Le Devoir
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- LE DEVOIR
- REYUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 18 7®
- par J.-Ble-André GODlft, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME DIX-SEPTIÈME
- Rédacteur en Chef : M. J. PASCAL Y, Paris.
- Directrice : Madame veuve G-ODIN, (Officier d’Académie) au Familistère, Guise (Aisne)
- 1893
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE
- de J.-B.-André G-ODUST
- 1869-1870
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- Bien des détails dans la biographie complète de J.-B. André Godin ne pourront être publiés d’ici à de longues années. Nous ne relèverons donc que quelques-uns des faits de l’existence de notre héros en 1870.
- On sait qu’aussitôt la proclamation de la République (sep-tembfe 1870), des commissions municipales provisoires furent instituées par le Gouvernement de la Défense nationale.
- J.-B. André Godin fit partie de la commission de la ville de Guise. Il en était le président.
- L’élection d’une Assemblée Constituante était alors agitée; le Gouvernement de la Défense nationale avait, dès le 15 septembre, pris des mesures préliminaires tendant à ce but. En conséquence Godin, le 10 octobre 1870, s’adressait comme suit aux électeurs du département de l’Aisne :
- Citoyens,
- « Vingt années d’égarement politique ont fait subir à la France les dernières épreuves du régime impérial.
- » Pour la troisième fois, l’empire des Bonaparte a abandonné la France à l’étranger, — envahie — en proie à tous les malheurs de la guerre — sous le coup de désastres inouïs dans Fhisloire des hontes du despotisme.
- » Lorsque l’existence de la patrie est aussi gravement compromise, le peuple seul peut la sauver; alors c’est la République, c’est le gouvernement représentant Faction du peuple, c’est le gouvernement de tous, qui se charge de la difficile mission de réparer le mal causé par le gouvernement d’un seul..
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- » C’est ce que fera la République ; car la France est impérissable; — elle est la tête du monde et le cerveau des nations ; les terribles épreuves qu’elle subit aujourd’hui sont l’accumulation du mal profond dont les royautés accablent les peuples; la France concentre aujourd’hui tous ces maux pour le rachat universel du droit et de la liberté.
- » Oui, la lutte qu’elle soutient, c’est la crise suprême du despotisme et de la tyrannie; c’est le paroxysme du mal produit par ces royautés qui mettent leur gloire à verser le sang des peuples, à détruire leurs richesses et à ravir leur liberté.
- » C’est dans ces circonstances que la France appelle tous ses enfants à la défense de la Patrie et de son indépendance.
- » C’est au milieu de ces difficultés que la France renaît à une nouvelle vie publique; c’est à la face de l’Etranger qu’elle appelle le Peuple dans ses comices pour élire les hommes qui pourvoiront à la restauration de nos libertés par la constitution de la République.
- » Dans des circonstances aussi graves, chaque citoyen se doit à la Patrie, sans hésitation, sans faiblesse ; chacun se doit au poste auquel il croit pouvoir rendre le plus de services. C’est pourquoi je me présente aux suffrages des habitants du département de l’Aisne, comme candidat à la Constituante.
- » Je ne crois pas avoir besoin d’affirmer mes opinions politiques : vingt années de résistance contre les moyens de corruption employés par l’empire, et de luttes contre les difficultés qu’il a placées sur ma route, sont, je pense, une des plus sûres garanties qu’un candidat puisse offrir.
- » A mes yeux les gouvernements qui, comme l’empire, se fondent sur le parjure et sur l’abus de la force, sont des gouvernements destinés à faire le malheur des peuples et à conduire les nations à l’abîme! C’est pourquoi j’ai toujours méprisé l’empire.
- » Les progrès de la civilisation, autant que ceux de la raison humaine, exigent du reste aujourd’hui que le Gouvernement des peuples soit toujours confié aux hommes choisis entre les
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- plus capables et les plus dignes ; c’est pourquoi je suis Républicain.
- » L’expérience du passé a démontré que les constituants ne doivent pas perdre leur temps en vaines paroles, mais qu’ils doivent immédiatement affermir le gouvernement de la France. Plus que jamais cela sera nécessaire pour réparer les désastres de la guerre, et faire renaître les sources fécondes du travail, de l’industrie et de l’agriculture, dont la nation aura tant besoin.
- » Les questions sociales naîtront des malheurs de la situation, et il sera nécessaire de trouver des solutions propres à chacune d’elles, non par l’application de doctrines et de systèmes préconçus, mais par les sages réformes que les circonstances rendront plus indispensables que jamais, et que la société, du reste, éprouve déjà le besoin d’introduire dans son sein comme devant être profitables à tous.
- » Sur ce point important, je ne dirai pas à mes concitoyens que je vais me mettre à l’étude des questions sociales, — mais je leur dis: — j’ai étudié les questions sociales, autant que qui que ce soit au monde, et je crois pouvoir rendre d’utiles services à la cause de l’humanité, de la civilisation, du progrès, de la paix, du travail et de la liberté.
- » Ce que j’ai fait dans ma sphère, comme chef d’industrie, sous le gouvernement le plus hostile à toute expérience sociale, je l’ai fait comme moyen de démontrer ce que peut l’action privée pour l’amélioration du sort des populations manufacturières.
- » L’expérience a sanctionné mes vues; l’avenir les jugera et en tirera profit.
- » Mais la Constituante va être appelée à donner une solution à d’autres problèmes.
- » Elle devra autant qu’il est possible :
- « A l’Extérieur, poser les bases de la paix européenne, sur la fédération des peuples ;
- » A l’Intérieur, abolir sans exception toutes les entraves imposées à la liberté par le despotisme;
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- » Elle devra assurer la révision des codes et des lois pour les mettre en accord avec les progrès de la raison humaine ;
- » Donner aux familles la sécurité par la garantie des droits de tous et de chacun ;
- » Affermir la tranquillité publique par des institutions en accord avec une nouvelle activité de l’industrie ;
- » Edicter des lois protectrices du travail et du salaire, de l’association et des moyens d’assurer à chacun le produit de son activité;
- » Faire que le travail permette à toute famille de vivre honnêtement;
- » Effacer les causes de grèves de l’industrie par l’établissement de jurys préventifs des conflits entre patrons et ouvriers, et par des lois établissant avec sagesse les droits de tous les participants à l’industrie, de manière à relever pour chacun le niveau du bien-être.
- » Les devoirs de la Constituante ne seront pas moins grands pour l’éducation et l’instruction de tous les enfants de la nation, afin d’en faire des citoyens qui seront la gloire delà France et de la République.
- » C’est à atteindre ces résultats que seront consacrés tous mes effort*, si je suis honoré de vos suffrages. »
- GODÎN
- Manufacturier,
- Président de la Commission municipale de Guise, Membre du Conseil général de l’Aisne.
- Les élections furent différées de quelques mois. La France était envahie par l’armée allemande et tous les efforts se concentrèrent bientôt, pour Godin, sur le fait unique de la défense communale en face de l’envahisseur.
- En même temps, il éprouvait les plus grandes difficultés à soutenir le travail des ouvriers de son usine et, surtout, à organiser le paiement des salaires. La lettre suivante que, dès le 17 septembre, il avait répandue dans le pays donnera une idée de ces difficultés ;
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- « Aux habitants de la ville de Guise et des villages voisins;
- » Chers Concitoyens,
- » Dans les circonstances difficiles que nous avons à traverser, il est du plus grand intérêt que la classe ouvrière ait un travail continu qui lui procure des moyens d’existence. Mon désir est de continuer à faire travailler les ouvriers que ^'occupe, quels que soient les embarras que cela puisse me créer. Mais de grandes difficultés se présentent pour le paiement des salaires, et, conséquemment pour les transactions auxquelles donnent lieu, tous les jours, les besoins des ouvriers chez les débitants.
- » Je viens donc faire appel à votre concours pour atténuer ces difficultés, dans la mesure du possible.
- » Les efforts que j’ai faits jusqu’ici auprès de l£ Banque de France, n’ont pu me faire obtenir des billets de banque de 50 et 100 francs qui, sans me rendre les choses faciles, auraient au moins atténué les difficultés que présente l’absence de numéraire dans notre contrée ; numéraire que la Banque ne peut point non plus me procurer.
- » 11 ne sera guère possible, pendant longtemps encore, sans doute, d’avoir de la banque autre chose que des billets de mille francs ; mais, avec cela, je ne puis payer les 900 personnes salariées que j’ai en ce moment,
- » Pour obvier à l’absence de numéraire, j’ai créé des bons de 10 francs, et je vais en créer de 5 francs, que le commerce peut accepter avec confiance pour être échangés à ma caisse en billets de banque quand cela en sera possible.
- » L’obstacle à ce que je fasse cet échange immédiatement vient de ce qu’il est difficile qu’on me rapporte en une seule fois pour mille francs de bons. 11 serait donc du plus grand intérêt pour le commerce qué chacun consentît à me faire chaque semaine l’échange de tous les billets de banque de 50 francs et de î 00 francs ainsi que de l’argent et de la monnaie dont il peut disposer contre des billets de mille francs,
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- » De cette manière je pourrais ensuite faire l’échange des chèques de 10 francs qui sont entre les mains des commerçants contre des billets de 50 et de 100francs,qui retourneraient ainsi au commerce ; et je pourrais donner, à chacun de mes ouvriers, une partie de leur paie en monnaie courante : les affaires seraient ainsi plus faciles dans la ville et dans les villages voisins avec mes ouvriers.
- » Je fais observer néanmoins que je ne consentirai maintenant l’échange des chèques contre des billets de banque qu’avec les personnes qui recevront les chèques pour leur valeur réelle et sans exercer aucune retenue sur eux lorsqu’ils seront donnés en paiement : il ne faut pas que mes ouvriers soient soumis à une usure honteuse pour ceux qui la pratiqueraient.
- » J’ai l’espoir, chers concitoyens, que chacun comprendra l’importance de cet avis, et que chacun s’unira à moi pour faciliter le paiement des salaires, et les transactions commerciales auxquelles ils donnent lieu dans la ville et les environs.
- » C’est avec cette pensée que je suis votre bien dévoué,
- » Godin. »
- Les chèques créés par Godin rendirent les plus précieux services dans toute la région. Ils étaient recherchés à l’égal des billets de la banque de France et leur complète rentrée, à la reprise des affaires, fut assez lente à obtenir vu la confiance qu’ils inspiraient à leurs détenteurs.
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- Nous avons vu par la circulaire ci-dessus, en date du 10 octobre 1870, que Godin s’était porté candidat à la Constituante, qu’on parlait d’élire à cette époque.
- Les élections pour l’Assemblée nationale qui eut à régler les conditions de paix avec la Prusse eurent lieu le 8 février 1871. Quatre jours auparavant notre héros s’adressait comme suit aux électeurs ;
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- « Chers Concitoyens !
- » Les évènements de la guerre ont changé la situation politique depuis la circulaire que j’ai publiée en octobre dernier. La France est appelée aujourd’hui à un nouveau rôle parmi les nations: elle doit se faire l’organe de la Paix Européenne, de la Fraternité entre les hommes et entre les Peuples !
- » Pour accomplir cette mission pacificatrice il faut écarter pour toujours les Gouvernements de luxe, de convoitise, de prodigalité et de guerre.
- » Il faut à la France le Gouvernement de la paix, du travail et de l’économie : nous réparerons ainsi nos désastres et nous éviterons les nouveaux malheurs de la guerre à nos enfants.
- » La guerre, c’est le renversement de toutes les notions de justice ; c’est le mépris le plus profond des droits du travail, de la famille et de la propriété ; c’est le mal poussé à sa plus haute puissance pour le malheur des Peuples !
- » La paix, c’est l’expression de la justice, c’est le Bien parmi les hommes, c’est le progrès de l’industrie et la prospérité du travail; c’est le développement intellectuel et moral des générations ; elle fait la tranquillité des familles et le bonheur des sociétés.
- » La France intelligente n’a pas voulu la guerre. Elle doit obtenir de l’Allemagne des conditions de paix honorables, en accord avec les besoins de la civilisation moderne.
- » Il faut que la France conserve sa place dans l’élaboration des progrès du monde, dans l’amélioration du sort des peuples, dans la saine application du droit, delà justice et de la liberté.
- » Mais il faut que la paix consentie nous permette de relever nos villes et nos villages saccagés, de secourir nos campagnes dévastées, et de soulager toutes les misères que la guerre aura accumulées sur la France.
- » Il faut enfin que la paix nous permette la liquidation des charges que l’Empire nous a laissées avec celles de l’affreuse guerre qu’il a fait fondre sur nous,
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- » Pour organiser cette paix, la seule possible, et pour qu’elle soit durable, il faut que le Peuple garde l’usage de la souveraineté ; il faut qu’il n’abandonne plus à un seul homme le pouvoir de disposer, suivant son caprice, du sort de notre Nation, de notre vie et de nos biens.
- » La République est la seule forme de gouvernement qui rende cela possible, parce qu’elle permet aux Peuples de toujours confier la direction de l’Etat aux grands caractères, aux hommes les plus intelligents, les plus capables, les plus actifs et les plus dévoués aux intérêts de la Nation et au salut du Peuple tout entier.
- » Une tâche aussi nouvelle et aussi ardue que celle de la constitution de la République, au milieu des évènements difficiles où la France se trouve placée, doit être donnée à des hommes étrangers aux actes des vingt années du règne qui a conduit la France à sa ruine et à tous ses malheurs !
- » Pénétré de ce sentiment que le vrai courage consiste à se dévouer dans les moments difficiles, j'ai accepté.la candidature à la Constituante comme un devoir à remplir, certain de porter à cette Assemblée un contingent d’études et de connaissances politiques et sociales longuement acquises, qui me permettront, si je suis élu, de rendre d’utiles services à mon pays. »
- Godin fut élu député de l’Aisne avec 41.068 suffrages et se rendit aussitôt à Bordeaux pour occuper son poste.
- Des évènements qui s’étaient déroulés à Guise, pendant l’occupation allemande et de l’action générale de Godin durant cette période jusqu’en septembre 1871, nous trouverons un résumé très succinct et qui nous suffit, pour l’instant, dans la circulaire suivante adressée par Godin lui-même, le 28 septembre 1871 à ses électeurs, en vue du renouvellement du Conseil général de l’Aisne :
- « Mes Chers Concitoyens,
- » Dans un manifeste que j’ai publié en 1869, et qui a eu un
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- certain retentissement parmi vous, je présageais les malheurs que le pouvoir absolu de l’empire accumulait sur la France.
- » Chaque jour rendait de plus en plus difficile à Louis Bonaparte les moyens de cacher à la nation la prodigalité et le gaspillage de nos finances; les fautes accumulées de son gouvernement menaçaient de devenir visibles pour la nation tout entière : Il conçut alors la pensée de faire appel à la confiance du peuple pour jeter un voile sur les égarements de son règne.
- » Pour des yeux clairvoyants, l’homme du Deux-Décembre n’avait recours à un plébiscite que pour pouvoir, avec plus d’autorité, jeter la France dans de malheureuses aventures.
- » Dès lors, je combattis avec énergie ce plébiscite ; je cherchai à démontrer à mes concitoyens qu’il s’agissait pour Napoléon III de réaliser le rêve criminel d’affermir sa dynastie dans les prétendues gloires de la guerre, et au prix du sang versé de nos enfants.
- » Je vous disais bien haut de voter non pour arrêter le pouvoir dans cette voie funeste ; je vous disais que voter oui c’était voter des malheurs futurs pour la France.
- »Le canton de Guise me fit l’honneur d’écouter ma voix et de voter non, malgré les incitations des partisans du despotisme impérial. Mais, pour le malheur du pays, il n’en a pas été ainsi partout : le nom de Napoléon III n’avait pas encore perdu son prestige.
- » Peu de temps après, quelques-uns de mes amis proposaient ma candidature au Conseil général, et vous m’honoriez de vos suffrages.
- » Je pensais dès lors pouvoir prendre, dans le Conseil de notre département, une part active au soin des intérêts de notre canton, et faire sortir ces intérêts de l’oubli dans lequel .mes prédécesseurs les avaient laissés.
- » Mais bientôt Napoléon III déclarait à l’Allemagne la guerre la plus insensée qui fût jamais, et, au lieu d’être appelé à défendre dans le Conseil général les intérêts de notre canton, je reçus du Gouvernement de la défense nationale la mission
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- de sauvegarder ces intérêts devant les exigences de la guerre et de l’étranger.
- » Cette périlleuse mission, je l’acceptai avec quatre collègues dévoués comme moi, prêts à se sacrifier de leurs personnes et de leurs biens pour la défense des intérêts du pays.
- » Pendant cinq mois d’une administration des plus difficiles, au prix de notre liberté et de trois semaines de la captivité la plus pénible et la plus dure pour trois d’entre nous, nous avons opposé une résistance sagement calculée à toutes les exactions de l’ennemi, et nous avons eu au moins la satisfaction d’avoir évité au canton de Guise le paiement à l’ennemi de 600 ou 700 mille francs de réquisitions ou d’impôts de guerre.
- » Cela n’a pas empêché et n’empêche pas encore la malveillance de chercher à faire croire au public que l’administration de la ville de Guise, et moi en particulier, nous nous soyons exonérés des charges de la guerre et de l’occupation.
- » C’est ainsi que par des insinuations perfides et mensongères introduites dans certains journaux, ou répandues dans le pnblic, on cherche à me dénigrer auprès de vous. Quoiqu’il m’en coûte de m’occuper de pareilles manœuvres, il pourrait être contraire à la moralité publique de laisser altérer plus longtemps la vérité : la voici sur les faits principaux qui se sont accomplis depuis huit mois à mon égard :
- » Personne n’ignore que même dans les moments les plus difficiles j’ai toujours occupé la population ouvrière de mon établissemept, et cela au prix des sacrifices les plus considérables.
- » Pendant l’occupation, l’armée allemande a fait, avant le 1er mars, cinq séjours à Guise pendant lesquels j’ai logé et nourri 249 soldats, 8 officiers et 164 chevaux et vaches. C’est une moyenne de 50 hommes et de 33 chevaux chaque fois.
- » Je ne me suis donc pas exonéré des charges de la guerre, et la population du Famlistère né l’a pas fait davantage ; elle a, au contraire, fait preuve de dévouement en toute occasion,
- » Avant l’occupation, dans les passages de troupes françaises, 950 soldats ont logé dans mon établissement, et les habitants
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- du Familistère se sont volontairement chargés de préparer les aliments d’une forte partie de ces soldats.
- » Lors de l’évacuation des ambulances de St-Quentin, les habitants du Familistère ont spontanément constitué quatre salles d’ambulance qui, pendant trois jours, ont reçu 260 blessés; cela a permis de ne pas répartir nos malheureux soldats à domicile dans la ville et d’éviter ainsi à ces infortunés de grandes fatigues.
- » Eh bien 1 au milieu de tous ces embarras privés et publics, qu’ont fait mes détracteurs? Par leurs critiques exagérées, ils m’ont signalé aux généraux des troupes prussiennes comme un chef redoutable de francs-tireurs ; ils m’ont dénoncé comme détenteur d’armes et de munitions de guerre, dans le Familistère.
- » Par ces entraînements coupables, ils m’ont fait enlever au milieu delà nuit par la soldatesque prussienne : le Familistère a été cerné jusqu’au lendemain et ensuite envahi par 300 soldats et fouillé de fond en comble pour y chercher les preuves qui devaient, au dire des Prussiens, me faire fusiller le jour même, si on les avait trouvées.
- » Le résultat de ces manœuvres a été de jeter pour un jour une population entière dans la terreur, de faire briser dans le Familistère un certain nombre de portes et de meubles, puis de voir ordonner ma mise en liberté.
- » Telle était l’œuvre de mes détracteurs !
- » Ce sont les mêmes hommes qui me dénigrent et me calomnient aujourd’hui, par d’autres moyens et sous d’autres formes.
- » Mais le bon sens public ne s’est pas rangé du côté de ces haines aveugles : vous m’avez envoyé comme représentant à l’Assemblée nationale, et quelque temps après, lors de l’élec-lection des Conseils municipaux, vous m’avez appelé à une majorité considérable au Conseil municipal, ainsi que les amis qui ont partagé avec moi les périls de l’invasion, et vous n’avez joint à nous que les hommes dont le concours sincère était assuré à la bonne et impartiale administration des
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- intérêts communaux, en même temps qu’au gouvernement de la République.
- » Vainement veut-on aujourd’hui encore vous tromper à mon égard: les électeurs du canton de Guise ont trop justement apprécié les évènements pour se laisser surprendre.
- » Fidèle à mon mandat, je suis allé à Bordeaux pour aider au rétablissement de la paix et à la libération de notre territoire par l’évacuation des armées allemandes ; j’ai consacré aussi mes efforts à faire obstacle aux passions monarchiques qui ne craindraient aucune extrémité pour restaurer la royauté et ses privilèges, au mépris de la souveraineté inaliénable du suffrage universel, et au risque de nous conduire ensuite à de nouveaux malheurs politiques et sociaux.
- » Ma conduite, depuis que je suis parti pour Bordeaux, n’a donc pas eu seulement pour but d’obtenir la paix avec l’étranger, mais aussi de nous la ménager à l’intérieur.
- » Cela, je l’ai fait comme député, mais je l’ai fait aussi comme auteur en publiant un livre dans lequel sont traitées toutes les questions économiques qui intéressent le travail et l’industrie, l’instruction et le bien-être du peuple; questions dont dépend aujourd’hui l’avenir de la société et qui, dans l’intérêt de la paix et de la prospérité publiques, doivent être sérieusement étudiées.
- » Aujourd’hui, mes chers Concitoyens, vous êtes appelés à élire les Conseillers généraux et les Conseillers d’arrondissement. Si je puis me permettre de vous donner un conseil, je vous dirai:
- » Sachez écarter les hommes qui évitent de prononcer le mot de République, car ces hommes sont les ennemis ’de la souveraineté perpétuelle du suffrage universel ; ils voudraient étouffer la volonté nationale en restaurant une royauté quelconque: ils aiment les privilèges.
- » Gardez la République, car elle est le seul gouvernement de tous les droits, le seul gouvernement que vous soyez appelés à choisir vous-mêmes par le suffrage universel. C’est le seul gouvernement qui ne vous soit pas imposé; c'est le seul
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- gouvernementqui donne des garanties à la liberté, puisqu’élec-teurs, vous pouvez toujours, par le suffrage universel, remplacer les hommes que vous reconnaîtriez incapables de bien gérer les affaires publiques.
- » Sachez donc choisir des hommes qui veuillent sincèrement le maintien delà République, car la République est maintenant le seul gage de notre tranquillité et le seul moyen de réparer les malheurs que le gouvernement d’un seul nous a causés.
- » S'il vous convient de me renouveler le mandat de Conseiller général que vous m’avez confié en Juin 1870, j’accomplirai ce mandat comme je vous l’ai promis. Je chercherai avec persévérance à faire accorder à notre canton sa part des institutions et des avantages publics dont jouit notre département, et je ne négligereai rien pour faire valoir la justice de nos demandes en les appuyant auprès de tous les pouvoirs de l’État. )) GODIN.
- Godin vit renouveler son mandat de conseiller général.
- Mais avant d’aller plus loin, nous devons signaler à nos lecteurs que c’était quelques mois auparavant, en cette même année 1871, qu’il avait publié son premier volume :
- SOLUTIONS SOCIALES
- « Lorsque j’ai écrit ce livre, dit-il lui-même en tête de Solutions Sociales, rien ne présageait les évènements politiques qui se sont accomplis ; en le livrant à l’impression, dès le mois de juin 1870, je croyais donner à mon pays un préservatif des tempêtes dont je voyais l’horizon social assombri ; je ne pensais pas que ce livre arriverait après un premier et si terrible orage.
- » Mais l’invasion étrangère et l’investissement de Paris sont venus arrêter l’impression de cet ouvrage et suspendre le travail des gravures; la guerre civile, à son tour, en a retardé la publication, et ce n’est que quand la question sociale se pose
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- à travers les difficultés les plus inextricables que mon livré paraît.
- » Ce qu’il renferme n’est donc pas inspiré par les évènements accomplis; cela explique pourquoi certaines pages ne paraissent pas en concordance complète avec les événements.
- » Si j’avais à refaire aujourd’hui ce travail je n’aurais rien à changer au fond, mais je pourrais en modifier la forme pour la mettre plus en harmonie avec la situation politique et sociale actuelle de la France.
- » Malgré cela, je livre avec confiance ce volume à la méditation de mon pays, et je fais des vœux ardents pour que les solutions sociales qu’il renferme puissent aider à dissiper ce trouble des consciences qui, depuis longtemps, fait que la vie privée, comme la vie publique, n’est plus, pour presque tout le monde, qu’un tissu d’expédients dont on cherche la justification dans le succès.
- » Notre société, au contraire, a besoin de s’affermir dans une voie nouvelle et sûre, pour que le succès des efforts de chacun et de tous soit véritablement profitable au salutcommun. Cette voie ne peut être que celle universellement consentie, do la conciliation sociale des intérêts : c’est ce que j’espère avoir largement tracé dans ce livre en indiquant les moyens pratiques de cette conciliation.
- » Puissent mes compatriotes se servir de mon ouvrage pour le salut de notre chère Patrie, afin de la préserver à jamais du retour des malheurs de la guerre civile ! C’est mon vœu le plus cher, ce serait le bonheur de ma vie. »
- Plus loin, appréciant lui-même son livre, il dit;
- c( Ce livre n’est pas une œuvre littéraire ; écrit au milieu d’occupations industrielles de tous les jours et de tous les instants, par un homme dont l’existence s’est passée au contact de la matière, au sein du travail des champs et de la fabrique, il ne peut unir au sérieux des études cet art du langage qu’une éducation soignée prête à la forme, surtout quand l’habitude d’écrire lui vient en aide.
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- » Mais si ce n’est pas au contact du travailleur des champs ou de l’ouvrier de la fabrique que s'acquiert l’art de bien dire, c’est au moins près d’eux que peuvent s’étudier les questions qui intéressent le sort des masses ; c’est là que gît la question sociale de notre temps ; c’est là que des vérités brûlantes sont à mettre en évidence, pour être portées à l’attention de tous les hommes dévoués au progrès social.
- » Ce sont ces vérités que cet ouvrage a pour but d’élucider. Il doit se ressentir des intermittences qui ont été apportées dans sa rédaction ; je prie, en conséquence, le lecteur d’étre indulgent sur la forme et de s’attacher, avant, toute chose, à l’examen des solutions que ce livre renferme, sans s’arrêter à la manière dont l’auteur a traduit sa pensée, manière qui, sans doute, sera souvent fort éloignée d’être aussi claire qu’il le désire. »
- Il dit encore :
- « Ce livre est une nouvelle réponse à un reproche que m’ont adressé quelques amis.
- » Pourquoi, m’ont-ils dit, plus d’une fois, gardez-vous le silence sur des choses que vous réalisez dans un but d’intérêt social ?
- » Pourquoi ne livrez-vous pas à la publicité les résultats de votre expérience, afin que le monde en profite ?
- » C’est un devoir pour vous de faire connaître ces résultats : vous ne vous appartenez plus à vous-même, vous appartenez à la société. »
- » Ainsi s’expriment ceux qui n’ont qu’à observer ou à critiquer; il parait si simple de demander toujours davantage à ceux qui ont déjà fait: le travail accompli semble si facile !
- » A cela j’ai répondu qu’il ne me paraissait pas véritablement utile de rechercher la publicité, avant que les faits eussent parlé, quand il s’agit de choses à la réalisation ou à l’application desquelles nous travaillons.
- » Ne vaut-il pas mieux réaliser le bien sur le terrain de la vie pratique, en étudiant les données de l’expérience que
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- d’ambitionner d’abord l’honneur de se faire connaître par des projets de réformes ou d’institutions, qui souvent se consomment en vaines paroles ou en essais infructueux ?
- » Il m’a paru plus sage d’agir que de parler; j’ai vu dans cette ligne de conduite l’accomplissement d’un double devoir : ne pas occuper inutilement le public d’idées que l’expérience eût pu condamner, et n’avoir à l’entretenir que de vérités sur lesquelles les faits aient permis de prononcer un jugement que la postérité pourra sanctionner.
- » Ceci est donc un premier point qui explique pourquoi j’ai médité et agi dans le silence, et pourquoi j’ai résisté longtemps aux sollicitations de mes amis, afin d’éviter que la presse s’occupât de moi.
- » J’ai pu encore et surtout trouver dans ce silence l’avantage de ne pas surexciter les passions hostiles aux idées nouvelles et je suis parvenu, dans un demi-calme, à édifier et à développer une œuvre que ces passions auraient pu étouffer dès son origine
- » Aujourd’hui, ce silence n’a plus d’objet : fondateur d’une œuvre pour laquelle je désire des imitateurs, je dois expliquer au monde la pensée qui a présidé à cette fondation ; l’œuvre est assez forte enelle-même pour qu’il soit imprudent d’y toucher et même de ne pas la protéger, au moins en apparence ; je puis donc profiter de cette situation pour exposer les faits et les idées qui se rattachent à la fondation du Familistère, à son développement et à sa marche.
- )) Je puis et je dois aujourd’hui braver les obstacles que l’ignorance et la faiblesse humaine accumulent toujours devant les œuvres utiles et marcher droit aux sympathies que je rencontrerai parmi les amis du progrès.
- » Ceux-là reconnaîtront que mon entreprise n’est due ni à des circonstances fortuites, ni à un vain caprice d’homme, ni à un intérêt matériel égoïste, comme tant de personnes au cœur étroit l’ont pensé ; mais qu’au contraire elle puise sa source dans des convictions et des principes fortement arrêtés, qui ont pour but le salut social et le bien de l’humanité.
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- » Cet ouvrage ne suivra pas les sentiers battus ; il a pour objet de montrer une utopie d’hier réalisée aujourd’hui : par conséquent, il a à retracer des faits nouveaux, non-seulement par leurs conséquences, mais aussi par les principes qui les ont produits.
- » Il ne s’agit pas de rechercher comment l’avenir pourra s’élever sur les ruines du passé; mais bien de démontrer comment le présent peut créer le bien-être au profit de ceux qui sont privés du nécessaire, sans rien enlever à ceux qui possèdent la richesse.
- » Il s’agit de démontrer ce que le travail a pu faire dans cette voie, sans autre appui qui sa propre puissance et sa foi dans les principes.
- » C’est donc en s’appuyant sur des faits que les doctrines de ce livre se produisent; et si l’arbre peut être jugé par ses fruits, les doctrines qu’il renferme peuvent être jugées par l’expérience.
- » Mais comme toute œuvre nouvelle doit subir les résistances des habitudes et des préjugés qu’elle vient combattre ; comme l’histoire nous fait voir dans tous les temps l’idée nouvelle persécutée, l’expérience dont il est question s’est aussi faite au milieu des plus tristes obstacles, et ce ne doit pas être là le moindre signe de sa force.
- » Malgré ces obstacles, j’ai pu élever le premier palais au travail, — le palais social, — et préparer les dispositions nécessaires à l’association intégrale parmi les hommes. J’ai pu rassembler les éléments qui doivent concourrir à la répartition équitable des fruits de la production entre le travail, la capacité et le capital.
- » C’est là l’œuvre pratique que j’ai à exposer au lecteur, œuvre commencée et réalisée par le travail seul; œuvre dont les ressources s’élèvent aujourd’hui à plusieurs millions qui ne doivent rien au vieux monde, mais sur lesquels la justice des tribunaux a ouvert aux gens d’affaires la porte de la curée, pour seconder les forces ennemies du progrès qui me font obstacle, et viennent demander le partage des fruits d’un
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- travail qui n’est pas le leur. Mais tel est le sort de l’idée nouvelle, et le rôle de la justice sociale dans le présent !
- » L’Association intégrale est préparée, son organisation est faite, les cadres en sont ouverts, les fonctions établies ; le bien-être de 900 personnes en ressent depuis longtemps déjà les heureux effets; et dès que l’ignorance et la méchanceté humaine ne me susciteront plus d’obstacles, l’association du travail, du capital et du talent sera un fait accompli. »
- Le vœu formulé en ces termes par Godin, dès 1871, se réalisa pleinement le 13 août 1K80, par la constitution légale de la Société du Familistère, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, — et cela au bénéfice de plus de 2.000 personnes en ne comptant que les familles habitant les palais sociaux, tant au Familistère de Guise qu'au Familistère de Laeken-lez-Bruxelles.
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- ET LA PARTICIPATION
- Nous traversons une crise intense. Depuis quelque temps, les événements se pressent, affolant les uns, provoquant de sérieuses réflexions chez les autres, apportant à tour de rôle des arguments décisifs dans le procès depuis longtemps instruit par les socialistes de toutes les écoles contre une société basée économiquement sur l’antagonisme des intérêts.
- La grève de Garmaux, qui avait tenu le public en haleine si longtemps, était à peine terminée, que l’abominable attentat de la rue des Bons-Enfants replongeait les esprits dans des perplexités sans nombre, et l’opinion publique n’était pas encore remise de son émotion qu’éclatait le scandale du Panama.
- C’est lâ, d’ailleurs, un état qui n’est pas particulier à la France. Il suffit de jeter un coup d’œil autour de nous pour voir que les monarchies ne sont pas exemptes du mal dont nous souffrons. Qu’on se rappelle les débâcles financières des places de Berlin et de Vienne, en 1872, et tout récemment en même temps que l’affaire de Panama déroulait ses attristantes péripéties, les désordres de la municipalité de Madrid entraînant la chute du cabinet espagnol, l’affaire des fusils allemands et le scandale des banques italiennes d’émission.
- « Lorsque les réactionnaires tendent de rendre la République responsable du Panama », dit M. Louis Bertin dans la Vraie République, nouvelle publication hebdomadaire à laquelle nous sommes heureux de souhaiter la bienvenue, « ils perdent une belle occasion de se taire, car ils disent de rudes bêtises. »
- » La République souffre précisément des vices que, depuis deux cents ans, les monarchies ont développés à l’excès, en
- (1) Voir le Devoir, tome 16, pages 201, 330, 459, 577 et 652,.
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- tolérant, en facilitant même l'agiotage au détriment du travail vrai et fécond.
- » Le mal dont nous sommes atteints, et que l’affaire de Panama a mis à nu, tient à nos mœurs, et, soit dit en passant, il y faut pour le guérir, plus qu’une commission d’enquête, ou un ministère changé ou remanié.
- » Le grand malheur de notre époque, c’est d’avoir remplacé presque complètement le travail par la spéculation, le gain des œuvres utiles par l’agiotage, le bénéfice normal de l’argent par l’usure.
- » Il ne peut y avoir dans une société qu’une sorte de travail admissible, celui qui produit des objets réels, qui se résout par des œuvres profitables à tous, qui se traduit par des services rendus au pays. »
- L’auteur de Germinal et de l'Argent exprimait la même pensée dans une interview :
- « Entre tous les rôles condamnables que l’argent joue à notre époque, disait M. Zola, il en est un qui me paraît particulièrement immoral et odieux. Je veux parler de la spéculation, c’est-à-dire de la production de l’argent par l’argent, alors que l’argent ne devrait être produit que par l’effort matériel ou intellectuel de l’individu, c’est-à-dire par le travail. »
- L’affaire de Panama n’est qu’une des manifestations de la puissance déréglée de l’argent qui a remplacé les privilèges de la naissance et des castes contre lesquels nos pères ont vaillamment combattu en 1789, puissance dont ils ne pouvaient pas prévoir les développements inouïs.
- Elle est en effet la résultante du développement de la vapeur et de l’électricité, du machinisme qui en est la conséquence. La main-d’œuvre devient de plus en plus inutile. Le nombre des ouvriers inoccupés, la perspective d’une vieillesse sans ressources, augmente en même temps que s’accroît la distance qui sépare le travailleur le mieux rétribué de l’opulent capitaliste. Et cet écart, il n’est pas jusqu’à la mort du milliardaire américain Jay Gould, survenant comme une bizarre ironie du sort au milieu de tous ces incidents, qui ne contri-
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- Due à lui donner les apparences d’un abîme vertigineux aux regards stupéfiés par cette danse des millions.
- Les frelons qui sans produire aucun travail utile à la société, drainent les capitaux si péniblement amassés aux champs, à l’atelier, au laboratoire, dans le domaine industriel ou dans le domaine de la pensée font pousser de hauts cris et réclamer des mesures de répression. Besogne passagère et peu féconde. Ce qu’il importe surtout de faire, c’est la réorganisation de la ruche telle que les frelons n’y aient plus accès.
- Sous ce titre, les Solutions, a paru dans le Journal de Marseille une série d’articles dus à la plume autorisée de M. Eugène Rostand, promoteur, à Marseille, de nombreuses institutions de prévoyance et de coopération.
- Dans son dernier article, qui lui est inspiré par la grève de Carmaux et dont nous croyons devoir mettre la plus grande partie sous les yeux de nos lecteurs, il insiste sur le désir de voir joindre à des organisations conciliatrices et arbitrales, une certaine participation aux bénéfices :
- Une fois agencés les moyens de régler les différends possibles, la prévoyance ne conseille-t-elle pas d’empêcher ces différends de naître? Or, au fond de la plupart des griefs du travail manuel, il y en a un essentiel et exploité d’ailleurs sans bonne foi par les fauteurs d’antagonisme, c’est l’insuffisance de sa part dans les bénéfices de la production.
- C’est un point délicat que nous touchons ici. Nous nous exposons à être accusé de partialité pour une des deux parties de ces malheureux litiges. Nous ne songeons qu’à Injustice et à la paix sociale. L’œuvre de l’industrie exige trois agents : le travail manuel, le capital, l’intelligence, à notre avis également indispensables. Si nous répondons aux négateurs insensés du capital en le démontrant nécessaire, aux exagérateurs de son rôle il est aussi facile de répondre que, sans travail manuel, la production est impossible. Et encore faut-il ajouter que le travail manuel s’acquitte de sa fonction avec de cruels risques pour l’être, homme ou femme, qui le remplit. Reçoit-il pourtant dans les profits de l’œuvre collective une part suffisante, adéquate ou approximative à son rôle et à ses risques ? Ne peut-on concevoir le même doute pour l’intelligence? Le capital ne force-t-il pas sa part? Le temps n’est-il pas venu, au lieu de poursuivre par le rêve ou par la violence tels bouleversements du monde qui nous ramèneraient à la barbarie, d’élargir peu à peu la part légitime du travail manuel comme celle de l’intelligence dans les fruits de la production ?
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- La question se pose plus frappante dans la grande industrie. Pourquoi ? Parce que là, et par exemple dans les exploitations de mines, ressort trop intense la disproportion entre la progression des dividendes, par suite des fractions du capital, et la hausse des salaires. Aux mines de Lens, par exemple, dont il a été fort parlé naguère, les actions oscillent depuis quelques années entre 25 et 28.000 francs pour une mise initiale de 300. Tout le monde se rappelle les chiffres d’Anzin. Que veut-on que pense le mineur au fond de son puits, à portée sans cesse de la mort terrible, en comparant ces plus-values publiques à celles de sa paye?
- Oui, à Carmaux comme partout, quoi que racontent les propagateurs de mensonges, les salaires ont considérablement monté, en même temps que le coût de la vie matérielle, sauf tel détail exceptionnel, s’abaissait. N’y a-t-il pas pourtant entre cette majoration du prix de la main-d’œuvre et celle du loyer du capital une différence criante? Il a été distribué aux 23.200 actions des dividendes dont le plus haut a atteint 100 fr. en 1881 et 1882, dont les deux derniers étaient encore de 85 fr. pour 1890 et 1891. Par suite, l’action de 500 francs s’est élevée à des cours dont les maxima ont été de 2.496 francs en 1882, et qui ne sont pas descendus au-dessous de 1.400 francs pendant les embarras actuels. Ainsi les succès de l’entreprise apportent deux profits au capital : la substance et le revenu. Est-il indispensable, économiquement fatal, que le porteur d’une part de 500 francs, subissant il est vrai la possibilité de perte pour son argent, mais non pas chance de blessure ou de mort pour sa personne, ait pu revendre cette part de 1.500 à 2.500 francs (théoriquement nous n’avons pas à nous occuper des acheteurs), ou qu’il perçoive un revenu de 15 ou 20 0/°, tandis que le mineur, attaché au travail le plus périlleux, et dont l’effort augmente sans cesse la production en tonnes, recevra de 12 à 1.500 francs par an, c’est-à-dire de quoi se loger, se vêtir strictement ?
- Voilà le problème. Il appelle, il appellera toujours plus pressante une solution. La participation aux bénéfices, telle que l’ont introduite de célèbres initiatives, réglée l’expérience, perfectionnée de savants travaux, en est une équitable. Un nombre croissant d’industriels l’applique et s’en loue. Ce n’est point le lieu d’y revenir avec détail. 11 suffit de dire qu’une grande entreprise prospère comme Carmaux, qui a pu amortir 5 millions et demi de constructions et installations nouvelles, dont la réserve statutaire est arrivée depuis longtemps à la limite, qui a d’amples réserves extraordinaires pour parer aux mécomptes, qui a triplé et quadruplé la valeur de ses actions, pourrait aisément, semble-t-il, prendre l’initiative d’un essai en ce sens. Sur des bénéfices qui représentent en 1888, 1.642.684 fr. ; en 1889, 1.741.568 fr. ; en 1896, 2.755.952 fr. ; en 1891, 2.653.480 fr; serait-il excessif d’attribuer à la main-d’œuvre un tantième de 10 o/ü? Avec 265.000 francs pour le dernier exercice, on eût ajouté au salaire près de 100 francs pour chacun des 2.794 ouvriers (sauf répartition au prorata des salaires), et c’est énorme dans de si pauvres budgets; par contre, les 23.200 actions eussent reçu de 11 à 12 francs de
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- moins, mettons 70 francs, ce qui reste un beau dividende. Qu’ils demandent là ou se pratique la participation aux bénéfices, quels dividendes de travail soigneux, de calme, d’union, d’accroissement même de production ils en auraient recueilli.
- Le cas du Tarn n’est qu’un exemple dont nous avons analysé et étudié de près, avant qu’il ne disparaisse de l’attention publique, les divers éléments instructifs. La conclusion qui s’en dégage est que, pour être forte contre les antisociaux, l’industrie doit de plus en plus regarder la réalité, peser les réclamations ouvrières, chercher les moyens de rétablir l’accord entre les agents de la production, répudier avec courage tout ce qui est égoïsme et l’inertie qui se croit habileté, écarter les solutions superflciellès et éphémères, aller résolument aux profondes et aux durables, celles qui s’inspirent de la justice et de la solidarité. Là est le secret, désormais, de sa destinée.
- Rien ne prouve mieux la force du courant qui nous éloigne d’une organisation fondée uniquement sur la rémunération du capital que cette éloquente objurgation d’un homme qu’on ne suspectera pas de tendresse pour les violents.
- Oui, jusqu’à ce jour, la situation des travailleurs a été sacrifiée. C’est le capital seul qui a retiré le plus large profit de cette association de fait qui existe entre le capital et le travail en vue de la production.
- Entre le travailleur spolié et le capital spoliateur la lutte se poursuit, lutte courtoise ou sans merci, qui s’affirme sous des formes multiples, suivant le degré de culture ou l’objectif final des groupes corporatifs engagés.
- La première chose à faire pour amener la fin de cet antagonisme, c’est de mettre un terme à la subordination du travail au capital.
- Il faut, comme le demande M. Godin, « que la loi proclame l’indépendance du travail et garantisse à l’ouvrier les droits qui lui ont été déniés jusqu’ici, en tout temps et dans tous les pays; il faut que le travail se possède lui-même, s’administre lui-même, et prenne dans la société la place qui lui est due, celle de facteur indispensable à la production de la richesse sociale. »
- Le droit de fixer la rémunération et la durée du travail ne doit plus appartenir exclusivement aux chefs d’industrie.
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- (( N’est-il pas de l’essence de la justice que des hommes attachés à une même œuvre aient le droit d’intervenir dans la direction de cette œuvre, au nom de l’intérêt de chacun en particulier ? »
- La loi doit reconnaître, consacrer et faire respecter la propriété du travail comme elle reconnaît, consacre et fait respecter la propriété du capital.
- Toutes ces considérations ont été développées par M. Godin dans la République du travail, son œuvre posthume, à l’appui de son projet de réforme des syndicats professionnels, dans le Gouvernement et dans Solutions sociales (1871.)
- Mais, ajoute-t-il, l’augmentation des salaires, pas plus que leur diminution ne produira la fusion et l’accord des intérêts divers qui concourent à la production.
- La loi de cet accord n’est pas dans l’antagonisme de ces intérêts, elle est dans leur association, dont le premier terme est le droit de participation.
- Quel est, en cette matière, l’état de l’opinion?
- Suivant levons, les groupements industriels doivent se faire, non pas sur deux lignes horizontales, entre tous les ouvriers placés ainsi en face de tous les patrons, mais perpendiculairement, c’est-à-dire entre chaque patron et ses propres ouvriers. C’est un conseil fort sage assurément; mais il faut reconnaître que les partis ont déjà pris position, et que si les uns se sont rangés à l’avis du savant économiste, les autres on ont pris le contre-pied.
- De là, deux sortes de groupements qui se caractérisent par leurs tendances conciliatrices ou belliqueuses.
- Ce n’est, évidemment, pas dans cette dernière catégorie qu’il faut chercher les fervents de la participation aux bénéfices.
- Là, ce mode de rétribution a été attaqué avec autant de violence que du côté des économistes orthodoxes; et cependant les motifs qui ont poussé ces derniers à déclarer la guerre à la participation étaient bien de nature à lui valoir l’alliance des prolétaires dont nous parlons et qui se rattachent à la doctrine du collectivisme révolutionnaire, car les économistes ont vu
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- que ce système faisait au régime du salariat pur et simple la brèche qui livrerait passage à toutes les transformations sociales qu’ils redoutent.
- Donc, comme Ta si bien dit M. Abel Davaud dans un article intitulé: Participation et Collectivisme: « Si avant l’application intégrale du collectivisme, il est des réformes que puissent accepter et pratiquer sans déchoir les collectivistes, il aurait été sage de ne point attaquer celles de ces réformes que demain, en cas de victoire, il faudrait mettre en mouvement au nom de l’Etat, propriétaire universel de toutes valeurs, laissant en fermage terres et usines à des particuliers et à des associations ouvrières. »
- En même temps qu’à la participation, M. Abel Davaud fait ici allusion à la coopération si décriée dans toutes ses formes par les collectivistes.
- Ici encore nous ferons appel à l’autorité d’un homme qui compte parmi les plus vaillants propagandistes de la coopération.
- Au Congrès des Sociétés coopératives tenu à Lyon en 1886, M. Charles Gide énumérait de la manière suivante les connaissances que donnera aux ouvriers la pratique des Sociétés coopératives :
- « La pratique de la coopération leur apprendra ce que c’est que le capital, cet instrument au service du travail dont on ne peut se passer et dont il faut apprendre le maniement.
- » La coopération leur apprendra surtout l’importance du travail de direction et d’entreprise. Ils verront qu’au point de vue des bénéfices, ce qui importe c’est moins la fabrication que la vente des produits. Vous pourrez, leur dit-il, faire sortir de vos métiers des richesses sans nombre, mais si elles ne trouvent pas de débouchés ce ne sont plus des richesses. Or, ce genre particulier de travail qui constitue, dans notre organisation actuelle, le rôle essentiel du patron, cet art particulier qui s’exerce à aller chercher des clients jusqu'aux extrémités du monde, à s’ouvrir de nouveaux marchés quand les marchés ancienssontfermésôuencombrés, à suivrelesbesoins, les goûts, les caprices de la mode au près et au loin, à prévoir ses changements incessants, et à les déjouer par des changements anticipés dans le mode de fabrication, à provoquer même et à créer parmi les hommes des besoins nouveaux, cet art ou plutôt toute cette stratégie du commerce qui est aujourd’hui indispensable au succès, et dans lequel tant de peuples, nos
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- voisins et nos rivaux sont passés maîtres, le possédez-vous “? Est-ce parmi les orateurs des réunions publiques que vous trouverez ces hommes d’affaires ? Est-ce dans une journée d’émeute et sur les barricades que vous ferez l’apprentissage de ces arts pacifiques ? »
- L’utilité, la nécessité d’une période éducative de participation et de coopération nous parait suffisament démontrée par les deux maîtres en ces matières que nous venons de citer.
- Chose étrange, ce sont précisément ceux qui se sont astreints au piétinement sur place, qui font un grief à la participation et à la coopération de la lenteur de leur développement.
- Ils s’épuisent en efforts sans cesse forcément renouvelés pour voir grossir, quittes à les voir diminuer ensuite, de quelques centimes leurs salaires, sans qu’il en résulte une amélioration, et à plus forte raison, une transformation de leur état de salariés.
- Les échecs même des syndicats, leurs difficultés ou impossibilités d’aboutir les pousseront à reconnaître l’absolue nécessité de cet enseignement d’économie sociale, qui a pour écoles pratiques la coopération et la participation.
- Actuellement l’ouvrier même intelligent, habile, n’est pas préparé au point de vue économique et social, et le serait-il, il ne pourrait se faire entendre de la masse.
- L’enseignement professionnel préparera cette masse, et donnera à la société de jeunes hommes aptes à faire plus que des syndicats, c’est-à-dire à constituer des associations. Ce qui n’empêchera pas le rôle encore utile des syndicats pour forcer le patron récalcitrant à entrer dans la voie de la participation.
- L’antagonisme qui existe actuellement entre la participation et les syndicats dont nous parlons — car il ne faut pas oublier qu’il existe une catégorie de syndicats ayant pour organe le Moniteur des Syndicats ouvriers qui a toujours préconisé les divers modes d’évolution que nous examinons ici, — cet antagonisme n’est que transitoire, accidentel : il résulte de leurs besoins propres de se développer. Mais l’accord viendra un jour. {A suivre).
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Assistance médicale gratuite
- La France va-t-elle être enfin dotée d’un service général d’assistance médicale?
- Jusqu’à présent les secours médicaux étant facultatifs ne se sont établis que dans les communes et les départements riches qui ont assez de ressources pour faire face aux dépenses du service. Le nombre de ces départements n’est que de 44 et encore, sur les 18.558 communes qu’ils comprennent, en est-il 5.857 qui, faute d'avoir voulu ou pu payer leurs frais respectifs, sont restées en dehors de l’organisation. Les 12.701 communes qui jouissentde la médecine gratuite comptent 10 millions d’habitants appartenant en majorité à la population rurale. Mais là se borne la part des campagnes. La population urbaine des villes ayant plus de 5000 habitants reçoit, au contraire, d’une manière plus ou moins satisfaisante les secours médicaux, soit à domicile de la part des bureaux de bienfaisance, soit dans les hôpitaux. On peut l’évaluer à 10 millions et demi. Il reste environ 18 millions d’habitants dans nos campagnes et nos petites villes pour lesquels aucun mode d’assistance n’a été établi en vue du soulagement de leurs malades indigents. C’est donc à peu près la moitié de la population française qui est privée de tout service de médecine gratuite.
- Les chiffres qui précèdent sont empruntés à l’exposé des motifs d’un projet de loi sur l’assistance médicale gratuite, projet que nous avons mentionné en son temps et qui vient d’être adopté en deuxième délibération par la Chambre. C’est pour mettre un terme à l’état de choses signalé et pour donner ainsi satisfaction aux vœux réitérés et pressants des assemblées départementales que le projet de loi qui attend maintenant la sanction du Sénat fut soumis à la Chambre en juin 1890.
- Cent ans s’étaient écoulés depuis l’époque où la Constituante avait proclamé que l’assistance constituait un devoir inviolable et sacré. La Convention voulut bien faire de l’assistance, jusque-là communale ou privée, un devoir social, mais elle négligea de créer les ressources nécessaires pour
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- son fonctionnement. La loi du 7 frimaire, an V, organisa les secours à domicile et créa les bureaux de bienfaisance.
- La seconde République inscrivit dans sa constitution le droit à l’assistance. Tous les efforts tentés pour l’organiser n’aboutirent qu’à la loi du 7 août 1851 étendant aux malades sans domicile de secours l’assistance hospitalière.
- Cette loi constituait sans doute une amélioration mais, comme les lois précédentes, elle ne rendit pas la dépense obligatoire et ne créa aucune ressource pour y faire face.
- La question fut mise de nouveau à l’étude sous la troisième République.
- A la suite d’une vaste enquête, un projet de loi organisant l’assistance médicale fut soumis à l’Assemblée nationale qui se sépara avant d’avoir pu lui donner force de loi.
- Le projet fut repris pendant la législature suivante; mais les évènements du 16 mai l’empêchèrent d’aboutir.
- Le projet actuel élaboré par le Conseil supérieur de l’assistance publique présentait toutes les conditions de maturité désirable.
- Il a été adopté sans discussion. Puisse le Sénat ne pas le retenir longtemps dans ses cartons.Tant déraisons militent en faveur de sa prompte application ! Toutes ces raisons ont été éloquemment développées dans l’exposé des motifs du projet de loi.
- Bornons-nous à une courte énumération :
- Dans une société bien ordonnée, le premier devoir de la nation est de rendre la santé à ceux de ses membres qui se trouvent privés par la maladie des moyens de gagner leur vie.
- Il y a un intérêt économique évident à rétablir le plus rapidement possible les santés atteintes.
- » Le service médical des pauvres, dit excellemment l’exposé des motifs du gouvernement, c’est l’atelier de réparation de l’outillage le plus important du travail national, l’outillage humain. »
- N’oublions pas que cet outillage se renouvelle de plus en plus lentement et semble même menacé d’une diminution croissante.
- Enfin il y a un intérêt à la fois économique et social considérable à empêcher la désertion des campagnes, et à retenir les populations rurales dans les champs, là où la natalité a été le moins atteinte,; et conserve encore une certaine puissance.
- D'ailleurs, comme le fait remarquer le rapporteur du projet de loi qui vient d’être adopté, la France est à peu près la seule
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- chronique parlementaire
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- des puissances d’Europe qui ne possède aucun service général d’assistance, même pour les indigents hors d’état de gagner leur vie.
- L’assistance, non-seulement à l’indigent malade, mais à l’indigent valide, est obligatoire en Angleterre depuis bientôt trois siècles. Elle l’est aussi en Allemagne depuis 1870.
- Dans les autres pays, tels que la Belgique, l’Italie, l’Autriche-Hongrie, la Suisse, le Danemark, la Suède et la Norwège, les provinces baltiques de la Russie, elle fonctionne, sinon partout pour l’indigent valide, du moins pour les malades privés de ressources.
- Le législateur français a été mû par toutes les raisons d’ordre contingent qui précèdent. Son œuvre ne procède pas du droit absolu de tout être humain au nécessaire. Aussi, contraint de recourir û l’obligation pour organiser l’assistance médicale, le régime de la liberté ayant été impuissant à résoudre le problème, il a cru néanmoins qu’il devait défendre l’obligation d’assister contre l’accusation d’entraîner nécessairement le droit à l’assistance.
- Dans la nouvelle loi, comme d’ailleurs dans les lois concernant les aliénés et les enfants assistés, le principe de l’obligation existe pour les communes et les départements à l’égard de l’Etat qui peut les imposer d’office, mais nullement envers les particuliers qui n’ont aucun droit légal d’exiger des secours.
- Le projet du gouvernement, pour établir que la loi nouvelle n’entend pas créer un droit individuel à l’assistance, stipulait que personne n’était admis à réclamer sa propre inscription sur la liste d’assistance, ni celle de son conjoint, de ses descendants, ni de ses collatéraux; seuls les contribuables de la commune avaient le droit d’introduire des réclamations.
- La commission chargée d’examiner le projet, tout en se plaçant au même point de vue que le gouvernement, a estimé qu’il était impossible de ne pas donner à l’indigent qui se croira lésé le droit de demander son inscription sur la liste.
- En accordant le droit de réclamation à tous les habitants de la commune indistinctement, la commission se préoccupait surtout d’empêcher certains conseils municipaux de se soustraire au devoir d’assistance pour alléger leurs charges financières; mais, en se ralliant à l’avis de sa commission, la Chambre n’en a pas moins implicitement reconnu le droit à être assisté dans les conditions prévues par la loi.
- Le législateur n’a pas reculé devant le principe d’obligation
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- de l’assistance réduite aux malades sans ressources, l’indigent mis par la souffrance dans l’impossibilité de travailler. Il doit aller plus loin, et pour la sauvegarde’qui lui incombe de la communauté, consacrer définitivement, d’une manière complète, le droit naturel inhérent à tout être humain de vivre en société, d’être protégé par la société même, et de n’être jamais abandonné par elle.
- Les habitations ouvrières.
- Améliorer le logement, c'est diminuer la maladie et la misère.
- Aussi avons-nous vu avec plaisir le Parlement saisi de la question de l’habitation à l’occasion d’une proposition de M. Siegfried et plusieurs de ses collègues, relative &ux habitations ouvrières, tout en faisant les plus expresses réserves sur l’idéal architectonique poursuivi par M. Siegfried et sur le titre même de la proposition.
- La fortune de certains mots est parfois bien étrange. Le mot socialisme fut longtemps un épouvantail ; aujourd’hui tout le monde, y compris le pape et l’empereur, veut être socialiste.
- Les cités ouvrières, épaves de la grandiose conception fou-riériste, eurent leur moment de vogue. Une réglementation despotique et inquisitoriale les fit déserter par les ouvriers. De bons bourgeois font souche aujourd’hui dans l’ancienne caserne ouvrière réhabilitée par la liberté.
- Mais alors on ne voulut pas voir que le système architectural de la cité n’était pour rien dans cet exode. La petite maison avec un jardinet de quelques mètres carrés devint l’idéal rêvé pour l’ouvrier.
- Cet idéal a été réalisé à Mulhouse, au Havre, et dans la plupart des centres industriels et miniers. C’est pour lui donner une plus complète satisfaction que M. Siegfried et ses collègues ont soumis à la Chambre leur proposition, dont nous avons naguère publié les traits essentiels.
- Celle-ci n’a pas encore statué sur le rapport fait par M. Siegfried au nom de la Commission chargée de l’examiner.
- Mais ce rapport 'avait fait au Conseil supérieur du travail l’objet d’une discussion que nous croyons intéressant de résumer à cette place, puisque le Conseil supérieur du travail est le laboratoire naturel des projets de loi intéressant la classe ouvrière.
- Tout en reconnaissant les excellentes intentions du rappor-
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- teur, M. Lamendin, député socialiste du Pas-de-Calais, a vivement combattu ses conclusions :« J’ai été exprès, dit-il, dans le Pas-de-Calais faire mon enquête sur les lieux, et je suis convaincu que le meilleur moyen d’aliéner la liberté des ouvriers, c'est de les obliger à rester dans les cités ouvrières que les grands industriels élèvent autour des usines, dans ces cités où l’on interdit la vente de certains journaux, où l’on empêche la distribution de circulaires convoquant à des réunions, où l’on entravera même peut-être la distribution des bulletins de vote. Si l’on veut pousser les ouvriers à économiser, qu’on les encourage à verser leurs économies — si la modicité de leurs salaires leur permet d’en réaliser — à la caisse d'épargne postale; mais je proteste contre l’aliénation de la liberté des ouvriers dans les cités ouvrières. »
- M. Siegfried répond qu’il ne faut pas seulement examiner la question au point de vue spécial des patrons qui essayent de garder les ouvriers autour des usines. Il faut l’étudier à un point de vue plus large et plus général. Est-il utile, oui ou non, d’améliorer les logements des ouvriers ? Oui, sans aucune contestation. Par quels moyens?Nous n’avons pas l’esprit d’initiative des Anglais. En Angleterre, cinq grandes sociétés anonymes louent des maisons, sortes de casernes, pour lesquelles elles ont déjà dépensé 12 millions. Mais à côté des cinq grandes sociétés, il y a 2,752 petites sociétés coopératives, comptant 605,000 membres, possédant un capital de 1,500 millions, qui vendent de petites maisons.
- « Notre but, dit M. Siegfried, doit être d’encourager en France la même initiative en lui accordant des avantages particuliers. Nous avons donc prévu deux sortes de sociétés : celles qui louent, celles qui vendent... Quant aux ouvriers, qui ont la faculté, et rien que la faculté de devenir propriétaires en faisant des économies, ils sont, dès la première année, logés sainement et confortablement, ce qui n’arriverait pas s’ils plaçaient leurs économies à la caisse d’épargne. Enfin, dernier argument, l’ouvrier n’est pas condamné à vivre dans la même maison. Il peut la louer, il peut même résilier son engagement et, dans ce cas, on lui rembourse la prime d’amortissement qu’il payait en plus de la location. »
- M. Lamendin répond qu’au point de vue hygiénique « il suffît d’obliger les propriétaires à construire des maisons plus salubres, mieux aérées ». M. Délayé, délégué des mécaniciens, appuie la proposition de M. Lamendin.
- M. Keüfer, positiviste, ouvrier typographe, développe une
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- appréciation qui impressionne vivement l’assemblée : « Les agglomérations de maisons ouvrières, dit-il, auront une influence sociale funeste. Nous disons toujours : Plus de classes dans la société. Et vous êtes en train défaire une division précise, presque mathématique, entre deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat. Il ne faut pas que ces deux classes vivent en face Tune de l'autre, il ne faut pas parquer, oserai-je dire, les travailleurs dans un camp. Il faut que les deux classes s’unissent, se confondent. Si vous voulez faire des constructions ouvrières, qu’elles soient éparpillées dans les communes. »
- M. Keüfer parle ensuite de la nécessité d’assurer la fixité du domicile, en créant des appartements où pourront être logés les vieillards et d’augmenter pour les ouvriers les facilités de profession.
- M. Jules Simon résume et élève les débats : « Je ne conteste pas, dit-il en substance, l’objection si importante de M. La-mendin relative à la dépendance des ouvriers dans les cités entourant les usines, mais nous différons dans la conclusion.
- » Il résulte que la forme qui consiste à faire construire par des industriels n’est pas la meilleure forme, mais nous ne pensons pas pour cela que le gouvernement ait le droit d’interdire aux patrons de construire des maisons. Ce qu’il convient, c’est d’engager les conseillers des ouvriers, et M. Lamendin est l’un des plus autorisés, à construire eux-mêmes leurs maisons pour obvier aux inconvénients qui existent.
- » Que les sociétés qui élèveront des maisons soient donc, de préférence, des sociétés coopératives d’ouvriers, et, comme le veut M. Dépassé, qu’on les favorise plus spécialement par tous les moyens. Ce qu’il faut, c’est, par la création de nombreuses habitations à bon marché diminuer la mortalité considérable qui sévit dans les logements insalubres et la douloureuse immoralité qui y règne. »
- Nous ne sommes pas surpris que les observations de M. Keüfer aient fait sur l’assemblée une vive impression : elles sont topiques. Il faut tenir compte du reproche fait aux habitations ouvrières par ceux-là même auxquels elles sont destinées de créer une distinction de classes.
- Il y a plus de vingt ans que M. Godin a signalé ce vice originel des maisons spécialement construites pour les ouvriers, a Ce qui sera désormais la condamnation de la cité ouvrière,»
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- a-t-il écrit dans les Solutions sociales, c’est « la séparation de ceux qui créent la fortune par le travail, de ceux qui en jouissent par le hasard de la naissance ou de la spéculation. »
- M. Godin avait également prévu que « l’habitation modèle doit se prêter à toutes les dimensions nécessaires au développement de la famille, et ne rien lui donner d’inutile..
- « La conception architecturale de l’habitation unitaire peut seule remplir toutes ces conditions du bien-être nécessaire à la vie humaine. »
- Il concluait ainsi :
- « Ce n’est donc pas le logement à bon marché qu’il faut créer, car le logement à bon marché est le plus onéreux pour l’homme ; ce qu’il faut édifier, c’est le logement de la véritable économie domestique, c’est l’atelier du bien-être et du bonheur humain, c’est le Palais Social enfin qu’il faut ériger au Travail, pour élever les classes ouvrières au degré de dignité et de bien-être auquel elles aspirent, et pour donner à l’usage et à l’emploi de la Richesse, créée parle travail, une direction conforme aux lois primordiales de conservation, de progrès et d’harmonie de la vie humaine. »
- Or, dans la séance dont on a lu plus haut le compte-rendu, le Conseil supérieur du travail, sur la demande d’un membre ouvrier, M. Deville, a décidé que les mots : «habitations ouvrières » seraient remplacés par ceux de : « habitations à bon marché. » Et, en effet, les mots : « habitations ouvrières » qui figurent encore dans le titre du projet de loi rapporté, sont supprimés dans le texte.
- C’est une première satisfaction donnée à ceux qui réclament avec raison la disparition de toute distinction de classe.
- Cette satisfaction sera bien plus complète lorsqu’on se sera bien pénétré de cette vérité que « le logement à bon marché est le plus onéreux pour l’homme. »
- Les Retraites Ouvrières.
- L’examen du projet de loi tendant à la création d’une caisse de retraites ouvrières vient d’être terminé par la Commission parlementaire du travail.
- On sait que ce projet fait directement intervenir pour la formation des retraites trois éléments : l’ouvrier, la collectivité des patrons et l’Etat. La contribution patronale et la subvention de l’Etat seraient égales aux versements des adhérents.
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- Un article du projet, en vue de faciliter le développement des Sociétés de prévoyance particulières et pour réserver aux ouvriers le bénéfice de situations favorables actuellement acquises, exempte de la contribution patronale les patrons qui auront fondé des Caisses de retraites au profit de leurs ouvriers avec la garantie du livret individuel.
- Cette exemption est faite sous la réserve que leur cotisation spéciale sera au moins égale aux versements effectués par leurs ouvriers et employés, sans pouvoir être inférieure à 9 francs par tête et par 300 jours de travail utilisés.
- La Commission a décidé également la création d’une caisse d’invalidité alimentée par le produit d’une contribution sur les patrons employant des ouvriers étrangers, contributions fixées à 18 francs pour 300 journées de travail utilisées.
- La caisse d’invalidité servirait à constituer des secours viagers aux ouvriers que des infirmités prématurées auraient mis dans l’impossibilité de travail.
- Les dispositions transitoires relatives aux majorations de pensions déjà constituées ou à constituer par les Sociétés de secours mutuels, ont été réservées jusqu’au moment où le projet sur les Sociétés de secours mutuels, voté par le Sénat, reviendra devant la Chambre.
- Elle fournirait également aux ouvriers malades ou chargés de famille, le moyen de constituer leurs versements à la Caisse de retraites.
- Le principe d’une majoration a été admis.
- lvl. Guieysse, président de la Commission et rapporteur du projet* déposera son rapport sur le bureau de la Chambre à la fin du mois.
- Loi sur la conciliation et l’arbitrage facultatifs.
- Voici le texte complet de la loi sur l’Arbitrage telle qu’elle a été définitivement adoptée, le 21 décembre, par le Sénat et le 24 décembre, par la Chambre.
- Article premier. — Les patrons, ouvriers ou employés entre lesquels s'est produit un différend d’ordre collectif portant sur les conditions du travail, peuvent soumettre les questions qui les divisent à un comité de conciliation et, à défaut d’entente dans ce comité, à un conseil d’arbitrage, lesquels seront constitués dans les formes suivantes.
- Art. 2. — Les patrons, ouvriers ou employés adressent, soit ensemble, soit séparément, en personne ou par mandataires,
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- au juge de paix du canton ou de l’un des cantons où existe le différend, une déclaration écrite contenant :
- 1° Les noms, qualités et domiciles des demandeurs ou de ceux qui les représentent ;
- ‘i0 L’objet du différend, avec l’exposé succinct, des motifs allégués par la partie ;
- 3° Les noms, qualités et domiciles des personnes auxquelles la proposition de conciliation ou d’arbitrage doit être notifiée ;
- 4° Les noms, qualités et domiciles des délégués choisis parmi les intéressés parles demandeurs pour les assister ou les représenter, sans que le nombre des personnes désignées puisse être supérieur à cinq.
- Art. 3. — Le juge de paix délivre récépissé de cette déclaration, avec indication de la date et de l’heure du dépôt, et la notifie sans frais, dans les 24 heures, à la partie adverse ou à ses représentants, par lettre recommandée ou au besoin par affiches apposées aux portes de la justice de paix des cantons et à celles de la mairie des communes sur le territoire desquelles s’est produit le différend.
- Art. 4. — Au reçu de cette notification, et au plus tard dans les trois jours, les intéressés doivent faire parvenir leur réponse au juge de paix. Passé ce délai leur silence est tenu pour refus.
- S’ils acceptent, ils désignent dans leur réponse les noms, qualités et domiciles des délégués choisis pour les assister ou les représenter, sans que le nombre des personnes désignées puisse être supérieur à cinq.
- Si l’éloignement ou l’absence des personnes auxquelles la proposition est notifiée, ou la nécessité de consulter des mandants, des associés, ou un conseil d’administration, ne permettent pas de donner une réponse dans les trois jours, les représentants desdites personnes doivent, dans ce délai de trois jours, déclarer quel est le délai nécessaire pour donner cette réponse.
- Cette déclaration est transmise par le juge de paix aux demandeurs dans les vingt-quatre heures.
- Art. 5. — Si la proposition est acceptée, le juge de paix invite d’urgence les parties ou les délégués désignés par elles à se réunir en comité de conciliation.
- Les réunions ont lieu en présence du juge de paix, qui est à la disposition du comité pour diriger les débats.
- Art. 6. — Si l’accord s’établit, dans ce comité, sur les condi-
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- tions de la conciliation, ces conditions sont consignées dans un procès-verbal dressé par le juge de paix et signé par les parties ou leurs délégués.
- Art. 7. —- Si l’accord ne s’établit pas, le juge de paix invite les parties à désigner, soit chacune un ou plusieurs arbitres, soit un arbitre commun.
- Si les arbitres ne s’entendent pas sur la solution à donner au différend, ils pourront choisir un nouvel arbitre pour les départager.
- Art. 8. —• Si les arbitres n’arrivent à s’entendre ni sur la solution à donner au différend, ni sur le choix de l’arbitre départiteur, ils le déclareront sur le procès-verbal et cet arbitre sera nommé par le président du tribunal civil, sur le vu du procès-verbal qui lui sera transmis d’urgence par le juge de paix.
- Art. 9. — La décision sur le fond, prise, rédigée et signée par les arbitres, est remise au juge de paix.
- Art. 10. — En cas de grève, à défaut d’initiative de la part des intéressés, le juge de paix invite d’office, et par les moyens indiqués à l’article 3, les patrons, ouvriers ou employés, ou leurs représentants à lui faire connaître dans les trois jours :
- 1° L’objet du différend avec l’exposé succinct des motifs allégués;
- 2° Leur acceptation ou refus de recourir à la conciliation et à l’arbitrage ;
- 3° Les noms, qualités et domiciles des délégués choisis, le cas échéant, par les parties, sans que le nombre des personnes désignées de chaque côté puisse être supérieur à cinq.
- Le délai de trois jours pourra être augmenté pour les causes et dans les conditions indiquées â l’article. 4
- Si la proposition est acceptée, il sera procédé conformément aux articles 5 et suivants.
- Art. 11. — Les procès-verbaux et décisions mentionnés aux articles 6, 8 et 9 ci-dessus sont conservés en minute au greffe de la justice de paix, qui en délivre gratuitement une expédition à chacune des parties et en adresse une autre au Ministre du Commerce et de l’Industrie par l’entremise du Préfet.
- Art. 12. — La demande de conciliation et d’arbitrage, le refus ou l’absence de réponse de la partie adverse, la décision du comité de conciliation ou celle des arbitres, notifiés par le juge de paix au maire de chacune des communes où s’éten-
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- dait le différend, sont, par chacun de ces maires, rendus publics par affichage à la place réservée aux publications officielles.
- L’affichage de ces décisions pourra, en outre, se faire par les parties intéressées. Les affiches seront dispensées du timbre.
- Art. 13. — Les locaux nécessaires à la tenue des comités de conciliation et aux réunions des arbitres sont fournis, chauffés et éclairés par les communes où ils siègent.
- Les frais qui en résultent sont compris dans les dépenses obligatoires des communes.
- Les dépenses des comités de conciliation et d’arbitrage seront Axées par arrêté du Préfet du département, et portées au budget départemental comme dépenses obligatoires.
- Art. 14. —Tous actes faits en exécution de la présente loi seront dispensés du timbre et enregistrés gratis.
- Art. 15. — Les arbitres et les délégués nommés en exécution de la présente loi devront être citoyens français.
- Dans les professions ou industries où les femmes sont employées, elles pourront être désignées comme déléguées, à la condition d’appartenir à la nationalité française.
- Art. 16. — La présente loi est applicable aux colonies de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion.
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- FRANCE
- La Compagnie du gaz et la participation aux bénéfices. — Dans le courant de décembre, la compagnie du gaz a fait afficher dans tous ses ateliers, chantiers et bureaux un ordre du jour de service visant des améliorations qu’elle avait jugé à propos d’apporter à la situation des employés et ouvriers.
- A partir du 1er janvier 1893 :
- 1° Il sera créé un fonds de réserve destiné à assurer le service de la caisse des retraites des employés, après le 31 décembre 1905;
- 2° 11 sera prélevé, tous les ans, en remplacement des gratifications actuellement distribuées en fin d’année, et comme supplément aux salaires des ouvriers, une allocation égale à 2 0[0 du montant des bénéfices de l’année précédente, distribués tant à la Ville de Paris qu’à la Compagnie.
- Les ouvriers, réunis au nombre de trois à quatre mille, à la Bourse du travail, ont décidé d’accepter cette amélioration « en espérant que la Compagnie ne s’arrêtera pas là et qu’elle continuera à améliorer le sort des travailleurs. »
- Les ouvriers n’en continuent pas moins leurs instances pour tâcher d’obtenir satisfaction sur le relèvement des salaires, surtout pour le prix de cent sous par jour si désiré.
- C’est en effet le desiratum fondamental des ouvriers du gaz.
- *
- * *
- les caisses d’épargne. — Le Journal Officiel a publié le rapport présenté chaque année au Président de la République sur les opérations des Caisses d’épargne privées en 1891. En voici le résumé sommaire :
- Le nombre des établissements ouverts au public — Caisses d’épargne, succursales et bureaux de perception — en activité s’élevait, au '31 décembre 1891, à 2023, en augmentation de 14 sur le chiffre du 31 décembre 1890.
- Il existait au 31 décembre 1890, dans les diverses caisses, 5 millions 760.542 livrets ; le nombre s’en est élevé,au 3 i décembre 1891, à 5 millions 948.882. L'augmentation est donc de 188.340 livrets.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Le total des versements au cours de 1891 a été de 847 millions 505.677 fr. 69 ; celui des remboursements, de 800 millions 436.575 fr. 77. La différence au profit des versements est de 47 millions 69.102 fr.
- Enfin, le solde dû aux déposants au 31 décembre 1891 s’élevait à 3 milliards 52 millions 760.224 fr., en augmentation de 141 millions 411.216 fr. sur le compte débiteur du 31 décembre 1890.
- De son côté, au 31 décembre 1891, la Caisse nationale d’épargne dont l’institution remonte seulement à 1882 devait à ses déposants 506 millions pour un nombre de livrets s’élevant à 1.730.000.
- On voit, par ces chiffres, combien se fait sentir l’urgence d’une loi nouvelle sur les Caisses d’épargne, qui déchargerait en partie le Trésor public de la responsabilité qui pèse sur lui du fait des énormes achats de rentes nationales pour le compte de ces établissements.
- Un projet de loi spécial sur les Caisses d’épargne depuis longtemps rapporté attend qu’il plaise à la Chambre de le discuter. Ce projet prévoit notamment l’affectation de la fortune personnelle des Caisses d’épargne en prêts hypothécaires ou en constructions de maisons ouvrières, ainsi qu’en actions ou obligations locales de construction d’habitations à bon marché.
- Une disposition analogue se trouve dans le projet de loi relatif aux habitations ouvrières déposé par M. Siegfried, actuellement ministre du commerce.
- * *
- *
- La licence dans les rues. — La société centrale de protestation contre la licence des rues, fondée il y a un an, a tenu dernièrement son assemblée générale sous la présidence de M. Jules Simon.
- Au début de la séance M. Bérenger, sénateur, au nom du comité provisoire de direction, a fait la lecture du rapport fait par lui sur l’état actuel de la société dont le but, a-t-il dit,«est de lutter par tous les moyens légaux contre l’immoralité de la rue, et notamment, contre son envahissement par les publications et exhibitions propres à corrompre la jeunesse ». Après avoir fait un tableau très saisissant de toutes les provocations éhontées qui, sous diverses formes, sollicitent à tout moment le passant dans la rue, l’orateur a énuméré les moyens par lesquels les membres de la société pouvaient espérer réagir contre cette excitation permanente qui s’étale en plein jour, au
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- grand péril de la santé et de la morale publiques. Aux vifs applaudissements de l’assistance, il a constaté que la société, qui, à ses débuts, comptait à peine 150 adhérents, en avait aujourd’hui plus de 4,000 et que les pétitions lancées par le comité provisoire pour associer le public à ses protestations étaient couvertes déjà de près de 20,000 signatures.
- En terminant, M. Bérenger a fait un appel pressant au concours de tous pour aider la société à atteindre le but qu’elle se propose d’atteindre, c’est-à-dire « constater le mal où qu’il se trouve, dénoncer les responsabilités, fortifier l’action de la loi et décourager ceux qui l’enfreignent ».
- Après M. Bérenger, M. Mirabaud, banquier de la société, a donné connaissance du compte-rendu financier, aux termes duquel les recettes ont été de 15,884 fr., les dépenses de 15,704. Il ne reste donc en caisse que 180 fr.
- Il a été procédé ensuite à la discussion et au vote des statuts, ainsi qu’à l’élection des membres du comité de direction. Ont été élus par acclamation :
- MM. Siegfried, ministre du commerce; Adam, professeur au lycée Buffon; Aynard, député; Bérenger, membre de l’Institut, sénateur; Cheysson, inspecteur général des ponts-et-chaus-sées ; Clauzel de Goussergues, député ; Manuel Forcade, avocat; Gauffrès, conseiller municipal ; Gidel, proviseur au lycée Condorcet : Gréard, vice-recteur de l’académie de Paris, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques; Hachette, éditeur; Krantz, député; de la Berge, sénateur; Lacombe, sénateur ; Lebreton, sénateur; Mézières, de l’Académie française, député; Henri Mirabaud, banquier; Nottin, notaire; Frédéric Passy, membre de l'Institut, ancien député; Picot, membre de l’Institut; comte de Resbecq; Sabatier, professeur à l’Ecole des hautes études, à la Sorbonne; Jules Simon, de l’Académie française, sénateur, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques; Trarieux, sénateur.
- Conformément à l’énoncé de l’ordre du jour, la séance a été close par une charmante causerie de M. Jules Simon.
- * *
- A l’Académie des sciences morales et politiques. — Dans la dernière séance publique et annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques, le président, M. Georges Picot, a prononcé un discours fréquemment applaudi par l’au-
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- ditoire et qu’il a terminé par la peinture suivante du rôle qui incombe à chacun dans la société présente :
- « Le droit des gens, la philosophie,l’histoire,l’économie politique, vous ont montré, cette année, ce que vous pouvez attendre de la jeunesse. Jamais nous n’avons eu un plus grand besoin de ses efforts; jamais il n’a été plus nécessaire qu’elle se dirigeât vers nous. Dans notre siècle où tout est devenu plus rapide, où la suppression des distances a en quelque sorte accéléré la vie, il s’est produit des changements aussi étonnants que les découvertes de la science, A une élite qui gouvernait les affaires s’est substituée la foule : le nombre, comme la force, a eu la prétention de faire le droit. Ce déplacement du vieil équilibre a troublé les âmes, on s’est demandé ce qui restait debout; il a fallu quelque effort pour distinguer ce que le temps avait emporté et ce qui était permanent dans les sociétés humaines. Peu à peu la lumière s’est faite. Rien n’était plus caché : misères, souffrances, doléances populaires, tous les maux de l’humanité se montraient à nu, mais, tandis que, dans les siècles passés, les plaintes étaient timides, elles prenaient désormais la forme d’une sommation : les sujets étaient devenus les maîtres.
- » A l’usage du pouvoir doit répondre la capacité de celui qui l’exerce. Si les nouveaux venus sont malhabiles, c’est aux anciens, dans une société réglée, qu’il appartient de leur enseigner cette science de la vie, cette mesure active des choses, sans lesquels le gouvernement des hommes, livré à l’inexpérience, est dépourvu de direction et de force. A ces heures de transformation, vous avez un grand rôle à remplir. Vous êtes, pour votre part, selon l’erreur ou la vérité de vos jugements, responsables du bon sens de la France.
- » Vous envisagez, Messieurs, ces évolutions de l’humanité avec le calme que donne l’expérience de l’histoire. Vous ne tolérez pas le découragement, signal certain des défaites.Vous ne souffrez pas que, parmi vous, soit prononcé le mot de décadence; vous savez que, dans l’ère chrétienne, les nations sont guérissables. Vous croyez, avec la morale de tous les temps, qu’aux nécessités nouvelles l’homme, qui est reponsable parce qu’il est libre, peut opposer des efforts nouveaux; que, s’il est faible dans son isolement, il est tout-puissant par l’association; que les volontés, en se groupant, se multiplient à l’infini. Vous faites sans cesse, par tous vos travaux, le recensement des réformes à accomplir, des obligations privées
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- et publiques, sur lesquelles reposent en tout temps la famille et la société. Vous établissez, en un mot, les fondements du devoir social qui est plus que jamais pour les crises de demain, comme pour le salut de tous, le dernier mot de la philosophie morale et politique. »
- BELGIQUE
- Fédération des banques populaires Belges. — La Fèdé-ration des Banques populaires Belges (Sociétés coopératives) vient de publier le tableau suivant donnant la situation de ces banques au 30 juin 1892.
- Les Banques populaires sont au nombre de vingt et une en Belgique. La plus ancienne est celle de Liège, qui a été fondée le 1er juin 1864. Les autres ont leur siège social à Huy, Ver-viers, Gand, Namur, Saint-Nicolas, Anvers, Dinant, Châtelet, Malines, Andennes, Termonde, Alost, Goé-Limbourg, Anvers (arrondissement), Argentau, Jumet, Bruxelles et Gosselies.
- Quatre Sociétés, de création trop récente, n’ont pas envoyé leurs bilans à la Fédération.
- Les dix-sept autres ont ensemble :
- Sociétaires...................................
- Capital social..................... .......fr.
- Comptes courants...........................
- Fonds de réserve................................
- — prévision................................
- Chiffre d’affaires en 1891-92.................
- Bénéfices.....................................
- Caisse........................................
- Portefeuille..................................
- 10.356 — 2.290.174 20 4.566.382 60 270.946 72 118.820 20 156.908.109 25 189.787 27 312.739 40 4.004.547 84
- La Société la plus nombreuse est celle de Verviers, qui compte 2.598 membres. La moins nombreuse (Argenteau) compte 36 sociétaires.
- Le chiffre de dividende distribué en 1892 varie beaucoup d’une Société à l’autre. Il a été de 7 % à Gand et à Châtelet, et seulement de 2 % û Dinant.
- ALLEMAGNE
- Assurance contre la maladie. — Le 1er janvier 1893, la nouvelle loi sur l’assurance contre la maladie entrera en vigueur dans toute l’Allemagne. Le gouvernement impérial a
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- Faits politiques et sociaux Ai
- jugé nécessaire, en effet, d’apporter un remaniement complet à la législation sur cette matière, qui pourtant ne datait que de 1883.
- Le résultat le plus immédiat de cette mesure a été de forcer toutes les caisses de malades à des changements importants dans leur manière d’opérer. Bien que l’administration n’ait pas réussi dans sa tentative pour imposer à toutes les caisses un modèle de statuts élaboré dans ses bureaux, la plupart des chefs d’industrie se sont vus dans la nécessité de transformer les statuts de leurs caisses de fabriques qui jusqu’à présent avaient fonctionné partout à là satisfaction générale.
- Les projets élaborés en France pour des fins analogues (assurances contre les accidents, caisse de retraites) laissent une bien plus grande marge à l’initiative privée et se bornent à exiger d’elle qu’elle ne fasse pas aux intéressés des conditions plus désavantageuses que celles qu’ils se proposent de leur accorder.
- SUISSE
- Congrès socialiste. — Le parti socialiste, de récente formation, s’est réuni à Soleure, le 8 novembre dernier. Soixante-huit délégués étaient présents, représentant environ trois mille quatre cents membres. Le Grutli, la Fédération ouvrière, la Typographie, etc., bien que formant des sociétés distinctes du parti socialiste, se sont fait représenter à cette réunion.
- Voici le texte des résolutions votées concernant l’introduction dans la constitution fédérale de la garantie du droit au travail :
- 1. Le droit à un travail suffisamment rémunéré est garanti à tout citoyen suisse.
- 2. La législation fédérale, cantonale et communale doit tenir compte de ce principe en édictant les prescriptions législatives suivantes :
- Fournir un travail suffisant ;
- Publication officielle de l’offre et de la demande du travail ;
- Protection des ouvriers et employés contre les renvois injustifiés;
- Formation de syndicats ouvriers;
- Garantie des droits de l’ouvrier dans les fabriques et établissements analogues par une organisation démocratique de ceux-ci ;
- Secours sûr et suffisant, par une assurance spéciale, aux ouvriers sans travail.
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- Les délégués de la Fédération ouvrière ont annoncé qu’ils ne participeront pas au mouvement, mais qu’ils observeront une neutralité bienveillante.
- PAYS DIVERS
- l’or et l’argent. — Les Annales des mines viennent de publier, à l’aide des statistiques officielles les plus récentes, un relevé général de la production annuelle de l’or et de l’argent dans le monde entier.
- On a extrait, en un an, plus de 206.000 kilogrammes d’or et 4.477.591 kilogrammes d’argent, ce qui représente, en nombres ronds, une valeur de plus de 658 millions pour l’or et de près de 934 millions pour l’argent, soit en tout environ 1,592 millions.
- Les principaux pays producteurs de l’or sont : les Etats-Unis, 172 millions ; l’Australie, 127 millions ; la Russie, 117 millions ; la République sud-africaine, 69 millions ; les possessions anglaises de l’Afrique et de l’Asie, 48 millions ; la Chine, 27 millions; la Nouvelle-Zélande, 19 millions.
- La Guyane française, l’Allemagne, la Hongrie, le Chili, le Mexique, le Venezuela, la Guyane anglaise, le Canada ont une production dont la valeur annuelle, pour chacun de ces pays, oscille entre 5 et 7 millions, en admettant qu’un kilogramme d’or vaut, prix moyen, 3,188 francs.
- On évalue à 209 francs le prix moyen d’un kilogramme d’argent.
- En adoptant ce chiffre, on constate que les principaux pays producteurs de l’argent sont les Etats-Unis, dans lesquels l’extraction représente plus .de 390 millions ; le Mexique 271 millions; la Bolivie, 80 millions; l’Allemagne, 69 millions. Viennent ensuite, fort loin en arrière, le Chili, 15 millions; l’Espagne et la France, chacune 11 millions; l’Amérique centrale et la Guyane anglaise, chacune 10 millions, enfin la Chine, 9 millions.
- Quant à la production d’or en France, elle est absolument insignifiante et ne dépasse pas 200 kilogrammes, soit une valeur de 640,000 francs environ.
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- LË FAMILISTERE DE GUISE ET LA PRESSE
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE ET LA PRESSE
- La Grande Encyclopédie publie, clans sa dernière livraison, l’article suivant qui résume à grands traits, mais avec une grande précision, l’œuvre de J.-B.-A. Godin, son origine, son organisation, son but.
- Pour le détail de l’organisation, l’auteur de l’article renvoie d’ailleurs aux publications de la Société, notamment au livre publié par M. Bernardot, conseiller de gérance.
- Familistère de Guise. — C’est le nom de l’association et de l’établissement fondés à Guise (Aisne) par M.-J.-B10 André Godin. L’industrie est celle de la fonte émaillée. L’association du travail et du capital est conçue de façon à mettre « les équivalents de la richesse » à la portée de tous les travailleurs.
- Le Familistère, c’est plus spécialement, en dehors des ateliers et magasins, le «palais social» destiné à réaliser, par l’habitation «unitaire», la satisfaction de tous les besoins de la vie humaine avec le minimum de frais et le maximum d’avantages.
- C’est en avril 1859 que M. Godin, qui, depuis 1846, avait transporté à Guise l’industrie des poêles et fourneaux de fonte par lui créée à Esqueheries, et qui avait travaillé dès l’origine à améliorer le sort de ses ouvriers, posa les fondations du Familistère, lequel fut occupé dès 1860, mais ne s’acheva qu’en 1877.
- Le but était de « réunir un certain nombre de familles dans des locaux confortables spécialement agencés en vue du bien-être commun ; d’organiser les assurances mutuelles au profit des malades, invalides, vieillards, veuves, orphelins, enfin de toute personne ou famille dont les ressources sont impuissantes à lui garantir le nécessaire (d’après ce principe fondamental, que toute société doit assurer la subsistance de tous ses membres) ; de donner au travailleur le logement à proximité de l’atelier; de pourvoir aux approvisionnements; d’assurer l’éducation et l’instruction jusqu’à l’apprentissage; d’offrir les délassements indispensables à la santé physique, intellectuelle et morale. »
- Mais l’idée mère de la société dont le Familistère n’est que le « palais social », c’était de « répartir équitablement les
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- bénéfices industriels et commerciaux et d’assurer la transmission constante de la propriété sociale aux mains des travailleurs actifs ». En effet, bien que M. Godin ait fait, au premier chef, œuvre de philanthrope en fondant cette société, le but de ce disciple deFourier n'était pas seulement de soustraire au paapérisme quelques milliers d’ouvriers : il voulait prouver que l’alliance du travail et du capital n’est pas une utopie et n’impose de sacritices à aucune des parties.
- Il a donc fait acte d’initiative éclairée et généreuse plutôt que de pure charité. Il s’est associé ses ouvriers en prenant leur travail même pour apport social et en le faisant participer aux bénéfices au même titre que son propre travail comme directeur ; mais il n’a nullement sacrifié la rémunération du capital apporté soit par lui seul à l’origine, soit par ses associés dans la suite.
- C’est une chose très remarquable, et là précisément est la haute portée de cette expérience, que l’intérêt légal de 5% a toujours été servi au capital de commandite, et que, indépendamment de ses appointements de gérant et de sa participation aux bénéfices comme travailleur, M. Godin a même retiré en moyenne un revenu annuel de 6 % des capitaux engagés dans l’association, cela pendant que les ouvriers, sans chômer jamais, touchaient des salaires constamment supérieurs à ceux de la région, et que les habitants du Familistère, au nombre de 1.200, jouissaient de tous les bienfaits de la mutualité.
- Le « palais social » est construit au milieu d’un terrain de
- 10 hect. environ, traversé et contourné par l’Oise. Une partie de la propriété est aménagée en promenades et jardins d’agrément; une autre est consacrée à la culture des légumes par les membres de l’association.
- Le bâtiment principal fait face à la ville sur une étendue de 180 mètres; il a 1,200 portes ou fenêtres soumises à l’impôt.
- 11 comprend trois parallélogrammes formant chacun une cour intérieure couverte d’un vitrage à la hauteur des toits. Autour de ces cours sont disposés des logements, qui ont tous leur entrée sur la cour : ces deux étages ouvrent sur des galeries où l’on accède par des escaliers situés aux quatre coins. Les entrées de l’établissement (je ne dis pas les portes, car il n’y a point de clôtures) sont placées aux coins de chaque parallélogramme. Des bâtiments annexes, construits sur les mêmes données, contiennent en plus une population de 600 habitants. D’autres sont affectés aux magasins coopératifs : boulangerie,
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- boucherie, épicerie, étoffes, combustibles, etc. ; d’autres aux bureaux, aux bains et lavoirs, aux écoles, à la « nourricerie », au « pouponnât », au théâtre.
- On se loue autant des effets moraux de l’habitation en commun que de ses avantages matériels. Ingénieurs et directeurs sont tous logés dans l’établissement. Tout le monde se connaissant, il ne peut y avoir de misère ignorée et délaissée. Chacun vivant sous les yeux de tous, nul n'abuserait facilement des services d’assurance mutuelle.
- L’éducation et l’instruction des enfants est surtout facilitée par le voisinage immédiat des écoles et la participation de tous à la surveillance.
- Le soin du logement individuel est laissé à la charge des familles. Chacun est chez soi. L’administration n’intervient jamais au foyer domestique ; mais elle assure la propreté générale, l’hygiène et les services communs : éclairage au gaz, eau à chaque étage (fournie par un puits artésien), bains et piscine d’eau chaude, buanderie modèle, corps de pompiers.
- Les services publics du Familistère occupent 64 personnes, des femmes pour la plupart. Tous sont rétribués. Les malades sont soignés à domicile. Les écoles ne s’élèvent pas au-dessus du degré primaire, mais elles pourraient rivaliser avec les meilleures. Un cours complémentaire garde les élèves zélés jusqu’à quinze ou seize ans. La bibliothèque renferme 3.000 volumes. Le théâtre offre 1.200 places. On célèbre plusieurs fêtes par an, surtout celles du Travail et de l’Enfance.
- La mutualité est organisée d’une manière complète au Familistère, du moins pour les besoins généraux des individus, et les services qu’elle rend dépassent, dit-on, toutes les prévisions des théoriciens.
- Assurance du nécessaire à la subsistance et des pensions de retraite; assurance contre la maladie (deux sections distinctes, une pour les hommes, l’autre pour les femmes); fonds de pharmacie : toutes ces assurances sont gérées par des comités spéciaux qu’élisent les intéressés, et les membres de ces comités sont rétribués proportionnellement au temps qu’on leur demande.
- Pour le nécessaire à la subsistance, le taux du minimum journalier est fixé à 1 fr. 50 pour un veuf ou une veuve chef de famille, 1 fr. pour une veuve sans famille, 1 fr. pour un homme invalide dans une famille, 75 cent, pour une femme, 1. fr. pour les jeunes gens de plus de seize ans, 75 cent, de quatorze à seize ans, 50 cent, pour les enfants de deux à
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- quatorze ans, 25 cent, au-dessous de deux ans. Pour les pensions de retraite, le tarif minimum assure : aux hommes, 1 fr. par jour après quinze ans de service, 1 fr. 50 après vingt ans, 2 francs après vingt-cinq ans, 2 fr. 50 après trente ans; aux femmes, 75 cent., 1 fr., 1 fr. 25, et 1 fr. 50. Mais, pour empêcher les pensionnaires de jeter la perturbation dans les salaires en offrant leurs services au rabais, les droits à la pension sont suspendus pour tout pensionnaire qui accepterait des fonctions salariées en dehors de l’Association, sans y être autorisé par le conseil de gérance.
- Ce qui mérite avant tout l’attention, ce sont les règles précises qui, dans cette société si originale, ont présidé à l’association du capital et du travail.
- La participation du travail aux bénéfices trop souvent fixée d’une manière arbitraire dans les essais qu’on en a faits, l’a été par Godinavec autant de rigueur que de simplicité, d’après ce principe que chacun des éléments producteurs doit participer aux bénéfices dans la proportion des services qu’il a rendus. Or, les facteurs de toute produuction sont au nombre de trois : les ressources et utilités gratuites fournies par la nature et la société, le travail actif des individus, le travail économisé, ou capital. Les ressources fournies par la nature constituent le droit des pauvres : la société doit avant tout prélever sur ses bénéfices de quoi assurer l’existence de tous ses membres, conformément au taux indiqué ci-dessus, en payant la différence toutes les fois qu’une famille ne gagne pas, au total, le minimum nécessaire pour subsister.
- Quant à la part des bénéfices revenant respectivement au travail et au capital, on admet qu’elle sera équitable si elle est proportionnelle au nombre de francs payés au travail sous forme de salaires, au capital sous forme d’intérêt.
- Ainsi, le Familistère payant annuellement environ 1.888.000f. en salaires, et seulement 230.000 fr. pour l’intérêt de la commandite, la participation aux bénéfices y est huit fois plus considérable pour le travail que pour le capital.
- Quant à la répartition individuelle, elle est facile : le droit de chacun est proportionnel â ce qu’il a reçu dans l’année en salaires et intérêts. Du reste, les bénéficiaires sont répartis en cinq catégories selon les conditions d’âge et de services qu’ils remplissent, savoir : les associés, les sociétaires, les participants, les auxiliaires et les intéressés.
- En 1884, les travailleurs possédaient par leur participation aux bénéfices 1.969.000 fr. de la valeur du fonds social, et on
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- entrevoyait déjà le jour où la totalité du fonds social serait leur propriété, le commanditaire étant remboursé de toutes ses avances. M. Godinhâta ce jour, lorsqu’en mourant, en 1888, il laissa la moitié de ses biens, soit environ 2 millions 1/2 à la Société du Familistère. Sa veuve a continué, d’ailleurs, à faire partie de la société. En dépit des critiques qu’on peut toujours adresser à une œuvre humaine, surtout quand elle provient d’une initiative aussi neuve et aussi hardie, je ne sache pas qu’on ait fait encore une tentative plus remarquable et plus probante pour nous acheminer sans secousse du régime du salariat, si gros de souffrances et de dangers, au régime de l’association. Le Familistère a une succursale à Laeken, près de Bruxelles (Belgique).
- H. Marion.
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- La Grande Encyclopédie publiera prochainement un article sur J.-B.-A. Godin.
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- LA QUESTION DE LA IDA IX
- La paix armée
- Extrait d’une Conférence par M. Lucien Anspach à la Société belge des ingénieurs et des industriels :
- Il résulte, dit M. Anspach, d’une statistique récente que les dépenses entraînées par rentretien des armées permanentes en Europe, s’élèvent à la somme de quatre milliards par an, de onze millions par jour.
- Onze millions : voilà ce qui sort quotidiennement des trésors publics. Mais cette somme, si colossale qu’elle soit, est loin, bien loin de constituer la totalité des pertes subies.
- Ce qu’il faut considérer pour évaluer ces pertes, c’est tout le travail que les hommes appelés sous les drapeaux eussent pu accomplir pendant la durée de leur service, s’ils n’eussent pas été enlevés à l’agriculture, au commerce, à l’industrie. Ce n’est nullement le nombre de francs et de centimes, qui passent par les caisses de l’Etat, qui donne la mesure de l’appauvrissement de la Nation... Ce qui constitue la perte, c’est l’immense, l’effroyable travail absorbé, englouti par l’entretien des armées, travail improductif et irrémédiablement perdu, travail qui absorbe les forces vives d'une nation en les détournant de leur destination naturelle, et qui prive la société des travaux utiles et productifs qui eussent accru sa richesse et sa prospérité.
- M. Siegfried
- M. Jules Siegfried, le nouveau ministre du commerce, est né à Mulhouse en 1837. Après la guerre de 1870, il vint se fixer au Hâvre où il créa une importante maison de commerce. Il a acquis une grande réputation dans' les questions commerciales et économiques. C’est un fervent partisan des habitations à bon marché et de la coopération. Il a écrit plusieurs livres fort intéressants au nombre desquels nous citerons particulièrement : la Misère, son histoire, ses causes, son remède,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- ouvrage couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques.
- M. Siegfried est vice-président du Conseil d’administration de la Société pour l’arbitrage entre nations ; il* est fondateur du club Franklin, au Hâvre, et a collaboré très activement aux travaux des divers congrès depuis la guerre.
- On lit dans Y Almanach de la Paix :
- La guerre au'point de vue artistique
- La guerre n’est belle qu’à la surface ; enlevez le voile brillant qui la couvre ; toute poésie s’évanouit. Car alors, sous l’armée splendide apparaît la meute bestiale; sous la bravoure du soldat, l’ivresse féroce ; sous le coup hardiment porté, le deuil d’une mère ou d’un enfant ; sous l’uniforme, la plaie saignante; sous l’acier clair, l’atroce souffrance; sous la gloire, l’hôpital. Singulière beauté! C’est qu’en toutes choses, il faut considérer la fin ; or la fin de la guerre n’est pas une revue, mais une bataille; l’horreur du carnage est au bout. « Soldats, proclame Napoléon, (1) dans dix jours de campagne, nous avons pris cent vingt canons, tué, blessé ou fait prisonniers soixante mille Russes... Vous rentrerez en France couverts de lauriers!... » C’est-à-dire : «Nousavons été pleins de haine pendant dix jours; nous avons volé cent vingt instruments de mort, qui d’ailleurs avaient cassé bras et jambes à plus d’un pauvre Français; nous avons versé le deuil, la douleur physique, la torture morale sur la tête de soixante mille hommes, que nul de nous ne haïssait, puisqu’il ne les avait jamais vus, et nous avons ainsi désolé héroïquement soixante mille familles; c’est pourquoi, soldats, vous rentrerez en France couverts de lauriers; ou pour parler plus exactement, vous servirez de cortège à mon entrée triomphale, le jour où je reviendrai, portant vos lauriers sanglants comme une couronne; car je m’appelle Napoléon.» Voilà la vérité. Elle est laide; L’art doit donc jeter son anathème à la guerre; car elle ne vit que d’une splendeur d’emprunt. Sa pâle figure est peinte de couleurs factices qui deviennent lugubrement
- (1) Après Friedland.
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- grotesques au grand jour; triste masque de courtisane. Que les artistes cessent de l’adorer, et qu’ils comprennent enfin combien la beauté morale est nécessaire à la beauté physique. Non, la guerre n’est pas belle, parce qu’elle n’est pas bonne. Elle est morne, dure et froide; en elle, rien de vrai ne vit; on sent qu’elle n’a pas les promesses de l’éternité, qu’elle est appelée à disparaître avec la nuit qui seule la protège, et que la lumière survenante chassera.
- Les lignes qui précèdent sont extraites de l’ouvrage de M. Michel Revon sur l’Arbitrage international, son passé, son présent, son avenir, qui a obtenu à l’Institut le prix Bordin, au printemps dernier, et qui paraîtra cet automne chez Arthur Rousseau.
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- MOUVEMENT FÉMININ
- ALLEMAGNE Le Travail des Femmes
- Une décision intéressante vient d’être prise en matière d'indemnité aux victimes des accidents du travail.
- La commission judiciaire, créée pour trancher les différends et résoudre les difficultés qui surgissent dans l’application de la loi relative à l’assurance contre les accidents du travail, avait à examiner le cas d’une jeune fille, Bertha Kempf, âgée de 18 ans, qui, blessée dans une usine de produits chimiques, avait dû subir l’amputation de deux doigts de la main droite.
- La commission a décidé que la perte de l’usage de la main droite est plus préjudiciable lorsqu’il s’agit d’une ouvrière que lorsqu’il s’agit d’un ouvrier, et elle a porté de 60 à 75 % de salaire qui lui avait été payé jusqu’alors, la rente allouée à la victime.
- Cette décision part d’une très saine appréciation des faits et est absolument conforme à l’équiété.
- * *
- ANGLETERRE
- L’éligibilité des femmes aux Conseils communaux
- Le Conseil de comté de Londres a adopté une motion invitant le gouvernement à déposer un projet de loi autorisant les femmes à siéger dans l’assemblée municipale.
- On sait que les femmes qui jouissent de l’électorat et de l’éligibilité pour l’assistance publique et pour les commissions scolaires, ne possèdent encore que l’électorat pour les conseils municipaux et pour les conseils de comtés.
- Ce sont là des avantages précieux, et nous n’en sommes pas encore là en France, où dans l’ordre civil, une seule catégorie de femmes, les institutrices, ont conquis l’électorat et l’éligibilité pour les conseils de l’instruction publique.
- Mais les femmes anglaises ne se tiennent pas pour satisfaites.
- Là où elles possèdent l’électorat, elles réclament son complément naturel, l’éligibilité. Et elles finiront bien par
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- LE DEVOIR
- l’obtenir dans ce pays où une femme est depuis si lontemps investie de la suprême magistrature.
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- ÉTATS-UNIS Une Femme Sénateur
- Le Sénat des Etats-Unis est à la veille de recevoir une femme dans son sein.
- Le parti du peuple qui a là majorité, dans le Kansas, a porté son choix sur Miss Mary Lease, qui est très populaire.
- *
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- FRANCE
- Le droit usuel dans les Lycées de jeunes filles
- Du Gaulois :
- Mlle Jeanne Chauvin, dont on se rappelle la soutenance de thèse mouvementée, vient d’être nommée conférencière de droit usuel dans les divers lycées de jeunes filles de Paris.
- L’enseignement du droit usuel figurait depuis longtemps surlê programme des lycées de jeunes filles, mais ce programme n’était appliqué que dans quelques lycées de province.
- Le nouveau ministre de l’instruction publique, M. Charles Dupuy, vient de faire cesser cette anomalie. Voici, du reste, les secrets de cette nomination.
- A peine reçue licenciée ès-lettres, au mois de juillet 1890, Mlle Chauvin a déposé au ministère de l’instruction publique une demande qui doit dormir dans un carton administratif.
- Au mois de juillet dernier, nouvelle demande, appuyée, cette fois, sur le titre de docteur en droit. Celle-ci eut un meilleur sort : M. Bourgeois en prit connaissance.
- La chute du ministère remit entre les mains de M. Dupuy le soin d’y donner suite.
- Entre le ministre de l’instruction publique et Mlle J. Chauvin, un entretien eut lieu.
- L’aspirante à la chaire de droit avait cru prudent d’aller elle-même plaider sa cause auprès de M. Dupuy.
- Elle désirait simplement rappeler au ministre que M. Bourgeois, son prédécesseur, avait favorablement accueilli sa demande, qui indiquait que, dans la loi de 1880 sur l’enseigne-
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- MOUVEMENT FÉMININ
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- ment secondaire, il est dit qu’on enseignera aux jeunes filles l’économie domestique et le droit usuel.
- Après avoir écouté Mlle Chauvin, M. Dupuy lui dit :
- — Je serai heureux, Mademoiselle, de vous offrir pour vos étrennes la nomination que vous sollicitez.
- Le ministre a tenu sa promesse : MUe Chauvin enseignera sous peu le droit usuel aux jeunes filles.
- Le Temps, dont nos lecteurs connaissent la sympathie pour tout ce qui a trait à l’évolution féminine,— sympathie dont ils trouveront plus loin une nouvelle preuve, — donne au sujet de la nomination de MUe Chauvin les renseignements suivants :
- M. Charles Dupuy, ministre de l’instruction publique, vient de signer un arrêté appelant à l’enseignement du droit et de l’économie domestique dans les trois lycées de jeunes filles de Paris, Mlle Jeanne Chauvin, docteur en droit, conformément à la loi de 1880 sur l’enseignement secondaire.
- A Paris, jusqu’à présent, aucun agrégé de droit n’avait songé à demander ce poste dans les trois lycées de Paris. Mlle Jeanne Chauvin en est la première titulaire.
- Nous avons cru intéressant de demander à Mlle Chauvin de quelle façon elle entendait enseigner le droit aux jeunes lycéennes et quel profit celles-ci pourront tirer de ces études.
- — Mon intention est de ne donner aux jeunes élèves des lycées Fénelon, Molière et Racine que des « clartés de droit » dont elles ont besoin, selon l’affirmation de Molière. Mon cours ne sera que d’une heure par semaine dans chaque lycée.
- « Pour moi, l’enseignement du droit aux jeunes filles ne doit pas être et n’a pas la prétention d’entrer dans les subtilités de la science juridique.
- » Je me propose simplement de leur donner des notions à la fois utiles et morales, assez générales pour être bien saisies par tous les esprits cultivés, assez précises pour leur donner un guide utile dans la vie pratique.
- » La femme a surtout besoin de savoir se diriger lorsqu’elle est veuve, ou commerçante, ou tutrice de ses enfants mineurs.
- » Dans toutes ces situations, la femme se trouve jetée tout à coup dans le dédale de la vie juridique, et elle n’a pas le fil pour en sortir. J’enseignerai donc, dans le droit civil, les chapitres sur les successions, le contrat, la tutelle, qui intéressent particulièrement les femmes, ainsi que les questions de droit commercial dont elles pourront tirer profit lorsqu'elles seront plus avancées dans la vie. »
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- Mlle Chauvin commencera sans doute son cours le 1er février prochain.
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- Ligue française pour le droit des femmes
- On lit dans le Temps :
- « Le mouvement féministe qui, depuis quelque temps, s’accentue d’une façon si particulière, va encore subir une nouvelle impulsion par la réorganisation, pourrait-on dire, de la Ligue française pour le droit des femmes, dont ont été présidents d’honneur Victor Hugo et Schoelcher. Il a été tenu, à cet effet, chez Mme Pognon, rue Clément-Marot, une importante réunion à laquelle assistaient, entre autres, Mme Léon Béquet, veuve du conseiller d’Etat, et Mme Wiggishoff, femme du maire du xvme arrondissement.
- » Presque sans discussion, la Ligue a adopté et a décidé de tirer à autant d’exemplaires que cela sera nécessaire un manifeste adressé «aux travailleuses de France. »
- « Nous faisons appel à vous, et nous vous demandons de vous joindre à nous, dit en résumé ce manifeste. Lisez le Code édicté par les hommes, et retenez bien les articles 442, 443, 444 du Code civil. Ne peuvent être tuteurs ni membres d’un conseil de famille : les mineurs, les interdits, les hommes d’une inconduite notoire, les individus condamnés à une peine infamante... et les femmes. »
- » Après les droits civils, les questions d’intérêt : « En vertu de l’article 1422, le mari peut tout vendre; mais la femme ne peut disposer de rien sans l’autorisation de son mari, pas même de ce qui lui appartient.» Ce manifeste se termine ainsi :
- « Travailleuses, venez à nous, donnez-nous vos noms, vos adresses et votre bonne volonté.
- » Quand les femmes auront conquis la place qui leur est due dans la société, bien des misères seront supprimées et le règne de la justice commencera ! »
- » Il est signé par le bureau de la Ligue : M. Léon Richer, président; Mmes A. Hammer et Pognon , vice-présidentes; MUe Pognon et Mme Rengnet, secrétaire et trésorière.
- » Il a été procédé ensuite à la nomination d’une délégation chargée de se rendre au Sénat afin de demander que l’allocation quotidienne d’un franc accordée aux femmes en couches soit élevée à trois francs. Une autre délégation accompagnera
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- mouvement féminin
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- les lingères et couturières qui iront à la Chambre réclamer, non l'éligibilité, mais l’électorat aux conseils de prudhom-mes.
- » Enfin, une intéressante discussion s’est élevée au sujet du
- Suffrage féminin en Belgique
- » D’accord avec Mlle Popelin, doctoresse en droit, Mme Wig-gishoff a émis la crainte que le clergé et les réactionnaires ne soient en ce moment, étant données l’instruction et l'éducation actuelles, les seuls à bénéficier du droit de voter qu’on accorderait indistinctement à toutes les femmes. « Beaucoup de femmes, il faut le reconnaître, a ajouté Mm<5 Hammer, consulteraient leurs confesseurs afin de savoir pour qui elles doivent voter. »
- » La Ligue a donc résolu de garder le statu quo sur cette question. »
- %
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- Encore le suffrage féminin en Belgique
- D’un autre côté nous lisons dans le Journal des Femmes :
- « A la commission du Sénat belge, le baron Konnig de Merchem, membre de la droite, a déposé une proposition en
- faveur du suffrage universel...Le baron Konnig défendra sa
- proposition pour pouvoir attribuer le vote aux femmes...
- » Plusieurs membres de la Chambre belge, notamment, MM. Houzeau et Crocq, sont partisans du suffrage universel; à cet effet ils proposent d’établir le principe du vote en faveur des femmes; VIndépendance belge appuie cette campagne.
- Les préoccupations de Mesdames Popelin, Wiggishoff et Hammer, signalées plus haut, sont légitimes.
- Il y a tout lieu de croire que si des membres de la droite de la Chambre des représentants belge se déclarent partisans du suffrage universel, les femmes y comprises, c’est dans l’espoir tout naturel de profiter de cette réforme.
- Mais la crainte de voir grandir l’influence du clergé doit-elle être de nature à empêcher les partisans de la réforme du suffrage de voter celle-ci, s'ils voient en elle un acte de justice? Ne doit-on pas réfléchir que quand le suffrage universel fut proclamé en France par la République de 1848, le clergé fut le premier à en profiter, et le parti républicain paya chèrement
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- la hâte mise à proclamer cette réforme. Mais 20 ans ne s’étaient pas écoulés que, malgré l’influence du clergé grandie dans l’intervalle, un courant irrésistible d’opinion se créait et l’instruction primaire gratuite et laïque surgissait pour s’opposer comme un barrière infranchissable à l’influence cléricale.
- Sans le besoin créé par le suffrage universel et la nécessité d’apprendre à lire et à écrire à tous les électeurs, l’organisation de l’instruction primaire, gratuite, laïque et obligatoire, serait-elle un fait accompli et, de ce chef, cent millions auraient-ils été inscrits au budget ?
- N’est-il pas logique d’espérer une impulsion semblable en faveur du progrès de l’instruction des femmes belges si le suffrage universel leur est accordé ?
- AVIS
- Vabondance des matières nous oblige à renvoyer au mois prochain la suite de « Petit Chose » Histoire d’un enfant, par Al. Daudet.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Quintessences féminines, par Edouard de Pompery.
- Ouvrage en vente chez Reinwald et Cie, 15, rue des Saints-Pères, Paris.
- * *
- L’âme, les sept principes de l’homme et de Dieu, par Vurgey.
- Brochure in-16, avec schémas. Librairie Chamuel, 27, rue de Trévise, Paris. *
- * ¥
- Confidences d’un ancien croyant, œuvre posthume d’un jeune médecin de la marine, le docteur J.-B. Lefèvre.
- Volume en vente, au prix de 3 fr., chez Chamuel, éditeur, 27, rue de Trévise, Paris.
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- * *
- Freiland, un roman collectiviste. Extrait et résumé.
- Traduction, par H. La Fontaine, avocat à la Cour d’appel.
- En vente, au prix de 0 fr. 50, à l’imprimerie veuve Monnom, 32, rue de l’Industrie, Bruxelles (Belgique).
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- Le Comité central de V Union coopérative des Sociétés françaises de consommation, qui a son siège à Paris, 10, rue de Nesle, vient, grâces à quelques généreux concours, de publier au prix de 20 centimes, un Almanach de la Coopération française pour 1893. Ce petit volume de 123 pages qui contient quelques portraits et la vue de l’immeuble des Equitables pionniers de Rochdale, nos maîtres en coopération distributive, a été préparé sous la direction de M. Charles Gide, professeur à la Faculté de droit de Montpellier. A la fois théorique, historique et pratique, cet almanach, qui est international par le choix de ses rédacteurs et par les sujets traités, est en même temps éclectique au plus haut degré, car des personnes appartenant à des écoles très diverses y sont réunies par leur foi commune, soit dans l’avenir de la coopération, soit dans les bienfaits immédiats. Les articles, monographies et statistiques dont se compose ce recueil, concernent les cinq branches de la coopération déjà réunies dans le projet de loi soumis à la Chambre, savoir : consommation, production, participation, construction, crédit..
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- La Rénovation économique mise à la portée de tous,
- par Hippolyte Destrem.
- Résumé synthétique par demandes et réponses.
- Opuscule en venteau prix de 1 fr. chez Ollendorff, 28 bis, rue Richelieu, Paris.
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- -A. V I S
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à F Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- L’ASSISTANCE PUBLIQUE
- Coup-d’œil rétrospectif
- L’assistance publique remonte loin, très loin, puisque nous trouvons dans les documents les plus anciens trace d’une organisation plus ou moins rudimentaire. L’histoire des Romains en fournit de nombreux exemples ; celle des Hébreux en est remplie ; les objurgations des prophètes s’adressant aux riches en faveur des pauvres, leurs prescriptions touchant l’abandon des intérêts, du capital et même le partage des terres à des époques déterminées, témoignent de la misère qui, dès les temps les plus reculés, rendit en quelque sorte nécessaire une organisation légale de l’assistance.
- Pendant le Moyen-âge les ordres religieux, obéissant aux prescriptions du Christianisme et aussi peut-être en vue d’étem dre leur influence, cherchèrent à accaparer l'organisation de la charité, et se substituèrent peu à peu à l’action des particuliers comme à celle du Gouvernement.
- A Paris, des arrêts du Parlement, de 1505 à 1544, organisent le bureau des pauvres.
- En 153G et 1002, le Parlement intervient de nouveau et menace de confiscation les habitants de toute catégorie qui n’ont point acquitté la taxe des pauvres.
- La direction des bureaux coudée aux présidents et aux conseillers du Parlement et de la Cour des Aides, était gratuite.
- Vint la Révolution qui fit disparaître le grand bureau ainsi que la plupart des ressources que possédaient les établissements hospitaliers et les congrégations religieuses.
- La Constituante proclama que l’assistance constituait un devoir inviolable et sacré ; la Convention proclama que l’assistance devait être sociale, mais hégligea de créer les ressources nécessaires.
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- Une loi de l’an V institua les Bureaux de bienfaisance et les secours à domicile.
- La Constituante de 1848 affirma de nouveau le droit à la subsistance : « La Société fournit l’assistance aux enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources que leurs familles ne peuvent secourir. » Le 10 janvier 1341), une loi régla cette matière.
- Depuis lors, l’organisation de l’assistance publique n’a fait que croître, et ses ressources vont toujours augmentant.
- Les ressources de l’assistance publique
- La statistique de l’assistance publique, 1888, nous donne, pour les établissements hospitaliers, comprenant hôpitaux, hospices, etc, le chiffre de 1631. Ces établissements emploient 2.906 chirurgiens, 11.199 religieuses, 16.395 agents ou servants. Ils ont dépensé, dans Tanné, 109.998.175 fr.
- La statistique des bureaux de bienfaisance pour la même année nous montre 15.138 bureaux ayant secouru 1.647.720 individus ; distribué en nature ou en argent 30.479.546 fr. et dépensé 5.416.785 fr. en frais d’administration, soit 15 0[0 des dépenses totales.
- 109 millions aux établissements hospitaliers, 35 millions aux bureaux de bienfaisance sont des sommes considérables qui ont dû soulager bien des malheureux et, pourtant, ce n’est là qu’une partie de ce que dépense la charité.
- L’initiative privée entre pour une large part dans les revenus des bureaux de bienfaisance. Quêtes et legs forment une partie de leurs revenus; ainsi nous trouvons dans les 38.359.101 fr. recettes de Tannée 1888, 11.646.229 fr. de subventions et 7.626.814 fr. de ressources provenant de la charité privée.
- •Le rôle de l’assistance publique et les catégories d’indigents
- Pour distribuer utilement de pareilles sommes l’assistance publique a fort à faire. Elle trouve devant elle deux genres d’indigence parfaitement distincts.
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- L’une permanente : aveugles, paralytiques, septuagénaires qui reçoivent des secours soit à domicile, soit dans les hôpitaux.
- L’autre éventuelle, plus difficile à constater, à contrôler. Il faut se défendre contre cette indigence ; car elle est souvent exagérée, souvent entièrement feinte. Nul scrupule ne la retient; toutes les ruses lui sont bonnes. Il n’est pas de déguisement qu’elle ne sache employer, de subterfuge qu’elle ignore. L’assistance publique la connaît et la surveille. Par le choix de ses inspecteurs, par ses enquêtes, par ses dossiers, elle défend le bien des pauvres. En cela, l’organisation de l’assistance par l’Etat rend d’immenses services. Voici comment la dépeint Maxime du Camp, un de ses apologistes :
- « Elle est un Etat dans l’Etat ; elle a sa fortune, ses fonction-» naires, ses maisons. Dans ses hôpitaux, ses hospices, ses » bureaux de bienfaisance, par tous les moyens dont elle dis-» pose, elle régit tout un peuple ; tout un peuple souffreteux et » malingre, qui a encore plus besoin de force morale que de » secours matériels, mais qui, sans elle, sans le dévouement » dont elle fait preuve, sans l’énergie qu’elle déploie, sans les » efforts quelle renouvelle sans cesse, pourrait succomber, ou » devenir parfois un danger sérieux pour la cité. »
- Mais qu’y a-t-il de parfait en ce monde et quelle est l’œuvre qui, à côté de l’apologie, ne voie surgir la critique? Sous ce rapport, examinons ce qu’a dit un éminent économiste dans la Revue des deux Mondes du 15 janvier 1880, sous le titre ; « L’Etat moderne et ses fonctions.»
- Dans cet article, M. Paul Leroy-Beaulieu constate qu’une partie de l’opinion publique en tout pays, Angleterre, Allemagne, Italie, « considère que l’existence d’une classe de pauvres est incompatible avec un Etat bien gouverné. » Un homme publié anglais, M. Goschen, a traduit ce sentiment par la formule suivante: «C’est le remplacement de la conscience individuelle par la conscience collective ou sociale.» M. Leroy-Beaulieu combattant la tendance de l’Etat à se substituer à l’action individuelle, se demande si l’Etat « peut diminuer la somme de
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- misère dont souffre l’humanité » et si son intervention peut « rehausser la dignité de l’homme. » Il se prononce pour la négative, sans toutefois proscrire absolument et dans tous les cas l’intervention de l’administration à laquelle il préfère de beaucoup l'initiative privée.
- Puis, étudiant les mendiants, il les divise en quatre catégories :
- La première composée de ceux qui doivent leurs maux à la nature seule. Exemple, les sourds-muets de naissance, les aveugles, les personnes devenues par accidents incapables de travailler, les familles auxquelles une mort prématurée enlève les parents ; pour tous ceux-là, il désire une aide intégrale.
- La seconde catégorie provient de circonstances spéciales: arrêts soudains de travail, déplacements amenés par l’emploi de machines. Ce sont, dit-il des « causes passagères ». Tout en craignant l’intervention de l’Etat, il l’accepte pourtant dans les cas graves comme ceux qui ont frappé la ville de Lyon ou les districts à coton, lors de la guerre de sécession aux Etats-Unis.
- La troisième catégorie comprend les mendiants dont la pauvreté tient aux parents ou aux antécédents de famille, l’indigence héréditaire en un mot. Comme remède, il préfère toujours l’initiative privée, les œuvres de l’Enfance abandonnée, l’action bienfaisante exercée sur les enfants des misérables. Il indique même que c l’instruction obligatoire devrait surtout être appliquée à tous ces malheureux enfants de huit, treize ou quatorze ans, accompagnateurs de prétendus culs-de-jatte ou de prétendus aveugles. »
- Mais ceci est l’intervention de l’Etat au premier chef. Or, le plus qu’il peut, il la repousse, citant des autorités à l’appui de sa thèse. Ecoutez M. de Watteville, membre de la haute administration de l’assistance : « Depuis soixante ans que l’administration de l’assistance publique â domicile exerce son initiative, on n’a jamais vu un indigent retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par les moyens et l’aide de ce mode de charité. Au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à l’état héréditaire. Aussi, voyons-nous aujourd’hui
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- sur les contrôles de cette administration les petits-fils des indigents admis aux secours publics en 1802, alors que les fils avaient été, en 1&30, également portés sur les tables fatales. »
- La quatrième catégorie embrasse le genre de mendiants qui pouvant travailler préfèrent la vie oisive malgré l’incertitude du lendemain, se fiant à l’assistance publique ou à l’aumône individuelle pour satisfaire leurs besoins les plus pressants. Une expérience intéressante a été faite sur les pauvres de cette catégorie. Elle a été racontée par M. Monod, directeur au ministère de l’Intérieur :
- Voulant se rendre compte du bien-fondé des plaintes des mendiants valides sur le manque d’ouvrage, un philanthrope « s’entendit avec quelques braves gens, négociants ou industriels, qui s’engagèrent à donner du travail avec un salaire de 4 francs par jour, pendant trois jours, à toute personne se présentant munie d’une lettre de lui. En 18 mois, il eut à s’occuper de 727 mendiants valides, qui, tous, se lamentaient de n’avoir pas d’ouvrage.
- » Chacun d’eux fut avisé de revenir le lendemain prendre une lettre qui le ferait employer à 4 francs par jour dans une usine ou dans un magasin. Plus de la moitié (415) ne vinrent même pas prendre la lettre. D’autres en grand nombre (138) la prirent, mais ne la présentèrent pas au destinataire. D’autres vinrent, travaillèrent une demi-journée, réclamèrent 2 francs et on ne les revit plus. Parmi le restant, la plupart disparut la première journée faite.
- »En définitive, sur 727, on. n’en trouvait que 18 au travail à la fin de la troisième journée. M. Monod en concluait que, sur 40 mendiants valides, on n’en rencontrait qu’un qui fut sérieusement disposé à travailler. »
- L’expérience est topique; elle prouve mieux que n’importe quel argument combien la mendicité devient une habitude, voire même une profession.
- Qui donc en rendre responsable. L’aumône?
- L’aumône soit. Laquelle? Celle de l’assistance publique ou celle de l’assistance privée ?
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- L’assistance publique, répond M. Paul Leroy-Beaulieu.
- Et, pour appuyer cette opinion, les arguments ne 1 ui manquent pas: « L’Etat est un organisme de généralisation et de fixation... Faits pour agir d’après quelques grandes règles uniformes, dans quelques services généraux et simples, les rouages de l’Etat sont tout déconcertés quand ils doivent s’appliquer aux infiniment petits. On dirait des gens habitués aux rudes besognes extérieures que, soudainement, on veut charger, par surcroît, d’ouvrages tout menus, tout délicats, demandant les doigts les plus agiles, les yeux les plus fins, l’esprit le plus alerte. En accaparant le domaine de l’assistance, l’Etat, » selon M. P. Leroy-Beaulieu, «en chasse ceux qui, volontairement et sans profit personnel, le cultivaient. Il met l’impôt à la place du don et substitue au doux sentiment de la reconnaissance le farouche sentiment du droit. L’Etat moderne ne se doute pas de ce qu’il entreprend; c’est au fond une œuvre de lamentable désorganisation sociale. »
- Voilà un jugement bien sévère. Est-ce à dire qu’il soit absolument faux? Non, car dans l’organisation de l’assistance par l’Etat, il y a forcément bien des points où d’importantes améliorations pourront être apportées. Déjà, on peut en constater de considérables dans le domaine des Enfants assistés. L’enquête de 1860 démontre combien était insuffisant le contrôle de cette branche de l’assistance publique. La mortalité des enfants relevant de ce service atteignait 87 % dans la Seine-Inférieure et 90 % dans la Loire-Inférieure ! C’était littéralement le massacre des Innocents.
- Les frais d’administration de l’Assistance publique
- Si nous devons nous louer des progrès accomplis, nous devons aussi examiner d’un œil attentif les branches diverses de cette institution, et nous demander sur quels points il y aurait à redresser les abus, à réduire ou à supprimer les gaspillages.
- Prenons pour exemple les dix départements suivants, et comparons les sommes distribuées en secours avec les frais de ces distributions, pendant l’exercice 1888,
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- Nous trouvons pour les Bureaux de Bienfaisance :
- La Seine.... distribuant, 7,919,740 fr.t le secours, j avec 421,416 fr. de dépenses, soit environ 5 OpO
- Le Cher )) 107,061 )) 8,844 » )) 8 0p0
- Le Calvados.. • » 463,490 » 45,000 » » 9 OpO
- Le Pas-de-Calais )) 1,280,010 » 165,225 » » 13 0p0
- La Seine-Inférieure » 1,392,441 )> 181,039 » » 13 0p0
- La Haute-Savoie » 163,518 » 25,853 » » 15 0p0
- Le Nord )) 4,030,10.9 » 813,810 » » 20 0p0
- Les B. du Rhône » 544,598 » 135,721 » » 24 0p0
- L'Hérault » 422,741 )) 128,950 » » 30 0p0
- L’Indre-et-Loire » 459,380 » 260,857 (» )> 56 0p0
- Ce tableau nous montre des écarts considérables dans les frais de distribution et l’on peut se demander pourquoi la Seine satisfait aux exigences du service avec 5 0/o de frais, tandis que la Seine-Inférieure dépense 13 0/o, le Nord, 20 0/o, l’Hérault, 30 O/'o et, enfin, l’Indre-et-Loire le chiffre exorbitant de 56 0/0 !
- Il est vrai que la population de la Seine étant bien plus dense un petit nombre de bureaux de bienfaisance (94) suffit à la distribution ; tandis que, dans les autres départements, la population plus éparpillée nécessite un nombre de bureaux plus considérable. Le Nord en a 642 ; le Pas de Calais, 660. Mais comment expliquer des frais aussi élevés que ceux de l’Hérault qui, avec 138 bureaux secourt 29,531 individus et, surtout, ceux de l’Indre-et-Loire qui, avec 117 bureaux, secourt 10,358 personnes? Il est probable que dans quelques départements il y aurait à émonder des frais d’administration onéreux.
- M. Paul Leroy-Beaulieu a raison quand il signale à l’attention de ses lecteurs le coût des services gouvernementaux, en regard des services gratuits de la charité privée. Mais peut-on en inférer que la gratuité suffit à l’organisation de l’assistance, et que l’initiative privée comble toujours toutes les lacunes que la misère, les accidents, l’imprévoyance ou la paresse creusent dans la vie des individus?
- Consultons à ce sujet un autre publiciste et voyons si la charité individuelle dont l’aumône est forcément la forme la
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- plus fréquente et la plus facile ne présente pas, à son tour, de graves inconvénients à côté de quelques avantages.
- La Charité individuelle. — Aumône et paupériculture.
- M. Louis Paulian a raconté lui-même que, sur les conseils de Jules Simon, il a cherché à se rendre compte des sommes dépensées chaque jour, à Paris, par les âmes charitables, pour venir en aide aux malheureux. Il y a tantôt douze ans qu’il a commencé ses recherches; et s’il n’a pu en terminer l’addition, c’est que chaque jour surgit une œuvre nouvelle.
- « C’est par millions, » dit-il, « qu’il faut les évaluer ces sommes venant s’ajouter aux millions qui alimentent le budget de l’assistance publique. Il semble que toute misère devrait immédiatement trouver secours. Et cependant tout le monde sait que le nombre des mendiants qui tendent la main dans la rue n’a jamais été plus considérable.
- » Cette observation prouve qu’il y a évidemment un mal dans notre organisation. Il s’est produit dans le canal de la charité une fuite considérable par laquelle, si nous n’y prenons garde, toutes les ressources destinées à soulager la misère menacent de s’engloutir. Cette fuite est représentée par les faux malheureux... qui absorbent aujourd’hui les 4/5 des sommes destinées aux misérables. »
- Voulant étudier de près les mendiants professionnels, M. Paulian s’adressa aux hommes qui, par leurs situations, pouvaient l’éclairer sur la matière; il consulta tour à tour les curés, les pasteurs, les rabbins, les officiers de paix, les administrateurs des bureaux de bienfaisance, les dames patro-nesses, etc. ; enfin, voulant étudier jusqu’au vif ceux qu’il appelle les voleurs de pauvres, il se décida à se faire lui-même mendiant.
- Sous divers déguisements, il étudia les mendiants professionnels; il fut tour à tour cul-de-jatte, aveugle, manchot, ouvrier sans travail, professeur sans emploi; il essaya tous les genres de mendicité; il en étudia les divers types dans la rue, au cabaret, au dépôt de la Préfecture, en prison (grâce à
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- de hautes protections) et il arriva à cette conviction « que lorsqu’on fait l’aumône dans la rue, neuf fois sur dix on est volé. »
- Pour apitoyerle passant, le mendiant emploie toutes sortes de trucs, les uns comiques, d’autres cruels. Il invente des types nouveaux; en voici un que nous citons textuellement : « Un jour, dit M. Paulian, j’étais dans l’omnibus (place St-» Michel et gare St-Lazare), lorsqu’une femme du peuple fort » misérablement vêtue et dans une situation digne d’intérêt » s’installa dans la voiture.
- » L’omnibus à peine parti, la femme se met à gémir et à » donner les signes d’une souffrance que tout le monde devi-)) liait. Une dame se penche vers elle et l’interroge : Oh! c’est » épouvantable, une femme dans une pareille situation... les » cahotements de la voiture vont vous faire du mal... Mon » Dieu! quelle misère, pauvre créature !...
- » Bref, on fait une quête; moi, seul, n’y ai pas contribué; » mais, sur les instances de ces dames charitables, j’ai dû » aider la pauvre femme, la future mère, à. monter dans un » fiacre. J’ai fait plus, je me suis installé dans le fiacre et j’ai » offert à la pauvre femme de la conduire soit à la Maternité, » soit à son domicile. Elie a refusé d’aller à la Maternité et n’a » jamais voulu m’indiquer son domicile. J’ai quitté la voiture » et la femme a disparu.
- » Mais, huit jours après, je la retrouve sur le boulevard » en train de recommencer sa comédie, devant l’hôtel d’une » personne très charitable et très exploitée. Je m’approche » d’elle : — Dites donc, ma bonne femme, l’autre jour je vous » ai proposé de vous conduire à la Maternité; vous avez » refusé. Je vous ai proposé de vous conduire à votre domicile, » vous avez refusé. Si je vous conduisais à la Préfecture de » police? — A ces mots, la femme se relève; d’un mouvement » rapide elle prend son giron, le pousse vers la gauche et, » avec la légèreté d’une gazelle, s’enfuit dans le Bois de » Boulogne. Le giron était en carton. »
- Un autre moyen abominable d’attendrir les passants et de
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- faire pleuvoir les sous, est signalé par notre auteur : c'est celui de l’enfant à la mamelle, pâle et amaigri, qui, sous l’impulsion du froid et de la faim, pleure et gémit dans les bras de la mendiante. « L’enfant en meurt quelquefois, qu’importe, » puisque, pour trente sous, on peut en louer un autre ! »
- Le nombre et la variété des supercheries employées par les mendiants sans vergogne est incalculable. Un volume ne suffirait pas à les décrire toutes.
- L’auteur du présent article a connu une famille de mendiants professionnels qui avait trouvé moyen de se faire inscrire sur les listes de distribution de quatre œuvres de charité différentes et agissant séparément les unes des autres. Cette famille arrivait ainsi à se faire un revenu aussi élevé que celui qu'elle aurait obtenu par un travail raisonnable.
- M. Paulian termine son étude en ces termes : « Nous som-» mes volés; ayons le courage de le reconnaître. Alimentons » la charité; mais, vite, bouchons la fuite; sinon tout y » passera. »
- Vite, bouchons la fuite... oui. Comment la boucher? L’aumône dans la rue, tout le monde la condamne, mais tout le monde la pratique. Elle est si simple, si commode, si douce. Elle apaise l’inquiétude charitable des uns et satisfait la vanité compatissante des autres.
- Produit de la seule impulsion individuelle, sans organisation et sans contrôle, l'aumône se fait non selon le besoin de l’assisté, mais selon l’audace, l’habileté ou la persistance de qui demande. De tous les modes de la bienfaisance elle est le plus économique, mais aussi le plus dangereux. C’est elle, surtout, qui alimente le mendiant professionnel; c’est elle qui a créé la paupériculture.
- Les œuvres d’assistance à domicile lui sont certainement supérieures; elles présentent, il est vrai, des difficultés d’organisation. des frais généraux qui peuvent, si l’on n’y prend garde, devenir considérables ; le tableau extrait des bureaux de bienfaisance (que nous avons donné plus haut) en est 1$ preuve,
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- Les œuvres d’initiative privée échappent en grand nombre à ce reproche. La gratuité des fonctions, le dévouement des personnes recommandables qui les organisent sont dignes de tous les éloges. Mais leur isolement, la divergence de leurs efforts qu’aggrave quelquefois l’esprit de prosélytisme paralyse une grande part des bons résultats qu’on était en droit d’espérer de ces œuvres.
- Comment ne serait-on pas dupé par l’avidité des mendiants professionnels? Ils savent si bien se faire recommander et prendre tous les visages : catholiques pour les uns, protestants pour les autres, sauf à l’occasion à mettre en coupe réglée les rivalités religieuses; ce qui ne les empêche pas, s’ils en trouvent le moyen, de recevoir l’obole des libres penseurs et de se faire inscrire aux bureaux de bienfaisance.
- Pour éviter ces abus, il faudrait centraliser les distributions de secours. Les œuvres d’initiative privée s’y prêtent mal ; leur raison d’être étant surtout l’indépendance.
- L’assistance par le travail et les agences de charité. — Pénurie de ressources.
- L’assistance par le travail est une forme nouvelle par laquelle s’exerce l’amour de la charité. Beaucoup de bons esprits suivent avec intérêt les expériences qui se poursuivent et se demandent si, à défaut de remède absolu contre la misère, on ne trouvera pas dans cette organisation un important palliatif.
- Obliger les imprévoyants et les paresseux à rentrer dans la règle commune, en leur offrant les moyens de pourvoir par le travail aux plus impérieux de leurs besoins, est une œuvre de moralisation par excellence. C’est aussi le moyen de diminuer la fuite par laquelle s’écoule sans fruit une grande part des ressources de la charité.
- Genève a, depuis 1887, une Maison de travail qui procure aux nécessiteux une occupation et un abri temporaires. Une maison semblable a été fondée à Paris, rue Clavel, par M. le pasteur Robin; on y fabrique de petits fagots pour allumer les
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- feux. M. Defert, maire du VIe arrondissement et avocat à la Cour de cassation, vient de fonder dans sa circonscription une Union d’assistance par le travail. Les ouvriers et ouvrières y sont occupés à effilocher de vieux cordages, à dépecer de vieux corsets dont on retire les buses et les baleines. Ils reçoivent comme salaires des bons de nourriture, de coucher et, si besoin est, de vêtements. Ils peuvent rester un mois dans l’établissement, mais on les garde rarement aussi longtemps; car on les place ou ils se placent eux-mêmes dans ce laps de temps.
- M. Eugène Rostand à Marseille, M. de Boyve à Nimes, ont créé des œuvres semblables. Partout, enfin, à New-York, à Londres, b Bruxelles, on a compris qu’il faut enrayer le mal causé par l’aumône dans la rue et, en même temps, secourir la misère. Partout on essaie d'organiser le travail provisoire, et les résultats obtenus jusqu’ici paraissent satisfaisants.
- Mais, pour obtenir et maintenir ces résultats, il faut absolument le consentement éclairé de tout le public charitable; et le consentement ne fera pas défaut si l’on réfléchit au désordre que cause la fausse mendicité. Ecoutez M. Eugène Rostand, parlant au public marseillais réuni pour fonder une Assistance par le travail : « C’est le doute laissé en votre âme par les menteurs de tout à l’heure qui fait qu’après avoir cédé à des obsessions fausses on se sent tout à coup sceptique devant une faim,trop réelle. Rien, peut-être, ne m’inspire plus pro-fondément la haine des faux malheureux que cette altération causée par eux dans le cœur des meilleurs.
- (( Ce qu’ils enlèvent chaque année autour de nous au budget de la charité, ce qu’ils détournent sur la part des vrais ayants-droit, vous pouvez le chiffrer, et vous serez effrayés du total. Mais le mal moral qu’ils sèment en troublant, en desséchant la pitié, en arrêtant des milliers d’élans généreux, qui l’évaluera ?...»
- Il est difficile d’exposer un état de choses pénible et délicat avec plus de chaleur et plus de clarté. Aussi est-ce sous l’influence des sentiments qu’une telle situation fait naître qu’â
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- Soleure, Bâle, Neuchâtel, Boston, Baltimore, Philadelphie, Londres, Bristol et dans bien d’autres villes, se sont fondées des Sociétés d'organisation de la charité. Ces Agences centrales font des enquêtes, en inscrivent les résultats dans des archives et les communiquent à leurs abonnés. En 1888, l’Agence de New-York, dans le but d’éviter le double emploi des secours ainsi que les dons faits sans discernement, mettait à la disposition de ses membres 137.938 rapports et un répertoire de 27.400 maisons occupées par des gens sans moyen d'existence.
- Jamais siècle ne fut plus pitoyable aux malheureux ; jamais, pour leur venir en aide on ne dépensa pareille somme d’argent et d'intelligence et, pourtant, l’initiative privée ne suffit pas: les organisateurs, les directeurs, les distributeurs, toutes les personnes qui prennent une part active aux œuvres de secours et de prévoyance le savent bien; aussi font-elles un appel incessant à la commune, au département ou à l’Etat, quelle que soit leur.répugnance personnelle à solliciter des allocations sur les fonds publics.
- Nous serons donc entraînés, peu à peu et malgré tout, à demander à l’Etat les ressources nécessaires à une organisation générale, ainsi qu’un plan d’ensemble assurant : aux malades indigents, les secours en cas de maladie; aux vieillards et aux invalides sans fortune, la retraite ; aux ouvriers sans travail, une occupation temporaire, faiblement rémunérée, qui leur permette de vivre sans avoir recours â l’aumône; à tous les naufragés, â tous les abattus de la vie, une assistance morale et matérielle qui les réconforte et les soutienne, afin qu’ils puissent reprendre courage et se relever eux-mêmes.
- L’opinion publique pressent cette évolution, la presse la proclame. Le Temps, grand journal d’opinion modérée, imprimait, le 4 janvier 1893, à propos de la mort par la faim d’un ouvrier cordonnier, les réflexions suivantes :
- «Des faits semblables... posent avec une urgence particulière le problème... de l’assistance mutuelle entre les citoyens. »
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- LE DEVOIE
- Mutualité nationale contre la misère. — Projet Godin.
- Application au Familistère de Guise.
- Cette urgence de la solution du problème de l’assistance, Godin l’avait prévue. Aussi, dès 1883, avait-il déposé une pétition et proposé à la Chambre des députés un projet de loi sous le titre de Mutualité nationale contre la misère. (1)
- Divisé en trois parties, ce projet contient :
- Chapitre 1er, 9 articles indiquant les ressources destinées à alimenter la Caisse des assurances, ainsi que le mode de la part de recouvrements sur les héritages.
- Chapitre 2e, 27 articles ayant pour objet :
- 1° De garantir, aux travailleurs invalides et privés de ressources, une retraite suffisante pour éviter la misère ;
- 2° De garantir, aux membres actifs des assurances, l’allocation et les soins auxquels leur contribution leur donne droit pendant la maladie;
- 3° De donner l’indispensable à la vie, aux familles et aux personnes temporairement privées des ressources suffisantes pour se le procurer elles-mêmes.
- Les articles suivants fixent : les contributions que les personnes et les communes fournissent aux assurances, l’âge minimum et les catégories de mutuellistes, les droits à l’assurance, le taux des subsidës et des subventions aux ayants-droit, l’administration des assurances.
- Chapitre 3e, 5 articles indiquant les réformes fiscales qui deviendraient possibles à mesure que se développeraient les ressources prescrites au chapitre 1er.
- En formulant ce projet de loi, Godin n’avait pas été guidé par de simples considérations théoriques; une expérience de longues années avait dirigé sa pensée et ses efforts; aussi lisons-nous dans Mutualité sociale (2) — volume où se trouve
- fl) En vente chez Guillaumin et Oie, 14, rue Richelieu, Paris. (2) En vente chez Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
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- l’assistance publique
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- le contrat d’association du capital et du travail de l’importante Société du Familistère de Guise, — des prescriptions concernant :
- 1° L’assurance des pensions de retraite ;
- 2° L’assurance du nécessaire à la subsistance;
- 3° L’assurance des subventions en cas de maladie comprenant trois sections : celle des hommes, celle des femmes, celle des soins médicaux et pharmaceutiques.
- Tels sont, en effet, les principaux points de l’assistance que Godin considérait comme devant être transformés en assurance mutuelle nationale. Ne pouvant décider lui-même de cette évolution, mais voulant donner à ce qu’il avait fondé la sanction de la pratique et une force efficace, Godin passait — le 13 août 1880, conformément à la loi du 24 juillet 1867 — le contrat d’association qui le liait, lui et ses ouvriers, et imposait à tous les contractants, de son vivant et après sa mort, le respect de ce que, devançant son temps, il appelait « la part des faibles, des malades, des invalides, ce que l’humanité doit à ceux qui ont bosoin. »
- Plus d’un million pris sur les bénéfices de la Société a été employé dans la dernière décade au profit des membres nécessitcuxet des retraités de la Société du Familistère.
- Sans entrer dans de trop longs détails, puisque les lecteurs du « Devoir » connaissent déjà ces faits, nous pouvons rappeler que, pendant le dernier exercice 1891-1892, l’assurance du nécessaire mettait à la disposition d’une population de 1,800 personnes, la somme de 21,333 fr.; dix fois par tête ce que distribuent les Bureaux de bienfaisance; le service des pensions de retraite, 55,294 fr. ; celui des subventions aux malades, 43,305 fr. ; la caisse de pharmacie, 25,797 fr. ; en tout 145,729 francs distribués en secours par les assurances mutuelles, en une seule année!
- Voilà ce qu’a pu faire un homme en appliquant sa vie, son intelligence et son cœur à l’étude de cette organisation. Mais cette réalisation partielle de l’assistance, nous l’avons dit,
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- LE DEVOIR
- n’est qu’un exemple de ce que Godin eut voulu voir réaliser pour l’Etat tout entier.
- Dans le volume déjà cité par nous . « Mutualité nationale contre la misère », il s’exprime en ces termes :
- « Tout homme a droit à l’existence et le devoir de la société » est de garantir mutuellement ce droit à chacun.
- » L’organisation de la mutualité nationale est donc la recon-» naissance et l’institution du droit naturel de toute personne » humaine à la vie et au nécessaire à la subsistance...
- » Gouvernants qui dirigez les nations, organisez l’assurance » sociale..., établissez, par de sages lois, les ressources néces-» saires..., effacez ainsi le paupérisme et la misère, vous 7) aurez bien mérité de l’humanité!
- » Quant à vous, citoyens et hommes de labeur, aidez de votre » côté à l’organisation des garanties sociales auxquelles vous » avez droit. Mais ne perdez pas de vue que le droit social ne » s’établit pas de lui-même... Vous devez, au premier appel, » établir vos sociétés mutuelles, les constituer, les organiser. » C’est seulement ainsi que l'Etat pourra contribuer aux » besoins de vos familles, lorsque les ressources vous feront » défaut.
- » Vous devez vous-mêmes donner l’exemple de l’amour et » du dévouement à la cause de l'humanité, en vous cotisant et » en constituant dans la fabrique, dans l’usine, les premiers » groupes socialistes unis dans l’intention mutuelle de se » prêter secours et d’obtenir de l’Etat la protection due à tous » les citoyens. »
- A ces aspirations généreuses, à ces conseils clairvoyants, nous n’avons rien à ajouter,, sinon le désir d’entendre nos amis s’écrier, après lecture attentive de Mutualité nationale :
- « Lux fecit » ! A. Fabre
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- LA PARTSCIPATION OBLIGATOIRE
- Il y un an nous exposions, comme indice des progrès réalisés par les idées de participation, les divers projets concernant ce système de rémunération qui avait été soumis aux assemblées législatives françaises. Aucun Parlement étranger, que nous sachions, n’a encore été saisi d’un plan de législation sur la matière. Le nombre de cas de participation plus considérable en France qu’ailleurs expliquerait suffisamment, à défaut d’autres motifs, la préoccupation plus grande chez les hommes investis de la mission de donner une sanction légale à certains phénomènes sociaux consacrés par les mœurs.
- Nous avons eu dans le courant de l’année l’occasion de signaler, dans cet ordre de faits, l’adoption par le Sénat du projet de loi sur les Sociétés coopératives et le contrat de participation déjà voté par la Chambre.
- Celle-ci ne tardera sans doute pas à rendre définitif ce projet, le premier en date et le seul qui émane de l’initiative gouvernementale. Or, ce projet renferme à côté de quelques dispositions fâcheuses une innovation des plus intéressantes, la disposition qui impose l’obligation de la participation aux Sociétés coopératives de production.
- Cette disposition qui forme l’article 41 du projet remanié par le Sénat, est ainsi conçue :
- Les Sociétés qui utiliseront des ouvriers ou employés recru-» tés en dehors de leurs membres ne jouiront des immunités fiscales concédées par la présente loi que s'ils font participer ce personnel aux bénéfices de l’entreprise.
- Cette participation devra consister au moins dans la répartition de 50 Oio des bénéfices nets annuels, défalcation faite de l’intérêt du capital et des autres prélèvements prévus par les statuts, distribués au prorata des traitements et salaires des ouvriers et employés, associés ou non. Les ouvriers ou employés non associés ne seront admis à la répartition que s’ils ont au moins un an de présence dans la Société.
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- Celui ou ceux qui entreront dans l’entreprise ou la quitteront au cours d’un exercice, perdront tous droits aux bénéfices dudit exercice.
- Le titre Vil est relatif au contrat de participation. Il comprend les articles 44, 45, 46 et 47 de la loi. Voici le texte de ces articles :
- Tout commerçant, industriel ou agriculteur, toute Société commerciale, industrielle ou agricole, peut admettre ses ouvriers ou employés à participer aux bénéfices de l’entreprise sans que cet engagement entraine, pour les participants, aucune responsabilité en cas de perte. (Art. 44).
- En acceptant la participation, les intéressés peuvent renoncer expressément à tout contrôle et à toute vérification.
- Dans le cas où il n’y a pas renonciation, ce contrôle et cette vérification peuvent être réglés par les dispositions particulières de la convention.
- Dans le cas où il n’y a ni renonciation ni règlementation du contrôle, la vérification annuelle des comptes est faite par un expert amiablement choisi, ou, en cas de désaccord, désigné selon les cas, soit par le président du Tribunal Civil, soit par le président du Tribunal de Commerce. (Art. 45).
- Au cas, où d’après les statuts, tout ou partie du bénéfice annuel distribué est conservé dans l’établissement et donne droit à une nouvelle part au bénéfice, les participants, à moins de stipulations contraires, n’auront d’autre droit de vérification que celui prévu à l’article 45 paragraphe 6.
- Ils pourront même renoncer à cette vérification, conformément au premier paragraphe du même article. (Art. 46.)
- L’impôt sur le revenu n'est pas perçu sur la part de bénéfice distribuée aux ouvriers ou employés d’une entreprise commerciale, industrielle ou agricole.
- Ce n’est pas à cause du rapport que le législateur établit entre ces deux parties de son œuvre que nous reproduisons, après la disposition relative à la participation dans les Sociétés de production, le titre concernant la participation dans les autres genres d'établissements industriels et commerciaux.
- Certes, nous trouvons parfaitement rationnel qu’on étende, aux salariés des Sociétés coopératives de production, la faculté de renonciation au contrôle établi pour les salariés admis à
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- participer aux bénéfices de l’entreprise dans l’industrie patro-nalement organisée. Mais la corrélation entre les deux cas envisagée à ce point de vue est d’importance secondaire.
- Par la juxtaposition des deux textes, nous avons surtout voulu mettre en relief le chemin parcouru.
- Le point de départ est celui-ci : De par la législation actuelle le droit de vérifier les comptes, de compulser les livres, découle naturellement de la participation aux bénéfices. Les décisions des tribunaux confirment le droit pour l’employé à un titre quelconque qui participe aux bénéfices, ou en cas de décès pour ses héritiers, de se faire donner une copie certifiée de l’inventaire et d’appeler un expert à vérifier les livres de la mah son. Des patrons pourraient être tentés d’établir dans leur commerce ou industrie la participation aux bénéfices; mais ils redoutent l’ingérence dans leurs affaires des ouvriers ou employés participants.
- Cet obstacle à la manifestation de leur bonne volonté, la Chambre le supprime en autorisant légalement la renonciation au droit de contrôle.
- Une modeste mesure destinée à faciliter l’action personnelle et libre de quelques chefs d’industrie, c’est tout ce que trouve à innover cette Assemblée, dont les empiètements sur le terrain de l’initiative privée sont dénoncés chaque jour avec effarement par les économistes orthodoxes. A quelque temps de là, le Sénat, ce vigilant gardien de la doctrine libertaire en matière de travail, introduit hardiment dans la loi de participation le principe de l’obligation.
- Nous avons l’assurance que ce principe sera maintenu par la commission parlementaire qui examine en ce moment le projet ainsi modifié par le Sénat, et par conséquent le grand espoir qu’il sera ratifié par la Chambre avant sa séparation.
- Nous voici loin du jour où la Chambre repoussait avec dédain, comme une grossière réclame électorale, la proposition que lui faisait, en 1879, M. Laroche-Joubert, d’obliger l’Etat, les départements et les communes à introduire dans le cahier des charges une clause par laquelle les adjudicataires des travaux
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- qu’ils auraient à faire exécuter seraient tenus de faire participer leur personnel aux bénéfices.
- A cette époque la majorité des membres de nos assemblées délibérantes, interprétant dans le sens d’une invitation au far niente le mot célèbre : « il n’y a pas de question sociale », considérait le monde ouvrier comme une quantité négligeable,
- Une grande scission venait de s’opérer dans le parti ouvrier. Valait-il la peine de s’occuper d’un parti qui se coupe en deux. Et bon restait aussi indifférent aux efforts de ceux qui travaillaient sans bruit à la solution des conflits entre le capital et le travail, qu’aveugle sur les menées de ceux qui en poursuivaient la systématisation.
- « Eviter les conflits en résolvant par une loi, véritable traité de paix entre le travail et le capital, le problème qui sans cela ne se résoudrait que par une longue guerre des classes, dont on ne peut même pas présumer la durée, ce serait rendre aux sociétés humaines un signalé service, » telle est la considération qui a poussé M. Naquet à présenter une proposition de loi sur la participation aux bénéfices, que nous avons mentionnée en son temps, mais sur laquelle nous ne croyons pas inutile de revenir avec quelques détails.
- Voici le texte de la loi proposée par le député de la Seine :
- Article premier. — Dans toutes les sociétés anonymes, ou en commandite par actions, le partage des bénéfices est réglé par les dispositions suivantes :
- 1° Un prélèvement de 1/20 sera réservé ainsi qu’il est dit à l’article 36 de la loi du.21 juillet 1867 ;
- 2° Il sera prélevé ensuite sur ce qui reste une somme à fixer par les statuts de chaque société, mais qui ne pourra excéder 10 0/0. Cette somme sera destinée à rétribuer le conseil d’administration ou de surveillance;
- 3° Jusqu'à concurrence de 6 0/0 du capital nominal, Eexcé-dent appartiendra exclusivement aux actionnaires dont l’assemblée générale pourra décider qu’il y a lieu à le distribuer ou à le réserver en tout ou en partie ;
- 4° Au-dessus de 6 0/0 du capital nominal, l’excédent sera partagé par moitié entre le capital et le travail.
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- Art. 2. — La part réservée au travail sera, en fin d’exercice, répartie entre tous les membres du personnel au prorata du nombre des heures de travail fournies par chacun d’eux, sans qu’il y ait lieu de tenir compte des différences suivant lesquelles, dans la répartition des salaires, ces heures de travail sont rétribuées.
- Art. 3. — La société pourra toutefois, au lieu de distribuer ce bénéfice, l’employer à diminuer les heures de travail de son personnel, par l’augmentation de ce dernier dans la proportion correspondante à la part de bénéfice qui lui reviendrait si elle lui était distribuée.
- Art. 4. — Les sociétés anonymes ou en commandite par actions seront tenues, dans le délai de six mois après la promulgation de la présente loi, si leurs actions sont au-dessus du pair, à les ramener au pair par une augmentation du capital social obtenue par la voie du dédoublement desdites actions. Toute société qui, dans les six mois, ne se sera pas mise en règle avec les dispositions du présent article, sera soumise à toutes les dispositions de la présente loi qui lui seront appliquées sur son capital initial.
- Le but de sa proposition est d’attribuer au travail une juste participation aux'bénéfices des entrepreneurs qu’il contribue à faire prospérer, « tout en laissant au capital une marge de gain assez considérable pour ne pas décourager cet esprit d’initiative qui est la base de tout développement industriel ou commercial. »
- La règle qui doit présider à Tunion du travail et du capital sur les bases qu’il indique, ne peut guère être suivant lui que le résultat d’une loi. Et voici comment il établit la nécessité de l’intervention du législateur en cette matière :
- « Si )>, dit-il, « la loi n’intervient pas, le capitaliste qui aura concédé à ses ouvriers cette importante part des bénéfices de son industrie, se trouvera placé, au point de vue de la concurrence générale, dans une situation d’infériorité vis-à-vis de celui qui n’aura rien consenti de pareil, et qui, par suite, sera en mesure de livrer ses produits à des prix moins élevés.
- » Seule, l’action combinée, la coalition générale des travailleurs pourrait égaliser les situations, en mettant en interdit
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- tout industriel qui n’accepterait pas les conditions nouvelles; mais cette méthode serait mille fois plus dangereuse que ne le seront les effets d’une loi. »
- Pour convaincre la Chambre de la légitimité de cette intervention, M. Naquet lui expose qu’elle peut établir le nouveau partage des bénéfices qu’il propose, sans pour cela inaugurer des principes nouveaux :
- « Le législateur de 1867 lui a reconnu le droit de poser des règles en cette matière lorsqu’il a édicté la disposition rendant obligatoire pour les sociétés une réserve de 5 0/0. En allant au delà dans la limitation de la faculté que peuvent avoir les fondateurs d’une compagnie de régler statutairement la manière dont les profits seront répartis, nous ne ferons que tirer, au point de vue du droit social, les conséquences de l’article 36 de la loi du 21 juillet 1867. Si, en effet, le législateur a pu, sans porter à la liberté des associés une atteinte illégitime, décider que, dans la proportion de 1/20, un emploi spécial et déterminé serait fait du profit social, le principe de l’immixtion de l’Etat en cette matière se trouve posé, et il est possible de l’étendre sans inaugurer par là un ordre de choses nouveau.
- « Ce principe découle d’ailleurs de ce fait que les sociétés n’existent, n’acquièrent la personnalité,que par la faveur de la loi, et que la loi peut mettre sans abus, à l’octroi de cette personnalité, telles conditions que le législateur croit utiles au bien général. »
- C’est ce qu’a pensé le Sénat lorsqu’il a introduit dans le projet de loi sur les sociétés coopératives, par l’article 41, que nous donnons plus haut, une disposition enjoignant à celles de ces sociétés qui sont fondées en vue de la production, de n’employer d’ouvriers en dehors des associés qu’à la condition expresse de les faire participer aux bénéfices, et cela sous peine de se voir privées de tous les avantages que leur concède le projet.
- Il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit dans le projet Naquet que des sociétés par actions, lesquelles offrent, dans les assena
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- blées générales et dans la publicité de leurs bilans, un moyen à la loi pour intervenir.
- En ce qui concerne les chefs d’industrie individuels, qu’il est beaucoup plus difficile d’atteindre* il compte, à défaut d’effets directs, sur une influence indirecte de la loi, qui égalisera les situations des capitalistes isolés et des Sociétés.
- « Les ouvriers préféreront naturellement travailler pour le compte des sociétés plutôt que de louer leur travail aux particuliers isolés, puisqu’ils trouveront chez ceux-ci moins d’avantages que chez celles-là. Il en résultera, de par lu loi naturelle de l’offre et de la demande, que les particuliers seront obligés pour trouver des ouvriers ou d’adopter volontairement des dispositions analogues à celles qui seront imposées par la loi aux sociétés, ou de hausser les salaires dans des proportions suffisantes pour que l’effet en soit identique. »
- Laissons encore la parole à M. Naquet :
- » Je crois que l’on pourrait faire une obligation de la partici-tion aux bénéfices.
- » La fameuse loi de juillet 18G7 sur les sociétés anonymes oblige les administrateurs à prélever une part des bénéfices annuels pour constituer une réserve légale, dans quel but? pour sauvegarder les intérêts des actionnaires, c’est-à-dire du capital ; la loi ne peut-elle pas s’occuper des intérêts de la main d’œuvre? Ceux-ci ne sont-ils pas aussi précieux que ceux-là ? Pourquoi la loi n’obligerait-elle pas toutes les sociétés anonymes à mettre aussi de côté, chaque année, un tant pour cent des bénéfices annuels pour être répartis entre les ouvriers, commis et employés, comme leur part légitime du gain à l’obtention duquel leur travail a coopéré ? Beaucoup d’industriels et de commerçants le font déjà - des directeurs de sociétés anonymes l’ont établi et s’en louent — mais pourquoi la loi ne l’imposerait-elle pas ? »
- Voici la conclusion de l’exposé des motifs de la proposition :
- « Je ne me dissimule pas tout ce qu’a de grave ce projet. Mais j’estime que si nous voulons ramener l’ordre dans les çsprits, canaliser un mouvement qui, pour être légitime sur
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- bien des côtés, croît jusqu’à engendrer des maux incalculables et à dissoudre la société si on ne l’enrayait par des mesures justes, il faut que le capital fasse sa nuit du 4 août, qu’il sache abandonner — et cela non pas seulement d’une manière indirecte par l’abaissement des prix de tous les produits, mais ostensiblement par une participation accordée aux ouvriers dans les bénéfices — une part des profits qui lui reviennent aujourd’hui.
- » Il y trouvera d’ailleurs, par la paix sociale qui en sera la conséquence, par la sécurité du lendemain, un surcroît de profits qui le dédommagera largement de ce qu'il aura abandonné.
- » J’ajoute qu’il y aura pour lui-même, dans la nouvelle loi, une garantie relative contre les excès de la spéculation.
- » A cette heure, il suffît de distribuer de gros dividendes pour surélever le cours des actions d’une société. Il en résulte que, malgré toutes les pénalités et toutes les répressions, des spéculateurs éhontés n’hésitent pas chaque jour, par des dividendes fictifs, à faire monter le prix d’actions bien au-dessus de leur valeur réelle, les écoulant ensuite dans le public et édifiant ainsi leur fortune sur des ruines.
- » Cette spéculation coupable, qui n’a rien à voir avec la spéculation bienfaisante et génératrice de richesses, que, tous, nous devons avoir à cœur de maintenir, deviendra, sinon tout à fait impossible, du moins beaucoup plus difficile, beaucoup plus limitée, sous l’empire de la législation que je propose. » (A suivre) J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- LA CRISE
- Dans notre Chronique parlementaire nous nous sommes assigné une double tâche : signaler les réformes économiques et sociales réalisées par Faction des pouvoirs législatifs; démontrer par la lenteur, les résistances, l'impuissance de cette action, la nécessité de la réforme du régime parlementaire lui-même.
- En signalant naguère quelques abus du parlementarisme, nous étions restés dans l’observation d’un certain nombre de procédés qui, passés en quelque sorte à l’état normal, ne semblaient pas receler un danger immédiat. Depuis lors les évènements se sont précipités, et le gouffre où courent nos institutions s’est montré béant.
- Le samedi, 19 novembre, des poursuites avaient été intentées par le parquet contre les administrateurs du Panama, MM. Ferdinand et Charles de Lesseps, le baron Cottu et Marius Fontanes, et contre l’un des entrepreneurs, M. Eiffel.
- Le surlendemain, on apprenait la mort subite du baron de Reinach, et M. Delahaye interpellait le Gouvernement. Ce fut là une des séances les plus odieuses et les plus écœurantes qu’une Chambre française ait jamais contemplées. Pendant deux heures, M. Delahaye accusa, sans nommer personne, ses collègues présents ou absents. Il fallait que la lumière fût faite, et permît de confondre les coupables, s’il s’en trouvait, comme aussi de venger les innocents. La nomination d’une commission d’enquête de 33 membres fut décidée à Funa-nimité.
- Huit jours plus tard, le lundi 28 novembre, le Gouvernement était sommé de faire procéder à l’autopsie du baron de Reinach. On allait jusqu’à prétendre qu’il y avait eu simulacre d’inhumation, et que M.de Reinach, parfaitement vivant, s’était réfugié à l’étranger. Le garde des sceaux, M. Ricard et avec lui le président dy conseil posèrent, sur ce point, la question de cabinet. Le ministère tomba.
- Il était remplacé le lundi 5 décembre, après une semaine de crise et comprenait, à l’exception de MM. Ricard et Jules Roche, tous les membres du cabinet démissionnaire. Les
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- membres nouveaux étaient MM. Siefried, qui prenait le portefeuille du commerce, et Ch. Dupuy, qui prenait celui de l’instruction en remplacement de M. Bourgeois, nommé garde des sceaux.
- Le nouveau cabinet, si peu renouvelé, faisait procéder à l’autopsie du baron de Reinach.
- Quelques jours après M. Rouvier, ministre des finances, donnait sa démission pour pouvoir plus aisément répondre aux attaques dont il était l’objet, et était remplacé par M. Tirard. Le 20 décembre le Gouvernement demandait la suspension de l’immunité parlementaire en ce qui concernait cinq députés et cinq sénateurs, parmi lesquels les deux ministres qui venaient de quitter le cabinet, MM. Rouvier et Jules Roche.
- Après quoi la Chambre se séparait sans avoir même commencé la discussion du budget et après avoir rejeté le traité commercial franco-suisse, clôturant ainsi au milieu du scandale du Panama, par une lourde faute politique l’année commencée par l’application de la plus funeste des théories économiques : le vote des tarifs douaniers.
- Le 12 janvier, la Chambre se réunissait et le cabinet se présentait devant elle partiellement renouvelé.
- M. Ribot remplaçait M. Loubet à l’intérieur en conservant la présidence du conseil. Il laissait à M. Develle, ministre de l’agriculture, le portefeuille des affaires étrangères. M. Viger recueillait la succession de M. Develle; M. le général Loizillon, celle de M. de Freycinet, et M. l’amiral Rieunier celle de M. Burdeau.
- Tels sont les principaux faits qui ont signalé cette longue crise. Nous en avons été le témoin attristé de toutes les minutes. Pas une de ces phases ne nous a échappé. Et nous n’avons pas le courage d’essayer de les exposer, de décrire les courants, les affolements d’opinion, les perfides menées, la physionomie des couloirs et de la salle des séances, les divers aspects de cette agonie d’une législature.
- On se fera une idée de la situation des esprits par le tableau suivant que posait au moment de la crise un journal d’opinion très modérée.
- « Manquant de direction, la Chambre est tombée dans un état de décomposition et d’anarchie tel qu’elle se sent livrée au hasard des moindres incidents. On ne sait plus pourquoi les ministres tombent et se relèvent, pourquoi ils partent et reviennent. Aucun député ne sait, au moment où il entre en
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- séance, ce qu’il fera ou votera une heure plus tard, et les ministres, aussi incertains que les députés, ont montré, dans de récentes occasions, les oscillations d’opinion les plus déconcertantes. Il n’y a plus de logique nulle part. Personne ne fait la politique de ses convictions ou ne défend le drapeau de son parti. Nous sommes à la merci de la succession étrangement rapide et souvent contradictoire des sentiments ou même des sensations du moment. »
- Nous sommes rentrés dans une période de calme relatif. On vient de discuter le budget. Entre temps on vote quelques lois utiles. Mais combien d’autres, grâce à la période de troubles que nous venons de traverser, ne verront pas le jour de la discussion. Ceci lui sera compté dans l’histoire d’avoir voulu que la lumière se fît. Mais que de preuves de faiblesse elle a donnée, et avec quelle facilité elle est tombée dans le piège que lui tendaient les ennemis de la République. Des hommes ont été frappés ; mais la République n’est pas atteinte, parce qu’elle a voulu ce que n’ont jamais voulu les autres régimes dans des cas semblables : frapper les coupables, et parce que seule elle peut donner au peuple le véritable régime parlementaire, celui dont on ne pourra pas dire comme on l’a dit du régime actuel. «Ce régime, tout oratoire, poui' lequel on peut doctrinalement composertun art de tromper, est un régime faux; immoral, parce que d’un côté, il suppose des fourbes, peu relevé, parce que, de l’autre côté, il suppose des sots et des ignorants. »
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANGE
- La crise politiqe. Opinion de M. Crispi. — M. Crispi a fait la déclaration suivante à un de nos confrères français :
- On livre assaut à vos institutions, mais elles ont maintenant vingt-deux années d'âge; aucun régime, en France, n’a eu cette durée.
- La République a couru d’autres périls; elle a subi d’autres assauts ; elle triomphera, je le souhaite et j’en suis certain, de celui-là comme elle a triomphé des autres.
- Cette fin de siècle, voyez-vous, est une époque de dissolution ; les mêmes symptômes se produisent partout. La France n’en a point le monopole.
- On démolit tout, sans rien édifier à côté, et je me demande, en vérité, si, avec les débris qui resteront, dans un avenir prochain, il sera possible de construire quelque chose de bon et de durable.
- La bourgeoisie est fortement atteinte; elle paraît devoir durer beaucoup moins longtemps que la féodalité,
- C’est pénible et cela donne matière à de tristes réflexions, si l’on songe surtout que l’éducation du quatrième Etat n’est pas faite.
- * % %
- Jurisprudence syndicale. — La Cour de cassation a annulé un arrêt de la Cour de Grenoble, qui avait décidé que le fait, de la part d’un syndicat professionnel, de menacer de grève tout patron qui emploirait dans sa mine un ouvrier retiré du syndicat, ne constituait pas, à l’encontre de ce dernier, le droit d’intenter au syndicat une action en dommages-intérêts.
- *
- * *
- Le mouvement de la population en 1891. — M. Max, directeur de l’Office du travail, vient d’adresser au ministre du commerce un rapport présentant les résultats généraux de la statistique du mouvement de la population pendant l’année 1891.
- Il a été inscrit, l’an dernier, sur les registres de l’état-civil : 285,458 mariages, 5,752 divorces, 866,377 naissances et 876^882 décès.
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- Comparés aux données correspondantes de l’année 1890, ces chiffres accusent une augmentation de : 16,126 mariages, 295 divorces, 28,318 naissances et 377 décès.
- Ces chiffres dénotent un commencement d’amélioration dans la situation démographique de la France. Tandis, en effet que le nombre des décès est resté sensiblement constant, celui des mariage s’est accru de 6 0/0 et celui des naissances de 3,37 0/0. Cette dernière augmentation a relevé, à très peu près, au niveau de 1889, le nombre des naissances qui avait subi, à la fin de 1890, une notable dépression, évidemment due à l’épidémie d’influenza qui avait marqué le début de cette année.
- Si, en 1891, le nombre des décès a surpassé encore de 10,505 celui des naissances, l’excédent, quatre fois plus faible d’ailleurs que celui de 1890, est donc uniquement résulté de ce que la mortalité s’est maintenue, en 1891, aussi exceptionnellement forte (22,6 décès par 1,000 habitants) qu'elle l’avait été l’année précédente.
- Tel est le fait le plus saillant qui ressort de la statistique du mouvement de la population en 1891.
- Ajoutons que la population de la France en 1891, a été de 38,343,192 habitants.
- Voici l’analyse des documents statistiques en ce qui concerne les naissances et les décès :
- Naissances. — Le nombre des naissances, qui était en 1889 de 880,579 et s’est abaissé en 1890 jusqu’à 838.059, est remonté en 1891 à 866,377, en augmentation de 28,318 unités sur le chiffre de la précédente année. L’accroissement s’est réparti sur presque toute l’étendue de la France, et les rares départements, où il a été constaté une diminution sont précisément ceux dont la population est depuis longtemps en décroissance.
- Malgré cette reprise générale, le taux absolu moyen de la natalité, pour l’ensemble de la France, est malheureusement encore faible : 22,6 pour 1000 habitants.
- Ce taux de natalité a varié de 13,8 par 1000 dans le Gers jusqu’à 32,8 par 1000 dans le Finistère, présentant ainsi,de part et d’autre de la moyenne générale, un écart de 10 naissances environ pour 1003 habitants.
- Enfin les 866,347 naissances enregistrées en 1891, se répartissent en 443,227 garçons et 423,150 filles ; et en 792,441 enfants légitimes et 73,936 naturels.
- Décès. — Le nombre des décès de 1891 a été de 876,882, dont
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- 453,085 hommes et 4-23,797 femmes; celui de Î890, sensiblement le même, avait été de 876,505.
- En 1891, comme en 1890, le taux général moyen de la mortalité a été très élevé.
- Comparaison du nombre des naissances à celui des décès. — L’excédent des décès sur les naissances, pendant l’année 1891, a été, comme on l’a vu plus haut, de 10.505 unités.
- Si l’on considère l’ensemble du territoire, l’on reconnaît que 53 départements ont vu leur population décroître, au total, de 62,533 habitants par l’effet des excédents des décès, pendant que 34 autres en ont gagné 52,628 par celui des excédents des naissances.
- • Il y a eu, en moyenne, 989 naissances pour 1000 décès.
- Mouvement de la population par nationalité — Les 570.916 personnes qui se sont mariées en 1891 se répartissent en 556,958 Français et 13,958 étrangers (347 Anglais, 2,148 Allemands,*5,736 Belges, 847 Espagnols, 2,728 Italiens, 1,305 Suisses, 827 autres).
- Les 866,377 naissances se répartissent en 839,902 Français et 26,475 étrangers (368 Anglais, 1,721 Allemands, 10,709 Belges, 1,601 Espagnols, 9,353 Italiens, 1,487 Suisses, 1,236 autres). Les 26,475 naissances de nationalité étrangère en 1891 se divisent en 23,061 légitimes et 3,414 naturelles.
- Les 876,882 décès se répartissent en 859,256 Français et 17,626 étrangers (478 Anglais, 1,594 Allemands, 6,708 Belges, 1,340 Espagnols, 5,028 italiens, 1,323 Suisses, 1,155 autres). Les 17,626 étragers morts en France l’an dernier se divisent en 10,293 hommes et 7,333 femmes.
- ANGLETERRE
- Les tradës-ünions. — Le bureau des métiers (Board of Trade) vient de publier son rapport sur les Trades-Unions. Il constate un grand progrès dans le nombre des sociétaires et les ressources de ces sociétés ouvrières.
- Toutes les sociétés existantes n’ont pas fait inscrire leurs statuts au Registrar, par conséquent les renseignements manquent pour donner le chiffre total de leur nombre et celui de leurs adhérents. Deux cent huit sociétés seulement se sont fait inscrire et ont donné leur situation. Voici les chiffres qu’elles ont fourni pour les années 1889 et 1890, ce qui permet de les comparer et de constater le mouvement :
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- Sociétaires en 4889, 646,840; en 1890, 796,473. Augmentation, 149,633.
- Revenus par cotisations, amendes, produit des fonds placés : en 1889, 23,278,320 fr. ; en 1890, 28,285,900 fr. Augmentation, 5,007,580 fr.
- Dépenses totales : en 1889,17,085 600 fr.; en 1890, 21,059,800 fr. Augmentation, 3,974,200 fr. La plus forte partie de cette augmentation est due aux frais de grèves qui ont eu lieu dans quatre mille trois cent quatre-vingt deux établissements et aux frais funéraires causés parl’influenza.
- Malgré cet excédent dans les dépenses, la réserve totale des Unions, s’est élevée de 26,613,300 fr. en 1889 à la somme de 31,800,000 fr. en 1890, ce qui donne un accroissement de 5,186,700 fr. ; soit près de 20 0/0-
- Un ministère du travail. — On prête à M. Mundella, l’exartisan devenu grand manufacturier et président du Board of trade, l’intention de créer un bureau du travail, sur le modèle de la belle institution de ce genre qui fonctionne aux Etats-Unis. Il s’agirait non seulement de se livrer à des enquêtes statistiques dont un gouvernement moderne ne saurait se passer, mais encore de préparer les éléments d’une législation ouvrière.
- Depuis 1885, il existe au Board of trade un fonctionnaire, M. Burnett, dénommé labour correspondent qui a rendu des services considérables, mais qui n’a pas l’assistance nécessaire pour accomplir une tâche aussi vaste et aussi lourde. La création projetée par M. Mundella — surtout quand on la rapproche des desseins annoncés par le ministre de l’intérieur, M. Asquith, et de la formation d’une commission royale sur l’assistance publique, — indique assez que le gouvernement libéral comprend la nécessité de s’orienter vers l’étude des réformes sociales. {Le Temps)
- Les invalides du travail. — Une commission royale vient d’être nommée pour étudier la question de savoir « s’il est désirable d’apporter des modifications dans le système de secours usité par l’assistance publique pour les personnes dont l’incapacité au travail résulte de la vieillesse et s’il existe d’autres méthodes pour secourir ces personnes ».
- Parmi les hommes appelés à faire partie de cette commission —• dans laquelle ne figure, fait caractéristique, aucun clergy-man il faut mentionner lord Aberdare, ancien ministre
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- libéral de l’intérieur,jle prince de Galles, les lords Lingen, Bras-sey et Playfair, M. Joseph Chamberlain, député de Birmingham et leader des libéraux-unionistes dans la Chambre des communes, M. James Stuart, un des députés radicaux de l’East End.
- MM. Stansfeld et John Burns, deux membres du Parlement que leur connaissance des classes ouvrières anglaises qualifiait tout particulièrement pour siéger dans la Poor law commission, ont été invités officiellement à en faire partie, mais n’ont pas cru pouvoir accepter cette invitation, en raison du grand nombre de leurs occupations.
- Voici, à titre d’indication, l’économie d'un projet d’assurance élaboré par M. Chamberlain :
- Les prélèvements que feraient les assurés pour leur vieillesse seraient facultatifs. Seulement l’Etat les encouragerait, les stimulerait. Tout jeune homme de vingt-cinq ans déposant à la Caisse d’épargne une somme d’économies de 125 francs et s’engageant ensuite à déposer 25 francs par an, recevrait de l’Etat une prime de 375 francs qui irait grossir le capital de ses économies jusqu’à la soixante cinquième année. A cette époque le déposant se trouverait assuré d’une rente de 6 fr. 25 par semaine, même en supposant que, du versement annuel d’une livre, les intérêts aient été retranchés et payés à l’assuré.
- Le parti ouvrier indépendant. — Les représentants de la cause du travail réunis à Bradford sous la présidence du député Keir Hardie, ont décidé la formation d’un « parti ouvrier indépendant ».
- Jusqu’à présent les chefs des Trades-Unions avaient pris place dans les cadres des grands partis historiques, quelques-uns parmi les conservateurs, le plus grand nombre parmi les libéraux.
- D’après les journaux anglais, il serait question de donner au nouveau parti le nom de « Parti Socialiste indépendant » ; mais cette idée aurait été abandonnée en présence de la vive opposition qu’elle suscitait.
- Parce que le socialisme a été tenu en échec sur une question d’étiquette, il ne faudrait pas en conclure que son esprit n’est pas prépondérant dans la nouvelle organisation. La preuve en est dans ce fait, que les membres de la Labour Conférence de Bradford ont adopté plusieurs résolutions accentuant le caractère international du mouvement dont ils ont pris l’initiative et qu’il ont annoncé l’intention d’assister en grand nombre au
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- Congrès international socialiste de Zurich, auquel les Trades-Unions opposent le Congrès international de Londres.
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- ALLEMAGNE
- Les caisses d’épargne. — Les administrations des caisses d’épargne ont inauguré dans quelques villes un système nouveau consistant à faire chercher hebdomadairement ù domicile les dépôts d’une catégorie d’abonnés s’engageant à verser un certain nombre de pfennigs par semaine.
- Il en est résulté une augmentation considérable de la petite épargne. A Francfort notamment, en 1891, les déposants de cette catégorie, au nombre de onze mille, possèdent plus de 5 millions de marcs.
- SUISSE
- Le droit au travail. — Le parti socialiste suisse cherche à recueillir les 30,000 signatures nécessaires pour faire introduire par un referendum dans la constitution fédérale le droit au travail. Voici le texte de l’article 1er de ce projet : « Le droit à un travail suffisamment rémunéré est garanti à tout citoyen suisse par l’Etat ».
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- L’Alsace-Lorraine
- L’année 1892 arrivait à son déclin sans qu’un nuage eût assombri l’horizon politique européen. Pas le moindre sous-entendu diplomatique de nature à faire naître l’inquiétude. Aucun mouvement de troupes suspect. Pas l’ombre d'un conflit. Pas même une de ces déclarations pacifiques dont les gouvernements sont si prodigues lorsqu’ils ont quelque raison de ne pas croire à la stabilité de la paix, et qui font que les peuples se demandent avec anxiété d’où vient le péril qu’on leur dit conjuré. Rien qui vînt distraire les peuples absorbés dans le difficile problème de vivre avec les maigres ressources que leur laisse le Moloch du militarisme. C’est le moment que les maîtres de l’Allemagne ont choisi pour rappeler à l’Europe qu’elle n’est qu’une immense poudrière et qu’une étincelle peut amener une conflagration générale.
- Un projet de loi militaire est déposé au Reichstag. Ce projet doit entraîner une augmentation de dépenses de 64 millions de marcs. Pour représenter à cette heure, l’empire comme obligé ù des sacrifices considérables, il fallait ne reculer devant aucune affirmation audacieuse, devant aucune contradiction. M. de Gaprivi qui se trouve de plus en plus à l’aise dans les grandes bottes de M. de Bismarck n’a pas hésité une seconde. Il a prononcé un discours qui est d’un bout à l’autre le contre-pied du discours qu’il prononçait l’année dernière.
- Cette contradiction a été relevée de main de maître dans une première joûte oratoire par M. Richter. Voici la substance de l’éloquent discours du leader du parti progressiste :
- « L’année dernière, M. de Caprivi s’efforçait de prémunir l’Allemagne contre ce qu’il appelait un pessimisme militaire artificiel.Cette année, il, s’efforce de prouver que si le Reichstag ne vote pas la réforme militaire l’Allemagne est à la veille d’un danger capital. Que s’est-il donc passé en Europe entre les deux discours? Rien. L’entrevue de Cronstadt était antérieure au premier exposé du Chancelier, et lorsqu’il en a parlé l’an dernier, c’était du ton le plus rassurant. La France et la Russie ont-elles pris des mesures militaires exceptionnelles? Les chiffres du recrutement n’accusent aucune aug-
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- mentation dans l’un ou dans l’autre pays, au contraire. En France même, on considère la dernière réforme militaire votée par les Chambres comme la limite des efforts pour mettre en ligne le plus d’hommes possible, et les contingents ne feront que baisser, puisque le nombre des naissances diminue. »
- Il s’agit dans le projet que combat M. Richter d’augmenter l’armée tout en réduisant à deux ans la durée du service militaire actif. Bien entendu la dépense suivrait l’augmentation et non la diminution. C’est ce qui a fait jeter de hauts cris aux représentants des diverses parties du territoire et des divers groupements politiques.
- Les peuples ont dressé l’oreille et ont entendu M. de Caprivi disant :
- « Nous avons incorporé après 1870 T Alsace-Lorraine à l’Empire allemand. Nous avons considéré cette incorporation non-seulement comme une expiation pour la guerre, mais comme la conséquence des querelles au cours desquelles ce pays autrefois allemand nous avait été enlevé. Mais même si nous n’avions pas pris l’Alsace-Lorraine, le désir de la revanche serait le même chez les Français.
- » Les Français aiment la guerre pour la gloire qu’elle procure; plus leurs armements sont complets, plus la conscience de leur force se développe en eux. L’alliance qu’ils veulent conclure, ce n’est pas une alliance défensive : elle a pour but de reviser la carte de l’Europe. »
- Le reste du discours du Chancelier et les autres discours qu’il a prononcés, dans la commission chargée de l'examen de son projet, ne sont que le développement de ce thème.
- Comme ce plaidoyer est bien agencé. Il prêche à des convertis; il le sait bien. On ne conteste guère en Allemagne que l’Empire ait eu une infinité d’excellentes raisons pour s’annexer l’Alsace-Lorraine. Les membres allemands du grand parti universel de la paix avec lesquels nous sommes si heureux de fraterniser dans les Congrès, et dont les progrès nous réjouissent tant, ne déclaraient-ils pas, à la veille du Congrès de Rome que la question d’Alsace-Lorraine n’existait pas pour eux, qu’elle avait été définitivement résolue par le traité de Francfort, et qu’ils n’iraient pas à Rome si on ne leur donnait pas l’assurance que cette question ne serait pas mise sur le tapis? Et si ceux-là proclament la légitimité d’un pacte imposé par la force, — alors même que ce pacte a livré, comme un troupeau d’animaux inconscients, une population d’hommes libres, éclairés, dont la protestation contre cet abomi-
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- nable attentat est aussi vivace aujourd’hui qu’il y a vingt-deux ans, — que doivent donc penser les autres, les chauvins, ceux qui, par goût, par instinct, par ignorance d’une conception plus parfaite des rapports des hommes entre eux, et des merveilleuses conséquences du principe de l’autonomie humaine, ont par dessus tout le culte de la force ?
- Autour du droit du plus fort, déjà suffisamment respectable, viennent se ranger les droits historiques.
- « A qui donc en avez-vous encore après Sedan?» demandait M. Thiers. M. Ranke répondit : « A Louis XIV. »
- A tous ces arguments la réponse a été victorieusement faite. Elle n’est inspirée ni par le dépit ni par la rancune du vaincu.
- C’est l’organisateur du Congrès de Rome, l’honorable M. Bonghi, alors député, qui écrivait, il y a deux ans :
- « L’Allemagne a acquis l’Alsace et la Lorraine par traité de paix après une guerre victorieuse ; elle a ainsi changé un droit public presque accepté aujourd’hui, que l’on ne devrait pas faire passer les populations d’un Etat dans un autre sans leur consentement. Ce droit, quelles que soient les objections qu’on veuille lui opposer, était certainement d’un peuple plus civilisé. Le retour au droit antique, au droit simple que donne la force, était ici excusé par la persuasion qu’en rattachant l’Alsace à l’Allemagne on rattachait nationaux à nationaux ; mais le fait a prouvé qu’il ne faut pas chercher dans l’histoire ou dans la langue d’un peuple, à quelle nationalité il appartient; c’est à sa conscience qu’il faut le demander. C’est la conscience seule qui dit de quelle nation il est. Or, le peuple alsacien a répondu par des faits, puisqu’il ne l’a pas pu parla parole, que désormais il ne se sent plus et ne veut plus être allemand. Par conséquent, l’union avec l’Allemagne dans laquelle la guerre de 1870 a jeté les Alsaciens est tellement violente quelle ne peut, ou du moins quelle ne doit pas durer, et l’exemple est fâcheux pour toute l’Europe.»
- C’est le célèbre historien anglais, le professeur Beesly, qui écrivait :
- (( Il n’y a rien de sacré dans un traité qu’autant qu’il représente une idée de justice. Livrer plus d’un million et demi de Français à l’Allemagne a été un attentat contre la morale publique, c’est le plus grand crime et la plus grosse faute du siècle, et tant que cette faute n’aura pas été réparée il n’y aura pas de paix.
- » Ceux qui troublent la paix de l’Europe, ce sont les Aile-
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- mands qui persistent à garder ce qu’ils ont pris en 1870, et c’est de là que viennent tous les dangers qui menacent l’Europe. En prolongeant ainsi l’appréhension à une guerre, l’Allemagne est coupable envers toute l’Europe et l’Europe a le droit de lui en demander compte. »
- Il n’y a rien à répondre à l’affirmation gratuite de M. de Caprivi — laquelle prouve une grande ignorance de l’état actuel des esprits dans notre pays, — à savoir que, quand bien même on ne leur eût pas pris l’Alsace-Lorraine, le désir de la revanche serait le même chez les Français, et qu’ils sont ainsi faits qu’ils feraient la guerre pour la gloire à défaut d’autres motifs. Quelque goût qu’ils aient pris depuis quelques années pour les études géographiques, les Français n’en sont pas encore à former des alliances pour le simple plaisir de remanier la carte de l’Europe. ,
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- Mais cet argument ne vient ici que pour la forme. Le principal au fond est celui-ci : L’annexion de l’Alsace-Lorraine est la rançon de la guerre de 1870.
- C’est la raison que le bon Lafontaine a popularisée en un charmant apologue et que Bismarck a formulée en un aphorisme. Elle est à la portée des cerveaux les plus frustes; les docteurs y ajoutent les fameux droits historiques, et les ministres en peine d’argent des variations sur l’incurable esprit batailleur du lapin qui a commencé.
- Eh! bien, le lapin n’avait pas commencé. Le Chancelier de l’Empire s’est évertué à démontrer le contraire. Mais que valent- ses dénégations embarrassées et dépourvues de toute autorité, devant les déclarations de son prédécesseur qui pouvait dire, lui : « quorum pars magna fui, » devant l’aveu dépouillé d’artifice et incontestablement désintéressé du prince de Bismarck affirmant qu’il était lui-même l’auteur de la mutilation de la dépêche d’Ems, mutilation pratiquée afin de pousser la France à la guerre.
- 11 y a trois mois à peine que cette stupéfiante révélation a été faite; et il y a deux ans que Bonghi écrivait :
- (( Aucun peuple dont l’histoire a compté dans le monde ne se contenterait des résultats d'une guerre comme celle de 1870, et la France a plus raison de revendiquer ses provinces perdues que nous n’en avions, nous autres, à vouloir la Lombardie, la Vénétie et Rome. »
- Et c’était hier qu’un Français, un savant, recevant une de
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- ces ovations enthousiastes qui étaient jadis le lot exclusif des généraux victorieux, l’illustre Pasteur, disait, après avoir remercié ses compatriotes dont les cœurs battaient à l’unisson du sien :
- (( Vous enfin, délégués des nations étrangères, qui êtes venus de si loin donner une preuve de sympathie à la France, vous m'apportez la joie la plus profonde que puisse éprouver un homme qui croit invinciblement que la science et la paix triompheront de l’ignorance et de la guerre, que les peuples s’entendront, non pour détruire, mais pour édifier, et que l’avenir appartiendra à ceux qui auront le plus fait pour l’humanité souffrante. »
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- Un arbitrage
- Les arbitres, dans la question de la merde Behring, se réuniront le 23 février pour fixer la date, en mai ou en juin, à laquelle commenceront les travaux de la commission d’arbitrage.
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- L’arbitrage permanent
- Le Folksting danois a adopté, le 21 novembre dernier, par 35 voix contre 20, la motion proposée par M. Frédéric Bajer et ses collègues, tendant à la conclusion de traités d’arbitrage permanent entre la Danemark et d’autres peuples.
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- Pour retremper la fibre
- Le journal la Paix emprunte à VAlmanach italien de la Paix l’article suivant d’un des meilleurs écrivains de l’Italie com-temporaine, M. Edmond de Amicis. Dans cet article intitulé : Pour retremper la fibre, M. de Amicis réfute éloquemment ce sophisme trop accrédité que la guerre sert ô l’épuration des mœurs.
- Voici cet article qui est intégralement à citer :
- <( Il y a quelque temps, un doux philosophe a écrit : — « Si la paix perpétuelle était assurée l’humanité se corromprait. » Et il expliquait sa pensée en ajoutant: — «La guerre est nécessaire pour retremper la fibre aux nations
- » La fibre de quelle partie, de quels éléments des nations ?
- » Ont-ils besoin qu’on leur retrempe la fibre tous ces millions d’hommes, qui, dans les champs, dans les ateliers, dans les mines, sur les montagnes et sur la mer suent sang et eau
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- sans gagner leur vie, condamnés à un travail sans trêve, qui, quand il n’abat pas ou ne tue pas, fait des âmes et des corps de fer ?
- » Ont-elles besoin qu’on leur retrempre la fibre, toutes ces myriades d’hommes de toutes classes, pour lesquels toute la vie est une âpre lutte contre la mauvaise fortune, un perpétuel effort obstiné et impuissant pour sortir de l’obscurité et de la misère, une série continue et imméritée de privations, d’humiliations, de déceptions, qui les pousse par centaines au suicide ?
- » Ont-ils besoin qu’on leur retrempe la fibre tous ces innombrables malheureux, auxquels les maladies, les disgrâces, les crimes arrachent férocement des bras les personnes les plus chères, faisant à leur cœur des blessures qui saignent sans fin, inondant leur âme d’une tristesse qui dure jusqu’à la mort ?
- » Ont-ils besoin qu’on leur retrempe la fibre tous ces milliers d’êtres naturellement courageux et magnanimes, qui, en toute occasion, où il y a des infortunes privées ou publiques sont les premiers à offrir et à donner leur labeur et leur sang, et accomplissent chaque jour, sans ambition et sans compensation, ces mille actes de courage obscurs ou oubliés qui honorent le mieux la nature humaine?
- » Ont-ils besoin qu’on leur retrempe la fibre, ces milliers de jeunes gens ou d’hommes mûrs qui, aux devoirs de leur profession, à une ambition noble et utile à tous, à l’art, à la science, à l’amour passionné du travail sacrifient leurs aises, leurs plaisirs, leur joie, s’isolant du monde et s’abrégeant la vie?
- » Tous ceux-là n’ont certainement pas besoin de se retremper la fibre dans la guerre.
- » Mais si nous enlevons tous ceux-là, que reste-t-il d’une nation, si ce n’est un troupeau de parasites jouisseurs, d’oisifs rongés par l’ennui, d’aventuriers débauchés, de brouillons sans valeur, d’âmes nulles ou méchantes ou bourrues qui n’aiment pas même la patrie et la gloire, n’ayant en soi, rien de noble et de grand?
- » Serait-ce donc pour ranimer la fibre à ces gens-là, qu’on dit nécessaire et désirable que tant de sang généreux coule par torrents sur la terre, chaque année, avec des gémissements désespérés ?
- » C’est incroyable.
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- » Donc, la maxime veut être ainsi corrigée : La guerre est nécessaire pour retremper la fibre aux armées.
- » Voilà sans doute ce que pensait le bon philosophe, mais par pudeur philosophique il n’a pas osé le dire.
- » Déplorons cette maxime et réjouissons-nous de cette pudeur. »
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- Le vrai désarmement
- Il n’y a, il ne peut y avoir qu’un désarmement réel. C’est celui qu’on obtiendra en faisant en sorte que les peuples ne veuillent plus se battre, et que les gouvernements soient obligés de faire ce que les peuples voudront.
- Camille Pelletan.
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- Un Fusil automatique
- De la Presse :
- « On vient de signaler à l’état-major général une modification prochaine de la plus haute importance dans l’armement de l’infanterie autrichienne.
- » Un mécanisme adapté au fusil Mannlicher le rend automatique. Le tireur peut décharger toutes les munitions contenues dans le magasin de son arme sans le moindre mouvement, sans même presser sur la détente : dès que Parme se trouve dans la position horizontale, la décharge se produit régulièrement et mécaniquement. Pour cesser le feu, il suffît de relever le fusil »
- Nous espérons qu’on finira bien par trouver le moyen de rendre le concours de l’homme absolument inutile dans ce genre d’exercice.
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- FRANGE
- Les forces féministes
- Comme un général avant d’engager la bataille, la fédération des sociétés féministes vient, au commencement de cette année, de faire le dénombrement de ses forces. Fondée au mois de janvier 1892 « dans le but de grouper les forces féministes au point de vue d’un effort commun qui peut être nécessaire », elle se composait alors de huit groupes. Aujourd’hui elle en comprend seize : œuvres philanthropiques, syndicats d’ouvrières, d’institutrices, sociétés pour l’amélioration du sort de la femme, pour la revendication de ses droits, etc. C’est, dit le rapport dans lequel nous puisons ces renseignements, un effectif de quatre mille personnes au moins, actives, intelligentes, faisant une propagande incessante dans leur milieu.
- Le rapport rappelle le congrès qui a été tenu les 13, 14 et 15 mai, dit « qu’il a été le point de départ d’un élan en faveur de l’affranchissement des femmes qui promet de ne plus s’arrêter » et reproduit, à titre documentaire, les résolutions votées par ce congrès.
- « A côté des travaux en cours, « est-il dit dans ce rapport, » tels que la publication des travaux du congrès, la rédaction du cahier des doléances féminines, la fédération a fait œuvre de vie, en 1892, sous la forme de délégations ou de pétitions. C’est ainsi qu’elle s’est fait représenter au congrès de la paix, à Berne, par Mmes Maria Deraisme, Maria Martin et Maria Pognon; au congrès ouvrier de Marseille, par le groupe l’Egalité avec mandat de défendre ce droit de la femme : « A travail égal, salaire égal. » ; au congrès de Saint-Quentin, avec mandat de réclamer les prud’femmes », etc.
- Ce rapport se termine par l’énumération des résultats acquis durant la seule année 1892 :
- 1° Entrée des femmes dans les bureaux de bienfaisance au même titre que les hommes, c’est-à-dire comme administrateurs, visiteuses, contrôleuses ;
- 2° Entrée des femmes à l’Assistance publique sous la forme du professorat aux écoles des infirmiers et infirmières, fondées en 1878, par le Conseil municipal ;
- 3° Ouverture, aux femmes, des concours au poste de médecin des bureaux de bienfaisance.
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- LE DEVOIR
- Les Pharmaciennes
- La Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits, dont la présidente est Mme Maria Deraisme, a décidé d’accorder une allocation mensuelle, à une jeune fille sans fortune qui se dispose à passer ses examens de pharmacienne. En prenant cette décision, la Société a déclaré qu’elle pensait « qu'il était de son devoir d’aider à ouvrir une nouvelle carrière aux femmes, carrière lucrative et facile, puisqu’elle laisse la femme au foyer. »
- Conférence des avocats
- Dans une récente réunion, la conférence des avocats de Nimes a discuté la question suivante :
- « Le mari peut-il se prévaloir de l’autorité maritale pour ouvrir les lettres adressées à sa femme ou écrites par elle ? »
- La conférence a résolu cette question par l’affirmative.
- Notre Gode pénal est dur pour la femme; mais bien qu’il ait multiplié les articles concernant sa sujétion à l’homme, il n’a pas prévu tous les cas où une mortification pouvait être infligée à sa dignité d’être pensant.
- Les avocats, dans leurs conférences, recherchent les petits oublis de notre législation et les réparent le plus souvent dans l’esprit du code qu’ils ne sont pas, après tout, chargés de réviser. C’est aux législateurs qu’incombe la tâche de réviser le Code. Le malheur, c’est que les avocats sont bien nombreux au Parlement.
- AUTRICHE
- Une nouvelle ligue féminine
- A Vienne, un groupe de dames a décidé la constitution d’une ligue pour la défense de la cause féminine. D’après la loi autrichienne, toute association ne peut exister qu’après avoir reçu l’autorisation du gouvernement. Conformément à la loi, les dames d’Autriche ont sollicité le consentement de leur gouvernement. Elles ont eu à vaincre d’innombrables résistances administratives, mais à la fin le gouvernement a cédé.
- ETATS-UNIS
- Une femme sergent d’armes
- Une femme a été élue sergent d’armes assistant, c’est-à-dire officier de la gendarmerie interne, des représentants de l’Etat d’Arkansas,
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Giù le armi ! Almanaco illustrate délia pace per il 1893.
- Arturo Demarchi, eaitore. Via Antonio Sciesa, 4, Milano (Italia).
- ¥ ¥
- Manuel du visiteursdu prisonnier, par Dona Conception Arenal, traduction française, vendu au profit de l'Œuvre des Libérées de Saint-Lazare.
- Prix2fr., au secrétariat de l’Œuvre des Libérées de St-Lazare, 28. place Dauphine, Paris.
- *
- Rapport annuel des opérations du groupe : Les Amis de la Paix, de Clermont-Ferrand.
- Bureau: rue St-Eloy, 5, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
- Ce groupe, qui est présidé par M. A. Pardoux, dont nos lecteurs connaissent les infatigables efforts en faveur de toutes les idées humanitaires, a pour devise :
- Paix et Travail
- Tout pour la défense, rien pour l’attaque.
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- La finance nouvelle, journal politique, économique et financier.
- Administration : 11, rue de Provence, Paris.
- Abonnement : Un an, 8 francs.
- Ce journal suit avec le plus vif intérêt le mouvement syndical dans l’agriculture. Ses réflexions et renseignements à cet égard, de même que sa chronique économique et sociale, le recommandent à l’attention de tous les penseurs.
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- L’Emancipation, journal d’économie politique et sociale, organe des associations ouvrières et du centre régional coopératif du Midi, paraissant le 15 de chaque mois.
- Dirigé par M. E. de Boyve, un des chefs du mouvement coopératif de France, ce journal devrait être aux mains de tous les travailleurs.
- II a pour correspondants les principaux chefs du mouvement
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- coopératif en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Allemagne, en Russie, aux Etats-Unis, etc.
- A Signaler dans son numéro du 15 décembre dernier l’article intitulé : J.-B. André Godin et les assurances mutuelles au Familistère de Guise.
- A signaler également le premier article du même numéro : Une belle Mission, par M. de Boyve.
- Ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cet organe de la coopération seront certainement heureux que nous le leur ayons indiqué.
- L’administrateur est .M. Th. Tholozan, 4, plan de l’Aspic, Nimes (Gard). Le prix annuel de l’abonnement à VEmancipation est de 2 fr. 50 seulement.
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- La paix par le droit, organe de la jeunesse internationale, paraissant tous les deux mois.
- Bureaux au siège de l’Association des Jeunes Amis de la Paix, 1, rue Duguesclin, Nimes (Gard).
- Abonnement annuel : France, 2 fr. ; Etranger, 2 fr. 50. S’adresser à l’administrateur : M. Charles Toureille, licencié en droit, 48, rue Nationale, Nimes (Gard).
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- Joseph de Maistre et sa philosophie, par Fr. Paulhan,
- Un volume, 2 fr. 50. Editeur: Félix Alcan, 108, boulevard St-Germain, Paris.
- Dans la conclusion de cet ouvrage, M. Paulhan, dont nos lecteurs connaissent l’esprit élevé, s’exprime en ces termes :
- « De Maistre... mérite d’être combattu comme philosophe et d’être admiré comme écrivain. Mais ce n’est pas tout de le combattre, il faut de plus non-seulement comprendre sa haute valeur comme penseur, mais voir aussi tout ce que nous lui devons, peut-être vaut-il mieux dire tout ce que nous pouvons lui devoir. D’abord l’esprit général de son oeuvre nous convient, j’entends l’esprit le plus général et le plus abstrait, rien n’est plus en accord avec nos besoins d’aujourd’hui que son amour d’unité et d’harmonie.
- » Joseph de Maistre savait bien que les formes religieuses et les formes sociales, même les plus grandes et les plus belles, sont nées et ont insensiblement grandi. Il faut savoir aussi qu’elles vieillissent et qu’elles mourront. Nos plus
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- idéales amours, comme nos plus charnelles, s’attachent à des objets périssables, mais les unes comme les autres sont, à des hauteurs différentes, des incarnations passagères d'une forme immortelle, la tendance à l’harmonie et à l’unité en qui se résume la vie du monde. Pour adorer vraiment l’Eternel, c’est cette forme même qu'il faudrait adorer.
- » Joseph de Maistre peut être, avec tous ses défauts, malgré tout ce qui le sépare de nous, un des meilleurs inspirateurs dont on ait à profiter. La chaleur de son intelligence, sa volonté vigoureusement tendue vers un idéal élevé, son zèle pour le bien et le vrai, son attachement aux croyances supérieures, ses aspirations imposent le respect, et sans suivre ses traces, sans accepter ses doctrines, même en les combattant souvent, nous pouvons admirer, sans crainte et sans inquiétude, les hautes qualités d’esprit et de cœur et les doctrines élevées de cet honnête homme et de ce grand esprit. »
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- L’Egalité, organe de la Société civile des deux sexes pour l’obtention des droits féminins et la protection des travailleuses.
- Directrice : Mme Legrellede Ferrer, boulevard de la République, Alger.
- Abonnement annuel, prix : 3 francs.
- La Société dont ce journal est l’organe a pour devise les deux propositions suivantes :
- A travail égal, salaire égal A devoirs égaux, droits égaux.
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- LE DEVOIR
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose d’extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux fois chaque année, et c’était alors comme un évènement. Mais pour le quart d’heure, ce qui m’intéressait avant tout, ce qui me tenait à cœur plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, c’était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me remis à lire :
- « Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait le commerce du cidre pour le compte d’une compagnie. En apprenant que j’étais le secrétaire d’un marquis, il a voulu que je place quelques tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, et du vin d’Espagne, encore 1 J’ai écrit cela au père; sais-tu ce qu’il m’a répondu : — Jacques, tu es un âne ! — comme toujours. Mais c’est égal, mon cher Daniel, je crois qu’au fond il m’aime beaucoup.
- » Quant à maman, tu sais qu’elle est seule maintenant. Tu devrais bien lui écrire, elle se plaint de ton silence.
- » J’avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus grand plaisir: J'ai ma chambre au Quartier Latin... au Quartier Latin ! pense un peu!... une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n’est pas large, mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
- » Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus vite; moi assi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
- » En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton collège, de peur de tomber mala'de.
- » Je t’embrasse. Ton frère,
- » Jacques. »
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- LE PETIT CHOSE
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- Ce brave Jacques ! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient l’effet d’un mauvais rêve, et je pensais : « Allons ! c’est fini. Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.
- A ce moment, la cloche sonna.Mes élèves se mirent en rang, ils causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient en passant sa voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des professeurs ; puis, une fois débarrassé d’eux, je m’élançai en courant dans l’escalier. Il me tardait tant d’être seul dans ma chambre avec la lettre de mon frère Jacques !
- — Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal ?
- Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal ? Le portier me regardait avec un drôle d’air. Tout à coup, l’idée du sous-préfet me revint.
- — Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut ? demandai-je.
- Et le cœur palpitant d’espoir je me mis à gravir les degrés de l’escalier quatre à quatre.
- Il y a des jours où l’on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet m’attendait, savez-vous ce que j’imaginai? Je m’imaginai qu’il avait remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu’il venait au collège tout exprès pour m’offrir d’être son secrétaire. Cela me paraissait la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux marquis m’avait troublé la cervelle, à coup sûr.
- Quoi qu’il en soit, à mesure que je montais l’escalier, ma certitude devenait plus grande : secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de joie...
- En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il me regarda comme s’il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas : le sous-préfet n’avait pas le temps d’attendre.
- Quand j’arrivai devant le cabinet du principal, le cœur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m’arrêter un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai avec mes doigts un petit tour à mes cheveux, et je tournai le bouton de la porte doucement.
- Si j’avais su ce qui m’attendait.
- M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main, et M. Viot,
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- appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
- Dès que j’entrai, le sous-préfet prit la parole.
- — C’est donc Monsieur, dit-il en me désignant, qui s’amuse à séduire nos femmes de chambre?
- Il avait prononcé cette phrase d’une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d’abord qu’il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours :
- — N’est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j’ai l’honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme ?
- Je ne savais de quoi il s’agissait; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu’on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je m’écriai :
- Une femme de chambre, moi!... je n’ai jamais séduit de femme de chambre.
- A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j’entendis les clefs murmurer dans leur coin : « Quelle effronterie 1 »
- Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire ; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n’avais pas aperçus d’abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment :
- — Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. Ce sont des lettres qu’on a susprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d’un autre côté, la femme de chambre n’a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style...
- Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta:
- — Tout le monde n’est pas poète au collège de Sarlande.
- A ces mots, une idée fugitive me traversa l’esprit : je voulus voir de près ces papiers. Je m’élançai; le principal eut peur d’un scandale et fit un geste.pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier tranquillement.
- — Regardez ! me dit-il.
- Miséricorde ! ma correspondance avec Cécilia.
- .. .Elles y étaient toutes, toutes ! Depuis celle qui commençait : « O Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage.., » jusqu’au cantique d’actions de grâces : « Ange qui as consenti à passer
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- une nuit sur la terre... » Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique amoureuse, je lés avais effeuillées sous les pas d’une femmede chambre!... dire que cette personne, d’une situation tellement élevée, tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la sous-préfète !... On peut se figurer ma rage, ma confusion.
- — Eh bien! qu’en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet, après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou non.
- Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper; mais ce mot, je ne le prononçai pas. J’étais prêt à tout souffrir plutôt que de dénoncer Roger... Car remarquez bien qu’au milieu de cette catastrophe, le petit Chose n’avait pas un seul instant soupçonné la loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s’était dit tout de suite; ce Roger aura eu la paresse de ne pas les recopier ; il a mieux aimé faire une partie de billard de plus et envoyer les miennes. » Quel innocent, ce petit Chose!
- Quand le sous-prèfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte :
- — Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.
- Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d’un air lugubre, et le principal répondit en s’inclinant jusqu’à terre, «que M. Eyssette avait mérité d’être chassé sur l’heure ; mais qu’afin d’éviter tout scandale, on le garderait au collège encore huit jours. » Juste le temps de faire venir un nouveau maître.
- Ace terrible mot «chassé, » tout mon courage m’abandonna. Je saluai sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes éclatèrent... Je courus d’un trait jusqu’à ma chambre, en étouffant mes sanglots dans mon mouchoir...
- Roger m’attendait; il avait l’air fort inquiet et se promenait à grands pas, de long en large.
- En me voyant entrer, il vint vers moi :
- — Monsieur Daniel !... me dit-il, et son œil m’interrogeait. Je me laissai tomber sur une chaise sans répondre.
- — Des pleurs, des enfantillages I reprit le maître d’armes d’un ton brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s’est-il passé.
- Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l’horrible scène du cabinet.
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- A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s’éclaircir; il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin quand il eut appris comment, pour ne pas le trahir, je m’étais laissé chasser du collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement :
- — Daniel, vous êtes un noble cœur.
- A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d’une voiture; c’était le sous-préfet qui s’en allait.
- — Vous êtes un noble cœur, reprit mon bon ami le maître d’armes en me serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble cœur, je ne vous dis que ça... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à personne de se sacrifier pour moi.
- Tout en parlant, il s’était rapproché de la porte :
- — Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et je vous jure bien que ce n’est pas vous qui serez chassé.
- Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s’il oubliait quelque chose.
- — Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m’en aille... Le grand Roger n’est pas seul au monde; il a quelque part une infirme, dans un coin... Une mère I... pauvre sainte femme!... Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.
- C’était dit gravement, tranquillement, d’un ton qui m’effraya.
- — Mais que voulez-vous faire ? m’écriai-je.
- Roger ne répondit rien ; seulement il entr’ouvrit sa veste et laissa voir dans sa poche la crosse luisante d’un pistolet.
- Je m’élançai vers lui, tout ému:
- — Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?
- Et lui, très froidement :
- — Mon cher, quand j’étais au service, je m’étais promis que si jamais, par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir parole... Dans cinq minutes, je serai chassé du collège, c’est-à-dire dégradé ; une heure après, bonsoir ! j’avale ma dernière prune.
- En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.
- — Eh bien, non ! Roger, vous ne sortirez pas... J’aime mieux perdre ma place que d’être cause de votre mort.
- — Laissez-moi faire mon devoir, me dit-il d’un air farouche, et malgré mes efforts, il parvint à entr’ouvrir la porte.
- Alors, j’eus l’idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu’il avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai
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- qu’il devait vivre pour elle, que moi j’étais à même de trouver facilement une autre place, que d’ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant nous, et que c’était bien le moins qu’on attendît jusqu’au dernier moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite au principal et ce qui devait s’ensuivre.
- Sur ces entrefaites, la cloche sonna ; nous nous embrassâmes, et je descendis à l’école.
- Ce que c’est que de nous ! J’étais entré dans ma chambre désespéré, j’en sortis presque joyeux... Le petit Chose était si fier d’avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d’armes.
- Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier mouvement de l’er.thousiasme passé, je me mis à faire des réflexions. Roger consentait à vivre, c’était bien; mais moi-même, qu’allais-je devenir après que mon beau dévouement m’aurait mis à la porte du collège?
- La situation n’était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques ; quelle bonne idée sa lettre avait eue d’arriver précisément le matin ! C'était bien simple, après tout, ne m’écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? D’ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
- Ici, une pensé horrible m’arrêta : pour partir, il fallait de l’argent ; celui du chemin de fer d’abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu’un grand m’avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer tout cet argent?
- — Bah 1 me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m’inquiéter pour si peu ; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelques cents francs, à moi qui viens de lui sauver la vie.
- Mes affaires ainsi réglées, j’oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu’â mon grand voyage de Paris. J’étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit de l’étude pour savourer mon désespoir, eut l’air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien ; dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l’heure de la classe sonna.
- Le plus pressant était de voir Roger; d’un bond, je fus à sa
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- chambre; personne à sa chambre. « Bon ! me dis-je en moi-même., il sera allé faire un tour au café Barbette, » et cela ne m’étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques.
- Au café Barbette, personne encore: « Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers. » Que diable pouvaient-ils faire là-nas par un temps pareil ? Je commençais à être fort inquiet ; aussi, sans vouloir accepter une partie de billard qu’on m’offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m’élançai dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d’armes.
- XII
- L’ANNEAU DE FER
- Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; mais, du train dont j’allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins d’un quart d’heure. Je tremblais pour Roger. J’avais peur que le pauvre garçon n’eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l’étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.
- Pourtant, de distance en distance, j’apercevais sur la neige la trace de pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d’armes n’était pas seul, cela me rassurait un peu.
- Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon départ... Mais au bout d’un instant, mes terreurs recommençaient.
- — Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, dans cet endroit désert, loin de la ville ? S’il amène avec lui ses amis du café Barbette, c’est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup de l’étrier, comme ils disent... Oh ! ces militaires !... Et me voilà courant de nouveau à perdre haleine.
- Heureusement j’approchais de la Prairie dont j’apercevais déjà les grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j’arrive à temps ! »
- La trace des pas me conduisit ainsi jusqu’à la guinguette d’Espéron.
- Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J’y étais venu plus d’une fois en compagnie de nobles cœurs, mais jamais je ne lui avais trouvé une physionomie
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- aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépits et ses fenêtres aux vitres mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l’air honteuse du vilain métier qu’elle faisait.
- Comme j’approchais, j’entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.
- — Grand Dieu ! me dis-je en frémissant, c’est le coup de l’étrier. Et je m’arrêtai pour reprendre haleine.
- Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette ; je poussai une porte à claire-voie, et j’entrai dans le jardin. Quel jardin! Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient à des huttes d’esquimaux. Cela était d’un triste à faire pleurer.
- Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaille devait chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.
- Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque j’entendis quelque chose qui m’arrêta net et me glaça : c’était mon nom prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, les autres riaient à se tordre.
- Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j’allais apprendre quelque chose d’extraordinaire, je me rejetai en arrière et, sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
- Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle ; je reverrai toute ma vie la verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d’eau... A travers la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
- C’est là, c’est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, que j’ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches; c’est là que j’ai appris à douter, à mépriser, à haïr... O vous qui me lisez, Dieu vous garde d’entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j’écoutais ce qui se disait chez Espéron.
- Mon bon ami le maître d’armes avait toujours la parole... Il
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- racontait l’aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui devaient être bien co miques, à en juger par les transports de l’auditoire.
- — Vous comprenez, mes petites amours, disait-il de sa voix goguenarde, qu’on n’a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre des zouaves. Vrai comme je vous parle ! j’ai cru un moment la partie perdue, je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon vin du père Espéron... Le petit Eyssette n’avait rien dit, c’est vrai ; mais il était temps de parler encore ; et, entre nous, je crois qu’il voulait seulement me laisser l’honneur de me dénoncer moi-même. Alors je me suis dit: «Ayons l’œil, Roger, et en avant la grande scène! »
- Là-dessus, mon bon ami le. maître d’armes se mit à jouer ce qu’il appelait la grande scène, c’est-à-dire ce qui s’était, passé le matin dans ma chambre entre lui et moi. Ah ! le misérable ! il n’oublia rien... Il criait : Manière! ma pauvre mère ! avec des intonations de théâtre. Puis il imitait ma voix : « Non, Roger ! non ! vous ne sortirez pas !... » La grande scène était réellement d’un haut comique, et tout l’auditoire se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes joues, j’avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute l’odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait fait exprès d’envoyer mes lettres pour se mettre à l’abri de toute mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte, et que j’avais pris l’étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
- — Et la belle Cécilia? dit un noble cœur.
- — Cécilia n’a pas parlé, elle a fait ses malles, c’est une bonne fille.
- — Et le petit Daniel ! que va-t-il devenir ?
- — Bah! répondit Roger,
- Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
- Cet éclat de rire me mit hors de moi. J’eus envie de sortir de la tonnelle et d’apparaître soudainement au milieu d’eux comme un spectre. Mais je me contins: j’avais déjà été assez ridicule.
- Le rôti arrivait, les verres se choquèrent :
- — A Roger! à Roger ! criait-on.
- Je n’y tins plus, je souffrais trop. Sans m’inquiéter si quelqu’un pouvait me voir, je m’élançai à travers le jardin. D’un bond je franchis la porte à claire-voie et je me mis à
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- courir devant moi comme un fou.
- La nuit tombait, silencieuse ; et cet immense champ de neige prenait dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.
- Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de parler, à l’usage des poètes, je vous jure qu’on aurait pu trouver derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
- Je me sentais perdu. Où trouver de l’argent ? Comment m’en aller? Comment rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m’aurait même servi de rien... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
- Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber dans la neige au pied d’un châtaignier. Je serais resté là jusqu’au lendemain peut-être, pleurant et n’ayant pas la force de penser, quand tout à coup, bien loin, bien loin, du côté de Sarlande, j’entendis une cloche sonner. C’était la cloche du collège. J’avais tout oublié; cette cloche me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation des élèves dans la salle... En pensant à la salle, une idée subite me vint. Sur-le-champ mes larmes s’arrêtèrent; je me sentis plus fort, plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l’homme qui vient de prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
- Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le petit Chose, suivez-le jusqu’à Sarlande, à travers cette grande plaine blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville ; suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la salle pendant la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu ; la récréation finie, suivez-le encore jusqu’à l’étude, montez avec lui dans sa chaire, et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu’il est entrain d’écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés :
- « Monsieur Jacques Eyssette, rue Bonaparte, à Paris.
- » Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce sera la dernière, par exemple...
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- Quand tu recevras cette lettre, ton pauvre Daniel sera mort... »
- Ici, le vacarme de l’étude redouble; le petit Chose s’interrompt et distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, sans colère. Puis il continue :
- « Vois-tu ! Jacques, j’étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu : on m’a chassé du collège : — c’est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te raconter ; puis, j’ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j’ai honte, je m’ennuie, j’ai le dégoût, la vie me fait peur... J’aime mieux m’en aller... »
- Le petit Chose est obligé de s’interrompre encore : « Cinq cents vers à l’élève Soubeyrol ! Fouque et Loupi en retenue dimanche! » Ceci fait, i! achève sa lettre :
- « Adieu, Jacques ! J’en aurais encore long à te dire, mais je sens que je vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j’ai glissé du haut d’un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore toujours la vérité... ! Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère; embrasse aussi notre père, et tâche de leur construire vite un beau foyer... Adieu ! je t’aime. Souviens-toi de Daniel. »
- Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue :
- « Monsieur l’abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.
- » Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce que j’étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l’abbé, vous ôtes toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.
- » Daniel Eyssette. »
- Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une même grande enveloppe, avec cette suscription: « La personne qui trouvera la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains de l’abbé Germane. » Puis, toutes ses affaires terminées, il attend tranquillement la fin de l’étude.
- L’étude est finie.. On soupe, on fait la prière, on monte au
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- dortoir.
- Les élèves se couchent ; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu’ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde ; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd de ses chaussons sur le parquet. — «Bonsoir, monsieur Viot! » murmure le petit Chose. — «Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant; puis il s’éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
- Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s’arrête un instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais tout est tranquille dans le dortoir.
- Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l’ombre des murs. La tramontane souffle tristement par dessous les portes. Au bas de l’escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
- Là-haut, près des tois, veille une lumière: c’est l’abbé Ger-mane qui travaille à son grand ouvrage. Du fond de son cœur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère, à ce bon abbé ; puis il entre dans la salle...
- Le vieux gymnase de l’école de marine est plein d’une ombre froide et sinistre. Par les grillages d’une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer, — oh ! cet anneau le petit Chose ne fait qu’y penser depuis des heures, sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l’argent... Dans un coin de la salle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l’anneau, et monte dessus ; il ne s’est pas trompé, c’est juste à la hauteur qu’il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu’il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate à l’anneau et fait un nœud coulant... Une heure sonne. Allons! il faut mourir... Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le nœud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques ! Adieu, Mme Eyssette !...
- Tout à coup un poignet de fer s’abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l’escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu’il connaît bien, lui dit : « En voilà une idée de faire du trapèze à cette heure ! »
- Le petit Chose se retourne, stupéfait.
- C’est l'abbé Germane, l’abbé Germane sans soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi-éclairée par la lune..,
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- Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre ; de l’autre main il tient encore sa carafe, qu’il venait de remplir à la fontaine de la cour.
- De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l’abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d’une voix douce et presque attendrie :
- — Quelle drôle d’idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure !
- Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
- — Je ne fais pas du trapèze, monsieur l’abbé, je veux mourir.
- — Comment !... mourir?... Tu as donc bien du chagrin ?
- — Oh !... répond le petit Chose avec de grosses larmes, brûlantes qui roulent sur ses joues.
- — Daniel, tu vas venir avec moi, dit l’abbé.
- Le petit Daniel fait signe que non et montre l’anneau de fer avec la cravate... L'abbé Germane le prend par la main: « Voyons ! monte dans ma chambre ; si tu veux te tuer, eh bien ! tu te tueras là-haut : il y a du feu, il fait bon. »
- Mais le petit Chose résiste : « Laissez-moi mourir, monsieur l’abbé. Vous n’avez pas le droit de m’empêcher de mourir. »
- Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre : « Ah ! c’est comme cela ! » dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, il l’emporte sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses supplications...
- ... Nous voici maintenant chez l’abbé Germane : un grand feu brille dans la cheminée ; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des pipes et des tas de papiers chargés de pattes de mouche.
- Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. 11 est très agité, il parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu en finir. L’abbé l’écoute en souriant ; puis, quand l’enfant a bien parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre cœur malade, le brave homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement :
- — Tout cela n’est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple : on t’a chassé du collège, — ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi... — eh bien ! il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit jours... Tu n’es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes dettes, ne t’en inquiète pas! je m’en charge... L’argent que tu voulais emprunter à ce coquin, c’est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout cela
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- demain... A présent, plus un mot ! j’ai besoin de travailler, et tu as besoin de dormir... Seulement, je ne veux pas que tu retournes dans ton affreux dortoir : tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin !... Moi, j’écrirai toute la nuit : et si le sommeil me prend, je m’étendrai sur le canapé... Bonsoir! ne me parle plus.
- Le petit Chose se couche, il ne résiste pas... Tout ce qui lui arrive lui fait l’effet d’un rêve. Que d’évènements dans une journée ! Avoir été si près de la mort, et se retrouver au fond d’un bon lit, dans cette chambre tranquille et tiède !... Comme le petit Chose est bien !... De temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de l’abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches...
- ...Je fus réveillé le lendemain matin par l’abbé qui me frappait sur l’épaule. J’avais tout oublié en dormant... Cela fit beaucoup rire mon sauveur.
- — Allons ! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi ; personne ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l’ordinaire ; pendant la récréation du déjeuner, je t’attendrai ici pour causer.
- La mémoire me revint tout d’un coup. Je voulais le remercier; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.
- Si l’étude me parut longue, je n’ai pas besoin de vous le dire... Les élèves n’étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez l’abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands ouverts, occuper à compter des pièces d’or, qu’il alignait soigneusement par petits tas.
- Au bruit que je fis en rentrant, il retourna la tête, puis se remit à son travail, sans rien me dire ; quand il eut fini, il referma ses tiroirs, et me faisant signe de la main avec un bon sourire :
- — Tout ceci est pour toi, me dit-il. J’ai fait ton compte. Voici pour le voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour l’élève qui t’a prêté dix francs... J’avais mis cet argent de côté pour faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six ans, et d’ici là nous nous serons revus.
- Je voulus parler, mais ce diable d’homme ne m’en laissa pas le temps: « A présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne, et quand j’en sortirai je neveux plus te retrouver ici. L’air de cette Bastille ne te vaut rien... File vite à Paris, travaille bien, prie le bon Dieu, fume des pipes, et tâche
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- d’être un homme. —Tu m’entends, tâche d’être un homme. — Car vois-tu ! mon petit Daniel, tu n’es encore qu’un enfant, et même j’ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie. »
- Là-dessus, il m’ouvrit les bras avec un soùrire divin ; mais moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. U me releva et m’embrassa sur les deux joues.
- La cloche sonnait le dernier coup.
- —* Bon ! voilà que je suis en retard, dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Gomme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.
- — J’ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir... Mais bahl à moitié fou comme tu l’es, tu n’aurais qu’à oublier son adresse... Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l’escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui ; de la main droite il tenait sa calotte, et sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbéGermane! Avant de m’en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le feu à demi éteint, le fauteuil où j’avais tant pleuré, le lit où j’avais dormi si bien ; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de résignation, je ne pus m’empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me fis le serment de me rappeler toujours l’abbé Germane.
- En attendant, le temps passait... J’avais ma malle à faire, mes dettes à payer, ma place à retenir à la diligence.
- Au moment de sortir, j’aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je descendis.
- En bas, la porte du vieux gymnase était encore entr’ouverte. Je ne pus m’empêcher d’y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit frissonner.
- Je vis la grande salle sombre et froide, l’anneau de fer qui reluisait, et ma cravate violette avec son nœud coulant, qui se balançait dans le courant d’air au-dessus de l’escabeau renversé. .
- XIII
- LES CLEFS DE M. VIOT
- Gomme je sortais du collège à grandes enjambées encore tout ému de l’horrible spectacle que je venais d’avoir, la loge
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- du portier s’ouvrit brusquement, et j’entendis qu’on m’appelait :
- — Monsieur Eyssette ! monsieur Eyssette !
- C’était le maître du café Barbette et son digne ami, M. Cas-sagne, l’air effaré, presque insolents.
- Le cafetier parla le premier.
- — Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette ?
- — Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars aujourd’hui même.
- M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M. Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui devais beaucoup plus d’argent.
- — Comment ! aujourd'hui même !
- — Aujourd’hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la diligence.
- Je crus qu’ils allaient me sauter à la gorge.
- — Et mon argent? dit M. Barbette.
- — Et le mien ? hurla M. Cassagne.
- Sans répondre, j’entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines mains, les belles pièces d’or de l’abbé Germane, je me mis à leur compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
- Ce fut un coup de théâtre ! Les deux figures renfrognées se déridèrent, comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux des craintes qu’ils m’avaient montrées, et tout joyeux d’être payés, ils s’épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations d’amitié :
- — Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez ?... Oh! quel dommage! Quelle perte pour la maison !
- Et puis des oh ! des ah ! des hélas ! des soupirs, des poignées de main, des larmes étouffées...
- La veille encore, j’aurais pu me laisser prendre à ces dehors d’amitié ; mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
- Le quart d’heure passé sous la tonnelle m’avait appris à connaître les hommes, — du moins je le croyais ainsi, — et plus ces affreux gargotiers se montraient affables, plus ils m'inspiraient du dégoût. Aussi coupant court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m’en allai bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m’emporter loin de tous ces monstres.
- (A suivre.)
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ Dü FAMILISTÈRE -- .«RAIES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1892
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.106 60 \
- Subvention delà Société.......... 350 50 J
- Mal-façons et divers............. 535 20 J
- Dépenses.....................................
- Déficit en novembre Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 405 95 J
- Subvention de la Société.. ..... 135 45 l
- Divers.................. ........ 1 30 \
- Dépenses......................................
- Boni en novembre
- 2.992 30
- 3.206 75 214 45
- 542 70
- 368 45 174 25
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.653 27 )
- Intérêts des comptes-courants et du [ 7.514 27
- titre d’épargne.................... 3.861 » *
- Dépenses :
- 57 Retraites définitives............ 3.671 12 i
- 22 » provisoires................. 1.291 50 /
- Nécessaire à la subsistance.......... 1.247 10 l 6.606 77
- Allocat. aux familles des réservistes. 112 50 [
- Divers appointements, médecins, etc. 284 55 \
- Boni en novembre...
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 556 50 J
- Subvention de la Société.......... 138 60 j
- Dépenses.....................................
- Boni en novembre..
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 30 novembre... » individuelles » »
- Dépenses » »
- Excédant des recettes sur les dépenses..
- 907 50
- 695 10
- 675 »
- 20 10
- 39.350 10
- 18.811 95
- 58.162 05
- 52.098 68
- 6.063 37
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1892
- Naissances :
- 14 Décembre. Patat Maurice-Victor, fils de Patat Auguste et de Varlet Glotilde.
- Décès.
- 6 Décembre. Viéville Auguste, âgé de 44 ans. 21 » Merda Alfred, âgé de 27 mois.
- 24 » Joseph Marguerite, âgée de 1 an.
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- LE DEVOIR
- V I s
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile dé publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant ; P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Rojer et Laporte, ruelle des Saintes-Marie*, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- m
- DOCUMENTS POUR 111 BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-33. -André GODIN
- 1876-1877
- Nous attachant surtout ici à ce qui, dans la vie de J.-B.* André Godin, a trait à l’œuvre du Familistère, nous ne pouvons, quant à présent du moins, nous occuper de ses travaux à l’Assemblée nationale.
- Bornons-nous à dire qu’il proposa tout un plan pour l’acquittement de la rançon de cinq milliards; et s’occupa activement de toutes les questions intéressant le bien public, spécialement celles ayant trait au travail des femmes et des . enfants dans les manufactures; aux divers impôts de consommation; au monopole des allumettes; etc., etc.
- Revenant à notre objet, nous devons montrer, maintenant, quelles pensées déterminèrent Godin à abandonner la vie publique en 1876.
- La circulaire adressée par lui, le 31 janvier 1876, aux électeurs de la 2me circonscription de l’arrondissement de Vervins (Aisne) nous fixera à cet égard.
- J.-B.-André Godin s’y exprime en ces termes :
- Mes Chers Concitoyens,
- Au moment où vous êtes appelés à élire vos représentants, je dois vous faire connaître les motifs qui m’engagent à ne pas poser ma candidature.
- Depuis cinq ans mon mandat à l’Assemblée nationale m’a distrait des soins que j’avais à donner à l’industrie que j’ai créée à Guise, et à l’œuvre que j’y ai entreprise en vue d’améliorer le sort de la classe ouvrière.
- Je ne pourrais continuer à remplir le mandat de député qu’en imposant de nouveaux sacrifices à ces entreprises, et en négligeant celles qui me restent à fonder.
- Quelque importantes que soient ces considérations, elles ne
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- LE DEŸOlk
- me paraîtraient pas suffisantes pour m’engager à la retraite, si j’avais devant moi une candidature monarchiste ou impérialiste : alors je n’hésiterais pas à m’offrir à vos suffrages pour opposer le principe de la souveraineté du peuple au régime des privilèges et du despotisme; mais il n’en est pas ainsi. Au contraire, la concurrence, prête à s’établir dans la deuxième circonscription, aurait lieu avec un collègue qui a siégé sur les mêmes bancs que moi, et qui a souvent concouru au même but par ses votes. Quelle que puisse être la différence de nos vues politiques, elle ne me paraît pas suffisante pour justifier cette compétition. Je crois qu’elle serait, en ce moment, inopportune et contraire à la dignité républicaine; je dois donc m’inspirer des raisons qui peuvent me conseiller la retraite, afin d’éviter, à ma circonscription, les inconvénients d’une double candidature.
- Je ne suis pas au nombre des hommes pour lesquels la députation est une fonction nécessaire. II est pour moi d’autres moyens de me rendre utile à la société. Dans le domaine de l’industrie, je puis doter mon pays de nouvelles découvertes ; dans le domaine des lettres, il me reste à éclairer les faits trop incompris de l’œuvre que j’ai ‘fondée à Guise comme étude sociale. Je puis donc laisser à d’autres le soin de veiller aux affaires de l'Etat.
- En m'éloignant des affaires publiques, je ne cesserai pas, du reste, de chercher à faire la lumière sur les questions politiques que ces affaires embrassent. La retraite, au contraire, me permettra de mettre plus vite au jour les idées qui me restent à publier sur ce sujet.
- Je dois donc surmonter le désir que j’ai pu éprouver de faire juger, parle corps électoral, le système de rigueurs organisé par le gouvernement de combat contre les républicains et dont, en ma qualité de député de la démocratie de l’Aisne, j’ai eu le plus à souffrir. Je ne dois pas résister davantage à la coalition des candidatures organisées dans le sein même de la députation du département.
- Mon plus ardent désir, c’est que les hommes convertis à la
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES l3i
- République en soient d’aussi sincères soutiens et d’aussi bons organisateurs que les républicains eux-mêmes. Je les suivrai alors d’un regard approbateur ; mais s’ils faillissaient à leur tâche, le suffrage universel me retrouverait prêt à travailler à réparer le mal qui aurait été fait.
- Mon vœu le plus cher, c’est que ceux qui me succéderont soient animés du même amour que moi pour la liberté, du même désir des améliorations nécessaires dans la condition des classes laborieuses, améliorations dont dépend le bien et la sécurité du pays tout entier.
- C’est en m’inspirant de ces pensées politiques qu’en terminant je prie mes concitoyens de bien comprendre que la nomination d’Assemblées animées d’un esprit suffisamment démocratique peut seule assurer l’avenir de notre pays.
- Il faut donc que le suffrage universel cherche des garanties pour l’avenir en demandant aux candidats à la députation de prendre des engagements tels que les suivants:
- Voter l’abrogation des lois restrictives des libertés publiques et particulièrement de toutes les lois despotiques de l’empire.
- Restituer au suffrage universel la liberté électorale et la plénitude de ses droits souverains.
- Travailler à assurer une plus juste et plus équitable répartition de l’impôt.
- Ne plus voter aucun impôt nouveau pesant sur le travail ou sur les choses nécessaires à la vie.
- Faire supporter au superflu de la richesse les impôts qui doivent assurer largement, en France, l’enseignement populaire.
- Procéder, sans retard, à la réorganisation de l’instruction publique.
- Voter les lois nécessaires pour arrêter les-empiètements de l’ultramontanisme sur nos libertés.
- Chercher à organiser les conditions de la paix européenne en même temps que celles de la sécurité de la patrie.
- Enfin, ne craignez pas, électeurs, de demander au candidat
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- LE DEVOIR
- de votre préférence qu’il s’engage à ne jamais servir la monarchie, ni l’empire, mais à demeurer fidèle serviteur de la République. Vous poserez ainsi une barrière devant les ambitions personnelles, et vous pourrez soustraire votre député aux tentations que les intérêts monarchiques peuvent placer devant lui
- Si j’avais continué de faire partie de la nouvelle assemblée, j’aurais pu, j’en ai l’espoir, sous les auspices d’une majorité républicaine, proposer et voter les lois que ces principales mesures réclament, lois nécessaires aujourd’hui à notre relèvement national, à la grandeur et à l’avenir de la France.
- C’est dans ces sentiments que je reste et serai toujours votre dévoué concitoyen.
- GODIN.
- Guise, 31 janvier 1876.
- Les deux principales raisons qui écartèrent Godin de la vie publique furent donc :
- 1° La nécessité d’achever l’œuvre d’amélioration du sort de la classe ouvrière entreprise par lui au Familistère de Guise;
- 2° Le besoin de publier les conclusions auxquelles il était arrivé et dans sa vie économique et dans sa vie politique.
- Nos lecteurs savent déjà comment il accomplit cette double tâche.
- Dès sa rentrée au Familistère, Godin reprit les conférences avec les habitants. En ce qui concerne l’année 1876, les documents touchant ces conférences nous font défaut, mais il n‘en est pas de même pour l’année 1877.
- Voici les notes qui nous restent de cette époque :
- Conférence du Jeudi 29 Mars 1877
- Godin expose qu’ayant recouvré sa liberté d’action, (liberté entravée depuis 14 ans, par le procès en séparation de corps et de biens que lui avait intenté sa première femme), il va poursuivre le projet d’association en vue duquel il a déjà fondé le Familistère.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Dans ce but, il ouvre, dit-il, une nouvelle série de conférences au cours desquelles il examinera sur quels principes, sur quelles bases doit être fondée l’association pratique du capital et du travail, des ouvriers et du patron.
- Mais, auparavant, il lui paraît indispensable de rappeler l’attention de chacun sur les divers services du Familistère, de remettre en vigueur les mesures d’ordre général qui peuvent laisser à désirer, d’étudier enfin, de concert avec la population, tout ce qui peut assurer le meilleur fonctionnement des choses établies.
- Cela dit, il reprend la question des écoles du Familistère, appuyant principalement sur quatre points :
- Le désarroi jeté dans les classes par le gouvernement de l’ordre moral ;
- 2° Les efforts faits par lui, depuis sa rentrée au Familistère, pour relever le niveau des études;
- 3° La nécessité pour les parents de veiller à ce que les enfants suivent rigoureusement les classes ;
- 4° L’utilité de faire l’enseignement catholique à l’église, en dehors des heures de classes.
- *
- ♦ *
- Conférence du jeudi 6 avril 1877
- J.-B. André Godin développe les propositions suivantes :
- « But de la vie humaine.
- » Travailler au progrès de toutes choses pour servir aux fins de la vie universelle.
- » L’homme est le principal agent du progrès de la vie sur la terre.
- » C’est par le travail qu’il concourt à ce progrès.
- » Par le travail, il perfectionne la vie en lui, en ses semblables; il aide au développement de la vie dans les espèces minérales, végétales et animales; il est ainsi l’ouvrier de Dieu sur la terre.
- » Travailler en vue du progrès de la vie universelle, est le plus beau culte que l’homme puisse rendre à l’Etre suprèmè.
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- LE DEVOIR
- » Nécessité d’un sentiment supérieur qui élève et fortifie l’homme.
- » Le salut social réside dans le dévouement de chacun au bien de tous. »
- ¥• *
- Conférence du jeudi 12 avril 1877
- « Rappel et développement des idées exposées dans la dernière conférence.
- » L’ouvrier, l’homme de labeur accomplit la mission la plus propre à l’élever dans la vie universelle.
- » C’est par le travail que l’humanité se régénère incessamment.
- » Le Familistère est l’œuvre du travail et il a été fondé pour glorifier le travail.
- » Mais le Familistère ou plutôt l’habitation sociale n’est qu’une préparation à une œuvre plus grande : celle de l’association du Capital et du Travail.
- » Cette association des ouvriers à la fortune du Familistère et de l’usine doit être l’objet final de toutes les études.
- » Rechercher les moyens pratiques de cette association est l’œuvre urgente qui s’impose aujourd’hui à tous les esprits en état d’en comprendre la portée. »
- * *
- Conférence du jeudi 19 avril 1877
- A l’occasion de la fête du Travail qu’on s’apprêtait à célébrer le premier dimanche de mai suivant, J.-B.-André Godin démontre que l’exercice du travail a pour conséquence d’apprendre à l’homme à s’occuper du bien des autres comme de son bien propre.
- Il expose que le travail est une des premières lois de la vie terrestre; qu’il est la condition de l’existence et du salut de l’humanité.
- En opposition aux douleurs dont le travail a été abreuvé dans le passé, l’orateur fait le tableau des glorifications qui accompagneront le travail dans l’avenir,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- « Ce que j’ai réalisé pour vous jusqu’ici, poursuit J.-B.-André Godin, n’a eu d’autre objet que de concourir à l’émancipation des travailleurs ; c’est à cette même œuvre que je vous convie en qualité de collaborateurs. »
- L’orateur développe ensuite les conséquences que devra produire l’association du Travail et du Capital :
- « Travail consciencieux et de bonne foi ;
- » Perfectionnement des procédés d’exécution ;
- » Invention de choses utiles ou agréables ;
- » Réputation industrielle maintenue ;
- » Consommateurs satisfaits ;
- » Prospérité de l’usine et du Familistère assurée;
- » Bien-être, progrès et satisfaction pour tous. »
- * *
- Conférence du jeudi 26 avril 1877
- J.-B.-André Godin, pour faire saisir à ses auditeurs le point de vue supérieur qui doit guider l’être humain dans tous ses actes, développe les points suivants :
- « Tout dans l’univers remplit un rôle se rattachant à la Vie universelle.
- » Le ciel étoilé.
- » La formation de la terre.
- » Les découvertes de la géologie.
- » Le monde avant l’homme.
- » Les volcans.
- » Les êtres primitifs.
- » Rôle de la terre dans l’univers.
- » Sa marche autour du soleil, 8 lieues à la seconde.
- » Sa rotation sur elle-même, environ 400 lieues à l’heure.
- » Tout fonctionne dans l’univers en vue du perfectionnement de la vie même.
- » L’homme se doit donc aussi à ce travail de perfectionnement de lui-même et de tout ce qui l’entoure. »
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- LE DEVOIR
- Fête du Travail, 6 mai 1877
- Sommaire du discours prononcé par J.-B.-André Goditi
- « L’idée de fêter le travail se propagera-t-elle dans le monde? » L’inauguration de cette fête a été un premier pas dans la voie des gloires à rendre au travail.
- » Le travail est la vie de l’humanité.
- » C’est le plus beau et le plus grand des devoirs.
- » C’est aussi un des droits les plus sacrés.
- » Comment le travail pourrait jouir des moyens de son libre développement, s’administrer et se récompenser lui-même.
- » L’association de chacun avec tous, du Travail et du Capital.
- » Les fondations préparatoires.
- » Ce qui est déjà réalisé en vue de la prévoyance sociale.
- » Les dépenses du présent exercice :
- Primes au Travail.................. 21.289 francs
- Education de l’enfance............. 21.000 »
- Caisse de maladie ................. 10.000 »
- Caisse de pharmacie................. 6.000 »
- Caisse de retraites................ 22.000 »
- Total. .. 80.289 francs
- » Le fonds de retraite possède actuellement 70.000 francs.
- » Nécessité de développer les institutions de prévoyance sociale.
- » Sécurité et prospérité pour tous.
- » Legrand obstacle : égoïsme, orgueil. Tout pour soi, rien pour les autres.
- » L’égoïste sacrifie tout à ses satisfactions propres. Il veut dominer et être toujours le premier.
- » Il méconnait ou tâche d’effacer le mérite des autres. Il tend ainsi à l’injustice, à la calomnie, à la haine.
- » La sécurité sociale ne s'obtiendra que par l’union de tous en vue du bien commun.
- $ Seule l’association permettra çet accprci, »
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
- (Suite )
- * « Si le luxe des anciennes cours et de la noblesse qui ont pré-
- cédé la Révolution Française, a suffi pour réduire la nation aux extrémités de la revendication violente de ses droits, n’est-il pas possible qu’aujourd’hui les richesses accumulées de la finance et de l’industrie autour d’un pouvoir qui les concentre, ne nous conduisent à des extrémités semblables?...»
- « Qu’on ne croie pas que nous supposions aux masses ouvrières l’intelligence du droit fondée sur la compréhension de la loi naturelle de justice. Non assurément, elles ne la possèdent pas plus, cette connaissance, que ne la possèdent ceux qui violent le droit. Mais ce que nous croyons, c’est que les masses ont le sentiment inébranlable de ce droit, et qu’à défaut de notions véritables, elles peuvent tomber dans de graves égarements, en revendiquant son application. '
- » Il serait donc sage et prudent d’éviter cette revendication en la devançant ».
- Les lignes qui précèdent sont extraites de Solutions Sociales, ce livre dont le Devoir rappelait naguère la genèse. On a vu que Godin avait écrit son livre dans la pensée « qu’il pourrait être un préservatif des tempêtes dont il voyait l’horizon social assombri ».
- Cet espoir n’avait rien d’excessif : Solutions sociales ont fait connaître au monde l’existence et le fonctionnement du Familistère, cet exemple de la plus complète solution possible du problème social actuel, et depuis ce temps le mot Familistère brille sur la bannière du socialisme pacifique.
- On nous représente fréquemment le prolétariat marchant à l’assaut de la société capitaliste obstinée dans ses résistances d’autant moins justifiées qu’elle étale chaque jour davantage la frondaison de ses abu§.
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- « Un quatrième Etat s’avance », dit une lettre publiée parla Revue socialiste et à laquelle nous aurons tout à l’heure l’occasion de faire un emprunt, « un quatrième Etat s’avance, puissant par le nombre et bientôt par le savoir...» Et bientôt par le savoir! C’est en partie déjà vrai pour les chefs; mais en ce qui concerne le gros des troupes, nous pouvons nous en tenir encore, malgré les progrès réalisés dans ce sens, à l'opinion formulée par Godin dans le passage des Solutions sociales que nous avons reproduit en tête de cet article.
- C’est pour cela que nous attachons la plus grande importance aux divers organismes qui concourent à l’éducation économique et sociale du prolétariat : syndicats, coopération, enseignement professionnel, participation.
- Et notre prédilection se justifie par une autre considération : C’est que l’appui que se prêtent mutuellement ces organismes ne se limite pas à leur fonction éducative.
- Dans la lutte engagée entre les syndicats ouvriers et les syndicats patronaux, l’école professionnelle facilitera l’entente sur le seul terrain où elle est possible en régime de salariat pur et simple,celui de l'intérêt commun de la prospérité industrielle, en donnant à l’ouvrier les connaissances voulues pour présenter ses réclamations en formes parfaites, et en temps opportun, sans risquer de ruiner l’industrie même, et en tenant compte de toutes les nécessités du travail.
- Comme le dit si bien Jean Tallawys, dans une remarquable étude publiée par 11 Emancipation, « l’enseignement professionnel qui rend l’ouvrier plus habile et plus instruit, plus accessible aux idées pratiques et saines, lui donnera en même temps les moyens de revendiquer sa part dans la production, avec toute la sagesse qui caractérise celui qui a conscience de l’étendue de ses droits ».
- L’école professionnelle fera donc bien plus que d’habituer les esprits aux idées de participation, elle les armera solidement pour cette période d’accord entre les détenteurs actuels du capital et les travailleurs.
- Cette période de transition entre le travail salarié et le travail
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- associé est nécessaire, à notre avis, qui n’est pas celui de l’Etat-Major de l’armée socialiste révolutionnaire.
- Qui nous départagera? Les intéressés, travailleurs et capitalistes?
- « Ce qu’on peut reprocher aux uns et aux autres»,dit M. Paul Boilley dans la Législation internationale du travail, « c’est un exclusivisme intransigeant, dont il est facile de se rendre compte, pour peu qu’on aille au fond de leurs sentiments.
- » Du côté socialiste, ceci est passé à l’état de dogme que l’ouvrier seul produit la richesse, d’où cette conclusion, que la part très large que s’attribue le capital, est un vol manifeste fait au travailleur. « La propriété, c’est le vol; le capital, c’est le travail non payé, c’est-à dire volé; » le thème est connu.
- » Du côté capitaliste, c’est une autre gamme, on ergote d’autre façon sur le même point en litige. — Le capital et le travail, dit-on, étant aussi indispensables l’un que l’autre à la production, cette production leur appartient à tous deux ; mais l’ouvrier, librement, de son plein gré, pour sa convenance personnelle, cède ses droits et escompte à forfait sa part de bénéfices, avant que ces bénéfices soient réalisés. Cette cession se fait moyennant paiement d’un salaire journalier. Du moment que ce salaire lui est régulièrement payé, il n’a plus rien à réclamer ».
- « C’est dans la différence de ces deux interprétations », ajoute M. Paul Boilley, « que réside tout le conflit économique. »
- C’est une question de paitage inégal dans la plus-value qui divise le capital et le travail.
- Si chacun d’eux persiste à considérer le bénéfice de la production comme devant lui revenir exclusivement, l’accord n’est pas près de se faire. En l’état, c’est le capital quia tort puisqu’il garde tout. C’est donc à lui qu’il appartient de faire les premières tentatives de conciliation en renonçant à retenir la totalité du bénéfice que le travail contribue à créer.
- Le capital hésite : il a conscience qu’il se trouve en face d'un adversaire qui ne veut pas, lui, de la conciliation. Pourrait-il avoir le moindre doute sur les intentions des socialistes
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- lorsqu’il les entend proclamer à toute occasion ce desideratum : l’action internationale du prolétariat organisé en parti de classe, s’emparant du pouvoir politique pour arriver à l’expropriation de la classe capitaliste et l’appropriation sociale des moyens de production.
- C’est l’imminence du conflit provoqué par l’intransigeance des deux partis, conflit dont les conséquences seraient, à leur avis, désastreuses, qui ont déterminé certains esprits à demander à l’Etat de forcer les belligérants à signer la paix en imposant par une loi l’obligation de la participation.
- Cette thèse dontGodin a été l’un des initiateurs fut soutenue au Congrès de la participation aux bénéfices, en 1889, par M. Bernardot au nom de la Société du Familistère. Elle a trouvé en MM. Boilley, Abel Davaud, Lesigne, etc., d’ardents et infatigables propagateurs.
- L’examen de quelques projets de loi spéciaux nous a permis de constater l’état de cette question dans le Parlement. Divers indices prouvent la possibilité de la création d’un courant dans ce sens
- Quelques passages de la lettre publiée par la Revue Socialiste, à laquelle nous faisions plus haut allusion, nous paraissent intéressants à reproduire. On y lit :
- « J’examinais ces jours -ci les rapports annuels de quelques Sociétés anonymes françaises, et pensant au personnel qui avait contribué au gain des bénéfices, j’étais frappé de l’idée qu’il n’avait, sauf les chefs peut-être, aucune part à ce Pactole, roulant tout entier dans la poche des actionnaires, c’est-à-dire du capital. Les bénéfices ont été produits cependant à l’aide de deux choses : le capital et le travail ; l'un ne pouvait rien sans l’autre, c’est de l’association de ces deux forces qu’est sorti le produit, pourquoi ne va-t-il en récompenser qu’une? Est-ce équitable?...
- » Je prêche pour la participation aux bénéfices parce que c’est une mesure généreuse et juste, dictée par les meilleurs sentiments qui peuvent sortir du cœur de l’homme,., Je crois
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- aussi que l’on pourrait faire une obligation de la participation aux bénéfices.
- » La fameuse loi de juillet 1867, sur les Sociétés anonymes, oblige les administrateurs à prélever une part des bénéfices annuels pour constituer une réserve légale, dans quel but? pour sauvegarder les intérêts des actionnaires, c’est-à-dire du capital; la loi ne peut-elle pas s’occuper des intérêts de la main-d'œuvre? ceux-ci ne sont-ils pas aussi précieux que ceux-là? pourquoi la loi n’obligerait-elle pas toutes les Sociétés anonymes à mettre aussi de côté, chaque année, un tant pourcent des bénéfices annuels pour être répartis entre les ouvriers, commis et employés, comme leur part légitime du gain à l’obtention duquel leur travail a coopéré ? beaucoup d’industriels et de commerçants le font déjà — des directeurs de Sociétés anonymes l’ont établi et s’en louent — mais pourquoi la loi ne l’imposerait-t-elle pas ? »
- La Revue Socialiste fait suivre la publication de cette lettre, d’une observation également intéressante à recueillir. Bien qu’elle diffère parfois d’avis avec son auteur, elle n’a pas hésité à publier cette lettre, parce que les opinions qu’elle exprime reposent sur l’idée de bonté et de justice.
- Si, ajoute-t-elle en substance, beaucoup d’hommes de l’importance sociale de son honorable correspondant (M. G. de M.) pensaient comme lui, le terrain d’entente serait vite trouvé.
- Les socialistes révolutionnaires repoussent toute idée de conciliation, c’est entendu ; mais l’entente qui ne répugne pas aux socialistes réformistes ne pourrait-elle pas se faire sur le terrain de la participation obligatoire ?
- N’arracherait-on pas ainsi, aux violents, le plus puissant de leurs arguments ?
- Qu’on nous permette encore de faire intervenir dans le débat l’opinion du judicieux auteur de la Législation internationale du travail :
- « Le prolétariat industriel est compact, aggloméré dans les centres industriels, il y a contact incessant de tous ses membres, il suit le mouvement politique et social, il a ses éduca-
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- teurs qui le sermonnent sur ses droits, ses meneurs qui fomentent les grèves, qui formulent ses réclamations.
- » Ce sont là les éléments d’une puissante armée révolutionnaire, qui, à un signal donné, pourrait se lever comme un seul homme et peser d’un poids considérable dans le conflit prévu dont on voudrait, coûte que coûte, avancer la date.
- » Au premier rang de cette armée se trouvent les mineurs. En France, d’après une brochure publiée par la Chambre syndicale des mineurs de la Loire, nous avions, en 1831, 107,200 mineurs, dont 75,000 ouvriers du fond, et 30,000 ouvriers du jour ; aujourd’hui, ils sont 127,000.
- » On évalue à 536,000 les individus de tout âge et de tout sexe, qui forment les familles de ces 107,200 mineurs; en outre, on évalue à 300,000 les gens qui vivent du travail des mineurs, et dont les industries et les métiers disparaîtraient si on fermait les puits.
- » Ce sont là, on en conviendra, des chiffres respectables et qui sont faits pour donner à réfléchir; surtout, si on tient compte des menaces d’une grève générale et simultanée, de tous les mineurs du continent.
- » La vérité—vérité sombre s’il en fut c’est que les mineurs, et surtout ceux du fond, peuvent à bon droit formuler cette redoutable protestation, qu’ils ne se trouvent pas payés en raison du rude labeur qu’ils fournissent et des risques mortels auxquels ils sont exposés.
- » C’est sur cette disposition d’esprit que comptent les agitateurs; et ils ont dans leur jeu cet atout important : Que si, à tous les degrés, la répartition des fruits du travail est inégalement établie entre le travailleur et l’employèur, cette iniquité est bien plus flagrante, en ce qui concerne les mineurs et qu’avec ceux-ci il suffirait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. »
- (A suivre.)
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- LES RETRAITES OUVRIÈRES
- Le rapport de M. Guieysse
- Voici une analyse complète du très intéressant rapport que M. Guieysse, président et rapporteur de la Commission parlementaire du travail, vient de présenter à la Chambre sur la création d’une « Caisse nationale ouvrière de prévoyance. »
- Ce rapport énumère et expose les diverses propositions soumises à la Commission du travail sur la question des retraites ouvrières, notamment l’important projet dû à l’initiative de M. Constans, alors Ministre de l’intérieur.
- M. Guieysse explique ensuite les dispositions générales du texte définitif auquel s’est arrêtée la Commission.
- Les bénéficiaires
- D’après ce texte, seront admis à bénéficier des avantages de la nouvelle Caisse nationale ouvrière :
- 1° Tous les salariés des deux sexes, — employés, ouvriers, domestiques,—de nationalité française, sauf ceux pour lesquels fonctionne déjà une Caisse de retraites régie ou reconnue par l’Etat, comme les employés et ouvriers de l’Etat, les employés et ouvriers des chemins de fer, et les ouvriers mineurs, qui sont l'objet d’une loi spéciale en discussion devant les Chambres;
- 2° Les artisans, tâcherons, patrons, entrepreneurs ou commerçants, à condition néanmoins qu’ils n’occupent pas d’une façon permanente plus de deux ouvriers étrangers à la famille ;
- 3* Les membres des Sociétés coopératives de production ;
- 4° Les fermiers et métayers à condition qu’ils n’occupent pas d’une façon permanente plus de deux ouvriers étrangers à la famille, et les petits propriétaires exploitant eux-mêmes leurs biens avec leur famille.
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- Adhésion libre
- L’inscription à la Caisse nationale ouvrière de prévoyance ne sera pas obligatoire. Les adhérents seront tenus de faire leur déclaration d’adhésion, en justifiant de leurs qualités devant le maire de la localité où ils ont leur domicile. Il leur sera délivré à ce moment un livret nominatif de la Caisse ouvrière. Les adhérents à la Caisse devront être âgés de douze ans au moins. La liquidation du livret ne pourra avoir lieu avant cinquante ans à moins d’invalidité.
- Les versements des adhérents seront facultatifs et comme nombre et comme quotité, sans que leur cessation ou leur interruption puisse entraîner une déchéance quelconque. Les versements cesseront d’être admis dès qu’ils auront pu servir à constituer une rente viagère de 600 francs.
- Subvention de l’Etat et des patrons
- Tout versement annuel donnera droit d’office à une subvention de l’Etat pour tous les adhérents et à une contribution du patron ou des patrons pour les adhérents salariés.
- La subvention de l’Etat sera égale au montant des versements des adhérents : elle ne pourra dépasser 30 fr. par an et par tête, valeur correspondante au versement de dix centimes par jour de travail, à raison de trois cents jours de travail par an.
- Une contribution patronale sera également due à la Caisse nationale ouvrière pour tout employeur ou patron ayant utilisé, à un titre quelconque, le travail d’un salarié. La contribution patronale sera fixée chaque année par un Conseil supérieur central.
- Pour les employeurs ou patrons de l’agriculture, elle ne pourra être inférieure à 2 francs, ni supérieure à 6 francs pour 300 jours de travail utilisés. Pour tous les autres employeurs ou patrons, elle ne pourra être inférieure à 3 francs, ni supérieure à 9 francs pour 300 jours de travail.
- La contribution patronale ne pourra servir, comme celle de l’Etat, qu’à la constitution d’une rente viagère.
- Divers types d’assurances
- Les adhérents seront entièrement libres d’appliquer leurs versements à une forme quelconque de l’assurance sur la
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- vie —rentes viagères — ou constitution de capitaux en cas de décès.
- La Commission estime qu’il y a lieu surtout d’encourager, pour les travailleurs, l’assurance en cas de décès du père de famille.
- Les principaux types d’assurances en cas de décès qui peu-vent convenir aux travailleurs, en prenant comme exemple les résultats acquis par le versement annuel d’une prime de 10 francs pendant trente ans à partir de vingt-cinq ans, sont les suivants :
- 1° Vie entière, — c’est-à-dire capital payable au décès, à quelque époque qu’il se produise, — 572 francs ;
- 2° Aussurarice mixte, c’est-à-dire capital payable à cinquante-cinq ans, en cas d’existence ou avant cet âge en cas de prédécès, 4-13 francs ;
- 3° Assurance temporaire, c’est-à-dire capital payable au moment du décès, si celui-ci a lieu de vingt-cinq à cinquante-cinq ans, 1.133 francs ;
- 4e Assurance différée, c’est-à-dire capital payable à cinquante-cinq ans, en cas de vie seulement, 671 francs.
- Les sociétés coopératives et la patente
- La Commission chargée par la Chambre de l’examen des propositions relatives à la révison de la législation des patentes a fait introduire dans le budget des recettes pour l’exercice 1893, une disposition ainsi conçue :
- « Les Economats, Sociétés coopératives de consommation et Syndicats analogues, lorsqu’ils possèdent des emplacements, boutiques ou magasins pour la vente et la livraison de denrées, produits ou marchandises, sont, en raison, de ces établissements, passibles de la contribution des patentes, conformément aux tarifs des tableaux A. et C., annexés à la loi du 15 juillet 1880, ainsi que des tableaux modificatifs correspondants, joints aux lois subséquentes. Ils sont toutefois exempts du droit proportionnel pour l’habitation des gérants, directeurs, surveillants ou administrateurs ».
- Or, le projet de loi sur les Sociétés coopératives, adopté en 1889 par la Chambre et l’année dernière par le Sénat, exempte ces Sociétés de la contribution de la patente. Malheureusement il était encore dans les cartons de la Chambre au moment de la discussion du budget. L’adoption du projet de la
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- Commission des patentes devançant la consécration définitive de la loi sur les Sociétés coopératives, eût porté une grave atteinte aux intérêts de ces Sociétés. De nombreuses pétitions émanant de tous les centres coopératifs demandaient avec instance le rejet de cette néfaste proposition.
- Au cours de la discussion, M. Doumer, qui fut en 1889, et est encore le rapporteur du projet de loi sur les Sociétés coopératives, a demandé à la Chambre de disjoindre de la loi de finances, la disposition relative à la contribution des patentes.
- Cette question, a-t-il dit en substance, doit être examinée séparément, car elle touche au grand mouvement de la coopération qui est si intéressant à tant de titres divers. (Très-bien, très-bien).
- Le rapporteur, M. Terrier, a répondu que la Commission n’avait jamais voulu menacer le mouvement des Sociétés coopératives qu’elle entend au contraire encourager.
- Mais, a-t-il ajouté, il y a des Sociétés qui sortent de leur rôle et de leurs droits. Il y en a qui, au lieu de pourvoir à Talimen-tat'ion des ouvriers, fournissent tous ceux qui s’adressent à elles. Il y a des coopérateurs qui ne sont que des intermédiaires qui achètent à la Société des produits qu’ils revendent ensuite. Ces coopérateurs sont des véritables commerçants qui ne paient pas de patentes. Si la Chambre veut traiter cette question au moment où l’on discutera la loi sur les Sociétés coopératives, la Commission ne s’y oppose pas. (Très-bien, très-bien).
- M. Doumer dit qu’en frappant indistinctement toutes les Sociétés coopératives, on commettrait une injustice. Il faut faire une distinction. Il ne faut pas permettre que sous forme d’une Société coopérative on fasse une œuvre commerciale ; mais il importe aussi de respecter les véritables Sociétés coopératives. (Très bien, très-bien.)
- A la suite de cet échange d’observations, la disjonction de l’article relatif à la patente des Sociétés coopératives a été ordonnée.
- Puisse, bientôt, ce succès provisoire se transformer en victoire définitive.
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Les droits des syndicats professionnels. — La chambre civile de la Cour de cassation vient de rendre un arrêt qui, dans une certaine mesure, délimite — au point de vue judiciaire — les droits d’intervention des syndicats professionnels dans les différends entre patrons et ouvriers.
- De la décision de la Cour suprême se dégage ce point, c’est que « s’il est vrai que la fixation du taux des salaires et la règlementation des heures de travail rentrent dans la catégorie des intérêts généraux dont la défense appartient aux syndicats professionnels, ceux-ci ne peuvent poursuivre en justice en leur propre nom l’exécution des convention relatives à ces intérêts et passées entre ouvriers et patrons lorsque, dans ces conventions, ils n’ont joué que le rôle d’un intermédiaire et n’ont pas été partie au contrat ».
- * +
- Le Bulletin de l’Office du Travail. — Dans une des dernières séances du conseil des Ministres, M. Siegfried a fait connaître son intention de publier un Bulletin mensuel de VOffice du Travail.
- * *
- Le Musée d’économie sociale. — M. Siegfried, ministre du commerce et de l’industrie, a pris possession des documents confiés, depuis 1889, à l’Association d’économie sociale. Il a décidé leur transfert au Conservatoire des arts et métiers, où ils vont être installés dans la nef de l’ancienne église du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, pour former un Musée permanent d’économie sociale.
- Le Conseil supérieur du travail, qui s’est réuni au ministère du commerce sous la présidence de M. Léon Say et à la réunion duquel assistait une délégation de l’Association d’économie sociale, a approuvé le choix de l’emplacement arrêté par le Ministre.
- Pour le fonctionnement du nouveau musée, le conseil a chargé M. Cheysson de préparer un rapport qui sera soumis au Ministre et pourra servir de base ù un projet de loi demandant aux Chambres l’ouverture d’un crédit.
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- Les écoles pratiques? de commerce et d’industrie. —
- Un article de la loi de finances du 26 janvier 1892 a baptisé à nouveau les écoles primaires supérieures professionnelles, qui prendront le nom d’Ecoles pratiques de commerce et d’industrie et relèveront dorénavant du ministère du commerce; elle spécifie que ces écoles seront entretenues conformément à la loi du 19 juillet 1889 et que le personnel enseignant y conservera ses fonctions, avec l’adjonction de garanties analogues à celles que lui assuraient les lois sur l’enseignement primaire. Enfin, elle remet à un règlement d’administration publique le soin de déterminer les conditions de recrutement et d’avancement du personnel, le mode d’établissement des programmes, d’attribution des bourses et subventions, etc.
- Ce règlement est venu en discussion dans les dernières séances d’assemblée générale du Conseil. En voici les traits principaux. Les écoles pratiques pourront être fondées par les départements ou les communes, soit isolément, soit syndiqués. Des subventions du quart au plus de la dépense totale d’installation pourront être inscrites au budget du commerce.
- Le personnel pourra comprendre : un directeur, des professeurs, des chefs de travaux pratiques, des chefs d’atelier, des maîtres auxiliaires et adjoints, des préposés à l’apprentissage. Les cadres, sauf pour ces derniers, seront fixés par le Ministre.
- Le personnel enseignant est nommé sur avis du Conseil de perfectionnement par le Ministre, à l’exception des préposés à l’apprentissage qui sont à la nomination préfectorale ou municipale et n’acquièrent pas droit à la pension de l’Etat.
- L’enseignement est gratuit, l’âge minimum d’admission est fixé à douze ans, le candidat doit produire le certificat d’études primaires ou, à son défaut, justifier de l’accomplissement de l’obligation scolaire et subir un examen d’entrée. Aucun internat ne sera annexé aux écoles qu’en vertu d’une autorisation ministérielle, qui en réglera les conditions de fonctionnement.
- L’Etat peut fonder des bourses d’internat qui sont attribuées par voie de concours. Les programmes d’enseignement comprennent, d’une part, l’enseignement commercial ou industriel, théorique et pratique, de l’autre, renseignement primaire complémentaire; ils sont élaborés pour chaque école par le Conseil d’enseignement et arrêtés par le ministre. Un certificat d’études est délivré à la suite d’examens de sortie.
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- Les officiers ministériels. — De la Petite République française :
- Le ministère de la justice vient de terminer un travail présentant le plus grand intérêt.
- Il s’agit du dénombrement des officiers ministériels en France.
- Sans entrer dans tous les détails de ce travail, nous dirons seulement qu’il en résulte que nous avons actuellement en France 16,932 personnes qui se font actuellement 200 millions de revenus en griffonnant du papier timbré :
- 2,388 avoués de première instance, 290 d’appel, 5,038 huissiers, 379 commissaires-priseurs et 8,867 notaires.
- La valeur numérique de toutes les charges et études de ces messieurs représenterait, paraît-il, un capital de 850 millions.
- Les Caisses d’épargne. — Voici le résumé sommaire des opérations des caisses d’épargne ordinaires pour l’année 1892 :
- Au 31 décembre 1891, il existait 544 caisses d’épargne en activité, avec 1,074 succursales ou bureaux auxiliaires et 405 percepteurs dont elles ont utilisé le concours. Ces chiffres n’ont pas varié pour 1892, sauf pour les succursales, dont le nombre s’est élevé à 1,085 environ.
- Il a été ouvert, pendant l’année 1892, à de nouveaux déposants 509,065 livrets contre 512,322 ouverts en 1891. Au 31 décembre 1892, il existait 6,113,282 livrets, alors qu’au 31 décembre 1891 il en existait seulement 5.948.882, soit une augmentation de 2,76 0/o pour l’année dernière.
- Les versements effectués par les déposants pendant l’année 1892 se sont élevés à 878.533.474 francs ; en 1891, ils s’étaient élevés à 847.505.678 francs.
- Le solde dû aux déposants au 31 décembre dernier est de 3,218.926.940 francs, en augmentation de 166.166.716 francs (soit 5,44 0/o) sur le solde dû à la fin de 1891.
- Les chiffres qui précèdent représentent en moyenne 526 fr. 55 par livret, 11,57 déposants par kilomètre carré, 1 déposant sur 6.27 habitants ou 159 déposants par 1.000 habitants et 83 fr. 95 par habitant.
- Les intérêts capitalisés par la Caisse des dépôts et consignations, en 1892, au profit des Caisses d’épargne s’élèvent approximativement à 117.900.000 francs; ceux que ces établissements ont alloués à leurs déposants peuvent être évalués û environ
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- 107 millions; ils forment près des 7 dixièmes de l’augmentation du solde dû aux déposants; le surplus, soit 59 millions, provient de l’excédent des versements et autres recettes sur !cs remboursements de toute nature, qui, dès lors, ne paraissent pas devoir s’éloigner beaucoup de 835 millions de francs.
- SUÈDE
- Un parlement populaire. Des femmes électeurs. — On lit en premier article dans Le Temps du 1er février dernier :
- Une curieuse démonstration en faveur du suffrage universel s’est produite en Suède. Un certain nombre d’hommes politiques, imbus d’idées progressistes, ayant conçu le dessein de créer une sorte de Diète élue librement par les sujets d’Oscar II, et qui pût formuler, en dehors de tout esprit de parti, des résolutions dont le Rigsdag légal ferait — ou ne ferait pas — son profit, un referendum avait été organisé l’étè dernier et plus de 200,000 citoyens s’étaient prononcés en faveur de la convocation de ce Folk-Rigsdag, ou Parlement populaire. Il ne restait dès lors qu’à fixer les conditions de l’électorat, ce qui fut fait de la manière la plus large.
- On déclara électeur tout citoyen suédois, homme ou femme, âgé de vingt et un ans révolus et jouissant de ses droits civils : même on admit le principe du vote par simple procuration, émis sur papier libre.
- C’est le dimanche 8 janvier qu’ont eu lieu les élections au Folk-Rigsdag. A Stockholm même, 21,000 personnes des deux sexes y ont pris part. D’après les résultats qui sont parvenus jusqu’à présent au siège de la Ligue pour l’établissement du suffrage universel, on peut affirmer que la liste socialiste a passé haut la main : ses douze candidats ont obtenu, dans la capitale, près de 12,000 voix, tandis que les libéraux n’en recueillaient que 5,500 et le groupe des libre-penseurs 3,000. A Gœteborg, qui est, on le sait, un important centre commercial les socialistes l’ont également emporté de beaucoup sur les libéraux.
- La situation politique en Suède va-t-elle se trouver modifiée par l’effet de ce mouvement? Il faut considérer d’abord qu’une fois les députés in partibus dûment élus, leur réunion en congrès, en Rigsdag populaire, n’est pas encore certaine : beaucoup parmi eux se soucient médiocrement de faireieur devoir de représentants du peuple, s’ils ne sont assurés de recevoir une indemnité quotidienne que le trésor de la ligue,
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- épuisé par les dépenses électorales, paraît fort empêché de leur allouer.
- De plus, la majorité libérale du cabinet actuel est, dit-on, depuis quelque temps résolue à abaisser le cens électoral d’environ 1,100 à 700 fr. de revenu annuel, mettant ainsi à la portée du plus grand nombre des citoyens l’exercice du droit de vote. Il est vrai qu’au début de la session qui vient de s’ouvrir aucun projet de loi dans ce sens n’a été déposé, mais ce fait s’explique assez naturellement par le dépit que le gouvernement a éprouvé du résultat des élections au Folk-Rigsdag; la presse conservatrice elle-même a témoigné qu’elle n’était pas hostile à la diminution et l’on peut prévoir que le ministre d’Etat, M. Bostrœm, ne laissera pas échapper une si excellente occasion de couper l’herbe sous le pied aux élus du suffrage populaire.
- Quant à aller plus loin, ne fût-ce que pour substituer, par exemple, comme les Pays-Bas viennent de s’y résoudre, au système du cens celui de la capacité, il ne faut pas attendre une telle hardiesse de la part des ministres responsables d’un pays après tout fort aristocratique encore dans sa constitution sinon dans ses tendances. De trop graves problèmes requièrent ailleurs leur attention. Sans parler du déficit de 6 millions de couronnes par lequel se clôt le budget de 1892 et qui devra être couvert par un emprunt, la question de la représentation extérieure des royaumes Scandinaves paraît plus brûlante que jamais. Elle a été cause, à la fin de l’année dernière, d’un conflit prolongé à propos de la nomination d’un consul général à Copenhague. Plus récemment, la menace proférée par le département de l’intérieur norvégien de s’attribuer le revenu de certains impôts, si l’établissement de corps consulaires distincts n’était pas consenti par la Suède, a donné lieu en plein conseil d’Etat à des scènes extraordinairement violentes, qui ne manqueront pas d’avoir leur écho dans le Storthing et dans le Rigsdag lorsqu’ils seront saisis ffu procès-verbal de la séance où l’explosion s’est produite. Aussi y a-t-il peu d’apparence que, même dans l’évantualité d’une chute du cabinet Steen, les deux pays arrivent bientôt à. s’entendre sur le sujet d’une querelle dans laquelle ils ont toujours porté cette aigreur particulière qui caractérise les frères ennemis.
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- LE DEVOIR
- LA. QUESTION DEl LA FAIX
- Bureau international de la Paix
- Le Secrétaire honoraire du Bureau international de la Paix, M. Elie Ducommun, nous envoie l’intéressante correspondance qui suit :
- Berne, 4 février 1893.
- « Le Bureau international de la Paix s’occupe activement de l’exécution des résolutions du IVe Congrès et de la préparation des questions à traiter par le Ve. Comme questions préalables, se présentent en première ligne celle d’une réunion européenne de la Paix en 1893 et celle de la représentation des Sociétés au sein des Congrès. Sur ces deux points, des projets seront élaborés et seront communiqués aux quinze membres de la Commission du Bureau, pour être envoyés ensuite aux Sociétés, qui auront ainsi l’occasion de se prononcer avant le prochain Congrès, soit sur l’éventualité d’une réunion européenne, soit sur le siège et la date de cette réunion, soit sur un ordre du jour, soit enfin sur les bases de la représentation des groupes dans les Congrès futurs.
- » Des rapports spéciaux sur la propagande parla presse et dans Vécole, ainsi que sur la question des nationalités, sont aussi en élaboration, pour être transmis aux membres de la Commission en même temps que les autres, à titre de projets, avec un rapport général sur l’ensemble, renvoyant aux rapports spéciaux. Le Comité du Bureau, proposera, en envoyant ces pièces aux membres de la Commission, de réunir celle-ci les 8 et 9 avril prochain à Berne, afin qu’elle arrête son préavis sur tous les points indiqués ci-dessus.
- Allemagne
- » Notre rôle étant de faire connaître autant que possible à des amis qui neseconnaissent qu’imparfaitement les opinions identiques qu’ils expriment chacun chez soi et pour soi, nous résumons ici quelques-unes des idées en faveur de la paix contenues dans un discours prononcé par M. le député Muser, d’Offenbourg, le 11 janvier, au sein de la Société démocratique de Francfort.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- » Sans vouloir discuter la valeur de la politique étrangère de Bismarck, l’orateur croit pouvoir dire que l’influence de cet homme d’Etat sur l’éducation intellectuelle et morale du peuple allemand a été néfaste. Beaucoup de gens ont appris de lui à exagérer, sans critique possible, le droit du plus fort à l’intérieur comme à l’extérieur, à se soumettre humblement au militarisme, à donner à un sentiment d’amour-propre national exagéré les dehors du patriotisme, tandis que ce sentiment menace de dégénérer en une haine de races dangereuse et en un chauvinisme répulsif. La jeunesse, née généreuse, a été poussée à l’intolérance religieuse et politique. Si malgré des démonstrations réitérées en faveur de la paix, les armements augmentent et deviennent une véritable menace de guerre, les peuples doivent enfin se convaincre qu’il faut couper le mal par la racine et faire la guerre au militarisme lui-même.
- » Il faut élever les peuples pour la paix, car la guerre éternise les conflits au lieu de les régler. Il faut comprendre que l’amour du prochain doit s’étendre aussi à ceux qui ont été assez imprévoyants pour naître de l’autre côté de la frontière. II faut montrer qu’en lâchant la bride aux mauvaises passions, la guerre fait reculer l’humanité sur la route de la civilisation si péniblement suivie et la prive du fruit de ses peines. L’histoire de la dépêche d’Ems prouve que la guerre est décidée par quelques personnages, car il est évident que le gouvernement prussien avait l’intention de provoquer un conflit avec la France. Il faudrait donc remettre au Parlement le pouvoir de décider de la paix ou de la guerre. Chaque député aurait alors le sentiment de sa responsabilité et y réfléchirait à deux fois avant de mettre des milliers d’hommes à la bouche des canons.
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- — » Le parti populaire (Volkspartei) en Bavière vient de lancer son manifeste, qui a pour titre : « Guerre au militarisme! » Il montre avec une grande force qu’en Allemagne depuis vingt ans tout est sacrifié au militarisme, sans que la force défensive du pays y ait réellement gagné, puisqu’on la trouve toujours insuffisante.
- » Depuis 1872 on a dépensé pour des buts militaires onze milliards et demi, et maintenant on veut augmenter encore de 100,000 hommes l’armée active, ce qui coûtera chaque année au peuple allemand 64 millions de marks, non compris au moins 200 millions pour construction de casernes, etc.
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- » Ces dépenses excessives, faites alors que les industries souffrent, imposent au peuple des charges qu’il est de plus en plus incapable de supporter. D’autre part, les mœurs militaires s’introduisent de plus en plus dans la population, menaçant les libertés publiques.
- » Le manifeste développe dix points qui constituent les préliminaires d’un programme à la fois progressiste et pacifique, et termine par cette observation très juste que c’est la prospérité d’une nation qui fait sa force défensive et non pas le nombre de ses régiments et de ses bouches à feu.
- Angleterre
- » M. Green, le secrétaire de Y International Ar bit ration and Peace Association, 40, Outer Temple, Londres, a fait une conférence au sein de la Société éthique du Sud de Londres sur « Les querelles internationales et leurs solutions. » Il a donné aussi des détails sur l’œuvre continentale de l’Association, qui est de la plus haute importance.
- Autriche
- » Une réunion de la Société des commerçants de Vienne devait avoir lieu récemment pour entendre une conférence sur Madame de Suttner comme champion de la paix, ainsi que la lecture d’une pièce intitulée : « Un Testament, » composées pécialement pour cette occasion.
- Danemark
- » On nous écrit de Copenhague : VAssociation de la paix du Danemark a renouvelé partiellement son Comité Central, qui, d’après la résolution de l’Assemblée générale, sera composé de sept membres au lieu de cinq. Ont été élus comme nouveaux membres MM. E. Bluhme et J. C. Christensen, députés.
- Le Comité s’est constitué le jour même où sont parvenus, à Copenhague, les télégrammes rendant compte du grand discours du comte Caprivi à Berlin. Le Comité danois a aussitôt publié un « appel » à ce sujet.
- France
- » L’Union de la jeunesse républicaine, présidée par M. Ber-thelot, a rouvert récemment la série de ses conférences à Paris. M. Marillier a développé, avec une grande sûreté d’arguments, son sujet : « La Guerre et VArbitrage. » M. Passy, qui
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- avait été invité à présider cette conférence, a rappelé les progrès accomplis dans ces dernières années par les idées de justice internationale et d’arbitrage.
- Amérique
- » Le Bureau international de la Paix a reçu, de Madame Lockwood (Washington), la communication de sa proposition pour rétablissement d’une Cour d’arbitrage international ; elle présentera cette proposition au Congrès de Chicago, en août ; en voici le texte :
- « Vu que les gouvernements sont institués parmi les hommes pour la protection de la vie et de la propriété; vu que la plus grande perte de vie et de propriété a lieu pendant une guerre étrangère ou civile ; vu que de telles guerres ont toujours laissé indécise la question en dispute, qui a toujours dû être réglée plus tard par l’arbitrage, de sorte que la guerre ne règle donc rien ;
- » Vu que la constitution des Etats-Unis tend éminemment à la paix et à la neutralité, qu’en réalité elle défend une guerre dans un but de conquête — sentiment qui a été adopté par tous les Etats américains, sauf le Chili, au Congrès pan-américain ;
- » Vu que le gouvernement des Etats-Unis a jusqu’à présent réglé 237 difficultés distinctes qui sont survenues entre les Etats-Unis et les autres nations et qui auraient pu conduire à des guerres, par l’arbitrage, sans avoir recours aux armes, prouvant ainsi irrécusablement que toutes les difficultés entre les nations peuvent être soumises à l’arbitrage juridique ;
- » Vu que cette méthode juridique est la plus civilisée et la plus chrétienne, qu’elle évite la perte des vies humaines et les haines qui durent des générations ; vu que le gouvernement des Etats-Unis a toujours été à la tête du mouvement pour l’arbitrage, et qu’il peut donc faire des ouvertures aux autres gouvernements sans compromettre sa dignité ;
- » Le Congrès international invite unanimement le Congrès des Etats-Unis d’Amérique, qui a seul le pouvoir de déclarer la guerre, à donner au Président des Etats-Unis le pouvoir de faire des ouvertures à toutes les nations de la terre, dans le but d’établir une Cour permanente d’arbitrage international, devant laquelle toutes les difficultés qui pourront s’élever entre ces nations pourront être décidées sans avoir recours à la guerre; et à demander au Président d’assembler aussi promp-
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- tement que possible uu Congrès des nations du monde, ou des nations désignées dans ce but. »
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- La question du Maroc
- Lettre de M. Hodgson Pratt à M. Elie Ducommun ;
- « Cher collègue et ami,
- « Vous m’avez demandé quelques renseignements sur la » position prise par le gouvernement britannique relativement » au Maroc. Je n’ai pas de sources spéciales d’informations et » je ne puis que vous donner ici les faits tels que je les trouve » dans les journaux anglais. Vous, savez que le gouvernement » britannique a décidé d’envoyer un commissaire spécial en » mission temporaire à Tanger et qu’il a désigné à ce poste un » officier très qualifié, M. Ed. Ridgeway. L’ambassadeur an-» glais à Paris a informé M. Ribot que cette démarche ne saurait » être interprétée comme portant un préjudice quelconque aux » intérêts des autres puissances européennes. Il a ajouté que » M. Ridgeway a reçu pour instructions de conférer avec le » ministre français au Maroc sur diverses questions qui peu-» vent se rattacher aux intérêts de l’Europe dans ces con-» trées. Le gouvernement anglais a fait des déclarations » pareilles aux autres gouvernements européens.
- » Il est difficile de se rendre un compte exact des demandes » précises formulées devant le gouvernement marocain. On » peut très-bien supposer cependant qu’elles se rapportent, » entre autres, à la façon extraordinaire et peu courtoise dont » les négociations entamées par M. Evan Smith en vue de la » conclusion d’un traité de commerce étaient rompues à la » veille de sa conclusion, alors que ce traité devait profiter à » toutes les Puissances européennes sans distinction. Il s’agi-» rait donc d’après le Times, d’une représentation collective à » faire au gouvernement du Maroc, avec l’appui des Etats » européens en général, pour faciliter le commerce et pour » protéger la vie et les biens des Européens qui sont établis » dans ce pays.
- » Le Times dit à ce propos que « si la France veut en cette » occasion appuyer la Grande-Bretagne, il sera possible de » renverser les barrières qui ont tenu les Maures en dehors de » la civilisation et condamné leur pays à l’improductivité et à
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- » la misère ». Il déclare qu'il ne s’agit point de privilèges » spéciaux pour l’Angleterre, ni d’une exclusion des concur-» rents commerciaux. Le Spectator, de son côté, fait entendre » que la nouvelle ligne de conduite pourrait bien amener, un » jour ou l’autre, la chute du pouvoir autocratique et la poli-» tique d’exclusion du Sultan, qui s’est maintenu jusqu’à pré-» sent par la jalousie des Puissances européennes.
- » Le prince de Bismark disait que la question du Maroc » pourrait devenir un jour plus dangereuse pour la paix de » l’Europe que la question d’Orient, si l’une des Puissances » européennes intervenait à main armée pour sauvegarder » l’intérêt de ses ressortissants.
- » Il serait donc à désirer que les Etats d’Europe s’entendis-» sent pour qu’aucun d’entre eux ne puisse, de son propre » chef, porter atteinte à l’indépendance et à l’autonomie du » peuple du Maroc. Peut-on y parvenir et par quels moyens? » Telle est la question que les amis de la Paix doivent exami-» ner impartialement, leur devoir étant, à mon avis, non » seulement de protester contre la guerre, mais encore de » remonter à ses causes et de proposer des mesures inspirées » par un sentiment de justice et de conciliation.
- » Votre très-dévoué » Hodgson Pratt. »
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Nous empruntons à La Revue du Siècle (1) les documents suivants :
- CHARLES APPLETON
- A l’occasion de la rentrée des Facultés, M. Appleton, professeur à la Faculté de droit, a prononcé un discours dont la presse lyonnaise et parisienne a fait un grand éloge. On est unanime à déclarer que ce fin morceau littéraire est l’un des plus intéressants discours qui aient été prononcés depuis longtemps dans nos séances de rentrée, Nous sommes heureux d’en offrir la primeur à ceux de nos lecteurs qui n’auraient pas eu le plaisir de l’entendre. Ce que nous,ne pouvons malheureusement reproduire ici, c’est le charme de la diction.
- Nous publions dans ce numéro le portrait en photogravure de M. C. Appleton. Nous y joignons, sur l’homme et le jurisconsulte, les détails suivants :
- M. Appleton est né à Rennes le 11 juillet 1846. Après de brillantes études au lycée de sa ville natale et dans les Facultés de droit, il fut appelé, en 1872, à occuper la chaire de droit français à l’Université de Berne. Reçu agrégé des Facultés de droit au concours de 1875, il fut chargé, la même année, de professer le droit romain à la Faculté de Lyon, dont la fondation venait d’être décidée. Sans quitter cet enseignement, auquel de nombreux travaux l’ont depuis définitivement attaché, il a été successivement chargé de plusieurs cours complémentaires, notamment des cours de droit international public et de droit constitutionnel.
- Les ouvrages du savant professeur lui assurent un rang très honorable parmi les jurisconsultes contemporains. -
- Collaborateur de la Revue des juristes bernois, de la Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, de la Revue générale du droit, delà Revue critique de législation, des Annales de droit commercial, du Bullettino del VInstituto di diritto romano, du Recueil général des lois et des arrêts, de la Revue
- (1) La Revue du Siècle, littéraire, artistique et scientifique, illustrée par les procédés d’héliogravure et de phototypie, paraît le 20 de chaque mois eu livraison de 64 à 68 pages.
- Abonnement annuel : 15 francs pour la France : 17 fr. 50 pour l’etranger. Le numéro : 1 fr. 50.
- Directeur : M. Camille Roy, cours de la Liberté, 74, à Lyon (Rhône).
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- MOUVEMENT FÉMININISTE i59
- internationale de Venseignement supérieur, il y a publié des articles souvent fort étendus et toujours très remarqués.
- Comme ouvrages de fond, on a de lui : De la possession et des actions possessoires, 1 vol., Paris, 1871; Résumé du cours de droit romain professé à la Faculté de droit de Lyon, 2 vol., Paris, 1884 ; et surtout : Histoire de la propriété prétorienne, 2vol., Paris, 1889. C’est là, d’après le rapport de M. le doyen Caillemer « une œuvre capitale, qui a fait sensation dans le monde juridique, et qui constitue la plus étendue et la plus riche de toutes les monographies qui ont vu le jour en France au dix-neuvième siècle. »
- La Rédaction
- De la situation sociale et politique des femmes dans le droit moderne
- Discours de M. Charles Appleton.
- Monsieur le Recteur, Mesdames, Messieurs,
- Le sujet que je vais avoir le périlleux honneur de traiter, ou plutôt d’esquisser devant vous, touche au droit public autant qu’au droit privé.
- Quelle est, dans les législations modernes, la situation sociale et politique des femmes?
- La question peut être envisagée au triple point de vue de la famille, de la société civile et de la société politique.
- Les femmes ont réclamé : dans la famille plus d’indépendance pour l’épouse; dans la société civile, l’admission à beaucoup de professions jadis réservées à l’homme; dans la société politique le partage des droits publics et notamment le droit de suffrage.
- Les revendications des femmes, leurs droits politiques surtout, voilà, dira-t-on, un point qui, chez nous du moins, ne sortira pas d’ici longtemps du domaine de la théorie, pour ne pas dire de l’utopie !
- Peut-être ! Mais précisément pour cela ce sujet ne convient-il pas, mieux que des questions plus brûlantes, à une dissertation académique? D’ailleurs il ne manque pas tout à fait d’actualité. il y a quelques mois à peine, Mlle Jeanne Chauvin, la
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- première française reçue docteur en droit, soutenait, devant la Faculté de Paris, une thèse sur les professions accessibles aux femmes, et peu de temps auparavant la même Faculté avait couronné une remarquable étude de M. Ostrogorski sur la femme au point de vue du droit public. La question est donc à l’ordre du jour, au moins dans nos Facultés.
- De l’étranger nous arrivent les échos d’une agitation beaucoup plus intense et qui ne se renferme pas dans les limites de l’Ecole.
- A l’Est, c’est le congrès des femmes d’Autriche, composé de déléguées de toutes les provinces, qui discute à Vienne, au printemps dernier, les questions relatives à l’éducation, aux professions et aux droits politiques de la femme.
- A l’Ouest, de l’autre côté de l’Atlantique, c’est le parti du suffrage des femmes qui tient à Washington une convention nationale, nomme une candidate à la présidence des Etats-Unis et dresse sa plate-forme électorale. D'après ce programme, c’est par les efforts réunis des femmes électeurs qu’on parviendra à chasser l’anarchie, le crime et l’alcool.
- En Angleterre, c’est devant le Parlement lui-même que se pose, et non pour la première fois, la question de l’électorat féminin.
- La revendication des droits de la femme a surtout recruté des partisans dans les pays Anglo-Saxons. Chez les peuples latins, en France notamment, elle a trouvé moins d’écho. Faut-il l’attribuer à l’influence delà race? Faut-il y voir revivre, comme par un phénomène d’atavisme, ce respect mystique des anciens Germains pour la femme? Je n’oserais l’affirmer.
- Cette croisade Anglo-Saxonne a des causes complexes ; il faut peut-être y voir surtout la réaction contre l’excès d’un mal qui, à peu près inconnu chez nous, sévissait dans les pays soumis à la common law, à la vieille coutume anglaise. La femme Anglo-Saxonne a réclamé des droits politiques, parce qu’au point de vue du droit privé la loi antique s’était montrée pour elle une véritable marâtre. A l’instant où elle se mariait, sa personnalité juridique s’éclipsait, ou, pour employer l’expression légale, se fondait dans celle de son mari. La femme mariée ne pouvait plus,même avec l’autorisation maritale, ni contracter, ni faire un testament, ni ester en justice.
- Les classes riches, grâce à d’ingénieux mais coûteux expédients, réussissaient à tourner la loi. Avant le mariage, on faisait passer tout oü partie des biens de la femme à des hommes de confiance {trustées) qui lui en remettaient les revenus.
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- Mais la vieille coutume, éludée par l’aristocratie, pesait de tout son poids sur la femme appartenant à des sphères moins élevées, particulièrement sur l’ouvrière obligée de gagner son pain et celui de ses enfants. Elle n’avait aucun moyen de soustraire son salaire aux exigences de son mari paresseux ou ivrogne. Contre les mauvais traitements, quelle ressource? Porter plainte, faire condamner le mari pour coups et blessures ? Mais la victime retombait fatalement aux mains d’un bourreau exaspéré par le châtiment lui-même, car la séparation ne pouvait être prononcée qu’au prix de frais énormes qui la rendaient inaccessible â presque toutes les classes de la société.
- Riche ou pauvre d’ailleurs, la femme restait dans la dépendance même après la mort du mari. Elle n’était pas tutrice légale de ses enfants et, jusqu’en 1860, le testament du père pouvait la priver de les voir, de correspondre avec eux.
- Telle était la situation lorsqu’un grand philosophe, Stuart Mill, entra en lice avec son admirable livre sur l’^sseriffsse-ment des femmes.
- Aujourd’hui quel changement !
- La femme anglaise dispose librement des produits de son travail, des sommes qu’elle a placées, de ses valeurs mobilières et du revenu de ses immeubles ; devenue plus libre que la femme française, elle ne le cède en indépendance qu’à la femme américaine, complètement affranchie celle-là de la tutelle maritale. Vous allez en juger par un fait qui s’est passé tout récemment.
- Une dame se présente devant un consul des Etats-Unis pour signer une procuration. Son époux qui l’accompagne s’apprête à signer aussi pour l’autoriser; le consul l’arrête: Qui êtes-vous? — Le mari. — Nous n’avons pas besoin de vous! — Et, venu pour exercer la puissance maritale, l’époux dut se contenter du rôle modeste de témoin !
- La révolution est donc complète.
- Le mouvement réformateur a même dépassé la sphère du droit privé. Lancé avec la vigueur d’un ressort violemment comprimé, il a réagi sur le droit public, sur la position sociale et politique des femmes. Assurée de garder le produit de son travail, la femme anglaise ou américaine a voulu s’instruire pour se créer une situation indépendante. Or, la femme instruite réclamera toujours des droits politiques; elle ne comprendra jamais que l’on refuse à son opinion éclairée le bulletin de vote qu’on accorde à l’homme le plus inculte. 11 y a là un
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- enchaînement inévitable. Aussi la campagne pour la revendication des droits politiques de la femme se poursuit-elle avec vigueur en Angleterre et en Amérique.
- La femme française ne fut jamais réduite à l’extrême dépendance que nous venons de décrire. Je ne parle pas seulement de l’influence que lui assurèrent presque toujours les mœurs; au xvme siècle, notamment, la femme règne — et même elle gouverne ; ne parlons que des lois.
- Le Code civil protège la femme sans l’asservir; il lui dit: Juge-toi, juge ton mari ! Veux-tu qu’il gère ta fortune? Je la lui confie, mais ne crains rien : tu pourras la lui reprendre s’il en abuse, s’il est malhabile ou malheureux. — Te plaît il de mêler vos deux bourses? Je donne à ton économie le même prix qu’à son travail: vous partagerez également les profits. - Aimes-tu mieux distinguer le tien du sien ? Libre à toi ! — Crains-tu tes propres entraînements, veux-tu une dot intangible? Je suis à tes ordres et toujours je te protège I
- Périsse le crédit du mari plutôt que le bien de la femme ! La loi lui donne la plus favorisée des hypothèques. Grâce à cette garantie le mari ne peut le plus souvent ni vendre ni emprunter sans la signature de sa femme, et le ménage français ressemble habituellement à un Etat où rien ne se fait sans l’assentiment des deux Chambres.
- Voilà pour garantir les biens !
- La femme mariée n’est pas moins bien protégée dans sa personne. Qu’elle ait à se plaindre d’excès, de sévices ou d’injures graves, elle demandera la séparation de corps ou le divorce ; le mari avancera les frais et fournira pension pendant le procès. S’ils n’ont rien, ils ne paieront rien, grâce à cette admirable loi sur l’assistance judiciaire, secondée tout particulièrement par le zèle désintéressé de nos jeunes avocats.
- Voilà pour protéger l’épouse !
- Enfin la femme française participe au gouvernement de la famille: même du vivant du père les enfants ne peuvent se marier sans lui avoir au moins demandé conseil. A défaut du père, c’est elle qui exerce la puissance paternelle, et la tutelle légale lui appartient si elle survit.
- Voilà pour honorer la mère !
- Sans constituer peut-être le dernier mot du progrès, la situation de la femme française n’avait donc rien de choquant ni d’intolérable, et l’on comprend qu’on ait beaucoup moins parlé d’émancipation chez nous que dans les pays Anglo-Saxons.
- Pourtant la France n’est pas restée étrangère au mouvement
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- qui tend à accroître dans la société la sphère d'activité de la femme, mouvement dont il s’agit maintenant de constater les résultats.
- Le principe de la liberté du travail et de l’industrie, proclamé en 1879, avait ouvert aux femmes toutes les professions privées, mais leur, droit resta longtemps théorique faute d'instruction. Enfin, grâce au progrès de l’enseignement primaire et de Renseignement professionnel — voyez seulement ce qui a été fait à Lyon ! — la femme vient aujourd’hui faire concur-rence à l’homme dans cent métiers, jadis réservés à l’autre sexe. Inutile de les énumérer, les exemples frappent les yeux.
- Parmi les professions privées que les femmes ont abordées avec le plus de succès, il faut placer en première ligne celles qui se rattachent à l’art de guérir. L’idée de faire soigner de préférence les femmes par des femmes a des avantages qui disposent l’opinion en sa faveur.
- Chez nous, c’est en 1866 seulement qu’une femme, Mme Madeleine Brès, fut admise pour la première fois à suivre les cours de la Faculté de médecine. Ce ne fut pas une petite affaire : le conseil des ministres en délibéra; l’impératrice qui y assistait enleva le vote. Actuellement Paris compte une vingtaine de femmes médecins. Elles durent lutter encore en 1882, en 1884, pour être admises à partager dans les hospices les études, mais aussi les fatigues, le dévouement et les dangers de nos jeunes aspirants médecins, externes et internes. Elles restent exclues jusqu’ici du concours qui désigne les médecins des hôpitaux. La question du professorat des Facultés ne s’est pas encore présentée.
- Toutes les fois que la profession devient un emploi rétribué sur le budget, on se heurte en France à des résistances. Cependant, de ce côté là encore, il s’emble que la brèche s’ouvre: en 1886 une femme a été nommée médecin suppléant du théâtre national de l’Opéra; une femme médecin fut attachée à la mission de M. Paul Bertau Tonkin, et récemment Mme Bertillon a été investie des fonctions officielles de médecin d’un lycée de jeunes filles à Paris (1).
- Dans les pays Anglo-Saxons le mouvement, commencé dès 1849, est naturellement allé beaucoup plus loin. Aux Etats-Unis on compte plus de trois mille femmes médecins ; à Londres il y en a tant qu’elles ne trouvent pas toutes à gagner
- (1) Chauvin p. 228 et s.
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- leur vie et cherchent un débouché aux Indes. En Angleterre comme aux Etats-Unis des femmes dirigent plusieurs hôpitaux, enseignent même dans les Facultés. A l’Ecole de médecine de New-York, sur trente professeurs il y a treize femmes, dont le doyen. En Italie on peut citer l’Université de Pise où Mme Gatagni occupe une chaire de pathologie. Ajoutons, puisque nous sommes sur le chapitre de l’enseignement supérieur, qu’on trouve aussi' des femmes enseignantes dans d’autres Facultés. Il y a peu de temps encore une Russe, lauréate de l’Institut, enseignait à l’Université de Stockholm les hautes mathématiques.
- C'est là une tradition ancienne. Bologne notamment a vu plus d’une femme professer le droit, depuis Dotta, la fille d’Accurse, jusqu’à cette fameuse Novella dont l’éclatante beauté eût donné trop de distractions aux étudiants, si l’on n’avait pris la précaution de masquer la chaire par un voile quand elle y expliquait les Pandectes.
- Messieurs, le médecin n’exerce des fonctions officielles que dans des cas peu nombreux ; le ministère de l’avocat touche de plus prés au droit plublic parce qu’il participe à l’administration de la justice.
- Le droit romain classique range cette profession parmi les offices interdits aux femmes. Cependant elles ne furent pas toujours exclues du Prétoire. Primitivement aucun texte ne leur défendait de plaider, et l’on vit la fille de l’orateur Horten-sius, héritière de l’éloquence paternelle, porter la parole devant les triumvirs. La faute de l’une d’elles les chassa du paradis de la parole. La nouvelle Eve s'appelait Caia Afrania ; elle fit retentir le forum.... comment dirai-je? Excusez Valère-Maxime (1), Mesdames, le latin dans les mots brave la galanterie... elle fit retentir le forum d’aboiements jusqu’alors inconnus. Son intempérance de langage épuisa la patience du Préteur ; telle fut la cause de l’Edit célèbre qui interdit aux femmes la plaidoirie (2).
- La question de savoir si une femme peut faire partie du barreau ne s’est pas encore posée en France. Je n’ai pas l’intention de la discuter. Comme on pouvait s’y attendre, Mile Chauvin, dans sa thèse, soutient l’affirmative.
- En Italie, malgré l’avis favorable du conseil de l’ordre des avocats de Turin, la magistrature a fermé aux femmes l’accès
- (1) Livre VIII, cliap. 3.
- (2) L. 1. §5. D. Depostuùanclo, 3, 1.
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- du barreau. Les Cours belges, le Tribunal fédéral suisse ont rendu des arrêts dans le même sens, et actuellement la Roumanie, seule en Europe, a des femmes avocats. Aux Etats-Unis, au contraire, elles triomphent sur toute la ligne. Actuellement plus de cent cinquante femmes plaident devant les tribunaux américains,-plusieurs exercent même auprès du Tribunal fédéral, la Cour suprême de l’Union.
- Messieurs, à la veille de la Révolution, des femmes du tiers-état adressaient au roi une pétition : « Nous demandons â être éclairées, à posséder des emplois, non pour usurper l’autorité des hommes, mais pour en être plus estimées, pour nous procurer les moyens de vivre à l’abri de l’infortune. »
- Ce vœu modéré a reçu, dans certains pays tout au moins*, une complète satisfaction . On voit le chemin parcouru en un siècle.
- Rechercher les conséquences économiques de cette profonde modification me mènerait trop loin, car il me reste encore à examiner une question, la plus vaste et la plus importante de toutes.
- L’énorme accroissement de la sphère d’activité de la femme dans l’ordre privé, n’entraînera-t-il pas tôt ou tard une certaine extension de sa capacité au point de vue du droit public? L’évolution sociale va-t-elle s’orienter vers une participation directe de la femme à la vie politique du pays ?
- Jusqu’à présent ce mouvement ne se fait guère sentir chez nous. Satisfaite de la situation sûre que lui fait la sollicitude du droit privé, la femme française ne réclame guère son admission aux droits politiques.
- A l’époque de la Révolution une seule voix, celle de Condorcet, s’éleva en faveur de l’émancipation politique des femmes. Il fut peu suivi; Robespierre s’accorde avec Mirabeau pour restreindre l’action de la femme à l’intérieur de la maison. D'ailleurs le rôle odieux et grotesque à la fois joué sous la Terreur par quelques politiciennes, coryphées du parti, le discrédita. La Convention supprima les Clubs de femmes, leur interdit tout rassemblement et, pendant près d’un demi-siècle le silence se fit sur la question. Les écoles socialistes la reprirent, surtout les Saint-Simoniens, mais sans succès, et Victor Considérant se trouva seul quand il demanda qu’on inscrivît dans la Constitution de 1848 les droits politiques des femmes. Sous la République actuelle, quelques-unes s’avisèrent de réclamer le vote comme un droit résultant de la législation en
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- vigueur qui proclame le suffrage universel. Mais leurs prétentions furent repoussées par un arrêt de la Gourde Cassation en date du 5 mars 1885.
- Nous ne verrons donc pas de si tôt, ce semble, la femme électeur, la femme magistrat.
- Et cependant, même dans notre pays, il y a déjà, dans des cas spéciaux il est vrai, des femmes qui jugent et des femmes qui votent.
- Au Conseil supérieur de l’instruction publique, les directrices des écoles normales primaires, les inspectrices générales, celles des salles d’asile, sont électrices et éligibles. Des femmes peuvent donc faire partie d’une assemblée qui a, non seulement des attributions consultatives, mais encore des pouvoirs de juridiction très étendus, puisqu’elle peut prononcer contre certaines personnes l’interdiction absolue d’enseigner.
- De même pour les Conseils départementaux.
- Quant aux femmes électeurs, j’anticipe peut-être un peu ; j’escompte un vote du Sénat, mais le résultat ne saurait, ce me semble être douteux. La Chambre des députés a voté, le 5 juillet 1889, un projet de loi conférant aux femmes commerçantes l’électorat aux tribunaux de commerce ; elle a aussi voté, le 17 mars 1892, un projet analogue pour les prud’hommes ; le rapport de la commission du Sénat est déjà déposé, il conclut à l’adoption.
- En dehors de ces deux cas la femme ne prend chez nous aucune part à l’administration du pays.
- ïl n’en a pas toujours été ainsi. On a vu des femmes, à la condition d’être propriétaires et non en puissance de mari, prendre part aux élections pour les états généraux: pour le tiers-état — dans certaines régions tout au moins — en 1308, en 1560, en 1576; pour la noblesse et le clergé en 1789.
- Oui, Messieurs, les femmes nobles et jusqu’aux religieuses des couvents ont contribué à élire l’assemblée qui a proclamé les droits de l’homme, sans songer à ceux de la femme !
- Cela demande une explication.
- Partout où il y avait une propriété ou une corporation, la loi féodale tenait compte de la chose plutôt que de la personne et par conséquent le sexe n’était pas une objection. Le pouvoir politique appartenait au propriétaire de la terre.
- Cette idée a laissé des traces dans plusieurs législations modernes ; en outre souvent la propriété mobilière a été mise sur le même pied que la propriété foncière.
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- Eli bien ! dans les pays où les droits politiques sont attachés, soit à la possession de la terre, comme dans certaines parties de l’Autriche, soit au payement d’un certain chiffre d’impôts, comme en Italie, en Suède, on accorde assez facilement le droit de vote à la femme propriétaire ou contribuable. Rarement elle votera en personne, plus souvent par mandataire, parfois, comme chez nous en 1848, son droit se réduira à conférer la qualité d’électeur à son mari ou à son fils.
- Généralement d’ailleurs on fait une distinction entre l’électorat politique et l’électorat municipal ou régional. On accorde plus facilement le droit de suffrage aux femmes quand il ne s’agit que de ces assemblées locales, dépourvues en principe d’attributions politiques et s’occupant seulement des intérêts de la commune, de la région. La femme maîtresse de ses droits, vote dans la commune comme elle le ferait dans une société dont elle serait actionnaire, comme elle l’a fait chez nous, sous la Convention, quand il s’est agi du partage des biens communaux. (1)
- Ainsi par exemple, en Angleterre, les femmes payant la taxe des pauvres pour des immeubles qu’elles occupent en leur propre nom — ce qui exclut les femmes mariées — avaient toujours joui dans la paroisse, qui est là-bas une circonscription administrative, d’un droit de vote proportionnel à leurs contributions. Elles ont conquis l’électorat municipal en 1869, en 1886 l’électorat régional pour les conseils de Comté. L’éligibilité leur est refusée, sauf pour certaines fonctions dont nous parlerons tout à l’heure.
- La Suède, la Finlande appliquent des règles analogues.
- En Allemagne, les femmes jouissent de l’électorat municipal dans les campagnes, où il est généralement dépouillé de tout caractère politique; elles l’exercent par mandataire, pas d’exclusion pour les femmes mariées, leurs maris les représentent.
- La femme russe, propriétaire ou contribuable, a aussi l’électorat régional ; bien mieux, complètement émancipée de la puissance maritale, elle peut refuser sa confiance à son époux et charger un autre électeur de voter pour elle.
- En Amérique, malgré une agitation des plus vives, les femmes n’ont obtenu l'électorat municipal que dans deux Etats^ le Wyoming et le Texas. Dans ce dernier Etat on voit même une ville où le maire et la majorité du Conseil municipal sont des femmes. Ce qu’on leur a attribué dans presque toutes les
- (1) Décret des 10-lt juin 1793.
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- parties de l’Union — comme aussi en Angleterre, dans les colonies anglaises, en Suède, etc. — c’est l’électorat et même l’éligibilité aux assemblées spéciales chargées de l’enseignement public et de l’assistance des pauvres. On a jugé sagement que, sur ces points-là tout au moins, ce serait folie de se priver, pour l’instruction de l’enfance et pour le soulagement de l’infortune, des lumières spéciales, du talent d’éducation, des trésors de pitié et de dévouement dont la nature a si libéralement doté la femme.
- Si l’extension aux femmes de l’électorat municipal a rencontré aux Etats-Unis plus de résistance qu’en Angleterre, c’est qu’en Amérique, affranchi le plus souvent de toute condition de cens, il tend à se confondre avec l’électorat politique. Or, quant à l’électorat politique, un seul Etat, celui de Wyoming, l’a jusqu’à présent accordé aux femmes. Dans six autres Etats elles avaient gagné à leur cause les assemblées législatives, mais le plébiscite nécessaire pour les modifications constitutionnelles ne leur a jamais encore été favorable. La bataille continue.
- Elle a été vive en Angleterre, à la chambre des Communes, le 27 avril dernier. En 1867, quand Stuart Mill présenta son fameux amendement, la Chambre écouta avec déférence le grand philosophe, mais repoussa sa proposition par 196 voix contre 83. Aujourd’hui cette énorme majorité de 113 voix s’est réduite à 23; on compte 152 voix pour et 175 contre. Ainsi le nombre des partisans du suffrage féminin a doublé en vingt-cinq ans, et un déplacement de douze voix aurait suffi pour donner aux femmes anglaises l’électorat parlementaire. On voit le chemin parcouru. Déjà la réforme a eu gain de cause sur un point du terroire anglais, l’île de Man, qui possède un Parlement spécial.
- En résumé : l’Etat de Wyoming en Amérique, l’île de Man, certaines provinces de l’Autriche voilà jusqu’à présent les seuls pays où les femmes jouissent de l’électorat politique. Le fait reste donc exceptionnel ; toutefois il existe et l’on ne peut plus se contenter de hausser les épaules en disant: cela ne s’est jamais vu ! argument d’ailleurs discrédité par l’abus qu’en ont fait toutes les routines. Sans doute il ne paraît pas proche le jour où la question se posera sérieusement chez nous ! On ne saurait toutefois affirmer qu’il ne viendra jamais; il faut donc examiner les considérations invoquées de part et d’autre, et c’est ce que je vais essayer de faire brièvement.
- Il y a sans doute d’excellentes raisons à faire valoir contre
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- la participation des femmes aux droits politiques, mais il faut avouer qu’on en a parfois invoqué de bien mauvaises ; quelques-unes même font sourire et semblent empruntées aux comédies d’Aristophane, à Lysistrata ou à VAssemblée des Femmes.
- Je lis dans un livre très sérieux, le Dictionnaire de politique de M. Maurice Bloch :
- « Quand on demande pour les femmes le droit de suffrage.., on demande évidemment qu’elles soient éligibles. Mais qui se figure ce que pourrait être une assemblée de législateurs où siégeraient des femmes? Tout ce que la grâce et la beauté exercent de séductions dans les salons et dans les relations de la vie privée viendrait aussitôt troubler et dénaturer le caractère de cette réunion. Les orateurs du sexe féminin seraient applaudis avant d’avoir parlé, et, même sans monter ô la tribune, de combien de moyens cette partie de l’assemblée aurait-elle le choix pour décider à l’avance du résultat des délibérations ! » .
- Messieurs, on ne discute pas sérieusement des plaisanteries ! Et puis, ce qu’il y aurait le plus à redouter dans des assemblées mixtes, ce n’est, je le crains, ni une harmonie trop complète, ni un excès de courtoisie.
- D’ailleurs, les adversaires du suffrage des femmes devraient bien se mettre d’accord entre eux. Le Dictionnaire de politique redoute leurs séductions; d’autres disent : « Mais vous voulez donc leur enlever toutes leurs grâces, tous leurs charmes, et — comme l’écrivait Mirabeau (1) — sous prétexte de les associer à la souveraineté, leur faire perdre tout leur empire ! »
- D’autres se placent au point de vue de l’intérêt des femmes elles-mêmes. En aspirant à la vie politique elles sortent, dit-on, de la véritable voie du bonheur.
- C’est possible ! Mais on n’admet plus que l’Etat moderne ait le devoir de faire entrer les gens de force dans la voie du bonheur. Et puis, tout cela ne s’applique qu’à un petit nombre de femmes aspirant à jouer un rôle dans l’Etat. Le nombre d’hommes que la politique enlève à leurs occupations professionnelles, comparé à la population totale se réduit à une quantité négligeable. Le mariage et la maternité ne seraient
- (1) Travail sur l’éducation publique du comte de Mirabeau, trouvé dans ses papiers et publié par Cabanis. Paris, 1791. Voyez Revue intern. de l’enseignement, 1892, p. 276 et s., article de M. Dreyfus-Brisac,
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- pas en péril parce que les femmes viendraient fournir leur appoint à la liste des personnalités politiques.
- Restons donc dans la question de l’électorat et voyons si l’on a invoqué de meilleures raisons pour en exclure les femmes.
- On allègue le service militaire dont elles sont exemples. Mademoiselle Chauvin répond que la majorité des femmes exposant plusieurs fois leur vie pour perpétuer la race, elles payent l’impôt du sang sous une autre forme. On peut aussi répliquer : Et ceux qui n’ont pas la taille, qui sont contrefaits, infirmes, faibles de constitution, etc., etc.? Dans bien des pays d’ailleurs le service militaire n’est pas obligatoire pour tous, c’est une profession volontaire, non une charge; loin de donner droit au vote il en exclut souvent ; il n’y a donc aucune corrélation à établir entre le soldat et l’électeur.
- On invoque encore la tradition constante, les Grecs et les Romains. Mais la situation de la femme a profondément changé depuis l’antiquité. La loi d’égalité proclamée par le christianisme a, par un effort lent mais continu, affranchi l’esclave, émancipé la femme. «L’humanité, dit Stuart Mill, (1) a depuis longtemps abandonné les principes qui servaient de base à l’incapacité politique des femmes. Nul ne soutient plus aujourd’hui qu’elles devraient être asservies et n’avoir d’autre pensée, d’autre désir, d’autre occupation que d’être les esclaves de leurs maris, de leurs pères, de leurs frères. » On leur permet de posséder des biens, souvent même de les administrer librement, on trouve bon qu’elles pensent, qu’elles écrivent, qu’elles enseignent. Dès lors l’incapacité politique n’a plus de base.
- Jadis, ajoute ce grand penseur, tout le monde naissait dans une situation sociale fixe et le plus grand nombre y était retenu par la loi. Les uns naissaient libres, les autres esclaves; les uns nobles, les aulres vilains. Il n’en est plus ainsi de nos jours, et les incapacités de la femme constituent le cas unique où les lois prennent des personnes à leur naissance pour les river à tout jamais dans une situation d’infériorité sociale.
- Mais, dit-on, ces incapacités sont l’œuvre de la nature. Il est vrai, ajoute-t-on, qu’on a souvent vu des femmes d’une intelligence très vive, d’un très grand talent, mais on n’en a jamais connu d’intelligence inventive ou douées de ces facultés géniales qui décident du progrès des arts. De plus, au point de vue moral, de l’aveu de ses défenseurs même, la femme,
- (1) Le Gouvernement représentatif, traduction Dupont-White, p. 238,
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- nature instinctive et passionnée, écoute ses sympathies ou ses antipathies, rarement la justice.
- Mais, Messieurs, est-il nécessaire d’avoir du génie ou d’être affranchi de toute passion pour posséder le droit de suffrage? Aux vertus qu’on exige pour l’exercer, combien de députés pourraient être électeurs?
- On insiste pourtant, on énumère complaisamment les défauts des femmes, on cite La Bruyère. Le moraliste leur reproche d’ignorer toutes les choses sérieuses, et «de s’être établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par les distractions que donnent les détails d’un intérieur domestique, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l’esprit, etc. »
- D’autres ajoutent : la femme c’est un enfant et l’on ne fait pas voter les enfants! Voyez cet esprit mobile qui papillonne d’un objet à un autre sans pouvoir se fixer fortement sur aucun, cette pensée capricieuse qui déconcerte le raisonnement par ses brusques écarts. O digression, ton nom est femme ! dirait Shakespeare.
- Mais les défauts qu’on signale découlent-ils de la nature de la femme, ou, pour la plus grosse part au moins, de l’éducation qu’on lui donne ? La Bruyère'était bien injuste de leur reprocher leur ignorance, car, longtemps encore après lui, que leur enseignait-on ? Ecoutons Diderot là-dessus :
- « La parure, la musique et la danse occupent à peu près la jeunesse d’une fille. Si l’on ajoute un petit essai de géographie, de mythologie et d’histoire, c’est une éducationcomplète... à peine savent-elles écrire plus correctement que les femmes qui les servent.» (1)
- Ajoutez que les moeurs — ce n’est pas à leur éloge — ont fait des femmes des enfants gâtés, et puis étonnez-vous qu’elles en aient l’ignorance et la légèreté! Mais prenez la femme qui étudie, prenez la femme qui travaille, et vous verrez dans nos écoles souvent les garçons dépassés par les filles, dans les ménages d’artisans la femme souvent plus sensée que le mari. Les deux sexes ne peuvent être comparés que lorsqu’ils ont reçu une éducation équivalente.
- L’intelligence remarquable qu’il faut bien reconnaître aux
- (b Diderot. De l’éducation publique. Voyez Rev. int, de l'enseignement, 189?, p. 330.
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- femmes en beaucoup de matières, s’éclipse-t-elle en politique? Ouvrons l’histoire, dressons deux listes : d’un côté les rois, de l’autre les reines et les régentes. Or, on le constate avec surprise, toute proportion gardée, ce sont les femmes qui ont le plus fréquemment montré un véritable talent de gouvernement ! C’est Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, Anne de Bretagne en France; en Angleterre c’est Elisabeth; en Autriche c’est Marie-Thérèse; c’est Catherine la grande en Russie. Phénomène surprenant, dit Stuart Mill ! Les seules choses dont la loi actuelle exclue les femmes, sont précisément celles où elles ont fait preuve d’une rare capacité. Aucune loi n’empêchait la femme de produire des chefs-d’œuvre immortels comme ceux d’Homère, d’Aristote, de Michel-Ange, et pourtant aucune ne s’est élevée au tout premier rang. Mais on leur interdit la politique, c’est-à-dire précisément ce en quoi elles ont excellé, quand par hasard elles ont eu l’occasion d’y mettre la main !
- La prétendue infériorité des femmes en cette matière, c’est donc une des plus mauvaises raisons qu’on ait pu donner pour leur refuser les droits politiques. Les jurisconsultes romains, avec leur bon sens habituel, se sont bien gardés de cette faute : «Les femmes ne peuvent être juges, disent-ils, non pas qu’elles manquent de jugement— non quia non habent judicium — mais parce que la coutume s’oppose à ce qu’elles remplissent des offices virils. »(1)
- De deux choses l’une, disent les partisans du suffrage féminin, ou l’électorat est une fonction, ou c’est un droit.
- Si c'est une fonction dont la loi investit ceux qu’elle juge aptes à la bien remplir, pourquoi la refuser à quantité de femmes instruites, quand on la confie à tant d’hommes incultes ?
- Si au contraire c’est un droit, comme on le croit généralement chez nous, alors il faut dire avec Stuart Mill : Le droit de choisir ceux à qui l’on obéira, c’est une arme de protection qu’il faut accorder à tous, même et peut-être surtout à ceux que leur faiblesse ou leur ignorance rend les moins propres au commandement. On ne saurait du moins refuser à la femme l’aptitude à faire ce choix, elle à .qui la loi actuelle permet une élection bien plus grave, le choix de l’homme qui la gouvernera toute sa vie !
- (1) L. 12 § 5, D. De judiciis 5, 1,
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- Messieurs, dans un pays de suffrage universel, ces raisons, assurément, ne manquent pas de valeur.
- Mais les adversaires du suffrage féminin n’en sont pas réduits aux arguments dont nous avons tout à l’heure signalé la faiblesse; ils peuvent invoquer encore des considérations si sérieuses qu’à l’heure actuelle du moins il paraît bien difficile de passer outre.
- Bornons-nous à en indiquer quelques-unes.
- Et d’abord le droit de vote accordé aux femmes n’aurait-il pas pour effet de les rendre absolument maîtresses?
- Animées d’un véritable esprit de corps quand il s’agit des intérêts de leur sexe, elles diviseraient les hommes et l’emporteraient au scrutin. L’homme ne saurait alors attendre de la femme devenue souveraine les égards du fort pour le faible qu’il lui témoigne souvent; pourrait-il même en espérer toujours la justice? L’inégalité subsisterait donc, mais avec cette différence que l'autorité serait mise dans les mains les plus débiles.
- Et puis, il est facile de dédaigner la force; on ne peut cependant en faire abstraction. L’homme n’est pas seulement plus fort physiquement, plus résistant au labeur. Affranchi des souffrances et des fatigues de la maternité, il acquiert aussi plus de force intellectuelle ; sa nature moins nerveuse lui assure plus de sang-froid, partant plus de justice et de force morale. Mettre l’influence ailleurs que là où se trouve réellement la force physique, intellectuelle et morale ce serait faire une œuvre artificielle, placer la pyramide sur sa pointe et créer un équilibre instable que renverserait le moindre choc.
- Enfin la meilleure raison qu’on ait invoquée contre les droits politiques des femmes, c’est qu’en général elles ne les demandent pas. Le fait de les réclamer n’est pas toujours une preuve de l’aptitude à les exercer, mais quand les intéressés ne se plaignent pas, c’est un indice sûr qu’ils ne se sentent pas capables d’en user inutilement.
- Je crois donc qu’il serait prématuré de songer actuellement à donner aux femmes des droits politiques.
- Toutefois l’on ne saurait nier que le rôle de la femme dans la société ne s’agrandisse singulièrement, et ne soit destiné à s’étendre encore. Il y a cinquante ans que les Saint-Simoniehs enseignaient que l’individu social, qui jusqu’ici a été l’homme seulement, doit être désormais l’homme et la femme ; que l’épouse doit être associée à l’époux dans la triple fonction du
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- Temple, de l’Etat et de la Famille. On a beaucoup ri d’eux et de leurs idées ; il faut avouer qu’ils y ont prêté quelquefois.
- Et cependant, on le constatait récemment (1), plusieurs de ces idées ont fait leur chemin :
- « Elle vient, la mère attendue en vain par Enfantin et par ses disciples; elle vient, non pas sous les traits d’une prêtresse mais sous ceux d’une doctoresse) elle revendique son lot de pouvoir spirituel dans la société. ».
- Mais alors il faut nous hâter de préparer la femme des générations futures à ce rôle agrandi. Au siècle dernier Diderot voulait qu’on enseignât aux filles de la morale, beaucoup de morale (2) ! Il avait raison. Il faut que la femme puisse s’élever au besoin au-dessus des intérêts domestiques où on lui apprend à se confiner; il faut qu’elle arrive à la connaissance des intérêts généraux. On prétend qu’elle manque de justice: cultivons donc en son âme le sens du juste, et que la science du bien et du mal ne soit plus pour elle le fruit défendu!
- Messieurs, entre les destinées de la femme et celles du travailleur manuel il existe un rapport étroit. Tous deux furent asservis autrefois ; la même loi de fraternité les affranchit tous deux; peut-être un même avenir leur est-il réservé. Si l’évolution continue à se développer dans le sens d’un agrandissement du rôle social de la femme, si derrière le quatrième Etat, celui du travailleur manuel, dont l’astre s’élève sur l’horizon politique, nous voyons poindre le cinquième Etat, celui delà femme, l’intérêt public nous commande de préparer, de hâter même son avènement. Si le quatrième Etat monte au pouvoir, puisse le cinquième le partager avec lui; c’est là peut-être, dans l’avenir, le contrepoids nécessaire, car l’influence de la femme, comme toujours celle du plus faible, s’est constamment exercée en faveur de la paix, de l’ordre et de la civilisation.
- FRANCE L’Avant- C ourrièr e
- Les Italiennes possèdent, depuis 1878, le droit de servir de témoin dans tous les actes publics et privés.
- (1) Le Temps du 8 juillet 1892.
- (2) Diderot, Le netieu de Rameau, cité clans la Rev. int. de VEnseignement, 1892, p, 352.
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- En Angleterre, nous voyons les législateurs accorder aux femmes une série de droits et avantages, entre autres, en 1882, 1 e Married Women's Property Act (acte en faveur de la possession et de la libre disposition de la propriété, salaires, gages, etc., de la femme mariée; ainsi que le droit de contracter, d'acheter et de vendre.)
- La femme russe a également le droit de gérer sa fortune personnelle, d’acheter et de vendre.
- En Danemark, les femmes mariées ont, depuis 1880, le droit de toucher elles-mêmes le produit de leur travail et d'en disposer.
- En Russie et en Angleterre — sans parler de l’Amérique — les femmes possèdent d’autres droits très importants, tels que la tutelle des enfants, la gestion du bien des pauvres, l’élection de fonctionnaires, etc., etc.
- Cependant la Française reste dans une condition d’infériorité marquée ; elle peut devenir docteur en médecine, docteur en droit, membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique et même chevalière de la Légion d’honneur; mais la loi s’oppose à ce qu’elle serve de' témoin dans les actes de l’état civil. Cette interdiction s’étend aussi aux actes notariés.
- La Française occupe une place importante dans l’art, le commerce et l’industrie; pourtant elle ne peut ni acheter, ni vendre, ni toucher le produit de son travail sans l’autorisation de son mari.
- Ces contradictions sont blessantes autant pour la dignité de la femme française, que nuisibles à ses intérêts matériels, et il est urgent de mettre d’accord sur ces points la loi et les mœurs.
- C’est en vertu de ces considérations que s’est fondée sous ce vocable « L’Avant-Courrière », une association de personnes qui demandent pour la femme le droit de servir de témoin dans les actes publics et privés, et pour la femme mariée le droit de toucher elle-même le produit de son travail et d’en disposer librement.
- Avons-nous besoin de dire que nous souhaitons vivement le succès de ses efforts ?
- ETATS-UNIS La femme fonctionnaire
- Une des citoyennes les plus distinguées des Etats-Unis, qui occupe, à la Maison-Blanche, les fonctions de secrétaire de la
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- présidence, a communiqué au correspondant du journal le Matin les curieux renseignements qui suivent sur « la femme dans les emplois publics » dans ce pays :
- « Il y a 23 siècles que Platon dans sa Politique a démontré que les fonctions publiques devaient être réparties également entre les hommes et les femmes. Vous savez les railleries que cette noble utopie de philosophe provoqua chez de très nombreuses générations de savants et de littérateurs.
- » Ce fut en 1883 que la législature d'un de nos Etats, l’Etat du Texas, eut l’honneur de réaliser le vœu du philosophe en décidant que la moitié des fonctions administratives serait réservée aux femmes. Cet exemple hardi fut imité dans une certaine mesure.
- » D’ailleurs, pendant la guerre de sécession, mes compagnes ont remplacé avec succès, dans maints offices, les combattants qui luttaient pour l’indépendance sur les champs de bataille. Cette expérience se poursuivit si bien qu’une loi fédérale prescrivit l’emploi des femmes comme fonctionnaires avec les mêmes obligations et les mêmes traitements. Dès cette époque, les filles d’Eve occupent une place de plus en plus considérable dans les cadres du service fédéral. Il y a trois ans, quinze mille femmes figuraient dans les postes, douanes et autres institutions. Dans les ministères, à Washington, sur 17,039 fonctionnaires, il y a 6,105 fonctionnaires femmes.
- » Un certain nombre occupe des postes au ministère de la guerre. Les rétributions ne diffèrent point et telle de mes compagnes touche vingt mille francs par an à l’instar de son collègue du sexe fort.
- » Il en est beaucoup dont la paie quotidienne varie entre six et soixante francs.
- » Nous sommes astreintes, pour avoir accès aux fonctions publiques, à subir un examen devant la commission du service civil. Les épreuves sont très rigoureuses et croyez bien que le passe-droit n’existe pas — aucune miss n’est favorisée par les examinateurs pour ses beaux yeux.
- » Sans faire violence à la modestie et en invoquant simplement les résultats statistiques, je puis vous certifier que les femmes font preuve de plus d’aptitudes, ou en tout cas d’une meilleure préparation que leurs rivaux.
- » Tandis'que je suis un des secrétaires de la présidence, deux de mes camarades servent au secrétariat du ministère de la guerre, cinq autres servent à la cour d’appel de Boston.
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- » Deux femmes sont juges de paix, l’une dans l’Etat de Missouri, l’autre en Colombie. Vous n’ignorez certes pas que nous avons le droit de plaider même devant la Cour suprême des Etats-Unis.
- » Les divers Etats sont encore plus larges en ce qui concerne l’octroi des places aux femmes à l’instar du Texas, « notre » paradis terrestre ». 4
- » Les compagnies de chemins de fer, de télégraphe, de téléphones nous accordent souvent la préférence.
- » Dans certaines villes les nôtres sont notaires, directrices d’écoles, d’hôpitaux, inspectrices de prisons, etc.
- » L’instruction publique, dans l’Amérique du Nord, est principalement confiée aux femmes. 104,000 instituteurs et 191.000 institutrices donnent l’instruction dans les écoles primaires.
- » L’année dernière, dans l’Etat de Colombie, presque tout renseignement était donné par mes compagnes.
- » Il convient de faire remarquer que la nation américaine est imbue d’un esprit trop pratique pour rémunérer le travail féminin par considération de galanterie.
- » Plus d’un ministre a certifié que les femmes s’acquittaient de leurs fonctions de la manière la plus satisfaisante.
- » C’est en raison de cette attitude, de cette persévérance au travail que la femme mérite de jouir de droits politiques égaux. D’ailleurs, leurs revendications commencent à être couronnées de succès.
- » Dans l’Etat de Kanzas, elles votent et peuvent être élues aux conseils municipaux. Et l’on n’est plus surpris de voir des maires en costume féminin. Ces derniers sont souvent réélus.
- » Dans un autre Etat, les femmes ont accès à toutes les fonctions et font partie du jury.
- » Il serait, toutefois, inexact d’attribuer ces brillants succès exclusivement aux connaissances, à l’énergie et à notre résistance au travail. La rétribution des fonctions publiques chez nous est insignifiante, si l’on tient compte de l’abondance de l’argent dans le pays et surtout de la cherté de la vie. Toutes les capacités se vouent de préférence au commerce et à l’industrie, qui sont susceptibles de donner d’énormes bénéfices ; les moins aptes se rabattent sur le fonctionnarisme.
- » Ce traitement de l’Etat suffit amplement à l’entretien d’une femme; aussi beaucoup de jeunes filles, admirablement préparées pour remplir nombre de fonctions, s’en contentent. « Il est essentiel, pour mes sœurs d’Europe de tenir compte
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- » de cette considération; les conditions ne sont pas les mêmes » dans les Deux-Mondes ». Toutefois, je suis fière que les Américaines aient démontré que la femme peut être non-seulement une bonne mère de famille, une ménagère intelligente, médecin ou pédagogue avisé, mais aussi un bon directeur de département, juge, avocat ou membre de conseil municipal. Qui sait, peut-être, dans un avenir plus ou moins éloigné, la femme remplira avec distinction le poste de président des Etats-Unis ».
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- Dans le scrutin qui a eu lieu pour l’élection d'un sénateur fédéral pour l’Etat de Wyoming, Mme Bartlett a obtenu cinq voix. C’est la première fois qu’une femme a réuni des suffrages comme candidate à l’élection sénatoriale.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Une page d’histoire relative aux évènements de la Commune.
- Prix: Ofr. 30. Librairie Lessard, 3, rue Mercœur, Nantes (Loire-Inférieure).
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- Un oiseau de passage, par Jules Tripier.
- Brochure en vente à l’Imprimerie C. Paillart, 24, rue de l’Hôtel-de-Ville, à Abbeville (Somme).
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- La Triple réforme et la fraternité, par Félix Carrier, curé de Genève.
- Prix : 0 fr. 50, chez Chamuel, éditeur, 29, rue de Trévise, Paris.
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- L’art d’abréger la vie, parRouxel. Brochure publiée par la Société française d’hygiène. En vente, 30, rue du Dragon, Paris.
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- En vente à la librairie du Magnétisme, 23, rue St-Merry, Paris :
- La médecine qui tue et le magnétisme qui guérit, par Gabriel Pelin.
- La liberté de la médecine. La pratique médicale chez les anciens, parRouxel.
- Le libre exercice de la médecine réclamé par les médecins, par H. Durville.
- Almanach spirite et magnétique illustré, pour 1893.
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- Rapport du magnétisme et du spiritualisme, par Rouxel.
- In-8°, 5 francs. Librairie des Sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris.
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- Le Jugement dernier, hymne III. La Rédemption, œuvre poétique d’un Kabbaliste.
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- LK DEVOlh
- En vente au prix de 7 francs, au Comptoir d’édition, 14, rue Halévy, Paris.
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- Le mouvement coopératif en France dans les dix dernières années, par Charles Gide, professeur de la Faculté de droit de Montpellier.
- Brochure en vente à l’Imprimerie Vve Cadoret, 17, rue Mont-méjan, Bordeaux.
- Nos lecteurs comprendront tout l’intérêt de cet ouvrage, lorsque nous aurons dit que l’auteur, dont le talent est. bien connu, traite spécialement des points suivants : Historique et Etat actuel des Sociétés coopératives. — Législation sur les Sociétés coopératives. — Obstacles au développement des Sociétés coopératives.
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- Quintessences féminines, par Edouard de Pompery.
- Volume in-18 de 340 pages en vente chez Reinwald et Cie, libraires-éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris.
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café Barbette, mais je n’entrai pas; l’endroit me faisait horreur. Seulement, poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers les vitres... Le café était plein de monde; c’était jour de poule au billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles cœurs étaient au.complet, il ne manquait que le maître d’armes.
- Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces multipliaient, l’absinthe dansant dans les verres, les carafons d’eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j’avais vécu dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié, méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre les dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision m’épouvanta encore plus que celle que j’avais eue dans la salle du gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m’enfuis...
- Or, comme je m’acheminais vers le collège, suivi d’un homme de la diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître d’armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l’oreille, mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le regardais avec admiration en me disant : « Quel dommage qu’un si bel homme porte une si vilaine âme!... » Lui, de son côté, m’avait aperçu et venait vers moi avec un bon sourire loyal et deux grands bras ouverts... Oh ! la tonnelle !
- — Je vous cherchais, me dit-il... Qu’est-ce que j'apprends? Vous...
- Il s’arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d’aplomb, en face, le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, perdre contenance ; mais ce ne fut que l’affaire d’un instant : il reprit aussitôt son air flambant, planta dans
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- mes yeux deux yeux froids et brillants comme l’acier, et fourrant ses mains au fond de ses poches d’un air résolu, il s’éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas contents n’auraient qu’à venir le lui dire...
- Bandit, va !
- Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe-Nous montâmes dans ma mansarde. L’homme chargea la malle sur ses épaules et descendit. Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce monde.
- A ce moment, j’entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les classes : c’était la voix de l’abbé Germane. Elle me réchauffa le cœur et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
- Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi, comme pour emporter dans mes yeux l’image, toute l’image de ces lieux que je ne devais plus jamais revoir. C’est ainsi que je traversai les longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m’étaient apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux noirs !... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double porte mystérieuse ; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de M. Viot... Là je m’arrêtai subitement... O joie, ô délices ! les clefs, les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait doucement frétiller. Je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis tout-à-coup, une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d’une main sacrilège, je retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote, je descendis l’escalier quatre à quatre.
- Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J’y courus d’une haleine... A cette heure la cour était t déserte ; la fée aux lunettes n’avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs qui m’avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de toutes mes forces... Frinc ! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler, rebondir contre les parois, et tomber lourdement dans l’eau qui se referma sur elles : ce forfait commis, je m’éloignai souriant.
- Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs
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- hagard, effaré, courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me demander si je ne les avais pas vues. Mais il n’osa pas... A ce moment, le portier lui criait du haut de l’escalier en se penchant : « M. Viot, je ne - les trouve pas!» J’entendis l’homme aux clefs faire tout bas: «Oh! mon Dieu !» — Et il partit comme un fou à la découverte.
- J’aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le clairon de la diligence sonnait sur la place d’Armes, et je ne voulais pas qu’on partît sans moi.
- Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé fait de vieux fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement féroce! Le petit Chose s’envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis de Boucoyran, estimez-vous heureux: on s’en va, sans vous allonger ce fameux coup d’épée si longtemps médité avec les nobles cœur du café Barbette...
- Fouette, cocher ! Sonne, trompette ! Bonne vieille diligence, fais feu de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu’il embrasse sa mère chez l’oncle Baptiste, et qu’ensuite il mette le cap sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du Quartier-Latin !...
- XIV
- L’ONCLE BAPTISTE
- Un singulier type d’homme que cet oncle Baptiste, le frère de M“e Eyssette ! Ni bon, ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n’avait qu’une passion au monde :1a passion du coloriage. Depuis quelque quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison était pleine de vieilles Illustrations ! de vieux Charivaris ! de vieux Magasins pittoresques ! de cartes géographiques ! tout cela fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui refusait de l’argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique : j’ai tenu dans mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mise en couleur d’un bout à l’autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, etc...
- C’est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que
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- Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s’ingéniant à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l’eau dans les godets... Le plus triste, c’est que, depuis notre ruine, l’oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire : «Eyssette n’est pas sérieux ! Eyssette n’est pas sérieux !» Ah ! le vieil imbécile! il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela, en coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j’en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n’étaient pas sérieux.
- Tous ces détails sur l’oncle Baptiste et l’existence lugubre que M”e Eyssette menait chez lui, je ne - les connus que plus tard ; pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu’elle en dît, ma mère ne devait pas être heureuse... Quand j’entrai, on venait de se mettre à table pour dîner. Mme Eyssette bondît de joie en me voyant, et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. Cependant la pauvre mère avait l’air gêné ; elle parlait peu, — toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire. •
- L’accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d’un air effrayé si j’avais dîné. Je me hâtai de répondre que oui... La tante respira ; elle avait tremblé un instant pour son dîner. Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue.
- L’oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacan ces... Je répondis que je quittais 1’Université, et que j’allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m’avait trouvé une bonne place. J’inventai ce mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l’air sérieux aux yeux de mon oncle.
- En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste ouvrit de grands yeux.
- — Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre chère femme s’ennuie loin de ses enfants ; et puis, tu comprends ! c’est une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être la vache à lait de la famille.
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- — Le fait est, dit l’oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis la vache à lait...
- Cette expression de vache à lait l’avait ravi, et il la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
- - Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, m’adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la surveillait.
- — Vois ta sœur ! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui coupe l’appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd’hui une fois seulement.
- Ah ! chère madame Eyssette ! comme j’aurais voulu vous emporter ce soir-là, comme j’aurais voulu vous arracher à cette impitoyable vache à lait et à son épouse; mais, hélas ! je m’en allais au hasard moi-même, ayant juste de quoi payer / ma route, et je pensais bien que la chambre de Jacques n’était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore si j’avais pu vous parler, vous embrasser* à mon aise; mais non ! On ne nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: Tout de suite après dîner l’oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l’œil... L’heure du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
- Aussi le petit Chose avait le cœurbiengros, quand il sortit de chez l’oncle Baptiste ; et en s’en allant, tout seul, dans l’ombre de la grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne plus songer qu’à reconstruire le foyer.
- . DEUXIEME PARTIE
- I
- MES CAOUTCHOUCS
- Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit être à cette heure aussi vieux qu’un baobab de l’Afrique centrale, jamais je n’oublierais mon premier voyage à Paris en wagon de troisième classe.
- C’était dans les derniers jours de février; il faisait encore très froid. Au dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines chauves, des prairies inondées, de longues rangées de
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- vignes mortes ; au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout l’attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d’eau-de-vie, de saucisse à l’ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
- En partant, je m’étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour voir le ciel ; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire me prit ma place, sous prétexte d’être en face de sa femme, et voilà le petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son épaule.
- Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre ces deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées. Comme je n’avais pas d’argent ni de provisions, je ne mangeai rien de toute la route. Deux jours sans manger, c’est long ! — Il me restait bien encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour le ces où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l’ami Jacques à la gare, et malgré la faim j’eus le courage de n’y pas toucher. Le diable c’est qu’autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J’avais sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d’où mon voisin l’infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu’il partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n’est pas la faim dont je souffris le plus en ce terrible voyage. J’étais parti de Sarlande sans soulier, n’ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli, le caoutchouc; mais l’hiver, en troisième classe... Dieu ! que j’ai eu froid ! C’était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières pour les réchauffer. Ah ! si Mme Eyssette m’avait vu.
- Eh bien! malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et pour rien au monde il n’aurait cédé cette place, cette demi-place qu’il occupait entre la Champenoise et l’infirmier. Au bout de toutes ces souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
- Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je
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- fus éveillé en sursaut. Le train venait de s’arrêter : tout le wagon était en émoi.
- j’entendis l’infirmier dire à sa femme :
- — Nous y sommes.
- — Où donc ! demandai-je en me frottant les yeux.
- — A Paris, parbleu ?
- Je me précipitai vers la portière. Pas de maison. Rien qu’une campagne pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de terre ; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, une homme allait, avec une petite lanterne, en criant : « Paris ! Paris ! Vos billets ! » Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur. C’était Paris.
- Ah ! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d’avoir peur de toi !
- Cinq minutes après, nous entrions en gare. Jacques était là depuis une heure. Je l’aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le grillage. D’un bond je fus sur lui.
- — Jacques! mon frère !...
- ~ Ah ! cher enfant ! •
- Et nos deux âmes s’étreignirent de toute la force de nos bras. Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles étreintes. Il y a la salle des bagages; mais il n’y a pas la salle des effusions, il n’y a pas la salle des âmes. On nous bousculait, on nous marchait dessus.
- — Circulez ! circulez ! nous criaient les gens de l’octroi.
- Jacques me dit tout bas : « Allons-nous en. Demain, j’enverrai
- chercher ta malle. » Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous nous mîmes en route pour le Quartier-Latin.
- J’ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l’impression exacte que me fit Paris cette nuit-là; mais les choses, comme les hommes, prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute particulière, qu’ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris démon arrivée, je n’ai pu me le reconstruire. C’est comme une ville brumeuse que j’aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je ne serais plus retourné depuis lors.
- Je me souviens d’un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d’un grand quai désert et d’un immense jardin au long de ce quai. Nous nous arrêtâmes un moment devant ce jardin. A
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- travers les grilles qui le bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques d’eau, des arbres luisants de givre.
- — G’est le Jardin des Plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité considérable d’ours blancs, de lions, de boas, d’hippopotames...
- En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque rugissement, sortait de cette ombre.
- Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu, où j’arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n’étais pas seul : j’avais Jacques pour me défendre... Ah ! Jacques! Jacques? pourquoi ne t’ai-je pas toujours eu?
- Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires interminables ; puis, tout-à-coup, Jacques s’arrêta sur une petite place où il y avait une église.
- — Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est là-haut.
- — Comment! Jacques!... dans le clocher?...
- — Dans le clocher même... C’est très commode pour savoir l’heure.
- Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de l’église, une petite mansarde au cinquième ou au sixième étage, et sa fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du cadran.
- En entrant, je poussai un cri de joie. ((Du feu ! quel bonheur !» Et tout de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s’aperçut de l’étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
- — Mon cher, me dit-il, il y a une foule d’hommes célèbres qui sont arrivés à Paris en sabots, et qui s’en vantent. Toi tu pourras dire que tu y es arrivé en caoutchoucs : c’est bien plus original. En attendant mets ces pantoufles, et entamons le pâté.
- Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui attendait dans un coin, toute servie.
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- le petit chose
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- II
- DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER
- Dieu ! qu’on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques ! Quels joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe ! Et ce vieux vin cacheté, comme il sentait les violettes ! Et ce pâté, quelle belle croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n’en fait plus .maintenant; tu n’en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre Eyssette!
- De l’autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me versait à boire : et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son regard tendre comme celui d’une mère, qui me riait doucement. Moi, j'étais si heureux d’être là que j’en avais positivement la fièvre. Je parlais, je parlais !
- — Mange donc, me disait Jacqnes en me remplissant mon assiette ; mais je parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire, il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre haleine, tout ce qu’il avait fait depuis plus d’un an que nous ne nous étions pas vus.
- « Quand tu fus parti, me disait-il, — et les choses les plus tristes, il les contait toujours avec son divin sourire résigné, — quand tu fus parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait plus : il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les révolutionnaires et à me crier que j’étais un âne, ce qui n’avançait pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait sauterie cœur. Ah ! tu t’en es allé au bon moment.
- » Au bout d’un mois de cette terrible existence, mon père partit pour la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez l’oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j’en ai versé de ces larmes... Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu, oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte ; et c’est bien pénible, va ! de voir son foyer s’en aller ainsi pièce par pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes, toutes ces choses de bois ou d’étoffe que nous avons dans nos maisons. Tiens ! quand on a enlevé l’armoire au linge, tu sais, celle qui a sur ses panneaux des Amours roses avec des violons, j’ai eu envie de courir après l’acheteur et décrier bien fort : « Arrêtez-le ! » Tu comprends ça, n’est-ce pas ?
- • A suivre.
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- LE DEVOIR
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1892
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.375 10 j
- Subvention de la Société......... 393 75 [
- Mal-façons et divers.............' 724 90 J
- Dépenses.....................................
- Boni en décembre
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 422 60 j
- Subvention de la Société.... ;..... 141 25 j
- Divers................... ......... 1 30 \
- Dépenses.......................................
- Déficit en décembre
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société........... 3.794 39
- Intérêts des comptes-courants et du
- titre d’épargne................... 3.852 14
- Dépenses :
- 60 Retraités définitifs............. 3.863 37
- 22 » provisoires............. 1.372 40
- Nécessaire à la subsistance......... 1.424 10
- Allocat. aux familles des réservistes. »» »» ( Divers appointements, médecins, etc. 625 90 ]
- Boni en décembre.....
- 3.493 75
- 3.298 15 195 60
- 565 15
- 623 »» 57 85
- 7.713 14
- 7.285 77
- 427 37
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes... 524 50 j
- Subvention de la Société...... 130 85 j
- Dépenses ..............................
- Déficit en décembre.
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 31 décembre... » individuelles » »
- Dépenses » »
- Excédant des recettes sur les dépenses..
- 655 35 865 88 210 53
- 48.455 29 22.134 15
- 70.589 44 64.171 48 6.417 96
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JANVIER 1893
- Naissances :
- 6 Janvier. Poulain Germaine-Paule, fille de Poulain Alexis et de Labbez Julia.
- 16 » Roy Augustin-Victor-Constant, fils de Roy Léon
- et de Ancelet Camille.
- Décès.
- 6 Janvier. Causse Augustin, mouleur, âgé de 38 ans-
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- LE DEVOIR
- A. 'V I 8
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les. indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant Fenfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ou vert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Ro*er «t Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN
- 1877'
- (Suite.)
- Nous avons, à plusieurs reprises, signalé le peu d'empressement à répondre à ses efforts que Godin trouvait dans son personnel. Même en face de l’imminente réalisation du contrat d’association projeté par Godin, les futurs membres demeuraient passifs pour ainsi dire. Gela tenait à des causes de diverses natures et nous ne signalons le fait ici que pour écarter l’idée erronnée — formulée par quelques personnes — que Godin a fait son œuvre avec un personnel tout spécialement favorable à ses vues et trié dans ce but avec grand soin.
- C’est là une grosse erreur; Godin a fait son œuvre avec un personnel tel qu’on en peut trouver partout. Il choisissait les employés qu’il attachait à ses usines en vue des nécessités du travail à accomplir, comme le fait tout chef d’industrie. S’il avait dû faire entrer en ligne de compte les tendances plus ou moins libérales des agents de tous ordres que le travail réclamait, il eut tellement compliqué les difficultés de recrutement que tout son temps se fût passé en recherches pour ainsi dire impossibles. Il n’en fut pas ainsi, nous le répétons.
- Aussi, ce qui a été réalisé au Familistère de Guise peut-il être répété partout ailleurs; et avec cet avantage qu’une seconde association de cette nature aurait devant elle un exemple du but à atteindre, ce qui écarterait bon nombre des graves difficultés que Godin a rencontrées pour avancer, le premier, dans une voie inconnue.
- * *
- ¥ *
- En mai 1877, Godin reconnaissant la nécessité de secouer l’apathie de ses auditeurs, surtout en vue de la réalisation de l’association projetée et préparée depuis si longtemps par lui, leur dit que dorénavant il posera lui-même — au cours des
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- LE DEVOIR
- conférences — des questions à l’assemblée, espérant que des personnes de bonne volonté essaieront d’y répondre, soit séance tenante, soit après plus longues réflexions dans une séance ultérieure.
- Il montre combien est obscure la voie à suivre pour réaliser dans les meilleurs termes une association entre tous les travailleurs et lui. Comment s’y prendre? Par où commencer? Le personnel voit-il lui-même ce qui a déjà été fait afin de poser sur les meilleures bases cette association?
- « Et, sans élargir autant le problème, » poursuit M. Godin, « quelle réponse, par exemple, feriez-vous à cette question : quelle règle équitable peut servir à fixer les appointements et les salaires? »
- Un premier auditeur répond « qu’avec du temps on pourrait peut-être donner une bonne réponse. »
- Un second, « que la règle, c’est le service rendu. »
- J.-B.-A. Godin demande comment apprécier le service rendu?
- Un troisième auditeur déclare « que la question est insoluble. »
- Mais Godin insiste sur la nécessité d’étudier et de résoudre cet ordre de sujets avant que les évènements sociaux n’en précipitent l’examen et ne jettent le monde, sans préparation aucune, en face de résolutions urgentes à prendre.
- Il pose enfin à ses auditeurs cette dernière question : « Quels sont les devoirs des patrons?.»
- Aucune réponse n’est donnée séance tenante. Godin laissant ce point à l’étude comme les précédents, presse vivement ceux de 'ses auditeurs qui peuvent fournir quelques réponses de les écrire pour une séance ultérieure ou de prendre des notes afin de lui demander, à lui-même, 4 les éclaircissements qu’ils pourront désirer sur l’un ou l’autre des sujets
- qui ont été agités. . *
- *
- * ¥
- Conférence du Jeudi 17 mai 1877.
- J.-B.-A. Godin informe l’assemblée qu’il a reçu d’un groupe d’ouvriers une lettre touchant les mesures préliminaires de
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Fassociation, en réponse aux questions posées par lui tout au début de la dernière conférence. Cette lettre s’exprime ainsi :
- » Monsieur Godin, D’après votre dernière conférence au » sujet d’une association que vous désirez si ardemment, » nous nous sommes réunis un groupe d’ouvriers pour vous » demander de laisser chacun 5 francs du cent ; retenue qui » serait faite sur notre travail.
- )) Recevez, Monsieur Godin, nos salutations empressées. »
- Un des auteurs de la lettre, en tête du groupe des signataires, demande la parole et précise qu’on pourrait pendant un ou deux ans retenir 5 francs pour 100 francs de travail, afin de constituer aux ouvriers qui y consentiraient un capital suffisant pour leur permettre d’entrer dans l’association générale du Familistère et des usines. « Ce serait » conclut-il « un dépôt de fonds. »
- J.-B.-A. Godin, après avoir félicité ces ouvriers de leur initiative ajoute que « ce qui concerne le capital n’est pas le point essentiel de l’association qu’il a en vue. Le point essentiel, primordial, c’est l’avenir des familles ouvrières logées dans le Familistère, c’est l’assurance du travail, c’est l’organisation des garanties de la vie pour toute la population. Voilà ce qui doit être, en première ligne, cherché, examiné, résolu dans le futur pacte d’association. » Il poursuit : « Ces questions ne sont approfondies que par de rares individus ; la généralité ne s’en occupe pas. Quelques intelligences les agitent un instant dans des moments d’effervescence ; mais c’est la réflexion seule et de longues préparations qui peuvent en donner la solution. C’est ce travail que les conférences entre nous ont pour but d’accomplir. »
- Puis, il pose à son auditoire cette question : « Quel est pour l’homme le bien le plus précieux ? »
- L’assemblée reste dans le silence. L’orateur reprend :« C’est pour chacun sa propre existence, c’est la vie. C’est donc la vie de tout être humain que nous devons servir, respecter, aimer par dessus tout.
- » Réaliser la meilleure organisation de votre bien à tous à
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- LE DEVOIR
- été la pensée fondamentale du Familistère. Tout ce qui a été fait ici pour assurer votre bien-être, vous mettre dans de bonnes conditions hygiéniques, pourvoir à l’éducation et à l’instruction de vos enfants, vous donner à tous la sécurité du lendemain, tout cela est la réalisation des premières bases de l'association à compléter entre nous. »
- J.-B.-A. Godin poursuit en faisant ressortir la supériorité — au point de vue pratique — de la maxime : « Rechercher en toutes choses le bien de la vie humaine », sur celle trop vague : Aimez votre prochain comme vous-même. »
- « La recherche du bien de la vie humaine, c’est la pratique de l'amour de l’humanité. D’où l’obligation individuelle et sociale de parer à la misère, à l’abandon, à la souffrance de tout être; d’organiser les institutions protectrices de l’enfance ; d’assurer le développement de toutes les facultés; de donner au vieillard, à l’invalide, au malade, au nécessiteux à quelque titre que ce soit, le secours dont il a besoin.
- » Voilà tout ce qui doit être envisagé et compris pour arrêter les grandes lignes du contrat d’association qui doit relier, ici, le travail et le capital. Car, toutes ces garanties de l’existence doivent être assurées dans le pacte social, de façon à être maintenues en exercice, quand même je ne serais plus là pour les tenir en vigueur.
- » En vain vous réaliseriez une association, si vous ne commenciez par inscrire dans votre code les mesures protectrices de la vie humaine, vous ne feriez qu’une oeuvre condamnée à la ruine par l’esprit de désordre, de lutte et de domination qui y éclaterait bientôt.
- » L’association projetée doit éviter ces écueils. Et c’est pourquoi j’ai commencé depuis longtemps à doter, tout d’abord, le Familistère des institutions de protection sociale et de progrès que je considère comme des organes indispensables.
- » L’association devra englober Fusine et le Familistère. Déjà, les gratifications qui ont été distribuées cette année, le 6 Mai, à la Fête du Travail, ont été inscrites au compte de chacun des
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- ayants-droit, de façon à constituer pour eux un titre dans l’association projetée.
- » La comptabilité est prête à réaliser du jour au lendemain cet état de choses au profit de tous dès que le moment en sera venu, c’est-à-dire dés que vous aurez tous compris le but et la portée d’une telle association. »
- Un auditeur demande la parole et dit que l’usine Godin a toujours maintenu des salaires élevés, qu’elle n’a jamais exploité l’ouvrier et que la future association devrait faire de même; et, par exemple, s’engager à ne jamais modifier les prix des tarifs d’exécution de tel ou tel travail.
- J.-B.-A. Godin répond que cette dernière proposition nécessiterait une longue réponse pour ne pas prêter à des malentendus.
- Il fait ressortir combien les conditions du travail peuvent être profondément modifiées elles-mêmes par les applications de la mécanique. Il met en relief les besoins de la vente, les obligations qui résultent de la concurrence ; il montre combien facilement en industrie on arrive à ce dilemme : ou abandonner complètement la fabrication de certain produit ou en abaisser le prix de revient. « Ce qu’il faudrait » conclut-il, « pour éviter d’une façon générale et absolue l’abaissement des salaires, ce sont des mesures législatives de prévoyance sociale bien difficiles à déterminer en l’état actuel où l’on n’a pas seulement à lutter contre la concurrence des individus entre eux, au sein de la nation, mais des nations entre elles».
- Il annonce qu’il reprendra le sujet dans une autre conférence et, vu l’heure avancée, il déclare la séance levée.
- * *
- Conférence du 24 mai 1877
- J.-B.-A. Godin commence par rappeler ce qu’il a dit, à la précédente conférence, touchant le taux des salaires, puis il développe les points suivants :
- « Importance de la question des salaires.
- » Les causes de désaccord entre patrons et ouvriers,
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- )> L’offre et la demande. La spéculation.
- » Les effets de la concurrence.
- » Abaissement du prix des produits.
- » Les progrès industriels réalisés par le patron. Les mêmes progrès réalisés par l’ouvrier.
- » La divulgation des procédés de fabrication.
- » Impraticabilité de l’immobilité des tarifs d’exécution du travail aussi bien que des tarifs de prix de vente.
- » Chercher quelles institutions protectrices du travail sont à inaugurer et à mettre sous la protection de la loi, est le plus pressant besoin de l'ouvrier.
- » Actuellement, il n’y a pas de contrat entre l’usine et le travailleur.
- » Il faut, par l’association, unifier les intérêts du capital et du travail.
- » Il faut que le travailleur ait part à la direction de l’industrie.
- » Il faut qu’il participe aux bénéfices qu’il concourt à produire. Là se trouve la vraie solution du problème posé à l’occasion des tarifs d’exécution du travail.
- » La part équitable due au capital.
- » Exemple : Un capital de mille francs est employé dans une industrie à raison de 5 % d’intérêt. Si les bénéfices réalisés dépassent, après paiement des salaires du travail, les 50 francs dus au capital, le surplus doit revenir non tout entier au capital comme aujourd’hui, mais au travail et au capital au prorata des salaires du premier et des intérêts du second.
- » Néanmoins, il est sage, avant tout partage de bénéfices, de constituer une réserve sociale pour éventualité de pertes.
- » D’autres réserves pour les institutions de garanties sociales doivent encore être faites avant toute répartition individuelle de bénéfices.
- » Mais, il faut tout d’abord faire entrer dans les esprits la conception de ces institutions protectrices.
- » Alors, le moment sera venu de réaliser l’association projetée au Familistère. »
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- L’ouvrier qui avait posé la question d’immobilisation des tarifs d’exécution du travail demande la parole et remercie l’orateur de la réponse qui a été faite. Il dit que son but avait été de provoquer, de la part de M. Godin, des explications tendant à prévenir tout malentendu, parce que souvent l’ouvrier ne comprend pas les motifs de la direction donnée aux choses. « On sait » ajoute-t-il « que le bien de l’ouvrier a toujours été et sera toujours la pensée dominante de M. Godin, mais l’on voudrait aussi que les choses fussent arrangées de façon à ce que ce même esprit régnât toujours dans l'avenir. »
- M. Godin remercie le précédent orateur. Il ajoute qu’il a fait en vue du bien général tout ce qu’il a pu, mais non tout ce qu’il aurait voulu, tout ce qu’il aurait été possible de réaliser déjà, s’il avait été mieux compris et plus secondé.
- Une note sur Les devoirs des patrons remise par un des auditeurs, est renvoyée pour examen à la prochaine conférence et la séance est levée,
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La Législation de la coopération et de la participation
- La Chambre va être incessamment appelée à se prononcer sur le projet relatif aux sociétés coopératives de production, de crédit et de consommation, et au contrat de participation, dont nous avons eu à maintes reprises l’occasion de nous entretenir.
- On sait que le texte primitif de ce projet ne visait que la coopération de production sous cette double forme : Association coopérative ouvrière et participation du personnel aux bénéfices des entreprises.
- A la demande d'un grand nombre de sociétés intéressées, la Chambre avait ajouté au projet un titre nouveau relatif à la coopération de consommation. Le Sénat l’a complété en faisant bénéficier les sociétés de crédit mutuel des dispositions libérales précédemment adoptées; il y a également ajouté un titre relatif aux maisons ouvrières.
- Le projet ainsi modifié est revenu à la Chambre et M. Paul Doumer, député de l’Yonne, a été chargé de faire sur cette question un nouveau rapport dont les membres du Parlement ont reçu communication dans le courant du mois de mars.
- Si M. Doumer a pu dire dans son rapport que le projet dont la Chambre est saisie est en quelque sorte un Code à peu près complet de la coopération, on peut également dire que le rapport lui-même est un traité des plus complets sur la matière et du plus grand intérêt, tant par la belle ordonnance de l’exposé des motifs, qui rend visible la filiation des différentes institutions visées par le projet, que par la collection des documents propres à éclairer la question.
- Le rapport de M. Doumer contient, indépendamment de l’historique du mouvement coopératif et partieipationiste, de nom-
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 201
- breuses notices sur un certain nombre d’associations ouvrières, de sociétés coopératives de consommation et d’établissements pratiquant la participation du personnel dans les bénéfices, parmi lesquelles la notice concernant le Familistère de Guise figure en bonne place.
- Aux annexes nous trouvons : le texte primitif du projet de loi, présenté en 1888, le texte du projet voté par la Chambre des députés en 1889; le texte du projet voté par le Sénat en \ 892; la proposition de loi de M. Naquet, sur la participation dans les sociétés par actions; la loi française du 24 juillet 1867 sur les sociétés; les lois des 29 juin 1872 et 1erdécembre 1875, relatives à l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières ; la loi belge du 18 mai 1873, sur les sociétés; la loi belge relative aux exemptions d’impôts accordées aux sociétés coopératives ; la loi allemande du 1er mai 1889, sur les associations coopératives; la législation italienne sur les sociétés coopératives (Code de commerce); le décret du 5 juillet 1848, sur les avances aux sociétés ouvrières; le décret du 15 juillet 1848, sur les concessions de travaux aux sociétés ouvrières; le décret du 4 juin 1888, relatif aux concessions de travaux aux société ouvrières ; le projet de règlement des travaux de la ville de Paris; la liste des associations ouvrières de production existant en France, au nombre de 81 ; les statuts de la chambre consultative des associations de production; la liste des sociétés françaises de crédit populaire, au nombre de 18; la liste des sociétés françaises de consommation, au nombre de 950 environ ; les résolutions du Congrès international de la participation, et enfin, la liste des maisons françaises et des maisons connues de l’étranger où la participation du personnel aux bénéfices est appliquée, au nombre de 274, dont 108, pour la France.
- Le Sénat, avons-nous dit, avait ajouté à la loi un titre spécial relatif aux sociétés coopératives de construction de maisons ouvrières. La commission de la Chambre n’a pas cru devoir le laisser subsister.
- Elle estime que toutes les sociétés coopératives rentrent
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- LE DEVOIR
- forcément dans l’une des trois catégories prévues au projet : production, consommation, crédit. Les associations qui se constitueraient en vue de construire des maisons à bon marché, si elles avaient le caractère coopératif, seraient des associations de production, et les dispositions du projet de loi qui concernent ce genre de sociétés n’apporteraient aucune gêne à la complexité de leurs opérations, si grande soit elle.
- D'ailleurs une proposition, en ce sens, a été présentée à la Chambre par M. Siegfried; adoptée par la Chambre, elle est actuellement soumise au Sénat.
- Indépendamment de la modification que nous venons de signaler, le texte de la commission de la Chambre ne diffère que sur un certain nombre de points du texte du Sénat.
- Une modification intéressante a été apportée au paragraphe de l’article 1er, qui concerne les sociétés de consommation. La définition du Sénat n’était pas assez large; elle disait: « Les sociétés coopératives de consommation, qui ont pour but l’acquisition de toutes denrées, marchandises et autres objets destinés aux besoins personnels des sociétaires, ou aux besoins d’une profession ou industrie non sujette à patente, etc. »
- Il s’ensuivait que les boulangeries coopératives ne rentraient plus dans le cadre, des sociétés de consommation, alors qu’elles doivent légitimement être reconnues comme telles.
- D’ailleurs, si on les avait considérées comme des sociétés de production, et si on leur avait appliqué les dispositions du titre relatif à ces dernières, on serait arrivé à des conséquences absurdes. Aux mots « qui ont pour but l’acquisition de toutes denrées, etc. », la commission a donc substitué ceux-ci : « qui ont pour but l’acquisition, la fabrication et la manutention de toutes denrées, etc... »
- Autre modification à l’article 1er : La définition des sociétés coopératives de crédit donnée par le Sénat limitait leurs opérations aux seuls prêts mutuels ; la commission y a ajouté les opérations à faire avec d’autres sociétés coopératives,
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 203
- en vue d’étendre l’influence sociale de la coopération de crédit.
- D’après le texte du Sénat les actions ou parts sociales ne pouvaient être inférieures à 20 fr., ni supérieures à 100 fr. D’accord avec le Sénat sur le premier point, la commission supprime le maximum de 100 fr. imposé par celui-ci.
- En ce qui concerne le choix des administrateurs des sociétés coopératives, l’obligation pour ces mandataires d’être français avait reçu cette atténuation du Sénat, qu'une autorisation ministérielle permettait de leur substituer des étrangers. A la demande des sociétés elles:mêmes, la commission a maintenu la condition absolue d’être français pour participer à leur administration ou à leur direction. Le Sénat ajoutait : c Français, majeurs jouissant de leurs droits civils et politiques. » La commission a supprimé les mots : « Droits politiques », afin de ne pas exclure les femmes de l’administration des sociétés coopératives. Elles peuvent y être souvent tout à fait à leur place.
- Dans le projet voté par le Sénat, il était dit que chaque sociétaire n’aurait droit qu’à une voix, dans les assemblées géné-' raies, quel que soit le nombre de ses actions. Se rendant peut-être imprudemment au désir exprimé par un certain nombre de sociétés ouvrières de production, qui ont fait remarquer que l’égalité de tous dans les assemblées pourraient amener les anciens ouvriers à rétrécir le cadre de l’association en employant de simples auxiliaires, la commission a fixé à cinq voix le maximum dont puisse disposer un sociétaire dans les assemblées générales, quand les statuts le permettront.
- En ce qui concerne les conditions de la constitution des fonds de réserve et de prévoyance, la loi de 1867 exige de la part de toutes les sociétés anonymes indistinctement un prélèvement d’un vingtième au moins des bénéfices, tant que le fonds de réserve n’atteindra pas le dixième du capital: Le Sénat a porté le prélèvement au dixième, ce que la commission accepte, et le fonds de réserve minimum au cinquième du capital.
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- « Avec l’immense majorité des coopérateurs, déclare le rapport, nous croyons cette proposition insuffisante pour les sociétés coopératives, et nous avons dit que le prélèvement sur les bénéfices ne pourrait cesser que lorsque le fonds de réserve atteindrait la moitié au moins du capital ».
- La plus importante modification apportée parla commission au texte du Sénat est celle qui rétablit en faveur des sociétés coopératives le droit de former des Unions ou Syndicats en vue de l’étude et de la défense des intérêts coopératifs.
- La conséquence de l’adoption du projet sénatorial eût été que les groupements qui existent aujourd’hui, comme la Chambre consultative des associations ouvrières de production, l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation, qui sont tolérés et que personne n’a jamais songé à interdire, seraient désormais illégaux.
- Gela n’a pas paru admissible à la commission de la Chambre, et elle a reconnu le droit aux sociétés coopératives de se syndiquer, à condition de remplir les formalités imposées aux syndicats professionnels par la loi du 21 mars 1884.
- Les changements que la commission de la Chambre a fait subir au projet sénatorial ne sont pas tels que le Sénat puisse éprouver quelque répugnance à les faire siens.
- Il est donc permis d’espérer que le projet déposé le 18 juillet 1888 par M. Floquet, ministre de l’intérieur, adopté par la Chambre, le 7 juin 1889, et par le Sénat, le 21 juin 1892, recevra sa consécration définitive avant la fin de la présente législature.
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- Une réforme de la loi sur les sociétés
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- Entre deux quelconques des innombrables interpellations motivées parles incidents du Panama, la Chambre, sans discussion, après urgence déclarée, ce qui supprime la formalité d’une deuxième délibération, a voté deux propositions ayant pour objet de faciliter l’accession d’une nombreuse catégorie d’ouvriers à une part du capital de l’entreprise.
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- chronique parlementaire
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- Nous avons analysé, au moment de leur dépôt, ces deux propositions. La première de M. Graux a pour objet d’abaisser à 50 francs le chiffre de l’action ou coupon d’actions des sociétés en commandite ou anonymes, qui ne peut être actuellement inférieure à 100 francs, lorsque le capital n’excède pas 200.000 francs et à 500 francs, lorsque ce capital dépasse 200.000 francs.
- La proposition accorde, en outre, aux plus petits intéressés le droit de se syndiquer pour organiser leur représentation aux assemblées générales.
- La seconde, de M. Thellier de Poncheville donne aux sociétés civiles dans la catégorie desquelles rentre la presque totalité des société houillères, la faculté de profiter des avantages de la loi de 1867, en se conformant à ses prescriptions.
- Même dans le cas où des sociétés civiles n’useront pas des facilités de transformation qu’elle leur offre, la proposition Thellier de Poncheville, leur applique comme aux sociétés par actions proprement dites les dispositions de la proposition précédente.
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- Le Musée d’économie sociale
- Les députés ont reçu communication du projet de loi dont nous avons déjà parlé et qui a pour objet la création d’un musée d’économie sociale, au Conservatoire des arts et métiers.
- Comme le groupe d’économie sociale à l’Exposition de 1889, dont il est directement issu, ce musée, dit l’exposé des motifs, « doit constituer une leçon de choses vécues, présenter des documents extraits, non de l’imagination des auteurs, mais fournis par la déposition des faits eux-mêmes scientifiquement interrogés ».
- Pour faciliter la visite des collections, on les répartira méthodiquement en seize sections, suivant le mode de classement adopté en 1889. Ces sections sont les suivantes :
- 1° Rémunération du travail ; 2° participation aux bénéfices,
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- LE DEVOIR
- associations coopératives de production; 3° Syndicats professionnels; 4° apprentissage; 5° sociétés de secours mutuels ; 6° caisses de retraites et rentes viagères; 7° assurances contre les accidents et sur la vie; 8° caisses d’épargne; 9° sociétés coopératives de consommation; 10° sociétés coopératives de crédit; 11° habitations ouvrières; 12® cercles ouvriers, récréations et sociétés populaires; 13° hygiène sociale, sociétés de tempérance, protection des enfants du premier âge, précaution contre les accidents de fabrique; 14°institutions créées par les chefs d’exploitation en faveur de leur personnel ; 15° grande et petite industrie, grande et petite culture; 16° intervention économique des pouvoirs publics.
- Mais la place réservée, en 1889, aux appareils destinés à préserver les ouvriers contre les accidents du travail sera élargie.
- Pour donner vie à ce musée, des conférences seront organisées qui auront lieu le dimanche. Elle seront confiées à des spécialistes qui expliqueront sur place les documents exposés dans les divers compartiments du musée. Afin de compléter ces conférences fragmentaires et les relier, un cours méthodique sera organisé sous le titre de « Cours de technologie sociale. » •
- Ce cours se préoccupera surtout de la technique des institutions qu’il doit décrire. Il insistera sur les faits, les détails d'organisation, les résultats et n’accordera à la théorie que cette part légitime où, sur la base solide des faits, le professeur édifie ses généralisations et ses conclusions personnelles. En présence du nombre de plus en plus grand des personnes qui veulent organiser des institutions de retraites, de secours mutuels, des sociétés coopératives, des syndicats professionnels, ou concourir à leur administration, le nouveau cours aurait pour principal objectif de décrire avec une précision scientifique ces divers organismes, d'en définir les conditions techniques de succès, de signaler les écueils à éviter, de tracer la marche à suivre et d’indiquer les résultats obtenus suivant les types adoptés et les milieux d’application.
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- Les dépenses de l’établissement s’élèveront à 40.000 francs. Quant aux frais annuels de l’exploitation, ils peuvent être évalués à 10.000 francs, y compris le traitement du conservateur spécial placé à la tête de ce musée.
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- L’Assistance médicale
- Le Sénat a adopté en première délibération le projet de loi sur l’assistance médicale.
- On sait que le but du projet est d’assurer des secours médicaux et des remèdes aux malades pauvres.
- C’est pour assurer à tous ceux qui en ont besoin ce minimum d’assistance que le projet a été déposé. Les communes doivent être aidées par les départements et les départements pauvres par l’Etat. Tel est le principe de la loi.
- La Chambre en adoptant le projet a exempté les communes de toute contribution.
- Il a été convenu au Sénat que la commission des finances serait appelée à donner son avis sur la partie financière du projet entre les deux délibérations.
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- Les retraites des ouvriers mineurs
- Un autre projet de loi, dont l’adoption définitive est impatiemment attendu par tous les intéressés, et ils sont nombreux, a été voté en première délibération, par le Sénat, le projet de loi sur la caisse des retraites des mineurs.
- La discussion a surtout porté sur le taux des retenues tant patronales qu’ouvrières, qui a été fixé à 4 %, et sur l’article 3 qui donnait la faculté au minêur de ne pas opérer de versement.
- Le Sénat s’est prononcé pour la suppression de cet article, c’est-à-dire pour l’obligation du versement. Cette clause donne satisfaction au désir de l’immense majorité des ouvriers mineurs.
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- La Sécurité et l’Hygiène des travailleurs
- Enfin, pour clore la série, mentionnons l’adoption par la Chambre et le Sénat du projet de loi sur la sécurité et l’hygiène des travailleurs dans les établissements industriels; par la Chambre, du projet de loi sur les habitations ouvrières, et du projet de loi tendant à admettre les syndicats ouvriers à l’adjudication de travaux départementaux et communaux.
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- EN NORVÈGE
- Dans le discours du trône, le gouvernement a annoncé au Storthing qu’une loi limitant les heures de travail et une loi sur les assurances ouvrières contre la maladie et les accidents sont en préparation.
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- EN ANGLETERRE
- Voici la liste des sept mesures législatives dont les ministres libéraux ont annoncé ou effectué le dépôt :
- Home raie bill ou bill pour amender les dispositions relatives au gouvernement de l’Irlande. — Bill pour abolir l’attribution d’une pluralité de suffrages à un seul électeur. — Bill pour établir un contrôle local sur le trafic des liqueurs. — Bill pour amender la loi de la responsabilité des patrons à l’égard de leurs ouvrieis. — Bill pour modifier les dispositions législatives relatives à l’enregistrement des électeurs en Angleterre et dans le pays de Galles. — Bill pour modifier les mêmes dispositions législatives en Ecosse. — Bill pour amender la loi relative au nombre d’heures de travail des employés de chemins de fer.
- Dans la discussion du discours du trône, la Chambre des Communes a repoussé, par 234 voix contre 119, un amende-* ment de M. James Lowther tendant à restreindre l’immigration
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- des indigents étrangers; par 276 voix contre 109, un amendement de M. Keir Hardie, chef du parti ouvrier indépendant, exprimant le regret de ce que le discours du trône ne contienne l’annonce d’aucune mesure législative pour remédier à la situation des sans-travail, et préconisant l’institution de colonies agricoles sur des parties inoccupées du sol anglais; et par 272 contre 232, l’amendement du député conservateur Wharton exprimant des regrets de ce que le discours du trône n’eût annoncé aucune mesure protectionniste pour remédier à la détresse à laquelle les agriculteurs anglais sont actuellement en proie.
- Le Parlement a reçu communication d’un projet de loi, à l’élaboration duquel a travaillé sir Charles Dilke, en faveur de la journée de huit heures pour les mineurs.
- EN ALLEMAGNE
- Nous ne mentionnerons ici, que pour mémoire, la grande discussion que le Reichstag consacrait naguère, trois jours durant, au socialisme.
- Violemment attaquées, au nom des libéraux, parM. Richter et par M. Stœcker, organe de la réaction politique et religieuse, les doctrines socialistes ont été défendues, avec leur talent habituel, par MM. Bebel et Liebknecht.
- Ce débat en quelque sorte académique, n’apprendrait rien de nouveau sur les tendances du socialisme allemand. Il nous paraît plus intéressant de reproduire ici les réflexions fort justes qu’il a suggérées au Temps
- « Une fois de plus, ils (Bebel et Liebknecht) s’étaient servis de la tribune du Reichstag pour promulguer leur doctrine avec les avantages que confère à la prédication révolutionnaire le privilège constitutionnel du parlementarisme. Leur propagande, à laquelle on ne refusera pas d’être dirigée avec une entente singulière de l’adaptation des moyens au but, a fout à gagner à ces tournois solennels où ils apparaissent aux
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- masses populaires sur le même plan de légalité officielle que leurs adversaires, où leur parole est investie d’une impunité absolue et où trop souvent la cause de la société existante est plaidée par des avocats de plus de zèle et de bonne volonté que de talent.
- » Aussi les députés démocrates-socialistes ne se formalisent-ils pas beaucoup des dénonciations de MM. Richter et Stœcker. Après tout, ils en ont vu bien d’autres, et quand on a connu les douceurs du petit état de siège et de la loi d’exception, les gros mots glissent et ne blessent pas.
- » De plus, il est à croire que les chefs socialistes savent à quoi s’en tenir sur la force de leur parti. Quand on parle si haut de banqueroute, ils se disent qu’on ne se donnerait pas la peine de s’escrimer contre des fantômes. Quand on les assure — de droite ou de gauche — qu’ils ont cessé d’être dangereux, ils pensent aux chiffres de leurs votants aux élections générales, ils se représentent cette ascension constante qui, en un quart de siècle, les a fait passer de moins de cent mille à plus de quinze cent mille suffrages.
- » Quand on déclare que leurs doctrines ne sauraient plus inquiéter, parce qu’elles sont percées à jour, ils rappellent malignement qu’en tout cas leurs procédés font des progrès, puisque l’antisémitisme leur a emprunté quelque chose des arts de la démagogie et que l’antisémitisme pénètre jusqu’aux moelles le parti conservateur et menace de le transformer du tout au tout. Quand on leur reproche d’avoir renié ce qu’il pouvait y avoir d’idéaliste dans l’enseignement d’un maître comme Karl Marx, pour se rallier à un grossier matérialisme révolutionnaire, ils songent, d’une part, qu’il n’y a pas si longtemps on les accusait de violer tous leurs devoirs de sujets, de citoyens et de patriotes en acceptant les principes du sémite internationaliste auteur du Capital et, d’autre part, qu’un parti ne demande pas d’ordinaire à ses pires ennemis de leur tracer sa ligne de conduite. et de lui fixer sa tactique ».
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- BELGIQUE
- Le Referendum. — Le 26 février, avait lieu à Bruxelles et dans les faubourgs le referendum populaire organisé par l’Association libérale (démocratique) et le parti ouvrier sur le suffrage universel.
- Plus de cent dix mille personnes avaient été régulièrement convoquées à prendre part à la consultation.
- Pour la ville de Bruxelles seule, quarante-neuf bureaux électoraux ont été installés dans des bureaux de journaux, dans des cafés et dans des locaux mis à la disposition des organisateurs par des propriétaires complaisants.
- Les journaux progressistes et socialistes avaient mené une campagne très active en faveur du referendum. La presse libérale modérée s’était cantonnée dans une demi-abstention, tandis que les journaux catholiques avaient préché l’abstention.
- Cinq questions avaient été posées aux électeurs.
- Etes-vous partisans :
- 1° Du suffrage universel à 21 ans? (Proposition Janson).
- 2° Du suffrage universel à 25 ans ? (Proposition Nothomb).
- 3U De l’exclusion des assistés et de ceux qui ne savent ni lire ni écrire? (Proposition Graux).
- 4e De l’habitation et du capacitariat combinés? (Proposition du gouvernement).
- 5° De l’exclusion de ceux qui ne possèdent pas les connaissances de l’instruction primaire ? (Proposition Frère-Orban).
- Le vote populaire a eu lieu au milieu du plus grand calme.
- Il a donné les résultats suivants :
- Convoqués : 111.700 ; votants, 60.279. Pour la proposition Janson, 46.660; pour la proposition Nothomb, 9.684.
- Les trois projets restrictifs n’ont réuni que des minorités infimes, au total : 3.935 voix.
- En somme, il y a eu 50 % d’abstentions.
- On s’est demandé s’il était juste de mettre en bloc cette proportion de 50 % d’abstentions à l’actif des adversaires du suffrage? N’y a-t-il pas, en Belgique comme partout, un tant
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- LE DEVOIR
- pour cent irréductible d’indifférents qui ne doivent pas être attribués à un camp plutôt qu’à un autre? Evidemment oui, en toute équité.
- Le lendemain du vote, l’organe démocratique la Réforme allait au devant de l’objection.
- Elle avait eu l’idée ingénieuse de demander sur cette question de la valeur des abstentions une statistique et un avis à une autorité en matière électorale, M. E. Pierre, secrétaire général de la présidence de la Chambre française des députés. M. E. Pierre a répondu que, depuis 1876 jusqu’au dernier scrutin législatif, la moyenne des abstentions en France est de 23 pour 100. Elle a même été de 31 pour 100 aux élections générales de 1881. A celles de 1889, où l’intérêt politique était particulièrement en jeu, elles ont accusé encore ce chiffre de 23 pour 100, qui paraît être pour un certain temps irréductible.
- La Réforme, qui a adressé la même question à Berne, fait remarquer que les grands referendum de la Confédération ne mettent en mouvement que 60 pour 100 d’électeurs. Et elle conclut de manière assez plausible que, si, dans deux pays où le droit de suffrage est entré dans les mœurs, il faut encore compter ici sur 23 et là sur 40 pour 100 d’abstentions, dans les scrutins les plus importants, l’abstention d’hier n’a pas la valeur mathématique de 50 pour 100 que les adversaires du suffrage universel voudraient lui attribuer. Tout bien pesé, le referendum de Bruxelles prouve sensiblement en faveur de la popularité du suffrage pour tous.
- La campagne du referendum populaire en faveur du suffrage universel se propage en Belgique. Nombre de villes de province suivent l’exemple de Bruxelles. Un referendum organisé à Ypres a donné, sur 1.471 votants, 1.460 voix en faveur du suffrage universel, et à Pâturages, sur 2.598 votants 2.450 voix.
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- SUÈDE
- Un Parlement officieux. — En Belgique, c’est pour donner à la révision constitutionnelle une orientation définitive dans le sens démocratique que le referendum a eu lieu à Bruxelles et dans plusieurs autres villes ; en Suède, c’est pour enlever de haute lutte le suffrage universel que 220.000 électeurs improvisés, non inscrits sur les listes électorales
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- du pays, ont élu 123 délégués à une sorte de Parlement officieux.
- Cette assemblée s’est réunie le 14 mars à Stokolm.
- Elle se compose en majeure partie de radicaux, la minorité est socialiste. Une femme même, une journaliste, MHe Rathou y siège en avant-courrière des revendications de son sexe.
- Il paraît que cette organisation, fort savamment agencée, ne laisse pas d’inquiéter les champions de l’ordre établi, du statu quo. Les conservateurs commencent à regretter de n’avoir pas devancé le déchaînement de ce puissant courant et de n’avoir pas saisi l’occasion de voter en des temps plus calmes une réforme électorale qui aurait pu donner pour un temps satisfaction à des exigences depuis lors fort grossies.
- L’année dernière, la seconde Chambre votait un projet de loi abaissant le cens électoral d’un revenu annuel de 1112 francs à 695 francs.
- Cette mesure, qui aurait porté le corps électoral de 300.000 à 480.000 citoyens, fut rejetée par la première Chambre. Elle était pourtant bien modeste, puisqu’elle eût encore laissé en dehors du droit de suffrage près de 800.000 suédois majeurs.
- A la suite de la manisfestation organisée par les radicaux et les socialistes, la Chambre s’est empressée de reprendre pour l’examiner le projet qu’elle avait si imprudemment repoussé, pendant qu’un certain nombre de membres de la seconde Chambre signaient une proposition de suffrage universel pur et simple.
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- FRANGE
- Les sociétés de secours mutuels. — D’après un rapport publié par le Bulletin clés sociétés de secours mutuels} au 31 décembre 1890, le nombre des sociétés approuvées ou reconnues comme établissements d’utilité publique était de 6.674, en augmentation de 219 sur l’année 1889.
- En 1889, elles comptaient 175.028 membres honoraires et 891.533 membres participants (hommes, femmes et enfants).
- En 1890, elles avaient 179.197 membres honoraires et 911.955 membres participants, soit une augmentation de 24 591 membres honoraires et participants.
- Au 31 décembre 1890, le nombre des sociétés autorisées était de 2.470 en augmentation de 42 sur l’année 1889. Elles comp-
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- taient 23.818 membres honoraires en 1889 et 25.102 en 1890. L’augmentation est de 1.284.
- Le nombre des membres participants (hommes, femmes et enfants) qui était de 311.300 en 1889 s’est élevé à 320.112 en 1890, soit une augmentation de 8.812. L’accroissement total est donc de 10.096 membres.
- L’ensemble des sociétés approuvées ou reconnues et des sociétés autorisées présente, en 1890, les différences suivantes sur l’année 1889.
- En 1889, il y avait 8.883 sociétés comptant 1.401.079 membres et possédant 165.534.940 fr. 53.
- En 1890, au 31 décembre, il y avait 9.144 sociétés comptant 1.436.366 membres et possédant 173.472.411 fr. 49. L’augmentation d’une année sur l’autre est de 261 sociétés, de 34.687 membres et de 7.937.470 fr. 96.
- Ce résultat est d’autant plus appréciable que les difficultés supportées par ces sociétés, tant pour la moins-value de leurs capitaux que par le surcroît de frais de maladie causé par l’influenza, ont été plus grandes.
- La République à l’atelier. — La grève de Rive-de-Gier soulève la question intéressante des « comités d’usines. »
- Ces comités d’usines, bien que venant d’Amérique, ne sont pas en France chose aussi nouvelle qu’on pourrait croire.
- En résumé, c’est l’organisation de tous les travailleurs d’un atelier en une sorte d’association, qui se charge d’exécuter la commande du patron.
- Le patron déclare avoir besoin d’un objet dans telle condition, le « comité d’usine » le lui fournit; il en résulte une sorte de forfait.
- On voit d’ici la première conséquence : Il n’y a plus de maîtres ni de serviteurs; il ne reste que des contractants égaux en droits réciproquement engagés; l’ouvrier membre « du comité d’atelier » retrouve la dignité de l’homme en face de l'industriel; il n’y a plus, à proprement parler, d’employeurs ni d’employés, il ne subsiste qu’un entrepreneur d’une part, et des travailleurs en régie de l’autre.
- Cette organisation n’est certainement pas l’idéal, puisqu’elle ne fait pas encore du travailleur le véritable associé de l’entreprise; mais, au moins, l’ancienne bête de somme redevient un être humain. Le comité d’usine devient libre de son recrute-
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- ment, de son règlement; le patron cesse d’être possesseur d’hommes, on ne lui doit plus que des produits industriels; il ne peut plus injurier, flanquer sur le pavé selon son caprice, imposer la famine, baisser à volonté les salaires, favoriser l’un au détriment de l’autre; il ne conserve plus en face de l’équipe du comité des travailleurs, que la situation du client ; le contremaître, de garde-chiourme du patron qu’il était, devient un délégué de l’équipe, et les moeurs de la liberté succèdent aux hontes de l’esclavage.
- Un de ces comités existe déjà dans une des verreries de Rive-de-Gier et c’est en somme pour empêcher la formation d’une organisation analogue dans la métallurgie, que les patrons de ce pays ont fomenté la grève actuelle
- Car il paraît que c’est l’abomination de la désolation quand le travailleur devient un homme, quand il nomme lui-même son chef d’équipe et qu’il fait lui-même sa loi d’atelier.
- Rappelons d’abord que cette abomination est depuis longtemps en France le régime des ateliers de composition typographique, ce qui prouve qu’elle n’est pas si américaine que cela, et ajoutons que des gens qui se prétendent républicains comme le Temps, par exemple, au lieu de jeter la malédiction contre « les comités d’usines » devraient saluer leur naissance avec joie, puisque c’est purement l’avènement de la République dans l’atelier. Ce qui s’est produit dans l’ordre politique devait fatalement se produire dans l’ordre industriel, les travailleurs finissent par supprimer la monarchie dans l’usine comme la bourgeoisie l’a supprimée dans la nation, et celle-ci est certainement très mal venue à se plaindre de trouver de si intelligents imitateurs.
- (Le Radical) Ernest Lesigne
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- L’Union chrétienne de jeunes gens de Paris, anciennement, 4, faubourg Montmartre, s’est installée dans son immeuble, rue Trévise, 14, le 1er mars.
- L’association met à la disposition des jeunes gens : un restaurant, une bibliothèque, des salles de lecture, de travail et de réunions, et, sous peu, un gymnase, des bains et quelques chambres meublées.
- Le programme des réunions, cours et conférences est envoyé à quiconque en fait la demande.
- Rappelons que V Union chrétienne des jeunes gens de Paris a obtenu une médaille d’or, à l’Exposition universelle de 1889.
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- SUISSE
- La réglementation de l’apprentissage. — Le Conseil d’Etat du canton de Neufchâtel a rendu l’arrêté suivant :
- Art. 1er. — Les autoritées communales devront établir et tenir constamment à jour le rôle nominatif des apprentis dans chaque localité.
- Art. 2. — Il est enjoint en conséquence à toute personne, patron, ouvrier, chef d’industrie ou d’un établissement quelconque occupant un ou plusieurs apprentis de l’un ou de l’autre sexe, d’en faire la déclaration au Conseil communal jusqu’au 1er février 1893.
- Art. 3. — Toute personne, patron, ouvrier, chef d’industrie ou d’un établissement quelconque qui, postérieurement au 1er février 1893, engagera un apprenti de l’un ou l’autre sexe, est tenu d’en faire de même la déclaration au Conseil communal dans les trente jours qui suivront celui de l’entrée de l’apprenti.
- Art. 4. — Toute personne qui négligera de faire la déclaration-prescrite au présent arrêté, sera punie d’une amende de 10 à 25 francs. En cas de récidive, l’amende sera doublée.
- ANGLETERRE
- Le département du Travail.—Le 24 janvier, M. Mun-della, président du Board of Trade, a reçu des députations des Trades-Unions et leur a exposé la manière dont il se proposait de satisfaire un de leurs désirs : la constitution complète d’un Département du travail. Au cours de l’entretien, M. Mundella a fait part à l’assemblée du plan d’organisation qu’il a arrêté, que les ministres ont accepté et qui va être mis à exécution à bref délai. Le 7unes, du 25 janvier, a publié le récit de l’entrevue et le texte complet du mémorandum, de M. Mundella. Il peut être résumé comme suit :
- Une section spéciale du Board of Trade sera chargée dorénavant de préparer, de recueillir, de classer et de publier les statistiques et les informations diverses se rapportant au travail; elle comprendra elle-même trois départements: commerce, travail, statistique, et sera placée sous la haute direction de M. R. Giffen, contrôleur général.
- L’état-major spécial du département du travail — lequel
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- sera installé dans un local distinct de celui occupé par le Board of Trade — comprendra un commissaire du travail, qui aura la direction générale du Département, un secrétaire en chef (correspondant), trois secrétaires-adjoints du travail, dont une femme, et une trentaine d’employés de tous grades.
- Dans les grandes villes de province — surtout dans celles qui sont le chef-lieu d’un ressort d’inspection des fabriques — il y aura des secrétaires locaux chargés d’informer le département central de tout ce qui concerne les conditions du travail dans sa circonscription et compléter, par des enquêtes locales, les travaux de l’office central.
- Le Département projette en outre :
- 1. La publication d’une Gazette çlu Travail fLabour GazetteJ qui, mensuelle d’abord, paraîtra, sans doute, plus fréquemment dans la suite. Ce bulletin fournira des renseignements précis sur toutes les questions pouvant intéresser les travailleurs des deux sexes.
- C’est une extension du bulletin mensuel publié actuellement, sur l’état du marché du travail, par M. Burnett, l’ancien secrétaire du travail.
- 2. La publication d'un extrait officiel des rapports des inspecteurs des fabriques et des mines sur la situation du travail dans leurs ressorts respectifs, sur les accidents, sur l’exécution des règlements et lois sur les mines et usines, sur les mesures prises par les autorités locales en ce qui concerne l’hygiène des ateliers, sur les caisses de prévoyance et de secours mutuels, sur les meetings et congrès' importants, régionaux ou internationaux, etc.
- 3. Une liste mensuelle des opérations des Trades-Unions, Sociétés coopératives et de secours mutuels, créées ou dissoutes pendant le mois.
- 4. La publication de notices sur les conditions des travailleurs ruraux, sur le travail des femmes, par le secrétaire de l’office central, sur les conditions d’existence et de fonctionnement de certaines industries irrégulières, comme celles des docks de Londres, — de statistiques sur le paupérisme, sur les caisses d’épargne, sur l’enseignement industriel, sur l’exportation et l’importation, sur les prix de détail moyens des principaux objets de consommation usuelle de la classe ouvrière, ainsi que sur les prix de gros des marchés les plus importants du monde.
- 5. La publication de notes.
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- 6. Il sera publié aussi une liste des publications officielles du pays et de l’étranger relatives au travail et aux travailleurs, avec des extraits courts et clairs de ces publications; — un aperçu des législations étrangères relatives au travail.
- La Labour Gazette sera vendue au prix d’un penny (10 cent.) et sera envoyée gratuitement aux bibliothèques populaires, aux organisations ouvrières, aux Chambres de commerce, etc.
- Le département du travail ouvrira des enquêtes périodiques sur des sujets importants, non suffisamment connus et notamment :
- a) Sur l’étendue et les causes des fluctuations du travail dans les industries « irrégulières » et sur les effets de ces fluctuations sur la condition des ouvriers;
- b) Sur les essais tentés en Angleterre et à l’étranger pour combattre la misère, notamment par l’octroi de travail par les soins des municipalités, par l’institution d’ateliers municipaux ou nationaux, par l’établissement de colonies agricoles ou autres — et sur les causes, soit du succès, soit de l’insuccès de ces tentatives ;
- c) Sur divers points relatifs au travail des enfants, tant à l’intérieur qu’aux abords des fabriques;
- d) Sur les effets de certains procédés usités dans les industries insalubres (au point de vue statistique, scientifique et médical) ;
- e) Sur les effets économiques de l'immigration, sur les divers modes de paiement ou de réglementation des salaires (notamment la participation aux bénéfices, le travail coopératif, etc.), sur le travail des femmes mariées, sur le coût des moyens de subsistance, sur les conditions'du travail supplémentaire, etc.
- Le département publiera annuellement un rapport.
- {Revue Sociale et Politique).
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- Les illettrés-. — D’une statistique qui vient d’être communiquée au Parlement, il résulte qu’aux dernières élections générales la proportion des « illettrés » ayant pris part au scrutin dans différentes parties du Royaume-Uni, a été la suivante :
- 46.109 sur 3.725.972 en Angleterre et dans le pays de Galles; 4.577 sur 466.040 en Ecosse; 84.919 sur 395.02i en Irlande.
- On voit que l’Ecosse est de beaucoup la partie la plus instruite du Royaume-Uni, puisqu’il n’y a chez elle qu’un illettré
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- sur 117 votants tandis qu’on en trouve 1 sur 78 en Angleterre et dans le pays de Galles, et \ sur 4 en Irlande.
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- Club de jeunes gens. — L’Angleterre offre de nombreux exemples d’un genre d’institutions que nous croyons de nature à intéresser nos* lecteurs. Il s’agit des clubs spéciaux aux jeunes gens, où ceux-ci trouvent des éléments d’instruction, d’éducation et de distraction des plus variées, sous le patronage de personnes instruites et bienveillantes.
- . Un de ces clubs a été, il y a quelques mois, inauguré à Macclesfleld (région de Manchester) sous le patronage de M. James Johnston, ingénieur, un des notables membres des sociétés coopératives de l’Angleterre.
- Le club fondé dans une partie de l’établissement même de M. Johnston comprend : une grande salle où cent personnes peuvent trouver des sièges ; deux pièces moins vastes à destination l’une de bibliothèque et salle de lecture, l’autre de salle de récréation et jeux divers ; une salle de gymnastique pourvue d’engins spéciaux ; une autre grande salle avec piano et dispositions permanentes pour représentations scéniques variées. Il est question d’ajouter bien des choses à ce qui existe déjà, mais nous nous en tenons à ce qui est.
- L’inauguration a eu lieu en octobre dernier, sous la présidence du Maire de la cité de Macclesfleld. Divers discours furent prononcés. Le fondateur, M. Johnston signala que le club serait ouvert chaque samedi soir. Il annonça qu’une représentation dramatique serait donnée la semaine suivante; et, que plus tard, les garçons de l’école primaire supérieure, puis les jeunes filles de l’école complémentaire donneraient également, tour à tour, des soirées.
- Les souscriptions’ auxquelles les jeunes gens eux-mêmes ont concouru pour une certaine part, s’élèvent à environ 1500 francs. L’œuvre est patronnée par des membres du Parlement et autres notabilités. Un grand nombre de jeunes travailleurs sont déjà enrôlés, et tout fait espérer un bon succès.
- Le Maire de Macclesfleld, s’adressant aux jeunes apprentis, leur exposa que leur éducation n’était pas achevée au sortir de l’école primaire, et que toutes facilités leur étaient offertes dans le club pour compléter sous tous les rapports leurs études. U leur peignit les avantages de toute nature qui pouvaient résulter pour eux de la fréquentation du club et mit en opposition les risques et les dangers de la rue et des mau-
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- vaises compagnies. Il appuya sur la puissance des habitudes contractées dès la jeunesse et sur la nécessité de n’en prendre, en conséquence, que de bondes. Amener les jeunes gens à réfléchir, à penser par eux-mêmes, tel devait être aussi, dit-il, un des buts de l’institution ; et si les jeunes gens voulaient bien se prêter à ce qu’on attendait d’eux, la ville de Maccles-field et ces jeunes gens tout les premiers ne pourraient que se féliciter grandement de l’ouverture du nouveau club.
- C’est avec le plus grand plaisir que nous signalons la fondation d’œuvres semblables où — comme l’a dit M. Johnston dans son discours d’inauguration — « les hommes sont conduits à reconnaître par l’expérience qu’en travaillant au bien des autres ils assurent au mieux leur bien propre. »
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- ETATS-UNIS
- On lit dans la Revue scientifique : (1)
- Ecole d’arts et de sciences à Chicago. — M. P. D. Ar-
- mour a donné 7.500.000 fr., il y a à peine un mois, sous la forme d’un bâtiment qui portera le nom d'Armour Institut et qui sera une institution d’enseignement. M. Armour voudrait en faire l’école de sciences et d’arts la plus puissante d’Amérique. Il va de soi qu’un budget annuel est nécessaire; et M. Armour a ajouté à ce don une somme de 7.000.000 de francs à cet effet. Le nouvel Institut se garnit rapidement de livres et d’instruments, il ouvrira sans doute ses portes aux élèves en septembre.
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- L’Université de Chicago. — L’université de Chicago qui est la plus jeune des Universités existantes a décidé, semble-t-il, de faire les choses avec une libéralité et une ampleur de vue exceptionnelles. La section de géologie comprendra 7 professeurs et 2 professeurs adjoints dont chacun a sa branche spéciale dans la géologie. Dans ces conditions, l’enseignement doit être très bon et très complet; telle partie de la science n’étant pas nécessairement sacrifiée, alors que telle autre est démesurément approfondie, en raison des préférences personnelles des professeurs.
- (1) Revue scientifique, hebdomadaire, Paris : ?5 fr. par an; départements : 3o f»\ J)ure$iu des Revues, 111, boul. Saiut-Germain, Paris,
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- L?Université de Chicago, qui doit déjà 13 millions de francs à M. J.-D. Rockefeller, a reçu encore récemment un don de 5 millions. A l’heure présente, la valeur totale de l’Université atteint la somme de 35’ millions. Son chef compte qu’avec le temps elle arrivera à posséder une série de monuments aussi importants que la merveilleuse série des collèges d’Oxford et de Cambridge.
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- Ecole d’agriculture. — Une école d’agriculture vient d’être créée en Floride pour l’étude des maladies de l’oranger, du • citronnier et d’autres espèces voisines.
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- CHINE
- Les chemins de fer. — Tientsin (ou gué du ciel) est le port le plus important du Petchili et le débouché naturel de la Mongolie et de la Païkalie russe. Située sur un fleuve navigable, le Peï-ho, elle est au point de convergence de plusieurs chemins naturels formés par les rivières de la contrée. Tientsin, grâce à son commerce, est devenue une des grandes cités de la Chine ; sa population dépasse celle de la capitale. Le nombre de ses habitants s’élève à plus d’un million. Son importance considérable et son admirable position commerciale ont amené le gouvernement chinois à en faire le dépôt général du sel dont il a le monopole et l’entrepôt des céréales qui approvisionnent Pékin.
- Tientsin fut ouverte au commerce européen en 1858. Depuis lors son importance n’a fait qu’augmenter, elle ne paraît pas devoir s’arrêter là, puisque nous lisons dans la Revue scientifique :
- « Les chemins de fer paraissent définitivement prendre pied en Chine. La ligne de Tientsin à Tokou vient d’être étendue jusqu’à la rivière Lan, sur une longueur de 208 kilomètres, et elle est continuée activement vers le Nord. Une partie importante de la ligne est ouverte au trafic.des voyageurs. »
- Quel ne sera pas l’avenir de Tientsin quand,reliée au sud par le Peï-ho au grand golfe du Petchili, elle le sera au nord, par son chemin de fer, au grand transsibérien actuellement en construction par les Russes..
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- PAYS DIVERS
- Les chemins de fer en Europe. — La longueur totale des chemins de fer exploités en Europe au 31 décembre dernier est de 228,045 kilomètres, en augmentation de 4,144 kilomètres sur la longueur exploitée au 31 décembre 1890, soit de 1,85 0/0.
- Ces 228,015 kilomètres se répartissent ainsi entre les différents pays :
- Allemagne 43,409 (augmentation sur 1890, 505 kilomètres) ; France 39,946 (augmentation l ,05 i ) ; Grande-Bretagne et Irlande 32,695 (augmentation 79) ; Russie et Finlande 31,071 —non compris le chemin de fer transcaspien 1,433 kil. (augmentation 131); Autriche-Hongrie 28,006 (augmentation 1,051) ; Italie 13,186 (augmentation 279) ; Espagne 10,131 (augmentation 253) ; Suède et Norvège 9,841 (augmentation 261) ; Belgique 5,307 (augmentation 100) ; Suisse 3,279 (augmentation 81) ; Pays-Bas et Luxembourg 3,0:9 (augmentation 18); Roumanie 2,543 (sans augmentation) ; Portugal, 2,293 (augmentation 168) ; Espagne 2,014 (augmentation 28) ; Turquie, Bulgarie et Roumélie 1.719 (sans variation); Grèce 915 (augmentation 139) ; Serbie 540 (sans variation); Ile de Malte 11 (sans variation).
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- UNION DES CHAMBRES SYNDIDALES
- Le Moniteur des syndicats ouvriers publie le document suivant :
- Siège social : 18, rue Cadet, Paris
- APPEL AUX TRAVAILLEURS
- Citoyens,
- Les chambres syndicales ouvrières de Paris, s’inspirant des vœux émis dans tous les Congrès et dans les grandes assemblées ouvrières, ont décidé d’unir entre elles les chambres syndicales de France.
- Les corporations syndiquées ont, depuis leur formation, rendu à la démocratie ouvrière des services incontestables, et leur utilité, leur autorité ne sont plus à démontrer; mais il est nécessaire, pour leur donner un rôle plus prépondérant, de les unir entre elles par un lien de solidarité conforme aux sentiments généreux qui les animent et aux nécessités qu’impose l’état social actuel du prolétariat.
- Notre but, le but de V Union des Chambres syndicales ouvrières de France est de faire disparaître parmi nous ces différentes écoles qui, laissant la porte ouvertes aux utopies, faussent le jugement, et de fonder, non pas un parti ouvrier dans la nation, mais' la véritable démocratie du travail.
- Citoyens, pour arriver au développement régulier du progrès et de la liberté, ainsi qu’à une répartition plus équitable des charges et des bénéfices sociaux, notre organisation ouvrière doit s’affranchir de toute tutelle, qu’elle nous soit imposée par l’Etat ou par ceux qui préconisent l’anarchie comme un remède souverain devant guérir toutes les plaies sociales.
- Considérant que la participation aux bénéfices de l’entreprise est un des meilleurs moyens d’améliorer la situation des ouvriers et employés, d’assurer la paix dans le travail et la prospérité de l’entreprise, VUnion émet le vœu que ce système de rémunération soit pratiqué dans toutes les industries où son application.est possible.
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- LE DEVOIR
- Nous comptons, citoyens, sur le concours actif et éclairé de tous les dévoueménts pour nous aider dans cette œuvre de régénération sociale.
- Agréez, citoyens et chers camarades, nos saluts fraternels.
- Le Conseil
- Suivent les Statuts de P Union :
- Article premier. — Il est formé entre les Chambres syndicales ouvrières de France, constituées en vertu de la loi du 21 mars 1884, qui adhèrent aux présents statuts, une association collective sous le titre de Union des Chambres syndicales ouvrières de France.
- Art. 2. — La Société a pour but :
- 1° De concourir au progrès moral et matériel des travailleurs des deux sexes, ainsi qu’à la légitime satisfaction de leurs vœux, et besoins ;
- 2° D’étudier en commun toutes les questions concernant leurs intérêts;
- 3P De prendre toutes les mesures nécessaires à leur émancipation ;
- 4° De donner aux sociétés adhérentes les renseignements qui pourraient leur être utiles sur le fonctionnement des syndicats, la création d’institutions de prévoyance, etc., etc.
- Art. 3 — Les chambres syndicales de province, adhérentes à VUnion des chambres syndicales ouvrières de France, entrent dans cette vaste association sur le même pied d’égalité, avec les mêmes droits, les mêmes charges, les mêmes devoirs.
- Art: 4. — Chaque chambre syndicale, soit de province, soit de Paris, ayant adhéré à VUnion des Chambres syndicales ouvrières de France, conservera son entière autonomie; elle pourra faire partie d’une autre organisation ouvrière.
- Art. 5. — Les Chambres syndicales ou fédérations adhé- ' rentes à V Union des Chambres syndicales ouvrières de France peuvent prendre ce titre en le faisant suivre, toutefois, d’un nom de région, de ville ou de corporation, tel que: Union des Chambres syndicales ouvrières de France, fédération du Nord, ou de Nice, ou de Lyon, etc. ; ou bien : Union des Chambres syndicales ouvrières de France, Chambre syndicale des ouvriers menuisiers, maçons, etc.
- Art. 6. — Aucun syndicat ne sera définitivement admis que lorsque le conseil aura ratifié son admission par un vote.
- Art. 7. — En raison de la concentration des administrations
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- publiques, ainsi que de la centralisation de tous les renseignements utiles, le siège de VUnion des Chambres syndicales ouvrières de France est fixé à Paris.
- La durée de la Société est illimitée.
- Art. 8. — VUnion des Chambres syndicales ouvrières de France est représentée par un conseil, formé de délégués nommés par les chambres syndicales adhérentes.
- Art. 9. — Chaque syndicat de Paris, en adhérant à TUnion, choisit dans son sein deux délégués chargés de représenter le dit syndicat au conseil.
- Art. 10. — Chaque syndicat ou groupe de syndicats adhérent de province, devra choisir également dans son sein un délégué qui aura pour mission de représenter VUnion des Chambres syndicales ouvrières, de défendre ses intérêts généraux et de prendre les mesures nécessaires à son exîension.
- Art. 11. — Les syndicats adhérents de province seront représentés au conseil à raison d’un délégué par syndicat ou groupe de syndicats. Ce délégué sera choisi par VUnion et pris parmi ses membres les plus militants. La nomination de ce délégué sera soumise à la ratification du groupe qui le mandatera régulièrement.
- Art. 16. — Le conseil de VUnion se réunit tous les deux mois. Il se subdivise en autant de commissions et de sous-commissions qu’il le juge nécessaire au bon fonctionnement de la Société. Il fait son règlement intérieur.
- Art. 17 — Le conseil nomme dans son sein une commission de onze membres qui prend le nom de Commission exécutive. Ces onze membres sont nommés pour un an et renouvelables par moitié tous les six mois. Les membres sortants sont rééligibles.
- Art. 18. — La commission exécutive est chargée de représenter VUnion dans tout ce qui concerne la gestion de ses intérêts. Elle étudie les projets qui lui sont présentés ; elle.soumet ses travaux au conseil qui apprécie et juge en dernier ressort.
- Art. 19... — Elle se réunit deux fois par mois, etc.
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- On lit dans « La Finance nouvelle :
- Le Syndicat central des agriculteurs.de France a tenu à Paris son assemblée générale dès le commencement du mois. Le nombre de ses adhérents, suivant une progression croissante, a atteint le chiffre de 5,600. Dans les six premières années de son existence, il a recueilli 167,000 fr. de cotisations et est parvenu à se constituer une réserve de 125,000 fr. En établissant ces comptes, le président du Syndicat s’est efforcé de faire remarquer que le patrimoine acquis par l’association provient exclusivement, comme le veut la loi, des cotisations versées et non des bénéfices réalisés sur les affaires.
- Ces déclarations expresses ont été nécessitées par des faits regrettables et que l’on pouvait prévoir depuis déjà quelque temps. Parmi les cinq cents syndicats affiliés à l’Union des syndicats des agriculteurs de France, union tenant par des liens étroits au Syndicat central, nombreux ont été ceux qui se sont plaints de l’institution fonctionnant dans la capitale, nombreux aussi ont été les fournisseurs mécontents. Ces tiraillements ont contraint le Syndicat central à changer, vers la fin de l’exercice 1892, son directeur ainsi que le personnel du service des engrais. Depuis, ce directeur a ouvert, à son compte, un office destiné à faire une redoutable concurence au Syndicat central ; depuis, en outre, on parle d’une enquête dirigée par le ministre des finances contre ce même Syndicat central qui aurait, sous la direction antérieure, fait acte de commerce. Attendons les résultats de cette enquête pour savoir la part de responsabilité qui incombe à chacun dans l’affaire ; espérons que le principe syndical sortira indemne de cette épreuve, et en fera même son profit, car si des difficultés de cette sorte ont déjà pu retarder la marche des sociétés coopératives elles ne l’ont pas, du moins, arrêtée, mais ont au contraire servi à indiquer la nécessité d’une meilleure direction.
- C’est principalement pour prévenir de pareils embarras que les syndicats tendent de plus en plus à se décharger du service des achats et des ventes sur des coopératives qu’ils se contentent de patronner et qu’au besoin ils peuvent surveiller. Obéis* sant à cette préoccupation, les syndicats de la région du Nord
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- MOUVEMENT SYNDICAL DANS L’AGRICULTURE 227
- réunis à Amiens, ont décidé la fondation d’une coopérative agricole, sous forme de société anonyme, au capital de 200,000 fr., divisé en 4,000 parts de fondateurs de 50 francs chacune. Cette Société se propose d’acheter et de vendre pour les cultivateurs, aux meilleures conditions possibles, tous les aliments de rhomme et des animaux, les engrais, les outils, les machines agricoles, les semences, les bptes de produit et de travail, etc. Elle soumissionnera aux adjudications publiques, facilitera entre ses membres, les échanges directs des produits de la ferme, et établira par tous moyens les rapports directs entre producteurs et consommateurs, afin d’épargner aux uns et aux autres les commissions onéreuses prélevées par les intermédiaires. Une succursale sera installée tout d’abord dans chacun des départements de la région, c’est-à-dire dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, l’Oise, l’Aisne, la Seine-Inférieure, et plus tard dans chaque centre agricole un peu important.
- Le président du syndicat et du comice agricole de Tarare a expliqué de son mieux à ses co-syndiqués les avantages que présentera la coopérative nouvellement fondée de l’Union du Sud-Est. Il leur a fait comprendre que la nouvelle Société sera un instrument précieux et perfectionné dont les syndicats se serviront avec profit. Ceux-ci concentreront les commandes isolées de leurs membres et, à son tour, la coopérative concentrera les commandes des syndicats isolés, achètera et expédiera par quantités énormes, réalisant ainsi de fortes économies sur les prix d’achat et de transport. Cependant cette association ne cherchera pas à faire de bénéfices, car, après avoir servi 5 0/0 aux actionnaires, elle répartira les bonis entre les coopérateurs, au prorata des affaires faites par elle et avec eux. Cela ne l’empêchera pas d’aider à la solution de la question du crédit agricole en consentant, sur billets renouvelables et négociables, des délais de payement de 30, 60 et 90 jours.
- Le Syndicat de la Charente-Inférieure est le premier qui ait démontré la possibilité d’étendre à tout un département et subséquemment à toute une région les bienfaits d’une coopérative de consommation. Là ne se sont pas bornés ses efforts. Le département lui est redevable de la création directe ou indirecte de plus de vingt Sociétés de production laitière. Une, entre autres, la laiterie de Chaillé, munie par les soins du Syndicat, de l’outillage le plus perfectionné et en môme temps le plus économe de main-d’œuvre, a permis à de nombreux vigne-
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- rons ruinés par le phylloxéra de cultiver sur le sol de leurs anciennes vignes des plantes fourragères et d’entretenir d’excellentes vaches laitières. A côté de la laiterie, une porcherie utilisant le lait écrémé a donné des bénéfices assez importants pour amortir la dette première de la Société. Les membres se garantissent mutuellement la-perte des vaches qui sont remboursées dans la proportion de 75 0/0 de leur valeur. Enfin le beurre de Chaillé se vend bien aux Halles de Paris où sa marque est très bien cotée.
- Sans l’intervention de l’initiative syndicale, les cultivateurs des environs de Chaillé auraient, comme ceux de tant d’autres endroits, connu la misère et contribué pour leur part ù la dépopulation des campagnes et à l’encombrement des villes.
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- EA_ QUESTION IDE IDA. PAIS
- Les Parlements européens et F arbitrage
- Le Bureau interparlementaire de Berne, très bien dirigé par M. le docteur Gobât, membre du conseil national du canton bernois, à communiqué au Siècle le document suivant qu’il nous paraît bon de porter à la connaissance de nos lecteurs :
- « Bien que tous les Etats européens à peu près, aient été représentés par les membres de leurs Parlements aux dernières conférences interparlementaires, il n’existe pas encore dans tous les pays des groupes organisés et régulièrement constitués de députés et sénateurs partisans de l’arbitrage international et résolus de combattre pour ce principe au sein des assemblées législatives dont ils font partie. Le bureau interparlementaire s’est imposé le devoir d’insister dans tous les Etats, afin que partout des groupes se forment; à cet effet, il s’est mis en rapport avec plusieurs membres influents de Parlements. Il dresse, en même temps, l’état nominatif des membres de l’Association interparlementaire. S’il parvient à accomplir ce grand travail, il pourra entrer en relations avec chacun d’eux individuellement : ce qui n’est pas sans importance pour l’avenir de l’association. Mais l’essentiel est la constitution des groupes, avec présidents, vice présidents, secrétaires et trésoriers, sinon les groupes ne prospéreront pas et le nombre de leurs membres n’augmentera point. Les pays les mieux organisés sont l’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Roumanie, la Suède et la Suisse. Il est vrai que l’organisation n’est pas tout non plus; si les bureaux des groupes ne témoignent pas d’intérêt à la noble cause que notre association défend, leurs relations avec le bureau interparlementaire languissent.
- » Le programme et l’ordre du jour de la Conférence interparlementaire de Christiania, qui aura lieu dans le courant de l’année, seront prochainement arrêtés; tous les correspondants du bureau interparlementaire ont été invités à lui indiquer les sujets qu’ils désireraient voir porter à l’ordre du jour.
- » Il est un fait réjouissant : c’est qu’il sera donné suite aux résolutions de la Conférence de Berne. Après le Parlement de l’empire d’Allemagne, qui s’est saisi de la question de la pror
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- tection de la propriété privée sur mer en temps de guerre, ceux de la Grande-Bretagne, du Danemark, des Pays-Bas, de la Roumanie, s’occupent ou vont s’occuper des questions d’arbitrage international. Les motions dont il s’agit ont toutes été déposées par nos collègues. Le résultat pratique de la Conférence de Berne est que ses membres remplissent l’engagement qu’il ont contracté : porter devant leurs Parlements les décisions prises à Berne. Espérons qu’elles seront partout, accueillies favorablement. Jusqu’ici, le bureau interparlementaire n’a reçu, à ce sujet, que des nouvelles réjouissantes. »
- Le journal La Paix en reproduisant ce document le fait suivre des réflexions suivantes :
- c D’une manière indirecte, il semble résulter de ces informations que les membres français de la Conférence interparlementaire sont en retard pour constituer leurs groupes parlementaires au Sénat et à la Chambre des députés et pour soutenir devant l’une et l’autre assemblée les motions qu’on est convenu de présenter devant tous les Parlements autant que possible, en même temps.
- » Nous nous doutions un peu, ou, pour mieux dire, nous ne savions que trop qu’en France on était en retard sous ce rapport comme sous bien d’autres.
- » Toutefois, il ne faut pas oublier que, comme le rappelait l’autre jour au Reichstag allemand M. Bebel, 120 députés français se sont déjà prononcés ' pour la création de tribunaux internationaux et ne pas perdre de vue que si le Parlement de l’empire d’Allemagne, ainsi que le rappelle la note du Bureau interparlementaire de Berne, s’est saisi de la question de la protection de la propriété privée sur mer en temps de guerre, il vient de faire un assez mauvais accueil aux ouvertures de M. Bebel et même à celles beaucoup moins ambitieuses de MM. Baumbach et Bartli relativement à l’arbitrage international. Il y a donc là de quoi recroqueviller toutes les bonnes intentions des parlementaires français .».
- Voici quelques détails sur la discussion du Reichstag à laquelle il est fait allusion ci-dessus :
- C’est M. Bebel, avons-nous dit, quia introduit cette question épineuse devant le Parlement allemand.
- » L’Allemagne, a-t-il dit, n’aurait pas de meilleur moyen de témoigner de son amour de la paix que de contribuer à la réalisation de cette idée, et elle se concilierait toutes les sym-
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- pathies, tandis que maintenant elle est considérée comme le trouble-fête qui a commencé. Je crois qu’il serait digne du Reichstag de s’occuper de cette question, même en courant le risque qu’un pareil tribunal international soulève celle de l’Alsace-Lorraine.
- » Le chancelier de Caprivi a répondu en substance que la question d’Alsace-Lorraine étant résolue une fois pour toutes, jamais l’Allemagne n’admettrait qu’elle pût être soumise de nouveau à un tribunal international dont la création ne lui paraît pas désirable.
- » M. Baumbach et M. Barth ont alors insisté : le premier, pour que, en laissant de côté la question d’Alsace-Lorraine, qu’il considère lui aussi comme résolue, on favorise la création des tribunaux internationaux pour le règlement des conflits à venir; le second,pour que l’on réponde favorablement ê l’ouverture faite par le gouvernement des Etat-Unis en vue de traités permanents d’arbitrage entre les divers pays d’Europe et d’Amérique. »
- A quoi M. Marschall, secrétaire d’Etat, a répondu :
- » Les Etats-Unis d’Amérique nous ont communiqué, il y a quelque temps, la décision du Congrès panaméricain, qui demande la création de tribunaux internationaux. Comme à cette communication n’a pas été jointe une demande précise, nous nous sommes bornés à en accuser réception.
- » A ma connaissance, les gouvernements européens n’ont pas encore examiné la proposition, et je ne crois pas qu’ils aient l’intention de l’examiner de sitôt. Pour ce qui est de l’Allemagne, nous nous sommes déjà montrés prêts, dans beaucoup de cas, à soumettre des questions litigieuses à des tribunaux et nous continuerons à le faire à l’avenir, suivant le cas. Mais nous ne pouvons prendre d’avance un engagement pour tous les cas qui peuvent se présenter, surtout étant donnée la situation dans laquelle se trouve actuellement l’Europe ».
- On peut juger, par ces réponses faites avec l’assentiment manifeste de la majorité du Reichstag allemand, combien nous sommes encore éloignés de la réalisation de notre idéal et combien il nous reste d’efforts à faire pour y arriver.
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- Dans la séance du Sénat roumain, du 30 janvier dernier, M. Urechia, sénateur, ancien ministre, donnant suite aux réso-
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- Jutions prises par la Conférence interparlementaire de Berne, a interpellé le ministre des aflaires étrangères sur les trois points suivants :
- 1° Le ministre des affaires étrangères de la Roumanie a-t-il reçu et, s’il l’a reçue, quelle suite a-t-il donnée è la proposition des Etats-Unis de l’Amérique du Nord, relativement à la formation, entre eux et les pays qui y adhéreraient, de contrats généraux d’arbitrage ?
- 2° Le gouvernement roumain reconnaît-il, en principe, l’inviolabilité de la propriété privée sur mer en temps de guerre?
- 3° N’y a-t-il pas lieu d'inscrire à l’avenir la clause d’arbitrage dans toutes les conventions internationales de commerce et de protection industrielle, artistique et littéraire?
- En développant son interpellation, que le Sénat a sablée d’applaudissements, M. Urechia a exposé à ce corps les travaux des conférences interparlementaires, de celle de Berne notamment. Il a terminé son beau et intéressant discours en disant : « La conférence interparlementaire a bien mérité de l’humanité, en faisant de l’arbitrage et delà paix l’objet de ses sérieuses délibérations. Or, je ne sache pas meilleure manière de remercier ce bel aréopage européen que de lui dire : Oui, je comprends vos aspirations humanitaires; j’y applaudis et ne ferai aucune difficulté d’y souscrire, le jour où de plus grands Etats que la Roumanie y auront adhéré ».
- Le ministre, M. Lahovary, répond qu’il n’est^ point de la race des sceptiques et qu’il applaudit de tout cœur aux efforts de tant d’hommes éclairés qui travaillent pour le bien de l’Humanité. Tous nos désirs, dit-il, toutes nos aspirations sont pour la paix; notre concours est assuré à tous ceux qui travaillent en sa faveur. Nous nous associons de tout cœur aux vœux exprimés par les conférences diverses, interparlementaires, et nous souhaitons que ces réunions arrivent bientôt à être composées des majorités de tous les Parlements européens.
- Sur la première question, le ministre répond que le gouvernement roumain n’a point encore été saisi de la proposition d’arbitrage de celui des Etats-Unis. Quant à l’inviolabilité de la propriété privée sur mer en temps de guerre, il est prêt à s’associer à tout congrès européen qui se réunira pour inscrire ce principe dans le droit des gens. Il ne voit non plus aucun inconvénient à ce que la clause d’arbitrage soit insérée
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- dans les futurs traités de commerce et de protection de toute propriété intellectuelle.
- Une communication du bureau interparlementaire de Berne nous apprend que les mêmes questions ont été portées avec succès devant les Etats généraux des Pays-Bas, par M. Rahu-sen, membre du bureau interparlementaire, à la première Chambre, par MM. Msaë et Fydeman à la seconde Chambre. Ces deux derniers ont aussi fait partie de la conférence de Berne.
- La propagande pacifique dans les Universités.
- La plupart de nos lecteurs ont dû apprendre déjà, par la voie des périodiques même les plus indifférents au succès de de notre cause, que le Congrès de Berne avait acclamé, d’un accord unanime, toute une série de résolutions relatives à la propagande pacifique dans les Universités. Depuis longtemps, on préconisait l’utilité d’une action sur la jeunesse, et l’on invoquait en sa faveur l’efficacité habituelle des systèmes éducatifs. La maturité des réformes dépendant étroitement de celle des générations, ce sont les générations nouvelles qu’il faut tâcher de préparer. Telle est* l’idée que notre Association a toujours eu pour but de répandre, et, dans une certaine mesure, de mettre à exécution. Entre toutes les catégories» de jeunes gens, il en est une vers laquelle nous pousse un intérêt supérieur; c’est la jeuneàse des écoles. La jeunesse de l’atelier et la jeunesse des bureaux ont sans doute plus d’importance au point de vue de la prospérité matérielle du genre humain, peut-être même au point de vue de son orientation politique ou sociale. Mais la jeunesse des écoles étant, de par son instruction, destinée à porter, dans des temps prochains, le poids des responsabilités publiques, et pouvant, par l’esprit qu’elle apportera aux relations diplomatiques, et par le ton qu’elle communiquera aux correspondances extérieures, être la messagère souveraine de l’ordre international, il y aurait tout à. attendre, et beaucoup à espérer de son adhésion aux principes de justice que nous popularisons. C’est en ce sens que parlaient, dans VAlmanach de la Paix de 1891, MM. Mazzoleni, ancien député de Milan, et Saccoman alors président de l’Association des étudiants de Lyon. L’année suivante, notre éminent ami, Hodgson Pratt/ apportait à cette idée des arguments nou-
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- veaux, d’abord dans un article spécial pour VAlmanach de 1892, et puis dans un rapport magistral au Congrès de Rome. L’idée n’a pas tardé à produire ses fruits. Des groupes se sont formés, dans divers centres universitaires, entre tous je citerai la Wiener Akademischer Friedensverein, qui comprend une élite d’étudiants autrichiens. Les représentants de ces divers groupes ont eu l’avantage de se rencontrer au Congrès de Berne, et d’y tenir des réunions particulières, présidées'par notre distingué condisciple M. Michel Revon, devenu depuis professeur à l’Université impériale de Tokio. C’est dans ces réunions qu’ont été définitivement arrêtés les termes du projet de résolution cité au début de cet article comme ayant recula haute approbation du Congrès. Encouragés par ce bienveillant patronage, les jeunes congressistes ont nommé parmi eux un Comité international d’étudiants, où figurent un Autrichien, un Roumain et un Allemand, et où le signataire de ces lignes a l’honneur de représenter la jeunesse pacifique de France. Les membres de ce Comité ont la mission délicate d’accréditer, dans les Universités de leurs pays respectifs, la foi aux solutions juridiques des conflits internationaux. Comment s’y prendront-ils, et dans quelle mesure y réussiront-ils ? C’est ce que racontera La Paix par le Droit, sous une rubrique spéciale, dans chacun de ses numéros.
- (La Paix par le Droit) Jacques Dumas
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- Les sœurs maçonnes
- Les journaux ayant annoncé que certaines dames avaient résolu de fonder une loge féministe, un rédacteur du Matin est allé demander confirmation de cette nouvelle à Mme Maria Deraisme, initiatrice de ce mouvement.
- Notre confrère fait de son entrevue avec l’éminente conférencière le récit suivant :
- — Messieurs les journalistes, nous dit en souriant Mme Deraisme, ont prétendu que nous fondions cette loge pour nous venger de l’opposition qu’on fait à notre entrée au conseil municipal et à la Chambre. Messieurs les journalistes se trompent et ne comprennent pas la portée de nos revendications.
- La conquête des pouvoirs publics n’est pas notre seul objectif; ce que nous cherchons, ce n’est pas une élévation partielle de la femme, ce n’est pas une introduction dans telle ou telle assemblée. Nous voulons qu’elle occupe dans la société un rang égal à celui de l’homme, à qui elle n’est pas inférieure, quoi qu’on en dise.
- — Mais la loge?
- — La loge a sa raison d’être. La franc-maçonnerie, qui prétend être un flambeau de lumière, a toujours négligé l’élément féminin; c’est une grande faute, contraire à son intérêt comme au nôtre. En repoussant la femme, en lui interdisant l’entrée de leurs temples, les maçons l’ont poussée vers l’Eglise et jetée dans la griffe du prêtre ! ....
- Pourquoi cet ostracisme ? A quel titre la franc-maçonnerie nous a-t-elle exclues? Prétend-elle détenir des vérités accessibles seulement aux intelligences d’élite? Craint-on que l’introduction des femmes fasse perdre à l’ordre son caractère de gravité? Mais les Facultés nous ouvrent bien leurs portes et nous appellent, tout comme les hommes, à prendre notre part des connaissances humaines; et cependant les Facultés n’ont jamais rien perdu de leur dignité et de leur gravité?
- — Et c’est, sans doute, pour protester contre cette élimination, que vous fondez votre loge ?
- — Pour cela et pour d’autres raisons. La loge, en se consacrant exclusivement à des travaux intéressant la cause des
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- femmes, compensera la mauvaise volonté des Orients de France et fera faire un grand pas à notre cause. J’espère même, qu’avec le temps, la légalité de notre existence sera reconnue par le Gçand-Orient et que nous finirons par être admises dans son sein. En attendant, nous travaillerons activement à faire revenir la franc-maçonnerie de son erreur à notre égard.
- — N’y a-t-il jamais eu un essai de constitution d’une loge féminine?
- — Non. En 1882, sur des sollicitations qui me furent faites, je me présentai à la L.\ symbolique écossaise mixte, du Pecq. J’y fus reçue selon les. rites et initiée à la franc-maçonnerie. Mais les loges ne jouissent pas de leur autonomie, et, en m’initiant, la loge écossaise s’était mise en état de schisme. Plus tard, on me témoigna une certaine froideur qui ne me permit pas de m’associer aux travaux de ma loge. C’était parfaitement illogique et je le fis sentir.
- Mais que voulez-vous? Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes; pour nous combattre plus sûrement, on nous ridiculise; mais cela n’empêchera pas la cause de l’affranchissement des femmes de triompher à son tour.
- Jusqu’à présent, notre loge n’est pas définitivement constituée; mais les choses sont très avancées et sa constitution peut être considérée comme certaine. Dans très peu de temps •nous l’inaugurerons et nous commencerons nos travaux. J’espère que notre action sera de quelque utilité pour l’amélioration du sort de la femme.
- A ce sujet, nous .croyons intéressant de mettre sous les yeux des lecteurs du Devoir un curieux document intitulé Epitre aux dames, qui servait de préface à un vieil ouvrage maçonnique, et qui porte bien, comme on va le voir, la marque du siècle dernier :
- « Mesdames, — Persuadé des sentiments des vrais maçons, mes concitoyens et frères, permettez-moi de vous adresser cet ouvrage comme preuve authentique et de notre erreur et de votre gloire. Assez injustes pour avoir’cru longtemps que des plaisirs fondés sur toutes les vertus étaient au dessus des facultés de votre âme, et ne pouvaient manquer de plaire à un sexe que nous supposions n’avoir que la frivolité en partage, nous avons osé vous exclure de nos assemblées ; mais éclairés et punis par l’isolation et l’ennui que votre absence nous a fait
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- éprouver, nous sommes convaincus que le but de notre existence est de vivue avec vous ; que nous devons être vos amis, et vous nos chères compagnes ; que nous* ne pouvons nous séparer de vous sans devenir ou stupides ou malheureux, et qu’étant ainsi que nous l’ouvrage du créateur de l’univers, vous avez de même un cœur, des sens, des désirs, la raison et la puissance d’en faire usage ; et qu’enfin, si tant de fois nous nous sommes arrrogés le pouvoir de manquer aux devoirs de la société, ce n'est qu’en nous autorisant de la loi du plus fort, loi que nous avouons être criminelle lorsqu’on s’en sert à notre égard.
- » Aussi, Mesdames, détruisant les sentiments ridicules qu’un faux amour-propre nous avait donnés, nous vous reconnaissons aussi libres et aussi raisonnables que nous.
- » C’est pourquoi nous rétablissons entre votre sexe et le nôtre les droits sacrés et respectifs de la Société, et surtout la justice et l’indulgence ; et c’est en les provoquant et les conservant purs et tels qu’ils doivent être que nous espérons trouver le bonheur que nous cherchons depuis si longtemps, commençant à nous apercevoir qu’il est le prix de l’estime réciproque et de l’amitié.
- » Voilà, Mesdames, ce que le petit nombre de maçons pensent, et en même temps ce que tous les autres devraient penser.
- » Pardonnez-nous cepeàdant ces vérités que la honte de notre conduite envers vous semble m’avoir arrachées ».
- L’épitre se termine par une courte comparaison entre la douceur, les vertus et les grâces du sexe auquel elle s’adresse, et les faibles réflexions de l’auteur, comparaison qui n’est pas, déclare-t-il, à l’avantage de ces dernières ; mais il espère du moins qu’elles seront regardées comme l’expression sincère des sentiments avec lesquels il a l’honneur d’être, etc, etc.
- Il semble résulter de ce document, ce qui rectifierait sur un point les paroles prêtées à Mlle Deraismes par son interlocuteur, que la Franc-Maçonnerie fut jadis plus soucieuse qu’aujourd’hui d’étendre aux femmes l’application de sa belle devise : Liberté, égalité, fraternité.
- L’ostracisme dont la Maçonnerie a frappé plus tard la femme, et qui dure encore malgré de rares tentatives de réparation, comme celle que révèle l’Epitre aux dames et de nos jours la très courageuse, mais trop peu soutenue tentative du Pecq, cet ostracisme serait donc survenu par une contradiction des plus regrettables, au moment même où les principes de la
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- Franc-Maçonnerie, lentement propagés dans le mystère des Loges, allaient au grand jour recevoir la consécration du grand public, et constituer le fondement du droit moderne. Grande faute qui a longtemps permis et permet encore à l’esprit de réaction de battre en brèche les conquêtes de la Révolution.
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- L’Électorat des femmes.
- Au moment de la révision annuelle des listes électorales, un certain nombre de dames ont demandé leur inscription sur les listes de leur commune. Une seule demande, celle de Mme Vincent, du groupe féministe la Solidarité, fut acceptée à Saint-Ouen (Seine) ; mais elle fut ensuite rejetée par la commission de révision.
- Mme Vincent a fait appel devant le juge de paix de Saint-Denis, qui a confirmé la décision du conseil de révision.
- Mme Vincent a décidé de se pourvoir en Cassation.
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- Un cours de cuisine
- Un cours de cuisine pratique vient d’être organisé à l’Ecole normale d’institutrices de Grenoble.
- Les élèves de troisième année sont* chargées de ce service. Chaque jour, deux élèves, prises par ordre alphabétique, sont désignées par Madame l’économe ; elles ont à faire pour leur table, c’est-à-dire pour dix élèves, le repas de midi et le repas du soir, en se conformant au menu général arrêté par la directrice.
- L’économe prélève sur les provisions de la journée les quantités de poisson, viande, légumes, pâtes, nécessaires pour dix élèves et les remet aux élèves de cuisine.
- Ces élèves reçoivent, en outre, de l’économe ou des professeurs de sciences qui ont bien voulu se charger à tour de rôle de l’enseignement culinaire, toutes les indications relatives à la confection des repas de la journée.
- Elles sont ensuite livrées à elles-mêmes, ces dames venant voir de temps en temps ce qu’elles font.
- Jusqu’à ce jour, cette organisation a donné d’excellents résultats ; les élèves, que le recteur et l’inspecteur d’Académie sont allés plusieurs fois encourager de leur présence, apportent à leur besogne beaucoup d’amour-propre.
- {Revuepédagogique, février 1893).
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- SUISSE Les Etudiantes
- Les Universités Suisses comptaient, l’année dernière, 432 étudiantes sur un nombre total de 3.152 étudiants.
- Ces étudiantes étaient ainsi réparties par facultés : Philosophie, 254; Droit, 8; Médecine, 170. '
- Parmi elles on comptait 219 étrangères, dont 149 russes, 23 allemandes, 10 bulgares, etc., presque toutes étudiantes en médecine.
- Il est probable que le nombre des étudiantes allemandes s’accroîtra d’une façon notable, car on a créé à Weyman un collège (gymnasium) de jeunes filles. Les femmes qui s’adonnent, en Allemagne, aux études supérieures, embrassent surtout la profession médicale. Il est probable que cette profession, déjà très encombrée, va l’être encore plus.
- (Revue scientifique).
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- OUVRAGES REÇUS
- L’Eglise de l’Avenir, organe mensuel vde la Nouvelle Jérusalem.
- Direction et administration à la librairie Swedenborgienne 12, rue Thouin, Paris.
- Abonnement : Un an, deux francs.
- Le directeur de ce nouveau journal, est M. Ch. Humann, avocat, l’auteur du remarquable ouvrage : La Nouvelle Jérusalem, dont nous avons entretenu nos lecteurs en juillet 1889, page 430 de notre treizième volume.
- L’administrateur est M. Décembre-Alonnier.
- Nous saluons l’apparition de ce nouvel organe et lui souhaitons le plus grand succès.
- Pour donner à nos lecteurs une idée de la largeur de vues qui anime la direction de ce nouveau journal, nous nous faisons un plaisir de lui emprunter l’article suivant :
- Exposition Universelle de Chicago
- Nous ne sommes pas bien éloignés de l’époque de l’ouverture de l’Exposition universelle de Chicago qui doit avoir lieu dans le courant de 1893. Le Congrès universel des Représentants de toutes les religions doit s’y réunir durant le mois de septembre. Ce Congrès a été qualifié dans les journaux anglais et américains de Parlement des religions ; il Fa été aussi et à plus juste titre,de premier Concile réellement œcuménique.
- Mais ce Congrès ne peut produire des résultats assez utiles pour mériter ce dernier titre, qu’à la condition de proclamer au monde, les principes communs à toutes les religions sous une forme assez frappante pour les populariser et pour mettre l’opinion publique en demeure de poser les premières assises de PEglise de l’Avenir.
- Il faudrait que ces premières assises de l’Eglise soient présentées par le Congrès des religions comme susceptibles d’établir la justice et la fraternité dans les sociétés humaines. Cette proclamation de nos principes religieux universels se présenterait comme une manifestation solennelle de la possibilité de la victoire de l’humanité sur l’esprit sectaire des
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- Eglises du passé ; peut-être serait-elle capable de renverser les obstacles qui s’opposent, dans le monde des nations, à la solution de toutes les questions sociales.
- Cette victoire de l’humanité sur l’antagonisme des classes, ne peut être attendue que par ceux qui pensent qu’il existe des traits d’union sérieux dans les tendances de l’esprit nouveau, tendances qui auront pour objet de motiver une fédération de toutes les Eglises dans le sens d’un adoucissement des moeurs publiques et internationales. Mais comme il est généralement reconnu depuis le dix-huitième siècle que tous les hommes peuvent obtenir le salut de leurs âmes, dans quelque religion qu’ils soient nés, on peut en conclure qu’il existe des principes communs à toutes les Eglises. Leur proclamation contribuerait donc à rallier les hommes dans l’accomplissement d’une union humanitaire commune, malgré leurs différences de cultes. Alors les Eglises rivaliseraient pour mettre en avant ces principes communs, tandis qu’elles laisseraient à l’arrière-plan tout ce qui ne peut être considéré comme susceptible d’une application universelle (1).
- Les tendances humanitaires nous paraissent seules susceptibles d’inspirer le corps du droit divin de l’Eglise de l’avenir et par suite, par voie de conséquence, le corps du droit positif humain de la civilisation de l’avenir.
- Nous ne pouvons pas ici rechercher et dégager, un par un, chaque principe commun à toutes les religions; d’ailleurs c’est à chaque Eglise qu’il appartient de juger pour elle-même. Dès lors, en effet, qu’il est reconnu que le critérium de chaque Eglise est d’aspirer à réaliser dans tous les rapports sociaux, les applications de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, en d’autres termes, les applications de la justice et de la fraternité, toute fausse doctrine se trouvera en contradiction avec ce principe fondamental et universel; elle se corrigera donc d’elle-même dans les applications, sinon dans ses conséquences logiques.
- C’est aux différentes communions qui se partagent le monde religieux, à proclamer au Congrès des religions, ce qu’elles peuvent accepter et ce qu’elles entendent rejeter de l’ensemble de ces doctrines qui sont comme les principes constitutifs de l’Eglise de l’Avenir.
- (1) A cette occasion, il nous a paru utile de publier sous le titre d’Evangile social, un livre qui est sous presse ; il présentera l’ensemble des principes religieux que nous croyons les mieux adaptables au progrès des idées modernes dans leurs tendances humanitaires.
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- Le devoir
- Les femmes, en même temps que les hommes, seront convoquées au Congrès universel des religions, et il faut espérer que cela produira de bons résultats. En effet, les Eglises du passé ont eu le tort, selon nous, de ne pas appeler les femmes à coopérer à l’œuvre missionnaire commune : la preuve en est que la fraternité existe en théorie ou en principe dans nos aspirations sociales et politiques modernes, beaucoup plus que dans nos mœurs et dans nos institutions.
- L’œuvre de la femme est toute de cœur; elle doit s’inspirer de l’amour divin, de même que l’homme doit s’inspirer de la sagesse divine : tous deux, l’homme et la femme, coopèrent ainsi à l’établissement de la justice et de la fraternité dans les mœurs et dans les institutions.
- Lorsque l’union sera réellement établie sur le fondement de la charité et de la solidarité sociales, les différentes communions pourront, sans inconvénient, accuser des différences de doctrines et de cultes, mais elles n’en seront pas moins unies et liées par l’unité du but qui est de régénérer les âmes et les mœurs par des moyens aussi variés que les individualités elles-mêmes. Par le choc et le frottement de toutes ces différences, les angles trop aigus s'useront d’eux-mêmes et finiront par coïncider exactement; les ressemblances prendront alors un développement de plus en plus accentué par les applications des principes de justice et de fraternité dans le monde des affaires et dans les rapports sociaux.
- Puisse le Congrès de toutes les religions aboutir à un résultat utile et réussir à hâter la victoire de l’humanité sur l’esprit sectaire des Eglises du passé. Puisse-t-il inaugurer officiellement à l’Exposition universelle de Chicago la nouvelle ère de l’Eglise de l’Avenir. C. H.
- (L’Eglise de VAvenir).
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- « De tout notre mobilier, je ne gardai qu’une chaise, un matelas et un balai; ce balai me fut très utile,tu vas-voir. J’installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon bureau, c’était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver seul entre ces quatre murailles. .J’allais d’une pièce à l’autre, fermant les porles très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait qu'on m’appelait au magasin et je criais : « J’y vais! » Quand j’entrais chez notre mère, je croyais que j’allais la trouver tricotant tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre...
- » Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle invasion, bien plus terrible encore que la première. D’abord j’essayai de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d’une main, mon balai de l’autre, à me battre comme un lion, mais toujours en pleurant. Malheureusement j’étais seul, et j’avais beau me multiplier, ce n’était plus comme au temps d’Annou. Du reste, les babarottes, elles aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles de Lyon, — et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville humide! — s’étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison. La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner. Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-être que ces maudites bêtes s’en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord. C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures, elles passèrent dans la salle à manger, où j’avais fait mon lit. Je le transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j’aurais voulu t’y voir.
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- » De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu’à notre ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent deux ou trois 'jours de répit ; puis un matin, en m’éveillant, j’en aperçus une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai, pendant qu’un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon lit... Privé de mes armes, forcé dans mes derniers redans, je n'avais plus qu’à fuir. C’est ce que je fis. J’abandonnai aux babarottes le matelas, la chaise, le balai et je m’en fus de cette horrible maison de la rue Lanterne, pour ne plus y revenir.
- » Je passai encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs, bien larmoyants. A mon bureau, on ne m’appelait plus que sainte Madeleine. Je n’allais nulle part. Je n’avais pas un ami. Ma seule, distraction, c’était tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais. Ce n’est pas comme moi. Figure-toi qu’à force d’écrire sous la dictée j’en suis arrivé à être à peu près aussi intelligent qu’une machine à coudre. Impossible de rien trouver par moi-même. M. Eyssette avait bien raison de me dire : « Jacques, tu es un âne. » Après tout, ce n’est pas si mal d’être un âne. Les ânes sont de braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses le cœur bon et les reins solides... Mais revenons à mon histoire.
- » Dans toutes tes lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer, et, grâce à ton éloquence, j’avais comme toi pris feu pour cette grande idée. Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour me faire vivre. C’est alors que la .pensée me vint de m’embarquer pour Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme un pierrot sans plumes. C’est bon pour toi, mon Daniel : il y a des grâces d’état pour les jolis garçons; mais moi, un grand pleurard !
- » J’allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami le curé- de Saint-Nizier. C’est un homme très bien posé dans le faubourg Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l’une pour un comte, l’autre pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m’en fus trouver un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d’un bel habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, et cœtera. Je mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon
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- habit dans une serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche : 35 francs pour mon voyage et 25 pour voir venir.
- » Le lendemain de mon arrivée à Paris, dès sept heures du matin, j’étais dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés où doivent l’être. Moi, je l’ignorais; et j’étais très fier de promener le mien parmi ces grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi qu’en sortant de bonne heure j’aurais plus de chances pour rencontrer la Fortune. Encore une erreur : la Fortune à Paris, ne se lève pas matin.
- » Me voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de recommandation en poche.
- » J’allai d’abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue Saint-Guillaume. Aux deux endroits, je trouvai les gens -de service en train de laver les .cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes. Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m’envoyant des seaux d’eau dans les jambes... Que veux-tu, mon,cher? c’est ma faute, aussi il n’y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette heure-là. Je me le tins pour dit.
- »Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu’à ma place tu n’aurais jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs de la valetaille. Eh bien ! moi, j’y retournai avec aplomb le jour même, dans l’après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service de m’introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé de Saint-Nizier. Bien m’en prit d’avoir été brave : ces deux messieurs étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille*me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu’à la solennité, m’intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui dire. Lui. de son côté, me parla à peine. Il regarda la lettre du curé de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser mon adresse, et me congédia d’un geste glacial, en me disant : «Jem’occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque chose, je vous écrirai. »
- » Le diable soit de l’homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu’aux moelles. Heureusement la réception qu’on me fit rue Saint-Guillaume avait de quoi me réchauffer le cœur. J’y
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- trouvai le duc le plus réjoui, le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme il l’aimait son cher curé de Saint-Nizier? et comme tout ce qui venait de là serait sûr d’être bien accueilli rue Saint-Guillaume !... Ah! le bon homme ! le brave duc ! Nous fûmes amis tout de suite. Il m’offrit une pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l’oreille, et me renvoya avec une tape sur la joue et d’excellentes paroles :
- » Je me charge de votre affaire. Avant peu, j’aurai ce qu’il vous faut. D’ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez. »
- « Je m’en allai ravi.
- » Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième jour seulement, je poussai jusqu’à l’hôtel de la rue Saint-Guillaume. Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d’un air suffisant :
- « Dites que c’est de la part du curé de Saint-Nizier. »
- « Il revint au bout d’un moment.
- « Monsieur le duc est très occupé. Il prie monsieur de l’excuser et de vouloir bien passer un autre jour. »
- «Tu penses si je l’excusai, ce pauvre duc !
- » Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe bleu de la veille, perché comme un arc sur le perron. Du plus loin qu’il m’aperçut, il me fît gravement :
- « Monsieur le duc est sorti.
- « — Ah ! très-bien ! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie, que c’est la personne de la part du curé de Saint-Nizier,
- » Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours avec le même insuccès. Une fois le duc était au bain, une autre fois à la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde. — Avec du monde ! En voilà une formule. Eh bien! et moi, je ne suis donc pas du monde !
- » A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel : « De la part du curé de Saint-Nizier, » que je n’osais plus dire de la part de qui je venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir sans me crier, avec une gravité imperturbable :
- « Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de Saint-Nizier. »
- « Et cela faisait beaucoup rire d’autres aras bleus qui flânaient par-là dans les cours. Tas de coquins ! Si j’avais pu
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- leur allonger quelques coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de Saint-Nizier !
- » Il y avait dix jours environ que j’étais à Paris, lorsqu’un soir, en revenant l’oreille basse d’une de ces visites à la rue Saint-Guillaume,— je m’étais juré d’y aller jusqu’à ce qu’on me mît à la porte, — je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de qui?... une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille, qui m’engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis d’Hacqueville. On demandait un secrétaire. .Tu penses, quelle joie! et aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si peu, c’était justement lui qui s’occupait de moi tandis que l’autre, si accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents des aras bleu et or... C’est là la vie, mon cher; et à Paris on l’apprend vite.
- » Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d’Hacqueville. Je trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d’aristocrate, fine et pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu’un oeil, l’autre est mort d’un coup d’épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu’on ne peut pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même œil. Voilà tout.
- » Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par lui débiter quelques banalités de circonstance; mais il m’arrêta net :
- «Pas de phrases ! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits, voici. J’ai entrepris d’écrire mes mémoires. Je m’y suis malheureusement pris un peu tard, et je n’ai plus de temps à perdre, commençant à me faire très vieux. J’ai calculé qu’en employant tous mes instants, il me fallait encore trois années de travail pour terminer mon œuvre. J’ai soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n’a pas bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires à bonne fin. Seulement, je n’ai pas une minute de trop; c’est ce que mon secrétaire n’a pas compris. Cet imbécile, — un garçon fort intelligent, ma foi, dont j’étais enchanté, — s’est mis dans la tête d’être amoureux et de vouloir se marier. Jusque-là il n’y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour faire ses noces. Ah! bien oui ! deux jours de congé ! Pas une minute.
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- LE DEVOIR
- « — Mais, monsieur le marquis...
- « — Il n’y a pas de « mais, monsieur le marquis... » Si vous vous en allez deux jours, vous vous en irez tout à fait.
- « — Je m’en vais, monsieur le marquis.
- « — Bon voyage !
- « Et voilà mon coquin parti... c’est sur vous, mon cher garçon, que je compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci : Le secrétaire vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je dicte jusqu’à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on se remet à l’ouvrage. Si je sors, le secrétaire m’accompagne; il a un crayon et du papier. Je dicte toujours : en voiture à la promenade, en visite, partout ! le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner, nous relisons ce que j’ai dicté dans la journée. Je me couche à huit heures, et le secrétaire est libre jusqu’au lendemain. Je donne cent francs par mois et le dîner. Ce n’est pas le Pérou; mais dans trois ans, les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi d’Hacqueville! ce que je demande, c’est qu’on soit exact, qu’on ne se marie pas, et qu’on sache écrire lestement sous la dictée. Savez-vous écrire sous la dictée?
- » —Oh! parfaitement, monsieur le marquis, répondis-je avec une forte envie de rire.
- » C’était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire écrire sous la dictée toute ma vie !...
- » — Eh! bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et de l’encre. Nous allons travailler tout de suite. J’en suis au chapitre XXIV, Mes démêlés avec M. de Villèle. Ecrivez,..
- »Et le voilà qui se met à me dicter d’une petite voix de cigale, en sautillant d’un bout de la pièce à l’autre.
- p C’est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel est au fond un excellent homme. Jusqu’à présent, nous sommes très contents l’un de l’autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nousen'sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c’est te dire si l’on dîne bien. Le matin, par exemple, j’apporte mon déjeuner ; et tu rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d’Italie dans une fine assiette de Moustier, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en fait, ce n’est pas par avarice; mais pour éviter à son vieux cuisinier, M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner,..
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- En somme, la vie que je mène n’est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort instructifs, j’apprends sur M- Decazes et M. de Villèle une foule de choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l’autre. A huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami Pierrotte... Est-ce que tu te rappelles, l’ami Pierrotte ? tu sais ! Pierrotte des Cevennes, le frère de lait de maman. Aujourd’hui Pierrotte n’est plus Pierrotte : c’est M. Pierrotte gros comme les deux bras. Il a un beau magasin de porcelaines, au passage du Saumon; et comme il aimait beaucoup MmeEyssette, j’ai trouvé sa maison ouverte à tous battants. Pendant les soirées d’hiver, c’était une ressource... Mais maintenant que te voilà, je ne suis plus en peine de mes soirées... Ni toi non plus, n’est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content! Comme nous allons être heureux !... »
- m
- MA MÈRE JACQUES
- Jacques a fini son odyssée, maintenant c’est le tour de la mienne. Le feu qui meurt a beau nous faire signe : « Allez vous coucher, mes enfants, » les bougies ont'beau crier : « Au lit, au lit! Nous somme brûlées jusqu’aux bobèches. » — « On ne vous écoute pas, » leur dit Jacques en riant, et notre veillée continue.
- Vous comprenez ! ce que je raconte à mon frère l’intéresse beaucoup. C’est la vie du petit Chose au collège de Sarlande ; cette triste vie que le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces, les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l’on étouffait, les trahisons, les nuits de larmes ; et puis aussi, — car Jacques est si bon qu’on peut tout lui dire, — ce sont les débauches du café Barbette, l’absinthe avec les caporaux, les dettes, l’abandon de soi-même, tout enfin, jusqffau suicide et la terrible prédiction de l’abbé Germane : « Tu seras un enfant toute ta vié. »
- Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu’au bout ma confession sans l’interrompre... De temps en temps, je le vois qui frissonne et je l’entends dire : « Pauvre petit! pauvre petit! »
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- Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d’une voix douce qui tremble : « L’abbé Germane avait raison : vois-tu ! Daniel, tu es un enfant, un petit enfant incapable d’aller seul dans la vie, et tu as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd’hui tu n’es plus seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est loin, c’est moi qui la remplacerai. Le veux-tu ? dis, Daniel ! Veux-tu que je sois ta mère Jacques? Je ne t’ennuirai pas beaucoup, tu verras. Tout ce que je te demande, c’est de me laisser toujours marcher à côté de toi et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder la vie en face, comme un homme : elle ne te mangera pas. »
- Pour toute réponse, je lui saute au cou : — « O ma mère Jacques, que tu es bon !» — Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m’arrêter, tout à fait comme l’ancien Jacques de Lyon. Le Jacques d’aujourd’hui ne pleure plus, lui; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu’il arrive, il ne pleurera plus jamais.
- A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s’allument. Une lueur pâle entre dans la chambre en frissonnant.
- — Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi vite... tu dois en avoir besoin.
- — Et toi, Jacques.
- — Oh ! moi, je n’ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins... D'ailleurs, avant d’aller chez le marquis, il faut que je rapporte quelques livres au cabinet de lecture, et je n’ai pas de temps à perdre... tu sais que le d’Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras un peu. Surtout je te recommande...
- Ici ma mère Jacques commencé à me faire une foule de recommandations très importantes pour un nouveau débarqué, comme moi ; par malheur, tandis qu’il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et, sans dormir précisément, je iTai plus les idées bien nettes. La fatigue, le pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J’entends d'une façon confuse quelqu’un qui me parle d’un restaurant tout près d’ici, d’argent dans mon gilet, de ponts à traverser, dé boulevards à suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de Saint-Ger-main-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, c’est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m’impressionne. Je vois deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme des poteaux indicateurs.
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- LE PETIT CHOSE
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- parmi tous ces clochers, quelqu’un va et vient dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis s’approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m’embrasse au front et s’éloigne doucement avec un bruit de porte.
- je dormais depuis quelques heures, et je crois que j’aurais dormi jusqu’au retour de ma mère Jacques, quand le son d’une cloche me réveilla subitement. C’était la cloche de Sarlande, l’horrible cloche de fer qui sonnait comme autrefois : «Dig! dong! réveillez-vous! dig! dong! habillez-vous! » D’un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche ouverte pour crier comme au dortoir : « Allons, messieurs ! » Puis, quand je m’aperçus que j’étais chez Jacques, je partis d’un grand éclat de rire et me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j’avais pris pour la cloche de Sarlande, c’était la cloche d’un atelier du voisinage, qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus en fer. Heureusement elle était à deux cents lieues ; et, si fort qu’elle sonnât, je ne risquais plus de l’entendre.
- J’allai à la fenêtre, et je l’ouvris. Je m’attendais presque à voir au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et l’homme aux clefs rasant les murs...
- Au moment où j’ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de Saint-Germain tinta la première ses douze coups de VAngélus à la suite, presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A Y Angélus de Saint-Germain, les autres Angélus de Paris répondirent sur des timbres divers*.. En bas, P,aris grondait, invisible... Je restai là un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les tours; puis tout â coup, le bruit de la ville montant jusqu’à moi, il me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis avec ivresse :
- « Allons voir Paris ! »
- IV
- LA DISCUSSION DU BUDGET
- le
- Ce jour-là, plus d’un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, soiu pour se mettre à table : « Quel singulier petit bon-
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- LE DEVOIR
- homme j’ai rencontré aujourd’hui ! » Le fait est qu’avec ses cheveux trop lorfgs, son pantalon trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits, le petit Chose devait être tout à fait comique.
- C’était justement une journée de la fin de l’hiver, une de ces journées tièdes et lumineuses qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j’allais devant moi, timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais « pardon 1 » et je devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les magasins et, pour rien au monde, je n’aurais demandé ma route. Je prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait. Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois, j’entendis une femme dire à une autre : « Regarde donc celui-là. » Cela me fit broncher... Ce qui m’embarrassait beaucoup aussi, c’était l’œil inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable^ d’œil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j’avais passé je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
- Je marchai ainsi près d’une heure, jusqu’à un grand boulevard planté d’arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de voitures, que je m’arrêtai presque effrayé.
- — Comment me tirer d’ici? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se moquera de moi. J’aurai l’air 4d’une cloche égarée qui revient de Rome, le jour de Pâques.
- Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m’arrêtai devant les affiches de théâtre, de l’air affairé d’un homme qui fait son menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort intéressantes d’ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu’au grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.
- — Comment! c’est toi, Daniel ! Que faites-tu là, bon Dieu ?
- — Je répondis d’un petit air négligent :
- — Tu vois! je me promène. *
- Ce bon garçoii de Jacques me regardait avec admiration ;
- — C’est qu’il est déjà Parisien, vraiment !
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- LE PETIÎ CHOSE
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- Au fond, j’étais bien heureux de l’avoir, et je m'accrochai à son bras avec une joie d’enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu nous chercher sur le bateau.
- — Quelle chance que nous nous soyons rencontrés ! me dit Jacques. Mon marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas dicter par gestes, il m’a donné congé jusqu’à demain... Nous allons en profiter pour faire une grande promenade...
- Là-dessus, il m’entraine ; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés l’un contre l’autre et tout fiers de marcher ensemble.
- Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur. Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare au premier qui rira! Pourtant une chose m’inquiète. Jacques, chemin faisant, me regarde à plusieurs reprises d’un air piteux. Je'n’ose lui demander pourquoi.
- — Sais-tu qu’ils sont très gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout d’un moment.
- — N’est-ce pas, Jacques?
- — Oui, ma foi! très gentils... Puis, en souriant, il ajoute: C’est égal, quand je serai riche je t’achèterai une paire de bons souliers pour mettre dedans.
- Pauvre cher Jacques ! il a dit cela sans malice; mais il n’en faut pas plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d’aimable en faveur de ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
- Nous rentrons. On s’installe au coin du feu, et le reste de la journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C’est un domestique du marquis avec ma malle.
- — Très bien ! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta garde-robe.
- Péeaïre ! ma garde-robe !...
- L’inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire les objets l’un après l’autre et les annonce à mesure.
- (A suivre)
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ Dü FAMILISTÈRE -- ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE JANVIER 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.211 55 }
- Subvention de la Société.......... 365 65 r 3.093 45
- Mal-façons et divers........... . 516 25 )
- Dépenses.........»............................ 4.679 »»
- Déficit en janvier... 1.585 55
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 399 55 1
- Subvention de la Société......... 133 45 J
- Divers.......................... 1 20 \
- Dépenses.....................................
- Déficit en janvier....
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société......... 3.518 12 \
- Intérêts des comptes-courants et du I
- titre d’épargne................. 3.861 »» (
- Divers................................ 76 25 )
- Dépenses :
- 65 Retraités définitifs............ 4.269 77 i
- »» » provisoires................. 974 25 /
- Nécessaire à la subsistance........ 2.060 20 l
- Allocat. aux familles des réservistes. 6 »» ( Divers appointements, médecins, etc. 584 80 )
- Déficit en janvier
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 528 »» (
- Subvention de la Société......... 132 »» }
- Dépenses.....................................
- Déficit en janvier
- RÉSUMÉ
- 534 20
- 548 75 14 55
- 7.455 37
- 7.895 02
- 439 65
- 660 »» 778 54 118 54
- Recettes sociales du 1er Juillet 1892 au 31 janvier 1893. 56.925 76
- » individuelles » » 25.273 25
- 82.199 01
- Dépenses
- » » 78.072 79
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 4.126 22
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- ÉTAT CIVIL DÛ FAMILISTÈRE
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE FÉVRIER 1893
- Naissances :
- 4 Février. Maréchal Hélène-Camille, fille de Maréchal Paul et Bultez Elisa.
- Décès".
- 2 Février. Dahy Clémentin, mouleur, âgé de 31 ans. 9 » Dupont Suzanne-Louise, âgée de 2 ans.
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- LE DEVOIR
- AVIS
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout*les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à F Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCDMRNTS POÜR UNI BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-I3.-André GODIN
- 1877
- (Suite.)
- Conférence du 31 Mai 1877
- Après avoir rappelé que les orateurs doivent être écoutés avec d’autant plus de bienveillance que nul dans l’assemblée n’est habitué à prendre la parole en public et que tous, en conséquence, seraient facilement embarrassés ou découragés par le manque d’égards, — J.-B.-A. Godin donne la parole, tour à tour, à deux orateurs qui ont préparé des réponses à la question posée dans la précédente conférence : Quels sont les devoirs d'un patron :
- Extraits des réponses
- Première réponse : « Le premier devoir d’un patron est d’être honnête et philanthrope.
- » Mais cela, cependant, ne suffit pas, il faut encore avoir la » conscience de ses devoirs et les mettre en pratique.
- » Un bon patron doit donner à ses ouvriers et employés le » salaire le plus rémunérateur possible selon le produit de » leur travail et de leur intelligence, lui laissant un intérêt » raisonnable du capital engagé et un bénéfice qui, accumulé » pendant un certain nombre d’années, lui constitue une » réserve qui lui permette de faire face aux résultats de cer* » tains mauvais évènements.
- » Il doit, lorsqu’il est nécessaire, augmenter certains salai-» res trop bas comme il peut baisser certains autres trop » élevés, à l’effet d’établir, tout en tenant compte de certaines » considérations, une certaine proportion uniforme dans les » salaires de ses différents ateliers, afin qu’il ne se trouve pas,
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- LE DEVOIR
- » à cause des prix de main d’œuvre mal établis, des ouvriers » gagnant de fortes quinzaines auprès d’autres qui en gagne-» raient de moins fortes, tout en étant aussi capables et même » plus.
- » Il doit, lorsque survient une crise commerciale amenant le » chômage, faire les plus grands sacrifices possibles pour » continuer à donner du travail à ses ouvriers et ne pas profî-» ter de cette crise pour diminuer les salaires.
- » Il doit, s’il a directeur, contre-maîtres et employés, les » vouloir et les choisir honnêtes, impartiaux, qui tout en » tenant ses intérêts, lèsent le moins possible ceux de ses » ouvriers.
- » 11 doit, si cela lui est possible, faire participer ses ouvriers ' » et employés dans une certaine mesure à ses bénéfices.
- » En un mot, il doit faire ce qu’il voudrait que son patron » fasse s’il était ouvrier.
- » Au point de vue des ouvriers honnêtes et raisonnables les » devoirs d’un patron peuvent être renfermés dans l’énuméra-» tion ci-dessus, mais la raison et le bon sens n’étant pas » toujours les seuls guides de la conduite humaine, certains » trouveront que cela ne suffit pas et qu’un patron peut, et » doit encore faire plus, ne se disant pas que s’ils l’étaient,
- » patrons, ils en feraient sans doute beaucoup moins. »
- Deuxième réponse : « Jusqu'ici, sur quoi les patrons ont-ils » pu se fixer pour payer leurs employés? c’est d’abord sur la » conduite qui est le point de départ qu’un employé doit posséder; car, sans une conduite régulière, un employé peut-il » sérieusement s’occuper de son emploi? Non, et ce qui le » prouve, c’est que la plupart de ces hommes finissent tou-» jours par en arriver à quitter cette voie du travail, pour » tomber dans la misère.
- » Un employé doit donc se conduire régulièrement et, par » son assiduité au travail, s’attirer les regards du patron.
- » C’est aussi d’après la manière de travailler, le talent et » l’aptitude à certains travaux, que le ^patron doit fixer les » appointements ; mais ceci n’est que la base qu’il doit prendre*
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- )> Il doit s’occuper activement de savoir si un employé rem-» plissant un travail inférieur, ne posséderait quelquefois pas » les aptitudes nécessaires à tenir un emploi supérieur et, par » cela môme, le patron ayant reconnu que cet employé qui » n’avait droit par rapport à l’importance du travail qu’il rem-» plissait, ayant reconnu, dis-je, qu’il était capable de tenir cet » emploi, le récompenser des services rendus, en lui donnant » la place ayant droit à de plus forts appointements. »
- Après la première réponse donnée ci-dessus et aussi après la seconde, J.-B.-André Godin reprend la parole et, à l’occasion des points spéciaux touchés par les deux orateurs, il développe les pensées suivantes :
- Le prix auquel la généralité des travailleurs donnent leurs services constitue le taux ordinaire des salaires, lequel s’impose à tous les patrons.
- Nécessité de mesures sociales qui généralisent les garanties à donner aux travailleurs et contrecarrent la concurrence abusive basée sur l’abaissement des salaires et l’abandon de l’ouvrier.
- Appeler les ouvriers à participer aux bénéfices, c’est déjà faire de l’association dans une certaine mesure.
- Associer complètement le travail et le capital, c’est mettre en pratique la doctrine de l’amour de l’humanité recommandée par les Sages de tous les temps.
- Sous le régime de l’association, si les bénéfices viennent à manquer, il faut bien que chacun s’en reconnaisse responsable pour une part.
- Sous le régime de l’association, tous les membres ont intérêt à la prospérité commune, au plus grand développement de toutes les facultés productrices de chacun, à la plus grande utilisation de toutes les capacités.
- Vers la fin de la séance, la parole est donnée au représentant d’un groupe de 28 ouvriers ou employés qui offrent formellement à M. Godin leur concours pour la constitution
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- LE DEVOIR
- de l’association projetée, et le prient de leur indiquer « les voies dans lesquelles ils doivent diriger leur action morale et matérielle pour arriver au but à atteindre. »
- J.-B.-André Godin fait remarquer que les conférences ont précisément pour objet d’élucider les voies et moyens dont parlent les signataires de l’adresse qu’on vient de lire et à laquelle il répondra, dit-il, dans la prochaine conférence.
- La séance est levée.
- *
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- Conférence du 7 juin 1877
- Avant de traiter le sujet convenu à la fin de la dernière conférence, J.-B.-A. Godin donne la parole à un membre de l’assemblée qui désire préciser les quelques points sur lesquels des éclaircissements lui semblent nécessaires. Cet orateur s’exprime ainsi :
- « Monsieur Godin,
- » Beaucoup d’entre nous sont dans la nécessité de songer à » leurs premiers besoins ; ils ne peuvent donc pas penser indé-» Animent à la réalisation d’une association sans en con-» naître les conditions.
- » C’est pourquoi nous serions désireux de savoir le mode » d’association que M. Godin a l’intention de former au proAt » du travail.
- » 1° S’il a l’intention de faire nommer un comité qui pour* » rait discuter les conditions après qu’il nous les aurait expo-» sées? Si ce comité aurait une mission de surveillance pour » juger des services que chaque ouvrier ou employé pourrait » rendre, aAn de pouvoir lui donner des appointements sui* » vant son mérite ?
- » 2° Comment ce comité sera-t-il nommé et par qui ? Le » suffrage universel dans cette matière est bien scabreux pour » le moment. Il faut sans aucun doute, comme le dit M. Godin,
- » former tout d’abord les hommes; on peut le faire; mais,
- » avant de collaborer à cette œuvre, je crois qu’il serait
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- » urgent de connaître une grande partie des conditions du )> capital; sans cela, je ne vois pas comment amener les » hommes à bien comprendre leurs intérêts sous le double » rapport individuel et collectif.
- » Dans la nécessité où nous sommes pour la plupart de » pourvoir à nos besoins immédiats et personnels, nous som-» mes naturellement portés à appliquer avec trop d’extension » peut-être la maxime qui dit que :
- » Charité bien ordonnée commence par soi-même,
- » et, en outre, à ne pas nous arrêter à des espérances réali-» sables dans un avenir un peu éloigné. »
- Le fondateur du Familistère répond en faisant ressortir combien la maxime qui vient d’être rappelée : « Charité bien ordonnée commence par soi-même, » est opposée à l’esprit de solidarité et de justice sociales qui doit présider à la constitution d’une véritable Association entre le travail et le capital.
- « La maxime citée, » dit-il, « est la vraie formule de l’égoïsme ; c’est celle dont les hommes se sont généralement inspirés jusqu’ici, et ce n’est pas en continuant à s’en inspirer qu’on se mettrait dans les conditions voulues pour marcher efficacement dans une voie nouvelle.
- » Ce qu’il faut pour réaliser une association telle que celle en projet, une association qui donne d’abord à tous ses membres les garanties indispensables à l’existence, c’est l’élévation des cœurs.
- » Néanmoins, poursuit-il, puisqu’on paraît désireux de passer à la pratique des choses, examinons les voies et moyens de l’association.
- » Il faut d’abord faire une enquête sur les personnes attachées aux services soit de l’usine, soit du Familistère et offrant les garanties de bonne conduite et de moralité voulues pour être admises dans l’association.
- » Il faut aussi que ces personnes aient elles-mêmes le désir de devenir des associés.
- »Mais ce n’est pas tout Car, ce que je veux de vous, ce
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- n’est pas que vous apportiez vos économies dans l’association en projet (je n’ai pas besoin de capitaux), ce que je veux de vous, c’est la vigilance et l’attention dans le travail, c’est le soin constant de vos propres intérêts et de l’intérêt de vos familles, c’est la prévoyance pour l’avenir.
- » Dans ce but, je vous invite à former entre vous, en toute liberté, des groupes composés de tel nombre de personnes qu’il s’en présentera pour l’étude et le soin des diverses branches du travail, par exemple :
- » Service de la direction générale;
- » du matériel, machines, outils, etc. ;
- » des modèles;
- » de la fonderie;
- » du montage ;
- » de l’émaillage;
- » de la cuivrerie;
- » de la menuiserie ;
- » des magasins, etc., etc.
- » Des groupes pourraient se former également pour le soin des divers genres de produits : cuisinières, poêles, cheminées, calorifères, foyers, torréfacteurs, bdanderies, etc. *
- » Même chose dans les divers services de la comptabilité : direction, correspondance, finances, commandes, factures,
- journal, comptes-courants, approvisionnements, conten-
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- tieux, etc.
- » Les bureaux auxiliaires peuvent donner lieu aussi à différents groupes pour le soin des services suivants : inscription des travaux de la fabrication, réception des produits, emmagasinage, expéditions, etc.
- » La direction commerciale de son côté peut donner lieu à la formation de groupes spéciaux pour les services des voyageurs et représentants, le soin des circulaires, des tarifs, des prospectus, de la correspondance, etc.
- » Divisions analogues dans les services du Familistère :
- » Education et instruction ;
- '» Entretien des bâtiments ;
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- » Propreté générale ;
- » Epicerie;
- » Boucherie ;
- » Boulangerie;
- » Légumes et jardins;
- » Boissons;
- » Etoffes et vêtements ;
- » Combustibles ;
- » Vacherie, laiterie, etc., etc. »
- Après cette énumération générale des différents groupes qu’il serait utile de constituer, l’orateur fait ressortir les avantages qui résulteraient de la fondation de tels groupes; soit :
- « Développement des connaissances de chacun ;
- » Amélioration des services ;
- » Bonne exécution des produits ;
- » Développement de l’esprit de corps et de l’amour de la fonction ;
- » Le mérite et la capacité se révéleraient dans chaque groupe.
- » Le classement des capacités pourrait se faire avec exacti-titude ; les récompenses iraient à qui elles seraient dues. »
- L’orateur touche en quelques mots à la question des devoirs des groupes ehtre eux et des devoirs des membres au sein des groupes, question qu’il reprendra à la conférence suivante ; puis il lève la séance.
- Conférence du 14 Juin 1877
- J.-B.-A. Godin reprend la question d’organisation des groupes. 11 traite spécialement des points suivants :
- « Comment il faut comprendre le groupe.
- » C’est la cessation de l’indifférence au sujet des intérêts communs.
- » C’est le partage de la direction..
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- » Exemple des avantages qui résulteraient d’une telle organisation par ce que donnerait la constitution d’un groupe pour les approvisionnements de combustibles au Familistère.
- » Manutentions dont le personnel du Familistère pourrait se réserver les gains.
- « Bénéfice nouveau par la vente du combustible à la population elle-même. »
- Après cet exemple pratique du fonctionnement d’un groupe, l’orateur appuie sur les dispositions morales qui doivent animer les membres des groupes :
- » Il faut que chacun répudie tout sentiment d’orgueil.
- » Il faut se dire que ce n’est pas l’individu qui doit être mis en relief, mais le groupe.
- » Que toute action doit être consentie et voulue par le groupe, à l’unanimité des membres autant que possible.
- » Il faut donc écarter tout esprit de domination individuelle.
- » Il faut aussi accueillir, rechercher même tous les concours, écouter tous les avis, en dégager le bon et le bien qu’ils peuvent renfermer.
- » Il faut écarter, interdire même complètement les discussions passionnées.
- » Il faut n’admettre que les explications faites avec courtoisie et bienveillance.
- » Toute personne qui prétendrait s’imposer dans un groupe par l’autorité ou la violence devrait être écartée sans pitié.
- » Il faut aussi laisser avec le plus grand soin à chacun dans le groupe, le mérite de ses idées et de ses œuvres.
- » Les membres des groupes constitueront les premiers membres de l’association ».
- Un auditeur demande ce qui adviendrait si deux groupes se formaient pour l’étude et le soin d’une même chose ?
- J.-B.-A. Godin répond que les deux groupes n’en feraient qu’un seul en réalité, et que les décisions seraient prises à la majorité des votants,
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- Un autre orateur signale qu’on ne sait à qui se déclarer pour la constitution des groupes et demande qu’on désigne une personne pour recevoir ces déclarations.
- Le fondateur du Familistère fait remarquer que la personne même qui vient de parler (cette personne était le secrétaire particulier de M. Godin pour les affaires contentieuses) étant par ses fonctions aussi apte que lui, Godin, à recevoir les déclarations tendant à la constitution des groupes, c’est à cet agent ou à lui-même qu’on pourrait s’adresser dans ce but.
- « Qu’on se groupe d’abord en toute liberté, poursuit l’orateur, et j’éclairerai la route ensuite, où besoin sera, soit par des conversations au sein même des groupes, soit par des conférences pour les groupes en général.
- * *
- nota. — Le conseil du Familistère composé de douze hommes et de douze femmes continuait de fonctionner. En outre, J.-B.-A. Godin avait constitué un comité administratif, afin qu’un certain nombre d’hommes se formassent à la direction générale de l’établissement, toujours en vue du fonctionnement des services dans l’association en projet.
- Ce comité administratif, dans une réunion qu’il tint deux jours après la conférence résumée ci-dessus, s’occupa à son tour de la question des groupes et ses résolutions furent communiquées, comme nous allons le voir, à la population du Familistère.
- * *
- Conférence du 21 Juin 1877
- J.-B.-A. Godin donne la parole au président du Comité administratif, lequel se lève et lit la communication suivante :
- Comité administratif. Réunion du 16 Juin 1877.
- (Extrait du procès-verbal.)
- « Le comité cause ensuite des idées émises en conférences » par M. Godin, à propos de la formation des groupes à l’usine » et au Familistère.
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- » Le président croit que le Comité pourrait entrer dans la » voie proposée et que le meilleur système pour mettre ces » idées en pratique serait de répartir entre les huit membres »♦ du Comité les services d’approvisionnement et d’entretien » général du Familistère, en faisant appel aux habitants pour » que ceux-ci se groupent par affinités à l’entour de chacun des » huit membres du Comité suivant les aptitudes que se senti* » raient les adhérents ».
- Suit le tableau de la répartition des services d’approvisionnement et d’entretien général du Familistère entre les huit membres du Comité; puis vient le texte de l’avis à afficher au Familistère si le fondateur approuve la proposition, avis par lequel le Comité administratif invite les habitants du Familistère à se joindre, — chacun selon ses connaissances ou ses capacités — au commissaire délégué dans les huit principales divisions des services d’approvisionnement et d’entretien général, soit :
- Entretien des bâtiments. — Jardins. — Boucherie. — Epicerie. — Boissons. — Combustibles. — Etoffes et mercerie. — Comptabilité.
- « Chaque groupe » disait l’avis « étudiera avec le membre » délégué les moyens les plus propres à améliorer le service » auquel il sera attaché, fera des propositions qui pourront » être soumises au Comité administratif, lequel à son tour les » examinera, les adoptera et, s’il y a lieu, les fera mettre en » exécution. On entrerait ainsi sans doute dans la voie de » l’amélioration générale. »
- ♦
- J.-B.-A. Godin reprend la parole en remerciant le Comité administratif de son heureuse initiative et en autorisant l’affichage de l’avis proposé.
- Puis, il se livre à de nouvelles explications sur le fonctionnement des groupes. Il montre que les groupes pourraient tout à la fois servir à renseignement des membres et fournir à la direction générale d’utiles avis et un utile concours.
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- a Le travail dans les groupes, dit-il, « ne sera pas gratuit. Les actes de présence seront consignés dans les procès-verbaux et constitueront un droit dans la répartition générale. »
- Il développe ensuite le rôle nécessaire des femmes dans les groupes. Il les montre en possession de connaissances et d’aptitudes toutes spéciales qui peuvent être des plus précieuses pour l’agencement des choses d’économie domestique.
- Il invite en conséquence les femmes à prendre part à la constitution des groupes, soit en formant entre elles exclusivement des groupes spéciaux, soit en entrant dans les groupes constitués déjà par l’initiative des hommes.
- « L’égalité des droits entre l’homme et la femme est de règle, » dit-il, « au Familistère et il n’y aura pas de distinctions entre les sexes dans l’association en projet. »
- Rappelant à nouveau que les membres des groupes seront les premiers examinés pour être classés dans la dite association, il passe ensuite à la question de la répartition équitable des bénéfices entre le travail et le capital.
- » Votre incrédulité même touchant ce partage des bénéfices, « dit-il à l’Assemblée, » est pour moi une pierre d’achoppement.
- « Comprenez donc pourtant que je ne puis réaliser l’association qu’avec ceux d’entre vous qui le voudront bien et me donneront le concours voulu pour cela. Autrement, ce serait insensé.
- » J’ai fait indirectement de l’association avec vous depuis vingt ans, par les institutions de prévoyance et d’éducation que j’ai réalisées ici à votre profit, et qui sont déjà un premier, partage, un partage essentiel, indispensable, des bénéfices; un partage dont il faudra soigneusement garantir la durée, si l’on veut éviter la curée des intérêts.
- » Ce que j’attends de vous pour faire de vous des associés définitifs, ce n’est pas, je vous l’ai déjà dit, que vous m’apportiez le concours de vos économies personnelles, c’est votre
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- concours moral* intellectuel, c’est l’amour, le soin de vos intérêts communs, la sollicitude pour toutes les choses constituées ici en vue du bien général, c’est la convergence de toutes les meilleures forces de votre être pour l’entretien et le développement de la prospérité à l’usine comme au Familistère.
- » C’est pour atteindre à ce but que je vous ai invités à vous répartir dans des groupes d’études spéciales,selon les connaissances ou les tendances de chacun. Ne voyez-vous pas que les groupes pourraient être une sorte d’école où vous apprendriez à vous administrer, à vous gouverner vous-mêmes ?
- » Ne pourriez-vous pas aussi, par eux, vous donner des garanties qui vous manquent encore; prévenir par exemple tout acte arbitraire dans les directions industrielles ?
- » Plus vous y réfléchirez et plus vous verrez combien d’avantages peuvent résulter pour vous de la constitution des groupes.
- » Enfin, ce n’est pas seulement dans les faits concernant l’industrie et le commerce que vous pouvez vous grouper, mais aussi dans ceux concernant les délassements, les distractions, les réjouissances dans la famille sociétaire que vous constituez au Familistère. » t
- La séance est levée.
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- (Suite)
- Faut-il attendre de l’initiative individuelle seule, ce qui veut dire, en somme, de l’unique bon vouloir patronal, l’application de la participation aux bénéfices ?
- L’action sociale ne peut-elle être appelée à contribuer à l’avènement pacifique d’un système de rémunération conforme à la justice, et seul capable de mettre, une fois pour toutes, un terme à ces conflits qui provoquent si souvent et si malencontreusement parfois son intervention ?
- La plupart des participationistes, et non les moindres, appartiennent à la grande école d’économie politique du laisser faire, et repoussent de toutes leurs forces l’intervention de l’Etat dans les affaires industrielles.
- Jules Simon prête aux libéraux, dont il se réclame d’ailleurs, et qui ne veulent entendre parler à aucun prix du socialisme d’Etat, le langage suivant : « La mesure que vous proposez est excellente ; je la voterai des deux mains, comme membre d’un conseil d’administration, si elle peut être prise par le consentement des deux parties. Mais je ne veux ni provoquer, ni accepter l’intervention de la loi. Il vaut mieux renoncer au grand bien que vous proposez que de renoncer à la liberté. »
- (( Ce langage est sans doute fort beau, » poursuit M. Jules Simon. « Cependant il y a quelque chose à alléguer en faveur du socialisme d’Etat ; c’est qu’il existe partout et qu’il est impossible de s’en passer. Dans la dernière Encyclique du Pape, il est réfuté par de solides arguments et invoqué l’instant d’après avec beaucoup d’éloquence... L’instruction primaire obligatoire est du socialisme d’Etat, le service militaire
- (1) Voir les articles Syndicats professionnels et Participation obligatoire dans les numéros du Devoir d’Avril, Juin, Août, Octobre et Novembre 1892; Janvier, Février et Mars 1893.
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- obligatoire est du socialisme d’Etat; l’impôt est du socialisme d’Etat; la douane est du socialisme d’Etat au premier chef. Soit qu’il s’agisse de choisir sa demeure, ou de travailler à ceci ou à cela, ou de se reposer, ou de vendre ses produits, ou de fixer le prix de son travail et celui de sa marchandise, vous trouvez l’Etat partout. Il pourchasse la liberté de toutes parts, avec l’assentiment des libéraux. Un vrai libéral est celui qui repousse Faction de l’Etat quand il le peut et l’invoque quand il le faut.
- « L’Etat est une association naturelle qui marche à la liberté par des abdications partielles et temporaires de la liberté. »
- La question n’est donc plus entière.
- Dans quelle mesure la collectivité a-t-elle le droit d’intervenir sans qu’on puisse lui adresser le reproche de violer indûment la liberté individuelle ?
- « La collectivité peut intervenir de deux manières », dit M. Naquet dans l’exposé des motifs de la proposition que nous avons analysée.
- « Elle peut être agissante ou contraignante.
- » Elle est agissante lorsque l’Etat se met lui-même à la tête d’une exploitation, comme dans le service des postes et celui des chemins de fer nationaux.
- » Elle est contraignante lorsque, soit par des mesures fiscales, soit par des dispositions législatives précises, elle contraint les individus à suivre certaines voies d’où les écarterait le jeu naturel de la concurrence, sans cependant se substituer à eux ».
- M. Naquet estime que l’action contraignante, dont le but est de diriger l’action individuelle, en laissant à celle-ci toute sa puissance féconde et toute son initiative, est sans danger et doit être mise en oeuvre dès qu’il est prouvé que la seule initiative des citoyens est ou impuissante ou d’une trop grande lenteur.
- Suivant lui, la liberté des individus ne doit être limitée par la loi que quand cette limitation a pour effet *de briser des entraves contraires au développement social, que quand elle se propose, en réalité, d’agrandir le champ de la liberté par un côté plus qu’elle ne le restreint par l’autre.
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- « Il ne faut jamais permettre que par le jeu d’une concurrence faussée, cette concurrence aboutisse au monopole et la liberté à l’oppression. »
- Tels sont les principes que M. Naquet considère comme de nature à aider à la solution du problème dans chaque cas particulier.
- » Ces idées rectrices posées, à chaque jour appartient sa tâche sans que nul puisse prévoir aujourd’hui quelles réformes s’imposeront demain, et moins encore quel sera le point d’arrivée auquel toutes ces réformes aboutiront.
- » Les collectivistes rêvent d’un état social où tous les éléments de la production seraient entre les mains de l’Etat, et où tous les individus ne conserveraient que la libre disposition du produit.
- » Ceux que les droits individuels préoccupent davantage protestent contre la seule idée d’un tel état de choses, où ils verraient la chute de toute liberté, et avec elle la fin de cette initiative individuelle qui est la vraie génératrice de tous les biens de ce monde.
- » Mais comme les collectivistes ne peuvent, sous peine de folie, nourrir la pensée de substituer brusquement à la société actuelle, la société de leur rêve; comme d’ailleurs les individualistes commencent tous à comprendre et à accepter l’action collective dans les limites que nous venons de définir plus haut, sauf à discuter sur chaque espèce, il est clair que ces diverses écoles disparates, qui paraissent n’avoir rien de commun entre elles lorsqu’elles dissertent métaphysiquement sur l’hypothèse qu’elles caressent avec amour, peuvent cependant se mettre d’accord sur les lois actuellement nécessaires, et c’est, en effet, ce qu’elles font journellement. »
- Or, tous les témoignages que nous avons produits jusqu’à présent, qu’ils émanent de partisans ou d’adversaires de l’intervention de la loi, concordent sur ce point, à savoir que les bénéfices sociaux sont actuellement fort mal répartis, le capital tendant à s’en approprier une trop forte part; que la classe ouvrière se trouve exclue d’une participation suffisante
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- à une plus value dont, sans être l’unique facteur, ainsi qu’elle le croit, elle est cependant un facteur très important.
- « La majorité du peuple, classe ouvrière, produit les richesses dont la minorité, classe capitaliste, jouit et dispose à son gré.» Ainsi s’expriment les auteurs de la déclaration de principe du Congrès socialiste hollandais de Zwole. C’est le thème paraphrasé dans tous les Congrès et réunions par les partisans de la lutte de classe. Nous en trouvons un exemple typique dans cet appel d’un orateur du Congrès de Calais : « Il y a d’un côté ceux qui abusent de leur situation, ceux qui vivent du travail des autres, et de l’autre côté, il y a la foule innombrable des travailleurs qui ne vivent que si leurs maîtres veulent leur donner à manger. La lutte des classes s’impose sur le monde entier; nous voyons 100.000 personnes qui possèdent toute la terre, tout le capital, tous les instruments de production. A eux les richesses, les loisirs, le luxe. Et d’autre part, il y a des millions et des millions d’êtres humains qui ne peuvent profiter d’aucun loisir et qui sont condamnés à la misère par ceux qui disposent de leur travail et de leur vie, etc.. »
- Pour se rendre un compte aussi exact que possible de la valeur du concours respectif des divers agents de la production et pouvoir déterminer en conséquence la part des bénéfices qui doit revenir à chacun d’eux, il est indispensable de renoncer à cette classification simpliste et outrancière mise à la mode par les marxistes.
- Au bout d’un antagonisme ainsi présenté comme irréductible, il est, en effet, impossible de voir autre chose que le recours à la fprce, solution à coup sûr ruineuse et, au surplus, d’une efficacité plus que douteuse.
- Nous comprenons fort bien ce sentiment de réaction contre l’abus des jouissances, et cette protestation du travail irrité de l’injuste répartition des fruits de la production; mais, comme le fait remarquer M. Godin, la haine du mal n’est pas toujours la science du bien.
- Fort heureusement quelques symptômes nous permettent
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- d’espérer que le monde ouvrier ne tardera pas à échapper à l’obsession de la fatalité d’une révolution violente.
- Dans son Précis de socialisme où se condense la doctrine de son oeuvre capitale le Socialisme intégral, Benoit Malon fait suivre l’état comparatif des théories et revendications despartis socialistes de tous les pays d’une constatation rassurante.
- « Ce qui, dit-il en thèse générale, l’emporte, après les intransigeances hautement proclamées de la période d’affirmation, c’est, sauf en Allemagne,la tendance à suivre une politique plus soucieuse des améliorations de détail, et il se dégage de cette tendance un socialisme pratique qui devient de plus en plus en faveur dans les milieux socialistes et dont les municipalités socialistes et les Bourses du Travail attestent en France la vitalité pleine de promesses. »
- Il y aurait peut-être fort à dire sur le caractère pratique du socialisme des municipalités socialistes et des Bourses du travail ; mais ce n’est pas ici le lieu et d’ailleurs, outre que nous sommes trop partisans de l’expérimentation locale pour né pas voir avec plaisir les socialistes canaliser en quelque sorte leurs aspirations, nous ne sommes pas de ceux qui condamnent une expérience a priori, sans lui donner le temps de se produire pleinement, comme beaucoup de socialistes le font pour la coopération et la participation, quittes à revenir plus tard à une plus saine appréciation des choses et à tenter de détourner à leur profit une œuvre qu’ils ont tout fait pour enrayer à ses débuts.
- Restons donc sur le terrain où nous convie Malon, sans en approfondir davantage les qualités et les défauts, et constatons, avec l’auteur du Socialisme intégral, que si le révolutionnarisme est de tradition en France, « le perfectionnement des armements, le prodigieux accroissement des protestataires, le caractère international et plus exclusivement economique des revendications, les espérances que peuvent faire naître les premières victoires électorales socialistes, changent du tout pu tout, en France comme ailleurs, la situation et la rendent plus propice aux tentatives réformistes. »
- » Autrefois, » c’est Benoit Malon qui parle, « ce n’étaient
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- que des partis qui se disputaient le pouvoir : ils devaient s’imposer par la surprise ou la violence ; aujourd’hui, ce sont les prolétaires, la grande majorité de la population, qui réclament une plus juste organisation sociale. Etant le nombre et disposant du suffrage universel, ils peuvent modifier légalement l’organisme gouvernemental sans recourir à l’action révolutionnaire qui fait toujours tant de victimes, qui, de plus, est mêlée de tant d’injustices, est toujours suivie d’une terrible crise de transition, d’une période de misère générale, pendant laquelle tout le monde souffre et qui, par les découragements, les apeurements qu’elle suscite, sont favorables aux réactions inexorables.
- » L’action révolutionnaire a d’autres inconvénients, elle n’est efficacement possible qu’à certains moments de crise assez rares dans l’histoire des peuples, tandis que l’intervention réformiste est toujours de saison.
- » C’est le mode le meilleur, le plus humain et le plus sûr, car pendant que nous discutons sur les bienfaits futurs de la révolution « incréée, » l’engrenage industriel broie ses victimes, sans autrement se soucier de ceux qui protestent par des malédictions impuissantes et par des menaces vaines, en attendant qu’une révolution hypothétique ait pu se produire ou que le développement fatal du système capitaliste produise les excès qui en amèneront la destruction, en poussant à leurs dernières limites la spoliation de la petite bourgeoisie et l’affamement du prolétariat.
- » L’attente pourrait être longue, et les victimes des iniquités sociales ont peut-être le droit de se retourner sur le gril de leurs tourments et de réclamer des améliorations immédiates, sans préjudice des intégrales transformations futures.
- » Cela vaut mieux que d'attendre l’incertaine éventualité révolutionnaire qui ne dépend pas de nous. »
- Parmi les améliorations immédiates possibles en est-il beaucoup déplus désirables que celle qui a pour objet de restituer au travail la part qui lui revient légitimement dans les bénéfices de la production ? J. P.
- (A suivre)
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- chronique parlementaire
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La loi sur les associations
- La question des associations s’est posée d’une façon particulièrement pressante devant les deux Chambres au mois de décembre 1891, à l’occasion des manifestations d’un certain nombre d’évêques. Bon nombre de députés républicains considéraient alors, et considèrent sans doute encore, une loi sur les associations comme le préliminaire obligé de la séparation des Eglises et de l’Etat. Tout en se défendant de préparer cette mesure, le ministère d’alors déposa en février 1891 un projet de loi sur les associations.
- Cette loi semblait si bien commandée par les circonstances que le ministère suivant fut renversé parce qu’il repoussait l’urgence demandée.
- L’urgence une fois votée, une commission de 22 membres fut nommée. Cette commission se réunit deux ou trois fois pour la discussion générale. Dans les deux ou trois séances qui suivirent, on ne se trouva plus en nombre pour délibérer, et depuis la commission ne s’est plus réunie.
- En même temps que la Chambre, le Sénat fut saisi, par M. Goblet, d’un projet de loi sur la matière. Or, tandis que la commission de la Chambre se reposait, la commission sénatoriale chargée d’examiner le projet Goblet poursuivait au contraire avec assiduité ses travaux.
- A la reprise de la session, les sénateurs ont reçu communication du texte définitif élaboré par elle.
- En voici les principales dispositions :
- Les fondateurs seront tenus de déclarer :
- 1° L’objet et le nom de l’association ;
- 2° Les noms, âge, profession et domicile de tous ceux qui, à un titre quelconque, participeront à l’administration ou à la direction de l’association. Ils devront en outre faire le dépôt des statuts.
- L’association ainsi constituée peut, par ses représentants : 1° Ester en justice;
- 2° Faire les actes d’administration ;
- 3° Employer, pour l’objet en vue duquel elle a été fondée, les cotisations de ses membres, ou les sommes au moyen
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- desquelles ces cotisations ont été rédimées, les souscriptions ou autres ressources de même nature ;
- 4° Placer ses économies en valeurs nominatives au nom de Fassociation ;
- 5° Acquérir à titre onéreux ou gratuit les immeubles strictement nécessaires pour le but qu’elle se propose.
- En dehors de ces cas, l’association ne peut acquérir de valeurs mobilières ou immobilières, ni sous son nom ni par personnes interposées.
- Elle est incapable de recevoir des libéralités de quelque nature qu’elles soient et à quelque titre que ce soit, par donation ou testament, ou déguisées sous la forme de contrats à titre onéreux.
- L’association ne peut faire partie ni directement ni par personnes interposées d’aucune société civile ou commerciale.
- Sera nulle de plein droit toute acquisition ou libéralité contraire aux prescriptions de la présente loi. La nullité pourra être invoquée par le procureur de la République ou par les intéressés.
- Dans le cas d’acquisition à titre onéreux, les immeubles seront vendus et le prix en sera versé dans la caisse de l’association.
- Dans le cas de libéralité, les biens feront retour aux disposants ou à leurs héritiers ou ayants-cause.
- Ces derniers seront mis en demeure par un avis inséré au Journal officiel et au journal des « Annonces judicaires», et, faute par eux, dans les deux ans de cette publication, d’avoir fait les diligences nécessaires pour rentrer en possession, les biens seront considérés comme vacants et dévolus à l’Etat.
- Toute association de plus de cinq personnes se proposant de vivre et d’habiter en commun devra tenir une liste complète de ses membres, avec indication de leurs noms, âge, nationalité et domicile.
- Tous établissements dans lesquels sont réunis plus de cinq associés en condition de vie collective ou commune peuvent être visités par les autorités administratives ou judiciaires, spécialement déléguées à cet effet. Elles auront qualité notamment pour faire toutes constatations, provoquer et recevoir toutes déclarations intéressant la sécurité et la liberté des personnes et le respect des lois.
- L’association composée exclusivement ou en majorité d’étrangers, celle qui compterait des étrangers parmi ses admi-
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- nistrateurs ou directeurs, celle qui serait affiliée à des associations étrangères ou qui aurait elle-même des succursales à l’étranger, pourra être dissoute par décret du président de la République rendu en conseil des ministres.
- L’association qui comptera des étrangers parmi ses membres, sans qu’ils y soient en majorité, pourra être mise en demeure de les exclure et faute d’obtempérer à cette injonction, elle pourra être dissoute dans la forme édictée au paragraphe précédent.
- En cas de dissolution volontaire ou forcée, d’extinction ou d’expiration du terme convenu, il sera procédé à la liquidation de l’actif de l’association dans les conditions détermi nées par les statuts.
- Les associés faisant actuellement partie de l’association pourront seuls reprendre leurs apports.
- Le surplus sera dévolu à l’Etat pour être employé à des œuvres analogues à celles en vue desquelles l’association avait été fondée.
- — En cas d’infraction aux dispositions des articles 6, 7, 8,10 et 11, ou lorsque les déclarations* prescrites par les articles Set 4 de la présente loi auront été reconnues fausses, les administrateurs ou directeurs de l’association seront passibles d’une amende de 50 francs à 1,000 francs, et d’un emprisonnement d’un mois à s!x mois, ou de l’une de ces deux peines seulement.
- Le tribunal pourra en outre prononcer la dissolution de l’association.
- Sera passible des mêmes peines toute personne qui participerait à la reconstitution, sous le même nom ou sous un nom différent, d’une association dissoute conformément aux dispositions de l’article précédent.
- M. Goblet constate dans la Petite République que le projet préparé par la commission sénatoriale diffère sensiblement de celui qu'il avait lui-même proposé; mais tout en faisant des réserves sur plus d’un point, il n’en reconnait pas moins le caractère très libéral et considère que ace serait certainement un résultat considérable de le faire définitivement consacrer par la loi. »
- Puis il ajoute :
- a La question est désormais posée de telle façon qu’il n'est plus possible de ne pas la résoudre. On ne peut demeurer
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- LE DEVOIR
- davantage sous ce régime arbitraire, qui consiste à maintenir dans nos codes les prescriptions absolument restrictives des articles 291 et suivants, et à user en fait d’une tolérance qui laisse se fonder des associations de toutes sortes sans garanties pour elles non plus que pour l’Etat.
- » Il y a trop longtemps que l’on attend une solution. Rien que pendant le cours des vingt-trois dernières années, seize projets de propositions ont été présentés aux Chambres, pour régler la question des associations, depuis la proposition signée de MM. Jules Grévy, Jules Favre et Gambetta, en 1869, en passant par le projet de M. Dufaure, en 1880, qui a fait l’objet d’un rapport de M. Jules Simon et d’une très remarquable discussion au Sénat en 1883, jusqu’au projet déposé par M. Fallières au nom du dernier cabinet Freycinet, en 1892.
- )) Jusqu’ici, aucune de ces tentatives n’a pu être menée à bonne fin ; il faut espérer, pour l’honneur du gouvernement parlementaire, que la nouvelle proposition qui s’est heureusement inspirée de ces nombreux précédents, ne viendra pas échouer devant l'indifférence générale et qu’on n’en sera pas réduit à aboutir cette fois encore à un avortement. »
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- Les habitations ouvrières.
- Avant de se séparer pour prendre ses vacances de Pâques retardées, cette année, par la chute du cabinet et par le conflit budgétaire, la Chambre a voté le projet de loi sur les habitations à bon marché.
- Le vote est intervenu sans discussion, le texte soumis à la Chambre, présenté, on le sait, par M. Siegfried au nom de la Société française des habitations à bon marché, approuvé ensuite par le Conseil supérieur du Travail, ayant été jugé suffisamment étudié pour qu’un débat public pût paraître inutile.
- Nous ne reviendrons pas sur les réserves que nous avons maintes fois formulées à propos de l’objectif des promoteurs de la loi, qui est la création, pour les ouvriers, d’habitations isolées et à bon marché, ce qui constitue à notre sens, une triple erreur économique, sociale et morale.
- Certes, ces réserves sont capitales; néanmoins, la loi étant de celles qui aux mains d’hommes éclairés sur les véritables besoins des travailleurs peuvent avoir, au point de vue du bien-être de ces derniers, les plus heureuses conséquences, nous nous félicitons de son adoption.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- Une disposition assez importante a été introduite dans la loi.
- Aux termes du projet Siegfried un certain nombre d’établissements, notamment la Caisse d’épargne postale et les Caisses d’épargne privée, étaient autorisées à employer une partie de leurs fonds de dépôt ou de leur fortune personnelle, dans des proportions déterminées, en achats d’actions ou d’obligations de sociétés de construction (jusqu’à concurrence du dixième de ses fonds disponibles pour la Caisse d’épargne postale, du dixième de leurs dépôts et du tiers de leurs réserves pour les Caisses d’épargne privée). La Chambre a apporté des restrictions à cette faculté d’emploi : elle a supprimé le placement en actions de sociétés de construction ; le placement en obligations a été seul autorisé.
- Cette modification regrettable a été faite pour mettre la loi sur les habitations à bon marché en concordance avec la loi générale sur les Caisses d’épargne que la Chambre avait adoptée quelques jours auparavant. C’est à l’occasion de cette dernière loi que le débat sur l’emploi des fonds des caisses d’épargne a eu lieu.
- Les partisans du système du libre emploi, parmi lesquels M. Aymard l’un des promoteurs des sociétés de construction dont il s’agit, ont signalé les avantages de ce système qui a fait ses preuves notamment en Italie, où les caisses d’épargne qui ne livrent pas l’argent des déposants à la puissance politique, ont échappé seules à la crise financière qui sévit au delà des Alpes.
- En France, malgré le peu d’initiative que notre législation laisse aux administrateurs de nos caisses d’épargne, d’heureuses tentatives ont été faites sur plusieurs points du territoire, — à Lyon, sous les auspices de M. Aymard, à Paris, sous ceux de M. Michel Heine et du prince d’Arenberg, à Marseille, sous ceux de M. Eugène Rostand — dans le sens de l’affectation d’une ^partie de la fortune personnelle de ces caisses à des entreprises de maisons ouvrières.
- C’est ainsi que la Caisse de Lyon, sollicitée par les fondateurs de la société des logements économiques, a d’abord prêté sur hypothèque 150000 francs; puis, après remboursement de ce prêt, qu’elle est entrée d’abord pour 500,000 francs, puis pour 1 million dans ladite société. A Marseille, les administrateurs de la Caisse des Bouches-du-Rhône ont obtenu du gouvernement l’autorisation de consacrer : 1° 20 000 francs pour constituer la société dés habitations salubres et à bon marché; 2° 160000 francs pour construire directement, au quartier de
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- LE DEVOIR
- la Capelette, dix maisons de famille, avec jardin dont le locataire peut devenir propriétaire par annuités; 3° 70000 francs pour faire des prêts de 6 ou 7000 francs au maximum aux ouvriers qui voudraient bâtir eux-mêmes.
- Les expériences de Marseille et de Lyon ont paru suffisamment concluantes aux yeux des promoteurs de la loi sur les caisses d’épargne et des promoteurs de la loi sur les habitations ouvrières pour les amener à demander l’extension aux fonds de dépôts de l’affectation réservée jusqu’ici, et ce dans des limites très étroites, à la fortune personnelle des caisses d’épargne. Ils n’y ont réussi que dans une certaine mesure.
- Il convient de dire toutefois que la disposition qui n’autorise que les placements en obligations n’aura pas d’effet rétroactif, et ne saurait nuire par conséquent aux expériences en cours.
- Dans la discussion que nous venons de rappeler, un adversaire déterminé de l’intervention des caisses d’épargne dans la construction de maisons ouvrières, M. Piou, a cité la lettre de François Miron à Henri IV, qui voulait, lui aussi bâtir : « C’est une malheureuse idée de bâtir des quartiers à l’usage exclusif des ouvriers. Il ne faut pas que les petits soient d’un côté et les gros et dodus de l’autre. » « Compère, lui répondit Henri IV, vous êtes vif comme un hanneton, mais, en fin de compte, un brave et loyal sujet. Soyez content; on fera votre volonté, et le roi ira longtemps à votre école de prud’hommie et de sagesse. Je vous attends à souper et vous embrasse. »
- La réponse de Henri IV est aussi amusante que pleine de sens est la boutade de son conseiller. Mais n’y avait-il pas mieux à faire que de laisser les choses en l’état? Ne manquait-il pas autre chose que la poule au pot aux bons sujets du roi Henri? Il faut bien croire que si, puisqu’il se préoccupait de l’amélioration de leur logement. Ce n’était certes pas une solution conforme à la manière de voir de Miron que de laisser le petit dans son logis étroit et malsain pendant que les gros et les dodus trouvaient dans leurs palais, leurs hôtels et leurs châteaux, toutes les satisfactions désirables. Mais dans la critique toute négative de François Miron, il y avait le germe de la conception architecturale de Fourier et de la réalisation de Godin.
- Car la pensée qui a présidé à l’édification du Familistère où tous les travailleurs, depuis le plus haut fonctionnaire de l’Association jusqu’au plus modeste journalier, ont leur logement, a été de montrer par l’unité de l’habitation « la solidarité de la fortune avec le travail auquel elle doit son origine»,
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- EN ANGLETERRE
- La Chambre des Communes a adopté en première lecture un projet de loi présenté par le président de l’Office du commerce, M. Mundella, et tendant à instituer les tribunaux d’arbitrage pour résoudre les différends entre patrons et ouvriers.
- Un autre vote de la Chambre des Communes, le plus considérable qu’un Parlement ait eu à émettre, est celui par lequel, à la majorité 43 voix (par 347 voix contre 304) elle s’est prononcée, en seconde lecture, en faveur du Home rule.
- Le bill a été attaqué par les unionistes avec une violence dont les annales parlementaires anglaises offrent peu d’exemple.
- Dans la discussion qui a précédé immédiatement le vote, l’un d’eux s’est écrié :
- « Je demande à ceux qui veulent absolument imposer ce bill à des hommes qui le repoussent et qui n’ont commis aucun crime, je leur demande de considérer s’ils ne font rien pour pousser ces hommes à la rébellion. Si, après une pareille provocation, une guerre civile éclatait, chaque goutte de sang versée souillerait d’une tache ineffaçable le présent gouvernement et le déshonorerait pl us que ceux qui l’auraient répandu. »
- M. Balfour a qualifié le home rule de grand crime politique.
- M. Gladstone s’est borné à exprimer la conviction que la mesure en faveur de laquelle l’Irlande, l’Ecosse, le pays de Galles, se sont prononcées en grande majorité, mettra fin à la lutte séculaire des îles sœurs. D’ailleurs, la prépondérance du Parlement britannique, basée sur le droit, sera sauvegardée, s’il en est besoin, par la force. *
- De son côté, le ministre de l’intérieur, M. Asquith, a déclaré que le bill donne réellement l’autonomie à l'Irlande, mais qu’il n’èn fait pas une nation séparée; elle n'a ni soldats ni marine, et elle ne peut ni régir ses douanes, ni avoir des. relations économiques et particulières avec les autres nations.
- Le résultat du vote qui dépasse les espérances des libéraux les plus optimistes, a été salué par d’enthousiastes applaudissements, et M. Gladstone, à son départ de la Chambre, a été l’objet d’une ovation bien méritée.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- BELGIQUE
- Le suffrage universel. — Après une admirable campagne d’agitation, les partisans du suffrage universel fortement organisés, ayant groupé autour d’eux les forces vives du pays, étaient en droit d’espérer que les dirigeants beiges hésiteraient à braver l’opinion publique en refusant de donner à la question du suffrage une solution à la fois conforme à l’équité et aux vœux populaires. On sait comment cette espérance fut déçue.
- Le rejet par la Chambre des députés de la proposition Jan-son tendant à accorder le droit de vote à tout citoyen âgé de 21 ans, provoqua dans tout le pays une agitation des plus vives. On refusait presque sans discussion au prolétariat belge la modeste part dans la direction des affaires du pays qu’il réclamait. La réponse ne se fît pas longtemps attendre.
- Dans les grandes villes soudain éclatent des manifestations, des conflits.
- Puis c’est la grève. L’ouvrier refuse de travailler pour la prospérité d'une collectivité dont on s’obstine à l’exclure. La crainte qu’inspire à la bourgeoisie censitaire l’avènement du suffrage universel a poussé à la révolte une population laborieuse et tranquille.
- Des scènes regrettables de violence et des scènes non moins regrettables de répression se produisent. Il y a de nombreux blessés et de nombreux morts.
- Tranquillement la Chambre, après avoir fait table rase de tous les systèmes de suffrage proposés, discute le budget du chemin de fer.
- M. Nyssens présente une proposition établissant le vote plural et qui paraît offrir un terrain de transaction.
- MM. Janson et Féron se rallient à ce système.
- Le ministère l’accepte ainsi que l’immense majorité de la droite qui le suit.
- Qu’attend-on pour la voter? On craint de paraître céder devant l’intimidation. En vain les chefs de la gauche, qui font dans cette circonstance la plus lourde concession, insistent-ils pour que la Chambre délibère au moins demain, sinon
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- aujourd’hui. Ce serait la vie sauve pour tant de braves gens. Aujourd’hui, impossible. Demain la plupart des honorables doivent assister à une gai'den-party dans les terres royales de Laeken. Demain on dansera. Les assommades et les fusillades continuent dans la rue. La grève est générale.
- Enfin le jour de la séance publique est venu. Le président, en ouvrant cette séance si impatiemment attendue, déclare avec un sang-froid étourdissant que la Chambre va continuer la discussion des chemins de fer. M. de Beernaert, chef du cabinet, intervient pour faire une déclaration. Il dit que les vaines menaces de la rue n’exerceront aucune pression sur les délibérations du Parlement. Il demande le renvoi à demain.
- L’assemblée décide qu’elle se bornera à suspendre sa séance pour attendre le dépôt du rapport de la commission sur la proposition Nyssens, demeurée seule au vote.
- Cette proposition est adoptée par 119 contre 14 et 12 abstentions.
- En voici le texte :
- «Les députés à la Chambre des représentants sont élus directement dans les conditions ci-après :
- » Un vote est attribué aux citoyens âgés de vingt-cinq ans accomplis, domiciliés depuis un an au moins dans la même commune et ne se trouvant pas dans l'un des cas d’exclusion prévus par la loi.
- » Un vote supplémentaire est attribué à raison de chacune des conditions suivantes :
- » 1° Etre âgé de trente-cinq ans accomplis, être marié ou veuf, ayant descendance légitime et payer à l’Etat au moins 5 francs d’impôt du chef de la contribution personnelle sur les habitations ou bâtiments occupés, à moins que l’on n’en soit exempté à raison de sa profession.
- » (Par contribution personnelle, la commission entend aussi la contribution sur le mobilier).
- » 2° Etre âgé de vingt-cinq ans accomplis et être propriétaire d’une valeur d’au moins 2,000 francs, à établir sur la base du’ revenu cadastral ou d’un revenu cadastral en rapport avec cette valeur, soit d’une inscription au grand-livre de la dette publique ou d’un carnet de rente belge à la Caisse d’épargne d’au moins 100 francs. Cette inscription doit dater de deux ans au moins.
- » La propriété de la femme compte au mari, et celle des enfants mineurs, au père.
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- » Deux votes supplémentaires sont attribués aux citoyens âgés de vingt-cinq ans accomplis et se trouvant dans l’un des cas suivants :
- » a) Aux détenteurs d’un diplôme d'enseignement supérieur ou d’un certificat homologué d’un cours complet d’enseignement moyen du degré supérieur, sans distinction entre les établissements publics ou privés;
- » b) A ceux qui remplissent ou ont rempli une fonction, occupent ou ont occupé une position, exercent ou ont exercé une profession qui implique que le titulaire possède au moins la connaissance de l’enseignement moyen du degré supérieur.
- » Nul ne peut cumuler plus de trois votes. »
- L’adoption de cette proposition a été accueillie sans enthousiasme, mais elle mettait fin pour le moment à la crise. Le travail reprenait aussitôt et le calme renaissait. Le 24 avril, le Sénat ratifiait le vote de la Chambre.
- Dans ces circonstances difficiles, les chefs de la gauche extrême, MM. Janson et Féron, ont fait preuve de patriotisme; plutôt que de laisser avorter la révision, ils se sont ralliés â la proposition Nyssens comme un moyen terme; ils ont fait plus : pour entraîner la droite, qu’ils supposaient encore hésitante, ils ont déclaré s’y borner, laissant à d’autres le soin de l’améliorer dans l’avenir : «J’ai dit, a affirmé M. Féron, que je considérais la-solution adoptée comme tellement loyale que ma vie politique ne devait plus connaître d’autre solution. »
- M. Graux, qui redoute si fort pour son pays les effets du droit de vote accordé aux incapables et qui tirait jadis, contre le suffrage universel ses meilleurs arguments,des premières élections boulangistes en France, nous paraît avoir raison quand il vient dire à M. Féron qu’il se fait illusion quand il croit que le système Nyssens durera aussi longtemps que lui. Ce n’est en effet qu’un à-compte, et il est à peu près certain qu’une Chambre nouvelle, élue avec le nouveau système de vote, aura pour premier soin de voter le suffrage universel sans conditions, qui lui aura été réclamé par les électeurs.
- Un détail qui témoigne bien de l’intensité de la passion populaire : Une des victimes de la journée de Mous, un cordonnier de Dour, est rnort hier, à l’hôpital. Jusqu’à son dernier souffle, il a parlé du suffrage universel. Deux heures avant d’expirer, il disait encore : « Mais dites-moi. donc ce qu’on a voté hier à la Chambre. »
- Voici en quels termes M. Jean Volders, un des chefs socia-
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- listes qui ont le plus payé de leur personne pendant la dernière crise, appréciait le vote de la proposition Nyssens :
- « La nouvelle loi votée par la Constituante, sous prétexte de donner le suffrage universel, ne donne en réalité qu’un seul suffrage aux ouvriers et deux ou trois aux bourgeois.
- » C’est donc l’ancien régime introduit dans la loi nouvelle.
- » C’est également la guerre dans le corps électoral. Sur 1.200.000 électeurs, il y aura 700.000 bourgeois qui auront deux ou trois suffrages, 500.000 ouvriers n’auront qu’une voix!
- » La grève est finie, mais la lutte pour l’égalité politique est loin d’être terminée.
- » Tant qu’il n’y aura pas un régime de justice, la paix ne régnera pas.
- » Le nouveau système va provoquer la corruption et la fraude : il ne durera pas et on arrivera finalement au suffrage universel à vingt-et-un ans. »
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- FRANGE ET ANGLETERRE
- Les grèves. — L’Office du travail a publié une première statistique sur les grèves qui se sont produites en France. Cette statistique comprend les années 1890 et 1891.
- Sur 328 grèves en 1890 et 276 en 1891, les questions de salaires en comprennent dans le premier cas 266 ou 81, 10/0 et 208 ou 75 4 0/0 dans le deuxième.
- Les contestations au sujet des règlements, renvois ou demandes de renvois, etc. ont donné lieu à 5 grèves ou 1.5 0/0 en 1890et 11 grèves ou 3.9 0/0 en 1891.
- Le nombre des grèves survenues en protestation contre les amendes s’élève a 12 ou 3.6 0/0 en 1890 et à 11 ou 4 0/0 en 1891.
- En 1890, 1 grève ou 3 0/0, et en 1891, 3 grèves ou 1.10/0 ont eu lieu à la suite de demandes de réforme des caisses de secours, de retraites, etc.
- Le rapport sur les grèves et les chômages, que publie chaque année M. Burnett, correspondant du travail à l’Office du commerce et l’un des directeurs du nouveau labour départ-ment, vient de paraître pour 1891, sous la forme d’un Livre bleu.
- Il constate que, sur un total de 893 grèves qui se sont produites pendant cette année dans le Royaume-Uni — total fort inférieur aux chiffres des années précédentes — 20 0/0 ont
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- LE DEVOIR
- affecté les industries textiles et 16.34 0/0 l’industrie du bâtiment. Les grèves qui ont eu pour origine des querelles sur des questions de salaires sont dans la proportion relativement très petite de 54.2 0/0 ; enfin, il n’y a eu en tout que 47 grèves pour cause d’engagement d’ouvriers non syndiqués, et 23 grèves résultant de contestations sur la question du nombre d’heures de travail.
- Le rapport de M. Burnett traite aussi des congrès des trade-unions en 1891 et 1892, du mouvement en faveur de la journée de huit heures et de la législation du travail. Enfin, il résume l’opinion d’un grand nombre de représentants du travail et du capital sur la manière de mettre fin aux disputes industrielles : la plupart se prononcent en faveur de la création de Chambres d’arbitrages spéciales chaque fois que survient un conflit.
- ANGLETERRE
- La grève du Lancashire. — Vers la fin de l’année dernière,45.000 ouvriers de l’industrie du coton dans le Lancashire se mettaient en grève ne voulant pas accepter une diminution de 10 0/0 proposée par les patrons. Les représentants des ouvriers ne contestaient ni la diminution de profits alléguée par les patrons, ni la nécessité d’une diminution correspondante de leurs propres gains.
- Seulement,ils déclaraient que les intérêts de leurs mandants ne leur permettaient pas de souscrire au procédéé'suggér par les patrons. Ils proposaient par contre, de ne plus travailler qu’à demi-temps en maintenant le taux nominal des salaires.
- Cette mesure eût, en fait, équivalu à une réduction beaucoup plus considérable que 10 0/0 du total des salaires, mais à leurs yeux elle avait le double avantage de ne pas porter atteinte en principe aux tarifs de rémunération de la main-d’œuvre, fixés par les trade-unions, et aussi de procurer Cessai sur une vaste échelle du moyen indiqué et prôné par les congrès ouvriers en vue d’arrêter la surproduction, envisagée par eux comme la vraie cause du malaise économique dont souffrent patrons et artisans.
- Les patrons ayant repoussé cette procédure, la grève éclata. Elle a duré vingt semaines; 125.000 artisans ont été entraînés dans le conflit par la suspension de la production de la matière ouvrée qui leur sert de matière première,et l’on évalue à 50 millions les pertes infligées par ce combat.
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- La lutte a été marquée à la fois par une remarquable fermeté et par une admirable modération de la part des ouvriers. Finalement l’accord est intervenu ; les patrons, dont la suspension de travail avait considérablement réduit le stock de marchandises, ont restreint leurs exigences. Ils ont abaissé de 10 0/0 à 2,91 0/0 la réduction proposée et les représentants des ouvriers n’ont pas persisté dans leurs réclamations.
- L’accord intervenu est surtout remarquable par les dispositions prises en vue de l’avenir.
- Il est établi que la prochaine augmentation de salaire sera équivalente à la réduction actuelle ou à toute autre qui serait jugée nécessaire d’ici là ; que désormais un changement — hausse ou baisse — dans le taux des salaires ne pourra se produire qu’après un délai minimum d’un an et .ne pourra être dans un sens ou dans l’autre au-dessous de 5 0/0 ; que toute demande tendant à une augmentation ou à une réduction des salaires sera notifiée à l’autre partie un mois à l’avance par le mandataire des patrons et des ouvriers ; que toute grève ou tout lock-out devra être précédé d’une tentative de conciliation conformément à une procédure soigneusement réglée ; que toute question affectant les intérêts généraux de l’industrie du coton sera traitée par un comité mixte de patrons et d’ouvriers.
- Cet arrangement renferme tous les éléments de la plus parfaite organisation possible des rapports du capital et du travail en régime de salariat pur et simple.
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- FRANCE
- Une section d’économie sociale. — M. Abel Davaud nous apprend dans VAvenir Seurrois, qu’à l’occasion du concours agricole qui se tiendra le 10 juin prochain à Auxerre, la municipalité de cette ville a décidé de créer une section d’économie sociale à côté de la triple exposition agricole, artistique et industrielle qu’elle a organisée.
- La Société d'études pratiques de la participation enverra à Auxerre ses multiples tableaux, ses statistiques les plus récentes et les ouvrages publiés par elle. De son côté, la Chambre consultative des associations ouvrières de production se prépare, elle aussi, à montrer les travaux des sociétés adhérentes, la monographie de chacune d’elles et les résultats sociaux déjà acquis en attendant mieux encore.
- Notre sympathique confrère exprime le désir que la plupart
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- des exposants de TEsplanade des Invalides, estimant comme lui le bel exemple donné par la ville d’Auxerre si bien pénétrée de l’importance des revendications des travailleurs, ne manquent pas au rendez-vous qu’elle leur donne pour le 10 juin prochain.
- Cette initiative éclairée honore la ville d’Auxerre.
- L’Ecole des industries agricoles. — Le ministre de l’agriculture vient de créer une école spéciale sous le titre d1 Ecole nationale des industries agricoles. Elle est destinée à répandre l’instruction professionnelle, à préparer et à former pour la conduite des sucreries, des distilleries, des brasseries et autres industries annexes de la ferme, des hommes capables de les diriger et des collaborateurs de tous ordres en état d’aider les chefs de ces diverses industries agricoles.
- Elle sert, en outre, d’école d’application aux élèves sortant de l’Institut agronomique et des écoles nationales de l’Etat. Ces élèves prennent le titre d’élèves stagiaires.
- Elle peut recevoir encore dans les laboratoires les personnes désireuses d’étudier une industrie agricole ou une question spéciale à ces industries.
- Des auditeurs libres peuvent enfin être admis à suivre un ou plusieurs cours.
- La durée des études est de deux ans. Elle peut, toutefois, être réduite à un an pour les élèves stagiaires.
- Le régime de l’école est l’externat.
- Des bourses pourront être créées soit par des communes ou des départements, soit par des particuliers.
- Les bourses sont données pour un an; elles ne sont maintenues qu’aux élèves restés dans le premier quart de la liste de classement.
- Elles peuvent, en outre, être retirées par mesure disciplinaire.
- L’admission en qualité d’élève ne peut avoir lieu que par voie de concours.
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- Le reboisement des montagnes. — Les éboulements de montagnes qui se produisent par suite des grandes pluies, dans les régions trop déboisées et où les cours d’eau ont le régime torrentiel, dégradent les voies de communication et quelquefois y arrêtent la circulation. Que de travaux de déblaiement et de consolidation n’a-t*il pas été nécessaire de faire sur
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- la ligne du Rhône au mont Cenis? Le directeur du réseau de la Méditerranée écrivait, il y a déjà quelques années, au ministre des travaux publics : «Au moment où l’on dépense cinq milliards pour étendre le réseau des chemins de fer dans les régions où les transports de voyageurs et de marchandises sont très limités, n’est-il pas de la plus haute raison de demander le vingt-cinquième de ce formidable chiffre. 200 millions environ, pour accomplir une œuvre essentielle, indispensable à l’existence de plusieurs départements et d’où dépend en même temps la sécurité des communications d’une partie du pays? »
- On a calculé que les pertes infligées au pays par les grandes inondations de 1856 ont coûté à la France plus de 220 millions et que les inondations des quarante dernières années ont causé des ravages pour une somme supérieure à 700 millions. Ce serait assurément faire une magnifique opération nationale que d’épargner à l’avenir d’aussi lourdes pertes, en augmentant les richesses forestières de nos montagnes. Ce serait double gain et, on peut le dire, double gain assuré.
- (Causerie scientifique du Temps du 28 mars 93)
- ESPAGNE
- Elections législatives. — Des élections pour le renouvellement de la Chambre des députés ont eu lieu en mars. Les républicains coalisés ont obtenu 27 sièges en Espagne et 2 à Cuba.
- M. Castelar et les républicains possibilités ont obtenu 14 sièges.
- Dans la dernière Chambre, les républicains de toutes nuances n’étaient qu’au nombre de 24.
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- SIBÉRIE
- Le Transsibérien.— La Société impériale de minéralogie, présidée par la princesse Eugénie d’Oldenbourg, vient de décider d’organiser une importante exploration géologique en Sibérie.
- Une somme de 800.000 roubles sera affectée à ces travaux qui dureront dix années.
- Les géologues désignés pour faire partie de cette expédition seront répartis en trois détachements, dont l’un étudiera les provinces de Tomsk et de Tobolsk, un autre les mines de fer
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- et les gisements aurifères des provinces d’Irkoutsk et d’Yé-nisséi, et le troisième la région de l’Amour.
- Toutes ces explorations seront faites sur le tracé du chemin de fer transsibérien.
- PAYS DIVERS
- L’extraction du charbon. — La production annuelle du charbon de terre dans le monde entier est, d’après les dernières statistiques, de 485,000,000 de tonnes.
- Cette production pour l’année 1891 se divise ainsi :
- Grande-Bretagne et Irlande, 182,000,000 de tonnes ; Etats-Unis, 141,000,000; Allemagne, 90,000,000; France, 26,000,000 ; Belgique, 20,000,000; Autriche, 9,000,000; Russie (rapport de 1889), 6,000,000.
- Les autres pays ensemble, 9,000,000 de tonnes.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- TjÆ QUESTION I3E LA PAIX
- Les Pêcheries de Behring
- Telle est la rubrique qu’on peut voir presque chaque jour depuis deux mois dans tous les journaux du monde.
- Régulièrement, en effet, depuis le 4 avril, quatre fois par semaine, les mardis, mercredis, jeudis et vendredis, se réunissent les arbitres chargés de résoudre le différend survenu entre l’Angleterre et les Etats-Unis au sujet des droits respectifs de ces deux Puissances dans la mer de Behring.
- Les arbitres sont au nombre de sept. Ils sont nommés, deux par l’Agleterre, deux par les Etats-Unis, un par l’Italie, un par la France et un par la Suède.
- Les réunions ont lieu à Paris, dans le grand salon du ministère des affaires étrangères, sous la présidence de M. le baron de Courcel. Les arbitres siègent sur une es'rade de velours rouge, derrière laquelle se déroule une grande carte murale de l’Océan Pacifique septentrional. Les séances sont publiques ; et ç’est un spectacle bien fait pour frapper les esprits et les tendre à jamais vers les aspirations pacifiques que celui de cet aréopage poursuivant avec calme, dignité, nous pourrions dire avec majesté, si ce terme n’était devenu banal en prenant place dans le vocabulaire des accessoires de cour, l’équitable solution d’un conflit qui eut un moment sa période d’acuité.
- Un jour, les avocats de l’Angleterre soulevant une question préjudicielle que les avocats du gouvernement américain se préparaient à repousser, on vit les premiers céder courtoisement le tour de parole à leurs confrères d’Amérique. N’est-ce pas charmant de voir les Anglais reprendre avec la variante comportée parla circonstance le mot célèbre de Fontenoy?
- La séance d’inauguration des travaux a eu lieu le 24 mars. A cette occasion, M. de Courcel prononça un remarquable discours dont voici quelques extraits :
- « A travers les chocs et les épreuves qu’inflige inévitablè-ment à tous les hommes la dure réalité des choses, a dit M.de Courcel, la France est demeurée une nation obstinément idéaliste : toute conception généreuse la touche et l’intéresse ;
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- elle est passionnée pour la cause du progrès dans l’humanité. Or, quel but plus idéal, quel progrès plus noble et digne de recherche que la disparition graduelle des recours à la force brutale entre les peuples de la terre? La procédure arbitrale y vise, et chaque arbitrage nouveau nous en rapproche en fournissant une preuve de plus de la possibilité matérielle de ce qui, hier encore, n’apparaissait que comme un rêve.
- » Il y a quelques années, des arbitres étaient convoqués à Genève, et, par l’autorité pacifique d’une sentence, deuxfières et puissantes nations mettaient heureusement fin à une discussion qui semblait n’avoir d’autre issue possible que la guerre. L’arbitrage de YAlabama a fait époque dans l’histoire des relations internationales : on peut dire qu’il a rajeuni l’antique droit des gens et qu’il lui a ouvert une ère nouvelle, avec la perspective d'une action indéfiniment bienfaisante. Les deux nations se sont soumises au verdict de Genève, malgré des sacrifices qui, dans les premiers moments, ont pu coûter à l’une et à l’autre; elles ne se sont pas repenties, à la longue de leur appel à la force purement morale puisqu’elles-mêmes le renouvellent aujourd’hui, d’un commun accord, dans des circonstances analogues.
- » Le procès qui va se plaider devant vous n’est point de ceux, il est vrai, qui, selon l’apparence, pouvaient déchaîner le redoutable fléau de la guerre. Mais, en dehors de cette extrémité fatale, combien de maux ne cause point aux peuples un refroidissement durable et la persistance de sentiments amers. Gomme les individus, les nations se doivent la charité, et, lorsque cédant aux conseils de l’orgueil, elles manquent à la loi providentielle, elles se condamnent elles-mêmes à bien des souffrances. Si les conciliations de l'arbitrage n’avaient d’autre effet que de les préserver de ce péril, elles feraient encore aux peuples un bien incalculable et serviraient très utilement la fraternité humaine. »
- Le journal la Paix accompagne la reproduction de ces belles paroles des fort justes considérations qui suivent :
- « Il faut reconnaître assurément que le président français d’une commission arbitrale ne pouvait tenir un langage très différent de celui qu’a tenu là M. le baron de Gourcel.
- » Il a donc dit tout simplement ce qu’il y avait à dire, en le disant fort bien.
- » Néanmoins l’aveu fait par un ancien ambassadeur de la France, par un diplomate de profession,aujourd’hui membre du
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- Sénat français, que le droit des gens entre désormais dans une ère nouvelle, n’est pas chose indifférente, quand cet aveu se produit devant des arbitres tels que lord Hannen, pair d’Angleterre et ancien président de l’amirauté de la haute cour de justice, sir John Thompson, premier ministre du Canada, John T. Harien, juge de la cour suprême des Etats-Unis, John T. Morgan, sénateur des Etats-Unis, le marquis Visconti-Venosta, ancien ministre des affaires étrangères du Royaume d’Italie, Gregers Gram, ancien ministre d’Etat en Suède, devant M. Foster, ancien secrétaire d’Etat des Etats-Unis et M. Tupper, ministre du Canada, représentant chacun son gouvernement, devant les premiers jurisconsultes des deux pays et avec le parfait assentiment de tous ces hommes réputés pour leur sens pratique.
- » Dira-t-on encore que la substitution de la justice à la force dans le règlement des conflits internationaux n’est que le rêve de quelques utopistes ? »
- * *
- Le désarmement européen
- Le directeur de la Deutsche Reçue, ayant demandé à M. de Courcel son sentiment sur la possibilité d’un désarmement européen, a reçu de notre ancien ambassadeur à Berlin la réponse suivante qui a paru, traduite en allemand, dans le numéro du 1er de ce mois de la Deutsche Revue :
- Château d’Athis, le 4 mars 1893.
- Monsieur, un voyage que j’ai fait dans le Midi a retardé ma réponse à votre obligeante lettre du 2 janvier. Je ne me trouve, du reste, guère en mesure d’exprimer, comme vous me le demandez, une opinion compétente sur la question d’un désarmement européen, ayant depuis plusieurs années cessé de donner aux questions de la politique internationale une attention suivie.
- Vous pensez sans doute, puisque vous vous adressez à un Français, qu’un des principaux obstacles au désarmement des nations européennes réside dans la persistance des malentendus qui divisent la France et l’Allemagne. Je le pense comme vous, bien qu’à mon sens cet obstacle soit loin d’être le seul.
- La France et l’Allemagne, oublieuses de la communauté de
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- leurs origines poétiques et de beaucoup d’autres causes de rapprochement, sont arrivées aujourd’hui à un dissentiment profond dans les jugements qu’elles portent l’une sur l’autre et sur la plupart des questions qui les intéressent mutuellement : c’est le résultat d’un travail systématique par lequel on s’est efforcé, depuis cent cinquante ans, de les rendre de plus en plus étrangères l’une à l’autre. On les a représentées comme des ennemies héréditaires, et l’on a fait passer dans le langage courant cette dénomination, impie entre nations chrétiennes, qui avait été appliquée jusqu’alors aux seuls infl-dèles.
- Pour réussir à guérir les blessures matérielles que les deux peuples se sont portées, il faudrait d’abord panser les plaies morales plus cruelles encore, qu’ils se sont infligées et qu’ils continuent à s’infliger chaque jour. Mais, pour cela, il est nécessaire de contrarier certaines applications de la science, trop souvent inspirées par un patriotisme de mauvais aloi, et trop avidement recueillies par les imaginations populaires ; de renverser les conclusions étranges qu’on s’est plu à tirer de la philologie et de l’ethnographie? surtout de modifier l'enseignement de l’histoire, tel quTl est donné, avec une émulation funeste, depuis plusieurs générations, des deux côtés du Rhin ; car c’est de l’histoire que découlent presque toujours les courants de la politique.
- Sans parler des temps modernes, où l’on recherche plus volontiers ce qui nous sépare que ce qui nous a si souvent unis, beaucoup serait fait, le jour où l’on comprendrait en Allemagne que Roland, par exemple, est pour la France un héros populaire, de la même façon que Bayard et Duguesclin; que le nom de Tolbiac retentit dans nos coeurs à l’égal des noms de Rocroi ou dé Marengo, et qu’à ce nom de Tolbiac se rattachent les premiers titres de la possession de l’Alsace.
- Cela, je le crains, est très difficile et très contraire à l’ordre d’idées qui règne actuellement chez vous comme chez nous.
- Cependant, des observateurs attentifs, dans nos deux pays, croient apercevoir les signes précurseurs d’une ère, encore éloignée sans doute, où les problèmes économiques et sociaux deviendront plus pressants que les soucis de la politique pure, et où la nécessité de résoudre ces problèmes aura plus de force que les préventions internationales. Si ce pronostic se réalise, si les temps de haine et d’exclusion où nous vivons, enfantent, comme il est croyable, une génération qui détruira ou menacera beaucoup de choses aujourd’hui respectées, alors,
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- tandis que les classes populaires se tendront les mains- par delà les frontières pour se liguer, les gouvernements, quelles que soient leur origine et leur forme, trouveront dans les difficultés de leur tâche commune des motifs sérieux de se rapprocher.
- Les charges militaires qui pèsent si lourdement sur les nations de l’Europe seront peut-être un des facteurs les plus puissants de cette transformation. Car, en égalisant, d’une part, toutes les classes sous un niveau de fer, et, d’autre part, en faisant du budget de chaque Etat un monstre insatiable, qui ronge sans répit la substance des particuliers à mesure qu’elle se forme, qui détruit ainsi les ressorts de toute existence individuelle, qui rend impossible toute indépendance dans les associations volontaires, toute tradition durable dans les familles, elles aident, plus que n’importe quelle prédication théorique, à l’avènement du socialisme.
- D’un autre côté, il faut reconnaître que le service militaire universel, complément de l’éducation physique, offre l’avantage d’entretenir, parmi les populations qui y sont soumises, des habitudes de discipline et de respect, un esprit de dévouement aux causes idéales, qui sont nécessaires à toute société, mais que la marée montante de la démocratie matérialiste et révolutionnaire bat furieusement en brèche. Ainsi, le système militaire moderne, entré dans les mœurs de tous les peuples du continent européen, renferme en soi, sinon le remède, du moins quelques correctifs des changements radicaux qu’il est appelé à opérer dans la constitution sociale de ces peuples.
- Devant l’avenir si obscur, peut-être si trouble, qui se lève pour l’humanité de demain, quel rôle est dévolu aujourd’hui aux hommes de bonne volonté ? La paix est leur mot d’ordre. C'est à maintenir par tous les moyens honorables ce grand bienfait de la paix qu’ils doivent avant tout consacrer leurs soins. Puisse la diplomatie, constante médiatrice entre des nations si formidablement armées, écarter de leurs voies les occasions de conflit et les préparer ainsi à résoudre sans effusion de sang l’énigme du vingtième siècle !
- Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
- Alp. de Courcel
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- L’arbitrage international
- Répondant à une députation de l’Association des amis de la paix qui était venue le prier de faire une tentative pour amener une diminution des charges militaires, le roi de Danemark a déclaré qu’il désirait aussi que la guerre disparût et que les différends entre les nations fussent réglés par des arbitres, mais que la réalisation. de ce vœu rencontrerait de grandes difficultés et qu’il ferait, par conséquent, une démarche inutile en prenant l’initiative de la solution de cette question.
- Il a toutefois ajouté que, si une grande Puissance européenne se mettait à la tête du mouvement, le souverain et le gouvenement du Danemarck la suivraient sûrement dans cette voie.
- * *
- Les socialistes et la guerre
- Dans une lettre adressée à un journal socialiste français à l’occasion du 1er mai, M. Bebel, député au Reichstag, faisant allusion à la guerre de 1870, s’exprime ainsi :
- Nous savons maintenant qui a provoqué cette guerre sanglante et quel but elle avait. Mais nous savons aussi qu’elle était la suite du système économique et politique qui régnait 'alors et qui règne encore aujourd’hui en Allemagne et en France. Cependant, le résultat le plus triste de cette guerre fut qu’elle fît des deux premiers peuples civilisés du continent européen des ennemis mortels; que, depuis vingt-deux ans, cette inimitié pèse comme une montagne sur l’Europe et qu’elle est devenue la source de ces épouvantables charges militaires qui, depuis, n’ont cessé de grandir et qui, aujourd’hui, ont pris un tel développement qu’elles absorbent toutes les forces nationales et opposent le plus grand obstacle au développement de l’ensemble de la civilisation.
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- BELGIQUE
- Les femmes au Congrès socialiste de Gand.
- Le Congrès socialiste tenu à Gand, dans le courant d’avril, s’est occupé de la question féministe. La citoyenne Emile Claës de Gand, a protesté contre les agissements du ministre de l’intérieur, qui conteste aux femmes le droit de vote pour les élections aux conseils de l’industrie et du travail, alors que la loi ne leur refuse pas ce droit.
- « Les prochaines élections auront lieu, dit-elle, en 1896. Les femmes socialistes de Gand, ont décidé de faire de la question l’objet d’un referendum féminin, qui aura lieu à Gand, en 1895. Elles réclament à cet effet le concours du parti ouvrier.
- » Elles demandent aussi que celui-ci s’occupe un peu plus de l’éducation politique de la femme. Tous les syndicats doivent admettre les femmes dans leurs rangs.
- » Il est juste que les femmes soient représentées dans les. conseils de l’industrie et du travail, car une foule de métiers ne sont exercés que par elles seules.
- » Les citoyennes de Gand protestent contre le vote plural aux pères de famille. Si, comme on le dit, les femmes sont incapables et ignorantes, il ne faut pas permettre aux hommes de voter en leur nom. Si elles ne le sont pas, qu’on leur laisse exercer elles-mêmes leur droit de vote.
- » Qu’on commence par les autoriser à voter pour les conseils de l’industrie et du travail, et l'on verra qu’elles savent très bien ce qui convient à leurs intérêts. »
- L’Assemblée a ensuite adopté l’ordre du jour suivant :
- «Le congrès, conformément au programme du parti ouvrier et aux résolutions du congrès international, déclare que le parti ouvrier poursuivra par tous les moyens en son pouvoir la suppression de toutes les dispositions légales qui consacrent l’infériorité civile, politique et économique de la femme; qu’il réclame le droit de vote pour les femmes comme pour les hommes.
- » Qu’il admettra dans toutes ses organisations et syndicats les femmes au même titre que les hommes.
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- » Qu’il exigera leur participation comme électrices et éligibles à tous les conseils économiques et politiques : conseils communaux, conseils de l’industrie et du travail, bureaux de bienfaisance, etc.; qu’il soutiendra les femmes dans toutes ces revendications et en réclamera la réalisation immédiate. »
- L’assemblée a décidé ensuite qu’une femme fera dorénavant partie du consail général.
- FRANCE
- L’union pour la solidarité des femmes.
- Tel est le nom d’un cercle international ouvert à Bruxelles le 1er Décembre 1892. Le but des fondatrices, parmi lesquelles figurent Mlles Van Marck et la Mauze, est l’amélioration du sort des femmes
- Voici quelques articles du programme de cette intéressante institution :
- « Seule et même morale pour les deux sexes.
- » Admission du principe de la recherche de la paternité.
- • » Punition sévère pour tout homme qui aura séduit ou dé-
- shonoré sa compagne de travail.
- » Abolition de la prostitution.
- » Suppression des formalités du code civil, qui sont de nature à entraver la prompte conclusion du mariage.
- » Protection de la femme contre les abus de la puissance maritale.
- » Révision de la loi sur le divorce : les causes du divorce doivent être les mêmes pour chacun des époux.
- » Révision des dispositions tdu code pénal réprimant l’adultère: le devoir de fidélité doit être le même pour chacun des deux époux.
- » A travail égal, salaire égal.
- » Guerre à l’alcoolisme.
- » Abolition de la guerre. »
- Une commission composée de huit dames nommée parle groupe féministe la Solidarité étudie en ce moment les moyens d’arriver à la création,dans les principaux centres de la France, de «homes» semblables à ceux existant déjà en Anglelerre, destinés à servir de maisons familiales aux institutrices, aux jeunes filles seules, aux demoiselles de magasin, etc, Elles
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- trouveraient là, non seulement la nourriture et le logement, mais encore les soins et le bien-être du foyer paternel.
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- La Femme et les Sociétés de secours mutuels.
- D’après le nouveau projet de loi sur les sociétés de secours mutuels soumis à la Chambre des députés, les femmes mariées seront autorisées à s’affilier à ces sociétés sans l’autorisation de leur mari.
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- La Femme fonctionnaire.
- Nous parlions naguère de la large place que les femmes occupent dans les fonctions administratives aux Etats-Unis. En France, le nombre des fonctions auxquelles elles peuvent être admises est encore excessivement restreint.
- La liste en est facile à dresser. Nous serions heureux qu’on nous en signalât les lacunes s’il en est.
- Dans les services du ministère de l’intérieur, les femmes peuvent être, en allant de bas en haut, gardiennes de prisons, inspectrices du travail des enfants, inspectrices générales des prisons.
- Tous les services de l’Assistance publique leur sont accessibles. Aux finances, les femmes peuvent détenir quelques emplois auxiliaires (impressions, classement des titres, etc.)
- A l’Instruction publique, tous les services de l’enseignement primaire et quelques-uns de l’enseignement secondaire > sont ouverts aux femmes.
- Les chemins de fer de l’Etat commissionnent quelques femmes comme garde-barrière.
- Enfin les postes, télégraphes et téléphones, admettent des femmes jusqu'à l’emploi de receveuses.
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- Les Femmes et les droits électoraux.
- La chambre civile de la Cour de cassation vient de rejeter le pourvoi formé par Mme Vincent contre le jugement du juge de Paix de Saint-Denis qui a refusé d’ordonner son inscription sur la liste électorale de Saint-Ouen.
- L’arrêt de la Cour suprême porte, en substance, que «la législation refusant aux femmes françaises le droit de vote,
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- c’est avec raison qu’il y a eu rejet de la demande de l’une d’elles réclamant son inscription sur la liste électorale de la commune de sa résidence. »
- Le cerveau et l’intelligence.
- Bishoff, célèbre professeur de l’Université de St-Pétersbourg, ennemi déclaré de l’émancipation féminine, affirmait que la femme est physiquement impropre aux études scientifiques, basant son opinion sur le poids de son cerveau, (1,250 grammes), inférieur de 100 grammes à celui de l’homme. Afin de confirmer par les faits sa théorie, Bishoff exigea par testament que son cerveau fut pesé, donnant a priori comme résultat probable le poids moyen de 1,350 grammes. En exécution de ce testament, le cerveau de Bishoff fut ouvert et pesé, et, à la surprise générale, il fut trouvé inférieur de 5 grammes au poids du cerveau de la femme la moins intelligente.
- (.Journal de la Santé, Paris, 26 mars 1893).
- ESPAGNE ET PORTUGAL L’éducation de la femme.
- Le Congrès pédagogique hispano-portugais-américain qui a réuni, dans ces derniers mois, les hommes les plus compé-tants de l’Ibérie et de l’Amérique latine, s’est longuement occupé de la question féminine et a voté un ensemble de résolutions que nous reproduisons d’après la Escuela moderna de Madrid :
- (( Le Congrès reconnaît et déclare que la femme a les mêmes droits que l’homme de développer et de cultiver, pour son bien propre et celui de l’espèce, toutes .ses facultés tant physiques qu’intellectuelles ; à cet effet, il faut donner à la femme une éducation égale en direction et en intensité à celle que reçoit l’homme; il convient d’appliquer le système d’éducation parallèle des deux sexes, en augmentant le nombre des écoles mixtes. Le Congrès déclare qu’il est de la plus grande urgence de créer des établissements d’enseignement secondaire, spécial et supérieur, pour femmes.
- » Le Congrès pédagogique estime, en outre, que les écoles gardiennes et primaires de filles doivent être considérées
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- comme étant de la compétence exclusive des femmes; que celles-ci ont le droit de pratiquer l’enseignement à tous ses degrés; qu’indépendamment de la pratique de l’enseignement, on doit permettre aux femmes l’exercice de la pharmacie et de la médecine; qu’il faut leur donner accès à certains emplois et services publics, comme, par exemple, ceux de bienfaisance, des prisons, postes, télégraphes, téléphones, chemins de fer, comptabilité publique, archives et bibliothèques ; qu’en conséquence, les pouvoirs publics doivent réserver à la femme une « participation systématique et régulière » à ses services, et qu’il convient de développer la culture intellectuelle des femmes, de manière à les préparer aux professions qu’elles auront à exercer. »
- ANGLETERRE
- Les dToits municipaux des femmes
- On lit dans « La Nouvelle chronique de Jersey » :
- Le gouvernement a présenté un projet de loi établissant des conseils de district et des conseils de paroisse, projet si excellent que les adversaires du cabinet eux-mêmes sont obligés de le louer. Ce bill est le complément de la loi qui institua, il y a cinq ou six ans, les conseils de comté. Il achèvera de faire sortir l’Angleterre du chaos administratif dans lequel elle était plongée. Aujourd’hui, l’habitant d’un village dépend de je ne sais combien d’autorités différentes.
- Il est gouverné par le conseil de fabrique, par le bureau scolaire, par le bureau des sépultures, par le bureau des curateurs des pauvres, par les magistrats du comté, etc. Le député de Cusmarthen disait un jour que, dans sa paroisse, il était soumis à trente-cinq différentes autorités locales. Le bill que M. Fowler a présenté simplifie singulièrement cet état de choses. Il établit quatorze mille paroisses civiles qui sont assimilées à nos communes. Les conseils de paroisses deviendront de véritables conseils municipaux qui prendront en main les pouvoirs civils exercés jusqu’ici par les conseils de fabrique (vestries), de même que les attributions séculières des marguilliers (churchwarden) passeront aux mains des délégués du conseil de paroisse. A l’avenir, les conseils de fabrique et les marguilliers ne s’occuperont plus que des choses de l’Eglise.
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- Le conseil de paroisse sera élu tous les ans avant le 15 Avril. Il devra tenir quatre sessions par an, et nommera lui-même son président. Dans certaines circonstances spécifiées dans la loi, Vassemblêe de paroisse, composée de tous les électeurs, sera appelée à se prononcer aux lieu et place du conseil de paroisse. (On remarquera que le président du conseil de paroisse n’a pas le titre de maire, ce dignitaire n’existe en Angleterre que dans les villes d’une certaine importance).
- Quant au conseil de district, sa juridiction s’étendra sur ce qu’on appelle aujourd’hui 1 ''union, c’est-à-dire une agglomération de plusieurs paroisses réunies pour l’administration de la loi des pauvres et l’exécution des ordonnances sanitaires. Ses attributions embrasseront celles qui sont exercées actuellement par le bureau des curateurs des pauvres et par le bureau d’hygiène rural. Le conseil du district élira lui-même son président, qui sera assimilé, sous le rapport du rang et de la dignité, aux maires des villes et deviendra, ex officio, l’un des magistrats du comté.
- Les électeurs des deux sexes inscrits sur les listes électorales du comté seront admis à voter pour les élections des conseils de paroisse et des conseils de district. De même qu'elles seront électives pour les deux assemblées les femmes seront éligibles à l'une et à Vautre. C’est là un des traits distinctifs du nouveau bill.
- Ainsi que je l’ai dit, le projet de loi du gouvernement a rencontré l’approbation des tories eux-mêmes. C’est pourquoi ils vont s’efforcer de... l’empêcher de passer. Ce serait grand dommage, car on se flatte qu’en donnant aux habitants des villages un intérêt dans le gouvernement de leur commune, on arrêtera ce mouvement d’émigration qui entraîne en masse les gens de la campagne vers les villes, mouvement également désastreux pour l’agriculture qui manque de bras et pour l’industrie urbaine qui n’en a déjà que trop.
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- L’assistance publique
- L’office du gouvernement local vient de prendre une décision d’après laquelle les membres des conseils de l’Assistance publique sont autorisés à nommer des comités de dames, qu’ils choisiront à leur gré, et qui seront chargées, après inspection des parties des Workhouses où se trouvent des
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- femmes et des enfants pauvres, de rédiger des rapports dont l’Assistance publique fera son profit.
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- Les inspections du travail *
- Le ministre de l’intérieur, M. Asquith, recevant les députations de plusieurs associations féminines qui venaient lui demander d’accorder toute son attention à certaines réformes proposées pour l’inspection des ateliers et fabriques, a fait aux déléguées la promesse de nommer des inspectrices pour certains métiers.
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- OUVRAGES REÇUS
- Le sentiment de justice et l’idée d’organisation sociale. Le dernier mot du socialisme rationnel. Suite et conclusion des Thélémites de Rabelais, et des Har-moniens de Fourier, par E. de Pompery.
- Prix : 0 fr. 50, librairie Reinwaldet Cie, 15, rue de Saints-Pères, Paris.
- * *
- Le cœur, journal illustré paraissant tous les mois : Esotérisme, littérature, sciences, arts. Rédacteur en chef, Jules Bois. Bureaux, 20, rue Chaptal, Paris. — 6 mois : 3 fr. 50. — Union postale : 5 fr.
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- Egoïsme et misère, par Jules Jeannin.
- Librairie socialiste, 51, rue Saint-Sauveur à Paris. Prix : 2 francs.
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- La terre. Evolution de la vie à sa surface. Son passé, son présent, son avenir, par Emmanuel Vauchez.
- Avec 66 gravures intercalées dans le texte et un tableau en couleur du règne végétal et du règne animal.
- Deux volumes in-8°. Prix, ensemble : 15 fr. Chez Reinwald etCie, libraires-éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris.
- Nous reviendrons sur ce remarquable ouvrage dans un prochain numéro.
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- LE PETIT CHOSE
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- — Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une pipe... tu fumes donc !... Encore une pipe... Bonté divine! que de pipes !... Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre, qu’est-ce que c’est?... Oh!... oh!... Cahier de punitions... Boucoyran, 500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes... Boucoyran .. Boucoyran... Sapristi ! tu ne le ménageais pas le nommé Boucoyran... C’est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient bien meux notre affaire.
- A cet endroit de l’inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de surprise.
- — Miséricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des vers... Tu en fais donc toujours?... Cachotier, va! pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je ne suis pas un profane... J’ai fait des poèmes, moi aussi, dans le temps... Souviens-toi de Religion! Religion! Poème en douze chants !... Ça, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poésies!...
- — Oh! non, Jacques, je t’en prie. Cela n’en vaut pas la peine.
- — Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons ! mets-toi là, et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme je lis mal !
- Cette menace me décide; je commence ma lecture.
- Ce sont des vers que j’ai faits au collège de Sarlande, sous les châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves... Bons, ou méchants? Je ne m’en souviens guère; mais quelle émotion en les lisant!... Pensez donc! des poésies qu’on n’a jamais montrées à personne... Et puis l’auteur de Religion! Religion! n'est pas un juge ordinaire. S’il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis, la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la croisée, Jacques m’écoute, impassible. Derrière lui, dans l’horizon, se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
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- toit, un chat maigre bâille et s’étire en nous regardant ; il a l’air renfrogné d’un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une tragédie... Je vois tout cela du coin de l’œil sans interrompre ma lecture.
- Triomphe inespéré ! A peine j’ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa place et me saute au cou :
- — Oh! Daniel! que c’est beau! que c’est beau!
- Je le regarde avec un peu de défiance.
- — Vraiment, Jacques, tu trouves?...
- — Magnifique, mon cher, magnifique!... Quand je pense que tu avais toutes ces richesses dans ta malle et que tu ne m’en disais rien ! c’est incroyable !...
- Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre, parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s’arrête en prenant un air solennel :
- — Il n’y a plus à hésiter : Daniel, tu es poète, il faut rester poète et chercher ta vie de ce côté-là.
- — Oh! Jacques, c’est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si peu.
- — Bah ! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
- — Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
- — Le foyer! je m’en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi tout seul. Toi, tu l’illustreras, et tu penses comme nos parents seront fiers de s’asseoir à un foyer célèbre!...
- J’essaye encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L’enthousiasme fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d’œil, et je sens déjà partout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons pas du tout. Jacques veut qu’à trente-cinq ans j’entre à l’Académie française. Moi, je m’y refuse énergiquement. Foin de l’Académie 1 C’est vieux, démodé, pyramide d’Egypte en diable.
- — Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis Mma Eyssette sera si heureuse, songe donc !
- Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans réplique. Il faut se résigner à endosser l’habit vert. Va donc pour l’Académie! Si mes collègues m’ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je n’irai jamais aux séances.
- Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
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- Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l’entrée de Daniel Eyssette à l’Académie française. — «Allons dîner! » dit ma mère Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m’emmène dans une crémerie de la rue Saint-Benoît.
- C’est un petit restaurant de pauvres, avec une table d’hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement. — « Ce sont presque tous des hommes de lettres, » me dit Jacques à voix basse. Dans moi-même, je ne puis m’empêcher de faire à ce sujet quelques réflexions mélancoliques ; mais je me garde bien de les communiquer à Jacques, de peur de refroidir son enthousiame.
- Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l’Académie française) montre beaucoup d’entrain, et encore plus d’appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l’académicien fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s’absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l’inquiéter beaucoup. Il se ronge les ongles, s’agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe : « Bravo... j’y suis arrivé...
- — A quoi, Jacques ?
- — A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n’était pas une petite affaire. Pense ! soixante francs par mois pour vivre à deux !. .
- — Comment! soixante?.. Je croyais que tu gagnais cent francs chez le marquis.
- — Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Madame Eyssette pour la reconstruction du foyer... Restent donc soixante francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n’est pas cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.
- — Je le ferai aussi, moi, Jacques.
- — Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais revenons au budget... Donc, 15 francs de chambre, 5 francs de charbon, — seulement 5 francs parce que je vais le chercher moi-même aux usines, tous les mois ; restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons 30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c’est 15 sous sans le dessert, et tu as vu qu’on n’est pas trop mal. Il te reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?
- — Je crois bien.
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- — Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage... Quel dommage que je n’aie pas le temps! j’irais moi-même au bateau... Restent 3 francs que j’emploie comme ceci : 30sous pour mes déjeuner... dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n’ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs... Hein! Crois-tu que c’est calculé? »
- Et Jacques, enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis, subitement, il s’arrête et prend un air consterné :
- — Allons, bon! Le budget est à refaire... J’ai oublié quelque chose.
- — Quoi donc ?
- — Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu n’as pas de bougie? C’est une dépense indispensable, et une dépense d’au moins cinq francs par mois... Où pourrait-on bien les décrocher, ces cinq francs-là?... L’argent du foyer est sacre, et sous aucun prétexte... Eh! parbleu! j’ai notre affaire. Voici le mois de mars qui vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
- — Eh bien! Jacques?
- — Eh bien! Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile : soit 5 francs de charbon, que nous transformerons en 5 francs de bougie; et voilà le problème résolu... Décidément, je suis né pour être ministre des finances... Qu’en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, et je crois que nous n’avons rien oublié... Il y a bien encore la question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais faire... J’ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures, je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. Bien sûr que l’ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
- — Ah çà! Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l’ami Pierrotte?... Est-ce que tu y vas souvent?
- — Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.
- — Tiens ! Pierrotte est musicien.
- — Non ! pas lui ; sa fille.
- — Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé! hé! Jacques... Estelle jolie, Mlle Pierrotte?
- — Oh! tu m’en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel... Un autre jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard ; allons nous coucher.
- Et pour cacher l’embarras que lui causent mes questions
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- Jacques se met à border le lit activement, avec un soin de vieille fille.
- C’est un lit de fer à une p]ace, en tout pareil à celui dans lequel nous couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
- — T’en souviens-tu, Jacques, de notre petit lit de la rue Lanterne, quand nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du fond de son lit, avec sa plus grosse voix : Eteignez vite, ou je me lève!
- Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d’autres choses... De souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Ger-, main qu’on ne songe pas encore à dormir.
- — Allons!... bonne nuit! me dit Jacques résolument.
- Mais au bout de cinq minutes, je l’entends qui pouffe de rire sous sa couverture.
- — De quoi ris-tu, Jacques ?...
- — Je ris de l’abbé Micou, tu sais, l’abbé Micou de îa mané-canterie... Te le rappelles-tu?...
- — Parbleu!...
- Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder... Cette fois, c’est moi qui suis raisonnable et qui dis :
- — Il faut dormir.
- Mais un moment après, je recommence de plus belle :
- — Et Rouget, Jacques, Rouget de la fabrique... Est-ce que tu t’en souviens?...
- Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n’en plus finir...
- Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté de la ruelle. Consternation générale.
- — C’est Coucou-Blanc... me dit Jacques tout bas dans l’oreille.
- — Coucou-Blanc!... Qu’est-ce que cela?
- — Chut!... pas si haut... Coucou-Blanc est notre voisine... Elle se plaint sans doute que nous l’empêchons de dormir.
- — Dis donc, Jacques ! quel drôle de nom elle a, notre voisine!... Coucou-Blanc! Est-ce qu’elle est jeune?...
- — Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l’autre, vous vous rencontrerez dans l’escalier... Mais en attendant, dormons vite... sans quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.
- Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de l’Académie française) s’endort sur l’épaule de son frère comme quand il avait dix ans,
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- • V
- COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
- Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de l’église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me serre le cœur chaque fois que je la regarde. C’est la fenêtre de notre ancienne chambre; et, encore aujourd’hui, quand je passe par là, je me figure que le Daniel d’autrefois est toujours là haut, assis à sa table contre la vitre, et qu’il sourit de pitié en voyant dans la rue le Daniel d’aujourd’hui triste et déjà courbé.
- Ah ! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m’as sonnées quand j’habitais là-haut avec la mère Jacques!... Est-ce que tu ne pourrais pas m’en sonner encore quelques-unes de ces heures de vaillance et de jeunesse? J’étais si heureux dans ce temps-là ! Je travaillais de si bon cœur 1...
- Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s’occupait du ménage. Il allait chercher de l’eau, balayait la chambre, rangeait ma table. Moi, je n’avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais : « Jacques, veux-tu que je t’aide ? »
- Jacques se mettait à rire : « Tu n’y songes pas, Daniel. Et la dame du premier? » Avec ces deux mots gros d’allusions, il me fermait la bouche.
- Voici pourquoi :
- Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c’était moi qui étais chargé de descendre chercher de l’eau dans la cour. A une heure autre de la journée, je n’aurais peut-être pas osé! mais, le matin, toute la maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d’être rencontrée dans l’escalier une cruche à la main. Je descendais, en m’éveillant, à peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un, palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe. C’était le cocher delà dame du premier, une jeune créole très élégante dont on s’occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme suffisait pour me gêner; quand il était là, j’avais honte, je pompais vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Un fois en haut, je me trouvais très ridicule, ce qui ne m’empêchait pas d’être aussi gêné le lendemain, si j’apercevais la casaque rouge dans la cour... Or, un matin que j’avais eu la chance d’éviter cette formidable
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- casaque, je remontais allègrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui descendait. C’était la dame du premier.
- Droite et hère, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement dans un flot d’étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle, quoique un peu pâle; ce qui me resta d’elle, surtout, c’est une petite cicatrice blanche qu’elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En passant devant moi, la dame leva les yeux. J’étais debout contre le mur, ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris ainsi, comme un porteur d’eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la chemise entr’ouverte... quelle humiliation! J’aurais voulu entrer dans la muraille... La dame me regarda un moment bien en face d’un air de reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa... Quand je remontai, j’étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se moqua beaucoup de ma vanité ; mais, le lendemain, il prit la cruche sans rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins; et moi, malgré mes remords, je le laissais faire, j’avais trop peur de rencontrer encore la dame du premier.
- Le ménage fini, Jacques s’en allait chez son marquis, et je ne le revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en tête à tête avec la Muse ou ce que j’appelais la Muse. Dumatin au soir, la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du matin au soir, j’enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait boire â ma gouttière ; il me regardait un moment d’un air effronté, puis il allait dire aux autres ce que je faisais, et j’entendais le bruit sec de leurs petites pattes sur les ardoises... J’avais aussi les cloches de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour. J’aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des carillons joyeux et fous précipitant leurs doubles-croches; tantôt des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des larmes. Puis j’avais les Angélus : VAngélus de midi, un archange aux habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière ; VAngélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes ailes...
- La muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d’autres visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la crémerie de la rue Saint-Benoît, j’avais tou-
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- jours soin de me mettre à une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu’on n’avait pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je n’aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en revenant de la crémerie, des volées d’étudiants en belle humeur, et de les voir s’en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées... Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j’allumais ma bougie, et je me mettais au travail rageusement jusqu’à l’arrivée de Jacques.
- Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d’aspect. Elle était toute gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des nouvelles de la journée. «As-tu bien travaillé? me disait Jacques; ton poème avance-t-il? » Puis il me racontait quelque nouvelle invention de son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises de côté pour moi, et s’amusait à me les voir croquer à belles dents. Après quoi, je retournais à l’établi aux rimes. Jacques faisait deux ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, s’esquivait en me disant : « Puisque tu travailles, je vais là-bas passer un moment. » Là-bas, cela voulait dire chez Pierrotte; et si vous n’avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent là-bas, c’est que vous n’êtes pas bien habiles. Moi, je compris tout, dès le premier jour, rien qu’à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant de partir, et recommencer trois ou quatre fois son nœud de cravate; mais, pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien, et je me contentais de rire au dedans de moi, en pensant des choses...
- Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là, je n’avais plus le moindre bruit; les pierrots, les Angélus, tous mes amis étaient eçmchés. Complet tête-à-tête avec la Muse... Vers neuf heures, j’entendais monter dans l’escalier, — un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. — C’était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir de ce moment, je ne travaillais plus, ma cervelle émigrait effrontément chez la
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- voisine et n’en bougeait pas... Que pouvait-eiie bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d’avoir le moindre renseignement à son endroit... Si j’en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire : « Comment!... tune l’as pas encore rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais, il. ne s’expliquait davantage. Mais je pensais: « Il ne veut pas que je la connaisse... C’est sans doute une grisette du quartier Latin. » Et cette idée m’embrasait la tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux, — une grisette, quoi ! Il n’y avait pas jusqu’à ce nom de Coucou-Blanc qui ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d’amour comme Musette ou Mimi-Pinson. C’était, dans tous les cas, une Musette bien sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l’heure où elle arrivait, appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que j’entendais : d’abord comme un bruit de bouteille qu’on débouche et rebouche plusieurs fois; puis, au bout d’un moment, pouf! la chute d’un corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-Jà, il y avait des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant les incompréhensibles syllabes que voici : — Tolocototignan!... tolocototignan!... — qui revenaient de temps en temps dans la chanson comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique durait environ une heure; puis, sur un dernier tolocototignan, la voix s’arrêtait tout à coup ; et je n’entendais plus qu’une respiration lente et lourde. . Tout cela m’intriguait beaucoup.
- Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l’eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s’approchant de moi me dit tout bas :
- — Si tu veux voir notre voisine... chut !... elle est là.
- D’un bond je fus sur le palier... Jacques ne m’avait pas menti... Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte ; et je pus enfin la contempler... Oh! Dieu ce ne fut qu’une vision, mais quelle vision !... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d’eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible négrésse avec de gros yeux de nacre, des cheveux
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- courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et n’ayant pour vêtement qu’une camisole fanée et une vielle crinoline rouge, sans rien dessus... C’est ainsi que m’apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la sœur de Mimi-Pinson et de Bernerette .. O province romanesque, que ceci te serve de leçon !...
- — Eh bien! me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien! comment la trouves... Il n’acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite, partit d’un immense éclat de rire. J’eus le bon esprit de faire comme lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l’un en face de l’autre sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entre-bâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant : « Blancs moquer nègre, pas joli. » Vous pensez si nous rîmes de plus belle...
- Quand noire gaieté fut un peu calmée, Jacques m’apprit que la négresse Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on l’accusait d’être un peu sorcière : à preuve, le fer à cheval, symbole du culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie, Coucou-Blanc s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l’eau-de-vie jusqu’à tomber ivre-morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci m’expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine : la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l’air monotone à trois notes. Quant au tolocototi-gnan, il paraît que c’est une sorte d’onomatopée, très répandue chez les nègres du Cap, quelque chose comme notre Ion lanla', les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.
- A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand elle montait, mon cœur ne trottait plus si vite ; jamais je ne me dérangeai plus pour aller coller mon oreille à la cloison... Quelquef jis pourtant, dans le silence de la nuit, les tolocototignan venaient jusqu’à ma table, et j’éprouvais je ne sais quel vague malaise en entendant ce triste refrain ; on eût dit que je pressentais le rôle qu’il allait jouer dans ma vie...
- Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de livres à cinquante francs par mois, chez un petit marchand de fer, où il devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre garçon m’apprit cette
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- bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. « Comment feras-tu pour aller là-bas ?» lui dis-je tout de suite. Il me répondit, les yeux pleins de larmes : « J’ai le dimanche. » Et dès lors, comme il l’avait dit, il n’alla plus là-bas que le dimanche, mais cela lui coûtait, bien sûr.
- Quel était donc ce là-bas si séduisant qui tenait tant à cœur à ma mère Jacques? Je n’aurais pas été fâché de le connaître. Malheureusement on ne me proposait jamais de m’emmener; et moi, j’étais trop fier pour le demander. Le moyen d’ailleurs d’aller quelque part, avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d’embarras :
- — Est-ce que tu n’aurais pas envie de m’accompagner là-bas, petit Daniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
- — Mais, mon cher, tu plaisantes...
- — Oui, je le sais bien... Le salon de Pierrotte n’est guère la place d’un poète... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins...
- — Oh! ce n’est pas pour cela, Jacques; c’est seulement à cause de mon costume...
- — Tiens ! au fait... je n’y songeais pas, dit Jacques.
- Et il partit comme enchanté d’avoir une vraie raison pour ne pas m’emmener.
- A peine au bas de l’escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi tout essoufflé.
- — Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette présentable, m’aurais-tu accompagné chez Pierrotte?
- — Pourquoi pas?
- — Eh bien! alors viens... je vais t’acheter tout ce qu’il te faut, nous irons là-bas.
- Je le regardai, stupéfait. « C’est la fin du mois, j’ai de l’argent, » ajouta-t-il pour me convaincre. J’étais si content de l’idée d’avoir des nippes fraîches que je ne remarquai pas l’émotion de Jacques ni le ton singulier dont il parlait. Ce n’est que plus tard que je songeai à tout cela. Pour le moment je lui sautai au cou, et nous partîmes chez Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m’habillai de neuf chez un fripier.
- VI
- LE ROMAN DE PIERROTTE
- Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu’un jour il succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porce-
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- laines, qu'il aurait deux cent mille francs chez son notaire — Pierrette, un notaire!—et une superbe boutique à l’angle du passage du Saumon, on l’aurait beaucoup étonné.
- Pierrette à vingt ans n’était jamais sorti de son village, portait de gros esclots en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, mais toujours d’une manière honnête et sans faire de tort aux cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrette avait une bonne amie, qu’il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour l’emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de Pierrette s’appelait Roberte, la grande Roberte. C’était une belle ’ magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, mais sachant très-bien lire et écrire, ce qui, dans dans les villages cévenols, est encore plus rare qu’une dot. Très fier de sa Roberte, Pierrette comptait l’épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais le jour du tirage arrivé le pauvre Cévenol — bien qu’il eût trempé trois fois sa main dans l’eau bénite avant d’aller à l’urne, — amena le n° 4... Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette qui avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrette, vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s’acheter un homme. — On était riche chez les Eyssette dans ce temps-là ! — L’heureux Pierrette ne partit donc pas et put épouser sa Roberte ; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l’argent de Mme Eyssette et qu’en restant au pays ils n’y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s’expatrier et marchèrent sur Paris pour y chercher fortune.
- Pendant un an, on n’entendit plus parler de nos montagnards ; puis, un beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre tou* chante signée « Pierrette et sa femme », qui contenait 300 fr., premiers fruits de leurs économies. La second’e année, nouvelle lettre de « Pierrette et sa femme », avec un envoi de 500 francs. La troisième année, rien. — Sans doute, les affaires ne marchaient pas. — La quatrième année, troisième lettre de « Pierrette et sa femme », avec un dernier envoi de 1,200 fr. et des bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement*, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle : on venait de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier... Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à « Pierrette et sa femme »,Depuis lors, nous
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- n’en eûmes plus de nouvelles, jusqu’au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte — Pierrotte sans sa femme, hélas! — installé dans le comptoir de l’ancienne maison Lalouette.
- Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l’histoire de cette fortune En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s’était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et maniaques, qui n’avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, parce qu’il faut tout faire par soi-même ( « Monsieur, jusqu’à cinquante ans, j’ai fait mes culottes moi-même ! » disait le père Lalouette avec fierté) et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe flamboyant d’une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait que ces douze francs-là, l’ouvrage les valait bien ! La boutique, l’arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d’eau pour la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Gévennes pour accepter de pareilles conditions ; mais bah! la Cévenole était jeune, alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure ; en un tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché, montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de vaillance, cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons. On s’intéressa à elle; onia fît causer; puis, un beau jour, spontanément, — les cœurs les plus secs ont parfois de ces soudaines floraisons de bonté, — le vieux Lalouette offrit de prêter un peu d’argent à Pierrotte pour qu’il pût entreprendre un commerce à son idée.
- Voici quelle fut l’idée de Pierrotte : il se procura un vieux bidet, une carriole, et s’en alla d’un bout de Paris à l’autre en criant de toutes ses forces : « Débarrassez-vous de ce qui vous gène ! » Notre finaud de Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout. Les pots cassés, les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de service qui ne valent pas la peine d’être vendus, les vieux galons dont les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu’on garde chez soi par habitude, par négligence, parce qu’on ne sait qu’en faire, tout ce qui gêne !... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait pas, on lui donnait, on se débarrassait. Débarrassez-vous de» ce qui vous gêne ! (A suivre)
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- snr.ïm nu mmirafl - issiro liras lurîTmr
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.035 70 j
- Subvention de la Société........... 339 10 [
- Mal-façons et divers............,. 563 60 ;
- Dépenses.......................................
- Déficit en février...
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 419 40 J
- Subvention de la Société........... 140 10 J
- Divers............................. 3 »» \
- Dépenses.......................................
- Boni en février......
- 2.938 40
- 4.176 95 1.238 55
- 562 50
- 523 80 38 70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.319 74 1
- Intérêts des comptes-courants et du \
- titre d’épargne................... 3.861 »» |
- Dépenses :
- 66 Retraités définitifs............. 3.949 96 I
- 22 » provisoires................. 834 90 /
- Nécessaire à la subsistance.......... 1.753 20 l
- Allocat. aux familles des réservistes. 84 50 j Divers appointements, médecins, etc. 305 20 ]
- Boni en février
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 525 50 |
- Subvention de la Société.......... 130 75 )
- Dépenses.....................................
- Déficit en février
- 7.180 74
- 6.927 76
- 252 98
- 656 25 1.089 86 433 61
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet 1892 au 28 févirer 1893. 65.231 05
- » individuelles » » 28.305 85
- 93.536 90
- Dépenses » » 90.791 16
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 2.745 74
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 319
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1893
- Naissances :
- 10 Mars. Prez Glotilde-Célestine, fille de Prez Clovis et de Buisset Célestine.
- 13 — Legrand Eugène-Victor, fils de Legrand Achille et de
- Duchemin Clémence.
- 14 — Franqueville Maurice-Henri, fils de Franqueville
- Victor et de Louchet Félicie.
- 18 — Poullain Henriette-Marthe-Elisa, fille de Poullain
- Jules et de Loncle Marthe.
- 19 — Gardez Louis-Ulysse, fils de Gardez Honoré et de
- Duchemin Louise.
- Décès.
- 10 Mars. Louchet Prosper, âgé de 59 ans.
- 19 _ Brancourt Julien, âgé de 10 mois.
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- 320
- LE DEVOIR
- ^ V I 8
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.,
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à F Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant ; P. A. Doyen.
- Nîmes, imp. Roger *t Laporte, ruelle des Saiates-Maries, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 32i
- DOCUMENTS POUR DI BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GHCXDIN
- 1877
- (Suite.)
- Conférence du 28 Juin 1877 •
- J.-B.-André Godin ouvre la séance et demande si quelqu’un désire des éclaircissements sur les points déjà touchés aux précédentes réunions?
- Un auditeur répond que de nouvelles explications sont demandées sur la formation et le fonctionnement des groupes. Quelques-uns croient que chacun en travaillant au mieux dans sa fonction accomplit tout son devoir, et n’a pas, en ce qui touche à cette fonction, besoin de se concerter davantage avec ses collègues ; selon eux, les groupes ne sont à faire peut-être que pour ceux qui veulent s’occuper de choses en dehors de leurs fonctions propres.
- Le fondateur du Familistère répond en développant à nouveau les conséquences morales des relations dans les groupes entre travailleurs de tous ordres.
- Il fait voir que le mérite individuel se révélera dans le groupe. Puis, il montre les rapports utiles que peuvent avoir entre eux différents groupes, en prenant pour exemple les suivants : Ateliers de fonderie :
- Groupes de la fusion.
- » de la sablerie.
- » du moulage.
- » de la râperie.
- » de l’ébarbage.
- » de la direction,
- Ï1 montre, à grands traits, le fonctionnement de ces groupes, les services qu’ils peuvent rendre. «En général, dit-il, les
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- 322
- LE DEVOTR
- groupes ne peuvent guère agir, quant à présent, que comme conseil auprès de la direction.
- » Les chefs de groupes n’auront pas à exercer de commandement, mais à communiquer — au groupe administratif — leurs observations, remarques et propositions.
- » Ce que les groupes auront de mieux à faire, pour l’instant, c’est de se bien comprendre eux-mêmes, chacun dans sa spécialité, c’est de s’instruire de ce qui concerne cette spécialité même.
- » Le groupe aura ses registres de procès-verbaux des séances, ses archives; les travaux, les inventions des membres seront soigneusement consignés, ce qui permettra de faire revenir à qui de droit l’honneur et le profit des idées utiles à tous.
- » Que de pertes seraient évitées dans la fabrication si tous les ouvriers s’intéressaient au travail comme à leur chose propre en qualité d’associés !
- » Il est indispensable, pour ouvrir une nouvelle ère industrielle, de constituer de nouveaux éléments d’ordre et de direction du travail.
- » Les groupes que nous cherchons à fonder peuvent constituer une sorte de conseil, lequel serait composé des présidents et des secrétaires des groupes. La question est à étudier.
- » Jusqu’ici on ne s’est pas assez préoccupé en industrie des relations entre travailleurs de tous ordres. De là, les graves embarras qui se font jour partout.
- » Les sentiments de solidarité et de fraternité se développeront au sein des groupes, comme le fait se produit déjà dans les comités d’administration de nos caisses de secours et de prévoyance. »
- L’orateur fait ensuite le tableau des groupes constitués ou en formation au moment où il parle. Voici ce tableau :
- \
- Groupe d’administration................... 4 membres inscrits.
- » de la comptabilité générale.......... 8 »
- » de la comptabilité du Familistère... 2 »
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 323
- » du contentieux....................... 1 »
- » de la correspondance commerciale. 6 »
- » des écoles........................... 3 »
- » d’étude et création des produits.... 2 »
- » de la fonderie....................... 2 »
- » ^ de l’ajustage....................... 15 »
- » delarâperie......................... 15 »
- » des combustibles..................... 1 »
- » de l’épicerie........................ 1 »
- » de la boucherie et charcuterie..... 2 »
- » des institutions d’agrément.......... 1 »
- Total_____ 63 »
- « Bien qu’il y ait au total 63 inscriptions dans les 14 groupes en question, » fait remarquer J.-B.-A. Godin, « il n’y a en réalité que 29 personnes groupées, parce que un certain nombre de membres font partie de plusieurs groupes.
- » C’est dans les ateliers d’ajustage qu’on paraît avoir le mieux compris la question, puisque, là, nous voyons 15 personnes groupées pour l’élude du service même d’ajustage. En outre, ces 15 personnes se sont fait inscrire au groupe d’étude du service *de râperie. »
- L’orateur termine la séance en rappelant encore que les groupes comportent la liberté de choix; que chacun peut s’y faire inscrire à son gré; qu’un mécanicien peut être reçu chez les comptables, et vice-versa, pour la meilleure culture des facultés de tous et la plus complète entente des services généraux de l’industrie.
- « Si les travailleurs de tous ordres, ouvriers et employés, ne prenaient à cœur, » dit-il, « de se rendre compte du fonctionnement des choses dans l’établissement et des nécessités de l’industrie, comment pourrais-je réaliser, sur des bases durables, l’association entre nous? Et hors du régime de l’association, comment faire autre chose que des distributions capricieuses et éphémères ?
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- LE DEVOlft
- » Ce sera donc avec les personnes qui se livreront à l’étude des services communs que l’association devra commencer. »
- % *
- Conférence du 1er Juillet 1877
- J.-B.-A. Godin informe l’assemblée que 180 personnes se sont fait inscrire pour la constitution des groupes. Quelques-unes s’étant portées dans plusieurs groupes, on peut évaluer à 300 en chiffres ronds, les inscriptions faites à ce jour. Il donne lecture des noms et indique à quels groupes les inscriptions se rapportent.
- Il montre ensuite la nécessité d’un règlement général propre à guider chaque groupe dans son organisation intime (nomination de président, secrétaire, tenue des procès-verbaux, etc.), comme dans son fonctionnement.
- « Il y a donc, dit-il, à arrêter dès maintenant les grandes lignes de ce règlement que l’usage ensuite complétera ou modifiera, s’il y a lieu.
- » Il faut aussi, pour faciliter une bonne répartition des personnes dans les groupes, embrasser l’ensemble général deces groupes.
- » Mais pour avoir une idée de cet ensemble, il faut d’abord se représenter les grandes branches générales du travail dans l’établissement. Celles-là, vous les saisissez tous sans peine. Il me suffît de vous les énumérer.
- » A l’Usine :
- » La comptabilité,
- » La fonderie,
- » L’émaillerie,
- » Le montage,
- » Les magasins, etc.
- » Au Familistère :
- » Les logements,
- » Les magasins d’approvisionnements,
- » L’éducation et l’instruction,
- » La comptabilité, etc., etc.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 325
- » Chacune de ces grandes branches comprend à son tour des divisions principales dont je vous ai donné un exemple dans la dernière conférence, en vous montrant que la fonderie (une de ces grandes branches) pouvait donner lieu à la constitution de groupements pour l’étude des services de fusion, sablerie, moulage, etc.
- » Eh bien, mes amis, ces groupements ne sont pas les derniers que vous ayez à envisager pour la constitution de vos groupes proprement dits et la facilité de votre classement primaire dans les groupes. Un nouvel exemple vous le fera saisir. Je viens de vous parler de sablerie.
- » La sablerie peut donner lieu à la constitution de groupes spéciaux pour : .
- » 1° La recherche, le séchage et l’emmagasinage des sables;
- » 2° Le soin, l’entretien et le perfectionnement des machines à broyer les sables;
- » 3° La préparation des sables, mélanges des sables et des charbons, arrosage, finesse, etc.
- » Vous voyez donc que vous avez à arrêter le cadre d’une vaste organisation comprenant :
- » 1° Les branches générales du travail dans l’établissement;
- » 2° Les divisions principales dans chacune de ces branches, et enfin,
- » 3° Les côtés spéciaux du travail dans chacune de ces divisions.
- » Ce sont ces dernières spécialités qui donneront lieu à la formation des groupes proprement dits.
- » La véritable répartition des personnes dans les groupes se fera d’autant plus aisément que le groupe aura le mieux compris et déterminé la spécialité de travail qu’il veut embrasser.
- » Vous avez vu que les groupes arrivent en troisième rang dans le cadre général des fonctions de l’établissement.
- » Pour remonter au deuxième rang et de là au premier rang, nous aurons à voir si, par exemple, tous les groupes d’une même division du travail ou bien seulement les présidents et
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- LE DEVOIR
- secrétaires de ces groupes constitueraient, par leur réunion, un corps spécial qu’on pourrait appeler Union de groupes?
- » Chaque Union aurait, à son tour, son président, son secrétaire, etc., et les Unions elles-mêmes ou bien seulement les bureaux des Unions — ce serait à voir — constitueraient, étant rassemblés, le Conseil supérieur qui embrasserait tous les services de l’établissement.
- » Vous voyez combien l’organisation projetée est laborieuse. Appliquez-y donc toutes vos pensées. Je vais, de mon côté, en poursuivre l’examen en même temps que dresser le règlement qui devra, d’une façon générale, aider à la constitution et au fonctionnement des groupes. »
- La séance est levée.
- ¥ ¥
- Conférence du 5 Juillet 1877
- J.-B.-André Godin ouvre la séance en informant l’assemblée que le règlement des groupes et le cadre général des fonctions sont dressés et qu’on en fait, en ce moment, les copies voulues pour les mettre ensuite aux mains des groupes constitués, afin que ceux-ci les examinent et modifient, s’il y a lieu « Quand l’usage aura prononcé, dit-il, sur la valeur de ce règlement, celui-ci pourra être imprimé afin d’être répandu à volonté. »
- Renvoyant donc l’examen du règlement à la prochaine conférence, l’orateur invite les personnes qui auraient besoin de quelques éclaircissements sur les points touchés à la dernière réunion à bien vouloir lui demander la parole.
- Nul ne répondant â cet appel, le fondateur du Familistère traite de l’antagonisme des intérêts dans la société actuelle et de Vaccord des mêmes intérêts sous le régime de l’association.
- Il fait voir quactuellement l’antagonisme entre individus existe partout, dans les petits comme dans les grands ateliers, parce que travailleurs et directeurs ne sont pas solidaires des résultats de l’entreprise. Au contraire, sous le régime de l’association, tout perfectionnement du travail, toute économie de
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- main-d’œuvre, toute amélioration quelconque dans l'obtention du produit tournant à la prospérité générale contribue à la satisfaction de chacun et remplace ainsi l’antagonisme par le sentiment de l’accord des intérêts.
- « L’association, dit-il, est la voie de la charité sociale. » Il poursuit :
- « L’individualisme est la base de la société présente. Le collectivisme est la base de l’association.
- » L’association pousse à la pratique du bien, de l’amour d’autrui, de la fraternité. »
- Il développe ensuite la pensée que le Familistère et l’usine sont les éléments indispensables de l’association telle qu’il la faut réaliser aujourd’hui.
- « Vivant au sein même du Familistère,» poursuit-il, « vous avez peine à comprendre comment le régime de l’association pourrait fonctionner entre nous ; quelles seraient donc les difficultés pour vous faire saisir cette même idée si vous viviez hors de l’habitation unitaire, en plein régime de l’antagonisme des intérêts! Le succès serait impossible.
- » C’est pourquoi il m’a fallu commencer par édifier le milieu où fonctionne l’assurance du nécessaire à la vie, où les soins dus à l’Enfance en général sont en plein exercice, afin de vous amener par les faits dans la voie pratique du ralliement des intérêts.
- » Quand il s’agira de réaliser l’acte d’association, j'aurai à voir quelles personnes devront les premières entrer en ligne. Et, forcément, il devra y avoir diverses catégories de membres.
- » Exemple : les ouvriers ou employés attachés à l’établissement depuis 2 ou 3 ans ne peuvent avoir les mêmes droits que ceux qui y sont depuis 20 ou 30 ans !
- » Ou encore, ceux qui ont vécu en dehors du Familistère et qui, souvent, se sont montrés hostiles à tout ce qui se faisait ici ne peuvent non plus arriver dans l’association au même titre que les anciens habitants du Familistère.
- » Il va de soi que les premiers associés seront ceux qui ont
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- LE DEVOIR
- rendu le plus de services, qui ont donné le plus ancien concours à l’œuvre entreprise par moi.
- » Mais nous reviendrons sur ce sujet au moment opportun. Ce qu’il faut réaliser aujourd’hui, c’est l’ensemble des Groupes et des Unions et, ainsi, le Conseil supérieur : c’est, en un mot, l’organisation de la représentation du travail.
- » Cette organisation est indispensable pour modifier le régime actuel de l’industrie et faire participer le travailleur à la direction même du travail.
- »En ce moment, il n’y a pour ainsi dire ni entente ni confiance possible entre patrons et ouvriers. La grève est le seul moyen dont le travailleur fasse usage, pour obtenir ce qui lui paraît nécessaire. Mais la grève est une source de tortures, une cause de ruine pour l’ouvrier. En outre, elle est souvent inefficace. Il faut abolir cet état de choses en instituant un régime nouveau, où le travailleur sera constamment tenu au courant de la marche des affaires, où il saura pertinemment s’il y a ou non des bénéfices, et de quelle importance ils sont, un régime, enfin, où la répartition équitable des bénéfices sera réalisée.
- » Généralement, chacun est habitué à ne penser qu’à son bien propre, tout au plus à celui de sa famille, tandis que la grande maxime sociale : Aimez-vous les uns les autres devrait être l’objet constant de nos préoccupations à tous, individuellement et collectivement.
- » Mais combien haussent les épaules et sourient à un tel langage !
- » Et pourtant, c’est quand chacun s’emploiera au bien de tous que le règne de Dieu se réalisera sur la terre, et les ouvriers de cette œuvre y trouveront, les premiers, les plus vraies satisfactions.
- » C’est à cette œuvre que je vous convie, mes amis, en vous demandant de m’aider à réaliser pour vous-mêmes, pour vos familles, le régime de l’association qui consolidera, pour l’avenir, les garanties de l’existence déjà instituées ici à votre profit, et qui élargira encore ces garanties. »
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES *
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- Avant de clore la réunion, J.-B.-André Godin attire en quelques mots l’attention de ses auditeurs sur les deux grands aspects du gouvernement de l’industrie : l’administration dt la direction.
- « L’administration a pour objet, » dit-il, « de veiller à l'économie des dépenses et à l’entretien des relations.
- )> La direction a pour but de développer les ressources du travail.
- » L’administration doit se faire par ceux qui savent compter et économiser, et cela dans l’intérêt de tous.
- » La direction doit appartenir à ceux qui savent bien exécuter le travail et sont en état de faire réaliser des bénéfices à l’association.
- » C’est pour faire place à ces capacités diverses dans le gouvernement de l’association projetée entre nous que je vous presse de constituer vos Groupes et Unions. Vous comprendrez mieux alors ce que je né fais qu'indiquer ici. »
- La séance est levée,
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- LE DEVOIR
- * LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE (l)
- (Suite)
- Dans la production, la fonction travail n’est pas exclusivement dévolue à ce qu’on appelle ordinairement la classe ouvrière. Le monde du travail comprend tous ceux qui contribuent h la production de la richesse par leur activité personnelle, depuis le plus modeste journalier jusqu’au capitaliste. Le capitaliste improducteur en est naturellement excepté. Encore faut-il reconnaître qu’improducteur dans une entreprise, le capitaliste peut être producteur dans une autre.
- Il est théoriquement facile de diviser le genre humain en deux catégories : capitalistes et producteurs. Autre chose est d’attribuer à chacun sa place dans une de ces deux catégories.
- M. Abel Davaud a dressé, il y a deux ou trois ans, la statistique suivante des classes en France :
- Ouvriers agricoles.....
- Ouvrières agricoles....
- Ouvriers à Paris.......
- Ouvrières à Paris......
- Ouvriers en province.... Ouvrières en province...
- Domestiques à Paris....
- Domestiques en province
- 1.960.266 j 1.474.672 i 3.434.938
- 547.218 j 383.589 | 930.807
- 2.742.597 1.293.252 ) 4.035.849
- 132.430 ) 1.817.778 j 1.950.208
- 10.351.802
- Petits cultivateurs, propriétaires travaillant, fer-
- miers, etc..................................... 1.700.000
- Petits patrons ou artisans (Paris et province).... 970.000
- 2.670.000
- (1) Voir les articles Syndicats professionnels et Participation obligatoire dans les numéros du Devoir d’Avril, Juin, Août, Octobre et Novembre 1892; Janvier, Février, Mars, Avril et Mai 1893.
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
- 331
- Agriculteurs exploitants..........t.............. 1.683.192
- Industriels, commerçants, transports................ 1.009.914
- .Propriétaires, rentiers (vivant du travail général). 1.008.366
- 3.701.472
- Fonctionnaires publics........................... 385.782
- Armée, marine, gendarmes, police...................... 484.898
- personnel judiciaire, avocats, notaires, huissiers. 39,860
- Personnel médical, pharmaciens, sages-femmes,
- dentistes............................................ 40.714
- Enseignement, professeurs, instituteurs, institutrices.....................................'..... 146.225
- Savants, artistes, architectes, acteurs, musiciens. 44.659
- Prêtres, moines, religieuses........................ 128.738
- 1.270.876
- Femmes de salariés, non ouvrières................ 2.000 000
- Femmes de fermiers et d’artisans................... 1.500.000
- Femmes de fonctionnaires, etc......................... 400.000
- Femmes d’employeurs, rentiers, etc............... 3.000.000
- Enfants des diverses classes....................... 12.076.528
- 18.976.528
- Cette statistique est intéressante par la classification adoptée^ Il en résulte que l’on compte :
- 1. 10.351.802 Prolétaires ou salariés.
- 2. 2.670.000 Cultivateurs, fermiers, artisans, possesseurs
- de quelque bien, mais qui doivent travailler pour eux-mêmes, tout en utilisant de temps à autre et pendant des périodes plus ou moins rapprochées les bras de quelques salariées.
- 3’ 657.240 Fonctionnaires publics, médecins, notaires,
- avocats, etc., qui doivent eux aussi travailler, sans cependant créer grand’chose qui soit valeur échangeable, mais qui travaillent enfin,
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- 332
- LE DEVOIR
- 4. 3.701.472 Gens aisés qui, s’ils font quelque chose, reçoi-
- vent les 9 dixièmes de ce qu’ils recueillent du travail des prolétaires qu’ils emploient.
- 5. # 128.738 Religieux et religieuses.
- 6. 484.898 Soldats, gendarmes, policiers, etc., qui ne
- produisent rien et garantissent le revenu de 3.701.472 riches.
- 7. 6.900.000 Femmes.
- 8. 12.076.528 Enfants.
- Soit : 36.970.678, total égal à la population de la France.
- Il n’y a dans l’état qui précède qu’une catégorie bien tranchée, celle des 1.008.360 propriétaires, rentiers vivant du travail général.
- Lors même que l’intégralité des 10.351.802 salariés serait totalement dépourvue de capital, l’existence des catégories intermédiaires et mixtes rendrait impossible la classification que les socialistes donnent pour fondement à la lutte des 'classes.
- Les socialistes affirment que la fonction capital et la fonction travail réunies autrefois dans les mêmes mains, vont se séparant et s’opposant de plus en plus l’une à l’autre; que le nombre des salariés dépourvus de capital augmente à mesure que le capital se concentre dans les mains d’une classe de capitalistes oisifs de moins en moins nombreux.
- De leur côté, quelques théoriciens de l’école libérale posent en fait qu’entre la classe des rentiers et propriétaires oisifs, ou capitalistes purs, et celle des travailleurs qui n’ont que leurs bras pour capital, s’élève, grandissant sans cesse en nombre et en influence, la classe intermédiaire, celle des travailleurs capitalistes, composée de tous les propriétaires agricoles cultivant eux-mêmes leur terre, de la majorité des fermiers et métayers qui ont un capital d’exploitation; des commerçants qui, eux aussi, vivent de leur travail associé au capital de leur fonds de roulement; de tous les citoyens exerçant des professions libérales nécessitant presque toutes la possession d’un capital et la pratique d’un travail quotidien ;
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
- 333
- enfin des artisans, domestiques, petits fonctionnaires, qui ont économisé par leur travail un capital quelconque et qui ajoutent à leur salaire professionnel le revenu de fonds déposés dans les caisses d’épargne ou les intérêts d’obligations foncières, de fonds d’Etat ou de ville, de valeurs mobilières quelconques.
- Qu’il y ait concentration, cela n’est pas douteux. Qu’il y ait diffusion, cela peut se soutenir. La contradiction n’est que dans les termes. Que le second mouvement n’arrive pas à faire contrepoids au premier, et que finalement l’équilibre soit rompu au profit de celui-ci, c’est ce que l’expérience semble démontrer.
- Mais nous ne sommes pas encore à ce degré de simplification, rêvé par Néron pour le genre humain, qui rend si facile la plus radicale des solutions. D'un autre côté, ce n’est pas aisément qu’on persuadera aux quatre ou cinq millions de propriétaires, gros ou petits, qu’ils ont tout à gagner et rien à perdre en faisant à la collectivité le sacrifice de leurs biens. Est-il permis que croire que la violence réussirait mieux là où la persuasion*aurait échoué?
- « Admettons, » dit M. Davaud, dans un article plein de sens, intitulé la Participation et le collectivisme, que nous avons mentionné dernièrement, « admettons qu’en considérant l’origine de certaines grandes fortunes vous puissiez déposséder leurs propriétaires considérés comme accapareurs ; mais les trois à quatre millions de petits propriétaires paysans n’accepteront jamais de devenir vos fermiers, sans avoir essayé de vous repousser à coups de fourches ou de fusils.
- » Il faut, pour arriver à la collectivité générale que vous cherchez à établir, une éducation économique que les Français ne possèdent p$s encore, et une somme de vertus que ne posséderaient demain ni gouvernants, ni gouvernés.
- » Eh bien, en faisant le rôle de la participation aussi modeste que vous voudrez, avant de prêcher un état de choses qui ne peut être improvisé, nous vous adjurons de ne plus détourner les travailleurs de réclamer la participation aux
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- LE DEYOIR
- bénéfices; car si la masse entière des travailleurs, mieux conseillée, se mettait à ne demander que le droit qu’elle a sans conteste aux fruits de son travail, la participation ne tarderait pas à se généraliser et devenir obligatoire, au même titre que plusieurs associés ont droit aux profits obtenus par un travail mutuel.
- » Qui empêchera les législateurs de demain de considérer le travail et le capital comme deux associés attachés à une tâche commune et de décréter, en toute raison, le partage des bénéfices de leur production commune?
- » Dès lors, l’association du capital et du travail devenue un fait légal, universel, la richesse ne serait plus accaparée par quelques-uns seulement, l’aisance s’établirait parmi les travailleurs, et, dans la paix sociale qui en résulterait, le progrès humanitaire se ferait à pas de géant; à la suite des collectivités particulières, la collectivité générale verrait s’ouvrir la route devant elle. — Les travailleurs, plus heureux et plus instruits, seraient devenus aptes à pratiquer la solidarité, la communauté peut-on dire, tandis qu’aujourd’hui on ne trouverait peut-être pas 10 % des hommes prêts à accepter cette loi du collectivisme.
- » Si les ouvriers, qui acceptent et professent les idées collectivistes, s’attelaient avec nous au char de la participation en attendant la victoire de leurs idées, l’effort serait double et la peine moitié moindre.
- » Est-il plus facile d’obtenir la participation aux bénéfices que d’obtenir la nationalisation de toutes les propriétés individuelles?
- » Oui, l’état de l’opinion et les faits le démontrent. »
- Nous sommes absolument de cet avis. En dehors de la spoliation par la violence, ou d’un abandon volontaire absolument improbable, nous ne voyons que deux moyens de faire passer le capital des mains des oisifs dans les mains des producteurs : la coopération et la participation.
- Dans une récente conférence, M. Gide opposait aux deux écoles rivales, l’école libérale ou catholique, et l’école socia-
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- liste, ce qu’on a appelé « l’école nouvelle, » celle de la coopération qui veut que la propriété soit liée au travail inséparablement, et ne soit pour chacun que le moyen de vivre du produit de son travail.
- « L’économie politique, disait-il, se résume en un fait : » chaque homme vit sur le produit du travail d’autrui. » Gela n’est un bien que si, en échange de ce qu’il reçoit de la société, l’homme fournit une somme équivalente de travail. Combien de gens ne sont point dans ce cas ! L’américain Mackay jouit de 50 millions de rente, et cette somme est l’équivalent du travail annuel de 50,000 hommes, un corps d’armée !
- «Mais, a-t-on répondu, en échange du travail d’autrui, le rentier donne de l’argent, il paye, et c’est vraiment une organisation admirable, que celle qui permet à un morceau de métal de représenter un travail passé. Etrange argument 1 Erreur immorale de croire que le riche, après une journée d’agitation inutile et de dépenses, a le droit de s’endormir sans remords, répétant : j’ai payé! j’ai fourni du travail passé, du travail de mes pères ! liberam animam meam ! On ne libère point une âme avec de l’argebt. La question est plus haute, si haute que peu l’ont aperçue. Ce pouvoir surnaturel de l’argent, M. Zola, dans son roman, ne l’a même pas effleuré. Seul peut-être, Tolstoï a vu combien était froid et mort ce travail passé dont on nous parle et que représentent les pièces de monnaie ; il ne lui accorde point de valeur et il impose au riche un travail actuel, manuel.
- » Où sera le remède ? Faut-il, avec les collectivistes, supprimer l’argent ? Le remplacer par des bons de travail ? Ou bien, doit-on, avec les économistes classiques, se contenter de favoriser les causes secrètes qui diminuent sans cesse le taux de l’argent et la valeur du numéraire? Les coopérateurs donnent une solution plus satisfaisante. Aujourd’hui, le travail est l’instrument du capital; c’est une injustice. Le capital doit avoir la part congrue, et c’est ce que semblent réaliser les sociétés de coopération. Répandre le principe de ces sociétés, obtenir de l’Etat qu’il favorise leur création et leur dévoloppe-
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- ment, telle est l’idée « de l’école nouvelle. » Mais, en vérité, c’est moins d’une école qu’il s’agit ici, que d’un esprit nouveau. Un dégel s’est produit dans l’étude de l’économie politique. Derrière les vieilles entités, on recherche la vie; on n’étudie plus la richesse, le capital, mais l’homme, avec ses droits et avec ses devoirs. Certes, le majestueux édifice qu’élevèrent mille mains, depuis Adam Smith j usqu’à Stuart Mill, a perdu de sa magnificence et de son bel ordre. Le dégel amène toujours le gâchis. Nous sommes sûrs qu’à la suite viendra le printemps. »
- Dans le domaine de l’activité générale, où l’on voit l’accaparement des richesses par quelques-uns, et le travail manuel taxé jusqu’au strict nécessaire à l’existence, sur la lisière duquel, comme à deux pôles extrêmes, se trouventl’oisif vivant dans le superflu du travail d’autrui et l’oisif involontaire, manquant de travail, tout est confusion, même dans les termes.
- Dans le champ restreint d’une entreprise industrielle, les termes se précisent. Chaque fonction est susceptible d’une définition parfaitement tranchée : Capital apportant le numéraire nécessaire à l’achat du matériel de l’outillage, — direction, talent, capacité administrative ou commerciale, esprit d’invention, — travail manuel.
- La pratique nous montre l’intime solidarité de ces divers éléments de la production.
- Certes, il existe une délimitation très nette entre le travail de la direction et la main-d’œuvre. Il y a cependant bien peu de cas où un travail intellectuel n’accompagne pas le travail manuel.
- L’attention qui toujours tendue, toujours alerte, dirige, chez l’ouvrier, l’emploi de ses mains et produit une économie de 4temps, de matière et d’outillage, est une forme du travail intellectuel et une génératrice de profit. Elle est aussi une dépense de force nerveuse considérable par rapport au même travail exercé en quelque sorte d’une façon automatique, suivant la loi formulée par Lagrange dans sa Physiologie des exercices du corps : à travail musculaire égal, la sensation de fatigue est d’autant plus intense que l’exercice exige l’intervention plus active des facultés cérébrales.
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- Dans la transformation de la matière, il est, dira-t-on, des ordres de faits où la main-d’œuvre est étrangère : l’achat de matières premières, la vente des produits.
- L’une et l’autre de ces actions sont purement commerciales, certainement; mais pourraient-elles s’accomplir et engendrer profits si la main-d’œuvre ne venait leur prêter sa force transformatrice.
- Dans le résultat final, profits ou pertes, il est impossible de les dissocier. Si dans la plupart d’achats de matière première la main-d’œuvre n’aide en rien le succès de l’opération, il n’en est pas toujours ainsi dans la vente des produits. La perfection de l’objet fabriqué aide singulièrement au placement des produits de l’usine et constitue par sa constance cette valeur qu’on appelle la marque de fabrique. Or, cette bonne réputation est une source de profits commerciaux, n’aurait-elle d’autre avantage que de vous faire obtenir la préférence sur les produits.
- Là où le salaire est très élevé par rapport au capital employé à l’entreprise, dans l’entreprise de peinture par exemple, il saute aux yeux que la plus-value due à la main-d’œuvre est considérable.
- Par contre, on pourrait croire que dans certaines entreprises, en raison du prix très élevé de la matière première, la main-d’œuvre ne peut avoir qu’une très faible influence sur la plus-value des marchandises.
- Il n’en est rien le plus souvent. Prenons pour exemple une industrie où le prix de la matière première, toujours élevé, était jadis quelquefois excessif : la filature de soie. Un de nos amis, qui a longtemps pratiqué cette industrie, nous a affirmé que le bénéfice résultant de la main-d’œuvre peut être considérable.
- Une bonne ouvrière pouvait économiser sur la matière première le total du salaire qu’elle recevait pour son travail.
- Autre remarque : les meilleures ouvrières, quant à l’économie de la matière première, étaient aussi celles qui produisaient la plus grande quantité de travail. Ceci ne peut s’expliquer que par une plus grande assiduité et une plus grande dépense d’attention dans l’accomplissement de leur tâche.
- (A suivreJ J. P.
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- Les délégués mineurs
- La Chambre a voté sans débat, sur le rapport de M. Basly, une proposition du même M. Basly et de son collègue du Pas-de-Calais, M. Lamendin, tendant à modifier la loi de 1890 sur les délégués mineurs. Elle augmente l’étendue des circonscriptions et l’indemnité mensuelle attribuée aux délégués mineurs (dont le nombre est d’ailleurs réduit). Le but poursuivi et nettement formulé dans le rapport est d’avoir « des délégués absolument indépendants de la pression des concessionnaires. »
- L’article 1er édicte, en conséquence, que, « tout ensemble de puits, galeries et chantiers dépendant d’un même exploitant, et dont la visite détaillée n’exige pas plus de douze jours, constitue une circonscription ». Dans la loi de 1890, l’étendue de la circonscription était limitée à un ensemble dont la visite exigeait six jours.
- L’article 2 édicte, d’autre part, que l’indemnité à accorder aux délégués pour les visites mensuelles réglementaires dans les exploitations de moins de 400 ouvriers ne pourra être inférieure au prix de vingt-quatre journées de travail par mois (indépendamment des visites extraordinaires). La loi de 1890 ne fixait le minimum de cette indemnité qu’à la valeur de dix jours de travail.
- Mais cette loi n’a été votée qu’en première lecture. Elle aura, après la seconde délibération, à être soumise au Sénat qui, on s’en souvient, a renvoyé trois fois à la Chambre la loi de 1890.
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- Le contrôle des Chemins de fer.
- A l’occasion de la discussion du budget des travaux publics, une discussion s’est engagée à la Chambre sur le nouveau contrôle du travail des chemins de fer.
- M. Millerand voudrait voir ce contrôle assimilé à celui du travail des ouvriers mineurs.
- Il demande que les contrôleurs ne soient pas pris parmi les agents retraités des compagnies ; mais qu’ils soient nommés par les agents de voie.
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- Le ministre des travaux publics, M. Viette, déclare qu’il ne peut accepter ce système. L’Etat doit avoir entre les mains tous les éléments du contrôle.
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- Le travail des Femmes et des Enfants.
- La Commission parlementaire du travail a saisi la Chambre d’un projet de loi ayant pour but d’appliquer aux femmes, filles mineures et enfants, employés dans les magasins, boutiques, établissements commerciaux, des règles analogues à celles édictées par la loi du 2 novembre 1892 sur le travail dans les manufactures.
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- En présence des difficultés que rencontre l’application de la loi de 1892, un sénateur, M. Félix Martin, avait eu l’idée de soumettre à rassemblée dont il fait partie, un projet de loi tendant à autoriser le Gouvernement à suspendre l’exécution de la loi, lorsqu’il le jugerait utile.
- Le gouvernement s’étant montré peu soucieux d’endosser cette délicate responsabilité, M. Félix Martin n’a pas insisté.
- Les Sociétés Coopératives
- Le projet de loi sur les Sociétés coopératives et le contrat de participation que nous avons analysé dernièrement, a été voté presque sans modification par la Chambre.
- Il n’y a eu, à vrai dire, de discussion, que sur l’article 36 aux termes duquel les Sociétés coopératives de production qui utiliseront des ouvriers ou employés recrutés en dehors de leurs membres ne jouiront des indemnités fiscales que la loi leur concède qu’à la condition de faire participer ce personnel aux bénéfices de l’entreprise dans une proportion de 50 0/0 au moins des bénéfices.
- Ces 50 0/0 devront être distribués aux employés et ouvriers associés ou non au prorata de leurs traitements, après défalcation de l’intérêt du capital et des autres prélèvements sociaux prévus par les statuts.
- M. Lavy a vainement fait remarquer que les « prélèvements sociaux» que l’on réserve peuvent absorber tous les bénéfices et rendre illusoire la participation.
- Le rapporteur, M. Doumer, a répliqué, un peu témérairement
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- peut-être, qu’aucune société coopérative de production n*a jamais cherché à exploiter ses auxiliaires.
- L’amendement de M. Lavy tendant à répartir tous les bénéfices entre les ouvriers associés ou non a été repoussé.
- Repoussé également l’amendement de M. Laroche-Joubert, consistant à supprimer toute fixation de quotité, ainsi que l’amendement de M. Yves Guyot qui aurait voulu que la participation du personnel aux bénéfices ne fût pas obligatoire, mais simplement facultative.
- A ce dernier, le rapporteur a répondu avec raison que la participation aux bénéfices « qui sera peut-être le droit un jour » doit exister en tout cas dans une coopération ouvrière.
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- La participation aux bénéfices
- Après examen de la question de la participation aux bénéfices dans les entreprises et les concessions de l’Etat, la commission nommée pour étudier cette réforme a renoncé à rédiger un texte pour une loi de cette nature. Tant pis.
- La résolution suivante, qui sera présentée à la Chambre par M. Guillemet, a cependant été adoptée par la commission :
- « L’Etat devra organiser la participation aux bénéfices dans tous ceux de ses établissements où cela sera possible ; et il devra se réserver la faculté, dans les cahiers des charges des concessionnaires de mines ou de chemins de fer, de rendre la participation obligatoire à partir d’un certain chiffre de bénéfices. »
- - Dans ces conditions, la majorité serait d’avis d’inviter le gouvernement, sous la forme d’un projet de résolution, à assurer lui-même le principe de la participation aux bénéfices dans les entreprises et les concessions qui relèvent de l’Etat.
- Les habitations ouvrières
- La commission sénatoriale relative au projet de loi sur les habitations ouvrières adopté par la Chambre est favorable à l’esprit général de la loi, mais elle repousse l’article qui crée des commissaires rémunérés.
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- Participation des associations ouvrières aux soumissions
- Le projet de loi tendant à admettre les associations ouvrières aux concours et travaux pour le compte des communes a été adopté par la Chambre.
- La commission sénatoriale chargée de l’examiner a nommé M. Tolain président.
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- Le crédit agricole et populaire
- Une proposition de loi qui élargit singulièrement le cadre de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels a été votée par la Chambre, le 29 avril.
- D’après ce projet, tout syndicat professionnel a la faculté de se constituer en société de crédit pour faciliter et garantir les opérations de toute nature rentrant dans ses attributions et réalisées soit par lui, soit par un ou plusieurs de ses membres.
- Il peut recevoir des dépôts de fonds en comptes courants avec ou sans intérêts; se charger, relativement aux opérations du syndicat, des recouvrements à faire pour ses adhérents, et contracter les emprunts nécessaires pour constituer ou augmenter le fonds de roulement de la société.
- L’émission d’actions est interdite. Néanmoins, le capital social peut être divisé en parts à souscrire : ces parts doivent être nominatives; elles ne .sont transmissibles que par voie de cession aux membres de la société syndicale de crédit et avec l’agrément de la société.
- Les statuts régleront la part de responsabilité qui incombera à chacun des adhérents dans les engagements pris par le syndicat.
- Cette responsabilité ne pourra cesser que deux ans après leur sortie du syndicat; mais elle n’obligera les membres sortis du syndicat qu’en raison des engagements contractés par lui antérieurement à leur sortie.
- Les statuts détermineront aussi les retenues ou les prélèvements qui seront opérés au profit du syndicat sur les opérations faites par lui.
- Les sommes résultant de ces retenues, après acquittement des frais généraux et payement des intérêts des emprunts et du capital social, seront d’abord affectées, jusqu’à concurrence
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- des trois quarts au moins, à la constitution d’un fonds de réserve jusqu’à ce qu’il ait atteint la moitié du capital.
- Le surplus pourra être réparti à la fin de chaque exercice entre les membres du syndicat au prorata des opérations faites par eux. 11 ne pourra, en aucun cas, être partagé, sous forme de dividende, entre tous les membres du syndicat.
- A la dissolution de la Société, ce fonds de réserve et le reste de l’actif seront partagés entre les adhérent existants, propor-portionnellement à leur souscription, à moins que les statuts n’en aient décidé autrement.
- Les syndicats qui se livreront aux opérations de crédit autorisées par la présente loi devront avoir une comptabilité tenue conformément aux prescriptions du Code de Commerce.
- Les membres chargés de l’administration du syndicat seront personnellement responsables à l’égard des tiers.
- Indépendamment de la faculté accordée aux syndicats de se constituer en sociétés decrédit, des membres d’un syndicat peuvent, tout en continuant d’en faire partie et à cette condition, se constituer à l’état de société de crédit aux mêmes conditions que le syndicat, pourvu que leurs opérations se rattachent exclusivement à celles du syndicat lui-même.
- La responsabilité de leurs administrateurs est déterminée conformément à la disposition qui précède.
- Les sociétés de crédit constituées en vertu de la toiseront exemptes du droit de patente, ainsi que de l’impôt sur les valeurs mobilières.
- Immédiatement après, la Chambre a voté la loi suivante qui est le complément de la première :
- Article premier. — En vue de favoriser la création d’une Société de Crédit agricole et populaire, le Ministre de l’Agriculture est autorisé à passer, au nom de l’Etat, une convention stipulant, en faveur de ladite Société, une garantie d’intérêt dont le maximum ne pourra excéder deux millions de francs par an et qui prendra fin, au plus tard, le 31 décembre 1920.
- Cette convention devra être soumise à l’approbation des Chambres.
- Art. 2. - Les opérations de la Société prévue par l’article précédent consisteront exclusivement à escompter les lettres de change et autres effets qui seront présentés par les associations agricoles et ouvrières régulièrement constituées,
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- Art. 3. — Les conventions à passer avec la Société de Crédit agricole et populaire seront enregistrées au droit fixe de 3 francs.
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- L’Assurance Agricole
- La Chambre statuera incessamment sur un projet de loi ayant pour objet la création d’une Caisse nationale d’assurances mutuelles agricoles entre les communes, gérée et administrée par l’Etat.
- Cette proposition qui a été déposée par MM. Emile Rey et Lachièze, repose sur les principes suivants : Les cotisations doivent être proportionnées aux risques. L’assurance doit être obligatoire. L’assurance devra être communale. Nécessité d’une subvention de l’Etat.
- Les Prestations.
- Parmi les lois récemment adoptées par la Chambre en faveur de l’agriculture se trouve la loi relative aux prestations, d’après laquelle les conseils municipaux pourront substituer aux trois journées de prestation, dont le vote est autorisé par l’article 2 de la loi du 21 mai 1835, un nombre de centimes additionnels au principal des quatre contributions directes, calculé de manière à fournir une somme équivalente.
- Cette substitution pourra être partielle et porter sur la totalité de la prestation ou sur la prestation individuelle seulement.
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- La suppression des Octrois
- A la presque unanimité de ses membres, la Chambre a voté la suppression des octrois.
- Abolis en 1791 par l’Assemblée Nationale, les octrois avaient été rétablis en l’an vu, à Paris, en l’an vm dans toute la France sous le prétexte' de venir au secours des hospices.
- La question de leur suppression était depuis longtemps pendante devant le Parlement. Devenu caduc en 1889, le projet de loi avait été repris par la législature actuelle et pris en considération en 1891. Il vient d’être adopté définitivement par la Chambre, et renvoyé au Sénat. Celui-ci sera-t-il plus expéditif que la Chambre ?
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- Voici la teneur du projet :
- Article premier. — Les communes auront le droit de remplacer leurs octrois en tout ou en partie, sous réserve de l’approbation législative, par des taxes directes.
- Ces taxes ne devront être prélevées que sur des propriétés ou objets situés sur la commune ou des revenus en provenant.
- Elles devront s’appliquer à toutes les propriétés, objets ou revenus de la même nature.
- Elles devront être assises sur des propriétés ou objets tangibles ou des signes apparents de richesse.
- Elles devront être proportionnelles.
- Art. 2. — Les taxes diverses prévues par la présente loi seront assises et perçues et les réclamations jugées comme en matière de contributions directes.
- Art. 3. — A partir de la promulgation de la présente loi, il ne pourra être établi d’octroi dans aucune commune.
- Les taxes ne pourront être augmentées dans les communes où existent actuellement des octrois.
- Tout ce qui est contraire aux dispositions de la présente loi est abrogé.
- On voit que le projet tout en interdisant la création d’octrois, ou l’augmentation des taxes d’octroi, n’accorde aux communes que la faculté de supprimer cette institution et ne leur en fait pas une obligation.
- Les communes pourront, d’ailleurs, n’agir que par expériences successives. Elles pourront n’abolir leurs octrois qu’en partie, si elles le veulent.
- M. Jamais avait demandé que, tout au moins pour les droits portant sur des « produits ou denrées alimentaires de consommation », le remplacement des taxes fut obligatoire dans les cinq ans.
- Mais la Chambre a refusé de s’engager si peu que ce fût sur la pente de l’obligation. Elle a repoussé l’amendement Jamais, après quelques explications de M. Yves Guyot que l’on peut considérer comme le promoteur de la réforme des octrois.
- M. Yves Guyot a montré que l’œuvre à accomplir doit consister à permettre des épreuves, à l’aide desquelles l’opinion pourra s’éclairer. C’est encore la méthode expérimentale introduite en matière de gestion financière pour les Communes.
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- SUISSE
- Le Congrès de Bienne. — La Fédération ouvrière a tenu à Bienne, au commencement d’avril, son troisième Congrès triennal.
- Le premier Congrès, celui d’Aarau (1887), avait été employé surtout aux détails d’organisation.
- Au Congrès d’Olten, en 1890, la Fédération ouvrière avait abordé les questions suivantes : De l’assurance de l'Etat contre les maladies et les accidents; Réforme de la législation sur les fabriques et les syndicats professionnels.
- Le Congrès de Bienne avait à son ordre du jour trois questions principales :
- 1°L’assurance obligatoire en cas de maladie et d’accidents;
- 2° Les syndicats obligatoires;
- 3° D’une législation internationale protectrice des ouvriers.
- Depuis le Congrès d’Olten, la question de l’assürance a fait des progrès : la révision de la Constitution fédérale a introduit le principe de l’assurance obligatoire.
- C’est l’organisation de l’assurance obligatoire que le Congrès de Bienne avait pour mission d’étudier. Rien ne prouve mieux l’efficacité de ces assises du travail.
- Le rapporteur pour cette question était le secrétaire ouvrier lui-même, M. Greulich, qui a proposé les résolutions suivantes :
- * « 1. Les cotisations à l’assurance-maladie (pour indemnités de maladie) sont à la charge exclusive des ouvriers assurés, auxquels incombe l’administration autonome des caisses de malades.
- »2. La gratuité des soins aux malades (assistance médicale, remèdes pharmaceutiques, traitement nécessaire à l’hôpital), est à la charge de la Confédération, avec la coopération des cantons et des communes.
- » 3. L’organisation des caisses de malades, sur la base'des groupements professionnels, doit être maintenue et spécialement prise en considération dans la limite du possible. Les caisses de malades dans les fabriques ou autres entreprises
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- devront se transformer et fusionner avec les caisses respectives des groupements professionnels.
- » 4. Les cotisations pour Vassurance-accident sont à la charge des patrons et des chefs d’entreprise.
- » 5. Les caisses de malades font l’avance, pour le compte de l’assurance-accident et jusqu’à quatre semaines, des indemnités aux victimes d’accidents entraînant une incapacité de travail. »
- Ainsi, d’après M. Greulich, l’assurance obligatoire se divise en deux assurances distinctes : Vassurance-maladie, à la charge des ouvriers; Vassurance-accident, à la charge des patrons. Le principe même de l’obligation n’est pas contesté. Tout le monde l’admet comme un grand bien. Il y a, jusqu’à présent, environ 200,000 ouvriers assurés; quand l’assurance sera devenue obligatoire, il y en aura plus de 800,000. Mais la base solide, dit M. Greulich, ne peut être que l’assurance par les intéressés eux-mêmes. «Les communes,les cantons, la confédération ne devront intervenir — et pourtant leurs concours devra être assez important — que pour qu’il n’y ait pas, du fait de l’assurance, une augmentation de charges disproportionnée avec les bénéfices qu’en retirera éventuellement l’ouvrier.» Ce point, non plus, n’est pas contesté, et déjà le Congrès d’Olten avait réclamé la gratuité des soins aux malades — objet de la deuxième proposition de M. Greulich — c’est-à-dire la mise à la charge de la Confédération, des cantons ou des communes « de l’assistance médicale, des remèdes pharmaceutiques, du traitement des malades à l’hôpital. » Vassurance-maladie, rendue obligatoire, aurait à pourvoir seulement aux indemnités de maladie ; en d’autres termes, l’Etat ou les communes donneraient à l’ouvrier malade les soins de toute sorte et l’indemnité d’assurance remplacerait pour lui le salaire qu’il ne pourrait gagner.
- Le débat s’est engagé sur la troisième proposition de M. Greulich, dont la rédaction n’est pas très heureuse.
- Finalement, il reste bien entendu que la « transformation et fusion des caisses actuelles, » ne doit pas être interprétée dans le sens d’une transformation brusque et d’une fusion immédiate; et qu’on ne donne «l’organisation des caisses de malades, sur la base des groupements professionnels, » que comme un type dont il serait bon de se rapprocher le plus possible à l’avenir. L’obligation doit être la loi, mais toutes les libertés pourront vivre, se mouvoir, se développer dans les limites
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- de la loi : l’obligation quant au fond et la liberté pour les formes.
- Les résolutions proposées ont été adoptées à la presque unanimité.
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- M. le conseiller national Decurtins, catholique ultramontain, a développé ensuite sa thèse concernant la législation internationale pour la protection des ouvriers.
- Il a demandé :
- 1° Que les ouvriers organisés des différents pays fassent une vive propagande en faveur d’une législation internationale pour la protection ouvrière ;
- 2° Que ces mêmes ouvriers, en exerçant leurs droits politiques, cherchent à faire valoir leur influence pour qu’une législation internationale soit discutée au sein des autorités législatives ;
- 3° Que le Comité central soit chargé d’organiser une assemblée de délégués des ouvriers de tous les pays, pour discuter cette question de la législation internationale et pour prendre des décisions y relatives;
- 4° Que les organisations ouvrières catholiques soient invitées à déployer, elles aussi, une propagande internationale en faveur des postulats concernant la protection ouvrière, que le pape Léon XIII a énoncés dans son Encyclique sur la condition des ouvriers.
- Cette dernière thèse donne lieu à un débat prolongé.
- MM. Furrer, Feigel (Zurich) et Lang la combattent énergiquement.
- Elle est finalement adoptée par une grande majorité, avec un amendement proposé par M. Scherrer, amendement auquel s’était rallié M. Decurtins.
- Voici les conclusions présentées par MM. Favon etReimann sur les syndicats obligatoires :
- Toute loi sur les arts et métiers qui n’aura pas pour base les syndicats obligatoires doit être considérée comme impuissante à atteindre son but.
- 1° Les syndicats obligatoires, dans chaque profession, doivent comprendre deux groupes distincts : celui des patrons et celui des ouvriers.
- Ces groupes s’entendront pour régler : a- Les conditions de l’apprentissage ;
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- b. La journée normale;
- c. Les conditions du salaire;
- 2° Les syndicats obligatoires devront être organisés dans chaque commune ou chaque district où existent des éléments professionnels suffisants;
- 3° Chaque patron et chaque ouvrier exerçant une profession syndiquée fait de droit partie du syndicat;
- 4° Les décisions prises par le syndicat ont force de loi pour tous les patrons et tous les ouvriers exerçant dans le district ou dans la commune la profession syndiquée;
- 5° Il est institué une fédération cantonale des syndicats obligatoires dans chaque canton. Elle a pour organe une commission composée de délégués en nombre égal de chaque syndicat de patrons et d’ouvriers. Elle prononce sur les réclamations qui s’élèvent dans le canton contre les décisions d’un syndicat, et tranche les conflits qui se produisent entre les syndicats des patrons et des ouvriers d’une profession ;
- 6° Il est institué une fédération suisse de tous les syndicats obligatoires existants dans les cantons, Elle a pour organe une commission composée de délégués, patrons et ouvriers, en nombre égal, des fédérations cantonales. Elle prononce sur les réclamations qui s’élèvent contre les décisions d’une commission cantonale et tranche les conflits qui se produisent entre des commissions cantonales;
- 7° Le gouvernement fédéral et les gouvernements cantonaux ont le droit de se faire représenter par des membres ayant voix consultative dans la commission fédérale et dans les commissions cantonales.
- _La grande majorité du Congrès était depuis longtemps acquise aux idées développées par M. Favon.
- Telles sont les résolutions prises par le Congrès qui n’a pas cessé un seul instant d’être un exemple parfait d’ordre, de calme, de dignité dans les discussions et de talent.
- Le correspondait d’un journal qui ne fait cependant pas profession de tendresse pour des institutions telles que l’assurance obligatoire, les syndicats professionnels obligatoires et la législation internationale du travail, le correspondant du Temps, exprime en ces termes l’impression que lui a causée le spectacle de cette assemblée :
- « Dans la salle se rangent, en un ordre parfait, 302 délégués représentant 111,060 membres, sur 180,000 à peu près que çompte la Fédération Tous sont munis de mandats en bonne
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- faits politiques et sociaux
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- forme qui sont sévèrement vérifiés. Le règlement aussi est sévère et le président l’applique dans sa lettre. Les cinq minutes écoulées, il interrompt l’orateur trop prolixe, lequel s’arrête, sans une observation. On dirait que M. Werner n’a jamais rien fait que de présider. On dirait que cette assemblée de rencontre n’a jamais rien fait que de discuter. C’est un vrai Parlement ou plutôt un Parlement comme on n’en connait plus, — un admirable Parlement. Il a tenu séance quatre heures et demie le matin,, et le soir quatre heures et demie : pas un seul cas d’énervement, si passager qu’il fût, ne s’est produit; pas un mot n’est sorti du ton. Toutes les oreilles, tous les yeux attentifs; toutes les mains tournant ensemble la même page; tous les votes, par assis et levé, rendus d’un seul mouvement, acquis d’un consentement unanime, tout le bureau proclamant d’une seule voix : « Mehrheit, majorité. »
- « Nous avons pris à Bienne, en ces deux derniers jours une excellente leçon de choses. Nous avons assisté au spectacle assez rare, mais fort encourageant, d’une démocratie qui fonctionne régulièrement, paisible et sérieuse par tempérament national, par hérédité, par éducation. Nous y avons vu plus que la bonne démocratie possible, la bonne démocratie réalisée. »
- C’est, en effet, le plus curieux et le plus instructif spectacle, que de voir réunis dans un même lieu, travaillant d’un même cœur à une cause commune, des hommes aussi différents que M. Seidel ou M. Fa von, radicaux ou socialistes, positivistes ou matérialistes, et M. Decurtins qui dit : « Je suis ultramontain quand même et quand même », et M. Scherrer, le fondateur de cette puissante association, le Grütli Verein, qui arbore fièrement cette admirable devise : « Par l'instruction, û la liberté. »
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- Le Congrès international socialiste de Zurich. — La
- date du Congrès de Zurich a été définitivement fixée dans une conférence internationale préparatoire tenue à Bruxelles. Il aura lieu du 6 au 13 août prochain.
- Les Trades-Unions qui avaient à leur dernier Congrès national décidé d’organiser pour cette année à Londres un Congrès international en opposition à celui de Zurich, sont revenues sur leur décision et se feront représenter au Congrès de
- Zurich.
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- LE DEVOIR
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- ALLEMAGNE
- La dissolution du Reichstag. — Le 6 mai dernier, le Reichstag repoussait le projet de loi militaire dont nous avons naguère entretenu nos lecteurs.
- Immédiatement après, le Reichstag était dissous. Ce n’est pas la première fois qu’un conflit entre le pouvoir exécutif et le Parlement est tranché de cette façon.
- En Prusse jadis, en Allemagne depuis la fondation de l’Empire, les grands accroissements de forces militaires n’ont jamais été obtenus que par un appel direct à la nation.
- Cette tactique a toujours réussi aux Hohenzollern.
- Il faut donc attendre de bien connaître les intentions du Reichstag issu des élections du 15 juin pour se prononcer sur la question de savoir si le peuple allemand veut enfin opposer une digue au flot montant du militarisme; si nous sommes réellement en présence d’un conflit durable entre le césarisme et le droit populaire; si, comme l’a dit en plein Reichstag M. Lieber, nous assistons au commencement d’une lutte ouverte entre l’idée prussienne et l’idée nationale allemande, entre le particularisme prussien avec ses contreforts nécessaires du militarisme et de l’agrarianisme et le nationalisme germanique avec ses dépendances naturelles du libéralisme et du constitutionnalisme.
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- Les pensions aux vieux travailleurs. — Un correspondant de la Meuse entretient son journal des résultats qui viennent d’être obtenus en Allemagne, grâce à l’application depuis 1891 de la loi sur les pensions d’invalidité et de vieillesse pour les ouvriers.
- Cette loi assure une pension, variant selon les salaires et le temps pendant lequel on a payé la redevance contributoire, à tout ouvrier devenu incapable de gagner ses frais d’entretien s’il a un stage de cinq années et à tout ouvrier atteignant 70 ans. Les pensions d’invalidité peuvent s’élever de 115 marks à 415 marks. Celles de vieillesse varient de 106 à 191 marks.
- Les dépenses incombent aux ouvriers, qui payent de 9 à 19centimes par semaine; aux patrons, qui payent autant pour chacun de leurs ouvriers, et à l’Etat, qui verse 50 marks pour chaque pension conférée.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Depuis la mise en vigueur de la loi de 1891, onze millions de personnes appartenant aux classes ouvrières ont droit, le cas échéant, à une pension d’invalidité et de vieillesse. En 1892, on a perçu pour l’assurance de ces pensions 108 millions de marks. Pendant la première année, les pensions d’invalidité et de vieillesse se sont élevées à 187,800.
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- GRANDE-BRETAGNE
- Lajournée de huit heures. — Le congrès des délégués de la Fédération des mineurs de la Grande-Bretagne, réuni à Birmingham, a voté une résolution en faveur de la réduction légale à huit heures de la journée de travail dans les charbonnages.
- Les délégués des mineurs du Durham et du Northumber-land, dont l’adhésion à la Fédération est toute récente, se sont prononcés contre l’intervention du Parlement dans cette question.
- Il y a en Angleterre 530,000 ouvriers mineurs; 283,000, soit un peu plus de la moitié, sont organisés en syndicats. Sur ces 583,000, 223,000 sont favorables à l’intervention de l’Etat, 60,000 seulement protestent contre cette intervention. Ce sont les mineurs du Durham et du Northumberland, chez lesquels, d’ailleurs, la journée de huit heures, ou d’une moyenne de huit heures existe déjà.
- On se souvient que l’année dernière la question avait été posée à la précédente Chambre des Communes, qui en avait rejeté le principe, par 272 voix contre 160.
- Elle est revenue, dans les premiers jours du mois de mai, devant la Chambre qui, cette fois, par 279 voix contre 201, s’est prononcée, en première lecture, en faveur de la journée de huit heures pour les mineurs.
- Il n’est pas probable que la loi soit finalement votée cette fois encore; mais on peut, dès maintenant, prédire qu’elle ne tardera pas à l’être.
- Ernest Lesigne émet, à ce sujet, les réflexions suivantes dans le Radical :
- « Par conséquent, on peut tabler sur ce fait : prochainement la journée de huit heures aura en Angleterre force de loi, c’est-à-dire que le pays manufacturier, usinier par excellence, aura donné l’exemple.
- » Dans ce cas, l’exemple sera irrésistible, les autres nations
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- Le devoir
- suivront, qui plus tôt, qui plus tard ; mais toutes y passeront et le beau de la chose, c’est que tout le monde trouvera ce nouveau régime tout naturel, et que chacun sera très étonné qu’on ait attendu si longtemps à prendre une mesure si simple et qui aura amené si peu de changement dans la vie économique des peuples.
- » L’établissement de la journée de huit heures n’a pas, en effet, la portée sopiale qu’on lui attribue trop aisément, même quand elle sera associée à un salaire minimum. Ce sera un acte d’humanité, permettant au salarié de §e reposer après fatigue et d’être nourri suffisamment, ce ne sera nullement un pas de fait vers la répartition équitable des produits du travail ; ce sera une loi d’hygième, ce ne sera pas une loi de justice sociale; ce sera une loi protectrice du prolétariat, ce ne sera pas une loi tendant à la suppression du prolétariat.
- » L’Angleterre, nation pratique, a bien compris que ce n’était pas là le problème social ; que la journée de huit heures, ou même le minimum de salaire, n’étaient une menace ni contre sa féodalité terrienne, ni contre son aristocratie industrielle et commerciale ; aussi sera-t-elle très heureuse d’échapper par cette réforme à une révolution qui pourrait finir par poser véritablement chez elle le grand problème de la répartition des produits du travail. »
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- Les grandes fortunes* — De la Petite République fran-çaise :
- Il est peu de pays où la propriété soit moins divisée qu’en Angleterre. Outre que la terre est entre les mains de quelques milliers de privilégiés, dont les revenus atteignent quelquefois un million de livres sterling, la fortune mobilière est possédée par une faible minorité qui se restreint de jour en jour, quoi qu’on en dise, et quels que soient les progrès de la petite épargne qui ont pour contre-partie une énorme majoration des capitaux employés dans l’industrie.
- En fin de compte, l’équilibre change constamment et toujours au profit des capitalistes de profession et au détriment des travailleurs.
- D’après les déclarations reçues par le service de l’enregistrement en 1892, on n’aurait pas compté moins de 156 successions de plus de 100,000 livres sterling (2,500,000 francs), en seules valeurs mobilières.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 353
- Voici la nomenclature qu’en donne le Statist, journal de statistique anglais :
- 61 de plus de 100.000 35 — 150.000
- 24 de 200 à 300.000
- 18 de 300 à 400.000
- 6 de plus de 500.000
- 10 de 500 à t.000.000
- 2 de plus de 1.000.000
- 7.307.022 livres sterling. 5.680.896 —
- 5.680.762
- 6.445.489 —
- 3.050.678 —
- 7.433.806 —
- 3.706.176 —
- Total. 39.313.799 livres sterling.
- C’est-à-dire 972.844.975 francs.
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- FRANCE
- La retraite des ouvriers de l’Etat. — Une décision du ministre des finances vient d’abaisser de soixante-cinq ans à soixante ans la limite d’âge à partir de laquelle les ouvriers et ouvrières des manufactures de l’Etat justifiant de trente années de services seront admis à la retraite.
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- ETATS-UNIS
- Lois ouvrières. — Le professeur Shaw vient de publier un mémoire sur les lois et ordonnances en faveur des travailleurs.
- Voici quelques détails extraits de cet intéressant travail :
- « L’Etat de New-Jersey a obtenu une loi réglant l’arbitrage. Dans chaque localité où une grève éclate, on désigne cinq arbitres, deux ouvriers et deux patrons; ces quatre derniers nomment le cinquième.
- » L’Etat de New-York a adopté une loi qui prohibe l’emploi • par les patrons, en temps de grève, de mercenaires genre «Pinkerton. »
- » L’Etat de Massachusetts possède une loi semblable.
- » Les Etats d’Iowa, de Maryland et de New-Jersey, protègent les unions ouvrières.
- » L’Etat d’Iowa oblige les manufacturiers et les boutiquiers, employant des femmes, de leur donner le moyen de s’asseoir.
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- LE DEVOIR
- » La Virginie punit toute tentative patronale pour empêcher un ouvrier renvoyé d’un atelier de se procurer du travail ailleurs.
- » New-York possède une loi qui défend de faire travailler les employés de chemins de fer plus de dix heures par jour.
- » L'Etat d’Ohio a réglé le travail dans les prisons. On n’a le droit d’employer les prisonniers que dans la proportion de 5 % sur le total général des ouvriers de l’industrie qu’on veut exploiter dans les prisons.
- » Dans l’Etat de New-York, la confection du vêtement a été énergiquement réglée.
- » Il est défendu de travailler dans les pièces où les ouvriers prennent leur nourriture ou dorment; il n’est permis qu’aux familles de travailler dans leur chambre à coucher.
- » Ceci pour empêcher le « Sweating System » (système pour faire suer), c’est-à-dire l’exploitation à outrance d’ouvriers tailleurs que des tâcherons sans vergogne empilent dans des locaux trop exigus et sans air.
- » Dans l’Etat de Massachusetts, une loi défend de faire travailler les femmes et les enfants n’ayant pas atteint leur majorité, plus de 58 heures par semaine. »
- {Revue socialiste).
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- La peine de mort. — Le Sénat de l’Etat de Colorado, après une longue discussion, a voté un bill qui abolit la peine capitale.
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- L’éviction des Chinois. — Le délai marqué par la loi Geary, pour que tout Chinois résidant aux Etats-Unis se fît enregistrer, sous peine d’amende, de prison et d’expulsion, a expiré le 5 mai sans qu’il se soit produit aucun trouble.
- Bien que moins de la dixième partie des Chinois se soit conformée à cette loi, le président Cleveland avait décidé d’en suspendre les effets jusqu’à ce que la Cour suprême eût statué sur sa constitutionnalité. La Cour s’est prononcée pour l’application de la loi.
- On sait que le Gouvernement chinois proteste contre la loi qu’il déclare contraire aux traités.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- CHINE
- Les origines de l’économie politique. — Extrait du discours prononcé par le vice-roi Li-Hung-Tchang, à l’occasion de l’inauguration des nouveaux locaux de la Hong-Kong and Shanghaï Bank, à Tien-Tsin, le 24 février dernier :
- « La partie de l’économie politique qui traite de la circulation des richesses et de l’institution des banques, qui est le pivot sur lequel repose le commerce international des pays civilisés, quoique étant de création moderne en Europe, tire son origine, pensons-nous, des principes d’adnainistra-tion de la dynastie des Tcheou (1.200 ans avant notre ère).
- » Les écrits postérieurs des deux plus célèbres historiens de la Chine SSe Ma-T’sien et Pan-Kou,sur la Balance du commerce et sur les Denrées, peuvent être comparés à ceux d’Adam Smith sur la Richesse des nations ».
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- PAYS DIVERS
- Les amis des arbres. — VEclair nous fournit quelques détails intéressants sur la Société française des amis des arbres. Elle a été fondée à Nice. Elle offre cette singularité que chaque membre s’engage à planter ou à faire planter, chaque année, au moins un arbre. Elle compte 500 adhérents. Son fondateur est le docteur Jeannel, inspecteur général du service de santé en retraite.
- L’idée n’est pas nouvelle. Elle prit naissance en Amérique. Les Américains,pour se procurer de vastes prairies, des terres labourables, détruisirent d’imposantes forêts, environ une superficie égale à l’Europe.En un instant, ils détruisirent l’œuvre des siècles. Une vaste étendue n’était que cyprès, on y porta la flamme et l’on édifia une ville qui fut Philadelphie. La ville eût pu être édifiée sans cet incendie effroyable. Toutes les plus belles forêts depuis le Canada jusqu’au Mexique disparurent dans cette œuvre de destruction aveugle.
- Dans le seul port d’Halifax, en 1817, on embarqua pour 2.500.000 francs de potasse, ce qui suppose l’incinération de 50.0JO hectares. Détruire une forêt pour en avoir la cendre ! Les fous! Aussi la forêt se vengea-t-elle. La température s’abaissa et plusieurs points de cette partie de l’Amérique, devinrent, faute de bois, inhabitables.
- Il fallut réparer le désastre, faire amende honorable, reconstituer la forêt. En vue de cet objet, en 1872, une association se
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- LE DEVOIR
- fonda dans l’Etat de Nebraska sous le nom de Arbor Day, « fête des arbres ». Elle enrôlait hommes, femmes, enfants, instituteurs, fonctionnaires, clergé, soldats. Elle s’étendit très vite dans trente-sept Etats. Après dix-neuf ans, l’association avait planté 355 millions d’arbres fruitiers ou forestiers. La multiplication des vergers dans la Californie est devenue une source de richesses incroyable. C’est de là que viennent ces innombrables colis de fruits desséchés, livrés aujourd’hui à la consommation du monde entier.
- VArbor Day, la fête des arbres, est célébrée chaque année, avec une solennité à la fois nationale, populaire et religieuse.
- On dédie, à chaque solennité, un arbre à un grand homme, à un citoyen illustre.
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- Locomotives. — D’après une récente statistique, il y a environ 61.000 locomotives en Europe et 48.000 dans les autres parties du monde.
- Il y a, par 100 kilomètres de chemin de fer : 50 locomotives en Angleterre et en Belgique, 33 en Allemagne, 29 en France, 25 en Russie, 20 en Autriche, 18 en Italie, 14 dans l’Inde et 12 aux Etats-Unis.
- L’Angleterre a 15.552 locomotives, l’Allemagne 12.811, la France 9.747, la Russie 9,691, l’Autriche 4.610, 1’Italie 2.286, la Belgique 2,232, les Etats-Unis 29.398 et l’Inde 3.237.
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- On a fait dernièrement, sur la ligne de Paris-Lyon-Méditerranée, l’essai d’une machine d’un nouveau modèle qui a franchi la distance de Paris à Dijon avec une vitesse moyenne de 95 kilomètres à l’heure.
- La compagnie P.-L.-M. va faire procéder à de nouveaux essais, et l’on compte, avec la nouvelle locomotive, arriver à un parcours de plus de 100 kilomètres à l’heure. De Paris à Marseille en huit heures 1 La distance n’existe plus.
- Un train express, attelé d’une locomotive construite spécialement par le New-York Central railway pour l’exposition de Chicago, a fait un mille en vingt-deux secondes, ce qui équivaudrait à A12 milles à l’heure, si pareille vitesse pouvait être maintenue. Le même train avait voyagé, assure-t-on, à la vitesse de 102 milles à l’heure le jour précédent. Le mille vaut 1.609 mètres.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- FÊTE ANNUELLE DU TRAVAIL
- Comme tous les ans, au premier dimanche de mai. l’association du Familistère a, cette année, fêté le travail. Nous n’apprendrions rien à nos lecteurs en donnant une fois de plus le compte-rendu de la fête. C’est par le même cérémonial, les mêmes divertissements que l’an passé qu’elle a été célébrée. La seule innovation à signaler au rang des nombreux plaisirs que se partageaient la population a été une course de vélocipé-distes : cinq kilomètres à parcourir pour la course de vitesse et deux cents mètres pour la course lenteur. Trois prix ont été décernés entre les six concurrents appartenant, tous, à l’association.
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- A l’occasion de la fête, et en vertu des prescriptions de l’art. 1*28 des statuts et de l’art. 78 du règlement, des allocations extraordinaires ont été faites aux travailleurs qui s’étaient, cette année, distingués « par des services exceptionnels ou des idées utiles, mises ou pouvant être mises en application. »
- Les bénéficiaires étaient, cette année, Messieurs :
- Hébert Marcel, mécanicien. Perfectionnements dans les coussinets de filières des taraudeuses............. 300 fr.
- Louis Vital, forgeron. Proposition d’un mouvement automatique de la barre de garantie du mouton du casse-fonte..................................... 100 fr.
- Ensemble
- 400 fr.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION 13 E LA PAIX
- Pétition en faveur de la paix
- En exécution de la décision du Congrès de Berne relative à un pétitionnement universel en faveur de la Paix, les Sociétés françaises de la Paix et les membres du Comité français de pétitionnement, s'adressent en ces termes à leurs concitoyens :
- AUX FRANÇAISES ET AUX FRANÇAIS
- Chers compatriotes,
- La manifestation, à laquelle nous vous prions de vous associer, doit avoir une très haute portée. Nous vous demandons d’affirmer, par votre signature au bas de la pétition ci-après, que vous êtes partisans déterminés de la Justice et non de la Guerre, du Droit et non de la Force.
- Il importe, dans la situation actuelle de l’Europe, d’affirmer hautement, à la face du monde, que le peuple français, ami de la liberté, du travail et du progrès, est un peuple franchement et résolument pacifique.
- Il importe de prouver que la France, déchirée par l’épouvantable guerre qu’un crime a déchaînée, répugne à provoquer de nouveaux massacres humains; mais que, fidèle à ses enfants violemment séparés de leur mère, confiante en leur droit, elle soutiendra de tout son pouvoir, devant l’opinion publique universelle, leurs revendications sacrées, jusqu’à l’heure où se manifestera la Justice immanente.
- Par votre signature, Hommes et Femmes de France, vous seconderez puissamment nos efforts en faveur de la Paix et de la Justice. En montrant à votre Gouvernement et à votre Parlement quels sont vos vrais sentiments sur cette question capitale pour l’Europe et pour l’Humanité, vous leur signifiez que, désormais, leur politique doit s’affirmer par tous actes propres à établir le régime du Droit entre les Peuples (traités d’arbitrage permanent et autres moyens juridiques).
- La France qui a, la première, proclamé les Droits de l’Homme, doit, sans plus tarder, reconnaître les Droits des Nations; or, les plus sacrés de ces droits sont :
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LE DROIT A LA PAIX LE DROIT A LA JUSTICE
- Que tous les Français l’affirment avec nous !
- Les Membres du Comité national français :
- Emile Arnaud, Président de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté.
- D. Barodet, Député de la Seine.
- Bernardot, Présidént de la Société de la Paix du Familistère de Guise (Aisne).
- Dr Couturier, Sénateur de l’Isère.
- Hippolyte Destrem, Président de la Société de la Paix perpétuelle parla Justice internationale.
- Veuve Destriché, Présidente du Comité de la Sarthe de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- Dumas, Président de la Société des Jeunes Amis de la Paix. Griess-Traut, Présidente de l’Association des Femmes pour la Paix.
- Gromier, Président de l’Union méditerranéenne.
- Louis Guébin, Délégué du Comité de Paris de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- Jules Simon, Sénateur.
- Jean Macé, Sénateur.
- Raymond Pognon, Vice-Présidente de l’Association des Femmes pour la Paix.
- Frédéric Passy, Président de la Société française d’Arbitrage entre Nations.
- Trarieux, Sénateur de la Gironde.
- Jules Tripier, Président de la Société de la Paix d’Abbeville et de Ponthieu.
- Julie Toussaint, Vice-Présidente du Quatrième Congrès international de la Paix.
- Auguste Vacquerie.
- Yves Guyot, Député de la Seine.
- Le texte de la pétition est le suivant :
- « Les soussignés, approuvant l’adresse ci-dessus du Comité national français de pétitionnement,
- » Invitent le Parlement et le Gouvernement à adopter une politique internationale de Justice et de Paix. »
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- LE DEVOIR
- Question dite « deé Nationalités »
- Le Bureau international de la Paix a, conformément à la mission qui lui en a été donnée par le Congrès de Berne, préparé un rapport sur cette question.
- Dégageant des nombreuses propositions faites sur ce sujet, les plus précises et celles qui étaient le mieux de nature à définir la notion des nationalités, ainsi qu’à déterminer ses conséquences, le Bureau a adopté un projet de Résolutions qui n’est autre chose qu’une heureuse combinaison des votes du 1er Congrès universel, du Congrès de Rome (propositions des Délégués de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, MM. Arnaud et Ducommun, rapporteurs), et des propositions de MM. Thiaudière, Mazzoleni et Destrem au Congrès de Berne.
- Voici le texte des Résolutions proposées au Congrès de Chicago :
- I
- « Le Congrès, considérant :
- » Que ni la langue, ni la race, ni la tradition, à les prendre isolément, ne sauraient déterminer la nationalité, tout en étant chacune un des éléments qui peuvent la composer;
- » Qu’en effet, il y a des populations de même langue ou de même race, ou d’autres depuis longtemps placées sous le même-régime, qui revendiquent des nationalités différentes, et qu’à l’inverse il existe des populations parlant des langues différentes, composées de plusieurs races, ayant des traditions diverses, qui forment une seule nation et s’en trouvent bien ;
- » Que le principe national, par sa nature, n’est pas susceptible d’une détermination précise; mais qu’il doit, en tous cas, être harmonisé avec les intérêts généraux et supérieurs de l’humanité ;
- » Estime :
- » Que le seul caractère indéniable de la nationalité est le consentement libre et permanent des intéressés;
- » Et que la nationalité étant comprise dans ce sens, l’œuvre des amis de la Paix doit être avant tout de la contenir dans ses justes limites quand elle tend à déborder, et de chercher aux conflits qui existent des solutions conformes aux principes Suivants ;
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- 361
- » Lest peuples ont le droit indéniable et imprescriptible^ disposer librement d’eux-mêmes ;
- » L’autonomie de toute nation est inviolable; .
- » Il n’existe pas de droit de conquête ;
- » Dans les Etats composés de différentes nationalités, et aussi longtemps que les populations qui les composent ne disposent pas autrement d’elles-mêmes, les gouvernements aideraient à assurer la paix extérieure si, à l’exemple de la Suisse, ils respectaient le caractère ethnographique et le développement de ces nationalités selon les lois de liberté et de justice. »
- II
- « La condition fondamentale et indispensable de toute paix entre les peuples est qu’aucune nationalité ne soit lésée dans ses droits naturels et imprescriptibles.
- » Un des plus grands devoirs des Sociétés de la Paix consiste à élucider les questions de nationalité, afin de trouver les solutions rationnelles et justes, et de propager lumineusement et pacifiquement ces solutions dans la conscience des peuples et dans l’esprit des gouvernements;
- » En conséquence, le Congrès émet le vœu :
- » 1° Que les membres de la Conférence interparlementaire se concertent pour organiser des réunions de représentants de divers pays afin d’étudier toutes les questions internationales qui pourraient menacer la Paix ;
- » 2° Qu’en outre, un Comité composé d’un grand nombre de membres de Sociétés de la Paix se forme, avec mandat d’étudier les faits graves qui pourraient occasionner une guerre, et de recommander les mesures nécessaires pour empêcher les causes des différends de s’accentuer au point d’avoir la guerre pour résultat probable. »
- (Les Etats-Unis d’Europe).
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- La « Conférence interparlementaire »
- A partir du 1er juillet prochain, le Bureau interparlementaire publiera un organe mensuel. Ce journal donnera toutes les nouvelles de l’association interparlementaire, la liste des membres des groupes nationaux, les travaux des conférences, les résultats de l’initiative prise dans les divers Parlements
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- LE DEVOIR
- européens au sujet des idées d’arbitrage et en faveur de la paix, des correspondances parlementaires de tous les pays, des articles de fond sur tout ce qui intéresse l’association, etc.
- La Conférence interparlementaire — tel sera le nom du journal — sera le lien commun et la tribune des membres de cette association.
- *
- * *
- La propagande pacifique dans l’école
- C’est un français, M. H. Sève, instituteur à Saint-André-de-Danoux (Oise), qui a obtenu le prix de 1,250 francs offert par VInternational arbitration and peace association de Londres pour le meilleur travail sur la paix et la guerre. Il y avait soixante concurrents. Le travail couronné est destiné à être publié comme chapitre dans les livres de lecture à l’usage des écoles.
- Le Bureau international de la Paix, dans sa réunion d’avril, a décidé qu’une nouvelle circulaire sera adressée aux Sociétés de la Paix, aux Ministres de l’Instruction publique et aux Universités (dont 17 ont répondu à la circulaire précédente), pour donner suite aux desiderata du Congrès de Rome, relatifs : 1° aux mesures propres à cultiver chez les étudiants les sentiments d’estime pour les nations étrangères ; 2° à des cours à créer sur les services rendus par les nations à la cause du progrès; 3° à des facilités à donner aux étudiants, de fréquenter des Universités étrangères, sans que cela les retarde dans l’obtention des diplômes; 4° à des fêtes universitaires internationales.
- Et, de plus, pour mettre à l’étude la question de l’équivalence des diplômes universitaires dans les différents pays.
- * *
- La jeunesse et la paix
- Une association d’étudiants pour la paix vient de se constituer à Milan sous les auspices de 1’ «Union Lombarde. »
- Dans la première réunion constitutive, M. Moneta a exposé les raisons historiques et économiques qui font de la paix entre les peuples civilisés une des plus importantes questions de notre temps et la seule base assurée du progrès.
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les droits civils des femmes
- La Société l’Avant Courière continue son intéressante série de publications par deux propositions de loi, l7une sur la capacité des femmes d'être témoin dans les actes publics oupri-* vés; l’autre sur la capacité des femmes mariées de disposer du produit de leur travail ou de leur industrie personnels.
- Ces publications sont de Mlle Chauvin, docteur en droit. En quelques pages solides, d’une logique serrée, qui constituent l’exposé des motifs de ses deux propositions, Mlle Chauvin condense les arguments qui militent pour la réforme de notre Code civil sur les deux points en question.
- En ce qui concerne la capacité des femmes d’être témoin dans les actes publics ou privés, Mlle Jeanne Chauvin souhaiterait qu’on modifiôt ainsi l’article 37 du Code civil : « Les témoins produits aux actes de l’état civil doivent être âgés de vingt et un ans au moins, parents ou autres; ils seront choisis sans distinction de sexe par les personnes intéressées. »
- Et dans les mêmes termes seraient modifiés les articles 9 de la loi du 25 ventôse an XI, 11 de la même loi, et 980 du Code civil.
- « Les femmes dont le témoignage est reçu en justice, dit-elle, ne peuvent pas témoigner devant un notaire ou officier de l’état civil. Pourquoi cette distinction? Sur quoi peut-on fonder le maintien de cette contradiction dans nos lois ? Personne ne songerait à invoquer ici l’argument de l’inexpérience de la femme ou de sa faiblesse physique; il s’agit d’un fait moral, d’une faculté intellectuelle. L’affirmation de la femme vaut celle de l’homme; autrement il faudrait récuser le témoignage de la femme en toutes matières pour cause de suspicion légitime.
- » La tradition qu’on peut invoquer est la tradition du droit romain, ce vieux texte qui dit que ni les femmes, ni les impubères, ni les esclaves ne peuvent être reçus comme témoin. Mais le temps a marché et Léon X a accordé depuis aux femmes le droit d’être témoin dans les déclarations de naissance. Le droit intermédiaire ne fut pas moins libéral que le droit canonique. C’est par surprise que l’un des rédacteurs du Code
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- civil parvint à faire adopter un texte qui, en définitive, refusa à la femme du dix-neuvième siècle un droit que Léon lui laissait au dixième. »
- Donner ce droit aux femmes ne serait pas une innovation : elles l’ont au Canada, à l’île Maurice, en Italie, en partie en Espagne et en Autriche. « Ce n’est donc pas seulement, dit Mlle Jeanne «Chauvin, par la raison philosophique et par le besoin logique que la réforme s’impose, c’est aussi par le mouvement général de la civilisation. »
- MUe Chauvin rappelle les tentatives faites antérieurement pour mettre un terme à cette étrange anomalie de notre légis-* lation.
- En 1887, en effet, M. E. Lefèvre et plusieurs de ses collègues demandèrent à la Chambre que le témoignage des femmes fût reçu devant les officiers de Tétat-civil, comme il l’est déjà devant les juges et les magistrats.
- Le Devoir* du ?7 mars 1887 a reproduit le texte et l’exposé des motifs de ce projet qui visait, en outre, l’abrogation de toute distinction de sexe en ce qui concerne la tutelle, la subrogée-tutelle et la curatelle.
- En 1890, une proposition analogue fut présentée au Sénat par MM. G. Martin, Jules Cazot, A. Deschanel, A. Dide, et un grand nombre de leurs collègues.
- La première proposition fut prise en considération; elle fit l’objet d’un rapport favorable d’une commission spéciale; mais il n’intervint pas de vote sur le fond avant l’expiration des pouvoirs de la Chambre.
- La seconde proposition fut également prise en considéra tion; mais elle n’a pas encore été définitivement tranchée.
- Aux deux propositions mentionnées par Ml,e Chauvin, il convient d’en ajouter une troisième qui n’eut pas un sort plus heureux, celle de M. Leconte (Indre) ayant, comme ses devancières, pour objet « de donner à la femme majeure et jouissant de ses droits civiques le droit d’être témoin dans les actes de Tétat-civil ».
- Dans l’espoir, sans doute, que sa proposition trouverait plus facilement grâce devant une assemblée fortement imbue du préjugé de la supériorité masculine, M. Leconte, avait sensiblement réduit le droit accordé par l’article premier, en stipulant dans l’article 2 que « dans aucun cas, deux femmes seules ne pourront être les témoins; l’un des deux témoins devant toujours être un citoyen sachant lire et écrire et jouissant de ses droits civils ».
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- Mal lui en prit. Le rapporteur chargé par la commission d’initiative de proposer le rejet d’une réforme ainsi atténuée, eut presque l’air de dire qu’il ne valait pas la peine de déranger le législateur pour si peu. Quant â faire davantage on n’y songea guère.
- « Il est indiscutable, disait avec infiniment de sérieux le rapporteur, que pour ne pas faire échec à l’autorité maritale, la femme mariée ne pourrait remplir son rôle de témoin qu’avec l’autorisation du mari. Or, la confection des actes de l’état-civil exige la participation des parties intéressées, des déclarants et des témoins; et l’authenticité de l’acte, cette qualité absolue qui seule lui permet de faire foi, jusqu’à inscription de faux, ne peut être obtenue que par le concours régulier de témoins. Exiger des pièces dans les municipalités, la constatation de la signature exacte des témoins du sexe féminin, la vérification autorisant ce concours régulier indispensable à la régularité de l’acte même, constituerait, de l’avis d’un grand nombre d’officiers de l’état-civil, une complication grave pouvant amener des erreurs sérieuses ».
- Devant cette levée de boucliers des officiers de l’état-civil, il n’y avait plus qu’à écarter la femme mariée du bénéfice de la loi.
- Restaient donc les filles, les veuves et les divorcées. La Chambre fut d’avis qu’il était inutile de s’en occuper, et 1© projet Leconte ne fut pas même pris en considération (juin 1892).
- Nous souhaitons meilleure chance à la proposition de MUe Chauvin.
- * *
- La deuxième proposition de M1Ie Chauvin sur la capacité des femmes mariées de disposer du produit de leur travail est beaucoup plus importante encore que la première, car elle touche aux intérêts les plus essentiels d’une grande majorité de femmes.
- Voici le texte de cette proposition :
- Article unique.
- Les articles 217, 1421, 1422, 1427, 1428 et 1534 du Code civil sont modifiés ainsi qu’il suit :
- Art. 217. — « La femme, même non commune ou séparée de biens, ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre gratuit ou onéreux sans le concours du mari dans l’acte ou
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- son consentement par écrit; néanmoins, la femme mariée a seule le droit, et sans Vautorisation du mari ni de la justice, de toucher le produit de son travail ou de son industrie personnels, et d'en disposer à titre gratuit et onéreux, lorsque cette industrie rtestpas alimentée ou entretenue en majeure partie des deniers du mari ou de la communauté.
- Art. 1421. — »Sauf ce qui est dit à l’article 217 du Code civil au sujet des produits du travail ou de l’industrie personnels de la femme », le mari administre seul les biens de la communauté; il peut les vendre, aliéner, hypothéquer sans le concours de la femme.
- Art. 1422. — » Il ne peut disposer entre vifs, à titre gratuit, des immeubles de la communauté, ni de l’universalité ou d’une quotité du mobilier, si ce n’est pour l’établissement des enfants communs. Il peut néanmoins disposer, à titre gratuit et particulier, des effets mobiliers « autres que ceux visés par l’article 217, al. 2 », au profit de toutes personnes pourvu qu’il ne s’en réserve pas l’usufruit.
- Art. 1427.— (( Sauf ce qui est dit à l’article 217 sur les salaires de la femme », celle-ci ne peut s’obliger ni engager les biens de la communauté, même pour tirer son mari de prison, ou pour l’établissement de ses enfants en cas d’absence du mari, qu’après y avoir été autorisée par justice.
- Art. 1428. — « Sauf ce qui est dit à l’article 217 au sujet des produits du travail ou de l’industrie personnels de la femme », le mari a l’administration de tous les biens de celle-ci, il peut, etc.
- Art. 1534. — « La clause énoncée au présent paragraphe ne fait point obstacle à ce qu’il soit convenu que la femme touchera annuellement. sur ses seules quittances, certaines portions de ces revenus pour son entretien et ses besoins personnels. — Cette clause ne fait pas non plus obstacle à l’application de ce qui est dit en Varticle 217, al. 2, sur les produits du travail ou de Vindustrie personnels de la femme. »
- Dans l’exposé des motifs, Mlle Chauvin établit que la-France ne serait pas la première à agrandir, sur ce point, la capacité de la femme mariée.
- L’Angleterre et le Danemark reconnaissent à toute femme mariée la propriété du fruit de son labeur.
- Dans notre pays, la femme aisée peut avoir ses intérêts sauvegardés par le contrat de mariage, mais les frais d’un contrat empêchent les femmes de la classe laborieuse de recourir à ce moyen. Elles sont toutes mariées sous le régime de la commu-
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- tiauté légale. « Dès lors tout ce qu’elles gagnent tombe dans la communauté, et le mari est seul administrateur des produits de leur travail. Il peut eu disposer à son gré; partant, il peut tout absorber, tout dissiper impunément. »
- Il est vrai que la loi du 9 avril 1881 permet aux femmes mariées de placer des sommes à là caisse d’épargne sans l’autorisation de leur mari; mais, comme le dit très bien Mlle Chauvin :
- » Pour pouvoir placer son salaire à la caisse d’épargne postale, il faut qu’elle l’ait touché. Or, sous le régime du Code civil, c’est le mari qui, régulièrement, doit le toucher pour la femme, et il en peut disposer à son gré. De quelle utilité réelle sera donc la faculté accordée à la femme mariée par l’article 6 de la loi du 9 avril 1881 si on n’apporte pas au régime de la communauté légale et, en générai, à la condition de la femme mariée, une modification lui permettant de toucher seule et sans l’autorisation du mari le produit de son travail ».
- Un tel état de choses est trop contraire aux principes de la justice la plus élémentaire, trop peu en harmonie avec l’esprit de notre époque pour pouvoir exister encore longtemps.
- Il y a deux ou trois ans, deux éminents juristes, MM. Glas-son, professeur de procédure civile, et M. Jalabert, professeur de droit constitutionnel, prirent l’initiative d’une proposition de loi, qui fut déposée à la Chambre par MM. Louis Jourdan, Dupuy-Dutemps et Montaut, ayant pour but de protéger la femme contre certains abus de la puissance maritale.
- D’après l’article premier de cette proposition, « lorsque le mari met, par son inconduite, les intérêts du ménage en péril, la femme peut, sans demander la séparation de biens, obtenir de la justice le droit de toucher elle-même les produits de son travail et d’en disposer librement ».
- Un autre article prévoit que la femme, en cas d’abandon, peut obtenir du juge de paix l’autorisation de saisie-arrêt et de toucher une partie des salaires ou émoluments du mari.
- Les autres articles établissent la procédure à suivre dans ces divers cas.
- La proposition de Mlle Chauvin a cet avantage de ne pas faire dépendre d'un jugement la capacité de la femme en ce qui concerne son propre salaire, et de supprimer toute procédure pour si réduits qu’en soient les frais.
- Ce qui distingue les deux propositions de M1Ie Chauvin des dispositions analogues que nous avons eu l’occasion de rap-
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- peler, c’est que, par leur rédaction même, elles montrent avec quelle facilité peuvent s’opérer les réformes qu’elles visent. Il suffit, en effet, d’ajouter quelques mots à trois ou quatre articles du Gode Civil.
- Les projets de loi spéciaux effarouchent toujours le législateur, par les abrogations de loi antérieures qu’ils comportent.
- L’autorité parentale
- Les féministes demandent que l’autorité despotique du père de famille soit remplacée par l’autorité commune des père et mère sur leurs enfants.
- L’Etat de New-York vient de faire droit à cette revendication. Le gouverneur Flower a signé, le 23 mars dernier, le bill qui institue à New-York, l’autorité parentale : « Toute femme mariée est désormais déclarée co-gardienne {join-guardian) de ses enfants mineurs. Elle est l’égale du mari, possède des pouvoirs égaux, a des droits et des devoirs identiques. Après la mort de l’un des époux, le conjoint survivant a la garde et la tutelle des enfants mineurs issus du mariage. » Cet acte est entré en vigueur immédiatement.
- L’Etat de New-York est le sixième Etat de l’Union américaine où l’antique puissance paternelle est remplacée par l’autorité parentale commune aux époux. Les Etats qui ont accompli cette évolution dans le droit de famille, sont ceux de : Iowa, Kansas, Nebraska, New-York, Orégon, Washington.
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- Les femmes et l’assistance en Belgique
- La cause féministe vient de remporter en Belgique une victoire qui a son importance. «
- Monceau-sur-Sambre est un gros bourg industriel d’une dizaine de mille âmes, situé dans le bassin de Charleroi,
- A l’unanimité le bureau de bienfaisance, à l’unanimité le conseil communal ont nommé une femme comme membre du bureau de bienfaisance de cette importante commune.
- Le ministre dé la justice à qui le conseil municipal en avait référé, a répondu que l’on pouvait élire la candidate et qu’il proposerait au roi de ratifier la nomination. Cela n’a pas empêché le gouverneur et la députation permanente du Hai-naut de suspendre la délibération de l’administration muni-
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- cipale de Monceau, mais on est unanime à espérer que le roi la ratifiera, ainsi que le garde des sceaux belge l’a fait espérer.
- L’élue est une jeune femme de grande intelligence et de grand cœur, Mme Arthur Bron, née de Fré, dont le mari est directeur-gérant d’une des plus importantes sociétés métallurgiques du pays et dont le père fut longtemps l’un des membres les plus populaires et les plus éloquents du Parlement belge où il représentait la ville de Bruxelles. Mme Bron s’est fait une situation eqviée en littérature.
- Les femmes électeurs aux Etats-Unis
- Le Sénat de Minnesota a adopté, par 31 voix contre 19, un amendement à la Constitution, par lequel le droit de suffrage est reconnu aux femmes, dans les élections pour l’Etat, les comités et les municipalités.
- Au Kansas, la loi du 15 février 1887 a reconnu l’électorat et l’éligibilité des femmes en matière municipale. Aux élections de 1887, 26,189 femmes ont fait usage de leur droit électoral. Comme on avait reproché aux électeurs féminins de se désintéresser des luttes politiques, les femmes ont tenu cette fois à prouver l’inanité de ce reproche.
- Des élections municipales ont eu lieu au Kansas le 4 avril. De nombreuses femmes ont été portées comme candidates. A Kansas City, 3.842 femmes ont obtenu leur inscription sur les listes électorales ; à Leavenworth, 2.354; à Wichita, ‘2.464 ; à Fort Scott, 1.385.
- Plusieurs candidates ont été élues.
- Une Société féminine en Australie
- La Société connue sous le nom de The Daughters of the Court (les filles de la cour), à Melbourne, vient d’élire pour sa présidente lady Hopetown, dit un correspondant australien du Daily News. .Cette Société comprend dix-sept sections, chacune de dix membres, qui se consacrent exclusivement à l’art, à la littérature et à la culture des vertus domestiques. Les candidates qui sollicitent leur admission doivent faire une promesse solennelle de ne jamais dire de mal de qui que ce soit et de faire au moins une bonne œuvre chaque jour. La comtesse a été nommée présidente, dans une séance spéciale
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- et installée dans ses fonctions avec une grande solennité. Le dais sous lequel elle a été placée était orné de fleurs et de feuillage et on avait également élevé devant le dais, un arc de triomphe tout en fleurs. L’insigne de l’ordre est une épingle en argent, ayant la forme d’une étoile et portant pour inscription les deux lettres D. C. {Le Journal des femmes.)
- Les « doléances féminines »
- Mlle Blanche Edwards-Pillet, docteur en médecine, ancienne interne des hôpitaux de Paris, déléguée de l’Association de la fédération française des Sociétés féministes, MMmes Béquet de Vienne, Paule Minck, etc., ont déposé, dans toutes les mairies de Paris, le Cahier des doléances féminines.
- Cette brochure est de Mme Aline Valette, directrice de VHarmonie sociale, organe des droits et des intérêts féminins.
- La fédération française des Sociétés féministes réclame :
- « 1° L’accès aux femmes de toutes les professions, carrières, métiers pour lesquels elles justifieront des capacités nécessaires ;
- » 2° Un minimum de salaire suffisant à assurer l’existence ;
- » 3° Le salaire égal à capacités égales pour les deux sexes dans tous les métiers, services, professions, carrières où ils seront employés. »
- La fédération demande aussi que la femme soit appelée, au même titre que l’homme, à participer au gouvernement du pays.
- Ces dames ont déclaré avoir voulu simplement affirmer leurs droits par leur présence et ont remis, sous forme de lettre, la requête suivante :
- « Monsieur le Maire,
- » La fédération des Sociétés féministes a décidé de remettre, à cette date du 1er mai, le cahier des doléances féminines. Nous agissons comme les hommes ont agi alors que comme nous ils n’avaient pas encore leurs droits. Nous vous serons reconnaissantes de prendre connaissance de ce cahier et de le remettre à M. le préfet de la Seine.
- Je vous prie, etc.
- » Béquet de Vienne, veuve » de Léon Béquet, conseiller d’Etat. »
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- Les femmes à l’Exposition de Chicago
- A la cérémonie d’inauguration de la section des femmes, miss Palmer a prononcé le discours d’ouverture.
- « La section des femmes, a-t-elle dit, prouve que le talent n’est pas une affaire de sexe. »
- L’orateur ajoute que des remerciements sont dus à la reine Victoria, à l’impératrice de Russie, à la reine Marguerite d’Italie, à la reine régente d’Espagne et au comité des dames belges pour l’intérêt qu’elles ont pris à cette partie de l’Exposition.
- La duchesse de Veragua a ensuite pris la parole au nom des femmes d’Espagne, la comtesse Piazza a parlé au nom de l’Italie et la princesse Schakowski au nom des femmes russes.
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- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les ménagères connaissaient bien... C’était d’abord à pleins poumons le formidable : « Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène ! » Puis, sur un ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son Anastagille, comme il l’appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons! viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d’un air mélancolique; et de toutes les maisons on criait : «Pst! Pst! Anastagille!... » La carriole se remplissait, il fallait voir ! quand elle était bien pleine, Anastagille et Pier-rotte s’en allaient à Montmartre déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien tous ces « débarrassez-vous de ce qui vous gêne, » qu’on avait eus pour rien, ou pour presque rien.
- A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune, mais il gagna sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l’argent des Lalouette et on envoya trois cents francs à Mademoiselle, — c’est ainsi que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu’elle était jeune fille, et depuis il n’avait jamais pu se décider à la nommer autrement. — La troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C’était en plein 1830. Pierrotte avait beau crier : « Débarrassez-vous de ce qui vous gêne ! » les Parisiens, en train de se débarrasser d’un vieux roi qui les gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol s’égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C’est alors que les vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d’entrer chez eux comme garçon de magasin. Piér-rotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les soirs des leçons d’écriture et de lecture ; il savait déjà
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- se tirer d’une lettre et s’exprimait en français d’une façon compréhensible. En entrant chez Lalouette, il redoubla d’efforts, s’en alla dans une classe d’adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu’au bout de quelques mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque aveugle, et à la vente Mtne Lalouette dont les vieilles jambes trahissaient le grand cœur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant. D’abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrette, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension aux affaires qu’en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d’une belle boutique admirablement achalandée... Juste h ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir que son homme n’eût plus besoin d’elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d’épuisement.
- Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du Saumon ; et comme la route était longue, — on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma jaquette neuve,—.je connaissais mon Cévenol à fond avant d’arriver chez lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu’il était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu’il parlait lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter : « C’est bien le cas de le dire... » Ceci tenait à une chose : le Cévenol n’avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu’il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les « c’est bien le cas de le dire...» dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d’accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait... Quant à Mna Pierrotte, tout ce que j’en pus savoir, c’est qu’elle avait seize ans et qu’elle s'appelait Camille, rien de plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
- Il était eimiron neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l’ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un .formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir, devant la porte entre-baillée... Le gaz était éteint et tout le magasin dans l’ombre, excepté le
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- comptoir, sur lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d’écus et une grosse face rouge qui riait. Au fond, dans l’arrière-boutique, quelqu’un jouait de la flûte.
- — Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir... (J’étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe...) Bonjour, Pierrotte !
- Pierrotte qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques; puis, en m’apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là, stupide, la bouche ouverte à me regarder.
- — Eh bien ! fît Jacques d’un air de triomphe, que vous avais-je dit?
- — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura le bon Pierrotte, il me semble que. . C’est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
- — Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
- — Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette, répondit Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l’abat-jour de la lampe.
- Moi, je n’y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l’œil, à se faire des signes... Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts.
- — Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse... C’est bien le cas de le dire... Je vais croire embrasser Mademoiselle.
- Ce dernier mot m’expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n’avait pas vu Mademoiselle depuis quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m’embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes ; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore — c’est bien le cas de le dire —debout dans le magasin, à l’écouter, si Jacques ne lui avait pas dit d’un ton d’impatience : « Et votre caisse, Pierrotte ! »
- Pierrotte s’arrêta net II était un peu confus d’avoir tant parlé :
- — Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et puis la petite... c’est bien le cas de le dire... la petite me grondera d’être monté si tard.
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- — Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d’un petit air indifférent.
- — Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle languit... C’est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et je vous rejoins... c’est bien le cas de le dire.
- Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m’entraîna vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de Pierrotte était grand et bien garni. Dans l’ombre, on voyait miroiter le ventre des carafes, les globes d’opale, l’or fauve des verres de Bohême, les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis, de droite et de gauche, de longues piles d’assiettes qui montaient jusqu’au plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans l’arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore, laissant sortir d’un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d’un canapé-lit, un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte. Jacques, en passant, dit un « bonjour » très sec, auquel le jeune homme blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s’en veulent.
- — C’est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l’escalier... Il nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que tu aimes la flûte, toi, Daniel?
- J’eus envie de lui demander : « Et la petite, l’aime-t elle? » Mais j’eus peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement : « Non, Jacques, je n’aime pas la flûte. »
- L’appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la boutique, restait en haut et ne voyait son père qu’à l’heure des repas. «Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c’est tout-à-fait sur ain pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme veuve Tribou, qui ne la quitte jamais... Je ne sais pas trop d’où elle vient cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c’est une dame de grand mérite... Sonne, Daniel, nous y voilà! » Je sonnai; une Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
- Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite, jouaient aux cartes dans un coin. En
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- nous voyant, tout le monde se leva. Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés, les présentations faites, Jacques invita Camille — il disait Camille tout court — à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de l'invitation pour continuer sa partie avec M1110 La-louette/ Nous avions pris place, Jacques et moi, chacun d’un côté de Mlle Pierrotte, qui, tout-en faisant trotter ses peiits doigts sur le piano, causait et riait avec nous. Je la regardais pendant qu’elle parlait. Elle n’était pas jolie. Blanche, rose, l’oreille petite, le cheveu fin, mais trop de joues, trop de santé; avec cela les mains rouges, et les grâces un peu froides d’une pensionnaire en vacances. C’était bien la fille de Pierrotte, une fleur des montages, grandie sous la vitrine du passage du Saumon.
- Telle fut du moins ma première impression ; mais, soudain, sur un mot que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs éblouissants, que je reconnus tout de suite...
- O miracle ! C’étaient les mêmes yeux noirs qui m’avaient lui si doucement là-bas, dans les murs froids du vieux colège, les yeux noirs de la fée aux lunettes, les yeux noirs enfin... Je croyais rêver. J’avais envie de leur crier : « Beaux yeux noirs, est-ce vous? Est-ce vous que je retrouve dans un autre visage? » Et si vous saviez comme c’étaient bien eux! Impossible de s’y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le meme feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu’il pût y avoir deux couples de ces yeux-là par le monde! Et d’ailleurs la preuve que c’étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d’autres yeux noirs ressemblant à ceux-là, c’est qu’ils m’avaient reconnu eux aussi, et nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets d’autrefois, quand j’entendis tout près de moi, presque dans mon oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit je tournai la tête, et j’aperçus dans un fauteuil, à l’angle du piano, un personnage auquel je n’avais pas pris garde... C’était un grand vieux sec et blême, avec une tête d’oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, des yeux ronds et sans vie, trop loin du nez, presque sur les tempes... Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il becquetait de temps en temps, on aurait pu le croire endormi. Un peu troublé par cette apparition, je fis à çe vieux fantôme un grand salut, qu’il ne me
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- rendit pas... «Il ne t’a pas vu, me dit Jacques... C’est l'aveugle... c’est le père Lalouette...
- « Il porte bien son nom .. » pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir l’horrible vieux à tête d’oiseau, je me tournai bien vite du côté des yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient disparu. Il n’y avait plus à leur place qu’une petite bourgeoise toute raide sur son tabouret de piano...
- A ce moment, la porte du salon s’ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. L’homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras. Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable d’assommer un buffle; mais il dut le manquer, car le joueur de flûte ne broncha pas.
- — Eh bien ! petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines joues, es-tu contente? on te l’a donc amené, ton , Daniel... Comment le trouves-tu? Il est bien gentil, n’est-ce pas ? C’est bien le cas de le dire.,, tout le portrait de Mademoiselle.
- Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m’amène de force au milieu du salon, pdur que tout le monde puisse.voir les yeux de Mademoiselle... le nez de Mademoiselle, le menton à fossette de Mademoiselle... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées dans leur fauteuil, m’examinaient avec le plus grand sang-froid, critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne, absolument comme si j’étais un petit poulet de grain en vente au marché de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l’air d’assez bien s’y connaître en jeunes volatiles.
- Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C’est cela, jouons quelque chose, » dit vivement le joueur de flûte, qui s’élança, la flûte en avant. Jacques cria : «Non... non... pas de duo, pas de flûte ! » Sur quoi, le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair empoisonné comme une flèche de caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à crier : « Pas de flûte !... » En fin de compte, c’est Jacques qui l’emporta, et MUe Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos bien connus qu’on appelle Rêveries de Rosel-len... Pendant qu’elle jouait, Pierrotte pleurait d’admiration, Jacques nageait dans l’extase ; silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure aveç ses épaules et flûtait
- intérieurement,
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- Le Rosellen fini, M'Ie Pierrette se tourne vers moi : « Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais.
- — Et bon poète, fit Jacques, cet indiscret de Jacques... Moi, pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là, mais non, depuis une heure les yeux noirs s’étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrotte :
- — Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n’ai pas apporté ma lyre.
- — N’oubliez pas de l’apporter la prochaine fois, me dit le bon Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre homme croyait très sincèrement que j’avais une lyre et que j’en jouais comme son commis jouait de la flûte... Ah ! Jacques m’avait bien prévenu qu’il m’amenait dans un drôle de monde I
- Vers onze heures, on servit le thé. M,le Pierrotte allait, venait dans le salon, offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres,de petit doigt en l’air. C’est'à ce moment de la soirée que je revis les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et sympathiques, puis s’éclipsèrent de nouveau, avant que j’eusse pu leur parler... Alors seulement je m’aperçus d’une chose, c’est qu’il y avait en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts : d’abord Mlle Pierrotte, une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans l’ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux poétiques qui s’ouvraient comme deux fleurs de velours et n’avaient qu’à paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques. MIle Pierrotte, je n’en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les yeux noirs... Oh ! les yeux noirs!...
- Enfin, l’heure du départ arriva. C’est Mme Lalouette qui donna le signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l’emporta sous son bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des discours interminables : « Ah ça ! monsieur Daniel, maintenant que vous connaissez la maison, j’espère qu’on vous y verra. Nous n’avons jamais grand monde, mais du monde choisi... c’est bien le cas de le dire... D’abord M. etMme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer ; puis mon commis, un bon garçon qui
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- nous joue quelquefois de la flûte... c’est bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil. »
- J’objectai timidement que j’étais fort occupé, et que je ne pourrais peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
- Cela le fit rire :
- — Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations à vous autres, dans le quartier Latin... C’est bien le cas de le dire... on doit avoir par là quelque grisette.
- — Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne manque pas d’attraits.
- Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l’hilarité de Pier-rolte.
- — Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? elle s’appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son âge... 11 s’arrêta court en s’apercevant que sa fille l’écoutait; mais nous étions au bas de l’escalier que nous entendions encore son gros rire qui faisait trembler la rampe...
- — Eh bien ! comment les trouves-tu? me dit Ja’cques, dès que nous fûmes dehors.
- — Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte * est charmante.
- — N’est-ce pas? me,fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je ne pus m’empêcher de rire.
- — Allons ! Jacques, tu t’es trahi, lui dis-je en lui prenant la main.
- Ce soir-là nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. C’était plaisir de marcher doucement dans l’ombre et d’entendre Jacques me parler d’amour... Il aimait de toute son âme ; mais on ne l’aimait pas, il savait bien qu’on ne l’aimait pas.
- — Alors, Jacques, c’est qu’elle en aime un autre, sans doute.
- — Non, Daniel, je ne crois pas qu’avant ce soir elle ait encore aimé personne.
- — Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire ?
- — Dame! c’est que tout le monde t’aime, toi, Daniel... et elle pourrait bien t’aimer aussi.
- Pauvre cher Jacques ! Il faut voir de quel air triste et résigné
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- LE DEVOIR
- il disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis h rire bruyamment, plus bruyamment même que je n’en avais envie.
- — Diable ! mon cher, comme tu y vas... Je suis donc bien irrésistible ou MUe Pierrotte bien inflammable... Mais non! rassure-toi, ma mère Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon cœur que je le suis du sien ; ce n’est pas moi que tu as à craindre, bien sûr.
- Je parlais sincèrement en disant cela. Mlie Pierrotte n’existait pas pour moi... Les yeux noirs, par exemple, c’est différent.
- VII
- LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
- Après cette première visite à l’ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retourner là-bas. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau nœud de cravate rempli de séductions... C’était tout un poème, la cravate de Jacques, un poème d’amour ardent et contenu, quelque chose comme un sélam d’Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bach’agas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
- Si j’avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille nœuds qu’il variait à l’infini m’aurait plus touchée qu’une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise, les femmes n’y entendent rien... Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire : « Je vais là-bas, Daniel... viens-tu ? » Et moi, je répondais invariablement « Non ! Jacques ! je travaille... » Alors il s’en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l’établi aux rimes.
- C’était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J’avais peur des yeux noirs. Je m’étais dit : « si tu les revois tu es perdu,» et je tenais bon pour ne pas les revoit*... c’est qu’ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d’yeux noirs. Je les retrouvais partout. J’y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela. C’était une obsession.
- Ah! quand ma mère Jacques, l’œil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon, avec un nœud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j’avais de dégringoler l’escalier derrière lui et de lui crier : « Attends-moi ! » Mais non ! Quelque chose au fond de moi-même m’avertissait que
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- ce serait mal d?aller là-bas, et j’avais quand même le courage de rester à mon établi... et dire: « Non! merci, Jacques! je travaille. »
- Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j’eus l’imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini ! ma tête, mon cœur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances :
- Depuis la confidence du bord de l’eau, ma mère Jacques ne m’avait plus parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n’allait pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l’entendais soupirer, soupirer... Si je lui demandais: « Qu’est-ce que tu as, Jacques? » Il me répondait brusquement : «Je n’ai rien.» Mais je comprenais qu’il avait quelque chose, rien qu’au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait maintenant avec moi des mouvements d’humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez! qu’il y avait là-dessous quelque gros chagrin d’amour; mais comme Jacques s’obstinait à ne pas m’en parler, je n’osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu’il m’était revenu plus sombre qu’à l’ordinaire, je voulus en avoir le cœur net.
- — Voyons! Jacques, qu’as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains... Cela ne va donc pas, là-bas ?
- — Eh bien non*!... cela ne va pas... répondit le pauvre garçon d’un air découragé.
- — Mais enfin, que se passe-t-il ? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?...
- — Oh ! non ! Daniel, ce n’est pas Pierrotte qui nous empêche... c’est elle qui ne m’aime pas, qui ne m’aimera jamais.
- — Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu’elle ne t’aimera jamais... Lui as-tu dit que tu l’aimais seulement?:.. Non, n’est-ce pas?... Eh bien! alors...
- — Celui qu’elle aime n’a pas parlé; il n’a pas eu besoin de parler pour être aimé...
- — Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...
- Jacques n’eut pas l’air d’entendre ma question.
- — Celui qu’ellê aime n’a pas parlé, dit-il pour la seconde fois.
- Et je n’en pus savoir davantage.
- (A suivre).
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- 3 82
- LÉ DEVOIR
- MOUVEMENT DE MARS 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.377 60
- Subventions delà Société......... 1.135 27
- Mal-façons et divers............. 113 70 ,
- Dépenses.....................................
- Déficit en mars
- 3.626 57
- 3.978 65 352 08
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 402 75 f
- Subvention de la Société......... 134 55 \
- Divers........................... 1 75 (
- Dépenses.....................................
- Déficit en mars
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... Intérêts des comptes-courants et du
- titre d’épargne..................
- Dépenses :
- 66 Retraités définitifs.............
- 20 » provisoires................
- Nécessaire à la subsistance.........
- Allocat. aux familles des réservistes. Divers appointements, médecins, etc.
- 3.951 71 3.861 »»
- 4.313 07 J 1.290 50 f 1.654 70 \ 7 50 394 20 ]
- Boni en mars..'.
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 522 50 {
- Subvention de la Société.......... 130 60 )
- Dépenses.....................................
- Déficit en mars
- 539 05
- 965 90 426 85
- 7.812 71
- 7.659 97
- 152 74
- 653 10 943 20 290 10
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet 1892 au 31 mars 1893.. 74*457 88
- » individuelles » » * 31*610 45
- 106.068 33
- Dépenses » » 104.338 88
- Excédant des recettes sur les dépenses*. l.729~45
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 383
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AVRIL 1893
- Naissances :
- 8 Avril. Plinguet Léon, fils de Plinguet Eugène et de Nozaî Léontine.
- 10 — Langlet Albert-Charles, fils de Langlet Adolphe et de
- Poulain Marie.
- 14 — Dassonville Léon-Gabriel, fils de Dassonville Eugène
- et de Béreaux Gabrielle.
- 22 — Joachim Amédée-Marcel, fils de Joachim Jules et de
- Hamel Virginie.
- 29 — Hennequin Robert-Hippolyte, fils de HenneqUin Hip-
- polyte et de Baillet Emma.
- Décès.
- Il Avril. Roppé Adolphe, âgé de 52 ans.
- 13 — Camille Delvigne, âgé de 4 mois.
- 26 — Mme Maire Adolphe, âgée de 38 ans.
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- LE DEVOIR
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- A. V I S
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-G-érant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Garant : P. A. Doyen.
- NimeSj imp. Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE01
- {Suite).
- Dans la main-d’œuvre, nous avons signalé comme autant de formes du travail intellectuel les diverses qualités qui contribuent-à la perfection de l’objet fabriqué, à l’économie de temps, de matière et d’outillage et, par voie de conséquence, à l’augmentation du profit.
- Or, le travail intellectuel est la caractéristique des fonctions dévolues à*la capacité.
- Capacité technique, inventive, qui trouve et améliore les procédés; capacité commerciale qui facilite les débouchés; et résumant et dominant toutes les autres la capacité administrative, qui suivant l’expression de Godin « veille à l’économie des dépenses et à l’entretien des relations », et la capacité directrice qui « développe les ressources du travail » : la multiplicité des fonctions de cet ordre' est due au développement de l’industrie; elle est commandée par une division bien entendue du travail. Le talent administratif ne va pas toujours avec le génie inventif. L’un possède la capacité directrice qui fait absolument défaut à l’autre. Celui-ci, par contre, fera preuve d’une capacité commerciale dont le premier sera dépourvu.
- L’industrie primitive nous offre le fréquent exemple d’un individu réunissant en sa personne les trois facultés productrices : capital, talent, travail. C’est l’artisan possédant assez de capital pour acheter à la fois la matière du travail, et pour s’entretenir jusqu’il ce que son ouvrage soit terminé et vendu, jouissant de tout le produit de son travail personnel et de toute la valeur que ce travail ajoute à la matière sur laquelle il s’exerce.
- (1) Voir les articles Syndicats professionnels et Participation obligatoire dans les numéros du Devoir d’Avril, Juin, Août, Octobre et Novembre 1892; Janvier, Février, Mars, Mai et Juin 1893.
- 1
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- LE DEVOIR
- Que cet artisan s’adjoigne un collaborateur travaillant pour lui moyennant un prix convenu, nous avons le patronnât et le salariat.
- Que le patron exploite, non plus son propre capital, mais celui d’un tiers, et que, d’un autre côté, renonçant personnellement à tout travail manuel, il consacre désormais son activité à l’achat de la matière première, à la vente de l’objet fabriqué, en un mot à l’administration de sa modeste entreprise et à la direction du travail de son ouvrier, et les trois facultés productrices auront chacune leur représentant distinct dans l’industrie ainsi élargie. (
- Cette hypothétique combinaison devient réalité dans les sociétés par actions, la société anonyme par exemple, qui est la plus large expression du développement industriel, avec cette différence que le salarié, d’une part, le capitaliste de l’autre, sont devenus légion, et que le troisième facteur est représenté par une sorte d’état-major, dont la savante hiérarchie comprend toute la gamme des capacités.
- La nécessité de bien distinguer les divers concours en vue de la répartition des bénéfices, a été établie en fort bons termes au banquet annuel de la Société de participation en 1892, par M. Van Marken, directeur d’une fabrique de levure et d’une imprimerie où est pratiqué le système de l’accès à la propriété du capital social.
- L’éminent participationniste s’exprimait ainsi :
- « C’est une distinction qu’on ne fait pas généralement dans les affaires personnelles, mais qui est bien précisée dans toutes les affaires ayant adopté la forme de la société anonyme.
- » Le patron, travaillant avec son propre capital ne se rend pas compte souvent qu’il joue deux rôles bien distincts : celui de directeur et celui de propriétaire de son capital.
- » Dans la société anonyme les appointements des directeurs, aussi bien que les salaires des ouvriers, la rétribution de l’intelligence comme celle de la main-d’œuvre, sont prélevés en premier lieu sur les bénéfices bruts.
- » Après la rémunération du travail, le capital fait valoir,
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE 3&7
- lui aussi, son droit à un salaire, à un intérêt qui est généralement fixé au taux de 5 Ojo.
- » L’excédent forme les bénéfices proprement dits, les bénéfices nets.
- » Une part plus ou moins forte, 10, 20, 30 0[0 est allouée aux directeurs, au conseil d’administration.»
- Et M. Van Marken ajoutait avec raison :
- « Quiconque envie cette récompense allouée à l’intelligence ne se rend pas compte de l’influence énorme exercée par l'élément directeur de toute entreprise sur ses résultats financiers. »
- Et maintenant où va ce qui reste des bénéfices nets, la plus grosse part, les 70, 80 90 0[0 ? Au capital. Le travailleur manuel n’en reçoit rien.
- Cette répartition est loin de satisfaire M. Van Marken. Il estime, en effet, que l’influence du capital, — c’est-à-dire les fonds versés par les actionnaires — sur les résultats de l’entreprise est limitée par son montant, cent mille francs employés dans une industrie ayant la même valeur, la même force productrice que cent mille francs employés dans une autre industrie ; que par conséquent, les actionnaires ne peuvent faire valoir des prétentions équitables que sur une part des bénéfices, part plus ou moins grande, suivant la nature de l’entreprise et l’appréciation de ses risques, mais part limitée qui sera comprise dans l’intérêt ou salaire convenu du capital.
- Par contre, l’influence du travail intellectuel et physique est considérée comme illimitée à cause de la force, de la volonté et du dévouement de l’homme. D’où il résulte que, l’intérêt et la prime de risque une fois payés, le reste, les bénéfices proprement dits doivent revenir, en équité, intégralement à l’intelligence et au dévouement qui ont su les acquérir, à la direction (soit du patron, soit du conseil d’administration de la société) ainsi qu’au travail, et qu’ils doivent être répartis intégralement entre eux.
- Quoiqu’on puisse penser des chances de succès d’une combinaison qui laisse le capital en dehors du partage des béné-
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- LE DEVOIR
- fices, on ne peut qu’approuver la pensée qui confond dans un même traitement les travailleurs de toutes les catégories, « à cause de la force, de la volonté et du dévouement de l’homme. »
- La participation de l’ouvrier aux bénéfices est donc ici, conformément à notre point de vue, justifiée par l’apport de qualités analogues à celles qui, même dans les entreprises où il ne reçoit, lui, que son salaire, font attribuer une part des bénéfices aux représentants de la capacité.
- Ce n’est pas le seul cas où le droit du travailleur à une part des bénéfices se trouve justifié par la légitimité même de ceux de l’employeur.
- Dans sa magistrale introduction au Guide pratique pour l’application de la participation aux bénéfices, de M. Albert Trombert, M. Charles Robert examine tour à tour la question des risques et celle des concours, « car », dit-il, « pour savoir si la participation de l’ouvrier repose sur une idée de justice, il faut se demander si l’ouvrier court un risque appréciable et s’il donne un concours comparable, à un degré quelconque, à celui que fournissent à l’entreprise les capitaux des actionnaires et la capacité des*grands chefs. »
- En cherchant tout à l’heure à établir l’analogie des concours • prêtés par les divers agents de la production, nous n’avons fait qu’effleurer la question des risques.
- On nous saura gré de reproduire sur ce point la complète et irréfutable argumentation de M. Charles Robert :
- « A cette question : « Le patron doit-il à l’ouvrier une part de ses bénéfices ? » un honorable chef d’industrie a répondu, en principe, en droit naturel, résolument : « Non ». — J’ai toujours vu dans ma carrière, dit-il, le bénéfice proportionné, non au travail accompli, mais au risque couru, et notez bien que c’est le patron qui court le risque ».
- » Le risque est couru par le patron en tant que capitaliste, au point de vue financier. Le capital, en outre de l’intérêt qu’il reçoit et qui est le salaire de son concours, en outre de l’amortissement normal destiné à sa conservation ou à sa reconsti-
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
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- tution, a droit à une sorte de prime d’assurance (dividende de bénéfice ou majoration d’intérêt) pour le risque extraordinaire plus ou moins grand qu’il court, d’après la nature de l’entreprise. Le capital, engagé dans une bonne affaire de tout repos doit évidemment se montrer moins exigeant que s’il servait à commencer l’exploitation d’une mine dans des conditions périlleuses ou à acheter des marchandises pour un comptoir nouveau de l’Afrique centrale.
- » Il convient de faire remarquer, à ce point de vue, que l’intérêt commercial à 6 0/o contient déjà en partie le prix du risque couru par le capital industriel, puisque l’intérêt proprement dit d’un capital placé en fonds d’Etat français ne s’élève pas aujourd’hui à plus de 3 ü/o.
- » Peut-on prétendre que le patron seul court un risque? N’est-il pas évident que l’ouvrier, admis à participer aux bénéfices de la fabrique sans participer à ses pertes financières, reste néanmoins, par sa seule présence dans l’usine, soumis à des chances redoutables de préjudice et de perte relatives à un capital qui lui appartient?
- » L'ouvrier apporte et expose au risque industriel de blessure et de mort, à ce risque appelé « risque professionnel », le plus précieux de tous les outils, la machine vivante et intelligente, la force motrice et agissante qui entend, comprend et parle, c’est-à-dire lui-même, capital humain, appareil merveilleux, formé de muscles, d’os, de nerfs, de sang, d’esprit et de-volonté, payé très'cher parfois à l’état d’esclave sur les marchés du monde ancien ou moderne et dont la valeur intrinsèque, hors du commerce, à l’état libre, mais susceptible de fixation par voie judiciaire, en cas d’accident de chemin de fer, par exemple, a augmenté dans d’énormes proportions, la liberté étant seule capable de porter les facultés de l’homme, dans toutes les carrières, à leur plus haute puissance.
- » La simple présence du capital humain dans l’usine n’en fait pas, sans doute, un apport social dans le sens de nos lois. Ce capital vivant, ainsi jeté au milieu des engrenages, des courroies et des feux de l’usine, ne peut ni ne doit figurer dans
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- le capital social de l’établissement ou de la mine, à côté des chevaux de l’écurie, mais il n’en est pas moins exposé, pendant toute la durée du travail, à des dangers permanents d’altération lente, de détérioration accidentelle et de destruction.
- » Le salaire pur et simple sert à maintenir la force et la vie du travailleur, mais contient-il, suivant le cas, à un degré quelconque ou à un degré suffisant, un élément appréciable d’amortissement de l’homme, outil vivant que la fatigue use et que l’accident peut tuer? C’est pour combler cette lacune, en se plaçant dans cet ordre d’idées, qu’on a présenté aux Chambres des projets de loi tendant à mettre obligatoirement à la charge du patron le risque professionnel et une partie des primes à verser pour établir un système de retraites ouvrières.
- »Nous ne voulons pas examiner ici ces projets; nous nous bornons à dire que l’ouvrier participant aux bénéfices de l’industrie sans être passible des pertes ou faillites du patron, est exposé, par suite de la marche de l’entreprise, à des dommages corporels qui constituent pour lui et les siens une perte pécuniaire de la plus haute gravité.
- » Le travail et le capital, a dit un penseur, sont, sous beaucoup de rapports, deux entités analogues, presque identiques, deux frères soumis à toutes les règles, à toutes les exigences des choses sacrées : s’accroître, se développer, grandir à certains moments et dans certaines conditions; en d’autres, diminuer et périr. » — « Ah ! vous risquez votre patrimoine, peut dire l’ouvrier au capitaliste, comptez-vous pour rien le risque de ma propre vie, les engrenages, les éboulements, le grisou, l’insalubrité ? »
- » Il s’agit ici de belle et bonne justice et non de simple philanthropie. » J. P.
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- Conférence de'M. BERNARDOT
- A la Société libérale pour l’étude des œuvres et des sciences sociales
- Tel est le titre d’un article que nous lisons dans la Flandre libérale, Gand, du 11 mai dernier.
- Le journal s’exprime comme suit :
- ce Très intéressante la conférence que M. Bernardot, membre du Conseil de gérance du Familistère de Guise, est venu donner hier, 9 mai, à la Société libérale, et dans laquelle il a fait connaître les origines, le but et les résultats de l’œuvre fondée par M. Godin, le philanthrope bien connu.
- » M. Godin, le fondateur du Familistère de Guise, a été un de ceux qui ont consacré leur vie entière à l’œuvre de la solidarité sociale. Nous avons déjà raconté dans nos colonnes que, de simple ouvrier, il est devenu un des plus éminents industriels de la France. Mais il ne s’est pas contenté d'être un de ses industriels les plus capables, il a tenu à cœur d’être également un de ses plus grands philanthropes. »
- Le journal résume ensuite la conférence dont nous donnons ci-dessous, à nos lecteurs, le texte in-extenso. Nous laissons la parole à M. Bernardot :
- Messieurs,
- Votre Société libérale pour l’étude des sciences et des œuvres sociales, nous a fait l’honneur de nous demander de venir exposer devant vous l’œuvre du Familistère de Guise, fondée par Jean-Baptiste-André Godin.
- Notre Conseil et notre Administrateur-Gérant ont décidé d’essayer de donner satisfaction au désir exprimé par votre Comité, et c’est à l’un de ses membres que notre Association a confié la charge de développer au milieu de vous la création de Godin,
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- En acceptant de venir vous parler du Familistère, de ses principes, de sa fondation, de son fonctionnement, de ses résultats pratiques après treize années d’expérience, de fait acquis, je ne me suis pas dissimulé les difficultés que comporte le résumé d’une œuvre aussi complexe.
- D’une œuvre qui, de la base qu sommet, contient tout une nouvelle éducation sociale, un remaniement complet de l’organisation du Travail et de ses relations avec le Capital.
- Je ci ois que la tâche me sera facilitée par l’auditoire qui m’entoure.
- Tous ici, Messieurs, vous vous occupez des grandes questions que la fin de ce siècle a mises à Fordre du jour.
- Tous, vous vous intéressez au mouvement universel que produisent les revendications des travailleurs de toutes catégories.
- Et si toutes les étapes que parcourt l’humanité sont des moments de transitions et d’évolutions — jamais plus grande évolution ne s’est produite jusqu’à présent, que celle à laquelle nous assistons, depuis l’abolition du servage et de l’esclavage que les contemporains de ces tristes époques considéraient comme des dogmes immuables, indispensables à la vie des Nations.
- Aujourd’hui, c’est le prolétariat, c’est le salariat qui préparent leur ascension sociale; c’est le travailleur qui aspire au garantisme et qui est las de donner sa vie et ses forces pour arriver dans sa vieillesse à un résultat négatif :
- (( le dénuement. »
- Le socialisme lui ouvre la voie et le travailleur s'y engage; car le socialisme comme nous le comprenons, comme le peuple le pressent et le conçoit : c’est la science du gouvernement de l’homme et des moyens de donner satisfaction aux nécessités delà vie humaine en cherchant à établir la pondération de tous les besoins, de tous les intérêts pour arriver à l’harmonie, à l’équité, à la paix dans la justice. Quelle que soit la diversité des moyens d’action et des écoles, toutes ces écoles se fondront dans un avenir rapproché, toutes concourant au même but.
- Et le mouvement sera rapide ; car maintenant tout marche avec une vitesse relativement vertigineuse, si nous comparons les progrès accomplis depuis un demi-siècle dans toutes les branches humaines, aux lentes transformations du passé.
- Heureux ceux qui sont en avant et qui, ayant compris que l’humanité approche du point lumineux d’où rayonne toute
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- justice, cherchent à lever le voile d’égoïsme, de routine et de préjugés qui l’obscurcit encore.
- Vous êtes un peu de ceux-là, Messieurs, et votre devise :
- « Etudier le vrai pour accomplir le bien » prouve que vous êtes parmi les hommes de bonne volonté à qui l’humanité doit sa marche ascendante.
- C’est pourquoi je suis venu avec confiance devant vous, certain d’avance que si vous ne trouvez pas dans votre conférencier, d’un jour, l’éloquence à laquelle ont pu vous habituer ses devanciers, vous entendrez du moins l’exposé consciencieux d’une doctrine mise en pratique et qui donne à ceux qui travaillent les garanties d’existence auxquelles ils ont droit.
- « Vous étudiez le vrai pour accomplir le bien »
- Je vous apporte une partie de ce vrai — carie vrai lui-même n’est pas encore de ce monde.
- Le « vrai » c’est la perfection, c’est le « beau idéal. »
- Hélas nous ne sommes que des hommes, et les lois qui doivent nous régir doivent être faites pour des hommes.
- Pour le moment, si ces lois nous acheminent à la solidarité dans la paix et dans la justice, en donnant à chacun ce qui lui est dû ; si au lieu de la vieille devise égoïste :
- « Chacun pour soi » elles mettent à la place :
- « Chacun pour tous,
- Tous pour chacun »
- ne leur demandons pas davantage et marchons avec elles, quitte ensuite à faire mieux encore lorsqu’elles seront devenues règle générale.
- I
- Je sais que je suis ici dans un pays de vieilles et grandes luttes, dans une cité qui s’est fait remarquer entre toutes par son amour de l’indépendance et de la liberté. Vos monuments portent encore les traces de ce passé de revendications, dans lequel vos pères ont arrosé de leur sang la route qui vous a fait libres.
- Dans ce temps-là, il fallait opposer sa poitrine aux despotes pour les chasser, c’était par'le glaive qu’il fallait combattre, et les -noms de ceux qui sont morts pour vos franchises sont gravés dans vos cœurs et dans vos mémoires.
- Dans ce temps-là, les mots « raison », « justice », « liberté », « solidarité » n’étaient que des mots dont les potentats s’uq-
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- cordaient tous les bénéfices et qu’ils étouffaient lorsqu’ils gênaient leurs intérêts.
- Pour les maîtres d’aujourd’hui, ces mots sont devenus des puissances devant lesquelles il faut s’incliner, et la voix du peuple, dont on ne tenait compte autrefois que pour le châtiment des velléités d’indépendance et de justice, est devenue la grande voix qu’il faut écouter parce que, en dehors de la justice qu’elle continue à réclamer, elle a acquis une force morale qui défie tous les despotismes, aussi bien celui de l’argent que celui du pouvoir.
- C’est elle qui a jeté aux quatre coins du monde cette question sociale dont il faut lui donner la solution.
- Et, si ceux qui croient posséder l’intelligence et le jugement, si ceux qui ont le pouvoir et par suite les moyens de remanier de fond en comble les vieilles institutions du passé ;
- Si ceux qui peuvent détruire les vieux privilèges de castes et de classes qui sans cesse tendent à se reformer sous d’autres noms;
- Si ceux-là, dis-je, restent sourds à l’appel qui sonne de toutes parts, alors ils resteront seuls; les peuples les laisseront dans leur sommeil et passeront à côté d’eux, et lorsqu’ils se réveilleront de leur léthargie, le temps aura marché sans eux et contre eux et sans doute alors regretteront-ils d’être descendus au-dessous du rang des troupeaux humains qu’ils conduisaient autrefois.
- — Le progrès est un maître qui n’attend pas !
- II
- Si on examine d’une façon impartiale la situation actuelle du travailleur et qu’on la compare à ce qu’elle était dans le passé, on constate certainement une amélioration dans le sens du bien-être moyen ; mais en même temps on est forcé de constater que cette amélioration n’est que très relative et que du salarié au capitaliste la distance est grande.
- En conscience, la véritable équité peut-elle être satisfaite de l’état actuel des choses?
- Où sont les garanties d'existence pour le travailleur lorsque ses bras et son corps se seront usés dans la participation à la fécondation du capital.
- Messieurs, on répond souvent à cela : Le travailleur a touché son salaire, c’était à lui de prévoir l’avenir pendant sa période d’activité. Cette raison est facile à donner pour celui dont l’existence est assurée,
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- Mais si nous prenions la moyenne des salaires touchés par les travailleurs, si nous comparions cette moyenne aux nécessités de la vie des familles, alors on serait fatalement conduit à se demander comment le malheureux peut arriver à se nourrir, se vêtir et se loger, lui et les siens.
- Et cette dernière question la société a dû se l’adresser, elle a reconnu le mal; pour y remédier, elle a fait appel à la charité, elle a créé sous diverses formes les oeuvres de bienfaisance, et ce sont ces œuvres qui suppléent en partie à ce que le capital ne donne pas.
- Est-ce là une solution?
- De son côté le capital peut répondre : « Où sont mes garanties, — est-ce que chaque jour je ne suis pas exposé à sombrer, qui me relèvera si je m’abandonne. »
- Il y a là une confusion d’attribution parce que le capital n’a pas encore compris ou plutôt ne veut pas encore avouer qu’il ne s’appartient pas entièrement et qu’il n’est qu’un produit accumulé de l’intelligence et du travail mis en activité.
- En droit civil : « Possession vaut titre », dit-on, mais en droit moral, en stricte équité, la possession est de droit aux éléments qui ont collaboré à produire la richesse sous quelque forme que ce soit.
- Or, pour produire, il faut incontestablement trois agents :
- 1° Les ressources de la Nature et du domaine public que nous tenons des efforts de nos devanciers et que nous augmentons à notre tour pour les faire passer à nos descendants ;
- 2° Le travail et l’intelligence solidarisés;
- 3° Le capital.
- Que revient-il à chacun de ces agents dans la part de la richesse produite ?
- Dans notre organisation industrielle générale : les impôts et patentes payent une partie des ressources de la nature et du domaine public.
- — Le travail et l’intelligence touchent un salaire comme rémunération.
- Le capital à son tour touche aussi un salaire qui est son intérêt conventionnel, puis il conserve le reste qui est le bénéfice et lui constitue une richesse hors industrielle qu’il peut utiliser à sa volonté, et si le travail vient lui demander compte de cette plus-value le capital répond :
- « Ta journée a été payée, je ne te dois plus rien. »
- Le compte est vite réglé, de cette façon ; mais l’équité doit-elle être satisfaite et se contenter de cette fin de non-recevoir,
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- Je ne le crois pas et le Fondateur du Familistère ne le croyait pas non plus.
- Les principes sur lesquels il a basé l’association du Capital et du Travail mettent en parallèle les droits et les devoirs de chacun et la grande formule sociale :
- « L’usine à l’ouvrier et à l’ouvrier la récupération de la richesse, produit de son travail »
- a trouvé sa mise en action complète.
- Mais avant d’aller plus loin, et pour ne pas faire de confusion, nous devons établir la valeur des mots :
- Par le mot « Ouvrier »'nous n’entendons pas seulement l’homme qui travaille manuellement, nous comprenons tous ceux dont les efforts concourent à la production, et l’ouvrier intellectuel n’est pas toujours celui qui donne la moindre somme de labeur.
- Depuis le dernier des manœuvres, jusqu'à la tête ou le conseil dirigeant, tous, ouvriers des bras, ouvriers de la plume, du compas, de la pensée sont nécessaires pour enfanter la richesse, pour créer le progrès industriel et commercial.
- Chacun y apporte la part d’efforts inhérents à son tempérament, à ses aptitudes, à ses connaissances.
- N’est-il donc pas juste, n’est-il donc pas équitable que dans cette mise en commun des activités chaque unité retrouve à la fin une part de bien-être proportionnelle à son concours?
- Et si d’accord avec le Capital, toutes ces activités ont produit une richesse quelconque augmentant le capital lui-même qui autrement serait resté improductif, n’est-il pas delà dernière évidence que cette plus-value doit être la propriété de la collectivité, de l’association : Capital, Intelligence, Travail.
- Le mot « Ouvrier » doit donc être pris dans son acception la plus large, il représente la masse, des travailleurs, je ne dirai pas de « toutes les classes » car ce mot de « classe » évoque avec lui des idées de haine, de rivalités, de désunion, mais de toutes les catégories.
- C’est dans ce sens qu’il est interprété au Familistère sous le vocable générique de « Travailleur ».
- Mais nous devons constater cependant que l’ouvrier proprement dit ne possède pas pour la lutte toutes les ressources des autres catégories de travailleurs; le petit employé dont l’existence est souvent un problème lui peut être assimilé.
- Ce sont ceux-là qui méritent le plus, je ne dirai pas de corn-
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- misération, mais bien le plus d’attention de la part des hommes que la question sociale occupe.
- III
- Jusqu’à présent, pour se faire rendre justice, l’ouvrier n’a eu qu’un moyen :
- « La Grève »
- Ce mot évoque tant de misères, tant de souffrances qu’il est inutile d’en faire le tableau que nous connaissons.
- C’est un mal qui est la conséquence de l’état semi-anarchique industriel dans lequel nous vivons.
- Pour remédier à l’insuffisance du salaire et se soustraire à la charité officielle, pour éviter d’être exploité pour ses besoins journaliers comme il l’est pour son travail, l’ouvrier a trouvé un moyen : - *
- — « C’est la coopération de consommation. »
- En même temps qu’il est à la mine ou à la forge, l’ouvrier a trouvé la possibilité dq devenir épicier, boulanger, marchand de vêtements et de chaussures.
- On a ri d’abord, on a plaisanté cette prétention ; mais aujourd’hui, en face des faits acquis, en face des millions d’affaires que remuent les sociétés coopératives dans le mo'nde entier, on ne rit plus, on ne plaisante plus parce que l’on comprend qu'il y a là une force d’autant plus puissante qu’elle agit d’unê façon pacifique et continue avec laquelle il faudra compter.
- C’est que la coopération n’est qu’un échelon du mouvement, ascensionnel des classes laborieuses.
- C’est que, dans cette boutique d’épicier, derrière ce comptoir de boulangerie et au fond de ces rayons de mercerie, il y a toute une rénovation économique, et il faut être aveugle de naissance ou volontairement pour ne pas le voir. •
- C’est que la coopération de consommation conduit fatalement à la coopération de production, de là à l’association intégrale du Capital et du Travail et au syndicat international de tous les producteurs, c’est-à-dire à la socialisation du Travail dans toutes les branches qui, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, sont solidaires les unes des autres. Et si complexe que soit le problème social elle saura en traiter tous les éléments pour les résoudre, parce qu’elle englobe toute la loi du travail en qui se résume la vie humaine : Coüsommation, Production et Répartition.
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- La coopération conduit fatalement à la mutation incessante du Capital désertant l'oisif pour devenir en dernier ressort propriété du Travail lui-même.
- C’est la coopération développée qui, finalement, tuera la « Grève », ce remède déplorable et pourtant malheureusement nécessaire, faute de mieux, et qui si souvent blesse le malade même.
- Rêve, dira-t-on, oui, Rêve! mais comme tous les rêves du passé qui, de nos jours, sont devenus des réalités.
- N’étant pas dans mon pays, il m’est peut-être permis d’essayer d’être un peu prophète et je le dis ici avec conviction : la coopération avec toutes ses conséquences, c’est le levier que cherchait Archimède pour soulever le monde, et elle le soulèvera en réalité, car elle a pour point d’appui .
- « La Solidarité »
- Tout cela froissera certainement bien des intérêts individuels; mais les intérêts qui ne sont pas généraux, ou qui sont en antagonisme avec ceux-ci, ne sont que transitoires.
- Dans l’ordre moral et social, il en est de même que dans l’ordre industriel et scientifique.
- Où est aujourd’hui le vieux matériel des diligences dans lesquelles se cahotaient nos pères, où sont ceux qui en vivaient.
- Où seront plus tard toutes ces locomotives enfumées lorsque l’électricité nous emportera dans l’espace.
- Que deviendra tout ce matériel télégraphique lorsque le téléphone sera généralisé, et le téléphone lui-même, ce miracle du XIXe siècle, lorsque la science ayant capté les vibrations lumineuses, comme elle a capté les vibrations du son, l’homme aura acquis le don d’ubiquité et pourra converser en personne avec d’autres hommes séparés de lui par des milliers de kilomètres, lorsque l’Amérique pourra voir une représentation à l’Opéra de Paris ou de Bruxelles.
- Où iront toutes ces forteresses, toutes ces armes, tous ces canons monstres, tout ce matériel formidable de guerre que les Nations se ruinent à créer, à détruire et à créer à nouveau, lorsque l’arbitrage entre les peuples réglera leurs différends?
- Autant en emportera le progrès dans le bien, dans la justice.
- Chaque jour, en même temps que la science grandit et élargit l’idée de Dieu dans le domaine philosophique universel,. le vrai que vous cherchez fait un pas en avant.
- Messieurs, je n’ai pas à faire ici l’historique de la coopération et de ses développements depuis l’idée première émise en 1844 par Charles Howarth et par les 28 tisserands qui, à Roche-
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- dale, mirent l’idée en action avec un capital souscrit entre eux et qui se monta à 28 livres sterling, soit 700 fr.
- J’ai dû en dire quelques mots parce qu’elle se rattache au sujet que j’ai à traiter.
- Vous avez d’ailleurs dans votre ville un exemple de ce que peut produire la volonté unie à une grande persévérance, et le Vooruit de Gand compte parmi les sociétés coopératives les plus puissantes.
- De l’une des parties, vous pouvez juger de l’ensemble, et il était de mon devoir en venant à Gand de rendre hommage h l’homme qui a été, et qui est l’âme de cette institution de progrès.
- Ne pas rendre cet hommage à l’homme et à l’œuvre eût été manquer au devoir de confraternité sociale. — J’ai nommé votre compatriote Anseele.
- Messieurs, il est une chose remarquable dans la vie des nations et dans leurs évolutions successives ; c’est que les hommes qui ont provoqué ces évolutions et qui ont eu une influence considérable sur le mouvement économique et social de leur époque sont presque tous sortis des rangs du peuple.
- Nés dans les classes inférieures, ignorants aux débuts de la vie, hommes simples en apparence, ils grandissent par un effort constant de leur volonté, soutenus par une persévérance inébranlable dans l’idée qui semble avoir fait acte de possession de leur cerveau.
- Ils n’ont qu’un but, mais ils le poursuivent sans relâche.
- Elevés au milieu des souffrances et des misères de leur classe, ils veulent affranchir leurs pairs de ces misères et de ces souffrances qu’eux-mêmes ont endurées ; pour y arriver, rien ne leur coûte.
- Ces ignorants s’instruisent eux-mêmes, ces simples deviennent de grands économistes, des orateurs, des écrivains distingués.
- Leur cerveau vierge n’est point arrêté par le convenu, par les préjugés, par les doctrines d’écoles.
- Ils s’avancent dans leur voie sans se soucier des sentiers battus, et leurs conceptions empruntent à la philosophie de la vie, à sa pratique tous les éléments qui peuvent faire connaître l’homme à l’homme pour élever sa nature.
- Comme les précurseurs de la « Caravanne » de notre grand poète Victor Hugo :
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- Ils marchent sans quitter des yeux un seul instant Le terme du voyage et l’asile où l’on tend,
- Point lumineux au fond d'une profonde plaine La liberté sacrée, éclatante et lointaine,
- La paix dans le travail, l’universel Hymen,
- L’idéal, ce grand but, Mecque du genre humain,
- Plus ils vont, plus la foi les pousse et les exalte !
- Ce sont ces natures d’élite qui ont produit de nos jours des hommes comme :
- Leclaire qui fonda la participation pratique des ouvriers dans les bénéfices et qui en 184-2 donnait un corps aux sociétés de prévoyance.
- Godin qui établit les relations du capital et du travail pour les associer et qui dans l’œuvre que je vais avoir l’honneur de développer devant vous a su concentrer tout ce que peut donner la coopération de consommation jointe à la coopération de production, intercalant dans cette conception : la mutualité et les garanties de l’existence pour le travailleur, pour lequel il érige le Familistère, logis de la famille ; palais modeste, si l’on veut, mais palais du travail où l’ouvrier trouve tous les équivalents de la richesse.
- IV
- Le fondateur du Familistère est né le 26janvier 1817 à Esque* heries, petit village dans le département de'l’Aisne.
- Son père était un simple artisan de village.
- L’instruction et l’éducation que reçut JeamBaptiste-André Godin furent celles que recevaient alors les enfants d’ouvriers êt d-e paysans.
- Instruction et éducation très rudimentaires et bien pauvres, Câr à cette époque l’Etat faisait peu de chose pour l’instruction publique.
- A onze ans et demi, le futur fondateur du Familistère commençait son apprentissage de serrurier dans l’atelier de son père où il resta jusqu’à l’âge de 17 ans.
- L’enfant et le jeune homme semblaient pressentir le rôle considérable que l’homme devait jouer plus tard dans l’industrie et dans le mouvement social économique.
- Dans son livre « Solutions sociales » qu’il édita en 1871, Godin raconte d’une façon touchante ces pressentiments.
- A l’âge de 17 ans, il quittait son village et entreprenait, suivant l’usage des compagnons ouvriers de cette époque, ce
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- qu’on nommait alors « le Tour de France, » dans le but de se perfectionner dans la partie technique et pratique de son métier et aussi dans la connaissance des classes laborieuses.
- On était alors en 1834 et le jeune compagnon put se rendre compte des travaux que l’on exigeait des ouvriers. Il connut les misères du chômage que commençait à produire le développement du machinisme, entraînant une surproduction que ne pouvaient équilibrer les moyens restreints de consommation des masses.
- Les journées étaient alors démesurément longues :
- «Tous les jours, dit-il dans sa monographie, se renouvelait » pour moi le dur labeur d’un travail qui me tenait à l’atelier » depuis cinq heures du matin jusqu’à huit heures du » soir. — Je voyais à nu les misères de l’ouvrier et ses besoins, » et c’est au milieu de l’accablement que j’en éprouvais, que, » malgré mon peu de confiance en ma propre capacité, je » me disais encore :
- » Si un jour je m’élève au-dessus de la condition de l’ou-» vrier, je chercherai les moyens de lui rendre la vie plus » supportable et plus douce et de relever le travail de son » abaissement. »
- En 1840 Godin revenait à Esqueheries et installait un petit atelier d’appareils de chauffage, où la plus grande partie du travail était faite par le patron avec l’aide d’un ou deux hommes de peine.
- Il débuta par une innovation et eut l’idée de construire en fonte les appareils qui jusque-là s’étaient faits en tôle.
- Il créa des modèles nouveaux ; son atelier se développa, les commandes affluèrent; bref en 1846 Godin occupait une trentaine d’ouvriers et abandonnait son village pour venir s’installer à Guise sur une petite partie de l'emplacement qu’occupent aujourd’hui les vastes usines de l’association Familisté -Tienne.
- De 1846 à 1880 Godin avait vu prospérer son industrie, il n’avait pas oublié la promesse que s’était faite le jeune compagnon serrurier de relever le travail, et il ne cessa pas un instant d’apporter des améliorations dans le sort des travailleurs.
- La vieille et longue journée de 14 heures était réduite à 12, puis à 10 heures»
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- En 1859 il construisait le premier Familistère formant l’aile gauche d’un vaste plan d’ensemble déjà conçu et dont le dernier bâtiment fut érigé en 1883.
- Il installait des magasins coopératifs, une nourricerie, des écoles, il créait des caisses de secours pour les malades, une caisse de pharmacie, une caisse de retraite.
- Et pendant tout ce temps il poursuivait le but suprême, l’association du capital et du travail. Il y préparait son personnel par des conférences, par des enseignements continus ; il faisait administrer les caisses de secours par des délégués que nommait le personnel; il ne perdait aucune occasion de l’initier à l’administration générale, le préparant ainsi au rôle d’autonomie qui devait lui incomber dans sa pensée.
- Enfin, en 1880, jugeant que le moment était venu, J.-B.-A. Godin fondait définitivement l’association intégrale après avoir fait fonctionner pendant quatre ans, c’est-à-dire depuis 1876 : la participation aux bénéfices, distribuant à son personnel pendant ces quatre années une part de capital de
- 172.266 francs.
- J.-B.-A. Godin est mort le 15 janvier 1888, laissant après huit années d’exercice son association en pleine prospérité.
- Plus heureux que la plupart des socialistes du xixm® siècle, Godin a pu mettre ses théories en pratique et les affirmer par le plus éclatant succès.
- Mais il le méritait, ce n’était pas seulement un homme de bien, c’était aussi un travailleur acharné, et l’on peut dire de lui qu’au moment où il mourait, il tenait encore à la main la plume avec laquelle il avait tracé ses nombreux ouvrages qui resteront comme des monuments attestant la valeur intellectuelle de cette nature puissante.
- En dehors de Solutions sociales que je vous signalais il y a quelques instants, et dans lesquelles il avait jeté les grandes lignes philosophiques et morales de ses conceptions socialistes, il fonda le journal le Devoir dans lequel il précisait son opinion sur chaque détail d’organisation sociale.
- En même temps il faisait paraître une quantité de brochures dont la nomenclature serait trop longue et dans lesquelles il traitait les questions économiques et politiques qui passionnent notre époque.
- Il condensait en un volume, Mutualité sociale, les principes, statuts et règlements de l’association.
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- Enfin, il publiait :
- Le Gouvernement,
- volume considérable dans lequel il traite de main de maître la question gouvernementale.
- Et lorsque la mort vint le frapper, il avait déjà préparé et terminé tous les éléments manuscrits de la République du Travail,
- ouvrage posthume magistral que sa veuve, Mme Marie Godin, a publié.
- Solutions sociales, Le Gouvernement, la République du Travail, sont les œuvres capitales, littéraires et sociales du Fondateur du Familistère.
- Sa philosophie pourrait s’appeler : Philosophie de la vie.
- L’homme, selon cette philosophie, doit accomplir sa loi.
- Cette loi: c’est de vivre en se perfectionnant, pour aug-menter la somme des biens matériels et moraux, dont l’accroissement constitue encore un moyen de perfectionnement plus efficace; tel est le circulus à travers lequel l’homme naît, se développe et meurt, les générations s’ajoutant les unes aux autres, multipliant, chacune, pour les générations suivantes, les moyens d’améliorer et de perfectionner sans cesse la vie.
- Entretenir dignement les facultés matérielles pour permettre aux facultés supérieures de se développer et de prendre le plus grand essor possible, tel est le but que l’homme doit poursuivre.
- Il l’atteindra en suivant la loi de son développement naturel, c’est-à-dire par le travail.
- — « Le travail est saint, » s’écrie Godin dans ses Solutions sociales, « trois fois saint; par lui l’homme et l’humanité s’élèvent vers la pratique de la justice; car le travail c’est la » production des choses nécessaires à la vie, dont l’homme » doit réaliser la consommation équitable et la juste réparti-» tion. »
- En résumé, la vie est la loi des membres de l’humanité.
- — Le bien, c’est tout ce qui est utile à la vie humaine en général.
- — Le mal, c’est tout ce qui lui est nuisible.
- — Perfectionner sa vie matérielle et morale est la fin de l’homme.
- — Le travail est le moyen d’atteindre cette fin, car en lui sont les instruments de production, de lui dérivent les moyens de consommation à répartir équitablement entre les hommes.
- En mourant, J.-B.-A. Godin léguait à l’association la part de
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- sa fortune disponible, soit 3,500,000 fr., le reste équivalent allant à ses héritiers directs.
- L’association reconnaissante votait en assemblée générale, le 26 avril 1888, une somme de 100,000 fr. pour élever une statue à son Fondateur sur la grande place du Familistère et pour l’érection d’un mausolée dans le jardin de l’association où Godin avait fait préparer un caveau.
- Ces monuments ont été inaugurés en 1889 et perpétueront le souvenir de ce bienfaiteur de l’humanité si ses œuvres n’étaient pas déjà amplement suffisantes pour cela.
- Voilà l’homme, autant qu’on peut le présenter dans une biographie aussi succincte.
- Voyons maintenant son œuvre 1
- V
- Dans la déclaration des principes que J.-B,-A. Godin a placée en tête des Statuts de l’Association il est dit :
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSOCIATION COOPÉRATIVE DU CAPITAL ET DU TRAVAIL
- PREMIÈRE PARTIE
- 8 T A. T XJ T S
- TITRE PREMIER
- DÉCLARATION DE PRINCIPES
- I. — Pour rendre hommage à Dieu, Être suprême, source et principe universel de la vie,
- Pour glorifier la vie elle-même,
- Et pour servir à l’avènement de la justice parmi les hommes,
- Les présents Statuts sont établis d’après la doctrine suh vante :
- IL — La vie est la loi suprême de tout ce qui existe ;
- Tout est fait pour la vie et a la vie pour fin ;
- C’est pour progresser dans la vie que l’homme reçoit l’être;
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- Son existence a pour objet évident de concourir à l’élaboration de la vie sur la terre.
- III. — Le travail fait de l’homme l’auxiliaire du Créateur et lui permet d’honorer par des actes utiles l’œuvre de la vie. L’homme est donc une créature d’ordre supérieur et, dans le monde terrestre, la manifestation la plus élevée de la création. A ce titre, la vie humaine s’impose à la protection, aux égards, au respect, à la vénération de tous les hommes.
- IV. — L’amour dû à la vie humaine est l’une des lois fondamentales de la morale universelle.
- V. — L’individu et la société ont pour devoir essentiel d’agir en tout pour le plus grand bien de la vie humaine, d’en faire le constant objet de toutes leurs pensées, de toutes leurs paroles, de toutes leurs actions.
- VI. — Le sentiment de ce devoir a dicté aux Sages de tous les temps les préceptes suivants, dont ils ont recommandé la pratique aux hommes :
- « Aimer les autres comme soi-même.
- » Agir envers les autres comme nous voudrions qu'ils agis-sent envers nous.
- » Faire servir notre capacité et notre talent à la perfection de notre existence et de celle des autres.
- » Ne nous lasser jamais de faire le bien ni de traiter toute chose avec droiture
- )) Nous unir pour nous soutenir mutuellement. »
- VII. — Pour que ces préceptes de la sagesse et la doctrine de l’amour de la vie humaine parviennent à trouver leur place dans les institutions sociales, les lois d’ordre universel, et en particulier la loi du progrès humain, mettent à la disposition des hommes :
- Les ressources de la nature et celles du domaine public,
- Le travail et l’intelligence,
- Et le capital ou travail accumulé.
- VIII. — C’est à l'intention de l’humanité entière que la nature vivifie et fait croître tout ce qu’elle renferme d’utile à la vie humaine, et c’est sans droit de privilège pour personne que les générations se transmettent les unes aux autres les connaissances acquises.
- IX. — En donnant à l’homme l’existence, Dieu lui confère, par ce fait, le droit au nécessaire dans les ressources que la nature accorde chaque jour à l’humanité et le droit de profiter des progrès accomplis dans la marche ascendante des sociétés.
- X. — Les produits de la nature et les forces qu’elle prête au travail sont les éléments à l’aide desquels, par l’industrie, l’agriculture et le commerce, l’activité humaine crée la richesse. Les ressources du domaine public secondent l’homme dans cette tâche.
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- XI. — Ce concours perpétuel et gratuit représente dans la richesse la part des droits naturels que l’homme apporte en naissant et qu’il ne doit jamais perdre.
- De là résultent :
- Pour les faibles, le droit de jouir de ce que la nature et le domaine public mettent à la disposition des hommes;
- Pour les puissants, le devoir de laisser aux faibles la part de bien qui leur est due dans la production générale.
- XII. — Les ressources de la nature et celles du domaine public mises ainsi au service de la Société imposent aux hommes l’obligation d’imputer aux frais généraux de la production la part nécessaire aux faibles.
- L’accomplissement du devoir social est ainsi assuré, et chacune des existences humaines que Dieu envoie sur la terre est garantie contre la misèrent l’abandon.
- XIII. — De son côté, le travail, loi de l’activité humaine sous toutes ses formes, crée sans relâche les choses nécessaires au bien-être général.
- XIV. — L’homme qui, obéissant à la loi du travail, nourrit et entretient la Société, doit, selon la justice, recueillir à mesure qu’il produit une part proportionnée aux services qu'il a rendus.
- Cette part est représentée par la rétribution convenue en échange de l’activité dépensée à produire.
- C’est la récompense minima des services rendus à la production par le travailleur.
- XV. — Le capital, à son tour, joue dans la production générale un rôle utile et fécond.
- Accumulation des épargnes de nos prédécesseurs, le capital est représenté par l’amélioration du sol, l’habitation, l’usine, l’atelier, l’outil, les machines, les marchandises, les valeurs d’échange et de circulation, en un mot par tout ce qui est mis en réserve pour venir en aide à l’exercice du travail et servir au bien-être général.
- XVI. — L’emploi du capital est indispensable au travail dans l’œuvre de la production; le capital mérite donc, comme le travail, une part équitablement calculée dans les bénéfices dont il contribue à enrichir la Société.
- L’intérêt convenu au sujet du capital représente le prix attaché à l’utilité reconnue de son usage ; c’est la récompense due à celui qui abandonne à autrui l’emploi de ce qui lui appartient.
- XVII. — Les salaires et les émoluments de toutes sortes ainsi que les intérêts librement consentis représentent donc la valeur des services et des concours du travail et du capital, comme la part nécessaire à l’entretien des faibles représente la valeur du concours de la nature et des ressources du domaine public,
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- XVIII.— Mais après les charges sociales servies, les salaires, émoluments et intérêts payés, s’il reste des bénéfices, il est juste, il est de l’intérêt social de récompenser les facultés qui ont concouru à les produire.
- C’est alors que la part due à l’intelligence directrice et administrative peut être utilement prélevée.
- Car l’initiative et la prévoyance intelligentes sont les causes principales de la bonne direction des affaires; ce sont elles qui, par de sages mesures et d’utiles découvertes, augmentent chaque jour les éléments de progrès et de prospérité; c’est à elles surtout que doit être attribué le bénéfice ou la perte, et, par ce motif, c’est dans le résultat final des opérations que la part due à l’intelligence peut être équitablement établie : ses droits n’existant que lorsque des bénéfices prouvent la valeur de son action.
- XIX. — L’intérêt général exige ensuite qu’une part soit faite à la réserve sociale pour parer aux éventualités malheureuses.
- Le surplus des fruits de la production peut alors être justement considéré comme le résultat des concours du travail et du capital, et l’équité réclame que chacun d’eux en reçoive une part proportionnelle aux services qu’il a rendus.
- Or, ces services sont évalués par les salaires ou appointements des travailleurs et par les intérêts payés aux capitalistes ; c’est donc sur ces bases que les bénéfices restants doivent être partagés entre le travail et le capital.
- XX. — Le partage des bénéfices se fait, de cette façon, entre tous les éléments producteurs et proportionnellement à leur importance et à leur mérite dans la création de la richesse.
- XXI. — De ce qui précède résulte pour la Société les obligations suivantes :
- Reconnaître les hommes solidaires devant la nature et devant les institutions;
- Intéresser chacun à la prospérité sociale en assurant à tous une part légitime dans cette prospérité ;
- Enfin, associer le labeur à la richesse dans l’œuvre et les bénéfices de la production.
- XXII. — La paix sociale est au prix de l’observation de ces règles d’équité; c’est en obéissant aux lois de la vie morale, comme elle obéit aux lois de la vie physique, que l’humanité réalisera sa destinée sociale.
- XXIII. — La société doit ses douleurs et ses misères à l’ignorance et au mépris des règles de la justice, et surtout à l’esprit d’égoïsme dont les individus sont encore possédés.
- Le mal ira s’amoindrissant à mesure que les hommes s’élèveront au sentiment de la Fraternité, c’est-à-dire à l’amour les uns des autres, et qu’ils s’attacheront à faire passer cet amour dans les institutions sociales.
- XXIV. — L’Egoïsme est chez l’homme un reste des imperfec-
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- tions morales antérieures; c’est le même instinct qui polisse l’animal à s’approprier tout ce qu’il rencontre, parce qu’il ne comprent la vie qu’en lui-même et pour lui-même.
- XXV. — La Fraternité, au contraire, c’est l’élévation de l’esprit humain à l’amour des autres et au désir d’utiliser toutes les œuvres de la création au progrès de la vie générale. C’est la charité universelle, c’est la régénération de l’âme primitive, c’est son avènement à la vie véritablement humaine.
- XXVI. — Quelle que soit la condition dans laquelle un homme puisse être placé, qu’il ait à sa disposition : pouvoir, honneurs, richesses, ou qu’il soit dans la pauvreté, tant qu’il n’éprouve d’autre amour que celui de sa propre personne, il reste dans l’état d’égoïsme, c’est-à-dire abandonné au mal.
- L’Egoïsme, c’est la concurrence des intérêts, la lutte au nom du chacun pour soi, la guerre, même entre les peuples. C’est le mensonge et l’hypocrisie sociale; c’est lui qui inspire à l’homme le désir insatiable de s’emparer du pouvoir et des richesses sans se préoccuper de l’équité des moyens, et dans le seul but de faire triompher sa propre personnalité, sans souci des droits de ses semblables.
- Tant que l'égoïsme domine chez les individus, ils sont impuissants à s’associer pour le bien commun.
- XXVII. —- Au contraire, quelle que soit la condition d’un homme, dès qu’il est pénétré d’amour pour le progrès de la vie, la Fraternité devient son guide pour le conduire dans la voie du bien.
- La Fraternité, c’est la conciliation des intérêts, l’association des hommes en vue du bien commun, c’est la paix entre les nations.
- Elle inspire à l’homme le désir incessant de se rendre utile à ceux qui l’entourent, de travailler à leur progrès et à leur avancement. Elle pousse l’individu à acquérir loyalement la richesse dans le but de la faire servir au bonheur commun.
- C’est elle qui engendre le désintéressement individuel, qui fait que l’homme aime le pouvoir afin de travailler plus efficacement au bonheur général.
- C’est par la Fraternité que se distingue l’individu véritablement digne d’exercer l’autorité, car celui-là qui est animé de l’amour du bien public et du respect de la liberté de tous est le protecteur naturel des droits de chacun.
- XXVIII. —- Dès que Ja Fraternité existe dans leur cœur, les hommes sont préparés à la pratique de la justice.
- Reconnaissant alors qu’ils sont tous soiidaires dans le bien comme dans le mal, ils comprennent que la bienveillance et le concours de tous peuvent seuls assurer à chacun protection et appui, et ils unissent leurs efforts et leurs ressources afin de se donner de mutuelles garanties.
- L’association des intérêts et des volontés devient la conséquence pratique de ce progrès accompli chez les individus. Par elle, la Fraternité se traduit en institutions sociales qui
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- donnent à l’existence humaine toutes les garanties et toutes les sécurités.
- Sous le régime de l’association, l’individu en travaillant pour lui-même travaille à la prospérité générale ; il s’élève en vertus morales par le concours qu’il apporte à faciliter à tous ceux qui l’entourent l’exercice du droit et la pratique du devoir.
- XXIX. — C’est en s’inspirant des principes qui précèdent pour assurer à tous les hommes les bienfaits de la mutualité et de l’association que les sociétés humaines feront disparaître le paupérisme et la misère.
- C’est ainsi que les actions des hommes se mettront en accord avec les lois de la nature et les principes supérieurs de la morale.
- C’est ainsi que la vie humaine entrera dans la voie de ses véritables destinées, dans la voie de la saine vie morale, de la concorde, de la paix et du bonheur social ; c’est ainsi enfin que le règne de la justice s’établira sur la terre.
- XXX. — En conséquence :
- En vue du bien universel de la vie,
- Par amour du progrès humain,
- Et pour faciliter au travail son rôle régénérateur des sociétés :
- Article premier.
- M. Jean-Baptistc-André GODIN, manufacturier, demeurant à Guise fonde au Familistère de Guise, avec tous ceux qui adhèrent aux présents Statuts, une Association qu’il place sous la protection des principes qui précèdent, afin d’exploiter fraternellement le Familistère et ses usines de Guise et de. Laeken.
- Art. 2.
- Les adhérents à l’Association du Familistère,
- Avec la pleine connaissance des devoirs qu’ils s’imposent,
- Par l’effet de leur libre volonté,
- Et de leur consentement consciencieusement donné pour eux et leurs ayants droit,
- Sous l’engagement d’honneur de s’abstenir de tout acte de nature à contrarier l’essor de l’œuvre et à en compromettre le développement,
- Se donnent pour règle les Statuts et règlements «suivants.
- C’est de cette théorie de la Vie développée dans ces préliminaires que le Fondateur du Familistère a tiré son œuvre sociale.
- Il a réuni les forces productrices pour les associer; et dans la formule pratique de répartition de la richesse il a donné à chacune de ces forces la part qui lui est due.
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- Dans la pratique, ces parts se traduisent ainsi :
- 1° Les Ressources de la nature et du domaine public constituent la part des faibles : Enfants, vieillards, invalides du travail, nécessaire à la subsistance.
- La rémunération de ces ressources est assurée par un prélèvement équivalent à 2 % du montant des salaires, avant tout partage de bénéfice, plus une autre part accidentelle que je vous signalerai tout à l’heure en faisant l’énumération du personnel sociétaire.
- Les salaires s’élevant dans notre association à 8.000.000 de francs en moyenne, c’est donc une somme de 40.000 francs qui annuellement rentre dans cette caisse, intitulée : « Caisse des Pensions et du nécessaire à la subsistance. »
- 2° Le Travail et l’Intelligence sont rémunérés par des salaires ou appointements.
- 3° Le Capital touche son salaire qui est l’intérêt normal 5 %•
- Le Capital étant de 4.600.000 francs, il touche donc annuellement pour sa rétribution une somme de 230.000 francs.
- Les salaires étant payés ainsi à chacun des agents producteurs, et les frais d’amortissement étant prélevés, ce qui reste constitue le bénéfice net qui doit être réparti entre le Travail, l’Intelligence et le Capital.
- Voici les bases de cette répartition :
- 1° 25 % au fonds de réserve jusqu’à concurrence du 1/10 du fonds social soit 460.000 fr. Ce fonds étant constitué depuis l’année 1882, ces 25 % rentrent dans la répartition au travail et au capital ; la répartition actuelle est donc :
- 2° 25 0/0 à l’intelligence;
- 3° 75 0/0 au travail et au capital répartis au prorata des services de chacun, ces services étant appréciés par les salaires touchés.
- Pour faire la part du mérite et du dévouement, les travailleurs de l’association sont divisés en 4 groupes :
- 1° Les associés qui touchent 2 parts dans la répartition ;
- 2° Les sociétaires qui touchent 1 part 1/2;
- 3° Les participants qui touchent une part.
- A cette classification, il a été apporté un tempérament qui consiste en ceci :
- a. Que les sociétaires et participants habitant le familistère et ayant 20 années de présence’ touchent 2 parts comme les associés.
- b. Que les participants u’habitant pas le familistère et ayant
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- 20 années de présence touchent comme les sociétaires 1 part 1{2.
- 4° Les auxiliaires qui ne participent pas dans la répartition en tant qu’individus, mais dont la part de 10[0 est reportée au compte des assurances pour augmenter les ressources de la caisse des pensions et du nécessaire à la subsistance, alimentée déjà par la somme équivalente à 20i0 du montant des salaires dont je vous parlais tout à l’heure.
- Dans le cas où des auxiliaires ne parviendraient pas à entrer dans l’association comme membres participants, sociétaires ou associés quoique la voie soit toujours ouverte à la bonne conduite et au travail, ces auxiliaires ont droit à une retraite à la fin de leur carrière et pendant tout le temps de leur séjour, ils participent aux avantages de la mutualité : caisse de maladie et du nécessaire à la subsistance au moyen d’allocations temporaires accordées par les comités lorsque la nécessité en est démontrée.
- Le nécessaire à la subsistance est une conséquence directe de la théorie de la vie établie par Godin.
- « Tout être humain qui vient au monde a droit à vivre ; si les forces de cet être ne lui permettent pas de gagner sa subsistance et celle de ceux qui dépendent de lui, la société doit lui venir en aide et combler le déficit ».
- Exemple*:
- 1° Une famille composée du père, de la mère et de 3 enfants vit sur le travail du père.
- D’après les taux établis en raison des choses nécessaires à l’existence, ce travailleur doit gagner par jour, pour son ménage la somme de salaire : A ; il apporte par son travail une somme égale ou supérieure à A, cette famille est dans les conditions normales, la société ne lui doit rien.
- 2° Une autre famille, plus nombreuse, vit aussi sur le travail du père ; d’après les mêmes taux, celui-ci, doit apporter une somme de salaire égale à A + B; son travail ne lui donne qu’une somme égale à A - dans ce cas cette famille manque du nécessaire à la subsistance et la société lui doit le complément B; c’est la part des faibles, et c’est la réserve mise au compte de la Nature et du domaine public qui vient lui donner la part de subsistance qui lui fait défaut à lui et aux siens et à laquelle ils ont droit.
- De ce fait l’association quoiqu’ayant une moyenne de salaires individuels assez 'élevée et qui varie entre 5 fr. et
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- 5,50 par jour en comprenant tous les travailleurs, femmes et jeunes gens,
- L’Association, dis-je, a distribué depuis sa fondation une moyenne annuelle de 18.000 francs, — soit, de 1880 à 1892, 233.881 fr. 20.
- Vous voyez, Messieurs, d’après cela, que les trois facteurs de la production ont leur compte,et, chose très caractéristique, la formule de répartition entre le capital et le travail a donné ce résultat :
- Que depuis la fondation de l’Association, en 1880, le capital avec son intérêt, et son dividende a touché, à quelques milliers de francs près, une somme égale à la somme des bénéfices
- distribués au travail.
- En effet, ces sommes sont les suivantes :
- De 1880 à 1892, d’après les bilans :
- Travail et Intelligence.................... 3.321.624 fr.
- Capital : Intérêts et dividendes........... 3.293.832
- Soit en plus pour le travail....... 27.792
- Pendant ce même laps de temps la caisse des pensions et du nécessaire à la subsistance a touché la somme de 830.270 fr.
- La formule établie par Godin semble donc équitable en tout point, étant admis que le capital n’est qu’un agent passif.
- Pour bien vous faire saisir l’application de cette formule et le roulement de répartition, nous prendrons, si vous le voulez bien, un exemple avec des chiffres, de cette façon nous entrerons tout-à-fait dans une voie concrète :
- Nous supposons dans cet exemple, comme cela existe d'ailleurs actuellement, que le fonds de réserve (art 131), est complété par les prélèvements antérieurs, en conséquence les 25 0/o qui lui seraient attribués restent dans les bénéfices à répartir, conformément à l’article 128; soit donc un bénéfice
- net de 300.P0Ô francs, à répartir, ci................. 300.000
- En raison de l’article 128, il y a lieu de défalquer de cette somme 25 0/o pour la part revenant aux
- capacités, soit....................................... 75.000
- Il reste donc à répartir entre le capital et les travailleurs au marc le franc de la valeur de chacun__________________
- d’eux^75 0/o, soit.................................... 225.000
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- 1° Le salaire du capital représenté par ses intérêts à 5 O/o est fixe et se monte à la somme de francs... 230.000 .
- 2° Le salaire touché par les associés, d’après l’article 129, devra.être multiplié par 2; supposons une somme de fr. 240.000 qui, multipliée par deux,
- égale.............................................. 480.000
- 3° Le salaire touché par les sociétaires (art. 129) devra être multiplié par 1,5; supposons une somme
- de 430.000 qui, multipliée par 1,5, égale.......... 645.000
- 4° Le salaire touché par les participants (art. 129) entrera pour sa valeur; soit une valeur de francs
- 675.000, ci......................................... 675.000
- 5° Le salaire des auxiliaires entre également pour sa valeur et cette part de bénéfice est reportée aux assurances (art. 129) soit une somme
- de francs 470.000, ci................................ 470.000
- Les concours du Capital et du Travail sont__________________
- donc représentés par la somme totale de fr......... 2.500.000
- et c’est sur cette base de salaires que doit être faite la répartition.
- Nota. —- Pour la simplification des calculs, nous n’avons pas fait entrer dans cette démonstration la part des sociétaires et des participants ayant 20 années de services et qui ont droit : les premiers à 2 0/0; les seconds à 1 1/2.
- Le pourcentage est donné par la formule :
- Bénéfice X 100 __ 225.000 X 100 ,
- Salaires ~ 2.500.000 —y °/0
- En conséquence les dividendes et bénéfices s’élèveront pour
- 1° Capital : 230.000 à 9 0/o — 20.700
- 2° Associés : 240.000 X 2 à 9 0/0
- ou 240.000 à 18 0/0 — 43.200
- 3° Sociétaires : 430.000 X 1,5 à 9 0/o
- ou 430.000 à 13, 5 0/o = 58.0.50
- 4° Participants : : 675.000 à 9 0/o = 60.750
- 5° Auxiliaires pour être versé aux
- assurances : 470.000 à 9 0/0 = 42.000
- Total égal... 225.000
- . Cet exemple admis, le capital touchera donc 9 0/0 de ses intérêts, soit un dividende de :
- 20.700 X 100
- 4.600.000
- 0,45 0/0 -f 5 0/o d’intérêt* = 5,45;
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- Chaque associé touchera 18 0/0 de ses salaires ou appointements de Fannée.
- Chaque sociétaire touchera 18, 5 0/o de ses salaires ou appointements de Fannée.
- Et chaque participant 9 0/o de la somme qu’il aura reçue en salaires ou appointements.
- Enfin la caisse des assurances prélèvera pour sa part 9 0/0 des salaires payés aux auxiliaires.
- En résumé, un franc de salaire du travail touche dans les bénéfices la même somme que un franc de salaire du capital.
- En faisant des catégories parmi les membres de l’Association, le Fondateur voulait éviter de la livrer en bloc à des esprits par trop inexpérimentés ; il voulait aussi acheminer ces esprits à la fraternité et leur donner le désir de mériter, par des efforts intellectuels et moraux, l’accession à la qualité d’associés, attendu que les hommes, quelque préparés qu’ils soient, n’acquièrent l’expérience d’un milieu qu’en y vivant, et cela est d’autant plus difficile si le milieu n’a pas de précédents.
- En 1880, l’Association commençait avec :
- 46 Associés.
- 62 Sociétaires.
- 442 Participants.
- Soit 550 Membres.
- Aujourd’hui notre Association compte :
- 216 Associés.
- 228 Sociétaires.
- 544 Participants.
- Soit 988 Membres.
- Si à ce chiffre nous ajoutons 827 intéressés, c’est-à-dire 327 personnes ayant pris part aux travaux de l’Association et l’ayant quittée pour des raisons quelconques, cela fait un total de 1.315 individus qui possèdent des titres de propriété du capital.
- La situation capitaliste de tous ces membres est actuellement :
- Associés... Sociétaires. Participants Intéressés.. Assurances.
- = 1.456.874 = 552.370 = 1.165.450 = 159.436 = 830.270
- Total..
- 4.164.400
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- Par suite du legs du Fondateur, il ne nous reste plus à rembourser sur ses apports personnels qu’une somme de...................................... 31.100
- La part de capital actuellement aux mains de
- l’Association est donc de......................... 4.195.500
- Il reste entre les mains des tiers............ 404 500
- pour arriver au total du capital qui est de..... 4.600.000
- Maintenant quel est le mécanisme financier qui a pu faire passer le capital des mains du propriétaire entre les mains des travailleurs ?
- En fondant son association, Godin avait un double but :
- 1° Mettre les travailleurs à même d’acquérir les moyens de production ;
- 2° Démontrer aux industriels que cette translation était possible dans tous les cas, et qu’ils pouvaient ^entreprendre sans qu’il en résultât pour eux aucun appauvrissement.
- Pour cela, Godin n’a pas donné son affaire, il l’a vendue et c’est l’association qui la lui a achetée.
- L’inventaire ayant évalué le capital :
- Habitations,
- Matériel,
- Usines,
- Marchandises,
- Terrains,
- Fonds de roulement, à la somme de 4.600.000 francs.
- L’association a remis à son fondateur un certificat d’apport de même somme, en s’engageant à le rembourser annuellement avec ses bénéfices.
- Supposons un bénéfice de 300.000 fr. l’association remettait cette somme argent à M. Godin qmlui rendait 300.000 fr. de certificats d’apport.
- C’est alors que ces certificats étaient transformés en d’autres titres dits: titres d’épargne, lesquels étaient répartis entre tous les membres de l’association au prorata du travail de chacun, et c’est ainsi qu’au bout de 13 ans nous sommes devenus possesseurs de 4.164.400 fr. du capital, et que d’ici quelques années les 404.500 francs d’apports qui sont encore aux mains de tiers seront remboursés à leur tour. Alors l’association aura transformé tous les apports en titres d’épargne aux mains de ses membres.
- Cela fait, il ne faudrait pas croire que ce capital restera indéfiniment entre les mêmes mains ; si cela était, le but qui consiste à faire rentrer le capital en la possession de ceux qui
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- LE DEVOIR
- travaillent, ne serait pas atteint, puisqu’il resterait la propriété des premiers occupants.
- Voici les articles statutaires qui règlent le transfert incessant du capital aux mains des travailleurs.
- Art. 44.
- Afin d’assurerla transmission successive du fonds social aux mains des coopérateurs, et de perpétuer les forces de l’œuvre commune au service de ceux qui la soutiennent et la font vivre, le remboursement des parts ou titres d’apports se fait en commençant par ceux dont le Fondateur ou ses héritiers sont possesseurs ; il se continue par ceux des possesseurs substitués à ceux-ci dans le cas prévu art. 52, c’est-à-dire dans l’ordre d’inscription des sommes acquises, suivant les dates portées aux livres de la comptabilité sociale.
- Le remboursement des certificats d’inscriptions d’épargne a lieu ensuite par ordre d’ancienneté des titres originaires.
- Tant qu’il existera entre les mains de qui que ce soit des titres d’apports mon convertis en titres d'épargnes, même en celles de l’Association qui les aurait rachetés suivant le mode prescrit par l’art. 33, ou suivant tout autre mode, ces titres conserveront au profit de qui les possédera les droits et obligations qui y sont attachés et resteront soumis à la conversion en titres d’épargnes, comme s’ils étaient restés en la possession du Fondateur, conformément aux dispositions des deux premiers paragraphes du présent article et dans l'ordre qui y est prescrit, sauf le cas réservé, art. 43.
- Art. 45.
- Le remboursement est effectué en même temps que le paiement des intérêts. Faute par le titulaire de remettre son titre, le montant de la sommé à lui due est déposé après offres réelles, à la Gaisse des dépôts et consignations, avec les intérêts qui lui sont dus.
- En même temps qu’il donnait au travailleur la possibilité d’acquérir un patrimoine, J.-B,-A. Godin a voulu que ce patrimoine pût échapper autant que possible à la spéculation.
- Dans les moments de gêne ou de chômage l’ouvrier peut être entraîné au désir de vendre son titre, il peut être disposé à céder ses épargnes au-dessous de leur valeur réelle et, dans ce cas, il trouverait facilement des acheteurs.
- L’art. 52 des statuts en entourant la cession d’un titre de certaines formalités; en exigeant, pour cette cession, le consen-
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- LÈ FAMILISTÈRE DE GÜÏSÉ
- tement du Conseil de Gérance, garantit dans la mesure du possible le pécule de l’ouvrier, d’autant mieux que l’association peut lui venir en aide en lui faisant une ou plusieurs avances d’intérêts pour parer aux nécessités du présent.
- L’association comprend les six grandes divisions suivantes :
- 1° Industrie;
- 2e Habitations — Familistères. Ecoles;
- 3° Coopération de consommation ;
- 4° Caisse des pensions et du nécessaire à la subsistance;
- 5° Mutualité ou caisse de secours aux malades et pharmacie;
- 6° Comptabilité sociale.
- Notre industrie, tout le monde la connaît et les produits de la Société du Familistère, de Grodin, pour leur conserver leur marque de fabrique, sont répandus dans le monde entier.
- De même que tout le monde se chauffe à nos cuisinières, à nos calorifères et s’en trouve bien, souhaitons que dans un avenir prochain tout le monde également s’éclaire de notre œuvre sociale. *
- Mais nous ne nous bornons pas à fabriquer seulement les appareils de chauffage de toutes les variétés, notre fabrication comprend encore :
- Les articles de ménage, de bâtiments, écuries, jardins, hygiène, bains, pompes, etc., etc...
- Nous possédons actuellement plus de 3000 modèles de tous genres, et chaque jour nous en créons de nouveaux, afin de nous maintenir au niveau du progrès industriel et de conserver la réputation que nous a léguée notre fondateur,
- Notre usine principale est située à Guise (Aisne).
- A Laeken-les-Bruxelles, nous possédons une succursale qui occupe environ 260 travailleurs.
- Le personnel général de l’association varie entre 1300 et 1500 individus : hommes, femmes et jeune gens.
- Notre fabrication emploie annuellement.
- 13.000 tonnes de fonte.
- 8.000 » de charbon
- 2.000 » de matières diverses.
- Notre chiffre d’affaires est en moyenne de 4.000.000 de francs.
- ¥ +
- Le Familistère proprement dit est l’habitation du « Travailleur », et ici, comme en tout ce qui regarde notre association,
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- Le DEVoiii
- nous comprenons par « travailleurs » toutes les personnes, hommes ou femmes, qui concourent à la production de la richesse commune, depuis le manœuvre jusqu’aux administrateurs.
- Parmi les personnes qui m’entourent peut-être en est-il qui ont eu l’occasion de visiter nos habitations de Guise ; elles ont dû être frappées de leur aspect architectural grandiose qui ne rappelle en rien la caserne ou ce qu’on est convenu d’appeler les cités ouvrières, dans lesquelles le travailleur ne trouve ni < hygiène, ni aucune des commodités de la vie, et que s’empresse toujours de déserter le personnel dirigeant, parce que rien n’y est conçu pour donner le confortable.
- Selon l’expression de Godin, nos habitations unitaires entourées de parcs et de jardins d’agrément et d’utilité, habitations dans lesquelles l’air circule librement, dans lesquelles l’eau et la lumière sont réparties avec profusion, donnent à l’ouvrier « tous les équivalents de la richesse. »
- Nos bâtiments contiennent environ 460 logements renfermant une population de 1900 à 2000 habitants.
- Dans ces Familistères chaque famille vit à l’aise, appropriant son logement en toute liberté, le décorant suivant ses goûts, suivant ses besoins; et'chacun, au milieu de tous, comprend le respect du foyer de son voisin, pratiquant cette fraternité que ne connaît pas toujours l’homme qui vit isolé.
- Au Familistère la liberté de chacun s’arrête là oû elle devient gênante pour autrui.
- Le Familistère, c’est une ruche dans laquelle vivent des abeilles travailleuses qui se sont donné pour reine : « la Solidarité. »
- Les services principaux dépendant de l’habitation sont :
- 1° Le service de voirie, de propreté et d’hygiène fait par un personnel spécial entretenu par les soins de l'administration;
- 2° Lavoirs, buanderie, séchoirs, bains, piscine ;
- 3° Magasins coopératifs de consommation faisant annuellement un chiffre d’affaires de 850,000 fr., et donnant aux acheteurs une moyenne de 12 0/0 de répartition sur le montant des dépenses.
- Objections sur l’habitation : Hygiène, Santé.
- On peut se demander si dans ces vastes Familistères, la santé et l’hygiène des habitants trouvent bien leur compte, et si l’agglomération n’amène pas des maladies graves et ne peut pas être une cause d’épidémie.
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE 41Ô
- Cette question ayant une importance capitale, je répondrai en quelques mots par des chiffres officiels.
- Je ne pourrai vous donner le relevé de l’état-civil de la ville
- de Guise jusqu’en 1892 ; mais j’ai ce relevé depuis 1879 jus-
- qu’en 1888, soit 10 années.
- Voici les proportions :
- MORTALITÉ
- VILLE DE GUISE FAMILISTÈRE
- Enfants au-des- \ De 0 à 1 an 19,68 % Enfants au-des- \ De 0 à 1 an 14,61 %
- sous de 10 ans. / De 1 à 10 ans 3,08 % sous de 10 ans. ) De 1 à 10 ans 3,02 o/0
- Hommes.. 14,66 %o Hommes.. 12,68 o/00
- Femmes... 12,19 %o Femmes.. 10,99 o/oo
- NAISSANCES
- 2,66 0/0 3,85 0/0
- * * *
- 4° Ecoles.
- Dans notre association l’instruction est gratuite d’une façon absolue, laïque et obligatoire.
- Les enfants doivent fréquenter les écoles jusqu’à l’âge de 14 ans.
- Les enfants chez lesquels il est reconnu des aptitudes intellectuelles spéciales sont poussés, aux frais de l’association, lorsque les parents sont dans l’impossibilité de payer ces frais; et si les examens des grandes écoles de l’Etat permettent à ces enfants d’y entrer, l'association les y entretient.
- C’est ainsi qu’en ce moment nous avons quatre jeunes filles qui se préparent au brevet élémentaire pour entrer à l’Ecole normale, et trois jeunes garçons qui travaillent pour l’examen de l’Ecole d’arts et métiers de Châlons, où est actuellement un de nos lauréats et d’où est sorti il y a deux années un de nos jeunes élèves.
- L’une de nos institutrices, munie actuellement du brevet supérieur, après avoir passé par l’Ecole normale, est sortie de nos Ecoles.
- Le respect de la liberté de conscience étant une des bases de notre association, toute facilité, pour quelque confession religieuse que ce soit, est donnée aux enfants pour les cérémonies des cultes, en dehors des écoles.
- Les parents ne sont pas obligés de mettre leurs enfants dans les écoles mêmes du Familistère ; mais, alors, ils doivent prouver que les enfants reçoivent ailleurs l’instruction.
- C’est une condition sine qua non de l'habitation.
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- 420 LE DEVOîfi
- Les enfants qui fréquentent nos écoles sont au nombre de 550 environ.
- Le personnel enseignant comprend 23 instituteurs et institutrices, tous diplômés, la majorité au premier degré supérieur.
- Notre budget d’instruction est actuellement de 35.470 fr., soit par habitant une moyenne de 18 fr. 20, ce qui correspondrait pour la France à un budget de l’instruction publique de : 697,845,493 fr. 80.
- Le budget de l’instruction étant en chiffre rond de 200,000,000, la France aurait donc encore à tripler au moins son budget pour être dans la proportion de nos dépenses.
- Je n’entrerai pas ici dans le détail de l’organisation de nos Ecoles, de nos programmes, de nos méthodes, ni dans le détail de l’organisation de la nourricerie où les bébés, dont généralement les mères travaillent, sont soignés avec une tendresse maternelle intelligente qui défie le mieux faire, cela nous entraînerait beaucoup trop loin, et j’ai déjà peut-être trop abusé de l’attention que vous avez bien voulu me prêter.
- *
- Caisse des pensions et du nécessaire à, la subsistance.
- Je vous ai déjà dit, Messieurs, en quoi consiste cette caisse et comment elle est alimentée.
- En même temps qu’elle assure l’existence aux travailleurs, elle leur prépare une retraite pour le jour où ils ne pourront plus travailler.
- Il vous sera sans doute intéressant de connaître la situation d’un travailleur à la fin de son passage dans l’association.
- Nous avons dressé un tableau statistique de cette situation et nous avons pris l’ouvrier de salaire moyen, soit 5 fr. 50, puis nous avons appliqué le salaire à la répartition en prenant comme moyenne les rendements des années depuis la fondation (1880), jusqu’au bilan de l’exercice 1891-92, soit 13 années.
- La moyenne des répartitions est de 10,69 0/0 des salaires.
- La moyenne des intérêts et dividendes de 5,54 0/0.
- Puis nous avons pris quatre types de travailleurs :
- Le 1er associé au début ;
- Le 2e sociétaire au début devenant associé conditionnellement aux statuts;
- Le 3e participant au début devenant sociétaire, puis associé;
- Le 4e auxiliaire demeurant auxiliaire, c’est le cas le plus défavorable et qui doit être considéré comme une exception.
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
- m
- Situation pécuniaire minimum de quatre Travailleurs retraités
- SALAIRE MOYEN : 5fr. 50
- Rente 3 0/0 à 98 fr. — 3 fr. 06 O/o
- en Sù • Xfl SITUATION PÉCUNIAIRE
- U CD m
- > ce B MONTANT CG 73 H G CD 03 B K -G
- TITULAIRES H Ci du titre tf 73 Eh > 02 % ÏZ s-i rentes 2-i ^ U cl a Equivalence en capital
- S acquis "O H au taux
- SS Z Z < HH H-> O Ai O 'G totales o‘^ CÆ actueL de la rente 3 (RO
- ( 15 5.294 85 293 39 912 » 1.205 39 3 30 39.391 83
- \ 20 7.058 60 391 10 912 » 1.303 10 3 58 42.584 96
- ASSOCIE 25 8.822 45 488 82 912 » 1.400 82 3 84 45.778 43
- i 30 10.586 40 586 54 912 » 1.498 54 4 11 49.298 70
- f 35 l 12.350 25 684 15 912 » 1.596 25 4 38 52.164 21
- 1 15 4.703 17 260 55 730 » 990 55 2 71 32.371 24
- \ 20 6.467 02 358 27 730 » 1.088 27 2 98 35.891 17
- SOCIÉTAIRE ... { 25 8.230 87 455 99 730 » 1.185 99 3 25 38.757 84
- 1 30 9.994 72 553 71 912 » 1.465 71 4 07 42.899 02
- f 35 11.758 57 651 42 912 » 1.563 42 4 29 51.157 51
- ( 15 4.140 76 229 40 365 » 594 40 1 63 19.424 83
- \ 20 5.904 61 327 12 547 50 874 62 2 40 28.582 35
- PARTICIPANT.. 25 7.668 46 424 83 730 » 1.154 83 3 17 37.739 54
- J 30 9.432 31 522 55 912 » 1.434 55 3 93 46.880 71
- / 35 11.196 16 620 27 912 » 1.532 27 4 20 50.074 18
- [ 15 365 » 365 » 1 » 11.928 10
- \ 20 547 50 547 50 1 50 17.892 15
- AUXILIAIRE... .< 25 730 » 730 » 2 » 23.856 20
- i 30 9 î 2 » 912 » 2 50 29.803 92
- f 35 9!2 » 912 » 2 50 29.803 92
- A cette situation pécuniaire il y a lieu d’ajouter le bénéfice de la coopération de consommation qui est de 12 ü/o de la dépense en moyenne. Si on suppose une dépense annuelle moyenne de 700 fr.,
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- LE DEVOIR
- C’est 84 francs qui viennent s’ajouter aux ressources cle l’année.
- Nous venons de voir la situation pécuniaire des membres de l’association après la période active.
- Voyons-la maintenant pendant la période de travail en tenant compte :
- 1° De la valeur du titre ;
- 2° De l’intérêt et du dividende ;
- 3° Des salaires.
- En rapportant ces éléments à la journée nous aurons la valeur capitaliste représentative des membres de l’association après 13 années d’exercices, c’est-à-dire la situation présente :
- Associés : Nous avons dit que les 216 associés actuels possèdent = 1.456.874 francs de titres : soit en moyenne pour un jour ouvrable
- valeur
- 1.456.874
- 216X300
- L’intérêt et dividende à 5 fr. 54 0/o donne 1.456.874X5,54
- 22,49.................. 22 49
- d’où
- 100
- 80.710 82
- 80.710 82
- 1 fr. 26.
- 216X300
- Les salaires payés aux associés ont été pour 1891-92
- 1 26
- 433.196 65
- = 6 fr. 68.
- 216X300
- ajoutons à ces sommes le boni de la coopération estimé à 80 fr.
- 80
- soit
- 300
- 0 fr. 26.
- 6 68
- 0 26
- Le total............ 30 69
- est donc bien la valeur journalière capitaliste moyenne pour les associés.
- Si nous faisons les mêmes opérations pour les 228 sociétaires
- nous obtiendrons un total de.......................... 14 89
- et pour les 544 participants.......................... 12 57
- Pour les auxiliaires la valeur de la journée se réduit au salaire touché plus la plus-value de consommation, la moyenne est de.......................... 4 20
- ¥ ¥
- Mutualité: La caisse de la mutualité qui a pour but de secourir les malades est alimentée par les cotisations des travailleurs,
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISË
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- Ces cotisations sont mensuelles, et le mutualiste qui tombe malade, en même temps qu’il reçoit gratuitement les soins du médecin, touche une indemnité journalière qui varie suivant les cas et suivant la durée de la maladie depuis 2 fois le montant de la cotisation jusqu’aux 3/4 de cette cotisation.
- La mutualité comprend également une caisse de pharmacie pour l’obtention gratuite des médicaments.
- *
- * *
- Je ne puis évidemment, Messieurs, entrer dans tout le détail du fonctionnement de ces caisses qui sont établies aussi bien pour les travailleurs que pour toutes les dames et enfants habitant le familistère. Elles sont administrées sous le contrôle du conseil de gérance, par des comités d’hommes et de dames nommés par tous les mutualistes et sont régies par un réglement spécial comprenant 95 articles.
- Pour terminer cet exposé nous examinerons les grandes lignes de l’administration.
- L’association es! administrée par un administrateur-gérant élu en assemblée générale. Il est assisté d’un conseil de gérance qui se réunit mensuellement.
- Les conseillers de gérance et l’administrateur-gérant constituent deux autres conseils qui se réunissent chaque semaine et dont les noms indiquent clairement les fonctions.
- 1° Conseil de l’industrie, chaque mardi.
- 2° Conseil du Familistère chaque vendredi.
- Le conseil de gérance est composé de 10 membres directeurs des services principaux et de trois membres élus, chaque année, en assemblée générale, plus actuellement un membre honoraire, Madame Marie Godin, veuve du Fondateur.
- L’administrateur-gérant élu préside les trois conseils.
- Notre administrateur actuel est M. Dequenne, et notre association étant une commandite simple, seule forme qui ait permis son organisation, notre firme est
- ANCIENNE MAISON GODIN
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- DEQUENNE ET Cie
- L’assemblée générale est composée de tous les membres associés.
- Voici les articles qui règlent sa fonction. ,
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- LE DEVOIR
- * Art. 58.
- Les Assemblées générales se réunissent en séances ordinaires ou extraordinaires.
- Art. 59.
- L’Assemblée générale a pour mission de veiller à tous les intérêts de l’Association.
- Elle a pour attributions :
- 1° La nomination des membres électifs du Conseil de Gérance, selon les dispositions des articles 84, 85 ;
- Admissibilité de nouveaux chefs de fonctions à la qualité de conseiller de Gérance, dans les cas prévus art. 82,12°, 4® paragraphes.
- 2° L’élection, au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de trois Commissaires-Rapporteurs formant le Conseil de surveillance.
- Ces trois Commissaires sont choisis parmi les associés et doivent être pris en dehors du Conseil de Gérance.
- 3° Nomination et révocation de l’Administrateur-Gérant dans les cas prévus articles 75 à 79 ;
- 4° Remplacement dans le Conseil de Gérance des membres élus, sortants, décédés ou démissionnaires ;
- 5° Admission ou rejet des postulants au titre d’associé, sauf réservé des droits du Fondateur (art. 12);
- 6° Exclusion d’un associé;
- T Sanction des modifications proposées aux règlements particuliers des Assurances mutuelles (2e partie) pour leur donner force obligatoire;
- 8° Modifications proposées aux présents Statuts, sous réserves des dispositions de l’article 138;
- 9° Opportunité de la dissolution de l’Association dans le cas prévu articles 135 à 137 ;
- 10° Remboursement des titres d’apports ou d’épargnes dans le cas prévu art. 33 et revente de ces titres ;
- 11° Opportunité d’augmenter le fonds social dans le cas prevu art. 42 ;
- 12° Ratification du choix des candidats à présenter aux Ecoles de l’Etat ou à entretenir dans ces écoles (st. art. 128 ; régi. art. 104).
- Art. 60.
- L’Assemblée générale ordinaire reçoit communication du bilan de fin d’année.
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
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- Elle entend le rapport annuel de l’Administrateur-Gérant (art. 73) sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- Elle entend aussi le rapport du Conseil de Surveillance sur le même sujet.
- Elle approuve ces rapports, s’il y a lieu.
- Voici maintenant l’article 138 qui règle les modifications qui peuvent être apportées aux statuts ;
- Des modifications aux Statuts Art. 138.
- Afin de permettre à l’Association de profiter de toutes les modifications que le législateur introduira sans doute dans la loi sur les Sociétés, les présents Statuts peuvent être modifiés et même révisés, avec l’assentiment de l’Administrateur-Gérant, sur la demande écrite, motivée et signée des deux tiers des associés.
- Cette demande est adressée au Conseil de Gérance qui en fait rapport à l’Assemblée générale des associés, seule compétente pour statuer sur les modifications proposées (Art. 59).
- L’Assemblée générale a le pouvoir d’apporter aux Statuts toutes les modifications qu’elle juge utiles, mais sous les exceptions ci-après énumérées :
- 1° Aucune modification concernant les intérêts, droits et garanties stipulés en faveur du Fondateur, ne peut être accueillie et ordonnée que de son consentement spécial ;
- 2° L’Association intégrale du capital et du travail, telle qu’elle est établie aux présents Statuts, devra être conservée et aucune modification ne pourra être introduite dans les relations du capital et du travail, soit pour la représentation aux Assemblées générales, soit pour la répartition des bénéfices ;
- 3° Les prescriptions de l’art. 44 des présents Statuts devront être religieusement maintenues pendant toute la durée de l’Association;
- 4° La Société s’engage, en outre, de la façon la plus absolue, à ne pas amoindrir la part des faibles, c’est-à-dire les subventions aux Assurances mutuelles et les dépenses des Institutions d’éducation et d’instruction de l’Enfance, telles qu’elles sont prévues, Statuts, art. 118 à 124; Assurances mutuelles, 2e partie, art, 3, 18, 47, 59 ;
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- LE DEVOIR
- 5° A maintenir les clauses d’admission au titre d’associé,
- 1 de sociétaire et de participant ;
- 6° Et à ne rien changer à la composition de l’Assemblée générale, ni aux conditions d’éligibilité dans le Conseil de Gérance.
- L’Assemblée générale est autorisée à proroger la durée de la Société, dans les trois ans qui précéderont le terme de son expiration, et ainsi à cliaque période subséquente.
- Pour terminer ces citations, permettez-moi de vous donner lecture du dernier article de notre règlement ayant trait à la liberté de conscience.
- Liberté de Conscience. .
- Art. 104.
- Le respect de la liberté de conscience, de croyance et de culte est un devoir essentiel pour les membres de l’Association.
- La tolérance et la bienveillance doivent être les premières vertus observées parmi eux.
- L’Association mettant en lumière cette vérité que c’est par l’union et l’accord entre les hommes dans les œuvres utiles à tous que la volonté humaine s’habitue au bien et s’élève à l’amour social, il devient- évident pour chacun des membres de l’Association que la seule voie salutaire est celle de la bienveillance les uns pour les autres, du travail conçu et dirigé en vue du bien et du progrès de la vie humaine; qu'en dehors de * cette voie la volonté et l’activité de l’homme restent infructueuses.
- D’où il suit que la vraie religion a pour principe l’amour de tout ce qui sert efficacement au progrès et à la perfection de la vie générale, et que c’est seulement en travaillant à leur satisfaction mutuelle et à leur bonheur commum que les hommes s’élèvent à la perfection morale.
- Elevé jusqu’à ces notions par sa raison et sa conscience, l’homme, peu préoccupé de la forme extérieure du culte, en place la réalité dans son cœur. Il rend hommage aux bonnes intentions, applaudit aux bonnes œuvres et s’occupe activement à se rendre utile à tous.
- Telles sont les pratiques religieuses et fraternelles que l’Association doit se donner mission de professer. Ce sont elles qui assurent le progrès et le bonheur des sociétés et qui ouvrent à l’homme les perspectives d'une vie plus parfaite.
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- LE FAMILISTÈRE DE GUISE
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- Dans notre Association l’agréable se mêle aussi à l’utile et nos travailleurs s’organisent en sociétés, se régissant et s’administrant elles-mêmes, afin de se procurer des distractions suivant leurs goûts.
- C’est ainsi que nous avons ;
- Des sociétés de musique, d’archers, de gymnastique, d’es-crime, de trompettes, de tir.
- Une société de Paix et d’Arbitrage.
- Une société de crédit mutuel dite caisse de solidarité, une bibliothèque, un théâtre, et enfin pour la sécurité des habitants un corps de pompiers.
- Conclusion.
- Messieurs, vous venez d’entendre, résumée au^si succinctement que possible, l’œuvre de Jean-Baptiste-André Godin.
- Malgré la mort qui a enlevé notre Fondateur depuis le 15 janvier 1888, le Familistère de Guise n’a pas cessé un seul instant de poursuivre-sa marche et nous pouvons dire que l’Association s’est affermie dans son fonctionnement.
- Pour toutes les personnes qui n’examinent pas seulement les choses d’une façon superficielle, il devait en être ainsi en raison des bases solides que J.-B.-A. Godin avait établies.
- Le Familistère de Guise vit et vivra, non-seulement en raison de la force acquise, mais aussi à cause de ses éléments d’organisation qui s’étayent les unes sur les autres et sont reliés par une solidarité bien établie des intérêts de tous les membres de l’Association.
- De plus, le mouvement social extérieur dont l’action est prépondérante sur la Société en général ne peut avoir sur le Familistère qu’un effet de répercussion bienfaisante.
- La gêne qui réside partout où le travail est en lutte avec le capital a fait comprendre aux membres ouvriers quelle puissance le Fondateur a mis entre leurs mains et les moins clairvoyants se sont vite rendu compte, par comparaison, de la différence qui existe entre l’état social extérieur et l’état harmonique dans lequel ils trouvent toutes les facilités de la vie et les garanties de l’existence par la possession du capital et par les institutions de la mutualité.
- Aujourd’hui plus que jamais comme à l’aurore de toutes les grandes rénovations, le monde se débat dans un malaise s°cial dont chacun cherche le remède.
- Un immense besoin d’apaisement plane sur l’humanité, et
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- c’est ce besoin, issu des révolutions du passé, qui a engendré le mouvement colossal auquel assiste notre génération.
- Lorsque les bourgeois juifs vinrent consulter le Christ afin de savoir s’ils devaient payer le tribut à César, le Nazaréen leur demanda quelle effigie était gravée sur les pièces de monnaie.
- — Celle de César, répondirent-ils.
- — Alors rendez à César ce qui est à César.
- Eh ! bien le César d’aujourd’hui auquel il faudra bientôt rendre le tribut qui lui est dû, c’est le travail ; car en vérité, Messieurs, la richesse est marquée à son effigie.
- Le mouvement social est constitué de tous les éléments du progrès :
- Liberté, solidarité, sciences, justice qui, comme une série de lignes convergentes se dirigent toutes vers un même but :
- Le mieux être pour l’ensemble de l’humanité.
- La seconde moitié du XIX0 siècle marquera dans l’histoire une ère nouvelle qu’elle doit à l’initiative de la Révolution Française ; à la fois par l’expansion qu’elle a donnée à la pensée humaine et par le développement que cette fin de siècle a imprimé à toutes les questions qui intéressent l’homme.
- Et si l’humanité n’a pas interrompu ses recherches dans les spéculations qui peuvent la conduire à la connaissance de ses origines, nous pouvons dire que c’est à partir de notre époque que l’homme a fait réellement acte de possession de la nature dont il dompte les forces, de plus en plus, pour les assimiler à ses besoins.
- Le progrès scientifique a été immense, et dans la science pure et dans ses applications. Il a engendré un déploiement de forces énorme et le seul regret que l’on puisse émettre, c’est que le développement moral, économique et social semble ne pas avoir marché de pair avec le mouvement scientifique.
- Il nous paraît qu’il ne doit plus en être ainsi et que dans ces dernières années la question sociale ait voulu faire oublier l’état de stagnation dans lequel elle était reléguée.
- L’instruction et l’éducation qui se répandent de plus en plus dans les centres travailleurs aident puissamment à la marche en avant, et ces milieux comprennent maintenant que c’est par l’application de la solidarité qu’ils arriveront à l’idéal entrevu par la Révolution Française :
- A Végalité dans la liberté.
- Du jour où le travailleur a sondé sa pensée, du jour où il & tâté sa chair et qu’il s’est aperçu que cette pensée et cette
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- chair sont faites des mêmes éléments que celles des classes devant lesquelles il avait été accoutumé à courber le front ;
- Du jour où le travailleur a compris qu’il n’y avait pas deux essences d’hommes; qu’il n’y avait au monde que le bien et le mal, le dernier exploitant le premier et abusant de la force d’inertie que lui ont toujours apportée les préjugés et les égoïsmes organisés ;
- De ce jour-là, disons-nous, il était rationnel que le peuple du travail essayât d’entrer dans la voie pratique de son amélioration morale et physique, et qu’il ne se contentât plus des promesses d’un bonheur hypothétique dans un avenir qui ne lui appartenait pas.
- Comprenant enfin que le travail est la mise en action d’une conception ; son but de mettre à la portée de tous l’objet de cette conception et d’engendrer ainsi une richesse nouvelle pour laquelle sa collaboration est indispensable ; comprenant que, par suite, sa force est la source des richesses où puisent à larges mains les classes privilégiées, le travailleur a voulu faire cesser le privilège, et, instruit par le passé, voulant arriver plus sûrement, voulant éviter les réactions des heurts brusques, il essaie aujourd’hui d’acquérir, de posséder ce capital qui depuis des siècles châtoie devant ses regards sans qu’il ait pu l’atteindre.
- De là ces tentatives coopératives, ces associations qui, quoique encore à l’état embryonnaire, sont déjà des puissances.
- Et si parfois le travailleur acculé par ses souffrances vient à vous qui pouvez vous donner toutes les satisfactions de la vie et brusquement, violemment, vous demande compte du passé et de sa misère présente; que cette violence et cette brusquerie n’aient sur vous, Messieurs, d’autre effet que d’augmenter votre indulgence pour le malheureux et votre désir de le tirer de l’état misérable dans lequel il se débat.
- Que sont les sociétés, les nations, sinon une coopération de tous les efforts des citoyens avec cette différence que dans la coopération, dans l’association proprement dites, la répartition des charges et des bénéfices est équitable.
- Souhaitons, Messieurs, que l’équité soit enfin reine du monde, et que le respect de la vie humaine pénètre dans les nations, afin que l’homme marche dans la vie la paix au cœur et l’esprit sans cesse tourné vers le juste, vers le bien, le vrai!
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- Souhaitons que l’œuvre de Godin trouve des imitateurs qui, le progrès aidant, feront peut-être mieux encore, et qu’enfin cette conception préhistorique et barbare qui a nom :
- « La lutte pour la vie, »
- soit à jamais détruite et remplacée par celle plus humaine de : « L’accord pour la vie. »
- ♦ *
- De vifs applaudissements ont, à plusieurs reprises, couvert la voix de l’orateur.
- La Flandre libérale dit, en terminant le compte-rendu de cette Conférence :
- «Nous ne saurions assez applaudir au fonctionnement rationnel des nombreux rouages de l’association du Familistère. Le tableau saisissant que le conférencier en a tracé d’une voix éloquente et convaincue, prouve que nous aurions tort de désespérer de l’avenir. Il doit puissamment encourager la Société libérale à persévérer dans la voie émancipatrice où elle est entrée.
- » Nous félicitons M. Bernardot du succès qu’il a obtenu et le remercions de nous avoir fait connaître une œuvre de vraie démocratie. » G. A.
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- IjA. QUESTION I3U LA PAIX
- Congrès de Chicago
- Voici le projet de programme du cinquième Congrès universel de la Paix, dressé par le Comité d’organisation. Le Bureau international de la Paix a demandé l’addition des sujets non compris à ce programme et qui figuraient à l’ordre du jour proposé par lui.
- I. — Séance d’inauguration.
- a) Discours de bienvenue.
- b) Discours du président du Congrès.
- c) Réponses des délégués des différents pays.
- II. — Les Sociétés et les Congrès de la Paix.
- a) Origine des Sociétés de la Paix, leurs principes et leur but.
- b) Historique et travaux des Sociétés de la Paix en Europe.
- c) Historique et travaux des Sociétés de la Paix en Amérique.
- d) Origine et développement des Congrès de la Paix et des Conférences interparlementaires.
- III. — La guerre au point de vue économique.
- a) Destruction de vies humaines.
- b) Troubles apportés au commerce, etc.
- c) Charges supportées par les peuples.
- IV. — La femme et la guerre.
- a) Le fléau de la guerre et la femme.
- b) Influence de la femme sur la guerre ou la paix.
- c) Organisation de Sociétés féminines en faveur de la paix.
- V. — L’arbitrage international.
- a) Histoire et possibilité démontrée de l’Arbitrage interna* tional.
- b) Les traités d’Arbitrage et les difficultés que rencontre leur Conclusion. Tribunaux d’Arbitrage et difficultés de les créer pour des cas particuliers.
- c) Organisation d’un tribunal international d’Arbitrage, ses avantages, sa constitution, ses pouvoirs* sa procédure, son siège.
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- VI. — Droit international.
- a) Influence du droit international en faveur de la paix. Possibilité de le faire codifier par une Cour permanente internationale d’arbitrage.
- b) Le Congrès pan-américain : ses résultats.
- VII. — Union fraternelle des peuples.
- a) Fausse notion du patriotisme ; animosités internationales et moyens d’y mettre fin.
- b) La langue, la littérature, les arts, les sciences, le commerce, etc... comme bases d’une union fraternel, e.
- c) Les relations véritables qui doivent exister entre la nationalité et l’internationalisme.
- VIII. — Conflits entre le travail et le capital.
- a) Tribunaux pour le réglement des difficultés ouvrières; principes qui doivent présider à leur établissement.
- b) Comités nationaux d’arbitrage et comités de conciliation.
- c) Arbitrage pour les différends commerciaux exercé par les Chambres de commerce et autres organisations similaires.
- IX. — Services du dimanche 20 août.
- a) La guerre au point de vue social et moral.
- b) Principes religieux du mouvement de la paix.
- Des rapporteurs sur chaque question seront désignés à l’avance.
- Le Congrès s’ouvrira le 14 août 1893 dans le Permanent Memorial Art Palace de Chicago, sous la présidence de M. le Dr Benjamin Trueblood ; il tiendra dix séances du 14 au 20 août, — outre des Conférences spéciales.
- Le Président de la République des Etats-Unis, les secrétaires d’Etat et les membres du Parlement ont été invités à y assister.
- Le Comité universitaire international
- Nous extrayons du Mouvement pacifique dans les deux mondes, publié hebdomadairement par le journal La Paix, les lignes suivantes :
- « Il existait depuis le congrès de Berne un comité d’étudiants, dont M. Jacques Dumas était Pâme, au moins en France, et qui recruté dans plusieurs pays, se proposait d’agir sur les conditions générales de l’enseignement et de la vie
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- dans les universités, pour parvenir à en transformer l’esprit trop exclusivement national.
- » Dans une réunion tenue le 21 mai chez notre éminent ami M. Charles Richet, et à laquelle assitait le principal inspira-* teur de cette grande idée, M. Hodgson Pratt, il a été décidé que le comité, pour devenir accessible aux personnes d’âge mûr qui s’intéressent aux questions d’enseignement, prendrait le titre de Comité universitaire international.
- » M. Jacques Dumas a bien voulu tracer pour nous le programme de ce nouveau comité dont nous saluons avec joie la formation.
- » Nous voulons, dit-il, que la vie universitaire devienne de plus en plus internationale et que ceux qui reçoivent dans les divers pays civilisés le même enseignement supérieur, dont l’esprit se forme d’après les mêmes principes et dont l’intelligence doit dès lors comprendre que ce qui est vérité d’un côté des frontières, ne saurait être erreur au delà, que tous ceux, en un mot, à qui ont été démontrées l’unité de la science, l’unité de la conscience et l’unité de la vie aient à cœur de réaliser aussi l’unité de l’humanité.
- » — Pour cela trois réformes sont nécessaires :
- » En premier lieu, il faudrait donner, dans les programmes d’enseignement, une bien plus grande importance au droit comparé et à l’histoire comparée. Les jeunes générations, élevées jusqu’ici avec des idées beaucoup trop exclusives, ont toujours été tentées de tout ramener à leur propre pays.
- » Il leur a semblé que leur patrie avait seule droit à l’existence, que seule elle avait été glorieuse dans le passé ; que seule elle était juste dans le présent. .
- » En second lieu, il faudrait multiplier pour les étudiants les moyens de faire une partie de leurs études à l’étranger, et pour cela il convient de faciliter également leurs conditions de scolarité et leurs conditions d’existence dans les autres pays.
- » En troisième lieu, il faudrait augmenter pour la totalité des étudiants les occasions de rencontre en rendant périodiques les fêtes internationales. »
- Ce programme nous semble excellent et nous nous y rallions de tout cœur.
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- La pétition suisse en faveur de la paix
- Voici la conclusion de la pétition adressée au gouvernement helvétique par les amis de la paix, en exécution de la décision prise par le congrès de Berne :
- « Donnez un bel exemple en affirmant à tous, en même temps que notre ferme intention de transmettre intact à nos enfants l’héritage patriotique de nos pères, la grande pensée humanitaire qui se résume dans les efforts des amis de la paix et de l’arbitrage pour régler les différends entre nations ! Et pour que cette affirmation ait une base pratique, nous nous permettons de vous demander une double manifestation de bienveillance internationale qui sera comme le corollaire pacifique des dépenses considérables que la Suisse est toujours prête à s’imposer pour sauvegarder son indépendance. La première de ces manifestations pratiques consisterait à revêtir d’un caractère officiel la délégation du groupe suisse parlementaire à la Conférence de la Paix qui se réunira cette année à Christiania. La seconde aurait pour effet l’allocation d’une minime subvention annuelle au Bureau international de la Paix qui a été institué à Berne par les Sociétés de la Paix du monde entier et qui, régulièrement inscrit au registre du commerce suisse avec personnalité juridique, sert de trait d’union permanent entre les différents groupes dont les efforts sont dirigés vers ce grand progrès de l’esprit humanitaire. D’autres Etats ont déjà pris à leur charge les frais de la délégation de ces pays aux Conférences interparlementaires, mais la Suisse serait la première à allouer une subvention au Bureau international de la paix. En accueillant favorablement cette double demande, les autorités de notre chère patrie mériteraient la reconnaissance de tous ceux qui voient dans le maintien de la paix en Europe la condition essentielle de tout bonheur au sein des familles. »
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- La pétition française en faveur de la paix
- Le Comité français de pétitionnement en faveur de la Paix a établi son Secrétariat général à Paris, place Saint-Sulpice, à la Mairie du VIe arrondissement, qui a bien voulu mettre gracieusement un local à sa disposition. M-J. Dumas a été nommé Secrétaire. Ce pétitionnement est bien accueilli en France par la presse et le public,
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- Un arbitrage
- Le Chili et le Pérou ont convenu de soumettre à l’arbitrage du Président du Tribunal fédéral suisse un litige relatif à la répartition de sommes versées par le Chili à la Banque d’Angleterre pour être distribuées aux créanciers du Pérou, et provenant de l’exploitation de gisements de guano concédée au Chili sur des provinces péruviennes par le traité de paix de 1882.
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les Universités allemandes et l’admission des femmes aux cours des facultés
- Nous empruntons'à la Revue internationale de renseignement, du 15 avril 1893, les intéressantes informations qui suivent :
- 11 résulte de l’enquête ouverte sur la question que la plupart des Universités se sont prononcées pour la négative, ou ont écarté le problème en se déclarant désintéressées.
- A Berlin, les facultés de théologie, de droit et de philosophie se sont réfugiées dans l’abstention. La faculté de médecine déclare maintenir la situation existante, c'est-à-dire admettre les femmes à titre d’auditeurs libres sur autorisation spéciale du recteur. La même solution a été acceptée par la faculté de philosophie de Gôttingen ; les autres facultés se prononcent pour la négative.
- L’honorable professeur et docteur Pierstorff, de l’université d’Iéna, a saisi l’occasion pour résumer la situation des femmes au point de vue de l’admission aux études académiques dans les divers pays du monde. Nous lui empruntons quelques détails intéressants :
- En Hollande, en Portugal et en Espagne, les femmes n’ont jamais été admises aux universités : néanmoins, dans les dix dernières années, 75 femmes ont conquis des grades académiques à Bruxelles, dont 14 en médecine, 17 en pharmacie, 24 en sciences naturelles ; deux ont même obtenu le doctorat dans cette matière. ’
- En France, de 1866 à 1882, Î09 femmes ont obtenu des grades ; en 1886, on comptait, à la faculté de médecine de Paris 103 femmes, dont 8 seulement de nationalité française.
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- En Suisse, depuis la décision de l’Université de Zurich qui a ouvert ses portes aux femmes en 1867, celles-ci ont conquis peu à peu l’admission à tous les cours : ce sont surtout les étrangères qui bénéficient de ce privilège. Dans le semestre d’hiver 1890-1891, on comptait sur un total de 2315 élèves des universités suisses, 229 femmes. L'admission de ces dernières à l’examen d’Etat pour l’exercice de la médecine date de 1871.
- La Suède, le Danemarck et l’Italie ne mettent aucun obstacle à l’admission des femmes aux grades universitaires. La Russie a ouvert, de 1872 à 1887, des cours spéciaux aux étudiantes en médecine. En 1887, on comptait 700 femmes exerçant la médecine, sur 18.000 praticiens russes. En Autriche, les femmes sont reçues comme élèves libres ; on cite toutefois deux ou trois doctoresses en médecine dont l’une a été officiellement envoyée en Bosnie pour soigner les femmes mahomé-tanes. L’Angleterre a su admirablement utiliser à ce point de vue les femmes médecins formées à l’école de médecine féminine de Londres ; les doctoresses anglaises obtiennent dans l’Inde un grand et légitime succès.
- Nous n’insisterons pas sur la liberté laissée aux Etats-Unis à toute femme qui désire suivre les cours les plus élevés et conquérir les grades. Ces faits sont universellement connus.
- Il sera plus intéressant de relever les conclusions du grand travail de M. le professeur Pierstorff. Il accepte en principe l’admission des femmes à tous les cours universitaires ; mais il souhaite, avec raison, que la voie leur soit aplanie par une préparation méthodique dans des établissements secondaires.
- Cette préparation existe partiellement et imparfaitement en Allemagne, soit au lycée Victoria de Berlin, soit dans les instituts de Cologne, Darmstadt et Leipzig.
- Chose singulière, c’est en Roumanie que le mode de préparation préconisé par notre auteur, est le plus pratiquement développé. Il existe, à Jassy et à Bukarest, des gymnases de jeunes filles préparant au baccalauréat, grade 'qui ouvre les portes de l’enseignement supérieur. Aussi compte-t-on en Roumanie nombre d’étudiantes en belles-lettres, et une proportion appréciable d’étudiantes en droit et en médecine. La progression moyenne des inscriptions féminines dans ces deux dernières facultés est annuellement de 2 â 3.
- U existe, en Roumanie, deux doctoresses en médecine pourvues de fonctions officielles; on y remarque également plu-
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- sieurs femmes-avocats, autorisées à plaider devant les juges, de paix.
- On sait qu’en Allemagne fonctionnent des associations importantes, qui se sont donné pour mission d’étendre les privilèges universitaires des femmes; l’une d’elles, qui s’appelle la Réforme, a adressé, dans ce but, cinq pétitions successives à la Chambre des députés de Prusse. On a vu plus haut que, malgré l’évidente mauvaise volonté des Universités, les femmes gagnent du terrain en Allemagne. Les Facultés de philosophie renonceront probablement, dans un délai plus ou moins rapproché, à leur opposition systématique.
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- Nous lisons d’autre part dans le Rappel, que le docteur Léo Pochhammer, élu récemment recteur de l’Université de Kie!, a consacré son discours inaugural à la question de l’admission des femmes aux études universitaires. Il s’est prononcé en faveur de cette réforme et a fait appel aux sentiments chevaleresques de la jeunesse universitaire allemande pour qu’elle ne s’oppose pas à ce progrès nouveau.
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- Les universités anglaises et les femmes
- Le rapport annuel que vient de publier l’Université de Londres a dû convaincre le public de l’extrême injustice et de la folie de l’ancien système qui exclut les femmes de tous les honneurs universitaires. Le vice-chancelier a exprimé la satisfaction que devait éprouver tout homme cultivé en constatant qu’un très grand nombre de femmes viennent de passer de brillants examens à l’Université de Londres : « C’est une des meilleures garanties que nous puissions avoir, a-t-il dit, des progrès de l’éducation pendant la prochaine génération. » Sur 472 étudiants qui se sont tirés à leur honneur de l’épreuve des examens, il y avait 104 jeunes filles. Les étudiantes ont remporté les premiers prix dans six des matières sur lesquelles elles ont été examinées : la science morale, la physiologie, le français, l’anglais, l’allemand et la botanique.
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- En revanche, le conseil général de la Société royale de géographie vient de décider que, désormais, elle ne ferait plus aucune élection de femme. Et cette mesure a été votée par 237 voix contre 144. (Vharmonie sociale)
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- La fille-mère en Norwège.
- Aux termes de la loi du 18 juin 1892, les articles additionnels suivants ont été incorporés au code pénal norwégien, chapitre 14 des attentats à la vie :
- 10. — Sera passible d’une amende, d’emprisonnement ou des travaux forcés au cinquième degré (de 6 mois à 3 ans) celui qui, ayant rendu enceinte, hors mariage, une femme ou fille et s’étant ensuite soustrait volontairement à l’obligation de lui fournir le nécessaire pendant sa grossesse ou au moment de ses couches, la met ou contribue à la placer dans un état d’abandon ou de besoin dans lequel elle se rend coupable d'un acte criminel constituant avant ou après la naissance de l’enfant, soit un danger pour la vie, soit un attentat à la vie de cet enfant.
- 11. — Sera passible d’emprisonnement ou de travaux forcés au cinquième degré celui qui, sachant qu’une femme ou fille enceinte de ses œuvres, hors mariage, prémédite un acte criminel constituant avant ou après la naissance de l’enfant, soit un danger pour la vie, soit un attentat à la vie de cet enfant, néglige de prendre les mesures nécessaires pour empêcher l’accomplissement de cet acte. Si l’acte criminel a reçu son exécution et a eupour résultat la mort de l’enfant, la peine des travaux forcés au quatrième degré (jusqu’à six ans) pôurra être appliquée.
- 12. — Seront passibles d’une amende ou d’un emprisonnement les parents, chefs de famille ou personnes dans une situation analogue qui, négligeant de fournir l’aide nécessaire, pendant sa grossesse ou au moment de ses couches, à une femme ou fille faisant partie de leur ménage, la mettent ou contribuent à la mettre dans un état d’abandon ou de besoin dans lequel elle se rend coupable d’un acte criminel constituant, avant ou après la naissance de l’enfant, soit un danger pour la vie, soit un attentat à la vie de cet enfant. Les personnes mentionnées ci-dessus seront également passibles des mêmes peines lorsque, sachant ou ayant des motifs sérieux de soupçonner qu’une femme ou fille faisant partie de leur ménage dissimule une grossesse, ils auront négligé de la mettre en demeure de reconnaître l’état dans lequel elle se trouve, et que cette omission de leur part aura été une des causes ayant contribué à ce que la dite femme ou fille pût
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- mettre à exécution un des actes criminels prévus dans les articles précédents.
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- Le congrès féministe de Chicago
- C’est par le congrès des femmes qu’a été inaugurée à Chicago la série de congrès qui doit marquer la magnifique Exposition qui se tient actuellement dans cette ville.
- Le congrès a tenu une séance inaugurale monstre, où 12,C00 personnes du sexe féminin, de tous les âges et de toutes les nationalités, étaient présentes. Cinquante-sept associations étrangères sont représentées à cette conférence. C’est après l’élément américain, l’élément anglais et l’élément allemand qui dominent.
- Nous reviendrons sur cette importante manifestation.
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- Les libres penseurs et la cause féministe
- Les libres-penseurs belges réunis en congrès à Herstall, ont voté une résolution déclarant que « la femme étant un être humain au même titre que l’homme, elle a absolument droit au développement intégral de ses facultés », et que les libres-penseurs appuieront énergiquement ses revendications en faveur de l’égalité absolue avec l’homme dans le domaine économique, civil, politique et social.
- Les libres-penseurs sont nombreux dans tous les pays du monde. Ils pourront faire beaucoup pour la cause féministe s’ils conforment leurs actes à leurs décisions.
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- Les châtiments corporels en Russie
- Un ukase promulgué tout récemment abolit les châtiments corporels infligés jusqu’à présent aux femmes condamnées à la déportation.
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- Un congrès féministe à Bruxelles
- Il est question, de tenir à Bruxelles, à l’occasion de l’Exposition de 1895, un congrès féministe ; il constituerait une branche du congrès des Sciences sociales, qui probablement se réunira à cette époque.
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- ALLEMAGNE
- Enseignement primaire.
- Nous extrayons de la statistique sur l’enseignement qui vient de paraître les données suivantes : il y a dans l’empire entier 56,563 écoles (dont 34,742 pour la Prusse), dans lesquelles 7,925,688 enfants (4,916,476 pour la Prusse) reçoivent l’enseignement de 120,032 instituteurs (70,767 en Prusse), parmi lesquels sont comprises 13,750 institutrices (en Prusse 8,494). Dans l’Allemagne non prussienne, chaque instituteur a en moyenne 61 élèves; ce nombre monte à 70 en Prusse.
- Les dépenses totales pour l’enseignement, non compris celles relatives à l’administration, à l’inspection, â la formation des instituteurs, etc., atteignent en chiffres ronds, 303 millions de francs, dont 86,631,000 sont à la charge de l'Etat.
- La population de l’Allemagne étant de 49,428,700 habitants, la population scolaire est de 16,03 pour cent de la population totale (16.54 pour cent en Prusse). Les frais d’enseignement reviennent à fr. 37,22 par enfant en Prusse et à 40 fr. dans le reste de l’Allemagne. Cela représente une contribution par tête d’habitant de fr. 6.11 en Prusse et de 6.25 dans le reste de l’Allemagne. [La Justice, Bruxelles).
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- Programme politique des Socialistes.
- Au cours de la période électorale qui s’est terminée par l’éclatant succès des socialistes, M. Liebknecht devait prononcer à Metz, un grand discours programme. La réunion dans laquelle le discours devait être prononcé fut dissoute ; mais le programme, en français et en allemand, a été affiché sur les murs de Metz. Nous en donnons les principaux points, à cause de l’intérêt qu’il présente comme résumé des revendications politiques du parti socialiste ouvrier allemand :
- 1° Suffrage universel égal et direct avec vote secret pour tous les sujets allemands âgés d’au moins vingt ans, sans distinction de sexe, pour toutes les électrons et tous les votes :
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- 2° Législation directe par le peuple au moyen du droit d’initiative et de veto;
- 3° Education de la milice militaire, défense du pays par le peuple et non par les armées actives;
- La question de la guerre ou de la paix soumise aux représentants du peuple;
- 4° Abrogation de toutes les lois qui restreignent ou suppriment la libre manifestation de la volonté et le droit des assemblées ou réunions ;
- 5° Abrogation de toutes les lois qui établissent l’infériorité de la femme vis-à-vis de l’homme, relativement au droit public et privé ;
- 6° La religion doit être une affaire privée n’intéressant que la conscience de chacun; toute contribution en faveur de l’Eglise doit être supprimée;
- 7° Laïcisation de l’école, instruction obligatoire;
- 8° Gratuité de la justice; indemnités aux victimes des erreurs judiciaires; abolition de la peine de mort;
- 9° Gratuité du secours médical, de l’accouchement et des médicaments ;
- 10° Impôt sur le revenu et la fortune, augmentant graduellement pour faire face à toutes les dépenses publiques; déclaration obligatoire de tous ces revenus.
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- FRANCE
- Le Congrès ouvrier catholique, tenu dernièrement à Reims, a voté un certain nombre de vœux, parmi lesquels nous relevons celui-ci :
- « Constitution dans chaque métier de syndicats composés exclusivement d’ouvriers parallèlement à la constitution de syndicats de patrons du même métier. Les deux syndicats auront à désigner chacun de leur côté le même nombre de délégués pour constituer le conseil du métier auquel il appartiendra de discuter et de trancher toutes les questions intéressant les syndicats. »
- Un autre vœu a été émis en faveur de l’extension du système coopératif.
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- Crédit agricole et populaire.
- Une délégation des associations ouvrières de production et des syndicats professionnels a soumis au gouvernement les
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- LE DEVOIR
- deux vœux suivants, concernant le projet de loi voté par la Chambre des députés le 1er mai 1893, et ayant pour objet la création d’une banque centrale de crédit agricole et populaire.
- Premier vœu : Que la future Société centrale de crédit agricole et populaire consente des prêts à long terme aux associations ouvrières de production et que leurs remboursements aient lieu par annuités, comprenant le taux d’intérêt et d’amortissement.
- Deuxième vœu : Qu’aux sociétés intermédiaires de crédit, unies ou fédérées, en vue de garantir les annuités, soit accordée la personnalité civile.
- ITALIE
- Le Congrès des Sociétés coopératives.
- Le journal Credito e cooperazione publie le rapport déposé au cinquième congrès des sociétés coopératives italiennes, à l’appui d’un projet de statuts pour une ligue nationale des coopératives. Le rapport contient de très intéressants détails sur le mouvement coopératif italien.
- Au 30 mars 1893, le Bulletin du ministère de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, dans lequel sont publiés les statuts de toutes les sociétés coopératives légalement consti-
- tuées, donne le détail suivant :
- Sociétés coopératives de consommation................. 324
- Sociétés coopératives de main-d’œuvre................. 386
- Sociétés coopératives de production.................. 143
- Sociétés coopératives de construction de maisons.... 87
- Sociétés coopératives d’assurances................... 28
- Sociétés coopératives agricoles...................... 17
- Laiteries sociales................................... 44
- Syndicats agricoles.................................... 23
- Cantines coopératives.................................. 11
- Fours coopératifs....................................... 9
- Pharmacies coopératives................................. 4
- Sociétés coopératives mixtes (main-d’œuvre et consommation, consommation et crédit, etc.)................. 42
- Sociétés coopératives diverses......................... 32
- Banques populaires................................... 723
- Caisses rurales..................................... 101
- Total................ 1.974
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Ces résultats sont loin de donner une idée exacte du mouvement coopératif italien. Des laiteries sociales qui dépassent 500, seules, 44 sont légalement constituées ; nombre de magasins de consommation, principalement dans le Piémont, ainsi que des sociétés de secours mutuels, ne sont pas reconnus, etc.
- Abordant l’idée d’une Ligue unique, nationale, les rédacteurs annoncent leurs desiderata : « Dans tous les cas, toutes les sociétés du même type, d’une région déterminée, constitueraient le groupe local ; les groupes locaux constitueraient la fédération; les fédérations se résumeraient dans la Ligue Nationale, laquelle aurait pour fin suprême de coordonner tous les travaux coopératifs en harmonie avec le mouvement général des organisations et des améliorations de la classe ouvrière. »
- Et cela leur semble possible puisque l’association des banques populaires est constituée de la sorte. C’est un modèle que la pratique a mis à l’épreuve et dont les résultats sont encourageants. Ils désirent le généraliser en englobant toutes les coopératives sous une même impulsion.
- Nous souhaitons bonne chance à leurs efforts.
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- * *
- ANGLETERRE
- Le Congrès des Sociétés Coopératives. — Le Congrès annuel de la coopération s’est tenu à Bristol dans le commencement de juin.
- C’est un haut dignitaire ecclésiastique, le doyen anglican de Bristol, qui a offert la bienvenue aux délégués. C’est le socialiste Tom Mann qui a prononcé le discours inaugural.
- Nous rendrons compte prochainement de ce Congrès.
- * *
- Assurances Ouvrières. — Il se poursuit actuellement en Angleterre, à l’instigation de M. Chamberlain, une campagne énergique en faveur d’une organisation des assurances par l’Etat. Les Friendly Societies qui, en 1886, étaient au nombre de 17,845 avec 6,703,249 membres et possédaient un avoir de 20,352,256 livres, font à ce mouvement une opposition identique à celle que les mineurs de Durham ont dirigée contre la fixation de la journée de travail à huit heures. Il est à présumer que cette opposition ne sera pas plus efficace que celle des mineurs de Durham.
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- LE DEVOIR
- BELGIQUE
- Les cuisines populaires Gantoises. — Il existe à Gand une société qui a pour nom : Société libérale pour l'étude des sciences et des œuvres sociales, et qui me paraît devoir être classée dans la catégorie des orthodoxes, quoique son programme fasse appel à tous les hommes de bonne volonté, sans distinction d’opinions politiques ou religieuses.
- Cette société, fondée depuis un an environ, après une série de conférences faites par différents orateurs *. de Ridder, Félix, Jottrand, de Molinari, Jules Guesde, etc., vient de passer du théorique au pratique. Elle vient de fonder, au moyen d’une combinaison financière que nous aurons prochainement l’occasion de présenter au Parti, pour la réalisation d’un autre ordre de choses, la société anonyme des Cuisines populaires gantoises, société ayant pour but : « d’améliorer les conditions de l’alimentation populaire, » et pour objet : « la vente d’aliments à bon marché et l’exploitation de restaurants. »
- Exposons de suite la combinaison financière.
- La coopération n’offrant pas, quant à présent, Tes garanties de réussite nécessaires dans une exploitation aussi complexe et difficultueuse que celle d’un restaurant, les organisateurs s’arrêtèrent à la société 'anonyme par actions; et pour donner à cette association le caractère démocratique qu’elle doit avoir, mirent le taux de l’action à 25 fr. payable par dixièmes. Ces actions rapportent un intérêt de 3 0/0; le surplus des bénéfices est affecté : 1° au placement légal de 5 0/0 pour le fonds de réserve; 2° à une répartition de 10 0/0 entre le personnel à titre de participation aux bénéfices; 3° à la constitution d’un fonds de prévision destiné à développer les installations sociales.
- Après avoir arrêté un local à proximité des plus grands établissements industriels de la ville et avoir recruté son personnel, qui est placé sous la surveillance des consommateurs eux-mêmes, représentés par les commissaires nommés chaque semaine et chargés de recueillir les réclamations, la commission d’organisation s’occupa de l’installation matérielle.
- Le gaz fut choisi comme combustible à cause de l’économie qu’il permet de réaliser même avec les dépenses d’installation. La discipline de la salle à manger fut laissée la plus libérale possible, de façon à se rapprocher du chez soi. Les services d’alimentation furent organisés, Pour les débuts ils se limi-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- tent à un service de consommation sur place et à un service
- à emporter.
- Les prix ont été Axés à :
- Soupe............................... 0 05
- Viande, poissons, œufs.............. 0 15
- Pommes de terre..................... 0 05
- Légumes............................. 0 05
- Bière...................... 0 05 et 0 10
- Pain................................ 0 05
- Ce qui permet aux ouvriers des usines d’alentour de prendre leurs repas à des prix variant de 30 à 50 centimes, pain et bière non compris, et de réaliser ainsi une économie de quelques sous sur les prix qu’ils payaient autre part; ils ont en plus le bénéfice d’une meilleure qualité de produits.
- Il y a donc là une amélioration à laquelle nous applaudissons.
- Mais nous aimerions voir les ouvriers s’intéresser plus directement à cette œuvre et en faire leur bien propre. A l’heure actuelle, sur 52 actionnaires possédant 470 actions, une douzaine d’ouvriers seulement figurent. C’est trop peu. Il est certain que le but de l’œuvre est louable en l’espèce, mais il nous déplaît fort de voir la classe bourgeoise tirer de là un bénéfice, si minime soit-il. Espérons que le prolétariat belge, généralement si uni, comprendra l’utilité de cette réforme et l’appliquera en son entier, en se rendant tout à la fois actionnaire et consommateur.
- (.Moniteur des Syndicats ouvriers).
- * if
- Les unions professionnelles de métiers. — M. Schol-laert (Louvain) déposait, le 9 juin, à la Chambre, le rapport de la section centrale, qui a examiné le projet de loi sur les unions professionnelles de métier. Elaboré par la commission du travail en 1887, ce projet est l’œuvre de M. Adolphe Prins, inspecteur général des prisons, professeur de droit pénal à rUniversité de Bruxelles. Il constitue les unions professionnelles en personnes civiles moyennant certaines conditions légales, et leur reconnaît le droit de posséder les immeubles nécessaires à leur installation et celui de recevoir des dons et legs, strictement affectés à l’accomplissement de leur mission spéciale. Cette question est l’une de celles que M. Constans traitait récemment à Toulouse en parlant des syndicats ouvriers.
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- LE DEVOIR
- Le Congrès international des mineurs. — Le Congrès international des mineurs, tenu à la fin du mois de mai à Bruxelles, a adopté une résolution tendant à limiter la journée de travail dans les mines à huit heures.
- Par une autre décision, il a adopté le principe de la grève générale pour le cas où les divers gouvernements refuseraient cette mesure.
- Cette dernière décision a été votée par 974.000 voix, contre
- 120.000.
- Les Français, les Belges, les Autrichiens-Hongrois et les Allemands ont voté pour avec la grande majorité des Anglais, contre 100 000 de Durham et 20.000 du pays de Galles. C'est donc une majorité de 854.000 voix.
- ¥ *
- Conseil de l’Industrie et du Travail. — Une élection pour le Conseil de l’industrie et du travail a eu lieu dernièrement à Gand. Sur 16.300 inscrits, 12,000 électeurs environ ont pris part au scrutin. Les socialistes ont obtenu 6.000 voix environ, les antisocialistes catholiques 4.000 et les libéraux 1.200 voix.
- Les socialistes ont fêté leur triomphe, arborant des drapeaux dans tous les locaux socialistes et en parcourant la ville en cortège.
- On sait que des Conseils de l’industrie et du travail sont institués, en vertu de la loi du 16 août 1887, dans toute localité où l’utilité en est constatée.
- Ces Conseils ont pour mission de délibérer sur les intérêts communs des patrons et ouvriers, de prévenir, et au besoin, d’aplanir les différends qui peuvent naître entre eux. Ils se divisent en autant de sections qu’il y a dans la localité d’industries distinctes, réunissant les éléments nécessaires pour être utilement représentées.
- Chaque section est composée, en nombre égal, de chefs d’industrie et d’ouvriers, tels qu’ils sont définis par la loi organique des Conseils de Prud’hommes. Ce nombre ne peut être inférieur à six, ni excéder douze. Les ouvriers choisissent parmi eux, suivant le mode et dans les conditions fixées par la loi des prud’hommes, les délégués qui doivent les représenter dans le sein de la section. Us désignent en même temps des suppléants. Si les chefs d’industrie sont en nombre plus considérable que celui qui est fixé pour faire partie du conseil,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ils désignent parmi eux ceux qui doivent les représenter. Si le nombre est insuffisant, il est complété par les chefs d'industrie similaire, pris dans les localités voisines et désignés par la députation permanente.
- Le mandat des chefs d’iiidustrie et celui des ouvriers est de trois ans.
- *
- + *
- SUISSE
- Syndiqués et non-syndiqués. — Vers la fin du mois de mai, des troubles graves ont éclaté à Saint-Imier, centre important pour la fabrication de l'horlogerie, dans le Jura bernois.
- Quelques jours auparavant, une trentaine d’ouvriers libres de la fabrique Spielmanh avaient demandé aide et protection à la police contre les syndiqués, qui voulaient les contraindre, par des menaces, à adhérer au syndicat.
- VUnion ouvrière fît des manifestations devant une fabrique qui renvoyait systématiquement tous ceux de ses ouvriers qui adhéraient au syndicat.
- Quelques pierres sont d’abord lancées, puis une grêle de projectiles s’abat sur la fabrique. Environ 300 carreaux sont brisés. L’intérieur des ateliers est rempli de débris de verre. Cette scène dure deux heures.
- Le Conseil municipal se réunit d’urgence; le maire fait sonner le tocsin et battre la générale dans les rues ; il fait appel aux sauveteurs auxiliaires, aux pompiers, aux hommes de piquet. Ayant réuni une petite troupe, le maire se met à sa tête, descend vers la fabrique et somme les émeutiers de se retirer. Puis, les pompiers ouvrent des conduites d’eau et inondent la foule, qui proteste par ses clameurs.
- A ce moment, un anarchiste, nommé Dubois, s’écrie que l’heure de la vengeance est arrivée. Un jet d’eau habilement dirigé ferme la bouche de l’orateur. Alors une mêlée générale se produit. Une vingtaine de personnes sont blessées. Un individu a la tête fendue d’un coup de hache.
- Des renforts sont demandés. Plusieurs arrestations sont opérées. La plupart des manifestants arrêtés appartiennent au comité de VUnion ouvrière. Enfin le calme renaît.
- Le Temps a émis, au sujet de cette échauffourée, les réflexions suivantes ;
- On a vu à Saint-Imier et autre-part se présenter les mêmes
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- LE DEVOIR
- problèmes qui agitent l’Angleterre ouvrière et qui viennent, par exemple, de provoquer la grande grève des docks de Hull. Les rapports des syndiqués et des non-syndiqués, soit entre eux, soit avec les patrons, sont à l’origine des troubles du Jura bernois, comme à celle du conflit du port anglais.
- Il est à regretter que les intéressés se soient laissé entraîner à des actes de violence qui ont surpris et peiné l’opinion ; il n’en ressort qu’avec une plus forte évidence que cette question des relations des syndicats ou trade-unions avec la masse des ouvriers dit libres ou hors cadres et les capitalistes, est une de celles qui demandent à être étudiées de plus près et réglées avec le plus de soin, soit par les mœurs, soit, si la nécessité en est démontrée, par la loi.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp» Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GOBUST
- (Suite.)
- Réunion du 12 Juillet 1877
- Le fondateur du Familistère informe ses auditeurs qu*il apporte un Règlement provisoire pour la constitution et le fonctionnement des Groupes et Unions.
- Avant de le lire à Rassemblée, il donne la parole à l’un des auditeurs qui a demandé à faire une communication.
- Cet auditeur se lève et lit la lettre suivante :
- « Monsieur Godin,
- » Dans votre dernière conférence vous avez dit que les » groupes n’auraient presque rien à faire.
- » D’après ma conviction, les groupes du Familistère doi-» vent avoir pour mission de se rendre compte de la manière » dont se font les divers services.
- » De se réunir en séance, chaque membre donnant connais-» sance des améliorations qu’il juge à propos d’apporter dans » le service.
- » D’engager les dames employées dans les magasins à être » toujours bien affables, engageantes et convenables envers » les clients du Familistère et même envers les étrangers qui » viennent faire leurs provisions dans les magasins.
- » De faire en sorte qu’il n’existe point de partialité, que » chaque client, petit ou grand, puisse à son tour de rôle » acheter les marchandises qu’il lui plaît et qui doivent tou-» jours être visibles, que ce soit toujours le premier qui ait le » choix.
- » Dans la boucherie, par exemple, où la viande se trouve à » plusieurs prix, ne convient-il pas que les morceaux décou-» pés soient toujours à la disposition du premier arrivé.
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- » Je ne prétends pas dire que ces services ne se fassent pas » de cette façon, c’est tout simplement un éclaircissement que » je demande au sujet des attributions des groupes du Fami-» listère.
- » J’ai pris pour exemple ces magasins, parce que, suivant » moi, nous devons tendre à ce que ces marchandises soient » au meilleur compte possible; c’est par la bonne gestion qu’on » attirera la clientèle, qu’on pourra effectuer des ventes plus » considérables, d’où pourront résulter une augmentation de » bénéfices, une baisse sur le prix de nos consommations » journalières, une plus forte rétribution aux employés de ces » divers services et enfin une plus large part dans la réparti-» tion des bénéfices.
- » Je prierai donc Monsieur Godin de nous faire une réponse » sur ces sujets. »
- Le fondateur du Familistère reprend la parole et dit en substance :
- La lettre qu’on vient d’entendre contient une part de vérité, mais elle exagère un peu les attributions des groupes pour la phase de début où nous sommes.
- Les groupes auront, nous l’avons déjà dit, peu à faire pour commencer. Ils auront surtout à se rendre compte eux-mêmes de leur mission. L’orateur que vous venez d’entendre voit les groupes dans un rôle actif; il n’en sera pas ainsi au début. On devra s’occuper beaucoup plus des choses que des personnes.
- Tout ce qui intéressera l’hygiène de l’établissement, la qualité des produits mis en vente aux divers comptoirs, devra d’abord occuper l’attention des groupes du Familistère.
- Les employés des divers services, dames et hommes, feront eux-mêmes partie des groupes et comprendront ainsi indirectement ce qu’ils ont à faire.
- Une des premières choses qui résultera de la constitution des groupes sera de vous habituer tous aux formes courtoises de la discussion. Peu de gens savent, de prime abord, discuter
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- sans se passionner et se fâcher, si l’on ne se rend vite à leurs raisons. C’est à suivre le débat avec bienveillance et bonne humeur qu’il faudra pourtant s’exercer dans les groupes.
- Le fonctionnement en serait impossible sans cela. C’est pourquoi d’un autre côté il est si nécessaire de bien délimiter l’objet du travail de chaque groupe. Alors chacun saura sur quoi l’examen doit porter et dans quelles limites il faut s’enfermer.
- « Pour en revenir aux observations du précédent orateur, je dois déclarer, » poursuit J.-B.-A. Godin, «que les privilèges pour qui que ce soit sont déplacés à mes yeux et que personne ne doit être servi avant le premier entré dans un magasin, si petit que puisse être ce premier entré.
- » Quant à la partie de la communication concernant le prix des marchandises, il y a erreur de croire que le prix de vente doive être, dans nos magasins, plus bas qu’ailleurs, puisque la vente est ouverte à tous indistinctement et que les bénéfices vous reviennent à vous-mêmes; vous comprendrez mieux cette opération quand vous serez associés.
- >> Jusqu’ici c’est sous forme d’institutions de prévoyance, de secours et d’éducation que vous avez joui de ces bénéfices; à l’avenir, vous en jouirez non-seulement sous la forme des institutions dont je viens de parler, mais aussi sous la forme de parts de bénéfices qui s’inscriront à votre nom. Il n’y a donc pas lieu de diminuer vos gains en vendant au public qui fréquente nos magasins les denrées meilleur marché qu’ailleurs.
- » Encore aujourd’hui nous avons des services en perte, chose qui, je l’espère, se modifiera sous l’influence des travaux des groupes et unions. »
- * *
- Le Fondateur du Familistère donne ensuite lecture du docu-‘ ment suivant dû à la collaboration de quelques personnes de * bonne volonté, spécialement un ami de M. Godin, alors chargé * de régler près de lui les affaires contentieuses. !
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- LE DEVOIR
- PROJET DE RÈGLEMENT
- POUR SERVIR AUX GROUPES, AUX UNIONS DE GROUPES ET A
- TOUTES AUTRES RÉUNIONS DE PERSONNES AGISSANT EN COMMUN
- AU NOM DES INTÉRÊTS DE L’ASSOCIATION.
- PRÉAMBULE
- « Dans une association rationnellement organisée entre le » travail, le capital et le talent, il est essentiel que chacun des » coopérateurs fournisse non seulement la collaboration maté-» rielle de l’ouvrier ou de l’employé, mais encore, dans la » mesure de ses aptitudes, son concours à la direction et à » la marche de l’entreprise. Pour cela, il faut que les aptitudes » puissent se reconnaître, s’essayer, se classer; que le mérite » de chacun puisse se mettre en relief, se faire apprécier et » qu ainsi soient désignées la fonction et la situation hiérar-» chique auxquelles, dans l’intérêt général, l’individu doit » être appelé, en raison de sa capacité spéciale, de sa moralité, » de ses habitudes laborieuses et de la bienveillance de son » caractère.
- » La connaissance acquise les uns des autres dans des tra-» vaux isolés ne révèle pas avec une certitude suffisante les » qualités, le savoir et le mérite individuels ; l’expérience de » travaux en commun est un guide plus sûr.
- » Tel est le motif qui doit provoquer la formation de groupes » et d’unions librement formés et qui, entre personnes attirées » les unes vers les autres per la conformité des penchants et x> des aptitudes, deviendront la sphère d’action dans laquelle » les connaissances et les mérites individuels pourront se » produire, se développer, se révéler et recevoir leur applica-» tion au profit de tous.
- » Composés de personnes de bonne volonté ou de spécia-» listes expérimentés, les groupes et unions délibèrent sur » l’ordre et l’exécution des travaux en vue desquels ils se sont j> formés. Ils recherchent et étudient les améliorations et pro-» grès à introduire dans ces travaux et les signalent aux
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 453
- » administrateurs qui ont mission de les réaliser et de les » mettre en pratique.
- » Les groupes et les unions accomplissent ainsi une œuvre » d’intelligence qui relève le travailleur dans sa dignité et qui » d’ailleurs, à côté du travail producteur par lequel celui-ci » gagne son salaire, s’impose comme un devoir à tout socié-» taire appelé à recueillir une part des bénéfices résultant de » la bonne organisation et de la bonne marche de l’entreprise » à laquelle il est associé.
- » L’œuvre des groupes et des unions permettra aussi de dis-» cerner le moment, où, dans l’intérêt général bien compris, il » deviendra opportun de réaliser le contrat de l’association défi-» nitive, c’est-à-dire le moment où il sera certain que l’œuvre » d.’où dépend l’avenir commun ne sera pas imprudemment » livrée à des mains inhabiles, ni à des esprits incapables de » comprendre les devoirs respectifs de bienveillance, de » concorde et de dévouement mutuel sans la scrupuleuse » observation desquels toute association est condamnée à » péricliter et à périr.
- » Les travailleurs conviés à se former en groupes et unions » abordent une entreprise nouvelle dans laquelle ils appor-» tent inévitablement une inexpérience qui a ses dangers ; il a » paru utile de guider leurs premiers pas et de formuler les » règles qui doivent diriger le fonctionnement des groupes » pour conformer ceux-ci à leur destination.
- » Il importe d’abord que les groupes soient accessibles à » toutes les bonnes volontés ; rien ne serait plus funeste à » l’accomplissement de leur mission que l’esprit d’exclusion ; » cet esprit est incompatible avec le principe de solidarité ; » son premier et inévitable fruit serait de priver le groupe et » l’association tout entière de coopérations dont on ne peut » connaître la valeur qu’en les admettant à l’œuvre.
- » Il ne faut pas oublier que parmi les idées les? plus confuses » et les moins bien digérées se rencontrent parfois des ger-» mes qui, dégagés et développés par la discussion peuvent, » au profit commun, devenir des éléments de prospérité,
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- LE DEVOIR
- » L’esprit d’exclusion naît toujours d'un sentiment égoïste » qui ne tarde pas à engendrer l’antagonisme, à créer des » divisions et àdevénir un dissolvant au sein des associations.
- » Ce n’est pas à dire que l’admission d’un postulant doive » être aveuglément subie. L’union ou le groupe agira dans un » sentiment éclairé et légitime de solidarité, en soumettant » cette admission à des conditions sages et raisonnables, pro-» près à éviter l’introduction d’un ferment de discorde ou d’un » élément manifestement nuisible à l’œuvre commune.
- » L’intérêt général commande que, dans la sphère d’activité » du groupe ou de l’union, toute proposition puisse être libre-» ment déférée à la discussion; la justice veut que le mérite » n’en puisse être détourné de son auteur; la raison commande » d’éviter les débats oiseux et stériles.
- » Protection est due à la vitalité des groupes et des unions » contre l’influence dissolvante des écarts de caractère et des » mauvaises volontés; aucune association ne résiste à l’acri-» monie dans les discussions, aux violences de langage, aux » prétentions de l’orgueil et de l’amour-propre mal placé.
- » Les délibérations doivent être empreintes de la modéra-» tion, du calme et de la convenance sans lesquels elles ne « tardent pas à dégénérer en dissentions et en querelles, à » engendrer l’animosité là où concorde et harmonie sont la » règle essentielle.
- » Le devoir commun est de prévenir les malentendus par » une franchise constante, de bannir des discussions l’esprit » d’opposition systématique, d’éviter ce qui, dans la forme et » dans le fond, peut froisser les sentiments des autres coopé-» rateurs.
- » Tous les membres d’une union sont égaux en fait et en » droit; ils sont solidaires dans les intérêts qu’ils se sont » donné mission de servir; il n’appartient donc à personne, » quelle que soit au dehors sa situation hiérarchique, de pré-» tendre imposer d’autorité son opinion ni de s’offenser de ce » que cette opinion soit contredite et passée au creuset de la » discussioq.
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- » Enfin, il est juste que les groupes et les unions veillent à » ce que leur honorabilité et leur autorité ne soient compro-» mises par ta conduite d’aucun de leurs membres.
- » Afin de maintenir présentes à l’esprit de chacun des inté-» ressés, les règles de convenance et de justice, dont le fonda* » teur dans ses conférences s’est constamment attaché à » démontrer la nécessité, il est bon de formuler un projet de » règlement destiné à assurer le fonctionnement régulier des » groupes et des unions.
- » Le projet proposé n’a pas les caractères d’une loi défini-» tive, il servira de thème aux groupes et aux unions pour la » rédaction définitive du règlement général que l’expérience » indiquera être le plus utile aux véritables intérêts de l’asso-» ciation, »
- Règlement des Groupes
- « Article premier. — Le groupe est une réunion de per-» sonnes ayant pour but de s’occuper en commun des ques-» tions se rattachant à l’un des détails d’une branche de tra-» vail général, dont elles ont ou veulent acquérir l’expérience, » et d’étudier les progrès et les améliorations dont ces détails » sont susceptibles.
- » Le groupe a pour attribution de porter son attention sur )> les objets compris dans la mission qu’il s’est donnée, d’en » délibérer et de faire toute proposition qu’il croit propre à » imprimer une bonne direction à la spécialité dont il a » embrassé le soin.
- » Art. 2.— Le groupe s’organise librement par l’adhésionetle » concours spontané de toutes les personnes de bonne volonté.
- » Il se compose d’un nombre indéterminé de membres.
- » L’accès en est ouvert à tout coopérateur qui, se sentant » les aptitudes convenables, offre son concours et demande à » être admis.
- Des Unions
- » Art. 3. — L’union est un conseil supérieur ayant pour » mission de centraliser les manifestations intelligentes des
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- LE DEVOIR
- » groupes d’une même branche du travail général et d’établir, » par son influence morale, l’unité d’action dans les occupa-» tions et les travaux des groupes.
- » L’union soumet à une délibération nouvelle les proposi-» tions émanées des groupes, elle décide des mesures d’exa-» men et d’élude que ces propositions peuvent comporter, et » le cas échéant, transmet sa décision à la direction.
- » Art. 4. — L’union se compose des présidents, secrétaires » et délégués de chacun des groupes d’une même branche du » travail général.
- Recrutement des Groupes
- » Art. 5. — La demande d’admission d’un coopérateur nou-» veau dans le groupe organisé est présentée en séance par l’un » des membres.
- » Les postulants n’obtiennent le titre de membre délibérant » qu’après avoir (pendant un laps de temps à déterminer) » assidûment suivi les séances du groupe avec simple voix » consultative ; après quoi, ils sont de plein droit inscrits sur » la liste des membres délibérants.
- Organisation des Unions et des Groupes
- » Art. 6. — Le groupe ou l’union organise son bureau » composé d’un président, d’un vice-président, d’un secrétaire » et d’un secrétaire-adjoint élus dans son sein à la majorité » absolue des suffrages.
- » Art. 7. — Le président propose l’ordre du jour d’après fes » objets portés à sa connaissance.
- » Il dirige les travaux et les délibérations; il donne à cha-» cun son tour de parole ; il prévient la confusion des débats » en veiffant à ce que jamais deux membres ne parlent à la » fois, et il assure l’observation du règlement.
- » Il transmet, à qui de droit, les décisions prises, à moins » qu’il n’ait, à cet effet, été donné en séance une délégation à » l’un des membres du groupe ou de l’union.
- » Art. 8. — Le secrétaire est chargé de toutes les écritures » du groupe.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » Il prend en séance note exacte des propositions faites » et du nom de leur auteur ainsi que des discussions aux-» quelles elles donnent lieu.
- » Il rédige les procès-verbaux des séances et les transcrit » sur le registre à ce destiné; il en délivre copie le cas échéant.
- » Il reçoit en dépôt et conserve les documents intéressants » des travaux du groupe.
- » Il tient le registre prévu par l’art. 16.
- » Art, 9. — Le président, le vice-président, le secrétaire et » le secrétaire-adjoint sont élus pour (temps à déterminer).
- » Ils ne sont pas rééligibles deux fois de suite dans les » mêmes fonctions, à moins qu’une décision du groupe ou de » l’union n’ait constaté que le fonctionnement n’est possible » qu’à cette condition.
- » Si le groupe ou l’union n’a reconnu cette nécessité, le » président, le vice-président, le secrétaire et le secrétaire-» adjoint parvenus au terme de leur mandat doivent se retirer, » afin de permettre parmi le plus grand nombre de coopéra-» teurs le développement de l’aptitude aux fonctions socié-» taires.
- » En cas d’absence accidentelle du président ou du secré-» taire, ils sont suppléés l’un par le vice-président, l’autre par » le secrétaire-adjoint.
- » Art. 10. — Le président et le secrétaire dressent, en tête » du registre des délibérations, une limite des membres qui se » sont réunis pour former le groupe ; ils tiennent aussi une » liste des postulants suivant l’ordre de leur présentation.
- » Les postulants, à l’expiration du stage prescrit par l’art. 5, » sont inscrits à la suite des membres délibérants.
- Des réunions, des séances et des indemnités de présence
- » Art. 11. — Le nombre, le jour, l’heure et le lieu des réu-» nions et des séances du groupe ou de l’union sont déter-» minés d’un commun accord.
- » Les membres délibérants et postulants se rendent aux
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- LE DEVOIR
- » réunions ordinaires sans qu’il soit besoin de les y convo-» quer.
- » Les réunions extraordinaires ont lieu sur convocation du » président.
- » Art. 12. — L’assiduité aux séances est un devoir pour les » membres du groupe et de l’union.
- » Leur présence est constatée par un appel nominatif fait au » début de la séance.
- » Art. 13, — Les membres présents ont droit à une indem-» nité dont le taux est fixé par l’assemblée générale.
- » Le compte des présences est établi en fin de chaque » exercice par chaque union pour les groupes qui s’y ratta-» chent.
- » Le montant des indemnités de présence sera prélevé sur » les bénéfices de l’exercice.
- » Art. 14. — A l’ouverture de chaque séance, le secrétaire » donne lecture du procès-verbal de la précédente.
- » Tout membre ayant assisté à cette dernière est admis à » faire ses observations sur lesquelles le groupe ou l’union » statuent.
- » Après son adoption, le procès-verbal est signé par le pré-» sident et le secrétaire.
- » A moins d’urgence constatée par une décision du groupe » ou de l’union, aucune copie du procès-verbal ne peut être » délivrée ni transmise avant l’adoption.
- Des propositions et de l’ordre du jour 5
- » Art. 15. — Toute proposition ayant pour objet un progrès » ou une amélioration dans la spécialité du groupe peut se » produire librement, soit dérivé voix, soit par écrit.
- » Elle est mise à l’ordre du jour sous le nom de son auteur » lorsqu’il en fait la demande.
- » Ce dernier est admis à la développer et à la faire valoir ; elle » est, suivant l’opportunité, ou immédiatement livrée à la dis-» cussion, ou renvoyée à une séance ultérieure, ou confiée è » une commission chargée d’en faire rapport,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » Art. 16. — Le secrétaire tiendra un registre spécial des-» tiné à recevoir la mention de toute proposition produite et » du nom de son auteur qui y sera consigné, afin que nul ne » puisse être dépouillé du mérite qui lui appartient.
- » Mention sera faite sur ce registre du sort de la propo-» sition.
- » Art. 17. — Toute proposition rejetée pourra, après qu’un » délai de (temps à déterminer) se sera écoulé depuis la déli-» bération qui y a statué, être reproduite par son auteur ou » reprise par l’un des membres du groupe ou de l’union.
- De l’ordre dans les séances
- » Art. 18. — Il est interdit pendant les séances du groupe ou » de l’union d’introduire dans la discussion aucune question » étrangère aux attributions de la réunion.
- » Art. 19. — Les propositions, les avis et les conseils seront » émis avec convenance et modération, écoutés avec bienveil-» lance, discutés sans passion, ni parti-pris, et appréciés avec » l’attention réfléchie d’hommes investis de la responsabilité » d’intérêts sociétaires.
- » En séance comme au dehors, l’attitude réciproque doit » être empreinte d’une fraternelle cordialité.
- » Art. 20. — Tout discours autoritaire, acrimonieux ou » violent, tout propos inconvenant ou injurieux seront immé-» diatement réprimés par le président qui rappellera leur » auteur aux convenances et aux égards que se doivent des » sociétaires
- » Si la réprimande reste infructueuse, l’auteur de l’infraction » sera tenu de se retirer sur-le-champ, et il lui sera interdit de » se représenter aux séances jusqu’à ce que le groupe ou » l’union en ait décidé autrement.
- Disposition générale
- » Art. 21. — L’inconduite notoire est un motif de refus d’ad-» mission dans les groupes et devient une cause d’exclu-» sion. »
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- LE DEVOIR
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- Après cette lecture, le fondateur du Familistère rappelle que la formation des groupes et unions ne change rien à la situation du personnel ni au fonctionnement actuel des services. « Rien, dit-il, n'est modifié dans les fonctions. Les unions et les groupes s’exercent en dehors des services proprement dits de l’usine et du Familistère et c’est surtout en qualité de conseils qu’ils agissent.
- » Tout homme a en soi de quoi se rendre utile aux autres s’il ne cherche à faire plus qu’il ne sait ou ne peut.
- » Après avoir surmonté les difficultés inséparables de toute chose à son début, nos groupes seront, s’ils fonctionnent bien, des éléments de progrès industriels inattendus. »
- J.-B.-André Godin avant de lever la séance donne lecture du cadre des Groupes et Unions des ateliers de fonderie. La question étant reprise en détail dans la conférence suivante, nous y renvoyons le lecteur.
- (A suivre).
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE01
- {Suite)
- Dans le Radical, notre excellent confrère, Ernest Lesigne, s’est donné pour tâche de vulgariser cette notion nouvelle :
- « Que le travailleur représente une valeur réelle capitalisée, que ce capital humain doit être compté comme tout autre lors de la répartition du produit ».
- Victime d’un accident, un ouvrier perd la vie dans son usine, en travaillant. Sa veuve s’adresse au tribunal et en obtient 25.000 francs d’indemnité.
- Là dessus Ernest Lesigne écrit :
- « Nous ne discuterons pas le chiffre, et nous poserons :
- » L’ouvrier d’usine représente vingt-cinq mille francs de capital réel ; ce capital concourt pour cette quote-part à la transformation de la matière première en objets consommables, tout comme la machine, l’outillage, l'édifice, le cheval, le fonds de roulement; il est personnellement détenteur de vingt-cinq mille francs, tout comme le propriétaire du cheval, de l’usine, de l’outillage mécanique est détenteur d’un capital également coté, évalué; par conséquent, tous ces capitaux réunis, ayant contribué pour leur quote-part à la confection des produits vendables, devront entrer en ligne de compte, dans, la même proportion quand il s’agira d’attribuer à chacun son dû sur la vente du produit, tous frais de matière première et de production payés. »
- Et notre confrère ajoute : « Voilà le principe, le quantum de la répartition du produit posé nettement, clairement, mathématiquement; voilà le droit ; et quand le droit apparaît avec netteté aux yeux d’un peuple éclairé, assoiffé de justice, il devient bientôt la loi.
- (i) Voir les articles Syndicats professionnels et Participation obligatoire dans les numéros du Devoir d’Avril, Juin, Août, Octobre et Novembre 1892; Janvier, Février, Mire, Mai, Juin et Juillet 1891.
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- LE DEVOIR
- » On commence d’ailleurs, un peu partout, à estimer à sa valeur le capital humain, puisque dans tous les pays on crée des caisses d’assurances contre les préjudices portés à ce capital, comme il y a des assurances contre les incendies. L’homme parvenu à la civilisation, à la science, à l’art du travail par l’accumulation d’efforts de générations antérieures, se proclame une richesse, tout comme le sol cultivé, comme la machine perfectionnée ; il ajoute sa valeur à toute la valeur du pays en s’écriant : « Et moi aussi je suis une fortune ».
- Et ailleurs :
- (( Quand, à fin d’exercice, la valeur des produits dépasse les dépenses, est-il dû quelque chose de ce surplus au collaborateur ouvrier qui a déjà reçu son salaire ?
- » Réponse nette, catégorique : oui.
- » Et pour ainsi répondre, il suffît de se placer sur le terrain des économistes eux-mêmes, de considérer, comme le fait le patron, les ouvriers comme partie de l’outillage industriel, outillage intelligent, conscient, mais qui concourt comme la machine, comme tout ce qui compose l’atelier, à donner à la matière première sa valeur nouvelle de produit ouvré.
- » Par conséquent, cette valeur acquise du produit se compose de la somme des efforts accomplis par tous les organes de l’atelier, ouvriers compris.
- » Aux machines et aux ouvriers on a fourni, sous forme de charbon et de salaire, la nourriture propre à rendre possible le travail*
- » Arrive la fin de l’exercice, le moment de la répartition. Le patron dit : Tout ce qui n’a pas été consommé en frais, charbon et salaires, est afférent à l’outillage-matériel. Quant à l'outillage humain, il n’a droit à rien.
- » Pourquoi cette différence ?
- » Parce que l’outillage-matériel a coûté de l'argent. Mais est-ce que l’ouvrier n’a pas coûté de l’argent avant de venir concourir avec vos machines à l’obtention du produit? Vous attribuez le bénéfice à la valeur capitalisée de tout ce qui se trouve dans l’usine ; mais est-ce que l’être humain n’est pas aussi du capital accumulé? Est-ce que pour produire une génération de travailleurs, qui collaborent avec vous et vos
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- La participation obligatoire
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- machines, il n’a pas fallu dépenser des milliards ? Tout adulte a coûté une somme qu’il est possible d’évaluer, et le capital humain est parfaitement, réellement un capital. »
- Ce capital peut s’évaluer de diverses façons. On peut estimer ce que chaque individu a coûté à sa famille, à la commune, à l’Etat, c’est-à-dire à la collectivité dont il fait partie, pour vivre, s’élever, se développer, s’instruire ; la valeur, en un mot de l’emprunt qu’il a dû faire au capital social préexistant pour arriver à l’âge où il pourra rembourser par son travail cette avance d’hoirie.
- On peut encore établir la valeur économique du capital humain en capitalisant le revenu annuel du travail de chaque individu.
- Cette valeur varie évidemment suivant le temps, les peuples, les circonstances. Elle se règle sur quatre éléments principaux : l’âge, le sexe, la résidence et la position sociale.
- C’est en tablant sur ces données que le docteur Rochard a partagé la population de la France en petits groupes dont il a calculé la valeur et dont il a fait la somme.
- Il a trouvé, en réduisant ses évaluations au minimum, que la population de la France en 1880 représentait une valeur économique de 41.321.236.650 francs, chiffre qui, divisé par celui de la population, d’après le précédent recensement, donnait 1.097 francs par personne, en comptant les femmes, les enfants et les vieillards.
- D’après les calculs d’un statisticien américain, dans la classe ouvrière, un nouveau-né vaut 25 dollars; à cinq ans cette valeur a décuplé (250 dollars); à dix ans, il vaut le double (500 dollars); et à peine est-il en âge de travailler qu’il vaut 800 dollars. De vingt-deux à vingt-cinq ans, il atteint son maximum de valeur, soit 1.200 dollars. Puis il décline lentement et à cinquante ans ne vaut plus que 600 dollars, à soixante-dix à peine 5, au-delà non-seulement il ne vaut plus rien, mais encore il représente une perte.
- Au Congrès international d’hygiène de 1878, M. Chadwick considérait chaque citoyen anglais comme représentant un
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- placement de 5.000 francs. Un autre anglais, le docteur Parr, a pu estimer à 159 livres (soit 3.975 francs par tête), la valeur de chacun des habitants de la Grande-Bretagne, hommes, femmes et enfants en tant que race productive.
- Comme on vient de le voir, les statisticiens sont généralement d’accord pour estimer à 4.000 francs la valeur moyenne de l’individu arrivé à l’âge où il va pouvoir travailler à son tour.
- C’est ce chiffre qu’un de nos correspondants, M. Corbeaux, a pris pour point de départ de l’argumentation qui suit :
- « Le capital, outil ou usine, est entretenu par des. soins journaliers, méticuleux, par des réparations aux divers organes des machines, aux bâtiments. Le capital vivant, l’ouvrier, jouit à peu près des mêmes avantages, je le reconnais; il est entretenu par le salaire ; car il ne faut pas se le dissimuler le salaire ne représente que tout juste l’entretien de la machine humaine.
- » Cependant malgré tous les soins donnés à son entretien, le capital outil s’use par un continuel service et se trouve hors d’état de fonctionner après dix, quinze ou vingt années, selon l'emploi. Mais le capitaliste industriel a pris ses mesures, et, en outre des intérêts souvent élevés qu’il prélève en faveur de son capital, une annuité de précaution a été prévue et mise en réserve pour le remplacement de l’outillage en temps opportun. C’est du reste sagement agir.
- » En est-il de même pour le capital vivant qui lui aussi, sera hors de service après trente ou quarante années d’emploi? Jusqu’à présent le plus important facteur de la production, le seul, devrais-je dire, a été mis à l’écart et après de longues années d’un labeur quotidien, l’ouvrier peut aller mourir à l’hôpital, s’il y trouve une place libre.
- » Quoiqu’il en soit, pour être logique, puisqu’on rémunère le capital inerte, improductif, par un intérêt, on doit la même faveur au capital actif, intelligent, le vrai capital producteur. Or, l’ouvrier représente, avons-nous dit plus haut, quatre mille francs en entrant à l’usine ; il a donc droit de ce chef au même pourcentage que celui compté pour son capital par l’industriel. Prenons seulement cinq pour cent, soit donc deux
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- La Participation obligatoire 466
- cents francs par année, en dehors bien entendu du salaire quotidien considéré comme entretien ; au bout de trente années, sans même tenir compte des intérêts composés, l’ouvrier aurait droit à six mille francs.
- » D’un autre côté, puisque dans l’industrie on tient compte de l’usure de l’outil et qu’on met chaque année en réserve la somme représentant la détérioration, pour au bout de dix, quinze ou vingt années, selon le cas, pouvoir reconstituer, remplacer même complètement l’outillage, c’est-à-dire le capital, on devrait, pour la même raison, tenir compte de l’usure de l’ouvrier, qui, au bout de trente années de labeur, est à peu près hors de service.
- » S’il en était ainsi, de ce chef il reviendrait au travailleur sa propre valeur en tant que capital, soit quatre mille francs; de sorte que les six mille francs d’intérêts ci-dessus, qu’il n’a point touchés et qui pourtant lui sont dûs étant joints au capital primitif, composeraient une somme de dix mille francs qui permettraient — les fonds étant placés à la caisse de retraite pour la vieillesse — d’obtenir une rente viagère d’environ six ou sept cents francs, somme bien modeste en comparaison du revenu du bourgeois capitaliste devenu peut-être plusieurs fois millionnaire. Néanmoins pour notre temps, nos préjugés et nos mœurs, cette rente devrait être bien accueillie par l’ouvrier dont la vieillesse est si malheureusement triste.
- » Enfin, si à ces chiffres on pouvait ajouter, — défalcation faite des réserves, intérêts et prélèvements ci-dessus indiqués, — ce qui resterait du bénéfice partagé proportionnellement aux capitaux actifs et passifs, l’ouvrier aurait moins à se plaindre et pourrait attendre plus patiemment le vote de la loi .Constans, qui n’est peut-être qu’un leurre électoral, ou l’évolution qui. nous conduira fatalement, quoique lentement, à une organisation plus démocratique et partant plus équitable de notre société économique. »
- Lesigne n’entre pas dans le détail de la question d’emploi que soulève la note de notre correspondant. Il dit simplement : le partage des bénéfices doit se faire au prorata du capital employé à la production, capital humain organique et capital inorganique.
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- LE bEVOIÏt
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- Si, par exemple, le capital matériel vaut trois quarts de million et le capital ouvrier un quart de million, il y aura 75 % aux propriétaires du capital matériel et 25 % aux ouvriers, et vice-versa, si la proportion des capitaux est retournée.
- Comme l’ouvrier n’appartient plus maintenant à personne, il touchera lui-même sa part, le reste reviendra au propriétaire du capital matériel.
- Entre ce mode de répartition et celui dont Godin a posé les règles dans Solutions sociales, et qui fonctionne dans l’association du Familistère, la différence est notable.
- D’après Lesigne le bénéfice se répartirait au prorata du capital humain et matériel engagé dans l’entreprise. Godin a établi la répartition entre tous les éléments producteurs proportionnellement à la valeur de leurs concours, représentée par la rémunération consentie, salaire du travail, intérêt du capital. L’égalité du salaire et de l’intérêt dans la répartition des bénéfices marche parallèlement avec la proportionnalité des concours, un franc de salaire venant toujours au même titre qu’un franc d’intérêt.
- Sans nous arrêter, pour le moment, aux conséquences diverses qui peuvent être tirées du principe de l’égalité des droits du capital et du travail, au point de vue de leur rétribution finale, il nous a paru intéressant de présenter ici quelques-uns des arguments qui concourent à la démonstration de ce principe.
- N’est-ce pas un curieux spectacle que de voir s’accréditer peu à peu cette opinion que le travailleur est un capital, et qu’il doit en cette qualité prendre sa part du bénéfice de l’entreprise ? Et lorsqu’on songe que cette prétention nouvelle du travail se dresse en face du capital drapé dans sa dignité de travail accumulé, inopinément revient à la mémoire cette scène du drame populaire où Don César de Bazan lance au roi d’Espagne, qu’il avait trouvé dans sa propre maison, affublé des noms et qualités du maître de céans, cette réplique d’un effet irrésistible : Ahl vous êtes Don César de Bazan, eh! bien, moi. je suis le roi de toutes les Espagnes.
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- Lorsqu’on examine le différend qui existe entre le capital et le travail au point de vue du partage des bénéfices, on se trouve en présence de trois opinions qui trouvent leur expression dans les formules suivantes :
- Au capital tout le bénéfice ;
- Au travail tout le bénéfice ;
- Au capital et au travail la part de bénéfice qui doit revenir équitablement à chacun d’eux.
- La première formule seule, est actuellement d’une application générale. C’est le régime du salariat pur et simple. Nous avons signalé l'injustice et le danger de sa prétention à demeurer la loi; et aussi, l’injustice et le danger du brusque remplacement du régime qu’elle représente par le régime qui donnerait satisfaction à la seconde formule.
- Pour établir la nécessité de l’avènement du troisième système de répartition et son équité, nous avons montré par un certain nombre d’exemples comment l’élément main-d’œuvre pénètre, en quelque sorte, l’élément capacité, et s’assimile à lui dans une certaine mesure de façon à justifier, lui aussi, des droits que le capital, arbitre souverain, reconnaît à la capacité, lorsqu’il s’attribue, de ce chef, toute la part de bénéfice qu’il ne s’adjuge pas en qualité de capital.
- On peut ajouter, sans crainte d’être démenti par l’expérience, que cette pénétration de la capacité par la main d’œuvre prendra des proportions de plus en plus grandes, à mesure que se développera l’instruction qui, suivant la judicieuse remarque de l’économiste anglais Fawcet, « donnera à l’ouvrier une dextérité supérieure, une plus grande aptitude à se servir des machines nouvelles, de plus grandes dispositions à découvrir des procédés industriels nouveaux. »
- Après l’assimilation, devant le capital, de ces deux branches du travail, la main-d'œuvre et la capacité, voici maintenant l’identification du travail au capital lui-même ; et le capital dans la situation de l’aîné dans la famille, après la suppression du droit d’aînesse, contraint non pas à. déloger, du moins à reconnaître parité de droits,
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- Soit, répondent les défenseurs du privilège capitaliste, l’ouvrier étant un capital a droit à un revenu, et précisément ce revenu il le touche. Son revenu à lui, c’est le salaire qui lui est versé par l'entreprise.
- Godin s’est depuis longtemps inscrit en faux contre cette définition du salaire-revenu.
- On peut lire à ce sujet dans Solutions sociales (1871), cette définition autrement incontestable du salaire :
- « Le salaire est à l’homme ce que le charbon est au foyer de la machine, et l’huile à la lubrification de ses organes. Le charbon et la graisse entretiennent la marche de la machine, le salaire entretient l'existence de l’homme nécessaire au travail. »
- E. Lesigne développant cette idée avec l’infinie variété de moyens et la ténacité du vulgarisateur qui sait que, «pour être entendue, une vérité doit être souvent répétée, répétée encore pour être comprise, et répétée à nouveau pour convaincre finalement » — dit de son côté :
- « Est-ce que vous direz que la houille que vous donnez à la machine à vapeur est le revenu de cette machine, que l’huile dont vous oignez ses rouages est son revenu? Le salaire, c’est le pain, le vin, la viande; c’est la nourriture, c’est le charbon de la machine humaine. L’homme est une machine à feu, tout ce qu’il consume, tout ce qui tend à l’entretenir, à le conserver, fait partie des frais généraux, comme le charbon, l’huile de la machine à vapeur.
- » Objectera-t-on que tout le salaire ne passe pas dans l’organisme de l’ouvrier, qu’une partie est consacrée à l’élevage de ses enfants. C’est exact; mais cette partie n’est pas davantage un revenu. Pour compenser l’usure de la machine outil, on met tous les ans de côté une certaine somme qu’on désigne comme amortissement, mais qui est simplement la conservation du capital engagé; cette somme n’a jamais été considérée comme un revenu pour l’entreprise, ce serait, en effet, absurde. L’enfant est le capital ouvrier continué, conservé; la partie du salaire consacrée à l’enfant correspond à la somme
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- qu’on met de côté pour se procurer une nouvelle machine outil, quand la première sera usée.
- » Sous aucune de ses formes le salaire n’est donc un revenu; le salaire traverse l’homme comme le charbon traverse la machine à vapeur, conserve l’homme comme les frais généraux conservent l’usine, et c’est quand tout le salaire a été fourni, quand tous les frais généraux, quand toutes les assurances contre l’incendie de l’usine, contre les risques du capital roulant, contre les accidents de la machine outil ou de la machine humaine ont été couverts, qu’il faut seulement commencer à parler de revenu.
- » Le revenu de l’entreprise est donc la différence entre le prix de vente du produit et la somme de tous les frais, salaires compris, nécessités pour l’obtention de ce produit. »
- Nous sommes en parfait accord avec Lesigne sur ce point, en parfait accord également sur cet autre point, à savoir, que « la loi interviendra, un peu plus tôt, un peu plus tard, pour fixer* les bases du partage des produits entre les. diverses forces, humaines ou autres, qui auront contribué à la production, et que l’on ne verra plus, comme aujourd’hui, les travailleurs être dépouillés de la part qui leur revient en droit et qui, alors, leur reviendra légalement. » J. P.
- (A suivre)
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- LE DEVOIR
- LA COOPÉRATION
- Le Congrès de Bristol
- Le 25e Congrès annuel de YUnion coopérative de la Grande-Bretagne, tenu dernièrement à Bristol, a permis de constater une fois de plus la continuité du développement de cette coopération anglaise, que Paul Leroy-Beaulieu avait d’avance condamnée dans un livre écrit en 1872, où l’on peut lire cette phrase : « Toutes les informations récentes les plus exactes nous apprennent que le mouvement est arrêté et que les associations ouvrières en Angleterre sont loin de s’accroître en nombre et en prospérité. »
- Or. le nombre des sociétés coopératives anglaises qui était de 400 environ en 1861, de 746 en 1871, atteignait le chiffre de 1,169 en 1881, époque à laquelle M. Paul Leroy-Beaulieu maintenait dans une nouvelle édition de son livre la phrase que nous venons de reproduire. Cela n’empêchait pas la coopération anglaise de poursuivre son mouvement ascensionnel. Elle comptait en 1891, 1,624 sociétés, et en 1892, 1,655 (chiffre fourni au Congrès de Bristol).
- De 1861 à 1891, la progression du chiffre des membres de ces sociétés a été ininterrompue : 48,184, en 1861; 262,188, en 1871; 573,084, en 1881; 1,191,369, en 1891. Ininterrompue également la progression du nombre des actions pendant les mêmes périodes décennales, et celle du chiffre des ventes et celle du bénéfice net. Le rapport présenté au Congrès de Bristol pour 1892, donne les résultats suivants : membres, 1,240,013 ; ventes, 350,000,000; bonis, 120,500,000; placements, 170,000,000.
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- L’instruction coopérative
- Il est d’usage qu’une Exposition des associations de production accompagne le Congrès annuel des sociétés coopératives de consommation.
- A l’exposition de Bristol, quatre-vingt sociétés avaient envoyé leurs produits. L’ouverture de l’exposition a été présidée par M. Gilmore Parnett, qui a terminé son discours en ces termes ;
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- LA COOPÉRATION
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- « Le cri universel qui s’échappe de nos cités industrielles est que nous fabriquons tout, excepté les hommes; nous blanchissons le coton, nous raidissons l’acier, nous raffinons le sucre, nous donnons une forme à la terre glaise; mais jamais il ne nous vient à l’idée d’instruire, de fortifier, de relever ou de réformer une seule créature humaine. Souhaitons que les coopérateurs qui comprennent la nécessité de ces choses n’oublient jamais que tous leurs efforts doivent être dirigés dans cette voie. »
- Le compte rendu du Congrès de Bristol publié par notre excellent confrère, VEmancipation, de Nimes, contient quelques détails intéressants sur la façon dont les coopérateurs anglais comprennent leur devoir à cet égard.
- On sait la part considérable que la coopération anglaise fait à l’instruction de ses membres. La nécessité de l’instruction pour l’ouvrier coopérateur, tel est le thème ordinaire de tous ceux à qui leur dévouement à la cause coopérative, leur talent, leur haute situation sociale, ont valu l’honneur d’être appelés à prononcer le discours d’ouverture du Congrès.
- M. Hawkins, qui a prononcé cette année le discours d’ouverture, a parlé dans le même sens que ses prédécesseurs.
- « Leurs appels, a-t-il dit, n’ont jamais été oubliés et la coopération en a ressenti les effets bénis.
- » Plus que jamais, il faut encourager l’instruction coopérative par l’organisation de comités spéciaux. On reconnaît de plus en plus la supériorité des coopérateurs et on les appelle dans les conseils municipaux. La Chambre des communes aura bientôt de nombreux représentants de VUnion coopérative . »
- Sur la proposition de M. Craig, le Congrès a formulé un vœu en faveur de l’instruction coopérative par l’intermédiaire des instituteurs primaires. Enfin M. Benjamin Jones a proposé la création d’un journal quotidien sous le patronage du Cooperative News.
- Dans une réunion publique tenue le soir, de nombreux orateurs ont parlé en faveur de la nécessité de l’instruction économique. Les Sociétés doivent consacrer des sommes importantes dans ce but. Le mouvement coopératif^pe peut donner des résultats sérieux qu’avec des ouvriers d’élite. Il importe que chaque société ait un comité d’instruction.
- Il ne faudrait pas croire que, dans leurs Congrès, les coopérateurs anglais passent tout leur temps à se prodiguer des
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- LE DEVOIR
- témoignages de satisfaction. Les critiques y sont nombreuses, et parfois très vives. Seulement, à la différence de la plupart des Congrès ouvriers du continent, elles ne portent pas uniquement sur les défauts de la société ambiante, du monde extérieur « ce pelé, ce galeux d’où nous vient tout le mal. »
- Elles ont surtout pour objet de rappeler les coopérateurs eux-mêmes au respect des principes qu’ils proclament et visent à l’amélioration incessante de leur condition matérielle et morale.
- C’est ainsi que dans son rapport sur la situation des employés des sociétés coopératives, M. Maxvell, après avoir exprimé le regret que la plupart des employés des sociétés coopératives ne songent qu’à leurs propres intérêts, fait remarquer que la plupart du temps il n’est rien fait pour instruire les employés et que dans 1.172 Sociétés, 216 les privent de leur demi-congé du samedi. Il y a 163 Sociétés qui tiennent leurs magasins ouverts 85 heures par semaine.
- Il ajoute que si les gérants sont bien payés dans la plupart des cas, les autres employés reçoivent trop souvent un salaire dérisoire.
- Il y a donc des réformes à faire, et il rappelle les Sociétés à leurs devoirs. Une fois la question du salaire réglée, il faut que les Sociétés invitent les employés à assister aux réunions et aux conférences ; les centres régionaux devront donner des prix à ceux qui auront le mieux traité les sujets coopératifs qui leur seront proposés. Il invite le Congrès à leur donner une place dans ses réunions annuelles. Enfin, tout doit être fait pour les intéresser au mouvement coopératif.
- Là dessus, on vote la déclaration suivante :
- Le Congrès déclare que c’est une honte pour le mouvement corporatif qu’il y ait des Sociétés qui imposent à leurs employés un travail exagéré et leur donnent un salaire insuffisant. Il invite donc le Comité central à agir immédiatement auprès des différents centres régionaux pour les prier de rappeler les Sociétés à leurs devoirs.
- La participation aux bénéfices
- A la suite de ce vote, M. Holyoake propose un vote en faveur de la participation des ouvriers aux bénéfices comme le meilleur moyen d'intéresser les employés au mouvement coopératif.
- Dans le discours d’ouverture de l’Exposition des associations de production, M- Hopkins avait dit à ce sujet que les coopé-
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- rateurs qui désirent l’émancipation du travail doivent y arriver d’une manière pratique en commençant à l’établir dans leurs sociétés.
- Leur premier devoir est donc de donner à tous les associés une part dans les bénéfices proportionnelle au développement des affaires.
- Après des félicitations au Wholesale écossais qui a adopté ce système la résolution suivante est adoptée :
- « Le Congrès affirme le principe de la participation du travail aux bénéfices comme étant la base de la coopération industrielle. Il reconnaît que la participation est la meilleure méthode à employer pour intéresser les ouvriers au mouvement et engage les sociétés à adopter cette mesure généreuse envers leurs employés. »
- La concurrence. Ses variétés. Ses dangers.
- M. Beckett dit que le but de la coopération est de supprimer les intermédiaires et la compétition, — il ne faut pas que ces adversaires se retrouvent sous une autre forme dans le mouvement coopératif. Il est déplorable, par exemple, qu’une Société se crée dans une localité où une autre existe déjà. Il arrive parfois encore qu’une société donne des dividendes considérables en réduisant son fonds de réserve afin d’attirer des adhérents.
- Si on porte son attention sur les associations de production on retrouve les mêmes fautes — souvent des associations se créent sans se demander si la place n’est pas déjà occupée par une autre association.
- Les acheteurs des Sociétés coopératives de consommation, dans ces conditions, se trouvent fort embarrassés pour leurs achats.
- 11 en résulte une déconsidération pour le mouvement, — un . désir ardent de gros dividendes et un abaissement moral.
- Ceux qui ont manqué à l’esprit coopératif doivent reconnaître leurs fautes et revenir aux vrais sentiments coopératifs.
- Après une courte discussion le Congrès charge le Comité central d’étudier le meilleur moyen de faire cesser les abus signalés par M. Beckett et d’agir au plus tôt.
- Coopération, socialisme, trade-unionisme.
- Comme les années précédentes, les trades-unions s’étaient fait représenter au Congrès coopératif.
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- LE DEVOIR
- Un de leurs délégués, M. Ben Tillet dit qu’il est Trade-Unio-niste et Coopérateur et il considère que le mouvement coopératif est le complément du grand mouvement Trade-Unioniste.
- D’après lui la Coopération est du collectivisme expérimental. La coopération deviendra vraiment pratique le jour où elle ne fera plus qu’un avec le Trade-Unionisme. Il est de leur devoir, par l'association libre, de préparer des citoyens capables de gouverner l’Etat, prêts à remplacer toutes les forces qui aujourd’hui accaparent les capitaux et la terre.
- M. Tutt. de Plymouth, dit que depuis quelques années les coopérateurs ont plus que jamais fixé leur attention sur les questions sociales.
- Cela vient sans doute de ce que, par suite de la diminution des heures de travail, ils ont eu plus de loisirs et ont profité des 20 années d’instruction qui leur ont été données dans le mouvement coopératif.
- Ces anciens coopérateurs ont une influence qui se fait sentir.
- Que doivent penser les coopérateurs sur le communisme, le collectivisme et le socialisme? Ces trois «ismes» sont tous membres d’une même famille qui varie seulement dans ses désirs et dans ses méthodes. '
- Le communisme vise à l’égalité des conditions et veut y arriver par l’association des individus sur la propriété collective, chaque individu devant fournir un travail fixé par des statuts. La réalisation de cet idéal communiste lui semble bien éloignée sinon impossible, et l’égalité ne lui semble pas être un moyen de guérir les maux de la Société, étant donné l’état moral de l’humanité tel que nous le connaissons.
- Les coopérateurs ont reconnu que l’équité et non l’égalité était le principe qui devait diriger la vie sociale.
- Le socialisme et le collectivisme sont parents — il importe donc de chercher quel est le but du socialisme.
- Au point de vue idéal, le but des coopérateurs et des socialistes est le même.
- Les uns et les autres veulent améliorer l’état social des travailleurs, obtenir une plus équitable distribution des richesses, faire disparaître les maux de la compétition et supprimer la classification des hommes en capitalistes et en travailleurs, remplacer les intérêts individuels par les intérêts associés, faire disparaître, dans la mesure du possible, les grandes misères, apprendre aux hommes qu’ils-sont tous frères.
- Mais, aussitôt que les coopérateurs et les socialistes veulent
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- s’entendre pour atteindre leur idéal, ils s’aperçoivent que sur les moyens pratiques ils sont en complet désaccord.
- Les coopérateurs ont choisi comme moyen l’association libre et l’aide mutuelle. Les Coopérateurs n’ont pas seulement pour but d'arriver à une plus équitable distribution des richesses et de rendre meilleure la vie matérielle des ouvriers, mais aussi de les rendre plus intelligents, plus pratiques, de leur donner un esprit plus libéral, moins étroit, enfin, de les rendre capables de profiter d’une manière utile du capital qui s’accroît entre leurs mains. L’expérience leur a appris que les hommes se formaient par l’aide mutuelle et l’instruction.
- Les coopérateurs préfèrent l’évolution à la révolution; et pour atteindre leur but ils croient que le moyen le plus sûr est la voie pacifique.
- Le progrès social est assuré et stab’e quand il est le résultat d’une évolution graduelle d’un état inférieur à un état supérieur et amélioré.
- Quels sentiments doivent avoir les coopérateurs à l’égard des socialistes? Quoique différant de méthode ils ne doivent pas les regarder comme des ennemis, comme des membres dangereux avec lesquels ils ne peuvent avoir aucun rapport. Ils doivent les considérer comme des hommes partageant les mêmes désirs d’améliorer la situation des travailleurs.
- C’est le socialisme qui semble attirer aujourd’hui l’attention du philosophe et du philanthrope, des politiciens et du clergé ; il faut donc favoriser tout ce qui peut mettre en contact les coopérateurs et les socialistes, de manière que ceux-ci comprennent le côté pratique de la Coopération.
- 11 faut organiser des réunions contradictoires où socialistes, coopérateurs et trades-unionistes se rencontrent.
- Entre les Trades-Unionistes et les Coopérateurs l’entente est facile. Il faut que les premiers deviennent les plus fidèles clients des magasins coopératifs et que les seconds n’achètent leurs produits que dans des industries où les salaires des ouvriers sont équitables.
- Il y a eu des fautes cotmmises des deux côtés.
- Aujourd’hui tout Trade-Unioniste doit devenir Coopérateur et tout Coopérateur Trade-Unioniste.
- L’entente pourrait s’établir dans les conditions suivantes :
- 1° Les Trades-Unions devront mettre à l’ordre du jour de chaque réunion la question de la Coopération de production et engager leurs membres à faire partie des Sociétés de consommation ;
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- 2° Les Coopérateurs ne devront faire des affaires qu’avec les industries qui ont accepté pour les salaires les tarifs des Trades-Unions;
- 3° Les deux associations délibéreront ensemble chaque fois qu’une question importante intéressera les travailleurs.
- Il voudrait encore que les Coopérateurs et les Trades-Unio-nistes s’entendissent pour -créer une caisse de retraites ouvrières.
- Dans chaque municipalité il devrait y avoir un représentant du mouvement coopératif et, à la Chambre des Communes, de nombreux coopérateurs.
- Le Gongrès décide que le rapport de M. Tutt sera étudié dans chaque district coopératif et que le Comité central sera chargé, au prochain Congrès, d’indiquer les moyens de faire représenter, dans les municipalités et le Parlement, le mouvement coopératif.
- Le Bureau du travail du ministère du commerce avait envoyé un délégué, ainsi que la Commission du travail. C’est une preuve de l’importance que le gouvernement anglais attache à la coopération.
- Nous ne terminerons pas ce compte-rendu sans mentionner les pieux hommages rendus, à maintes reprises, au cours du Congrès, à la mémoire de Vansittart Neale, décédé, on le sait, le 16 septembre 1892.
- En signalant l’absence pour la première fois de cet ami regretté, M. Hawkins a déploré ce malheur qui frappe profondément la coopération et tous les mouvements humanitaires.
- C’était, dit l’orateur, « un héros et un saint » : un héros pour combattre tous les abus et pour défendre les opprimés; un saint par son humilité, son désintéressement, sa modestie. Il souhaite que les coopérateurs héritent d’une partie de son zèle et de son amour du devoir.
- De son côté, M. Gray, secrétaire général, a fait dans son rapport une grande place à Vansittart Neale.
- Le comité central rappelle ce qu’il a fait en l’honneur de ce grand coopérateur qui a rendu tant de services à la classe ouvrière. « Il n’a pas cherché les honneurs, dit le rapport, il était de cette race héroïque qui préfère la satisfaction de la conscience à la renommée. » Le Comité central compte lui élever un mausolée dans la crypte de la cathédrale de Saint-Paul.
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- Le prochain Congrès Coopératif de Grenoble.
- Le septième Congrès de V Union coopératioe des sociétés françaises de consommation (quatrième Congrès international) est convoqué à Grenoble pour le 15 octobre 1893.
- Ce Congrès est organisé, conformément au règlement général des Congrès, par le Comité central de l'Union coopérative, dont le siège est 1, rue Christine, à Paris (ci-devant, 10, rue de Nesles), sous la présidence de M. Frédéric Clavel et par le Comité local que préside M. Casimir Chiousse, président de la Fédération du P.-L.-M., 3, rue Edgar Quinet, à Grenoble.
- Le Congrès doit s’ouvrir le dimanche, 15 octobre, à deux heures, au théâtre de Grenoble, sous la présidence d’honneur de M. Paul Doumer, député, qui prononcera le discours d’ouverture. MM. Lourties, sénateur, et Jules Siegfried, député, ancien ministre, sont aussi au nombre des présidents d’honneur, dont la liste complète n’est pas encore arrêtée.
- Réception de MM. J.-C. Gray et Mac-Innes, délégués de l’Union coopérative de la Grande-Bretagne et de l’irlande, et d’autres délégations.
- Le dimanche soir, punch et conférence de M. Charles Gide, professeur d’économie politique à la Faculté de droit de Montpellier.
- Les séances de travail auront lieu les lundi 16, mardi 17 et mercredi 18, l’après-midi et le soir. Les matinées seront consacrées à des visites dans les usines de la localité et dans les sociétés coopératives. Ces sociétés comptent environ 3.000 membres.
- Voici les principales questions à l’ordre du jour :
- « Adoption d’un modèle type de statuts conforme à la nouvelle loi coopérative.
- Utilité pour les sociétés d’adhérer à l’Union coopérative dont le Comité central est chargé de l’étude et de la défense de leurs intérêts communs. v
- Entente à établir entre la coopération et les syndicats agricoles.
- Boucheries coopératives.
- Taxation des marchandises : prix courant ? prix coûtant?
- Mode d’emploi des bonis delà coopération.
- Organisation du crédit et de l’épargne dans les sociétés de consommation.
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- Présentation d’un catalogue d’ouvrages d’économie sociale pour les bibliothèques des sociétés coopératives.
- Mémoire sur la société de consommation et de production de la Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).
- Résumé des travaux du Comité central depuis le dernier Congrès (Paris 1891).
- Préparation pour l’Exposition universelle de 1900, d’un grand Congrès coopératif international à cinq branches : Consommation;— Production; — Participation; — Crédit; — Construction.
- Choix de la ville où aura lieu le Congrès de 1894.
- Une circulaire va être adressée aux sociétés coopératives de consommation pour leur rappeler la prochaine réunion du Congrès de Grenoble. Les Sociétés étrangères recevront une circulaire identique à titre d’invitation à adhérer.
- Toute Société française de consommation est dès maintenant admise à faire partie du Congrès en adressant son adhésion à M. le président du Comité central, 1, rue Christine, à Paris. — La cotisation réglementaire, pour les sociétés françaises, est fixée à 5 francs. Elle peut être envoyée immédiatement en un mandat ou versée au moment de la vérification des pouvoirs du délégué. L’adhésion est gratuite pour les sociétés étrangères.
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- LA QUESTION 1DK PAIX
- Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise
- Réunion Mensuelle, Mai 1893 Présidence de M. BERNARDOT
- Sont présents au bureau : MM. Locqueneux, vice-président; Doyen, Allart, assesseurs; Sarrazin, secrétaire-trésorier.
- M. le Président ouvre la séance. Il esquisse le mouvement de la Paix dans le monde entier, depuis la dernière réunion de la Société.
- Ce n’est pas sans une joie profonde que les amis de la Paix voient leurs doctrines accuser un progrès considérable et gagner les pays mêmes qui y paraissaient les plus réfractaires. Aussi, doit-on applaudir au projet issu du Congrès de Berne, de procéder à un pétitionnement international pour accentuer les tendances des gouvernements vers la Paix.
- Ce pétitionnement est surtout avancé en Danemarck et en Suisse. En France, une commission spéciale s’est réunie à Paris et a formé un bureau spécial. Les feuilles de pétition sont imprimées et circulent déjà à la recherche de signatures. M. le président fait appel au dévouement des membres présents pour apporter leur aide à ce mouvement. Lui-même présentera la question à la prochaine réunion du Conseil municipal de Guise.
- Lecture est donnée du compte-rendu financier du bureau international de la Paix.
- Les recettes de ce bureau depuis sa création, le lep novembre
- 1891 jusqu’au 31 mars 1893 (16 mois), ont été de 14.434 fr. 97 Les dépenses ont été de........................ 7.685 fr. 97
- l .... .... — i ii
- Le disponible actuel est donc de......... 6.749 fr. »
- auxquels viendront s’ajouter à des titres divers. 1.807 fr. »
- Soit................. 8.556 fr. »
- Or, le budget annuel prévu est de 4.960 fr., c’est donc au point de vue pécuniaire, l’existence de cette institution précieuse assurée pour deux ans.
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- Mais il faut obtenir davantage, il est nécessaire d’augmenter ces ressources trop modestes et un appel pressant est adressé à toutes les Sociétés. Sur la proposition de M. Bernardot, une somme de cinquante francs est votée en faveur du bureau international et M. le secrétaire-trésorier est chargé d’en faire l’envoi. Il devra, en même temps, transmettre, à M. Elie Ducommun, les chaleureuses félicitations de la Société de Paix du Familistère pour le zèle et le dévouement éclairé dont il a fait preuve depuis qu’il dirige le Bureau international de la Paix.
- Au sujet de la circulaire adressée aux Sociétés de la Paix touchant l’ordre du jour du Ve Congrès universel, l’assemblée se range entièrement de l’avis de M. Elie Ducommun.
- Quant à ce qui est de la décision à prendre relativement à l’opportunité d’une réunion européenne de la Paix, en 1893, après la clôture du Ve Congrès de Chicago, l’assemblée se prononce contre cette réunion dont la nécessité n’est pas bien démontrée.
- M. le président donne lecture d’une lettre émanant de M. Meunier Gustave, ouvrier mouleur retraité récemment et membre de la Société de Paix depuis sa fondation. Ce citoyen offre de verser trois francs par mois à la condition de voir sa première année de cotisation employée à l’achat de volumes de la Paix destinés à récompenser M. Sarrazin du dévouement qu’il a mis au service de la Société de Paix en qualité de secrétaire-trésorier depuis la fondation en 1886. Les fonds des années suivantes seraient également employés à l’achat de publications pacifiques qui prendraient place dans la bibliothèque spéciale de cette société.
- L’assemblée vote des remerciements à l’auteur de cette offre généreuse, qui est acceptée. Les intentions du donateur seront respectées.
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- Le mandat de deux assesseurs, MM. Doyen et Allard, étant expiré ainsi que celui de M. Sarrazin, secrétaire-trésorier, un scrutin a lieu pour l’élection de trois nouveaux membres. Les titulaires actuels sont réélus à l’unanimité.
- M. Sarrazin remercie rassemblée et l’assure qu’il continuera comme par le passé à consacrer tous ses instants disponibles au service des idées de paix, mais il estime que pour lui rendre cette tâche possible, il est devenu nécessaire que la Société fasse l’achat d’un casier-bibliothèque et d’une presse à copier.
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- En effet, les documents en sa possession commencent à devenir volumineux, il est indispensable pour la facilité du travail qu’un classement sérieux et méthodique en soit fait. L’assemblée vote les fonds nécessaires pour donner satisfaction à la demande de M. Sarrazin.
- La séance est levée.
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- Concours international
- A aucune époque l’on n’a autant qu’aujourd’hui réclamé la paix entre les nations européennes. Pendant les dix ou vingt dernières années ce désir s’est manifesté par les craintes et les inquiétudes qu’ont fait naître les indices qui présageaient une guerre imminente.
- Ce changement de l’opinion publique, si remarquable qu’il soit, n’aurait guère d’importance s’il n’était basé que sur des sentiments accidentels et passagers. Mais tel n’est pas le cas. La tendance actuelle à la paix est la conséquence naturelle du développement des ressources matérielles dont jouissent aujourd’hui les peuples civilisés. Ce développement a si profondément modifié les rapports internationaux qu’une paix permanente devient de plus en plus une absolue nécessité.
- Dans ces circonstances le besoin général de la paix en Europe se serait sans doute déjà manifesté par des conventions internationales déterminant et garantissant les droits de chaque peuple, si ce n’était que l’organisation des Etats modernes va précisément à l’encontre de ces aspirations. Tandis que les nations ne demandent qu’à vivre en paix les unes avec les autres, l’Europe présente l’aspect d’un camp formidable. Les gouvernements, au lieu de tenir compte des besoins de leurs peuples, s’occupent avant tout de la guerre et dépensent en armements la plus grande partie de leurs revenus.
- Une puissante manifestation de l’opinion publique internationale est la seule chose, outre qu’une ruine complète de leurs finances, qui puisse arrêter les Etats sur le chemin où ils sont engagés et où, forcés les uns par les autres, ils continuent à marcher. Mais la pression inouïe qu’exercent actuellement sur le peuple le militarisme et les tendances guerrières des gouvernements, empêchent cette opinion de se manifester avec succès.
- La question suivante se pose donc ; quelle est la meilleure
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- manière de créer une opinion internationale efficace, capable de réagir contre la rage des armements ?
- Le comité de la Société de la Paix et de VArbitrage à Stockholm offre un prix de Fr. 1,000 pour la meilleure réponse qui sera faite à cette question.
- Le projet doit être pratique et susceptible d’une application internationale. Il devra être écrit dans une des six langues suivantes : français, allemand, anglais, suédois, danois ou norwégien, et envoyé avant le 1er mars 1894 à M. Gustave Bjorklund, Stockholm, Suède.
- Stockholm, le 10 juin 1893.
- Gustave Bjorklund, auteur; Eduard Wavrinsky, directeur, député; G. Thore Ericsson, maître à l’Académie royale des Beaux-Arts; Dr J. Muller, maître à l'Ecole Techn. Upsal; Dr A.-F. Akerberg, publiciste.
- lé arbitrage international
- EN ANGLETERRE
- Un grand débat a eu lieu le 16 juin à la Chambre des communes sur une proposition de M. Cremer, appuyée par sir John Lubbock, et tendant à commencer des négociations avec les Etats-Unis en vue de conclure un traité stipulant que les conflits entreMes deux puissances seront soumis à un arbitrage.
- M. Gladstone a prononcé un important discours. Il a déclaré qu’il était heureux de saisir l’occasion qui lui était offerte de combattre en faveur de l’humanité.
- Le militarisme, dit l’orateur, est un fléau et une malédiction pour la civilisation, et la question n’a pas encore été résolue de savoir si le militarisme empêche la guerre ou la provoque.
- Dans beaucoup d'occasions l’Angleterre a soumis ses revendications à des arbitrages.
- Entre 1882 et 1885, elle a soumis à des arbitres 14 cas en litige et trois ou quatre fois seulement la décision a été en sa faveur. Il faut espérer que dans peu de temps un traité dans ce but sera conclu entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Mais la difficulté réside dans les relations entre les puissances étrangères de ce côté de l’Atlantique.
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- M. Gladstone propose ensuite que la proposition Gremer soit amendée de la façon suivante :
- « La Chambre des communes apprend avec satisfaction que le Congrès américain a autorisé, par une résolution, le président à ouvrir, de temps à autre, selon l’occasion, des négociations avec un gouvernement quelconque ayant avec les Etats-Unis des relations diplomatiques, dans le but de déférer leurs différends à un arbitrage.
- » Et la Chambre sympathise cordialement avec l’objet visé* et exprime l’espoir que le gouvernement britannique prêtera sa coopération au gouvernement des Etats-Unis sur la base de la résolution actuelle. »
- L’Angleterre, ajoute le premier ministre, a démontré* en recourant à l’arbitrage à l’occasion des pêcheries dans la mer de Behring, son désir d’arriver à une solution pacifique de cette question difficile.
- Quant à lui M. Gladstone attache une grande importance à l’établissement d’un tribunal central en Europe, conseiller des grandes puissances.
- M. Cremer a accepté l’amendement de M. Gladstone, qui a été adopté à l’unanimité.
- EN DANEMARK
- Nous trouvons dans les Etats-Unis cU Europe une note assez intéressante touchant la présentation à Christian II, roi de Danemark, par une députation de « l’Association danoise de la paix », d’une adresse portant 234.118 signatures dont 94,000 d’électeurs parlementaires. Cette adresse demandait la conclusion de traités d’arbitrage permanent, et sollicitait l’appui du roi et du gouvernement danois en faveur de l’arbitrage international.
- Le roi a répondu en ces termes : (£ Je désire, comme vous, • qu’il n’y ait plus de guerres et que les différends entre les nations soient réglés par l’arbitrage ; mais j’entrevois beaucoup de difficultés pour parvenir à la réalisation de ce vœu.
- » Je ne crois pas devoir prendre l’initiative d’une telle démarche. Si cependant il arrivait qu’une grande puissance européenne prît cette cause en mains, nous n'hésiterions pas, moi et le gouvernement danois, à la suivre ».
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- Le devoir
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Nombre actuel des étudiantes en France
- Le nombre des étudiantes inscrites actuellement dans nos facultés et écoles de pharmacie est de 423, parmi lesquelles se trouvent 385 françaises.
- Dans nos facultés de médecine, ce sont les étudiantes russes qui sont en plus grand nombre (95 sur 129 et seulement 22 françaises).
- Mais, dans nos Facultés de lettres, les françaises reprennent le premier rang, (226 sur 249) et seulement 11 russes, 4 roumaines, 3 anglaises, 2 américaines, 1 suisse, 1 italienne, 1 allemande. De même dans nos Facultés de science les françaises forment la presque totalité des étudiantes (23 sur 29); enfin, les 14 étudiantes qui suivent les cours des écoles de pharmacie sont toutes françaises.
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- ÉTATS-UNIS
- On lit dans The New City, Topolobambo, Mexique :
- Le Triomphe des Femmes L’État de Wyoming, après 25 ans d’expérience, conseille a
- TOUTES LES SOCIÉTÉS CIVILISÉES D’iMITER SON EXEMPLE.
- Cheyenne-Wyoming. — Le gouverneur Osborne, en réponse à une question posée par M. Hamilton-Wilcox, président de l’Association de New-York pour le Suffrage féminin, lui a écrit qu’il approuvait la résolution récemment prise parla Chambre du Wyoming, résolution conseillant vivement à l’État de New-York, et aux autres Etats, l’affranchissement de la femme.
- Le gouverneur Osborne ajoute : « L’expérience qui se poursuit dans cet Etat depuis près de 25 années est, en tous points, extrêmement satisfaisante : aucune des objections faites dans l’Est ne s’est trouvée fondée, et de grands progrès ont été réalisés dans maintes directions, du fait de la possession du suffrage par nos femmes. »
- John C. Thompson, secrétaire du Comité démocratique du Wyoming, écrit aussi à M. Wilcox que la résolution prise à l’unanimité par la Chambre, et ayant pour but de conseiller
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- aux législateurs de New-York et des autres Etats l’affranchissement féminin, exprime parfaitement les résultats d’une expérience de près d’un quart de siècle, lorsqu’elle déclare que : « le suffrage des femmes dans le Wyoming a puissam-» ment aidé à l’extinction des crimes, du paupérisme et du » vice ; il a assuré la paix et l’ordre des élections, un bon gouvernement, un remarquable degré de civilisation et d’ordre » public; enfin, c’est avec l’assurance que donnent les faits » accomplis que nous pouvons dire, après 25 années de suffrage » féminin, que pas un comté de Wyoming n’a besoin d’asile de » pauvres, que nos prisons sont presque vides, et que les cri-» mes, excepté ceux commis par les étrangers, sont presque » ipconnus dans l’Etat.
- » Aussi, en face des résultats fournis par l’expérience, enga-» geons-nous avec* ardeur toutes les sociétés civilisées de la » terre à affranchir la femme sans tarder. »
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- Les Universités américaines et les Femmes
- Le dernier rapport de la Commission d’éducation des Etats-Unis, publié en 1889, nous apprenait que les femmes étaient admises dans 18 écoles de médecine, 18 écoles de théologie, 6 écoles de droit, 64 collèges de belles-lettr.es, indépendamment des ^grands collèges exclusivement réservés aux femmes, comme Vassar-Collège, le Wellesley-Collège, Smith-Collège, Bryn-Mawr-Collège. Pendant l’année 1892, huit universités ont été nouvellement ouvertes aux femmes. Il n’y avait plus aux Etats-Unis qu’une seule grande université dont les cours fussent inaccessibles aux jeunes filles, c’est la Harvard Univer-sity, fondée en 1638, à Cambridge, dans le Massachussetts. Or, nous apprenons que cette université vient, à son tour, de suivre le courant féministe et de fonder une école de médecine spéciale pour les femmes, qui s’occupent tout particulièrement de gynécologie.
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- GRANDE-BRETAGNE Enseignement médical
- L’Angleterre compte onze écoles de médecine,plus une autre à Londres spécialement réservée aux élèves femmes- C’est la seule école de ce genre qui existe en Angleterre. Elle n’est rattachée à aucun hôpital, mais possède une clinique à l’Hô-
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- pital royal libre de Londres, établissement considérable, qui, lui, n’a point d’école de médecine attitrée.
- Exclues des examens du collège royal des médecins et des chirurgiens, les femmes se présentent en nombre relativement plus élevé que les hommes, aux examens de l’Université de Londres ou de l’Université royale d’Irlande.
- Les épreuves passent, à tort ou à raison, pour être particulièrement difficiles à l’Université de Londres.
- Le nombre des élèves inscrites à l’école de médecine féminine de Londres était de 34 en 1890. Les frais d’inscription sont de 110 livres sterling (2.750 francs) dont 70 livres vont à l’école et 40 livres à l’Hôpital royal libre.
- Un hôpital nouvellement fondé pour les femmes, celui d’Eus-ton Road, possède un personnel médical exclusivement féminin.
- (Revue internationale de VEnseignement.)
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- FAITS POLITIQUES ET'SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Congrès de la repopulation de la France
- Dans le milieu de Juillet s’est tenu à Paris le congrès de la Repopulation de la France, organisé par l’Alliance des savants et des philanthropes de tous les pays.
- Dans sa dernière séance, présidée par M. le Dr Lagneau, membre de l’Académie de médecine, le Congrès a voté les vœux suivants :
- 1° Il est urgent que la vaccination et la revaccination deviennent, le plus tôt possible, obligatoire, non en théorie mais en fait. (Dr Dumontpalier).
- 2 II est nécessaire que les lois préparées par le Conseil supérieur de l’assistance publique sur les enfants assistés et l’assistance maternelle soient, dès la rentrée du Parlement, mises à l’ordre du jour des travaux de nos Assemblées législatives. (Dr Drouineau).
- 3° Il est très urgent que la loi Roussel soit révisée et modifiée de façon à devenir obligatoire dans toute la France. (Drs Paulier et Drouineau).
- Quand elle le sera, elle sauvera la vie d’au moins 150.000 enfants par an. (Rapport du D1' Paulier).
- 4° Pour restreindre la mortalité générale, mais surtout la mortalité spontanée ou criminelle et la mortalité infantile, il importe que la femme en état de grossesse puisse être admise gratuitement et secrètement si elle le désire, dès le sixième mois de gestation, dans des maternités-ouvroirs où elle pourrait, pendant quelques semaines ou mois, allaiter son enfant en travaillant proportionnellement à ses forces. Il faut, en outre, que des secours suffisants permettent aux mères indigentes de devenir les nourrices rétribuées de leurs propres enfants, que les mères qui ne peuvent conserver leurs enfants puissent les confier, même sans se faire connaître, à des bureaux ouverts, par dès personnes astreintes rigoureusement au secret. (Drs Lagneau et Foveau de Courmelles).
- 5° Dans notre pays qui se dépeuple, il n’est que temps de faire disparaître toutes les mesures législatives ou tous les faux préjugés qui tendent à délimiter étroitement et à restrein-
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- LE DEVOIR
- dre le nombre des femmes auxquelles la maternité est socialement permise. Il est indispensable, par conséquent, de faire disparaître de notre législation toute distinction entre les enfants légitimes, naturels ou adultérins; de proclamer la légitimité de toutes les naissances et d’établir un régime nouveau qui puisse permettre aux célibataires de fonder, aussi bien que les gens mariés, une famille régulière dont la filiation puisse être légalement établie (Dr Blatin).
- 6° On sait que c’est aux mauvais biberons qu’est due la plus grosse part de l’énorme mortalité de l’enfance qui désole notre pays, que ce qui caractérise, avant tout, un mauvais biberon, c’est la difficulté de le nettoyer; or tous les « biberons » à tube sont tellement difficiles à nettoyer qu’on a pu justement à l’académie de médecine, les appeler de « vrais instruments d’infanticide » (1). Il est donc nécessaire que les pouvoirs publics compétents interdisent, de la manière la plus absolue, la fabrication, la vente et l’emploi des biberons à tube et édictent des pénalités sévères contre ceux qui se seraient servis de ces instruments dangereux. (Drs Blatin et Paulier).
- 7° Il serait bon d’obiiger les contribuables mâles qui, à 40 ans révolus, n’auraient pas un enfant vivant, soit légitime, soit adoptif, soit naturel, qu’ils auraient reconnu et élevé, de payer une taxe spéciale proportionnelle à leur loyer et progressive. (B. de Grilleau).
- 8° Il serait très utile qu’une loi, modifiant notre régime successoral et nos lois sur l’adoption, rendît les taxes de succession inversement proportionnelles au nombre des enfants, et facilitât à tous les citoyens mariés ou célibataires la possibilité d’adopter des qnfants d’autrui et de les traiter en enfants légitimes. (Dr Blatin).
- 9° Il importe que l’impôt mobilier soit modifié dans le sens d’un dégrèvement des familles nombreuses et d’une augmentation de charges pour les familles peu nombreuses. (Dr Javal).
- 10° Il est désirable que les militaires soient renvoyés dans leurs foyers au bout de deux ans de service ou dans le cours de la 3me année, à condition qu’ils se marieront immédiatement. Il est également désirable qu’on fonde, avec les économies que ferait le ministère de la guerre sur ces congés anticipés, des cours d’agriculture dans les régiments, afin d’instruire
- (1) Ils font mourir tous les ans 100.000 enfants environ. (Rapport du docteur Paulier),
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- nos paysans, nos cultivateurs et, en les faisant profiter des progrès de la science, dé les mettre en état de bien élever leurs enfants. (T. Schmoll)
- 11° Pour restreindre l’émigration des habitants des campagnes dans les villes, il faut absolument rendre possible la multiplication et le développement des syndicats agricoles. (Tridon et Dronipeau).
- 12° La statistique concernant la population rurale doit être l’objet d’une étude attentive et porter autant sur les mouvements démographiques que sur les causes de mortalité. (D. Bertillon et Dronipeau).
- 13° Il est important de recommander aux philanthropes l’établissement et la multiplication des sociétés de tempérance ayant pour but d’inculquer à tous, et notamment aux classes laborieuses, la sobriété, l’ordre et l’économie, dont l’inobservation plonge dans la misère ou la gêne un grand nombre de travailleurs et leur rend impossible ou très difficile l’élevage des enfants. (Tridon).
- Sur la proposition de MM. Tridon et Blatin, appuyée par MM. Dumontpallier et Lagneau, le Congrès,, au milieu de vifs applaudissements, a voté à l’unanimité le vœu suivant :
- Considérant que la guerre n’est qu’un dernier et abominable vestige des barbaries passées, qu’elle fait horreur à la civilisation contemporaine, dont elle détruit tous les progrès et toute la richesse aussi bien chez le vainqueur que chez le vaincu, — considérant que l’arbitrage international est la seule solution logique et fructueuse des conflits internationaux, — considérant que la guerre et les armées permanentes représentent la cause la plus considérable de la dépopulation et de l’appauvrissement des peuples européens,
- Le « Congrès se déclare absolument partisan du désarmement général et de l’arbitrage international. »
- En levant la séance, M. Lagneau remercie M. Tridon, fondateur de l’alliance et promoteur du Congrès, et M. Paulier, rapporteur du comité d’études, de leur dévouement à la cause si ingrate de la repopulation.
- Les adhésions sont reçues au siège de l’Alliance, rue . Saint-
- Lazare, 100.
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- L’Office du Travail. — La direction de l’Office du Travail, au ministère du commerce et de l’industrie, s’occupe de recons-
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- LE DEVOIR
- tituer le conseil* supérieur de statistique institué par décret du 19 février 1885.
- Le mandat du précédent conseil, nommé pour trois ans en 1889, a pris ün en 1892. A l’occasion de ce renouvellement, le ministre soumettra, à bref délai, à la signature du président de la République, un décret portant à cinquante-trois le nombre des membres du conseil supérieur de statistique, savoir vingt choisis par le Parlement et dans les corps savants, et trente-trois délégués des ministères.
- Le conseil pourra commencer prochainement ses travaux et aborder sans doute l’étude des moyens les plus propres à coordonner les statistiques dressées par les différents ministères.
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- ALLEMAGNE
- Les accidents du travail aux différentes heures de la
- journée. —Nous trouvons dans la Revue socialiste de juin dernier, l’intéressante statistique suivante :
- De 6 à 7 heures matin........... 435 accidents
- De 7 à 8 — matin........... 794 —
- De 8 à 9 — matin........... 814 —
- De 9 à 10 — matin......... 1.069 —
- De 10 à 11 — matin......... 1.598 —
- De 11 heures à midi matin........ 1.590 —
- De midi à 1 heure soir........... 587 —
- De 1 à 2 heures soir............ 745 —
- De 2 à 3 — soir........... 1 037 —
- De 3 à 4 — soir............ 1.263 —
- De 4 à 5 — soir ........... 1.178 —
- De 5 à 6 — soir..*......... 1.306 —
- C’est là une indication pour les industriels dans les ateliers desquels cet accroissement des accidents avec la durée du travail se manifeste, de chercher, par une diminution de la journée, à restreindre chez eux le nombre des accidents.
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- SUISSE
- Une proposition socialiste. — M Curtius a proposé au Conseil fédéral un projet de loi ayant pour but de déclarer à tout jamais inaliénables les nombreux cours et chutes d’eau
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- de la Suisse, afin d’empêcher l’accaparement de ces richesses naturelles par des capitalistes désireux d’exploiter à leur unique profit la force motrice dont elles sont susceptibles.
- .ANGLETERRE
- Les « Wholesale » en 1892. — L’annuaire, pour l’année 1893, des Wholesale d’Angleterre et d’Ecosse vient de paraitre ; le nouveau volume, qui ne comporte pas moins de 846 pages, est en tous points digne de ses devanciers.
- A la première page, nous rencontrons des diagrammes représentant le développement du mouvement coopératif anglais depuis 1862 et celui de la Société anglaise pour les achats en gros depuis 1864. En 1862, la statistique accuse pour toutes les Sociétés coopératives d’Angleterre un chiffre d’affaires de 2,333,523 livres ; en 1890, elle renseigne le total énorme de 43,731,669 livres. De 1862 à 1890, la coopération a fait réaliser à ses participants une économie s’élevant à .47,685,118 livres.
- La Société pour les achats en gros de Manchester fît, en 1864, l’année de sa fondation, pour 51,857 livres d’affaires ; en 1891 ce chiffre fut de 8,766,430 livres : de 1862 à 1890, elle a fourni aux Coopératives, qui s’approvisionnent par son intermédiaire, pour 86,241,839 livres de marchandises.
- Trente-huit planches représentent les magasins, les fabriques, les bateaux à vapeur appartenant à la Société anglaise. Puis vient une longue nomenclature des agents, dont la Société utilise les services, et des produits qu’elle fabrique et met en vente. Cette partie du volume présente une étude intéressante des variations des prix des marchandises consommées dans les Coopératives.
- La deuxième partie de l’annuaire est consacrée à la Wholesale écossaise, qui fonctionne à Glasgow depuis 1868. En 1869, celle-ci faisait pour 81,094 livres d’affaires ; en 1891, son chiffre de vente était de 2,828,036 livres et, pendant les trente-neuf premières semaines de 1892, il s’est élevé à 2,253,769 livres . De 1868 à 1891, elle a fourni pour 26,509,650 livres de marchandises.
- Dix lithographies permettent de se rendre compte de l’importance de ses installations.
- La Société anglaise emploie 5.133 agents et la Société écossaise en a 2,628. La fabrique de chaussures de Leicester, à elle seule, utilise 2,088 ouvriers; la Wholesale, de Glasgow, qui
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- LE DEVOIR
- construit elle-même tous ses bâtiments, donne, pendant une partie de l’année, du travail à 3S7 maçons, charpentiers, etc. En ce moment elle achève à Edimbourg la construction d’un moulin à cylindre, qui sera l’une des plus belles installations de l’industrie meunière dans le Royaume-Uni.
- La troisième partie de l’annuaire est consacrée à des études économiques et scientifiques qui remplissent 550 pages.
- (Les Coopérateurs BelgesJ.
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- PAYS DIVERS
- Le peuplement de la terre. — Un anglais, M. Ravenstein, vient de résoudre une question fort curieuse qu’il s’était posée à lui-même.
- Il s’agissait de savoir à quelle date la terre sera entièrement peuplée.
- Le savant anglais s’e'st, paraît-il, livré pendant cinq ans à de patientes recherches et à des calculs très variés dont il vient de publier les résultats dans les Proceedings de la Société de géographie de Londres.
- Bien qu’on puisse faire de sérieuses objections aux conclusions de M. Ravenstein, il nous paraît intéressant de résumer son travail.
- Il résulte de ce travail que la population actuelle du globe, 1 milliard 467 mille habitants, n’est répartie sur toute la surface des terres émergées, sauf la région polaire arctique, qu’en raison de 31 habitants par mille anglais carré (2 kilom. 590 mètres carrés).
- En divisant la surface totale de la terre ferme, 46.350.000 milles anglais carrés, en trois régions, terres fertiles, steppes et déserts, l’auteur arrive à constater l’existence en chiffres ronds de 28 millions de milles carrés de terres fertiles, de 14 millions de steppes et de 4 millions de déserts.
- En comptant le maximum des habitants que ces catégories de terres peuvent nourrir, 207 habitants par mille carré pour les terres fertiles (moyennes des populations relatives de l’Inde, 175 ; de la Chine, 295, et du Japon, 264), 10 habitants pour les steppes et 1 pour les déserts, M. Ravenstein arrive au chiffre de 5.994 millions d’habitants comme le maximum au delà duquel la terre ne pourra plus nourrir d’hommes.
- A quelle date fatale arrivera cet état de choses ?
- D’après les calculs du savant anglais, l’accroissement de la
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 493
- population dans les différents pays peut être exprimé par les chiffres suivants :
- Europe, 8,7 pour cent par dix ans; Asie, 6 pour cent ; Afrique,
- 10 pour cent ; Australie et Océanie, 30 pour cent; Amérique du Nord, 20 pour cent; Amérique du Sud, 15 pour cent.
- Si l’on fait la moyenne de ces chiffres, tous les dix ans, la terre entière aurait une augmentation de 8 hommes pour 100.
- Prenant pour base cet accroissement, on peut calculer que * le chiffre de 5,994 millions d’habitants, nombre maximum au delà duquel la terre ne pourra plus nourrir d’hommes, sera atteint en l’an de grâce 2.072, c’est-à-dire dans cent quatre-vingt-un ans.
- Il est curieux de constater que c’est à peu près à la même époque que, d’après les géologues, la Grande-Bretagne aura épuisé complètement le stock de charbon de terre que recèle son sol et qu’achètent presque toutes les autres nations.
- Ainsi dans cent quatre-vingt-un ans, plus de place sur la terre et plus de charbon !
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- LE DEVOIR
- BIBLIOGRAPHIE
- La Terre,, par Emmanuel Vauchez.
- Dans notre numéro de mai dernier, nous avons dit que ce remarquable ouvrage, composé de deux volumes illustrés de 66 gravures, est en vente au prix de 15 fr. chez Reinwald et Cie. 15, rue des Saints-Pères, Paris.
- Nous voudrions aujourd’hui indiquer, au moins, à nos lecteurs les principales matières dignes du plus grand intérêt qu’ils trouveront dans cet ouvrage lequel en est à sa deuxième édition.
- Dans le premier volume, l’auteur montre d’abord la position de la terre dans l’univers. Il fait voir qu’elle n’est qu’un atome dans l’infini et dans l’éternité.
- La constitution des nébuleuses, la formation du système solaire, la naissance successive des planètes sont exposées par lui.
- Il passe en revue les quatre époques géologiques; puis après s’être arrêté à l’apparition de l’homme et à l’époque de la pierre grossièrement taillée, il passe à l’époque de la pierre polie, à l’âge du bronze et arrive, enfin, à la période historique.
- Tout le mouvehiént d’évolution qu’il vient d’indiquer à larges traits le porté à rechercher la cause première de ce mouvement même ; et, à ce point de son ouvrage, il rassemble et nous fournit touchant la force électrique les précieuses indications qui résultent 'des études et des expériences de William Grookes sur l’état radiant de la matière, de Hertz, sur l’identité de la lumière et de l’électricité, etc.
- Il examine le rôle des infiniment petits dans les phénomènes de l’alimentation comme dans ceux de la maladie, etc.
- Le deuxième volume ouvre par des considérations sur ce qu’est la science. Après quoi l’auteur expose la théorie moléculaire des gaz.
- De là, il passe à l’examen des fluides, aux questions du spiritisme, du magnétisme et de l’hypnotisme.
- A grands traits, il fait l’histoire des religions depuis le Jého-visme et le Christianisme jusqu’à ce qu’il appelle les religions sans Dieu et l’Idée nouvelle. -
- Il consacre ensuite d’éloquentes pages à la solidarité du monde visible et du monde invisible.
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- BIBLIOGRAPHIE
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- Ici, nous ne pouvons mieux faire que copier le sommaire de cette dernière partie de l’ouvrage, nos lecteurs y saisiront aisément la pensée qui anime M. Emmanuel Vauchez.
- Voici ce sommaire :
- QUATRIÈME PARTIE
- « Chap. I. — Doctrines de l’antiquité grecque et romaine » sur la destinée des âmes et la vie future, doctrines venues » de l’Orient. — Panthéisme, métempsycose, traditions orales; » les écoles philosophiques; l’enfer, l’Elysée, l’Hadès d’après » Homère et Virgile, l’immortalité de l’âme d’après Platon, » Cicéron, Plutarque. — La nécromancie, évocation des âmes, » rapports du monde visible et du monde invisible; les évoca-» fions dans Eschyle, Plutarque. — Le culte des morts; les » honneurs funèbres; doctrine des peines et des récompen-» ses; séjour des âmes sur la terre d’après Lucain et Por-» phyre. — Le récit d’une apparition d’après Pline le jeune. — » Le vigneron de Philostrate et le beau Pratéxilas. — Croyance » à la perversité de toutes les âmes, à l’époque de la déca-» dence. — Le christianisme condamne ces doctrines et leur » succède.
- » Chap. IL — Stagnation des idées relatives aux rapports » des vivants avec le monde invisible, pendant le Moyen-âge » et les Temps modernes; l’influence du catholicisme réduit » toutes ces questions à une seule formule : sorcellerie.
- » A la fin du XIXe siècle, le spiritisme ramène l’esprit public » sur les mystères d,e la vie d'outre-tombe. — La réincarna-» tion. — La naissance. — La mort. — Les influences invisi-» blés sur les masses et les individus. — La fatalité n’est pas » autre chose que la loi de pesanteur des conséquences. — » Formation des corps inorganiques. — Origines de la vie » terrestre. — Le minéral, le végétal, l’animal. — Pourquoi le » mobilier de la terre est limité relativement à la multitude » des germes. — Principe immatériel, électricité et magnétis-» me. — Vies progressives, instinct, intelligence. — Le péris-» prit et les fluides, leur action. — Libre arbitre. — Rapport » des morts et des vivants, bons et mauvais fluides prérispri-» taux, développement du cerveau par le travail. — L’hérédité. » — Les castes. — Les animaux. — Solidarité universelle ».
- Et maintenant citons les deux pages qui terminent ce remarquable ouvrage; elles auront le mérite de faire voir la puissance, le charme et la clarté du style de M. Emmanuel Vau-
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- LE DEVOIR
- chez et seront, nous en sommes convaincu, la meilleure recom-mandation de ce beau travail.
- M. Vauchez s’exprime ainsi :
- « Après ces recherches et ces démonstrations, nous espé-» rons avoir atteint le but que nous nous étions tracé : faire » entrevoir la grande unité de la création sans laquelle rien » ne peut s’expliquer des choses terrestres, à quelque ordre » d’idées qu’elles appartiennent.
- » Notre planète Terre, sortie d'un noyau incandescent lancé » du laboratoire de la nature, s’est développée avec une per-» fection continue. De la cellule verte elle a fait l’homme; que » fera-t-elle de l'homme?
- » En présence de la simplicité grandiose de la création, de » l'union solidaire de son peuple, l’admiration n’a pas de » bornes pour le maître des mondes : le penseur pressent dans » cet inconnu des profondeurs de sciences vertigineuses !
- » Quand saurons-nous, quand comprendrons-nous?
- » Maître des mondes, faites que les hommes vous cher-» chent, que les hommes s’aiment, qu’ils comprennent votre » loi!
- » Si nous regardons de très haut, par un effort intense de » volonté, l’ensemble de notre planète, nous voyons, en raison » de tous les facteurs énumérés dans ce dernier chapitre, un » état d’activité et de vie prodigieux. Le courant d’arrivée par » l’incarnation, y compris toutes les échelles, tous les degrés, » depuis la première cellule jusqu’à l’homme supérieur, et le » courant de sortie par la mort, y compris tous les degrés éga-» lement, constituent sans exagération deux fleuves alimen-» taires dont la force, la rapidité, la puissance, l’étendue con-» fondent et dépassent l’intelligence humaine. On ne peut les » comparer comme action, qu’aux deux immenses courants )) océaniques sans lesquels l’équilibre atmosphérique de la » planète ne pourrait s’établir.
- » Il n'entre pas dans notre programme d’aborder d’autres ï) questions. Ajoutons cependant, en terminant, que si les dis-» eussions violentes du passé, encore agitées de nos jours » entre les spiritualistes et les matérialistes, n’ont amené » aucun résultat, c’est que les uns ont le tort de ne pas admet-» tre jusqu'à l’infini la transformation de la matière et que les » autres ont également le tort de considérer comme immaté^ » riel tout ce qui ne peut être ni vu de nous, ni analysé.
- » L’homme, l’animal le plus élevé de la Terre, est matériel.
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- BIBLIOGRAPHIE
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- )> Lorsqu’il est mort, cesse-t-il de l’être? non, car il conserve p une forme qui résume pour lui tous les progrès acquis et cette » forme, quoique invisible, est matérielle à des degrés divers.
- » Il ne nous reste plus qu’à insister encore sur les liens puis-» sants qui unissent le visible à l’invisible dans un Tout soli-» daire.
- » Le mort est uni au vivant,
- » Le savant, à Vignorant,
- » Le pauvre, au riche,
- » Le criminel, au vertueux.
- y> Par la loi de la solidarité, sans le respect de laquelle nul » repos n’est possible dans une société avancée : tous pour » tous.
- » Le progrès, la civilisation, la destruction du mal sous tou-» tes ses formes, dans toutes ses manifestations : voilà le but )> assigné à l’homme, tel est l'inévitable destin.
- » Les créatures doivent s'unir dans la fraternité universelle, » les meilleurs et les plus savants ont l’obligation d'entraîner j) le troupeau hostile et ignorant : c'est le travail assigné à leur » existence actuelle.
- » Pauvre troupeau sorti de la cellule verte, pourquoi tant de » résistance à prendre la voie qui mène à la suprême intelli-» gence.
- » La route de la science seule conduit au Maître des mon-» des >).
- Le Temps, en recommandant ce même ouvrage à ses lecteurs, le déclare appelé à un grand retentissement. On y trouvera exposés, dit-il, et pour ainsi dire synthétisés, les résultats des prodigieuses découvertes scientifiques de notre siècle.
- .....C’est donc un ouvrage qui intéressera aussi bien les
- savants que les gens du monde qui veulent se familiariser sans efforts avec les vérités principales du monde scientifique.
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- Le devoir
- OUVRAGES REÇUS
- Les pensions de retraites en 1892. Rapport fait à la Société libérale pour l’étude des sciences et des œuvres sociales, de Gand, par Louis Variez.
- Fascicule V, en vente à Ixelles-Bruxelles, chez Jean Viselé, imprimeur-éditeur, 14, avenue des Eperons d’Or.
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- Le poeme de l’âme. Poëme initiatique, par René Caillié.
- En vente au prix de 3 fr. 50 au Comptoir d’édition, 14, rue Halévy, Paris.
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- La législation directe par le peuple et ses adversaires, par M. Rittinghausen.
- Nouvelle édition, augmentée d’une notice biographique, en vente chez Lebè'gue et Cie, 46. rue de la Madeleine, à Bruxelles.
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- La régénération économique et financière de la Hongrie, par Ottomar Haupt.
- Librairie Truchy, Ch. Leroy, successeur, boul. des Italiens, 26, Paris.
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- La participation aux bénéfices de l’industrie, du commerce et de l’agriculture.
- Introduction au Guide pratique de M. Albert Trombert, par Charles Robert, ancien conseiller d’Etat, président de la Société pour l’étude de la participation aux bénéfices.
- Brochure en vente à l’imprimerie Chaix, 20, rue Bergère, Paris.
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- Petite géographie des Colonies françaises, par Alfred Nançon, manufacturier, membre de la Société de géographie commerciale de Paris.
- Brochure en vente à l’imprimerie Repessé-Crepel et Cie, 8 et 10, rue des Rapporteurs à Arras, Pas-de-Calais.
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- Arguments en faveur de la transformation des ar-
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- OUVRAGES REÇUS
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- mées guerrières destructives, en armées pacifiques productives, d’après la théorie de M. Ch. Fourier, par Griess Traut.
- Opuscule en vente au prix de 50 cent., chez l’auteur, 6, avenue Bosquet, Paris.
- ¥ ¥
- Détermination de la formule minimum de la participation aux bénéfices, par A Poindron.
- Opuscule en vente chez A. Chartier, imprimeur, rue du Maure, Paris.
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- Du pain pour tous, par Fore Fauré.
- Nous avons en mains les 36 premières pages de cet ouvrage dont l’auteur paraît animé des meilleures intentions.
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- L’Evangile social, par C. Humann, avocat au barreau de Paris.
- Fascicules XVI à XXI. Nous avons déjà signalé à nos lecteurs cet ouvrage en vente au Dépôt des livres de la Nouvelle-Jérusalem, 12, rue Thouin, Paris.
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- L’Emancipation, le vaillànt organe de la coopération que dirige M. E. de Boyve, Nimes, contient dans son numéro du 15 juin, une gravure des mieux faites pour parler à l’esprit même des illettrés.
- Sur la droite un groupe de consommateurs jettent des pièces de monnaie dans la vasque supérieure d’un gros conduit tortueux à l’extrémité duquel se tient humblement le producteur, à qui n’arrive qu’une rare piécette... Car il y a au conduit une fente énorme par laquelle s’échappent nombreuses et pressées les pièces d’or des consommateurs. L’intermédiaire, souriant, armé d’un grand sac, recueille ces pièces.
- Sur la gauche répétition du même dessein, avec cette différence que la fuite est solidement bouchée par un calfeutrage qui s’appelle la coopération; et que toutes les pièces de monnaie des consommateurs arrivent au producteur lequel a en mains le grand sac dont l’intermédiaire n’a plus aucun besoin.
- Ce remarquable numéro contient, en outre, le compte-rendu du congrès annuel des coopérateurs anglais.
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- LE DEVOIR
- Nous ne saurions trop recommander le journal VEmancipation, de Nimes, à l’attention de tous nos amis.
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- L’Association ouvrière, organe delà Chambre consultative des associations ouvrières de production de France.
- Administration : 80, rue de Bondy, Paris. Abonnement annuel : 3 fr.
- A signaler dans le mois de juin dernier un remarquable article de M. Abel Davaud.
- Cathéchisme français à rasage des écoles primaires.
- Réimpression d’un document rare administratif du département de la Gironde, honorée d’une souscription du Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts.
- Toutes les demandes de ce catéchisme devront être ainsi libellées :
- M. l’éditeur du Catéchisme français à Agen, Lot-et-Garonne.
- L’exemplaire : 50 cent.
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- LE PETIT CHOSE
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
- Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre, à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais : « Si j’allais là-bas, voir les choses de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n’a sans doute pas compris tout ce qui tient d’amour dans les plis de cette cravate... Puisque Jacques n’ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d’en parler pour lui... Oui, c’est cela : j’irai, je parlerai à cette jeune Philis-tine, et nous verrons. »
- Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m’est témoin qu’en allant là-bas je n’avais aucune arrière-pensée. J’y allais pour Jacques, rien que pour Jacques... Pourtant, quand j’aperçus à l’angle du passage du Saumon l’ancienne maison Lalouette, avec ses peintures vertes et le Porcelaines et Cristaux de la devanture, je sentis un léger battement de cœur qui aurait dû m’avertir... J’entrai. Le magasin était désert; dans le fond, l’homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant, il gardait son instrument sur la nappe, près de lui. « Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n’est pas possible... me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir... »
- Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n’étaient pas là, fort heureusement. Quand j’entrai, il y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s’écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre... C’est bien le cas de le dire... Il va prendre le café avec nous. » On me fît place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle lasse à fleurs d’or, et je m’assis à côté de Mlle Pierrotte...
- Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l’oreille, — ce n’est plus là qu’on les place aujourd’hui, — elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge,.. Entre nous, je crois que cette petite
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- LE DEVOIR
- rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philis-tine. «Ah ça! monsieur Daniel, me dit Pierrotte, avec un bon gros rire affectueux, c’est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!...» J’essayai de m’excuser et de parler de mes travaux littéraires. « Oui, oui, je connais ça, le quartier Latin... » fît le Cévenol. Et il se mit â rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem ! hem ! d’un air entendu et m’envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, quartier Latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez, quand on est jeune, on n’est pas fâché de passer'pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement : « Mais non, mais non! je vous assure... Ce n’est pas ce que vous croyez. » Jacques aurait bien ri de me voir.
- Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fît entendre dans la cour. C’était Pierrotte qu’on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s’en alla â son tour à l’office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c’était de tripoter les cartes fort habilement...
- Quand je vis qu’on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai : «Voilà le moment! » et j’avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres ; mais MI!e Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup : « Est-ce que c’est Mlle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis? » D’abord je crus qu’elle riait, mais non ! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l’incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s’imaginait confusément des choses qui n’étaient pas. J’aurais pu la détromper d’un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint... Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté, et, levant ses grands cils qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors, elle me regarda... Je mens. Ce n’est pas elle qui me regarda ; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah! chers yeux noirs, délices de mon âme !
- Ce ne fut qu’une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent; et je n’eus plus â côté de moi que Mlle Pierrotte, Vite, vite, sans attendre
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- LE PETIT CHOSE
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- une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C’est Jacques qui me nourrissait, m’habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j’avais tant souffert, tant souffert...
- A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c’était pour Jacques et je me dis en moi-même ; « Allons ! voilà qui va bien ». Là-dessus, je redoublai d’éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le cœur. Ah 1 trois ou quatre fois heureuse la femme qui...
- Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu’elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s’était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen. — Quand je vous disais qu’elle était fée cette petite rose rouge. — Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. « Ce sera pour Jacques, de votre part », dis-je à Mlle Pierrotte avec mon sourire le plus fin. — « Pour Jacques, si vous voulez », répondit Mlle Pierrotte, en soupirant; mais, au même instant les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de l’air de me dire : « Non ! pas pour Jacques, pour toi ! » Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible ! Pourtant j’hésitais encore, et ils furent obligés de me répéter deux ou trois fois de suite : « Oui!... pour toi... pour toi ». Alors je baisai la petite rose rouge et je ta mis dans ma poitrine.
- Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l’ordinaire penché sur l’établi aux rimes et je lui laissai croire que je n’étais pas sorti de la journée. Par malheur en me déshabillant, la petite rose rouge que j’avais gardée dans ma poitrine roula par terre aux pieds du lit : toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose rouge ou de moi.
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- LE DEVOIR
- — Je la reconnais, me dit-il, c’est une fleur du rosier qui est là-bas sur la fenêtre du salon.
- Puis il ajouta en me la rendant.
- — Elle ne m’en a jamais donné, à moi.
- Il dit cela si tristement que les larmes m’en vinrent aux yeux.
- — Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu’avant ce soir...
- Il m’interrompit avec douceur : « Ne t’excuse pas, Daniel. Je suis sûr que tu n’as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c’était toi qu’elle aimait. Rappelle-toi ce que je t’ai dit : Celui qu’elle aime n’a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé ». Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main. — « Ce qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d’un moment. 11 y a longtemps que j’avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé à t’amener là-bas. J’étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je l’aimais tant !... Un jour, enfin, j’ai voulu tenter l’épreuve, et je t’ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j’ai compris que c’était fini. Au bout de. cinq minutes, elle t’a regardé comme jamais elle n’a regardé personne. Tu t’en es bien aperçu toi aussi. Oh ! ne mens pas, tu t’en es aperçu. La preuve, c’est que tu es resté plus d’un mois sans retourner làrbas; mais, pécaïre! cela ne m’a guère servi... Pour les âmes comme la sienne, les absents n’ont jamais tort, au contraire... Chaque fois que j’y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d’amour... C’était un vrai supplice. xMaintenant c’est fini... J’aime mieux ça ».
- Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu’il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m’approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge : « Jacques, est-ce que tu ne vas plus m’aimer maintenant? » Il sourit, et me serrant contre son cœur : « T’es bête, je t’aimerai bien davantage ».
- C’est une vérité. L’histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu’il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien. Comme parle passé, il continua d’aller là-bas le dimânçhe et de faire bon visage à
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- tous. Il n’y eut que les nœuds de cravate supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer... O Jacques ! ma mère Jacques !
- Quant à moi, du jour où je pus aimer, les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion. Je ne bougeais plus de chez Pierrotte. J’y avais gagné tous les cœurs; —au prix dé quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait... Je m’appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général, Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure, Pierrotte était au magasin, et mademoiselle Camille toute seule en haut, dans le salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j’arrivais, les yeux noirs se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite nous laissait seuls. Cette noble dame, que le Cévenol avait donnée à sa fille comme dame de compagnie, se croyait débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à l’office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m’en plaignais pas; pensez donc! en tête à tête avec les yeux noirs.
- Dieu ! les bonnes heures que j’ai passées dans ce petit salon jonquille ! presque toujours j’apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j’en lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, mademoiselle Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous jouait ses éternelles rêveries de Rosellen; mais nous la laissions bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l’endroit le plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à haute voix une réflexion saugrenue, comme : « Il faut que je fasse venir l’accordeur... » ou bien encore : « J’ai deux points de trop à ma pantoufle ». Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me regarder qui m’apaisait tout de suite et je continuais.
- Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu’à nous deux, — les yeux noirs et Désir-de-plaire — nous ne faisions pas trente-quatre ans... Heureusement que mademoiselle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c’était une surveillante très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières... Un jour, — je me souviens, — nous étions
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- assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par une tiède après-midi du mois de mai. La fenêtre entr’ouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu’à terre. On lisait Faust, ce jour-l.â!... La lecture finie le livre me glissades mains; nous restâmes un moment l’un contre l’autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour. Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule. Par la guimpe entre-baillée, je voyais de petites médailles d’argent qui reluisaient au fond de la gorgeret-te... Subitement, mademoiselle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya bien vite à l’autre bout du canapé, — et quel grand sermon ! « Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle... Vous abusez de la confiance qu’on vous montre... Il faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui parlerez-vous? » Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j’aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre surveillante; mais, c’est égal ! depuis ce jour, défense fut faite aux yeux noirs de s’asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
- Ah! c’était une jeune personne très rigide, celte demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m’écrire ; à la fin, pourtant, elle y consentit, à l’expresse condition qu’on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement ces adorables lettres pleines de passion que m’écrivaient les yeux noirs, mademoiselle Pierrotte ne se contentait pas de les relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple :
- — ... Ce matin, je suis toute triste. J’ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin.
- Ou bien encore :
- — On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...
- Et puis l’éternel refrain :
- — Il faut parler au père de vos projets...
- A quoi je répondais invariablement :
- — Quand j’aurai fini mon poème!...
- VIII
- UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
- Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J’en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens qu’arrivé aux der-
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- niers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, d’orgueil, déplaisir, d’impatience.
- Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un évènement. Jacques, à cette occasion, redevint le Jacques d’autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main ; et c’étaient à chaque vers des cris d’admiration, des trépignements d’enthousiasme... Moi, j’avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m’aimait trop; je me méfiais de lui. J’aurais voulu faire lire mon poème par quelqu’un d’impartial et de sûr. Le diable, c’est que je ne connaissais personne.
- Pourtant à la crémerie, les occasions ne m’avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table d’hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela. — Aujourd’hui la graine a monté; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms dans les journaux, cela me crève le cœur, moi qui ne suis rien. — A mon arrivée à la table, tout ce jeune monde m’accueillit à bras ouverts; mais comme j’étais trop timide pour me mêler aux discussions on m’oublia bien vite, et je fus aussi seul au milieu d’eux tous que je l’étais à ma petite table, dans la salle commune. J’écoutais; je ne parlais pas.
- Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux dont je ne me rapelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavàt du titre d’un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu le grand Baghavat récitait un poème indien. C’était sa spécialité les poèmes indiens. Il en avait un intitulé Lakça-mana, un autre Daçaratha, un autre Kalatçala, un autre Bhagi-ratha, et puis Çudra, Cunocêpa, Viçvamitra...; mais le plus beau de tous était encore Baghavat. Ah ! quand le poète récitait Baghavat, toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J’avais à ma droite un petit architecte au nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s’essuyait les yeux avec ma serviette...
- Moi, par entrainement, je criais plus fort que tout le monde mais, au fond, je n’étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se ressemblaient tous. C’était toujours un lotus, un condor, un éléphant et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s’appelaient lotos; mais, à part cette variante
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- LE DEVOIR
- toutes ces rapsodies se valaient : ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification... Voilà ce qu’en moi-même je pensais du grand Baghavat; et je l’aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m’avait à mon tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien et cela me rendait impitoyable... Du reste, je n’étais pas le seul de mon avis sur la poésie indoue. J’avais mon. voisin de gauche qui n’y mordait pas non plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche : huileux, râpé, luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient toujours quelques fils de vermicelle. C’était le plus vieux de la table et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait de lui : « Il est très fort.., c’est un penseur ». Moi, de voir la grimace ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat, j’avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais : « Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème ! »
- Un soir — comme on se levait de table — je fis apporter un flacon d’eau-de-vie, et j’offris au penseur de prendre un petit verre avec moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j’amenai la conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles. — C’était de l’audace, les éléphants sont si rancuniers!... — Pendant que je parlais, le penseur se versait de l’eau-de-vie sans rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la tête en faisant : « Oua... oua... » Enhardi par ce premier succès, je lui avouai que moi aussi j’avais composé un grand poème, et que je désirais le lui soumettre. « Oua... oua... » fit encore le penseur sans sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis : « C’est le moment ! » et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s’émouvoir, se versa un cinquième petit verre, .me regarda tranquillement dérouler mon manuscrit; mais au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne sur ma manche : « Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est votre critérium ? »
- Je le regardai avec inquiétude.
- — Votre critérium!... fit le terrible penseur en haussant la voix... Quel est votre critérium?
- Hélas! mon critérium!... je n’en avais pas, je n’avais jamais songé à en avoir un; et cela se voyait du reste, à mon œil étonné, à ma rougeur, à ma confusion,
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- LE PETIT CHOSE
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- Le penseur se leva indigné : « Comment ! malheureux jeune homme vous n’avez pas de critérium!... Inutile alors de me lire votre poème... je sais d’avance ce qu’il vaut ». Là-dessus, il se versa coup sur coup deux ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
- Le soir quand je contai mon aventure à l’ami Jacques, il entra dans* une belle colère. « Ton penseur est un imbécile, me dit-il... qu’est-ce que cela fait d’avoir un critérium?... Les bengalis en ont ils un?... Un critérium ! qu’est-ce que c’est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on jamais vu?... Marchand de critérium, va!... » Mon brave Jacques ! Il en avait les larmes aux yeux, de l’affront que mon chef-d’œuvre et moi venions de subir. «Ecoute, Daniel, reprit-il au bout d’un moment, j’ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème, si tu le lisais chez Pier-rotte, un dimanche?...
- — Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
- — Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n’est pas un aigle, mais ce n’est pas une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit. Camille, elle, serait un juge excellent, quoiqu’un peu prévenue... La dame de grand mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n’est pas si fermé qu’il en a l’air... D’ailleurs Pierrotte connaît à Paris des personnes très distinguées qu’on pourrait inviter pour ce soir-là... Qu’en dis-tu?... Veux-tu que je lui en parle?...
- Cette idée d’aller chercher des juges au passage du Saumon ne me souriait guère; pourtant j’avais une telle démangeaison de lire mes vers, qu’après avoir un brin rechigné, j’acceptai la proposition de Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût exactement compris ce dont il s’agissait, voilà ce qui est fort douteux; mais comme il voyait là une occasion d’être agréable aux enfants de mademoiselle, le brave homme dit « oui » sans hésiter, et tout de suite on lança des invitations.
- (A suivre.)
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- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ Dü FAMILISTÈRE -- ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT D’AVRIL 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE,
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.013 15 )
- Subventions de la Société......... 333 60 [
- Mal-façons et divers.............. 601 35 )
- Dépenses.......................................
- Déficit en avril...
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 400 55 J
- Subvention de la Société.......... 133 80 [
- Divers............................ 2 80 ^
- Dépenses.......................................
- Boni en avril......
- 2.948 10
- 3.668 » 719 90
- 537 15
- 493 30 43 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... Intérêts des comptes-courants et du
- titre d’épargne..................
- Dépenses :
- 67 Retraités définitifs.............
- 22 » provisoires................
- Nécessaire à la subsistance.........
- Allocat. aux familles des réservistes. Divers appointements, médecins, etc.
- 3.283 03 | 3.861 »»
- 4.317 60 I 1.300 50 f 1.604 70 » »» l 407 45 1
- Déficit en avril
- 7.144 03
- 7.630 25
- 486 22
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.... 527 30 J
- Subvention de la Société....... 129 60 j
- Dépenses................................ — 1.010 31
- Déficit en avril.. 353 41
- —J
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet 1892 au 31 avril 1893.. 82.683 56
- » individuelles » » 34.670 95
- 117.354 51
- Dépenses » )) 117.140 74
- Excédant des recettes sur les dépenses.. ________213 77
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 511
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1893
- Naissances :
- 12 Mai. Joseph Emilie, fille de Joseph Fernand et de Sénéchal Aimée.
- 17 — Abraham Emilienne - Lucienne, fille de Abraham Emile et de Julliard Virginie.
- 25 — Gaspard Gabrielle-Louise, fille de Gaspard Camille et de Magnier Louise.
- 27 — Tardier Julia-Marie, fille de Tardier Jules et de Kray
- Laure.
- » — Langlois Abéline-Julienne, fille de Langlois Julien et de Laporte Eugénie.
- 28 — Champenois Ida-Pauline, fille de Champenois Aimé
- et de Legrand Pauline.
- » — Enfant mort-né de Berdouillard Urial et de Lamant
- Marie.
- » » » de Dagnicourt Edmond et de
- * Ribeaux Jeanne.
- Décès.
- 25 Mai. Legrand Eugène-Victor, âgé de 2 mois et demi. 29 — Prud’homme Auguste, âgé de £8 ans.
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- 512
- Le devoir
- A. V I S
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à Saint-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des cours d'enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela s’adresser à l’Administrateur-Gérant, M. Dequen-ne, au Familistère.
- Le Gérant t P. A. Doyen.
- Mimes, imp. Roger st Laporte, ruelle ctes Saintes-Maries, 7.
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- documents biographiques
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- de J.-B.-André GODIN
- 1 (Suite.)
- Conférence du 15 Juillet 1877.
- Avant de passer à l’examen du cadre des groupes et unions des ateliers de fonderie, objet principal de la conférence, le fondateur du Familistère fait un exposé général des bienfaits de l’Association comparés aux inconvénients de l’individualisme.
- « L’individualisme, dit-il, laisse chacun se tirer d’affaire comme il peut. Tant pis pour les nécessiteux et les faibles atteints par l’abandon ou le malheur.
- « L’association, au contraire, organise la solidarité entre ses membres et leur donne des garanties. Elle organise la mutualité et la coopération. f
- « La coopération n’a donné lieu jusqu’ici qu’à des sociétés restreintes, étroites, s’attachant à un seul métier ou plus simplement encore ne s’occupant que de la consommation de quelques denrées. C’est surtout sous cette dernière forme qu’après beaucoup d’échecs les sociétés coopératives ont fini par réussir.
- « Les succès sont beaucoup plus rares dans les sociétés coopératives de production; c’est que là, pour diriger, pour administrer, il faut des capacités multiples : industrielles, commerciales, financières, et que ces capacités n’ont pas été cultivées jusqu’ici dans les rangs des travailleurs vivant au jour le jour.
- « Comment alors surmonter les difficultés inhérentes à la direction des choses humaines ? La grande industrie s’impose maintenant, les petits ateliers d’autrefois ne peuvent songer à renaître pour lutter contre elle. C’est la production en grand et
- l
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- 514 LE DEVOIR
- au plus bas prix possible qui sera maîtresse du marché dorénavant.
- « Tous les objets d’usage journalier, de consommation usuelle qui constituent le bien-être doivent devenir le lot de tous les membres du corps social. Déjà le plus petit artisan porte du linge plus beau que celui de nos rois d'autrefois. C’est dans cette voie seulement que nous pouvons avancer aujourd’hui. Il faut mettre le bien-être matériel, comme le progrès intellectuel et moral, à la portée de tous. Il faut donner à tous les sécurités de l’existence.
- « Le mal causé par le rapide développement de la grande industrie sera donc passager ; il s’effacera, il fera place à un progrès sérieux sur les conditions anciennes du travailleur, aussitôt que sera organisée l’association entre tous les éléments de la production. Comment atteindre à ce but ? »
- Ici, l’orateur montre comment la liberté et l’initiative individuelles s’exercent péniblement et au prix de quelles déceptions, au milieu de quels obstacles sous le régime actuel de l’insolidarité des intérêts.
- fPar contre, il expose ce que seraient la liberté et l’initiative individuelles dans l’association. Comment les groupes qu’on cherche à former seront le véritable champ d’action de ces forces. « Le groupe dit-il est l’élément de l’association. Mais que d’études et d’efforts sont nécessaires pour atteindre à la véritable organisation des groupes ! C’est tout un mécanisme à réaliser dans les moindres détails et dont l’action peut porter aussi bien sur les plus petits faits de la comptabilité que sur l’ensemble de la direction. Le dernier mot enfin de cette organisation nouvelle serait de remplacer l’arbitraire actuel du patron tantôt bienveillant, tantôt exploiteur, par la direction de la masse elle-même pour le plus grand bien de tous.
- « C’est là ce que les conférences entre nous ont pour but de faciliter. Cependant un assez grand nombre de personnes parmi les 200 inscrites dans les groupes n'assistent pas à ces conférences. Evidemment, ces membres-là seront moins propres
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-
- Documents biographiques
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- que les autres au travail qu’il s’agit de réaliser ; et vous allez le saisir par un exemple, quand nous allons examiner ce qui est à faire dans les ateliers de fonderie.
- « Rappelons-nous avant d’aborder ce sujet, que les discussions doivent être constamment bienveillantes et qu’on doit pouvoir dire pleinement et sincèrement ce qu’on pense.
- <( Le groupe, je l’ai déjà dit, est le point de départ du nouveau mécanisme à réaliser dans nos rangs pour arriver à l’association; c’est dans le groupe qu’il faut le mieux préciser ce qui est à faire et en tenant compte des éléments qui nous sont donnés.
- « Abordons la pratique :
- « A la précédente réunion un cadre des groupes et unions de la fonderie a été remis aux intéressés pour que ceux-ci en fassent l’examen, la critique, et y apportent les modifications qu’ils pourraient juger nécessaires. Ce cadre comprenait cinq unions et vingt-sept groupes, soit :
- (Nota : Nous donnons ici à titre d'exemple le cadre de ces groupes et unions.J
- Ateliers de Fonderie
- UNION DE LA FUSION
- (( Groupes : N° 1. — Fontes, classement, (qualité, résistance et douceur) pour éviter toute erreur dans le mélange des fontes.
- «N° 2. — Coke, quantité, qualité; soins à donner pour ne pas faire de débris.
- « N°3. — Composition des charges en fonte, coke et fondant; qualités et quantités, éviter les pertes.
- « N° 4. — Soin et entretien du fourneau, matières à employer.
- « N° 5. — Coulée de la fonte et scories, soin des fontes qui sortent du cubilot.
- « N° 6. — Réussite des pièces, cafûts, jets et coulées,précautions à prendre contre les pertes de fonte et le gaspillage.
- « N° 7. — Fondant, extraction, qualité, séchage et emmagasi-nage de la craie.
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-
- LÉ ÜEVÔÎft
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- Union de la sablerie.
- « Groupes : N° 1. — Recherche, extraction, qualité et finessé, séchage et emmagasinage des sables.
- « N°2. — Machines à broyer les sables, soins, entretien, perfectionnements.
- « N9 3. — Préparation des noirs, qualité des charbons, finesse du noir, soin des moulins.
- « N° 4. — Préparation des sables, proportions, mélanges, arrosage et malaxage, finesse.
- Union de la moulerie
- « Groupes : N° 1. — Modèles, qualités, défauts, entretien, conservation.
- « N° 2. — Châssis, construction, entretien, conservation.
- « N° 3. — Moulage des pièces plates, réussite des pièces, beauté, propreté, poids, perfection.
- « N° 4. — Moulage de l’ornement, réussite des pièces, beauté, propreté, poids, 'perfection.
- « N° 5. — Moulage en séparation, pièces lisses, légères, faciles à nettoyer.
- « N° 6. — Moulage de la poterie, buanderie, etc.
- « N° 7. — Moulage mécanique.
- « N9 8. — Noyauterie.
- « N° 9. — Entretien des sables.
- Union de la raperie
- « Groupes : N° 1. — Ordre dans le transport des pièces.
- « N* 2. — Classements et transports.
- « N°3. — Sables et scories, extraction des fontes.
- « N°4. Enlèvement et classement des sables.
- Union des travaux divers.
- « Groupes : N° 1. Rangement du matériel.
- « N° 2. — Propreté des cours.
- .« N° 3. — Classement et transport des choses inutiles»
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- (( Voici maintenant le compte rendu de la première délibération des principaux moteurs du mouvement dans les ateliers de fonderie. Ce travail est bien rédigé et j’en fais compliment à gon auteur. »
- J.-B. André Godin lit :
- « A l’effet d’examiner le projet de formation des groupes et « unions dans les ateliers de fonderie, les chefs d’ateliers, con-« tre-maîtres et surveillants de cet atelier se sont réunis, le « 13 juillet à 7 heures du soir dans le bureau de la fonderie. « Etaient présents MM. (onze personnes.)
- « M... (désigné provisoirement comme secrétaire) prend les « notes nécessaires à la rédaction du procès-verbal de la « réunion.
- « Tous les membres étant présents la séance est ouverte.
- « M... (faisant l’office de président) fait la lecture du « projet en commençant par les groupes de la fusion à la « formation desquels M... (le secrétaire provisoire) propose un « changement qui consisterait à réunir les deux premiers grou-« pes en un seul; cette idée est trouvée rationnelle et adoptée « par l’assemblée.
- « On propose aussi de réunir les groupes 3 et 4 en un seul, « ce qui réduirait les groupes de la fusion à quatre.
- « Pour les groupes de la sablerie, il est proposé d’ajouter, au « groupe 4, les attributions du groupe 9 de la moulerie qui « comporte l’entretien des sables; la proposition est adoptée.
- « Pour les groupes delà moulerie, il paraît bon d’ajouter, au « deuxième groupe, les couches avec les châssis. On propose « aussi d’ajouter à cette union un groupe dont l’utilité est recon-« nue, qui serait celui de VOutillage, du moulage, confection,
- « réparation, entretien et conservation.
- « On propose de réunir les groupes 4 et 5 en un seul attendu « que le moulage des pièces d’ornement comporte en lui-même « la grande généralité du moulage des pièces en séparation.
- « Pour les groupes de la râperie, il est proposé un groupe (( supplémentaire composé comme suit : râpage, réception des (( pièces et complétage des fourneaux.
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- « Il est proposé de reporter les groupes 3 et 4 à la suite des « trois groupes de l’Union des travaux divers.
- « L’Union des travaux divers se composerait donc de cinq « groupes.
- « L’assemblée décide qu’il sera fait une rédaction nouvelle « avec les modifications proposées par l’assemblée, et que le (( tout sera soumis à M. Godin.
- « Signé: Le Secrétaire provisoire.»
- Reprenant la parole, le fondateur du Familistère approuve le bien fondé de la constitution du groupe de conservation de l’outillage.
- « Quant à fondre en un seul les deux premiers groupes de l’Union de la fusion, l’idée est venue, dit-il, parce qu’on aura vu que c’étaient de mêmes personnes qui constituaient les deux groupes. Mais les groupes ont besoin d’un travail simple, précis, qui en attache les membres. De mêmes personnes peuvent se trouver dans tel groupe pour s’occuper spécialement d’une chose, et dans tel autre groupe pour s’occuper exclusivement de telle autre chose, » sans qu’on doive pour cela fondre les groupes.
- « Les discussions seront plus précises et plus faciles en portant sur un point bien délimité; c’êstà la division des fonctions qu’il faut s’attacher surtout pour la constitution des groupes.
- « Vous proposez de faire un seul groupe, pour les fonctions se rattachant à la fonte et au coke, voyez ce qui se passe : Dès leur arrivée dans la cour de l’usine, les fontes ont besoin d’être classées selon leur qualité, afin qu’on ait à les prendre ensuite selon les besoins, sans être obligé de les remanier. Une bonne classification des fontes à leur arrivée concourt donc à faciliter le maintien de la bonne qualité de nos produits de fabrication.
- « Il est bon qu’un groupe spécial soit chargé de cette surveillance de la qualité des fontes.
- c On propose de fondre en un seul le groupe en question et celui qui. a pour mission de s’occuper de la qualité des cokes.
- « Je sais bien qu’il y a, sous certains rapports, mélange des
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- deux questions en raison de ce fait que fonte et coke se mêlent tousdeuxdans lesfourneaux etqu’il y aà lesexaminerconjoim tement. Mais ce double aspect de la question est du ressort de runion de la fusion qui, elle, embrasse les groupes (dont nous nous occupons.
- « Une surveillance élémentaire spéciale est aussi nécessaire pour le soin de la qualité du coke que pour le soin de la qualité de la fonte, et tels spécialistes qui peuvent être très aptes à juger de la fonte peuvent être impropres à juger du coke, ces deux matières exigeant des connaissances différentes. Ne nous hâtons donc pas de fondre deux groupes en un seul.
- « Faisons plutôt, si on le juge utile, un nouveau groupe ayant à s’occuper spécialement de la mise au fourneau du coke et de la fonte.
- « Plus sera serrée de près la division du travail, plus le fonctionnement des groupes sera facile. Ne craignez pas de faire des groupes envisageant chacun un des mille détails de l’industrie. Vous trouverez, en outre, là, le moyen d’utiliser toutes les forces vives et celui de prévenir les mauvaises dispositions morales qui, autrement, pourraient jeter le trouble dans notre œuvre.
- (( On propose également de fondre en un seul les groupes N0’ 3 et 4 de l’Union de la fusion, mais là encore chacun de ces groupes a un objet spécial et les mêmes réflexions que j’ai faites pour les groupes Nos 1 et 2 sont applicables aux groupes Nos 3 et 4.
- « Le groupe N° 3 s’occupe de la composition des charges en fonte, coke et fondant; le groupe N° 4 a pour objet le soin et l’entretien du fourneau ; il peut très bien se faire que tel ouvrier apte à s’occuper utilement de l’une de ces spécialités n’ait aucun goût à s’occuper de l’autre. Laissons donc fonctionner les deux groupes. Les membres de ces groupes pourront se signaler réciproquement les remarques qu’ils jugeront utiles et, ainsi, le remède aux inconvénients quelconques pourra être apporté à sa vraie place.
- « Le groupe doit en toutes choses, en tous détails, remplacer
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- l’œil du patron, l’œil du maître. Bien entendu, ce but ne sera atteint que si, loin de faire comme aujourd’hui sa besogne sans la raisonner en aucune manière, le travailleur y apporte la volonté, l’attention que chacun met naturellement aux soins de ce qui est son bien propre.
- « Conclusion : La direction de la fonderie doit s’attacher plutôt à multiplier les groupes — comme elle l’a déjà tait sur certains points — qu’à les restreindre. »
- Continuant l’examen des propositions faites par la direction de la fonderie J.-B.-A. Godin arrive à la question de fondre le groupe N° 9 de l’Union de la moulerie avec le groupe N° 4 de la sablerie.
- « Je comprends, dit-il, qu’on ait été porté à croire à première vue qu’il y avait là une simple répétition d’objet, cela se peut. Néanmoins, voyons de près la chose avant de retrancher définitivement le groupe 9 de l’Union de la moulerie.
- « Comment ai-je été amené à donner à ce groupe des attributions qui paraissent répéter celles du groupe 4de l’Union de sablerie?
- « En dressant le cadre des groupes de l’Union de sablerie, j’ai envisagé ce qui avait trait au sable même pour ainsi dire; le sable vous le savez tous, est de première importance en fonderie. Le nôtre, quoique bon, laisse cependant à désirer. On pourrait trouver meilleur. Notre sable a donc besoin d’être préparé très soigneusement afin d’y gagner une amélioration. Ce sont ces soins que j’ai indiqués comme devant être l’objet spécial de l’Union de sablerie.
- « A l’Union de moulerie, j’ai envisagé le sable sous un tout autre aspect; là, il se présente— non pas à l’état neuf comme dans l’Union de sablerie — mais à l’état de sable ayant déjà servi au moulage et devant subir des remaniements pour être de nouveau utilisé.
- « Les deux questions ont bien un lien direct puisque le sable neuf se mélange au sable de fonderie, et je comprends qu’on ait songé à fondre les deux groupes en un seul ; mais, là encore je le répète, il faut voir si un $e.ul groupe suffira à la
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- double besogne. Simplifier le travail des groupes c'est en faciliter le bon fonctionnement.
- i( Ne perdez pas de vue que le groupe est le point de départ, le fondement du succès de notre entreprise. Je vous ai indiqué qu’il devait — surtout au début, — fonctionner en qualité de conseil; vous, travailleurs, le concevez plutôt sous un rôle actif. Mais il faut d’abord l’organiser comme agent de surveillance et de conseil, son rôle actif viendra plus tard. La mission actuelle des groupes, dans leur ensemble, doit être de veiller û l’intérêt général ; car toutes choses ici nous sont dès mainte’ liant communes.
- « Que doit donc faire le groupe ? demanderez-vous. Le grou-’pe délibère sur l’objet de sa spécialité et il transmet ses conclusions à l’Union dont il relève. Appuyons notre raisonnement sur un fait.
- « Nous éprouvons présentement de grands embarras avec le sable. Les pluies continuelles nous prennent au dépourvu ; le sable sec est indispensable au moulage et' nous avons tant de peine û en sécher la quantité voulue que le travail est toujours sur le point de se trouver arrêté.
- « Chacun dans l’usine a sa fonction spéciale et la remplit sans se préoccuper de ce qui est à faire pour parer à cette situation exceptionnelle.
- « Si les groupes étaient constitués et en plein fonctionnement, celui qui aurait mission de pourvoir à t’approvisionne-ment du sable se serait inquiété de la persistance des pluies. Il aurait voulu voir activer la rentrée des sables, prendre des mesures exceptionnelles pour en assurer le séchage et il eût signalé de telles conclusions à l’Union de sablêrie pour que le nécessaire fut fait auprès de qui de droit.
- « Le groupe peut agir directement quand-son intérêt seul est en jeu dans les décisions auxquelles il slarrête. Mais il doit recourir à l’Union, lui transmettre ses délibérations, quand les intérêts d’autres groupes sont engagés dans les décisions qu’il prend, ce qui se produira le plus souvent.
- « De même l’Union pourra agir directement dans les choses
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- qui n’engageront qu’elle-même. Mais elle devra scrupuleusement recourir à la Direction générale toutes les foisque l’action qu’elle pourrait exerçer influencerait les intérêts généraux de l’association. »
- L’orateur annonce qu’il communiquera à la prochaine réunion le cadre général des groupes et unions embrassant toutes les fonctions de l’Ktablissement. Puis la séance est levée.
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- Nous avons relevé ici tous les détails delà conférence qu’on vient de lire comme exemple de l’infatigable sollicitude de Godin pour le perfectionnement intellectuel et moral du personnel du Familistère. La minutie des détails dans lesquels il entrait pour pousser son monde de travailleurs à faire œuvre de patron et à se diriger soi-même montre combien vivement il désirait entraîner son milieu vers la réalisation d’un idéal qui appartient à l’avenir sans doute; car il a pour conditions essentielles la culture intégrale de l’être humain, le développement de ses meilleures facultés, et nous n’en sommes encore, en France même, qu’aux premiers pas dans cette voie : à la gratuité de l’enseignement primaire.
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- La législature de 1889 et la réforme parlementaire
- Reprenant pour notre compte une phrase de notre excellent confrère réformiste, la Fédération nationale des sociétés coopératives, nous pouvons dire, nous aussi, que nous ne sommes pas de ceux qui essaient de discréditer les pouvoirs publics en signalant ce qu’ils auraient pu faire, et en omettant d’indiquer les lois et les réformes votées.
- Nous avons signalé leurs efforts lorsqu’ils ont apporté quelques améliorations dans le domaine des questions qui font l’objet de notre programme.
- Tout en ne ménageant pas les critiques, nous avons toujours fait le départ des responsabilités et distingué entre les fautes qu’il eût été facile d’éviter et les actes qui étaient surtout la conséquence d’une organisation défectueuse se rattachant à un état de choses antérieur.
- Ce qu’on peut reprocher à la Chambre qui vient de finir, c’est de n’avoir pas fait tout ce qui dépendait d’elle pour améliorer cet état de choses.
- Dès le début de la législature, la question de la révision des lois constitutionnelles fut écartée et ne reparut plus.
- La majorité de la nouvelle Chambre avait été élue contre une coalition dont le drapeau révisionniste masquait les réactions les plus variées. Cette majorité fut encore grossie d’un certain nombre de républicains partisans de la révision, mais qui se souciaient peu de confondre dans l’urne leurs bulletins avec ceux des révisionnistes à tout faire.
- La minorité révisionniste était elle-même divisée sur la question de savoir si la révision devait être faite par le Congrès prévu par les lois constitutionnelles de 1875, ou par une Constituante spécialement nommée à cet effet et cette divergence d’opinions n’était pas faite pour donner du poids à une cause numériquement infériorisée.
- A défaut d’une révision intégrale ou partielle portant sur les prérogatives du pouvoir exécutif ou les attributions des deux Chambres, il était loisible à celles-ci, c’était même un impérieux devoir pour elles, de réformer la loi électorale, en dop-
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- nant au suffrage universel les libertés et les droits qui lui sont essentiels.
- Car il est impossible de concevoir un mode de votation plus opposé au véritable exercice des droits politiques du citoyen que le vote par circonscription, pour l'élection du député, et l’élection, à plusieurs degrés pour la nomination du sénateur.
- « En imaginant la circonscription électorale d’arrondissement, pour l’élection des députés, disait en 1884 M. Godin dans une pétition aux pouvoirs publics pour la réforme électorale, le but visé et atteint du reste par l’empire, était d’entraver, chez le peuple, l’éveil des grands intérêts moraux et politiques de la vie nationale.
- » L’empire surexcita les intérêts matériels, leur donna une influence prépondérante. Le député d’arrondissement ne fut que le représentant de ces intérêts et reporta ainsi à la Chambre même, l’esprit étroit dont son origine était empreinte. La constitution actuelle a maintenu en l’aggravant ce que l’empire avait fait pour l’organisation de la Chambre des députés; aussi voyons-nous et verrons-nous de plus en plus, si l’on n’y met un terme par la réforme électorale, l’administration et le gouvernement descendre aux moyens employés sous l’empire pour faire les élections. La candidature officielle renaît et se fera ouvertement sous l’intervention des préfets. Les hommes sincères seront le plus souvent écartés des pouvoirs publics pour faire place aux caractères rampants, jusqu’à ce que l’imperfection de l’édifice entraîne sa chute.
- » L’empereur nommait le sénat, poursuivait M. Godin, il en choisissait les membres parmi les intérêts satisfaits. L’assemblée monarchique qui nous a bâclé la constitution actuelle a commencé, à l’imitation de l’empire, par créer et par nommer les inamovibles; puis, faisant un autre emprunt au passé, elle a établi pour la seconde partie du Sénat, l’élection à plusieurs degrés, nous ramenant ainsi vers les ordres des temps féodaux et ne doutant pas de créer, par ces moyens, un Sénat <( conservateur », c’est-à-dire opposé à tout progrès et à toute amélioration du sort du peuple.
- » Par ces mesures, le Sénat est bien plus encore que la Chambre des députés un pouvoir soumis au gouvernement. La candidature officielle des sénateurs est absolue; ce sont les préfets qui de plus en plus feront nommer les sénateurs, et toutes les chances seront pour les candidats complaisants.
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- » L’applatissement partout, la corruption à tous les degrés : tel est l’héritage des régimes anciens que la Constitution nous a transmis ».
- Pourrait-on sérieusement prétendre que ce tableau est trop chargé?
- Qu’a-t-on fait pour nous faire sortir de la situation qu’il révèle et qui a singulièrement empiré depuis le jour où il a été fait?
- En vertu de la révision des 13, 14 août 1884, l’organisation du Sénat a perdu son caractère constitutionnel. La seule concession que le Sénat ait faite au progrès de l’idée démocratique a été d’user de la faculté qu’il avait de réformer lui-même sa loi électorale pour décider la suppression des inamovibles, par voie d’extinction et élargir les bases de son collège électoral par une augmentation plus ou moins proportionnelle à la population du nombre d’électeurs sénatoriaux délégués par les communes.
- Mais cette réforme est antérieure à la législature qui vient de finir.
- Quant à la Chambre dont le système électoral n’avait pas été prévu par la Constitution ; elle a borné toutes ses tentatives d’amélioration à une expérience de scrutin de liste départemental, qui a duré quatre ans au bout desquels elle est revenue au scrutin d’arrondissement qu’elle a aggravé, on se rappelle dans quelles circonstances, par la loi sur les candidatures multiples.
- La dernière Chambre était issue de ce mode de votation qui ne laisse aux citoyens que l’apparence du suffrage universel en limitant à la circonscription l’action de l’électeur et lui enlevant toute liberté de choix, qui aliène l’indépendance du du député en le subordonnant à des intérêts privés au détriment de l’intérêt général.
- « Pour que l’action souveraine du peuple donne les bons résultats dont elle est capable, il faut que le suffrage universel soit organisé avec vérité et justice ; il faut que le régime adopté laisse à l’électeur pleine et entière liberté dans le choix de ses candidats et respecte l’égalité de chacun dans l’exercice du droit de suffrage.
- » La liberté et l’égalité sont la conséquence de la souveraineté du peuple. Où le suffrage n’est pas libre la souveraineté n’existe pas. - 4
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- Le devoir
- » La liberté et l’égalité du suffrage n’existent qu’à la condition que chaque électeur puisse, sans restriction, porter ses voix d’une manière utile sur les citoyens qu'il lui convient de choisir comme représentants et que chaque électeur, en outre, vote pour un même nombre de députés.
- » L’électeur doit être un citoyen libre de donner sa voix à qui bon lui semble et le suffrage universel doit être organisé de manière à ce que tous les bulletins de vote soient utilement recensés, en faveur des minorités comme en faveur des majorités.
- » En outre, l’organisation du suffrage universel doit être telle que les mandataires du peuple se sentent constamment sous le contrôle et le jugement des électeurs et que le souverain puisse ouvertement prononcer son verdict sur les hommes et sur les choses sans que le cours des affaires publiques en soit interrompu ». (Godin, la République du travail et la Réforme parlementaire).
- Le scrutin de liste national avec renouvellement partiel, annuel réaliserait cet idéal, le scrutin de liste départemental combiné avec le renouvellement partiel s’en éloigne le moins. Le scrutin uninominal en est aux antipodes.
- Une circonstance fortuite offrit à la Chambre l’occasion de manifester son opinion sur la réforme électorale.
- On sait qu’aux termes de la loi du 13 février 1889 rétablissant le scrutin uninominal, chaque arrondissement dont la population ne dépasse pas 100.000 habitants, forme une circonscription électorale appelée à élire un député. Les arrondissements dont la population dépasse 100.000 habitants sont divisés en autant de circonscriptions électorales qu’il y a de fois 100.000 habitants.
- Vers la fin de la législature la Chambre fut saisie par le gouvernement d’un projet de loi tendant à remanier la carte électorale d’une demi douzaine d’arrondissements dont le nombre de députés devait être augmenté ou diminué en raison des variations de la population constatées par le dernier recensement.
- La loi sur les circonscriptions électorales fit surgir une foule de propositions additionnelles tendant à des réformes qui ne se rattachaient qu’indirectement à l’objet même du projet.
- Leur principal tort à nos yeux, n’était pas d’arriver inopinément, mais d’affronter le débat sans avoir subi la moindre préparation, de telle sorte que des propositions prises en con-
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- sidération à des majorités énormes étaient repoussées le lendemain à des majorités non moins considérables. Séances inénarrables où dans la confusion extrême et le fouillis de contradictions, le souci de la réélection se mêle de si inextricable manière au désir de bien faire que le vote de dispositions inspirées par le sentiment démocratique le plus sincère, sinon le plus éclairé, prend toutes les apparences d’une réclame électorale.
- Les amendements et sous-amendements s’enchevêtrent dans les articles additionnels; les votes par division épaississent encore les ténèbres loin d’apporter la clarté.
- Un journal écrit : Plus que jamais la Chambre ressemble à la tour de Babel : c’est la confusion des idées, des langues et des votes. On va au hasard, à l’aveuglette, sans savoir où.
- Un autre : C'est l’anarchie parlementaire que nous avons sous les yeux.
- Un autre : La loi sur les circonscriptions électorales va devenir le pot pourri le plus compliqué qu’on ait jamais vu.
- Un autre : De la bouillie pour les chats voilà ce que la Chambre est en train de fabriquer sous prétexte de complément à la loi électorale.
- Un journal radical ne voit dans cette discussion qu’une « bouffonnerie », et un journal modéré l’apprécie ainsi : ,
- Les élucubrations d’une Chambre aux abois, qui ne sait plus ni ce qu’elle veut, ni où elle va, qui se rue dans l’absurde et qui semble mettre son orgueil à adopter les propositions les plus saugrenues que lui font ses ennemis en la défiant de les voter; ce parti pris à s'obstiner dans l’impraticable et à légiférer dans l’impossible, achève de déconcerter et de décourager ceux-là même qui, oubliant le passé, souhaitaient du moins à cette assemblée une fin digne et tranquille.
- Sans essayer de démêler l’écheveau quelque peu compliqué des singuliers débats auxquels elles ont donné lieu, rappelons quelques-unes de ces dispositions.
- C’est au cours de la discussion d’une proposition tendant à augmenter les incompatibilités parlementaires que se manifeste la tendance que nous signalions tout à l’heure en faveur de ce qu’on pourrait appeler le protectionnisme électoral.
- Les catégories d’inéligibles se multiplient à tel point qu’on Serait presque tenté de croire que le seul objectif de la Chambre est d’arriver à rester à peu près seule devant le suffrage universel.
- On a défait le lendemain ce qu*on avait fait la veille. De tou-
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- tes les dispositions prohibitives votées il n’est resté qu’une, supprimée d’ailleurs par le Sénat et qui établissait avec quelques exceptions l’incompatibilité du mandat de député avec toute fonction publique rétribuée.
- A une énorme majorité on prend en considération, quitte à la repousser le lendemain, une proposition réduisant à 300 francs par 1.000 électeurs inscrits le chiffre des dépenses permises à chaque candidat et ce, en vue d’atteindre la corruption électorale qui s’étale effrontément de plus en plus. Mais on ne songe pas un seul instant à supprimer le mode de scrutin qui la favorise au plus haut point.
- On a fait cependant à un projet de loi déposé depuis de longues années et présentant toutes les conditions de maturité désirable, l’honneur de le discuter à l’égal des propositions improvisées dont nous venons de parler.
- Le système du renouvellement partiel paraissait avoir l’adhésion de la majorité de la Chambre. Les personnages les plus en vue du parti républicain avaient fait jadis en sa faveur les déclarations les moins équivoques vigoureusement combattues par le président du conseil, dont elle avait les sympathies quelques jours auparavant, cette réforme a succombé sous le vote d’une majorité qui n’a sans doute obéi dans cette circonstance qu’au désir d’éviter une crise ministérielle à la veille des élections.
- Nous avons maintes fois exposé les arguments qui militent en faveur du renouvellement partiel de la Chambre.
- Il constitue une digue nouvelle contre toute tentative de dictature. 11 introduirait dans la discussion et le vote des lois, dans la marche des affaires publiques un esprit de suite dont l’absence se fait cruellement sentir.
- Le système, il est vrai, peut être faussé dans l’application et ses heureuses conséquences compromises. La base du collège électoral, la durée du mandat, peuvent influer d’une manière décisive sur le résultat final, et faire sortir du système du renouvellement partiel le mieux ou le pire.
- C’est bien cette dernière conséquence qui devait, à notre avis, Sortir du projet soumis à la délibération de la Chambre.
- D’après ce projet, les députés devaient être élus pour six ans et partagés en deux séries également renouvelables alternativement tous les trois ans.
- Nous nous étions désintéressés de ce projet qui prolongeait de deux ans la durée déjà longue du mandat actuel, espaçait par trop les consultations électorales, et reposait sur la base du scrutin uninominal.
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- Brièveté du mandat, consultations fréquentes de la totalité du corps électoral, telles sont les conditions primordiales d’une réforme électorale conforme aux principes que nous avons exposés plus haut.
- Il était possible de modifier le projet dans ce sens ; mais il aurait fallu commencer par renoncer au scrutin uninominal qui ne permettait que les combinaisons suivantes pour l’établissement des séries derenouvellement : partager les départements de la France en deux séries dont la députation serait renouvelable par moitié ou par tiers ; partager chaque département en deux séries de circonscriptions dont les représentants seraient renouvelables dans les mêmes conditions.
- Ces deux combinaisons pouvaient bien s’accommoder d’une courte durée du mandat ; mais elles étaient, l’une et l’autre, exclusives d’une consultation générale de la totalité du corps électoral.
- Une chose qui confirme bien les refléxions que nous émettions tout à l’heure sur l’état d’esprit de cette Chambre, c’est que l’argumentation qui a déterminé son vote, a été dirigée, non contre les dispositions du projet qui en altéraient le caractère utile, mais contre le principe même du renouvellement partiel. Le gouvernement a mis une véritable ardeur de néophyte à soutenir cette thèse que le renouvellement partiel était une mutilation du suffrage universel. On connaît la puissance de certains mots sur les assemblées délibérantes. « Mutilation du suffrage universel » ! Il n’en fallait pas davantage pour convaincre une Chambre occupée depuis plusieurs jours à restreindre les droits du suffrage universel sous prétexte d’en assurer le respect.
- L’argumentation gouvernementale n’atteignait même pas la disposition si critiquable du projet d’après laquelle une fraction seulement du corps électoral serait consultée ; car on peut à la rigueur se demander en quoi la souveraineté du suffrage universel est atteinte, si on le consulte par fraction au lieu de le consulter en bloc, et si l'électeur du nord ou de Lille parle en mai 1894, tandis que celui de la Manche ou de Roubaix parlera en mai 1895.
- La véritable mutilation du suffrage universel est dans l’institution du renouvellement intégral par lequel le pays n’exerce sa souveraineté que tous les quatre ans ; de telle sorte que jusqu’à une nouvelle échéance de quatre années cette souveraineté tombe à l’état de lettre morte et de fiction impuissante,
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- tandis que par le renouvellement partiel, cette souveraineté s’exerce pour ainsi dire à jet continu et sans interruption.
- Le président du conseil a soutenu cette opinion que le renouvellement intégral tous les quatre ans est une soupape de sûreté dans le jeu normal de nos institutions parlementaires.
- N’est-il pas évident au contraire que le mécontentement populaire accumulé pendant quatre années, cela s’est vu, risque de provoquer une explosion funeste à nos institutions, alors qu’il trouverait une issue facile et sans danger dans le jeu régulier et fréquent du renouvellement partiel ? Le ministre a dit encore du renouvellement intégral que cet appel à la souveraineté de la nation rendait absolument inoffensive la prétendue politique du plébiscite.
- Peut-on nier au contraire que grâce à l’impossibilité pour l’opinion publique de liquider les questions qui la préoccupent, en quelque sorte au fur et à mesure qu’elles se présentent, les élections générales ne sont tous les quatre ans qu’un plébiscite sur la question qui passionne en dernier lieu l’opinion publique, au grand préjudice des autres questions qui attendent leur solution ?
- Non seulement le renouvellement partiel a été repoussé mais encore le scrutin uninominal a été maintenu avec son aggravation, la loi sur les candidatures multiples.
- Mentionnons pour mémoire une proposition de M. Letellier tendant à rendre le vote obligatoire sous certaines sanctions pécuniaires, et un contre-projet de M. Guillemet établissant des sanctions purement politiques.
- Ni le projet, ni le contre-projet n’ont vu le jour de la discussion. Ils s’imposeront un jour à l’attention d’une Chambre moins pressée de s’en aller.
- Elle est partie en laissant bien d’autres lois sur le chantier. Elle en a d’autant plus laissé qu’elle a été, c’est une justice à lui rendre, plus assidue et plus laborieuse. Car les meilleures qualités sont annihilées par une organisation défectueuse du travail.
- Or, toutes les propositions émanant de l’initiative parlementaire, déposées au cours d’une législature et qui n’ont pas été discutées sont considérées comme non avenues par la Chambre suivante. Le Sénat lui-même, assemblée permanente, ne consent à examiner les propositions de loi définitivement adoptées par la Chambre que lorsque une commission sénatoriale en a fait l’objet d’un rapport sur le fond.
- Que de travail a été ainsi accompli en pure perte depuis
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- quinze années, et à combien d’accusations d’impuissance et de stérilité cet état de choses a donné lieu !
- Il y avait un moyen de ne pas laisser stérile le travail commencé, c’était de voter le renouvellement partiel, la Chambre l’a repoussé.
- Un autre moyen consistait à faire reprendre par la nouvelle Chambre les projets laissés en suspens par l’ancienne. Nous avons, jadis, émis des doutes sur la bonne volonté d’une Chambre de faire siens les travaux de sa devancière.
- M. Letellier a cru lever toutes les difficultés en proposant de décider que les questions qui ont été examinées et discutées en commission et qui ont fait l’objet de rapports seraient transmises à la Chambre nouvelle qui n’aurait qu’à délibérer sur les conclusions de ces rapports.
- Le projet de M. Letellier laissait, en outre, à la nouvelle assemblée la mission de mener à leur fin les projets et propositions v.otés en première délibération et dont le vote définitif aurait été empêché par l’expiration des pouvoirs de la Chambre. Enfin le Sénat resterait saisi des propositions, définitivement votées par la Chambre, même si la Chambre était arrivée aux termes de son mandat.
- La Chambre n’a pas eu le temps d’examiner cette proposition qui aurait du être ensuite soumise à la sanction du Sénat.
- Dans l’une des nombreuses séances qui ont marqué les derniers jours de son existence, la Chambre a introduit dans son propre règlement une modification portant que les propositions votées par une législature et dont le Sénat se serait considéré comme déssaisi par suite du renouvellement intégral, pourront être de nouveau transmises au Sénat si la demande en est faite par quarante membres.
- Cette modeste addition faite à son règlement représente toute l’œuvre de réforme parlementaire accomplie par la Chambre élue en 1889.
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- La Caisse nationale de retraite pour la vieillesse. —
- Dans le dernier rapport annuel de la commission supérieure de la caisse nationale de retraite pour la vieillesse nous relevons les chiffres suivants :
- La caisse nationale des retraites a reçu, en 1892,872,591 versements s’élevantensemble à 32,799.984 fr. 40. Elle avait reçu, en 1891, 840,511 versements s’élevant ensemble à 34,281,399 fr. 28; ces chiffres présentent une augmentation de 32,080 sur le nombre des versements et une diminution de 1,481,414 fr. 88 sur les sommes versées.
- En comparant les opérations de cette année à celles de 1891, on constate une augmentation de 34.064 dans le nombre des versements collectifs et de 277,857 fr. 54 dans leur montant. Les versements individuels, au contraire, présentent une diminution en nombre de 1,984, et, en sommes, de 1,759,272 fr. 35. Cette diminution porte exclusivement sur les capitaux réservés; elle doit être attribuée aux dispositions du décret du 29 décembre 1891, qui a abaissé à 3 1/2 0/0 à partir du 1er janvier 1892, l’intérêt dont il est tenu compte dans les tarifs.
- Les comptes nouveaux ouverts en 1892 se sont élevés à 35,786 soit 8,693 de moins qu’en 1891.
- Du 1er janvier au 31 décembre 1892, il a été inscrit au Grand-Livre de la caisse nationale des retraites une somme de 2,300,491 francs de rentes viagères, réparties entre 26,756 inscriptions nouvelles. Ces chiffres font ressortir, par comparaison avec 1891, une augmentation de 107,477 francs et de 1,250 inscriptions.
- Le nombre des rentes viagères en cours s’élevait, au 31 décembre 1892, à 187,346, pour une somme de 32,771,616 francs, soit 6,876 parties et 534,352 francs de plus que les chiffres constatés au 31 décembre 1891. La moyenne des inscriptions existantes ressort à 174 fr. et est inférieure de 4 fr. à celle de 1891.
- Le nombre des déposants atteints de blessures graves ou d’infirmités prématurées et qui, par application de l’article 11 de la loi du 20 juillet 1886, ont demandé la liquidation de leur
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- retraite avant l’époque de jouissance choisie par eux, a été de 262.
- Quant à la situation financière de la caisse au 31 décembre 1891, elle s'établit ainsi : l’actif s’élève à 785,710,467 fr. 79; le passif à acquitter à 730,170,776 fr. 89, ce qui donne comme excédent définitif une somme de 55,539,690 fr. 90, qui dépasse de 24,803,963 fr. 36 l’excédent au 31 décembre 1890.
- « Cet excédent de 55,539,690 fr. 90 de l’actif sur le passif n’a rien d’exagéré, dit le rapport, et il suffirait à peine pour faire face aux conversions qui pourraient, dans l’avenir, affecter les valeurs du portefeuille à la caisse des retraites. »
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- L’enseignement des sciences sociales. — Le conseil général des Facultés, dans sa dernière session, a délibéré sur un projet présenté par les membres de la Faculté de ,droit et étudié déjà par une commission spéciale, tendant à créer des groupements d’enseignements donnés en commun par les Facultés et Ecoles de l’Université de Paris et ayant pour objet les sciences sociales, lesquelles sont à l’ordre du jour.
- Ce projet qui marque une innovation très sérieuse dans nos mœurs universitaires, n’a pu être discuté ni voté en entier. Il sera parachevé sans doute au mois d’octobre prochain.
- Voici les grandes lignes déjà arrêtées.
- Titre général : Enseignement commun des Facultés, sciences sociales.
- Il y aura plusieurs sections dans ce vaste cadre : deux ont déjà été établies : t° section des sciences économiques; 2° section des sciences administratives, auxquelles collaboreront tout de suite la Faculté de droit, la Faculté des lettres et la Faculté des sciences. Chacune des sections aura un directeur d’études. Un minimum de cours sera marqué aux élèves à qui sera laissée la faculté de les choisir suivant leurs besoins ou leurs goûts individuels.
- Des conférences pratiques où travailleront ensemble professeurs et élèves seront instituées. Des attestations d’études seront délivrées au nom du conseil général des Facultés, sans examen en forme ni jury officiel, mais sur le témoignage direct et collectif des professeurs.
- La première affiche de ce nouvel enseignement ne sera arrêtée et publiée qu’au commencement de l’année scolaire prochaine.
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- Si cette organisation réussit, il est probable qu’elle sera imitée dans les Universités de province. En restant fidèle aux principes posés, elle pourra ainsi, sans grande augmentation de dépenses, singulièrement accroître la richesse et la vie de notre enseignement universitaire.
- La bonne et la mauvaise émulation. — Extrait du discours prononcé par M. Lavisse, à la distribution des prix aux élèves du petit lycée Condorcet.
- On a dit bien souvent que le collège est une ébauche de la vie. C’est vrai. Vous apprenez ici que, si l’on veut être compté pour quelque chose, il faut valoir ce quelque chose exactement. Chacun de vous, s’il ne vivait que dans sa famille, croirait sans doute que le petit homme qui est en lui n’a pas son pareil et que le monde est fait pour lui. Le contact avec d’autres petits hommes détruit cette illusion. Vous commencez ici à* apprendre que le monde appartient à tout le monde. Et l’émulation au collège n’est-ce pas l’image de cette fameuse lutte pour la vie dont vous entendrez parler quand vous serez grands ? De l’émulation, nous tâchons de vous donner une juste idée. Peut-être nd l’auriez-vous pas à vous tout seuls, cette idée juste, mes chers amis. Vous seriez bien capables de croire que le but et la récompense du travail, c’est uniquement le succès. Ecoutez-moi bien : êtes-vous sûrs de ne pas mieux aimer la première place avec une composition médiocre que la seconde avec une bonne composition? Or, c’est là de l’émulation mauvaise, mes enfants. Le devoir c’est non pas de faire moins mal que les autres, mais de bien faire. Il ne faut pas toujours avoir les yeux fixés sur les camarades, pour se comparer à eux ; il faut regarder en soi-même, se comparer avec soi, et s’efforcer de valoir chaque jour un peu mieux qu’on ne valait la veille. L’émulation avec soi-même, voilà la vraie. N’est-ce pas celle-là que vos maîtres vous enseignent, quand ils soutiennent vos efforts, quand ils louent vos progrès, quand leur affectueuse estime récompense l’enfant de bonne volonté, qui peut-être ne montera pas au premier rang, mais peu à peu s’élève au-dessus de lui-même?
- La mauvaise émulation porte en elle son châtiment ; elle fait souffrir ceux qu’elle hante ; elle assombrit l’enfance. Plus tard elle empoisonne la vie. L’autre met la paix dans l’âme, elle produit le légitime contentement de soi-même et vous prépare à goûter plus tard le bien suprême, le seul qui soit certain, le
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- seul qui ne dépende que de nous: la tranquillité de Inconscience. Je suppose deux d’entre vous, dont l’un soit occupé toujours de son rang dans la classe, l’autre désireux seulement de bien faire, de mieux faire. Le premier est inquiet, troublé, anxieux dans la lutte; sur son front tombe le voile des tristesses précoces, et, si l’on cherchait dans les replis de sa jeune âme, ne trouverait^ n pas quelque sentiment qui ne soit pas bon? L’autre reste un enfant, un bon enfant joyeux, qui déjà pratique la grande règle : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Celui-ci est le meilleur, il est aussi le plus heureux.
- * *
- Congrès des conseillers municipaux socialistes. —
- Au 2mà congrès des conseillers municipaux socialistes tenu en juillet à Saint-Denis, (le premier avait eu lieu l’année dernière à Saint-Ouen) avaient adhéré, d’après le compte-rendu publié par les organisateurs du congrès, « 174 communes comprenant plus de 1900 conseillers municipaux, près de 3 250 000 habitants et plus de 600.000 électeurs ; 90 communes s’étaient fait représenter directement. »
- Bien que le congrès ait déclaré que « ses revendications n’avaient pas d’autres limites que celles du monde entier, » nous ne le suivrons pas dans celles de ses délibérations ayant pour objet des questions excédant la compétence des conseils municipaux ou en dehors des attributions qu’une révision de la loi de 1884 sur l’organisation de ces conseils pourrait 'leur reconnaître.
- Naturellement le congrès s’est prononcé pour la révision de la loi communale de 1884.
- Parmi les autres résolutions adoptées signalons les vœux suivants :
- Vœu relatif à l’établissement de la taxe du pain et de la viande, en attendant la fondation par les municipalités de boucheries et de boulangeries municipales qui seraient précédées de l’établissement de services d’approvisionnements et d’alimentation. Des mesures analogues seraient prises en ce qui concerne les services pharmaceutiques et médicaux.
- Vœu en faveur du vote d’une loi supprimant les octrois et autorisant les communes à les remplacer par des taxes directes dont elles pourraient elles-même déterminer l’assiette.
- Le projet de loi adopté par la Chambre et actuellement soumis à la sanction du Sénat, donnerait jusqu’à un certain point
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- satisfaction à ce vœu. Un vœu en faveur de la rétribution de toutes les fonctions électives.
- Une commission avait été chargée d’examiner les questions suivantes : la commune maîtresse de son budget et de sa police; impôts sur les richesses pour supprimer les impôts directs; travaux communaux.
- Cette commission a exprimé l’avis que les services communaux doivent être des sociétés corporatives qui apporteront une amélioration dans le sort de l’ouvrier aussi bien au point de vue de l’alimentation qu’au point de vue de l’hygiène. Elle laisse les communes libres, mais elle estime que l’Etat doit être une sorte de frein qui maintiendra les communes dans l’accomplissement des réformes et les empêchera de rétrograder.
- Le congrès a repoussé le principe de l’adjudication pour les travaux communaux, parce que l’adjudication encourage la fraude. Les entrepreneurs, en effet, sont obligés de baisser les tarifs et le salaire des ouvriers pour réaliser des bénéfices. Il pense que le travail en régie est préférable, car il assure une meilleure exécution des travaux et offre plus de garantie aux ouvriers.
- Le travail par association est également recommandé par la commission; il n’est en effet qu’une forme du travail en régie qui a les préférences du congrès. On sait que les communes limitées par la loi de 1867 ne peuvent donner elles-mêmes à exécuter des travaux devant s’élèver à une somme déterminée. La commission demande l’abolition de cette loi et émet le vœu que les communes soient propriétaires des matériaux qu’elles fourniraient aux syndicats.
- Un délégué a ensuite émis le vœu que les sociétés coopératives puissent être chargées de l’entreprise de travaux communaux, sous réserve pour les communes d’exiger d’elles la participation aux bénéfices pour les ouvriers.
- M. Vaillant, conseiller municipal de Paris, s’est élevé contre cette proposition. Il a fait observer que ce n’était là qu’une des formes du patronat et qu’il n’appartenait pas à un congrès socialiste de reconnaître le patronat. C’est le patronat qui a dû être surpris de se voir conspuer sous les espèces de la coopération et de la participation obligatoire. Ce socialisme qui fait fi de la coopération et de la participation évoque involontairement l’image d’un hidalgo trop fier pour faire œuvre utile de ses dix doigts et qui attend sous l’orme, — l’escopette au poing,
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- Notez bien que dans deux ou trois mois tout au plus, la loi aura fait aux sociétés coopératives une obligation de la participation aux bénéfices en faveur de leurs ouvriers.
- Remarquez encore qu’une loi récente vient d’admettre les associations ouvrières aux adjudications de travaux à faire exécuter par les communes, comme elles étaient déjà admises aux adjudications des travaux de l’Etat et des départements.
- Finalement on a émis le vœu que les municipalités socialistes suivissent l’exemple de la municipalité de Saint-Ouen qu1 fait exécuter elle-même directement ses travaux.
- Avant de se séparer le congrès a adopté les statuts de la fédération des conseillers municipaux socialistes dé France.
- Cette fédération a pour but « de coordonner, dans toutes les communes, les études et les efforts individuels en une action commune pour le développement des libertés municipales et publiques, pour l’organisation et la garantie du travail et pour l’émancipation des travailleurs. »
- Nous ferons remarquer, en terminant, <que l’initiative prise par les conseillers municipaux socialistes est loin de recueillir l’adhésion unanime des militants du socialisme.
- Les marxistes notamment, tout en poussant de toutes leurs forces à l’organisation socialiste des communes, ne pensent pas que les municipalités aient à formuler un programme, puisque ce sont des corps élus qui ont non pas la mission de développer des théories ou des idées d’organisation mais simplement à remplir consciencieusement et scrupuleusement le mandat pour lequel elles ont été choisies.
- Les mandataires doivent donc se borner à suivre le programme qui leur a été tracé par les congrès du parti.
- Congrès des Chambres syndicales et des Bourses du travail. — Le congrès des Bourses du travail de France siégeant à Toulouse au mois de février dernier avait décidé de tenir un congrès national, exclusivement corporatif, au mois de juillet 1893, dont le but serait d’unifier l’action des syndicats dans leurs revendications économiques. Ce congrès s’est tenu à Paris à l’époque fixée.
- Son premier acte a été une protestation violente contre la fermeture de la Bourse du travail opérée par le gouvernement quelques jours auparavant.
- Les diverses questions soumises au congrès ont été examinées par six commissions.
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- Les conclusions de la première commission, qui ont été adoptées, sont :
- 1° Tous les syndicats existant devront adhérer dans le plus bref délai à leur fédération de métier ou, s’il n’en existe pas, se former en fédération locale ou Bourse du travail ;
- 2° 11 sera formé un comité central, composé de 2 délégués par fédération nationale de métier, et 4 pour la fédération nationale des Bourses du travail et des syndicats, qui sera chargé de centraliser les renseignements économiques, d’aider au bon fonctionnement des fédérations et à la création des nouveaux syndicats ;
- 3° Toutes ces fédérations formeront la fédération nationale ;
- 4° Sera poursuivie par tous les moyens, l’abrogation de la loi de 1872 sur l’internationale, et de la loi de 1884 sur les syndicats, qui devront pouvoir se constituer librement, sans aucune formalité ni restriction.
- Les conclusions de la 2e commission, adoptées, sont :
- Le congrès approuve le projet de loi élaboré par les syndicats de Paris, sur les conseils de prud’hommes, avec les modifications suivantes •
- 1° Sont justiciables de ces conseils les employés de commerce, de l’Etat, des chemins de fer et ceux ayant des professions libérales ;
- 2° Sont électeurs et éligibles les employeurs et les ‘salariés sans distinction de race, de sexe et de nationalité;
- 3° Création de conseils corporatifs pouvant remplacer les bureaux de conciliation ;
- 4° Une indemnité est allouée aux conseillers prud'hommes et est mise à la charge des départements et des conseils municipaux.
- Les conclusions de la 3e commission, adoptées, sont :
- 1° La suppression complète des bureaux de placement et, par suite, des subventions qui leur sont accordées ; retour de cette subvention à la collectivité, fédérations, syndicats et autres organisations ouvrières, en attendant l’application de la loi de 1852, sous n’importe quel titre qu’elle se présente ;
- 2° A propos du marchandage, que les décrets de 1848 soient complétés par une loi édictant des pénalités contre les délinquants et les rendant justiciables des tribunaux ;
- 3° Suppression du travail aux pièces ; interdiction aux ouvriers d’accepter le travail à forfait ;
- 4° Application de la journée de huit heures aux travailleurs
- des deux sexes avec minimum de salaires fixé selon le prix
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- des denrées et d’après des tarifs élaborés par les chambres syndicales ;
- 5° Abrogation du travail des prisons et des communautés.
- Les conclusions de la 4e commission ont été adoptées, à l’appel nominal, par 89 voix contre 6 et 92 abstentions de délégués n’ayant pas de mandats formels.
- Ce sont :
- 1° La création immédiate d’une caisse nationale de grève et de résistance pour soutenir les syndicats qui y adhéreront et pour organiser la grève générale.
- 2° L’administration de cette caisse par un comité fédéral composé d’un délégué de chaque section, ces sections étant formées par les bourses du travail et les fédérations de métier;
- 3° L’alimentation de cette caisse par des dons et collectes et par une cotisation de 5 centimes par mois et par syndiqué ;
- 4° Les syndicats devront avoir adhéré depuis six mois à cette caisse avant d’avoir droit à des secours ;
- 5° Règlementation par le comité fédéral des grèves organisées.
- Les conclusions de la 5e commission sont :
- 1° La grève générale décidée en principe. (Adopté) ;
- 2° Une date doit être fixée pour le jour où la grève générale sera décrétée (Repoussé) ;
- 3° Une commission d’organisation sera nommée. Elle sera composée du comité central des fédérations, auquel seront adjoints cinq autres membres (Adopté) ;
- 4° La grève générale devra être organisée et prête à éclater avant le 1er octobre prochain. (Adopté) ;
- 5° En cas d’attaques gouvernementales, la grève générale sera déclarée immédiatement. (Adopté).
- Les syndicats qui ont voté la grève immédiate sont au nombre de 25, parmi lesquels les tr availleurs du gaz de Paris, les verriers de Garmaux, les mineurs du Puy-de-Dôme. La grève immédiate a été combattue par les délégués des chemins de fer.
- Sur la question de la préparation à la grève générale, le chiffre des abstentions l’a emporté sur le chiffre des votants favorables à la proposition.
- Les conclusions delà 6ecommission, adoptées, sont :
- 1° Le congrès national aura lieu l’an prochain à Nantes ;
- 2° Une délégation de trois membres sera envoyée au congrès de Zurich. Des noms seront envoyés pardes diverses chambres syndicales au comité central qui en choisira trois.
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- Une autre résolution adoptée dès le début de ses travaux par le congrès porte que la création dans une même ville de deux syndicats représentant la même spécialité doit être évitée autant que possible et que les syndicats qui n’accepteraient pas les décisions du congrès perdraient leurs droits à toute solidarité.
- Après la clôture du congrès, les délégués ont adressé le manifeste suivant aux « travailleurs de France » :
- Citoyens, le congrès des Bourses du travail vient de terminer ses travaux. Les délégués, représentant 23 Bourses sur 40 actuellement créées en France et plus de 750 syndicats ouvriers, ont la satisfaction de vous dire que, désormais, le prolétariat français, conscient de ses actes, oubliera les divisions qui ont pu exister dans les diverses organisations du parti et que, maintenant qu’il sera groupé et uni par la fédération des Bourses, il ne formera plus qu’un seul faisceau, résolu à faire triompher les droits des travailleurs et à amener l’émancipation complète de l’humanité.
- La Fédération nationale des Bourses, renforcée par son deuxième congrès, sera désormais le centre d’action indiqué pour cette lutte, qui doit être continuée sans relâche. Que tous les centres industriels, comme les centres agricoles, que tous les travailleurs de l’atelier de l’usine, du bureau, de la mine et des champs s’organisent et créent dans chaque commune leur Bourse du travail. Que ces Bourses adhèrent à la Fédération afin d’unir leur action à l’action de leurs aînées pour amener la liquidation du vieux monde exploiteur, établir l’harmonie sociale et rénover l’humanité.
- Vive l’émancipation des travailleurs ! Vive la révolution sociale 1
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- Nous empruntons au volume de statistique que publie sur les syndicats professionnels le ministère du commerce, quelques détails intéressants relatifs aux Bourses du travail qui existent en France.
- Marseille possède une Bourse du travail administrée par le conseil de l’Union des chambres syndicales ouvrières des Bouches-du-Rhône, composée de 15 membres. Le nombre des chambres syndicales adhérentes à la Bourse du travail est de 61 ; 14 chambres syndicales non adhérentes y ont également leur siège. La Bourse du travail est pourvue d’une biblio-
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- thèque. Des cours professionnels y sont donnés par les charpentiers de haute futaie, les menuisiers, les coiffeurs, les ajusteurs-mécaniciens, les tapissiers en meubles et les coupeurs de la cordonnerie.
- Presque toutes les Bourses de province ont, comme celle de Marseille, organisé des cours professionnels, un bureau de placement et tiennent à la disposition de leurs adhérents une bibliothèque.
- Bordeaux voit vivre deux Bourses du travail : l’une, municipale, est administrée par les soins de la municipalité et abrite douze syndicats ; l’autre, indépendante, a été fondée par un groupe de syndicats ouvriers dissidents de la Bourse municipale; le nombre des chambres syndicales adhérentes est de trente et une.
- A la Bourse municipale, les syndicats ne peuvent être admis qu’à la condition expresse d’avoir satisfait aux prescriptions de la loi du 21 mars 1884 ; il n’en est pas de même à la Bourse indépendante, qui comprend beaucoup de syndicats dont l’existence n’est pas légale.
- La Bourse du travail de Béziers date du 1er mars 1891 ; elle compte quinze chambres syndicales et a institué un asile de nuit pour les ouvriers de passage.
- Comme ses sœurs, la Bourse du travail de Montpellier, ouverte le 16 mars 1891, possède un office de placement gratuit. Ce bureau a cela de particulier qu’il est tenu par un concierge-greffier rétribué par la ville.
- La Bourse du travail de Cholet, qui remonte au 1er juillet 1889, a créé des bureaux de placement pour les travailleurs de chaque sexe.
- Du reste, la plupart des bourses de fondation déjà ancienne possèdent ces institutions.
- Voici par ordre de création d’après le relevé du ministère du commerce la liste des Bourses du travail de province : Nimes, 1er mars 1887; Saint-Etienne, 21 février 1689; Toulon, 15 octobre 1889; Marseille, 28 octobre 1889; Bordeaux, 16 mars 189ü; Toulouse, 20 novembre 1890; Tours, 1er novembre 1891 ; Agen, 20 décembre 1891; Cognac, 1er mars 1892; Angers, 18 mars 1892; Roanne, 17 avril 1892; Alger, 1er mai 1892; Cahors, 6 juin 1«92.
- Lorsque cette statistique a été dressée, huit Bourses nouvelles étaient en voie de formation à Nantes, Lille, Troyes, Limoges, Saint-Quentin, Cette, Carcassonne et Oran. D’autres ont été fondées depuis cette époque.
- La première en date est celle de Paris. Ouverte le 2 février
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- 1887, rue Jean-Jacques Rousseau, la Bourse du travail transféra son siège central, le 22 mars i892, rue du Château d’Eau, dans une magnifique construction édifiée à son intention par la Ville de Paris,
- Marché libre du travail elle était faite pour tous les ouvriers, qu’ils soient syndiqués ou non, qu’ils fassent partie d’associations régulières ou irrégulières.
- Reconnue d’utilité publique, le 23 décembre 1889, la Bourse du travail de Paris a été expulsée manu militari par le gouvernement des immeubles qu’elle tenait du Conseil municipal de Paris lequel a vainement protesté.
- Cette mesure a été précédée, à suite d’une injonction aux syndicats non légalisés de se conformer à laloi du 21 mars 1884, de la suppression par le gouvernement de l’indemnité accordée par le conseil municipal â la Bourse du tra\ail et de l’engagement des poursuites contre les syndicats.
- Au moment de son exécution sur 27u syndicats adhérents à la Bourse du travail 16U environ n’avaient pas satisfait aux prescriptions de la loi du 21 mars 1884.
- Pour expliquer la rigueur d’un acte qui n’atteignait pas seulement les syndicats non légalisés mais encore les syndicats légalisés et les ouvriers indépendants, le ministre de l’intérieur alléguait devant le Sénat que depuis longtemps la Bourse du travail avait dévié de sa destination économique, que les syndicats en fait s’en étaient emparés, et que leur domination tyrannique en rendait l’accès très difficile et souvent même impossible aux travailleurs isolés ou même à certaines corporations qui avaient le malheur de déplaire aux maîtres de céans.
- Un règlement est en préparation dont les dispositions sans. gêner la liberté, ni des syndicats ni des ouvriers indépendants, préviendront le retour des abus qu’on a été obligé de réprimer, et s’inspireront toujours de l’esprit et de la lettre de la loi de 1884 qui reste, jusqu’à nouvel ordre, la règle souveraine et pour les ouvriers et pour le gouvernement lui-même. Telle est l’opinion et telles sont les intentions du gouvernement.
- Nous ne reviendrons pas sur ce qui est fait, nous ne rechercherons pas s’il y avait connexité entre l’institution municipale de la Bourse du travail et la loi nationale sur les syndicats, et s’il était juste de fermer la Bourse du travail à tout le monde, aussi bien aux travailleurs isolés qu’aux syndicats légalisés qui se tenaient dans l’observation stricte de la loi de 1884, ou qu’aux syndicats légalisés qui en violaient certaines
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- prescriptions, ou qu’aux syndicats qui ne s’étaient pas conformés à cette loi.
- Nous ne discuterons pas sur l’opportunité qu’il pouvait y avoir à mettre brusquement un terme au régime de tolérance suivi jusqu’à présent, ni sur l’influence qu’a pu avoir sur les décisions du gouvernement cette opinion outrancière dont certaines violences de langage ne faisaient que trop aisément le jeu et qui représentent des groupements ouvriers comme en état d’insurrection, par le seul fait qu’ils ne se soumettent pas à des formalités ayant pour objet de leur conférer des avantages qu’ils refusent.
- Le fait saillant qui ressort des mesures prises par le gouvernement, c'est la transformation en obligation de la faculté d’adhérer à la loi de is84.
- Désormais, si les tribunaux donnent raison à la théorie gouvernementale, il ne pourra y avoir dans les Bourses du travail, comme dans tout le pays, à côté de l'ouvrier non syndiqué, que des syndicats institués conformément à la loi.
- Cette simplification, — une fois les syndicats réfractaires résignés à subir les anodines prescriptions de la loi de 1884 de préférence aux draconniennes dispositions du code pénal et de la loi de 183*, — cette simplification n’est pas faite pour contrarier l’impérieux besoin d’unité qui est la caractéristique de l’évolution ouvrière qui se poursuit sous nos yeux.
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- Associations professionnelles, — Le département du travail, annexé au ministère du commerce, vient de publier le rapport sur la situation des Trades Unions pendant l’année 1891.
- Les 236 unions qui ont transmis des renseignements statistiques au gouvernement comptaient, en 1891, 843.872 membres, alors qu’elles en avaient 847.956 en 1890. Il y a donc eu un recul traduit par une diminution de 4.084 associés.
- Les cotisations entrées dans les caisses de ces unions se sont élevées à 30.562.100 francs et les dépenses ont atteint 25.931.325 francs. Ces chiffres dépassent respectivement de 1.716.725 et de 4.603.150 francs, ceux de l’exercice précédent.
- 133 unions ont dépensé aü delà de 5 millions de francs en secours à leurs membres sans travail.
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- Pour 123 de ces associations, les dépenses pour les grèves ont atteint 4.033.350 francs.
- Les contributions aux caisses de secours contre les maladies ont été de 4.928.275 francs pour 98 sociétés; celles aux caisses contre les accidents se sont élevées à 436.725 francs pour 38 unions.
- L’augmentation des dépenses porte surtout sur le poste « secours aux membres sans travail. » C’est ainsi que de ce chef la majoration a été d’environ 145 000 francs pour 117 sociétés en 1890 par rapport à 1889; alors qu’elle est de plus de 1 y8 mil-lion pour 130 sociétés, en 1891, par rapport à 1890.
- Il est à remarquer que le nombre des unions qui transmettent des renseignements au département du travail va en augmentant ; le relevé de 1892 (le rapport concernant cet exercice n’a pas encore paru) enregistre 431 associations, représentant 1.109.014 membres et plus de 43 millions de cotisations.
- La Justice (Bruxelles).
- Le mouvement de la tempérance. — Un des leaders du mouvement de la tempérance en Angleterre, M. Charrington, membre du conseil du comité de Londres, qui, quoique fils et héritier du propriétaire de l’une des plus grandes brasseries de Londres, a répudié cet héritage pour se vouer à la cause du teetotalism, vient d’annoncer dans une réunion publique que M. Victor Buxton, fils et héritier de sir Thomas Fowell Buxton le propriétaire également d’une immense brasserie, a renoncé par des motifs de conscience à sa part dans la fortune patrimoniale, en tant qu’elle provient du commerce des boissons enivrantes, part que l’on évalue à 25 millions de francs.
- La vitalité d’une cause capable d’inspirer de pareils actes de renoncement individuel ne fait aucun doute L’action des sociétés anglaises de tempérance ne s’exerce pas seulement sur leurs membres, Elles sont actuellement, dans le Royaume-Uni, une puissance avec laquelle comptent les divers partis politiques.
- Il y a treize ans que le député radical, sir Wilfred Lawson, dont le nom est inséparable de l’histoire de la croisade contre l’alcoolisme, fit adopter par la Chambre des communes une résolution en faveur de « l’option locale » ou de l’attribution aux paroisses du droit d’opter chacune pour ou contre la fermeture des débits de boissons alcooliques. Mais le vote ne fut suivi d’aucune réforme effective.
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- faits politiques et sociaux
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- Il y a trois ans, le ministère conservateur de lord Sahsbury éprouva le besoin de faire sienne une cause qu’il savait populaire; mais on ne put s’entendre sur la question de l’indemnité à attribuer aux cabaretiers qui pouvaient être dépossédés, malgré eux, de leurs fonctions d’empoisonneurs publics.
- Le ministère Gladstone vient d’élaborer un bill, dit « du contrôle local sur le trafic des boissons alcooliques. »
- D'après le nouveau projet, lorsque une pétition signée par la dixième partie des électeurs d’une paroisse, en Angleterre ou en Ecosse, aura été adressée aux autorités locales, celles-ci devront soumettre la question de la fermeture des cabarets au corps électoral de cette paroisse (c’est-à-dire à l’ensemble des personnes y compris les femmes, qui sont admises à prendre part aux élections des conseillers municipaux et des membres des conseils de comté).
- Si le corps électoral se prononce, à une majorité des deux tiers au moins, en faveur de la fermeture celle-ci sera décrétée obligatoirement. Les débitants frappés par le vote populaire ne recevront aucune compensation pécuniaire, seulement un délai de grâce de trois ans leur sera accordé.
- Il serait difficile de prophétiser le sort de ce bill qui n’aura pas uniquement contre lui les adversaires de toute prohibition, mais encore ceux qui trouvent qu’il a le tort de ne laisser entre la liberté complète et la prohibition absolue, aucune place à un régime plus ou moins tempéré.
- Il aura également contre lui les intransigeants de la tempérance qui sont d’avis que tous les public houses soient obligatoirement clos du samedi soir au lundi matin.
- La mesure subira donc peut-être de notables modifications, mais ses effets, si elle doit un jour avoir force de loi, sont incalculables'.
- BELGIQUE
- Un programme de réformes agricoles. — Dans sa session de 1892, le Congrès progressiste avait constitué une Commission chargée d’élaborer le programme des réformes à oré-coniser par le parti.
- Dans ce programme qui préconise l'allègement des charges qui pèsent sur la propriété parcellaire, il convient de noter ce projet de révision du régime du bail rural :
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- LE DEVOIR
- A. , Interdiction des clauses iniques qui auraient pour but l’enrichissement d’une partie aux dépens de l’autre.
- B. , Indemnité au fermier sortant pour la plus-value qu’il a donnée à la ferme, suivant des règles d’équité à déterminer par la loi'.
- C. , Faculté d’annulation par le tribunal agricole des baux datant de plus de trois ans et dont les conditions sont reconnues exagérées.
- D. , Suppression du privilège du bailleur.
- Pour les terres des établissements publics, baux à long terme, combinés, avec le fermage mobile.
- A défaut de bail écrit, la durée minima du bail sera fixée par le comice agricole de la région.
- La durée des baux écrits ne pourra être inférieure à celle fixée par les susdits comices, dans le but d’assurer une bonne culture.
- Et ces deux clauses finales :
- En présence des inconvénients du morcellement excessif de la petite propriété, réunion obligatoire des petites parcelles lorsque les deux tiers des propriétaires la réclament.
- Conservation des biens communaux et constitution du domaine forestier.
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- SUISSE
- L’assurance obligatoire. — La Tribune publie les principales dispositions d’un projet d’assurance obligatoire au décès, élaboré en 1889 par M. Cornaz, chef du département de la justice. Ce projet doit servir de base aux nouvelles études que le Conseil d’Etat est invité par le Grand Conseil neuchâtelois à faire sur la question de l’assurance au décès.
- L’avant-projet Cornaz compte seize articles. L’assurance qu’il prévoit serait comprise dans les charges de l’Etat.
- Seraient appelés à contribuer à cette assurance :
- 1° Tous les Neuchâtelois, tous les Suisses et tous les étrangers qui sont soumis à l’impôt.
- 2° Les Sociétés en nom collectif, les sociétés en commandite, les sociétés anonymes et les associations qui ont leur siège dans le canton ou y possèdent des succursales.
- 3° Les corporations, pour la partie de lëurs biens qui n’est pas affectée à des établissements d’utilité publique ou ù des institutions de bienfaisance.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Pour couvrir les frais de cette assurance, il serait perçu 15 centimes additionnels par franc d’impôt payé à l’Etat sur la fortune et les ressources. Le produit de cette contribution additionnelle ne sera pas confondu avec les autres recettes de l’Etat, mais il sera placé sous un compte distinct à la Banque cantonale neuchâteloise. C'est le département des finances qui serait chargé d’effectuer les paiements au vu des pièces justificatives qui devraient lui être produites.
- L’assurance obligatoire liquiderait chaque année le compte de ses recettes et de ses dépenses. Si le produit des centimes additionnels était insuffisant pendant un exercice, Je taux pourrait en être augmenté pour l’année suivante, dans la mesure nécessaire pour combler le déficit. Si, au contraire, le compte d’un exercice présentait un excédent de recettes, il serait affecté :
- Pour une moitié, à la création d’un fonds de réserve destiné à faire face aux cas de mortalité exceptionnelle.
- Pour une moitié à être réparti aux sociétés mutuelles d’assurance qui justifieraient auprès du Conseil d’Etat qu’elles sont fondées sur,une base rationnelle et qu’elles offrent des facilités suffisantes d’admission.
- L’article 9 indique les personnes qui seraient placées au bénéfice de cette assurance :
- 1° Les chefs de famille neuchâtelois qui laissent, à leur décès, un ou plusieurs enfants mineurs ou infirmes;
- 2° Dans les mêmes conditions, les chefs de famille suisses ou étrangers à la Suisse, domiciliés dans le canton depuis cinq ans au moins;
- 3° Les veuves ou femmes divorcées, lorsqu’elles ont des enfants à leur charge, assimilées aux chefs de famille.
- Au décès du chef de famille, il est versé à ses héritiers, dans les trente jours, une somme de cinq cents francs.
- Sont exclus du bénéfice de cette assurance, les chefs de famille qui seront en retard au moment de leur décès de plus de deux annuités. ,
- Dans les autres cas, les contributions arriérées seront déduites de la somme payée aux héritiers.
- Le montant de l’assurance obligatoire au décès serait incessible et insaisissable, et toute réclamation concernant le paiement de la somme assurée serait prescrite par cinq ans dès la date du décès. *
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- LE DEVOIR
- ALLEMAGNE
- Le nouveau Reichstag. — A l’occasion de la dissolution du Reichstag, nous n’avons pas partagé la confiance de la plupart de nos confrères dans le succès de l’opposition anti-militariste. Nous savions trop de quelle pression pendant les élections, de quels marchandages après, était capable un gouvernement résolu à obtenir à tout prix le vote de la loi militaire.
- L’évènement a justifié notre réserve. La loi militaire a été adoptée. L’article premier, qui est le plus important, a été voté par 193 voix contre 187 sur 397 députés.
- Les conservateurs, les membres du parti de l’empire, les nationaux libéraux, les Polonais, les membres de l’Union libérale, ont voté pour.
- Les membres du centre, les progressistes, les démocrates, les socialistes, les guelfes, le député danois, les huit Alsaciens, les indépendants ont voté contre.
- L’adoption du projet est due à l’appoint de quelques défec-tionnaires, du centre et des Polonais qui, dans le précédent Reichstag, avaient voté contre le projet.
- Aux deux causes d’infériorité pour l’opposition que nous avons signalées, il convient d’en ajouter une troisième qui n’a aucunement le caractère accidentel des deux autres puisqu’elle tient à l’organisation même du collège électoral.
- Par un curieux effet du découpage des circonscriptions, les partis n’obtiennent nullement une représentation en rapport avec leur effectif réel.
- C’est ainsi qu’on a vu, au dernier Reichstag, les socialistes, avec 1.500.000 voix n’avoir que trente-six députés, tandis que le centre, avec le même chiffre, en avait cent et que les conservateurs, avec moins de la moitié de ces suffrages, obtenaient le double de représentants.
- Dans le nouvèau Reichstag, les progressistes qui n’ont perdu que 200.000 voix sur 1890, et en ont encore près d’un million, perdent plus de trente sièges et n’auront pas le tiers de la représentation des conservateurs, qui n’atteignent pas beaucoup plus de la moitié de leurs suffrages.
- Il va sans dire que, grâce à ce système, la représentation socialiste actuelle, qui s’est accrue d’une dizaine de membres, n’est nullement en rapport avec la force numérique de ce parti, qui compte aujourd’hui 2 millions d’électeurs environ.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- AFRIQUE OCCIDENTALE
- Colonisation de l’Afrique par les noirs d’Amérique. —
- Une correspondance de Liverpool, adressée au Temps, donne les détails suivants sur les résultats de la tentative faite par un syndicat établi à Liverpool, et ayant à sa tête plusieurs notabilités du monde africain, en vue d’amener plusieurs milliers de noirs américains en Afrique et de les établir dans la République de Libéria.
- Le syndicat constitué, il y a cinq ans environ, s’efforça de négocier avec le gouvernement des Etats-Unis.
- Les pourparlers n’aboutirent pas : le gouvernement des Etats-Unis ne voulut s’occuper de l’affaire en aucune façon, ce qui étonna quelque peu les personnes ayant connaissance du projet. En effet, les plaintes continuelles formulées par les blancs contre les nègres dans cette vaste république pouvaient faire présumer que le gouvernement aurait été on ne peut plus content de se débarasser d’une partie de ce jqu’on a appelé « ses bêtes deux fois noires. »
- Mais le syndicat ne se découragea pas ; il résolut d’entreprendre tout seul la réalisation de son projet, puisque le gouvernement des Etats-Unis lui refusait son appui. Il obtint un tel succès que bientôt la République de Libéria entreprit de présenter gratis à tout nègre venant d’Amérique avec sa famille, plusieurs hectares de terre suffisants pour bâtir une maisonnette et faire des cultures. De ternps en temps de petites bandes de nègres venant de la Louisiane, du Kentucky, etc., traversèrent l’Océan et vinrent s’installer en Afrique, d’où ils firent parvenir à leurs amis des rapports très satisfaisants. Peu à peu plusieurs « clubs » se sont formés dans l’Illinois, la Virginie, la Louisiane, etc., et plusieurs centaines de nègres ont résolu de chercher fortune dans le « continent noir. » 125 sont prochainement attendus de Métropolis (Illinois), d’autres sont attendus du Kentucky et plusieurs centaines de la Virginie.
- Les promoteurs du projet croient que bientôt un mouvements régulier d’émigration s’établira entre les Etats du Sud des Etats-Unis et la République de Libéria. Ce mouvement du nouveau à l’ancien monde est, je crois, intéressant à plusieurs égards^ notamment au point de vue du résultat qu’aura l’émigration de centaines de noirs « intelligents » — souvent même des créoles et des métis — sur l’avenir de cette partie de l’Afrique où ils s’établiront.
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- LE DEVOIR
- PAYS DIVERS
- Les grandes villes du monde. — Il résulte d’une statistique récemment publiée, qu’en Angleterre il existe 20 villes ayant plus de 100,000 habitants. L’Allemagne en compte 24, la France et la Russie chacune 12, l’Italie 10, l’Autriche-Hongrie 6, l’Espagne 5, la Belgique, les Etats Scandinaves, la Roumanie et les provinces balkaniques chacune 4, les Pays-Bas 3, le Portugal 2 ; il y a donc en tout 116 villes en Europe ayant plus de 100,000 habitants.
- L’Asie en possède 105 (53 en Chine, 30 dans l’Inde anglaise).
- En Afrique, il en existe 7, en Amérique 40 (les Etats-Unis figurent dans ce total pour 26) ; dans l’Amérique du Sud, 9. L’Australie n’a que 2 grandes villes.
- La population totale des grandes villes de l’univers est d’em viron 80 millions d’habitants, ce qui représente 5.4 pour 100 de la population totale du globe.
- Parmi les grandes villes, Londres tient la première place avec 4,416,000 âmes ; viennent ensuite Paris (2,713,000) ; New-York, Brooklin (2,352,000) et Berlin (1,763,543).
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la société
- Le conseil de gérance de la Société du Familistère, dans sa réunion du 26 juillet dernier, a admis en qualité de sociétaires, 13 membres nouveaux résidant au Familistère de Guise et 6 résidant au Familistère de Laeken-lès-Bruxelles, Belgique.
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- Dans sa séance du lendemain, le même conseil a conféré la qualité de participant à 54 travailleurs de l’usine de Guise et à 11 travailleurs de l’usine de Lacken.
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- Le dimanche, 6 août, les associés réunis en assemblée générale ont procédé, par les formalités statutaires, à la nomination de 28 nouveaux associés dont les noms suivent :
- Allard Ernest. — Allarfc Alfred Ernest. — Berdouillard Uriale. — Blanquin Sosthène. — Boinet Gustave. — Mme veuve Braillon Méresse. — Bridoux Jean-Baptiste. — Choquenet Thi-rriothé. — Colin Louis. — Dassonville Charles, fils. — Del vigne Edmond. — Dupont Emile. — Favéreau Antoni. — Flamant Charles. — Franqueville Victor. — Garbe Joseph Toussaint. — Ilédin Adolphe. — Hennequin Jules Victor. — Herbin Emile. — Houdin Aristide. — Létrier Alfred. — Mahieux Alexis. — Mo-neuse Arcade. — Pennelier Eugène. — Poulain Nouvelon. — Prud’homme Agathon. — Thoret Alfred. — Vachée Joseph.
- Avant de faire procéder au vote, M. Dequenne, administrateur-gérant de la Société du Familistère, président de l’Assemblée, avait prononcé les paroles suivantes :
- a Mesdames et Messieurs,
- » Après la lecture des articles qui déterminent les droits et » les obligations des associés, j’ajouterai quelques paroles au » sujet de notre association, de l’œuvre régénératrice qu’a » créée notre bienfaiteur, l’illustre et généreux Godin.
- » Toute œuvre quelconque, quelque belle et généreuse » qu’elle soit, trouve à ses débuts se£ opposants et ses détrac-
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- LE DEVOIR
- » teurs, ou tout au moins des incrédules et des indifférents ;
- » l’œuvre de Godin a subi le sort commun, elle eut ses détrac-)) teurs et ses incrédules, il n’en est plus ainsi maintenant, et » la vérité qui peut quelquefois être obscurcie par les ombres » de l’obscurantisme et de^ l’ignorance, finit toujours par se » faire jour et apparaître lumineuse et éclatante.
- )) Les préjugés et la routine disparaissent polir faire place » au progrès et à la civilisation; il en est ainsi de l’œuvre Fa-» milistérienne qui apparaît maintenant ce qu’elle est réelle-» ment, une œuvre de rénovation sociale.
- » De toutes parts on nous demande des renseignements sur le » fonctionnement de notre association, une délégal ion du Con-» seil municipal de Roubaix est même venue à Guis'e pour voir » et étudièr sur place les rouages et l’organisation de notre )) grande affaire.
- » Partout s’agite la question sociale, partout les réformes >> sont à l’étude, le monde a les yeux fixés sur-nous, nous » sommes un sujet d’intérêt et de curiosité pour les travail-» leurs et les philosophes, les uns voudraient nous imiter, les » autres se disent, avec étonnement peut-être, que l’œuvre de » Godin se maintiendra; l’indifférence et le mauvais vouloir » ont fait place à la sympathie et à l’admiration.
- » Je profite de ce que nous sommes réunis aujourd’hui pour » constater devant vous et porter à votre connaissance, que » nos écoles se tiennent à la hauteur des meilleures écoles pri-» maires du pays; les résultats le démontrent d’une façon indé-» niable ; par les examens du certificat d’études primaires où )) sur 26 de nos élèves présentés, 24 ont été reçus, et par l’ob-» tention du brevet élémentaire par trois jeunes filles, élèves » de nos écoles qui, de plus, ont été reçues les trois premières » sur 26 concurrentes, aux examens d’admission à l’école nor* » male de Laon.
- » Ces succès rejaillissent sur le Familistère, sur nos écoles » et ses professeurs, et en particulier, sur le maître qui a si » bien préparé ces trois élèves.
- » A ce sujet, je crois devoir dire ici qu’il est regrettable que » M. Démoion n’ait pas cru devoir faire une nouvelle demande » pour être admis associé, vous l’auriez sans doute, pour le, » récompenser de son travail et de ses efforts, admis parmi » vous ; il est juste que vous teniez compte, pour l’admission » au titre d’associé, de l’ancienneté et des services rendus, » mais il est nécessaire aussi que vous teniez compte des capa-» cités et des services que pourraient rendre, à l’association,
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- » desmembres de notre Société, jeunes, intelligents et capa-» blés et ne pas les décourager par un ostracisme irréfléchi et » maladroit.
- )) N’oubliez pas que nous avons besoin d’hommes capables, » car malgré les théories exagérées et quelquefois mal com-» prises sur l’égalité, il y aura toujours, comme il y en a toujours eu, des hommes plus capables et plus méritants et » d’autres qui le seront moins.
- » En présence de la concurrence effrénée qui nous est faite » par des maisons rivales qui n’ont pas les charges sociales » que nous avons, et qui ne s’arrêtent pas aux considérations )) humanitaires dont nous sommes obligés de tenir compte en » raison de l’essence même de notre œuvre sociale, il est né-» cessaire et indispensable d’avoir à la tête de nos services et » dans notre administration des hommes encore jeunes, capa-» blés, intelligents et actifs, qui puissent remplacer ceux qui » disparaîtront, c’est pour nous une question d’assurance pour )) l’avenir, et pour l’association une question de décadence ou » de prospérité.
- » Je termine, mes amis, en vous rappelant ce qui vous a déjà » été dit : que les sentiments d’égoïsme, que la jalousie et )) l’envie, s’ils existent parmi vous, disparaissent pour faire » place aux sentiments de confraternité; soyons unis, faisons » prospérer et fructifier l’œuvre humanitaire qu’un homme de » bien a mise dans nos mains, nous travaillerons ainsi à notre » bien-être et à notre bonheur à tous, et pourrons continuer à » assurer aux anciens travailleurs de l’association, le repos et » la tranquilité pour leurs vieux jours.
- » Que l’ancienne formule de l’égoïsme : Chacun pour soi, » soit remplacée parmi nous par la maxime : Chacun pour » tous ; c’est un précepte de droit social et de solidarité hu-» mairie. » (Applaudissements).
- Comité de Conciliation.
- Le 20 du même mois, tous les travailleurs de la Société du Familistère, associés, sociétaires et participants, ont été appelés à désigner, par le vote à bulletin secret, conformément aux statuts, les trois membres du Comité de Conciliation.
- Le mandat de MM. Quent Aimé, Pernin Antoine et Pipon-nier Antoine, commissaires sortants, a été renouvelé parles électeurs.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Une idée à propager
- Extrait d’une communication de M. Frédéric Passy au Bu-reau International de la Paix :
- « L’idée d’une trèoe entre la déclaration de guerre et Ventrée en campagne est ingénieuse et n’est pas neuve- Elle m’avait été présentée dès 1867 ou 1868 et je reconnais que ce qui me semblait naïf il y a 35 ans ne l’est plus tant aujourd’hui. Et c’est peut-être une des preuves les plus significatives du changement qui s’est opéré dans les esprits. Un délai d’un an, un délai de six mois même, ne serait point accepté par les Gouvernements. Ce serait autant dire qu’on renonce absolument au droit de faire la guerre. Mais, un délai de quelques semaines, de quinze jours, si l’on voulait, pour commencer, serait difficile à refuser. Le refus équivaudrait à dire que l’on ne veut rien entendre. Si, en 1870, la France et l’Allemagne avaient eu 15 jours de réflexion, si l’on avait eu le temps d’éclaircir l’affaire de la dépêche d’Ems, et si l’Angleterre, au lieu de se borner à des représentations dans le secret des chancelleries, avait adressée à l’Europe une circulaire publique pour rappeler le 23e protocole de la conférence de 1850, la guerre aurait certainement été évitée.
- » Je crois donc, mon cher collègue, que sans nous faire d’illusions nous pouvons recommander à Inattention cette proposition de trêve et qu’il peut y avoir à l’attirer sur elle quelque bénéfice.
- » L’idée du dimanche de la paix est également une idée à recommander. J'ai déjà indiqué pour ma part, sur la suggestion de nos amis du Farftilistère de Guise, que les ouvriers, s’ils persistent à avoir un jour pour leur manifestation, devraient bien le consacrer avant tout à la Paix. »
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- Une proposition de traités d’arbitrage
- Une proposition vient d’être déposée au Sénat espagnol pour inviter le Gouvernement à négocier des traités d’arbitrage avec les pays civilisés, afin de résoudre pacifiquement tous les différends internationaux qui ne touchent pas à l’indépendance et au régime gouvernemental des Etats, Aucune convention
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- internationale ne doit être ratifiée si elle ne contient pas, dans son texte ou en annexe, une clause qui oblige à soumettre à un arbitrage les questions qui peuvent surgir de son interprétation ou de son application. Le gouvernement nommera une commission qui étudiera et proposera le mode de procéder le plus efficace pour introduire l’arbitrage dans les relations internationales.
- Cette proposition est présentée au Sénat par M. Arthur Mar-coartu. Ont signé avec lui l’évêque de Salamanque, M. Louis Maria de Pando, M. Gaspard Nunez de Arce, le marquis d’Ar-lanza, le duc de Vistahermosa et le comte de Canga-Argüelles.
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- La Conférence interparlementaire
- Nous avons annoncé l’apparition de cet organe officiel du bureau interparlementaire pour l’arbitrage international. Rédigé avec autant de soin que d’autorité par M. le Dr Gobât, ce journal mensuel donne en une feuille d’impression un résumé des nouvelles qui intéressent le mouvement pacifique dans les parlements, des travaux sur différents sujets se rapportant aux relations internationales, la liste des membres de l’Union interparlementaire, etc.
- Citons, entre autres dans ce premier numéro de 20 pages, un article intitulé « Notre programme, » un autre article, « les maux artificiels, » de Frédéric Passy, le commencement d’un grand travail de M. H. La Fontaine sur l’histoire documentaire des arbitrages internationaux, enfin un article de Frédéric Bajer sur la neutralisation du Danemark.
- Il nous apprend que la cinquième Conférence est remise à l’année prochaine. Elle sera remplacée, cette année, par une session du conseil du Bureau interparlementaire, qui aura lieu probablement à Bruxelles.
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- Progrès de l’idée de la Paix
- A une question posée par M. le Député Pandolfi au Ministre des Affaires Etrangères d’Italie, M. Brin a répondu dans la séance du 10 juin de la Chambre italienne que, dans le domaine moral, l’œuvre des Comités de la Paix trouverait un large concours et un bienveillant appui dans le gouvernement italien, mais que les nécessités actuelles de la politique ne permettaient pas à ce gouvernement d’entrer, à l’heure actuelle, dans la voie de l’action vers laquelle tendent ces Sociétés.
- Espérons que, à la demande du peuple italien, l’heure voulue sonnera enfin !
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- LE PEVÔIft
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Un Congrès clés femmes avocats à Chicago.
- A propos du premier congrès général des femmes avocats qui -s’est tenu les 3, 4, 5 août, ù Chicago, sous la présidence de Miss Helene A. Martin, le Temps nous donne les renseignements suivants :
- Il y a, aujourd’hui, aux Etats-Unis cent dix femmes inscrites au barreau de vingt-trois Etats et du district de Colombie. Huit femmes ont obtenu leur inscription au barreau de la cour suprême des Etats-Unis. On sait que le Congrès fédéral des Etats-Unis a voté la .loi du 15 février 1879 déclarant que « toute femme qui aura plaidé à la barre dé la plus haute cour d’un Etat, d’un territoire ou du district de Colombie pendant l’espace de trois ans, et qui aura mérité l’estime de la cour par sa capacité et par son caractère/pourra être admise à pratiquer devant la cour suprême des Etats-Unis. »
- En dehors de l’Union américaine, Miss Almena Hitchcock, graduée de l’université de Michigan, exerce la profession d’avocat à Hilo (royaume d’Hawaï). De même, deux femmes distinguées, Mlles Léodice Lebrun et Mathilde Thrup, sont avocats à Santiago et plaident devant les cours et tribunaux du Chili.
- Le suffrage des femmes au Michigan.
- Au commencement du mois d’août, une dépêche de New-York annonçait que l’Etat de Michigan venait de voter une loi qui étend aux femmes le droit de suffrage municipal. Le législateur du Michigan, en votant cette mesure, a introduit dans le système électoral américain une innovation qui surprendra peut-être nos partisans du suffrage universel pur et simple. L’exercice de l’électorat est subordonné à certaines connaissances d’enseignement primaire.
- Le texte de la loi du Michigan mérite, pour son originalité, d’être reproduit. Voici ce texte :
- Section 1°. — Le peuple de l’Etat de Michigan décide que: Dans toutes l«s élections communales, municipales et du Conseil d’enseignement qui auront lieu û l’avenir -dans çet Etat3
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- toutes les femmes capables de lire la Constitution de l’Etat de Michigan imprimée dans la langue anglaise, seront admises à voter dans les élections communales, municipales et pour les commissions scolaires et dans toutes les questions concer-1 liant le règlement des écoles du village ou de la ville, dans les mêmes conditions que celles prescrites par la loi pour les électeurs hommes. Avant qu’aucune femme puisse être inscrite sur les listes électorales, l’officier municipal lui fera lire et elle lira en présence dudit Bureau une section au moins de la Constitution de cet Etat imprimée dans la langue anglaise.
- Section 2°. — Toutes les lois qui règlent les qualités des électeurs dans les élections communales, municipales et des commissions scolaires s’appliqueront aux femmes, et les femmes qui pourront lire la Constitution de Michigan comme il est dit ci-dessus, jouiront de tous les droits, privilèges et immunités des autres électeurs et seront soumises à toutes les peines qui sont prescrites aux électeurs hommes , dans ces élect;ons.
- Section 3°. — Les femmes qui auront droit de voter selon les termes de cette loi seront soumises à toutes les lois qui règlent l’inscription des électeurs hommes, et seront passibles de toutes les peines qui s’attachent à l’infraction de ces lois, et leurs’ noms seront reçus et enregistrés dans les bureaux d’inscription en même temps et de la même manière que la loi l’exige pour les électeurs hommes.
- Le Journal La France faisait suivre la publication de cette dépêche des réflexions suivantes :
- « Il est probable que si la même loi prévalait sur tout le territoire des Etats-Unis, même sous condition, pour la femme électeur, d’un capacitariat très élevé, le nombre des électeurs serait énorme.
- On peut en juger par les chiffres suivants :
- Il existe aux Etats-LTnis 143 écoles de théologie où l’enseignement est donné par 734 professeurs à 7,328 élèves ; 54 écoles de droit avec 406 professeurs et 5,252 élèves ; 95 écoles de médecine ordinaire avec 2,147 professeurs et 14,538 étudiants ; 14 écoles de médecine homœopathique avec 311 professeurs et 1.220élèves.'Les femmes reçoivent l’instruction dans la plupart de ces établissements.
- Il existe, en outre, 167 collèges féminins d’enseignement supérieur qui comptent 2,235 professeurs-femmes et 25,024 élèves. »
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- ANGLETERRE Le Suffrage des Femmes
- La Société nationale du Suffrage des femmes en Angleterre vient de voter un appel en faveur du droit politique des femmes, dont voici le texte :
- Appel des Femmes de tous les partis et de toutes les classes aux membres de la Chambre des Communes.
- Messieurs,
- Les femmes qui signent cet appel, quoique n’appartenant pas toutes au même parti politique, sont d’accord pour considérer qu’il est également injuste et inopportun de refuser aux femmes le droit de vote qui vient d’être accordé graduellement aux hommes.
- Cette exclusion donne l’impression que l’opinion des femmes sur les questions d’intérêt public est sans importance pour le pays; d’un autre côté, le fait de l’incapacité électorale des femmes diminue le caractère représentatif de la Chambre des Communes.
- Dans la fabrique et dans l’atelier, l’incapacité politique des femmes permet aux hommes d’entraver le travail des femmes qu’ils considèrent plutôt comme des concurrentes que comme des camarades.
- Dans le Parlement, l’incapacité des femmes est la cause des lois préjudiciables et injustes qui règlent les intérêts des femmes.
- Nous vous prions donc de vouloir soutenir tout projet bien étudié qui a pour but d’accorder aux femmes leurs droits politiques.
- Un Comité spécial, dont Mme Fawcett est la présidente, a été nommé pour répandre cet appel.
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- Les femmes et la Société Royale de Géographie de Londres
- Nous avons mentionné dernièrement l’étrange décision par laquelle les femmes étaient désormais exclues de la‘Société royale de géographie de Londres.
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- Le Journal des Femmes publie au sujet de cet acte d’exclusivisme masculin les lignes suivantes :
- Vingt-deux dames, plusieurs d’entre elles étant des voyageuses distinguées, avaient été nommées Membres de la Société géographique de Londres entre le 28 novembre 1892 et le 24 avril 1893. Dans une réunion qui a eu lieu le 24 avril, l’admission de ces dames a été mise en discussion et le vote négatif a obtenu une grande majorité.
- La question a été encore mise à l’ordre du jour de la réunion générale du 29 mai, et le comte de Mayo a proposé que le vote du 24 avril soit annulé. La discussion a été remise à une réunion générale spéciale dans le mois de juin. Dans cette réunion, lord Mayo annonça qu’un plébiscite avait été organisé de tous les Membres delà Société dont le résultat fut le suivant : 1,109 voix pour l’admission des femmes, 4-6(5 contre. Il proposa que les femmes soient admises dans les mêmes conditions que les hommes. L’opinion contraire a néanmoins obtenu une majorité de 172 voix contre 158.
- Le English woman's Reoiew remarque à ce sujet que bien peu parmi les membres de la Société de Géographie possèdent d’autres qualités scientifiques que les cinquante francs de leur cotisation à la Société; et que plusieurs des dames sont connues par les voyages d’exploration qu’elles ont entrepris. Cette revue observe que par une sorte de coïncidence ironique, le même^numéro du Times, qui rapporte la décision de la Société de géographie, donne des détails remarquables sur le voyage dangereux et solitaire de miss Taylor à travers le Tibet.
- NORWÈ6E
- Le Suffrage des Femmes
- Depuis 1886, « l’Union pour le suffrage des femmes » a entamé en Norwège une campagne énergique en faveur de la révision de l’article 5J de la Constitution.
- Les féministes proposèrent de rédiger ainsi cet article : « Sont admis au vote tout homme norwégien et toute femme nonvé-gienne remplissant les autres conditions requises pour l’exercice de Télectorat. »
- Cette demande de révision constitutionnelle donna lieu h de longs débats, les 5, 6, 7 juin 1890. Après une discussion passionnée, le Storthing rejeta la motion par 70 voix contre 44.
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- Les féministes ne perdirent pas courage. Ils ont continué avec acharnement leur propagande et viennent de voir leurs efforts couronnés d’un premier succès.
- La question de la révision de l’article 5(3 a été renouvelée ces jours ci devant le Parlement nonvégien, qui cette fois, a voté la motion par 58 voix contre 56. Le quorum constitutionnel n’étant cependant pas atteint, les féministes devront recommencer leur propagande.
- Il n’en est pas moins curieux de constater les progrès que la question du suffrage des femmes a accompli dans l’esprit public en Norwège, dans le court espace de trois ans.
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- .FRANCE
- Un Legs exemplaire
- Nous lisons dans le Bulletin de la Société des Crèches :
- Un décrèt du 9 juin 1S93 a autorisé la Société des Crèches à recueillir le legs à elle fait par Mme-veuve Fourcade et consistant en une propriété sise à Paris, rue Beuret, 25, et en une somme de un million de francs, pour créer et doter une crèche modèle.
- Le même, décret a autorisé la crèche Sainte-Marguerite à Grenelle, ù recueillir une somme de 15.000 francs à elle léguée par la même testatrice.
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- Les Cantines scolaires
- Lorsque sous le coup d’un accès d’humanité ou d une crainte salutaire — peu importe la cause — le Parlement vote une loi réparatrice, trop souvent on s’aperçoit qiPil a négligé d’assurer les voies et moyens nécessaires à l’exécution. N’est-ce pas le cas de celle du 28 mars 1882, qui rend l’instruction obligatoire pour tous les enfants de 6 à 13 ans, et a cru la mettre à leur portée en la déclarant gratuite ? L’instruction gratuite n’assure pas le pain. Vouloir soustraire l’enfant à l’ignorance est assurément, très louable, mais lui épargner la faim me paraît avant tout indispensable. Ceci doit précéder cela. En même temps que le droit à l’instruction, il fallait proclamer le droit à l’assistance.
- Remplir le cerveau tandis que la faim torture le ventre et ruine la santé, c’est provoquer et légitimer la révolte du petit malheureux, et l’autoriser à se dresser plus tard devant toi,
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- Société ! et à te tenir ce langage : Tu m’as créé des besoins, tu m’as fait entrevoir un idéal meilleur, tu m’as dit, travaille et tu jouiras de cet horizon où la lumière est plus pure et la vie plus douce. Hélas ! j’ai obéi, et à aller apprendre à lire et à écrire avec l’estomac vide, j’ai perdu ma santé. La maigre part, qui, chaque matin, me revenait sur la soupe commune ne faisait que tromper ma faim. Et le soir, lorsque sans pain, sans feu, j’allais me jeter sur un misérable grabat, la joue mouillée par les larmes qui glaçaient le baiser maternel, j’entrevoyais un coin de l’horrible misère qui était notre partage, et je songeais.
- Oui, je songeais que, malgré mes 9 ans je pourrais atténuer cette ironie de la destinée. Mais non, il fallait aller à l’école pour devenir meilleur, pour apprendre ce que tu faisais pour moi. Eh bien 1 je ne le sais que trop. Tu m’as rendu plus malheureux en me permettant de juger de l’étendue de mon malheur. Et aujourd’hui tu voudrais que je t’aime et que je te respecte. Oh! non, je te hais, je te méprise, je suis un révolté ! Qui oserait lui donner tort ?
- Le tableau est chargé à dessein, vont murmurer quelques satisfaits.
- Pas du tout, et voici un exemple dont d’autres que moi peuvent garantir l’authenticité. En 1887, dans une grande ville du Sud-Est, j’ai connu une famille avec 5 enfants de 12,8, 5, 3 ans et 15 mois. Le père, ouvrier cordonnier, atteint d’une affection de la vue, souvent ne gagnait pas 5 francs par semaine, et fréquemment les 2 aînés partaient à l’école sans avoir mangé et sans autre espoir qu’un morceau de pain à midi. Le bureau de bienfaisance ne voulait pas connaître cette misère ; la dame visiteuse du quartier avait fait retirer les secours à ces mécréants qui, malgré ses objurgations, persistaient à envoyer leurs enfants à « la laïque ». Ce furent les maîtres-adjoints de l’école qui durent prendre pitié des pauvres petits en les recevant à tour de rôle à leur table.
- Combien trouverions-nous de faits semblables, s’il nous était donné d’explorer les quartiers populeux des grandes villes!
- L’instruction pour tous n’est qu’un leurre, tant que le pain pour tous n’est qu’un mythe.
- Mais le moyen ? On ne peut cependant pas nourrir tous les enfants à frais communs? Ah! on ne peut pas, et pourquoi donc,s’il vous plaît? Parce que c’est du socialisme pur, clament certains cerveaux étroits. Eh bien! puisque socialisme est synonyme d’humanité, faites du socialisme et donnez du pain aux
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- petits qui ont faim. Créez des cantines scolaires. Non pas quelles soient un idéal avec leurs payants et leurs gratuits, sans parler de ceux qui les dédaignent. Mais enfin si l’Egalité n’y trouve pas absolument son compte, la Solidarité y reçoit un commencement de satisfaction, et — résultats précieux — la misère est obligée de lâcher sa victime à la porte. Arène contre l’ignorance, l’école devient encore un lieu d’asile contre la faim. Voyez du reste les résultats obtenus là où cette institution existe, et vous reconnaîtrez combien elle répond à un besoin.
- Prenons le XVIIIe arrondissement, celui qui a été cité au
- Conseil municipal comme un modèle — c’est aussi l’un des arrondissements socialistes par excellence. — En 1891, les portions délivrées ont atteint le chiffre de...... 2.450.492
- sur ce nombre.................................. 1.658.125
- ont été gratuites, 67,66 0/0, plus des deux tiers.
- Leur utilité n’est*elle pas surabondamment démontrée ? De plus, les repas servis ont été en progression considérable sur 1890, où ils s’étaient élevés à. 2.184.730 ce qui laisse apparaître pour 1891 un excédent de.. 265.762
- soit une augmentation de 12,16 0/0; proportion énorme qui prouve que la misère est loin de diminuer, la tendance des parents à se décharger du soin de nourrir leurs enfants étant ici complètement hors de cause. En effet, les enquêtes faites sur les demandes de gratuité, toujours de plus en plus nombreuses, prouvent qu’à de très rares exceptions près,ces demandes sont malheureusement trop justifiées.
- Et savez-vous quel a été le montant de la dépense dans cette même année 1891? 142.158 fr. 60. Partagée seulement entre les 1.658.125 portions gratuites, cette somme les fait ressortir chacune à 8 centimes 1/2. Oui, pas deux sous, c’est merveilleux, hélas non c’est simplement dérisoire, et si l’on n’a pas fait mieux, c’est qu’on ne l’a pas pu. Au gigot et au jambon frais distribués deux fois par mois en 1890, il a fallu substituer uniformément le bœuf; de plus, le saucisson ou le fromage du goûter de 4 heures ont été supprimés, et les petits des garderies mis au pain sec. Voilà pour l’arrondissement modèle. Ce n’est pas du bien-être qu’il peut procurer, c’est un peu de moins mal-être qu’il enlève. Ce peu vaut mieux que rien. Nous ne sommes pas partisans de tout ou rien.
- Si nous franchissons le mur d’enceinte, nous trouvons les cantines scolaires installées au Perreux. Elles fournissent en moyenne 58 repas gratuits par jour. Les écoles étant fréquentées par 410 enfants, c’est le septième des élèves qui ont été
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- nourris gratuitement. Et voici ce qu’on sert gratuitement ou pour 0 fr. 20 à ceux qui peuvent payer :
- 40 centilitres de bouillon gras;
- 15 grammes de pain blanc trempé dans le bouillon;
- 100 grammes de viande cuite ;
- 200 grammes de pain blanc ;
- 1/5 de litre de vin coupé d’eau.
- Ce repas coûte 0 fr. 25 à la commune. Si nous prenons 40 semaines à 5 jours de classe, nous arrivons à une dépense de 2.900 francs pour l’année. Trouvez de l’argent mieux placé que celui-là.
- Pour être complet nous dirons comment on procède. Le matin, le maître et la maîtresse distribuent des cachets aux enfants apportant leurs petits 20 centimes et aux enfants indigents, de sorte que ceux qui sont nourris gratuitement ne sont pas connu.-des autres; point important : toute marque de charité est ainsi enlevée à ce service public communal, et la dignité des parents et des enfants est sauve.
- Avec la conquête des municipalités par les socialistes, ce service ira certainement en se développant et l’exemple de Roubaix ne manquera pas d’être suivi. Cette ville compte 11.705 enfants dans ses écoles, dont 8,532, soit 73 0[0, sont classés comme indigents. Pour donner un repas gratuit par chaque jour de classe pendant une année à ces 8.532 petites bouches, il fallait 341.000 fr. Le Conseil municipal n’a pu voter que 213.000 fr. mais il espérait bien par des souscriptions volontaires, des fêtes et de nouvelles économies, réaliser les 128.000 francs encore nécessaires. J’ai dit par de nouvelles économies, car c’est à force d’économies qu’il est déjà parvenu à se procurer les 2i 3 premiers mille francs, alors que l'administration précédente n’avait pu trouver que 2.600 francs pour distribuer des vêtements. Marseille, Narbonne, Montlu-çon se sont également mises à l’œuvre.
- A défaut de bonne volonté de la part des corps élus, il faudrait déterminer un mouvement d'agitation en faveur des petits sans pain qui vont à l’école, et sous ce rappor t les femmes peuvent beaucoup ; si elles étaient conseillères municipales, elles pourraient davantage, mais en attendant qu’elles imitent celles de Lille. Les vaillantes citoyennes de cette grande cité se sont révoltées en voyant leur municipalité — une des plus riches de France, — inscrire à son budget 20.000 francs,
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- 1 franc par an et par enfant, pour donner un peu de lait coupé d’eau aux bambins des écoles maternelles. Elles ont constitué un Comité des Femmes de Lille pour Vobtention des cantines scolaires. Ce Comité a adressé une pétition aux élus et un appel aux femmes. Il rappelle très justement « qu’une ville « dont le budget se chiffre par des millions peut bien en affecter « une partie à procurer un peu de mieux-être aux enfants des « pauvres, quand elle paye pour les amusements des riches « des centaines de- mille francs aux théâtres, aux courses, « etc. »
- Bravo citoyennes, argument excellent, emparez-vous en, mères de familles, grand est le nombre des villes où vous pouvez le jeter dans la balance en faveur de vos petits ; n’hésitez pas et rappelez-vous le vieux proverbe : Ce que femme veut, Dieu le veut, et ajoutons Venfant en profite.
- (Le Journal des Femmes)
- A. C.
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- bibliographie
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- BIBLIOGRAPHIE
- Pour répondre aux désirs de ceux de- nos lecteurs qui s’intéressent particulièrement aux questions d’enseignement^ nous reproduisons les informations suivantes déjà en partie publiées, par nous, autrefois.
- Petite méthode de lecture pour remploi des caractères mobiles à l’usage des écoles et des familles, par Mme E. Dallet, brochure cartonnée, 0 fr. 60. Librairie Charles Delagrave, 15, rue Soufflot — Paris, et chez tous les libraires.
- Nous sommes convaincus de rendre aux mères de famille et aux membres de l’enseignement un véritable‘service en leur signalant l’ouvrage dont le titre précède.
- Mrae E. Dallet est la belle-sœur du Fondateur du Familistère, sa méthode a été expérimentée dans les Ecoles maternelles de l’Association. C’est donc en parfaite connaissance de cause que nous en recommandons l’usage.
- Quant au but poursuivi par Mme Dallet et au moyen adopté pour y atteindra, nous l’exposerons à nos lecteurs en citant l’auteur même. Voici ses paroles :
- « La lecture, mise à la portée réelle des petits enfants, doit être un exercice attrayant ayant pour résultat de les amener graduellement à la connaissance des lettres et à la formation des mots, en leur permettant de composer eux-mêmes et de lire le plus tôt possible des mots qui leur plaisent parce qu’ils désignent des personnes et des choses bien connues d’eux.
- » Pour arriver à ce but, la lecture au moyen des caractères mobiles accompagnée,- si l’on veut, des gestes, suivant la méthode phonomimique, nous semble devoir donner les meilleurs résultats.
- » L’enfant qui s’amuse se donne tout entier à ce qu’il fait ; il y emploie toute son attention et ses facultés. Rappelons nos souvenirs personnels et nous serons certainement convaincus que le meilleur moyen, je dirai même l’unique moyen, de nous faire vite et bien apprendre quelque chose c’est de nous y intéresser.
- » Pour intéresser tout de suite le petit élève à la lecture?
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- nous lui ferons connaître dès le premier exercice une consonne et une voyelle avec lesquelles il puisse former un petit mot de son vocabulaire, un mot cher à son cœur et à son imagination. Et, peu à peu, sans aridité, l’enfant apprendra toutes ses lettres et les assemblages de lettres. »
- Comme on le voit, la méthode conçue par Mme Ballet répond pleinement aux indications du Règlement relatif à l’organisation pédagogique des Écoles maternelles, lequel dit :
- (( L'enseignement de la lecture portera non sur des combi-» naisons difficiles de lettres, ni sur des syllabes inintelligibles » pour Venfant, mais sur des mots usuels et sur des phrases » simples. Autant que possible les enfants se serDiront de lettres » mobiles pour apprendre à lire. »
- L’emploi des caractères mobiles a, en effet, sur tous les autres procédés, l’incontestable avantage d’accoutumer les enfants à l’orthographe d’usage tout en les amusant parla construction des mots. Il stimule l’attention et permet au professeur un contrôle constant qui fait voir si chaque élève a réellement compris l’exercice en cours.
- Mais la grande difficulté pratique pour se servir de ces caractères à l’école est celle-ci :
- Comment faire un enseignement collectif et profitable en remettant aux élèves toutes les lettres d’un ou plusieurs alphabets, avec charge pour eux de trouver celles que la maîtresse désignera, alors qu’ils n’en connaissent encore aucune?
- Et comment éviter le gaspillage des lettres des casiers et la perte de temps qui résulte à chaque leçon de la recherche ou du remplacement des lettres égarées ?
- (( La méthode de Mme Dallet, dit VEcole Maternelle du 15 » avril, résout le double problème d’organiser aussi simple-» ment que possible les dispositions matérielles concernant le » maniement des lettres, afin de le rendre pratique pour tous » les élèves et de faciliter la tâche du professeur en lui offrant » un choix nombreux de mots et de petites phrases toujours » combinés pour être bien compris des enfants, tout en ne se » servant que d’un nombre de lettres donné pour simplifier » chaque exercice. »
- « La méthode suivie ici pour la lecture est celle que l’on observe en bonne pédagogie pour le calcul. Au lieu d’appren-
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- dre à l’enfant les vingt-cinq lettres de l’alphabet sans qu’il sache ce que cela signifie — comme on apprenait autrefois de mémoire les nombres de 1 à 100, sans les appliquer à quelque chose de concret, — on apprend au petit élève à composer des mots dès qu’il connaît deux ou trois lettres, comme on lui apprend aujourd’hui à faire de petites opérations de calcul dès qu’il sait compter quelques unités.
- » Exemples. — Les premiers exercices pour l’étude des voyelles : Papa, bébé, dodo, Mimi a lu;
- » Celle du son ou (dix-huitième exercice) : Le cou, le coude, le pouce, le genou, la joue rouge, la poule couve, etc.;
- » Le son ill (trente-cinquième exercice) : Une coquille, une pastille, une fille gentille, Camille aime sa famille,
- etc., etc.
- » Toutes les difficultés que peut présenter la lecture sont ainsi traitées en quarante-neuf exercices très simples, bien gradués, et devant servir de texte à des causeries préalables ou explicatives entre maîtresses et enfants. »
- La disposition particulière de chacun de ces exercices où beaucoup de mots sont formés avec les mêmes lettres, facilite en outre l’enseignement simultané de l’écriture avec la lecture.
- Le but poursuivi par Mme Dallet a été pleinement atteint, ainsi qu’en témoignent les remarquables résultats obtenus dans les écoles du Familistère.
- Les élèves s’intéressent tant à leurs exercices de lecture qu’au début il les réclamaient pendant des après-midi de jeudis! Tous prennent goût à ce qu’ils font, et renseignement de la lecture au lieu de rester fastidieux et monotone est devenu un exercice toujours animé et produisant de rapides progrès.
- Cet enseignement commence en seconde classe maternelle (enfants de 4 à 5 ans) et comprend la lre partie de la méthode soit la connaissance de 2 à 24 lettres ou voyelles composées, avec lesquelles les élèves ont à former plus de 500 mots du vocabulaire enfantin.
- En 3me classe maternelle (enfants de5à6 ans) les élèves poursuivent et terminent l’étude de la lecture avec caractères mobiles. Avant d’avoir achevé la méthode ils commencent à lire — dans ce livre même — les exercices de récapitulation. La lecture est d’abord collective lente et syllabée, j^es lïiênies pa3*
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- sages sont relus une seconde fois couramment par tous les élèves ensemble et ensuite individuellement.
- Tout exercice nouveau est d’abord lu par la maîtresse qui appelle l’attention des élèves sur la signification des mots; puis les enfants les composent avec leurs caractères et les lisent.
- •(Ils se servent, en outre, de l’ardoise et du cahier pour reproduire les éléments de la lecture).
- Mise à l’essai dans la famille, la même méthode a donné les plus excellents résultats :
- Une jeune mère appliquant ce système a enseigné la lecture en moins de trois mois à un enfant de cinq ans qui, en suivant les anciens procédés, n’avait pu jusque là apprendre qu’avec peine les lettres de l’alphabet.
- A partir du 25m0 exercice, l’enfant lisait alternativement avec les caractères mobiles et dans le livre.
- « De tels succès » dit Mme Dallet, « dépassent toutes nos espérances et nous font considérer comme un devoir de porter à la connaissance du public ce modeste travail entrepris simplement par amour des petits enfants.
- « Nous avons composé les exercices de telle façon que les avantages du procédé phonomimique puissent être alliés à ceux des caractères mobiles. Mais l’enseignement phonomimique est cependant facultatif. Tout procédé de lecture et tout mode d’appellation pourrait être appliqué* à notre choix de mots. »
- Cette méthode avant d’être livrée à l’impression fut soumise à l’examen du comité de rédaction du journal VEcole maternelle, qui en a rendu le témoignage suivant, reproduit dans le numéro de VEcole maternelle du 15 février 1889.
- « Cette méthode qui comprend 49 exercices est intelligente et rationnelle ; elle témoigne d’expérience; elle prouve une grande habitude des enfants, et elle répond à leur besoin d’agir et de s’intéresser à ce qu’ils font.
- « Il est évident qu’une institutrice peut en tirer de grands avantages et obtenir que l’enseignement de la lecture, souvent monotone et fastidieux à l’école maternelle, y devienne un exercice attrayant. »
- Depuis l’apparition de l’ouvrage, l’auteur a reçu, en outre, les meilleures appréciations de la part d’autres personnes aussi éminemment compétentes en matière d’éducation et
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- d’instruction, et bien des demandes de renseignements lui ont été adressées sur le prix et le nombre des caractères mobiles nécessaires à l’enseignement de la lecture par sa méthode, aussi croyons-nous devoir condenser ici les informations suivantes qui répondent à ces demandes.
- Si renseignement est donné dans la famille, le plus simple procédé pour se procurer les lettres est d’acheter une boîte ou un casier de caractères mobiles tels qu’on les trouve dans le commerce, c’est-à-dire contenant au minimun les lettres de quatre alphabets gravées — non sur cubes — mais ce qui vaut mieux sur plaquettes de bois, de carton ou de métal et coûtant de 1,25 à 2 ou 3 francs. C’est tout ce qu'il faut pour l’application de la méthode par l’éducatrice et l’enfant.
- Les écoles disposant de beaucoup de ressources peuvent trouver, dans toute grande librairie d’éducation, un matériel spécial comportant les caractères pour le tableau-modèle et les caractères à l’usage des élèves. Prix variant suivant le nombre et le format des lettres.
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- Pour l’enseignement collectif tel qu’il est donné dans les Ecoles du Familistère et décrit pages 11,12 et 13 de la méthode de MnHS E. Dallet, le nombre des lettres nécessaires à une classe de 50 élèves a été évalué ainsi :
- Par élève, 2 alphabets, soit 50 lettres simples -f- 2 é et, de chaque lettre suivante, 1 : è ê ë à a î ï ô û ç œ, = 64 lettres simples ( avec double face majuscule ). Total pour l’Ecole 64 X 50 = 3.200. Ces lettres ont été fournies par l’imprimeur
- de la localité à raison de 10 francs le mille................32.00
- Plus 9 voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres (avec double face différente complétant la série*).
- Total pour l’École : 9 X 50 = 450 caractères multiples à
- 1,60 le cent................................................. 7.20
- Pour la maîtresse, les mêmes lettres grand format mais en quantité double, soit : 4 alphabets = 100 -j- 28 lettres avec accents = 128 lettres (double face majuscule) à 8,75
- le cent................................................... 11.10
- Plus 18 voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres (avec double face différente complétant la série*) à 15 francs le cent............................................ 2.70
- Prix total des lettres pour une classe de 50 Élèves —Fr. 53.00
- * Yoir la Méthode, page 12.
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- Ce prix peut varier, puisque, nous le répétons, il a été fait par l’imprimeur de la localité. — Nous le donnons là comme indication pratique.
- Notons au même titre que ce matériel, établi depuis maintenant 6 ans et ayant servi chaque jour, n’a encore nul besoin d’être renouvelé et fera un long usage. Le coût est donc relativement minime.
- Il serait possible même de le diminuer encore en supprimant les lettres qui portent les accents le moins usités, ainsi que les voyelles et consonnes composées de plusieurs lettres; la maîtresse y suppléerait par des indications, aussi intelligibles que possible, au tableau-modèle. Mais ces suppressions seront toujours préjudiciables à la rapidité des progrès, dans l’École où il faut donner le même enseignement à la fois à des enfants dont le degré d’intelligence est bien différent.
- Cependant, dans les communes trop pauvres pour doter leurs écoles maternelles ou enfantines du nombre de lettres mobiles nécessaires pour les enfants, l’usage de ces lettres en grand format, pour le tableau-modèle seulement, coûterait moins cher que la plupart des tableaux de lecture tout imprimés, et aurait toujours sur ceux-ci l’immense avantage d'éveiller mieux l’attention des élèves par le déplacement des lettres et d’éviter que les enfants apprennent de mémoire les mots d’un exercice sans savoir réellement le lire.
- Enfin, nous engagerons ceux de nos lecteurs qui voudraient faire établir une collection de lettres mobiles d’après nos indications, à commander ces lettres blanches, sur fond noir, plutôt que noires sur fond blanc, ce serait plus doux à la vue et préférable pour l’usage.
- En résumé nous ne saurions trop recommander la Petite méthode de lecture de Mme Dallet à l’attention du corps enseignant et de toutes les mères de famille.
- M. .Godin
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- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- Jamais le petit salon jonquille ne s’était trouvé à pareille fête. Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu’il y a de mieux dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là, en dehors du personnel accoutumé, M. et Mm® Passajon, avec leur fils le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l’Ecole d’Alfort ; Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur qui venait d’avoir un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d’orgue, et enfin Ferrouillat l’aîné, un membre du Caveau, l’homme de la soirée. Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus ému. Comme on leur avait dit qu’ils étaient là pour juger un ouvrage de poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats. Pierrotte, qui n’y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d’un air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J’étais assis, le dos au piano; l’auditoire en demi-cercle autour de moi, à l’exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d’une voix émue je commençai mon poème...
- C’était un poème dramatique, pompeusement intitulé la Co-médie pastorale... Dans les premiers jours de sa captivité au collège deSarlande, le petit Chose s’amusait à raconter à ses élèves des historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres bestioles. C’est avec trois de ces petits contes, dialoguéset mis en vers, que j’avais fait la Comédie pastorale. Mon poème était divisé en trois parties ; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce fragment de la Comédie pastorale, non pas comme un morceau choisi de littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à Y Histoire du Petit Chose. Figurez-vous pour un moment, mes chers leçteurfe,
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- LE DEVOIR
- que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.
- LES AVENTURES D’UN PAPILLON BLEU
- La théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil s’en va. Au lever du rideau un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent, à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il sst tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer,
- LE PAPILLON
- Quoi!... tu t’en vas déjà?...
- LA BÈTE A BON DIEU
- Dame! il faut que je,rentre;
- 11 est tard, songez donc !
- LE PAPILLON
- Attends un peu que diantre !
- Il n’est jamais trop tard pour retourner chez soi...
- Moi d’abord, je m’ennuie à ma maison ; et toi ?
- C’est si bête une porte, un mur, une croisée,
- Quand, au dehors, on a le soleil, la rosée,
- Et les coquelicots, et le grand air, et tout.
- Si les coquelicots ne sont pas de ton goût,
- Il faut le dire...
- LA BÊTE A BON DIEU
- Hélas! monsieur, je les adore.
- LE PAPILLON
- Hé bien ! alors, nigaud, ne t’en va pas encore ;
- Reste avec moi. Tu vois ! il fait bon; l’air est doux.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Oui, mais...
- le papillon, la poussant dans Vherbe Hé ! roule-toi dans l’herbe; elle est à nous. la bête A bon dieu, sc débattant Non! laissez-moi; parole! il faut que je m’en aille.
- LE PAPILLON.
- Chut! Entends-tu ?
- la bête A bon dieu, effrayée.
- Quoi donc ?
- LE PAPILLON.
- Cette petite caille,
- Qui chante en se grisant dans la vigne à côté...
- Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d’été,
- Et comme c’est joli, de la place où nous sommes!.,.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Sans doute, mais...
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- LE PETIT CHOSE
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- LE PAPILLON.
- Tais-toi.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Quoi donc ?
- LE PAPILLON.
- Voilà des hommes.
- (Passent des hommes)
- la bête a bon dieu, bas, après un silence. L’homme, c’est très méchant, n’est-ce pas ?
- LE PAPILLON.
- Très méchant.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- J’ai toujours peur qu’un d’eux m’aplatisse en marchant. Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles...
- Vous, vous n’êtes pas grand, mais vous avez des ailes; C’est énorme !
- LE PAPILLON.
- Parbleu ! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos ;
- Je suis très fort des reins, moi! je n’ai pas des ailes En pelure d’oignon comme les demoiselles,
- Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Je n’oserai jamais...
- De grimper là ?
- LA
- Oh ! non, monsieur, merci !
- LE PAPILLON.
- C’est donc bien difficile
- BÊTE A BON DIEU.
- Non mais...
- LE PAPILLON.
- Grimpe donc, imbécile !
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Vous me ramènerez chez moi, bien entendu;
- Car, sans cela.,.
- LE PAPILLON.
- Sitôt parti, sitôt rendu. la bête A bon dieu, grimpant sur son camarade.
- C’est que le soir, chez nous, nous faisons la prière.
- Vous comprenez ?
- LE PAPILLON.
- Sans doute... Un peu plus en arrière. Là... Maintenant, silence à bord! je lâche tout.
- (Prrt ! ils s’envolent; le dialogue continue en l’air.)
- Mon cher* c’est merveilleux ! tu n’es pas lourd du tout.
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- LE DEVOIR
- la bête a bon dieu, effrayée.
- Ah!., monsieur...
- LE PAPILLON.
- Eh bien ! quoi ?
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Je n’y vois plus... la tête Me tourne; je voudrais bien descendre...
- LE PAPILLON.
- Es-tu bête!
- Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux.
- Les as-tu fermés ?
- la bête a bon dieu, fermant les yeux
- Oui...
- LE PAPILLON.
- Ça va mieux ?
- LA BÊTE A BON DIEU, aVCC effort.
- Un peu mieux. le papillon, riant sous cape. Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille..r
- LA BÊTE A BON DIEU,
- Oh! oui...
- LE PAPILLON.
- Ce n’est pas votre faute Si le guide-ballon n’est pas encore trouvé.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Oh! non...
- LE PAPILLON.
- Ça, monseigneur, vous êtes arrivé.
- (Il se pose sur un Muguet.) la bête a bon dieu, ouvrant les yeux. Pardon ! mais... ce n’est pas ici que je demeure.
- LE PAPILLON.
- Je sais; mais comme il est encor de très bonne heure, Je t’ai mené chez un Muguet de mes amis.
- On va se rafraîchir le bec; — c’est bien permis...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Oh ! je n’ai pas le temps...
- LE PAPILLON.
- Bah! rien qu’une seconde...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde...
- I.E PAPILLON.
- Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard;
- Tu seras bien reçu, va !...
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- LE PETIT CHOSE
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- LA BÈTE A BON DIEU.
- Puis, c’est qu’il est tard.
- LE PAPILLON
- Eh ! non ! il n’est pas tard ; écoute la cigale...
- LA BÊTE A BON DIEU, à Voix basse.
- Puis... je.,, n’ai pas d’argent...
- le papillon, l’entraînant.
- Viens ! le Muguet régale.
- (Ils entrent chez le Muguet.) — La toile tombe.
- Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est légèrement ivre.
- le papillon, tendant le dos.
- Et maintenant, en route!
- la bète a bon dieu, grimpant bravement En route !
- LE PAPILLON.
- Eh bien! comment
- Trouves-tu mon Muguet ?
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Mon cher, il est charmant ;
- 'Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître...
- le papillon, regardant le ciel.
- Oh ! oh! Phœbé qui met le nez à la fenêtre;
- Il faut nous dépêcher...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Nous dépêcher, pourquoi !
- LE PAPILLON.
- Tu n’es donc plus pressée de retourner chez toi?...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Oh ! pourvu que j’arrive à temps pour la prière...
- D’ailleurs, ce n’est pas loin, chez nous .. c’est lù derrière.
- LE PAPILLON.
- Si tu n’es pas pressée, je ne le suis pas, moi.
- la bête a bon dieu, avec effusion.
- Quel bon enfant tu fais !... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n’est pas ton ami sur la terre.
- On dit de toi : « C'est un bohème ! un réfractaire!
- Un poète! un sauteur!... »
- LE papillon.
- Tiens! tiens! et qui dit çà?
- LA BÈTE A BON DIEU.
- Mon Dieu! le Scarabée,..
- (A suivre)
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN ET JUILLET 1893
- Naissances :
- 3 Juin. Maillet André Jules, fils de Maillet Jules et de Rabelle Rosa;
- 14 — ThoretLéon, fils de Thoret Emile et de Lecomte Augustine :
- 22 — Favéreaux Robert Albert Irénëe, fils de Favéreaux
- Antony et de Ilazard Léon.
- 2 Juillet. Merda Clémentine, fille de M’erda Alfred et dePo-tard Clémentine;
- 5 — ^Dassonville Louise Charlotte, fille de Dassonville.
- Charles et de Dassonville Laure.
- 26 — Lefèvre Maurice Armand, fils de Lefèvre Armand et
- Lamouroux Héloïse;
- 29 — Noizet Adèle Emilia, fille de Noizet Emile et de La-
- noy Adèle ;
- 30 — Lauriaux Madeleine, fille det Lauriaux Emile et de
- Louis Flore.
- * Décés
- 14 Juin. Baquet Alexandre, âgé de 84 ans.
- 2 Juillet. Besançon Gabrielle Mathurine, âgée de 13 mois. 7 — Gruniaux Camille, âgé de 10 mois.
- 24 — Roset Jeanne, âgée de 11 ans et demi.
- 31 — Dacheux Louis, âgé de 30 ans.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte, ruelle des Saiutes-Mariee, 7.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR Cl BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-33.-André GODIN
- {Suite.)
- Conférence du 19 juillet 1877
- Conformément à ee qu’il avait dit en terminant la précédente réunion, le Fondateur du Familistère communique à son auditoire le tableau général des Groupes et Unions embrassant l’ensemble des fonctions à l’usine et au Familistère.
- Nous ne croyons pas nécessaire de reproduire ici, in-extenso, ce document et pensons qu’aprés les détails dans lesquels nous sommes entrés à propos de la dernière conférence, il suffira de relever les traits principaux de l’organisation qui nous occupe.
- Tous les services de l’habitation unitaire et de l’usine se trouvaient représentés par 8 Conseils, S9 Unions et 161 Groupes, soit :
- I. Conseil des bureaux de comptabilité générale : 6 Unions 19 groupes.
- II. Conseil des bureaux de fabrication : 3 Unions, 12 groupes.
- III. Conseil de la fonderie : 5 Unions, 29 groupes.
- IV. Conseil de la poëlerie : 4 Unions, 15 groupes.
- V. Conseil de l’émaillerie : 3 Unions, 14 groupes.
- VI. Conseil des magasins et travaux généraux : 7 Unions, 26 groupes.
- VII. Conseil du Familistère : 9 Unions, 31 groupes.
- VIII. Conseil d’éducation et instruc tion : 2 Unions, 15 groupes.
- Après avoir donné lecture de ce document et avoir indiqué qu’il sera apposé sous forme d’affiche à l’usine et au Familistère afin d’être facilement consulté par tous les intéressés, le conférencier résume ce qu’il a déjà dit sur le fonctionnement des groupes. « Quelques personnes commencent à bien
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- LE DEVOlâ
- comprendre, » dit-il, « mais pour beaucoup d’autres le sujet demeure obscur.
- » Les groupes ouvriront à chacun une voie d’action, à côté de la fonction journalière déterminée; ils donneront ainsi à toute capacité le moyen de se faire jour, de se rendre utile et diviseront les responsabilités.
- » Le petit artisan jouit de sa liberté, il est son maître; en revanche, il a les inquiétudes de l’avenir, les vicissitudes du travail. La grande industrie, régie par une association, aurait l’avantage de laisser, à chacun de ses membres, l’indépendance et la liberté, en même temps qu’elle offrirait bien plus de ressources pour l’entretien du travail. »
- L'orateur dit que l’affichage du tableau des groupes et Unions rend facile pour chacun le choix du groupe ou des groupes où il lui plaît de se classer. De même, le concert sera facile entre les personnes qui adhéreront à un même groupe. Les bureaux de chaque atelier pourront, dit-il, recevoir les déclarations d’adhésion de chacun à tel ou tel groupe.
- Aussitôt qu’un groupe comportera au moins 2 ou 3 personnes, il lui sera remis, par les soins de l’administration, un exemplaire du règlement préparé pour les groupes, et ce corps pourra entrer en fonctionnement.
- « La lecture attentive du préambule du règlement» poursuit-il, « fera comprendre à chacun ce qu’il peut faire.
- » Ne vous inquiétez pas trop, au début, de savoir ce que feront les groupes; n’envisagez pas des embarras peut-être imaginaires; répartissez-vous d’abord dans les groupes qui vous conviennent.
- » Les membres de ces différents corps se rencontrant chaque jour dans leurs fonctions ordinaires, se communiqueront leurs impressions, puis se réuniront en groupe quand ils le jugeront nécessaire. De même, c’est quand ils le jugeront utile qu’ils transmettront à l’Union dont leur groupe fera partie, les travaux du groupe. »
- L’orateur insiste éur la liberté laissée à chacun de modifier
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- Documents biographiques
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- son inscription dans tel ou tel groupe. « Car, on peut s'apercevoir, » dit-il, « aucoürs des travaux qu’on n’est pas tout à fait dans le vrai rôle qu’on désire remplir. Or, l’initiative individuelle devant être entière dans les groupes, il faut que la.liberté de changer dégroupés soit toujours assurée. »
- Il invite aussi chaque groupe à déterminer par écrit, la fonction qu’il voudra remplir, afin de faciliter le travail aux membres et d’éviter les malentendus.
- Ainsi se détermineront avec le temps les attributions de chaque groupe, de chaque union et de chaque conseil.
- Un auditeur demande la parole et dit qu’il ne voit pas du tout ce que M. Godin veut qu’on fasse. Quand un ouvrier s’amuse au lieu de travailler, il se fait du tort à lui-même, qu’y a-t-il besoin d’autre chose ?
- Le Fondateur du Familistère répond qu’il veut instituer, entre son personnel et lui, l’association, la participation aux bénéfices et que, pour cela, il faut que tout travailleur s’occupe plus qu’il ne le fait aujourd’hui des intérêts généraux de l’établissement.
- (( Sous le régime actuel de la grande industrie, » poursuit J.-B.-A. Godin, « le travailleur, en général, est presque sans possibilité de faire acte d’initiative; il semble que rien ne le concerne dans la marche des opérations : verrait-il quelque utile remarque à faire qu’il ne sait à qui s’adresser. L’organisation des groupes sera le moyen direct, précis, de mettre en valeur toutes les initiatives. Les choses en souffrance comme les remèdes à y apporter seront signalés dans les groupes et de là transmis par les Unions à la direction.
- » C’est par l’association constituée comme je vous le propose que vous trouverez toutes les garanties d’avenir, toute la sécurité dont le monde du travail a besoin.
- » Toutes les institutions de prévoyance constituées ici sont un mode indirect de participation aux bénéfices, mais pour les soutenu, les faire vivre, il faut que l’industrie se maintienne prospère; or, c’est pour assurer la prospérité de l’in-
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- LE DEVOIR
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- dustrie qu’il faut l’union> le concert de toutes vos Intelligences, de toutes vos volontés, qu’il faut, en un mot, l’association.
- » Dans une entreprise particulière le chef de maison porte une responsabilité écrasante, sous peine, s’il l’écarte, de courir à la ruine; en association, les forces des divers membres se soutiennent les unes les autres et la prospérité peut être assurée sans surmenage pour personne. Il ne faut pour cela que vigilance et dévouement de chacun à l’œuvre commune.
- » Est-ce que l’œuvre à laquelle je vous convie n’est pas assez grande pour mériter tous vos efforts. Songez à l’exemple que vous pouvez donner au monde pour l’amélioration du sort de tous les travailleurs en général, et vous voudrez entrer dans la voie que je vous indique, afin d’arriver à la réalisation de l’association.»
- Conférence du 22 Juillet 1877
- J.-B.-A. Godin fait appel aux observations qu’a pu suggérer le cadre général des Groupes et Unions affiché à l'usine et au Familistère.
- Un auditeur répond que la grandeur même de l’affiche, le nombre des groupes, causent de l’embarras à quelques-uns et que peut-être il serait bon que M. Godin se rendît dans les ateliers pour expliquer lui-même aux ouvriers ce que ceux-ci ont à faire.
- Le Fondateur du Familistère répond que si l’embarras tient au choix du groupe ou des groupes dans lesquels chacun pourrait entrer, nul ne peut choisir pour autrui. Il faut que chacun s’interroge soi-même et découvre vers quels travaux ses tendances naturelles le portent de préférence. Que M. Godin aille répéter dans les ateliers ce que chacun peut venir lui entendre dire au Familistère, cela n’empêchera pas l’examen personnel que chacun doit faire pour savoir en quel groupe se classer utilement. C’est en toute liberté personnelle et non sur une apparence même d’injonction de la part du
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Fondateur du Familistère que celui-ci désire voiries personnes qui comprennent son œuvre et veulent y concourir, entrer dans les voies ouvertes par lui.
- Si quelques-uns ont peine à comprendre ce qui est à faire, les gens plus au courant, comme l’orateur même qui vient de signaler l’embarras éprouvé par quelques-uns, peuvent, s’ils en ont la bonne volonté, éclairer les autres.
- La discussion porte ensuite sur l’Union de l’atelier de cui-vrerie où les attributions des groupes ont été modifiées, plutôt pour cadrer avec les aptitudes des personnes qui se sont fait inscrire dans "ces groupes que pour réaliser une meilleure organisation.
- J.-B.-A. Godin dit qu’il réunira au courant de la semaine les membres de ces groupes et causera avec eux de cette question spéciale.
- 11 signale ensuite qu’un des membres de l’Union de la sablerie a fait une découverte de sable qui peut être très utile à l’établissement, puisque le sable actuel est défectueux.
- Enfin, il déclare être à la disposition de quiconque peut avoir à lui demander des éclaircissements sur l’organisation ou le fonctionnement des groupes. « Peut-être, dit-il, les formules indicatives du travail des groupes sont-elles trop concises, je suis tout prêt à les modifier, à les développer, s'il y a lieu.
- » Qu’un petit noyau d’adhérents se forme pour chaque groupe, voilà le premier pas à faire; à ces premiers adhérents d’autres se joindront et l’organisation se fera peu à peu.
- » Ce qu’il me faut par dessus tout, ce sont quelques personnes de bonne volonté, sympathiques à mes vues, quelques apôtres enfin. Ne les trouverai-je pas parmi ceux d’entre vous les plus assidus aux conférences? Ceux-là entraîneraient les autres et le bien général s’en trouverait avantagé. »
- Un auditeur demande la parole et signale un détail du travail oublié dans le cadre des groupes de la fonderie. J.-B.-A. Godin remercie l’orateur et dit qu’il sera tenu compte de l’observation.
- F,a séance est levée.
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- LE DEVOIR
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- ¥ *
- Conférence du 26 Juillet 1877
- Le Fondateur du Familistère demande si de nouveaux embarras ont été signalés pour l’inscription dans les groupes.
- Un auditeur répond que les personnes qui n’ont pas assisté aux conférences ne comprenant rien à ce qu’on veut faire se tiennent à l’écart de tout classement dans les groupes.
- J.-B.-A. Godin développe à nouveau l’intérêt qu’ont les travailleurs de tous ordres à se classer en groupes, afin qu’on arrive plus vite à la réalisation de l’association.
- « Vous trouverez, en outre, dit-il, dans les réunions des groupes de nouveaux éléments de distraction et d’intérêt.
- » Les heures de travail réduites comme elles le sont vous laissent des loisirs qui s’utiliseraient parfaitement dans les réunions des groupes. Intéressantes par elles-mêmes et, en outre, rétribuées, ces réunions sont évidemment chose acceptable et ceux à qui elles ne conviendraient pas seraient bien peu à la hauteur de ce que nous voulons établir.
- » Je ne puis, pour mille motifs, toucher comme il le faudrait' tous les aspects de la question; mais ne suffit-il pas des raisons que je vous ai déjà données touchant les garanties de votre propre avenir à réaliser par l’associat;on, pour obtenir votre concours dans l’œuvre que je veux fonder.
- )) L’association aura pour conséquence d’organiser sur des bases nouvelles la direction de l’indus'rie. Bien des malentendus n’aùraient plus aucune raison de se produire.
- » Le monde des travailleurs aspire à la réalisation de l'équité de répartition des bénéfices entre le Capital et le Travail, c’est cela blême que je veux réaliser au moyen de l'association. »
- L’orateur développe à nouveau son plan de répartition des bénéfices au prorata du montant des salaires ou appointements du travail et du salaire du capital, autrement dit de l’intérêt convenu pour les services de ce dernier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- « L’association, dit-il, mettra en pratique le principe de la répartition des bénéfices suivant l’importance des concours producteurs; c’est là ce que le monde ouvrier réclame. Sous le régime de l’association, les dissentiments ne seront donc plus possibles entre les divers fauteurs de la production. Si, en fin d’année, aucun bénéfice n’a été réalisé, les ouvriers le sauront tout comme les chefs de service eux-mêmes; et croyez-vous qu’alors, tenu au courant des pertes ou des bénéfices, des nécessités et des fluctuations de l’industrie, l’ouvrier pourrait se montrer ennemi des dispositions propres à assurer ou conserver le travail? Non assurément.
- )) Et voyez un autre côté de la question que l’association résoudrait au bénéfice de tous. Que d’ouvriers animent eux-mêmes la concurrence en allant porter au dehors les tours de main ou les secrets de fabrication qu’ils acquièrent dans les établissements où ils ne sont rattachés que par le salaire journalier et sans aucune garantie d’avenir.
- » Etablir la justice dans la répartition des bénéfices, et concilier les intérêts entre patrons ou ouvriers, ou plutôt (car le mot de patron ne serait plus propre) entre chefs de fonction et travailleurs : tel est le but de l’association que je veux réaliser à votre profit, afin d’en démontrer la praticabilité pour l’amélioration générale du sort des classes ouvrières- Est-il possible qu’une fois, que vous l’aurez comprise, cette pensée ne vous passionne pas et ne ralliq pas tous vos efforts au profit d’une œuvre qui intéresse le bien de tous vos frères !
- » Si les résistances sont telles parmi vous que je ne puisse faire l’association au bénéfice de tous, je la réaliserai du moins avec ceux qui se distingueront dans l’organisation des choses préparatoires de ce nouveau régime, ajoutant ainsi lé mobile de l’intérêt personnel à celui du sentiment qui peut faillir en vous. Ce sera justice, du reste, de faire la part des zélés qui auront mis la chose en mouvement. »
- La séance est levée.
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- LE DEVOIR
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- Conférence du 2 Août 1877
- L’objet de la réunion est spécialement la distribution, aux intéressés, du Règlement des groupes et unions dont le texte a été donné in-extenso ci la conférence du 12 juillet 1877. ( Voir Le Devoir d'août dernier).
- Ce règlement a été autographié.
- J.-B.-A. Godin ayant en main la liste des groupes constitués, fait l’appel de chacun d’eux. A cet appel, le ou les membres du groupe se lèvent et remise est faite à l’un d’eux d’un exemplaire du règlement et d’une feuille où se trouvent consignées les attributions du groupe.
- Sont ainsi, ce soir-là, nantis du règlement tous les groupes des services de l’habitation unitaire et les groupes des bureaux de la comptabilité de l’usine.
- Quelques pièces manquant, il est convenu que la distribution s’achèvera à la réunion prochaine pour les groupes des ateliers de la fonderie et de l’ajustage.
- Le Fondateur du Familistère invite les groupes maintenant en possession de leur règlement à se réunir et à nommer leurs président, vice-président, secrétaire et secrétaire-adjoint.
- » On remettra à chaque groupe » dit-il, «un registre sur lequel le secrétaire relèvera le procès-verbal des séances. Si la rédaction semble un peu difficile pour commencer, il n’y a pas à s’en préoccuper outre mesure; que chaque secrétaire fasse de son mieux, cela suffira.
- » Une fois le groupe en possession de son bureau, il fonctionne comme conseil. Son rôle est d’observer, par l’organe des membres, ce qui a trait à son objet spécial et de consigner par écrit ses observations. Les bonnes idées qui peuvent venir à chacun devront être inscrites au procès-verbal de la réunion où il en aura été fait mention. C’est de là qu’elles me reviendront quand il en sera temps.
- » Vous n’avez pas à presser les réunions plus que besoin ne vous semble.
- » Etudiez avec soin le règlement qui vient de vous être
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- remis. Que chacun l’étudie tour à tour, chez soi si cela parait nécessaire, avant d’en faire l'examen collectif au sein du groupe. Là se concentreront les observations utiles que chacun aura pu faire. Et je prendrai ensuite connaissance de1 ces observations. »
- L’orateur indique qu’il y aura lieu de déterminer où se concentreront les archives de la nouvelle organisation des Groupes et Unions; mais cela viendra à son heure.
- Il en sera de même pour les salles de réunion des différents corps.
- La séance est levée.
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- % %
- Conférence du 4 août 1877
- La distribution des exemplaires du règlement des Groupes et Unions est faite aux nouveaux corps constitués dans les ateliers de fonderie et d’ajustage, corps qui n’avaient pu être servis à la précédente réunion.
- Après quoi le Fondateur du Familistère donne lecture des groupes n’existant encore que nominalement, aucune personne ne s'y étant faite inscrire. Au rang de ces groupes se trouvent ceux de l’Union des modèles, l’orateur s’applique à en faire ressortir l’importance pour la vie de l’établissement, le maintien de sa réputation industrielle. Il se propose, dès qu’il y aura des adhérents au groupe de cette Union, de les réunir et de leur exposer à fond tout ce qui intéresse la bonne confection des meubles de chauffage.
- Parmi les autres groupes non constitués se trouve aussi ceux de l’Union des approvisionnements. J.-B.-A. Godin en développe également l’importance. « Les fontes achetées et réparties, » dit-il, « sur divers points : en mers, ports, douanes, etc., etc., c’est la fortune de la maison, par conséquent celle qui va être la vôtre, engagée ici et là pour assurer votre travail. L’Union des approvisionnements, comme celle des modèles, mérite la plus sérieuse attention. »
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- LE DEVOIR
- Après une nouvelle invitation au personnel de compléter le cadre de la nouvelle organisation réprésentative du travail, J.-B.-A. Godin rappelle aux groupes mis ce soir là en possession du Règlement qu’ils doivent, comme ceux déjà organisés, sè réunir pour constituer leur bureau, en nommant leurs président, secrétaire, etc.
- Comme précédemment, il signale que c’est en qualité de conseils seulement que les groupes vont agir pour commencer et que les réunions n’ont pas à être fixées à l'avance, puisqu'elles seront déterminées par les besoins que tels ou tels groupes éprouveront selon les nécessités variées de leur travail.
- « Chaque groupe ne fournirait-il, « dit l’orateur, » que deux ou trois bonnes idées par an, que vous pourriez contribuer largement à la prospérité de votre propre industrie, puisque le nombre des groupes dépasse la centaine. Et vous atteindriez ce but sans fatigue aucune, au moyen de relations qui auront bien leurs côtés attrayants et dans lesquelles ressortiront les mérites individuels. »
- La séance est levée.
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE
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- LA PARTICIPATION OBLIGATOIRE(1)
- (Fin)
- « Le patron dit à l’ouvrier : Veux-tu me donner ton travail en échange d’un salaire convenu? Si l’ouvrier accepte, *il y a là un réel traité dont les clauses sont observées quand, la journée finie,'le prix en est payé à l’artisan; il n'y a rien d’autre à exiger. »
- Tel est le langage des tenants du statu quo. Abel Davaud, le hardi pionnier de la participation obligatoire, le relève en ces termes :
- « C’est là le raisonnement habituel de tous ceux qui voient le prolétariat comme une institution rationnelle contre laquelle il n’y a que sophismes ou faux raisonnements.
- » A quoi a abouti le système industriel qui a, oserons-nous dire, la révolution de 1789 pour origine?
- » Justement à la naissance et à l’extension indéfinie jusqu’à ce jour de ce même prolétariat, qui travaille, sue et produit, au profit du capitalisme, sans voir jamais la fin de sa tâche, qui est d’enrichir ceux qui lui donnent le salaire convenu. Il meurt à la peine, après avoir fait des enfants qui continueront son rôle et mourront aussi pauvres que leur père. C’est justement ce travail sans fin, dont se sont aperçus les prolétaires, qui a fait naître leurs justes réclamations.
- Un contrat de la nature que vous l’indiquez, passé entre un prolétaire qui veut s’échapper de cette classe et un autre prolétaire, moins soucieux du lendemain que le premier, peut encore se comprendre. Les deux situations sont voisines et la loi du plus fort et du plus riche n’est pas encore évidente; à Paris, cela se rencontre souvent, mais si vient le succès du jeune bourgeois, du jeune
- Ü) Voir les articles Syndicats Professionnels et Participatif obligatoire, dans les numéros du Devoir d’avril, juin, août, octobre et novembre 185*2; janvier, février, mars, mai, juin, juillet et août 1803.
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- patron, au fur et à mesure que sa situation se consolidera, le langage changera, et bientôt, imitant les seigneurs féodaux de l’industrie, il comptera ses billets de banque et, l’appétit lui venant, il ne traitera plus d’égal à égal, mais bien de fort à faible, de riche à pauvre ; il agira comme le grand manufacturier de province, dictant à qui veut s’embaucher chez lui un contrat d’asservissement complet : tu travailleras douzê, quatorze ou seize heures par jour, tu auras droit à deux repas par jour de trois quarts d’heure chacun, tu seras à l’amende toutes les fois que tu seras en retard/que tu t’absenteras sans autorisation.
- » Telle est la dure loi imposée aux pauvres travailleurs de province, impuissants à trouver un meilleur patron dans le voisinage, l’usine étant unique, et la loi étant la même dans les manufactures de la contrée.
- » Que penser d’un contrat pareil, tacite ou écrit, entre salariants et salariés? Est-ce qu’il y a parité d’indépendance et de liberté. »
- On objecte qu’une chose juste en elle-même au point de vue du droit abstrait et idéal peut se réaliser par la liberté des conventions, par l’effort des deux parties intéressées et échappe, par la force des choses, à l’immixtion de la puissance publique.
- «Par exemple, dit-on, en matière d’achat et de vente, la justice absolue, l’équité veulent que le vendeur reçoive de l’acheteur un prix identique à la valeur vraie de la chose vendue. C’est là l’idéal et, dans ce cas, les déux parties sont également satisfaites.
- » Mais il arrive souvent, au contraire, que le vendeur abandonne à vil prix un objet précieux parce qu’il est pressé par le besoin. L’acheteur n’aura peut-être pas la conscience très tranquille et le vendeur ne pourra se consôler d’avoir été réduit à cette vente onéreuse; cependant, le second contrat de vente, comme le premier, sera valable en droit civil.
- » La liberté du vendeur aura été sans doute plus complète
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- dans le premier exemple donné ci-dessus, mais c’est, dans les deux cas, l’effet certain du principe de liberté appliqué aux conventions particulières des citoyens.
- » Ce qui est vrai pour le contrat de vente l’est aussi pour le contrat de louage d’induètrie. »
- A cette argumentation, A. Davaud répond :
- « On déclare qu’une chose juste en elle-même, au point de vue abstrait et idéal, peut se réaliser par la liberté des conventions; mais c’est ainsi que toujours les choses devraient se passer et toutes les fois qu’elles se règlent à l’encontre, il y a une partie lésée ; il y a quelqu’un qui reçoit plus qu’il ne lui est dû et un autre qui donne plus qu’il ne doit. C’est assez l’habitude des travailleurs de donner toutes leurs forces pour un minimum de salaires équivalent à la possibilité de vivre et de continuer à donner le maximum de ce qu’ils peuvent produire.
- » Toutes les fois que l’effort commun des deux parties intéressées aboutit à la justice, le contrat échappe, en effet, à l’immixtion de la puissance publique; mais dans le cas contraire, c’est-à-dire dans le cas d’un contrat léonin contre l’une des parties, la puissance publique peut et doit se manifester, et c’est ce qu’elle fait, dans les cas entre particuliers, quand ces cas n’ont pas la portée générale des rapports qui existent entre le capital et le travail ; et comme c’est le capital qui fait la loi, il s est bien gardé de rendre la loi favorable à ceux qu’il exploite. Le contrat léonin que la coutume antisociale a créé entre le capital et le travail, qui a fait de ce dernier l’esclave de l’autre, n’est rien moins que juste, il est inique et appelle l’intervention «de la puissance publique. »
- Cette condamnation sévère de certaines conséquences de la loi de l’offre et de la demande ne se rencontre pas uniquement sous la plume des partisans de l’intervention de l’Etat dans les rapports du capital et du travail. Un des adversaires les plus déterminés de cette intervention, qui est en même temps un des hommes qui ont rendu à la cause de la participation
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- les plus signalés services, M. Charles Robert, tout en proclamant inéluctable la loi de l’offre et de la demande, la déclare « aveugle et inconsciente. »
- » Elle n’est au fond, » disait-il aux coopérateurs anglais réunis à Rochdale, « que la résultante mathématique de deux forces contraires, de deux appétits rivaux. C’est au nom de cette loi qu’Esaü a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, que votre Richard III offrait son royaume pour un cheval, et que le travail humain se livre parfois ù trop vil prix. Summum jus, summa injuria. »
- Ce n’est pas dans le code, suivant M. Charles Robert, que la loi économique de la liberté du contrat de travail doit trouver son correctif, mais dans la conscience publique et dans la libre association des intéressés.
- « On pourrait, dit-il, écrire très légitimement dans une déclaration théorique des droits naturels du travail, qu’en principe chacun des facteurs de la production, travail, gérance et capital, doit, après prélèvement des salaires et des intérêts, recevoir sa juste part proportionnelle du bénéfice net. »
- Abel Davaud demande pour le travailleur non seulement la reconnaissance du droit strict, de la justice théorique, mais bien l’évidence palpable de ce droit et de cette justice sous forme de parts aux profits qu’il a contribué à créer.
- Dès l’instant, en effet, qu’il est juste de prétendre que le salaire étant payé, les travailleurs n’ont pas reçu tout ce qui leur est dû, qui donc pourrait affirmer que la justice est satisfaite?
- Davaud s’attache à démontrer que les efforts mutuels du travailleur et du capitaliste, associés pour créer des produits vendables, constituent une Association de fait qui entraîne forcément le partage de la plus-value des articles vendus, et que toutes les fois que le partage n’a pas lieu, un des deux associés est frustré par celui qui garde tout le profit à lui seul.
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- M. Godin avait déjà écrit à ce sujet :
- « La loi établit que l’association peut exister de fait entre les personnes apportant, les unes leur industrie, les autres leurs capitaux. Mais, jusqu’ici, on n'a pas compris sous ce terme industrie, le travail de l’ouvrier. La jurisprudence n’a pas admis l’association de fait de l’ouvrier à une entreprise quelconque, quel que soit le zèle apporté par l’ouvrier à la création des bénéfices, à la prospérité de l’industrie.
- » Pour qu’un droit de participation soit reconnu à l’ouvrier, il faut des conventions expresses et bien en forme. »
- Et pour bien établir les’droits du travail, le Fondateur de l’Association du Familistère ajoutait :
- « Le salaire payé comptant, c’est l’analogue de l’huile graissant les rouages, l’analogue du charbon alimentant les machines, c’est la part des frais généraux assurant l’action de l’homme.
- » Le capital avançant les frais du salarié, fournissant l’outillage et les matières premières, a droit, lui aussi, à un salaire. Ce salaire, c’est l’intérêt.
- » Mais lorsque des bénéfices résultent de la double action du travail et du capital, ces bénéfices doivent, en toute équité, être répartis entre les agents producteurs. »
- Davaud fait suivre la reproduction de ces lignes des considérations suivantes :
- « Nous ne saurions rien dire de plus pour appuyer cette thèse que nous avons soutenue cent fois. Et nous restons bien convaincu de son excellence en même temps que de l’opportunité existante à ce que la jurisprudence se hâte de déclarer que le travail industriel d’un ouvrier équivaut à une part de capital associé égale à l’importance du salaire et lui donnant droit à une part de profit proportionnelle...
- » Parce que les ouvriers, par ignorance économique, par manque de coutume, omettent de préciser qu’ils auront une part des profits de l’établissement où ils s’embauchent, pro-
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- portionnelle à leur salaire, à leur production, la jurisprudence n’accepte pas qu’ils soient devenus les associés de leur patron par le seul fait du travail industriel qu’ils accomplissent. Eh bien! mais la jurisprudence peut changer; cela s’est déjà vu et se verra encore.
- » Nous souhaitons que ce soit bientôt pour le plus grand bien de tous, capitalistes et travailleurs. »
- Charles Robert redoute qu’en présence des formes très nombreuses que peut revêtir la participation et qui s’appliquent toutes à des milieux particuliers, une loi aveugle ne fasse qu’entraver bien de généreuses initiatives.
- Abel Davaud estime que si demain, un Parlement soucieux des droits du travail, décrétait que, dans toute exploitation industrielle, agricole, commerciale ou financière, le travail partagera les profits avec les bailleurs de fonds, ce Parlement, outre qu’il ferait une chose juste, en accord avec le droit strict, assurerait en même temps l’expansion de la fortune publique, le bien-être universel ; il associerait efficacement le travail et le capital au grand profit de l’un et de l’autre.
- D’ailleurs A. Davaud a bien peur que nous attendions longtemps, si rien autre que la bonne volonté du plus grand nombre des industriels ne vient à pousser à la roue du char embourbé de la participation dans l’égoïsme des uns, dans l’ignorance des autres, dans la nonchalance et la mauvaise volonté de la plupart d’entre eux.
- A notre avis, la cause de la participation à laquelle sont également dévoués MM. Abel Davaud et Ch. Robert, à laquelle ils ont, l’un et l’autre, rendus de si grands services, n’est pas plus compromise par l’impatience de ceux qui partagent les idées du premier, que la cause de l’obligation par la résistance de ceux qui, avec le second, sont hostiles à cette mesure.
- Sans doute le Parlement qui votera la loi de justice réclamée par Lesigne et Davaud, pour ne citer que ceux dont nous avons rappelé les campagnes de presse, par Godin dans toutes ses œuvres, par le représentant du Familistère, M. Bernardot, au Congrès de la participation en 1889, ce Parlement n’existe
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- pas encore. Mais l’évolution de nos sociétés ouvrières pourrait bien modifier sous peu les prévisions actuelles.
- En 1885, par l’initiative individuelle du journal The Age of steel (l’âge d’acier), de Saint-Louis, Minnesota, Etats-Unis, — feuille consacrée particulièrement aux'intérêts manufacturiers de l’Ouest et du Sud, — une grande enquête a été ouverte aux Etats-Unis sur la participation, la coopération et les rapports devenus difficiles du travail et du capital.
- L’objet de l’enquête était de connaître l’opinion des économistes, manufacturiers, ouvriers, non-seulement sur l’emploi d’une méthode plus rationnelle et moins ruineuse que les grèves et les fermetures d’atelier de régler les dissentiments entre patrons et ouvriers, mais encore sur la découverte de quelque base de répartition des bénéfices pouvant servir à chacune des parties, sans que ni l’une ni l’autre ait à faire le sacrifice de son indépendance, de sa dignité ou de ses droits reconnus.
- Le Devoir a publié les dépositions auxquelles cette enquête donna lieu dans une quinzaine de ses numéros, à partir du 7 février 1886. De l’analyse de ces dépositions il résulte que 90 % des déposants, parmi lesquels bon nombre d’ouvriers, se sont prononcés en faveur du régime de la participation de l’ouvrier aux bénéfices de l’industrie à laquelle il concourt.
- C’est là le grand espoir de tout ouvrier observateur et intelligent, le but et l’objetde nos unions industrielles, dit M. Daniel M. C. Laughlin, président de l’organisation protectrice des mineurs de l’Etat.
- On ne nous en voudra pas, en raison de l’époque déjà lointaine de la publication de ces dépositions, d’en rappeler deux ou trois de nature à apporter quelque lumière dans la question qui nous occupe.
- L’une des plus intéressantes est celle du professeur S. Waterhouse, de l’Université de Washington, à Saint-Louis. Après avoir énuméré les trois agents dont l’action commune pourrait beaucoup faire pour écarter les maux des conflits actuels entre le capital et le travail : l’arbitrage, qui règle par
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- la raison les discussions entre patrons et ouvriers; la coopération de consommation, qui diminue pour les ouvriers le coût de l’existence et leur facilite l’amélioration de leur condition sociale; la participation, qui donne à l’ouvrier en sus du salaire une part définie sur les bénéfices, proportionnellement à la capacité et à la durée de son travail, système qui, basé sur la»juste reconnaissance du droit, inspire aux ouvriers une plus grande facilité dans l’accomplissement de leurs devoirs, un intérêt plus direct dans la prospérité de l’industrie à laquelle ils concourent, en même temps qu’il leur donne un plus sérieux espoir d’élévation, — l’honorable professeur ajoute :
- « Assurément, le nombre des chefs d’industrie qui recourront à ces moyens de solution des difficultés entre le travail et le capital ira croissant chaque jour. Mais Iss capitalistes se montreraient-ils sourds aux réclamations de la justice et de l’humanité que le nouveau système s’introduirait quand même par la force croissante de l’opinion populaire.
- » La volonté publique est une des plus puissantes forces sociales. D’une marche sûre et irrésistible, elle modifie les mœurs, les lois, les institutions politiques, et dès que sa voix éclairée réclamera des réformes industrielles, les propositions faites par elle seront accomplies. »
- M. Fred. Woodrow Esq., s’exprime ainsi :
- « Pour quiconque voit dans les faits présents les germes de l’avenir, il est évident que la participation du travail aux bénéfices de la production, et l’équité de répartition des recherches seront résolues dans un avenir prochain.
- » Les extravagances et les excès des conceptions socialistes n’en ont pas moins dégagé des vérités sociales de première importance.
- » Mais de même que les découvertes industrielles ne se font que pas à pas, je crois que les conditions pratiques d’une meilleure organisation sociale ne se réaliseront aussi que par degrés, et que le régime de la participation aux bénéfices est un des degrés de l’évolution sociale. »
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- M. Ethelbert Stewart Esq., un des commissaires du travail pour l’Etat d’Illinois, termine ainsi sa déposition :
- « La participation mutuelle aux bénéfices pour toutes ies parties en cause, lorsqu’elle sera établie sur une base définie et parfaitement comprise, résoudra pour toujours la question du travail; elle réglera également la prétendue question de sur-production, car les millions ajoutés à la puissance d’acheter des masses seront utilisés par celles-ci à augmenter leur confort; ce qui donnera aux affaires une telle activité, que le système de la participation du travail aux bénéfices de l’industrie sera aussi avantageux pour les capitalistes que poulies travailleurs. »
- L’opinion générale est qu’il faut pour le bon fonctionnement de telles entreprises une instruction supérieure à celle du commun des ouvriers; et beaucoup même considèrent l’insuffisance de l’instruction comme un tel obstacle à l’évolution participative qu’ils ne voient aucun remède en ce qui concerne la présente génération.
- Ces hommes qui tiennent si haut le standard of life, qui ont une conception si précise des nécessités de la production et des conditions de la participation aux bénéfices, sont constitués aujourd’hui en puissantes unions.
- Ce ne sont plus des individualités, ce sont des collectivités conscientes de la puissance politique énorme que leur donne le nombre, qui formulent aujourd’hui, non plus seulement devant le patronat, mais en face des pouvoirs publics cette revendication : « Nous voulons que l’ouvrier obtienne une rémunération équitable de son travail.
- Il n’y a pas de doute possible sur la vérité de cette assertion que la suprématie industrielle appartiendra au pays qui aura les ouvriers les plus instruits et les plus intelligents.
- Les constatations les plus sérieuses (1) placent l’ouvrier américain au premier rang dans ce grave sport.
- (1) Voir l’étude de M. Brentano sur les Rapports entre le salaire, la durée du travail tt sa productivité, dans la Revue d’Economie politique. Juillet.
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- Le développement des associations américaines que M. de Bill y a exposé dans son rapport au Congrès du Hâvre, et leur tendance aujourd’hui irrésistible de considérer l’Etat comme un facteur économique nous font un devoir de nous hâter dans la transformation de l’éducation de nos sociétés. Car si les conquêtes militaires n’aboutissent guère qu’à changer le nom et le siège de l’influence dirigeante, les lois économiques, au contraire, en atteignant le travail à sa naissance et dans ses sources, apportent une profonde perturbation dans les sociétés, et peuvent transformer en ruines les centres de richesses les plus actifs et les plus prospères.
- En tant que parti distinct, le monde ouvrier jouera bientôt un rôle considérable.
- D’un autre côté, les patrons en résistant aveuglement au développement de la participation des ouvriers: aux bénéfices créent, sans le vouloir, des germes nouveaux d’antagonisme social.
- Les socialistes révolutionnaires, hostiles pour le moment à ce genre de transaction, se réjouissent de ce myopisme patronal.
- Nous croyons que les uns et les autres se trompent. Car si la lutte s’aggrave, les patrons actuels ou leurs successeurs pourraient bien regretter de n’avoir pas fait à temps des concessions en regard des capitulations que leur imposeront les trades-unions ou syndicats, au moyen des grèves ou par la voie législative.
- De même, les ouvriers pourraient bien se repentir alors de n’avoir pas acquis, par des transitions successives, l’art de diriger avec* prudence et prévoyance nos organismes industriels.
- Peut-être alors les employeurs, aujourd’hui si réfractaires au partage même facultatif des bénéfices, seraient-ils tout heureux de trouver dans la participation légalement imposée des garanties contre des prétentions plus redoutables.
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- La Législature de 1889 et les lois sociales
- Nous constations naguère le néant de l’œuvre de la législature de 1889 en ce qui touche la réforme du système parlementaire actuel. L’attention de la Chambre nouvellement élue pourrait bien être appelée sur quelques-uns des inconvénients de la loi relative aux candidatures multiples et du scrutin d’arrondissement.
- Les élections des 20 août et 3 septembre, en éloignant de la scène parlementaire quelques personnalités des plus marquantes des divers partis, auront toujours eu cette conséquence inattendue défaire mettre à l’ordre du jour des discussions de la presse, quelques-unes des réformes qui figurent dans le programme du Devoir : le scrutin de liste nationale, la représentation des minorités, la législation.
- « Quel inconvénient, » se demande un de nos confrères de la presse quotidienne, « quel inconvénient verrait-on à réserver dans la Chambre 50 ou 100 sièges à des candidats qui seraient élus par le suffrage universel dans la France entière, et qui auraient obtenu par exemple un minimum de 50,000 voix? Cela permettrait au suffrage universel de rectifier lui-même ses erreurs. Cela permettrait au candidat battu dans un arrondissement de 10,000 électeurs d’en appeler aux dix millions d’électeurs de la France, comme dans un procès on en appelle du tribunal d’arrondissement à une juridiction plus élevée. Un pareil système introduirait dans la Chambre des hommes d’une haute valeur dont l’exclusion paraît choquante. Les intérêts locaux n’y perdraient rien. Mais d’autres intérêts non moins importants auraient des défenseurs autorisés. Le niveau intellectuel et moral de nos assemblées se relèverait singulièrement. »
- Le fonctionnement des deux modes de scrutin pour le recrutement de la même assemblée souveraine aurait certainement des inconvénients. Sans doute le niveau intellectuel et moral de nos assemblées se relèverait par la présence de 59 ou 1UU députés élus par le suffrage universel dans la France entière ; mais il se relèverait bien davantage si la totalité des manda-
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- taires étaient élus par l’universalité des citoyens. Quant aux intérêts locaux qui sont légitimes, ils ne perdraient rien à être représentés par une assemblée vraiment nationale, et on ne perdrait rien à ne plus voir ceux qui ne le sont pas, absorber le temps des assemblées, obséder les pouvoirs publics et les lancer parfois sur des voies dangereuses.
- On s’est demandé également si le système primitif de la majorité plus un, qui annihile tous les droits de la minorité, peut et doit être considéré comme le nec plus ultra de la science politique, et s’il ne conviendrait pas de faire en sorte que les corps représentatifs soient l’image exacte du peuple représenté, en faisant à chaque parti une part proportionnelle à son importance numérique, comme on l’a essayé avec succès en Suisse, en Angleterre et en Espagne.
- Enfin, quelques publicistes ont soulevé la question du Gouvernement direct dont la République française n’aurait sans doute pas à se plaindre, puisqu’il a fait la prospérité de deux autres Républiques : la République des Etats-Unis et la République helvétique.
- Nous espérons bien que ces intéressantes questions, actuellement agitées par la presse, trouveront un écho dans la prochaine législature.
- Revenons à l’ancienne pour jeter un rapide coup d’œil sur son œuvre en ce qui concerne les autres questions dont le Deooir entretient ordinairement ses lecteurs.
- Dans l’ordre des questions ouvrières, nous trouvons les lois sur le travail des femmes et des enfants, l’arbitrage, les livrets d’ouvriers, (leur suppression), les délégués mineurs, les associations ouvrières (participation aux travaux communaux), la durée du travail (application de la loi des 12 heures aux employés dans l’industrie des transports), le contrat de louage. Toutes ces lois ont été promulguées. Viennent ensuite les lois relatives aux règlements d’atelier, à la responsabilité des accidents, à l’hygiène et à la sécurité des travailleurs, aux sociétés coopératives, qui n’ont pas encore reçu la sanction du Sénat, et les propositions de lois relatives aux syndicats ouvriers qui ont été repoussées par le Sénat. t En ce qui concerne les droits politiques de la femme, néant. En ce qui concerne ses droits civils, quelques modifications apportées à la procédure des successions, de la séparation de corps, du divorce, des dispositions entre époux.
- Dans les questions internationales intéressant la paix, d’une manière plus ou moins directe, nous ne trouvons à
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- signaler que le vote des tarifs de douanes, et les conventions auxquelles ils ont donné lieu, et les votes de crédits et d’ordre du jour de confiance, pour la politique d’expansion coloniale relevée du discrédit dans lequel elle était restée si longtemps.
- Comme les questions ouvrières, les questions de mutualité ont été l’objet des préoccupations de la Chambre de 1889.
- A signaler dans cet ordre d’idées, la loi sur les syndicats de communes (promulguée), les lois sur le crédit agricole, l’hygiène publique, la caisse d’épargne, la sauvegarde des fonds déposés par les ouvriers et employés dans les caisses patronales, et enfin la loi sur l’assistance médicale gratuite.
- Cette loi qui est en vigueur depuis le 15 juillet est une des réformes les plus considérables de la législature de 1889.
- Elle est comme la préface d’une réforme plus complète encore et plus profonde, le point de départ de l’assurance du nécessaire à l’existence. En raison de son importance nous la publions plus loin in-extenso.
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- Les élections des 20 août et 3 septembre ont envoyé à la Chambre 308 républicains, 123 radicaux, 51 socialistes, 35 ralliés, 57 conservateurs et 1 socialiste chrétien.
- Elles se caractérisent par l’annihilation à peu près complète de l’opposition anticonstitutionnelle, par l’avènement d’un assez fort noyau de socialistes et par la possibilité de la formation d’une majorité gouvernementale.
- Nous ne rechercherons pas en ce moment quelle orientation politique pourront se donner les deux importantes fractions de la représentation républicaine : républicains de gouvernement et républicains radicaux et socialistes.
- Constatons seulement que d’après les termes mêmes d’un journal modéré, nous aurons, d’une part, « une majorité gouvernementale ne demandant rien à personne, ne devant rien à personne, pouvant enfanter et faire vivre un cabinet homogène, ayant un programme très net sans compromission et sans marchandage de groupe à groupe et de ministre à ministre, » et que, d’autre part, pour employer les expressions mêmes d’un organe radical, « les radicaux pourront défendre leur drapeau républicain et socialiste, sans songer à des compromissions que le péril commun rendait naguère obligatoires, les raisons de discipline dont on devait tenir compte, en face de l’ennemi commun, n'existant plus. »
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- auront donc leurs coudées franches. Leur rivalité ne constituera plus un danger permanent pour la République. Nous les attendons à l’œuvre.
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- Loi sur l’assistance médicale gratuite.
- TITRE PREMIER
- Organisation de Vassistance médicale.
- Article premier. — Tout Français malade, privé de ressources, reçoit gratuitement de la commune, du département ou de l’Etat, suivant son domicile de secours, l’assistance médicale à domicile ou, s’il y a impossibilité de le soigner utilement à domicile, dans un établissement hospitalier. Les femmes en couches sont assimilées à des malades. Les étrangers malades, privés de ressources, seront assimilés aux Français toutes les fois que le Gouvernement aura passé un traité d’assistance réciproque avec leur nation d’origine.
- Art. 2. — La commune, le département ou l’Etat peuvent toujours exercer leur recours, s’il y a lieu, soit l’un contre l’autre, soit contre toutes personnes, sociétés ou corporations, tenues à l’assistance médicale envers l’indigent malade, notamment contre les membres de la famille de l’assisté désignés par les articles 205, 206, 207 et 212 du code civil.
- Art. 3.—Toute commune est rattachée, pour le traitement de ses malades, à un ou plusieurs des hôpitaux les plus voisins. Dans le cas où il y a impossibilité de soigner utilement un malade à domicile, le médecin délivre un certificat d’admission à l’hôpital. Ce certificat doit être contresigné par le président du bureau d’assistance ou son délégué. L’hôpital ne pourra réclamer à qui de droit le remboursement des frais de journée qu’autant qu’il présentera le certificat ci-dessus.
- Art. 4. — Il est organisé dans chaque département, sous l’autorité du préfet et suivant les conditions déterminées par la présente loi, un service d’assistance médicale gratuite pour les malades privés de ressources. Le conseil général délibère dans les conditions prévues par l’article 48 de la- loi du 10 août 1871 : 1° Sur l’organisation du service de l’assistance médicale, la détermination et la création des hôpitaux auxquels est rattaché chaque commune ou syndicat de commune; 2° Sur la part de la dépense incombant aux communes et au département.
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- Art. 5. — A défaut de délibération du conseil général sur les objets prévus à l’article précédent, ou en cas de la suspension de la délibération en exécution de l’article 49 de 11 loi du 10 août 1871, il peut être pourvu à la réglementation du service par un décret rendu dans la forme des règlements d’administration publique.
- TITRE II
- Domicile de secours
- Art. 6. — Le domicile de secours s’acquiert : l°Par une résidence habituel'e d’un an dans une commune postérieurement à la majorité ou à l’émancipation ;— 2° Par la filiation. L’enfant a le domicile de secours de son père. Si la mère a survécu au père, ou si l’enfant est un enfant naturel reconnu par sa mère seulement, il a le domicile de sa mère. En cas de séparation de corps ou de divorce des époux, l’enfant légitime partage le domicile de l’époux à qui a été confié le soin de son éducation; — 3° Par le mariage. La femme, du jour de son mariage, acquiert le domicile de secours de son mari. Les veuves, les femmes divorcées ou séparées de corps, conservent le domicile de secours antérieur à la dissolution du mariage ou au juge-gement de séparation. — Pour les cas non prévus dans le présent article, le domicile de secours est le lieu de la naissance jusqu’à la majorité ou à l’émancipation.
- Art. 7. — Le domicile de secours se perd : l°Par une absence ininterrompue d’une année postérieurement à la majorité ou à l’émancipation ; — 2° Par l’acquisition d’un autre domicile de secours. Si l’absence est occasionnée par des circonstances excluant toute liberté de choix de séjour ou par un traitement dans un établissement hospitalier situé en dehors du lieu habituel de résidence du malade, le délai d’un an ne commence à courir que du jour où ces circonstances n’existent plus.
- Art. 8. — A défaut de domicile de secours communal, l’assistance médicale incombe au département dans lequel le malade privé de ressources aura acquis son domicile de. secours. Quand le malade n’a ni domicile de secours communal ni domicile de secours départemental, l’assistance médicale incombe à l’Etat.
- Art. 9. — Les enfants assistés ont leur domicile de secours dans le département au service duquel ils appartiennent, jusqu’à ce qu’ils aient acquis un autre domicile de secours.
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- TITRE III
- Bureau et liste d'assistance
- Art. 10.—Dans chaque commune, un bureau d’assistance assure le service de l’assistance médicale. La commission administrative du bureau d’assistance est formée par les commissions administratives réunies de l’hospice et du bureau de bienfaisance, ou par cette dernière seulement quand il n’existe pas d'hospice dans la commune. A défaut d’hospice ou de bureau de bienfaisance, le bureau d’assistance est régi par la loi du 21 mai 1873 (articles 1 à 5), modifiée par la loi du 5 août 1879, et possède, outre les attributions qui Jui sont dévolues parla présente loi, tous les droits et attributions qui appartiennent au bureau de bienfaisance.
- Art. 11. — Le président du bureau d’assistance a le droit d’accepter, à titre conservatoire, des dons et legs et de former, avant l’autorisation, toute demande en délivrance. Le décret du Président de la République ou l’arrêté du préfet qui interviennent ultérieurement ont effet du jour de cette acceptation. Le bureau d’assistance est représenté en justice et dans tous les actes de la vie civile par un de ses membres que ses collègues élisent, à cet effet, au commencement de chaque année. L’administration des fondations, dons et legs qui ont été faits aux pauvres ou aux communes, en vue d’assurer l’assistance médicale, est dévolue au bureau d’assistance. Les bureaux d’assistance sont soumis aux règles qui régissent l’administration et la comptabilité des Hospices, en ce qu’elles n’ont rien de contraire à la présente loi.
- Art. 12. — La commission administrative du bureau d’assistance, sur la convocation de son président, se réunit au moins quatre fois par an. Elle dresse, un mois avant la première session ordinaire du conseil municipal, la liste des personnes qui, ayant dans la commune leur domicile de secours, doivent être, en cas de maladie, admises à l’assistance médicale, et elle procède à la révision de cette liste un mois avant chacune des trois autres sessions. Le médecin de l’assistance ou un délégué des médecins de l’assistance, le receveur municipal et un des répartiteurs désignés par le sous-préfet, peuvent assister à la séance avec voix consultative.
- Art. 13. — La liste d’assistance médicale doit comprendre nominativement tous ceux qui seront admis aux secours, lors même qu’ils sont membres d’une même famille.
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- Art. 14. — La liste est arrêtée par le conseil'municipal, qui délibère en comité secret : elle est déposée au secrétariat de la mairie. Le maire donne avis du dépôt par affiches aux lieux accoutumés.
- Art. 15. — Une copie de la liste et du procès-verbal constatant l’accomplissement- des formalités prescrites par l’article précédent est en même temps transmise au sous-préfet de l’arrondissement. Si le préfet estime que les formalités prescrites par la loi n’ont pas été observées, il défère les opérations, dans les huit jours de la réception de la liste, au conseil de préfecture, qui statue dans les huit jours et fixe, s’il y a lieu, le délai dans lequel les opérations annulées seront refaites.
- Art. 16. — Pendant un délai de vingt jours à compter du dépôt, les réclamations en inscription ou en radiation peuvent être faites par tout habitant ou contribuable de la commune.
- Art. 17. — Il est statué souverainement sur ces réclamations, le maire entendu ou dûment appelé, par une commission cantonale composée du sous-préfet de l’arrondissement, du conseiller général, d’un conseiller d’arrondissement, dans l’ordre de nomination, et du juge de paix du canton. Le sous-préfet, ou, à son défaut, le juge de paix préside la commission.
- Art. 18. — Le président de la commission donne, dans les huit jours, avis des décisions rendues, au sous-préfet et au maire, qui opèrent sur la liste les additions ou les retranchements prononcés.
- Art. 19. — En cas d’urgence, dans l’intervalle de deux sessions, le bureau d’assistance peut admettre provisoirement, dans les conditions de l’article 12 de la présente loi, un malade non inscrit sur la liste. En cas d’impossir: ilité de réunir à temps le bureau d’assistance, l’admission peut être prononcée parle maire, qui en rend compte en comité secret, au conseil municipal dans sa plus prochaine séance.
- Art. 20. — En cas d’accident ou de maladie aiguë, l’assistance médicale des personnes qui n’ont pas le domicile de secours dans la commune où s’est produit l’accident ou la maladie, incombe à la commune, dans les conditions prévues à l’article 21, s’il n’existe pas d’hôpital dans la commune. L’admission de ces malades ù l’assistance médicale est prononcée par le maire, qui avise immédiatement le préfet et en rend compte, en comité secret, au conseil municipal dans sa plus prochaine séance. Le préfet accuse réception de l’avis et prononce dans les dix jours sur l’admission aux secours de l’assistance.
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- LE DEVOIR
- Art. 24. —Les frais avancés par la commune en vertu de l’article précédent, sauf pour les dix premiers jours de traitement, sont remboursés par le département d’après un état régulier dressé conformément au tarif fixé par le conseil général. Le département qui a fourni l’assistance peut exercer son recours contre qui de droit. Si l’assisté a son domicile de secours dans un autre département, le recours est exercé contre le département, sauf la faculté, pour ce dernier, d’exercer à son tour son recours contre qui de droit.
- Art. 22. — L’inscription sur la liste prévue à l’article 12 continue à valoir pendant un an, au regard des tiers, à partir du jour où la personne inscrite a quitté la commune, sauf la faculté pour la commune de prouver que cette personne n'est plus en situation d’avoir besoin de l’assistance médicale gratuite.
- Art. 23.—Le préfet prononce l’admission aux secours de l’assistance médicale des malades privés de ressources et dépourvus d’un domicile de secours communal. Le préfet est tenu d’adresser, au commencement de chaque mois, à la commission départementale ou au ministre de rintérieur, suivant que l’assistance incombe au département ou à l’Etat, la liste nominative des malades ainsi admis pendant le mois précédent aux secours de l’assistance médicale..
- TITRE IV
- Secours hospitaliers
- Art. 24.—Le prix de journée des malades placés dans les hôpitaux aux frais des communes, des départements ou de l’Etat est réglé, par arrêté du préfet, sur la* proposition des commissions administratives de ces établissements et après avis du conseil général du département, sans qu’on puisse imposer un prix de journée inférieur à la moyenne du prix de revient constaté pendant les cinq dernières années.
- Art. 25. — Les droits résultant d’actes de fondations, des édits d’union ou de conventions particulières sont et demeurent réservés. il n’est pas dérogé ù l’article 1er de la loi du 7 août 1851. Tous les lits dont l’affectation ne résulte pas des deux paragraphes précédents où qui ne seront pas reconnus nécessaires aux services des vieillards ou incurables, des militaires, des enfants assistés et des maternités, seront affectés au service de l’assistance médicale.
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- LOI SUR L’ASSISTANCE PUBLIQUE
- TITRE V
- Dépenses, voies et moyens
- Art. 26. — Les dépenses du service de l’assistance médicale se divisent en dépenses ordinaires et dépenses extraordinaires.
- Les dépenses ordinaires comprennent : 1° Les honoraires des médecins, chirurgiens et sages-femmes du service d’assistance à domicile; 2° Les médicaments et appareils; 3° Les frais de séjour des malades dans les hôpitaux. Ces dépenses sont obligatoires. Elles sont supportées par les communes, le département et l’Etat, suivant les règles établies par les articles 27, 28 et 29. Les dépenses extraordinaires comprennent les frais d’agrandissement et de construction d’hôpitaux. L’Etat contribuera à ces dépenses par des subventions dans la limite des crédits votés. Chaque année, une somme sera, à cet effet, inscrite au budget.
- Art. 27. — Les communes, dont les ressources spéciales de l’assistance médicale et les ressources ordinaires inscrites à leur budget seront insuffisantes pour couvrir les frais de ce service, sont autorisées à voter des centimes additionnels aux quatre contributions directes ou des taxes d’octroi pour se procurer le complément des ressources nécessaires. Les taxes d’octroi votées, en vertu du paragraphe précédent, seront soumises à l’approbation de l’autorité compétente, conformément aux dispositions de l’article 137 de la loi du 5 avril 1884. La part que les communes seront obligées de demander aux centimes additionnels ou aux taxes d’octroi ne pourra être moindre de 20 p. 100, ni supérieure à 90 p. 100 de la dépense à couvrir, conformément au tableau A ci-annexé.
- Art. 28. — Les départements, outre les frais qui leur incombent de par les articles précédents, sont tenus d’accorder, aux communes qui auront été obligées de recourir à des centimes additionnels ou à des taxes d’octroi, des subventions d’autant plus fortes que leur centime sera plus faible, mais qui ne pourront dépasser 80 p. 100, ni être inférieures à 10 p. 100 du produit de ces centimes additionnels ou taxes d’octroi, conformément au tableau A précité. En cas d’insuffisance des ressources spéciales de l'assistance médicale et des ressources ordinaires de leur budget, ils sont autorisés à voter des centimes additionnels aux quatre contributions directes dans la mesure nécessitée par la présente loi.
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- Art. 29. — L’Etat concourt aux dépenses départementales de l’assistance médicale par des subventions aux départements dans une proportion qui variera de 10 à 70 p. 100 du total de ces dépenses couvertes par des centimes additionnels et qui sera calculée en raison inverse de la valeur du centime départemental par kilomètre carré, conformément au tableau B ci-annexé. L’Etat est en outre chargé : 1° Des dépenses occasionnées par le traitement des malades n’ayant aucun domicile de'secours; 2° Des frais d’administration relatifs à l’exécution delà présente loi.
- TITRE VI
- Dispositions générales
- Art. 30. — Les communes, les départements, les bureaux de bienfaisance et les établissements hospitaliers possédant, en vertu d’actes de fondation, des biens dont le revenu a été affecté par le fondateur à l'assistance médicale des indigents à domicile, sont tenus de contribuer aux dépenses du service de l’assistance médicale jusqu’à concurrence dudit revenu, sauf ce qui a été dit à l’article 25.
- Art. 31.—Tous les recouvrements relatifs au service de l’assistance médicale s’effectuent comme en matière de contributions directes. Toutes les recettes du bureau d'assistance pour lesquelles les lois et règlements n’ont pas prévu un mode spécial de recouvrement s’effectuent sur les états dressés par le président. Ces états sont exécutoires après qu’ils ont été visés par le préfet ou le sous-préfet. Les oppositions, lorsque la matière est de la compétence des tribunaux ordinaires, sont jugées comme affaires sommaires, et le bureau peut y défendre sans autorisation du conseil de préfecture.
- Art. 32.—Les certificats, significations, jugements, contrats, quittances et autres actes faits en vertu de la présente loi et exclusivement relatifs au service de l’assistance médicale, sont dispensés du timbre et enregistrés gratis lorsqu’il y a lieu à la formalité de l’enregistrement, sans préjudice du bénéfice de la loi du 22 janvier 1851 sur l’assistance judiciaire.
- Art. 33. — Toutes les contestations relatives à l’exécution soit de la délibération du conseil général prise en vertu de l’article 4, soit du décret rendu en vertu de l’article 5, ainsi que les réclamations des commissions administratives relatives à l’exécution de l’arrêté préfectoral prévu à l’article 24, sont portées devant le conseil de préfecture du département
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- du requérant, et, en cas d’appel, devant le Conseil d’Etat. Les pourvoisdevant le Conseil d’Etat, dans les cas prévus au paragraphe précédent, sont dispensés de l’intervention de l’avocat.
- Art. 34. — Les médecins de service de l’assistance médicale gratuite ne pourront être considérés comme inéligibles au conseil général ou au conseil d’arrondissement à raison de leur rétribution sur le budget départemental.
- Art. 35. — Les communes ou syndicats de communes qui justifient remplir d’une manière complète leur devoir d’assistance envers leurs malades peuvent être autorisés par une décision spéciale du ministre de l’Intérieur, rendue après avis du Conseil supérieur de l’assistance publique, à avoir une organisation spéciale.
- Art. 36. — Sont abrogées les dispositions du décret-loi du 24 vendémiaire an II, en ce qu’elles ont de contraire à la présente loi.
- La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l’Etat.
- Fait à Paris, le 15 juillet 1893. Carnot
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- ILES BRITANNIQUES
- Le home rule. — Par 301 voix contre 267, le 1er septembre 1893, la Chambre issue du suffrage populaire a voté en troisième lecture le projet du home rule qui restitue à l’Irlande une autonomie limitée et subordonnée à la souveraineté du Parlement impérial.
- Par 419 voix contre 4!, la Chambre des lords a repoussé le bill.
- Suivant une statistique publiée au mois de février de cette année, la Chambre des lords serait actuellement composée ainsi : 6 princes de sang royal, 2 archevêques, 22 ducs, 22 marquis, 139 comtes, 28 vicomtes, 24 évêques et 324 barons, soit en tout 567 pairs. Dans le Parlement de 1454, il n’y en avait que 51 et au commencement du présent règne, que 439.
- La Fédération libérale vient d’adresser à toutes les associations libérales du Royaume-Uni un manifeste qui contient une vive attaque contre la Chambre des lords, laquelle, ne représentant qu’elle-même, a rejeté le home rule bill, voté par la Chambre basse qui représente la volonté nationale. Le manifeste rappelle la formule proposée comme devise aux libéraux par John Morley : « Il faudra que la Chambre des lords se .soumette ou se démette (to mend or to end) » et exprime la conviction que le home rule deviendra loi. Il conclut en ces termes :
- « Nos adversaires ont joué leur dernière carte. La position du ministère n’est pas affaiblie. Si nous agissons avec courage et détermination, ce n’est pas seulement la question irlandaise qui sera résolue, mais la démocratie britannique qui entrera dans une nouvelle période de réformes. »
- En attendant, M. Gladstone a déjà obtenu de la Chambre des communes une sorte de règlementation de la session d’automne qui lui permettra d’obtenir, à bref délai, le vote des lois sur la responsabilité des patrons envers leurs ouvriers'victimes d’accidents et sur la création des conseils paroissiaux, qui donneront l’autonomie aux moindres agglomérations. Ce vote acquis, il pourra demander presque à coup sûr aux élec-
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- teurs du Royaume-Uni la confirmation de leur première adhésion au bill de home rule irlandais.
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- Le Congrès des Trades-Unions. — La 26e réunioh
- annuelle du Congrès des Trades-Unions, a eu lieu vers le milieu de septembre à Belfast (Irlande).
- Au début de sa session, le Congrès a entendu le rapport du Comité parlementaire chargé de le tenir au courant des progrès réalisés par la législation en faveur de la démocratie ouvrière. Ils sont réels. Plusieurs des réformes préconisées par les deux précédents Congrès figurent aujourd’hui sur le programme gouvernemental : quelques-unes mêmes ont déjà reçu un appui officiel effectif.
- C’est ainsi que le système d’inspection des fabriques a été organisé, qu’un département du travail a été adjoint au ministère du commerce et de l’industrie, qu’une commission royale procède actuellement à une enquête sur la question des pensions de retraite pour la vieillesse, qu’enfin, grâce à l'initiative du grand-chancelier d’Angleterre et du chancelier du duché de Lancaster, soixante-dix ouvriers ont été nommés juges de paix en Angleterre et au pays de Galles. Mais il y a plus : le projet de loi sur la responsabilité patronale dans les accidents du travail est, on le sait, une des mesures que M. Gladstone veut faire passer dans la session des Communes qui s’ouvrira le 2 novembre ; il s’est trouvé dans cette assemblée une forte majorité pour voter le bill des 8 heures pour les ouvriers des mines ; il en existe une en faveur du payement des députés.
- Le Congrès a voté les résolutions suivantes r institutions de pensions de retraite mises à la charge de l’Etat ; réforme de la loi sur le jury pour en permettre l’accès aux ouvriers et rémunération des jurés ; inclusion des blanchisseuses dans la classe des travailleurs participant au bénéfice des lois d’inspection de fabriques ; organisation de la coopération entre les différents corps de métiers dans une même industrie, puis entre les différentes industries. Une autre résolution dispose que l’Etat et les municipalités passeront avec les Trades-Unions directement, sans recourir à aucun intermédiaire, les cou trats d’en gage î ne n t.
- Par 137 voix contre 97, le Congrès s’est prononcé en faveur du principe d’une indemnité pécuniaire à accorder aux députés ouvriers, mais sous cette condition, que ceux qui en vou-
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- dront bénéficier « devront se déclarer en faveur de la propriété collective et du contrôle de tous les moyens de production et de distribution. »
- Cette restriction est due à l’influence des Neo-Trades-Unio-nistes. Néanmoins, lorsqu’il s’est agi de constituer son comité parlementaire pour l’année prochaine, le Congrès a renommé M. Fenwich — un unioniste de l’ancienne école, au poste de secrétaire, le préférant par une grande majorité au leader neo-unioniste, M. Keirr-Hardie.
- Enfin, tout en se prononçant pour la journée légale de huit heures, le Congrès a substitué au système de l’obligation compulsatoire celui du libre choix de chaque syndicat ouvrier.
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- La grève des mineurs. — Déjà un journal de Newcastle a évalué de la manière suivante ce que coûte la grève à la Grande-Bretagne :
- Les ouvriers perdent 11 millions de francs de leurs salaires ; les propriétaires de mines, 2 millions de profits ; les chemins de fer et les canaux 3,625,000 francs de transports ; la navigation 4,625,000 francs de fret, les établissements métallurgiques 10 millions et demi ; les consommateurs particuliers, par suite de la hausse du charbon au détail, .6,450,000 francs.
- Total des pertes par semaine : 37 millions 500,000 francs.
- Ces chiffres se passent de commentaires.
- HOLLANDE
- Congrès contre l’alcoolisme. — Au quatrième Congrès x de la Ligue contre l’alcoolisme, tenu à la Haye, le Dr Belval, de Bruxelles, a proposé tout un système d’imagerie et de publicité pour'combattre l’alcoolisme, et M, F.-A. Rebyns, d’Hesselt (pays de Gemevre), que des démarches soient faites auprès des gouvernements, pour obtenir l’organisation de leçons ou conférences sur les boissons dans toutes les écoles primaires publiques et de sociétés de tempérance constituées parmi les élèves de ces.sociétés.
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- DANEMARK
- La caisse des retraites pour la vieillesse. — L’importante" question de la retraite pour la vieillesse, tant de fois à
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- i’ordre du jour et- toujours en suspens, vient de recevoir une solution dans le Danemark.
- Le Rigsdag danois a adopté un projet de loi dans ce sens. Nous en reproduisons ci-après les principales dispositions.
- Tout sujet danois, âgé de soixante ans révolus et hors d’état de subvenir à ses besoins ou aux besoins de sa famille, a droit à une pension alimentaire, excepté dans les cas suivants :
- Les sujets qui auront subi une condamnation infamante, sauf le cas de réhabilitation; ceux qui se seront mis volontairement dans une situation nécessiteuse en se privant de leurs moyens d’existence au profit des personnes de leur famille ou au profit de tiers, et cjsux dont la situation nécessiteuse résultera soit de dépenses exagérées, soit d’une vie de débauche; ceux qui auront dix ans d’absence;ceux qui se seront rendus coupables du délit de mendicité ou de vagabondage.
- Les demandes de secours doivent être adressées à la commune avec tous les renseignements nécessaires. Après examen, la commune décide si la demande doit être agréée et fixe le montant du secours.
- Au cours de l’examen de la demande, le secours provisoire qui pourrait être accordé sera regardé comme une partie de secours, si la demande est agréée ; dans le cas contraire «ledit secours sera considéré comme un secours de l’Assistance publique.
- Le secours doit représenter ce qui est nécesaireen tout temps pour soutenir l’intéressé et sa famille, tant pour son existence propre que pour frais et soins au cas de maladie. Le secours peut être donné tant en argent qu’en nature. 11 peut être donné, s’il y a lieu, sous forme de placement dans des asiles. Si la nécessité du secours ne résulte pas de circonstances transitoires, telles que maladie passagère, chômage, etc., l’intéressé conserve la pension alimentaire aussi longtemps que sa condition ne subit pas de changement. Le secours prend fin si l’intéressé se met dans une des situations prévues plus haut, ou s’il dépense indûment ledit secours.
- L’intéressé contractant mariage, et ayant besoin d’un secours supplémentaire par suite, de cette nouvelle situation, passe à la charge de l’Assistance publique.
- Le secours doit être fourni par la commune où est domicilié l’intéressé, à moins que cette commune ne soit pas le lieu de naissance de l’intéressé, auquel cas la commune d’où l’intéressé est originaire fournira les trois quarts du secours. Sida commune d’origine est inconnue, les trois quarts de la pension
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- devront être fournis par la caisse publique, d'où proviennent les fonds de l’Assistance publique.
- L’État contribuera pour moitié aux frais occasionnés aux communes par la distribution desdits secours, mais seulement jusqu’à concurrence de 1 million de couronnes par an, à partir de l’exercice 1895-1896 inclus.
- ETATS-UNIS
- La défaite de l’argent. — Le fait le plus saillant qui se soit produit aux Etats-Unis dans ces derniers temps, c’est la défaite du bi-métallisme à Chambre des représentants. •
- S’inspirant des idées du message du président Cleveland, M. Wilson président du comité des finances de la Chambre déposait un projet d’abrogation pure et simple de la loi Sherman sur l’achat de l’argent.
- C’est ce projet qui vient d’être adopté par 239 voix contre 110, malgré les efforts inouis des Silvermen.
- Il est infiniment probable que le Sénat ratifiera cette victoire qui est d’un heureux augure pour la politique douanière de M. Cleveland.
- BELGIQUE
- La constitution de 1893. — La constitution de 1830 a vécu ou à peu près. La constitution de 1893 n’attend plus que la ratification du Sénat.
- Désormais, la Chambre des représentants comptera 152membres. Seront électeurs tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans. Mais certains d’entre ces électeurs, pourront disposer de deux ou trois voix, s’ils sont pères de famille ou s’ils réunissent certaines conditions d’instruction ou de cens.
- Le nombre des électeurs qui est de 135.000 avec le régime actuel sera de 1.200.000 avec la nouvelle constitution.
- Le Sénat comptera 102 membres. 76 élus par les mêmes électeurs qui élurent la Chambre. Mais la loi électorale pourra retrancher de ces électeurs les citoyens qui n’ont pas trente ans d’âge. Vingt-six autres sénateurs seront nommés parles Conseils provinciaux, — qui sont, en Belgique, à peu près ce que sont les Conseils généraux en France.
- La nouvelle constitution fonctionnera lorsque la loi électorale aura été votée. Elle le sera assez rapidement, car il n’est plus nécessaire ici de réunir la majorité des deux tiers comme pour les articles de la constitution.
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- RUSSIE
- Le tarif des visites médicales. — On lit dans le Figaro :
- En présence des abus causés par les notes des médecins, le gouvernement russe vient de publier un règlement fixant les sommes auxquelles a droit un médecin.
- Les villes sont partagées en trois classes : celles qui ont plus de 50,000 habitants, celles qui ont de 50,000 à 5,000et celles qui ont moins de 5,000.
- Les malades sont également partagés en trois classes comprenant, la première : les capitalistes,' les propriétaires, fabricants, banquiers, commerçants de la ville et les employés des six premières classes ; la seconde : les personnes exerçant des professions libres, les employés des septième et huitième classes ; la troisième : le reste de la population.
- Enfin, les honoraires sont aussi de trois sortes : 5 roubles pour les malades de première classe, 3 roubles pour ceux de la seconde et 30 kopeks pour ceux de la troisième.
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- FRANGE
- Les étrangers. — C’est seulement en 1851 que fut, pour la première fois, relevée la nationalité des habitants de la France. Il y avait à cette époque, en France, 380,000 étrangers, soit une proportion de 1-06 étrangers pour 100 habitants. Or, en 1891, le nombre des étrangers était de 1,130,211, c’est-à-dire 3 0/0 de la population de la France. L’augmentation en France est donc de 200 0/0. Et comme, depuis quarante années, le nombre des habitants de la France s’est accru de 2.350.000 individus, et que dans cet accroissement la part des étrangers a été de 750,050 et celle des personnes se déclarant naturalisées de plus de 150.000, il en résulte que l’élément étranger a, pendant cette période, contribué par plus de 900,000 individus, soit près de 39 0/0, à l’accroissement général de la population française.
- SUISSE
- Après une importante discussion, le Congrès international ouvrier socialiste de Zurich a voté, dans sa séance du 11 août 1893, la résolution suivante :
- La position des ouvriers en cas de guerre est définie d’une façon précise par la résolution du Congrès de Bruxelles sur le militarisme. La démocratie socialiste internationale révolu-
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- tionnaire, dans tous les pays, doit s’élever avec toutes les forces en son pouvoir contre les appétis chauvins des classes dominantes ; elle doit consolider toujours plus étroitement les liens de la solidarité entre les ouvriers de tous les pays ; elle doit travailler sans relâche à vaincre le capitalisme, qui a divisé l’humanité en deux grands camps ennemis et qui provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle. Les députés socialistes de tous les pays doivent refuser les crédits militaires et demander le désarmement. Tous les partis socialistes doivent prêter leur appui à toutes les associations qui ont pour but la paix universelle.
- Sur la question du travail des femmes, le Congrès a adopté la formule équitable « A travail égal salaire égal » quelque soit le sexe du travailleur.
- Le Congrès a voté sur la question du 1er mai les résolutions suivantes :
- 4. Le congrès confirme la résolution du congrès de Bruxelles ainsi conçue :
- Le congrès, afin de conserver au ier mai son véritable caractère de classe économique de revendication de la journée de 8 heures et d’affirmation de la lutte des classes, décide :
- « Qu’il y a lieu d’avoir une démonstration unique pour tous les travailleurs de tous les pays;
- « Que cette démonstration aura lieu le 1er mai;
- « Recommande le chômage partout où cela n’est pas impossible. »
- 2. Le congrès adopte l’amendement suivant :
- « La démocratie socialiste de chaque pays a le devoir de faire tout ce qu’elle peut pour parvenir à la réalisation du chômage, et d’encourager toute tentative faite dans ce sens par les différentes organisations locales. »
- Le congrès décide de plus :
- «La manifestation du 1er mai pour la journée de 8 heures doit en même temps affirmer en chaque pays l’énergique volonté de la classe ouvrière, de mettre fin par une transformation sociale aux différences des classes, et ainsi de manifester par la seule voie qui conduit à la paix dans l’intérieur de chaque nation et à la paix internationale. »
- Le mot transformation a été subtitué au mot révolution.
- Ce simple changement de mots méritait d’être signalé, car il implique peut-être un grand changement de choses.
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- LES' ASSOCIATONS OUVRIÈRES EN AMÉRIQUE
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- LES ASSOCIATIONS OÜYRIÈRES EM AMÉRIQUE
- Tel est le titre d’un rapport que M. E. de Billy a présenté au Congrès de VAssociation protestante pour Vétude pratique des questions sociales, dont les assises ont été tenues au Hàvre les 7 et 8 juin 1893.
- M. de Billy est ingénieur des mines à Saint-Etienne, par conséquent intéressé à l’étude des questions ouvrières. Sorti premier de l’Ecole Polytechnique, très cultivé, il a jeté chargé d’une mission aux Etats-Unis et ce qu’il nous raconte est le fruit de ses observations sur place, seul moyen d’être bien renseigné.
- Or, que nous dit-il : Que dans ce vaste pays la liberté d’association est absolue et n’y rencon’tre point d’entraves, — que par un phénomène d’imitation, la constitution fédérale a servi de modèle aux associations ouvrières et qu’il n’est point d’entreprise où ne se mêlent des préoccupations politiques. Le vote étant chez l’ouvrier américain une habitude presque quotidienne, il trouve, naturel de manifester tout à côté de ses programmes professionnels une tendance à résoudre certaines difficultés par l’action législative. C’est ainsi qu’entre démocrates et républicains s’est formé un troisième parti sous le nom de parti du peuple.
- Causée par le développement de la grande industrie, la naissance des associations ouvrières aux Etats-Unis ne remonte guère qu’à la fin de la guerre de la sécession. Les groupements existants avant cette date n’avaient pris que peu d'extension, mais depuis, leur croissance a été extraordinairement rapide.
- Constituées au début sur le modèle des Trades-Unions
- anglaises, les organisations américaines ne s’occupaient que
- de questions professionnelles. M. William Sylvis, qui a joué
- un rôle important dans le mouvement syndical, disait au
- Congrès de Philadelphie, le 5 juillet 1859 : « Nous ne voulons
- » pas faire tort à qui que ce soit, en particulier à nos patrons,
- » mais il n’y a pas de raison pour que nous ne recevions pas
- » une juste rémunération de notre travail. » La prétention était
- louable : mais comme patrons et ouvriers ne purent s’entendre
- pour fixer la « juste rémunération, » les chefs du mouvement
- voyant que les choses en restaient là, poussèrent les syndicats
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- à l’emploi d’une action législative : c’est ainsi que dans la Convention annuelle de l’association des mécaniciens et forgerons en 186 J le président Cassin souleva la questiou des huit heures.
- L’année suivante, M Sylvis inaugurait la groupement des ouvriers de diverses professions : dès ce moment l’Etat était considéré comme un facteur économique ; c’était du moins vers cette orientation que poussaient et que poussent encore les chefs du mouvement.
- L’esprit individualiste anglo-saxon et la spécialisation extrême de la main-d’œuvre, firent qu’à l’origine des organisations ouvrières il n’existait entre elles aucune sympathie, aucune fusion, aucune relation commune : chacune défendait ses intérêts sans s’occuper de ceux de sa voisine ; de là, la constitution d’un esprit de caste et une absence complète de solidarité. L’association amalgamée réussit pourtant à vaincre ces préjugés et à s’affilier la plupart des corps de métiers de la métallurgie.
- L’énumération détaillée des statuts de cette vaste association montre qu’elle ne comptait au début que 6 catégories d’ouvriers: elle en compte aujourd’hui plus de 40.
- Organisés hiérarchiquement sur le modèle de la constitution américaine, les syndicats américains représentent une force considérable et disposent d’importantes ressources provenant des cotisations de milliers de leurs membres. Une fois par an l’association tient une grande Convention où sont représentées toutes les loges locales; on y discute les questions qui, posées six mois à l’avance, intéressent la corporation et on y arrête au besoin la plateforme de Tannée suivante.
- Cette réunion annuelle et l’action constante des comités exécutifs maintiennent l'unité de vues et de direction
- Les questions de salaires sont la grande préoccupation des syndicats: pour les résoudre, on emploie en général la conciliation. Les patrons comme les ouvriers sont organisés en association ; les deux parties ont des comités élus en qui ils ont confiance ; les comités se réunissent et arrêtent, après dis cussion, l’échelle des salaires valable pour un an. Si les pré tentions ouvrières paraissent inadmissibles aux patrons, ceux-ci ferment leurs usines, c’est le lockout ; si celles des patrons ne sont pas acceptées par le comité ouvrier, ceux-ci désertent l’usine : c’est la grève.
- Pourtant les patrons comme les ouvriers trouvent à ces comités de sérieux avantages : les premiers savent que tout
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- traité conclu ou tarif des salaires convenu sera scrupuleusement respecté si les représentants ouvriers l’ont accepté ; les seconds pensent que toutes les bonnes raisons en faveur de leurs intérêts auront été exposées par leurs mandataires en qui ils ont mis toute leur confiance. C’est ce mode de relations entre’ les deux parties que les américains appellent la Conciliation et qu'ils préfèrent à l’Arbitrage.
- Les groupements ouvriers américains sont nombreux : la plupart ont une organisation générale identique, toujours plus ou moins calquée sur la constitution américaine ; néanmoins, différant en cela de l’association des ouvriers duferet de l’acer qui est restée professionnelle, celle des Chevaliers clu travail, admet, dans son rang, des individus provenant de nationalité, de sexe ou de couleur quelconque.
- Ces groupements divers au point de vue de leur composition et des intérêts en jeu, sont unis par district sous la direction de comités exécutifs. VOrdre ne refuse que les banquiers, les gens de loi, les agents de change et les personnes occupées à la vente ou à la fabrication des boissons alcooliques.
- Les Chevaliers du travail admettent dans leur programme l’arbitrage; ils se proposent d'abolir le salariat par la coopération, l’organisation des ouvriers et l’action publique qui comprend : la création de bureaux de statistique de travail, la journée de huit heures, l'interdiction du travail des enfants dans les mines.
- Les Chevaliers du travail étaient, au début, une société secrète : mais en 1888, Powderly, aujourd’hui leur grand maître, fit voter à l’assemblée annuelle de Détroit la suppression de l’initiation secrète. A partir de ce moment, l’ordre eut un accroissement prodigieux; en 1890 on l’évaluait à plus de 600,000 membres : c’était une véritable armée que Powderly voulait conduire à la conquête de la paix sociale.
- La première bataille montra le défaut de l’organisme. Pour une bonne direction dans les grèves, il faut de l’intelligence et la connaissance parfaite du métier pour pouvoir discuter avec les comités de patrons. C’est ce que les syndicats anglais exigent de leurs délégués et c’est ce qui fait la force de leurs revendications.
- Les Chevaliers du travail s’étaient un peu écartés de ce principe : quelques grèves furent mal conduites, entr’autres celle du Grand Central dans l’été de 1890. Le nombre des Chevaliers déclina et tomba de 603.000 à 200.000. Diverses associations recueillirent les transfuges ; parmi celles-ci nous
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- trouvons la Fédération américaine du travail dont la consti-tution date de 1886. Ouverte à tous les corps d’état, cette association, dont le caractère est professionnel, n’admet dans son sein que des loges déjà constituées. Son importance est des plus considérables : ses affiliés dépassent un -million et son programme est assez avancé pour comprendre un projet de loi limitant les dividendes des entreprises industrielles.
- Les associations américaines ont généralement à leur tête des hommes d’une capacité remarquable, pourvus d’une compréhension très nette des intérêts véritables de leurs camarades et de ceux de leur industrie. Aussi M. de Billy a-t-il entendu des patrons dire que la situation était, à tout prendre, acceptable, qu’il valait mieux avoir à faire à des forces syndiquées sagement menées qu’à des ouvriers indisciplinés, obéissant à la première impulsion,— et qu’à leur point de vue le danger des exigences des unions ne compensait pas les avantages dûs au caractère et à l’éducation des chefs, — voilà des constatations rassurantes.
- Mais le rapporteur indique aussi que depuis trois ans ou quatre ans les relations entre employeurs et employés sont devenues excessivement tendues. Des grèves importantes et longues ont eu lieu, entr’autres celle de Honiestead qui a été marquée par un caractère particulier de violence atteignant presque la guerre civile. Il y a de quoi faire réfléchir les meilleurs esprits. Acceptant, sans regret, les syndicats comme Une forme nécessaire de l’évolution sociale et constatant que l’arbitrage et la coopération sont encore peu connus aux Etats-Unis, M. de Billy se demande si nous ne trouverions pas dans ces deux institutions le remède à Tàpreté des luttes professionnelles.
- Son remarquable rapport contient une foule de choses intéressantes que le manque d’espace nous empêche de consigner ici. Notons en passant l’échelle mobile des salaires, l’exclusion systématique des syndicats de tout ouvrier manuel n’ayant pas fait d’apprentissage tels que les manœuvres, la différence entre l’arbitrage et la conciliation.
- Nous engageons vivement nos amis à se procurer le volume sur le Congrès du IJâvre où sera publié ce rapport et nous disons cela, non pas comme réclame de librairie, mais bien parce que nous considérons ce travail clair et consciencieux, comme un chapitre important à ajouter à l’étude dés questions sociales. A. Fabre.
- (L’Emancipation, Nîmes.)
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- La Fête de l’Enfance a été célébrée au Familistère de Guise, le premier dimanche de septembre, avec le cérémonial habituel : Décoration du palais social, fête foraine sur la place, concerts, exercices et jeux variés, grand bal le soir dans la cour du pavillon central.
- Quant à la part faite aux enfants dans la distribution proprement dite des prix — depuis les splendides volumes mis aux mains des aînés de nos écoles jusqu'aux jouets donnés à tous les petits des classes maternelles, — nos lecteurs savent quel esprit de générosité et de largesse y préside depuis de longues années au Familistère. Il en a été de cette année-ci comme des autres, aussi tout le monde des-Ecoles était-il rayonnant de -bonheur.
- VExposition des travaux manuels des élèves n’a cessé, pendant les deux jours de la fête, d’attirer des visiteurs émerveillés de la variété et de la parfaite exécution des travaux exposés.
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- A l’occasion de la Fête, l’administrateur-gérant de la Société du Familistère, M. Dequenne a prononcé le discours dont le texte suit :
- Chers Elèves et Chers Amis,
- « Le jour si ardemment attendu par vous et désiré par nous tous, est enfin arrivé; c’est aujourd'hui que nous célébrons, comme les années précédentes, la belle fête de l’enfance, instituée au Familistère par notre bienfaiteur, le regretté Godin.
- » C’est pour cela, mes enfants, que nous sommes tous ici réunis; vous, vos parents et vos familles, auxquels est venu se joindre un public sympathique, désireux et satisfait d’assister à notre belle fête.
- » Je viens donc aujourd’hui encore, accompagné des Conseils, présider la cérémonie de la distribution de vos prix.
- ' » Cette distribution solennelle, à laquelle on procède partout, dans les collèges et les écoles, se complète chez nous d’une fête de famille* à laquelle prennent part* tous les habitants du Familistère avec'leurs parents et leurs amis.
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- » Les fêtes du Familistère sont attractives pour les habitants de la ville et des environs, ils savent qu’il y a au Familistère une population laborieuse et tranquille qui se fait un devoir et un plaisir de bien accueillir ceux qui viennent participer à ses fêtes.
- » Chaque année, la fête de l’enfance nous donne l’occasion de constater les progrès de nos écoles; cette année j’ai à vous signaler des progrès plus marquants.
- » Aux examens pour les certificats d’études primaires, sur 25 de nos élèves présentés, 23 ont obtenu le certificat. Dans ce nombre, 12 élèves sur 13 présentés, de la cinquième classe, dirigée par M. Locqueneux, ont été reçus; et 11 sur 12 de la quatrième classe, dirigée par M. Dehorter, ont aussi été admis.
- » Quatorze élèves du cours complémentaire, dirigé par Mme Thénières, ont obtenu la mention de dessin.
- » Au concours ouvert par le- Manuel général, entre toutes les écoles de France, l’élève Vachée Marthe, du cours complémentaire, a été proclamée la première sur 258 concurrentes.
- » Trois de nos élèves : M1,es Maréchal Zoé, Vachée Marthe et Lefranc Aline, âgées de 16 ans, du cours préparatoire dirigé par M. Démoion, ont obtenu le brevet de capacité et ont subi avec succès les examens du concours d’admission à l’école normale de Laon, où elles ont été admises les trois premières du département sur 26 concurrentes, avec les félicitations du jury.
- » Je dois citer aussi le jeune Evens Léopold, élève de nos écoles, admis l’an dernier à l’école d’arts et métiers de Châ-lons, qui y continue ses études d’une façon satisfaisante qui nous fait espérer qu’il pourra en sortir dans un bon rang.
- » Ces succès, mes amis, rejaillissent sur le Familistère, sur ses écoles et leur direction, sur tous ses professeurs, et particulièrement sur M. Démoion qui a su si bien préparer ses élèves.
- » Les résultats de ces divers examens et concours, ainsi que les examens et le rapport de fin d’année de notre commission scolaire, nous prouvent que nos écoles se maintiennent au premier rang et peuvent rivaliser avec les meilleures écoles primaires.
- » Nous pouvons donc être satisfaits et adresser, comme chaque année, nos félicitations à notre corps enseignant.
- » Continuez donc, Mesdames les institutrices et Messieurs les instituteurs, à unir tous vos efforts et vos dévouements
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- pour donner à nos enfants une instruction solide en même temps qu’une bonne éducation ; car, vous le savez, si l’instruction développe l’intelligence et donne le savoir, l’éducation développe les facultés morales et donne le savoir-vivre; l’une se complète par l’autre, l’instruction sans l’éducation est un beau fruit sans saveur, une belle fleur sans senteur. Inculquez à vos élèves les préceptes d’une bonne et saine morale.
- » Vous aurez donc à cœur, Mesdames et Messieurs, de parfaire votre œuvre et de compléter votre mission, en donnant à nos enfants l’instruction et surtout l’éducation, pour en faire des hommes, de bons et braves travailleurs, en même temps que de bons Français, de braves patriotes et de vrais républicains; en ce faisant, vous aurez la satisfaction du devoir accompli.
- » Je vous l’ai dit dans une même circonstance, et je le répète : le professorat est comme un sacerdoce, et de même que le prêtre doit rester à l’église, de même l’instituteur doit rester à l’école, y consacrer tout son temps et y concentrer toutes ses facultés.
- » A vous, mes enfants, je ne saurais trop le ‘répéter, soyez studieux et sages, obéissants et respectueux envers vos professeurs et vos supérieurs, honorez vos parents, aimez-vous et aidez-vous les uns les autres. Il se faut entr’aider, c’est la loi de la nature, a dit le grand fabuliste français.
- » Que l’égoïsme ni les mauvaises passions n'entrent pas dans vos cœurs, que la jalousie et l’envie, ces deux plaies de la nature humaine, si mauvaises conseillères, causes de tant de maux et de tant d'injustices, s’ils pénètrent dans vos esprits, que ce ne soit que pour envier les qualités des autres et tâcher de les acquérir.
- » Evitez la médisance, elle conduit à la calomnie ; un calomniateur est pis qu’un voleur, celui-ci cause un préjudice pécuniaire, l’autre porte préjudice moralement, il cherche â déconsidérer son semblable et à le déshonorer; l’un est un coupable, quelquefois un malheureux poussé par le besoin, l’autre est un misérable poussé par ses mauvais instincts et ses mauvais sentiments.
- » Quand vous serez plus âgés et libres de vos actions, ne vous adonnez pas à la boisson, l’alcoolisme est une des plaies de notre époque, il est dégradant, l’ivrognerie ravale l’homme et le met au rang de la brute. Soyez tempérants, ne buvez que
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- selon vos besoins, chez vous, en famille, et tous en profiteront.
- » Qu’un sot orgueil et un ridicule amour-propre, qui vous porteraient à l’infatuation et vous rendraient antipathiques à vos camarades, n’imprégnent pas vos esprits et vos cœurs; qu’un noble orgueil, au contraire, qu’un juste amour-propre soient pour vous des stimulants qui vous poussent à accomplir de beaux actes et de belles choses, afin de mériter les* éloges de vos supérieurs et de vos camarades. Soyez justes et impartiaux dans vos jugements; par dessus tout soyez honnêtes; que le mensonge ne souille pas vos lèvres; que la vérité en sorte toujours; ne faiUs pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse; faites-leur, au contraire, ce que vous voudriez qu’il vous soit fait. Suivez toujours la ligne droite, la voie de l'honneur et de la probité.
- » En évitant les défauts inhérents à la 'nature humaine, en acquérant des qualités, en vous imprégnant de bons sentiments, vous deviendrez de véritables hommes, vous aurez un bon jugement qui vous fera bien discerner les hommes et apprécier sainement les choses; car, en ce temps de rivalités et de compétitions de toutes sortes, il est nécessaire de savoir bien se rendre compte et bien juger.
- » Dans quelques années, lorsque vous serez devenus des électeurs, vous aurez à apprécier la valeur et le mérite des candidats qui se présenteront à vous et solliciteront vos suffrages : les uns vous feront des promesses qu’ils ne pourront pas tenir et que même ils sauront ne pas pouvoir réaliser; d’autres vous diront que la société est mal établie, qu’il faut tout changer; certains foulant aux pieds toutes les croyances et les lois de la nature, vous diront qu’il ne faut ni Dieu ni maîtres, d’autres encore diront qu’il ne doit plus y avoir de patrie. Ecoutez-les, laissez-les dire, ne les jugez pas sur leurs paro'es, mais d’après leurs actes; scrutez leur passé et d’après ce qu’ils ont fait vous pourrez augurer de ce qu’ils pourront faire ; les paroles s’envolent, les actes restent.
- »Si un jour, l’un ou plusieurs d’entre vous parviennent à se créer une situation supérieure, qu’ils n’oublient pas que tous les êtres humains ont la même origine, qu’ils proviennent tous de la même souche, que nous sommes tous frères et que, ceux qui s’élèvent, soit par l’intelligence et le génie, par le travail et le savoir, c’est à la nature, qui les a doués de dons exceptionnels, qu’ils doivent leur élévation; qu’ils doivent
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- aide et protection à ceux qui n’ont pas été si bien doués qu’eux ou qui n’ont pas eu la chance de réussir.
- » L’histoire de la vie humaine est un recommencement et un renouvellement perpétuels; la marche en avant incessante, le progrès continu et la civilisation ont transformé les us et coutumes et adouci les mœurs; Informe a changé, le fond est resté le même; de tout temps il a existé des bons et des mauvais, des forts et des faibles, des intelligents et d’autres qui le sont moins, il en est encore ainsi et il en sera toujours de même, avec cette différence sur les temps passés, que maintenant les forts tendent la main aux faibles et que les supérieurs fraternisent avec les inférieurs.
- » Je souhaite, mes enfants, que, grâce à l’éducation que vous recevez ici, grâce aux bons exemples qui vous seront donnés, grâêe surtout au Souvenir de' votre bienfaiteur, l’illustre Godin, vous soyez tous du côté des bons et des intelligents. „ '
- » Je vous disais que dans quelques années, vous seriez des électeurs et que vous auriez alors à choisir vos mandataires appelés à diriger lps affaires du pays; vous deviendrez aussi des soldats, vous porterez l’habit militaire, vous entrerez dans la grande armée française, dans l’armée nationale, vous y apprendrez à obéir et à commander, vous y apprendrez l’ordre et la discipline sans lesquels il n’y a pas de bonne marche ni de bonne organisation possibles; vous y deviendrez de bons patriotes, et si un jour, le malheur voulait que le pays fût encore attaqué, vous sauriez le défendre et faire votre devoir; car si tous les peuples ont la même origine et font tous partie de la grande famille humaine, il n’en est malheureusement pas moins vrai que, de même que dans certaines familles individuelles, le désaccord peut survenir et les luttes s’ensuivre, de même entre les différents peuples, les rivalités peuvent se produire, les désaccords s’ensuivre et la guerre, cet épouvantable fléau, éclater entre des peuples qui pourraient s’entendre et fraterniser.
- » Espérons, mes amis, que ce reste des pratiques sauvages des temps barbares finira par disparaître et que les différends entre nations se régleront dans l’avenir par la voie de l’arbitrage.
- » Soyez internationalistes, mes enfants, au point de vue social et humanitaire, mais par dessus tout soyez Français. Car, sans vouloir dénier aux autres peuples les qualités qui les distinguent, il n’en est pas moins vrai que l’idée française
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- est l’incarnation du progrès et du génie avec les aspirations nobles et généreuses.
- » Et si plus tard les nations de l’Europe se fédéralisent en Etats unis; il y aura toujours une France; elle est marquée du doigt de la Providence, elle a une mission à remplir, elle symbolise le progrès, elle représente le génie du monde.
- » Je vais terminer, mes enfants, car je comprends que vous devez être impatients de nous voir arriver à la partie du programme qui est la raison principale de cette cérémonie, la distribution de vos prix; je comprends aussi que le public indulgent qui m’écoute s’impatiente aussi peut-être et se dise que j’abuse de ses instants; prenez patience, Mesdames et Messieurs, je n’ai plus à dire que quelques paroles.
- » De même que les années précédentes, quelques-uns d’entre vous, mes enfants, à leur sortie des classes, vont entrera l’usine et y participer à nos travaux; ils ne seront plus sous l’œil vigilant des maîtres, ils jouiront d’une certaine liberté, ils pourront entendre développer certaines théories plus ou moins justes, plus ou moins exagérées sur l’égalité, la liberté et naturellement sur la direction.
- » Je ne veux pas prétendre que tout ici êst pour le mieux, que nous sommes en pays de Cocagne; la perfection n’est pas de ce monde, le parfait bonheur n’existe pas; l’enfant qui tient un jouet, en veut un autre, l’homme qui possède un bien en désire un plus grand; telles situations dont certains seraient satisfaits, ne pourraient contenter d’autres; on n’apprécie pas toujours le bien que l’on possède et l’on désire souvent ce que l’on n’a pas.
- » Mais en comparant ce qui existe ici avec ce qui se passe ailleurs, les facilités de l’existence ici et les difficultés ailleurs, en se rendant compte du bien-être que l’on possède ici, on peut se dire que si l’on n’a pas toutes les jouissances que donne la richesse, on a au moins ce que l’on ne trouve pas autre part, le bien-être et l’aisance produits par un travail justement rémunérateur, auquel viennent suppléer quand il est insuffisant, par suite de faiblesse ou de maladie, nos assurances mutuelles.
- » Nous devons donc, mes enfants et mes amis, conserver dans nos cœurs les sentiments de gratitude et de reconnaissance envers celui qui nous a donné ces biens, nous devons bénir le nom de celui qui fut notre bienfaiteur, le nom de Godin le novateur, de Godin le grand philosophe.
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- » Au Familistère, nous suivons la voie que nous a tracée notre illustre fondateur, nous voulons le bien et l’amélioration du sort des travailleurs par la coopération, par la juste rémunération du travail et la répartition équitable des bénéfices; c’est là qu’est la vraie solution sociale.
- » Au Familistère, nous pratiquons la tolérance, toutes les opinions sont libres, mais si certains voulaient y introduire et y mettre en pratique certaines théories subversives, dans l’intérêt commun et pour la sauvegarde de l’œuvre, nous saurions nous débarrasser des mauvais éléments et mettre au dehors les perturbateurs qui pourraient être cause de la décadence et de la ruine de notre œuvre.
- » Notre devise, à nous familistériens, est celle du vrai socialisme humanitaire :
- « Tous pour chacun, et chacun pour tous. »
- Les paroles de l’orateur sont accueillies par de vifs applaudissements.
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- Le Prix de la gloire. — Une lettre à M. Thiers
- Sous ce titre, M. Frédéric Passy donne lecture à l’Académie des sciences morales et politiques d’un travail relatif à quelques traits d’histoire rétrospective. On a essayé, dit-il, plus d’une fois de calculer ce que les guerres de ce siècle ont coûté en hommes et en argent. M. Paul Leroy-Beaulieu l’a fait dans son travail intitulé les Guerres contemporaines, pour les douze années allant de 1854 à 1866.
- On avait cherché précédemment à faire le bilan des guerres de la République et de l’empire. Pour les premières, Francis d’Ivernois a donné le chiffre de 1,500,000 morts. M. d’Hargen-villiers, directeur de la conscription sous Napoléon Ier, a donné ù M. Hippolyte Passy, oncle de M. Frédéric Passy, comme chiffre officiel, celui de 1,750,000. Il s’applique à la France seulement, aux dix années de l’empire, et comprend il est vrai les levées extraordinaires, complémentaires et supplémentaires.
- M. Guizot, qui, lui aussi, a entendu énoncer ces chiffres à M. d’Hargenvilliers, a joint son témoignage à celui de M. H. Passy.
- Si l’on réfléchit que pendant cette période que l’on a appelée l’épopée impériale, la France avait des alliés qu’elle ne ménageait pas plus que les Prussiens n’ont ménagé les Bavarois en 1870, on arrive à cette conclusion que pour approcher de la réalité et faire un total plausible des victimes de ces dix années de guerre, il faut quadrupler le chiffre de M. d’Hargenvilliers et arriver au bas mot à 6 ou 7 millions.
- Voilà, dit M. Passy, par un de ses côtés le plus apparent, le plus brutal, ce que coûte la guerre et à quel prix s’achètent la gloire, la victoire et, à leur suite, la défaite et l’invasion.
- Et ces levées gigantesques, décapitation des nations, à quel prix s’obtiennent-elles ? Un document peu ou point connu permet de s’en faire une idée. C'est une lettre adressée sous le second empire à M. Thiers par un témoin oculaire, M. Doniol, père du membre de l’Institut bien connu.
- « Napoléon ne prenait pas seulement un à un au père de famille tous ses fils, dit en substance M. Doniol, il vidait sa
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- bourse. Le riche était ruiné par le haut prix des remplaçants, qui s’était élevé jusqu’à 12,000 fr.; le mien avait coûté8,000 fr. en 1811.
- »On fixait, comme letveut la loi actuelle du recrutement, un contingent à chaque canton; mais, ce chiffre rempli par les premiers numéros, les suivants n’étaient libérés que provisoirement et en apparence, soit qu’ils eussent été d’abord ainsi dispensés, soit qu’ils l’eussent été par des réformes qui se vendaient ouvertement dans quelques départements.
- »Pourbien régulariser cet infâme trafic, on était allé jusqu’à faire faire annuellement, aux directions des contributions directes, des relevés pour connaître la position de fortune de chaque père de conscrit.
- » La punition touchant les réfractaires, qui n’avait d’abord frappé que l’insoumis, atteignit, à partir de 1811, le père de celui-ci, sa mère, ses frères, sœurs et beaux-frères, toute sa famille, tous ceux chez lesquels, exténués de faim, de froid et de misère, le malheureux avait bu, mangé, travaillé ou dormi ; elle s’étendit dans la suite à toute la commune. »
- Voilà comment on s’y prenait pour avoir des hommes. Un autre document, officiel celui-là, fait voir comment on s’y prenait pour avoir de l’argent.
- C’est une lettre adressée à un percepteur des Deux-Sèvres par un sous-préfet de ce département :
- « Melle, 23 août 1813.
- » Le sous-préfet à M. le percepteur d’Aubigné,
- » Monsieur, les perquisitions demandées à mon arrondissement sont d’une telle urgence, qu’au reçu de la présente vous aurez à percevoir le cinquième de la somme assignée à chaque commune de votre perception pour le prix de ces mêmes réquisitions.
- » Les dix plus imposées seront passibles d’en faire les avances et de suite, c’est-à-dire au plus tard le 28 de ce mois. Ce cinquième sera versé à la caisse du receveur particulier de mon arrondissement. §
- » Je vous rends responsable, monsieur, en votre propre et privé nom, de l’exécution de cette mesuré, qui doit être exécutée ponctuellement au jour que je viens de vous fixer, 28 août présent mois.
- » Ne vous endormez point sur ce que je vous prescris, monsieur. Quand il est question du salut de la patrie, on ne peut
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- plus dormir, et, si dans votre position, vous apportez le plus petit retard au versement du cinquième que je vous demande pour à-compte, vous en seriez pour la perte de votre place et peut-être de votre tête.
- » Ce ne sont pas des menaces vain#s, monsieur, que je vous fais; c’est Son Excellence le ministre directeur général de la guerre qui les fait lui-même.
- » Aussi, réfiéchis«ez-y bien.
- » J’ai l’honneur de vous saluer. » J.-C. .Tard.
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- Les Incidents d’Aignesmortes
- Nous reproduisons ci-après l’ordre du jour voté par-la Ligue lombarde au sujet des incidents d’Aiguesmortes, parce qu’il exprime d’une manière complète les sentiments des véritables amis de la paix de tous les pays :
- «Le comité de l'Union lombarde, de Milan, s’est réuni le 22 août en séance extraordinaire et a voté un ordre du jour par lequel il exprime l’impression douloureuse que lui fait éprouver les faits qui se sont passés à Aiguesmortes, — envoie ses condoléances aux familles des victimes, — s’en remet aux sentiments d’équité du Gouvernement et des tribunaux de France pour une juste réparation de l’offense faite à l’humanité en la personne de quelques pauvres ouvriers, — dénonce au jugement sévère de l’opinion publique ceux qui cherchent à profiter de ces malheureux évènements pour en rendre responsable une nation entière et provoquer ainsi une guerre funeste à l’Italie et à l’Europe, — émet l’espoir que des faits comme ceux d’Aiguesmortes ne se renouvelleront ni en France ni ailleurs, — souhaite que les Gouvernements s’occupent avant tout et énergiquement du sort des travailleurs, pour que la faim ne les pousse plus à s’en prendre à des ouvriers d’autres pays placés dans des conditions moins désastreuses que les leurs, — affirme que le militarisme, qui absorbe des centaines de millions, est la cause directe et indirecte de la misère, — invite les ouvriers à s’unir en des fédérations nationales et internationales, organes réguliers du travail, — exprime l’avis que les causes économiques des tristes faits d’Aiguesmortes ont été encore accentuées par la tension qui existe dans les rapports politiques entre l’Italie et la France, — enfin, invite la presse honnête de tous les pays civilisés, les Sociétés et les Amis de la Paix, et spécialement
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- les Associations ouvrières, à s’efforcer dé combattre les pré. ventions et les animosités nationales en soutenant le sentiment de solidarité entre les peuples, et à préparer ainsi, par la pacification économique et morale, la pacification si ardemment désirée entre les hommes. »
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- NOUVELLE-ZÉLANDE L’Électorat des Femmes
- On mande de Wellington que le conseil législatif, qui est le Sénat de la législature néo-zélandaise, vient d’adopter en troisième lecture, à deux voix de majorité, un bill électoral antérieurement voté par la Chambre des représentants et qui confère la franchise aux femmes. En conséquence de cette décision, qui donne force de loi au bill, les dames néo-zélandaises pourront prendre part au scrutin dans les élections générales du mois de décembre prochain.
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- ANGLETERRE
- Une nombreuse députation de la Women's Emancipation Union, ayant h sa tête Mme W. Elmy, s’est rendue à la Chambre des communes pour prier un des principaux députés conservateurs, M. Courtney, de présenter à l’assemblée une pétition réclamant pour le beau sexe le suffrage politique. M'"C8Elmy, Gough, Sales, Sebthort et plusieurs autres femmes ont harangué M. Courtney pour lui démontrer la justesse de leur cause.
- M. Courtney leur a répondu :
- « Je consens, mesdames, à présenter votre pét tion à la Chambre des communes. Ne vous faites pas illusion. Elle ne pourra y donner suite pour le moment : elle est beaucoup trop absorbée par la question d’Irlande.
- «Mais ne vous découragez pas. Le mouvement féministe fait chaque année, chaque mois, chaque jour, des.progrès sûrs et manifestes. Chaque réforme électorale est accompagnée de quelque mesure qui vous rapproche de votre but. On vous a
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- accordé le droit de vote pour les conseils scolaires, les conseils municipaux, les conseils provinciaux. La logique, la force des choses, amèneront forcément le législateur à vous concéder le reste, c’est-à-dire le droit de vote politique, qui établira le suffrage vraiment universel. Le jour n’est donc plus loin où vos aspirations auront triomphé. »
- Il serait singulier, en effet, que le droit de vote fût refusé aux femmes dans un pays où le trône est occupé par une femme.
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- DANEMARK
- La directrice du Journal des Femmes a reçu de M. Bajer, le député féministe de Danemark, la lettre suivante :
- Copenhague, le 18 août,
- » Chère Madame Maria Martin,
- « Enfin j’ai une nouvelle pour votre journal. L'éligibilité communale de la femme islandaise vient d’être acceptée par l’Alting (Parlement islandais). Déjà, depuis le 12 mai 1882, les femmes ont le droit de voter aux conseils municipaux de leur grande île, située au milieu delà mer Glaciale, et appartenant à la monarchie danoise, tout en ayant son propre Corps législatif. Désormais les femmes islandaises pourront aussi être élues. Ce sont des droits que ne possèdent pas encore leurs sœurs danoises quoiqu’elles aient le même roi. Mais, à coup sûr, c’est l’ancien esprit républicain qui se montre encore en Islande; République jusqu'au milieu du xme siècle.
- » Bien à vous, » Frédrik Bajer.
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- OUVRAGES REÇUS
- Rendons le travail attrayant, d’après la théorie du grand sociologue Cli. Fourier, par Griess-Traut.
- Opuscule en vente au prix de 50 centimes, chez l’auteur, 6, avenue Bosquet, Paris.
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- Le Budget de la France et la Réforme de l’impôt,
- par Charles Soller, président de - la Ligue nationale des réformes économiques.
- Brochure en vente au siège de la Ligue des réformes économiques, 28, rue Serpente, Paris. Prix : 1 fr. l’exemplaire.
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- Bulletin de l’industrie française, organe officiel de l’association des inventeurs et artistes industriels.
- Abonnement annuel : 8 fr. Bureaux : 35, boulevard des Capucines, Paris.
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- Mariages et célibats dangereux au physique et au
- moral. Moyens de combattre ces dangers et d’améliorer la santé publique, par Edouard Raoux, ancien professeur de philosophie à l’Académie de Lausanne.
- Opuscule très intéressant dont la 3me édition vient de paraître. Prix : 0 fr. 20.
- En vente chez l’auteur, aux Charmettes D, Lausanne, Suisse.
- A signaler surtout l’idée de la Rétribution des médecins par V Etat y voir page 10 de la susdite brochure.
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- Paris qui mendie. Les vrais et les faux pauvres. Mal
- et remède, par Louis Paulian.
- Excellent ouvrage qu’on ne saurait assez recommander. 11 serait utile de le mettre dans toutes les bibliothèques populaires et scolaires.
- En vente au prix de 3 fr. 50chez Paul Ollendorff, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.
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- LE DEVOIR
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- LE PAPILLON.
- * Ah ! oui, ce gros poussah.
- Il m’appelle sauteur, parce qu’il a du ventre.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- C’est qu’il n’est pas le seul qui te déteste...
- LE PAPILLON.
- Ah! diantre!
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis,
- Va ! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.
- LE PAPILLON.
- Vraiment?
- LA bête A bon dieu, confidentielle.
- Ne fais jamais la cour à l’Araignée ;
- Elle te trouve affreux.
- le papillon.
- On l’a mal renseignée.
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Hé!... Les Chenilles sont un peu de son avis...
- LE PAPILLON.
- Je crois bien!... Mais, dis-moi ! dans le monde où tu vis, Car enfin tu n’es pas du monde des Chenilles,
- Suis-je aussi mal vu ?...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Dam ! c’est selon les familles ;
- La jeunesse est pour toi ; les vieux, en général,
- Trouvent que tu n’as pas assez de sens moral.
- le papillon, tristement.
- Je vois queje n’ai pas beaucoup de sympathies,
- En somme...
- LA BÊTE A BON DIEU.
- Ma foi ! non, mon pauvre ! Les Orties T’en veulent. Le Crapaud te hait ; jusqu’au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit : «Ce p... p... Papillon ! »
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- LE PETIT CHOSE
- LE PAPILLON.
- Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles?
- LA BETE A BON DIEU.
- Moi!... Je t’adore; on est si bien sur tes épaules!
- Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. C’est amusant!... Dis donc, si je te fatiguais,
- Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part... Tu n’es pas fatigué, je suppose ?
- LE PAPILLON.
- Je te trouve un peu lourd, ce n’est pas l’embarras.
- LA bête A bon dieu, montrant des Muguets. Alors, entrons ici, tu te reposeras.
- LE PAPILLON.
- Ah! merci!... des Muguets, toujours la même chose!
- (Bas, d’ua ton libertin).
- J’aime bien mieux entrer à côté...
- LA bête A bon dieu, toute ronge.
- Chez la Rose?.,.
- Oh ! non, jamais...
- le papillon, l’entraînant.
- Viens donc ! on ne nous verra pas.
- (Ils entrent discrètement chez la Rose).— La toile tombe.
- Au troisième acte...
- Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n’ont pas le don déplaire, je le sais. Aussi, j’arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
- Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents ; mais celle-ci s’y refuse; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l’herbe et pousse des cris séditieux... Le Papillon est obligé de l’emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s’en va tout seul, dans la nuit. 11 est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse est triste : il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste lui qui jamais n’a fait de mal à personne... Ciel sans lune, lèvent souffle, la campagne est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en songeant que son
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- <5S4
- LE DEVOIR
- camarade est en sûreté, au fond d’une couchette bien chaude... Cependant, on entrevoit dans l’ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d’un vol silencieux. L’éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon: «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l’infortuné va de droite et de gauche, plein d’effroi, un Chardon au passage le larde d’un grand coup d’épée, un Scorpion Féventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d’un coup d’aile. Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu’il râle sur l’herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent ; «C’est bien fait ! »
- A l’aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s’éloignent sans vouloir l’enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait vœu d’ensevelir les morts... Pieusement, elles s’attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement : «Il aimait trop les fleurs!» —«Il courait trop la nuit!» ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d’or en grommelant : «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans les plaines d’alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.
- La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur œuvre, un Hanneton solennel qui a suivi le convoi s’approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l’éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là les pattes en l’air, gesticulant pendant une heure et s’entortillant dans ses périodes... Quand l’orateur a fini, chacun se retire, et alors, dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s’agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là.
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- LE PETIT CHOSE
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- IX
- ' * TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
- Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo; mais il s’arrêta net en .voyant la mine effarée de tous ces braves gens.
- -En vérité, je crois que le cheval de feu de T Apocalypse, faisant irruption-au milieu du petit salon jonquille, n’y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout hérissés de ce qu’ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. Pensez comme j’étais à l’aise...
- Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix, — et quelle voix! — blanche, terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma chaise. C’était la première fois, depuis dix ans, qu’on entendait .parler l’homme à la tête d’oiseau, le vénérable Lalouette : (de suis bien content qu’on ait tué ce papillon, dit le singulier vieillard en grignottant son sucre d’un air féroce ; je ne les aime pas, moi, les papillons!...»
- Tout le monde se mit à rire, et la discussion s’engagea sur mon poème.
- Le membre du Caveau trouvait l’œuvre un peu trop longue et m’engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L’élève d’Al fort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c’est un chef-d’œuvre. » Picrrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard trop noir enflammé ; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait — c’est bien le cas de le dire — un air fort singulier, qu’il resta collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.
- Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de
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- 036
- LE DEVOIR
- MUe Pierrotte un billet aussi court qu’éloquent : «Venez vite, mon père sait tout.» Et, plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé : «Je vous aime. »
- Je fus un peu troublé, je l'avoue pur cette grosse nouvelle. Depuis-deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m’occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l’idée d’une explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère... Aussi, malgré, le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes intentions :« Quand j’aurai vendu mon poème.» Malheureu-ment je ne le vendis pas.
- En ce temps-là—je ne sais pas si c'est encore la même chose aujourd'hui, — MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital : on ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu’aux grosses lunettes de l’Observatoire, ces messieurs n’étaient pas visibles pour la foule. N’importe l’heure où vous arriviez, on vous disait toujours de revenir...
- Dieu! que j’en ai couru de ces boutiques! que j’en ai tourné de ces boutons de portes vitrées ! que j’en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me dire, le cœur battant : «Entrerai-je? n’entrerai-je p is?» A l’intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C’était plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut d’une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible... Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. « Courage ! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain. » Et, le lendemain, je me remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D’abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j’en avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par dessus.
- Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte ; mais il y alla seul. J’étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le jour... Le soir, en rentrant, il vint s’asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement :
- — Ecoute, Daniel ! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te
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- LE PETIT CHOSE
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- voir .. Nous avons parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t’aime !
- La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
- — Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu’est-ce qu’il dit?...
- — Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y aller, mon Daniel ; tu iras, n’est-ce pas ?
- —r Dès demain, Jacques; je te le promets.
- Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson... Toloco-totignan! tolocototignan !... Jacques se mit à rire : «Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu’elle est leur rivale... J’ai eu beau dire ce qu’il en était, on n’a pas voulu m’entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c’est drôle, n’est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui ; mais, dans moi-même, j’étais plein de honte en songeant que c’était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.
- Le lendemain, dans l’après-midi, je m’en allai passage du Saumon. J’aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus pas l’éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m’asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l’arrière-magasin.
- — Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d’élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n’irai pas par quatre chemins. C’est bien le cas de le dire... la petite vous aime d’amour... Est-ce que vous l’aimez vraiment, vous aussi?
- — De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
- — Alors, tout va bien. Voici ce que j’ai à vous proposer... Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer â vous marier d’ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus, mais je sais bien ce que je ferais à votre place... C’est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j’entrerais dans l’ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m’arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût
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- LE DEVOIR
- trouver en moi un associé en même temps qu’un gendre... Hein? Qu’est-ce que vous dites de ça, compère?
- Là-dessus, Pierrotte m’envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire... Bien sûr qu’il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m’offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n’eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de lui répondre: j’étais attéré...
- Les assiettes, les verres peints, les globes d’albàtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d’un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes : «Tu vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, des magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu’avaient dit les bergers : «Oui... oui... tu vendras de la porcelaine!...» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement : «Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine... » C’était à devenir fou.
- Pierrotte crut que l’émotion et la joie m’avaient coupé la parole.
- — Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C’est bien le cas de le dire... le temps doit lui sembler long.
- Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite... Que ma chère Camille me pardonne! jamais MUe Pierrotte ne me parut si Pierrotte que ce jour-là; jamais sa façon tranquille de tirer l’aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant d’irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui venaient de me crier d’une façon si impertinente : «Tu vendras de la porcelaine ! » Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques, mais.si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, .Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n’avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite.
- (A suivre.)
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- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
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- sftr.ïM mi mmmm - issrnimç inmMiM
- MOUVEMENT DE JUIN 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.568 »». j
- Subventions de la Société......... 891 97 j
- Mal-façons et divers.............. 197 60 )
- Dépenses ......................................
- Déficit en juin....
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 452 70 i
- Subvention de la Société.......... 151 15 [
- Divers............................ 4 65 \
- Dépenses.......................................
- Déficit en juin...
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 4.314 14 )
- Intérêts des comptes-courants et du \
- titre d’épargne.................... 3.861 »»
- Dépenses :
- 66 Retraités définitifs............. 4.238 40
- 21 » provisoires............ 1.250 95
- Nécessaire à la subsistance......... 1.902 50
- Allocat. aux familles des réservistes. 85 »»
- Divers appointements, médecins, etc. 1.494 66 ]
- Déficit en juin..
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 533 50 {
- Subvention de la Société............ 141 85 )
- Dépenses .....................................
- Déficit en avril.
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet 1892 au 30 juin 1893.. » individuelles » »
- Dépenses » »
- Excédant des dépenses sur les recettes..
- 3.657 57
- 4.111 »»
- 453 43
- 608 50
- 884 80
- 276 30
- 8.195 14
- 8.971 51
- 776 37
- 675 35
- 1.335 98
- 660 63
- 100.633 21
- 41.235 10
- 141.858 31
- 147.636 57
- 5.778 26
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- LE DEVOIR
- BIBLIOGRAPHIE
- VIENT DE PARAITRE
- LA DEUXIÈME ÉDITION DU LIVRE
- jl
- 11
- ASSOCIATION Dü CAPITAL ET DO TRAVAIL
- ET SON FONDATEUR JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- j
- Par F. BERNARDOT
- Conseiller de Gérance de la Société du Familistère
- Cette deuxième édition, un volume in-8° illustré, est en vente au prix de 4 francs, rendu franco, à la Société du Familistère (ancienne Maison Godin).
- MESSIEURS DEQUENNE et Cie
- A Guise (Aisne). f
- Rappelons que l’ouvrage contient 36 tableaux synoptiques, 19 planches et tableaux graphiques du plus grand intérêt. Il est orné du portrait de Jean-Baptiste-André Godin et d’une vue à vol d’oiseau des usines et du Familistère, vue donnant l’état actuel des palais sociaux, de leurs annexes et dépendances et l’emplacement du Mausolée et de la Statue du Fondateur.
- Il contient aussi la plus complète biographie de J.-B.-A. Godin parue à ce jour, et la partie essentielle du Testament de ce grand novateur.
- Enfin, un appendice donne la situation sociale, générale, au point de vue coopératif, sociétaire et syndical.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- DU lei OCTOBRE 1893
- Présidence de M. DEQUENNE, Aministrateur-Gérant
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société ;
- 2° Rapport du Conseil de Surveillance sur le même sujet;
- 3° Adoption du rapport de la gérance et de celui du Conseil de surveillance ;
- 4° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1893-94;
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois conseillers de gérance en remplacement de MM. Jumeau Victor, Lavabre Armand et Roppé César dont le mandat est expiré.
- Sont présents ou représentés 230 associés sur 235 inscrits ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au présent procès-verbal :
- Présents : 208,
- Représentés : 22,
- Absents : 5.
- Mme Allart Marie, MM. Baquet Florus, Bourdanchon Félix, Cochet Louis, Mme Dacheux Irma, MM. Froissart Firmin, Gran-din Jules, Mme veuve Govin, MM. Hennequin Joseph, Hazart Jules, Jacquet Emile, Louis Edmond fils, Locqueneux Georges Larmoyeux Léandre, Maillard Augustin, Migrenne Alfred, Noizet Joseph, Pernin Antoine, Point Désiré, MraeProix Denis, MM. Sarrazin Alphonse, Tellier Elisée, empêchés d’assister à la séance, délèguent leurs pouvoirs pour les représenter à MM. E. Allart, Hennequin Jules, de Roo, Mme Valentin, MM. Méresse Jules, Lavabre Armand, Quent Victor, Beaucamp
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- LE DEVOIR
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- Jules, Jamart Georges, Boinet, Grosch, Mlle Alliot Eugénie, MM. Lebel Marcellin, Lhote Henri, Donnet, Maillard Arthur, Alavoine Marcellin, Baillot Virgile, Jumeau Eugène, Mme Legrand, MM. Godériaux Georges, Hébert Marcel.
- En vertu de ces délégations et conformément aux prescriptions de l’art. 70, chacun de ces délégués aura deux voix à émettre.
- Les lettres de délégations seront jointes au procès-verbal.
- Absents : MM. Cochet Aimé, Lamy Jules, Lecail Théodore-Alphonse, Louis Albert, Poquet Ernest.
- Le bureau est composé de M. Dequenne, administrateur-gérant et des conseillers ayant qualité d’associés savoir : Madame Godin, MM. Alizard, Bernardot, Bocheux, Colin, Hennequin, Jumeau, Lavabre, Piponnier, Quent, Roppé, Séku-towicz.
- Absent : M. Pernin.
- M. Bernardot, secrétaire de l’Assemblée générale, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage pour la convocation de l’Assemblée générale ont été remplies à Guise et à Laeken.
- L’ordre du jour est abordé :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur - Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- Mesdames et Messieurs,
- Mes collaborateurs et amis,
- Suivant les prescriptions des articles 60 et 73 de nos statuts, je viens en cette Assemblée générale vous soumettre mon rapport annuel sur la situation morale, industrielle et financière de notre association.
- La situation morale de notre Société est toujours bonne, et nous pouvons constater que l’entente et la cordialité des rapports régnent dans l’ensemble de l’association, et si quelque fausse note se fait parfois entendre ou si certains écarts se produisent quelquefois, ce sont choses inhérentes à la nature
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 643
- humaine et aux concerts les mieux ordonnés ; ils ne compromettent pas l’harmonie de l’ensemble.
- Notre association, créée par un homme de bien et de génie, basée sur les principes de justice et d’équité, continue sa marche progressive, s’affirme de plus en plus et se consolide de mieux en mieux.
- Le doute et l’inquiétude qui ont pu pénétrer dans nos esprits après la mort de notre regretté Fondateur, au sujet de l’avenir de notre association, ont disparu et fait place à la quiétude et à la confiance.
- Notre association s’est affermie et nous pouvons envisager l’avenir avec calme et assurance; nous devons ces résultats, mes amis, au souvenir bienfaisant de notre Bienfaiteur, aux sages dispositions qu’il a su prendre, pour garantir l’avenir de son oeuvre; nous les devons aussi à notre accord et à notre union que nous a surtout recommandés notre Fondateur; recommandation qui a été inscrite, suivant sa volonté, avec d’autres de ses maximes, sur la pierre de son mausolée, et que nous ne devons jamais oublier :
- (( La prospérité vous suivra tant que l'accord régnera parmi vous.
- » Que mon souvenir soit pour vous un sujet de fraternelle union. »
- Jusqu’à présent, l’accord a existé entre nous, j’espère qu’il existera toujours, car l’union et l’accord sont nécessaires au bon fonctionnement de notre association et indispensables pour sa prospérité.
- La situation morale se lie avec la marche et la direction de nos écoles, elle en dépend et en découle dans une large mesure, c’est pour cela que notre Fondateur les entourait de toute sa sollicitude et que nous-mêmes, suivant son exemple, continuons à y apporter tous nos soins; les sacrifices que nous faisons pour donner à nos enfants une bonne instruction avec une bonne éducation, sont considérables, mais il n’y a pas à les regretter si les résultats répondent à nos désirs et à nos efforts.
- C’est à l’école, en effet, que se forment les jeunes générations, quelles se préparent aux luttes pour l’existence, c’est là que se développent physiquement et moralement les jeunes gens qui seront appelés à nous succéder et à continuer notre œuvre.
- Mais l’éducation donnée à l’école ne suffit pas, il faut que les parents la complètent, ils doivent la continuer dans la
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- LE DEVOIR
- famille, c’est un devoir pour eux de veiller sur leurs enfants et de les bien élever, en leur donnant de bons exemples et en leur faisant de bonnes recommandations, non seulement quand les enfants sont en âge d’aller à l’école, mais aussi quand ils en sont sortis et qu’ils sont devenus des travailleurs; car alors ils ne sont plus sous l’œil des professeurs, ils peuvent subir des exemples pernicieux, contracter de mauvaises habitudes et s’écarter de la ligne droite; c’est aux parents à veiller sur eux et à les maintenir dans la bonne voie, ils auront ainsi la satisfaction du devoir accompli et le bonheur d’avoir des enfants qui leur feront honneur et dont ils pourront se glorifier.
- En assemblée générale du 6 août dernier et lors de la fête de l’enfance, à la cérémonie de la distribution des prix, j’ai eu l’occasion de vous signaler les nouveaux succès des élèves de nos écoles; je ne les répéterai pas ici, je n’en dis un mot que pour vous faire voir que nos écoles marchent bien et que nous pouvons en être satisfaits.
- L’importance et la renommée de l’œuvre familistérienne, l’association du Capital et du Travail, sont to ujours grandissantes; tous ceux qui s’occupent de la question sociale et de l’amélioration du sort des travailleurs ont les yeux fixés sur nous et s’intéressent à la marche et au fonctionnement de notre œuvre de régénération; ils savent que nous sommes l’avant-garde du progrès social qui finira par s’accomplir dans le monde, parmi les nations civilisées, par une évolution lente et progressive basée sur les principes de la vraie justice et de l’équité, qui établira l’union et l’harmonie entre tous les êtres humains.
- Le 15 octobre prochain aura lieu à Grenoble le Congrès international des Sociétés coopératives; la Société du Familistère y a sa place marquée et doit y être représentée; je comptais m’y rendre, mais l’éloignement du siège du congrès et la longueur du voyage qui m’auraient obligé à une absence relativement longue, m’y ont fait renoncer; j’y ai délégué, pour m’y remplacer, M. Bernardot, l’un des secrétaires de la gérance, qui saura nous y représenter convenablement.
- Je passe maintenant à la situation industrielle et commerciale de notre Société, qui est la partie la plus importante et la plus intéressante de notre affaire, car de l’accroissement ou du décroissement de notre industrie dépend l’agrandissement ou l’amoindrissement de notre association, tant au point de vue social qu’à celui industriel.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 645
- Le chiffre des commandes r,en fourneaux s’est élevé :
- à l’usine de Guise ù un total de....................... 117.156
- à l’usine de Laeken — ...................... 26.863
- La vente des articles de quincaillerie, boutons et accessoires divers, a aussi été supérieure.
- Le chiffre net d’affaires pour les deux usines, s’est élevé pour l’exercice écoulé 1862-1893 0............ 3.980.957 fr. 99
- — précédent 1891-1892 à............ 4.103.591 09
- — antérieur 1890-1891 à............ 4.118.441 51
- et pendant l’exercice 1889-1890 à.......... 4.107.273 09
- Notre chiffre d’affaires reste donc à peu près le même et ne varie guère.
- La situation au point de vue de la vente et du travail pour notre personnel est donc encore assez bonne et satisfaisante, il en est de même pour les bénéfices, dont le chiffre est supérieur à ceux des deux exercices précédents.
- Les bénéfices bruts se sont élevés l’an dernier
- à................................................. 717.753 fr. 14
- et cette année à.................................. 792.814 43
- soit une différence de............................ 75.061 29
- en faveur de l’exercice écoulé.
- Les bénéfices nets à partager s’élevaient l’an dernier à la
- somme de.......................................... 156.743 fr. 69
- ils s’élèvent cette année à....................... 236.555 07
- soit en plus pour l’exercice écoulé............... 79.811 38
- Les résultats de l’exercice sont donc assez satisfaisants, et tout en désirant et pouvant espérer mieux, nous devons être satisfaits ; n’oublions-pas qu’aux bénéfices industriels à partager, vient s’ajouter la répartition coopérative du Familistère, comme remises aux acheteurs, qui s’est élevée cette année à la somme de 87.916 fr. 05, qui a donné 11 fr. 45 % de l’importance des achats sur carnets.
- Le chiffre total des ventes a été l’an dernier de 874.949 fr. 71, il s’est élevé cette année à 844.914 fr. 80, soit 30.034 fr. 91 en moins ; cette différence tient surtout à l’abaissement des prix de vente de certaines marchandises.
- 380 acheteurs, étrangers à notre association, de la ville et d3s environs, viennent s’approvisionner à nos magasins et profiter des avantages de la coopération.
- Ainsi que je le fais chaque année, je dois dire quelques mots
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- 040
- LE DEVOIR
- et entrer dans quelques détails au sujet de divers ateliers et différents services de l’usine qui méritent et nécessitent une mention spéciale,
- A l’atelier des modèles, le personnel a été restreint par mesure d’économie, ce qui n’empêche pas, indépendamment de l’entretien et de la réparation des modèles de nos deux usines, d’y faire encore de nouvelles créations.
- Nous avons cette année, ajouté deux numéros plus grands â la série des cuisinières numéros 227 à 231 ; terminé la série des nouvelles cheminées à souffleur rotatif, la série des foyers économiques à colonnes; nous avons ajouté deux numéros plus grands à la série des calorifères à feu intermittent numéros 45 à 47, un numéro plus grand à la série des calorifères à feu continu numéros 94 à 96 et 130 à 132; à la série des calorifères hygiéniques à combustion complète nous avons ajouté sept nouveaux modèles, les' numéros 67 à 89 et 90 à 93 ; nous terminons un nouveau modèle de calorifère roulant ou à pieds, à combustion complète.
- Nous avons fait de nouveaux modèles de chaufferettes, quelques nouveaux modèles de pompes, de lavabos toilette et scolaires, appareils inodores et cuvettes siphoïdes, nouvelles mangeoires et modèles de plaques pour inscriptions.
- Une grande partie de ces modèles a été faite en double pour l’usine de Laeken.
- La plupart sont en fabrication et certains se vendent et s’expédient en grandes quantités.
- La fabrication des plaques indicatives en tôle et en fonte émaillées, que nous avions commencée depuis quelques années, va prendre, sous l’impulsion d’une active et intelligente direction, le développement qu’elle comporte. Cette nouvelle branche de notre fabrication, qui' peut devenir importante en raison de ses nombreuses applications et des débouchés que peuvent avoir ses produits dans notre nombreuse clientèle, si elle ne nous donne pas de gros bénéfices, pourra procurer du travail à quelques-unes de nos jeunes filles et à quelques jeunes gens.
- Elle pourra devenir un nouvel aliment de travail et un élément d’agrandissement pour notre atelier d’émaillage; et à ce sujet, mes amis, je vous ferai remarquer que l’émaillage tient une place considérable dans notre fabrication et a pour nous une importance capitale ; il faudrait à la tête de cet atelier un homme jeune, actif et capable; nous tâcherons d’y
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- pourvoir, cela est nécessaire au développement de notre industrie.
- Notre nouvel album général a été lancé dans le courant de l’exercice, il va être suivi dans quelques semaines d’un supplément comprenant les nouveaux articles créés et mis en fabrication depuis l’année dernière.
- 11 y a quelques semaines nous avons adressé à notre clientèle un nouvel album bien établi avec un tarif bien conditionné, de plaques indicatives en tôle et en fonte émaillées; nous pouvons espérer que l’envoi de ces albums et tarifs ainsi que de circulaires avec dessins des nouveaux modèles de calorifères hygiéniques les plus en vogue, produira son effet qui se traduira par une vente plus étendue et plus nombreuse de tous nos articles.
- L’impression d’albums et de circulaires avec dessins et leur envoi à la clientèle nécessitent de fortes dépenses, mais elles sont nécessaires et indispensables.
- Une bonne publicité, bien faite, sert à développer les affaires; l’art de bien diriger en industrie et de bien faire le commerce, consiste à savoir faire des dépenses qui rapportent; savoir semer pour récolter, planter pour cueillir.
- Nous pouvons supposer et même être certains que l’extension que nous avons donnée depuis deux ans à notre publicité, par l’affichage dans les gares des chemins de fer et dans les villes, produit son effet et donne des résultats, car les commandes qui avaient baissé l’année dernière, remontent à leurs chiffres des deux années précédentes; il nous vient un grand nombre de demandes d’albums et tarifs adressés par des clients nouveaux et des acheteurs que la renommée de notre Société et notre publicité extensive, rendent désireux d’avoir des produits de notre maison et portant notre marque.
- Le service des approvisionnements se continue et se fait avec l’à-propos et l’intelligence voulus.
- Tous nos arrivages de matières premières se font régulièrement par le port de Noyai et la gare de Guise; nous avons abandonné le port de Longchamps où les arrivages coûtaient plus cher pour leur transport à l’usine; toutes nos expéditions se font maintenant par la gare de Guise; ces divers changements dans les arrivages et les expéditions, constituent une notable économie qui s’accentuera encore lorsque le tronçon du chemin de fer de Guise à Wassigny, de la ligne du Câteau à Laon, sera terminé.
- L’amélioration apportée à la fabrication de la fonte malléable
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- LE DEVOIR
- dont je vous ai dit quelques mots l’an dernier, a porté ses fruits, le prix de revient en est diminué, ce qui nous met dans des conditions à pouvoir fournir à une clientèle spéciale qui emploie des pièces en fonte malléable; ce qui s’est produit déjà dans le cours de l’exercice écoulé; nous pouvons donc espérer que cette fabrication pourra prendre du développement.
- La direction de la fabrication générale qui s’exerce avec activité et vigilance est en bonnes mains; je puis en dire de même pour la direction du montage.
- A l’atelier d’outillage on continue les travaux d’entretien et de réparations nécessaires à la marche de notre fabrication ; on y a fait dans le cours de l’exercice écoulé quelques 'outils neufs pour nos usines de Guise et de Laeken. En raison du personnel restreint de cet atelier nous y avons supprimé un surveillant.
- Nous terminons deux halles de prolongement du grand magasin, pour agrandir notre emplacement et pouvoir y placer les nouveaux fourneaux quenousTabriquons; ce travail était indispensable pour mettre de l’ordre dans notre magasin; les dépenses qu’il nécessitera seront peu élevées.
- Nous nous sommes rendus acquéreurs de deux parcelles de terres, dont une enclose et plantée d’arbres fruitiers, sises près du fort sur le territoire de Guise, pour y extraire du sable à mouler à proximité de notre usine et profiter d’une économie sur le transport.
- Nous avons acheté aussi un enclos planté de nombreux arbres fruitiers, enclavé dans notre propriété de Gisompré, qu’il eut été imprévoyant de laisser acquérir par un autre que nous, d’autant plus que nous avions à notre charge deux servitudes sur notre propriété, donnant accès à cet enclos et qui sont annulées maintenant puisque toute la propriété nous appartient.
- La location de ces propriétés nous rapportera un intérêt supérieur à celui des sommes en dépôt chez nos banquiers.
- Ces acquisitions sont donc une bonne affaire à plusieurs points de vue.
- A notre usine de Laeken, la marche des affaires et des différents services s’y continue d’une façon satisfaisante au point vue de l’ordre et de la direction.
- En ce qui concerne le Familistère de Laeken et ses services, les résultats sont faibles encore ; ils sont cependant supérieurs à ceux de l’an dernier, quoique le chiffre des ventes ait été inférieur,
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 64Ô
- La répartition aux acheteurs sur carnets s’est élevée à 5 56 %, elle était pour l’exercice précédent de 2 80 %.
- Les écoles, dont la marche et les résultats n’avaient pas lieu de nous donner toute satisfaction par suite-d’insuffisance et de changements dans le personnel enseignant, ont repris une meilleure marche qilK nous fait espérer des résultats plus satisfaisants.
- Je dois, avant de terminer la première partie de mon rapport et passer à la situation financière, adresser à MM. Jumeau Victor, Lavabre Armand et Roppé César, les trois membres associés du Conseil, élus par vous l’an dernier et que vous êtes appelés à remplacer aujourd’hui, mes remerciements pour le concours dévoué et ponctuel qu’ils nous ont donné pendant la durée de leur mandat.
- Il en est de même pour les membres du Conseil de surveillance, MM. Godériaux Elie, Léguiller Louis et Roppé Adolphe, celui-ci décédé dans le cours de son mandat et enlevé à l’affection des siens et à notre estime.
- Avec le Conseil de gérance renouvelé en partie, et le nouveau Conseil de surveillance, nous continuerons à marcher d’accord tous ensemble, accord nécessaire à la bonne marche et au développement de notre association ; nous n’avons pas, d’ailleurs, d’autre but ni d’autre pensée que de travailler à la grandeur de l’oeuvre de notre bienfaiteur, qui nous l’a léguée avec la pensée que nous saurions la maintenir et la rendre prospère, afin de montrer au monde qu’une société de travailleurs, dirigée par des travailleurs, peut vivre et prospérer.
- Nous allons maintenant, Mesdames et Messieurs, vous donner le détail et vous faire l’exposé de notre situation financière, comprenant nos assurances mutuelles, nos affaires industrielles et coopératives, ainsi que le bilan.
- Je donne la parole au secrétaire.
- Après cette première partie, M. le Président donne la parole au secrétaire pour la lecture des tableaux et du bilan établis par le chef de la comptabilité et le Directeur des comptabilités et du contrôle.
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- le Devoir
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- AU 30 JUIN 1893
- Membres actifs : Associés à Guise..
- — — à Laeken
- — Sociétaires à Guise..
- — — à Laeken
- — Participants à Guise.
- — — à Laeken
- Propriétaires de parts d’épargne ne prenant plus part
- aux travaux de l’Association.........................
- Auxiliaiies prenant ou ayant pris part aux travaux de l’Association.....................................
- 235
- 1
- 178
- 32
- 481
- 89
- 236
- 210
- 570
- 1016
- 348
- 708
- Total général...... 2072
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1895-1893 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l'exercice.... 216
- Elus, sur leur demande, par l’assemblée générale, pendant l’exercice.................................... 28
- A déduire : Démissionnaires.......
- Décédés ...............
- Existant au 1er juillet 1893......
- SOCIÉTAIRES
- 244
- 3 j
- 5 i 8
- 236
- Au 1er juillet 1892............................ 228
- Elus, sur leur demande, par le Conseil de
- gérance pendant l’exercice......................... 19
- Associé redevenu sociétaire...................... 1
- A déduire :
- Sociétaires devenus associés.................... 26
- — partis ou décédés..................... 8
- — redevenus participants............. 3
- — — auxiliaire.............. 1
- 248
- 38
- Existant au 1er juillet 1893
- 210
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 651
- PARTICIPANTS
- Au 1er juillet 1892........................... 544 j
- Elus, sur leur demande, pendant l’exercice.. 65 \ 612
- Sociétaires redevenus participants.............. 3 )
- A déduire :
- Participants devenus associés................... 2 i
- — — sociétaires.................. 19 l 42
- — partis ou dérédés....... ....... 21 \__________
- Participants existant au Ier juillet 1893............ 570
- RETRAITÉS
- Les pensionnés, au! "juillet 1892, étaient au nombre de 60 Mis à la retraite, pendant l’exercice.................... 18
- Total....................... 78
- Décédés pendant l’exercice.............................. 8
- Reste au !«* juillet 1893............................... 70
- ouvriers jouissant de la retraite dans l’association, plus 21 retraités provisoires, ce qui porte le total des retraités à. 91
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- L’assurance des pensions ou retraites et du nécessaire à la subsistancedes familles dans le besoin,possédaitau 30 juin 1892:
- Un certificat d’épargne de..................... 813.617 fr. »»
- Plus la part attributive au travail des auxiliaires pendant l’exercice 1891-92............... 16.243 »»
- Annulations d’épargnes réservées et divers. . 4.394 »»
- Total des épargnes de l’assurance au 30 juin 1893. 834.254 »»
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires, pour l’exercice 1892-93.... 20.924 »»
- ce qui portera la valeur du certificat d’épargnes à 855.178 »»
- Le solde créditeur du compte-courant de \ l’assurance des pensions et retraites s’élève, 1
- au 30 juin 1893 à............... 267.326 151 '
- La répartition de cet exercice ) 290.547 60
- va y ajouter le solde des intérêts l
- et dividendes revenant au certi- ]
- beat d’épargnes................. 23.221 45 /
- Cette assurance possède donc un capital de. 1.145.725 60
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- 652
- LE DEVOIR
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de cette assurance ont été :
- Subvention de l’association équivalent à 2 % du montant des salaires ou appointements de
- l’exercice........................................ 42.116 17
- Intérêts et dividendes du titre de l’assurance
- pour l’exercice 1892-93........................... 44.077 80
- Intérêts du compte-courant de l’assurance.... 4 500 26
- Rentrées diverses.............................. 1.077 79
- Total des recettes................ 91.772 02
- Le montant des dépenses est de.................. 89.739 51
- Excédent des recettes sur les dépenses -2.032 51
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE à Guise. — Section des hommes
- En caisse au 30 juin 1892..................... 4.898 24
- Recettes de l'exercice 1892-93.............. 38.199 21
- Total...................... 43.097 45
- Dépenses de l’exercice....................... 41.763 69
- Reste en caisse au 30 juin 1893........... 1.333 76
- Excédent des dépenses sur les recettes.... 3.564 48
- à Guise, Section des dames
- En caisse au 30 juin 1892.................. 13.365 59
- Recettes de l’exercice 1892-93............ 6 518 05
- Total..................... 19.883 64
- Dépenses de l’exercice........................ 6.250 15
- Reste en caisse au 30 juin 1893.............. 13.633 49
- Excédent des recettes sur les dépenses.267 90-
- Usine de Laeken ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- En caisse au 30 juin 1892..................... 2.308 66
- Recettes de l’exercice 1892-93................ 5.195 59
- Total...................... 7.504 25
- Dépenses de l’exercice........................ 5.400 64
- Reste en caisse au 30 juin 1893............... 2.103 61
- Excédent des dépenses sur les recettes.... 205 05
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 653
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE à Guise
- Encaisse au 30 juin 1892................... » »
- Recettes de l’exercice......................... 7.876 20
- Total....................... 7.876 20
- Dépenses de l'exercice........................ 10.102 77
- Excédent des dépenses sur les recettes..... 2.226 57
- à Laeken
- En caisse au 30 juin 1892...................... 1.149 34
- Recettes de l’exercice....................... 2.456 89
- Total....................... 3.606 23
- Dépenses de l’exercice..................... 2.346 28
- En caisse au 30 juin 1893...................... 1.259 95
- Excédent des recettes sur les dépenses..... 110 61
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant des recettes de nos assurances
- est de......................................... 152.017 96
- Celui des dépenses est de.................. 155.603 04
- Excédent des dépenses sur les recettes..... 3.585 08
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 155.603 fr. 04 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1892-93
- à Guise. — Section des hommes.
- Pour 16.507 journées de maladie, à 698 malades 38.058 35
- à Guise. — Section des dames.
- Pour 4.756 journées de maladie, à 184 malades 3.520 15
- à Laeken. —Section unique.
- Pour 1.681 journées de maladie à 193 malades 3.656 49
- POUR LES SECTIONS RÉUNIES ET FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise....................................... 10.102 77
- à Laeken....................................... 2.346 28
- A reporter,.. 57.684 04
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- 654 Le devoir
- Report... 57.684 04
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise.................................... 6.HO »»
- à Laeken....................................... 1.726 75
- Divers à Guise................................... 325 34
- » à Laeken..................................... 17 40
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 73 pensionnés dont 28 au Familistère
- et 45 au dehors.............................. 44.071 90
- Payé à 5 pensionnés à Laeken................... 3.848 30
- » à 24retraités provisoirement............. 14.624 30
- » à 38 familles pour le nécessaire à la
- subsistance..................................... 10.285 55
- Payé à 49 familles à titre d’allocations temporaires........................................... 8.884 20
- Payé aux réservistes........................... 1.702 »»
- » aux médecins et sages-femmes, à Guise
- et à Laeken.................................... 2.701 50
- Payé à l’hospice de Guise........................ 870 35
- Appointements du secrétaire.................... 1.611 »»
- Frais divers........................*...... 1.140 41
- Total..................... 155.603 04
- Dépenses pour frais d’éducation et d’instruction
- Nourricerie (Enfants au berceau)........ 6.635 85
- Ecoles maternelles, lie année (Pouponnât).... 5.476 63
- » » 2me et 3me années (Bambinat).. 2.010 38
- ». primaires (6 classes)............ 17.299 88
- » de Laeken................................... 4.035 21
- Total des dépenses........ 35.457 95
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires................. 26.341 54
- Frais de nourriture et fournitures scolaires... 9.116 41
- Total.................. 35.457 95
- Résumé des dépenses consacrées à la mutualité
- Subventions aux malades à Guise............... 58.116 61
- » » » à Laeken.................. 7.746 92
- Pensions aux vieillards....................... 47.920 20
- » temporaires et secours aux familles. 41.819 31
- Frais d'éducation et d’instruction............ 35.457 95
- Total................... 191.060 99
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 655
- Affaires industrielles, commerciales et locatives
- Le chiffre de nos affaires industrielles, commerciales et locatives s’est élevé à.......... 4.976.409 38
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES Les bénéfices bruts industriels, commerciaux.
- et locatifs de l’exercice s’élèvent au total de. 792.814 43
- dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statutaires...... 166.233 54 \
- Frais d’éducation et d’instruction :
- à Guise........................... 31.422 74 /
- à Laeken........................... 4.035 21 f
- Répartition coopérative : > 326.259 36
- au Familistère de Guise........... 87.916 05 (
- — de Laeken................. 1.290 73 \
- Solde du compte, charges et reve- |
- nus sociaux..................... 35.361 09 |
- Plus value au bilan........... 466.555 07
- Il y a lieu de prélever sur cette somme :
- Intérêt à 5 % du capital social................... 230.000 »»
- Reste à payer................. 236.555 07
- Soit, conformément à l’art. 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires
- du travail........................... 75 % = 177.416 »»
- A T Administrateur-Gérant............... 4 % = 9.462 »»
- Aux 13 Conseillers de gérance en fonction 13 % = 30.752 »»
- et les 3 % restant, suivant les prescriptions statutaires............,........ S °/0 — 7.097 »»
- Préparation et entretien d’élèves aux
- écoles de l’Etat...................... 1 % — 2.366 07
- A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles............ 2 % ~ 4.731 »»
- Au Conseil de Surveillance.............. 2 % = 4.731 »»
- Total égal.... 236.555 07
- La somme de 177.416 fr. représentant les 75 % revenant au capital et au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de Guise.... 102.822 45
- — — de Laeken.... 7.246 95
- Total des salaires à reporter.... 11Ô.069 40
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- 650
- LE DEVOIR
- Report.... 110.069 40
- Salaires payés par l’Usine de Guise........... 1.727.634 39
- — — de Laeken........... 281.128 63
- Total des salaires... 2.118.832 42
- Concours supplémentaire des associés.......... 461.818 45
- — — sociétaires..... 127.263 35
- — — membres ayant
- plus de 20 années de services et participant au
- même titre que les associés................. 99.859 70
- — sociétaires............. 92.634 95
- Concours du capital........................... 230.000 »»
- Total des services rendus prenant part à la répart. 3.130.408 87
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 177.416 fr. atiribués au capital et au travail, divisés par 3.130.408 fr. 87, montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 5,67 %.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus, établis delà manière suivante :
- Salaires des associés. 461.818 45 ,
- Supplément............ 461.818 45 \
- Salaires des Sociétres. 254.526 70 )
- Supplément............ 127.263 35 j
- Salaires des participants......
- Suivant art. 129 :
- Taux des associés... 99.859 70 /
- Supplément............. 99.859 70 i
- Taux des sociétaires. 185.269 95 |
- Supplément............. 92.634 95 |
- Epargnes réservées.............
- Salaires des auxiliaires.......
- Au capital social..............
- 923.636 90 à 5,67 % — 52.342
- 381.790 05 à 5,67 % == 21.636 592.065 10 à 5,67 % = 33.542
- 199.719 40 à 5,67 % = 11.318
- 277.904 90 à 5,67 % = 15.749
- 137.940 35 à 5,67 •/„ = 8.870 387.352 17 à 5,67 °/0 = 20.924 230.000 »» à 5,67 % = 13.035
- 3.130.408 87 177.416
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL L'intérêt à payer au capital social, à 5 % sur un capital de
- 4.600.000 fr. s’élève à..................... 230.000 »
- Le dividende du capital à 5,67 % sur ces 230.000 à 13.035 »
- Total... 243.035 »
- 243.035 X 100
- = 5,28 %, taux de l’intérêt.
- 4.600.000
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- BILAN DE L’EXERCICE 1892-93
- 2
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- 058
- LE DEVOIÈ
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires............. 959.445 71
- Matériel d° .,.................. 36.662 79
- Marchandises...................... 200.158 16
- Valeurs diverses.................... 2.741 05
- Comptes débiteurs............... 15.77142
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Marchandises.........«........ 9.176 22
- Comptes débiteurs............. 272 61
- Valeurs....................... 759 57
- 1.214.779 13
- 10.208 40
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires Matériel d° Matières premières... Marchandises.........
- 431.754 89 t 687.396 36 1.243.290 34 1.078.769 16
- CO 1 Ph I O en caisse 16.271 76
- | chez les Banquiers 1.101.398 861
- w { en portefeuille.. 74.187 28
- <1 / Bons du Trésor. 371.000 »l
- > 1 — divers 7 50.
- 1.562.865 40
- Comptes débiteurs
- 1.759.906 77
- 6.763.982 92
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires............ 120.000 »
- Matériel — .......... 53.123 69
- Matières premières............... 214.611 50
- Marchandises..................... 304.429 59
- Valeurs diverses............... 22128
- Comptes débiteurs................ 136.631 58
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- 829.017 64
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’Association........................ 4.658.998 85
- Comptes débiteurs.............. 137.572 13
- 4.796.570 98
- 13.614.559 07
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-
- Assemblée générale ordinaire
- 659
- 30 JUIN 1893
- PASSIF
- FAMILISTERE DE GUISE
- Comptes créditeurs................. 190.245 78
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs................. 2.570 22
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs........... 1.792.969 52 )
- Assurance maladies, hommes... 1.333 76 1.807.936 77
- — — dames........ 13.633 49 !
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs............... 9.309 56 j
- Assurance maladies, hommes... 2.103 61 [ 12.673 12
- — pharmacie.......... 1.259 95 )
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs........... 2.306.507
- Assurances des pensions etnéces-
- saire........................ 267.326
- Amortissement des immeubles
- et matériel................ 3.494.744
- Fonds de réserve............... 460.000
- CAPITAL SOCIAL :
- Apports à divers 404.500 »\
- — à la Société 27.218 »l
- Epargnes aux /
- membres de [
- l’Association, 2.922.153 »> 4.600.000 Epargnes de. l’assurance ...... 834.254 » \
- Epargnes à la ]
- Société.... 411.875 » j
- Plus-value de l’exercice.....
- 64
- 15
- 32
- »
- 11.128.578 11
- 466.555 07
- 13.614.559 07
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-
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- 060
- LE î)EVOlft
- Monsieur le Secrétaire ayant terminé la lecture de l’exposé de la situation financière, Monsieur le Président reprend la parole et s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames et Messieurs,
- Par l’exposé qui vient de vous être lu, vous avez pu vous rendre compte que notre situation financière est satisfaisante.
- Dans la décomposition de l’actif du bilan, à « Comptabilité sociale, » est comprise la somme de 4.658.998 fr. 85 pour constructions nouvelles et matériel créé depuis la fondation de notre association, en augmentation de 126.687 fr. 68 sur l’exercice précédent ; au bilan de l’année dernière l’augmentation sur l’exercice antérieur était de 162.459 fr. 85 soit une différence de 35.772. fr. 17 en moins pour l’exercice écoulé.
- La somme des -amortissements statutaires à déduire des bénéfices bruts s’élevant cette année à 166.233 fr.54 et les nouvelles créations à 126.687 fr. 68, il y a donc une différence, entre les amortissements et les créations, de 39.545 fr. 86 en moins.
- La situation devient donc normale et satisfaisante sous ce rapport ainsi que je vous le disais l’an dernier et vous l’avais fait pressentir dans mes précédents rapports, puisque les amortissements sont maintenant supérieurs aux créations nouvelles à amortir.
- Vous savez, mes amis, que selon les prescriptions de l’article 46 du règlement annexé aux statuts, au fur et à mesure des remboursements partiels de la dette hypothécaire, il est fait un virement des sommes correspondantes à ces rembour-ments du crédit du compte : réserve spéciale pour le remboursement de la dette hypothécaire, au crédit de chacun des comptes d’amortissement du matériel modèles, matériel outillage, et ensuite des immeubles industriels et des immeubles locatifs.
- Au passif du bilan, il est porté à « Comptabilité sociale, » une somme de 3.494,744 fr. 32 pour amortissements depuis la création de notre Société, soit une augmentation de 266.233 fr. 54 sur le dernier bilan, provenant des 166.233 fr. 54 d’amortissements statutaires énoncés plus haut et du remboursement partiel de 100.000 fr. sur la dette hypothécaire effectué en janvier dernier.
- La somme totale des amortissements restant à faire au 1er juillet dernier, s’élève à 1.895.540 fr. 99; il nous reste à payer d’ici au mois de janvier 1922, c’est-à-dire en 28 années, pour
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 661
- nous libérer entièrement de la dette hypothécaire, la somme de 1.972.494 fr. 30.
- Tous les amortissements seront donc complètement couverts avant cette époque, puisque la somme des remboursements de la dette est supérieure à celle des amortissements à faire et que les nouvelles créations sont inférieures aux amortissements annuels.
- Il ne reste plus en notre possession, provenant du legs de notre Bienfaiteur, qu’un titre d’apport de 27.218 fr., à convertir en titres d’épargnes ; les bénéfices nets à répartir cette année s’élèvent à 236.555 fr. 07, dont 212.944 fr. sont à convertir en titres d’épargnes ; la différence de 23.611 fr.07 comprend les sommes attribuées à différents comptes et ne sont pas converties en épargnes.
- Nous aurons donc à racheter, suivant les prescriptions de l’article 43 des statuts, une part de 185.726 fr. sur les 404.500 fr. de titres d’apports appartenant à divers, en commençant, comme l’indique l’article 44, par ceux de Madame Godin qui les a acquis par voie d’héritage.
- Lorsque ces titres d’apports seront remboursés, ce qui pourra être fait à la fin de l’exercice 1894-1895, c’est-à-dire dans deux ans, si les bénéfices sont les mêmes ou à peu près que ceux de ces dernières années, nous pourrons commencer le remboursement des titres d’épargnes, à moins qu’alors, ainsi que le prévoit l’article 42 des statuts, nous jugions nécessaire d’augmenter notre capital social pour augmenter notre réserve et notre fonds de roulement.
- Nos assurances mutuelles contre la maladie,section des hommes, à Guise, ont encore donné un déficit important, malgré l’augmentation de 20 0/0 des cotisations et une subvention équivalente, de l’association; nous avions espéré que cette augmentation de 40 0/0 des recettes aurait rétabli l’équilibre ; nos prévisions ne se sont pas réalisées puisque nous avons encore un déficit ; nous ne pouvons cependant pas rester sur cette situation qui tend à s’accentuer encore. 11 faut absolument prendre des mesures de préservation et faire cesser les abus. Les caisses de mutualité sont établies pour venir en aide aux travailleurs et à leurs familles pendant les maladies ésultant des fatigues du travail ou de tout autre cause qui ne provienne pas de l’inconduite et de l’intempérance.
- Le fonds de pharmacie, qui s’était à peu près maintenu en équilibre pendant l’exercice précédent, par suite du rabais que nous avons obtenu sur la fourniture des médicaments, a repris
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- 662
- LE DEVOIR
- sa marche décroissante pendant l’exercice écoulé et s’est soldé au 30 juin dernier par un déficit de 2.226 fr. 57 que nous avons dû porter au débit du compte Charges et Reoenus Sociaux, plus la subvention de l'association égale à 25 0/0 du montant des cotisations, s’élevant à 1.565 fr. 20 formant un total de 3.791 fr. 77, qui vient en déduction des bénéfices.
- La situation de cette caisse se lie à celle de la maladie, et les causes qui font baisser l’une sont les mêmes qui font baisser l’autre.
- Nous devons veiller à cet état de choses, réprimer les abus et empêcher la dilapidation de nos caisses de secours.
- La caisse de secours, section des dames à Guise, se maintient ; elle a un léger excédent.
- La caisse de secours à Laeken a un léger déficit qui peut s’expliquer en ce que les recettes y sont proportionnellement moins élevées qu’à Guise; les cotisations n'y ont pas été augmentées ni les allocations baissées, elle n’a pas de subvention de l’association; en somme cette caisse se maintient.
- Le fonds de pharmacie à Laeken a eu un petit excédent.
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance possédait au 30 juin dernier un capital de 1.145.725 fr. 60, y compris l’attribution des auxiliaires pour l’exercice écoulé s’élevant à la somme de 20.924 francs.
- Les dépenses de cette assurance se sont élevées cette année à 89.739 fr. 51 et l’année précédente à 82.439 fr. 64 soit 7.299 f. 51 en plus. Les recettes se sont élevées à 91.772 fr. 02, elles excèdent les dépenses de 2.032 fr. 51 ; elles étaient pour l’exercice précédent supérieures aux dépenses de 10.734 fr. 75 et pour l’exercice antérieur de 12.237 fr. 67 ; il est probable que pour l’exercice en cours les ressources seront insuffisantes et que les dépenses dépasseront les recettes.
- Nous avons mis à la retraite pendant l’exercice écoulé et accordé des pensions à 18 travailleurs, 16 à Guise et 2 à Laeken ; huit sont décédés dans le cours de l’exercice, reste au 30 juin dernier 70 retraités plus 21 à titre provisoire, soit 91 retraités, 10 de plus qu’il y a un an ; à ce total il faut en ajouter 4 nouveaux mis à la retraite depuis le 30 juin dernier, ce qui porte le nombre total des retraités à ce jour à 95, parmi lesquels 5 travailleurs de notre usine de Laeken.
- Nous avons versé à tous nos pensionnés pendant l’exercice écoulé, la somme de 62.544 fr. 50 plus 27.195fr. 01 pour indemnités comme taux du nécessaire à la subsistance, allocations temporaires, secours aux réservistes, et autres ; soit une som-
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 663
- me totale s’élevant, comme je vous le disais plus haut, à 89.739 fr. 51 dont 3.270 fr. 70 pour les retraités provenant de notre succursale de Laeken.
- Ainsi que je vous le disais tout à l’heure, l’excédent des recettes qui se maintenait pour les exercices précédents entre 10 à 12.000 francs environ, est descendu à 2.032 fr. cette année et se changera probablement en déficit l’année prochaine.
- Il y a là, mes amis, une situation à laquelle il faut prendre garde et qui mérite toute notre attention, il n’est pas prudent ni normal que les dépenses dépassent les recettes.
- Certes, il est de toute justice et de toute équité de récompenser une vie de travail et d’assurer la vieillesse des travailleurs par une pension de retraite qui les garantisse contre la gêne et la misère et leur permette de finir leurs vieux jours dans un bien-être relatif et une heureuse tranquillité ; mais il faut prévoir et envisager l’avenir; il ne faudrait pas que plus tard nous ne puissions plus donner à d’anciens travailleurs aussi méritants que ceux d’à présent, la pension de retraite qu’ils auraient méritée; il y a là, je le répète, une éventualité à prévoir qui mérite toute notre attention.
- Nous ne sommes pas sûrs de l’avenir, il pourrait se produire certains évènements malheureux, qui nous obligeraient à user de nos ressources et à puiser dans nos caisses ; il faut donc en user avec circonspection.
- Sauf ces réserves et ces observations, qui-ne résultent pas d’un sentiment de pessimisme exagéré, mais qu’une sage prévoyance me faisait un devoir de vous faire, il n’en est pas moins acquis, et vous avez pu vous en rendre compte par l’exposé qui vous a été fait et les détails que je vous ai donnés, que nos assurances répandent parmi nous une somme considérable de bienfaits.
- Combien nous devons être heureux, mes amis, de participer à une œuvre de mutualité fraternelle, créée et organisée par le Fondateur de l’association, le philanthrope, l’homme de bien par excellence, qui nous donne de si beaux avantages.
- Le véritable bonheur consiste surtout à faire celui des autres, comme l’a fait notre Bienfaiteur, nous devons donc être doublement heureux puisque nous travaillons tous, les uns et les autres, au bonheur de chacun de nous.
- Je termine, Mesdames et Messieurs, en souhaitant que pendant les quelques années que je puis encore avoir à vivre avec vous, je puisse vous apporter des résultats qui, s’ils ne donnent pas tout ce que nous pourrions désirer, soient aussi
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- 064
- LE DEVOIR
- satisfaisants que ceux d’aujourd’hui, étant donnée la situation tourmentée de l’industrie.
- Nous avons ici un bien-être et une aisance, que l’on trouve difficilement ailleurs, et pour les conserver, observons les maximes et les recommandations de l’illustre Godin, dont la principale à observer, pour notre bonheur et notre tranquillité à tous, est celle que je vous citais tout à l’heure :
- « Tant que vous serez unis, la prospérité vous suivra. »
- Le discours de M. Dequenne est souvent interrompu par des applaudissements ; et la fin en est accueillie par une double salve.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance.
- La parole est donnée à M. Godériaux Elie, rapporteur du Conseil de surveillance.
- M. le Rapporteur s’exprime en ces termes :
- Mesdames et Messieurs,
- Nommés à l’assemblée générale du 2 octobre dernier aux fonctions de conseillers de surveillance, notre devoir est aujourd’hui de vous rendre compte du mandat que vous nous avez confié et pour lequel nous vous adressons nos sincères remerciements.
- Ainsi que le prescrit l’art. 109 des statuts, nous nous sommes assurés de la bonne tenue des écritures, et nos vérifications nous permettent de vous dire qu’elles sont en règle.
- Nous croyons inutile de répéter les chiffres qui viennent de vous être énoncés; nos vérifications mensuelles nous permettent de vous affirmer que, figurant au bilan de l’exercice écoulé, ils concordent exactement avec les écritures et les comptes.
- En ce qui concerne la plus value des bénéfices de l’exercice, sur l’exercice précédent, les causes principales en sont dues à nos nouveaux modèles, à nos nouvelles conditions de vente et aussi à quelques économies réalisées dans divers ateliers.
- Soyons tous unis pour continuer l’œuvre de bien que M. Godin, notre fondateur, nous a léguée et qui sert d’exemple au monde.
- M. Dequenne, administrateur-gérant, digne émule de M. Godin, nous offre son concours de plus en plus dévoué et
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 665
- qui paraît se couronner de succès, aidé qu’il est par Messieurs les membres du Conseil de gérance, ses dévoués collaborateurs.
- Adressons-leur à tous nos sincères et chaleureux remercî-ments.
- Dans de telles conditions, Mesdames et Messieurs, nous pouvons envisager l’avenir avec confiance.
- Nous vous prions de vouloir bien adopter les conclusions de notre rapport, ainsi que celui de M. l’administrateur-gérant.
- Le Rapporteur,
- Signé : Godériaux Elie
- Le discours de M. le rapporteur du Conseil de surveillance, est chaleureusement applaudi.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s’il y a lieu.
- M. le Président invite l’assemblée à approuver ou improuver les rapports dont elle a entendu la lecture.
- Les rapports sont mis aux voix et adoptés à l’unanimité, après épreuve et contre-épreuve.
- 4° Election du Conseil de surveillance.
- L’assemblée générale procède à l’élection du Conseil de surveillance pour l’exercice 1893-94.
- M. le Président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être choisis en dehors du Conseil de gérance, conformément à l’article 79 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret, et à la majorité absolue des membres présents et représentés régulièrement pour le premier tour de scrutin et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- 230 associés étant présents ou représentés, la majorité absolue est de 116 voix.
- MM. Delzard Alfred, obtient 208 voix.
- Proix Martial, — 205 —
- Grandin Jules, — 164 —
- M. le Président déclare que MM. Delzard Alfred, Proix Martial, Grandin Jules, ayant obtenu la majorité absolue au premier tour, sont nommés membres du Conseil de surveillance pour l’exercice 1893-94.
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- LE DEVOIR
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois conseillers de gérance en remplacement de MM. Jumeau Victor, Lavabre Armand et Roppé César dont le mandat est expiré.
- M. le Président fait remarquer que, conformément aux articles 82 et 84 des statuts, les conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs régulièrement désignés en conseil de gérance et dont l’affiche de convocation a donné les noms, savoir :
- MM. Lefèvre Alexandre.
- Jumeau Eugène.
- Blancaneaux Constant.
- Conte Adrien.
- Il est procédé au vote.
- Le dépouillement donne les résultats suivants :
- MM. Conte obtient 204 voix.
- Jumeau — 200 —
- Lefèvre — 193 —
- MM. Conte Adrien, Jumeau Eugène et Lefèvre Alexandre, ayant obtenu la majorité absolue, sont élus membres du Conseil de gérance pour l’exercice 1893-94.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président prie M. le Secrétaire de donner lecture du projet de procès-verbal.
- Le procès-verbal est lu et adopté.
- M. le Président informe l’assemblée que les possesseurs d’apports et de certificats d'épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1892-93 à la caisse de l’usine les lundi 2 et mardi 3 octobre courant à partir de 3 heures du soir.
- Le dépôt des certificats d’apports et d’épargnes se fera en même temps que le paiement des intérêts et dans l’ordre suivant :
- Lundi 2 octobre
- du certificat N° 1 au N° 700 inclus,
- Mardi 3 octobre du certificat N° 701 au N° 1430.
- Une affiche spéciale indiquera ultérieurement le jour du paiement des intérêts des anciens titres.
- Le Secrétaire, F. Bernardot
- Le Président, F. Dequenne.
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- LA COOPÉRATION
- 667
- LA COOPÉRATION
- Les Sociétés coopératives belges qui, jusqu’à présent, sont restées isolées, vont entrer dans une voie nouvelle, par l’organisation d’un Congrès annuel. Le premier, qui doit avoir lieu en novembre prochain, a déjà réuni un certain, nombre d’adhésions, et il n’est pas douteux que les quatre cents sociétés coopératives existant en Belgique ne se rallient à cette idée.
- Déjà les bases du programme à discuter sont jetées. Les principales questions qui seront exminées sont les suivantes : i°Les patentes coopératives; 2° la création d'une Chambre consultative de la coopération belge.
- En dehors de ces deux points qui présentent un intérêt de premier ordre, les sociétés de consommation belges peuvent retirer des avantages inappréciables de leur fédération. Le groupement des unités, en réunissant les efforts, permet de réaliser un grand nombre de réformes que les ressources restreintes et les forces limitées rendent impossibles à la plupart des associations. C’est ainsi que la fédération pourra pratiquer l’achat en commun, en créant un magasin de gros. Ce système appliqué dans d’autres pays a donné d’excellents résultats. Les Belges ne manqueront pas d’imiter cet exemple.
- (VAssociation ouvrière).
- La Fédération générale des sociétés coopératives allemandes vient de publier son rapport sur la marche de la coopération en Allemagne pendant l’exercice du 31 mai 189*2 au 31 mai 1893.
- Le nombre des sociétés qui était de 8418 à la date du 31 mai 1892, s’élevait à 8921 à la même date de l’année 1893.
- Ce nombre se décomposait de la manière suivante :
- En 189? En 1893
- Sociétés de crédit - Sociétés de production et pour l’achat de 4.401 4.791
- matières premières 2.840 2.770
- Sociétés de consommation. 1.122 1.283
- Sociétés de construction 55 77
- Des 4.791 sociétés de crédits, il yen a 1.075 seulement qui
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- 608
- LE DEVOIR
- ont transmis au bureau de statistique des renseignements sur leur fonctionnement.
- Ces 1.075 sociétés comptent 512.509 membres qui ont reçu, pendant l’exercice 1892-1893, une moyenne de 3.003 marcs par membre.
- Le capital d’exploitation de ces sociétés a été de 581.674.176 marcs et le bénéfice réalisé s’est élevé à 8.866.112 marcs. Toutes ces sociétés sont du système Schulze-Delitzsch.
- Sur les 2.770 sociétés figurant au recensement, il y a 254 coopératives industrielles, 208 agricoles, 1.008 pour l’achat de matières premières pour l’agriculture, 1.196 pour la vente de produits agricoles (lait, vin, miel, etc.) et 104 associations diverses.
- Des 1.283 sociétés de consommation, il y en a 344 qui ont envoyé des renseignements au bureau de statistique. Elles avaient 243.529 membres et ont fait un chiffre de vente de 67.200.569 marcs.
- Les sociétés de construction tendent à prendre une grande extension; au nombre de 55 en 1892, elles étaient au nombre de 77 en 1893. Parmi elles, il faut citer au premier rang la « Berliner Baugenossenschaft » qui, depuis 1886, a construit nonante-neuf maisons, dont trente-trois sont déjà la propriété de ceux qui les occupent.
- * ¥
- Le sixième Festival annuel des coopérateurs Anglais,
- qui vient d’avoir lieu à Cristal Palace, vers la fin d’août, a été important à tous les égards. Avant midi, quarante mille personnes déjà étaient entrées, contemplant l’exhibition des produits industriels, embellie par une exhibition de produits horticoles, tandis que six mille choristes exécutaient des morceaux choisis. Mais le côté, sinon attrayant, du moins caractéristique réside surtout dans la grande démonstration qui, dans l’après-midi, a eu lieu à la terrasse, sous la présidence de M. Hodgson Pratt, car elle dénote de la force du mouvement coopérateur.
- Des délégués de France, d’Allemagne, d’Italie, de Belgique et de Hollande, qui ont été très cordialement accueillis, étaient venus à l’effet d’inaugurer la vaste alliance coopérative internationale, dont les bases avaient été jetées l’année dernière (1).
- En prenant son siège, M. Hodgson Prat, qui est aussi le chairman de la Festival Society, a demandé si les classes tra-
- (1) Voir le Devoir d’octobre 189?, page 584.
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-
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- LA COOPÉRATION
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- vailleuses étaient satisfaites de leur condition présente. Des cris unanimes de « Non ! » lui ayant répondu, il a passé sommairement en revue l’état de l’industrie anglaise, constaté que la guerre des classes régnait sans cesse dans le Royaume-Uni et fait allusion aux centaines de mille mineurs obligés, bien que pensant le faire dans leur intérêt, de se nuire à eux-mêmes non moins qu’à leur prospérité nationale.« Les patrons, a-t-il dit, répondent aux réclamations d’un salaire plus élevé, nécessaire pour faire vivre les ouvriers, qu’ils ne peuvent accorder ce salaire sans ruiner l’industrie, et, conséquemment, eux et leurs ouvriers. Mais les coopérateurs croient avoir trouvé la solution en demandant que les établissements industriels et les mines soient possédés par les classes travailleuses qui, ayant le pouvoir et l’intelligence, résoudront la question. Trade’s unionistes, socialistes, coopérateurs a-t-il déclaré en terminant, travaillent pour un but commun. »
- M. Ben Tillet, a prononcé, à son tour, un long discours, déclarant qu’il était à la fois socialiste et coopérateur, parce qu’il considérait le socialisme comme le plus haut développement de la coopération.
- « Si les mineurs gallois, a-t-il dit, au lieu de se complaire au rôle de bêtes de somme, avaient revendiqué leurs droits et songé à s’organiser, ils ne seraient pas les hommes aveugles qu’il sont aujourd’hui, recourant à la force brutale parce qu’instinctivement ils sentent que leur salaire de famine ne leur a pas été imposé en vertu d’un décret de Dieu.
- » Ce qu’il faut aux classes ouvrières, c’est une organisation scientifique, l’industrie entre les mains des travailleurs et la richesse entre les mains de l’Etat. Il faut que richesse et travail arrivent à être termes synonymes, que tous ceux qui en sont capables contribuent à l’industrie nationale et que, seuls, les infirmes et les vieillards soient des ladies ou des gentlemen. »
- Une résolution présentée par M. Henry Vinan, secrétaire de la Labour Association, et déclarant en substance que le seul remède social était le développement des industries de production coopératives a été ensuite votée à l’unanimité.
- *
- * *
- La coopération et les grèves. — On connaît la détresse dans laquelle se trouve plongée la population d’un grand nombre de districts miniers en Angleterre, par suite de la prolongation de la grève. La misère y est extrême, l’épargne engloutie dans une précédente grève n’ayant pas eu le temps de
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- LE DEVOIR
- se reconstituer dans le court intervalle de travail compris entre les deux longs chômages. Pour toutes ressources : l’aumône, le maigre produit des souscriptions, le crédit chez les débitants, large brèche faite au salaire futur qui sortira peut-être encore diminué de la grève.
- Les colonnes des journaux se sont remplies de détails aussi vrais qu’attristants.
- Voici qui fait contraste : La Barnsley coopérative society qui compte 15.000 Membres, a 10.000 Membres engagés dans cette grève. A la réunion annuelle tenue le 14 août, il a été déclaré que la part moyenne du capital revenant à chaque Membre s’élevait à 16 livres sterling 10 sh. (plus de 410 francs.)
- Une somme à peine supérieure à 410 francs, n’est certes pas une fortune ; mais en plein chômage, elle est de bonne prise.
- Cela n’empêchera pas les socialistes révolutionnaires qui ne voient le salut que dans la grève générale de considérer comme une fâcheuse déviation du mouvement ouvrier, la coopération qui, seule, en définitive, peut lui fournir le nerf de la guerre.
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- Les délégués à la Fédération suisse des coopératives de consommation se sont réunis au commencement du mois de septembre et ont décidé que la Fédération se conformerait aux dispositions du Code de commerce, en vue de jouir des droits d’une société coopérative.
- Le but poursuivi par cette association est le suivant : « La défense des intérêts coopératifs des sociétés fédérées et la représentation collective de leurs intérêts au dedans et au dehors l’échange de résultats d’expériences, l’enregistrement de renseignements de statistiques, l’octroi de conseils aux coopératives affiliées, la propagation des saines idées de coopération, l’enseignement mutuel des différentes parties de l’exploitation des sociétés, la communication des conditions d’achat et de vente des produits, en un mot, tout ce qui concerne les intérêts bien entendus de la Fédération et des sociétés affiliés.
- Les sociétés ont à verser immédiatement 25 pour cent des parts souscrites ; les dates des versements consécutifs seront fixées par l’Assemblée des délégués.
- Les coopératives affiliées sont engagées jusqu’à concurrence de leur avoir.
- Les frais généraux seront couverts par des cotisations annuelles s’élevant à : 20 francs pour les sociétés de moins de
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- La coopération
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- 301 membres ; 40 francs pour celles ayant de 301 à 1000 membres; 60 francs pour celles ayant de 1001 à 3000 membres; 80 francs pour celles ayant plus de 3.000 membres.
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- Statistique de la coopération. — Le ministère anglais du commerce vient de publier les renseignements suivants sur la situation de la coopération de consommation et de crédit dans les différents pays du. monde.
- La France arrive comme tête de liste avec 1.500 sociétés et un million de coopérateurs. Après elles viennent succesive-ment l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie, la Belgique, le Danemark, la Suède, laNor-wège, la Hollande, l’Italie, le Portugal, la Russie et l’Espagne. Le nombre des Sociétés coopératives va en déclinant aux Etats-Unis et en croissant en Angleterre, en France et en Italie.
- En France, les sociétés de consommation forment une fédération ; les sociétés de production y sont relativement peu nombreuses ; les sociétés de crédit n’y réussissent guère et les sociétés de construction n’y existent pas.
- Les coopératives allemandes recrutent 55 % de leurs membres dans la classe ouvrière.
- Les sociétés italiennes sont au nombre de 1,500 et les sociétés suisses au nombre de 200.
- En Autriche, les sociétés de production industrielle ne prospèrent guère ; les sociétés agricoles s’y développent assez rapidement. La coopération y a fait naître 2,000 associations.
- Le mouvement coopérateur a de la peine à s’acclimater en Hongrie ; le nombre de sociétés y est inférieur à 100.
- (Les coopérateurs belges).
- L’abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain numéro le compte-rendu du Congrès des Sociétés coopératives de consommation qui s’est tenu à Grenoble le 15 octobre et jours suivants.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Les bienfaits de la participation. — L’Association ouvrière Le Travail pour l’entreprise générale de peinture (directeur M. Buisson), qui a aujourd’hui dix ans d’existence, est dans une situation exceptionnelle de prospérité.
- Ls compte rendu des opérations delà Société, pendant l’année 1892, nous fournit d’intéressants renseignements. L’exercice se solde par un bénéfice net de 35,589 fr. 47, sur lesquels une somme de 2,909 francs sera prélevée pour amortir les frais de premier établissement.
- Le solde des bénéfices, après attribution des intérêts au capital-actions, à la Caisse de retraites et à la Caisse de secours, sera divisé en cent parts et recevra la destination suivante :
- 15 parts à la réserve extraordinaire.......... 4.578 32
- 20 — à la Caisse des retraites pour être réparties entre les sociétaires, au prorata des heures faites par chacun d’eux .... 6.104 43
- 30 — à la participation aux bénéfices pour être réparties au prorata des heures faites par l’ensemble du personnel ayant .coopéré
- aux travaux............................. 9.156 65
- 30 — aux actionnaires........................ 9.156 65
- 5 — à la caisse de secours.................. 1.526 11
- Les actions libérées étant, au 31 décembre, au nombre de 394, chaque action recevra, à titre de dividende, 23 fr. 24.
- Les heures faites par l'ensemble des associés s’élevant au nombre de 46.295, il sera attribué, au compte de retraite de chaque associé, une somme basée sur un bénéfice de 13 centimes par heure de travail.
- Le total des heures faites par l’ensemble du personnel étant de 130.224, tout ouvrier ou employé ayant fourni un travail quelconque à l’Association, recevra un bénéfice de 70 centimes par journée de dix heures.
- La caisse de retraite et la caisse de secours et d’assurances contre les accidents, qui complètent heureusement l’œu-
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- EAlTS POLITIQUES ÈT SOCIAUX
- 6tS
- vre de solidarité entreprise par les fondateurs du « Travail, » sont l’une et l’autre dans une situation financière très satisfaisante.
- Enfin la Société a récompensé le zèle et l’assiduité de ses apprentis par des gratifications, désireuse qu’elle est de s’attacher pour l’avenir ces jeunes collaborateurs et d’en faire de bons ouvriers capables de continuer son œuvre.
- Certes, voilà des résultats tout à l’honneur des co-associés. Ils prouvent, mieux que les discours haineux des fauteurs de révolutions, combien sont puissantes les volontés des travailleurs librement associés en vue d’un but commun. Les idées de participation et de coopération acquièrent de jour en jour plus d’importance. Comment récuserait-on leur efficacité quand on voit le succès récompenser les efforts d’initiative et de persévérance des membres de l’Association ouvrière « le Travail » ?
- {Moniteur des Syndicats) G. Laurens.
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- AUTRICHE-HONGRIE
- La réforme électorale. — A côté des questions de races et de nationalités se dessine et s’accentue de plus en plus nettement, dans la monarchie des Hapsbourg, un mouvement populaire en faveur du suffrage universel.
- Actuellement la procédure des élections, organisée à l’instar de celle des Diètes provinciales, est régie parla loi de 1873 qui admet quatre catégories d’électeurs : ceux de la grande propriété foncière ; ceux des villes ; ceux des chambres de commerce et d’industrie : ceux des communes rurales. Dans cette dernière catégorie, il y a des électeurs qui ne votent qu’indi-rectement, d’autres ont le droit de suffrage direct : ce sont les possesseurs de domaines fonciers qui ne sont pas assez imposés pour faire partie de la curie des grands propriétaires.
- Le gouvernement autrichien vient de soumettre au Reichs-rath un projet de loi qui, sans modifier le système électoral actuel, fait entrer de nombreux éléments nouveaux dans les cadres des deux dernières catégories, villes et communes rurales.
- Pourront désormais voter de plein droit les soldats qui ont fait campagne, ceux qui sont décorés de la médaille militaire et les sous-officiers arrivés au terme de leur service. Jouiront également de ce droit les hommes au-dessus de vingt-quatre
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- ans, sachant lire et écrire, qui habitent la circonscription depuis six mois et qui payent à l’Etat un impôt direct quel qu’il soit, ou même qui sont en mesure de prouver par un livret de travail, ou de service, ou par tout autre pièce analogue qu’ils ont une occupation déterminée. Soit, d’après un premier calcul, trois millions d’électeurs de plus, citadins et ruraux, ruraux surtout.
- La bourgeoisie libérale n’est pas contente d’un projet qui étouffe la classe moyenne entre l'aristocratie et le prolétariat.
- On peut supposer que le parti clérical et féodal n’éprouve pas la même répugnance pour le nouveau projet.
- Quant aux démocrates-socialistes, ils pensent que le projet réalise un grand progrès, mais non pas celui qu’ils rêvent, le suffrage universel sans restriction.
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- PARAGUAY
- Une intéressante expérience d’association. — Nous sommes trop bornés sous tous les rapports pour oser nous permettre, comme dit le poète, « les long espoirs et les vastes pensers. » Toutes les fois que nous voyons échouer de louables efforts, s’évanouir des entreprises pleines de promesses ou disparaître des hommes dont la tête nourrit d’utiles et vastes projets, nous nous lamentons sur l’anéantissement de ce que nous considérons comme irrémédiablement perdu pour l’humanité. Gela peut-être une perte pour nous dont la vie ne dure qu’une minute de la vie de l’humanité, mais ce n’en est pas une pour l’ensemble des êtres, car rien ne se perd, pas même une pensée.
- Les idées, en effet, comme si elles avaient une existence à part, propre à leur entité, se maintiennent dans l’atmosphère que nous respirons, voltigent autour de nous, nous obsèdent même jusqu’à ce qu’elles aient pris définitivement possession d’un ou de plusieurs cerveaux, sinon des cerveaux de la généralité. N’est-ce pas ainsi que l’on peut expliquer la réalisation de la navigation aérienne, de la télégraphie, de la téléphonie et d’autres merveilles, dont certaines gens, traités de fous, avaient entrevu la possibilité il y a deux ou trois cents ans?
- A quoi voulez-vous en venir par cette entrée en matière? diront les impatients. A prouver, répondrons-nous, qu’une institution très florissante, il y a plus d’un siècle, et dont on croyait le souvenir disparu à tout jamais, est encore assez
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- faits politiques et sociaux
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- vivace dans quelques esprits pour qu’on puisse en espérer une seconde fois la mise en pratique.
- Dans son « Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, » l’abbé Raynal nous a laissé un tableau séduisant de la prospérité que les jésuites avaient fait régner au Paraguay pendant cent cinquante ans : au sein de ce bienheureux pays, les récoltes étaient si luxuriantes, les fruits si abondants que, pour s’en débarrasser, il fallait en jeter une grande partie dans les eaux des fleuves. Nous n’en sommes pas encore arrivés à ce point en France, où le pain même fait défaut, puisque plusieurs départements sont obligés d’en pailler le manque en recourant au seigle, aux châtaignes, au blé noir et aux pommes de terre.
- Il ne faut donc pas s’étonner que le système d’exploitation du sol mis en oeuvre par les jésuites ait séduit la race pratique par excellence, la race anglo-saxonne, et que des cultivateurs australiens se préparent à reprendre au Paraguay même les traditions interrompues. Seulement la liberté tiendra, dans les règlements de la Compagnie australienne récemment formée, la place qu’une théocratie absolue tenait dans le gouvernement des territoires des Missions.
- Le gouvernement paraguayen cède, à perpétuité, 280 milles anglais carrés à la Compagnie, qui y établira 400 familles, soit 2,000 personnes, en 1893 et 1894.
- Le travail se fera en commun, et les profits seront partagés annuellement entre les hommes et les femmes adultes de la communauté. Chaque année, les habitants adultes des deux sexes nommeront un directoire composé d’un président et de conseillers. Les écoles et hôpitaux seront tenus à frais communs. Les individus ou les groupes s’arrangeront comme ils l’entendront pour le ou les cultes.
- La Compagnie ou association est en état de pourvoir aux besoins des adhérents pendant dix-huit mois, en attendant les premières récoltes ; elle va s’établir dans un pays fertile, boisé, baigné par un fleuve et assez rapproché d’une voie ferrée.
- Espérons qu’elle se décidera, dès le commencement, pour le principe de l’économie de ressorts et que, de même qu’elle ne morcellera pas sa concession en petits champs affectés à chaque famille, elle ne gaspillera pas non plus ses ressources à construire des habitations isolées qui impliquent la cuisine isolée, c’est-à-dire le gaspillage et la misère. On a beaucoup ri, lorsque Charles Fourrier proposait d’établir, en France même,
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- LE DEVOIR
- à portée de la capitale, une exploitation agricole et industrielle comptant 1,600 à 1,800 membres et voilà que des capitalistes, petits et grands, ne craignent pas de se réunir au nombre de 2,000 pour traverser les mers et faire la moitié du tour de la planète, à la recherche d’une contrée où ils ont des chances de trouver le bonheur avec la fortune.
- Nous avons donc quelque raison de soutenir que les idées ne se perdent pas, car ce qui se faisait avec succès au milieu du siècle dernier, ce qu’à son tour. Charles Fourrier recommandait depuis le commencement du siècle présent, mais avec d’importantes modifications, eh bien ! tout cela est sur le point de se faire, en dépit des sourires de ceux qui trouvent commode de ne croire à rien pour se dispenser de rien faire.
- (Moniteur des Syndicats).
- ILES-BRITANIQUES
- Les Trades-Unions. — Le département du travail, annexé au ministère du commerce, vient de publier le rapport sur la situation des Trades-Unions pendant l’année 1891.
- Les 236 unions qui ont transmis des renseignements statistiques au gouvernement, comptaient en 1891, 843.872 membres, alors qu’elles en avaient 847.956 en 1890. Il y a donc eu un recul traduit par une diminution de 4084 associés.
- Les cotisations entrées dans les caisses de ces unions se sont élevées à 30.562.100 francs et les dépenses ont atteint 25.931.325 francs. Ces chiffres dépassent respectivement de 1.716.725 et de 4.603.150 francs ceux de l’exercice précédent.
- 133 unions ont dépensé au delà de 5 millions de francs en secours à leurs membres sans travail.
- Pour 123 de ces associations, les dépenses pour les grèves ont atteint 4.033.350 francs.
- Les contributions aux caisses de secours contre les maladies ont été de 4.928 275 francs pour 98 sociétés; celles aux caisses contre les accidents se sont élevées à 436.725 francs pour 38 unions.
- L’augmentation des dépenses porte surtout sur les « secours aux membres sans travail. » C’est ainsi que de ce chef la majoration a été d’environ 145 000 francs pour 117 sociétés en 1890, par rapport à 1889, alors qu’elle est de plus de 1 Va lion, pour 130 sociétés, en 1891, par rapport à 1890.
- Il est à remarquer que le nombre des unions qui transmet-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- tent des renseignements au département du travail va en augmentant : le relevé de 1892 (le rapport concernant cet exercice n’a pas encore paru) enregistre 431 associations représentant 1.109.014 membres et plus de 43 millions de cotisations.
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- Une solution de la question minière. — D’après le Times, sir Georges Elliot, l’ingénieur des mines bien connu, grand propriétaire de houillères dans le comté de Durham, qu’il a longtemps représenté à la Chambre des communes, vient d’élaborer un projet pour l’exploitation de toutes les mines en Angleterre, en commun et sous le contrôle de l’Etat, au moyen de la création d’un conseil d’administration représentant toutes les entreprises au prorata de leur production moyenne.
- La question des salaires serait réglée d’une façon aussi uniforme que possible, d’après la décison de comités locaux où les mineurs seraient représentés. On réglerait en même temps le prix et la production.
- Le Times envisage ce projet comme l’un des plus intéressants que l’ont ait formulés de nos jours.
- Nous regrettons infiniment de ne pas posséder des renseignements plus complets sur un projet qui ne nous paraît pas moins intéressant qu’au Times, car il réaliserait un desideratum bien souvent formulé par nous.
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- LE DEVOIR
- LA question de la paix
- Le Congrès de Chicago
- Voici le texte des résolutions adoptées par le 5rae Congrès universel de la Paix, tenu à Chicago, du 14 au 21 août 1893 :
- I. COUR d’arbitrage
- Le Congrès a appris avec beaucoup de plaisir qu’une résolution a été présentée au Sénat des Etats-Unis pour autoriser le Président à engager les autres nations à ouvrir des négociations en vue de la création d’une Cour internationale permanente d’arbitrage. Profondément convaincu qu’un tribunal de ce genre constituerait un moyen efficace de prévenir les guerres et d’assurer la paix entre les nations, il demande instamment au Congrès des Etats-Unis de donner au Président, sous la forme qui paraîtra la plus convenable, les pouvoirs nécessaires pour provoquer l’organisation de cette Cour entre toutes les nations qui voudront y prendre part.
- II. TRAITÉS PERMANENTS D’ARBITRAGE
- Le Congrès exprime sa satisfaction sincère de ce que le Gouvernement des Etats-Unis a pris l’initiative de provoquer la conclusion de traités permanents d’arbitrage en invitant tous les pays, avec lesquels il entretient des relations diplomatiques, à se joindre à lui pour signer un traité dans la forme recommandée par la Conférence internationale américaine de Washington.
- Il exprime aussi sa gratitude envers la Chambre des communes d’Angleterre qui, à l’unanimité, a manifesté son intention de coopérer avec les Etats-Unis, et il espère fermement que le Président et le Gouvernement des Etats-Unis saisiront avec empressement cette circonstance en prenant les mesures nécessaires pour qu’il soit conclu un traité permanent d’arbitrage entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
- III. NEUTRALITÉ DES GRANDS LACS
- Le Congrès est d’avis que le traité de 1817 entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui interdit de tenir des navires de
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- guerre dans les Grands Lacs et proclame la paix permanente sur ces eaux, doit être fidèlement conservé, et il exprime sincèrement l’espoir que ni l’une ni l’autre des deux nations n’y porteront atteinte. Il fait appel, en outre, à la presse des deux pays pour qu’elle use de son influence en vue de l’observation de cet important traité.
- IV. NATIONALITÉS
- Attendu que souvent des animosités surgissent entre peuples à cause de différences des nationalités et que des guerres en sont la conséquence; attendu aussi que la nationalité ne dépend pas seulement du lieu, de la langue, de la race ou de la tradition, et que dans sa véritable nature elle ne constitue pas un principe susceptible d’une détermination précise; considérant enfin que, malgré toutes les différences accidentelles et artificielles, les hommes sont unis par les liens communs de l’humanité sur la base indéniable de la solidarité et de la fraternité;
- Le Congrès estime que le sentiment de la nationalité ou du patriotisme ne saurait aller à l’encontre de ces sentiments et de ces sympathies, qui sont profondément enracinées dans la constitution naturelle de la race humaine, ni être cultivé à leur dépens.
- Convaincu que c’est la violation de ce principe qui rend fréquemment les guerres possibles, il insiste sur le devoir des amis de la Paix de s’opposer à la propagation de tous les sentiments qui divisent les hommes par des considérations d’intérêts locaux ou personnels et de chercher à établir l’unité naturelle et la fraternité des hommes comme base de- la société et principe des relations internationales. A cet effet, il attire directement leur attention sur l’élucidation de ces causes subtiles d’hostilité et de guerre qui résident dans le tempérament des nations et dans leur disposition les unes à l’égard des autres, ainsi que sur les moyens de développer l’esprit de fraternité et de charité, non seulement entre les individus, mais encore entre les nations et entre tous les éléments qui les composent.
- V. SUCCÈS DES SOCIÉTÉS DE LA PAIX
- Le Congrès exprime toute sa satisfaction au sujet de l’accroissement et du développement des sentiments de Paix dans bien des contrées, démontrés par l’augmentation rapide du nombre des Sociétés de la paix, par le succès qu’a obtenu, spécialement dans le Danemark, en Suisse et en Angleterre,
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- le pétitionnement universel recommandé au Congrès de 1892, à Berne, et par le vote exprimé récemment en Allemagne dans les élections, vote qui a presque donné la victoire à l’idée opposée aux nouveaux armements avec les charges désastreuses qu’ils font supporter au peuple.
- Le Congrès de Chicago envoie l’expression de toute sa sympathie aux amis de la Paix de l’autre côté de l’Atlantique, qui, chacun dans son pays, travaillent si sérieusement et avec tant d’abnégation pour porter remède au déplorable état actuel de défiance armée et pour délivrer leur patrie du fléau dévorant du militarisme.
- VI. QUESTIONS POUVANT PROVOQUER DES CONFLITS
- Le Congrès est d’avis qu’il est du devoir du Bureau de laPaix et des Sociétés de la Paix d’étudier sans délai les causes des complications qui surgissent entre nations et peuvent conduire à la guerre, et d’user de leur légitime influence pour amener les gouvernements intéressés à s’entendre mieux, en vue d’arriver à une solution pacifique et équitable du différend.
- VII. UNIVERSITÉS
- Le Congrès souhaite la bienvenue au Comité universitaire international récemment organisé à Paris et qui constitue un pas important fait dans la voie de la coopération des institutions et des forces éducatives à l’œuvre de la paix. Il estime qu’il serait très désirable que les manuels d’instruction fussent révisés pour en éliminer les représentations fausses et trompeuses sur la nature de la guerre et pour y introduire les vrais principes qui sont à la base de l’ordre social et qui devraient régler les relations des peuples entre eux; il exprime aussi le désir qu’il soit créé dans les universités des chaires pour l’enseignement des principes de l’unité et de la concorde internationales.
- VIII. CONCOURS DES ASSOCIATIONS CHRÉTIENNES
- Le Congrès, approuvant de grand cœur les travaux de la Conférence ecclésiastique de la Paix, représentée par le Dr W.-A. Campbell et ses collègues, dans le but de provoquer des adresses de toutes les organisations chrétiennes aux Gouvernements des nations civilisées en vue de l’arbitrage, fait un sérieux appel aux Eglises chrétiennes de tous les pays pour qu’eiles appuient fortement et unanimement cette œuvre spé-
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- ciale et qu’elles usent de la grande influence que Dieu leur a donnée en faveur de la paix permanente sur la terre.
- IX. STATISTIQUE DE LA GUERRE
- Considérant que les renseignements de statistique fournis jusqu’à présent sur l’importance des armées permanentes, ainsi que sur les dépenses de tout genre qu’occasionne la guerre et ses préparatifs, sont incomplets et souvent contradictoires, le Congrès invite les Sociétés de la Paix à fournir au Bureau international de la Paix à Berne des statistiques aussi exactes que possible, qu’ils auront pu obtenir dans leur pays, afin de faciliter l’étude des pertes en hommes et des désastres économiques qui sont les conséquences de la guerre.
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- La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté
- Le 26e Congrès annuel de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, s’est tenu, fin septembre, à l’Hôtel de Genève, salle del’Alabama.
- C’est dans cette même salle que le tribunal d’arbitrage, constitué par le traité de Washington, rendit sa décision sur les réclamations de l’Alabama.
- La séance a été ouverte par M. Boissonnas, président du Conseil d’Etat, qui a fait l’éloge des services rendus à la cause de la paix et de la liberté, parla Ligue internationale.
- En septembre 1867, six mille citoyens de diverses nations, et parmi eux plus de deux cents dames s’assemblèrent en Congrès à Genève, et, sous la présidence de Garibaldi, avec le concours des démocrates les plus illustres et les plus dévoués, déclarèrent que la paix politique, la paix sociale, la paix religieuse, ne seraient fondées que par l’établissement d’une Fédération républicaine de peuples ; puis, avant de se séparer, ils créèrent à la fois la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, et, pour lui servir d’organe, le journal Les Etats-Unis d'Europe.
- Les principes de la ligue sont les suivants :
- Nécessité, pour fonder et maintenir la paix, la vraie paix, la paix définitive, politique, sociale, religieuse de constituer pacifiquement une ou plusieurs Fédérations de peuples, ayant pour base : l’autonomie de la personne, le respect des droits individuels,le droit absolu des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’ubiquité de la vie politique maintenue par la Fédération, ou
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- rendue par la décentralisation aux groupes naturels; —l’abolition des armées permanentes, remplacées par des milices nationales ; — l’institution d’un code et d'un tribunal international ; la négociation de traités d’arbitrage permanents, appliquant le principe de l’arbitrage à tout conflit entre les peuples; etc...
- L’éminent jurisconsulte Charles Lemonnier, à l’initiative duquel était due l’imposante réunion dont nous venons de parler, présida la Ligue, et dirigea le journal, jusqu’à sa mort, survenue en 1891.
- La succession du regretté Charles Lemonnier est alors échue à M. E. Arnaud qui était depuis plusieurs années son collaborateur aux Etats-Unis d'Europe et l’un des membres les plus dévoués de la Ligue.
- Mais nous ne saurions parler de dévouement à la Ligue sans prononcer tout au moins le nom de Mme Marie Goegg, sa vaillante trésorière, si remarquable d’ailleurs à tant de titres.
- Revenons au Congrès de 1893.
- Le bureau a été constitué par M. Emile Arnaud, président, qui a parlé très éloquemment au nom de la Ligue; Elie Ducommun, Suisse, ancien chancelier d’Etat, et Frédéric Bajer, député danois.
- Deux questions ont été mises à l’ordre du jour :
- — Des tarifs douaniers, par rapport à la paix et la liberté;
- — De la morale dans la politique.
- Plusieurs orateurs ont pris part à la discussion. Notons, entre les premiers, MM. Frédéric Passy, Bajer, Malméras et Fleva, député roumain, ancien vice-président de la Chambre.
- La première conclusion a été présentée par le sympathique et intelligent président du Congrès et de la Ligue, M. Emile Arnaud.
- La voici :
- « L’assemblée,
- » Considérant que, dans l’état de justice qui sera créé par la Fédération européenne ou par tout autre fédération des peuples, la liberté des échanges sera naturellement assurée ;
- » Considérant que, dans l’état actuel de l’Europe, il importe que les peuples se rapprochent autant que possible, en économie politique et sociale, de l’idéal qui créera la fédération, c’est-à-dire du libre-échange, sans que cependant certains peuples soient victimes à la fois de leur libéralisme et de l’égoïsme de leurs voisins ;
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- » Considérant que la paix entre les peuples, intimement liée on toutes circonstances à la liberté, l’est, spécialement à notre époque, à la liberté économique;
- » Considérant que la multiplicité des échanges qui résulterait d’un régime de liberté, assurerait aux populations intéres* sées, et spécialement aux travailleurs, plus de bien-être;
- » Le Congrès déclare :
- » Que pour se conformer à la véritable politique de paix et de liberté, les peuples devront s’efforcer de supprimer entre eux toute barrière;
- » Le Congrès émet le vœu qu’en attendant la réalisation de cet idéal : des contrats se rapprochant le plus possible du libre-échange, soient conclus entre les peuples d’Europe et aussi entre tous les peuples;
- » Que, pour faciliter la négociation et la conclusion de ces traités, les pouvoirs législatifs n’imposent aux pouvoirs exécutifs aucun tarif minimum;
- » Que les peuples amis substituent entre eux, aussitôt que possible, le régime de loyal échange, soit de tarifs convention* nels aussi bas que possible, au régime trompeur et dangereux basé uniquement sur la clause de la nation la plus favorisée.»
- La deuxième conclusion de M. Milcowsky a aussi été votée à l’unanimité :
- « Considérant que la morale est une et indivisible ;
- » Considérant que l’expression de la morale c’est la justice, et que la justice doit présider dans les relations tant publiques que privées ;
- » Considérant que, sans la justice basée sur la morale, l’œuvre de la paix politique et sociale ne pourrait se réaliser;
- » Le Congrès de la Ligue internationale de la paix et de la liberté déclare qu’il est indispensable de démontrer à l’opinion publique la nécessité de subordonner à la morale la politique nationale et internationale, et de faire la plus active propagande dans ce sens. »
- Le Bureau international permanent de la paix et le Comité interparlementaire permanent de la paix.
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- La première assemblée générale de la Société du Bureau international permanent de la Paix s’est tenue à Berne (Suisse), le 22 septembre 1893, Ce Bureau, qui possède la personnalité
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- juridique à teneur de la loi suisse et peut par conséquent accepter des dons et legs, sert, on le sait, de trait d’union aux Sociétés de la Paix et d’organe d’informations de tout genre concernant l’œuvre de la Paix en général et les Congrès universels de la Paix en particulier.
- L’Assemblée générale du 22 septembre réunissait les délégués de 17 sociétés de la Paix. Elle a ratifié les Statuts de la Société, adopté un Règlement intérieur, approuvé la gestion et les comptes de la période du 1er décembre 1891 au 31 août 1893, et confirmé pour le prochain exercice les 15 membres de la Commission du Bureau.
- Elle a pris connaissance des résolutions du Congrès de Chicago et a chargé le Bureau de leur donner la plus grande publicité possible, tout en prenant les mesures d’exécution nécessaires pour celles de ces résolutions dont la mise en vigueur réclame des dispositions spéciales.
- Avant de se séparer, les membres de la Commission du Bureau présents à la séance ont signé individuellement l’appel suivant :
- « Les soussignés affirment qu’il est du devoir de tous les bons citoyens amis de la Paix, de France et d’Italie, de s’efforcer de maintenir entre les deux pays les meilleures, relations d’amitié. Ils les engagent à organiser le plus promptement possible, dans ce but, des Comités permanents composés d’Italiens et de Français. Ils sollicitent la presse de France et d’Italie de dissiper les malentendus entre les deux peuples, et spécialement entre leurs travailleurs, dans Pintérêt suprême de la paix et de la solidarité internationale.
- Signé : Frédéric Bajer (Danemark), Elie Ducommun (Suisse), Dr A. Gobât (Suisse), Prof. W. Mar-cusen (Suisse), Frédéric Passy (France), Emile Arnaud (France), Angelo Mazzoleni (Italie), Baronne Bertha de Suttner et baron G. de Suttner (Autriche), Nicolas Fleva (Roumanie), Franz Wirth (Allemagne). »
- De son côté le Comité interparlementaire permanent composé, comme on sait, de dix membres des principaux parlements de l’Europe, a tenu, le 10 octobre, à Bruxelles, une réunion dont le premier et très appréciable résultat a été l’adhésion d’un certain nombre de députés à la Conférence interpar-
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- lementaire où la Belgique ne comptait pas jusqu’à présent de représentants.
- Ajoutons que le ministère belge, a fait le plus gracieux accueil, aux membres du comité interparlementaire.
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- Paix ou Guerre?
- Tel est le titre d’un récent article du Secolo, signé G. Rosa, et qui mérite d’être reproduit, car il répond bien aux préoccupations actuelles :
- « Dans tous les Etats européens, dit l’auteur de cet article, chaque année, les armements augmentent et par conséquent les dépenses nationales et les impôts s’aggravent, si bien qu’aujourd’hui les financiers allemands ne savent encore comment tirer du peuple les cent cinquante millions exigés pour l’application delà nouvelle loi militaire.
- » Dans l’Italie épuisée, les revenus mensuels ne répondent plus aux prévisions. Le déficit croissant toujours doit ou s’arrêter ou conduire soit à des révolutions sociales, soit à la guerre européenne. Mais chaque jour vont se développant des intérêts et des ligues contre la Guerre.
- » Les propriétaires des deux cent cinquante mille kilomètres de voie ferrée en Europe et des sept mille cinq cents navires marchands correspondants et des milliards confiés aux banques, aux industries et au commerce en général, opposent des obstacles toujours plus grands à la guerre européenne.
- » En 1870, les socialistes, tant en Allemagne qu’en France, n’étaient que la dixième partie de ce qu’ils sont à présent. Et pourtant, jusqu’au moment où éclata la grande guerre franco-allemande, les socialistes allemands envoyèrent aux socialistes français des témoignages qu’ils désiraient, comme eux, l’abolition des guerres! Aujourd’hui, les socialistes forment la base des Etats-Unis européens et ils sont suscités et fomentés par les pressions que rendent nécessaires les armements.
- » Dans l’émulation sauvage des armements, la France et la Russie peuvent résister plus que leurs adversaires. La France, par l’activité agricole et commerciale et par l’expansion coloniale, la Russie par ses vastes sources de production et par la docilité de ses sujets. France et Russie, cependant, ne désirent point affranchir leurs adversaires, des poids qui les accablent, de la tension qui veut éclater. A la
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- France, il faut encore deux années pour achever le grand canal qui unira l’Océan à Toulon, qui la rendra indépendante des forts de Gibraltar et pour achever les travaux de Bizerte.
- » La Russie a besoin de délais encore plus longs pour achever ses lignes de voies ferrées stratégiques, pour conduire le chemin de fer jusqu’à la mer de Sibérie, pour perfectionner ses armements dans la mer Noire, pour ouvrir des ports à la flotte de Gronstadt.
- » Les excitations belliqueuses ne viennent aujourd’hui ni des Français, ni des Russes, ni des irrédentistes qui attendent leur messie des Etats-Unis d’Europe, mais elles sortent du militarisme et des aventuriers des banques, de ceux qui sont menacés de faillite, des spéculateurs à la baisse.
- » Les adversaires de la guerre poussés aux extrémités recourront même à une alliance avec les extracteurs de houille. »
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- La Femme au Japon
- Extrait du Courrier de Londres :
- L’existence des femmes mariées, au Japon, est, paraît-il, caractérisée par une navrante monotonie et par l’absence complète des douces émotions éveillées par l’amour conjugal et les affections intimes.
- Voici, en effet, ce qu’écrit à ce sujet Madame Helen D. Gre-gory-Flecher, dans un intéressant article publié récemment par la revue américaine bien connue, 6odeÿs Magazine :
- « Lorsqu’une petite Japonaise vient au monde, elle est d’abord accueillie par les parents avec presque autant de joie que si elle était un petit Japonais, et, pendant son enfance, on la laisse jouer et s’amuser en toute liberté, à l’égal de ses petits compagnons de l’autre sexe.
- » Elle possède d’innombrables jouets, et au mois de mai de chaque année on organise en son honneur une fête spéciale, dite « Fête des poupées; » car, disons-le de suite, on aime passionnément les enfants au Japon, où ils sont choyés et gâtés à ce point que ce pays a été appelé « le Paradis de l’enfance. »
- » Mais cette liberté et ces plaisirs durent peu. A seize ans, c’est-à-dire à l’époque où la vie devrait le plus sourire à la jeune fille, et se montrer, pour elle, pleine de promesses de bonheur, on la marie.
- » Or, le sort que le mariage réserve à la femme japonaise est vraiment digne de commisération. Liée de bonne heure à un homme qu’elle n’a entrevu qu’une fois avant d’être unie à lui définitivement, et avec qui jusque là, elle n’a peut-être pas^» échangé dix paroles, elle doit, comme une chose toute naturelle, le servir avec dévouement, lui obéir sans murmurer, se soumettre avec dociliité à sa mauvaise humeur et à ses gron-deries, quelqu’injustes qu’elles soient, prendre soin de ses effets, l’aider à se vêtir, et, quel que soit son rang, — fût-elle l’impératrice elle-même, — non seulement ne pas recevoir un mot de remerciement de ces services multiples, mais encore se montrer honorée et flattée d’être admise à les rendre.
- « L’épouse Japonaise n’a point de privilèges et fort peu de
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- LE DEVOIR
- droits, pas même celui d’être l’objet unique de l’affection de son mari. L’homme, au Japon, ne peut, il est vrai, avoir qu’une femme légitime ; mais il lui est permis d’entretenir, en outre, une ou deux mékakés ou concubines ; et la femme est contrainte, non seulement de recevoir ces dernières sous son toit, mais de les accueillir avec empressement et le sourire aux lèvres. Malheur à elle si elle est jalouse !
- » La jalousie est un des sept motifs de divorce reconnus ; et voici les six autres :
- » 1° Désobéissance aux beaux-parents ;
- » 2° Stérilité ;
- » 3° Infidélité ;
- » 4° Kleptomanie ;
- » 5° Maladie incurable ou contagieuse, et
- » 6° Excessive loquacité.
- » Ceci revient à dire, tout bonnement, qu’il est loisible au mari de renvoyer, à n’importe quel moment, la femme dont il est fatigué ou qui a cessé de lui plaire. Aussi, malgré la soumission et la douceur, qui sont naturelles aux femmes japon-naises, deux mariages sur trois se dénouent-ils, dans ce pays-là, par le divorce.
- » Jusqu’à une époque toute récente, le mari seul avait le droit d’intenter une action en divorce. Pour la femme, elle ne pouvait obtenir aucune réparation, ni des pires traitements, ni des plus cruelles injustices.
- » Tout dernièrement, cependant, une nouvelle loi a accordé à la femme aussi le droit de demander le divorce. Mais, comme une femme divorcée est toujours séparée de ses enfants, dont le père demeure, en tout état de cause, le seul maître, cette nouvelle loi est fatalement destinée à rester lettre morte ; puisque, pour la femme japonaise, ses enfants sont sa seule joie sur la terre et l’unique diversion aux misères de son existence.
- » Le seul avenir qu’une femme japonaise peut espérer, c’est d’atteindre l’àge de quarante ans et d’avoir, à son tour, une bru qui lui devra obéissance. Le gris automne de sa vie est alors illuminé comme par les rayons dorés du soleil couchant. Passé quarante ans, elle n’est plus tenue de s’éreinter aux durs travaux du ménage ; c’est à sa belle-fille, qu’il appartient, désormais, de vaquer à cette besogne, sous ses ordres. La vieillesse est vénérée au Japon ; la femme est donc assurée, pour le reste de ses jours, du plus profond res-
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- pect et de la plus parfaite déférence de la part de ses enfants et petits-enfants. Elle est libre, dès lors, de visiter à sa guise les temples, théâtres et lieux de divertissement. L’on peut dire, en un mot, que le but de la femme japonaise est de vieillir ; c’est là la seule compensation qu’elle puisse entrevoir et c’est la seule espérance qui lui donne la force de se soumettre sans révolte à sa triste destinée.
- » Quant aux moyens d’améliorer le sort de la femme au pays du Soleil-Levant, Mme Flecher fait observer qu’il n’y en a que trois. Le premier et le plus efficace serait de provoquer une révolution dans l’opinion publique, en appelant l’attention, tant sur la position actuelle de la femme, que sur les diverses aptitudes qu’elle possède, et qu’elle pourrait au besoin utiliser pour se créer une position autrement que par le mariage. Le deuxième moyen consisterait à réformer, dans un sens favorable à la femme, les lois qui régissent la propriété des époux, et le troisième, à lui donner une meilleure instruction que celle qui lui est accordée jusqu’à présent.
- » Avant d’arriver à changer le courant de l’opinion publique, on ne pourra faire que peu de chose. Actuellement, il n’y a rien qui inspire plus d’horreur au Japonais, que la perspective de voir les idées de l’Occident, sur l'égalité des sexes, pénétrer dans son pays et contaminer l’esprit des femmes japonaises. Il ne peut concevoir une catastrophe plus terrible que l’admission formelle de ce principe : que sa femme puisse posséder les mêmes droits que lui. Si l’on arrivait à lui faire comprendre qu’il lui est possible d’exister sous un pareil régime, et cela sans qu’il ait à sacrifier la moindre parcelle de son amour-propre et de sa dignité d’homme, un pas immense serait fait vers le relèvement moral de la femme au Japon. »
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- ANGLETERRE A rtJniversité de Londres
- Dans son rapport de 1893, le Vice-Chancelier constate qu’un très grand nombre de femmes viennent de passer de brillants examens à l’Université de Londres. Sur 452 étudiants qui se sont tirés à leur honneur de l’épreuve des examens, il y avait 104 jeunes filles.
- Les étudiantes ont remporté les premiers prix dans six des matières sur lesquelles elles ont été examinées : la science morale, la physiologie, le français, l’anglais, l’allemand et la
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- botanique. Les étudiants ont été les premiers sur lés classé ques, les mathémathiques, la chimie, la physique expérimentale, la géographie et le droit.
- (Revue des deux Mondes, 15 septembre 1893)
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- BELGIQUE
- Les femmes qui travaillent
- 11 y a en Belgique 101,018 femmes qui exercent le commerce, 192,114 occupent des professions libérales ou des conditions indépendantes, 8.732 occupent des emplois publics : institutrices, régentes, professeurs des Conservatoires et employées d’administrations, 2,331 sages-femmes diplômées, des femmes dentistes, etc., 21,242 sont religieuses, 1,489,174 femmes adultes exercent une fonction ou un état, 189,619 peuvent se consacrer aux soins du ménage.
- On le voit, le dicton qui prétend que la femme est faite pour faire le ménage est menteur. Il faudrait pour pouvoir le réaliser que l’Etat se chargeât de la nourrir.
- {La revendication des droits féminins.)
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- HOLLANDE
- La représentation du travail et les femmes
- Aux Pays-Bas, dans les bureaux de la 2me Chambre, plusieurs députés ont discuté la question de l’éligibilité des femmes pour les Chambres de travail.
- Les opinions étaient très partagées, la majorité semble favorable, sinon à l’éligibilité des femmes, au moins à leur accorder le droit électoral pour la Chambre du travail.
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- ÉTATS - UNIS Femme-avocat
- Miss Laura-M. Ulden, de Virginia City, vient d’être autorisée par la Cour suprême de Navada (Etats-Unis), à exercer la profession d’avocat devant les cours et tribunaux de cet Etat.
- Le président lui a présenté les souhaits et les félicitations de la cour.
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- Miss Ulden est la première femme admise au barreau du Nevada ; mais le Nevada est le vingt-quatrième Etat de l’Union américaine qui autorise les femmes à exercer la plaidoirie.
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- PAYS DIVERS
- La population de l’Europe et les femmes
- Il y a aujourd’hui en Europe 170,818,561 hommes et 174,914,119 femmes, soit un excédent de 4,095,558.
- Cette constatation démographique confirme et appuie la thèse féministe, car ces quatre millions de femmes, qui se verront à tout jamais privées d’un mari, doivent vivre, se nourrir et gagner leur pain.
- L’excédent de la population féminine s’observe chez seize peuples d’Europe^ il est le plus fort en Portugal et en Norwè-ge, où l’on trouve 1,091 femmes pour 1000 hommes, et le plus faible en France, où l’excédent n’est que de 7 femmes pour 1000 hommes.
- Dans sept pays européens, qui sont : l’Italie, la Bulgarie, Serbie, Roumanie, la Grèce et la Bosnie, existe une supériorité numérique du sexe masculin. En Italie il y a 995 femmes pour 1000 hommes ; la Bosnie, la contrée la plus pauvre en femmes, ne possède que 895 personnes du sexe féminin pour 1000 hommes.
- {Le journal des femmes).
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- Le DEVoik
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- OUVRAGES REÇUS
- Création d’écoles primaires supérieures dans le département de l’Eure, par NL Corbeau, conseiller général.
- M. Corbeau, dont le Devoir reproduisait naguère les judicieuses réflexions sur la meilleure répartition possible des profits entre le capital elle travail, est un ancien instituteur connaissant bien le sujet dont il parle avec l’élévation de vues et la générosité de sentiments qui caractérise l’école phalanstérien-ne à laquelle il appartient.
- Dans cet intéressant rapport lu au conseil général de l’Eure, M. Corbeau se préoccupe des moyens d’élever le niveau intellectuel des masses ouvrières et de rendre moins profond, s’il se peut, l’immense fossé qui sépare de plus en plus les riches des pauvres.
- Il importe d’aviser d’autant plus vite que les lois récentes, excellentes à tant d’égards, et sur lesquelles, par suite, on serait d’autant mieux tenté de se reposer, laissent subsister cette choquante inégalité.
- En comparant, en effet, les divers chapitres du budget de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire ou supérieur, on trouve que le petit bourgeois, fût-il millionnaire, coûte à la nation près de 500 francs, par tête, tandis que l’élève de l'école primaire ne revient qu’à 22 fr. 50.
- « Nous avons en France, dit M. Corbeau, près de six millions d’enfants et de jeunes gens dans l’ensemble de nos établissements scolaires.
- » Sur ce nombre, environ deux cent mille reçoivent l'instruction secondaire et supérieure, dans les collèges, les lycées, les facultés, les écoles spéciales.
- » Le reste, c’est-à-dire cinq millions huit cent mille, paraissent, eux, n’avoir droit qu’à l’instruction dite primaire élémentaire.
- » Les premiers peuvent continuer leurs études jusqu’à l’âge de vingt ans et plus, si cela leur convient. Quant aux autres, ils sont obligés de cesser leur instruction vers l’âge de onze ou douze ans, n’ayant à leur disposition aucun établissement scolaire qu’ils puissent fréquenter.
- » De sorte que, sur cent jeunes gens pris au hasard, trois seulement ont été à même d’étudier et peuvent posséder quel-
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- que instruction, tandis que quatre-vingt-dix-sept, de par l’imprévoyance sociale, resteront ignorants. »
- Quand on pense qu’il a été officiellement constaté, lors d’une opération de tirage au sort, que des jeunes gens qui avaient suivi tous les cours de l’école primaire étaient redevenus complètement illettrés, comment ne souhaiterait-on pas ardemment de voir prendre en sérieuse considération, par tous les départements français, la proposition faite par M. Corbeau, au département de l’Eure.
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- L’association ouvrière, organe de la Chambre consultative des associations ouvrières de production en France.
- Dans le cinquième numéro qui vient de paraître, M. Abel Davaud expose les progrès accomplis par 'a Chambre consultative.
- Le nombre des associations adhérentes dépasse aujourd’hui cinquante.
- La cohésion s’étant faite plus intime, une banque des associations a.été créée et va bientôt fonctionner au grand profit de toutes.
- La Chambre consultative a obtenu la médaille d’or à l’Exposition d’économie sociale d’Auxerre, Exposition que nous avons annoncée en son temps.
- Cette Exposition avait réuni 240 exposants parmi lesquels la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices, et le Familistère de Guise, qui ont obtenu le prix d’honneur.
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- Almanach de la Paix pour 189i. Pour la sixième fois VAlmanach de la Paix publié par VAssociation des jeunes amis de la Paix, préface de M. Jules Simon ; articles de MM. Ferdinand Dreyfus, Charles Richet, Frédéric Passy, Elie Ducom-mun, Yves Guyot, Em. Arnaud, etc.
- Prix de l’almanach : 0,20 par exemplaire, avec des réductions proportionnelles pour les almanachs pris en quantité.
- Adresser les commandes à M. l’Administrateur de VAlmanach de la paix, 1, rue Duguesclin, Nimes.
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- La paix par le droit, organe de la jeunesse internationale, paraissant à Nimes, 1, rue Duguesclin, tous les dqux mois, avec la collaboration des principaux champions de l’idée de la Paix et de l’Arbitrage.
- Prix de l’abonnement d’une année : En France 2 fr., à l’étranger 2 fr. 50.
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- LE DEVOIR
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, insupportable ; les « c’est bien le cas de le dire » pleuvaient plus drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long.... En sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J’avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.
- Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d’em-pressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n’en rien laisser paraître.
- — C’est entendu, me dit-il, dans un mois. Et il ne fut plus question de rien... N'importe ! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le sinistre et fatal « Tu vendras de la porcelaine » retentit à mon oreille. Je l’entendais dans le grignotement de la tête d’oiseau qui venait d’entrer avec Mme Lalouette et s’était installé au coin du piano, je l’entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la rêverie de Rosselen que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer ; je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l’allégorie de la pendule, — Vénus cueillant une rose d’oû s’envole un Amour dédoré, — dans la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l’uniformité de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon jonquille, un . tableau à musique !.... Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs ?...
- Lorsqu’au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi : •
- — Daniel Eyssette, marchand de porcelaine !... Par exemple, je voudrais bien voir cela I disait le brave garçon, tout rouge
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- LE PETIT CHOSE
- de colère... C’est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d’allumettes, ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de Pierrotte, va !... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir ; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
- — Sans doute, Jacques ; mais pour que les journaux parlent de moi, il faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu’il ne paraîtra pas... Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes. Le grand Baghavat lui-même est obligé d’imprimer ses vers à ses frais.
- — Eh bien ! nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur la table ; nous imprimerons à nos frais.
- Je le regarde avec stupéfaction :
- — A nos frais...
- — Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois son imprimeur tous les jours... C’est un Alsacien qui a le nez rouge et l’air bon enfant. Je suis sûr qu’il nous fera crédit... Pardieu ! nous le payerons, à mesure que ton volume se vendra... Allons ! voilà qui est dit; dès demain je vais voir mon homme.
- Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l’imprimeur et revient enchanté : « C’est fait, me dit-il d’un air de triomphe ; on met ton livre à l’impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois mois en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires ; c’est donc trois mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m’entends bien, trois mille francs. Là-dessus, nous payons l’imprimeur, plus la remise d’un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l’ouvrage, plus l’envoi auxjournalistes... Il nous restera, clair comme de l’eau de roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein ? C’est joli pour un début... »
- Si c’était joli, je crois bien !... Plus de chasses aux étoiles invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des libraires, et par dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le clocher de Saint-Germain ! Que de projets, que de rêves ! Et puis les jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller à l’imprimerie, corriger les épreu-
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- LE DEVOIR
- ves, discuter la couleur de la couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, et revenir enfin avec le premier exemplaire qu’on ouvre en tremblant du bout des doigts... Dites! est-il rien de plus délicieux au monde ?
- Pensez que le premier exemplaire de la Comédie pastorale revenait de droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de ma mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.
- — Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma première œuvre à Camille. Et je mis mon volume dans une chère petite main qui frémissait de plaisir. Oh ! si vous aviez vu le joli merci que les yeux noirs m’envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je l’entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me rapporter :
- — Onze cents francs, répondit Jacques avec assurance.
- Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse,
- mais je ne les écoutai pas. J’étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration... Mon livre ! les yeux noirs ! deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques...
- Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de l’Odéon pour juger de l’effet que la Comédie pastorale faisait à l’étalage des libraires.
- -Attends-moi, me dit Jacques ; je vais voir combien on en a vendu.
- Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de l’œil certaine couverture verte à filets noirs qui s’épanouissait au milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d’un moment ; il était pâle d’émotion.
- — Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C’est de bon augure...
- Je lui serrai la main silencieusement. J’étais trop ému pour parler ; mais, à part moi, je médisais : t< Il y a quelqu’un à Paris qui vient de tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton cerveau, quelqu’un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu’un ? Je voudrais bien le connaître.... Hélas I pour mon malheur, j’allais bientôt le connaître, ce terrible quelqu’un. »
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- Le lendemain de l’apparition de mon volume, j’étais en train de déjeuner à table d’hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita dans la salle :
- — Grande nouvelle ! me dit-il en m’entraînant dehors ; je pars ce soir, à sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa sœur, qui est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t’inquiète pas de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t’envoyer cent francs par mois... Eh bien, qu’as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons I Daniel, pas d’enfantillage. Rentre là dedans, achève de déjeuner et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire adieu à Pierrotte, prévenir l’imprimeur, faire porter les exemplaires aux journalistes... Je n’ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à cinq heures.
- Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis je rentrai dans le restaurant ; mais je ne pus rien manger ni boire, et c’est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L’idée que dans quelques heures ma mère Jacques serait loin m’étreignait le cœur. J’avais beau songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes actions.
- Il me rejoignit à l’heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta jusqu’au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu’au dernier moment aussi il me montra la générosité de son âme et l’ardeur admirable qu’il mettait à m’aimer. Il ne songeait qu’à moi, à mon bien être, à ma vie. Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements :
- — Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs à côté, derrière les cravates.
- Gomme je lui disais :
- — Ce n’est pas ta malle que tu fais, Jacques ; c’est mon armoire...
- Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses recommandations. Il y en avait de tout genre :
- — Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d’or de la famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le mardi.,. Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès.., Il est clair que tu vas en avoir un très
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- grand, et c’est fort dangereux, les succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c’est d’aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.
- A ce moment nous passions devant le jardin des Plantes. Jacques se mit à rire.
- — Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y a quatre ou cinq mois ?... Hein !... Quelle différence entre le Daniel d’alors et celui d’aujourd’hui... Ah ! tu as joliment fait du chemin en quatre mois !...
- C’est qu’il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j’avais fait beaucoup de chemin ; et moi aussi, pauvre niais, j’en étais convaincu.
- Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s’y trouvait déjà. Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de long en large dans une salle d’attente.
- — Vite, vite, adieu ! me dit Jacques. Et prenant ma tête dans ses larges mains, il m’embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis courut rejoindre son bourreau.
- En le voyant disparaître, j’éprouvai use singulière sensation.
- Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus enfant, comme si mon frère, en s’en allant, m’avait emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui m’entourait me faisait peur. J’étais redevenu le petit Chose...
- La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L’idée de se retrouver dans cette chambre vide l’attristait horriblement. Il aurait voulu rester dehors jusqu’au matin. Pourtant il fallait rentrer.
- En passant devant la loge, le portier lui cria :
- — Monsieur Eyssette, une lettre !...
- C’était un petit billet, élégant, parfumé, satiné ; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l’escalier à la lueur du gaz :
- « Monsieur mon voisin,
- » La Comédie pastorale est depuis hier sur ma table ; mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable devenir la
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- LE PETIT CHOSE
- 699
- mettre ce soir, en prenant une tasse de thé... Vous savez! c’est entre artistes.
- » Irma Borel. »
- Et plus bas :
- « La dame du premier. »
- La dame du premier !... Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu’elle lui était apparue un matin, descendant l’escalier dans un tourbillon de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu’une femme pareille avait acheté son volume, son cœur bondissait d’orgueil.
- Il resta là un moment, dans l’escalier, la lettre à la main, se demandant, s’il monterait chez lui ou s’il s’arrêterait au premier étage ; puis tout à coup la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire : «Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs. » Un secret pressentiment l’avertit que s’il allait chez la dame du premier, les yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors il mit résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit : « Je n’irai pas. »
- X
- IRMA BOREL
- C’est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir. — Car, ai-je besoin de vous le dire ! cinq minutes après s’être juré qu’il n’irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d’irma Borel. — En le voyant, l’horrible négresse grimaça un sourire d’ogre en belle humeur, et lui fît un signe : « Venez ! » de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très pompeux, ils s’arrêtèrent devant une petite porte mystérieuse, à travers laquelle on entendait — aux trois quarts étouffés par l’épaisseur des tentures — des cris rauques, des sanglots, des imprécations, des rires convulsifs. La négresse frappa, et, sans attendre qu’on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.
- Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d’elle comme une nuée. Une des manches du peignoir? relevée jusqu’à l’épaule? laissait voir un bras
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- LE DEVOIR
- de neige d’une incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L’autre main, noyée dans la guipure, tenait un livre ouvert...
- Le petit Chose s’arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D’abord elle était moins pâle qu’à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d’un rose un peu voilé, elle avait l’air, ce jour-là, d’une jolie fleur d’amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d’autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu’il n’avait pas pu voir la première fois, l’embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d’un peu fier et de presque dur. C’étaient des cheveux blonds, d’un blond cendré, d’un blond de poudre, et il y en avait, et i's étaient Ans, un brouillard d’or autour de la tête.
- Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son visiteur la main cavalièrement tendue.
- — Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire ; vous me surprenez en pleines fureurs tragiques ! j’apprends le rôle deClytemnestre... C’est empoignant, n’est ce pas?
- Elle le fît asseoir sur un divan à côté d’elle, et la conversation s’engagea.
- — Vous vous occupez d’art dramatique, madame ! (Il n’osa pas dire « ma voisine ! »)
- — Oh ! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...
- A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit d’ailes, s’abattre sur la tête frisée du petit Chose.
- — N’ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c’est mon kakatoès... une brave bête que j’ai ramenée des îles Marquises.
- Elle prit l’oiseau, le caressa, lui dit deux, trois mots d’espagnol, et le rapporta sur un perchoir doré à l’autre bout du salon... Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La négresse, le kakatoès, le Théâtre-Français, les îles Marquises...
- — Quelle femme singulière ! se disait-il avec admiration.
- La dame revint s’asseoir à côté de lui ; et la conversation
- continua. La Comédie pastorale en fit d’abord tous les frais.
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- Lë petit chose
- toi
- La dame l’avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille ; elle en savait des vers par cœur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s’était trouvée à pareille fête. On voulut savoir son âge, son pays, comment il vivait, s’il allait dans le monde, s’il était amoureux... A toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur, si bien qu’au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l’histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle Pierrotte. Il fut seulement parlé d’une jeune personne du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d’un père barbare — pauvre Pierrotte ! — qui contrariait leur passion.
- Au milieu de ces confidences, quelqu’un entra dans le salon. C’était un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la dame, au temps où elle sculptait.
- — Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d’un œil plein de malice, je parie que c’est votre corailleur napolitain.
- — Tout juste, fit-elle en riant ; et se tournant vers le corailleur qui semblait fort surpris de s’entendre désigner ainsi : Vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle, d’un matin où nous nous sommes rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux en désordre, votre cruche de grès à la main.., je crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu’on rencontre dans la baie de Naples... Et le soir, j’en parlai à mes amis ; mais nous ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était un grand poète, et qu’au fond de cette cruche de grès il y avait la Comédie pastorale.
- Je vous demande si le petit Chose était ravi de s’entendre traiter avec une admiration respectueuse. Pendant qu’il s’inclinait et souriait d’un air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n’était autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d’hôte. Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à couverture verte :
- — Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature !...
- Un geste de la dame l’arrêta net. Il comprit que l’auteur était là et regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de silence et de gêne, auquel l’arrivée d’un troisième personnage vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de déclamation ; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire aux dents moisies. Il paraît
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- que, sans sa bosse, ce bossu-là eut été le plus grand Comédien de son époque ; mais son infirmité ne lui permettant pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et en disant du mal de tous les comédiens du temps.
- Dès qu’il parut, la dame lui cria :
- — Avez-vous vu l’Israélite ? Gomment a-t-elle marché ce soir ?
- L’Israélite, c’était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire.
- — Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les épaules... Cette fille n’a rien... C’est une grue, une vraie grue.
- — Une vraie grue, ajouta l’élève ; et derrière elle les deux autres répétèrent avec conviction : « Une vraie grue... »
- Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.
- Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
- Bien, ou mal ? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ebloui par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d’or qui s’agitait frénétiquement, il regardait et n’écoutait pas. Quand la dame eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que Rachel n’était qu’une grue, une vraie grue.
- Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouil* lard d’or. Puis, le jour venu, quand il voulut s’asseoir devant l’établi aux rimes, le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques et à lui parler de la dame du premier.
- (A suivre)
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- ËlBLlOCrRAPHlË
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- BIBLIOGRAPHIE
- VIENT DE PARAITRE
- LA. DEUXIÈME ÉDITION DU LIVRE
- ASSOCIATION Dü CAPITAL ET DE TRAVAIL
- ET SON FONDATEUR JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Par F. BERNA KD O T '
- Conseiller de Gérance de la Société du Familistère
- Cette deuxième édition, un volume in-8° illustré, est en vente au prix de 4 francs, rendu franco,
- A LA SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE ANCIENNE MAISON GODIN MESSIEURS DEQUENNE et O
- A Guise (Aisne).
- Rappelons que Fouvrage contient 36 tableaux synoptiques, 19 planches et tableaux graphiques du plus grand intérêt. Il est orné du portrait de Jean-Baptiste-André Godin et d’une vue à vol d’oiseau des usines et du Familistère, vue donnant l’état actuel des palais sociaux, de leurs annexes et dépendances et l’emplacement du Mausolée et de la statue du Fondateur.
- Il contient aussi la plus complète biographie de J.-B.-A. Godin parue à ce jour, et la partie essentielle du Testament de ce grand novateur.
- Enfin, un appendice donne la situation sociale, générale, au point de vue coopératif, sociétaire et syndical,
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- LE DEVOîà
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AOUT ET SEPTEMBRE 1893
- Naissances :
- 24 Août. Lefèvre Emile, fils de Lefèvre Stanislas et de Lefèvre Julienne.
- 5 Septembre Hennequin René-Désiré, fils de Hennequin Gustave et de Baillet Claire.
- 7 — Dégagny Camille-Charles, fils de Degagny Eugène
- et de Holot Louise.
- 20 — Xavier Madeleine-Lucie-Marie, fille de Xavier
- Gustave et de Servat Marie.
- Décés
- 10 Août. Dassonville Léon, âgé de 4 mois.
- 15 — Mme Lhote Louis, néeGrost Louise, âgée de 43 ans.
- 26 — Delettre Casimir, retraité, âgé de 82 ans.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7.
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- !
- Le septième Congrès des Sociétés coopératives, organisé par le Comité central de l’Union des Sociétés coopératives de France et le Comité local coopératif de Grenoble, s’est ouvert le dimanche 15 octobre, à 2 heures, au théâtre municipal, sous la présidence de M. Paul Doumer, député de l’Yonne, rapporteur du projet de loi sur les Sociétés coopératives. Sur la scène se trouvaient, avec les membres du Comité central et du Comité local, MM. les généraux Lespiau, et baron Thomas, le président de la Cour, le recteur, M. Jay, conseiller général, etc.
- M. Chiousse, président du Comité d’organisation et de la Fédération P.-L.-M., remercie les personnes présentes d’avoir accepté l’invitation qui leur a été faite et souhaite la bienvenue aux délégués; il a un mot bienveillant pour chacun et est vivement applaudi.
- M. Fitsch, président du Comité central, rend un juste témoignage aux services rendus par M. Clavel, son prédécesseur, que la maladie, le grand âge, ont forcé à se retirer de la lutte. 11 reste néanmoins président honoraire du Comité central, et dans sa retraite, il s’intéresse tout particulièrement aux progrès de la coopération française, pour le triomphe de laquelle il a dépensé tant d’efforts, de sacrifices.
- M. Fitsch rappelle ensuite le but élevé de la coopération.
- La coopération, dit-il, est née de ce sentiment qu’il faut s’aider les uns les autres et peu à peu elle forme l’armée de la paix sociale.
- La coopération est surtout une œuvre de solidarité; elle fait sans cesse l’application effective d’un sage socialisme, tout en s’écartant des théories abstraites. Elle supprime la crainte de l’avenir.
- M. Fitsch s’étend longuement sur les œuvres de prévoyance, de mutualité inspirées par la coopération.
- La parole est donnée aux délégués étrangers.
- Ce sont pour l’Angleterre et l’Irlande, MM. Gray et Mac Iness, pour la Belgique, MM. Jacques, Verhilst, d’Anvers, et Lahaut, deGand.
- M. J.-C. Gray, secrétaire général de l’union coopérative de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, il s’exprime en Anglais. Il apporte, dit-il, aux coopérateurs français, le salut du million
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- de coopérateurs anglais, écossais et irlandais qu’il représente au Congrès de Grenoble. Il regrette de ne pas savoir la langue française et charge M. de Boyve de lire son rapport.
- M. de Boyve, traduit l’allocution du délégué anglais et donne lecture de son rapport consacré à l’examen de la coopération anglaise, dont nous exposions naguère les merveilleux résultats.
- Le rapport débute par un hommage à Vansittart Neale, «puissant par l’expérience, sage dans ses conseils, élégant dans ses discours, brûlant d’un zèle à toute épreuve pour le bien de l’humanité,» et dont la mort a plongé la coopération anglaise dans le deuil.
- En terminant, le délégué anglais fait ressortir les succès obtenus dans la coopération de production en France et cite la maison Leclaire et le Familistère de Guise. Il fait un appel à l’union et démontre combien il est nécessaire que les coopérateurs français et anglais marchent d’accord sans distinction de classes pour atteindre progressivement et pacifiquement l’idéal qu’ils poursuivent : le régne de l’harmonie dans le commerce et l’industrie, au lieu de l’état de guerre qui existe actuellement entre tous les hommes dans la vie sociale.
- M. Mac Inness vient faire ensuite dans sa langue maternelle l’historique de la coopération anglaise. Il signale tous les avantages qui en ont découlé : elle a relevé la position morale et matérielle de milliers de familles et leur a permis d’abandonner des logements insalubres pour habiter des maisons confortables dont ils sont devenus propriétaires.
- Les coopérateurs commencent à prendre place dans les municipalités et au Parlement et on le doit à l’entente de PUnion coopérative avec le Comité des Trades-Unions.
- Les coopérateurs ne croient pas à l’efficacité des moyens extrêmes; ils se contentent de s’inspirer des besoins des masses au fur et à mesure qu’ils se produisent, et ils marchent ainsi sur un terrain solide en améliorant ce qui existe et en ayant foi dans l’évolution et non dans la révolution.
- L’orateur dit qu’en Angleterre, les ouvriers les moins habiles sont collectivistes, tandis que les ouvriers des anciennes Trades-Unions sont individualistes.
- Côte à côte avec ces puissantes organisations se trouvent les puissantes Sociétés de Secours mutuels où des hommes de toutes les classes se rapprochent; les coopérateurs qui en font partie y apportent des vues nouvelles et profitent de l’expérience de ceux qu’ils y rencontrent; ils arrivent ainsi à une
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- grande pondération dans leurs idées et prennent ce qu’il y a de bon dans chaque principe, individualiste et collectiviste.
- La coopération a certainement une influence sagement conservatrice ; elle tient compte dans la répartition des richesses du mérite et de l’intelligence de chacun, aussi bien que des obligations que l’on doit aux plus faibles et aux plus déshérités de la communauté.
- M. Mac-Innes qui est secrétaire d’une Société coopérative de 8,000 membres à Lincoln, grand centre agricole, a été chargé d’établir des succursales de sa Société dans des villages où la moyenne des salaires ne dépasse pas 15 fr. par semaine. Au bout de 13 ans, les membres de ces succursales ont été possesseurs de 300,000 francs et ont retiré, par petites sommes, pendant ce laps de temps, au moins 200,000 francs, ce qui leur a permis d’affermer des terres, d’en acheter, de vendre leurs produits à la Société, de quadrupler le produit de la terre par une culture intensive, de recevoir des notions d’économie politique dans les conférences qui ont lieu chaque mois.
- Quand on songe que les 60 % de la population de nos grandes villes viennent de la campagne et font baisser les salaires des ouvriers, on voit quel avantage on peut retirer de la coopération.
- M. Buisson, délégué par la Chambre consultative des Associations ouvrières de production, composée d’un groupe de 52 sociétés, dont 40 de Paris et 12 de province, dit que le Comité central peut compter sur le concours de son groupe pour tout ce qu’il pourra faire dans le but de vulgariser l’idée et les principes de la coopération.
- Il n’est pas, suivant lui, de meilleure école pour préparer l’avènement des associations de production que les associations de consommation.
- Les coopérateurs des deux groupes ont intérêt à s’entendre pour faire voter la loi sur les Sociétés cooperatives — et plus tard pour contribuer à l’union des consommateurs et des producteurs.
- L’orateur signale plusieurs paragraphes du projet de loi sur les Sociétés coopératives qui sont à remanier.
- Il considère que le Comité central et la Chambre consultative doivent s’entendre pour l’organisation de l’Exposition d’économie sociale en 1900, « car c’est là, bien mieux que partout ailleurs, que devront pouvoir se mesurer les progrès accomplis au bénéfice de l’humanité, durant le siècle qui s’achève,
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- » C’est là aussi que les hommes que l’égoïsme n’aveugle pas au point de leur faire oublier le passé et de les rendre insouciants à l’égard de l’avenir viendront rechercher le moyen de porter remède aux maux dont souffre la société et éviter à notre cher pays ces luttes douloureuses entre employeurs et employés, ou le vainqueur est presque aussi à plaindre que le vaincu.
- » Ils n’auront, ceux-là, que l’embarras du choix parmi les si nombreux et si beaux exemples que nous ont laissés les Godin, les Leclaire, les Robert-Owen,les Schulze-Delitzch, les Vigano, les de Paœpe et tant d’autres qui, pour être moins connus, n’ont pas moins travaillé de toutes leurs forces et de toute leur âme, à l’amélioration du sort des travailleurs.
- » La route qu’ils ont tracée est si large et le but qu’ils en ont indiqué si élevé et si sublime, que des hommes d’opinions les plus opposées et de tempéraments les plus divers, peuvent, à leur gré, y marcher ou y courir, sans cesser d’être toujours unis entre eux par cet idéal qu’ils brûlent tous d’envie d’atteindre : faire régner parmi les hommes plus de justice, plus d’égalité, plus de fraternité. »
- M. Bernardot, conseiller de gérance de la Société du Familistère de Guise prononce un discours éloquent où il définit en termes heureux l’œuvre sociale, émancipatrice, de la coopération française.
- Nous reproduisons ci-après in-extenso le texte de ce discours qui a été vivement applaudi à plusieurs reprises.
- M. Raineri, délégué du Crédit Populaire de France expose en quelques mots les services que les Banques populaires ont déjà rendus et ceux qu’elles peuvent rendre encore.
- M. Charles Robert donne lecture d’une délibération du Conseil d’administration de la Société de participation aux bénéfices déclarant qu’il existe à son avis un lien étroit entre le mode de rémunération du travail qu’elle s’efforce de propager et les diverses branches delà coopération ouvrière.
- M. Kergall, directeur de la Démocratie rurale et délégué par les syndicats agricoles, dit que ceux-ci ont tout intérêt à s’entendre avec le mouvement coopératif qui les a invités à se faire représenter au Congrès.
- M. Doumer, député de l’Yonne, fait un historique intéressant des projets de loi sur la coopération.
- Il rappelle que le projet de loi de 1889 comprend la participation aux bénéfices, les sociétés de production et de consommation et la coopération de crédit,
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- Il parle des discussions qui ont eu lieu à la Chambre, où le projet de loi a toujours rallié facilement des majorités de 350 à 400voix; de ses nombreux, trop nombreux voyages au Sénat où il a subi des modifications regrettables et des retards énormes. « On dit, s’écrie spirituellement le député de l’Yonne, que les voyages forment la jeunesse. Eh bien ! les voyages d’aller et retour du Palais Bourbon au Luxembourg, donnent un résultat contraire pour les projets de loi : ils les déforment! » {Hilarité).
- Néanmoins, il formule l’espoir que «ce code de coopération » sera achevé à la fin de la législature qui va commencer.
- M. Doumer dit en terminant :
- « Notre société est en train de subir une transformation inévitable, fatale : les uns la veulent violente, les autres pacifique. C’est aux sociétés coopératives qu’il appartient de préparer l’avenir et, dans ce Congrès, tous les grands problèmes de la production et de la distribution des richesses seront étudiés.
- » La nouvelle société ne sortira pas toute faite, comme la Minerve antique, mais elle devra avoir pour base la justice, égale pour tous! » (Applaudissements répétés).
- Un punch-conférence a eu lieu le dimanche soir.
- M. Charles Gide a pendant plus d’une heure tenu l’auditoire sous le charme de sa parole. Il l’a surtout entretenu des difficultés de la première heure rencontrées par l'Association coopérative et des sociétés qui sont mortes. Elles ont aidé malgré leur défaite à la propagation de l’idée coopérative.
- Nécessité d’adhérer au Comité central
- Parmi les sujets inscrits au programme du Congrès de Grenoble, l’un des plus intéressants avait pour titre : Nécessité d’adhérer au Comité central.
- Cette question a fait l’objet d’un remarquable rapport de M. de Boyve.
- L’union, dit en substance M. de Boyve, est pour toute organisation une cause de force; pour le mouvement coopératif, c’est Vexistence elle-même.
- Le mouvement coopératif est un mouvement social, pacifique et évolutionniste. Il faut pour le diriger un pouvoir directeur; ce pouvoir est le « Comité central, » composé de 30 membres, élus au scrutin secret par les Sociétés coopératives fédérées;
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- ces membres sont renouvelés par moitié tous les ans et rééligibles. De la sorte, l’élite de la Coopération française peut être appelée à diriger le mouvement.
- Le « Comité central » français a déjà rendu de grands services; chaque année, il répond à plus de 250 lettres posant des questions de droit les plus compliquées; il étudie les statuts qui lui sont envoyés, défend la Coopération devant les pouvoirs publics. Il a pris une part active à l’élaboration de la loi sur les Sociétés coopératives, et si la loi n’a pas été votée on ne peut accuser le Comité de ce retard.
- En Angleterre, le Comité central de l’Union coopérative a conduit la Coopération à l’état de prospérité que l’on sait. Il en a été de même en Allemagne. En Italie, les coopérateurs se sont aperçus de leur faiblesse et, à leur dernier Congrès, ils ontposé les bases d’une Union Coopérative avec un Comité directeur.
- M. Bertrand, directeur des Coopérateurs Belges, convaincu que la Coopération Belge ne sera forte que si toutes les Sociétés sont unies, fait en ce moment un appel pour la réunion d’un Congrès d’où devra sortir l’Union Coopérative Belge.
- Il y a plus de 1C00 Sociétés coopératives françaises; quelques centaines à peine ont adhéré à l’Union des Sociétés coopératives de consommation. Il est temps que les autres se réveillent et viennent grossir l’armée coopérative.
- Le rapporteur invite toutes les Sociétés Coopératives présentes au Congrès à adhérer à l’Union française et à engager toutes les Sociétés coopératives à les imiter.
- Il demande que les Sociétés seules qui ont adhéré à l’Union Coopérative et qui ont payé leur cotisation puissent prendre part aux élections du Comité central.
- Le Congrès a décidé l’impression du rapport de M. de Boyve et son envoi à toutes les Sociétés.
- Les Sociétés conscientes de l’idéal supérieur de la Coopération et soucieuses de leur prospérité matérielle n’hésiteront pas à envoyer leur adhésion au Comité Central lorsqu’elles sauront les titres du Comité Central à la reconnaissance de toutes les coopératives, sans en excepter celles qui se sont tenues jusqu’à présent à l’écart de cette institution, et l’influence dont il disposera dans notre pays lorsqu’il pourra s’appuyer sur l’assentiment des 500.000 coopérateurs français.
- Tous ces titres (obtention pour les sociétés, en diverses circonstances, de dégrèvements ou d’exonérations sur des taxes indûment payées, initiative des conférences de propa-
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- gande et de diverses publications telles que le Guide des Coo-pêrateurs, publié par M. Clavel, et VAlmanach de la Coopération française, publié sous la direction de M. Ch. Gide, maintien dans la loi du paragraphe relatif aux unions des sociétés coopératives, dont la suppression entraîneraitla dissolution de l’Union Coopérative des sociétés françaises de consommation, de la Chambre consultative des associations ouvrières de production et l’interdiction des Congrès coopératifs), tous ces titres ont été rappelés dans le rapport de M. de Boyve, dans le compte-rendu sommaire du Comité central et dans une circulaire portant les signatures des coopérateurs français les plus éminents et des directeurs des importantes associations, parmi lesquels M. Dequenne, administrateur-gérant de la Société du Familistère.
- Mode de taxation des marchandises
- Convient-il de taxer les marchandises au prix de revient? au prix du commerce? à un prix différent?Telle est la question qu’on peut s’étonner de voir soumettre à un congrès coopératif après 50 années de pratique de la coopération, mais qu’il faut bien examiner puisqu’elle n’a pas encore été résolue.
- Si la vie au meilleur marché possible était l’unique objectif de la coopération-,le prix de revient serait tout indiqué. Mais alors la coopération serait un mouvement sans issue. Quand elle aurait abouti à la suppression des intermédiaires, samission serait terminée. Elle aurait inutilement compliqué, en jetant ces intermédiaires sur le marché du travail, le problème de la production. Or, ce problème, c’est elle-même qui doit le résoudre. Et comment le résoudra-t-elle, si elle n’amasse pas les capitaux nécessaires à l’organisation de l’industrie? Et comment réunira-t-elle les capitaux si elle vend à un prix inférieur à celui du commerce.
- Le rapporteur, M. Briotet, est de cet avis; mais il estime que dans certains cas la vente à un prix un peu inférieur à celui du.commerce local peut être un excellent moyen de propagande.
- M. de Boyve demande vainement la suppression du paragraphe relatif à la vente au-dessous du prix local du commerce qu’il considère comme une sorte d’encouragement pour les sociétés à violer les principes de la coopération qui ont fait la force des pionniers de Rochdale.
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- Après une assez longue discussion les conclusions du rapport sont adoptées.
- Mode d’emploi des bonis
- L’examen de la question du meilleur mode d’emploi des bonis dans les sociétés coopératives de consommation avait été confié à M. Steinmetz, de la Solidarité de Pantin, l’un des vice-présidents du Comité central.
- Selon le rapporteur, les administrateurs agiraient sagement en divisant les bonis en trois parties :
- 1° La part attribuée à la consommation;
- 2° La part attribuée au fonds de réserve légal ;
- 3° La part réservée à la création d’un fonds nommé' fonds de développement.
- En aucun cas et sous aucun prétexte le fonds de développement ne serait restituable, il formerait un levain, une source de secours et deviendrait « une espèce de génération spontanée de la coopération. »
- Le projet de résolution suivant a été voté comme conclusion de ce rapport :
- Le Congrès est d’avis :
- Qu’après prélèvement de ce qui est dû à la réserve légale et de la part de boni attribuée individuellement aux coopérateurs, en espèces ou autrement, il convient de créer, à titre de fonds de développement, une forte réserve collective, indivise et inaliénable, pouvant servir notamment à rendre la société propriétaire des immeubles qu’elle occupe et à créer, soit directement par elle-même, soit par un magasin/de gros, des ateliers coopératifs de production. '
- La Loi Coopérative
- Le Congrès a consacré une séance à la discussion des modifications à introduire dans le projet de loi sur les sociétés coopératives actuellement au Sénat.
- M. le sénateur Lourties, et M. le député Doumer, tous les deux rapporteurs de ce projet de loi, ont pris comme on le pense bien, une part des plus actives à cette discussion.
- M. Raineri a remercié, au nom de la Banque nationale de Menton, le rapporteur du projet de loi d’y avoir inscrit les sociétés coopératives de crédit.
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- M. Buisson, délégué de la Chambre consultative des Associations de production, a critiqué certaines dispositions de la loi qui sont une entrave au libre développement des sociétés de production. Le principal obstacle est dans la limitation à 5000 fr. du capital maximum que peut posséder chaque sociétaire. M. Bernardot a fait remarquer à ce sujet que le maintien de cette clause placerait la Société du Familistère en dehors de la loi coopérative.
- Les membres du Congrès sont consultés sur les propositions suivantes qui concernent principalement les Associations de production :
- Limitation des actions à 100 fr. — Adopté.
- Suppression de la limitation des parts des sociétaires. — Adopté.
- Trois propositions sont présentées en ce qui concerne la présence des étrangers dans les Conseils d’administration; 1° exclusion totale; 2° autorisation ministérielle; 3° liberté complète. La deuxième proposition est adoptée.
- On décide, après une longue discussion, que la perte des 3/4 (au lieu de 1/2) du capital social sera nécessaire pour la dissolution de la Société ou la convocation d’urgence de l’assemblée générale qui pourra en décider la continuation.
- Sur le nombre de voix que peut avoir un sociétaire, le Sénat n'accorde qu’une voix, la Chambre 5.
- Le Congrès se prononce pour la représentation à 5 voix.
- A la suite de cette discussion, des remerciements unanimes sont votés à MM. Lourties et Doumer.
- Les sociétés coopératives de consommation et les syndicats agricoles
- M. Falcon-Vigne secrétaire général de la Ménagère de Grenoble, a donné lecture d’un rapport sur les voies et moyens à prendre « pour amener rapidement l’entente à établir entre les Syndicats agricoles et les Sociétés coopératives de consommation. »
- Cet important rapport se termine par le projet de résolution suivante :
- Le Congrès est d’avis ;
- 1° Qu’il y a lieu, pour le Comité central de l’Union coopérative des Sociétés françaises de consommation, de s’entendre avec les Fédérations de Syndicats agricoles pour la rédaction
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- d’un programme donnant toutes les instructions utiles relatives aux opérations d’achat et de vente que la coopération de consommation pourra tenter avec les syndicats agricoles. Ce programme sera communiqué à toutes les Unions ou Fédérations quelconques de Sociétés de consommation, lesquelles devront se mettre ensuite en relations directes avec les représentants des Syndicats agricoles pour les transactions à effectuer ;
- 2° Que le Comité central devra chercher û s’entendre avec les représentants de l'agriculture, pour que les Unions des Syndicats, d’une part, et les Unions de Coopératives, d’autre part, soient tenues en relations constantes par une publication périodique dont les frais devront être partagés par moitié entre les Unions de Syndicats et les Sociétés Coopératives intéressées.
- Ce projet de résolution est adopté à l’unanimité.
- Boucheries Coopératives
- M. Hérisson, président de la Boucherie Coopérative de Nimes, dans un rapport très étudié et plein de renseignements, passe en revue les nombreuses difficultés que présentent la création et le fonctionnement des boucheries coopératives. Il entre ensuite dans des détails très intéressants sur l'organisation et le contrôle de la Boucherie Coopérative de Nimes, qui a donné, pour l’année 1892, 10.282 francs de bénéfices. Il propose, en ce qui concerne les boucheries coopératives, d’y admettre la vente au public; de ne créer, en principe, que des boucheries importantes, comptant un sérieux contrôle et un personnel suffisant ; d’avoir un capital social d’au moins 10.000 francs produisant un intérêt fixe sans dividende; de vendre au prix courant ou au moins avec un très faible rabais, la clientèle ne devant être attirée que par la qualité de la viande et la probité de la vente; de fractionner l’administration en trois services distincts : 1° achat et abattage ; 2° magasin ; 3° comptabilité et caisse; d’organiser le contrôle du magasin d’une manière analogue au système adopté à Nimes.
- La disposition relative à la vente au public soulève quelques critiques.
- M. Hérisson maintient son point de vue à cause de la difficulté de se débarrasser des déchets.
- Les conclusions du rapport sont adoptées.
- Dans sa dernière séance, le Congrès, sur la proposition de M. Charles Robert, décide que la Chambre consultative des
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- Associations de production aura un représentant au Comité Central qui sera appelé aux séances chaque fois que cela sera jugé utile ; il en sera de même pour la Chambre Consultative, qui aura un représentant du Comité Central. Cette entente entre la coopération de production et la coopération de consommation donnera plus de force au mouvement.
- En outre, les Sociétés coopératives de consommation sont expressément invitées à s’adresser pour tous leurs travaux aux sociétés de production.
- A la suite de la lecture d’un rapport sur l’organisation des caisses d’épargne et de crédit dans les Sociétés coopératives de consommation, le Congrès renvoie au Comité central l’étude de la question de la création d’une Société nationale de crédit populaire.
- Le Congrès adopte le projet d’organisation, préparé par le Comité central, d’un grand Congrès coopératif international à cinq branches : consommation, production, crédit, construction, participation aux bénéfices.
- Ce Congrès affirmera une fois de plus l’étroite solidarité qui doit unir toutes les branches de la Coopération.
- Il permettra d’apprécier les résultats de la loi coopérative.
- Les diverses Associations nommeront dans leur sein une commission chargée de former le dossier du Congrès et de préparer, à côté de lui, une partie importante de l’Exposition d’économie sociale.
- Le prochain Congrès aura lieu à Lyon.
- Un banquet, présidé par M. Lourties, a terminé cette belle réunion de la paix sociale.
- Le délégué de l’Abeille Nimoise, M. de Boyve, dont l’initiative et le zèle infatigable ont tant contribué à l’essor actuel de la Coopération française, termine le compte-rendu des travaux du Congrès, dans l’Emancipation, par les lignes suivantes, auxquelles nous nous associons de tout cœur :
- « Les délégués se séparent pleins de confiance dans l’avenir et persuadés qu’il s’est formé en France un parti puissant qui veut obtenir les réformes sociales, non par des moyens violents, qui ne sont jamais durables, mais par les moyens pacifiques.
- »Ce parti est l’ennemi des théories abstraites, de l’hypocrisie, de tout ce qui divise ; il veut faire régner en France la justice, le droit, la vérité, en inspirant à chacun ses devoirs et il fait appel pour cela û tous les bons citoyens sans distinction de classes.»
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- Discours de M. Bernardot, membre du Conseil de Gérance de la Société du Familistère de Guise. (1)
- Mesdames, Citoyens Coopérateurs,
- L'Association du Familistère de Guise, Dequenne et Cie, fondée en 1880 par Jean-Baptiste-André Godin, est venue prendre part à votre Congrès.
- Délégué par notre administrateur et par mes collègues du Conseil de Gérance, c’est donc à cette Association du Capital et du Travail que je dois l’honneur de me trouver, à nouveau, au milieu des coopérateurs français et étrangers qui vont participer à nos travaux.
- Si d’autre part, nos amis vous apportent des études et des rapports sur les nombreuses et intéressantes questions que votre Comité d’organisation a mises à l’ordre du jour de ce Congrès, il était au moins du devoir de notre Association de vous apporter l’appoint que peuvent donner le fait acquis et l’expérience d’une mise en pratique, dans la conception la plus large qui soit actuellement, de l’idée coopérative et mutualiste.
- Une création comme celle de Godin ne saurait, sans mentir à son origine, se tenir à l’écart, ni demeurer dans un bonheur égoïste, se contentant de jouir des bienfaits légués par son Fondateur, en face du mouvement de progrès auquel vous donnez toutes vos forces, tout votre dévouement.
- Le rôle du « rat dans un fromage» n’est pas le nôtre, il n’est point à envier, et notre plus grande joie serait de voir l’âme de Godin ressusciter dans le cœur de tous ceux qui sont à la tête de la grande industrie, du haut commerce et de Fagricul-ture ; de voir se créer, se développer et grandir aux quatre coins du monde des institutions similaires à la nôtre : l’expérience, le progrès et les milieux aidant, peut-être ferait-on mieux encore.
- En attendant ce mieux, ce serait non-seulement la paix sociale assurée ; mais, la guerre, la stupide guerre de nation à nation — qui jamais n’a rien su arranger, n’a fait que renouveler et entretenir les haines, et dont les résultats ultimes ont toujours été négatifs — à jamais détruite; car l’économie politique générale anti-humanitaire, qui nous régit encore, aurait fait place à l’économie sociale, et les peuples et leurs diri-
- (1) Nota. — M. Bernardot représentait, en même temps que la Société du Familistère, les maisons Leclaire et Laroche-Joubert, qui lui avaient donné leur délégation,
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- géants comprendraient enfin que, quelles que soient les frontières qui séparent les groupements humains, il n’y a sur la terre que des hommes-frères.
- « Le vrai bonheur est fait du bonheur des autres. »
- Les César de Paœpe, les Francesco Vigano, les Vansittart Neale, les Leclaire, les Godin et tant d’autres coopérateurs qui ont consacré leur intelligence, leur fortune et leur vie à la cause de l’humanité, le connaissaient et le pratiquaient cet axiome du « Vrai Bien, » et il est parmi nous des lutteurs passionnés, des vétérans de la coopération qui le pratiquent et le connaissent aussi.
- Je ne saurais aller plus loin, sans associer dans ma pensée les maisons Leclaire {Alias Redouly et Cie) et Laroche-Joubert qui, comme nous, sont à l’avant-garde de l’idée coopérative, mutualiste et sociétaire, qui ont voulu être représentées dans cette solennité, me faisant l’honneur de me déléguer leur représentation.
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- Aujourd’hui est jour de fête, nous nous réjouissons de nous revoir, de retrouver les mains amies pour les serrer dans cette bonne et franche étreinte qui vous fait éprouver la sensation forte et douce à la fois que, seule, peut donner l’union des coeurs et des esprits dans la lutte pour la grande et belle cause de la justice et de l’équité humaine.
- Demain, nous nous mettrons à la besogne, et, lorsque après nos trois journées de labeur, nous nous séparerons, pour retourner dans nos Sociétés, le travail de propagande recommencera plus âpre, plus ardent; car, nous aurons puisé dans l’échange de nos idées, dans la libre discussion, non pas une foi nouvelle, — la foi dans le progrès inéluctable et dans la justice de notre cause, nous l’avons tous — mais une nouvelle force-lumière faite du choc des pensées.
- C’est que nous tous, Coopérateurs, qui travaillons à l’émancipation des masses laborieuses et productrices ; qui entrevoyons la coopération planant sur le monde du travail pour le régénérer, et le mettre à sa vraie place au sein de la grande Devise humanitaire ; nous qui voulons modifier l’échelle sociale pour qu’il n’y ait plus ni haut ni bas au point de vue du bien-être physique et moral de chacun, pour que celui qui était sur le dernier échelon, n’ait plus sur sa tête les pieds de celui, immédiatement supérieur, qui l’écrasent, écrasé qu’il
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- est lui-même par tous ceux qui sont au-dessus; nous, dis-je, qui avons entrepris de continuer cette tâche ardue, léguée par nos ancêtres depuis des siècles et des siècles sous différentes formules, nous ne saurions nous arrêter.
- Le Progrès est un maître absolu, il nous tient, il a fait de nous sa chose consciente, raisonnante, agissante, et, pour le bien de l’humanité, pour sa grandeur, pour son bonheur dans les siècles futurs, il nous faut obéir au Progrès et marcher dans la voie ouverte au bout de laquelle, nous et nos descendants, peu importe, trouverons la société humaine refondue, remaniée de la fondation au faîte, en un mot : régénérée parla pratique de la Fraternité.
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- Maintenant plus que jamais, dit-on, la question sociale s’agite, le salariat est fatigué de gémir sous le capital qui le pressure, les travailleurs revendiquent leurs droits dans la richesse produite par eux; il ne veulent plus être soumis aux lois barbares et sans entrailles de l’offre et de la demande et de lâ concurrence qui tiennent le salarié et l’écrasent comme la machine dont la pression continue fait jaillir le produit renfermé dans la matière et qui, lorsque celle-ci a rendu tout ce qu’elle pouvait donner, la jette au rebut avec les non-valeurs.
- Malgré le progrès indéniable accompli : maintenant est à peu près ce qu’était autrefois. Ce n’est là qu’une façon de parler, la question se présente seulement sous d’autres formes.
- Car, à toutes les époques, le producteur, courbé sur sa tâche, enfantant cette plus-value qui sans cesse vient grossir le capital entre les mains du capitaliste, a toujours cherché à s’émanciper et à ressaisir la part qui lui échappe, qui lui est due, qui est due à sa collaboration manuelle ou intellectuelle qu’on lui refuse. Il a toujours protesté contre l’abandon dans lequel il tombe, lorsque le travail, les accidents ou la vieillesse ont épuisé ses- forces.
- Ceux qui ont maintenu cet état de choses ont si bien senti dans leur conscience l’injustice de cette situation, qu’ils ont essayé de la voiler et d’en atténuer les effets par les institutions de l’Assistance Publique, faisant agir la Charité, là, où il fallait donner un libre cours à l’équité. Alors, il s’est trouvé, qu’au moyen des. impôts, de leurs combinaisons et de leur répercussion, une partie des secours donnés aux travailleurs,
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- est payée par les travailleurs eux-mêmes. — Pauvre solution.
- Prenez l’histoire des nations, ou plutôt l’histoire de l’humanité, vous y trouverez la lutte incessante du miséreux pour échapper à la misère; soit que cette misère s’appelle : esclavage, servage ou prolétariat. Vous trouverez toujours au-dessus d’elle les privilégiés, gouvernants ou dirigeants, s’accordant de nouvelles prérogatives, cherchant dans chaque transformation sociale à rétablir l’équilibre de leurs privilèges modifiés, créant dans les esprits ignorants des courants de diversions guerrières ou autres pour éluder les revendications, accablant l’ouvrier du corps ou de la pensée des charges les plus lourdes et essayant de le maintenir dans l’ornière de leur dépendance par tous les moyens que donnent l’argent, la force ou le pouvoir.
- Si de nos jours la question sociale paraît plus ardente, plus impatiente de marcher à grands pas vers sa solution; si les cris et parfois les imprécations d’en bas frappent plus durement nos cœurs, et semblent plus pressantes, c’est que nous vivons dans le millieu agissant ; c’est que les masses, sur lesquelles la grande révolution a passé, veulent aller plus vite que leurs devancières et croient pouvoir atteindre du premier coup ce desideratum de toute justice :
- « L’Egalité dans les droits et dans les devoirs sociaux, l’Egalité dans la Liberté. »
- Et la question ne concerne pas seulement l’ouvrier proprement dit, — la juger ainsi serait n’en voir qu’une des faces, — elle englobe la masse générale des peuples en passant par toutes les catégories d’individus : ouvriers de l’industrie, employés inférieurs ou supérieurs, ouvriers des champs, petits agriculteurs, fermiers, petits commerçants, en un mot, tous ceux qui travaillent sont liés intimement, ont intérêt à s’unir pour échapper au malaise chronique qui les tient ; et ce malaise social peut se définir et se résumer par une seule expression :
- « l’Egoïsme. »
- La coopération ouvre à tous ses portes toutes grandes. C’est par elles, non par d’autres, que les hommes du travail entreront pour arriver à une équitable répartition des charges et des droits sociaux.
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- Ce n’est point une lutte déclassés que nous préconisons; car nous, Coopérateurs, à qui la pratique de la solidarité a
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- donné l’habitude d’aller au fond des choses, nous savons fort bien, que dans l’état actuel de notre civilisation, il n’y a pas de classes proprement dites, il n’y a que des antagonismes individuels qui sont une conséquence du régime du :
- « Chacun pour soi»
- puisque tel ouvrier d’hier, qui voulait « manger du patron » sera peut-être patron demain et «mangera de l’ouvrier » à son tour; que tel petit employé qui, le mois dernier, sautait les ruisseaux, pourra devenir un gros financier dans quelques années, et se fera alors un malin plaisir de remplir ses coffres aux dépens des naïfs.
- Non, il n’y a pas de classes proprement dites, il n’y a que la possibilité pour le plus habile d'abuser de celui qui l’est moins, ou que son honnêteté retient dans le droit chemin de la conscience; ce qu’il y a, c’est :
- « l’état anarchique de la lutte pour la vie. »
- C’est le « Struggle for life, » ce cri barbare des damnés terrestres qui, jusqu’à présent, n’ont pas eu d’autre moyen pour satisfaire leurs besoins ou leurs ambitions, et qui, se poussent et se repoussent pour monter plus vite à l’assaut des gradins sociaux, sans s’inquiéter des écrasements qu’ils produisent sur leur passage.
- Il faut que cette damnation cesse; elle cessera, car elle n’est qu’une conséquence des législations antérieures qui, par leurs usages, ont établi des séries de préjugés auxquels on obéit encore, soit par intérêt personnel, soit par habitude, soit par ignorance ou indifférence.
- Ce que nous voulons, par la coopération, c’est l’union de tous dans l’intérêt de tous et de chacun, et l’impossibilité pour l’habile d’abuser de son habileté; le moyen, c’est: la saine compréhension par les masses sociales de la solidarité et la mise en pratique de cette solidarité.
- C’est là le critérium qui nous fera aboutir, et quoi qu’on fasse, quoi qu’on tente pour arriver à cet idéal qui est le nôtre, la chose ne se fera pas au pied levé, ni du jour au lendemain; parce qu’une société nouvelle ne s’improvise pas; parce que, le lendemain : les préjugés, les routines, les égoïsmes, que l’on aurait crus détruits la veille, renaîtraient de plus belle et que tout serait à recommencer.
- Ce n’est que par une transformation continue de l’éducation, par des exemples constants de la mise en action de la morale
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- sociale, — que nous pouvons puiser dans la coopération, — par un développement ininterrompu de l’instruction; c’est en travaillant à élargir la pensée, à asseoir le jugement des peuples, à semer les sentiments de fraternité et de solidarité dans le bien et dans tous les actes de la vie sociale, que les sociétés peuvent se modifier, en suivant la loi du progrès.
- La coopération est la première école.
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- Toutes les théories, si séduisantes qu’elles peuvent paraître au premier abord, si séduisantes que soient leurs promesses, n’acquerront de valeur que lorsque la pratique les aura sanctionnées en apportant dans la vie des peuples cette harmonie, cette pondération et cette équité dont nous poursuivons la réalisation, sans vouloir porter atteinte à la liberté de l’individu, à cette liberté qui ne nuit à personne.
- Le jour où les différentes écoles politiques et socialistes entreront dans cette voie, c’est qu’elles auront compris que les rivalités théoriques et personnelles ne mènent à rien, et que la vie des peuples doit être faite de choses tangibles, pouvant régler les rapports des individus dans une orientation générale aboutissant à un équilibre stable basé sur la justice.
- Décrire le mal ambiant et en exposer les conséquences ne suffit plus, il faut y apporter le remède au moyen d’une organisation sociale étudiée étayant fait ses preuves.
- Nous, Goopérateurs, avons en mains,plus qu’à aucuneépoque, les éléments qui peuvent acheminer à cette régénération, que tant d’autres ont entrevue avant nous, pour laquelle des milliers de martyrs s’échelonnent dans le passé. Ceux-là ne pouvaient que donner leur vie pour l’Idée, parce que ni le temps, ni le milieu dans lesquels ils vivaient n’étaient à même de les comprendre; ils ne pouvaient être que des précurseurs. Mais, depuis, le temps a marché et, si nous savons le vouloir, nous serons bientôt prêts à recueillir les fruits de leurs sacrifices.
- Les syndieats, la coopération, la participation aux bénéfices sont devenus les trois séries qui conduisent à l’association équitable et intégrale du producteur et du capitaliste ou mieux : du Travail et du Capital.
- Les coopérateurs ont donc quitté la partie spéculative et nuageuse pour entrer dans la voie de la pratique. Nous nous y maintiendrons, nous y progresserons, parce que nous avons déjà obtenu, au point de vue moral et matériel, des résultats qui étonnent le monde en attirant à nous tous ceux qui ont le
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- sens logique des choses — et qui sont de plus en plus nombreux, — tous ceux qui, clairvoyants, comprennent que le système d’exploitation des uns par les autres est prêt de sa fin, que le capital et le salariat touchent à une évolution que rien ne saurait arrêter, et qu’il dépend du salariat même d’achever ou de retarder, suivant qu’il comprendra plus ou moins bien son rôle et le remplira avec plus ou moins de sagesse.
- L’expropriation du capital au profit du travail se fera inéluctablement, dans un avenir plus ou moins rapproché ; mais, cette expropriation ne sera qu’une conséquence du développement de l’action sociétaire, et c’est ainsi seulement qu’elle aura lieu.
- L’expropriation brutale et la mainmise sur le capital, par violence, ne saurait avoir de résultat durable. Et si nous supposions que ce fait pût s’accomplir demain avec succès : il pourrait y avoir, certainement, bien des convoitises satisfaites momentanément; mais, dans quinze jours, dans un mois, un an peut-être, — le délai ne serait pas long, — le travailleur, encore ignorant des choses de l’organisation et de l’économie sociale, deviendrait à nouveau la proie des faiseurs et des habiles, à qui il aurait inconsciemment prêté le concours de ses forces, pour qui il aurait versé son sang : le résultat serait pour lui un simple changement de maîtres. Il ne tarderait pas à s’en apercevoir.
- Car, s’il est des hommes de bonne foi, qui, par tempérament, croient sincèrement qu’il n’y a qu’à marcher tête baissée dans un mouvement révolutionnaire pour modifier du jour au lendemain et d’une façon définitive l’équilibre social, il faut reconnaître qu’autour d’eux s’agite tout un noyau d’ambitions qui ne demandent qu’à se satisfaire et à jouir, et dont la devise intime est le : « ôte-toi de là pour que je m’y mette. »
- S’il est vrai que l’homme a de grandes qualités d’abnégation, de dévouement; s’il est vrai qu’il peut s’élever, par le cœur, par l’esprit, aux plus nobles sentiments qui le poussent à donner sa vie pour une idée; il est vrai aussi que les défauts et les vices humains, héritage d’une organisation individualiste, égoïste et malsaine, n’ont pas encore capitulé.
- Le peuple souverain doit s’habituer à distinguer entre ses amis désintéressés et ses courtisans ; de ceux-ci, il y en a toujours, le monarque seul a changé. Et cela, quoique nous ne soyions ni en décadence, ni plus mauvais que nos devanciers, comme se plaisent parfois à le faire croire ceux qui
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- paraissent ignorer les œuvres multiples de solidarité créées depuis un demi-siècle et qui, d’année en année, vont en augmentant.
- Nous n’avons pas p’us dégénéré en morale sociale qu’en science ; ce que l’on peut constater, en le regrettant, c’est que la première a marché moins vite que la seconde. Que les pessimistes de profession se donnent la peine de jeter un coup d’œil sur les statistiques comparatives du bien et du mal; alors, ils reviendront sur leur erreur d’appréciation; en même temps, ils soulageront leur cœur du poids qui l’oppresse et les fait gémir.
- Le mal existe, nous le savons bien, et la preuve, c’est que nous sommes réunis pour essayer d’en enrayer les effets. Sachons le voir sans l’exagérer ni l’atténuer, nous serons mieux à même de remédier aux imperfections de la société. Tâchons de devenir meilleurs; mais ne cherchons pas à nous imaginer une gangrène qui n’existe pas ou qui soit hors de proportion, pour nous donner ensuite le mérite de l’avoir guérie.
- Quoi qu’il en soit, — je reviens à mon sujet — ce qui est certain, c’est que le Capital deviendra propriété du Travail le jour où celui-ci sera à même de l’administrer industriellement et commercialement. Et ce jour-là, les choses se passeront pacifiquement, parce que le temps les aura préparées; parce que la transmission de fait existera déjà: dans le syndicat, dans la coopération, dans la participation, dans les banques coopératives, dans les associations ouvrières qui, peu à peu, ayant accompli la loi du progrès économique, seront devenues agences mutuelles de production, de consommation et de garantie de l’existence.
- Nous n’avons pas même besoin d’attendre l’avenir pour voir le commencement de cette évolution, le présent nous en fournit déjà des exemples :
- Dans notre Association du Familistère, l’expropriation du Capital au profit du Travail s’est accomplie, et cela, sans violence, sans spoliation, par la volonté même du Capitaliste qui, dans cette évolution, n’avait rien à perdre pécunière-ment, et tout à gagner, en donnant au monde un exemple de la plus grande révolution pacifique qui ait été faite de nos jours.
- Le Travailleur est entré en pleine possession du Capital, qu’il a subordonné au travail et à l’intelligence, et qui de maître
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- qu’il était d'abord, est devenu serviteur passif, comme c’est son rôle.
- Dans l’Association Leclaire, le capital de garantie mutuelle, lui aussi, est passé aux mains des travailleurs, et dans la papeterie coopérative d’Angoulême qui, de simple participation qu'elle était depuis 1843, est devenue en 1890 : Association du travail, de l’intelligence et du capital, le capital industriel est en train d’achever son évolution.
- Nous pourrions citer d’autres exemples, venant d’Angleterre, d’Amérique et d’ailleurs, dans lesquels le Capital-Patron a aussi consenti à abdiquer sa suprématie. Et toutes ces organisations sociétaires sont telles que, dans l’avenir, le capital, indispensable au fonctionnement industriel et commercial, restera toujours propriété du travail, par transmissions successives aux travailleurs, sans que les prédécesseurs puissent être lésés dans leurs parts de propriété.
- N’en est-il pas de même dans les nombreuses associations ouvrières qui se développent chaque jour, et qui, chaque jour, se relient plus intimement, les unes aux autres au moyen de leur chambre consultative, sorte de syndicat du progrès social économique, où vient de se fonder une véritable banque du Travail.
- N’en est-il pas ainsi dans nos Sociétés coopératives de consommation, où les mutations des membres s’accomplissent, sans qu’il puisse y avoir d’arrêt dans la marche des affaires.
- Tout cet ensemble, malgré sa puissance déjà acquise, est encore l’exception dans le mouvement général des peuples; — exception qui cependant en y comprenant les banques coopératrices, représente un mouvement d’affaires de plus de 6 milliards. — Mais il deviendra forcément règle universelle, il le deviendra plus ou moins vite, cela dépend des travailleurs eux-mêmes, de leur éducation qui les poussera à l’initiative, de leur union!
- Ainsi donc, comme je le disais tout l’heure, nous sommes entrés nettement dans la voix de la pratique et la Coopération est le point de départ de cette énorme et pacifique évolution.
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- La grande révolution de 1789-93 était nécessaire, parce qu’avant elle, le peuple n’était rien et ne pouvait rien être; il lui a fallu arracher au nom de la justice et de l’humanité cette
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- qualité « d’homme » que les priviligiés lui déniaient après la lui avoir enlevée.
- La violence répondait à la violence, elle a dû exercer son action, ce qui a été fait ne pouvait pas ne pas l’être, et c’est de là que s’est affermi ce besoin d’équité sociale qui est au fond de toutes les revendications prolétariennes.
- Pour nous, avec la République définitive, modifiable dans sa constitution et dans ses lois, avec le suffrage universel qui est sa conséquence, que nous devons nous attacher à maintenir, dans son intégralité, honnête et loyal, que nous pourrons et devrons élargir; avec la liberté d’association et de fédération que nous devons obtenir et que nous obtiendrons, les révolutions violentes, grandes dans le passé alors qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’imposer le droit, seraient aujourd’hui un anachronisme; elles iraient contre le but qu’elles voudraient atteindre.
- Les droits qui nous manquent encore, que nous voulons obtenir, nous les obtiendrons; mais ce sera par le calme, par la volonté, par la persévérance dans l’idée, par la diffusion de la lumière, par l'accomplissement de nos devoirs sociaux. Par l’union !
- L’avenir est aux patients, l’avenir est à nous, Coopérateurs, parce que notre force c'est le droit, en qui se résument le respect de la vie humaine avec la garantie du bien-être physique et moral pour tous.
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- Coopérateurs, travaillons sans relâche, jetons nos idées dans le vent des nations pour qu’elles franchissent la frontière; luttons sans cesse, par la parole, par la plume, par la logique du progrès humain contre les adversaires ignorants ou intéressés qui voudraient entraver notre action.
- Nous voulons détruire les antagonismes, nous voulons « l’union pour la vie » et non la lutte pour la vie, nous y arriverons; mais sachons attendre, soyons patients, la vraie patience n’exclut pas l’activité.
- Si le paysan, voulant avancer sa moisson, s’amusait à tirer à soi le germe qui vient de lever, pour le faire grandir plus vite, le résultat serait promptement obtenu : la plante serait arrachée et la récolte nulle ou ajournée; il faudrait replanter.
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- LE DEVOIR
- Eh bien, nous aussi, nous sommes des cultivateurs, et la plante que nous voulons voir s’épanouir au grand soleil de la liberté est celle qui nous donnera pour fruits : l’équité et la justice.
- La coopération en a semé le grain dans un terrain solide et riche dont le fonds est constitué de solidarité et de mutualité.
- Amendons ce fonds précieux, sachons l’ameublir par l’éducation, par l’instruction, ne craignons pas d’y faire passer la charrue et la herse pour en enlever les mauvaises herbes qui restent encore. Arrachons-en la routine et les préjugés que l’égoïsme y a semés avant nous.
- Alors, le temps aidant, notre champ mûrira pour la moisson et chacun y trouvera, au sein de la paix universelle, la récompense due à ses soins et à son labeur.
- F. Bernardot.
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- Faits politiques et sociaux
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Le socialisme à l’Académie. — Voici quelques extraits du discours prononcé à l’Académie par M. Coppée dans la séance solennelle du 10 novembre, à l’occasioif de la distribution des prix de vertus.
- « Ce ne sont pas tous de dangereux sophistes, dit-il, ceux qui, révoltés par le spectacle de l’inégalité des conditions humaines, réclament une moins inique distribution des biens de ce monde..............................................
- »La plaie n’est pas fermée, elle est toujours à vif et saignante et, bien des symptômes nous l’indiquent, ceux qu’elle dévore n’ont jamais enduré leurs souffrances moins patiemment qu’aujourd’hui.
- » Devant ce spectacle navrant et ces plaintes exaspérées, il est nécessaire de se recueillir.
- » Nous en avons tous la sensation : il y a là un péril.
- » La foule des déshérités du sort, que berçait jadis la prière, et qui s’enivra, du temps de nos aïeux et de nos pères, de gloire et de liberté, a été gagnée — et nul n’a le droit de le lui reprocher — par l’esprit positif de ce siècle qui finit.
- » Loin de moi la pensée que le prolétaire soit désormais incapable de s’enthousiasmer pour une noble cause ou même pour une belle chimère ! Je ne me résignerai jamais à admettre chez le peuple de France la décadence de l’idéal. Mais, pour le moment, les revendications des classes pauvres ont un caractère pratique. Ce qu’elles réclament, c’est, après tout, ce que l’humanité leur devrait : un peu moins de peine dans l’âge du travail, quelque sécurité pour la vieillesse; et, qu’on y prenne garde, les voix deviennent chaque jour plus impérieuses !
- » En vain criera-t-on à l’impossible devant certaines réformes qui semblent exorbitantes à nos préjugés et à nos habitudes. Tout arrive. Un courtisan de l’Œil-de-Bœuf à qui un prophète serait venu dire, en 1788, que, soixante ans plus tard, le suffrage de son petit-fils ne pèserait pas plus, dans les balances du pays, que le vote d’un rustre ou d’un laquais, aurait levé les épaules en pirouettant sur son talon rouge.
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- LE DEVOIR
- Instruite par le passé, la société moderne sera, j’en ai le ferme
- espoir, moins aveugle et moins légère........................
- » La question de la misère est aujourd’hui posée solennel-ment ! »
- Nous allions oublier de dire que l’élégant auditoire qui se pressait sous les voûtes du vieux palais Mazarin, n’a pas ménagé ses applaudissements au poète-académicien.
- La réforme de l’assistance publique.— Un conseiller municipal de Paris, M. Blachette, signalait dernièrement au Conseil le cas d’une dame fort à l’aise qui s’est fait soigner gratuitement dans un des hôpitaux de Paris. Après avoir découvert que cette dame était dans l’aisance, M. Blachette avait également découvert qu’elle était inscrite au bureau de bienfaisance de son arrondissement et qu’on venait fidèlement déposer, tous les mois, chez sa concierge et sous enveloppe, la somme qui lui était allouée.
- Ce fait est loin d’être unique, à preuve le cas de cette autre dame, étrangère au département de la Seine, possédant 40,000 francs de rente, qui est venue se faire soigner, toujours gratuitement, dans un hôpital de Paris, alors que le traitement par les méthodes antiseptiques coûte souvent 15 et 20 francs par jour.
- Les explications du directeur de l’assistance publique de la Seine n’ont pas paru satisfaisantes au Conseil qui a voté, à l’unanimité, l'ordre du jour suivant proposé par M. Blachette :
- « Le Conseil, considérant que l’administration de l’Assistance publique est restée en dehors de tout progrès et qu’elle ne répond plus aux besoins de la population parisienne ;
- » Que l’initiative privée cherche par tous les moyens à démasquer les faux pauvres;
- » Que des sociétés d’assistance par le travail existent déjà dans plusieurs arrondissements de Paris ;
- » Considérant que la plus grande partie des millions mis à la disposition de l’Assistance publique sert à entretenir une clientèle de mendiants professionnels, alors que les pauvres occasionnels sont abandonnés à eux-mêmes ou à la charité privée,
- » Délibère,
- » Une commission de quinze membres sera nommée pour étudier l’organisation de l’assistance publique à Paris. »
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- Puissent les travaux de cette commission aboutir à une réforme sérieuse de l'assistance publique !
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- ITALIE
- Exposition ouvrière internationale. — Il se prépare à Milan une Exposition ouvrière internationale à laquelle les organisateurs convient les ouvriers de toutes les nations.
- A cet effet, ils viennent de lancer l’appel suivant que l’on nous prie de reproduire :
- TRAVAIL — PRÉVOYANCE — INSTRUCTION
- A tous les camarades qui travaillent, qui étudient et qui espèrent dans le bien, les ouvriers et les ouvrières de Milan envoient un salut et une invitation.
- Ils demandent à vous, ouvriers des villes et des campagnes, liés étroitement par de puissantes associations, à vous, ouvriers isolés, répandus dans les troubles des grands centres industriels, ou parmi les alpestres solitudes, de réunir les produits de vos travaux, soient-ils inspirés à des idéals élevés, ou à des modestes desseins, et d’en présenter les résultats au jugement de tout le monde.
- Il y a longtemps que l’on pense chez nous à une Exposition ouvrière. En 1881, on tenta de réunir à la grande initiative des industriels, l’initiative de simples ouvriers. Alors on trouva l'idée trop audacieuse, mais depuis ce jour-là, le progrès a fait son chemin; on a tenu plusieurs expositions ouvrières partielles et nous pouvons aujourd’hui donner ce grand rendez-vous à toutes les forces du travail.
- Pour 1894, Milan appelle beaucoup d’activité et beaucoup d’intelligence aux luttes sereines de l’industrie, de la science et de l’art : l’occasion est favorable pour inviter les travailleurs du monde à une Exposition des produits de la fatigue et de l’esprit, pour faire apprécier la valeur des essais individuels et l’importance de leur union.
- Ce sera un vrai recueil de documents humains pour les studieux de la question sociale qui importune les égoïstes, mais qui préoccupe tous les hommes sincères.
- Cette Exposition comprendra trois grandes classes : le travail proprement dit, la prévoyance et l'instruction. Ces classes seront à leur tour subdivisées en catégories, savoir i
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- Le devoir
- I. — LE TRAVAIL
- 1° Produits du travail individuel :
- a) Ouvriers indépendants ;
- b) Petites industries ;
- c) Industries domestiques.
- 2° Produits du travail collectif :
- a) Sociétés ouvrières coopératives de production ;
- b) Ouvriers réunis au but de travail.
- 3° Produits du travail des ouvriers des ateliers et usines.
- A cette exposition, on aura soin de mettre en relief l’ouvrage de la femme et toutes les plus modestes manifestations de l’activité, dédiées aux labeurs agraires et à ces travaux si caractéristiques des montagnards et des marins.
- On pourra compléter cette catégorie par une exposition des outils en usage chez les différents pays.
- IL — LA PRÉVOYANCE
- 1° Sociétés de secours mutuels et de résistance ;
- 2° Bourses du travail et institutions semblables;
- 3° Sociétés coopératives ouvrières;
- 4° Institutions et moyens pour prévenir et réparer les accidents sur le travail;
- 5° Institutions, modèles, études et matériaux propres à faire connaître comment l’ouvrier de la ville et de la campagne habite, mange et s’habille aux différents pays (Maisons ouvrières, cuisines économiques, boulangeries rurales, dortoirs, etc., etc.);
- 6° Hygiène ouvrière ;
- 7° Bibliographie concernant le travailleur de la ville et de la campagne.
- III. — l’instruction
- 1° Asiles d’enfance et écoles ouvrières ;
- 2° Ecoles professionnelles ;
- 3° Institutions ouvrières d’éducation (cercles, bibliothèques, récréatoirs, etc., etc.) ;
- 4° Bibliographie.
- En initiant cette Exposition, nous pensons faire une oeuvre d’utilité sociale. Il ne faut pas se faire d’illusions: la paix politique comme la paix sociale ne pourront être saluées que
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- le jour où tous les droits seront reconnus dans la liberté et dans la justice.
- Nous faisons en même temps une œuvre de progrès et de vérité. Les ouvriers, qui sont à la fois adulés et calomniés, s’y montreront tels qu’ils sont dans le travail et dans la douleur, dans les aspirations pratiques et dans les rêves les plus lointains, et ils diront aux milliers de visiteurs et aux studieux :
- « Voici les faits, à vous d’en tirer les conséquences 1 Puissent-elles être toujours inspirées aux sentiments de la fraternité qui doit réunir toutes les classes sociales. »
- Les progrès du parti socialiste. — Une statistique officielle donne les résultats des élections pour le Reichstag de juin dernier :
- Socialistes.............................. 1.786.738 voix
- Conservateurs............................ 1.468.501
- Nationaux libéraux..................... 996.980
- Libéraux démocra tes................... 666.439
- Conservateurs libres................... 438.435
- Antisémites............................ 263.801
- Union libérale............................. 258.481
- Particularistes........................... 234.927
- Polonais................................... 229.531
- Démocrates de l’Allemagne du Sud....... 166.737
- On voit que le parti socialiste l’emporte de beaucoup sur chacun des autres partis de l’empire, et on peut juger de ses progrès si l’on se reporte à quelques chiffres des précédentes élections. En 1867, les socialistes n'obtenaient que 67 voix. En 1877, ils atteignaient le chiffre de 31.522; en 1887, celui de 774.128, et en 1890, celui de 1.341.587.
- On sait que les dernières élections ont eu lieu à la suite de la dissolution provoquée par le refus opposé par le précédent Reichstag au vote de la loi militaire, loi que la nouvelle assemblée a votée dès le début de ses travaux.
- Il est curieux de constater que les partisans de la loi ont récolté 3.225.641 voix contre 4.323,362 voix données aux autres partis adversaires du projet. C’est donc une majorité de
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- LE DEVOIR
- 1.100.000 voix contre la loi militaire qui n’en a pas moins été votée.
- Les remerciements adressés par l’empereur, dans son discours d’ouverture du Reichstag, le 16 novembre, à la majorité qui lui avait apporté son concours, se conçoivent aisément. On eût moins bien compris un témoignage de gratitude envers le corps électoral. Aussi le souverain s’en est-il soigneusement abstenu.
- C’est tout de même un singulier système électoral que celui qui donne la prépondérance aux représentants, non pas de la minorité des électeurs, car la chose arrive souvent dans les pays où les électeurs s’abstiennent en grand nombre, mais de la minorité des électeurs qui ont exprimé fermement leur volonté par leurs bulletins de votes.
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- ÉTATS-UNIS
- Les blancs et les noirs. — Hepworth Dixon a écrit dans sa Nouvelle Amérique :
- « Sans doute le nègre a le droit de se placer dans une voiture publique à côté du blanc ; il peut, mais il ne l’ose guère. Tout cocher de voiture publique lui refuserait de le conduire ; on ne le laisserait pas entrer dans un omnibus où se trouveraient des dames. »
- Et à ce sujet Dixon rapporte la réponse que lui fit un jour un chef de train, auquel il exprimait son étonnement de voir des noirs qui avaient payé leurs places comme tout le monde, parqués comme des moutons dans un compartiment d’une malpropreté révoltante et à ciel ouvert, alors que les places ne manquaient pas dans les autres compartiments.
- « Ils ont bien le droit, s’écria le chef de train avec un regard farouche, ils ont bien le droit de monter dans les autres wagons,... mais je voudrais voir qu’ils l’essayassent 1 »
- Ceci se passait en 1866, presque au lendemain de la guerre pour l’abolition de l’esclavage. Le relèvement intellectuel et moral delà race n’était pas encore accompli. Bien que beaucoup de ses enfants se fussent déjà distingués dans le barreau, le théâtre et la chaire, elle portait encore l’empreinte des longs siècles d’esclavage. Le nègre n’était pas encore électeur. Il semble que depuis cette époque le préjugé de la couleur aurait dû disparaître entièrement ou, tout au moins, qu’il
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- serait devenu impossible de contester au nègre citoyen américain le bénéfice de l'égalité sociale.
- Or, le 16 octobre 1893, il est entré en vigueur, dans le Kentucky, une loi dite separate coach lato, excluant les gens de couleur des wagons ou voitures occupés par des blancs et vice versa.
- Les nègres se sont généralement soumis sans trop de protestations à leur exclusion légale de la compagnie des blancs. Mais, dernièrement, une négresse qui persistait à rester dans un wagon occupé par des blancs, sur le chemin de fer du Sud de Cincinnati, fut expulsée et déclara qu’elle demanderait des dommages et intérêts devant les tribunaux. Ce sera un moyen d’éprouver la constitutionnalité d’une mesure qui donne force de loi à un préjugé de races, alors qu’un amendement a été voté à la Constitution fédérale pour empêcher la violation par les Etats particuliers de l’égalité des droits civils.
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- La défaite de l’argent. — Nous avons annoncé dans notre numéro d’octobre l’échec subi par le bimétallisme à la Chambre des représentants.
- Pour compléter cette information, il nous reste à faire connaître que le Sénat a adopté par 43 voix contre 32 le bill Voorhees abrogeant le Sherman act. Le vote de ce bill, par la Chambre, est assuré. Ce bill diffère du bill Wilson en ce qu’il contient une clause engageant le gouvernement à pratiquer le bimétallisme dans la mesure du possible.
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- LA. QUESTION LL LA PAIX
- Le bureau interparlementaire de la Paix
- Nous avons annoncé dernièrement la réunion à Bruxelles du bureau interparlementaire de la paix.
- Le bureau a rédigé deux lettres importantes, adressées l’une à M. Gladstone et l'autre aux députés français et italiens.
- Dans la lettre à M. Gladstone, il rappelle les déclarations du premier ministre d’Angleterre devant la Chambre des Communes à l’occasion de la proposition de M. Cremer, et il demande que l’illustre homme d’Etat complète cette noble initiative en conviant tous les Etats à conclure des traités permanents d’arbitrage avec la Grande Bretagne.
- La lettre aux députés français et italiens appelle leur attention la plus sérieuse sur la nécessité de faire disparaître les nuages qui se sont élevés, ces derniers temps, entre la France et ritalie et sur le fait qu’aucune cause de dissentiment irrémédiable ne s’oppose à la reprise des relations cordiales que la paix du monde est si gravement intéressée à voir renouer. Des susceptibilités exagérées ou des malentendus regrettables expliquent seuls une situation qu’il faut à tout prix rasséréner. C’est aux groupes interparlementaires de la paixà éclairer l’opinion publique et à la modérer, avec le concours de la presse des deux pays, qui doit s’appliquer à apaiser les esprits en écartant des polémiques tout ce qui peut envenimer les querelles.
- La prochaine conférence interparlementaire se tiendra à La Haye.
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- La conciliation Franco-Italienne
- Un certain nombre de hautes personnalités italiennes ont pris l’initiative de fonder un Comité permanent franco-italien de propagande conciliatrice.
- M. R. Bonghi et le général Ménotti Garibaldi ont porté ce fait à la connaissance de leurs amis de France, par une lettre que le Figaro publia le premier.
- Dans leur lettre, MM. Bonghi et Ménotti Garibaldi montrent que, pour aboutir, l’œuvre de propagande à laquelle ils vont
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- s’attacher doit être poursuivie des deux côtés des Alpes. Ils ajoutent :
- « Or, cette réciprocité de desseins, cette unité de propos est, sans doute, un gage de réussite.
- » Ainsi, lorsque nous serons fixés des deux côtés sur l’impulsion pratique qu il faut donner à notre oeuvre, des délégués des deux groupements pourront se retrouver, ici ou à Paris, en vue de concerter définitivement notre action, à savoir :
- « Créer entre Français et Italiens, en dehors de toute doctrine ou question politique d’ordre intérieur, une source générale et directe de rapports durables, ayant pour base leur affinité d’origine et d’intérêts et le souvenir d’un passé de générosité et d’appui mutuel ; pour but, le rapprochement de peuple à peuple, de façon à pouvoir se concerter et s’entendre, en frères et égaux, à l’avenir ainsi que dans le passé.
- » Opposer aux soupçons sans fondement, aux insinuations malintentionnées, aux fausses nouvelles, la vérité ; à tout mouvement d’irritation, le calme et la justice dans les appréciations ; à la propagande hostile, inconsidérée ou de parti pris, une propagande conciliatrice, pondérée et ferme, collective en tant que comité, individuelle en tant que membre ou adhérent, avec le concours de la presse des deux pays, décidée dans un commun accord à favoriser sans hésitation et à défendre sans relâche les idées fondamentales d’entente.
- » Célébrer les grands anniversaires patriotiques internationaux, profiter des occasions, les provoquer même, pour resserrer de plus en plus les liens des deux nations. »
- MM. Bonghi et Ménotti Garibaldi font connaître ce qu’ils disaient à leurs adhérents italiens à propos du rôle de la presse dans les rapports des deux pays :
- » La presse, disions-nous, aussi bien italienne que française, n’a pas mal contribué, en général, à aigrir la situation et à répandre l’effet douloureux, que nous nous proposons d’effacer quand même, comme nous avons dit plus haut, produit par nos malentendus et nos incidents. Mais provoquer une discussion pour rechercher de quel côté se trouve le plus ou moins de responsabilité de ces égarements vaudrait autant que déterminer le journalisme à y persister. C’est, croyons-nous, beaucoup mieux d’exprimer la confiance que nous avons d’être aidés par lui avec tout le dévouement et l’élan généreux dont il est capable. »
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- LE DEVOIR
- La lettre se termine ainsi :
- » Nous insistons surtout à viser résolûment le but, à ne pas se fourvoyer dans les moyens et, nous le répéterons une fois encore, à travailler sans relâche, n’importe au travers dequels obstacles, pour atteindre, ce qui est indispensable, l’entente de peuple à peuple, car les situations internationales changent et les peuples restent. »
- Le comité central italien du groupement en formation se compose de cent individualités : sénateurs, députés, anciens ministres et anciens sous-secrétaires d’Etat, maires et anciens maires, présidents de conseils généraux, publicistes, anciens volontaires de 1870-71 dans lesVosges et dans l’Est (membres du Parlement), notabilités de la colonie italienue en France, etc. Il a son siège â Rome, 13, via di Tor sanguigna.
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- EN ALLEMAGNE
- Le Comité de la Société allemande de la Paix, à Berlin, vient de lancer un appel au peuple allemand pour faire connaître le but et les tendances de cette association. Il constate qu’aucune nation ne veut la guerre et que toutes soupirent après une paix durable, qui peut être assurée si l’opinion publique fait entendre sa voix puissante.
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- Le Groupe des Amis de la Paix à Ulm, s’est définitivement constitué le 17 octobre. Il tiendra une réunion le mardi de chaque mois.
- Les journaux de la région lui ont promis leur concours.
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- LES NATIONALITÉS
- Les résolutions votées par le Ve Congrès international de la paix, tenu à Chicago, ont provoqué les critiques d’un certain nombre d’amis de la paix, qui ont trouvé que le congrès, composé à peu près exclusivement d’américains, ne se rendaient pas un compte suffisamment exact de la position de la question en Europe.
- La résolution relative aux nationalités notamment a donné lieu à la protestation suivante du Comité de la « Société de la
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- paix perpétuelle par la justice internationale, » présidé par M. Destrem :
- « 1° Il est absolument inexact de dire, comme le fait l’article précité, que le principe de Nationalité n’est pas susceptible de détermination précise. Rien au contraire n’est plus précis, plus clair, plus incontestable devant la Raison et la Conscience, que les affirmations ci-après :
- » 2° Toute Nationalité se forme naturellement et légitimement par le consentement libre et volontaire des populations qui la composent.
- » 3° Toute contrainte exercée sur des populations à l’encontre de ce consentement est un attentat au Droit et à la justice.
- » 4° Les considérations de lieu, de langue, de race, de tradition, dont parle l’article en question, sont des éléments qui ne sont pas absolus par eux-mêmes. Ils sont des mobiles relatifs, ayant la valeur que peut leur attribuer le libre arbitre des populations, seul juge compétent, seul souverain en cette matière. »
- Paroles de Paix
- Il est bon de prendre note des déclarations officielles quipro-mettent la paix au monde. — De ce nombre est l’affirmation contenue dans un discours du Président de la République française, touchant le caractère absolument pacifique des fêtes de Toulon et de Paris. — On peut en dire de même des manifestations de source italienne à l’occasion des obsèques du maréchal de Mac-Mahon.
- Les paroles échangées entre Anglais et Italiens à Tarente portent aussi l’empreinte de sentiments pacifiques.
- Il semble, en somme, que toutes les puissances redoutent la guerre tout en s’y préparant. Alors, pourquoi ne se le disent-elles pas, en faisant proposer par un neutre un désarmement proportionnel et successif?
- (<Correspondance autographiêe du Bureau international de la Paix).
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- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- La Question des femmes et la magistrature
- «
- A l’occasion de la rentrée annuelle des cours et tribunaux, il est d’usage qu’un grand discours soit prononcé par un membre de la magistrature debout, sur un sujet d’ordre juridique.
- A Amiens, M. Manoël Saumane, avocat général, avait pris pour sujet :
- « La femme et sa condition dans notre société et d'après notre législation. »
- En voici quelques extraits :
- (( A vrai dire, la disposition qui impose à la femme le devoir de l’obéissance pourrait être modifiée dans ses termes ou même disparaître complètement sans grand inconvénient pour le mariage, sans grave danger pour la société. Quoique la loi puisse dire, il y aura toujours trois classes de femmes : celles qui obéiront, celles qui n’obéiront pas et celles qui commanderont. »
- L’orateur se demande s’il serait possible d’aller plus loin et d’effacer du même coup l’ensemble des dispositions légales qui constituent ce qu’on est convenu d’appeler Vautorité maritale.
- <( En proclamant l’absolue égalité des époux, en laissant entre eux le pouvoir indivis, de nouvelles difficultés surgiront. Qui tranchera les dissentiments de famille? Sera-ce un conseil de famille, comme le demande M. Legouvé? Ou, comme le préfère M. Richer, une chambre dite des référés de famille? La famille n’aurait rien à y gagner et bien souvent la femme supporterait une décision imposée par une sentence motivée de justice plus impatiemment que si elle l’était par l’autorité raisonnée de son mari. »
- Que veut dire l’association de ces mots : Autorité raisonnée? Autorité et raison sont choses dissemblables.
- L’autorité n’a que faire là où la raison est suffisamment convaincante. Elle est abusive dans le cas contraire.
- Or, le code qui donne au mari toute puissance sur sa femme,
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- ne se préoccupe guère de savoir s’il l’exerce conformément aux règles de la raison.
- La femme doit obéissance à son mari (art. 213). Il n’y a rien d’obscur dans cette prescription; et l’on chercherait vainement dans le code une autre clause qui en atténue le caractère impératif et absolu. Par contre, elles fourmillent celles qui consacrent l’assujétissement de la femme.
- La subordination de la femme est même si complète que le mari lui-même ne peut l’en affranchir. Les articles 1387 et 1388 du code civil déclarent nulle toute convention entre le mari et la femme qui porterait atteinte à la puissance maritale.
- Ainsi donc, loin d’apporter des tempéraments à l’exercice de l’autorité maritale, la loi qui la proclame tout d’abord, n’intervient ensuite que pour empêcher le mari de l’abdiquer.
- M. Manoël Saumane convient lui-même que la disposition qui impose à la femme le devoir d’obéissance pourrait être modifiée dans ses termes ou même disparaître sans inconvénient pour le mariage, sans grave danger pour la société. Nous pensons que le maintien de cette disposition vexatoire et dégradante pour la femme, est une cause de troubles dans le mariage et par suite de démoralisation dans la société. Sous le régime de l’égalité les conflits seront plus rares; car ils ont pour la plupart leur source dans un sentiment de révolte contre une autorité qui ne propose pas, qui ordonne; qui ne discute pas, qui exige et qui a quand même le dernier mot, de par la loi.
- Les conflits deviendront plus rares, ils ne disparaîtront pas entièrement. Des dissentiments seront toujours possibles entre deux époux également libres. Ils pourront différer d’avis sur quantité de questions relatives soit aux biens, soit aux enfants. Qui tranchera le différend?
- C’est dans ses beaux livres le Divorce et le Code des femmes, que Léon Richer, le plus grand des féministes français, expose le système d’une Chambre dite des Référés de famille, auquel fait allusion M. Saumane.
- « On la composerait de trois juges, désignés chaque année parle ministre de la justice, tant que la magistrature ne sera pas élective. Chaque tribunal aurait sa Chambre des référés de famille. C’est devant elle que seraient portés tous les différends sérieux qui s’élèveraient entre époux. Les débats auraient toujours lieu à huis clos. Il n’est pas bon que les dissentiments de famille s’étalent au grand jour. J’ajoute que le mari comme la femme, pourrait provoquer la comparution devant
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- ce tribunal spécial. Les citations seraient faites par lettre close, comme les appels en conciliation devant les juges de paix. »
- M. Saumane élève des doutes sur l’efficacité de ce système. M. Léon Richer n’a pas la prétention de le donner comme le dernier mot du problème qu’il s’agit de résoudre ; mais il le croit, et nous sommes de son avis, meilleur que tous ceux qui, jusqu’à présent, ont été proposés.
- Il présente plus de garantie d’impartialité que le conseil de famille proposé par M. Legouvé, dont les membres ne seraient que trop portés à épouser et par suite à envenimer les querelles des partis en cause.
- En tout cas, comme l’a fait justement remarquer M. Léon Richer, il vaut mieux que l’arbitraire marital, contraire au fondement même du droit qui ne veut pas qu’on soit juge dans sa propre cause. Revenons au discours de M. Saumane.
- En ce qui concerne l’adultère, l’orateur pense que si le délit doit continuer à figurer dans notre loi pénale, il faudrait du moins que sa répression ne donnât pas matière à une sévérité excessive pour la femme, à une indulgence confinant à l’impunité pour le mari, « comme s’il pouvait exister une vertu à l’usage de celui-ci et une autre à l’usage de sa compagne. »
- Bien dit.
- Après avoir rappelé ce qu’a fait la troisième République pour l’instruction delà femme, M. Saumane se demande si nous aurons jamais la femme-avocat que possèdent certains Etats de l’Union américaine.
- c La question serait toute résolue si, pour l’exercice du barreau, il suffisait de posséder un diplôme et l’instrument physique de la parole, les femmes pouvant acquérir l’un, et personne n’osant, je crois, soutenir que la nature leur ait refusé l’autre. »
- L’orateur estime que c’est à la magistrature qu’il appartiendra un jour ou l’autre de dire si la robe d’avocat ne peut être portée que par l’homme.
- C’est sans doute par déférence pour son auditoire de magistrats que l’honorable avocat-général ne se prononce pas plus catégoriquement.
- Enfin, l’orateur termine en demandant s’il faut regretter de ne pas voir la femme associée par la capacité politique à l’exercice de la souveraineté nationale.
- « Bien peu nombreux sont ceux qui le pensent et qui estiment
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- que le plus bel et le meilleur héritage que nous puissions léguer à nos descendants soit la femme armée du bulletin de vote.
- » Ils la feront telle s’ils le jugent convenable et si les temps leur paraissent venus d’une semblable innovation. Pour nous, contentons-nous de donner à la femme des armes plus utiles et plus précieuses, qui aillent à sa taille, qui soient faites pour elle, et, surtout, pour lesquelles elle soit faite elle-même.
- » Suivant un dicton anglais, rien n’est impossible au Parlement si ce n’est de changer un homme en femme; gardons-nous — et c’est par là que je veux conclure — de vouloir paraître plus puissant et, renversant la proposition et les rôles, de changer les femmes en hommes... surtout en hommes politiques. »
- La question des droits politiques est, on le voit, spirituellement éludée.
- En somme, malgré de larges asquiescements à l’opinion courante, le discours de l’avocat-général d’Amiens témoigne d’un réel souci des questions nouvelles qui s’agitent. Il se recommande de ce fait qu.’il a été prononcé devant une corporation qui peut être justement considérée comme la vigilante gardienne de la tradition et du droit antique. A ce titre, il méritait d’être mentionné à cette place.
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- Revendications féministes
- La Ligue française pour le droit des femmes se réunissait, il y a quelque temps, pour agiter la question de savoir s’il faut demander à la Chambre une réforme radicale de la législation concernant les femmes, par exemple, l’extension aux femmes du sens du mot «citoyen» chaque fois qu’il se rencontre dans le code, ou s’il ne vaut pas mieux demander d’abord des améliorations partielles et plus faciles à obtenir. C’est le premier parti qui a été adopté, mais la Ligue se réserve, en cas d’insuccès, de recourir au second.
- Un programme des revendications féministes a été soumis par la Ligue aux députés, au nombre d’une cinquantaine environ, qui ont manifesté jusqu’ici leur sympathie à la cause qu’elle défend.
- De son côté, le groupe de la Solidarité des femmes a résolu de présenter de nouveau à la Chambre une pétition pour demander le vote politique des femmes, mais en la faisant
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- Le devoir
- apostiller cette fois par un certain nombre de députés connus comme favorables à la question des femmes, afin qu’accueillie à la commission, elle vienne à l’ordre du jour de la Chambre et y soit défendue par quelques députés, au moins.
- ÉTATS-UNIS
- L’exercice des droits électoraux
- On se plaît à répéter que les femmes ne désirent pas en général le suffrage et que l’agitation pour le droit des femmes ne procède que d’un très petit nombre qui parlent pour elles-mêmes et non pas pour leur sexe.
- Voici quelques chiffres des votes enregistrés dans l’Etat de Kansas qui servent à prouver le nombre de femmes qui tiennent à profiter des droits qu’on leur a accordés :
- Villes Femmes Hommes
- Kansas-Ville 3.482 8.286
- Leavenworth 2.354 4.001
- Emporia 883 606
- Fort-Scott 1.386 2.240
- Lawrence 1.000 2.460
- Topeka 4.000 6.000
- Atchison 320 2.808
- Wichita 2.464 5.005
- A Boston, 9,992 femmes se sont fait enregistrer pour l’élection municipale. Sur ces chiffres, 9,510 ont voté, soit une proportion de 95,10 %.
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- L’Association des femmes-pharmaciens compte aux Etats-Unis 523 membres actifs et 186 membres honoraires.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- The capacity of wome» for Trade Organisation, by
- Emilie A. Holyoake, secretary of the Women’s Trade Union League.
- Published at Wormen’s Printing Society, 66, Whitcomb Street, W. G. London.
- Price : One penny.
- Manuel d’instruction nationale, par Emmanuel Vau-chez.
- Ouvrage contenant 21 gravures. Quatrième édition.
- Librairie Hachette et Cie, 79, boulevard St-Germain, Paris.
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- L’Evangile social, par G. Humann, avocat au barreau de Paris.
- Cet ouvrage dont nous avons déjà parlé à nos lecteurs, est maintenant en vente, au prix de 4 fr. rendu franco, à la librairie Swedenborgienne, 12, rue Thouin, Paris.
- Nous en donnons ci-dessous les deux dernières pages pour rappeler à nos lecteurs de quel esprit l’auteur est animé.
- «Nous avons vu d’abord, dit M. Humann, le gouvernement absolu du patron dans l’atelier, première phase des entreprises industrielles; nous voyons ensuite succéder une sorte de gouvernement constitutionnel, deuxième phase dans laquelle le patron sent la nécessité d’associer ses ouvriers à la direction de son entreprise et à la participation aux bénéfices.
- »Or, il s’opère maintenant une transition qui nous fait entrevoir que l’association coopérative se substituera sans doute à ce gouvernement constitutionnel. Ce sera la troisième phase de l’évolution industrielle, c’est-à-dire le gouvernement des entreprises par les travailleurs eux-mêmes.
- » A côté de cette transformation dans le mod;e de production de la valeur marchandise, il s’en opère une parallèle dans l’exploitation de la valeur des capitaux ; ceux-ci doivent cesser
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- LE DEVOIR
- de fructifier par des placements usuraires et dans des jeux de bourse. Mais aussi longtemps que l’association fraternelle entre le travail et le capital paraîtra impraticable à cause de la corruption des mœurs ou de l’égoïsme des pauvres comme des riches, les fortunes les plus solidement assises diminueront et rendront la vie des uns et des autres de plus en plus difficile. Un appauvrissement général mais transitoire résultera de l’accroissement progressif des charges publiques, d’une diminution constante de l’intérêt de l’argent, ainsi que de la ruine de la petite par la grande industrie.
- « On peut donc prévoir que l’évolution des sociétés humaines, pour aboutir à la solution de la question sociale, est appelée encore à passer par des épreuves et des misères assez profondes ; ces épreuves feront naître un sentiment d’indignation chez la plupart des hommes contre les mœurs iniques et routinières du passé pour l’acquisition de la valeur.
- » Cette phase de la repentance sociale sera l’origine d’une grande soif de justice, d’un grand désir de réformation des institutions politiques, et ce sera aussi le point de départ d’un réveil plus universel du sentiment de la solidarité humaine. Il en naîtra de vastes associations coopératives et corporatives, où chacun mettra ses efforts et son dévouement pour la réalisation de la fraternité humaine dans la production de la richesse.
- » La concentration des capitaux combinée avec l’associa-ciation des travailleurs, est un phénomène économique qui caractérise les temps nouveaux et les distingue des temps où l’écu restait isolé, parce qu'il était réduit à l’inertie, de même que l’homme solitaire.
- » On peut en conclure, avec apparence de vérité, que le temps des héros individuels de la puissance et de la richesse, en même temps que de l’oppression des forts sur les faibles, va passer et ne plus rester qu’à l’état de souvenir. C’est une race bien autrement grande qui va naître de puissantes corporations, véritables géants, qui vont conquérir le monde, à mesure que la lumière se fera sur les vrais principes de l’Evangile social. Ces hommes nouveaux feront connaître les profondeurs de l’amour humain par une incarnation sociale et en même temps scientifique de la fraternité humaine. C’est alors que tous entonneront le chant de triomphe et de bonheur qui a servi de thème de développement à ce chapitre : « O qu’il est bon et qu’il est agréable, frères, d’habiter ensemble. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- Théonomie : Démonstration scientifique de l’existence de Dieu, par Charles Fauvety.
- Un volume 2 fr. 50, port compris. En vente chez Lessart, éditeur, 3, rue Mercœur, Nantes, Loire-Inférieure.
- M. Fauvety dont le nom est bien connu dans le monde des penseurs, s'applique dans cet ouvrage à donner, comme le titre l’indique, une explication scientifique de l’idée de Dieu, comme le dit l’éditeur, M. Lessard :
- « Le mot Théonomie, de Theos, Dieu, et Nomos, loi, ne » signifie rien dans la pensée de M. Fauvety, que ce que dit » clairement l’alliance de ces deux mots : DIEU-LOI. Mais ce » néologisme a cet avantage d’exprimer Videntité de la » Science et de la Loi. La Science n’existe que parce qu’il y a » des lois, et une Loi suprême qui les relie et les embrasse » toutes. Il ne peut y avoir de science quand la science ne » s’appuie que sur des phénomènes. Les phénomènes font » connaître l’existence des lois et servent à les découvrir, » mais la réalité parfaite est dans la LOI, et non pas dans le » phénomène séparé de la Loi qui le domine et le régit. Nous » ne pensons pas que, dans aucun autre ouvrage sur Dieu, » cette manière d’envisager l’idée de Dieu ait jamais été em-» ployée. Nous espérons que ceux qui liront le travail de » M. Fauvety conclueront comme il a conclu lui-même, et » propageront à leur tour une idée qui est l’affirmation de la » Vérité la plus scientifique, puisqu’elle est, dans sa source, » la plus vivante et la plus réelle. »
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- Esotérisme et socialisme. Le Christ ésotérique. La philosophie occulte et la science moderne. Les phénomènes spirituels, par Albert Jhouney.
- Un volume, prix 3 fr., au Comptoir d’édition, 14, rue Ilalévy, Paris.
- « Les quatre Lectures rassemblées ici, dit l’auteur dans les quelques lignes servant de préface à son ouvrage, essaient une adaptation de la Doctrine ésotérique aux Problèmes contemporains :
- » La question sociale, le mystère du Christ, les rapports de la philosophie occulte et de la science moderne, l’explication
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- Le bEvoih
- n 6
- des phénomènes hypnotiques et spirites sont les quatre problèmes que j’ai tâché d’approfondir et de résoudre par l’Esotérisme.
- » Les présents essais de religion et de philosophie analytiques font partie, comme je l’ai indiqué ailleurs, (Voir Y Epopée initiatique et le symbole, préface de la Rédemption, Hymne III du Livre du Jugement), d’un ensemble d’efforts tentés pour renouveler l’Esotérisme, dans sa double forme d’analyse et de synthèse, ensemble auquel j’ai donné le nom d’Harmonie messianique ou de Messianité. »
- Doctrine de l’humanité. Vos nationalités et vos patries. Discours prononcé sur le tombeau de Pierre Leroux, par son fils Joseph Leroux.
- Deuxième édition. Opuscule en vente â l’imprimerie des Arts et Manufactures, Dubuisson, 12, rue Paul Lelong, Paris.
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- LË PETIT CHÔSË
- LE PETIT CHOSE
- HISTOIRE D’UN ENFANT
- (Suite).
- « Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une jolie Colombine en terre cuite qui est son œuvre. Depuis trois mois, elle joue la tragédie, et elle la joue déjà bien mieux que la fameuse Rachel. — Il paraît décidément que cette Rachel n’est qu’une grue. — Enfin, mon cher, une femme comme tu n’en as jamais rêvé. Elle a tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit : « Quand j’étais à Saint-Pétersbourg...» puis, au bout d’un moment, elle vous apprend qu’elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès qu’elle a ramené des îles Marquises, une négresse qu’elle a prise en passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais sa négresse, c’est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse, si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu’on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois : Zaffai cabrite pas zaffai mouton (les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton) ; ou bien encore : « C'est soulié qui connaît si bas tint trou » (c’est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela une centaine, et les indiscrets n’ont jamais le dernier mot avec elle... A propos, sais-tu qui j’ai rencontré chez la dame du premier?... Le poète hindou de la table d’hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a l’air d’en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle ; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D’ailleurs elle doit y être habituée : tous les artistes qui viennent chez elle — et je te réponds qu’il y en a et des plus fameux — en sont amoureux.
- « Elle est si belle, si étrangement belle!... En vérité, j’aurais
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- U8
- LE DEVOIR
- craint pour mon cœur, s’il n’était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs sont là pour me défendre... Chers yeux noirs ! j’irai passer la soirée avec eux aujourd’hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère Jacques. »
- Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte. C’était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon cœur, mais il songea qu’il n’avait pas d’habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur. « Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C’est indispen-ble... Quand les articles paraîtront, il faudra que j’aille remercier les journalistes... Comment faire si je n’ai pas d’habit?... » Le soir il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l’égaya pas. Le Cévenol riait fort ; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la langue mystique des étoiles, l’ingrat ne voulait rien entendre. Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s’installa triste et maussade dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, le bras de neige jouant de l’éventail, le brouillard d’or scintillant sous les lumières de la salle: «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici! » songeait-il.
- Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, assis à son établi, entendait entrer la Victoria de la dame, et, sans qu’il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s’il vous plaît! » du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas entendre sans émotion la négresse remonter chez elle ; s’il avait osé, il serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse... Malgré tout, cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit Chose passait de longues heures auprès d’eux. Le reste du temps, il s’enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de drôles d’idées sur les mansardes d’étudiants. En revanche, les cloches de Saint-Germain — les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées toute leur vie comme des Carmélites — se réjouissaient de voir leur ami le petit Chose éternellement
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- LE PETIT CHOSE
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- assis devant sa table; et, pour l’encourager, elles lui faisaient grande musique.
- Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était installé à Nice et donnait force détails sur son installation... «Le beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres t’inspirerait ! Moi, je n’en jouis guère; je ne sors jamais...Le marquis dicte tout le jour. Diable d’homme, va ! Quelquefois, entre deux phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l’horizon, puis tout de suite le nez sur mon papier... Mne d’Hacqueville est toujours bien malade... Je l’entends au-dessus de nous qui tousse, qui tousse... Moi-même, à peine débarqué, j’ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir... »
- Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait :
- « ...Si tu m’en crois tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle une aventurière... Tiens ! j’ai vu hier dans le port un brick hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une carte géographique... Eh bien ! mon cher, je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un brick d’avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c’est différent. En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup voir aux autres... Méfie-toi, Daniel, méfie-toiI et surtout, je t’en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs... »
- Ces derniers mots allèrent droit au cœur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n’avait pas voulu l’aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n’aie pas peur; je ne la ferai pas pleurer, » se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier... Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.
- Ce soir-là, quand la Victoria [roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la négresse ne lui causa pas non plus de distraction. C’était une nuit de septembre, orageuse et lourde... Il travaillait, la porte entr’ouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l’escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d’une robe. Quelqu’un montait, c’était sûr... mais qui ?...
- Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps... Peut-être la dame du premier qui venait parler à sa négresse,.,
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- LE DEVOIR
- A cette idée, le petit Chose sentit son cœur battre avec violence; mais il eut le courage de rester devant sa table... Les pas approchaient toujours. Arrivé sur le palier on s’arrêta... Il y eut un moment de silence; puis un léger coup frappé à la porte de la négresse qui ne répondit pas.
- — C’est elle, se dit-il sans bouger de sa place.
- Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.
- La porte cria, quelqu'un entrait.
- Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant :
- — Qui est là?
- XI
- LE CŒUR DE SUCRE
- Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n’est pas encore au moment de revenir. Mlle d’Hacqueville est morte. Le marquis escorté de son secrétaire, promène son deuil par toute l’Italie, sans interrompre d’un seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à peine le temps d’écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ses lettres varie souvent, leur texte ne change guère... «Travailles-tu?... Comment vont les yeux noirs?... L’article de Gustave Planche a-t-ilparu?... Es-tu retourné chez Irma Borel? » A ces questions, toujours les mêmes, le petit Chose répond invariablement qu’il travaille beaucoup, que la vente du livre va très bien, les yeux noirs aussi ; qu’il n’a pas revu Irma Borel, ni entendu parler de Gustave Planche.
- Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernière lettre, écrite par le petit Chose en une nuit de fièvre et de tempête, va nous l’apprendre.
- » Monsieur Jacques Eyssette, à Pise.
- » Dimanche soir, 10 heures.
- » Jacques, je t’ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je t’écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec. Je t’écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on n’en a pas vendu un exemplaire. Je t’écris que je ne revois plus Irma Borel, et depuis deux mois je ne l’ai pas quittée. Quant aux yeux noirs, hélas!... O Jacques,
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- LE PETIT CHOSE 751
- Jacques, pourquoi ne t’ai-je pas écouté? Pourquoi suis-je retourné chez cette femme ?
- » Tu avais raison, c’est une aventurière, rien de plus. D’abord, je la croyais intelligente. Ce n’est pas vrai..., tout ce qu’elle dit lui vient de quelqu’un. Elle n’a pas de cervelle, pas d’entrailles. Elle est fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère, je l’ai vue rouer sa négresse de coups de cravache, la jeter par terre, la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d’un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu’aucun théâtre n’en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c’est une fîère comédienne.
- » Comment j’étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n’en sais vraiment rien, mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c’est que je lui ai échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini... Situ savais comme j’étais lâche et ce qu’elle faisait de moi!... Je lui avais raconté toute mon histoire : je lui parlais de toi, de notre mère, des yeux noirs. C’est à mourir de honte, je te dis... Je lui avais donné tout mon cœur, je lui avais livré toute ma vie; mais de sa vie à elle, jamais elle n’avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d’où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait été mariée, elle s’est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice qu’elle a sur la lèvre, c’est un coup de couteau quelle a reçu là-bas dans son pays, à Cuba. J’ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle m’a répondu très simplement : « Un Epagnol nommé Pacheco, » et pas un mot de plus. C’est bête, n’est-ce pas? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco? Est-ce qu’elle n’aurait pas dû me donner quelques explications?... Un coup de couteau, ce n’est pas naturel, que diable. Mais voilà... les artistes qui l’entourent lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa réputation... Oh! ces artistes, mon cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu’il n’y a que cela au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, d’art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre nez, vos bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du galbe, du caractère; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos passions, dç
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- LE DEVOIR
- nos larmes, de nos angoisses, ils s’en soucient autant que d’une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du caractère mais que ma poésie n’en avait pas du tout. Ils m’ont joliment encouragé, va!
- » Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un petit prodige, un grand poète de mansarde: — m’a-t-elle assommé avec sa mansarde !—Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n’étais qu’un imbécile, elle m’a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait le type italien, m’a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un Algérien marchand de violettes ; un autre... Est-ce que je sais? Le plus souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l’autre bout de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et s’interrompant de temps à autre pour me dire : « Quelle tête à caractère vous avez, mon cher Dani-Dan ! » Quand j’étais en Turc elle m’appelait Dani-Dan; quand j’étais en Italien, Danielo; jamais Daniel.., J’aurai du reste l’honneur de figurer sous ces deux espèces à l’Exposition prochaine de peinture : on verra sur le livret : « Jeune pifferaro à Mme Irma Borel.» « Jeune fellah à Mme Irma Borel. » Et ce sera moi... quelle honte !
- » Je m’arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un peu l’air de la nuit. J’étouffe... je n’y vois plus. »
- « Onze heures.
- » L’air m’a fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis continuer à t’écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que cette chambre est triste!... Chère petite chambre ! Moi qui l’aimais tant autrefois ; maintenant je m’y ennuie. C’est elle qui me l’a gâtée ; elle y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m’avait là sous la main, dans la maison; c’était commode. Oh! ce n’était plus la chambre du travail...
- » Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme ce que j’ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu dois connaître. Au moment où
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- j’entrai, Irma Borel tenait cette boîte et allait l’ouvrir. Je n’eus que le temps de m’élancer et de la lui arracher des mains.
- » — Que faites-vous là? lui criai-je indigné...
- » Elle prit son air le plus tragique :
- » — J’ai respecté les lettres de votre mère ; mais celles-ci m’appartiennent, je les veux... Rendez-moi cette boîte.
- » — Que voulez-vous en faire ?
- » — Lire les lettres qu’elle contient...
- » — Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous connaissez toute la mienne.
- » — Oh ! Dani-Dan! — C’était le jour du Turc.—OhlDani-Dan, est-il possible que vous me reprochiez cela ? Est-ce que vous n’entfez pas chez moi quand vous voulez ? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne vous sont pas connus?...
- » Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me prendre la boîte.
- » — Eh bien ! lui dis-je, puisqu’il en est ainsi, je vous permets de l’ouvrir; mais à une condition...
- » — Laquelle ?
- » — Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.
- » Elle devint pâle et me regarda droit dans les yeux... Je ne lui avais jamais parlé de cela. Ce n’est pas l’envie qui me manquait pourtant. Cette mystérieuse sortie de tous les matins m’intriguait, m’inquiétait, comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence bizarre. J’aurais voulu savoir, mais en même temps j’avais peur d’apprendre. Je sentais qu’il y avait là-dessous quelque mystère d’infamie qui m’aurait obligé à fuir... Ce jour-là, cependant, j’osai l’interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort, d’une voix sourde :
- » — Donnez-moi la boîte, vous saurez tout.
- » Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c’est infâme, n’est-ce pas? Elle l’ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les lettres, — il y en avait une vingtaine, — lentement, à demi-voix, sans sauter une ligne. Cette histoire d’amour, fraîche et pudique, paraissait l’intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon, lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.
- » De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire : « Tiens! c’est gentil, ça! » ou bien encore : « Oh! oh! pour une
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- LE DEVOIR
- fille noble... » Puis, à mesure qu’elle les avait lues, elle les approchait de la bougie et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire; je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix...
- » Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes dans le haut, et au-dessous : Porcelaines et Cristaux. Pierrotte, successeur de Lalouette... Pauvres yeux noirs ! sans doute un jour, au magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m’écrire, et le premier papier venu leur avait semblé bon... Tu penses, quelle découverte pour la tragédienne! Jusque-là, elle avait cru à mon histoire de fille noble et de parents grands seigneurs ; mais quand elle fut à cette lettre, elle comprit tout et partit d’un grand éclat de rire :
- » — La voilà donc cette jeune patricienne, cette perle du noble faubourg... elle s’appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage du Saumon... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas me donner la boîte. » Et elle riait, elle riait...
- « Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit ; la honte, le dépit, la rage... Je n’y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s’empêtrant dans sa traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible négresse l’entendit de la chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je voulais l’empêcher d’entrer, mais d’un revers de sa grosse main huileuse elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi.
- « L’autre, pendant ce temps, s’était relevée et pleurait en faisant semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte :
- « — Tu ne sais pas, disait-elle à sa négresse, tu ne sais pas pourquoi il a voulu me battre?... Parce que j’ai découvert que sa demoiselle noble n’est pas noble du tout, et qu’elle vend des assiettes dans un passage...
- « — Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de sentence.
- » — Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d’amour que lui donnait sa boutiquière... Quatre crins de son chignon et un bouquet de violettes d’un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc.
- »La négresse approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je;laissai faire; j’étais atterré.
- » —Ohloh! qu’est-ce que ceci? continua la tragédienne en
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- LE PETIT CHOSE
- 755
- dépliant un. papier de soie... Une dent?... Non! ça a l’air d’être en sucre... Ma foi, oui... c’est une sucrerie allégorique... un petit cœur en sucre.
- » Hélas ! un jour, à la foire des Prés-Saint-Gervais, les yeux noirs avaient acheté ce petit cœur de sucre et me l’avaient donné en me disant :
- » — Je vous donne mon cœur.
- » La négresse le regardait d’un œil d’envie.
- » — Tu le veux! Coucou, lui cria sa maîtresse... Eh bien! attrape...
- » Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien... C’est peut-être ridicule; mais quand j’ai entendu le sucre craquer sous la meule de la négresse, j’ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c’était le propre cœur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait si joyeusement.
- »Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu’après cela tout a été fini entre nous. Eh bien ! mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais entré chez Irma Borel, tu l’aurais trouvée répétant le rôle d’Hermione avec son bossu, et dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait trois fois le tour du corps... Quelle tête à caractère vous avez, mon Dani-dan !
- » Mais au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu voulais savoir et ce quelle devenait tous les matins, de huit à dix? Oui, Jacques, je l’ai su, mais ce matin seulement, à la suite d’une scène terrible — la dernière, par exemple! — que je vais te raconter... Mais, chut!... Quelqu’un monte... Si c’était elle, si elle venait me relancer encore... C’est qu’elle en est bien capable, même après ce qui s’est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour... Elle n’entrera pas, n’aie pas peur...
- » Il ne faut pas qu’elle entre. »
- « Minuit.
- » Ce n’est pas elle ; c’était sa négresse. Cela m’étonnait aussi ; je n’avais pas entendu rentrer sa voiture... Coucou-Blanc vient de se coucher. A travers la cloison, j’entends le glouglou de labouteille et l’horrible refrain... tolocototignan... Mainte* nant elle ronfle; on dirait le balancier d’une grosse horloge.
- » Voici comment ont fini nos tristes amours.
- » Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui déclara qu’elle était mûre pour les grands succès
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- LE DEVOIR
- tragiques et qu’il voulait la faire entendre, ainsi que quelques autres de ses élèves.
- » Voilà ma tragédienne ravie... Gomme on n’a pas de théâtre sous la main, on convient de changer en salle de spectacle l’atelier d’un de ces messieurs, et d’envoyer des invitations à tous les directeurs de théâtre de Paris... Quant à la pièce de début, après avoir longtemps discuté, on se décide pour Athalie... De toutes les pièces du répertoire, c’était celle que les élèves du bossu savaient le mieux. On n’avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et répétitions d’ensemble. Va donc pour Athalie... Gomme Irma Borel était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des habits de papier noirci et des têtes de naufragés... On répétait tout le jour, excepté de huit à dix ; car, malgré les apprêts de la représentation, les mystérieuses sorties n’avaient pas cessé. Irma, le bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan, on ne s’occupait plus de lui... En somme, tout allait bien; l’atelier était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations faites. Voilà que trois ou 'quatre jours avant la représentation, le jeune Eliacin — une fillette de dix ans, la nièce du bossu — tombe malade... Gomment faire? Où trouver un Eliacin, un enfant capable d’apprendre son rôle en trois jours?... Consternation générale. Tout à coup Irma Borel se tourne vers moi :
- » — Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez ?
- » — Moi? Vous plaisantez... A mon âge!...
- » — Ne dirait-on pas que c’est un homme... Mais, mon petit, vous avez l’air d’avoir quinze ans ; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez douze... D’ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre tête.
- » Mon cher ami, j’eus beau me débattre. Il fallut en passer par où elle voulait, comme toujours. Je suis si lâche...
- » La représentation eut lieu... Ah ! si j’avais le cœur à rire, comme je t’amuserais avec le récit de cette journée... On avait compté sur les directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français; mais il paraît que ces messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d’un directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit spectacle de famille
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- LE PETIT CHOSE
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- n’alla pas trop de travers... Irma Borel fut très applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop emphatique, qu’elle manquait d’expression, et parlait le français comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n’y regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville fine, le cou bien attaché... C’est tout ce qu’il leur fallait. Quant à moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès, moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la nourrice. Il est vrai que la tête de la négresse avait encore plus de caractère que la mienne. Aussi, lorsqu’au cinquième acte elle parut tenant sur son poing l’énorme kakatoès, — son Turc, sa négresse, son kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la pièce, — et roulant d’un air étonné de gros yeux blancs très féroces, il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel succès! » disait Athalie rayonnante...
- « Jacques !... Jacques !... J’entends sa voiture qui rentre. Oh î la misérable femme! D’où vient-elle si tard? Elle l’a donc oubliée notre horrible matinée; moi qui en tremble encore!
- » La porte s’est refermée... Pourvu maintenant qu’elle ne monte pas! Vois-tu, c’est terrible, le voisinage d’une femme qu’on exècre !»
- « Une heure.
- » La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois jours.
- » Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse, charmante. Elle n'a pas une fois battu sa négresse. A plusieurs reprises, elle m’a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et pourtant, Dieu sait qu’elle ne t’aime pas... J’aurais dû me douter de quelque chose.
- » Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf heures !... Jamais je ne Pavais vue à cette heure-là!... Elle s’approche de moi et me dit en souriant :
- » — Il est neuf heures !
- » Puis tout-à-coup, devenant solennelle :
- » — Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes rencontrés, je n’étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie, lorsque vous y êtes entré; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, tout ce que j’ai.
- » Je te le disais bien, Jacques, qu’il y avait quelque infamie sous ce mystère.
- » — ... Du jour où je vous ai connu, cette liaison m’est deve-
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- 758
- LE DEYOIk
- nue odieuse... Si je ne vous en ai pas parlé, c’est que je vous connaissais trop fier pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l’ai pas brisée, c’est parce qu’il m’en coûtait de renoncer à cette existence indolente et luxueuse pour laquelle je suis née... Aujourd’hui, je ne peux plus vivre ainsi... Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me rend folle... Et si vous voulez encore de moi après l’aveu que je viens de vous faire, je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un coin, où vous voudrez...
- Ces derniers mots « où vous voudrez » furent dits à voix basse, tout prés de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser...
- » J’eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que j’étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques.
- » Sur cette réponse, elle releva la tête d’un air de triomphe :
- » — Eh bien! si j’avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous ?
- » Là-dessus, elle tira d’une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu’elle se mit à me lire... C’était un engagement pour nous deux dans un théâtre de la banlieue parisienne ; elle, à raison de cent francs par mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n’avions plus qu’à signer.
- » Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu’elle m’entraînait dans un trou, et j’eus peur un moment de n’être pas assez fort pour résister... La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.
- » Elle parla trop ; c’était une faute. J’eus le temps de me remettre, d’invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon cœur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement :
- » — Je ne veux pas être comédien....
- (A suivre)
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-
-
- MOUVEMENT DES ASSURANCES MUTUELLES
- 759
- IETE DU
- MOUVEMENT DE SEPTEMBRE 1893
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes..... 2.284 25
- Subventions de la Société....... 380 71
- Mal-façons et divers............ . 816 70 ,
- Dépenses.....................................
- Boni en septembre
- 3.481 66
- 3.401 45 80 21
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 399 30 1
- Subvention de la Société......... 133 30 \
- Divers........................... 0 65 \
- Dépenses.....................................
- Boni en septembre...
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.705 »» ) Intérêts des comptes-courants et du t
- titre d’épargne.................. 4.077 »»
- Dépenses :
- 69 Retraités définitifs............... 4.113 »»
- 2i » provisoires...................... 1.026 »»
- Nécessaire à la subsistance........... 2.059 05
- Allocat. aux familles des réservistes. 483 »» l Divers appointements, médecins, etc. 520 82 j
- Déficit en septembre...
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 520 »» j
- Subvention de la Société.......... 130 80 j
- Dépenses.....................................
- Déficit en septembre
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet 1893 au 30 sept. 1893.. » individuelles » »
- 533 25
- 316 60 216 65
- 7.782 »»
- 8.201 87
- 419 87
- 650 80 782 80 132 »»
- 25.855 38 8.625 50
- 34.480 88
- Dépenses » »
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 37.163 21 2.682 33
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-
-
- 760
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’OCTOBRE 1893
- Naissances :
- 1er Octobre Buttez Camélia, fille de Bultez Camille et de Maréchal Marie ;
- 6 — Dirson Julia Euzébila, fille de Dirson Jules et de
- Lamart Adèle.
- 9
- 10
- 17
- »
- 28
- Décès
- Reine Yvonne Prud’homme, âgée d’un an; André Victor Patat, âgé de dix mois; Kléber Berdouillard, âgé de dix ans; Fernand Dacheux, âgé de 11 mois;
- Arthur Brancourt, âgé de 45 ans.
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-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-SEPTIÈME
- 701
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME DIX-SEPTIÈME
- ANNÉE 1893
- 4>
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Documents pour une biographie complète de J.-Bte-André Godin................ 5, 129, 193, 257, 321, 449, 513, 577
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Assistance publique, par A. Fabre.................... 65
- Associations ouvrières en Amérique, par A. Fabre.....615
- Participation obligatoire, par J. Pascaly.81, 137, 269, 330
- [385, 461, 587
- Syndicats professionnels et participation............ 23
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société.......................... 551
- Asssemblée générale ordinaire........................641
- Assurances (Mouvement des)... 126, 190, 254, 318, 382, 510, 639
- (759
- Avis aux visiteurs........... 64, 128, 192, 256, 320, 334, 512
- Comité de conciliation.............................. 553
- Conférence de M. Bernardot à la Société libérale de Gand,
- Belgique......................................... 391
- Conseil de Gérance.................................. 666
- Conseil de Surveillance............................ 664
- Discours de M. Bernardot au Congrès de Grenoble...... 752
- Ecoles du Familistère............................... 552
- Etat-Civil au Familistère de Guise.. 127, 191, 255, 319, 383, 511
- 576, 704, 700
- Familistère (Le) et la presse.................... 49, 391
- Fête de l’Enfance................................... 619
- Fête du travail..................................... 357
- Société de paix et d’arbitrage international........ 479
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Allemagne. — Lois ouvrières..........................209
- Angleterre. — Home ru le.......................... 281
- » — Lois ouvrières........................... 208
- » — Tribunaux d’arbitrage. ............... 281
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-
-
- 762 LE DEVOIR
- France. — Assistance médicale gratuite.......... 31, 207, 600
- » — Associations (Lois sur les)..................275
- » — Assurance agricole.......................... 343
- » — Caisse nationale ouvrière de prévoyance..... 143
- » — Chemins de fer, contrôle.................... 338
- » — Conciliation et arbitrage facultatifs........ 38
- » — Coopération et participation (Législation).. 200, 339
- » — Crédit agricole et populaire................ 341
- » — Crise (La)................................... 89
- » — Délégués mineurs............................ 338
- » — Habitations ouvrières................. 34, 278, 340
- » — Législature de 1889........................... 523
- » — Législature de 1889 et lois sociales.......... 597
- » — Musée d’économie sociale.......................205
- » —Octrois (Suppression des)...................... 343
- » — Participation aux bénéfices................... 340
- » Participation des associations ouvrières aux soumissions ............................................ 341
- » — Prestations (Les)........................... 343
- » — Réforme parlementaire....................... 523
- » — Retraite des ouvriers mineurs................207
- » — Retraites ouvrières......................37, 143
- » — Sécurité et hygiène des travailleurs.........208
- » — Sociétés coopératives (Les) et la patente... 145
- » — Sociétés (Réforme de la loi sur les).........204
- » — Travail des femmes et des enfants.......... 339
- Norwège. — Assurances ouvrières......................... 208
- » — Heures du travail.......................... 208
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Afrique occidentale
- Colonisation par les noirs d’Amérique....................549
- Allemagne
- Accidents du travail aux différentes heures de la journée. 490
- Assurance contre la maladie.............................. 46
- Caisses d’épargne........................................ 97
- Dissolution du Reichstag................................ 350
- Enseignement primaire................................... 440
- Nouveau Reichstag....................................... 548
- Parti socialiste. Progrès............................... 731
- Pensions aux vieux travailleurs......................... 350
- Programme politique des socialistes..................... 440
- Angleterre
- Associations professionnelles........................... 543
- Assurances ouvrières.................................... 443
- Club de jeunes gens..................................... 219
- Congrès des Sociétés coopératives....................... 443
- Congrès des Trades’Unions............................... 609
- Département du travail.............................95, 216
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-
-
- Table des matières du tome dix-septième 763
- Grandes fortunes...................................... 352
- Grèves (Les)................................. 285, 286, 610
- Home rule............................................. 608
- Illettrés (Les)_.................................... 218
- Invalides du travail................................... 95
- Journée de huit heures.................................351
- Ministère du travail................................... 95
- Mouvement de la Tempérance............................ 544
- Parti ouvrier indépendant.............................. 96
- Solution de la question minière....................... 677
- Trades-Unions................................ 94, 609, 676
- Wholesale (Les) en 1892............................... 491
- Autriche-Hongrie
- Réforme électorale.................................... 673
- Belgique
- Banques populaires (Fédération)........................ 46
- Congrès international des mineurs..................... 446
- Conseil de l’industrie et du travail.................. 446
- Constitution de 1893................................ 612
- Cuisines populaires gantoises........................ 444
- Referendum............................................ 211
- Réformes agricoles (Programme)........................ 545
- Suffrage universel.,.................................. 282
- Unions professionnelles de métiers.................... 445
- Chine
- Chemins de fer........................................ 221
- Origines de l’Economie politique...................... 355
- Danemarck
- Caisse des retraites pour la vieillesse............... 610
- Espagne
- Elections législatives................................ 289
- Etats-Unis
- Blancs et noirs....................................... 732
- Défaite de l’argent..............................612, 733
- Ecole d’agriculture................................... 221
- Ecole d’arts et métiers à Chicago..................... 220
- Eviction des Chinois.................................. 354
- Lois ouvrières........................................ 353
- Parlement des Religions à l’Exposition universelle de
- Chicago.............................................240
- Peine de mort......................................... 354
- Université de Chicago................................. 220
- France
- Académie des sciences morales et politiques (Al’)...... 44
- Assistance publique (réforme)......................... 728
- Bienfaits de la participation..........................672
- Bourses du travail.................................... 537
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-
- 764 LE DEVOIR
- Bulletin de l’Office du travail......................... 147
- Caisse nationale de retraites pour la vieillesse........ 532
- Caisses d’épargne.................................. 42, 149
- Compagnie du gaz et participation aux bénéfices.......... 42
- Congrès de la répopulation.............................. 487
- Congrès des Chambres syndicales et des Bourses du travail 537
- Congrès des conseillers municipaux socialistes.......... 535
- Congrès ouvrier catholique...............................441
- Crédit agricole et populaire............................ 441
- Crise politique. Opinion de M. Crispi.................... 92
- Ecole des industries agricoles.......................... 288
- Ecoles pratiques de commerce et d’industrie............. 148
- Emulation (bonne et mauvaise)............................534
- Enseignement des sciences sociales.......................533
- Etrangers (Les)......................................... 613
- Grèves (Les)............................................ 285
- Jurisprudence syndicale.................................. 92
- Licence dans les rues.................................... 43
- Mouvement de la population en 1891....................... 92
- Mouvement syndical dans l’agriculture....................226
- Musée d’économie sociale................................ 147
- Office du travail....................................... 489
- Officiers ministériels.................................. 149
- Reboisement des montagnes................................288
- République à l’atelier.................................. 214
- Retraites des ouvriers de l’Etat........................ 353
- Section d’économie sociale.............................. 287
- Socialisme à l’Académie................................ 727
- Sociétés de secours mutuels............................. 213
- Syndicats professionnels (Droits des)................... 147
- Union des Chambres syndicales ouvrières................. 223
- Union chrétienne des jeunes gens de Paris............... 215
- Hollande
- Congrès contre l’alcoolisme............................. 610
- Italie
- Congrès des Sociétés coopératives....................... 442
- Exposition ouvrière..................................... 729
- Paraguay
- Intéressante expérience d’association................... 674
- Russie
- Tarif des visites médicales............................. 613
- Sibérie
- Transsibérien........................................... 289
- Suède
- Parlement populaire. Femmes électeurs.............. 150, 212
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-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-SEPTIÈME 705
- Suisse
- Apprentissage (Règlementation)...................... 216
- Assurance obligatoire................................ 546
- Congrès de Bienne................................... 345
- Congrès international socialiste de Zurich....... 349, 613
- Congrès socialiste.................................... 47
- Droit au travail...................................... 97
- Proposition socialiste............................... 490
- Syndiqués et non syndiqués........................... 447
- Tous Pays
- Amis des arbres................................... 355
- Chemins de fer en Europe............................. 222
- Extraction du charbon................................ 290
- Grandes villes du monde.............................. 550
- Locomotives.......................................... 356
- Peuplement de la terre............................... 492
- Or et argent....................•.................... 48
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Allemagne. — Fédération des Sociétés coopératives.....667
- Angleterre. — Congrès de Bristol..................... 470
- » — Congrès des Trades-Unions.............. 609
- » — Coopération (La) et les grèves......... 669
- » Festival annuel des coopérateurs.............. 668
- Belgique. — Sociétés coopératives.................... 667
- France. — Compagnie du gaz et participation........... 42
- » — Congrès de Grenoble........................ 705
- » — Droits des syndicats professionnels........ 147
- » — Législation de la coopération et de la participation............... 200, 339, 340, 341
- » — Participation aux bénéfices................ 340
- » — Participation des associations ouvrières aux
- soumissions............................ 341
- » — Participation obligatoire 81,187,269,330,385,461, 587
- » — Sociétés coopératives (Les) et la patente... 145
- » — Syndicats professionnels (Les) et la participation 23
- Statistique de la coopération.........................671
- Suisse. — Les délégués à la fédération des coopératives de
- consommation............................ 670
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Aigues-Mortes. (Incidents)........................... 628
- Allemagne. — Société allemande de la paix............ 736
- — — Amis de la paix. Groupe d’Ulm.......... 736
- — —Nationalités....................-........ 736
- Alsace-Lorraine....................................... 98
- Arbitrage international......... 102, 229, 296, 435, 482, 554
- Arbitrage permanent............................... 102
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-
-
- 766
- LE DEVOIR
- Bureau international de la paix.................... 152, 683
- Bureau interparlementaire de la paix................... 734
- Comité interparlementaire permanent de la paix......... 683
- Comité universitaire international..................... 432
- Conciliation franco-italienne...........................734
- Concours international................................ 481
- Conférence interparlementaire...................... 361, 555
- Congrès de Chicago................................. 431, 678
- Désarmement européen................................... 293
- Désarmement (Le vrai).................................. 104
- Fusil automatique.................................... 104
- Guerre (La) au point de vue artistique................. 55
- Idée à propager....................................... 554
- Jeunesse (La) et la paix............................... 362
- Ligue internationale de la paix et de la liberté....... 681
- Nationalités (Question dite des)....................... 360
- Paix armée (La)......................................... 54
- Paix ou guerre......................................... 685
- Parlements (Les) européens et l’arbitrage.............. 229
- Paroles de paix........................................ 737
- Pêcheries de Behring. ................................. 291
- Pétitions en faveur de la paix..................... 358, 434
- Pour retremper la fibre................................ 102
- Prix de la gloire. Une lettre à M. Thiers.............. 626
- Progrès de l’idée de la paix........................... 555
- Propagande pacifique dans l’Ecole...................... 362
- Propagande pacifique dans les Universités...............233
- Siegfried (M.).......................................... 54
- ocialistes (Les) et la guerre.................... 296, 613
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise. 479
- Suisse. — Résolution du Congrès international ouvrier
- socialiste de Zurich...................... 613
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. — Travail des femmes......................... 57
- » — Universités (Les) et l’admission des femmes
- aux cours des facultés................ 435
- Angleterre. — Assistance publique.................... 302
- » — Droits municipaux des femmes........... 301
- » — Eligibilité aux Conseils communaux..... 57
- » — Enseignement médical................... 485
- » — Inspection du travail.................. 303
- » — Société royale de Géographie de Londres (La)
- et les femmes......................... 558
- » — Suffrage des femmes................... 558, 629
- » — Universités (Les) et les femmes....... 437, 689
- Australie. — Société féminine.......................... 369
- Autriche. — Nouvelle ligue féminine..................... 105
- Belgique. — Congrès féministe à Bruxelles en 1895...... 439
- » — Femmes (Les) au Congrès socialiste de Gand. 297
- » — Femmes (Les) et l’assistance................ 368
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-SEPTIÈME 707
- Belgique. — Femmes qui travaillent......................... 690
- » — Libres penseurs et cause féminine............ 439
- » — Suffrage féminin.............................. 61
- Cerveau (Le) et l’intelligence............................. 300
- Danemark. — Eligibilité communale de la femme en Islande. Lettre de M. Frédéric Bajer..................... 630
- Espagne et Portugal. — Education de la femme........... 300
- Etats-Unis. — Association des femmes pharmaciennes .. 742
- » — Autorité parentale................... 368
- » — Congrès des femmes avocats à Chicago... 556
- » — Congrès féministe de Chicago......... 439
- » — Exercice des droits électoraux........742
- » — Femme avocat..........................690
- » — Femmes à l’Exposition de Chicago......371
- » — Femmes électeurs....................... 369, 556
- » —Femmes fonctionnaires..................... 175
- » — Femme sénateur........................ 58, 178
- » — Femme sergent d’armes................ 106
- » — Universités américaines (Les) et les femmes 485
- » — Wyoming. Triomphe des femmes......... 484
- France. — Appleton Charles. Discours...................... 158
- » — Avant-courrière (L’)............................. 174
- » —Cantines scolaires................................ 560
- » —Conférence d’avocats.............................. 106
- » — Cours de cuisine................................. 238
- » — Doléances féminines.............................. 370
- » — Droits civils des femmes......................... 363
- » — Droit usuel dans les lycées de jeunes filles.... 58
- » — Electorat des femmes............................. 238
- » — Femmes (Les) et les droits électoraux.......... 299
- » — Femmes et sociétés de secours mutuels......299
- » — Femmes fonctionnaires...........................299
- France. — Forces féministes.............................. 105
- » — Legs exemplaire.............................. 560
- » — Ligue pour le droit des femmes.................. 60
- » — Nombre actuel des étudiantes................... 484
- » — Pharmaciennes.................................. 106
- » — Question des femmes et magistrature............ 738
- » — Revendications féministes...................... 741
- » — « Revue du siècle»............................. 158
- » — Situation sociale et politique des femmes dans
- le droit moderne.............................. 159
- » — Soeurs maçonnes................................ 235
- » — Union pour la solidarité des femmes.............298
- Hollande. — La représentation du travail et les femmes.. 690
- Japon. — La femme au Japon............................. 687
- Norwège. —Fille-mère. Législation...................... 438
- » — Suffrage des femmes........................ 559
- Nouvelle-Zélande. — Electorat des femmes............... 629
- Russie. — Châtiments corporels......................... 439
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- 768 LE DEVOIR
- Suède. — Parlement populaire. Femmes électeurs...... 150
- Suisse.—Les étudiantes.............................. 239
- Tous pays. — Population de l’Europe (La) et les femmes.. 691
- ROMANS
- Petit Chose, histoire d’un enfant, par Alph. Daudet, 110, 181,
- [243, 305, 372, 501, 571, 632, 694, 747
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach de la paix pour 1894........................ 693
- Association ouvrière (L’), organe de la Chambre consultative des associations ouvrières de production....... 693
- Création d’écoles primaires supérieures dans le département de l’Eure, par M. Corbeau, conseiller général..... 692 Eglise (L’) de l’avenir, par Ch. Humann, avocat au barreau
- de Paris........................................... 240
- Emancipation (L’), journal d’économie politique et
- Esotérisme et socialisme, par A. Jhouney................ 745
- Evangile social (L’), par Ch. Humann, avocat au barreau
- de Paris.............................................. 743
- Familistère de Guise (Le) et son fondateur, par F. Ber-
- nardot............................................. 640, 703
- Joseph de Maistre et sa philosophie, par F. Paulhan..... 108
- Petite méthode de lecture pour l’emploi des caractères
- mobiles, par Mm*E. Dallet......................... 565
- Terre (La), par Emmanuel Vauchez.................... 494
- Théonomie : démonstration scientifique de l’existence de Dieu, par Ch. Fauvety..............................745
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp, Roger et Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7,
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