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j’étais là. De temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et, le regard aidant, nous nous parlions, — sans nous parler.
- — Vous êtes bien malheureux, Monsieur Eyssette?
- — Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
- — Nous n’avons plus ni père ni mère.
- — Moi, mon père et ma mère sont loin.
- — La fée aux lunettes est terrible si vous saviez.
- — Les enfants me font bien souffrir, allez.
- — Courage, monsieur Eysette.
- — Courage, beaux yeux noirs.
- On ne s’en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir arriver M. Viot avec ses clefs, — frinc ! frinc ! frinc !— et là-haut, derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un dialogue d’une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur couture sous le regard féroce de
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- grandes lunettes à monture d’acier.
- Chers yeux noirs ! nous ne parlions jamais qu’à de longues distances et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme,
- 11 y avait encore l’abbé Germane que j’aimais bien....
- Cet abbé Germane était le pr.iesseur de philosophie. Il passait pour un original, et dans 1 j collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner, — comme un dragon, — les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais cru très beau ; mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus que celte noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fut haché, sabré, couturé ; un Mirabeau en soutane.
- L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait à l’extrémité de la maison,ce qu’on appelait le Vieux-Collège. Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation.... Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait: c’était la lampe de l’abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore ; l’abbé Germane ne s’était pas couché... On disait qu’il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.
- Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout resplendissant d’intelligence, m’attirait. Seulement on m’avait tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je n’osais pas aller vers lui. J’y allais cependant, et pour mon bonheur.
- Voilà dans quelles circonstances...
- Il faut vous dire qu’en ce temps-là j’étais plongé jusqu’au cou dans l’histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose !
- Or, certain jour, l’envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le bonhomme ne vaut pas la peine qu’on le lise ; c’est un philosophe pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton d’une bague à vingt-cinq sous ; mais, vous savez! quand on est jeune, on a sur les hommes des idées tout de travers.
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- Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cette article-là. Je résolus de m’adresser à l’abbé Germane. Ses frères m’avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d’homme m’épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n’était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
- En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur.... Je frappai deux fois très doucement...
- — Entrez ! répondit une voix de Titan.
- Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de celles qu’on appelle « brûle-gueule ».
- — C’est toi ! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio... Bonjour! comment vas-tu?... Qu’est que tu veux ?
- Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il tenait aux , dents, tout cela m’intimidait beaucoup.
- Je parvins cependant à lui expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite et à demander le fameux Condillac.
- — Condillac ! tu veux lire Condillac ! me répondit l’abbé Germane en souriant. Quelle drôle d’idée!... Est-ce que tu n’aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi ! décroche-moi .ce joli calumet qui est pendu là-bas, contre la muraille, et allume-le....; tu verras, c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.
- Je m’excusai du geste, en rougissant.
- — Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche... tu peux l’emporter ; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.
- J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche; et je me disposais à mè retirer ; mais l’abbé me retint.
- — Tu t’occupes donc de philosophie ? me dit-il en me regardant dans les yeux... Est-ce que tu y croirais, par hasard
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- Des histoires, mon cher, de pures histoires !... Et dire qu’ils ont voulu faire de moi un professeur de philosophie ! Je vous demande un peu !... Enseigner quoi ?zéro, néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe. . Ah ! misère de moi ! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n est pas ?... Oh ! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.
- Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étaient remplis.
- Presque anssitôt l’abbé reprit :
- — A propos ! j’oubliais de te demander... Aimes-tu le bon Dieu ?.. il faut l’aimer, vois-tu ! mon cher, avoir confiance en
- lui, et le prier ferme ; sans quoi tu ne t’en tireras jamais.
- Aux grandes souffrances de la vie, je ne connais que trois remèdes : le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux philosophes, n’y compte pas ; ils ne te consoleront jamais de rien. J’ai passé par là, tu peux m’en croire.
- — Je vous crois, monsieur l’abbé.
- — Maintenant va-t’en tu me fatigues... Quand tu voudras,des
- livres,tu n’auras qu’à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche.....Ne me parle plus.... Adieu !
- Là -dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.
- A partir de ce jour, j’eus tous les philosophes du monde à ma disposition, j’entrais chez l’abbé Germane sans frapper, comme chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l’abbé faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,au milieu des in folio à tranches rouges et d’innombrables papiers couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l’abbé Germane était là. Je le trou, vais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d’une voix timide :
- — Bonjour, monsieur l’abbé.
- La plupart du temps, il ne me répondait pas... je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m’en
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- LÈ PETÎT CHOSE
- allais sans qu’on eut seulement l’air de soupçonner ma présence... Jusqu’à la fin de l’année nous n’échangeàmes pas vingt paroles ; mais n’importe ! quelque chose en moi-même m’avertissait que nous étions de grands amis...
- Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas réjouissaient le monde. Le soir, à la dernière étude,on voyait sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant rayait sur le sien le jour qui venait de finir : « Encore un de moins ! » Les cours étaient pleines de planches pour l’estrade; on battait des fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline. Seulement, toujours jusqu’au bout, la haine du pion et les farces, les terribles farces.
- Enfin, le grand jour arriva. Il était temps ; je n’y pouvais plus tenir.
- On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.... Je la vois encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à fleurs, de claques brodées, de plumes, de rubans, de pompons, de panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh ! cette estrade comme on se sentait petit devant elle ! Quel grand air de dédain et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus ! Aucun de ces messieurs n’avait plus sa physionomie habituelle.
- L’abbé Germane était sur l’estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s’en douter. Allongé sur son fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l’œil, à travers le feuillage, la fumée d’une pipe imaginaire...
- Aux pieds de l’estrade, la musique, trombones et ophicléï-des reluisant au soleil ; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres en serre-file ; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de seconde offrant le bras aux dames en criant: « Place ! place ! » et enfin, perdues au milieu de la fonle, les clefs de M. Viot qui courait d’un bout à l’autre de la cour et qu’on entendait, — frinc ! frinc ! frinc ! — à droite à gauche, ici, partout en même temps.
- La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d’air sous la tente... il y avait de grosses dames cramoisies qui som-
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- meillaient à l’ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s’épongeaient la tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge : les visages, les tapis, les drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours qu’on applaudit beaucoup, mais moi, je ne les entendis pas. Là-hant, derrière la fenêtre du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon àme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.
- Quand le dernier nom du dernier accessit de la derniè.e classe eut été proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda. Tohu-buhu général. Les professeurs descendirent de l’estrade ; les élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On s’embrassait, on s’appelait : « Par ici ! par ici ! » Les sœurs des lauréats s’en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.
- Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les p irents jusqu’à terre.
- — A l’année prochaine, à l’année prochaine ! disait le principal avec un sourire câlin... Les clefs de M. Viot tintaient pleines de caresses : « Frinc ! frinc ! frinc ! Revenez-nous, petits amis, revenez-nous l’année prochaine.»
- Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l’escalier d’un bond.
- Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les sœurs rangeaient leur jupe pour faire place, Clic ! clac!... En route vers le château !... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, l’escarpolette sous les acacias, les volières pleines d’oiseaux rares, la pièce d’eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustre où l’on prend des sorbets le soir.
- D’autres grimpaient dans des chars à bancs de familles, à côté de jolies filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière conduisait avec sa chaîne d’or autour du cou... Fouette, Mathurine ! On retourne à la métairie ; on va manger des beurrées, boire du vin muscat, chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon.
- Heureux enfants ! ils s’en allaient ; ils partaient tous... Ah ! si j’avais pu partir moi aussi...
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- LES YEUX NOIRS
- Maintenant le collège est désert. Tout le monde est parti. D’un bout des dortoirs à l’autre, des escadrons de gros rats font des charges de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en fête ; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de l’évéché, ceux de la sous-préfecture, et du matin jusqu’au soir, c’est un pépiage assourdissant.
- Dans sa chambre,sous les combles, le petit Chose les écoute en travaillant.On l’a gardé par charité,dans la maison,pendant les vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs. Seulement la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se détache.., De grosses mouches alourdies par la chaleur, dorment collées aux vitres... Le petit Chose, lui, fait de grands efforts pour ne pas dormir. Sa tête est lourde comme du plomb ; ses paupières battent.
- Travaille donc, Daniel Eyssette !... Il faut reconstruire le foyer.., Mais non ! il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses yeux ; puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait quelques pas ; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre comme une masse, foudroyé par le sommeil.
- Au dehors, les moineaux piaillaient ; les cigales chantent à tue-tête ; les platanes, blancs de poussière, s’écaillent au soleil en étirant leurs mille branches.
- Le petit Chose fait un rêve singulier ; il lui semble qu’on frappe à la porte de sa chambre, et qu’une voix éclatante l’appelle par son nom, « Daniel, Daniel !.. Cette voix, il la reconnaît. C’est du même ton qu’elle criait autrefois : « Jacques, tu es un âne ! »
- Les coups redoublent à la porte : « Daniel, mon Daniel, c’est ton père, ouvre vite. »
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE JUILLET 1892.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE Section des Hommes
- Recettes . . ...........................Fr. 2.471.50
- Dépenses........................................... 1.947.30
- Boni en Juillet.......... 524.20
- Section des Dames
- Recettes....................................Fr. 519.65
- Dépenses........................................... 2t'6.75
- Boni en Juillet.......... 282.90
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes .................................Fr. 6 521.62
- Dépenses :
- Pensions ........................... 3.709.37 ^
- Nécessaire à la subsistance .... 851.25 )
- Allocations temporaires : J
- 20retraités provisoires.Fr. 1.319.55 \ I
- Allocations statutaires aux J / 6.643.37
- malades................... 164.05 / 1.908.80 1
- Allocations aux veuves, \ 1
- orphelins, etc............ 425.20 / )
- Divers, appointements, médecins, etc. . 173.95 /
- Déficit en Juillet .... 121.75
- CAISSE DE PHARMACIE
- Recettes. .............................Fr. 649.45
- Dépenses . . ;................................... 500.81
- Boni en Juillet. . Fr. 148.64
- RÉSUMÉ DE L’EXERCICE
- Recettes du 1er Juillet 1892 au 31 Juillet 1892. . 10.162.22
- Dépenses » » » . 9.328.23
- Excédant des recettes sur les dépenses . Fr. 337899
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AOUT 1892
- Naissances :
- 17 Août. — Lardier Elisa-Ernestine, fille de Lardier Prosper et de Hennequin Marie.
- 28 — Roha Ildephonse, fils de Roha Alfred et de Hai-
- ningue Marie.
- Décès :
- 13 Août. — Létrier Octave, âgé de 5 mois.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs commerciaux et industriels de l'association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance que l’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- 6uise. — lmp- tsaré-
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- LES SYNDICATS PROFESSIONNELS
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- SYNDICATS OBLIGATOIRES
- (Suite)
- Dans un appel lancé, il y a quelque temps, par le parti socialiste qui se réclame plus particulièrement de la doctrine de Karl Marx, on pouvait lire que la Chambre allait être prochainement saisie d’une proposition de loi tendant à la constitution de syndicats professionnels obligatoires.
- La question n’est pas nouvelle. Déjà en 1887, M. Godin avait pris l’initiative d’un projet de modification à introduire dans la loi de 1884 de façon à rendre les syndicats obligatoires pour toutes les industries.
- M. Godin raconte, dans la République du Travail, comment il avait eu l’idée de soumettre aux Chambres une pétition à ce sujet, et comment cette tentative avorta « par suite de la résistance occulte ou manifeste des patrons. »
- Mais c’est en Suisse surtout que la question des syndicats obligatoires a fait son chemin,
- Au Congrès tenu à Olten, les 5, 6 et 7 août 1890, par la Fédération ouvrière suisse, cette question fut introduite par un des membres les plus en vue du gouvernement de Neuchâtel, lvl. Gornaz, aux propositions duquel M. Greulich, directeur du secrétariat ouvrier, organe de la fédération, opposa ses contre-propositions.
- D’après le premier système, les syndicats seraient obligatoires et mixtes, c’est-à-dire composés de patrons et d’ouvriers; d’après le second, le syndicat exclusivement patronal ou exclusivement ouvrier serait d’abord facultatif, et prendrait un caractère corporatif légal, dès qu’il embrasserait la majorité soit des patrons, soit des ouvriers suivant le cas.
- Voici le texte de la proposition, de M. Greulich :
- A. Mymlieals ouvriers
- 1° Dès que, dans une commune ou un district, des personnes de même métier ou de métiers similaires forment un syndicat
- (1) Voir Le Devoir, pages 201, 330, 459.
- 1
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- LE DEVOIR
- se composant de la majorité des personnes du métier, le syndicat est reconnu par l’autorité compétente, en sa qualité corporative de société de métier.
- Le syndicat par ce fait obtient les droits suivants :
- a) Examen de toutes les lois, ordonnances et décrets concernant le métier ou les métiers similaires, particulièrement ce qui concerne la demande et l’autorisation du travail de nuit et du dimanche, ainsi que le travail non interrompu;
- b) Examen des habitudes locales relatives à la journée de travail, paye, engagement et dédits et d’autres points relatifs aa contrat du travail ;
- c) Délégation des ouvriers du métier ou des métiers similaires devant les tribunaux, dans le cas où tes intérêts professionnels le réclament;
- d) Le droit pour les ouvriers comme partie contractante vis-à-vis des patrons, de discuter des conditions du travail et de conclure des contrats solidaires pour tous les ouvriers du métier ou du groupe, de surveiller l’exécution de ces contrats et de punir les. fautifs d’une amende en argent.
- 2° Les syndicats reconnus s’engagent, aussitôt que trois syndicats locaux du même métier ou du même groupe se sont constitués, à faire partie d’une fédération suisse. Celle-ci a pour tout le territoire de la fédération les mêmes droits, comme les syndicats locaux sur leurs 'erritoires.
- 11. Chambres ouvrières
- 3° Les syndicats de tous les métiers d’un canton nomment un bureau qui forme la chambre ouvrière cantonale. Pour les communes éloignées et pour des métiers comptant peu de membres, il peut être formé des sociétés ouvrières, qui sont autorisées à se faire représenter dans les chambres ouvrières ;
- 4° Les chambres ouvrières ont les droits suivants :
- a) Examen de toutes les lois, règ'ements et mesures administratives qui concernent les conditions du travail et la position sociale de l’ouvrier ;
- b) Examen de toutes les dispositions relatives au règlement des fabriques; examen des mesures protectrices pour les ouvriers par le moyen de témoins et d’expertises; droit de proposition pour la nomination d’inspecteurs cantonaux ;
- c) Examen de toutes les conditions dans lesquelles se trouvent les ouvriers avec le droit d’interroger des témoins et de demander des rapports écrits ;
- 5° Les chambres ouvrières sont du ressort du département
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- compétent des gouvernements qui se chargent des débours et des diètes ;
- 6° Les chambres ouvrières cantonales nomment des délégués qui forment une chambre ouvrière suisse. Celle-ci aies mêmes attributions dans le domaine fédéral; elle est du ressort du département fédéral qui se charge des frais.
- 1’. Chambres syndicales mixtes
- 7° Si par le même mode que pour les syndicats ouvriers il se forme des syndicats de patrons, ceux-ci ont 1rs mêmes droits que les syndicats ouvriers. Les syndicats des ouvriers et des patrons ont le même nombre de députés à nommer, qui dans leur ensemble forment les chambres syndicales mixtes qui nomment un président qui ne peut être ni patron ni ouvrier;
- 8° Les chambres syndicales mixtes ont le droit de prendre des décisions qui engagent lous les individus de même métier, elles ont le droit d’amende et celui de répartir les frais sur tous les adhérents; cependant, les décisions ne sont exécutoires que quand elles ont été prises par un même nombre de délégués ouvriers et patrons.
- D. Chambres Industrielles
- 9° Si les syndicats de patrons de différents métiers se sont constitués comme les syndicats ouvriers et les chambres ouvrières, ces syndicats forment avec le même nombre réciproque de membres ouvriers et patrons, des chambres industrielles cantonales et une chambre industrielle suisse. Les chambres sont présidées par les chefs respectifs des départements cantonaux et fédéraux.
- 10° Les chambres industrielles ont les attributions suivantes:
- a) Organisation des conseils de prud’hommes et leur surveillance;
- b) Formation de conseils de conciliation pour éviter les grèves et les renvois arbitraires ;
- cj Examen de toutes les lois, règlements et ordonnances relatifs à l’industrie et aux professions;
- d) Créations d’institutions pour le progrès professionnel, l’instruction professionnelle et les intérêts des professions.
- 11° Les conflits et plaintes sont avant tout du ressort des chambres industrielles cantonales, et en dernier lieu du ressort de la chambre industrielle suisse.
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- K. Dispositions générales
- 12° L’admission dans les syndicats reconnus peut être rendue dépendante de la capacité professionnelle du postulant et de son honorabilité. Il est cependant interdit d’augmenter les difficultés d’admission au moyen de taxes élevées ou d’autres dispositions analogues.
- Les directeurs et les gérants de sociétés sont considérés comme patrons.
- Le Congrès d’Olten ne pouva t qu’émettre un vote de principe.
- Le grand conseil de Genève est le premier gouvernement qui se soit occupé de cette intéressante question.
- Le 10 janvier 1891, M. le député Favon présentait à cette assemblée un projet de loi élaboré par une commission.
- Voici le texte de ce projet :
- Art. 1er. — Les chambres syndicales qui désirent voir organiser dans la profession qu’elles représentent des syndicats obligatoires, devront en faire la demande à l'Etat.
- Art. 2 — Le Conseil d’Etat statuera sur cette demande après avoir pris le préavis des prud’hommes du groupe auquel appartient la profession réunie en séance plénière.
- Art. 3 — Les syndicats obligatoires d’ouvriers et de patrons forment dans chaque profession deux assemblées distinctes délibérant séparément. Chaque syndicat nomme un nombre égal de délégués formant la commission centrale. Cette commission prépare les conventions qui régissent le travail dans la profession; ces conventions prennent force de loi quand elles ont été approuvées par les syndicats des patrons et des ouvriers.
- Art. 4. — Lorsque les syndicats de patrons et d’ouvriers ne pourront arriver à un accord, le litige sera soumis ù l’assemblée plénière des prud’hommes du groupe auquel appartient la profession, qui tranchera définitivement et souverainement.
- Art. 5. — Les conventions rentrant dans la compétence des syndicats obligatoires porteront sur les points suivants:
- 1° Durée de la journée normale. — 2° Prix minimum de l’heure ou de la journée du travail. — 3° Tarif des heures supplémentaires. - 4° Conditions fondamentales du travail aux pièces. — 5° Mode de recrutement de la profession, nombre des apprentis. — 6° Conditions de l’apprentissage.
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- Une discussion très serrée s’engagea à la suite de laquelle le gouverneront fournissait lui-même le projet suivant :
- Projet de loi sur les Chambres syndicales.
- Le Grand Conseil,
- Sur la proposition du Conseil d’Etat,
- Décrète ce qui suit :
- Article premier. — Les chambres syndicales sont des associations de personnes de même profession groupées pour la défense de leurs intérêts professionnels. Selon la composition de leurs membres, elles portent le titre de chambres syndicales des ouvriers de telle profession.
- L’accès des chambres syndicales est ouvert aux femmes et aux mineurs, qui ne peuvent cependant, sauf en cas de pleine capacité civile, les représenter vis-àvis-des tiers.
- Art. 2. — Elles acquièrent la personnalité civile par l’inscription au Registre du commerce.
- Art. 3. Elles doivent remettre un exemplaire de leurs statuts et des modifications qui peuvent y être apportées, à la Chancellerie d’Etat, qui tiendra un tableau des chambres existantes. Elles lui notifieront aussi les noms et adresses de leurs présidents ou directeurs.
- Art. 4. — Les chambres syndicales ont des attributions intérieures et extérieures, consultatives et contentieuses, qui sont définies par leurs statuts dans les limites constitutionnelles. A défaut de définition spéciale, elles peuvent s’occuper de tout ce qui concerne la profession de leurs membres, de l’étude des questions économiques, industrielles, commerciales et législatives pouvant les intéresser.
- Elles peuvent être consultées soit par leurs propres membres, soit par les autres chambres, soit par les tribunaux et les autorités publiques sur toutes les questions se rattachant à leur spécialité. Elles devront autant que possible provoquer entre leurs membres la formation de caisses de secours et de retraite et la solution des différends professionnels. Dans leur activité extérieure, les 'chambres syndicales peuvent poursuivre le même but et notamment surveiller les apprentissages de leur profession, concourir à leur perfectionnement pratique et théorique, s’aboucher avec les autres chambres syndicales en vue de résoudre les conflits entre patrons et ouvriers, prévenir les grèves, les arrêter et y mettre fin.
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- Art. 5. — Toute contestation d’une portée générale entre patrons et ouvriers appartenant aux chambres syndicales de leur profession et qui ne rentre pas dans la compétence des tribunaux de prud’hommes, sera soumise à une juridiction arbri-trable qui fonctionnera comme suit :
- Art. 6. — Le département du commerce et de l’industrie, dès qu’il aura connaissance d’un conflit, tentera de concilier les parties. Si cet essai reste infructueux, il devra pourvoir sans retardé la formation et à la réunion du tribunal syndical.
- Art. 7. — Ce tribunal se composera de trois patrons et de trois ouvriers, membres des chambres syndicales de la profession, désignés par le sort lorsqu’il ne s’agit pas d’un conflit général en dehors des personnes directement intéressées. Les débats pourront être dirigés, si les parties sont d’accord, par le président du département du commerce et de l’industrie, qui n’aura en tout cas que voix consultative, sinon par le plus âgé des membres présents, à défaut d’une majorité pour la désignation d’un président. Les décisions sont prises à la majorité des voix. En cas de partage égal de voix, les membres du tribunal s’adjoignent un septième membre complémentaire. S’ils ne peuvent s’entendre à la majorité sur son choix, on procède par voie de tirage au sort, d’abord sur la question de savoir si c'est dans la chambre syndicale des patrons ou dans celle des ouvriers que ce juge complémentaire sera pris, puis ensuite parmi les membres de la chambre syndicale des^patrons ou des ouvriers qui aura été ainsi désignée.
- Art. 8. — Ne peuvent être membres de la juridiction syndicale que des citoyens suisses jouissant de leurs droits civils.
- Art. 9. — Le tribunal devra statuer en tenant compte des conventions existant entre les parties, des usages consacrés quant aux tarifs, modes et conditions de travail, bien facturé, durée de la journée, etc. Les parties doivent comparaître en personne et sans l’assistance de défenseur devant le tribunal.
- Art. 10. — La sentence devra exposer en résumé les faits de la cause et les motifs de la décision. Elle sera signée par le président et un autre membre du tribunal. La minute en demeurera déposée au département du commerce et de l’industrie qui en délivrera la copie aux parties, et où elle pourra être consultée par tout intéressé.
- Art. if. — La première partie de la sentence sera revêtue de la formule exécutoire et l’exécution pourra en être requise cinq jours après la communication aux parties,
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- Cette communication se-fait par lettre chargée du département du commerce et de l’industrie, contenant les dispositions de la sentence.
- Art. 12. — La sentence n’est pas susceptible d’appel. Un recours en cassation peut être formé contre elle dans les cinq jours qui suivront la communication aux parties.
- Ce recours sera introduit devant la Cour de justice civile dans les formes consacrées pour les instances civiles. La Cour, dans la règle, devra examiner l’affaire dès la première audience et rendre, si possible, son arrêt séance tenante ou à bref délai. Elle tiendra les faits de la sentence pour constants et n’examinera que les conséquences juridiques de compétence et autres qui doivent en découler, sous l’application de la législation en vigueur. Les parties ou leurs mandataires sont admis devant la Cour et peuvent y prendre, sans signification préalable, des conclusions écrites ou verbales.
- Art. 13. — La procédure devant le tribunal syndical est gratuite. Devant la Cour, elle est réduite au minimum du tarif.
- Art. 14. — La présente loi entrera en vigueur dès le 1er avril 1891.
- (A suivre)
- à nos Lecteurs
- IJabondance des matières nous oblige à renvoyer au mois prochain les articles suivants :
- Histoire du Petit Chose (suite). — Ouvrages reçus. — Mouvement des assurances mutuelles et Etat-civil du Familistère de Guise.
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- LE DEVOIR
- E E ST I V A E
- Des Sociétés Cooperatives Aiglaises à Crystal-Palace
- LE 20 AOUT 1892
- DISCOURS DE M. BERNARDOT
- INGÉNIEUR -
- Membre du Conseil de Gérance de la Société du Familistère de Guise
- Fondée par J.-B.-A GODIN. — DEQUENNE et C‘e, Successeurs
- MESDAMES, MESSIEURS,
- La Société du Familistère de Guise m’a fait le grand honneur de me déléguer pour la représenter au milieu de vous.
- Notre Société aurait désiré mieux, et nous eussions été heureux que M. François Dequenne, appelé par la confiance des membres de notre association à succéder dans l’administration de la gérance au fondateur du Familistère, pût venir assister à cette solennité et apporter ses conseils personnels à votre congrès des sociétés coopératives de production. Malheureusement il n’a pu en être ainsi et notre gérant, retenu par les soins de son administration, a dû renoncer au plaisir qu’il aurait éproûvé en venant, dans votre pays, serrer la main des hommes qui dirigent le grand mouvement coopératif anglais, et présenter à tous les coopérateurs réunis dans cette enceinte l’expression de ses sentiments de confraternité.
- Puissè-je remplir la lourde tâche dont il m’a chargé et vous laisser du Familistère de Guise une impression durable et donner â ceux qui sont en mesure de le faire, le désir d'imiter l’exemple de Godin.
- Mesdames, Messieurs,
- Les 6, 7 et 8 juin dernier avait lieu à Rochdale, berceau et genèse de la coopération anglaise, votre trente-quatrième congrès, pendant lequel vous a été communiqué le compterendu de la situation si florissante de vos sociétés.
- Vous êtes au milieu du vieux monde, que le travail et la pensée transforment incessamment, — une force nouvelle et puissante, non-seulement par les immenses capitaux que vos
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- sociétés mettent en mouvement, mais plus encore, par l’idée régénératrice qui préside à votre action.
- La Coopération, c'est le point d’appui que cherchait le grand géomètre de Syracuse pour soulever le monde, et le levier c’est la solidarité qui doit relier tous les coopérateurs et s’étendre de plus en plus pour rassembler en un même effort tous les hommes, les unir en un même but.La réalisation de la justice entre toutes les couches sociales, réalisation qui entraîne avec elle * la répartition équitable de la richesse et du bien-être, produits du travail sous toutes ses manifestations : manifestations manuelles et intellectuelles.
- Mais, poui* que l’idée coopérative se complète, pour que nos descendants assistent à cet avènement de la justice, il est nécessaire que la coopération marche avec toutes ses conséquences, et qu’elle ne se borne pas seulement à acheter les choses utiles à la vie pour les revendre à ses membres dans les meilleures conditions de prix et de qualités; il faut aussi que cette coopération devienne productive et que ses entrepôts, ses magasins soient approvisionnés par ses entreprises agricoles, par ses manufactures, par ses fabriques. Il faut que la coopération de consommation soit en même temps coopération de production, et, pour résumer en un mot la question économique de la vie qui est toute la question sociale, il est indispensable que le consommateur soit à la fois son propre producteur et son propre vendeur.
- En assistant à cette fête splendide et grandiose que votre richesse vous permet d’offrir à vos amis, dans ce palais, nous sommes profondément émus; non par cette richesse même, mais par la somme des efforts, par la persévérance, par la constante étude des hommes et des choses qu’elle représente dans le passé si court qui précède cette solennité.
- Nous en reportons tout l’honneur aux hommes d’élite et de lutte, aux grands hommes, vos contemporains qui sont à votre tête et dont le dévouement à la cause de l’humanité, le travail, et l'ardeur dans le bien ont obtenu des résultats que les modestes pionniers de Rochdale ne pouvaient entrevoir, même dans leurs rêves les plus exaltés.
- Et nous tous, hommes d’avant-garde, inclinons-nous devant la sainte Utopie qui sans cesse engendre le progrès et devient toujours et dans tous les temps, la vérité de l’avenir.
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- Aujourd’hui que la coopération de consommation est assise sur des bases inébranlables, vos « leaders » comprennent que le dernier mot du progrès n’est pas dit.
- Ils ont su entendre cette voix • intérieure qui parle au cœur des pionniers de la cause humanitaire et qui leur crie sans cesse : « En avant ».
- Alors, rassemblant autour d’eux les représentants des institutions de production encore éparses dans le monde, ils veulent en former un faisceau afin de constituer par l’exemple une force nouvelle de propagande de l’idée coopérative de production, et faire comprendre à ceux qui sont encore rebelles aux lois du progrès, que les deux grands antagonistes du passé :
- CAPITAL ET TRAVAIL
- sont deux agents solidaires, qu’ils ne peuvent rien l’un sans l’autre, que la paix du monde est au prix de leur union et qu’au lieu de se déchirer, au lieu de s’envier et de s’arracher l’un à l’autre par une exploitation fratricide, la richesse, produit de l’activité humaine, il serait préférable, il serait équitable et juste que :
- Capital et Travail s’entendissent et s’unissent dans un sentiment pratique de mutualité, d’équité, de justice pour régénérer le monde, chasser la hame des classes, étouffer cette plaie affreuse qui a nom « le paupérisme », et enfin, transformer l’égoïsme dont la triste formule :
- « Chacun pour soi, » serait remplacée par celle-ci :
- « Chacun pour tous,
- « Tous pour chacun. »
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- Lorsque, conviés par vos amis, nous sommes arrivés dans votre contrée, nous y avons trouvé un accueil chaleureux; nous avons été accueillis comme des frères.
- Vous tous qui nous recevez ainsi, nous vous remercions, et, si vous nous tendez vos deux mains, si, étrangers à votre pays, nous trouvons chez vous un autre « home », c’est que, comme nous, vous comprenez que nous sommes tous de la même patrie qui a nom « Humanité » et pour laquelle il n’y a pas de frontières.
- Et si vous nous donnez à nous, Français, l’exemple de votre
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- solidarité dans vos sociétés coopératives, nous vous apportons de notre côté de grands exemples de l’association du Capital et du Travail.
- Non-seulement, M. Froment et moi avons l’honneur de représenter les maisons Leclaire et Godin; mais nous vous apportons encore l’adhésion des trente-huit sociétés coopératives de production qui sont reliées à la Chambre consultative des associations ouvrières de production du département de la Seine.
- C’est donc quarante sociétés établies sur les nouvelles bases sociales qui sont prêtes à marcher avec vous.
- Devant nous s’ouvre un monde nouveau dans lequel doit s’établir, en même temps que l’affranchissement complet du prolétariat, la pondération de tous les intérêts sociaux dont la conséquence logique est l’établissement de la paix et de l’harmonie au sein des nations et, plus tard, de la fédération de toutes les nations; caria science moderne, fille de la Pensée et du Travail, nous ouvre toutes grandes les portes de l’avenir, et c’est la main dans la main que les peuples doivent entrer dans les siècles futurs.
- Ces associations, que nous avons l’honneur de représenter ici, prospères aujourd’hui, grandissantes toujours, devront encourager vos hommes d’action à persévérer dans la voie où ils veulent entrer, où ils sont déjà,et où vous saurez les suivre, comme l’armée suit les généraux qui la conduisent à la victoire; mais, votre victoire à vous ne sera point sanglante, et quand vous aurez gagné la grande bataille, vous pourrez être fiers, sans remords, en jetant un regard sur le passé, en comparant les résultats de vos luttes et de vos efforts à l’état antiéconomique dans lequel nous nous mouvons encore.
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- Mesdames, Messieurs,
- Mon compatriote et ami, M. Froment, de la maison Leclaire, vous a fait tout-à-l’heure l’historique de cette œuvre d’un ouvrier modeste qui, par son amour de l’humanité, s’esi élevé à une réputation universelle.
- Permettez-moi à mon tour de vous exposer l’œuvre de J.-B.-A. Godin, un humble ouvrier, celui-là aussi, un pauvre petit paysan, sans instruction première qui, par sa volonté, par sa ténacité, par son amour du bien est devenu l’un des grands hommes de ce second demi-siècle.
- Quand les peuples de l'avenir enfin désabusés et pleinement affranchis, rechercheront dans le passé les origines du grand
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- mouvement social qui aura établi entre eux la Fraternité, ils prendront les noms deLeclaire et de Godin pour les inscrire sur le grand livre d’or de l’humanité à côté de tous les hommes, de tous les penseurs qui s’échelonnent dans les temps comme des jalons marquant la route du bien, du vrai, du juste sur la terre.
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- Le fondateur du Familistère est né le 26 janvier 1817 àEsque-liéries, petit village du département de l’Aisne ; il est décédé le 15 janvier 1888 au Familistère de Guise, laissant à la société qu’il avait fondée la somme de 3.500.000 fr., soit la moitié de sa fortune, c’est-à-dire la part dont la loi lui permettait de disposer.
- Je ne m'étendrai pas sur la biographie de notre fondateur, cela nous prendrait un temps beaucoup trop long; je vous le ferai seulement connaître par un résumé de son œuvre sociale et des principes sur lesquels elle est assise.
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- Dans la déclaration de principe que J.-B.-A. Godin a placé en tête des Statuts de l’Association, il est dit :
- 1. — Pour rendre hommage à Dieu, Etre suprême, source et principe universel de la vie, pour glorifier la vie elle-même et pour servir à l’avancement de la justice parmi les hommes, Les présents statuts sont établis d’après la doctrine suivante :
- IL — La vie est la loi suprême de tout ce qui existe.
- Tout est fait pour la vie et a la vie pour fin. C’est pour progresser dans la vie que l’homme reçoit l’être.
- Son existence a pour objet évident de concourir à l’élabora? tion de la vie sur la terre.
- III. —Le travail fait de l’homme l’auxiliaire du créateur et lui permet d’honorer par des actes utiles l’œuvre de la vie. L’homme est donc une créature d’ordre supérieur et, dans le monde terrestre, la manifestation la plus élevée de la création. A ce titre, la vie humaine s’impose à la protection, aux égards, au respect, à la vénération de tous les hommes.
- IV. — L’amour dû à la vie humaine est l’une des lois fondamentales de la morale universelle.
- V. — L’individu et la société ont pour devoir essentiel d’agir en tout pour le plus grand bien de la vie humaine, d’en faire le constant objet de toutes leurs pensées, de toutes leurs actions.
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- VI. — Le sentiment de ce devoir a dicté aux Sages de tous les temps les préceptes suivants dont ils ont recommandé la pratique aux hommes :
- Aimer les autres comme soi-même;
- Agir envers les autres comme nous voudrions qu'ils agissent envers nous;
- Faire servir notre capacité et notre talent à la perfection de de notre existence et de celle des autres;
- Ne nous lasser jamais de faire le bien ni de traiter toute chose avec droiture ;
- Nous unir pour nous soutenir mutuellement.
- VII. — Pour que ces préceptes.de la sagesse et de l’amour de la vie humaine parviennent à trouver leur place dans les institutions sociales, les lois d’ordre universel et en particulier la loi du progrès humain mettent à la disposition des hommes :
- Les ressources de la nature et celles du domaine public ;
- Le travail et l’intelligence;
- Et le capital ou travail accumu'é.
- VIII. — C’est à l’intention de l’humanité entière que la nature vivifie et fait croître tout ce qu’elle renferme d’utile à la vie humaine, et c’est sans droit de privilège pour personne que les générations se transmettent les unes aux autres les connaissances acquises. »
- C’est de cette théorie de la vie, développée encore plus amplement dans les préliminaires des nos statuts, et dont je ne cite qu’une partie, que le Fondateur du familistère a tiré son œuvre sociale.
- Il a donc réuni les forces productrices pour les associer, et dans la formule de répartition de la richesse il a donné à chacune de ces forces la part qui lui est due :
- Dans la pratique, ces parts se tra luisent ainsi :
- 1° Ressources de la nature et du domaine public : constituent la part des faibles, enfants, vieillards, invalides du travail et nécessaire^ la subsistance ;
- La rémunération de ces ressources est faite par un prélèvement équivalent à 2 0/0 du montant des salaires avant tout partage de bénéfice, plus une autre part que je vous nommerai tout-à-l’heure ;
- 2° Travail et intelligence : Salaires;
- 3° Capital: son salai'e qui est l’intérêt normal 5 0/0;
- Les salaires étant payés au travail, à l’intelligence et au
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- capital, le partage du bénéfice cuire ces agents se fait dans la proportion suivante :
- 25 0/0 à l’intelligence,
- 75 0/0 au travail et aucapital répartis au prorata des salaires de chacun.
- Au début de la société : 25 0/0 étaient alloués au fonds de réserve; mais ce fonds ayant été constitué en peu d’années par une valeur égale au dixième du capital, ces 25 0/0 sont rentrés dans les bénéfices à répartir.
- Les 35 0/0 à l’intelligence sont donnés : partie à l’administration ; partie au conseil de surveillance ; puis pour encourager les recherches d’invention chez les membres delà Société et enfin pour aider les enfants qui ont des aptitudes exceptionnelles à poursuivre leurs études.
- Pour faire la part du mérite et du dévouement les membres de l’association sont divisés en quatre groupes :
- 1° les associés qui touchent 2 parts des bénéficces;
- 2° les sociétaires 1 1/2part;
- 3° les participants 1 part ;
- 4° les auxiliaires qui n'entrent pas dans la répartition mais dont la part : 1 0/0 est reportée au compte des assurances (caisse de retraite et nécessaire à la subsistance).
- Les possesseurs de titres sont propriétaires .de leurs parts et et s’ils quittent l'association, ils conservent les titres et passent dans la catégorie des intéressés : ils touchent alors l’intérêt et le dividende du capital, c’est-à-dire son salaire et sa part de bénéfice ; mais ils perdent leurs droits à la mutualité et n’entrent pas dans le partage des bénéfices du travail.
- D’après les statistiques annuelles un membre de l’association touchant un salaire moyende 5 francs 50c. par jour se trouvera au bout de 30 à 35 ans de service dans la situation pécuniaire suivante :
- 1° Montant approximatif du titre 13.500 fr. rapportant avec
- intérêt et dividende :.............................. 750 fr .
- 2° Retraite minimum................................. 912 fr'
- Situation du retraité................ 1.662 fr.
- de rente.
- La retraite est obtenue en moyenne à l’âge de 50 à 60 ans d’âge; en cas d'incapacité de travail la retraite peut être obtenue après 15 ans de service.
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- Actuellement, année 1892, les membres de l’association sont divisés comme suit :
- Associés........................................... 214
- Sociétaires........................................ 228
- Participants....................................... 544
- Total..................... 986
- 11 y a lieu d’ajouter à ce total 327 autres porteurs de titres qui ont quitté l'association et sont devenus par conséquent seulement intéressés.
- Les propriétaires de titres sont donc au nombre de 1313.
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- Le nécessaire à la subsistance est la conséquence directe de la théorie de la vie établie par Godin :
- Tout être humain qui vient au monde a droit à vivre ; si les forces de cet être ne lui permettent pas de gagner sa subsistance, la société doit lui venir en aide ; exemple :
- 1° Une famille composée du père, de la mère et de 3 enfants, vit sur le travail du père.
- D’après les taux établis en raison du prix des choses nécessaires à l’existence, ce travailleur doit gagner par jour pour son ménage la somme de salaires : A ; il apporte par son travail une somme égale ou supérieure à A ; cette famille est dans les conditions normales, la société ne lui doit rien.
- 2° Une autre famille plus nombreuse vit sur le travail du père ; d’après les mêmes taux celui-ci doit apporter une somme de salaires égale à A-f-B, son travail ne lui donne qu’une somme égale à A, dans ce cas cette famille manque du nécessaire à sa subsistance et la société lui doit le complément B; c’est la part des faibles et c’est la réserve mise au compte des ressources de la nature et du domaine public qui vient lui donner la part qui lui manque et à laquelle elle a droit.
- Vous voyez d’après cela que les trois facteurs de la production ont leur compte, et, chose très caractéristique, la formule de répartition entre le capital et le travail a donné ce résultat :
- Que depuis la fondation de l’association année 1880,1e capital avec son intérêt et son dividende a touché une somme égale à quelques milliers de francs près à la part de bénéfices répartis au travail.
- La formule adoptée par Godin semble donc équitable en
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- tous points : depuis douze années le capital a touché une somme de.......... .............................. 3.055.533 fr.
- Le travail a touché dans le même laps de temps. 3.211.450 fr.
- Les ressources de la nature et du domaine public (caisse des retraites et du nécessaire) ont eu pour leur part... 813.617 fr.
- Je ne puis entrer ici dans le détail de l’organisation administrative de l’association et je me contenterai de vous citer les services qui se meuvent à l’aise et parallèlement dans cette vaste conception :
- 1° Habitation du personnel;
- 2° Part des faibles, enfants, vieillards, invalides du travail, retraites ;
- 3° Mutualité, soins et secours aux malades, caisse de pharmacie;
- 4° Magasins coopératifs de consommation;
- 5° Education, instruction, écoles;
- 6P Répartition équitable du bénéfice de la production entre le capital et le travail. — Comptabilité sociale. — Transmission constante et continue du capital entre les mains des travailleurs ;
- 7J Organisation industrielle, comprenant un personnel de 1500 travailleurs et 2.160.000 francs de salaires.
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- Notre industrie consiste à fabriquer des meubles de chaufi fage et de cuisine de toutes les variétés, articles de ménage, de bâtiment, d’hygiène, de jardin, etc, etc.
- Nous possédons actuellement plus de 3000 modèles de tous genres et chaque jour nous en créons de nouveaux, afin de nous maintenir au niveau du progrès industriel et de conserver la réputation que nous a léguée notre fondateur.
- Notre usine principale est située à Guise. A Laeken (Belgique); nous possédons une succursale qui occupe environ 260 travailleurs.
- Notre fabrication emploie annuellement :
- 13,000 tonnes de fonte ;
- 8,000 tonnes de charbon;
- 1,500 tonnes de matières diverses;
- Notre chiffre d’affaires est en moyenne de 4 000.000 francs, nets pour un capital de 4.600.000 francs.
- Aujourd’hui le capital est entièrement passé aux mains de
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- l’association, sauf une somme de 400.000 francs de titres d’apports non remboursés et qui le seront incessamment.
- Nos usines et habitations sont établies sur 41 hectares, équivalent à environ 100 acres.
- La mutualité est établie d’une façon générale pour tous les travailleurs sans exception et leur famille.
- Ce service comprend trois caisses :
- 1° Caisse des malades, hommes, dames et enfants, alimentée par les cotisations individuelles des parents et par une subvention de la Société ;
- 2° Caisse de pharmacie alimentée par des cotisations et par une subvention de la société ;
- 3° Caisse des retraites et du nécessaire à la subsistance dont je vous ai déjà parlé.
- Ces Caisses sont administrées par des comités élus par tous les membres de l’association, hommes et dames. Ces comités ont pour mission de faire appliquer le règlement général statutaire de la mutualité.
- *
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- Le Familistère de Guise proprement dit est l’habitation des Travailleurs, et ici, comme en tout ce qui regarde notre association nous comprenons sous le nom générique de travailleur, toutes les personnes hommes ou femmes qui concourent à la production de la richesse commune, depuis le plus humble ouvrier jusqu’aux administrateurs.-
- Parmi les personnes qui m'entourent beaucoup ont eu l’occasion de visiter nos habitations et toutes ont été frappées de leur aspect architectural grandiose, qui ne rappelle en rien la caserne ou ce qu’on est convenu d’appeler les cités ouvrières, dans lesquelles le travailleur ne trouve ni hygiène ni aucune des commodités que doit comporter une habitation bien conçue.
- Selon l’expression de Godin nos habitations unitaires entour-rées de parcs et de jardins (habitations dans lesquelles l’air circule librement, dans lesquelles l’eau et la lumière sont répartis à profusion), donnent à l’ouvrier tous les équivalents de la richesse.
- Nos bâtiments contiennent environ- 460 logements renfermant une population de 1800 à 1900 habitants. Dans ces Familistères chaque famille vit à l'aise, appropriant son logement
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- en toute liberté, le décorant suivant ses goûts, suivant ses besoins, et chacun au milieu de tous comprend le respect du foyer de son voisin, pratiquant cette solidarité que ne connaît pas l’homme qui vit isolé.
- Au Familistère la liberté de chacun s’arrête là où elle devient gênante pour autrui.
- Les services principaux dépendant de l’habitation sont :
- 1° Le service de voirie, de propreté et d’hygiène fait par un personnel spécial entretenu par les soins de l’association ;
- 2° Lavoirs, bains, piscine;
- 3° Magasins coopératifs de consommation faisant annuellement un chiffre d’affaires moyen de 850 000 fr. et donnant aux acheteurs une moyenne de 12 0/0 de répartition sur le montant des achats.
- Tous ces services sont administrés par un économe, membre du conseil.
- *
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- Ecoles. — Dans notre association, l’instruction est gratuite d’une façon absolue, laïque et obligatoire.
- Les enfants doivent fréquenter les écoles jusqu’à l’âge minimum de 14 ans. Les enfants chez lesquels il est reconnu des aptitudes intellectuelles spéciales sont poussés aux frais de l’association lorsque les parents sont dans l’incapacité de payer ces frais, et si les examens des grandes écoles de l’Etat permettent à ces enfants d’y entrer, l’Association les y entretient.
- Le respect de la liberté de conscience étant une des bases de notre organisation, toute facilité, pour quelque confession religieuse que ce soit, est donnée aux enfants pour lès devoirs des cultes en dehors des écoles.
- Les parents ne sont pas obligés de mettre leurs enfants dans les écoles mêmes du Familistère; mais alors ils doivent prouver que ces enfants reçoivent ailleurs l’instruction.
- Le nombre des enfants qui fréquentent nos écoles est de 550 environ.
- Le budget annuel est de 30 à 35.000 fr., y compris les frais de la nourricerie où les mères peuvent conduire leurs bébés à volonté.
- Le personnel enseignant comprend 23 instituteurs et institutrices, tous diplômés, la majorité au 1er degré. — Chaque année nos enfants obtiennent les premières places dans les concours départementaux.
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- L’association est administrée par nn administrateur-gérant élu en assemblée générale des associés. Il est assisté d’un conseil de gérance qui se réunit mensuellement.
- Les conseillers de gérance et l’administrateur constituent deux autres conseils qui se réunissent chaque semaine et dont les noms indiquent clairement la fonction.
- 1° Conseil de l’Industrie ;
- 2° Conseil du Familistère.
- Le conseil de gérance est composé de 10 membres directeurs des services principaux et de trois membres élus chaque année en assemblée générale, plus actuellement un membre honoraire, Mme Marie Godin, veuve du fondateur.
- L’administrateur-gérant élu, préside les trois conseils.
- * ¥
- Je prie l’honorable assemblée de m’excuser d’avoir conservé la parole aussi longtemps. Cependant ce que je viens de dire sur le Familistère ne peut être considéré que comme un Sommaire très abrégé de l’œuvre sociale de Godin.
- Il me serait impossible, sans abuser de votre temps, d’énumérer les résultats moraux et matériels qu’a donnés la mise en action de cette conception du socialisme pratique.
- Tout ce que je puis dire en quelques mots et pour conclure, c’est que, dans notre association qui constitue un petit monde, le travailleur trouve, à côté d’une liberté basée sur la solidarité, le bien-être et la stabilité.
- Et chez nous, ce que l’un de vos philosophes, le grand Darwin appelait « la lutte pour la vie, « the struggle for life » est devenu : « l’accord pour la vie ».
- Dans notre petit monde le Travailleur est entré en pleine prossession du capital et le patronat a été remplacé par une association qui met en commun, pour le bien de tous, les efforts de chacun, tout en respectant la conscience individuelle.
- Comment cette transformation a-t-elle pu s’effectuer et comment Godin a-t-il pu faire passer son capital entre les mains de ses collaborateurs qui n’avaient pas le premier sou pour le payer ?
- Je suis au milieu d’un peuple trop pratique dans ses apira-tions pour omettre de le dire. Ce sera mon dernier mot : Dans l’association la part du capital se constitue sans que le travail* leur ait rien â prélever sur ses salaires.
- La part du capital est le produit du bénéfice réalisé*
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- Voici donc comment s’est faite la cession, moyen que tout industriel qui voudrait céder son fonds peut employer.
- Godin apportait à la société qu’il fondait son capital: 4.600.000 francs.
- La société lui remettait un titre d’apport de même somme, s’engageant à le rembourser annuellement avec ses bénéfices, tout en lui payant l’intérêt du dit capital et en lui garantissant la direction de l’administration sa vie durant.
- Chaque année la société remettait donc à Godin une somme d’argent équivalente aux bénéfices réalisés et celui-ci rendait même somme de titres d’apport.
- Les dits titres d’apport étaient alors annulés et convertis en de nouveaux titres appelés « titres d’épargne, » qui étaient répartis entre tous les membres de l’association, au prorata du travail de chacun, travail représenté par les salaires reçus.
- Le mécanisme, vous le voyez, est simple, et c’est ainsi que d’année en année, nous avons remboursé le patron et que nous sommes devenus, nous les travailleurs, propriétaires du capital.
- Et pour que la transmission de ce capital soit constante et se continue entre les mains des producteurs, lorsque tous les titres d’apport seront tranformés en titres d’épargne, ceux-ci seront à leur tour remboursés par ordre d'inscription, et il en sera constitué de nouveaux pour être remis aux membres nouveaux et aux anciens encore en activité, de sorte que les titres de ces derniers, au lieu d’augmenter de valeur comme cela s’est produit jusqu’à présent, resteront à peu près stationnaires.
- C’est ainsi qu’a été mise en pratique la formule socialiste :
- « Aux producteurs les produits de la richesse etla propriété du capital et de l’outillage ».
- Le problème a donc été résolu par une évolution aussi rapide que pouvait le permettre l’acquisition d’un capital aussi considérable, et cela sans préjudice pour personne.
- Au grand Banquet qui a terminé le Meeting «le Crystal-Palace, M. Bernadot s’exprima comme suit :
- Mesdames, Messieurs, Coopérateurs,
- Au Peuple Anglais,
- Notre ami commun, Monsieur Greening, me demande de prendre à nouveau la parole au milieu de vous. Je prie mon
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- cher collègue et ami, M. Hodgson Pratt, de bien vouloir traduire ma pensée et j’essaierai de résumer les impressions que j’ai éprouvées dans les nombreuses réunions où nous nous sommes rencontrés.
- Délégués des grandes associations françaises du capital et du travail nous sommes venus, appelés par les organisateurs de cette grande et belle fête coopérative, pour cimenter une alliance internationale entre tous les hommes qui travaillent à l’apaisement des discussions sociales.
- Aujourd’hui cette alliance est un fait acquis.
- L’accueil que vous nous avez fait, vos acclamations réitérées chaque fois que mon ami, M. Froment et moi, avons été en votre présence, nous ont émus plus que nous ne saurions dire.
- Et si nous sommes heureux de cet enthousiasme, c’est que nous comprenons qu’il monte au-dessus de nous et que nos personnes s’effacent devant la grande idée que vous acclamez, que nous représentons et pour laquelle nous combattons avec vos amis, avec vous-mêmes; car tous, en vos coeurs, vous désirez voir mettre en pratique cette grande pensée de justice et de rénovation, dont le but précis, bien déterminé, est d’éteindre les misères humaines qui, comme une tache noire, obscurcissent encore la civilisation moderne et jettent sur l’humanité un voile de deuil que la science, le travail et l’équité doivent déchirer.
- Malheureusement et pour la honte du présent, nous subissons encore cet héritage du passé qui partage les sociétés en deux parties bien distinctes :
- En bas, les petits et les humbles, ceux qui peinent et luttent désespérément pour leur existence, pour se procurer le strict nécessaire à la vie, et qui ne participent ni aux bénéfices, ni aux jouissances que procure la richesse émanant de leur labeur.
- En haut, les heureux, ceux qui accumulent les richesses produites par le travail des premiers.
- En deux mots :
- En bas : Le Travail !
- Au haut de l’échelle sociale : Le Capital. -
- Est-ce à dire que partout et en tout le capital est un égoïste sans entrailles, oublieux de son origine et pressurant sans cesse le travail pour en extraire, en dehors de toute justice et sans remords, les jouissances que procure l’acumulation de la fortune ?
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- LE DEVOIR
- Est-ce à dire qu’en tout'et pour tout le capital oublie qu’il n’est qu’un fruit du travail, et que sans ce dernier il ne serait rien, il n’existerait même pas n’étant en résumé que la représentation du labeur accumulé?
- Non certes, il est des exceptions, et la preuve c’est que vous êtes ici, c’est que parmi ceux qui m’entourent il est des hommes fortunés que les misères du prolétaire émeuvent, non pas seulement d’une façon platonique, mais qui cherchent avec ardeur le remède au mal, y sacrifiant leur temps, leur vie et leurs fortunes.
- Mais tous, tant que nous sommes, nous ne formons encore qu’une exception et nous devons devenir la règle.
- Il y a déjà longtemps que nous avons rompu le lien ~qui altachaitau travail un boulet d’infamie. — Cependant le travail se traîne et gémit encore dans une vallée de larmes !
- Il faut que le capital qui jouit du plein ciel au faîte de la colline redescende et prenne par la main celui à qui il doit tout, pour l’aider à gravir la montée au sommet de laquelle tous rencontreront le bien-être moral et matériel : la Justice dans la Fraternité. '.
- Nous ne nous faisons pas d’illusions sur notre mission, nous sommes des renverseurs de l’ordre social bâtard qui dure encore et avec ceux qui nous blâment ou nous critiquent en essayant de dissimuler leur égoïsme, nous pourrions mettre dans la balance le compte du bien et celui des iniquités humaines et nous verrions alors lequel des plateaux l’emporterait et si réellement tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
- Si nous sommes des démolisseurs, nous reconstruisons en même temps, et les œuvres qui sont derrière nous le prouvent suffisamment, nous ne sommes donc point des révolutionnaires au sens brutal du mot; c’est par évolution que nous voulons procéder, et notre premier devoir, en demandant à ceux qui ont trop de laisser une part de leur superflu, c’est : tout en élevant le peuple, de l’instruire de ses droits, de ses devoirs, de sorte qu’au jour où le bien-être que nous espérons pour lui sera enfin à sa portée, il soit digne d’en jouir.
- Si le christianisme a été si puissant à ses débuts, s’il s’est propagé si rapidement, entraînant dans son évolution, la destruction de l’esclavage et proclamant la fraternité comme un dogme humain et mieux encore, comme un dogme divin ; si, dis-je, le christianisme a marché si rapidement, c’est que,
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- FESTIVAL A CRYSTAL-PALACE
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- s’adressant au cœur de l’homme, le Christ commanda à Pierre de remettre au fourreau l’épée que celui-ci en avait sortie.
- Nous qui travaillons à détruire le prolétariat, forme un peu plus élevée de l’esclavage et du servage, n’oublions pas que ce même christianisme a vu décroître sa paissance et que la foi a commencé à se refroidir du jour où pour satisfaire les convoitises sacerdotales, il a tiré du fourreau cette épée que son maître y avait fait rentrer.
- Quelle que soit la grandeur et la justice de notre cause, sachons agir par l’exemple, par la persuasion, adressons-nous à l’esprit et au cœur des hommes, la persuasion est la plus forte de toutes les armes, et seule, son action est durable.
- Pour nous qui avons foi dans l’avenir, qui savons par les enseignements de l’histoire que le progrès vers le bien est maître du monde, c’est l’âme'confiante et sereine que nous vous quitterons, parce qu’à côté des vieux pionniers qui sont près de nous et qui apportent à la cause humanitaire leur expérience et leur sagesse, nous apercevons toute une pléiade de jeunes, qui joindront leur enthousiasme et leur activité pour entraîner les tièdes et ceux qui doutent.
- Au milieu de vous tous qui savez déjà apprécier la puissance et la force considérables que donnent aux peuples l’union et la solidarité, nous sentons notre émotion grandir en même temps que s’accroît notre espérance, et il nous semble que de tous les points de cette vaste salle, de tous ces cerveaux dans lesquels est imprimée une pensée régénératrice, de tous ces cœurs qui battent à l’unisson, jaillit un rayonnement splendide, une auréole lumineuse au sein de laquelle apparaît, pure et sans tache, la grande formule du progrès humanitaire :
- « Paix aux hommes de bonne volonté et solidarité entre » tous. »
- Aussi en élevant cette coupe nous ne crions pas seulement :
- Vive l’Angleterre !
- Vive la France !
- Nous crions :
- Vive l’Humanité !
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- LH DEVOIR
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- DU 2 OCTOBRE 1892
- Présidence de M. DEQUENNE, Administrateur-Gérant
- Or «Ire du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société ;
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet;
- 3° Adoption du Rapport de la Gérance et celui du Conseil de surveillance ;
- 4° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1892-1893 ;
- 5° Election au scrution secret et à la majorité absolue de 3 Conseillers de gérance en remplacement de MM. Froment Louis, Laporte Louis et Quent Léon dont les mandats sont inspirés ;
- 6° Vote pour ratification de la proposition du Conseil de gérance d’entretenir le jeune Evens Léopold à l’éco“e des Arts et Métiers de Châlons où il vient d’être admis ;
- 7° Vote sur une demande de modifications à l’article 5 des assurances mutuelles ;
- 8° Proposition de mise à la retraite de M. Pernin, sur sa demande.
- Sont présents ou représentés 209 associés sur 213 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Le bureau est composé de M. Dequenne, administrateur-gérant, président, et des conseillers ayant la qualité d’associé, savoir :
- Mme Godin, MM. Bernardot, Bocheux, Froment, Hennequin, Piponnier, Quent Aimé, Quent Léon, Sekutowicz.
- Absents MM. Alizard et Pernin.
- M. Bernardot, secrétaire de l’Assemblée générale, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le président déclare la séance ouverte.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- Avant d’aborder l’ordre du jour, Monsieur le président prononce l’oraison funèbre de M. Nicolas Joseph, associé, décédé le 15 septembre dernier.
- Mesdames et Messieurs,
- Avant d’aborder l’ordre du jour, mon devoir est de vous dire quelques paroles au sujet du décès de l’un de nos membres associés.
- Depuis l’assemblée générale du 7 août dernier, la cruelle mort a fauché parmi nous et tranché Fexistence de l’un de nos collègues et camarades, Nicolas Joseph, dont la nomination comme associé, remontait à la fondation de notre association.
- Nous adressons à sa veuve l'expression de nos regrets sincères pour la perte cruelle qu’elle a éprouvée.
- Ensuite,
- M. le Président constate que toutes les formalités d’affichage pour la convocation de l'assemblée générale ont été remplies à Guise et à Laeken.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- Mesdames et Messieurs,
- Mes amis et collaborateurs,
- Cette assemblée générale a pour objet de vous exposer, conformément aux prescriptions statutaires, la situation morale, industrielle et financière de notre association.
- Au point de vue moral, la situation est toujours bonne dans son ensemble, et si parfois certains écarts, inhérents à la faiblesse humaine, se produisent ce ne sont que des exceptions.
- Nous n’hésitons pas d’ailleurs, et c’est notre devoir, quoiqu’il puisse nous en coûter, à sévir quand il le faut ; il est quelquefois nécessaire et indispensable, pour le bien de tous, d’être sévère et de mettre au dehors les membres de notre société qui pourraient donner de mauvais exemples à notre population et devenir des éléments de dissolution parmi nous.
- C’est en l’émondant, pour le débarrasser des plantes parasites qui le gênent et l’arrêtent dans son essor, que l’arbre fructifie et acquiert tout son développement.
- C’est à nous mes amis qui composons le corps d’élite de notre société, qu’il appartient de veiller à ce que notre associa'
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- LE DEVOIR
- tion conserve la suprématie morale qu’elle doit avoir. Tous, nous devons prêcher d’exemple, associés, conseillers et administrateurs, nous devons montrer à tous les membres travailleurs et à toutes les familles composant notre association, que nous sommes dignes de la confiance qu’ils ont mise en nous et que nous sommes à la hauteur de notre situation.
- Notre association ne doit pas être simplement une affaire qui procure à ses membres l’aisance et le bien-être, elle doit aussi, par son éclatante supériorité, au point de vue moral et social, attirer vers elle toutes les sympathies et servir d’exemple.
- L’attention du monde est éveillée, tous les regards sont fixés maintenant sur l’œuvre familistérieone; de toutes parts nous arrivent des demandes de renseignements ; des visiteurs viennent se rendre compte eux-mêmes du fonctionnement de cette œuvre capitale dont l’importance et la renommée vont toujours en grandissant et dont le succès et la prospérité peuvent avoir de grandes conséquences pour le bien de l’humanité.
- Nous avons pu voir en août dernier quel intérêt croissant s’attache aux œuvres de coopération, par l’accueil enthousiaste qui a été fait aux deux délégués des maisons Godin et Leclaire au festival des sociétés coopératives anglaises, où notre délégué a reçu particulièrement l’accueil le plus cordial et le plus sympathique,
- Jusqu’à présent' la coopération s’était surtout appliquée à la consommation et avait pour objectif et pour but principaux l’achat et la vente en commun de tous les articles et objets de nécessité, soit pour l’alimentation, soit pour les usages domestiques, mais elle entrera bientôt dans une nouvelle phase et s’appliquera aussi à la production. L’œuvre de l’illustre initiateur Godin qui n’est encore qu’une exception avec quelques autres sociétés de participation, aura des imitateurs.
- La coopération, la participation aux bénéfices, l’association du Capital et du Travail, voilà la vraie solution de la question sociale.
- .La coopération et la mutualité sont des œuvres réformatrices.
- La fête de l’enfance a été encore pour moi l’occasion de constater la continuation de la bonne marche et la bonne direction de nos écoles. J’ai eu la satisfaction de porter à la connaissance du public qui assistait à la distribution des prix, que sur 41 élèves présentés aux examens d’études primaires, 26 en ont
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- obtenu le certificat, et que le nombre de nos élèves reçus, proportionnellement à la population du Familistère, comparée à celle du canton, est beaucoup plus élevé pour le Familistère que pour ce canton.
- J’ai eu aussi le plaisir d’annoncer que le jeune Evens Léopold qui se prépare depuis quelques années pour les examens d’admission aux écoles de l’Etat avait réussi dans l’examen écrit et qu’il était présumable qu’il réussirait dans l’examen oral dont on ne connaissait pas alors les résultats.
- Nos prévisions se sont réalisées, Evens a reçu la notification de son admission à l’école d'Arts et Métiers de Châlons, vous aurez tout à l’heure à vous prononcer, suivant les prescriptions de l’art. 59 des statuts, paragraphe 12, s’il y a lieu de le faire bénéficier des dispositions de l’article 128 au sujet de son entretien dans cette école.
- De même que les années précédentes, un certain nombre d’élèves ayant atteint l’àge de 14 ans (il y en a douze cette année) sont entrés dans les différents ateliers de l’usine; nous espérons qu’ils y conserveront les principes et les bons sentiments qui leur ont été inculqués à l’école et qu’ils deviendront de bons et honnêtes travailleurs ; c’est surtout aux parents qu’il appartient maintenant de veiller sur eux pour les maintenir dans la bonne voie.
- Au sujet de leur entrée dans les ateliers et de leur avenir, je disais à ces jeunes gens ce que je crois bon de répéter ici :
- Nous sommes tous des travailleurs, à des titres et à des degrés différents, il est vrai, car l’égalité absolue n’est pas possible; il y a toujours eu et il y aura toujours des différences de situation et de fortune, comme il ÿaura toujours des plus intelligents et des plus capables et d’autres qui le seront moins; des plus forts et des plus faibles, c’est une des lois de la nature. Il faut des chefs pour diriger et, en dépit des théories subversives des adeptes de l’anarchie dont la mise en pratique conduirait au désordre et à la confusion, il faudra toujours des dirigeants et des gouvernants.
- Lorsque la société sera définitivement établie sur les bases de la vraie justice et de l’équité et constituée d’après les principes et les préceptes qu’a si bien enseignés dans ses maximes et si bien réglés dans sa mutualité sociale, notre illustre fondateur, il n’y aura plus à craindre que ces théories malsaines trouvent aucun écho. Il en sera alors partout comme dans notre association, les choix ne seront plus subordonnés aux hasards de la naissance ou a la volonté d’un maître, ce sera la
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- masse des intéressés, les travailleurs eux-mêmes qui choisiront leurs chefs parmi les plus capables et les plus méritants.
- Quant à nous, mes amis, qui participons à une œuvre qui nous donne le bien-être, nous ne devons avoir qu’un désir et une pensée et tous nos efforts doivent tendre à ce but; c’est que la partie industrielle de notre grande affaiie continue à prospérer, afin que l’œuvre sociale du Familistère reste intacte pour servir d’exemple, car sans la prospérité de l’une, l’autre s’amoindrirait.
- Espérons qu’il n'en sera pas ainsi et que l’œuvre de Godin, toujours prospère, éclairera le monde de ses rayons lumineux.
- J’aborde maintenant la situation industrielle et commerciale qui a peu varié comparativement aux exercices précédents.
- Le chiffre des commandes s’est élevé:
- A l’usine de Guise à un total de 121.000 fourneaux, à l’usine de Laeken à un total de 28.400.
- La vente des articles de quincaillerie et des accessoires a été à peu près la même.
- Le chiffre net d’affaires pour les deux usines s’est élevé :
- Cette année à............................... 4.103.591 fr.09
- l’exercice précédent à....................... 4.118.441 51
- et l’exercice antérieur à.................... 4.107,273. 09
- Cette situation, au point de vue de la vente et du travail pour notre nombreux personnel, est encore bonne et satisfaisante.
- Ne perdons pas de vue que le développement des services coopératifs du Familistère et l’extension de la vente sont liés à la prospérité de notre industrie, que plus notre personnel sera nombreux, plus notre chiffre de vente y sera considérable, et qu’à la répartition des bénéfices sur nos titres d’épargne, vient s’ajouter celle des bénéfices coopératifs du Familistère sur nos carnets d’achats.
- Le chiffre total des ventes qui s’est élevé l’an dernier à 814.000 francs, a atteint cette année 875.000 francs.
- La répartition aux acheteurs, s’est élevée l’an dernier à 84.614 francs et cette année à 95.107 soit 10.493 francs en plus.
- 340 acheteurs de la ville et des environs, n’ayant aucune attache avec l’association, viennent s’approvisionner à nos magasins et participer aux profits de la coopération, établissant ainsi entre les habitants du Familistère et ceux de la ville des liens d’intérêts.
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- A notre atelier des modèles nous avons complété nos séries de nouveaux modèles de pompes.
- La qualité d’un modèle consiste surtout, et c’est là le point difficile, à ce qu’il plaise aux acheteurs, à ce que sa mise en fabrication ne nécessite pas trop de main d’œuvre et ne coûte pas trop cher, afin qu’il puisse se vendre bon marché en laissant du bénéfice, ce qui est difficile en raison de la concurrence qui crée aussi, ne se faisant pas scrupule de nous imiter.
- Notre nouvel album, complété avec tous les nouveaux modèles créés depuis quelques années, vient d’être lancé; nous espérons que son apparition avec notre nouveau tarif complet engagera notre clientèle à s’approvisionner plus largement chez nous, principalement en nouveaux produits qu’elle ne connaissait qu’imparfaitement par des dessins et des circulaires.
- Ainsi que je vous le disais l’an dernier, nous avons ajouté à notre publicité ordinaire celle des gares de chemins de fer et l’affichage dans les villes. Cette publicité, qui s’adresse au public voyageur et à celui des villes, a pour, but et pour effet d’attirer les regards, faire connaître partout notre maison et amener les acheteurs à demander la marque Godin, de préférence à d’autres.
- Une bonne publicité, faite à point et intelligemment, peut donner des résultats importants.
- Cela coûte, mais ce sont des dépenses utiles et nécessaires qui rapportent.
- Notre service des approvisionnements se continue d’une façon suivie et avec intelligence.
- Nous avons construit un hangar à charbon contre les pignons du bâtiment de l’émaillage et un enclos palissadé derrière l’usine pour y emmagasiner des charbons, afin d’être approvisionnés pour la saison d’hiver, pendant laquelle les arrivages par bateaux sont difficiles, et aussi pour parer aux éventualités de grèves qui pourraient se produire dans les charbonnages.
- Tous les arrivages par bateaux de matières premières nous viennent maintenant par le port de Noyai et sont amenés à la gare de Guise par le chemin de fer de Saint-Quentin. Cela nous permettra d’abandonner le port de Longchamps, devenu inutile pour nous et dont le bail expire en septembre prochain, ce qui constituera une économie.
- Lorsque dans quelques années, le tronçon de Guise à Was-signy, qui reste à achever pour compléter la ligne du Cateau
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- à Laon, sera terminé, nos expéditions par Etreux seront supprimées et tout notre trafic, arrivages et expéditions, se fera par la gare de Guise, ce qui donnera encore une nouvelle économie.
- Une amélioration importante a été apportée dans la fabrication de notre fonte malléable : la fusion qui se faisait en creusets est faite maintenant au cubilot ; cette nouvelle manière de faire a diminué fortement le prix de revient de la fonte malléable, ce qui nous facilitera la baisse de nos prix de vente et nous permettra de fabriquer pour une clientèle spéciale.
- La fabrication de carreaux céramiques, quoique présentant encore certaines difficultés, marche assez bien et nous pourrons bientôt, lorsque cette fabrication sera parfaite, créer de nouveaux modèles avec application de nos carreaux.
- A notre atelier d’outillage et du matériel, dont l’importance a diminué, attendu que nous n’y faisons plus que des travaux d’entretien et de réparations, il faudrait supprimer un surveillant; aussitôt qu’une occasion se présentera, je la saisirai.
- Nous avons èxéeuté, au cours de l’exercice écoulé, quelques travaux d’une importance secondaire; il a été construit à l’atelier des pièces réfractaires un deuxième four à cuire les foyers et les carreaux céramiques. Nous avons reconstruit le deuxième four de boulangerie; les vieilles masures, en face de l’usine, ont été abattues et remplacées par un mur de clôture qui donne un meilleur aspect à notre propriété.
- À notre usine de Laeken, les affaires vont assez bien; quoique le chiffre de commandes ait été un peu inférieur à celui de l’exercice précédent, le chiffre des expéditions a été supérieur et par suite le chiffre d’affaires net, plus .élevé.
- *
- ¥ ¥
- Vous allez, Mesdames et Messieurs, suivant l’ordre du jour, nommer tout à l’heure trois membres du Conseil en remplacement de ceux dont le mandat est expiré. Au moment où ils vont quitter le Conseil, je tiens à remercier MM. Quent Léon et Froment Louis de leur concours dévoué pendant la. durée de leur mandat.
- Je fais de môme pour MM. Louis Edmond père, Péteau Léon et Leclaire Alexandre, membres du Conseil de surveillance, et dont le mandat est aussi expiré.
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- Le Conseil de Gérance recomplété et le Conseil de surveillance renouvelé, continueront à marcher d’accord avec moi, car nous n’avons tous ensemble qu’une même pensée et un même but : travailler à la grandeur et à la prospérité de l’œuvre de Godin.
- Nous allons maintenant, Mesdames et Messieurs, passer à la lecture de notre situation financière.
- Je donne la parole au secrétaire.
- * *
- Monsieur le secrétaire donne lecture des documents suivants :
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- AU 30 juin 1892
- Membres actifs : Associés à Guise... 214
- — — à Laeken. 2
- — Sociétaires à Guise... 200
- — — à Laeken. 28
- — Participants à Guise.. 459
- — — à Laeken. 85
- Propriétaires de parts d’épargne ne prenant plus part
- aux travaux de l’Association............................. 327
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux -de l’Association......................................... 718
- Total général................ 2033
- MUTATIONS DU PERSONNEL Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice
- 1891-92 sont les suivantes :
- associés
- Nombre existant au commencement de l’exercice... 201
- ' Elus, sur leur demande, par l’assemblée, pendant l’exercice............................................. 21
- Démissionnaires Décédés.........
- 216
- 222
- 6
- 216
- 228
- 544
- 988
- Existant au 1er Juillet 1892
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- SOCIÉTAIRES
- Au 1er juillet 1891..........................
- Elus, sur leur demande, par le Conseil de
- Gérance, pendant l’exercice....................
- Associé devenu sociétaire....................
- A déduire :
- Sociétaires devenus associés.................
- — partis ou décédés...............
- — redevenus participants..........
- Existant au 1er juillet 1892.................
- PARTICIPANTS
- Au 1er juillet 1891..........................
- Elus, sur leur demande, pendant l’exercice..
- Sociétaires redevenus participants...........
- Associés — — .........
- A déduire :
- Participants partis ou décédés...............
- — devenu associé..................
- — — sociétaires............
- — — auxiliaire.............
- 233
- 24 1
- 20
- 8 \ 30
- 228
- 564 1
- 39 f -
- 6 ( 611
- 41 j
- 1
- 24 1 67
- 1 \
- 544
- RETRAITÉS '
- Les pensionnés, au 1er juillet 1891, étaient au nombre
- de...................................................
- Mis à la retraite pendant l’exercice...............
- 59
- Total.......... 64
- Décédés pendant l’exercice.............................. 4
- Reste, au 1er juillet 1892.......................... 60
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’Association. SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- L’assurance des retraites ou pensions, et du nécessaire à la subsistancedesfamilles dansle besoin,possédait au30juinl891:
- Un certificat d’épargne de..................... 779.700fr. »»
- Plus, la part attributive au travail des auxiliaires pendant l’exercice 1890-91............... 11.251 »»
- Annulations d'épargne réservées................ 22.666 »»
- Total des épargnes de l’assurance au30 juin 1892 813.617fr. »» Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1891-92.... 16.653fr.»»
- Ce qui portera la valeur du certificat d’épargnes à 830.270 fr. »»•
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 609
- 830.270fr.»»
- 288.612 fr. 74
- Cette assurance possède donc un capital de 1.118.882fr.74
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS
- ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de l’Assurance ont été :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 % du montant des salaires ou appointements de
- l’exercice........................................ 44.231 39
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance
- pour l’exercice 1890-91.............\......... 42.157 55
- Intérêts du compte courant de l’assurance.... 5.693 90
- Rentrées diverses................•......... 1.091 55
- Total des recettes........... 93.174 39
- Le montant des dépenses est de.................. 82.439 64
- Excédant des recettes sur les dépenses..... 10.734 75
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise. — Section des hommes.
- En caisse au 30 juin 1891....................... 11.225 44
- Recettes de l’exercice 1891-92.................. 32.969 40
- Total....................
- Dépenses de l’exercice......................
- Reste en caisse au 30 juin 1892.............
- Excédant des dépenses sur les recettes......
- à Guise. — Section des Dames.
- En caisse au 30 juin 1891........................ 14.110 24
- Recettes de l’exercice 1891-92.................... 6.543 65
- Total....................~ 20.653 89
- Dépenses de l’exercice............................ 7.288 30
- Reste en caisse au 30 juin 1892.................. 13.365 59
- Excédant des dépenses sur les recettes......_________744 65
- Usine de Laeken ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Il restait en caisse au 30 juin 1891................ 690 81
- Recettes de l’exerpice 1891-92.................... 6.753 02
- Total...................." 7.443 83
- Dépenses de l’exercice............................ 5.135 17
- Reste en caisse au 30 juin 1892................... 2.308 66
- Excédant des recettes sur les dépenses...... 1.617 85
- 44.194 84 39.296 60
- 4.898 24 6.327 20
- Report...
- Le solde créditeur du compte-courant de \ l’assurance des pensions et retraites s’élève j
- au 30 juin 1892 à................ 266.795fr. 59 /
- La répartition de cet exercice va \
- y ajouter le solde des intérêts et l
- dividende revenant au certificat \
- d’épargne........................ 21.817 fr. 15/
- 3
- i
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- LE DEVOIR
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- Usine de Guise
- En caisse au 30 juin 1891................... » »
- Recettes de l’exercice.......................... 7.952 20
- Total........................ 7.952 20
- Dépenses de l'exercice.......................... 8.230 46
- Excédant des dépenses sur les recettes et solde débiteur au-30 juin 1892..................... 278 26
- Usine de Laeken
- En caisse au 30 juin 1891...................... 2.279 68
- Recettes de l’exercice.......................... 2.214 77
- Total........................ 4.494 45
- Dépenses de l’exercice.......................... 3.345 11
- Reste en caisse au 30 juin 1892................. 1.149 34
- Excédant des dépenses sur les recettes...... 1.130 34
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant des recettes de nos assurances
- est de ........................................ 149.607 43
- Celui des dépenses, de........................ 145.735 28
- Excédant des recettes sur les dépenses...... 3.872 15
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 145.735 fr. 28 de dépenses des assurances mutuelles, se décomposent ainsi : •
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice écoulé :
- à Guise. — Section des Hommes pour 15.843 journées de maladie à 721 malades. 35.294 85 Section des Dames
- pour 6.490 journées de maladie à 235 malades.. 5.015 30
- à Laeken. — Section Unique.
- pour 1.438 journées de maladie à 175 malades.. 2.996 17
- POUR LES SECTIONS RÉUNIES ET FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise........................................ 8.230 46
- à Laeken....................................... 3.345 11
- PAVÉ AUX MÉDECINS
- à Guise...................................... 5.493 75
- à Laeken....................................... 2.135 »»
- Divers à Guise............................. 781 »»
- — à Laeken...................................... 4 »»
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 611
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 59 pensionnaires, dont 24 au Familistère 1
- et 35 au dehors............. 38.515 90 41.983 04
- à 4 pensionnés à Laeken........: 3.467 74 )
- à 23 retraités provisoirement................... 13.311 45
- à 35 familles pour le nécessaire à la subsistance 10.737 95
- à 32 familles à titre d’allocations temporaires
- à Guise....................................... 8.379 75
- aux réservistes.................................. 2.217 »»
- aux médecins et sages-femmes, à Guise et à
- Laeken........................................ 2.019 »»
- à l’hospice de Guise............................... 674 25
- Appointements du Secrétaire...................... 1.617 40
- Frais divers................................... 1.499 20
- Total égal.......... 145.735 28
- Dépenses pour frais d’éducation et d’instruction
- Nourricerie (enfants au berceau)................ 5.890 87
- Ecoles maternelles lr9 année (pouponnât)..... 1.685 45
- — 2me et 3e années (bambinat).. 6.157 79
- Ecoles primaires (6 classes).................... 17.386 50
- — de Laeken................................... 4.349 66
- Total des dépenses............ 35.470 27
- Ces dépenses se composent ainsi :
- Appointements et salaires.................... 27.117 02
- Frais de nourriture et fournitures scolaires. 8.353 25
- Total égal.....,.......... 35.470 27
- Résumé des dépenses consacrées à la mutualité
- Subvention aux malades, à Guise............. 54.815 36
- — — à Laeken.............. 8.480 28
- Pensions aux vieillards..................... 41.983 64
- — temporaires et secours aux familles. 40.456 »»
- Frais d’éducation et d’instruction.......... 35.470 27
- 181.205 55
- Affaires indutrielles commerciales et locatives
- Le chiffre de nos affaires industrielles, commerciales et locatives s’est élevé à.......... 5.136.336 80
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- 612
- LE DEVOIR
- COMPOSITION ET REPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices bruts de l'exercice s’élèvent à.. 717.753 14
- Dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissement statutaire....... 177.152
- Frais d’éducation et d’instruction. 35.470 Répartition coopérative au Familistère de Guise............... 95.107
- Répartition coopérative au Familistère de Laeken................... 677
- Solde du compte charges et revenus sociaux...................... 22.602
- Plus value du bilan....
- Il y a lieu de prélever sur cette somme :
- Intérêts à 5 % du capital social........
- Reste à partager.......
- Soit, conformément à l’art. 128 des statuts :
- 13
- 27
- 50
- 35
- 331.009 45
- Aux 13 conseillers de Gérance
- en fonction 13 %........... 20.377 *
- Et le reste suivant les prescriptions statuaires 3 %•.. 4.702 »
- Préparation et entretien d’élèves aux
- écoles d’Etat........................
- A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles...........
- Total égal.
- concours suivants
- de Laeken.
- Total des salaires à reporter.
- 20 i
- .... 386.743 69
- 230.000 »»
- 156.743 69
- i du
- % =: 117.558 »»
- : % = 6.270 »»
- % = 25.079 »»
- % = 1.567 »»
- °/o=. 3.134 69
- % — 3.135 »»
- 156.743 69
- j % revenant au
- a proportion des
- ... 102.970 20-
- ... 1.803.018 90
- ... 311.184 23
- 8.228 17
- ... 2.225.401 50
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 613
- Report...... 2.225.401 50
- Concours supplémentaire des associés............ 433.196 65
- — — des sociétaires....... 150.659 60
- — — des membres ayant
- plus de 20 années de service et participant au
- même titre que les associés.................. 104.691 30
- — sociétaires.............. 96.016 20
- Concours du capital........................... 230.000 »»
- Total des services rendus prenant part à la répart. 3.239.965 25
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 117.558 fr. attribués au capital et au travail, divisés par par 3.239.965 fr. 25 montant des concours et services rendus représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donne un taux de répartition de 3.63 %.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- ! 808.393 30 à 3.63 % = 31.450 433.196 65 I '
- 301 319 A) )
- mÆg l0 ;• 451.978 80 à 3.63 % = 16.406 ........... 586.690 90 à 3.63 % = 21.296
- Salaires des associés
- Supplément.........
- Salaires des Sociétres
- Supplément.........
- Salaires participants
- Suivant art. 129:
- Taux des associés.. 104.691 30 /
- Supplément......... 104.691 30 j
- Taux des sociétaires 192.032 40 j
- Supplément.......... 96.016 20 \
- Epargnes réservées.............
- Salaires des auxiliaires.......
- Au capital social..............
- 209.382 60 à 3.63 u/0 = 7.600
- 288.048 60 à 3.63 % = 10.456
- 147.348 70 à 3.63 % 5.348
- 460.122 35 à 3.63 % = 16.653 230.000 »» à 3 63 % = 8.349
- 3.239.965 25 117.558
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL
- L’intérêt à payer au capital social, à 5 % sur un capital de
- 4.600.00Q fr. s’élève à..................... 230.000 »
- Le dividende du capital à 3.63 % sur ces 230.000 8.349 «
- 238.349 X 100 4.600.000
- — 5,18 °/,, taux de l’intérêt,
- 238.349
- »
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- 614
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires.......
- Matériel — .......
- Marchandises................
- Valeurs diverses............
- Comptes débiteurs...........
- FAMILISTÈRE
- Marchandises................
- Comptes débiteurs...........
- Valeurs.....................
- 939.445 71 )
- 36.662 79 /
- 195.638 17 > 1.212.021 36
- 9.655 20 i 10.619 49 ]
- DE LAEKEN 9.415 29 J
- 314 02 9.863 35
- 134 04 1
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires...........
- Matériel — ..........
- Matières premières..............
- Marchandises....................
- c/3 f en caisse.... 11.906 87 \
- j^j \ chez les banquiers... 1.053.802 39 / en portefeuille 71.505 86 >
- ^ 1 Bons du trésor 371.000 » i >( — divers.. 7 50]
- Comptes débiteurs...............
- USINE DE
- 431.754 89 687.396 36 *
- 1.249.495 10 «
- 995.404 03
- > 6.752.847 64
- 1.508.222 62 l
- 1.880.574 64 LAEKEN
- Immeubles statutaires Matériel —
- Matières premières....
- Marchandises..........
- Valeurs diverses......
- Comptes débiteurs....
- 120.000 » 53.123 69 208.735 97 258.027 71 1.081 39 115.030 09
- 755.998 85
- COMPTABILITE SOCIALE
- Constructions et matériel créés i
- depuis la fondation de l’Asso- f
- dation...-.................. 4.532.311 17 j 4 b78-3~4 80
- Comptes débiteurs, ............ 146,013 63 I
- 13.409.056 »
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 615
- 30 JUIN 1892
- PASSIF '
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs ................ 199.301 19
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN Comptes créditeurs................. 3.005 72
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs.......... 1.761.617 11 I
- Assurance maladies, hommes.. 4.898 24 \ 1.779.880 94 — — dames... 13.365 59 \
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs....... 14.295 78 j
- Assurance maladies, hommes.. 2.308 66 , 17.753 78
- — pharmacie.......... 1.149 34 i
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs..........
- Assurance despensions et nécessaire.......................
- Amortissement des immeubles
- et matériel...............
- Fonds de réserve............
- CAPITAL SOCIAL :
- Apports à divers 404.500 »\
- — à la Société 170.433 » I
- Epargnes aux I
- membres de , f
- l’Association.. 2.799.575 »>
- Epargnes de l’as-
- surance...... 813.617 »|
- Epargnes à la ]
- Société...... 411.875 » j
- 2.467.064 31
- 266.795 59
- 3.228.510 78 j 460.000 » |
- \ 11.022.370 68
- 4.600.000 »
- Plus-value de l’exercice
- 386.743 69
- 13.409.056 »
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- 616
- LE DEVOIR
- Le secrétaire ayant terminé l’exposé de la situation financière, M. le Président reprend la parole et s’exprime ainsi qu’il suit :
- Vous venez d’entendre, Mesdames et Messieurs, la lecture de notre situation financière, laquelle en sommme est satisfaisante; vous avez entendu que dans la décomposition de l’actif du bilan : A comptabilité sociale, sont compris 4.582.311 fr. 17 pour constructions et matériel créés depuis la fondation de l’association, en augmentation de 162.459 fr. 85 sur l’exercice précédent; l’année dernière, l’augmentation sur l’exercice antérieur avait été de 330.393 05 ; elle avait été plus forte encore sur le précédent.
- En somme depuis notre bilan de 1888, le total des constructions et matériel nouveaux s’est augmenté de 1.525.235 fr. 73, dans laquelle somme sont comprises les nouvelles constructions àLaeken : Familistère, Ecoles, nouveau bâtiment des services, nouveaux bureaux et agrandissements de l’usine, pour une somme de 471.502 fr.53.
- Nos frais de créations pendant l’exercice écoulé ont donc fortement diminué, comme je vous l’annonçais d’ailleurs dans mes précédents rapports, et ils diminueront encore, car toutes ces créations nouvelles, dont la plupart étaient indispensables au développement de notre affaire ont immobilisé des sommes considérâtes.
- Nos assurances mutuelles contre la maladie à Guise, ont encore donné, pour la section des hommes surtout, un déficit considérable : il a fallu pour établir l’équilibre augmenter les cotisations des mutualistes de 20 0/0, auxquels il a été ajouté une subvention payée par l’association égale à ces 20 0/0, soit une augmentation totale de 40 0/0.
- Pour la section des dames il y a eu aussi un excédant de dépenses, mais beaucoup moins fort.
- La caisse de pharmacie, par suite de la nouvelle disposition prise pour la fourniture des médicaments, a eu un solde débiteur moins élevé que l’an dernier. • •
- A Laeken, grâce aux sages dispositions qui ont été prises au sujet des visites des médecins, l’excédant des dépenses de l’an dernier s’est transformé en un excédant de recettes assez élevé. La caisse de pharmacie y est encore en déficit, cependant sa situation s’améliore.
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance, possédait au 30juin de cette année, un capital de 1.118.882 74 y compris l’attribution des auxiliaires pour l’exercicç écoulé
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- ASSEMBLÉE GÊNER AIE ORDIMAIRE 6l7
- C’est ce qui constitue notre trésor des faibles et des malheureux.
- Les dépenses se sont élevées cette année à 82.439 fr. 64, en excèdent de 4.458 fr, sur celles de l’exercice précèdent.
- Les recettes se montent à 93.174 fr. 39, elles excédant donc les dépenses de 10.734 fr. 75. L’an dernier l’excédant était de 12.237 fr. 67.
- Nous avons mis à la retraite pendant l’exercice écoulé : 5 travailleurs de l’usine de Guise.
- 5 retraités, dont un à titre provisoire, sont décédés; il reste au moment actuel 60 pensionnés à titre définitif et 21 à titre provisoire, soit 81 pensionnés ; 9 de plus qu’il y a un an ; auxquels il faut en ajouter 3 nouveaux mis à la retraite depuis la dernière séance du conseil, ce qui porte le nombre total des retraités à 84.
- Nous avons versé pendant l’année à ces 81 pensionnés, la somme de 55.295 fr. 09, plus 27.144 fr. 55 pour indemnités comme taux du nécessaire à la subsistance, allocations temporaires, secours aux réservistes et autres, soit une somme totale de secours et de bienfaits, s’élevant, comme je vous le disais plus haut, à 82.439 fr. 64.
- Ah! mes amis, si les peuples avaient leur libre arbitre et étaient maîtres de leurs destinées, que de bien ils pourraient faire, que de belles œuvres ils pourraient créer!
- Au lieu des budgets de guerre qui les épuisent et les ruinent, et qui sont établis en vue de détruire et de s’entretuer, ils établiraient des budgets de paix avec lesquels on pourrait soulager les infortunes, constituer des pensions aux vieillards, aux invalides du travail et leur assurer le bien-être pour leurs vieux jours.
- Il n’en est malheureusement pas encore ainsi et en attendant que ces jours heureux arrivent et que le soleil de la rédemption et de la fraternité des peuples'ait éclairé et vivifié le monde c’est par la mutualité et la coopération qu’il faut y suppléer. Heureux ceux qui, comme nous, peuvent participer à une œuvre de bienfaisance et de régénération humaine telle que celle qu’a créée notre regretté fondateur.
- Espérons, mes amis, que cette œuvre durera et prospérera, que la bonne situation de notre caisse de retraite, dont je vous donnais tout à l’heure les détails, se maintiendra et que nous conserverons toujours dans son intégrité notre trésor des faibles.
- ISous devons user de ces ressources avec économie et les
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- 618
- LE DEVOIR
- employer avec circonspection, c’est en les ménageant qu’elles dureront et pourront profiter à nos anciens travailleurs et à nos enfants qui nous succéderont.
- Il pourrait d’ailleurs se produire certaines éventualités, guerre, épidémie ou chômage, qui nous obligeraient à user largement de nos ressources.
- Si d’une main nous devons puiser dans la caisse pour soulager les infortunes, de l’autre nous devons y maintenir le plus possible nos ressources; c’est pourquoi, mes amis j’ai donné mon assentiment et mon adhésion à la proposition de la modification de l’article 5 des assurances mutuelles, que vous m’avez adressée.
- Cette modification constituera pour un certain nombre d’entre nous un amoindrissement des avantages qu’ils auraient pu avoir en cas de mise à la retraite.
- Le Conseil de gérance, qui est toujours d’accord avec moi, quand il s’agit de désintéressement et d’abnégation, a donné son adhésion unanime à cette proposition de modification.
- Je tiens à le féliciter ici devant vous tous de cette preuve de désintéressement à l’égard de l’association et de solidarité avec l’Administrateur, dont il n*a pas voulu se séparer en cette circonstance, de même que dans d’autres du même caractère.
- Je félicite aussi ceux d’entre vous dont les intérêts pourront être touchés aussi dans l’avenir, si le cas se présente, par cette modification à laquelle ils ont adhéré spontanément.
- Quant à moi, mes amis, mon principal désir, comme le vôtre, est de voir prospérer notre association; ma seule ambition est de voir conserver à l’œuvre familistérienne le rang qu’elle occupe à l’avant-garde du progrès social.
- Le discours de M. le président est salué par des applaudissements prolongés.
- * ¥
- 2° Rapport du Conseil de surveillance.
- La parole est donnée à M. Louis Edmond, père, rapporteur du Conseil de surveillance.
- M. le rapporteur s’exprime en ces termes :
- Mesdames, Messieurs,
- Nommés par vous, en assemblée générale du 7 octobre dernier, au poste de Conseillers de surveillance, nous venons aujourd’hui vous rendre compte du mandat que vous nous
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-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 619
- avez confié et en même temps vous remercier de l’honneur que vous nous avez fait en nous élevant à ce poste.
- Nous devons déclarerici, en leur adressant nos remerciments, que toutes les personnes auxquelles nous avons eu à faire pour les renseignements et communications qu’exige notre emploi, ont toujours été pour nous de la meilleure affabilité; nous les en remercions encore une fois.
- Nous croyons inutile de rappeler ici les chiffres si clairs que viennent de nous énoncer dans leur rapport, Monsieur l’Administrateur-gérant ainsi que Monsieur Le Secrétaire de rassemblée générale.
- Nous pouvons certifier que ces chiffres sont justes et conformes en tous poiftts aux résultats de nos vérifications mensuelles.
- Nous sommes convaincus que l’assemblée toute entière se joint à nous pour remercier Monsieur l’Administrateur-gérant du zèle et des soins qu’il a apportés cette année comme les précédentes dans la gestion de notre association. Nous remercions également le Conseil de gérance du concours dévoué qu'il lui a apporté et nous venons vous proposer d’adopter les conclusions du rapport qui vient de vous être lu.
- Maintenant, Mesdames et Messieurs, continuons dans l’avenir l’œuvre de bien, fondée par le regretté Godin ; soyons unis, nous serons forts, et que notre devise soit toujours dans le présent et dans l’avenir: Concorde et travail pour le bien des travailleurs et l’exemple à donner à l’humanité tout entière.
- Nous aurons accompli le vœu le plus cher de notre regretté fondateur. — (Applaudissements).
- 3° Adoption du Rapport de la gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- M. le Président invite l’assemblée à approuver ou improu-ver les rapports dont elle a entendu la lecture.
- Les rapports sont mis aux voix et adoptés à l’unanimité après épreuve et contre épreuve.
- 4° Election du Conseil de surveillance ;
- L’assemblée procède à l’élection du Conseil de surveillance pour l’exercice 1892-93.
- M. le Président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être choisis en dehors du Conseil de gérance conformément à l’art. 59 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret, et à la majorité absolue des membres
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- 620
- LE DEVOIR
- présents et représentés régulièrement pour le 1er tour de scrutin, et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- 209 associés étant présents ou représentés, la majorité absolue est de 105, '
- L’assemblée passe au vote.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- . MM. Roppé Adolphe obtient : 188 voix.
- Léguillier Louis » 176 »
- GodériauxElie » 170 »
- M. le Président déclare que ces messieurs ayant obtenu la majorité absolue, sont élus membres du Cpnseil de surveillance pour l’excice 1892-93.
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue, de 3 Conseillers de gérance en remplacement de MM. Froment Louis, Laporte Louis et Quent Léon, dont les mandant sont expirés.
- M. le Président fait remarquer que conformément aux art. 82 et 84 des Statuts, les Conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs régulièrement désignés en Conseil de gérance et dont l’affiche de convocation a donné les noms, savoir ;
- MM. Bailliot Virgile.
- Jumeaux Victor.
- Lavabre Armand.
- Lefèvre Alexandre.
- Roppé César.
- Blancaneaux Constant.
- Il est procédé au vote.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- MM. Roppé César obtient 179 voix.
- Jumeaux Victor » 169 »
- Lavabre Armand » 158 »
- Lefèvre Alexandre » 34 »
- Blancaneaux Constant » 22 »
- Bailliot Virgile » 20 »
- MM. Roppé César, Jumeaux Victor et Lavabre Armand, ayant obtenu la majorité absolue, sont proclamés membres du Conseil de gérance pour l’exercice 1892-93.
- 6, Vote pour ratification de la proposition du Conseil
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 621
- de gérance d’entretien le jeune Evens Léopold à l’Ecole des Arts et métiers de Châlons où il vient d’être admis.
- Il est procédé au vote par bulletin secret.
- Nombre des bulletins : 209 Majorité des 2/3 140
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Oui 140
- Non 56
- Blancs 13
- La proposition est ratifiée.
- 7° Vote sur une demande de modification de l’art. 5 des assurances mutuelles.
- M. le président donne lecture d’une pétition signée par 202 associés.
- Il constate d’abord qu’au mois d’août dernier le nombre des associés inscrits était de 214 dont les 2/3 sont 142, et dit que cette pétition peut être présentée à la délibération de l’assemblée générale, conformément aux art. 59 et 138 des Statuts.
- La pétition demande que l’article 5 des assurances mutuelles soit composé et rédigé comme suit :
- Après 15 ans de service les droits à la pension sont réglés comme suit :
- La pension des associés est fixée pour les hommes à 75 fr. par mois et pour les femmes à 45 fr. par mois.
- La pension des sociétaires sera réglée d’après le temps de service comme il est dit aux paragraphes .4 et 5, néanmoins elle ne pourra descendre pour les hommes au-dessous de 60 fr. par mois et pour les femmes au-dessous de 35 fr.
- Le taux de la pension des participants et des auxiliaires est fixé de la manière suivante pour les hommes :
- Après 15 ans de service en une seule fois 1 00 par jour
- 20 — — 1 50 —
- 25 — — 2 00 —
- 30 — — 2 50 —
- pour les femmes employées dans les services du Familistère ou de l’usine :
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- 622
- LE DEVOIR
- Après 15 ans de service en une seule fois 0 75 par jour
- — 20 — — 1 00 —
- — 25 - — 1 25 —
- — 30 — — 1 50 —
- Dans les périodes intermédiaires les subventions sont proportionnelles à la durée des services.
- Dans aucun cas, la pension ne pourrait être supérieure à la moyenne des gains ou salaires produits par le travail du postulant à la pension.
- La pension des personnes attachées aux services d’entretien et de propreté des cours, balcons, caves, greniers, etc. du Familistère, qui ne font que quelques heures de travail par jour, sera de la moitié du taux auquel leur donnerait droit le nombre de leurs années de service si elles faisaient une journée normale de travail.
- Les ^droits à la pension sont suspendus pour tout pensionnaire qui accepte sans autorisation du Conseil de gérance des fonctions salariées en dehors de l’association.
- Il est procédé au vote par bulletin secret.
- Nombre de bulletins 209 Majorité des 2/3 140
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Oui 180
- Non 24
- Blancs 5
- La proposition est adoptée.
- 8° Proposition de mise à la retraite de M. Pernin, sur sa demande. \
- Avant de passer au vote, M. le Président s’exprime en ces termes :
- Mesdames et Messieurs,
- M. Pernin m’a adressé une demande de mise à la retraite dont voici la teneur;
- A M. DEQUENNE,
- e
- Administrateur-Gérant de la Société du Familistère.
- J’ai l’honneur de vous demander de proposer au Conseil de gérance, ma mise à la retraite.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 623
- Quoique ma santé soit encore robuste et que je sois valide comme par le passé, il n’en est pas moins vrai que ma vue s’affaiblit, et je crois qu’en raison des services que j’ai rendus à l’association depuis près de 20 années, le conseil voudra bien accéder à ma demande.
- En vous remerciant à l’avance, veuillez agréer,
- M. L’Administrateur-gérant, mes parfaites civilités.
- Signé : Pernin.
- J’ai communiqué cette lettre au Conseil de gérance, lequel, considérant que le demandeur n’est pas dans les conditions statutaires et réglementaires voulues pour être mis à la retraite, a décidé que cette demande serait portée à l’ordre du jour de cette assemblée pour lui être soumise, se basant sur ce que l’article 6 des assurances mutuelles prévoit le cas où l’assemblée générale, si les ressources de l’assurance le lui permettaient, pourrait augmenter le taux des pensions en faveur des personnes l’ayant mérité par services rendus à l’association.
- Cette pension serait de 75 fr. par mois suivant la nouvelle modificatin que vous venez de voter et selon les règles statutaires.
- A vous, mesdames et messieurs, de juger et de décider si la faveur que vous demande M. Pernin, dans le cas où vous la lui accorderiez, ne serait pas largement compensée par la suppression d’un contre-maître dans l’atelier du matériel et la différence d’appointements qui existerait entre le titulaire actuel et son successeur.
- Vous avez donc à vous prononcer sur cette question et à voter par oui et par non pour son acceptation ou son rejet.
- Il est procédé au vote par bulletin secret.
- dépouillement
- r Nombre de bulletins. 206
- Ioui.................. 61
- non........ 131
- blancs.... 14
- V non adopté
- Monsieur le Président informe l’Assemblée que le paiement du solde des intérêts échus au 30 juin 1892, aura lieu à la
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- LE DEVOIR
- caisse de l'usine, les lundi et mardi 3 et 4 octobre, à partir de 3 heures du soir. Le dépôt des certificats d’apport et d’épargne, se fera en même temps que le paiement des intérêts.
- Avant de lever la séance, M. le Président prie le Secrétaire de donner lecture du projet de procès-verbal pour son adoption. Le procès-verbal est lu. Aucun membre ne faisant d’observation, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée,
- Le Secrétaire, Le Président,
- F. Dequenne.
- F. Bernardot.
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- FAITS POLITIQUE ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Lf, Congrès allemaniste. — Voici les résolutions adoptées par le congrès possibilité (nuance allemaniste), qui s’est réuni à Paris dans les premiers jours de .septembre, sur les trois questions à l’ordre du jour :
- Sur la première question : « Syndicats professionnels, fédérations nationales et internationales, coopérations ouvrières», le Congrès dit qu’il ne peut qu’engager tous les travailleurs des deux sexes à rallier leurs syndicats corporatifs pour y faire prévaloir leurs droits et les imposer aux dirigeants par leur force collective.
- Il engage en outre les syndicats ouvriers d’une même région, à se concentrer dans leur Bourse du travail et les Bourses régionales du travail à se relier entre elles par la fédération des Bourses du travail, ayant son siège à Paris.
- Le congrès préconise la tenue de congrès annuels où tous les syndicais pourront se faire représenter, que réglementeront une tactique commune, et la fondation d’un comité central, pour diriger sûrement la propagande et la résistance ouvrière.
- Il émet l’avis que ce comité soit composé du secrétariat national du travail et de la fédération des Bourses du travail, et déclare qu’il y a lieu de former des fédérations corporatives internationales.
- En ce qui concerne les sociétés coopératives, le Congrès rejette les sociétés coopératives de production et n’admet que les sociétés de consommation.
- Relativement aux prud’hommes, le Congrès réclame l’abolition du serment, le respect du mandat impératif, l’électorat et l’éligibilité des femmes.
- Quant à la troisième question : « De l’organisation de la société au lendemain de la révolution, » le Congrès a engagé les syndicats à faire de la statistique et a émis les vœux suivants :
- 1° Qu’il y a lieu de porter à l’étude des prochains Congrès régionaux ou nationaux, la question du régime de la propriété au lendemain de la prochaine révolution;
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- le devoir
- 2° Le soin de déterminer le meilleur mode d’échange : numéraire, bons au porteur, bons nominatifs, etc.
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- Le Congrès de Bordeaux. — Un Congrès national de la Fédération des chambres syndicales du bâtiment vient de se tenir à Bordeaux. 127 délégués étaient présents/réprésentant 50 villes.
- Le Congrès a émis les vœux suivants :
- 1° Création d’une Fédération nationale du bâtiment;
- 2° Mise en régie ou en service public de tous travaux faits pour le compte de la commune, du département ou de l’Etat ;
- 3° Création d’inspecteurs ouvriers et admission des ouvriers syndiqués dans les commissions d’hygiène et de salubrité publiques.
- %
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- Congrès de Tours. - Les délégués au Congrès socialiste de l’Ouest, représentant 81 groupes et syndicats, réunis à Tours, ont adopté les résolutions suivantes :
- « La femme devra recevoir un salaire égal à celui de l’homme; la femme mariée sera bannie de l’atelier, mais elle jouira des mêmes droits que l’homme et sera émancipée politiquement.
- » L’abolition du travail dans les prisons-ouvroirs sera appliquée momentanément. »
- Suivant le Congrès, la suppression des forces productives par la grève générale universelle est le seul moyen d’écouler la surproduction et de procurer du travail à tous.
- Le Congrès a encore voté :
- La suppression du marchandage, la journée de huit heures comme maximum, imposée aux ouvriers ; l’abolition de la loi contre l’Internationale et quelques autres d’importance secondaire.
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- Les Mineurs de Monthiëu. — On lit dans la Finance Nouvelle :
- L’expérience de la mine aux mineurs, tentée avec les mineurs de Monthiëu, n’a pas eu le succès qu’en attendaient ceux qui s’y sont prêtés.
- La Compagnie des houillères de Monthiëu ayant résolu de s’arrêter, en présence de la faiblesse des résultats obtenus, les
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX . G27
- ouvriers qu'elle occupait se constituèrent en syndicat pour reprendre l’exploitation à leur compte. Un capital de 60,000 fr. leur sembla indispensable pour s’organiser; ils l’obtinrent.
- Peu de temps après, ils furent amenés à constater que leur situation était plus précaire encore que sous le patronat.
- Ils s'adressèrent au gouvernement pour obtenir des subsides ; on leur alloua 50,000 fr. Le soulagement produit par cette allocation fut de faible durée; on était, au bout de peu de temps, retombé dans la misère noire.
- Sous le patronat, les ouvriers de Monthieu s’imaginaient que les trois-quarts des bénéfices de l’association étaient absorbés par les patrons Le patronat disparaissant, ils devaient, affirmaient-ils, voir leur salaire s’augmenter de toute la part prélevée par le capital.
- La désillusion ne s’est point fait attendre; non-seulement le salaire ri’a pas augmenté, mais les ouvriers n’ont pas même pu opérer leurs versements à la caisse de retraites. Us n’avaient cependant aucun capital à rétribuer et à amortir ; ils n’avaient à pourvoirai à la rémunération d’un directeur, ni aux appointements d’une administration ; chacun devait se répartir le montant de la vente des produits au prorata de la somme de travail qu’il aurait fournie.
- Pourquoi les faits n’ont-ils pas répondu â l’attente?
- Parce que les associations formées entre ouvriers qui se supposent tous également aptes à diriger l’entreprise commune perdent promptement le sentiment de la discipline.
- Elles sont rapidement amenées à violer les règlements qu’elles s’imposent; ceux que les ouvriers ont choisis, parmi leurs égaux, pour faire respecter ces règlements, manquent de l’autorité nécessaire pour commander. N’engageant aucun capital, ne risquant, en cas d’insuccès, ni leur avoir, ni leur honneur, ils se laissent peu à peu envahir par l’indolence inhérente à l’irresponsabilité. Le désordre s’introduit alors dans l’association et la ruine vient après.
- BELGIQUE
- Le Minimum des Salaires. — La chambre des entrepreneurs de peinture de Bruxelles, consultée par le gouvernement du Brabant sur une proposition tendant à établir, en principe, un minimum de salaire dans les cahiers des charges des entreprises concernant l’administration provinciale, s’est déclarée prête à admettre cette clause pour les travaux publics,
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- LE DEVOIR
- en émettant le vœu que des mesures soient prises pour assurer effectivement son application.
- Les entrepreneurs de Bruxelles espèrent que cette règle mettra fin à une concurrence à outrance, dont les conséquences sont de pousser les besogneux à accepter du travail à des conditions dérisoires. Us pensent également éviter ainsi Fabus qui est fait de remploi d’apprentis ou demi-ouvriers. Toutefois, ils réclament un tempérament en faveur des ouvriers âgés, que l’on conserve dans les ateliers, le plus souvent par humanité.
- Puis ils fixent le minimum de salaire aux prix suivants : demi-ouvriers (âgés de dix-sept à dix-neuf ans, mais ayant passé par l’apprentissage), 20 centimes l’heure ; au-dessus de dix-neuf ans, 35 centimes l’heure.
- La Retraite Ouvrière. -- Le récent Congrès mutuelliste a émis le vœu suivant :
- c( Le Congrès émet le vœu de voir les Chambres législatives établir en faveur de tous les travailleurs belges une caisse de retraite obligatoire à des conditions à déterminer de commun accord avec les délégués des associations de travailleurs, et invite toutes les sociétés de secours mutuels à faire une propagande active pour demander au gouvernement cette bienfaisante mesure. »
- * *
- Le Congrès des Instituteurs qui a siégé à Anvers a voté, après de très intéressants débats, les résolutions suivantes :
- « 1. Le programme de l’école primaire doit tenir compte de la vie utilitaire et réelle de l’homme, du milieu social et des besoins immédiats de l’époque. Mais, vu la multiplicité de ceux-ci, il faut savoir se borner aux idées et aux faits principaux. On n’insérerait donc au programme de chaque branche, que des matières de choix et permettant :
- » a) De diriger constamment l’attention des élèves sur les réalités de la vie;
- » b) De faire une culture soignée des facultés intellectuelles et morales, d’éveiller chez l’enfant les notions sacrées de devoir, de justice, de vérité, d’ordre.
- ,» 2. Les programmes actuels sont trop chargés pour le but que doit poursuivre l’école primaire et souvent trop vagues
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- pour permettre de baser sur ces directions un enseignement bien coordonné.
- )) 3. Les écoles diffèrent tant sous beaucoup de rapports qu’il n’est ni juste ni équitable de prescrire le même programme pour toutes.
- »4. La question de l’élaboration d’un programme sera portée à l’ordre du jour du prochain congrès, en attirant dès aujourd’hui l’attention des instituteurs sur les branches qui doivent surtout subir des modifications radicales, comme le calcul, la grammaire, l’histoire.
- »5. La question relative à la méthode de notation musicale, dite chiffrée, est réservée. »
- Le congrès estime que, cette méthode étant encore à l’essai, il n’y a pas lieu de voter en ce moment son adoption.
- AUTRICHE
- L’Antisémitisme jugé par un Socialiste. — Dans un nieeting ouvrier qui avait été organisé à Hernals et auquel assistaient plus de 3,000 personnes, M. Bebel, le célèbre chef socialiste allemand, parlant de l’antisémitisme, l’a jugé en ces termes : « Si tous les juifs disparaissaient, il se trouverait assez d’allemands chrétiens pour tenir la même conduite qu’ils reprochent aux juifs. »
- IRLANDE
- La Dépopulation. — Le gouvernement anglais vient de publier deux Livres bleus sur le recensement décennal de 1891 en Irlande et en Ecosse.
- En Irlande, la population ne cesse de décroître, tandis qu’elle augmente en Ecosse dans d’assez notables proportions : il y a quatre-vingts ans environ, l’Irlande comptait 8 millions d’habitants contre 2 millions en Ecosse; aujourd’hui, ce dernier pays en a 4,025,000, en augmentation de 300,000 sur Je dernier recensement, malgré une émigration de 217,000 individus, et l’île-sœur n’en a plus que 4,700,000, contre 5,175,000 en 1881, soit une diminution de près de 500,000. C’est l’émigration qui a enlevé tous ces bras à l’Irlande, car on y compte 768,000 émigrants en dix ans ; au reste, le nombre de mariages y a beaucoup décru, ainsi que le nombre des naissances : il y a aujourd’hui 18 0[0 d’enfants au-dessous de dix ans de moins qu’en 1881.
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- LE DEVOIR
- EA. question de la paix
- BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- APPEL AUX PEUPLES
- pour un pétitionnement universel en faveur de la Paix
- L’Europe gémit sous le poids des armements; ses ressources sont absorbées et détruites en pure perte. Elle ne peut améliorer ses institutions sociales. Ses industries sont placées dans des conditions d’infériorité par les dépenses improductives. L’état d’incertitude où l’on se trouve provoque des crises intermittentes toujours plus rapprochées.
- C’est, pour les Etats comme pour les individus, la ruine à brève échéance, en même temps que c’est la terreur des familles, menacées de perdre ceux qui leur sont chers dans l’horrible tuerie qui serait la conséquence d’une conflagration européenne.
- L’instant est suprême! Tout peut être sauvé aujourd’hui, et tout peut être compromis demain si l’on tarde à donner à la conscience publique l’occasion de pousser un cri d’alarme assez fort pour dominer le bruit des préparatifs de guerre. Mettons-nous donc tous à l’œuvre :
- vieillards, qui savons par expérience que la guerre appelle la guerre, jeunes gens, qui ne voulons pas servir de chair à canon, femmes, pour qui la menace d’une guerre est un perpétuel cauchemar, ouvriers des villes, qui réclamons la sécurité du lendemain, agriculteurs, qui tenons à nos moissons!
- Que tous élèvent jusqu’aux cieux une immense clameur, qui se résolve en ces deux mots : i<a i»aixs La Paix pour le bonheur de nos foyers! La paix pour notre pain de demain! La paix pour que nous puissions venir en aide à ceux qui souffrent !
- Français, Allemands, Russes, Anglais, Italiens, Autrichiens, nous n’avons pas de haines personnelles à assouvir les uns contre les autres. Pourquoi nous massacrerions-nous?
- Si l’un de nous croyait avoir à se plaindre d’un acte injuste de son voisin, il recourrait aux tribunaux. Ce qui est utile et
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- LA QUESTION DE LA PAIX 631
- bon dans les relations individuelles doit l’être aussi dans les rapports de peuple à peuple.
- Donnons donc une solution pacifique à toutes les difficultés qui pourraient nous mettre les armes à la main, puis soulageons les peuples d’une notable partie des charges que leur imposent des armements ruineux. Nous rendrons ainsi la sécurité à tous, et nous ferons cesser l’angoisse d’un inconnu menaçant.
- A l’œuvre !
- Qu’un pétitionnement universel porte nos vœux pour la paix aux oreilles et aux cœurs de ceux de qui dépend la vie de millions d’hommes! Les gouvernements ne'sauraient désirer la guerre, qui peut être funeste à chacun d’eux et ruinerait fatalement et vainqueurs et vaincus; mais on leur a dit que leurs peuples la désirent, et cette erreur est de nature à provoquer les plus épouvantables désastres.
- Faisons-leur connaître la vérité par un pétitionnement, qui sera organisé par les Sociétés de la Paix dans chaque pays, et que cette manifestation soit assez imposante pour qu’il ne leur reste plus aucun doute sur le courant irrésistible qui pousse les peuples à abhorer la guerre !
- Nous voulons la fraternité par la Paix!
- Nous voulons le bien-être par le travail !
- Par mandat du IYe Congrès universel de la Paix :
- Le Bureau du Congrès et la Commission du Bureau international :
- Louis Ruchonnet, président; Elle Ducommun, vice-président; Robert Comtesse; Félix Moschelles; Angelo Umilta, secrétaire-général; Louis Perrin, caissier; Dr Adolphe Richter; Thomas Snape; Baronne Bertha de Suttner; La Fontaine; Julie Toussaint; Frédéric Bajer; Dr Trueblood; Ciuflea; Général Guaita; J. Muller; Marie Goegg, Emile Arnaud; Nicolas Fleva; Dr A. Gobât; Belva Lockwood; W. Marcusen; Angelo Mazzoleni; Frédéric Passy; Hodgson Pratt; Franz Wirth.
- Berne, Suisse, 26 août 1892.
- CE QUE COUTENT LES ARMÉES PEMANENTES
- Au moment où les Amis de la paix réunis à Berne travaillaient à la suppression de la guerre, nous avons été heureux de voir les organes de la publicité les plus répandus apporter à cette
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- LE DEVOIR
- œuvre, à défaut d’uneadhésion nominale, une collaboration effective.
- Il y a plusieurs manières de faire la guerre à la guerre, et ce n’est pas la moins mauvaise que celle qui consiste à mettre en regard du montant des budgets de chaque pays et du total de sa dette, les sommes dépensées pour l’entretien de son effectif militaire.
- Le journal VEclair s’est livré, d’après les documents fournis par VEconomiste Européen, à l’étude comparative suivante :
- L*a France
- La France, pour une population continentale de 38.343.192 habitants, répartie sur une superficie de 528.876 kilomètres carrés, possède une armée de 508.686 hommes et de 129.576 chevaux. L’effectif probable de guerre serait de 3.850.000 hommes, officiers et soldats.
- Pour faire face aux frais de celte armée la France a un budget qui, pour l’exercice 1892, s’élève pour le ministère de la guerre à 615.754.455 francs, et pour la marine à 218.396.332 francs, soft au total 864.150.757 francs pour la défense nationale.
- Si l’on remarque que les dépenses budgétaires totales s’élèvent à 3.251.524.174 francs et que la part contributive de chaque habitant est en moyenne de 84.70, on en arrivera à cette constatation que les dépenses des ministères de la guerre et de la marine absorbent, en chiffresironds, le quart du budget général, soit en moyenne 22 fr. 50 par habitant.
- Les documents que nous fournit VEconomiste européen nous permettent de poursuivre notre étude et de nous rendre compte de ce que coûtent leurs armées aux différents Etats européens.
- L’Allemagne
- L’Allemagne, dont la superficie est de 510,419 kilomètres carrés et la population de 49,426,384 habitants, a un budget de 3.594 millions de Inarcs àl fr. 25, soit en francs 4,492,500,000, ou 73 marcs, c’est à dire 9! fr. 25, par habitant.
- Le budget de la guerre et celui de la marine s’élèvent à 561 millions de marcs, ou 721,125,000 francs, soit 11 marcs par habitant, ou 13 fr. 75 centimes.
- Avec ces crédits, l’Allemagne entretient en temps de paix une armée de 20,440 officiers, 486,983 soldats, et de 93,908 chevaux. En temps de guerre cette armée serait d’environ 4,500,OQQ hommes, officiers et^soldats,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- L’Autriche - Hongrie
- Si de l’Allemagne nous passons à l’Autriche-Hongrie, seconde puissance de laTriplice, nous trouvons que pour une armée qui comprend en temps de paix 337,419 hommes, officiers et soldats, et environ 1.872,000 hommes en temps de guerre, cette puissance dépense pour la guerre et la marine 153,929,368 florins ou 384 millions 823,420 fr., c’est-à-dire 10 fr. 25 par habitant.
- La dépense budgétaire totale est de 933,822,350 florins, ce qui, pour une population totale de 41,345,329 habitants, répartie sur une superficie de 625,557 kilomètres carrés, donne une moyenne de 22 florins par habitant, ou si l’on préfère 56 fr. 50.
- L’ilalie
- Arrivons enfin à l’Italie où nous trouvons 30,347,291 habitants répartis sur une superficie de 286,588 kilomètres carrés.
- Le budget total s’élève à 1,781,000,000 en lires ou en francs, soit 58 francs par habitant.
- L’Italie dispose en temps de paix d’une armée, officiers et soldats, de 276,013 hommes, qui serait approximativement portée en temps de guerre à 2,844,339 hommes.
- Les dépenses de la guerre et de la marine sont de 362 millions, soit 12 francs par habitant.
- La Russie
- Examinons maintenant, et en manière de contre-poids, les chiffres de la Russie.
- Là tout est énorme : 4,889,062 kilomètres carrés habités par 114,378,520 individus.
- Le budget de la guerre et de la marine : 226,652,168 roubles de 4 francs, soit 906,608,672 francs, ou par habitant 2 roubles 3, c’est-à-dire 9 fr.20.
- La Russie fait face, avec ce budget, à l’entretien, en temps de paix, de 30,561 officiers et 787,372 soldats, au total 818,033 combattants, et 155,537 chevaux.
- L’effectif de guerre serait de 3,420,746 combattants et 835,863 chevaux, sans compter l’armée territoriale et les troupes cosaques de la défense nationale, soit 5 millions d’hommes.
- Les autres puissances
- La superficie du Royaume-Uni n’est que de 314,628 kilomètres carrés ; sa population de 37,888,153 habitants.
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- LE DEVOIR
- Son armée en temps de paix est représentée par 226,192 hommes, officiers et soldats. L’effectif de guerre peut être évalué à 724,000 combattants.
- Les dépenses sont pour la marine de 14 millions 215,000 livres sterling, pour la guerre de 17,545,000 livres, en totalité 31,760,000 livres sterling. La livre sterling étant de 25 fr. 25, c’est un budget militaire de 789,640,000 francs que supporte le Royaume-Uni.
- Les dépenses gérales sont de 90,264,000 livres soit 2 livres 4 par habitant, ou 60 fr. 60.
- En Hollande, le budget général est de 136,592,492 florins à 2 fr. 10 le florin.
- Cette dépense se répartit sur une population continentale de 4,561,565 habitants occupant 32,538 kilomètres carrés de pays. La charge est donc, pour chaque habitant, de 30 florins, soit de 63 francs.
- Les dépenses militaires, guerre et marine — destinées à 22,007 hommes sur pied de paix et 185,628 combattants en temps de guerre — figurent pour 35,706,102 florins dans ce total, soit 8 florins ou 16 fr. 80 par habitant. On voit que la proportion diminue sensiblement.
- Elle est encore inférieure en Belgique ou pour une population de 5,520,000 habitants et une étendue de 29,457 kilomètres carrés on compte cependant une armée de 48,644 hommes à l’effectif de paix, pouvant être portée à l’effectif de guerre à 221,000 hommes.
- Les dépenses militaires ne sont que de 51 millions 225,082 fr. soit 8fr. 40 par habitant, sur un budget général de 339,502,686 ou 55 fr. 20 par tête !
- L’Espagne, qui a pourtant une armée beaucoup plus forte, n’a pas une dépense beaucoup plus élevée.
- En effet, pour une superficie de 492,230 kilomètres carrés et une population de 16,955,000 habitants, cette puissance a une armée de paix de 135,000 et un effectif de guerre de 805,000 hommes.
- Les dépenses de la guerre et de la marine sont de 178,309,128 francs, soit 10 fr. 50 cent, par habitant. Le budget général est de 810,663,413 francs, c'est-à-dire 47 fr. 60 cent, par individu.
- On pourrait croire que la Suisse, nation essentiellement neutre et pacifique, a des dépenses militaires insignifiantes? Erreur absolue. Avec sa population de 2,917,754 habitants, la Suisse, pour défendre la neutralité de son territoire qui corn-
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- prend une superficie de 41,346 kilomètres carrés, a une armée de 272,124 combattants. Il n’y a pas d’effectif de paix.
- Gela n’empêche pas que le budget de la guerre figure pour 27,111,079 francs pour le budget général de la Confédération qui est de 72,221,010 francs. La part contributive de chaque habitant est donc de 9 francs par an.
- RÉCAPITULATION
- En récapitulant les chiffres que l’on vient de lire on constate que les forces de la Triple-Alliance pourraient le cas échéant, s'élever à 10,216.000 hommes, officiers et soldats. La France et la Russie, toujours le cas échéant, pourraient aligner environ 11,850,000 combattants. Combien cette douloureuse extrémité coûterait-elle de milliards? c’est une inconnue qui défie toutes les moyennes et que nous ne chercherons pas à dégager.
- Toujours est-il que pour maintenir la paix — c’est-à-dire pour entretenir ses armées permanentes — l’Europe dépense en moyenne par an le chiffre respectable de quatre milliards trois cent soixante-quatre millions neuf cent vingt-un mille neuf cent quatre-vingt douze francs !
- Utats-Uiiis
- Tribunal International. — M. Sherman a présenté un bill autorisant le président de la République à entamer des négociations pour l’établissement d’un tribunal international en vue de régler à l’amiable tous les différends internationaux.
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- * *
- La Ligue internationale de la paix et de la liberté a tenu, le premier septembre à Genève, son assemblée générale annuelle.
- Elle a élu les membres de son comité central qui sont au nombre de 25 pris dans les diverses nations européennes.
- M. Emile Arnaud, qui avait succédé à M. Ch. Lemonnier a été réélu président, M. Elle Ducommun, vice-président et Mme Marie Gœgg a été nommée à nouveau secrétaire trésorière de la Ligue et du journal les Etats-Unis d'Europe.
- Ues Socialistes et la Guerre
- Le Vorwært, organe officiel de la fraction socialiste qui suit
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- LE DEVOIR
- MM. Bebel et Liebknecht, fait, comme tous les journaux allemands, ses réflexions sur la journée de Sedan. Les voici :
- Il y a aujourd’hui vingt-deux ans que l’empereur des Français a été fait prisonnier avec une grande partie de son armée. Si l’on avait tenu la promesse solennelle que l’Allemagne ne ferait la guerre qu’à l’e'mpereur, qui nous l’avait déclarée, et non au peuple français; s’il y avait eu, alors, à la tête du gouvernement en Allemagne des hommes aimant la paix et la liberté et se faisant une loi suprême de vouloir le bim du peuple, — la victoire de Sedan eût été la fin de l’effroyable et fratricide guerre qui mettait aux prises deux des plus grandes nations civilisées de l’Europe, et après la chute de l’empire français, une ère de bonheur pour les peuples, aurait pu s’ouvrir. Alors le 2 septembre serait un anniversaire que nous pourrions fêter, nous aussi.
- Mais les évènements ont pris un autre cours. Ce n’étaient pas la liberté et la paix qui étaient les étoiles conductrices des gouverments allemands : c’était la force. La guerre a été poursuivie, bien que l’empereur fut prisonnier et l’empire renversé. La conquête de l’Alsace-Lorraine devint le but de la guerre; la guerre contre l’empereur devint une guerre contre le peuple français. Il en résulta qu’après Sedan la lutte se prolongea deux fois plus longtemps qu’avant; que la victoire qui nous échut après des tueries en masse n’apporta à l’Allemagne et au monde, au lieu de la paix, qu’un perpétuel risque de guerre; que le Moloch du militarisme prit un accroissement gigantesque. De sorte que Sedan, pour nous Allemands, a inauguré non pas une ère de bonheur, mais de servitude, de lois d’exception, d’éclosion artificielle de millionnaires et d’appauvrissement de la masse, d’oppression et d’exploitation sans limites et de corruption : en un mot, Sedan a produit l’ère Bismarck.
- Pour balayer la fange et les suites fatales de cette ère, il faudra une génération. Que ceux qui en ont tiré profit ou satisfaction fêtent l’anniversaire de Sedan. J\ous ne le fêtons pas.
- *
- ¥
- Exposition «le Chicago
- 11 s’établit à Chicago, pour y fonctionner, notamment pendant l’Exposition universelle américaine, une branche du Bureau international de la paix.
- Les communications ou envois que l’on voudrait y faire^
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- LA question de DA paix
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- devront être adressés à Mme Belva A. Lokwood, 619, F. Street, N. W, Washington, D. G.
- En août 1893, des Congrès universels de l’Arbitrage et de la Paix seront tenus officiellement à l’Exposition américaine.
- Les sujets à y traiter sont dès à présent fixés. Ils sont très nombreux et se divisent en plusieurs sections : t° de la Législation internationale; 2° de l’administration de la Justice ; 3° de l’Arbitrage et de la Paix. Cette dernière section comprend quinze sujets d’études.
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- LF DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMININ
- Un Comité de Femmes. — Le ministre du commerce vient d’instituer, sous la présidence de Mme Carnot, un comité chargé de préparer la participation française dans la section des travaux de la femme à l’Exposition de Chicago.
- MUe Chauvin, dont .nous avons raconté la soutenance de thèse devant la Faculté de droit de Paris, ne plaidera pas. La nouvelle doctoresse compte se consacrer au professorat. Le gouvernement aurait l’intention de lui conférer une chaire d’économie politique et de droit dans un lycée de jeunes filles.
- Sous peu, Mlle Chauvin prendra part au concours pour l’agrégation.
- Elle espèye obtenir un jour quelque chaire dans une Faculté de droit.
- Elle ne serait pas la première femme professant en Europe dans l’enseignement supérieur, mais bien la quatrième.
- Jusque dans ces derniers temps, feu Mme Sophie Kovalewka enseigna les mathématiques supérieures à l’Université de Stockholm; aujourd’hui, Mme Kempin-Spyri est privat-docent à la Faculté de droit de Zurich. Enfin, à l’Université de Bologne, où depuis le treizième siècle les femmes ont été admises à professer, Mme Catani donne actuellement le cours d’histologie dans la Faculté de médecine.
- * *
- Le Suffrage des Femmes. — La Chambre des représentants de la Nouvelle-Zélande (Australie), vient de voter un bill étendant aux femmes le droit de suffrage parlementaire. Il est probable que le Conseil législatif (Sénat) repoussera la motion. C’est la troisième fois que le Parlement néo-zélandais se prononce en faveur de l’électorat politique des femmes. La première fois, sur la proposition de sir J. Hall, à la séance du 5 août 1890, la Chambre a voté le bill par 53 voix contre 27. Ce vote fut renouvelé en 1891, et dans la session actuelle.
- Malgré toute son opposition, la Chambre haute, dont les membres sont nommés par la Couronne britannique, finira probablement par céder.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- La Nouvelle-Zélande Sera le septième pays qui reconnaîtra aux femmes le suffrage parlementaire. Les femmes exercent aujourd’hui déjà ce droit dans la république de l’Equateur, depuis 1861; au Wyoming (Etats-Unis), depuis 1869; en Autriche, dans la classe de la grande propriété, depuis 1873; dans l'île de Man, depuis 1881 ; dans la Nouvelle-Ecosse (Canada), depuis 1887 ; enfin pour la Diète finlandaise.
- Mme Victoria Woodhull.—Après les lettres d’acceptation de la candidature présidentielle de MM. Harrison et Cleveland, les Américains viennent de lire celle de Mme Biddulph Martin, plus connue sous lenom de Victoria Woodhull, et qui avait été nommée candidate à la présidence des Etats-Unis par le parti du suffrage des femmes.
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- LE DEVOIR
- A. V T S
- Aux PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on pem faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à F Administrateur-Gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte( ruelle des Saintes-Maries, 7* i
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- de J.-B.-André Gt-ODIN
- 1865-1869
- Le pavillon central du Familistère fut occupé en -1865. L’entrée de 500 à 600 personnes dans ce nouvel édifice donna lieu, comme on peut le penser, à plus d'un rappel des mesures d’ordre auxquelles les premiers habitants de l’aile gauche étaient maintenant accoutumés, mais qui étaient chose nouvelle pour les nouveaux locataires.
- Le Manuel distribué aujourd’hui à tout habitant du Familistère n’était pas alors publié. C’est par la parole, au moyen des conférences, que J.-B.-André Godin s’efforcait d’amener tout son monde à la pratique des mœurs les plus propres au bien général.
- Tout ce qui concernait la propreté, l’hygiène, le bon ordre et la tranquillité publique, était sans relâche traité par lui.
- « A mesure » disait-il « que l’homme s’élève dans la voie du bien, il se corrige de ces tristes sentiments d’égoïsme qui ont dominé jusqu’ici et sous l’empire desquels l’individu ne pense qu’à soi et recherche son propre bien-être au détriment même du bien des autres. Que chacun ici s’applique donc à ne jamais gâter ou détruire des choses qui concourent au bien-être général; celui qui agirait ainsi se priverait lui-même et priverait ses proches et ses amis d’une partie des avantages qu’ils peuvent trouver dans l’habitation commune. »
- Par la voie des affiches aussi, le Fondateur du Familistère réprouvait réfrénait tout ce qui lui paraissait de nature à troubler la paix et le bien-être publics.
- Enfin, poursuivant par tous les moyens le développement intellectuel et moral des habitants du Familistère, il leur donnait des conférences sur les sujets les plus variés. Les notes qui nous restent de cette époque (1865-1866; témoignent qu’il traita devant eux des sujets suivants :
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- LÈ DEVOlft
- « La terre dans l’espace.
- » Les jours et les nuits.
- )> Saisons et année.
- » Le soleil, les planètes.
- » Les étoiles, les nébuleuses.
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- » Comment les anciens concevaient la terre.
- » Comment ils concevaient le ciel.
- » Le système de l’Univers.
- » La constitution du globe terrestre.
- » Les enseignements de la géologie.
- » Le monde antédiluvien.
- » Les animaux monstrueux des temps primitifs.
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- » Influence des températures sur la constitution des sociétés. » Dénuement de l’homme primitif.
- » Les progrès dus au travail. »
- En même temps qu’il donnait ces conférences, J.-B.-André Godin présidait toutes les réunions du Conseil constitué dans le sein même de la population et composé, comme nous l’avons dit, d’hommes et de femmes, en général au nombre de douze pour chaque section.
- Les hommes votaient pour les hommes et les femmes pour les femmes.
- Ce conseil se réunissait au moins une fois par mois, souvent plusieurs. A partir de juillet 1866, les procès-verbaux des séances ont été régulièrement relevés dans des registres spéciaux conservés aux archives de l’Association. Les efforts incessants du Fondateur en vue du bien de tous y éclatent à chaque page.
- La Fête de l'Enfance continuait de se célébrer au premier dimanche de septembre.
- En 1867, la Fête du Travail fut inaugurée. Elle eut lieu, pendant quelques années, au mois de juin, puis^fut définitivement
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- fixée au premier dimanche de mai. Nous avons déjà publié dans notre numéro de mai 1891, page 257, les principaux points du discours que J.-B.-André Godin prononça le jour mémorable de la première Fête du Travail. Nous n’y reviendrons pas ici; mais nous dirons qu’à cette époque l’association n’étant qu'en préparation, le Fondateur, pour disposer les esprits à reconnaître les mérites du travail, saisissait déjà l’occasion de la fête pour répartir une certaine somme entre les travailleurs qui s’étaient le plus distingués par leurs bons offices.
- La répartition se faisait au moyen du vote. Afin d’éclairer les électeurs sur les motifs qui devaient dicter leurs suffrages, J.-B.-André Godin donnaient des conférences où nous voyons qu’il traitait des objets suivants :
- c( Les qualités qui distinguent le bon travailleur : dévoue-au bien général, complaisance dans les services, exactitude à la besogne, prévoyance concernant les intérêts du Familistère, économie dans l’exécution du travail.
- » La capacité et le talent : Organisation industrielle, organisation administrative, perfectionnement des moyens d’exécution, perfection du travail, recherche des choses utiles.
- » L’invention : Etablissement d’objets nouveaux, perfectionnement d’objets anciens, procédés nouveaux et pratiques, amélioration d’anciens procédés.
- » Répartition des bénéfices proportionnellement à l’intérêt du capital et aux salaires ou appointements du travail.
- » Difficultés d’application pour les débuts.
- » Les primes d’honneur au travail. »
- * *
- 1867. — Les sujets les plus variés furent traités dans les conférences. Ainsi nous voyons que Godin aborda l’histoire de France, spécialement à l’époque de Louis XIV. Les persécutions religieuses, la révocation de l’Edit de Nantes, les résistances du protestantisme, les guerres des Gévennes et des Camisards, l’histoire de Jean Cavalier, — ce révolté de 18 ans qui lutta victorieusement contre le Maréchal de Montrevel et
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- ne fut vaincu que par des artifices du Maréchal de Villars; le sort final de Jean Cavalier et de ses partisans, — tout cela était présenté par Godin sous le jour le plus instructif et le plus intéressant pour l’auditoire.
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- Un soir, où il avait à traiter la question si importante et si difficilement comprise de la nourricerie ou pouponnât, il imagina — pour mieux exciter l’intérêt de son auditoire — de revêtir entre deux parties de sa conférence un costume emprunté à l’un de ses ouvriers, et de revenir ainsi devant ses auditeurs qui l’acclamèrent passionnément. Il se donna pour un nommé Jean Pierre qui prétendait connaître le secret d'arranger toutes choses pour le bien général, et de là entrant en matière il exposa comment le concert entre tous, si utile pour la création et le fonctionnement des caisses de secours, ne l’était pas moins pour l’organisation des institutions concernant le soin et la protection de l’enfance, quels avantages les mères et les enfants avaient à retirer de telles institutions. Il montra les dépenses de fondation et d’entretien de la nourricerie au Familistère; comment le nombre relativement trop petit des enfants qui en bénéficiaient faisait revenir au coût de 83 centimes par jour les frais occasionnés par chaque enfant; qu’il n’en coûterait pas beaucoup plus pour en élever un plus grand nombre, parce qu’une forte part de certains frais importants ne changerait pas pour cela. En conséquence, il pressait les habitants de se servir davantage de la nourricerie.
- Nous voyons aussi qu’il désirait la création d’un comité de dames patronesses des institutions de la première enfance ; mais ce comité ne put s’organiser.
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- Une autre question qui fit l’objet des études de J.-B.-André Godin, fut celle de l’économie que chaque ménagère devrait apporter dans ses dépenses journalières.
- « Il ne suffit pas, disait-il, de gagner beaucoup d’argent pour posséder le bien-être, Il faut surtout savoir faire de ce qu’on gagne le meilleur usage. »
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- Et il examinait comment la bonne nourriture, le bon vêtement, le bon logement sont les premiers éléments du bien-être, comment chacun devrait calculer ses dépenses.
- Mais la modicité des ressources de chaque ménage en particulier le portait tout naturellement à faire voir comment ces ressources pouvaient être considérablement accrues par le concert, l’entente, en un mot, par l’association.
- Il faisait ressortir les avantages d’un vaste atelier culinaire où nombre de femmes pourraient être occupées et où chaque ménage pourrait trouver une cuisine bien apprêtée, variée'et ne revenant pas plus cher, revenant moins cher probablement que la cuisine, souvent insuffisante, faite à domicile par des personnes inexpérimentées ou sans goût.
- Il montrait la mise en vigueur du même principe d’association dans ce qui concernait l’achat des étoffes pour vêtements et, enfin, de tous les objets de consommation usuelle. Alors, ce ne serait plus seulement le nécessaire, puis l’abondance, mais aussi le luxe véritable que le travail, joint à la bonne organisation domestique, assurerait à tous les habitants.
- Ces idées ne pouvaient presque pas être comprises alors, J.-B.-A. Godin le savait ; mais il savait aussi que c’est en agitant les questions qu’on les met peu à peu à l’ordre du jour.
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- A cette époque la viande de cheval commençait à être usitée comme viande de boucherie. Le fondateur du Familistère se prêta à cette nouvelle expérience. Plusieurs chevaux remplis sant les conditions voulues pour fournir une bonne chère, furent successivement achetés, abattus et mis en vente au Familistère.
- Cette opération fut l’occasion de nouvelles conférences entre J.-B.-A. Godin et les habitan's du Palais social. Il développa devant eux, non-seulement la question de l’usage de la viande de cheval pour l’alimentation, mais aussi celle de l’organisation des basses-cours dans une association. Il fit voir comment les débris de la cuisine, les épluchures, etc., pouvaient
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- être utilisées, et toutes choses disposées en vue de l’alimentation économique et saine de toute la population.
- a Ne jamais avoir peur de faire le bien. Ne jamais craindre la critique des sots ni des méchants » : telles étaient les recommandations qu’il ne se lassait pas de faire à son auditoire.
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- Une des dernières conférences de l’année 1867 eut trait à Y amélioration du sort de l’espèce humaine par l’habitation.
- Voici quel fut le programme de cette conférence :
- « L’habitation est un des premiers besoins de l’être humain.
- » L’état de l’habitation reflète les progrès des peuples et des nations.
- » La sauvagerie n’a que des huttes ou des campements.
- » La barbarie, époque d’esclavage et de servage, a des châteaux-forts pour les dominateurs et de misérables cabanes pour les esclaves et les serfs.
- » Les chemins sont presque inconnus.
- » La civilisation se distingue par ses villes, ses routes et chemins carrossables; les demeures s’alignent, s’ordonnent; la confusion disparaît.
- » Plus la civilisation se perfectionne, plus les rapports se multiplient entre les individus. Le concert et l’aide mutuel dans toutes les fonctions d’économie domestique remplaceront peu à peu l’antagonisme ou l’indifférence qui restent comme vestiges des habitudes du passé.
- » Le bien-être doit devenir la part de tous les êtres humains sans exception.
- » Il ne suffit pas de se faire une bonne position à soi-même, il faut concourir à arranger les choses de façon à ce que tout le monde soit bien et à ce que la misère devienne impossible.
- » C’est pour aider à cette évolution vers le bien-être général que le Familistère a été fondé. »
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- 1868. — J.-B.-André Godin reprend au mois de février une nouvelle série de conférences.
- Sç>n but, il ne cesse de le dire à son auditoire, «est d’organi-’
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- ser, de concert avec les habitants, toutes choses pour le bien être et le progrès physique et moral de tous. »
- Aussi que d’efforts fait-il, quel sujet n’aborde-t-il pas pour sortir les gens de leur inertie et les intéresser en masse â l’œuvre poursuivie au Familistère. Mais, sauf de très rares exceptions, il ne rencontre pas d’écho.
- Cependant, il s’efforce d’être aussi clair, aussi simple que possible dans son langage et n’emploie pas un terme hors du vocabulaire commun sans l’expliquer. Car, malgré ses invitations renouvelées, nul ne se décidait à prendre la parole dans les conférences et à demander, au besoin, les explications voulues. Il devait donc aller lui-même au devant des obscurités et les empêcher de naître si possible.
- Dans la conférence du 7 février 1868, après avoir montré que c’est le régime du chacun pour soi qui a prévalu jusqu’ici, il expose que notre siècle a vu des novateurs, basant sur de tout autres régimes des plans de reconstitution sociale. Ainsi il passe en revue :
- Saint-Simon qui aurait voulu organiser la société de manière à réaliser le bonheur des masses, à donner à chacun suivant son mérite et sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ;
- Cabet qui voulait, lui, donner à chacun suivant ses besoins, instituer la communauté des biens et abolir la propriété individuelle;
- Fourier qui, bien pius large que ses contemporains, cherche et indique les moyens sociaux de donner à tous le nécessaire, l’utile, l’agréable, tous les éléments possibles de satisfaction et de bonheur.
- Il s’étend longuement sur Charles Fourier. Prenant l’œuvre de ce penseur à ses premières publications en 1308, il en suit le développement; associe, en 1815, les efforts de Just Muiron à ceux du Maître; signale les nouvelles publications de Fourier en 1822. et montre quelle pléiade de jeunes gens intelligents se rallie, en 1830, à la doctrine phalanstérienne.
- Alors, il indique à grands traits les travaux de l’école socjé-
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- taire, et montre comment Fourier proposait d’organiser le travail dans l’association.
- « Le travail bien compris, bien employé, peut seul, « ajoutait Godin, » réaliser les conditions du bien-être matériel; il faut produire plus qu’on ne consomme. »
- A ce point de sa conférence, et pour mieux faire ressortir les avantages des sociétés perfectionnées qu’on vient d’entrevoir, l’orateur fait le tableau des conditions misérables de la vie chez des peuples où le travail est à peine organisé, chez les Esquimaux.
- Il dépeint leur conformation, leurs mœurs, leur rude existence. Il montre la décrépitude les atteignant avant l’âge. Les misères des femmes, des enfants, les conditions si pénibles du travail accompli sans ressources mécaniques pour ainsi dire, tout cela est exposé par J.-B.-A. Godin avec une vigueur bien faite pour frapper l’esprit du personnel à qui il s’adressait. Passant du travail presque exclusivement manuel des Esquimaux au travail mécanique tel qu’on le voit de nos jours et faisant pressentir les nouveaux progrès que la science est en voie de réaliser, l’orateur fait voir que l’abondance va devenir — grâce au travail — le lot de tous les être humains. (( Le travail, » dit-il, « croît en puissance à mesure qu’il est aidé de la machine ; et ce sont les accumulations du travail qui enfantent le bien-être. »
- Il dit encore : « On a organisé la production dans les champs et les usines; maintenant, il faut organiser la consommation dans les ateliers d’économie domestique, dans la maison unitaire. »
- Et il termine par le tableau des avantages dont chacun bénéficiera quand on aura institué le régime de l’économie rationnelle par la consommation intelligente.
- « On ne craindra plus alors, » dit-il, « de produire trop, parce que chacun aura part à l’abondance de toutes choses. » Mais le sentiment du but à atteindre est la première des conditions ; c’est pourquoi il s’efforce de montrer à son auditoire la voie dans laquelle les sociétés doivent s’engager,
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- Peu après, une nouvelle conférence a lieu pour traiter de la coopération au Familistère.
- Malheureusement, la note qui nous reste est si brève que nous n’en pouvons tirer que cette indication :
- J.-B. André Godin comprenait qu’après avoir servi 4 % d’intérêt au capital de fondation des comptoirs coopératifs au Familistère, et avant de répartir le surplus des bénéfices entre les consommateurs proportionnellement à leurs achats, il serait bon de prélever sur ces bénéfices un tant pour cent applicable aux objets suivants :
- Education et instruction gratuite pour tous les enfants du Familistère.
- Secours aux malades.
- Soins des veuves et orphelins.
- Pensions de retraite aux vieillards.
- * *
- Le Fondateur du Familistère suivait avec intérêt ce qui se passait dans la patrie pour ainsi dire de la coopération, en Angleterre. Il en entretenait ses auditeurs. S’efforçant de démontrer les causes d’échec des sociétés ouvrières de production, il faisait ressortir combien était essentielle à la prospérité des entreprises la capacité directrice, et combien en conséquence l’ouvrier était intéressé au plus complet développement de ses meilleures facultés.
- Il eût voulu voir marcher de front l’enseignement professionnel et l’enseignement classique; aussi était-il partisan de tous les exercices propres à développer chez l’enfant, dès le^ plus jeune âge, la sûreté du coup d’œil, l’adresse des mains et toutes les facultés d’observation et de jugement indispensables à la bonne exécution du travail.
- La question du travail des femmes le préoccupa également dès la fondation du Familistère. Il aurait désiré, pour elles, une occupation lucrative à laquelle les mères auraient pu se livrer dans les heures de loisir que leur laissent, dans certains cas, les travaux du ménage, et à laquelle les jeunes filles se
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- seraient adonnées tant que cela leur aurait convenu. Une industrie se prêtant à ces conditions ne put s’organiser au Familistère, Les diverses tentatives qui furent faites échoué-rent toutes. Mais, peu à peu, un assez grand nombre de femmes et de jeunes filles trouvèrent place dans les services généraux du Familistère.
- L’organisation de la caisse de secours des dames donna lieu à une conférence de J.-B.-A. Godin au courant de l’année 1868.
- Nous voyons aussi qu’une conférence fut donnée pour l’organisation du corps des pompiers.
- Enfin, J.-B.-A. Godin poussa aussi à l’institution d’une corporation spéciale, dite des Fêtes, pour donner à celles-ci un relief digne du but que leur assignait le fondateur.
- t * *
- Au mois de septembre de cette même année, 1868, eut lieu la Fête habituelle de l’Enfance. Voici le sommaire du discours qu’y prononça J.-B.-André Godin :
- « Félicitations à propos des progrès accomplis par les enfants.
- » Gages de la valeur de nos procédés d’enseignement.
- » Programmes régulièrement suivis.
- » Travail d’initiation à la vie utile, comprenant : lecture, écriture, calcul, comptabilité, français, géographie, dessin à main levée et dessin linéaire. Education morale. Education physique. Gymnastique.
- » L’école est un apprentissage du travail, une sorte d’atelier.
- » Le travail y est rendu agréable par l’excellence des méthodes.
- » Mise en relief du vrai mérite.
- » Application de la justice.
- » Concours et élection ou apprentissage de l’exercice du droit de suffrage.
- » Récompenses : décorations, livres, etc.
- » La bonne organisation du travail scolaire pourrait mettre pur la voie de la bonne organisation du travail industriel,
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- » Ce qu'a été le travail dans le passé.
- » Les gloires que lui réserve l’avenir.
- » Les enfants du Familistère seront les pionniers de cette ère nouvelle.
- » Aveugles et sourds ceux qui croient que l’habitation unitaire n’est pas indispensable à l’évolution actuelle des classes laborieuses.
- » Nos institutions de la première enfance assurent à tous l’éducation physique, intellectuelle et morale, dès les premiers jours de la vie.
- » Les générations élevées au Familistère en comprendront les bienfaits; elles se montreront dignes de servir d’exemple parleur élévation intellectuelle et morale et concourront ainsi à élever le travail au vrai rang qu’il doit occuper dans nos sociétés. »
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- Des conférences qui eurent lieu au cours de l’année 1869, il ne nous reste qu’une seule note :
- En janvier, J.-B.-A. Godin s’occupe des différents corps à organiser dans le Familistère : pompiers et autres. Il s’attache à démontrer les régies d’après lesquelles peuvent se faire de bonnes élections. Il montre à son auditoire qu’en apprenant à élire ses chefs, le monde des travailleurs apprendrait à se gouverner lui-même.
- Puis, il appuie sur la valeur et la puissance de l’Idée :
- Le Christ dans l’ordre moral, Christophe Colomb dans l’ordre géographique, Denis Papin et Fulton dans l’ordre industriel, lui fournissent l’exemple d’hommes véritablement faits pour guider les autres.
- Il se livre, enfin, à des considérations touchant l’organisation du bien général par un bon agencement du travail et une équitable répartition des produits. Il appuie aussi sur les avantages qui résulteraient de l’éducation générale pour la vie productive.
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- LE DEVOIR
- LES SYNDICATS PROFESSIONNELS (,)
- SYNDICATS OBLIGATOIRES
- (Suite )
- Il n'existe pas en Suisse de règlementation fédérale des syndicats professionnels. Néanmoins des syndicats professionnels, soit de patrons, soit d’ouvriers, soit mixtes, fonctionnent depuis un certain temps en dehors de toute législation, souvent avec le concours des autorités cantonales.
- Pour l’intelligence de ce qui va suivre il convient de ne pas oublier que la souveraineté, en Suisse, résidant dans les cantons, tout ce qui n’est pas expressément prévu par la Constitution fédérale, demeure l’affaire des cantons.
- De leur côté, les cantons ne peuvent légiférer que dans la limite de leur propre constitution, révisable d’ailleurs comme la constitution fédérale. Ils sont tenus de demander à la Confédération la garantie de leur constitution, et cette garantie est accordée pourvu que cette constitution ne renferme rien de contraire aux dispositions de la constitution fédérale.
- En repoussant les syndicats obligatoires (proposition Favon) pour s'en tenir à l’organisation des syndicats facultatifs, le grand conseil de Genève s’était retranché derrière les articles 2, 3 et 4 de la constitution cantonale, garantissant la liberté, l’égalité et l’inviolabilité.
- Cette interprétation était discutable : elle fut discutée. M. Favon, qui est un orateur aussi habile qu’entraînant, n'était pas homme à laisser l’argument sans réplique. Mais le récitée ces débats tiendrait trop de place dans ce bref exposé des efforts tentés auprès des pouvoirs helvétiques pour en obtenir la consécration légale des syndicats obligatoires. D’ailleurs c’est toute la question de l’organisation du travait qui était en jeu dans ces débats et il ne s’agit ici que de marquer des points.
- (1) Voir Le Devoir, pages 201, 330, 459, 577,
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- Puisque nous avons ouvert une parenthèse nous ne la fermerons pas sans avoir indiqué au lecteur, s’il ne la connaît déjà, une précieuse source de renseignements sur le sujet qui nous occupe; nous y avons largement puisé : c’est la très intéressante et très documentée Correspondance Suisse de M. Mar-sauche, dans le Moniteur des syndicats ouvriers.
- Reprenons notre historique. Le Conseil fédéral (ministère suisse) avait été directement saisi par M. Carnaz, d’une motion ainsi conçue :
- Le conseil fédéral est invité à examiner, dans son ensemble, la question des syndicats obligatoires et particulièrement s’il ne convient pas d’introduire dans la loi sur les fabriques une disposition additionnelle de la teneur suivante : Les cantons sont autorisés à instituer, pour les besoins de certaines industries, des syndicats professionnels obligatoires.
- Dans son rapport sur cette motion (Juin 1891) le Conseil fédéral se prononce sur une très importante question de droit constitutionnel. Il refuse aux cantons le droit de légiférer sur la matière, en se basant sur cette considération qu’aucune industrie n’est limitée à un seul canton et qu’elles peuvent émigrer d’un canton à l’autre.
- Conséquemment, une loi sur les syndicats ne pourrait être que nationale.
- Mais d’un autre côté, dans l’opinion du Conseil, une loi fédérale ou cantonale, sur les syndicats obligatoires violerait la Constitution fédérale, article 31, qui garantit la liberté de commerce et d’industrie, ainsi que l’article 1er du code des obligations qui consacre la liberté des contrats.
- Cette dernière objection ne prenait pas au dépourvu les défenseurs du système proposé.
- La loi sur les fabriques et sur la responsabilité civile, les lois sur les brevets et sur les marques de fabrique, et quelques autres lois de ce genre mises en vigueur dans ces dernières années ne portent-elles pas aussi atteinte à la liberté? Qui pense à s’en plaindre aujourd’hui ?
- Le Conseil fédéral reconnaissait bien que la liberté de commerce et d’industrie avait ses côté faibles et qu’il y avait déjà
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- été fait plus d’une trouée, et précisément par la législation des fabriques. Seulement il tirait de ce fait cette conclusion, que la plus grande circonspection s’impose dès qu’il s’agit de lui porter d’autres atteintes.
- Il importait de faire tomber les obstacles opposés par la Constitution, à l’établissement d’une législation quelconque sur les syndicats obligatoires.
- A cet effet M. Favon, dans le courant de février dernier, faisait au Conseil national la motion suivante :
- Le Conseil fédéral est invité à faire un rapport et des propositions sur la convenance de modifier l’article 31 de la Constitution fédérale, pour permettre la création de syndicats professionnels chargés :
- 1° De régler les conditions du travail dans les divers métiers ; 2° De fournir les éléments de conseils d’arbitrage permanents, tranchant légalement toutes les contestations entre employeurs et employés.
- Il est invité spécialement à examiner les points suivants : Est-il utile de créer en Suisse des syndicats obligatoires ? Est-il préférable de donner aux syndicats libres des compétences légales pour réglementer dans chaque profession :
- a) La journée normale;
- b) Le salaire minimum;
- c) Les conditions de l’apprentissage,
- et pour veiller à l’application stricte de la loi sur les fabriques, sur l’hygiène des ateliers.
- Comme le grand Conseil de Genève, le Conseil fédéral inclinait vers la solution consistant à « accorder à des syndicats facultatifs, par la voie de la législation, certains privilèges qui constitueraient pour eux une protection importante. »
- A la suite de motions adoptées par les Chambres fédérales, le Conseil fédéral chargea une commission de préparer un avant-projet sur les arts et métiers.
- Dans une de ses correspondances, M. Marsauche donne les détails suivants sur les principales dispositions du projet élaboré par cette commission qui était présidée par le Dr A. Huber, de Bàle,
- Le projet de la commission prévoit la création de syndicats professionnels.
- En ce qui concerne le caractère libre ou obligatoire de ces
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- associations, la commission a adopté un moyen terme : lorsque les trois-quarts des personnes exerçant le même métier auraient décidé la création d’un syndicat, l’autre quart devrait se soumettre, et l'adhésion serait obligatoire.
- A la différence du système préconisé à Genève parM. Favon, les patrons et ouvriers d’un même métier constitueraient un seul syndicat et les étrangers en feraient partie au même titre et avec les mêmes droits que les nationaux.
- Une section spéciale traite de l’apprentissage et règle la question des examens et de l’instruction complémentaire des apprentis.
- D’autres dispositions sont relatives aux conditions du travail, spécialement aux payements des salaires, aux règlements d’ateliers, aux délais de congé et à la durée du travail.
- Enfin il serait créé un office de conciliation, composé de patrons et d’ouvriers et présidé par un arbitre étranger au métier.
- En juin dernier les Chambes fédérales, réunies à Berne, discutaient deux motions nécessitant, l’une et l’autre, la révision de l’article 31 de . la Constitution nationale relatif à la liberté du commerce et de l’industrie : la motion touchant l’extension de la loi sur les fabriques à un plus grand nombre d'ouvriers et à la petite industrie, et la motion concernant les sym dicats obligatoires. Le Conseil fédéral accepte la demande de révision de l’article 31, tout en maintenant ses réserves sur le principe de l’obligation des syndicats. Le rapport du Conseil fédéral sera présenté dans le courant du mois de décembre. Tel est, à cette heure, l’état de la question des syndicats obligatoires dans le seul pays où elle ait été suffisamment agitée par l’opinion pour avoir chance d’être prise en sérieuse considération par les pouvoirs publics.
- Nulle part, aussi bien qu’en Suisse, la volonté populaire ne trouve son écho dans le gouvernement ; nulle part les représentants du pouvoir ne mettent autant d’empressement à étudier les questions qui leur sont soumises.
- Mais en Suisse, comme ailleurs, il existe des partis avec
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- des intérêts divers ; et dans le monde ouvrier on n’envisage pas partout de la même façon les questions qui touchent l’organisation du travail.
- Les syndicats obligatoires préconisés avec chaleur par les radicaux de Genève et en général de la Suisse romande, rencontrent un accueil beaucoup plus froid dans le Jura bernois. Presque tous les gouvernements cantonaux à l’exception de deux sont hostiles à l’obligation.
- Etant donnée l’opinion du gouvernement helvétique qui reflète certainement l’opinion de la majorité du pays, la question des syndicats obligatoires ne nous paraît pas près de recevoir une solution conforme au désir de ses promoteurs. Mais il ne faudrait pas croire qu’un échec ou même une série d’échecs, soient capables de vaincre la ténacité d’hommes tels que MM. Carnaz, Favori et Greulich.
- Il convient, en outre, de ne pas oublier que ce dernier possède la confiance de la Fédération ouvrière qui l’a, par deux fois, appelé à la direction du secrétariat ouvrier Suisse; que la Fédération compte environ 145.000 membres sur les 160.000 ouvriers employés dans les fabriques, et englobe la presque totalité des associations ouvrières existant en Suisse, parmi lesquelles le puissant Grütliverein qui, « par le nombre de ses sociétaires, par sa force d’expansion et par son organisation comme par sa discipline, présente tous les éléments propres à lui assurer la direction du mouvement ouvrier suisse » (1); le Grütliverein à l’influence duquel est due la création de ce véritable ministère du travail rétribué sur le budget de l’Etat, le secrétariat ouvrier, et dont les tendances centralisatrices sont éminemment propres à l’établissement, parla voie pacifique, condition primordiale du pacte, d’une législation nationale du travail.
- A l’organisation des syndicats obligatoires, on oppose le
- (1) Les conditions du travail en Smsse. Rapport adressé au ministère des affaires étrangères, par M. E. Arago, ambassadeur de la-République française à Berne.
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- travail que pendant près d'un siècle on a empêché les ouvriers de se réunir pour discuter les meilleures conditions de leur travail, de se coaliser pour les réaliser, pendant que sous l’égide de cette même liberté s’accumulaient, s’associaient les capitaux, grandissait la puissance patronale.
- Lorsque la France du suffrage universel voulut consacrer parla loi l’association syndicale, il fallut rompre l’épais réseau des lois coercitives sous lequel on avait étouffé la liberté du principe de la liberté du travail. C’est au nom de la liberté du travailleur au nom de la liberté du travail.
- A'ors, nouveau mirage. On put croire que le travailleur pouvait faire contre-poids au capitaliste et que sur le marché de l’offre et de la demande capital et travail pouvaient, avec des chances égales, débattre librement les termes de leur contrat ; comme si le travailleur pouvait à son gré réserver son offre de travail pour attendre des circonstances plus favorables ou transporter son offre de bras sur le point le plus avantageux du marché !
- Sans doute l’égalité entre l’entrepreneur et l’ouvrier dans le contrat du travail pourrait être assurée par l’association généralisée. Mais que d’obstacles encore ralentissent le développement de l’association syndicale parm i lesquels,— nous pouvons bien le dire nous qui n’attendons pas la rénovation du monde social actuel de l’aveugle poussée de forces excitées,—l’insuffisance d’instruction générale et d’éducation économique ! Considérez que l’Angleterre, si bien dotée sous ce rapport, après trois-quarts de siècle d’une pleine liberté d’association, ne compte guère que deux millions d’unionistes sur cinq millions de travailleurs. Et cependant les trades-unions ne sont pas des corporations fermées. Le nombre des sociétaires est illimité ; tout ouvrier du métier peut entrer dans l’union et obtient toutes les facilités à cet effet, pourvu qu’il soit capable de gagner les salaires courants établis dans la ville où il travaille. Ainsi, dans les pays mêmes où le mouvement syndical a pris la plus grande extension (et à cet égard on pourrait citer l’Amérique où les sanglants événements de l’Idako et d’Homes-
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- tead ont appelé l’attention inquiète du monde entier sur le sujet qui nous occupe), ce n’est pas réellement entre le patron et le syndiqué que se débat le prix de la main-d’œuvre, la durée et les autres conditions du travail, mais entre le syndiqué et le non-syndiqué (le bluckley en Angleterre,le sarrasin, le mouton noir en France).
- C’est, en somme, contre les effets de cette concurrence que le syndiqué français cherche des garanties dans la loi (proposition Bovier-Lapierre).
- Elle est la cause inspiratrice des propositions faites en vue de l’institution de syndicats obligatoires chez nos voisins de Suisse.
- Une pétition fut lancée en 1888 pour demander l’adoption d’un règlement de police assurant, en cas de grève, aux minorités désireuses de continuer le travail une protection efficace. A cette pétition revêtue de 'S.000 signatures, le secrétariat ouvrier suisse opposa une autre pétition de 5.000 protestataires s’appuyant sur une doctrine qui peut se résumer ainsi : au lieu de songer à défendre les droits des minorités, ainsi que le veut l’école non-interventionniste, il faut reconnaître et protéger ceux des majorités contre les petits groupes qui paralysent leur action en empêchant les décisions protectrices des véritables intérêts du grand nombre d’aboutir comme elles le devraient. (1)
- Cette doctrine renferme Fidée-mère des syndicats obligatoires. Du reste, le promoteur de la contre-protestation, M. Greulich, ne devait pas tarder, comme on l’a déjà vu, à prendre l’initiative d’une proposition de loi dans ce sens.
- Les adversaires du syndicat obligatoire assimilent volontiers cette institution à l’ancienne corporation; cette comparaison n’est pas exacte. La corporation était exclusive, n’y entrait pas qui voulait. Le syndicat obligatoire restera ouvert à tous les membres de la profession dont il ne pourra limiter le
- (1) Revue sociale et 'politique. 1892 N° 2. Le secrétariat ouvrier en Suisse.
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- nombre. En outre, )es conditions d'admission, si l’on en juge par les projets que nous avons exposés, ne diffèrent en rien de celles qui ouvrent si facilement l’accès des syndicats facultatifs français ou des uions anglaises.
- L’adhésion sera libre et facile. L'obligation du syndicat ne sera donc pas, dans sa constitution même, mais dans ses décisions.
- Pour que le syndicat obligatoire soit constitué, la simple déclaration du groupe professionnel suffirait d’après le projet Favon ; la majorité des membres d’une profession est indispensable avec le système Greulich ; le système Garnaz, approuvé sur ce point par la commission d’étude, exige l’adhésion des trois-quarts soit des ouvriers, soit des patrons.
- Mais n’est-il pas à craindre que môme avec ce dernier système qui semble offrir toutes les garanties d’une bonne représentation de la majorité, les décisions prises ne soient en réalité que l’expression de la volonté du plus petit nombre?
- Nous savons bien que les promoteurs des syndicats, obligatoires sont tous d’accord pour « soumettre ces institutions à une organisation supérieure destinée à les empêcher de tomber dans des errements étroits et blâmables?» Mais quelle sera l’efficacité de cette juridiction supérieure ?
- Nous voici juste à l’envers de la doctrine qui inspirait, dans la pétition que nous avons signalée, la protestation d’une majorité contre l’annihilation de ses efforts par une minorité.
- Comment remettre la pyramide sur sa base ? En élargissant, comme le proposait M. Godin, le cadre du syndicat* jusqu?à lui faire comprendre la corporation tout entière.
- M. Godin demandait :
- Que les ouvriers de chaque établissement soient constitués de droit en groupes syndiqués;
- Qu'il y ait obligation pour les groupes ouvriers syndiqués de nommer dans chaque groupe, un comité ayant son président et son secrétaire ;
- Que ces comités soient, dans chaque établissement, les représentants des travailleurs;
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- Que chaque groupe d’ouvriers syndiqués soit appelé à voter pour nommer des délégués, en qualité de membres de la Chambre syndicale de la spécialité industrielle le concernant ;
- Que les patrons se constituent également en Chambre syndicale pour s’occuper, concurremment avec les ouvriers, de toutes les questions de travail;
- Que les Chambres syndicales de patrons et les Chambres syndicales d’ouvriers aient la faculté de se réunir soit ensemble soit séparément; mais que, dans le cas de réunion des deux Chambres en une seule, la réunion se fasse à égalité de membres élus des deux côtés; ces membres ayant droit égal de vote et, en cas de vote, celui-ci valant décision;
- Que dans le cas de communications entre les Chambres ayant délibéré séparément, si l’accord ne pouvait s’établir sur le sujet de la communication, chaque Chambre nommât deux délégués ayant mission de décider dans la question pendante; et si les arbitres ne pouvaient s’entendre, qu’ils choisissent un cinquième arbitre pour se départager; faute par eux de s’entendre sur le choix de ce cinquième arbitre, que le président du conseil des Prud’hommes du lieu soit de droit le cinquième arbitre;
- Que la Chambre syndicale des ouvriers, eu égard aux garanties à donner au travail, ait seijle pouvoir, si les patrons ne se présentaient pas en nombre suffisant pour délibérer ou s'ils se refusaient à communiquer avec les ouvriers, de fixer la durée du travail delà journée, d’arrêter le salaire moyen qui devra être payé dans tous les établissements rangés dans les spécialités industrielles comprises dans la même Chambre syndicale, en raison de la similitude de leurs productions et de la concurrence qu’ils peuvent se faire;
- Qu'il ne soit permis à aucun établissement de se soustraire aux décisions de la Chambre syndicale, à laquelle le rattache son genre d'industrie.
- Le projet de M. Godin tient compte de toutes les difficultés de transition. Il établit l’indépendance du travail tout en ména-
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- géant une étroite solidarité entre les détenteurs des instruments de production. Il est le point de départ de l’organisation future du travail.
- M. tîodin commentant son projet dans la République du travail, écrit les lignes suivantes par lesquelles nous terminerons cet exposé.
- « Est-il donc si difficile de concevoir que la loi doive intervenir pour donner à l’ouvrier des garanties protectrices de ses ressources, de son salaire, de son travail, comme il accorde aujourd’hui des garanties aux ressources, aux revenus et aux rentes des propriétaires?...
- » Qu’il y ait à traverser quelques difficultés transitoires pour chercher à sortir du gâchis industriel dans lequel nous pataugeons de plus en plus, cela est inévitable. Mais il vaudrait mieux qu’au nom de la justice le gouvernement mît franchement en demeure industriels et ouvriers de résoudre ces difficultés que de laisser l’iniquité industrielle accumuler les abus et amonceler les haines et les misères, jusqu’au jour où le mal sera si grand qu’il sera sans autre remède qu’une affreuse amputation du corps social. »
- (A suivre).
- J. P.
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- Cinq projets de loi intéressant les travaileurs viennent d’être adoptés par la Chambre.
- Un seul de ces projets
- Le travail des femmes, des filles mineures et des enfants,
- projet que la Chambre examinait pour la quinzième fois, a reçu une solution définitive.
- En raison de son importance nous croyons devoir en reproduire les principales dispositions :
- Le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les usines, manufactures, mines, minières et carrières, chantiers ateliers et dépendances, de quelque nature que ce soit, publics ou privés, laïques ou religieux, même lorsque ces établissements ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance, est soumis aux obligations déterminées par la présente loi.
- Sont exceptés les travaux effectués dans les établissements où ne sont employés que les membres de la famille sous l’autorité soit du père, soit de la mère, soit du tuteur.
- Néanmoins, si le travail s’y fait à l’aide de chaudière à vapeur ou de moteur mécanique, ou si l’industrie exercée est classée au nombre des établissements dangereux ou insalubres, l’inspecteur aura le droit de prescrire les mesures de sécurité et de salubrité à prendre. (Article 1).
- Les enfants ne peuvent être employés par les patrons ni être admis dans les établissements énumérés ci dessus avant l'âge de treize ans révolus.
- Toutefois, les enfants munis du certificat d’études primaires institué par la loi du 28 mars 1882 peuvent être employés à partir de l’âge de douze ans.
- Aucun enfant âgé de moins de treize ans ne pourra être admis au travail dans les établissements ci-dessus visés, s’il n’est muni d’un certificat d’aptitude physique.
- Dans les orphelinats et institutions de bienfaisance dans lesquels l’instruction primaire est donnée, renseignement manuel ou professionnel, pour les enfants âgés de moins de douze ans munis du certificat d’études primaires, ne pourra dépasser trois heures par jour. (Article 2).
- Les enfants de l’un et de l’autre sexe âgés de moins de seizç
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- ans no peuvent être employés à un travail effectif de plus de dix heures par jour.
- Les jeunes ouvriers et ouvrières de seize à dix-huit ans ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de soixante heures par semaine, sans que le travail journalier puisse excéder onze heures.
- Les filles au-dessus de dix-huit ans et les femmes ne peuvent être employées à un travail effectif de plus de onze heures par jour.
- Les heures de travail ci-dessus indiquées seront coupées par un ou plusieurs repos dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure, et pendant lesquels le travail sera interdit. (Article 3).
- Les enfants âgés de moins de dix-huit ans, les filles mineures et les femmes ne peuvent être employées à aucun travail de nuit dans les établissements énumérés à l’article 1er.
- Tout travail entre neuf heures du soir et cinq heures du matin est considéré comme travail de nuit; toutefois, le travail sera autorisé de quatre heures du matin à dix heures du soir quand il sera réparti entre deux postes d’ouvriers ne travaillant pas plus de neuf heures chacun.
- Le travail de chaque équipe sera coupé par un repos d’une heure au moins.
- Il sera accordé, pour les femmes et les filles âgées de plus de dix-huit ans, à certaines industries qui seront déterminées par un règlement d’administration publique et dans les conditions d’application qui seront précisées par ledit règlement, la faculté de prolonger le travail jusqu’à onze heures du soir, à certaines époques de l’année, pendant une durée totale qui ne dépassera pas soixante jours. En aucun cas, la journée de travail effectif ne pourra être prolongée au-delà de onze heures.
- Il sera accordé à certaines industries, déterminées par le règlement d’administration publique, l’autorisation de déroger d’une façon permanente aux dispositions relatives au travail de nuit, mais sans que le travail puisse, en aucun cas, dépasser sept heures par vingt-quatre heures.
- Le même règlement pourra autoriser pour certaines industries une dérogation temporaire aux dispositions précitées.
- En outre, en cas de chômage résultant d’une interruption accidentelle ou de force majeure, l’interdiction ci-dessus peut, dans n'importe quelle industrie, être temporairement levée par l’inspecteur pour un délai déterminé. (Article 4).
- Sauf certaines exceptions qui seront établies par les règle-
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- ments d’administration publique, notamment en ce qui concerne les usines à feu, les personnes visées par la loi ne pourront être employées plus de six jours par semaine, ni les jours de fête prévus par la loi, même pour arrangement d’atelier. (Articles 5, 6, 7).
- Les filles et les femmes ne peuvent être admises dans les travaux souterrains des mines, minières et carrières.
- Des règlements d’administration publique détermineront les conditions spéciales du travail des enfants de treize à dix-huit ans du sexe masculin dans les travaux souterrains ci-dessus visés. (Article 9).
- Les différents genres de travail présentant des causes de danger, ou excédant les forces, ou dangereux pour la moralité qui seront interdits aux femmes, filles et enfants, seront déterminés par des règlements d’administration publique.
- Des règlements détermineront les conditions spéciales d’après lesquelles les femmes,les filles mineures et les enfants pourront être employés dans les établissements insalubres. (Articles 12 et 13).
- Tout accident ayant occasionné une blessure à un ou plusieurs ouvriers, survenu dans un des établissements mentionnés à l’article 1er, sera l’objet d’une déclaration par le chef de l’entreprise ou, à son défaut et en son absence, par son préposé.
- Cette déclaration contiendra le nom et l’adresse des témoins de l’accident; elle sera faite dans les quarante-huit heures au maire de la commune, qui en dressera procès-verbal dans la forme à déterminer par un règlement d’administration publique. A cette déclaration sera joint, produit par le patron, un certificat du médecin indiquant l’état du blessé, les suites probables de l’accident et l’époque à laquelle il sera possible d’en connaître le résultat définitif.
- Récépissé de la déclaration et du certificat médical sera remis, séance tenante, au déposant.
- Avis de l’accident est donné immédiatement par le maire à l’inspecteur divisionnaire ou départemental. (Article 15).
- Les contraventions aux prescriptions de ladite loi et des règlements d’administration publique relatifs à son exécution, seront poursuivis devant le tribunal de simple police et passibles d’une amende de 5 à 15 francs.
- L’amende sera appliquée autant de fois qu’il y aura de personnes employées dans des conditions contraires à la présente loi.
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- Les chefs d’industrie seront civilement responsables des condamnations prononcées contre leurs directeurs ou gérants.
- En cas de récidive, le contrevenant sera poursuivi devant le tribunal correctionnel et puni d’une amende de 16 à 100 francs.
- 11 y a récidive lorsque, dans les douze mois antérieurs au fait poursuivi, le contrevenant a déjà subi une condamnation pour une contravention identique.
- En cas de pluralité de contraventions entraînant ces peines de la récidive, l’amende sera appliquée autant de fois qu’il aura été relevé de nouvelles contraventions.
- Les tribunaux correctionnels pourront appliquer les dispositions de l’article 463 du Gode pénal sur les circonstances atténuantes, sans qu’en aucun cas l’amende, pour chaque contravention, puisse être inférieure à 5 francs.
- L’affichage du jugement peut, suivant les circonstances et en cas de récidive seulement, être ordonné par le tribunal de police correctionnelle.
- Le tribunal peut également ordonner, dans le même cas, l’insertion du jugement aux frais du contrevenant dans un ou plusieurs journaux du département.
- Est puni d’une amende de 100 à 500 francs quiconque aura mis obstacle à l’accomplissement des devoirs d’un inspecteur.
- En cas de récidive, l’amende sera portée de 500 à 1,000 francs.
- L’article 463 du Code pénal est applicable aux condamnations prononcées en vertu de cet article. (Articles 26 à 29).
- La loi est complétée'par un ensemble de dispositions visant la surveillance des enfants, le service de l’inspection et l’organisation du contrôle supérieur.
- La surveillance des enfants est placée sous l’autorité directe des patrons, avec le contrôle des maires- pour la délivrance des livrets, et des inspecteurs divisionnaires et inspecteurs et inpectrices départementaux, pour la surveillance générale.
- Une commission supérieure est constituée ; elle est composée de neuf membres, dont les fonctions sont gratuites et établie auprès du Ministre du commerce et de l’industrie. Cette commission comprend deux sénateurs, deux députés élus par leurs collègues, et cinq membres nommés pour une période de quatre ans par le Président de la République.
- Toutefois en ce qui concerne les exploitations de mines, minières et carrières, l’exécution de la loi est exclusivement confiée aux ingénieurs et contrôleurs des mines qui, pour ce
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- service, sont placés sous l’autorité du Ministre du commerce et de l’industrie.
- Les autres projets de loi auxquels nous faisions allusion en commençant, attendent l’épreuve d’une deuxième délibération de la Chambre, ou la sanction, qui pourrait bien se faire attendre longtemps du Sénat. Nous allons les résumer sommairement :
- La loi ayant pour but d’interdire le travail industriel aux accouchées pendant un certain délai et de les indemniser de ce chômage forcé,
- est en quelque sorte le complément de la loi sur le travail des femmes.
- En vertu de cette loi, les accouchées travaillant dans les usines, manufactures, chantiers et ateliers, ou employées aux travaux agricoles ne peuvent être admises au travail que quatre semaines après leur accouchement.
- L’indemnité sera de 1 franc par journée d’interdiction de travail.
- Il sera délivré par la mairie aux accouchées qui sont dans le besoin, pendant le temps de repos qui suivra leur accouchement et pour une période qui ne pourra dépasser quatre semaines, des secours fixés à un franc par jour.
- Ces indemnités et secours seront par parties égales à la charge de l’Etat et des départements.
- Le principe de l’interdiction du travail pour les accouchées n’a pas rencontré à la Chambre la moindre opposition; par contre le principe de l’indemnité a été vivement combattu, au nom de l’éonomie politique orthodoxe et au nom des intérêts du Trésor. Il s’agirait de prélever six à neuf millions sur un budget qui consacre près d’un milliard aux dépenses militaires.
- L’adjonction des femmes employées aux travaux agricoles ne s’est pas faite sans difficulté.
- On sait que sur cette question comme sur bien d’autres, le Familistère de Guise n’a pas attendu que le législateur lui donne l'exemple.
- Le règlement de scs Assurances prévoit l’allocation d’uuQ indemnité aux femmes accouchées.
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- La loi sur les règlements d’atelier
- accorde, ou plus exactement maintient au patron, le pouvoir d’établir un règlement d’atelier sur l’organisation du travail, sur la police de la fabrique, du magasin ou du chantier, sur les conditions d’admission et de sortie, sur les payements du salaire.
- Ce n’est pas ce que demandaient les auteurs de la proposition de loi que nous avons publiée au moment de son dépôt. Ceux-ci réclamaient pour les ouvriers le droit d’établir conjointement avec les patrons les règlements d’ateliers.
- La loi qui aura à affronter les rigueurs du Sénat, car elle a été définitivement adoptée par la Chambre, consacre les innovations suivantes :
- Sont interdits d’une façon absolue tous articles de règlement instituant des retenues de salaire, soit sous le nom d’amende soit sous toute autre appellation.
- Les déductions de solde pour le travail défectueux dit malfaçon, ou détérioration de matières premières, ne doivent pas être considérées comme des amendes, mais comme des dommages-intérêts, et sont, en cas de contestations, portées devant le Conseil des prud’hommes ou, à son défaut, devant le juge de paix.
- Les règlements d’atelier et les modifications qu’on pourrait y apporter doivent être soumis à l’homologation des Conseils des prud’hommes, ou, à leur défaut, du juge de paix du canton et resteront déposés au secrétariat du Conseil ou au greffe de la Justice de paix où ils auront été homologués. Ce règlement une fois homologué, lie le patron el l’ouvrier.
- L’homologation deviendra définitive un mois après l’affichage dans l’usine.
- Tous les règlements actuellement en vigueur devront être soumis aux mêmes formalités dans le délai d’un mois a partir de la promulgation de la présente loi.
- Le contrat intervenu entre le patron et l’ouvrier ne peut prendre finqu’aprôs l’expiration d’un délai, dit de prévenance, dont la durée sera conforme aux usages locaux, mais ne pourra être inférieur à une semaine.
- L’ouvrier qui travaille aux pièces doit, en tous cas, terminer la pièce commencée.
- Le tout sans préjudice de l’article 1780 du code civil sur le contrat de louage.
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- Les patrons sont tenus de régler leurs ouvriers au moins toutes les quinzaines.
- Pour le travail aux pièces, les conditions de payement, jusqua l’achèvement de l’ouvrage, seront fixées de gré à gré par les intéressés.
- Il est interdit de faire sur le salaire des ouvriers une retenue quelconque, si cette retenue ne résulte pas d’une convention écrite entre l’ouvrier et le patron, sauf dans les cas prévus plus haut. Le tout sans préjudice du droit des tiers.
- Les contestations seront tranchées par le Conseil des prud’hommes, ou, s’il n’en existe pas, par le juge de paix, dans sa plus prochaine audience.
- Des pénalités sont établies contre les contrevenants aux prescriptions de la présente loi.
- *
- Un autre projet de loi adopté par la Chambre et actuellement au Sénat porte :
- Modification à la loi sur les syndicats professionnels
- dans le sens de l’extension de la composition des syndicats.
- Désormais, si le Sénat le veut bien, pourront faire partie des syndicats les anciens ouvriers qui auront exercé la profession pendant cinq ans et qui ne l’auront pas quittée depuis plus de dix ans.
- * *
- Enfin le projet de loi sur :
- La conciliation et l’arbitrage facultatif
- en matière de différends collectifs entre patrons et ouvriers ou employés, a été définitivement adopté par la Chambre, et attend lui aussi la sanction du Sénat.
- On a contesté l’utilité d’une loi sur l’arbitrage qui ne serait pas obligatoire, une telle loi ne faisant en somme que paraphraser un article de notre Code civil. Cependant la loi votée par la Chambre fait mieux que cela. Elle établit minutieusement la procédure à suivre, et désigne la personne qui devra veiller à son application, et à laquelle les parties, soit ensemble soit séparément, pourront s’adresser, le juge de paix.
- Bien mieux, en cas de grève, le juge de paix est tenu de proposer d’office l’arbitrage, s’il n’a déjà été demandé par les intéressés.
- La loi constitue donc une amélioration notable sur la législation existante,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- L’Office du Travail. — Il était temps que l’Office du Travail manifestât publiquement son existence.
- Cet office vient de faire publier, sous forme d’un volume in-16, les résultats de son enquête sur le « placement des ouvriers, son histoire et son état actuel ».
- Ce premier volume sera suivi, avant la fin de l’année, par un autre volume ayant à peu près la même importance et conle-nant les documents de l’enquête sur 1’ « Arbitrage et la conciliation ».
- Un fonctionnaire de l’Office du Travail a fourni ù un de nos confrères les renseignements suivants sur l’état des travaux de cette institution :
- A côté de cette publicationpar « enquête» de volumes traitant à fond les questions, le Bulletin périodique — prévu par le décret du 19 août 1891, et dont la périodicité sera réglée plus tard après expérience — paraîtra sous forme de fascicules, de volume inégal, contenant les données de statistique recueillies sur des questions qui, pour une cause quelconque, n’ont pu faire l’objet d’une enquête étendue et complète.
- Les fascicules qui verront le jour avant le 1er janvier prochain ont pour sujet :
- Le premier, « la statistique des accidents du travail dans l'Europe centrale »; il sera distribué aussitôt après l’enquête relative aux « bureaux déplacement »;
- Le second, « les résultats financiers de l’assurance contre les accidents du travail ; »
- Le troisième, « l’historique des grèves de 1890 et de 1891 » ;
- Le quatrième contiendra les rapports des consuls sur différentes questions, rapports dressés d’après les documents qu'ils ont pu recueillir dans la région de leur résidence.
- En ce moment, nous poursuivons deux enquêtes simultanées : T une sur les salaires et l’autre sur le coût de la vie.
- Pour la seconde, nous serons obligés de faire appel à une masse de collaborateurs bénévoles. Pour la première, nous avons obtenu de M. le Ministre des travaux publics qu’il autorisât les ingénieurs des ponts et chaussées à devenir nos « délégués temporaires ». Mais ils rencontrent auprès de
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- LE DEVOIR
- beaucoup de patrons une résistance qui se traduit par ces mots :« Nous ne vous communiquerons pas nos feuilles de paie, car vous en voulez tirer des matériaux pour faire des lois contre nous. »
- D’autres donnent des renseignements erronés et cela nous oblige à faire un tri et à rejeter près de 75 % des feuilles qui nous sont remises.
- Mais un jour viendra où les préjugés et les préventions dont on nous entoure cesseront de se donner carrière ; ceux qui nous opposent des résistances nous prêteront un concours éclairé, et ce jour-là nous serons en état de fournir plus vite et plus complètement les documents que le gouvernement, le Parlement et le pays attendent de l’Office du travail.
- PAYS - BAS
- Le suffrage universel en Hollande. — Le gouvernement des Pays-Bas a déposé dernièrement aux Etats-Généraux trois projets de loi. Le premier fixe les conditions de la capacité électorale pour les Etats-Généraux et les Etats-Provinciaux; le deuxième règle l’exercice du droit électoral ; le troisième détermine la durée du mandat et les conditions dans lesquelles seront élus les membres de la première et de la seconde Chambre des Etats-Généraux.
- Sera désormais électeur tout citoyen néerlandais majeur, sachant lire et écrire et pouvant fournir la subsistance à sa famille. Exception est faite pour les prisonniers et les aliénés, pour ceux qui se seront soustraits au service militaire et pour les militaires au-dessous du rang d’officier, pendant la durée de leur service.
- D’après les évaluations du gouvernement, le corps électoral comprendra ainsi 800.000 électeurs, pour une population de 4.511.415 habitants, soit 74 % de la population masculine du royaume. Aujourd’hui il n’y en a que 500.000. Le scrutin sera uninominal; les grandes villes seront divisées en districts.
- Quant au mode matériel d’exprimer les suffrages, c’est le système belge « dit à couloir et à tampon » qui a été adopté. Ur.e loi postérieure réglera les conditions de l’électorat communal.
- Actuellement le corps électoral est formé de censitaires payant un certain chiffre d’impôts directs, Ce chiffre a été abaissé en 1887. Les électeurs nomment directement les membres de la seconde Chambre; indirectement les membres de la première (élus parles conseils généraux).
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ITALIE
- Le renouvellement de la Chambre. — Les élections qui viennent d’avoir lieu en Italie ont donné au gouvernement une majorité considérable.
- Ce qui est autrement significatif que cette majorité, bien explicable après le zèle déployé par les fonctionnaires, c’est l’indifférence dont a fait preuve le corps électoral et qui s’est traduite par une proportion énorme d’abstentions, les trois-quarts environ.
- Nous avons à regretter l’échec de quelques-uns des hommes que nous avions l’habitude de voir à la tête du parti du progrès, de la justice et de la paix; d’autres vaillants porteront le drapeau.
- Le parti ouvrier a perdu quelques-uns de ses représentants, notamment André Costa.
- La représentation de ce parti est tout-à-fait infime au Parlement.
- Le programme électoral était le suivant :
- 1° Journée de travail de huit heures ;
- 2° Expropriation des terres non cultivées. Ces terres doivent être réparties entre des sociétés coopératives d’agriculteurs;
- 3° Rachat des chemins de fer et de tous les services publics, qui devront être exploités par des sociétés coopératives d’em-ployés;
- 4° Suppression de la Dette publique ;
- 5° Abolition de l’armée et de la marine.
- Sont électeurs les italiens de vingt et un ans sachant lire et écrire et payant 19 fr. 80 d’impôts.
- JAPON
- La population. — Un statisticien distingué, M. Ono, publie dans une revue japonaise, une étude sur l’accroissement de la population dans l’empire mikadonal pendant le présent règne et surtout depuis une vingtaine d’années. En 1872, le recensement officiel constatait une population totale de 33,111,000 âmes;en 1890, elle est de 40,070,000. Depuis 1887, la moyenne annuelle de l’accroissement a été de 13 pour 1,000,de sorte que, si cette proportion se maintient, le nombre des habitants indigènes du Japon aura doublé en cinquante-huit années. Comme le nombre des naissances n’est pas plus considérable au Japon que dans la plupart des pays civilisés, M. Ono attribue l’augmentation de la population à l’excellent état hygiénique qui
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- prévaut dans son pays depuis la restauration, et à la décroissance de la mortalité des enfants au-dessous de cinq ans, qui est moindre qu’en aucun autre pays, l’Angleterre exceptée. La proportion des sexes est de 100 hommes pour 97 (presque 98) femmes 0 la naissance; elle se maintient jusqu’à l’àge de cinquante-sept ans, à partir duquel le nombre des femmes commence à dépasser celui des hommes.
- LE FAMILISTERE ET LA PRESSE
- VISITE D’UN PUBLICISTE ANGLAIS AU FAMILISTERE DE GUISE
- ^Sous ce titre, on lit dans la Tribune de taon du 25 septembre :
- Nous avons annoncé, la semaine dernière, comme plusieurs de nos confrères, que M. Charles Hancock, avocat et publiciste anglais, devait se rendre au Familistère de Guise, pour y étudier de visu un établissement où les idées socialistes phalans-tériennes sont depuis longtemps déjà mises en pratique.
- Les journaux réactionnaires qui publiaient comme nous la lettre par laquelle M. Hancock annonçait sa visite à M. De-quenne, directeur du Familistère, ajoutaient ironiquement : « Nous souhaitons bien du plaisir à M. Hancock, mais s'il va » au Familistère pour y étudier la question sociale... etc. » On devine le reste.
- Si nous rappelons ce détail, c’est pour dire que le souhait exprimé par nos confrères a été complètement réalisé.
- M. Hancock est allé au Familistère et il a éprouvé de sa visite un grand, un immense plaisir. Bien plus, Mme Hancock, qui accompagnait son mari dans cette excursion, a déclaré, ce sont ses propres expressions « que cela lui semblait comme un rêve. »
- Voici comment nous avons été amenés à posséder ces renseignements et ceux qui vont suivre.
- M. Hancock, nous l’avons dit, est non seulement avocat, mais encore publiciste. Il écrit depuis plusieurs années dans le Daily News, le Manchester Guardian et le Star, des articles où il traite tout spécialement les questions de politique coloniale. M. Hancock est de plus membre du National Libéral
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- Club et du Reforme Club, sociétés libérales où l’on suit avec intérêt le mouvement social actuel.
- Ayant eu la curiosité de venir visiter la ville de Laon, visite qui l’a beaucoup intéressé, M. Hancock a vu que la Tribune prenait aux questions sociales un très grand intérêt, c’est pourquoi il est venu spontanément nous offrir de nous faire part de ses impressions.
- C’était une interview qui s’offrait à nous, et nous en avons profité. Notre seul regret était d’avoir été forcé d’en retarder la publication à cause de la fête nationale. C'est lundi soir que nous avons eu le plaisir de voir M. Hancock, retour de Guise.
- M. Bernardot, ingénieur du Familistère, s'était mis d’abord très gracieusement à la disposition des visiteurs. Mais forcé bientôt de s’absenter, il s’était fait remplacer, comme guide à travers le vaste établissement, par M. Bocheux, directeur des services, dont M. Hancock nous a beaucoup vanté l’obligeance.
- Après avoir vu les ateliers où l'on trouve — chose bien rare — de.1 ouvriers tous contents de leur sort, M. Hancock s’est longuement arrêté à l’inspection des logements d’ouvriers, buanderie, piscine, boulangerie, etc., et il a pu constater que toutes les commodités de l’existence étaient offertes au personnel de l’établissement.
- Au point de vue moral, les ouvriers sont tout aussi heureux qu’au point de vue matériel, car, ainsi que le dit M. Bocheux, « chacun, au Familistère, est libre de faire ce qu’il veut; c’est » la liberté pour tous. »
- Les jardins d’agrément ont semblé superbes à M. et Mm* Hancock, qui ont beaucoup admiré la statue de M. Godin, aux pieds de laquelle sont disposées de belles couronnes: celles de l’Harmonie du Familistère, de la Libre-Pensée de Saint-Quentin, etc.
- Mais ce qui a surtout fait plaisir aux visiteurs, c’est l’admirable installation des écoles, du pouponnât, où règne le plus grand ordre et la propreté parfaite.
- En un mot, notre aimable interlocuteur nous a déclaré qu’il revenait absolument enchanté de sa visite, et il voudrait voir se fonder dans son pays beaucoup d’établissements dans le genre du Familistère.
- Répondantù diverses questions que nous lui avons posées sur les révendications du parti ouvrier en Angleterre, M. Hancock nous a dit que les Traies Unions avaient fait, d’après lui, un grand pas dans la dernière réunion qui a eu lieu il y
- deux à trois semaines.
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- M. Hancock a même ajouté que M. Bernardot, ingénieur du Familistère, qui avait assisté â la réunion, n’était pas étranger à ce mouvement progressiste. La brochure, lue par M. Bernardot au Congrès des Tracles Unions, et dans laquelle l’auteur préconise l’association du capital et du travail, vient d’être traduite en anglais, et distribuée à tous les membres des T raclas Unions.
- Autrefois, ces Sociétés ouvrières n’avaient guère d’autre ambition que de régler les questions de salaire, mais aujourd’hui, conformément aux théories de M. Bernardot, et grâce à l’éloquence de MM. John Burns, député anglais, et Tom Mann, orateur ouvrier, la question de l’association du capital et du travail est sérieusement mise à l’étude et la solution sera poursuivie avec persévérance.
- M. Hancock rapportait de son voyage l'excellente brochure de,M. Bernardot, où le fonctionnement des divers services du Familistère est si clairement expliqué. Il nous a mis également sous les yeux le rapport fait par M. Dequenne, directeur, le 4 octobre 1891, sur l’assurance mutuelle des ouvriers, et duquel il résulte que le capital de l’assurance dépasse un million de francs; cette Société philanthropique compte actuellement 216 associés, 228 sociétaires, 544 participants.
- Quant au capital de la Société du Familistère, il est de près de cinq millions, et tout ce capital appartient aux ouvriers de l’établissement, qui est en pleine voie de prospérité.
- On voit quels admirables résultats peut donner l’association du travail et du capital, association qui, sous une forme ou sous une autre, devra être la seule solution de la question sociale.
- Telle est l’impression de M. Hancock, et nous sommes heureux de pouvoir la communiquer à nos lecteurs, en raison des garanties d’impartialité et de compétence qu’elle nous paraît présenter, étant données la nationalité et les connaissances spéciales de notre interviewé.
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- Voici la conclusion de l’étude publiée dans Y Avenir Seurrois sur le Familistère de Guise, par M. Abel Davaud :
- Nous terminerons cette suite d’articles en affirmant que l’oeuvrede M. J.-B.A. Godin est le plus bel exemple de solidarité qui peut se rencontrer dans le monde entier, d’une association ouvrière en pleine prospérité née de la générosité et du
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- désintéressement d’an homme debi<m. Justice lui a été rendue par l’univers économique et socialisle.
- Nous croyons que si d’autres chefs d’industrie vou aient suivre de plus ou moins près l’enseignement que comporte cet exemple sans pareil, ils seraient, comme M. J.-B. A. Godin, récompensés par la gratitude de leur personnel, par l’estime publique, qui honorerait en eux comme en lui, un bienfaiteur de l’humanité.
- En avant donc ceux qui aiment la justice et la gloire bienfaisante. Abel Davaud.
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- Au Congrès de VAssociation Française pour l’avancement des sciences tenu dernièrement à Pau, M. Delbruck a développé la théorie de la participation aux bénéfices en faisant l’histoire du Familistère de Guise.
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- LA QUESTION 13E I^A PAIX
- S’il nous fallait résumer en deux mots tout notre programme, nous dirions : pacification sociale, pacification internationale. Et encore ce ne sont pas là deux questions différentes, mais bien deux aspects d’une même question. Qui consacre ses efforts à la solution de l’une travaille à la solution de l’autre, concourt au progrès de la vie humaine, fondement de tous les droits de l’homme, principe de tous ses devoirs.
- Ainsi que l’a établi M. Godin en quelques formules saisissantes, «'la vie nous soumet comme individu et comme espèce, aux lois primordiales de conservation, de développement physique,intellectuel, moral et social, d’équilibre en nous-mêmes, avec nos semblables et avec la nature extérieure. »
- Garantir, assurer l’observation de ces lois primordiales, telle est la mission de l’homme, devenu citoyen, des sociétés, des gouvernements.
- Toute la question sociale est là. Dans son livre le Gouvernement, le fondateur du Familistère place au premier rang des réformes sociales l’organisation de la paix entre les nations.
- ' « La paix, dit-il, est le point de départ de l’amélioration du sort des peuples. Sans elle, toute réforme sociale sera impuissante à revêtir un caractère vraiment durable. La guerre en expectative, en préparation ou en exécution sera toujours l’abime où s’engloutiront les épargnes du travail et les moyens d’existence des classes laborieuses. Toujours les besoins causés par la guerre enrayeront la marche du progrès, en faisant ajourner les réformes sociales nécessaires. »
- C’est pour cela que concurremment avec toutes les idées qui tendent à la réalisation d’un ordi e social meilleur, avec tous les faits qui consacrent une amélioration des conditions de l’existence humaine, avec, d’autre part, les idées et les faits qu’il importe de signaler comme une déviation ou un péril, nous nous faisons un devoir d’exposer, à côté du triste bilan des folies guerrières, le consolant tableau des progrès accomplis dans la voie de la pacification internationale.
- Rien n’est plus instructif à cet égard que la comparaison des résolutions votées par les congrès annuels de la paix. Elles montrent la marche progressive de l’armée de la paix, l’augmentation de son effectif, l’extension de son champ d’opération.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Nous avons l’habitude de les publier chaque année. Faute de place nous n’avons pu, jusqu’à présent, publier celles qui ont été adoptées par le Congrès et la Conférence interparlementaire de Berne.
- Nous réparons aujourd’hui cette omission involontaire.
- RÉSOLUTION DU 4e CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX
- Bureau, international de la paix.
- I. Le rapport de M. Elie Ducommun, sur le fonctionnement du Bureau international de la Paix, et ses propositions relatives à la marche future de ce Bureau, sont approuvés.
- II. Le projet de statuts de la Société du Bureau international permanent de la paix (1), présenté par. la Commission provisoire du Congrès, et qui permet à ce Bureau d’obtenir la personnalité civile, à teneur de l’art. 716 du Code fédéral des Obligations, est approuvé en entier.
- III. Le Congrès, approuvant la proposition de la Section Suisse de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté et félicitant cette Section de son initiative, la charge de poursuivre, de concert avec les membres suisses du Bureau, l’exécution de cette proposition, dont voici le texte :
- «Prier le Conseil fédéral de prendre l’initiative d’une demande auprès des différents pouvoirs constitués et des membres des Parlements des Deux-Mondes, pour assurer le fonctionnement et le développement du Bureau international permanent de la Paix. »
- IV. Sont élus membres du Comité-Directeur du Bureau composé de 15 membres: MM. Emile Arnaud (France), Frédéric Bajer (Danemark), Elle Ducommun (Suisse), Nicolas Fleva (Roumanie), Dr A. Gobât (Suisse), Henri La Fontaine (Belgique), MmG Belva-Lokvood (E.-U. d’Amérique), W. Marcusen (Suisse), Angelo Mazzoîeni (Italie), Frédéric Passy (France!, Hodgson-Pratt (Angleterre), Dr Adolf Richter (Allemagne), Mitie Bertha de Suttner (Autriche), Dr Trueblood (E.-U d’Amérique), Franz Wirth (Allemagne).
- Les membres du Comité qui ne pourront assister aux réunions du Bureau, pourront s’y faire représenter par un suppléant de leur choix.
- V. Toutes les fois qu’une difficulté menaçant de faire éclater une guerre s’élèvera entre des nations, les Sociétés de la Paix
- (1) Nous publions plus loin ces Statuts,
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- de ces nations devront immédiatement en informer le Bureau international qui, à son tour, en avisera toutes les Sociétés de la Paix, afin qu’elles s’adressent à leurs propres gouvernements en vue d’amener une solution pacifique des difficultés. Le Bureau doit faire aussi lui-même un appel aux gouvernements dans ce sens.
- Réglementation des Congrès futurs.
- I. Le Congrès, prenant en considération la proposition faite par M. H. La Fontaine, de Bruxelles, au nom de la Section belge, exprime l’opinion que, à l’avenir, le principe de la division du travail soit appliqué dans l’organisation des Congrès; que, dans chaque session, des commissions composées de per-.sonnes competentes soient constituées pour l’étude des diverses natures de questions soumises au Congrès, et que les rapports de chaque commission servent de base aux travaux du Congrès.
- IL Le Congrès prenant en considération les propositions faites par m. Guébin au nom du Comité de Paris de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, exprime le vœu qu’à l’avenir les règles suivantes soient appliquées :
- 1. Toute personne spécialement déléguée par les Sociétés de la Paix aura voix consultative et délibérative dans le Congrès.
- 2. Toute personne ayant adhéré au Congrès, qu’elle soit ou non membre d’une association, aura voix consultative sur les questions soumises au Congrès par le Bureau et flgurant-au programme, mais sans pouvoir prendre part au vote des résolutions.
- 3. Le nombre des délégués désignés par les Sociétés de la Paix de la ville où se tiendra le Congrès, ne pourra, dans aucun cas, excéder la moitié du nombre total des délégués des autres Sociétés.
- Arbitrage international
- I. Le Congrès confirme les décisions votées par les Congrès de Paris, de Londres et de Rome relativement à :
- 1° la nécessité de l’arbitrage;
- 2° la conclusion de traités d’arbitrage ;
- 3° la procédure à observer par les arbitres.
- II. Tout en reconnaissant que les sentences arbitrales ont été et peuvent être exécutées sans qu’une sanction ait été prévue ;
- Le Congrès est d’avis que les sentences arbitrales ne soient
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- jamais sanctionnées par des mesures d’exécution qui, de quelque manière que ce soit, aient le caractère d’actes de guerre ou puisse conduire à la guerre ou à la destruction de vies humaines ou de propriétés publiques ou privées.
- Le Congrès déclare en principe que, sans déroger à leur autonomie, les nations signataires d’un traité d’arbitrage peuvent, juridiquement, par une disposition spéciale et mutuelle du compromis,donner aux arbitres le pouvoir de sanctionner leur sentence et leur en indiquer les moyens.
- III. Le Congrès charge la Commission du Bureau international d’étudier tout ce qui est relatif :
- 1° aux limites de l’arbitrage;
- 2° à la formule d’un traité d’arbitrage permanent.
- 3° à la procédure à suivre devant les tribunaux arbitraux.
- Lors du prochain Congrès, des projets présentés par cette Commission sur ces divers objets, seront soumis à ses délibérations et ils seront adressés aux différentes Sociétés de la Paix suffisamment à temps avant la réunion du Congrès.
- IV. Le Congrès invite les membres des divers parlements à déposer, lors de la session qui suivra la prochaine Conférence interparlementaire, et autant que possible ù la môme époque, une proposition tendant à ce que leurs gouvernements respectifs concluent des traités d’arbitrage permanent.
- V. Le Congrès invite les divers gouvernements à accepter l’offre contenue dans la note du 23 octobre 1830, reçue par eux des Etats-Unis de l’Amérique du Nord, et à adhérer avec ou sans réserve de modifications, à la formu.'e adoptée à Washington le 18 avril 1890 par le Congrès pan-américain.
- Fédérât ion européenne
- I. Considérant que les dommages causés par la paix armée et le danger toujours suspendu sur l’Europe .d'une grande guerre dépendent de l’état d’anarchie dans lequel se trouvent les differentes nations européennes vis-à-vis l’une de l’autre;
- Considérant que l’union fédérale de l’Europe — qui est aussi réclamée par les intérêts commerciaux de tous les pays — mettrait un terme à cet état d’anarchie, en constituant un Etat juridique européen ;
- Considérant que l’union fédérale pour les intérêts communs ne léserait en rien l’indépendance de chaque nation dans ses affaires intérieures, ni par conséquent dans sa forme de gouvernement;
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- Le Congrès invite toutes les Sociétés européennes delà Paix et leurs adhérents ù faire d’une union des Etats le but suprême de leur propagande, et invite toutes les Sociétés du monde à insister, surtout dans les périodes d’élections politiques, sur la nécessité d’établir un Congrès des nations, auquel on devrait soumettre la solution de toute question internationale, afin que tout conflit soit résolu par la loi et non par la violence.
- II. Le Congrès, dans le but de rendre possible l’organisation de la Fédération européenne, engage toutes les Sociétés de la Paix à joindre à leur propagande en faveur de la paix, la propagande de la morale politique.
- Neutralisation.
- En attendant que soient reconnues dans une loi internationale positive, la liberté des mers et la neutralisation de la propriété privée sur la mer, les isthmes, les détroits et les câbles sous-marins utilisés ou parcourus par le commerce doivent être libres, et leur neutralisation garantie pour toutes les puissances maritimes.
- Déclarations cle guerre.
- I. Considérant que la politique basée sur le principe « Si vis pace/nparabellum » a prouvé son impuissance en n'empêchant aucune des grandes guerres modernes, le Congrès invite les pouvoirs européens à substituer à cette politique celle du désarmement mutuel et progressif
- IL Tout en confirmant les résolutions des précédents Congrès, qui nient le droit de guerre, le Congrès considère que dans l’état actuel des choses, si les pouvoirs exécutifs ne pouvaient déclarer la guerre sans l’autorisation des représentants du peuple, les chances de guerre seraient considérablement diminuées; et il exprime le désir que le pouvoir de déclarer la guerre soit supprimé dans toutes les constitutions.
- III. Le Congrès désapprouve les négociations d’emprunts destinés à mettre une nation à même d’en détruire une autre.
- Pétition universelle en faveur de la paix.
- Le Congrès charge son Bureau et le Comité permanent du Bureau international de la Paix d’adresser, en son nom, aux peuples, un Appel pour un pétitionnement universel en faveur de la paix.
- (Nous avons publié dernièrement le texte de cet Appel.)
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- Principe et notion des nationalités.
- Le Congrès renvoie au Comité permanent du Bureau international de la Paix toutes propositions et suggestions qui lui ont été soumises sur le principe des nationalités et sur les bases de la notion des nationalités.
- Le Comité devra en faire rapport au prochain Congrès, à l’ordre du jour duquel cette question sera portée.
- Propagande.
- Le Congrès charge le Bureau internaiional de la Paix d’étudier toutes les propositions de propagande qui lui ont été faites, et de mettre aussitôt que possible à exécution toutes celles des mesures proposées que le Comité-Directeur du Bureau jugera utiles et pratiques.
- Félicitations à M. Michel Reoon.
- Le Congrès félicite M. Michel Revon, auteur de VArbitrage international couronné par l’Institut de France, d’avoir donné à la cause pacifique un ouvrage doctrinal complet, également remarquable par la science du juriste et par l’art de l’écrivain.
- Fixation du prochain Congrès.
- Le cinquième Congrès universel de la Paix se tiendra à Chicago en 1893.
- Le Bureau international de la Paix s’entendra avec les Sociétés européennes de la Paix, sur le point de savoir si un Congrès européen doit également être tenu en 1893, avant ou après le Congrès universel de Chicago, et pour en fixer le lieu, le cas échéant.
- RÉSOLUTIONS VOTÉES PAR LA /ime CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE
- Réponse au télégramme du gouvernement norvégien. — La Conférence envoie l’expression de sa reconnaissance et de ses sympathies ù M. Steen, président du Ministère de Norvège. (.Proposition de M. Trarieux.J
- Langue officielle. — Le Français sera la langue officielle du Congrès.
- De la propriété privée sur mer. — La Conférence prie ses membres d’engager les Parlements auxquels ils appartiennent à inviter les gouvernements à faire reconnaître par une Conférence internationale le principe du droit des gens de l’inviolabilité de la propriété privée sur mer en.temps de guerre.
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- Clause d’arbitrage. — Considérant que la clause compromissoire dans les traités diplomatiques est le premier pas pour arriver à la négociation des traités d’arbitrage généraux entre nations dont on doit favoriser l’adoption par tous les Etats civilisés,
- La Conférence invite ses membres à pourvoir à ce que la clause d’arbitrage soit insérée dans les traités de commerce et de protection de la propriété industrielle, littéraire et artistique qui seront soumis à la ratification des Parlements dont ils font partie.
- Traités d’arbitrage avec les Etats-Unis. — La quatrième Conférence interparlementaire :
- Considérant que les Etats-Unis d’Amérique ont proposé la conclusion de conventions d’arbitrage aux divers gouvernements des Pays civilisés qui voudraient les accepter ;
- Que les conventions d'arbitrage paraissent un des moyens les plus efficaces d’assurer la paix entre les diverses nations du monde ;
- Décide : les membres de chacun des Parlements représentés à la Conférence sont invités à saisir les assemblées dont ils font partie d’une demande tendant à faire accepter par leurs gouvernements respectifs, la proposition des Etats-Unis relative à la formation entre eux et les Pays qui voudraient y adhérer, de Contrats généraux d’arbitrage.
- Propositions renvoyées à une Commission. — Une commission composée de M. M. Iîilty, Dr Hirsch, v. Pirquet, Stanhope, Trarieux et Nocito étudiera les propositions de M. Hilty sur la Cour d’arbitrage international, et de M. Pandolfi sur une Conférence internationale européenne, et soumettra un préavis à la prochaine Conférence interparlementaire.
- La proposition de M. Marcoartu sur la neutralisation des isthmes, détroits et câbles sous-marins, est renvoyée au Bureau interparlementaire permanent.
- Félicitations à M. Michel Reoon.
- La Conférence exprime sa satisfaction des ouvrages importants publiés récemment en France sur l’arbitrage international, et remercie M. Michel Revon de l’hommage qu’il lui a fait d’un exemplaire de son livre couronné par l’Institut de France.
- Bureau interparlementaire permanent.
- L La Conférence interparlementaire est l’organe des groupes
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- de membres de Parlements qui se sont constitués et qui se constitueront à l’effet de faire reconnaître dans leurs Etats, soit par la voie générale de la législation, soit au moyen de traités internationaux particuliers, le principe que les différends entre Etats seront soumis à un tribunal arbitral pour être définitivement vidés, comme aussi de traiter d’autres questions internationales d’intérêt général, rentrant dans l’idée de l’arbitrage.
- II. Elle érige un Bureau central permanent, sous la dénomination de Bureau interparlementaire.
- Le siège du Bureau interparlementaire est à Berne.
- III. Le Bureau interparlementaire se compose de cinq membres au moins et de dix au plus, choisis à chaque Conférence parmi les diverses nationalités, et dont un membre pris dans la représentation suisse sera le président de droit, avec des pouvoirs d’administrateur délégué.
- IV. Les attributions du Bureau interparlementaire sont les suivantes :
- 1° Il tient l’état des groupes parlementaires nationaux ;
- 2° Il se met en rapport avec des membres de tous les Parlements, à l’effet de faire constituer dans tous les pays des groupes parlementaires nationaux ;
- 3° 11 convoque les Conférences interparlementaires et pourvoit à l’exécution de leurs résolutions;
- 4° Il est l’organe central des groupes parlementaires nationaux pour tout ce qui concerne les relations réciproques ;
- 5° Il soigne les archives et recueille tous les documents relatifs à l’arbitrage international et à la paix ;
- 6° Il prend, en général, toutes les mesures propres à favoriser l’avancement du but de la Conférence interparlementaire.
- V. Les frais du Bureau interparlementaire seront supportés
- par les groupes nationaux, en proportion de la population des Etats auxquels ils appartiennent. - '
- VI. Sont élus par acclamation membres du Bureau interparlementaire permanent. MM. Dr Baumbach, Vice-Président du Riechstag (Allemagne): Baron V. Pirquet, député au Reichrath (Autriche-Hongrie): Trarieux, sénateur (France); Philip Stan-hope, ancien M. P. (Grande-Bretagne); Arturo di Marcoartu, ancien sénateur (Espagne et Portugal); Rahusen, Président de la Chambre des Pays-Bas (Hollande et Belgique) ; Pandolti, député (Italie); Urechia V, A., député (Grèce, Roumanie et
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- Serbie); Frédérik Bajer, député (Danemark, Suède et Norvège); Gobât, conseiller national (Suisse).
- (M. Bajer a démissionné en faveur de M. Ullmann, président du Storthingde la Norvège, ce qui a été accepté).
- Siège de la prochaine Conférence. La ville de Christiana est désignée comme siège de la prochaine Conférence.
- Remercîments. — L’assemblée vote des remercîments à M. Pandolfî, secrétaire général, au Conseil fédéral de la Confédération helvétique pour l’hospitalité qu’il a accordée à la Confèrence, et à M. Gobât pour la manière impartiale et correcte dont il a dirigé les débats.
- STATUTS DE LA SOCIÉTÉ DU BUREAU INTERNATIONAL PERMANENT
- DE LA PAIX
- Art. 1er. — Il est constitué par les sous-signés une Société ayant pour dénomination Société du Bureau international permanent de la Paix et dont le siège est à Berne (Suisse).
- Cette société a droit à la personnalité civile à teneur de l’art. 716 du Code fédéral des obligations.
- Art. ‘2. — La Société se compose d’institutions, d’associations et de membres individuels.
- Art. 3. — La qualité de membre de la Société est acquise par une simple déclaration d-’adhésion aux présents statuts auprès de la Commission. Elle se perd par une déclaration de sortie.
- Art. 4. — La Société a spécialement pour but :
- a) De renseigner, sur les questions relatives à la propagande et à la défense des idées communes, les institutions, les associations et les personnes qui travaillent à l’œuvre de la Paix et de faciliter les relations entre elles;.
- b) D'assurer l’étude et la préparation des questions qui pourraient être mises à l’ordre du jour des Congrès, des Conférences et des autres réunions internationales qui veulent se servir du Bureau, et d’aider le Comité local de chacune de ces réunions en ce qui concerne les convocations et les autres communications;
- c) D’exécuter les décisions de ces réunions ;
- d) De classer et de conserver les archives des dites réunions, ainsi que toutes les pièces qui lui sont confiées et tout ce qui peut intéresser le mouvement de la Paix et de l’Arbitrage ;
- e) De constituer une bibliothèque de toutes les publications relatives à la paix, en collectionnant aussi autant que possible les articles des journaux et des revues périodiques, ainsi
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- que les publications officielles des divers gouvernements ayant trait à des questions qui intéressent la paix entre les nations ;
- /') De recueillir autant que possible les jugements rendus par voie d’arbitrage entre nations et de les résumer de manière à constituer une sorte de jurisprudence pratique en cette matière;
- g) De tenir a jour une bibliographie des publications relatives à la paix.
- Art. 5. — A mesure que ses ressources le permettront, le Bureau établira plusieurs départements chargés de développer l’œuvre pour laquelle il a été créé (droit international, statistique, histoire, éducation, etc.) Il publiera un journal si possible.
- Art. 6.— La Société est dirigée et surveillée par une Commission de 15 membres, nommés chaque année par l’assemblée générale. Les membres sortants sont rééligibles. Trois au moins des membres de la Commission, formant un Comité permanent, représentent la Société vis-à-vis des tiers et doivent avoir leur domicile à Berne.
- Art. 7. — La Commission nomme son Président, son Vice-président et son Secrétaire.
- Art. — 8. — Les frais d’organisation et de correspondance, les appointements des employés, etc., sont couverts par les souscriptions volontaires des institutions et des personnes favorables à l’œuvre de la Paix.
- Un fonds assez considérable pour que le seul intérêt puisse défrayer le Bureau et en garantir la perpétuité sera créé, dans la mesure du possible, au moyen d’une taxe volontaire, de dons et legs et d’autres ressources éventuelles.
- Art. 9. —La Commission convoque l’assemblée générale. Elle lui soumet le rapport et les comptes de l’exercice écoulé, ainsi que le budget de l’exercice futur.
- Elle décide les mesures à prendre en vue du fonctionnement régulier du Bureau.
- Elle désigne pour l’année un des membres du Comité permanent, pour répartir les travaux à exécuter par le personnel et pour veiller à ce que ses décisions soient ponctuellement observées, le tout dans les limites du budget.
- Elle nomme les employés à poste fixe.
- Art. 10. — La Commission se réunit à l’ordinaire à l’occasion de l'assemblée générale pour s’acquitter de son mandat, et à l’extraordinaire sur la convocation de son Président ou de trois de ses membres,
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- LE DEVOIR
- Chacun de ses membres a d’ailleurs le droit de s’enquérir sur place de la marche des affaires du Bureau.
- Art. 11. — Les débours des membres de la Commission leur sont remboursés sur note fournie.
- Art. 12. — L’assemblée générale de la Société est composée des membres adhérents et des délégués des institutions adhérentes. Toutefois les délégués des institutions et des Sociétés ont seuls voix délibérative. Elle élit les membres de la Commission. Elle prononce sur l’approbation de la gestion des comptes et du budget. Elle ne peut décider la dissolution de la Société qu’à la majorité des deux tiers des membres présents et si cet objet a été communiqué au Bureau assez tôt pour que celui-ci ait pu le porter à l’ordre du jour de la prochaine assem-générale au moins deux mois à l’avance.
- Art. 13. — En cas de dissolution de la Société, l’assemblée générale décide à quelle autre œuvre humanitaire son actif doit être affecté.
- Art. 14. — Le présent règlement peut être soumis à une révision dans chaque Assemblée annuelle pourvu que la Commission ait reçu au moins deux mois à l’avance les propositions de modifications, afin de pouvoir donner son avis à l’assemblée.
- Disposition transitoire. — La Commission du Bureau soumettra à la première assemblée générale un projet de règlement déterminant l’organisation de l’assemblée, ainsi que la forme de ses délibérations, conformément à l’art. 13 ci-dessus.
- UN ARBITRAGE
- Le Parlement Chillien vient de ratifier, à l’unanimité moins une voix, le protocole signé entre la France et le Chili pour le règlement par voie d’arbitrage des réclamations françaises.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- MOUVEMENT FÉMININ
- Tant de personnes trouvent encore excessive l'idée d’égalité sexuelle, que nous croyons du plus grand intérêt de relever ici l’article suivant emprunté au Temps, journal modéré, et en même temps l’un des principaux organes de l’opinion publique.
- Nos lecteurs y verront un nouveau gage du travail constant, du progrès marqué qui s’accomplit dans tout ce qui a trait à l’émancipation féminine.
- Voici cet article :
- POUR LES FEMMES
- Quel accueil la Chambre des députés, ou pl utôt sa commission compétente, va-t-elle faire à la pétition de l’« Union des femmes peintres et sculpteurs? » Ces dames demandent que les femmes soient admises, comme les hommes, à l’Ecole des beaux-arts. Et ce n’est pas d’aujourd’hui que date cette réclamation. Déjà, en 1878, la même pétition était adressée au directeur des beaux-arts. En 1889, le congrès des œuvres et institutions féminines, que présidait M. Jules Simon, a voté un vœu pour la création d’une classe où les élèves femmes seraient, tout comme leurs concurrents masculins, préparés en vue du prix de Rome. Le conseil supérieur des beaux-arts a examiné ce vœu, et il l’a trouvé juste. Ainsi, les femmes ont avec elles, et la vérité et l’assentiment des autorités compétentes ^heureuse rencontre ! ) Et pourtant l’affaire en est là. L’ « Union des femmes peintres et sculpteurs » est réduite à user de cette voie banale et peu sûre des pétitions, ainsi que les inventeurs de nouveaux procédés pour prolonger indéfiniment la vie humaine et les fous qui se croient enfermés par erreur. Les espérances des artistes-femmes sont donc, pour le moment, enterrées dans une sorte de fosse commune. Exhumons-les.
- M. Eugène Guillaume a dit : «On s’étonnera un jour qu’il » ait fallu conquérir le droit des femmes à l’Ecole au prix de » tant de peines et de retards. » Pour s’en étonner, il faudrait que tout le monde eût la sagesse et l’esprit de justice de M. Eugène Guillaume; il faudrait surtout ne pas avoir assisté aux luttes où l’égoïsme masculin défend ses privilèges et ses
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- LE DEVOIR
- avantages, cruellement, pied à pied, toujours avec acharnement et souvent avec mauvaise foi. Rappelez-vous quel éclat de rire niais a accueilli la création des lycées de jeunes filles, aujourd'hui si prospères. Rappelez-vous comment on a essayé de résister à la poussée des femmes dans les amphithéâtres de la Faculté de médecine, au concours d’internat, à la Faculté de droit. Pour le coup, les étudiants n’étaient plus assez galants et quelques professeurs l’étaient trop : les étudiants huaient sans politesse, et quelques examinateurs se taillaient des succès faciles en louant la candidate, avec des grâces gauches et surannées, d’appartenir à un sexe que ses charmes et ses dons doivent bannir des occupations trop brutales, trop graves ou trop grossières.
- Il y avait contre les femmes, dans les occasions ici rappelées, des objections dont le fond et la forme même sont invariables. D’abord, un appel catégorique à de vieux préjugés qui se formulent plus aisément dans un haussement d’épaules ou dans une moue de supériorité, que dans une phrase sensée et dans une pensée logique. Puis, il y avait le souci bruyamment affiché de la morale. La morale! Ici, c’était le comble de l’hypocrisie ! En quoi, demanderez-vous, la morale est-elle offensée, quand des jeunes gens et des jeunes filles, d’âge raisonnable, sont admis au même enseignement? C’est, sans doute, que les jeunes filles courent le risque d’entendre leurs camarades de l’autre sexe dépenser leur esprit en propos salés ou en plaisanteries inconvenantes. Soit, mais il semble que les jeunes gens devraient être les derniers à invoquer cet argument.
- Après la puissance de la routine et de la tartufferie, on use maintenant contre les femmes de moyens dilatoires, aussi divers que peu honnêtes. 11 paraît que la dernière embuscade de l’exclusivisme masculin est cette transparente malice : que l’Ecole des beaux-arts est trop petite pour accueillir les femmes françaises (alors qu’elle est assez grande, selon la remarque de notre éminent confrère Vacquerie, pour accueillir les artistes étrangers). Admettons que cette raison fût bonne hier; mais faisons remarquer que l’Ecole des beaux-arts s’est récemment agrandie par l’acquisition de l’hôtel de Chimay. N’y fera-t-on pas un peu la place des femmes? Si on laisse passer l’occasion sans en profiter, on donnera la preuve d’une mauvaise volonté qu’inspirent la jalousie la plus louche et la suffisance la plus sotte.
- Combien il serait plusjuste et plus intelligent d’aider géné-
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- reusement et progressivement à l’effort si noble que font les femmes pour assurer leur sort dans la société ! Certes, les hommes perdront peut-être de leur omnipotence et de leur valeur sociale quand, dans certaines professions, on commencera à apprécier la concurrence féminine. Les hommes s’apercevront, à leurs dépens sans doute, qu’ils avaient une idée très fausse de la capacité et des aptitudes des femmes. Les premiers développements de l’instruction chez les femmes n’ont-ils pas révélé, par exemple, que, contrairement aux postulats admis à l’ordinaire, les candidates aux grades supérieurs de l’Université luttent avec moins d’avantages contre les candidats dans les matières d’ordre imaginatif (lettres, philosophie, histoire) que dans les matières de science pure (physique, chimie et surtout mathématiques)1?
- D’autres développements et d’autres progrès nous réservent, sans doute, à nous autres hommes, d’autres suprises. Agréables ou désagréables soient-elles, nous ne devons pas leur barrer la route. Nous pouvons déjà escompter, d’ailleurs, d’heureux effets de notre abnégation. Le corps social sera plus sain quand la femme ne sera pas réduite, pour vivre, à se confiner dans des professions débilitantes d’où viennent seulement la délivrer et l’arracher les pires conseils de la misère. Et la famille, et la dignité du foyer n’y gagneront-elles rien? Ne voit-on pas, dans un jour prochain, tous les avantages de pouvoir confier à des femmes docteurs, les soins intimes qu’exige la santé des enfants et des jeunes femmes? Esclave ou objet de luxe, bête de somme ou poupée frivole, ceux qui croient que la femme ne peut pas être autre chose ne la connaissent point. Ils n’ont donc pas le droit de lui imposer leur tutelle ignorante. Et puisque les femmes réclament leur place légitime, leur part de devoirs et de droits individuels, la faculté de gagner leur vie et d’être elles-mêmes, il est difficile d’expliquer pourquoi —• aux Beaux-Arts et ailleurs — on la leur refuserait. (Le Temps).
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Storio dei probi pionieri di Rochdale, di George Jacob Holyoake, tolta del compendio di Maria Moret vedova Godin, da Lorenzo Ponti.
- Jolie brochure en vente au prix de 60 centimes à la société coopérative Tipografia degli opérai, corso Vittorio Emmanuele, 12-16, Milano, Italie.
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- La paix dans l’usine par la participation, par J. Boivin, membre de la Société de participation.
- Opuscule dédié aux industriels de XIXme arrondissement de Paris.
- En vente à l’Imprimerie Chaix, 20, rue Bergère, Paris.
- * +
- Discours prononcé au Congrès universel de la paix
- réuni à Berne (Suisse) le 22 août 1892, par Jules Tripier, membre fondateur de la société française pour la paix et l’arbitrage entre nations, et membre fondateur de la société de paix d’Abbeville et de Ponthieu (Somme).
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- Discours prononcés à l’occasion de la pose de la première pierre du bâtiment de l’TJnion Chrétienne des jeunes gens de Paris, le 11 Juin 1892, par MM. Alfred André, Louis Vernes et Etienne Buscarlet.
- Le Congrès international des anciens catholiques à
- Lucerne, 12-15 septembre 1892 et la France. Au clergé français. Au public religieux.
- Opuscule en vente au prix de 15 centimes. Pour propagande : 10 exemplaires, 1 fr.
- En vente Imprimerie Fr. Weber, 3, rue Lévrier, Genève, Suisse.
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- Almanach de la question sociale, illustré, rédigé sous la direction de P. Argyriadès.
- En vente au prix de 1 fr. 50 à l’administration de La Question Sociale, 5, boulevard Saint-Michel, Paris.
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- OUVRAGES REÇUS
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- Almanach de la Paix, 1893, publié par l’Association des Jeunes amis de la Paix.
- Nos lecteurs savent à l’avance tout le mérite de cotte intéressante publication. S’adresser pour les commandes à M. l’administrateur de VAlmanach delà Paix, 1, rue Duguesclin, Nîmes, Gard.
- Tarif de cet almanach :
- 1 exemplaire franco 25 cent.
- 12 » » 2.70 »
- 25 » » 5.15 ))
- 50 » » 8.50 »
- 100 » » 16.70 »
- Pour les commandes supérieures, d’importantes réductions sont accordées.
- * *
- Précis historique, théorique et pratique de Socialisme (lre série des lundis socialistes) par B. Malon, un beau volume in-8°, avec portrait de l’auteur, prix franco, 3 fr. 50. Paris, chez Félix Alcan, 108, boulevard St-Germain, et à la librairie de la Revue Socialiste, 10, rue Chabanais.
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- Le devoir
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
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- (Suite)
- Oh! l’affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il se redresse sur son coude : mais sa tête est trop lourde, il retombe et perd connaissance...
- Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui font de l’ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas d’autre bruit que le tic tac d’une horloge et le tintement d’une oublier dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se trouve très bien. Les rideaux s’entr’ouvrent. M. Eyssette père, une tasse à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes pleins les yeux. Le petit Chose croit continuer son rêve.
- Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?
- — Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c’est moi.
- — Où suis-je donc?
- — A l’infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu as été bien malade...
- — Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.
- M Eyssette père l’embrasse :
- — Allons 1 couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.
- Et pour empêcher l’enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
- — Figure-toi qu’il y a huit jours, la Compagnie vinicole m’envoie faire une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j’étais content : une occasion de voir mon Daniel! J’arrive au Collège... On t’appelle, on te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre : la clef était en dedans... Je frappe : personne. Vlan! j'enfonce la porte d’un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une lièvre de cheval... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade ! Cinq jours de délire ! Je ne
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- LE PETIT CHOSE
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- t’ai pas quitté d’une minute... Tu battais la campagne tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer? dis!... Tu criais : « Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures! » Tu ris? Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu ! quelles nuits tu m’as fait passer!... Comprends-tu cela ! M. Viot, — c’est bien M. Viot, n’est-ce pas? — qui voulait m’empêcber de coucher dans le collège ! Il invoquait le règlement... Ah bien ! oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi. son règlement! Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses clefs sous le nez. Je l’ai joliment remis à sa place, va!
- Le petit Chose frémit de l’audace de M. Eyssette; puis oubliant bien vite les clefs de M. Viot : « Et ma mère9 » demande-t-il, en étendant ses bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
- — Situ te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d’un ton fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l’oncle Baptiste.
- — Et Jacques?
- — Jacques? c’est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c’est une façon de parler... Jacques est un brave enfant au contraire... Ne te découvre donc pas, mille diables? Sa position est fort jolie. Il pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son directeur l’a pris pour secrétaire... Il n’a rien à faire qu’à écrire sous la dictée... Une situation fort agréable.
- — U sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre Jacques!...
- Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon cœur, et M. Eyssette rit de le voir rire, tout en le grondant de cette maudite couverture qui se dérange toujours ..
- Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe entre les rideaux bleus de sa couchette !... M. Eyssette ne le quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit Chose voudrait que M. Eysette ne s’en allât jamais... Ilélas! c’est impossible. La Compagnie vinico e a besoin de son voyageur. Il faut partir, il faut reprendre la tournée des Cévennes...
- Après le départ de son père, l’enfant reste seul, tout seul, dans l’infirmerie silencieuse. Il passe ses journées à lire, au fond d’un grand fauteuil roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce l’aileron de poulet, et dit ; « Merci, ma*
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- LE DEVOIR
- dame ! » Rien de plus. Cette femme sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
- Or, un matin qu'il vient de faire son « Merci, madame! » tout sec comme à l’ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné d’entendre une voix très douce lui dire : « Comment cela va-t-il aujourd’hui, monsieur Daniel? »
- Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu’il voit... Les yeux noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!.....
- Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et qu’ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant qu’ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se retirent avec une profonde révérence, en disant qu’ils reviendront le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le lendemain matin aussi, et le lendemain soir encore. Le petit Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie delà femme jaune, toutes les maladies du monde; si personne n’avait été malade, il n'aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.
- Oh ! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre !.,. Le matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes d’or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement et font, dans l’ombre autour d’eux, de la lumière d’étoile... Le petit Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n’en dort plus. Dès l’aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir : il a tant de confidences à leur faire !... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne leur dit rien.
- Les yeux noirs ont l’air très étonné de ce silence. Ils vont et viennent dans l’infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade, espérant toujours qu’il se décidera à parler; mais ce damné petit Chose ne se décide pas.
- Quelquefois cependant il s’arme de tout son courage et commence ainsi bravement : « Mademoiselle!... »
- Aussitôt les yeux noirs s’allument et le regardent en souriant. Mais de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d’une voix tremblante, il ajoute : « Je vous remercie de vos bontés pour moi. » Ou bien encore : « Le bouillon est excellent ce matin. »
- Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie ; « Quoi ! ce n'est que cela ! » Et ils s’en vont en soupirant,
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- Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère : « Oh ! dès demain, dès demain sans faute, je leur parlerai. »
- Et pu s le lendemain c’est encore à recommencer.
- Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu’il n’aura jamais le courage de dire ce qu’il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur écrire... Un soir, il demande de l’encre et du papier, pour une lettre importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné quelle est la lettre dont il s’agit; ils sont si malins, les yeux noirs !... Vite, vite, ils courent chercher de l’encre et du papier, les posent devant le malade, et s’en vont en riant tout seuls.
- Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit, puis, quand le matin est venu, il s’aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m’entendez bien; seule ment ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu’ils produiront un grand effet.
- Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose est très ému ; il a préparé sa lettre d’avance et se jure de la remettre dès qu’on arrivera... Voici comment cela vase passer. Les yeux noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. « Bonjour, monsieur Daniel !.,. » Alors, lui, leur dira tout de suite, très courageusement : « Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous. »
- Mais chut!... Un pas d'oiseau .dans le corridor... Les yeux noirs approchent... Le petit Chose tient sa lettre à la mainT Son cœur bat; il va mourir...
- La porte s’ouvre... Horreur!...
- A la place des yeux noirs, parait la vieille fée, la terrible fée aux lunettes.
- Le petit Chose n’ose pas demander d’explications ; mais il est consterné... Pourquoi ne sont-ils pas venus?... Il attend le soir avec impatience... Hélas! le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours d’après, ni jamais.
- On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu’à leur majorité... Les yeux noirs volaient du sucre !...
- Adieu les beaux jours de l’infirmerie ! les yeux noirs s’en sont allés, et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh, quoi ! déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes !
- Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que
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- jamais... Tout le collège se réveille. Ou le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d’eau. Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n’a qu’à bien se tenir.
- Chaque jour, il arrive des élèves... Clic!clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix... Quelques anciens manquent à l’appel, mais des nouveaux les remplacent. Les divisions se reforment. Cette année, comme l’an dernier, le petit Chose aura l’étude, des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
- Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C’est la messe du Saint-Esprit... Veni .creator Spiritus !... Voici M. le principal avec son bel habit noir et la petite palme d’argent à la boutonnière. Derrière lui, se tient l’état-major des professeurs en toge de cérémonie : les sciences ont l’hermine orange ; les humanités, l’hermine blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s’est permis des gants de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n’a pas l’air content. Veni creator Spiritus!... Au fond de l’Église, pêle-mêle avec les élèves, le petit Chose regarde d’un œil d’envie les toges majestueuses et les palmes d’argent... Quand sera-t-il professeur, lui aussi ?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas ! avant d’en arriver là, que de temps encore et que de peines ! Venis, creator Spiritus !... Le pet:t Chose se sent l’àme triste ; l’orgue lui donne envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du chœur, il aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit... Ce sourire fait du bien au petit Chose, et, de revoir l’abbé Germane, le voilà plein de courage et tout ragailtardi ! Veni creator Spiritus!...
- Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelle solennités. C’était la fête du principal... Ce jour-là, -- de temps immémorial, — tout le collège célèbre la saint Théophile sur l’herbe, à grand renfort de viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l’ordinaire, M. le principal n’épargna rien pour donner du retentissement à ce petit festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son cœur, sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l’aube, on s’emplit tous, — élèves et maîtres, -- dans de grandes tapissières pa-voisées aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa suite, dans deux énormes fourgons, les paniers
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- de vins mousseux et les corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d’assiette se heurtent contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
- C’est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on étend des nappes sur l’herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de l’animation générale, le petit Chose a l’air préoccupé. Tout û coup on le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la main : a Messieurs, on me remet à l’instant même quelques vers que m’adresse un poète anonyme II paraît que notre Pindare ordinaire, M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
- — Oui, oui... lisez !... lisez !...
- Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la lecture...
- C’est un compliment assez bien tourné plein de rimes aimables à l’adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun. La fée aux lunettes elle-même n’est pas oubliée. Le poète l’appelle « l’ange du réfectoire », ce qui est charmant.
- On applaudit longuement. Quelques voix demandent l’auteur. Le petit Chose se lève, rouge corne un pépin de grenade, et s’incline avec modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la fête. Le principal veut l’embrasser. De vieux professeurs lui serrent la main d’un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement, et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l’abbé Ger-mane murmurer : « L’imbécile ! » et les clefs de son rival grincer férocement.
- Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains pour réclamer le silence.
- — Maintenant, Viot, ù votre tour ! après la Muse badine, la Muse sévère.
- M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de
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- LE DEVOIR
- promesses, et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
- L’œuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne en l’honneur du règlement. L’élève Ménalque et l’élève Dorilas s’y répondent en strophes alternées... L’élève Ménalque est d’un collège où fleurit le règlement; l’élève Dorilas, d’un autre collège d’où le règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d’une forte discipline; Dorilas, les joies infécondes d’une folle liberté.
- A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix, entonnent un chant d’allégresse à la gloire du règlement.
- Le poème est fini... Silence de mort !,.. Pendant la lecture, les enfants ont emporté leurs assiettes à l’autre bout de la prairie, et mangent leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l’élève Ménalque et de l’élève Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les professeurs ont tenu bon, mais pas un n’a le courage d’applaudir... Infortuné M. Viot ! C’est une vraie déroute... Le principal essaye de le consoler : « Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s’en est bien tiré. »
- — Moi, je trouve cela très beau, dit effrontément le petit Chose, à qui son triomphe commence à faire peur.
- Lâchetés perdues ! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s’incline sans répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour; et le soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville endormie, le petit Chose entend dans l’ombre, près de lui, les clefs de son rival qui grondent d’un air méchant : « Frinc ! frinc ! frinc ! monsieur le pète, nous vous revaudrons cela ! »
- IX
- L’AFFAIRE BOUCOYRAN
- Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.
- Les jours qui Suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi-gras. Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On s’installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, comme ceux d’une vieille horloge qu’on aurait depuis longtemps oublié de remonter. Peu à peu.
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- cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on vit de petites portes s’ouvrir dans les cours et des litanies d’enfants, raides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres ; puis la cloche sonnait encore, - ding ! dong ! — et les mêmes enfants repassaient par les mêmes petites portes ! Ding ! dong ! Levez^vous. Ding ! dong ! Couchez-vous. Ding ! dong ! Instruisez-vous ! Ding ! dong. Amusez-vous. Et cela pour toute l’année.
- O triomphe du règlement! Comme l’élève Ménalque aurait été heureux de vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande !...
- Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait pas. Les terribles moyens m’étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté j’étais aigri; la maladie m’avait rendu nerveux et irritable: je ne pouvais plus rien supporter... Trop doux l’année précédente, je fus trop sévère cette année... J’espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre incartade, je foudroyais toute l’étude de pensums et de retenues...
- Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d’être prodiguées, se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l’an IV.,. Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je n’avais plus de munitions pour faire tête à l’émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements : « A la porte!... Cocorico!... kss!... kss! .. Plus de tyrans!... C’est une injustice!... » Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s’épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres, — sous prétexte de réclamations, — se pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
- Quelquefois, en désespoir de cause, j’appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l’homme aux clefs me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse... Quand il entrait dans l’étude brusquement, ses clefs à la main, c’était comme une pierre dans un étang de grenouilles : en un clin d’œil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire,
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- LE DEVOIR
- J’étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil ; il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m’achever, survint l’affaire Boucoyran,
- Oh ! cette affaire Boucoyran ! Je suis sûr qu’elle est restée dans les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore aujourd’hui... Moi aussi je veux en parler de cette terrible affaire. Il est temps que le public sache la vérité...
- Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l’allure d’un valet de ferme : Tel était M. le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l’établissement. Dans le collège, on ne l’appelait que « le marquis ». Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l’influence générale et je ne lui parlais qu’avec des ménagements.
- Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
- M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l’ancien régime, mais j’affectais de n’y point prendre garde, sentant que j’avais affaire à forte partie.
- Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
- — Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.
- C’était un acte d’autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec de gros yeux.
- Je compris que je m’engageais dans une méchante affaire, mais j’étais trop avancé pour reculer.
- — Sortez, monsieur de Boucoyran!... commandai-je de nouveau.
- Les élèves attendaient anxieux... Pour la première fois, j’avais du silence.
- A ma seconde injonction, le marquis, revenu do sa surprise, me répondit, il fallait voir de quel air : — « Je ne sortirai pas !»
- Il y eut parmi toute l’étude un murmure d’admiration. Je me levai dans ma chaire, indigné.
- — Vous ne sortirez pas, monsieur...? C’est ce que nous allons voir.
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- Et je descendis...
- Dieu m’est témoin qu’à ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi ; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d’une façon si méprisante, que j’eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son banc...
- Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme-règle en fer. A peine eus-je levé la main, qu’il m’asséna sur le bras un coup terrible. La douleur m’arracha un cri.
- Toute l’étude battit des mains.
- — Bravo, marquis !
- Pour le coup, je perdis la tête. D’un bond, je fus sur la table, d’un autre, sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l’arrachai de sa place et qu’il s’en alla rouler hors de l’étude, jusqu’au milieu de la cour... Ce fut l’affaire d’une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.
- Les élèves étaient consternés. On ne criait plus : « Bravo, marquis! » On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité ce que le marquis venait de perdre en prestige.
- Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion, tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L’étude était matée. Mais le principal, M. Viot, qu’allaient-ils penser de cette affaire? Comment! j’avais osé lever la main sur un élève ! sur le marquis de Boucoyran ! sur le noble du collège ! Je voulais donc me faire chasser !
- Ces réflexions, qui me venaient un peu lard, me troublèrent dans mon triomphe. J’eus peur, à mon tour. Je me disais :
- « C’est sûr, le marquis est allé se plaindre. » Et d’une minute à l’autre, je m’attendais à voir entrer le principal. Je tremblai jusqu’à la fin de l’étude; pourtant, personne ne vint.
- A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec les autres. Cela me rassura un peu; et comme toute la journée se passa sans encombres, je m’imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j’en serais quitte pour la peur.
- Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie. Le soir M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J’eus comme un pressentiment et je ne dormis pas de toute la nuit.
- (A suivre)*
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- PENDANT LE MOIS DE SEPTEMBRE J892
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Recettes..................................Fr. 3.324 65
- Dépenses..................................... 2.592 15
- Boni en Septembre..... 732 50
- Section des Dames
- Recettes..................................Fr. 522 45
- Dépenses..................................... 253 65
- Boni en Septembre...... 268 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Recettes
- 7.501 90
- Dépenses :
- Pensions.................
- Nécessaire à la subsistance.
- Allocations temporaires :
- Retraités provisoires...... 1.291 50
- Allocations statutaires aux
- malades................... 125 25
- Allocat. extra, statutaires:
- veuves, orphelins, etc.. 402 25
- Divers appointements, médecins, etc.. Allocations aux familles des réservistes
- 3.587 10 \ 746 25
- 1.819 »
- 217 80 550 »
- 6.950 15
- Boni en Septembre.. 551 75
- CAISSE DE PHARMACIE
- Receti.es...........................Fr. 642 90
- Dépenses.................................. 498 40
- Boni en Septembre.. 144 50
- RÉSUMÉ
- Recettes du 1er Juillet 1892 au 30 Septembre 1892 34.111 86
- Dépenses » » 29.755 51
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 4.356 35
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1892
- Naissances :
- 3 Septembre. — Garbe Alphonsine-Albertine, fille de Garbe
- 10 Albert et de Lamoureux Létitia. Lafollé Gaston Ernest, fils de Lafolé Alfred-et de Bondon Léontine. Abraham André - Louis, fils de Abraham Louis et de Chameau Marie.
- 18 — Romby Renée-Berthe, fille de Romby Léan-dre et de Brogniez Georgina.
- 19 — Lecrux Louise-Aurélie, fille de Lecrux Eugène et de Commun Aurélie.
- 28 - Devillers Paule, fille de Devillers Eugène et de Poulain Zoé. Décès :
- 15 Septembre. — Nicolas Joseph, âgé de 53 ans.
- 17 — Froment Jeanne-Alcidie, âgée de 3 mois 1/2.
- 16 Octobre. - MOIS D’OCTOBRE 1892. Naissances : - Prud’homme Reine-Andrée-Ironne, fille de Prud’homme Agathon et de Leduc Georgette.
- 17 — Jumeaux Marguerite, fille de Jumeaux Eugène et de Herny Marie.
- 26 — Gruniaux Victor-Adolphe, fils de Gruniaux Adolphe et de Noizet Emilia. Décès :
- 20 Octobre. -26 — 29 — - Flamant Joseph, âgé de 67 ans. Léguiller Louis père, âgé de 75 ans. Roger Constant, âgé de 61 ans.
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- LE DEVOIR
- A. V I S
- Aux PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d'enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à F Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Rojer «t Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- HfiPMEIÏTS POUR ÏÏM nrnfiRAPHTE IMPIÉTÉ
- de J.-B.-André Q-ODIN
- 1869-1870
- Dans notre dernier numéro, nous avons donné l’unique indication qui nous reste d’une conférence que J.-B.-André Godin eut avec son personnel en janvier 1869. Cette conférence avait trait à l’organisation des choses dans le Familistère; des préoccupations d’une autre nature s’imposèrent bientôt à Godin. L’empire de Napoléon III touchait à sa fin. L’année 1870 était proche, et déjà'en 1869 l’état politique de la nation s’imposait à l’attention de tous les penseurs.
- En avril 1869, eurent lieu les élections pour le renouvellement de la Chambre des députés.
- Un comité démocratique s’était constitué dans la 3e circonscription de l’Aisne, pour lutter contre le régime de la candidature officielle en faisant élire M. Jules Favre à la place du candidat du gouvernement.
- Godin proposa à ce comité un manifeste électoral qui eut alors un grand retentissement dans le pays.
- Il y exposait d’abord ses vues quant à l’exercice du droit de suffrage et s’élevait contre les restrictions et les entraves directes ou indirectes apportées à l’exercice de ce droit.
- Parlant des candidatures officielles, alors en pleine vigueur, il disait : « Les candidatures officielles sont un renversement de toutes les notions des droits politiques du citoyen et du principe de la souveraineté du peuple sur lequel repose la société moderne.
- » Avec les candidatures officielles, la faveur se substitue au droit et à l’intérêt général : les croix d’honneur, les places, les travaux publics, les chemins vicinaux, les chemins de fer, les bibliothèques communales, l’enseignement, les subventions aux communes, etc., tout peut devenir instrument d’élection
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- LE DEVOIR
- et de faveur électorale entre les mains des fonctionnaires et l’impôt payé par tout le monde tourner ainsi au profit des plus complaisants ou des plus serviles.
- » Que faut-il pour empêcher de semblables abus ?
- » Il faut que ce soit à la libre initiative des électeurs qu’appartienne le choix des hommes qui se sont rendus dignes de représenter le peuple; il faut que ce choix se fonde sur des faits qui établissent la supériorité du caractère, des vertus, du savoir et des talents des candidats.......................
- « Tout électeur est un pouvoir dans la Nation, tout électeur est membre du corps souverain ; il se doit en cette qualité au bien de la patrie et il ne doit à personne de pusillanimes complaisances.
- » L’électeur ne relève que de son devoir et de sa conscience; son vote est secret ; il le doit aux plus capables de veiller aux intérêts publics et à la défense de nos libertés !
- » Trop d’électeurs négligent malheureusement leurs devoirs civiques pour de prétendues obligations ou engagements auxquels ils se croient tenus vis-à-vis de tel ou tel candidat, ne comprenant pas qu’ils commettent ainsi la plus grave des fautes contre leurs devoirs sociaux et politiques.
- » Ne pas donner sa voix au véritable mérite, au désintéressement, à la capacité, à l’intelligence, c’est concourir à la nomination de l’incapacité, de la faiblesse ou de vaines ambitions.
- » Agir ainsi, c’est compromettre l’avenir davantage, c’est nuire à la société, c’est se nuire à soi-même ! Ne serons-nous pas tous, autant que nous sommes, victimes de la mauvaise gestion des affaires publiques, si nous ne choisissons pas des hommes capables de les bien gérer ?
- » Il est donc de la plus grande importance que nos députés soient à la hauteur delà mission que comporte leur mandat.
- » Malheur aux électeurs qui ne voient dans l’élection de leurs députés que des promesses illusoires de subventions, soit pour l’entretien du presbytère, soit pour toute autre chose au profit de leur commune. Combien ont-ils mieux à faire quands ils sont chargés de nommer les hommes qui ont
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- mission de surveiller l’emploi fait par le Gouvernement des impôts que nous lui comptons, l’emploi de plus de deux milliards que nous lui versons chaque année !.............»
- Et plus loin :
- « Le Gouvernement a disposé de plus de 84 milliards depuis 1852!... Eh bien, ce chiffre énorme est passé entre les mains du Gouvernement sans que le peuple ait pu, autrement que par le contrôle d’une majorité de candidats officiels, faire surveiller l’emploi de ces milliards.
- » L’impôt est nécessaire, et ce serait un grand bien pour la France d’avoir un budget aussi large, si le Gouvernement savait faire tourner des sommes aussi formidables au plus grand profit du peuple et au bien de la Nation entière.
- » La société française servirait alors de modèle au reste du monde par sa liberté, son bien-être et son progrès.
- » La Nation ne doit donc pas laisser plus longtemps la fortune publique aux mains de quelques-uns sans contrôle ; elle ne doit pas plus faire abandon de ses intérêts qu’elle ne doit faire abandon de ses libertés !
- » Il ne suffît pas de charger quelqu’un du soin de ses affaires et de le bien payer pour que les choses soient bien faites, il faut encore en surveiller l’exécution, ou l’on risque de voir le désordre et le gaspillage s’introduire dans leur gestion.
- » S’il suffisait à une nation d’être généreuse et pleine de largesses à l’égard des hommes auxquels elle délègue la direction des affaires publiques, pour vivre sous le meilleur gouvernement possible, la France passerait au premier rang. »
- Et il fait le tableu des sommes annuelles versées à tous les grands dignitaires de l’empire, en commençant par l’Empereur lui-même, puis il ajoute :
- « Quand la Nation voit les premiers fonctionnaires de l’Etat si bien payés, le peuple peut croire inutile de s’occuper de Femploi du reste des finances de la Nation. C’est là une erreur; l’expérience prouve, au contraire, que l’habitude de la dépense est contagieuse, et que quand elle a pris des proportions trop
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- considérables dans la vie individuelle et privée, elle se propage dans la gestion des finances et dans toutes les dépenses de l’Etat.
- » Aussi le chef du pouvoir exécutif d’une des plus puissantes nations du monde, les Etats-Unis d’Amérique, ne touche-t-il que cent-trente-cinq mille francs par an, â peu près ce que l’Empereur des Français touche en deux jours; mais aux Etats-Unis l’économie dans les finances peut servir de modèle.
- » Les Etats-Unis savent armer pour défendre la liberté, le droit et la justice, mais aux jours de tranquillité publique, chacun rentre dans ses foyers, l’Etat ne dépense plus inutilement en frais d’armées permanentes ; il économise la richesse de la Nation. »
- Godin se livre ensuite à des considérations sur les nécessités sociales de l’organisation de la paix entre les peuples :
- « Ah ! qui donc oserait dire maintenant, » s’écrie-t-il, « qu’une effroyable hécatombe de centaines de mille hommes n’est pas le plus horrible des crimes- que la volonté humaine puisse consommer?
- »» Et pourtant, les députés issus des candidatures officielles ont encouragé ces guerres lointaines si préjudiciables aux intérêts de la patrie; il ont encouragé cette guerre inutile et déshonorée du Mexique, dans laquelle les centaines de millions du budget de la France et les économies du peuple sont allées s’engloutir avec le sang et la vie de nos soldats ! »
- Puis, il montre les atteintes portées à la liberté individuelle par le régime militaire, les frais considérables que ce régime impose au citoyen par la voie des impôts ; il passe enfin à l’examen des restrictions apportées aux franchises municipales sous le règne de Napoléon III.
- « Les notions les plus élémentaires du bon sens, » dit-il^ « veulent que, dans une délibération, les décisions soient laissées à la majorité des membres délibérants ; depuis cette loi, au contraire, dans l’administration communale, l’opinion du plus grand nombre doit se mettre en parallèle avec l’opinion d’un seul. L’opinion de la majorité n’a de la valeur qu’autant
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- qu’elle est partagée par le maire, lequel est nommé par le préfet, et quelquefois choisi même en dehors des hommes à qui les électeurs ont confié les intérêts de leur commune.
- » La volonté du maire, partagée par le préfet, peut arrêter l’effet de toutes les délibérations prises parles conseils municipaux; or, c’est la volonté du préfet qui domine puisque celui-ci possède un droit complètement arbitraire sur le maire et qu’il peut lui prescrire la conduite à tenir dans toutes les circonstances où le conseil municipal se trouve en désaccord avec l’administration.
- » Voilà les libertés communales qu’on nous laisse ; il appartient, aujourd’hui, aux électeurs de décider s’ils ont voulu donner pour mandat aux candidats du Gouvernement de nous privendu droit et de la liberté d’intervenir jusque dans les affaires communales.
- » La loi sur les réunions publiques avant les élections, sur ces réunions si nécessaires au moment où tout un peuple a besoin de se concerter sur le choix des mandataires auxquels il veut confier ses intérêts, nous donne aussi la mesure de la
- libéralité des candidats officiels.. Les citoyens, usant de la
- liberté naturelle de se réunir, sont par cette loi assujettis aux délits qu’il plaît à l’administration et à la police de découvrir dans l’usage qu’ils font de ce droit, comme si nos députés préféraient que l’action électorale s'accomplît dans l’ombre et sous la pression administrative.
- » C’était déjà bien assez que la liberté de se communiquer les uns aux autres des vérités utiles par la voie de la presse, fût entravée de toutes sortes de manières par les lois restrictives imposées à la publicité, sans qu’à l’approche des élections, le droit, de s’éclairer mutuellement par la parole fût encore livré aux appréciations arbitraires de l’autorité.
- » C’est ainsi, pourtant, que les candidats officiels comprennent la liberté. »
- Et, sur ce, montrant l’insuffisance du député sortant, il propose son candidat, puis, dit en terminant :
- « Travailleurs à tous les degrés de l’échelle sociale, ouvriers
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- de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, resterez-vous indifférents à notre appel?
- » Ne comprenez-vous pas que la liberté et la justice sont les premiers des biens sociaux?
- » Ne comprenez-vous pas que l’impôt se prélève sur le produit de votre activité, de vos labeurs, que par conséquent les impôts inutiles sont autant de pris sur le bien-être du peuple?
- » Est-ce que le sel, le sucre, les boissons ne supportent pas une part énorme des impôts? Est-ce que le pain et la viande que nous mangeons ne sont pas augmentés des impôts qui pèsent sur la terre !
- » Est-ce que le loyer des maisons n’est pas augmenté de l’impôt des portes et fenêtres, et ainsi du reste ?
- » Oui c’est le peuple, c’est le travail, c’est l’agriculture, c’est l’industrie, c’est le commerce qui paient l’impôt, et c’est sur le bien-être de la nation que l’impôt est prélevé !
- » L’impôt est nécessaire; mais ce que chacun lui donne doit être employé pour le bien du peuple, pour le bien de tous !
- » Electeurs! les candidatures officielles imposées à vos suffrages ont fait leurs preuves; les seuls députés spontanément choisis par le peuple se sont occupés des affaires du pays; les députés choisis par l’administration ont fait les affaires du Gouvernement et leurs propres affaires....»
- On voit combien la grosse question de l’organisation du suffrage universel, celle de l’impôt, celle du régime militaire préoccupaient déjà Godin.
- A cette époque, en effet, il écrivait les pages du volume Solutions sociales, qu’il devait publier en 1871.
- * ¥
- En mai 1870, Nopoléon III appela le peuple à se prononcer pour ou contre la nouvelle Constitution qui devait affermir son pouvoir personnel.
- Un comité anti-plébiscitaire, à la tête duquel est notre héros, se constitue à Guise. Godin publie, le 8 mai, une circulaire en réponse aux pressantes sollicitations adressées aux électeurs pour obtenir d'eux le oui désiré.
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- « Votez non, » leur dit André Godin.
- « L’empereur vous propose une nouvelle Constitution dont le seul but est de maintenir indéfiniment le pouvoir personnel.
- » Si vous n’êtes pas satisfaits de continuer à payer soit à lui, soit à ses successeurs, une liste civile et des châteaux qui coûtent chaque année plus de quarante-deux millions aux contribuables, autant que quarante-deux mille bons ouvriers gagnent en un an pour nourrir leurs familles, votez non.
- » Si vous n’êtes pas satisfaits de voir tous les ans cent mille jeunes hommes faits soldats, obligés de quitter père, mère, amis et parents; si vous trouvez malheureux de leur voir abandonner leurs travaux et leurs métiers pour être pendant neuf ans des esclaves de la discipline, consommant dans les habitudes d’une oisheté inutile la plus grosse part des impôts, votez non.
- » Si vous trouvez exorbitant que l’empereur s’arroge le droit de faire la guerre quand cela lui plaît, sans consulter même vos députés et de faire tuer sur le champ de bataille, ou périr de misères et de maladies cruelles des centaines de mille hommes par son caprice, comme cela est arrivé au Mexique au grand déshonneur de la France, votez non.
- » Si vous êtes affligés du gaspillage de nos finances et si vous trouvez que c’est trop d’avoir vu doubler les impôts depuis 18+8 pour l’usage que l’on en fait, votez non.
- » Si vous trouvez honteux que toutes les entreprises d’utilité publique soient livrées à l’arbitraire administratif, votez non.
- » Si vous êtes humiliés de ce que les conseils municipaux n’ont que des pouvoirs illusoires et de ce que le droit même d’élire les maires est enlevé aux habitants des communes, votez non.
- » Si vous voulez que le travail vive sous le régime de la liberté, votez non.
- » Si vous reconnaissez que la liberté est un droit du peuple souverain, qu’il n’appartient ni au chef de l’Etat, ni à personne de nous ravir ce droit, ni par conséquent de nous le marchander, votez non.
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- » Si vous êtes amoureux de votre indépendance et de votre liberté, ne laissez pas toujours dicter vos votes par le pouvoir, rie laissez pas faire au suffrage universel l’insulte de la captation de vos suffrages par l’administration, votez non.
- » Si vous voulez que le Gouvernement de la France ait pour règle la loyauté et la franchise, que le mensonge et l’hypocrisie des promesses en soient bannis ; que les ennemis de nos libertés en soient exclus, votez non.
- » Votez non enfin, si vous voulez éviter les révolutions que les satisfaits et les inventeurs de calomnies politiques nous préparent en vous demandant de voter oui, car le calme de la France ne peut reposer sur la seule satisfaction des intérêts égoïstes parvenus à leurs Ans. Le calme de la France n’existera que sous le régne de la paix et du travail, mais le règne de la paix et du travail ne peut reposer que sur le respect de tous les droits, sur la pratique de la vérité, sur l’application de la saine justice et de la liberté. »
- Les électeurs du canton de Guise écoutant la voix de Godin répondirent non à l’appel de l’empereur.
- La personnalité de Godin croissait dans le pays. Aussi, lorsqu’au mois de juin suivant, les électeurs furent convoqués pour l’élection du Conseil général de l’Aisne, un groupe de citoyens « ne voyant pas, » comme ils disaient eux-mêmes, « apparaître de candidatures donnant des garanties suffisantes à la cause libérale et aux intérêts du canton », résolurent de faire choix eux-mêmes d’un candidat, « de le prendre parmi les hommes qui ont leurs intérêts dans le pays, qui y sont attachés et qui ont dans le passé donné, par leurs actes, des gages suffisants de capacité, de savoir, de dévouement aux intérêts de leurs concitoyens et à la cause de la liberté. »
- Ils ajoutaient dans la circulaire électorale du 1er juin 1870 à laquelle nous empruntons les paroles qui précédent :
- « Notre choix s’est fixé sur le nom de M. Godin, manufacturier à Guise ; mais sachant qu’il s'était déjà refusé à poser sa candidature, les membres présents ont unanimement décidé
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- de poser eux-mêmes cette candidature et de demander à M. Godin de donner son nom au vote des électeurs par dévouement aux intérêts du canton.
- » La réunion s’étant rendue auprès de M. Godin et lui ayant exposé sa résolution, M. Godin a répondu : « Dès qu’il est utile, dans l’intérêt du pays, que mon nom serve de ralliement aux suffrages des véritables amis de la liberté, je considère comme un devoir de l’accorder et de me dévouer au soin des intérêts de notre canton, si les électeurs jugent à propos de me nommer en me donnant librement leurs suffrages. Mais je ne veux devoir mon élection qu’à la spontanéité de leurs votes. ))
- » Les membres delà réunion, sur cette réponse, ont déclaré que la candidature de M. Godin au Conseil général était définitivement acquise et ils se sont engagés à la recommander auprès des électeurs.
- » C’est ce que nous faisons, chers concitoyens, en vous envoyant le compte-rendu de notre réunion.
- » Le nom de M. Godin est celui d'un enfant du pays dont la capacité est notoire, dont l’indépendance et la fermeté de caractère sont établies.
- » M. Godin s’est élevé, sans le secours de personne, au rang des plus grands industriels de notre temps; son désintéressement est connu : on sait qu’il emploie sa fortune à améliorer la condition des ouvriers.
- » Que toutes les rivalités et les fausses interprétations s’effacent devant ces vérités incontestables ; voyons en lui l’homme qui saura comprendre et défendre devant le Conseil général les véritables intérêts du pays et, à ce titre, portons sur lui nos votes. »
- De son côté J.-B.-A. Godin, dans une circulaire en date du 4 juin, disait, entre autres choses, aux électeurs :
- » Je ne suis pas l’homme exagéré qu’on vous a dit.
- » J’ai l’amour du progrès, de la liberté, du droit, du devoir et de la justice; j’en désire le respect au profit de tout le monde.
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- » Je ne serai jamais l’adulateur d’aucune puissance, ni d’aucun pouvoir, mais j’appuierai toujours avec empressement toutes les mesures utiles présentées dans les assemblées dont je ferai partie.
- » Si je suis appelé à entrer dans la carrière publiqüe, le devoir sera mon guide : je surveillerai l’application des impôts et j’en surveillerai les abus. Je ferai appel à toutes les mesures protectrices pour que l’impôt soit employé avec justice, qu’il serve à augmenter la richesse des communes et, par suite, celle de leurs habitants.
- » Je revendiquerai nos libertés municipales jusqu’à ce qu’elles nous soient rendues.
- » Je signalerai les dépenses infructueuses et j’appellerai l’attention sur les entreprises utiles.
- » Je demanderai que l’instruction publique soit plus encouragée et que les instituteurs soient payés pour rester dans leurs écoles.
- » Les droits de l’agriculteur, de l’artisan, de l’ouvrier seront l’objet de ma constante sollicitude.
- » Je demanderai enfin la protection des droits du travail au même titre que je demanderai la protection des droits légitimes de la propriété.
- » Je connais les besoins de notre canton, et je ferai mes efforts pour les mettre en lumière. Mais à côté des intérêts de nos communes et de notre canton, je saurai reconnaître ceux du département dont nous faisons partie.
- » Je demanderai d’abord sans relâche que le. canton de Guise ne reste pas plus longtemps privé d’un chemin de fer; si le tracé de Guise à Saint-Quentin est irrévocablement concédé, j’en demanderai la prompte exécution; mieux vaut un mauvais chemin de fer que de s’en passer.
- » Mais en même temps, je demanderai qu’il soit ajouté à ce chemin de fer des prolongements qui le rendent utile au canton de Guise tout entier.
- » Je demanderai également le rachat des droits de péage sur le canal de Sambre-et-Oise. Il y a là un oubli, si ce n’est un
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- déni de justice, que l’on ne connaît pas assez, et qui fait payer au canton de Guise le transport des charbons, des cendres noires, des bois, des betteraves, etc., au double de ce qu’ils devraient coûter. Notre canton est sous ce rapport une des rares exceptions qui existent aujourd’hui en France. C’est ainsi que ses intérêts ont été abandonnés jusqu’ici.
- » Si vos votes me permettent d’accomplir cette mission, vous trouverez en moi un conseiller général fidèle au principe démocratique au nom duquel il aura été nommé.
- » Ce principe veut que l’administration soit conforme aux intérêts et à la volonté des administrés, que les mandataires en soient les véritables organes.
- » Pour qu’il en soit ainsi je consulterai mes commettants de chaque commune ; je prendrai leurs avis et je leur rendrai compte des résultats obtenus ou des obstacles que j’aurai rencontrés.
- » Poursuivant ainsi mon mandat, je vous laisserai juges des causes d’impuissance qui auront pu m’arrêter et je m’en remettrai complètement à votre jugement. »
- Godin fut élu au premier tour de scrutin; mais la stupeur causée par cette élection fut telle parmi les partisans du régime autoritaire qu’au premier abord les résultats de l’élection furent interprétés de façon à ce qu’on crût qu’il y avait lieu de procéder à un second tour de scrutin.
- Aussi Godin s’adressa-t-il de nouveau aux électeurs, dans une circulaire en date du 14 juin (1870). Il s’exprimait ainsi :
- » Chers concitoyens,
- ’» Quel que soit le résultat du deuxième tour de scrutin qui va s’ouvrir, je dois vous exprimer toute ma reconnaissance pour la sympathie que vous avez accordée à ma candiature.
- » Vos votes me touchent d’autant plus que vous n’avez pas vu en moi un homme qui ambitionne les places ni les faveurs, mais un homme attaché aux principes des libertés qui nous sont chères et décidé à défendre les véritables intérêts du pays,
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- » Il m’a manqué trois voix pour avoir la majorité. L’élection est à recommencer.
- » C’est plus que jamais le moment de soutenir la cause de la liberté, de la paix, du travail, la cause des intérêts de notre canton.
- » Que chacun, dans la liberté de sa conscience, remplisse de nouveau son devoir en face du second scrutin, sans s’arrêter devant la pression administrative.
- » Elevons-nous au-dessus des rivalités qui nous divisent pour ne voir que le bien du pays. C’est sur ce terrain que tous les hommes de bon vouloir doivent se rencontrer.
- » Je fais appel à tous ceux qui veulent la prospérité de l’agriculture, de l'industrie et du commerce, par les mesures d’utilité publique que l’intérêt du pays réclame.
- » Je fais appel à tous ceux qui désirent de sages institutions pour que les classes ouvrières s’élèvent au bien-être par l’instruction, par le travail et par la liberté.
- » Je fais appel à tous ceux qui désirent une équitable répartition de l’impôt et des charges publiques, à tous ceux qui désirent en particulier tous ces bienfaits pour notre canton.
- » En m’accordant vos suffrages dans cette pensée de bien public, vous travaillerez au triomphe du progrès et de la liberté.
- » Mandataire zélé du canton de Guise, je pourrai montrer ce que vaut le dévouement d’un homme d’initiative, pour le bien du pays. »
- Mais il n’y eut pas lieu de procéder au second tour de scrutin; car, sur ces entrefaites, la préfecture de l’Aisne — qui avait contrôlé et révisé les résultats du premier tour de scrutin pour l’élection du Conseil général — proclamait J.-B.-André Godin définitivement élu. La nouvelle se propagea avec une rapidité électrique. Tenue en suspens, depuis le vote, l’opinion publique était divisée en deux parts : l’une soutenant que l’élection était faite, l’autre ne pouvant accepter qu’il en fût ainsi. Aussitôt la nomination certifiée, une joie profonde s’empara du monde ouvrier. Immédiatement le Familistère
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- fut pavoisé de drapeaux, et le soir, pour la première fois, une brillante illumination faisait resplendir tous les édifices et disait hautement quelle part le travail prenait au triomphe d’un de ses principaux défenseurs.
- Quelques semaines après, vinrent les élections pour le renouvellement des Conseils municipaux. Godin, conseiller sortant, s’adressa aux électeurs par une circulaire en date du 30 juillet 1870. Il y dit, entre autres choses :
- « Mes chers Concitoyens,
- » La marque de confiance que vous m’avez accordée dernièrement, en me nommant conseiller général, m’inspire à votre égard des devoirs de reconnaissance et de dévouement. Je ferai tous mes efforts pour m’en acquitter.
- » Pour bien remplir le mandat que vous m’avez confié, je dois ne rien négliger afin que les vrais intérêts du pays soient mis en évidence, et que ceux de la ville de Guise en particulier soient bien compris et bien administrés.
- » Il est donc de mon devoir, à la veille des élections municipales, de vous signaler les points les plus en souffrance de nos institutions publiques, et de l’aministration de la ville, sur lesquels l’intérêt commun appelle des réformes urgentes :
- » 1° L’instruction est la première richesse que nous devons ménager à nos enfants ; c’est par l’instruction que la génération nouvelle suivra dignement nos travaux.
- » Il faut donc que les écoles de Guise ne restent pas abandonnées à l’indifférence avec laquelle elles sont conduites ; il faut qu’une administration nouvelle organise une meilleure tenue des classes; il faut qu'une commission soit chargée de faire appliquer un bon programme d’enseignement et de veiller à ce que les enfants soient traités avec bienvellance. Cette organisation de nos écoles est du plus grand intérêt pour les familles.
- » 2° La ville de Guise est en possession d’un hospice dont les ressources, bien appliquées, seraient un grand bienfait
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- pour les classes ouvrières; mais le budget doit en être révisé et l’administration intérieure modifiée; il est nécessaire que les malades soient traités avec plus d'égards; ils devraient au moins jouir de la liberté de demander et d’avoir la visite du médecin de leur choix....
- » 3° Le bureau de bienfaisance a besoin aussi qu'on lui donne les moyens de rendre moins humiliante pour le pauvre, la distribution des secours de la charité publique, etc.
- » Mais pour que des réformes s’accomplissent en toutes ces choses, il est indispensable que la ville de Guise soit mise en possession d’une administration libérale...
- » N’oubliez pas qu’après nous avoir laissé espérer la nomination des maires et des adjoints dans la commune, le Gouvernement a cru devoir nous maintenir en tutelle, en laissant cette nomination au choix du Gouvernement lui-même...
- » Il appartient donc aux électeurs de savoir choisir les hommes capables de remplir leur mandat.
- » Travaillez par vos votes à faire disparaître cette pression administrative qui a voulu faire de nous tous des trembleurs, qui a tendu à faire croire qu’on ne pouvait agir, en toutes choses, qu’avec la permission de l’autorité.
- » Travaillons avec courage à améliorer toutes nos institutions par les voies de la liberté, et nous aurons accompli notre devoir. »
- Les élections municipales furent entravées par les évènements politiques, car la guerre contre la Prusse était déclarée; bientôt Godin allait faire partie de la commission municipale qui aurait à admininistrer la ville de Guise en face de l’ennemi, aussitôt la déchéance de l’empereur et la proclamation de la République.
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- Quelques abus du régime parlementaire.
- Dans une des séances de la Chambre qui ont précédé la clôture de la session ordinaire de 1892, un député interrompant le ministre qui était à la tribune lui reprocha d’avoir fait tout son possible pour retarder la discussion d’une réforme importante, la réforme du régime des boissons, si nos souvenirs sont précis.
- A cette apostrophe qui visait un fait particulier dont nous serions bien en peine d’établir l’exactitude ou l’inexactitude, le ministre fit une réponse d’un ordre général et d’une vérité absolument incontestable.
- Si, dit-il, la Chambre n’avait pas perdu tant d’heures en interpellations le plus souvent inutiles et en discours interminables, la réforme dont on parle et bien d’autres encore seraient aujourd’hui réalisées.
- Il est de mode que la discussion des articles d’un projet de loi soit précédée d’une discussion générale.
- La Chambre n’a pas consacré moins du tiers de ses séances, le chiffre exact nous échappe, à la discussion générale du budget de 1892, de la loi de douanes, de la loi relative au privilège de la Banque de France, du régime des boissons. Autant de lois qui n’ont pas abouti, à la malheureuse exception près, de la loi sur les tarifs douaniers.
- Car, en ce qui concerne le budget, on dut, comme le cas s’était déjà reproduit bien des fois après des errements identiques, voter des douzièmes provisoires.
- Les vacances parlementaires suspendirent les débats sur le privilège de la Banque de France. Ils n’ont pas été repris depuis lors et ne le seront pas de longtemps encore. Enfin, pour nous borner aux lois que nous venons d’énumérer, la réforme du régime des boissons qui présentait si bien tous les caractères d’une parfaite élaboration qu’elle avait failli prendre place dans le budget de l’exercice actuel, se trouve à cette heure complètement réduite en miettes.
- Les choses en étaient venues au point de faire éclore dans la pensée de quelques députés le projet de mettre un frein à ce flux intempestif de paroles, en limitant à une demi-heure le
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- temps pendant lequel un orateur pourrait développer sa pensée.
- Une proposition dans ce sens fut déposée. O ironie ! On ne lui fit même pas l’honneur de la discuter. Elle alla silencieusement s’enfouir dans les oubliettes parlementaires au milieu do tant d’autres propositions qu’elle aurait pu sauver.
- Les plus clairvoyants ont depuis longtemps jeté le cri d’alarme.
- Un de nos parlementaires les plus avisés, un libéral qui a pendant quelque temps dirigé, non sans habileté, les affaires de notre pays, M. Goblet, a dépeint, avec son habituelle clarté de langage, le vice du parlementarisme sur lequel les circonstances nous ont obligé d’insister encore une fois.
- «Aujourd’hui, écrivait-il, il semble vraiment que nous ne sachions plus que parler et que nous ayons perdu le sens de l’action. On parle beaucoup, longuement et fort bien sur toutes les matières possibles, mais on parle surtout pour parler, et, s’il faut dire franchement les choses, moins encore pour briller comme orateur que pour plaire à l’électeur de l’arrondissement qui est censé aimer que son représentant aborde la tribune. Combien de discours inutiles et qui ne sont prononcés que pour être imprimés à YOfflciel... Il y a cent ans il ne fallait pas tant de temps pour faire une autre besogne.. En quelques mois on changeait la face des choses, et si l’on prononçait alors de beaux et élégants discours comme aujourd’hui, ces discours avaient une sanction; au bout des paroles il y avait des actes... Un peu moins de discours et un peu plus de votes avanceraient davantage les affaires du pays et répondraient mieux à ses vœux.
- » Si nous n’y prenons garde, à la façon dont nous pratiquons le parlementarisme, nous finirons par tuer le régime parlementaire.
- » Le régime parlementaire serait bien malade le jour où le peuple aurait acquis la conviction qu’ils sert surtout à préparer la réélection des membres du Parlement. »
- Si l’on reprochait aux députés de manquer d’initiative et d’activité, il semble que ceux-ci pourraient répondre victorieusement à cette critique par la statistique des travaux de la Chambre où projets ou propositions se chiffrent par milliers.
- Ce n’est là qu’une apparence. Sans doute les projets sont nombreux. Mais combien n’ont d’autre but que de servir de réclame auprès de leurs électeurs à ceux qui les présentent.
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- Abondance de projets et abus de la parole, sont les deux conséquences, sœurs du même vice original : le mauvais système électoral.
- La Chambre a pour les dix mois qui lui restent à vivre, plus de besogne qu’elle n’en pourrait faire dans dix ans.
- Si l’on compare le nombre des projets soumis à ses délibérations à celui de ceux qui, en fin de compte, parviennent à être transformés en lois, l'impression est désastreuse.
- Le petit nombre de ces derniers tient surtout à la mauvaise méthode de travail.
- Le même règlement qui impose cette méthode de travail ne permet pas que les projets non encore votés quand expirent les pouvoirs d’une Chambre se survivent sous la Chambre suivante.
- Les propositions du renouvellement partiel de la Chambre qui ont été si souvent formulées, tirent presque toutes leur principal argument de la nécessité d’en finir avec les enfouissements périodiques considérés comme l’une des causes les plus certaines de l’impuissance parlementaire.
- Il est regrettable que les auteurs de ces propositions les aient compliquées d’une mesure qui rendrait le remède pire que le mal en perpétuant les-abus résultant de l’excessive durée du mandat législatif. Quant à chercher une compensation à l’avantage du renouvellement partiel dans l’abolition pure et simple de l’article du règlement qui annule à la fin de la législature toutes les procédures commencées, il ne faut plus y songer. On l’a déjà essayé, on n’a pas réussi. Jamais, en effet, de nouveaux députés ne se croiront tenus à respecter l’œuvre inachevée de leurs prédécesseurs.
- Le malheur c’est que les réformes ou simples palliatifs se heurtent à la vicieuse organisation qu’ils ont pour objet de modifier ou de transformer, et n’aboutissent pas.
- Abus de la parole, méthode de travail défectueuse, longueur excessive du mandat législatif, telles sont les causes de la lenteur du travail législatif, sans compter celles qui résultent de l’existence et trop souvent de l’antagonisme de deux Chambres, jouissant de pouvoirs égaux, quoique procédant d’un mode électoral différent, dont l’une, et c'est celle dont nous ne nous sommes pas occupés, exagère encore la plupart des défauts de l’autre, et sa résistance inerte ou volontaire aux réformes sociales.
- Tous ces excès de notre régime parlementaire ont pour point
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- de départ et pour conséquence la méconnaissance de souveraineté de la nation. Leur cause et leurs effets ont été dépeints de main de maître par M. Godin dans la République du travail et la Réforme parlementaire .
- « Le peuple n’a eu, jusqu’ici, qu’une action illusoire sur les pouvoirs publics ; la volonté du peuple doit, au contraire, être dans l’avenir la cause déterminante de la constitution des pouvoirs.
- » C’est de l’action consciente du suffrage universel que doivent sortir et la réforme nécessaire du régime parlementaire et la constitution du gouvernement démocratique et social, sans lequel jamais les réformes n’aboutiront. »
- C’est pourquoi M. Godin considère que l’organisation rationnelle et démocratique du suffrage universel « est de toutes les réformes la première qu’il importe d’établir, car, sans elle, toutes les autres manquent de certitude et de base. »
- Quand donc le peuple, au lieu de se laisser guider par les évènements et de plébisciter tous les quatre ans, selon les circonstances, tantôt la Tunisie, tantôt le Tonkin, tantôt Boulanger fera-t-il de la réforme du régime parlementaire la plateforme de ses élections générales ?
- Il ne suffît pas de dire : révision, révision, et d’attendre ensuite d’une assemblée le miracle de la révision. Ce ne sont pas ceux qui crient : Seigneur, Seigneur, qui seront sauvés, dit l’Evangile. Il importe de formulera comment le suffrage universel pourrait être organisé pour donner les meilleurs résultats ; comment les députés pourraient être placés dans l’alternative de s’occuper sérieusement des intérêts populaires ou de perdre leur mandat; comment le gouvernement pourrait être mis en demeure de bien gouverner le pays. »
- M. Godin estime que ce but ne peut être atteint que par l’unité de collège électoral, avec scrutin de liste, et par l’institution du renouvellement annuel des corps élus.
- Et nous demandons avec lui que ceux qui penseraient avoir de meilleures propositions à faire, les fassent connaître ; ce qui importe, c’est de rompre le silence sur un des droits essentiels du peuple, celui par lequel tous les autres peuvent être défendus.
- Tant que la réforme parlementaire ne sera pas accomplie sur des bases rationnelles, on verra le gouvernement marcher à l’aventure, et les assemblées législatives errer sans direction
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- et sans but. L’impulsion seule des évènements déterminera l’éclosion d’une réforme.
- Sans le bruit soulevé autour de la question de Panama, la Chambre n’aurait pas songé à supprimer le privilège qui soustrait à la juridiction commune certains hauts fonctionnaires de l’Etat et les personnes qui ont des grades élevés dans la Légion d’honneur, en dépit de l’article du code civil proclamant tous les citoyens égaux devant la loi.
- Si les incidents de Carmaux ne s’étaient pas produits, il est probable que la loi sur l’arbitrage dormirait encore dans les cartons de la Chambre.
- Il est aussi vrai de dire, comme l’a fait le président du Conseil au cours de l’interpellation provoquée par les évènements de Carmaux, que si la loi sur l’arbitrage avait existé, la grève avec son cortège de misères et les conflits sanglants toujours en perspective, n’aurait pas éclaté, ou, si elle s’était produite, aurait vite abouti à une solution convenable.
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- La ligue de l’enseignement. — Le Conseil général de la Ligue de l’enseignement a inscrit, en tête du programme du Congrès de la Ligue pour 1893, l’étude des méthodes scolaires au point de vue de l’instruction et de l'éducation.
- Sans s’être désintéressée de l’école, comme le prouvent la grande pétition couverte d’un million de signatures, organisée par elle en faveur de l’enseignement gratuit, obligatoire et laïque, sa campagne en faveur du Sou des écoles, etc., la Ligue s’était tenue jusqu’à présent en dehors des questions de méthode scolaire.
- Dans l’appel qu’il vient de lancer, M. Jean Macê, sénateur, président de la Ligue, précise en quelques mots la double mission que l’école doit remplir :
- L’école a deux missions aussi sacrées l’une que l’autre.
- Elle doit armer l’enfant pour la vie, développer ses facultés et le munir des connaissances pratiques dont il aura besoin plus tard; lui enseigner le savoir-vivre et en faire un homme sociable; éveiller, fortifier sa conscience et en faire un honnête homme.
- C’est la part du devoir de la société envers ses membres : « Tous pour chacun ».
- L’école doit aussi faire des citoyens ayant au cœur l’amour de la patrie, toujours prêts à s’oublier pour elle, qu’il s’agisse aussi bien de la servir dans son honneur ou ses intérêts que de la défendre les armes à la main. Dans un pays de suffrage universel, l’école doit enfin faire des souverains sachant quelque chose de la redoutable fonction dont ils sont investis et pénétrés de sa grandeur, ne trafiquant pas de leur vote, n’en faisant pas fi, ne le donnant pas à la légère, respectueux avant tout de la loi, qui est l’émanation de la souveraineté nationale, prise dans son ensemble.
- C’est la part du devoir des membres de la Société envers elle : « Chacun pour tous. »
- L’école française actuelle, si en progrès qu’elle puisse être sur le passé, suffit-elle à cette double préparation, et comme instruction, et comme éducation? Quels sont les meilleurs procédés à imaginer pour la rapprocher, dans la mesure du
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- possible, de cet idéal ? Quels sont ceux employés dans les autres pays, et comment les adapter aux besoins et aux convenances du nôtre.
- Le champ de l’étude proposée est vaste. Il n'en est pas d’une importance plus vitale pour ce pays menacé de tant de côtés à la fois, et qui n’aura pas trop de tout l’appoint de forces que pourraient lui apporter, mieux préparées, les générations, espoir de l’avenir, dont les écoles françaises se remplissent d’année en année. Nous convions toutes les sociétés de notre confédération à entreprendre cette étude, chacune faisant son choix.
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- Les ouvriers bûcherons. — Les ouvriers bûcherons et tendeurs du syndicat du département de l’Ailier, plutôt que de se mettre en grève pour faire valoir leurs revendications contre les marchands de bois, ont appelé ceux-ci en arbitrage devant un tribunal composé de six membres de la société de secours mutuels deCerilly.
- Le jugement arbitral vient d’être rendu : accepté par les deux parties, il a mis fin à un conflit qui durait depuis trois semaines et que les fauteurs de troubles cherchaient à envenimer.
- Il va bien falloir reconnaître que, si la provocation vient de quelque part, ce n'est pas du côté des ouvriers.
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- * *
- Le prolétariat agricole. — Les socialistes révolutionnaires gueddistes ont tenu à ne pas mériter plus longtemps le reproche de scinder la classe ouvrière en deux catégories : le prolétariat industriel et le prolétariat agricole, et de ne s’occuper que du premier en négligeant l’autre qui n’est pas moins intéressant.
- Il convient de signaler l’évolution qui vient de se produire à cet égard dans le parti qui s’est imposé la mission de marcher à la conquête du pouvoir politique pour arriver à l’appropriation collective des moyens de production.
- Sur la proposition des délégués roumains, le Congrès de Bruxelles décidait, l’année dernière, de porter la question agricole à l’ordre du jour du prochain Congrès international qui se réunira à Zurich, en août 1893.
- On sait que la démocratie socialiste allemande fait depuis quelques années une active propagande dans les campagnes. De son côté le comité directeur du parti socialiste révolution-
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- naire a décidé de faire une enquête sur la situation des classes agricoles et a adressé à cet effet un questionnaire dans les communes de France où il possède des adeptes.
- Le Congrès tenu dernièrement à Marseille a délibéré sur la question et voté le programme suivant :
- Article premier. — Minimum de salaire fixé par les syndicats ouvriers agricoles et par les conseils municipaux,tant pour les ouvriers à la journée que pour les loués à l’année (bouviers, valets de ferme, fille de ferme, etc.).
- Art. 2. — Création de prud’hommes agricoles.
- Art. 3.—Interdiction aux communes d’aliéner leurs terrains communaux; — Amodiations par l’Etat aux communes des terrains domaniaux maitiames et autres terrains incultes ; — Emploi des excédants des budgets communaux à l’agrandissement de la propriété communale.
- Art. 4. — Attribution par la commune des terrains concédés par l’Etat, possédés ou achetés par elle, à des familles non possédantes associées et simplement usufruitières, avec interdiction d’employer des salariés et obligation de payer une redevance au profit du budget de l’assistance communale.
- Art. 5. — Caisse de retraite agricole pour les invalides et les vieillards, alimentée par un impôt spécial sur les revenus de la grande propriété.
- Art. 6. — Achat par la commune de machines agricoles et leur location à prix de revient aux travailleurs agricoles; — Création d’associations de travailleurs agricoles pour l’achat d'engrais, de grains, de semences, de plants, etc., et pour Ja vente des produits.
- Art. 7. — Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5.000 fr.
- Art. 8. — Réduction par des commissions d’arbitrages, comme en Irlande, des baux de fermage et de métayage et indemnité aux fermiers et aux métayers sortants pour la plus-value donnée à la propriété.
- Art. 9. — Suppression de l’article 2102 du Code civil donnant au propriétaire un privilège sur la récolte ; —suppression de la saisie bradon, c’est-à-dire des récoltes sur pied ; — constitution pour le cultivateur d’une réserve insaisissable comprenant les instruments aratoires, les quantités de récoltes, fumier et tête de bétail, indispensables à l’exercice de son métier.
- Art. 10. — Révision du cadastre et, en attendant, la réalisa-
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- tion do cette mesure générale, révision parcellaire par les communes.
- Art. 11. — Cours gratuit d’agronomie et de champ d’expérimentation agricole.
- Comme ce programme pourrait paraître un peu bourgeois dans quelques-unes de ses parties, le raporteur de la question, M. Lafargue, a dit que le programme minimum n'entraîne pas l’abandon, pour la propagande dans les campagnes, des articles principaux du programme socialiste impliquant l’expropriation politique et économique de la bourgeoisie.
- M. Guesde a ajouté : Si nous faisons un programme agricole minimum, c’est pour mieux combattre l’ennemi, c’est pour hâter la révolution et non pour la reculer. Comment concilieront-ils cette propagande en vue de la spoliation avec un programme qui doit donner satisfaction non seulement à l’ouvrier, mais encore au propriétaire lui-même. C’est leur affaire. Quoiqu’il en soit le programme renferme nombre de revendications maintes fois formulées et parfois réalisées par des bourgeois et des propriétaires, à savoir : la création de cours gratuits d’économie agricole, de champs d’expérimentation, d’association de cultivateurs pour l’achat d’engrais, de grains, d’instruments aratoires, etc., et pour la vente de ces produits, enfin la révision du cadastre réclamée depuis si longtemps par la presse entière.
- Nous sommes même quelque peu surpris de voir des révolutionnaires si hostiles a la coopération préconiser l’association de cultivateurs pour l’achat d’engrais, etc. Les cultivateurs, du reste, n’ont pas attendu que le parti socialiste leur indiquât ce moyen d’émancipation qui ne peut que se tourner contre leur objectif final.
- ANGLETERRE
- La journée de huit heures. — Une dépression prévue dans l’industrie cotonnière du comté de Lancastre a déterminé les patrons à proposer à leurs ouvriers une réduction de 10 0i0 des salaires.
- Les ouvriers ont résolu de résister; de plus, par un vote émanant des diverses sections de travailleurs, ils se sont énergiquement déclarés en faveur de la journée légale de huit heures ; il est à remarquer qu’il y a deux ans, ils s’étaient énergiquement opposés â son introduction.
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- Dans le même temps la grande industrie du bâtiment à Londres est arrivée, après des difficultés assez graves, qui avaient surgi au printemps dernier, à une entente dont les bases sont des plus intéressantes On peut résumer l’accord intervenu dans les termes suivants : A partir de ce mois-ci et pendant 14 semaines d’hiver, la durée du travail quotidien sera pour trois semaines de 47 heures par semaine ; puis pour 8 semaines de 44 heures et 1 [2 ; puis de nouveau pour 3 semaines de 47 heures. Pendant les 33 semaines dites d’étè, le nombre des heures sera de 50. De cette façon sera établie une moyenne d’un peu plus de 48 heures par semaine, soit la journée de huit heures avec une augmentation d’un sou par heure sur le taux actuel des salaires et un accroissement proportionnel sur les heures supplémentaires.
- On le voit, c’est une grande expérience qui se tente. Il s’agit de savoir si dans l’industrie du bâtiment de la métropole l’idéal de la journée de huit heures est possible. Ce qui ajoute à la valeur de cette tentative, c’est qu’elle s’engage pacifiquement.
- SUÈDE
- Le suffrage universel en Suède. — L’agitation politique pour l’établissement du suffrage universel prend de l’extension en Suède.
- Le comité central de Stockholm vient de faire connaitre que déjà sur les listes de pétition mises en circulation, 5539, avec 1.645.242 signatures lui ont été retournées.
- ALLEMAGNE
- Le Congrès de Berlin. — La déclaration suivante signée par MM. Liebknecht et Bebel a été adoptée par le Congrès du parti socialiste qui vient de se tenir à Berlin :
- « Le Congrès déclare que le socialisme n’a rien de commun avec le socialisme d’Etat! Ce prétendu socialisme d’Etat, en tant qu’il poursuit la monopolisation à son profit, veut se substituer au capital privé, afin de pouvoir imposer au prolétariat le double joug de l’exploitation économique et de l’esclavage politique. Le socialisme d’Etat, lorsqu’il s’occupe d’améliorer le sort du prolétariat, propose des demi-mesures nées de la peur du socialisme. C’est un palliatif afin de détourner les classes ouvrières du véritable socialisme.
- » Le socialisme n’a jamais dédaigné les mesures pour améliorer la situation des ouvriers, il les a approuvées même
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- lorsqu’elles provenaient de ses adversaires; mais il considère ces mesures comme de petits acomptes, ne devant pas faire perdre de vue le but définitif de la transformation de l’Etat et de la société par le socialisme révolutionnaire.
- » Le socialisme est, par sa nature même, révolutionnaire. Le socialisme d’Etat, au contraire, est conservateur. Ce sont donc des antinomies absolument inconciliables. »
- ETATS-UNIS
- Les Chevaliers du travail. — Les Chevaliers du travail, l’organisation la plus puissante des Etats-Unis, qui était demeurée jusqu’ici étrangère au mouvement socialiste, ont décidé d’intervenir au congrès international ouvrier qui se réunira à Zurich en 1893.
- L’adhésion des Chevaliers du travail est saluée par les socialistes européens avec le même enthousiasme qui accueillit jadis la participation à leurs congrès des Trades-unions anglaises. Celles-ci, au grand mécontentement de leurs anciens alliés, opposent aujourd’hui au congrès international de Zurich, le Congrès international de Londres.
- On connaît le programme des Chevaliers du travail. Ils considèrent « la valeur morale et industrielle plutôt que la richesse comme la véritable base de la grandeur d’un pays ».
- On voit par cette simple citation de la première ligne du programme de l’Ordre, combien sa conception sociale est supérieure à la conception marxiste de l’i ntérêt de classe, « l’intérêt du ventre », comme disent les marxistes, conception qui tend à prévaloir dans les congrès socialistes internationaux.
- Après l’énumération de diverses mesures à réclamer de l’Etat, mesures déjà réalisées, ou en voie de réalisation par les Parlements européens, le programme se termine par l'article suivant : « Pendant que nous présenterons les demandes ci-dessus aux gouvernants, nous essayerons de réunir nos propres efforts pour établir des institutions coopératives qui, grâce à l’introduction d’un nouveau système industriel, nous permettent d’arriver à l’abolition du salariat. »
- Ainsi donc, c’est sur l’organisation coopérative que les Chevaliers du travail font reposer leur plan de rénovation industrielle et sociale.
- « Plus de fonds pour les grèves et tout pour le fonds coopératif, » telle est la devise qu’ils professent et qu’ils vont faire, sans doute, connaître à ces Congrès qui votent régulièrement la grève générale et vilipendent la coopération.
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- Et comme on pourrait croire que la participation des Chevaliers du travail au Congrès de Zurich implique une renonciation à une partie de son programme, il n’est peut-être pas inutile de faire appel à l’autorité du grand maître de l’ordre, M. Powderly, qui déclarait tout récemment encore que le salariat devait être remplacé par la coopération.
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- Les grèves et leurs conséquences. — On télégraphie de Philadelphie au Times que plusieurs établissements métal-largiques américains ont annoncé une diminution de salaires et de production. La compagnie des aciéries de rillinois, qui employait 3.500 ouvriers, fermera ses ateliers le 15 décembre probablement pour deux mois.
- Les usines Carnegie à Beavers-Falls ont réduit les salaires de 20%. La même compagnie a réduit également les salaires de Lawrenceville, dont les ouvriers ont tenu, mardi, un meeting où il a été résolu que la grève serait de nouveau déclarée, si tous les grévistes n’étaient pas réintégrés et avec les mêmes salaires qu’auparavant.
- On estime à deux millions de dollars la perte de salaires qu’ont subie pendant toute la durée de la grève qui vient de se terminer, les 7,300 grévistes des usines Carnégie à Homes-tead, Lawrenceville et Beavers-Falls. La municipalité d’Ho-mestead est financièrement très embarrassée par suite de la difficulté à percevoir les taxes.
- Voilà bien des grèves en perspective dans un centre métallurgique déjà bien éprouvé. A quoi ont-elles servi les grèves passées? A quoi serviront les nouvelles? On se le demande et la réponse ne vient pas.
- Une importante industrie protégée et archi-protégée est en souffrance. A quoi sert donc aux américains, patrons et ouvriers, la protection, le bill Mac-Kinley.
- Sous son influence une immense extension est donnée à l’outillage et la production s’en trouve augmentée au point qu’on ne trouve plus à écouler le produit. Alors on abaisse le salaire ou l’on ferme l’usine pour tarir momentanément la production. L’ouvrier ira où il pourra trouver un salaire et employer ses bras. De son côté l’ouvrier se syndique, résiste, déclare la grève pour maintenir le taux antérieur de ses salaires, alors que c’est le salaire tout entier qui est menacé !
- Quelle confusion et quelle imprévoyance dans la lutte,
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- L’ouvrier maudit les syndicats patronaux, les patrons proscrivent les syndicats ouvriers; pourtant, les uns et les autres ont un intérêt identique.
- Le patron retrouvera-t-il ses ouvriers, dispersés après la fermeture de t'usine? L’ouvrier retrouvera-t-il un travail assuré après les ravages de la grève ?
- Ce nu’il faudrait, c’est l’entente entre syndicats patronaux et syndicats ouvriers. Les syndicats patronaux ont leur raison d’être pour fixer le prix du produit et la quantité à produire, de façon à alimenter régulièrement leurs usines. Les syndicats ouvriers ont à débattre les heures et le prix de leur travail, de façon à introduire l’équité dans la répartition des salaires.
- Tous deux ont un objectif supérieur qui leur est commun, c’est le succès de l’industrie dont ils dépendent.
- Que leur but soit donc la paix et non la guerre.
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- LA QUESTION 13 E LA PAIX
- Nous empruntons à l’excellent Almanach de la paix, que vient de publier VAssociation des Jeunes amis de la Paix (1), les deux articles suivants, propres à montrer à nos lecteurs que cette brochure est, comme les précédentes, digne du plus grand intérêt par la variété des aspects sous lesquels elle envisage son objet fondamental : la Paix, et par le talent et la conscience avec lesquels les articles sont rédigés.
- L’Institut de Droit International.
- C’est un des traits distinctifs, et ce sera l’honneur de notre époque si injustement calomniée, que le développement pris depuis quelques années, en Europe et en Amérique, par les Sociétés de paix et d'arbitrage entre les nations. A l’heure où la lutte pour la vie est entre les individus, plus âpre, plus fiévreuse qu’elle ne l’a jamais été, il semble que, dans les rapports des peuples, la paix soit universellement désirée. Personne ne la menace : tout le monde arme pour sa défense. Souverains et Parlements protestent pour elle d’un égal respect et la veulent sincèrement, si l’on en croit leurs préparatifs belliqueux; et chaque année, des Congrès, forts d’adhésions sans cesse plus nombreuses, déclarent la guerre à la guerre, et affirment leur foi dans l’emploi exclusif des procédés pacifiques pour arriver à résoudre les conflits internationaux.
- Ces réunions périodiques ont leur utilité; elles créent, elles entretiennent un salutaire courant d’opinion, et elles exercent une influence indéniable sur les décisions des hommes qui, comme autrefois Fabius, portent dans les plis de leur toge, la paix ou la guerre; mais on ne saurait exiger qu’elles soient exemptes des passions de ceux qui y prennent part. Ce sont avant tout des assemblées philanthropiques ou politiques; elles ont la généreuse ambition de réparer les iniquités du sort, de remanier sans effusion de sang les cartes et les frontières, de faire régner Injustice entre les nations; elles ont l’éloquence ; elles ont l’enthousiasme; mais elles n’ont pas toujours la conscience des difficultés pratiques qui s’opposent à la réalisa-
- (1) Voir le Devoir de novembre dernier, page 691.
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- tion immédiate de leurs vœux. La grandeur du but leur fait illusion sur l’insuffisance actuelle des moyens.
- La paix perpétuelle, ce beau rêve, ne pourra être assurée dans l’avenir que par la stricte observation des préceptes du droit ; le droit est toujours le souverain du monde ; les nations en relèvent au même titre. Mais, tandis que partout le droit national a ses monuments législatifs et ses interprètes officiels, le droit international ne possède encore ni législateurs, ni magistrats. C’est à la science, c’est aux jurisconsultes qu’il appartient d’en dégager les principes, de leur donner une formule, de travailler à leur diffusion. Sans doute le droit international compte aujourd’hui d’innombrables adeptes; il est enseigné dans toutes les Universités de tous les pays; il fait éclore chaque année d’importants travaux dans toutes les langues. Mais ces efforts individuels si vaillants, si dignes d’éloges, ne peuvent suffire : ils se ressentent des différences de tempéraments et de milieux; leur désintéressement est suspect ; leur action nécessairement limitée et par cela même stérile.
- 11 y a près de vingt ans, au lendemain d’une guerre qui semblait un retour à la barbarie, quelques hommes d’initiative et de cœur entreprirent de faire cesser cet isolement, de grouper les bonnes volontés éparses, de donner au droit international un organe autorisé et permanent. Le 12 septembre 1873, à la suite d’une conférence à laquelle avait pris part Bluntschli, le célèbre professeur d’Heildelberg, Emile de Laveleye, Mancini, Gustave Moynier, le vénérable président de l’Œuvre de la Croix-Rouge, Rolin-Jacquemyus, YInstitut de droit international était fondé à Gand.
- L’article 1 des statuts révisés, votés à Oxford en 1880, fait très bien connaître son esprit et ses tendances.
- L’Institut de droit international est une association exclusivement scientifique et sans caractère officiel. 11 a pour but de favoriser les progrès du droit international : 1° en travaillant à formuler les principes généraux de la science, de manière à répondre à la conscience juridique du monde civilisé ; 2° en donnant son concours à toute tentative sérieuse de codification graduelle et progressive du droit international; 3° en poursuivant la consécration officielle des principes qui auront été reconnus comme étant en harmonie avec les besoins des sociétés modernes; 4° en contribuant dans les limites de sa compétence, soit au maintien de la paix, soit à l’observation des lois de la guerre ; 5° en examinant les difficultés qui vien-
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- draient à se produire dans l’interprétation ou l’application du droit, et en émettant, au besoin, des avis juridiques motivés dans les cas douteux ou controversés; 6° en concourant par des publications, par l’enseignement public et par tous les autres moyens, au triomphe des principes de justice et d’humanité qui doivent régir les relations des peuples entre eux.
- L’Institut se compose de membres effectifs, d’associés et de membres honoraires ; il se recrute par voie de cooptation parmi les hommes qui ont rendu des services au droit international, dans le domaine de la théorie ou de la pratique. On y rencontre des magistrats des cours souveraines, des ministres, des diplomates, des professeurs. Le nombre total des membres effectifs ne peut excéder soixante; celui des associés est limité au même chiffre; dans tous les cas il ne peut être attribué, par une élection nouvelle, aux ressortissants d’un même Etat ou d’une Confédération d’Etats, une proportion de places dépassant le sixième du nombre total des membres ou associés existant au moment de l'élection ; la France y compte à l’heure actuelle seize représentants.
- En règle générale, il y a une session par an ; elle se tient à l’époque et au lieu fixés dans la session précédente. On y discute les questions mises à l’étude et les conclusions des rapports élaborés dans l’intervalle des sessions; on y vote des résolutions et des projets de loi. Il serait trop long d’énumérer tous les sujets que l’Institut de droit international a successivement abordés au cours de ses quatorze réunions annuelles. Bien peu de problèmes relatifs au droit international public, privé ou criminel, ont échappé jusqu’ici à son attention ; et pour se rendre compte de l’importance, de la variété de ses travaux, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’ordre du jour de sa dernière session, tenue à Genève en septembre 1892. On y voit figurer le régime de la mer territoriale, le pavillon des navires de commerce, la police des navires négriers, les immunités diplomatiques et consulaires, la publication des traités intervenus entre les divers Etats, la législation internationale des faillites, les conflits de lois en matière de naturalisation et d’expatriation, de titres au porteur, l’examen de la Convention d’union internationale de 1886 pour la protection des œuvres littéraires et artistiques, la compétence à attribuer aux agents diplomatiques ou consulaires comme officiers de l’état-civil, la réforme des institutions judiciaires de l’Extrême-Orient, etc. Ajoutons que l'Institut a deux principaux organes, par lesquels il s’adresse au public : un Annuaire, dans lequel
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- sont consignés chaque année, non seulement, les résultats de ses discussions, mais encore tous les faits qui touchent de près ou de loin au droit international, et la Revue de droit international et de législation comparée, qui se publie tous les deux mois à Bruxelles, sous la direction et avec la collaboration de quelques-uns de ses membres les plus éminents.
- Ennemi de la réclame, faisant plus de besogne que de bruit, l’Institut de droit international a pleinement répondu à la pensée de ses fondateurs. Ses vœux sont partout accueillis avec déférence ; son autorité morale grandit sans cesse, son arbitrage est recherché ; et tout le monde lui rend ce témoignage que, dans une carrière déjà longue, il n’a jamais cessé d’être fidèle à la belle devise qui est la sienne : Justitiâ et pace\ nul n’a mieux mérité de la science et de l’humanité.
- André Weiss
- Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
- Hull-House
- On l’a dit très justement, il n’y a pas de question sociale à proprement parler, il y a des questions sociales, et l’une des plus importantes à la fin de ce siècle est la résolution du problème de la fusion des classes. Les Etats-Unis sont à la tête du mouvement et cela leur est d’autant plus facile qu’ils n’ont pas à compter avec l’armée des préjugés dont sont imbues la plus grande partie des nations Européennes. Là bas, l’homme ne vaut que parce qu’il est et n’est jugé que par ses actes; peu importe son origine obscure, il est quelqu’un, cela suffit.
- Elevée dans ces sentiments, la jeunesse américaine riche n’a pas, comme la nôtre, trop souvent hélas ! ce sot amour-propre qui frise de si près l’égoïsme : elle se mêle volontiers à la classe pauvre, prend plaisir à développer ses goûts intelligents, vit au milieu d’elle et s’efforce par tous les moyens possibles d’élever son niveau intellectuel et social. Ce n’est pas, si l’on veut, de la charité à proprement parler, mais les résultats obtenus sont considérables ; et il serait désirable que les jeunes gens Français eussent le courage d’imiter ce que l’on fait de l’autre côté de l’Atlantique.
- Hull-House est un des exemples de ce qu’ont pu faire en ce sens l’activité et le dévouement bien entendus. Fondée par Miss Jane Adams et Miss Ellen Starr, l’œuvre s’élève au milieu d’un des plus pauvres quartiers de Chicago, habité en majeure partie par des étrangers. La maison, construite il y a une
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- vingtaine d’années, était à Forigine à la campagne : la ville en se développant n’a pas tardé à l’englober, et elle contraste par son architecture avec les pauvres habitations qui l’environnent. Les débuts furent difficiles: il s’agissait de faire comprendre qu’on venait en amis, sans autre parti pris que celui de rendre des services, de donner des conseils, de vivre un peu de la vie du quartier. Les deux fondatrices, qui font toutes les deux partie de la société de Chicago, commencèrent par faire quelques visites aux plus nécessiteux ; comme elles étaient douces, avenantes, les mères de famille prirent bientôt l’habitude de venir les consulter sur les petites affaires du ménage, et bientôt il s’établit entre Hull-House et ses alentours un courant de grande sympathie.
- Une fois ce premier but atteint, et il l’était déjà au bout d’un an d’existence, Miss Adams et Miss Starr eurent l’idée d’instituer une ou deux fois par semaine des réunions de couture pour femmes et jeunes filles. L’accueil était chaud, les salles confortables et bien décorées ; on ne tarda pas à affluer à Hull-House qui devint bientôt pour tous un centre social. Grâce à l’initiative des fondatrices, il s’y établit bientôt des réunions privées, petits conciles féminins où l’on discutait économie domestique avec beaucoup d’intérêt, sinon beaucoup de science. Cette dernière ne tarda pas à venir élever les débats sous forme de conférences pratiques, données à jours fixes par des amies intelligentes et dévouées Les conclusions posées, on les discutait et une tasse de thé venait donner à la soirée un cachet d’intimité tout spécial.
- Les enfants n’étaient pas oubliés et, comme la maison s’y prêtait, on ne tarda par à organiser des leçons de couture, de ménage, voire même d’hygiène pratique. Les professeurs volontaires affluaient de toutes parts et bientôt on commença, des cours de français, d’allemand, de peinture et même de sculpture. Tout était gratuit et du matin au soir la vieille maison retentissait des allées et venues de ceux qu’elle avait sauvés du ruisseau et de pis encore. Plusieurs fois par mois, on réunissait parents et enfants : Hull-House était devenu le centre social en titre et le rendez-vous de tout ce que le quartier possédait d’intelligent parmi la classe pauvre avide de s’instruire et de progresser. On ne fit jamais de distinction entre les religions et les nationalités, et là encore il faut rendre justice au sens pratique de Miss Adams et de Miss Starr. Ayant toutes deux beaucoup voyagé en Europe et connaissant les goûts et les habitudes de ce flot d’émigrants qui du Nord et du
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- Midi, vient aux Etats-Unis pour y mourir dans la misère ou y faire fortune, elles comprirent que le caractère italien par exemple ne se prêtait pas aux mêmes distractions que le caractère allemand. Il fallait faire rire les uns et pleurer les autres : c’est à quoi elles se dévouèrent, et des soirées nationales vinrent rappeler à tous les souvenirs du pays et de la maison paternelle.
- Ce ne fut pas tout ; on adjoignit bientôt à l’œuvre une crèche et une école de cuisine, une bibliothèque populaire et une salle d’exposition, ou plusieurs fois par an des tableaux de maîtres, prêtés par leurs propriétaires, venaient permettre au goût populaire de prendre conscience de lui-même et de s’affirmer. Un gymnase fut installé, dans une salle vacante et à l’heure présente IIull House compte plus de 70 professeurs volontaires, jeunes gens et jeunes filles de tous les rangs de la société. Interrogez-les, ils vous diront qu’il n’y a rien de tel pour le rapprochement des classes que l’étude en commun des questions élevées, et que le développement du sens littéraire et artistique chez le peuple est le meilleur moyen de le préserver contre les tentations de tous genres et de tout ordre.
- Mais il ne suffisait pas d’élever les intelligenges, il fallait penser aussi à la question physique et les fondatrices eurent l’idée de transporter pendant tout l’été leur œuvre ou du moins une partie de leur œuvre à la campagne. Elèves toutes deux de l’école de Rockford, elles obtinrent pendant les vacances la jouissance des terrains et des bâtiments, et tous les ans, aux mois de juillet et d’août, elles y amènent toutes celles de leurs jeunes amies qui ayant besoin de repos et d’air pur, n’auraient pu quitter Chicago ou ses faubourgs. On ne leur demande qu’une petite redevance de 2 dollars — 10 fr. par semaine — et elles jouissent de tous les avantages que peut leur donner l’école de Rockford, entourée d’un parc superbe au milieu d’un site charmant. Des professeurs y donnent des cours de botanique, de chant, de peinture, de lawn-tennis meme, et tous, professeurs ou élèves, donnent une heure par jour aux soins de la maison.
- Voilé, en quelques mots, l’œuvre de Miss Jane Adams et de Miss Ellen Starr. Elles ne sont soutenues par aucune Société et les5C0 fr. nécessaires par mois à l’entretien de leur œuvre sont largement couverts par des contributions volontaires de 25 fr. par an. Elles n’ont pas de loyer à payer, grâce à la générosité du propriétaire, mais leur existence ainsi que celle des professeurs, femmes habitant la maison est complètement ù
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- leur charge personnelle. Il est peu d’œuvres où l’on ait eu besoin d’une aussi grande énergie dans les débuts et d’une telle persévérance dans l’exécution, mais les résultats sont magnifiques et il est bien à désirer qu’IIull-House trouve des imitateurs.
- Jules Siegfried fils,
- Membre de VAssociation des Jeunes Amis de la Paix.
- L’Amour de la Patrie.
- Le Bureau international de la Paix a traduit de l’allemand l’article suivant que nous reproduisons avec plaisir :
- I. -- Comment se produit V amour de la patrie?
- Par l’étude attentive de tout ce qui se rapporte à l’origine et au développement de notre patrie spéciale.
- Par l’examen approfondi des détails de la vie et des actes d’hommes et de femmes distingués qui ont travaillé pour le bien de leurs concitoyens dans les domaines de l’enseignement, de l’industrie, des beaux-arts ou de la science.
- Par l’étude soignée de notre langue maternelle et de ce qu’elle a produit de meilleur en prose et en poésie.
- II. — Comment chacun peut-il contribuer à éveiller Vamour de la patrie ?
- D’abord en se montrant, au sein de sa famille, tolérant et prévenant envers ses parents, son époux et son épouse, ses frères et sœurs, ses domestiques, etc.; en luttant contre ses caprices et ses passions, en s’efforçant d’avoir une humeur égale et de la conserver dans les relations avec le dehors, en s’abstenant de tout propos malveillant et de toute querelle avec ses voisins, que ceux-ci habitent en deçà ou au-delà des frontières du pays.
- III. — Comment se manifeste l’amour de la patrie ?
- En reconnaissant et en appréciant les travaux de nos ancêtres et les progrès qu’ils ont réalisés en fait de découvertes et d’inventions, et qu’ils nous ont laissés pour que nous en profitions et que nous les prenions pour exemples.
- En admettant largement tout le monde, même les peuples étrangers, à ces avantages, légués par nos devanciers.
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- En s’efforçant de cultiver les qualités du cœur et de l’esprit que nous désirons voir admirer chez nous par les étrangers, savoir : fidélité au devoir, persévérance dans les efforts pour ce qui est noble, respect pour l’opinion d’autrui; en développant ces qualités non seulement dans sa patrie, mais encore dans des pays qui diffèrent par la langue, les usages et la façon de comprendre les choses. « Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, que faites-vous de plus qu’eux? » Mais « Aimez vos ennemis! »
- IV. — Comment se fortifie et se maintient Vamour de la patrie ?
- En défendant les biens les plus considérables de notre peuple : la santé, les bonnes mœurs, le développement intellectuel, par tous les moyens honnêtes et légaux et en éloignant toutes les influences dissolvantes qui de temps en temps menacent d’autres pays dans le domaine politique, social ou religieux.
- En étudiant sans parti pris les fautes commises par nous aussi bien que par d’autres, en les reconnaissant, en les découvrant, en les réparant et en imitant modestement ce qui se fait de bien dans d’autres pays.
- V. — Comment la notion de Vamour de la patrie peut-elle
- devenir l’apanage commun de tous les hommes, bien que chacun d’eux ne voue cet amour qu'à son propre pays?
- En adorant Dieu en esprit et en vérité, c’est-à-dire en concevant le Créateur du ciel et de la terre comme l’origine, le conservateur et l’âme de l’univers et en se libérant des idées des païens et des anciens juifs, qui représentent la divinité comme prenant parti pour tel ou tel peuple.
- En ayant la conviction profonde que la justice, la sagesse, la bonté et l’ordre dirigent l’univers; que la maladie, la misère et la guerre ne peuvent se produire que par la passion, l’irréflexion et l’ignorance de l’homme qui enfreint les lois de l'univers.
- VI. — Qu'est-ce dès lors que Vamour de la patrie ? -
- Bien compris, l’amour de la patrie comprend toutes les vertus humaines, qui doivent se rapporter avant tout à notre pays, car ce n’est que par des notions simples, inculquées à la jeunesse, qu’on obtient un caractère ferme et un esprit clair. Cette base est indispensable, surtout à notre époque, qui tend
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- à dissoudre les liens intimes par la généralisation et à tout niveler.
- Ces vertus sont :
- Le dévouement au bien de l’ensemble, pour chacun en particulier la tendance au perfectionnement, dans le sentiment d’être une fraction de l’ensemble, responsable, si petite qu’elle soit, et d’exercer par l’exemple une influence bonne ou mauvaise.
- L’amour de la patrie comprend l’amour de la famille et la bienveillance à l’égard de tous les hommes, enfants du même père.
- Celui qui dit qu’il aime Dieu, et qui hait son frère, est un menteur, car celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas?
- Berne (Suisse), août 1892.
- Marie Fischer, née Lette
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- La Société de Paix et d’Arbitrage international du Familistère de Guise a tenu, en octobre dernier, sa réunion mensuelle, sous la présidence de M. Bernardot.
- L’ordre du jour appelait l’examen des progrès accomplis par l’idée de paix. M. Sarrazin,. secrétaire trésorier, chargé de traiter la question, résuma les faits principaux déjà connus de nos lecteurs. Parlant ensuite du concours ouvert par l’ds-sociation internationale d’arbitrage et de paix de Londres, en vue de décerner un prix de 1250 francs au meilleur écrit sur La Paix et la Guerre, M. Sarrazin dit que la Société de Paix du Familistère chargée, comme bien d’autres sociétés, de recevoir et classer les mémoires, avait déjà reçu de nombreuses demandes de renseignements, auxquelles elle s’était empressée de satisfaire.
- VAlmanach de la Paix (dont nous parlons plus haut) est distribué gratuitement aux membres présents.
- Un vote, à bulletin secret, a lieu ensuite pour l’élection du secrétaire-trésorier et de deux assesseurs, dont le mandat est expiré. MM. Sarrazin, Doyen, et Allart, les titulaires sortants, sont réélus à l’unanimité.
- La séance est levée.
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- Les Femmes et le Travail
- Dans ses Lundis socialistes qu'il vient de réunir en volume sous ce titre : Précis du socialisme, B. Malon a écrit que les idées de Fourier sont la source féconde où a le plus puisé le socialisme.
- C’est Fourier qui a notamment formulé cette grande vérité, à savoir que le progrès de la civilisation se mesure en général sur les progrès de la condition et des droits de la femme. -
- Les socialistes modernes, si oublieux des précurseurs, — c’est un reproche que leur fait amicalement l’auteur des Lundis, — n’ont peut-être pas reporté à Fourier tout l’honneur de cette constatation, mais ils en ont tiré quelque profit, sinon tout le profit désirable.
- Les Congrès socialistes ont toujours fait dans leurs programmes une grande place à la question féminine.
- Il est juste de reconnaître qu’elle y est tranchée, dans ses grandes lignes, d’une façon conforme à la justice. De ce côté Proudhon n’a pas fait école. On y proclame l’égalité civile, politique et économique, en un mot, l’égalité complète pour les deux sexes.
- Seulement, autre chose sans doute est le socialisme, conception philosophique et sereine de la marche du monde, appréciation politique et avisée de la marche d’un parti, autre chose le socialisme préoccupation des intérêts exclusivement professionnels.
- La conclusion diffère selon qu’il s’agit de la femme être humain, de « cette partie de Fliumanité lésée depuis des siècles, » ou de la femme élément de production, de la femme ouvrière.
- Le point de vue n’est plus le même, de général il est devenu spécial et la contradiction apparaît, il y a divorce entre le principe et l’application. Et il n’est pas excessif de dire que ce qui avait été donné en bloc est repris en détail.
- Si l’on veut se rendre compte de l’écart, il n’y a qu’à lire les déclarations de principe des congrès socialistes, où l’on s’occupe des intérêts généraux du parti, et les résolutions votées par ces congrès plus exclusivement professionnels.
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- Le 5e congrès des syndicats professionnels, — se rattachant à la doctrine socialiste qui préconise la lutte des classes, — tenu cette année à Marseille, a voté sur la question féminine, la principale des questions qu'il avait à traiter, la résolution suivante ;
- Le Congrès, considérant par des raisons morales et sociales, que la place de la femme est au foyer et non ci râtelier;
- Considérant que dans la situation actuelle, créée par la classe capitaliste, la femme et l’enfant sont mis en concurrence dans différents métiers avec l’homme;
- Décide que les plus grands efforts devront être faits par toutes les corporations ouvrières pour faire cesser un pareil état de choses ;
- Que la femme, momentanément, ne devra être admise dans l’industrie qu’à salaire égal pour travail égal et tout autant que les professions dans lesquelles on veut remployer ne seront ni insalubres, ni contraires à ses aptitudes;
- Que le maximum de la journée du travail soit fixé à 8 heures pour les femmes au-dessus de 18 ans et à 6 heures pour les enfants au-dessus de 14 ans, avec un repos de 2 heures pour les repas de midi et avec droit au moins à un jour de repos par semaine;
- Que le travail de nuit et les veilles sont interdites ;
- Que les ateliers, usines, ouvroirs et tous autres locaux dans lesquels la femme et les fille mineures travaillent devront être régulièrement visités par des inspecteurs ouvriers, élus directement par les syndicats ouvriêrs de la ville et payés par l’Etat et que toute infraction, soit à la réglementation du travail, soit aux conditions hygiéniques des ateliers, soit passible de peines correctionnelles;
- Que le travail soit interdit pendant six semaines avant et six semaines après les couches, avec indemnité des journées de travail par la commune ;
- Que le travail confié dans les ouvroirs, couvents et prisons soit payé dans les mêmes conditions que le travail civil, ce qui rétablira l’équilibre dans le commerce et l’industrie;
- Qu’en matière d’accident la responsabilité entière incombe aux patrons et directeurs d’industrie;
- D’autre part le Congrès, au point de vue électoral, demande que la femme, sans distinction de nationalité, soit électeur et éligible en matière de prud’homie et d’inspection des ateliers;
- Décide, en outre, que les enfants de veuves, les vieillards et les invalides du travail soient mis à la charge de la société.
- Pour n’être pas exclusive de tout sentiment d’équité, l’obsession de la pensée de la concurrence féminine sur le marché du travail est assez crûment exprimée. Le travail de la femme, arbitrairement réglementé, par l’homme seul, entravé jusqu’à la prohibition finale, est-ce bien là ce qu’il faut entendre par ces mots : égalité économique.
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- Plaise aux femmes d’écouter plutôt le conseil que leur donne une des plus méritantes d'entre elles.
- « Il faut que la femme travaille », disait dernièrement dans la deuxième assemblée générale de l’Union universelle des femmes, Mme Clémence Royer :
- Il faut que la femme travaille, il faut qu’elle produise pour vivre. C'est la liberté de travailler et de produire qu’elle réclame : parce que travailler et produire est devenu pour elle une condition d’être ou de n’être pas dans la lutte vitale. C’est par le travail que la femme s’affranchira ; le droit de vivre en travaillant qu’elle le prenne pour le discuter, qu’elle le prouve en l’exerçant. Quand une chose existe et qu’elle est possible, c’est qu’elle est compatible avec l’ordre naturel, avec l’ordre social, et par conséquent, elle a le droit d’être. L’impossible seul n’a pas le droit d’exister, parce qu’il est contradictoire.
- Prouvez par le fait que l’exercice des facultés et des libertés féminines est non seulement utile, mais nécessaire à la société moderne, qui 11e peut perdre la moitié de ses forces en annihilant celle des femmes (Adhésion unanime.)
- Il y a un demi-siècle, les femmes n'avaient d’autre emploi social avec leurs occupations domestiques, que de filer, tricoter, coudre, broder. Dans nos villages, une bonne fileuse gagnait huit sous ; à tricoter, moins encore. Une habile brodeuse gagnait douze sous. Pour en gagner une vingtaine, une lingère devait travailler plus de douze heures. Dans nos provinces, 011 payait la journée d’une maîtresse couturière huit sous et sa nourriture. Elle venait avec ses apprenties qu’on trouvait payer assez en les nourrissant. Même à Paris, une couturière en journée était payée vingt sous et trente sans être nourrie.
- Tout cela a bien changé. Ce sont aujourd’hui des machines qui filent, tricotent, cousent, brodent. Si les femmes ne s’en servaient pas, elles n’auraient plus d’emploi; aussi, elles peuplent les fabriques et elles y trouvent des salaires cinq à dix foix plus élevés que jadis.
- Dans toutes les villes, les femmes commerçantes, patronnes ou employées constituent une forte part de la population. On pourrait prouver, statistique en main, qu’il y a moins de faillites parmi elles que parmi les hommes ; parce qu’elles ont des vertus qui manquent aux hommes; qu’elles ont moins de vices et surtout des vices moins coûteux. (Rires et applaudissements.)
- Après avoir exposé les progrès réalisés par les femmes dans les carrières libérales, si longtemps fermées pour elles, Mmo Clémence Royer ajoutait :
- La femme est libre d’être ce qu’elle veut être, de faire ce qu’elle se sent capable de faire; de se rendre utile de toutes les façons à la société humaine. Le seul droit qu’elle n’ait pas, c’est d’en être un membre inutile, une excroissance parasitaire.
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- La diversité d’aptitude est une des conditions de l’espèce humaine.
- Ce qui n’existe pas, ce sont des règles générales, des limites infranchissables s’imposant â toutes les femmes et à tous les hommes, contrairement h la grande loi de la division du travail social.
- La diversité d’aptitude et la grande loi de la division du travail, dont parle Mmo Clémence Royer, ne s’accommodent pas de cette formule exclusive : la femme au foyer.
- Lors de la grande enquête anglaise sur le travail des femmes, beaucoup de femmes déclarèrent qu’elles n’auraient pas de foyer à veiller, ni de pain au logis pour donner aux enfants, si elles ne travaillaient pas elles-mêmes.
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- La femme et les partis politiques.
- Au congrès du parti socialiste qui vient de se tenir à Berlin, un incident a été provoqué par la question des femmes dans le parti. La compagnonne Clara Zethiri a demandé qu’on facilitât la participation des femmes aux luttes politiques et économiques. Partout, a-t-elle dit, les femmes sont plus mal traitées que les hommes. Le parti doit prendre la défense des droits des femmes et poursuivi e l’émancipation politique et sociale. La conversion des femmes au socialisme est à ce prix; autrement beaucoup des meilleurs compagnons auront à leur propre foyer un ennemi dans leur épouse réactionnaire.
- En France, Mme Eugénie Potonié Pierre, dans le Journal des Femmes, vient de sommer éloquemment les socialistes français «d’être sincères avec eux-mêmes, logiques vis-à-vis de leurs déclarations », en présentant aux prochaines élections générales des candidatures féminines.
- Sans vouloir examiner ici la question de savoir si la tactique préconisée par Mme Potonié Pierre est la plus efficace, nous estimons avec elle que la cause féministe recevra une impulsion considérable de l’action d’un parti organisé comme le parti socialiste. C’est affaire à ce parti de mettre ses actes d’accord avec ses déclarations.
- Mais nous considérons que tout en acceptant les concours qui lui sont indispensables pour faire inscrire ses droits dans nos codes et dans nos institutions, le parti féministe doit rester lui-même.
- Dans un article récent, la directrice du Journal des Femmes,
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- Mme Maria Martin, mettait son parti en garde contre « le danger de se laisser absorber par un parti masculin quelconque. »
- « II est assez naturel de tomber dans ce piège,» disait-elle avec sa grande clairvoyance, « chacune de nous ayant des opinions individuelles, chacune ne veut voir dans le succès de notre cause que le succès de ses opinions. Ce serait une erreur fatale. Il faut d’abord l’union des femmes de toutes les nuances et de toutes les opinions, l'union des femmes pour revendiquer, pour les femmes, l’existence civile et politique, c'est-à-dire le droit de compter pour quelque chose dans le pays.
- » Quand elles auront conquis ce droit, elles en feront, tout comme les hommes, l’usage que leur dictera leur conscience. Mais, en attendant, n’accrochons le parti féministe à aucun des partis qui veulent aujourd’hui s’arracher le pouvoir. Soyons d’abord et surtout féministes.
- » Ce danger que nous signalons croît avec le succès de notre cause. En devenant une force politique, nous voyons venir à nous les partis qui se moquaient bien de nos revendications quand nous étions faibles. Comme une belle fille qui vient d’hériter, nous trouvons des prétendus de tous côtés.
- » Eh ! bien, NON, gardons notre indépendance et notre liberté d’action. Ne nous fions pas trop aux belles promesses de ces messieurs qui ne veulent trop souvent se servir de nous que pour arriver eux-mêmes. Ne marions pas notre parti féministe à aucun autre parti politique. Faisons notre travail nous-mêmes,, ce sera plus sûr.
- » Les femmes sont et seront de tous, les partis. Donc tous les partis pourront trouver leur intérêt à les soutenir. Mais ce serait nous diviser en de petits camps et perdre notre homogénéité que d’emboiter le pas à aucun parti masculin si avancé qu’il soit.
- » Restons unis et restons nous-mêmes. »
- Mme Maria Martin a raison, le parti féministe doit prendre pour mot d’ordre, ce cri que proférait une femme, en Italie, il y a vingt-cinq ans : la donna fara da se.
- La femme ne doit pas être seulement affranchie de la servitude économique qui pèse sur elle comme sur l’homme, mais encore, et avant tout, de la sujétion masculine. C’est là une question vitale pour l’humanité,
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- Le droit de suffrage.
- Le groupe féministe la Solidarité va charger M. Chassaing, député, de soutenir à la Chambre-la proposition suivante :
- Considérant que les hommes et les femmes devant être égaux devant la loi, le suffrage universel ne s’applique pourtant qu’à une partie de la nation ;
- Considérant que la femme payant les impôts comme l’homme, a le droit et le devoir de décider de l’emploi des fonds publics ;
- Considérant que la femme, étant assimilée, par des lois faites sans elle et contre elle, aux mineurs, aux interdits et aux condamnés, a le droit et le devoir de protester et de demander à coopérer à la confection des lois ;
- Considérant que toutes les lois concernant le travail et autres intéressent les femmes aussi bien que les hommes,
- Le groupe demande qu’il soit déclaré que tout Français et toute Française âgés de vingt et un ans soient électeurs et que tout Français et toute Française âgés de vingt-cinq ans soient éligibles.
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- Les Femmes et l’Institut
- Les groupes féministes ont posé la candidature de Mmo Clémence' Royer à l’Académie des sciences morales et politiques.
- Nouvelle Doctoresse
- Du Gaulois :
- « Un épisode intéressant et nouveau de l’évolution féministe : Mlle Marguerite Gombert a passé, à l’Université de Bruxelles, l’examen de docteur en philosophie et lettres. Elle a été proclamée docteur avec félicitations du jury.
- » C’est la première fois que ce grade est confié, en Belgique, à une jeune fille. MUe Gombert a répondu avec un égal succès aux questions qui lui ont été posées sur la métaphysique, l’histoire, le latin, le grec et l’histoire des littératures anciennes. »
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- Une Femme juge de paix
- Le journal le Temps annonçait dernièrement qu’une femme, MmeAnn Scally, venait d’être élue à Buffalo, dans le Wyoming, le seul Etat dans lequel les femmes soient électeurs et éligibles.
- Notre confrère ajoutait que Mmo Scally est la première femme qui ait été nommée à une fonction élective aux Etats-Unis.
- C’est une erreur. Dans le Wyoming, la plupart des fonctions électives sont exercées par des femmes à la grande satisfaction de tout le monde.
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- Journaux féministes
- Nous signalons avec plaisir l’apparition de deux nouveaux journaux féministes, l'Harmonie sociale, organe des droits et des intérêts féminins, directrice : Mme Aline Valette, et Y Egalité, organe de la société civile pour la défense des droits des femmes, directrice : Mme Leguelle de Ferres, boulevard de la République, Alger.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Revue Sociale et Politique publiée par la Société d'études sociales et politiques, Siège social : 39, rue Joseph II, Bruxelles.
- Secrétaire-général : M. Aug. Couvreur, ancien vice-président de la Chambre des Représentants de Belgique.
- Prix d’abonnement annuel (payable par anticipation) : Belgique : 20 francs. — Etranger : 25 francs.
- La Reoue est adressée à titre gratuit à tous les membres de la Société. Elle paraît six fois par an en fascicule de cent pages environ, grand in-8°.
- Chaque fascicule contient :
- 1° Des travaux originaux de membres de la Société sur des questions de législation comparée, de criminologie, d’éducation et d’instruction, d’hygiène et d’assistance publique, d’économie politique et sociale;
- 2° Des correspondances et des renseignements facilitant au public la connaissance du mouvement des idées et des faits sociaux dans les pays étrangers ;
- 3° Des comptes-rendus sommaires ou des mentions des publications (livres, brochures, articles de revues) les plus récents et les plus importants sur les questions qui font l’objet de l’activité de la Société ;
- 4° Lorsqu’il y aura lieu, des renseignements bibliographiques complets sur une question spéciale du domaine social et économique, disposés de façon à ce qu’ils puissent être détachés du fascicule.
- Le Comité de rédaction s’attache surtout à mettre en lumière le mouvement social dans les pays de langues allemande et anglaise.
- La Société d’études sociales et politiques a pour but d’aider au progrès de la vie sociale des peuples par l’étude des conditions qui déterminent leur prospérité. Elle recueille des informations, elle éclaire les problèmes posés, elle les discute. Elle ne vote pas.
- La Société poursuit son but :
- l°Par la publication des travaux de ses membres;
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- 2° Par des réunions destinées à discuter ces travaux;
- 3° Par la création d’un service bibliographique et d’une bibliothèque (livres, brochures et périodiques) relatifs aux sciences sociales et politiques ;
- 4° Par des prix accordés, après concours, à des écrits ou à des œuvres propres à atteindre le but de la Société.
- Elle se compose de membres protecteurs, de membres d’honneur, de membres effectifs et de membres associés.
- La cotisation des membres effectifs et des membres associés est fixée à 20 francs par an.
- Les cotisations sont ducs dès et y compris l’année de l’élection. Elles donnent droit à recevoir toutes les publications de la Société et à faire usage gratuitement du service bibliographique et de la bibliothèque.
- SECTIONS D’ÉTUDES
- Première section. — Législation comparée
- Cette section s’occupe de l’étude des législations surtout au point de vue international et de leurs rapports avec la vie sociale des différents peuples. Ses subdivisions sont :
- Législation civile et commerciale. — Législation politique et administrative.
- Deuxième section. — Criminologie
- Tout ce qui tend à prévenir ou réprimer le crime est du domaine de cette section. D’où les subdivisions qui suivent :
- Causes des crimes et des délits. — Réforme des délinquants.
- — Répression des crimes et des délits.
- Troisième section. — Education et instruction
- Cette section étudie toutes les questions relatives à l’instruction — théorique et pratique — de toutes les classes de la société chez les différents peuples. Subdivisions :
- Principes généraux. — Moyens et méthodes d1 enseignement.
- — Arts et Lettres.
- Quatrième section. — Hygiène et assistance publique.
- Elle s’occupe de toutes les questions intéressant la santé publique et de l’organisation de moyens d’assistance publique aux malheureux.
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- Cinquième section. — Économie politique et sociale.
- Elle étudie les enquêtes et statistiques relatioes aux questions économiques, l’influence des législations sur Cétat économique des peuples, le mécanisme de la production et de la distribution des richesses, les maladies sociales et leurs remèdes.
- OUVRAGES REÇUS
- Almanach des Coopérateurs Belges, pour 1893, 2ine année prix 0, fr. 15 centimes.
- S’adresser à M. Bertrand, 11 rue du Pavillon à Bruxelles, Belgique.
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- Etude historique, Spiritisme. Un nouveau parti; comment il se forme et ce qu’il pense. Ses inspirateurs, sa théodicée, sa philosophie et sa morale, par P. F. Courtépée.
- Prix 1 fr. 50. Librairie Lessard, 3, rue Mercœur, à Nantes, Loire-Inférieure.
- Cette œuvre d’un penseur consciencieux est bien digne de fixer l’attention de tous ceux qui aspirent au régne de la justice et de la vérité.
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- HISTOIRE D’UN ENFANT
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- (Suite)
- Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l’air, je mourais d’inquiétude.
- Vers les sept heures, la porte s’ouvrit d’un coup sec. Tous les enfants se levèrent.
- J’étais perdu..,
- Le principal entrale premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux boutonné jusqu’au menton dans une longue redingote, et cravaté d’un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c’était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.
- Je n’eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur à ces messieurs ; eux non plus, en entrant ne me saluèrent pas. Ils prirent position tous les trois au milieu de l’étude et, jusqu’à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
- Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
- — Messieurs, dit-il en s’adressant aux élèves, nous venons ici remplir une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s’est rendu coupable d’une faute si grave, qu’il est de notre devoir de lui infliger un blâme public.
- Là-dessus le voilà parti à m’infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d’heure. Tous les faits dénaturés : le marquis était le meilleur élève du collège ; je l’avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin j’avais manqué à tous mes devoirs.
- Que répondre à ces accusations ?
- De temps en temps, j’essayais de me défendre. « Pardon, monsieur le principal !... » Mais le principal ne m’écoutait pas, et il m’infligea son blâme jusqu’au bout.
- Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père 1
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- On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on s’était rué comme... comme... comment dirait-il ? comme un buflle, comme un buffle sauvage. L’enfant gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours, sa mère, en larmes, le veillait...
- Ah! s’il avait eu affaire à un homme, c’est lui, M. de Boucoy-ran le père, qui se serait chargé de venger son enfant ! Mais On n’était qu’un galopin dont il avait pitié. Seulement qu’On se le tînt pour dit: si jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net...
- Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège; et alors où aller ?
- Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l’étude un grand brouhaha. J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence ; les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran ayait achevé de tuer mon autorité.
- Oh ! ce fut une terrible affaire !
- Toute la ville s’en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d’autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il paraît que ce maître d'études était un monstre, un ogre. Il avait torturé l’enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on ne disait plus que « le bourreau ».
- Quand le jeune Boucoyran s’ennuya de rester au lit, ses parents l’installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession interminable. L’intéressante victime était l’objet de toutes les attentions.
- Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l’appelaient a pauvre ange » ! et lui glissaient des bonbons. Le journal de l’opposition profita de l’aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d’un établissement religieux des environs...
- Le principal était furieux; et, s’il ne me renvoya pas, je ne le dus qu’à la protection du recteur... Hélas ! il eût mieux valu
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- pour moi être renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les enfants ne m’écoutaient plus ; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d’aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m’occuper d’eux.
- Au milieu de tout cela, j’avais une idée fixe: me venger des Boucoyran. Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite. D’ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n’aurais pas pu y parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les divisions passaient devant le café de l’Évêché, j’étais sûr de trouver M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d’un groupe d’officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards ; puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait très fort, en me toisant d’un air de provocation : « Bonjour, Boucoyran ! »
- — Bonjour, mon père! glapissait l’affreux enfant du milieu des rangs. Et les officiers, les élèves, les garçons de café, tout le monde riait...
- Le « bonjour, Boucoyran! » était devenu un supplice pour moi, et pas moyen de m’y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer devant le café de l’Evêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait au rendez-vous.
- J’avais par moment des envies folles d’aller à lui et de le provoquer; mais deux raisons me retenaient : d’abord toujours la peur d’être chassé, puis la rapière du marquis, une grande diablesse de eolichemarde qui avait fait tant de victimes lorsqu’il était aux gardes-du-corps.
- Pourtant, un jour, poussé à bout, j’allai trouver Roger, le maître d’armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer avec le marquis. Roger, à qui je n’avais pas parlé depuis longtemps, m’écouta d’abord avec une certaine réserve ; mais quand j’eus fini, il eut un mouvement d’effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
- — Bravo ! monsieur Daniel ! Je le savais bien, moi, qu’avec cet air-là vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve ; tout est oublié. Votre main ! Vous êtes un noble cœur!... Maintenant, à votre affaire ! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation? Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon ! bon ! très
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- bien ! très bien ! Vous voulez que je vous empêche d’être embroché par ce vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c’est vous qui l’embrocherez.
- D’entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d’ardeur, j’étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel (exceptionnel en effet ! j’appris plus tard qu’on me faisait payer deux fois plus cher que les autres.) Quand toutes ces conventions furent réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
- — Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd’hui notre première leçon ; mais nous pouvons tou- . jours aller conclure notre marché au café Barbette... Allons ! voyons, pas d’enfantillage ! est-ce qu’il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc, sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez là-bas des amis, de bons garçons, triple nom ! de nobles coeurs, et vous quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.
- Hélas ! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette.
- Il était toujours le même, plein de cris, de fumée,de pantalons garance; les mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.
- Les amis de Roger mè reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, c’étaient tous de nobles cœurs ! Quand ils connurent mon histoire avec le marquis et la résolution que j’avais prise, ils vinrent, l’un après l’autre, me serrer la main : « Bravo, jeune homme.'Très bien. »
- Moi aussi j’étais un noble cœur. Je fis venir un punch, on but à mon triomphe, et il fut décidé entre nobles cœurs que je tuerais le marquis de Boucoyran à la fin de l’année scolaire.
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- LES MAUVAIS JOURS
- L’hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières ; il faisait froid; de la glace dans les lavabos... Les élèves n’en finissaient plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite, messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se réchauffer... On
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- formait les rangs en silence, tant bien que mal, et on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
- Un mauvais hiver pour le petit Chose !
- Je ne travaillais plus. A l’étude, la chaleur malsaine du poêle me faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide, je courais m’enfermer au café Barbette et n’en sortais qu’au dernier moment. C’était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la rigueur du temps nous avait chassés de la salle d’armes, et nous nous escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles cœurs m’avaient décidément admis dans leur intimité et m’enseignaient chaque jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de Boucoyran. Ils m’apprenaient aussi comme on édulcore une absinthe, et quand ces messieurs jouaient au billard, c’était moi qui marquais les points...
- Un mauvais hiver pour le petit Chose !
- Un matin de ce triste hiver, comme j’entrais au café Barbette, — j’entends encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence, — Roger vint à moi précipitamment : « Deux mots, monsieur Daniel! » et m’emmena dans la salle du fond, d’un air tout à fait mystérieux.
- Il s’agissait d’une confidence amoureuse... Vous pensez si j’étais fier de recevoir les confidences d’un homme de cette taille. Cela me grandissait toujours un peu.
- Voici l’histoire. Ce sacripant de maître d’armes avait rencontré par la ville, en un certain endroit qu’il ne pouvait pas nommer, certaine personne dont il s’était follement épris. Cette personne occupait à Sarlande une situation tellement élevée, — hum! hum! vous m’entendez bien! — tellement extraordinaire, que le maître d’armes en était encore à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant, malgré la situation delà personne, — situation tellement élevée, tellement, etc..., — il ne désespérait pas de s’en faire aimer, et même il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires. Malheureusement les maîtres d’armes ne sont pas très adroits aux exercices de la plume. Passe encore s’il ne s’agissait que d’une grisette ; mais avec une personne dans une situation tellement, etc..., ce n’était pas du style de cantine qu’il fallait, et même un bon poète ne serait pas de trop.
- — Je vois ce que c’est, dit le petit Chose d’un air entendu ;
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- LE DEVOIR
- vous avez besoin qu’on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la personne, et vous avez songé à moi.
- — Précisément, répondit le maître d’armes.
- — Eh bien ! je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez ; seulement, pour que nos lettres n’aient pas l’air d’être empruntées au Parfait secrétaire, il faudra me donner quelques renseignements sur la personne...
- Le maître d’armes regarda autour de lui d’un air méfiant, puis tout bas il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l’oreille :
- — C’est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s’appelle Cécilia.
- Il ne put pas m’en confier davantage, à cause de la situation de la personne, situation tellement, etc... — mais ces renseignements me suffisaient, et le soir même, — pendant l’étude, — j’écrivis ma première lettre à la blonde Cécilia.
- Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette mystérieuse personne dura près d’un mois. Pendant un mois, j’écrivis en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d’Elvire, les autres enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait qui commençaient par ces mots : « O Cécilia, quelquefois, sur un rocher sauvage... » et qui finissaient par ceux-ci: a On dit qu’on en meurt... essayons! Puis, de temps en temps, la Muse s’en mêlait :
- Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!
- Donne-la-moi ! donne-Ia-moi !
- Aujourd’hui, j’en parle en riant ; mais à l’époque, le petit Chose ne riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement. Quand j’avais terminé une lettre je la donnais à Roger pour qu’il la recopiât de sa belle écriture de sous-offL cier; lui, de son côté, quand il recevait des réponses (car elle répondait la malheureuse!), il me les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.
- Le jeu me plaisait en somme ; peut-être même me fplaisait-il un peu trop. Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait plus de l’esprit. Par moments, je me figurais que j’écrivais pour mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils et méchants au milieu desquels j’étais obligé de vivre : « O Cécilia, si tu savais comme j’ai besoin de ton amour ! »
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- LE PETIT CHOSE
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- Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en fri-santsa moustache : «Ça mord! ça mord... continuez,» j’avais de secrets mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: comment peut-elle croire que c’est ce gros réjoui, ceFanfan-la-Tulipe, qui lui écrit ces chefs-d’œuvre de passion et de mélancolie ? »
- Elle le croyait pourtant, elle le croyait si bien qu’un jour le maître d’armes triomphant, m’apporta cette réponse qu’il venait de recevoir : « A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture ! »
- Est-ce à l’éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider. Toujours est-il que cette nuit-là. dans son dortoir mélancolique, le petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu’il était grand, qu’il avait des moustaches, et que des dames de Paris, — occupant des situations tout à fait extraordinaires, — lui donnaient des rendez-vous derrière les sous-préfectures...
- Le plus comique c’est que, le lendemain, il me fallut écrire une lettre d’actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu’elle m’avait donné : «Ange qui a consenti à passer une nuit sur la terre... »
- Cette lettre, je l’avoue, le petit Chose l’écrivit avec la rage dans le cœur. Heureusement la correspondance s’arrêta là, et pendant quelque temps, je n’entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
- XI
- MON BON AMI LE MAITRE D’ARMES
- Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n’avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l’édude du matin finie, on les avait caser-nés tous pêle-mêle dans la salle, pour y prendre leur récréation à l’abri du mauvais temps, en attendant l’heure des classes.
- C’était moi qui les surveillais.
- Ce qu’on appelait la salle était l’ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands -murs nus avec de petites fenêtres grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d’une corde.
- Les enfants avaient l’air de s’amuser beaucoup là dedans.
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- LE DEVOIR
- Ils couraient tout autour de la salle bruyamment, en faisant de la poussière. Quelques-uns essayaient d’atteindre l’anneau; d’autres, suspendus par les mains, criaient; cinq ou six, de tempérament plus calme, mangeaient leur pain devant les fenêtres, en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l’emportaient dans des tombereaux.
- Mais tout ce tapage, je ne l’entendais pas.
- Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que je ne m’en fusse pas aperçu. C’était une lettre de Jacques que je venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris, — mon Dieu ! oui, de Paris, et voici ce qu’elle me disait :
- « Cher Daniel,
- » Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je fusse à Paris depuis quinze jours. J’ai quitté Lyon sans rien dire à personne, un coup de tête... — Que veux-tu? je m’ennuyais trop dans cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
- « Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m’a protégé tout de suite, et m’a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n’ai qu’à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n’est pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j’espère pouvoir envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
- » Ah ! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris ! Ici, — du moins, — il ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais c’est une petite pluie gaie, mêlée de soleil et comme je n’en ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé ; si tu savais! je ne pleure plus du tout, c’èst incroyable. »
- J’en étais là de la lettre, quant tout à coup, sous les fenêtres, retentit le bruit sourd d’une voiture roulant dans la neige. La voiture s’arrêta devand la porte du collège, et j’entendis les enfants crier à tue-tête : « Le sous-préfet! le sous-préfet! »
- (A suivre),
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- ASSURANCES MUTUELLES
- 759
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1892
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.303 30 )
- Subvention delà Société.......... 382 25 j
- Mal-façons et divers............. 779 80 )
- Dépenses.....................................
- Boni en Octobre Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 392 05 J
- Subvention de la Société......... 130 95 |
- Divers........................... 1 80 \
- Dépenses.....................................
- Boni en Octobre
- 3.465 35
- 2.803 45 661 90
- 524 80
- 294 35 230 45
- PENSIONS & NÉCESSAIRE A LA SUBSISTANCE
- Subvention de la Société .......... 3.812 22 )
- Intérêts des comptes-courants et du j 7.673 22
- titre d’épargne.................. 3.861 » '
- Dépenses :
- Retraites définitives............... 3.833 35 1
- Retraites provisoires............... 1.205 35 1
- Nécessaire à la subsistance........ 1.497 45 / 7,774 51
- Allocat. aux familles des réservistes. 655 50 l Divers appointements, médecins, etc. 582 86 1
- Déficit en Octobre
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 514 20 \
- Subvention de la Société.......... 128 25 j
- Dépenses ....................................
- Boni en Octobre..
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 31 Octobre 1892. » individuelles » »
- Dépenses » »
- Excédant des recettes sur les dépenses..
- 101 29
- 642 45
- 613 89
- 28 56
- 31 .274 38
- 15 .143 30
- 46 .417 68
- 41 .241 71
- il ,175 97
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- 760
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE 1892
- Naissances :
- 10 Novembre. Bertrand Elisa-Camille, fille de Bertrand Albin et de Drocourt Elisa.
- » Dacheux Fernand-Louis, fils de Dacheux Louis et de Lamy Irma.
- 19 » Hutin Louise, fille de Hutin Théophile et de^
- Fauconnier Marthe.
- » Gravet Madeleine-Honorine, fille de Gravet Léon et de Grosche Honorine.
- 23 » Flamant Jeanne - Henriette, fille de Flamant
- Ernest et de Lecomte Louise.
- » Delvigne Camille - Marcel, fils de Delvigne Edmond et de Lefèvre Adiana.
- 29 » Dahy Berthe-Louise, fille de Dahy Clémentin et
- de Duchemin Marie.
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME SEIZIÈME
- 761
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME SEIZIÈME
- ANNEE 1892
- Comme toujours, nous avons observé dans cette Table les principales divisions de matières auxquelles nos lecteurs sont accoutumés, et nous avons fait venir ces divisions dans Vordre où chaque numéro les présente généralement.
- MANUSCRITS DE J.-B, ANDRÉ GODIN
- Documents pour une biographie complète de J.-Bte-
- André Godin....... 8, 67, 132, 193, 257, 321, 385, 449, 641,
- [705
- Pensées de J.-Bte-André Godin................. 5, 65, 129
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Congrès de Rochdale.............................. 393
- Renouvellement partiel........................... 136
- Socialisme (Le) et la science..................... 73
- Syndicats professionnels et obligatoires. 201, 330, 459, 577, 652
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société...................... 488
- Assemblée générale ordinaire..................... 600
- Assurances mutuelles (Modifications)............. 621
- » » (Mouvement des) 62, 126, 190, 254, 318,
- [ 382, 446, 510, 574, 702, 759 Avis aux Visiteurs 64, 128, 192, 256, 320, 384, 448, 512, 576, 640,
- [704
- Comité de conciliation.................................... 489
- Conférence sur le Familistère............................. 228
- Conseil de Gérance........................................ 620
- Conseil de Surveillance....................................619
- Discours de M. Bernardot au Festival de Crystal-Palace. 584
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- 762 LE DEVOIR
- Ecoles du Familistère..................................... 490, 620
- Etat-civil.... 63, 127, 191, 255, 319, 383, 447, 511, 575, 703, 760
- Familistère (Le) et la presse........................ 482, 552, 672
- Fête de l’enfance...................................... 513
- Fête du travail........................................ 263
- Société de paix et d’arbitrage international.. 35, 104, 491. 740 Vote sur une demande de mise à la retraite................. 622
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Abus du régime parlementaire................................... 719
- Accouchées (Loi pour interdire le travail industriel aux)., 666
- Arbitrage professionnel................................... 207, 668
- Associations (Projet de loi sur les)........................... 87
- Caisse des retraites ouvrières......................... 333
- Clôture de la session.................................. 406
- Conciliation et arbitrage facultatif................... 668
- Conseil de prud'hommes.................................... 150, 339
- Conseils du travail............................................. 85
- Contrat de participation et les Sociétés coopératives (Loi
- sur le)............................................. 340
- Crédit professionnel................................... 154
- Dépopulation......................................... 409
- Habitations ouvrières..................................... 155, 339
- Hérédité collatérale.................................. 412
- Lenteurs parlementaires................................ 412
- Lois ouvrières......................................... 150
- Participation (La) et l’Etat....................... 13, 413
- Participation (Législation de la)............................... 17
- Politique coloniale.................................... 213
- Règlements d’atelier (Loi sur les)..................... 667
- Renouvellement partiel................................. 339
- Salubrité des établissements industriels............... 407
- • Sociétés coopérativeset contrat de participation (Loi sur les) 340
- Sociétés de secours mutuels............................ 406
- Syndicats professionnels (Modification à la loi sur les).... 668 Travail des femmes, des filles mineures et des enfants.... 662
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Afrique
- Acte de Bruxelles............................................... 24
- Allemagne
- Congrès de Berlin (Le)......................................... 728
- Libre pensée et socialisme............................. 537
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-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME SEIZIÈME 763
- Alsace-Lorraine
- Prussiflcation......................................... 96
- Amérique du Sud
- Colonie socialiste ou collectiviste.............. 278, 360
- Angleterre
- Congrès des Trades-Unions............................. 542
- Congrès des verriers ................................ 538
- Congrès international des mineurs..................... 355
- Huit heures (Les)............................. 29, 226, 727
- Indemnité législative................................ 225
- Labour party.......................................... 538
- Omnibus coopératifs.................................... 29
- Population............................................ 29
- Trades-Unions et conditions du travail............... 356
- Wholesale (Les)....................................:. 356
- Autriche-Hongrie
- Antisémitisme jugé par un socialiste................. 629
- Pays libre............................................. 96
- Belgique
- Congrès des instituteurs.. .......................... 628
- Congrès ouvrier socialiste........................... 537
- Conseil supérieur du travail..................... 160, 277
- Mine aux mineurs..................................... 359
- Minimum des salaires................................. 627
- Retraite ouvrière.....................................628
- Révision.............................................. 97
- Société libérale pour l’étude des sciences et des œuvres
- sociales........................................... 99
- Suffrage universel.................................. 417
- Espagne
- Emeute de Xérès....................................... 30
- États-Unis
- Chevaliers du travail................................ 729
- Consécration légale de la journée de huit heures..... 480
- Grèves et leurs conséquences......................... 730
- Parti du peuple...................................... 418
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- 764
- LE DEVOIR
- France
- Année bissextile......................................... 28
- Apprentissage (L’)..................................... 533
- Application de l’égalité des salaires................... 476
- Assistance aux ouvriers indigents........................ 91
- Associations ouvrières parisiennes...................... 158
- Associations villageoises de production................. 159
- Bourses du travail et secrétariat national............... 94
- Communes socialistes.................................... 417
- Concours d’apprentis à Nimes............................ 473
- Congrès allemaniste......................................625
- Congrès de Bordeaux..................................... 626
- Congrès de Tours........................................ 626
- Congrès d’hygiène ouvrière......................... 222, 267
- Conseil permanent de conciliation et d’arbitrage........ 354
- Coopération (La) et l’école............................. 477
- Discours de distributions de prix....................... 476
- Enseignement primaire (situation)........................ 95
- Enseignement professionnel............................. 532
- Exposition de 1900 (L’) et la coopération............... 478
- Intermédiaires (Les).....................................355
- Ligue de l’enseignement (La)............................ 724
- Loi Bérenger............................................ 532
- Magasin de gros coopératif............................. 475
- Mineurs de Monthieu..................................... 626
- Musée bibliothèque de la participation.................. 157
- Office du travail....................................... 669
- Ouvriers bûcherons (Les)..;........'...................725
- Participation (La) au conseil municipal de Paris........ 475
- Participation (La) et l’Etat........................... 92
- Petits asiles temporaires............................... 220
- Pharmacies coopératives et la loi...................... 479
- Prolétariat agricole (Le)..............................•. 725
- Signe des temps......................................... 476
- Société coopérative des employés civils de l’Etat........ 27
- Statistique intéressante................................ 535
- Syndicats agricoles..................................... 353
- Syndicats (Les) et la loi.......................... 354, 413
- Union syndicale des comptables.......................... 474
- Irlande
- Dépopulation............................................ 629
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME SEIZIÈME
- 765
- Italie
- Congrès républicain.................................. 227
- Renouvellement de la Chambre......................... 671
- Japon
- Population........................................... 671
- Pays-Bas
- Club ouvrier (ons Huis)............................. 358
- Coopération........................................ 100
- Suffrage universel en Hollande....................... 670
- Suède
- Suffrage universel en Suède.......................... 728
- Suisse
- Loi sur les fabriques................................ 537
- Minimum des salaires................................. 537
- Réformes sociales au village..........................« 359
- Tous Pays
- Accidents des chemins de fer........................ 363
- Force motrice......................................... 34
- Premier mai.......................................... 279
- Répartition de la richesse............................ 34
- Statistique du travail............................... 480
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Allemagne. — Fondation d’un Wholesale.................547
- » — Sociétés coopératives agricoles.......... 547
- Alliance internationale des sociétés de production... 523
- Coopération (Les progrès de la).................. 22, 340
- Coopération et la paix............................... 40
- Coopération et l’école............................... 477
- Exposition (L’) de 1900 et la coopération.............. 478
- Fédération des sociétés coopératives ouvrières belges. 229
- Festival de Crystal Palace....................... 523, 584
- Italie. — Mouvement coopératif..................... 546
- Loi sur les sociétés coopératives et le contrat de participation. ..................... ............. 340, 413
- Magasin de gros coopératif........................... 475
- Moissonneuse (La).................................... 229
- Musée bibliothèque................................. 157
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- 766 LE DEVOIR
- Participation (Législation de la).............. 17, 340, 413
- Participation au conseil municipal de Paris,.......... 475
- Participation et l’Etat........................ 13, 92, 230
- Pharmacies coopératives et la loi..................... 479
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Amour de la patrie....................................738
- Appel aux peuples en faveur de la paix................ 630
- Arbitrage.......................................... 41, 686
- Autriche-Hongrie. — Société des Amis de la Paix.......365
- Avis important......................................... 492
- Bureau international...................... 39, 101,677, 684
- Centre Américain. — Résolution de la Diète............ 282
- Ce que coûtent les armées permanentes................. 631
- Conférence internationale pour traiter des questions de
- politique internationale............................ 233
- Conférence interparlementaire..................... 233, 681
- Congrès international ........... 233, 281, 420, 526, 561, 676
- Coopération (La) et la paix........................ 40, 526
- Croix rouge (La) et la paix........................... 363
- Ernest Lavisse aux étudiants de Gand..................161
- Etats-Unis. — Tribunal international................... 635
- » — Exposition de Chicago..................... 636
- Faculté de lettres de Nancy............................ 231
- France.—A l’Académie des sciences morales et politiques. 365
- Hull-House.............................'.............. 735
- Institut de Droit international (L’).................. 732
- Instruction publique CL’) et la paix................... 421
- Ligue internationale de la paix et de la liberté...... 635
- Propagande pacifique................................... 422
- Résolutions du Congrès universel....................... 677
- Salut à l’année qui commence.......................... 41
- Socialistes (Les) et la guerre....................... 635
- Société de la paix perpétuelle par la justice internationale. 420 Société de paix du Familistère de Guise....... 35,104, 491, 740
- Suicide dans les armées de l’Europe................... 40
- Traités de commerce et arbitrage........................ 39
- Union postale universelle............................. 102
- LE MOUVEMENT FÉMININ
- Allemagne. — Universités (Les) et les femmes.......... 427
- Angleterre. — Meeting en plein air.................. 237
- Angleterre. — Suffrage des femmes..................... 294
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME SEIZIÈME 767
- Australie. — Suffrage des femmes....................... 638
- Autriche. — Congrès féministe.......................... 294
- Belgique. — Cercle pour l’émancipation de la femme..... 43
- » . — Nouvelle doctoresse......................... 746
- Canada. — Suffrage des femmes.......................... 294
- Congrès général des sociétés féministes....... 171, 237, 283
- Etats-Unis. — Elections présidentielles............ 367, 639
- » . — Femmes américaines...................... 427
- » . — Une femme juge de paix.................. 747
- Femmes étudiantes..................................42, 108
- Fédération française des sociétés féministes............ 108
- Fin d’année.............................................. 44
- France. — Autorisation du mari.........................292
- » . — Brès Madeleine (Mme)....................... 426
- » . — Chauvin (Mlle).......................... 423, 638
- » . — Comité des femmes à l’Exposition de Chicago. 638
- » . — Crèche Madeleine Brès...................... 426
- » . — Droit de suffrage...........................745
- » . — Droits (Les) de la femme................... 496
- » . — Electorat des femmes aux tribunaux de
- commerce................................. 366
- » . — Femmes avocates.............................293
- » . — Femme docteur en droit..................... 423
- » . — Femme (La) et les partis politiques........ 744
- » . — Femmes (Les) et la science................. 494
- » . — Femmes (Les) et les conseils de prud’hommes. 165
- » . — Femmes (Les) et le travail..................741
- » . — Femmes (Les) et l’Institut.............. 493, 746
- » . — Femmes (Les) pharmaciennes................ 494
- » . — Instruction des femmes..................... 495
- » . — Ligue française pour le droit des femmes.. 172
- » . — Pour les femmes (article du Temps)......... 687
- » . — Refuge pour les femmes enceintes........... 169
- » . — Syndicat des couturières................... 169
- » . — Travail des femmes......................... 236
- » . — Journaux féministes.........................747
- Guernesey. — Droit de vote............................... 43
- Italie. — Femmes aux conseils de prud'hommes........... 109
- Russie. — Femmes médecins........................... 366
- » . — Service des chemins de fer.................. 43
- Suisse. — Droit coutumier.. *.......................... 296
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- 768
- LE DEVOIR
- VARIÉTÉS
- L’Etoile du berger, par Camille Flammarion.. 304
- NÉCROLOGIE
- Desmoulins (Auguste)................................. 238
- Laveleye (Emile de)................................... 48
- Neale (Edward Wansittart)............................ 548
- Siccardi Francesco................................... 46
- ROMANS
- Grand’Père, par J. Girardin... 51, 112, 178, 244, 300
- Petit Chose, histoire d’un enfant, par Alph. Daudet.
- [ 312, 369, 431, 498, 567, 692,751
- BIBLIOGRAPHIE
- Alcoolisme ou épargne, par A. Coste.................. 177
- Evangile social, par C. Humann......................... 297
- Législation internationale du travail, par Paul Boilley.... 239
- Nouvelle révélation. La Vie, par Ch. Fauvety.............. 298
- Ouvrages reçus.......... 49, 110, 176, 297, 367, 429, 497, 690,750
- Paix (La) partout et toujours, par F. Courtépée........... 367
- Revue sociale et politique publiée par la Société d'études
- sociales et politiques, Bruxelles...................... . 748
- Unité de la vie passée, présente et future, par F. Courtépée llo Voie parfaite ou Christ ésotérique, par Anna Kingsford
- et Edouard Maitland.................................... 110
- Voyages pittoresques et techniques, par E.-O. Lamy........ 429
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger ot Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
- p.768 - vue 769/770
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