Le Devoir
-
-
- p.n.n. - vue 1/768
-
-
-
- ÎAE
- REVUE DES QUESTIONS ^SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J. Bt0 André GODIN, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME D I X - N E U VIÈ M E
- Rédacteur en Chef : M. J. PASCALY, Paris.
- Directrice : Madame veuve G-ODIN, (Officier d’Académie) au Familistère, Guise (Aisne);
- 1895
- Page de titre 3 - vue 2/768
-
-
-
- p.4 - vue 3/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 5
- de J.-B.-André G-ODIN (*)
- (Suite)
- Conférence du Vendredi 23 Novembre 1877
- J.-B.-André Godin s’exprime ainsi :
- » Amis,
- » Je me suis toujours efforcé de vous faire comprendre qu’un principe supérieur me guidait dans l’œuvre que j’ai entreprise ici, et dont l’association entre le Travail et le Capital doit être le couronnement. Si je n’avais en vue que de réaliser des bénéfices, — comme tel est le mobile déterminant de la plupart des associations de capitaux réalisés communément de nos jours sous le nom de Sociétés par actions, — je ne vous proposerais rien de pareil à ce qu’indique la formule : Association du Travail et du Capital.
- » Quel est donc le principe, quelle est donc la volonté qui m’anime? Je vous l’ai déjà dit : c’est de concourir de toutes mes forces au bien de la vie humaine, c’est d’améliorer la condition des ouvriers sous tous les rapports possibles, dans la mesure où il m’est donné d’agir.
- » Afin de vous donner une idée des difficultés de la tâche et des meilleurs moyens d’atteindre le but, je vous ai exposé rapidement les conditions sociales de l’espèce humaine dans le passé; puis les plans que divers réformateurs avaient imaginés pour redresser les abus et améliorer le sort des classes laborieuses.
- » Ce rapide exposé a suffi pour vous faire compren-
- (1) Lire le Decoir depuis le mois de Mars 1891.
- p.5 - vue 4/768
-
-
-
- 6
- LE DEVOIR
- dre que si des progrès ont été réalisés, de grands maux restent à guérir. Vous, ouvriers, le sentez mieux que personne, parce que c’est sur vous que tombe la plus lourde part des douleurs inhérentes à l’imperfection de la présente organisation sociale.
- » La bourgeoisie s’est émancipée en 1793; depuis lors, elle jouit de ses droits à l’existence de telle sorte que ce qui est à faire encore pour elle, en ce moment, se rattache intimement à ce qui est à faire pour les classes ouvrières elles-mêmes.
- » En effet, ce qui manque aujourd’hui aux classes aisées, c’est la sécurité de leur position, c’est l’assurance du lendemain; mais cette sécurité ne peut être donnée que par la solution même des conditions du bien-être physique, intellectuel et moral, des classes laborieuses. C’est donc là l’étude la plus pressante à faire, dans l’intérêt de tous les membres de la société, et c’est à cette œuvre que j’ai consacré ma vie.
- » Travailler au bien de la vie humaine, au progrès de la société toute entière, afin que tout être humain ait sa part au soleil, sa part à la vie intellectuelle et morale : tel est le principe de conduite que, tant de fois déjà, je vous ai exposé.
- » Si vous trouvez que tout n’est pas au mieux dans la société actuelle, qu’il y a quelque chose à faire pour établir plus de justice dans les rapports entre les hommes, — et il n’est pas douteux que tel est l’avis de beaucoup d’entre vous; — sachez donc aussi reconnaître qu’il ne suffit pas d’aspirer au bien pour en atteindre la réalisation; que les conditions du progrès sont difficiles à déterminer, plus difficiles encore à.établir; qu’enfin, pour vaincre le mal, il faut découvrir et appliquer le remède.
- » Or, je le répète, ce que je veux, c’est vous amener à comprendre que l’Association du travail et du capital est le moyen d’unifier toutes les forces de la société ;
- p.6 - vue 5/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 7
- de mettre fin à l’antagonisme des intérêts; d’introduire l’accord entre les pauvres et les riches; de faire concourir, enfin, toutes les forces sociales au plus grand bien de chacun des membres de la société, comme d’employer les forces de chacun au bien de tous.
- » On dit bien, d’une façon générale, que nous sommes tous égaux et frères dans la vie; mais si les conditions de l’existence sont telles que certaines classes aient toujours seules la direction sociale, en quoi la partie du peuple tenue à l’écart de cette direction s’apercevra-t-elle de cette égalité qu’on lui concède en paroles ? Comment tourner cette difficulté et donner à chacun sa part d’influence dans la direction sociale ? Ce ne sera jamais par la révolution ni par la violence qu’on enseignera aux citoyens les moyens de réaliser les conditions du bien auxquelles chacun aspire. La conception, la recherche, la réalisation des vraies, conditions du bien social ne peuvent se produire que dans la paix.
- » Si nous recherchons quelle est la cause fondamentale de nos divisions sociales, de l’antagonisme qui dresse les hommes en ennemis les uns contre les autres, nous reconnaissons que cette cause, c’est l’esprit d’individualisme, le sentiment égoïste du a chacun pour soi. » En général, chacun n’est préoccupé que de son bien propre, de ses satisfactions personnelles ; nul n’a le réel souci de ce qui peut profiter à autrui : telle est la première cause du mal dont souffrent les sociétés.
- » L’égoïsme a porté ses conséquences jusque dans nos constitutions sociales. Car ce sont nos mœurs et nos coutumes qui donnent à la société entière sa physionomie propre et le caractère de ses lois.
- » Pour modifier un état social, pour transformer ou inaugurer des institutions, il faut d’abord et avant tout modifier les volontés des citoyens. Sans cela, on tourne dans un cercle vicieux; car, des meilleures institutions,
- p.7 - vue 6/768
-
-
-
- 8
- LE DEVOIR
- l’homme méchant ne tirerait pas le bien : il en pervertirait l’usage ou les laisserait sans exercice.
- » Or, il faut bien reconnaître que l’homme, pris en général, ne s’est pas encore élevé à la compréhension, au désir, d’institutions sociales assurant le bien de tous. Loin de là, il n’a su comprendre et établir partout que la lutte et la division; il est donc logique que ces dispositions se retrouvent dans nos lois.
- » Les faits les plus ordinaires de la vie nous permettent de mesurer les conséquences de cette tendance commune à l’égoïsme.
- » Par exemple, s’il y a dix charpentiers dans une ville, chacun d’eux se forme un atelier spécial; ils se trouvent tous en hostilité d’intérêts les uns avec les autres ; ils se nuisent mutuellement et abaissent les prix du travail pour s’arracher la clientèle. Si l’un d’eux arrive à prospérer quand même, c’est aux dépens des neuf autres ; mais le régime commun d’antagonisme des intérêts l’empêche de prêter attention à ces conséquences. Voilà donc dix travailleurs qui vont se détestant et se combattant, parce que leurs intérêts personnels sont différents.
- » Supposez maintenant que des circonstances particulières ou de bons conseils les aient amenés à s’associer entre eux. Tout change d’aspect : au lieu de se nuire, ils se soutiennent mutuellement ; au lieu d’abaisser les salaires de leurs ouvriers, les prix de main-d’œuvre, ils les soutiennent dans la mesure convenable pour que le travail soit rémunérateur ; ils font au mieux entre dix l’ouvrage qu’un seul dans le premier cas pouvait accaparer, faire exécuter au rabais et dans des conditions moins soignées. Tout le monde gagne donc à l’association entre ces dix ouvriers.
- » Le plus grand obstacle à ce que des faits semblables se produisent dans nos sociétés, c’est que les individus ont été jusqu’ici trop enclins à la lutte, au dénigrement
- p.8 - vue 7/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 9
- mutuel, à une satisfaction malsaine en face du mal d’autrui. Ces fâcheuses dispositions de caractère sont encore si vivaces chez la plupart d’entre nous qu’elles rendraient bientôt l’accord difficile, si ce n’est impossible, même dans un petit groupe d’associés, si chacun des membres ne s’efforçait d’entretenir en son cœur les meilleurs sentiments. Dans une association aussi vaste que celle que je vous propose, le nombre même des membres atténuerait l’inconvénient dont je parle : l’intérêt de la masse devant toujours l’emporter sur les causes de zizanies individuelles.
- » Le régime de l’association généralisé en industrie suffirait-il pour parer aux maux de la société, pour mettre fin à ces crises, à ces chômages prolongés pendant lesquels le travail manque à des familles dont pourtant la vie ne peut s’entretenir que par le travail? C’est là un fait tellement exorbitant que cet arrêt possible du travail, qu’il en faut bien conclure que de grandes transformations sont à réaliser dans notre état social. L’association suffirait-elle à résoudre ce problème? Que ceux qui peuvent trouver mieux exposent leur idée. Ce qui est évident, c’est que l’antagonisme des intérêts et un égoïsme outré sont les premières causes de nos douleurs sociales; c’est donc tout d’abord en introduisant l’accord des intérêts dans les rapports sociaux que nous commencerons à remédier au mal. Or, cet accord ne peut être fondé que sur la justice; et la justice entraîne à son tour une répartition équitable des bénéfices de la production. A quoi donc conclure, si ce n’est à l’association entre les deux facteurs de la production : le travail et le capital,, l’association étant le seul moyen d’assurer cette équitable répartition commandée par la justice?
- » Imaginez, en effet, un groupe de travailleurs dont les épargnes réunies auraient couvert l’acliat des bâtiments, outils, matières premières, et fourni le fonds de
- p.9 - vue 8/768
-
-
-
- 10
- LE DEVOIR
- roulement nécessaire à la marche d’une entreprise, ces travailleurs seraient eux-mêmes leur propre patron : ils commanderaient leur propre travail.
- » Voyons alors ce que la justice, ce que leur intérêt bien compris, leur commanderait de faire, dans le cas où — en fin d’année — il resterait des bénéfices à partager, après avoir payé, au cours de l’année, les salaires ou appointements dûs au travail et avoir réglé les intérêts dûs aux différentes sommes de capitaux mis par eux dans l’entreprise. Ce qu’ordonnerait la justice, tant de fois invoquée parmi nous et si peu comprise, ce serait évidemment de partager les bénéfices restants entre tous les associés, proportionnellement à l’importance de leur concours : 1° comme travailleurs; 2° comme bailleurs de fonds. *
- » Examinons ces deux cas :
- » La valeur du travail effectué dans toute entreprise par chacun des ouvriers et employés se mesure par le taux des salaires ou appointements convenus pour tel ou tel travail. Un individu qui n’aurait apporté dans une industrie qu’un concours évalué à 500- fr. ne pourrait équitablement toucher en fin d’année la même part de bénéfices que celui qui aurait apporté à la richesse commune un concours évalué 2,000 ou 3,000 fr.
- » Chaque travailleur représente ainsi — selon ses capacités personnelles — une valeur qui varie d’un individu à l’autre.
- » De même varient les sommes diverses engagées dans le fonds commun par chacun des associés. L’un aura mis 500 fr., l’autre 5,000 ou davantage. Un intérêt d’un certain taux aura été convenu à l’avance pour rémunération du service rendu par le capital. L’intérêt convenu en ce -cas est la contre-partie du salaire convenu en faveur du travail. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est rétribué, c’est le concours apporté à la production, Si donc, en fin d’année, il reste des bénéfices
- p.10 - vue 9/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 11
- à partager après paiement des salaires ou appointements du travail et des intérêts du capital, le partage doit se faire, comme je vous le disais tout à l’heure, entre tous les intéressés proportionnellement à l’importance de leur double concours : 1° comme travailleurs ; 2° comme bailleurs de fonds.
- » Afin de ne pas compliquer le problème, je ne touche pas ici à la question des réserves sociales que commanderait avant tout partage de bénéfices l’intérêt bien compris de tous les membres de l’association. Je toucherai ce point tout à l’heure.
- » Dans l’état actuel de l’industrie, une des questions qui s’élève tout d’abord est celle-ci : chacun se dit : « Je ne suis pas assez payé; mes salaires ou mes appointements ne sont pas ce qu’ils devraient êtrô. »
- » En association, la môme pensée se trouverait encore au fond du cœur de chacun, mais, en même temps, pour tout esprit réfléchi, se lèverait cette conséquece immédiate : que dans une Société de mille personnes on augmente seulement d’un franc par jour les mille travailleurs, c’est un surcroît de dépenses de près de 400.000 francs, c’est-à-dire une mesure suffisante à mettre l’industrie en péril.
- » La fixation des salaires et appointements, les règlements d’ateliers et toutes les questions intéressant les rapports sociaux, devront en association être réglées par les intéressés eux-mêmes. Comment? Par quels moyens? c’est toute une organisation nouvelle à créer ; le régime individualiste actuel ne nous offrant rien de ce qu’il faut pour le régime de l’association. Voyez que de choses sont à faire dans votre intérêt propre, dans l’intérêt des travailleurs en général, afin de donner à l’ouvrier les garanties de l’existence qui lui ont fait défaut jusqu’ici.
- » Etudiez donc les moyens de rénovation que je vous offre ; car la voie que j’ouvre devant vous vous com
- p.11 - vue 10/768
-
-
-
- 12
- LE DEVOIR
- duira à bien d’autres progrès, à bien d’autres améliorations sociales que je ne puis indiquer ici.
- » En vérité, ce sera un sujet d’étonnement pour les hommes qui, dans cent ans, se préoccuperont de nos efforts, que vous ayez eu tant de peine à comprendre ce qui vous était offert ; que vous ayez si peu saisi quelles perspectives l’association récelait dans son sein.
- » Car, il restera quelque chose de l’œuvre que je veux fonder avec vous ; et ce que je laisserai ira se généralisant et se développant dans nos Sociétés, en môme temps qu’on déplorera l’aveuglement actuel qui retarde pour nous les conquêtes du bien dont jouira l’avenir.
- » N’avons-nous pas, déjà, au sein du Familistère et de l’usine, des points de comparaison qui peuvent nous aider à concevoir les améliorations sociales qui résulteraient de la pratique de l’association ? Bien que je ne vous convainque pas aussi vite que je le voudrais, il n’est pas moins vrai que ma parole produit en vous quelques résultats, et que si vous doutez encore que l’association soit déjà commencée de fait entre nous, vous en êtes du moins arrivés à reconnaître quel est l’empire des dispositions morales et intellectuelles de l’homme sur les conditions de son existence.
- » Vous pouvez donc supposer avec moi qu’une population de travailleurs, ouvriers et employés dans une industrie quelconque, sachant mettre de côté tout sentiment égoïste, se préoccupe surtout de l’exercice dans son sein du droit et du devoir de tous, et cherche à réaliser au bénéfice commun les meilleures conditions sociales de justice et de bien-être. Si mille travailleurs s’éprennent de cette idée et veulent la mettre en pratique, que feront-ils d’abord ?
- )) Mettant de côté toute vue d’intérêt personnel, ils accompliront d’abord au mieux, chacun sa fonction, sans récriminer sur le taux des salaires ou appointe-
- p.12 - vue 11/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 13
- ments qui leur sera alloué, comparativement à tel ou tel camarade.
- » La besogne générale étant faite dans les meilleures conditions, des bénéfices seront assurés au bout de l’année. Mais ces travailleurs, plus préoccupés d’organiser leur bien-être général d’une façon durable que de dépenser selon le caprice individuel chacun sa part de bénéfices, chercheront quel est le meilleur emploi à faire pour le bien de tous de ces bénéfices provenus des efforts communs. C’est ici la question des réserves sociales que je n’ai pas touchée tout à l’heure.
- » Supposez que ces travailleurs n’aient pas — comme vous — de Familistère fait pour eux avec toutes les institutions qu’il comporte ; qu’ils vivent dans de pauvres et informes logis, éloignés de leurs ateliers et dépourvus de toutes ressources pour les familles. Ne seront-ils pas amenés alors, en étudiant quels sont les besoins les plus pressants de l’homme, à reconnaître que le meilleur usage à faire de leurs économies en vue d’assurer le bien social, c’est de se donner d’abord à eux tous une habitation convenable, pourvue de tout ce qui peut être utile à la santé, au développement du corps et de l’esprit.
- » L’habitation est, en effet, le point de départ du bien-être domestique et social. Ces ouvriers seraient donc amenés ainsi à réaliser, aussitôt que faire se .pourrait, le palais unitaire dans lequel tous ensemble avec leurs familles ils se logeraient bien plus confortablement et bien plus écomiquement que dans de petites maisons isolées.
- » Ainsi s’élèverait la commune nouvelle, remplaçant l’antique village et se dotant peu à peu de tous les éléments de la vie progressive : salles de réunions, écoles, théâtre, magasins de vente, etc., etc. Toutes choses qui, grâce aux avantages de l’habitation unitaire, se trouveraient à la portée de chacun,
- p.13 - vue 12/768
-
-
-
- 14
- LE DEVOIR
- » La population associée dont je vous fais le tableau serait donc ainsi amenée, par le fait que son amour dominant serait le bien général de la population même, vers l’étude et la réalisation de ces idées sociales dont je vous ai entretenus dans ma dernière conférence.
- » Comme l’ont rêvé les faiseurs de systèmes sociaux, ces travailleurs appelleraient toutes les ressources de la science et de l’art à la construction de leur palais unitaire, afin d’assurer à eux et à leurs familles le plus possible d’éléments de confort, de progrès et de bien-être. Et il faut bien convenir que, sous ce rapport, l’habitation unitaire offre beaucoup plus de facilités que les maisons isolées.
- » La propreté, l’hygiène exigent des soins constants. On peut organiser des services spéciaux fonctionnant en permanence, dans un palais comme le Familistère, mais rien de semblable n’est possible avec la maisonnette du village. Nul moyen d’y combattre, par des services spéciaux, les fâcheux effets de l’ignorance ou de la malpropreté.
- » Des associés qui voudraient assurer leur bien-être général, s’aider entre eux à se placer dans les conditions les plus favorables à leur mutuelle élévation, s’entoureraient donc, dans leur palais unitaire, de tous les éléments, de toutes les institutions propres à améliorer les conditions de leur existence aux points de vue matériel, intellectuel et moral.
- » Ils auraient, comme vous ici, une administration réglant les services publics et assurant à tous indirectement la domesticité que chacun ne peut avoir pour soi-même. N’avez-vous pas ici, la satisfaction de voir s’opérer tous les jours — par des services spéciaux — le balayage des cours, des balcons, des escaliers. Toutes les choses d’un usage commun ne sont-elles pas, en un mot, tenues en état permanent de propreté et d’hygiène, sans que les agents de ces services puissent
- p.14 - vue 13/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 15
- être considérés autrement que comme des employés relevant de l’administration. . -
- » Le groupe de travailleurs associés dont je vous parle ne ferait pas autre chose ; lui aussi assurerait au sein du palais unitaire le fonctionnement de tous les services propres au bien commun et prélèverait, en conséquence, sur les bénéfices annuels de quoi entretenir ces services.
- » Or, qu’ai-je fait pour vous tous jusqu’ici, si ce n’est raisonner en votre lieu et place, comme vos intérêts les plus pressants vous eussent commandé de le faire, et réaliser à votre profit ce que vous auriez été amenés à réaliser pour vous-mêmes ? Sachez donc reconnaître que, depuis longtemps déjà, vous êtes mes associés, si ce n’est par contrat légal au moins de fait, et que les choses instituées ici ont toutes en vue, sans exception, de répondre à votre plus grand bien.
- » J’ai surtout appuyé sur les dispositions prises ici pour votre bien-être matériel, mais ne savez-vous pas que l’habitation unitaire vous avantage également au point de vue intellectuel et moral. Que pouvez-vous désirer de mieux pour vos familles que des Ecoles assurant à vos enfants une éducation et une instruction convenables, sans qu’ils aient à accomplir soir et matin les pénibles trajets que souvent l’enfant du pauvre subit au village ?
- » Qu’auriez-vous ordonné de mieux pour eux, si vous vous étiez associés comme le groupe dont je parlais, en vue d’organiser les choses pour votre plus grand bien ?
- » Quant à ce qui touche à votre conduite morale, à la nécessité pour chacun de nous de progresser en amour et en sagesse, de nous élever les uns les autres* de nous comprendre, de nous aimer, n’êtes-vous pas ici engagés dans le sentier même de la véritable pratique du bien, par l’organisation et le fonctionnement de
- p.15 - vue 14/768
-
-
-
- 16
- LE DEVOIR
- tous les services d’assurance et de prévoyance mutuelles qui vous habituent .à vous préoccuper les uns des autres, à vous secourir dans le besoin, à ne laisser aucun de vous dans l’abandon ou la misère ?
- » N’avez-vous pas en outre, toutes facilités pour vous développer intellectuellement : salles de lecture, bibliothèque ; salles de réunion où la parole peut répandre dans tous les cœurs les idées les plus propres à faire avancer l’humanité?
- » Car, persuadez-vous bien qu’il ne suffit pas de tenir le corps en santé et de développer l’habileté ou l’adresse, il faut aussi, il faut surtout cultiver la volonté, épurer, ennoblir les sentiments. Sans la culture du cœur, toutes les autres cultures seraient vaines et stériles.
- » L’amour du bien de tous est le point fondamental de la rénovation sociale ; et l’on ne peut atteindre à cet amour qu’en s’efforçant de se purifier de tout égoïsme, qu’en plaçant au-dessus de tout la meilleure organisation du bien général.
- » C’est là cette morale vivante, cette religion que je voudrais implanter dans vos cœurs, pour que vous en arriviez à réaliser l’association telle que le Familistère le comporte, c’est-à-dire basée avant tout sur le développement de toutes les meilleures forces de notre être.
- » Quelle qu’ait été l’incrédulité de quelques-uns parmi vous au sujet même de l’association pratiquée ici à votre profit, les faits sont là établissant le montant des sommes prélevées chaque année sur les bénéfices et consacrées à votre bien, à votre confort, à l’élévation de vos familles, au soutien des nécessiteux ; en un mot, au fonctionnement de tous les services de l’habitation unitaire. Quatre-vingt mille francs ont été employés ainsi l’an dernier ; et chaque année voit monter le chiffre de cette participation qui vous revient tout entière.
- » En réalisant l’association que je vous propose, vous
- p.16 - vue 15/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 17
- ajouterez aux avantages que je viens de résumer les parts individuelles que chacun de vous aura dans les bénéfices restants, après défalcation des sommes déjà employées à votre profit ; et nous inaugurerons ensemble le nouveau régime industriel qui peut seul mettre un terme aux maux dont souffrent noS sociétés.
- » J’appelle donc encore et avec instance vos réflexions sur ce point. Méditez s’il y a quelque chose à faire pour améliorer votre état social ; cherchez ce qui peut être fait et voyez si ce n’est pas seulement dans la voie que je vous ouvre que se trouve le salut social. »
- 2
- p.17 - vue 16/768
-
-
-
- 18
- LE DEVOIR
- UN SOCIALISTE PRATIQUE
- ROBERT OWEItT
- i
- Enfance et adolescence. — Initiation commerciale
- Robert Owen naquit le 14 mai 1771, à Newtown, comté de Montgomery, Angleterre.
- Son père exerçait la profession de sellier. Sa mère était tille d’un fermier du voisinage. Ils eurent sept enfants, Robert fut le sixième.
- L’intelligence et les goûts studieux de l’enfant le firent remarquer dès ses premières années. Il avait tout au plus sept ans que l’instituteur de la localité lui confiait déjà le poste de moniteur dans l’école.
- L’ecclésiastique et le médecin de sa ville natale, qui l’avaient pris en réelle affection, mirent leurs bibliothèques à sa disposition. Il lut ainsi Robinson Crusoê, Phi-lipp Quarles, Pilgrim’s Progress et autres ouvrages destinés à éveiller dans l’âme des enfants l’énergie individuelle.
- A dix mns, 1781, il avait commencé son apprentissage à Newtown. La même année, il quitta cette ville pour se rendre à Londres, où son frère aîné s’était établi en qualité de sellier. Bien reçu par celui-ci, choyé par sa belle-sœur, Owen resta environ six semaines dans la capitale, cherchant activement un emploi. Les amis de son père, après quelques démarches, réussirent à le placer chez M. James M’Cuffog, directeur d’un grand établissement de draperie à Stamford, dans le Lin-eolnshire.
- M. James M’Cuffog, fils de ses œuvres, avait débuté comme colporteur; ses qualités et son intelligence l’a-
- p.18 - vue 17/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 19
- vaient conduit au succès et lui avaient permis de fonder une maison de commerce qui était devenue le rendez-vous de toute la clientèle riche du Comté. Il remarqua bientôt le jeune Owen, le prit en amitié et lui prêta des livres choisis. Owen qui était libre vers les quatre heures du soir et qui, de plus, était très matinal, employa utilement ses loisirs. Il avoue lui-même avoir lu quatre ou cinq heures par jour pendant les quatre années qu’il passa à Stamford. Ses lectures variées lui formèrent l’esprit, et le contact de la clientèle riche lui donna l’usage du monde.
- Owen désirait vivement retourner à Londres et travailler dans les grands magasins de la Cité. En conséquence il décida son départ de ' Stamford, malgré tous les efforts que l’on fit pour le retenir. Il partit en 1785 muni d’excellents certificats et se rendit dans la capitale, où il trouva immédiatement un emploi chez MM. Flint et Palmers, grands négociants en draps. Logé, nourri, payé à raison de 850 francs par an, ayant des goûts simples, ne buvant et ne fumant jamais, Owen se croyait riche.
- Dans la maison Flint et Palmers le travail était rude. Dès huit heures du matin, les commis devaient se présenter en tenue irréprochable. Le coiffeur les frisait, les pommadait tous les matins. Les clients étaient reçus jusqu’à dix heures du soir. Après la fermeture des magasins, et souvent jusqu’à une heure du matin, on rangeait les marchandises afin que tout fut propre et bien en ordre le lendemain, au moment même de la réouverture.
- Soumis à un pareil régime, Owen conçut bientôt des craintes pour sa santé et chercha un autre emploi. Il le trouva chez M. Satterfield, de Manchester, où il entra en 1786 et resta jusqu’en 1789, c’est-à-dire de sa quinzième à sa dix-huitième année. Il était logé, nourri et touchait un .salaire de 1,000 fr. par an.
- p.19 - vue 18/768
-
-
-
- 20
- LE DEVOIR
- II
- Initiation industrielle
- Robert Owen était alors un jeune homme actif, ponctuel, consciencieux et clairvoyant. Chargé par la maison Satterfield de recevoir les livraisons de marchandises, il fit connaissance avec un ouvrier treillageur, nommé Jones, qui fournissait des carcasses métalliques pour chapeaux. Celui-ci décrivit à Owen les nouvelles inventions pour filer le coton, et dit qu’il y avait une fortune à faire dans cette voie.
- Owen était naturellement porté à rechercher toute nouvelle méthode pouvant perfectionner le travail manuel. Il avait entendu 'parler des récentes découvertes des Hargreaves, des Arkwright, des Crompton et des Watt, et saisissait très bien qu’elles offraient la possibilité de transformer entièrement l’industrie. Aussi écouta-t-il les propositions de Jones qui, de son côté, cherchait à se mettre au courant des nouvelles machines à filer le coton.
- Une association fut décidée entr’eux (1789), et Owen ayant emprunté à son frère 2,500 fr., abandonna le commerce et se jeta dans l’industrie. C’est avec ce mince capital et les quelques connaissances pratiques de son associé, qu’il entama la construction des nouvelles machines dites mules-jenmj.
- Owen n’avait aucune notion en mécanique, mais il entendait les affaires, connaissait la comptabilité et surtout l’art de surveiller les hommes qu’il employait.
- Les nouveaux associés s’entendirent avec un entrepreneur de bâtisse pour la construction de leur atelier et des annexes nécessaires au filage du coton. Ils obtinrent crédit pour le bois, le fer et les métaux indispensables à cette fabrication. Très peu de temps après,
- p.20 - vue 19/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 21
- ils avaient quarante ouvriers occupés à leurs constructions mécaniques.
- Sous la direction intelligente d’Owen, les affaires marchaient à merveille. Un riche capitaliste demanda alors à entrer dans l’association et supposant que Jones avait mieux que son associé les connaissances techniques, il s’entendit avec lui et offrit à Owen de prendre son lieu et place. Owen qui, de son côté, avait constaté l’insuffisance de son associé et désirait probablement rompre l’association, s’empressa d’accepter les propositions qui lui étaient faites. Il fut convenu qu’il recevrait pour sa part six mules-jetituj toutes prêtes, une dévi-deuse et une machine à empaqueter.
- Au moment de la séparation, il ne reçut que trois mules-jenntj et les deux autres machines. C’est avec ce mince outillage que, à peine âgé de 19 ans, il s’installa à Ancoats Lane, Manchester. Aidé de trois ouvriers, il commença à filer du coton qu’il vendit aux fabricants de mousseline. Au bout d’un an, il avait réalisé un bénéfice de 7,500 fr. C’était un beau résultat. Il s’explique par le fait que le fil qu’Owen s’était mis à fabriquer était justement celui employé dans la confection de la mousseline dite des Indes, industrie récemment introduite en Angleterre par M. Oldknow, de Stockport. Cet article valait 60 fois moins cher 70 ans après.
- Owen aurait pu continuer cette fabrication et l’accroître progressivement, mais il jugea plus avantageux et plus prudent de se joindre à une puissante maison.
- Ayant appris que le directeur de l’usine de M. Drink-water, à Manchester, quittait son emploi, Owen se présenta pour le remplacer. Son jeune âge fit hésiter M. Drinkwater qui prit d’abord la chose en plaisantant.
- — Combien de fois vous êtes-vous enivré dans votre vie? lui demanda-t-il en riant.
- — Cela ne m’est jamais arrivé, répondit fièrement Owen.
- p.21 - vue 20/768
-
-
-
- 22
- LE DEVOIR
- — Et quels appointements demandez-vous ?
- — 7,500 fr. par an.
- — Gomment, 7,500 fr. ? Mais toutes les demandes réunies que j’ai reçues ce matin, pour ce même emploi, n’atteignent pas ce chiffre !
- — Je n’ai pas à me baser sur ce que les autres peuvent demander, répondit Owen, mais je ne puis accepter moins, puisque je gagne cette somme en dirigeant mes propres affaires.
- Il offrit alors à M. Drinkwater de contrôler ses affirmations en visitant son établissement et en vérifiant ses livres.
- M. Drinkwater accepta et, après s’être assuré de la sincérité d’Owen et de l’honorabilité de son caractère, il l’engagea aux appointements demandés et lui acheta son outillage au prix de revient. On était alors en 1791 et Owen avait 20 ans.
- III
- Habileté et renommée d’Owen comme chef d’industrie
- Dans cette nouvelle position Owen avait fort à faire, et ce n’est pas sans quelque doute sur ses propres forces qu’il commença ses nouvelles fonctions. Mais, ayant recherché et accepté l’emploi de plein gré, il résolut de faire tout le possible pour être à la hauteur des circonstances.
- L’usine qui lui était confiée était considérée comme l’une des plus importantes de l’époque. Elle comptait alors (1791) 500 ouvriers, et M. Lee, le directeur, auquel succédait R. Owen, passait pour un homme des plus entendus dans son métier. Owen étudia d’abord attentivement les plans des machines laissés par son prédécesseur; puis, pendant six semaines consécutives, il examina silencieusement toute l’usine, donnant sobre-
- p.22 - vue 21/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 23
- ment des ordres sur ce qu’il y avait à faire, et répon dant simplement par oui ou par non aux questions qui lui étaient adressées. Il laissait marcher les choses comme auparavant, cherchant par une surveillance attentive à se rendre compte des moindres détails, avant de tenter les améliorations qui lui paraîtraient nécessaires.
- L’établissement avait déjà à cette époque une grande réputation pour la finesse de ses filés. Néanmoins Owen très attentif à son travail et toujours tourmenté du besoin de perfectionner les produits, eut bientôt réussi à améliorer encore la qualités des filés de l’usine.
- En une année de travail, il arriva à porter le numéro 120 à 300; ce qui signifie qu’il tirait d’une livre de coton 300 éclieveaux au lieu de 120 ( chaque écheveau contenant une longueur fixe de 840 yards). C’était un progrès et un profit considérable, car ces fils fins n° 300 se payaient 50 pour % plus cher, et encore ne pouvait-on suffire aux commandes des fabricants de mousseline.
- Pour arriver à un pareil résultat, il fallait des matières de premier choix. Owen s’appliqua spécialement à l’étude des diverses qualités de coton; il auquit une si grande habileté dans l’appréciation de la marchandise, qu’il passa bientôt pour un connaisseur de premier ordre. D’autre part, afin de distinguer sa nouvelle fabrication de fils fins, des fils qui restaient encore en magasin, Owen mit son nom sur tous les paquets du nouveau produit. Cette simple opération lui donna une réputation personnelle considérable chez tous les fabricants de mousseline.
- Les affaires marchaient bien; elles ne se ressentirent même pas de la grande crise qui atteignit le coton en 1792. M. Drinkwater était riche; il résista à la hausse excessive qui se produisit alors, pendant que sombraient la plupart de ses concurrents.
- Le grand manufacturier qui, sans venir à l’usine, se
- p.23 - vue 22/768
-
-
-
- 24
- LE DEVOIR
- tenait très au courant de ce que faisait son jeune direc teur et qui voyait monter la réputation de sa maison, reconnut qu’en prenant Owen il avait fait l’acquisition d’un homme peu ordinaire. Il l’invita à se rendre à sa campagne ayant, dit-il, une importante communication à lui faire.
- Owen partit le cœur ému, l’esprit plein d’inquiétude ; il était jeune et se défiait beaucoup de lui-même.
- Dès son arrivée, il fut introduit dans le cabinet de travail du grand manufacturier, et M. Drinkwater lui parla en ces termes : « Je vous ai fait venir pour vous proposer une affaire importante. Depuis - votre entrée chez moi, j’ai surveillé votre conduite et me suis minutieusement renseigné à cet égard. J’ai le plaisir de vous dire que je suis très satisfait de tout ce que vous avez fait et très désireux de vous voir prendre la résolution de rester toujours avec moi. J’ai consenti à vous allouer la première année 300 livres (7,500 fr.), la seconde année 400 livres (10,000 fr.), cette année-ci vous touchez 500 livres (12,500 fr.), et comme j’ai deux fils qui grandissent, l’an prochain vous serez associé avec eux et vous aurez le quart des bénéfices. Mieux que personne vous pouvez déjà vous rendre compte de ce que cette situation vous vaudra. Que répondez-vous à cette proposition ?
- — « Je la trouve très généreuse et je l’accepte volontiers, » répondit Owen.
- — « En ce cas, « reprit M. Drinkwater, » le traité va être dressé tandis que vous êtes ici et vous en emporterez le double en rentrant à l’usine. » Ce qui fut fait.
- Rien ne semblait devoir rompre la bonne harmonie qui existait entre Owen et son patron, quand un incident imprévu survint.
- Un riche manufacturier, très haut placé dans l’industrie, demanda et obtint la main de la fille de M. Drinkwater; puis, désirant que les usines de son beau-père
- p.24 - vue 23/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 25
- restassent entre les mains de la famille, il demanda la résiliation du traité passé avec Robert Owen.
- M. Drinkwater fît appeler ce dernier. Owen, qui avait eu vent de la chose, prit le contrat d’association qui devait entrer en vigueur l’année suivante, et se rendit chez le patron. Celui-ci lui fit part du mariage projeté pour’ sa fille et du désir qu’avait son gendre de garder dans la famille toute la propriété de l’affaire. « Vous avez actuellement, » continua-t-il, « 12,500 fr. d’appointements par an, ajoutez ce que vous voudrez, j’y acquiesce à l’avance. »
- Owen, outré, tira de sa poche le contrat d’association et le jeta vivement au feu en disant ; « Je brûle notre contrat ; je ne veux pas de rapport avec qui ne tient pas à moi ; à aucun prix je ne resterai directeur de votre établissement. »
- Il est facile d’imaginer combien une telle action frappa M. Drinkwater. Tout ce qu’il put obtenir, fut qu’Owen resterait à son poste jusqu’à ce qu’on eut trouvé son successeur.
- Dès cette époque, 1794, la réputation de Robert Owen était grande, aussi n’eut-il que l’embarras du choix pour se faire une position nouvelle. A peine sa résolution de quitter M. Drinkwater fut-elle connue, qu’il reçut de divers côtés des propositions.
- M. Samuel Marsland, filateur important, lui offrit de l’associer pour un tiers dans les bénéfices de sa maison. i;Owèn refusa, réclamant la moitié. MM. Moulson et Scarth • lui firent aussi des ouvertures sur la base d’un partage égal entre eux trois et la direction à la charge d’Owen. Enfin, celui-ci se décida en faveur de Chorlton Twist Company, à Manchester. Cet établissement dépendait à la fois de la maison Borrowdale et Atkinson, de Londres, et de la maison Barton, de Manchester. Owen entra comme associé et partagea la direction avec John Atkinson, frère d’un des associés.
- p.25 - vue 24/768
-
-
-
- 26
- LE DEVOIR
- L’ancienne et importante maison Borrowdale et Atkinson était réputée pour l’excellence de ses produits ; Owen, de son côté,, passait pour le plus habile filateur de la contrée; ces deux conditions contribuèrent à assurer la prospérité de la nouvelle association. Celle-ci obtint bientôt, pour ses produits, des prix plus élevés, et réalisa des bénéfices de plus en plus satisfaisants. Owen entrevoyait de nouveau devant lui un brillant avenir.
- IV
- Première collaboration aux lois protectrices des classes ouvrières
- Owen n’était pas homme à s’enfermer exclusivement dans des spéculations commerciales; son activité d’esprit le portait à étudier toutes choses. Il habitait Manchester depuis quelques années, et Manchester était déjà un grand centre de culture intellectuelle en même temps qu’un centre d’affaires. La ville comptait deux Sociétés d’hommes instruits : Manchester Litterary ancl Philosophical Society et Manchester Collège Society. Owen fut élu membre de la première et dans les séances se lia avec des hommes tels que le docteur Percival, président; John Laiton, qui devint un éminent philosophe; le docteur Ferrier, auteur de la Théorie des apparitions et autres ouvrages, etc., etc.
- Owen avait de 20 à 25 ans à l’époque dont nous parlons. De quelles capacités naturelles, de quel amour de l’étude devait-il être doué, pour avoir pu se mettre en état de participer, si jeune, aux délibérations et aux travaux de ses savants collègues, lui qui avait quitté l’école de son village avant d’avoir achevé sa dixième année et qui, depuis, avait donné une si grande part de son temps et de ses pensées aux questions de commerce et d’industrie! Cependant, il -en fut ainsi. Les
- p.26 - vue 25/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 27
- faits établissent qu’il fournit régulièrement des rapports qui prirent une place importante dans les publications de the Litterary and philosophical Society. Ses collègues l’estimaient beaucoup et tenaient grand compte de ses avis.
- Ce fut au sein de cette même Société que commença l’agitation qui prépara et amena la loi sur les manufactures, votée em 1802. Le système d’apprentissage en vigueur avant cette loi soulevait une foule d’inconvénients.
- Les enfants pauvres et abandonnés de leurs parents tombaient à la charge des paroisses. Pour s’en débarrasser, celles-ci les livraient aux manufactures dès l’âge de sept ans, quelquefois même plus jeunes ! L’alimentation, le logement et le traitement général de ces pauvres petits étaient tels que des maladies graves naissaient et se propageaient dans les centres industriels.
- En janvier 1796, la question fut portée devant le Manchester Board of Health (Conseil d’hygiène). Le docteur Percival fut chargé du rapport. Robert Owen, très au courant des abus commis dans les manufactures, aida le docteur dans son travail. Après avoir relevé un grand nombre de faits, le rapport concluait au projet d’une loi sur l’appz’entissage. Ce fut sur ce rapport que s’appuya le premier ministre, Robert Peel, lorsqu’il soutint la loi qui fut votée en 1802 par la Chambre des Communes.
- Robert Owen se préparait ainsi au rôle qu’il devait jouer dans l’amélioration des conditions de travail et d’existence des classes laborieuses.
- Rencontre de Robert Owen et de Robert Fulton
- Un fait à noter et qui se produisit en 1794, pendant le séjour d’Owen à Manchester, fut sa rencontre avec
- p.27 - vue 26/768
-
-
-
- 28
- LE DEVOIR
- Robert Fulton. Tous deux se trouvèrent logés au n° 8, Brazenose Street. Fulton était alors pauvre et inconnu. Il raconta à Owen qu’il avait inventé une machine à draguer les canaux et à enlever plus rapidement et plus économiquement les terres ; mais il lui avoua aussi qu’il n’avait aucune chance de tirer parti de son invention, parce que les dépenses préliminaires et les trais des brevets avaient épuisé toutes ses ressources.
- Owen, dont l’esprit était ouvert à tous les progrès, fournit généreusement l’argent nécessaire pour que Fulton pût se rendre à Gloucester, afin d’y obtenir la concession du creusement partiel d’un canal alors en adjudication.
- Peu de temps après, Owen et Fulton formèrent le projet de s’associer. Les mémoires d’Owen reproduisent la minute de ce projet d’acte, mais aucune suite n’y fut donnée.
- Ils étaient jeunes tous deux et ne possédaient qu’un capital insuffisant. Fulton rencontra l’appui d’un financier plus riche que son ami ; Owen, lui aussi, trouva en même temps, dans une industrie qu’il connaissait à fond et où il s’était fait une réputation méritée, l’emploi de ses facultés et l’espérance d’une grande fortune.
- C’est alors qu’il fut chargé de la direction de Chorl-ton Twist Company. Ils allèrent donc chacun de son côté, sans que leur séparation affaiblit en rien leur amitié réciproque.
- VI
- Mariage de Robert Owen et de Miss Dale. Achat des usines de Lanark
- Dans sa nouvelle fonction de directeur de « Chorlton Twist Company, » Robert Owen était chargé non-seulement de la direction de la fabrication du fil, mais encore de la vente des produits manufacturés par l’usine;
- p.28 - vue 27/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 29
- il eut à faire beaucoup de voyages et à voir personnellement les clients de la maison. C’est alors qu’il comprit combien il avait été heureusement inspiré quand il avait mis son nom sur les bobines de filés fins, produits sous sa direction. Rien n’aurait pu le mieux faire connaître et mieux lui faciliter les affaires ultérieures.
- Parmi les villes qu’il visita, se trouvait Glascow. A son premier voyage, en 1797, il avait alors 26 ans, un incident se produisit, qui devait avoir une grande influence sur sa vie : il rencontra inopinément dans une rue une personne avec laquelle il était en relation à Manchester. Cette personne, Miss Spear, accompagnait une jeune fille, Miss Dale, fille de M. David Dale, un grand fila-teur chez qui Miss Spear se trouvait en visite. Owen fut présenté.
- Au cours de la conversation amenée par cette rencontre fortuite, Miss Dale demanda à Robert Owen s’il avait vu les chûtes de la Clyde et Lanark Coton Mills, rétablissement de son père.
- Owen répondit négativement et ajouta qu’il serait heureux de faire cette visite. Miss Dale lui offrit alors une lettre d’introduction pour son oncle qui dirigeait l’usine. Owen accepta et se rendit à Lanark.
- L’établissement comprenait quatre filatures et un village primitif admirablement groupés sur les bords de la Clyde. Des coteaux boisés l’encadraient; l’eau serpentait dans une charmante vallée ; l’aspect était des plus poétiques. Aussi le paysage fit-il une impression profonde sur l’âme de Robert Owen.
- « De tous les sites que j’ai rencontrés, » dit-il à l’ami qui l’accompagnait, « c’est celui-ci que je préférerais pour tenter une expérience dont j’ai formé depuis longtemps le projet, et que je voudrais bien avoir l’occasion de mettre en pratique. » Il ne savait pas alors que son désir était sur le point de se réaliser.
- De retour à Glascow, il se présenta chez M. Dale afin
- p.29 - vue 28/768
-
-
-
- 30
- LE DEVOIR
- de remercier Miss Dale pour l’agréable voyage qu’elle lui avait procuré. Il arriva précisément au moment où la jeune fille se rendait à la promenade et sollicita la faveur de l’accompagner, puis celle de pouvoir la revoir encore.
- Ses voyages périodiques l’appelaient souvent en Ecosse; il eut ainsi l’occasion de retourner plusieurs fois à Glascow et de revoir Miss Dale qui, accompagnée de ses soeurs, fit avec lui un certain nombre de promenades. Leur intimité s’en augmenta au point qu’Owen se hasarda à faire une proposition de mariage. Ses avances ne furent pas repoussées, mais à la condition expresse qu’il obtiendrait le plein consentement de M. Dale.
- Comment obtenir ce consentement ?
- Owen a peint lui-même sa vive inquiétude à cette question embarrassante.
- M. Dale, propriétaire de grands établissements manufacturiers et commerciaux dans diverses parties de l’Ecosse et banquier à Glascow, était un homme remarquable à plus d’un titre. Son caractère élevé et sa haute situation commerciale, faisaient considérer sa fille comme un des plus beaux partis de l’ouest de l’Ecosse. Owen, étranger à la région, n’était point riche, bien qu’il fût en voie de le devenir. Il sentait très bien qu’on l’interrogerait sur sa position et comprenait que ses réponses ne pouvaient être tenues pour bien satisfaisantes. Aussi cherchait-il un moyen d’aborder cette difficile question, sans engager trop vivement son amour-propre. Enfin, un prétexte pour obtenir une entrevue avec M. Dale se présenta inopinément à son esprit. M. Dale était d’un âge avancé et se sentait probablement surchargé de travail, Owen avait entendu dire que Lanark était à vendre. Saisissant ce propos, il sollicita une andience du riche manufacturier.
- Introduit auprès de lui, il lui demanda si les bruits
- p.30 - vue 29/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 31
- qui couraient touchant son intention de vendre Lanark avaient quelque fondement. M. Date répondit affirmativement, mais il ajouta qu’il jugeait son interlocuteur trop jeune pour pouvoir se charger d’une entreprise aussi importante. Owen fit observer qu’il avait des associés plus âgés que lui et que les capitaux ne leur manqueraient pas. M. Dale réfléchit un instant, puis il demanda à Owen s’il avait visité les usines de Lanark? Owen répondit qu’il les avait parcourues sans en examiner tous les détails, a Eh bien, » dit le vieillard, « je vous engage à y retourner pour tout voir, tout examiner; puis, rentrez à Manchester, faites part de vos projets à vos associés et s’ils partagent vos vues, je suis prêt à entrer en négociation avec eux pour la cession de la propriété. »
- L’expédient imaginé par Robert Owen prit ainsi la tournure d’une véritable affaire industrielle; et, comme il était déjà très attaché à Miss Dale, il résolut de faire tout son possible pour réussir dans cette opération, sachant bien que pour obtenir la main de la jeune fille, il fallait d’abord mener à bien les négociations commencées. Il s’empressa de communiquer ses projets à Miss Dale elle-même, car les deux jeunes gens s’entendaient à merveille. Il partit ensuite pour Lanark éloigné de Glascow d’une trentaine de milles.
- Après s’être parfaitement renseigné sur l’état actuel des usines, avoir supputé les possibilités d’agrandissement qu’elles offraient et tout examiné attentivement, Owen retourna à Manchester.
- Le rapport très détaillé qu’il fit à ce sujet, fut adressé par lui à ses co-associés : MM. Barrowdale et Atkinson, de Londres, et MM. Barton, de Manchester. Ces messieurs, qui connaissaient la sagacité commerciale d’Owen, et savaient qu’il avait réussi dans ses diverses entreprises précédentes, firent à ses propositions un accueil favorable. Ils décidèrent d’ouvrir immédiatement
- p.31 - vue 30/768
-
-
-
- 32
- LE DEVOIR
- les négociations avec M. Date et désignèrent deux d’entre eux pour accompagner Owen à Glascow.
- Pendant cet intervalle, Miss Dale communiqua à son père les projets d’Owen, mais ce dernier, loin d’accepter cette alliance, la repoussa froidement en exprimant l’opinion qu’on n’entendrait probablement plus parler d’Owen et que sa proposition d’acquérir Lanark n’avait été qu’un prétexte.
- Peu de jours après, Robert Owen et deux de ses associés : John Barton, de Manchester, et John Atkinson, de Londres, arrivèrent à Glascow. Tous les trois se présentèrent chez M. Dale et entamèrent les négociations. Le manufacturier fut agréablement surpris d’une visite qui dissipait les appréhensions qu’il avait pu concevoir sur Owen. Il pria ces messieurs de revenir le lendemain en leur promettant d’avoir obtenu alors les renseignements dont il avait besoin.
- Les maisons Barrowdale-Atkinson, de Londres, et Barton, de Manchester, avaient une haute réputation dans le monde commercial; les renseignements furent donc favorables; aussi, lorsque les trois acquéreurs se présentèrent au jour convenu, M. Dale leur dit : « Je suis disposé à traiter avec vous pour la terre, le village et les usines de Lanark, mais je suis embarrassé pour en fixer le prix. C’est mon frère et une autre personne qui administrent pour moi cette propriété, je n’y vais que rarement, mes occupations principales me retenant à Glascow; mais, » ajouta-t-il, « M. Owen connaît mieux que moi la valeur de cette propriété; je voudrais qu'il nous fixât le prix qu’il jugerait convenable de lui donner. »
- Un peu revenu de la surprise que causait cette question inattendue et après avoir un moment réfléchi, Owen répondit : « D’après l’inspection générale que j’ai faite de l’établissement, mon estimation est que 1,500,000 fr.
- p.32 - vue 31/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 33
- payables par annuités de 75,000 fr. en vingt ans, seraient un prix équitable pour les deux parties. »
- M. Dale passait pour un homme franc et honnête; il n’est point douteux qu’ayant eu l’intention de vendre, il n’eùt arrêté dans sa pensée la somme qu’il voulait obtenir. Son appréciation concordait-elle avec celle d’Owen? Probablement, car il répliqua immédiatement : « Si tel est votre avis et si vos amis l’approuvent, j’accepterai votre proposition. » Les deux associés d’Owen ayant consenti, le marché fut conclu séance tenante, et Lanark passa des mains de David Dale à celles des nouveaux acquéreurs.
- Il fut convenu que les nouveaux propriétaires entre* raient en possession immédiate des établissements, mais un léger incident survint : Au centre du village se trouvait deux maisons ayant chacune un jardin : l’une était habitée par les administrateurs de l’usine, l’autre servait de lieu de villégiature aux filles de M. Dale; elles s’y trouvaient en ce moment-là. M. Dale offrit de faire évacuer immédiatement la maison, mais
- sa proposition fut accueillie par d’unanimes protesta-
- %
- tions, ce qui permit aux jeunes filles de séjourner à Lanark six semaines encore à la grande joie d’Owen.
- Cinquante ans plus tard, il écrivait à ce sujet : « Miss Dale et moi nous avions ainsi de fréquentes occasions de nous voir; car nous faisions souvent avec ses sœurs de bonnes et longues promenades, dans ce beau paysage, sur les bords de la Clyde, et le temps que nous y consacrions s’écoulait à notre entière satisfaction. » Pourtant M. Dale n’avait pas encore sanctionné les projets d’union caressés par Owen et par sa fille; mais, avec le temps, toutes les difficultés s’aplanirent, et le roman commercial se dénoua en 1799 par un heureux mariage. Owen avait alors 28 ans.
- La cérémonie fut si simple et si intime, que pour la raconter rien ne vaut le récit d’Owen ; « Notre mariage
- 3
- p.33 - vue 32/768
-
-
-
- 34
- LE DEVOIR
- eut lieu dans la maison de M. Dale, Charlotte Sreet, près de la promenade de Glascow, où avait eu lieu notre première entrevue. La cérémonie, si l’on peut l’appeler de ce nom, célébrée conformément au rite écossais sur les mariages, me surprit grandement.
- )) Nous fûmes mariés par le révérend M. Balfour, un vieil ami de M. Dale, quoique M. Balfour appartînt à l’église régulière d’Ecosse, tandis que M. Dale était le chef d’une secte dissidente et indépendante.
- » Les jeunes sœurs de la mariée lui servirent de demoiselles d’honneur.
- » M. Balfour nous invita à nous lever, adressa à chacun de nous la question d’usage, et sans ajouter un mot de plus, dit : «En ce cas, vous êtes mariés; vous pouvez vous asseoir. »
- Plus tard, M. Balfour expliqua à Robert Owen que la cérémonie était généralement plus longue et que l’usage était de faire aux jeunes époux une allocution sur leurs devoirs respectifs, mais qu’il n’avait pas cru devoir s’y conformer pour une enfant de M. Dale, celui-ci étant un homme dont les conseils et les exemples ne laissaient rien à désirer.
- Après leur mariage, Owen et sa femme partirent pour Manchester; mais, de concert avec lui, ses associés décidèrent qu’il résiderait en Ecosse comme associé-directeur des nouveaux établissements. Il retourna donc à Lanark et se prépara à y mettre à exécution ses projets de réformes.
- (A suivre).
- Aug. Fabre.
- p.34 - vue 33/768
-
-
-
- CHRONIQÜE PARLEMENTAIRE
- 35
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les habitations à bon marché. — Les Caisses de
- secours et de retraite des mineurs. — Les droits
- de succession et la caisse des retraites.
- Depuis notre dernière chronique deux importants projets de loi intéressant le monde des travailleurs sont devenus définitifs : le projet de loi sur les habitations à bon marché et le projet de loi modifiant la loi du 29 juin 1894, sur les caisses de secours et de retraite des ouvriers mineurs.
- La première loi a surtout pour but, d’encourager la construction de maisons salubres a bon marché, soit par des particuliers, soit par des sociétés, en vue de les louer ou de les vendre par payements fractionnés à des ouvriers ou employés.
- Des comités composés de 9 à 12 personnes, désignées par le conseil général et par le préfet, pourront être établis partout où ils seront nécessaires en vue de favoriser la construction et l’amélioration de ces maisons.
- Ces comités pourront recevoir des dons et legs et des subventions de l’Etat, des départements et des communes. Ils procéderont aux enquêtes, ouvriront des concours, distribueront des prix, des encouragements pécu-nières, etc.
- Tous les règlements relatifs aux habitations à bon marché seront élaborés par un Conseil supérieur institué au Ministère du Commerce.
- Un article de loi fixe, d’après la population des communes, la valeur des immeubles qui pourront jouir des avantages concédés aux habitations dites à bon marché : affranchissement de l’impôt foncier et de l’impôt des portes et fenêtres pendant cinq ans ; facilités accordées pour le paiement des droits de mutation ; exemption du timbre et des droits d’enregistrement en ce qui touche les actes constitutifs des associations de construction ; exemption de la patente, en ce qui touche ces sociétés, etc.
- Passons maintenant à un autre ordre dfidée.
- Les bureaux de bienfaisance, hospices et hôpitaux
- p.35 - vue 34/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 30
- pourront, avec l’autorisation du préfet, employer le cinquième de leur patrimoine à la construction des habitations en question ainsi qu’en prêts hypothécaires intéressant cette œuvre.
- La Caisse des dépôts et consignations est également autorisée à- disposer du cinquième de la réserve provenant de l’emploi des fonds des caisses d’épargne, en obligations négociables des sociétés de construction et des sociétés de crédit ayant pour objet de faciliter l’achat ou la construction des maisons à bon marché.
- Une combinaison nouvelle permet, en outre, à la Caisse d’assurance en cas de décès, de garantir, à la mort de l’assuré, aux acquéreurs qui se libèrent au moyen d’annuités, le paiement des annuités à échoir.
- Enfin une disposition fort intéressante a trait à plusieurs dérogations faites au code civil au cas où le conjoint, ou l’un des enfants d’un acquéreur décédé, occupe l’habitation à bon marché.
- Dans la presse, la loi dont nous venons d'analyser les dispositions principales, accueillie avec faveur par quelques journaux, simplement enregistrée par d’autres, a provoqué ailleurs critiques ou railleries ; critiques des individualistes outranciers qui n’admettent ni institution patronale, ni intervention de l’Etat, même lorsque cette intervention se borne, comme dans le présent cas, à susciter l’initiative individuelle, à l’encourager, à faciliter son œuvre ; railleries des socialistes qui ne se font généralement aucune idée du rôle social de l’habitation, et n’en conçoivent l’usage, sinon la propriété, qu’à un point de vue très individualiste.
- Mais les premiers n’ont en réalité aucun représentant à la Chambre ; quant aux socialistes, ils n’ont fait aucune opposition à l’adoption de la loi.
- La Chambre, qui avait eu l’initiative de la loi, a fait siçnnes les modifications apportées par le Sénat au texte qu’elle avait adopté.
- Cela valait mieux que de lui faire recommencer entre le Palais Bourbon et le Luxembourg, le petit jeu de navette habituel aux projets d’une certaine importance.
- Plus tard, rien ne sera plus facile que d’en combler les lacunes et que d’obvier aux inconvénients qu’elle pourra présenter.
- p.36 - vue 35/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 37
- Un exemple de la facilité avec laquelle s’opèrent les réparations reconnues nécessaires nous est offert par l’adoption, sans discussion, tant à la Chambre qu’au Sénat, du projet de loi modifiant la loi relative aux Caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs.
- Il est vrai que les modifications ou plus exactement les rectifications, ne portaient que sur deux points, et qu’elles étaient impérieusement commandées par les circonstances.
- Aux termes de l’article 24 de la loi du 29 juin, cette loi devait être appliquée dans toute la France, le 1er janvier J 895. Or, le 6 novembre dernier, la Chambre était saisie d’un projet de loi présenté par M. Barthou, ministre des travaux publics, et demandant que le délai primitivement fixé pour l’application fut prorogé au 1er juin 1895.
- Ce retard était motivé par les difficultés particulières que présente la transformation des anciennes institutions, difficultés résultant de ce que les caisses créées par certaines exploitations et qui vivaient d’arrérages, au jour le jour, n’ont pas de ressources capitalisées pour assurer soit les pensions en cours d’acquisition, soit même les pensions acquises.
- L’application de la loi réclamait la transformation de 65 caisses intéressant 85.000 ouvriers. Sur ce nombre, au bout de quatre mois, 25 seulement comprenant 42.000 ouvriers ont achevé et même d’une manière encore incomplète, les formalités préparatoires à la résolution de principe à prendre.
- Comme le législateur a laissé aux intéressés le soin de s’entendre entre eux pour résoudre au mieux les nombreuses difficultés soulevées par l’établissement d’une organisation unique en remplacement des institutions si variées qui régissaient antérieurement les associations minières, le ministre jugeait indispensable le délai qu’il réclamait pour l’application de la loi.
- D’autre part, on sait que les parties intéressées, à défaut d’entente directe, sont autorisées à recourir à une Commission arbitrale, dont un règlement d’administration en date du 25 juillet précise le mode de fonctionnement.
- Mais ce recours, aux termes de la loi du 29 juin, ne
- p.37 - vue 36/768
-
-
-
- 38
- LE DEVOIR
- pouvait être obtenu qu’à la majorité absolue des inscrits.
- , Les difficultés qu’a rencontrées sur ce point encore l’application de la loi, ont amené le ministre à proposer de fixer pour l’avenir cette majorité à la moitié des votants, le chiffre de ceux-ci devant atteindre dans ce cas le quart des électeurs inscrits.
- Les conditions du vote pour l’entente entre les intéressés, ou pour le recours à la Commission arbitrale constituent une innovation du plus grand intérêt et qui, pour nous servir des expressions employées par le ministre dans le discours qu’il prononçait en installant la Commission arbitrale, « ne laisse pas d’être hardie sous certains rapports. »
- « La majorité des ouvriers régulièrement exprimée et constatée dans les formes fixées par le règlement d’administration publique du 25 juillet engage leur universalité ; et cette majorité peut, si elle s’entend avec l’exploitant, substituer légalement un nouveau règlement, un nouveau contrat à l’ancien, par une véritable novation qui s’impose à tous comme si chacun l’avait acceptée, ce nouveau règlement établissant pour l’avenir les moyens de servir les pensions acquises et de régler les droits en cours d’acquisition. »
- La création d’une Caisse de retraites ouvrières n’est pas près d’être décidé par la Chambre, puisque les grandes lignes du projet ne sont pas même encore arrêtées par la Commission de prévoyance et d’assistance chargée de l’examiner.
- Mais dès maintenant la question des retraites ouvrières est liée à celle du budget de 1895, qui comporte l’inscription d’un million et demi, en vue d’étendre les subventions accordées aux sociétés de secours mutuels.
- Cette subvention n’était accordée jusqu’ici qu’aux sociétés de secours mutuels fondées en vue à la fois de la maladie et de la retraite. La Commission du budget, d’accord en cela avec la Commission de préyoyance, propose de comprendre dans la subvention de l’Etat les sociétés ne se consacrant qu’aux retraites.
- M. Bourgeois, au nom delà Commission de prévoyance, dont il est le président, demande l’inscription au bud-
- p.38 - vue 37/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 39
- get de 1895 d’une somme de deux millions destinée à augmenter les pensions de retraite des travailleurs.
- La prétention est bien modeste.
- « Il résulte, dit-il, des calculs faits avec une approximation qui paraît suffisante, que la somme de deux millions permettra de bonifier un nombre de pensions à peu près égal au nombre des retraités de 70 ans. D’où, en fait, la fixation provisoire de cet âge qui devra, dans les années suivantes, être abaissé successivement jusqu’à 65,( 60 et 55 ans.
- » La commission a décidé, en outre, que les bonifications ne seraient accordées., que sous les conditions ci-dessous :
- » 1° Si le pensionnaire a au moins soixante-dix ans.
- » 2° Si le chiffre de sa pension, bonification comprise, ne dépasse pas 360 francs par an.
- » 3° S’il a fait des versements de primes pendant dix années au moins.
- 4° S’il ne possède pas d’ailleurs, en dehors de ladite pension de retraite, des ressources personnelles s’élevant en capital à 2.500 francs ou en revenu viager à 200 francs au moins. »
- Il faut remarquer que l’indication de l’âge de 70 ans constitue, dans la pensée de la Commission, une disposition purement provisoire. Son but étant de commencer dès 1895, sans une dépense trop considérable, la pratique des bonifications, elle a naturellement proposé d’en limiter le bénéfice, pour ce premier exercice, aux plus âgés des retraités. Environ 33.000 retraités seraient ainsi appelés à bénéficier d’une subvention.
- Deux millions pour les vieux travailleurs de 70 ans dans un budget de trois millards et demi, où figurent des centaines de millions destinés à faire périr au Ton-kin, au Soudan, à Madagascar les jeunes gens qu’on arrache à 1 atelier ou à la charrue. C’est peu.
- Et cependant pour M. Bourgeois, et espérons-le pour tout le monde, le crédit qu’il demande doit être considéré comme « l’aurore de l’œuvne nouvelle des retraites ouvrières. »
- Le Trésor est pauvre, le budget est en déficit, car si la progression des recettes a été grande, la progression des dépenses a été plus considérable encore.
- Il est temps que la Chambre se conforme au vœu
- p.39 - vue 38/768
-
-
-
- 40
- LE DEVOIR
- tant de fois exprimé par le pays : Des économies ! des réformes !
- Des économies ?
- « Chaque fois que j’ai tenté de supprimer un poste d’ingénieur, » disait naguère le ministre des travaux publics, « une délégation du Parlement est venue me prier de n’en rien faire. »
- De son côté le ministre de la justice, au cours delà discussion du budget de son département, déclarait que la réforme judiciaire, par la réduction du nombre des cours et tribunaux, avait pour principal obstacle les intérêts locaux.
- C’était la condamnation du scrutin d’arrondissement prononcée par deux membres d’un cabinet qui fit jadis les plus énergiques efforts, efforts malheureusement couronnés de succès d’ailleurs, en faveur du maintien du mode actuel de scrutin.
- Des réformes ? Il a bien fallu s’y résigner.
- Le gouvernement a présenté un projet de loi établissant un nouveau tarif des droits de succession.
- Hélas ! ce n’est qu’un moyen fiscal ajouté à tant d’autres mesures du môme genre.
- Le dépôt de ce projet qui a fait couler des flots d'encre et des torrents d’éloquence, aura toutefois le résultat de faire progresser l’idée de l’hérédité nationale, si amplement développée par Godin dans la République clu Travail.
- Il a bien fallu, en effet, faire la justification du droit de l'Etat sur les biens des personnes au moment où s’ouvre leur succession, si l’on n’a pas compris, comme il devait l’être, l’exercice de ce droit.
- D’autre part, un des effets de la loi sera pour le Trésor un boni de 36 millions environ, lorsque la nouvelle législation sera dans le plein effet de son fonctionnement.
- Or, pour l’avenir, l’intention du ministre des finances est, — réserve faite de l’assentiment final de la Chambre — de s’entendre avec la commission parlementaire de prévoyance pour rechercher dans quelle mesure ce boni à provenir des droits de succession pourrait être affecté à la dotation de la caisse des retraites ouvrières en voie d’élaboration, ou d’une autre œuvre de même nature,
- p.40 - vue 39/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 41
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- SUISSE
- La réglementation internationale du travail
- Le Conseil national (Assemblée législative), dans sa séance du 5 décembre, a voté une motion engageant le Conseil fédéral (ministère), à reprendre des négociations pour aboutir à une entente internationale pour la protection des ouvriers.
- On se rappelle que la Suisse avait déjà pris, à cet effet, en 1890, l’initiative d’une Co'nférence internationale qui devait se tenir à Berne dans le courant de l’année, lorsque le jeune empereur d’Allemagne publia ses fameux rescrits qui aboutirent à la Conférence de Berlin.
- Les partisans de la législation internationale du travail ne sont pas découragés par l’échec de la Conférence de Berlin.
- Au cours de la discussion qui a précédé le vote du 5 décembre, M. Decurtins, l’un des auteurs du projet de 1890, en attribuant cet échec à des rivalités entre grandes puissances, a exprimé l’avis qu’une nouvelle Conférence, dans un pays neutre, pourrait avoir actuellement des résultats beaucoup plus positifs. Ce qui le confirme dans cette opinion, c’est que plusieurs pays ont édicté des dispositions nouvelles* pour la protection des ouvriers. Sur plusieurs points, travail du dimanche: travail de nuit, travail des femmes et des enfants, etc., etc., on pourrait s’entendre. La question du travail des adultes ne lui semble pas aussi facile à résoudre. Mais il suffirait d’un commencement, et sur les points mentionnés, une entente serait possible.
- ***
- FRANCE
- Les Soupes populaires
- Il est une forme de l’assistance qui a pris à Paris une extension notable et semble avoir conquis la sym-
- p.41 - vue 40/768
-
-
-
- 42
- LE DEVOIR
- pathie publique. C’est la création de comités ou de sociétés dits des « Soupes populaires. »
- M. Paul Brousse, conseiller municipal socialiste, estime que la philanthropie et la charité privée peuvent à cet égard fournir d’utiles indications, mais qu’elles ne sont pas suffisamment outillées lorsqu’il s’agit d’unifier, de généraliser, de contrôler les œuvres les plus utiles. Cette tâche incombe aux pouvoirs publics, C’est ainsi que les principales branches de l’assistance sont devenues, par leur extension, des services communaux et départementaux.
- Par ses agents, par les locaux qui lui appartiennent, par les instruments de contrôle qui lui permettent d’éviter les doubles emplois, la ville de Paris est bien placée, suivant l’honorable conseiller municipal, pour tenter pendant cet hiver, une expérience de ce genre.
- Dans ce but, il a soumis au conseil municipal de la capitale, un projet d’organisation pour la distribution à titre gratuit de soupes et, si possible, d’autres aliments chauds. Un crédit de 150,000 francs serait affecté à cet objet.
- La proposition de M. Brousse a été prise en considération par le conseil municipal
- * * *
- La participation dans les industries minières
- Parmi les vœux émis par les conseils généraux au cours de la session d’août, nous relevons le suivant, qui émane du conseil général de l’Isère :
- « Que le projet de révision de la loi sur les mines respecte les droits des propriétaires de la surface et leur concède comme précédemment un droit de tréfonds sur le produit de la mine, et qu’en outre tout propriétaire dépossédé par l’exploitation soit indemnisé au double de la valeur de son terrain;
- » Que les droits de police générale des municipalités soient étendus à la surveillance des mines, sous le rapport de la salubrité et de la sécurité publique;
- » Que les communes partagent avec l’Etat les redevances annuelles dues sur le produit net des mines en exploitation sur leur territoire ;
- » Que les dispositions de la Caisse des retraites assu-
- p.42 - vue 41/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 43
- rent une pension alimentaire à tout mineur ayant vingt-cinq années de services, sans condition d’âge, et qu’une retraite proportionnelle puisse être assurée à quinze années de service;
- » Que la loi oblige les industries minières, comme les sociétés coopératives, à organiser pour leurs employés et ouvriers la participation aux bénéfices, quand il en restera, après payement des intérêts légaux et le solde des dépenses faites et après avoir fait la part des fonds de réserve. »
- * * *
- ANGLETRRE La Chambre des Lords
- De tous les discours prononcés par lord Rosebery au sujet de la Chambre des lords à la suite des conflits entre les deux Chambres que nous avons fait connaître, il résulte que le premier ministre considère la Chambre des lords actuelle, composée en grande partie de tories, comme un danger national et même comme une provocation à la révolution. Le désir du gouvernement serait de proposer, à la prochaine session, à la Chambre des communes, une résolution affirmant les privilèges de la Chambre des communes contre une Chambre irresponsable, et déclarant que, dans le cas d’une divergence entre les deux Chambres, les communes doivent l’emporter sur les lords. Cette résolution montrerait que le gouvernement et les communes sont d’accord pour réviser la Constitution dans le sens de la suprématie de la Chambre élective, et si la Chambre des lords ne tenait aucun compte de cette résolution, le gouvernement ferait appel au pays, non pour supprimer la dualité du pouvoir législatif, mais pour empêcher une assemblée purement héréditaire d’annuler la représentation nationale au profit du parti tory.
- La nationalisation du sol
- Une conférence dite « de la nationalisation du sol, » a été tenue à Londres par les délégués de la Land Nationalisation Society, de YEnglish Land Restoration League, de la Scottish Land Reform Union, etc., réunis sous la
- p.43 - vue 42/768
-
-
-
- 44
- LE DEVOIR
- présidence du révérend Stewart Headlam. Elle a adopté trois résolutions principales- : la première déclare que le temps est venu pour la nation britannique d’affirmer son droit de contrôler les revenus du sol ; la seconde proteste contre l’aliénation du sol déjà nationalisé et invite le Parlement à conférer législativement aux autorités locales des pouvoirs compulsatoires pour l’acquisition de n’importe quel terrain situé dans les limites de leur autorité et utilisable pour le bien public; la troisième, enfin, recommande l’adoption d’un impôt du sol au taux de 20 %, avec pleine liberté pour les autorités d’acheter ou de taxer.
- Au sujet de la seconde résolution, le Daily Chronicle remarque que le local govemment act. est déjà une application du principe qu’elle suppose, puisque les conseils électifs des paroisses institués par cette loi ont des pouvoirs étendus d’expropriation agraire.
- Invitée à se prononcer sur l’opportunité, de n’envoyer que des socialistes purs siéger au Parlement, la même conférence a répondu par 35 non contre 29 oui.
- L’indemnité parlementaire
- A la suite d’une entrevue avec le comité parlementaire des Trades-Unions, le gouvernement s’est engagé à présenter un projet de loi attribuant une indemnité aux députés à la Chambre des communes.
- Le comité parlementaire et lord Rosebery étaient tombés d’accord sur le chiffre de 300 livres (soit 7,500 fr:)
- En ce qui concerne la mise des frais électoraux à la charge de l’Etat ou des circonscriptions, également réclamée par le comité, le ministre a fait observer que si on la résolvait de la manière que désirent les trades-unionistes, cela entraînerait presque infailliblement l’adoption du système du second tour de scrutin.
- Faisons remarquer au sujet de ce second desiderata, que les frais électoraux sont tels, en Grande-Bretagne et même en Irlande, que nombre de candidats ne peuvent, faute de fortune suffisante, s’offrir au choix de leurs concitoyens. Il existe bien un « Act » fixant à 12,500 francs par circonscription de 7,000 électeurs, plus 750 francs par 1,000 électeurs ou fractions de 1,000, les
- p.44 - vue 43/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 45
- dépenses électorales des candidats ; mais elles sont toujours bien supérieures à cette somme, par le fait des libations en usage.
- Les deux vœux formulés par les Trades-Unions, s’inspirent donc du principe de la démocratisation du mandat représentatif. A ce titre, nous souhaitons vivement leur prompte réalisation.
- BELGIQUE L’amnistie repoussée
- Des actes de violence ont été commis en 1886 et en 1893 pendant les grèves organisées pour la revendication du suffrage universel. Si le peuple avait eu l’arme légale du suffrage universel pour faire valoir ses griefs, il n’eût pas été amené à employer la violence; si l’on avait décrété plus tôt le suffrage universel, les tristes évènements de Mons et de Charleroi ne seraient pas arrivés.
- Tels sont les arguments qu’a fait valoir M. Anseele, en faveur de la demande d’amnistie déposée par les socialistes à la Chambre belge.
- L’amnistie a été repoussée par 79 voix contre 41.
- * * *
- Le suffrage universel a envoyé par 45,000 voix, à la Chambre, M. Brenen (de Mons), détenu pour faits de grèves.
- p.45 - vue 44/768
-
-
-
- 46
- LÈ DEVOIR
- LA QUESTION I3E LA PAIX
- Appel aux nations en faveur de la paix
- Le sixième Congrès universel de la Paix réuni à Anvers et comptant dans son sein des représentants de la plupart des pays d’Europe, ainsi que des délégués des Etats-Unis d’Amérique, nous a chargés d’adresser un appel pressant à tous ceux qui désirent voir s’établir le règne de la paix sur la terre et de la bienveillance parmi les hommes.
- La voix de la raison et de l’humanité proteste de jour en jour plus hautement contre les charges militaires exagérées et les appréhensions que la Paix armée impose aux peuples.
- Aujourd’hui les Sociétés et les Groupes de la Paix sont en Europe au nombre de plus de cent, des pétitions dans le sens de leur programme ont été couvertes de centaines de mille signatures et dans presque tous les Parlements il s’est formé des sections de la Conférence interparlementaire dont les délégués déterminent chaque année les questions à soumettre par eux aux Chambres, en vue d’une consolidation des rapports de justice entre les Etats.
- Tous ces éléments s’efforcent d’un commun accord de rendre les guerres toujours plus improbables et d'écarter autant que possible les malentendus et les préventions qui les font naître. Par une propagande active ils s’adressent à cet effet à l’opinion publique, dont l’appui sympathique est indispensable à la réalisation de toute grande pensée d’avenir.
- La paix entre les peuples civilisés n’est plus seulement une aspiration du cœur, une idée philanthropique : elle est un besoin impérieux et le résultat des progrès de la civilisation.
- Les nécessités politiques et morales qui portent les peuples d’une même origine et divisés en petits Etats à s’unir entre eux pour former ces grandes unions nationales qui sont une des conquêtes de notre siècle, engageront aussi dans un prochain avenir les nations d’un
- p.46 - vue 45/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 47
- même continent à s’unir pour la représentation et la défense de leurs intérêts communs. Les congrès de tous genres, les conventions internationales pour l’hygiène, pour les chemins de fer, les télégraphes, la navigation, les postes, la monnaie, etc., signalent les tendances cle notre époque vei's de plus larges combinaisons d'intérêts.
- C’est pourquoi les idées belliqueuses perdent chaque année du terrain. Les masses sentent par intuition que chaque guerre laisse après elle un triste héritage de sang, de servitude et de barbarie, tandis que la paix contient en germe la solution de tous les différends, dans le sens de la justice et de l’équité pour tous.
- Les Gouvernements même les moins accessibles aux idées modernes ont compris quelles sont ces nouvelles aspirations et ils ne perdent pas une occasion de se déclarer partisans de la paix et des rapports de bon voisinage. On n’a pas oublié entre autres les sgmpa-thies exprimées à la Finance par les puissants monarques d’Europe quand le Chef respecté de la République française est tombé sous le poignard d’un assassin.
- Donc, pas d’hésitation dans la lutte contre la, guerre, quels que soient les obstacles que rencontre encore sur son chemin la cause de l’union des peuples !
- La bête humaine qui vivait de haine et de sang n’est pas encore morte en nous tous, et trop de gens sont encore intéressés à la faire revivre en ouvrant la perspective de nouvelles guerres futures.
- Voir dans le peuple voisin l’odieux étranger et dans l’étranger l’ennemi, — rappeler d’anciens griefs qu’un intérêt commun devrait effacer, — rechercher des intentions hostiles derrière des actes inofïensifs, — enfler les moindres incidents, — jeter à chaque instant l’alarme dans les populations par des nouvelles inexactes ou complètement fausses, tels sont les procédés dont les hommes politiques et les journaux se servent trop souvent encore et qui retardent l’avènement d’une paix durable en Europe.
- Combattre ces artifices — opposer aux anciennes préventions de l’ignorance et de la haine les idées justes et saines qui sont le résultat de la civilisation et de la science, — répéter sans cesse autour de soi que la guerre perpétue les litiges au lieu de les résoudre et que plu-
- p.47 - vue 46/768
-
-
-
- 48
- LE DEVOIR
- tôt que de recourir à des batailles sanglantes, ruineuses pour les vainqueurs comme pour les vaincus, il vaut mieux demander à l’arbitrage des solutions pacifiques et définitives, — voilà le programme commun des Sociétés de la Paix et les idées dont s’est inspiré le récent Congrès d’Anvers.
- Tout récemment encore, un ministre d’un grand mérite, le comte Kalnoky, a fait appel aux Congrès de la Paix pour qu’ils s’efforcent de détruire les fausses alarmes qui surgissent à l’état chronique dans une certaine presse. C’est ce qu’ont toujours fait les Congrès et les Sociétés de la Paix; mais pour que leur œuvre soit efficace et qu’elle porte tous les fruits qu’on peut en attendre, il est absolument nécessaire que les éléments sains des populations, qui seront prépondérants dans tous les Etats quand ils le voudront, unissent leurs efforts en vue d’une puissante action commune.
- Alors, mais seulement alors, les peuples pourront voir l’avenir sans appréhension ; le présent se dépouillera pour eux des angoisses dont souffrent l’industrie, le commerce, l’agriculture, sacrifiés à des armements monstrueux et menacés par un paupérisme croissant, alors que des milliers de millions de francs s’engouffrent dans l’abîme sans fond du militarisme.
- Nous faisons donc un pressant appel aux nombreux amis de la paix qui jusqu’à présent ont pu se croire isolés, et nous leur disons : « Affirmez vos idées humanitaires! Faites la guerre à la guerre! Entrez dans nos Sociétés largement ouvertes, et le siècle ne finira pas sans qu’un souffle bienfaisant soit venu chasser les sombres nuages qui menacent aujourd’hui les Etats, les familles et les individus! »
- Anvers, le 20 novembre 1894.
- PAR. MANDAT DU SIXIÈME CONGRÈS UNIVERSEL DE LA PAIX :
- Le Président, Le Secrétaire général,
- Houzeau Lehaie. H. La Fontaine.
- *
- + *
- L’arbitrage
- L’Angleterre et le Portugal ont très sagement décidé de régler leurs différends africains par la voie de l'arbitrage*
- p.48 - vue 47/768
-
-
-
- LÀ QUESTION DE LA PAIX 49
- La question de la délimitation du Manicaland, territoire africain situé au sud du Zambèze, va, dit-on, être soumise à la décision du gouvernement italien, qui aurait déjà désigné son arbitre dans la personne du comte Vigliani.
- •* * *
- Dans un récent traité entre les Pays-Bas et le Portugal, au sujet de l’île de Pimot, se trouve une clause d’arbitrage d’après laquelle la commission appelée à se prononcer sur une question d’application ou d’interprétation du traité, sera composée d’un nombre égal de membres choisis par les parties contractantes et d’un sur-arbitre nommé par ces membres. Ce traité est principalement l’œuvre des deux ministres des affaires étrangères, MM. Ribeiro et van Fienhoven.
- L’œuvre pacifique
- La Revue socialiste, dirigée depuis la mort de M. Benoit Malon, par M. Georges Renard, professeur de l’Université de Lausanne, très dévouée aux idées de paix et de justice, a publié dans son numéro d’octobre un excellent compte-rendu du Congrès d’Anvers et une étude sur l’œuvre de la Paix au xixme siècle, par M. Elie Ducommun, complétée dans le numéro de novembre, par un article sur l’union interparlementaire.
- p.49 - vue 48/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 50
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- GRANDE-BRETAGNE L’élection des conseils de paroisse
- La loi du 5 mars portant création de conseils de paroisses avait fixé au 4 décembre la « nomination, » c’est-à-dire la présentation des candidatures de ceux qui sollicitent le mandat paroissial, et au 17 décembre les élections proprement dites, s’il y avait lieu.
- Pour les conseils de districts ruraux, la « nomination » devait avoir lieu le 5 décembre et les élections complémentaires les 15, 17, 18 et 19 décembre.
- Voici comment on procède à ces « nominations : »
- Les électeurs se réunissent dans un local, neuf fois sur dix la salle d’école, et là chacun a le droit de se lever pour proposer un candidat ; si cette candidature est appuyée par un autre électeur, elle devient valable sans autre formalité. Vient ensuite l’élection proprement dite qui a lieu à mains levées.
- Si la majorité des membres présents est favorable au candidat proposé et que les adversaires ne demandent pas qu’il y ait scrutin, le candidat est considéré comme élu.
- Dans le cas contraire, il est procédé au scrutin secret quelques jours après.
- Les élections ont eu lieu aux dates que nous venons d’indiquer.
- En outre de l’innovation qu’elles consacraient, la création en Angleterre de vingt-trois mille conseils environ, elles ont été surtout caractérisées par la participation au vote pour la première fois de toute une catégorie de femmes, les femmes mariées.
- La plupart des journaux français ont commis à ce propos une double erreur en annonçant que pour la première fois ce jour-là la femme anglaise était investie du droit de suffrage et en ajoutant que la femme mariée seule était appelée à l’exercer.
- p.50 - vue 49/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 51
- La vérité est que depuis nombre d’années déjà, pour tout ce qui touche au gouvernement local, c’est à-dire pour les municipalités urbaines, les conseils de districts, les bureaux scolaires et d’assistance publique, et depuis quelques années pour les conseils de Comté, les femmes anglaises non mariées jouissent de leurs droits électoraux, dans tous les cas où elles figurent sur le rôle des contributions locales à titre de contribuables.
- En 1892, le nombre total des femmes enregistrées comme électeurs locaux était de 800.325 dont 298.126 pour les conseils municipaux et 502.199 pour les conseils de Comtés.
- La loi du 5 mars a considérablement agrandi le cercle de leurs attributions électorales par la création des conseils paroissiaux et grossi leur contingent par l’adjonction des femmes mariées.
- * * *
- PAYS DIVERS Les femmes sténographes
- La question de l’intervention des femmes dans la sténographie a été examinée par le dernier Congrès général des sténographes Scandinaves.
- Un avocat de la cour supérieure du Danemark, M. Svend Hogsbro, a présenté, à ce sujet, un rapport qui tend à reconnaître aux femmes des aptitudes à la sténographie et à leur accorder la possibilité d’obtenir des emplois de sténographes.
- Le Danemarck est le premier pays où la question ait été à peu près résolue. Pour la première fois, il y a quatorze ans, une femme passa l’examen de sténographe auxiliaire au Parlement, fut reçue première et refusée à cause de son sexe. Quatre ans après, une nouvelle concurrente, reçue seconde, fut admise et appointée.
- A l’heure actuelle, le service sténographique au Parlement danois compte quatre femmes employées comme auxiliaires. Il est question de les admettre à l’emploi de sténographes titulaires.
- En Finlande, autre pays Scandinave, deux femmes ont obtenu un engagement de sténographes parlementaires, Cette année et depuis longtemps des femmes sont em-
- p.51 - vue 50/768
-
-
-
- 52
- LE DEVOIR
- ployées pour la transcription des notes sténographi-ques.
- En Norwège, une seule femme, Mlle Louise Sparre, est employée comme sténographe auxiliaire au Storthing.
- En Suède, aucune femme n’a jusqu’ici pénétré au Parlaient en qualité de sténographe, mais à Stockolm, miss Beskow, a monopolisé toute la sténographie privée et l’enseignement de la sténographie.
- Il existe en Allemagne 37 associations féminines pour la sténographie qui ont formé 4.127 femmes sténographes.
- Celles-ci n’ont pu jusqu’à présent obtenir aucune situation officielle.
- Il en est de même en Angleterre, où cependant les femmes détiennent un certain nombre d’emplois publics.
- Par contre, les maisons de commerce où les femmes sont employées en qualité de sténographes sont maintenant nombreuses. Les femmes obtiennent d’ailleurs, en Angleterre, de belles situations de reporters et ne manquent pas d’occasions d’exercer avec profit leur talent de sténographe.
- Aux Etat-Unis, grâce à l’acte fédéral du 12 juillet 1879 qui a supprimé toutes distinctions de sexe pour les emplois bureaucratiques, 6105 femmes font partie de l’Administration centrale de Washington, et réussissent généralement mieux que les hommes dans les concours pour l’obtention du titre de sténographe officiel.
- Il va sans dire que la plupart des femmes journalistes, aux Etats-Unis, où elles sont très nombreuses, connaissent la sténographie.
- La conclusion du rapport de M. Svend Hogsbro est que les femmes sont en général fort aptes à prendre des notes sténographiques sous la dictée ; mais d’après lui les femmes sténographes ne possèdent point les connaissances politiques nécessaires à l’emploi de sténographe.
- Qu’à cela ne tienne : elles ne tarderont pas à se mettre au courant des choses politiques.
- # * *
- ETATS-UNIS
- Les femmes avocats
- Il y a aujourd’hui aux Etats-Unis cent cinquante huit femmes inscrites au barreau de vingt-trois Etats, non
- p.52 - vue 51/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE 53
- compris le district de Colombie qui en compte onze pour lui seul.
- Douze femmes ont obtenu leur inscription au barreau de la cour suprême des Etats-Unis.
- Le Congrès fédéral des Etats-Unis, par une loi du 15 février 1879, a décidé que « toute femme qui aura plaidé à la barre de la plus haute cour d’un Etat, d’un territoire ou d’un district de Colombie pendant l’espace de trois ans, et qui aura mérité l’estime de la cour par sa capacité et son caractère, pourra être admise à plaider devant la cour suprême des Etats-Unis. »
- Un Congrès de femmes-avocats a été tenu il y a quelque temps à New-York pour protester contre la mauvaise volonté de leurs confrères mâles pour la communication des dossiers des affaires qu’elles peuvent avoiÉ à plaider contre eux.
- p.53 - vue 52/768
-
-
-
- 54
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l'Académie française
- (Suite)
- En même temps la dame approcha de ses lèvres un petit sifflet en argent et elle en tira un son aigu.
- Je cessai de jouer aussitôt, me demandant pourquoi elle sifflait ainsi : était-ce pour me dire que je jouais mal ou pour me faire taire?
- Arthur, qui voyait tout ce qui se passait autour de lui, devina mon inquiétude.
- — Maman a sifflé pour que les chevaux se remettent en marche, dit-il.
- En effet, le bateau qui s’était éloigné de la berge commençait à filer sur les eaux tranquilles du canal; entraîné par les chevaux, l’eau clapotait contre la carène, et de chaque côté les arbres fuyaient derrière nous éclairés par les rayons obliques du soleil couchant.
- — Voulez-vous jouer? demanda Arthur.
- Et, d’un signe de tête, appelant sa mère auprès de lui, il lui prit la main et la garda dans les siennes, pendant tout le temps que je jouai les divers morceaux que mon maître m’avait appris.
- XII
- MON PREMIER AMI
- La mère d’Arthur était anglaise, elle se nommait madame Milligan; elle était veuve et Arthur était son seul enfant, — au moins son seul enfant vivant, car elle avait eu un fils aîné, qui avait disparu dans des conditions mystérieuses.
- A l’âge de six mois, cet enfant avait été perdu ou volé, et jamais on n’avait pu retrouver ses traces. Il est vrai qu’au moment où cela était arrivé, madame
- p.54 - vue 53/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 55
- Milligan n’avait pas pu faire les recherches nécessaires. Son mari était mourant et elle-même était très gravement malade, n’ayant pas sa connaissance et ne sachant rien de ce qui se passait autour d’elle. Quand elle était revenue à la vie, son mari était mort et son fils avait disparu. Les recherches avaient été dirigées par M. James Milligan, son beau-frère. Mais il y avait cela de particulier dans ce choix, que M. James Milligam avait un intérêt opposé à celui de sa belle-sœur. En effet, son frère mort sans enfants, il devenait l’héritier de celui-ci. Ses recherches n’aboutirent point : en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, il fut impossible de découvrir ce qu’était devenu l’enfant disparu.
- Cependant, M. James Milligan n’hérita point de son frère, car sept mois après la mort de son mari, madame Milligan mit au monde un enfant, qui était le petit Arthur.
- Mais cet enfant chétif et maladif ne pouvait pas vivre, disaient les médecins; il devait mourir d’un moment à l’autre, et ce jour-là, M. James Milligan devenait enfin l’héritier du titre et de la fortune de son frère aîné, car les lois de l’héritage ne sont pas les mêmes dans tous les pays, et en Angleterre elles permettent, dans certaines circonstances, que ce soit un oncle qui hérite au détriment d’une mère.
- Les espérances de M. James Milligan se trouvèrent donc retardées par la naissance de son neveu, elles ne furent pas détruites; il n’avait qu’à attendre.
- Il attendit.
- Mais les prédictions des médecins ne se réalisèrent point : Arthur resta maladif; il ne mourut pourtant pas ainsi qu’il avait été décidé; les soins de sa mère le firent vivre; c’est un miracle qui, Dieu merci, se répète assez souvent.
- Vingt fois on le crut perdu, vingt fois il fut sauvé ; successivement, quelquefois même ensemble, il avait eu toutes les maladies qui peuvent. s’abattre sur les enfants.
- En ces derniers temps, s’était déclaré un mal terrible qu’on appelle coxalgie, et dont le siège est dans la hanche. Pour ce mal, on avait ordonné les eaux sulfureuses, et Madame Milligan était venue dans les Pyré-
- p.55 - vue 54/768
-
-
-
- 56
- LE DEVOIR
- nées. Mais après avoir essayé des eaux inutilement, on avait conseillé un autre traitement qui consistait à tenir le malade allongé, sans qu’il pût mettre le pied à terre.
- C’est alors que Madame Milligan avait fait construire à Bordeaux le bateau sur lequel je m’étais embarqué.
- Elle ne pouvait pas penser à laisser son fils renfermé dans une maison, il y serait mort d’ennui ou de privation d’air : Arthur ne pouvant plus marcher, la maison qu’il habiterait devait marcher pour lui.
- On avait transformé un bateau en maison flottante avec chambre, cuisine, salon et vérandah. C’était dans ce salon ou sous cette vérandah, selon les temps, qu’Arthur se tenait du matin au soir, avec sa mère à ses côtés, et les paysages défilaient devant lui, sans qu’il eût d’autre peine que d’ouvrir les yeux.
- Ils étaient partis de Bordeaux depuis un mois, et après avoir remonté la Garonne, ils étaient entrés dans le canal du Midi ; par ce canal, ils devaient gagner les étangs et les canaux qui longent la Méditerranée, remonter ensuite le Rhône, puis la Saône, passer de cette rivière dans la Loire jusqu’à Briare, prendre le canal de ce nom, arriver dans la Seine et suivre le cours du fleuve jusqu’à Rouen, où ils s’embarqueraient sur un grand navire pour rentrer en Angleterre.
- Bien entendu, ce ne fut pas dès le jour de mon arrivée que j’appris tous ces détails sur Madame Milligan et sur Arthur ; je ne les connus que successivement, peu à peu, et si je les ai groupés ici, c’est pour l’intelligence de mon récit.
- Le jour de mon arrivée, je fis seulement connaissance de la chambre que je devais occuper dans le bateau qui s’appelait le Cygne. Bien qu’elle fût toute petite, cette chambre, deux mètres de long sur un mètre à peu près de large, c’était la plus charmante cabine, la plus étonnante que puisse rêver une imagination enfantine.
- Le mobilier qui la garnissait consistait en une seule commode, mais cette commode ressemblait à la bouteille inépuisable des physiciens, qui renferme tant de choses. Au lieu d’être fixe, la tablette supérieure était mobile, et quand on la relevait, on trouvait sous elle un lit complet, matelas, oreiller, couverture. Bien entendu, il n’était pas très large, ce lit, cependant il était assez
- p.56 - vue 55/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 57
- grand pour qu’on y fût très bien couché. Sous ce lit était un tiroir garni de tous les objets nécessaires à la toilette. Et sous ce tiroir s’en trouvait un autre divisé en plusieurs compartiments, dans lesquels on pouvait ranger le linge et les vêtements. Point de tables, point de sièges, au moins dans la forme habituelle, mais contre la cloison, du côté de la tète du lit, une planchette qui, en s’abaissant, formait table, et du côté des pieds, une qui formait chaise.
- Un petit hublot percé dans le bordage et qu’on pouvait fermer avec un verre rond, servait à éclairer et à aérer cette chambre.
- Jamais je n’avais rien vu de si joli, ni de si propre ; tout était revêtu de boiseries en sapin verni, et sur le plancher était étendue une toile cirée à carreaux noirs et blancs.
- Mais ce n’étaient pas seulement les yeux qui étaient charmés.
- Quand, après m’être déshabillé, je m’étendis dans le lit, j’éprouvai un sentiment de bien-être tout nouveau pour moi ; c’était la première fois que des draps me flattaient la peau, au lieu de me la gratter ; chez mère Bar-berin je couchais dans des draps de toile de chanvre raides et rugueux ; avec Vitalis nous couchions bien souvent sans draps sur la paille ou sur le foin, et quand on nous en donnait dans les auberges, mieux aurait valu, presque toujours, une bonne litière ; comme ils étaient fins, ceux dans lesquels je m’enveloppais ; comme ils étaient doux, comme ils sentaient bon ! et le matelas, comme il était plus moelleux que les aiguilles de pin sur lesquelles j’avais couché la veille ! Le silence de la nuit n’était plus inquiétant ; l’ombre n’était plus peuplée, et les étoiles que je regardais par le hublot ne me disaient plus que des paroles d’encouragement et d’espérance.
- Si bien couché que je fusse dans ce bon lit, je me levai dès le point du jour, car j’avais l’inquiétude de savoir comment mes comédiens avaient passé la nuit.
- Je trouvai tout mon monde à la place où je l’avais installé la veille et dormant comme si ce bateau eût été leur habitation depuis plusieurs mois. A mon approche, les chiens s’éveillèrent et vinrent joyeusement me demander leur caresse du matin. Seul, Joli-Cœur, bien
- p.57 - vue 56/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- qu’il eût un œil à demi-ouvert, ne bougea pas, mais ïl se mit à ronfler comme un trombone.
- Il n’y avait pas besoin d’un grand effort d’esprit pour comprendre ce que cela signifiait : M. Joli-Cœur, qui était la susceptibilité en personne, se fâchait avec une extrême facilité, et une fois fâché, boudait longtemps. Dans les circonstances présentes, il était peiné que je ne l’eusse pas amené dans ma chambre, et il me témoignait son mécontentement par ce sommeil simulé.
- Je ne pouvais pas lui expliquer les raisons qui m’avaient obligé, à mon grand regret, de le laisser sur le pont, et, comme je sentais que j’avais, du moins en apparence, des torts envers lui, je le pris dans mes bras, pour lui témoigner mes regrets par quelques caresses.
- Tout d’abord, il persista dans sa bouderie, mais bientôt, avec sa mobilité d’humeur, il pensa à autre chose, et par sa pantomime, il m’expliqua que si je voulais aller me promener avec lui à terre, il me pardonnerait peut-être.
- Le marinier que j’avais vu la veille au gouvernail était déjà levé et s’occupait à nettoyer le pont : il voulut bien mettre la planche à terre, et je pus descendre dans la prairie avec ma troupe.
- En jouant avec les chiens et avec Joli-Cœur, en courant, en sautant les fossés, en grimpant aux arbres, le temps passe vite; quand nous revînmes, les chevaux étaient attelés au bateau et attachés à un peuplier sur le chemin du halage : ils n’attendaient qu’un coup de fouet pour partir.
- J’embarquai vite; quelques minutes après, l’amarre qui retenait le bateau à la rive fut larguée, le marinier prit place au gouvernail, le haleur enfourcha son cheval, la poulie dans laquelle passait la remorque grinça; nous étions en route.
- Quel plaisir que le voyage en bateau! les chevaux trottaient sur le chemin de halage, et, sans que nous sentissions un mouvement, nous glissions légèrement sur l’eau; les deux rives boisées fuyaient derrière nous, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui du remous contre la carène dont le clapotement se mêlait a la sonnerie des grelots que les chevaux portaient à leur cou.
- p.58 - vue 57/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 59
- Nous allions, et penché sur le bordage, je regardais les peupliers qui, les racines dans l’herbe fraîche, se dressaient fièrement, agitant dans l’air tranquille du matin leurs feuilles toujours émues; leur longue file, alignée selon la rive, formait un épais rideau vert qui arrêtait les rayons obliques du soleil, et ne laissait venir à nous qu’une douce lumière tamisée par le branchage.
- De place en place, l’eau se montrait toute noire, comme si elle recouvrait des abîmes insondables ; ailleurs, au contraire, elle s’étalait en nappes transparentes qui laissaient voir des cailloux lustrés et des herbes veloutées.
- J’étais absorbé dans ma contemplation, lorsque j’entendis prononcer mon nom derrière moi.
- Je me retournai vivement : c’était Arthur qu’on apportait sur sa planche ; sa mère était près de lui.
- — Vous avez bien dormi? me demanda Arthur, mieux que dans les champs ?
- Je m’approchai et répondis en cherchant des paroles polies que j’adressai à la mère tout autant qu’à l’enfant.
- — Et les chiens? dit-il.
- Je les appelai, ainsi que Joli-Cœur; ils arrivèrent en saluant et Joli Cœur en faisant des grimaces, comme lorsqu’il prévoyait que nous allions donner une représentation.
- Mais il ne fut pas question de représentation, ce jourdà.
- Madame Milligan avait installé son fils à l’abri des rayons du soleil; et elle s’était placée près de lui.
- — Voulez-vous emmener les chiens et le singe, me dit-elle, nous avons à travailler.
- Je fis ce qui m’était demandé, et je m’en allai avec ma troupe, tout à l’avant.
- A quel travail ce pauvre petit malade était-il donc propre?
- Je vis que sa mère lui faisait répéter une leçon, dont elle suivait le texte dans un livre ouvert.
- Etendu sur sa planche, Arthur répétait sans faire un mouvement.
- Ou plus justement, il essayait de répéter, car il hésitait terriblement, et ne disait pas trois mots couramment; encore bien souvent se trompait-il,
- p.59 - vue 58/768
-
-
-
- 60
- LE DEVOIR
- Sa mère le reprenait avec douceur, mais en même temps avec fermeté.
- — Vous ne savez pas votre fable, dit-elle.
- Cela me parut étrange de l’entendre dire vous à son fils, car je ne savais pas alors que les Anglais ne se servaient pas du tutoiement.
- — Oh ! maman, dit-il d’une voix désolée.
- — Vous faites plus de fautes aujourd’hui que vous n’en faisiez hier.
- — J’ai tâché d’apprendre.
- — Et vous n’avez pas appris.
- — Je n’ai pas pu.
- — Pourquoi?
- — Je ne sais pas... parce que je n’ai pas pu... Je suis malade.
- — Vous n’êtes pas malade de la tête; je ne consentirai jamais à ce que vous n’appreniez rien, et que, sous prétexte de maladie, vous grandissiez dans l’ignorance.
- Elle me paraissait bien sévère, madame Milligan, et cependant elle parlait sans colère et d’une voix tendre.
- — Pourquoi me désolez-vous en n’apprenant pas vos leçons ?
- — Je ne peux pas, maman, je vous assure que je ne peux pas.
- Et Arthur se prit à pleurer.
- Mais madame Milligan ne se laissa pas ébranler par ses larmes, bien qu’elle parût touchée et même désolée, comme elle l’avait dit.
- — J’aurais voulu vous laisser jouer ce matin avec Rémi et avec les chiens, continua-t-elle, mais vous ne jouerez que quand vous m’aurez répété votre fable sans faute.
- Disant cela, elle donna le livre à Arthur et fit quelques pas, comme pour rentrer dans l’intérieur du bateau, laissant son fils couché sur sa planche.
- Il pleurait à sanglots, et de ma place j’entendais sa voix entrecoupée.
- Comment madame Milligan pouvait-elle être sévère avec ce pauvre petit, qu’elle paraissait aimer si tendrement? s’il ne pouvait pas apprendre sa leçon, ce n’était pas sa faute, c’était celle de la maladie sans doute.
- Et elle allait donc disparaître sans lui dire une bonne parole.
- p.60 - vue 59/768
-
-
-
- • SANS FAMILLE 61
- Mais elle ne disparut pas ; au lieu d’entrer dans le bateau, elle revint vers son fils.
- — Voulez-vous que nous essayions de l’apprendre ensemble? dit-elle.
- Alors elle s’assit près de lui, et reprenant le livre, elle commença à lire doucement la fable, qui s’appelait : Le Loup et le jeune Mouton; après elle, Arthur répétait les mots et les phrases.
- Lorsqu’elle eût lu cette fable trois fois, elle donna le livre à Arthur en lui disant d’apprendre maintenant tout seul, et elle rentra dans le bateau.
- Aussitôt Arthur se mit à lire sa fable, et de ma place où j’étais resté, je le vis remuer les lèvres.
- Il était évident qu’il travaillait et qu’il s’appliquait.
- Mais cette application ne dura pas longtemps; bientôt il leva les yeux de dessus son livre, et ses lèvres remuèrent moins vite, puis tout à coup elles s’arrêtèrent complètement.
- Il ne lisait plus, et ne répétait plus.
- Ses yeux, qui .erraient çà et là, rencontrèrent les miens.
- De la main je lui fis un signe pour l’engager à revenir à sa leçon.
- Il me sourit doucement comme pour me dire qu’il me remerciait de mon avertissement, et ses yeux se fixèrent de nouveau sur son livre.
- Mais bientôt ils se relevèrent et allèrent d’une rive à l’autre du canal.
- Comme ils ne regardaient pas de mon côté, je me levai et ayant ainsi provoqué son attention, je lui montrai son livre.
- Il le reprit d’un air confus.
- Malheureusement , deux minutes après , un martin-pêcheur, rapide comme une flèche, traversa le canal à l’avant du bateau, laissant derrière lui un rayon bleu.
- Arthur souleva la tête pour le suivre.
- Puis quand la vision fut évanouie, il me regarda.
- Alors m’adressant la parole :
- — Je ne peux pas, dit-il, et cependant je voudrais bien.
- Je m’approchai :
- — Cette fable n’est pourtant pas bien difficile, lui dis-je4
- Oh ! si, bien difficile, au contraire.
- — Elle m’a paru très facile ; et en écoutant votre maman la lire, il me semble que je l’ai retenue.
- p.61 - vue 60/768
-
-
-
- 62
- LE DEVOIR
- Il se mit à sourire d’un air de doute.
- — Voulez-vous que je vous la dise ?
- — Pourquoi, puisque c’est impossible.
- — Mais non, ce n’est pas impossible ; voulez-vous que j’essaye ? prenez le livre.
- Il reprit le livre et je commençai à réciter ; il n’eut à me reprendre que trois ou quatre fois.
- — Comment, vous la savez ! s’écria-t-il.
- — Pas très bien , mais maintenant je crois que je la dirais sans faute.
- — Comment avez-vous fait pour l’apprendre ?
- — J’ai écouté votre maman la lire, mais je l’ai écoutée avec attention sans regarder ce qui se passait autour de nous.
- Il rougit et détourna les yeux ; puis après un court moment de honte :
- — Je comprends comment vous avez écouté, dit-il, et je tâcherai d’écouter comme vous ; mais comment avez-vous fait pour retenir tous ces mots qui se brouillent dans ma mémoire ?
- Comment j’avais fait ? Je ne savais trop, car je n’avais pas réfléchi à cela : cependant je tâchai de lui expliquer ce qu’il me demandait en m’en rendant compte moi-même.
- — De qui s’agit-il dans cette fable ? dis-je. D’un mouton. Je commence donc à penser à des moutons. Ensuite je pense à ce qu’ils font : « Des moutons étaient en sûreté dans leur parc. » Je vois les moutons couchés et dormant dans leur parc puisqu’ils sont en sûreté, et les ayant vus je ne les oublie plus.
- — Bon, dit-il, je les vois aussi : « Des moutons étaient en sûreté dans leur parc. » J’en vois des blancs et des noirs ; je vois des brebis et des agneaux. Je vois même le parc : il est fait de claies.
- — Alors vous ne l’oublierez plus ?
- — Oh ! non!
- — Ordinairement qui est-ce qui garde les moutons ?
- — Des chiens.
- — Quand ils n’ont pas besoin de garder les moutons, parce que ceux-ci sont en sûreté, que font les chiens ?
- <— Ils n’ont rien à faire.
- (A suivre)
- p.62 - vue 61/768
-
-
-
- assurances mutuelles
- 63
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1894
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes Subvention de la Société 2.404 45f 399 80 3.657 80
- Malfaçons et divers Dépenses 853 55] 2.769 60
- Boni en octobre 888 20
- Section des Dames Cotisations des mutualistes Subvention de la Société • 424 50] 141 70 566 20
- Divers Dépenses » »») 491 30
- Boni en octobre.
- 74 90
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 4.244 69j
- Intérêts des comptes-courants et du 8.321 69
- titre d’épargne................. 4.077 »»'
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs.............. 4.903 95j
- 18 — provisoires.................. 1.327 20/
- Nécessaire à la subsistance.......... 2.221 30\ 9.391 40
- Allocat. aux familles des réservistes.. 442 50(
- Divers, appointements, médecins, etc. 496 45]
- Déficit en octobre.......... 1.069 71
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes 567 65 j
- Subvention de la Société 137 »))( 704 65
- Divers » »)))
- Dépenses 625 18
- Boni en octobre 79 47
- R É S U M É
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 octobre 1894.. 34.204 »))
- » individuelles » » 15.030 45
- Dépenses 49.234 45
- )> )) 53.016 58
- Excédent des dépenses sur les recettes.,._________3.782 13
- p.63 - vue 62/768
-
-
-
- 64
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE 1894
- Naissances :
- 18 Novembre. Langlet Lucie-Marguerite, fille de Langlet
- Adolphe et de Poulain Marie;
- 26 — Olivier Cidalice, fille de Olivier Arsène et
- de Parmentier Louise ;
- 27 — Louchet Suzanne-Maria, fille de Louchet
- Augustin et de Bray Maria.
- Décès :
- 30 Novembre. Enfant mort-né de Govin Henri et de
- Béquet Palmyre,
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7, — 368.
- p.64 - vue 63/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 65
- DOCUMENTS POUR MB BIOGRAPHE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN (*)
- (Suite)
- Le discours que nous reproduisons ci-dessous lut donné — au cours de la série de conférences inaugurée par André Godin en 1877, — par M. T., un des rares hommes qui ont apprécié le fondateur du Familistère de son vivant. M. T. appartenait à la magistrature. Il vint de son plein gré vivre au Familistère pendant cinq ans, aidant André Godin pour qui il avait la plus vive amitié à régler ses affaires litigieuses et aussi à arrêter définitive* ment les statuts de l’Association. C’est à ce même M. T. que nous avons fait allusion dans notre numéro d’août 1893, page 451.
- Le discours que nous allons reproduire — résumant les enseignements donnés par Godin dans les conférences ayant trait spécialement à l’Association et aidant à saisir l’état moral du personnel à qui Godin s’adressait, — nous a paru avoir sa place toute marquée au rang des documents pour une biographie complète du fondateur du Familistère.
- Conférence du Vendredi 30 Novembre 1877
- FAITE PAR M. T.
- (( Mesdames et Messieurs,
- » Depuis le début de ses conférences, à plusieurs reprises, M. Godin a demandé le concours de personnes de bonne volonté qui consentissent à partager avec lui la charge de faire les conférences dans lesquelles, avec tant de persévérance et de sollicitude, il cherche à
- (1) Lire Le Devoir depuis le mois de mars 1891.
- p.65 - vue 64/768
-
-
-
- 66
- LE DEVOIR
- vous instruire de ce qui concerne votre plus grand intérêt.
- » C’est pour répondre à cet appel que je me présente devant vous, désirant tout à la fois éviter à M. Godin au moins le travail d’une conférence, et vous faire voir, par mon exemple, qu’il n’est pas impossible de prendre la parole, quand on en a la bonne volonté. Veuillez donc m’apporter toute votre bienveillance, afin que d’autres soient encouragés à venir vous parler à leur tour.
- » Il convient à l’objet dont je veux vous entretenir ce soir, de jeter un regard rétrospectif sur les conférences faites par M. Godin. depuis quelques mois, afin de bien préciser la route que nous avons suivie ensemble.
- » Le 29 mars dernier, jour qui doit s’inscrire dans les fastes du Familistère, M. Godin libre, enfin, des entraves qui s’opposaient à l’exécution de ses projets, s’est empressé de vous informer qu’il allait jeter les bases légales de l’Association que depuis si longtemps il voulait fonder avec vous, et, qu’en vue de cette œuvre, il allait vous initier aux grands principes qui l’avaient guidé lui-même et qui devaient vous animer à votre tour pour mettre l’Association en pratique.
- » Dans plus de trente conférences, M. Godin a développé devant nous les principes de la science sociale.
- «.Rattachant cette question à la philosophie la plus haute, M. Godin vous a d’abord fait concevoir ce qu’était le monde avant l’apparition de l’homme, puis comment l’être humain à son origine, à peine supérieur à l’animal, avait vécu des produits de la chasse et de ceux du sol au milieu des plus grandes difficultés; comment les sociétés primitives s’étaient formées et avaient bientôt donné à la force et à la violence un tel pouvoir que les petits et les faibles n’avaient plus été sous leurs mains que des gagne-pains et des souffre-douleurs ,
- p.66 - vue 65/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 67
- dont on disposait avec moins d’égerds que nous ne le faisons aujourd’hui pour les animaux.
- » Suivant le lent progrès des ôges; M. Godin vous a fait voir comment l’esclavage antique avait été remplacé par le servage, condition dans laquelle le travailleur était encore complètement à la merci du possesseur de la terre; vous avez vu comment de cette position de serf attaché à la glèbe, le travailleur avait enfin atteint la condition du salariat où nous le trouvons aujourd’hui. Certainement, une part plus grande que celle d’autrefois est faite maintenant aux travailleurs; mais M. Godin s’est attaché à vous faire comprendre que le salaire n’était pas encore la justice pour l’ouvrier, puisque le patron peut absorber pour son seul profit presque tous les produits du travail, tandis qu’à son côté les ouvriers, qui contribuent à créer ces richesses, peuvent demeurer dans le dénuement.
- » C’est après l’exposition de ces faits que M. Godin a ouvert et développé devant vous les principes de justice sur lesquels doivent reposer les sociétés dans l’avenir.
- » Vous montrant à leur début les idées sociales, il a rappelé comment même avant le Christ, la pensée d’amour, de fraternité entre les hommes avait trouvé des apôtres. Vous avez vu cette idée grandir à travers les âges, prendre un nouvel essor avec la découverte de l’imprimerie et bientôt s’enrichir du sentiment du droit et du devoir de chacun pour tous et de tous pour chacun. Ces idées ont pénétré partout et leur premier fruit a été de répandre le sentiment que la justice devait s’introduire dans la répartition des fruits de la terre et des produits du travail.
- » Entrant au cœur même de sa doctrine, M. Godin vous a démontré comment tout homme avait des droits au bien-être, et comment ces besoins naturels de l’être humain avaient pour conséquence le progrès des socié-
- p.67 - vue 66/768
-
-
-
- 68
- LE DEVOIR
- tés. S’élevant pins haut encore, il a recherché devant vous quel était le principe de ces idées d’amour, de justice et de liberté, et vous a fait voir qu’elles reposaient sur le principe de la vie même qui doit être respecté en nous comme en nos semblables, comme en tout ce qui existe, pour répondre aux volontés du Créateur. Telle est la loi du développement des sociétés.
- » Posant ensuite la question de solidarité humaine, M. Godin vous a montré en action la loi du travail; il vous a fait concevoir que toute œuvre d’un des membres du corps social a des conséquences pour tous les autres; que le progrès est le résultat des efforts communs du travailleur manuel produisant au jour le jour les moyens de la vie matérielle, et du travailleur de la pensée qui produit et mûrit les idées nouvelles, les inventions, les sciences et les arts qui font la civilisation ce qu’elle est.
- » C’est après avoir fait cette esquisse des progrès de l’humanité que M. Godin a cherché à vous faire saisir les moyens de réalisation des idées socialistes ayant pour but le bien-être du genre humain, et pouvant entrer immédiatement dans le cadre de l’organisation de nos sociétés. S’attachant toujours aux principes, et désireux de vous habituer à y recourir sans cesse, il a exposé comment cette organisation nouvelle des rapports entre les hommes était la traduction pratique de la vraie religion de l’humanité, de la religion de la vie qui, seule, anéantira la misère parmi nous.
- » Vous avez vu toutes les religions jusqu’ici prêcher le renoncement aux biens de ce monde, le détachement de toutes les affections terrestres, la résignation devant les maux qui nous accablent, M. G-odin, au contraire, vous a fait entendre la parole nouvelle, parole de vie et de progrès qui, s’appuyant sur le véritable amour de la vie humaine, montre que le premier des devoirs est de créer les éléments du bien-être pour l’humanité tout entière.
- p.68 - vue 67/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 69
- » Trouvant à ouvrir devant vous des horizons encore plus larges, M. Godin a exposé comment notre conduite ici-bas préparait les conditions de notre existence future; il vous a fait concevoir les réserves de l’avenir dans un langage que nul de vous n’a pu oublier.
- » Il ne m’est pas possible, dans cette conférence, de m’arrêter à tous les points qui mériteraient d’être signalés dans ce que vous a dit M. Godin, je ne puis que vous en faire embrasser rapidement l’ensemble ; et il me faut revenir maintenant aux moyens pratiques de la religion de la vie, c’est-à-dire à l’Association que vous êtes conviés à fonder et qui est déjà maintenant en voie de réalisation. Dès le mois d’août dernier, en effet, plus de cent Groupes et plus de trente Unions étaient constitués, et les Conseils d’Unions au mois de septembre, venaient couronner ces premiers éléments de l’organisation nouvelle. Au fur et à mesure de ces progrès, M. Godin vous donnait dans ses conférences les indications indispensables pour la mise en fonctions de tous ces Groupes, Unions et Conseils.
- » Aujourd’hui, cette organisation nouvelle commence à produire des résultats, les rapports s’établissent et se coordonnent entre les divers Groupes, Unions et Conseils; et le point important n’est plus que de bien saisir les conditions voulues pour le fonctionnement harmonique de ces différents corps.
- » Il est vrai que ce sujet mérite la plus sérieuse étude pour quiconque veut apporter à l’Association le concours indispensable qui assurera la vitalité de l’œuvre. Remarquez, en effet, que sur les trois cents personnes qui se sont réparties dans les Groupes, bien peu viennent ici recevoir, à côté de vous, les instructions sur lesquelles se fonde pourtant le succès de l’Association.
- » Ceux qui ne viennent pas aux conférences s’imaginent-ils qu’il suffit d’échanger dans les Groupes quel-
- p.69 - vue 68/768
-
-
-
- 70
- LE DEVOIR
- ques observations pour être en état de réaliser en plein l’œuvre considérable dont nous pouvons donner l’exemple au monde? Combien, s’il en est ainsi, leur erreur est grande! Vous le comprenez sans efforts, vous qui avez reçu les instructions de M. Godin, instructions sans lesquelles l’œuvre. entreprise n’eût pu faire le premier pas. Mais de même qu’elle n’eût pu se fonder en dehors de ces instructions, elle ne peut se soutenir et elle ne pourra se développer et acquérir la stabilité qu’en se basant sur la compréhension parfaite et la mise en pratique des idées qui ont été exposées devant vous depuis le commencement des conférences.
- » Que faire donc pour amener les deux tiers des membres inscrits qui ne viennent pas recevoir ces instructions indispensables au succès de l’œuvre commune, à mieux comprendre que la condition première qu’ils doivent remplir est d’acquérir la connaissance de leurs droits et de leurs devoirs dans l’Association même?
- » La plupart en ignorent le premier mot; comment dans ces conditions pourraient-ils apporter à l’œuvre un concours utile? Entre leurs mains, l’Association péricliterait bien vite et l’insuccès serait la conséquence de leur ignorance et de leur apathie. Il n’est pas possible de mettre en pratique un ordre social nouveau sans en faire l’étude.
- » A vous donc qui êtes les fidèles auditeurs de M. Godin et les plus intéressés au succès de l’œuvre, il appartient de vous faire vis-à-vis de vos co associés les apôtres de l’idée nouvelle, afin de les initier aux principes que vous possédez déjà et de faire que tous aient le sentiment exact des règles de conduite qui doivent guider chacun dans l’Association, Faire ainsi à vos frères les leçons qui leur sont indispensables est une mission qui importe trop au bien de tous pour que vous ayez quelque bon motif de vous y refuser.
- p.70 - vue 69/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 71
- Propager les enseignements de M. Godin, transmettre ga parole à ceux qui se privent eux-mêmes de venir l’entendre, est la condition indispensable du succès de l’œuvre que nous avons en vue. Pour transmettre ainsi vous-mêmes les instructions que vous avez reçues, le premier de vos soins doit être d’étudier à fond ce que vous devez communiquer aux autres.
- » Etudiez sous toutes ses faces le sujet sur lequel vous désirez appeler l’attention, mettez-vous bien en possession des principes dont toute question relève en cette matière ; puis, venez à l’occasion sans fausse bonté dire ici-même ce que vous jugez bon et utile. La timidité n’est qu’un enfantillage. Considérez les services que vous pouvez rendre en venant provoquer des éclaircissements sur les points demeurés obscurs pour vous dans les conférences de M. Godin, et parlez sans crainte.
- » Nul ne peut dans une conférence d’une heure, si attentif qu’il soit, saisir tous les détails de la pensée exposée, surtout quand cette pensée est nouvelle ; il faut donc revenir souvent sur les mêmes sujets, surtout si l’on veut se mettre en état de traiter soi-même la question devant les autres.
- » Remarquez que s’il vous convenait de venir à cette tribune demander les explications qui peuvent vous être nécessaires, vous n’êtes pas forcés pour cela de parler pendant une heure; vous pouvez prendre la parole pendant dix minutes si cela vous convient, puis céder le tour à un autre.
- » C’est là certainement une chose qu’il vous est facile de faire ; je vous en donne l’exemple ce soir ; et il ne manque pas de personnes parmi vous qui pourraient aussi bien ou mieux que moi venir parler devant vous.
- » Pour cela, il suffit de bien savoir à l’avance ce que l’on veut dire, on parle ensuite à l’aise. Nous ne sommes pas ici pour faire de la littérature, ce que nous cherchons c’est l’utilité, c’est la lumière pour tous.
- p.71 - vue 70/768
-
-
-
- 72
- LE DEVOIR
- » Pour bien vous mettre en état de remplir l’apostolat que je vous conseille, il vous faudra faire des lectures qui vous fourniront les moyens de comprendre plus profondément ce qu’avec tant de sollicitude M. Godin vous enseigne, et qui vous mettront en état d’instruire les autres. Vous pourrez par la lecture étudier chez vous et à votre heure ce qu’il vous importe de savoir. Les ouvrages publiés par M. Godin seront pour vous, dans ce but, du plus précieux usage.
- » Vous ne connaissez pas assez ses livres préparés pour vous mêmes et, certainement, vous avez dû ressentir depuis quelques mois la nécessité de les étui dier. Quel meilleur moyen pourriez-vous avoir pour connaître la pensée de M. Godin, pour l’approfondir, pour vous en imprégner, pour vous mettre en mesure de l’expliquer aux autres ?
- » Venir formuler, à la tribune, quelques passages de conférence pour demander des éclaircissements serait peut-être bien difficile pour vous, mais avec le livre la question se présente différemment. Vous pouvez à votre gré revenir sur le point qui vous intéresse, en chercher tous les aspects, en embrasser la solution dans tous ses détails, et rien ne vous arrête plus alors pour en parler en connaissance de cause.
- » Un des livres que vous pouvez ainsi consulter avec le plus de fruit en ce moment est celui intitulé : « Les socialistes et les droits du travail. » Le temps me manque pour vous exposer ce que vous pouvez trouver dans ce livre se rapportant aux conférences de M. Godin, mais le simple aperçu de ce que contient la table des matières suffira pour vous donner une idée du contenu du volume.
- )> Toutes les théories socialistes du passé sont passées en revue.
- » L’association y est étudiée et exposée dans tous ses détails de fonctionnement,
- p.72 - vue 71/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 73
- « Vient ensuite l’exposition de la loi d’amour de la vie humaine et son application aux faits de l’existence.
- » La question de l’équité de répartition des bénéfices entre le travail et le capital se présente ensuite comme application de la loi de vie.
- » Puis viennent toutes les questions de garanties indispensables aux travailleurs dans l’ère nouvelle de travail et de paix qu’il s’agit de fonder pour le bonheur de tous.
- » Voilà en peu de mots ce que vous pouvez trouver dans ce livre.
- » On dira peut-être que ce sont là des questions bien difficiles à saisir pour des esprits peu habitués au travail de la pensée, mais on n’est pas obligé d’en lire trop à la fois ; on peut étudier quelques pages chaque jour, et l’esprit se formant peu à peu à ce nouveau genre de travail devient de jour en jour plus apte à mieux faire. Il en est de cela comme des exercices corporels, comme de la gymnastique du corps. L’élève serait bien embarrassé dès le premier jour de reproduire sans être brisé de fatigue tous les exercices du maître ; au bout de quelque temps, au contraire, la maladresse, la raideur premières ont disparu ; les mouvements deviennent chaque jour plus souples et plus faciles, et bientôt l’élève accomplit sans fatigue, et avec plaisir même, ce qui lui coûtait tant de peines au premier abord.
- » Il en est ainsi des travaux de la pensée. Lisez donc à petites doses pour commencer les livres dont je vous parle ; tâchez de vous en assimiler peu à peu la substance ; causez-en avec vos camarades ; et quand, enfin, vous aurez complètement saisi le livre en son entier, faites part aux autres de -ce que vous aurez acquis.
- » Vous serez alors les apôtres demandés par M. Godin, et vous travaillerez pour votre plus grand bien en même temps que pour l’intérêt de vos frères.
- » Après la lecture des Socialistes viendra celle du
- p.73 - vue 72/768
-
-
-
- 74
- LE DEVOIR
- livre intitulé : « La richesse au sercice du peuple. » Là, c’est votre propre histoire que vous trouverez ; c’est le Familistère qui se montrera à vous sous mille aspects que vous ignorez trop, emportés par l’habitude de vivre dans ce milieu même.
- » Combien cependant vous pouvez tirer d’enseignements de cette histoire ! Reportez-vous à vingt ans en arrière alors que le Familistère n’existait pas. Si l’on fût venu exposer tout d’un coup ce qu’il devait être, ce qu’il est aujourd’hui, les institutions réalisées dans son sein, qui n’eut crié à l’impossible ? Ilélas, sans entrevoir les conséquences, combien se souleva-t-on dès que les bâtiments sortirent de terre ; que d’obstacles se dressèrent devant M, Godin ! lui seul pourrait énumérer les luttes qu’il eut à soutenir. Malgré tout, il a persévéré et, contre tout obstacle, il a réussi ; son œuvre s’est faite, elle vit parmi vous et pour vous et vous en recueillez les bienfaits. Des logements sains et commodes remplacent pour vous, les tristes logis d’autrefois ; des institutions de secours et de prévoyance vous garantissent contre le malheur; vous avez vos caisses de retraite, de pharmacie, de secours aux veuves et aux orphelins ; le minimum nécessaire à l’existence vous est assuré ; vous avez des Ecoles pour vos enfants; tout cela créé, fondé, entretenu par M. Godin.
- » Si cet ensemble eut été exposé il y a vingt ans dans son développement actuel, nul ne l’eut cru possible. C’est ce qu’il est utile de rappeler aujourd’hui pour concevoir que l’Association, à son tour, peut soulever ces vaines objections d’impossibilité auxquelles le temps apportera le démenti des faits, pour peu que vous donniez à l’œuvre le concours de votre bonne volonté.
- » Et quel but pourrait-être plus digne de vos efforts ?
- » Tous les moyens sont devant vous pour réaliser cette œuvre de l’association dont les conséquences peuvent être si fécondes pour le monde,
- p.74 - vue 73/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 75
- » M. Godin vous offre tout : et le' capital et les instruments de travail, et l’usine toute organisée, et le palais qui vous loge, et enfin par dessus tout la doctrine vivante et organisatrice qui doit devenir l’âme même de l’entreprise.
- » Vous n’avez donc plus qu’à vouloir pour pouvoir. Il suffit que vous apportiez maintenant à l’œuvre les bonnes dispositions morales exigées pour le succès et l’Association est fondée.
- » Au début des conférences, j’avoue que j’eus quelques craintes que la pensée de M. Godin ne soit pas comprise ; il n’en est plus de même aujourd’hui, et à ceux qui viendraient essayer de vous faire accroire qu’on va vous demander des sacrifices pour réaliser l’Association, pas un, parmi vous, ne serait hésitant pour démontrer le contraire, pour dire que le fond de la question est de conduire chacun prendre place au banquet social, au banquet qui reçoit chacun sans diminuer la part de personne.
- » Il est bon de île plus nourrir les cœurs de sentiments d’égoïsme, mais il est juste aussi de reconnaître qu’aucune diminution de gains ne vous est proposée pour réaliser l’œuvre nouvelle. Votre salaire reste ce qu’il est, vous toucherez en plus la part que M. Godin veut vous assurer ; c’est là une condition sociale qui nulle part ailleurs n’est proposée à l’ouvrier.
- » C’est en vous rendant bien compte de ces choses et en les faisant comprendre à vos camarades que vous les amènerez à faire sur eux-mêmes les efforts nécessaires pour assurer le succès de l’œuvre entreprise. Alors l’inquiétude et le doute s’effaceront ; chacun voyant enfin qu’il s’agit d’augmenter, pour le plus grand bien de tous, la richesse produite, se mettra de tout cœur à l’œuvre.
- » Le point de départ est donc, je le répète, de faire l’éducation intellectuelle et morale de ceux qui n’assis-
- p.75 - vue 74/768
-
-
-
- 76
- LE DEVOIR
- tent point aux conférences. Là, votre dévouement peut et doit s’exercer ; mnis il s’exercera pour une œuvre d’une utilité immense et incontestable, et comment dans ces conditions le concours pourrait-il manquer, quand on voit dans nos sociétés cette chose terrible, la guerre par exemple, exiger et trouver des dévouements pour l’entretenir? A cette chose abominable, l’homme sacrifie, au besoin, tout ce qu’il a de plus cher et sa vie même !
- » Ici, c’est pour une œuvre de paix, de bien, de bonheur commun qu’un dévouement qui ne peut-être qu’avantageux pour vous-mêmes, vous est demandé. Comment donc pourriez-vous ne pas vous prêter aux efforts que l’on vous indique quand vous en aurez - compris le but ?
- » Je sais que des objections intéressées sont faites par ceux qui, vivant des abus de la Société, trouvent plus simple de ne point réformer ces abus, et déclarent bien haut, qu’y toucher est impossible. Mais cela ne signifie rien. Dire qu’une chose ne peut se faire n’est point prouver du tout qu’il eu soit ainsi. La seule réponse à donner est de se mettre à l’œuvre et de chercher les moyens de réalisation. Quant aux autres objections reposant sur des raisons plus ou moins spécieuses, ne tombent elles pas devant ce fait que M. Godin vous offre tous les moyens sans exception de l’Association et qu’il vous suffit aujourd’hui, je le répète, de vouloir pour pouvoir. J’en reviens donc au conseil que j’ai cru utile de vous donner : Acquérez par l’étude les connaissances, les convictions, les dispositions morales qui vous sont indispensables ; instruisez-vous les uns les autres. Actuellement, les groupes ont peu à faire en présence d’une industrie qui est en pleine marche ; qu’ils se réunissent néanmoins et consacrent leurs réunions à ce fécond travail du développement de la pensée essentiel a la réussite de votre entreprise,
- p.76 - vue 75/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 77
- » Qu’ils mettent à l’élude les questions si intéressantes dont je vous ai rappelé les points principaux ; reprenant les livres de M. Godin, qu’ils les discutent ; qu’ils consignent les observations faites par chacun et les portent ensuite à la connaissance de tous pour être discutées et résolues. Ce sera un travail d’une importance considérable, car il ne faut point perdre de vue que l’association ne vivra que si le moral des associés se maintient à la hauteur voulue.
- » M. Godin en prévision de l’avenir a demandé des apôtres, soyez vous-mêmes ces porteurs, ces vulgarisateurs de la parole nouvelle ; alors, les conditions morales étant réalisées, et les éléments matériels étant en nos mains, rien n’empêchera que le succès couronne notre entreprise et que la voie soit ouverte pour notre' bonheur commun, non seulement en ce monde, mais aussi en l’autre. Ainsi tout ce qui aujourd’hui encore
- semble des rêveries deviendra la réalité, grosse de con-
- /
- séquences pour toutes les classes ouvrières. »
- p.77 - vue 76/768
-
-
-
- 78
- LE DEVOIR
- UN SOCIALISTE PRATIQUE w
- ROBERT OWEN
- vu
- Etat de l’industrie anglaise à la fin du XVIIIe siècle
- Pour bien comprendre l’importance de la tâche qu’Owen avait entreprise, il faut se rendre compte de l’état de l’industrie à la fin du siècle dernier, des modifications qui furent introduites par l’intervention des machines et du rôle de celles-ci sur le sort des ouvriers.
- Avant 1770, la grande industrie n’existait pour ainsi dire pas. Le travail de filature était un travail purement manuel qui s’exécutait dans le cottage ou la ferme où la famille travaillait et séjournait. Le rouet à manivelle qui servait à ce travail était la grande ressource, puisque tout être âgé de 7 à 80 ans pouvait y gagner le pain de la semaine. Les loyers étaient à bon marché ; la population, disséminée dans les campagnes, vivait des produits de la terre ; puis, la récolte enlevée, elle demandait au filage de la laine, du lin ou du coton, un supplément de travail qui ne lui manquait jamais.
- Dans cette vie régulière, l’aisance était modeste ; mais le paupérisme était inconnu. Les travailleurs menaient de front, dans leurs petites fermes, leurs ouvrages agricoles et leurs métiers de tisserants ou de filateurs ; il en résultait que le lard, le lait, les œufs, les pommes de terre, les légumes et autres denrées ménagères qui se produisaient sur place étaient en abondance à la disposition du peuple.
- (I) Lire Le Devoir depuis le mois de janvier 1895.
- p.78 - vue 77/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 79
- Les troupeaux étaient nombreux et fournissaient en grande partie la matière industrielle.
- Le commerce d’exportation n’était pas encore créé. L’ouvrier n’avait à compter pour alimenter son travail que sur les besoins de la consommation intérieure ; et comme celle-ci dépendait surtout du nombre des habitants d’une région, la demande de travail était régulière. Les paniques industrielles ou commerciales étaient rares et ne se produisaient que si un fléau ou une famine frappait le pays. La spéculation commerciale telle que nous la comprenons aujourd’hui n’existait pas, il n’y aurait eu aucune facilité pour la pratiquer ; pas de nouveaux et importants marchés pour écouler les produits. On 11e voyait donc point de ces fortunes immenses écloses du jour au lendemain, faits propres à exciter les gens à pratiquer ce genre d’opération commerciale.
- De cet état de choses résultait une certaine balance entre la production et la consommation ; cette dernière n’augmentait que par l’accroissement de la population elle-même; mais alors l’offre de travail étant plus, abondante encore, l’équilibre se rétablissait naturellement.
- Le nombre des journaliers employés par chaque manufacturier variait peu, le nombre des apprentis qui, après sept ans d’apprentissage, venaient combler les vides, était soigneusement limité par la loi et calculé proportionnellement à celui des ouvriers. Ces mesures maintenaient une stabilité relative et créaient à la longue, entre patrons et ouvriers, une sorte de relations familiales.
- Le plus souvent les patrons vivaient modestement à côté de leurs ouvriers, se levant grand matin, mangeant dès six heures la soupe de gruau, avec leurs enfants, et retournant aussitôt à l’ouvrage. Ils travaillaient ferme, et s’ils mettaient de côté une partie de leurs bénéfices, cela leur permettait d’étendre les affaires en ajoutant de temps à autre, à leur atelier primitif, un atelier ou un
- p.79 - vue 78/768
-
-
-
- 80
- LE DEVOIR
- hangard, et en embauchant quelques ouvriers de plus à mesure que les circonstances ou l’état des affaires le leur permettaient.
- Cette situation durait depuis longtemps, lorsque vers la fin du siècle une série d’inventions mécaniques vint bouleverser l’organisation industrielle et commerciale du pays, et apporter dans la condition de l’ouvrier des changements d’une importance considérable.
- Entre 1760 et 1768 James Hargreaves, mécanicien anglais et Thomas Ilighs inventèrent, l’un, la carde à bloc (Stock Cctrcl), l’autre la Jenny, machine à filer. Le premier apporta à la pince de cette dernière un perfectionnement qui obtint un résultat merveilleux. Mais la Jenny ne filait que des fils de trames et ses produits étaient trop fins pour pouvoir servir de chaîne. Quand Richard Arkwright de Preston, comté de Lancastre, aidé des conseils d’un horloger, découvrit le système à cylindres dit métier continu (Trostle) qui remplaça la Jenny, Hargreaves en mourut de chagrin. En 1775, Samuel Cromp-ton de Bolton-le-Moors, combinant ensemble le Trostle et la Jenny, produisit la Mull-Jenny qui fut dans la suite universellement employée.
- Le progrès réalisé par cette nouvelle machine fut tel qu’un ouvrier put produire, dans le même nombre d’heures, autant de fil que 200 ouvriers travaillant le même temps avec l’ancien rouet à main.
- Pendant que se poursuivaient les modifications successives dans l’outillage des filatures, James Watt, de Greenock, Ecosse, perfectionnant les travaux de New-comen, trouvait la machine à vapeur et fournissait à l’industrie toute entière, un moteur d’une puissance et d’une souplesse inimaginables.
- Ces inventions combinées transformèrent complètement l’industrie du royaume et bouleversèrent profondément les conditions d’existence des ouvriers, en leur imposant les plus rudes souffrances.
- p.80 - vue 79/768
-
-
-
- ROBERT OWËN
- 81
- Nous en trouvons la preuve dans le fait suivant : En 1750, avant que l’introduction du machinisme eût modifié les vieilles habitudes de production et de commerce, la somme dépensée pour les pauvres était à peu près de M.250.000 francs; en 1783, le chiffre dépassait 50.000.000 de francs et le montant des sommes employées en secours n’a fait que s’accroître, malgré tous les efforts tentés pour rémédier au mal. En 1880, il atteint la somme énorme de deux cents millions de francs.
- Pendant ce temps, le commerce d’exportation en Angleterre suivait une progression ascendante très rapide ; de 575 millions en 1782, il passait en un siècle, (exactement en 1880), à quinze milliards huit cent cinquante millions.
- Le but de ces constatations n’est pas d’amener le regret d’un passé qui a fini sans retour, ni de faire maudire des inventions, qui, tout en ayant entraîné des souffrances inévitables, ont néanmoins préparé un état de choses meilleur à bien des points de vue ; mais de bien indiquer que l’intérêt principal attaché à la vie de Robert Owen tient précisément à la lutte qu’il soutint en faveur de ceux qui avaient à souffrir de ces changements commerciaux et industriels.
- L’idée de Robert Owen, le mobile constant de ses actes, fut toujours d’utiliser les bénéfices industriels à l’éducation, au bien-être des populations laborieuses, et d’adapter les institutions nouvelles au profit de tous ceux qui, par leur capital ou leur travail, coopéraient d’une manière active à la production de la richesse nationale.
- Owen naquit juste au moment où s’accomplissait cette grande perturbation industrielle et où les machines refoulant peu à peu le travail manuel, ne lui accordaient plus que la seconde place. Rapidement, des manufactures de coton s’installèrent sur le bord des rivières où elles purent trouver la force motrice et attirèrent
- p.81 - vue 80/768
-
-
-
- 82
- LE DEVOIR
- mie-grande partie de la population ouvrière. Les anciens vieux travailleurs qui ne purent se plier à ces nouvelles habitudes continuèrent à travailler chez eux mais, par suite de la concurrence toujours plus pressante des nouvelles machines, le travail leur manqua bientôt, et tout ce qui était jeune, vivant, actif, passa dans les usines.
- Dans certaines branches de l’industrie des manufactures, l’emploi de tout jeunes gens était une nécessité ; mais comme on rencontrait chez les parents accoutumés à l’ancien mode d’apprentissage dans la famille une grande résistance à confier leurs enfants à l’usine et que, de son côté, le manufacturier ne se chargeait pas d’enseigner à l’enfant, comme le faisaient les anciens maîtres, toutes les branches du métier, on se trouva devant une grande difficulté ; cependant, les affaires pressaient et il fallut à tout prix surmonter cet obstacle.
- On prit donc le parti de demander aux Refuges des malheureux (Wovkhouses) autant d’enfants pauvres que les lois en vigueur permettaient d’employer d’apprentis. Les Workhouses qui louaient ces enfants par contrat passé avec les chefs d’usines se prêtèrent à la chose avec empressement. Une fois installés, ces enfants étaient nourris et habillés par le patron et généralement couchés sous des liangards. Us étaient partagés en deux équipes, travaillant alternativement le jour et la nuit ; le lit était à peine quitté par l’un qu’il était occupé par l’autre. Ainsi livrés à une exploitation sans contrôle, ces malheureux enfants, sans parents, sans familles, étaient souvent fort maltraités. Cet état de choses à peine signalé dans quelques articles de journaux de l’époque passa à peu près inaperçu, jusqu’à ce que les maladies inévitables avec un pareil régime vinssent jeter l’alarme parmi les populations voisines des usb nés.
- p.82 - vue 81/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 83
- C’est alors, en 1796, que fut nommé la commission connue sous le nom de Manchester Board of Health, (Conseil d’hygiène de Manchester.) Le docteur Percival était le président. Nous avons déjà indiqué (Chapitre IV) la part que Robert Owen prit aux travaux de cette commission. Il fournit au président, avec de nombreux renseignements sur les établissements que lui, Owen, connaissait, diverses considérations sur les mesures préventives à prendre contre la contagion des maladies, ainsi que sur les secours à accorder aux malheureux qui en étaient atteints.
- L’enquête de la Commission porta spécialement sur les grandes manufactures de coton établies à Manchester et aux environs.
- Le rapport dit :
- « 1° Les. enfants et les personnes occupées dans les grandes manufactures de coton sont particulièrement en danger d’être pris par la fièvre qui se propage alors rapidement, non seulement parmi les travailleurs réunis en foule dans de mêmes pièces, mais aussi parmi leurs familles et tout le voisinage.
- » 2° Les grandes fabriques sont généralement préjudiciables à la santé des travailleurs, même quand aucune maladie particulière n’y prévaut,- d’abord, en raison de l’entassement forcé, ensuite des effets débilitants d’un air chaud et impur, et enfin du manque d’exercice que la nature indique comme essentiel dans l’enfance et la jeunesse, pour fortifier la constitution et mettre l’homme en état de remplir ses devoirs dans la vie.
- » 3° Le régime du travail intempestif de nuit et du travail trop prolongé le jour, tend non seulement à diminuer chez l’enfant la force vitale et productive ; mais encore, trop souvent, il porte à la paresse et à la prodigalité les parents qui, contrairement à l’ordre de la nature, tirent profit de l’oppression de leurs rejetons.
- » 4° Les enfants employés dans les fabriques sont
- p.83 - vue 82/768
-
-
-
- 84
- LE DEVOIR
- généralement dépourvus de tout moyen d’éducation et de toute instruction morale et religieuse.
- » 5° Dans plusieurs manufactures d’excellents réglements ont été appliqués pour obvier à une grande partie de ces maux. Forts de cette expérience et certains du concours de ces manufacturiers philanthropes, nous réclamerons l’aide du Parlement (à moins que nous ne découvrions un meilleur moyen d’atteindre le but) pour soumettre à une sage et humaine réglementation toutes les manufactures. »
- Le rapport, malgré la modération de sa forme et peut-être en raison même de cette modération, montra vivement les inconvénients du gigantesque système des manufactures anglaises; il jetta la lumière sur les maux qui en résultaient et prouva aussi que ceux qui bénéficiaient de cet état de choses, sauf quelques rares exceptions, le laissaient généralement subsister, sans rien tenter pour en adoucir les maux.
- VIII
- Loi de 1802 concernant l’apprentissage
- La publication du rapport de la Commission de Manchester donna naissance à une agitation manufacturière qui dura plusieurs années. Les esprits se divisèrent en deux camps : d’une part, ceux qui voulaient mettre fin aux mauvais effets produits et sur la santé des ouvriers par le régime des fabriques et sur l’éducation et la constitution des enfants par le travail de nuit ; d’autre part, ceux qui défendaient le principe de la liberté absolue pour les chefs d’industrie.
- Ces derniers prétendaient que le capital étant la propriété des manufacturiers, ceux-ci avaient droit de l’exploiter comme bon leur semblait ; ils disaient que si les bénéfices étaient considérables les risques étaient
- p.84 - vue 83/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 85
- très grands, que les machines coûtaient fort cher et ne pouvaient rester inactives ; qu’il fallait donc les faire marcher sans interruption aucune ; et que la moindre augmentation des frais généraux, en élevant le prix du produit, mettrait l’industrie intérieure à la merci de la concurrence étrangère.
- Un humoriste du temps, résumant les propos échangés à ce sujet disait : « Les industriels de notre pays sont vraiment bien à plaindre ; leur situation est si précaire et leur organisme de production si compliqué, si délicat, qu’il présente moins de sécurité que le verre le plus fragile ; certainement toute l’industrie anglaise s’écroulerait, si le Parlement se permettait la moindre intervention légale ; » et il ajoutait : « Néanmoins, malgré tous leurs soucis et tous ces dangers, nos industriels continuent à se bien porter, à s’engraisser et à faire de belles affaires. »
- Une grande difficulté vint de ce qu’on avait persuadé aux ouvriers que la moindre intervention légale qui réussirait à diminuer les heures de travail, provoquerait une diminution proportionnelle dans leurs salaires et serait une atteinte portée à leur liberté.
- La situation était hérissée d’obstacles de toutes sortes ; et l’opinion publique ne se prononçant pas encore à ce sujet, on ne pouvait compter sur elle pour soutenir les réclamations adressées au Parlement.
- L’action de ceux qui préconisaient des améliorations au déplorable état de choses signalé par la Commission était excessivement difficile. Pour ne pas accroître cette difficulté, on se borna à la question de l’apprentissage.
- En 1802 et grâce au concours de sir Robert Peel qui, nous l’avons dit, s’appuya sur le rapport de la Commission de Manchester, rapport auquel Robert Owen avait si largement concouru, on obtint du Parlement une première loi limitant à 12 heures le temps du tra-
- p.85 - vue 84/768
-
-
-
- 86
- LE DEVOIR
- vail des apprentis, et prescrivant la cessation du travail de nuit à partir de juin 1804. Le temps de travail devait être compris entre six heures du matin pour le début de la journée et six heures du soir pour la fin. Chaque enfant devait recevoir des leçons de lecture, d’écriture, de calcul, et un vêtement complet par an. La loi imposait, en outre, au manufacturier, l’obligation de blanchir deux fois par an les locaux occupés par les enfants ; elle imposait également la séparation absolue des sexes dans les dortoirs.
- Les dispositions prises pour sanctionner ces mesures et assurer l’inspection régulière des usines témoignent de la prudence et de l’hésitâtion des législateurs. Chaque année, à la session d’été, dans les districts où se trouvaient des manufactures, les justices de paix nommaient deux inspecteurs : l’un pris dans le tribunal de paix, l’autre parmi les membres du clergé de l’église établie. Le greffier du juge de paix devait les accompagner dans leurs visites. Les peines contre les infractions constatées étaient l’amende de 125 francs au plus et de 50 francs au moins, Naturellement, l’inspection était inefficace et l’amende trop minime pour avoir une portée immédiate ; mais la loi avait son importance en ce qu’elle constatait officiellement qu’un état de choses engendrant des maux insupportables, était devenu un délit tombant sous le coup de la répression.
- L’abominable système du recrutement des apprentis de 7 ans dans les Workhouses était atteint en principe. Un dernier coup lui fut porté lorsque Watt ayant trouvé le moyen d’appliquer la machine à vapeur au fonctionnement du mécanisme des ateliers, permit aux indus triels de transporter leurs usines, du bord des rivières dans les villes.
- Les manufacturiers trouvèrent facilement à louer des enfants dans ces populations agglomérées et, pour avoir le nombre nécessaire d’apprentis, on ne fut plus obligé
- p.86 - vue 85/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 87
- d’avoir recours au vicieux procédé d’habitat dans la manufacture.
- Les parents, gardiens naturels de leurs enfants, c:n-vinrent avec le patron de ce que l’apprenti devait faire pu ne pas faire.
- Dans l’examen rapide de l’état de l’industrie anglaise, à cette époque, nous avons omis à dessein une multitude de détails pénibles ; les exemples vicieux, le défaut de développement moral, la grossièreté dans les idées et dans les actes étaient choses excessivement communes ; le relâchement des liens de famille et des affections du foyer, la paresse, l’ivrognerie, contribuaient à démoraliser la population. Les maladies résultant de l’encombrement et de l’excès de travail, la misère, la mortalité des enfants étaient des maux qui faisaient réfléchir les penseurs et les philanthropes.
- Ne rien faire contre cet état de choses, c’était laisser chaque jour le mal s’accroître et la dégradation générale aller en empirant.
- Dès que Robert Owen fut convaincu de cette vérité, il comprit aussitôt son devoir, il résolut de s’y dévouer jusqu'au bout et d’y employer toutes ses forces. Il n’était pas homme à tempérament agressif, tout au contraire ; sa patience et son esprit de tolérance étaient exemplaires ; mais il vit très nettement que les grands défauts de l’époque où il débuta dans les affaires étaient le manque d’instruction et d’éducation du peup-le, le peu de soin apporté aux intérêts des classes laborieuses et l’absence d’expérience dans l’application des forces nouvelles au profit de la communauté en général. Il résolut donc de faire des expériences personnelles à ce sujet et d’essayer, dans les limites de ses forces, tout ce qui lui paraîtrait un progrès. Ce fut dans ces intentions et avec une conviction profonde des nécessités d’une telle œuvre qu’il entreprit la direction des usines de Lanark, en 1799.
- p.87 - vue 86/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- IX
- Débuts d’Owen à Lanark. — Le nouveau Lanark. — Ouverture de Magasins coopératifs.
- La tâche qu’avait entreprise Robert Owen était rude, et il ne pouvait compter que sur lui-même. « Lorsque, dit-il, je fis part à mes amis et à mes proches de mon intention d’inaugurer un nouveau système d’administration, basé sur les 'principes de justice et de bienveillance, et d’abolir graduellement les duretés du régime en vigueur, ils furent tous unanimes à sourire de ma simplicité à espérer le succès d’une pareille chimère,-et tous m’engagèrent énergiquement à ne pas entreprendre une tâche aussi ingrate. Mais j’étais bien décidé à le faire et je m’attendais à rencontrer autant de difficultés que possible. »
- La peine qu’a prise Owen de bien préciser les résistances dont il était entouré au début de son entreprise, montre qu’il considérait ce moment comme le plus critique de sa vie. Il avait conscience de s’être chargé d’une grande expérience commerciale et sociale, tentée principalement d’après.ses avis, confiée à sa direction et par conséquent dépendant exclusivement de lui.
- La première difficulté provenait du mauvais choix du personnel ouvrier; d’autres qu’Owen auraient renvoyé les mauvais éléments et les auraient remplacés. Owen n’en fît rien : il avait au sujet du gouvernement des hommes des idées particulières et des plans qu’il désirait mettre à exécution. Il croyait qu’en modifiant judicieusement les conditions du travail et en les améliorant, il obtiendrait graduellement un changement favorable dans les dispositions et le caractère des ouvriers et une amélioration, au profit de tous, plus durable que par la méthode ordinaire de compression et d’expulsion.
- p.88 - vue 87/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 89
- Il eut à surmonter bien des obstacles. Au début, le personnel avait des habitudes* et une manière de faire qu’il ne pouvait approuver. Le caractère des hommes employés à l’usine était loin d’être satisfaisant: l’ivrognerie était répandue, le travail négligé et les détournements étaient pratiqués sur une si vaste échelle, que M. Dale avait eu sérieusement à en souffrir.
- Les grands établissements manufacturiers utilisant la force hydraulique étaient nécessairement situés dans des lieux écartés des grands centres, là où se trouvaient les chûtes des rivières. Cet isolement les obligeait dans une certaine mesure à accueillir comme travailleurs des vagabonds, des nomades qui, ne se fixant pas d’une manière permanente, étaient rencontrés partout, sans être utiles nulle part. Leur ivrognerie, leur grossièreté , leur malpropreté et d’autres habitudes vicieuses répugnaient à la population sédentaire et laborieuse des environs et l’empêchait de quitter ses demeures pour se fixer dans les villages manufacturiers où, en cas d’insuccès de l’usine, ils n’avaient nulle perspective de stabilité.
- D’un autre côté, la population ouvrière était si peu accoutumée à se voir considérée et traitée avec un peu de convenance, qu’elle gardait vis-à-vis des patrons une attitude soupçonneuse et pleine de défiance.
- Owen, en sa qualité d’étranger, fut quelque temps à trouver le meilleur moyen de se faire comprendre d’une population qui parlait un idiome mélangé d'Ecossais des plaines et d’Erse (langage d’une partie montagneuse de l’Ecosse). Les travailleurs pensaient que les nouveaux chefs allaient essayer de s’engraisser à leurs dépens, puis les passer à d’autres qui continueraient à agir de la même manière, en les laissant eux-mêmes toujours aussi pauvres, aussi misérables et aussi ignorants qu’ils les avaient pris.
- Le jeune directeur n’avait, au début, aucun moyen de
- p.89 - vue 88/768
-
-
-
- 90
- LE DEVOIR
- faire entrevoir ses plans et de convaincre ses ouvriers que ce qu’il voulait faire^avait pour but unique d’amé-liorer leur condition.
- En entrant à Lanark, Owen trouva environ 1,300 hommes établis en famille dans le village et quatre ou cinq cents enfants pauvres fournis par les paroisses environnantes. Ces enfants paraissaient à peine âgés de cinq à dix ans; on prétendait qu’ils en avaient de sept à douze. Ils étaient logés, nourris et habillés par les soins de M. Dale; on avait même essayé, après leur journée de travail, de leur apprendre un peu à lire et à écrire. Mais, ainsi que le remarque Owen, quel résultat obtenir avec des ^enfants accablés de fatigue; les efforts qu’on faisait pour les instruire ne servaient qu’à les tourmenter. Owen décida qu’on ne recevrait plus d’enfants pauvres.
- En même temps, il fit construire des maisons aménagées le mieux possible pour recevoir les nouvelles familles destinées à combler les vides résultant de sa décision. Il fit aussi améliorer les rues du village qu’on appela dès lors New Lanark, c’est-à-dire nouveau Lanark.
- Sa première démarche pour gagner la confiance des villageois fut de rechercher ceux d’entr’eux qui lui paraissaient mériter la confiance générale. Il les fit appeler et s’exprima très catégoriquement de façon à être bien compris.
- Il leur exposa ses plans et leur dit qu’il ne fallait juger les choses ni précipitamment ni par chaque acte particulier, mais bien par l'ensemble qui pouvait seul donner une idée du but qu’il poursuivait et du système qu’il voulait appliquer. Il leur recommanda de redire à leurs amis, dans leurs conversations journalières, que son intention était d’améliorer graduellement la condition de ses ouvriers, mais que pour atteindre ce résultat, il avait besoin que tous comprissent que leur inté-
- p.90 - vue 89/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 91
- rêt était de coopérer avec lui pour l’aider à réaliser les projets qu’il avait formés en leur faveur.
- Il prit à tâche de faire comprendre la valeur des habitudes de propreté, non-seulement de la propreté personnelle, mais générale.
- Ayant remarqué que les marchands et détaillants du village vendaient à crédit et à un haut prix des marchandises de mauvaise qualité, il installa «des magasins et des boutiques où l’on pouvait s’approvisonner de tous les articles de consommation journalière. » Il achetait tout au comptant et sur les meilleurs marchés, s’assurant ainsi les avantages de l’achat en gros et du paiement comptant des marchandises. Tout cela détaillé, était vendu au prix de revient. Une dépense d’environ 25 pour % de leurs salaires était ainsi épargnée aux ouvriers.
- En inaugurant de cette façon la vente coopérative, encore presque inconnue en Angleterre, Owen donnait la mesure de son esprit d’initiative. En repoussant l’ancien système de crédit au pauvre qui donne toute facilité au marchand peu scrupuleux d’exploiter ceux qui attendent de son bon vouloir leur nourriture quotidienne, le jeune novateur montrait le souci qu’il prenait de la défense des intérêts de la population ouvrière.
- Grâce à ces diverses mesures, une amélioration sensible dans la santé et le confort des villageois ne tarda pas à se manifester et à devenir, pour eux-mêmes, évidente. Les soupçons et la défiance de la population disparurent graduellement, et le nom de New Lanark (nouveau Lanark) fut d’autant mieux approprié, qu’il caractérisait un état de choses aussi nouveau moralement que matériellement.
- p.91 - vue 90/768
-
-
-
- 92
- LE DEVOIR
- X
- Don en faveur de l'instruction générale
- Quelque laborieuse et absorbante que tût la tâche qu’il s’était assignée, Robert Owen ne s’y enfermait pas, cette tâche n’étant à ses yeux qu’un point minime de l’évolution générale qu’il entrevoyait pour l'humanité.
- À ce titre, l’instruction des enfants, en général, le préoccupait vivement.
- Il se lia avec Bell et Lancastre, deux pédagogues de grande réputation dont les nouveaux systèmes éducatifs préoccupaient les esprits avancés. Il donna à Lancastre 25,000'francs pour l’aider à faire connaître ses nouveaux procédés. , .
- Il eut été heureux d’en offrir autant à Bell; mais le système de celui-ci (culture de l’intelligence par l’instruction), venait d’être accepté par l’Eglise établie, et celle-ci prétendait exclure tous les enfants des sectes dissidentes. Pour, réagir contre cet exclusivisme, Owen déclara qu’il donnerait à Bell — comme il avait donné à Lancastre — 25,000 francs si le comité voulait ouvrir les portes des écoles à tous les enfants sans distinction de confessions religieuses, mais qu’il donnerait seulement la moitié de la somme si l’on maintenait l’exclusion des dissidents. La proposition fut débattue pendant deux jours : il fut décidé à une faible majorité qu’on maintiendrait l’exclusion. Douze mois plus tard on revint à de meilleurs sentiments, et Owen eut le plaisir d’apprendre qu’on avait adopté la mesure dont il s’était fait le défenseur.
- XI
- Owen dans l’intimité
- Dans ses écrits, Robert Owen passe rapidement sur ce qui concerne son entourage intime, Pourtant il nous
- p.92 - vue 91/768
-
-
-
- fcOBERt OWEN
- 03
- apprend que dès le commencement de son mariage il passait l’été, avec sa femme, dans la maison et le jardin au centre du village de Lanark, et l’hiver dans l’habitation de M. Dale, à Glascow.
- M. Dale était très souvent avec eux et Owen affirme que jamais ils n’écliangêrent une parole désagréable. Gela leur fait d’autant plus d’honneur à tous deux que M. Dale était le chef d’une secte religieuse dissidente comprenant quarante Eglises et qu’Owen jugeait la doctrine fondamentale erronée.
- Ils discutaient toujours avec convenance et évitaient les paroles irritantes qui se produisent souvent. Parfois, à la fin d’une discussion amicale, le vieillard lui disait : « Tu as besoin d’avoir raison, car tu es très positif. » Et cela était vrai; jamais homme plus qu’Owen ne s’attacha à la vérité quand il s’en croyait en possession.
- D’après ce que raconte Owen, M. Dale était un homme excellent. « Les sentiments, dit Owen, que m’inspiraient sa simplicité .naturelle, sa libéralité pour ainsi dire sans limites, sa bienveillance et sa chaleureuse bonté de cœur, étaient tels, que mon affection pour lui ne fit que croître journellement tant qu’il vécut. »
- David Dale mourut dans les bras de son gendre en lui confiant ses filles. Sa mort fut une perte publique, car il était respecté et aimé de tous ceux qui le connaissaient.
- XII
- Direction et contrôle du travail dans les usines de New Lanark
- Esprit essentiellement hardi et pratique, Robert Owen s’occupait toujours de l’amélioration de ses usines. Il transforma graduellement l’ancien outillage en rempla-
- p.93 - vue 92/768
-
-
-
- 94
- LE DEVOIR
- çanl les anciennes machines par des modèles nouveaux, bien plus perfectionnés et fournissant un meilleur travail. Dans ses rêves grandioses d’avenir, il ne perdit jamais de vue les détails quotidiens qui marquaient la mesure des progrès accomplis.
- Dès le début, il avait reconnu que sous l’administration défectueuse des fondés de pouvoir de M. Dale, les petits vols étaient devenus extrêmement communs. Pour les prévenir, il imagina une série de contrôles à l’aide desquels si un délit de cette nature était commis, le contre-coup se faisait aussitôt sentir dans un autre service.
- Afin de compléter le système et d’en corriger les défauts, il se faisait présenter tous les matins un rapport sur toutes les opérations et, très fréquemment, les balances de chaque service, de façon à bien faire pénétrer dans l’esprit de son personnel, qu’il avait l’œil à tout et que rien de repréhensible ne pouvait lui échapper.
- Pour contrôler la conduite des travailleurs, voici ce qu’il avait imaginé : Un cube en bois peint de couleurs différentes sur ses faces était suspendu par un petit fil de fer au-dessus de chaque travailleur. Ce cube indiquait, selon la couleur qui faisait face à l’ouvrier, la conduite de celui-ci dans la journée de la veille. Le noir, signifiait mauvaise conduite; le bleu, conduite moyenne ; le jaune, bonne ; le blanc, excellente. Les couleurs représentées par les chiffres 1, 2, 3, 4, étaient chaque jour inscrites sur un carnet au débit ou au crédit de l’individu. L’addition en était faite et la moyenne établie tous les deux mois. Ce système permettait à Owen de juger d’un coup d’œil comment l’ouvrier s’était conduit pendant l’année entière. La chose se pratiquait ouvertement, le personnel savait aussi que ,1e patron examinerait l’ensemble du livret et apprécierait chacun selon ses notes personnelles. Dans le cas où un ouvrier
- p.94 - vue 93/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 95
- aurait pensé qu’une injustice avait été commise à son égard, la voie d’appel lui était ouverte.
- Owen affirme que cette méthode fut très efficace. Au début du système, il y eut beaucoup de marques noires; mais, peu à peu, la conduite des hommes devint meilleure et les marques jaunes ou blanches se substituèrent régulièrement aux noires. Owen put constater que les abus si nombreux qui se produisaient lorsqu’il avait pris la direction des usines avaient graduellement disparu.
- XIII
- Premier discours public. — Premier appel aux manufacturiers et à tous ceux qui emploient une population nombreuse et concentrée.
- Robert Owen, nous le répétons, ne se contentait pas d’expérimenter à New Lanark ses plans de réformes, il poursuivait l’amélioration de la classe ouvrière toute entière.
- Le premier discours public dont on ait conservé les traces, est celui qu’il prononça en 1803 devant le Comité de direction de l’industrie cotonnière, à Glascow. Il avait alors 32 ans.
- Il établit dans ce discours qu’à cette époque l’industrie cotonnière avait occupé environ 800,000 individus et distribué 325,000,000 de francs de salaires. Il fait ressortir que l’industrie du coton était devenue la source vive de la richesse du pays et qu’elle exerçait la plus grande influence sur les finances de la nation. Il signale avec une précision, dont les évènements confirmèrent l’exactitude, les inconvénients économiques des impôts- mis sur les cotons et les avantages du libre-échange.
- Ce discours frappa tellement le Comité, qu’il en ordonna l’impression et le fit répandre partout.
- p.95 - vue 94/768
-
-
-
- 96
- Le devoir
- Owen prévoyait également les dangers d’une transformation industrielle trop rapide et il recommandait les mesures qui, dans son esprit, devaient améliorer le sort des ouvriers et atténuer les maux que le* développement du machinisme et du salariat ne pouvait manquer d’entraîner.
- Voici un document de sa composition qu’il adressa :
- « Aux directeurs des manufactures et à tous ceux qui emploient une population nombreuse et concentrée,
- r Beaucoup parmi vous, dit Robert Owen, ont depuis longtemps expérimenté l’avantage de machines solides, bien conçues et bien exécutées. Vous avez pu également constater combien les produits d’un mécanisme habilement agencé et parfaitement entretenu ont de supériorité sur ceux d’un mécanisme en désordre, abandonné à la malpropreté, à d’inutiles dépenses de forces et, par conséquent, au plus mauvais fonctionnement.
- » Dans le premier cas, les opérations industrielles s’accomplissent avec ordre et facilité, et le succès couronne l’entreprise. Dans le second, c’est tout le contraire; les conflits,' la confusion, la mésintelligence, régnent parmi les agents intéressés aux opérations, et de grandes pertes sont le résultat final.
- » Si, donc, les soins donnés à vos machines inanimées peuvent produire des conséquences aussi avantageuses, combien plus devriez-vous attendre de soins analogues portés à vos instruments vivants dont la construction est bien plus merveilleuse encore ?
- » Quand vous aurez acquis une réelle connaissance de l’homme, de son précieux organisme, de ses facultés d’assimilation, de la direction véritablement propre à ses mouvements variés, vous deviendrez conscients de la valeur réelle des travailleurs et vous serez induits à tourner dès lors vos pensées plus assidûment sur les machines vivantes que sur les machines inanimées.
- » Vous découvrirez que l’homme peut être aisément
- p.96 - vue 95/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 97
- instruit et dirigé de façon à produire une grande augmentation de richesse, tout en vous fournissant l’occa-sion des satisfactions les plus hautes et les plus durables.
- » Vous dépensez des sommes considérables pour vous procurer les machines les plus parfaites, les tenir dans le meilleur état, leur éviter les déperditions de force et l’usure prématurée. Vous consacrez des années à approfondir les rapports entre les diverses parties de vos machines sans vie, à améliorer leur pouvoir effectif, à calculer avec une précision mathématique leurs multiples et minutieux mouvements. Or, quand vous estimez ainsi par minutes le temps dépensé et, par fractions, le capital employé pour augmenter vos chances de gain, ne voudrez-vous pas consacrer un instant à voir si une portion de votre temps et de votre capital, ne serait pas plus judicieusement employée à améliorer le sort de vos machines vivantes.
- » Au nom de l’expérience, je puis vous assurer que le temps et l’argent que vous emploieriez ainsi, s’ils étaient utilisés avec la vraie connaissance de la question, vous rapporteraient non pas 5 % ou 10 % ou 20 % de votre capital, mais la plupart du temps 50 % et souvent 100 %. »
- Les propositions d’Owen à l’époque où elles furent faites étaient admirablement appropriées à l’état de choses existant. Aucune nation ne faisait alors concurrence à l’Angleterre pour la manufacture et le commerce du coton. L’exportation de ce produit était minime; le principal débouché se trouvait sur le sol même du pays. La concurrence n’existait donc qu’entre manufacturiers nationaux.
- Si les chefs d’industrie avaient compris leurs devoirs tels qu’Owen les leur exposait, ils auraient augmenté le bien-être des travailleurs et développé ainsi la puissance d’achat du monde ouvrier, sans qu’une augmen-
- 3
- p.97 - vue 96/768
-
-
-
- talion sensible des frais de la production fut certaine.
- L’expérience personnelle d’Owen lui donnait l'intuition que le perfectionnement du peuple, le bien-être des hommes, des femmes et des enfants, en augmentant les qualités individuelles, en propageant' les bonnes habitudes, en donnant à chacun un idéal plus élevé de la vie, aurait plus que couvert les frais occasionnés par les améliorations qu’il recommandait à ses confrères avec tant d’insistance.
- De ces améliorations seraient résultés encore d’autres avantages sur lesquels il est inutile de s’appesantir; mais il n’est pas besoin d’un grand effort d’esprit pour comprendre ce que des instit utions mettant en jeu dans les grandes industries du pays la bonne volonté, l’amitié réciproque et la coopération générale entre employeurs et employés pouvaient produire de bons et sérieux résultats en faveur de toutes les classes, et créer un état général bien supérieur à ce que nous pouvons voir autour de nous aujourd’hui.
- (A suivre).
- Aug. Fabre.
- p.98 - vue 97/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 99
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Etat des travaux législatifs
- Pour faire suite à l’état des travaux législatifs que nous avons publié dans notre numéro de septembre, voici la liste des projets ou propositions de loi concernant les questions habituellement traitées par le Devoir, qui ont été déposées à la Chambre au cours de la session extraordinaire de 1894 :
- Organisation politique et électorale. — Proposition de loi relative à la responsabilité civile des ministres, déposée le 8 novembre, par M. Gaston Bozérian.
- Proposition de loi sur la confection et la révision des listes électorales, déposée le 6 décembre par M. Louis Passy.
- Proposition de loi, tendant à l’interdiction du cumul des mandats électifs, déposé le 23 octobre par M. Chas-saing.
- Proposition de loi tendant à interdire le cumul des mandats électifs et des fonctions salariées par l’Etat, déposée le 6 novembre par M. de Lasteyrie.
- Proposition de loi sur la faculté du mandat impératif dans l’exercice des fonctions législatives, déposé le 29 novembre par M. Cliautemps.
- Assurance et prévoyance sociales. — Proposition Michelin, (23 octobre) ayant pour objet d’assurer aux nécessiteux des secours immédiats et de favoriser Y assistance par le travail.
- Proposition Barodet et plusieurs de ses collègues, (29 novembre) ayant pour but de réaliser progressivement la diffusion et la transformation de la propriété, l’amortissement de la dette publique, la diminution des impôts et l’extinction du paupérisme par la suppression de • Vhérédité en ligne collatérale.
- Organisation du travail. -- Proposition de loi destinée à porter remède au chômage, déposée le 15 novembre par MM. Marcel Habert et Julien Dumas.
- Proposition Vaillant et plusieurs de ses collègues (25
- p.99 - vue 98/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- J 00
- oclobre) ayant pour objet : 1° La reconstitution et Vex-tension du domaine agricole communal ; 20 Ixi culture ;
- Le prêt par la commune aux petits cultivateurs du matériel agricole communal ; 4° Une atténuation du chômage.
- Proposition Vaillant et plusieurs de ses collègues (30 octobre 1894) ayant pour objet la création d’un ministère du traçait, de l’hygiène et de l’assistance publique.
- Proposition Vaillant et plusieurs de ses collègues (27 octobre) tendant à l’établissement de la journée de huit heures et d’un salaire minimum pour tous les ouvriers, ouvrières et employés des travaux, emplois et services de l’Etat.
- Proposition Cliauvière (13 novembre) tendant à remettre à l’imprimerie nationale tous les travaux de l’Etat et à faire exécuter les travaux par les chambres syndicales ouvrières de la Fédération du Livre.
- Parmi tous les projets ou propositions de loi énumérés dans l’état des travaux législatifs de septembre et dans la liste qui précède, cinq seulement sont devenus définitifs.
- Ce sont : les lois relatives au Crédit agricole (27 octobre 1894) ; aux habitations à bon marché (26 novembre 1894); aux caisses de secours et de retraites des mineurs (9 juin 1894 et du 22 novembre son complément, lois sur lesquelles nous avons donné quelques détails, et enfin la loi relative à la Saisie-arrêt sur les salaires et petits traitements des ouvriers ou employés.
- Voici les cinq premiers articles de cette loi qui a été adoptée le 27 décembre 1894 :
- Article 1er. — Les salaires des ouvriers et gens de service ne sont saisissables que jusqu’à concurrence du dixième, quel que soit le montant de ces salaires.
- Les appointements ou traitements des employés ou commis et des fonctionnaires ne sont également saisissables que jusqu’à concurrence du dixième, lorsqu’ils ne dépassent pas 2.000 francs par an ;
- 'Art. 2. — Les salaires, appointements et traitements visés par l’article premier ne pourront être cédés que jusqu’à concurrence d’un autre dixième ;
- Art. 3. — Les cessions et saisies faites pour, le payement des dettes alimentaires prévues par les articles
- p.100 - vue 99/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 101
- 203 , 205 , 206, 207 , 214 et 349 du Code civil ne sont pas soumises aux restrictions qui précèdent ;
- Art. 4. — Aucune compensation ne s’opère au profit des patrons entre le montant des salaires dûs par eux, à leurs ouvriers et les sommes qui leur seraient dues à eux mêmes pour fournitures diverses quelle qu’en soit la nature, à l’exception toutefois :
- 1° Des outils ou instruments nécessaires au travail ;
- 2° Des matières et matériaux dont l’ouvrier a la charge et l’usage ;
- 3° Des sommes avancées pour l’acquisition de ces mêmes objets ;
- Art. 5. — Tout patron qui fait une avance en espèces en dehors du cas prévu par le paragraphe 3 de l’article 4 qui précède, ne peut se rembourser qu’au moyen de retenues successives ne dépassant pas le dixième du montant des salaires ou appointements exigibles.
- La retenue opérée de ce chef ne se confond ni avec la partie saisissable ni avec la partie cessible portée en l’article 2.
- Les acomptes sur un travail en cours ne sont pas considérés comme avances.
- Les autres articles sont consacrés à la procédure à suivre.
- En résumé, cinq lois ou plus exactement quatre, toutes d’ailleurs élaborées par les précédentes législatures, tel est le bilan de la Chambre actuelle, en matière, de législation ouvrière, après quinze mois de fonctionnement.
- Au bout de ce temps, on est entré sans budget dans l’année 1895 et Ton s’est heurté dès les premiers jours à une crise ministérielle, aussitôt compliquée par la plus inconcevable des crises présidentielles. Le 14 janvier, en effet, le ministère Dupuy tombait sur une question de chemins de fer, et le lendemain le président de la République, M. Casimir Périer, abandonnait son poste sans avoir tenté une seule minute de résoudre la première crise qui se fût produite sous sa présidence.
- Ainsi disparaissaient du premier rang abandonnant ;
- p.101 - vue 100/768
-
-
-
- 102
- LE DEVOIR
- l’un volontairement, l’autre malgré lui, la tâche librement acceptée, les deux hommes qui avaient alternativement dirigé les débats de la Chambre et la politique générale du pays.
- La stérilité de l’œuvre de la Chambre tient aux vices fondamentaux de notre régime parlementaire que nous avons souvent énumérés, et aussi, aux conditions particulières que nous avons naguère établies, des partis qui s’y combattaient.
- La lutte oratoire n’a pas fait trêve un seul instant, et jamais on ne vit pareille avalanche d’interpellations.
- On n’en compte pas moins de vingt-cinq, auxquelles il convient d’ajouter huit questions, dans la session extraordinaire de 1894 qui a duré à peine deux mois, ce qui fait en moyenne un peu plus d’une par séance. Sans doute la majorité qui les reproche à l’opposition socialiste, serait fort embarassée le plus souvent de justifier devant le pays l’usage qu’elle a fait de sa force numérique.
- Mais est-il étonnant après cela que la Chambre n’ait pas eu le temps de voter le budget et des réformes?
- La participation
- Dans la séance du 20 novembre 1894 où la Chambre a entendu l’exposé fait par M. Jules Guesde des doctrines collectivistes et une réponse de M. Deschanel qui a mis la loi projetée sur la coopération et la participation aux bénéfices au nombre des nombreuses lois ouvrières votées ou étudiées depuis dix ans par les pouvoirs publics, MM. René Goblet et l’abbé Lemire ont parlé d’une manière toute spéciale de la participation aux bénéfices.
- Voici d’après le Journal Officiel les passages de leurs discours où ce sujet a été traité :
- M. René Goblet. — « Savez-vous, suivant moi, le véritable remède à l’excès d’individualisme en face duquel nous nous trouvons ? C’est l’association. [Très bien ! très bien !)
- » Je sais bien que l’association jusqu’à présent a profité surtout aux capitalistes et qu’elle a constitué ces grandes forces individuelles et commerciales dont on
- p.102 - vue 101/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 103
- nous parlait tantôt, mais il faut l’appliquer désormais au travail. Il faut amener les travailleurs à l’association. Comment ? Par la participation aux bénéfices. (Applaudissements.)
- » Et s’il est vrai, et je n’en peux pas douter, que dans cette partie de l’Assemblée qui m’écoute (l’orateur désigne le centre), là où se rencontrent surtout les patrons, s’il est vrai que dans le cœur de ces patrons il y ait le désir de venir au secours des malheureux, des déshérités, et en même temps d’éviter le progrès de cette doctrine collectiviste vers laquelle on ne se jette que parce que les réformes pratiques ne se font pas, (Applaudissements sur divers bancs), s’il est des patrons sincèrement animés de ces sentiments, qu’ils le fassent, cela dépend d’eux.
- » Car il ne nous appartient pas, à nous, de voter une loi qui oblige les industries privées à établir la participation aux bénéfices....
- » Ce que le gouvernement ne peut faire en imposant une loi aux industries privées, est-ce qu’il ne peut pas du moins en donner l’exemple, comme cela se fait dans d’autres pays, en Belgique, en Angleterre, en fixant un minimum de salaire dans les travaux qui dépendent de lui, limitant la journée de travail ? Voilà l’exemple que le gouvernement peut donner....
- » Ce qu’il peut faire, de même, c’est d’admettre l’ouvrier à participer aux bénéfices dans les travaux qui sont exécutés par lui ou pour son compte. Cela, le gouvernement le peut. Et quand le gouvernement aura donné cet exemple, et que cet exemple aura été suivi, alors il nous sera possible de voir l’ouvrier devenir à son tour propriétaire, devenir co-propriétaire de l’industrie, de l’usine, en obtenant, au moyen de ce supplément de salaire que lui procurera la participation, une part en actions ou obligations dans l’industrie à laquelle il est attaché.
- ') lit, suivant moi, est la solution. De même que la Révolution a fait du paysan un petit propriétaire de la terre, il faut que la révolution pacifique que nous devons faire, que la République aurait dû commencer, qu’il faudra cependant bien qu’elle commence un jour, après vingt-cinq ans de durée, il faut que cette révolution nouvelle, pacifique, que nous devons accomplir, fasse de
- p.103 - vue 102/768
-
-
-
- 104
- LE DEVOIR
- l’ouvrier un co-propriétaire, c’est-à-dire un associé de l’usine. Voilà où est, à mes yeux, la solution.
- » Elle n’est pas dans le rêve que poursuit la doctrine collectiviste. »
- M. Lemire. — « Je n’ai pas le prestige d’un vieux parlementaire, je ne dispose pas, comme M. Goblet, de cent ou cent cinquante voix, malheureusement ! Je suis, sous ce rapport, très isolé, hélas !
- » Puis, M. Guesde a affirmé à la tribune que le salariat n’est pas la forme définitive de la rémunération du travail. Je crois, Messieurs, que, sans être socialiste, on peut parfaitement reconnaître que M. Guesde a raison, dans une certaine mesure, du moins.
- » Après l’esclavage, le servage ; après le servage, le salariat ; après le salariat, M. Goblet l’a dit et vous l’avez tous applaudi, — la participation aux bénéfices.
- » Voilà la forme future de la rémunération du travail. . Elle est peut-être, je le reconnais, très difficile à réaliser ; elle rencontrera vraisemblablement dans la pratique bien des objections ; mais nous savons déjà qu’elle a été pratiquée en partie sous la forme du métayage dans l’agriculture, — de distribution de dividendes ou de subventions proportionnelles au nom-bre d’enfants, dans certaines industries. Car tout cela existe déjà. »
- p.104 - vue 103/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 105
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Les Associations ouvrières de production
- Nous avons reçu, à l’occasion du 16 janvier, la carte de la Chambre consultative des Associations ouvrières de production, comportant la liste des 75 associations adhérentes, en progrès de 21 sur l’année dernière.
- Nos félicitations !
- L’organe de la chambre consultative, Y Association ouvrière publie dans son numéro de décembre un article de M. Abel Davaud au sujet de la dernière Assemblée générale de la Société du Familistère.
- Dans cet article l’infatigable apôtre de la participation félicite, pour l’exemple qu’ils donnent au monde, les deux mille travailleurs du Familistère unis dans le travail, unis dans l’habitation, unis dans les approvisionnements, unis enfin dans une cordialité qui fait la prospérité commune et fera naître, si. ce n’est déjà fait, la fraternité.
- Le même numéro contient les statuts adoptés par l’Assemblée générale extraordinaire de la Banque coopérative des Associations ouvrières de production de France.
- GRANDE BRETAGNE La condition des journaliers agricoles
- L’administration vient de livrer à la publicité un rapport sur la condition des journaliers agricoles dans le Royaume-Uni.
- Si l’on compare, dit en résumé ce rapport, la situation actuelle aux conditions qui prévalaient il y a vingt-cinq ans, il est incontestable que les salaires de toutes les classes de journaliers agricoles se sont accrus- et que les heures de travail ont été réduites ; l’emploi des machines agricoles a, en outre, délivré les manœuvres des travaux les plus pénibles, Dans beaucoup de com-
- p.105 - vue 104/768
-
-
-
- 106
- LE DEVOIR
- tés, les femmes des journaliers ont été complètement affranchies du travail des champs ; depuis plusieurs années, l’emploi de jeunes enfants a été interdit et au point de vue de la salubrité des logements, de l’hygiène, du confort, les progrès ne sont plus à compter. Mais toute médaille a son revers.
- Les travailleurs agricoles ne font point d’économies et le fléau de la dépopulation des campagnes sévit avec intensité. Partout où il y a des usines, des mines, les travailleurs agricoles affluent et une fois embauchés ne veulent plus retourner aux champs. Plus ils sont jeunes, vigoureux, énergiques, plus la séduction est forte. 11 s’opère ainsi un drainage constant au profit des villes.
- Le gouvernement multiplie ses efforts pour acclimater dans le Royaurhe-Uni le régime de la petite propriété.
- Le Local goverriment Act de 189 i-, qui est venu définir et préciser les fonctions et les attributions des conseils de paroisses, — pourrait faire sentir son influence sur la situation des travailleurs agricoles.
- Les conseils de paroisses ont en effet le droit de prendre des terres en location, d’en acheter et d’en recevoir en donation pour les vendre ou les louer par petits lots aux paroissiens.
- Si des grands propriétaires se refusent à céder des terres devant avoir cette destination, le conseil paroissial doit introduire un recours devant le conseil comtal ; et ce dernier peut obliger les propriétaires à louer à la commune les terres demandées par celle-ci.
- Malheureusement, tandis que dans les comtés industriels et miniers le peuple est représenté par les siens, dans la plupart des comtés agricoles les dèrnières élections ont rempli les conseils de paroisses de prêtres, de nobles et de grand propriétaires.
- Singulière découverte
- Du Gaulois :
- Une découverte des plus curieuses est signalée à la Société d’encouragement des inventions industrielles.
- Un manufacturier de Glascow, en Ecosse, a eu l’idée bizarre d’employer des.... souris à la cnufeHiou. du fil, Bien lui en a pris, car ces petits quadrupèdes ont été
- p.106 - vue 105/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 107
- vite dressés à faire tourner une roue avec leurs pattes, et, actuellement, ils fabriquent dans une seule journée, aux yeux d’un personnel émerveillé, 3.800 fils de 137 mètres chacun, soit un trajet total de 18 kilomètres.
- Chaque souris ouvrière, d’après un calcul minimum, donnera un bénéfice annuel de 8 francs seulement ; mais, comme l’entretien ne coûte rien, pour ainsi dire, la manufacture, moyennant une légère prime aux chasseurs, va s’efforcer de recruter une dizaine de mille de ces animaux, qui produiraient 80.000 francs de recette, sans jamais faire grève.
- * ' *
- ESPAGNE
- Un département du travail
- Un Office 'du travail vient d’être créé en Espagne sous la dépendance du ministère de l’intérieur, avec les attributions suivantes : Classification de la population ouvrière par âge, sexe, état-civil, profession ; — organisation et caractère du travail dans les différentes branches de production ; — salaires ; — participation aux bénéfices ;
- — durée du travail ; — grèves ; — rapport entre les conditions économiques des travailleurs et l’Etat; — instruction, éducation des ouvriers, écoles populaires et professionnelles ; — alimentation, habillement, logement des ouvriers et de leurs familles ; — hygiène ouvrière ;
- — accidents, assistance médicale, déformation physique dans certaines branches industrielles ; — associations ouvrières ; coopération, caisses de pension ; assistance générale ; — congrès ouvriers ; — statistique des ouvriers étrangers, etc.
- * ,
- * *
- SUISSE
- Les Bourses du Travail
- Après Berne, Bâle, Saint-Gall et. Schaffouse, Wintertlmr (canton de Zurich) va créer à son tour une Bourse du travail et l’on peut dire que le projet qui est soumis par l’Union ouvrière au conseil de cette ville est de beaucoup supérieur à ce qui a été fait jusqu’aujourd’hui en Suisse.
- La bourse aura deux divisions réservées, l’une aux
- p.107 - vue 106/768
-
-
-
- 108
- LE DEVOIR
- femmes, l’antre aux hommes. Elle ne s’occupera pas seulement de demandes et d’offres de travail, mais également d’études et . de recherches concernant les causes qui affectent le marché du travail. Elle dressera des statistiques des ouvriers inoccupés, préconisera des mesures pour leur fournir de la besogne et s’occupera de l’organisation des secours en nature.
- Ees services de cette bourse du travail seront gratuits et les frais en seront supportés par la ville. 'L’administration en sera confiée à une commission de onze membres, qui sera présidée par un délégué désigné par le conseil municipal et dont les dix’ autres membres, parmi lesquels une femme, seront élus moitié par les ouvriers syndiqués et moitié par les patrons syndiqués.
- Le fonctionnaire chargé de diriger le bureau de la division des hommes sera désigné par le suffrage de tous les citoyens jouissant du droit électoral. La dame à qui sera confiée la direction de la division des femmes sera choisie par le conseil municipal dans une liste de présentations faites par la commission administrative.
- ALLEMAGNE Le Congrès des Mineurs
- Au Congrès des mineurs allemands tenu à Essen, les délégués ont adopté la résolution d’introduire la demande du travail de huit heures par jour. Le projet de la nationalisation des mines a été retiré. On a ensuite adopté le projet d’introduire des lois et des réglements uniformes pour tous les districts miniers d’Allemagne. Finalement, les délégués ont discuté la question des associations. Ils ont déploré le fait que l’association chrétienne des mineurs avait résolu d’exclure de son sein les socialistes, la religion et la politique n’ayant rien à voir dans l’union du travail.
- *
- * *
- AUTRICHE-HONGRIE La question des habitations ouvrières
- Cette question a été examinée dans les deux sections
- p.108 - vue 107/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 109
- du Congrès d’hygiène et de démographie tenu à Budapest l’année dernière.
- Les préférences des orateurs paraissent être revenues, au moins pour les grandes villes, au système des maisons-casernes, plus efficace que celui des maisons* cottages.
- Les constatations favorables des administrateurs du legs Peabody paraissent avoir produit sensation.
- La question sera examinée plus à fond au prochain Congrès, qui se tiendra à Madrid.
- SIBÉRIE
- Le collectivisme rural
- Le douzième Congrès socialiste de Nantes, tenu en 1891, ayant voté à l’ùnanimité que le socialisme ne doit pas pousser à la disparition de la propriété paysanne, son rôle n’étant pas de séparer la propriété et le travail, mais, au contraire, de réunir dans les mêmes mains, ces deux facteurs de toute production, les collectivistes laissent donc la terre au paysan qui la cultive : ils la lui laissent, disent-ils, en attendant qu’il se'soit converti aux avantages de la propriété collective.
- Le collectivisme rural a été déjà appliqué.
- On sait, par exemple, qu’il existe, en Russie, des groupements sociaux dans lesquels le communisme règne depuis des siècles.
- Une des plus intéressantes est peut-être une collectivité fondée à Tamir, dans le voisinage de la Mongolie, par des paysans russes émigrés vers la fin du XVIIIme siècle.
- Cette colonie compte actuellement 310 âmes, et possède environ 5,000 hectares de propriétés, sans compter d’immenses forêts, où chaque membre de la communauté a le droit de défricher et de cultiver un lopin de terre, qui lui est attribué par la communauté, et d’après un plan donné.
- Pendant quarante ans, le concessionnaire ou ses héritiers jouissent de ce coin, après quoi il passe à la collectivité, comme la terre cultivée depuis longtemps, et qui comprend environ 1,400 hectares.
- Cette terre est partagée entre tous les membres de la
- p.109 - vue 108/768
-
-
-
- 110
- LË DEVOIR
- commune qui l’exploitent pendant une certaine période de temps. Au bout de cette période, il est procédé à un nouveau partage.
- Le dernier'qui a été fait remonte à 1887; il doit durer jusqu’en 1902.
- Les paysans exploitent leur propre terre, et n’ont jamais l’idée d’empiéter sur celle du voisin. Ils font ordinairement les moissons, chacun pour son compte ; quelquefois aussi ils s’associent pour ces travaux et partagent le produit.
- Pour les prairies ils coupent les foins ensemble, et partagent le produit d’après le nombre de parts dont jouissent les faucheurs.
- Ceux qui transforment en prairies des terrains incultes en jouissent à titre exclusif pendant quarante ans, comme pour les bois défrichés, et les abandonnent ensuite à la collectivité.
- Les pâturages sont libres ; les habitants y envoient leurs bestiaux qui sont gardés par un pâtre, aux frais de la commune.
- Cependant le communisme n’est pas absolu à Ternir. Chaque participant a une propriété qui lui appartient exclusivement.
- C’est une métairie, appelée ousab'da, composée d’une maisonnette, d’un jardinet et d’une écurie.
- Lorsque le partage a lieu, Xousab’da en est exclue.
- Mais le propriétaire de 1 ’ousab’da a le droit de la vendre, sans autorisation, à un membre de la communauté, tandis qu’il n’a le droit ni de vendre ni de mettre en gage les biens sujets au partage.
- Les contributions se paient suivant l’étendue du terrain ; ceux qui refusent de les payer sont dépossédés de leur part.
- Enfin, ceux qui, pour une raison quelconque, ne peuvent cultiver leurs terres les perdent également au profit de la commune ; ils sont dès lors dispensés d’impôts, et reçoivent un hectare de terrain, qu’on estime suffisant pour leur nourriture,
- Telle est, en gros, l’organisation de cette société collectiviste.
- (Petit Méridional)
- p.110 - vue 109/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 111
- ÉTATS-UNIS
- Le Conseil officiel de médiation et d’arbitrage
- Le Conseil officiel de médiation et d’arbitrage de l’Etat de New-York a publié des rapports concernant les grèves qui se sont produites en 1892 et 1893.
- En 1892, le Conseil a reçu des informations sur environ 400 grèves, dont la moitié environ se sont produites dans les industries du bâtiment à New-York et à Brooklyn. La plupart de ces grèves ayant été de courte durée, le Conseil n’a eu à intervenir que dans 11 conflits., Il a offert lui-même sa médiation dans 7 cas, les grévistes l’ont réclamé 3 fois, et les patrons 1 fois ; 5 de ces grèves ont pris tin grâce à ses soins.
- En 1893, le nombre des grèves dans l’État de New-York n’a pas dépassé 220. Le Conseil de médiation est intervenu dans 14 grèves ayant lui-même offert sa médiation dans 12 cas, et ayant été, dans les 2 autres cas, sollicité d’intervenir par les ouvriers. Les grèves terminées par ses soins ont été au nombre de fi.
- La plus importante de ces grèves a été celle des employés de chemins de fer d’une ligne qui traverse le territoire de trois Etats : le New-Jersey, la Pensyl-vanie et l’Etat de New-York. C’est l’action combinée des Conseils d’arbitrage du New-Jersev et de New-York qui a mis fin à cette grève.
- p.111 - vue 110/768
-
-
-
- 412
- LE DEVOIR
- LA QUESTION EXE LA PAIX
- Société de Paix et d’Arbitrage International du Familistère de Guise.
- Réunion mensuelle du Jeudi 20 décembre 1804
- L’ordre du jour est le suivant :
- 1° Situation financière de la Société ;
- 2> Revue du mouvement pacifique par le Secrétaire-Trésorier ;
- 3° Election d’un Vice-Président en remplacement de M. Locqueneux, démissionnaire, par suite de son départ du Familistère ;
- P Election d’un Président (mandat expiré) ;
- 5° Distribution gratuite d’almanachs de Paix et de diverses autres publications pacifiques fort intéressantes aux membres qui en feront la demande.
- Sont présents au bureau :
- MM. Bernardot, président ; Sarrazin, secrétaire-tréso-rier ; Allard, assesseur.
- Se sont fait excuser : M, Doyen, assesseur et divers sociétaires, empêchés par leurs occupations.
- La séance est ouverte à 8 heures.
- M. Sarrazin a la parole pour rendre compte de la situation financière qui est adoptée sans observation.
- Conformément à l’ordre du jour, le secrétaire-trésorier conserve la parole et entretient l’assemblée du mouvement pacifique.
- Comme suite au compte-rendu qu’il a fait de sa mission au VP Congrès de la Paix, à Anvers, il donne lecture de l’éloquent appel aux nations en faveur de la Paix, que le Devoir a publié dans son numéro de janvier 1895.
- M. le marquis de Pandolfi, un de nos vaillants collaborateurs pacifiques en Italie, avait proposé de faire déposer une couronne par les Sociétés de la Paix, sur la tombe du czar Alexandre III. A ce sujet, une circulaire de consultation avait été adressée par les soins du Bureau International de la Paix de Berne.
- Sur les trente Sociétés consultées, 9 se sont prononcées
- p.112 - vue 111/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 113
- pour, 11 contre, 10 n’ont pas répondu. En conséquence, le projet a été abandonné. La somme de dix francs que la Société de paix du Familistère de Guise, devait affecter à cette destination dans le cas d’un accord de la part des Sociétés de la Paix, a été attribuée au Budget International de la Paix. Après un rapide résumé fait par M. Sarrazin, du 3° rapport du Bureau International de la Paix sur sa gestion et ses comptes (du 1er septembre 1893 au 31 juillet 1894), l’Assemblée, sur la proposition de son président, M. Bernardot, vote une somme de 40 francs à titre de subvention au Bureau International de la Paix. En' y ajoutant les 10 francs précédemment adressés, le montant de l’allocation de la Société, sera donc de cinquante francs.
- Malgré la modicité des ressources de la Société, son budget n’étant alimenté que par les faibles cotisations de ses membres appartenant à la classe ouvrière, la proposition de M. Bernardot a été adoptée à l’unanimité.
- M. Sarrazin termine sa communication par un intéressant exposé des progrès réalisés tant-en Europe qu’en Amérique, par l’idée de Paix.
- Il est ensuite procédé, conformément à l’ordre du jour'3 à l’élection d’un Président.
- M. Bernardot est réélu à l’unanimité.
- M, Macaigne est ensuite élu en qualité de vice-président, en remplacement de M. Locqueneux, démissionnaire, par suite de son départ du Familistère.
- La séance se termine à neuf heures et demie, par la distribution de l’Almanacli de la Paix des Jeunes Amis de la Paix de Mimes, et de diverses autres publications.
- . *.
- 'ff
- Missions actuelle et pratique des Sociétés de la Paix
- La Société des Jeunes Amis de la Paix avait ouvert une consultation générale sur la question posée par M. Gaston Mocli, dans Y Almanach de la Paix pour 1895, relativement à la mission actuelle et pratique des Sociétés de la Paix.
- Son organe, la Paix par le Droit, publiera successivement les réponses qui lui sont parvenues. Dans son numéro de janvier, il en reproduit six, celles de M. Tra-rieux, sénateur français ; de M. Léon de Montluc, conseil-
- 4
- p.113 - vue 112/768
-
-
-
- 114
- LE DEVOIR
- 1er à la Cour d’Appel de Douai ; de Mine la baronne Bertlie de Suttner ; d’un anonyme ; de Mm0 Griess-Traut e!: de M. Th, Ilering, de Baar. (Alsace).
- Les trois premiers opinants expriment l’avis qu’en abordant l'examen des questions qui peuvent diviser les nations civilisées, les Sociétés de la paix s’exposeraient à compromettre l’avenir de leur œuvre sans avoir de chance de décider les gouvernements et même de se mettre d’accord entre elles sur ce qu’elles auraient à proposer (Trarieux).
- Elles doivent se donner pour tâche seulement de faire accepter par toutes les populations et par tous les gouvernements cette loi fondamentale que l’arbitre de la force est aboli et que la guerre est supprimée en tant qiCinstitution pour faire place à l'état juridique entre-nations.
- Pour atteindre son but, le mouvement pacifique doit embrasser toutes les classes, entraîner toutes les nations. A cette fin, il faut en éliminer tout ce qui. divise, tout ce qui s’attache à des intérêts temporaires et locaux. (Mme de Suttner).
- La mission des sociétés de la paix est, non pas d’usurper un rôle de juges, mais d’entretenir dans l’esprit des hommes les idées de paix et de travailler, pour la garantie d’une paix durable, à l’organisation régulière d’une justice internationale. Il faut, pour cela, travailler avec méthode et réflexion.
- Les sociétés de la paix doivent chercher, tout d’abord, à constituer un collège d’arbitres composé d’hommes compétents, qui feront autorité.
- La clientèle de cette cour d’arbitrage ne sera pas longue à s’établir : de petits litiges d’abord entre petits Etats, puis des litiges plus importants et plus graves à mesure que cette institution sera mieux connue. (Léon de Montluc).
- Suivant Mm0 Griess-Traut, la solution de la question de la Paix doit être cherchée dans la transformation des armées guerrières improductives en armées pacifiques productives.
- M. Hering désire que les députés alsaciensdorrains au Ruichstag prennent l’initiative d’une pétition demandant la neutralisation de l’Alsace * Lorraine. Cette pétition
- p.114 - vue 113/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX 115
- devrait être directement adressée à l’empereur d’Allemagne.
- La Paix par le Droit continuera dans son prochain numéro les réponses, notamment celles de MM. Elie Ducomraun, Baje#, Emile Arnaud, Franz Wirth.
- Un cours de morale internationale
- Nous empruntons au journal Les États-Unis d’Europe, quelques lignes d’un document qui émane de leur ancien directeur et dans lequel Charles Lemonnier a exprimé une des pensées qui l’ont le plus préoccupé pendant les dernières années de sa vie, le désir qu’il fût créé dans un centre important une chaire libre de morale et de droit international et cosmopolitique.
- « Le titre seul de ce cours indique la pensée fondamentale de l’institution.
- » La morale internationale est la règle de la conduite que les nations diverses doivent tenir les unes à l’égard des autres. Le droit international est l’ensemble des coutumes et des traités et plus tard des lois établies pratiquement par les peuples pour déterminer leurs relations. Il doit être une application de la morale.
- » La morale internationale a la même source que la morale politique, que la morale privée ; elle est une branche de la science morale.
- » Il n’y a qu’une morale, et cette morale est une science dont le droit politique doit être l’application ; elle a pour principe l’autonomie de la personne humaine.
- » L’autonomie de la personne humaine consiste en ce que, en fait, tout individu humain, integris status, ayant le sentiment, la connaissance d’un bien et d’un mal, juge nécessairement que le bien est obligatoire, que le juste doit être.
- )) Ce principe posé, reconnu, s’applique de nation à nation, comme d’individu à individu.
- » Les nations ne sont point des personnes, mais des collections de personnes, et ces personnes en s’unissant, en se constituant en nations, ne s’affranchissent point de l’obbgation morale; elles associent leurs devoirs et leurs droits, mais elles n’en changent ni l’origine, ni la
- p.115 - vue 114/768
-
-
-
- 116
- LE DEVOIR
- nature, ni la sanction. Elles sont tenues entre elles par la morale civile, elles sont tenues en tant que groupes, en tant que nations, vis-à-vis des autres groupes, vis-à-vis des autres nations par les mêmes lois, ou plutôt par la même loi ; seulement des rapports nouveaux s’établissant par le fait du groupement en nations, ces rapports exigent des applications nouvelles et plus étendues de la morale.
- » Il y a lieu aujourd’hui d’étudier et d’enseigner à part cette portion de la morale, parce que les peuples sont amenés par le développement des mœurs, du commerce, des sciences, de l’industrie, à créer entre eux des relations plus étroites et plus ' nombreuses, plus compliquées, parce que la fausse notion de la guerre s’affaiblit et^tend à faire place à la notion de paix, de paix internationale, de paix universelle, de pacification humaine... »
- p.116 - vue 115/768
-
-
-
- OUVRAGES REÇUS
- 117
- OUVRAGES REÇUS
- De l’assurance par l’Etat par M. Alfred de Courcy, 4« édition, suivie de : Les Sociétés étrangères d’assurance sur la vie.
- L. Warnier et O imprimeurs, 30, rue Le Pelletier, Paris. Prix 3 francs.
- * #
- * #
- Quelles sont les limites de l’intervention de l’Etat en matière d’assurance, par Thomereau Alfred.
- Paris, librairie Warnier, 30, rue Le Pelletier. Prix 50 c.
- y?
- * *
- Annuaire pour 1894-95 de l’Association générale des Etudiants de Paris.
- Siège social, 41-43, rue des Écoles à Paris. Prix 40 c.
- #**
- Le massage et le magnétisme sous l’empire de la loi du 30 novembre 1892, sur l’exercice de la médecine, par IL Durville.
- Brocli. de 72 pages, 20 centimes, à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris.
- , «
- Traité expérimental de Magnétisme, Physique magnétique. Cours professé à l’Ecole pratique de magnétisme et de massage, par IL Durville.
- Relié, 3 fr., à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris.
- p.117 - vue 116/768
-
-
-
- 118
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’A.cadémie française
- (Suite)
- — Alors ils peuvent dormir ; nous disons donc : « les chiens dormaient. »
- — C’est cela, c’est bien facile.
- — N’est-ce pas que c’est très facile ? Maintenant, passons à autre chose. Avec les chiens, qu’est-ce qui garde les moutons ?
- — Un berger.
- — Si les moutons sont en sûreté, le berger n’a rien à faire, à quoi peut-il employer son temps ?
- — A jouer de la flûte.
- — Le voyez-vous ?
- — Oui.
- — Où est-il ?
- — A l’ombre d’un grand ormeau.
- — Il est seul ?
- — Non, il est avec d’autres bergers voisins.
- — Alors, si vous voyez les moutons, le parc, les chiens et le berger, est-ce que vous ne pouvez pas réciter sans faute le commencement de votre fable ?
- — Il me semble.
- — Essayez.
- En m’entendant parler ainsi et lui expliquer comment il pouvait être facile d’apprendre une leçon qui tout d’abord paraissait difficile, Arthur me regarda avec émotion et avec crainte, comme s’il n’était pas convaincu de la vérité de ce que je lui disais ; cependant après quelques secondes d’hésitation, il se décida.
- — « Des moutons étaient en sûreté dans leur parc, les » chiens dormaient, et le berger, à l’ombre d’un grand » ormeau, jouait de la flûte avec d’autres bergers voi-» sins. »
- Alors frappant ses mains l’une contre l’autre :
- — Mais je sais, s’écria-t-il, je n’ai pas fait de faute.
- p.118 - vue 117/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 119
- — Voulez-vous apprendre le reste de la fable de la même manière ?
- — Oui, avec vous je suis sûr que je vais rapprendre. Ah ! comme maman sera contente !
- Et il se mit à apprendre le reste de la fable, comme il avait appris sa première phrase.
- En moins d’un quart d’heure il la sut parfaitement et il était en train de la répéter sans faute lorsque sa mère survint derrière nous.
- Tout d’abord elle se fâcha de nous voir réunis, car elle crut que nous n’étions ensemble que pour jouer, mais Arthur ne lui laissa pas dire deux paroles :
- — Je la sais, s’écria-t-il, et c’est lui qui me l’a apprise.
- Madame Milligan me regardait toute surprise, et elle
- allait sûrement m’interroger, quand Arthur se mit, sans qu’elle le lui demandât, à répéter le Loup et le jeune Mouton. Il le fit d’un air de triomphe et de joie, sans hésitation et sans faute.
- Pendant ce temps, je regardais Madame Milligan ; je vis son beau visage s’éclairer d’un sourire, puis il me sembla que ses yeux se mouillèrent ; mais comme à ce moment elle se pencha sur son fds pour l’embrasser tendrement en l’entourant de ses deux bras, je ne sais pas si elle pleurait.
- — Les mots, disait Arthur, c’est bête, ça ne signifie rien, mais les choses on les voit, et Rémi m’a fait voir le berger avec sa flûte ; quand je levais les yeux en apprenant je ne pensais plus à ce qui m’entourait, je voyais la flûte du berger et j’entendais l’air qu’il jouait. Voulez-vous que je vous chante l’air, maman ?
- Et il chanta en anglais une chanson mélancolique.
- Cette fois Madame Milligan pleurait pour tout de bon, et quand elle se releva, je vis ses larmes sur les joues de son enfant. Alors elle s’approcha de moi et, me prenant la main, elle me la serra si doucement que je me sentis tout ému :
- — Vous êtes un bon garçon, me dit-elle.
- Si j’ai raconté tout au long ce petit incident, c’est pour faire comprendre le changement qui, à partir de ce jour-là, se fit dans ma position : la veille on m’avait pris comme montreur de bêtes pour amuser, moi, mes chiens et mon singe, un enfant malade ; mais cette
- p.119 - vue 118/768
-
-
-
- 120
- LE DEVOIR
- leçon me sépara des chiens et du singe ; je devins un camarade, presque un ami.
- Il faut dire aussi, tout de suite, ce que je ne sus que plus tard, c’est que Madame Milligan était désolée de voir que son fils n’apprenait, ou plus justement ne pouvait rien apprendre. Bien qu’il lût malade elle voulait qu’il travaillât, et précisément parce que cette maladie devait être longue, elle voulait dès maintenant donner à son esprit des habitudes qui lui permissent de réparer le temps perdu, le. jour où la guérison serait venue.
- Jusque-là, elle avait fort mal réussi : si Arthur n’était point rétif au travail, il l’était absolument à l’attention et à l’application ; il prenait sans résistance le livre qu’on lui mettait aux mains, il ouvrait même assez volontiers ses mains pour le recevoir, mais son esprit il 11e l’ouvrait pas, et c’était mécaniquement, comme une machine, qu’il répétait tant bien que mal, et plutôt mal que bien, les mots qu’on lui faisait entrer de force dans la tête.
- De là un vif chagrin chez sa mère, qui désespérait de lui.
- De là aussi une vive satisfaction lorsqu’elle lui entendit répéter une fable apprise avec moi en une demi-heure, qu’elle-même n’avait pas pu, en plusieurs jours, lui mettre dans la mémoire.
- Quand je pense maintenant aux jours passés sur ce bateau, auprès de Madame Milligan et d’Arthur, je trouve que ce sont les meilleurs de mon enfance.
- Arthur s’était pris pour moi d’une ardente amitié et de mon côté je me laissais aller sans réfléchir et sous l’influence de la sympathie à le regarder comme un frère : pas une querelle entre nous ; chez lui pas la moindre marque de la supériorité que lui donnait sa position, et chez moi pas le plus léger embarras ; je n’avais même pas conscience que je pouvais être embarrassé.
- Cela tenait sans doute à mon âge et à mon ignorance des choses de la vie ; mais assurément cela tenait beaucoup encore à la délicatesse et à la bonté de Madame Milligan, qui bien souvent me parlait comme si j’avais été son enfant.
- Et puis ce voyage en bateau était pour moi un émer-
- p.120 - vue 119/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 121
- veillement ; pas une heure d’ennui ou de fatigue ; du matin au soir, toutes nos heures remplies.
- Depuis la construction des chemins de fer, on ne visite plus, on ne connaît même plus le canal du Midi et cependant c’est une des curiosités de la France.
- De Villefranche de Lauragais nous avions été à Avi-gnonnet, et d’Avignonnet aux pierres de Naurouse où s’élève le monument érigé à la gloire de Riquet, le constructeur du canal, à l’endroit même où se trouve la ligne de faîte entre les rivières qui vont se jeter dans l’Océan et celles qui descendent à la Méditerranée.
- Puis nous avions traversé Castelnaudary, la ville des moulins, Carcassonne, la cité du moyen âge, et par l’écluse de Fouserannes, si curieuse avec ses huit sas accolés, nous étions descendus à Béziers.
- Quand le pays était intéressant, nous ne faisions que quelques lieues dans la journée ; quand, au contraire, il était monotone, nous allions plus vite.
- C’était la route elle-même qui décidait notre marche et notre départ. Aucune des préoccupations ordinaires aux voyageurs ne nous gênait ; nous n’avions pas à faire de longues étapes pour gagner une auberge où nous serions certains de trouver à dîner et à coucher.
- A heure fixe, nos repas étaient servis sous la vérandah ; et tout en mangeant, nous suivions tranquillement le spectacle mouvant des deux rives.
- Quand le soleil s’abaissait, nous nous arrêtions où l’ombre nous surprenait ; et nous restions là jusqu’à ce la lumière reparût.
- Toujours chez nous, dans notre maison, nous ne connaissions point les heures désœuvrées du soir, si longues et si tristes bien souvent pour le voyageur.
- Ces heures du soir, tout au contraire, 'étaient pour nous souvent trop courtes, et le moment du coucher nous surprenait presque toujours alors que nous ne pensions guère à dormir.
- Le bateau arrêté, s’d faisait frais, on s’enfermait dans le salon, et, après avoir allumé un feu doux, pour chasser l’humidité et le brouillard, qui étaient mauvais pour le malade, on apportait des lampes ; on installait Arthur devant la table ; je m’asseyais près de lui, et Madame Milligan nous montrait des livres d’images ou des vues photographiques. De même que le bateau qui
- p.121 - vue 120/768
-
-
-
- 122
- LE DEVOIR
- nous portait avait été -construit pour cette navigation spéciale, de même les livres et les vues avaient été choisis pour ce voyage. Quand nos yeux commençaient à se fatiguer, elle ouvrait un de ces livres et nous lisait des passages qui devaient nous intéresser et que nous pouvions comprendre ; ou bien fermant livres et albums, elle nous racontait les légendes, les faits historiques se rapportant aux pays que nous venions de traverser. Efe parlait les yeux attachés sur ceux de son fils, et c’était chose touchante de voir la peine qu’elle se donnait afin de n’exprimer que des idées, de n’employer que des mots qui pussent être facilement compris.
- Pour moi, quand les soirées étaient belles, j’avais aussi un rôle actif ; alors que je prenais ma harpe, et descendant à terre, j’allais à une certaine distance me placer derrière un arbre qui me cachait dans son ombre, et là je chantais toutes les chansons, je jouais tous les airs que je savais ; Arthur éprouvait du plaisir à entendre ainsi de la musique dans le calme de la nuit, sans voir celui qui la faisait; souvent il me criait : « Encore ! » et je recommençais l’air que je venais de jouer.
- C’était là une vie douce et heureuse pour un enfant qui en quittant la chaumière de mère Barberin avait suivi sur les grandes routes le signer Vitalis.
- Quelle différence entre le plat de pommes de terre au sel de ma pauvre nourrice et les bonnes tartes aux fruits, les gelées, les crèmes, les pâtisseries de la cuisinière de Mms Milligan !
- Quel contraste entre les longues marches à pied, dans la boue, sous la pluie, par un soleil de feu, derrière mon maître, et cette promenade en bateau !
- Mais pour être juste envers moi-même, je dois dire que j’étais encore plus . sensible au bonheur moral que je trouvais dans cette vie nouvelle, qu’aux jouissances matérielles qu’elle me donnait.
- Oui, elles étaient bien bonnes les pâtisseries de Mme Milligan ; oui, il était agréable de ne plus souffrir de la faim, du chaud ou du froid ; mais combien plus que tout cela étaient bons et agréables pour mon cœur les sentiments qui l’emplissaient.
- Deux fois j’avais vu se briser ou se dénouer les liens qui m’attachaient à ceux que j’aimais : la première, lorsque j’avais été arraché d’auprès de mère Barbarin ;
- p.122 - vue 121/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 123
- la seconde, lorsque j’avais été séparé de Vitalis ; et ainsi, deux lois je m’étais trouvé seul au monde, sans appui, sans soutien, n’ayant d’autres amis que mes bêtes.
- Et voila que dans mon isolement et dans ma détresse j’avais trouvé quelqu’un qui m’avait témoigné de la tendresse, et que j’avais pu aimer : une femme, une belle dame, douce, affable et tendre, un enfant de mon âge qui me traitait comme si j’avais été son frère.
- Combien de fois, en regardant Arthur couché sur sa planche, pale et dolent, je me prenais à envier son bonheur, moi, plein de santé et de force !
- Ce n’était pas le bien-être qui l’entourait que j’enviais, ce n’était pas son bateau, c’était l’amour que sa mère lui témoignait.
- Comme il devait être heureux d’être ainsi aimé, d’être ainsi embrassé dix fois, vingt fois par jour, et de pouvoir lui-même embrasser de tout son cœur cette belle dame, sa mère, dont j’osais à peine toucher la main lorsqu’elle me la tendait.
- Et alors je me disais tristement que moi je n’aurais jamais une mère qui m’embrasserait et que j’embrasserais : peut-être un jour je reverrais mère Barberin, et ce me serait une grande joie, mais enfin je ne pourrais plus maintenant lui dire comme autrefois : « maman, » puisqu’elle n’était pas ma mère.
- Seul, je serais toujours seul !
- Aussi cette pensée me faisait-elle goûter avec plus d’intensité la joie que j’éprouvais à me sentir traiter tendrement par Madame Milligan et Arthur.
- Je ne devais pas me montrer trop exigeant pour ma part de bonheur en ce monde, et puisque je n’aurais jamais ni mère, ni frère, ni famille, je devais me trouver lieu-reiîx d’avoir des amis.
- Je devais être heureux, et en réalité je l’étais pleinement.
- Cependant, si douces que me parussent ces nouvelles habitudes, il me fallut bientôt les interrompre pour revenir aux anciennes.
- p.123 - vue 122/768
-
-
-
- 124
- LE DEVOIR
- XIII
- ENFANT TROUVÉ
- Le temps avait passé vite pendant ce voyage, et le moment approchait où mon maître allait sortir de prison.
- A mesure que nous nous éloignions de Toulouse, cette pensée m’avait de plus en plus tourmenté.
- C’était charmant de s’en aller ainsi en hateau, sans peine comme sans souci ; mais il faudrait revenir et faire à pied la route parcourue sur l’eau.
- Ce serait moins charmant : plus de bon lit, plus de crèmes, plus de pâtisseries, plus de soirées autour de la table.
- Et ce qui me touchait encore bien plus vivement, il faudrait me séparer d’Arthur et de Madame Milligan ; il faudrait renoncer à leur affection, les perdre comme déjà j’avais perdu mère Barberin. N’aimerais-je donc, ne serais-je donc aimé que pour être séparé brutalement de ceux près de qui je voudrais passer ma vie !
- Je puis dire que cette préoccupation a été le seul nuage de ces journées radieuses.
- Un jour enfin, je me décidai à en faire part à Madame Milligan, en lui demandant combien elle croyait qu’il me faudrait de temps pour retourner à Toulouse, car je voulais me trouver devant la porte de la prison, juste au moment où mon maître la franchirait.
- En entendant parler de départ, Arthur poussa les hauts cris :
- — Je ne veux pas que Remi parte ! s’écria-t-il.
- Je répondis que je n’étais pas libre de ma personne, que j’appartenais a mon maître, à qui mes parents m’avaient loué, et que je devais reprendre mon service auprès de lui le jour où il aurait besoin de moi.
- Je parlai de mes parents sans dire qu’ils n’étaient pas réellement mes père et mère, car il aurait fallu avouer en même temps que je n’étais qu’un enfant trouvé ; et c’était là une honte à laquelle je ne pouvais me résigner tant j’avais souffert, depuis que je me rendais compte de mes sensations, du mépris que j’avais
- p.124 - vue 123/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 125
- vu, dans notre village, marquer en toutes occasions aux enfants des hospices : enfant trouvé ! il me semblait que c’était tout ce qu’il y avait de plus abject au monde. Mon maître savait que j'étais un enfant trouvé, mais il était mon maître, tandis que je serais mort bouche close plutôt que d’avouer à Madame Milligan et à Arthur, qui m’avaient élevé jusqu’à eux, que j’étais un enfant trouvé ; est-ce qu’ils ne m’auraient pas alors rejeté et repoussé avec dégoût !
- — Maman, il faut retenir Remi, continua Arthur qui, en dehors du travail, était le maître de sa mère, et faisait d’elle tout ce qu’il voulait.
- — Je serais très heureuse de garder Remi, répondit madame Milligan, vous l’avez pris en amitié, et moi-même j’ai pour lui beaucoup d’affection ; mais pour le retenir près de nous, il faut la réunion de deux conditions que ni vous ni moi ne pouvons décider. La première c’est que Remi veuille rester avec nous...
- — Ah ! Remi voudra bien, interrompit Arthur, n’est-ce pas, Remi que vous ne voulez pas retourner à Toulouse ?
- — La seconde, continua madame Milligan sans attendre ma réponse, c’est que son maître consente à renoncer aux droits qu’il a sur lui.
- — Remi, Remi d’abord, interrompit Arthur, poursuivant son idée.
- Assurément Vitalis avait été un lion maître pour moi, et je lui étais reconnaissant de ses soins aussi bien que de ses leçons, mais il n’y avait aucune comparaison à établir entre l’existence que j’avais menée près de lui et celle que m’offrait madame Milligan ; et même il n’y avait aucune comparaison à établir entre l’affection que j’éprouvais pour Vitalis et celle que m’inspiraient madame Milligan et Arthur. Quand je pensais à cela, je me disais que c’était mal à moi de préférer à mon maître ces étrangers que je connaissais depuis si peu de temps ; mais enfin, cela était ainsi; j’aimais tendrement madame Milligan et Arthur.
- — Avant de répondre, continua madame Milligan, Remi devra réfléchir que ce n’est pas seulement une vie de plaisir et de promenade que je lui propose, mais une vie de travail; il faudra étudier, rester penché sur les livres, suivre Arthur dans ses études; il doit mettre cela en balance avec la liberté des grands chemins.
- p.125 - vue 124/768
-
-
-
- 126
- LE DEVOIR
- — Il n’y a pas de balance, dis-je, et je vous assure, madame, que je sens tout le prix de votre proposition.
- — Là, voyez-vous, maman ! s’écria Arthur, Remi veut bien.
- Il se mit à applaudir. Il était évident que je venais de le tirer d’inquiétude, car lorsque sa mère avait parlé de travail et de livres, j’avais vu son visage exprimer l’anxiété. Si j’allais refuser! et cette crainte, pour lui qui avait l’horreur des livres, avait dû être des plus vives. Mais je n’avais pas heureusement cette même crainte, et les livres, au lieu de m’épouvanter, m’attiraient. Il est vrai qu’il y avait bien peu de temps qu’on m’en avait mis entre les mains, et ceux qui y avaient passé m’avaient donné plus de plaisir que de peine. Aussi l’offre de madame Milligan me rendait-elle très heureux, et étais-je parfaitement sincère en la remerciant de sa générosité. Je n’allais donc pas abandonner le Cygne; je n’allais pas renoncer à cette douce existence, je n’allais pas me séparer d’Arthur et de sa mère.
- — Maintenant, poursuivit madame Milligan, il nous reste à obtenir le consentement de son maître ; pour cela je vais lui écrire de venir nous trouver à Cette, car nous ne pouvons pas retourner à Toulouse; je lui enverrai ses frais de voyage et après lui avoir fait comprendre les raisons qui nous empêchent de prendre le chemin de fer, j’espère qu’il voudra bien se rendre à mon invitation. S’il accepte mes propositions, il ne me restera plus qu’à m’entendre avec les parents de Remi ; car eux aussi doivent être consultés.
- Jusque là, tout dans cet entretien avait marché à souhait pour moi, exactement comme si une bonne fée m’avait touché de sa baguette; mais ces derniers mots me ramenèrent durement du rêve où je planais dans la triste réalité.
- Consulter mes parents!
- Mais sûrement ils diraient ce que je voulais qui restât caché. La vérité éclaterait. Enfant trouvé!
- Alors ce serait Arthur, ce serait madame Milligan qui ne voudraient pas de moi; alors l’amitié qu’ils me témoignaient serait anéantie; mon souvenir même leur serait pénible; Arthur aurait joué avec un enfant trouvé, en aurait fait son camarade, son ami, presque son frère.
- (A suivre)
- p.126 - vue 125/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 127
- SOCIÉTÉ DU FÀMILlSTlîtlE - ASM,MS HüTDt'LLES
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1894
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.370 401
- Subvention de la Société............ 394- 80> 3.487 50
- Malfaçons et divers................... 722 30]
- Dépenses..................................... 3.059 70
- Boni en novembre............. 427 80
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........... 421 70]
- Subvention de la Société.....*...... 140 70 563 50
- Divers.................................. 1 10
- Dépenses......................................... 976 10
- Déficit en novembre...... 412 60
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 4.000 82^
- Intérêts des comptes-courants et du j 8.077 82
- titre d’épargne................ 4.077 »»
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs............ 4.661 »»i
- 17 — provisoires................... 989 60/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.360 60. 8.51-8 40
- Allocat. aux familles des réservistes.. 14 »»(
- Divers, appointements, médecins, etc. 523 20]
- Déficit en novembre...... 470 58
- CAISSE DE PH ARM AGI 3
- Cotisations des mutualistes........ 549 50,
- Subvention de la Société........... 147 10? 696 60
- Divers............................. » »»)
- Dépenses.................................... 733 75
- Déficit en novembre....... 37 15
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 novembre 1894. 43.967 72
- » individuelles » » ... 18.092 15
- 627Ô59~87
- Repenses » » 66.334 63
- Excédant des dépenses sur les recettes...______4.274J76
- p.127 - vue 126/768
-
-
-
- 128
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1894
- Naissances :
- 4 Décembre. Pennelier Fernand, fils de Pennelier Céles-lin et de Prévôt Célina ;
- 17 — Plinguet Louise-Jeanne, fille de Plinguet
- Louis et de Fournier Jeanne ;
- 27 — Létrier Jeanne, fille de Létrier Alfred et
- de Poulet Ciotilde ;
- Décès :
- 4 Décembre. Thoret Augustin, retraité, âgé de 70 ans ; 4 — Devillers Paule, âgée de 2 ans 2 mois ;
- 6 — Mm0 Séref, née Rousselle Armandine, âgée
- de 31 ans 1/2 ;
- 11 — Mrae Lermoyeux, née Tricot Adélaïde, âgée de 64 ans ;
- 18 — Hamel Eugène, âgé de 45 ans ;
- 20 — Casseleux Victor, âgé de 26 ans ;
- 27 — Loucliet Suzanne-Maria, âgée de 1 mois ;
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimcs, imp Veuve Laporle, ruelle des Saintes-Marics, 7. — 489.
- p.128 - vue 127/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 129
- de J.-B.-André Q-ODHST (*) ( Suite )
- Conférence du 7 Décembre 1877.
- Le fondateur du Familistère s’exprime comme suit :
- « Amis,
- » Dans la dernière conférence, M. T... s’est attaché à faire ressortir devant vous deux points principaux :
- » 1° La nécessité de parler ici vous - mêmes pour augmenter l’intérêt des conférences et provoquer la lumière sur les points qui peuvent demeurer obscurs ;
- » 2° L’utilité qu’il y a pour vous de lire les ouvrages que j’ai publiés et dans lesquels se trouvent exposés la plupart des sujets auxquels vos plus pressants intérêts sont intimement rattachés.
- » Depuis cette dernière conférence, divers propos me sont revenus de la part de ceux qui, parmi vous, pourraient le plus aisément, semble-t-il, suivre l’exemple donné par M. T... On disait :
- » Comment pourrions-nous aborder ce sujet de l’Association, sujet entièrement nouveau pour nous, que M. Godin nous montre sous un jour dont il n’y a d’exemple nulle part ? Essayer d’en parler ne serait-ce pas risquer de nous égarer complètement ?
- » A cela, je répondrai que ce n’est pas la question d’Association dans ses bases fondamentales, dans ses principes, qu’il s’agirait pour vous de venir traiter à cette tribune ; vous avez une tâche plus spéciale et de première importance aussi : celle de traduire l’Associa-
- (1) Lire Le Deooir depuis le mois de mars 1891.
- p.129 - vue 128/768
-
-
-
- 130
- LE DEVOIR
- tion dans les moindres détails, celle de préparer son bon fonctionnement.
- » Votre concours à tous est indispensable à la vitalité de l’œuvre. Je vous en ai indiqué les principes fondamentaux ; mais ces principes n’entreront en vigueur et ne donneront leurs fruits qu’autant que vous en serez les agents actifs. Chacun de vous, dans sa spécialité de travail, possède une expérience et des connaissances qui, mises en commun et dirigées toutes en vue du bien général, feront la force et la durée de l’Association. C’est à la compréhension de cette vérité que vous devez vous élever pour le moment. Comment y arriverez-vous, tous, si [ce n’est par l’étude et la discussion ?
- » N’entrevoyez - vous pas maintenant qu’il est mille sujets de détail sur lesquels vous pouvez prendre utilement la parole. Rien n’est petit ni insignifiant dans l’œuvre que nous entreprenons et toute question portant soit sur un fait de travail, soit sur un fait de service, mérite d’être examinée ; car tout doit être exécuté avec soin et méthode dans l’intérêt de l’Association.
- » Déjà, c’est dans ces questions de détail que les Groupes, Unions et Conseils ont trouvé leurs éléments de travaux.
- » Persuadez-vous bien que pour la vitalité des œuvres humaines, il faut que les individus se communiquent mutuellement leurs connaissances utiles ; c’est ainsi qu’ils arrivent à vaincre les difficultés de tous progrès et à s’emparer de nouveaux éléments de savoir.
- » La prospérité d’une œuvre telle que celle de l’Association dépend de l’ensemble des connaissances des associés eux-mêmes. Plus est grand le savoir de ces associés, plus sûrement on marche vers le but poursuivi, c’est-à-dire la prospérité de l’œuvre commune.
- » Tout ce qui se rapporte à l’exécution des produits dans nos ateliers de l’usine peut d’abord donner lieu à
- p.130 - vue 129/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 131
- des conférences entre nous, afin d’établir les meilleurs procédés du travail et de vaincre les difficultés inhérentes à toute opération.
- » Mais à côté de la fabrication et de la production, il y a bien d’autres choses. Il ne suffit point de faire des produits, il faut vendre. Or, la question commerciale est de première importance, puisque c’est la vente qui entretient le travail. De quel intérêt serait pour vous cette question, si vous aviez réalisé en votre esprit le fait de l’Association ?
- » Les contre-maîtres, les chefs d’atelier devraient toujours se tenir renseignés sur les faits de la vente, afin de savoir distinguer quel développement tel ou tel produit peut prendre, quelles sont les causes et quelles seront les conséquences de telle ou telle impulsion dans la fabrication.
- » Les comptables et commis aux écritures peuvent, sur ces sujets, fournir les indications les plus intéressantes ; et je suis persuadé qu’au contact de ces communications, vous seriez étonnés de sentir se révéler en vous des capacités spéciales. Des ressources et des idées nouvelles pourraient germer de tous côtés pour le plus grand bien de l’Association.
- » Voilà pour le côté commercial proprement dit ; mais les besoins de la vente soulèvent à leur tour bien d’autres questions : celles de la création des modèles, de l’appropriation des outillages, du soin des approvisionnements, de la surveillance des transports, etc., etc..., et la question, enfin, de contrôle et de comptabilité, qui, seule, peut vous assurer des faits accomplis, des pertes ou des bénéfices de vos opérations.
- » Vous avez parmi vous d’habiles comptables qui, certainement, ne seraient pas embarrassés pour expliquer tout au long ces choses devant vous et porter la lumière sur tous les faits d’administration que vous ignorez.
- p.131 - vue 130/768
-
-
-
- 132
- LE DEVOIR
- » Reconnaissons donc que les motifs de conférences sont inépuisables parmi nous. Et cela, d’autant plus que les orateurs pourraient être aussi brefs qu’il leur plairait ; n’occuper la tribune que quelques minutes, si cela suffisait pour ce qu’ils auraient à dire. Les demandes et les réponses se succéderaient au grand intérêt de l’auditoire ; et je me ferais un vrai plaisir de vous faciliter les choses par tous les moyens en mon pouvoir.
- » Ces sortes de conférences ne pourraient être que grandement profitables à l’Association. Pourquoi ne sont-elles pas encore inaugurées parmi nous ? Ah ! c’est que la foi et la confiance vous font défaut ; c’est que, pour surmonter les embarras des débuts et entrer avec vigueur dans une voie nouvelle, il faut posséder cette foi dont parlait Jésus, cette foi qui transporte les montagnes.
- » Mais loin d’avoir cette foi, vous craignez, vous, que rien ne soit possible dans la voie où je vous appelle, que l’Association ne puisse se soutenir ; et cette idée préconçue vous empêche de faire les efforts nécessaires pour hâter le succès. Si vous étiez animés de sentiments différents, si la foi et la confiance étaient votre partage, l’amour, la passion de l’œuvre que je veux fonder avec vous s’élèverait dans votre cœur et vous comprendriez bien vite quel concours vous y pouvez donner. Ce qui vous paraît aujourd’hui si difficile ne vous semblerait plus que tout naturel et tout simple ; et il ne vous en coûterait pas, par exemple, de venir prendre la parole toutes les fois que vous le jugeriez utile au bien général.
- » Tâchez donc de comprendre que les conférences, indispensables pour vous amener à connaître ce que nous avons à faire ensemble, pourraient tout aussi bien prendre la forme de conversations, dans lesquelles clia-
- p.132 - vue 131/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 133
- cun de vous dirait à son tour ce qu’il sait de bon et d’utile.
- )) Les ingénieurs enseigneraient ce qui est de leur ressort pour faire comprendre à tous la valeur et les causes des directions imprimées au travail de l’usine ; les contre - maîtres exposeraient les questions de détail qui font la spécialité de chacun d’eux ; et ainsi de suite à tous les degrés. Ainsi, l’accord et l’entente seraient complets entre tous les membres de l’Association.
- » Que de choses utiles pourraient être exposées pour le plus grand avantage de tous ! Qu’importe devant le but à atteindre, si la phrase de l’orateur est plus ou moins correcte, cela ne signifie rien.
- » Faites donc effort sur vous - mêmes pour entrer dans cette voie ; parlez pendant quelques minutes d’abord, quatre, cinq suffiront si vous le voulez ; vous verrez combien vous vous mettrez vite au-dessus de la timidité du premier moment. Pensez à l’utilité de la communication que vous avez à faire, et votre parole sera facile.
- » Vous avez, du reste, la ressource de vous entendre à l’avance avec moi, afin que les choses vous soient plus commodes encore. Ainsi, je puis, si vous préférez, commencer la conférence et vous donner la parole au moment voulu, pour reprendre ensuite quand vous auriez dit ce que vous aviez à faire connaître.
- » Que n’avons-nous davantage cet amour de la parole utile qui distingue les peuples libres, ceux des Etats-Unis d’Amérique , par exemple ! Combien les choses seraient plus faciles pour vous comme pour moi dans l’œuvre que je veux fonder. En ces pays, l’aspiration vers les idées nouvelles est telle, qu’à de certains moments il semble qu’une même impulsion soulève toute une contrée. Cette disposition d’esprit, qu’on nomme le revival, c’est-à-dire la renaissance, donne lieu de tous
- p.133 - vue 132/768
-
-
-
- 134
- LE DEVOIR
- côtés à des réunions de foules importantes formant ce qu’on appelle des camps-meetings, c’est-à-dire des rassemblements, lesquels ont lieu en plein air, en pleine forêt ou en plein champ, durant plusieurs jours, quelquefois une ou deux semaines ; et dans quel but ? Tout simplement pour entendre prêcher sur les idées dont on ne connaît pas au juste, à l’avance, la portée ni la valeur.
- » Combien de semblables mœurs sont différentes des nôtres! Vous représentez-vous ces rassemblements de parfois 8.000 à 10.000 personnes écoutant prêcher jour et nuit sur mille sujets variés. Les phénomènes les plus étonnants se produisent dans de tels milieux , mais nous n’avons pas à nous y arrêter ce soir.
- » Je dois cependant signaler que l’Amérique n’a point seule le privilège de l’amour de la parole. Des choses analogues se passent en Angleterre. A Londres, le dimanche surtout, on peut voir communément un individu quelconque s’arrêter sur une place ou dans un jardin public, se poster le dos contre un arbre et se mettre à discourir. Il parle d’abord pour lui - même, mais bientôt une personne s’arrête à ses côtés et l’écoute ; il en vient deux, puis trois et ainsi de suite jusqu’à plusieurs centaines parfois, et cet auditoire demeure là une heure, au besoin, pour entendre un inconnu.
- » Que nous sommes loin, en France d’éprouver un pareil respect et un pareil besoin de la communication des pensées ! Si un passant s’arrêtait pour prêcner ainsi, la plupart d’entre nous hausseraient les épaules et s’en iraient disant qu’ils viennent de voir un fou. En Angleterre, au contraire, on écoute l’orateur quel-qu’il soit ; si ses enseignements sont bons on en profite, s’ils sont mauvais on s’éloigne, mais sans se moquer de lui ni lui interdire la parole.
- » Nous aurions beaucoup à gagner à ce que des sen-
- p.134 - vue 133/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 135
- timents semblables se répandissent parmi nous. Mais nous n’en sommes point là : aussi, parlè-je aujourd’hui dans une salle à moitié vide, et, pourtant, c’est de vos intérêts les plus pressants que je vous entretiens ; c’est du Familistère, c’est de l’usine, c’est de la question vitale pour vous de l’entretien du travail; il est donc au moins bien singulier de vous voir si peu attentifs à ce qui peut assurer votre bien-être et celui de vos familles.
- » Le petit artisan dans sa boutique tourne toutes ses pensées vers le développement de son industrie, sachant bien que là seulement il peut trouver ses moyens de vivre. La question n’est point différente pour vous ; l’usine est aussi votre gagne-pain ; il faut qu’elle se soutienne, il faut qu’elle marche pour que vous ayez tout ce qui vous est nécessaire. Etudiant ici les questions fondamentales du maintien et du progrès de l’industrie, ce sont donc bien les moyens mêmes de votre existence que je discute devant vous pour assurer votre plus grand bien.
- » Gomment alors concevoir votre indifférence quand les questions ont pour vous une importance semblable ?
- )) La curiosité seule suffit en Angleterre pour suspendre la foule aux lèvres d’un orateur, ici, où vos intérêts les plus chers sont en jeu, où il est question de l’organisation de votre propre travail, de la sécurité de l’avenir pour vos familles, la plupart d’entre vous malheureusement ne comprennent rien à ces questions que j’ouvre devant vous et qui sont en ce moment le gros problème pour la solution duquel les nations sont remuées jusque dans leur profondeur.
- » Je n’insisterai pas davantage sur ce point, mais je dirai au petit groupe de fidèles réunis ici ce soir qu’ils tachent, dans l’intérêt de l’œuvre que nous voulons
- p.135 - vue 134/768
-
-
-
- 136
- LE DEVOIR
- fonder, d’empêcher le vide de se propager ainsi parmi eux.
- » Parlez à vos camarades, éveillez en eux le sentiment du devoir, stimulez-les, sortez-les de cette indifférence si préjudiciable à l’homme sous tous les rapports, et ramenez-les à l’étude des questions qu’il nous importe tant de résoudre. »
- L’orateur parle ensuite d’amendements proposés par le Conseil général des Unions de l’usine, au Réglement des Groupes, Unions et Conseils dont nous avons donné le texte page 452, année 1893 du Devoir. J.-Bte-André Godin félicite les membres du dit Conseil et ceux d’un Comité de révision qui, ensemble, ont formulé ces propositions d’amendements. Il dit que si l’organisation des Groupes, Unions et Conseils se soutient et se développe comme il l’espère, le Réglement spécial de ces différents corps pourra être annexé aux statuts.
- Passant ensuite aux statuts proprement dits, il informe l’auditoire que ceux-ci, grâce aux bons offices de M. T., ont revêtu maintenant la forme juridique. « J’en avais » dit-il, « préparé les bases et j’ai remis mes notes à M. T. pour qu’il voie ce qui cadrait ou non avec les prescriptions légales et cherche, de concert avec moi, les moyens de donner l’appui de la loi. à tout ' ce que je veux faire pour vous. J’ai à revoir encore une fois ces statuts, puis je les livrerai à votre examen par l’intermédiaire de vos Conseils, Unions et Groupes. Vous pourrez même, si vous le jugez à propos, nommer parmi vous un Comité spécial d’étude des statuts, afin de donner à cette œuvre le concours de toutes vos bonnes volontés.
- » C’est ensuite que nous réaliserons le contrat légal. Le moment en sera d’autant plus rapproché que vous apporterez à l’œuvre le désir du succès. Tâchez donc de saisir enfin la pensée qui m’anime et bientôt nous serons en état de donner au monde un des grands exemples
- p.136 - vue 135/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 137
- réclamés par notre époque, celui de l’Association du Travail et du Capital.
- » Assez sur ce sujet, je désire maintenant, avant de nous séparer, vous indiquer ce que sera la prochaine Conférence.
- » A moins que des orateurs parmi vous viennent me demander de leur laisser la parole, pour traiter des sujets divers se rattachant à nos travaux, je me propose de reprendre à notre prochaine réunion les questions d’origine des choses, de religion et de morale, déjà touchées au début de nos conférences.
- » Je vous parlerai des Védas, livres sacrés de l’Inde antique; du Zend Avestci, recueil des enseignements donnés par Zoroastre aux peuples occupant les pays que nous appelons la Perse ; du code de Manou, un des premiers législateurs, qui parut dans l’Inde environ deux mille ans avant Jésus-Christ. L’Egypte aussi aura sa place dans notre rapide coup d’œil sur le passé ; l’Egypte ce pays dont l’antique civilisation se perd dans la nuit de l’histoire, dont les monuments ont laissé des ruines qui frappent d’admiration le voyageur.
- w Au prix des plus laborieuses études des savants sont parvenus à retrouver le sens des inscriptions gravées sur les pierres des monuments égyptiens et, ainsi, à nous mettre en possession d’une partie au' moins des connaissances célèbres que les nations d’autrefois allaient puiser en Egypte.
- » Dans cette revue des premiers enseignements moraux et religieux, nous n’oublierons pas, à l’extrémité de l’Asie et séparé des autres peuples par de formidables montagnes, le peuple de la Chine dont les livres sacrés atteignent une surprenante hauteur. Confucius nous en fournira les plus purs témoignages.
- » Pour mieux exciter votre intérêt j’apporterai ici même les volumes contenant la traduction des ouvrages que je viens d’énumérer, vous en verrez l’étendue. Une révé-
- p.137 - vue 136/768
-
-
-
- 138
- LE DEVOIR
- lation supérieure se dégage de ces ouvrages ; une morale qu’on peut apppeler universelle se trouve contenue dans chacun d’eux; l’amour du bien de tous est ce fonds commun de morale et de religion partout enseigné aux hommes.
- » Ce ne sera pas, vous le savez déjà, dans un but de simple curiosité que nous passerons en revue ces matières ; mais pour bien nous assurer de la marche des sociétés humaines, en remontant aussi loin que possible la voie suivie, afin de voir quelle doit être notre propre direction.
- » C’est, en un mot, la base morale même de l’Association entre nous que je ferai jaillir de nos recherches, vous montrant comment le passé lui-même dans ses diverses phases a toujours été guidé par une même vérité morale et a toujours tendu à une même fin : le, bien de la vie humaine; comment l’humanité malgré ses chutes et rechutes a été maintenue dans sa voie ; comment, enfin, l’avenir à son tour ne sera que l’expression pratique de la loi de vie et de progrès.
- » Tel sera l’objet de notre prochaine conférence, sauf, je le repète, la place qui sera laissée à ceux qui, parmi vous, auront à dire quelque chose, selon l’invitation que je vous ai' faite déjà tant de fois. Que chacun de vous tâche donc de rallier quelques camarades et de les amener ici, afin que nous ne perdions point l’habitude de nous réunir et de nous concerter pour travailler au mieux à notre plus grand bien, à l’organisation des meilleures conditions de vie et de progrès. »
- p.138 - vue 137/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 139
- UN SOCIALISTE PRATIQUE
- ROBERT OWEN
- XIV
- La crise du coton, 1806
- Robert Owen était depuis sept ans à la tète des usines de New Lanark, lorsque, en 1806, les Etats-Unis, à la suite de difficultés diplomatiques avec l’Angleterre, mirent embargo sur tous les cotons destinés à l’exportation en Grande-Bretagne.
- Cet incident permit à Owen de donner à ses ouvriers une nouvelle preuve des sentiments qui l’animaient et d’achever la conquête de leur bonne volonté.
- La conséquence de la mesure prise par l’Amérique fut que le prix des cotons bruts augmenta dans des proportions inouies et paralysa tous les efforts des manufacturiers pour faire marcher leurs usines. En des cas semblables, le chef d’industrie doit calculer très sérieusement s’il est préférable de continuer à fabriquer pour le marché futur au risque de subir une forte perte, ou d’arrêter sa fabrication.
- La continuation des travaux exige des avances considérables pour l’achat des matières premières et le paiement des salaires ; mais l’arrêt des usines amène la désorganisation des ateliers, par la dispersion du personnel obligé d’aller chercher du travail ailleurs et de subir ainsi un accroissement de misères.
- La pensée des privations qu’endurerait son personnel pesait lourdement sur le cœur de Robert Owen, et quoi qu’il eût jugé préférable dans l’intérêt de ses asso-
- (1) Lire Le Deeoir depuis le mois de janvier 1895.
- p.139 - vue 138/768
-
-
-
- 140
- LE DEVOIR
- ciés d’arrêter le travail, il décida que les salaires seraient intégralement payés aux ouvriers, ne leur demandant en retour que de soigner leurs machines, de les huiler et de les tenir bien propres.
- Durant cette période de chômage qui dura quatre mois, il paya 175.000 francs, sans retenir un sou sur les salaires ordinaires. Ce procédé lui gagna la confiance et le cœur de toute la population. A partir de ce moment, il n’éprouva aucune difficulté de la part des ouvriers de New-Lanark pour tout ce qu’il voulut entreprendre.
- XV
- Vues d’Owen touchant l’éducation de l’Enfance et la formation du caractère. — Rupture avec ses premiers associés de New-Lanark, 1809.
- Les associés d’Owen, MM. Borrowdale, Atkinson et Cie, de Londres et MM. Barton, de Manchester, étaient des hommes de négoce, préoccupés surtout de l’intérêt de leurs capitaux et des profits qu’ils pouvaient retirer de New-Lanark. Owen ne devait jamais perdre ce point de vue dans les changements qu’il proposait. Or, les choses à transformer se présentaient en foule puisque tout était à créer pour le bien des travailleurs.
- Un des premiers faits qui attira l’attention du jeune directeur fut la mauvaise installation des anciennes maisons ouvrières : L’espace y était trop limité pour que la mère pût vaquer aux travaux du ménage sans être gênée par la présence des enfants, et sans être portée à les bousculer et à leur parler sur un ton préjudiciable à la formation de leur caractère.
- Owen avait déjà beaucoup réfléchi sur les conditions propres au bon développement moral de la jeunesse.
- Les idées qu’il développa plus tard dans son livre Nouveau monde moral (1836) étaient, dès cette époque, en germe dans son esprit.
- p.140 - vue 139/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 141
- « L’homme, » pensait-il, « est un être composé dont le caractère dépend de deux causes déterminantes qui agissent et réagissent continuellement l’une sur l’autre : 1° La constitution originaire ; 2° Les circonstances au milieu desquelles l’individu s’exerce depuis la naissance jusqu’à la mort.
- » Par le fait de sa constitution originaire, l’homme est disposé à éprouver tels ou tels sentiments, à tendre vers telles ou telles convictions.
- » Ces convictions et ces sentiments, pris ensemble ou séparément, déterminent chez l’homme le mobile d’action appelé volonté.
- » La constitution originaire diffère chez tous les êtres humains et l’art est impuissant à effacer ces différences, et à faire que deux êtres soient exactement semblables de l’enfance à l’âge mûr.
- » Néanmoins, chez tous les enfants, excepté dans le cas d’une maladie organique, la constitution originaire peut être tellement influencée, cultivée et développée, qu’on fera de l’enfant un être très inférieur ou très supérieur, selon les circonstances qui auront agi sur lui dès sa naissance. »
- » Quatre-vingt dix-neuf fois sur cent )) disait-il encore, « les parents ignorent complètement ce qui serait à faire pour bien élever leurs enfants. » C’était le cas des pauvres travailleurs de New-Lanark. Combien ils étaient loin d’avoir, aux yeux d’Owen, la moindre des connaissances voulues pour procéder à l’œuvre si difficile de la bonne éducation de l’enfant.
- En même temps qu’il se rendait compte des nombreux inconvénients de cette ignorance générale, pour l’avenir de la jeune génération, Robert Owen embrassait les obstacles divers que rencontrerait toute tentative de sa part pour y rémédier.
- Construire et aménager des bâtiments tels qu’il les jugeait nécessaires à l’éducation convenable de la jeu-
- p.141 - vue 140/768
-
-
-
- 142
- LE DEVOIR
- nesse, entraînait en premier lieu une dépense d’environ 125.000 francs ; il fallait ensuite une somme annuelle considérable pour entretenir le matériel scolaire et rémunérer les éducateurs.. Ces dépenses, Owen en avait la conviction, seraient compensées par les améliorations obtenues dans le caractère des enfants et dans celui des parents.
- Mais il y avait d’autres obstacles : d’abord les préjugés des parents, les mères consentiraient difficilement à se séparer de leurs enfants à un âge aussi tendre qu’il paraissait nécessaire à Owen de les prendre pour atteindre le but désiré. Il y avait ensuite l’opposition à toutes ses idées qu’Owen rencontrait de la part du ministre de la paroisse. Ce gentleman considérait l’associé directeur de New-Lanark comme un innovateur dangereux, et il le suspectait de vouloir empiéter sur ce qu’il regardait comme son domaine propre : la direction spirituelle et morale du peuple.
- Plein de ses idées sur l’éducation de l’enfance et la formation du caractère, Robert Owen ne pouvait permettre à un ministre quelconque de la religion de s’ingérer dans la mise en pratique de ses plans ; et il n’était pas davantage possible à cette époque d’espérer qu’un ministre quel qu’il fut, soucieux de ce qu’il croyait être le bien de son troupeau, secondât des expériences d’où sa participation active était exclue. Les progrès du droit à l’enseignement laïque ont pris de nos jours une extension considérable ; mais ce droit n’était pas reconnu au commencement du siècle.
- Néanmoins, la première grande difficulté rencontrée par Owen vint de ses co-associés. Il avait établi ses plans et fait ses estimations avec toute la précision désirable. Les mesures déjà adoptées avaient amélioré la population. Il le faisait ressortir et indiquait les nouveaux changements qu’il se proposait de réaliser et les avantages qu’il en attendait. Mais ses propositions
- p.142 - vue 141/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 143
- dépassaient tellement les vues de ses associés que ceux-ci en furent sérieusement alarmés.
- Les principaux membres vinrent de Londres et de Manchester visiter l’usine de New-Lanark et y séjournèrent quelques jours de façon à en faire une inspection complète. Malgré leurs préventions, ce qu’ils virent les satisfirent pleinement et ils promirent, en se retirant, d’exposer les idées d’Owen aux autres associés.
- Lorsque tous les associés de Londres et de Manchester furent réunis et eurent écouté le rapport de cette inspection, ils se laissèrent gagner par la bonne impression des délégués à New-Lanark et décidèrent d’offrir à Owen un plateau en argent en témoignage de satisfaction. C’était là un cadeau de bon augure. Malheureusement la bonne impression dura peu, combattue qu’elle était par le souci des grosses dépenses qu’Owen se proposait de faire à New-Lanark, et l’incertitude des avantages qu’il en espérait. Bientôt quelques-uns des associés à l’esprit particulièrement timoré firent décider qu’une seconde visite aurait lieu à New-Lanark.
- Owen exposa point par point aux nouveaux délégués les mesures qu’il comptait prendre et indiqua les effets qu’il espérait en retour ; puis tous les intéressés furent à nouveau saisis de la question. Les associés hésitèrent, tergiversèrent et firent des objections. Owen leur déclara nettement que, jusqu’à ce jour, toutes ses mesures avaient réussi et qu’il ne pouvait continuer à diriger l’établissement qu’en réalisant les plans qu’il croyait les meilleurs ; il ajouta que si les intéressés refusaient-de le suivre dans sa marche en avant, il était prêt à se charger de l’établissement et à en offrir un prix.
- Sur la demande de l’un des associés d’indiquer le chiffre, Owen le fixa à 2.100.000 francs ; ce chiffre dépassait de 600.000 francs le montant de la première acquisition ; il est vrai qu’une partie de la plus-value était due à l’amélioration de l’outillage, Les associés trouvant
- p.143 - vue 142/768
-
-
-
- 144
- LE DEVOIR
- le prix avantageux l’acceptèrent et se . retirèrent. Cette première société de New-Lanark avait duré dix ans.
- Les faits que nous relatons se passaient vers 1809-1810. On peut dire que c’est à cette époque que commence vraiement la lutte soutenue par Robert Owen, en faveur des principes qui lui étaient chers.
- * XVI
- Constitution d’une deuxième société. Nouvelles difficultés, nouvelle rupture, 1813-1814. Constitution d’une troisième société.
- Dès que la première société fut dissoute, Owen s’occupa activement de l’organisation d’une seconde société. Tout le monde savait fort bien, à cette époque, que sous sa direction l’établissement de New-Lanark était certain de réussir. La haute probité et l’habileté pratique d’Owen ne faisaient pas l’ombre d’un doute. La seule question était de savoir si son zèle pour le bien-être des ouvriers et l’éducation de l’enfance, ne l’entraînerait pas à des dépenses telles que les bénéfices de l’industrie en seraient compromis. Malgré cela, il n’eut pas de peine à trouver des associés et à se procurer les capitaux qu’il jugeait nécessaires pour accomplir son programme.
- Deux personnes, MM. Dennistown et Campbell, s’associèrent avec le jeune novateur. En outre, John Atkinson, un de ses anciens associés, demanda aussi à faire partie de la nouvelle association ; une autre personne se proposa également et la nouvelle société commença ses opérations.
- Owen se mit immédiatement à l’œuvre pour la construction de ses nouvelles écoles, et les choses marchaient à sa satisfaction, quand ses associés, imitant leurs prédécesseurs, firent à leur tour des objections,
- p.144 - vue 143/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 145
- déclarant qu’ils étaient commerçants et filateurs, qu’ils taisaient des affaires pour en retirer un bénéfice et que, pas plus que les autres filateurs du royaume , ils n’avaient à dépenser leur argent pour l’instruction des enfants de leurs ouvriers.
- En réalité, Owen se trouvait dans une situation pire que la précédente ; car ses associés s’opposaient non-seulement à la construction des bâtiments scolaires, mais encore au paiement des salaires des ouvriers et surveillants des nouvelles constructions.
- Malgré ces résistances et avec sa décision habituelle, Owen poursuivit la réalisation de ses plans. Les récriminations et. les difficultés durèrent quatre années ; enfin, les associés signifièrent à Owen ne pas continuer l’œuvre des écoles et, finalement, réclamèrent la dissolution de la société, espérant ainsi évincer Robert Owen et garder en mains le riche établissement de New-Lanark.
- Owen offrit de fixer une somme qu’il aurait à fournir ou à recevoir pour la valeur de l’établissement, mais les associés refusèrent et décidèrent que New-Lanark serait mis en adjudication et cédé au plus offrant et dernier enchérisseur.
- Owen, très contrarié, fut obligé de subir ces conditions.
- Dans une intention facile à comprendre et pour obtenir les usines au prix le plus bas possible, les associés se mirent à déprécier l’établissement, disant qu’un million de francs était tout ce qu’il pouvait valoir.
- Owen se rendit alors à Londres. Son nom avantageusement connu lui permit de former une troisième société, de laquelle firent partie Jérémie Bentham, le philosophe utilitaire ; William Allen, le Quaker ; et quelques autres personnes.
- Cette fois, Owen fit de sa liberté de réaliser ses plans d’amélioration du sort des ouvriers, une des conditions de cette troisième association.
- 2
- p.145 - vue 144/768
-
-
-
- 146
- LE DEVOIR
- Quand ses nouveaux associés lui demandèrent à quel prix il estimait l’établissement, Robert Owen répondit : « Trois millions de francs ». Il fut autorisé à pousser les enchères jusqu’à ce chiffre, et retourna à Glascow accompagné par deux de ses nouveaux associés.
- Le jour de la vente, les anciens associés demandèrent que le prix de New-Lanark fut fixé à un million, mais Owen ayant offert un million cinq cent mille francs, il fallut partir de ce chiffre. Owen se servait d’un intermédiaire , à qui il avait donné ordre de surenchérir par sommes de 2.500 francs.
- A la fin, la propriété, que ses concurrents disaient ne valoir que un million, monta à deux millions huit cent cinquante mille francs et lui fut adjugée.
- L’adjudication terminée, Owen et deux de ses nouveaux associés présents à l’opération montèrent en voiture et se rendirent immédiatement à New-Lanark. Les habitants, perplexes des résultats de la vente, avaient posté des éclaireurs qui les prévinrent de l’arrivée des nouveaux possesseurs. Aussitôt ils sortirent en foule des deux villages, se portèrent au devant de Robert Owen avec des cris joyeux, dételèrent les chevaux et traînèrent eux-mêmes la voiture, en accueillant partout les nouveaux venus avec de grandes démonstrations de joie et de gratitude.
- « Mes nouveaux associés », dit Owen en décrivant la scène, « paraissaient se féliciter d’avoir été mis en relation avec le peuple de cet établissement. Ce fut une journée et un accueil que je n’oublierai jamais. Tout cela m’émut profondément et fortifia si possible ma détermination de faire pour ces ouvriers et leurs enfants tout le bien qui serait en mon pouvoir ».
- C’est avec un plaisir bien compréhensible que Robert Owen , dans ses mémoires , s’appesantit plus que de coutume sur cette partie - de son histoire. Pendant quatorze années il avait dirigé cet établissement de façon
- p.146 - vue 145/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 147
- à se concilier l’affection des travailleurs ; il avait déployé un telle largesse à leur égard , que , deux fois , ses associés effrayés s’étaient séparés de lui. Sa deuxième association avait duré quatre ans, pendant lesquels il avait eu à lutter contre une opposition' d’autant plus vexatoire, que tous ses associés étaient contre lui. Rien ne l’avait soutenu, si ce n’est l’absorbant désir d’améliorer à tout prix la condition du peuple placé sous sa direction et la foi positive qu’en agissant ainsi il ne faisait aucun tort à ses co-intéressés.
- Ce dernier point avait la plus grande importance à ses yeux, parce qu’il comprenait que des vues comme les siennes n’avaient chance de se généraliser, que si elles pouvaient se concilier avec la prospérité même des établissements qui pourraient essayer d’en faire bénéficier leurs travailleurs.
- Aussi, fut-il très heureux de pouvoir exposer aux membres de sa troisième société, — afin de se prémunir si possible contre des résistances nouvelles, - que la balance des comptes de la société précédente montrait qu’après avoir payé au capital engagé dans New-Lanark un intérêt de 5 %, on avait, en quatre années, réalisé un bénéfice net de quatre millions de francs.
- Les nouveaux associés furent frappés de l’éloquence de ces chiffres et Robert Owen, envisageant l’avenir avec plus de confiance , se crut , cette fois, en pleine liberté d’agir selon les larges plans qu’il avait conçus pour la rénovation du sort des travailleurs.
- XVII
- Principes et méthodes d’éducation suivis à New-Lanark. Notables visiteurs.
- Robert Owen savait, d’après une intime et longue expérience, combien la condition des ouvriers, dans les manufactures de coton, était misérable et dégradée.
- p.147 - vue 146/768
-
-
-
- 148
- LE DEVOIR
- Nous avons déjà exposé ces faits dans nos chapitres YII et VIII. Les pauvres gens et les enfants , dès l’âge de 7 ans, étaient attachés au travail jusqu’à la limite extrême de ce que la nature humaine peut endurer. Toute possibilité d’amélioration personnelle était anéantie pour eux. Plus cet état de choses se maintiendrait, plus il deviendrait difficile, avec l’extension du système des manufactures, de relever les masses travailleuses de la dégradation morale et physique dans laquelle elles plongeaient si rapidement.
- Owen n’accusait personne d’égoïsme ou de méchanceté à raison de ces faits ; mais il s’efforçait de démontrer que les procédés usités dans les manufactures, — bien qu’ils donnassent des bénéfices considérables aux chefs d’industrie, — portaient à la nation un préjudice très grave en laissant l’être humain sans culture et abandonné aux plus pernicieuses influences.
- Son souci de l’instruction de l’enfance, en général, n’était pas seulement dicté par un sentiment d’humanité ; il avait très soigneusement étudié le sujet à New-Lanark, dès le début de sa direction, et il était arrivé à cette conclusion , que l’éducation , autant pour le développement intégral de l’être humain que pour le progrès et la sécurité de la société, est le plus élevé et le plus important des devoirs que les hommes ont à accomplir.
- Aussi, gémissait il sur la déperdition des forces et du bonheur humain qui résultait de la négligence apportée à l’éducation générale. A cette époque, on avait l’habitude d’établir à proximité des usines de petites écoles, — plutôt des salles de garde, — et d’en confier le soin à quelque vieillard, homme ou femme, fort ignorant dans la plupart des cas. A de certaines heures, les pauvres petits travailleurs, occupés dès l’âge de 7 ans dans les usines, étaient reçus dans ces salles de garde. Le maître ou la maîtresse se débattaient comme ils
- p.148 - vue 147/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 149
- pouvaient contre l’indiscipline des enfants et leur manque de goût pour l’étude aggravé, la plupart du temps, par la fatigue du travail.
- Cet embryon d’enseignement pouvait avoir une utilité momentanée, mais à mesure que l’enfant grandissait, l’usine le reprenait tout entier et il oubliait, sous le coup du terrible régime des manufactures, le peu que le maître ou la maîtresse avait pu lui apprendre.
- Aussi, Robert Owen était-il tourmenté du désir de voir l’éducation prendre un caractère national qui en eût permis la rapide extension. Ce n’est que bien des années plus tard que son vœu devait être en partie réalisé. Mais il est intéressant de noter ici qu’il fut un des premiers à réclamer l’instruction publique. Il n’était pas encore possible ,. à cette époque , d’obtenir le concours de l’Etat dans l’œuvre si urgente et si vaste de l’éducation des . enfants du peuple ; quelques bornés et peu efficaces que dussent être pour cette œuvre des efforts isolés, c’étaient les seuls qui fussent à la portée de Robert Owen. Il s’y employa donc tout, entier, convaincu que chaque homme avait le devoir impérieux de prêcher d’exemple en expérimentant les meilleures méthodes, afin d’en déterminer la valeur.
- Sous l’active impulsion d’Owen, les écoles de New-Lanark furent enfin terminées et installées.
- Des salles spéciales étaient ouvertes aux enfants dès l’àge d’un an. Les bébés se trouvaient là en compagnie de leurs petits semblables et sous une direction pleine de tendresse et de sollicitude. Jamais une parole amère ou irritée ne devait ftapper leurs oreilles, et l’on cherchait surtout à cultiver en eux la bienveillance mutuelle et la douceur des mœurs.
- La même direction était suivie dans les classes où se répartissaient les élèves plus âgés. Les professeurs ne devaient jamais fatiguer les enfants par des leçons peu appropriées à leur âge ou à leurs capacités. En couver-
- p.149 - vue 148/768
-
-
-
- 150
- LE DEVOIR
- sations familières, ils devaient apprendre aux élèves l’usage des choses communes et saisir l’occasion de donner les leçons surtout lorsque la curiosité naturelle poussait les enfants à poser des questions, soit dans les salles d’école, soit pendant les récréations. A tous degrés l’instruction devait être donnée sous la forme la plus attrayante possible, et l’on devait s’appliquer plutôt à cultiver la bonté du caractère qu’à orner l’intelligence.
- Deux professeurs, James Buchanan et Marie Young, distingués autant par- leurs dispositions essentiellement bienveillantes que par leur savoir, furent chargés par Owen de la haute surveillance de ces écoles et de l’application des principes que nous venons d’indiquer.
- Holyoake expose ainsi (1) les sentiments qui animaient Owen dans la direction et l’organisation de ses écoles :
- « Owen considérait les adultes comme les propriétaires du monde, dont le devoir était d’accueillir les nouveaux arrivants selon les lois de la plus généreuse hospitalité. Il considérait les enfants comme des petits hôtes auxquels il fallait souhaiter la bienvenue avec courtoisie et tendresse , auxquels il fallait offrir la sagesse et l’amour, qu’il fallait charmer avec des chants et des fleurs, de manière à ce que ces petits fussent heureux et fiers d’être venus dans un monde qui leur donnait le bonheur, ne leur demandant en retour que là bonté ».
- Les salles d’école destinées aux élèves un peu avancés étaient ornées de transparents sur lesquels étaient très soigneusement peints des 'sujets d’histoire naturelle, qui, montés sur des rouleaux, passaient successivement sous les yeux des écoliers.
- De grandes cartes coloriées étaient suspendues aux murs, mais sans nom de pays, de fleuves ou de villes.
- (1) Histoire de la Coopération en Angleterre.
- p.150 - vue 149/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 151
- Des ronds plus ou moins grands indiquaient l’importance des villes ou des villages. Les enfants, répartis en groupes, se rangeaient en demi-cercles devant ces cartes muettes et la leçon commençait : une des écoliers prenait une baguette assez grande pour lui permettre d’atteindre aux extrémités de la carte et se plaçait au centre du groupe. Les autres écoliers désignaient telles localités, montagnes ou divisions géographiques quelconques, et l’enfant qui tenait la baguette montrait l’emplacement, à la grande satisfaction de ses camarades quand la réponse était juste, à leur grande hilarité si elle était erronée. Et ainsi pour chaque écolier à son tour.
- Ce système d’enseignement était si efficace par suite du plaisir que les enfants éprouvaient, que leurs progrès causèrent une vive surprise et provoquèrent l’admiration de tous ceux qui visitèrent l’établissement* Owen dit qu’à six ans, les enfants possédaient si bien la géographie, qu’un amiral, ayant visité plusieurs parties du monde, déclara n’être pas capable de répondre aussi bien aux questions posées, que les enfants de New-Lanark l’avaient fait devant lui.
- L’éducation était donnée aux filles aussi bien qu’aux garçons. Formés en divisions et conduits aux sons des fifres et des tambours, les enfants se perfectionnaient rapi. dement et devenaient habiles à tous les exercices. Dès leur plus jeune âge, ils suivaient aussi des leçons de danse et de chant. Les salles étaient spacieuses et salubres.
- Dans une lettre publiée par le Times, le 13 novembre 1877, Holyoake, l’historien de la Coopération, décrit en termes vibrants l’émotion qui le saisit quand, longtemps après leur abandon, il visita les anciennes écoles de New-Lanark :
- « Avant de compléter mon Histoire de la Coopération en Angleterre, j’ai jugé de mon devoir de visiter New-
- p.151 - vue 150/768
-
-
-
- 152
- LE DEVOIR
- Lanark que je n’avais jamais vu, d’examiner les fabriques érigées sur les chutes de la Clyde , par Sir Richard Arkwright et David Dale, il y a maintenant cent ans, et rendues fameuses par les miracles d’éducation qu’y accomplit Robert Owen. J’avais souvent entendu parler de ces écoles et j’en avais lu plusieurs descriptions publiées par Robert Dale-Owen, fils de Robert Owen. Néanmoins, je fus saisi d’admiration quand je vis ce que ce dernier avait réalisé. Je pensais que les écoles dont on avait tant parlé étaient installées dans quelque atelier sans usage ; je savais qu’elles devaient être commodes, mais je les supposais petites, ternes et d’installation médiocre. Au lieu de cela, je trouvais un édifice séparé,- bâti en pierres, vaste et élevé, avec un admirable portique soutenu par quatre colonnes. Le rez - de - chaussée comprenait trois salles * d’école, chacune pouvant contenir 600 à 700 personnes. Au-dessus se trouvaient deux salles de lecture très hautes et bien éclairées ; l’une offrait place à 800 personnes ; l’autre , avec galerie tout autour , pouvait en recevoir 2.000.
- » Le splendide lustre triangulaire, encore tout brillant, qui pendait du plafond, le joli appareil pour la lanterne magique, etc. , sont encore là et, dans un-autre bâtiment, édifié par Owen comme salle de danse pour la. jeunesse, sont entassés de nombreux tableaux noirs sur lesquels sont peints d’innombrables objets de science et d’histoire naturelle, portées musicales, etc.
- » Owen,-selon sa coutume favorite, s’était adressé aux meilleurs artistes pour l’établissement de ces diagrammes, dont quelques uns sont de très grandes dimensions. Une somme considérable a dû leur être consacrée. La négligeance et l’action du temps n’ont laissé de ces objets que des vestiges, mais leur perfection est encore assez visible pour montrer le soin extrême qui fut donné à leur création.
- p.152 - vue 151/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 153
- » Owen connaissait Fellenberg et Froebel ; il réalisa leurs idées avec la splendeur et l’ardeur qui lui étaient propres, des années avant que Frœbel ni Fellenberg pussent eux-mêmes les appliquer.
- )) Mon but en mentionnant ces choses est de faire que South Kensington ou tout autre Musée cherche à obtenir ce qui reste de l’outillage éducatif d’Owen. Ces objets peuvent être restaurés et ils sont assez nombreux pour faire, à eux seuls, une Exposition qui serait du plus grand intérêt pour la nouvelle génération des professeurs... »
- Ecoutons maintenant Robert Owen lui-même : « Les enfants de New-Lanark », dit-il, « toujours traités avec bonté et confiance et n’ayant à redouter aucune parole dure de l’un de leurs nombreux professeurs, faisaient preuve d’une grâce sans affectation, d’une politesse naturelle qui surprenait et enchantait les étrangers.
- » Ces enfants, souvent réunis par soixante et dix couples à la fois dans la salle de danse, exécutaient avec la plus grande aisance et beaucoup de grâce naturelle toutes les danses de l’Europe, sans que le professeur eût à s’en occuper ; si bien, que les visiteurs ne soupçonnaient pas la présence du maître dans la salle.
- » Dans les leçons de chant, ces élèves étaient si bien dressés à faire accorder leurs voix, que c’était un véritable plaisir de les entendre chanter avec simplicité et sentiment les vieilles romances écossaises, que prisaient fort la plupart des visiteurs.
- » D’autres exercices et des marches, parfois avec huit fifres en tête, s’exécutaient, aux dires de certains officiers, avec une précision toute militaire.
- » Les filles étaient aussi bien disciplinées et exercées que les garçons ; le nombre des enfants des deux sexes était à peu près égal. Il est remarquable qu’étant élevés journellement ensemble, ces enfants ne paraissaient éprouver les uns pour les autres que des sentiments
- p.153 - vue 152/768
-
-
-
- 154
- LE DEVOIR
- fraternels et se traitaient comme frères et sœurs. Gela durait jusqu’à douze ans, âge où les élèves quittaient les écoles du jour. »
- Ce qu’Owen a fait pour l’instruction à New-Lanark et l’appui qu’il fournit à Bell et à Lancaster montre combien il était favorable à l’éducation de la jeunesse ; mais il était également convaincu que pour rendre cette œuvre réellement effective il fallait préserver les enfants de tout mauvais exemple et les mettre à l’abri des influences contraires de la rue ou du foyer. Il développa sa pensée dans un discours qu’il prononça, comme président, au banquet donné à Joseph Lancaster, à Glascow, en 1812. Parlant du plan d’éducation proposé par Lancaster, Robert Owen dit :
- « Par éducation, il faut entendre l’instruction de toute espèce que nous recevons dès notre première enfance jusqu’à ce que notre caractère soit généralement fixé. On a beaucoup parlé et écrit sur l’éducation et néanmoins peu de personnes se sont rendu compte de son importance réelle, et lui ont accordé la place éminente à laquelle elle a droit. L’étude approfondie du sujet nous montre que, dans une très forte mesure, l’enseignement de la jeunesse est la source primordiale du bien et du mal, de la misère et du bonheur qui sont notre lot dans le monde.
- » Examinons, » continue-t-il, «les différences physiques et mentales qui distinguent les habitants des diverses régions de la terre. Sont elles dues à l’hérédité ou sont - elles inhérentes aux pays dans lesquels nous sommes nés? Ni l’un ni l’autre évidemment. Ces différences tiennent entièrement et exclusivement à cette éducation que j’ai décrite. L’homme devient un sauvage féroce, un cannibale ; ou un être bienveillant et extrêmement civilisé, suivant les circonstances au milieu desquelles il a été placé dès sa naissance. » Il y a là une évidente exagération, mais la distinction à faire
- p.154 - vue 153/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 155
- entre la somme de vérités des affirmations d’Owen et la somme d’exagérations était d’autant plus difficile que les succès de New-Lanark étaient nouveaux et éclatants.
- Poursuivant et illustrant son sujet, Robert Owen ajoute : « Si l’on échangeait dès la naissance un égal nombre d’enfants entre la Société des Amis (Quakers) dont notre vénérable hôte Joseph Lancaster fait partie, et la population de Saint-Gilles à Londres, (1) les enfants des Quakers deviendraient en grandissant capables de toute espèce de crime et en tout semblables aux gens parmi lesquels on les aurait placés ; tandis que les enfants des criminels mis dans le groupe des Quakers deviendraient, à l’exemple de ceux-ci, tempérés bons et moraux.
- » Usons donc de tous les moyens en notre pouvoir, pour intéresser tous les personnages influents de la cité à prêter aide et concours au système éducatif de Lancaster ; jusqu’à ce que tous les enfants des classes pauvres sans exception aient place dans les écoles.
- » Mais ce serait presque peine perdue, » conclu-t-il,
- « d’instruire la minorité, si elle devait passer la plus grande partie de son temps au sein d’une majorité ignorante et vicieuse ; les mœurs et les habitudes de cette majorité contrecarreraient ce qui aurait été accompli pour un petit nombre seulement. »
- La renommée de New-Lanark se répandait partout et de toutes les nations civilisées on venait voir les mer veilles réalisées par Robert Owen. Les visiteurs se comptaient chaque année non plus par centaines mais par milliers. De 1815 à 1825, le livre des visiteurs porte les noms de plus de vingt mille personnes. Dans le nombre se trouvaient beaucoup d’importants personnages d’Angleterre ainsi que d’illustres étrangers ; le duc de Holstein Oldenbourg et son frère séjournèrent à New-
- (P C’était alors le quartier le plus misérable et le plus démoralisé de Londres.
- p.155 - vue 154/768
-
-
-
- 156
- LE DEVOIR
- Lanark le temps voulu pour se rendre bien compte du système employé dans les écoles. Le grand duc Nicolas, depuis Empereur de Russie, les princes Jean et Maximilien d’Autriche, plusieurs ambassadeurs étrangers, le baron Just, ambassadeur du roi de Saxe et bien d’autres hommes marquants visitèrent tour à tour les écoles instituées par Robert Owen.
- Le duc de Kent, père de la reine d’Angleterre, qui s’était renseigné pleinement sur Robert Owen et avait provoqué des enquêtes les plus munitieuses sur les procédés de ce réformateur, entra aussi en relations avec lui et le traita toujours avec le plus grand respect et la plus grande confiance. Ils échangèrent de nombreuses lettres. Leurs entretiens portaient non seulement sur les questions d’éducation, mais encore sur tout ce qui intéressait la condition générale du peuple.
- L’approbation que le duc de Kent donnait aux projets d’Owen était si complète que les amis de l’instruction à Londres, parmi lesquels se trouvait Lord Brougham, -songèrent à établir dans la capitale des écoles d’enfants modelées sur celles d’Owen, et obtinrent de ce dernier un de ses instituteurs pour les diriger. Malheureusement, l’entreprise ne réussit pas. On n’avait pas pourvu aux nombreuses différences qui existaient entre la vie des enfants dans un district encombré et démoralisé de Londres et celle des écoliers de New-Lanark.
- Owen dépassait la mesure quand il affirmait qu’on pouvait, en prenant l’enfant dès sa naissance et en le plaçant dans un milieu convenable, faire de lui pour ainsi dire ce que l’on voulait ; mais il était dans le vrai en- affirmant que les êtres humains doivent être cultivés dans l’ensemble le plus large possible, seul moyen de prévenir les funestes réactions de la masse inculte contre une minorité cultivée, et d’assurer le progrès général.
- (A suivre).
- Aug. Fabre.
- p.156 - vue 155/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE
- 157
- Dans plusieurs cantons de la Suisse, on s’occupe beaucoup depuis quelque temps de l’assurance contre le chômage involontaire.
- Des expériences sont projetées ou en cours d’exécution, dans les communes de Zurich et de Berne, et dans les cantons de Bâle-Ville et de Saint-Gall.
- A Zurich, l’organisation de l’assurance ne se différenciait guère, jusqu’à présent, que par la création d’un fonds spécial de secours, de la forme habituelle de l’assurance avec ses aléas et son arbitraire.
- C’est ainsi qu’une décision du conseil municipal exclut, cet hiver, de la distribution de secours, les ouvriers qui ont pris part à la turbulente grève du printemps dernier.
- Mais le conseil municipal saisi depuis quelque temps de la question vient de se rallier au principe d’une loi organique, et, dans sa séance du 10 janvier, il a chargé le Conseil administratif de l’élaboration d’un projet de loi sur la base de l’assurance obligatoire.
- L’assurance qui fonctionne à Berne depuis le commencement de 1893 est facultative. '
- La cotisation est de 10 centimes par semaine; le secours quotidien, de 1 fr. 50 pour l’ouvrier marié et de 1 fr. pour le célibataire. Ce secours n’est dû q.u’âprès une semaine de chômage et six mois au moins d’adhésion ; il n’est continué que pendant deux mois au plus et seulement en décembre, janvier et février.
- D’après le rapport de l’exercice 1893-1894, la caisse a reçu : en cotisations, 1.124 fr. 80; en subventions des patrons, 949 fr. 60; en dons volontaires, 1.005 fr. 90; en tout 3.080 fr. 30. Les dépenses pour indemnités se sont elevées à 6.835 fr. 75, les frais de premier établissement et d’administration à 979 fr. 95.
- Le déficit, 4.735 fr. 40, (soit 13 fr. 40 par tête d’assuré) a dû être couvert par la ville de Berne.
- Le rapport accuse 404 individus (appartenant pour la Plupart aux ouvriers les moins rétribués) à titre de
- p.157 - vue 156/768
-
-
-
- 158
- LE DEVOIR
- membres, dont 50 cependant furent rayés pour non acquittement de la cotisation mensuelle (40 centimes).
- Si les ouvriers n’ont pas pris part à la caisse d’assurance en aussi grand nombre qu’on s’y était attendu, cela tient, d’après le rapporteur, à ce que le réglement ne rend pas possible à la caisse de donner du travail à l’ouvrier dans sa propre profession, et ne permet de prendre en considération que les membres qui ne peuvent trouver un travail rémunérateur quelconque, en même temps qu’il impose la restriction de n’accorder des secours que pendant les trois mois d’hiver mentionnés.
- Une autre remarque faite, c’est que les industries qui ont leur morte saison moins en hiver que dans d’autres saisons, ne peuvent pas en profiter, ce qui enlève à l’assurance des sans travail de Berne son caractère d’assurance ouvrière générale.
- Il nous a paru utile d’insister sur ces divers points pour mettre le lecteur en garde contre les conclusions trop hâtives qu’une critique superficielle pourrait tirer soit du chiffre relativement considérable de la somme à pourvoir par la ville de Berne, soit du faible nombre des adhérents, eu égard à la population de cette commune (36.000 habitants).
- C’est dans le môme esprit, et en nous préoccupant exclusivement de grouper les éléments d’une impartiale appréciation que nous allons poursuivre l’exposé de tentatives qui ne se recommandent pas seulement par leur nouveauté, mais encore et surtout par la conformité de leur but avec le sentiment d’une effrayante lacune à combler dans nos institutions sociales.
- On sait que, faisant application de la loi votée le 19 mai 1894 par le Grand Conseil de Saint-Gall (1), loi qui autorise les communes à établir sur leur territoire des caisses d’assurance contre le chômage, obligatoires pour certaines catégories d’ouvriers, les autorités communales de la ville de Saint-Gall et des deux communes suburbaines de Tablatt et de Straubenzell avaient décidé de fonder en commun pour les ouvriers des trois communes une caisse d’assurance contre le chômage.
- (1) Voir le texte de cette loi dans notre numéro d’octobre dernier.
- p.158 - vue 157/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE 159
- A cet effet, elles avaient élaboré un projet de statuts dont voici les dispositions principales :
- Etaient tenus de s’assurer tous les ouvriers suisses domiciliés dans les communes de Saint-Gall, Tablatt et Straubenzell et dont le salaire journalier ne dépassait pas 5 francs. Les apprentis et les ouvriers mineurs gagnant moins de 2 francs' par jour étaient exclus de l’assurance. En revanche, celle-ci s’étendait aux ouvriers étrangers, aux hommes mariés après un séjour ininterrompu de six mois, aux célibataires après un séjour de dix-huit mois dans l’une des trois communes. Les ouvriers faisant partie d’une caisse libre aux prestations équivalentes étaient dispensés de s’assurer à la caisse officielle.
- La prime hebdomadaire était de 15 centimes pour les ouvriers gagnant jusqu’à 3 fr. par jour, de 20 centimes pour ceux dont le salatre était de 3 à 4 francs et de 30 centimes pour ceux qui gagnaient de 4 à 5 francs. La prime annuelle variait donc entre 7 fr. 80 pour la catégorie inférieure et 15 fr. 60 pour la catégorie supérieure.
- Les membres de la caisse avaient droit à l’indemnité de chômage s’ils avaient payé leurs primes pendant six mois consécutifs et s’ils ne pouvaient pas trouver un travail approprié à leur profession et à leurs forces au prix usuel de l’endroit et de la saison. Etaient exclus de tout droit’à l’indemnité : ceux qui avaient été privés de travail par leur faute, ceux qui avaient quitté leur ouvrage à la suite d’une grève, ceux qui refusaient sans motif un travail qui leur était assigné par le bureau de placement adjoint à la caisse d’assurance. Les ouvriers malades ou victimes d’un accident ne recevaient pas d’indemnité de la caisse d’assurance contre le chômage, puisqu’ils devaient en recevoir des caisses d’assurance contre la maladie et les accidents. '
- Le projet fixait les indemnités de chômage à 1 fr. 80 par jour pour la première catégorie d’ouvriers (ceux qui payaient une prime de 15 centimes), à 2 fr. 10 pour la deuxième catégorie et à 2 fr. 40 pour la troisième. Aucun assuré ne pouvait toucher l’indemnité de chômage pendant plus de soixante jours par an.
- La caisse devait être administrée par une commission de treize membres] composée comme suit :
- p.159 - vue 158/768
-
-
-
- 160
- LE DEVOIR
- Quatre membres nommés librement par les municipalités des trois communes intéressées ;
- Quatre membres nommés par les mômes municipalités, mais choisis parmi les ouvriers assurés ne faisant partie d’aucune organisation ;
- Enfin, cinq membres élus par les assurés faisant partie d’une organisation ouvrière (Union ouvrière de Saint-' Gall, Société du Grütli, de Tablatt et de Straubenzell).
- Pour établir ce projet de budget de la caisse, on avait calculé qu’il y aurait environ 5:000 ouvriers assurés, dont 20 0/o touchant un salaire inférieur à trois francs et payant 15 centimes par semaine, 60 0/o gagnant trois à quatre francs et payant 20 centimes, 20 0/o gagnant quatre à cinq francs et payant trente centimes.
- Le total des primes devait produire 54.600 francs. En outre, les communes versaient à la caisse deux francs par assuré et par an et l’on comptait sur une subvention de 5.000 fr. du canton. On obtenait ainsi un total de recettes de 70.000 francs environ qui devait suffire à faire face aux indemnités de chômage. Le projet prévoyait, on le sait, que le 10 0/q des assurés tomberait à la charge de la caisse pendant soixante jours par an.
- Ce projet paraissait assez bien ordonné et assez mûrement étudié. Cependant, il a soulevé une vive opposition de différents côtés. Le mode de recrutement de la commission administrative a donné lieu à de nombreuses critiques. Les uns ont redouté pour les ouvriers, les autres, pour les budgets communaux, le poids des charges résultant de l’application du projet. D’autre part, les agriculteurs, qui forment une fraction assez considérable de la population de Tablatt et aussi de celle de Straubenzell, étaient opposés au projet dans son ensemble, .croyant qu’il ne profiterait qu’aux ouvriers de la ville. La trace de ce particularisme agraire se retrouve, du reste, dans toutes les manifestations électorales provoquées, à l’effet d’amener l’intervention de l’Etat dans les conditions du travail industriel.
- Bref, la difficulté de trouver le juste équilibre entre les divers intérêts en présence, a fait échouer l’organisation proposée. C’est l’assemblée générale de la commune de Tablatt qui a eu la première à se prononcer
- p.160 - vue 159/768
-
-
-
- l’assurance CONTRE LE CHOMAGE
- 161
- à la fin du mois d’octobre. Elle a rejeté le projet à une forte majorité.
- Prévoyant que le vote pourrait être également négatif dans les deux autres communes, les autorités de Saint-Gall et de Straubenzell ont retiré le projet des statuts pour pouvoir le remanier en tenant compte des objections formulées.
- L’organisation de l’assurance du chômage subit donc un temps d’arrêt dans le canton de Saint-Gall.
- . ^
- * «
- A Bêle, la question se présente sous une forme plus vaste et plus complexe, en ce sens que ce serait l’Etat lui-même qui prendrait en mains l’assurance contre le chômage, laquelle serait non plus facultative comme à Berne, mais obligatoire comme à Saint-Gall.
- En outre, ie projet de loi que le Conseil d’Etat de Bâle-Ville vient de soumettre au Grand Conseil est beaucoup plus détaillé que la loi Saint-Galloise.
- Il comprend, en effet, avec les principes généraux tout le détail de la nouvelle organisation à créer.
- D’après ce projet, l’obligation de l’assurance est étendue à tous les ouvriers salariés^ suisses ou étrangers, établis depuis plus d’un an sur le territoire du canton et employés dans des établissements soumis à la loi fédérale sur les fabriques ; elle s’étend également à ceux qui travaillent comme maçons ou comme terrassiers. L’obligation commence à l’âge de quatorze ans. La loi n’embrasse ni les ouvriers dont le salaire annuel atteint 2.(X)0 francs, ni les apprentis et volontaires âgés de moins de dix-huit ans et qui touchent un salaire annuel inférieur à 200 francs.
- Les recettes de la caisse consistent dans les primes payées par les ouvriers assurés, les contributions des patrons, une subvention de l’Etat, et dans les dons et legs qui pourraient lui être faits.
- Pour le paiement des primes, les assurés sont répartis en deux catégories dont chacune est, à -son tour, divisée en trois classes. La première catégorie se compose des ouvriers de fabrique, la seconde des maçons et des terrassiers. Dans chaque catégorie, la première classe est composée des ouvriers gagnant par semaine quinze francs et au-dessous ; la deuxième embrasse les ouvriers
- 3
- p.161 - vue 160/768
-
-
-
- 162
- LE DEVOiR
- gagnant de quinze à vingt-quatre francs ; la troisième comprend ceux qui ont un salaire hebdomadaire de vingt-quatre francs et plus. La prime à payer dépend du salaire et de la catégorie dans laquelle l’assuré est classé. A salaire égal, les assurés de la première catégorie (ouvriers de fabrique) paient une prime inférieure à ceux de la seconde (maçons et terrassiers) parce que leur risque de chômage est moindre et qu’il est juste d’exiger de chacun une prime correspondant à son risque. La prime varie de 20 centimes par semaine (10 fr. 40 par an) pour la lre classe de la lre catégorie à 60 centimes par semaine (31 fr. -20par an) pour la 3e classe de la 2e catégorie. Elle se monte donc au maximum à 2 1/2 0/0 du salaire.
- La contribution du patron est de 10 centimes par semaine et par assuré pour la première catégorie, de 20 centimes pour la seconde. L’Etat prend à sa charge les frais d’administration et accorde, en outre, à la caisse une subvention annuelle de 25.000 francs.
- En cas de chômage, l’assuré est libéré du paiement de la prime et a droit à une indemnité s’il fait partie de la caisse depuis six mois au moins,
- Pour prévenir les abus, le projet détaille d’une manière très précise les cas dans lesquels l’assuré perd son
- droit à l’indemnité. Ces cas sont les suivants :
- 1° Lorsque le chômage est la conséquence d’une
- dispute avec le patron au sujet du salaire (cas de grèves, de boycottage, etc.)
- 2° Lorsque l’assuré a quitté volontairement sa place ;
- 3° Lorsqu’il a été renvoyé à la suite d’un acte qui, d’après les dispositions du code des obligations et de la loi sur les fabriques, autorise le patron à le congédier immédiatement ;
- 4° Lorsque le chômage est la conséquence de la
- maladie ou d’un accident et que l’assuré reçoit une
- indemnité d’une autre caisse d’assurance ;
- 5° Lorsque l’assuré refuse sans motif valable un travail qui lui est offert.
- Les indemnités varient entre 80 centimes et 2 francs par jour. Elles sont graduées d’une manière très ingénieuse suivant la classe à laquelle l’assuré appartient et suivant ses besoins. Ainsi, le célibataire, la femme mariée et le veuf ou la veuve n’ayant pas d’enfant
- p.162 - vue 161/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE . 163
- au-dessous de quatorze ans reçoivent de 80 centimes à un franc. Le veuf ou la veuve ayant des enfants âgés de moins de quatorze ans, l’homme marié, s’il n’a pas d’enfants ou s’il n’en a qu’un ayant moins de quatorze ans, reçoivent de 1 fr. 20 à 1 fr. 50. Enfin, l’homme marié qui a plusieurs enfants âgés de moins de 14 ans touche de 1 fr. 50 à 2 fr. L’indemnité payée à l’homme marié est réduite si sa femme gagne elle aussi sa vie ou si elle tombe elle-même à la charge de la caisse d’assurance contre le chômage. Les indemnités sont payées pendant 90 jours par an au maximum. On se souvient que le maximum est de 60 jours dans la loi Saint-Galloise.
- La caisse est administrée par un directeur et par une commission de surveillance. Le directeur est nommé par le Conseil d’Etat sur la proposition de la commission. Celle-ci est composée de neuf membres. Le président en est désigné par le Conseil d’Etat, trois membres sont nommés par les patrons qui ont à verser une contribution et cinq autres par les ouvriers assurés. La commission tranche tous les cas douteux sous réserve de recours au Conseil d’Etat, qui exerce lui aussi une surveillance sur la caisse.
- Le projet de loi, qui, à la différence de celui de Saint-Gall, fait intervenir le patron dans la contribution au fonds de chômage, a été élaboré par une commission consultative dans laquelle figuraient des représentants des patrons et des ouvriers des principales industries bâloises, avec l’aide d’un des professeurs les plus distingués de l’Université de Bâle, le docteur Adler.
- D’après les prévisions du professeur Adler, la caisse d’assurance aurait des recettes annuelles de 224,200 fr., sur lesquelles il lui faudrait prélever 176,100 fr. à répartir parmi les victimes du chômage. L’excédant des recettes servirait à constituer un fonds de réserve auquel: on pourrait faire appel dans le cas d’une crise imprévue qui viendrait augmenter le nombre des ouvriers sans travail.
- Le Journal de Genève, auquel nous empruntons les détails d’organisation qui précèdent, fait remarquer que les primes sont sensiblement plus élevées et les indemnités de chômage passablement plus basses qu’elles ne l’étaient dans le projet d’organisation des trois communes
- p.163 - vue 162/768
-
-
-
- 164
- LE DEVOIÛ
- Saint-Gall(ÿses. C’est que les auteurs du projet, pour ne pas s’exposer à des déceptions, ont pris pour base de leurs calculs les prévisions les plus pessimistes.
- Le professeur Adler, dans un mémoire explicatif, prévoit que sur 9,000 assurés environ qui feront partie de la caisse, il y en aura 20 0/0, soit 1,800, qui seront sans travail pendant 67 jours en moyenne par an.
- Il est arrivé à ce résultat en étudiant les statistiques d’ouvriers sans travail dressées précédemment à Bâle, à Zurich et dans de nombreuses villes d’Allemagne. Mais pour ne pas être pris au dépourvu, il a dépassé encore en pessimisme dans ses calculs les plus mauvais résultats obtenus. Il est donc probable que l’expérience permettra au bout de peu de temps ou bien d’élever le taux des indemnités ou bien d’abaisser celui des primes.
- Ce sera sans doute cette dernière alternative que l’on choisira.
- Le mémoire de M. Adler insiste en effet avec raison sur ce point que l’indemnité de chômage doit représenter seulement le minimum nécessaire à l’existence. Autrement elle pourrait faire naître des abus et encourager l’oisiveté.
- L’expérience confirme les observations du savant professeur. Elle est de nature à faire réfléchir les esprits généreux qui ont une tendance à donner une base par trop collectiviste à l’organisation des , institutions d’assurance.
- D’autre part, le taux des primes à payer paraît déjà bien haut aux ouvriers. Il serait même à souhaiter qu’on pût 1’abaisser dès le début.
- En de si délicates questions, on ne saurait s’entourer de trop d’avis.
- Dans une étude sur l’assurance contre le chômage publiée dans les Schweùeriche Blatter für -Social politik, M. Schorrer estime que si l’assuré qui ne chôme jamais ne touche jamais rien, l’ouvrier se donnera moins de peine pour trouver du travail ; chacun voudra émarger tour à tour au budget de la caisse d’assurance, les cas de chômage seront ainsi augmentés. Pour prévenir cet abus, il propose de greffer sur l’assurance contre le chômage une sorte d’assurance contre l’invalidité ou au décès, en restituant, en c’as d’invalidité, par exem-
- p.164 - vue 163/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE
- 165
- pie, tout ou partie des primes versées, à ceux des assurés qui n’auraient jamais touché d’indemnité de chômage.
- Il faudrait naturellement élever le taux des primes, mais M. Schorrer croit que l’on pourrait plus facilement exiger une prime plus élevée si l’assurance remplissait ce double but.
- Cette proposition part d’une idée juste et vaut la peine d’être examinée sérieusement par ceux qui s’occupent de cette question.
- Il est probable que le Grand Conseil Balois en sera saisi lors de la discussion sur le projet de loi présenté par le Conseil d’Etat.
- ^ £
- Les principes de l’obligation et de la faculté s’y livreront sans doute bataille. Beaucoup se demandent en effet, si ce n’est pas aller un peu vite en besogne et si avant de proclamer le principe de l’obligation, on ne devrait pas attendre d’avoir fait un plus grand nombre d’essais avec l’assurance libre.
- L’opinion contraire a de nombreux partisans. Ce n’est pas a la légère que le canton de Saint-Gall s’est engagé dans la voie de l’obligation. On en trouve les motifs exposés dans le message du gouvernement en date du 24 avril 1894 : c’est d’abord parce qu’un assez grand nombre d’ouvriers, par négligence ou indifférence ou même par hostilité, ne prennent volontairement pas part aux institutions spécialement créées en leur faveur ; puis, parce que, en temps de crise, les familles auraient à souffrir de la négligence de leur chef; et enfin, parce qu’une caisse d’assurance est d’autant plus en mesure de rendre des services que le nombre des membres astreints à y prendre part est plus grand.
- Quelle que soit l’issue du débat, qui pourra s’engager sur ce point devant le Grand Conseil de Bâle-ville, il est certain que ce canton sera doté à brève échéance d’une caisse d’assurance de chômage, l’institution projetée ne devant pas se heurter, cette fois, à la résistance des agriculteurs.
- Bien que sa marche soit parfois ralentie par la nouveauté du sujet et lq difficulté de contenter les diffé-
- p.165 - vue 164/768
-
-
-
- 166
- LE DEVOIR
- rentes parties intéressées on voit qne l’idée de l’assurance continue à faire son chemin en Suisse.
- Ce sont d’abord les communes qui ont assumé la tâche de tenter des essais dans ce domaine encore neuf et inexploré ; puis, les groupements de communes et enfin les cantons.
- Or, voici que du domaine cantonal la question du chômage tend à passer dans le domaine national, ainsi qu’en témoigne la circulaire suivante, adressée par le département fédéral, de l’industrie et de l’agriculture, à tous les gouvernements cantonaux, au Vorort de runion Suisse, du commerce et de l’industrie à Zurich, et au comité directeur de la Fédération ouvrière suisse, à Winterthour;
- Messieurs,
- A l’occasion des débats sur « le droit au travail » les Chambres fédérales ont adopté, à la date du 12/16 juin 1894, le postulat suivant :
- « Le Conseil fédéral est invité à présenter un rapport sur la question de savoir si et, dans l’affirmative, de quelle façon la Confédération pourrait participer aux institutions destinées à fournir des renseignements sur le travail (bureaux publics de placement) et à protéger les ouvriers contre les conséquences du chômage involontaire.- ))
- D’un autre côté, par décision du 9 juin 1894, le Conseil national a renvoyé au Conseil fédéral pour rapport, une pétition de YUnion-Helvetia, Société suisse des employés d’hôtel, datée du 6 juin 1894 et contenant les propositions suivantes :
- Il y a lieu de prescrire par la voie d’un régement fédéral que :
- 1° Toutes les institutions qui font métier de fournir des renseignements sur le travail (bureaux de placement) seront placées sous la surveillance et le contrôle de l’autorité de police compétente. Ces bureaux auront à soumettre leurs statuts et leurs tarifs à l’approbation du Conseil fédéral, respectivement du gouvernement ;
- p.166 - vue 165/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE
- 167
- 2° Les taxes et les émoluments d’inscription sont calculés sur la base d’une formule qui sera établie dans le règlement à édicter ;
- 3° Chaque bureau est tenu de se faire délivrer une patente, moyennant finance ; sont exceptés de cette mesure les bureaux qui prêtent leurs offices gratuitement ;
- 4° La taxe de placement est payée moitié par l’employeur, moitié par l’employé ;
- 5° Les contraventions à ces prescriptions (majorations de taxes, etc.) encourent une amende et, en cas de récidive, le retrait de la patente. »
- Les deux tâches assignées au département soussigné ne sont point sans présenter une certaine affinité ; il peut donc être opportun de les traiter ensemble. Nous nous sommes attachés à les éludier à fond, mais, pour les faire aboutir à une solution satisfaisante, nous avons tout particulièrement besoin de votre bienveillante collaboration, que nous prenons la liberté de solliciter par la présente.
- En vous priant donc de bien vouloir nous présenter un rapport sur le postulat des Chambres fédérales et sur la pétition de l’Union-Helvetia, nous indiquons ci-après, sans vouloir préjuger la question, quelques points essentiels qui devront être pris en considération.
- a) Causes, étendue et durée du chômage. Les principales professions qui y sont exposées. Proportion, d’après les professions, des personnes qui ont du travail et de celles qui n’en ont pas.
- Pour approfondir les besoins réels, des indications statistiques seraient très désirables. En cas d’insuffisance de ces dernières, y a-t-il lieu de viser à l’établissement d’une statistique fédérale ?
- â) Etat, organisation, action et expériences des institutions existant en Suisse et destinées à fournir des renseignements sur le travail (bureaux publics de placement) et à soutenir la lutte contre le chômage (y com-pi'is les institutions d’assurance contre le chômage). Recettes, dépenses, projets existants.
- Il nous serait agréable de recevoir aussi les imprimés cRii peuvent répandre des lumières sur ces points.
- e) Des contributions de la Confédération en faveur de des institutions, soit existantes, soit encore à fonder, sont
- p.167 - vue 166/768
-
-
-
- 168
- LE DEVOIR
- elles désirables ou nécessaires f Sous quelles formes et quelles conditions ?
- Maximum éventuel des subsides fédéraux par rapport aux prestations d’autres contributaires (communes, cantons, etc.)
- Surveillance de la Confédération ; mesures à prendre en vue du contrôle et de la prévention des abus ;
- d) Mesures à pjrendre en vue de l’assistance mutuelle des bureaux publics de placement, en vue de leur centralisation éventuelle et en vue de la liberté du changement de domicile pour les membres des caisses d’assurance contre le chômage.
- e) Situation des bureaux de placement vis-à-vis des associations professionnelles et des caisses de secours des associations ouvrières (exemples : caisse de secours pour les membres sans travail de la fédération suisse des typographes.)
- f) Traitement des étrangers.
- g) L’action de la Confédation doit-elle s’étendre à d’autres tâches et, dans l’affirmative, auxquelles ? Les institutions destinées à faciliter le placement et prévenir les effets du chômage doivent-elles être abandonnées à la sollicitude des communes et des cantons ou à celle de la Confédération f Quels seraient les principes à suivre dans ce dernier cas f Allocation de subventions fédérales ou avances de fonds dans les temps de crises graves ?
- h) Réglementation des bureaux privés de placement (voir les propositions de Y Union-Helvetia.)
- i) Compétence de la Confédération pour sa coopération dans l’un ou l’autre sens. Une révision de la Constitution serait-elle éventuellement nécessaire ?
- Nous vous prions de soumettre cette question importante à une étude approfondie et de bien vouloir nous transmettre votre rapport jusqu’au 30 juin 1895.
- Agréez, Messieurs, l’assurance de notre haute considération.
- Le chef du département fédéral de l’industrie et de l’agriculture,
- Deucher.
- p.168 - vue 167/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE
- 169
- La question du placement des ouvriers et celle de l’assurance contre le chômage sont inextricablement liées dans le document qui précède. Il n’en saurait être autrement, qu’il s’agisse d’assurance nationale, cantonale ou communale.
- D’après le projet du Gouvernement bâbois, pour qu’un ouvrier puisse avoir droit à un secours de la caisse d’assurance, il faudra qu’il fournisse la preuve qu’il ne peut pas trouver du travail en rapport avec ses aptitudes. Cela suppose des rapports constants entre la caisse d’assurance et les bureaux chargés de procurer du travail aux ouvriers.
- L’article premier du règlement de la caisse d’assurance bernoise stipule que la commune de Berne, dans l’intention de remédier efficacement aux funestes conséquences du chômage, se charge, dans son bureau de placement, de l'administration d'une caisse d’assurance spéciale contre le chômage.
- En vertu de l’article second, le Président du bureau de placement assiste aux séances de la commission administrative et a voix délibérative ; il tient les écritures, rédige le procès-verbal et manipule la caisse.
- Les demandes à l’effet de participer à la caisse peuvent être adressées directement au président du bureau de placement.
- L’administration de la Caisse d'assurance cherche en cas de chômage prévu, d’accord avec le bureau de placement, à procurer du travail à ceux qui n’en ont pas,
- Le même souci de ne pas séparer deux institutions aussi connexes, se rencontre dans la loi Saint-Galloise du 19 mai 1891, qui prescrit, dans son article 5, d’adjoindre à chaque caisse d’assurance un bureau d’offres du travail.
- Il est donc tout naturel que la même préoccupation s’impose au gouvernement fédéral et qu’il appelle les pouvoirs publics et les intéressés à se prononcer sur ta question de savoir si les institutions destinées à prévenir les effets du chômage, aussi bien que les institutions destinées à faciliter le placement, doivent être abandonnées à la sollicitude des communes et des cantons ou à celle de la Confédération,
- p.169 - vue 168/768
-
-
-
- 170
- LE DEVOIR
- *
- * #
- L’idée de faire intervenir la Confédération dans l’assurance du chômage restera-t-elle longtemps dans le domaine de la discussion théorique ? On peut avoir des doutes pour l’imminence de sa réalisation si l’on se reporte à la votation nationale du 3 juin dernier, où fut repoussé à l’énorme majorité de 293.000 voix contre 75.000, le postulat du « droit au travail », qui proposait entre autres les deux mesures suivantes : « 1° Protéger légalement les ouvriers contre les renvois injustifiés ; 2° Assurer d’une façon suffisante les travailleurs contre les suites du manque de travail, soit au moyen d’une assurance publique, soit en assurant les ouvriers à des institutions privées à l’aide des ressources publiques. »
- Deux opinions sont en présence pour le moment, l’opinion de ceux qui s’en tiennent exclusivement à l’expérimentation locale, et qui estiment que les communes seront toujours le mieux placées pour faire fonctionner l’assurance suT le chômage, et l’opinion de ceux qui voudraient étendre à la nation tout entière le bienfait de cette assurance.
- Ce qui porte à croire à la victoire finale de cette dernière, c’est le progrès réalisé par l’idée de l’assurance obligatoire dans les communes et les cantons,
- On admet généralement que, pour être efficace, l’assurance doit être obligatoire, car l’obligation entraine avec elle le nombre des adhérents, qui est indispensable pour la réduction certaine et au minimum du risque couru. Les avantages qui résultent de la répartition des risques d’une région déterminée sur toute la population ouvrière de celle-ci, ne pourront que s’accroitre par l’application de l’assurance à la population ouvrière du pays tout entier. Quoi qu’il en soit, il est probable qu’on ne s’arrêtera définitivement à l’idée de soumettre l’assurance du chômage à la loi fédérale, que lorsque les organismes locaux auront réuni un certain nombre d’expériences concluantes.
- Les exemples que nous venons de citer témoignent, en effet, de la sagesse avec laquelle, grâce au merveilleux agencement de ses institutions politiques, le peuple Suisse procède à la transformation graduelle de son régime social.
- p.170 - vue 169/768
-
-
-
- L'ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE
- 171
- * *
- L’exemple de la Suisse a trouvé ailleurs des imitateurs.
- Dernièrement, les bourgmestres de l’agglomération bruxelloise étaient saisis par MM. Ilollevaet et de Becker d’un projet de statuts d’une institution de caisse de chômage, qu’ils ont examinés sous réserve des améliorations qui pourraient y être apportées par suite du concours ouvert sur le meilleur moyen d’organisation.
- Cette caisse serait alimentée par de minimes cotisations proportionnelles au salaire normal des membres de cette association mutuelle.
- Ceux-ci ne pourraient se recruter que parmi la population ouvrière valide, et chaque participant devra, en outre, être domicilié dans sa commune depuis au moins un an. Pour les ouvriers d’origine étrangère, on exigerait un séjour en Belgique de dix ans. La caisse de chômage, qui recevrait des subsides de la commune, de FEtat et des industriels qui voudraient bien s’y intéresser, serait administrée par un comité placé sous le contrôle direct des communes.
- Cette œuvre de mutualité serait complétée par l’établissement, dans chaque commune de l’agglomération, d’un bureau de placement spécial pour les membres sans travail, et par la création d’un service d’assurance ouvrière que le gouvernement serait prié de faciliter par son efficace intervention.
- De son côté, la Chambre française a reçu le dépôt d’un projet de loi sur l’assurance contre le chômage.
- L’auteur de ce projet, M. Camille Jouffray, député de l’Isère, s’est inspiré certainement, tout en les adaptant aux conditions de l’organisation politique française, des principes généraux du projet de loi adopté par le canton de Saint-Gall et du projet de loi actuellement soumis à l’examen du Grand Conseil du canton de Bâle-Ville. Il a emprunté au premier la disposition qui autorise les communes à réunir, sous certaines conditions déterminées, les travailleurs en une assurance mutuelle contre les risques de chômage involontaire et à con-
- p.171 - vue 170/768
-
-
-
- 172
- LE DEVOIR
- tracter entre elles, par une heureuse application de la loi sur les syndicats de communes, une union temporaire dans ce but; au second, le principe de la contribution obligatoire du patron.
- En dehors de celles que nous venons d’énumérer, nous ne croyons pas qu’il existe d’autres tentatives d’organisation de l’assurance contre le chômage involontaire par les pouvoirs locaux ou généraux d’un pays ; mais nous avons la conviction profonde que, mues par des considérations de paix publiques, si elles ne le sont pas par un sentiment d’humanité et de justice, les nations civilisées ne tarderont pas à mettre à l’ordre du jour de leurs préoccupations la question de l’assurance contre la plus épouvantable plaie des temps modernes, la suppression du salaire dans les familles qui ne vivent que du produit du travail de leur chef ; et la plus imméritée, le chômage involontaire.
- J. P.
- p.172 - vue 171/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 173
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- ALLEMAGNE
- Voitures porte-manger
- On a introduit depuis quelque temps à Essen une institution dont on dit le plus grand bien.
- Elle consiste en un système de voitures de transport chauffées où chaque famille ouvrière dépose la nourriture destinée à ceux de ses membres qui ne peuvent rentrer à la maison pour y prendre leur repas de midi.
- Ces voitures contiennent de 300 à 350 récipients et sont pourvues d’une installation de chauffage au moyen de laquelle la température pourrait facilement atteindre 60° Réaumur.
- Elles passent avant midi dans les rues, en longue file, annoncées par des sons de cloche, reçoivent les porte-manger et les transportent rapidement sur les lieux de concentration des ouvriers.
- Ces récipients sont ingénieusement construits et réunissent une foule d’avantages. Ils sont légers, très à la main, faciles à nettoyer.
- Les ouvriers qui ont recours à cette institution couvrent les frais en payant quelques centimes pour le transport.
- SUÈDE
- Le discours du trône
- A l’ouverture de la session annuelle du Parlement suédois, le discours insiste longuement sur la brûlante question de l’union établie en 1814 entre la Suède et la Norwège, et aujourd’hui si compromise par les velléités d’indépendance de la Norwège.
- Le discours du trône annonce ensuite la présentation d’un projet de loi concernant l’assurance des ouvriers contre la vieillesse et les maladies.
- SUISSE
- Une « Maison du Peuple » à Zurich
- On se propose de construire, à Zurich, une « Maison
- p.173 - vue 172/768
-
-
-
- 174
- LE DEVOIR
- du Peuple » qui comprendra une salle de théâtre et de concert avec 1200 places assises environ, une salle de lecture avec bibliothèque, un établissement de bains populaires, une salle de calé pour 500 personnes environ, enfin un grand hall vitré pouvant contenir 5000 personnes et où l’on pourrait tenir de grandes assemblées populaires. Pour se procurer le capital très considérable nécessaire à cette construction, on s’adresse à la municipalité, aux sociétés d’utilité publique, etc. Les sociétés de tempérance et d’abstinence, nombreuses et bien organisées à Zurich, ont promis leur concours, à condition qu’il ne puisse être débité de boissons alcooliques dans la « Maison du Peuple. » Cette condition a été acceptée par le Comité d’initiative.
- FRANCE
- Académie des sciences morales et politiques
- Dans un mémoire sur les congrès nationaux d’assistance aux Etats-Unis, M. Léon Lallemand, correspondant de l’Académie, présente à ses confrères le résumé de quelques-unes des doctrines soutenues de l’autre côté de l’Atlantique en matière d’assistance.
- Aux Etats-Uuis, où le principe qui domine tout est celui de la liberté, il existe des institutions officielles de bienfaisance ; toutefois, les Etats et les municipalités n’hésitent jamais à subventionner les sociétés privées pouvant rendre d’utiles services. Les œuvres d’assistance fonctionnent librement et ne rencontrent en général, de la part des autorités, que bienveillance et protection.
- Il n’est pas inutile de remarquer aussi que les Américains ont appelé des dames à faire partie des bureaux officiels d’assistance, en qualité d’administrateurs et que cette innovation a produit les meilleurs résultats.
- * * %
- Un projet de statue
- Un comité vient de se former en vue d’élever une statue à Charles Fourier, soit à Paris, soit à Besançon. sa ville natale.
- p.174 - vue 173/768
-
-
-
- la question de la paix
- 175
- LA QUESTION 13 E LA PAIX
- ALLEMAGNE
- Un appel au peuple allemand
- La Société allemande de la Paix a publié un appel au peuple allemand pour provoquer de nouvelles adhésions à l’œuvre pacifique. « Nous adressons, dit-elle, à tous les vrais patriotes l’invitation pressante de se joindre à nos efforts, afin que, si quelques jours, les gouvernements donnent eux-mêmes le mot d’ordre pour un acheminement à des relations vraiment conformes au droit des gens entre les Etats civilisés du monde, une puissante opinion publique se trouve partout à leurs côtés. »
- CONFÉRENCE INTERPARLEMENTAIRE
- Le groupe interparlementaire danois demande que la proposition suivante soit mise à l’ordre du jour de la Conférence de Bruxelles : « Le groupe prie les membres de la Conférence interparlementaire d’engager les Parlements auxquels ils appartiennent, à inviter les Gouvernements à envoyer des délégués à une conférence diplomatique éventuelle, convoquée à l’effet de désigner les Etats susceptibles de revendiquer la neutralité perpétuelle. »
- La Commission des Six, désignée à la conférence de La Haye, pour préparer un projet d’organisation d’une Cour permanente d’arbitrage international, a chargé trois de ses membres, savoir : MM. Stanhope, Rahusen et Gobât, de faire l’avant-projet. Les trois travaux seront mis en circulation parmi les membres de la Commission, puis discutés en séance des Six. Le projet arrêté par la Commission plénière, sera soumis à l’assemblée des délégués à Bruxelles, qui, aux termes des statuts, aura à en fixer définitivement le texte,
- p.175 - vue 174/768
-
-
-
- 176
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- —v.-----------.
- PAYS-BAS
- Progrès des revendications féministes
- La Revue socialiste nous donne quelques détails intéressants sur le mouvement féministe dans les Pays-Bas.
- Plusieurs Sociétés féministes ont été fondées dans ce pays et sont aujourd’hui prospères, notamment la Vrije Vrouwenvereeniging (Société libre des femmes) fondée à Amsterdam, et la Vereenigingvoor Vrouwenkiesrecht (Société pour le suffrage des femmes), qui a ses sièges à Ams terdam et à Rotterdam.
- Au Parlement néerlandais, siègent déjà quelques députés féministes, qui comptent parmi les membres les plus distingués des Etats généraux.
- L’organe féministe hebdomadaire, VEvolutie, dirigé par ' Mmes wilb, Drücher et Sehowli-Haver, poursuit avec ardeur sa campagne.
- La Ligue pour le droit électoral des femmes, fondée à Rotterdam, a donné cet hiver une série de conférences et une tournée féministe a été organisée à l’occasion de la traduction néerlandaise du Grand catéchisme de la femme.
- De son côté, le monde officiel néerlandais ne demeure pas indifférent à l’évolution féministe. La Revue socialiste rappelle à ce sujet, que, recevant dernièrement les membres de la conférence interparlementaire de la paix, le ministre de l’intérieur des Pays-Bas a déclaré dans son discours qu’il importait de préparer les voies à l’accession des femmes à la vie publique.
- Le discours du trône a annoncé aussitôt des demandes de crédits nouveaux en faveur de l’instruction secondaire des jeunes filles. De plus, les Etats généraux seront prochainement appelés à voter l’électorat des femmes pour la nomination des membres des Chambres de travail, dont la création fait partie du programme du cabinet néerlandais.
- Enfin, il est à peu près certain que, lors de la discussion des projets de réforme électorale, le groupe féministe déposera sa première motion en faveur de l’électorat politique des femmes.
- p.176 - vue 175/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 177
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par 1’A.cad.ém.ie française
- (Suite)
- Je restai atterré.
- Madame Milligan me regarda avec surprise et voulut me faire parler, mais je n’osai pas répondre à ses questions; alors, croyant sans doute que c’était la pensée de la prochaine arrivée de mon maître qui me troublait ainsi, elle n’insista pas.
- Heureusement cela se passait le soir, peu de temps avant l’heure du coucher ; je pus échapper bientôt aux regards curieux d’Arthur et aller m’enfermer dans ma cabine avec mes craintes et mes réflexions.
- Ce fut ma première mauvaise nuit à bord du Cygne, mais elle fut terriblement mauvaise, longue et fiévreuse.
- Que faire ? Que dire ?
- Je ne trouvais rien.
- Et après avoir tourné et retourné cent fois les mêmes idées, après avoir adopté, les résolutions les plus contradictoires, je m’arrêtai enfin à ne rien faire et à ne rien dire. Je laisserais aller les choses et je me résignerais, si je ne pouvais mieux, à ce qui arriverait.
- Peut-être Vitalis ne voudrait-il pas renoncer à moi, et alors il n’y aurait pas à faire connaître la vérité.
- Et tel était mon effroi de cette vérité, que je croyais si horrible, que j’en vins à souhaiter que Vitalis n’acceptât pas la proposition de Madame Milligan.
- Sans doute, il faudrait m’éloigner d’Arthur et de sa mère, renoncer à les revoir jamais peut-être ; mais au moins, ils ne garderaient pas de moi un mauvais souvenir.
- Trois jours après avoir écrit à mon maître, Madame Milligan reçut une réponse. En quelques lignes, Vitalis disait qu’il aurait l’honneur de se rendre à l’invitation de Madame Milligan et qu’il arriverait à Cette le samedi suivant par le train de deux heures.
- Je demandai à Madame Milligan la permission d’aller
- p.177 - vue 176/768
-
-
-
- 178
- LH DEVOIR
- a la gare, et, prenant les chiens, ainsi que Joli-Cœur avec moi, nous attendîmes l’arrivée de notre maître.
- Les chiens étaient inquiets comme s’ils se doutaient de quelque chose. Joli-Cœur était indifférent, et pour moi j’étais terriblement ému. C’était ma vie qui allait se décider. Ah ! si j’avais osé, comme j’aurais prié Vita-talis de ne pas dire que j’étais un enfant trouvé !
- Mais je n’osais pas, et je sentais que ces deux mots : « enfant trouvé, » ne pourraient jamais sortir de ma gorge.
- Je m’étais placé dans un coin de la cour de la gare, tenant mes trois chiens en laisse, et Joli-Cœur sous ma veste, et j’attendais sans trop voir ce qui se passait autour de moi.
- Ce furent les chiens qui m’avertirent que le train était arrivé, et qu’ils avaient flairé notre maître. Tout à coup je me sentis entraîné en avant, et comme je n’étais pas sur mes gardes, les chiens m’échappèrent. Ils couraient en aboyant joyeusement, et presque aussitôt je les vis sauter autour de Vitalis qui, dans son costume habituel, venait d’apparaître. Plus prompt, bien que moins souple que ses camarades, Capi s’était élancé dans les bras de son maître, tandis que Zerbino et Dolce se cramponnaient à ses jambes.
- Je m’avançai à mon tour, et Vitalis, posant Capi à terre, me serra dans ses bras : pour la première fois, il m’embrassa en me répétant à plusieurs reprises :
- — Buon di, povero caro !
- Mon maître n’avait jamais été dur pour moi, mais n’avait jamais non plus été caressant, et je n’étais pas habitué à ces effusions ; cela m’attendrit et me fit venir les larmes aux yeux, car j’étais dans des dispositions où le cœur se serre vite.
- Je le regardai, et je trouvai qu’il avait bien veilli en prison ; sa taille s’était voûtée ; son visage avait pâli, ses lèvres s’étaient décolorées.
- — Eli bien ! tu me trouves changé, n’est-ce pas, mon garçon ? me dit-il ; la prison est un mauvais séjour, et l’ennui une mauvaise maladie ; mais cela va aller mieux maintenant.
- Puis, changeant de sujet :
- — Et cette dame qui m’a écrit, dit-il, où l’as-tu con-
- nue ?
- p.178 - vue 177/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 179
- Alors, je lui racontai comment j’avais rencontré le Cygne, et comment depuis ce moment j’avais vécu auprès de Madame Milligan et de son fils ; ce que nous avions vu, ce que nous avions fait.
- Mon récit fut d’autant plus long que j’avais peur d’arriver à la fin et d’aborder un sujet qui m’épouvantait ; car jamais maintenant je ne pourrais dire à mon maître que je désirais le quitter pour rester avec Madame Milligan et Arthur.
- Mais je n’eus pas cet aveu à lui faire, car nous arrivâmes à l’hôtel où Madame Milligan était logée, avant que mon récit fût terminé. D’ailleurs Vitalis ne me dit rien de la lettre de Madame Milligan et ne me parla pas des propositions qu’elle avait dû lui adresser dans cette lettre.
- — Et cette dame m’attend ? dit-il, quand nous entrâmes à l’iiôtel.
- — Oui, je vais vous conduire à son appartement.
- — C’est inutile, donne-moi le numéro et reste ici à m’attendre, avec les chiens et Joli-Cœur.
- Quand mon maître avait parlé, je n’avais pas l’habitude de répliquer ou de discuter ; je voulus cependant risquer une observation, pour lui demander de l’accompagner auprès de Madame Milligan, ce qui me semblait aussi naturel que juste ; mais d’un geste, il me ferma la bouche et je lui obéis, restant à la porte de l’hôtel, sur un banc, avec les chiens autour de moi. Eux aussi avaient voulu le suivre, mais ils n’avaient pas plus résisté à son ordre de ne pas entrer, que je n’y avais résisté moi-même ; Vitalis savait commander.
- Pourquoi n’avait-il pas voulu que j’assistasse à son entretien avec Madame Milligan ? Ce fut ce que je me demandai, tournant cette question dans tous les sens. Je 11e lui avais pas encore trouvé de réponse lorsque je le vis revenir.
- — Va faire tes adieux à cette dame, me dit-il, je t’attends ici ; nous partons dans dix minutes.
- Je fus renversé.
- — Eh bien ! dit-il, après quelques minutes d’attente, tu ne m’a donc pas compris? tu restes là stupide ; dépêchons !
- Ce n’était pas son habitude de me parler durement,
- p.179 - vue 178/768
-
-
-
- 180
- LE DEVOIR
- et depuis que j’étais avec, lui, il ne m’en avait jamais autant dit.
- Je me levai pour obéir machinalement sans comprendre.
- Mais après avoir fait quelques pas pour monter à l’appartement de Madame Milligan :
- — Vous avez donc dit.... demandai-je.
- — J’ai dit que tu m’étais utile et que je t’étais moi-même utile ; par conséquent, que je n’étais pas disposé à céder les droits que j’avais sur toi ; marche et reviens.
- Gela me rendit un peu de courage, car j’étais si complètement sous l’influence de mon idée fixe d’enfant trouvé, que j’imaginais que, s’il fallait partir avant dix minutes, c’était parce que mon maître avait dit ce qu’il savait de ma naissance.
- En entrant dans l’appartement de Madame Milligan, je trouvai Arthur en larmes et sa mère penchée sur lui pour le consoler.
- — N’est-ce pas, Remi, que vous n’allez pas partir ? s’écria Arthur.
- Ce fut Madame Milligan qui répondit pour moi, en expliquant qlie je devais obéir.
- — J’ai demandé à votre maître de vous garder près de nous, me dit-elle, d’une voix qui me fit monter les larmes aux yeux, mais il ne veut pas y consentir, et rien n’a pu le décider.
- — C’est un méchant homme ! s’écria Arthur.
- — Non, ce n’est point un méchant homme, poursuivit Madame Milligan, vous lui êtes utile, et de plus, je crois qu’il a pour vous une véritable affection. D’ailleurs, ses paroles sont celles d’un honnête homme et de quelqu’un au-dessus de sa condition. Voilà ce qu’il m’a répondu pour expliquer son refus : « J’aime cet enfant, il m’aime ; le rude apprentissage de la vie que je lui fais faire près de moi lui sera plus utile que l’état de domesticité déguisée dans lequel vous le feriez vivre malgré vous. Vous lui donneriez de l’instruction, de l’éducation, c’est vrai ; vous formeriez son eprit, c’est vrai, mais non son caractère. Il ne peut pas être votre fils; il sera le mien; cela vaudra mieux que d’être le jouet de votre enfant malade, si doux, si aimable que paraisse être cet enfant. Moi aussi je l’instruirai. »
- — Puisqu’il n’est pas le père de Remi ! s’écria Arthur.
- p.180 - vue 179/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 181
- — Il n’est pas son père, cela est vrai, mais il est son maître, et Remi lui appartient puisque ses parents le lui ont loué. Il faut que pour le moment Remi lui obéisse.
- — Je ne veux* pas que Remi parte.
- — Il faut cependant qu’il suive son maître ; mais j’espère que ce ne sera pas pour longtemps. Nous écrirons à ses parents, et je m’entendrai avec eux.
- — Oh ! non ! m’écriai-je.
- — Comment, non !
- — Oh ! non, je vous en prie !
- — Il n’y a cependant que ce moyen, mon enfant.
- — Je vous 'en prie, n’est-ce pas ?
- Il est à peu près certain que si Madame Milligan n’avait pas parlé de mes parents, j’aurais donné à nos adieux beaucoup plus que les dix minutes qui m’avaient été accordées par mon maître.
- — C’est à Chavanon, n’est-ce pas ? continua Madame Milligan.
- Sans lui répondre, je m’approchai d’Arthur et le prenant dans mes bras, je l’embrassai à plusieurs reprises, mettant dans ces baisers toute l’amitié fraternelle que je ressentais pour lui. Puis, m’arrachant à sa faible étreinte et revenant à Madame Milligan, je me mis à genoux devant elle, et lui baisai la main.
- — Pauvre enfant ! dit-elle en se penchant sur moi.
- Et elle m’embrassa au front.
- Alors je me relevai vivement et courant à la porte :
- — Arthur, je vous aimerai toujours ! dis-je d’une voix entrecoupée par les sanglots, et vous, madame, je ne vous oublierai jamais !
- — Remi, Remi ! cria Arthur.
- Mais je n’en entendis pas davantage ; j’étais sorti et j’avais refermé la porte.
- Eue minute après, j’étais auprès de mon maître.
- — En route ! me dit-il.
- Et nous sortîmes de Cette par -la route de Frontignan.
- Ce fut ainsi que je quittai mon premier ami et me lançai dans des aventures qui m’auraient été épargnées, si, victime d’un odieux préjugé, je ne m’étais pas laissé affoler par une sotte crainte.
- p.181 - vue 180/768
-
-
-
- 182
- LE DEVOIR
- XIV
- NEIGE ET LOUPS
- Il fallut de nouveau emboîter le pas derrière mon maître et, la bretelle de -ma liarpe tendue sur mon épaule endolorie, cheminer le long des grandes routes, par la pluie comme par le soleil, par la poussière comme par la boue.
- Il fallut faire la bête sur les places publiques et rire ou pleurer pour amuser l’honorable société.
- La transition fut rude, car on s’habitue vite au bien-être et au bonheur.
- J’eus des dégoûts, des ennuis et des fatigues que je ne connaissais pas avant d’avoir vécu pendant deux mois de la douce vie des heureux de ce monde.
- Plus d’une fois, dans nos longues marches, je restai en arrière pour penser librement à Arthur, à Madame Milligan, au Cygne, et par le souvenir, retourner et vivre dans le passé.
- Ah ! le bon temps ! Et quand le soir, couché dans une sale auberge de village, je songeais à ma cabine du Cygne, combien les draps de mon lit me paraissaient rugueux !
- — Je ne jouerais donc plus avec Arthur, je n’entendrais donc plus la voix caressante de Madame Milligan !
- Heureusement, dans mon chagrin, qui était très vif et persistant, j’avais une consolation : mon maître était beaucoup plus doux, — beaucoup plus tendre même, — si ce mot peut être juste appliqué à Vitalis, — qu’il ne l’avait -jamais été !
- De ce côté, il s’était fait un grand changement dans son caractère ou tout* au moins dans ses manières d’être avec moi, et cela me soutenait, cela m’empêchait de pleurer quand le souvenir d’Arthur me serrait le cœur ! Je sentits que je n’étais pas seul au monde et que, dans mon maître, il y avait plus qu’un maître.
- Souvent même, si j’avais osé, je l’aurais embrassé, tant j’avais besoin d’épanclier au dehors les sentiments
- p.182 - vue 181/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 183
- d’affection qui étaient en moi ; mais je n’osais pas, car Vitalis n’était pas un homme avec lequel on risquait des familiarités.
- Tout d’abord, et pendant les premiers temps, ç’avait été la crainte qui m’avait tenu à distance ; maintenant, c’était quelque chose de vague qui ressemblait à un sentiment de respect.
- En sortant de mon village, Vitalis n’était pour moi qu’un homme comme les autres, car j’étais alors incapable de faire des distinctions ; mais le séjour auprès de Madame Milligan m’avait ouvert les yeux et l’intelligence ; et, chose étrange, il me semblait, quand je regardais mon maître avec attention, que je retrouvais en lui, dans sa ' tenue, dans son air, dans ses manières, des points de ressemblance avec la tenue, l’air et les manières de Madame Milligan.
- Alors, je me disais que cela était impossible, parce que mon maître n’était qu’un montreur de bêtes, tandis que Madame Milligan était une dame.
- - • Mais ce que me disait la réflexion n’imposait pas silence à ce que mes yeux me répétaient ; quand Vitalis le voulait, il était un monsieur tout comme Madame Milligan était une dame ; la seule différence qu’il y eût entre eux tenait à ce que Madame Milligan était toujours dame, tandis que mon maître n’était monsieur que dans certaines circonstances ; mais alors il Tétait si complètement, qu’il en eût imposé aux plus hardis comme aux insolents.
- Or, comme je n’étais ni hardi, ni insolent, je subissais cette influence et je n’osais pas m’abandonner à mes épanchements, alors même qu’il les provoquait par quelques bonnes paroles.
- Après être partis de Cette, nous étions restés plusieurs jours sans parler de Madame Milligan et de mon séjour sur le Cygne, mais peu à peu ce sujet s’était présenté dans nos entretiens, mon maître l’abordant toujours le premier, et bientôt il ne s’était guère passé de jours sans que le nom de Madame Milligan fût prononcé.
- — Tu l’aimais bien, cette dame? me disait Vitalis, oui ; je comprends cela ; elle a été bonne, très bonne pour toi ; il ne faut penser à elle qu’avec reconnaissance.
- p.183 - vue 182/768
-
-
-
- •J 84
- LE DEVOIR
- Puis, souvent, il ajoutait :
- — Il le fallait !
- Tout d’abord, je n’avais pas bien compris ; mais peu à peu j’en étais venu à me dire, que ce qu’il avait fallu, c’avait été de repousser la proposition de Madame Mil-ligan, de me garder près d’elle. •
- C’était à cela assurément que mon maître pensait quand il disait : « Il le fallait » ; et il me semblait que, dans ces quelques mots, il y avait comme un regret : il aurait voulu me laisser près d’Arthur, mais cela avait été impossible.
- Et, au fond du cœur, je lui savais gré de ce regret, bien que je ne devinasse point pourquoi il n’avait pas pu accepter les propositions de Madame Milligan, les explications qui m’avaient été répétées par celle-ci ne me paraissant pas très compréhensibles.
- — Maintenant, peut-être, les accepterait-il !
- Et c’était là pour moi un sujet de grande espérance.
- — Pourquoi ne rencontrerions-nous pas le Cygne ?
- Il devait remonter le Rhône, et nous, nous longions les rives de ce fleuve.
- Aussi, tout en marchant, mes yeux se tournaient plus souvent vers l’eau que vers les collines et les plaines fertiles qui la bordent de chaque côté.
- Lorsque nous arrivions dans une ville, Arles, Taras-con, Avignon, Montélimart, Valence, Tournon, Vienne, ma première visite était pour les quais et pour les ponts : je cherchais le Cygne, et quand j’apercevais de loin un bateau à demi noyé dans les brumes confuses, j’attendais qu’il grandît pour voir si ce n’était pas le Cygne.
- Mais ce n’était pas lui.
- Quelquefois, je m’enhardissais jusqu’à interroger les mariniers, et je leur décrivais le bateau que je cherchais ; ils ne l’avaient pas vu passer.
- Maintenant que mon maître était décidé à me céder à Madame Milligan, au moins je me l’imaginais, il n’y avait plus à craindre qu’on parlât de ma naissance ou qu’on écrivit à mère Barberin ; l’affaire se traiterait entre mon maître et Madame Milligan ; dans mon rêve, enfantin, j’arrangeais ainsi les choses : Madame Milligan désirait me prendre près d’elle, mon maître consentait à renoncer à ses droits sur moi, tout était dit.
- p.184 - vue 183/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 185
- Nous restâmes plusieurs semaines à Lyon, et tout le temps que j’eus à moi je le passais sur les quais du Rhône et de la Saône ; je connais les ponts d’Amay, de Tilsitt, de la Guillotière ou de l’Hôtel-Dieu, aussi bien qu’un Lyonnais de naissance.
- 'Mais j’eus beau chercher : je ne trouvais pas le Cygne.
- Il nous fallut quitter Lyon et nous diriger vers Dijon ; alors l’espérance de retrouver jamais Madame Milligan et Arthur commença à m’abandonner ; car j’avais à Lyon étudié toutes les cartes de France qui se trouvaient aux étalages des bouquinistes, et je savais que le canal du Centre que devait prendre le Cygne pour gagner la Loire, se détache de la Saône à Châlon.
- Nous arrivâmes à Châlon et nous repartîmes sans avoir vu le Cygne : c’en était donc fait, il fallait renoncer à mon rêve.
- Justement pour accroître mon désespoir, qui pourtant était déjà bien assez grand, le temps, «devint détestable ; la saison était avancée, l’hiver approchait, et les marches sous la pluie, dans la boue, devenaient de plus en plus pénibles. Quand nous arrivions le soir dans une mauvaise auberge ou dans une grange, harrassés parla fatigue, mouillés jusqu’à la chemise, crottés jusqu’aux cheveux, je ne me couchais point avec des idées riantes.
- Lorsque, après avoir quitté Dijon, nous traversâmes les collines de la Côte-d’Or, nous fûmes pris par un froid humide qui nous glaçait jusqu’aux os, et Joli-Cœur devint plus triste et plus maussade que moi.
- Le but de mon maître était de gagner Paris au plus vite, car à Paris seulement nous avions chance de pouvoir donner quelques représentations pendant l’hiver ; mais, soit que l’état de sa bourse ne lui permît pas de prendre le chemin de fer, soit tout autre raison, c’était ù pied que nous devions faire la route qui sépare Dijon de Paris.
- Quand le temps nous le permettait, nous donnions une courte représentation dans les villes et dans les villages que nous traversions, puis, après avoir ramassé une maigre recette, nous nous remettions en route.
- Jusqu’à Cliûtillon, les choses allèrent à peu près quoique nous eussions toujours à souffrir du froid et
- p.185 - vue 184/768
-
-
-
- 186
- LE DEVOIR
- de l’humidité ; mais après avoir quitté cette ville, la pluie cessa et le veut tourna au nord.
- Tout d’abord, nous 11e nous en plaignîmes pas, bien qu’il soit peu agréable d’avoir le vent du nord en pleine figure; à tout prendre, mieux valait encore cette bise, si âpre qu’elle fût, que l’humidité dans laquelle nous pourrissions depuis plusieurs semaines.
- Le vent 11e resta pas au sec ; le ciel s’emplit de gros nuages noirs, le soleil disparut et tout annonça que nous aurions bientôt de la neige.
- Nous pûmes cependant arriver à un gros village sans être pris par elle, mais l’intention de mon maître était de gagner Troyes au plus vile, parce que Troyes est une grande ville dans laquelle nous pourrions donner plusieurs représentations, - si le mauvais temps nous obligeait à y séjourner,
- — Gouclie-toi vite, me dit-il, quand nous fûmes installés dans notre auberge ; nous partirons demain matin de bonne heure, je crains d’être surpris par la neige.
- Pour lui, il 11e se coucha pas aussitôt, il resta au coin de l’âtre de la cuisine pour réchauffer Joli-Cœur qui avait beaucoup souffert du froid de la journée et 11’avait cessé de gémir, malgré que nous eussions pris soin de l’envelopper dans des couvertures.
- Le lendemain matin je me levai de bonne heure comme il m’avait été commandé ; il 11e faisait pas encore jour, le ciel était noir et bas, sans une étoile ; il semblait qu’un grand couvercle sombre se fût abaissé sur la terre et allait l’écraser. Quand 011 ouvrait la porte, un vent âpre s’engouffrait dans la cheminée et ravivait les tisons qui, la veille au soir, avaient été enfouis sous la cendre.
- — A votre place, dit l’aubergiste, s’adressant à mon maître, je ne partirais pas ; la neige va tomber.
- — Je suis pressé, répondit Vitalis, et j’espère arriver à Troyes avant la neige.
- — Trente kilomètres 11e se font pas en une heure.
- Nous partîmes néanmoins.
- Vitalis tenait Joli-Cœur serré sous sa veste pour lui communiquer un peu de sa propre chaleur, et les chiens joyeux de ce temps sec couraient devant nous mon maître m’avait acheté à Dijon une peau de mouton, dont
- p.186 - vue 185/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 187
- la laine se portait en dedans, je m’enveloppai dedans et la bise me la colla sur le corps.
- Il n’était pas agréable d’ouvrir la bouche : nous marchâmes gardant l’un et l’autre le silence, hâtant le pas, autant pour nous presser que pour nous échauffer.
- Bien que l’heure fût arrivée où le jour devait paraître, il ne se faisait pas d’éclaircies dans le ciel.
- ' Enfin, du côté de l’Orient, une bande blanchâtre entr’ou-vit les ténèbres, mais le soleil ne se montra pas : il ne fit plus nuit ; c’eût été une grosse exagération de dire qu’il faisait jour.
- Cependant, dans la campagne, les objets étaient devenus plus distincts ; la livide clarté qui rasait la terre, jaillissant du levant comme d’un immense soupirail nous montrait des arbres dépouillés de leurs feuilles, et çà et là des haies ou des broussailles auxquelles les feuilles desséchées adhéraient encore, faisant entendre, sous l’impulsion du vent qui les secouait et les tordait, un bruissement sec.
- Personne sur la route, personne dans les champs, pas un bruit de voiture, pas un coup de fouet ; les seuls êtres vivants étaient les oiseaux, qu’on entendait, mais qu’on ne voyait pas, car ils se tenaient abrités sous les feuilles ; seules, des pies sautillaient sur la route, la queue relevée, le bec en l’air, s’envolant à notre approche pour se poser en haut d’un arbre, d’où elles nous poursuivaient de leurs jacassements qui ressemblaient à des injures où à des avertissements de mauvais augure.
- Tout à coup, un point pâle se montra au ciel, dans le nord ; il grandit rapidement en venant sur nous, et nous entendîmes un étrange murmure de cris discordants ; c’étaient des oies et des cygnes sauvages, qui, du Nord émigraient dans le Midi ; ils passèrent au-dessus de nos tètes et ils étaient déjà loin qu’on voyait encore voltiger clans l’air quelques flocons de duvet, dont la blancheur se détachait sur le ciel noir.
- Le pays que nous traversions était d’une tristesse lugubre qu’augmentait encore le silence ; aussi loin que les regards pouvaient s’étendre dans ce jour sombre, on ne voyait que des champs dénudés, des collines arides eî des bois roussis.
- Le vent soufflait toujours du nord avec une légère tendance cependant à tourner à l’ouest ; de ce côté de
- p.187 - vue 186/768
-
-
-
- 188
- LE DEVOIR
- l’horizon arrivaient des nuages cuivrés, lourds et bas qui paraissaient peser sur la cime des arbres.
- Bientôt quelques flocons de neige, larges comme des papillons, nous passèrent devant les yeux ; ils montaient, descendaient, tourbillonnaient sans toucher la terre.
- Nous n’avions pas encore fait beaucoup de chemin, et il me paraissait impossible d’arriver à Troyes avant la neige ; au reste, cela m’inquiétait peu, et je me disais même que la neige en tombant arrêterait ce vent du Nord et apaiserait le froid.
- Mais je ne savais pas ce que c’était qu’une tempête de neige.
- Je ne tardai pas à l’apprendre, et de façon à n’oublier jamais cette leçon.
- Les nuages qui venaient du nord-ouest s’étaient approchés, et une sorte de lueur éclairait le ciel de leur côté ; leurs flancs s’étaient entr’ouverts, c’était la neige.
- Ce ne furent plus des papillons qui voltigèrent devant nous, ce fut une pluie de neige qui nous enveloppa.
- — Il était écrit que nous n’arriverions pas à Troyes, dit Vitalis il faudra nous mettre à l’abri dans la première maison que nous rencontrerons.
- C’était là une bonne parole qui ne pouvait m’être que très agréable ; mais où trouverions-nous cette maison hospitalière ? Avant que la neige nous enveloppât dans sa blanche obscurité, j’avais examiné le pays aussi loin que ma vue pouvait s’étendre et je n’avais pas aperçu de maison, ni rien qui annonçât un village. Tout au contraire, nous étions sur le point d’entrer dans une forêt dont les profondeurs sombres se confondaient avec l’infini, devant nous, aussi bien que de chaque côté sur les collines qui nous entouraient.
- Il ne fallait donc pas trop compter sur cette maison promise ; mais après tout la neige ne continuerait peut-être pas.
- Elle continua, et elle augmenta.
- En peu d’instants elle avait couvert la route et tout ce qui l’arrêtait sur la route ; tas de pierres, herbes des bas côtés, broussailles et buissons des fossés, car, poussée par le vent qui n’avait pas faibli, elle courait à ras de terre pour s’entasser contre ce qui lui faisait obstacle.
- L’ennui pour nous était d’être au nombre de ces obs-
- p.188 - vue 187/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 189
- tacles ; lorsqu’elle nous frappait elle glissait sur les surfaces rondes, mais partout où se trouvait une fente elle entrait comme une poussière et ne tardait pas à fondre.
- Pour moi, je la sentais me descendre en eau froide dans le cou, et mon maître, dont la peau de mouton était soulevée pour laisser respirer Joli-Cœur, ne devait pas être mieux protégé.
- Cependant nous continuions de marcher contre le vent et contre la neige sans parler ; de temps en temps nous retournions à demi la tête pour respirer.
- Les chiens n’allaient plus en avant, ils marchaient sur nos talons, nous demandant un abri que nous ne pouvions leur donner.
- Nous avancions lentement, avec peine, aveuglés, mouillés, glacés, et bien que nous fussions depuis assez longtemps déjà en pleine forêt, nous ne nous trouvions nullement abrités, la route étant exposée en plein au vent.
- Heureusement ce vent qui soufflait en tourmente s’affaiblit peu à peu, mais alors la neige augmenta, et au lieu de s’abattre en poussière, elle tomba large et compacte. ,
- Eu quelques minutes la route fut couverte d’une épaisse couche de neige dans laquelle nous marchâmes sans bruit.
- De temps en temps je voyais mon maître regarder sur la gauche comme s’il cherchait, quelque chose, mais on n’apercevait qu’une vaste clairière dans laquelle on avait fait une coupe au printemps précédent, et dont les jeunes baliveaux aux tiges flexibles ée. courbaient sous le poids de la neige.
- Q’espérait-il trouver de ce côté?
- Pour moi je regardais droit devant moi, sur la route, aussi loin que mes yeux pouvaient porter, cherchant si cette forêt ne finirait pas bientôt et si nous n’apercevrions pas une maison.
- Mais c’était folie de vouloir percer cette averse blanche; à quelques mètres les objets se brouillaient et l’on ne voyaient plus rien que des flocons de plus en plus serrés qui nous enveloppaient dans les mailles d’un immense filet.
- La situation n’était pas gaie, car je n’ai jamais vu tomber la neige, alors même que j’étais derrière une
- p.189 - vue 188/768
-
-
-
- 190
- LE DEVOIR
- vitre, dans une chambre bien cliauflée, sans éprouver un sentiment de vague tristesse, et présentement je me disais que la chambre chauffée devait être bien loin encore.
- Cependant il fallait marcher et ne pas se décourager, parce que nos pieds enfonçaient de plus en plus et parce que le poids qui chargeait nos chapeaux devenait de plus en plus lourd.
- Tout à coup, je vis Vitalis étendre la main dans la direction de la gauche, comme pour attirer mon attention. Je regardai, et il me sembla apercevoir confusément dans la clairière une hutte en branchages.
- Je ne demandai pas d’explication, comprenant que si mon maître m’avait montré cette hutte, ce n’était pas pour que j’admirasse l’effet qu’elle produisait dans le paysage ; il s’agissait de trouver le chemin qui conduisait à cette hutte.
- C’était difficile, car la neige était déjà assez épaisse pour effacer toute trace de route ou de sentier; cependant à l’extrémité de la clairière, à l’endroit où recommençaient les bois de haute futaie, il me sembla que le fossé de la grande route était comblé : là sans doute débouchait le chemin qui conduisait à la hutte.
- C’était raisonner juste ; nous descendîmes dans le fossé, et nous ne tardâmes pas à arriver à cette hutte.
- Elle était formée de fagots et de bourrées, au-dessus desquels avaient été disposés des branchages en forme de toit; et ce toit était assez serré pour que la neige n’eut point passé à travers.
- Cet abri valait une maison.
- Plus pressés ou plus vifs que nous, les chiens étaient entrés les premiers dans la hutte et ils se roulaient sur le sol sec, dans la poussière, en poussant des aboiements joyeux.
- Notre satisfaction n’était pas moins vive que la leur, mais nous la manifestâmes autrement qu’en nous roulant dans la poussière ; ce qui cependant n’eut pas été mauvais pour nous sécher.
- — Je me doutais bien, dit Vitalis, que dans cette jeune vente il devait se trouver quelque part une cabane de bûcheron ; maintenant la neige peut tomber.
- — Oui, qu’elle tombe! répondis-je d’un air de défi.
- (A suivre)
- p.190 - vue 189/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 191
- SOCIEIÉ DD PADILISMË - ASSIIRANCBS IIliTILLES
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1894
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.366 551
- Subvention de la Société............ 392'85J 3.485 85
- Malfaçons et divers................. 726 45\
- Dépenses..................................... 3.682 15
- Déficit en décembre....... 196 30
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 421 40i
- Subvention de la Société.....•...... 140 65 - 562 05
- Divers............................... » »j
- Dépenses...................................... 611 25
- Déficit en décembre...... 49 20
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.864 73i
- Intérêts des comptes-courants et du 7.941 73
- titre d’épargne................ 4.077 »»'
- Dépenses :
- 75 Retraités définitifs............. 4.901 551
- 18 — provisoires............. 1.043 95/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.496 05^ 9.164 85
- Allocat. aux familles des réservistes.. »» »»(
- Divers, appointements, médecins, etc. 723 30]
- Déficit en décembre.. 1.223 12
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.......,... 570 80|
- Subvention de la Société............ 137 35}
- Dépenses......................................
- 708 15 841 93
- Déficit en décembre... 133 78
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 décembre 1894. 53.306 75
- » individuelles » »... 21.450 90
- „ 747757 65
- Repenses » » ‘ 80.634 81
- Excédant des dépenses sur les recettes... 5.877 16
- p.191 - vue 190/768
-
-
-
- 192
- LE DEVOIR
- ETAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JANVIER 1895
- Naissances :
- 6 Janvier. Ribeau Marcel-Louis, fils de Ribeau Eugène
- et de Macaigne Thérèse;
- 7 — Potard Edouard-Léon-Ernest, fils de Potard
- Auguste et de Braconnier Jeanne;
- 7 — Husson Victor-André, fils de Husson Victor
- et de Proust Hermance;
- 16 — Coze Marcelle-Ernestine, fille de Goze Edouard
- et de Damiens Caroline.
- Décès :
- Janvier. Néant.
- Le Secrétaire,
- A. IIOUDIN.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nîmes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 557.
- p.192 - vue 191/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 193
- POUR Mi BIOtHlAPME COMP
- de J.-B.-André G-ODIN (*)
- {Suite)
- Conférence par J.-B.-A. Godin 14 Décembre 1877.
- « Mes Amis,
- « Conformément à ce que je vous ai dit à notre dernière réunion, j’ai apporté devant vous, comme vous le voyez, un certain nombre de volumes contenant les traductions de Livres sacrés de différents peuples.
- » Cet in-4° est le Rig-Vêda; celui-ci contient le Code de Manou et les Livres sacrés de la Chine ; ces trois volumes, sous reliure genre antique, contiennent le Zend Avesta. Celui qui domine tous les autres par ses dimensions, est le Lotus de la bonne loi. De chacun de ces ouvrages, je vous parlerai tour à tour.
- » Je passe à la question d’origine des choses. C’est un sujet de première importance pour qui désire se rendre compte de la destinée de l’homme sur la terre. A ce titre, nous devons l’examiner, non-seulement dans les hypothèses des savants de nos jours, mais aussi dans ce que peuvent nous offrir, à ce sujet, les traditions des différents peuples. Car le besoin de remonter aux Causes premières est tellement inhérent à l’esprit humain, que tous les Livres sacrés nous offrent des essais d’explication sur ce sujet.
- » Il est vrai que les plus anciens de ces Livres ne remontent eux-mêmes pas bien haut, trois mille ans environ avant l’ère chrétienne. Au-delà c’e.st le champ illimité des suppositions qui s’ouvre devant nous.
- » Commençons par examiner les hypothèses actuelles de la science touchant l’origine des mondes.
- (1) Lire Le Decoir depuis le mois de mars 1891.
- p.193 - vue 192/768
-
-
-
- 194
- LE DEVOIR
- » Vous savez tous que mon objet, à travers ces études, est de rechercher la base des lois de notre existence et de vous faire mieux comprendre, par l’examen du rôle de la terre et de ses habitants dans le passé, le but que nous devons atteindre dans l’avenir.
- » La science de la géologie, c’est-à-dire l’histoire naturelle de la terre, est fondée depuis cinquante ans à peine. L’homme en a recueilli les éléments dans les mille travaux qu’il exécute à la surface et à l’intérieur du sol.
- » Les excavations naturelles, les fouilles, les puits et sondages, les tunnels, l’exploitation des mines et carrières, etc., etc., tout a été pour lui une source féconde d’études et de comparaisons dont la géologie est sortie à l’état de science constituée comme elle l’est maintenant.
- » Les faits les plus intéressants à connaître sur cette question sont aujourd’hui à la portée de tous, tandis qu’il y a cent ans les hommes les plus instruits étaient de toute ignorance sur ce point. Voltaire lui-même, dans le siècle dernier, en ignorait le premier mot.
- » Comment donc cette science nouvelle de la géologie nous dit-elle que le monde a été formé?
- » Voici brièvement sa réponse : La terre a commencé par être un globe en fusion contenant toutes les matières à l’état liquide, • ce qui se prouve d’abord par l’état même des roches ignées qui ont un caractère particulier facilement reconnaissable pour quiconque s’est rendu compte de l’action du feu sur les minéraux.
- » Vous qui voyez tous les jours les scories qu’on retire des cubilots, devez comprendre aisément que les roches porphyriques et granitiques sortant de l’immense fourneau de la terre, sont impossibles à confondre avec les couches de terrains qui sont venues ensuite sous la longue action du temps et de l’eau couvrir la surface du sol.
- » La seconde raison qui démontre que la terre a été
- p.194 - vue 193/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 195
- à l’origine un globe en ignition, c'est qu’encore maintenant elle recèle un océan de feu intérieur, sous la mince couche de terre solide qui porte tout ce que nous voyons.
- » Dans les sondages, on a constaté que la chaleur du sol augmente à mesure qu’on descend plus profondément. A 600 mètres, par exemple, l’eau qui se trouve dans les terrains a déjà 25 degrés de chaleur. Le puits de Grenelle, à Paris, qui fournit une eau à la température convenable pour prendre un bain, en est une preuve.
- » Les calculs sur l’augmentation de la chaleur souterraine à mesure qu’on creuse le sol, établissent qu’à une profondeur de huit myriamètres environ la terre doit être à l’état de fusion complète. Il n’y a donc entre nous et cet abîme de feu qu’une croûte solide aussi insignifiante, proportionnellement à la grosseur de la terre, que la pelure sur un oignon.
- » La terre a donc été à l’origine complètement en ignition dans l’espace, et elle poursuivait sa route environnée d’épaisses vapeurs. Car les eaux des mers d’aujourd’hui et les minéraux que la chaleur volatilise entouraient à une hauteur prodigieuse dans l’espace le foyer terrestre incandescent.
- » Sous l’influence des lois de la vie générale et des impulsions providentielles données à ce monde en formation, les vapeurs dont nous venons de parler subissaient des phases de condensation durant lesquelles elles étaient projetées sur la masse en ignition pour y produire des bouillonnements formidables, causant des effets dont nous pouvons aujourd’hui avoir une lointaine idée, en examinant ce qui se produit pour la trempe des minéraux portés à la température rouge.
- » La pierre chauffée à hlanc et jetée dans l’eau froide se réduit en poudre à sa surface; ainsi se dissolvait, se désagrégeait la surface brûlante de la terre sous
- p.195 - vue 194/768
-
-
-
- 196
- LE DEVOIR
- l’influence du brusque refroidissement opéré par la chute des eaux. Des couches de sable ou de terre grossières apparaissaient ainsi, et se sont superposées les unes aux autres dans la suite innombrable des cataclysmes auxquels la terre était soumise.
- » Des orages que l’imagination ne peut concevoir, des bouleversements, des irruptions de matière ignée changeaient constamment la face des choses. La matière centrale bouillonnante crevait par places son enveloppe rétrécie par le refroidissement de la surface terrestre et constituait des montagnes prodigieuses offrant à nu la roche primitive.
- » Combien d’années a-t-il fallu pour que, sous l'action mille fois répétée du feu et de l’eau à la surface de la terre, une couche se soit enfin formée sur laquelle des mers encore chaudes et des terrains informes aient offert à la vie la possibilité d’apparaître?
- » La géologie entasse à ce sujet des milliers de siècles. Mais il ne faut point oublier que l’intelligence qui veille à la formation des mondes dispose de moyens autres que ceux dont nous pouvons tenir compte, et qu’elle peut par conséquent avoir accompli cette œuvre en beaucoup moins de temps. Quoiqu’il en soit, il est certain que des années incalculables pour nous se sont écoulées jusqu’à l’époque où l’homme est apparu sur la terre.
- » La croûte terrestre s’est formée peu à peu. Après des couches de 100 mètres, de 150 mètres, de 1,000 mètres, la vie végétale apparût à la surface de la terre, mais elle avait été certainement devancée par l’apparition dans les mers de coquillages et crustacés dont on retrouve aujourd’hui les témoignages pétrifiés, à une profondeur qui n’offre pas de traces de végétation.
- » A cette époque lointaine, la terre n’offrait point en' core aux êtres la moindre sécurité. Pour arriver au refroidissement où elle se trouve aujourd’hui, que
- p.196 - vue 195/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 197
- d’effondrements, que de déluges, que d’irruptions se produisirent de toutes parts !
- » Notre sol est bien affermi maintenant; mais la France, comme tant d’autres contrées, nous offre les traces de l’ancien état de choses.
- » Au centre de notre pays et dans les Cévennes, de nombreux cratères éteints nous parlent des volcans d’autrefois qui lançaient la matière en fusion sur tous leurs alentours.
- » Le souvenir des tempêtes formidables qui accompagnaient ces grands cataclysmes est celui qui se retrouve consigné dans la plupart des Genèses. A l’origine, disent-elles, le monde était dans le chaos.
- » Tous, vous avez lu Moïse et vous vous souvenez de son récit de la Création faite en six jours.
- » Au commencement, dit Moïse, la terre était informe » et toute nue; les ténèbres couvraient la face de rabîme; )) et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. »
- » Que veulent dire ces paroles : « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux », si ce n’est indiquer le rôle immense que jouaient alors les éléments, sous l’impulsion providentielle de l’esprit qui veille à la formation des mondes.
- » Mais je dois signaler ici que Moïse, qui a écrit la Genèse comme une révélation d’en-liaut, venait de l’Egypte. Vous savez tous qu’il y était né sous le règne des Pharaons, et que recueilli par la fille du roi il avait été élevé avec soin dans les temples où la science des prêtres avait dû lui être communiquée.
- » Or, l’Egypte à cette époque, était une puissante nation ayant certainement une science sacrée très avancée. La parole de Moïse fut donc un écho de la science des Egyptiens; mais sorti de l’Egypte avec tout un monde d’esclaves ignorants et grossiers, Moïse dut ne communiquer aux Israélites que ce que ceux-ci pouvaient comprendre; aussi ne devons-nous point prendre
- p.197 - vue 196/768
-
-
-
- 198
- LE DEVOIR
- les livres de Moïse comme indication exacte et complète des croyances des Egyptiens.
- » En attendant que nos savants, par la lecture des hiéroglyphes sculptés sur les pierres de l’Egypte, aient fait revivre pour nous cette antique contrée, Moïse reste à peu près seul pour nous donner une idée bien vague de ce que pensait le peuple qui florissait plus de 4,000 ans avant Jésus-Christ.
- » Un grand législateur égyptien, Hermès Trismégiste, a laissé un souvenir qui a traversé les âges; quelques pages de lui sont venues jusqu’à nous; je vous en donnerai connaissance plus tard. Mais je dois signaler que les savants ne sont guère d’accord sur la personnalité de cet Hermès. Les uns prétendent que ce qu’on lui attribue appartient à une époque; les autres disent qu’il fut réellement une individualité particulière. Quoiqu’il en soit, les pages remarquables mises sous le nom d’Hermès, indiquent qu’une intelligence hors ligne s’est alors occupée de la question du principe des choses.
- » Vers cette même époque, vivait au sein de l’Asie, non1 loin des montagnes de l’Hymalaya et des sources de l’Indus, la race blanche des Aryas qu’on nous donne comme ancêtres.
- » De ces peuples primitifs, il nous reste des Livres précieux et de la plus haute antiquité : les Védas. Voici la traduction de l’un d’eux, le Rig-Véda. (L’orateur tient en main un volume qu'il montre à l’auditoire).
- » On ne peut assigner à ce livre moins de 2,000 ans avant Jésus-Christ. Il contient des centaines d’hymnes nous peignant les mœurs et les croyances d’un peuple qui vivait presque sans abris ni vêtements, sous le ciel, au milieu des pâturages et n’avait pour toutes richesses que ses vaches et ses troupeaux.
- » Dans leur langue originale, les hymnes du Rig-Véda sont en vers. Les Aryas les chantaient, ce qui les gra-
- p.198 - vue 197/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 199
- vait plus facilement dans la mémoire des générations successives. Sans cela, ces hymnes eussent été perdus, puisque à l’époque de leur composition les Aryas ne possédaient pas les ressources de l’écriture. Ce fut donc grâce au rhythme, à la mesure, au chant, que ces hymnes se transmirent de père en fils, jusqu’au jour où, dans la suite des temps, ils furent rassemblés pour constituer les livres sur lesquels fut relevée la traduction que je vous présente.
- » Voici comment ces premiers pères de notre race concevaient l’origine des choses et chantaient l’Etre suprême ;
- A L’AME SUPRÊME
- 1. — « Rien n’existait alors,, ni visible, ni invisible. » Point de région supérieure; point d’air; point de ciel. » Où était cette enveloppe du monde? dans quel lit se » trouvait contenue l’onde? Où étaient ces profondeurs » impénétrables de l’air?»
- 2. — « Il n’y avait point de mort, point d’immorta-» lité. Rien n’annonçait le jour ni la nuit. Lui seul » respirait, ne formant aucun souffle, renfermé en Lui-» même. Il n’existait que Lui. »
- 3. — « Au commencement, les ténèbres étaient enve-» loppées de ténèbres; l’eau se trouvait sans impulsion. » Tout était confondu. L’Etre reposait au sein de ce » chaos et ce grand Tout naquit par la force de sa » piété. »
- 4. — « Au commencement l’amour fut en Lui et de » son esprit jaillit la première semence. Les Sages de >> la création, par le travail de l’intelligence, parvin-» rent à former l’union de l’être réel et de l’être appa-» rent. »
- 5. — « Le rayon de ces Sages partit en s’étendant en » haut comme en bas. Ils étaient grands ces Sages; ils » étaient pleins d’une semence féconde, tels qu’un feu
- p.199 - vue 198/768
-
-
-
- 200
- LE DEVOIR
- » dont la flamme s’élève au-dessus du foyer qui l’ali-» mente. »
- 6. — « Qui connaît ces choses? Qui peut les dire? » D’où viennent les êtres? Quelle est cette création? » Les Dieux ont aussi été produits par Lui. Mais Lui, » qui sait comment II existe?»
- 7. — « Celui qui est le premier auteur de cette créa-» tion la soutient. Et quel autre que Lui pourrait le » faire? Celui qui du haut du ciel a les yeux sur tout » ce monde, le connaît seul. Quel autre aurait cette » science ? »
- « Ainsi s’exprimaient, il y a des milliers d’années, les antiques Aryas ; ils en savaient donc à peu près autant que nous, comme vous le voyez, sur le grand Principe qui nous a donné l’être. Voici ce qu’ils disaient encore, touchant l’Etre suprême :
- ' « Celui qui est notre père, qui a engendré et qui » contient tous les êtres, connaît chaque monde. Dieu » unique II fait les autres Dieux. Tout ce qui existe le » reconnaît pour maître. »
- « J’appelle votre attention sur ces mots : « Dieu unique il fait les autres dieux. » Les Aryas admettaient donc absolument l’existence d’un Principe unique, d’un Dieu source de tout ce qui est, et ils concevaient que cette Intelligence infinie était servie par des dieux secondaires, des missionnaires dont la charge était de veiller sur les mondes, et de les diriger.
- L’hymne nous dit encore :
- « Les ondes ont porté dans leur sein Celui qui est » supérieur au Ciel et à la terre, aux Dieux et aux » êtres vivants, Celui qui donne la lumière à tous les » êtres divins.
- » Sur l’ombilic du Dieu incréé reposait un œuf dans » lequel se trouvaient tous les mondes.
- p.200 - vue 199/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 201
- )> Vous connaissez Celui qui a fait toutes ces choses; « c’est le même qui est au-dedans de vous... »
- « Ces derniers mots nous montrent que les Aryas croyaient que ce Dieu unique était la source même de la vie de tout ce qui est; aussi ajoutaient-ils:
- « ...Celui qui, puissant en œuvres, a mesuré ces deux » mondes ornés de brillantes couleurs et les a fondés » sur des colonnes impérissables,... donne la vie et la » force. Tous les êtres, les dieux eux-mêmes, sont sou-» mis à sa loi. L’immortalité et la mort ne sont que » son ombre... Il est par sa grandeur le seul roi de )) tout ce monde qui voit et qui respire...
- » Il est le seul maître du monde. Il remplit le ciel et » la terre. »
- « Comme vous le voyez, pour l’Arya, l’Etre suprême était la source de la vie, les êtres et les choses de la création n’étaient que ses organes et ses agents.
- » Cette manière de concevoir l’ensemble de l’univers amenait parfois l’Arya à chanter l’Etre suprême sous le nom d’un de ses organes, d’une de ses manifestations. Ils voyaient le principe vivant partout; dans le feu d’abord, qui fut pour eux le premier symbole de la Divinité et l’objet'd’un culte parfaitement raisonné.
- » Comme à la saison nouvelle, ils voyaient la terre s’échauffer et fructifier sous les rayons solaires; comme ils voyaient sous cette même influence, l’animal se reproduire et toutes les ressources de la vie jaillir en abondance; sentant d’un autre côté que la chaleur existe dans tout ce qui a vie et dans le cœur même de l’homme, les Aryas disaient : C’est par le feu que la vie s’entretient; c’est par le feu que la divinité se manifeste.
- «Pauvres êtres sans abris, exposés à toutes les injures du temps, ils trouvaient en outre dans le feu
- p.201 - vue 200/768
-
-
-
- 202
- LE DEVOIR
- le plus grand secours pour le maintien de leur existence; il est donc tout naturel que le feu soit devenu le principal élément du culte qu’ils rendaient à la Divinité.
- » Mais quelles étaient les cérémonies de ce culte? Privé de tout édifice, l’Arya priait dans le temple de la nature, sous la voûte du ciel ; il avait pour autel un simple tertre de gazon ; la famille se réunissait là au lever du soleil ; le père était le prêtre ; la mère, la prêtresse ; les enfants, les disciples.
- » Le père et la mère prenaient deux morceaux de bois qu’ils frottaient vivement l’un contre l’autre, au moyen d’une lanière de cuir; le bois s’échauffait et s’allumait; aussitôt que la première étincelle apparaissait, les disciples versaient le beurre clarifié dont l’usage analogue à celui de l’huile de nos lampes était de stimuler et de développer le feu, symbole de la vie; le feu alimenté de bois sec, embrasait bientôt l’autel et faisait resplendir de lumière les assistants. C’est alors qu’on offrait à Dieu la prière et qu’on chantait les hymnes.
- » Les Védas comprennent quatre livres principaux ; je ne vous présente en ce moment que le premier, le plus ancien, appelé le Rig-Véda, qui est le recueil des hymnes des diverses familles aryennes. Mais il faut tenir compte que ces chants se transmettant comme héritage de père en fils, un certain nombre a dû se perdre quand les descendants sont venus à manquer sur quelques points.
- » Il y a véritablement dans le feu, cet objet du culte des Aryas, un des plus beaux symboles de la vie ; notre pensée n’en est plus frappée parce que l’habitude nous a accoutumés à jouir de ses bienfaits de mille manières ; mais que deviendraient les ressources innombrables de l’industrie et de la production si nous en étions privés ? Et nous-mêmes pourrions-nous vivre sans le feu ?
- p.202 - vue 201/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 203
- » L’Arya, lui, tout entier au sentiment de ce qu’était pour le monde cette brillante merveille, chantait le leu sous le nom d’Agni, et le montrait répandu partout dans l’espace, constituant le soleil, animant toute vie et naissant sur la terre sous les mains mêmes de l’homme.
- » Considérant Agni comme la source vivifiante et comme l’organe de tout ce qui est, voici comment ils le chantaient :
- « O Agni, père du ciel et de la terre... Il fut autre-» fois, il est aujourd’hui le trésor de toute richesse, le » siège de ce qui est né et de ce qui naît; le gardien » de tout ce qui existe... »
- « Agni est la vie de tous. »
- « La grandeur d’Agni est sans bornes. »
- « Agni... âme de tous les êtres, connaît la nature » entière... »
- a Son existence active existe dans tous les êtres » animés. »
- « Il remplit le ciel et la terre. »
- « Lorsque je pense que cet être lumineux est dans » mon cœur...
- » Je chante la gloire d’un roi qui donne la vie.
- » Agni, tu as été l’antique sagesse. »
- « Ce que je vous communique ainsi ce soir n’a pour but que de vous indiquer d’une façon générale ce que pensaient nos premiers parents; il faudrait bien plus d’une conférence pour vous faire apprécier complètement l’œuvre des Aryas.
- » A côté d’Agni, personnification du feu, les Aryas plaçaient Indra personnification de l’air et du principe humide. Voyant les phénomènes d’orages, de pluies, de neiges, etc., et comprenant quel secours en recevait toute la nature, ils concevaient que la puissance unique se manifestait là sous une forme secondaire toute autre que celle d’Agni, et ils la chantaient à son tour en lui
- p.203 - vue 202/768
-
-
-
- 204 LE DEVOIR
- donnant les attributs de l’Etre suprême, comme en témoignent ces passages :
- « Indra est l’auteur du monde : »
- « Indra est grand et supérieur à tout... il surpasse tout, » le Dieu qui porte la foudre! sa force est comme le ciel, )) elle est immense. »
- « Indra avec force et grandeur a étendu le ciel et la » terre. Indra a allumé le soleil. Dans Indra reposent » tous les mondes. »
- « Indra est plus grand que le ciel, plus grand que » la terre. Le ciel et la terre ne sont chacun qu’une » moitié de lui-mêmé. »
- « Indra se revêt de formes diverses. Ce monde que » vous voyez, c’est lui. »
- « En Indra sont tous les êtres, et la force et la for-» tune.»
- « Le Dieu va tout revêtu de lumière, et brillant par » lui-même; il porte le grand nom de fécond Assoura » (qui donne la vie). Il a toutes les formes... »
- « Quelle que soit la forme sous laquelle il envisageait la Divinité, l’Arya chantait donc le Dieu suprême en lui donnant le nom de la manifestation qu’il avait momentanément en vue.
- » Il est extrêmement important de constater ainsi par des faits que ce peuple, sans autre instruction que celle de sa raison même, s’est élevé seul à l’idée parfaite de la croyance en un Dieu unique, régulateur de tout ce qui est.
- » Chose plus étonnante encore, l’Arya croyait de même à la continuation de l’existence de l’individu après la mort du corps. Pour lui, les ancêtres disparus de cette vie n’en continuaient pas moins d’exister et les communications avec eux étaient toutes naturelles.
- » Aussi voit-on dans les hymnes, les pères de famille
- p.204 - vue 203/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 205
- appeler à eux leurs ascendants, les inviter à venir au sacrifice et à bien vouloir causer avec la famille.
- » Nous retrouverons ces croyances partout et chez tous les peuples. Ce qui n’empêche point qu’aujourd’hui on pense que ces communications entre morts et vivants sont des sornettes inventées pour tromper les peuples et les tenir dans l’assujettissement devant les prêtres et les rois.
- »• Si une telle idée peut être exprimée avec de bonnes raisons dans des sociétés puissantes et organisées, il n'en est point de même pour les groupes antiques dont je viens de vous faire le tableau. L'Arya vivant dans ses pâturages aujourd’hui ici, demain là, s’en allait librement dans la vie, formant en toute liberté ses croyances. Il faut donc admettre que ce peuple, si sensé et si précis, avait de bons motifs pour parler des morts, comme le témoigne l’hymne suivant :
- « Il est des êtres... qui viennent vers nous et s’en » retournent, des êtres qui s’en retournent et qui » reviennent. O Indra, les mondes éthérés portent vos » œuvres comme un char son fardeau.
- » O mânes de nos ancêtres nous vous appelons à » notre secours. Réjouissez-vous de l’holocauste que » nous vous offrons. Accordez-nous une heureuse pro-» tection. Eloignez de nous le malheur et le péché.
- » Que les esprits de nos pères invoqués par nous, » viennent avec joie s’asseoir sur notre gazon. Qu’ils » nous écoutent, qu’ils nous répondent, qu’ils nous » conservent...
- » Agréez tous notre sacrifice, ô sages esprits de nos » ancêtres, ne nous faites aucun mal : nous n'avons » péché que par la faiblesse de notre humanité.
- «Asseyez-vous sur notre gazon au lever des brillantes « aurores, et donnez la richesse au serviteur qui vous » honore... Accordez à nos enfants la fortune, à tout 8 ce peuple la force....
- p.205 - vue 204/768
-
-
-
- 206
- LE DEVOIR
- )) O Agni, viens avec ces pieux, ces grands, ces anti-» ques esprits de nos pères, avec ces mille serviteurs » des dieux... »
- « Comme vous le voyez, les Aryas admettaient qu’au sortir de la vie terrestre, l’être humain ne cessait point d’être le serviteur de Dieu et qu’il pouvait s’intéresser encore à sa famille et aux sacrifices divins qu’il avait connus sur la terre.
- » Voici maintenant des extraits de l’hymne que chantaient nos pères dans les cérémonies de l’enterrement de leurs morts. S’adressant au défunt, ils disaient :
- » Remets au ciel et à la terre ce que tu leur dois. » Va donner aux eaux et aux plantes les parties de » ton corps qui leur appartiennent... »
- Puis, s’adressant à Agni, ils ajoutaient :
- « O Agni, O Djatadevas, toi qui pénètres dans tous » les êtres pour les animer. Si tu es satisfait de nos » offrandes, prête-lui (à ce trépassé) tes secours... Il » vient pour obtenir le corps qui transporte l’âme... O » Djatadevas, dans le corps fortuné formé par toi, trans-» porte-le au monde des hommes pieux.
- » O Agni, fais le redescendre ensuite parmi les Pitris » (mânes de nos pères) qu’il vienne au milieu des » invocations et des offrandes. Revêtu de la vie, qu’il » prenne une dépouille mortelle. O Djatavedas (Agni), » qu’il s’unisse à un corps. »
- « Ils admettaient donc, comme vous le voyez, que le principe de la vie, Agni, allait créer pour le trépassé un corps éthéré insaisissable pour les sens des mortels, et permettant à l’esprit d’aller habiter pendant un temps le monde des âmes, pour revenir ensuite sur la terre. Pour eux, il était donc établi que le corps du
- p.206 - vue 205/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 207
- trépassé, rendu aux éléments matériels, n’en laisse pas moins intacte la vie réelle de l’individu, celle de l’esprit.
- » Si de telles croyances se produisent spontanément et librement chez un peuple qui, en toutes occasions, ne croit qu’à ce qu’il voit, et base sa connaissance sur les faits constatés par lui dans la nature, il faut donc admettre que les chantres des hymnes communiquaient avec leurs ancêtres morts, et que cette faculté était commune chez les Aryas.
- » Il m’a paru que c’était là une chose intéressante à faire ressortir. Ainsi les principales connaissances religieuses de l’Arya étaient la croyance en un Dieu suprême, principe de toute vie, et la croyance en la survivance de l’être humain après la mort, au moyen d’un organisme élhéré échappant aux sens matériels et qui rattachait les défunts aux actes de la vie terrestre.
- » Nous retrouverons ces croyances partout. Je vous les montre là sur le petit coin de terre occupé par les Aryas, mais l’Asie possédait alors d’autres peuples très intéressants aussi à étudier et dont je me réserve de vous parler plus tard.
- » Un dernier mot touchant les Aryas :
- » Vers 1300 ans avant Jésus-Christ, un de leurs principaux législateurs, Manou, dressa le code de lois dont je tiens là, en mains, la traduction.
- » A peu près à la même époque, mais dans un autre pays, vers ce qui est aujourd’hui la Perse, Zoroastre donnait à sa contrée d’autres livres sacrés appelés le Zend-Avesta.
- » Nous devons la connaissance et la traduction du Zend-Avesta, que je vous présente là en trois volumes, à Anquetil Duperron, simple étudiant français qui, il y a une centaine d’années, se "passionna pour l’étude de cette antique sagesse eUen alla chercher les éléments à travers mille fatigues et mille dangers.
- p.207 - vue 206/768
-
-
-
- 208
- LE DEVOIR
- » Un des livres sacrés des Bouddhistes : le Lotus de la bonne loi, dont voici également la traduction, fut à son tour livré à notre connaissance. Bouddha, le fondateur du Bouddhisme, parut 500 ans environ avant Jésus-Christ. Le Bouddhisme est la religion qui, aujourd’hui encore, compte le plus d’adeptes dans le monde, sans en excepter le Christianisme.
- » Enfin, vous voyez là aussi la traduction des Livres sacrés de la Chine. Ces livres nous montrent, dans Confucius, un des moralistes les plus purs et les plus élevés. Sa philosophie a ceci de remarquable, que tout en professant la survivance des êtres humains au-delà de la mort, elle ne récèle aucune tendance au mysticisme, et que ses enseignements sont basés sur les faits pratiques de la vie.
- » Je ne puis m’étendre davantage, ce soir, sur ces ouvrages. Les ayant réunis devant vous, je devais au moins vous en indiquer le contenu. Nous avons, ce soir, jeté un coup d’oeil sur le Rig-Véda, nous examinerons les autres à leur tour, et j’espère que cette excursion dans le domaine du passé, aura le mérite, tout en vous intéressant, de vous faire mieux comprendre ce que nous réserve l’avenir. »
- p.208 - vue 207/768
-
-
-
- ROBERT ÛWEN
- 209
- UN SOCIALISTE PRATIQUE
- ROBERT OWEN
- XVIII
- Enquêtes et témoignages
- Owen poussait de tout son pouvoir à l’organisation générale de l’instruction du peuple ; mais il ne considérait pas cette œuvre comme suffisante. Sa pensée dominante était que l’on devait respecter les facultés de l’être humain et qu’il était du devoir strict de développer ces facultés par une judicieuse culture. A l’encontre des manufacturiers de son temps qui ne pensaient qu’à récolter des profits, il soutenait qu’il fallait consacrer une partie des bénéfices réalisés par le concours des travailleurs, à l’éducation des enfants et à l’amélioration intellectuelle, morale et sociale du sort de la population toute entière. Ces opinions, il les mettait en pratique dans son établissement ; et les moyens qu’il employait étaient si sagement conçus et si habilement mis en œuvre que les résultats pénétraient d’admiration les examinateurs.
- New Lanark comptait, en 1822, deux mille cinq cents à trois mille personnes de tout âge. Un voyageur Américain, M. Griscom, qui visita à cette époque l’établissement et qui y séjourna quelque temps, exprima ainsi ses impressions : « Je ne crois pas qu’on puisse trouver, dans aucun endroit du monde, une cité industrielle où dominent ainsi l’ordre, la bonne direction la tranquilité et le bien être. »
- Un autre visiteur important, le docteur Macnab, délégué par le duc de Kent dont il était le médecin, fit
- U) Lire Le Deeoir depuis le mois de janvier. 1895.
- 2
- p.209 - vue 208/768
-
-
-
- 210
- LE DEVOIR
- aussi un rapport très favorable. L’éloge de Robert Owen y est fait sans réserve, aussi bien pour la direction générale de toute chose qu’en ce qui a trait à l’éducation de la jeunesse.
- De 1816 à 1822, l’œuvre de New Lanark attira tellement l’attention publique que les procédés de Robert Owen à l’égard de ses ouvriers et de tout son personnel furent considérés comme applicables à la société toute entière et plus spécialement aux classes pauvres. Des efforts tels que ceux de Robert Owen étaient de nécessité sociale à pareil moment, car le paupérisme augmentait alors rapidement et les travailleurs mécontents menaçaient la paix et la sécurité publique.
- C’est alors que fut fondée la Société philanthropique britannique et étrangère ; elle était constituée en vue de faire l’expérience pratique des plans de Robert Owen. La liste des vice-présidents contenait dix noms d’ambassadeurs et ministres étrangers, et le comité exécutif comptait au moins quinze membres du Parlement.
- La première assemblée générale fut tenue à Londres, le 1er juin 1822, sous la présidence de vicomte de Torrington. Le comte de Blessington lut le rapport contenant une esquisse des plans et procédés de l’association. Dans ce rapport ainsi que dans les discours qui suivirent, les plus grands éloges furent donnés à Robert Owen, à son caractère, à ses travaux. Le rapporteur comte de Blessington dit : « Le Comité a été favorisé » des plus intéressantes communications de Robert » Owen, Esquire, de New Lanark, dont l’esprit humain » et lumineux a conçu des plans qui depuis, sous sa » prévoyante direction, ont donné les résultats les plus » prospères: C’est à sa bonne volonté, à ses vues )) sociales, à son talent, que le public est redevable du » plus précieux ensemble de faits et d’expériences qui » ait jamais été tenté pour le bien de l’humanité souf-» frante.
- p.210 - vue 209/768
-
-
-
- ROBERT OWËN
- 211
- « En conséquence, le Comité considérerait comme un » oubli de son devoir de ne point proclamer la haute » estime qu’il professe pour l’intelligence, la bienveillance » et la courtoisie dont M. Owen a fait preuve en sou-» mettant ses plans au plus minutieux examen du » Comité. »
- M. James Maxvell, membre du Parlement, appuyant l’adoption du rapport, s’exprime ainsi :
- « Je connais suffisamment les plans proposés par » mon ami, M. Owen, pour savoir qu’ils donnent le » moyen d’éviter les misères les plus poignantes et les » vices les plus grossiers. »
- M. W. de Crispigny, membre du Parlement, ajoute que lorsqu’il entendit pour la première fois parler des plans d’Owen, il les regarda comme les idées d’un visionnaire ; mais en réfléchissant à la somme de bien qui résulterait de leur mise en pratique, il résolut de faire le voyage d’Ecosse 'et de rendre visite à M. Owen : « J’examinai toutes choses, » dit-il, a tantôt » accompagné de M. Owen, tantôt sans lui ; j’adoptai » même ce dernier procédé. Je voulus voir comment » les choses se passaient quand nul examinateur n’était » attendu, afin de découvrir s’il n’y aurait pas dans » cette organisation quelque disposition défectueuse.
- » Je vis tout d’abord les petits enfants âgés d’environ » 18 mois, quelques uns plus grands, réunis dans une » sorte de lieu de récréation, vivant dans un état » d’innocence, de tendresse et d’attention les uns à » l’égard des autres, spectacle dont nous ne voyons » pas souvent l’exemple en ce pays. Cela prouvait que » l’éducation soignée à cette première période de la vie » tend à former de salutaires habitudes qui croîtront « jusqu’à la maturité.
- » Je passai à l’examen d’une autre classe d’enfants » apprenant à lire. Je les trouvai lisant la Bible, ce » livre destiné à les pénétrer de leurs devoirs envers
- p.211 - vue 210/768
-
-
-
- 212
- LE DEVOIR
- « Dieu et envers les hommes, et à produire les résul-» tats qui tendent au bonheur présent et futur.
- » Le dimanche je suivis les offices, ils ont lieu sur » différents points et sont fréquentés. Il y a une église » orthodoxe, une ou deux chapelles pour les dissidents, » pour les méthodistes et quelques autres sectes. Mais » nulle part je ne vis plus de tenue, de bonne conduite » et de recueillement, et je demandai à Dieu de voir » pareille chose en notre pays. »
- Avant de quitter le fauteuil de la présidence, Lord Torrington dit encore : « J’ai longtemps et beaucoup » entendu parler de New Lanark et j’ai saisi toutes les » occasions de visiter cet endroit célèbre. Je proclame » que rien n’a été raconté ici, dont je n’aie personnel-» .lement vérifié l’exactitude. Nulle parole ne peut rendre » pleine justice à l’excellence des arrangements de cet » établissement. A New Lanark, M. Owen réunit souvent » 1,000 a 1,200 personnes, dont un certain nombre de » 16 à 20 ans. Une conversation amicale entrecoupée » de quelques morceaux de musique est l’objet de cette » réunion. Je sortis un jour à la dérobée un quart » d’heure avant la clôture, pour voir si je ne décou-» vrirais point, parmi tant de jeunes gens, quelque » désordre à la sortie, mais la conduite des assistants » était dictée par les meilleurs rapports qu’inspirent » l’amitié et la fraternité, et en moins de dix minutes » chacun était rentré chez soi avec ordre et régularité.
- » Dans mes promenades à travers l’établissement, je » demandai à M. Owen de me laisser seul, afin de » me faire par moi-même une opinion, et je suis » convaincu que quiconque a vu ce que j’ai vu, ne peut » avoir aucun doute sur l’excellence du plan de M. Owen » et doit devenir un fervent apôtre des mesures dont » le développement motive l’assemblée actuelle. »
- En fait, rien n’était plus complet que le succès de New Lanark.
- p.212 - vue 211/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 213
- A la suite de cette assemblée, des souscriptions s’élevant à la somme de 55,000 Livres (1.375.000 fr.) furent annoncées. Mais les opérations furent différées, on jugea qu’un capital plus fort était nécessaire pour obtenir chances de succès. Plus tard les alarmistes de la société en question reculèrent et rien ne fut réalisé.
- XIX
- Résistances de l’esprit de secte. Dénonciation par Owen des erreurs inhérentes à toute religion empreinte d’intolérance ou d’exclusivisme. Graves difficultés avec William Allen, 1824.
- Quelles nombreuses que furent les difficultés qu’Owen rencontra pour l’extension et l’application de ses plans de réforme, il n’en continua pas moins ses travaux avec une ténacité et une constance sans égale.
- Les résistances qui lui furent les plus désagréables et les plus pénibles lui vinrent encore de la part de ses associés. Certes Jérémie Bentham était trop libéral pour s’opposer aux essais tentés par Owen, mais il était trop occupé de ses propres affaires pour aider le novateur dans ses différends avec les autres associés. Parmi ces derniers, le plus remuant était William Allen, membre de la secte des Quakers, homme très consciencieux et bien intentionné, mais étroit de vues, pointilleux et agressif. Des les premiers jours, William Allen envisagea Owen avec suspicion, tandis que de son côté le réformateur s’attendait à des difficultés de la part d’un collègue dont il ne partageait pas les idées religieuses et qui devait avoir mille occasions de s’interposer dans les questions d’éducation et de direction morale du personnel de New Lanark.
- Owen lui en fournit lui-même le prétexte.
- On était alors en 1817. Le Parlement était en session
- p.213 - vue 212/768
-
-
-
- 214
- LE DEVOIR
- à Londres, Robert Owen se rendit dans cette ville pour y susciter, au moyen de conférences et de publications diverses, un mouvement à l’appui de ses propositions pour l’amélioration du sort des travailleurs. Bien que sa notoriété fut grande déjà dans les rangs élevés de la société, il n’était encore que peu connu et peu soutenu du peuple et n’avait dans ses rangs qu’un nombre restreint de partisans. Les politiciens libéraux le soupçonnaient de travailler dans l’intérêt des aristocrates ; ceux-ci, chefs des Whigs ou des Tories, repoussaient l’étude des questions proposées par Owen comme étant de nature à troubler l’ordre de choses établi. La force du réformateur résidait dans la presse : il achetait et répandait les journaux où ses discours étaient reproduits et en faisait adresser un numéro à tous les personnages marquants du Royaume.
- Dans la seule année 1817, il dépensa pour cet objet cent mille francs. Il publia en même temps diverses brochures contenant les articles du Times et autres journaux exposant ses projets de réformes. Ces brochures tirées à quarante mille exemplaires furent enlevées, tellement était considérable l’intérêt qu’elles excitaient. Devant l’intensité et l’étendue de cette propagande, les adversaires d’Owen redoublèrent d’efforts pour paralyser l’influence du réformateur, et ils commencèrent à l’attaquer principalement au point de vue religieux.
- Robert Owen ne s’était jamais posé en juge des différents dogmes religieux ; il connaissait historiquement toutes les religions qui se partageaient le monde; il les considérait toutes avec impartialité, déplorant et réprouvant profondément les persécutions et les crimes commis au nom de chacune d’elles.
- Il avait toujours dédaigné les attaques personnelles, mais les choses en vinrent au point , qu’il provoqua lui-même à Londres une réunion publique, le 14 août 1817, pour exposer tous les faits de sa vie et
- p.214 - vue 213/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 215
- répondre aux diverses questions qu’on pourrait lui poser. Il développa ses plans de réformes sociales, et, malgré l’opposition des meneurs politiques, ses propositions furent approuvées. Une seconde assemblée fut décidée pour le 21 du même mois. Une foule innombrable se rendit à cette nouvelle réunion et un millier de personnes séjournèrent plusieurs heures à la porte sans pouvoir trouver à se placer. Owen prit la parole, fermement décidé à livrer sa pensée entière à ses audi-diteurs. Il décrivit magistralement ses plans d’amélioration pour le sort du peuple, puis, arrivant au côté religieux de la question, il s’écria :
- « Vous me direz maintenant : Si vos plans sont aussi » avantageux, pourquoi donc n’ont-ils pas été mis uni-» versellement en pratique dès l’origine du monde ? » Pourquoi tant d’innombrables millions de nos frères » en humanité ont-ils été, dans les générations succes-» sives, victimes de l’ignorance, de la superstition, de )) la dégradation mentale et de toutes les misères ? « Jamais une question plus importante n’a été posée » devant les enfants des hommes. Qui y répondra ? » Qui osera y répondre, sans être prêt à sacrifier sa )) vie pour le triomphe du vrai , l’émancipation du » monde, l’anéantisssement du long esclavage d’erreurs, » de haines, de crimes, qui a enchaîné tant de géné-» rations.
- » Eh bien ! je vais vous donner le mot de l’énigme. » Vous ferez ensuite de moi ce que vous voudrez. Je » me soucie aussi peu des conséquences de ce que je » vais vous dire, que de savoir s’il pleuvra ou s’il fera » beau demain.
- » Ce qui m’importe, ce que je veux par-dessus tout, » c’est accomplir mon devoir envers vous et* envers le » monde ; dût-ce être le dernier acte de ma vie, je «mourrais content, sachant que j’ai vécu pour un but » important.
- p.215 - vue 214/768
-
-
-
- 216
- LE DEVOIR
- » Donc, mes amis, je vous le déclare, ce qui nous a » jusqu’ici empêché de connaître le bonheur, ce sont » les erreurs, les grossières erreurs combinées avec » les notions fondamentales de toutes les religions et » enseignées ainsi à l’humanité.
- » Ces erreurs ont fait de l’homme l’être le moins » consistant et le plus misérable de la création ; elles » l’ont rendu faible et imbécile ; elles ont fait de lui un » misérable hypocrite , ou un bigot fanatique et » furieux.
- » Les pires effets sont résultés des haines fomentées » par les différences de religion ; les maux les plus ter-» ribles en ont découlé pour tous les peuples et dans » tous les temps.
- » Aussi, pouvons-nous le déclarer bien haut : si, dans » les colonies d’union et de coopération mutuelle pro-» jetées, l’on introduisait une seule particule d’intolé-w rance religieuse ou d’esprit de secte, des maniaques » seuls pourraient aller y chercher ensuite l’harmonie » et le bonheur.
- » Je ne viens pas vous demander l’impossible ; je » sais ce que vous pouvez faire et ce que vous ne )) pouvez pas faire ; mais considérez que tout homme » doit jouir d’une liberté de conscience illimitée.
- » Je ne suis ni de votre religion, ni d’aucune des » religions enseignées dans le monde. Elles m’apparais-» sent toutes entachées de nombreuses, oui de très )) nombreuses erreurs. Suis-je à blâmer pour penser » ainsi ?
- » Ceux qui ont étudié la nature humaine savent qu’il » n’est pas en mon pouvoir de me modifier sous ce » rapport, de changer les idées et les pensées qui m’ap-» paraissent' comme vraLs.
- » L’ignorance, la superstition, le fanatisme renouvèle-» raient en vain leurs efforts, tant de fois essayés pour » obliger la conviction à se modifier elle-même et à
- p.216 - vue 215/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 217
- )> accepter ce qu’elle réprouve, qu’ils n’aboutiraient en-» core qu’à livrer au bûcher la victime fidèle à sa pro-» pre conscience, ou qu’à faire de l’être humain le plus » misérable hypocrite.
- » Donc, à moins que le monde ne soit préparé à » repousser toutes ces notions religieuses erronées et » à reconnaître la justice et la nécessité d’une liberté » de conscience absolue, il serait futile d’élever des » colonies d’union et de coopération mutuelle ; car on » chercherait alors en vain sur cette terre, des hommes )) déterminés à vivre dans la paix et l’harmonie, à » aimer leur prochain comme soi-même, que ce pro-» chain fût juif ou gentil, mahométan ou païen , catlio-» lique ou infidèle.
- » Toute religion qui est entachée de la moindre pen-» sée d’exclusivisme est fausse et contient une malé-» diction pour la race humaine. »
- Owen n’était pas doué d’une beauté physique, mais il était plein d’inspiration et prompt à la réplique# Dans les discours publics, sa voix lançait des éclats d’éloquence passionnée. Holyoake raconte que dans ce mémorable meeting tenu -en 1817, à la taverne de la Cité de Londres, les étudiants de l’Université de Cambridge, bien qu’ils fussent prévenus contre lui, furent frappés de la dignité de son attitude.
- Après un intervalle de 56 ans, l’un d’eux disait que Robert Owen, lorsqu’il lança sa phrase : « AU the religions of the worlcl are wrong, » (Toutes les religions du monde sont entachées d’erreur) lui apparut comme croissant en stature et dépassant le niveau ordinaire des hommes. Les innombrables auditeurs l’écoutaient dans un profond silence, puis, sous l’impression de la courageuse déclaration d’Owen, ils éclatèrent en un tonnerre d’applaudissements.
- (A suivre).
- Aug. Fabre.
- p.217 - vue 216/768
-
-
-
- 218
- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- A la Chambre : La discussion du budget et les réformes. — Au Sénat : Les syndicats, les accidents du travail.
- Les douzièmes provisoires succèdent aux douzièmes provisoires; la discussion du budget se traîne en manifestations oratoires d’une rare insignifiance, la plupart du temps, en tout cas d’une parfaite inutilité pour l’objet même du débat, l’indispensable fixation des recettes et des dépenses du pays.
- On dirait vraiment que c’est le budget de 1896 qu’on discute et non le budget de 1895.
- La situation est d’autant plus regrettable que, suivant la remarque même du ministre des finances, on a aggravé un déficit déjà très fort, en réduisant de quelques douzièmes le supplément de recettes demandé au budget nouveau.
- % Que penserait-on d’un comptable qui n’arriverait jamais à mettre ses registres de commerce à jour? La comptabilité de la nation n’est certes pas moins importante que celle du premier négociant venu.
- Sans aller jusqu’à demander de punir la négligence par un retrait d’emploi, qui ne se ferait pas longtemps attendre dans 'la vie ordinaire, ne pourrait-on pas décider, comme le suggère un de nos confrères, que le budget d’une année sera d’office appliqué à l’année suivante, si avant le leï janvier les corps législatifs ne sont pas parvenus à s’entendre pour le modifier?
- De cette façon la Chambre pourrait utilement, et à son aise, consacrer l’année en cours d’exercice à discuter le budget de l’année suivante, au lieu de passer son temps, quand elle ne l’emploie pas d’une manière plus futile encore, à essayer de glisser dans le budget quelques réformes dont le profit s’amoindrit à mesure que le temps s’écoule, et qui se dérobent d’ailleurs le plus souvent.
- Dans telle séance on a vu le ministre, à bout de formules de promesses, laisser tomber de ses lèvres fati-
- p.218 - vue 217/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 219
- guées, ces simples mots : « c’est entendu, » en réponse à des discours d’une heure, de deux heures; et l’orateur, descendre de la tribune satisfait d’avoir obtenu une promesse réalisable l’an prochain.
- Alors, à quoi bon retarder la discussion du budget actuel par des questions qui ne peuvent trouver leur solution que dans le futur budget ?
- Les députés sont des hommes. Sur quels bancs siègent-ils ceux qui ne mêlent pas à leur ardente passion du bien public un grain d’intérêt personnel?
- Tous n’aspirent pas à trouver place au panthéon de l’éloquence; mais comment résister à la tentation fort légitime de ne pas se laisser oublier en réclamant des économies au nom de l’intérêt général et des augmentations de dépenses, au nom de l’intérêt local.
- On peut d’ailleurs tout dire à propos du budget. C’est le budget qui rend possible le fonctionnement de la grande machine administrative. Bonne occasion pour tout le monde de scruter les conditions fondamentales ou accessoires, générales ou infimes de ce fonctionnement compliquée ; pour le centre, de faire montre d’initiative personnelle, de rompre le mutisme que lui impose sa fonction de majorité de gouvernement, et de secouer le joug ministériel pour opposer un instant les prétentions de clocher aux exigences du pouvoir central; pour les extrêmes, de produire les critiques en détails et les exposés de doctrine, dont ils peuvent craindre qu’on ne leur facilite pas le placement en toute autre circonstance.
- On ne distingue plus, dans cette course à la tribune, ni majorité ni opposition. Tous les rangs se confondent. C’est de tous les bancs que partent les réclamations, les dénonciations d’abus, les demandes d’améliorations partielles ou de réformes générales.
- Le Gouvernement n’a plus d’action sur sa majorité déchaînée comme le reste, et n’essaie même pas, sachant d’avance l’inutilité d’une pareille tentative, de l’amener à sacrifier à l’intérêt général les questions spéciales qu’elle prodigue à la tribune; à plus forte raison ne saurait-il songer à s’en faire une digue contre le flux des discours de l’opposition.
- Et la discussion s’éternise barrant, depuis de longs
- p.219 - vue 218/768
-
-
-
- 220
- LE DEVOIR
- mois déjà, la route à des réformes d’une très grande importance.
- Indépendamment des réformes administratives et des réformes fiscales, qui soulèvent la question de savoir s’il vaut mieux les incorporer au budget ou les discuter à part, nombreux sont les projets de lois sociales ou de politique pure qui attendent le vote définitif du budget pour être mises en discussion ou recevoir des commissions, rendues enfin à leur travail normal, leur forme définitive : loi d’assistance, loi sur les heures de travail, loi sur la caisse de retraite des travailleurs, loi sur les caisses d’épargne, loi sur la liberté d’association, loi sur la coopération et la participation, loi sur les droits des femmes, loi de révision constitutionnelle, lois sur l’électorat sénatorial et sur l’électorat à la Chambre des députés, etc.
- *
- * *
- A ces projets de lois sont venus s’en ajouter d’autres qui s’inspirent de l’impérieux besoin de faciliter, en le simplifiant, le jeu de notrè organisme politique et administratif.
- De ce nombre sont trois propositions, l’une de M. Leydet, une autre de M. Maurice Faure, et la troisième du comité de la droite, qui tendent à la décentralisation administrative et à l’organisation cantonale.
- Le dépôt de ces trois propositions a suivi de près la formation, à la Chambre, d’un « groupe de la décentralisation, » la nomination par le Gouvernement d’une grande commission extra-parlementaire chargée d’étudier cette grosse question administrative, et la fondation d’une Ligue ayant pour but d’organiser dans tout le pays une propagande décentralisatrice.
- Ainsi la décentralisation est partout à l’ordre du jour, dans le monde gouvernemental et parlementaire et dans le pays. Elle a des adhérents dans tous les partis.
- Le Temps dit à ce sujet :
- « Du concours de toutes les lumières et de toutes les bonnes volontés ne sortirait-il que quelques réformes de détail, comme la création des universités régionales, l’organisation de la vie cantonale, la faculté pour un
- p.220 - vue 219/768
-
-
-
- chronique parlementaire 221
- groupe de départements de se syndiquer, la simplification des paperasseries bureaucratiques, une extension raisonnable des attributions laissées aux pouvoirs locaux, le pays estimerait qu’une commission qui aurait préparé quelques réformes de ce genre et une Chambre qui les aurait votées n’auraient pas tout à fait perdu ni leur temps ni leur peine. »
- *
- , * #
- Le Gouvernement a déposé au Sénat un projet de loi, préparé par M. Trarieux, garde des sceaux, et destiné à punir la cessation concertée du travatl et la provocation à cette cessation pour les ouvriers des chemins de fer et ceux des arsenaux.
- Le Gouvernement, au contraire de ce qui se passe ordinairement, a présenté ce projet au Sénat au lieu de le présenter à la Chambre, parce que cette assemblée est saisie depuis le 21 décembre 1894 d’une proposition dûe à M. Merlin, mais signée de soixante-cinq sénateurs républicains et tendant aux mêmes fins.
- La proposition de M. Merlin frappe d’un emprisonnement de six jours à six mois et d’une amende de 16 à 500 francs toute coalition de la part des ouvriers ou employés des autres exploitations de l’Etat, des agents des compagnies des chemins de fer, pour faire cesser, suspendre ou empêcher le travail; et s’il y a eu tentative ou commencement d’exécution, les chefs ou meneurs sont punis d’un emprisonnement de deux à cinq ans.
- Le projet du gouvernement, il convient de le remarquer , est moins draconien que la proposition de M. Merlin.
- Celle-ci, en effet, vise non-seulement les agents des chemins de fer et les ouvriers des arsenaux, mais encore les ouvriers ou employés des autres exploitations de l’Etat.
- Le texte de M. Trarieux n’atteindrait, au contraire, que les ouvriers des arsenaux et les agents des chemins de fer.
- M. Merlin, dans sa proposition, s’exprime ainsi :
- « L’arrêt brusque des transports par chemins de fer serait la vie économique et sociale suspendue et, dans certaines circonstances, la défense nationale paralysée ; ^ ne faut pas de grands efforts d’imagination pour en
- p.221 - vue 220/768
-
-
-
- 222
- LE DEVOIR
- apercevoir et en mesurer les redoutables conséquences. La cessation concertée du travail dans les arsenaux pourrait aussi, à certains moments, compromettre la défense nationale.
- » Et si la grève, dans les manufactures de l’Etat, n’a pas toujours le même caractère de gravité, il n’en est pas moins évident qu’elle risquerait souvent, en rendant improductifs les monopoles que l’Etat s’est réservé, de tarir une des sources les plus importantes de revenus qui alimentent le budget de la France. »
- Le projet du gouvernement ne s’inspire que de considérations de l’ordre patriotique. Il néglige les considérations de l’ordre financier et ne se préoccupe pas, ainsi que le fait M. Merlin, de « la cessation du travail qui rendrait improductifs les monopoles de l’Etat. »
- La défense nationale, telle est la raison ultime de l’exception que le gouvernement propose à la loi de 1884 sur le droit de grève.
- Le vote du Sénat ne paraît pas douteux. Le projet du gouvernement sera adopté, comme l’eût peut-être été celui de M. Merlin. Mais à la Chambre, il n’en sera peut-être pas de même.
- Rappelons cependant que, sans être absolument posée, cette question amena, le 3 décembre 1893, la chute du ministère Casimir Périer.
- II. s’agissait de connaître , sur une question de M. Salis, dans quelles mesures les compagnies de clie-miens de fer laisseraient à leurs agents la liberté d’assister au Congrès des ouvriers de chemins de fer.
- M. Jonnart, alors Ministre des Travaux Publics, répondit qu’il avait demandé aux Compagnies ce qu’elles comptaient faire, et que celles-ci avaient déclaré qu’elles examineraient le nombre et la durée des congés, qui pourraient être accordés aux agents sans nuire aux intérêts du service.
- Or, M. lourde demanda au ministre ce qu’il ferait, lui, pour les employés du réseau de l’Etat ?
- M. Jonnart répondit nettement que la loi de 1884 sur les syndicats n’était pas applicable aux ouvriers et employés des chemins de fer de l’Etat, qui étaient de véritables agents de l’Etat.
- La Chambre ne partageant pas cet avis, adopta, par 251 voix contre 223, un ordre du jour voté, du reste,
- p.222 - vue 221/768
-
-
-
- chronique parlementaire
- 223
- par la précédente Chambre et invitant le gouvernement à faire respecter par toutes les Compagnies, y compris l’administration des chemins de fer de l’Etat, la loi sur les syndicats.
- *
- * *
- A la liste des propositions dont la Chambre a été nouvellement saisie, ajoutons une proposition de M. Goblet tendant au rétablissement du scrutin de liste, et une proposition de M. Michelin ayant pour objet la réforme électorale et la réorganisation de la Chambre des députés.
- D’après cette dernière proposition, la Chambre des députés serait divisée en trois commissions permanentes. Chaque département ou circonscription électorale (car les départements comprenant plus de 500,000 habitants seraient divisés en plusieurs circonscriptions électorales), nommerait son représentant à chacune de ces commissions. La Chambre serait élue pour six ans. Tous les deux ans il serait procédé au • renouvellement intégral d’une des commissions de la Chambre.
- %
- % *
- Le Sénat qui, spontanément, se met à retirer le droit de grève à une catégorie très nombreuse de travailleurs, a dans ses cartons depuis bientôt deux ans, exactement depuis le 10 juin 1893, un projet de loi que la Chambre lui a renvoyé concernant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. Le rapport n’a pas encore été déposé et rien ne fait prévoir à quelle époque il pourra l’être. Il faut noter que ' le dépôt de ce projet de loi remonte à 1879, c’est-à-dire qu’il a fallu quatorze ans pour le faire aboutir.
- Et quand on se trouve en présence de catastrophes épouvantables comme celles de Montceau-les-Mines, on ne trouve rien, dans la loi, pour déterminer les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes.
- p.223 - vue 222/768
-
-
-
- 224
- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Congrès national de la Mutualité française
- Le cinquième Congrès national de la Mutualité aura lieu du 26 août au 17 septembre prochain, à Saint Etienne.
- La Revue Mutualiste rappelle à ce sujet que les Congrès nationaux ont contribué pour une large part à la vulgarisation des principes sains et moraux que comportent les associations mutualistes.
- Celui de Saint-Etienne a, d’ailleurs, à son ordre du jour, des questions capitales pour l’avenir de la Mutualité.
- La première section aura à examiner : Vindemnité journalière de maladie et les caisses de réassurances.
- La deuxième section : Du rôle de la femme et de l’enfant dans la Mutualité.
- La troisième section : Des voies et moyens à préconiser pour obtenir une élévation dans la quotité des pensions viagères de retraites.
- * *
- BELGIQUE
- Un projet de caisses de retraite
- i M. de Guclitenære, qui fait partie, à la Chambre belge, du « Groupe des démocrates chrétiens », vient de déposer avec plusieurs de ses collègues un projet de loi relatif aux pensions ouvrières dont voici les grandes lignes :
- Il institue des caisses, de pension pour les diverses professions, métiers et industries, à l’effet d’assurer les ouvriers et employés contre l’invalidité et la vieillesse.
- Chaque caisse groupera en général les ouvriers d’une même industrie et pourra étendre son action sur une ou plusieurs communes, cantons, arrondissements ou provinces.
- Il y aura des pensions d’invalidité et de vieillesse.
- Les premières seront acquises à l’assuré qui, en rai-
- p.224 - vue 223/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 225
- son de son état intellectuel ou corporel, n’est plus en état de gagner le quart de son salaire habituel.
- Les pensions de vieillesse seront acquises à partir de soixante à soixante-cinq ans.
- Ces pensions seront au minimum de cinquante centimes par jour et au maximum de la moitié du salaire moyen, mais seront réglées d’après les années de participation de chaque assuré.
- Le comité de la caisse fixera la cotisation hebdomadaire de l’ouvrier ou employé salarié en rapport avec le taux de la pension, et c’est l’Etat qui recevra les versements, payera les pensions et tiendra la comptabilité de toutes les caisses.
- Tout ouvrier et employé gagnant moins de 1,800 francs par an et qui ne prouvera pas posséder les ressources suffisantes pour se passer de la pension sera astreint aux versements à partir de l’âge de dix-huit ans. La cotisation sera fixée d’après l’âge des assurés.
- La caisse est alimentée par les versements de l’ouvrier, du patron et de l’Etat.
- Les cotisations des trois intervenants semblent devoir être égales, pour autant qu’on puisse en juger par la rédaction assez obscure des articles réglant ce point. Cependant l’intervention de l’Etat est limitée, en ce sens que sa part dans chaque pension, fixée en principe à un tiers de celle-ci, ne peut dépasser quinze centimes par jour.
- Enfin, chaque caisse sera administrée par un conseil composé d’un nombre égal de patrons et d’ouvriers désignés par leurs pairs, par la députation permanente ou par l’Etat et présidé par un délégué de l’Etat.
- PAYS-BAS
- L’assistance par le travail
- La curieuse expérience tentée par le docteur Janssens pour procurer du travail aux inemployés d’Amsterdam a pleinement réussi.
- Il s’agissait de fournir de l’ouvrage à des malheureux exposés sans ressources aux rigueurs d’un long hiver, tailleurs, cordonniers, menuisiers, ouvriers, en jouets, etc.,
- 3
- p.225 - vue 224/768
-
-
-
- 226
- LE DEVOIR
- désireux de se contenter d’un modique salaire en faisant des racommodages. Une partie de la matière première a été fournie gratuitement par des personnes qui ont donné leurs vieux objets, meubles détériorés, bottines éculées qu’on jette au rebut. De plus, le comité de cette œuvre philanthropique, si utile et si originale, avait reçu à la date du 5 mars 53,973 florins de souscriptions volontaires. Une boîte placée à l’ancien hôpital extérieur, où se trouvent installés les ateliers, était destinée à recevoir les oboles anonymes des passants.
- Cette entreprise humanitaire avait pour but de fournir du travail seulement pendant l’hiver et devait cesser à la fin de février ; mais, en raison de l’inclémence persistante de la température, on a résolu d’occuper encore quelques semaines ces ouvriers, dont la plupart sont chargés de famille.
- On a constaté avec satisfaction que l’ordre était maintenu sans peine parmi ces camarades de rencontre, associés par une commune infortune et, en général, reconnaissants des efforts tentés en vue d’améliorer leur triste sort. On a pu soulager par ce moyen ingénieux beaucoup de misères avec une somme relativement minime.
- Le même essai a été tenté dans d’autres villes des Pays-Bas.
- =& ,
- ALLEMAGNE
- L’indemnité parlementaire
- Le 11 février, le Reichstag a voté une proposition attribuant aux députés un jeton de présence et le paiement de leurs frais de voyage. Le centre, les libéraux, les socialistes et la majorité des nationaux-libéraux ont donné leurs voix à ce projet.
- Les allemands à l’étranger et les étrangers en Allemagne
- La dernière statistique trimestrielle de l’empire d’Allemagne pour l’année 1894 contient des relevés relatifs aux étrangers vivant en Allemagne et aux Allemands rési-
- p.226 - vue 225/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 227
- dant à l’étranger. Ces relevés remontent à l’année 1890.
- A cette époque, il existait 3,458,665 sujets allemands à l’étranger et 472,867 étrangers en Allemagne.
- Voici quelle est l’importance de la population allemande dans les principaux pays d’émigration :
- En France 83,507, en Algérie 4,863, en Italie 6,231, en Autriche-Hongrie 105,799, en Hollande 28,732, en Suède 1,622, en Espagne 1,826, dans l’Amérique du Sud 20,879, en Belgique 36,547, en Danemark 31,112, en Grande-Bretagne 53,591, au Luxembourg 9,925, en Norvège 1,609, en Suisse 94,207, aux Indes 2,637, dans le reste de l’Asie 572, en Afrique 7,793, au Canada 27,752, aux Etats-Unis 2,784,894, au Brésil 44,087, en Australie 49,681.
- Voici à quelles nationalités appartiennent les étrangers établis en Allemagne.
- Français 19,659, Algériens 204, Italiens 15,570, Autrichiens 201,542, Hollandais 37,055, Suédois 10,924, Espagnols 442, Sud-Américains 1,447, Belges 10,194, Danois 23,317, Anglais 15,534, Luxembourgeois 15,285, Norvégiens 2,188, Suisses 41,105, Indous 2,173, Asiatiques 135, Africains 1,032, Canadiens 318, Américains des Etats Unis 17,550, Brésiliens 1,476, Australiens 666.
- * * *
- ITALIE
- Un Congrès des accidents du travail
- Un Congrès des accidents du travail se réunira à Milan sur l’initiative de la Chambre du Travail de cette ville les 17, 18 et 19 de ce mois.
- La Commission d’organisation a rédigé un rapport destiné à être consulté par ceux . qui prendraient part au Congrès et qui conclut notamment à l’interdiction de l’emploi des enfants, à la limitation de la journée de travail, à l’amélioration des salaires et à l’assurance obligatoire pour les entrepreneurs.
- SUISSE
- La vaccination obligatoire
- Les électeurs du canton de Berne avaient à se prononcer le 3 février, sur le maintien ou la suppression de la vaccination obligatoire.
- p.227 - vue 226/768
-
-
-
- 228
- LE DEVOIR
- A la faible majorité de 26,238 voix contre 24,543 la suppression a été décidé.
- L’obligation de se faire vacciner existait à Berne depuis 1849, mais de tout temps elle a eu de nombreux adversaires.
- La plupart d’entre eux se recrutent parmi les parents qui ont été mis à l’amende pour avoir négligé de faire vacciner leurs enfants. Mais il y a aussi des hommes de l’art qui prétendent que la vaccine peut parfois transmettre certaines maladies et qui font grand bruit autour de quelques cas isolés de ce genre, dans lesquels il a du reste été reconnu que le vaccin employé n’était pas' parfaitement pur.
- Le Grand Conseil était justement occupé d’élaborer une nouvelle loi sur la vaccination dans laquelle le principe de l’obligation était encore une fois consacré. Ses adversaires n’ont pas voulu attendre que la loi fût adoptée par le Grand Conseil.
- Ils ont fait jouer l’initiative pour la première fois depuis son introduction dans la Constitution cantonale, et ils ont réussi à réunir 13,000 signatures pour demander que la suppression de la vaccination obligatoire fût immédiatement soumise au peuple.
- Peut-être ne faut-il voir dans la votation du 3 février, qu’une manifestation de la répugnance que le paysan bernois professe pour toute espèce de contrainte. S’il en est ainsi, on aurait quelque raison d’être inquiet sur le sort que le peuple suisse réserve à l’assurance obligatoire.
- Le monopole des forces hydrauliques
- Au mois d’avril 1891, la société « Frei-land » déposait une pétition tendant à déclarer propriété de la Confédération toutes les forces hydrauliques non encore utilisées et à proclamer le monopole fédéral pour leur exploitation.
- Le Conseil fédéral procéda à une enquête qui aboutit aux conclusions suivantes : .
- La grande majorité des cantons qui possèdent et administrent le droit de souveraineté sur les cours d’eau, et qui en retirent en partie, des ressources directes, n’est pas
- p.228 - vue 227/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 229
- disposée à renoncer à ce droit de souveraineté. En général, l’intérêt public dans ce domaine est sauvegardé par les cantons, conformément à l’importance de la chose, et les autorités cantonales, et locales sont, mieux que l’administration fédérale, en mesure de veiller à la meilleure utilisation des forces motrices hydrauliques au point de vue économique et à celui des intérêts publics et industriels.
- En outre, l’importance, parfois limitée, de l’objet en question et l’emploi rationnel, souvent difficile, des diverses chutes exigent la coopération des autorités cantonales spécialement qualifiées pour protéger le développement des métiers et de l’industrie dans les cantons.
- Le transfert du droit de souveraineté et de l’administration des droits sur le régime des eaux à la Confédération n’offrirait aucun avantage pour le pays et ne présenterait aucune chance d’un nouveau revenu pour la Confédération ou pour les cantons.
- Mais la possibilité de disposer des forces hydrauliques dans l’avenir peut fort bien être réservée à l’Etat par la législation cantonale.
- Par tous ces motifs, le Conseil fédéral concluait à ne pas donner suite à la pétition.
- Néanmoins, il croyait devoir saisir l’occasion pour recommander aux cantons d’introduire dans leurs lois sur la matière certains principes, notamment celui de la restriction de la durée de la concession, à un certain nombre d’années et de la fixation des conditions de rachat.
- La Commission approuva la manière de voir du Conseil fédéral. Elle émit cependant l’avis qu’une intervention législative de la Confédération se justifierait sur les points suivants :
- a. Règlement des relations intercantonales en matière d’installations de forces hydrauliques.
- b. Prescriptions sur l’installation, l’exploitation et la surveillance des lignes de transport de la force électrique.
- c. Etablissement d’une statistique des forces hydrauliques suisses.
- Une intéressante discussion eut lieu en décembre, dans laquelle furent alternativement mis en balance les avantages de la concentration de la force hydraulique entre les mains de la Confédération et la souveraineté des cantons en matière de cours d’eau.
- p.229 - vue 228/768
-
-
-
- 230
- LE DEVOIR
- Diverses motions subsidiaires furent renvoyées à la Commission du Conseil national pour le monopole des forces hydrauliques, laquelle a décidé, en février dernier :
- 1° De ne donner aucune suite à la pétition de la Société Freiland, demandant le monopole ; 2° de prendre acte du message du Conseil fédéral, en exprimant l’attente qu’il soumettra aussi promptement que possible à l’Assemblée fédérale les projets annoncés concernant : a) la réglementation des dispositions intercantonales sur l’installation des forces motrices ; b) les dispositions générales sur l’installation, l’exploitation et la surveillance des transmissions électriques à forte tension ; c) une enquête sur le régime des eaux en Suisse, afin d’établir quelles sont les forces hydrauliques encore utilisables ; 3° la Commission a décidé enfin d’inviter le Conseil fédéral à se mettre en rapport avec les cantons pour les amener à édicter des prescriptions légales uniformes en matière de droit des eaux, principalement en ce qui concerne l’expropriation, la limitation de la durée des concessions, le rachat et le droit de préemption de l’Etat et des communes, et leur demandant en outre l’élaboration d’un cadastre des eaux établi sur une base uniforme.
- La question du monopole des forces hydrauliques a donc subi un premier échec ; mais les droits de l’Etat sont réservés par la clause de rachat et de préemption, et leur exercice est facilité par l’établissement d’une réglementation uniforme.
- ÉTATS-UNIS Les bibliothèques
- Nous lisons dans le numéro de décembre de la revue américaine le Forum les instructifs renseignements, qui suivent sur la situation des bibliothèques dans le Nouveau-Monde :
- En Angleterre, la première bibliothèque publique n’a été ouverte qu’en 1852, et le nombre de ces bibliothèques s’élève aujourd’hui à 165 seulement. Dans le seul Etat de Massachusetts, aux États-Unis, sur 351 villes que compte cette section du pays, 248 possèdent des biblio-
- p.230 - vue 229/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 231
- thèques publiques. Il existe en outre, dans les Etats, 23,000 bibliothèques scolaires, souvent très bien pourvues, et dont les catalogues renferment un total de... 45 millions de volumes,
- Dans les bibliothèques scolaires, les élèves peuvent venir lire dans leurs heures libres ; le prêt des ouvrages est aussi généralement pratiqué.
- Cours de Sociologie
- Il s’est ouvert le 5 octobre, à Hartford (Connecticut), une école de sociologie sous les auspices de la Société d’extension universitaire. Les cours durent trois ans et sont accessibles aux deux sexes. Les gradués seuls peuvent devenir élèves réguliers. Il y a pour le moment dix-sept professeurs. L’inscription est de 250 fr. par an.
- On parle aussi de cours d’été de sociologie auxquels on espère voir participer un public plus large, notamment les journalistes, qui sont appelés à parler de tout et qui gagneraient souvent beaucoup à posséder des connaissances plus précises.
- ^ ^ ^
- Les groupes d’habitations
- Depuis quelques années, on se préoccupe beaucoup aux Etats-Unis des difficultés toujours croissantes que les maîtresses de maison éprouvent avec leurs domestiques. La situation est devenue tellement intolérable, qu’elle a fait naître la question des groupes d’habitations, question traitée au Congrès de la propriété foncière à l’exposition de Chicago.
- Des groupes d’habitations seraient construits de telle sorte, que plusieurs familles pussent avoir, dans le même groupe, des logements absolument séparés et indépendants, mais ayant une cuisine commune et un calorifère commun. (Dans certains projets destinés aux classes ouvrières, on ajoute une blanchisserie commune) ; on aurait ainsi réduit au minimum la main-d’œuvre domestique. Le cuisinier, chargé de l’alimentation d’un groupe, pourrait avoir des appointements considérables, sans demander un prix exagéré à chaque famille faisant partie
- p.231 - vue 230/768
-
-
-
- 232
- LE DEVOIR
- du groupe ; on serait en droit d’espérer une nourriture convenable à un prix modéré.
- Quant au mécanisme de ce bienheureux phalanstère, voici comment il fonctionnerait : à l’heure du repas, une sonnerie électrique avertirait la famille que les plats sont à point ; la maîtresse de la maison répondrait par une autre sonnerie, que l’on va se mettre à table ; un monte-charge, probablement électrique, apporterait la nourriture tenue au chaud ou au froid dans des récipients en métal poli dont les doubles parois renfermeraient de l’eau chaude ou de la glace ; suivant la fortune de la famille, les membres de la famille eux-mêmes, ou les domestiques, prendraient dans le monte-charge les récipients de métal poli et les déposeraient, soit sur la table, soit sur des trépieds à roulettes permettant de les faire circuler autour de la table sans fatigue et sans se lever.
- On a proposé un très grand nombre de plans différents pour ces groupes d’habitations : les uns préconisent le système des appartements étagés avec une seule cuisine, soit dans le sous-sol, soit dans les combles ; d’autres soutenaient qu’il fallait mettre toutes les habitations côte à côte et les desservir par la face opposée à la rue; enfin la plupart semblaient préférer les projets de groupes bâtis, suivant des prismes droits à base circulaire ou rectangulaire, avec cuisine au centre, desservant les habitations à l’aide de corridors rayonnant.
- AUSTRALASIE
- La Fédération australasienne
- On sait le progrès que le principe de la Fédération fait dans les colonies anglaises, qui recherchent depuis longtemps les moyens de se grouper en un certain nombre de faisceaux représentant ou une collectivité géographique, ou une solidarité d’intérêts, sans toutefois rompre les liens qui les attachent à la mère patrie.
- Cette idée bien accueillie en principe s’est heurtée à quelques difficultés pratiques et elle a mis du temps à faire son chemin, cependant sans reculer jamais.
- Les premiers ministres des colonies britanniques d’Australasie se sont réunis à Hobart, capitale de la Tas-
- p.232 - vue 231/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 233
- manie, pour discuter les moyens de constituer la Fédération australasienne depuis quelques années projetée.
- Ils ont adopté les cinq résolutions suivantes :
- lo Cette Conférence estime que la Fédération est la plus importante et la plus urgente des questions intéressant la politique australasienne ;
- 2° Une convention composée de dix représentants de chaque colonie, nommés directement par les électeurs, sera chargée d’élaborer une Constitution fédérale ;
- 3° La Constitution ainsi élaborée sera soumise aux électeurs pour qu’ils l’acceptent ou la rejettent par voie de suffrage direct ;
- 4° Si trois colonies ou plus acceptent cette Constitution, elle sera soumise à la reine par une adresse des Parlements coloniaux demandant sa mise en vigueur législative ;
- 5° Un bill sera soumis aux Parlements de chaque colonie afin de donner leur effet aux résolutions précédentes. MM. Kingston (Australie méridionale) et Turner (Victoria) rédigeront ce bill, qui sera communiqué à la conférence la semaine prochaine et discuté par elle.
- La semaine suivante les premiers ministres se sont réunis dans la même ville pour prendre connaissance du projet de fédération qu’ils avaient chargé deux d’entre eux de rédiger. Ils l’ont approuvé et le soumettront aux Parlements de leurs colonies respectives en commençant par la législature de la Nouvelle-Galles du Sud.
- Ce bill comprend quarante-quatre articles.
- Voici ses dispositions essentielles.
- La convention chargée d’élaborer la constitution fédérale se composera de 10 représentants de chaque colonie élus au suffrage en. vigueur pour les législatures locales.
- Quand trois colonies, ou davantage, auront élu leurs délégués, les gouverneurs de ces colonies convoqueront la convention.
- Après qu’elle aura élaboré une constitution, la convention s’ajournera pour trente jours au moins et soixante au plus, afin que ce projet puisse être critiqué.
- Une fois la constitution adoptée, elle sera soumise au vote direct des électeurs, qui devront l’accepter ou la rejuter en bloc.
- p.233 - vue 232/768
-
-
-
- 234
- LE DEVOIR
- Si trois colonies acceptent la constitution, elle sera soumise à la ratification impériale.
- Le bill prévoit l’adhésion de la Nouvelle-Zélande, si celle-ci désire entrer dans la Fédération, bien qu’elle ne se soit pas fait représenter à la Conférence. Mais cette colonie paraît se désintéresser d’une union politique, sans renoncer pour gela à nouer des relations plus étroites avec les colonies continentales sur le terrain commercial, puisqu’elle vient de signer un traité de commerce avec l’Australie du Sud et que des négociations sont engagées avec les autres colonies.
- On voit que, grâce à la prudence de ceux qui, après avoir lancé cette grandiose idée, lui ont laissé faire son chemin, sans vouloir en brusquer la réalisation, elle paraît entrer maintenant dans une phase d’activité pratique qui permet d’en attendre le prochain succès.
- p.234 - vue 233/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 235
- LA QUESTION 13 E LA PAIX
- Le prochain Congrès de la Paix.
- Le Bureau international de la Paix propose comme siège du prochain Congrès universel de la Paix, dans la première quinzaine d’août 1895, la ville neutre de Luxembourg. Le Conseil des Echevins a accepté avec joie les avances qui lui ont été faites.
- Le Projet de Traité franco-américain d’arbitrage permanent.
- On lit dans les Etats-Unis d’Europe :
- Le nouveau Ministère français comprend trois ministres dont le dévouement aux idées pacifiques nous est connu : nous avons nommé MM. Ribot, Trarieux et Gadaud.
- En l’état d’apaisement des esprits en France, et en présence de la bienveillance certaine du Gouvernement, nous pensons qu’il est temps de déposer à la Chambre des Députés et au Sénat français la proposition de résolution préparée l’an dernier par M. Barodet, et que notre collègue et ami devait déposer, de concert avec M. Trarieux, en vue de la négociation d’un traité d’arbitrage permanent entre la République Française et la République des États-Unis d’Amérique.
- Il est facile à M. Hanotaux, Ministre des Affaires Étrangères, de savoir qu’une proposition de cette nature serait bien accueillie à Washington.
- Tribunaux maritimes internationaux.
- Depuis une quinzaine d’années le Commandant Albert Riondel combat le bon combat, faisant à ses frais voyages , conférences , publications pour attirer l’attention des puissances sur les dangers croissants des collisions en mer, résultat de l’effroyable accélération des moyens de transport.
- p.235 - vue 234/768
-
-
-
- 236
- LE DEVOIR
- Le Commandant Riondel propose de prévenir ou d’atténuer ces dangers par les mesures suivantes :
- 1° Réglementation et modération de la vitesse ;
- 2° Création de routes de mer ;
- 3° Tribunaux maritimes internationaux.
- Il trouve peu d’écho auprès des autorités et des grandes Compagnies. En revanche, il a obtenu l’adhésion d’un nombre considérable de Chambres de Commerce de tous pays.
- La création de tribunaux maritimes internationaux est indispensable pour assurer la sanction des peines à supporter par les auteurs responsables et coupables des collisions évitables.
- Actuellement ces procès donnent invariablement le spectacle suivant : tous les témoins d’une nationalité rejettent la faute sur l’équipage de l’autre navire, et vise versà. Un tribunal international pourrait faire interroger sur place les passagers. Les hommes de l’équipage eux-mêmes seraient plus libres de déposer la vérité devant un tribunal impartial.
- Une collaboration prêtée par une puissance à une autre en vue de l’accomplissement de cette tâche humanitaire, serait de plus un excellent exercice moral, visant et aboutissant à resserrer les liens d’humanité qui unissent les peuples entre eux, à raffermir les' amitiés internationales, à faire oublier bien des torts, à cicatriser des blessures, à préparer des réconciliations.
- p.236 - vue 235/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 237
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le Suffrage politique des Femmes en Australie
- L’Australie méridionale, suivant l’exemple de la Nouvelle-Zélande, a conféré le suffrage aux femmes.
- Voici quelques détails sur cette importante réforme, empruntés à la Westminster Gazette :
- Le Parlement sud-australien a établi la même qualification d’âge (vingt et un ans) pour les femmes que pour les hommes, les mêmes conditions de propriété, en ce qui concerne le droit de nommer les membres de la Chambre haute, la même éligibilité aux deux assemblées de la législature. Il n’y aura désormais qu’une différence, au point de vue électoral, entre les hommes et les femmes de la colonie, et elle est toute à l’avantage de ces dernières : on les autorise, dans le cas où elles résident à une distance de 5 kilomètres du lieu du scrutin et où elles peuvent arguer de maladie, à voter par lettre, pourvu qu’elles prennent les précautions nécessaires pour assurer le secret.
- Le mouvement en faveur du suffrage des femmes a pris naissance en Australie, il a quelque trente à quarante ans. La fondation d’une ligue du suffrage féminin en 1888 lui donna une puissante impulsion. C’est à un savant naturaliste australien, M. Edward Stirling, que revient l’honneur d’avoir rédigé le premier projet de loi dans ce sens. Ses efforts, ou plutôt ceux de son successeur, M. Caldwell, furent couronnés de succès l’année dernière, lorsqu’en Nouvelle-Zélande, le Parlement s’étant converti à la cause qu’il défendait, et ayant légiféré conformément à ses nouvelles convictions, on constata que 90.200 femmes firent usage de leur droit de suffrage, sur un total de 109.461 qui avaient été enregistrées.
- Outre la Nouvelle-Zélande et l’Australie méridionale (dans cette dernière , l’expérience ne sera pas complète avant les élections générales de 1896, car la réforme s’y est accomplie tout récemment), il existe deux Etats où les femmes exercent un pouvoir politique : ce sont deux des Etats-Unis d’Amérique, le Wyoming et le Colorado.
- p.237 - vue 236/768
-
-
-
- 238
- LE DEVOIR
- Le Suffrage politique des Femmes en Angleterre.
- Les féministes anglais espèrent qu’à l’occasion du Régistration Bill qui doit venir incessamment en discussion devant la Chambre des Communes, la question du suffrage politique des femmes recevra une solution favorable.
- Seize membres du Parlement ont pris l’initiative d’un amendement réclamant l’extension du suffrage politique aux femmes qui votent pour les Counttj-Councils. Le vote de trois cents membres serait acquis d’avance à cet amendement.
- Lorsque la question du suffrage politique des femmes fut posée, la dernière fois, devant la Chambre des Communes, les féministes n’échouèrent que de vingt-trois voix.
- Un Parliamentary committee for women’s suffrage, — dont le président est Sir Richard Temple, la présidente, Miss New, les secrétaires Miss Mary, Cozens et L.-A. Atherley-Jones, — et qui comprend des radicaux et des conservateurs, se tient en communication permanente avec les divers membres du Parlement pour s’entendre avec eux sur les amendements proposés dans le sens féministe à tous les projets de loi.
- Les détails qui précèdent sont empruntés à une communication faite par Miss Mary Cozens au groupe français de la Solidarité des Femmes.
- D’après l’honorable secrétaire du Comité Parlementaire, les cléricaux anglais seraient généralement hostiles au suffrage féminin , parce qu’ils prétendent que si les femmes votaient, elles n’auraient plus de religion.
- Dédié aux démocrates français hostiles au suffrage féminin, uniquement par crainte d’une prépondérance de l’esprit clérical.
- **#
- La Ligue du Droit des Femmes, dans une réunion tenue sous la présidence de Mme Pognon, a décidé, à l’unanimité des déléguées présentes :
- 1° De réunir tous les ouvrages et documents intéressant le mouvement féministe et de participer à l’exposition de Bordeaux s’ouvrant le 15 mai prochain ; 2° De mettre en pratique la proposition de Mme Griess-Traut, c’est-à-dire de solliciter de la ville de Paris ou de l’Etat
- p.238 - vue 237/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 239
- un local afin d’y établir un « musée de l’évolution féministe ». Enfin, la réunion s’est terminée après l’adoption de l’ordre dn jour suivant : « Les groupes féministes décident de poursuivre, par les moyens légaux, la réforme des droits matrimoniaux, qui fait l’objet du projet Goirand, concernant la libre disposition pour la femme mariée du produit de son travail ».
- Une Proposition équitable.
- Le Grand Conseil de Zurich a renvoyé au Conseil d’Etat une pétition de la Société Suisse pour la réforme de l’éducation féminine , demandant que le diplôme d’avocat soit accordé aux femmes qui possèdent les connaissances juridiques suffisantes, et que les tribunaux, qui ont à juger des affaires de divorce, soient composés de femmes et d’hommes.
- *
- * *
- Congrès féministe international.
- La Solidarité des Femmes et la Ligue Française du Droit des Femmes viennent de prendre l’initiative d’un Congrès féministe international.
- Ce Congrès aura lieu en mai 1896,
- Pour les adhésions s’adresser à la secrétaire de la Solidarité, Mme Eugénie Potonié-Pierre, Fontenay-sous-Bois ; à la présidente de la Ligue Française pour le Droit des Femmes, Mme Maria Pognon, 7, rue Clément-Marot, Paris; ou à la directrice du Journal des Femmes, Mme Maria Martin, 107, rue du Mont-Cenis, Paris.
- *
- Les Prud’hommes.
- On sait que le projet de loi portant réorganisation des Conseils de Prud’hommes est retourné à la Chambre, modifié dans quelques-unes de ses dispositions, notamment en ce qui concerne l’électorat des femmes ouvrières.
- La Commission de la Chambre a rétabli cette disposition, que repousse le Ministère du Commerce.
- Nous espérons bien que la Chambre, persistant dans son attitude première, maintiendra, dans le texte du Projet, une disposition qu’on n’en saurait distraire sans
- p.239 - vue 238/768
-
-
-
- 240
- LE DEVOIR
- commettre une injustice criante, et que le Sénat finira bien par l’accepter, puisqu’il obtient satisfaction sur d’autres points.
- ***
- Les Enfants naturels. — Le Salaire des Femmes.
- La proposition de M. Groussier, tendant à modifier plusieurs articles du Code Civil, afin de donner les mêmes droits aux enfants naturels qu’aux enfants légitimes et de permettre la recherche de la paternité, a été prise en considération par la Chambre, ainsi que la proposition de loi de M. Goirand relative à la propriété du salaire de la femme.
- #*#
- Les Femmes dans les Universités.
- D’après un document officiel, (le rapport adressé par le Conseil des Facultés de Paris au Ministre de l’Instruction Publique sur les travaux de l’année scolaire 1893-1894), le nombres des étudiants a été :
- A la Faculté de Médecine, de 5.144, dont 833 étrangers, 26 Françaises et 169 étrangère^ ; à la Faculté des Sciences, de 581, dont 41 étrangers, 15 Françaises et 14 étrangères ; à la Faculté des Lettres, de 1.584, dont 103 étrangers, 195 Françaises et 80 étrangères,
- 547 élèves de la Faculté de Médecine ont été reçus docteurs, savoir : 461 Français, dont 1 femme ; 86 étrangers, dont 11 femmes. Parmi les étrangers, 13 hommes et 9 femmes sont russes.
- ***
- L’annuaire publié par le bureau fédéral de statistique pour 1894 accuse une augmentation sensible du nombre des étudiants dans les sept Universités et Académies suisses de 1887 à 1894.
- L’augmentation porte surtout sur les étrangers et sur les étudiantes. Le nombre des étudiants suisses s’est accru, mais modérément, s’élevant de 1.404 en 1887 à 1665 en 1894.
- Celui des étrangers, en revanche, a plus que doublé durant la même période et passé de 503 à 1278.
- Le nombre des étudiantes étrangères, (qui est compris dans le chiffre précédent), s’est élevé de 107 à 283 ; celui des étudiantes suisses, qui était de 14 en 1887, a été de 39 en 1894.
- p.240 - vue 239/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 241
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par 1’A.cad.ém.ie française
- (Suite)
- Et j’ailai à la porte, ou plus justement à l’ouverture de la hutte, car elle n’avait ni porte ni fenêtre, pour secouer ma veste et mon chapeau, de manière à ne pas mouiller l’intérieur de notre appartement.
- Il était tout à fait simple, cet appartement, aussi bien dans sa construction que dans son mobilier qui consistait en un banc de terre et en quelques grosses pierres servant de sièges. Mais ce qui, dans les circonstances où nous nous trouvions, avait encore un plus grand prix pour nous, c’étaient cinq ou six briques posées de champ dans un coin et formant le foyer.
- Du feu ! nous pouvons faire du feu.
- Il est vrai qu’un foyer ne suffit pas pour faire du feu, il faut encore du bois à mettre dans le foyer.
- Dans une maison comme la nôtre, le bois n’était pas difficile à trouver, il n’y avait qu’à le prendre aux murailles et au toit, c’est-à-dire à tirer des branches des fagots et des bourrées, en ayant pour tout soin de prendre des branches çà. et là, de manière à ne pas compromettre la solidité de notre maison.
- Cela fut vite fait, et une flamme claire ne tarda pas à briller en pétillant joyeusement au-dessus de notre être.
- Il est vrai qu’il ne brûlait pas sans fumée, et que celle-ci, ne montant pas dans une cheminée, se répandait dans la butte ; mais que nous importait ; c’était de la flamme, c’était de la chaleur que nous voulions.
- Pendant que, couché sur les deux mains, je soufflais le feu, les chiens s’étaient assis autour du foyer, et gravement sur leur derrière, le cou tendu, ils présentaient leur ventre mouillé et glacé au rayonnement de le flamme.
- 4
- p.241 - vue 240/768
-
-
-
- 242
- LE DEVOIR
- Bientôt Joli-Cœur écarta la veste de son maître, et, mettant prudemment le bout du nez dehors, il regarda où il se trouvait ; rassuré par son examen, il sauta vivement à terre, et, prenant la meilleure place devant le feu, il présenta à la flamme ses deux petites mains tremblotantes.
- Notre maître était homme de précaution et d’expérience : le matin, avant que je fusse levé, il avait fait ses provisions de route : une miche de pain et un petit morceau de fromage; ce n’était pas le moment de se montrer exigeant ou difficile ; aussi, quand nous vîmes apparaître la miche, y eût-il chez nous tous un vif mouvement de satisfaction.
- Malheureusement, les parts ne furent pas grosses, et pour mon compte mon espérance fut désagréablement trompée ; au lieu de la miche entière, mon maître ne nous en donna que la moitié.
- — Je ne connais pas la route, dit-il, en répondant à l’interrogation de mon regard, et je ne sais pas si d’ici Troyes nous trouverons une auberge où manger. De plus, je ne connais pas non plus cette forêt. Je sais seulement que ce pays est très boisé, et que d’immenses forêts se joignent les unes aux autres : les forêts de Chaource, de Rumilly, d’Otlie, d’Aumont. Peut-être, sommes-nous à plusieurs lieues d’une habitation ? Peut-être aussi allons-nous rester bloqués longtemps dans cette cabane ? Il faut garder des provisions pour notre dîner.
- C’était là des raisons que je devais comprendre, mais elles ne touchèrent point les chiens qui, voyant serrer la miche dans le sac,. alors qu’ils avaient à peine mangé, tendirent la patte à leur maître, lui grattèrent les genoux, et se livrèrent à une pantomime expressive pour faire ouvrir le sac sur lequel ils dardaient leurs yeux suppliants.
- Prières et caresses furent inutiles, le sac ne s’ouvrit point.
- Cependant, si frugal qu’eût été ce léger repas, il nous avait réconfortés ; nous étions à l’abri, le feu nous pénétrait d’une douce chaleur ; nous pouvions attendre que la neige cessât de tomber.
- Rester dans cette cabane n’avait rien de bien effrayant pour moi, d'autant mieux que je n’admettais pas que
- p.242 - vue 241/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 243
- nous dussions y rester bloqués longtemps, comme Vitalis l’avait dit, pour justifier son économie ; la neige ne tomberait pas toujours.
- Il est vrai que rien n’annonçait qu’elle dût cesser bientôt.
- Par l’ouverture de notre butte, nous apercevions les flocons descendre rapides et serrés ; comme il ne ventait plus, ils tombaient droit, les uns par-dessus les autres, sans interruption.
- On ne voyait pas le ciel, et la clarté, au lieu de descendre d’en haut, montait d’en bas, de la nappe éblouissante qui couvrait la terre.
- Les chiens avaient pris leur parti de cette halte forcée, et s’étant tous les trois installés devant le feu, celui-ci couché en rond, celui-là étalé sur le flanc, Gapi le nez dans les cendres, ils dormaient.
- L’idée me vint de faire comme eux ; je m’étais levé de bonne heure, il serait plus agréable de voyager dans le pays des rêves, peut-être sur le Cygne que de regarder cette neige.
- Je ne sais combien de temps je dormis ; quand je m’éveillai la neige avait cessé de tomber, je regardai au dehors ; la couche qui s’était entassée devant notre hutte avait considérablement augmenté ; s’il fallait se remettre en route, j’en aurais plus haut que les genoux.
- Quelle heure était-il ?
- Je ne pouvais pas le demander au maître, car en ces derniers mois les recettes médiocres n’avaient pas remplacé l’argent que la prison et son procès lui avaient coûté, si bien qu’à Dijon, pour acheter ma peau de mouton et différents objets, il avait dû vendre sa montre, la grosse montre en argent sur laquelle j’avais vu Gapi dire l’heure, quand Vitalis m’avait engagé dans la troupe.
- C’était au jour de m’apprendre ce que je ne pouvais Plus demander à notre bonne grosse montre.
- Mais rien au dehors ne pouvait me répondre : en bas, sur le sol, une ligne éblouissante : au-dessus et dans l’air un brouillard sombre ; au ciel une lueur confuse, avec çà et là des teintes d’un jaune sale.
- Rien de tout cela n’indiquait à quelle heure de la journée nous étions.
- Les oreilles n’en apprenaient pas plus que les yeux,
- p.243 - vue 242/768
-
-
-
- 244
- LE DEVOIR
- car il s’était établi un silence absolu que ne venait troubler ni un cri d’oiseau, ni un coup de fouet, ni un roulement de voiture ; jamais nuit n’avait été plus silencieuse que cette journée.
- Avec cela régnait autour de nous une immobilité complète ; la neige avait arrêté tout mouvement, tout pétrifié ; de temps en temps seulement après un petit bruit étouffé, à peine perceptible, on voyait une branche de sapin se balancer lourdement ; sous le poids qui la chargeait, elle s’était peu à peu inclinée vers la terre, et quand l’inclinaison avait été trop raide, la neige avait glissé jusqu’en bas ; alors la branche s’était brusquement redressée, et son feuillage d’un vert noir tranchait sur le linceul blanc qui enveloppait les autres arbres depuis la cime jusqu’aux pieds, de sorte que lorsqu’on regardait de loin on croyait voir un trou sombre s’ouvrir çà et là dans ce linceul.
- Comme je restais dans l’embrasure de la porte, émerveillé de ce spectacle, je m’entendis interpeller par mon maître.
- — As-tu donc envie de te mettre en route? me dit-il.
- — Je ne sais pas ; je n’ai aucune envie ; je ferai ce que vous voudrez que nous fassions.
- — Eh bien ! mon avis est de rester ici, où nous avons au moins un abri et du feu.
- Je pensai que nous n’avions guère de pain, mais je gardai ma réflexion pour moi.
- — Je crois que la neige va reprendre bientôt, pour» suivit Vitalis, il ne faut pas nous exposer sur la route sans savoir à quelle distance nous sommes des habitations, la nuit ne serait pas douce au milieu de cette neige ; mieux vaut encore la passer ici ; au moins nous aurons les pieds secs.
- La question de nourriture mise de côté, cet arrangement n’avait rien pour me déplaire ; et d’ailleurs en nous remettant en marche tout de suite, il n’était nullement certain que nous puissions, avant le soir, trouver une auberge où dîner, tandis qu’il n’était que trop évident que nous trouverions sur la route une nappe de neige, qui, n’ayant pas encore été foulée, serait pénible pour la marche.
- Il faudrait se serrer le ventre dans notre hutte, voilà tout.
- p.244 - vue 243/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 245
- Ce fut ce qui arriva lorsque, pour notre dîner, Vitalis nous partagea entre six ce qui restait de la miche.
- Hélas ! qu’il en restait peu, et comme ce peu fut vite expédié, bien que nous fissions les morceaux aussi petits que possible, afin de prolonger notre repas.
- Lorsque notre pauvre dîner, si cliétif et si court, fut terminé, je crus que les chiens allaient recommencer leur manège du déjeuner, car il était évident qu’ils avaient encore terriblement faim. Mais il n’en fut rien, et je vis une fois de plus combien vive était leur intelligence.
- Notre maître ayant remis le couteau dans la poche de son pantalon, ce qui indiquait que notre festin était fini, Capi se leva et, après avoir fait un signe de tête à ses deux camarades, il alla flairer le sac dans lequel on plaçait habituellement la nourriture. En même temps, il posa délicatement la patte sur le sac pour le palper. Ce double examen le convainquit qu’il n’y avait rien à manger. Alors, il revint à sa place devant le foyer, et après avoir fait un nouveau signe de tête à Dolce et à Zer-bino, il s’étala tout de son long avec un soupir de résignation.
- — Il n’y a plus rien : il est inutile de demander.
- Ce fut exprimé aussi clairement que par la parole.
- Ses camarades, comprenant ce langage, s’étalèrent comme lui devant le feu, en poussant le même soupir, mais celui de Zerbino ne fut pas résigné, car, à un grand appétit, Zerbino joignait une vive gourmandise, et ce sacrifice était pour lui plus douloureux que pour tout autre.
- La neige avait repris depuis longtemps et elle tombait toujours avec la même persistance ; d’heure en heure on voyait le tapis qu’elle formait sur le sol monter le long des jeunes cépées, dont les tiges seules émergeaient encore de la marée blanche, qui allait bientôt les engloutir.
- Mais lorsque notre dîner fut terminé, on commença à ne plus voir que confusément ce qui se passait au dehors de la hutte, car en cette sombre journée l’obscurité était vite venue.
- La nuit n’arrêta pas la chute de la neige, qui, du ciel noir, continua à descendre en gros flocons sur la terre lumineuse.
- p.245 - vue 244/768
-
-
-
- 246
- LE DEVOIR
- Puisque nous devions coucher là, le mieux était de dormir au plus vite ; je fis donc comme les chiens et après m’être roulé dans ma peau de mouton qui, exposée à la flamme, avait séché durant le jour, je m’allongeai auprès du feu, la tète sur une pierre plate qui me servait d’oreiller.
- — Dors, me dit Vitalis, je te réveillerai quand je voudrai dormir à mon tour, car bien que nous n’ayons rien à craindre des bêtes ou des gens dans cette cabane, il faut que l’un de nous veille pour entretenir le feu ; nous devons prendre nos précautions contre le froid qui peut devenir âpre, si la neige cesse.
- Je ne me fis pas répéter l’invitation deux fois, et m’endormis.
- Quand mon maître me réveilla, la nuit devait être déjà avancée ; au moins, je me l’imaginais ; la neige ne tombait plus ; notre feu brûlait toujours.
- — A ton tour maintenant, me dit Vitalis, tu n’auras qu’à mettre de temps en temps du bois dans le foyer ; tu vois que je fai fait ta provision.
- En effet, un amas de fagots était entassé à portée de la main. Mon maître, qui avait le sommeil beaucoup plus léger que moi, n’avait pas voulu que je l’éveillasse en allant tirer un morceau de bois à notre muraille chaque fois que j’en aurais besoin, et il m’avait préparé ce tas, dans lequel il n’y avait qu’à prendre sans bruit.
- C’était là sans doute une sage précaution, mais elle n’eut pas, hélas ! les suites que Vitalis attendait.
- Me voyant éveillé et prêt à prendre ma faction, il s’était allongé à son tour devant le feu, ayant Joli-Cœur contre lui, roulé dans une couverture, et bientôt sa respiration, plus haute et plus régulière, m’avait dit qu’il venait de s’endormir.
- Alors, je m’étais levé et doucement, sur la pointe des pieds, j’avais été jusqu’à la porte, pour voir ce qui se passait au dehors.
- La neige avait tout enseveli, les herbes, les buissons, les cépées, les arbres ; aussi loin que la vue pouvait s’étendre, ce n’était qu’une nappe inégale, mais uniformément blanche ; le ciel était parsemé d’étoiles scintillantes, mais, si vive que fût leur clarté, c’était de la neige que montait la pâle lumière qui éclairait le paysage. Le froid avait repris et il devait geler au dehors, car
- p.246 - vue 245/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 247
- l’air qui entrait dans notre cabane était glacé. Dans le silence lugubre de la nuit, on entendait parfois, des craquement qui indiquaient que la surface de la neige se congelait.
- Nous avions été vraiment bien heureux de rencontrer cette cabane ; que serions-nous devenus en pleine forêt, sous la neige et par ce froid ?
- Si peu de bruit que j’eusse fait en marchant, j’avais éveillé les chiens, et Zerbino s’était levé pour venir avec moi à la porte. Gomme il ne regardait pas avec des yeux pareils aux miens les splendeurs de cette nuit, il s’ennuya bien vite et voulut sortir.
- De la main je lui donnai l’ordre de rentrer; quelle idée d’aller dehors par ce froid ; n’était-il pas meilleur de rester devant le feu que d’aller vagabonder ? Il obéit, mais il resta le nez tourné vers la porte, en chien obstiné qui n’abandonne pas son idée.
- Je demeurai encore quelques instants à regarder la neige, car, bien que ce spectacle me remplit le cœur d’une vague tristesse, je trouvais une sorte de plaisir à le contempler : il me donnait envie de pleurer, et quoiqu’il me fût facile de ne plus le voir, puisque je n’avais qu’à fermer les yeux ou à revenir à ma place, je ne bougeais pas.
- Enfin je me rapprochai du feu, et l’ayant chargé de trois ou quatre morceaux de bois croisés les uns par dessus les autres, je crus que je pouvais m’asseoir sans danger sur la pierre qui m’avait servi d’oreiller.
- Mon maître dormait tranquillement ; les chiens et Joli-Cœur dormaient aussi, et du foyer avivé s’élevaient de belles flammes qui montaient en tourbillons jusqu’au toit, en jetant des étincelles pétillantes qui, seules, troublaient le silence.
- Pendant assez longtemps je m’amusai à regarder ces étincelles, mais peu à peu, la lassitude me prit et m’engourdit sans que j’en eusse conscience.
- Si j’avais eu à m’occuper de ma provision de bois, je me serais levé, et, en marchant autour de la cabane, je me serais tenu éveillé ; mais, en restant assis, n’ayant d’autre mouvement à faire que d’étendre la main pour mettre "‘des bronches au feu, je me laissai aller à la somnolence qui me gagnait, et tout en me croyant sûr de me tenir éveillé, je me rendormis.
- p.247 - vue 246/768
-
-
-
- 248
- LE DEVOIR
- Tout à coup, je fus réveillé en sursaut par un aboiement furieux.
- Il faisait nuit; j’avais sans doute dormi longtemps, et le feu s’était éteint, ou tout au moins il ne donnait plus de flammes qui éclairassent la hutte.
- Les aboiements continuaient : c’était la voix de Capi; mais, chose étrange, Zerbino, pas plus que Dolce, ne répondaient à leur camarade.
- — Eh bien, quoi? s’écria Vitalis se réveillant aussi, que se passe-t-il?
- — Je ne sais pas.
- — Tu t’es endormi et le feu s’éteint.
- Capi s’était élancé vers la porte, mais n’était point sorti, et c’était de la porte qu’il aboyait.
- La question que mon maître m’avait adressée, je me la posai : que se passait-il ?
- Aux aboiements de Capi répondirent deux ou trois hurlements plaintifs dans lesquels je reconnus la voix de Dolce. Ces hurlements venaient de derrière notre hutte, et à une assez courte distance.
- J’allais sortir; mon maître m’arrêta en me posant la main sur l’épaule.
- — Mets d’abord du bois sur le feu, me commanda-t-il.
- Pendant que j’obéissais, il prit dans le foyer un tison sur lequel il souffla pour aviver la pointe carbonisée.
- Puis, au lieu de rejeter ce tison dans le foyer, lorsqu’il fut rouge, il le garda à la main.
- — Allons voir, dit-il, et marche derrière moi : en avant, Capi!
- Au moment où nous allions sortir, un formidable hurlement éclata dans le silence, et Capi se rejeta dans nos jambes, effrayé.
- — Des loups! où sont Zerbino et Dolce?
- A cela je ne pouvais répondre. Sans doute les deux chiens étaient sortis pendant mon sommeil ; Zerbino réalisant le caprice qu’il avait manifesté, et. que j’avais contrarié, Dolce suivant son camarade.
- Les loups les avaient-ils emportés? Il me semblait que l’accent de mon maître, lorsqu’il avait demandé où ils étaient, avait trahi cette crainte.
- — Prends un tison, me dit-il, et allons à leur secours.
- p.248 - vue 247/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 249
- j’avais entendu raconter dans mon village d’effrayantes histoires de loups; cependant je n’hésitai pas; je m’armai d’un tison et suivis mon maître.
- Mais lorsque nous fûmes dans la clairière nous n’aperçûmes ni chiens, ni loups.
- On voyait seulement sur la neige les empreintes creusées par les deux chiens.
- Nous suivîmes ces empreintes; elles tournaient autour de la hutte; puis à une certaine distance se montrait dans l’obscurité un espace où la neige avait été foulée, comme si des animaux s’étaient roulés dedans.
- —- Cherche, cherche, Capi, disait mon maître et en même temps il sifflait pour appeler Zerbino et Dolce.
- Mais aucun aboiement ne lui répondait, aucun bruit ne troublait le silence lugubre de la forêt, et Capi, au lieu de chercher comme on lui commandait, restait dans nos jambes, donnant des signes manifestes d’inquiétude et d’effroi, lui qui ordinairement était aussi obéissant que brave.
- La réverbération de la neige ne donnait pas une clarté suffisante pour nous reconnaître dans l’obscurité et suivre les empreintes; à une courte distance, les yeux éblouis se perdaient dans l’ombre confuse.
- De nouveau, Vitalis siffla, et d’une voix forte il appela Zerbino et Dolce.
- Nous écoutons; le silence continue; j’eus le cœur serré.
- — Pauvre Zerbino! Pauvre Dolce!
- Vitalis précisa mes craintes.
- — Les loups les ont emportés, dit-il; pourquoi les as-tu laissés sortir?
- Ab! oui, pourquoi? Je n’avais pas de réponse à donner.
- — Il faut les chercher, dis-je.
- Je passai devant; mais Vitalis m’arrêta.
- — Et où veux-tu les chercher? dit-il.
- — Je ne sais pas, partout.
- — Comment nous guider au milieu de l’obscurité et dans cette neige?
- En effet, la neige nous montait jusqu’à mi-jambe, et ce n’étaient pas nos deux tisons qui pouvaient éclairer les ténèbres.
- — S’ils n’ont pas répondu à mon appel, c’est qu’ils
- p.249 - vue 248/768
-
-
-
- 250
- LE DEVOIR
- sont... bien loin, dit-il; et puis, il ne faut pas nous exposer à ce que les loups nous attaquent nous-mêmes; nous n’avons rien pour nous défendre.
- C’était terrible d’abandonner ainsi ces deux pauvres chiens, ces deux camarades, ces deux amis, pour moi particulièrement, puisque je me sentais responsable de leur faute ; si je n’avais pas dormi, ils ne seraient pas sortis.
- Mon maître s’était dirigé vers la butte et je l’avais suivi, regardant derrière moi à chaque pas et m’arrêtant pour écouter ; mais je n’avais rien vu que la neige, je n’avais rien entendu que les craquements de la neige.
- Dans la butte, une surprise nouvelle nous attendait; en notre absence, les branches que j’avais entassées sur le feu s’étaient allumées, elles flambaient, jetant leurs lueurs dans les coins les plus sombres.
- Je n’aperçus pas Joli-Cœur.
- Sa couverture était restée devant le feu, mais elle était plate; le singe ne se trouvait pas dessous.
- Je l’appelai; Vitalis l’appela à son tour; il ne se montra pas.
- Vitalis me dit qu’en s’éveillant, il l’avait senti près de lui, c’était donc depuis que nous étions sortis qu’il avait disparu?
- Nous prîmes une poignée de branches enflammées, et nous sortîmes, penchés en avant, nos branches inclinées sur la neige, cherchant les traces de Joli-Cœur.
- Nous n’en trouvâmes point : il est vrai que le passage des chiens et nos piétinements avaient brouillé les empreintes, mais pas assez cependant pour qu’on ne pût pas reconnaître les pieds du singe.
- Nous rentrâmes dans la cabane pour voir s’il ne s’était pas blotti dans quelque fagot.
- Notre recherche dura longtemps ; dix fois nous passâmes à la même place, dans les mêmes coins ; je montais sur les épaules de Vitalis pour explorer les branches qui formaient notre toit ; tout fut inutile.
- De temps en temps, nous nous arrêtions pour l’appeler ; rien, toujours rien.
- Vitalis paraissait exaspéré, tandis que moi j’étais sincèrement désolé.
- Comme je demandais à mon maître s’il pensait que les loups avaient pu aussi l’emporter :
- p.250 - vue 249/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 251
- — Non, me dit-il, les loups n’auraient pas osé entrer dans la cabane ; je crois qu’ils auront sauté sur Zerbino et sur Dolce qui étaient sortis, mais ils n’ont pas pénétré ici ; il est probable que Joli-Cœur épouvanté se sera caché quelque part pendant que nous étions dehors ; et c’est là ce qui m’inquiète pour lui, car par ce temps abominable il va gagner froid et pour lui le froid serait mortel.
- — Alors, cherchons encore.
- De nouveau nous recommençâmes nos recherches, mais elles ne furent pas plus heureuses que la première fois.
- — Il faut attendre le jour, dit Vitalis.
- — Quand viendra t-il ?
- — Dans deux ou trois heures, je pense.
- Il s’assit devant le feu, la tête entre ses deux mains.
- Je n’osai pas le troubler. Je restai immobile près de lui, ne faisant un mouvement que pour mettre des branches sur le feu ; de temps en temps, il se levait pour aller jusqu’à la porte ; alors il regardait le ciel et - se penchait pour écouter ; puis il revenait prendre sa place.
- Il me semblait que j’aurais mieux aimé qu’il me grondât, plutôt que de le voir ainsi morne et accablé.
- Les trois heures dont il avait parlé s’écoulèrent avec une lenteur exaspérante ; c’était à croire que cette nuit ne finirait jamais.
- Cependant les étoiles pâlirent et le ciel blanchit; c’était le matin, bientôt il ferait jour.
- Mais le jour naissant, le froid augmenta; l’air qui entrait par la porte était glacé.
- Si nous retrouvions Joli-Cœur, serait-il encore vivant?
- Quelle espérance raisonnable de le retrouver pouvions-nous avoir ?
- Qui pouvait savoir si le jour n’allait pas nous ramener la neige ?
- Il ne la ramena pas ; le ciel, au lieu de se couvrir comme la veille, s’emplit d’une lueur rosée qui présageait le beau temps.
- Aussitôt que la clarté froide du matin eut donné aux buissons et aux arbres leurs formes réelles, nous sortîmes. Vitalis s’était armé d’un fort bâton et j’en avais pris un pareillement.
- Capi ne paraissait plus être sous l’impression de
- p.251 - vue 250/768
-
-
-
- 252
- LE DEVOIR
- frayeur qui l’avait paralysé pendant la nuit; les yeux sur ceux de son maître, il n’attendait qu’un signe pour s’élancer en avant.
- Gomme nous cherchions sur la terre les empreintes de Joli-Cœur, Capi leva la tête et se mit à aboyer joyeusement; cela signifiait que c’était en l’air qu’il fallait chercher, et non à terre.
- En effet, nous vîmes que la neige qui couvrait notre cabane avait été foulée jusqu’à une grosse branche penchée sur notre toit.
- Nous suivîmes des yeux cette branche, qui appartenait à un chêne, et tout au haut de l’arbre, blottis dans une fourche, nous aperçûmes une petite forme de couleur sombre.
- C’était Joli-Cœur : effrayé par les hurlements des chiens et des loups, il s’était élancé sur le toit de notre hutte, quand nous étions sortis, et de là il avait grimpé au haut du chêne, où, se trouvant en sûreté, il était resté blotti, sans répondre à nos appels.
- La pauvre petite bête, si frileuse, devait être glacée.
- Mon maître l’appela doucement, mais il ne bougea pas plus que s’il était mort.
- Pendant plusieurs minutes, Vitalis répéta ses appels : Joli-Cœur ne donna pas signe de vie.
- J’avais à racheter ma négligence de la nuit.
- — Si vous voulez, dis-je, je vais l’aller chercher.
- — Tu vas te casser le cou.
- — Il n’y a pas de danger.
- Le mot n’était pas très juste; il y avait danger, au contraire, surtout il y avait difficulté : l’arbre était gros, et de plus il était couvert de neige dans les parties de son tronc et de ses branches qui avaient été exposées au vent.
- J’avais appris de bonne heure à grimper aux arbres et j’avais acquis dans cet art une force remarquable. Quelques petites branches avaient poussé le long du tronc; elles me servirent d’échelons, et, bien que je fusse aveuglé par la neige que mes mains me faisaient tomber dans les yeux, je parvins bientôt à la première fourche. Arrivé là, l’ascension devenait facile; je n’avais plus qu’à veiller à ne pas glisser sur la neige.
- Tout en montant, je parlais doucement à Joli-Cœur, qui ne bougeait pas, mais qui me regardait avec ses yeux brillants.
- p.252 - vue 251/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 253
- J’allais arriver à lui et déjà j’allongeais la main pour le prendre, lorsqu’il fit un bond et s’élança sur une autre branche.
- Je le suivis sur cette branche; mais les hommes, hélas! et même les gamins, sont très inférieurs aux singes pour courir dans les arbres.
- Aussi est-il bien probable que je n’aurais jamais pu atteindre Joli-Coeur, si la neige n’avait pas couvert les branches; mais comme cette neige lui mouillait les mains et les pieds, il fut bientôt fatigué. Alors, dégringolant de branche en branche, il sauta d’un bond sur les épaules de son maître, et se cacha sous la veste de celui-ci.
- C’était beaucoup d’avoir retrouvé Joli-Cœur, mais ce n’était pas tout : il fallait maintenant chercher les chiens.
- Nous arrivâmes en quelques pas à l’endroit où nous étions déjà venus dans la nuit.
- Maintenant qu’il faisait jour, il nous fut facile de deviner ce qui s’était passé : la neige gardait, imprimée en creux, l’histoire de la mort des chiens.
- En sortant de la cabane l’un derrière l’autre, ils avaient longé les fagots, et nous suivions distinctement leurs traces pendant une vingtaine de mètres ; puis ces traces disparaissaient. Alors, on voyait d’autres empreintes : d’un côté, celles qui montraient par où les loups, en quelques bonds allongés, avaient sauté sur les chiens; et de l’autre, celles qui disaient par où ils les avaient emportés après les avoir boulés. De traces des chiens, il n’en existait plus, à l’exception d’une traînée rouge qui çà et là ensanglantait la neige.
- Il n’y avait plus maintenant à poursuivre nos recherches plus loin : les deux pauvres chiens avaient été égorgés et emportés, pour être dévorés à loisir dans quelque hallier épineux.
- D’ailleurs, nous devions nous occuper au plus vite de réchauffer Joli-Cœur.
- Nous rentrâmes dans la cabane; et, tandis que Vitalis lui présentait les pieds et les mains au feu, comme on fait pour les petits enfants, je chauffai bien sa couverture et nous l’enveloppâmes dedans.
- Mais ce n’était pas seulement une couverture qu’il fallait : c’était encore un bon lit bassiné, c’était surtout
- p.253 - vue 252/768
-
-
-
- 254
- LE DEVOIR
- une boisson chaude, et nous n’avions ni l’un ni l’autre; heureux encore d’avoir du feu.
- Nous nous étions assis, mon maître et moi, autour du foyer, sans rien dire, et nous restions là, immobiles, regardant le feu brûler.
- — Pauvre Zerbino, pauvre Dolce, pauvres amis !
- C’étaient les paroles que tous deux nous murmurions chacun de notre côté, ou tout au moins les pensées de nos cœurs.
- Ils avaient été nos camarades, nos compagnons de bonne et mauvaise fortune, et pour moi, pendant mes jours de détresse et de solitude, mes amis, presque mes enfants.
- Je ne pouvais m’innocenter: si j’avais fait bonne garde comme je le devais, si je ne m’étais pas endormi, ils ne seraient pas sortis, et les loups ne seraient pas venus nous attaquer dans notre cabane, ils auraient été retenus à distance, effrayés par le feu.
- J’aurais voulu que Vitalis me grondât, me battît.
- Mais il ne me disait rien,v il ne me regardait même pas ; il restait la tête penchée au-dessus du foyer : sans doute, il songeait à ce que nous allions devenir sans les chiens.
- XV
- MONSIEUR JOLI-CŒUR
- Les pronostics du jour levant s’étaient réalisés; le soleil brillait dans un ciel sans nuages, et ses pâles rayons étaient réfléchis par ia neige immaculée ; la forêt, triste et livide la veille, était maintenant éblouissante d’un éclat qui aveuglait les yeux.
- De temps en temps, Vitalis passait la main sous la couverture pour tâter Joli-Cœur; mais celui-ci ne se réchauffait pas, et lorsque je me penchais sur lui, je l’entendais grelotter.
- Il devint bientôt évident que nous ne pourrions pas réchauffer ainsi son sang glacé dans les veines.
- (A suivre)
- p.254 - vue 253/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 255
- SOCIÉTÉ DD FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE JANVIER 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.111 751
- Subvention de la Société............ 350 75v 3.132 10
- Malfaçons et divers................ 669 60|
- Dépenses.................................... 5.126 65
- Déficit en janvier.'............ 1.994 55
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes.......... 433 10i
- Subvention de la Société......•...... 144 50 580 20
- Divers................;.............. 2 60'
- Dépenses.........................‘............. 1,031 75
- Déficit en janvier....... 451 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.421 28 j
- Intérêts des comptes-courants et du 7.498 28
- titre d’épargne............... 4.077 »»'
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs............ 4.893 35t
- 18 — provisoires................. 1.014 85
- Nécessaire à la subsistance......... 2.719 »»l 9.147 72
- Allocat. aux familles des réservistes.. 30 »))(
- Divers, appointements, médecins, etc. 490 52]
- Déficit en janvier......... 1.649 44
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 564 »»
- Subvention de la Société........... 141 »»
- Dépenses....................................
- 705 )») 841 44
- Déficit en janvier....... 136 44
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1894 au 31 janvier 1895. 62.110 88
- » individuelles » » ... 24.562 35
- n 8R673 23
- Repenses » » 96.782 37
- Excédant des dépenses sur les recettes... 10.109 14
- p.255 - vue 254/768
-
-
-
- 256
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE FÉVRIER 1895
- Naissances :
- 10 Février. Lécuyer-René Gabriel, fils de Lécuyer Eugène et de Delzard Blanche ;
- 18 — Drucbert Henriette-Honorine-Alplionsine, fille
- de Drucbert Edouard et de Gorez Suzanne.
- Décès : .
- 13 Février. Mmo Poulet née Mortier Louise, âgée de 52 ans ;
- 28 — Chimot Arthur, âgé de 42 ans.
- Le Secrétaire,
- A. II OUDIN.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Veuve Laporle, ruelle des faintes-Maries, 7. — 605.
- p.256 - vue 255/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN (*)
- (Suite)
- Conférence du 28 Décembre 1877.
- Mes Amis,
- Dans la dernière conférence nous avons commencé l’examen des croyances religieuses de l’antiquité, c’est le même sujet qui va nous occuper ce soir.
- Un des plus grands torts de l’enseignement actuel est de graver dans les esprits cette opinion que dans ms religions autres que le Catholicisme on ne trouve que des inepties et des absurdités, que les adeptes de ces religions sont des idolâtres pratiquant les cultes les plus saugrenus et les plus grossiers.
- Cela dit et répété sur tous les tons passe dans l’esprit de la masse, qui n’a point le temps d’en vérifier l’exactitude, et s’abandonne ainsi à croire que nulle pensée bonne et utile en fait d’idée religieuse, ne peut germer hors de l’Eglise catholique.
- C’est là une situation contre laquelle le peuple français, dans son amour de la tolérance et du progrès, doit réagir aujourd’hui. Loin de dédaigner ou de mépriser quelque religion que ce soit, nous devons chercher à la connaître, à l’étudier, à bien saisir les motifs de ses prescriptions spéciales, à voir si les antiques révélations n’ont pas un fond commun de vérité, dont nous puissions tirer les plus utiles enseignements pour nous-mêmes.
- Pour peu que” nous nous livrions à Cette étude, nous
- U) Lire Le Deooir depuis le mois de mars 1891.
- p.257 - vue 256/768
-
-
-
- 258
- LE DEVOIR
- reconnaîtrons bientôt, vous l’avez déjà vu à la dernière conférence, que loin de prêcher, toutes, le culte des fétiches, d’antiques religions ont enseigné dès l’origine la croyance en un Dieu unique, éternel, suprême créateur de tout ce qui est.
- Que dans la suite des temps, il y ait eu des hommes se servant de la religion pour abuser, dominer et exploiter les peuples, cela n’est pas discutable ; mais ce fait s’est produit partout, et nulle religion ne s’est conservée intacte de cette souillure ; toutes ont été, à un moment quelconque, un métier dans la main des intrigants qui ont voulu s’en servir.
- Cela n’altère en rien ce fait indéniable que les livres sacrés des différents peuples renferment chacun une part de sagesse et de vérité.
- Dans notre réunion dernière, je vous ai lu des pages remarquables tirées du Rig-Véda. Ce soir je vais vous en donner quelques-unes du Sama-Véda, livre qui fait suite au Rig-Véda. Vous allez voir comment les antiques révélateurs, tout en cherchant à comprendre la Divinité, professaient néanmoins que l’homme, être borné et matériel, ne pouvait prétendre à la science réelle sur la nature de Dieu, l’Etre infini.
- Voici comment ils s’exprimaient sur ce sujet :
- 1. — « Quel est Celui (demande l’élève au maître spirituel) par qui l’intelligence s’exerce? Quel est Celui par la puissance duquel le souffle vital et primitif agit (dans les êtres qu’il anime ?) Quel est Celui par la puissance duquel la parole humaine est articulée? Quel est le Dieu par la puissance duquel la vision et l’ouïe exercent leurs fonctions?))
- 2 et 3. — (Le maître spirituel répond) : « Celui qui est l’audition de l’audition, l’intelligence de l’intelligence, la parole de la parole, le souffle vital du souffle vital, la vision de la vision..... nous ne savons ni ne connais-
- sons comment il pourrait être distingué ou connu; car
- p.258 - vue 257/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES , 259
- il est au-dessus de ce qui peut être compris par la science, et également de ce qui ne peut être compris par elle; voilà ce que nous avons appris de nos ancêtres qui nous ont transmis cette doctrine.
- 4 — » Celui qui surpasse les paroles (qu’aucune parole ne peut exprimer) et par la puissance duquel la parole est exprimée; sache, ô toi! que celui-là est Brahma, et non ces choses périssables que l’homme adore!
- 5 — » Celui qui ne peut être compris par l’intelligence, et celui seul, disent les sages, par la puissance duquel la nature de l’intelligence peut être comprise; sache, ô toi! que celui-là est Brahma, et non ces choses périssables que l’homme adore!
- 6 —• » Celui que l’on ne voit point par l’organe de la vision et par la puissance duquel l’organe de la vision aperçoit les objets; sache, ô toi! que celui-là est Brahma et non ces choses périssables que l’homme adore!
- 7 — » Celui que l’on n’entend point par l’organe de l’ouïe, et par la puissance duquel l’organe de l’ouïe entend; sache, ô toi! que celui-là est Brahma, et non ces choses périssables que l’homme adore!
- 8 — » Celui que l’on ne peut distinguer par l’organe de l’odorat, et par la puissance duquel l’organe de l’odorat s’exerce; sache, ô toi! que celui-là est Brahma et non ces choses périssables que l’homme adore! »
- Ainsi donc, le Sama-Véda, il y a plus de trois mille ans, déclarait que l’étude de Dieu était digne d’occuper l’esprit humain, mais que le champ de cette étude s’ouvrirait indéfiniment devant nous, parce que Dieu étant la perfection infinie ne peut être saisi par l’être borné. Manou, le législateur de l’Inde, dont je vous ai déjà parlé comme auteur d’un code remarquable extrait des Védas, disait de son côté :
- « Brahmé ou Brahma est l’Etre suprême, le Dieu unique,
- p.259 - vue 258/768
-
-
-
- 260
- LE DEVOIR
- » éternel, principe et essence du monde, d’où sortent » tous les êtres et où ils retournent. »
- Ces peuples de l’Inde concevaient un même principe de vie et une loi de développement uniforme pour toute chose ou tout être créés depuis la pierre et la plante jusqu’à l’homme. C’est l’essence divine qui, pour eux, est partout et anime tout.
- Nous avons, je vous l’ai déjà dit, peu de chose de l’Egypte; la science cherche en ce moment à reconstruire son histoire, en déchiffrant les hiéroglyphes sculptés sur les temples et tombeaux.
- Quelques lambeaux de la parole d’Hermès, un des législateurs antiques de l’Egypte, considéré comme le fondateur des arts et de l’industrie, comme le père de l’agriculture, sont venus jusqu’à nous. Voici comment on rapporte un de ses entretiens avec son disciple Thoth :
- « Il est difficile à la pensée de concevoir Dieu, et à )) la langue d’en parler. On ne peut décrire par des » moyens matériels ce qui est immatériel, et ce qui est )) éternel s’allie très difficilement avec ce qui est sujet » au temps. L’un passe, l’autre existe toujours... Ce qui )) peut être connu par les yeux et par les sens, comme » les corps visibles, peut être exprimé par le langage;
- » ce qui est incorporel, invisible, immatériel, sans forme,
- » ne peut être connu par nos sens : je comprends donc,
- » ô Thoth, que Dieu est ineffable.
- » La mort, » dit-il ailleurs, « est pour certains hommes » un mal qui les frappe d’une profonde terreur. C’est » de l’ignorance. La mort arrive par la délihilité et la » dissolution des membres du corps; le corps meurt,
- » parce qu’il ne peut plus porter l’être : ce qu’on appelle » mort, c’est seulement la destruction des membres et » des sens du corps (l’être, l’âme, ne meurt pas). »
- p.260 - vue 259/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 261
- Voici comment ce même disciple, Thotli, raconte à son tour une conversation qu’il eut avec la suprême Intelligence :
- « Comme je réfléchissais, un jour, sur la nature des » choses, élevant mon entendement vers les cieux, et » mes sens corporels assoupis, comme il arrive dans le » profond sommeil aux hommes fatigués par le travail » ou la satiété, il me sembla voir un être d’une stature » démesurée, qui, m’appelant de mon nom, m’interpella » en ces termes : « Que désires-tu voir et entendre? ô » Thoth! que souhaites-tu d’apprendre et de connaître?» » Je lui demandai : « Qui es-tu? — Je suis, » me dit-il, » Pimander, la Pensée de la puissance divine; dis-moi » ce que tu désires, je serai en tout à ton aide.
- » Je désire, lui dis-je, apprendre la nature des choses » et connaître Dieu. Il me répondit : « Explique-moi » bien tes désirs, et je t’instruirai sur toutes choses. » » M’ayant ainsi parlé, il changea de forme, et soudai-» nement il me révéla tout.
- » J’avais alors devant les yeux un spectacle prodigieux; » tout s’était converti en lumière, aspect merveilleuse-» ment agréable et séduisant; j’étais saisi de ravisse-» ment. Peu après, une ombre effroyable, qui se terminait » en obliques replis, et se revêtait d’une nature humide, » s’agitait avec un fracas terrible. Une fumée s’en échap-» pait avec bruit ; une voix sortait de ce bruit ; elle me » semblait être la voix de la lumière, et le Verbe sortit » de cette voix de la lumière.
- » Ce Verbe était porté sur un principe humide, et il » en sortit le feu pur et léger qui, s’élevant, se perdit » dans les airs. L’air léger, semblable à l’Esprit, occupe » le milieu entre l’eau et le feu; et la terre et les eaux » étaient tellement mêlées ensemble, que la surface de » la terre, enveloppée par les eaux, n’apparaissait en » aucun point. Elles furent toutes deux agitées par le
- p.261 - vue 260/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 262
- '
- » Verbe de l’Esprit, parce qu’il était porté au-dessus d’elles; » et dans ce moment Pimander me dit : « As-tu bien » compris ce que signifie ce spectacle?
- — » Je le connaîtrai, lui dis-je. Il ajouta :
- » Gettte lumière, c’est moi : je suis l’Intelligence et je )) suis bien plus ancien que le principe humide qui » s’échappe ^e l’ombre. Je suis le germe de la pensée, » le Verbe resplendissant, le fils de Dieu. Je te dirai » donc : Pense que ce qui voit et entend ainsi en toi, )) c’est le Verbe du Maître... »
- Ainsi, il y a trois à quatre mille ans, des peuples placés à de grandes distances les uns des autres proclament tous un Dieu unique, créateur de tout ce qui est.
- Qu’en faut-il conclure? Sinon qu’une révélation a existé au début des sociétés et que partout l’homme a reçu, des forces directrices de la vie, les indications propres à le guider dans son ignorance et à l’élever à la pensée morale supérieure qu’il devait prendre pour guide. •*
- Toute religion, vous le verrez si nous poursuivons ensemble cette étude, renferme des idées utiles et sages ; ce sont elles qu’il faut dégager et mettre en lumière, car l’homme en arrive aujourd’hui à la phase sociale où il doit recueillir dans un esprit d’amour et de progrès toutes les productions de son espèce, de quelque race qu’elles viennent. Partout, ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui est utile, doit être relevé pour enrichir le fond commun du savoir et contribuer à l’établissement du bien-être pour tous.
- Un des faits les plus saillants qui ressortent de l’étude des Livres sacrés du passé et dont vous pourrez vous rendre compte, c’est que généralement les auteurs de ces Livres ont voulu établir la Fraternité entre les hommes ; ils ont conçu la religion non comme moyen
- p.262 - vue 261/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 263
- d’exploitation mais comme moyen de ralliement et d’harmonie entre les hommes, c’est ainsi que nous devons l’envisager nous-mêmes.
- Qu’à la suite des fondateurs de religion inspirés des plus pures pensées soient venus des exploiteurs de toute doctrine, c’est malheureusement ce qui s’est produit partout, comme je le disais au début de cette conférence ; mais les religions en elles-mêmes n’en méritent pas moins notre plus sérieux examen.
- Je ne suis point homme à me contenter de mots, ni de formules. En toutes choses, je cherche le but utile et profitable à l’espèce humaine; quand je vous parle de religion, mon intention est donc de chercher la loi réelle du devoir, la règle de conduite qui doit présider à tous nos actes. Comprise ainsi, la religion n’est pas autre chose que la science du droit et du devoir; elle doit enseigner toute vérité, repousser toute erreur; mais une telle religion ne peut s’établir que par l’étude et la science.
- Etablir clairement cette conclusion est le but que je me suis proposé. Les deux ou trois conférences qui m’ont servi d’introduction dans ces matières ont pu vous paraître s’écarter du sujet de l’Association, mais vous reconnaîtrez bientôt que le côté religieux est intimement lié à mon œuvre et que mes efforts tendent tous à vous faire marcher plus sûrement dans la voie du progrès, en vous démontrant que vous suivez la route indiquée depuis l’apparition de l’espèce humaine sur la terre.
- Nous avons encore si peu de moyens de conviction et d’entraînement pour le bien, que c’est une raison de plus de nous appuyer sur les faits du passé et de chercher à bien comprendre comment ils ont préparé pour nous l’éclosion des croyances régénératrices nouvelles.
- C’est après avoir fait cet examen que nous envisagerons si mes projets d’association répondent bien à ce
- p.263 - vue 262/768
-
-
-
- :..JJPP 4.l|PPg^PI^PiPP
- 264
- LE DEVOIR
- ï
- -4.
- qu’indique la morale humaine, si l’association est bien '* entre les hommes le couronnement de l’édiflce moral et intellectuel que les siècles ont préparé, et si notre ; premier devoir, à nous particulièrement, ici, n’est point i d’ouvrir ce premier temple où le culte de la vie humaine doit être pratiqué pour le plus grand bien de i tous les hommes, et pour la plus grande gloire de la t vie éternelle. ^
- Efforcez-vous donc de ne point laisser entrer le décou- '
- ragement dans vos* cœurs, et persévérez dans les études que nous faisons ici ensemble, afin d’en recueillir les ? conclusions morales définitives dont nous avons tous < besoin dans la vie.
- p.264 - vue 263/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 265
- UN SOCIALISTE PRATIQUE M
- ROBERT OWEN
- XIX ( SUITE )
- •
- Résistances de l’esprit de secte. Dénonciation par Owen des erreurs inhérentes à toute religion empreinte d’intolérance ou d’exclusivisme. Graves difficultés avec William Allen. 1824.
- Il est difficile de juger l’acte extraordinaire d’Owen dénonçant toutes les religions du monde ; mais cet acte lui avait paru nécessaire et il l’accomplit de propos délibéré. Il en avait prévenu à l’avance son associé William Allen, le quaker.
- Quoiqu’il en soit, cette attitude d’Owen entrava dans une certaine mesure l’adoption de son système industriel et éducatif. Considéré la veille comme simple réformateur social, il fut envisagé le lendemain à la fois comme réformateur social et comme réformateur reli gieux.
- Les conséquences d’une pareille hardiesse ne tardèrent pas à se faire sentir. Beaucoup de personnes de la classe influente l'abandonnèrent et celles qui lui restèrent fidèles, telles que le duc de Kent, père de la reine Victoria, et lord Brougham, ne purent empêcher que l’on ne ruinât sourdement son influence. Bien des années plus tard, dans les réunions publiques provoquées par Owen, la vie du réformateur fut souvent en danger et il ne fut préservé, d’accidents que par l’intrépidité des ouvriers.
- Au cours de sa propagande socialiste, Robert Owen
- (l) Lire Le Devoir depuis le mois de janvier 1895,
- p.265 - vue 264/768
-
-
-
- 266
- LE DEVOIR
- sollicitait vivement le concours des hommes de toutes sectes, déclarant que tous étaient les biens venus s’ils pouvaient seulement ajoutef à leurs croyances ce qu’Owen appelait la religion du nouveau monde moral. Cette religion se rapportait bien plus à la pratique qu’à la foi et consistait, pour chacun, à rechercher incessamment selon l’étendue de ses forces le bonheur de tout être humain, homme, femme, enfant, sans distinction de classes, de sectes, de partis, de pays, ni de races. (Le mot bonheur n’avait dans la pensée d’Owen rien de bas ni de sensuel ; il sous-entendait le plus grand bien qui puisse être atteint par le plus complet développement et le plus noble usage des forces et facultés humaines les plus élevées). La mise en pratique de cette simple formule était tout ce qu’Owen demandait à ses adhérents, laissant chacun absolument libre de pratiquer telles formes de culte qui lui plaisaient.
- Le duc de Kent, appréciant Owen, disait deux ans après la célèbre dénonciation dont nous venons de parler : «Si j’ai bien compris Robert Owen, ce sont ses propres principes qui l’empêchent de se joindre à aucune secte. Il réclame pour lui même, ce qu’il est si désireux d’obtenir pour tous les autres hommes : la liberté religieuse et la liberté de conscience; et il combat pour cela parce que son expérience l’a obligé à conclure que ces principes sont maintenant nécessaires pour assurer le bien-être et le bon ordre dans la société. »
- Mais Allen ne pouvait voir les choses au même point de vue. Robert Owen encourageait la lecture, les luttes oratoires ; il aimait que les opinions se fissent jour librement ; la musique, le chant, la danse, étaient enseignés dans les écoles. Tout cela était aux yeux d’Allen souverainement inconvenant et propre à développer la légèreté et la vanité. Les jambes nues des enfants sous leur costume national, le choquaient tout particulièrement et il n’eût de repos que lorsqu’il eût modifié tous ces points.
- p.266 - vue 265/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 267
- Obligé à des rapports constants avec un tel homme, Robert Owen dut se montrer très circonspect ; mais les difficultés ne pouvaient être évitées. On lit dans les mémoires d’Allen : « Je suis très anxieux au sujet de » Robert Owen. Il a proclamé dans les journaux ses » principes irréligieux et veut me faire concourir à ses » plans, ce à quoi j’ai résisté de la façon la plus posi-» tive. Je suis résolu à ne point rester dans la société » de New-Lanark, à moins qu’on n’y établisse une sur-» veillance étroite et constante, confiée à quelqu’un dont » nous soyons absolument sûrs. » Et ailleurs : «J’ai conféré » avec Lord Seymour et je lui ai affirmé combien je tenais » en horreur les principes de Robert Owen ».
- Le 20 avril 1818, William Allen écrit : « Je viens de pas-» ser une semaine d’épreuves ; j’ai soutenu de nombreu-» ses controverses avec Robert Owen sur l’hétérodoxie » de ses principes et cela m’a obligé à de pénibles conten-» tions d’esprit ».
- Le 6 mai de la même année, trois des associés de Londres se trouvaient à New Lanark; Allen, qui était du nombre, demanda à Mme Owen si la population se prêterait à une assemblée générale ? La réponse fut affirmative. Sur une demande d’Owen pour savoir si son associé désirait réunir la population ? « J’ai l’intention de le » faire, » répondit Allen, « mais je ne réponds pas à l’avance » de ce que je pourrai dire au personnel. Certaine-» ment, je ne préparerai rien, mais puisque vous avez » exposé aux travailleurs vos principes personnels, je » crois bon, moi aussi, de leur exposer les nôtres. »
- L’assemblée eut lieu le lendemain dans la soirée et les choses se passèrent paisiblement comme à l’ordinaire. Il se produisit pourtant un curieux incident :
- Une Adresse fut présentée aux trois propriétaires de Londres. Elle disait :
- « A vous, Messieurs les propriétaires de l’établissement, » nous, habitants de New-Lanark, déclarons ceci :
- p.267 - vue 266/768
-
-
-
- 268
- LE DEVOIR
- )) Nous sommes pleinement convaincus que si vos » autres affaires vous empêchent de résider habituel-» lement parmi nous, vous désirez assez, néanmoins, » l’amélioration de notre sort et le progrès de notre » bien-être pour favoriser toute mesure tendant à ce » but. C’est pourquoi nous croyons utile de vous remer-» cier publiquement des nombreux bienfaits dont nous » jouissons par suite de votre coopération avec M. Owen » et les autres associés de New-Lanark.
- » Les soins gratuits accordés à nos enfants et la » direction bienveillante qui prévaut dans toutes les » branches du service sont des avantages pour les-» quels nous vous offrons nos vifs sentiments de » gratitude. Nous reconnaissons que notre sort est bien » supérieur à celui des autres ouvriers employés dans » les fabriques de coton et notre désir est de mériter, » par la plus vigilante attention à l’accomplissement » de nos devoirs, la continuation de vos bontés.
- » Nous espérons que l’intérêt que vous et d’autres » chefs d’industrie avez apporté au projet de loi pré-» senté au Parlement, et qui aurait pour résultat de » placer en quelque sorte toute la classe ouvrière du » royaume dans une situation analogue à la nôtre, » trouvera sa récompense dans l’adoption même de » cette loi.
- )) Nous concluons en vous exprimant notre désir de » voir tous les tisseurs jouir des mêmes avantages que » nous. Alors, les patrons goûteront la jouissance supé-» rieure de posséder l’affection d’un peuple heureux et » bien administré ; et les travailleurs jouiront du » bonheur qu’une direction pleine de bonté recèle pour » les administrés.
- » Avec respect, Messieurs, nous vous remettons la » présente Adresse en notre nom et au nom des habi-» tants de New-Lanark. » (Suivent les signatures).
- Le langage tenu par les travailleurs prouve que les
- p.268 - vue 267/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 269
- relations entre la direction et le personnel étaient aussi bonnes que possible et que rien dans l’enseignement donné aux enfants n’avait éveillé le plus léger scrupule dans l’esprit des parents.
- Le jour même de cette assemblée, William Allen écrit: « Joseph Forster et moi sommes allés nous promener » dans le vieux Lanark : nous nous sommes enquis » auprès du ministre de l’état moral des gens de la » fabrique. Le ministre nous affirme n’avoir connu » aucun cas d’ivrognerie depuis un an ou deux. Son » avis est que les principes de Robert Owen n’ont » point de racines dans la population. Nous sommes » allés voir un autre ministre. Il confirme le bon » témoignage de la moralité du peuple. Il semble cor-» dialement heureux de nos sentiments personnels sur » les Saintes Ecritures. Nous le sollicitons de visiter » souvent les écoles, de voir ce qu’on y enseigne et » de nous avertir, s’il constatait la moindre tentative » d’introduction de quelque principe contraire à la » religion révélée. » A partir de ce jour, William Allen ne perdit aucune occasion de s’immiscer dans la direction scolaire.
- Malgré les embarras suscités par Allen, l’efficacité des écoles se soutint quelque temps encore, c’est-à-dire tant que Robert Owen s’en occupa ; mais celui-ci ne fut en rien soutenu par les associés résidant à Londres. La nécessité d’une séparation s’imposait donc de plus en plus. Dès 1822, Owen en avait eu le premier pressentiment. Après avoir visité New-Lanark, Allen lui écrivait : « J’ai reçu ta lettre m’accusant réception de » celle où je t’informais de notre bon retour à Londres. » Toute la sympathie que j’éprouve pour le côté bien-» veillant de ton caractère en est fortifiée. Mais je suis » profondément peiné de voir que nos principes sont » diamétralement opposés.
- » Puisse l’Être suprême qui voit autrement que nous,
- p.269 - vue 268/768
-
-
-
- 270 LE DEVOIR
- « influencer ton cœur, avant que l’ombre de la mort » soit sur toi, afin de te pénétrer de ces impressions » que seul il peut donner. Alors tu percevras qu’il y a « quelque chose d’infiniment supérieur à la raison » humaine, quelque chose que la raison humaine ne » comprendra jamais, toute raisonnable qu’elle soit. Il » est maintenant évident pour moi que nous devons )) nous séparer. »
- En janvier 1824, Allen était parvenu à imposer l’installation dans les écoles d’un maître venu de Londres et spécialement instruit des changements qu’il voulait opérer. Il écrivit à ce sujet : « Mon esprit est fort soulagé ; » je crois que dans cette lutte, l’esprit divin est avec « moi. La famille Owen est honorable, mais la chose » essentielle lui fait défaut... Je suis tranquille mainte-» nant ».
- Il en était autrement pour Robert Owen qui, ayant dépensé les meilleures années de sa vie à l’organisation des écoles de New-Lanark, voyait réduire et anéantir sur certains points tout le fruit de ses efforts, par une opposition systématique, contre laquelle il eût en vain épuisé son temps et ses forces.
- Quand il vit ses associés de Londres soutenir les efforts d’Allen, alors la nécessité d’une séparation lui devint aussi évidente qu’elle l’était pour Allen lui-même.
- Les actes de Robert Owen, ses deux précédentes dissolutions de société, sa ligne de conduite à New-Lanark, ses soins incessants et les sacrifices qu’il faisait pour l’éducation, tout prouve qu’il considérait la réalisation des conditions de bonheur pour les classes laborieuses, comme le devoir essentiel de sa vie, comme une obligation suprême dont il a maintes fois exposé les motifs.
- Avec un homme tel que lui, comprendre une vérité et agir ne faisait qu’un. Son expérience de New-Lanark ne fut que la mise en pratique de ce qu’il reconnaissait
- p.270 - vue 269/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 271
- indispensable non seulement pour la Grande-Bretagne, mais dans l’intérêt du monde entier.
- 'xx
- Travaux d’Owen en dehors de New-Lanark. Projet de colonies d’assistance par le travail en Grande-Bretagne, 1817.
- Tout en organisant et en poursuivant son œuvre de New-Lanark, Owen s’occupait en même temps et avec une grande activité des intérêts généraux du pays et publiait divers mémoires.
- Un d’eux intitulé : Observations sur les conséquences du système manufacturier, contient un large exposé de la question et des réflexions fort judicieuses, d’abord, sur le rapide transfert de la population agricole vers les districts manufacturiers, ensuite, sur le développement proportionnel de la richesse des capitalistes et de la misère des classes laborieuses. Owen termine ce mémoire par un appel en faveur de l’amélioration du sort des travailleurs et de l’éducation générale des enfants du peuple.
- En mars 1817, il publie un nouveau mémoire adressé au Comité de Secours du Travailleur, lequel était relié au Comité de la Chambre des Communes chargé des études sur la loi des pauvres. Dans ce mémoire, Robert Owen propose d’employer les sommes immenses levées pour les pauvres, à organiser des Colonies d’assistance par le travail où l’intérêt des assistés serait en accord évident avec les efforts qu’on attendait d’eux, où ils auraient toutes les facilités d’élever leurs enfants dans de bonnes habitudes, afin que ceux-ci devinssent des travailleurs à l’âge adulte. Le mémoire très détaillé était accompagné des plans et devis des terrains et bâtiments nécessaires aux fondations proposées : cultures, vergers, moulins, brasseries, ateliers de production mécanique et manufacturière, buanderie, séchoirs, cuisine
- p.271 - vue 270/768
-
-
-
- 272
- LE DEVOIR
- commune, réfectoire, écoles, salle de conférences, chapelle, etc...
- Les hommes devaient s’employer aux cultures et dans les divers ateliers ou bien donner des leçons aux enfants, s’ils possédaient pour cela l’instruction nécessaire.
- Les femmes devaient soigner les enfants, entretenir l’ordre et la propreté dans les appartements ; elles devaient, aussi, cultiver dans les vergers les plantes potagères et légumineuses pour la cuisine commune. Les enfants les plus âgés devaient concourir aux travaux qui leur seraient accessibles et recevoir ainsi une instruction professionnelle. Les choses étaient organisées de façon à ce que chaque établissement pût se soutenir par lui-même.
- Dans les observations à l’appui de son projet, Owen insiste particulièrement sur ce fait, que les sommes employées en aumônes et en entretien de Work-houses étaient dépensées non seulement en pure perte, mais encore d’une façon préjudiciable à la société et aux pauvres eux-mêmes : le sytème d’assistance généralement adopté, ayant pour résultat d’encourager le vice, la paresse et d’engendrer des générations successives de pauvres, opérant ainsi à l’encontre du but que l’on se proposait.
- Plus on examine les projets d’assistance que Robert Owen proposait dès 1817, plus on est frappé du soin, de la méthode et de la profondeur de vues avec lesquels il les avait étudiés. Naturellement, ses plans ne furent pas acceptés et le gouffre du paupérisme alla toujours s’élargissant, engloutissant chaque année des sommes . considérables. Rien ne justifie mieux la prévoyance et les appréhensions d’Owen que les millions perçus et dépensés en Grande-Bretagne pour les taxes concernant les pauvres. Dans une période de quinze ans seulement, de 1866 à 1881, les impôts relatifs à ce sujet se sont élevés à 125 millions de livres sterling, soit 3,125 millions de francs, ou un peu plus de 208 millions de francs par an !
- p.272 - vue 271/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 273
- XXI
- Voyage en Europe, 1818. Efforts d’Owen près des divers gouvernements et des classes ouvrières en général.
- Parmi les nombreux étrangers qui visitèrent successivement New-Lanark et étudièrent les combinaisons industrielles et éducatives d’Owen, se trouvait le professeur Pictet, suisse d’origine, que son pays avait délégué comme envoyé extraordinaire au Congrès de Vienne en 1814, et au Congrès de Paris en 1815.
- Pictet, qui était devenu le disciple et l’ami de Robert Owen, se trouvait à New-Lanark vers 1818. Au cours d’une conversation, Owen lui exprima le désir qu’il avait de faire un voyage en Europe pour étudier la condition des classes ouvrières en divers pays, et surtout pour examiner les nouvelles méthodes d’enseignement, spécialement celles mises en application dans le célèbre établissement de M. Fellenbergà Hofwyl, canton de Berne.
- Owen et Pictet partirent donc de New-Lanark et se rendirent à Londres où se trouvait en ce moment Georges Cuvier, que le roi de France, Charles X, avait chargé d’étudier les lois constitutionnelles anglaises. Le grand naturaliste français ayant terminé sa mission, se disposait à retourner en France, quand Pictet, avec qui il était en bonnes relations, lui présenta Robert Owen et lui indiqua les projets du novateur.
- Cuvier offrit gracieusement, aux deux amis, place sur une frégate que le gouvernement anglais avait mis à sa disposition. Owen et Pictet acceptèrent et le voyage se fit en compagnie.
- Owen fut reçu à Paris avec beaucoup de faveur, spécialement par le duc d’Orléans (devenu plus tard, Louis-Philippe), à qui il se présenta muni d’une lettre d’introduction du duc de Kent. Il fut aussi présenté à M.
- 2
- p.273 - vue 272/768
-
-
-
- 274 LE DEVOIR
- de Polignac, alors premier ministre de Charles X ; M. de Polignac déclara connaître et apprécier hautement les idées du réformateur, mais dit qu’il considérait comme prématurées les tentatives de réalisation.
- Owen se lia aussi d’une étroite amitié avec Laplace et Alexandre de Humbold. Il se rendit ensuite à Genève, où il fit connaissance de Sismondi ; à Fribourg, il visita avec soin le grand établissement du père Oberlin ; à Yverdun, il examina attentivement celui du professeur Pestalozzi ; 'mais ce qui fixa le plus vivement son attention fut la célèbre institution fondée par M. de Fellen-berg, à Hofwyl, canton de Berne.
- Cet établissement comprenait une ferme, des ateliers, des écoles industrielles et scientifiques. Sa renommée était considérable en Europe. Owen fut tellement séduit par ce qu’il vit à Hofwyl qu’il s’arrangea pour y faire compléter l’éducation de ses deux fils aînés, âgés l’un de 16 ans, l’autre de 15.
- Il se rendit ensuite à Frankfort et prépara des mémoires qui furent présentés aux souverains alliés, réunis en Congrès à Aix-la-Chapelle.
- Le premier de ces mémoires était intitulé : Aux gouvernements d’Europe et d’Amérique en faveur des classes ouvrières. Robert Owen faisait appel aux classes dirigeantes pour vaincre les misères sociales, représentant aux gouvernements que c’était une question de police publique d’inaugurer des institutions qui assurassent le bien-être des peuples et missent fin aux maux et dangers dont il présentait le tableau. Il fut en réalité un des premiers à poser le grand problème du travail dans ses rapports avec le capital.
- De retour en Angleterre, Owen publia, en avril 1819, dans le journal The Star, un Appel aux classes ouvrières. Faisant allusion aux gens qui disaient que, bien que vraies en principe, ses théories ne pouvaient être traduites en faits, Owen, dans ce document, réplique que
- p.274 - vue 273/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 275
- c’est l’invariable objection faite à tous les progrès. Il écrit : « Ceux qui parlent ainsi oublient que la vapeur a été méconnue à son début, et pourtant elle permet à un seul homme d’accomplir le travail de mille ouvriers.» Dans cet Appel aux travailleurs, il ne fait aucune allusion aux abus d’autorité .ni aux faits d’exploitation propres à exciter les diverses classes sociales les unes contre les autres. Il plaide, au contraire, la tolérance mutuelle. « Etes-vous animé », dit-il, « de sentiments » d’aigreur et de colère contre vos compatriotes placés » dans des conditions opposées à vos intérêts? Ces » sentiments fâcheux doivent être écartés pour vous » mettre réellement en état de travailler au bien géné-» ral. Si vous arrivez à vous connaître vous-mêmes, » vous reconnaîtrez alors qu’aucun motif de colère ne » doit vous animer à l’égard de ceux qui, par les vices » du système social actuel, apparaissent comme vos » plus grands oppresseurs et vos plus mortels ennemis. » Une multiplicité de circonstances sur lesquelles ni » vous ni eux n’avez pu exercer aucun contrôle, vous » ont placé les uns et les autres dans la situation où » vous êtes.
- » En stricte justice, nulle classe n’est à blâmer pour » les maux actuels de la vie sociale, et quelque » radieuse en apparence que soit la situation des » classes dirigeantes, celles-ci ont également leurs cau-» ses d’anxiété. Les classes supérieures ont été dressées » dès le berceau à s’exalter elles-mêmes dans l’applica-» tion de mesures sociales, par lesquelles la grande » masse du genre humain est dépouillée de ses béné-» fices essentiels. Mais les classes privilégiées sont » moins pénétrées du désir de tenir abaissées les clas-» ses ouvrières que de la crainte de perdre les élé-» ments de confort et de satisfaction dont elles jouis-» sent. Qu’elles arrivent à comprendre clairement que » l’amélioration du sort des classes ouvrières, loin de
- p.275 - vue 274/768
-
-
-
- 276
- LE DEVOIR
- » porter préjudice à leurs privilèges actuels ni à ceux )) de leurs descendants, ajouterait . au contraire à la » sécurité sociale, et vous les verrez coopérer active-» ment à la réalisation des plans conçus pour la satis-.)) faction de tous. »
- Ces paroles montrent combien Robert Owen était convaincu de l’excellence de son système. Nous avons déjà dit que ses travaux de New-Lanark lui avaient valu une réputation universelle, et que les plus grands personnages lui accordaient estime et attention. Un des principaux parmi eux, le duc de Kent, mourut brusquement le 23 janvier 1820. Owen perdit en lui un ami sincère et un puissant défenseur. Néanmoins Owen continua d’influencer l’opinion publique.
- En 1822, ému de la déplorable condition de l’Irlande, il se rendit à Dublin, se renseigna à fond par des enquêtes, provoqua de grandes réunions publiques et dressa ensuite un rapport général sur l’état alors effroyable du peuple irlandais. Mais que pouvait Owen contre un tel état de choses? Il aurait fallu pour y remédier une modification des lois concernant le sol, et la question était si peu connue que le mot même n’en était pas posé devant l’opinion publique. Les réunions provoquées par Owen furent nombreuses ; les propriétaires offrirent des secours, mais rien d’efficace ne fut tenté et n’aurait eu d’ailleurs chance de succès.
- De 1812 à 1825, Owen chercha par tous les moyens, à faire adopter ses vues aux classes supérieures. La raison qui dictait sa conduite était que, s’il s’adressait exclusivement aux classes ouvrières, les grands repousseraient ses vues pensant qu’elles pouvaient contenir quelques éléments perturbateurs. Pourtant, il avait coutume de dire que son but était bien plus de rendre clair ce qui était vrai que d’attaquer ce qui était faux.
- Il eut plusieurs entrevues avec Lord Liverpool, M. Can-ning et autres membres du Gouvernement et leur expliqua
- p.276 - vue 275/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 277
- les grandes lignes des mesures pratiques qu’il proposait : « Je les trouvais, » dit-il, « très désireux de m’écouter. Ils confièrent à Lord Sidmouth l’examen détaillé de mes projets. A la suite de nos diverses entrevues, j’acquis la conviction que le Gouvernement était favorable, mais qu’il était empêché par le parti des économistes politiques, lequel pesait d’un grand poids sur l’opinion publique. Par les soins du Gouvernement, mes propositions furent imprimées et communiquées officiellement à tous les Gouvernements d’Europe et d’Amérique. Les savants et les hommes d’Etat les examinèrent et n’y trouvèrent rien à redire. »
- Owen dit encore : « Dans une dernière entrevue avec Lord Sidmouth, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, celui-ci me dit : « M. Owen, je suis autorisé par le Gouvernement à vous déclarer que nous admettons la vérité des principes dont vous vous faites l’avocat, et qu’avec vous nous croyons que si ces principes étaient loyalement appliqués, ils donneraient les meilleurs résultats. Mais nous jugeons que le public n’est pas encore en état de comprendre vos principes, ni, en conséquence, préparé à les mettre en pratique. Quand l’opinion publique sera suffisamment éclairée pour comprendre et appliquer vos vues, nous serons tout prêts et tout disposés à en proclamer l’excellence et à les prendre pour règle de nos décisions. Nous savons qu’aujourd’hui nous agissons d’après des principes erronés, mais nous y sommes obligés par l’opinion publique trop fortement attachée aux vieilles coutumes. »
- Owen touché de la sincérité de cette déclaration répondit : « Je considérerai, désormais, comme un devoir d’éclairer le peuple et de créer un nouveau courant dans l’opinion publique. » Et, dans ce but, il résolut de constituer un grand comité de propagande. Il alla trouver Lord Liverpool, alors premier ministre, et lui demanda la permission de l’inscrire parmi les membres de ce comité
- p.277 - vue 276/768
-
-
-
- 278
- LE DEVOIR
- dans lequel il désirait aussi faire entrer des membres de l’opposition. Lord Liverpool lui répondit : « Vous pouvez vous servir de mon nom et nous compter au rang des membres de vôtre comité, mais qu’il soit bien entendu que ce n’est qu’un comité d’étude. j> Les jours suivants, Owen tint un meeting public pour organiser ce comité qui devait comprendre les principaux membres des deux partis opposés de la Chambre. Devant un auditoire ^nombreux et bien composé, Owen exposa ses plans et pendant plusieurs heures il fut évident que les trois-quarts de l’assemblée désiraient que la question fut résolue par l’affirmative. Mais tel n’était pas le désir des radicaux présents dans l’assemblée. Ces derniers, supposant qu’Owen agissait d’accord avec le Gouvernement, rassemblèrent toutes leurs forces pour s’opposer à ses vues et, se voyant en minorité, ils fatiguèrent la patience des amis de la cause par leurs objections répétées et la longueur voulue de leurs discours. Ils furent cause que rien ne put aboutir.
- Owen continua sa propagande par la presse et par la parole et tenta avec persistance de pousser l’opinion publique dans le sens de ses projets; mais ce fut peine perdue et Holyoake remarque à ce sujet « que l’opinion publique ne se laisse pas si facilement diriger. »
- De 1821 à 1823, Owen tint de nombreuses réunions publiques, notamment dans la Rotonde à Dublin. Pourtant, il ne put suppléer à l’état d’insuffisance de l’instruction populaire, ni vaincre la méfiance des classes possédantes. Après une foule de tentatives sans résultat et fatigué de la résistance insurmontable qu’il rencontrait de toutes parts, il partit, en 1823, pour l’Amérique déterminé à rechercher les moyens d’essayer, sur cette terre libre, les réformes qu’il n’avait pu faire aboutir sur le sol anglais.
- p.278 - vue 277/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 279
- XXII
- Premier voyage aux Etats-Unis, 1823
- Arrivé aux Etats-Unis, Owen visita les principaux hommes d’Etat de la grande République. Il conféra avec John Adams, alors âgé de 90 ans; avec Jefferson; avec Mad-dison, âgé de 74 ans. Il fut ensuite reçu par le président Monroë ; et une cordiale fraternité s’établit entre eux. Il noua des relations avec plusieurs illustres hommes d’Etat et visita particulièrement John Quincy Adams, ancien ambassadeur des Etats Unis à la cour de Saint-James et dont il avait fait la connaissance à Londres. Ce dernier exposa les vues d’Owen devant la Chambre des représentants des Etats-Unis; il le fit avec une grande habileté et une profonde distinction, mais la motion était trop prématurée pour recueillir la majorité des voix; cependant, la minorité fut considérable.
- Robert Owen fut reçu avec distinction par les différents partis politiques et, à la requête publique, il donna des conférences dans la Chambre même des représentants, à Washington ; les ministres, le Sénat et tous les juges de la Cour suprême y assistèrent.
- Il donna encore d’autres conférences dans les principales villes des Etats-Unis, puis retourna en Grande-Bretagne après avoir propagé ses idées et ses plans dans la limite de ses forces.
- L’année d’après, il revint aux Etats-Unis et acquit un grand établissement pour y essayer définitivement son système. Nous allons raconter dans quelles circonstances se fit cette opération.
- (A suivre).
- Aug. Fabre.
- p.279 - vue 278/768
-
-
-
- 280
- LE DEVOIR
- (1)
- II
- L’ordre du jour des travaux du Conseil supérieur du Travail comportait cette année deux questions : la discussion d’un rapport de M. Hector Dépassé sur la création de « Chambres du Travail » qui n’attendait plus en quelque sorte que la ratification du Conseil, puisqu’il résumait les travaux très approfondis de sa commission permanente, et l’examen sommaire d’une ébauche de proposition relative aux modes d’assurance qui pourraient être établis contre le chômage.
- Dans l’allocution qu’il a prononcée en ouvrant la session, le ministre du Commerce et de l’Industrie, M. André Lebon, après avoir montré les avantages du projet destiné à favoriser l’entente entre l’ouvrier et le patron, a continué en ces termes :
- « La seconde question qui figure à votre ordre du jour est l’étude des mesures à prendre pour garantir les ouvriers contre le chômage.
- « C’est sur un vœu émis par vous, à votre dernière session, que cette question vous est soumise. Elle est extraordinairement complexe, et je ne crois pas que vous puissiez l’étudier dans son ensemble et la résoudre au cours de la présente session.
- « De tout temps, à toute époque, on s’est préoccupé d’atténuer les conséquences du chômage pour les travailleurs.
- a Rien n’est plus grave, n’est plus douloureux que la cessation, volontaire ou non, du travail qui permet seul à l’ouvrier de gagner le pain nécessaire à son existence, à celle de sa famille. Et toujours, dans ces moments de crise, on a essayé d’en limiter, dans réduire les conséquences funestes.
- « Jusqu’à une époque récente, dans les questions de chômage comme dans les cas d’accidents, on faisait appel à la charité privée ou au concours des munici-
- (1) Lire Le Devoir de mars 1805.
- p.280 - vue 279/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE 281
- *
- palités ou même de l’Etat. Dans cet ordre d’idées, on peut rappeler une institution qui a laissés de bien mauvais souvenirs, celle des ateliers nationaux de 1848, par laquelle on avait tenté d’apporter un remède plus ou moins empirique à une crise terrible de chômage.
- « Est-il possible, en cette matière, comme on a essayé de le faire dans d’autres, de substituer la prévoyance à la charité ?
- « Je ne fais que poser la question. Vous aurez à la résoudre. Mais il ne faut pas vous dissimuler que vous vous trouverez ici en présence de circonstances de fait autrement délicates qu’en matière d’accidents ou de retraites.
- « Une première considération s’imposera d’abord à votre examen, c’est que le chômage n’est pas toujours involontaire ; il est quelquefois volontaire ; les syndicats, on peut l’avouer, songent peut-être un peu trop au chômage volontaire et pas assez à l’autre, le chômage involontaire. C’est assurément leur droit ; mais le devoir du législateur est surtout de se préoccuper de ce dernier.
- « Or, le chômage involontaire est dû à des causes multiples qui pour la plupart sont malaisées à prévoir. Tantôt, c’est une invention qui vient bouleverser les conditions anciennes d’une industrie et jette sur le pavé des milliers d’ouvriers dont on n’a plus l’emploi ; tantôt, c’est une modification dans le régime économique qui transforme subitement l’état du marché industriel et commercial. D’autres causes encore peuvent produire des résultats analogues qui échappent, elles aussi, à ce qui est le fond même de l’assurance, c’est-à-dire à l’établissement de tables de risques reposant sur les données de l’expérience et permettant la détermination des primes d’assurances.
- « Quoiqu’il en soit, vous verrez, Messieurs, que dans d’autres pays on s’est déjà préoccupé de cette question.
- « Dans les cantons de Berne et de Saint-Gall, des essais de législation sur la matière ont été faits. A Berne, on a adopté le système de l’assurance facultative contre le chômage. A Saint-Gall, c’est le régime de l’assurance obligatoire qui est pratiqué. Mais, dans l’un et dans l’autre de ces cantons, les résultats obtenus par les primes et les cotisations sont insuffisants ; et l’on a
- p.281 - vue 280/768
-
-
-
- 282
- LE DEVOIR
- dû avoir recours à l’assistance, c’est-à-dire à la charité communale.
- « En Allemagne, des essais ont été tentés, en dehors de toute intervention législative, pour garantir les ouvriers de certaines industries contre les conséquences d’un chômage volontaire. Là encore, on a constaté que les cotisations versées par les assurés ne suffisaient pas à les garantir contre les risques ; et l’on a dû parfaire les ressources nécessaires à l’aide des libéralités de membres donateurs ou honoraires.
- «Je ne me prononce sur aucune de ces solutions : Je me borne à vous les signaler, pour vous montrer l’infinie complexité de la tâche qui vous incombe. J’estime qu’après vous êtes livrés à une discussion générale d’où ressortiront quelques idées dominantes, il sera de toute nécessité que la question soit renvoyée à l’examen de la Commission permanente, qui au besoin, fera une enquête, étudiera les systèmes pratiqués ailleurs qu’en France, et vous présentera des conclusions pratiques sur lesquelles vous aurez à délibérer. »
- Obéissant à un sentiment de réserve bien compréhensible en présence d’une innovation qui ne peut manquer d’avoir sur le budget une certaine répercussion, le ministre n’a pas dissimulé les difficultés de l’expérience projetée. Elles apparaîtront plus distinctes, plus nombreuses encore au jour de la discussion.
- Toutefois une impression décourageante pourrait résulter de l’insistance que le ministre, dans son très rapide exposé, met à accuser l’insuffisance des primes versées par les assurés dans les pays où fonctionne l’assurance contre le chômage, si l’on n’établissait le véritable caractère de la subvention communale ou cantonale. Et l’on serait tenté de croire que le déficit est en permanence dans les caisses d’assurance Suisses et qu’elles sont par suite dans l’impuisance absolue de remplir leur objet, si l’on ne savait que cette contribution n’est pas un de ces expédients auquels on se voit subitement forcé de recourir, mais une contribution normale prévue au budget, complétive ici, fixe là, proportionnelle ailleurs au nombre des assurés.
- Quoiqu’il en soit, la question de l’assurance contre
- p.282 - vue 281/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE 283
- le chômage est désormais officiellement posée dans notre pays. Or, en France, le patronage gouvernemental ne constitue pas un mince avantage pour une réforme. Sans doute, le gouvernement se réserve ; sans doute, il tâchera de contenir dans les plus étroites limites possibles son intervention. Mais l’initiative qu’il a prise portera ses fruits. Ce n’est plus seulement le Conseil supérieur du Travail qui est saisi de la question de l’assurance contre le chômage, c’est encore, c’est surtout l’opinion publique.
- L’impulsion est donnée. Les adversaires de toute innovation, qui font volontiers* aux projets de réforme le reproche de devancer l’opinion, perdront cette fois encore l’occasion de triompher. Lorsqu’un texte législatif sortira des délibérations de la commission permanente du Conseil supérieur du travail, un grand travail se sera déjà fait dans les esprits.
- Nous apporterons notre modeste contribution à ce travail en soumettant à nos lecteurs les faits et documents se rapportant à cette intéressante question. A ce titre, il nous paraît utile de reproduire le texte de la première proposition qui ait été formulée à la Chambre dans ce sens, celle de M. C. Jouffray, dont nous annoncions dernièrement le dépôt.
- * *
- Voici ce texte :
- Article premier. — Les communes sont autorisées à réunir les travailleurs français des deux sexes âgés d’au moins quinze ans, ayant acquis leur domicile de secours, gagnant moins de 2.000 francs par an et non affiliés à une société autorisée leur garantissant une indemnité équivalente, en une assurance mutuelle contre les risques de chômage involontaire.
- Art. 2. Plusieurs communes peuvent contracter une union temporaire dans ce but.
- Art. 3. — Les assurés sont répartis en deux catégories :
- 1° Les ouvriers travaillant dans des usines, fabriques, boutiques, magasins, etc., pour lesquels le chômage n’a pas un caractère pour ainsi dire périodique et annuel.
- 2° Les ouvriers terrassiers, du bâtiment, de l’agricul-
- p.283 - vue 282/768
-
-
-
- 284
- LE DEVOIR
- ture, etc., pour lesquels le chômage est surtout une conséquence des saisons et de la nature même du métier exercé.
- Art. 4. — Chaque catégorie est divisée en trois classes :
- La première comprend les ouvriers dont le salaire ne dépasse pas 2 fr. 50 par jour ou 15 fr. par semaine ;
- La deuxième comprend les ouvriers dont le salaire ne dépasse pas 4 fr. par jour ou 24 francs par semaine ;
- La troisième, les ouvriers dont le salaire est supérieur à 24 francs.
- Art. 5. — Toute caisse d’assurance ainsi instituée est alimentée :
- 1° Par les primes des ouvriers assurés et les contributions des patrons ;
- 2° Par les subventions de la commune ou des communes intéressées, du département et de l’Etat.
- Elle peut également recevoir des dons et legs.
- Art. 6. — La prime à payer par les ouvriers ne doit pas dépasser :
- |lre classe. — Salaire quotidien maximum, 2 fr. 50......................
- 2e classe. — Salaire quotidien maximum, 4 francs......................
- 3e classe. — Salaire quotidien supérieur à 4 francs...................
- / lre classe ........................
- 2e catégorie. .5 2e classe.........................
- ( 3e classe..........................
- 0 15 par semaine,
- 0 25 »
- 0 35 »
- 0 20 »
- 0 30 »
- 0 40 »
- Art. 7. — La cotisation des patrons ne peut être supérieure à dix centimes par semaine par assuré occupé pour la première catégorie, et à quinze centimes pour la seconde. Elle n’est point due pour les journaliers faisant un travail de moins d’une semaine de durée.
- Art. 8. — L’assuré n’est pas tenu à l’acquittement de la prime en cas de chômage et il a droit à l’indemnité s’il a fait des versements à la caisse depuis huit mois au moins.
- Art. 9. — L’indemnité n’est payée que pendant 75 jours au maximum et ne s’applique pas aux dimanches non plus que pour un chômage unique de moins d’une semaine en un trimestre. Elle ne peut être inférieure à 1 franc ni supérieure à 2 fr. 50; elle est toujours calculée d’après les charges de famille.
- p.284 - vue 283/768
-
-
-
- L’ASSURANCE CONTRE LE CHOMAGE 285
- Art. 10. — Les cas dans lesquels l’assuré perd son droit à l’indemnité sont les suivants :
- 1° Lorsqu’il a abandonné volontairement son emploi ;
- 2° Lorsqu’il a été congédié à la suite d’une grève ou pour une faute reconnue;
- 3° Lorsque le chômage ayant été causé par la maladie ou un accident, il reçoit une indemnité d’une autre caisse;
- 4° Lorsqu’il a refusé sans motif sérieux un travail pour lequel il lui était offert le salaire usuel.
- Art. 11. — Les statuts des caisses d’assurances communales sont élaborés par les Conseils municipaux intéressés, conformément aux principes ci-posés et sont soumis à l’approbation de l’autorité supérieure. Ils peuvent être modifiés suivant les besoins, sous réserve d’approbation nouvelle.
- Art. 12. — L’Administration des dites caisses se pratique sous le contrôle de l’Etat, aux frais de la commune ou de l’Union des communes, par un conseil de sept membres au moins et de onze membres au plus, comportant une représentation des assurés régulièrement élue et proportionnelle à leur part contributive totale. Les autres membres sont nommés par le préfet ainsi que le secrétaire-trésorier.
- Les fonctions de membre du conseil sont gratuites.
- Un bureau de placement gratuit est annexé à chaque caisse.
- Art. 13. — Un règlement d’administration publique fixera les conditions dans lesquelles la loi devra fonctionner, afin d’éviter les fausses interprétations et les lacunes.
- * #
- Le conseil municipal de Berne, dans sa séance du 10 mars, a approuvé sans modifications importantes le projet du Conseil communal, relatif à la réorganisation des deux institutions pour l’assurance contre le chômage et pour le placement des ouvriers sans travail.
- Suivant ce projet, ces deux institutions seraient placées sous une administration commune et la surveillance en serait confiée à une commission de neuf membres : trois nommés par le Conseil communnal, trois par les ouvriers et trois par les patrons.
- La cotisation à payer mensuellement par les assurés
- p.285 - vue 284/768
-
-
-
- 286
- LE DEVOIR
- serait de 50 centimes, et les secours seraient élevés à deux francs pour les hommes mariés et à 1 fr. 50 pour les célibataires. De plus, la subvention annuelle de la commune serait élevée de 5.000 à 7.000 francs.
- On sait que d’après le règlement en vigueur jusqu’à présent, la contribution mensuelle de l’assuré était de 40 centimes, et le secours journalier de un franc pour les célibataires et 1 fr. 50 pour l’ouvrier marié. En outre, la commission administrative se composait de sept membres dont deux élus par les patrons, deux par les ouvriers et les trois autres par le Conseil municipal.
- Enfin, bien que le président du bureau de placement assistât aux séances de la commission administrative de la caisse du chômage, avec voix délibérative, et y exerçât les fonctions de secrétaire et de trésorier de l’assurance, les deux administrations restaient distinctes.
- . *,
- * *
- Le Grand Conseil de Bâle-Ville, après une assez longue discussion, a renvoyé à une commission composée de neuf membres le projet de loi relatif à l’assurance obligatoire contre le chômage.
- Ce projet avait déjà donné lieu, dans les réunions publiques, à de très sérieuses discussions où s’étaient manifestées, suivant les milieux, les tendances les plus opposées, bien qu’on fût généralement d’accord sur le principe. C’est ainsi qu’une réunion de l’Association de l’industrie et des métiers çle Bâle s’est montrée hostile à l’obligation pour les patrons de payer une part des primes, et que diverses réunions ouvrières, provoquées d’ailleurs comme la précédente, par l’initiateur du projet, M. le professeur Adler, se sont prononcées en faveur du projet, sous réserve que certaines dispositions seraient modifiées dans le sens des réclamations ouvrières, comme par exemple la réduction des primes, l’élévation de la subvention de l’Etat, etc.
- Les représentants socialistes *au Grand Conseil devront chercher à obtenir que les primes à payer par les ouvriers soient réduites de 50 % et que la subvention de 40.000 francs à payer par l’Etat soit augmentée en conséquence.
- J. P.
- p.286 - vue 285/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 287
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Pour la première fois depuis la réunion de la législature actuelle, une Commission d’initiative vient de prendre en considération une proposition tendant à la révision des lois constitutionnelles.
- Cela ne veut certes pas dire qu’une réunion du Congrès soit imminente, ni même que nous approchions du jour où pourra s’ouvrir la discussion au fond sur cette proposition.
- Il est probable, en effet, que la Chambre ne ratifiera pas la décision de sa Commission. Mais le débat sur la prise en considération, débat qu’il est désormais impossible d’éviter, s’il manque .de portée immédiate, ne sera pas dépourvu d’intérêt. On y fera une fois de plus le procès du régime parlementaire actuel.
- Comment ses défenseurs s’y prendront-ils pour le laver de l’accusation d’impuissance ? Combien de résultats heureux opposeront-ils à la longue série de ses avortements ?
- Si la majorité de la Chambre, comme il faut s’y attendre, n’a que le poids de son vote à mettre dans le plateau de la balance pour la faire pencher en faveur de l’organisation parlementaire actuelle, on peut tenir pour certain que les élections prochaines se feront sur cette plateforme : la révision.
- *
- * -*
- Le vote du budget a fourni, entre tant d’autres, une nouvelle preuve de la nécessité de réviser la constitution.
- Pendant trois jours, le budget de 1896, qui est enfin voté, a fait la navette entre la Chambre et le Sénat. De concession en concession, les deux Chambres ont fini par se mettre d’accord. Le Sénat a fait les premières concessions, la Chambre n’a pas voulu être en reste de politesse.
- Si le Sénat n’avait pas cédé sur certains points et la Chambre sur d’autres, le débat pouvait s’éterniser. La Constitution n’a pas prévu le cas où les deux Chambres, pourvues d’égales attributions, malgré la différence de
- p.287 - vue 286/768
-
-
-
- 288
- LE DEVOIR
- leur origine, ne seraient pas du même avis sur une question. Aucun article de la Constitution ne fixe à laquelle des deux Chambres appartiendra le dernier mot, qu’il s’agisse du budget ou de tout autre loi.
- Lorsqu’il s’agit d’une loi ordinaire, le plus grand inconvénient qui puisse se produire, c’est la disparition de la loi.
- On peut à la rigueur s’en passer. On ne peut pas se passer de budget.
- Il est impossible de faire trancher le conflit, par le suffrage universel directement consulté, la Constitution ne prévoit pas ce moyen.
- Reste la dissolution. L’emploi de ce procédé assurerait sans doute, la prépondérance budgétaire du Sénat sur la Chambre du suffrage universel ; mais on conviendra bien qu’il ne serait pas sans danger. D’ailleurs, la dissolution est impossible sans budget.
- Une Constitution qui laisse ainsi la porte ouverte à l’insurrection ou au coup d’Etat, a grandement besoin d’être révisée.
- __
- La caisse nationale des retraites ouvrières
- La Caisse nationale des retraites ouvrières est enfin amorcée par la Chambre. Au cours de la discussion du budget, la Chambre avait inscrit, au budget du ministère du Commerce et des Travaux publics, une somme de 2 millions, pour les pensions de retraites aux travailleurs.
- Une loi spéciale devait déterminer les conditions d’emploi de ce crédit.
- Après une discussion de plusieurs séances, qui n’a été qu’une longue lutte entre le principe du droit égal de tous les travailleurs à la retraite, et le principe qui peut se résumer dans cette formule : aide-toi, l’Etat t’aidera, — la Chambre a fini par se mettre d’accord sur l’emploi des 2 millions votés, et elle a adopté par 515 voix contre 2 le texte suivant :
- Article premier. — Les trois quarts du crédit ouvert au chapitre 13 du budget/ du ministère du Commerce sont affectés à la majoration des rentes viagères constituées au profit des titulaires de livrets individuels de la caisse
- p.288 - vue 287/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 289
- des retraites pour la vieillesse et des membres des Sociétés de secours mutuels approuvées ou autorisées, ou de toute autre Société de secours et de prévoyance servant des pensions de retraite, qui justifieront de la continuité des versements exigée par la présente loi, âgés d’au moins 65 ans ;
- Art, 2. — Pour avoir droit à cette majoration, les titulaires de ces rentes, outre la condition d’âge indiquée à l’article précédent, devront :
- 1° Justifier qu’ils ne jouissent pas, y compris ladite rente viagère, d’un revenu personel, viager ou non, supérieur à 360 francs ;
- 2° Avoir effectué pendant 25 années, consécutives ou non, des actes de prévoyance, soit par 25 versements annuels au moins opérés sur un livret de la caisse des retraites, soit par 25 cotisations régulières en qualité de membre participant d’une des sociétés visées à l’article 1er, ayant, depuis le même temps, établi un fonds de retraites. Des comptes annuels seront produits par ces Sociétés à l’appui de leur demande.
- A titre transitoire et pendant une période de 10 années à partir de 1895, le nombre d’années de prévoyance exigées de chaque pensionnaire sera toutefois abaissé ainsi qu’il suit : 15 ans de prévoyance pour les pensionnaires qui demanderont la bonification de retraite en 1895 et, d’ailleurs, réuniront à cette date les conditions exigées ; 16 ans pour ceux qui feront la demande en 1896, et ainsi de suite, en exigeant une année de plus à chaque exercice nouveau, jusqu’en 1905, date à laquelle la condition de 25 ans sera définitivement exigée de tous ;
- Art. 3. — Un réglement d’administration publique déterminera les conditions dans lesquelles seront répartis entre les titulaires les crédits ouverts pour la majoration des retraites. Les barèmes seront établis de telle manière qu’en aucun cas la pension servie ne puisse, majoration comprise, s’élever à une somme annuelle supérieure à 360 francs ; dans aucun cas, la bonification ne pourra dépasser le montant de la rente à majorer.
- Néanmoins, dans l’établissement du barème, des bonifications spéciales pourront être attribuées aux parents ayant élevé plus de trois enfants, sans qu’il soit tenu compte de la dernière disposition du paragraphe 1er du présent article ;
- 3
- p.289 - vue 288/768
-
-
-
- 290
- LE DEVOIR
- Art. 4. — Pendant la période transitoire, les vieillards sans ressources âgés de plus de 70 ans et pour lesquels les communes et les départements accorderont une allocation annuelle de 50 francs au minimum, obtiendront de l’Etat une majoration proportionnelle aux fonds disponibles sur le quart du crédit ouvert au chapitre 13 du budget du ministère du commerce et de l’industrie.
- Les majorations de l’Etat seront au maximum de 50 fr.
- La proportion de la participation des communes sera établie d’après les barèmes indiqués dans la loi sur l’assistance médicale ;
- Art. 5. — Indépendamment des crédits ouverts annuellement au budget, le revenu de la moitié du produit de la vente des joyaux de la couronne formera une dotation spéciale affectée au service des pensions exceptionnelles créées en vertu de l’article 11 delà loi du 20 juillet 1886.
- Le bénéfice de l’article 15 de la loi du 20 juillet 1886 est applicable aux membres participants des Sociétés de secours mutuels.
- La dotation mentionnée au paragraphe 1er du présent article est versée à la Caisse des dépôts et consignations, qui lui bonifiera un intérêt égal à celui qu’elle sert aux fonds des caisses d’épargne.
- Voici, pour, compléter ce texte, les articles 11 et 15 de la loi du 20 juillet 1886 relative à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, articles visés dans l’article 5 :
- Art. 11. — Dans le cas de blessures graves ou d’infirmités prématurées régulièrement constatées, conformément au décret du 27 juillet 1861, et entraînant incapacité absolue de travail, la pension peut être liquidée même avant 50 ans et en proportion des versements faits avant cette époque. Les pensions ainsi liquidées pourront être bonifiées à l’aide d’un crédit ouvert chaque année au budget du ministère de l’Intérieur. Dans aucun cas, le montant des pensions bonifiées ne pourra être supérieur au triple du produit de la liquidation, ni dépasser un maximun de 360 francs, bonification comprise. La Commission supérieure statuera sur toutes les demandes de bonification et devra en maintenir les concessions dans la limite des crédits disponibles ;
- Art. 15. — Le déposant qui a stipulé 1® remboursement
- p.290 - vue 289/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 291
- à son décès du capital versé peut, à toute époque, faire abandon de tout ou partie de ce capital, à l’effet d’obtenir une augmentation de rente, sans qu’en aucun cas, le montant total puisse excéder 1,200 francs. Le donateur qui a stipulé le retour du capital, soit à son profit, soit au profit des ayants droits du donataire, peut également, à toute époque, faire l’abandon du capital, soit pour augmenter la rente du donataire, soit pour se constituer à lui-même une rente, si la réserve avait été stipulée à son profit.
- *
- * *
- Dans sa séance du 28 février 1893, le Sénat a adopté, après modifications, un projet de loi concernant les Caisses de retraite, de secours et de prévoyance fondées au profit des employés et ouvriers.
- - Ce projet, qui a été présenté par le Gouvernement à la Chambre, dans la séance du 13 mars 1893, n’a pu venir en discussion avant la fin de la législature. Il vient d’être soumis à nouveau aux délibérations de la Chambre par le Gouvernement. (Séance du 6 avril).
- Le texte sénatorial ne diffère pas sensiblement du texte voté par la Chambre, le 3 mars 1891, pour tout ce qui est relatif à la garantie de la restitution aux ouvriers et employés des retenues ou versements opérés antérieurement à la mise en vigueur de la loi.
- Le texte du Sénat est plus large en ce qui concerne les retenues ou versements futurs.
- L’article 5 de la Chambre dit, en effet :
- « Dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi, toutes les sommes, qui, à l’avenir, seront retenues sur le salaire des ouvriers, en vue d’assurer des retraites, seront versées à la Caisse des dépôts et consignations. »
- L’article correspondant du texle sénatorial (article 3) est ainsi conçu :
- » Dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi, toutes les sommes qui, à l’avenir, seront retenues sur les salaires des ouvriers, et toutes celles que les chefs d’entreprise auront reçues ou se seront engagés à fournir, en vue d’assurer des retraites, devront être versées, soit à la Caisse nationale des refaites pour la vieillesse, au compte individuel de cha-
- p.291 - vue 290/768
-
-
-
- 292
- LE DEVOIR
- que ayant droit, soit à la Caisse des dépôts et consignations, soit à des Caisses syndicales ou patronales spécialement autorisées à cet effet.
- » L’autorisation sera donnée par décret rendu dans la forme des règlements d’administration publique. Le décret fixera les limites du district, les conditions de fonctionnement de la Caisse et son mode de liquidation. Il prescrira également les mesures à prendre pour assurer le transfert, soit à une autre Caisse syndicale ou patronale, soit à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, des sommes inscrites au livret de chaque intéressé.
- » Les sommes versées par les chefs d’entreprise dans la Caisse syndicale ou patronale devront être employées, soit en rentes sur l’Etat, en valeurs du Trésor ou garanties par le Trésor, soit en obligations des départements, des communes, des chambres de commerce, en obligations foncières et communales du Crédit foncier, soit en prêts hypothécaires, soit enfin en valeurs locales énumérées ci-après, à la condition que ces valeurs émanent d’institutions existant dans les départements où elles fonctionnent : bons de Mont-de-Piété ou d’autres établissements reconnus d’utilité publique. Les titres seront nominatifs.
- » La gestion des Caisses syndicales ou patronales sera soumise à la vérification de l’Inspection des finances et au contrôle du receveur particulier de l’arrondissement du siège de la Caisse.
- » Si des conventions spéciales interviennent entre les chefs d’entreprise et les ouvriers ou employés en vue d’assurer à ceux-ci, à leurs veuves ou à leurs enfants, soit un supplément de rente viagère, soit des rentes temporaires ou des indemnités déterminées d’avance, le capital formant la garantie des engagements résultant desdites conventions devra être versé ou représenté à la Caisse des dépôts et consignations ou dans une des Caisses syndicales ci-dessus prévues. »
- On comprendra, par la simple comparaison des deux - textes, toute l’importance de la disposition additionnelle votée par le Sénat, qui ne se borne pas à sauvegarder le fonds de retraite et de secours des travailleurs, mais assure encore à son profit la survivance des effets de l’institution de prévoyance.
- p.292 - vue 291/768
-
-
-
- NÉCROLOGIE
- NÉCROLOGIE
- TITO PAGLIARDINI
- L’homme qui, le premier, fît connaître à l’étranger Jean-Baptiste-André Godin et son œuvre se nommait Tito Pagliarclini. Dans une excellente brochure parue en 1865 sous ce titre : Le Familistère de Guise M. Oyon avait révélé au public l’expérience sociale heureusement réalisée par M. Godin.
- Pagliardini prit à cœur de répandre cette étude hors de France. Par ses soins, elle fut traduite en anglais dès son apparition et publiée simul tanément en brochure spéciale et dans les colones de Social Science Review, de Londres. Cette publication eût assitôt un retentissement considérable, non seulement en Angleterre mais encore aux Etats-Unis. Dès ce moment, le nom et l’œuvre de J.-Bt0.-A. Godin devinrent populaires dans les pays de langue anglaise, tandis qu’ils étaient encore presque inconnus en France.
- Pagliardini était un apôtre de la cause du progrès et du bien pour tous les hommes. Aussi tous les amis de cette cause apprendront-ils avec regret que Tito Pagliardini est décédé le 26 mars dernier, à l’âge de 78 ans.
- Les journaux anglais lui consacrent des articles dont nous extrayons ce qui suit :
- « La mort a privé la cause des réformes sociales d’un de ses plus ardents avocats, Tito Pagliardini.
- » Il fut un vigoureux orateur et un brillant écrivain, non seulement en langue italienne (il était italien d’origine) mais aussi en anglais et en français. Il possédait parfaitement la plupart des langues; aussi publiait-il des travaux très estimés touchant la linguistique.
- p.293 - vue 292/768
-
-
-
- 294
- LE DEVOIR
- !» En 1847, Pagliardini, alors âgé d’une trentaine d’années, faisait partie de l’Ecole sociétaire fondée par les disciples de Charles Fourier, et publiait dans le journal de l’école La Phalange des travaux très remarqués sur L’analogie des langues.
- » En 1864, il publia un second essai sur la même question.
- » Parmi les œuvres de Tito Pagliardini on cite :
- » A short introduction to the Works of Charles Fourier » publié en 1848; « Some account of a French Theory of Association » ( « People’s Journal », 1845) « The Familistère of Guise » (30 Sep. 1865); « Impediments to the General Spread of Education » (rapport lu au Congrès de la Science Sociale tenu à Birmingham en 1868); « Vestries and the Dwellings of the Laboring Classes »
- ( « Public Health » Janv. 1868).
- » D’exquis petits poèmes, publiés de temps en temps par différents journaux anglais, italiens et français, ainsi qu’une grammaire française à l’usage des Anglais, sont probablement les mieux connues de ses premières productions.
- » De ses derniers écrits, un grand nombre sont encore inédits. Son « Plea for the Children of the Masses » publié en 1887 par « Baby » prouve qu’il était un fin observateur et aimait profondément les enfants. Tous ceux qui ont lu cet article doivent s’être sentis plus riches d’idées à cause des pensées qui y sont exprimées.
- » Sa connaissance de la langue française était si parfaite qu’il fut §lu professeur de français au Collège St-Paul, à Londres, fonction qu’il occupa pendant 25 ans. Pagliardini prit un vif intérêt à tous les mouvements progressistes et parmi les nombreuses sociétés dont il faisait partie, nous pouvons citer ici : the « Workman Peace Association », the « Land Nationalisation Society » the «National Health Society», the « National
- p.294 - vue 293/768
-
-
-
- NÉCROLOGIE
- 295
- Education Association », the « Women’s Book-binders Association » the « Paddington Parlia-ment », the « Royal Hislorical Society », etc., etc.
- » En 1893 Tito Pagliardini fut nommé chevalier de la couronne d’Italie, en témoignage de la haute estime que n’avait cessé de lui porter son pays natal.
- » Pagliardini garda jusqu’à la mort la parfaite possession de sa belle intelligence. Ses derniers mots furent : paix! paix!
- » Ceux qui le connurent personnellement furent toujours frappés du charme indicible de ses manières, de son élévation d’âme, de sa modestie et de sa parfaite simplicité. »
- Tito Pagliardini, qui était un grand ami de J.-Bte.-A. Godin, vint à plusieurs reprises visiter le Familistère.
- Son nom restera dans la mémoire de tous ceux qui s’intéressent aux mouvements sociaux auxquels Tito Pagliardini fut si longtemps associé.
- Nous, spécialement, au Familistère, envoyons à la famille et aux amis du bien cher et vénéré défunt l’expression de nos plus profondes condoléances.
- p.295 - vue 294/768
-
-
-
- 296
- LE DEVOIR
- LA QUESTION 13E LA PAIX
- Le 7e Congrès universel de la Paix
- ' L’ouverture de la 6me Conférence interparlementaire étant maintenant fixée au 19 août, il ne restera plus qu’à décider si le 7mo Congrès doit précéder ou suivre la Conférence. Les membres de la Commission du Bureau seront consultés incessamment à ce sujet.
- Il est certain que la question essentielle à l’ordre du jour de la Conférence comme du Congrès sera, cette fois, l’organisation pratique d’un mouvement décisif en faveur d’un désarmement partiel, proportionnel et simultané, dont les gouvernements d’Europe auraient à poser les conditions dans un Congrès officiel international, sur l’initiative des groupes parlementaires de la paix et sous la pression de l’opinion publique.
- Toutes les questions théoriques semblent devoir être reléguées au second plan, pour céder la place à cette organisation, d’une importance capitale pour le mouvement pacifique.
- M. Hodgson Pratt a précisé la question dans les termes suivants :
- « Il me semble qu'il y a au moins un moyen pratique d’obtenir la réunion d’un Congrès officiel. Ce serait que, dans chaque Parlement, une résolution fût prise à cet égard, et ce résultat pourrait être obtenu par l’effet d’une résolution antérieure prise dans le même sens par la Conférence interparlementaire. Ne pouvons-nous pas espérer que, en considération de l’intérêt général de l’Europe, et en vue de mettre un terme à l’état actuel d’anarchie et de danger, les divers groupes parlementaires dont se compose la Conférence interparlementaire tiendraient à s’entendre pour recommander la réunion d’un Congrès officiel dans le but que nous avons indiqué? Dès lors, les membres des groupes parlementaires proposeraient à leurs Parlements respectifs la réunion de ce Congrès, et une fois le principe admis par la majorité des divers Parlements, l’effet do l’opinion publique sera si irrésis-
- p.296 - vue 295/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX 297
- tible, que les Puissances devront bien s’incliner devant elle. »
- Dans la Conférence interparlementaire M. le docteur Gobât dit à ce sujet :
- « Sans doute les groupes parlementaires pour l’arbitrage devraient s’imposer la mission de créer au sein de leurs Parlements et dans leurs gouvernements des courants destinés à préparer des solutions aux questions irritantes. Hors de là, ils n’ont même guère de raison d’être. Mais ils sont timides, surtout les plus intéressés! Certaines initiatives exigent d’ailleurs une grandeur d’âme dont peu de Parlements et peu de cabinets sont capables.
- » Pour le moment, il faut être sceptique à l’égard de l’action de nos groupes dans les grandes questions; la plupart ne font rien. »
- De son côté, M. Richard Reuter, dans son mémoire couronné par la Société suédoise de la paix, fait de cette combinaison de l’initiative parlementaire et de l’agitation populaire le pivot de tout le mouvement pacifique. On peut s’en convaincre en lisant ce travail, conçu dans un esprit éminemment pratique. La traduction française de la brochure de M. Bjorklund qui reproduit ce travail est actuellement sous presse.
- (Correspondance autographiée)
- p.297 - vue 296/768
-
-
-
- 298
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le gain de la femme
- Une commission spéciale vient d’être nommée par la Chambre des députés pour examiner l’intéressante question des droits de la femme mariée sur le produit de son travail.
- Deux projets de loi concourant au même but ont été soumis à cette commission. Le premier, déposé par M. Louis Jourdan, stipule que la femme ne pourra toucher le produit de son travail que là où l’indignité du mari sera prononcée. D’après le second projet, déposé par M. Goirand, et qui est inspiré par l’Avant Courrière, « quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant de son travail personnel, et d’en disposer librement. »
- Nous avons exposé, dans un précédent numéro, les raisons qui nous font donner la préférence au projet Goirand. Il est indispensable, en effet, si l’on ne veut pas annuler d’avance les bons effets de la loi, de ne pas soumettre la femme à l’obligation d’une action judiciaire préalable. Le projet Goirand évite cet écueil; mais il tombe dans un autre.
- Il dispose que « les pouvoirs ainsi conférés à la femme ne feront point échec aux droits des tiers contre les biens de la- communauté.
- N’est-il pas à craindre, dans ces conditions, que les gains de la femme ne soient saisis par des tiers en paiement des dettes contractées par le mari?
- La loi suisse qui est depuis le mois de décembre dernier en vigueur dans le canton de Genève, a prévu le cas.
- Les deux premiers articles de cette loi, très large, très libérale, sont ainsi conçus :
- Article rremier. — La femme mariée aura, sur le produit de son travail personnel pendant le mariage, et sur les acquisitions provenant de ses gains, les mêmes
- p.298 - vue 297/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 299
- droits que la femme séparée de biens (art. 1449 C. C.) — Ces droits ne s’étendront pas aux bénéfices résultant d’une activité exercée en commun par les deux époux.
- Art. 2. — La femme qui, par son travail, aura acquis des biens personnels, répondra sur ces biens des dettes contractées par elle sans l’autorisation du mari. Elle devra également contribuer proportionnellement à ses facultés et à celles du mari aux frais du ménage commun, à l’entretien et à l’éducation des enfants. Toutefois les biens personnels à la femme ne répondront de ces dernières dettes qu’à défaut de biens appartenant au mari ou à la communauté.
- Ils ne répondront pas des autres dettes contractées par le mari.
- C’est une précaution analogue à celle que renferme l’article 2 ci-dessus, qu’il faudrait introduire dans la loi Goirand, si elle était votée.
- Que la femme contribue aux frais du ménage, à l’entretien et à d’éducation des enfants, dit à ce sujet l’éminente directrice de YAvant-Courrière, Mme Schmahl, rien de mieux; mais il serait fâcheux qu’une loi soit votée à la Chambre, n’offrant à la femme mariée en France qu’une protection illusoire, tandis que les législateurs des autres pays ont trouvé le moyen de protéger efficacement les ménages menacés par l’inconduite du mari.
- Dans un rapport présenté au dernier Congrès de la Ligue de la moralité publique, M. Louis Bridel cite quelques exemples pris dans la vie de tous les jours :
- Une femme gagne honorablement mais péniblement sa vie, au moyen de quelque travail manuel ou intellectuel, peu importe lequel. Elle y est forcée parce que son mari, négligeant ses devoirs ne l’entretient pas, ni ses enfants. Il a plus ou moins abandonné les siens. Mais de temps à autre, il apparaît, fait main basse sur ce qu’il trouve à la maison, vend tout ou partie des effets mobiliers qui garnissent le logis, la machine à coudre que sa femme avait achetée avec le produit de son labeur quotidien et qui lui sert de gagne-pain... Et il s’en va.
- Il est légalement dans son droit, ce mari, en vendant ces meubles ou en prenant cet argent. N’est-il pas seigneur et maître!
- p.299 - vue 298/768
-
-
-
- 300
- LE DEVOIR
- Un autre exemple. Lasse de subir les mauvais traitements de son mari et de vivre dans la misère avec ses enfants aux besoins desquels celui-ci ne pourvoit pas, une femme s’engage comme domestique dans une famille de la localité ou des environs. Le mari laisse faire.
- Mais à la fin du mois ou du trimestre, il fait signifier
- au maître chez lequel sa femme est en place qu’on ait à lui payer à lui, le mari, les gages de sa femme... Il en a le droit!
- Encore un exemple. Une pauvre femme va faire des journées. Elle n’a que peu de forces, mais elle travaille dur pour l’entretien des siens. Le soir, quand elle rentre au logis, fatiguée, harassée, et qu’elle a encore dû mettre de l’ordre dans son propre ménage : Donne-moi
- le gain de ta journée! lui dit son mari, qui empoche
- l’argent péniblement gagné par sa « compagne dans la vie » et s’en va le dépenser au cabaret, ou ailleurs... Il en a légalement le droit!
- Et si le mari fait des dettes, ses créanciers pourront faire saisir l’argent gagné par la femme et se désintéresser ainsi sur les biens de celle-ci. '
- Ce n’est pas seulement par la Suisse que nous sommes devancés en ces matières.
- En Angleterre, en vertu d’une loi obtenue en 1857 par l’Association pour l’amélioration de la loi, la femme, en cas d’abandon par le mari, conserve tout ce qu’elle acquiert ; une autre loi, celle du 9 août 1860, obtenue par la société pour l’avancement des sciences sociales, reconnaît à toute femme mariée la propriété et la libre disposition des sommes gagnées par son travail et son industrie.
- En Danemark, une loi du 9 mai 1880, établit dans tous les cas pour la femme un régime de séparation de biens en ce qui concerne les salaires et lui reconnaît la faculté de disposer des produits de son industrie.
- En France, un premier pas a été fait dans le sens de l’extension de la capacité des femmes mariées. Une loi du 9 avril 1881, sur les caisses d’épargne postales, leur permet de se faire ouvrir des livrets, de placer et de retirer les sommes sans l’assistance de leurs maris.
- Ces derniers ont sans doute le droit de faire opposition aux retraits, mais il suffirait d’un nouvel article
- p.300 - vue 299/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 301
- portant que cette opposition peut être levée par le juge de paix, les parties entendues, pour compléter la réforme sur ce point.
- La femme belge, il faut en convenir, est moins avantagée sons ce rapport que la femme française,
- D’après le dernier tableau des opérations de la caisse d’épargne, sur 28.449 livrets remis à des femmes majeures, 20.709 l’ont été à des célibataires, 4.329 à des veuves, 3.441 seulement à des femmes mariées. Le peu d’empressement de ces dernières s’explique par la faculté qu’a, en son temps, le mari de retirer pour lui seul, le pécule de sa femme.
- M. Louis Bridel, qui est professeur à la faculté de droit de Genève s’appuie sur la loi de ce pays pour encourager nos législateurs français :
- « Garantir à la femme le produit de son travail personnel, — dit-il, en présence d’un mari qui, non seulement ne remplit pas ses devoirs de chef de famille, mais qui se permet de porter la main sur le gain péniblement acquis par sa femme pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants — y a-t-il un principe de justice qui soit plus élémentaire et dont la réglementation légale soit plus manifestement nécessaire? »
- ***
- FBANCE Les doctoresses
- Mme Tourangin vient d’être nommée médecin du lycée Fénelon, en remplacement du docteur Dujardin-Beaumetz, décédé.
- Le Petit Journal rappelle à ce propos que depuis 1891 les divers lycées de filles de Paris sont pourvus de médecins féminins : au lycée Molière, c’est Mlle Benoît qui est chargée du service médical; au lycée Racine, c’est Mme Schultz-Bertillon; au lycée Lamartine, c’est Mme Edwards Pilliet, ancienne interne provisoire des hôpitaux. Sur les quatre, trois sont françaises. Mme Schultz-Bertillon, seule, est d’origine étrangère, mais francisée Pur son mariage.
- p.301 - vue 300/768
-
-
-
- 302
- LE DEVOIR
- Ajoutons que la plupart des doctoresses françaises, MMmes Brès, Gaches-Sarraute, Guénot, Landais, Perrée, Pierre, Pilet, Soilier-Dubois, ont aujourd’hui des situations médicales bien établies en dépit des prédictions ironiques que les amateurs de plaisanteries n’ont pas manqué de faire à l’époque où les premières femmes ont débuté dans la carrière scientifique.
- BELGIQUE
- Les femmes et l’électorat communal
- Au cours de la discussion du projet de loi sur l’électorat communal, devant la Chambre des députés, un amendement tendant à accorder l’électorat aux femmes a été rejeté par 101 voix contre 37 et 5 abstentions.
- p.302 - vue 301/768
-
-
-
- OUVRAGES REÇUS
- 303
- OUVRAGES REÇUS
- Almanach de la coopération française 1895, pubié par le Comité central de l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation.
- Ce petit livre plein de renseignements les plus intéressants, est en vente au prix de 0 fr. 25 cent, à l’imprimerie Nouvelle (Association ouvrière) 11, rue Cadet, Paris.
- L’éducation morale, par Emmanuel Vauchez.
- Volume en vente à l’imprimerie Nivernaise, 5, rue de Vauban, à Nevers, Nièvre.
- ***
- Essai d’initiation à la vie spirituelle, par Emmanuel Lebel.
- Opuscule de 46 pages, en vente à l’imprimerie Noël, 9, rue Fontainas, Bruxelles, Belgique.
- *
- * *
- La clef de la théosophie, par Mme H. P. Blavafsky. Ouvrage traduit de l’anglais par Mme H. de Neufville.
- En vente au prix de 3 fr. 50, à Paris, il, rue de la Chaussée d’Antin, à la librairie de l’Art indépendant.
- *
- =& «
- Le salut de la République par la décentralisation et les réformes économiques, par M. Adaras, ancien député.
- Opuscule en vente 0 fr. 50 cent, chez l’auteur, 67, avenue des Champs-Elysées, Paris.
- *
- * #
- La religion universelle, revue de pure philosophie, organe de la régénératien sociale.
- Prix de la souscription annuelle : France, 5 fr. — Etranger, 6 fr.
- Bureaux : 3, rue Mercœur, Nantes, Loire-Inférieure.
- Agent et secrétaire de l’œuvre, M. Lessard (P. Verdad).
- p.303 - vue 302/768
-
-
-
- 304
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’-A.cad.émie française
- (Suite)
- — II faut gagner un village, dit Vitalis en se levant, ou Joli-Cœur va mourir ici. Partons.
- La couverture bien chauffée, Joli-Cœur fut enveloppé dedans, et mon maître le plaça sous sa veste, contre sa poitrine.
- Nous étions prêts. ,
- — Voilà une auberge, dit Vitalis, qui nous a fait payer cher l’hospitalité qu’elle nous a vendue.
- En disant cela, sa voix tremblait.
- Il sortit le premier, et je marchai dans ses pas.
- Il fallut appeler Capi, qui était resté sur le seuil de la hutte, le nez tourné vers l’endroit où ses camarades avaient été surpris.
- Dix minutes après être arrivés sur la grande route, nous croisâmes une voiture dont le charretier nous apprît qu’avant une heure nous trouverions un village.
- Cela nous donna des jambes, et cependant marcher était difficile autant que pénible, au milieu de cette neige, dans laquelle j’enfonçai jusqu’à mi-corps.
- De temps en temps, je demandai à Vitalis comment se trouvait Joli-Cœur, et il me répondait qu’il le sentait toujours grelotter contre lui.
- Enfin, au bas d’une côte se montrèrent les toits blancs d’un gros village; encore un effort et nous arrivions.
- Nous n’avions point pour habitude de descendre dans les meilleures auberges, celles qui, par leur apparence cossue, promettaient bon gîte et bonne table; tout au contraire, nous nous arrêtions ordinairement à l’entrée des villages ou dans les faubourgs, choisissant quelque pauvre maison, d’où l’on ne nous repousserait pas, et où l’on ne viderait pas notre bourse.
- - Mais cette fois, il n’en fut pas ainsi au lieu de s’arrêter à l’entrée du village, Vitalis continua jusqu’à
- p.304 - vue 303/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 305
- une auberge devant laquelle se balançait une belle enseigne dorée; par la porte de la cuisine, grande ouverte, on voyait une table chargée de viande, et sur un large fourneau plusieurs casseroles en cuivre rouge chantaient joyeusement, lançant au plafond des petits nuages de vapeur; de la rue, on respirait une bonne odeur de soupe grasse qui chatouillait agréablement nos estomacs affamés.
- Mon maître ayant pris ses airs « de monsieur » entra dans la cuisine, et le chapeau sur la tête,, le cou tendu en arrière, il demanda à l’aubergiste une bonne chambre avec du feu.
- Tout d’abord l’aubergiste, qui était un personnage de belle prestance, avait dédaigné de nous regarder, mais les grands airs de mon maître lui imposèrent, et une fille de service reçut Tordre de nous conduire.
- — Vite, couche-toi, me dit Vitalis pendant que la servante allumait le feu.
- Je restai un moment étonné : pourquoi me coucher? J’aimais bien mieux me mettre à table qu’au lit.
- — Allons vite, répéta Vitalis.
- Je n’eus qu’à obéir.
- Il y avait un édredon sur le lit, Vitalis me l’appliqua jusqu’au menton.
- — Tache d’avoir chaud, me dit-il, plus tu auras chaud mieux cela vaudra.
- Il me semblait que Joli-Cœur avait beaucoup plus que moi besoin de chaleur, car je n’avais nullement froid.
- Pendant que je restais immobile sous l’édredon pour tâcher d’avoir chaud, Vitalis au grand étonnement de la servante, tournait et retournait le pauvre Joli-Cœur, comme s’il voulait le faire rôtir.
- — As-tu chaud? me demanda Vitalis après quelques instants.
- — J’étouffe.
- — C’est ce qu’il faut.
- Venant à moi vivement, il mit Joli-Cœur dans mon lit, en me recommandant de le tenir bien serré contre ma poitrine.
- La pauvre petite bête qui était ordinairement si rétive lorsqu’on lui imposait quelque chose qui lui déplaisait, semblait résignée à tout.
- 4
- p.305 - vue 304/768
-
-
-
- 3Ô6
- LE DEVOIR
- Elle se tenait collée contre moi, sans faire un mouvement; elle n’avait plus froid, son corps était brûlant.
- Mon maître était descendu à la cuisine; bientôt il remonta portant un bol de vin chaud et sucré.
- Il voulut faire boire quelques cuillerées de ce breuvage à Joli-Cœur, mais celui-ci ne put pas desserrer les dents.
- Avec ses yeux brillants, il nous regardait tristement comme pour nous prier de ne pas le tourmenter.
- En même temps il sortait un de ses bras du lit et nous le tendait.
- Je me demandais ce que signfiait ce geste qu’il répétait à chaque instant, quand Vitalis me l’expliqua.
- Avant que je fusse entré dans la troupe, Joli-Cœur avait eu une fluxion de poitrine et on l’avait saigné au bras; à ce moment, se sentant de nouveau malade, il nous tendait le bras pour qu’on le saignât encore et le guérît comme on l’avait guéri la première fois.
- N’était-ce pas touchant?
- Non seulement Vitalis fut touché, mais encore il fut inquiété.
- Il était évident que le pauvre Joli-Cœur était malade, et même il fallait qu’il se sentît bien malade pour refuser le vin sucré qu’il aimait tant.
- — Bois le vin, dit Vitalis, et reste au lit, je vais aller chercher un médecin.
- Il faut avouer que moi aussi j’aimais bien le vin sucré, et de plus j’avais une terrible faim ; je ne me fis donc pas donner cet ordre deux fois, et après avoir vidé le bol, je me replaçai sous l’édredon, où la chaleur du vin aidant, je faillis suffoquer.
- Notre maître ne fut pas longtemps sorti; bientôt il revint amenant avec lui un monsieur à lunettes d’or, — le médecin.
- Craignant que ce puissant personnage ne voulut pas se déranger pour un singe, Vitalis n’avait pas dit pour quel malade il l’appelait; aussi, me voyant dans le lit rouge comme une pivoine qui va ouvrir, le médecin vint à moi, et m’ayant posé la main sur le front ;
- — Congestion, dit-il.
- Il secoua la tête d’un air qui n’annonçait rien de bon.
- Il était temps de le détromper, ou bien il allait peut-être me saigner.
- p.306 - vue 305/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 307
- — Ce n’est pas moi qui suis malade, dis-je.
- — Comment, pas malade? Cet enfant délire.
- Sans répondre, je soulevai un peu la couverture, et montrant Joli-Cœur qui avait posé son petit bras autour de mon cou :
- — C’est lui qui est malade, dis-je.
- Le médecin avait reculé de deux pas en se tournant vers Vitalis :
- — Un singe! criait-il, comment, c’est pour un singe que vous m’avez dérangé et par un temps pareil!
- C’était un habile homme que notre maître et qui ne perdait pas facilement la tète. Poliment et avec ses grands airs, il arrêta le médecin, puis il lui expliqua la situation : comment nous avions été surpris par la neige, et comment par la peur des loups, Joli-Cœur s’était sauvé sur un chêne où le froid l’avait glacé.
- — Sans doute le malade n’était qu’un singe; mais quel singe de génie! et de plus un camarade, un ami pour nous! Comment confier un comédien aussi remarquable aux soins d’un simple vétérinaire! Tout le monde sait que les vétérinaires de village ne sont que des ânes. Tandis que tout le monde sait aussi que les médecins sont tous, à des degrés divers, des hommes de science; si bien que, dans le moindre village, on est certain de trouver le savoir et la générosité en allant sonner à la porte du médecin. Enfin, bien que le singe ne soit qu’un animal selon les naturalistes, il se rapproche tellement de l’homme que ses maladies sont celles de celui-ci. N’est-il pas intéressant, au point de vue de la science et de l’art, d’étudier par où ces maladies se ressemblent ou ne se ressembleni pas?
- Ce sont d’adroits flatteurs que les Italiens; le médecin abandonna bientôt la porte pour se rapprocher du lit.
- Pendant que notre maître parlait, Joli-Cœur qui avait sans doute deviné que ce personnage à lunettes était un médecin, avait plus de dix fois sorti son petit bras, pour l’offrir à la saignée.
- — Voyez comme ce singe est intelligent, il sait que vous êtes médecin, et il vous tend le bras pour que vous tâtiez son pouls.
- Cela acheva de décider le médecin.
- — Au fait, dit-il, le cas est peut-être curieux.
- p.307 - vue 306/768
-
-
-
- 308
- LE DEVOIR
- Il était, hélas! fort triste pour nous, et bien inquiétant : le pauvre M. Joli-Cœur était menacé d’une fluxion de poitrine.
- Ce petit bras qu’il avait tendu si souvent, fut pris par le médecin, et la lancette s’enfonça dans sa veine, sans qu’il poussât le plus léger gémissement.
- Il savait que cela devait le guérir.
- Puis après la saignée vinrent les sinapismes, les cataplasmes, les potions et les tisanes.
- Bien entendu, je n’étais pas resté dans le lit; j’étais devenu garde-malade sous la direction de Vitalis.
- Le pauvre petit Joli-Cœur aimait mes soins et il me récompensait par un doux sourire : son regard était devenu vraiment humain.
- Lui naguère si vif, si pétulant, si contrariant, toujours en mouvement pour nous jouer quelque mauvais tour, était maintenant d’une tranquillité et d’une docilité exemplaires.
- Il semblait qu’il avait besoin qu’on lui témoignât de l’amitié, demandant même celle de Capi qui tant de fois avait été sa victime.
- Comme un enfant gâté, il voulait avoir tout auprès de lui, et lorsque l’un de nous sortait, il se fâchait.
- Sa maladie suivait la marche de toutes les fluxions de poitrine, c’est-à-dire que la toux s’était bientôt établie, le fatiguant beaucoup par les secousses qu’elle imprimait à son pauvre petit corps.
- J’avais cinq sous pour toute fortune, je les employai à acheter du sucre d’orge pour Joli-Cœur; mais j’aggravai son mal au lieu de le soulager..
- Avec l’attention qu’il apportait à tout, il ne lui fallut pas longtemps pour observer que je lui donnais un morceau de sucre d’orge toutes les fois qu’il toussait.
- Alors il s’empressa de profiter de cette observation, et il se mit à tousser à chaque instant, afin d’avoir plus souvent le remède qu’il aimait tant, si bien que ce remède au lieu de le guérir le rendit plus malade.
- Quand je m’aperçus de sa ruse, je supprimai bien entendu le sucre d’orge, mais il ne se découragea pas : il commençait par m’implorer de ses yeux suppliants ; puis quand il voyait que ses prières étaient inutiles, il s’asseyait sur son séant, et courbé en deux, une main posée sur son ventre, il toussait de toutes ses
- p.308 - vue 307/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 309
- forces, sa face se colorait, les veines de son front se distendaient, les larmes coulaient de ses yeux, et il finissait par suffoquer, non plus en jouant la comédie, mais pour tout de bon.
- Mon maître ne m’avait jamais fait part de ses affaires, et c’était d’une façon incidente que j’avais appris qu’il avait dû vendre sa montre pour m’acheter une peau de mouton, mais dans les circonstances difficiles que nous traversions, il crut devoir s’écarter de cette règle.
- Un matin, en revenant de déjeuner, tandis que j’étais resté auprès de Joli-Cœur que nous ne laissions pas seul, il m’apprit que l’aubergiste avait demandé le paiement de ce que nous devions, si bien qu’après ce paiment, il ne lui restait plus que cinquante sous.
- Il ne voyait qu’un moyen de sortir d’embarras, c’était de donner une représentation le soir même.
- Une représentation sans Zerbino, sans Dolce, sans Joli-Cœur !' cela me paraissait impossible.
- Nous n’étions pas dans une position à nous arrêter découragés devant une impossibilité ; il fallait à tout prix soigner Joli-Cœur et le sauver : le médecin, les médicaments, le feu, la chambre, nous obligeaient à faire une recette immédiate d’au moins quarante francs pour payer l’aubergiste qui nous ouvrirait un nouveau crédit.
- Quarante francs dans ce village, par ce froid, et avec nos ressources, quel tour de force !
- Tandis que je gardais notre malade, Vitalis trouva une salle de spectacle dans les balles, car une représentation en plein air était impossible par le froid qu’il faisait ; il composa et colla des affiches; il arrangea un théâtre avec quelques planches, et bravement il dépensa ses cinquante sous à acheter des chandelles qu’il coupa par le milieu, afin de doubler son éclairage.
- Par la fenêtre de la chambre, je le voyais aller et venir dans la neige, passer et repasser devant notre auberge, et ce n’était pas sans angoisse que je me demandais quel serait le programme de cette représentation.
- Je fus bientôt fixé à ce sujet, car le tambour du village, coiffé d’un képi rouge, s’arrêta devant l’auberge, et après un magnifique roulement, donna lecture de ce programme.
- Ce qu’il était, on l’imaginera facilement lorsqu’on saura
- p.309 - vue 308/768
-
-
-
- 310
- LE DEVOIR
- que Vitalis avait prodigué les promesses les plus extravagantes : il était question « d’un artiste célèbre dans l’univers entier, » — c’était Capi, — et « d’un jeune chanteur qui était un prodige, » — le prodige, c’était moi.
- Mais la partie la plus intéressante de ce boniment était celle qui disait qu’on ne fixait pas le prix des places et qu’on s’en rapportait à la générosité des spectateurs, qui ne payeraient qu’après avoir vu, entendu et applaudi.
- Cela me parut bien hardi, car nous applaudirait-on? Capi méritait vraiment d’être célèbre. Mais moi, je n’avais nullement la conviction d’être un prodige.
- En entendant le tambour, Capi avait aboyé joyeusement, et Joli-Cœur s’était à demi soulevé, quoiqu’il fût très mal en ce moment : tous deux, je le crois bien, avaient deviné qu’il s’agissait de notre représentation.
- Cette idée, qui s’était présentée à mon esprit, me fut bientôt confirmée par la pantomime de Joli-Cœur : il voulut se lever et je dus le retenir de force; alors il me demanda son costume de général anglais, l’habit et le pantalon rouge galonnés d’or, le chapeau à claque avec son plumet.
- Il joignait les mains, il se mettait à genoux pour mieux me supplier.
- Quand il vit qu’il n’obtenait rien de moi par la prière, il essaya de la colère, puis enfin des larmes.
- Il était certain que nous aurions bien de la peine à le décider à renoncer à son idée de reprendre son rôle le soir, et je pensefc que, dans ces conditions, le mieux était de lui cacher notre départ.
- Quand Vitalis, qui ignorait ce qui s’était passé en son absence, rentra, sa première parole fut pour me dire de préparer ma harpe et tous les accessoires nécessaires à notre représentation.
- A ces mots bien connus de lui, Joli-Cœur recommença ses supplications, les adressant cette fois à son maître; il eût pu parler qu’il n’eût assurément pas mieux exprimé par le langage articulé ses désirs, qu’il ne le faisait par les sons différents qu’il poussait, par les contractions de sa figure et par la mimique de tout son corps ; c’étaient de vraies larmes qui mouillaient ses joues, et c’étaient de vrais baisers ceux qu’il appliquait sur les mains de Vitalis.
- — Tu veux jouer? dit celui-ci.
- p.310 - vue 309/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 311
- — Oui, oui, cria toute la personne de Joli-Cœur.
- — Mais tu es malade, pauvre petit Joli-Cœur!
- — Plus malade ! cria-t-il non moins expressivement.
- C’était vraiment chose touchante de voir l’ardeur que
- ce pauvre petit malade, qui n’avait plus que le souffle, mettait dans ses supplications, et les mines ainsi que les poses qu’il prenait pour nous décider; mais lui accorder ce qu’il demandait, c’eût été le condamner à une mort certaine.
- L’heure était venue de nous rendre aux halles ; j’arrangeais un bon feu dans la cheminée avec de bonnes bûches qui devaient durer longtemps ; j’enveloppai bien dans sa couverture le pauvre petit Joli-Cœur qui pleurait à chaudes larmes, et qui m’embrassait tant qu’il pouvait, puis nous partîmes.
- En cheminant dans la neige, mon maître m’expliqua ce qu’il attendait de moi.
- Il ne pouvait être question de nos pièces ordinaires, puisque nos principaux comédiens manquaient, mais nous devions, Capi. et moi, donner tout ce que nous avions de zèle et de talent. Il s’agissait de faire une recette de quarante francs.
- Quarante francs! c’était bien là le terrible.
- Tout avait été préparé par Vitalis, et il ne s’agissait plus que d’allumer les chandelles; mais c’était un luxe que nous ne devions nous permettre que quand la salle serait à peu près garnie, car il fallait que notre illumination ne finît pas avant la représentation.
- Pendant que nous prenions possession de notre théâtre, le tambour parcourait une dernière fois les rues du village, et nous entendions les roulements de sa caisse qui s’éloignaient ou se rapprochaient selon le caprice des rues.
- Après avoir terminé la toilette de Capi et la mienne, j’allai me poster derrière un pilier pour voir l’arrivée de la compagnie.
- Bientôt les roulements du tambour se rapprochèrent et j’entendis dans la rue une vague rumeur.
- Elle était produite par les voix d’une vingtaine de gamins qui suivaient le tambour en marquant le pas..
- Sans suspendre sa batterie, le tambour vint se placer entre deux lampions allumés à l’entrée de notre théâtre,
- p.311 - vue 310/768
-
-
-
- 312
- LE DEVOIR
- et le public n’eut plus qu’à occuper ses places en attendant que le spectacle commençât.
- Hélas! qu’il était lent à venir, et cependant à la porte, le tambour continuait ses ra et ses fla avec une joyeuse énergie; tous les gamins du village étaient, je pense, installés; mais ce n’étaient pas les gamins qui nous feraient une recette de quarante francs ; il nous fallait des gens importants, à la bourse bien garnie et à la main facile à s’ouvrir. Enfin mon maître décida que nous devions commencer, bien que la salle fût loin d’être remplie; mais nous ne pouvions attendre davantage, poussés que nous étions par la terrible question des chandelles.
- Ce fut à moi de paraître le premier au théâtre, et en m’accompagnant de ma harpe je chantai deux chansonnettes. Pour être sincère, je dois déclarer que les applaudissements que je recueillis furent assez rares.
- Je n’ai jamais eu un bien grand amour-propre de comédien, mais dans cette circonstance, la froideur du public me désola. Assurément si je ne lui plaisais pas, il n’ouvrirait pas sa bourse. Ce n’était pas pour la gloire que je chantais, c’était pour le pauvre Joli-Cœur. Ah! comme j’aurais voulu le toucher, ce public, l’enthousiasmer, lui faire perdre la tête; mais autant que je pouvais voir dans cette halle pleine d’ombres bizarres, il me semblait que je l’intéressais fort peu et qu’il ne m’acceptait pas comme un prodige.
- Capi fut plus heureux; on l’applaudit à plusieurs reprises, et à pleines mains.
- La représentation continua : grâce à Capi elle se termina au milieu des bravos, non-seulement on claquait des mains, mais encore on trépignait des pieds.
- Le moment décisif était arrivé. Pendant que sur la scène, accompagné par Vitalis, je dansais un pas espagnol, Capi, la sébile à la gueule, parcourait tous les rangs de l’assemblée.
- Ramasserait-il les quarante francs ? c’était la question qui me serrait le cœur, tandis que je souriais au public avec mes mines les plus agréables.
- J’étais à bout de souffle et je dansais toujours, car je ne devais m’arrêter que lorsque Capi serait revenu ; il ne se pressait point, et quand on ne lui donnait pas,
- p.312 - vue 311/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 313
- il frappait des petits coups de patte sur la poche qui ne voulait pas s’ouvrir.
- Enfin je le vis apparaître, et j’allais m’arrêter, quand Vitalis me fit signe de continuer.
- Je continuai et me rapprochant de Capi, je vis que la séébile n’était pas pleine, il s’en fallait de beaucoup.
- A ce moment Vitalis qui, lui aussi, avait jugé la recette, se leva :
- — Je crois pouvoir dire, sans me flatter, que nous avons exécuté notre programme ; cependant comme nos chandelles vivent encore, je vais, si la société le désire, lui chanter quelques airs ; Capi fera une nouvelle tournée, et les personnes qui n’avaient pas pu trouver l’ouverture de leur poche, à son premier passage, seront peut-être plus souples et plus adroites cette fois ; je les avertis de se préparer à l’avance.
- Bien que Vitalis eût été mon professeur je ne l’avais jamais entendu vraiment chanter, ou tout au moins comme il chanta ce soir-là.
- Il choisit deux airs que tout le monde connaît, mais que moi je ne connaissais pas alors, la romance de Joseph : « A peine au sortir de l’enfance », et .celle de Richard Cœur-de-Lion : « O Richard, ô mon roi ! »
- Je n’étais pas à cette époque en état de juger si l’on chantait bien ou mal, avec art ou sans art, mais ce que je puis dire, c’est le sentiment que sa façon de chanter provoqua en moi; dans le coin de la scène où je m’étais retiré, je fondis en larmes.
- A travers le brouillard qui obscurcissait mes yeux, je vis une jeune dame qui occupait le premier banc, applaudir de toutes ses forces. Je l’avais déjà remarquée, car ce n’était point une paysanne, comme celles qui composaient le public : c’était une vraie dame, jeune, belle, et qu’à son manteau de. fourrure, j’avais jugée être la plus riche du village, elle avait près d’elle un enfant qui, lui aussi, avait beaucaup applaudi Capi ; son fils sans doute, car il avait une grande ressemblance avec elle.
- Après la première romance, Capi avait recommencé sa quête, et j’avais vu avec surprise que la belle dame n’avait rien mis dans la sébile.
- Quand mon maître eut achevé l’air de Richard, elle me fit un signe de main, et je m’approchai d’elle.
- — Je voudrais parler à votre maître, me dit-elle.
- p.313 - vue 312/768
-
-
-
- 314
- LE DEVOIR
- Cela m’étonna un peu que cette belle dame voulût parler à mon maître. Elle aurait mieux fait, selon moi, de mettre son offrande dans la sébile ; cependant j’allais transmettre ce désir ainsi exprimé à Vitalis, et pendant ce temps Capi revint près de nous.
- La seconde quête avait été encore moins productive que la première.
- — Que me veut cette dame ? demanda Vitalis.
- — Vous parler.
- — Je n’ai rien à lui dire.
- — Elle n’a rien donné à Capi ; elle veut peut-être lui donner maintenant.
- — Alors, c’est à Capi d’aller à elle et non à moi.
- Cependant il se décida, en prenant Capi avec lui.
- Je les suivis.
- Pendant ce temps un domestique portant une lanterne et une couverture, était venu se placer près de la dame et de l’enfant.
- Vitalis s’était approché et avait salué froidement.
- — Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, dit la dame, mais j’ai voulu vous féliciter.
- Vitalis s’inclina sans répliquer un seul mot.
- — Je suis musicienne, continua la dame, c’est vous dire combien je suis sensible à un grand talent comme le vôtre.
- Un grand talent chez mon maître, chez Vitalis, le chanteur des rues, le montreur des bêtes ; je restai stupéfait.
- — Il n’y a pas de talent chez un vieux bonhomme tel que moi, dit Vitalis.
- — Ne croyez pas que je sois poussée par une curiosité indiscrète, dit la dame.
- — Mais je serais tout prêt à satisfaire cette curiosité; vous avez été suprise, n’est-ce pas, d’entendre chanter à peu près un montreur de chiens?
- — Emerveillée.
- — C’est bien simple cependant ; je n’ai pas toujours été ce que je suis en ce moment, autrefois, dans ma jeunesse, il y a longtemps, j’ai été... oui, j’ai été le domestique d’un grand chanteur, et par imitation, comme un perroquet, je me suis mis à répéter quelques airs que mon maître étudiait devant moi ; voilà tout.
- La dame ne répondit pas, elle regarda assez longue-
- p.314 - vue 313/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 315
- ment Vitalis, qui se tenait devant elle dans une attitude embarrassée.
- — Au revoir, monsieur, dit-elle en appuyant sur le mot monsieur, qu’elle prononça avec une étrange intonation ; au revoir, et encore une fois, laissez-moi vous remercier de l’émotion que je viens de ressentir.
- Puis, se baissant vers Capi, elle mit dans la sébile une pièce d’or.
- Je croyais que Vitalis allait reconduire cette dame, mais il n’en fit rien, et quand elle se fut éloignée de quelques pas, je l’entendis murmurer à mi-voix deux ou trois jurons italiens.
- — Elle a donné un louis à Capi, dis-je.
- Je crus qu’il allait m’allonger une taloche ; cependant il arrêta sa main levée.
- — Un louis, dit-il, comme s’il sortait d’un rêve, ah ! oui, c’est vrai, pauvre Joli-Cœur, je l’oubliais, allons le rejoindre.
- Notre ménage fut vite fait, et nous ne tardâmes point à rentrer à l’auberge.
- Je montai l’escalier le premier et j’entrai dans la chambre en courant ; le feu n’était pas éteint, mais il ne donnait plus de flamme.
- J’allumai vivement une chandelle et je cherchai Joli-Cœur, surpris de ne pas l’entendre.
- Couché sur sa couverture, tout de son long, il avait revêtu son uniforme de général, et il paraissait dormir.
- Je me penchai sur lui pour lui prendre doucement la main sans le réveiller.
- Cette main était froide.
- A ce moment, Vitalis entrait dans la chambre.
- Je me tournai vers lui.
- — Joli-Cœur est froid!
- Vitalis se pencha près de moi :
- — Hélas! dit-il, il est mort. Cela devait arriver. Vois-tu, Remi, j’ai été coupable de t’enlever à madame Milligan. Je suis puni. Zerbino, Dolce. Aujourd’hui Joli-Cœur. Ce n’est pas la fin.
- p.315 - vue 314/768
-
-
-
- 316
- LE DEVOIR
- XVI
- ENTRÉE A PARIS
- Nous étions encore bien éloignés de Paris.
- Il fallut nous mettre en route par les chemins couverts de neige et marcher du matin au soir, contre le vent du nord qui nous soufflait au visage.
- Comme elles furent tristes ces longues étapes! Vitalis marchait en tète, je venais derrière lui, et Capi marchait sur mes talons.
- Nous avancions ainsi à la file sans échanger un seul mot durant des heures, le visage bleui par la bise, les pieds mouillés, l’estomac vide; et les gens que nous croisions s’arrêtaient pour nous regarder défiler.
- Evidemment des idées bizarres leur passaient par l’esprit : où donc ce grand vieillard conduisait-il cet enfant et ce chien?
- Le silence m’était extrêmement douloureux : j’aurais eu besoin de parler, de m’étourdir; mais Vitalis ne me répondait que par quelques mots brefs, lorsque je lui adressais la parole, et encore sans se retourner.
- Heureusement Capi était plus expansif, et souvent en marchant je sentais une langue humide et chaude se poser sur ma main; c’était Capi qui me léchait pour me dire :
- — Tu sais, je suis là, moi Capi, moi, ton ami.
- Et alors, je le caressais doucement sans m’arrêter.
- Il paraissait aussi heureux de mon témoignage d’affection que je l’étais moi-même du sien; nous nous comprenions, nous nous aimions.
- Pour moi, c’était un soutien, et pour lui, j’en suis sûr, c’en était un aussi : le cœur d’un chien n’est pas moins sensible que celui d’un enfant.
- Ces caresses consolaient si bien Capi, qu’elles lui faisaient, je crois, oublier quelquefois la mort de ses camarades; la force de l’habitude reprenait le dessus, et tout a coup il s’arrêtait sur la route pour voir venir sa troupe, comme au temps où il en était le caporal, et où il devait fréquemment la passer en revue. Mais cela ne durait que quelques secondes ; la mémoire se réveillait en lui, et se rappelant brusquement pourquoi cette
- p.316 - vue 315/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 317
- troupe ne venait pas, il nous dépassait rapidement, et regardait Vitalis en le prenant à témoin qu’il n’était pas en faute; si Dolce, si Zerbino ne venaient pas, c’étaient qu’ils ne devaient plus venir. Il faisait cela avec des yeux si expressifs, si parlants, si pleins d’intelligence, que nous en avions le cœur serré.
- Cela n’était pas de nature à égayer notre route, et cependant nous aurions eu bien besoin de distraction, moi au moins.
- Partout sur la campagne s’étalait le blanc linceul de la neige ; point de soleil au ciel, mais un jour fauve et pâle; point de mouvement dans les champs, point de paysans au travail : point de hennissements de chevaux, point de beuglements de bœufs : sèulement le croassement des corneilles qui, perchées au plus haut des branches dénudées, criaient la faim, sans trouver sur la terre une place où descendre pour chercher quelques vers; dans les villages point de maisons ouvertes, mais le silence et la solitude; le froid est âpre, on reste au coin de l’âtre, ou bien l’on travaille dans les étables et les granges fermées.
- Et nous, sur la route raboteuse ou glissante, nous allons droit devant nous, sans nous arrêter, et sans autre repos que le sommeil de la nuit dans une écurie ou dans une bergerie ; avec un morceau de pain et bien mince, hélas! pour notre repas du soir qui est à la fois notre dîner et notre souper : quand nous avons la bonne chance d’être envoyés à la bergerie nous nous trouvons heureux, la chaleur des moutons nous défendra contre le froid ; et puis c’est la saison où les brebis allaitent leurs agneaux et les bergers me permettent quelquefois de têter une brebis qui a beaucoup de lait : nous ne disons pas que nous mourons presque de faim, mais Vitalis avec son adresse ordinaire, sait insinuer « que lé petit aime beaucoup le lait de brebis, parce que dans son enfance, il a été habitué à en boire, de sorte, que ça lui rappelle son pays. » Cette fable ne réussit pas toujours. Mais c’est une bonne soirée quand elle est bien accueillie. Assurément oui, j’aime beaucoup le lait de brebis, et quand j’en ai bu je me sens le lendemain Plus dispos et plus fort.
- (A suivre)
- p.317 - vue 316/768
-
-
-
- 318
- LE DEVOIR
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.064 981
- Subvention de la Société.......... 343 83> 3.124 96
- Malfaçons et divers............... 716 15\
- Dépenses.................................... 7.828 25
- Déficit en février............. 4.703 29
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 423 50)
- Subvention de la Société....•...... 141 25 577 25
- Divers............................. 12 50)
- Dépenses..................................... 1.008 50
- Déficit en février.......... 431 25
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.220 16( Intérêts des comptes-courants et du i
- titre d’épargne.................. 4.077 »»>
- Dépenses :
- 75 Retraités définitifs............... 4.484 201
- 18 — provisoires................... 1.208 90/
- Nécessaire à la subsistance........... 2.181 05\
- Allocat. aux familles des réservistes.. 26 »))(
- Divers, appointements, médecins, etc. 270 80]
- Déficit en février
- 7.297 16
- 8.170 95
- 873 79
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 586 30,
- Subvention de la Société............ 138 751
- Dépenses.....................................
- 725 05 1.142 05
- Déficit en février........... 417 »»
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1894 au 28 février 1895. 70.044 37
- » individuelles )) ))'... 28.353 28
- 98.397 65 '
- Dépenses » » 114.932 12 -
- Excédant des dépenses sur les recettes... 16.534 47
- p.318 - vue 317/768
-
-
-
- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- 319
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1895
- Naissances :
- 4 Mars. Dégagny Anna-Jeanne, fille de Dégagny Eugène et de Holot Louise ;
- 28 — Maillet Marcel-Fernand, fils de Maillet Jules et
- de Rabelle Rosa.
- Décès :
- (Néant).
- Le Secrétaire,
- A. Houdin,
- p.319 - vue 318/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 320
- Æ V I S
- AUX PERSONNES DÉSÏREUSES DE VISPTER LE FAMILISTÈRE
- •• • de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d’hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce q-u’alors il y a congé pour les écoliers des cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires. •
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et’qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser à l’administrateur-gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 633.
- p.320 - vue 319/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 321
- DOCilITS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN («)
- Conférence du Jeudi 3 Janvier 1878.
- Mes Amis,
- Je crois devoir aujourd’hui sortir du cadre de nos der-nières conférences pour reparler avec vous de nos affaires intimes, c’est-à-dire de l’Association. Mais, avant de passer directement au sujet que j’ai à traiter ce soir, il est utile de récapituler brièvement ce que nous avons accompli dans cette voie nouvelle.
- Nous avons commencé par jeter les bases de l’Association en fondant des groupes qui embrassent tous les détails des travaux, tant à l’usine qu’au Familistère, et qui permettent, à quiconque en fait partie, une liberté d’initiative grâce à laquelle l’ouvrier ne demeqre plus strictement confiné dans un rôle d’exécution machinale, mais peut s’immiscer dans l’administration générale et se livrer, s’il en a le désir et la capacité, à un rôle de perfectionnement et d’invention.
- Je vous ai fait entrevoir comment cette organisation première des groupes aurait pour fruit dans l’avenir de faire que chacun donnât en efforts de pensée, d’intelligence et de travail tout ce qu’il lui est possible, quand il sera bien établi pour tous que la prospérité de l’Association est la prospérité de chacun des associés.
- Le point nouveau que j’ai à traiter ce soir devant vous est celui de la représentation des intérêts du travail dans les conseils administratifs de l’Association.
- Mon but étant d’associer le travail et le capital, corn-
- ai Lire Le Devoir depuis le mois de mars 1891.
- p.321 - vue 320/768
-
-
-
- 322
- LE DEVOIR
- ment faire pour conférer aux travailleurs un droit d’initiative et de participation dans la gestion des affaires de l’Association ?
- L’organisation des groupes dont je viens de parler va nous aider, là encore, à résoudre le problème. En effet, à côté de la part d’initiative dans le travail que le groupe confère à chacun de ses membres, il y a le droit d’élection par lequel les groupes se font représenter au sein des Unions, puisque ces Unions sont composées des présidents, secrétaires ou délégués des groupes.
- Or, les Unions sont des Conseils représentant, comme les groupes, les intérêts du travail ; centralisant les opérations primaires des sociétaires, afin de donner suite aux études et discussions dos groupes.
- Les présidents, secrétaires ou délégués des Unions, nommés aussi par l’élection, constituent le Conseil supérieur des Unions, lequel embrasse l’ensemble de tous les intérêts du travail, et est bien le représentant des travailleurs, puisqu’il est le produit d’une élection à divers degrés, dans laquelle chaque groupe a librement choisi et mis en avant, au point de départ, ceux qu’il a jugés convenables pour représenter ses intérêts.
- Nous avons donc là toute une organisation représentant fidèlement les intérêts du travail.
- Envisageons maintenant ce qui se passe dans les Sociétés actuelles d’actionnaires possédant la fortune et s’unissant dans un but d’exploitation quelconque. Ces actionnaires apportent chacun une part de capital pour fonder l’entreprise qu’ils ont en vue ; ils nomment les Conseils d’administration, les Comités de direction, etc..., lesquels gèrent les affaires de la Société, choisissent à leur gré les employés dont on a besoin, prennent ou renvoient les ouvriers suivant les circonstances, ne se croyant jamais obligés de payer au travail autre chose que le salaire convenu.
- p.322 - vue 321/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 323
- Une fois le salaire ou les appointements touchés, l’ouvrier comme l’employé n’a rien à espérer de plus. Le travail n’a rien à voir dans les bénéfices qu’il a cependant contribué à réaliser. Voilà comment se passent les choses dans l’ordre actuel de l’industrie.
- Le changement que j’y veux apporter, c’est que vous, travailleurs, deveniez aussi des associés ayant des droits parallèles à ceux du capital. Or, si la représentation des intérêts est déjà jugée délicate et difficile entre actionnaires seulement, ne semble-t-il pas que cette question doive être plus épineuse encore, quand il s’agit de faire intervenir conjointement le travail et le capital dans la gestion des affaires et dans la répartition des bénéfices ?
- Quant à moi, je n’envisage point qu’il y ait là de difficultés et trouve qu’il est aussi simple, dans un contrat d’association, de faire la part de tous que de quelques-uns. Et ce qui me fait parler ainsi, c’est précisément cette organisation des groupes qui a pu sembler peu de chose à lforigine et qui, néanmoins, contient des ressorts nécessaires à la représentation équitable des travailleurs dans les Conseils supérieurs de l’Association.
- Voyons, en effet, comment se choisissent dans les Sociétés d’actionnaires, les Conseils et Comités dont je viens de parler. C’est l’élection qui désigne les administrateurs et gérants ; et ceux-ci, je le répète, s’occupent avant tout de l’intérêt des actionnaires qui les ont nommés et se contentent de régler aux employés et ouvriers les appointements et salaires convenus.
- Or, ce que je veux, c’est votre intervention directe dans le Conseil d’administration de l’Association, Conseil nommé cette fois non par le capital tout seul, mais par le travail et le capital. Et c’est, je le répète, l’organisation même des groupes qui va nous fournir les éléments de cette intervention. Arrêtons-nous donc quelques instants sur ce qu’est le groupe en lui-même.
- p.323 - vue 322/768
-
-
-
- 324
- LE DEVOIR
- Le groupe est le premier représentant du travail ; les attributions spéciales de chacune de ces assemblées primaires facilitent l’examen et l’étude de toute question qui vient à être soumise à l’examen d’un groupe. Gela n’a point été parfaitement compris dès le début, aussi diverses personnes sont-elles venues encore, malgré cette organisation nouvelle, me proposer l’étude de perfectionnements qui eussent été cent fois plus utilement portés dans les groupes. 11 est bon que chacun se convainque de l’utilité qu’il y a pour tous, sans exception, à faire examiner et discuter les idées nouvelles dans les groupes dont elles relèvent. Vous direz peut-être : Mais les membres ne sont pas toujours disposés à accepter les propositions qu’on fait et soulèvent des objections ? Qu’importe cela? Moi aussi, je fais des réflexions et des observations sur ce qu’on me propose, et de plus j’offre l’inconvénient de n’avoir pas toujours le temps d’examiner ce que vous pouvez me soumettre ainsi.
- Portez donc toute question de travail dans le groupe dont elle ressort, recevez les observations de vos camarades, donnez tous les éclaircissements propres à mettre votre pensée en lumière, et vous ferez la meilleure œuvre pour la prospérité commune.
- Que les membres des groupes pénétrés des intérêts dont ils sont chargés reçoivent avec bienveillance et étudient avec intérêt toute proposition qui leur est soumise; les choses les plus utiles pour l’amélioration du travail et la facilité des opérations manuelles peuvent sortir de cette organisation des groupes qui vous permet d’attirer l’attention des gens spéciaux sur tous les détails de la fabrication, et de rencontrer par conséquent des avis plus éclairés que ceux que je pourrais vous donner moi-même. Nul homme n’est assez universel pour tenir lieu de toute une population.
- Il est donc bien entendu que le groupe donne son avis sur toute question de travail ; l’Union, saisie ensuite
- p.324 - vue 323/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 325
- de la proposition examinée par le groupe, l’étudie et la juge à son tour ; puis, la fait passer au Conseil supérieur qui donne, enfin, l’arrêt définitif lequel consacre ou rejette la proposition.
- L’idée nouvelle passe ainsi par la filière de tous les représentants du travail ; elle éveille et stimule l’attention de chacun ; partout, elle est consignée sur les registres laissant les traces nécessaires pour être reprise et étudiée à nouveau, plus tard, s’il y avait lieu. C’est là une considération de plus pour vous faire comprendre combien il est plus utile de porter les idées nouvelles dans les groupes que de me les transmettre. Elles me reviennent, du reste, tout naturellement, mais consacrées par l’examen de la hiérarchie des Conseils, si elles sont jugées bonnes et utiles, afin que je les fasse introduire dans la pratique.
- Ici, nous revenons à la question du Conseil d’administration.
- Jusqu’à présent, j’ai tenu, à peu près seul, lieu de ce Conseil ; aussi, ne pouvant tout faire, ai-je dû laisser en suspens certaines propositions utiles qui ne sont pas oubliées pour cela et que nous reprendrons plus aisément quand notre organisation sera complète. Il est donc bon, comme vous le voyez, que les idées nouvelles soient consignées sur des livres, où leur examen puisse être repris quand l’instant de la mise en pratique est arrivé pour elles.
- A ce propos, je dois rappeler ici qu’il appartient aux deux conseils d’Unions (Conseil de l’usine et Conseil du Familistère) de veiller à ce que les livres de procès-verbaux de chaque Union et de chaque groupe soient toujours tenus au courant et gardés avec soin et en bon état.
- Certains groupes, je le sais, n’ont point encore fonctionné ; il est bon que leurs livres ne se perdent point ; et c’est aux Unions d’y veiller pour chacun des groupes dont elles sont les représentants.
- p.325 - vue 324/768
-
-
-
- 326
- LE DEVOIR
- Je ne sais dans quelle mesure fonctionnent en ce moment les Unions ; quant aux deux Conseils supérieurs,' ils ont leurs jours réguliers de séance ; c’est là une excellente- mesure. Les Unions et groupes devraient s’efforcer d’imiter cette régularité.
- Vous faites dans ces assemblées votre apprentissage d’administrateurs de la chose commune ; cela peut vous sembler difficile parfois, mais la pratique vous rendra ces agissements plus faciles ; ils deviendront ensuite une habitude chez vous ; puis, un besoin ; vous ne pourrez plus alors vous dispenser d’examiner avec soin tout ce qui, en définitive, constitue les intérêts directs de votre existence.
- Les plus grandes difficultés que nous trouvions en ce moment viennent de ce que notre organisation n’est pas complète encore.
- Nous avons les éléments de l’Association, mais pas l’Association elle-même. Les statuts sont à l’étude je vous l’ai dit ; et j’espérais les soumettre plus tôt à l’examen de vos conseils ; mais, au dernier moment, j’ai reconnu la nécessité d’ajouter un complément à ce que nous avons réalisé jusqu’ici. Je viens de vous faire voir comment toutes les questions intéressant le travail passent par la hiérarchie des divers Conseils et aboutissent enfin à moi seul, en l’absence d’un Conseil proprement dit d’administration. C’est cette lacune qui reste à combler. J’avais espéré, un instant, trouver parmi vous un concours indirect que je n’ai pas rencontré.
- L’expérience enseigne donc qu’il faut tout organiser, c’était bien du reste ce que j’avais entrevu dès Üorigine. J’avais compris que l’Association devait faire intervenir le travail et le capital dans toutes les opérations quelconques de la chose commune, depuis les plus détaillées jusqu’aux plus générales.
- Tel est l’exemple que je veux réaliser pour le bien des classes ouvrières. Evidemment, si je cherchais -mon inté-
- p.326 - vue 325/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 327
- rèt et non le vôtre, ce ne serait point vous que je prendrais pour associés ; mais mon but n’est point d’entasser des richesses, ce que je veux, c’est faire au travail la place à laquelle il a droit dans l’industrie.-
- Or, remarquez que, jusqu’à présent, c’est moi seul ici qui ait été à la tête de l’entreprise ; j’ai tenu lieu du Conseil d’administration qui, dans les Sociétés par actions, fait œuvre de maître et agit en patron. De quoi s’agit-il donc aujourd’hui pour transformer cet état de choses? Il s’agit de nommer à côté de moi un Conseil d’administration dans lequel soient équitablement représentés les intérêts du travail comme ceux du capital ; un Conseil qui puisse me remplacer complètement au besoin.
- La question vaut la peine d’être étudiée de près. Remarquez qu’à moi seul je représente aujourd’hui le capital et le fonds de roulement indispensable pour faire marcher l’usine et le Familistère. Je suis tous les actionnaires en un seul.
- Supposez que les capitaux de mon industrie soient fournis par 20, 30 ou 50 individus ayant mis chacun plus ou moins d’argent dans ’ l’affaire, vous trouveriez légitime que ces actionnaires ayant versé leurs économies pour une entreprise déterminée, nomment parmi eux un conseil d’administrateurs et fassent contrôler de près l’emploi de leur argent.
- Représentant à moi tout seul, pour l’instant, ces 20, 30 ou 50 actionnaires, j’ai, d’après les règles ordinaires, à choisir moi-même mon conseil d’administration. Mais ici ce que je veux, c’est que le travail intervienne comme le capital dans les faits administratifs. Comment faire donc pour que le travail et le capital n’absorbent point l’un ou l’autre toute l’autorité, mais exercent chacun une part légitime d’influence?
- Le seul moyen, c’est que travail et capital élisent chacun la moitié des membres du conseil d’administration. Je vais vous en développer les motifs.
- p.327 - vue 326/768
-
-
-
- 328
- LE DEVOIR
- L’œuvre sociale qu’il est urgent d’accomplir maintenant, c’est de concilier le travail et la richesse, de les faire se traiter en amis, d’anéantir les causes d’envie et de colère du travail contre le capital. Travail et capital sont deux forces qui doivent marcher unies, dont les intérêts bien compris sont identiques ; la paix et le bien-être social ne peuvent être fondés que sur leur accord.
- Ici, nous avons réalisé, par l’organisation des groupes et unions, une représentation exacte des intérêts du travail; cette représentation se termine en ce moment, dans les deux Conseils généraux d’Unions l’un à l’usine, l’autre au Familistère, lesquels se trouvent composés des délégués qui ont su mériter votre confiance et que vous avez mis en avant vous-mêmes dans l’élection primaire des groupes.
- Le capital n’est pour rien absolument dans ces nominations. Les groupes, unions et conseils sont donc bien exclusivement les représentants du travail. Je dis donc : les deux conseils supérieurs d’unions, tant à l’usine qu’au Familistère, nommeront chacun, au nom des travailleurs, trois membres administrateurs pour l’usine et trois pour le Familistère.
- Ainsi, le travail aiara dans l’administration des représentants nommés par lui et connaissant tous ses intérêts.
- Si i’arrêtais là, vous diriez ; Et les intérêts de M. Godin? Et les intérêts du capital? Car, en effet, la question ne serait résolue qu’à moitié. J’ajoute donc : aujourd’hui je suis seul pour représenter le capital, mais les choses doivent être envisagées comme si vous-mêmes ou le plus grand nombre parmi vous, possédiez les capitaux nécessaires au soutien de l’entreprise.
- Supposez donc que vous avez tous ma fortune répartie en vos mains; les uns ayant plus, les autres moins,
- p.328 - vue 327/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 329
- quelques-uns rien du tout, parce qu’ils ne seraient dans l’usine que pour un séjour momentané.
- Quelles seraient les règles d’une juste répartition dans ces conditions? Ceux qui n’auraient versé aucun argent dans l’entreprise n’auraient naturellement rien à toucher comme capitalistes; ils devraient seulement intervenir comme travailleurs dans les bénéfices réalisés en fin d’année par le travail et le capital. Les autres, au contraire, possédant des fonds dans l’entreprise, se trouveraient être tout à la fois sociétaires en leur qualité de travailleurs et actionnaires en leur qualité de capitalistes.
- Vous devriez donc alors, non seulement nommer comme travailleurs par l’organe des Conseils d’unions des délégués administrateurs chargés de représenter le travail, mais aussi, pour sauvegarder vos économies et veiller à leur bon emploi, vous devriez élire un même nombre de délégués chargés d’administrer le capital et de défendre ses intérêts.
- Arrêtons-nous maintenant sur les conditions toutes nouvelles qu’une telle organisation, si elle était généralisée créerait. L’ouvrier ne serait plus abandonné sans garanties atiux caprices d’un maître; il aurait des représentants qui pourraient élever la voix pour lui et défendre ses intérêts ; en fin d’année, il interviendrait dans la répartition des bénéfices en proportion de ses salaires, comme le capitaliste le fait de son côté en proportion des intérêts qu’il a touchés.
- C’est là un point sur lequel nous devons arrêter. Toute industrie en se formant a besoin d’argent. Si tout était à faire dans l’usine de Guise, il faudrait commencer par se procurer des capitaux pour élever des ateliers, acheter les matières premières, les machines, payer les salaires et appointements, etc.
- Le capitaliste prête ses fonds mais à un taux convenu, de même que le travailleur prête sa capacité pour un
- p.329 - vue 328/768
-
-
-
- 330
- LE DEVOIR
- salaire déterminé. Si donc le capital accorde son concours au taux de 5 % par exemple; cette valeur qu’on lui reconnaît et sur laquelle on tombe d’accord sera l’équivalent du salaire que l’ouvrier aura demandé de son côté pour accorder son concours. Donc, en fin d’année, ce sera justice de partager les bénéfices entre le travail et le capital, suivant l’importance des intérêts touchés par l’un et des salaires touchés par l’autre.
- Le taux de l’intérêt peut varier pour le capital suivant les services qu’il rend, comme le salaire varie pour le travail suivant la capacité des ouvriers ou employés ; mais le principe qui doit demeurer invariable, c’est qu’une fois le taux de l’intérêt convenu et le prix du salaire fixé, 1000 francs d’intérêts ou 1000 francs de salaires interviennent pour une part égale dans la répartition des bénéfices de fin d’année, puisque les services rendus par l’un ou par l’autre ont été jugés de même importance pour l’entreprise.
- Mais, une des premières choses à faire dans cette organisation nouvelle, c’est de donner au travail sa part d’examen, de contrôle et de direction à côté de celle du capital; car les intérêts de ces deux forces productives étant devenus identiques, il faut aussi que travailleurs et capitalistes s’emploient de tous leurs efforts et s’entendent pour assurer au mieux la prospérité commune.
- C’est là ce que j’ai voulu préparer dans l’organisation réalisée depuis quelques mois; vous n’en avez pu comprendre encore toute la portée, mais les choses se démontreront d’elles-mêmes avec le temps. Nous avons en germe tout ce qui est nécessaire au plein fonctionnement de l’Association entre le capital et le tra-vali.
- Chacun des éléments de la production aura donc ici sa part légitime dans les résulats du travail accompli, contrairement à ce qui se qui se pratique partout, puis-
- p.330 - vue 329/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 331
- que jusqu’à présent le capital seul est intervenu pour encaisser les bénéfices quand il s’en est trouvé.
- Je sais bien que la remise de tous les bénéfices au capital se défend par des raisons plus ou moins spécieuses. Le capital dit : Je supporte seul les risques de l’entreprise, si l’affaire ne réussit pas, personne ne m’indemnise, je perds tout ; les ouvriers qui ont touché leurs salaires ne me remboursent rien, il est donc juste que seul j’encaisse les bénéfices, quand il y en a, puisque seul je supporte les pertes.
- A cela, on n’a su que répondre et on a laissé aller les choses dans la voie indiquée. J’en prends une toute différente aujourd’hui et vous dis : Les. bénéfices que nous réaliserons ensemble, nous les partagerons, afin de réaliser entre nous l’association du Travail et du Capital et de mettre en pratique la loi du devoir et de la morale qui doit nous servir de guide dans tous les actes de la vie.
- En agissant ainsi, je crois faire une œuvre utile et humanitaire que l’avenir appréciera et qui aura pour conséquence de contribuer à aplanir les difficultés au milieu desquelles se débattent avec tant de peine nos sociétés.
- Car si les gouvernements éprouvent tant d’embarras à notre époque, si leur direction est incertaine, hésitante, c’est que de profondes appréhensions existent au fond de la pensée de la plupart de ceux qui possèdent aujourd’hui la fortune et le pouvoir. Ils ont peur de cette question insondable pour eux des rapports du Capital avec le Travail.
- Ils sentent qu’un progrès considérable soulève l’esprit humain, que les ouvriers s’élèvent à la pensée, à l’étude, au sentiment des droits du travail, et que le jour arrive à grand pas où, dans les centres industriels, vont éclater les réclamations en faveur de l’organisation des garanties de la vie, de l’instruction et du bien-être pour tous.
- p.331 - vue 330/768
-
-
-
- 332
- LE DEVOIR
- N’entrevoyant aucun mode pratique de satisfaire à de pareilles aspirations, les gouvernants ont peur et ils s’opposent de toutes leurs forces à la marche en avant des sociétés, afin de retarder autant que possible le moment redouté et qui n’en est pas moins à notre porte.
- Or, nous pouvons contribuer à démontrer que cette conciliation des intérêts entre le capital et le travail est possible, qu’elle sera pour tous sans exception une cause de sécurité et de bonheur, que, loin de nous en effrayer, nous avons tous à la désirer, à la vouloir. Mais, pour réaliser ici cette démonstration, il faut que vous vous efforciez de me comprendre et que vous ayez la volonté de me suivre.
- Combien je serais heureux de mourir si cela suffisait pour que votre bonheur fût assuré et que l’œuvre sociale que je veux fonder ici fût en état de donner tous ses fruits ! Mais rien ne se fait qu’avec la volonté et les actes, marchez donc dans la voie que j’ouvre devant vous, et faites éclater aux yeux du monde cette œuvre de paix et de conciliation que les classes riches déclarent impossible !
- De quelle importance un tel exemple peut être pour le bien de tous, si l’avenir vous trouve ayant sagement usé des pouvoirs que je veux vous conférer, ayant soutenu la prospérité de votre industrie commune, administré avec habileté vos économies et pourvu à toutes les institutions humanitaires qui doivent garantir la conservation et le développement de la vie humaine parmi vous.
- Vous serez alors devenu par votre sage administration des capitalistes. Déjà, je vous ai ouvert cette voie par la remise de parts d'intérêt à la dernière Fête du travail, je renouvellerai cette distribution ; et ces parts d’intérêts accumulées auront pour conséquence de vous donner des droits de propriété sur l’usine et le Familistère et, par conséquent, des droits d’intervention
- p.332 - vue 331/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 333
- dans l’élection des délégués administrateurs, non seulement en ce qui touchera la nomination des trois membres représentant le travail, mais aussi dans la nomination des trois membres représentant le capital.
- L’usine et le Familistère seront donc bien votre chose en propre ; nulle part, rien de semblable n’est offert aux travailleurs pour opérer leur régénération et donner au monde l’exemple de ce qui peut être fait pour le bien général.
- J’éprouve maintenant le besoin de vous indiquer quelles seront les attributions des deux corps administratifs, l’un à l’usine, l’autre au Familistère, dont je viens de vous parler :
- Les Groupes, Unions et Conseils d’unions représentent, avons-nous dit, la partie d’étude de toute idée utile, mais n’interviennent point pour commander l’application des résolutions auxquelles ils se sont arrêtés.
- Cette faculté d’ordonner la mise en pratique, je l’ai réservée pour moi seul jusqu’à ce jour ; mais la trop grande surcharge de travaux qui m’incombent m’empêchent de garder plus longtemps cette fonction qui comporte, du reste, l’examen de mille détails qu’un groupe de personnes à côté de moi pourront étudier avec fruit, afin que toute chose reçoive la meilleure direction possible, Telle sera précisément la fonction du corps administratif que vous avez à constituer.
- Outre l’examen des propositions faites par les Groupes, Uuions et Conseils d’Unions, il y aura pour les administrateurs de l’usine —- par exemple — à s’occuper de l’emploi des capitaux, de l’approvisionnement des matières premières, de la création des modèles, de la vente des produits, lesquels ne pourraient demeurer entassés dans les magasins, sans mettre en péril vos moyens de subsistance.
- Ces Conseils d’administration ou Commissions administratives fonctionneront concurremment avec moi, car
- p.333 - vue 332/768
-
-
-
- 334
- LE DEVOIR
- j’en ferai partie ; elles exerceront leurs pouvoirs dans le sens où je le fais moi-même, c’est-à-dire sans porter atteinte aux directions hiérarchiques spéciales installées dans les divers services. La seule différence sera que les mesures administratives, au lieu d’être résolues par moi seul, le seront en commission, et que l’accord devra se faire entre les représentants du travail et ceux du capital sur toute question avant que celle-ci passe dans la pratique.
- En dehors des questions industrielles, du soin des approvisionnements, de la vente des produits, etc..., il y aura encore pour la Commission administrative de l’Usine un rôle très important à remplir, et en face duquel le patron seul se trouve embarrassé. Je veux parler des mesures qu’impose des crises industrielles comme celles dont nous ressentons encore les effets et qui obligent à renvoyer des ouvriers. Dans l’industrie ordinaire, une fois un tel renvoi décidé, la mesure s’exécute sans qu’on se préoccupe des conséquences ; ici, il n’en est pas de même ; les garanties de l’existence déjà réalisées à votre profit nous ont relié les uns aux autres et font que chacun souffre et s’inquiète des douleurs qui peuvent atteindre telles ou telles familles. Comment démêler ce qui est à faire, au cours de crises qui peuvent mettre en péril les moyens de subsistance de toute une population ?
- Les deux Commissions administratives réunies, celle de l’Usine et celle du Familistère, auraient en cas semblable à porter toute leur attention sur ces faits, à voir si durant la crise et, en attendant la reprise des travaux, il n’y aurait point lieu de distribuer des secours aux familles. J’ai créé en prévision de ces faits une caisse qui est riche aujourd’hui et dont les fonds pourraient être employés pour soulager ces misères dans la mesure où les Commissions administratives le jugeraient nécessaire.
- p.334 - vue 333/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 335
- Je demande donc aux Conseils d’Unions de l’Usine et du Familistère de se pénétrer des informations que j’ai données ce soir, de me demander s’il y a lieu des développements, afin de se mettre en mesure de procéder le plus tôt possible à la nomination des trois membres administrateurs qu’ils auront à élire chacun.
- Ensuite, comme représentant le Capital, je nommerai trois membres également pour chacune des deux Commissions administratives, et les choses pourront suivre le cours que je vous ai indiqué ce soir.
- Quant aux mesures à prendre pour assurer la bonne marche de ces institutions, elles seront déterminées par les statuts de l’Association.
- Vous avez fait dans les Conseils d’Unions votre règlement particulier, ce travail aussi sera joint aux statuts.
- Un dernier mot maintenant sur ces Statuts mêmes. Je vous ai indiqué tout à l’heure la lacune qui reste à combler ; ce qui, en outre, retarde leur achèvement, c’est que nous sommes en face d’une législation qui a réglé la matière, mais sans avoir rien embrassé de nos besoins. Au lieu de nous venir en aide, la loi actuelle nous crée des embarras et nous oblige à de longues et difficiles études pour ne point nous mettre en opposition avec les prescriptions légales et, cependant, donner l’appui de la loi aux progrès que nous vouions accomplir.
- Malgré ces difficultés, l’étude des statuts avance ; prêtez-inoi donc, de votre côté, le concours que je vous demande, et bientôt l’Association sera réalisée entre nous d’une façon légale et définitive.
- p.335 - vue 334/768
-
-
-
- 336
- LE DEVOIR
- UN SOCIALISTE PRATIQUE («
- ROBERT OWEN
- XXIII
- Un mot sur les Rappites
- Le lieu où vont se dérouler les péripéties de cette histoire fut d’abord possédé par les Rappites et vendu à Robert Owen, voici en quelles circonstances :
- Au commencement du siècle et pendant la période de fermentation religieuse qui troubla le vieux Wurtemberg, George Rapp, par ses prédications, avait constitué une secte considérable. Afin de fuir de cruelles persécutions, il vint avec ses fidèles, qu’on appelait les Rappites, chercher un refuge en Amérique ; c’était en 1803.
- Il acheta 5,000 acres de terres en Pennsylvanie et commença un établissement qu’il appela Harmony. En 1804 ses disciples, au nombre d’environ 600, vinrent le rejoindre et la société fut définitivement organisée. Au début chacun dut s’imposer un rude travail, et, pendant un certain temps, la vie fut difficile; les voisins regardaient de mauvais oeil les nouveaux venus ; mais ceux-ci, sans répondre aux calomnies, défrichaient et cultivaient leurs terres, se conduisant en tout d’une façon parfaite.
- En 1807, ils adoptèrent le principe du célibat; sur les autres points ils vivaient comme tout le monde. Les Rappites cultivaient la musique, la peinture, la sculpture et d’autres arts libéraux; leur musée et leurs jardins passaient pour la merveille de la région.
- U) Lire Le Devoir depuis le mois de janvier 1895.
- p.336 - vue 335/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 337
- En 1814, désirant un pays plus chaud et plus propice aux affaires, ils vendirent les terres qu’ils possédaient en Pennsyhtenie, se rendirent en Indiana où ils fondèrent un nouveau village, qu’ils appelèrent également Harmony. L’œuvre prospéra et le chiffre des adhérents atteignit bientôt près d’un millier.
- En 1824, souffrant de la malaria et mécontents de leurs voisins qui n’étaient pas commodes, les Rappites vendirent encore une fois leur domaine et retournèrent en Pennsylvanie, où ils bâtirent un troisième village qu’ils appelèrent Economy. C’est là qu’ils sont encore aujourd’hui et on les dit plusieurs fois millionnaires.
- Les Rappites, on vient de le voir, avaient dépensé dix années dans l’Indiana, défrichant le sol, élevant les constructions de leur deuxième village, presque sans en retirer profit, puisqu’ils se déplacèrent à nouveau ; mais leurs efforts, loin d’être perdus, servirent à préparer une grande expérience.
- Le révérend Aaron Williams D. D., décrit ainsi les négociations et le transfert de la propriété :
- « Quand les Rappites commencèrent à songer à leur retour en Pennsylvanie, ils chargèrent un nommé Richard Flower, sujet anglais et membre important d’un établissement voisin, de négocier la vente de leur domaine, lui offrant 5000 dollars s’il trouvait un acquéreur. Flower qui avait entendu parler de New-Lanark, partit pour l’Angleterre, fut trouver Robert Owen, lui proposa l’affaire et, après quelques négociations, le décida à accepter, sous réserve d’examen définitif, le village d’Harmony, avec ses terres, ses maisons, ses fabriques et manufactures, pour la somme totale de 150.000 dollars (750.000 francs). En consentant à céder leur village à ce prix, les Rappites faisaient un immense sacrifice, mais résolus à quitter le pays, ils n’hésitèrent pas. En cela ils firent preuve de décision et d’intelligence ; car ils avaient été
- 2
- p.337 - vue 336/768
-
-
-
- 338
- LE DEVOIR
- décimés par les fièvres durant les dix ans de leurs travaux et de leur séjour dans l’Indiana. »
- Nous', n’avons aucun renseignement indiquant qu’Owen eût été mis au courant des mauvaises conditions hygiéniques de la localité.
- XXIV
- New Harmony
- 1825 à 1827
- Robert Owen vint aux États-Unis, en décembre 1824, pour examiner l’établissement d’Harmony; il en conclut définitivement l’achat au commencement de l’été de l’année suivante.
- Le village, situé sur un terrain plat, légèrement en pente vers la rivière, était bien bâti et pouvait abriter un millier d’habitants; ses rues larges étaient tracées à angle droit, comme dans la plupart des nouvelles villes américaines. Au centre, s’étendait un large square autour duquel s’élevaient des édifices en briques : église, écoles et autres monuments* publics. Les puits étaient excellents; les fours publiques étaient construits à des distances convenables. Les fermes, les greniers, les fabriques étaient bien disposés et le clocher blanc qui surmontait la jolie église faisait très bien dans le paysage.
- Le domaine bien boisé s’étendait sur les bords de la Wabash, grande rivière qui verse ses eaux dans l’Illinois, à environ 30 milles plus bas. La propriété contenait 30.000 acres de terres (12.000 hectares) dont 3.000 environ cultivés par les Rappites ; 19 fermes détachées; 600 acres de terres améliorées, occupées par des fermiers; quelques beaux vergers et 18 acres de vignes en plein rapport. Il y avait là réunies les conditions matérielles indispensables au succès de l’expérience que se proposait Owen.
- Une fois l’emplacement vendu à Robert Owen, les
- p.338 - vue 337/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 339
- Rappites louèrent un bateau à vapeur et se rendirent, par détachements, à leur nouvelle et définitive résidence en Pennsylvanie, sur les bords de l’Ohio. Robert Owen, dans des conférences publiques, invita les gens industrieux et de bonne volonté de toutes nations à venir à New Harmony (ainsi que la localité fut alors désignée).
- On peut trouver étrange ce procédé de recrutement, mais comment peupler le village? Il faut aussi réfléchir que ce mode d’opérer était général en Amérique; à chaque nouvelle ouverture de territoire, les gens envahissaient en foule le terrain désigné à cet effet, se constituaient en village, se faisaient incorporer par la législature de l’Etat, nommaient leurs administrateurs, leurs juges, leurs fonctionnaires, et, dans la plupart des cas, le pays désert la veille devenait le lendemain le siège d’établissements florissants. L’initiative privée était déjà si grande du temps d’Owen qu’il était en quelque sorte tenu de respecter et d’utiliser une coutume aussi largement répandue. Néanmoins, sentant bien qu’il avait besoin des meilleurs éléments, il faisait appel, comme nous venons de le dire, aux hommes industrieux et de bonne volonté de toutes nations. Malheureusement, ceux-là furent en très petite minorité.
- On accourut d’un peu partout. Mais quelle population! Le plus grand nombre était des individus qui n’avaient pu se fixer nulle part; d’autres se trouvant sans position et ayant ouï dire qu’il y avait là une ville toute bâtie à occuper, des terres défrichées à cultiver, entrevirent une bonne aubaine et se présentèrent sans hésitation ni regrets, s’offrant à faire n’importe quoi, n’importe comment. Ils savaient très bien que ne possédant rien, ils n’avaient rien à perdre.
- Macdonald, disciple et grand admirateur d’Owen, qui visita plus tard New Harmony et s'y livra à une enquête approfondie sur les évènements dont, l’endroit avait été le théâtre, dit « que le caractère de cette population.
- p.339 - vue 338/768
-
-
-
- 340
- LE DEVOIR
- fut aussi bon qu’il pouvait l’être dans de telles circonstances ; » il donne le nom d’individus intelligents et bienveillants qui résidèrent à New Harmony en différentes fois; il signale aussi qu’il y eut des brebis galeuses dans le troupeau. « Certainement,» dit-il,«nombre de personnes oisives et nécessiteuses affluèrent à New Harmony pour profiter de l’offre libérale de M. Owen, et leur concours s’exerça bien plus dans la voie de la destruction que dans celle de la construction: »
- Un exemple va montrer ce qu’était ce personnel : Sous l'influence d’Owen et avec l’appui des quelques bons éléments rassemblés là, la consommation des liqueurs alcooliques avait été prohibée dès les débuts de l’entreprise. Or, dans son enquête faite quinze ans après, Macdonald relate ceci : « J’étais un jour à la » tannerie où Squire B. et quelques autres causaient » autour du poêle. Au cours de la conversation, Squire B. » demanda s’il nous avait raconté comment il avait servi » le vieil Owen aux temps de la communauté. Il nous » informa alors qu’à l’époque où il était venu de l’Illinois » à New Harmony, un homme de l’Illinois étant son » débiteur, lui avait offert en paiement une barrique de » whisky. Ne pouvant obtenir de l’argent, Squire B. avait » pris le whisky. A son arrivée à New-Harmony, il ne sut » d’abord qu’en faire. Finalement, il le mit dans sa » cave et commença à en vendre en cachette.
- » Owen s’aperçut bientôt que les gens obtenaient du » whisky, mais il ne pouvait deviner comment. A la » fin, il suspecta Squire B., vint le trouver dans sa » boutique et l’en accusa directement. Squire B. avoua » qu’il détaillait la boisson. « Je l’ai prise en acquit » d’une dette, » dit-il, « comment faire autrement pour m'en » débarrasser. » Owen lui tourna le dos, en disant ces » simples mots : «Ah! je vois bien que vous ne com-» prenez rien aux principes. » La fin de l’histoire fut w accueillie par un gros rire à l’adresse du vieil Owen.
- p.340 - vue 339/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 341
- » Je ne ris pas, s’écrie Macdonald, car je sentis que » des hommes comme Squire B. n’entendaient réelle-» ment rien aux principes, et que les échecs étaient » infaillibles quand les gens engagés dans une entre-» prise allaient eux-mêmes à la traverse des plus bien-)) veillants desseins.
- )> L’heure n’était pas sonnée pour l’association comme » l’entendait Owen, quand le pays n’était encore qu'une » nation d’ivrognes ainsi que c’était le cas en 1825. »
- Owen était convaincu, nos lecteurs le savent déjà, qu’un milieu convenablement aménagé et des conditions libérales de vie étaient favorables au bon développement du caractère de l’homme ; mais il n’était pas sans appréhensions sur ce qu’on pourrait obtenir d’un groupe d’hommes ainsi rassemblés ; et il se demandait quelle forme de gouvernement raisonnable on pourrait leur offrir et leur faire accepter? Plus d’un plan de gouvernement devrait être essayé sans doute. Il fallait en faire l’expérience.
- Premier plan de Gouvernement. — Le 27 avril 1825, Owen réunit le peuple dans le Hall de New-Harmony et dit : « J’ai acheté cette propriété pour y introduire la pratique de vues nouvelles, mais comme il est impossible à des personnes élevées comme vous l’avez été de passer d’emblée d’un système irrationnel à un système rationnel, il vous faut, de toute nécessité, essayer pendant trois ans un terme moyen de gouvernement, afin de vous adapter aux besoins de la société future. »
- On accepta donc une sorte de constitution provisoire sur laquelle nous n’avons aucun renseignement, si ce n’est qu’elle n’était pas pleinement communiste. Le nom de Société préliminaire de New-Harmony caractérisa ce temps de noviciat.
- D’importantes affaires obligèrent alors Owen à retourner en Europe (il avait toujours des intérêts à New-
- p.341 - vue 340/768
-
-
-
- 342 LE DEVOIR
- Lanark). Pendant son absence, la Société fut dirigée par un Comité dit Comité préliminaire.
- Que se passa-t-il pendant cette importante période ?
- Un des membres permanents de la communauté, M. Samson, de Cincinali, qui arriva à New-Harmony sur le bateau où prit place le dernier Rappite et qui resta jusqu’à la fin de l’entreprise, nous dit :
- « Les Rappites n’eurent pas plutôt quitté la place que » celle-ci fut envahie par des étrangers venus de par-» tout. Owen était en Angleterre et la Société était admi-» nistrée par le Comité préliminaire. Dès qu’Owen fut » de retour et vit comment allaient les choses, il jugea » nécessaire de mettre un terme à cet envahissement » et fit savoir au public qu’il n’y avait plus de place à « New-Harmony pour recevoir de nouveaux membres. « Malgré cela, il en vint tellement, qu’à la fin Owen fut « contraint de jeter bas les cabines de bois dans les-« quelles ces gens s’abritaient. »
- Pour la môme période, Macdonald extrait de New-Har-mnny Gazette un compte-rendu malheureusement trop succinct ; rien n’est dit du travail agricole, il est simplement mentionné que diverses petites industries marchent bien.
- Les seuls produits qui paraissent avoir dépasser les besoins de la consommation, sont le savon et la colle forte. On voit qu’un pharmacien délivrait gratuitement les médicaments, et que le magasin fournissait aux habitants tout ce qui leur était nécessaire. Macdonald ajoute : •« Probablement aux frais de M. Owen. »
- U continue : « L’éducation était considérée comme service public et 130 enfants étaient instruits, nourris, vêtus sur les fonds publics, probablement les fonds de M. Owen.
- » Les amusements florissaient, il y avait concert le vendredi et danses le mardi soir dans l’ancienne église des Rappites Chose étrange dans un pays pacifique,
- p.342 - vue 341/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 343
- cinq compagnies militaires recrutées dans l’établissement manœuvraient de temps en temps sur le square public. »
- Entre le 27 avril 1825, jour d’inauguration du premier plan de gouvernement, et le 12 janvier 1826, date du retour d’Owen, 8 mois 1/2 s’écoulèrent, la Société étant sous la direction du Comité préliminaire. Pendant ce temps, les immigrants arrivèrent en telle abondance que leur nombre s’éleva à 800 vers la mi-septembre et atteignit 900 en octobre. 11 ne semble pas qu’un pareil envahissement ait facilité le succès de la Société, mais d’autres causes vinrent aussi en troubler le développement ultérieur aussitôt le retour d’Owen.
- M. Samson, témoin oculaire que nous avons déjà cité, accuse un nommé Taylor d’avoir causé de graves désordres dès le début de l’entreprise. « Cet homme » dit-il, « s’insinua dans les bonnes grâces d’Owen pour le » tromper et le voler ensuite de mille manières.
- « Taylor et Fauntleroy étaient les associés d’Owen ; » lorsque Owen eût découvert la friponnerie de Taylor, » il résolut de rompre l’association qui les liait. Mais » Taylor ne voulut y consentir qu’à la condition de rece-» voir en compensation une grande étendue de terres » sur lesquelles il voulait, disait-il, établir lui-même une » Communauté. Le contrat stipulait que Taylor aurait les » terres avec tout ce qui se trouverait dessus. La nuit » précédant l’exécution du marché, Taylor fit conduire » sur ces terres une grande quantité de bétail et d’ins-» truments aratoires et en devint ainsi propriétaire. Puis, » au lieu de fonder une Communauté, il bâtit une distil-» lerie contrairement aux désirs et aux principes d’Owen. »
- Deuxième plan de Gouvernement. — Nous reprenons la version de Macdonald :
- « Peu après le retour d’Owen, les membres de la » Société préliminaire se réunirent et constituèrent une » nouvelle Société intitulée : New Harmony community of
- p.343 - vue 342/768
-
-
-
- 344
- LE DEVOIR
- » equality. Ainsi, en moins d’un an, au lieu de trois, la » période transitoire avait épuisé la patience des mem-» bres et il avait fallu inaugurer un nouveau plan de » Gouvernement !
- » Quelques-uns des sociétaires, en raison de divergence » d’opinions, refusèrent de signer la nouvelle charte et » constituèrent, sur le domaine d’Harmony, une seconde » Société dont le siège était à environ deux milles de » la première ; ils restèrent en relations amicales avec » leurs anciens collègues. »
- Le nouveau gouvernement institué par Owen devait être confié à un Conseil exécutif, toujours soumis à la direction de la Communauté. Six personnes furent nommées membres de ce Conseil.
- Mais Macdonald nous dit que ce second plan de gouvernement fut impraticable et qu’un nouveau changement s’imposa.
- Troisième plan de Gouvernement. — Les membres eux-mêmes, à l’unanimité, demandèrent à Owen de prendre, à lui seul, la direction des affaires ; ils jugeaient que sa grande expérience et son autorité incontestée le désignaient expressément comme le seul homme qui pût gouverner en de telles circonstances. Owen se rendit à leur désir et peu après, dit Macdonal, la satisfaction générale et le contentement individuel remplacèrent l’incertitude et la stagnation. Sous la direction infatigable d’Owen, l’ordre fut rétabli dans toutes les branches des affaires et la Société présenta une scène de travail actif et assidu. Les paresseux et les bavards qu’on voyait précédemment en groupes dans les rues disparurent, et chacun s’employa activement à l’occupation qu’il avait choisie.
- Les réunions publiques ne furent plus des arènes bruyantes, où s’élevaient des discussions de toutes sortes, mais des assemblées d’affaires où l’on étudiait posé-
- p.344 - vue 343/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 345
- ment et où l’on adoptait des mesures intéressant le bien-être et le progrès de tous les membres de la Société.
- Cet excellent état de choses ne put se soutenir. Le mois suivant, en avril 1826, des menées sourdes se produisirent au sujet de la propriété foncière qui était aux mains d’Owen et de ses associés. On commença à répandre l’opinion qu’il fallait diviser le domaine en propriétés privées ; d’autres personnes proposèrent de diviser la ville en plusieurs Sociétés. Owen ne voulut pas y consentir.
- Quatrième plan de Gouvernement. — Alors, usant de son pouvoir et après un examen solennel, il choisit vingt-cinq personnes et en forma un noyau chargé d’admettre les autres membres ; mais il se réserva le droit de veto sur chaque nouvelle admission.
- D’après ce nouveau plan, les sociétaires devaient comprendre trois catégories : 1° Les membres conditionnels ; 2° Les membres aspirants ; 3° Les personnes en observation. La Société devait être dirigée par Owen, jusqu’à ce que les deux tiers des membres se jugeassent en état de se gouverner eux-mêmes ; néanmoins, la direction d’Owen ne pouvait pas durer moins de douze mois.
- Ces mesures n’arrêtèrent pas le travail de dissolution ; il est probable que l’action désastreuse de Taylor (l’entrepreneur de distillerie) et de ses pareils, ne fut pas étrangère aux difficultés et aux menées qui se produisirent en diverses circonstances ; quoiqu’il en soit, le mécontentement augmentait.
- Cinquième plan de Gouvernement. — En mai 1826, une troisième Société se fonda sur le sol même de New-Harmony et la population se trouva divisée en trois groupes : 1° La Société dirigée par Owen ; 2° Celle appelée Macluria ; 3° Celle désignée sous le nom de Feïba-Peven.
- Le 27 mai, l’immigration continuait si pressée qu’il devint
- p.345 - vue 344/768
-
-
-
- 346
- LE DEVOIR
- nécessaire d’informer, à nouveau, les amis où les prétendus amis de la cause de ne pas venir à New-Har-mony, tant qu’on ne leur ferait un nouvel appel ; les arrangements étant insuffisants pour les recevoir.
- Sixième plan de gouvernement. — Le 30 mai, les troubles relatifs à la propriété foncière continuant et s’aggravant, toute la population fut réunie dans une grande assemblée et l’on décida la formation de quatre Sociétés séparées. Chacune devait organiser elle-même le gouvernement de ses affaires et signer son propre contrat pour les terres qu’elle pourrait acquérir. Ces Sociétés devaient commercer entre elles au moyen de papier-mon naie.
- Owen, voyant à quel personnel il avait à faire, commençait à débattre sérieusement ses marchés avec les Sociétés indépendantes. Macdonal dit : « L’entreprise lui » avait coûté jusque-là beaucoup d’argent ; sans doute, » il voulait se garantir contre de nouvelles pertes. »
- Le 4 juillet, Owen lança, dans le Hall public de New-Harmony, la célèbre déclaration d’indépendance mentale dont nous donnons les extraits suivants :
- « Je le déclare maintenant, à vous et au monde, » l’homme, sur toutes les parties de la terre, a été jus-» qu’à cette heure l’esclave d’une trinité de maux les » plus monstrueux qui puissent être combinés, pour infli-» ger la douleur physique et mentale à toute la race.
- » Je veux dire : la propriété privée ou individuelle, le » mariage fondé sur cette organisation de la propriété » et les systèmes de religion absurdes ou irrationnels...
- » Depuis près de quarante ans, j’ai lutté de toutes » mes forces et sans trêve pour organiser le milieu » social, de façon à nous mettre en mesure de donner » le coup de mort à ces trois causes de tyrannie et » ainsi de libérer l’humanité.
- » L’heure de ce grand évènement n’est-elle pas venue ?
- p.346 - vue 345/768
-
-
-
- ROBERT OWEN 347
- » Et la déclaration d’indépendance politique des Etats-» Unis en 1776, n’appelle-t-elle pas, comme conséquence » directe, à cinquante ans d’intervalle, la déclaration d’in-» dépendance mentale ?
- » Pour atteindre à ce grand but, nous préparons ici » les conditions sociales qui permettront de donner à » nos enfants des habitudes utiles et industrieuses, des » vues larges et rationnelles, l’amour de la sincérité dans » tous leurs actes, des sentiments de bonté et d’affec-» tion pour tous leurs frères en humanité.
- » En agissant ainsi, en unissant nos intérêts jusque » maintenant séparés, en remplaçant l’usage de la mon-» naie par l’échange de nos produits sur la base de » travail contre travail égal, en utilisant notre surplus » de richesse à nous perfectionner les uns les autres, )) en abandonnant l’usage des liqueurs alcooliques : nous » atteindrons l’objet de tout sage gouvernement, le but » visé par tout homme réellement éclairé......
- » Si nous réussissons dans notre entreprise, nos prin-» cipes, j’en ai la confiance, se répandront de Société à » Société, d’Etat à Etat, de Continent à Continent, jus-» qu’à ce qu’ils embrassent toute la terre, répandant l’a-» bondance, l’intelligence et le bonheur sur tous les fils » des hommes ! »
- Après le discours d’Owen, il fut convenu, à l’unanimité, par l’assemblée que la population se réunirait trois fois par semaine dans un but d’éducation générale. Les réunions eurent lieu pendant quelques semaines ; puis, elles cessèrent, Owen étant tombé malade.
- Septième plan de Gouvernement. — Pendant la maladie d’Owen, le gâchis atteignit son apogée. Le 25 août, le peuple tint une assemblée dans laquelle il abolit tous les chefs en fonctions et nomma trois dictateurs.
- Huitième plan de Gouvernement. — Moins d’un mois après, (le 17 septembre) une grande Assemblée réunit
- p.347 - vue 346/768
-
-
-
- 348
- LE DEVOIR
- la population tout entière, tous groupes compris, en vue de trouver un plan pour améliorer la Société et rendre les gens contents !
- Owen probablement toujours malade n'assista pas à cette assemblée. Il envoya un message proposant, à tous ceux qui voudraient se joindre à lui, de former une Société en mettant leurs biens en commun, sauf à chacun de réserver ce qu’il considérerait comme nécessaire pour aider ses amis.
- Cette Société devait être gouvernée par Owen et par quatre personnes choisies et désignées par lui chaque année. Il était stipulé que ce huitième plan de Gouvernement ne serait pas modifiée pendant 5 ans.
- Les organisations précédentes se trouvaient ainsi annulées.
- Des dissentiments et des jalousies s’élévèrent, et comme le fait s’était déjà produit à chaque essai d’un plan nouveau, beaucoup de personnes quittèrent New-Harmony.
- Tous les plans de gouvernement essayés jusque-là avaient donc échoué.
- La Gazette de New-Harmony en date du 1er novembre 1826 fait les réflexions suivantes :
- « Dix-huit mois d’expérience nous ont prouvé que les » conditions requises pour des tentatives sociales comme » la nôtre, sont : 1° L’honnêteté d’intentions ; 2° La » tempérance ; 3° Le zèle au travail ; 4° La prévoyance ; » 5° La propreté ; 6° L’amour de l’instruction ; 7° La » conviction qu’une organisation sociale supérieure en-» traînera la supériorité de l’individu. »
- Huit jours après, la même Gazette revient encore sur ce sujet, à l’occasion du départ d’un grand nombre de personnes. Le 11 du même mois, dans la même feuille, Owen cherche à interpréter avec bienveillance les faits qui se sont déroulés au cours des six mois précédents. Le calme semble se faire dans les esprits ; et nous
- p.348 - vue 347/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 349
- voyons qu’en décembre 1826 l’usage des liqueurs alcooliques est encore une fois aboli.
- En janvier 1827, bien que les choses présentassent une apparence d’ordre et de bien-être relatif, l’entreprise en tant qu’essai social touchait néanmoins à sa fin.
- Owen vendait des lots de propriété et New-Harmony prenait peu à peu l’aspect que présentent les villes modernes américaines. Les commerçants, les industriels mettaient leur enseigne sur leur magasin et les caractères distinctifs de l’entreprise sociale disparaissaient pour faire place aux formes de la propriété individuelle.
- Comment Owen fut-il poussé à une pareille détermination ? Macdonald nous dit :
- « II lui fallait des hommes à intention droite et la » majorité se trouva malhonnête ; il avait besoin de gens » tempérants, les ivrognes abondèrent ; la paresse domi-» nait où il eut fallu l’amour du travail ; l’ordre, la pro-» prêté, l’économie, ces vertus de première importance » dans une pareille entreprise, furent débordées par » leurs contraires. Jamais n’entra dans le cœur des » membres cette conviction si essentielle à l’œuvre » poursuivie qu’une organisation sociale supérieure en-» traînerait la supériorité de l’individu. Du reste, l’amour » de la science et du progrès faisait défaut à la masse.
- » Owen ne trouva donc pas dans l’ensemble les qua-» lités qui eussent dû prévaloir ; et il ne trouva pas » davantage de parents disposés à s’imposer des sacri-» fices pour élever leurs enfants au niveau social voulu. » Ainsi, les faits l’obligèrent à conclure ou que ses prin-» cipes étaient entièrement erronnés ou que leur appli-» cation ne serait possible que dans un avenir loin-» tain, puisque leur simple énonciation était déjà plus M que n’en pouvait acccepter le monde auquel il » s’adressait. »
- Nous verrons comment Owen, à son lit de mort, confirma ces paroles de Macdonald.
- p.349 - vue 348/768
-
-
-
- 350
- LE DEVOIR
- Revenons à notre histoire. Gomme tentative sociale, le rôle de New-Harmony était alors terminé. Mais Owen y conserva son principal domicile, désirant que l’Amérique devint pour sa femme et ses enfants (quatre fils et une fille) une nouvelle patrie.
- Rappelé en Europe après l’échec de New-Harmony, il laissa sa famille sur le domaine et, à partir de ce moment, fut tantôt en Angleterre, tantôt en Amérique, selon les besoins de la propagande, ne cessant de semer la bonne parole, afin d’amener les gens à la hauteur morale voulue pour le succès d’entreprises comme celles qu’il avait tentées.
- Pour conclure, nous emprunterons à Humphrey Noyés l’auteur de History of American Socialisms , cette citation :
- « La méthode employée par Owen pour rassembler le » personnel de l’association nous apparaît comme la plus
- » évidente des causes externes de l’échec...... Inviter
- » publiquement les gens industrieux et de bonne volonté » de toutes nations à venir prendre possession de 30.000 » acres de terre et d’un village tout bâti, en laissant » chacun juge de sa propre capacité et de ses bonnes » intentions, assurait certainement un prompt rassem-» blement mais aussi une prompte dispersion....
- » Les Sociétés par actions se forment bien par des » appels au public et ce système suffit pour constituer » des banques, des mines ou des chemins de fer, etc., » parce que ces entreprises ne réclament que l’esprit » des affaires chez les intéressés ; mais, il en est tout » autrement des associations qui réunissent à la fois )).les capitaux et les hommes.
- » Les théoriciens socialistes affirment que de telles » associations sont un progrès sur le monde civilisé. Si » cela est vrai, il est vrai également que ce sont les » esprits les plus élevés parmi les civilisés qui doivent » être les éléments de ces entreprises.
- p.350 - vue 349/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 351
- » Un examen, un choix, est donc indispensable pour » admettre à l’œuvre les vrais capacités et en écarter » les individus qui ne pourraient être que des causes » de troubles et d’empêchement. »
- Holyoake, le célèbre historien de La Coopération en Angleterre, appuie de sa grande autorité en matière sociale cet avis de Humphrey Noyés.
- A propos du mode de recrutement suivi par Owen à New-Harmony, Holyoake dit : « Tous ceux qui vin-» rent au début furent acceptés, exactement comme si » le monde nouveau pouvait s’organiser avec des fai-» seurs ou des agioteurs.
- » Ainsi qu’on devait s’y attendre, les hommes de bon » sens furent submergés sous une masse d’aventuriers, » parmi lesquels, selon les paroles de Horace Greeley, » dominaient les sournois, les fourbes, les égoïstes, les » esprits forts, les turbulents, les batailleurs, les incom-» pris, enfin les propre à rien qui, ne pouvant se faire » place dans le monde tel qu’il est, en concluent préci-» pitamment qu’ils sont exactement qualifiés pour le » monde tel qu’il devrait être. »
- Ces leçons de l’expérience s’imposèrent à Owen au cours de ses tentatives, comme elles s’imposeront à tout esprit qui fera l’étude du même sujet. Aussi, à partir de l’époque où nous voici arrivés, verrons-nous les efforts du novateur se porter jusqu’à la fin de sa carrière, principalement sur les mesures générales propres à élever le niveau intellectuel et moral du peuple dans son ensemble. Cultiver l’homme, lui donner un haut idéal de la oie, lui apparut de plus en plus comme la condition première, comme le point fondamental de toute évolution sociale.
- (A suivre). , Aug. Fabre.
- p.351 - vue 350/768
-
-
-
- 352
- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE Le Musée social
- Le Musée social, dont l’idée première remonte à l’Exposition de 1889 et qui, malgré le dévouement de ses promoteurs ne prenait pas l’extension désirable, est heureusement entré dans une période de développement. En effet, grâce à une magnifique donation de M. le comte de Chambrun, son existence est assurée.
- Voici le résumé des principaux moyens d’action que le Musée social se propose d’employer pour atteindre le but poursuivi, l’amélioration des rapports entre le capital et le travail, et par conséquent l’amélioration du sort des travailleurs :
- 1° Une exposition permanente d’économie sociale, comprenant les tableaux graphiques, mis à jour, qui ont eu tant de succès à l’Exposition d’économie sociale de 1889 ;
- 2° Une bibliothèque et une salle de travail ouvertes gratuitement, possédant les principaux ouvrages de fond, les publications périodiques de France et de l’étranger, et des registres contenant les articles les plus remarquables des grands journaux du monde, sur les questions sociales actuelles ;
- 3° La communication aux intéressés de tous les renseignements qui pourront être demandés par eux au sujet des œuvres sociales ;
- 4° Des consultations techniques, soit sur l’agencement d’œuvres à créer, soit sur la situation d’œuvres existantes et les modifications que cette situation pourrait comporter ;
- 5° L’organisation de conférences, de cours et de démonstrations orales ayant pour but de commenter les documents exposés et de vulgariser les institutions d’économie sociale ;
- 6° Des missions d’étude et d’enquête en France et à l’étranger ;
- p.352 - vue 351/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 353
- 7° Des publications servant à faire connaître les travaux de la Société du Musée social et les . documents rassemblés par elle ;
- 8° Des prix et des médailles à décerner aux travaux les plus remarquables et l’organisation de concours sur des sujets spéciaux.
- L’inauguration solennelle du Musée a eu lieu le 25 mars, en présence du ministre du Commerce et de l’Industrie, M. André Lebon, et d’un grand nombre de notabilités du monde économique.
- * *
- Les conditions du travail
- Le Conseil municipal de Paris avait décidé, par délibérations des 3 mai 1888 et 13 juin 1890, d’introduire dans le cahier des charges des travaux de la Ville les conditions suivantes : obligation pour l’adjudicataire de payer à ses ouvriers un salaire minimum déterminé par la Ville ; obligation de limiter la journée de travail à un maximum également fixé.
- Le 28 décembre 1890, le Conseil municipal autorisait le préfet de la Seine à procéder à l’adjudication de divers travaux communaux aux conditions du cahier des charges, notamment avec les deux obligations ci-dessüs. Un décret du 23 janvier 1891 annulait cette autorisation, et la Ville de Paris se pourvoyait aussitôt devant le Conseil d’Etat.
- Le Conseil d’Etat, réuni sous la présidence de M. Laferrière, vice-président, a rejeté la requête de la Ville, attendu, dit-il, que, « s’il appartenait au Conseil municipal de déterminer, dans l’intérêt de la Ville, les conditions des adjudications, il ne pouvait, sans sortir de ses attributions, substituer une réglementation imposée à l’effet légal des conventions entre patrons et ouvriers, et faire obstacle à l’application de l’ordonnance du 14 novembre 1837, qui oblige les communes à donner les entreprises pour travaux et fournitures- avec concurrence et publicité ».
- *
- .ANGLETERRE L’indemnité parlementaire
- La question de l’indemnité à accorder aux députés est une de celles qui, en peu de temps, ont fait beaucoup
- 3
- p.353 - vue 352/768
-
-
-
- 354
- LE DEVOIR
- de chemin. Elle a été résolue en principe par la Chambre des Communes, sur la motion de M. Allen.
- Une majorité de 48 voix s’est prononcée en faveur de cette motion.
- Le Gouvernement qui l’avait approuvée, a demandé du temps pour étudier les moyens d’application et voir si le budget pouvait supporter cette nouvelle dépense, qui pourtant ne sera pas extrêmement lourde, deux ou trois millions au plus. « Il ne faut pas seulement avoir le droit d’élire et d’être élu, a dit Godin, il faut, lorsque le citoyen est appelé à rendre des services publics, que cette mission ne constitue jamais pour lui une charge onéreuse qu’il ne puisse remplir quel que soit son dévouement ».
- Le vote de la Chambre des Communes marque un nouveau pas dans le sens de la démocratie, puisqu’il va ouvrir l’accès au Parlement à des hommes dont la position de fortune ne leur permettait pas d’immobiliser leur temps dans d’interminables sessions; car, depuis quelques années, le travail législatif a pris une importance considérable, qui ne cessera pas de croître à mesure que les peuples retireront la direction de leurs destinées aux pouvoirs monarchiques, despotiques et aristocratiques, pour la confier aux assemblées librement élues.
- En Angleterre, comme dans quelques autres pays, cette réforme en appelle une autre.
- Aussi longtemps que les frais d’une élection resteront ce qu’ils sont, c’est-à-dire exorbitants, et que, malgré le concours pécuniaire des comités de partis, ils pèseront lourdement sur la bourse des candidats, le principe de l’indemnité ne produira peut-être pas tous les effets qu’en attendent ses amis et qu’en redoutent ses adversaires.
- Il serait donc nécessaire de voter le plus tôt possible le projet de réforme électorale, qui vise notamment les frais électoraux. .
- Rappelons à ce sujet, que les démocrates socialistes anglais demandent que les frais d’élections et d’enregistrement soient soldés par les deniers publics.
- * * *
- Lois ouvrières
- Signalons l'adoption en première lecture par la Cham-
- p.354 - vue 353/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES Et SOCIAUX
- 355
- bre des Communes de trois projets de loi présentés par le ministre de l’intérieur, M. Asquith :
- Le premier, dit Factory bill, a pour but de modifier la législation sur les fabriques et ateliers de manière à assurer aux ouvriers une protection plus efficace ; le second, ditTruck bill, soumet à un contrôle sévère les économats et tous systèmes de payements en nature, et détermine les conditions dans lesquelles seules les manufacturiers peuvent fournir à leurs ouvriers de la nourriture ou des vêtements en déduisant le prix sur les salaires ; le troisième a pour objet l’institution des Conseils de conciliation pour le règlement des différends entré patrons et ouvriers.
- *
- * *
- Pour la première fois depuis le règne de Jacques II, un catholique a été nommé professeur d’une université nationale d’Angleterre. Il est vrai que lord Acton, qui vient d’être désigné pour successeur du défunt sir John Seeley, dans la chaire d’histoire moderne à Cambridge, est tout le contraire d’un orthodoxe. Disciple de Dœllin-ger, il a défendu avec science et force les vues du grand docteur bavarois, et il s’est distingué par son hostilité contre le dogme de l’infaillibilité dq> pape pendant le concile du Vatican qui précéda l’élection de Léon- XIII.
- ALLEMAGNE
- La loi sur le repos dominical pour les différentes industries est entrée en vigueur le 1er avril.
- D’après cette loi, tout travail est interdit, tant pour la grande industrie que pour les artisans, pendant vingt-quatre heures, le dimanche, et quarante-huit heures à Pâques et à la Noël.
- Lorsque les dimanches seront suivis d’un jour férié ordinaire, la suspension du travail obligatoire se réduira à trente-six heures. Des exceptions sont faites pour certaines industries où l’arrêt est impossible, et dans les exploitations soumises à un travail de saison. Les brasseries et restaurants sont aussi exemptés du chômage dominical obligatoire. Ajoutons que les- ouvriers forcés de travailler le dimanche ont droit à vingt-quatre heures de repos dans la semaine.
- p.355 - vue 354/768
-
-
-
- 356
- LE DEVOIR
- On sait que l’obligation du repos dominical existe déjà pour les commerçants. Les boutiques ne peuvent vendre le dimanche qu’à des heures déterminées, variant de ville à ville, et d’après la nature des marchandises débitées.
- Cette mesure qui a déjà fait tant de mécontents dans le petit commerce ne manquera pas d’en faire dans la petite industrie.
- * *
- Le Reichstag a adopté une motion invitant le Gouvernement à faire une enquête sur la situation professionnelle des ouvrières, et à étudier spécialement l’introduction de la. limitation de la journée de travail pour les ouvriers.
- **#
- BELGIQUE
- Le minimum de salaire
- Dans quelques communes belges, les cahiers des charges des entrepreneurs de travaux communaux renferment une clause stipulant en faveur des ouvriers et employés un minimum de salaire.
- A Saint-Gilles, le cahier des charges impose à l’entrepreneur une amende fixe de 5 fr. par ouvrier lésé et par jour, pour chaque contravention au minimum de salaire.
- Cette amende, stipulée en faveur de la commune, est indépendante des droits que l’ouvrier aurait à faire valoir contre son patron devant les juridictions compétentes.
- ***
- SUISSE
- Le monopole des Allumettes au profit de l’Etat a été voté en principe par le Conseil national à la majorité de 68 voix contre 56. Il avait été au préalable adopté par le Conseil des Etats.
- 9
- Un cours pratique de sciences sociales sera donné, en allemand et en français, dès la première quinzaine d’octobre, à l’Université de Fribourg. Des cours de ce genre existent déjà à Lausanne et à Genève.
- p.356 - vue 355/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 357
- Une proposition du groupe socialiste demandant la création d’une Commission du travail, qui aurait à s’occuper de toutes les questions ayant trait au travail, a été repoussée par le Grand Conseil du canton de Neuchâtel à la majorité de 47 voix contre 11.
- *
- * *
- Le Grand Conseil de ce même canton a décidé de nommer un fonctionnaire spécial chargé de surveiller l’application de la loi sur les apprentissages et d’organiser les examens d’apprentis.
- Un amendement tendant à faire nommer ce fonctionnaire par les syndicats ouvriers, n’a réuni que 10 voix.
- Le Grand Conseil de Vaud a repoussé une motion socialiste demandant à l’Etat d’instituer des concours pour la nomination à toutes les fonctions publiques.
- ** *
- ÉTATS-UNIS Les illettrés
- Le nombre des illettrés âgés de plus de dix ans a passé, aux Etats-Unis, du chiflre de 6,239,958 en 1880 à celui de 6,328,702 en 1890. Le progrès du mal n’est qu’apparent, étant donné que, pendant la décade 1880 à 1890, la population générale du pays a subi une augmentation beaucoup plus forte. En fait, la proportion des individus ne sachant ni lire ni écrire est tombée pendant cette période de 17 à 13,3 %. Il n’y a aggravation de l’ignorance que dans quelques Etats du Nord et de l’Ouest; ce qui s’explique, écrit Y Indépendant de New-York, par l’immigration de Canadiens français et d’autres éléments. Naturellement c’est la race nègre qui offre le plus fort pour cent ; 2,882,380 illettrés en 1880, contre 2,769,888 dix ans plus tard.
- VIndépendant que nous venons de citer, écrit encore les lignes suivantes à ce sujet: «Nous éprouvons quelque honte à la pensée que l’ignorance est plus épaisse chez nous qu’en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Suisse et dans les Etats Scandinaves ; mais nons nous consolons pourtant en voyant que nous avons derrière nous l’Autriche, l’Italie, l’Espagne et la Russie. »
- p.357 - vue 356/768
-
-
-
- 358
- LE DEVOIR
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête annuelle du Travail
- La Fête annuelle du Travail, statutairement fixée au premier dimanche de mai, a été célébrée à cette date au Familistère de Guise. Même entrain, même cordialité que d’habitude. La fête a duré deux jours.
- En vertu des articles 128 des Statuts et 78 du Règlement prescrivant que des allocations extraordinaires soient données aux travailleurs qui se sont distingués « par des services exceptionnels ou des idées utiles, mises ou pouvant être mises, en application, » le Conseil de gérance a voté les deux allocations suivantes :
- A M. Hébert Marcel,
- Proposition de création d’une fraise fixe pour épauler les poinçons ; et création d’un nouveau système de mordaches pour coussinets de taraudeuses, . . 25 fr.
- A M. Venet, fils,
- Proposition de modification d’un bordereau de crédit permettant d’en faire l’envoi par la poste au tarif réduit de cinq centimes au lieu de quinze centimes, . 50 fr.
- p.358 - vue 357/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 359
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le septième Congrès universel de la Paix
- L’ouverture de la sixième Conférence interparlementaire étant aujourd’hui fixée au 19 août, il ne reste plus qu’à décider si le septième Congrès doit précéder ou suivre la Conférence; les membres de la Commission du Bureau seront consultés incessamment à ce sujet
- Il est certain que la question essentielle à l’ordre du jour de la Conférence comme du Congrès sera, cette année, l’organisation pratique d’un mouvement décisif en faveur d’un désarmement partiel, proportionnel et simultané; désarmement dont les gouvernements d’Europe, sur l’initiative des groupes parlementaires de la paix et sous la pression de l’opinion publique, auraient à poser les conditions dans un Congrès officiel international.
- Toutes les questions théoriques semblent donc devoir être reléguées au second plan.
- Bulletin du VIme Congrès universel de la Paix à Anvers (1894)
- Ce Bulletin vient de paraître. On peut se le procurer dès maintenant, au prix de 2 fr. l’exemplaire, au Bureau
- international de la Paix, à Berne.
- 7 *
- Il est très conscieusement fait et donne une image Adèle des délibérations du Congrès, c’est-à-dire des motifs qui ont fait prendre telle ou telle décision, dans tel sens plutôt que dans tel autre. Sous ce rapport, le Bulletin est absolument indispensable aux personnes qui veulent se tenir au courant des travaux collectifs en faveur de la Paix, de l’arbitrage international et du désarmement.
- Il est précédé du texte des pièces officielles échangées à l’occasion de l’organisation du Congrès d’Anvers et suivi de plusieurs annexes, savoir : 1° Code de l’arbitrage international approuvé par le Congrès ; 2° M.
- p.359 - vue 358/768
-
-
-
- 360
- LE DEVOIR
- Martin Wood : The juridical Equality of States; 3° Mary Frost Ormsby : The Peace Movement in the School; 4° Hodgson Pratt : International alliance of Universities ; 5° Edmond Hornby : Report on the necessity of a permanent Court of Arbitration; 6° Franzesco de P. Suary : Plan of an International Ligue; 7° Conflit entre la Chine et le Japon. Appel aux Gouvernements des grandes nations; 8° Appel aux nations; 9° Résolutions du VIme Congrès de là Paix.
- Les Sociétés de la Paix à l’exposition de Bordeaux
- A la demande de Y Association de la Paix par le Droit, le Bureau International de la Paix a fait dresser un tableau synoptique de la création et du développement des Sociétés de la Paix en Europe et en Amérique. Ce tableau est destiné à l’Exposition de Bordeaux et fera le pendant de l’affiche où se trouvent résumés les travaux et les dispositions statutaires du Bureau International.
- Le Bureau International de la Paix vient de publier la liste des Sociétés dont il possédait les adresses au 31 décembre 1894.
- Dans cette liste, les Etats-Unis tiennent la tête avec 54 Sociétés ou branches de Sociétés, dont les principales sont : Universal Peace Union, de Piladelphie ; American Peace Society, de Boston ; The Pacific Coast Arbitration Association, de Californie, etc., etc.
- La Suisse possédait, au 31 décembre dernier, 25 Sociétés dont la plupart sont des sections de la vaste Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, fondée à Genève en 1867.
- De nombreuses Sociétés se sont constituées depuis lors dans ce pays, ainsi qu’en Allemagne où existaient déjà 15 Associations de la Paix à la fin de l’année der nière.
- On comptait alors en France 14 Sociétés de la Paix dont voici la liste : Ligue internationale de la Paix et de la Liberté (comité de Paris); idem, (comité de la Sarthe); Société française de l’Arbitrage entre nations; Ligue du bien public; Société de la Paix du Familistère
- p.360 - vue 359/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 361
- de Guise; Société de la Paix perpétuelle par la justice internationale ; Groupe des Amis de la Paix de Clermont-Ferrand;- Union de la Paix, de Bergerac (Dordogne); Association des Jeunes Amis de la Paix, actuellement Association de la Paix par le Droit; Société de la Paix d’Abbeville et du Ponthieu (Somme); Union méditerranéenne, Paris; Société de la Paix à Felletin (Creuse); Société universitaire internationale (Paris); Ligue française pour la Paix, Sainte-Colombe (Côte-d’Or).
- Dans la liste publiée par le Bureau International, l’Angleterre figure pour 12 Sociétés, dont les principales sont International Arbitration and Peace Association, Peace Society, etc.; l’Italie, 7; la Hollande, 3; l’Autriche. 3; la Belgique, 1; le Danëmark, 1; la Norvège, 1; la Suède, 1.
- * *
- La jeunesse universitaire et la Paix
- Un groupe de l’Association de la Paix par le Droit, s’organise à Lyon dans la jeunesse universitaire. De nombreux adhérents se sont déjà fait inscrire; ce mouvement est dû aux efforts faits depuis longtemps par nos amis et à l’appui du journal Lyon Universitaire dont la Rédaction écrivait récemment au Bureau International : « Nous voulons nous aussi travailler pour votre œuvre et lui apporter l’ardeur de nos jeunes convictions. »
- Nous adressons à nos nouveaux membres et collaborateurs l’expression de nos plus sincères sentiments de cordiale sympathie.
- L’action des Sociétés de la Paix
- Il n’est pasô inutile de bien faire remarquer que la grâce accordée d’une part au capitaine Romani, de l’autre au major Falta et à M. Aurillo est due à l’initiative des Sociétés de la Paix, et surtout de la Société Vénitienne et de son président le marquis Pandolfî. C’est en effet ce dernier qui s’est adressé au Président de la République Française par l’intermédiaire de M. Passy et des démarches semblables ont été faites auprès du Gouvernement Italien et de M. Crispi. Le Gouver-
- p.361 - vue 360/768
-
-
-
- 362
- LE DEVOIR
- nement Italien a commencé par accorder la grâce du capitaine Romani, puis M. Trarieux, notre garde des sceaux, a annoncé à M. Pandolfi, le 21 mars, que la libération des deux officiers italiens était imminente.
- Quelques jours après, en effet, la nouvelle en fut officiellement confirmée.
- La Société de Paix du Familistère de Guise se
- propose de faire éditer prochainement sous forme de brochure, dans un but de propagande, et avec l’autorisation de l’auteur, les 57 premières pages du remarquable ouvrage de notre éminent collaborateur Michel Revon : « L’Arbitrage international, son passé, son présent, son avenir. » Cet extrait comprendra donc le chapitre intitulé « la Philosophie de la Guerre » avec la magistrale introduction qui a fait une si profonde im-presssion sur les lecteurs. Mlle P.-H. Peckover de Wis-bech, ayant eu connaissance de ce projet, a offert d’y aider par une somme de 5 livres sterling.
- Les Sociétés de Paix ou les personnes qui voudraient imiter cet exemple, n’auront qu’à en informer la Société de Paix du Familistère, en l’avisant de la somme qu’elles désirent consacer à cette propagande. Elles seraient remboursées au prix coûtant, par un nombre d’exemplaires de la brochure représentant leur versement.
- Il est évident que plus le tirage sera élevé, plus les conditions seront avantageuses.
- ( Correspondance autographiêe).
- p.362 - vue 361/768
-
-
-
- mouvement féministe
- 363
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- ÉTATS-UNIS Le suffrage féminin
- La question du vote féminin va venir devant le peuple de l’Idaho, sous forme d’un amendement à la Constitution.
- Les féministes ont remporté une première victoire dans l’Etat de New-York, dont le Sénat a approuvé récemment une résolution en faveur du suffrage des femmes. Mais cette décision n’aura force de loi que lorsqu’elle aura été acceptée par une nouvelle législature et ratifiée par le vote populaire.
- Une fois cette filière traversée, c’est-à-dire au plus tôt dans quelques années, les femmes New-Yorkaises seront citoyennes. Ce sera là, comme le fait justement remarquer le Temps, « une récompense méritée du rôle que ce sexe vient de jouer dans le grand effort par lequel la ville de New-York a balayé — pour un temps — le Tammany, ses chefs, ses pompes et ses œuvres. »
- Et après avoir rappelé que des femmes ont également fondé dans cette immense cité une Ligue dite de la propreté publique (clean city League), se donnant pour objet de procéder au nettoyage graduel des écuries d’Augias, le même journal ajoutait : « C’est, du reste, un trait intéressant que partout où les femmes* ont été appelées à la plénitude des droits civiques, ç’a été jusqu’à présent en vue d’accomplir quelque grande réforme morale ou sociale. »
- Etant donné que les femmes exercent déjà leurs droits politiques dans les Etats du Wyoming et du Colorado, que la question se trouve posée devant le vote populaire de l’Idaho, — trois Etats limitrophes du Grand Ouest, — si la question est résolue favorablement par l’Etat de New-York, l’Etat empire avec ses six millions d’habitants, on peut prédire à coup sûr que la conquête
- p.363 - vue 362/768
-
-
-
- 364
- LE DEVOIR
- de l’électorat politique par les femmes s’étendra bientôt à toute la surface des Etats-Unis.
- Trois femmes députés
- On lit dans le Journal de Genève :
- « Nous présenterons à nos lecteurs (d’après VIndêpen-dent de New-York, 14 février) trois membres de la nouvelle chambre du Colorado... trois femmes, Mmes Holly, Klock et Cressingham. « Elles sont, assure -t- on, très au-dessus de la moyenne d’intelligence de la législature. Mistress Holly est une ressortissante de New-York et une femme d’une physionomie frappante. Elle s’est rendue à à l’assemblée pour prendre possession de son siège, accompagnée de son mari et de son enfant. Tout d’abord, le portier a refusé de laisser passer le mari et l’enfant, qu’on a pourtant fini par admettre comme visiteurs. Mistress- Klock est originaire de North Lee, dans le Massachusetts, et elle voue un profond intérêt à toutes les grandes questions du jour, ne craignant pas de penser pour son propre compte et de dire ce qu’elle pense. Quant à Mistress Cressingham, c’est une personne élégante, un clair et vigoureux orateur; elle est née à Brooklyn. »
- » Ces quelques lignes montrent, outre l’avènement de la femme dans la vie politique, comment le littoral de l’Atlantique apporte aux populations de l’Ouest leurs éléments les plus distingués, en même temps que le meilleur de la culture d’une région depuis longtemps policée. »
- ALLEMAGNE Le travail des femmes
- L’Union des Sociétés de femmes allemandes, fondée l’an dernier à Berlin, a donné la première preuve de son existence, en adressant, ces jours-ci, au ministère de différents Etats de l’empire allemand, une pétition tendant à obtenir l’établissement dans les fabriques d’une inspection par des ouvrières. D’après les données des inspecteurs de fabriques, il y avait en 1892, dans
- p.364 - vue 363/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 365
- les fabriques soumises à l’inspection, 223,528 ouvrières de 16 à 21 ans; 339,499 âgées de plus de 21 ans; donc, en tout, 567,234 ouvrières de plus de 16 ans. A côté de celles-là, les fabriques occupaient encore 72,692 jeunes filles de moins de 16 ans; 283,017 ouvrières, âgées toutes de plus de 16 ans, étaient occupées dans l’industrie textile.
- La Correspondance sociale dit à ce propos :
- « Il est bien sûr que des situations contraires à la morale et à l’hygiène peuvent facilement se rencontrer dans ce grand nombre d’ouvrières; une femme découvrira et empêchera plus facilement ces inconvénients. Ensuite, les ouvrières parlent avec plus de confiance à une femme; et nous savons que, dans plusieurs pays, l’on a nommé des inspectrices pour les fabriques et les occupations professionnelles de femmes et l’on s’est félicité des résultats obtenus. »
- Une pétition
- Dans l’exposé des motifs de la loi lancée par l’empereur Guillaume, contre les menées subversives, on peut lire les lignes suivantes concernant l’article 130 du projet :
- « Le mariage étant la base de toute la vie sociale, permettre qu’on l’attaque, c’est donner au peuple l’impression que les bases de la société sont mauvaises, qu’elles sont mensonges et injustices. » Les femmes allemandes ont aussitôt rédigé une protestation dont voici les termes :
- « La famille et le mariage ne sont pas protégés par » cette loi, mais menacés, car ce n’est que par une criti-» que libre de la vie sociale actuelle, qui fait le plus grand » tort à la vie conjugale et familiale, que l’on pourra » améliorer le sort de tous et amener le peuple à ne » pas perdre le respect des institutions sociales. Des » critiques de la famille et du mariage ne font pas au-» tant de tort au peuple que l’organisation de l’immo-» ralité sanctionnée, protégée par la loi. Ce ne sont pas » des critiques qui feront comprendre au peuple que » les bases de notre société sont mensongères et in-
- p.365 - vue 364/768
-
-
-
- 366
- LE DEVOIR
- )) justes, mais la loi qui place la moitié du genre humain » au même niveau que les mineurs, les fous et les » criminels, la loi qui permet à l’homme de mener une » vie déréglée dont souffrent la mère et les enfants, et » la loi qui déshonore à tout jamais une femme pour » une seule faute. Nous protestons donc contre une » loi qui ne nous permettrait pas de nous protéger. »
- Ont signé entre autres :
- Doctoresse Adams (Bade), Hedwig von Alten (Munich), Anna Baum (Munich), Gertrude, comtesse Bulow de Dennevitz (Dresde), Victorine, comtesse Buttler-Haim-hausen (Munich), Hedwig Dohm (Berlin), Adèle Gamper (Dresde), Lily de Gizicky (Berlin), Natalie de Milde (Weimar), Lina Morgenstern (Berlin), Marie Stritt (Dresde), Martha de Wittich (Berlin), etc., etc.
- Il y a des centaines de signatures. Les femmes allemandes ont obtenu satisfaction. La loi contre les menées subversives a été repoussée par le Reichstag.
- La propagande socialiste par les femmes
- Une dépêche de Berlin annonçait, il y a quelque temps, que la préfecture de police interdisait à l’avenir toute réunion de la commission d’agitation en faveur de la propagande féministe.
- Les contraventions à 'cet arrêté entraîneraient des amendes et même de la prison.
- La suppression, par mesure de police^ du comité d’agitation féministe à Berlin, qui dirigeait la propagande socialiste parmi les femmes dans toute l’Allemagne, a été surtout motivée, paraît-il, par les dispositions nouvelles que ce groupe avait prises pour développer considérablement son agitation dans tout l’empire.
- Le comité était fort ingénieusement organisé. Il disposait d’un journal rédigé par Mme Clara Zetkin, l’un des orateurs les plus appréciés du dernier Congrès socialiste de Francfort.
- p.366 - vue 365/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 367
- BELGIQUE
- Progrès des revendications féministes
- Extrait d’une lettre de Mme Van Marcke, de l’Union internationale des Femmes (section belge), communiquée à la Ligue française pour le Droit des Femmes :
- « Trois jeunes filles viennent de subir de brillants examens à la Faculté de médecine, avec les mentions distinction et grande distinction;
- » La création d’un Cours de droit des femmes vient d’être décidée par la Faculté de droit ;
- » Deux Meetings de femmes, organisés par le Parti ouvrier liégeois, ont admirablement réussi;
- » M. de Burlet a déposé un projet de loi portant modification aux droits successoraux du conjoint survivant; il reprend en outre le projet Lejeune sur la recherche de la paternité, et annonce le dépôt d’un projet de loi pour sauvegarder l’épargne de la femme mariée ; •
- » Tous les partis ont pris position dans la question féministe.
- » Le parti ouvrier prête le concours du journal Le Peuple; le parti radical, de la Justice; le parti libéral, de la Réforme, VLndêpendance, la Flandre libérale.
- » L’Université nouvelle, qui inscrit comme un axiome l’égalité des sexes à son programme, compte déjà trois étudiantes.
- » Le gouvernement belge annonce une loi nouvelle donnant à la femme mariée le droit de disposer elle-même du produit de son travail, »
- FRANCE
- Un musée féministe
- Mme Griess-Traut, qui met un dévouement sans borne au service de toutes les grandes causes, prenait dernièrement l’initiative d’un'projet de musée historique de l’évolution féministe.
- Ce projet a déjà été étudié par plusieurs sociétés et deux d’entre elles, la Solidarité des Femmes et la Ligue
- p.367 - vue 366/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- du Droit des Femmes, ont pris à ce sujet la résolution suivante :
- « Il sera demandé au Conseil municipal un local destiné à recevoir les journaux, brochures, publications officielles ou non, ayant trait au mouvement féministe. Ces documents constitueront un musée accessible à tous. »
- Cette demande a été repoussée par le Conseil municipal.
- Mais les groupes qud en avaient pris l’initiative ne se tiennent pas pour battus. Ils recommenceront.
- L’exposition de Bordeaux
- La Ligue française pour le droit des femmes a décidé de participer à l’exposition de Bordeaux, où figureront : 1° Dressé par les soins du bureau, un tableau historique de révolution féministe; 2° les journaux, brochures, comptes-rendus qui traitent des intérêts féminins.
- ANGLETERRE Les femmes journalistes
- La presse de Londres compte près de deux cents collaborateurs en jupon.
- Quand on fréquente avec une assiduité quotidienne la magnifique bibliothèque du British Muséum, on prend forcément contact avec ces journalistes du beau sexe dont il est impossible de ne pas admirer la vaillance et la ponctuelle activité. Elles sont, en effet, d’une assiduité exemplaire. Sur 600 cartes d’admission actuellement délivrées, 280 sont employées par des femmes; et l’on a remarqué qu’elles en usent plus régulièrement que les hommes. Bien peu s’occupent particulièrement de ce qui intéresse leur sexe; la plupart préfèrent les travaux d’importance : théologie, économie domestique, sciences. J’en sais une qui travaille depuis quatre mois à une histoire de l’Assistance publique en Angleterre.
- (Le Temps).
- p.368 - vue 367/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 369
- SANS FAMILLE
- 'Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par 1’A.oadém.ie française
- (Suite)
- Les kilomètres s’ajoutèrent aux kilomètres, les étapes aux étapes, nous approchâmes de Paris et quand même les bornes plantées le long de la route ne m’en auraient pas averti, je m’en serais aperçu à la circulation qui était devenue plus active, et aussi à la couleur de la neige couvrant le chemin, qui était beaucoup plus sale que dans les plaines de la Champagne.
- Chose étonnante, au moins pour moi, la campagne ne me parut pas plus belle, les villages ne furent pas autres que ceux que nous avions traversés quelques jours auparavant. J’avais tant de fois entendu parler des merveilles de Paris, que je m’étais naïvement figuré que ces merveilles devaient s’annoncer au loin par quelque chose d’extraordinaire. Je ne savais pas au juste ce que je devais attendre, et n’osais pas le demander, mais enfin j’attendais des prodiges : des arbres d’or, des rues bordées de palais de marbre, et dans ces rues, des habitants vêtus d’habits de soie : cela m’eût paru tout naturel.
- Si attentif que je fusse à chercher des arbres d’or, je remarquai néanmoins que les gens qui nous rencontraient ne nous regardaient plus : sans doute ils étaient trop pressés pour cela, ou bien ils étaient peut-être habitués à des spectacles autrement douloureux que celui que nous pouvions offrir.
- Cela n’était guère rassurant.
- Qu’allions nous faire à Paris dans l’état de misère où nous nous trouvions.
- C’était la question que je me posais avec anxiété et qui bien souvent occupait mon esprit pendant ces longues marches.
- J’aurais bien voulu interroger Vitalis, mais je n’osais
- 4
- p.369 - vue 368/768
-
-
-
- 370
- LE DEVOIR
- pas, tant il se montrait sombre, et, dans ses communications, bref.
- Un jour enfin, il daigna prendre place à côté de moi, et, à la façon dont il me regarda, je sentis que j’allais apprendre ce que j’avais tant de fois désiré connaître.
- C’était un matin, nous avions couché dans une ferme, à peu de distance d’un gros village, qui, disaient les plaques bleues de la route, se nommait Boissy-Saint-Léger. Nous étions partis à l’aube, et après avoir longé les murs d’un parc, et traversé dans sa longueur ce village de Boissy-Saint-Léger nous avions, du haut d’une côte, aperçu devant nous un grand 'nuage de vapeurs noires qui planaient au-dessus d’une ville immense, dont on ne distinguait que quelques monuments élevés.
- J’ouvrais les yeux pour tâcher de me reconnaître au milieu de cette confusion de toits, de clochers, de tours, qui se perdaient dans des brumes et dans des fumées, quand Vitalis, ralentissant le pas, vint se placer près de moi.
- — Voilà donc notre vie changée, me dit-il, comme s’il continuait une conversation entamée depuis longtemps déjà, dans quatre heures nous serons à Paris.
- — Ah! c’est Paris qui s’étend là-bas?
- — Mais sans doute.
- Au moment même où Vitalis me disait que c’était Paris que nous avions devant nous , un rayon de lumière se dégagea du ciel, et j’aperçus, rapide comme un éclair, un miroitement doré.
- Décidément, je ne m’étais pas trompé; j’allais trouver des arbres d’or.
- Vitalis continua :
- — A Paris nous allons nous séparer.
- Instantanément la nuit se fit, je ne vis plus les arbres
- d’or.
- Je tournai les yeux vers Vitalis. Lui-même me regarda, et la pâleur de mon visage, le tremblement de mes lèvres, lui dirent ce qui se passait en moi.
- — Te voilà inquiet, dit-il, peiné aussi, je crois bien.
- -- Nous séparer! dis-je enfin, après que le premier
- moment du saisissement fut passé.
- — Pauvre petit !
- Ce mot et surtout le ton dont il fut prononcé me fi-
- p.370 - vue 369/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 371
- rent monter les larmes aux yeux : il y avait si longtemps que je n’avais entendu une parole de sympathie.
- — Ah! vous êtes bon, m’écriai-je.
- - C’est toi qui es bon, un bon garçon, un brave petit cœur. Vois-tu, il y a des moments dans la vie où l’on est disposé à reconnaître ces choses-là et à se laisser attendrir. Quand tout va bien, on suit son chemin sans trop penser à ceux qui vous accompagnent, mais quand tout va mal, quand on se sent dans une mauvaise voie, surtout quand on est vieux, c’est-à-dire sans foi dans le lendemain, on a besoin de s’appuyer sur ceux qui vous entourent et on est heureux de les trouver près de soi. Que moi je m’appuie sur toi, cela te paraît étonnant, n’est-ce pas vrai ? Et pourtant cela est ainsi. Et rien que par cela que tu as les yeux humides en m’écoutant, je me sens soulagé. Car moi aussi, mon petit Remi, j’ai de la peine.
- C’est seulement plus tard, quand j’ai eu quelqu’un à aimer, que j’ai senti et éprouvé la justesse de .ces paroles.
- — Le malheur est, continua Vitalis, qu’il faille toujours se séparer précisément à l’heure où l’on voudrait au contraire se rapprocher.
- — Mais, dis-je timidement, vous ne voulez pas m’abandonner dans Paris?
- — Non, certes; je ne veux pas t’abandonner, crois-le bien. Que ferais-tu à Paris, tout seul, pauvre enfant? Et puis, je n’ai pas le droit de t’abandonner, dis-toi bien cela. Le jour où je n’ai pas voulu te remettre aux soins de cette brave dame qui voulait se charger de toi et t’élever comme son fils, j’ai contracté l’obligation de t’élever moi-même de mon mieux. Par malheur, les circonstances me sont contraires. Je ne puis rien pour toi en ce moment, et voilà pourquoi je pense à nous sépa-’ rer, non pour toujours, mais pour quelques mois, afin que nous puissions vivre chacun de notre côté pendant les derniers mois de la mauvaise saison. Nous allons arriver à Paris dans quelques heures. Que veux-tu que nous y fassions avec une troupe réduite au seul Capi?
- En entendant prononcer son nom, le chien vint se camper devant nous, et, ayant porté la main à son oreille pour faire le salut militaire, il la posa sur son
- p.371 - vue 370/768
-
-
-
- 372
- LE DEVOIR
- cœur comme s’il voulait nous dire que nous pouvions compter sur son dévouement.
- " Dans la situation où nous nous trouvions, cela ne calma pas notre émotion.
- Vitalis s’arrêta un moment pour lui passer la main sur la tête.
- — Toi aussi, dit-il, tu es un brave chien; mais, hélas! on ne vit pas de bonté dans le monde; il en faut pour le bonheur de ceux qui nous entourent, mais il faut aussi autre chose, et cela nous ne l’avons point. Que veux-tu que nous devenions avec le seul Capi? Tu comprends bien, n’est ce pas, que nous ne pouvons pas maintenant donner des représentations.
- — Il est vrai.
- — Les gamins se moqueraient de nous, nous jetteraient des trognons de pommes et nous ne ferions pas vingt sous de recette par jour; veux-tu que nous vivions tous les trois avec vingt sous qui, par Les journées de pluie, de neige ou de grand froid, se réduiront à rien ?
- — Mais ma harpe?
- — Si j’avais deux enfants comme toi, cela irait peut-être, mais un vieux comme moi avec un enfant de ton âge, c’est une mauvaise affaire. Je ne suis pas encore assez vieux. Si j’étais plus cassé, ou bien si j’étais aveugle... Mais par malheur je suis ce que je suis, c’est-à-dire non en situation d’inspirer la pitié, et à Paris pour émouvoir la compassion des gens pressés qui vont à leurs affaires, il faut être dans un état bien lamentable. Encore doit-on n’avoir pas honte de faire appel à la charité publique, et cela je ne le pourrais jamais ; voici donc à quoi j’ai pensé, et ce que j’ai décidé. Je te donnerai jusqu’à la fin de l’hiver à un padrone qui t’enrôlera avec d’autres enfants pour jouer de la harpe.
- En parlant de ma harpe, ce n’était pas à une pareille conclusion que j’avais songé.
- Vitalis ne me laissa pas le temps d’interrompre.
- — Pour moi, dit-il en poursuivant, je donnerai des leçons de harpe, de piva, de violon aux enfants italiens qui travaillent dans les rues. Je suis connu à Paris, où je suis resté plusieurs fois, et d’où je venais quand je suis arrivé dans ton village ; je n’ai qu’à demander des leçons pour en trouver plus que je n’en puis donner. Nous vivrons, mais chacun de notre côté. Puis
- p.372 - vue 371/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 373
- en même temps que je donnerai mes leçonë, je m’occuperai à instruire deux chiens pour remplacer Zerbino et Dolce. Je pousserai leur éducation, et au printemps nous pourrons nous remettre en route tous les deux, mon petit Remi, pour ne plus nous quitter, car la fortune n’est pas toujours mauvaise à ceux qui ont le courage de lutter. C’est justement du courage que je te demande en ce moment, et aussi de la résignation. Plus tard, les choses iront mieux : ce n’est qu’un moment à passer. Au printemps nous reprendrons notre existence libre. Je te conduirai en Allemagne, en Angleterre. Voilà que tu deviens grand et que ton esprit s’ouvre. Je t’apprendrai bien des choses et je ferai de toi un homme. J’ai pris cet engagement devant madame Milligan. Je le tiendrai. C’est en vue de ces voyages que j’ai déjà commencé à t’apprendre l’anglais, le français, l’italien, c’est déjà quelque chose pour un enfant de ton âge ; sans compter que te voilà vigoureux. Tu verras, mon petit Remi, tu verras, tout n’est pas perdu.
- Cette combinaison était peut-être ce qui convenait le mieux à notre condition présente. Et quand, maintenant j’y songe, je reconnais que mon maître avait fait le possible pour sortir de notre fâcheuse situation. Mais les pensées de la réflexion ne sont pas les mêmes que cellés du premier mouvement.
- Alors, je ne voyais que deux choses :
- Notre séparation.
- Et le padrone.
- Dans nos courses à travers les villages et les villes j’en avais rencontré plusieurs de ses padrones qui mènent les enfants engagés de-ci de-là, à coups de bâton.
- Ils ne ressemblaient en rien à Vitalis, durs, injustes, exigeants, ivrognes, l’injure et la grossièreté à la bouche, la main toujours levée.
- Je pouvais tomber sur un de ces terribles patrons.
- Et puis, quand même le hasard m’en donnerait un bon, c’était encore un changement.
- Après ma nourrice, Vitalis.
- Après Vitalis, un autre.
- Est-ce que ce serait toujours ainsi?
- p.373 - vue 372/768
-
-
-
- 374
- LE DEVOIR
- Est-ce que je ne trouverais jamais personne à aimer pour toujours ?
- Peu à peu j’en étais venu à m’attacher à Vitalis comme à un père.
- Je n’aurai donc jamais de père.
- Jamais de famille.
- Toujours seul au monde.
- Toujours perdu sur cette vaste terre, où je ne pouvais me fixer nulle part.
- J’aurais eu bien des choses à répondre, et les paroles me montaient du cœur aux lèvres, mais je les refoulai.
- Mon maître m’avait demandé du courage et de la résignation, je voulais lui obéir et ne pas augmenter son chagrin.
- Déjà d’ailleurs, il n’était plus à mes côtés, et comme s’il avait peur d’entendre ce qu’il prévoyait que j’allais répondre, il avait repris sa marche à quelques pas en avant.
- Je le suivis, et nous ne tardâmes pas à arriver à une rivière que nous traversâmes sur un pont boueux, comme je n’en avais jamais vu ; la neige, noire comme du charbon pilé, recouvrait la chaussée d’une couche mouvante dans laquelle on enfonçait jusqu’à la cheville.
- Au bout de ce pont se trouvait un village aux rues étroites, puis, après ce village, la campagne recommençait, mais non la campagne encombrée de maisons à l’aspect misérable.
- Sur la route, les voitures se suivaient et se croisaient maintenant sans interruption. Je me rapprochai de Vitalis et marchai à sa droite tandis que Capi se tenait le nez sur nos talons.
- Bientôt la campagne cessa et nous nous trouvâmes dans une rue dont on ne voyait pas le bout ; de chaque côté, au loin, des maisons, mais pauvres, sales, et bien moins belles que celles de Bordeaux, de Toulouse et de Lyon.
- La neige avait été mise en tas de place en place, et sur ces tas noirs et durs on avait jeté des cendres, des légumes pourris, des ordures de toute sorte ; l’air était chargé d’odeurs fétides, à chaque instant passaient de lourdes voitures que ceux qui allaient et venaient évitaient avec beaucoup d’adresse et sans paraître en prendre souci.
- p.374 - vue 373/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 375
- — Où sommés-nous? demandai-je à Vitalis.
- — A Paris, mon garçon.
- — A Paris !...
- Où donc étaient mes maisons de marbre ?
- Où donc étaient mes passants vêtus d’habits de soie? Comme la réalité était laide et misérable !
- C’était là ce Paris que j’avais si vivement souhaité voir.
- C’était là que j’allais passer l’hiver, séparé de Vitalis... et de Capi.
- XVII
- UN PADRONE DE LA RUE DE LOURCINE
- Bien que tout ce qui nous entourait me parût horrible, j’ouvris les yeux et j’oubliai presque la gravité de ma situation pour regarder autour de moi.
- Plus nous avancions dans Paris, moins ce que j’apercevais répondait à mes rêveries enfantines et à mes espérances imaginatives : les ruisseaux gelés exhalaient une odeur de plus en plus infecte ; la boue, mêlée de neige et de glaçons, était de plus en plus noire, et là où elle était liquide, elle sautait sous les roues des voitures en plaques épaisses qui allaient se coller contre les devanturés et les vitres des maisons occupées par des boutiques pauvres et malpropres.
- Décidément, Paris ne valait pas Bordeaux.
- Après avoir marché assez longtemps dans une large rue moins misérable que celles que nous venions de traverser, et où les boutiques devenaient plus grandes et plus belles à mesure que nous descendions; Vitalis tourna à droite, et bientôt nous nous trouvâmes dans un quartier tout à fait misérable : entre les maisons hautes et noires, le ruisseau non gelé coulait au milieu de la rue, et sans souci des eaux puantes qui roulait, une foule piétinait sur le pavé gras : dans des cabarets, qui étaient nombreux, il y avait des hommes et des femmes qui buvaient debout devant des comptoirs d’étain, en criant très fort.
- Au coin d’une -maison je lus le nom de la rue de Lourcine.
- p.375 - vue 374/768
-
-
-
- 376
- LE DEVOIR
- Vitalis, qui paraissait savoir où il allait, écartait doucement les groupes qui gênaient son passage, et je le suivais de près.
- — Prends garde de me perdre, m’avait-il dit.
- Mais la recommandation était inutile, je marchais sur ses talons, et, pour plus de sûreté, je tenais dans ma main un des coins de sa veste.
- Après avoir traversé une grande cour et un passage, nous arrivâmes dans une sorte de puits sombre et verdâtre où assurément le soleil n’avait jamais pénétré. Cela était encore plus laid et plus effrayant que tout ce que j’avais vu jusqu’alors.
- — Garofoli est-il chez lui? demanda Vitalis à un homme qui accrochait des chiffons contre la muraille, en s’éclairant d’une lanterne.
- — Je ne sais pas, montez voir vous-même ; vous savez où, au haut de l’escalier, la porte en face.
- — Garofoli est le padrone dont je t’ai parlé, me dit-il en montant l’escalier dont les marches, couvertes d’une croûte de terre, étaient glissantes comme si elles eussent été creusées dans une glaise humide ; c’est ici qu’il demeure.
- La rue, la maison, l’escalier, n’étaient pas de nature à me remonter le cœur. Que serait le maître ?
- L’escalier avait quatre étages ; Vitalis, sans frapper, poussa la porte qui faisait face au palier, et nous nous trouvâmes dans une large pièce, une sorte de grenier. Au milieu, un grand espace vide, et tout autour une douzaine de lits. Les murs et le plafond étaient d’une couleur indéfinissable; autrefois, ils avaient été blancs, mais la fumée, la poussière, les saletés de toutes sortes avaient noirci le plâtre qui, par places, était creusé ou troué ; à côté d’une tête dessinée au charbon, on avait sculpté des fleurs et des oiseaux.
- — Garofoli, dit Vitalis en entrant, êtes-vous dans quelque coin ? je ne vois personne ; répondez-moi, je vous prie ; c’est Vitalis qui vous parle.
- En effet, la chambre paraissait déserte autant qu’on en pouvait juger par la clarté d’un quinquet accroché à la muraille, mais à la voix de mon maître, une voix faible et dolente, une voix d’enfant répondit :
- — Le signor Garofoli est sorti ; il ne rentrera que dans deux heures.
- p.376 - vue 375/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 377
- En même temps, celui qui nous avait répondu se montra : c’était un enfant d’une dizaine d’années ; il s’avança vers nous en se traînant, et je fus si vivement frappé de son aspect étrange, que je le vois encore devant moi ; il n’avait pour ainsi dire pas de corps et sa tète grosse et disproportionnée semblait immédiatement posée sur ses jambes, comme dans ces dessins comiques qui ont été à la mode il y a quelques années ; cette tête avait une expression profonde de douleur et de douceur, avec la résignation dans les yeux et la désespérance dans sa physionomie générale. Ainsi bâti, il ne pouvait pas être beau, cependant il attirait le regard et le retenait par la sympathie et un certain charme qui se dégageait de ses grands yeux mouillés et tendres comme ceux d’un chien, et de ses lèvres parlantes.
- — Es-tu bien certain qu’il sera ici dans deux heures ? demanda Vitalis.
- — Bien certain, signor ; c’est le moment du dîner et jamais personne autre que lui ne sert le dîner.
- — Eh bien, s’il rentre avant, tu lui diras que Vitalis reviendra dans deux heures.
- — Dans deux heures, oui, signor.
- Je me disposais à suivre mon maître lorsque celui-ci m’arrêta.
- — Reste ici, dit-il, tu te reposeras.
- Et comme j’avais fait un mouvement d’effroi.
- — Je t’assure que je reviendrai.
- J’aurais mieux aimé, malgré ma fatigue, suivre Vitalis, mais quand il avait commandé j’avais l’habitude d’obéir ; je restai donc.
- Lorsqu’on n’entendit plus le bruit des pas lourds de mon maître dans l’escalier, l’enfant qui avait écouté, l’oreille penchée vers la porte, se tourna vers moi.
- — Vous êtes du pays ? me dit-il en italien.
- Depuis que j’étais avec Vitalis j’avais appris assez d’italien pour comprendre à peu près tout ce qui se disait en cette langue, mais je ne la parlais pas encore assez bien pour m’en servir volontiers.
- — Non, répondis je en français.
- — Ah ! fit-il tristement en fixant sur moi ses grands yeux, tant pis, j’aurais aimé que vous fussiez du pays.
- — De quel pays ?
- p.377 - vue 376/768
-
-
-
- s
- 378 LE DEVOIR
- — De Lucca; vous m’auriez peut-être donné des nouvelles.
- — Je suis Français.
- Ah ! tant mieux.
- — Vous aimez mieux les Français que les Italiens ?
- — Non, et ce n’est pas pour moi que je dis tant mieux, c’est pour vous ; parce que si vous étiez Italien, vous viendriez ici probablement pour être au service du signor Garofoli ; et l’on ne dit pas tant mieux à ceux qui entrent au service du signor padrone.
- Ces paroles n’étaient pas de nature à me rassurer.
- — Il est méchant ?
- L’enfant ne répondit pas à cette interrogation directe, mais le regard qu’il fixa sur moi fut d’une effrayante éloquence. Puis, comme s’il ne voulait pas continuer une conversation sur ce sujet, il me tourna le dos et se dirigea vers une grande cheminée qui occupait l’extrémité de la pièce.
- Un bon feu de bois de démolition brûlait dans cette cheminée, et devant ce feu bouillait une grande marmite en fonte.
- Je m’approchai alors de la cheminée pour me chauffer, et je remarquai que cette marmite avait quelque chose de particulier que tout d’abord je n’avais pas vu. Le couvercle, surmonté d’un tube étroit par lequel s’échappait la vapeur, était fixé à la marmite, d’un côté par une charnière et d’un autre par un cadenas.
- J’avais compris que je ne devais pas faire de questions indiscrètes sur Garofoli, mais sur la marmite?....
- — Pourquoi donc est-elle fermée au cadenas ?
- — Pour que je ne puisse pas prendre une tasse de bouillon. C’est moi qui suis chargé de faire la soupe, mais le maître n’a pas confiance en moi.
- Je ne pus n’empêcher de sourire.
- — Vous riez, continua-t-il tristement, parce que vous croyez que je suis gourmand, A ma place, vous le seriez peut-être tout autant. Il est vrai que ce n’est pas gourmand que je suis, mais affamé, et l’odeur de la soupe qui s’échappe par ce tube me rend ma faim plus cruelle encore.
- — Le signor Garofoli vous laisse donc mourir de faim ?
- — Si vous entrez ici, à son service, vous saurez
- p.378 - vue 377/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 379
- qu’on ne meurt pas de faim, seulement on souffre, moi surtout, parce que c’est une punition.
- — Une punition ! mourir de faim.
- — Oui; au surplus, je peux vous conter ça; si Garofoli devient votre maître, mon exemple pourra vous servir. Le signor Garofoli est mon oncle et il m’a pris avec lui par charité. Il faut vous dire que ma mère est veuve, et comme vous pensez bien, elle n’est pas riche. Quand Garofoli vint au pays l’année dernière pour prendre des enfants, il proposa de m’emmener. Ça lui coûtait à ma mère, de me laisser aller; mais vous savez, quand il le faut... et il le fallait, parce que nous étions six enfants à la maison et que j’étais l’aîné. Garofoli aurait mieux aimé prendre avec lui mon frère Leonardo qui vient après moi, parce que Leonardo est beau, tandis que moi je suis laid. Et pour gagner de l’argent, il ne faut pas être laid ; ceux qui sont laids ne reçoivent que des coups ou des mauvaises paroles. Mais ma mère ne voulut pas donner Leonardo : « C’est Maltia qui est l’aîné, dit-elle, c’est à Mattia de partir, puisqu’il faut qu’il en parte un ; c’est le bon Dieu qui l’a désigné, je n’ose pas changer la règle du bon Dieu. » Me voilà donc parti avec mon oncle Garofoli ; vous pensez que ç’a été dur de quitter la maison, ma mère qui pleurait, ma petite sœur Christina, qui m’aimait bien parce qu’elle était' la dernière, et que je la portais toujours dans mes bras ; et puis aussi mes frères, mes camarades et le pays.
- Je savais ce qu’il y avait de dur dans ces séparations, et je n’avais pas oublié le serrement de cœur qui m’avait étouffé quand pour la dernière fois j’avais aperçu la coiffe blanche de mère Barberin.
- Le petit Mattia continua son récit :
- —• J’étais tout seul avec Garofoli, continua Mattia, en quittant la maison, mais au bout de huit jours nous étions une douzaine, et l’on se mit en route pour la France. Ah! elle a été bien longue, la route, pour moi et pour les camarades, qui, eux aussi, étaient tristes. Enfin, on arriva à Paris; nous n’étions plus que onze parce qu’il y en avait un qui était resté à l’hôpital de Dijon. A Paris, on fit un choix parmi nous ; ceux qui étaient forts furent placés chez des fumistes
- p.379 - vue 378/768
-
-
-
- 380
- LE DEVOIR
- ou des maîtres ramoneurs ; ceux qui n’étaient pas assez forts pour travailler allèrent chanter ou jouer de la vielle dans les rues. Bien entendu, je n’étais pas assez fort pour travailler, et il paraît que j’étais trop laid pour faire de bonnes journées en jouant de la vielle. Alors Garofoli me donna deux petites souris blanches que je devais montrer sous les portes, dans les passages, et il taxa ma journée à trente sous. « Autant de sous qui te manqueront le soir, me dit-il, autant de coups de bâton pour toi, » Trente sous, c’est dur à ramasser ; mais les coups de bâton, c’est dur aussi à recevoir, surtout quand c’est Garofoli qui les administre. Je faisais donc tout ce que je pouvais pour ramasser ma somme ; mais, malgré ma peine, je n’y parvenais pas souvent, Presque toujours mes camarades avaient leurs sous ervrentrant; moi, je ne les avais presque jamais. Cela redoublait la colère de Garofoli. « Comment donc s’y prend cet imbécile de Mattia? » disait-il. Il y avait un autre enfant qui, comme moi, montrait des souris blanches et qui avait été taxé à quarante sous que tous les soirs il rapportait. Plusieurs fois, je sortis avec lui pour voir comment il s’y prenait et par où il était plus adroit que moi, Alors je compris pourquoi il obtenait si facilement les quarante sous et moi si difficilement mes trente. Quand un monsieur et une dame nous donnaient, la dame disait toujours : « A celui qui est gentil, pas à celui qui est si laid. » Celui qui était laid, c’était moi. Je ne sortis plus avec mon camarade, parce que si c’est triste de recevoir des coups de bâton à la maison, c’est encore plus triste de recevoir des mauvaises paroles dans la rue, devant tout le monde. Vous ne savez pas cela, vous, parce qu’on ne vous a jamais dit que vous étiez laid; mais moi... Enfin, Garofoli voyant que les coups n’y faisaient rien, employa un autre moyen. « Pour chaque sou qui te manquera, je te retiendrai une pomme de terre à ton souper, me dit-il. Puisque ta peau est dure aux coups, ton estomac sera peut-être tendre à la faim. » Est-ce que les menaces ne vous ont jamais fait faire quelque chose, vous?
- — Dame, c’est selon.
- — Moi, jamais ; d’ailleurs je ne pouvais faire plus que ce que je n’avais fait jusque-là ; et je ne pouvais
- p.380 - vue 379/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 381
- pas dire à ceux à qui je tendais la main : « Si vous ne me donnez pas un sou, je n’aurai pas de pommes de terre ce soir. » Les gens qui donnent aux enfants ne se décident pas par ces raisons-là.
- — Et par quelles raisons se décident-ils ? on donne pour taire plaisir.
- — Ah ! vous êtes encore jeune, vous ; on donne pour se faire plaisir à soi-même et non aux autres ; on donne à un enfant parce qu’il est gentil, et ça c’est la meilleure des raisons ; on lui donne pour l’enfant qu’on a perdu ou bien pour l’enfant qu’on désire ; on lui donne parce qu’on a bien chaud, tandis que lui tremble de froid sous une porte cochère. Oh ! je connais toutes ces manières-là ; j’ai eu le temps de les étudier ; tenez, il fait froid aujourd’hui, n’est-ce pas ?
- — Très froid.
- — Eh bien ! allez vous mettre sous une porte et tendez la main à un Monsieur que vous verrez venir rapidement, tassé dans un petit paletot, vous me direz ce qu’il vous donnera; tendez-la, au contraire, à un Monsieur qui marchera doucement, enveloppé dans un gros pardessus ou dans des fourrures, et vous aurez peut-être une pièce blanche. Après un mois ou six semaines de ce régime-là, je n’avais pas engraissé ; j’étais devenu pâle, si pâle, que souvent j’entendais dire autour de moi : « Voilà un enfant qui va mourir de faim. » Alors la souffrance fit ce que la beauté n’avait pas voulu faire : elle me rendit intéressant et me donna des yeux ; les gens du quartier me prirent en pitié, et si je ne ramassais pas beaucoup plus de sous, je ramassai tantôt un morceau de pain, tantôt une soupe. Ce fut mon bon temps ; je n’avais plus de coups de bâton, et si j’étais privé de pommes de terre au souper, cela m’importait peu quand j’avais eu quelque chose à mon dîner. Mais un jour Garofoli me vit chez une frutière mangeant une assiettée de soupe, et il comprit pourquoi je supportais sans me plaindre la privation des pommes de terre. Alors il décida que je ne sortirais plus et que je resterais à la chambrée pour préparer la soupe et faire le ménage. Mais comme en préparant la soupe je pouvais en manger, il inventa cette marmite : tous les matins, avant de sortir, il met dans la marmite la viande et des légumes, il ferme le couvercle au cadenas, et je
- p.381 - vue 380/768
-
-
-
- 382
- LE DEVOIR
- n’ai plus qu’à faire bouillir le pot ; je sens l’odeur du bouillon, mais c’est tout ; quant à prendre, vous comprenez que par ce petit tube si étroit, c’est impossible. C’est depuis que je suis à la cuisine que je suis devenu si pâle ; l’odeur du bouillon, ça ne nourrit pas, ça augmente la faim, voilà tout. Est-ce que je suis bien pâle ? Comme je ne sors plus je ne l’entends pas dire, et il n’y a pas de miroir ici.
- Je n’étais pas alors un esprit très expérimenté, cependant je savais qu’il ne faut pas effrayer ceux qui sont malades en leur disant qu’on les trouve malades.
- — Vous ne paraissez pas plus pâle qu’un autre, répondis-je.
- — Je vois bien que vous me dites ça pour me rassurer, mais cela me ferait plaisir d’être très pâle, parce que cela signifierait que je suis très malade et je voudrais être tout à fait malade.
- Je le regardais avec stupéfaction.
- — Vous ne me comprenez pas, dit-il, avec un sourire, c’est pourtant bien simple. Quand on est très malade on vous soigne ou on vous laisse mourir. Si on me laisse mourir ça sera fini ; je n’aurai plus faim, je n’aurai plus de coups : et puis l’on dit que ceux qui sont morts vivent dans le ciel ; alors de dedans le ciel je verrai maman là-bas, au pays, et en parlant au bon Dieu je pourrai peut-être empêcher ma sœur Christina d’être malheureuse : en le priant bien. Si au contraire on me soigne, on m’enverra à l’hôpital, et je serai content d’aller à l’hôpital.
- J’avais l’effroi instinctif de l’hôpital et bien souvent en chemin, quand, accablé de fatigue, je m’étais senti un malaise, je n’avais eu qu’à penser à l’hôpital pour me retrouver aussitôt disposé à marcher ; je fus étonné d’entendre Mattia parler ainsi :
- (A suivre)
- p.382 - vue 381/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 383
- SOCIÉTÉ Dû FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE MARS 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.415 85J
- Subvention de la Société............ 401 »»> 3.558 50
- Malfaçons et divers................. 741 65\
- Dépenses..........:........................... 5.366 95
- Déficit en Mars.......... 1.808 45
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 419 10) .
- Subvention de la Société.....•...... 139 75} 584 90
- Divers............................... 26 05)
- Dépenses... >................................ 1.237 70
- Déficit en Mars....... 652 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.755 47j
- Intérêts des comptes-courants et du 7.819 47
- titre d’épargne................ 4.064 »»'
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs..*.......... 4.964 651
- 18 — provisoires................ 1.073 70/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.861 lûl 9.491 25
- Allocat. aux familles des réservistes.. 42 »))(
- Divers, appointements, médecins, etc. 549 80]
- Déficit en Mars............ 1.671 78
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 554 »»
- Subvention de la Société........... 184 901
- Dépenses....................................
- 738 90 877 55
- Déficit en Mars............ 138 65
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1894 au 31 Mars 1895. 78.589 49
- » individuelles » » ... 32.509 93
- 111.099 42
- Dépenses » » 131.905 57
- Excédant des dépenses sur les recettes... 20.806 15
- p.383 - vue 382/768
-
-
-
- 384
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AVRIL 1895
- Naissances :
- 3 Avril. Dirson Jules, fils de Dirson Jules et de Lamart Adèle ; •
- 17 — Bruges Marius, fils de Bruges Alfred et de
- Fontaine Marie.
- Décès :
- (Néant).
- Le Secrétaire,
- A. Houdin.
- Le Gérant : P. A. Doyen.
- Mimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 661.
- p.384 - vue 383/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 385
- nnniiMi?» mïïtd mi? mnuDAnmi? rniinr
- de J.-B.-André Q-ODUST (ff
- Conférence du 18 Janvier 1878.
- Mes Amis,
- Je reprends ce soir nos études de morale religieuse dans le passé de l’humanité. Vous savez que mon but est de rechercher, à travers les incertitudes et les différences dogmatiques, ce fond commun d’enseignement moral qui apparaît comme la vérité de tous les lieux et de tous les temps. Le premier point que nous relèverons à cet égard, est celui-ci :
- Relier les hommes entre eux et les unir au Principe de la vie même, en vue de leur régénération présente et de leur bien futur, est la préoccupation commune des différents systèmes religieux.
- Les citations que je vous ai lues dans mes dernières conférences vous ont montré comment la sagesse antique avait parlé de la Divinité. Dieu était présenté aux hommes comme étant l’Etre suprême, unique, éternel, comme étant le Principe de toute existence. En lui, par lui, tout existe; il est à éternité ce qui fut, ce qui est, ce qui sera : cette définition de Dieu se retrouve dans tous les Livres sacrés. Elle était inscrite au fronton du temple de Sais, en Egypte.
- Par cette conception de la Divinité, l’homme est amené à se considérer lui-même et à considérer tout ce qui l’entoure : minéral, plante, animal, en un mot toutes les choses de l’univers, comme des instruments, des agents de la vie divine qui anime tout.
- Et quel but, quelle fin pouvons-nous assigner à l’éternel mouvement des choses et des êtres en Dieu ? Si
- (l) Lire Le'Devoir depuis le mois de mars 1891.
- p.385 - vue 384/768
-
-
-
- 386
- LE DEVOIR
- nous étudions ce qui se passe dans le monde végétal, par exemple dans la plante, que verrons-nous?
- La plante est un être vivant attaché au sol; elle sert au développement de la vie en pompant dans le sol, par ses racines, les atomes de la vie minérale, lesquels éclosent en la plante à une existence supérieure, dans le lait de la constitution de la plante elle-même, de la fleur et du fruit.
- Le règne végétal a donc pour but de régénérer le règne minéral, de l’appeler au mouvement, d’activer ses transformations. Et cette action progressive n’a pas d’arrêt. Une fois constitué, le végétal sert d’aliment à l’animal et les atomes vivants trouvent dans ce mode nouveau d’existence, un champ d’action supérieure qui les élève au travail de la vie organique.
- Par l’absorption de la plante, l’animal fait subir à la substance vivante une nouvelle mutation qui bientôt met cette substance au service de l’homme. Car la vie organique de l’animal est supérieure à celle de la plante.
- Dans la bête, l’instinct apparaît, les facultés de l’affection et de la pensée sont en germe; l’animal se met au service de l’homme, partage en bien des cas ses travaux et ses peines; et la vie inférieure, en mouvement sous toutes les formes de l’animalité, prépare ainsi les éléments constitutifs de l’être humain.
- Mais si le minéral, le végétal, l’animal ont pour fonction d’élaborer la vie, d’amener la matière inerte au réveil, au mouvement, à l’activité, à l’instinct, à combien plus forte raison l’homme a-t-il un rôle précieux dans la vie, lui qui, absorbant tout le travail des règnes inférieurs, ne peut recevoir ces forces vives que pour en continuer le mouvement ascendant et les diriger plus haut, toujours plus haut, vers les sphères supérieures où l’action, le mouvement, le travail, s’exercent pour le plus grand bien de tout ce qui a vie.
- C’est ainsi que l’homme doit à notre époque envisager
- p.386 - vue 385/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 387
- l’étendue de son rôle sur la terre; c’est ainsi qu’agent supérieur de la vie, il doit comprendre et réaliser sa mission.
- Le sentiment de ce rôle important dévolu à l’être humain sur la terre est visible au fond de toutes les religions. Si l’on écarte de ces enseignements antiques ce que l’ignorance, la faiblesse humaine et l’action du temps ont pu y ajouter, on voit que l’homme fut d’abord conçu comme étant le serviteur de Dieu, l’agent de la vie.
- Mais le rôle de cet agent ne se définissait pas clairement; l’homme avait peine à concevoir quels étaient ses devoirs sur la terre. A travers mille vicissitudes, il a peu à peu levé un coin du voile de ses destinées ; mais il n’en a point encore découvert entièrement le secret. Combien de peines seront évitées quand il se sera élevé enfin à cette connaissance suprême !
- C’est ce que nous cherchons à faire ensemble en fouillant le passé. Je vous ai parlé de l’Inde et de l’Egypte, j’ai à vous donner maintenant les conclusions que comportent nos études sur l’Inde, en particulier.
- Vous avez pu entrevoir quelle fut l’ampleur, la sagesse, la beauté de la genèse consignée dans les Védas. Si j’avais à suivre ici pas à pas l’histoire des Aryas, je devrais dire qu’ils ne se tinrent pas toujours à la hauteur morale dont leurs Livres sacrés témoignent; mais comme nous cherchons surtout la base des lois morales, nous devons nous borner à porter notre attention sur ce que les Védas peuvent nous offrir à ce sujet.
- Or, bien que les Aryas fussent généralement de moeurs douces, les préceptes de morale sont peu abondants chez eux. Ils semblent avoir vécu un certain temps dans la bienveillance les uns vis-à-vis des autres, puis des malheurs sont survenus; et les traditions constatent que des castes se sont établies divisant la société et rompant profondément l’harmonie humaine.
- p.387 - vue 386/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- Les prêtres appelés Brahmanes s’attribuèrent le premier rang; ils furent les seuls dispensateurs du bonheur dans ce monde et dans l’autre; vinrent ensuite les guerriers et gens de police appelés Kchatryas formant la seconde caste; puis les riches et les propriétaires nommés les Waisyas constituant la troisième caste, et enfin, à la quatrième caste, au dernier rang, vinrent les Soudras, les ouvriers, la classe servilo; ce n’était point l’esclavage, mais c’était peut-être pire encore par suite des prescriptions religieuses qui séparèrent profondément cette dernière caste des trois autres. A travers cette organisation déplorable, les Hindous n’en pratiquaient pas moins une certaine bienveillance qui s’étendait jusqu’à l’animal. Il était interdit, par principe de religion, de lui faire du mal, de le sacrifier sans y être autorisé par le prêtre; nul ne devait se nourrir de chair sans autorisation, et l’animal devait être tué sous des formes déterminées.
- Malgré leurs tendances à la bienveillance et l’élévation de leurs doctrines philosophiques, les Aryas de l’Inde ont peu progressé dans la vie; ils sont demeurés misérables, parce que la nation recélait en son sein cette erreur sociale : les castes, dans lesquelles la liberté humaine est aliénée. Or, rien n’est possible sans le respect de la liberté et de la vie humaine. L’Inde a durement expié par son stationnement social la faute de n’avoir point compris cette loi. Méprisant le travail et glorifiant l’oisiveté contemplative, elle a perdu la terre de vue et s’est abîmée dans la stérilité de l’inaction.
- Aujourd’hui, la pensée qui soulève le monde, c’est que l’homme pour gagner le ciel doit commencer par réaliser sur terre les vraies conditions du progrès physique, intellectuel et moral pour tous les hommes; et qu’il n’arrivera à ce but que par le travail.
- Des efforts furent faits dans l’Inde pour arracher la nation au système des Castes.
- p.388 - vue 387/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQU
- 389
- Une religion, le Bouddhisme, s’appuyant sur le principe de l’égalité des hommes entre eux s’éleva vers 600 ans avant Jésus-Clirist; mais ce fut surtout en dehors de l’Inde qu’elle exerça son empire. Elle compte aujourd’hui des millions d’adeptes; ses fidèles sont plus nombreux que ceux du Catholicisme.
- Le Bouddhisme, comme le Brahmanisme, se perdit et se perd encore dans les stérilités de la contemplation ; il est par conséquent impuissant à réaliser les moyens du progrès et du bien-être dans les sociétés.
- A côté de Manou et de Bouddha, il est intéressant de placer Zoroastre, fondateur de la religion du Mazdéisme, et dont l’existence remonte au moins à 1,300 ans avant Jésus-Christ.
- Zoroastre fut le premier législateur de l’Iran, contrée que représente à peu près aujourd’hui la Perse; ce pays était donc voisin de la Chaldée, de la Palestine où plus tard apparut le Christ.
- Zoroastre fut considéré comme un Messie; il apporta à son peuple des lumières morales d’une grande élévation et surtout d’une remarquable précision pour la mise en pratique.
- Plus on examine son œuvre religieuse intitulée le Zend-Avesta, plus on reconnaît que Zoroastre a laissé des traces profondes qui se sont répandues dans d’autres religions, et notamment dans le Christianisme lui-même.
- Il est donc très intéressant de vous donner une idée de la morale contenue dans le Zend-Avesta, puisque notre but est de dégager, de toutes les antiques croyances, les pensées qui peuvent constituer un fonds commun de vérité.
- Mais, avant de vous exposer les préceptes de la morale pratique du Zend-Avesta, je crois bon de vous dire comment l’Etre suprême et l’origine des choses sont présentés dans cet ouvrage.
- Zoroastre, tout en admettant l’unité de l’Etre suprême,
- p.389 - vue 388/768
-
-
-
- 390 LE DEVOIR
- montre en action deux principes : celui du Bien et celui du Mal.
- Ormuzd est le principe du bien, Arhiman est le génie du mal. Tous les deux engendrés par le Temps sans bornes, se partagent la puissance de l’Univers.
- Ormuzd travaille sans cesse à organiser le bien pour tous les êtres ; Arhiman cherche, au contraire, à introduire le mal dans les œuvres d’Ormuzd. De cette double action résulte la création telle qu’elle est.
- Mais Zoroastre enseigne que le Génie du mal finira par être vaincu et qu’alors tout sera dans un ordre parfait.
- Avec un tel système, le bien et le mal intervenant en toute chose, on conçoit qu’une séparation bien tranchée existe entre ces deux principes et que la morale qui en découle ne se contente point d’une vague recommandation de pratiquer le bien et d’éviter le mal; mais qu’elle précise en quoi consiste le bien, en quoi consiste le mal et qu’elle contienne, par conséquent, les préceptes traçant la voie à suivre pour accomplir la loi vivante du bien.
- Voici ces prescriptions de morale pratique :
- « Par sa volonté, par ses pensées, par ses paroles, » par ses actions, l’homme doit toujours chercher le » plus grand bien de tous les autres hommes.»
- Pesez chacun de ces mots et vous verrez combien le sens en est profond et large pour la conduite dans la vie.
- Je continue :
- « Toutes les fois que l’homme pur agit avec droiture » de pensée, droiture de parole, droiture d’action, pesant » bien ce qu’il fait, il donne l’abondance au monde.
- » Celui-là est pur qui se purifie par la sainteté de la » pensée, par la sainteté de la parole, par la sainteté » de l’action; voilà la loi,
- p.390 - vue 389/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 391
- » Le point le plus pur de la loi de l’humanité, c’est le » travail utile, car il donne les choses nécessaires à la » vie. »
- Comme vous le voyez, Zoroastre comprenait que le moyen de réaliser le bonheur sur la terre, c’était de travailler chacun pour le plus grand bien de la généralité des autres hommes. Il ajoutait :
- « Le monde, tel qu’il existe, ne vit que par la nour-» riture. Si on est réduit à manquer de nourriture, on » sera sans forces, on ne pourra faire d’œuvres pures. » Il n’y aura ni forts travailleurs, ni enfants robustes.
- » Il y a beaucoup de personnes qui n’aiment pas à » aider les autres. Le séjour qui les attend est en bas » dans le monde mauvais.
- » Il faut faire ce qui est bien. »
- Remarquez que cette dernière affirmation ne pourrait suffire pour guider les hommes; aussi Zoroastre ne se contente-t-il point de dire : « Il faut faire ce qui est bien; » mais il définit les voies et moyens des bonnes actions en ces termes :
- « Il faut vouloir généreusement l’avantage des autres;
- » Donner aux hommes le logement, les garantir du » froid, les préserver des excès de la chaleur, leur pto-» curer de la nourriture;
- » Chercher la pureté du cœur;
- » Etre pur de pensée, pur de parole, pur d’action;
- » Etre sincère de pensée, sincère de parole, sincère » d’action;
- » Etre respectueux de ses père et mère;
- » Rendre aux personnes le respect qui leur est dû;
- » Etre reconnaissant des services rendus;
- » Etre aimable pour ses amis;
- » Répondre avec douceur à ses ennemis. »
- Quelle mansuétude! et comme ces sentiments sont
- p.391 - vue 390/768
-
-
-
- 392
- LE DEVOIR
- bien de la même nature que ceux qu’exprimera près de mille ans plus tard, Jésus-Christ.
- Zoroastre dit encore :
- « Il faut enseigner ce qui est utile. Aider les pauvres.
- » Chercher la paix et la concorde, les protéger.
- » Donner aux bestiaux la couverture, la litière et la » nourriture qui leur sont nécessaires ; les préserver » modérément du froid et du chaud. »
- Ainsi Zoroastre embrasse les devoirs de l’homme envers la vie inférieure, il n’oublie pas cette créature sensible, l’animal, et précise ce qui est à faire pour elle. Mais son attention se porte aussi sur la végétation et il dit :
- « Il faut soigner toute espèce d’arbre, en récolter ^les » fruits quand ils sont mûrs.
- » Conserver la terre pure et fertile.
- » Rendre fertile la terre qui est en friche.
- » Veiller à la conservation des métaux et à leur bon » emploi. »
- Rien n’est donc oublié. Zoroastre porte son attention jusque sur le métal pour signaler à l’homme, cet agent supérieur de la vie sur la terre, les devoirs qu’il a à remplir envers tout ce qui existe, afin, comme je vous le disais au commencement de cette conférence, de tout élever au mouvement et au progrès.
- C’est donc avec raison que j’ai posé en fait que la loi qui est au fond des religions c’est le bien, c’est le perfectionnement de la vie humaine ; et ne sentez-vous pas qu’il en est ainsi au simple énoncé des préceptes de Zoroastre.
- Mais ce législateur ne se contente point de nous montrer ainsi où est la voie du bien ; il nous fait voir également quelles sont les pratiques mauvaises qu’il faut éviter.
- Ecoutons-le :
- « Il faut ne frapper personne ;
- p.392 - vue 391/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 393
- » Ne blesser personne;-» N’affliger personne;
- « Ne chagriner personne. »
- Tout cela est simple et clair.
- Il dit encore :
- « Il faut n’avoir du mépris pour personne;
- » Eviter toute manifestation outrageante pour autrui; » Ne pas frapper les bestiaux, ne pas leur faire de mal » inutilement, ne pas les tuer sans raison;
- » Ne pas arracher ni détruire les plantes et les arbres )) sans motifs ;
- » Ne pas mal user des métaux;
- » Ne pas rendre inutile la terre productive;
- )) Ne pas chercher à faire de mal dans la voie de celui )) qui cherche à nous en faire;
- » Ne pas voir le mal sans avertir celui qui le fait;
- » Ne pas enseigner ce qui est mal, ce qui est nuisible » au bien de l’homme ;
- » Ne pas mentir, ne pas faire douter du bien;
- » Ne frapper, ni ne blesser;
- )) Ne pas semer la discorde entre les hommes;
- » Ne pas se moquer sans sujet de quelqu’un;
- )) Ne pas soutenir le mal;
- » Il faut éviter les pensées superbes et hautaines, la » soif de l’or, tout désir violent de richesse;
- » Eviter l’obstination, reconnaître la vérité ;
- » Ecoutez les autres et ne pas écouter que soi;
- » Ne pas empêcher le bien ;
- » Ne pas contester la vérité ;
- » Ne pas commander le mensonge;
- » Ne pas voler;
- » Ne pas être colère;
- » Ne pas être envieux;
- » Ne pas être jaloux ;
- » Ne pas se livrer sans mesure au chagrin :
- » Ne pas prendre le bien d’autrui;
- p.393 - vue 392/768
-
-
-
- 394
- LE DEVOIR
- » Ne se laisser aller ni à l’avarice, ni à la violence qui » blesse, ni à l’envie, ni à l’orgueil, ni à la vanité, ni à » la contradiction à la loi;
- » Ne pas aller avec celui qui fait du mal à son pro-» Chain ;
- » Ne pas se lier avec les méchants. »
- La loi de Zoroastre dit encore :
- « Il faut tenir sa parole et ne pas retenir les choses promises, même aux animaux;
- » Emprunter et ne pas rendre est un vol, quand » même celui qui a prêté serait riche.
- » Tout homme qui est pur de pensée, pur de parole, » pur d’action, ira dans le monde céleste.
- » Tout homme qui pense le mal, qui dit le mal, qui » fait le mal, ira dans le monde mauvais.
- » Toutes les bonnes pensées, les bonnes paroles, les » bonnes actions sont des productions du monde céleste. »
- Voilà en quelques mots — trop resserrés — les points principaux de la morale du Zend-Avesta. L’Evangile pourrait fournir matière à un résumé analogue des principes de morale qu’il contient. Ainsi nous savons tous que la pensée qui y domine a été formulée en ces termes par Jésus : « Aimez-vous les uns les autres. Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez point qui vous fût fait. »
- Zoroastre prêche ce même amour des autres hommes, il l’exprime même en certaines places d’une façon identique. Cette loi de fraternité et de douceur enseignée dans l’Iran, plus de mille ans avant la naissance de Christ, a donc bien pu se transmettre de générations en générations, être recueillie par les écoles religieuses, et nous avoir été transmise par Jésus lüi-même. Nous sommes ainsi les héritiers d’une pensée d’amour humain et de morale universelle qui remonte jusqu’aux premiers âges.
- La conclusion de cette étude devient évidente, c’est que la loi de vie et de travail que j’ai posée en prin-
- p.394 - vue 393/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 395
- cipe devant vous, contient et embrasse ce qui dans les religions du passé échappe à l’action du temps et demeure éternellement vrai.
- Agent de la vie universelle, l’homme est dans la voie du bien toutes les fois qu’il concourt au plus grand développement de cette vie; c’est donc à bien préciser ce fait important que nous devons nous attacher. Tout ce qui existe travaille comme nous à l’élaboration de la matière; les choses n’ont point d'autre raison d’être; mais il appartient à l’homme d’accomplir sa mission avec intelligence, et de voir par quels moyens il peut réaliser au mieux le bien de la vie générale.
- Je serais heureux que de semblables préoccupations devinssent les vôtres, car les faits les plus importants sont contenus dans cette étude. La solution de tous les embarras politiques et sociaux qui agitent aujourd’hui les sociétés et tiennent les esprits dans l’inquiétude, est profondément subordonnée à cette compréhension du rôle véritable de l’homme dans la vie. Quel puissant élan vers le progrès s’éveillera dans les cœurs, quand il sera devenu clair pour tous que l’homme en travaillant pour la vie générale assure infailliblement son bien propre, et que c’est même le seul moyen qu’il ait d’assurer ce bien!
- Remarquez que tous nos actes — que nous en comprenions ou non la portée — ont pour but de développer et de faire progresser la vie. Ce but supérieur s’accomplit partout.
- Le cultivateur y concourt en faisant croître les moissons; le jardinier, en cultivant les plantes dont l’animal et l’homme font leur nourriture,
- Sous les efforts du travail, la matière inerte s’éveille à la vie; elle passe, comme je l’ai déjà dit, à la végétation, puis à l’animalité, pour arriver ensuite à l’homme. Mais s’il suffit à la plante d’absorber la matière pour son entretien propre; s’il suffit à l’animal de joindre à
- p.395 - vue 394/768
-
-
-
- 396
- LE DEVOIR
- cette action végétative une action nouvelle dont le, champ n’embrasse encore que le cercle des satisfactions de l’individu, un pareil rôle est trop étroit pour que l’être humain s’y renferme. Doué d’une intelligence supérieure, l’homme doit offrir à la vie des ressources nouvelles et des moyens de développement qui ne seront plus seulement commandés par le besoin. Sa raison, ses facultés de travail et d’invention lui font une obligation de procéder de la façon la plus large au progrès de la vie universelle.
- C’est ainsi que la vie peut s’élever en l’homme à des essors nouveaux et embrasser des horizons toujours supérieurs, à mesure qu’elle parcourt l’échelle ascendante des . êtres. Il est donc de toute nécessité que l’homme reconnaisse quel important travail de vie. s’extrait incessamment des efforts vitaux de toutes les espèces inférieures, pour venir s’épanouir en lui dans les splendeurs de l’Intelligence et de la pensée. Transformer la matière inerte, porter partout le mouvement et le progrès : telle est l’explication de la vie, tel est le motif de l’existence humaine.
- Mais l’être ne s’exerce point seulement pendant l’existence matérielle ; la création serait bien imparfaite si tout se terminait au tombeau. Il n’en est point ainsi, une vie nouvelle s’ouvre devant nous à la mort, et cette vie est telle que nous nous la sommes préparée par nos actes, nos travaux, notre amour pour les autres dans la présente existence.
- Si nous avons vécu d’accord avec nos semblables, cherchant en tout le bien et le progrès de la vie, nous avons par cela même développé en notre être des tendances et des convictions dont les conséquences sont la base-même de nos destinées futures. Nos existences successives sont solidaires les unes des autres. En acquérant chaque jour de nouveaux mérites, en nous élevant à l’amour et à la pratique du bien, nous cons-
- p.396 - vue 395/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 397
- tituons nous-mêmes les éléments de ce trésor spirituel dont parle l’Evangile, le seul qu’on emporte avec soi dans l’autre vie.
- En s’élevant à cette conception de la vie universelle, l’homme reconnaît que pour accomplir ses devoirs, pour mettre véritablement en pratique cette loi de l’amour des autres que toutes les religions ont enseignée, il n’y a qu’un seul moyen : répudier la discorde, l’antagonisme, la lutte, l’exploitation des petits et des faibles qui est tout le lot du passé, et organiser résolument l’accord entre tous les hommes, l’unification des intérêts pour le progrès et le bien-être de tous sans exception. Hors de cette voie, l’homme ne peut accomplir dans toute leur étendue les devoirs qui lui sont dévolus dans l’échelle des êtres.
- Les prescriptions morales pratiques doivent être comprises d’une façon toujours plus large à mesure que les sociétés progressent ; ce qui suffisait aux générations du passé n’est plus en rapport avec les circonstances au milieu desquelles l’homme est appelé à vivre aujourd’hui.
- Il faut donc que le sens de la loi de fraternité et d’amour soit étendu; que les préceptes d’autrefois reçoivent une application nouvelle ; qu’une morale plus précise, mieux adaptée à nos besoins, s’inaugure enfin dans le monde ; et que les hommes comprennent que leurs devoirs sont loin d’être accomplis, quand ils se renferment dans la pratique d’une morale individuelle, étroite, impuissante à réaliser le bien de la vie générale.
- C’est pourquoi je fais appel à'vos sentiments les plus élevés pour vous démontrer l’importance de l’œuvre que je désire réaliser ici avec vous. C’est la mise en pratique de cette morale si pure de l’amour humain prêchée aux hommes depuis les premiers âges du monde et qui, par son fond éternel de vérité, se prête à tous les
- p.397 - vue 396/768
-
-
-
- 398
- LE DEVOIR
- agrandissements que la pensée successive des gêner»' tions peut y apporter.
- Ne vous découragez donc pas dans l’étude de ces questions religieuses qui peut-être vous ont semblé s’écarter parfois de notre but, et qui, vous le voyez, s’y relient de la façon la plus intime.
- Quelle satisfaction n’éprouve-t-on pas en constatant que la recherche des préceptes les plus purs, enseignés par toute la terre, nous amène précisément à cette conclusion qu’en organisant au sein de l’habitation unitaire les meilleures conditions de progrès physique, intellectuel et moral pour tous, en réalisant l’association du capital et du travail de façon à assurer, dans la mesure du possible, l’avenir des institutions fondées ici, nous accomplissons la loi et mettons en pratique la pensée morale qui, transmise à nous par nos pères, doit également poursuivre son action dans l’avenir.
- p.398 - vue 397/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 399
- UN SOCIALISTE PRATIQUE w
- ROBERT OWEN
- XXV
- Yellow Springs et autres tentatives dues à l’influence des idées d’Owen. 1825 à 1828.
- A l’époque où Robert Owen vint en Amérique pour examiner le marché qui lui était proposé dans l’Indiana et acheter Harmony aux Rappites (1824), il passa à Cincinnati et y trouva un groupe de Swedenborgiens, qui se montrèrent très sympathiques à ses projets.
- Macdonald nous fournit, à ce sujet, les renseignements suivants : « Ces gens, hommes et femmes, la » plupart riches et érudits, étaient d’un grand mérite » intellectuel et moral. Ils constituaient les plus précieux » éléments d’une fondation comme celle que Robert » Owen préconisait alors.
- » Le novateur leur exposa ses plans pour l’établisse* » ment d’une association comprenant : fermes modèles, » jardins, vignobles, vergers, promenades, etc. Les Swe-» denborgiens, ayant à leur tête Daniel Roë, ministre » de la nouvelle Eglise, s’enthousiasmèrent et, de con-» cert avec d’autres adhérents de Cincinnati, ils réuni-» rent les fonds nécessaires pour s’installer sur un » domaine approprié au but poursuivi.
- » Après soigneux examen, ils résolurent de se fixer » à Yellow Springs, à environ 75 milles au nord de Cin-» cinnati. C’était un des plus beaux sites du pays et
- (1) Lire Le Decoir depuis le mois de janvier, 1895.
- p.399 - vue 398/768
-
-
-
- 400
- LE DEVOIR
- » tout à fait digne d’être la résidence de gens résolus » a se consacrer à la réforme morale et sociale.
- • » L’association comptait une centaine de familles, com-» posées d’industriels, de professeurs, de commerçants, » d’ingénieurs, de fermiers et de quelques ouvriers.
- » La propriété devait passer indéfiniment des mains des » acquéreurs, membres de la société, à des successeurs » désignés par le suffrage des sociétaires.
- » Toute propriété additionnelle échéant aux membres » par travail, achat ou autrement, devait entrer dans le » fonds commun et bénéficier à chacun et à tous.
- « Il fut décidé qu’on établirait des écoles pour ensei-» gner toutes choses utiles, sauf la religion, la liberté » de conscience et de pensée devant être absolue.
- » Le bien de la communauté entière était considéré » comme le critérium de la morale.
- » Le dimanche devait être un jour de repos et d’amu-» sements, consacré aux promenades à pied ou en voi-» ture, à des jeux, à des exercices récréatifs, à des » conférénces publiques.
- >) On regardait la danse comme un des plus précieux » moyens de culture physique et sociale ; des quilles » et autres jeux devaient être mis à la disposition de » tous.
- » La société commença sous les plus favorables aus-» pices, et tout marcha bien durant les premières semai-» nés. Se rendre utile semblait être la préoccupation de » chacun des membres. Des hommes, qui jusque-là » n’avaient jamais travaillé de leurs mains, se livraient » aux opérations agricoles ou industrielles, si non avec » habileté, du moins avec un zèle recommandable.
- » Les ministres de l’Evangile conduisaient la charrue et » mettaient toute leur attention à guider leurs attelages.
- » Les commerçants échangeaient le mètre pour la four-» che et le rateau. Tous enfin paraissaient travailler avec » la plus grande ardeur en vue du bien commun.
- p.400 - vue 399/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 401
- » Parmi les femmes, le sacrifice et le dévouement » n’étaient pas moins remarquables. De grandes dames » qui n’avaient jamais mis les pieds à la cuisine, net-» toyaient elles-mêmes les plats et la vaisselle ; tandis » que de jeunes et élégantes demoiselles, qui avaient » été toute leur vie servies pour les moindres choses, » faisaient à leur tour le service des tables.
- » Plusieurs fois par semaine, un bal réunissait toute » la population.
- )) Malgré la générosité et la cordialité de ces heureux » débuts, ce fut dans l’atmosphère même de la com-)) munauté que s’éleva le premier nuage.
- » L’amour-propre est un démon qui ne se laisse pas » facilement exorciser. Il souffla tout bas aux filles qui » avaient occupé, dans la société ordinaire, des fonctions » très humbles : « Vous valez autant que vos nouvelles » compagnes, les ex-privilégiées de la fortune; insistez » sur cette égalité. » Aux favorites de l’ancienne société, » il rappella les supériorités de position et les avanta-» ges perdus; et, chez les unes comme chez les autres, » en dépit de tous les règlements, les sentiments inti-» mes se firent jour dans les paroles et dans les actions.
- » Les hommes passèrent par les mêmes phases et bien » que leurs sentiments fussent plus lents à se mani-» fester, ils n’en étaient ni moins vifs, ni moins pro-» fonds.
- » Inutile d’entrer dans les détails. Qu’il suffise de dire » qu’à la fin de trois mois — trois mois ! — les chefs » de la société furent forcés de s’avouer les uns aux autres » que la vie sociale était impossible, si l’on demeurait » en un seul groupe. En conséquence, ils aquiescèrent, » quoiqu’à regret pour le principe de l’égalité sociale, à » la division de la Société en plusieurs petits groupes. » Ils espéraient encore qu’au moins le principe de la » communauté de propriété se trouverait justifiée par » la pratique.
- 2
- p.401 - vue 400/768
-
-
-
- 402
- LE DEVOIR
- » Mais hélas ! que la loi du tien et du mien soit chez » l’homme accidentelle ou fondamentale, elle exerça bien-» tôt son empire. Les ouvriers assidus, habiles, forts, » qui voyaient les produits de leur labeur profiter anx » indolents, aux maladroits, aux négligents, s’irritèrent » de cet abus et leur bienveillance sociale en fut enta-» mée.
- » Les musiciens prétendaient que leur harmonie cui-» vrée était aussi indispensable au bonheur commun » que la nourriture journalière et, en conséquence, refu-» saient d’aller travailler aux champs ou à l’atelier. Un » conférencier affirmait que son travail à lui était de » discourir, et non de s’exercer manuellement.
- » Des mécaniciens dont l’œuvre d’un seul jour ajou-» tait au fonds commun la valeur de deux dollars, » disaient qu’en bonne justice ils devraient travailler » moitié moins de temps que les agriculteurs, puisque » la journée entière de ceux-ci n’ajoutait qu’un dollar à » la richesse commune.
- » Ces jalousies s’affirmèrent de plus en plus et avant » la fin de la première année, elles renvoyèrent les mem-» bres de Yellow Springs à la civilisation égoïste d’où ils » étaient venus. Ils partirent emportant la conviction » qu’une association basée sur l’égalité sociale et la » communauté de propriété était impossible. »
- ***
- De 1825 à 1828, la propagande des idées d’Owen avait été si active et l’influence du novateur si considérable que onze sociétés se fondèrent aux Etats-Unis en vue d’appliquer les principes d’Owen.
- Les deux premières associations que nous avons décrites furent les plus importantes ; les neuf autres disposèrent de moins de ressources et durèrent peu de temps. Humpbrey Noyés en donne les noms et de courtes notices, dans son History of american socialisms 1872.
- Pendant la même période une association fut fondée
- p.402 - vue 401/768
-
-
-
- ROBERT OWEN 403
- aussi à Orbiston, en Ecosse. Mais elle n’eut pas plus de succès que celles tentées aux Etats-Unis.
- *
- Le mouvement provoqué par Robert Owen eut son écho jusqu’au Mexique. En 1828, des relations s’établirent entre le novateur et M. Rocafuerti, ministre de la République mexicaine. Owen eut même une entrevue avec le Président de la République du Mexique.
- Le Président offrit à Owen le gouvernement d’un grand territoire sur les confins du Mexique et des Etats-Unis. Mais une difficulté pratique se présentait : la religion catholique était religion d’Etat au Mexique et obligatoire chez les titulaires de postes comme celui offert à Owen. Celui-ci en fit la remarque au Président qui répondit : « Je m’attendais à cette objection de votre part, mais une loi va être présentée au prochain Congrès pour doter le Mexique de la liberté de conscience comme elle existe dans les Etats du Nord de l’Amérique. »
- Owen déclara alors que, si la loi passait, il accepterait la proposition du gouvernement mexicain. La loi ne fut pas adoptée par le Congrès et, conséquemment, aucune suite ne fut donnée a la proposition.
- XXVI
- Magasins d’échange de travail à Londres, 1832-1834
- En 1829, nous retrouvons Owen en Angleterre, recherchant toujours le moyen de mettre fin aux misères dont les classes ouvrières présentaient le lugubre tableau.
- Sa conviction était que l’on possédait ou que l’on posséderait quand on voudrait une somme de richesses dépassant largement les besoins des populations. Le problème n’était donc pas pour lui de régler la population sur la somme des ressources, mais bien de
- p.403 - vue 402/768
-
-
-
- 404
- LE DEVOIR
- répartir équitablement les ressources entre la population.
- Se débarrasser des gens par l’émigration ; les envoyer aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, ne lui semblait une solution que si l’on avait pu considérer l’être humain comme une marchandise dont le mode de transport était seul à examiner ; mais tel n’était pas le cas. Les passions, les affections, les intérêts, les préjugés humains compliquaient la question de la façon la plus sérieuse, et empêchaient de regarder l’émigration comme une solution satisfaisante.
- Il se demandait : Comment garder paisiblement le peuple sur le sol national, l’occuper d’une façon productive et répartir les richesses entre les agents producteurs, de manière à assurer aux travailleurs le nécessaire ou le bien-être ?
- A ses yeux, l’or, l’argent étaient des types artificiels de représentation de la valeur ; le type naturel, le seul vrai en principe, était pour lui le travail humain ou les forces mentales et manuelles traduites en actes.
- Adam Smith prend le même point de départ dans son ouvrage : La richesse des nations. Il dit :
- « Le travail annuel de chaque pays est le fond qui, originellement, pourvoit à toutes les nécessités, fournit toutes les ressources de la vie.
- » Les éléments du bien-être sont toujours ou le produit immédiat du travail accompli dans la société même, ou le produit indirect de ce travail par voie d’échange avec les fruits des autres nations.
- » En conséquence, selon que le produit d’un pays ou ce qui est acheté au dehors au moyen de ce produit, doit satisfaire aux besoins d’un nombre plus ou moins grand de consommateurs, la nation sera plus ou moins abondamment pourvue des choses nécessaires à sa subsistance. »
- p.404 - vue 403/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 405
- Partant de cette idée, il était évident que maintenir dans l’inaction une portion des membres de la société en état de produire, c’était faire tort à la société toute entière, puisque celle-ci est, en fin de compte, obligée d’entretenir ces membres inutiles au lieu de tirer d’eux un produit avantageux.
- Les économistes politiques parlaient de la baisse de la demande, des conditions défavorables des marchés; mais Owen disait : Si le travail est le créateur de la richesse, pourquoi tant d’hommes restent-ils sans rien faire, tout en ayant la force et la volonté de travailler ? Et n’est-il pas évident que si cette foule d'oisifs se procurait des ressources par le travail, la consommation s’activerait, fournissant ainsi à la production un plus grand débouché.
- A cette époque une foule de gens qui s’étaient jusque-là procuré le nécessaire par un travail excessivement pénible arrivaient à la conviction que le logement, la nourriture, le vêtement, tels que les donnaient les refuges publics (Workhouses) étaient préférables en qualité et quantité à ce qu’ils pouvaient obtenir par leur travail. Sous l’influence de ce sentiment, le paupérisme s’accroissait rapidement, la démoralisation s’étendait, le gouvernement et les autorités locales ne savaient que faire pour prévenir les complications et écarter les dangers que pouvait entraîner un pareil état de choses.
- Ces faits se passaient vers 1832-1834. Robert Owen publiait alors, à Londres, en collaboration avec son fils Robert Dale-Owen, un journal intitulé The Crisis. Ce fut dans cette feuille que le novateur proposa et développa son système d’échange de travail, qu’il regardait comme un moyen transitoire propre à conduire les classes nécessiteuses vers une condition sociale supérieure, entourée de plus de garanties et de plus de sécurité.
- La première notice concernant l’échange de travail publié par The Crisis, était rédigée comme suit :
- p.405 - vue 404/768
-
-
-
- 406
- LE DEVOIR
- AVIS AU PUBLIC
- Echange équitable de travail, institution pour les classes laborieuses, Gray’s Inn Road, King’s Cross.
- Agriculteurs, jardiniers, manufacturiers, négociants, facteurs, magasiniers, marchands en gros et en détail de toutes catégories, mécaniciens et tous autres qui dêsiïez êehanger des produits ou des marchandises de la seule manière équitable possible, savoir : travail contre travail équivalent et sans recours à Vargent; vous êtes invités à transmettre vos noms et adresses avec la description de l’objet que vous désirez échanger au secrétaire de l’institution, M. Samuel Austin, qui vous donnera tous les renseignements désirables.
- Toutes les lettres doivent être adressées, port payé, à M. Robert Otoen.
- Le novateur avait déjà en 1820 exposé cette idée dans un rapport présenté au comté de Lanark; il l’avait encore reproduite dans un rapport publié à Dublin en 1823, mais la chose n’avait pas eu de suite.
- Le premier magasin d’échange de travail en Angleterre fut établi à Gray’s inn Road, Londres. Le bâtiment dans lequel on opérait était très grand et très convenable. Le propriétaire, qui, à ce moment, n’en avait nul emploi, en avait offert gratuitement l’usage se disant entraîné par l’idée, mais dès qu’il vit le rapide succès de l’entreprise, son désintéressement s’évanouit; il en réclama un loyer exorbitant et, finalement, en reprit possession violemment espérant continuer l’affaire à son propre profit.
- Les initiateurs furent donc obligés d’abandonner le local et allèrent s’établir à Charlotte Street, Fitzroy Square.
- Les opérations prirent dès le début une activité des plus encourageantes, on faisait par semaine plus de 25.000 francs d’affaires. Un exemple va nous montrer comment on opérait ; Un cordonnier qui avait confec-
- p.406 - vue 405/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 407.
- tionné une paire de souliers lui coûtant 4 fr. 35 de matières premières et 7 heures de travail, portait son produit au Magasin d’échange. Le chef du Magasin recevait l’objet, en évaluait les matières premières, comptait à 60 centimes l’heure le temps employé à confectionner la chaussure, puis totalisait les sommes soit :
- Matières premières............ 4 fr. 35
- 7 heures de travail à 0 fr. 60.. 4 fr. 20
- Total...... 8 fr. 55
- la paire de chaussures ou la valeur d’environ 14 heures de travail.
- En échange de la paire de souliers, l’ouvrier recevait donc quatorze billets de travail, représentant chacun la valeur d’une heure de travail, soit 60 centimes. Avec ces billets, il pouvait se procurer, dans les magasins d’échange de travail, (car il y en eût bientôt plusieurs) soit de la matière première pour continuer sa fabrication ; soit des vêtements ou de la nourriture pour sa famille.
- Les travailleurs pouvant ainsi échanger leurs produits variés, personne n’était plus condamné à rester oisif.
- Les articles portaient le nom du fabricant, et étaient établis avec une supériorité qui dépassait les espérances des fondateurs. Tous les objets déposés étaient mis en vente à leur prix d’évaluation, avec adjonction distincte de 8 1/2 pour 0/0 pour frais de transaction.
- • La fraude, la falsification, l’exploitation n’avaient aucune raison apparente de se produire. Les opérations étaient simples et claires. Aussi, à mesure que le système fut compris, le peuple afflua d’un bout à l’autre de Londres dans le Magasin d’échange ; et, bientôt, neuf Magasins organisés sur le modèle du premier, s’élevèrent dans divers quartiers de la capitale. (Il s’en fonda aussi dans différentes villes.)
- 'Au cours de ces circonstances, trois cents négociants ordinaires, excités par l’esprit de rivalité, annoncèrent
- p.407 - vue 406/768
-
-
-
- 408
- LE DEVOIR
- bruyamment dans Londres, par affiches, qu’ils adoptaint le système inauguré par Owen et recevraient les billets de travail en échange de leurs marchandises. Se trouvant bientôt nantis de billets de travail, ces négociants se présentèrent dans les Magasins d’échange et se procurèrent, contre la remise des billets, les marchandises qu’ils jugèrent d’un écoulement facile et assuré.
- On devine ce qui arriva; car, ce que faisaient là les commerçants était pratiqué aussi par d’autres acheteurs. En peu de temps, les Magasins d’échange se trouvèrent encombrés de produits de rebut ou d’un écoulement difficile. Alors les négociants de Londres refusèrent les billets de travail ou ne les acceptèrent plus qu’avec une forte dépréciation; ce qui jeta la défaveur sur le nouveau système.
- Holyoake apprécie la situation en ces termes : « Déposer dans les magasins des articles quelconques, souvent peu vendables, et recevoir en échange des billets de travail qu’on pouvait transformer sur place en articles courant et de première nécessité, est une pratique qui devait conduire inévitablement et qui conduisit à dépouiller les magasins de leurs plus précieuses denrées, et à remplacer celles-ci par des non-valeurs. »
- L’engouement de la première heure diminua donc rapidement, et en peu de temps tous les Magasins d’échange de travail sombrèrent.
- Nous ne pensons pas que le mouvement ait été exactement conduit selon les désirs d’Owen, ni que le système employé pour évaluer le prix de vente des objets déposés, en prenant : 1° la valeur des matières premières ; 2° le temps à 60 centimes l’heure comme facteur de la valeur, ait été pratiquement ce qu’Owen voulait réaliser ; car nous voyons qu’il recommandait toujours de prendre des hommes habiles comme directeurs de magasin et nous savons qu’au moment de la création du grand magasin de Birmingham, ( qui suivit immédiate-
- p.408 - vue 407/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 409
- ment la création du système à Londres), Owen recommandait expressément M. Wood comme directeur de ce magasin. Or, M. Wood soutenait qu’il ne fallait pas prendre pour ces genres de travaux des hommes imbus de l’idée que compter le temps à 60 centimes l’heure était mesurer exactement la valeur, mais qu’il fallait des hommes intègres et capables d’apprécier promptement le prix d’une marchandise en raison des cours de la place. Owen était trop expérimenté pour ne pas apprécier toute l’importance de cette opinion de Wood.
- Les magasins d’échange de travail n’étant considérés par Owen que comme un des moyens d’arriver au but qu’il poursuivait : l’amélioration du sort du peuple, leur échec ne ralentit en rien l’ardeur du novateur. Il attribua l’insuccès à des erreurs de méthode et se remit à l’œuvre avec la pleine assurance que les maux dont la société est encombrée peuvent être vaincus par des voies diverses, qu’on en triomphera certainement un jour et qu’il est du devoir de tout homme de chercher sans cesse à les diminuer.
- Avant de quitter les magasins d’échange de travail, signalons un trait curieux d’un magasin de ce genre ouvert à New-Harmony, Etats-Unis, par Josiah Warren.
- Un grand cadran se trouvait bien en vue dans le magasin. Quand un acheteur se présentait, l’employé préposé à la vente regardait l’heure, la signalait au client, en prenait note et les pourparlers s’engageaient pour la vente de la marchandise.
- Le marché conclu, on ajoutait à la valeur de l’objet le montant du temps dépensé dans ces pourparlers. C’était une manière originale de faire entrer le temps dans les éléments qui constituent le prix de vente; et ce serait peut-être un moyen efficace, s’il était généralisé, pour se débarrasser des exigences des personnes
- p.409 - vue 408/768
-
-
-
- 410
- LE DEVOIR
- qui, dans les grandes villes, sont la terreur des employés des grands magasins de nouveautés.
- Elles y promènent, dit-on, leur oisiveté et leur curiosité, se faisant montrer et déplier des piles d’étoffes, sans intention d’acheter, mais considérant leurs visites quotidiennes comme une simple partie de plaisir.
- XXVII
- Propagande par la presse et la parole. Agitation publique en Angleterre. 1835 à 1840.
- En 1835, Owen publia, à Londres, un journal intitulé Le Nouveau monde moral, où l’on trouve à chaque page le témoignage de l’activité avec laquelle était poussé le mouvement social.
- Le 11 août 1835, il provoqua à Londres un meeting pour rechercher les moyens de répandre l’instruction et fournir une utile occupation à tous les individus incapables de se procurer du travail. La séance était présidée par lord Dudley Stewart; on nomma un comité d’étude, mais on ne put obtenir les fonds nécessaires et rien de pratique ne fut réalisé.
- De 1835 à 1840, Owen donna des conférences en diverses villes; Manchester fut le centre de l’agitation socialiste. Les salles de conférences y étaient encombrées d’auditeurs; rien de pareil ne s’était vu jusque-là. Bientôt on loua pour trois ans une salle pouvant contenir 3,000 personnes. Les partisans de ces réunions s’organisèrent en une société intitulée : Association de toutes les classes et de toutes les nations, titre exprimant que la société était ouverte à tous sans distinction de croyances ni de nationalités.
- Les membres de cette Association étaient généralement les meilleurs éléments de la classe ouvrière et
- p.410 - vue 409/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 411
- quelques penseurs courageux appartenant aux classes moyennes et commerçantes. On ne tirait aucun avantage personnel immédiat à faire partie de cette société, au contraire, puisqu’on devait payer une cotisation hebdomadaire et concourir à des essais qui entraînaient des efforts et de la dépense.
- Au bout de peu de temps, des lieux de réunions furent ouverts dans chaque ville et village; des conférences et des discussions furent organisées partout et les esprits se trouvèrent vivement entraînés dans le mouvement.
- L’association s’organisait solidement; des corps de musiciens et de chanteurs furent constitués, et, pour donner aux assemblées du dimanche, un aspect en harmonie avec les coutumes du pays, on commençait par chanter un hymne, puis l’orateur prononçait son discours; la discussion avait lieu ensuite; un chant terminait la réunion et l’assemblée se séparait. Toute marque d’approbation ou de désapprobation était proscrite.
- Les gens des districts environnants affluaient le dimanche aux assemblées de Manchester et de Salford. Pendant la semaine ces gens tenaient chez eux de petites réunions où se rendaient les orateurs de Manchester. Le résultat fut que des jeunes gens actifs et habiles trouvèrent ainsi l’occasion de concevoir, d’émettre et de propager des idées et des opinions qu’ils n’eussent jamais eues sans cela.
- On protestait surtout contre l’ignorance du peuple, source de tant de vices; contre l’ivrognerie, les blasphèmes, les combats d’hommes, les combats de chiens, en un mot, contre les violences de tous genres. La réprobation était unanime contre les propriétaires des fabriques qui ne prenaient aucun souci de l’éducation du peuple. Les ministres de la religion d’Etat étaient tous blâmés de ce qu’ils ne formulaient aucune protestation au sein d’une société plongée dans un état d'igno-
- p.411 - vue 410/768
-
-
-
- 412
- LE DEVOIR
- rance et de dépravation contre lequel le premier devoir de ces ministres eut été de s’élever.
- Peut-être cette année, 1836, fut-elle la plus ardente de toute la période socialiste inaugurée par Owen en 1816 et qui s’étendit jusqu’en 1846.
- Comme beaucoup d’autres hommes, Owen parlait mieux qu’il n’écrivait. Sa voix puissante, son geste plein de noblesse, faisaient de lui sur la plateforme publique un acteur incomparable. Son activité était prodigieuse. Il donnait à cette époque deux séries de conférences à Manchester : la première avait lieu le matin à 11 heures, elle était destinée aux personnes ayant des loisirs; l’auditoire était généralement peu nombreux. La seconde série avait lieu à 8 heures du soir; l’auditoire était composé surtout de travailleurs ; la salle était toujours comble.
- Quelques faits vont donner un exemple de cette activité. Le 10 juillet 1838, Owen, alors âgé de 67 ans, se rendit de Londres à Wisbeach. Les trois soirées suivantes, il donna des conférences à Lynn; les 13 et 14, il parla à Peterborough ; le 15, il parlait de nouveau à Wisbeach et le lendemain encore de nouveau à Peterborough ; d’où, après une discussion qui dura jusqu’à minuit, il partit en voiture ouverte avec James Hill, l’éditeur du journal Star in the East (L’Etoile de l’Orient), et n’arriva à Wisbeach qu’à 2 heures 1/2 du matin. Levé à 5 heures, il repartait pour Lynn et y prenait à 8 heures la voiture pour Norwich, après avoir vu la députation de Yarmouth. 11 donna des conférences à St-Andrew’s Hall le soir même et la nuit suivante, et les cinq soirées d’après il parla successivement à March, Wisbeach et Boston.
- L’extrême activité d’Owen fut la principale cause du développement de l’agitation sociale en Angleterre et en Amérique. Un auteur français, (1) qu’on ne saurait accuser
- (1) Louis Reybaud. Etudes sur les réformateurs.
- p.412 - vue 411/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 413
- de partialité en faveur d’Owen, nous dit à propos de l’activité du novateur :
- « Ce ne serait pas s’éloigner de la vérité que d’éva-» luer la somme des efforts tentés par lui, de 1826 à » 1837, à mille discours prononcés en public, cinq cents » adresses à diverses classes, deux mille articles de » journaux, et deux ou trois cents voyages.
- » Quant il s’agissait de sa doctrine, jamais rien ne le » retenait : ni la dépense, ni le soin de sa santé, ni un » plaisir, ni une affaire. Il fut avant tout l’homme d’une » idée; la controverse ne pouvait ni le rebuter, ni le )) lasser; il écoutait tout avec patience et répondait à » tout avec douceur. »
- Le mouvement considérable suscité et entretenu par Owen et ses disciples dans les districts manufacturiers du nord de l’Angleterre — inquiéta bientôt les classes dirigeantes. L’opposition s’organisa; les ministres de tous les cultes s’y employèrent activement.
- Le plus redoutable des opposants fut Henry, évêque d’Exeter, membre de la Chambre des Lords. Son premier acte d’hostilité fut de présenter, le 24 février 1840, à la Chambre des Lords, une pétition signée de 4,000 individus : ecclésiastiques, banquiers, commerçants, manufacturiers, et autres habitants de Birmingham, faisant ressortir les maux du socialisme et demandant que des mesures fussent prises pour en arrêter les progrès. Le discours prononcé par l’évêque pour soutenir cette pétition fut long, diffus, plein de fausses allégations et de récits aussi mensongers que terrifiants.
- Lord Brougham répondit à l’évêque et défendit Robert Owen. Il le fit d’après ses observations personnelles, et affirma à la Chambre n’avoir jamais jusque-là entendu le moindre mot des charges outrageantes relevées contre les socialistes, par l’évêque d’Exeter.
- Les socialistes pétitionnèrent à leur tour pour obte-
- p.413 - vue 412/768
-
-
-
- 414
- LE DEVOIR
- nir une enquête sur les questions controversées, mais la Chambre ne se rendit pas à leur désir.
- Robert Owen répondit aux accusations de l’évêque, par le dépôt d’un mémoire où, reprenant une à une les accusations lancées, il en releva les points erronés. Après un bref exposé de ses travaux et l’exposition de ses principes, Owen arrivant aux menaces faites contre les socialistes s’écrie : « Je suis le fondateur et le propaga-)) teur de ces doctrines et seul responsable par consé-» quent des erreurs, de l’immoralité et des blasphèmes » que vous prétendez y trouver. Il n’y a donc à per-» sécuter et à punir d’autres coupables que moi.
- » Dès le début de ma carrière, quand je n’avais per-» sonne pour me soutenir, je me suis placé pour la » seule défense de la vérité en opposition avec les pré-)> jugés les plus enracinés des siècles passés; j’étais dès » lors résolu à supporter les persécutions inévitables, )) les amendes, l’emprisonnement, la mort même. De » telles perspectives n’arrêtent point un homme quand » il est fortement imbu du désir incessant de travailler » au bien de l’humanité.
- » Au lieu de rencontrer les amendes, l’emprisonne-» ment et la mort, j’ai été un des favoris de la desti-» née; j’ai vécu heureux et sans faste dans mon inté-» rieur. A New-Lanark, en Ecosse, comme à New-Har-» mony, en Amérique, ma famille a été heureuse entre » les heureuses.
- » Il est exact que j’ai toujours dépensé jusqu’au der-» nier shilling de mon superflu pour le progrès de la » grande et sainte cause du socialisme, car l’argent était » indispensable pour aider le mouvement. Mais le révé-» rend Prélat est dans une erreur complète quand il » affirme que j’ai dépensé mon bien dans les prodiga-» lités et le luxe. Jamais une seule livre sterling n’a été » ainsi dépensée pour ma satisfaction personnelle. Mes » habitudes sont celles de la tempérance en toutes cho-
- p.414 - vue 413/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 415
- » ses; je mets au défi le révérend Prélat et ses témoins » de prouver le contraire, et m’offre à leur fournir les » moyens de contrôler mes actes pendant tout le cours » de mon existence.
- » Ceci dit, je ne m’inquiète en rien de ce qui sera » allégué à mon sujet, en dedans ou en dehors du Par-» lement. Ma vie est la meilleure réponse à toutes les » faussetés que l’on peut lancer contre moi. Ma popu-» larité présente me pèse et quant à la gloire à venir » je la tiens pour chose vaine et bonne tout au plus à » causer une satisfaction personnelle à mes descendants. » Je suis heureux en ce monde, je serai heureux » dans la mort, et par conséquent indépendant de notre » société vieillie, usée, immorale et irrationnelle. »
- L’opposition organisée contre les socialistes se fit sentir pendant plusieurs années; mais de son côté le progrès des idées socialistes fut très actif dans cette période. De vastes halls furent érigés à Manchester pour servir de lieux de conférences ; on construisit même une espèce de cathédrale qui, depuis, a été rachetée par la ville et sert aujourd’hui de bibliothèque communale.
- Quelques-unes de ces assemblées donnèrent lieu à des scènes assez graves par suite des mauvais procédés et de la violence des adversaires du socialisme.
- Robert Owen et ses adeptes furent parfois assaillis à coups de pierres; on leur jeta de la boue; on menaça même de brûler les salles de réunions à Manchester et dans quelques autres villes, mais les socialistes demeurèrent unis, versant régulièrement leurs cotisations hebdomadaires qui permettaient de soutenir le mouvement. Leur but était de démontrer la praticabilité de leurs principes et de trouver les fonds nécessaires pour en tenter une expérience.
- p.415 - vue 414/768
-
-
-
- 416
- LE DEVOIR
- XXVIII
- Fondation de Queenwood par the Friendly Society
- 1840 à 1846
- Dans le sein même de « l’Association de toutes classes et de toutes nations » dont nous avons déjà parlé, s’était constituée une autre société appelée : « Community friendly society. » L’objet spécial de cette dernière était surtout la réalisation de choses dont les membres pussent bénéficier. La Friendly society se préoccupait peu de propagande et de polémique. Ce fut elle qui, en 1840, loua, pour 99 ans, dans le comté de Hamps, un vaste domaine comprenant 214 hectares répartis entre deux fermes dont une nommée Queenwood, d’où vint le nom de l’expérience sociale tentée en cet endroit.
- Les fondateurs se proposaient de voir si les travaux des champs, ceux des ateliers, ceux de renseignement pouvaient être unis et conduits scientifiquement sous une mêrhe administration, et si l’on pourrait répartir les bénéfices avec une telle équité qu’on n’eût plus à craindre, comme dans la société ordinaire, de voir côte à côte une excessive richesse et une excessive pauvreté.
- Robert Owen s’élevait de toutes ses forces contre celte tentative qu’il jugeait prématurée ; mais the Friendly society passa outre et commença une expérience qui n’eut que quelques années de durée. C’est donc à tort qu’on a essayé de rendre Owen responsable de l’échec d’une entreprise qu’il n’avait cessé de déconseiller.
- (A suivie).
- Aug. Fabre.
- p.416 - vue 415/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 417
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Etat des travaux législatifs
- Durant la première partie de la session ordinaire de 1895, du 8 janvier au 13 avril, onze propositions nouvelles concernant l’organisation politique ou électorale ont été présentées à la Chambre.
- Nous avons signalé la proposition Goblet, tendant au rétablissement du scrutin de liste, et la proposition Michelin ayant pour objet la réforme électorale et la réorganisation de la Chambre des députés.
- Ajoutons ; deux projets de résolution tendant à la révision des lois constitutionnelles, déposés le 28 janvier et le 15 février par M. Gauthier (de Clagny), pris en considération le 4 avril, et une proposition de M. Guillemet, relative au vote obligatoire déposée le 9 avril, et prise en considération le 8 juin.
- Les autres propositions d’un caractère plus spécial sont relatives aux obligations militaires des Membres du Parlement, à l’action des pouvoirs publics en temps de guerre, etc, ou établissent certaines incompatibilités.
- L’organisation du travail industriel a motivé le dépôt de trois propositions de loi :
- Proposition Guieysse (1er mars) sur la sécurité du travail et sur les accidents dans les arsenaux et établissements de la marine ;
- Proposition Basly (27 février) tendant à rendre la loi du 30 juin 1894, (sur les retraites des ouvriers mineurs) applicable aux délégués à la sécurité des ouvriers mineurs ;
- Proposition Dussaussoy (5 février) relative à la capacité des syndicats de devenir propriétaires d’immeubles et de recevoir des donations mobilières.
- Les questions soulevées par la 'prévoyance et l’assurance ont motivé le dépôt de quatre projets ou propositions :
- Projet de loi, adopté par le Sénat, concernant les
- 3
- p.417 - vue 416/768
-
-
-
- 418
- LE DEVOIR
- caisses de retraites, de secours et de prévoyance fondées au profit des employés et ouvriers, déposé à la Chambre le 6 avril ;
- Proposition de loi de M. Jouffray sur l’assurance obligatoire contre le chômage (28 janvier 1895) ;
- Proposition de M. Georges Berry sur l’assistance par le travail (8 février 1895) ;
- Proposition Emile Rey et Lachièze relative à l’assistance des viedlards et des infirmes.
- La deuxième partie de la session ordinaire, qui a commencé le 14 mai à la Chambre et le 21 mai au Sénat, a été marquée dans la première de ces assemblées par la discussion de la réforme du régime des boissons et de nombreuses interpellations, dans la seconde par la discussion du projet de loi sur les accidents.
- Les débats sur la réforme du régime des boissons ont permis de mettre encore une fois à nue l’horrible plaie de l’alcoolisme qui s’étend de plus en plus sur notre race, et fourni aux socialistes l’occasion de revendiquer, en assez nombreuse compagnie cett,e fois au nom de l’hygiène, le monopole de la fabrication et de la rectification de l’alcool.
- Parmi les interpellations, il convient de signaler celle relative aux « mesures que le gouvernement compte prendre pour arrêter la prédominance des juifs dans les diverses branches de l’administration française, » qui a eu lieu les 25 et 27 mai.
- C’est la première fois que la question juive a été posée devant le Parlement français. Espérons que c’est aussi la dernière.
- Une autre interpellation qui mérite d’être notée, c’est l’interpellation adressée au gouvernement sur sa politique extérieure, et qui a amené celui-ci à proclamer pour la première fois l’existence d’une véritable alliance entre la France et la Russie.
- Signalons encore le dépôt à la Chambre du projet de budget pour 1896. Ce projet des plus modestes ne renferme aucune réforme, et a recours pour combler le déficit avoué à une taxe somptuaire dont personne ne veut.
- p.418 - vue 417/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 419
- Le Monopole de l’assurance contre l’incendie
- La Chambre a pris en considération la proposition de M. Bourgeois (Jura) tendant à conférer à l’Etat le monopole des assurances contre l’incendie.
- Le Siècle résolument hostile au collectivisme fait remarquer à ce sujet que la Chambre est imprégnée de socialisme, même .quand elle s’en défend, et M. Naquet, dans l'Eclair dit que les socialistes vont beaucoup plus loin en théorie que M. Bourgeois ; mais qu’en pratique ils vont beaucoup moins loin à cette heure puisqu’ils se bornent à demander la reprise des grands services publics, c’est-à-dire de la banque, des mines et des chemins de fer, tandis que M. Bourgeois qui se proclame anti-collecti.viste entre bien plus avant dans la socialisation du domaine réservé à l’industrie privée.
- Le projet Bourgeois poursuit ce double but : procurer des ressources au Trésor, alléger les frais des intéressés. C’est bien alléchant. La discussion sur le fond montrera si ces espérances sont fondées.
- : * ...
- Le Droit d’Association
- Les bureaux de la Chambre ont nommé dans les premiers jours de juin une commission de 22 membres qui doit préparer un projet sur le droit d’association.
- La liberté d’association a été constamment revendiquée par le parti républicain, car il n’est pas de pays où la liberté d’association soit plus indispensable que ceux où la démocratie se développe.
- Dans une République, la Constitution devrait placer au dessus des lois le droit d’association.
- Le droit naturel d’association figure au premier rang des principes proclamés par la Révolution de 1789.
- La loi du 13 novembre 1790 déclare que les citoyens ont le droit de former enlre eux des sociétés libres, à la charge d’observer les lois qui régissent tous les citoyens. Mais la loi de réaction de février C181Ü (articles 291 et 294 du Code pénal) ne tarda pas à porter atteinte à ce principe. Puis vint la loi du 10 avril 1834.
- La Révolution de 1848 abrogea, il est vrai, toutes les restrictions à la liberté d’association.par l’article 8 de la
- p.419 - vue 418/768
-
-
-
- 420
- LE DEVOIR
- Constitution républicaine ainsi conçu : Les citoyens ont le droit de s’associer.
- Malheureusement, la liberté rétablie disparut avec la Constitution, et ce n’est pas l’Empire qui pouvait songer à la rétablir.
- Dès le 27 décembre 1869, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Grévy et Gambetta présentaient une proposition de loi ainsi conçue : L’article 291 du Code pénal est abrogé.
- Cette proposition fut vainement renouvelé le 8 mars 1871 par MM. Tolain, Floquet, Lockroy, Brisson.
- Renvoyée en deuxième lecture la proposition ne fut jamais examinée.
- Le même sort a atteint toutes les propositions de loi conçues dans le même esprit et l’on n’en compte pas moins de douze de 1879 à 1894 et quatre projets ministériels, successivement présentés par MM. Dufaure en 1880, Waldeck-Rousseau en 1883, Floquet, en 1888 ; de Freycinet en 1892.
- La Commission chargée d’examiner cette question se compose de 9 radicaux, 6 socialistes, 2 réactionnaires, et 5 républicains de gouvernement.
- Nul doute que le projet qui sortira de ses délibérations ne soit conforme à la saine doctrine républicaine. Mais que fera la Chambre ?
- L’interdiction du droit de grève
- Le 10 juin, le Sénat a été saisi du rapport de M. Demôle sur la proposition et le projet tendant à interdire toute coalition formée dans le but de suspendre le travail dans les Compagnies de chemins de fer et certaines exploitations de l’Etat.
- Ce rapport conclut, au nom de la commission, à l’adoption d’un texte qui diffère sensiblement du projet soumis au Sénat par le gouvernement.
- Ce texte tend à faire tomber sous le coup de la loi les coalitions formées en vue de la cessation du travail entre les ouvriers des arsenaux de la guerre et de la marine, des manufactures de tabac et d’allumettes, les agents, employés et ouvriers des Compagnies de
- p.420 - vue 419/768
-
-
-
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- 421
- chemins de fer, sans en excepter les auxiliaires employés à titre permanent dans ces Compagnies.
- Les peines prévues sont celles de l’emprisonnement et de l’amende. Ces peines pourraient être aggravées pour les meneurs.
- Enfin la provocation publique à commettre le délit prévu par la loi nouvelle serait punissable correctionnellement.
- p.421 - vue 420/768
-
-
-
- 422
- LE DEVOIR
- F MTS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Le crédit populaire et agricole
- Le septième Congrès du crédit populaire et agricole français s’est tenu à Nimes du 12 au 16 mai dernier.
- C’est de Nimes qu’est partie, il y a dix ans, la première invitation aux sociétés coopératives de consommation de se réunir en Congrès et de se fédérer; Nimes qui a donné son nom à une école de la coopération celle qui fait du modeste magasin coopératif le point de départ de la rénovation commerciale et industrielle, par l’emploi du bénéfice commercial à la, production jusqu’à l’épanouissement complet de la République coopérative.
- M. de Boyve, le président du comité local qui avait préparé le Congrès avec un zèle au-dessus de tout éloge, a fait allusion dans son discours d’ouverture à cette grande mission de la coopération, et M. Charles Gide, n’a pu s’empêcher de constater la différence de traitement dont sont l’objet, de la part des pouvoirs publics, d’un côté, le crédit populaire auquel on a apporté «sur un plat d’argent» le jour de sa naissance, la loi réglant sa constitution et assurant son développement; de l’autre, les associations coopératives qui n’ont pu obtenir encore une loi qu’elles sollicitent depuis de si longues années. Le spirituel professeur n’en a pas moins déclaré qu’elles apportaient au Congrès leur concours, ne demandant en échange au «centre fédératif» qu’un peu de ce « crédit» dont il dispose et dont elles auraient tant besoin pour, accomplir leur oeuvre.
- Au nom de 1’ « Union des syndicats agricoles, » M. G. Maurin a exprimé en termes chaleureux leur adhésion au Congrès, et M. Rostand, président du Centre fédératif du Crédit populaire, a décrit l’œuvre du Centre fédératif, parlé de son union avec les syndicats agricoles pour l’organisation et le développement du crédit rural.
- 60 sociétés de crédit populaire ou syndicats 'agricoles
- p.422 - vue 421/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 423
- étaient représentées au Congrès où furent lues des lettres d’adhésion des ministres de l’agriculture et du commerce.
- %
- * &
- Les questions agricoles ont fourni, cette année, leur principal aliment aux discussions du Congrès.
- Il faut excepter toutefois une remarquable étude de M. Rayneri sur la répartition des bénéfices dans les banques populaires.
- M. Rayneri a montré le fonctionnement des banques populaires de crédit en Allemage, en Suisse, en Italie, en Belgique.
- Comme conclusion de son rapport, M. Rayneri a proposé l’adoption de la résolution suivante :
- a Le Congrès émet le vœu :
- » 1° Que la répartition des bénéfices des sociétés de crédit populaire à capital soit effectuée, savoir :
- » a. Affectation d’un tantième assez élevé au fonds de réserve ;
- » b. Limitation du dividende;
- » c. Participation des employés aux bénéfices;
- » d. Répartition du surplus en totalité ou en partie, si l’on veut en affecter une partie à des œuvres de bienfaisance et de progrès social, aux sociétés et clients ayant fait des opérations d’escompte et obtenu des avances au prorata des intérêts et des commissions payés sur les mêmes opérations, la part revenant aux clients non intéressés devant être affectée à la souscription d’actions ou part sociales ;
- » 2° Conseiller aux sociétés de crédit populaire d’affecter la totalité des bénéfices de la première année au fonds de réserve. »
- Cette résolution a été adoptée à l’unanimité, avec une disposition additionnelle portant que « les dividendes ne pourront en aucun cas dépasser le taux civil légal. »
- A la suite d’un rapport de M. Hantsclike, secrétaire de la Fédération générale coopérative allemande, l’assemblée a voté à l’unanimité la résolution suivante :
- « Le Congrès envoie à la fédération des associations coopératives allemandes l’assurance de ses sentiments
- p.423 - vue 422/768
-
-
-
- 424
- LE DEVOIR
- d’admiration pour tour immense développement si varié et pour l’accord opéré entre les diverses branches de la coopération. Il exprime la conviction que les rapprochements coopératifs internationaux servent la paix entre les peuples comme les organisations coopératives servent, dans chaque pays, la paix sociale. »
- Après le vote de ces résolutions, le Congrès se cantonne surtout sur le terrain agricole.
- La lecture de nombreux rapports donne lieu à de longues discussions sur les syndicats agricoles, leurs rapports avec les sociétés coopératives de crédit, les conditions du fonctionnement de celles-ci.
- Toutes ces discussions ont été suivies du vote de résolutions techniques. La place nous manque pour les reproduire; mais nous renvoyons nos lecteurs au compterendu publié par le Bulletin du Crédit populaire (numéro du 15 mai 1895), où ils trouveront le texte des résolutions adoptées.
- Mentionnons toutefois le vote de la résolution suivante qui rentre dans les données générales de la question du Crédit populaire :
- « Le Congrès, d’après les faits les plus récents,, constate le développement continu et encourageant, signale la force de résistance des institutions coopératives italiennes dans la crise économique et financière de leur pays et leur fidélité à la liberté et à l’action locale. »
- Cette résolution a été votée d’acclamation comme conclusion d’un remarquable rapport présenté par M. E. Rostand « sur les récentes étapes du Crédit populaire à l’étranger. »
- Ce rapport donne des renseignements complets sur l’état du Crédit populaire dans les divers pays; il est prospère en Allemagne, en bon état de formation en Espagne, en Russie; à la Nouvelle-Zélande, on essaie un établissement de Crédit populaire rural par l’Etat.
- En Italie, il a traversé une crise, mais il a résisté et il se relève par l’énergie et le courage de ses partisans. Luzzati a dit « que la force de résistance du Crédit populaire, pendant la tourmente, a dépassé toutes ses espérances. »
- Cette force, M. Rostand l’attribue aux habitudes de décentralisation économique qui ont prévalu en Italie et
- p.424 - vue 423/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 425
- qu’il voudrait voir s’établir en France, où l’épargne est drainée et centralisée loin de la province à son plus grand détriment.
- A l’issue de ses travaux, le Congrès devait se transporter au siège des Associations coopératives et de la « Solidarité, » dont les membres avaient demandé cette visite.
- Au dernier moment, leur local a été jugé trop petit, et c’est dans la vaste Galerie des Arts où s’était ténu le Congrès qu’a eu lieu l’entrevue. D’instructives paroles ont été prononcées de part et d’autre sut les mérites respectifs des deux institutions représentées.
- M. Gide a présenté les membres de la «Solidarité» à ceux du Congrès et les congressistes aux coopérateurs nimois. Il a fait l’éloge de ces derniers, et d’autres après lui.
- Nous qui depuis bientôt vingt ans sommes attentifs à leur œuvre, nous nous associons de grand cœur à cet éloge. Nous voudrions le redire ici et y ajouter l’admiration que nous éprouvons pour le travail qu’ont fait en eux-mêmes et autour d’eux, ces modestes pionniers qui auront une si belle page dans l’histoire de la coopération française; mais quelques lignes ne suffiraient pas, il faudrait un volume, un gros volume !
- BELGIQUE
- Les coopératives belges
- D’une conférence faite à Paris par M. Vanderwelde, député socialiste :
- « Il existe maintenant plus de 150 Sociétés coopératives qui sont à la fois des syndicats de bienfaisance et des syndicats politiques : la plus grande partie des bénéfices qu’elles réalisent sont employés à la propagande socialiste. Près de 50,000 Belges s’approvisionnent aux coopératives, qui sont arrivées à vendre le pain 0 fr. 22 le kilogramme. Cette année on aura vendu, à la Maison du Peuple, à Bruxelles, plus de 5 millions de kilogrammes de pain... Nos coopératives, ce sont de véritables églises comme les églises hospitalières des
- p.425 - vue 424/768
-
-
-
- 426
- LE DEVOIR
- premiers temps du christianisme : les pauvres y trouvent un fraternel accueil, la paix pour le corps et l’alimentation intellectuelle. Chacun de nos porteurs de pain est un porteur de circulaires; ceux qui ne viennent point dans nos Maisons du Peuple reçoivent à domicile ces deux nourritures. »
- La fin socialiste des sociétés coopératives belges leur fait trouver grâce aux yeux des socialistes français les plus intransigeants à cet égard. Sans vouloir examiner ici la question du meilleur emploi possible des bénéfices réalisés, nous aimons la coopération belge pour le bien immédiat qu’elle fait, et pour le solide exemple de self help qu’elle donne.
- SUISSE ’
- La loi militaire
- Le Conseil national a adopté dans la première quinzaine de juin, le projet de loi relatif à la révision militaire.
- L’article 17 de la nouvelle loi est ainsi conçu :
- « Tout ce qui concerne l’armée est du domaine de la Confédération.
- » La Confédération édicte les lois qui concernent l’armée et les fait exécuter.
- » Elle pourvoit à l’administration, à l’instruction, à l’armement, à l’habillement et à l’équipement de l’armée. »
- A la suite du vote de cet article, un député du canton d’Uri constate « qu’un grand vent de centralisation souffle sur le pays. Aujourd’hui le militaire, demain la banque, puis la nationalisation des chemins de fer, l’unification du droit, etc., etc. Que restera-t-il de la souveraineté nationale? »
- X-
- ITALIE
- Les élections italiennes
- Les élections pour le renouvellement de la Chambre italienne ont donné le résultat suivant : ministériels,
- p.426 - vue 425/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 427
- 336; opposition constitutionnelle, 98; radicaux, 40; socialistes, 17.
- L’opinion de 17 élus n'est pas nettement définie.
- De la nouvelle consultation populaire le seul parti qui soit agrandi est le parti socialiste. Et l’on sait cependant ce que les agents du dictateur Grispi ont ajouté d’obstacles aux restrictions de la loi électorale pour empêcher le recrutement de cette catégorie d’opposants.
- ***
- PAYS DIVERS La réforme électorale
- On sait que les classes ouvrières proprement dites ont été jusqu’ici privées du droit de suffrage en Autriche.
- Il y a deux ans, le président du Conseil, comte Taaffe, comprenant qu’il était impossible, à la fin du dix-neuvième siècle, de laisser dans l’Etat toute une catégorie de parias politiques, posa pour la première fois la question de la réforme électorale. Mais il se heurta à des résistances insurmontables et dut se retirer.
- Le ministère Windischgraetz qui remplaça le ministère Taaffe, ne put se soustraire à l’obligation de déposer à son tour un projet de réforme, tant furent pressantes les manifestations de l’opinion publique en faveur de l’extension du suffrage; mais il ne se pressa pas de le faire aboutir. Il n’a pas fallu moins que les sommations réitérées et de plus en plus imposantes du prolétariat pour amener le ministère, sinon à agir, du moins à passer la main au Reiclisrath lui-même et à remettre à une commission parlementaire l’initiative d’un projet de réforme.
- La commission a établi ce projet dont voici l’économie :
- La Chambre des députés comprendrait à l’avenir 400 membres, dont 353 seraient élus, comme jusqu’ici, parles curies, actuellement existantes, de la grande propriété foncière, des chambres de commerce, des villes et des communes rurales. Pour ces curies on maintiendrait également les dispositions existantes concernant le cens électoral de 5 florins, ainsi que les autres conditions du droit électoral. Le nombre total des députés serait accru de 47.
- p.427 - vue 426/768
-
-
-
- 428
- LE DEVOIR
- Ces 47 députés appartiendraient à une nouvelle et cinquième curie comprenant tous les contribuables qui payent un impôt direct quelconque et que le système actuel ne rangeait pas dans l’une des quatre curies existantes. Outre ces petits contribuables, seraient compris dans la cinquième curie les ouvriers inscrits, conformément à la loi sur l’assurance contre la maladie, dans l’une des caisses de secours prévues par cette loi.
- La nouvelle curie serait divisée en deux collèges électoraux, dont le premier comprendrait tous les contribuables payant un impôt direct de moins de 5 florins ; ce collège aurait 34 députés à élire. Le second comprendrait tous les ouvriers inscrits dans une caisse de secours, conformément à la loi susmentionnée. Les ouvriers qui payent un impôt direct de 1 florin ont droit de vote dans le collège des petits contribuables; ceux qui paient un impôt direct inférieur à 1 florin et qui font partie d’une caisse de secours ne voteraient pas avec les contribuables directs, mais dans le collège, électoral des ouvriers, collège qui aurait 13 mandats à sa disposition.
- D’après ce projet il y aurait 1,802,844 électeurs en plus. Pour la lre classe (ceux qui paient un impôt direct au-dessous de 5 florins) 1,202,844; pour la deuxième classe (ouvriers membres des caisses publiques de secours en cas de maladie) 600,000.
- Nous n’étonnerons personne en disant que ce modeste projet de réforme est déjà en butte à des difficultés de différents ordres, dans un pays où les questions de race viennent compliquer les problèmes qui travaillent à cette heure les nations civilisées. Le principal argument des adversaires du suffrage universel en Autriche, comme ailleurs, est tiré du danger de la prépondérance des éléments illettrés qu’entraînerait l’extension des catégories. Or, sous le régime autrichien actuel, il n’y a pas moins, de 34 0/0 des électeurs privilégiés qui ne savent ni lire ni écrire. Il serait bien difficile que le suffrage universel en introduisît davantage dans le corps électoral.
- Si les autres objections ne sont pas plus probantes, on peut espérer que l’Autriche ne tardera pas à être pourvue d’un systèmel électoral plus démocratique.
- p.428 - vue 427/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 429
- M. de Windischgraetz a déclaré qu’il acceptait le projet de la Commission, quitte à y introduire de légères modifications, tendant, par exemple, à l’augmentation du chiffre des députés ouvriers.
- *
- * *
- La Chambre des communes était saisie dernièrement par le président de l’office du gouvernement local, M. Shaw-Lefevre, d’un bill de réforme électorale, qui, sans répondre à la totalité des exigences radicales sur ce sujet, stipule l’abolition du vote plural dans les élections parlementaires et ordonne qu’elles aient toutes lieu le même jour (à savoir le samedi) dans le Royaume-Uni tout entier : c’est donc une tentative sincère d’appliquer le principe One man, one vote.
- Le bill a été adopté sans scrutin, selon l’usage en première lecture, bien qu’il ait été vivement attaqué parles chefs de l’opposition, qui se réservent de conseiller son rejet en seconde lecture ou en comité, non pas tant parce qu’ils osent en critiquer l’incontestable justice que parce qu’ils prétendent exiger que l’on y joigne une autre réforme établissant la proportionnalité absolue de la représentation et réduisant le chiffre, d’après eux excessif,, des députés de l’Irlande et du pays de Galles.
- C’est la formule : One vote, one value opposée à One man, one vote.
- m
- L’arbitrage professionnel
- D’après le bill soumis à la Chambre des représentants des Etats-Unis par M. Mac Yann, concernant les industries de transport fonctionnant entre les divers Etats, s’il surgit une contestation entre une de ces compagnies et ses employés le président de la commission du commerce et le président de la commission du travail doivent s’efforcer d’arranger l’affaire à l’amiable. S’ils n’y réussissent pas le différend est soumis à un tribunal d’arbitres composé de trois membres, au nombre desquels doit nécessairement se trouver le président de la commission du commerce.
- p.429 - vue 428/768
-
-
-
- 430
- LE DEVOIR
- Ce projet de loi s’il était adopté, préciserait le rôle de la confédération dans le sens de la doctrine qui reçut une première application lors de la dernière grève des chemins de fer.
- L’intervention du pouvoir central qui se produisit à cette occasion, à l’encontre de l’inaction des Etats intéressés, donna lieu à de vives critiques, et le gouvernement ne put la justifier qu’en invoquant l’intérêt général résultant du fait que les chemins de fer en conflit desservaient plusieurs Etats.
- Le conseil municipal de Zurich a préparé sur la demande du Grand-Conseil, un projet de loi relatif à l’arbitrage dans les différends collectifs entre patrons et ouvriers.
- Ce projet reproduit les principales dispositions de la loi française du 27 décembre 1882, en substituant le président du conseil municipal au juge de paix. Il est actuellement soumis aux délibérations du Grand-Con seit.
- p.430 - vue 429/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 431
- LA QUESTION IJlü JjA PAIX
- Les rapports franco-allemands
- A l’occasion de l’interpellation adressée an gouvernement français sur sa politique extérieure et notamment sur la décision prise par lui de se faire représenter par une escadre à l’inauguration du canal de Kiel, il nous a paru intéressant de rechercher quelles avaient été les rencontres de nos plénipotentiaires ou envoyés spéciaux avec ceux de l’Allemagne, depuis 1871.
- Dans sa réponse aux interpellateurs le ministre des affaires étrangères n’a rappelé que deux précédents de 1878 et celui de 1890.
- En 1878, en effet, la France prit part au Congrès de Berlin qui suivit la guerre russo-turque, et c’était un français, le comte de Mouy, qui était le secrétaire du Congrès ; en 1890 se réunit à Berlin la célèbre conférence sur les conditions du travail provoquée par l’empereur d’Allemagne, et nos délégués dans la capitale de la Prusse se rencontrèrent avec ceux de l’Allemagne et des autres pays européens.
- Mais le nombre de ces rencontres est beaucoup plus grand qu’on ne se l’imagine habituellement. On peut même dire qu’elles forment une série ininterrompue depuis 1871.
- Jusqu’à la conférence ouvrière de Berlin, des réunions analogues et d’autres réunions, conférences ou Congrès d’ordre politique ou diplomatique où ont siégé côte à côte les représentants de l’Allemagne et ceux de la France, ont eu lieu :
- A Rome, en 1872, pour les télégraphes internationaux ;
- A Constantinople, en 1873, pour la réforme judiciaire en Egypte ;
- A Bruxelles, le 27 juillet 1874 pour la codification des usages de la guerre;
- A Berne, en 1875, pour la création d’une union générale des postes ;
- A Paris, en 1875, la conférence diplomatique du mètre ;
- A Bruxelles, en 1875, pour le régime des sucres ;
- p.431 - vue 430/768
-
-
-
- 432
- LE DEVOIR
- A Constantinople, le 24 décembre 1876, pour le règlement de la question d’Orient ;
- A Berlin, en 1878 pour le Congrès qui a remanié la carte des Balkans ;
- En 1879, une Commission technique européenne a été formée pour l’exécution du traité de Berlin ;
- A Londres, en 1879, pour le règlement des services télégraphiques internationaux ;
- A Madrid, en 1880, pour la protection diplomatique et consulaire au Maroc ;
- A Berlin, en juin 1880, pour la délimitation de la frontière turco-grecque ;
- A Paris, en 1880, pour l’échange des colis postaux ;
- A Paris, en 1881, conférence monétaire internationale ;
- A Constantinople, en 1881, pour la rectification des frontières turco-grecques ;
- A Paris, en 1882, pour la délimitation des unités électriques ;
- A Londres, le 8 février 1883, pour la règlementation du Danube :
- A Berlin, en avril, 1883, pour la protection de la propriété littéraire et artistique ;
- A Paris, en 1884, pour la protection des câbles sous-marins ;
- A Berlin, en 1884 et en 1885, pour le développement du commerce et de la civilisation sur la côte occidentale d’Afrique ;
- A Paris, en 1885, pour le libre-échange du canal de Suez ;
- A Berne, en 1885 et en 1886, pour la protection de la propriété littéraire ;
- A Berne, en 1886, pour le tarif des spiritueux dans la mer du Nord ;
- A Londres, en novembre 1887, pour le régime des sucres ;
- A Bruxelles, le 18 novembre 1889, conférence antiesclavagiste.
- Comme on le voit, de 1871 à 1890 il ne s’est pour ainsi dire pas passé une année sans que la France occupe, à côté de l’Allemagne, sa place dans le concert des puissances européennes, et ces rencontres ont eu lieu neuf fois à Paris, qaatre fois à Berlin.
- La nomenclature ci-dessus, qui s’arrête en 1890 laisse
- p.432 - vue 431/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX 433
- naturellement en dehors les conférences postérieures' à 1890, celles qui ont notamment pour objet les mesures internationales d’hygiène, et celles qui ont abouti à la délimitation des sphères d’influence en Afrique ; elle ne comprend pas non plus les réunions dépourvues de caractère officiel, conférences techniques, congrès de toutes sortes où se sont débattus en commun les intérêts d’importantes fractions de la population des divers pays, comme les congrès du parti international ouvrier dont les représentants français ont porté à la tribune l’interpellation sur l’envoi de notre flotte dans les eaux de Kiel.
- -<C>—K»-
- D
- 4
- p.433 - vue 432/768
-
-
-
- 434
- LË DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes d’Angleterre à leurs sœurs de France
- Voici quelques passages d’un Appel adressé par des femmes d’Angleterre à leurs sœurs de France :
- « ....;Nous nous sommes souvent demandé ce que nous pourrions faire, pour resserrer les liens de paix et d’amitié qui unissent déjà votre patrie et la nôtre dans la majorité la plus intelligente de leurs populations.
- » Pourquoi les femmes des deux pays ne formeraient-elles pas entre elles une alliance par laquelle elles s’engageraient à-faire tous leurs efforts pour cimenter plus fortement les relations pacifiques des deux nations et repousser toute influence contraire ? De notre côté, nous sommes prêtes à faire tout ce que nous pourrons, et à user de notre influence sociale dans ce sens.
- » Il n’est pas une femme qui ne puisse, comme mère ou éducatrice, travailler à cette grande réforme ; il lui suffira de s’attacher à inspirer à la jeunesse, filles ou garçons, l’amour de l’humanité, la fraternité pour les autres nations et une profonde haine pour les injustices et les cruautés de la guerre.
- » Sœurs françaises, nous vous tendons une main amie : tendez-nous la vôtre ! et permettez-nous d’attendre une cordiale réponse à ces lignes qui, quoique bien incomplètement, vous disent quels sentiments remplissent nos cœurs, en même temps que notre ferme conviction qu’une alliance entre nos deux pays est appelée à étendre sa bienfaisante influence sur de biens plus vastes cercles encore. »
- Ont signé :
- Mrs Henry Richard, Présidente des Associations Loca-les auxiliaires de la Société de la Paix.
- Miss P. H. Peckover, Présidente de VAssociation Locale de la Paix à Wisbech ; Vice-présidente des Associations Locales auxiliaires de la Société de la Paix ; Vice-prési-
- p.434 - vue 433/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 435
- dente de l’Union de la Paix universelle ; Vice-présidente de la Société Danoise de la Paix ; Vice-présidente de YUnione Lombarde.
- Autres signatures : (par ordre alphabétique) :
- Mrs Bramwell Booth, Armée du Salut.
- Mrs Joséphine Butler, Présidente honoraire de la Fédération Britannique, Européenne et Générale, pour abolir le vice réglementé.
- Mrs Byers; Principale du Collège Victoria à Belfast, Irlande, et Présidente de l’Union Féminine Irlandaise de la Tempérance.
- Lady Carlisle, Présidente de la Fédération des Femmes Libérales.
- Mrs Bright-Clark, Présidente de VAssociation des Femmes Libérales, à Street, ville dn Somersetshire.
- Mrs Edmundson, Mission aux prisonnières nouvellement libérées, à Dublin, Irlande.
- Mrs Haslam, secrétaire honoraire de 1 ’Association pour l’affranchissement des Femmes, à Dublin, Irlande.
- Mrs Price Hughes, Directrice de la Mission Wesleyenne dans l’ouest de Londres.
- Mrs Duncan Mc Laren, Présidente de l’Association Nationale Ecossaise pour l’affranchissement des Femmes.
- Mrs Mathieson, Présidente du Comité d’urgence des Femmes pour abolir le trafic dé l’opium.
- Miss Janet J. Miller, Secrétaire générale de la Ligue Féminine de protection et de prévoyance, à Glasgow, Ecosse.
- Lady Mary Murray, Vice-présidente de la Fédération Ecossaise des Femmes Libérales.
- Mrs J. P. Newman, au nom du Comité de la Paix, de l’Assemblée annuelle des Femmes, de la Société religieuse des Amis ou Quakers.
- Mrs Wynford Philipps, Présidente de l’Union des Associations des Femmes Libérales dans le pays de Galles.
- Lady Henry Somerset, Présidente de l’Association Féminine Nationale Britannique de la Tempérance ; Vice-présidente de l’Union Chrétienne féminine Cosmopolite de la Tempérance.
- Lady Trevelyan, Présidente de la Fédération Ecossaise des Femmes Libérales.
- p.435 - vue 434/768
-
-
-
- 436
- LE DEVOIR
- Mrs Dr. Spence Watson, Présidente de Y Association des Femmes Libérales de Newcastle-on-Tyne ; Vice-présidente du Conseil pour la Tempérance, à Gateshead, près Newcastle ; Vice-présidente de VAssociation de la Paix de Newcastle et de Gateshead.
- Mrs H. Wigham, Présidente de Y Association Féminine de la Tempérance à Dublin, Irlande.
- Mrs H. J. Wilson, Présidente de Y Union Féminine d’Abstinence totale des boissons alcooliques.'
- Chacune de ces signatures de présidentes ou directrices d’œuvres diverses représente un nombre considérable de femmes anglaises. Leur groupement atteste la connexité de toutes les grandes causés humanitaires qui n’ont pas aujourd’hui sur* toute la surface du monde de plus ardents propagandistes que les femmes.
- Le Journal des femmes nous apprend que les femmes françaises ont répondu à -l’appel de leurs sœurs d’Angleterre et qu’à la dernière séance du groupe la Solidarité fut votée avec enthousiasme et à l’unanimité la création d’une Union Internationale des femmes pour la paix.
- Cette décision fut prise de concert avec Miss Robinson, secrétaire des Associations locales de la Société de la Paix, déléguée par les signataires de l’appel aux femmes de France, Mm0 Maria Cliéliga - Lœvy, secrétaire générale de YUnion universelle des femmes et Mme Vincent, secrétaire de Y Egalité.
- La Ligue appelle dès maintenant à elle des comités de toutes les nations, afin que la première manifestation de l’alliance étende sa bienfaisante influence sur de vastes cercles.
- Parmi les premiers membres du Comité français nous citerons : Mmes Brisset, Chapuis, Chéliga-Lœvy, Feresse-Deraismes, Griess-Traut, Jardineau, de Lys, Maria Martin, directrice du Journal des femmes, Paule Minck, Moriceau, Doctoresse Marie Pierre, Eugénie-Potonié-Pierre, l’infatigable secrétaire de la Solidarité, Maria Pognon, présidente de la Ligue française pour le droit des femmes, Ernesta Urban, Vincent, etc.
- p.436 - vue 435/768
-
-
-
- BIBLIOGRAPHIE
- 437
- BIBLIOGRAPHIE
- Du Travail et de ses conditions (Chambres et Conseils du Travail), tel est le titre du volume (prix : 3 fr. 50) que publie, chez l'éditeur Félix Alcan, M. Hector Dépassé, membre du Conseil supérieur du Travail, directeur de la Prévoyance et de l’Assurance sociales au Ministère du commerce.
- M. II. Dépassé est l’auteur du projet de loi sur l’organisation des Conseils du Travail, auquel nous faisions naguère allusion, et que la Commission parlementaire du Travail ne tardera pas, sans doute, à soumettre à la sanction de la Chambre.
- On trouvera, du reste, dans l’ouvrage que nous recommandons ici, le texte même de ce projet, accompagné d’un très intéressant commentaire.
- Ce livre est en quelque sorte la continuation et le complément d’un précédent volume du même auteur, les Transformations sociales, savant exposé des questions ouvrières, qui obtint l’année dernière, à son apparition, le-plus légitime succès.
- C’est d’ailleurs avec la même inspiration élevée et la même forme captivante, d’une marque si personnelle, le développement du même thème.
- Mais cette fois la question se précise :
- « Qu’est-ce que le travail ? Quelles en sont les conditions essentielles ? »
- M. H. Dépassé qui rejette absolument les théories du travail — marchandise, de l’homme — outil, reconnaît le travail dans « l’effort réglé d’une volonté libre qui s’applique à exécuter quelque forme toujours plus parfaite en son genre du beau, du vrai ou du bien ».
- Trois signes, suivant lui, caractérisent le travail humain : la liberté, l’ordre et le perfectionnement.
- Le livre est une glorification du travail.
- Rarement aussi vive lumière fut projetée sur cette question qui sollicite tant de nobles esprits.
- Il y a trop de points de contact entre les idées exposées par M. Dépassé et celles que préconise le Devoir, après Godin, pour que nous n’ayons pas l’occasion de revenir sur son livre.
- En attendant,, nous en recommandons vivement la lecture à tous ceux que préoccupent les problèmes sociaux actuels,
- p.437 - vue 436/768
-
-
-
- 438
- LE DEVOIR
- NÉCROLOGIE
- DOYEN PIERRE-ALPHONSE
- Nous avons la douleur d’annoncer à nos lecteurs, la mort du gérant du Devoir, Monsieur Pierre-Alphonse Doyen. Il est décédé, après huit jours de maladie, en son domicile, au Familistère.
- M. Doyen avait pour qualité principale la Bonté. Il était animé d’un ardent amour de l’organisation du bien pour tous ; et ce fut le désir de s’employer à une œuvre bonne entre toutes qui le porta, en 1878, à quitter son lieu de résidence, le département de la Sarthe, et à venir offrir ses services au fondateur du Familistère.
- Un poste d’employé dans les bureaux de l’Association, était confié à M. Doyen. Il avait été admis en qualité d’associé dans la Société du Familistère.
- Dans ses moments de loisir, Doyen faisait le service du journal, et, surtout, il étudiait le spiritualisme dont il était un adepte fervent. Il correspondait à ce sujet, avec des esprits distingué s en cette étude.
- Il était aussi membre de la Société de Paix et d’Ar-bitrage international, fondée au Familistère.
- Pierre-Alphonse Doyen, était un digne homme dans toute l’acception du mot. Il ne laisse chez tous ceux qui l’ont connu qu’un souvenir de douceur et de bonté.
- Nous offrons à la famille Doyen, l’expression de nos plus vives condoléances.
- p.438 - vue 437/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 439
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite)
- — Si vous saviez comme on est bien à l’hôpital, dit-il, en continuant ; j’y ai déjà été à Sainte-Eugénie : il y a là un médecin, un grand blond, qui a toujours du sucre d’orge dans sa poche, c’est du cassé parce que le cassé coûte moins cher, mais il n’en est pas moins bon pour cela : et puis les sœurs vous parlent doucement : « Fais cela, mon petit ; tire la langue, pauvre petit. » Moi j’aime qu’on me parle doucement, ça me donne envie de pleurer, et quand j’ai envie de pleurer, ça me rend tout heureux. C’est bête, n’est-ce pas ? Mais maman me parlait toujours doucement. Les sœurs parlent comme parlait maman, et si ce n’est pas les mêmes paroles, c’est la même musique. Et puis, quand on commence à être mieux, du bon bouillon, du vin. Quand j’ai commencé à me sentir sans forces ici, parce que je ne mangeais pas, j’ai été content ; je me suis dit : « Je vais être malade et Garofoli m’enverra à l’hôpital. » Ah ! bien oui, malade ; assez malade pour souffrir moi-même, mais pas assez pour gêner Garofoli ; alors il m’a gardé. C’est étonnant comme les malheureux ont la vie dure. Par bonheur Garofoli n’a pas perdu l’habitude de m’administrer des corrections, à moi comme aux autres, il faut dire, si bien qu’il y a huit jours il m’a donné un bon coup de bâton sur la tête. Pour cette fois, j’espère que l’affaire est dans le sac; j’ai la tête enflée; vous voyez bien là cette grosse bosse blanche, il disait hier que c’était peut-être une tumeur; je ne sais pas ce que c’est qu’une tumeur, mais à la façon dont il en parlait je crois que c’est grave; toujours est-il que je souffre beaucoup; j’ai des élancements sous les cheveux plus douloureux que dans le mal de dents : ma tête est lourde comme si elle pesait cent livres; j’ai des éblouis-
- p.439 - vue 438/768
-
-
-
- 440
- LE DEVOIR
- sements, des étourdissements, et la . nuit, en dormant, je ne peux m’empêcher, de gémir et de crier. Alors je crois que d’ici deux ou trois jours cela va le décider à m’envoyer à l’hôpital ; parce que, vous comprenez, un moutard qui crie la nuit, ça gêne les autres, et Garofoli n’aime pas à être gêné. Quel bonheur qu’il m’ait donné ce coup de bâton! Voyons, là, franchement, est-ce que je suis bien pâle?
- Disant cela il vint se placer en face de moi et me regarda les yeux dans les yeux. Je n’avais plus les mêmes raisons pour me taire, cependant je n’osais pas répondre sincèrement et lui dire quelle sensation effrayante me produisaient ses grands yeux brûlants, ses joues caves et ses lèvres décolorées.
- — Je crois que vous êtes assez malade pour entrer à l’hôpital.
- Enfin !
- Et de sa jambe traînante, il essaya une révérence. Mais presque aussitôt, se dirigeant vers la table il commença à l’essuyer.
- — Assez causé, dit-il, Garofoli va rentrer et rien ne serait prêt; puisque vous trouvez que j’ai ce qu’il me faut de coups pour entrer à l’hospice, ce n’est plus la peine d’en récolter de nouveaux : ceux-là seraient perdus; et maintenant ceux que je reçois me paraissent plus durs que ceux que je recevais il y a quelques mois. Ils sont bons, n’est-ce pas, ceux qui disent qu’on s’habitue à tout.
- Tout en parlant il allait clopin-clopant, autour de la table, mettant les assiettes et les couverts en place. Je comptai vingt assiettes, c’était donc vingt enfants que Garofoli avait sous sa direction; comme je ne voyais que douze lits on devait coucher deux ensemble. Quels lits! pas de draps, mais des couvertures rousses qui devaient avoir été achetées dans une écurie, alors qu’elles n’étaient plus assez chaudes pour les chevaux.
- — Est-ce que c’est partout comme ici? dis-je épouvanté.
- — Où, partout?
- — Partout chez ceux qui ont des enfants.
- — Je ne sais pas, je ne suis jamais allé ailleurs ; seulement, vous, tâchez d’aller ailleurs,
- — Où cela?
- p.440 - vue 439/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 441
- — Je ne sais pas; n’importe où, vous seriez mieux qu’ici.
- N’importe où; c’était vague; et, dans tous les cas, comment m’y prendre pour changer la décision de Vitalis?
- Comme je réfléchissais sans rien trouver bien entendu, la porte s’ouvrit et un enfant entra; il tenait un violon sous son bras, et dans sa main libre, il portait un gros morceau de bois de démolition. Ce morceau, pareil à ceux que j’avais vu mettre dans la cheminée, me fit comprendre où Garofoli prenait sa provision, et le prix qu’elle lui coûtait.
- — Donne-moi ton morceau de bois, dit Mattia en allant au-devant du nouveau venu.
- Mais celui-ci, au lieu de donner ce morceau de bois à son camarade, le passa derrière son dos.
- — Ah! mais non, dit-il,
- — Donne, la soupe sera meilleure.
- — Si tu crois que je l’ai apporté pour la soupe, je n’ai que trente-six sous, je compte sur lui pour que Garofoli ne me fasse pas payer trop cher les quatre sous qui me manquent.
- — Il n’y a pas de morceau qui tienne; tu les payeras, va; chacun son tour.
- Mattia dit cela méchamment, comme s’il était heureux de la correction qui attendait son camarade. Je fus surpris de cet éclair de dureté dans une figure si douce; c’est plus tard seulement que j’ai compris qu’à vivre avec les méchants on peut devenir méchant soi-même.
- C’était l’heure de la rentrée de tous les élèves de Garofoli; après l’enfant au morceau de bois il en arriva un autre, puis après celui-là dix autres encore. Chacun en entrant allait accrocher son instrument à un clou au-dessus de son lit; celui-ci un violon, celui-là une harpe, un autre une flûte, ou une piva; ceux qui n’étaient pas musiciens mais simplement montreurs de bêtes fourraient dans une cage leur marmotte ou leur cochon de Barbarie.
- Un pas plus lourd résonna dans l’escalier, je sentis que c’était Garofoli ; et je vis entrer un petit homme à figure fiévreuse, à démarche hésitante ; il ne portait point le costume italien, il était habillé d’un paletot gris.
- p.441 - vue 440/768
-
-
-
- 442
- LE DEVOIR
- Son premier coup d’œil fut pour moi, un coup d’œil qui me fit froid au cœur.
- — Qu’est-ce que c’est que ce garçon ? dit-il.
- Mattia lui répondit vivement et poliment en lui donnant les explications dont Vitalis l’avait chargé.
- — Ah ! Vitalis est à Paris, dit-il, que me veut-il ?
- — Je ne sais pas, répondit Mattia.
- — Ce n’est pas à toi que je parle, c’est à ce garçon.
- — Le padrone va venir, dis-je, sans oser répondre franchement, il vous expliquera lui-même ce qu’il désire.
- — Voilà un petit qui connaît le prix des paroles ; tu n’es pas Italien ?
- — Non, je suis Français.
- Deux enfants s’étaient approchés de Garofoli aussitôt qu’il était entré, et tous deux se tenaient près de lui, attendant qu’il eût fini de parler. Que lui voulaient-ils ? J’eus bientôt réponse à cette question que je me posais avec curiosité.
- L’un lui prit son feutre et alla le placer délicatement sur un lit, l’autre lui approcha aussitôt une chaise; à la gravité, au respect avec lesquels ils accomplissaient ces actes si simples de la vie, on eût dit deux enfants de chœur s’empressant religieusement autour de l’officiant ; par là, je vis à quel point Garofoli était craint, car assurément ce n’était pas la tendresse qui les faisait agir ainsi et s’empresser.
- Lorsque Garofoli fut assis, un autre enfant lui apporta vivement une pipe bourrée de tabac et en même temps un quatrième lui présenta une allumette allumée.
- Elle sent le soufre, animal ! cria-t-il lorsqu’il l’eut approchée de sa pipe ; et il la jeta dans la cheminée.
- Le coupable s’empressa de réparer sa faute en allumant une nouvelle allumette qu’il laissa brûler assez longtemps avant de l’offrir à son maître.
- Mais celui-ci ne l’accepta pas.
- — Pas toi, imbécile, dit-il en le repoussant durement, — puis se tournant vers un autre enfant avec un sourire qui certainement était une insigne faveur :
- — Riceardo, une allumette, mon mignon.
- Et le mignon s’empressa d’obéir.
- — Maintenant, dit Garofoli, lorsqu’il fut installé et que sa pipe commença à brûler, à nos comptes mes petits anges ; Mattia, le livre ?
- p.442 - vue 441/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 443
- C’était vraiment grande bonté à Garofoli de daigner parler, car ses élèves épiaient si attentivement ses désirs on ses attentions, qu’ils les devinaient avant que celui-ci les exprimât.
- Il n’avait pas demandé son livre de comptes que Mattia posait devant lui un petit registre crasseux.
- Garofoli fit un signe à l’enfant qui lui avait présenté l’allumette non désoufrée, celui-ci s’approcha.
- — Tu me dois un sou d’hier, tu m’a promis de me le rendre aujourd’hui, combien m’apportes-tu ?
- L’enfant hésita longtemps avant de répondre ; il était pourpre.
- — Il me manque un sou.
- — Ah ! Il te manque ton sou, et tu me dis cela tranquillement.
- — Ce n’est pas le sou d’hier, c’est un sou .pour aujourd’hui.
- — Alors c’est deux sous ? tu sais que je n’ai jamais vu ton pareil.
- — Ce n’est pas ma faute.
- — Pas de niaiseries, tu connais la règle : défais ta veste, deux coups pour hier, deux coups pour aujourd’hui ; et en plus pas de pommes de terre pour ton audace; Riccardo, mon mignon, tu as bien gagné cette récréation par ta gentillesse ; prend les lanières.
- Ricardo était l’enfant qui avait apporté la bonne allumette avec tant d’empressement; il décrocha de la muraille un fouet à manche courl se terminant par deux lanières en cuir avec de gros nœuds. Pendant ce temps, celui auquel il manquait un sou défaisait sa veste et laissait tomber sa chemise de manière à être nu jusqu’à la ceinture.
- — Attends un peu, dit Garofoli avec un mauvais sourire, tu ne seras peut-être pas seul, et c’est toujours un plaisir d’avoir de la compagnie, et puis Riccardo n’aura pas besoin de s’y reprendre à plusieurs fois.
- Debout devant leur maître, les enfants se tenaient immobiles ; à cette plaisanterie cruelle, ils se mirent tous ensemble à rire d’un rire forcé.
- Celui qui a ri le plus fort, dit Garofoli, est, j’en suis certain, celui auquel il manque le plus. Qui a ri fort ?
- Tous désignèrent celui qui était arrivé le premier apportant un morceau de bois.
- p.443 - vue 442/768
-
-
-
- 444
- LE DEVOIR
- — Allons, toi, combien te manque-t-il? demanda Garo-foli.
- — Ce n’est pas ma faute.
- — Désormais, celui qui répondra : « Ce n’est pas ma faute, » recevra un coup de lanière en plus de ce qui lui est dû ; combien te manque-t-il ?
- — J’ai apporté un morceau de bois, ce beau morceau-
- là.
- — Ça c’est quelque chose ; mais va chez le boulanger et demande-lui du pain en échange de ton morceau de bois, t’en donnera-t-il? Combien te manque-t-il de sous ; voyons, parle donc.
- — J’ai fait trente-six sous.
- — Il te manque quatre sous, misérable gredin, quatre sous ! et tu reparais devant moi ! Riccardo, tu es un heureux coquin, mon mignon, tu vas bien t’amuser : bas la veste !
- — Mais, le morceau de bois ?
- — Je te le donne pour dîner.
- Cette stupide plaisanterie fit rire tous les enfants qui n’étaient pas condamnés.
- Pendant cet interrogatoire, il était survenu une dizaine d’enfants : tous vinrent, à tour de rôle, rendre leurs comptes ; avec deux déjà condamnés aux lanières, il s’en trouva (rois autres qui n’avaient point leur chiffre.
- — Ils sont donc cinq brigands qui me volent et me pillent! s’écria Garofoli d’une voix gémissante; voilà ce que c’est que d’être trop généreux; comment voulez-vous que je paye la bonne viande et les bonnes pommes de terre que je vous donne, si vous ne voulez pas travailler? Vous aimez mieux jouer; il faudrait pleurer avec les jobards, et vous aimez mieux rire entre vous; croyez-vous donc qu’il ne vaut pas mieux faire semblant de pleurer en tendant la main, que de pleurer pour de bon en tendant le dos. Allons, à bas les vestes !
- Riccardo se tenait le fouet à la main et les cinq patients étaient rangés à côté de lui.
- — Tu sais, Riccardo, dit Garofoli, que je ne te regarde pas parce que ces corrections me font mal, mais je t’entends, et au bruit je jugerai bien la force des coups : vas-y de tout cœur, mon mignon, c’est pour ton pain que tu travailles.
- p.444 - vue 443/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 445
- Et il se tourna le nez vers le feu, comme s’il lui était impossible de voir cette exécution. Pour moi, oublié dans un coin, je frémissais d’indignation et aussi de peur. C’était l’homme qui allait devenir mon maître ; si je ne rapportais pas les trente ou les quarante sous qu’il lui plairait d’exiger de moi, il me faudrait tendre le dos à Riccardo. Ah! je comprenais maintenant comment Mattia pouvait parler de la mort si tranquillement et avec un sentiment d’espérance.
- Le premier claquement du fouet frappant sur la peau me fit jaillir les larmes des yeux. Comme je mev croyais oublié, je ne me contraignis point, mais je me trompais. Garofoli m’observait à la dérobée; j’en eus bientôt la preuve.
- — Voilà un enfant qui a bon cœur, dit-il, en me désignant du doigt; il n’est pas comme vous, brigands, qui riez du malheur de vos camarades et de mon cha- ' grin; que n’est-il de vos camarades; il vous servirait d’exemple!
- Ce mot me fît trembler de la tête aux pieds : leur camarade!
- Au deuxième coup de fouet, le patient poussa un gémissement lamentable, au troisième un cri déchirant.
- Garofoli leva la main, Riccardo resta le fouet suspendu.
- Je crus qu’il voulait faire grâce; mais ce n’était pas de grâce qu’il s’agissait.
- — Tu sais combien les cris me font mal, dit doucement Garofoli en s’adressant à sa victime, tu sais que si le fouet déchire la peau, tes cris me déchirent le cœur; je te préviens donc que pour chaque cri, tu auras un nouveau coup de fouet et ce sera ta faute ; pense à ne pas me rendre malade de chagrin; si tu avais un peu de tendresse pour moi, un peu de reconnaissance, tu te tairais. Allons, Riccardo!
- Celui-ci leva le bras et les lanières cinglèrent le dos du malheureux.
- — Mamma ! mamma ! cria celui-ci.
- Heureusement je n’en vis pas davantage, la porte de
- l’escalier s’ouvrit et Vitalis entra.
- Un coup d’œil lui fit comprendre ce que les cris qu’il avait entendus en montant l’escalier lui avait déjà dénoncé, il courut sur Riccardo et lui arracha le fouet de
- p.445 - vue 444/768
-
-
-
- 446
- LE DEVOIR
- la main ; puis se retournant vivement vers Garofoli, il se posa devant lui les bras croisés.
- Tout cela s’était passé si rapidement que Garofoli resta un moment stupéfait, mais bientôt se remettant et reprenant son sourire doucereux :
- — N’est-ce pas, dit-il, que c’est terrible ; cet enfant n’a pas de cœur.
- — C’est une honte ! s’écria Vitalis.
- — Voilà justement ce que je dis, interrompit Garofoli.
- — Pas de grimaces, continua mon maître avec force, vous savez bien que ce n’est pas à cet enfant que je parle, mais à vous ; oui, c’est une honte, une lâcheté de martyriser ainsi des enfants qui ne peuvent pas se défendre.
- — De quoi vous mêlez-vous, vieux fou ? dit Garofoli changeant de ton.
- — De ce qui regarde la police.
- — La police, s’écria Garofoli en se levant, vous me menacez de la police, vous ?
- — Oui, moi, répondit mon maître, sans se laisser intimider par la fureur du padrone.
- — Ecoutez, Vitalis, dit celui-ci, en se calmant et en prenant un ton moqueur, il ne faut pas faire le méchant, et me menacer de causer, parce que, de mon côté, je pourrais bien causer aussi. Et alors, qui est-ce qui ne serait pas content ? Bien sûr je n’irai rien dire à la police, vos affaires ne la regardent pas. Mais il y en a d’autres qu’elles intéressent, et si j’allais répéter à ceux-là ce que je sais, si je disais seulement un nom, un seul nom, qui est-ce qui serait obligé d’aller cacher sa honte ?
- Mon maître resta un moment sans répondre. Sa honte? J’étais stupéfait. Avant que je fusse revenu de la surprise dans laquelle m’avaient jeté ces étranges paroles, il m’avait pris par la main.
- — Suis-moi.
- Et il m’entraîna vers la porte.
- — Eh bien ! dit Garofoli en riant, sans rancune, mon vieux ; vous vouliez me parler?
- — Je n’ai plus rien à vous dire.
- (A suivre.)
- p.446 - vue 445/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 447
- onfli™ mi imin icurÙDP __ 400110 wwm mhtiïc'1 \ lo
- MOUVEMENT D’AVRIL 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.279 501
- Subvention de la Société........... 378 70> 3.473 75
- Malfaçons et divers................ 815 55\
- Dépenses..................................... ..3.254 15
- Boni en Avril........... 219 60
- Section des Dames '
- Cotisations des mutualistes............ 421 ))»]
- Subvention de la Société.............. 140 35 564 75
- Divers................................. 3 40)
- Dépenses.......................................... 455 50
- Boni en Avril............ 109 25
- ll—1 ...i
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.689 70)
- Intérêts des comptes-courants et du 7.753 70
- titre d’épargne................ 4.064 »»'
- Dépenses :
- 75 Retraités définitifs............. 4.872 »»J
- 18 — provisoires................. 1.004 60(
- Nécessaire à la subsistance......... 2.620 35\ 8.764 »»
- Allocat. aux familles des réservistes.. 14 »))(
- Divers, appointements, médecins, etc. 253 051
- Déficit en Avril........... 1.010 30
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes Subvention de la Société Dépenses 578 15) 138 85j 717 ))» 682 58
- Boni en Avril 34 42
- Recettes sociales du 1er )) individuelles RÉSUMÉ juillet 1894 au 30 )) Avril 1895. » 87.820 04 35.788 58
- Dépenses n » 123.608 62 145.061 80
- Excédant des dépenses sur les recettes...________21.453 18
- p.447 - vue 446/768
-
-
-
- 448
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1895
- Naissances :
- 1er Mai. Gordien André, fils de Gordien Jules et de Catherine Serant. r
- 23 — Garbe Edmond-Albert, -fils de Garbe Léon et
- de Godelle Marie.
- 23 — Gaspard Louisa, fille de Gaspard Camille et
- de Magnier Louise.
- 28 — Marchand Germaine Louisa, fille de Marchand
- Arthur et de Dassonville Louisa.
- Décès :
- 14 — Louise Cochet, âgée de 14 mois.
- 31 — Mme Jamart Georges, née Furet Léonie, âgée
- de 31 ans.
- Le Secrétaire,
- A. Houdin.
- Le Gérant: H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saiutes-Maries, 7. — 670.
- p.448 - vue 447/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 449
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN (*)
- Nota. — Le discours de J.-Bte-André Godin, que nous allons reproduire, diffère des précédents, par ce trait essentiel qu’il fut prononcé devant le Conseil des Unions du Familistère, tandis que les Conférences jusqu’ici relevées s’adressaient à la population du Familistère en général.
- Le pacte statutaire de la Société du Familistère fut signé le 13 août 1880. De longues, de laborieuses études précédèrent la rédaction définitive des statuts.
- En vue de mieux attacher le personnel à l’association, de lui faire comprendre la portée des mesures de prévoyance et de protection générales que les Statuts devaient comporter, Godin pressait ce personnel de rédiger des projets de réglement, des projets d’articles à introduire dans le pacte statutaire.
- C’est à ce titre qu’il avait provoqué la constitution de la Commission d’études dont il va être parlé au début du discours suivant.
- De même, nous allons le voir presser le Conseil des Unions du Familistère de se livrer à une besogne analogue à celle de la Commission.
- Certaines parties de ce discours montreront aussi que Godin n’était pas encore fixé sur le régime que les lois en vigueur sur les Sociétés l’obligeraient à adopteè pour la Société du Familistère. En effet, dans ce discours, comme dans celui que nous avons reproduit en juin dernier, Godin parle comme si la future association devait revêtir la forme d’une Société par actions ; or, le régime de la commandite simple fut celui qui se
- (1) Lire Le Devoir depuis le mois de mars 1891.
- p.449 - vue 448/768
-
-
-
- 450
- LE DEVOIR
- prêta le mieux à l’introduction, dans le pacte statutaire, des garanties sociales dont Godin voulait, par-dessus tout, faire bénéficier les travailleurs.
- Conseil des Unions du Familistère
- aSéance du 9 février 1878
- J.-Bte-André Godin se présente devant le Conseil et s’exprime comme suit :
- « Messieurs,
- » Une Commission élue le 23 janvier dernier, parmi les employés de l’Usine et du Familistère, s’occupe, vous le savez, de dresser un projet de règlement déterminant les relations entre les employés et l’établissement.
- » Mais cette Commission est, paraît-il, plus disposée à envisager la chose au point de vue du régime actuel de l’industrie, le patronat, qu’au point de vue du nouveau régime à inaugurer ici : l’Association. En outre, la Commission se borne à ce qui concerne les employés.
- )) En cet état de choses, il me paraît indispensable que la question des rapports entre tous les travailleurs (employés ou ouvriers) et la direction de l’établissement soit étudiée dans les Conseils des Unions, à l’Usine comme au Familistère ; car, tous, employés ou ouvriers, vous avez les mêmes droits à la garantie de votre avenir.
- » Mon intention avait été, primitivement, de convoquer la population et de donner une conférence sur ce sujet; puis, j’ai pensé qu’il pouvait être intéressant de laisser la Commission à elle-même et d’attendre qu’elle eût donné à son projet de règlement une forme déterminée.
- » Mais la question n’avance pas. En vain le secrétaire de la Commission me parle d’une réunion décisive imminente, cette réunion est toujours différée. Le temps se
- p.450 - vue 449/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES* 451
- perd dans ces retards et des études importantes à faire restent en suspens.
- » Ne pouvant laisser cette situation se prolonger indéfiniment, je vous invite donc tous, membres du Conseil des Unions du Familistère, à provoquer dans les Unions dont chacun de vous est président, l’étude d’un projet de règlement déterminant les rapports des membres de l’association (employés ou ouvriers) avec l’Association même, et déterminant en outre la condition des travailleurs de l’établissement (employés ou ouvriers) non membres de l’Association.
- » Sous le présent régime industriel, c’est le patron, ne général, qui décide arbitrairement du sort des travailleurs. Suivant les besoins de l’industrie, il embauche ou congédie tels ou tels, sa volonté fait loi. C’est un régime tout autre que je veux réaliser avec vous.
- » Je veux que le patron cesse d’avoir l’omnipotence actuelle, et que vos droits soient représentés et garantis dans l’Association qui .sera notre chose commune.
- » C’est donc bien le moins que vous vous préoccupiez, comme je le fais moi-même, de déterminer vos rapports avec l’Association. Dites-vous bien que l’ouvrage d’un seul homme ne vaut pas, en ces matières, l’ouvrage de plusieurs. Une multitude de cas sont à prévoir et à régler. Certainement, si toutes les Unions se livrent à l’étude du règlement à introduire dans les Statuts, des articles nombreux, réglant les cas les plus divers, devront être proposés.
- )) Il faudra, par exemple, définir dans quelles conditions les ouvriers et les employés pourront être congédiés ?
- » Quels seront à cet égard les droits d’ancienneté ?
- » Les droits de capacité ?
- » Les droits de bonne conduite?
- » Dans quels cas et pour quels motifs le congé pourra être prononcé ?
- p.451 - vue 450/768
-
-
-
- 452
- LE DEVOIR
- » Il est bien évident que l’Association en face de son personnel aura, comme le patron, à débarrasser parfois l’établissement de gens qui seraient devenus indignes, qui se seraient rendus passibles des tribunaux ou qui seraient devenus un danger pour les autres sociétaires. Le règlement doit prévoir et déterminer ces cas.
- » Autre chose maintenant. Il peut arriver -- les crises industrielles que nous traversons depuis quelques années le prouvent — que l’établissement soit obligé par défaut de travail, de congédier une grande partie de ses ouvriers; sur mille par exemple, s’il n’en peut plus occuper que cinq cents, que fera-t-il?
- » Là encore, le règlement doit prescrire par avance comment les congés s’effectueront ? Sur qui ils porteront, pour les ouvriers comme pour les employés ? Quels seront les privilèges accordés à l’ancienneté, à la capacité, aux services rendus ? Quelles mesures, enfin, devront être observées pour sauvegarder les intérêts de l’Association en général ?
- » Si tous ces points étaient prévus et parfaitement résolus, chacun trouverait dans le règlement même ses conditions d’avenir. A mesure que le travailleur acquerrait l’ancienneté, il pourrait être certain, si sa conduite est bonne, d’être dans l’établissement pour sa vie.
- » Je tiens compte actuellement dans la mesure du possible de toutes ces considérations ; mais ne perdez point de vue que vous n’avez pas d’autre garantie que ma volonté elle-même ; et que votre plus grand intérêt est de faire reposer votre sécurité et vos droits sur des règles durables.
- » Ges règles seraient votre oeuvre propre ; Chacun proposerait ce qu’il jugerait utile pour la garantie individuelle et le bon fonctionnement de l’Association.
- » Que ces questions soient donc mises à l’étude dès maintenant, dans chaque Union, par les soins des pré-
- p.452 - vue 451/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 453
- sidents ; que les opinions de tous s’émettent librement; qu’on les consigne avec soin, afin de rassembler les matériaux d’études.
- » Qu’un article soit plus ou moins bien rédigé, cela importe peu. Si l’idée est bonne, elle n’en offre pas moins matière à une discussion utile à l’intérêt commun.
- )) Quand chaque Union aurait fini son examen particulier, les travaux seraient concentrés au sein du Conseil des Unions ; les idées se grouperaient, se compléteraient les unes les autres; ainsi se formerait un ensemble offrant toutes les chances pour un bon règlement définitif.
- » Cette manière d’opérer me paraît préférable à celle qui consisterait à nommer une Commission composée d’un petit nombre de personnes chargées de toutes les études préparatoires.
- « Vous n’auriez là que des opinions restreintes avec grandes chances d’oublis graves dans un sujet aussi étendu.
- » Maintenant, je demande si quelqu’un à des observations à me faire ? »
- Un auditeur approuve l’idée de provoquer dans toutes les Unions l’étude du règlement pour arriver à quelque chose de complet.
- M. Godin reprend :
- » Une chose à déterminer encore, c’est la part des fonds de la caisse de retraites à attribuer, dans la mesure où on le jugera convenable, aux individus privés d’ouvrage.
- » Actuellement ces distributions de secours relèvent d’une Commission spéciale qui n’embrasse pas les vues générales que je viens d’exposer, et qui agit un peu par règles traditionnelles. Mais certains points restent en souffrance, et le règlement dont je vous parle devra se
- p.453 - vue 452/768
-
-
-
- 454
- LE DEVOIR
- préoccuper de combler ces lacunes, et de déterminer les droits de chacun des sociétaires dans les fonds de retraite et de secours. »
- Un auditeur demande si, en corrélation avec la fixation des droits aux secours, le règlement devra déterminer les conditions qui pourront donner droit à la qualité de membre de l’Association ?
- M. Godin répond : « Ces deux choses sont parallèles, vous devrez donc vous en occuper également. Les droits de chacun, en face de l’Association, varieront avec les conditions diverses elles-mêmes des individus.
- j) L’Association en se fondant aujourd’hui va naturellement choisir ses membres et ne les admettre que dans certaines conditions jugées convenables. Tel travailleur passant, qui s’arrête ici au hasard, pour quelques jours ou quelques mois, ne peut naturellement être considéré comme associé par le seul fait qu’il sera entré dans l’usine.
- » De la même façon, l’ouvrier ou l’employé qui n’est attaché à l’établissement que depuis six mois ou un an, n’ofïre pas les mêmes garanties et ne peut avoir les mêmes droits que celui qui s’y est rendu utile depuis dix ans.
- » Je serai disposé à considérer d’abord comme associés les travailleurs les plus anciens. Néanmoins, à côté de l’ancienneté, il y a aussi à tenir compte de la situation particulière qui doit être faite aux habitants du Familistère.
- » J’ai laissé complète liberté à chacun de se loger à son gré, mais il ne faut point, pour cela, perdre de vue que le Familistère a été fait en vue d’y réaliser l’Association. Les gens qui l’habitent sont ceux qui peuvent être considérés comme le plus attachés à l’œuvre fondée par moi ; en outre, pour être admis au Familistère, ils ont passé par une enquête qui permet de les consi-
- p.454 - vue 453/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 455
- dérer comme possédant les conditions générales élémentaires d’une admission dans l’Association.
- » Il y a aussi à considérer que l’habitation unitaire entraîne dans mille rapports la pratique de la fraternité, que les éléments du progrès physique et moral y sont concentrés ; par tous ces motifs, les statuts de l’Association devront reconnaître aux habitants du Familistère une situation privilégiée.
- » Dans les cas de crises industrielles et de chômage, ce seront naturellement les travailleurs logés au dehors du Familistère qui se trouveront atteints les premiers, puisque s’étant placés eux-mêmes moins directement en relation avec l’Association, ils auront moins participé à l’entreprise.
- » A côté du rôle privilégié des habitants du Familistère, viendra celui des anciens ouvriers et employés ; vous aurez donc à étudier et déterminer toutes ces questions. »
- Le précédent orateur signale avec quel soin cette étude devra être conduite. Il cite pour exemple le fait d’un ouvrier arrivé depuis peu à l’usine et parti aujourd’hui, lequel ouvrier s’étant classé dans un groupe en avait été élu président. Un tel homme aurait-il donc, par le fait seul de cette nomination, fait partie de l’Association?
- M. Godin répond qu’il devra y avoir différents degrés d’admission dans l’Association. « Deux classes bien tranchées s’offrent d’abord : 1° celle des membres à la fois travailleurs et capitalistes, c’est-à-dire celle des personnes qui non seulement travailleront pour l’Association mais auront pu placer des économies dans le fonds social ; 2° celle des ouvriers ou employés qui n’auront mis aucun fonds dans l’entreprise et qui en seront membres en simple qualité de travailleurs.
- » Les premiers seront des sociétaires actionnaires ; les seconds, de simples sociétaires.
- p.455 - vue 454/768
-
-
-
- 456
- LE DEVOIR
- » L’Association devra à ces deux classes de membres les salaires ou émoluments convenus ; elle devra, en outre, compter des intérêts aux travailleurs qui auront mis leurs économies dans le fonds social ; enfin, elle devra répartir ses bénéfices annuels entre les divers éléments qui auront concouru à produire ces bénéfices.
- » En vous indiquant ainsi les deux classes principales des membres de l’Association, » continue M. Godin, « je n’entends pas résoudre la question, je vous offre de simples éléments d’étude. Vis-à-vis d’une part de son personnel, de la partie flottante pour ainsi dire, l’Association a besoin de garder une liberté d’action qui lui permette de gouverner la marche industrielle suivant les besoins de sa vie propre.
- » Qu’une crise atteigne l’industrie, l’Association sera forcée de la subir comme tout patron le fait aujourd’hui. Elle sera obligée de chercher ses propres moyens de sauvegarde, de réduire ses frais pour ne pas sombrer avant la reprise des affaires. Il lui faudra ou diminuer le travail et conséquemment les ressources de tout le personnel, ou congédier une partie des travailleurs.
- » Ce sont précisément ces questions, si importantes pour vous-mêmes, que je vous demande d’examiner ; c’est la règle des congés que je vous demande de définir pour le cas où il faudrait y avoir recours.
- o Mais ce sont aussi, vous le savez déjà, tous les rapports généraux entre directeurs d’établissement et travailleurs que je vous demande d’étudier ; vous avez à voir comment, en cas d’indignité, des travailleurs anciens eux-mêmes pourraient être congédiés.
- » Le règlement devra prescrire des mesures d’examen qui garantissent les individus contre les abus de pouvoir.
- » L’industrie a besoin d’être libre pour diriger sa marche et se conserver prospère au milieu des crises industrielles et des luttes de la concurrence ; mais l’individu
- p.456 - vue 455/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 457
- de son côté doit chercher toutes les garanties possibles „pour son existence.
- » L’Association, en cas de manque de travail, conservera surtout ceux qui lui sont le plus utiles, ceux qui par leur expérience et leur capacité constituent son noyau vivant.
- » Ce noyau s’entretiendra sans cesse, car les années en s’écoulant conféreront aux jeunes les droits dont les aînés auront joui; nous nous remplaçons les uns les autres dans la vie ; les individus passeront, mais l’Association restera pour le bien de vos familles.
- » Dans les études auxquelles vous allez vous livrer, tenez compte aussi de ce fait que des services éminents rendus à l’Association pourraient être jugés dignes de valoir, à leur auteur, une indemnité spéciale, outre les droits à la retraite qu’on n’acquiert qu’après un temps donné.
- » Ce sont là de ces choses qui peuvent très légalement entrer dans un contrat d’Association et s’établir ainsi au profit de tous.
- » Ne perdez de vue aucun des points que je vous ai signalés et agissez en conséquence.
- » Si au cours de vos études vous vous trouvez emba-rassés par quelque question, faites-moi demander ; je me rendrai dans vos Unions pour éclairer avec vous les sujets qui vous arrêteraient, afin que vos travaux puissent être menés à bonne fin. »
- p.457 - vue 456/768
-
-
-
- 458
- LE DEVOIR
- UN SOCIALISTE PRATIQUE («
- ROBERT OWEN
- XXIX
- Action pacificatrice d’Owen entre les gouvernements d’Angleterre et des États-Unis. 1846.
- En 1846, de sérieux malentendus se produisirent entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
- Une guerre était à craindre et Robert Owen en était d’autant plus profondément ému qu’elle menaçait d’éclater entre les deux peuples dont l’entente lui tenait le plus au cœur.
- Il avait une profonde horreur de la guerre ; et il connaissait assez le monde pour comprendre que les hommes d’Etat, tout en protestant de leurs intentions pacifiques, font néanmoins la guerre toutes les fois qu’ils pensent en tirer quelque profit.
- En Grande-Bretagne, Owen comptait des amis puissants près desquels il pouvait plaider la cause de la paix; mais il voulut faire de même aux Etats-Unis. Son fils aîné, Robert Dale Owen, étant alors membre du Parlement américain, Robert Owen se rendit en Amérique et, avec le concours de son fils, employa toutes ses forces à pacifier les esprits et à trouver un moyen d’entente entre les deux gouvernements.
- Quatre fois, dans l’espace de deux ou trois ans, il traversa l’Atlantique pour mener à bonne fin ses travaux pacifiques. Les hommes d’Etat et les politiciens auxquels il s’adressait, en Angleterre comme aux Etats-Unis, l’écoutèrent avec attention. Les résultats qu’il obtint ne
- (1) Lire Le Devoir depuis le mois de janvier 1895.
- p.458 - vue 457/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 459
- furent pas aussi favorables qu’il l’eût désiré ; néanmoins, la guerre n’eût pas lieu et Robert Owen jugea que ses efforts n’avaient pas été sans fruits.
- Au cours de ses voyages en Amérique, Owen résidait à New-Harmony où sa famille s’était installée. En juin 1846, pendant qu’on discutait à Albany la nouvelle constitution pour l’Etat de New-York, Owen fut admis à prendre la parole devant la Convention qui siégeait ; il traita deux fois le sujet : Des droits et des progrès humains, s’efforçant d’indiquer aux législateurs leurs devoirs en cette matière.
- Robert Owen était un semeur d’idées par la plume et par la parole. Mais les traits principaux de son caractère furent une forte conviction et une indomptable persévérance qui ne l’abandonnèrent jamais.
- En 1851, alors qu’il était ' âgé de plus de 80 ans, il publiait dans son journal : « Le sol cultivable est iné-» puisable ; le travail est en surabondance ; la puissance » chimique et mécanique est illimitée ; les produits sont » en excès ; les moyens de donner une bonne éducation » à tous les hommes sont connus et facilement applica-» blés ; les principes d’union des intérêts, des sentiments, » des actions sont découverts : rien ne s’opposerait donc à » la constitution d’un état social qui renouvellerait gra-» duellement la face du monde. »
- Constamment préoccupé des maux dont souffrait la multitude et croyant comprendre les moyens par lesquels on y remédierait, il s’efforçait d’ouvrir les yeux aux hommes, aux gouvernements, aux peuples, pour les amener à mettre un terme à ces souffrances que les générations se transmettent les unes aux autres. Ces préoccupations se retrouvent, comme nous allons le voir, jusque dans ses études spiritualistes.
- p.459 - vue 458/768
-
-
-
- 460
- LE DEVOIR
- XXX
- Robert Owen et le spiritisme
- Un fait à noter, c’est que Robert Owen, cet esprit si droit, si lumineux, qui avait toujours basé ses jugements sur dés vérités démontrées, fut, à la grande surprise de ses amis, un partisan du spiritisme. Tout le monde sait que vers 1850, en Amérique d’abord, en Europe ensuite, des personnes prétendirent entrer en rapport avec leurs amis et leurs parents défunts. Owen fut de ce nombre. Nous enregistrons simplement le fait. Il prétendit converser avec des morts comme Jefferson, Channing, Benjamin Franklin, le duc de Kent, et recevoir d’eux des informations analogues à celles qu’on peut lire dans les livres spirites.
- Dira-t-on que c’était le fait d’une intelligence affaiblie ? Il est à remarquer qu’à la même époque, il rééditait ses ouvrages et publiait le préambule d’un Traité de fédération entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, de manière à constituer une union fédérale et à trouver le moyen de mettre fin à la guerre. C’était un rêve, dira-t-on, mais combien le monde gagnerait à ce que les hommes d’Etat rêvassent ainsi !
- XXXI
- Dernières apparitions publiques et derniers jours de Robert Owen. Ses funérailles. 1858.
- En 1857, Robert Owen, malgré son grand âge (il avait alors 86 ans), assista au Congrès de l’Association nationale pour le progrès de la science sociale, qui se tint à Birmingham et y prononça un discours sur le gouvernement de la race humaine.
- La même année, il publia, en deux volumes, l’histoire de sa vie.
- L’année suivante, 1858, il voulut, malgré la faiblesse
- p.460 - vue 459/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 461
- de sa santé et l’inclémence de la saison — on était alors en octobre — se rendre à Liverpool, où se tenait le deuxième Congrès de l’Association nationale pour le progrès de la science sociale. C’est que cette Association qui faisait battre le cœur du vénérable propagandiste, était le fruit de ses efforts et de son génie.
- Il voulait y répéter encore une fois les conclusions pratiques auxquelles l’avait amené toute une vie dépensée en efforts pour le bien du peuple. Depuis quinze ans, Owen avait répété ses enseignements à son entourage ; il les avait communiqués au public sous toutes formes et en toutes occasions. Mais le sentiment des résistances que sa parole rencontrait le faisait revenir toujours sur le point qui lui paraissait essentiel à l’évolution de la race et le premier à réaliser : savoir, l’instruction solide, profonde, pratique ; la parfaite éducation intellectuelle et morale de toute la jeunesse.
- Robert Owen démontrait que cet enseignement de la jeunesse était le plus effectif moyen d’assurer le règne de la justice, des égards mutuels, en un mot le règne du bien parmi les hommes ; et que cet enseignement était la seule base certaine de la prospérité nationale.
- En arrivant à Liverpool, Owen se trouva tellement épuisé qu’il dut s’aliter. L’heure de l’assemblée venue — la dernière à laquelle il devait paraître — il demanda à M. Rigby, son secrétaire, de l’habiller. Sa faiblesse était telle que l’opération prit deux heures ! On l’installa ensuite dans un fauteuil et on l’emporta au lieu de la réunion. Quatre policemen le hissèrent sur la plateforme.
- La vénération et l’empressement avec lesquels son vieil ami, Lord Brougham, présent à la réunion, s’élança vers lui dès qu’il l’aperçut, l’aida à quitter son fauteuil, l’amena sur le devant de la scène et réclama pour lui l’attention de l’auditoire, est aujourd’hui un fait historique.
- Owen, dans son grand style, commença à lire, encore
- p.461 - vue 460/768
-
-
-
- 462
- LE DEVOIR
- une fois, le message qui lui était si cher, concernant la parfaite éducation de la jeunesse, comme premier moyen d’assurer le bien social.
- Quand il arriva à la fin de la première partie de son discours, l’auditoire éclata en applaudissements. Lord Brougham, effrayé de la faiblesse de son ami, s’approcha de lui en disant : « Parfait ! Parfait ! cela sera, M. Owen, cela sera ».
- Alors les amis d’Owen se rassemblèrent autour de lui et, comme il lui était impossible de continuer son discours, ils l’emportèrent. Dès qu’Owen fut remis dans son lit, il s’évanouit. Une heure après, il revint à lui et appela: Rigby î Rigby !
- — Me voici monsieur, répondit le secrétaire.
- Owen s’informa de ce qu’il avait dit au Congrès, fut satisfait d’avoir pu proclamer encore une fois les vérités qui lui semblaient si essentielles, puis, de nouveau, il perdit connaissance.
- Pendant deux semaines, Owen resta alité à Victoria-Hôtel. Un matin, se sentant mieux, il s’écria :
- — Rigby, faites les malles, nous allons partir.
- — Pour aller où, Monsieur ; à Londres ?
- — Pour aller à mon lieu de naissance, je veux laisser mon corps au lieu où je l’ai pris.
- On fit le nécessaire pour transporter Owen.
- Parvenu à la frontière de l’Angleterre et du pays de Galles, il reconnut la contrée ; il y avait plus de soixante-dix ans qu’il, n’était venu dans cette région. Il se souleva sur les coussins de la voiture et regarda autour de lui avec bonheur. Il était encore une fois sur sa terre natale ! Il exprima à Rigby combien il était sensible à la différence d’atmosphère. Arrivé devant un beau domaine qu’il avait parcouru dans son enfance, il dit : « Rigby, arrêtons-nous un instant et demandez si le docteur Johns est chez lui ? » Le secrétaire, étonné, lui répondit : « Mais monsieur, il y a vingt ans que le docteur Johns est mort. »
- p.462 - vue 461/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 463
- Owen était si profondément plongé dans les souvenirs de son enfance qu’il semblait être redevenu enfant lui-même. Apprenant que la maîtresse de la maison était une fille du docteur Johns, il dit : « Allez-la trouver, Rigby, et dites-lui que Robert Owen est à sa porte. »
- Dès que cette dame eut entendu Rigby, elle accourut et, avec l’intuition féminine, reconnaissant en Robert Owen un ancien ami de son père, elle l’engagea à entrer chez elle et à se placer auprès du feu.
- — Maintenant, monsieur Owen, lui dit-elle, vous voici de nouveau dans votre pays, parmi les vieilles habitudes de votre enfance. En quoi puis-je vous être agréable ?
- La réponse du vieillard montra combien il était plongé dans ses souvenirs lointains :
- — Faites-moi, lui dit-il, quelques flumering (gâteaux faits avec du lait et de la farine). On s’empressa de satisfaire à son désir ; il goûta à ces gâteaux et ce fut à peu près la seule chose qu’il mangea.
- Arrivé à Newtown, son lieu de naissance, il descendit à l’hôtel, s’y reposa longuement ; puis, ayant fait un peu de toilette, il monta en voiture et ordonna d’arrêter à deux portes de la maison où il était né. Dans celle-ci demeurait un papetier, M. David Thomas. Owen pria Rigby d’y aller acheter deux mains de papier et de demander au négociant si c’était la maison dans laquelle était né Robert Owen ?
- Rigby vit que le fait était connu et respecté, car le papetier se fit un véritable plaisir de lui montrer la chambre où Robert Owen était venu au monde. En même temps, soupçonnant qui était le visiteur étranger, M. Thomas demanda au secrétaire si la personne restée dans la voiture n’était pas Robert Owen ?
- Rigby, non préparé a cette demande, fit une réponse vague, ce qui confirma M. Thomas dans ses soupçons ; il fut pleinement convaincu, lorsque reconduisant Rigby et s’approchant de la voiture, il fut en face d’Owen. Celui-ci,
- p.463 - vue 462/768
-
-
-
- 464
- LE DEVOIR
- en effet, prit la main du papetier et la secoua deux fois chaleureusement.
- Owen partit ensuite pour Shrewbury et par chemin de fer se rendit à Liverpool. Quelque temps après, il revint de nouveau à Newtown ; on ne voit d’autres motifs de ce voyage que le désir de revoir encore une fois le lieu de sa naissance et d’y réapparaître sous son propre nom. Dans l’intervalle, il avait écrit à M. David Thomas, le priant de lui permettre d’être son hôte, afin qu’il puisse encore une fois dormir dans la chambre où il était né. Il ajoutait que pendant son séjour à Newtown, s’il plaisait aux habitants de se réunir, lui, Owen, serait heureux de leur communiquer un important message. Une dernière fois, sans doute, il voulait redire au monde que le parfait enseignement de la jeunesse était la seule base certaine de l’évolution sociale.
- M. David Thomas s’empressa de se mettre à la disposition d’Owen.
- En se rendant à Newtown, Owen s’arrêta aux endroits qui lui rappelaient des scènes de sa jeunesse et en raconta à Rigby les traits les plus intéressants.
- Bien qu’il dut être l’hôte de M. Thomas, il ne voulut pas se présenter chez celui-ci, sans être parfaitement remis : agir autrement eût été contraire à ses idées de courtoisie.il descendit donc à l’hôtel où, pris d’une bronchite provoquée par la rigueur de la saison, il s’alita. Le docteur Slyman lui donna ses soins.
- Pendant les huit jours que dura la maladie d’Owen, deux habitants de la cité : M. Levis, relieur, et M. David Thomas furent très assidus auprès de l’illustre malade.
- Owen avait prié Rigby d’aller voir à l’église Sainte-Marie la place exacte de la tombe de son père. Il avait aussi envoyé chercher, à Londres, son fils Robert Dale Owen.
- Durant toute la semaine, il ne prit que du sucre et de l’eau, bien que, dans son état d’épuisement, des stimulants eussent pu lui être utiles.
- p.464 - vue 463/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 465
- La veille de sa mort, il dressait encore de grands plans pour la transformation de Newtown, et quand on fit entrer le Ministre, Owen se mit à discuter avec lui sur les détails de sa nouvelle idée. Il le pria même d’aller voir les magistrats et les autorités locales pour s’assurer de leur coopération.
- A un moment, le Ministre demanda au malade s’il ne regrettait pas « la folle dépense de sa vie en des plans non acceptés et dans des efforts sans fruits ? » Le vieux philosophe, les yeux brillants, répondit : « Non Monsieur, ma vie n’a pas été dépensée inutilement; j’ai proclamé d’importantes vérités, et si elles n’ont pas été reçues par le monde, c’est que le monde ne les a pas comprises, comment l’en blamerais-je ? Je suis en avance de mon temps. »
- A 1 heure 1/2 du matin, Owen dont les forces s’affaiblissaient de plus en plus demanda quelle heure il était? Probablement, il n’entendit pas distinctement la réponse et crut qu’on lui avait dit : 2 heures 1/2. Craignant que ceux qui l’entouraient ne fussent trop fatigués, il affirma qu’il n’avait besoin de rien et pria qu’on le laissât seul. Malgré ce désir, on se tenait très près de lui. Au bout d’une heure, il demanda de nouveau l’heure? On répondit ; 2 heures 1/2. Au bout d’un même temps, il s’informa encore une fois de l’heure, et quand on lui eut répondu : 3 heures 1/2, son sens auditif s’étant affaibli, it entendit encore : 2 heures 1/2. Il dit alors en souriant : « Mais, voici trois heures qu’il est 2 heures 1/2. » Il pensait qu’on le trompait dans un but amical et il montrait par sa réflexion qu’il était en parfaite possession de son intelligence. Le même matin, vers 7 heures, en présence d’un ami et de son fils qui lui tenait la main, il expira paisiblement.
- La lettre de l’honorable' Robert Dale Owen, parue dans les journaux quotidiens du temps, est le meilleur récit des derniers moments de Robert Owen.
- 2
- p.465 - vue 464/768
-
-
-
- 466
- LE DEVOIR
- » Newtown Montgomeryshire » 17 novembre 1858.
- » Cher Monsieur,
- » C’est fini. Mon père est décédé ce matin un quart » d’heure avant 7 heures, aussi paisiblement que s’il » entrait dans le sommeil. Il n’y eut pas le moindre » combat, pas une contraction de membres ni de mus-» clés, pas une expression de chagrin sur son visage ; » sa respiration s’affaiblit lentement, lentement, et cessa » si imperceptiblement que, moi, qui tenais sa main, je » pourrais à peine dire à quel moment il cessa de res-» pirer.
- » Ses dernières paroles distinctement prononcées, en-» viron vingt minutes avant sa mort, furent : Relief has )) corne, (le soulagement est venu.) Une demi-heure au-» paravant il avait dit : Very easy and confortable ! (Très » douxl très agréable!)............
- Le corps d’Owen fut transporté dans la maison où il était né. Son cercueil fut entouré d’un flot de draperies et, pour rappeler le nom des lieux où s’était d’abord exercé sa bienfaisante activité, on fixa sur le cercueil une plaque de cuivre portant, gravée, l’inscription suivante :
- ROBERT OWEN, DE NEW-LANARK NÉ LE 14 MAI 1771, DÉCÉDÉ LE 17 NOVEMBRE 1858
- M. David Thomas qui avec une grande bienveillance s’était chargé des arrangements publics, convoqua aux funérailles les membres existants, des anciennes associations ; quelques-uns d’entre 4eux furent désignés pour porter la bière, et trois des anciens camarades d’école de Robert Owen furent priés de diriger le convoi.
- Les magasins de la ville se fermèrent en signe de deuil
- p.466 - vue 465/768
-
-
-
- ROBERT OWEN 467
- et de respect pour l’homme éminent qui était venu mourir au milieu de ses compatriotes.
- La foule respectueuse et émue se massa sur le passage du convoi.
- Robert Owen fut enseveli dans le monument où reposaient déjà son père, sa mère et ses frères. Le tombeau était construit dans le cimetière de l’église de Sainte-Marie, vieille église saxonne qu’on dit remonter au neuvième siècle. Les funérailles furent simples telles que l’avait été la vie entière du novateur. On respecta ainsi ses dernières volontés.
- Les notabilités coopératives étaient accourues de diverses parties de l’Angleterre. L’une d’elles, quelques jours après, exprimant à Holyoake ses impressions au sujet de la cérémonie religieuse qui eut lieu à l’occasion des funérailles, écrivait :
- Newtown, Montgomeryshie, 22 novembre 1858.
- Mon cher ami,
- a La tombe est fermée sur Robert Owen. Si de grands » buts et une vie sans blâme constituent grandeur et » bonté, Owen mérite la prééminence.
- » Et quel travailleur ! Depuis l’année 1788 où un de mes » correspondants l’a vu rouler si habilement une pièce )) de soie, c’est-à-dire pendant 70 ans, son esprit a tou-» jours été tendu vers le grand problème de l’évolution » de l’humanité. Il n’a jamais passé une heure dans » l’oisiveté, une heure sans se préoccuper d’arracher les » hommes à la dégradation de la misère, à la tyrannie » des classes, du capital et de la superstition.
- » Gomment a-t-on pu recourir, pour les funérailles )) d’un tel homme, aux cérémonies d’un culte dont il s’é» « tait tant efforcé de démontrer les erreurs ? Je vis cela » avec une peine profonde...
- « Signé :
- T, Allsop »
- p.467 - vue 466/768
-
-
-
- 468
- LE DEVOIR
- Holyoake, l’historien auquel nous empruntons ces renseignements, signale combien ce dernier cas était difficile. Owen avait désiré être enterré dans la tombe de ses ancêtres; la tombe était dans un terrain consacré appartenant à l’Eglise ; il n’était donc pas possible d’éviter la cérémonie religieuse. Le recteur n’autorisa pas de discours sur la tombe. Passer outre eut fait du bruit. Or, la vie d’Owen ayant été paix et bonne volonté, mieux valait que dix ministres officiassent, plutôt que de troubler de telles funérailles par le plus petit scandale.
- « Si j’avais eu le plaisir de connaître intimement Robert » Dale Owen », ajoute l’historien, « je lui aurais suggéré » — puisque un ministre était indispensable — d’appeler » soit l’archevêque de Dublin, soit tel autre personnage » de l’Eglise, connu par ses grands sentiments d’huma-» nité ; et je me serais incliné moi-même devant les céré-» monies accomplies dans un esprit qui les eut vrai-» ment sanctifiées ».
- XXXII
- L’Œuvre publique de Robert Owen. Résumé.
- Pour juger convenablement l’Œuvre publique de Robert Owen, l’effort qu’il soutint pendant plus d’un demi-siècle, il faudrait lire tous ses discours, tous ses écrits, toute sa remarquable correspondance, tous les comptes-rendus de la presse sur les procédés du novateur, au cours de la longue période pendant laquelle il agita l’esprit public. Il faudrait, en outre, connaître exactement l’état de l’industrie à cette époque et la situation physique et mentale des classes ouvrières. Sans cela, il est difficile d’embrasser pleinement l’étendue de l’influence exercée par Robert Owen sur ses contemporains ; mais, c’est là une tâche trop considérable et trop longue pour lui faire place dans ce court résumé.
- Aussi, pour apprécier d’un coup d’œil la grande figure
- p.468 - vue 467/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 469
- de notre héros, nous contenterons-nous de reproduire quelques passages du discours prononcé par G.-J. Holyo-ake dans le public Hall de Rochedale, à l’occasion de la mort d’Owen.
- « On reproche aux ouvriers », dit l’orateur, « d’être géné-» râlement ingrats envers ceux qui les servent, de recueil-» lir des bienfaits sans chercher à qui ils les doivent, » leurs préjugés ne les empêchant pas de recevoir mais » prohibant d’avance toute reconnaissance. On ajoute qu’ils » supportent de voir leurs bienfaiteurs mourir parmi eux, » sans leur rendre jamais ni honneurs ni remerciements. » La réunion de ce soir a pour but de repousser cette » accusation et d’écarter de nous ce stigmate.
- » Un grand homme public est mort : Robert Owen. » Jamais le gardien du monde invisible n’a admis sous » les mystérieux portiques un plus grand ami du peu-» pie.
- » Depuis la fin du siècle dernier, Owen a toujours porté » haut la bannière des opinions avancées et le peuple » entier lui doit de la reconnaissance : les enfants, car » c’est lui qui, a fondé les écoles enfantines et ouvert » la voie de l’éducation nationale ; les professeurs, car » c’est lui qui, le premier, dressa le plan des écoles nor-» males ; les ouvriers en masse, non seulement parce » qu’il a le premier diminué la journée de travail, mais » aussi parce qu’il a suggéré ces systèmes de récréations » sociales et cette attention aux conditions physiques des » classes laborieuses qui s’imposent, aujourd’hui, comme » un devoir aux classes dirigeantes.
- » Les Trades-Unions lui doivent reconnaissance parce » que c’est lui qui conduisit à Lord Melbourne, en 1834,
- » leur grande et périlleuse députation (1) ; les coopéra-
- it En 1834, une émeute eut lieu à Manchester. Les lois de cette époque étant très rigides, de dures condamnations suivirent Une grande effervescence se produisit alors chez les ouvriers de Londres. Cent mille hommes marchèrent, avec leurs bannières, vers le palais de Saint-James. Owen calma
- p.469 - vue 468/768
-
-
-
- 470
- LE DEVOIR
- » teurs, parce que c’est lui qui leur enseigna le système » d’économie qui les distingue et par lequel l’ouvrier » fait de ses gains l’emploi le plus productif.
- » Mais ce n’est pas seulement le peuple de la Grande-» Bretagne qui doit reconnaissance à Robert Owen ; ce » sont aussi, en toutes nations, les politiciens qui croient » à l’évolution des Etats par l’organisation de la paix )) internationale ; car Robert Owen, bien avant la fonda-» tion des Sociétés de Paix et d’Arbitrage, se fit le défen-» seur de l’idée et s’employa comme médiateur pour évi-» ter la guerre entre deux grandes nations (1).
- » Personne dans ce siècle n’a été aussi sincèrement, » aussi loyalement, un homme public que Robert Owen.
- » Plus qu’aucun autre, il a apporté au bien-être du peu-» pie un intérêt profond et sage.
- )) Il n’eut pas d’égal parmi ses contemporains et ne » laisse pas de successeur...
- » Non seulement l’Angleterre et l’Amérique, mais les » capitales de toutes les nations civilisées ont, à un » moment donné, répété le nom de Robert Owen. Des » empereurs ont été ses hôtes ; des rois, ses auditeurs, » des princes, ses amis ; des hommes d’Etat, ses corres-» pondants ; des philosophes, ses associés.
- » Les esprits avancés du siècle se tournaient vers lui » comme vers une source de lumière ; les gouvernants » pesaient ses paroles ; les peuples de l’Ancien et du » Nouveau-Monde croyaient en lui comme en un sau-» veur.
- la colère des manifestants et les décida à envoyer une pétition qu’il rédigea en langage digne et modéré et qu’il fut chargé de présenter lui même au gouvernement, au nom de ces cent mille mandataires. 11 présenta la pétition mais les ministres effrayés d’un pareil mouvement, le reçurent fort mal, le considérant comme un agent de la foule et celle-ci à son retour, eut bientôt fait de l’accuser de complicité avec le gouvernement.
- (1) On trouve dans le Manchester Examiner du 23 novembre 1858 cette appréciation du docteur J. Watts : « Je crois que nous devons aux bons offices de M. Owen l’exemption d’une seconde guerre américaine, les deux nations ayant accepté sa médiation ».
- p.470 - vue 469/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 471
- )) De quelle force de caractère ne faut-il pas qu’un homme » soit doué pour exercer une telle action !
- » Ce n’est pas à un simple philanthrope mais à un » homme dont l’habileté, la sincérité et la hauteur de vues » étaient au-dessus de toute comparaison, que nous payons » aujourd’hui le tribut de nos hommages. »
- Cet extrait montre combien était profonde l’impression qu’Owen avait laissé parmi ses contemporains.
- Sa bonté sans limite et son urbanité lui avaient valu un ascendant particulier sur les classes ouvrières, Nous constatons cette influence dans un document de l’époque. Il s’agit d’une Adresse qui lui fut envoyée, en 1834, par les Unionistes de Shefïield.
- « Vous êtes venu parmi nous », dit l’Adresse, « comme un homme riche parmi les pauvres et vous ne nous avez pas appelé populace ; c’était un phénomène nouveau pour nous. Il n’y avait pas de ricanement sur vos lèvres, ni de mépris déguisé dans votre ton. » Ceci peint l’état d’âme des ouvriers anglais en face d’Owen, et nous indique aussi comment ils étaient généralement traités, il y a 60 ans.
- Owen était à la fois un homme pratique et un apôtre ; comme apôtre, il voyait les hommes à travers sa propre bonté. Jamais, il n’agit d’après la maxime que les ouvriers pouvaient se jalouser entre eux comme le font tous les hommes. Le choix des individus qu’il faisait si bien comme manufacturier, il omettait de le faire comme fondateur d’associations. Et pourtant, combien cela eût été nécessaire au succès de ses propres tentatives !
- Mais il faut se rappeler, pour expliquer ce dernier point, qu’Owen, comme la plupart de ses contemporains, avait été fortement impressionné par les événements de son temps. Il avait à peine quatorze ans quand éclata le coup de foudre de la grande Révolution française. Jamais un effort populaire n’avait produit si complet effondrement du trône et des institutions établies,
- p.471 - vue 470/768
-
-
-
- 472
- LE DEVOIR
- Jamais pareille effervescence, pareil chaos n’avaient régné dans les esprits. Politiquement et religieusement tout était bouleversé, et les choses allaient si mal que nul n’avait l’espoir de les voir s’améliorer.
- La France d’un côté, l’Amérique d’un autre avaient, toutes deux , à reconstruire leur société. Beaucoup d’hommes pensaient que le mieux était de tout refaire de fond en comble. Cette opinion fut longtemps et largement répandue.
- Il n’est donc pas étonnant qu’Owen ait été conduit à faire ses tentatives sociales en acceptant, systématiquement, les hommes sans choix et tels qu’ils se présentaient. L’idée de refaire le monde, sans avoir au préalable approprié les individus à des conditions sociales nouvelles, était si générale alors, que le père même de la reine Victoria, le duc de Kent, présentant Owen à un meeting . public, tenu à Londres en 1818, dans le Hall des francs maçons, disait :
- « On peut se demander si la sécurité permanente de » l’Empire Britannique ne dépend pas des mesures qui » peuvent être promptement adoptées pour transformer » la condition des classes ouvrières. » Et, sur ces mesures, il priait Owen de s’expliquer.
- La conviction d’Owen était que le système manufacturier de son temps, basé sur l’exploitation à outrance du travailleur, allait tomber en pièces par son propre poids. Il avait tort quant au temps, mais il avait raison quant au fait. Il voulait transformer le monde, mais le monde ne se laisse pas transformer ainsi. A toute réforme il oppose une force d’inertie considérable et annulle ainsi ou retarde les meilleurs efforts.
- p.472 - vue 471/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 473
- XXXIII
- Conclusions
- En résumé, quels étaient les principes d’Oven ? ou plutôt que réclamait le novateur? Deux choses, à ses yeux, essentielles :
- Primo. — Une meilleure instruction et éducation pour tous les enfants sans exception ;
- Secundo. — Une répartition plus équitable des richesses résultants des découvertes et des transformations industrielles récentes.
- Après un intervalle de trois quarts de siècle, le premier de ces désirs est en bonne voie de réalisation; toutes les nations civilisées se font, aujourd’hui, un devoir de consacrer à l’instruction publique des sommes de plus en plus considérables (1) ; et, suivant en cela l’exemple donné par l’Allemagne, la plupart des Etats ont rendu l’instruction primaire, gratuite et obligatoire.
- Les écoles pratiques d’industrie et de commerce qui, depuis une dizaine d’année, se développent dans tous les pays industriels, tendent aussi à donner satisfaction à la première réclamation d’Owen, en réunissant sous le même enseignement l’instruction et l’éducation, et en évitant les déclassés, fruits encombrants d’un enseignement purement littéraire. On peut en dire autant des écoles professionnelles pour jeunes filles.
- La seconde réclamation de Robert Owen : répartition
- (1) En 1803, en Angleterre, l’instruction primaire, lsissée à l’initiative des particuliers et surveillée par les ministres du culte, n’était rien ou presque rien. Un enfant sur 1.712 habitants fréquentait l’école.
- En 1833, le nombre des écoliers s’élevait à 13 pour cent ; l’Etat ne votait encore que 500,000 francs pour l’instruction primaire. En 1816, les subsides s’élèvent à 2,500,000 francs. En 1869, ils atteignent 18,714,400 francs ; en 1882, 96,184,954 francs ; en 1891, 153,124,500 francs ; et, en 1894, le budget de l’instruction publique absorbe à peu près 200 millions de francs. (Max Leclere : L’éducation en Angleterre). Dans le même but, la France dépense, en 1895, 193 millions ; les Etats-Unis, 730 millions.
- p.473 - vue 472/768
-
-
-
- 474
- LE DEVOIR
- plus équitable des richesses, est aussi en voie de trouver satisfaction sous deux formes :
- 1° La coopération commerciale qui, depuis l’introduction de la méthode Rochedalienne (1), a pris une extension considérable (2) ;
- 2° La participation aux bénéfices industriels qui, par les procédés d’application des Leclaire, des Laroche-Joubert, des Godin, se prête à une évolution mesurée, bien faite pour ouvrir les yeux des plus aveugles et convaincre les plus incrédules. Quant à ce qu’elle peut réaliser en faveur des travailleurs et à son rapprochement des désirs d’Owen, nous en avons un frappant exemple dans le Familistère de Guise, fondé par J.-B A. Godin (3).
- Aujourd’hui, les problèmes économiques et sociaux, examinés séparément, sont mieux connus parce qu’ils sont mieux étudiés et leur solution devient ainsi plus facile. Au lieu de tenter de transformer le monde par des essais complets d’association, comme l’ont rêvé au
- (1) La méthode dite Rochedalienne consiste à vendre les marchandises au cours de la place et à en répartir les profits au prorata des achats individuels.
- (2) En 1893, la Grande-Bretagne comptait : 1,655 Sociétés coopératives comprenant 1,298,587 membres. Ces Sociétés possédaient un capital de 364 millions de franes, faisaient 1,260 millions d’afïaires, et réalisaient 116 millions de bénéfices.
- (3) Le Familistère de Guise est l’institution qui paraît avoir le mieux réalisé les vues d’Owen. Par une heureuse organisation elle embrasse tout à la fois cinq branches : 1° L’éducation et l’instruction de l’enfance ; 2“ Les pensions de retraite et d’invalidité, l’assurance mutuelle en cas de maladie et celle du nécessaire à la subsistance pour le travailleur surchargé de famille ; 3° La coopération commerciale ; 4° L’habitation unitaire dans d’excellentes conditions hygiéniques; 5“ La participation de l’ouvrier aux bénéfices industriels.
- Cette dernière branche, tout en respectant la propriété individuelle qui comme institution a de si fortes racines, greffe sur ce tronc vigoureux le droit et le fait pour l’ouvrier de posséder enfin l’outil de son travail.
- Un genre particulier de la forme actionnaire sous le nom de titre d’épargne, résout le problème d’éparpiller, entre des centaines et des centaines de possesseurs, la propriété d’un établissement indivisible de nature et de fonction, dont la valeur actuelle dépasse 10 millions pet d’organiser les choses de telle façon que celui qui y travaille en devient tout naturellement le co-propriétaire.
- Voir pour plus amples renseignements sur cette curieuse organisation : « Le Familistère de Guise et son Fondateur, par F. Bernardot. » En vente à la Sooiété du Familistère, à Guise (Aisne). Prix : 4 francs.
- p.474 - vue 473/768
-
-
-
- ROBERT OWEN
- 475
- commencement du siècle les Owen, les Cabet, les Fou-rier, les socialistes modernes suivent d’autres méthodes.
- Les Anglais, utilisant l’extension récente du suffrage (1), poussent aux réformes d’initiative municipale et visent aussi à obtenir des bills qui, d’une façon progressive, réglementent le travail et en fixent les conditions de temps et d’hygiène.
- Les Allemands, s’appuyant sur les masses populaires, tendent à la conquête des pouvoirs publics, pour organiser un idéal de collectivité qui rendrait l’Etat possesseur du sol, sous-sol, capitaux et autres instruments de travail.
- D’autres, enfin, et ceux-ci dans tous pays, laissant de côté les compétitions politiques, adoptent la méthode expérimentale, fractionnent le problème et le spécialisent. Ils demandent aux coopératives commerciales, à la participation aux bénéfices, aux coopératives de production, le secret des formes évolutives de notre civilisation, secret qu’Owen ne cessa de poursuivre.
- Nous constatons déjà l’énorme extension de ces dernières expériences et, sur leur succès, nous bâtissons de grandes espérances. Mais, quel que soit l’avenir réservé à ces divers systèmes, nous croyons pouvoir dire que la civilisation, dans ses branches industrielles et commerciales, marche indubitablement vers l’association, par la transformation en grands magasins et en grandes usines des organes de production et d’échange; et que, par les formes économiques futures, l’empire du monde appartiendra aux systèmes qui, organisant le plus largement l’instruction et l’éducation, — et
- (1) Le régime électoral de la Grande-Bretagne était au début de cette histoire dans un état tout à fait primaire : 6.751 électeurs, recrutés parmi les grands propriétaires terriens, formaient le contingent électoral de la nation. La réforme électorale, obtenue en 1832, éleva le chiffre des électeurs à un peu moins de 600 mille. Depuis, ]des étapes' successives en ont porté le nombre à plus de 6 millions.
- p.475 - vue 474/768
-
-
-
- 476
- LE DEVOIR
- réservant la part de l’invalidité, de l’enfance et de la vieillesse — donneront à l’homme, avec l’assurance d’une vie meilleure, tout le produit de son travail, rien que le produit de son travail.
- C’est l’idéal de justice auquel aspirait Owen, qu’il tenta de réaliser de toutes ses forces et en tous lieux et auquel il consacra toute sa vie.
- Aug. Fabre
- FIN
- p.476 - vue 475/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 477
- LA COOPÉRATION
- LE CONGRÈS D’HUDDERSFIELD
- Le 27e Congrès coopératif des Sociétés de la Grande-Bretagne et de l’Irlande s’est tenu cette année à Hud-dersfield, ville du nord de l’Angleterre qui compte près de 100,000 habitants et dont la principale industrie est la fabrication du drap.
- V Emancipation nous apprend que cette ville possède deux industries en participation : un moulin appartenant à trente-trois Sociétés coopératives et une grande fabrique de draps dirigée par M. George Thomson.
- Elle a aussi une Société coopérative de consommation fondée en 1860 qui compte 10.230 membres fait 7.500,000 fr. d’affaires, et a distribué dernièrement 12 0/0, au prorata des achats, à ses membres. Cette association a placé ses capitaux dans dix-sept Sociétés coopératives de production et consacre 10.000 francs par an à l’éducation de ses membres.
- Le Congrès comptait 900 délégués dont chacun représentait officiellement une Société coopérative.
- Il faut ajouter à ce chiffre un délégué de l'Office du Travail, deux de Y Union des Cercles ouvriers, deux de YUnion nationale des instituteurs, deux des Trade-Unions et le délégué du Comité central de l’Union des Sociétés coopératives de France.
- C’est M. George Thomson qui a prononcé le discours d’usage.
- Personne n’était mieux qualifié que lui pour parler de la coopération, des conditions de son développement, de son influence sur l’avenir de la société.-
- M. Thomson, en effet, a établi la participation des ouvriers aux bénéfices dans son usine sous sa forme la plus large, c’est-à-dire à l’exemple de Godin, avec accession du travailleur à la propriété de l’usine ; de telle sorte, qu’aujourd’hui, ses ouvriers sont déjà propriétaires du cinquième de la valeur de l’usine.
- p.477 - vue 476/768
-
-
-
- 478.
- LE DEVOIR
- Les principes de la coopération
- Comment peut-on organiser la société pour que les richesses soient divisées de telle manière que les hommes puissent jouir de la vie la plus noble, la plus élevée et la meilleure ?
- Nous avons, dit M. Thomson, résolu un côté du problème : nous sommes les maîtres du monde matériel. Nos moyens de transport inconnus de nos ancêtres, font du monde habitable un seul royaume. Nous possédons plus de richesses que jamais on n’en a possédé et cependant la misère est aussi grande et le nombre de nos sans travail se compte par cent mille.
- Il nous reste donc à résoudre le côté moral du problème, et c’est à nous, coopérateurs, de juger si nous contribuons à cette solution par nos actes et par notre exemple.
- M. Thomson énumère ensuite les principes qui doivent régir la coopération : vérité, honnêteté, justice. Ces trois principes sont sans cesse violés dans le monde compétitif.
- L’organisation du travail
- La justice exige que l’on donne à l’ouvrier un niveau social plus élevé que celui du monde compétitif. Il doit être largement pourvu dans la maladie et mis à l’abri des misères de la vieillesse. Ceci peut devenir possible par une bonne direction et par des procédés scientifi-flques dans l’industrie.
- Dans l’Est de Londres, les chemisiers, les tailleuses, travaillent de 72 à 84 heures pour un salaire de 4 à 7 schellings par semaine.
- Le Wholesale écossais, par une bonne direction, a non seulement amélioré la condition hygiénique des chemisiers en leur donnant des ateliers sains et bien aérés, mais encore a réduit leurs heures de travail à 44, en leur payant un salaire de 12 à 17 schellings par semaine.
- Dira-t-on que l’on crée ainsi une aristocratie du travail? M. Thomson considère que le devoir des coopérateurs est de créer cette aristocratie et d’y faire entrer tous les travailleurs.
- Le Wholesale écossais a compris que les travailleurs
- p.478 - vue 477/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 479
- devaient faire entendre leur voix et dans chacune de ses réunions ceux-ci ont des représentants élus. C’est la reconnaissance du principe de la démocratie dans l’industrie. C’est un principe équitable qui permet à tout homme de se faire entendre quand il s’agit de ses intérêts.
- Les grèves deviennent inutiles si l’ouvrier peut toujours faire entendre ses réclamations. Qu’on imagine les bénéfices que pourra produire la suppression des grèves, l’élimination de l’intermédiaire, la limitation du crédit, la disparition des mauvaises créances, la création de débouchés certains, en un mot, l’application de la science à l’organisation de nos industries.
- M. Thomson se félicite de la fondation de la Ligue des Femmes pour la propagande coopérative qui est d’une grande importance. La femme a une influence énorme sur nos enfants et peut préparer une nouvelle génération de coopérateurs.
- La régénération économique est à notre portée, dit M. Thomson en manière de conclusion :
- John Stuart Mill nous dit : « Que la plus grande partie de l’argent en espèces existant aujourd’hui est le produit, dans ces douze derniers mois, du travail intellectuel et manuel ». Cela veut dire « que le capital se maintient d’année en année, non par la conservation mais par la reproduction ». S’il en est ainsi, l’application des principes coopératifs, peut changer, sans révolution, l’état social actuel.
- Notre devoir est donc de travailler à appliquer ces principes dans l’industrie afin de relever la position de la collectivité.
- * #
- M. de Boyve, délégué de l’Union des Sociétés coopératives de France, présente au Congrès les salutations des coopérateurs français.
- Ceux-ci, depuis le premier jour où ils se sont réunis en Congrès, ont entretenu avec les coopéraleurs anglais les relations les plus fraternelles, et nous rendons avec empressement à M. de Boyve cette justice que personne plus que lui n’a contribué à cet heureux résultat.
- C’est à son initiative, à ses efforts, qu’est dûe la création d’un Comité international de la coopération en 1886.
- p.479 - vue 478/768
-
-
-
- 480
- LE DEVOIR
- Depuis lors, ce besoin d’unir les forces de la coopération n’a fait que s’accentuer.
- La participation aux bénéfices
- A la coopération anglaise divisée sur la question de la participation, M. de Boyve apporte l’assurance de la parfaite unité de vues qui existe dans la coopération française à cet égard.
- Il continue en ces termes :
- « Si nos convictions sont si entières et si aucune Voix discordante ne se fait entendre parmi nous, c’est qu’en France, plutôt qu’ailleurs peut-être, nous avons des exemples frappants des résultats obtenus par la participation des ouvriers aux bénéfices.
- » On déclarait autrefois en France que la coopération de consommation était irréalisable ; aujourd’hui, l’opinion a changé et on commence à juger qu’elle peut servir au relèvement social des travailleurs.
- » Bien des personnes déclarent encore que les Associations coopératives de production et la participation des ouvriers aux bénéfices sont un leurre — et, il y a quelques années, un économiste très connu disait que deux années, après la mort de Godin les troupeaux iraient brouter près des ruines du Familistère de Guise et que quelques années plus tard on ne retrouverait même plus les traces de ce palais social !
- » Cette prédiction se serait-elle réalisée, cette grande institution coopérative aurait-elle disparue que cela ne prouverait pas encore que la coopération de production est irréalisable. Il suffirait qu’il y eût une seule association qui réussît pour prouver que cette organisation industrielle de haute justice est possible. Pour des centaines de germes que la nature répand sur la terre, que de germes perdus !
- » Mais il n’y a pas à se lamenter sur le Familistère ; Godin est mort depuis sept ans et le Familistère est plus prospère que jamais ».
- M. de Boyve cite à l’appui les termes du dernier rapport de l’Association du Familistère, établissant que cette association possède en ce moment, en immeubles, matières brutes ou fabriquées, valeurs de toute espèce, une
- p.480 - vue 479/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 481
- valeur représentant la somme de 11,235,663 fr. 90, soit plus que le double du capital social ; et les termes du rapport du Conseil de surveillance duquel il résulte que la répartition des bénéfices en 1894 (262,581 fr. 20) est supérieure à celle de l’année précédente.
- « Pourquoi d’autres hommes ne pourraient-ils pas réaliser ce qu’on fait les citoyens du Familistère de Guise ? »
- Le principe et les règles de la participation
- Après avoir énuméré les résultats obtenus par l’Association Leclaire, et signalé la prospérité croissante des Associations ouvrières de production aujourd’hui au nombre de 130, et répartissent entre le travail, l’intelligence et le capital suivant le principe adopté par ces Associations une somme d’environ deux millions — M. de Boyve continue :
- « Les grands exemples donnés par nos grandes Associations de production ont suffi pour créer parmi les coopérateurs français une foi profonde en faveur de cette forme de la coopération qu’ils trouvent éminemment équitable.
- « Nous considérons, en effet, comme le principe fondamental en matière de partage des fruits du travail cette idée que ce partage doit être opéré entre les divers facteurs de la production, proportionnellement aux concours donnés et aux risques courus.
- » D’après ce principe de justice les directeurs, patrons ou gérants, les chefs de service, les employés et les ouvriers de tout ordre, doivent avoir une rémunération calculée d’après les services qu’ils rendent, de même que le capital doit être rémunéré, lui aussi, d’après le concours qu’il donne à l’entreprise et les périls auxquels il s’expose.
- » Ceci posé, nous pensons que ces rémunérations doivent comprendre deux éléments, savoir :
- » L’un fixe, salaire ou appointement ; l’autre éventuel, une part dans les bénéfices de l’entreprise, s’il y a bénéfices.
- » Nous croyons que cette participation doit être l’objet d’un quantum déterminé; — qu’elle doit en principe se répartir d’après des règles fixes entre les ayants droit ;
- 3
- p.481 - vue 480/768
-
-
-
- 482
- LE DEVOIR
- — qu’elle doit donner lieu à une vérification par arbitre expert (public accountant); — enfin, qu’au moyen d’actions ou parts mises à la disposition des participants, la par. ticipation doit, autant que possible, conduire les ouvriers à la co-propriété de l’usine.
- » Nous désirons donc que la participation devienne le droit commun...
- » Nous trouvons juste que les ouvriers et employés qui travaillent pour le compte d’une Société coopérative de consommation soient aussi bien traités que s’ils travaillaient chez un patron libéral qui aurait établi la participation dans ses usines. »
- Tels sont le programme et les principes que M. de Boyve avait reçu mandat d’exposer au Congrès des coopérateurs d’Angleterre au nom des coopérateurs français.
- A l’unanimité, des remerciements sont votés par le Congrès au délégué de l’Union des Sociétés coopératives de France.
- Le Congrès adopte la motion suivante :
- « Les Sociétés coopératives sont invitées à créer une Caisse destinée à développer les Associations ouvrières de production en participation.
- » Le Comité Central est chargé de préparer des statuts qui permettent de mettre ce projet en pratique ».
- Dans la discussion précédant le vote de ce projet, M. Holyoake avait fait remarquer que le point important pour les Associations de production est de mettre en pratique la participation des ouvriers aux bénéfices.
- A quoi l’un des auteurs de la motion avait répondu que le projet n’était pas hostile aux idées de participation, bien au contraire.
- Après cet échange d’explications , la motion a été adoptée à l’unanimité moins quatre voix seulement.
- Comment se fait-il qu’après une discussion très-vive, survenue à une autre occasion, entre partisans et adversaires de la participation, ces derniers aient obtenu gain de cause ?
- Il s’agissait de coopératives agricoles.
- p.482 - vue 481/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 483 *
- M. Plumkett, membre du Parlement pour l’Irlande, qui a groupé, avec l’aide de ses amis, trente-cinq Associations coopératives de fermiers en Irlande, demandait que le Wholesale anglais, hostile, on le sait, à la participation, ne vînt pas établir dans ce pays des crémeries sous la forme patronale.
- Et cela se comprend. Ses amis et lui ont fait entendre aux fermiers qu’ils deviendraient propriétaires de leurs machines, en pratiquant le système coopératif. Si le Wholesale fournit lui-même les machines et pratique le système capitaliste, il fera le plus grand mal à leur organisation.
- La contradiction signalée ne peut s’expliquer que par le caractère en quelque sorte platonique du premier vote.
- La coopération agricole
- Depuis quelques années déjà l’attention des Sociétés coopératives est attirée vers la production agricole.
- En 1890, on comptait dix-neuf fermes et crémeries coopératives en pleine prospérité en Irlande. La fabrication du beurre avait pris dans ce pays une grande extension. Jusqu’alors les Wholesales ne s’étaient approvisionnés qu’à l’étranger ; cette année-là les fermes irlandaises leur ont fourni pour 1.825,000 francs. De là à essayer d’organiser eux-mêmes ce genre d’industrie, il n’y avait certes qu’un pas ; mais il serait bien désirable que le système participationniste du Wholesale écossais y trouvât son application, de préférence au système patronal du Wholesale anglais.
- Un rapport sur l’application du système coopératif à l’agriculture présenté par M. Mac Innés, de Lincoln, renferme quantité d’observations des plus judicieuses.
- La propagande-coopérative, dit-il, pour réussir à la campagne doit être faite par une Société de consommation prospère d’une grande ville.
- Il suffit d’apporter des marchandises qu’on distribue entre les adhérents qui s’aperçoivent bientôt des avantages qu’ils peuvent y trouver et ainsi, peu à peu, les succursales se forment dans chaque village et peuvent s’entendre entre elles pour la distribution des denrées et pour l’échange de leurs produits avec la Société coopérative urbaine.
- p.483 - vue 482/768
-
-
-
- 484
- LE DEVOIR
- M. Mac Innés démontre par des chiffres, les résultats de cette organisation.
- La Société de Lincoln qu’il représente, possède neuf succursales coopératives rurales avec 2,765 membres qui possèdent un capital de 360,000 francs.
- Ces coopérateurs ruraux ont reçu de la Société, l’année dernière, 87,500 francs et ont versé dans sa caisse 25,000 francs. Les marchandises de la Société de Lincoln sont échangées contre des légumes, du beurre, des œufs, au prix courant et pour une somme annuelle de 44,100 francs.
- En résumé, la classe agricole par l’intermédiaire d’une seule Société urbaine a obtenu par l’application des principes coopératifs :
- 1° 360,000 fr. de capital.
- 2° Un marché à sa porte pour la vente de ses produits.
- 3° Une banque qui reçoit non seulement les économies des coopérateurs agricoles, mais encore leurs dividendes et le produit de leurs ventes.
- 4° Une banque de prêts.
- 5° Un centre intellectuel qui leur permet d’être en rapport constant avec l’ouvrier des villes.
- Sur la proposition de M. Plunkett, le Congrès adopte la motion suivante :
- « Le Congrès, convaincu que les principes coopératifs peuvent être appliqués avec succès à la campagne, invite le Comité Central à préparer un plan d’organisation d’industrie rurale qui puisse être étudié par les Sociétés coopératives.
- » Ce projet devra indiquer les différentes formes de la coopération rurale dirigée soit par des Sociétés urbaines, soit par des travailleurs de terre eux-mêmes ».
- Le rapport du Comité Central abonde en renseignements intéressants sur la situation actuelle de la coopération anglaise.
- Le nombre des Sociétés coopératives de consommation s’élève en 1894 à 1,674 (19 de plus que l’année dernière) avec 1,343,518 membres, (en augmentation de 44,931 sur l’année dernière), possédant 375 millions.
- Les ventes ont été de 1,200,000,000 et les bénéfices de 125 millions de francs.
- p.484 - vue 483/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 485
- Wholesale anglais : 1,017 Sociétés actionnaires ; ventes 236,075,000 francs ; bénéfices nets : 3,155,000 ; capital action : 14,250,000 ; capital dépôt : 25,000,000 de francs.
- Wholesale écossais : 453 Sociétés ; ventes 76,100,000 francs ; bénéfices nets : 2,425,000 francs ; capital action : 3,925,000 francs ; capital dépôt : 17,960,000 francs.
- Banque du Wholesale : sommes reçues : 400.000.000 fr. ; sommes payées : 399.375.000 fr. ; bénéfices : 132,950 fr.
- Six bâtiments de 3,898 tonneaux transportent pour 3,275,000 francs de marchandises.
- Associations de production : 186. — Capital : 41,175,000 fr. — Ventes : 79,325,000 fr. — Bénéfices : 3,675,000 fr. — Pertes : 240,000 fr.
- Le journal « Le Cooperative news » possède un capital de 250,000 fr. et a 41,000 abonnés.
- Les congressistes qui, pendant deux ou trois ans avaient témoigné d’un certain penchant pour les généralités socialistes, semblent avoir voulu les éviter cette année.
- Une proposition invitant les sociétés coopératives à créer des cercles pour l’étude des questions sociales, a même été repoussée.
- Il convient de dire, à la vérité, que le département de l’instruction coopérative augmente chaque année ses moyens d’action, de manière à répondre à tous les besoins.
- Le comité d’instruction a organisé des cours sur des sujets coopératifs, avec examens et prix, ainsi que de nombreuses conférences. Il a recommandé de comprendre dans l’instruction coopérative « le devoir des citoyens, » l’emploi des projections lumineuses comme moyen d’éducation, les réunions d’études sociales, la distribution d’ouvrages coopératifs.
- L’allocution de M. Broadhent, un des présidents du congrès, nous paraît résumer l’esprit qui animait les congressistes d’Huddersfiield.
- Voici la conclusion de ce discours : « Les coopérateurs mettent en pratique ce que les autres disent. La nationalisation de l’industrie a commencé, nous sommes les pionniers d’un mouvement destiné à préparer une révolution pacifique. Nous réussirons parce que nos idées
- p.485 - vue 484/768
-
-
-
- 486
- LE DEVOIR
- reposent sur des principes de justice et de vérité. Nous voulons aider nos frères, non leur faire du mal; nous voulons les relever, non leur arracher ce qu’ils ont ; nous voulons construire, non détruire, régénérer non tuer, en un mot, notre désir est de quitter ce monde en le laissant meilleur qu’il ne l’a été.
- )) Nous voulons le bonheur, le bien et la prospérité de l’humanité toute entière.
- » Le plus grand idéal est celui rêvé par les coopérateurs, c’est à nous de le réaliser. »
- Le prochain congrès aura lieu à Woolwich.
- UNION SUISSE DES SOCIÉTÉS DE CONSOMMATION
- L’Union Suisse des Sociétés de consommation a tenu son assemblée annuelle, le 9 juin dernier, à Saint-Gall. Une trentaine d’associations y étaient représentées ; le rapport publié par le comité central constate qu’en Suisse la pratique de la coopération fait chaque année de nouveaux progrès.
- L’Union embrasse actuellement quarante mille familles de consommateurs, au bas mot.
- L’Agence fondée à Bâle, en 1892, en vue des achats en commun, rend des services toujours plus appréciés. Le chiffre des affaires traitées par son intermédiaire s’élève, depuis l’origine, à près de un million et demi de francs.
- Soixante-sept sociétés se sont adressées à elle dans le courant du dernier exercice. Durant les quatre premiers mois de 1895, les- achats de l’Agence ont augmenté de plus de 100 p. °/° en comparaison de la période correspondante de l’année 1894.
- L’assemblée de Saint-Gall a décidé que la prochaine réunion annuelle aurait lieu à Genève, et que l’Union prendrait part à l’exposition nationale, dans le groupe XII, en élaborant un tableau statistique des résultats auxquels la coopération est arrivée dans le pays.
- p.486 - vue 485/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 487
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE Le Travail
- L’Association d’ouvriers peintres, Le Travail, siège social, 6, rue de Madrid, Paris, Buisson, directeur, publie comme chaque année le compte rendu de ses travaux et le résultat de son inventaire.
- Depuis 1882, date de sa fondation, la Société a exécuté 3,447,000 fr. de travaux bruts ; elle a fait 1,200,000 fr. de rabais, elle a payé 1,094,000 fr. de main-d’œuvre et retiré 521,500 fr. de bénéfices bruts.
- Les bénéfices font ressortir la plus-value du salaire de tous les travailleurs, sans exception, à 0,07 centimes l’heure, comme l’année dernière.
- Une caisse de secours et une caisse de retraites sont dotées, la première de 7,529 fr., la seconde de 44,108 fr.
- La Société « Le Travail » a aussi un compte d’épargnes qui a reçu dans l’année 42,209 fr. Le nombre des déposants a été de 27, qui ont reçu 1,504 fr. d’intérêts.
- Le rapport que nous avons sous les yeux signale cette particularité que les votes, dans les assemblées générales, sont basés sur la possession des actions, chaque associé ayant autant de voix qu’il possède de fois cinq actions. La prépondérance du sociétaire est ainsi proportionnée à son capital et à son ancienneté.
- Le rapport s’exprime ainsi à ce sujet :
- « Nous avons trouvé des personnes qui, au nom de l’égalité, ont critiqué ce mode de votation. Il leur paraît tout naturel que, dans une entreprise qui est avant tout commerciale et où de grandes responsabilités sont en jeu, un sociétaire, nouvellement admis, puisse mettre dans l’urne, parce qu’il a versé dix francs, un bulletin de vote qui contrebalancera celui d’un autre associé, faisant partie de la Société depuis douze ou quinze ans, ayant assisté aux difficultés des débuts, connaissant bien ses affaires et y ayant des intérêts cent ou mille fois plus grand !
- » Eh bien, malgré ces critiques, et la considération
- p.487 - vue 486/768
-
-
-
- 488
- LE DEVOIR
- que nous avons pour les personnes qui nous les ont adressées, nous persistons à croire que nous sommes dans la logique et dans la vérité. Nous attribuons à cette méthode même et à la stabilité qui en a été le résultat, la glus grande part du succès obtenu par notre Association; en toutes circonstances, nous le proclamerons bien haut, persuadés que c’est le remède à une des causes les plus fréquentes de la perte des Associations ouvrières de production. Nous accordons que c’est peut-être en légère contradiction avec les principes égalitaires que nous serions tous les premiers heureux de voir régner ; c’est, en tout cas, le seul moyen, étant donné l’éducation actuelle de l’ouvrier-, de donner à nos organisations une base un peu solide.
- » Ce qu’il importe aujourd’hui, c’est de rechercher le moyen d’assurer la vie à nos groupements. »
- * *
- Le Congrès ouvrier chrétien, tenu le mois dernier à Paris, a réclamé le salaire minimum, réglé suivant le prix local de la vie; la fixation de la durée du travail par voie législative.
- Parmi les vœux qui méritent d’être signalés se trouve le suivant :
- « Que les travailleurs de toute catégorie agissent de concert avec les travailleurs des autres nations pour tendre à une législation ou à une entente internationale, afin d’empêcher rabaissement des salaires et de les équilibrer. »
- Et celui-ci, qu’on est tout surpris de voir formuler par une assemblée catholique, bénie par le pape, et placée sous le patronage des plus hauts dignitaires de l’Eglise :
- Les autorités ecclésiastiques sont invitées à faire en sorte « que les communautés religieuses de femmes ne laissent pas travailler, dans les ouvroirs, à bas prix. »
- La propagande des socialistes catholiques inspire des craintes aux conservateurs de l’ordre social actuel.
- On veut unir le socialisme et la religion, disait le Temps, se fiant sur celle-ci pour retenir celui-là ; mais dans bien des cas, la foi s’en va et le socialisme reste. Et il citait à l’appui la lettre assez mélancolique d’un grand industriel dans la région duquel la propa-
- p.488 - vue 487/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 489
- gande des socialistes chrétiens s’est fortement exercée, constatant que si les missionnaires n’ont point rendu catholiques les ouvriers déjà collectivistes, en revanche ils ont gagné au socialisme certains catholiques jusque là réfractaires.
- Notre confrère concluait :
- » En matière économique et sociale, il n’y a qu’un moyen efficace de combattre l’erreur, c’est de proclamer énergiquement qu’elle est l’erreur et de lui opposer la vérité. »
- C’est absolument notre avis. Mais où est la vérité économique? Du côté du grand industriel? N’a-t-on pas chance, au contraire, de la trouver du côté de ces masses ouvrières qui, placées en face du même problème social, formulent des revendications identiques, quoique séparées entre elles par des divergences religieuses si profondes qu’elles leur constituent, en quelque sorte, une mentalité différente.
- *
- * #
- Le Congrès des conseillers municipaux socialistes
- s’est tenu cette année, à Paris, dans le courant du mois de juillet.
- Les conseillers municipaux se réclamant de l’opinion socialiste, avaient répondu en assez grand nombre à l’appel de la commission d’initiative.
- Parmi les questions traitées mentionnons :
- Transformation des monopoles en services publics ; constructions économiques et hygiéniques subventionnées; syndicats communaux subventionnés; outillage communal agricole, industriel; boulangeries, dispensaires municipaux; logements insalubres; mise à la charge des communes, des vieillards et invalides du travail; groupement cantonal des socialistes municipaux; décentralisation administrative, intellectuelle, artistique, etc.
- #
- # *
- Exposition ouvrière nationale de Rouen en 1896
- On nous communique la note suivante :
- A cette Exposition, les ouvrières et les ouvriers, syndiqués ou isolés, pourront participer sans aucun frais, tant pour l’emplacement que pour l’installation particulière des objets exposés,
- p.489 - vue 488/768
-
-
-
- 490
- LE DEVOIR
- Les travaux des élèves des Cours professionnels et des Ecoles d’apprentissage seront acceptés.
- Les frais de transport par voie ferrée subiront une réduction de moitié prix sur le tarif ordinaire.
- Les objets exposés seront, sur la demande des intéressés, vendus sur place, autant que pourra se faire, par les soins du Comité d’organisation.
- Il est ouvert un groupe spécial pour I’Economie sociale, réservé à l’historique et aux moyens d’action des Syndicats ouvriers, des Sociétés coopératives de production et de consommation, des Sociétés de secours mutuels, de participation du personnel dans les bénéfices, en un mot, de tous les groupements ouvriers,
- MIXTES OU NON.
- Un groupe spécial est consacré à I’hygiène ouvrière, (hygiène des établissements, usines, chantiers, etc... — Habitations à bon marché, etc...)
- Enfin, un groupe spécial artistique est réservé aux artistes.
- De nombreux objets d’art, médailles en or, en vermeil, argent et bronze, seront, avec des diplômes d’honneur, délivrés aux Exposants-Lauréats.
- Pour tous renseignements, éclaircissements, prière de s’adresser au Président ou au Secrétaire. Toutes les correspondances doivent être envoyées au siège du Comité : Exposition ouvrière nationale en 1896, Hôtel-de-Ville, à Rouen.
- ETATS-UNIS L’émigration Allemande
- On lit dans le Courrier des Etats-Unis :
- Les Etats-Unis d’Amérique sont-ils menacés de devenir peu à peu allemands ? On pourrait le craindre, à en juger d’après un rapport récemment publié à Chicago.
- A Chicago même, en effet, sur une population d’un million et demi d’habitants, on en compte près de 400,000 d’origine germanique, alors que les Américains natifs ne sont qu’au nombre de 300,000 environ. Les autres races se répartissent dans les proportions suivantes : Irlandais 215,000, Tchèques 55,000, Polonais 50,000, Suédois 45,000, Norvégiens 45,000, Anglais 35,000. Français 13,000 seulement. De cette émigration continuelle des Aile-
- p.490 - vue 489/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 491
- mands vers l’Ouest, il résulte une diffusion de plus en plus rapide de la langue allemande, de la librairie allemande, de l’éducation universitaire allemande.
- Au budget du Board of Education de l’Etat de l’Illinois, budget qui monte à plus de six millions de dollars, on voit une somme de près de 200.000 dollars uniquement attribuée aux honoraires des professeurs d’allemand, à l’achat de livres allemands. L’Amérique, qui luttait déjà contre l’invasion des Chinois, devra-t-elle un jour se défendre contre l’envahissement des Germains ? On se demande quelles mesures prohibitives elle pourrait employer ; et, si elle n’en emploie aucune et si l’immigration teutonne continue, ce sera un spectacle assez curieux qu’offrira l’Ouest dans trente ou quarante ans.
- * *
- *
- ANGLETERRE Le système métrique
- La commission de la Chambre des communes chargée de s’enquérir s’il y avait lieu de modifier le système des poids et mesures actuellement en usage dans le Royaume-Uni, vient de publier son rapport. Elle conclut à l’adoption du système métrique, qui faciliterait les rapports commerciaux de l’Angleterre avec toutes les nations d’Europe, sauf la Russie, et qui ferait gagner environ une année dans l’enseignement scolaire. Cette adoption pourrait se réaliser comme suit :
- 1° Le système métrique des poids et mesures serait d’abord reconnu légal pour tous usages ;
- 2° Au bout de deux ans, il serait rendu obligatoire par un acte du Parlement ;
- 3e II serait dès maintenant enseigné dans toutes les écoles élémentaires publiques, comme une partie intégrante nécessaire de l’arithmétique, de même que les décimales.
- Rappelons à ce sujet que le système métrique qui a reçu sa première application en France est légal dans les pays suivants : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Espagne, Italie, Portugal, Suisse, Roumanie, Suède et Norvège, Serbie, Brésil, Vénézuela, République Argentine, Pérou, Mexique.
- Il est facultatif dans la Grande Bretagne et ses colonies, dans les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, au Japon et en Turquie.
- p.491 - vue 490/768
-
-
-
- 492
- LE DEVOIR
- LA QUESTION I3E U A. FAIX
- L’arbitrage permanent
- La Chambre française ne compte pas à son actif beaucoup de journées pareilles à celle du 8 juillet 1895.
- Elle a fait, en effet, ce jour-là une manifestation des plus significatives en votant, à l’unanimité de ses membres, la proposition portée à la tribune par M. Barodet, au nom d’un grand nombre de ses collègues :
- Cette proposition est ainsi conçue :
- « La Chambre invite le Gouvernement à négocier, le plus tôt possible, la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la République française et la République des Etats-Unis d’Amérique ».
- Voici l’exposé des motifs de la proposition Barodet dont la lecture a été accueillie avec une faveur marquée par la Chambre.
- « Le 24 avril 1888, M. le député Frédéric Passy et un grand nombre de ses collègues présentèrent à la Chambre une proposition de résolution tendant à la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la République française et la République des Etats-Unis d’Amérique.
- » C’est cette proposition — qui reçut l’approbation unanime de tous les bureaux de la Chambre, mais que des troubles intérieurs que personne n’a oubliés ne permirent pas alors de mettre en discussion — que nous reprenons aujourd’hui.
- » La France, Messieurs, n’ignore pas qu’elle ne peut, dans la situation actuelle de l’Europe, se dispenser d’entretenir, pour sa défense, une force militaire au 'moins égale à celle de la nation la mieux armée. Elle a consenti, sans murmurer, tous les sacrifices que cette situation lui impose ; mais, sans renoncer à aucune de ses espérances légitimes, elle n’a manqué aucune occasion de témoigner ses sentiments pacifiques et son vif désir de substituer aux jeux sanglants de la guerre et aux abus de la force le principe de l’arbitrage international, s’inspirant de la justice et du droit.
- p.492 - vue 491/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 493
- » Grâce aux travaux juridiques et à l’active propagande des Sociétés de la Paix, si nombreuses dans les deux mondes ; grâce aux conférences interparlementaires siégeant alternativement, chaque année, depuis 1889, dans les capitales des différents Etats européens ; grâce, il faut bien le dire aussi, au succès de tous les essais d’arbitrage déjà tentés, avant et depuis l’affaire de l’Alabama, cette idée bienfaisante de résoudre partout les conflits internationaux par voie d’arbitrage s’est emparée de l’esprit des peuples et des Parlements.
- » Depuis plusieurs années déjà, les républiques américaines ont conclu, à Washington, un traité d’arbitrage, permanent et, plus récemment, en juin 1893, la Chambre des communes d’Angleterre, avec l’adhésion de M. Gladstone, alors chef du cabinet, a voté, à l’unanimité, une proposition de M. Cremer et de sir John Lubbock, tendant à la conclusion d’un traité de même nature avec les Etats-Unis.
- » Nous comprenons très bien que, par un sentiment de fierté qui ne messied point à une grande nation si cruellement éprouvée, le gouvernement français ne se soit pas hâté, tout d’abord, de prendre l’initiative d’une pareille mesure ; mais, Messieurs, les temps sont bien changés, l’équilibre s’est rétabli ; l’Europe a conscience de notre force et nous respecte.
- » C’est pourquoi — après les sentiments pacifiques que la France a exprimés, avec tant de force et d’unanimité, par les inoubliables manifestations qui ont signalé la réception des marins russes en 1893, et qui n’ont cessé de l’animer depuis — nous avons la certitude de répondre, par notre proposition, à ses vœux les plus chers.
- « La conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la République française et la République des Etats Unis, dont l’adhésion n’est pas douteuse, serait une nouvelle preuve de l’amitié des deux grandes nations, un nouveau gage de paix donné au monde, un acheminement aux diminutions des dépenses militaires, un grand exemple enfin, qui, nous en avons la ferme conviction, ne tarderait pas à être suivi, venant de si haut, par tous les peuples civilisés. »
- Sur la demande de M. Barodet l’urgence a été déclarée, ce qui, en écartant la formalité d’une deuxième délibéra-
- p.493 - vue 492/768
-
-
-
- 494
- LE DEVOIR
- tion, ajoute fencore à la signification de l’unanime adhésion que la proposition a reçue de la Chambre.
- On peut dire qu’elle a rencontré la même universalité d’approbation en dehors du Parlement.
- Cependant quelques notes dissidentes ont été formulées dans la presse, en si petit nombre, il est vrai, qu’elles ne vaudraient certainement pas la peine qu’on s’y arrêtât, si l’on ne tenait compte que de leur importance.
- Il convient, toutefois de les signaler, non pas à titre d’indication des sentiments d’une fraction quelconque de l’opinion publique, mais parce que ces rares manifestations d’une plume ombrageuse reposent sur une erreur de fait dont il est bien inutile de leur laisser le bénéfice.
- « La France », a-t-on pu lire, « n’a pas à offrir la première son amitié ; elle doit attendre qu’on la lui demande. »
- Si telle était la prétention de tous Français, ils pourraient bien s’attendre à la pareille, et, dans ces conditions, il n’y aurait plus moyen de nouer une amitié dans le monde.
- Mais cette insoutenable conception de la dignité nationale n’a pas même ici l’occasion de se produire.
- L’initiative d’un traité d’arbitrage permanent, aurait appartenu à la France, si elle avait donné suite à la proposition formulée en 1888 par M. Frédéric Passy. Depuis ce temps les circonstances ont changé.
- Au mois d’avril 1890, une conférence composée des représentants de toutes les nations américaines (à l’exception du Mexique) se réunissait à Washington.
- Cette conférence aboutit à une résolution par laquelle il était recommandé que l’Arbitrage devînt obligatoire dans toutes les contestations ayant trait à des privilèges diplomatiques ou consulaires, à des frontières ou limites, territoires, indemnités, droit de navigation, ou concernant la validité, la confection et la mise en vigueur de traités, et dans tous les autres cas, qu’elles qu’en soient l’origine, la nature ou l’occasion, excepté ceux qui, au jugement de l’une quelconque des nations, parties à la contestation, pourraient mettre en péril l’indépendance de cette nation.
- Dans le courant de la même année les divers gouvernements recevaient de celui des Etats-Unis une note,
- p.494 - vue 493/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 495
- en date du 23 octobre, les invitant à adhérer à la formule adoptée à Washington par le Congrès pan-américain.
- C’est donc, dans la circonstance, le gouvernement des Etats-Unis qui a pris l’initiative de provoquer la conclusion de traités permanents d’arbitrage en invitant tous les pays, avec lesquels il entretient des relations diplomatiques, à se joindre à lui pour signer un traité dans la forme recommandée par la conférence internationale américaine de Washington.
- En proposant à son gouvernement d’entrer en négociations dans ce but avec le gouvernement des Etats-Unis, la Chambre française, imitant d’ailleurs, en cela, l’exemple de la Chambre des Communes, et l’exemple plus ancien encore ("1890) du Parlement danois, ne fait, en quelque sorte, que répondre aux avances de la grande nation américaine.
- Et s’il faut après les susceptibilités chauvines, calmer les timidités plus explicables que rencontre toute innovation, ajoutons que la note du 23 octobre 1890, pas plus que la conférence de Washington, ne marque le début de ce qu’on pourrait appeler la phase diplomatique de l’Arbitrage permanent.
- En laissant de côté la liste déjà longue des Arbitrages accidentels, au milieu de laquelle brille comme un phare l’Arbitrage de l’Alabama, il nous faudrait remonter déjà loin dans l’histoire pour trouver les premiers exemples de traités conclus en vue de la solution arbitrale des conflits internationaux.
- Les amphictyonies grecques n’étaient pas autre chose que des tribunaux permanents d’arbitrage, et les ligues Hanséatiques du moyen-âge en reproduisaient les principaux traits.
- A citer encore, mais irréalisé cette fois, d’une praticabilité discutable d’ailleurs, car il n’avait guère pour base qu’une coalition passagère d’intérêts princiers, le Grand Dessein d’Henri IV, ce plan de création d’une confédération européenne « toujours pacifique en elle-même »; irréalisables, en l’absence d’une opinion souveraine et de l’expansion mondiale des intérêts, les conceptions, puisées à la source d’un incontestable sentiment d’humanité, mais ne reposant pas toujours sur la base indestructible du droit, d’une série de penseurs ignorés ou célèbres, depuis l’abbé de Saint-Pierre jusqu’à Kant, le
- p.495 - vue 494/768
-
-
-
- 496
- LE DEVOIR
- plus grand de tous, parce qu’il a donné pour fondement à la politique le principe même de la justice lequel n’est autre que le respect de l’autonomie de toute personne humaine, avec son extension logique de l’individu aux peuples.
- A l’époque où Kant écrivait son Essai philosophique sur la paix perpétuelle, les Etats-Unis d’Amérique se constituaient et les Suisses prenaient déjà depuis longtemps la précaution dans toutes les alliances contractées entre eux et même avec les puissances voisines, « de convenir d’avance de la manière en laquelle les différends devront être .soumis à des arbitres au cas qu’ils ne puissent s’ajuster à l’amiable. » (Vattel, 1759).
- Ce que la confédération suisse avait fait dans sa sphère d’action, la confédération américaine devait le faire dans la sienne
- La convention passée avec la Nouvelle-Grenade, le 10 septembre 1857, inaugure la série des essais d’arbitrage permanent que la Grande République devait conclure avec les républiques du nouveau continent et celles-ci entre-elles.
- Il était réservé aux deux peuples qui avaient donné aux futurs Etats-Unis d’Europe le modèle de leur constitution, de tenter les premiers de jeter entre le vieux monde et le nouveau monde le trait d’union d’une convention d’arbitrage permanent.
- C’est le Gouvernement suisse qui en prit l’initiative en 1883.
- Les négociations engagées sont restées en suspens par suite de la mort du principal négociateur.
- Mais l’impulsion était donnée.
- Les manifestations officielles en faveur de l’institution permanente de la paix se produisent sous toutes les formes : adoption par le Sénat espagnol sur la proposition de M. Marcoartu, le 16 juin 1890 d’un projet de loi autorisant le gouvernement à négocier des traités généraux ou spéciaux d’arbitrage, pour le règlement de tous différends à l’exception de ceux ayant trait à l’indépendance ou à l’administration intérieure des Etats en cause; adoption le 6 mars 1890, de résolutions tendant au même but par le Storthing norvégien; le 11 juillet, par la Chambre italienne.
- Entre temps, et commepréparation à l’établissement d’un état juridique définitif entre toutes les nations, l’usage s’in-
- p.496 - vue 495/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 497
- troduit d’insérer dans les traités de commerce des clauses qui stipulent l’arbitrage en cas de désaccord des parties contractantes sur l’interprétation ou sur l’exécution du traité.
- L’Italie insère une clause de cette nature, dans une vingtaine de traités négociés par M. Mancini, l’Espagne dans son traité de commerce avec les Etats-Unis.
- Enfin, pour la première fois dans un traité signé par la France, traité d’amitié, de commerce et de navigation passé le 42 mai 1888 avec la République de l’Equateur, figure une clause d’arbitrage.
- La fréquence, la simultanéité de ces manifestations est' due à l’incessante action des Sociétés de la paix, aux travaux juridiques et à la propagande desquelles, M. Barodet, rend un hommage si mérité, et qui sont aujourd’hui les interprètes de la conscience publique, et de la logique même de la vie moderne, elle qui s’internationalise de plus en plus.
- Où sont les bafoués qui clamaient autrefois la paix dans le désert. Déjà, dire qu’il existe un courant d’opinion en faveur de la paix serait impropre ; c’est l’opinion tout entière qui est pacifique. Le mouvement est devenu tellement irrésistible que ceux-là même qui poussent le plus à la préparation de la guerre ne manquent pas une occasion de manifester des sentiments pacifiques. Les traînards se bornent à dire : que les autres commencent.
- Le mot utopiste a disparu de la circulation.
- -<c>
- 4
- p.497 - vue 496/768
-
-
-
- 498
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- ÉTATS-UNIS Le suffrage féminin
- Le pays des mormons, l’Utah, va entrer comme Etat dans t’Union américaine, avec une Constitution qui sort des mains de la Constituante avec toute chance d’être ratifiée par le peuple.
- Les femmes y obtiennent des droits civiques complets, c’est-à-dire, électorat et éligibilité, absolument comme dans le Wyoming.
- Cette innovation, au dire de la Revue des Revues, édition américaine, n’a rencontré, dans la Constituante, aucune résistance sérieuse.
- La législation, déjà en vigueur contre la polygamie, n’a reçu aucune modification.
- SUISSE
- L’assemblée générale annuelle de la Société Suisse d’utilité publique de femmes, qui a eu lieu à Berne, a présenté le plus vif intérêt. Elle comptait soixante-dix participantes venues des différents points de la Suisse, sous la présidence de Mme Villiger, de Lenz-bourg. Après avoir liquidé différentes questions administratives, l’assemblée a entendu différents rapports et communications sur les établissements et institutions que patronne la Société : cours de tenue de ménage, d’économie domestique, de cuisine, institutions en faveur des domestiques, cours pour infirmières, crèches, etc. Elle a voté des subsides en faveur de quelques œuvres analogues à créer ou qui, déjà créées, ne recevaient pas encore d’allocations. La Société a adhéré à la Croix-Rouge. Elle ne participera pas comme société à l’exposition de Genève, mais des institutions dont elle s’occupe, les écoles de ménage en particulier, y seront néanmoins représentées. L’assemblée a décidé la publication d’un livre de cuisine destiné aux femmes d’ouvriers. Elle a entendu un rapport intéressant de Mme Schenker sur la situation des domestiques allemandes dans la Suisse française. Mme Hauser, de Lucerne, et Mlle Zeender, de Saint-Gall, ont été appelées à faire partie de la direction de la Société, dont la marche est très satisfaisante et l’état financier prospère.
- p.498 - vue 497/768
-
-
-
- BIBLIOGRAPHIE
- 499
- BIBLIOGRAPHIE
- La Société Nouvelle, revue internationale (Bruxelles, 32, rue de l’Industrie ; Paris, avenue Trudaine, 45), a publié dans son numéro d’avril, sous ce titre : La dernière crise, un article de M. Jules Brouez.
- C’est chose assez rare pour être signalée lorsqu’elle se rencontre sous la plume d’un des adversaires les plus résolus de tous les éléments constitutifs de la société actuelle, que l’affirmation de la nécessité d’une sanction extra-terrestre.
- Telle est, en effet, la conclusion, à laquelle aboutit M. Brouez dans son étude qui pose ainsi la question, dès le début :
- a Les événements sociaux, leur cause étant déterminée, observés dans leur enchaînement, peuvent-ils dire avec certitude si nous sommes enfin parvenus à l’ultime négation de ce qui, jusqu’à présent, a été considéré comme base de l’ordre ?
- » Dans l’affirmative, n’est-il pas absolument indispensable, de découvrir et vulgariser le principe dont l’application donnerait, à la société, la paix à laquelle elle aspire ?
- » Le présent travail a pour objet de répondre à cette question. »
- Les opinions de M. Brouez n’engagent évidemment que lui. La Société Nouvelle est une tribune ouverte à un groupe d’écrivains et de penseurs distingués, qui guer-royent chacun à sa façon, avec sa conception propre de l’avenir. Le seul point commun, c’est le désir d’en finir avec la société présente. Collectivisme et anarchisme, deux doctrines bien contradictoires, s’y coudoient. Mais il semble que, depuis quelque temps, soit occasion, soit prédilection, l’exposé ou la critique de l’anarchisme prend à la Revue nouvelle une place de plus en plus grande, et c’est ce qui donne son attrait à l’étude de M. Brouez, car l’anarchisme pas plus que le collectivisme d’ailleurs, ne font guère profession de spiritualisme.
- p.499 - vue 498/768
-
-
-
- 500
- LE DEVOIR
- Voici le résumé-conclusion de cette étude :
- « L’anarchie ne procède ni d’un homme ni d’un parti; elle est le résultat de l’examen devenu incompressible en présence de l’ignorance sociale sur l’immuabilité du droit.
- )) La société contemporaine, l’organisation bourgeoise, la féodalité financière est virtuellement morte, tuée par la négation dont elle a fait son point de départ.
- » Cette négation a épuisé tous les artifices, tous les sophismes qui pouvaient dissimuler son caractère dissolvant ; elle est en aveu ; elle se montre aujourd’hui sans voile et sans prétexte au yeux de tous. Elle annonce son triomphe et sa fin ; l’anarchisme l’a traduite en formules irréfutables par la soi-disant science de notre temps.
- » Dans ces circonstances, et en l’absence d’autorité, par défaut de sanction efficace, la vie collective ne saurait se maintenir, et la sanction extra-terrestre, seule désormais capable de servir de base à l’autorité, devient une nécessité inéluctable.
- » Il est donc permis d’affirmer que toute pensée, tout travail, toute recherche, toute manifestation du verbe, enfin qui n’aura pas pour objectif l’établissement de la sanction religieuse ne servira qu’à augmenter l’intensité de l’anarchie, »
- p.500 - vue 499/768
-
-
-
- OUVRAGES REÇUS
- 5Qi
- OUVRAGES REÇUS
- Les trois socialismes : Anarchisme — Collectivisme — Réformisme, par Paul Boilley.
- Nous reparlerons de cet excellent ouvrage, en venteau au prix de 3 fr. 50 chez Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
- * *
- Les coopérateurs belges, organe mensuel de la coopération ont commencé, dans leur numéro de juin, la publication d’une étude sur la grande coopérative gantoise, le « Vorruit ».
- *
- * m
- Le sommaire du 26e numéro de l’Association ouvrière, est particulièrement intéressant : Banquet de la Chambre consultative des associations ouvrières de production, le 26 mai 1895. — Exposition de Bordeaux. — 'Statuts de la Chambre consultative des associations ouvrières de production.
- *
- m *
- Lire dans la Revue socialiste de juillet deux instructives études sur la Belgique : L’organisation du parti socialiste belge, par Marie Oswald, et le mouvement social en Belqique depuis les dernières élections par Emile Vink.
- p.501 - vue 500/768
-
-
-
- 502
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’A.cadémie française
- (Suite)
- Et, sans une seule parole, sans se retourner, il descendit l’escalier, me tenant toujours par la main. Avec quel soulagement je le suivais ! j’échappais donc à Garo-foli ; si j’avais osé, j’aurais embrassé Vitalis.
- XVIII
- LES CARRIÈRES DE GENTILLY
- Tant que nous fûmes dans la rue où il y avait du monde, Vitalis marcha sans rien dire, mais bientôt nous nous trouvâmes dans une ruelle déserte ; alors il s’assit sur une borne et passa à plusieurs reprises sa main sur son front, ce qui, chez lui, était un signe d’embarras.
- — C’est peut-être beau d’écouter la générosité, dit-il, comme s’il se parlait à lui-même, mais avec cela nous voilà sur le pavé de Paris, sans un sou dans la poche et sans un morceau de pain dans l’estomac. As-tu faim ?
- - Je n’ai rien mangé depuis le petit croûton que vous m’avez donné ce matin.
- — Eh bien ! mon pauvre enfant, tu es exposé à te coucher ce soir sans dîner ; encore si nous savions où coucher.
- — Vous comptiez donc coucher chez Garofoli ?
- — Je comptais que toi tu y coucherais, et comme pour ton hiver il m’eût donné une vingtaine de francs, j’étais tiré d’affaire pour le moment. Mais en voyant comment il traite les enfants, je n’ai pas été maître de moi. Tu n’avais pas envie de rester avec lui, n’est-ce pas ?
- — Oh ! vous êtes bon !
- p.502 - vue 501/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 503
- — Peut-être le cœur du jeune homme n’est-il pas tout à fait mort dans le vieux vagabond. Par malheur, le vagabond avait bien calculé, et le jeune homme a tout dérangé. Maintenant, où aller ?
- Il était tard déjà, et le froid, qui s’était amolli durant la journé, était redevenu âpre et glacial ; le vent soufflait du nord, la nuit serait dure.
- Vitalis resta longtemps assis sur la borne, tandis que nous nous tenions immobiles devant lui, Capi et moi, attendant qu’il eût pris une décision. Enfin, il se leva.
- — Où allons-nous ?
- — A Gentilly, tâcher de trouver une carrière où j’ai couché autrefois. Es-tu fatigué ?
- — Je me suis reposé chez Garofoli.
- — Le malheur est que je ne me suis pas reposé, moi, et que je n’en peux plus. Enfin, il faut aller. En avant, mes enfants !
- C’était son mot de bonne humeur pour les chiens et pour moi ; mais ce soir là il le dit tristement.
- Nous voilà donc en route dans les rues de Paris; la nuit est noire et le gaz, dont le vent fait vaciller la flamme dans les lanternes, éclaire mal la chaussée. Nous glissons à chaque pas sur une nappe de glace qui a envahi les trottoirs; Vitalis me tient par la main et Capi est sur nos talons. De temps en temps seulement il reste en arrière pour chercher dans un tas d’ordures s’il ne trouvera pas un os ou une croûte, car la faim lui travaille aussi l’estomac; mais les ordures sont prises en un bloc de glace et sa recherche est vaine; l’oreille basse, il nous rejoint.
- Après les grandes rues, des ruelles ; après ces ruelles, d’autres grandes rues ; nous marchons toujours, et les rares passants que nous rencontrons semblent nous regarder avec étonnement : est-ce notre costume, est-ce notre démarche fatiguée qui frappent l’attention ? Les sergents de ville que nous croisons tournent autour de nous et s’arrêtent pour nous suivre de l’œil.
- Cependant, sans prononcer une seule parole, Vitalis s’avance courbé en deux ; malgré le froid, sa main brûle la mienne ; il me semble qu’il tremble. Parfois, quand il s’arrête pour s’appuyer une minute sur mon épaule, je sens tout son corps agité d’une secousse convulsive.
- D’ordinaire je n’osais pas trop l’interroger, mais cette fois
- p.503 - vue 502/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 504
- je manquai à ma règle ; j’avais d’ailleurs comme un besoin de lui dire que je l’aimais ou tout au moins que je voulais faire quelque chose pour lui.
- — Vous êtes malade ! dis-je dans un moment d’arrêt.
- — Je le crains ; en tout cas, je suis fatigué ; ces jours de marche ont été trop longs pour mon âge, et le froid de cette nuit est trop rude pour mon vieux sang ; il m’aurait fallu un bon lit, un souper dans une chambre close et devant un bon feu. Mais tout ça est un rêve : en avant, les enfants !
- En avant ! nous étions sortis de la ville ou tout au moins des maisons ; et nous marchions tantôt entre une double rangée de murs, tantôt en pleine campagne, nous marchions toujours. Plus de passants, plus de sergents de ville, plus de lanternes ou de becs de gaz ; seulement de temps en temps une fenêtre éclairée çà et là et au-dessus de nos têtes, le ciel d’un bleu sombre avec de rares étoiles. Le vent qui soufflait plus âpre et plus rude nous collait nos vêtements sur le corps : il nous frappait heureusement dans le dos, mais comme l’emmanchure de ma veste était décousue, il entrai par ce trou et me glissaitle long du bras, ce qui était loin de me réchauffer.
- Bien qu’il fît sombre et que des chemins se croisassent à chaque pas, Vitalis marchait comme un homme qui sait où il va et qui est parfaitement sûr de sa route ; aussi je le suivais sans crainte de nous perdre, n’ayant d’autre inquiétude que celle de savoir si nous n’allions pas arriver enfin à cette carrière.
- Mais tout à coup il s’arrêta.
- — Vois-tu un bouquet d’arbres ? me dit-il.
- — Je ne vois rien.
- — Tu ne vois pas une masse noire?
- Je regardai de tous les côtés avant de répondre ; nous devions être au milieu d’une plaine, car mes yeux se perdirent dans des profondeurs sombres sans que rien les arrêtât, ni arbres ni maisons ; le vide autour de nous ; pas d’autre bruit que celui du vent sifflant à ras de terre dans les broussailles invisibles.
- — Ah ! si j’avais tes yeux ! dit Vitalis, mais je vois trouble, regarde là-bas.
- Il étendit la main droite devant lui, puis comme je ne répondais pas, car je n’osais pas dire que je ne voyais rien, il se remit en marche.
- Quelques minutes se passèrent en silence, puis il s’ar-
- p.504 - vue 503/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 505
- rèta de nouveau et me demanda encore si je ne voyais pas de bouquet d’arbres. Je n’avais plus la même sécurité que quelques instants auparavant, et un vague effroi fit trembler ma voix quand je répondis que je ne voyais rien.
- — C’est la peur qui te fait danser les yeux, dit Vitalis.
- — Je vous assure que je ne vois pas d’arbres.
- — Pas de grande route ?
- — On ne voit rien.
- — Nous sommes-nous trompés !
- Je n’avais pas à répondre, je ne savais ni où nous étions, ni où nous allions.
- — Marchons encore cinq minutes, et si nous ne voyons pas les arbres nous reviendrons en arrière ; je me serai trompé de chemin.
- Maintenant que je comprenais que nous pouvions être égarés, je ne me sentais plus de forces. Vitalis me tira par le bras.
- — Eh bien !
- — Je ne peux plus marcher.
- — Et moi, crois-tu que je peux te porter ? si je me tiens encore debout c’est soutenu par la pensée que si nous nous asseyons nous ne nous relèverons pas et mourrons là de froid. Allons !
- Je le suivis,
- — Le chemin a-t-il des ornières profondes ?
- — Il n’en a pas du tout.
- — Il faut retourner sur nos pas.
- Le vent qui nous soufflait dans le dos, nous frappa à la face et si rudement, qu’il me suffoqua : j’eus la sensation d’une brûlure.
- Nous n’avancions pas bien rapidement en venant, mais en retournant, nous marchâmes plus lentement encore.
- — Quand tu verras des ornières, préviens-moi, dit Vitalis; le bon chemin doit être à gauche, avec une tête d’épine au carrefour.
- Pendant un quart d’heure, nous avançâmes ainsi luttant contre le vent ; dans le silence morne de la nuit, le bruit de nos pas résonnait sur la terre durcie : bien que pouvant à peine mettre une jambe devant l’autre, c’était moi maintenant qui traînais Vitalis. Avec quelle anxiété je sondais le côté gauche de la route !
- Une petite étoile rouge brilla tout à coup dans l’ombre.
- — Une lumière, dis-je en étendant la main,
- p.505 - vue 504/768
-
-
-
- 506
- LE DEVOIR
- — Où cela ?
- Vitalis regarda, mais bien que la lumière scintillât à une distance qui ne devait pas être très grande, il ne vit rien. Par là je compris que sa vue était affaiblie, car d’ordinaire elle était longue et perçante la nuit.
- — Que nous importe cette lumière, dit-il, c’est une lampe qui brûle sur la table d’un travailleur ou bien près du lit d’un mourant, nous ne pouvons pas aller frapper à cette porte. Dans la campagne, pendant la nuit, nous pourrions demander l’hospitalité, mais aux environs de Paris on ne donne pas l’hospitalité. Il n’y a pas de maisons pour nous. Allons !
- Pendant quelques minutes encore, nous marchâmes^ puis il me sembla apercevoir un chemin qui coupait le nôtre, et au coin de ce chemin un corps noir qui devait être la tête d’épine. Je lâchai la main de Vitalis pour avancer plus vite. Ce chemin était creusé par de profondes ornières.
- — Voilà l’épine, il y a des ornières.
- — Donne-moi la main, nous sommes sauvés, la carrière est à cinq minutes d’ici ; regarde bien, tu dois voir le bouquet d’arbres.
- Il me sembla voir une masse sombre, et je dis que je reconnaissais les arbres.
- L’espérance nous rendit l’énergie, mes jambes furent moins lourdes, la terre fut moins dure à mes pieds.
- Cependant les cinq minutes annoncées par Vitalis me parurent éternelles.
- — Il y a plus de cinq minutes que nous sommes dans le bon chemin, dit-il en s’arrêtant.
- — C’est ce qui me semble.
- — Où vont les ornières ?
- — Elles continuent droit.
- — L’entrée de la carrière doit être à gauche, nous aurons passé devant sans la voir ; dans cette nuit épaisse rien n’est plus facile ; pourtant nous aurions dû comprendre aux ornières que nous allions trop loin.
- — Je vous assure que les ornières n’ont pas tourné à gauche.
- — Enfin, rebroussons toujours.
- Une fois encore nous revînmes en arrière.
- — Vois-tu le bouquet d’arbres ?
- — Oui, là, à gauche.
- p.506 - vue 505/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 507
- — Et les ornières?
- — Il n’y en a pas.
- — Est-ce que je suis aveugle ? dit Vitalis en passant la main sur ses yeux, marchons droit sur les arbres et donne-moi la main.
- — Il y a une muraille.
- — C’est un amas de pierres.
- — Non, je vous assure que c’est une muraille.
- Ce que je disais était facile à vérifier, nous n’étions qu’à quelques pas de la muraille. Vitalis franchit ces quelques pas, et comme s’il ne s’en rapportait pas à ses yeux, il appliqua les deux mains contre l’obstacle que j’appelais une muraille et qu’il appelait, lui, un amas de pierres.
- — C’est bien un mur ; les pierres sont régulièrement rangées et je sens le mortier : où donc est l’entrée ? cherche les ornières.
- Je me baissai sur le sol et suivis la muraille jusqu’à son extrémité sans rencontrer la moindre ornière : puis revenant vers Vitalis je continuai ma recherche du côté opposé. Le résultat fut le même : partout un mur ? nulle part une ouverture dans ce mur, ou sur la terre un chemin, un sillon, une trace quelconque indiquant une entrée.
- — Je ne trouve rien que la neige.
- La situation était terrible ; sans doute mon maître s’était égaré et ce n’était pas là que se trouvait la carrière qu’il cherchait.
- Quand je lui eus dit que je ne trouvais pas les ornières, mais seulement la neige, il resta un moment sansrépondre, puis appliquant de nouveau ses mains contre le mur, il le parcourut d’un bout à l’autre. Capi qui ne comprenait rien à cette manœuvre, aboyait avec impatience.
- Je marchai derrière Vitalis.
- — Faut-il chercher plus loin?
- — Non, la carrière est murée.
- — Murée.
- — On a fermé l’ouverture, et il est impossible d’entrer.
- — Mais alors ?
- — Que faire, n’est-ce pas ? je n’en sais rien ; mourir ici.
- — Oh ! maître.
- — Oui, tu ne veux pas mourir, toi, tu es jeune, la vie te tient : eh bien ! marchons, peux tu marcher ?
- — Mais vous ?
- p.507 - vue 506/768
-
-
-
- 508
- LE DEVOIR
- — Quand je ne pourrai plus, je tomberai comme un vieux cheval.
- — Où aller ?
- — Rentrer dans Paris ; quand nous rencontrerons des sergents de ville nous nous ferons conduire au poste de police ; j’aurais voulu éviter cela ; mais je ne veux pas te laisser mourir de froid ; allons, mon petit Remi, allons, mon enfant, du courage !
- Et nous reprîmes en sens contraire la route que nous avions déjà parcourue. Quelle heure était-il ? Je n’en avais aucune idée. Nous avions marché longtemps, bien longtemps et lentement. Minuit, une heure du matin peut-être, Le ciel était toujours du même bleu sombre, sans lune, avec de rares étoiles qui paraissaient plus petites qu’à l’ordinaire. Le vent, loin de se calmer, avait redoublé de force ; il soulevait des tourbillons de poussière neigeuse sur le bord de la route et nous la fouettait au visage. Les maisons devant lesquelles nous passions étaient closes et sans lumière ; il me semblait que si les gens qui dormaient là chaudement dans leurs draps avaient su combien nous avions froid, ils nous auraient ouvert leur porte.
- En marchant vite, nous aurions pu réagir contre le froid, mais Vitalis n’avançait plus qu’à grand’peine en soufflant ; sa respiration était haute et haletante comme s’il avait couru. Quand je l’interrogeais, il ne me répondait pas, et de la main, lentement, il me faisait signe qu’il ne pouvait pas parler.
- De la campagne, nous étions revenus en ville, c’est-à-dire que nous marchions entre des murs au haut desquels çà et là se balançait un réverbère avec un bruit de ferraille.
- Vitalis s’arrêta : je compris qu’il était à bout.
- — Voulez-vous que je frappe à l’une de ces portes ? dis-je.
- — Non, on ne nous ouvrirait pas ; ce sont des jardiniers, des maraîchers qui demeurent là ; ils ne se lèvent pas à cette heure. Marchons toujours.
- Mais il avait plus de volonté que de forces. Après quelques pas, il s’arrêta encore.
- — Il faut que je me repose un peu, dit-il, je n’en puis plus.
- Une porte s’ouvrait dans une palissade, et au-dessus de cette palissade se dressait un grand tas de fumier monté droit, comme on en voit si souvent dans les jardins des maraîchers ; le vent, en soufflant sur le tas, avait desséché
- p.508 - vue 507/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 509
- le premier lit de paille et il en avait éparpillé une assez grande épaisseur dans la rue, au pied même de la palissade-
- — Je vais m’asseoir là, dit Vitalis.
- — Vous disiez que si nous nous asseyions, nous serions pris par le froid et ne pourrions plus nous relever.
- Sans me répondre, il me fit signe de ramasser la paille contre la porte, et il se laissa tomber sur cette litière plutôt qu’il ne s’y assit; ses dents claquaient et tout son corps tremblait.
- — Apporte encore de la paille, me dit-il, le tas de fumier nous met à l’abri du vent.
- A l’abri du vent, cela était vrai, mais non à l’abri du froid. Lorsque j’eus amoncelé tout ce que je pus ramasser de paille, je vins m’asseoir près de Vitalis.
- — Tout contre moi, dit-il, et mets Capi sur toi, il te passera un peu de sa chaleur.
- Vitalis était un homme d’expérience, qui savait que le froid, dans les conditions où nous étions, pouvaient devenir mortel. Pour qu’il s’exposât à ce danger, il fallait qu’il fût anéanti.
- Il l’était réellement. Depuis quinze jours, il s’était couché chaque soir ayant fait plus que force, et cette dernière fatigue arrivant après toutes les autres, le trouvait trop faible pour la supporter, épuisé par une longue suite d’efforts, par les privations et par l’âge.
- Eut-il conscience de son état? Je ne l’ai jamais su. Mais au moment où ayant ramené la paille sur moi, je me serrais contre lui, je sentis qu’il se penchait sur mon visage et qu’il m’embrassait. C’était la seconde fois; ce fut, hélas ! la dernière.
- Un petit froid empêche le sommeil chez les gens qui se mettent au lit en tremblant, un grand froid prolongé frappe d’engourdissement et de stupeur ceux qu’il saisit en plein air. Ce fut là notre cas.
- A peine m’étais-je blotti contre Vitalis que je fus anéanti et que mes yeux se fermèrent. Je fis effort pour les ouvrir, et comme je n’y parvenais pas, je me pinçai le bras fortement; mais ma peau était insensible, ce fut à peine si, malgré toute la bonne volonté que j’y mettais, je pus me faire un peu de mal. Cependant la secousse me rendit jusqu’à un certain point la conscience de la vie. Vitalis, le dos appuyé contre la porte, haletait péniblement, par des saccades
- p.509 - vue 508/768
-
-
-
- 510
- LE DEVOIR
- courtes et rapides. Dans mes jambes, appuyé contre ma poitrine, Capi dormait déjà. Au-desssus de notre tête, le vent soufflait toujours et nous couvrait de brins de paille qui tombaient sur nous comme des feuilles sèches qui se seraient détachées d’un arbre. Dans la rue, personne ; près de nous, au loin, tout autour de nous, un silence de mort.
- Ce silence me fit peur ; peur de quoi? Je ne m’en rendis pas compte ; mais une peur vague, mêlée d’une tristesse qui m’emplit les yeux de larmes. Il me sembla que j’allais mourir là.
- Et la pensée de la mort me reporta à Chavanon. Pauvre maman Barberin ! mourir sans la revoir, sans revoir notre maison, mon jardinet. Et, par je ne sais quelle extravagance d’imagination, je me retrouvai dans ce jardinet : le soleil brillait, gai et chaud ; les jonquilles ouvraient leurs fleurs d’or, les merles chantaient dans les buissons, et, sur la haie d’épine, mère Barberin étendait le linge qu’elle venait de laver au ruisseau qui chantait sur les cailloux.
- Brusquement, mon esprit quitta Chavanon, pour rejoindre le Cygne : Arthur dormait dans son lit ; madame Milligan était éveillée et comme elle entendait le vent souffler elle se demandait où j’étais par ce grand froid.
- Puis mes yeux se fermèrent de nouveau, mon cœur s’engourdit, il me sembla que je m’évanouissais.
- XIX
- LISE
- Quand je me réveillai j’étais dans un lit ; la flamme d’un grand feu éclairait la chambre où j’étais couché.
- Je ne connaissais pas cette chambre.
- Je ne connaissais non plus les figures qui m’entouraient ; un homme en veste grise et en sabots jaunes ; trois ou quatre enfants dont une petite fille de cinq ou six ans qui fixait sur moi des yeux étonnés ; ces yeux étaient étranges, il parlaient.
- Je me soulevai.
- On s’empressa autour de moi.
- — Vitalis ? dis-je.
- (A suivre.)
- p.510 - vue 509/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 511
- SOCIÉTÉ DD FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DU MOIS DE MAI 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.310 80/
- Subvention de la Société........... 769 50> 3.462 65
- Malfaçons et divers................ 382 35\
- Dépenses.................................... 3.191 95
- Boni en Mai.......... 270 70
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes.......... 421 50)
- Subvention de la Société.....•....... 140 60 562 10
- Divers............................... » »»)
- Dépenses.............*......................... 583 60
- Déficit en Mai.......... 21 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 3.769 97/
- Intérêts des comptes-courants et du 7.833 97
- titre d’épargne................ 4.064 »»'
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs............. 5.034 401
- 17 — provisoires.........!....... 988 80[
- Nécessaire à la subsistance......... 2.666 75> 9.031 85
- Alloeat. aux familles des réservistes.. 14 »»l
- Divers, appointements, médecins, etc. ' 327 901
- Déficit en Mai.
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 557 15
- Subvention de la Société........... 138 50
- Dépenses.....................................
- Déficit en Mai............
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1894 au 31 Mai 1895,.
- » individuelles » »...
- Dépenses » »
- Excédant des dépenses sur les recettes...
- 1. ,197 88
- J 695 65
- 880 41
- 184 76
- 97, ,084 96
- 39, ,078 03
- 136, .162 99
- 158, .749 61
- 22, .586 62
- p.511 - vue 510/768
-
-
-
- 512
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1895
- Naissances :
- 13 Juin. Flamant Lucien-Eugène, fils de Flamant Ernest et de Lecomte Louise.
- 18 — Hennequin Gaston, fils de Hennequin Hippo-
- lyte et de Baillet Emma.
- — — Noizet Maurice-Alfred, fils de Noizet Emile et
- de Lanoy Adèle.
- 21 — Langlois Elvire-Léonie, fils de Langlois Louis
- et de Laporte Eugénie.
- 24 — Labbe Marcelle-Marie, fille de Labbe Louis et
- de Marchandise Rose.
- 30 — Vinchon Raphaël-Ambroise, fils de Vinchon Gus-
- tave et de Dirson Aldegonde.
- Décès :
- 1er _ Boinet Marguerite, âgée de 1 ans 6 mois.
- 7 — Gordien André-Ernest, âgé de 1 mois 7 jours.
- 27 — Langlois Elvire-Léonie, âgée de 6 jours.
- — — Mme Holot Louis, née Léonie Poquet, âgée de
- 28 ans.
- Le Secrétaire,
- ' A. Ii o UDI N.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 754.
- p.512 - vue 511/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 513
- POUR IM BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J.-B.-André GODIN («)
- Conférence du 18 Mars 1878
- J.-Bte.-André Godin prend la parole en ces termes :
- Messieurs,
- Dans le courant du mois dernier, j’ai exprimé au Conseil des Unions du Familistère le désir de voir les Présidents des diverses Unions provoquer, chacun de son côté, l’étude et l’élaboration d’un règlement devant servir à déterminer les droits, devoirs et garanties réciproques des membres et de l’Association. Cette invitation, je devais la taire également au Conseil des Unions de l’usine ; mais la multiplicité des soins auxquels je dois répondre, m’obligeant à différer cette communication, le Président du Conseil des Unions de l’usine, prit alors le compte-rendu de ce que j’avais dit au Conseil du Familistère pour en donner connaissance à celui de l’usine. Il n’est presque rien résulté de ces premières ouvertures.
- J’avais espéré que tout ce que je vous ai dit depuis plusieurs mois touchant mes projets d’Association, avait dû vous mettre en état de dresser vous-mêmes des projets d’articles de règlement traduisant en fait les idées que je vous ai exprimées à tant de reprises.
- Puisqu’il n’en est point ainsi, nous avons à revenir encore sur les questions déjà traitées, afin de voir comment on pourra arriver à déterminer d’une façon équitable les droits, les devoirs et garanties de l’Association aussi bien que des membres de diverses catégories : Associés, Sociétaires, etc.
- (1) Lire Le Devoir depuis le mois de mars 1891.
- j
- p.513 - vue 512/768
-
-
-
- 514
- LE DEVOIR
- L’œuvre que je veux réaliser ici, pour le plus grand avantage de chacun, ne se soutiendra que par la bonne organisation des services, l’agencement régulier des fonctions, le respect des garanties indispensables de part et d’autre.
- Mais ce n’est pas encore là le point essentiel; la première condition pour réussir dans la voie des améliorations sociales, et la condition indispensable, c’est que les membres de l’institution nouvelle aient au moins le sentiment que l’œuvre à laquelle ils sont attachés a ses exigences spéciales pour se soutenir et se développer.
- Or, c’est là ce que j’ai le regret de voir encore si peu compris parmi vous. En vous demandant d’étudier le règlement commun des rapports de l’Association et de ses membres, j’espérais que vous alliez faire tous vos efforts pour constituer le premier germe de l’Association, en déterminant d’une façon raisonnée quelles seraient les conditions générales d’admission à un titre quelconque ? Gomment s’acquerrait ensuite la qualité d’associé ? Comment s’acquerrait celle de sociétaire ? etc.
- Car, s’il est de toute évidence qu’on ne peut accorder les mêmes avantages à tout le monde indifféremment, et que des conditions et degrés d’admission sont indispensables pour faire à chacun la juste part à laquelle il a droit dans l’Association, il faut donc réfléchir, penser, chercher, avant d’arrêter les règles qui détermineront les obligations et garanties mutuelles des membres et de l’Association, et fixeront de part et d’autre les droits et devoirs réciproques.
- Si chacun de vous ne cherche pas à se bien pénétrer de l’utilité de ces mesures, à les comprendre et à les mettre en pratique, l’œuvre que je veux fonder avec vous ne sera pas possible.
- Je pourrais lui donner, momentanément, un semblant d’existence, vous offrir un règlement tout fait dont vous
- p.514 - vue 513/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 515
- ne saisiriez point les motifs; mais cela ne constituerait rien de durable, car la stabilité ne s’appuie que sur des convictions éclairées, et l’Association serait d’avance condamnée à périr, si elle s’établissait sans que les associés eux-mêmes eussent le sentiment réel de ses conditions de vitalité.
- C’était pour vous amener à l’étude sérieuse de ces questions que j’avais invité les Conseils des Unions à provoquer et à recueillir les propositions que chacun de vous pouvait juger utiles dans cet ordre d’idées. Du mélange et de l’étude de ces propositions diverses, il pouvait résulter, suivant moi, un travail embrassant des détails utiles, répondant au sentiment commun, et exprimant les besoins ressentis le plus généralement.
- La Conférence de ce soir n’a donc point d’autre but que de vous inviter à nouveau à faire ce travail, en vous rappelant les sentiments dont vous devez vous inspirer pour l'accomplir. Si quelque Union se sent impuissante à agir, qu’elle se joigne à une autre pour se faciliter la tâche. Que toutes les idées soient consignées par écrit, rien ne doit être repoussé de prime-abord.
- Il est certain que l’œuvre ne sera pas parfaite du premier coup, et que les études commenceront par, ne fournir que des espèces de notes préliminaires pour arriver ensuite au travail définitif.
- Une fondation comme celle que je vise, obligée de se débattre contre l’hostilité et les difficultés extérieures doit absolument avoir ses règles propres pour la garantie de son fonctionnement et de son existence. Ces règles sont à faire complètement; la tradition ne peut rien fournir, puisque rien encore n’a été fait dans la voie où je veux vous conduire.
- La première chose à faire, je vous l’ai déjà dit, est de déterminer comment s’acquerra pour chacun la faculté de participer à l’Association ; il faut établir des catégo-
- p.515 - vue 514/768
-
-
-
- 516
- LE DEVOIR
- ries fixant les droits de l’ancienneté. Il est de toute évidence que l’ouvrier ou employé passant, recueilli parfois par simple commisération, ne peut, par le fait seul de son entrée à l’usine, se trouver investi de droits égaux à ceux du travailleur qui, depuis 20 ou 30 ans, a consacré tous ses efforts au service de l’établissement. C’est là une première division bien tranchée, mais il y en a d’autres à établir.
- Les employés ou ouvriers de l’établissement que leur intérêt particulier a tenus en dehors du Familistère, ne se trouvent naturellement point aussi étroitement reliés à l’œuvre que les familles logées ici même.
- Ces travailleurs se sont tenus à l’écart dans la mesure où ils l’ont jugé bon pour leur avantage personnel, de même l’Association jugera de son avantage particulier d’accorder des privilèges spéciaux aux éléments qui peuvent le mieux la servir, aux familles qui ont mis en elle tous leurs intérêts, qui occupent les locaux communs, participent à tous les services, à toutes les institutions établis au Familistère.
- Je ne fais là que vous indiquer des questions à étudier, vous laissant le soin de proposer des solutions. Après que vous aurez examiné ces points fondamentaux et défini les droits d’ancienneté, vous pourrez voir s’il n’y aurait pas lieu, aussi, de graduer les mérites, afin d’accorder aux diverses capacités une part spéciale en rapport avec l’importance des services rendus à l’Association.
- La supériorité dans l’accomplissement du travail et des fonctions est la source vive de la richesse commune ; portez donc sur ce point l’attention la plus scrupuleuse ; car c’est votre plus grand intérêt que vous défendrez en donnant à la capacité la part équitable qui lui revient,
- L’Association a ce grand mérite de relier l’intérêt Individuel à l’intérêt commun. Tout ce qui contribue à
- p.516 - vue 515/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 517
- développer et à enrichir le fonds commun des associés devient source de profit pour l’individu.
- Votre premier devoir, votre premier intérêt comme membre de l’Association sera donc de distinguer le mérite et de faire une juste part aux hommes que leur supériorité dans le travail désigne .comme essentiels à la richesse commune. Ce ne seront pas exclusivement des employés qui pourront être classés ainsi; les ouvriers offrent dans leurs rangs des mérites analogues, quoiqu’il ne soit point toujours aisé de le reconnaître.
- Vous aurez aussi à porter toute votre attention sur les mesures à prendre en temps de chômage ; des règles sont à établir concernant les congés. Quels seront les individus invités les premiers à se procurer de l’ouvrage ailleurs?
- Je me suis déjà appliqué à vous faire comprendre qu’il est indispensable de préciser à l’avance ce qui sera fait en cas de crise industrielle, afin que chacun sache à quoi s’en tenir et prenne ses mesures en conséquence. Le noyau fondamental de l’Association jouira ainsi de sa complète sécurité, tandis que les individus n’ayant point encore de droits bien sérieux pourront, de leur côté, examiner ce que leur intérêt leur commande de faire.
- De même que l’ordre à suivre dans les congés doit être fixé à l’avance, l’ordre à suivre pour réembaucher les ouvriers ou employés à la reprise des travaux doit être fixé également. Vous devez, en un mot, envisager et régler à l’avance, autant que possible, la conduite à tenir dans les éventualités quelconques inhérentes à l’industrie.
- L’Association doit se maintenir et subsister dans son noyau fondamental à travers les crises qui peuvent survenir ; il arrivera certainement qu’elle ne pourra parfois donner d’ouvrage qu’à un certain nombre de personnes; il faudra donc bien, en ce cas, opérer des congés plu-
- p.517 - vue 516/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- 5|8
- tôt que de plonger tous les membres uniformément dans la souffrance, et d’encombrer les ateliers de plus de produits que les magasins n’en pourraient contenir. Le noyau central de l’Association, les diverses catégories privilégiées se trouveraient préservées autant que possible dans ces vicissitudes.
- La nécessité de l’étude de ces questions doit s’imposer à vous pour peu que vous y réfléchissiez. Vous sentez bien que l’Association subira, comme tout établissement industriel, la force des circonstances. Or, quand le travail vient à manquer, le patron est obligé de congédier des travailleurs ; l’Association sera obligée d’agir de même sous peine de ruine. Arrêtez donc les règles d’après lesquelles se feront les renvois. Donnez cet exemple au monde de l’industrie.
- Dans ces questions délicates, les patrons agissent actuellement comme le feraient les ouvriers eux-mêmes si les rôles étaient intervertis ; c’est-à-dire qu’en face des menaces de ruine et en l’absence de règles spéciales, on garde autant que possible les ouvriers et employés les plus capables, et l’on congédie parmi les autres, presque sans considération de l’ancienneté ou de tout autre motif dont il pourrait y avoir lieu de tenir compte, et cela, sans qu’il y ait lieu d’imputer le fait à aucune pensée de malveillance de la part de la direction. Tout est à faire dans cette voie de l’organisation du travail, et c’est pourquoi je voudrais vous voir tous à l’œuvre.
- Autre question : j’ai déjà attiré votre attention sur la part à faire aux invalides du travail. L’intérêt commun exigerait qu’une pension de retraite fût assurée à tous ceux qui auraient consacré leur vie au service de l’association, et que ces travailleurs fussent mis en état, soit de vivre uniquement de leur pension de retraite (s’il leur était devenu impossible de travailler) soit de vivre partie des ressources de la pension, partie des
- p.518 - vue 517/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 549
- ressources du travail, s’ils avaient encore la capacité et le désir de se livrer à quelque fonction.
- Ce sont là des garanties d’existence que le travailleur ne trouve nulle part.
- Emportée par la nécessité de se défendre contre la concurrence, l’industrie marche sans s’arrêter à ces questions ; et bien des patrons même de caractère généreux ne songent pas que ces points pourraient être à examiner.
- L’association à laquelle je vous convie et pour laquelle je ne rencontre pas assez de foi dans vos cœurs, trouverait cependant parmi vous, je veux le croire, des défenseurs aussitôt qu’elle serait faite.
- Le capital vous livre toutes les ressources matérielles fondamentales de l’œuvre, voyez donc de votre côté quelles sont les meilleures règles à établir pour réaliser les divers points que je vous ai exposés.
- J’aurais été heureux de voir les questions aboutir plus vite. J’avais espéré, il y a quelque temps/ trouver dans le règlement que les employés de l’usine élaboraient, * spécialement à leur point de vue, quelque, bonne part à prendre, quelques règles utiles ; mais il n’en a point été ainsi. Je dois même dire que le projet de règlement qui m’a été remis à cette occasion a été pour moi une déception.
- Au lieu de l’étude sérieuse des rapports entre employés et patrons, où j’espérais retrouver quelque chose des idées d’organisation industrielle que j’ai développées dans mes conférences, je n’ai vu qu’un document réglant des obligations multiples de la part du patron à l’égard de l’employé, mais étant à peu près muet sur les obligations de l’employé vis-à-vis de l’établissement où il travaille. "
- Or, la raison veut que tout contrat engage deux parties ; et que toute garantie donnée à l’un des contractants entraîne comme conséquence, de la part de celui-
- p.519 - vue 518/768
-
-
-
- 520
- LE DEVOIR
- ci à l’égard de l’autre, une obligation. C’est là une règle élémentaire et dont vous sentirez toute l’évidence quand vous vous considérerez comme des associés vous gouvernant vous-mêmes. Jamais alors vous ne perdrez de vue que des engagements doivent être réciproques.
- Le projet de règlement élaboré par les employés a ce premier défaut — je l’ai indiqué déjà— de n’être point conçu en vue de l’association ; forcément, donc, il ne pourrait être que transitoire puisqu’un règlement spécial s’adressant à tous les travailleurs de l’établissement le remplacerait à un moment donné. Je n’ai pas à m’y arrêter pour l’examiner dans tous ses détails, mais il faut néanmoins que j’indique ce que j’en pense.
- Pour faire saisir les lacunes de ce travail, je citerai quelques articles ; entre autres, le dixième, Il y est dit :
- Article 10. — « Les employés auront droit à un congé » de quinze jours par année, à prendre en une ou plu-» sieurs fois. Ce congé ne donnera lieu à aucune rete-» nue sur les appointements. A moins de cas fortuit, » la mort d’un parent, etc...., pour prendre tout ou par-» tie du congé, il faudra prévenir trois jours à l’avance. »
- Je dois signaler en réponse à cet article qu’autrefois l’usine accordait ainsi des congés de quelques jours par an. D’abord, l’employé se trouva satisfait d’avoir 8 jours, puis il en prit 15 ; à l’occasion, on resta trois semaines en vacances ; et la rivalité s’éveillant sur ce point chacun se disait : puisque un tel est resté trois semaines hors du travail, pourquoi n’en ferais-je pas autant ? Bientôt les congés ne cessèrent de se produire, aujourd’hui pour l’un, demain pour l’autre ; le travail en souffrit et il fallut renoncer à ce procédé défectueux.
- En proposant de revenir à des mesures semblables, on s’est peut-être dit que les employés s’arrangeraient entre eux pour suppléer aux absences les uns des autres ; mais ce moyen n’est point pratique et entraîne
- p.520 - vue 519/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 521
- mille embarras, j’en ai fait l’épreuve dans le passé ; on y a renoncé et l’on s’en est bien trouvé. Aujourd’hui l’employé est payé pour les jours où il travaille ; s’il prend des vacances c’est à son compte ; et comme dans ces conditions on n’abuse pas des congés, le travail a cessé de se trouver désorganisé par le fait des absences.
- Il est à noter que cet article 10 est proposé sans aucun motif explicatif. Passons.
- Article 12. — « En cas de maladie les appointements » de l’employé lui seront servis intégralement pendant » les trois premiers mois et pendant les trois mois qui » suivront, ils seront réduits de moitié. »
- Ici, je dois rappeler que les employés se sont volontairement tenus à l’écart des sociétés générales de secours et de prévoyance installées dans l’établissement sur des bases exceptionnellement larges. Malgré cela, quand ils se sont trouvés malades, je les ai toujours soutenus à grands frais eux et leurs familles. Que l’on vienne aujourd’hui, sans motif aucun, imposer des conditions de ce genre pour tout employé sans distinction aucune, même pour le passant, par exemple, qu’on aurait recueilli depuis un mois, c’est là une chose inacceptable. Qu’un homme parce qu’il fait un travail d’employé puisse avoir, dès son entrée à l’usine et sans participer aux caisses de secours mutuels, une situation privilégiée comparée à celle de l’ouvrier ancien dans rétablissement et participant depuis longtemps aux fonds des caisses de secours, c’est ce qu’on ne peut équitablement admettre.
- Le projet de règlement dit encore :
- Article 13. — « Excepté pour cause d’indélicatesse nul » employé ne pourra être congédié sans avoir été pré-» venu un mois à l’avance ; à l’expiration de ce délai » l’employé congédié touchera avec son dernier mois* à » titre d’indemnité, trois mois d’appointements. » Cela
- p.521 - vue 520/768
-
-
-
- 522
- LE DEVOIR
- c’est le bouquet! Le seul regret que j’éprouve, c’est de ne point voir relater les motifs d’une telle disposition.
- Je me suis efforcé de vous faire comprendre que l’industrie ne se conduit pas au gré du caprice, qu’il faut lutter contre la concurrence et ne pas surcharger les frais généraux. Si, par exemple, tous les travailleurs qui gagnent aujourd’hui 4 francs par jour en voulaient toucher 8, cela pourrait leur sembler bien aisé à recevoir, mais serait-ce facile à donner ? supposez mille ouvriers voulant participer à cette augmentation de 4 francs par jour, ce serait un total de 4.000 francs, soit 1.200.000 francs par an ; avec cela quel établissement ne serait pas condamné à fermer? Rien n’est plus aisé en industrie que de courir à sa perte par des mesures irréfléchies. Il faut donc tout étudier et ne point se lancer en aveugle dans des opérations dont on n’a point examiné les conséquences,
- Dans les articles que je viens de vous lire et qui fixent que l’employé, sans contribuer à aucun fonds de prévoyance, est payé quand il est malade, payé quand il se promène, payé pendant trois mois encore après qu’il a quitté rétablissement obligé à de telles choses envers lui, où sont les engagements qu’il prend en échange ? 11 n’y en a pas trace dans le projet de règlement .qui nous occupe. Or, je le le répète, il est élémentaire qu’un contrat contienne des obligations et des droits réciproques pour les deux parties. C’est là une chose que vous devrez avoir toujours en vue dans les règlements que vous étudierez pour fixer vos propres rapports avec l’association.
- Le projet de règlement des employés ne visant que l’état actuel de l’industrie, n’en devait pas moins tenir compte que deux parties étaient en présence dans le contrat proposé, c?èst ce qui a été oublié.
- Une dernière réflexion sur les articles 10, 12, 13 du Projet de Règlement des employés : Ces articles n’étant
- p.522 - vue 521/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 523
- pas conçus au point de vue de l’association, mais visant le régime industriel en général, ce n’est pas à un chef d’établissement particulier, surtout au fondateur du Familistère, à l’instigateur de la réalisation de l’Association entre le capital et le travail, qu’on devait les proposer, mais bien à la Chambre des députés.
- Si l’on reconnaît que l’industrie doit prendre à sa charge ses employés et ouvriers, ce n’est pas par un règlement local qu’on remédiera au mal. C’est la loi même qui doit intervenir; autrement, on ne ferait que mettre en péril l’établissement dont on surchargerait les frais généraux, tandis que les usines concurrentes ne supporteraient pas les mêmes charges.
- C’est donc à la Chambre des députés, je le répète, que les employés eussent dû adresser leur travail, sous forme de pétition, après l’avoir appuyé d’un Exposé de motifs indiquant que les mesures proposées devraient être généralisées dans l’industrie française.
- Je passe maintenant à l’art. 14 du môme projet de règlement :
- « Article 14. — L’employé congédié aura droit à une » part proportionnelle pour le temps pendant lequel il » aura fait partie du personnel, lors de la répartition* » dans les primes ou gratifications qui pourront être » allouées â tous les employés. Pour jouir de ce droit, » il faudra que l’employé ait au moins un an de pré-» sence dans l’établissement. »
- Si l’on a eu pour but dans cet article de déterminer ce qui serait fait quand on sera en association, je n’ai rien à dire; mais si c’est le patron seulement qu’on a entendu mettre en réquisition, la chose me paraît mériter quelques réflexions : Qu’un patron, accorde de son plein gré, en fin d’exercice, aux employés dont il est satisfait, une participation dans les bénéfices et que les employés s’arment de cela pour lui imposer de
- p.523 - vue 522/768
-
-
-
- 524
- LE DEVOIR
- faire la même chose en tout temps et pour tous sans exception, qu’arrivera-t-il ?
- D’abord, comment régler au départ d’un employé ce qui pourra lui revenir sur des bénéfices non encore réalisés? Il faut attendre pour cela que l’inventaire ait réglé les choses. Ce serait pour le patron l’ouverture de contestations sans fin. Ne sentez-vous pas que, dans des conditions semblables, il jugerait bien vite que le mieux est de ne point donner de gratifications du tout, puisque ses employés auraient retourné la chose contre lui.
- Si au lieu de fonder ces gratifications sur les bénéfices réalisés, vous en faites un droit s’ajoutant proportionnellement au taux des appointements, il y a toujours ce côté fâcheux, ressortant de l’article 14, que la mesure s’applique à tout employé sans exception, bon ou mauvais par conséquent; une pareille mesure ne se justifie en aucune manière et ne repose sur aucune raison.
- Les gratifications sont et doivent être un témoignage de satisfaction pour un travail bien accompli; les accorder à tous c’est en changer la nature; c’est entrer dans une voie indirecte de participation; entrez-y donc plutôt d’une façon directe et logique, puisque je vous y convie; et faites des règlements qui déterminent les droits, mais en même temps les devoirs, des membres comme de l’association.
- L’art. 15 du projet de règlement est ainsi conçu :
- « Tout employé qui voudra quitter l’établissement » devra prévenir un mois à l’avance, mettre son succes-» seur au courant, dégager sa responsabilité en mettant » son travail à jour et en apurant ses comptes s’il y » a lieu. Il participera aux répartitions dans les condi-» tions de l’art. 14.
- J’aurais à répéter concernant cette dernière phrase ce
- p.524 - vue 523/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 525
- qui vient d’être dit précédemment; c’est au point de vue de l’association que des mesures semblables peuvent être admises et discutées. C’est donc à revoir.
- Quant à la première partie de l’article disant que l’employé qui veut quitter l’établissement doit prévenir un mois à l’avance et mettre son successeur au courant, il n’y a pour en mesurer le côté illusoire qu’à mettre en regard l’autre article portant que si c’est le patron qui congédie l’employé, celui-ci est payé pendant trois mois après qu’il a quitté l’établissement !
- Quelle tentation pour l’employé désireux de quitter une maison pour un motif quelconque de se faire mettre adroitement à la porte, puisqu’il y gagne un si gros avantage, outre le droit de participer aux bénéfices que le projet a jugé bon de lui assurer.
- N’y a-t-il pas dans ces dispositions quelque chose qui choque toute honnêteté et toute justice? Et croyez-vous réellement qu’elles soient acceptables.
- Le dernier article que j’ai à signaler, l’art. 16, s’exprime comme suit :
- « Quel que soit le cas, la sortie donnera droit à un » certificat constatant la date d’entrée, la date de sortie » et reproduisant les mentions portées sur le registre » matriculaire. »
- La mesure concernant les certificats est pratiquée partout, je n’ai rien à dire, sauf qu’en cas de mauvaises notes portées sur le registre matriculaire, le patron n’a pas à les reproduire; la charité sociale et la loi s’y opposent.; il ne faut point créer à l’employé une impossibilité de trouver de l’ouvrage ailleurs. Mais il n’y a dans cette obligation de donner des certificats aucune garantie sérieuse pour l’employé, puisque chacun sait que c’est une simple formalité.
- Ce travail n’ayant point été conçu en vue de l’association et ne réglant que la condition des employés,
- p.525 - vue 524/768
-
-
-
- 526
- LE DEVOIR
- est à refaire. Et je vous demande d’y procéder en envisageant ce qui concerne tous les travailleurs de rétablissement, employés ou ouvriers, en face de l’associa^ tion à intervenir.
- Le compte-rendu de cette séance va être relevé.; des copies en seront remises aux Unions. Mettez-vous ensuite à Fœuvre ; inspirez-vous des sentiments d’équité et de justice ; cherchez ce que commande le bien de tous, des ouvriers et des employés comme de l’association; rappelez-vous mes enseignements de ces derniers mois; unissez tous vos efforts et vous ferez ainsi un travail utile et salutaire pour tout le monde.
- p.526 - vue 525/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- 527
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- La guerre à l’alcoolisme est partout à l’ordre du jour. Seulement, tandis que dans certains pays on n’en est encore qu’à rêver des mesures à prendre pour enrayer la marche de cette nouvelle et si redoutable maladie de notre siècle, dans d’autres on travaille dare dare au perfectionnement des moyens de prophylaxie qui ont déjà donné des résultats satisfaisants,
- Oui, satisfaisants. Les chiffres en font foi. Qu’on se le dise dans les pays retardataires où le progrès du mal est si rapide que les plus courageux pourraient désespérer d’en venir à bout sans les réconfortants exemples d’ailleurs.
- En Amérique, c’est à qui obtiendra le plus vite le meilleur résultat. Dans ce très louable steeple-chasse, c’est le Massachusetts qui nous semble mériter la palme.
- Il est coutumier de pareilles victoires, le vaillant Massachusetts que le titre officiel de Commonwealth « République » distingue de tous les autres Etats; et que ses habitants appellent « l’Etat-Mère. »
- Jamais appellation née de la piété filiale ne reçut, dans dans le sens le plus large, plus éclatante justification.
- Ecoutons Elisée Reclus : « De là partit, en effet, l’initiative pour la guerre d’indépèndance ; de là aussi la propagande des abolitionnistes du Massachussetts, qui, de proche en proche détruisit l’institution de l’esclavage, tout en maintenant l’union entre les communautés républicaines du Nord et du Sud.
- » A beaucoup d’autres égards, le Massachusetts est l’Etat-Mère : en proportion il a beaucoup plus contribué que les autres Etats originaires au peuplement de
- p.527 - vue 526/768
-
-
-
- 528
- LE DEVOIR
- l’Ouest ; il a fait plus aussi pour propager les découvertes et les méthodes industrielles ; enfin, l’enseignement y a mieux progressé que partout ailleurs, et les instituteurs et surtout les institutrices du Massachusetts se sont répandus sur tout le territoire américain. »
- Ajoutons que c’est dans les écoles du Massachusetts que, dès l’origine, le principe de l’éducation gratuite et obligatoire pour tous a été proclamé et que la loi scolaire de cet Etat a servi de type à toutes les autres.
- On ne sera donc pas surpris de voir le Massachusetts s’inscrire en première ligne pour la croisade contre l’alcoolisme, et, après avoir donné l’exemple, travailler à se maintenir à la tète du mouvement.
- Nombreux sont les essais tentés par ce pays du prosélytisme toujours en quête du mieux dans la voie qu’il s’est tracée.
- Une première application du régime de la prohibition complète et absolue n’ayant pas donné les résultats espérés, la législature édicte une loi qui limite le nombre des débits ou établissements similaires à un pour 500 habitants à Boston, capitale de l’Etat et un pour 1000 hors de cette ville. Concurremment, on élève dans une forte proportion la cote des patentes.
- Moins de cinq mois après, le nombre des cafés, cabarets, tavernes, etc., tombait de 1658 à 878, soit une diminution de près de moitié.
- En 1893, nous trouvons le système de l’option locale, en plein fonctionnement dans le Massachussetts, si bien que plus des quatre cinquièmes des villes de l’Etat interdisent tout débit de liqueurs fortes.
- Les .pionniers du mouvement de la Tempérance songent alors à introduire dans la législation des modifia cations d’ailleurs compatibles avec le système en viguenr de l’option locale.
- « Lend a Hand, » revue mensuelle, Boston, dont le titre et- le .sous-titre : A record of progress, sont tout
- p.528 - vue 527/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- 529
- un programme publie, dans son numéro d’avril 1893, le texte intégral d’un projet de loi tendant à établir en Massachusetts le système de Gothenbourg, ainsi désigné du nom de la ville suédoise qui en fit la première l’application.
- Dans une réunion publique organisée par l’union des sociétés de bienfaisance de Boston, de nombreux discours furent prononcés en faveur de la réforme.
- « Lend a Hand » en reproduit deux qui lui paraissent particulièrement intéressants, l’un du Rév. A. E. Dun-ning, directeur du « Congrégationalist » ; l’autre du Rév. Francis G. Peabody, de l’Université d’Harvard.
- L’exposé de M. Dunning résume l’enquête faite trois ans auparavant par un de ses rédacteurs envoyé tout exprès à Bergen (Norwège), à l’effet d’y étudier l’application du système de Gothenbourg.
- Un historique des législations suédoise et norvégienne sur le régime légal des boissons est exposé dans le rapport présenté par M. Gould au Département fédéral du travail des Etats-Unis : The Gothenburg System of liquor trafic.
- Un excellent résumé en a été donné dans le Bulletin de l’Office du travail français, (juillet 1894,).
- Une intéressante étude sur la même question a été lue, le 12 avril 1895, à la Société libérale pour l’étude des sciences et des œuvres sociales de Gand, (Bulletin n° 9, 4e série), par M. Henri Boddaert qui s’en réfère notamment aux deux précédents documents, à une enquête faite à Gothenbourg par le correspondant spécial, du Times, et à une autre enquête faite dans la même ville par les soins d’une commission désignée par la Législature du Massachusetts.
- Les renseignements qui suivent sont empruntés à ces divers travaux.
- Après la suppression, en 1788, des distilleries de la
- 2
- p.529 - vue 528/768
-
-
-
- 530
- LE DEVOIR
- couronne, la Suède fit l’expérience d’un régime de liberté à peu près absolu, le Trésor 11e percevant à la distillation qu’une redevance insignifiante que la fraude parvenait encore à éluder. Chaque ferme, chaque cabaret abritait un alambic.
- Cette expérience fut déplorable. Conséquences : dégradation physique et morale, augmentation de l’aliénation mentale, de la criminalité, de la misère.
- Un mouvement salutaire de réaction se produisit. De nombreuses sociétés de tempérance furent créées, ( la première fut fondée en 1819 à Wexio, et provoquèrent le vote de la loi de 1855, qui forme encore la base de la législation suédoise en matière de distillation et de vente de spiritueux.)
- ' Cette loi à peu près reproduite dans la législation norvégienne, interdit la distillation par quantités inférieures à 950 litres par jour et limita la durée des travaux de distillation à deux mois par an. De plus, elle frappait les distillateurs d’une-taxe assez élevée payable d’avance. C’était la mort des innombrables petites distilleries. Les résultats furent immédiats. En 1853 on comptait en Suède 32.242 distilleries ne produisant pas moins de 1.113.000 hectolitres d’alcool à 50 degrés et versant à à l’Etat 967.000 fr. En 1885, il ne restait plus que 3.841 distilleries produisant 295.000 hectolitres et payant 6.500.000 fr. d’impôts.
- La loi de 1855 réglait en môme temps la vente au détail (livraison au-dessous de 42 litres et demi) et le débit avec consommation sur place par quantités quelconques. Elle abandonnait en outre aux pouvoirs locaux le droit de fixer le nombre des licences, avec faculté dans les campagnes d’aller jusqu’à la prohibition absolue, et leur permettait même de concéder le monopole du détail et du débit à des compagnies organisées en vue de cette exploitation.
- L’influence de la. loi de 1855, si considérable sur la
- p.530 - vue 529/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 531
- distillation, ne fut pas moins marquée en ce qui concerne la vente des spiritueux.
- Alors qu’autrefois on rencontrait à chaque pas un alambic et un comptoir de vente (leur nombre dépassait 30.000), dès 1856, il n’existait plus dans la campagne que 64 magasins de détail et 493 débits et encore 411 de ces derniers vivaient sur des droits acquis que la loi nouvelle avait réservés.
- Le résultat produit fut donc des plus heureux dans la campagne. Il appartenait à la clause du monopole, entre autres causes, d’assurer dans les villes à la loi des effets plus appréciables encore.
- Les premières compagnies furent fondées à Falun et à Ioukoping ; mais ce fut la ville de Gothenbourg qui tenta avant toutes les autres, l’application la plus sérieuse du système.
- En 1865, à la suite d’une enquête instituée par le conseil municipal sur les abus de l’alcoolisme fut fondée, à un capital de 100.000 couronnes (143.000 fr.) souscrits par 20 des principales firms de la place, la Gôteborgs utskânknings Aktiebolag (vulgairement la Bolag,) fondée sur le principe de l’abandon des bénéfices à la caisse de la commune, après intérêt normal servi au capital.
- Le rapport adressé au département fédérai du travail des Etats-Unis souligne la portée considérable de l’innovation que le système de Gothenbourg ajoutait au principe du monopole inscrit dans la loi de 1855 : l’abandon des bénéfices.
- D’une part, en effet, elle intéressait matériellement et immédiatement les villes à user du monopole, ce qu’elles n’avaient pas fait jusqu’alors. D’autre part, les compagnies ne pouvaient se former que dans un but exclusivement moralisateur : ni les compagnies ni les agents n’auraient intérêt à surexciter la consommation par les procédés habituellement en usage, crédit immo-
- p.531 - vue 530/768
-
-
-
- 532
- LE DEVOIR
- déré, bas prix des consommations frelatées en conséquence, tenue de jeux clandestins, etc.
- Cette innovation a fait le succès du système, et après l’exemple donné par Gothenbourg, il s’est rapidement étendu sur la Suède, la Norwège et la Finlande.
- La distillation est régie aujourd’hui par la loi du 13 juillet 1887, la vente en détail et le débit par celle du 31 décembre 1891, qui, toutes deux n’ont fait que confirmer et développer les principes inscrits dans la loi de 1855.
- C’est ainsi que le principe de l’abandon des bénéfices et diverses mesures restrictives inaugurées à Gothen-bourg, puis imités ailleurs, se trouvent inscrits dans la Ici de 1891.
- Aux termes de la loi du 13 juillet 1887, la distillation est subordonnée à une licence. Elle n’est permise que du 1er octobre au 1er mai. La taxe pour l’eau-de-vie est de 55 centimes par litre produit, à 50 0/o d’alcool.
- La loi exige que, sous peine d’une surtaxe de moitié pour les déficits et les excédents, la production quotidienne moyenne atteigne un minimum de 600 litres et ne dépasse pas 6.000 litres.
- Pour la vente au détail et le débit, la réglementation établie en 1855 a été resserrée une première fois par la loi de 1885, puis par la loi de 1891, actuellement en vigueur.
- Cette dernière loi dénomme vente en gros celle de 300 litres à une seule personne et en une seule fois ; vente en détail celle de 1 à 300 litres; vente au débit celle de 1 litre et au-dessous à consommer sur place ou à emporter.
- Tout ce qui concerne la délivrance et la police de ces licences est arrêté parle gouverneur de la province sur la proposition des pouvoirs locaux représentés par le Conseil municipal dans les villes et par l’assemblée générale des citoyens dans les communes rurales.
- p.532 - vue 531/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 533
- Lss licences de détail et de débit antérieures à la loi d9 1855 restent valables la vie durant du titulaire et de sa femme, sans que leur jouissance puisse être interrompue ni transférée.
- Sous cette seule réserve, les pouvoirs locaux fixent le nombre . des licences à accorder et l’emplacement des lieux de vente. Les licences sont mises aux enchères une à une avec droit pour l’autorité de choisir les adjudicataires non seulement d’après les sommes qu’ils offrent, mais encore d’après les garanties de moralité qu’ils présentent (loi de 1855), ou bien concédées par voie de monopole à des compagnies qui reversent leurs bénéfices nets, à la communauté, (loi de 1885 et de 1891.)
- Les compagnies concessionnaires peuvent ou administrer directement les débits ou sous-louer les licences à certains établissements de luxe (hôtels, cafés et restaurants) dont elles conservent le contrôle et la surveillance,
- La durée des licences, qu’elles soient mises aux enchères ou concédées par monopole, est généralement de trois ans.
- Des licences pour moins d’un an, précaires et révocables peuvent être accordées aux bateaux à vapeur, villes d’eau et de villégiature.
- Le pouvoir local fixe la consommation probable de chaque lieu de vente. Elle ne peut être inférieure à 3.600 litres par an dans les villes et 1800 dans les campagnes. Un impôt de 17 centimes par litre frappe cette consommation probable, et c’est sur la redevance ainsi calculée que les compagnies ou les particuliers (dans le cas de l’adjudication) portent leurs enchères. La redevance ainsi consentie à forfait par la compagnie ou l’adjudicataire est payée par an et d’avance. Elle tient Heu de tout autre taxe sur la vente de l’alcool.
- La législation norwégienne a précédé celle de la Suède. Elle est fondée sur des principes identiques.
- p.533 - vue 532/768
-
-
-
- 534
- LE DEVOIR
- La loi sur la distillation , qui a tué les bouilleurs de cru, est de 1848 (au lieu de 1855 en Suède) ; la loi sur la vente des spiritueux, qui a enrayé l’alcoolisme des campagnes est de 1845 au lieu de 1855.
- Enfin la loi qui a consacré le système de Gothen-bourg (monopole avec reversement des bénéfices) est de* 1871.
- ***
- La question de l’emploi des bénéfices tant en Suède qu’en Norwège est des plus importantes.
- La loi suédoise de 1891 a rendu obligatoire l’abandon du bénéfice net des compagnies après une rémunération de 6 0/0 au capital. Ce bénéfice ajouté aux redevances à forfait, est réparti de la façon suivante : à Stockholm, 8/10 à la ville et 2/10 à l’Etat ; dans les villes 7/10 à la ville, 1/10 à la Société d’agriculture de la province, 2/10 à l’Etat ; dans les bourgs, 5/10 à la ville, 2/10 à la province, 3/10 à l’Etat. Dans les campagnes, les recettes sont versées à la caisse provinciale et forment une masse commune : 2/10 de cette masse vont à la province, 1/10 à la Société d’agriculture et 7/10 sont répartis entre les communes proportionnellement à leur population.
- En Norwège, ce sont les compagnies elles-mêmes qui ont jusqu’à l’année dernière fait emploi de leurs bénéfices nets en les consacrant, sous le contrôle des au torités, à des œuvres d’utilité publique et d’intérêt populaire.
- Les institutions gratifiées étaient choisies parmi celles qui ne recevaient aucun subside de l’Etat et de la commune : dans ces limites le choix était laissé aux administrateurs.
- Il y avait là, dit M. Boddaert, un danger auquel la loi de 1894 a voulu porter remède.
- C’est que les bénéfices étant affectés à des institutions qui eussent dû, à défaut de ces versements, re-
- p.534 - vue 533/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 535
- cevoir des subsides municipaux, les contribuables avaient intérêt à pousser à la consommation alcoolique pour maintenir la modicité des taxes locales. Aussi la loi nouvelle a-t-elle décidé que les bénéfices des sociétés seraient répartis désormais dans les proportions suivantes : 15 0/o aux caisses communales, 20 0/0 à des sociétés de tempérance et à des œuvres d’intérêt social, 65 0/o à un fonds spécial, dont la destination n’est pas encore déterminée, mais qui sera probablement le premier apport d’une caisse de retraites pour la vieillesse à créer par l’Etat.
- On peut juger de l’importance d’un pareil prélèvement, dans l’hypothèse d’une législation identique pour les deux pays, si l’on considère que les bénéfices versés par les compagnies en 1890 se sont élevés à 2,700,000 francs pour la Norvège, et à 9,527,000 francs pour la Suède.
- En Suède, 77 villes sur 95, en Norvège, 51 villes sur 61 ont adopté le système du monopole des compagnies, qui fonctionne à l’entière satisfaction de leurs intérêts matériels et moraux.
- Les compagnies vendent annuellement plus de la moitié de la quantité totale des spiritueux consommés dans les deux pays, 42 % en Norvège, 57 % en Suède.
- Du reste, les adjudicataires isolés ne sont plus que de rares exceptions en Suède, et la loi de 1894 vient de leur porter le dernier coup en Norvège en décidant (si nous en croyons une information du Temps) que les concessions individuelles de débits ne seraient plus renouvelées à la fin de l’année présente.
- Aujourd’hui à Gothenbourg, l’exploitation des seuls établissements (au nombre de 69) qui vendent des spiritueux est concédée à la compagnie. Le Bolag a plus de cinq salles de lecture où, seule, la vente de la bière est tolérée.
- A Stockholm, où les débits de la compagnie datent
- p.535 - vue 534/768
-
-
-
- 536
- LE DEVOIR
- de 1877, plus de 2,100,000 francs ont été versés en 1890 dans la caisse municipale.
- A Christiania, les débuts de l’exploitation de la compagnie remontent au 1er juillet 1885. Elle possède 27 établissements, dont 15 sont exploités par elle-même et 12 concédés à des restaurants ou hôtels, mais dont les bénéfices, sauf pour le Théâtre national et un club, sont attribués dans leur intégrité, à l’encontre du système Suédois, à la société concessionnaire.
- Le capital de la société est de 160,000 couronnes (environ 228,000 francs).
- Le bénéfice, en 1891, s’est élevé à 370,000 francs. Depuis 1886 la société a réalisé un gain net de plus de 1,500,000 francs.
- Par le tableau que le Dr Dunning a présenté à ses auditeurs de Boston sur le régime des boissons à Bergen, nous aurons une idée du fonctionnement général du système de Gothenbourg dans les villes qui l’ont adopté.
- C’est à Bergen, ville de 50,000 âmes, (la plus importante de la Norvège après Christiania), que la loi norvégienne de 1871 qui consacre le système de Gothenbourg, reçut sa première application en 1877, dès l’expiration des licences concédées antérieurement au vote de la loi.-
- La compagnie concessionnaire du monopole fut fondée au capital de 80,000 couronnes (115,000 francs environ).
- La municipalité de Bergen a un droit d’inspection libre dans les débits, dont elle fixe le nombre et choisit l’emplacement. C’est elle également qui détermine les appointements des gérants.
- Les débits sont fermés les dimanches et jours fériés; ils ne peuvent être ouverts les autres jours avant huit heures du matin et doivent être fermés à dix heures du soir au plus tard.
- Ils ne sont pas pourvus de sièges, ce qui écarte
- p.536 - vue 535/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 537
- toute occasion de flânerie. On entre, on consomme et on s’en va.
- Le vendeur est toujours en uniforme. Il a un salaire fixe, et ne peut être actionnaire dans la société,
- A Gothenbourg, le traitement des gérants, choisis après une enquête sévère, varie entre 1,500 et 7,500 francs ; ils paient eux-mêmes les garçons chargés du service ; mais exploitent par contre, à leur profit, la vente des bières, vins, eaux minérales, cigares et le restaurant le tout sous la surveillance du Bolag.
- Il est probable qu’il en est de même à Bergen. Revenons-y.
- La recette de la journée est versée tous les soirs à un agent de la compagnie qui passe, à cet effet, dans les débits.
- Un inventaire des marchandises en magasins est fait chaque semaine et transmis sans délai à la compagnie.
- La compagnie est administrée par un conseil composé de quarante membres, dont quinze sont désignés par la municipalité ; les autres sont élus par les actionnaires.
- Les livres de la société sont toujours tenus à la disposition des inspecteurs. Ils sont soigneusement apurés.
- Le contrôle est si sérieusement organisé qu’il ne pourrait laisser passer la plus légère indélicatesse. Il en est de même du reste en Suède, où la comptabilité des compagnies est tenue dans les formes arrêtées par le ministère des finances pour servir de base à la fixation du bénéfice net, dont le versement est, on le sait, rendu obligatoire par la loi de 1891 ; où cette comptabilité est contrôlée dans le plus grand détail par cinq inspecteurs que délèguent les diverses collectivités qui se partagent ce bénéfice, de façon à rendre impossible tout conflit entre la compagnie et l’une de ces collectivités, et à empêcher même qu’un intérêt financier ou
- p.537 - vue 536/768
-
-
-
- 538
- LE DEVOIR
- politique vienne à faire perdre de vue le but moralisateur avant tout du système.
- A Bergen, la compagnie ne peut payer comme dividende plus de 5 % de la valeur au pair du capital.
- Tous les bénéfices au-dessus de 5 % sont employés à diverses œuvres de bienfaisance ou. d’utilité publique.
- M. Dunning signale à ce sujet certaine promenade de Bergen, connue sous le nom significatif de Dram-road (de dram, goutte, petit verre d’eau-de-vie), parce qu’elle fut construite avec les bénéfices de la vente des eaux-de vie.
- La compagnie a également placé beaucoup d’argent dans la construction d’habitations ouvrières, de salles de conférence, de divertissements musicaux, etc.
- Nombreux sont d’ailleurs, édifiés par les soins1 des compagnies, à Bergen et ailleurs, « les cafés pourvus de bibliothèques et de salles de lecture, où la consommation n’est pas obligatoire et où les ouvriers au lieu d’être poussés à boire voient, au-dessus de chaque comptoir, une affiche qui leur rappelle quelle rente ou quel capital un travailleur peut se constituer pour ses vieux jours, en portant à la caisse d’épargne le prix de quelques petits verres quotidiens. » (Rapport du bureau fédéral du Département du Travail, Etats-Unis.)
- Les principales prescriptions de la législation, visant la tenue des débits dans les deux pays, sont les suivantes :
- Prohibition de la vente à crédit, restrictions apportées à la durée d’ouverture des débits, refus de reconnaissance légale des dettes pour livraisons inférieures à vingt litres, défense de verser à boire aux ivrognes et aux enfants de moins de 15 ans, défense de jeter un ivrogne à la porte et obligation pour le débitant de lui donner asile et protection, etc.
- Loin de chercher à éluder la loi, les compagnies suren-
- p.538 - vue 537/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 539
- chérissent encore sur ses prescriptions puisque certaines d’entre elles, de leur propre gré, refusent de donner à boire aux jeunes gens ayant moins de dix-huit ans.
- Résumant les idées maîtresses sur lesquelles se fonde le régime appliqué en Suède et Norwège, M. Boddaert constate qu’il a cherché à lutter contre les excès d’un alcoolisme croissant par des moyens d’action divers : réduction du nombre des débits, amélioration de leurs installations et moralité plus grande de leurs gérants, restriction à leur durée d’ouverture, prohibition de la vente à crédit et aux personnes âgées de moins de 15 ans, relèvement du prix des spiritueux et diminution de leur teneur alcoolique, vente à bon marché d’une nourriture saine, suppression dè la concurrence et du mobile du profit personnel, inséparable de toute exploitation pour compte du débitant.
- Quant aux résultats atteints, ils consistent d’abord dans une réduction très considérable du nombre des débits et magasins de détail.
- En ce qui concerne la vente, VOffice du travail français établit que la consommation par tète d’habitant en Suède est tombée sous l’influence des lois que nous venons de rappeler de 21,7 litres en 1853 à 5 litres 7 en 1856 (une année seulement après la loi de 1855,) à 5 litres en 1885, à 4 litres 2 en 1890.
- Il convient de dire que les rapports du bureau rotj.al de statistique donnent une moyenne plus forte, soit 6 litres 5 pour la généralité du pays ; mais la diminution n’en est pas moins constante.
- En Norwège, le régime des lois de 1845 et 1848 a fait passer la consommation par tête de 9 litres d’alcool pur en 1840, à 4 litres en 1876 ; elle est tombée progressivement jusqu’à 1 litre 9 en 1890, depuis que le système des compagnies inauguré en 1871 a pris son entier développement. Ce sont là des résultats remar-
- p.539 - vue 538/768
-
-
-
- 540
- LE DEVOIR
- quables pour des pays dont le climat pousse à la con-, sommation des spiritueux.
- La création d’une caisse nationale de retraites couronnerait dignement la série des bienfaits que la Suède et la Norwège doivent à la législation des boissons et à l’application du système de Gothenbourg.
- (A suivre).
- J. P.
- p.540 - vue 539/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 541
- LA COOPÉRATION
- Alliance coopérative internationale
- Le premier Congrès de l’alliance coopérative internationale s’est tenu à Londres, les 19, 20, 21 et 25 août dernier.
- Le projet d’un Congrès général des amis delà coopération de tous les pays est sorti des conférences préliminaires convoquées en 1892, 1893 et 1894 par le regretté Edward Vansittart Neale (secrétaire général de l’Union coopérative de la Grande Bretagne) et auxquelles le représentant de l’Association du Familistère de Guise, M. Bernardot, prit une grande part.
- L’objet du Congrès était de faire connaître aux travailleurs de tous les pays lés méthodes qui ont le mieux réussi ailleurs, et d’aboutir, si possible, à l’établissement de relations commerciales entre les sociétés coopératives de production et les sociétés coopératives de consommation de tout pays où la coopération existe.
- Nous rendrons compte des travaux de ce Congrès prochainement.
- * *
- Un Congrès des coopératives socialistes belges s’est tenu le dimanche 30 juin à la Maison du Peuple de Bruxelles.
- Ainsi que l’a rappelé au cours de la discussion un des hommes qui ont le plus contribué à leur création et à leur développement, M. Bertrand, directeur du journal Les Coopérateurs Belges, les coopératives constituent la base même du Parti ouvrier belge. C’est chez elles que les socialistes trouvent le meilleur de leurs ressources.
- Après une assez longue discussion, l’assemblée qui comprenait les représentants d’une trentaine de sociétés coopératives, a voté à l’unanimité l’ordre du jour suivant proposé par M. Bertrand :
- « Le principe de la Fédération des Sociétés coopératives socialistes est adopté;
- p.541 - vue 540/768
-
-
-
- 542
- LE DEVOIR
- )> Cette fédération aura pour but :
- » A. — Le soutien mutuel des coopératives existantes ;
- » B. — La création de nouvelles coopératives socialistes où il n’en existe point et où la Fédération le juge nécessaire ;
- » C. — Le soutien des institutions et des œuvres du Parti ouvrier ;
- » D. — L’achat en commun de certaines denrées pour les sociétés qui le désirent ;
- » E. — Fondation du bulletin hebdomadaire d’informations commerciales. »
- Cet ordre du jour est adopté à l’unanimité.
- La séance du matin est levée à 12 heures 1/2.
- Une commission, provisoire a été nommée pour élaborer des statuts.
- La commission provisoire se composera de cinq bruxellois plus un délégué par fédération ouvrière : Flandre orientale, Flandre occidentale, Fédération liégeoise, Fédération verviénoise, Namur et Basse Sambre, le Borinage, le bassin de Charleroi et le Centre.
- Le Congrès a ensuite examiné la question de savoir si les coopératives socialistes doivent entrer dans la Fédération générale des sociétés coopératives belges?
- La perspective des conflits qui pourraient surgir entre les coopératives socialistes et les autres, sinon la crainte de la prédominance au moins temporaire de celles-ci, a fait ajourner toute décision à cet égard, jusqu’après la constitution définitive de la Fédération des coopératives socialistes.
- Le second Congrès aura lieu dans trois mois.
- p.542 - vue 541/768
-
-
-
- LA PARTICIPATION
- 543
- LA PARTICIPATION
- Un discours de M. Luzzatti
- Au mois de mai dernier, M. Luzzatti, ancien ministre du trésor du royaume d’Italie, ancien député, a prononcé, devant ses électeurs de Battaglia, un discours ‘duquel nous relevons le passage suivant relatif à la participation des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise :
- « ...Il advient que, dans de tels établissements, aux
- profits croissants de l’entrepreneur ne correspond aucune augmentation dans la rémunération du travail.
- » Il faut, par la législation et par la coutume, améliorer les conditions du contrat de travail en propageant et généralisant l’application du principe de la participation des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise. En outre du salaire, un complément de rémunération pris sur le bénéfice doit être attribué au capital-travail, ce bénéfice ne devant pas être entièrement absorbé par le capital-argent, ainsi que c’est l’usage actuellement suivi.
- » L’entreprise doit, en même temps, transformer son régime aristocratique en démocratique, mais sans jamais affaiblir la discipline.
- » Il y a lieu aussi, par des accords spontanés, également utiles au travail, d’introduire dans l’entreprise une sorte de métayage.et de protéger par des règles juridiques ce métayage industriel comme on l’a fait pour le métayage agricole.
- » La coutume doit aider la loi ; la loi, comme en France et ailleurs, propagera la coutume.
- » C’est pourquoi je demanderai au gouvernement de présenter un projet de loi à ces deux fins : d’une part, de concéder la personnalité civile distincte avec le droit de libre gestion aux institutions ouvrières et sociales nées dans les usines et entretenues en partie avec un prélèvement sur les bénéfices de ces usines, et d’autre
- p.543 - vue 542/768
-
-
-
- 544
- LE DEVOIR
- part, de déterminer les rapports juridiques entre les participants aux bénéfices du travail et les participants aux bénéfices du capital, d’après le type des derniers plans d’origine française dont l’initiative est due à mes éminents amis Charles Robert et Laroche-Joubert, qui sont des conservateurs de la même espèce que moi, des conservateurs qui évitent les révolutions en allant au-devant des saines et justes impatiences de la démocratie laborieuse.
- » Il faut enfin, par tous les moyens légitimes, développer et fortifier, de plus en plus, la coopération et la mutualité. »
- p.544 - vue 543/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 545
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Les habitations à bon marché
- Le Conseil supérieur des habitations à bon marché a adopté le projet de règlement préparé par son comité permanent sur l’organisation et le fonctionnement des comités locaux des départements.
- Le règlement d’administration publique qui détermine les mesures propres à assurer l’application de la loi du 30 novembre 1894 sur les habitations à bon marché, se trouve ainsi complètement arrêté et va être transmis pour avis au Conseil d’Etat.
- Le Conseil supérieur a émis le vœu qu’il soit procédé à une enquête générale sur l’état des habitations ouvrières en France.
- *
- * #
- Le 6e Congrès international des mineurs s’est tenu à Paris du 3 au 7 juin.
- Ont été adoptés les propositions suivantes :
- 1° D’une loi sur les accidents, mettant toujours la responsabilité à la charge des patrons, sauf en cas de suicide dûment constaté.
- 2° D’une loi assurant l’indépendance absolue aux délégués à la sécurité des ouvriers mineurs ;
- 3° D’une loi fixant à huit heures la durée légale de la journée de travail, même pour les ouvriers travaillant à la surface.
- Sur la question de la surproduction, une proposition de M. Lœvy — tendant à la formation d’un comité international élu qui réglementerait la production annuelle de chaque pays — fut naturellement rejetée par la majorité composée d’anglais et d’allemands encore imbus de patriotisme économique.
- 3
- p.545 - vue 544/768
-
-
-
- 546
- LE DEVOIR
- ANGLETERRE
- La nouvelle Chambre
- A la suite d’un futile incident parlementaire le cabinet libéral se retira le 24 juin.
- Le chef du parti conservateur accepta de la reine la mission de constituer un cabinet, ce qu’il fit sans désemparer et, dans le courant de juillet; conformément à la mode politique anglaise la Chambre était dissoute.
- Cette Chambre élue le 4 août 1892, comptait au moment de sa formation 268 libéraux parmi lesquels 11 socialistes, 9 parnellistes, 72 nationalistes, 272 conservateurs et 49 libéraux unionistes ; soit d’un côté, libéraux et irlandais réunis 349 voix contre 321 unionistes et conservateurs réunis.
- C’est avec cette majorité que Gladstone puis lord Rosebery gouvernèrent pendant trois ans.
- Les électeurs viennent d’envoyer une nouvelle Chambre qui compte 341 conservateurs au lieu de 269, soit un gain de 72 sur 1892 ; 70 unionistes au lieu de 46, soit un gain de 24 sur 1892 ; 177 libéraux dont 2 socialistes, soit une perte de 97 sur 1892 ; 82 nationalistes et parnellistes, dont 12 parnellistes et 70 nationalistes, soit un gain d’un sur 1892 ; en tout, 411 unionistes contre 259 home-rulers.
- C’est un vrai désastre pour le parti libéral.
- Les conservateurs attribuent le formidable échec du parti libéral à ces trois articles de son programme : le home rule, le désétablissement de l’Eglise du pays de Galles, le local veto.
- Quoi, les conservateurs avouent que l’horreur du pays pour une mesure de tempérance aussi facultative que le local veto est pour quelque chose dans leur victoire. Fi donc ! ^
- L’Irlande est restée fidète à sa èause ; mais l’Angleterre l’a abandonnée. Chose étrange, ce sont les circonscriptions urbaines, Londres en tête, qui donnent aux conservateurs la plus belle des majorités.
- Quant aux circonscriptions rurales, elles ont témoigné JAen peu de reconnaissance pour le parti qui avait
- p.546 - vue 545/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 547
- donné au paysan son droit de suffrage et son conseil de paroisse électif.
- La majorité purement conservatrice est telle qu’elle peut se passer de l’appoint de ses fidèles alliés les libéraux unionistes.
- Et, cependant, cette énorme majorité parlementaire n’a été produite que par un bien mince déplacement de suffrage.
- En 1892, il y avait dans le pays une majorité libérale de 200.000 suffrages donnant à M. Gladstone une majorité de 40 voix.
- En 1895, 2.369.000 suffrages libéraux sont émis contre 2.406.000 suffrages unionistes et cette majorité donne à lord Salisbury une majorité parlementaire de 152 voix!
- Cette disproportion choquante est sans doute la conséquence d’une particularité de la loi électorale anglaise, qui ne connaît pas de deuxième tour de scrutin, de sorte que tel candidat, unique représentant de son parti, ne l’emporte souvent que grâce à la multiplicité des candidatures du parti adverse.
- Or, libéraux et socialistes n’ont pas toujours fait cause commune.
- *
- * *
- Notre nouveau Parlement, écrit le correspondant anglais d’un grand journal du continent, présente un singulier mélange de toutes les professions comme cela ressort du tableau suivant :
- « Agents de change, 4. Avocats en exercice ou ne pratiquant pas, 131. Solicitors en exercice ou retirés, 19. Banquiers, financiers, 26. Boutiquiers et marchands, 16. Brasseurs, distillateurs et négociants en vins, 19. Constructeur-architecte, 1. Diplomates et agents du gouvernement, 9. Entrepreneurs de chemins de fer, 2. Experts et gérants de propriétés, 4. Fermiers et agriculteurs, 15. Fils et frères de pairs, 41. Imprimeurs et libraires, 7. Ingénieurs civils et des mines, 12. Journalistes et propriétaires de journaux, 31. Maîtres de forges et marchands de métaux, 15. Maîtres d’école, 3. Manufacturiers et filateurs, 54. Marchands de charbons et propriétaires de charbonnages, 15. Médecins, 11. Membres de syndicats ouvriers, 12. Négociants, 35. Professeurs des universités, et conférenciers, 10. Professions non
- p.547 - vue 546/768
-
-
-
- 548
- LE DEVOIR
- définies, 5. Propriétaires et constructeurs de navires, 19. Propriétaires d’hôtels, 2. Propriétaires et rentiers, 105. Armée : lieutenants-généraux, 3; major-général, 1; colonels, 2; lieutenants-colonels, 9; majors, 5; capitaines, 13. Marine : amiral, 1; commandants, 2; lieutenant, 1. Total : 669.
- « En somme » conclut notre confrère d’Outre-Manche, « la composition de notre Parlement représente assez bien non-seulement les classes qui composent la population, mais surtout les forces vives qui constituent la vitalité et la grandeur nationales. »
- Nous avons beau chercher dans l’énumération qui précède une représentation équitable des travailleurs manuels, forces vives s’il en est; nous ne la trouvons pas.
- Après la catégorie des avocats, qui représentent au besoin tout le monde, la plus nombreuse est celle des propriétaires et rentiers qui ne représentent qu’une minuscule partie de la population. Il lui suffit de s’adjoindre l’étrange catégorie de fils et frères de pairs, qui ne représentent qu’eux-mêmes, pour prendre tout de suite la tête.
- Pour la population ouvrière des villes et de la campagne qui s’élève à 26 millions, soit 70 pour cent de la population totale du Royaume-Uni, on nous donne 12 membres de syndicats ouvriers et 15 fermiers ou agriculteurs, (ces derniers, des propriétaires peut-être), c’est peu.
- Sans doute, les principaux intéressés ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de la faiblesse de leur représentation; mais cette lacune n’en dépare pas moins le tableau.
- AUSTRALASIE Fédération australasienne
- Le journal The Outlook de New-York publie les détails suivants sur la fédération des colonies australasiennes :
- « La Fédération des colonies australasiennes vient de faire un pas avec la conférence des premiers ministres des colonies qui ont discuté non seulement la fédération, mais aussi la défense intercoloniale, le libre échange et le système monétaire. L’ « acte constituant de la fédération australasienne », qui est le résultat le
- p.548 - vue 547/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 549
- plus clair de la conférence, prévoit la réunion d’une convention appelée à élaborer la constitution fédérale et qui serait formée de dix délégués par colonie, élus d’après les mêmes principes que l’assemblée législative; lorsque trois colonies ou plus auront désigné leurs délégués, la convention sera convoquée ; la constitution achevée, l’assemblée constituante s’ajournera à deux mois au maximum, afin de laisser à la critique le temps de s’exercer sur son œuvre; après la retouche finale et son acceptation par la convention, la constitution sera soumise à la ratification du peuple.
- » Un autre trait à noter de la confédération des colonies australiennes, c’est qu’elles ont décidé d’adopter l’heure unifiée par zones. D’après cette manière de compter, Adélaïde aura neuf heures d’avance sur le « temps » de Greenwich; Melbourne, Sydney et Bris-bane dix et Wellington onze heures d’avance. »
- SUISSE
- La presse et les suicides
- La société des médecins et pharmaciens de la ville de Berne a pris dans sa dernière séance, à l’unanimité, la décision suivante :
- « Depuis 20 ans, la moyenne actuelle des suicides en Suisse est de 650; c’est une proportion qui n’est dépassée qu’en Saxe et en Danemark. On a pu observer en outre que, dans nos grandes villes, à intervalles plus ou moins longs, on voit se succéder coup sur coup un certain nombre de suicides dans lesquels le premier cas agit souvent à la manière d’une suggestion et pousse des esprits prédisposés à commettre le même acte de désespoir. Il serait donc à souhaiter qu’à l’avenir la presse quotidienne s’abstienne de parler des suicides. Cette résolutiou sera portée à la connaissance de l’Association de la presse suisse. »
- . Le Journal de Genève ne doute pas que les journalistes qui font partie de l’Association de la presse n’obtempèrent au vœu exprimé dans la résolution ci-dessus. En ce qui le concerne, il se fait une règle de ne donner aucune publicité aux cas de suicide qui se produisent dans son canton.
- Quels sont les journaux français qui pourraient en dire autant?
- p.549 - vue 548/768
-
-
-
- 550
- LE DEVOIR
- D^ question de la paix
- Les traités permanents d’arbitrage
- A la suite de l’adoption par la Chambre française de la proposition Barodet relative à la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage entre la France et les Etats-Unis, le Bureau international de la Paix a envoyé un appel aux Sociétés américaines de la Paix, si influentes et si dévouées à la cause de l’arbitrage international, pour les prier d’appuyer de toutes leurs forces auprès des autorités de leur pays l’initiative prise par les députés de France comme elles ont appuyé celle de la Chambre des députés d’Angleterre.
- Elles ont trop de perspicacité pour que l’importance de ces premiers pas dans la voie de l’arbitrage permanent puisse leur échapper,
- Union internationale des femmes pour la paix
- Dans notre avant-dernier Mouvement féministe, nous avons annoncé la formation d’une Union internationale des femmes pour la Paix.
- Cette association, dont le siège est à Paris (Mme Eugénie Potonié, à Fontenay-sous-Bois, près Paris), a déjà recueilli de nombreuses adhésions.
- Des comités se sont formés en Italie, en Angleterre, en Belgique, d’autres sont en voie de formation en Autriche, en Danemark, en Amérique, et des démarches sont faites en Norwège, en Suède, en Grèce, en Australie.
- Sur la proposition de Mme Potonié Pierre, quelques femmes ont décidé, pendant que se forment en Allemagne des comités d’adhésion à l’Union internationale, d’envoyer (de même que les anglaises l’ont fait aux françaises), un manifeste aux femmes allemandes, leur demandant leur alliance pour travailler à l’avènement de la pacification universelle.
- p.550 - vue 549/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 551
- Arbitrages
- Le 3 juin a eu lieu, à Berne, la première réunion de la Cour arbitrale chargée de régler le différend survenu entre le Portugal d’une part, et l’Angleterre et les Etats-Unis d’autre part, au sujet du chemin de fer de Dela-gua-Bay.
- Le principe de l’arbitrage vient d’être admis pour la solution du conflit existant entre la France et le Brésil relativement au terrain contesté de la Guyane.
- *
- * *
- Un timbre international
- On lit dans le journal Le Fermier :
- « A propos du nouveau timbre-poste dont M. le ministre du commerce vient de demander la vignette à M. Grasset, un de nos abonnés nous écrit que M. André Lebon devrait prendre l’initiative d’une innovation plus importante, en invitant les Etats qui composent l’Union postale à adopter un timbre-poste commun, un timbre-poste international. Ce timbre-poste serait fort utile, assurément, soit pour faciliter l’envoi de petites sommes à l’étranger, soit pour permettre au destinataire d’une lettre d’envoyer à son expéditeur une réponse payée d’avance; il rendrait aussi de grands services aux voyageurs qui pourraient correspondre avec leur pays sans renouveler, à chaque frontière, leur approvisionnement de timbres.
- » L’innovation dont il s’agit réaliserait donc un sérieux progrès. D’autre part, elle ne laisse pas d’offrir certaines difficultés pratiques. On ne saurait' admettre, en effet, que chaque Etat faisant partie de l’Union postale puisse fabriquer, en aussi grande quantité qu’il le désire, des timbres poste internationaux; il serait trop facile à l’un de ces Etats d’en exporter un grand nombre chez ses voisins, et de les vendre frustrant ainsi d’un bénéfice légitime le budget de ses voisins. Mais on pourrait, semble-t-il, créer un bureau central, situé à Berne, par exemple, et fabriquant des timbres d’une valeur de 25
- p.551 - vue 550/768
-
-
-
- 552
- LE DEVOIR
- centimes qu’il répartirait entre les Etats adhérents à la « convention de l’affranchissement international » proportionnellement au chiffre de leur population.
- » Ceux-ci les vendraient ensuite à leurs nationaux. •Bien entendu, il ne s’agirait pas de supprimer les timbres poste de chaque pays, qui continueraient à subsister pour tous leurs usages habituels, y compris la correspondance avec l’étranger, ni d’étendre cette innovation à tous les Etats qui font partie de l’Union postale. Mais dans une région limitée, en Europe par exemple, ou dans une partie de l’Europe, les particuliers y trouveraient quelques avantages et la question vaudrait la peine d’être étudiée. »
- p.552 - vue 551/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 553
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- ÉTATS-UNIS Le suffrage des femmes
- Le Sénat de l’Etat d’Illinois vient de rejeter un bill tendant à introduire le droit de vote de la femme. Les féministes ne se découragent pas pour si peu, car ils ont remporté des victoires importantes, dont l’une des plus remarquées et des plus justifiées est, dans l’Ohio, l’admission de la femme aux élections des conseils scolaires sur le pied des hommes.
- * #
- Mais voici qui est bien fait pour stimuler davantage encore si possible, le zèle des vaillantes apôtres de l’émancipation politique des femmes.
- Le Journal des femmes publie la note suivante :
- Il s’est formé, à New-York, une Société féminine dont le but est de combattre le suffrage des femmes. Aux termes de la résolution Nixon, votée par les deux chambres de la législature de l’Etat, la question du suffrage des femmes doit être soumise au vote populaire, lors des prochaines élections. C’est le vote de cette résolution qui a déterminé la fondation de la Société ; les membres qui la composent sont convaincues que la grande majorité des femmes de l’Etat ne tienneut nullement à prendre une part active à la politique, et qu’elles refuseront de se laisser imposer des devoirs dont elles ont le droit naturel d’être exemptées. Par une circulaire qui vient d’être lancée, la Société invite les femmes de l’Etat de New-York à se mettre en rapport avec elle, en vue de former dans toutes les villes et dans tous les villages des sociétés correspondantes qui l’aideront à combattre le projet de suffrage des femmes. Cette circulaire est signée par Mme Francis, M. Scott, présidente ; Mmes George White Field, trésorière ; Mmes David St-Greer, Eleanor G. Hewitt, Florence Lockwood, Elihu Root, Schuyler van Rensselaer, Everett P. Wheeler et George Waddington.
- p.553 - vue 552/768
-
-
-
- 554
- LE DEVOIR
- Les professions féminines
- M. Caroll D. Wright, directeur du département du Travail aux Etats-Unis, vient de publier une statistique très curieuse des professions féminines dans ce pays.
- Sur 22.735.661 habitants des deux sexes, engagés dans des professions lucratives, 18.820.950, en l’année 1890, appartenaient au sexe masculin, et 3.914.711 au sexe féminin.
- Ce qui revient à dire que sur cent personnes engagées dans les professions lucratives, on trouve aux Etats-Unis, 83 hommes et 17 femmes.
- Il n’est pas une seule contrée du monde où se rencontre une proportion aussi faible de femmes contraintes de réclamer au travail leurs moyens d’existence.
- En effet, dans la plupart de nos contrées d’Europe, en France, en Belgique, dans la Grande Bretagne, 30 pour cent des travailleurs sont des femmes. Dans l’Union américaine, ce chiffre est réduit de moitié.
- Cela tient peut-être à ce que le départ se comprend et se fait de mieux en mieux entre les professions qui conviennent à l’homme et celles qui conviennent à la femme.
- Contrairement à ce qui se passe en Europe, l’industrie de la confection compte, aux Etats-Unis plus de 500.000 femmes contre moins de 10.000 hommes.
- L’industrie du vêtement est donc, aux Etats-Unis, presque entièrement réservée aux femmes.
- En ce qui concerne les professions libérales, le territoire de l’Union compte 51,400 infirmières et seulement 6.700 infirmiers.
- Dans l’enseignement primaire les institutrices sont au nombre de 250.000 contre 100.000 instituteurs, et de jour en jour la disproportion ne cesse d’augmenter.
- On sait la place de plus en plus grande que prennent les femmes dans quantité d’autres professions libérales : l’administration, le haut enseignement, la médecine, le droit, etc.
- ***
- SUISSE
- Statistique universitaire
- D’après une publication du bureau fédéral de statisti-
- p.554 - vue 553/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 555
- que, les sept établissements suisses d’instruction supérieure — le Polytechnicum non compris — ont compté en tout, pendant le semestre d’hiver 1894-95, 3.119 étudiants, dont 362 du sexe féminin, et 694 auditeurs, dont 238 du sexe féminin, en tout 3813 dont 600 femmes.
- Les étudiants et auditeurs du sexe féminin se répartissent comme suit entre les différentes facultés : théologie 1 ; droit 7 ; médecine 221 ; philosophie 371.
- La Suisse a fourni 38 dames et les pays étrangers 324.
- Les pays étrangers qui ont fourni le plus grand nombre de dames sont l’Allemagne (49) ; la Russie (212), la Bulgarie (7).
- Quant à la répartition entre les différents établissements, Zurich vient en tète avec (196) dames, Genève (184), Berne (125), Lausanne (62), Neuchâtel (22), Bâle (11).
- Seule, l’Univefsité de Fribourg ne compte pas de dames parmi les étudiants.
- Les chiffres du semestre d’été ne diffèrent guère des précédents que par une diminution de 9 dames.
- FRANGE
- Le nombre des institutrices augmente
- Le cinquième volume de la statistique de l’enseignement primaire paru récemment et qui se rapporte aux années 1891-92, permet de faire deux constatations également intéressantes, au sujet du nombre comparé des élèves dans les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices. Les premiers diminuent et les seconds augmentent dans une très notable proportion.
- D’ailleurs, voici les chiffres :
- Dans la période quinquennale de 1882-87, la moyenne des instituteurs sortis des écoles normales avait été de 1.611. Dans celle qui a suivi de 1887-92, cette moyenne est tombée à 1.438.
- Pour les filles, au contraire, la môme comparaison donne les résultats suivants ; dans la période de 1882 87 la moyenne était de 857; dans la période qui a suivi elle s’élève à 1.333, soit de 31 0/0 environ. Il est vrai que d’une période à l’autre le nombre des écoles normales d’institutrices a progressé de 4, 6
- p.555 - vue 554/768
-
-
-
- 556
- LE DEVOIR
- nouvelles ayant été ouvertes depuis 1886, et 2 ayant disparu par suite de fusion. Il n’en est pas moins vrai, en thèse générale, que le nombre des candidats instituteurs tend à décroître et celui des candidats institutrices à s’élever.
- Ces deux mouvements contraires s’expliquent d’une part, par la situation précaire faite aux instituteurs ; d’autre part, par l’attraction naturelle qu’exerce l’enseignement chez les femmes d’abord à cause de leurs aptitudes et, ensuite, à cause du peu de carrières tout à fait honorables ouvertes à leur activité et à leur dévouement.
- L’Etat, dont les ressources sont loin d’être surabondantes, ne manquera pas de favoriser la double tendance que signale la statistique de l’enseignement primaire.
- Si l’on ne se plaçait qu’au point de vue des intérêts de l’enseignement, il n’y aurait rien à dire.
- * *
- Les femmes et l’assistance publique
- Un recensement dressé à la suite des dernières élections paroissiales nous apprend qu’il y a actuellement, et rien qu’en Angleterre, 883 femmes investies des fonctions « d’administratrices » de l’assistance publique.
- p.556 - vue 555/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- 557
- NOUVELLES DU FAMILISTERE
- Admissions dans la Société
- Le Conseil de Gérance de la Société du Familistère, dans sa réunion du 27 juillet dernier a admis, en qualité de participants, 64 membres nouveaux, dont 46 résident à Guise, Aisne, France, et 18 à Laeken-lès-Bruxelles, Belgique.
- Dans sa réunion de la veille, le môme conseil avait conféré la qualité de sociétaires à 29 travailleurs dont 22 résidant au Familistère de Guise, Aisne; et 7 résidant au Familistère de Laeken-lès-Bruxelle, Belgique.
- Le dimanche, 11 août, les associés, réunis en assemblée générale extraordinaire, ont procédé, par les formalités statutaires, à la nomination de 21 nouveaux associés, dont 16 habitent le Familistère de Guise, et 5 le Familistère de Laeken.
- Voici les noms des nouveaux admis :
- Guise : Andrieux Edouard. — Chimot Louis-Victor. — Delzard Camille. — Garbe Jules-Adonis. — Lanciaux Emile. — Langlois Julien. — Lorriette Paul-Emile. — Louchez Augustin. — Louis Maxime Ferdinand. — Patat Auguste-Louis. — Plinguet Irénée. Ribeau Eugène. — Roy Emile. — Thiéfaine Joseph. — Venet Emile. — Xavier Louis-Gustave.
- Laeken-lés-Bruxelles : Bourdeaux Eugène. — Bour-going Guillaume. — Charue Jules. — Faure Léopold. — Piette Louis.
- Comité de Conciliation
- Le 8 du même mois, tous les travailleurs de la Société du Familistère : associés, sociétaires, participants, ont été appelés à désigner, par le vote à bulletin secret, conformément aux prescriptions statutaires, les trois membres du Comité de conciliation.
- MM. Quent Aimé, Piponnier Antoine et Pernin Antoine, commissaires sortants, ont été réélus.
- p.557 - vue 556/768
-
-
-
- 558
- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Histoire générale de l’assurance en France et à l’étranger, par Georges Hamon, professeur d’assurances à l’Institut commercial de Paris.
- Cet ouvrage, qui paraît par fascicules (au prix, de 2 fr. chacun : en vente au journal l’Assurance moderne, 4, rue du Bouloi, Paris), doit être divisé en sept parties : Physiologie de l’assurance. — Histoire générale. — Histoire de l’assurance incendie. — Histoire de l’assurance vie. — Histoire de l’assurance accidents. — Histoire des assurances agricoles. — Conclusion.
- Le Christ, Les Eglises, Les Peuples. Lettres d’un voyant.
- Brochure en vente au prix de 75 centimes. Editeur Chamuel, 29, rue de Trévise, Paris.
- * *
- La Vendée républicaine a publié, dernièrement, quelques articles de M. E. Vauchez, qui ont été reproduits sous forme de brochure. Celle-ci est intitulée :
- La banqueroute de la science et la faillite de l’instruction obligatoire, gratuite et laïque. Imprimerie Roche-Jourdain, 79, rue des Halles, Sables d’Olonne, Vendée.
- L’auteur, M. Emmanuel Vauchez, s’attache, dans ces pages, à prouver la fausseté de la formule qu’il a prise pour titre de sa brochure.
- *
- * £
- Les Miroirs magiques, par Sédir.
- En vente au prix d’un franc. Editeur, Chamuel, 79, faubourg Poissionnière, Paris.
- *
- m *
- Histoire et Philosophie du Magnétisme, avec portraits et figures dans le texte. Cours professé à l’Ecole pratique de magnétisme et de massage, par Rouxel, deux
- p.558 - vue 557/768
-
-
-
- OUVRAGES REÇUS
- 559
- volumes in-18. Réliés. Prix de chaque volume 3 fr., à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri.
- A la même librairie :
- L’Education morale, par Em. Vauchez, brochure de propagande spirite, 15 centimes.
- Manuel-Guide du collectionneur de timbres-poste. Prix : 30 centimes.
- La Graphologie pour tous. 30 centimes.
- * *
- BUREAU INTERNATIONAL DE LA PAIX
- A BERNE (SUISSE)
- Ouvrages en dépôt au Ie* janvier 1895 :
- Délibérations des 6 premiers Congrès universels de la paix, de 1889 à 1894.
- Editions française, allemande et anglaise.
- Prix de l’exemplaire, 50 centimes. — Pour la propagande, 30 francs le cent.
- L’arbitrage international, par Michel Revon. Ouvrage couronné par l’Institut de France. Prix 4 francs.
- La paix et la guerre, par A. Sève. Ouvrage couronné par l’International Arbitration and peace Association, pour être recommandé aux instituteurs comme vade mecun de l’éducation pacifique.
- Une édition en anglais et une en français. Prix 60 centimes.
- p.559 - vue 558/768
-
-
-
- 560
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage oouronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Il demande son père, dit une jeune fille qui paraissait l’aînée des enfants.
- — Ce n’est pas mon père, c’est mon maître ; où est-il ? Où est Capi ?
- Vitalis eût été mon père, on eût pris sans doute des ménagements pour me parler de lui ; mais comme il n’était que mon maître, on jugea qu’il n’y avait qu’à me dire simplement la vérité, et voici ce qu’on m’apprit.
- La porte dans l’embrasure de laquelle nous nous étions blottis était celle d’un jardinier. Vers deux heures du matin, ce jardinier avait ouvert cette porte pour aller au marché, et ils nous avait trouvés couchés sous notre couverture de paille. On avait commencé par nous -dire de nous lever, afin de laisser passer la voiture ; puis, comme nous ne bougions ni l’un ni l’autre, et que Capi seul répondait en aboyant pour nous défendre, on nous avait pris par le bras pour nous secouer. Nous n’avions pas bougé davantage. Alors, on avait pensé qu’il se passait quelque chose de grave. On avait apporté une lanterne : le résultat de l’examen avait été que Vitalis était mort, mort de froid, et que je ne valais pas beaucoup mieux que lui. Cependant, comme grâce à Capi couché sur ma poitrine, j’avais conservé un peu de chaleur au cœur, j’avais résisté et je respirais encore. On m’avait alors porté dans la maison du jardinier et l’on m’avait-couché dans le lit d’un des enfants qu’on avait fait lever. J’étais resté là six heures, à peu près mort ; puis la circulation du sang s’était rétablie, la respiration avait repris de la force, et je venais de m’éveiller.
- Si engourdi, si paralysé que je fusse de corps et d’intelligence, je me trouvai cependant assez éveillé pour comprendre dans toute leur étendue les paroles que je venais d’entendre. Vitalis mort 1
- p.560 - vue 559/768
-
-
-
- SANS FAMILLE 561
- C’était l’homme à la veste grise, c’est-à dire le jardinier qui me faisait ce récit, et pendant qu’il parlait, la petite fille au regard étonné ne me quittait pas des yeux. Quand son père eut dit que Vitalis était mort, elle comprit sans doute, elle sentit par une intuition rapide le coup que cette nouvelle me portait, car quittant vivement son coin elle s’avança vers son père, lui posa une main sur le bras et me désigna de l’autre main en faisant entendre un son étrange qui n’était point la parole humaine, mais quelque chose comme un soupir doux et compatissant.
- D’ailleurs le geste était si éloquent qu’il n’avait pas besoin d’être appuyé par des mots ; je sentis dans ce geste et dans le regard qui l’accompagnait une sympathie instinctive, et, pour la première fois depuis ma séparation d’avec Arthur, j’éprouvai un sentiment indéfinissable de confiance et de tendresse, comme au temps où mère Barberin me regardait avant de m’embrasser. Vitalis était mort, j’étais abandonné, et cependant, il me sembla que je n’étais point seul, comme s’il eût été encore là, près de moi.
- — Eh bien, oui, ma petite Lise, dit le père en se penchant vers sa fille, ça lui fait de la peine, mais il faut bien lui dire la vérité, si ce n’est pas nous, ce seront les gens de la police.
- Et il continua à me raconter comment on avait été prévenir les sergents de ville, et comment Vitalis avait été emporté par eux tandis qu’on m’installait, moi, dans le lit d’Alexis, son fils aîné.
- — Et Capi ? dis-je, lorsqu’il eut cessé de parier.
- — Capi!
- — Oui. le chien ?
- — Je ne sais pas, il a disparu.
- — Il a suivi le brancard, dit l’un des enfants.
- — Tu l’as vu, Benjamin ?
- — Je crois bien : il marchait sur les talons des porteurs, la tête basse, et, de temps en temps, il sautait sur le brancard ; puis, quand on le faisait descendre, il poussait un cri plaintif, comme un hurlement.
- Pauvre Capi ! lui qui tant de fois avait suivi, en bon comédien, l’enterrement pour rire de Zerbino, en prenant une mine de pleureur, en poussant des soupirs qui faisaient se pâmer les enfants les plus sombres.
- Le jardinier et ses enfants me laissèrent seuls, et,
- 4
- p.561 - vue 560/768
-
-
-
- 562
- Le devoîr
- sans trop savoir ce que je faisais, et surtout ce que j’allais faire, je me levai.
- Ma harpe avait été déposée au pied du lit sur lequel on m’avait couché ; je passai la bandoulière autour de mon épaule, et j’entrai dans la pièce où le jardinier était entré avec ses enfants. Il fallait bien partir, pour aller où?.... Je n’en avais pas conscience, mais je sentais que je devais partir.... et je partais.
- Dans le lit, en me réveillant, je ne m’étais pas trouvé trop mal à mon aise ; courbaturé seulement, avec une insupportable chaleur à la tête ; mais quand je fus sur mes jambes, il me sembla que j’allais tomber, et je fus obligé de me retenir à une chaise. Cependant, après un moment de repos, je poussai la porte et me retrouvai en présence du jardinier et de ses enfants.
- Ils étaient assis devant une table, auprès d’un feu qui flambait dans une haute cheminée, et en train de manger une soupe aux choux.
- L’odeur de la soupe me porta au cœur et me rappela brutalement que je n’avais pas dîné la veille ; j’eus une sorte de défaillance et je chancelai. Mon malaise se traduisit sur mon visage.
- — Est-ce que tu te trouves mal, mon garçon ? demanda le jardinier d’une voix compatissante.
- Je répondis qu’en effet, je ne me sentais pas bien, et que, si on voulait le permettre, je resterais assis un moment auprès du feu.
- Mais ce n’était plus de chaleur que j’avais besoin, c’était de nourriture ; le feu ne me remit pas, et le fumet de la soupe, le bruit des cuillers dans les assiettes, le clappement de langue de ceux qui mangeait, augmentèrent encore ma faiblesse.
- Si j’avais osé, comme j’aurais demandé une assiette de soupe ! Mais Vitalis ne m’avait pas appris à tendre la main, et la nature ne m’avait pas créé mendiant ; je serais plutôt mort de faim que de dire : « J’ai faim. » Pourquoi? Je n’en sais trop rien, si ce n’est parce que je n’ai jamais voulu demander que ce que je pouvais rendre.
- La petite fille au regard étrange, celle qui ne parlait pas et que son père avait appelée Lise, était en face de moi, et, au lieu de manger, elle me regardait sans baisser ou détourner les yeux. Tout à coup, elle se leva de
- p.562 - vue 561/768
-
-
-
- SANS FAMILLE 563
- table, et, prenant son assiette qui était pleine de soupe, elle me l’apporta et me la mit sur les genoux.
- Faiblement, car je n’avais plus de voix pour parler, • je fis un geste de la main pour la remercier, mais son père ne m’en laissa pas le temps.
- — Accepte, mon garçon, dit-il, ; ce que Lise donne est bien donné : et, si le cœur t’en dit, après celle-là, une autre.
- Si le cœur m’en disait ! L’assiette de soupe fut en-goutie en quelques secondes. Quand je reposai ma cuiller, Lise, qui était restée devant moi, me regarda fixement, poussa un petit cri qui n’était plus un soupir, cette fois, mais une exclamation de contentement. Puis, me prenant l’assiette, elle la tendit à son père pour qu’il la remplît, et, quand elle fut pleine, elle me la rapporta avec un sourire si doux, si encourageant, que, malgré ma faim, je restai un moment sans penser à prendre l’assiette.
- Comme la première fois, la soupe disparut promptement ; ce n’était plus un sourire qui plissait les lèvres des enfants me regardant, mais un vrai rire qui leur épanouissait la bouche et les lèvres.
- — Eh bien ! mon garçon, dit le jardinier, tu es une jolie cuiller.
- Je me sentis rougir jusqu’aux cheveux ; mais, après un moment, je crus qu’il valait mieux avouer la vérité que de me laisser accuser de gloutonnerie, et je répondis que je n’avais pas dîné la veille.
- — Et déjeuné ?
- — Pas déjeuné non plus.
- — Et ton maître ?
- — Il n’avait pas mangé plus que moi.
- — Alors, il est mort autant de faim que de froid.
- La soupe m’avait rendu la force ; je me levai pour partir.
- — Où veux-tu aller? dit le père.
- — Partir.
- — Où vas-tu ?
- — Je ne sais pas.
- — Tu as des amis à Paris ?
- — Non.
- — Des gens de ton pays ? ,
- — Personne.
- p.563 - vue 562/768
-
-
-
- &>4
- LE DEVOIR
- — Où est ton garni ?
- — Nous n’avions pas de logement ; nous sommes arrivés hier.
- — Qu’est-ee que tu veux faire ?
- — Jouer de la harpe, chanter mes chansons et gagner ma vie.
- — Où cela ?
- — A Paris.
- — Tu ferais mieux de retourner dans ton pays, chez tes parents. Où demeurent tes parents ?
- — Je n’ai pas de parents.
- — Tu disais que le vieux à barbe blanche n’était pas ton père ?
- — Je n’ai pas de père.
- — Et ta mère ?
- — Je n’ai pas de mère.
- — Tu as bien un oncle, une tante, des cousins, des cousines, quelqu’un ?
- Non, personne.
- — D’où viens-tu ?
- — Mon maître m’avait acheté au mari de ma nourrice.... Vous avez été bon pour moi, je vous en remercie bien de tout cœur ; et, si vous voulez, je revien drai dimanche pour vous faire danser en jouant de la harpe, si cela vous amuse.
- En parlant, je m’étais dirigé vers la porte : mais j’avais fait à peine quelques pas que Lise, qui me suivait, me prit par la main et me montra ma harpe en souriant.
- Il n’y avait pas à se tromper.
- — Vous voulez que je joue ?
- Elle ht un signe de tête et frappa joyeusement des mains.
- — Eh liien, oui, dit le père, joue-lui quelque chose.
- Je pris ma harpe, et, bien que je n’eusse pas le cœur
- à la danse ni à la gaîté, je me mis à jouer une valse, ma bonne, celle que j’avais bien dans les doigts ; ah ! comme j’aurais voulu jouer aussi bien que Vitalis et faire plaisir à cette petite fille qui me remuait si doucement le cœur avec ses yeux !
- Tout d’abord elle m’écouta en me regardant fixement, puis elle marqua la mesure avec ses pieds ; puis bientôt, comme si elle était entraînée par la musique, elle se mit à tourner dans la cuisine, tandis que ses deux
- p.564 - vue 563/768
-
-
-
- SANS FAMILLE 565
- frères et sa sœur aînée restaient tranquillement assis : elle ne valsait pas, bien entendu, et elle ne faisait pas les pas ordinaires, mais elle tournoyait gracieusement, avec un visage épanoui.
- Assis près de la cheminée, son père ne la quittait pas des yeux : il paraissait tout ému et il battait des mains. Quand la valse fut finie et que je m’arrêtai, elle vint se camper gentiment en face de moi et me fit une belle révérence, Puis, tout de suite, frappant ma harpe d’un doigt, elle fit un signe qui voulait dire « encore. »
- J’aurais joué pour elle toute la journée avec plaisir ; mais son père dit que c’était assez, parce qu’il ne voulait pas qu’elle se fatiguât a tourner.
- Alors, au lieu de jouer un air de valse ou de danse, je chantai ma chanson napolitaine que Vitalis m’avait apprise :
- Fenesta vascia e patrona crudele Quanta sospire m’aje fatte jettare.
- M’arde stocore comm’a na cannela Bella qanno te sento anno menarre.
- Cette chanson a été pour, moi ce qu’a été le « Des chevaliers de ma patrie » de Robert le Diable pour Nourrit, et le « Suivez-moi » de Guillaume Tell pour Duprez, c’est-à-dire mon morceau par excellence, celui dans lequel j’étais habitué à produire mon plus grand effet : l’air en est doux et mélancolique, avec quelque chose de tendre qui remue le cœur.
- Aux premières mesures, Lise vint se placer en face de moi, ses yeux fixés sur les miens, remuant les lèvres comme si, mentalement, elle répétait mes paroles ; puis, quand l’accent de la chanson devint plus triste, elle recula doucement de quelques pas, si bien qu’à la dernière strophe elle se jeta en pleurant sur les genoux de son père.
- — Assez ! dit celui-ci.
- — Est-elle bête ! dit un de ses frères, celui qui s’appelait Benjamin ; elle danse, et puis tout de suite elle pleure.
- — Pas si bête que toi ! elle comprend, dit la sœur aînée, en se penchant sur elle pour l’embrasser.
- Pendant que Lise se jetait sur les genoux de son père.
- p.565 - vue 564/768
-
-
-
- 566
- LE DEVOIR
- j’avais mis ma harpe sur mon épaule et je m’étais dirigé du côté de la porte.
- — Où vas-tu ? me dit-il.
- — Je pars.
- — Tu tiens donc bien à ton métier de musicien ?
- — Je n’en ai pas d’autre.
- — Les grands chemins ne te font pas peur ?
- — Je n’ai pas de maison.
- — Cependant, la nuit que tu viens de passer a dû te donner à réfléchir.
- — Bien certainement, j’aimerais mieux un bon lit et le coin du feu.
- — Le veux-tu, le coin du feu et le bon lit, avec le travail bien entendu ? Si tu veux rester, tu travailleras, tu vivras avec nous. Tu comprends, n’est-ce pas, que ce n’est pas la fortune que je te propose, ni la fainéantise. Si tu acceptes, il y aura pour toi de la peine à prendre,, du mal à te donner, il faudra se lever matin, piocher dur dans la journée, mouiller de sueur le pain que tu gagneras. Mais le pain sera assuré, tu ne seras plus exposé à coucher à la belle étoile comme la nuit dernière, et peut-être à mourir abandonné au coin d’une borne ou au fond d’un fossé ; le soir, tu trouveras ton lit prêt et en mangeant ta soupe, tu auras la satisfaction de l’avoir gagnée, ce qui la rend bonne, je t’assure. Et puis, enfin, si tu es un bon garçon, et j’ai dans l’idée quelque chose qui me dit que tu en es un, tu auras en nous une famille.
- Lise s’était retournée, et à travers ses larmes, elle me regardait en souriant.
- Surpris par celte proposition, je restai un moment indécis, ne me rendant pas bien compte de ce que j’entendais.
- Alors Lise, quittant son père, vint à moi et me prenant par la main, me conduisit devant une gravure enluminée qui était accrochée à la muraille ; cette gravure représentait un petit Saint-Jean vêtu d’une peau de mouton.
- Du geste, elle fit signe à son père et à ses frères de regarder la gravure, et en même temps, ramenant la main vers moi, elle lissa ma peau de mouton et montra mes cheveux qui, comme ceux de Saint-Jean, étaient
- p.566 - vue 565/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 567
- séparés au milieu du front et tombaient sur mes épaules en frisant.
- Je compris qu’elle trouvait que je ressemblais au Saint-Jean et, sans trop savoir pourquoi, cela me fit plaisir et, en même temps, me toucha doucement.
- — C’est vrai, dit le père, qu’il ressemble au Saint-Jean.
- Lise frappa des mains en riant.
- — Eli bien, dit le père en revenant à sa proposition, cela te va-t-il mon garçon ?
- Une famille !
- J’aurais donc une famille ! Ah ! combien de fois déjà ce rêve tant caressé s’était-il évanoui : mère Barberin, Madame Milligan, Vitalis, tous, les uns après les autres, m’avaient manqué.
- Je ne serai plus seul.
- Ma position était affreuse : je venais de voir mourir un homme avec lequel je vivais depuis plusieurs années et qui avait été pour moi presque un père ; en même temps j’avais perdu mon compagnon, mon camarade, mon ami, mon bon et cher Capi que j’aimais tant et qui, lui aussi, m’avait pris en si grande amitié, et cependant quand le jardinier me proposa de rester chez lui, un sentiment de confiance me raffermit le cœur.
- Tout n’était donc pas fini pour moi : la vie pouvait recommencer.
- Et ce qui me touchait, bien plus que le pain assuré dont on me parlait, c’était cet intérieur que je voyais si uni, cette vie de famille qu’on me promettait.
- Ces garçons seraient mes frères.
- Cette jolie petite Lise serait ma sœur.
- Dans mes rêves enfantins, j’avais plus d’une fois imaginé que je retrouverais mon père et ma mère, mais je n’avais jamais pensé à des frères et à des sœurs.
- Et voilà qu’il s’offraient à moi.
- Ils ne l’étaient pas réellement, cela était vrai, de par la nature, mais ils pourraient le devenir de par l’amitié : pour cela, il n’y avait qu’à les aimer (ce à quoi j’étais tout disposé), et à me faire aimer d’eux, ce qui ne devait pas être difficile, car ils paraissaient tous remplis de bonté.
- Vivement, je dépassai la bandoulière de ma harpe de dessus mon épaule,
- p.567 - vue 566/768
-
-
-
- 568
- LE DEVOIR
- — Voilà une réponse, dit le père en riant, et une bonne, on voit qu’elle est agréable pour toi. Accroche ton instrument à ce clou, mon garçon, et le jour où tu ne te trouveras pas bien avec nous, tu le reprendras pour t’envoler ; seulement tu auras soin de faire comme les hirondelles et les rossignols, tu choisiras ta saison, pour te mette en route.
- La maison à la porte de laquelle nous étions venus nëus abattre, dépendait de la Glacière ; et le jardinier qui l’occupait se nommait Acquin. Au moment où l’on me reçut dans cette maison, la famille se composait de cinq personnes : le père qu’on appelait père Pierre ; deux garçons, Alexis et Benjamin, et deux tilles, Etien-nette, l’aînée, et Lise, la plus jeune des enfants.
- Lise était muette, mais non muette de naissance ; c’est-à-dire que le mutisme n’était point chez elle la conséquence de la surdité. Pendant deux ans, elle avait parlé, puis tout à coup, un peu avant d’atteindre sa quatrième année, elle avait perdu l’usage de la parole. Cet accident, survenu à la suite de convulsions, n’avait heureusement pas atteint son intelligence, qui s’était au contraire développée avec une précocité extraordinaire ; non seulement elle comprenait tout, mais encore elle disait, elle exprimait tout. Dans les familles pauvres et même dans beaucoup d’autres familles, il arrive trop souvent que l’infirmité d’un enfant est pour lui une cause d’abandon ou de répulsion. Mais cela ne s’était pas produit pour Lise, qui, par sa gentillesse et sa vivacité, son humeur douce et 'sa bonté expansive, avait échappé à cette fatalité. Ses frères la supportaient sans lui faire payer son malheur ; son père ne voyait que par elle ; sa sœur aînée, Etiennette, l’adorait.
- Autrefois, le droit d’aînesse était un avantage dans les familles nobles ; aujourd’hui, dans les familles d’ouvriers, c’est quelquefois hériter d’une lourde responsabilité que de naître la première. Madame Acquin était morte un an après la naissance de Lise, et depuis ce jour, Etiennette, qui avait deux années seulement de plus que son frère aîné, était devenue la mère de famille. Au lieu d’aller â l’école, elle avait dû rester à la maison, préparer la nourriture, coudre un bouton ou une pièce aux vêtements de son père ou de ses frères, et porter Lise dans ses bras ; on avait oublié qu’elle
- p.568 - vue 567/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 569
- était fille, qu’elle était sœur, et l’on avait vite pris l’habitude de ne voir en elle qu’une servante, et une servante avec laquelle on ne se gênait guèro, car on savait bien qu’elle ne quitterait pas la maison et ne se fâcherait jamais.
- A porter Lise sur ses bras, à traîner Benjamin par la main, à travailler toute la journée, se levant tôt pour faire la soupe du père avant son départ pour la halle, se couchant tard pour remettre tout en ordre après le souper, à laver le linge des enfants au lavoir, à arroser l’été quand elle avait un instant de répit,-à quitter son lit la nuit pour étendre les paillassons pendant l’hiver, quand la gelée prenait tout à coup, Etiennette n’avait pas eu le temps d’être une enfant, de jouer, de rire. A quatorze ans, sa figure était triste et mélancolique comme celle d’une vieille fille de trente-cinq ans, cependant avec un rayon de douceur et de résignation.
- Il n’y avait pas cinq minutes que j’avais accroché ma harpe au clou qui m’avait été désigné, et que j’étais en train de raconter comment nous avions été surpris par le froid et la fatigue en revenant de Gentilly, où nous avions espéré couché dans une carrière, quand j’entendis un grattement à la porte qui ouvrait sur le jardin, et en même temps un aboiement plaintif.
- — C’est Capi ! dis-je en me levant vivement.
- Mais Lise me prévint ; elle courut à la porte et l’ouvrit.
- Le pauvre Capi s’élança d’un boni contre moi, et quand je l’eus pris dans mes bras, il se mit à me lécher la figure en poussant des petits cris de joie ; tout son corps tremblait.
- - Et Capi? dis-je.
- Ma question fut comprise.
- — Eh bien, Capi restera avec toi.
- Comme s’il comprenait, le chien sauta à terre et, mettant la patte droite sur son cœur, il salua. Cela fit beaucoup rire les enfants, surtout Lise, et pour les amuser, je voulus que Capi leur jouât une pièce de son répertoire, mais lui ne voulut pas m’obéir et sautant sur mes genoux, il recommença à m’embrasser ; puis, descendant, il se mit à me tirer par la manche de ma veste.
- — Il veut que je sorte.
- p.569 - vue 568/768
-
-
-
- 570
- LE DEVOIR
- — Pour te mener auprès de ton maître.
- Les hommes de police qui avaient emporté Vitalis avaient dit qu’ils avaient besoin de m’interroger et qu’ils viendraient dans la journée, quand je serais réchauffé et réveillé. C’était bien long, bien incertain de les attendre. J’étais anxieux d’avoir des nouvelles de Vitalis. Peut-être n’était-il pas mort comme on l’avait cru ? Je n’étais pas mort, moi. Il pouvait comme moi, être revenu à la vie.
- Voyant mon inquiétude et devinant sa cause, le père m’emmena au bureau du commissaire, où l’on m’adressa questions sur questions, auxquelles je ne répondis que quand on m’eût assuré que Vitalis était mort. Ce que je savais était bien simple, je le racontai. Mais le commissaire voulut en apprendre davantage, et il m’interrogea longuement sur Vitalis et sur moi.
- Sur moi je répondis que je n’avais plus de parents et que Vitalis m’avait loué, moyennant une somme d’argent qu’il avait payée d’avance au mari de ma nourrice.
- — Et maintenant ? me dit le commissaire.
- A ce mot, le père intervint.
- — Nous nous chargerons de lui, si vous voulez bien nous le confier.
- Non seulement le commissaire voulut bien me confier au jardinier, mais encore il le félicita pour sa bonne action.
- Il fallait maintenant répondre au sujet de Vitalis, et cela m’était assez difficile, car je ne savais rien ou presque rien.
- Il y avait cependant un point mystérieux dont j’aurais pu parler : c’était ce qui c’était passé lors de notre dernière représentation, quand Vitalis avait chanté de façon à provoquer l’admiration et l’étonnement de la dame ; il y avait aussi les menaces de Garofoli, mais je me demandais si je ne devais pas garder le silence à ce sujet.
- Ce que mon maître avait si soigneusement caché durant sa vie, devait-il être révélé après sa mort ?
- Il n’est pas facile à un enfant de cacher quelque chose à un commissaire de police qui connaît son métier, car ces gens-là ont une manière de vous interroger qui vous perd bien vite quand vous essayer de vous échapper,
- Ce fut ce qui m’arriva. -
- p.570 - vue 569/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 571
- En moins de cinq minutes le commissaire m’eut fait dire ce que je voulais cacher et ce que lui tenait à savoir.
- — Il n’y a qu’à le conduire chez ce Garofoli, dit-il à un agent ; une fois dans la rue de Lourcine, il reconnaîtra la maison ; vous monterez avec lui et vous interrogerez Garofoli.
- Nous nous mîmes tous les trois en route : l’agent, le père et moi.
- Comme l’avait dit le commissaire, il me fut facile de reconnaître la maison, et nous montâmes au quatrième étage. Je ne vis pas Mattia qui sans doute était entré à l’hôpital. En apercevant un agent de police et en me reconnaissant, Garofoli pâlit ; certainement il avait peur.
- Mais il se rassura bien vite quand il apprit de la bouche de l’agent ce qui nous amenait chez lui.
- — Ah ! le pauvre vieux est mort, dit-il.
- — Vous le connaissiez.
- — Parfaitement.
- — Eh bien dites-moi ce que vous savez.
- — C’est bien simple. Son nom n’était point Vitalis ; il s’appelait Carlo Balzani, et si vous aviez vécu, il y a trente-cinq ou quarante ans, en Italie, ce nom suffirait seul pour vous dire ce qu’était l’homme dont vous vous inquiétez. Carlo Balzani était à cette époque le chanteur le plus fameux de toute l’Italie, et ses succès sur nos grandes scènes ont été célèbres : il a chanté partout, à Naples, à Rome, à Milan, à Venise, à Florence, à Londres, à Paris. Mais il est venu un jour où la voix s’est perdue, alors, ne pouvant plus être le roi des artistes, il n’a pas voulu que sa gloire fût amoindrie en la compromettant sur des théâtres indignes de sa réputation. Il a abdiqué son nom de Carlo Balzani et il est devenu Vitalis, se cachant de tous ceux qui l’avaient connu dans son beau temps. Cependant il fallait vivre ; il a essayé de plusieurs métiers et n’a pas réussi, si bien que de chute en chute, il s’est fait montreur de chiens savants. Mais dans sa misère, la fierté lui était restée, et il serait mort de honte si le public avait pu apprendre que le brillant Carlo Balzani était devenu le pauvre Vitalis. Un hasard m’avait rendu maître de ce secret.
- C’était donc là l’explication du mystère qui m’avait tant intrigué.
- Pauvre Carlo Balzani, cher Vitalis,
- p.571 - vue 570/768
-
-
-
- 572
- LE DEVOIR
- XX
- JARDINIER
- On devait enterrer mon maître le lendemain, et le père m’avait promis de me conduire à l’enterrement.
- Mais le lendemain je ne pus me lever, car je fus pris dans la nuit d’une grande fièvre qui débuta par un frisson suivi d’une bouffée de chaleur ; il me semblait que j’avais le feu dans la poitrine et que j’étais malade comme Joli-Coeur, après sa nuit passée sur l’arbre, dans la neige.
- En réalité, j’avais une violente inflammation, c’est-à-dire une fluxion de poitrine causée par le refroidissement éprouvé dans la nuit où mon pauvre maître et moi nous étions tombés épuisés devant cette porte.
- Ce fut cette fluxion de poitrine qui me mit à même d’apprécier la bonté de la famille Acquin, et surtout les qualités de dévouement d’Etiennette.
- Bien que chez les pauvres gens, on soit ordinairement peu.disposé à appeler les médecins, je fus pris d’une façon si violente et si effrayante, qu’on fit pour moi une exception à cette règle, qui est de nature autant que d’habitude. Le médecin, appelé, n’eut pas besoin d’un long examen et d’un récit détaillé pour voir quelle était ma maladie ; tout de suite il déclara qu’on devait me porter à l’hospice.
- C’était, en effet, le plus simple et le plus facile, Cependant cet avis ne fut pas adopté par le père.
- — Puisqu’il est venu tomber à notre porte, dit-il, et non à celle de l’hospice, -c’est que nous devons le garder.
- Le médecin avait combattu avec toutes sortes de bonnes paroles ce raisonnement fataliste, mais sans l’ébranler. On devait me garder, on m’avait gardé.
- Et à toutes ses occupations, Etiennette avait ajouté celle de garde-malade, me soignant doucement, méthodiquement, comme l’eût fait une sœur de Saint-Vincent-de-Paul, sans jamais une impatience ou un oubli, Quand
- p.572 - vue 571/768
-
-
-
- 573
- SANS FAMILLE
- elle était obligée de m’abandonner pour les travaux de la maison, Lise la remplaçait, et bien des fois, dans ma fièvre, j’ai vu celle-ci aux pieds de mon lit, fixant sur moi ses grands yeux inquiets. L’esprit troublé par le délire, je croyais qu’elle était mon ange gardien, et je lui parlais comme jaurais parlé à un ange, en lui disant mes espérances et mes désirs. C’est depuis ce moment que je me suis habitué à la considérer, malgré moi, comme un être idéal, entouré d’une sorte d’auréole, que j’étais tout surpris de voir vivre de notre vie quand je m’attendais au contraire à le voir s’envoler avec de grandes ailes blanches.
- Ma maladie fut longue et douloureuse, avec plusieurs rechutes qui eussent découragé peut-être des parents, mais qui ne lassèrent ni la patience ni le dévouement d’Etiennette. Pendant plusieurs nuits., il fallut me veiller, car j’avais la poitrine prise de manière à croire que j’allais étouffer et ce furent Alexis et Benjamin qui, alternativement, se remplacèrent auprès de mon lit. Enfin, la convalescence arriva; mais, comme la maladie fut longue, capricieuse, il me fallut attendre que le printemps commençât à reverdir les prairies de la Glacière pour sortir de la maison.
- Alors Lise, qui ne travaillait point, prit la place d’Etiennette et ce fut elle qui me promena sur les bords de la Bièvre. Vers midi, quand le soleil était dans son plein, nous partions, et nous tenant par la main nous nous en allions doucement suivis de Capi. Le printemps fut doux et beau cette année-là, ou tout au moins il m’en est resté un doux et beau souvenir, ce qui est la même chose.
- (A suivre.)
- p.573 - vue 572/768
-
-
-
- 574
- LÈ DEVOIR
- MOUVEMENT DU MOIS DE JUIN 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.553 85/
- Subvention de la Société........... 423 75v 3.794 50
- Malfaçons et divers................ 816 90\
- Dépenses.................................... 4.517 20
- Déficit en Juin.............. 722 70
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes .... ... 473 20j
- Subvention de la Société....... •... 157 85 634 85
- Divers.............................. 3 80)
- Dépenses...................................... 1.281 70
- Déficit en Juin............. 646 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 4.174 46j
- Intérêts des comptes-courants et du 8.238 46
- titre d’épargne................. 4.064 ))»'
- Dépenses :
- 76 Retraités définitifs.............. 4.872 «»]
- 16 — provisoires.................... 902 30
- Nécessaire à la subsistance.......... 2.676 25\ 9.362 95
- Allocat. aux familles des réservistes.. »» >»)l
- Divers, appointements, médecins, etc. 912 401
- Déficit en Juin.............. 1.124 49
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 604 30
- Subvention de la Société........... 141 35
- Dépenses.....................................
- 745 65 848 90
- Déficit en Juin....;....... 103 25
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1894 au 30 Juin 1895,. 106.863 27 )) individuelles » )) ... 42.713 18
- 149.576 45
- Dépenses » » 174.760 36
- Excédant des dépenses sur les recettes... 25.183 91
- p.574 - vue 573/768
-
-
-
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTERE
- 575
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUILLET 1895
- Naissances :
- 19 Juillet. Poulain Ivonne, fille de Poulain Jules et de Marthe Loncle.
- 23 — Hennequin Maurice-Prudent, fils de Hennequin
- Joseph et de Boinet Eugénie.
- Décès :
- 3 — Doyen Pierre-Alphonse, âgé de 57 ans 1/2.
- 10 — Mme Deflorenne, née Lemoine Alexandrine,
- âgée de 46 ans.
- Le Secrétaire,
- A. Houdin.
- p.575 - vue 574/768
-
-
-
- 576
- LE DEVOIR
- A. V X 8
- AUX PERSONNES DÉSIREUSES DE VISITER LE FAMILISTÈRE
- de Guise
- Des renseignements sur les conditions dans lesquelles on peut faire la visite du Familistère étant très souvent demandés, nous croyons utile de publier les indications suivantes :
- Le chemin de fer qui dessert Guise fait partie du réseau du Nord. Les visiteurs passant par Paris peuvent s’y faire délivrer (gare du Nord) des billets directs pour Guise. La ville est reliée à St-Quentin par un embranchement spécial.
- Le Familistère fait partie intégrante de la ville de Guise. Celle-ci a plusieurs hôtels (spécialement Hôtel de la Couronne, Hôtel Pierre, etc.) qui envoient des omnibus à la gare à tous les trains pour le service des voyageurs.
- Le Familistère même n’a pas de service constitué pour tenir lieu d'hôtel ni de restaurant.
- Selon les vues des gens qui viennent l’étudier, il est bon de tenir compte des faits suivants :
- Pour voir en plein fonctionnement les services éducatifs, commerciaux et industriels de l’association, il faut éviter de venir un dimanche ou un jour férié. Et si ce sont surtout les institutions concernant l’enfance qu’on veut étudier, il faut, en outre, éviter de venir un jeudi après-midi, parce qu’alors il y a congé pour les écoliers des Cours d’enseignement primaire aux cours complémentaires.
- Les visiteurs qui ne veulent voir que l’extérieur de l’habitation, les cours et jardins, n’ont rien à demander à personne pour cela, puisque tout est constamment ouvert au public, et qu’il n’y a pas de portes aux palais sociaux.
- Mais ceux qui désirent se rendre compte des détails d’organisation doivent se faire accompagner dans leur visite, et pour cela, s’adresser à, l’administrateur-gérant, M. Dequenne, au Familistère.
- Le Gérant: H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 817.
- p.576 - vue 575/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- 577
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME1’
- II
- « J’expose simplement les fait-s et les livre à la discussion, » dit le docteur Dunning en terminant devant son auditoire bostonien sa communication sur le système de Gothenbourg.
- Il ajoutait que si l’application de ce système devait être obligatoire, la résistance se comprendrait; mais son caractère purement facultatif est de nature à désarmer toute opposition. D’ailleurs, il y a unanimité pour reconnaître qu’aucune législation n’a donné jusqu’à présent des résultats complètement satisfaisants, et que les choses ne peuvent pas rester en l’état.
- Dans ces conditions, il semblait à l’orateur que l’expérience si concluante de 51 cités norvégiennes, était un argument suffisamment démonstratif en faveur de l’établissement d’une législation laissant à chaque ville la faculté d’adopter, après mûr examen, le système proposé.
- Puisque d’après la législation du Massachusetts une ville a le droit de décider si, oui ou non, elle accordera des licences, pourquoi n’aurait-elle pas également la faculté de choisir le mode de licence à employer.
- Les auteurs du projet soumis au pouvoir législatif du Massachusetts s’étaient inspirés de ces considérations.
- Aux termes de ce projet, une pétition revêtue d’un nombre de signatures au moins égal au centième des suffrages exprimés dans la dernière élection communale annuelle, et, en aucun cas, inférieur à 50, pouvait demander que le corps électoral, dans la prochaine
- (1) Voir le Devoir de septembre 1895.
- p.577 - vue 576/768
-
-
-
- '578
- LE DEVOIR
- élection, se prononce par oui ou par non sur la question de l’adoption du système de Gothenbourg dans les villes ou bourgs qui auraient décidé le maintien des licences.
- En prévision de l’affirmative, le projet établissait avec soin les conditions générales du fonctionnement du système.
- C’est ainsi, notamment, que le nombre des débits dans une localité ne devait pas dépasser le chiffre de 1 débit pour 1,000 habitants.
- Tous les orateurs qui ont pris la parole après le docteur Dunning, ont insisté sur les avantages du caractère facultatif du système.
- Le professeur Peabody s’est surtout appliqué à mettre en relief le côté moral du système : suppression du mobile du profit personnel, remise de la vente des boissons entre les mains de personnes d’une indiscutable moralité.
- C’était là, en effet, le principal, l’unique objectif de la loi.
- Il est incontestable que lorsque le débitant agit pour son compte personnel, il n’a qu’un but : vendre le plus possible.
- La tentation de pousser, comme on dit, à la consommation, est encore plus grande peut-être, comme on va le voir, chez le débitant qui ne travaille pas pour son propre compte, ce qui est le cas le plus ordinaire.
- Soit dit en passant, la pratique du commerce des boissons par l’intermédiaire de prête-noms n’a pas peu contribué à faire intervenir la politique dans la question du régime des boissons.
- Rien n’était plus propre à éveiller les susceptibilités du patriotisme local que de voir tout le capital des débits d’une ville entre les mains de personnes étrangères à cette ville. C’est ainsi que l’abolition des licences dans la ville de Cambridge (Massachusetts), fut la
- p.578 - vue 577/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 579
- conséquence du désir d’évincer les grands brasseurs et marchands en gros étrangers propriétaires des débits de cette ville. Et c’est ainsi également qu’à Boston même fut poussé le cri de « home rule, » lorsqu’il fut bien établi qu’en déclarant la guerre au régime actuel des boissons on ne faisait qu’arrêter une invasion étrangère et qu’il n’en résultait aucun tort pour les compatriotes.
- Ce qui sollicite le débitant à accroître ses ventes, c’est la perspective de perdre sa place de gérant s’il ne fait pas des recettes suffisantes. Le négociant en gros qui l’installe dans son débit lui fait l’avance d’un petit stock de boissons, quelquefois tout juste la quantité nécessaire à la vente d’une semaine; il va même jusqu’à lui fournir l’enseigne, puis il lui dit : «Si vous vendez tant, vous gagnerez votre vie convenablement, sinon nous fermons la boutique. »
- Ainsi le débitant est presque contraint d’accroître ses ventes et pour cela il emploie toutes sortes de stratagèmes afin d’attirer jeunes et vieux. Il va même, dit-on, jusqu’à arroser de liqueurs le devant de sa boutique pour provoquer le buveur à entrer.
- Il envoie ses rabatteurs (scouts) dans le voisinage et lorsqu’il tient un client, c’est à lui de s’arranger pour le faire consommer, pour ne pas le lâcher d’un jour, d’une heure, pour le rendre esclave du débit.
- Les promoteurs de la loi comptaient beaucoup sur sa mise en vigueur pour mettre un- terme à ces pratiques dépravantes.
- Malheureusement après avoir été adoptée par la Chambre, elle fut repoussée au Sénat. Lorsque cette assemblée dut se prononcer sur la loi, ses partisans et ses adversaires se trouvèrent en nombre égal.
- Le Massachusetts, est donc resté sous le régime mixte de la licence et de la prohibition locale facultative.
- Ce régime est celui d’un certain nombre d’autres
- p.579 - vue 578/768
-
-
-
- 580
- LE DEVOIR
- Etats, notamment l’Ohio, qui possède une loi sur la vente des boissons alcooliques dont le public et les débitants sont, paraît-il, également satisfaits, et grâce à laquelle la question de l’alcool est enfin sortie de la politique.
- En février dernier, un projet de loi analogue a été présenté aux deux Chambres de la législature de l’Etat de New-York et n’a pas abouti.
- Premièrement, le bill établissait le local option ou referendum local sur l’alternative suivante : vente ou prohibition de vente des spiritueux. Ensuite, en cas de vente, taxes de 2,500 fr. pour les établissements de première classe, de 1,500 pour ceux de deuxième classe, de 1,000 pour ceux de troisième classe et de 775 pour les autres.
- En Angleterre, où un mouvement très fort se poursuit en faveur de l’introduction du régime norwégien des boissons, le gouvernement de M. Gladstone avait préconisé une combinaison qui s’appuyait sur la volonté, exprimée par un vote, des populations directement intéressées.
- Le projet de loi intitulé : Intoæicating liquor trafic bill, portait ;
- 1° Que les électeurs payant la taxe des pauvres pourraient interdire, à la majorité des deux tiers des voix, toute vente de spiritueux dans les communes;
- 2° Que les mêmes électeurs pourraient décider à la simple majorité, soit que le nombre des patentes serait réduit d’un quart, soit que toute vente de boisson serait interdite le dimanche.
- Le vote sur ces divers points était de droit lorsqu’il était réclamé par le dixième des électeurs inscrits de la commune.
- L’application de la loi ne devait se faire que dans un délai de trois années après le vote ordonnant, soit la
- p.580 - vue 579/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 581
- fermeture, soit la réduction du nombre des débits de boissons.
- Ce délai avait paru nécessaire pour permettre aux débitants de boissons de liquider leur fonds, et de se préparer une occupation nouvelle ; moyennant quoi, ils n’auraient eu à réclamer aucune indemnité.
- Dans le cas où la majorité des électeurs se prononcerait pour la simple réduction d’un quart des débits, afin d’éviter les embarras du choix des débits à sacrifier, le projet édictait que, du fait de la votation, toutes les licences étaient supprimées.
- On faisait ainsi table rase.
- Les autorités compétentes accordaient ensuite de nouvelles licences dans les limites du nombre représentant les trois quarts du total antérieur au vote.
- Tel était le mécanisme du bill d’option locale imaginé par le gouvernement libéral. Son radicalisme n’était certes pas plus effrayant que celui du projet par lequel M. Chamberlain réservait jadis aux communes le monopole de la vente des alcools.
- On peut dire cependant, les triomphateurs eux-mêmes le reconnaissent, que les élections qui ont porté M. Chamberlain au pouvoir, en compagnie des conservateurs, ont été faites, en grande partie, contre le projet de loi qui était une menace pour les intérêts des cabaretiers du Royaume-Uni.
- Comme le Massachusetts, la plupart des Etats de l’Union américaine ont commencé leur lutte contre l’alcoolisme par une législation prohibitive absolue.
- Au début, l’attaque soutenue par les plus pures intentions est toujours vigoureuse; elle 11e tient pas toujours un compte suffisant des difficultés de la campagne.
- La prohibition complète a, peu à peu, disparu des diverses législations.
- Au Canada, cependant, la question de l’interdiction de l’alcool, posée depuis 1894, par une pétition des pro-
- p.581 - vue 580/768
-
-
-
- 582
- LE DEVOIR
- vinces du Manitoba, du Prince-Edward’s-Island, d’Ontario et de la Nouvelle-Ecosse, est pendante devant le Parlement.
- Dans runion, il ne reste plus guère avec le Maine, d’autre Etat que l’Iowa, qui soit resté fidèle au régime de la prohibition complète. Et encore, dans ce dernier Etat, un revirement pourrait bien se produire, car les élections de 1894 ont amené au pouvoir une majorité favorable au système des licences.
- Le Maine seul reste imperturbablement fidèle à la doctrine qui lui a inspiré la législation qui porte partout son nom.
- La « loi du Maine, » interdit absolument l’usage de toute liqueur spiritueuse pour raison d’hygiène et de morale publique. Exception est faite pour les préparations alcooliques pharmaceutiques et pour les nécessités de certaines industries.
- Cette loi, qui existe depuis 1858, a subi les assauts répétés d’une minorité active travaillant vigoureusement à son rappel.
- Un article de « Lend a Iland, » août 1893, signé Albert W. Paine, constate les résultats de la prohibition.
- Il ne se trouve plus dans les limites de l’Etat une seule distillerie ni un seul fabricant d’alcools.
- Alors que pour ces dernières années la moyenne générale de la taxe, payée au gouvernement fédéral (245 francs par hectolitre d’alcool pur depuis 1875 applicable à toutes les substances soumises à la distillation) a été de 1 dollar 93 cents par habitant (New-York, 1 doll. 90, Massachusetts, 1 doll. 72, New-Hampshire 1 doll. 3, etc.) le Maine n’a versé de ce chef que 4 cents par habitant.
- L’auteur de l’article qui est un partisan convaincu de la prohibition, ne peut s’empêcher de reconnaître que si la « loi du Maine » n’admet pas d’autres exceptions que celles que nous venons de citer, elle. n’échappe pas
- p.582 - vue 581/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 583
- pour cela au sort commun de toutes les autres lois humaines y compris celles qui défendent de tuer et de voler, et qui ne sont pas toujours respectées.
- Néanmoins, la prohibition donnerait suivant lui des résultats encourageants puisque, depuis le vote de la loi, une majorité toujours plus considérable se prononce en faveur des amendements fréquemment apportés pour en rendre l’application de plus en plus efficace.
- Ne faut-il pas entendre par là que le pouvoir législatif est constamment occupé à boucher les fissures de la loi ?
- Il existe dans le Maine (c’est M. Paine lui-même qui fournit ces chiffres) 808 détaillants (1 par 818 habitants ).
- Gomment s’expliquer un pareil chiffre sous un régime de prohibition absolue.
- L’auteur de l’article nous rappelle fort à propos que les droguistes et pharmaciens ne sont pas «soumis à la prohibition, mais sont obligés de payer la taxe fédérale pour l’alcool vendu par eux. Or, nombreux sont ceux qui vendent la liqueur prohibée à titre de médicaments.
- On n’en compte pas moins de 200 à 300 dans l’Etat.
- Ajoutez à ce chiffre un grand nombre d’hôtels qui sont soumis à des dispositions particulières, ainsi que cela se pratique d’ailleurs en Suède et Norwège.
- Ces établissements acquittent la taxe fédérale de l’alcool.
- Enfin, dans les villes de grand transit, Bangor, par exemple, qui est située sur la rivière Penobscot, la septième rivière des Etats-Unis par l’importance de sa navigation, l’éclosion, l’épanouissement même du commerce clandestin est favorisé par la présence d’un grand nombre d’étrangers.
- N’enseigne-t-on pas dans les traités d’économie politique que la fraude est en raison directe de la rigueur de la législation!?
- p.583 - vue 582/768
-
-
-
- 584
- LE DEVOIR
- Après avoir abandonné le drapeau de la prohibition, quelques Etats ont cherché dans l’imposition de taxes écrasantes, tant sur l’alcool lui-même que sur les patentes des débitants, le remède à l’accroissement de la consommation des spiritueux.
- D’autres ont cru trouver ce remède dans le monopole de la fabrication ou de la vente de l’alcool au profit de l’Etat.
- Il y a deux ans, M. Tillmann, gouverneur de la Caroline du Sud, a introduit dans met Etat une législation d’après laquelle la vente de spiritueux est interdite à tout citoyen, sous peine de félonie.
- Cette vente monopolisée par l’Etat ne peut avoir lieu que dans des dispensaires placés en chaque comté sous la direction d’un fonctionnaire local auquel incombe, outre la surveillance, le soin de tenir un compte exact de toutes les boissons servies.
- Celles-ci sont soumises à un examen avant d’être livrées au consommateur.
- Quelque temps après, la législature de Géorgie était saisie d’un bill tendant à l’adoption du système Tillmann.
- Cependant, dans son pays d’origine, l’application du système Tillmann ne se faisait pas sans résistance.
- Le monopole s’est trouvé aux prises avec des catégories d’adversaires de tendances bien opposées cependant : buveurs d’alcool, partisans résolus de la liberté du cabaret; abstinents, prohibitionnistes non moins absolus ; de plus, tout aussi intransigeants que les abstinents et les ivrognes, tous ceux qui sans prendre parti dans la question spéciale de l’alcool, repoussent toute intervention de l’Etat quel qu’en soit l’objet.
- La résistance fut des plus violentes. Des troubles eurent lieu; les officines où des fonctionnaires de l’Etat vendaient, dans les formes légales, des liqueurs alcooliques furent pillées et détruites. Les agents furent reçus
- p.584 - vue 583/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 585
- à coup de pierres et de bâtons. Le sang coula. Il y eût des morts. La milice convoquée fut impuissante. Le gouverneur dût faire appel au concours des forces fédérales pour obtenir le respect de la loi.
- La Suisse est le seul pays d’Europe où le système du monopole complet soit en vigueur.
- La loi du 23 décembre 1886, établissant le monopole, a-t-elle beaucoup contribuée, après dix années d’existence, à la diminution de l’alcoolisme ?
- Les avis sont partagés. Les adversaires à priori de tout monopole, considéré comme la manifestation d’une tendance centralisatrice qui se manifeste par tant de côtés, sont naturellement portés à jeter une note pessimiste. Même en laissant de côté les opinions de parti-pris, on sait que bien des causes, et des plus diverses, contribuent à modifier l’action d’une loi de ce genre: crise ou prospérité, bonne ou mauvaise récolte.
- Les recettes nettes du monopole ont graduellement diminué depuis cinq ans.
- Cette diminution est-elle la conséquence d’une diminution de la consommation de l’alcool dans le pays ?
- Est-ce uniquement la consommation de l’alcool soumis au monopole qui a diminué ? Car on sait que la Constitution a laissé libre la distillation du vin, des fruits à noyaux ou à pépins, des racines de gentiane, etc.
- La fraude n’aurait-elle pas contribué à faire baisser les recettes de la régie ?
- Le rapport du conseil fédéral pour l’année 1894 constate que’ la régie, en 1890, a vendu 67,500 quintaux mé triques d’alcool potable, et qu’elle n’en a plus débité que 56,250, en 1894.
- D’après les calculs de la régie, qui se livre chaque année à une évaluation approximative de la consommation d’eau-de-vie officielle et non-officielle, il s’est bu,
- p.585 - vue 584/768
-
-
-
- 586
- LE DEVOIR
- l’année dernière, en Suisse, 174,500 hectolitres d’eau-de-vie à 50 degrés. Gela fait 5,81 litres par habitant.
- En 1893, la proportion était de 6,37; en 1892 de 6,37; en 1891 de 6,32 litres par habitant.
- Ce serait bien une diminution d’un demi-litre par tête. Mais la régie elle-même l’attribue à l’abondance de la récolte des vins en 1894.
- Si les effets directs du monopole sur la consommation de l’alcool sont encore incertains, il est permis d’espérer les meilleurs résultats pour l’avenir d’une disposition de la loi Suisse, qui fut inspirée par un sentiment véritablement humanitaire.
- Nous voulons parler de la clause constitutionnelle qui laisse à la disposition des cantons l’emploi du 10 % sur le produit de l’alcool.
- Ce 10 % doit être employé à combattre l’alcoolisme.
- Il résulte d’une discussion du Conseil Fédéral qu’il est fait d’année en année un pas en avant pour le meilleur emploi de la dîme de l’alcool.
- Les cantons jouissent à cet égard d’une certaine latitude.
- Une proposition du Conseil des Etats tendant à leur imposer une règle fixe a été repoussée par le Conseil Fédéral.
- J. P.
- (A suivre.)
- p.586 - vue 585/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 587
- LA COOPÉRATION
- Congrès de l’alliance coopérative internationale.
- Le but général du Congrès, suivant la déclaration faite à un de nos confrères par un de ses membres les plus distingués, M. Charles Robert, était d’amener toutes les Sociétés de consommation, de production et autres, à donner une participation à tous les employés ou ouvriers qu’elles font travailler, et d’engager le patronat dans un intérêt de justice et de paix sociale à agir de même envers son personnel.
- De l’ensemble des délibérations du Congrès, ajoutait M. Ch. Robert, il résulte qu’elles ont été en quelque sorte dominées par cette idée que la rémunération du travail, tant en ce qui touche le salaire que la participation aux bénéfices, doit être fixée autant que possible proportionnellement et à la valeur respective des concours donnés et des risques courus par chacun des facteurs de la production : intelligence, travail, capital.
- Après avoir fait une large place aux discussions relatives à la coopération de production, à la participation aux bénéfices et à la coopération de consommation, le Congrès a consacré une séance à l’étude des banques populaires et des Sociétés coopératives de crédit et enfin une autre séance a été consacrée à la coopération des syndicats agricoles.
- M. le baron de Courcel, ambassadeur de France, assistait à cette séance.
- M. Plunkett, député irlandais, a fait une importante communication sur l’état de l’agriculture et des associations agricoles en Irlande, et M. le comte de Roc-quigny, délégué de l’Union des syndicats des agriculteurs de France a exposé l’œuvre considérable accomplie en France par ces syndicats.
- Plusieurs résolutions intéressantes ont été présentées.
- La première a été proposée par le commandeur Enea Cavalieri, délégué italien, appuyée par M. Georges Thomson, d’Huddersfield,
- p.587 - vue 586/768
-
-
-
- 588
- LE DEVOIE
- Elle est ainsi conçue :
- « Le Congrès, considérant comme désirable une large extension de la coopération de production, insiste auprès des coopérateurs sur la nécessité de déployer une plus grande activité pour l’établissement, dans chaque pays, d’ateliers coopératifs avec participation aux bénéfices; le Congrès demande au comité central de l’alliance de réunir et de distribuer des informations sur ce sujet et, s’il est possible, de soumettre au prochain Congrès un rapport d’ensemble contenant des propositions pratiques pour unir, consolider et étudier ce travail d’organisation dans tous les pays où l’on s’occupe de développer cette branche des sociétés coopératives. »
- La deuxième résolution a été présentée par M. Charles Robert et appuyée par M. Ilolyoake, l’éminent auteur de l’Histoire de la coopération :
- « Le Congrès, étant bien convaincu qu’aucun arrangement, pour régler d’une manière permanente et satisfaisante la situation respective du capital et du travail, ne peut être praticable que s’il a pour base l’attribution aux travailleurs d’une part dans les bénéfices en sus du salaire normal, et qu’une telle attribution peut être réglée d’une façon équitable entre les patrons et les ouvriers, engage le patronat à adopter ce système. Le Congrès ajoute que, dans son opinion, pour être fidèles au principe coopératif, les associations coopératives de toute nature qui emploient des travailleurs doivent, par une disposition des statuts, leur donner aussi une juste part dans les bénéfices. »
- La troisième résolution a été proposée par M. Connell et appuyée par M. Dix :
- « Le Congrès est d’avis qu’il est désirable pour le développement aussi large que possible de la coopération de production que dans toute Société où le principe de la participation dans les bénéfices sera appliqué aux travailleurs auxiliaires, une portion produit de la participation soit capitalisée, au nom de chacun d’eux, à titre de part dans l’actif social pour qu’il en soit copropriétaire. »
- La quatrième est due à M. Deans, délégué d’Ecosse;
- p.588 - vue 587/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION 589
- elle a été appuyée par M. Crooks, délégué de Northum-berland :
- « Le Congrès est d’avis que les intérêts de la coopération seront servis au plus haut degré par l’adoption dans toutes les Sociétés du principe de la participation aux bénéfices en faveur du personnel, par la capitalisation de ces bénéfices afin de créer des ressources pour la vieillesse des ouvriers et employés, et par des mesures prises pour ' leur faciliter à tous la compréhension des idées sociales que les associations coopératives désirent propager, dans le but de faire ainsi de tous les ouvriers et employés des sociétés coopératives, des collaborateurs enthousiastes, satisfaits, et pleins d’espérance. »
- Les trois premières résolutions ont été votées à l’unanimité. La dernière, à l’unanimité, moins trois voix; celles-ci demandaient, au moyen d’un amendement de M. Franck Hardern, président de la séance, que la participation aux bénéfices eût pour conséquence la participation aux pertes.
- M. Charles Robert a vivement combattu cet amendement en invoquant, à l’appui de sa thèse, les principes, les précédents, la jurisprudence des tribunaux français sur les associations coopératives et le contrat de parti-pation dans les bénéfices, en faisant remarquer qu’en ce qui touche la participation, le projet voté par la Chambre et le Sénat a moralement force de loi.
- M. Godin a depuis longtemps fait justice de l’argument formulé dans l’amendement ci-dessus, argument que nous servent fréquemment les adversaires de la participation, que répètent après eux les partisans de ce système qui n’ont fait qu’une étude superficielle du problème, et qui n’est du reste que spécieux.
- « Il n’est pas vrai, en effet, » dit M. Godin dans Solutions sociales (1871), « il n’est pas vrai que le travail ne soit assujetti à aucune chance de perte; ses pertes se produisent sous une autre forme que celles du capital, mais elles n’en sont pas moins réelles pour cela.
- » N’est-ce pas une perte pour le travail quand l’industrie opère la réduction des salaires?
- » N’est-ce pas une perte pour le travail, quand le
- p.589 - vue 588/768
-
-
-
- 590
- LE DEVOIR
- chômage arrive, et que le salaire cesse par la fermeture des ateliers ?
- » Le travailleur, dans ces circonstances, n’est-il pas obligé d’épuiser les ressources qu’il possède, en attendant que l’industrie ait besoin de lui; et s’il n’a pas de ressources, il doit souffrir toutes les privations.
- » Le capitaliste ne souffre dans les phases défavorables de l’industrie que de l’absence des bénéfices ou de l’amoindrissement de son capital.
- )) Le travailleur, au contraire, souffre des fluctuations de l’industrie, par le sacrifice de ses économies, par la détresse, et souvent dans sa santé : il paye ainsi jusque dans sa personne.
- » Capital et travail ont donc chacun leur part dans les vicissitudes de la production, il est juste de donner à chacun leur part dans la prospérité. »
- Le vote de la deuxième résolution recommandant la participation aux bénéfices comme moyen d’établir l’harmonie entre le capital et le travail, a été précédé de la lecture d’un très instructif rapport de M. Charles Robert sur l’état actuel de la question.
- M. Ch. Robert constate qu’il y a aujourd’hui en France 141 maisons patronales et 163 sociétés de consommation pratiquant la participation aux bénéfices.
- Cette participation est établie aussi dans des sociétés coopératives de production et de crédit, mais ici les statistiques exactes et complètes font défaut.
- D’un autre côté, il existe 118 sociétés coopératives urbaines de production et 2500 sociétés rurales, au moins, de même nature.
- C’est, en chiffres ronds, un total général d’environ 3000 maisons ou sociétés où règne à des degrés divers et sous les formes très variées que la liberté comporte, le grand et fécond principe du juste partage des fruits du travail.
- Comme exemple des avantages que la participation procure au personnel, M. Charles Robert se borne à mentionner quelques uns des résultats qu’elle a produits dans les trois maisons où l’évolution du patronat vers la coopération est maintenant un fait accompli.
- » Dans la célèbre Société du Familistère de Guise,
- p.590 - vue 589/768
-
-
-
- LA COOPÉRATION
- 591
- œuvre de Godin, bien connue de tous ceux qui m’entendent, les ouvriers, au 30 juin 1894, étaient propriétaires de la totalité d’un capital qui s’élève à 11.255.000 fr.
- » Dans la papeterie coopérative d’Angoulème, le personnel est propriétaire du tiers de l’actif social. Sur un capital réalisé de 4.570.000 francs, la part qui appartient à des employés et ouvriers est de 1.518.000 francs.
- » Enfin la maison Leclaire, berceau de la participation, où la moitié du bénéfice revient chaque année individuellement aux ouvriers et employés et un quart à la Société de prévoyance et de secours mutuels, commanditaire de la raison industriel^, cette Société possède à ce jour, d’après le dernier inventaire, un avoir de 3.018.781 francs. Elle est de plus propriétaire de la clientèle et du matériel. »
- * *
- La dernière décision prise par le Congrès n’est certainement pas la moins importante.
- Dans ses séances des 22 et 23 août, il a adopté une série d’articles pour la préparation, pendant l’année 1895-1896, des statuts définitifs de Y Alliance coopérative internationale, dont les fondateurs ont organisé le dernier Congrès.
- L’article 2 dit que l’Alliance ne s’occupe, ni de politique, ni de religion.
- L’article 3 expose que l’Alliance a pour but de faire connaître les coopérateurs de chaque pays et leurs œuvres aux coopérateurs de tous les autres pays ; d’élucider la nature des vrais principes coopératifs, et d’établir dans l’intérêt réciproque de tous les coopérateurs des relations commerciales entre les Sociétés coopératives des différents pays.
- L’article 5, qu’un comité central, qui restera en fonction jusqu’au prochain Congrès et qui rédigera le projet de statuts de l’Alliance, est composé des personnes dont les noms suivent : MM. d’Andrimont (Belgique) ; E. de Boyve (France); Enea Cavalieri (Italie); docteur Gruger (Allemagne) ; J. C. Gray (Angleterre) ; le comte Grey (Angleterre ) : Edw. Owen Greening ( Angleterre ) ; Kergall (France) ; Luigi Luzzatti (Italie) ; Micha (Belgique) ; N.-O. Nelson (Etat-Unis); Charles Robert (France); Miss Tournier (Angleterre) ; Aneurin Williams (Angleterre) ; Henry-
- p.591 - vue 590/768
-
-
-
- 592
- LE DEVOIR
- W. Wolfï (Angleterre). Ce comité pourra, jusqu’au prochain Congrès, s’adjoindre de nouveaux membres.
- L’article 7 porte qu’il y aura dans chaque pays une section de l’Alliance.
- Tels ont été les travaux du Congrès, qui ont été clos par la grande Fête coopérative nationale, au palais de Crystal, où il a été donné aux délégués d’entendre un concert magnifique de 6,000 exécutants, appartenant tous à des Sociétés coopératives et venus de toutes les parties de l’Angleterre.
- De 30,000 à 40,000 coopérateurs de toutes les parties du Royaume-Uni assistent ordinairement à cette fête.
- S
- p.592 - vue 591/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 593
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- AUSTRALIE
- La réforme électorale
- Pendant que, dans la mère-patrie, le parti libéral succombait dans sa lutte contre la Chambre des Lords, aux antipodes, dans la Nouvelle-Galles du Sud, le parti libéral triomphait du parti conservateur, lors des élections législatives.
- Le principal article du programme libéral était l’élection de la seconde Chambre par un suffrage analogue au suffrage sénatorial français.
- On sait que le mode de recrutement de la seconde Chambre de la Nouvelle-Galles du Sud est loin d’avoir un caractère démocratique. Elle n’est élective à aucun degré que ce soit. Les cinquante membres qui la composent sont nommés à vie par le gouverneur.
- Le ministère qui est libéral a remporté un succès considérable sur toute la ligne. 62 de ses partisants ont été élus contre 40 opposants.
- Toutefois, il n’y a de majorité qu’avec l’appoint des 23 membres du parti ouvrier qui ont été élus.
- Il est donc probable que le programme du cabinet va être encore renforcé dans un sens démocratique radical.
- ANGLETERRE
- L’Institut de Droit international
- L’Institut de Droit international, fondé à Gand en 1873, s’est réuni le 8 août courant à Cambridge.
- Les plus éminents jurisconsultes de Belgique, de France, d’Allemagne, de Russie, d’Angleterre, de Suisse, ont pris part aux travaux du Congrès, dont les séances ont duré huit jours.
- Les principaux objets à l’ordre du jour sont : la sanction pénale à donner à la convention de Genève; la révision de la convention de Berne sur la protection
- • 2
- p.593 - vue 592/768
-
-
-
- 594
- LE DEVOIR
- de la propriété littéraire et artistitique ; la solution des conflits de lois en matière de nationalité, de tutelle, etc. ; les immunités diplomatiques, etc.
- Sur le premier point, certains événements postérieurs à la convention de Genève de 1864, spécialement la guerre russo-turque, ayant montré que les règles formulées par cette convention n’étaient pas universellement respectées par les ressortissants des Etats qui y ont adhéré, MM. Moynier, président de la Croix-Rouge, et Engelhard, ministre plénipotentiaire, proposent que tous les Etats signataires de la convention s’engagent à élaborer des lois pénales visant toutes les infractions possibles et à les communiquer au Conseil fédéral suisse, qui serait chargé de les promulguer, Une commission, composée d’un délégué de chacun des belligérants et de délégués d’Etats neutres, procéderait aux enquêtes sur les cas de violations de l’acte de Genève et staturait sur la culpabilité des prévenus.
- L’Institut a été unanime pour reconnaître la nécessité d’une action pénale et de lois répressives nationales. Quant à la commission d’enquête, sa constitution a paru présenter de trop grandes difficultés et la majorité a décidé que l’Etat belligérant qui se plaint d’une violation de la convention devrait adresser sa réclamation à un Etat neutre, lequel interviendrait auprès de l’autre belligérant pour que celui-ci prenne des mesures répressives.
- Sur la question des conflits de lois en matière de nationalités, l’Institut a formulé un vœu dont la conséquence serait une modification à la nouvelle législation française, qui octroie de force la nationalité aux enfants nés en France d’un père né lui-même dans ce pays.
- La combinaison proposée se rapproche du système en vigueur-dans la principauté de Monaco : l’enfant suit la nationalité du père; toutefois, s’il naît sur territoire étranger, il a la faculté d’opter pour la nationalité du pays de sa naissance. Si son père y était né lui-même, il sera considéré comme appartenant au pays de sa naissance, à moins de revendiquer la nationalité de son père à sa majorité. Enfin, si son père et son grand-père étaient nés dans le pays étranger, il sera considéré irrévocablement comme ressortissant de ce pays.
- En ce qui concerne la convention de Berne (9 sep-
- p.594 - vue 593/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 595
- tembre 1886) l’Institut propose le maintien des dispositions de la convention, sauf quelques modifications d’ordre secondaire.
- A ce sujet nous dirons que le gouvernement de la République française, à laquelle appartient, en vertu de l’article 6 du protocole final de cette convention, l’initiative de la révision de cette convention, vient d’adresser aux Etats signataires une circulaire fixant au 15 avril 1896 la réunion d’une nouvelle conférence internationale pour la protection de la propriété littéraire et artistique.
- BELGIQUE La loi scolaire
- La Chambre du suffrage universel faussé par le vote plural, vient de voter une loi dont voici la disposition principale :
- « L’instruction primaire comprend nécessairement l’enseignement de la religion et de la morale. »
- Et l’exposé des motifs dit à ce .sujet :
- « Des mesures législatives s’imposent pour rendre à la religion, dans toutes les écoles primaires publiques, la place d’honneur à laquelle elle a droit, pour unir d’une manière intime l’instruction religieuse et l’éducation morale de nos enfants, pour préparer des générations qui auront le respect d’elles-mêmes, le respect des moeurs, le respect des lois et de l’autorité. »
- Ces deux citations suffisent pour caractériser la loi, et l’esprit dans lequel elle a été conçue.
- C’est la main-mise de l’Eglise sur l’enseignement. La loi de 1884 inspirée par un large sentiment de tolérance, avait bien donné aux communes le droit de rayer renseignement religieux du programme scolaire, mais elle les astreignait à ouvrir, sur la demande de vingt pères de famille, une école spéciale où l’enseignement religieux serait donné.
- La loi nouvelle rend obligatoire pour tous les enfants l’étude du catéchisme; une demi-heure par jour doit y être consacrée, à moins que les parents ne réclament
- p.595 - vue 594/768
-
-
-
- 596
- LE DEVOIR
- formellement une dispense, encore celle-ci devra-t-elle, aux termes de la loi, être basée « sur des motifs de conscience. »
- Il n’est pas probable que le curé considère comme un « motif de conscience, » l’absence d’une foi déterminée chez les parents.
- Le curé aura le droit de pénétrer dans l’école à toute heure, afin de s’assurer que l’enseignement y est donné selon l’esprit de la loi.
- Les communes qui n’organiseront pas l’enseignement religieux ou qui ne le donneront pas à l’entière satisfaction du curé, n’obtiendront aucune allocation des pouvoirs publics.
- Tel est le régime scolaire qu’un ministère rétrograde a voulu infliger à un pays qui jouissait jusqu’à ce jour d’institutions libérales.
- Des tentatives analogues ont eu lieu avec un succès moindre en Prusse, aux Etats-Unis, au Canada.
- Des manifestations et des meetings ont eu lieu dans tous les centres de populations, aux cris de : A bas la loi scolaire.
- La loi n’en a pas moins été votée en seconde lec: ture, par 81 voix contre 52 et 4 abstentions, à la Chambre des représentants. Reste le Sénat, puis le peuple.
- Nous ne parlons pas du roi constitutionnellement neutre; mais, du monarque, Vandervelde a dit : « Un jour viendra peut-être où celui-là aura à rendre compte, non-seulement des actes qu’il aura commis, mais aussi de ceux qu’il aura laissé commettre. »
- ALLEMAGNE L’organisation des métiers
- On s’occupe beaucoup en Allemagne, depuis quelque temps, de la réorganisation des métiers et du rétablissement des corporations.
- La Kœlnisclie Volksseitung publie, à ce sujet, les renseignements suivants :
- « Les corporations devront être obligatoires pour les différents métiers et obtenir les droits d’une personne juridique. Les corporations d’un district formeront une
- p.596 - vue 595/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 597
- commission corporative obligatoire ayant les mêmes droits que les différentes corporations. Les chambres d’artisans,, qu’il s’agira de créer pour chaque province ou partie de province, exerceront la surveillance sur les corporations et les commissions corporatives; elles rendront des prescriptions concernant l’apprentissage et surveilleront l’exécution de ces prescriptions. Les corporations et les commissions défendront les intérêts locaux du métier; les chambres d’artisans, les intérêts généraux. Ces dernières fonctionnent comme conseils de surveillance. »
- % ,
- FRANGE
- La protection des oiseaux utiles
- Le 25 juillet dernier, les délégués de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, de la Belgique, de l’Espagne, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Grèce, de l’Italie, du Luxembourg, de Monaco, des Pays-Bas, du Portugal, de la Russie, de Suède et Norvège et de la Suisse à la Conférence de Paris pour la protection des oiseaux, ont signé le procès-verbal fixant les bases d’une convention qui aurait pour but la protection des oiseaux utiles à l’agriculture.
- Ce procès-verbal sera soumis par les délégués à l’examen de leurs Etats respectifs.
- Cette convention protège les oiseaux utiles, les insectivores, et interdit de les tirer et d’en détruire les nids, en tout temps, et de les prendre vivants au moyen d’engins quelconques. De même le colportage, la mise en vente des œufs, couvées, etc., seront interdits..
- Quant aux oiseaux qualifiés gibier, nous enregistrons cette excellente mesure, qui s’applique à eux comme à tous les autres : prohibition de la chasse pendant le printemps et l’été, c’est-à-dire pendant la période du repeuplement.
- La conférence a adopté en outre ce principe excellent, à savoir que le gibier ne pourra être détruit qu’au moyen des armes à feu et à des époques déterminées par la loi dans chaque pays.
- La destruction en masse des cailles, alouettes, bécasses, etc., au moyen de filets et de lacets, sera donc
- p.597 - vue 596/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- empêchée dans tons les pays qui auront signé la convention.
- La conférence a dressé la liste des espèces dont elle assure ainsi la protection ; elle comprend le plus grand nombre des oiseaux insectivores.
- Voici cette liste :
- Oiseaux utiles
- Rapaces nocturnes : Chevêches et chevêchettes, chouettes, hulottes ou chats-huants, effraie commune, hiboux hrachyotes et moyen-duc, scops d’Aldrovande ou petits ducs.
- Grimpeurs : Pics, toutes les espèces.
- Syndactyles : Rollier ordinaire, guêpiers.
- Passereaux ordinaires : Huppe vulgaire, grimpereaux, tichodromes et sitelles, martinets, engoulevents, rossignols, gorges-bleues, rouges-queues, rouges-gorges, tra-quets, accenteurs, fauvettes de toutes sortes, telles que : fauvettes ordinaires, fauvettes babillardes, fauvettes icté-rines, fauvettes aquatiques, rousserolles, phragmites, locustelles, fauvettes cisticoles ; pouilllots, roitelets et troglodytes, mésanges de toutes sortes, gobe-mouches, hirondelles de toutes sortes, lavendières et bergéron-nettes, pipits, becs-croisés, chardonnerets et tarins, ven-turons et serins, étourneaux ordinaires et martins.
- Echassiers : Cygognes blanche et noire.
- Toutes ces dispositions ne pouvant s’appliquer aux oiseaux qu’on doit considérer comme nuisibles, soit à l’agriculture, soit à la chasse ou à la pêche, la conférence a été amenée à dresser une liste des oiseaux nuisibles :
- Oiseaux nuisibles
- Rapaces diurnes : Gypaète barbu, aigles et circaètes, toutes les espèces ; pygargues, toutes les espèces ; balbuzard fluviatile, milans, élanions et nauclers toutes les espèces; faucons, gerfauts, pèlerins, hobereaux, émeril-lons toutes les espèces, à l’exception des faucons Kobez, cresserelle et cresserine ; autour ordinaire, éperviers, busards.
- Rapaces nocturnes : Grand-duc vulgaire.
- Passereaux ordinaires : Grand corbeau, pie voleuse, geai glandivore.
- p.598 - vue 597/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 599
- Echassiers : Hérons cendré et pourpré, butors et bihoreaux.
- Palmipèdes : Pélicans, cormorans, Parles, plongeons.
- Le Musée social
- On sait qu’aux termes de ses statuts le Musée social, récemment fondé par le comte de Chambrun, compte parmi ses moyens d’action des missions d’étude et d’enquête, des concours, etc.
- Par une libéralité nouvelle, M. de Chambrun vient de mettre à la disposition de la Société une somme de 150.000 francs, qui sera affectée à ces objets.
- Deux missions ont été organisées pour les mois de septembre et d’octobre prochains, l’une en Angleterre, l’autre en Allemagne. La première étudiera les questions ouvrières dans la Grande-Bretagne, et principalement l’organisation, le fonctionnement et les résultats des trade-unions. La seconde a pour objet l’étude du socialisme d’Etat en Allemagne, spécialement en ce qui concerne la question agraire.
- Par des prix consistant chacun en une rente viagère de 200 francs représentée par un livret de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, accompagnée d’une médaille commémorative, le fondateur a voulu honorer et récompenser vingt-cinq ouvriers français méritants. Les lauréats seront choisis parmi les ouvriers d’au moins soixante ans, ils devront compter dans la même usine trente ans au moins de service ou justifier de services exceptionnels.
- Deux concours sont ouverts, le premier sur ce programme :
- a Origine de la participation des ouvriers et employés aux bénéfices. »
- Le sujet proposé pour le second concours est l’étude des associations ouvrières et patronales.
- Les prix affectés à chacun de ces concours . ont été fixés à 25.000 francs.
- Les mémoires, écrits en français — les auteurs étrangers étant admis à concourir — devront être déposés au siège de la Société, 5, rue Las-Cases, le 31 décembre 1898 pour le concours sur la participation aux bénéfices,
- p.599 - vue 598/768
-
-
-
- 600
- LE DEVOIR
- et le 31 décembre 1897 pour le concours sur les associations ouvrières.
- *
- # *
- A propos de distribution des prix
- Qui ne voit que l’épanouissement du système adopté pour la distribution des prix, n’est autre qu’un grand voyage en Chine, au pays du Mandarinat ?
- A l’école, au collège, au lycée, c’est l’image, non pas de la solidarité humaine, mais de l’ardente lutte barbare pour la vie. Puis viennent les chasses aux diplômes, aux titres, aux écoles d’où l’on sort placé, sûr de vivre désormais, agent du gouvernement, mandarin.
- C’est ensuite la distribution des prix à l’usage des vieux; sous la forme de passementerie jaune, violette, rouge, des nœuds, des écharpes, des cravates.
- Dès l’école, de la masse des élèves découragés, des prétendus « cancres, » se détachent quelques forts en thème. Laissant toute l’école dormir dans la crasse ignorance, tous les soins de l’éducation sont tournés pour la culture de ces «jeunes gens d’avenir.»
- Voués, les uns, à la paresse, au découragement; pour quelques rares, la bataille pour l’existence, le combat pour les places du gouvernement, le mât de cocagne.
- J’ai connu, en Suisse, une méthode préférable.
- Le prix n’était pas au plus fort, au phénomène, comme ici; mais à celui qui dans une année avait réalisé sur lui-même le progrès le plus marqué. Pour ce prix, le plus modeste peut concourir et en place de quelques sujets d’élite, on obtient une masse s’élevant d’ensemble vers le progrès personnel. On forme ainsi une na tion, au lieu d’une mandarinade.
- (La Finance socialiste).
- p.600 - vue 599/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- 601
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête de l’Enfance
- Favorisée par un temps superbe, la Fête de l’Enfance a été célébrée au Familistère de Guise, le premier dimanche de septembre dernier, conformément aux prescriptions statutaires.
- Gomme toujours, la distribution des livres et récompenses a eu lieu au théâtre devant un nombreux auditoire.
- M. Dequenne, administrateur-gérant de la Société a prononcé, à cette occasion, le discours que nous reproduisons plus loin.
- Le trait nouveau de la Fête de cette année a été la Matinée théâtrale donnée le lendemain lundi, par les enfants des écoles et dont le programme comprenait : chœurs, scènes, saynettes lyriques, monologue, duetto, rondes et jeux la plupart empruntés aux « Récréations instructives m de Jules Delbrück.
- Tous les morceaux furent exécutés de façon à ravir l’auditoire. Les bravos ! et les bis ! bis ! exprimaient aux petits acteurs la satisfaction de l’assemblée.
- La grâce, la variété, la vérité des costumes dans les différentes scènes, soulevèrent également l’admiration ; et plus d’une pensée de gratitude s’élança du fond des cœurs des parents vers les organisateurs de cette petite fête.
- Quelques renseignements sur l’ouvrage de M. Jules Delbrück auquel nous avons emprunté les principaux éléments de la Matinée Théâtrale, seront sans doute accueillis avec plaisir par ceux de nos lecteurs surtout qui peuvent avoir à organiser des fêtes enfantines.
- L’œuvre de Delbrück n’est pas nouvelle, mais sa haute valeur instructive et morale la classe toujours au rang des plus précieux ouvrages à mettre aux mains de la jeunesse.
- Ecoutons comment fut composé l’ouvrage, c’est l’auteur lui-même qui parle :
- « La vie moderne a des exigences que ne présentait
- p.601 - vue 600/768
-
-
-
- 602
- LE DEVOIR
- pas, au même degré, la vie plus simple et plus facile d’autrefois. Les sciences, les arts, l’agriculture, ont pris une si grande importance et touchent par tant de points à l’existence de chacun de nous, que des notions élémentaires sur tous ces sujets doivent faire désormais partie de l’instruction première. ...... « Les traités spéciaux sont, en général d’une aridité à faire reculer quiconque n’est pas du métier; sous peine de servir d’épouvantail à la jeunesse, on ne pouvait songer ni à les copier, ni même à les imiter. Au lieu de demander le concours des savants et des littérateurs de profession, » nous recherchâmes « des collaborateurs d’un autre ordre : ceux qui aiment l’enfance et savent lui parler. Ici, c’était une mère ; là, un artiste, un manufacturier, une institutrice. On eut, il est vrai, beaucoup de peine à leur mettre la plume à la main. Il fallut de vives instances, et ce qui décida le plus souvent ces écrivains d’aventure, ce fut la condition absolue que chaque . récit, chaque page, sur un sujet approfondi, serait jugée, quant à la forme, par un groupe d’enfants. Loin de contester un pareil jugement, on y puisait la confiance et la force. Le manuscrit était donc lu au jeune aréopage. Les juges bâillaient-ils ou se détournaient-ils avec distraction, le passage était biffé et abandonné sans regret. Les enfants, au contraire, applaudissaient-ils et redemandaient-ils la lecture, le manuscrit allait tout droit à l’imprimerie. Et c’est ainsi, disons-le en passant, que parfois des plumes jusqu’alors inconnues ont écrit pour les enfants bien des pages qu’on a pu justement qualifier de chefs-d’œuvre.
- » C’est le groupe d’enfants dont nous parlons qui, ayant à se prononcer sur l’article de la fabrication du verre (servant d’explication à l’un de nos tableaux synoptiques), salua de ses acclamations le récit des Curieuses aventures du naufragé Jean-Baptiste Louet. Loiiet, dans l’île des Sauvages, obligé de racheter sa vie en fabriquant un collier de verre pour le roi Tamani, intéressa vivement le jeune auditoire. Le sable et la soude (cendre de varech) furent bénis pour le secours qu’ils apportaient au pauvre Louet, et chaque enfant eût voulu l’aider à faire ses perles. A la seconde lecture, tous les détails de la fabrication du verre étaient connus. On verra partout dans ces volumes comment les sujets les
- p.602 - vue 601/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 603
- plus abstraits en apparence ont pu donner naissance aux récits les plus attachants. »
- Dès leur apparition, les « Récréations instructives » rencontrèrent le plus sympathique acccueil dans les jour naux français et étrangers. L’un d’eux disait : « Une » grande idée domine dans les Récréations Instructives : » la glorification du travail.
- » Faire régner l’attrait dans chaque branche de l’en-» seignement ; en appeler toujours à la raison naturelle » de l’enfant, sans le rendre raisonneur ; exciter les » meilleurs instincts de l’âme ; agrandir les facultés de » l’esprit : telle est la mission que M. J. Delbrück a
- » remplie avec amour et talent. Son ouvrage .......ouvre
- » la voie d’une éducation nouvelle loin des vieilles or-» nières d’où il est bien temps de sortir. »
- Un seul, un tout petit point, dépare à nos yeux ce bel ouvrage. Nous voulons parler de l’image centrale du tableau synoptique « Les enfants célèbres » dans le trosièime volume. L’image de la jeune fille attaquée par une louve produisait généralement chez les enfants à qui nous montrions l’ouvrage, une impression fâcheuse ; aussi avons-nous fini par coller sur cette image une feuille de papier qui la dérobe au regard. Peut-être a-t-on modifié ce dessin dans la deuxième édition des Récréations instructives? Si non, nous souhaitons qu’on le fasse pour la troisième, espérant bien que l’ouvrage n’est pas au bout de son succès. Cette deuxième édition est en vente aujourd’hui chez A. Jeandé, 74, rue de Rennes, Paris.
- L’œuvre comprend 4 volumes in-4° contenant chacun 12 tableaux synoptiques coloriés, 12 rondes avec jeux ou chansonnettes, etc.. (Prix de chaque volume : broché 10 francs, relié 13 francs, avec dorures sur tranches 14 francs.)
- Parmi les ouvrages à consulter pour composer des Fêtes enfantines, citons aussi : Les Jeux gymnastiques de Madame Marie Pape Carpentier, nom bien célèbre dans le monde de l’Enseignement.
- Le Jeu du blé qui fait partie du recueil des jeux gymnastiques est un véritable petit chef-d’œuvre. Paroles et musique sont d’un charme inexprimable. (Editeurs : Hachette et Cie, 79, boulevard Saint-Germain, Paris.)
- p.603 - vue 602/768
-
-
-
- 604
- LE DEVOIR
- Revenons à notre Fête de l’Enfance au Familistère. A l’issue de la Matinée théâtrale, les élèves se rendirent, sous la surveillance de leurs maîtres et maîtresses dans la cour du pavillon central où une collation et des rafraîchissements leur furent servis. La joie la plus vive ne cessa d’animer toute cette jeune population.
- Voici maintenant le discours prononcé, le dimanche 1er septembre, par l’Administrateur-gérant de la Société, à l’occasion de la distribution des livres et récompenses.
- Discours de M. Dequenne
- « Chers Élèves et chers Amis,
- » Voici de nouveau arrivé le jour si impatiemment attendu et désiré de vous tous, le jour de votre fête, qui est aussi la nôtre.
- » C’est pour la célébrer avec vous tous, chers enfants, que je suis ici avec le Conseil de Gérance, pour la présider et acclamer les plus méritants d’entre vous.
- « C’est dans une pensée de prévoyance et de sagesse que le Fondateur du Familistère y a institué la fête de l’enfance et de la jeunesse, la fête du premier âge; de même que la fête du travail est celle du deuxième âge, de l’adolescence et l’âge mûr; il aurait pu en être institué encore une, celle du troisième âge, de la vieillesse, où tous les anciens travailleurs pensionnés seraient venus glorifier le nom de leur bienfaiteur; mais si cette troisième fête n’est pas célébrée avec éclat et apparât en un jour déterminé, elle n’en est pas moins dans les cœurs reconnaissants des vieux travailleurs que la générosité du grand philanthrope Godin a mis à l’abri du besoin dans leurs vieux jours.
- » pans la division des âges de la vie humaine ; la première enfance, l’aurore de la vie, est l’âge du bonheur inconscient pendant lequel les tribulations et les difficultés de l’existence ne sont pas compréhensibles et ne se font pas encore sentir; âge heureux! où les différences de situations et de fortune ne sont pas appréciés, où les caresses de la mère données dans la demeure du pauvre sont aussi douces et aussi agréa-
- p.604 - vue 603/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 605
- blés à l’enfant que celles données dans un palais ; où le jouet d’un sou fait autant de plaisir à l’enfant du pauvre que celui d’un louis à l’enfant du riche.
- » Ali! chers enfants, les plus âgés parmi vous hâtent de leurs désirs, le moment où ils pourront quitter l’école pour entrer dans la vie active et prendre part à la lutte pour l’existence; c’est le propre de la nature humaine, surtout dans la jeunesse, de désirer ce que l’on n’a pas et de ne pas savoir apprécier ce que l’on possède ; lorsque vous serez arrivés à la maturité et à la vieillesse, quand vous serez au déclin de la vie, vous jetterez un regard en arrière, vous penserez au passé, et vous regretterez les jours heureux de votre jeunesse insouciante; mais qu’on le désire ou non, la marche du temps ne peut être avancée ni reculée, c’est la loi inéluctable de la nature, naître et disparaître, se renouveler sans cesse; heureux ceux qui, arrivés à un âge avancé, peuvent se dire ou entendre dire, que leur vie a été bien remplie et qu’ils ont vécu honnêtement; la pensée du devoir accompli, avec une conscience nette, peut adoucir les amertumes des vieux jours et en faire envisager la fin avec calme et sérénité.
- » Pour qu’il en soit ainsi de vous, mes enfants, et que votre vie soit telle que je la souhaite, il faut que les commencements et les débuts en soient bons, que les bonnes semences versées à l’école donnent leurs fruits et leurs résultats, que les effets de la bonne éducation que vous pouvez y recevoir ne soient pas neutralisés par de mauvaises fréquentations et de mauvais; exemples au dehors; il faut surtout que vos parents veillent sur vous et entretiennent dans la famille les bons principes de morale inculqués à l’école; il n’en est, malheureusement pas toujours ainsi, et alors les fruits de la bonne éducation se gâtent et sont perdus.
- » Comme les années précédentes, je vais vous communiquer les résultats des examens et concours de l’année scolaire qui vient de s’écouler.
- » Aux examens pour le certificat d’études primaires, nous avons présenté 34 élèves, 17 garçons et 17'filles,, de la cinquième année primaire, professeur M. Deliorter; 21 de ces élèves, dont 14 filles et 7 garçons, ont obtenu le certificat.
- » Pour la mention de dessin, 11 élèves ont été pré-
- p.605 - vue 604/768
-
-
-
- 606
- LE DEVOIR
- sentés, 8 garçons et 3 filles, du cours supérieur, professeur M. Gagner, tous l’ont obtenue.
- » Au concours ouvert par le Manuel général, entre les élèves des écoles primaires de France, âgés de moins de 12 ans, un seul élève par école de garçons ou de filles pouvait y prendre part : sur 426 concurrents, deux de nos élèves de la classe de M. Gagner, Macaigne Léon et Gosset Louise, ont obtenu un prix; Macaigne Léon a été classé quatrième avec 35 points, le premier en ayant 36.
- » L’élève Painvin Emile qui suit depuis quelques années le cours préparatoire enseigné par M. Démoion pour les examens d’admission aux écoles de l’Etat, a réussi aux examens à l’écrit qui ont eu lieu dernièrement à Châlons, nous pouvons espérer qu’il a réussi aussi à l’examen oral qu’il vient de subir à Reims, et dont nous ne connaissons pas encore le résultat.
- » Votre ancien camarade Evens Léopold vient de terminer ses trois années d’études théoriques et pratiques à l’école de Châlons, il est entré dans les ateliers de notre usine où il saura se faire, nous l’espérons, une situation convenable.
- » Nos quatre jeunes filles admises à l’école normale de Laon : Anciaux Emilienne, l’année dernière, Maréchal Zoé, Vachée Marthe et Lefranc Aline, l’année précédente, y continuent leurs études d’une façon satisfaisante.
- » Les résultats des examens pour les certificats d’études, obtenus cette année dans la même proportion que ceux de l’an dernier, ne sont pas, surtout pour les garçons, ce qu’ils pourraient être et ce qu’ils ont été les années précédentes, nous espérons que l’année prochaine et les suivantes les résultats seront meilleurs et redeviendront ce qu’ils étaient auparavant.
- » Pendant l’année qui vient de s’écouler nous avons eu quelques difficultés dans la marche et le fonctionnement de nos classes primaires, par suite de départs successifs de quelques-uns de nos professeurs, qui ont été remplacés, sans désavantage je l’espère, et notre corps enseignant, reconstitué, sera à hauteur de sa tâche et tiendra à honneur de le démontrer.
- » Mesdames les maîtresses et messieurs les professeurs continueront donc à faire tous leurs efforts, à
- p.606 - vue 605/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- 607
- unir tous leurs dévouements et leurs aptitudes pour donner aux enfants dont ils ont la garde, une solide instruction avec une bonne éducation; un bon enseignement doit comprendre Tune et l’autre.
- » Les écoles et principalement les classes maternel les, sont un jardin d’enfants que le personnel du corps enseignant doit soigner et cultiver; de même que l’arbuste bien dressé et bien soigné produit de belles fleurs et de bons fruits, de même l’enfant bien éduqué et bien remontré donne aussi de bons fruits dont les effets bienfaisants se font sentir et se répercutent jusqu’à l’âge de la maturité et de la vieillesse.
- » Faites de nos enfants de braves garçons et d’honnêtes jeunes filles, afin qu’ils deviennent de bons et braves travailleurs; inculquez-leur de bons sentiments, apprenez-leur que l’honnêteté et l’honneur passent avant tout, que la satisfaction d’une bonne conscience et du devoir accompli aide à acquérir le bonheur, non pas le semblant de bonheur que peuvent donner les jouissances matérielles, mais le vrai bonheur que -procurent les jouissances morales.
- » Dites-leur bien surtout, et répétez-leur souvent que l’ennemi de l’être humain, c’est l’alcoolisme; que l’homme qui s’enivre, s’abrutit et marche à la dégénérescence ; que celui qui va porter au cabaret une partie de ses salaires, qu’il devrait affecter au bien-être des siens, ne remplit pas son devoir d’honnête homme et de bon chef de famille.
- » Dans une famille bien dirigée, où existe le sens moral, tout doit être en commun, le bien être comme le mal-être, les plaisirs comme les peines.
- » Que les pères et mères n’oublient pas et se pénètrent bien que c’est un devoir pour eux de veiller sur l’éducation et la conduite de leurs enfants; ils doivent eux-mêmes être des modèles de bonne conduite et de moralité pour les enfants, qui s’habitueront ainsi à suivre les bons exemples qu’ils auront sous les yeux ; les mauvais exemples neutralisent les effets des bonnes leçons.
- » Les parents auraient mauvaise grâce et manqueraient de l’autorité morale nécessaire, pour reprocher aux enfants et vouloir réprimer des défauts ou des vices que ceux-ci remarqueraient en eux.
- p.607 - vue 606/768
-
-
-
- 608
- LE DEVOIR
- )) L’exemple du bien est le germe de bonnes actions, l’exemple du mal, au contraire, est facilement contagieux, rien n’importe plus pour le jeune âge que de le plier au bien dès ses premières années et de lui faire contracter de bonnes habitudes ; les premiers penchants s’effacent difficilement, la force de l’habitude est considérable, le pli une fois formé, pour le bien comme pour le mal, est bien difficile à faire disparaître.
- » Une bonne mère de famille doit s’attacher à bien connaître le naturel et le caractère de ses enfants ; ayant cette connaissance, elle favorisera les bonnes inclinations des uns, réprimera les mauvais penchants des autres, fera éclore dans l’un les qualités heureuses et disparaître de l’autre les mauvais germes des vices et des travers.
- » Et à vous, jeunes élèves, je répéterai encore ce que je vous dis chaque année : travaillez, soyez sages et obéissants, nous sommes en ce monde pour travailler et produire, intellectuellement et matériellement, le travail élève et purifie, l’oisiveté abaisse et dégrade ; tous ne peuvent s’élever et parvenir, il y aura toujours des différences de situation, l’égalité au point de vue matériel et pécuniaire ne peut exister, mais un ouvrier honnête, bon travailleur, aura toujours plus de mérite qu’un oisif paresseux et improductif.
- » Quand vous aurez l’âge d’homme et que vous entrerez dans la vie publique, pénétrez-vous bien que dans une démocratie bien constituée, Etat ou société, la condition principale de succès et de prospérité est de savoir bien choisir les chefs parmi les plus dignes et les plus capables, et savoir ensuite les respecter et leur obéir.
- » Il est aussi nécessaire de savoir bien obéir, avec dignité et sans bassesse, que de savoir bien commander, avec justice et discernement; mais ces deux qualités sont rares et difficiles à acquérir.
- » Dans un pays, ou dans un établissement, il faut que l’ordre avec une sage discipline régnent et dominent, il faut que l’autorité soit reconnue et respectée, car si tous voulaient commander et diriger, le désordre et la ruine s’ensuivraient.
- » Le meilleur système de gouvenement et de direction est de mettre l’autorité et le pouvoir dans les
- p.608 - vue 607/768
-
-
-
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 609
- mains du plus digne qui aura la sagesse de savoir consulter les intelligences groupées autour de lui.
- » Et c’est en cela, chers amis, que l’œuvre de l’illustre Godin, condensée et réglementée dans sa Mutualité sociale, est admirable de sagesse et de prévoyance, car en instituant le pouvoir dirigeant, transmis par les suffrages, il l’a réglementé par des statuts et mitigé par l’obligation de consulter les conseils.
- » J’aurais encore bien des choses à vous dire, chers enfants, et des recommandations à vous faire, mais je comprends votre impatience et vais terminer en souhaitant que vous acquerriez les qualités de bons et braves travailleurs, que vos esprits s’imprégnent des meilleurs sentiments, que vous deveniez bons et charitables, que vous vous aimiez et vous entr’aidiez tous les uns les autres, c’est la loi de la solidarité humaine, c’est le vrai socialisme chrétien et humanitaire. »
- (Applaudissements).
- <q-~^K3SS»g i «fr
- 3
- p.609 - vue 608/768
-
-
-
- 610
- LE DEVOIR
- TjA. QUESTION I0K LA 3PEA1X
- VIe Conférence interparlementaire
- L’Union interparlementaire de la Paix et de l’Arbitrage a tenu à Bruxelles, dans la salle des séances du Sénat, sa VIe Conférence, ouverte le 13 août.
- Quatorze pays européens étaient représentés à ce congrès par une centaine de Députés. Il convient de dire que le nombre des parlementaires adhérents dépasse aujourd’hui trois cents.
- M. Nyssens, ministre du travail, au nom du gouvernement et du Parlement belges, a souhaité la bienvenue aux membres du congrès. Dans une longue allocution, il a exposé le but du congrès, qui pourrait, dit-il, se résumer en ces mots : faire reculer la force pour faire avancer le droit.
- M. Labiche a exprimé les remerciements de la députation française pour le bon accueil qu’elle a reçu du peuple belge :
- « Nous nous associons entièrement, « a-t-il dit, » aux belles paroles prononcées par le ministre.
- » Dans certains pays, il existe quelques susceptibilités à l’égard du programme de notre congrès, mais l’avenir travaille éternellement pour nous. »
- Dans la séance de l’après-midi de la Conférence internationale, le ministre des affaires étrangères a souhaité la bienvenue aux délégués.
- Le bureau définitif de la Conférence a été ainsi constitué :
- Président : M. Descamps-David (Belgique) ; vice-présidents : MM. le docteur Hirsch (Allemagne), et Gobât (Suisse). Membres : MM. le baron Pirquet (Autriche), Bajer (Danemark), le sénateur Labiche (France), Stanhope (Grande-Bretagne), le poète Maurice Jokaï (Hongrie), Pan-dolfi (Italie), Rehnsen (Pays-Bas), Urecchia (Roumanie), Borg (Suède), le marquis de Marcoartu. (Espagne), le sénateur Dupont et l’ancien représentant Houzeau de Leliaie (Belgique).
- La Conférence a voté à l’unanimité un projet précisant les conditions que devrait remplir une Cour internatio-
- p.610 - vue 609/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 611
- nale permanente d’arbitrage. Ce projet s’occupe de la composition de la Cour, de son siège, des indemnités à payer à ses membres et de son règlement organique.
- Elle a voté également à l’unanimité la proposition suivante, présentée par MM. Anspach-Puissant (Belgique) et Cremer (Angleterre) :
- « La Conférence charge le président d’examiner, s’il peut le faire, si deux ou plusieurs gouvernements seraient disposés à prendre l’initiative de la création d’une Cour pour la solution des différends internationaux par les moyens pacifiques. »
- L’assemblée a voté ensuite la proposition suivante émanant de MM. Bajer (Danemark) et Gobât (Suisse) :
- « La Conférence exprime l’opinion que lorsqu’un Etat aura proclamé sa neutralité permanente au moyen de dispositions constitutionnelles, cette neutralité doit être reconnue par les puissances. Les membres de la Conférence sont priés d’user de leur influence, autant que faire se peut, afin que ces principes soient soumis à une conférence diplomatique. »
- La réunion a ensuite chargé son président de présenter aux différents gouvernements des pays civilisés le projet de Cour arbitrale internationale adopté par la Conférence.
- En réponse à un télégramme que lui avait adressé l’assemblée, le roi a fait exprimer à la Conférence les vœux qu’il forme pour la réussite de ses travaux.
- Le général Iung (France) dépose sur le bureau un projet de méthode de travail pour les prochains congrès.
- Mentionnons encore parmi les résolutions adoptées la motion suivante de M. Philippe Stanhope :
- « La Conférence exprime sa vive satisfaction de ce que la Chambre des Députés de la République française ait, à l’unanimité, décidé d’inviter le gouvernement français à proposer un traité d’arbitrage aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord, et se trouve ainsi en communauté d’idées avec le Parlement de la Grande-Bretagne. »
- La prochaine Conférence aura lieu à Buda-Pesth.
- Le 3e Congrès Scandinave de la Paix
- Le 3e Congrès Scandinave de la Paix a eu lieu à Stockholm du 3 au 5 août. Plus d’une centaine d’amis de la Paix venus des diverses contrées des trois pays
- p.611 - vue 610/768
-
-
-
- 612
- LE DEVOIR
- Scandinaves et de la Finlande y ont pris part. Les norvégiens s’y trouvaient en majorité. Plusieurs députés y assistaient. Le différend entre la Suède et la Norwège a été touché à plusieurs reprises, et cela dans un sens éminemment pacifique.
- M. Wawrinsky, député suédois, appelé à la présidence du Congrès, a dirigé les débats avec beaucoup de tact et de précision. M. Frédéric Bajer avait été nommé président d’honneur et l’on avait confié la vice-présidence aux présidents des trois associations de la paix : M. Sundblad (Suède), M. R. P. Rasmussen (Danemark) et B. Haussen (Norwège).
- La résolution prise à Klippinge (M. Bajer rapporteur) par l’assemblée générale danoise le 3 juin pour la création d’une Union Scandinave d’arbitrage et de neutralité a été confirmée par le Congrès dans sa première séance. Le lendemain, une excursion aux environs de la « Venise Scandinave » a réuni les congressistes.
- La séance du 5 août a été féconde en résolutions. Afin de lutter contre l’esprit guerrier des militaristes de Suède et de Norwège, on a recommandé l’organisation de meetings, surtout parmi les populations de la frontière.
- A la suite d’une intéressante discussion sur l’enseignement de l’bistoire dans les écoles, le Congrès a protesté contre les fêtes rappelant le souvenir de guerres et de victoires. Le système des milices a donné lieu à un long débat. Le Congrès s’est prononcé pour l’organisation militaire suisse, mais seulement à titre de transition, (proposition Sundblad et Haussen).
- Le président du Congrès M. F. Bajer a alors saisi le Congrès de la résolution suivante : que les amis de la Paix s’unissent pour former une agitation énergique en faveur de la transformation des flottes et des armées destructives en armées et en flottes pacifiques et productives.
- La résolution fut votée malgré un grand nombre d’abs tentions dues à la nouveauté et à l’ignorance du sujet dans un milieu qui n’y était nullement préparé.
- On peut donc augurer favorablement ; quoique la majorité de 13 voix contre 12 ne soit pas une victoire éclatante, elle est un succès relatif.
- p.612 - vue 611/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 613
- BELGIQUE
- Les anniversaires de batailles
- Le Petit Bleu, ayant eu l’idée d’engager la Ligue de la Paix à obtenir des gouvernements qu’ils cessent, dans l’intérêt de la bonne entente internationale, de célébrer, comme on le fait actuellement en Allemagne, l’anniversaire de batailles, a reçu une lettre dont voici les premières lignes :
- « Vous avez bien raison de préconiser l’abandon des fêtes anniversaires de batailles, qui sont incontestablement des excitants à de nouvelles batailles, à de nouvelles guerres. Mais pourquoi, pendant que vous y êtes, n’avez-vous pas invoqué le cas de la Belgique qui a précisément donné l’exemple de cette renonciation 'à l’apothéose des souvenirs militaires glorieux ?
- » Quand les allemands nous disent qu’en célébrant leurs victoires de 1870 ils commémorent moins les défaites françaises que les évènements qui ont abouti à la constitution de l’unité de l’empire d’Allemagne, ne pourrions-nous immédiatement leur répondre : « — En célébrant le souvenir des journées de 1830, la Belgique fêtait beaucoup moins les victoires de ses volontaires sur les troupes hollandaises que la proclamation de son indépendance nationale. Et cela n’a pas empêché la Belgique, de renoncer à ces fêtes annuelles, de les transporter au mois de juillet, à une date sans signification, pour ménager le très légitime amour-propre de ses voisins hollandais, qu’elle estime et dont l’amitié vaut bien ce petit sacrifice. »
- A la suite de la lettre au Petit Bleu, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici la décision prise par le conseil municipal de Francfort-sur-le-Mein.
- » Francfort, le 23 août.
- » Le conseil municipal de Francfort-sur-le-Mein a refusé de voter le crédit de 10.000 marks pour la fête de Sedan, mais a accordé 20.000 marks pour venir au secours des vieux soldats pauvres.. »
- Mais pourquoi l’exemple donné par la ville de Francfort, n’a-t-il pas été suivi par les autres grandes villes de la pacifique Allemagne ?
- p.613 - vue 612/768
-
-
-
- 614
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- FRANCE
- Le travail des femmes et des enfants dans l’industrie
- Le Journal officiel a publié dernièrement un décret portant modification du décret du 15 juillet 1893 sur le travail des femmes et des enfants dans l’industrie. Aux termes de ce décret, les femmes et les filles âgées de plus de dix-huit ans pourront être employées jusqu’à onze heures du soir, à certaines époques de l’année et pendant une durée totale qui ne dépassera pas soixante jours par an, sans que, en aucun cas, la durée du travail effectif puisse dépasser douze heures par vingt-quatre heures, dans les industries telles que broderie, confection de chapeaux, maisons de couture, fourrure, pliages de rubans.
- D’autres industries (confiserie, conserves alimentaires de fruits, de poissons, délainage des peaux de moutons, extraction des parfums des fleurs, pâtes alimentaires, réparations urgentes de navires et de machines motrices, tonnellerie pour l’embarillage des produits de la pêche) sont autorisées à déroger temporairement aux dispositions relatives au travail de nuit, sans que le travail effectif des femmes, fdles ou enfants employés la nuit, puisse dépasser dix heures par vingt-quatre heures.
- Le décret énumère ensuite les industries pour lesquelles l’obligation du repos hebdomadaire et les restrictions relatives à la durée du travail pourront être temporairement levées par l’inspecteur divisionnaire, pour les enfants âgés de moins de dix-huit ans et les femmes de tout âge; ce sont les industries d’ameublement, bijouterie, fabrique de biscuits, maisons de confection en tout genre, imprimeries, etc.
- Les chefs des industries autorisées, soit à prolonger le travail jusqu’à onze heures du soir, soit à déroger temporairement aux dispositions relatives au travail de
- p.614 - vue 613/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 615
- nuit, devront prévenir l’inspecteur ou l’inspectrice chaque fois qu’ils voudront faire usage de ces autorisations.
- L’avis sera donné par l’envoi, avant le commencement du travail exceptionnel, d’une carte postale, d’une lettre sans enveloppe ou d’un télégramme, de façon que le timbre de la poste fasse foi de la date dudit avis.
- Ce décret donne satisfaction à un vœu formulé par le groupe de la Solidarité des femmes, et appuyé par des démarches réitérées.
- Par contre, il n’a pas l’approbation de Mme Coûtant, présidente du syndicat des infirmiers et infirmières, et de l’Union syndicale ouvrière de la blanchisserie.
- Loin de demander des restrictions dans la loi de 1892 sur la règlementation du travail des femmes, Mme Coûtant, ainsi qu’elle le rappelle dans une lettre publique, avait adressé à la Chambre des Députés une pétition réclamant l’application rigoureuse de cette loi, et son extension aux femmes employées dans les hôpitaux. Mme Coûtant admet, en effet, comme principe, conformément à la thèse socialiste, que la femme est indispensable au foyer domestique, que huit heures de présence à l’atelier l’en tiennent déjà trop longtemps éloignée, que la réduction de la journée de travail entraînant inévitablement l’emploi d’un plus grand nombre d’ouvrières, les salaires deviendront forcément plus élevés.
- Elle pense que les perturbations que causera l’application de la loi passées, un bien-être en résultera pour l’ouvrière. C’est ainsi, par exemple, que la réduction des heures de travail des femmes occupées dans les hôpitaux entraînerait l’emploi d’un plus grand nombre de travailleuses. Mme Coûtant considère donc que la promulgation du décret est un pas en arrière.
- A cela, M. Mesureur, député de la Seine, président de la commission parlementaire du travail, répond qu’il était bien difficile aux pouvoirs publics de prendre la responsabilité du chômage d’un grand nombre d’ouvrières, du déplacement et de la ruine de certaines industries.
- Mais alors à quoi bon faire des lois où l’on introduit une série d’exceptions qui ont, pour résultat final, de soustraire à l’effet de la loi, tous les cas sur lesquels on a légiféré.
- p.615 - vue 614/768
-
-
-
- 616
- LE DEVOIR
- Cela rend beaucoup de gens sceptiques sur l’efficacité d’une législation du travail.
- Pour notre compte nous estimons que, si règlementation légale il y doit y avoir, la loi doit être faite par tous les intéressés.
- L’homme est trop souvent en concurrence avec la femme sur le marché. du travail pour qu’on puisse admettre, sans déni de justice, que les lois d’organisation du travail émanent de l’homme seul.
- L’indépendance économique est la condition et la garantie de la dignité et de la liberté de la femme.
- Programme du Congrès féministe International
- Solidarité humaine dans l’égalité.
- Droits économiques. — A travail égal, salaire égal. — Question de la liberté du travail, ou journée de 8 heures. — Le droit exclusif de la femme mariée au produit de son travail. — Electoral et éligibilité aux prudhommes, conseils professionnels, tribunaux de commerce, jurys professionnels; — La femme ayant charge d’enfants, subventionnée par l’Etat.
- Question de la paix. — Propagande de la paix par la femme et l’école.
- Education intégrale et accès aux grades et emplois qu’elle concède. — Go-éducation. — Moralité dans l’éducation, une pour les deux sexes.
- Assistance publique et accès des femmes aux divers emplois.
- Réforme du droit civil. — Droits civils. (Droit pour la femme d’être témoin et membre d’un conseil de famille, etc.) — Nationalité de la femme mariée. — Question du mariage. — Le droit de la mère, celui de l’enfant.
- La morale une pour tous. — Question de la prostitution.
- Droit municipal (électorat et éligibilité des femmes).
- Droits politiques féminins (nomination aux fonctions publiques, l’électorat et l’éligibilité législatifs.) — Droit pour la femme d’être membre des jurys criminels. — Réforme du Gode civil et du Gode pénal.
- Les discours des orateurs pourront être suivis de discussions contradictoires.
- p.616 - vue 615/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 617
- Le programme qu’on vient de lire a été rédigé par la commission nommée par les deux groupes initiateurs du Congrès féministe international de 1896 : la Solidarité des femmes et la Ligue française pour le droit des femmes.
- Il a été ratifié par les deux groupes.
- Envoyer les adhésions à l’une des adresses suivantes :
- Mme potonié - Pierre, secrétaire de la Solidarité des Femmes, Fontenay-sous-Bois (Seine) ; Mme Maria Martin, directrice du journal des Femmes,, 107, rue du Mont-Cenis, Paris ; Mme Maria Pognon, présidente de la Ligue Française pour le Droit des Femmes, 7, rue Clé-ment-Marot, Paris ; Mlle Marie Bonnevial, secrétaire de la même Ligue, 127, avenue de Clichy.
- # *
- Le Corset
- La modification du costume ayant son importance dans l’évolution féministe, nous insérons avec grand plaisir la lettre suivante qui a le double mérite de défendre une cause juste et de nous montrer au vif révolu tion de la pensée et de la volonté dans le monde féminin.
- De tels documents abondent dans les journaux de langue anglaise. Mais à notre époque l’unité se fait entre toutes les nations civilisées pour ce qui intéresse ra cause du progrès. Que d’espoir pour la race future dans l’élévation intellectuelle et morale dont témoigne cette lettre de jeune fille !
- (Lettre adressée à un grand journal de Modes)
- Madame la Directrice du journal xxx.
- Madame,
- Je viens de lire votre article « un nouveau corset, » et j’en suis véritablement navrée.
- Quoi, on va enfin nous autoriser à nous mettre l’estomac à l’aise sous un buse qui ne fera plus que le protéger au lieu de le comprimer, et vous nous faites de cette perspective réjouissante un nouveau supplice
- p.617 - vue 616/768
-
-
-
- 618
- LE DEVOIR
- de Tantale en nous adjurant, au nom du goût et de l’esthétique, de ne pas nous rendre complices de la vogue possible du nouveau corset!
- Peut-être, Madame, avez-vous un estomac à toute épreuve, ce que du reste je vous souhaite de tout mon cœur, mais, au nom du ciel, ayez un peu de pitié pour celles de vos infortunées contemporaines qui ne sont pas bien douées sous ce rapport (elles sont malheureusement nombreuses).
- Et, permettez-moi de vous faire observer que cette « courbe élégante, » naturelle à « tout corps bien formé » que vous admirez, je ne l’ai jamais vue, que je sache, à la Vénus de Milo qu’on avait jusqu’à présent considérée comme un type parfait de la forme féminine, pas plus qu’aux œuvres modernes de nos sculpteurs les plus réputés; et j’imagine que ces belles créatures seraient fort mal à l’aise dans un de ces « corsets modelant la taille » dont vous nous vantez les mérites, si vous entendez par là les instruments de torture qu’on porte depuis quelques années.
- Je me suis souvent demandé avec quelque tristesse comment devaient être en déshabillé ces pauvres enfants qui s’infligent le supplice d’avoir une taille de 50 à 55 centimètres et dont, par une malheureuse compensation, le ventre prend des proportions....... inquié
- tantes, et quelles doivent être les modifications subies par leur anatomie, après quelques années de ce système.
- Ne vous demandez-vous jamais, Madame, alors que chacun déplore la dépopulation de la Patrie, quelles tristes mères feront ces jeunes filles et quelle race débile sortira d’elles ?
- Pour moi, je ne sais si je me marierai jamais; mais je considérerais dès à présent comme une mauvaise action de ma part de diminuer si peu que ce soit ma force de résistance par l’atrophie partielle d’un ou de plusieurs de mes organes essentiels, lorsque je pense qu’un jour peut-être, j’aurai des enfants, et que, tandis que je sacrifierais alors volontiers ma vie à leur santé, je pourrais avoir à me dire qu’ils souffrent de causes d’affaiblissement ou de maladie anciennement introduites en moi par sottise, par désir de faire comme les autres.
- Pourquoi donc les hommes qui disent avoir si fort le
- p.618 - vue 617/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 619
- souci de la race ne condamnent-ils pas cet étranglement de tous les organes vitaux : estomac, cœur, poumons, chez les futures mères de leurs enfants?... par indolence?... et pourquoi aussi certains papas sont-ils si impuissants à cet égard près de leurs filles? — Ah! c’est que le désir de plaire est en jeu, et que l’on se sait admirée pour sa taille fine.
- Mais si, au lieu de cela, les Messieurs avaient le bon sens de considérer comme une difformité ces tailles essentiellement anti naturelles, avec quel plaisir ne déserrerait-on pas ce lacet (jusqu’alors tant de fois tiraillé dans l’espoir d’avoir encore un centimètre de moins) et comme ces jeunes corps anémiés et déformés reprendraient vite force et beauté réelle, grâce à la libre circulation de la vie, activée par une respiration complète et un exercice bien compris !
- Quelle tâche merveilleuse et féconde ne serait-ce pas que de changer en femmes fortes ces poupées étiolées si nombreuses aujourd’hui.
- C’est pourquoi, si, comme j’ai cru le comprendre, le nouveau corset fait vraiment un pas dans cette voie, je vous demande instamment sa grâce; et s’il n’est encore qu’un essai informe, ne vaudrait-il pas mieux chercher à l’améliorer que le condamner sans appel? 11 me semble que pour cela un peu de bonne volonté, jointe au goût qui créa tant de jolis modèles publiés par votre journal, suffirait pour faire un objet gracieux de celui qui n’est peut-être encore qu’hygiénique.
- Veuillez agréer, Madame, avec toutes mes excuses pour une si longue lettre, l’expression de ma respectueuse considération.
- Une Lectrice de 22 ans.
- p.619 - vue 618/768
-
-
-
- 620
- LE DEVOIR
- BIBLIOGRAPHIE
- La très remarquable Revue publiée par M. le Dr Dariex, sous le titre Annales des sciences psychiques (1), publie des documents qui nous paraissent de nature à intéresser vivement un certain nombre de nos lecteurs.
- A l’intention de ces mêmes lecteurs, nous avons déjà, dans notre numéro d’août dernier (page 499), signalé un article publié par M. Jules Brouez, dans La Société nouvelle, article concluant à la nécessité d’une sanction extra-terrestre.
- Comment fournir cette sanction ? Et surtout comment y arriver par les procédés de la méthode, expérimentale seuls acceptables aujoud’hui?
- Des savants et des philosophes s’essaient à cette œuvre, et les Annales des sciences psychiques nous fournissent précisément les plus précieuses informations à ce sujet.
- Exemple : Dans un article intitulé : Bibliographie (numéro de mars-avril 1895, page 119), M. A. de Rochas apprécie deux nouveaux ouvrages ;
- 1° Essai de spiritisme scientifique, par D. Metzger (2).
- 2° Psychisme expérimental, par Alfred Erny (3).
- A propos du premier, il dit : « M. Metzger est un philosophe qui, dans une série de Conférences lues à la Société des sciences psychiques de Genève, s’est attaché à faire ressortir sous une forme très-littéraire, et souvent avec une grande élévation dé pensée, les efforts tentés depuis une cinquantaine d’années pour résoudre, à l’aide de la méthode expérimentale, le problème de la vie future et en déduire par le raisonnement des règles morales pour la vie présente. »
- (1) Librairie Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris. Abonnement annuel : 12 fr.
- (2) Librairie des Sciences psychologiques, 1, rue Chabanais, Paris. Prix : 2 fr. 50.
- (3) Librairie Flammarion, 26, rue Racine, Paris. Prix : 3 fr. 50.
- p.620 - vue 619/768
-
-
-
- BIBLIOGRAPHIE
- 621
- Puis, il passe à l’examen approfondi du livre de M. Metzger et de celui de M. Erny. L’objectif de ce dernier a été « de réunir un grand nombre de faits étudiés et contrôlés par des savants et des expérimentateurs au-dessus de tout soupçon, et de les mettre en évidence. »
- M. A. de Rochas conclut en ces termes : « Bien que toutes les expériences qui ont été faites dans cet ordre d’idées n’aient point encore été publiées, on pressent déjà que l’accord ne tardera point à se faire sur les points suivants :
- « 1° Il y a dans l’homme un corps spirituel et fluidique destiné à servir d’intermédiaire entre l’âme et le corps matériel. C’est là du reste l’enseignement de toutes les religions, de toutes les philosophies.
- » 2° Ce corps fluidique qui, pendant la vie, sert de moule au corps matériel peut, dans certains cas, abandonner momentanément ce corps matériel, et se faire percevoir, même au loin, par l’un quelconque des sens humains.
- » 3° Quelques personnes jouissent de la propriété de secréter la substance dont paraît formé le corps fluidique, en assez grande quantité et avec une densité suffisante, pour que cette substance puisse être perceptible soit sous forme de nuage lumineux, soit sous telle ou au telle autre forme que veulent lui donner des êtres habituellement invisibles pour nous et qui ont la faculté de s’en emparer.
- » 4° De même que l’homme est composé d’un esprit intelligent manœuvrant une quantité déterminée de matière brute (os et chairs) à l’aide d’une quantité déterminée de substance fluidique, de même on peut animer une autre matière brute quelconque en la saturant d’une quantité suffisante de substance fluidique sécrétée par un médium et gouvernée soit par ce médium, soit par un autre être intelligent ayant pris la direction de son corps fluidique..
- » Beaucoup de lecteurs habituels des Annales pourront avec raison ne pas admettre ces hypothèses et les regarder comme insuffisamment prouvées, mais je suis certain que pas un ne les rejettera a priori comme absurdes. Elles répondent en effet, d’une façon approxi-
- p.621 - vue 620/768
-
-
-
- 622
- LE DEVOIR
- mative, à l’ensemble des faits actuellement admis par tous ceux qui se sont donné la peine de suivre avec attention les développements d’une science qui sera pour le XXe siècle ce qu’a été la physique électrique pour le XIXe ; car, suivant la pittoresque expression du Révérend Savage, président de la Société des Recherches psychiques d’Amérique, « les matérialistes ne sont plus que les fossiles d’une période éteinte de la pensée humaine. »
- Le dernier numéro des Annales des sciences psychiques, (juillet-août 1895) contient les articles suivants :
- Documents originaux :
- A. Binet : Contribution à l'étude de la télépathie.
- A. Riondel : Cas de Montélimar.
- Jules Lermina : Cas de Bruxelles.
- F. W. H. Myers : Expériences de W. Stainton Moses.
- Variétés :
- Délivré de la mort par une apparition.
- Marcel Mangin : La photographie spirite en Angleterre.
- Professeur Kellar : Lévitation.
- Professeur Boirac : Une nouvelle méthode d’expérimentation pour vérifier l’action nerveuse à distance.
- X. Dariex :• Bibliographie.
- p.622 - vue 621/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 623
- SANS FAMILLE
- ' Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- C’est un quartier peu connu des Parisiens que celui qui se trouve entre la Maison-Blanche et la Glacière; on sait vaguement qu’il y a quelque part par là une petite vallée, mais comme la rivière qui l’arrose est la Bièvre, on dit et l’on croit que cette vallée est un des endroits les plus sales et les plus tristes de la banlieue de Paris. Il n’en est rien cependant, et l’endroit vaut mieux que sa réputation. La Bièvre, que l’on juge trop souvent par ce qu’elle est devenue industriellement dans le faubourg Saint-Marcel, et non par ce qu’elle était naturellement à Verrières ou à Rungis, coule là, ou tout au moins coulait là au temps dont je parle, sous un épais couvert de saules et de peupliers, et sur ses bords s’étendent de vertes prairies qui montent doucement jusqu’à des petits coteaux couronnés de maisons et de jardins ; l’herbe est fraîche et drue au printemps, les pâquerettes émaillent d’étoiles blanches son tapis d’émeraude, et dans les saules qui feuillissent, dans les peupliers dont les bourgeons sont enduits d’une résine visqueuse, les oiseaux, le merle, la fauvette, le pinson voltigent en disant par leurs chants qu’on est encore à la campagne et non déjà à la ville.
- Ce fut ainsi que je vis cette petite vallée, — qui depuis a bien changé, — et l’impression qu’elle m’a laissée est vivace dans mon souvenir comme au jour où je la reçus. Si j’étais peintre je vous dessinerais le rideau de peupliers sans oublier un seul arbre, — et les gros saules avec les groseillers épineux qui verdissaient sur leurs têtes, les racines implantées dans leur tronc pourri, — et les glacis des fortifications sur lesquels nous faisions de si belles glissades en nous lançant sur un seul pied, — et la Butte-aux-Cailles avec son moulin à vent ; — et la cour Sainte-Hélène avec sa
- p.623 - vue 622/768
-
-
-
- 624
- LE DEVOIR
- population de blanchisseuses ; et les tanneries qui salissent et infectent les eaux de la rivière,—et la ferme Sainte-Anne, où de pauvres fous qui cultivent la terre passent à côté de vous souriants d’un sourire idiot, les membres ballants, la bouche mi ouverte montrant un bout de langue, avec une vilaine grimace.
- Dans nos promenades, Lise naturellement ne parlait pas, mais chose étonnante, nous n’avions pas besoin de paroles, nous nous regardions et nous nous comprenions si bien avec nos yeux que j’en venais à ne plus lui parler moi-même.
- A la longue, les forces me revinrent et je pus m’employer aux travaux du jardin : j’attendais ce moment avec impatience, car j’avais hâte de faire pour les autres ce que les autres faisaient pour moi, de travailler pour eux et de leur rendre, dans la mesure de mes forces, ce qu’ils m’avaient donné. Je n’avais jamais travaillé, car si pénibles que soient les longues marches, elles ne sont pas un travail continu qui demande la volonté et l’application , mais il me semblait que je travaillerais bien, au moins courageusement, à l’exemple de ceux que je voyais autour de moi.
- C’est la saison où les giroflées commencent à arriver sur les marchés de Paris, et la culture du père Acquin était à ce moment celle des giroflées ; notre jardin en était rempli ; il y en avait des rouges, des blanches, des violettes disposées par couleurs, séparées sous les châssis, de sorte qu’on voyait des lignes toutes blanches et d’autres à côté toutes rouges, ce qui était très joli ; et le soir avant que les châssis fussent refermés, l’air était embaumé par le parfum de toutes ces fleurs.
- La tâche qu’on me donna, la proportionnant à mes forces encore bien faibles, consista à lever les panneaux vitrés le matin, quand la gelée était passée, et à les refermer le soir avant qu’elle arrivât ; dans la journée je devais les ombrer avec du paillis que je jetais dessus pour préserver les plantes d’un coup de soleil. Cela n’était ni bien difficile, ni bien pénible, mais cela était assez long, car j’avais plusieurs centaines de panneaux à remuer deux fois par jour et à surveiller pour les ombrer ou les découvrir selon l’ardeur du soleil.
- Pendant ce temps, Lise restait auprès du manège qui servait à élever l’eau nécessaire aux arrosages, et quand
- p.624 - vue 623/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 625
- la vieille Cocotte fatiguée de tourner, les yeux encapuchonnés dans son masque de cuir, ralentissait le pas, elle l’excitait en faisant claquer un petit fouet ; un des frères renversait les seaux que faisait monter ce manège, et, l’autre aidait son père ; ainsi chacun avait son poste, et personne ne perdait de temps.
- J’avais vu les paysans travailler dans mon village, mais je n’avais aucune idée de l’application, du courage et de l’intensité avec lesquels travaillent les jardiniers des environs de Paris, qui, debout bien avant que le soleil paraisse, au lit bien tard après qu’il est couché, se dépensent tout entiers et peinent tant qu’ils ont de forces durant cette longue journée ; j’avais aussi cultivé la terre, mais je n’avais aucune idée de ce qu’on peut lui faire produire par le travail, en ne lui laissant pas de repos : je fus à bonne école chez le père Acquin.
- On ne m’employa pas toujours aux châssis ; les forces me vinrent, et j’eus aussi la satisfaction de pouvoir mettre quelque chose dans la terre, et la satisfaction beaucoup plus grande encore de le voir pousser : c’était mon ouvrage à moi, mon bien, ma création, et cela me donnait comme un sentiment de fierté ; j’étais donc propre à quelque chose, je le prouvais, et ce qui m’était plus doux encore, je le sentais : cela, je vous assure, paye de bien des peines.
- Malgré les fatigues que cette vie nouvelle m’imposa, je m’habituai bien vite à cette vie laborieuse qui ressemblait si peu à mon existence vagabonde de bohémien. Au lieu de courir en liberté comme autrefois, n’ayant d’autre peine que d’aller droit devant moi sur les grandes routes, il fallait maintenant rester enfermé entre les quatre murs d’un jardin, et, du matin au soir, travailler rudement, la chemise mouillée au dos, les arrosoirs au bout des bras et les pieds nus dans les'sentiers boueux ; mais autour de moi chacun travaillait tout aussi rudement ; les arrosoirs du père étaient plus lourds que les miens, et sa chemise était plus mouillée de sueur que les nôtres. C’est un grand soulagement dans la peine que l’égalité. Et puis je rencontrais là ce que je croyais avoir perdu à tout jamais : la vie de la famille. Je n’étais plus seul, je n’étais plus l’enfant abandonné ; j’avais mon lit à moi, j’avais ma place à moi à la table qui nous réunissait tous. Si, durant la
- 4
- p.625 - vue 624/768
-
-
-
- 626
- LE DEVOIR
- journée quelquefois Alexis ou Benjamin m’envoyaient une taloche, la main retombée, je n’y pensais plus, pas plus qu’ils 11e pensaient à celles que je leur rendais; et le soir, tous autour de la soupe, nous nous retrouvions amis et frères.
- Pour être vrai, il faut dire que tout ne nous était pas travail et fatigue ; nous avions aussi nos heures de repos et de plaisir, courtes bien entendu, mais précisément par cela même plus délicieuses.
- Le dimanche, dans l’après-midi, on se réunissait sous un petit berceau de vignes qui touchait la maison ; j’allais prendre ma harpe au clou où elle restait accrochée pendant toute la semaine, et je faisais danser les deux frères et les deux sœurs. Ni les uns ni les autres n’avaient appris à danser, mais Alexis et Benjamin avaient été une fois à un bal de noces aux 1Mille-Colonnes, et ils en avaient rapporté des souvenirs plus ou moins exacts de ce qu’est la contredanse ; c’étaient des souvenirs qui les guidaient. Quand ils étaient las de danser, ils me faisaient chanter mon répertoire, et ma chanson napolitaine produisait toujours son irrésistible effet sur Lise.
- Fenesta vascia e patrona crudele
- Jamais je n’ai chanté la dernière strophe sans voir ses yeux mouillés.
- Alors pour la distraire, je jouais une pièce bouffonne avec Capi. Pour lui aussi ces dimanches étaient des jours de fête ; ils lui rappelaient le passé, et quand il avait fini son rôle, il l’eût volontiers recommencé.
- Deux années s’écoulèrent ainsi, et comme le père m’emmenait souvent avec lui au marché, au quai aux Fleurs, à la Madelaine, au Château-d’Eau, ou bien chez les fleuristes a qui nous portions nos plantes, j’en arrivai petit à petit à connaître Paris et à comprendre que si ce n’était pas une ville de marbre et d’or comme je l’avais imaginé, ce n’était point non plus une ville de boue comme mon entrée par Charenton et le quartier Mouffetard me l’avait fait croire un peu trop vite.
- Je vis les monuments, j’entrai dans quelques-uns, je me promenais le long des quais, sur les boulevards, dans le jadin du Luxembourg, dans celui des Tuileries, aux Champs-Elysées. Je vis des statues. Je restai en
- p.626 - vue 625/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 627
- admiration devant le mouvement des foules. Je me fis une sorte d’idée de ce qu’était l’existence d’une grande ville.
- Heureusement mon éducation ne se fit point seulement par les yeux et selon les hasards de mes promenades ou de mes courses à travers Paris. Avant de s’établir jardinier à son compte « le père » avait travaillé aux pépinières du Jardin des Plantes, et là, il s’était trouvé avec des gens de science dont le frottement lui a'vait donné la curiosité de lire et d’apprendre. Pendant plusieurs années, il avait employé ses économies à acheter des livres et ses quelques heures de loisir à lire ces livres. Mais lorsqu’il s’était marié et que les enfants étaient arrivés, les heures de loisir avaient été rares ; il avait fallu avant tout gagner le pain de chaque jour ; les livres avaient été abandonnés, mais ils n’avaient été ni perdus, ni vendus ; on les avait gardés dans une armoire. Lo premier hiver que je passai dans la famille Acquin fut très long, et les travaux de jardinage se trouvèrent sinon suspendus, au moins ralentis pendant plusieurs mois. Alors pour occuper les soirées que nous passions au coin du feu, les vieux livres furent tirés de l’armoire et distribués entre nous. C’étaient pour la plupart, des ouvrages sur la botanique et l’histoire des plantes avec quelques récits de voyage. Alexis et Benjamin n’avaient point hérité des goûts de leur père pour l’étude, et régulièrement tous les soirs, après avoir ouvert leur volume, ils s’endormaient sur la troisième ou la quatrième page. Pour moi, moins disposé au sommeil ou plus curieux, je lisais jusqu’au moment où nous devions nous coucher : les premières leçons de Vitalis n’avaient point été perdues ; et me disant cela, en me couchant je pensais à lui avec attendrissement.
- Mon désir d’apprendre rappela au père le temps où il prenait deux sous sur son déjeuner pour acheter des livres, et à ceux qui étaient dans l’armoire il en ajouta quelques autres qu’il me rapporta de Paris. Les choix étaient faits par le hasard ou les promesses du titre, mais enfin c’étaient toujours des livres ; s’ils mirent alors un peu de désordre dans mon esprit sans direction, ce désordre s’effaça plus tard, ce qu’il y avait de bon en eux me resta et m’est resté ; tant il est vrai que toute lecture profite.
- p.627 - vue 626/768
-
-
-
- 628
- LE DEVOIR
- Lise ne savait pas lire, mais en me voyant plongé dans les livres aussitôt que j’avais une heure de liberté, elle eut la curiosité de savoir ce qui m’intéressait si vivement. Tout d’abord, elle voulut me prendre ces livres qui m’empêchaient de jouer avec elle ; puis, voyant que malgré tout, je revenais à eux, elle me demanda de les lui lire. Ce fut un nouveau lien entre nous. Repliée sur elle-même, l’intelligence toujours aux aguets, n’étant point occupée par les frivolités ou les niaiseries de la conversation, elle devait trouver dans la lecture ce qu’elle trouva en effet : une distraction et une nourriture.
- Combien d’heures nous avons passées ainsi : elle, assise devant moi, ne me quittant pas des yeux, moi lisant. Souvent je m’arrêtais en rencontrant des mots ou des passages que je ne comprenais pas et je la regardais. Alors, nous restions quelquefois longtemps à chercher ; puis, quand nous ne trouvions pas, elle me faisait signe de continuer avec un geste qui voulait dire « plus tard. » Je lui appris aussi à dessiner, c’est-à-dire à ce que j’appelais dessiner. Cela fut long, difficile, mais enfin j’en vins à peu près à bout. Sans doute, j’étais un assez pauvre maître. Mais nous nous entendions, et le bon accord du maître et de l’élève vaut souvent mieux que le talent. Qelle joie quand elle traça quelques traits où l’on pouvait reconnaître ce qu’elle avait voulu faire ! Le père Acquin m’embrassa :
- — Allons, dit-il en riant, j’aurais pu faire une plus grande bêtise que de te prendre. Lise te paiera cela plus tard.
- Plus tard, c’est-à-dire quand elle parlerait, car on n’avait point renoncé à lui rendre la parole, seulement les médecins avaient dit que, pour le moment, il n’y avait rien à faire et qu’il fallait attendre une crise.
- Plus tard était aussi le geste triste qu’elle me faisait quand je lui chantais des chansons. Elle avait voulu que je lui apprisse à jouer de la harpe et très vite ses doigts s’étaient habitués à imiter les miens. Naturellement elle n’avait pas pu apprendre à chanter, et cela la dépitait. Bien des fois, j’ai vu des larmes dans ses yeux qui me disaient son chagrin ; avec sa bonne et douce nature le chagrin ne persistait pas ; elle s’essuyait les yeux et son sourire résigné me disait : plus tard.
- p.628 - vue 627/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 629
- Adopté par le père Acquin et traité en frère par les enfants, je serais probablement resté à jamais à la Glacière sans une catastrophe qui, tout à coup, vint une fois encore changer ma vie ; car il était dit que je 11e pourrais pas rester longtemps heureux, et que, quand je me croirais le mieux assuré du repos, ce serait justement l’heure où je serais rejeté de nouveau, par des évènements indépendants de ma volonté, dans ma vie aventureuse.
- XXI
- LA FAMILLE DISPERSÉE
- Il y avait des jours où, me trouvant seul, et réfléchissant, je me disais :
- — Tu es trop heureux, mon garçon, ça ne durera pas.
- Comment me viendrait le malheur, je ne le prévoyais pas, mais j’étais à peu près certain que, d’un côté ou de l’autre, il me viendrait.
- Cela me rendait assez souvent triste, mais d’un autre côté cela avait de bon que pour éviter ce malheur, je m’appliquais à faire de mon mieux ce que je faisais, me figurant que ce serait par ma faute que je serais frappé.
- Ce ne fut point par ma faute, mais si je me trompai sur ce point, je ne devinai que trop juste quant au malheur.
- J’ai dit que le père cultivait les giroflées : c’est une culture assez facile que les jardiniers des environs de Paris réussissent à merveille, témoin les grosses plantes trapues garnies de fleurs du haut en bas qu’ils apportent sur les marchés aux mois d’avril et de mai. La seule habileté nécessaire au jardinier qui cultive les giroflées, est celle qui consiste à choisir des plantes à fleurs doubles, car la mode repousse les fleurs simples. Or, comme les graines qu’on sème donnent dans une proportion à peu près égale des plantes simples et des
- p.629 - vue 628/768
-
-
-
- 630
- LE DEVOIR
- plantes doubles, il y a un intérêt important à ne garder que les plantes doubles ; sans cela on serait exposé à soigner chèrement cinquante pour cent de plantes qu’il faudrait jeter au moment de les voir fleurir, c’est-à-dire après un an de culture. Ce choix se nomme Yessimplage et il se fait à l’inspection de certains caractères qui se montrent dans les feuilles et dans le port de la plante. Peu de jardiniers savent pratiquer cette opération de Yessimplage et même c’est un secret qui s’est conservé dans quelques familles. Quand les cultivateurs de giroflées ont besoin de faire leur choix de plantes doubles, ils s’adressent à ceux de leurs confrères qui possèdent ce secret, et ceux-ci « vont en ville, » ni plus ni moins que des médecins ou des experts, donner leur consultation.
- Le père était un des plus habiles essimplcurs de Paris ; aussi, au moment où doit se faire cette opération, toutes ses journées étaient-elles prises. C’était alors pour nous et particulièrement pour Etiennetle notre mauvais temps, car entre confrères on ne se visite pas sans boire un litre, quelquefois deux, quelquefois trois, et -quand il avait ainsi visité deux ou trois jardiniers, il rentrait à la maison la figure rouge, la parole embaras-sée et les mains tremblantes.
- Jamais Etiennette ne se couchait sans qu’il fût rentré, même quand il rentrait tard, très tard.
- Alors, quand j’étais éveillé, ou quand le bruit qu’il faisait me réveillait, j’entendais de ma chambre leur conversation.
- «
- — Pourquoi n’es-tu pas couchée ? disait le père.
- — Parce que j’ai voulu voir si tu n’avais besoin de rien.
- — Ainsi Mademoiselle Gendarme me surveille !
- — Si je ne veillais pas à qui parlerais-tu ?
- — Tu veux voir si je marche droit ; eh bien ! regarde, je parie que je vais à la porte des enfants sans quitter ce rang de pavés.
- Un bruit de pas inégaux retentissait dans la cuisine, puis il se faisait un silence.
- — Lise va bien ? disait-il.
- — Oui, elle dort ; si tu voulais ne pas faire de bruit.
- — Je ne fais pas de bruit, je marche droit, il faut
- bien que je marche droit puisque les filles accusent
- p.630 - vue 629/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 631
- leur père. Qu’est-ce qu’elle a dit en ne me voyant pas rentrer pour souper ?
- — Elle a regardé la place.
- — Ah ! elle a regardé ma place.
- — Oui.
- — Plusieurs fois ? Est-ce qu’elle a regardé plusieurs fois ?
- — Souvent.
- — Et après ?
- — Ses yeux disaient que tu n’étais pas là.
- — Alors elle te demandait pourquoi je n’étais pas là, et tu répondais que j’étais avec les amis.
- — Non, elle ne me demandait rien, et je ne lui disais rien : elle savait bien où tu étais.
- — Elle le savait, elle savait que.... Elle s’est bien endormie ?
- — Non ; il y a un quart d’heure seulement que le sommeil l’a prise, elle voulait t’attendre.
- — Et toi, qu’est-ce tu voulais ?
- — Je voulais qu’elle ne te vît pas rentrer.
- Puis après un moment de silence :
- — Tiennette, tu es une bonne fille; écoute, demain je vais chez Louisot, eh bien ! je te jure, tu entends bien, je te jure de rentrer pour souper ; je ne veux plus que tu m’attendes, et je ne veux pas que Lise s’endorme tourmentée.
- Mais les promesses, les serments ne servaient pas foujours et il n’en rentrait pas moins tard, une fois qu’il acceptait un verre de vin. A la maison, Lise était toute-puissante, dehors elle était oubliée.
- — Vois-tu, disait-il, on boit un coup sans y penser, parce qu’on ne peut pas refuser les amis ; on boit le second parce qu’on a bu le premier, et l’on est bien décidé à ne pas boire le troisième ; mais boire donne soif. Et puis le vin vous monte à la tête ; on sait que quand on est lancé on oublie les chagrins ; on ne pense plus aux créanciers ; on voit tout éclairé par le soleil ; on sort de sa peau pour se promener dans un autre monde, le monde où l’on désirait aller. Et l’on boit. Voilà.
- Il faut dire que cela n’arrivait pas souvent. D’ailleurs la saison de l’essimplage n’est pas longue, et quand cette saison était passée le père, n’ayant plus de motifs
- p.631 - vue 630/768
-
-
-
- 632
- LE DEVOIR
- pour sortir, ne sortait pins. Il n’était pas homme à aller au cabaret tout seul, ni par paresse à perdre son temps.
- La saison des giroflées terminée, nous préparions d’autres plantes, car il est de règle qu’un jardinier ne doit pas avoir une seule place de son jardin vide : aussitôt que des plantes sont vendues d’autres doivent les remplacer.
- L’art pour un jardinier qui travaille en vue du marché est d’apporter ses fleurs sur le marché au moment où il a chance d’en tirer le plus haut prix. Or, ce moment est celui des grandes fêtes de l’année : la Saint-Pierre, la Sainte-Marie, la Saint-Louis, car le nombre est considérable de ceux qui s’appent Pierre, Marie, Louis ou Louise et par conséquent le nombre est considérable aussi des pots de fleurs ou des bouquets qu’on vend ces jours-là et qui sont destinés à souhaiter la fête à un parent ou un ami. Tout le monde a vu la veille de ces fêtes les rues de Paris pleines de fleurs, non seu-lément dans les boutiques ou sur les marchés, mais encore sur les trottoirs, au coin des rues, sur les marches des maisons, partout où l’on peut disposer un étalage.
- Le père Acquin, après sa saison de giroflées, travaillait en vue des grandes fêtes du mois de juillet et du mois d’août, surtout du mois d’août, dans lequel se trouvent la Sainte-Marie et la Saint-Louis, et pour cela nous préparions des milliers de reines-marguerites, des fuschias, des lauriers-roses tout autant que nos châssis et nos serres pouvaient en contenir : il fallait que toutes ces plantes arrivassent à floraison au jour dit, ni trop tôt, elles auraient été passées au moment de la vente, ni trop tard, elles n’auraient pas encore été en fleurs. On comprend que cela exige un certain talent, car on n’est pas maître du soleil, ni du temps, qui est plus ou moins beau. Le père Acquin était passé maître dans cet art, et jamais ses plantes n’arrivaient trop tôt ni trop tard. Mais aussi que de soin, que de travail !
- Au moment où j’en suis de mon récit, notre saison ’s’annonçait comme devant être excellente ; nous étions au 5 août et toutes nos plantes étaient à point : dans le jardin, en plein air, les reines-marguerittes montraient leurs corolles prêtes à s’épanouir, et dans les serres ou sous les châssis dont le verre était soigneusement
- p.632 - vue 631/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 633
- blanchi au lait de chaux pour tamiser la lumière, fuschias et lauriers-roses commençaient à fleurir : ils formaient de gros buissons ou des pyramides garnies de boutons du haut en bas, le coup d’œil était superbe ; et, de temps en temps, je voyais le père se frotter les mains avec contentement.
- La saison sera bonne, disait-il à ses fils.
- En riant tout bas, il faisait le compte de ce que la vente de toutes ces fleurs lui rapporterait.
- On avait rudement travaillé pour en arriver là et sans prendre une heure de congé, même le dimanche ; cependant tout étant à point et en ordre, il fut décidé que pour notre récompense nous irions fous dîner ce dimanche 5 août à Arcueil, chez un des amis du père, jardinier comme lui; Gapi lui-même serait de la partie. On travaillerait jusqu’à trois ou quatre heures, puis quand tout serait fini, on fermerait la porte à clef, l’on s’en irait gaiement, et on arriverait à Arcueil, vers cinq ou six heures, puis, après dîner, on reviendrait tout de suite pour ne pas se coucher trop tard et être au travail le lundi de bonne heure, frais et dispos.
- Il fut fait ainsi qu’il avait été décidé, et quelques minutes avant quatre heures, le père tournait la clef dans la serrure de la grande porte.
- — En route tout le monde ! dit-il joyeusement.
- — En avant, Capi !
- En prenant Lise par la main, je me mis à courir avec elle accompagné par les aboiements joyeux de Capi qui sautait autour de nous. Peut-être, croyait-il que nous nous en allions pour longtemps sur les grands chemins, ca qui lui aurait mieux plu que de rester à la maison, où il s’ennuyait, car il ne m’était pas toujours possible de m’occuper de lui, — ce qu’il aimait par-dessus tout.
- Nous étions tous endimanchés et superbes avec nos beaux habits à manger le rôti. Il y avait des gens qui se retournaient pour nous voir passer. Je ne sais pas ce que j’étais moi-même, mais Lise, avec son chapeau de paille, sa robe bleue et ses bottines de toile grise était bien la plus jolie petite fille qu’on puisse voir, la plus vivante; c’était la grâce dans la vivacité ; ses yeux, ses narines frémissantes, ses épaules, ses bras, ses mains, tout en elle parlait et disait son plaisir.
- Le temps passa si vite que je n’en eus pas cons-
- p.633 - vue 632/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- cience; tout ce que je sais, c’est que, comme nous arrivions à la fin du dîner, l’un de nous remarqua que le ciel s’emplissait de nuages noirs du côté du couchant, et comme notre table était servie en plein air sous un gros sureau, il nous fut facile de constater qu’un orage se préparait.
- — Les enfants, il faut se dépêcher de rentrer à la Glacière.
- A ce mot, il y eut une exclamation générale :
- — Déjà !
- Lise ne dit rien, mais elle fit des gestes de dénégation et de protestation.
- — Si le vent s’élève, dit le père, il peut chavirer les panneaux : en route !
- Il n’y avait pas à répliquer davantage ; nous savions tous que les panneaux vitrés sont la fortune des jardiniers, et que si le vent casse les verres, c’est la ruine pour eux.
- — Je pars en avant, dit le père ; viens avec moi, Benjamin, et toi aussi Alexis, nous prendrons le pas accéléré. Remi viendra en arrière avec Etiennette et Lise.
- Et sans en dire davantage ils partirent à grands pas, tandis que nous les suivions moins vite, réglant notre marche, Etiennette et moi, sur celle de Lise.
- Il ne s’agissait plus de rire, et nous ne courions plus, nous ne gambadions plus.
- Le ciel devenait de plus en plus noir et l’orage arrivait rapidement précédé par des nuages de poussière que le vent, qui s’était élevé, entraînait en gros tourbillons. Quand on se trouvait pris dans un de ces tourbillons il fallait s’arrêter, tourner le dos au vent, et se boucher les yeux avec les deux mains car on était aveuglé ; si l’on respirait, on sentait dans sa bouche un goût de cailloux.
- Le tonnerre roulait dans le lointain et ses grondements se rapprochaient rapidement se mêlant à des éclats stridents.
- Etiennette et moi nous avions pris Lise par la main, et nous la tirions après nous, mais elle avait peine à nous suivre, et nous ne marchions pas aussi vite que nous aurions voulu.
- Arriverions-nous avant l’orage ?
- Le père, Benjamin et Alexis, arriveraient-ils ?
- p.634 - vue 633/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 635
- Pour eux, la question était de tout autre importance ; pour nous, il s’agissait simplement de n’être pas mouillés, pour eux de mettre les châssis à l’abri de la destruction, c’est-à dire de les fermer pour que le vent ne pût pas les prendre en dessous et les culbuter pêle-mêle.
- Les fracas du tonnerre étaient de plus en plus répétés, et les nuages s’étaient tellement épaissis qu’il faisait presque nuit; quand le vent les entr’ouvrait, on apercevait çà et là dans leurs tourbillons noirs des profondeurs cuivrées. Evidemment ces nuages allaient crever d’un instant à l’autre.
- Chose étrange, au milieu des éclats du tonnerre nous entendîmes un bruit formidable qui arrivait sur nous, et qui était inexplicable : il semblait que c’était un régiment de cavaliers qui se précipitaient pour fuir l’orage.
- Tout à coup la grêle se mit à tomber ; quelques grêlons d’abord qui nous frappèrent au visage, puis presque instantanément, une vraie avalanche ; il fallut nous jeter sous une grande porte.
- Et alors nous vîmes tomber l’averse de grêle la plus terrible qu’on puisse imaginer ; en un instant la rue fut couverte d’une couche blanche comme en plein hiver ; les grêlons étaient gros comme des œufs de pigeon et en tombant ils produisaient un tapage assourdissant au milieu duquel éclataient de temps en temps des bruits de vitres cassées ; avec les grêlons qui glissaient des toits dans la rue tombaient toutes sortes de choses, des morceaux de tuiles, des plâtras, des ardoises broyées, surtout des ardoises qui faisaient des tas noirs au milieu de la blancheur de la grêle.
- — Hélas ! les panneaux ! s’écria Etiennette.
- C’était aussi la pensée qui m’était venue à l’esprit.
- — Peut-être le père sera-t-il arrivé à temps ?
- — Quand même ils seraient arrivés avant la grêle jamais ils n’auront eu le temps de couvrir les panneaux avec les paillassons ; tout va être perdu.
- — On dit que la grêle ne tombe que par places.
- — Nous sommes trop près de la maison pour qu’elle nous ait épargnés ; si elle tombe sur le jardin comme ici, le pauvre père va être ruiné ; oh ! mon Dieu, il comptait tant sur la vente, et il avait tant besoin de cet argent !
- p.635 - vue 634/768
-
-
-
- 636
- LE DEVOIR
- Sans bien connaître le prix des choses j’avais bien souvent entendu dire que les panneaux vitrés coûtaient 15 ou 1800 francs le cent, et je compris de suite quel désastre ce pouvait être pour nous, si la grêle avait brisé nos cinq ou six cents panneaux, sans parler des serres ni des plantes.
- J’aurais voulu interroger Etiennette, mais c’était à peine si nous pouvions nous entendre, tant le tapage produit par les grêlons était assourdissant et puis, à vrai dire, Etiennette ne paraissait pas disposée à parler ; elle regardait tomber la grêle avec une figure désolée, comme doit l’être celle des gens qui voient brûler leur maison.
- Cette terrible averse ne dura pas longtemps, cinq ou six minutes peut-être, et elle cessa tout à coup comme tout à coup elle avait commencé : de nuage fila sur Paris et nous pûmes sortir de dessous notre grande porte. Dans la rue les grêlons durs et ronds roulaient sous les pieds comme les galets de la mer, et il y en avait une telle épaisseur que les pieds enfonçaient dedans jusqu’à la cheville.
- Lise, ne pouvant marcher dans cette grêle glacée, avec ses bottines de toile, je la pris sur mon dos ; son visage, si gai en venant, était maintenant navré, des larmes roulaient dans ses yeux.
- Nous ne tardâmes pas à arriver à la maison dont la grande porte était restée ouverte ; nous entrâmes vivement dans le jardin.
- Quel spectacle ! tout était brisé, haché : panneaux, fleurs, morceaux de verre, grêlons formaient un mélange, un fouillis sans forme ; de ce jardin si beau, si riche le matin, rien ne restait que ces débris sans nom.
- Où était le père ?
- Nous le cherchâmes, ne le voyant nulle part, et nous arrivâmes ainsi à la grande serre dont pas une vitre n’était restée intacte : il était assis, affaissé pour mieux dire, sur up escabeau au milieu des débris qui couvraient le sol, Alexis et Benjamin, près de lui, immobiles.
- — Oh ! mes pauvres enfants ! s’écria-t-il en levant la tête à notre approche, qui lui avait été signalée par le bruit du verre que nous écrasions sous nos pas, oh ! mes pauvres enfants !
- p.636 - vue 635/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 637
- Et prenant Lise dans ses bras, il se mit à pleurer sans ajouter un mot.
- Qu’aurait-il dit ?
- C’était un désastre ; mais, si grand qu’il fût aux yeux, il était plus terrible encore par ses conséquences.
- Bientôt j’appris par Etiennette et par les garçons combien le désespoir du père était justifié. Il y avait dix ans que le père avait acheté ce jardin et avait bâti lui-même cette maison. Celui qui lui avait vendu le terrain lui avait aussi prêté de l’argent pour acheter le matériel nécessaire à son métier de fleuriste. Le tout était payable ou remboursable, en quinze ans, par annuités. Ces payements réguliers étaient d’autant plus indispensables, que son créancier, n’attendait qu’une occasion, c’est-à-dire qu’un retard, pour reprendre terrain, maison, matériel, en gardant, bien entendu, les dix annuités qu’il avait déjà reçues. : c’était même là, -paraît-il, sa spéculation, et c’était parce qu’il espérait bien qu’en quinze ans, il arriverait un jour où le père ne pourrait pas payer, qu’il avait risqué cette spéculation, pour lui sans danger, — tandis qu’elle en était pleine, au contraire, pour son débiteur.
- Ce jour était enfin venu, grâce à la grêle.
- Maintenant qu’allait-il se passer ?
- Nous ne restâmes pas longtemps dans l’incertitude, et le lendemain du jour où le père devait payer son annuité avec le produit de la vente des plantes, nous vîmes entrer à la maison un monsieur en noir, qui n’avait pas l’air trop poli et qui nous donna un papier timbré sur lequel il écrivit quelques mots dans une ligne restée en blanc.
- C’était un huissier.
- Et, depuis ce jour, il revint à chaque instant, si bien qu’il finit par connaître nos noms.
- — Bonjour Rémi, disait-il ; bonjour Alexis, cela va bien, mademoiselle Etiennette ?
- Et il nous donnait son papier timbré, en souriant, comme à des amis.
- — Au revoir, les enfants !
- — Au diable !
- Le père ne restait plus à la maison, il courait la ville. Où allait-il ? je n’en sais rien, car lui qui autre-
- p.637 - vue 636/768
-
-
-
- 638
- LE DEVOIR
- fois était si communicatif, il ne disait plus un mot. Il allait chez les gens d’affaires, sans doute devant les tribunaux.
- Et, à cette pensée, je me sentais effrayé ; Vitalis aussi avait paru devant les tribunaux et je savais ce qui en était résulté.
- Pour le père, le résultat se fit beaucoup plus attendre et une partie de l’hiver s’écoula ; comme nous n’avions pas pu, bien entendu, réparer nos serres et faire vitrer nos panneaux, nous cultivions le jardin en légumes et en fleurs qui ne demandaient pas d’abri ; cela ne serait pas d’un grand produit, mais enfin cela serait toujours quelque chose, et puis c’était du travail.
- Uu soir le père rentra plus accablé encore que de coutume.
- — Les enfants, dit-il, c’est fini !
- Je voulus sortir, car je compris qu’il allait se passer quelque chose de grave, et, comme il s’adressait à ses enfants, il me semblait que je ne devais pas écouter.
- Mais, d’un geste, il me retint :
- — N’es-tu pas de la famille, dit-il, et quoique tu ne sois pas bien âgé pour entendre ce que j’ai à dire, tu as déjà été assez éprouvé par le malheur pour le comprendre : les enfants, je vas vous quitter.
- Il n’y eut qu’une exclamation, qu’un cri de douleur.
- Lise sauta dans ses bras et l’embrassa en pleurant.
- — Oh ! vous pensez bien que ce n’est pas volontairement qu’on abandonne des bons enfants comme vous, une chère petite comme Lise.
- Et il la serra sur son cœur.
- — Mais j’ai été condamné à payer et comme je n’ai pas l’argent, on va tout vendre ici, puis comme ce ne sera pas asez, on me mettra en prison, où je resterai cinq ans ; ne pouvant pas payer avec mon argent, je payerai avec mon corps, avec ma liberté.
- Nous nous mîmes tous à pleurer.
- (A suivre.)
- p.638 - vue 637/768
-
-
-
- ASSURANCES MUTUELLES
- 639
- annifiTfi nn flunimM - mniura MnTiïiras
- MOUVEMENT DU MOIS DE JUILLET 1895
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 1.800 851
- Subvention de la Société............ 300 30| 2.907 »»
- Malfaçons et divers................. 805 85 \
- Dépenses...................................... 2.998 20
- Déficit en Juillet........ 91 20
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 427 55j
- Subvention de la Société......•..... 142 50 575 35
- Divers.............................. 5 30'
- Dépenses....................................... 358 80
- Boni en Juillet......... 216 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 2.876 59]
- Intérêts des comptes-courants et du 6.871 59
- titre d’épargne................. 3.995 »»'
- Dépenses :
- 80 Retraités définitifs.............. 4.994 50]
- 18 — provisoires.................. 1.074 50F
- Nécessaire à la subsistance.......... 2.736 45\ 8.961 15
- Allocat. aux familles des réservistes.. »» »»(
- Divers, appointements, médecins, etc. 155 70]
- Déficit en Juillet.............. 2.089 56
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 556 »»
- Subvention de la Société........... 182 65
- Dépenses..........................-..........
- Déficit en Juillet
- 738 65 905 93 Î67~28
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er au 31 Juillet 1895.. 8.308 19) .. _ü
- » individuelles » » .. 2.784 40j 11-uy^
- Dépenses » » ........... 13.224 08
- Excédant des dépenses sur les recettes,... 2.131 49
- p.639 - vue 638/768
-
-
-
- 640
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D'AOUT 1895
- * Naissances :
- 13 Août. Macaigne Eugène-Emile, fils de Macaigne Louis et de Braconnier Lucie.
- 19 — Boulard Paul-Arthur, fils de Boulard Léopold
- et de Carton Louise.
- 22 — Lardier Marguerite-Louise, fille de Lardier Pros-
- per et de Hennequin Marie.
- 26 — Louis Lucien, fils de Louis Maxime et de Didier
- Aline.
- Décès :
- 8 — Patat Louise, âgée de 1 an.
- 12 — Cochet Zéphir, âgé de 60 ans.
- 15 — Hennequin Henri-Jules, âgé de 2 ans 1/2.
- 29 — Maillet Marcel, âgé de 5 mois.
- Le Secrétaire,
- A. H OUDIN.
- Le Gérant: H. E. Buridant.
- Nîmes, imp. Veuve Laporle, ruelle des Saintos-Maries, 7. —• 825.
- p.640 - vue 639/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 641
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- DU 6 OCTOBRE 1895
- Extraits du Procès-verbal
- Présidence de M. DEQUENNE, Administrateur-Gérant
- Ordre du jour
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association ;
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet ;
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance ;
- 4° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1894-95;
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois conseillers de gérance en remplacement de MM. Baquet Florus, Blancaneaux Adonis et Poquet Ernest dont le mandat est expiré;
- 6° Vote pour ratification de la proposition du Conseil de Gérance d’entretenir le jeune Painvin Emile à l’Ecole nationale des Arts et Métiers de Châlons où il vient d’être admis.
- Sont présents ou représentés 259 associés sur 272 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au présent procès-verbal.
- 1
- p.641 - vue 640/768
-
-
-
- 642
- LE DEVOIR
- Le bureau est composé de M. Dequenne, administrateur-gérant et des conseillers ayant qualité d’associés, savoir : Mme Godin, MM. Alizard, Baquet Florus, Ber-nardot, Blancaneaux Adonis, Bocheux, Colin, Hennequin Auguste, Piponnier, Poquet, Quent Aimé, Sékutowicz.
- Absent : M. Pernin, représenté.
- M. Bernardot, secrétaire de l’assemblée générale, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Laeken pour la convocation de l’assemblée.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. T Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- M. le Président s’exprime ainsi :
- Mesdames et Messieurs,
- Mes Amis et Collaborateurs,
- Conformément aux prescriptions statutaires, j’ai l’honneur de venir vous exposer mon rapport annuel sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- Envisagée dans son ensemble, la situation morale continue à être bonne et satisfaisante, et si parfois encore quelque écart se produit, quelque défaillance se manifeste, ce ne sont que des cas isolés et des exceptions qui n’entachent et ne ternissent aucunement notre Association.
- Nous devons donc faire tous nos efforts, unir tous nos moyens et toutes nos facultés, pour la continuation de cette situation qui, quoiqu’assez bonne, pourrait être améliorée et perfectionnée, car rien n’est parfait en ce monde, tout y est perfectible.
- Et il en est ainsi au Familistère dont l’épuration se continuera par les bons exemples et les bons enseignements, par l’application et l’observation des règlements qui le régissent; et si certains de ses habitants, réfrac-
- p.642 - vue 641/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 643
- taires aux bons sentiments et aux principes de moralité y faisaient tache, nous les congédierions comme n’étant pas dignes d’habiter le palais social, ainsi que nous l’avons fait pour certains ; mais ces cas sont rares et le deviendront de plus en plus, nous l’espérons.
- Les membres de notre Société comprennent de mieux en mieux la grandeur de notre Association, ils en apprécient de plus en plus les bienfaits et les avantages; ils ne doutent plus et sont convaincus maintenant que s’ils n’ont pas tous les avantages que peut donner la fortune, ils ont au moins l’aisance et le bien-être que donne un travail assuré et rémunérateur, avec l’assurance qu’en cas de maladie ou de vieillesse, ils seront à l’abri du besoin.
- L’œuvre sociale du Familistère, l’Association du capital et du travail avec leur participation collective aux bénéfices, qui est la véritable expression de la solution sociale, se maintiendra; ses quinze premières années d’existence prospère, sont une garantie de continuation de succès et de prospérité pour l’avenir, si nous continuons à être assez sages pour la maintenir.
- A la Fêle de l’enfance, j’ai eu la satisfaction d’annoncer que le jeune Painvin Emile qui se prépare depuis quelques années pour les examens d’admission aux écoles de l’Etat, avait réussi à l’examen écrit et qu’il y avait lieu d’espérer qu’à l’examen oral qu’il venait de subir et dont on ne connaissait pas alors le résultat, il aurait aussi réussi.
- Nos prévisions se sont réalisées : Painvin Emile a reçu la notification de son admission à l’école de Châ-lons ; vous aurez tout à l’heure à vous prononcer, suivant les prescriptions de l’article 59 des statuts, paragraphe 12, s’il y a lieu de le faire bénéficier des dispositions de l’article 128 au sujet de son entretien dans cette école.
- J’ai annoncé aussi que le jeune Evens Léopold avait terminé ses trois années d’études et d’instruction à l’école de Châlons, qu’il était entré dans les ateliers de notre usine, où il saura se faire, nous l’espérons, une situation convenable.
- En facilitant aux élèves les mieux doués l’accès des écoles de l’Etat, en les aidant à pouvoir se faire par la
- p.643 - vue 642/768
-
-
-
- 644
- LE DEVOIR
- suite, une situation parmi nous, nous suivons la voie que le fondateur nous a indiquée et nous travaillons pour le bien et la prospérité de notre Association ; car il est bon que nous ayons parmi notre personnel dirigeant, des jeunes gens capables, sortant de nos écoles, ayant fait des études spéciales, aptes à nous succéder et à maintenir la supériorité de notre fabrication.
- C’est ainsi, mes amis, que les bienfaits de l’Association se répandent sur nous tous; en travaillant pour les autres, on travaille pour soi-même; et en travaillant pour soi, on travaille pour les autres; c’est un précepte de vraie solidarité humaine qui remplace l’égoïste Chacun pour soi par le fraternel Chacun pour tous.
- Nous passons maintenant à l’examen de notre situation industrielle et commerciale, qui est la partie la plus importante de notre grande affaire, car de la prospérité de notre industrie dépend celle de l’Association tout entière.
- Le total des commandes en fourneaux s’est élevé pendant l’exercice écoulé :
- pour l’usine de Guise à.................... 116.153 l
- pour l’usine de Laeken à.................... 27.080 î * '
- L’exercice précédent, le total des commandes en fourneaux s’est élevé :
- à l’usine de Guise à....................... 113.398 j
- à l’usine de Laeken à....................... 24.200 I
- Soit en plus pour l’exercice écoulé :
- à Guise.... 2.755 fourneaux à Laeken.. 2.880 »
- total en plus.
- 5.635
- Il y aurait à ajouter aux chiffres des fourneaux commandés, la masse des articles divers, tels que baignoires, mangeoires, pompes, éviers, accessoires, pièces de remplacement, etc., dont les commandes s’accentuent et grossissent les chiffres de vente.
- Le chiffre complet d’affaires net, pour les deux usines s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1894-95 :
- à Guise, à 3.423.326 fr. 12, à Laeken, à
- 726.558 fr. 79; total................... 4.149.884 fr. 91
- L’exercice précédent 1893-94, il s’est élevé :
- p.644 - vue 643/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 645
- à Guise, à 3.361.064 fr. 84, à Laeken, à
- 676.593 fr. 20; total.................... 4.037.658 fr. 04
- Soit en plus, en 1894-95 :
- à Guise..................... 62.261 fr. 28
- à Laeken.................... 49.965 fr. 59
- Total en plus................. 112.226 fr. 87
- Pour l’exercice antérieur 1892-93 , le chiffre total d’affaires, net pour les deux
- usines, s’est élevé à....................r......
- Pour l’exercice 1891-92, à...................
- » 1890-91, à................
- » 1889-90, à................
- 3.980.957 fr. 99 4.103.591 fr. 09 4.118.441 fr. 51 4.107.273 fr. 09
- Nos affaires se maintiennent donc, à peu près, depuis quelques années, au même chiffre total, qui est cependant devenu supérieur pour l’exercice écoulé.
- Les bénéfices industriels se sont élevés pendant l’exercice écoulé :
- Pour l’usine de Guise à la somme de... en augmentation de 8.130 fr. 91 sur l’exercice précédent.
- Et pour l’usine de Laeken, à la somme de en augmentation de 42.991 fr. 90 sur l’exercice précédent.
- Il faut ajouter à ces sommes, déduction faite de la répartition coopérative aux acheteurs, le reste des bénéfices commerciaux des Familistères, ainsi que les produits locatifs, qui se sont élevés ensemble cette année :
- A Guise, à la somme de.. .. 78.651 38 j
- A Laeken.................... 8.444 20 I
- 558.210 78
- 137.149 63
- 87.095 58
- Ce qui donne un total de bénéfices pour
- l’exercice écoulé 1894-95 de................... 782.455 99
- pour l’exercice précédent 1893-94 il était de. 738.221 73 soit une différence en plus pour l’exercice écoulé de 44.234 fr. 26.
- L’année dernière, il y avait aussi sur l’exercice antérieur une différence en plus de 34.614 fr. 08.
- Les bénéfices nets à partager, après dé-
- p.645 - vue 644/768
-
-
-
- 646
- LE DEVOIR
- duction des intérêts du capital, des amortissements et des charges diverses, s’élè-
- vent cette année à la somme de.................. 287.602 01
- L’exercice précédent ils s’élevaient à.......... 262.581 21
- soit une différence en plus pour l’exercice écoulé de 25.020 fr. 80.
- L’an dernier, il y avait sur l’exercice antérieur une différence aussi en plus de 26.026 fr. 14.
- Les résultats de l’exercice écoulé sont donc encore satisfaisants ; nous avons une légère augmentation de bénéfices à l’usine de Guise et une assez forte à l’usine de Laeken, quoiqu’ayant fait à nos deux usines, en janvier dernier, une nouvelle baisse à nos tarifs, qui a porté sur les ventes d’un semestre ; le maintien du même chiffre de bénéfices, malgré les baisses au tarif, provient surtout des bas prix de la plupart des matières premières, des améliorations successives apportées à notre industrie, et des ventes supplémentaires sur des articles nouveaux, qui augmentent notre chiffre d’affaires et nos bénéfices.
- Aux bénéfices à partager, vient s’ajouter, de même que chaque année, la répartition coopérative des services commerciaux des Familistères, comme remises aux acheteurs, qui s’est élevée cette année à Guise, à 96.794 fr. 65 et à Laeken à 1.131 fr. 74, qui ont donné : à Guise, une répartition de 12 fr. 20 pour cent et à Laeken, 5 fr. 06 pour cent de l’importance des achats inscrits sur carnets.
- Le chiffre total des ventes dans les services coopératifs des Familistères s’est élevé cette année :
- à Guise à............. 864.051 fr. 03
- l’an dernier à........ 842.552 fr. 09
- soit une différence en plus pour l’exercice
- écoulé de....................................... 21.498 94
- A Laeken, les ventes se sont élevées cette année
- à............................................. 38.707 82
- l’an dernier à.................................. 34.098 78
- différence en plus pour l’exercice écoulé... 4.609 04
- Les résultats industriels de la succursale de Laeken, encore bons, en dépit de la concurrence irraisonnée des maisons rivales du pays et de l’étranger, qui nous
- p.646 - vue 645/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 647
- ont obligés à des baisses de prix successives, vous font voir que l’idée d’une succursale dans le midi n’était pas mauvaise, à condition qu’elle eût été bien dirigée aussi ; nous aurions pu avoir là, probablement, un plus large débouché pour nos produits, avec une source nouvelle de bénéfices ; mais n’en parlons plus, c’est une affaire manquée ou tout au moins ajournée ; contentons-nous de concentrer tous nos efforts et nos moyens, sur les deux établissements que nous possédons.
- La direction des différents services à Guise et à Lae-ken, se continue dans des conditions qui peuvent nous satisfaire.
- Aux modèles, nous avons continué à compléter les séries de nouveaux articles de bâtiments, propreté, hygiène et divers : pompes, baignoires nouvelles, lava-bos-postes-d’eau , porte-parapluies et porte-manteaux, ainsi qu’une collection de modèles pour articles en fonte malléable.
- En meubles et appareils de chauffage, nous avons créé les nouveaux modèles de cheminées nos 92 à 94 panneaux fonte et 95 à 97 panneaux céramique, les cheminées à feu intermittent nos 104 à 106, le foyer hygiénique roulant à feu continu et visible n° 5, la buanderie de 200 litres n° 20 bis.
- Une partie de ces modèles a été faite aussi pour notre usine de Laeken.
- Pour nous maintenir au premier rang et ne pas nous laisser distancer, nous avons commencé la création d’appareils pour le chauffage électrique ; il est probable que cette nouvelle branche de notre fabrication ne nous donnera pas de suite de grands résultats comme bénéfices, mais elle pourra servir de réclame et grandir le renom de notre maison, et plus tard prendre de l’extension et devenir une partie importante de notre industrie.
- Notre atelier d’émaillerie continue à se perfectionner ; le système de fusion des émaux en fours à réverbère donne de bons résultats au point de vue de l’économie et de la qualité des émaux, qui sont de plus en plus régulièrement beaux et peuvent lutter avec avantage contre ceux des maisons rivales les plus renommées ; il en est de même à notre usine de Laeken où notre émaillage a réalisé dans ces dernières années, de nou-
- p.647 - vue 646/768
-
-
-
- 648
- LE DEVOIR
- veaux progrès que vous avez pu apprécier par l’examen des spécimens de cuisinières émaillées décorées venues de notre succursale où la vente de ce genre de décoration commence à se développer ; nous ferons la même fabrication à Guise, où les premiers essais de cuisinières décorées ont été réussis.
- Nous pourrons agrandir à Laeken les moufles des fours, afin de pouvoir y émailler aussi des baignoires, à la série desquelles nous ajoutons un modèle spécial, le n° 14, pour la Belgique et la Hollande, où ce modèle aura, nous l’espérons, de l’écoulement et pourra remplacer les baignoires fabriquées en Allemagne.
- Notre publicité se continue d’après les règles habituelles, nous avons fait un nouvel album des carreaux céramiques appliqués à nos meubles ; les dessins faits en couleur, en feront mieux ressortir et apprécier la beauté, et leur numérotation facilitera à nos clients les commandes de ceux à leur livrer ou à remplacer.
- Nous faisons en ce moment un supplément d’album qui comprendra tous les meubles et articles divers, créés depuis que notre album de 1892 a été imprimé, et qui le complétera.
- Les approvisionnements continuent à être faits avec l’à-propos et la vigilance voulus.
- A la fonderie des pièces en fonte malléable, nous com tinuons à fabriquer des pièces pour la clientèle spéciale que nous avons pu nous faire : de fabricants, constructeurs et autres ; en augmentant la production de cet atelier, le prix de revient de la fonte malléable a été diminué et par suite le coût des garnitures qui servent à la fabrication de nos appareils de chauffage, est moins élevé qu’auparavant.
- Nous avons fait, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, une collection de modèles d’articles divers, qui trouveront, comme je vous l’annonçais dans mon rapport de l’an dernier, leur, écoulement dans notre clientèle de quincailliers ; nous préparons un petit album, simple, peu coûteux, avec un tarif spécial, qui feront connaître ces nouveaux articles à notre clientèle.
- Cela ne nous donnera pas de gros bénéfices, car ces articles sont très concurrencés, mais nous donnera au moins du travail en plus pour occuper notre personnel ; il ne faut pas perdre de vue que nous avons chaque
- p.648 - vue 647/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAILE 649
- année un certain nombre de jeunes gens, sortant de nos écoles, à placer dans les ateliers.
- A l’outillage, on continue les travaux courants d’entre tien et de réparations ; nous avons terminé à l’émaille-rie le bâtiment commencé l’an dernier pour l’agrandissement de cet important atelier et la concentration de plein-pied, de tous ses services et ses dépendances ; nous y avons fait l’installation des engins nécessaires : moulins, broyeurs, pilons, etc. ; nous y avons construit quatre petits fours à réverbère pour y fondre des émaux en bassins.
- Ce qui restait de l’ancien emplacement de l’émaillerie étant devenu disponible a été divisé et affecté : une partie à l’atelier de fonte malléable, et l’autre partie, à celui de la galvanoplastie.
- Nous avons construit, pour y emballer et emmagasiner les baignoires, deux bouts de halles plafonnées, en prolongement du grand magasin, contigües à celles construites il y a deux ans.
- A notre usine de Laeken, nous avons terminé dans une partie de la halle que nous avons construite l’an dernier, l’installation des engins et outils nécessaires à la fabrication des pièces réfractaires, ce nouvel atelier est en marche et fonctionne bien ; l’installation dans l’autre partie de cette halle, où sera l’atelier de bronzage, celui de la forge, et le magasin de fers et garnitures, sera aussi bientôt terminée.
- Nous y avons construit cette année, deux bouts de halle en prolongement du magasin aux produits, devenus nécessaires par la plus grande diversité de fourneaux et appareils divers que nous y fabriquons et que nous devons emmagasiner.
- Nous y avons fait aussi un petit bâtiment semblable à celui de Guise, en fer et briques, incombustible, pour y mettre les modèles, afin de les préserver des dangers d’incendie auxquels ils étaient exposés dans le grenier au-dessus des ateliers, où ils étaient déposés.
- En raison des bons résultats que donne la fusion des émaux en four à réverbère, nous en avons construit un aussi à Laeken.
- Ces travaux d’améliorations, exécutés dans nos deux usines, peu importants, surtout au point de vue de la dépense, commencés dans l’exercice précédent, contl-
- p.649 - vue 648/768
-
-
-
- 650
- LE DEVOIR
- nués dans l’exercice écoulé et terminés dans celui en cours, (dont le coût total s’élèvera à environ 150.000 francs, soit 80.000 pour Guise et 70.000 pour Laeken, appliqués sur trois exercices) étaient nécessaires et même indispensables ; la dépense qu’ils auront nécessitée sera vite compensée et couverte par les facilités et les avantages qu’ils donneront.
- Dans une pensée de prévoyance, nous avons complété nos assurances contre l’incendie, qui ne comprenaient jusqu’alors à Guise, que le Familistère et ses annexes. Nous avons contracté une nouvelle assurance pour l’usine, comprenant les bâtiments et les marchandises.
- Nous avons fait de même à Laeken où l’assurance pour l’usine a été élargie et complétée.
- Toutes ces améliorations, mes amis, se font en mesure et sans précipitation ; en industrie, il y a des cas où il faut se hâter, aller vite et ne pas perdre de temps ; il en est d’autres où il faut savoir aller lentement et ne pas trop se hâter, une affaire bien étudiée, bien préparée, s’exécute plus vite et réussit mieux.
- Avant de terminer la première partie de mon rapport, j’adresse à Messieurs Baquet Florus, Blancaneaux Adonis et Poquet Ernest, nos remerciements pour le concours dévoué et ponctuel qu’ils nous ont donné pendant la durée de leur mandat.
- Je fais de même pour Messieurs les Membres du Conseil de surveillance dont le mandat est aussi expiré. (Applaudissements.)
- Nous allons maintenant, Mesdames et Messieurs, passer à la lecture de notre situation financière.
- Je donne à cet effet, la parole au Secrétaire.
- Le secrétaire prend la parole :
- p.650 - vue 649/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 651
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1895
- Membres actifs : Associés à Guise... 268 » _ ]
- — — à Laeken 9 (
- —- Sociétaires à Guise... 165 /
- — — à Laeken. 44 ! [
- — Participantsà Guise... 470/ \
- — _à Laeken. 85 j J
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant plus
- part aux travaux de l’Association—................... 385
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de l’Association................................ 679
- Total général...... ...... 2105
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1894-95 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice Elus sur leur demande, par l’Assemblée, pendant l’exercice............................
- A déduire : Décédés............................ 4 |
- Démissionnaires..................... 2 [
- Redevenus participants.............. 2 )
- Existant au 1er juillet 1895...
- SOCIÉTAIRES
- 264
- 21
- 285
- 8
- 277
- Au 1er juillet 1894...............
- Elus pendant l’exercice...........
- A déduire :
- Sociétaires devenus associés.......
- — partis ou décédés.......
- — redevenus participants
- 214
- 29
- 243
- 21
- 8
- 5
- 34
- Sociétaires existant au 1er juillet 1895.............. 209
- p.651 - vue 650/768
-
-
-
- 652
- LE DEVOIR
- PARTICIPANTS
- Au 1er juillet 1894............................
- Elus, sur leur demande, pendant l’exercice
- Asssociés redevenus participants...............
- Sociétaires — — ........
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires ........... 28 i
- — — auxiliaire............... 1 / 52
- — partis ou décédés ............. 23 1
- Nombre de participants au 1er juillet 1895........ 555
- RETRAITÉS
- Les pensionnés, au 1er juillet 1894 étaient au
- nombre de..................................... 77 j ^
- Mis à la retraite pendant l’exercice........ 7 i
- A déduire :
- Décédés pendant l’exercice............................. 4
- Reste au 1er juillet 1895.............................. 80
- ouvriers jouissants de la retraite dans l’Association,
- plus..................................................... 18
- retraités provisoirement, ce qui porte le total des
- retraités à.............................................. 98
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- L’assurance des retraites ou pensions et du nécessaire à la subsistance des familes dans le besoin, possédait
- au 30 juin 1894 :
- Un certificat d’épargne de......... ......... 858.308 »»
- Plus, là part attributive au travail des auxiliaires pour l’exercice 1893-94............ 19.748 >»>
- Annulations d’épargnes réservées et divers 2.362 »»
- Total des épargnes de l’assurance au 30 ___________________
- juin 1895. A reporter...... 880.418 »»
- p.652 - vue 651/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 653
- 880,418 »»
- 22.106 »»
- ce qui portera la valeur du certificat d’épargnes à....................................... 902.524 »»
- Le solde créditeur du compte-courant de I l’assurance des pensions et retraites s’élè- I
- ve au 30 juin 1895 à........... 245.930 89 I
- La répartition de cet exercice J 270.868 74
- va y ajouter lé solde des inté- I
- rêts et dividende revenant au I
- certificat d’épargne........... 24.937 85 1
- Cette assurance possède donc un capital de 1.173.392 74
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Les recettes de cette assurance ont été de :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 °/° des salaires ou appointements de l’exercice............................................ 43.398 15
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance pour l’exercice 1894-95...................... 46.950 30
- Intérêts du compte-courant de l’assurance 4.109 90
- Rentrées diverses............................ 1.076 65
- Total des recettes...... 95.535 »»
- Le montant des dépenses est de............ 108.186 88
- Excédent des dépenses sur les recettes 12.651 88
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise. — Section des hommes Solde débiteur au 30 juin 1894...,,.....3.784 61
- Recettes de l’exercice 1894-95.................... 40.816 41
- Reste...................... 37.031 80
- Dépenses de l’exercice.............................. 46.216 29
- Solde débiteur..... 9.184 49
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 5.399 88
- Report.....
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1894-95.......................................
- p.653 - vue 652/768
-
-
-
- 654
- LE DEVOIR
- à Guise. — Section des dames
- En caisse au 30 juin 1894..................... 12.069 69
- Recettes de l’exercice 1894-95................. 6.970 85
- Total.................... 19.040 54
- Dépenses de l’exercice......................... 9.214 15
- Reste en caisse au 30 juin 1895............ 9.826 39
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 2.243 30
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- En caisse au 30 juin 1894...................... 2.125 27
- Recettes de l’exercice 1894-95................. 4.664 36
- Total................... 6.789 63
- Dépenses de l’exercice......................... 6.869 79
- Solde débiteur au 30 juin 1895.................... 80 34
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 2.205 61
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- à Guise
- En caisse au 30 juin 1894................... » »>>
- Recettes de l’exercice 1894-95.............. 8.641 85
- Dépenses de l’exercice 1894-95.............. 9.383 27
- Solde débiteur, couvert par une subvention de l’Association......................... 741 42
- Excédent des dépenses sur les recettes. 741 42
- à Laeken
- En caisse au 30 juin 1894............................ 555 09
- Recettes de. l’exercice............................ 2.174 62
- Total.................... 2.729 71
- Dépenses de l’exercice............................. 2.682 14
- En caisse au 30 juin 1895............................. 47 57
- Excédent des dépenses sur les recettes. 507 52
- p.654 - vue 653/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 655
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant général des recettes de nos
- assurances est de....................... 158.711 09
- Celui des dépenses est de.............. 182.552 70
- Excédent des dépenses sur les recettes... 23.841 61
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 182.552 ür. 70 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1894-95
- à Guise. — Section des hommes.
- Pour 18.565 journées de maladie à 825 malades........................................ 41.645 70
- à Guise. — Section des dames.
- Pour 7.728 journées de maladie à 276 malades........................................ 5.869 15
- à Laeken. — Section unique.
- Pour 2.140 journées de maladie à 188 malades......................................... 4.869 97
- POUR LES
- à Guise...
- à Laeken.
- à Guise.........
- à Laeken........
- Divers à Guise.. Divers à Laeken
- )NS RÉUNIES. — FRAIS DE PHARMACIE
- ................ 9'383 27 i 12 «s u
- ... :.......... 2.682 14 j I'j,ubs 41
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- ................ 7-212 «P I 9 206 50
- ................ 1.994 » j a’2ub u
- ï; ; ; ; ; ; ; ; ™ ® 709 œ
- A reporter
- 74.365 82
- p.655 - vue 654/768
-
-
-
- 656
- LE DEVOIR
- Report.... 74.365 82
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 78 pensionnés dont 28
- listère et 50 au dehors........
- à 6 pensionnés à Laeken......
- à 20 retraités provisoirement., à 38 familles pour le nécessaire à la subsistance.........
- à 68 familles à titres d’allocations temporaires..............
- aux réservistes..............
- aux médecins, sages-femmes
- à Guise et à Laeken..........
- à l’hospice de Guise.........
- Appointements du secrétaire.
- Frais divers à Guise.........
- Total.........
- Dépenses pour frais d’éducation et d’instruction
- Nourricerie (Enfants au berceau)..... 6.112 84
- Ecoles maternelles, lre année (Pouponnât). 1.666 91
- » » 2me « (Bambinat).. 4.424 23
- » primaires (6 classes)....... 18.108 66
- » de Laeken..................... 4.307 68
- Total....................... 34.620 32
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires.............. 26.250 51
- Frais de nourriture et fournitures scolaires..,................................ 8.369 81
- Total égal.................. 34.620 32
- Résumé des dépenses consacrées à la mutualité
- Subventions aux malades à Guise.......... 64.813 71
- » )) )) à Laeken............ 9.552 11
- Pensions aux vieillards.................. 70.964 80
- » temporaires et secours aux familles. 37.222 08
- Frais d’éducation et d’instruction....... 34.620 32
- Total....................... 217.173 02
- au Fami-54.397 70 3.836 25 12.730 85
- 12.777 15
- 16.928 10 1.001 »
- 2.758 50 878 » 1.701 17 1.178 16
- 108.186 88
- A£9 KKO 7H
- p.656 - vue 655/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 657
- Affaires industrielles, commerciales et locatives
- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise, a été de. 3.423.326 12 » à Laeken, a été de. 726.558 79
- Total des affaires industrielles.... 4.149.884 91
- AFFAIRES COMMERCIALES ET LOCATIVES
- Vente des services commerciaux, à Guise................
- Vente des services commerciaux, à Laeken...............
- Produit brut de? loyers à Guise.
- » » » à Laeken
- Le chiffre des affaires industrielles, commerciales et locatives s’est élevé à...... 5.166.885 04
- 864.051 03
- 38.707 82 101.193 88 13.047 40
- 1.017.000 13
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices industriels, commerciaux et locatifs de l’exercice, sont les suivants :
- Familistère de Guise, services commerciaux et loyers.... 175.446 03 Moins : répartition coopérative à Guise.................. 96.794 65
- Familistère de Laeken, services commerciaux et loyers.... 9.575 94 Moins : répartition coopérative à Laeken................. 1.131 74
- Usine de Guise..........................
- .» de Laeken..........................
- Total...................
- 78 651 38
- 8.444 20
- 558.210 78 137.149 63
- 782.455 99
- Dont il faut déduire les charges suivantes : Amortissements statutaires.. 167.183 30 \
- Frais d’éducation et d’instruction à Guise................... 30.312 64
- Frais d’éducation et d’instruction à Laeken.................. 4.307 68
- Solde débiteur du compte, charges et revenus sociaux... 63.050 36
- Plus-value au bilan (A reporter)
- 264.853 98
- 517.602 01 2
- p.657 - vue 656/768
-
-
-
- 658
- LE DEVOIR
- Report..... 517.602 01
- Il y a lieu de prélever sur cette somme pour intérêt à 5 % du capital social........... 230.000 »»
- Reste à partager....... ... 287.602 01
- Soit conformément à Part. 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires du travail................... 75 % = 215.702 »»
- A l’Administrateur-Gérant.......... 4 % = 11.504 »»
- Aux 13 Conseillers de Gérance en
- fonction............................ 13 % = 37.388 »»
- Et les 3 % restant suivant les
- prescriptions statutaires............ 3 % = 8.628 »»
- Préparation et entretien d’élèves
- aux écoles de l’Etat................. 1 % = 2.876 01
- A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles. 2 % = 5.752 »»
- Au Conseil de surveillance........ 2 % = 5.752 »»
- Total égal........ 287.602 01
- La somme de 215.702 fr. représentant les 75 % revenant au capital et au travail est répartie dans la pro-
- portion des concours suivants :
- Salaires payés parle Familistère de Guise. 105.552 »» » » » » de Laeken 7.236 30
- » » » l’usine de Guise....... 1.802.767 14
- » » » » de Laeken....... 266.920 61
- Total des salaires. 2.182.476 05
- Concours supplémentaires des associés... 515.005 75
- » » des sociétaires. 134.869 60
- )) » des membres
- ayant plus de 20 années de service et participant au même titre que les associés.... 83.057 20
- Au même titre que les sociétaires......... 98.968 10
- Concours du capital..................... 230.000 »»
- Total des services rendus prenant part à la répartition...... ....................... 3.244.376 70
- p.658 - vue 657/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 659
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 215.702 fr. attribués au capital et au travail, divisés par le montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 6 fr. 65 o/o.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés. 515.005 75
- Supplément............ 515.005 75
- Salaires des sociétres. 269.739 20
- Supplément............ 134,869 60
- Salaires des participants........
- Suivant art. 129 :
- Au taux des associés. 83.057 20 J
- Supplément..,........ 83.057 20 (
- Au taux des sociétres. 197.936 20 / Supplément............. 98.968 10 (
- Salaires des épargnes réservées...
- « des auxiliaires.............
- Capital social.....................
- j 1.030.011 50 à 6,65 % = 68.496
- 404.608 80 à 6,65 % — 26.893
- 578.673 20 à 6,65 % = 38.482
- 166.114 40 à 6,65 % = 11.046
- 296.904 30 à 6,65 % •=*. 19.734
- 205.258 05 à 6,65 % = 13.650
- 332.806 45 à 6,65 % = 22.106
- 230.000 »» à 6,65 % = 15.295
- 3.244.376 70 215.702
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL L’intérêt à payer au capital social à 5 %, sur un capi
- tal de 4.600.000 fr. s’élève à................... 230.000 »»
- Le dividende du capital à 6,65 % sur ces 230,000 fr., est de.............................. 15.295 »»
- Total...................... 245.295 »»
- 245.295 X 100
- Soit
- 4.600.000
- = 5 fr. 33 taux de l’intérêt.
- p.659 - vue 658/768
-
-
-
- 660
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires.......
- Matériel » ......
- Marchandises.......*........
- Valeurs diverses............
- Comptes débiteurs..........
- FAMILISTÈRE
- Marchandises...............
- Comptes débiteurs..........
- Valeurs.....................
- DE
- 959.445 71) 36.662 79/ 218.945 46} 6.470 80 18.112 53]
- LAEKEN 10.799 301 98 38 690 13)
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires Matériel »
- Matières premières Marchandises..........
- en caisse.
- 4.554 46
- g f chez les Banquiers 1.295.660 32 È| | en portefeuille ... 103.163 741
- | bon de l’Exposit0'1. 7 50
- Comptes débiteurs.................
- USINE DE
- 431.754 89 687.396 36 1.446.179 29 1.096.212 01
- 1.403.386 02
- 1.692.066 07 LAEKEN
- 1.239.637 29
- 11.587 81
- 6.756.994 64
- cImmeubles statutaires....... 120.000 »» j
- Matériel » ....... 53.123 69/
- Matières premières.............. 260.230 42f
- Marchandises....,............... 300.313 04f
- Valeurs diverses......,...... 3.015 51 \
- Comptes débiteurs............... 187.026 37]
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Construction et matériel crées depuis la fondation de l’Association.................. 5.047.802 54
- Comptes débiteurs............ 127.301 33
- 623.709 03
- /
- 5.175.103 87
- 14.107.032 64
- p.660 - vue 659/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 661
- 30 JUIN 1895
- PASSIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs...................
- FAMILISTERE DE LAEKEN Comptes créditeurs...................
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs...,... 1.786.108 02
- Assurance maladies. Dames.. 9.826 39
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs Assurances pharmacie
- 18.430 15 47.57
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs......... 2.426.232 16
- Assurances des pensions et
- nécessaire................. 245.930 89
- Amortissement des immeubles et matériel........ 3.827.164 17
- Fond de réserve............
- 460.000 »»
- CAPITAL SOCIAL Epargnes aux membres de l’Association. 3.307.707 »»[ Epargnes de l’assurance......... 880.418 »»l
- Epargnes de la
- Société...... 411.875 »»j
- 4.600.000 »»
- 213.060 96
- 2.630 32
- 1.795.934 41
- 18.477 72
- 11.559.327 22
- 517.602 01
- 14.107.032 64
- Plus value de l’exercice
- p.661 - vue 660/768
-
-
-
- 662
- LE DEVOIR
- M. le Secrétaire ayant donné lecture de l’exposé de la situation financière, M. le Président reprend la parole et s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames et Messieurs,
- De la lecture qui vient d’être faite de la situation financière, il résulte que nous avons comme bénéfices nets à partager, la somme de. 287.602 fr 01, de laquelle nous avons à inscrire sur certificats d’inscriptions d’épargnes 241.401 fr.; la différence, soit 46.201 fr. 01 qui ne sont pas inscrits sur titres, se compose de l’attribution aux comptes des jeunes gens admis aux épargnes réservées des parts à y inscrire dans la proportion de leurs salaires; des parts attribuées aux trois fonctions de conseillers, prévues à l’article 82 et non pourvues encore de titulaires ; l’affectation de 2 % des bénéfices pour services exceptionnels, et 1 % pour la préparation et l’entretien d’élèves aux écoles de l’Etat, laissés en réserve ; plus la part de dividende au capital social dans la proportion de 230.000 fr. des intérêts de ce capital, entrant dans le total des services rendus, comme les salaires des travailleurs.
- Aux 241.401 fr. à inscrire sur titres, viennent s’ajouter 8.475 fr. d’épargnes réservées antérieures, à inscrire sur les titres créés pour des jeunes gens reçus participants cette année ; plus 75 fr. attribués comme récompenses pour des propositions utiles, pris sur la réserve des 2 % des bénéfices, affectés à cet effet, et convertis en épargnes : soit un total d’inscription sur titres d’épargnes de 249.951 fr. à rembourser ; c’est-à-dire que, ainsi que je le prévoyais et je le disais dans mon rapport de l’an dernier, nous remboursons cette année : ce qui reste sur les titres provisoires de 1876, ceux de 1877, de 1878, de 1879 et une partie, 28 fr. 50 %, de la répartition de 1879-1880.
- Le total des sommes inscrites sur les titres d’épargnes devant toujours représenter notre capital social, soit 4.600.000 fr., total atteint l’an denier après le rachat du reste des titres d’apports, le montant des sommes à rembourser doit être égal à celui des nouvelles sommes à inscrire sur certificats d’épargnes, afin que le total des inscriptions sur titres reste toujours le même, soit
- p.662 - vue 661/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 663
- 4.600.000 fr., à moins qu’il soit décidé dans l’avenir, d’augmenter le capital social.
- Nous sommes donc entrés maintenant, mes amis, dans l’exercice régulier du remboursement des épargnes. Il y a lieu d’être satisfaits de ce résultat ; après 15 années d’existence de notre Association, sous l’administration du regretté Fondateur et sous celle de son successeur, nous avons remboursé les 4.600.000 de titres d’apports du fondateur, qui sont maintenant transformés complètement en titres d’épargnes, entre les mains des travailleurs ; nous avons de plus constitué une réserve de 460.000 fr., et nous allons rembourser, avec les bénéfices de la quinzième année 1894-95, la somme de 249.951 fr. sur les premières épargnes inscrites.
- Nous n’avons jamais douté de l’avenir et de la réussite de l’œuvre de notre bienfaiteur, mais on pouvait ne pas croire à des résultats si prompts, ni les espérer si complets. .
- La situation est donc aussi bonne qu’on pouvait le désirer, et nous devons faire et unir tous nos efforts pour la conserver et l’embellir encore ; continuons donc à appliquer toutes nos facultés et nos aptitudes à notre industrie, pour y apporter toutes les améliorations et tous les perfectionnents possibles, afin d’en maintenir la bonne renommée qui l’a classée au premier rang.
- Examinons maintenant, mes amis, la situation de nos caisses de mutualité, qui continuent à se solder en déficit.
- L’assurance des pensions et du nécessaire a la subsistance a encore, cette année, un excédent de dépenses de 12.651 fr. 88 sur les recettes portées au crédit. du compte courant ; l’an dernier, l’excédent de dépenses était de 7.031 fr. 78.
- Le total des dépenses de cette assurance s’est élevé pour l’exercice courant à 108.186 fr. 88, le total des recettes directes à 95.535 fr., différence en plus pour les dépenses : comme ci-dessus, 12.651 fr. 88. Cet excédent de dépenses, qui diminue d’autant le solde créditeur du compte courant, est compensé, il est vrai, par l’attribution à cette assurance et l’inscription sur son titre d’épargnes, du dividende représenté par le travail d^s auxiliaires, s’élevant cette année à la somme de 22.106 fr.,
- p.663 - vue 662/768
-
-
-
- 664
- LE DEVOIR
- ce qui portera le montant du titre de la caisse des pensions à 902.524 fr. environ.
- D’une part, le solde créditeur du compte courant a diminué de 12.651 fr. 88, et d’autre part, le titre d’épargnes s’est augmenté de 22.106 fr., soit une différence en plus de 9.454 fr. 12; mais comme nous n’avons en recettes courantes que les produits résultants des intérêts du titre, les intérêts du compte-courant et la subvention égale à 2 % de l’importance des salaires payés par l’Association, ces ressources directes sont maintenant insuffisantes ; et elles le deviendront encore plus, car elles s’affaibliront du fait du remboursement des premières épargnes inscrites sur le titre et dont les sommes remboursées seront versées au crédit du compte-courant de l’assurance, où elles produiront un intérêt de beaucoup inférieur à celui du titre d’épargnes ; il faudrait donc en augmenter les ressources, et pour cela, il y aurait un moyen : porter de deux à trois pour cent de l’importance des salaires payés, la subvention de l’Association, ce qui donnerait 20.000 fr. envi ron de recettes en plus ; par contre, les bénéfices nets à partager diminueraient d’autant.
- Il ne faut pas perdre de vue que nous avons maintenant 98 pensionnaires à qui nous avons versé pendant l’exercice écoulé la somme de 70.964 fr. 80, et que, le nombre de pensionnés et les sommes à payer tendront probablement à s’accroître, car il faut tenir compte aussi des mutualistes malades pendant plus d’une année, dont le nombre reste en permanence maintenant de 12 à 15, lesquels, suivant les prescriptions de l’art. 26 du règlement des assurances mutuelles, passent à l’assurance des pensions et du mininum de subsistance ; par conséquent, nous devons chercher à maintenir les ressources au moins au niveau des dépenses, et même les avoir plutôt supérieures.
- Il y aura donc des dispositions à prendre à ce sujet; le comité des pensions a fait l’année dernière une proposition en ce sens, qui avait été ajournée ; le conseil pourra la reprendre et l’étudier, et suivant les prescription de l’article 59 des Statuts, paragraphe 7e, soumettre à votre sanction la modification qui pourrait être proposée.
- C’est un devoir pour nous, comme pour toute société
- p.664 - vue 663/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 665
- bien constituée, de maintenir les ressources qui assurent les vieux jours des anciens travailleurs méritants.
- L’assurance contre la maladie a encore, cette année, un excédent de dépenses de 5,399 fr. 88 ; l’exercice précédent avait donné un excédent de dépenses de 5,118 fr. 37 ; le solde débiteur qui s’élevait au 30 juin 1894, à 3,784 61, s’élève au 30 juin dernier à 9,184 fr. 49, donc, nouveau déficit.
- L’assurance de dames a aussi clôture [l’exercice avec un excédent des dépenses ; le solde créditeur qui était au 30 juin 1894 de 12.069 fr. 69 en diminution de 1.563 fr. 80 sur l’exercice antérieur, est descendu au 30 juin dernier à 9.826 fr. 39, soit encore une diminution de 2.243 fr. 30.
- La caisse de pharmacie a encore eu un déficit cette année, moins élevé cependant que ceux des années précédentes
- Il y a donc aussi des mesures à prendre au sujet de la caisse de l’assurance contre la maladie ; car il n’est pas admissible que nous continuions à marcher ainsi avec des déficits continuels.
- La première mesure à appliquer serait de ne plus payer d’allocations de maladie aux mutualistes qui se déclareraient malades à la suite d’inconduite, et si la maladie se prolongeait, un secours pourrait être accordé à la famille ; cette mesure produirait deux bons résultats : moins de dépenses pour la caisse et moins d’inconduite dans les ateliers.
- De plus : tenir la main à l’observation et à l’application stricte du règlement ; toute absence non motivée sérieusement doit être amendable.
- Ces mesures d’ordre, qui n’auraient besoin d’être appliquées qu’à un nombre restreint de travailleurs accoutumés au vice d’inconduite, ne pourraient que leur être profitables à eux-mêmes et à leurs familles.
- Mais ces mesures ne suffiraient sans doute pas à établir l’équilibre entre les recettes et les dépenses, il faudrait probablement y ajouter l’une ou l’autre des deux suivantes : ou augmenter les cotisations des mutualistes en même temps que la subvention de l’Association, ou diminuer encore les allocations de maladie ; cette deuxième mesure qui est déjà appliquée dans la proportion de 20 °/° depuis l’année 1886 serait efficace et produirait certainement de l’effet ; mais ne serait-il
- p.665 - vue 664/768
-
-
-
- 666
- LE DEVOIR
- pas regrettable de restreindre les ressources des familles dans les cas de maladies, surtout si elles se prolongeaient; il est vrai qu’au Familistère le taux de subsistance viendrait compenser l’insuffisance des allocations de maladie, mais alors, ce serait la caisse des pensions qui supporterait les conséquences de cette mesure.
- Le Conseil, après entente avec le Comité de l’assurance, suivant les prescriptions du dernier paragraphe de l’article 19 du règlement des assurances mutuelles, verra quelles mesures il y aurait à prendre pour le mieux des intérêts de tous.
- A notre succursale de Laeken, où les cotisations des mutualistes n’ont pas été augmentées, ni les allocations diminuées, où les assurances n’ont pas de subventions de l’Association, les dépenses ont aussi été supérieures aux recettes pendant l’exercice écoulé ; mais il n’y a pas encore lieu de prendre des mesures préservatrices, car on peut encore espérer, d’après les résultats du dernier trimestre, que le déficit ne s’accentuera pas.
- En somme, nos caisses d’assurances contre la maladie ne sont pas dans une situation prospère puisqu’elles se clôturent toutes en déficit; mais il y a lieu d’espérer que par l’application des mesures dont je vous parlais tout-à l’heure, elles pourront s’améliorer et redevenir ce qu’elles étaient auparavant; en tout cas, la situation financière de nos assurances mutuelles ne peut avoir d’influence sur notre situation industrielle, qui reste bonne et prospère.
- Continuons donc, mes amis, à rester unis et à travailler tous ensemble pour le bien et pour la prospérité de notre Association. Dans une société comme la nôtre, en travaillant pour soi, on travaille pour tous; faisons voir aux incrédules et aux pessimistes qu’une Société ouvrière, où régnent l’accord et l’entente, peut marcher et prospérer aussi bien qu’un établissement patronal ; faisons voir et prouvons que notre oeuvre est bienfaisante, qu’elle est la véritable solution sociale; sachons conserver la situation que nous a faite et remplir la mission que nous a confiée notre bienfaiteur, nous aurons ainsi rempli notré devoir et aurons droit à l’estime et au respect de nos contemporains. (Applaudissements répétés).
- p.666 - vue 665/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 667
- La parole est donnée à M. Poulain Alexis, rapporteur du Conseil de surveillance.
- M. Poulain Alexis prend la parole et donne lecture du rapport ci après :
- 2° Rapport du Conseil de Surveillance.
- Mesdames et Messieurs,
- Dans votre assemblée générale ordinaire du 7 octobre 1894, vous nous avez fait l’honneur de nous appeler aux fonctions de Conseillers de surveillance dans notre Société.
- En venant aujourd’hui vous rendre compte de notre mission, permettez-nous de vous remercier sincèrement de la confiance qui nous a été spontanément témoignée par vos nombreux suffrages.
- Notre mandat, conformément aux prescriptions statutaires , a été rempli scrupuleusement ; nous pouvons donc vous affirmer, par l’examen particulier de nos vérifications des balances, du portefeuille, des caisses de l’Usine et du Familistère, que nos écritures de comptabilité sont bien dirigées et bien tenues.
- Nous adressons, en votre nom, nos félicitations et nos remercîments au personnel, pour la bonne tenue des livres, l’amabilité .qui nous a été faite, chaque fois que notre présence a été utile.
- L’éloignement de notre succursale de Laeken-lès-Bruxelles, nous empêchait d’y opérer nos vérifications mensuelles, mais les divers travaux d’inventaires de l’Usine et du Familistère qui nous ont été présentés , prouvent suffisamment que. comme à Guise, les écritures sont également régulièrement tenues. Nous adressons à nos collègues de Laeken, les mêmes félicitations.
- Nous croyons qu’il est inutile de vous rappeler les chiffres de notre bilan qui viennent de vous être exposés par notre Administrateur-Gérant; ils vous donnent du reste, clairement et exactement, le résultat complet des opérations de notre Société.
- Il résulte de ces chiffres, que notre année commerciale 1894-95 a été plus prospère encore que la précédente 1893-94; espérons que nos affaires se maintiendront dans cette voie.
- p.667 - vue 666/768
-
-
-
- LE DEVOIR
- Pour cela, il faut compter sur le concours de chacun; c’est en nous unissant que notre Société : Association du capital et du travail, dans laquelle nous sommes tous intéressés, ainsi que l’avenir de nos familles, atteindra le but des désirs tant de fois exprimés.
- Votre Administrateur-Gérant vient de vous entretenir sur la situation morale, industrielle et financière; partout, en effet, vous remarquez, nous le remarquons aussi, d’ailleurs, que nous pouvons envisager l’avenir dans de très bonnes conditions.
- Nous ne pouvons que nous associer à la proposition qui vient de vous être faite, en vous engageant vivement à ratifier la demande d’envoi aux écoles de Châ-lons, du jeune Painvin Emile, élève de nos écoles du Familistère.
- Il est regrettable même, que nous ne puissions faire appel à votre approbation pour un plus grand nombre!
- Nous possédons cependant, à la sortie régulière de nos écoles, c’est-à-dire, à quatorze ans, des sujets qui se sont distingués et dignes de notre attention, et qui, sans conteste, se distingueraient indiscutablement dans des écoles supérieures, industrielles et commerciales.
- Malheureusement, par suite des besoins qu’éprouvent leurs parents, d’un salaire qu’ils attendent impatiemment pour combler leurs charges, il s’ensuit qu’il s’en présente peu, relativement à l’importance des ressources que nous possédons.
- Cependant si les intéressés avaient en perspective, une partie des dépenses à faire pendant leur période d’instruction, soit à Châlons ou dans toute autre école spéciale; si, en outre, on accordait aux parents, une légère indemnité au moyen des ressources dont nous parlons ci-dessus, peut-être se présenterait-il quelques candidats qui passent involontairement inaperçus, en raison des motifs que nous vous exposons.
- Nous appelons particulièrement l’attention de notre Direction, pour l’étude d’un projet dans ce sens ; il n’est pas douteux que nous obtenions de bons résultats.
- Bon nombre de créations nouvelles apportées à nos séries de modèles, vous ont été signalées. Là est le point capital de notre industrie, pour maintenir la concurrence; nous devons donc ne pas abandonner les recherches de produits nouveaux ou à perfectionner^ pour
- p.668 - vue 667/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 669
- tenir toujours le premier rang, et le renom de notre Maison.
- Divers travaux importants ont été faits dans nos deux Usines; les dépenses s’élèvent environ à 150,000 francs.
- Il ne faut pas perdre de vue, que les agrandissements et améliorations de nos ateliers d’émaillage, nous assureront une fabrication rapide et soignée, de nos produits en fonte émaillée.
- Par l’emploi de bonnes matières à la Fonderie, pour la fabrication des objets divers en fonte ordinaire, nous parviendrons d’autant mieux à assurer le succès de nos produits en fonte émaillée; ce qui aura pour effet incontestable, de rehausser le chiffre de nos affaires commerciales, et par conséquent, augmentera le taux des répartitions de fin d’année.
- Le besoin d’agrandissement des halles de nos magasins se faisait également sentir, en raison de la multitude toujours croissante des objets de notre fabrication.
- Il faut prévoir, en tout cas, que ces besoins ne se représenteront pas de sitôt, étant donnée la possibilité de réduire la numération des articles de vente peu courante, au fur et à mesure que nos albums en auront fait connaître de nouveaux.
- Nos approvisionnements se font comme par le passé dans des conditions exceptionnelles de bon marché ; nous avons d’ailleurs l’occasion de remarquer que nos provisions de matières premières ne font pas défaut.
- Nous ne pouvons qu’approuver la sagesse de notre administration, constamment préoccupée à assurer régulièrement du travail au personnel ainsi qu’aux jeunes gens sortant de nos écoles.
- C’est dans ce but évidemment qu’un nouvel atelier de fonte malléable et fonte d’acier a été créé, et toutes les démarches faites par notre publicité pour assurer son succès, quoique cependant, il faut s’y attendre, les articles que nous y entreprendrons, ne donneront pas, à beaucoup près, de bénéfices aussi élevés que ceux de notre vraie industrie.
- La concurrence, forcée et réciproque, tend à s’établir de plus en plus sur une grande échelle; indépendamment de cette concurrence actuelle, il est à craindre que d’autres concurrents nouveaux viennent se grouper à notre branche.
- p.669 - vue 668/768
-
-
-
- 670
- LE DEVOIR
- Cette fois, nous reconnaîtrions vraiment mieux l’utilité d’avoir songé à nous garantir des évènements qui peuvent survenir, en nous mettant toujours au courant des progrès que réclament les exigences du moment.
- Nous touchons maintenant la question non moins intéressante de nos caisses de prévoyance, de pharmacie et de retraite; partout, nous constatons des déficits, auxquels il faudra tout prochainement remédier.
- Votre administration, d’accord avec les comités, étudiera les moyens de donner entière satisfaction à tous.
- En ce qui concerne particulièrement notre caisse de retraites, nous sommes d’avis que rien ne s’oppose à élever de 2 à 3 % le taux à calculer sur la base des salaires. De cette façon, nous assurerions une plus grande garantie pour les vieux travailleurs.
- Pour l’exercice 1894-95, la part des trois conseillers de
- gérance non en fonction est de................. 8,628 mm
- La part pour récompenses aux propositions utiles................................... 5,752 mm
- Pour l’envoi de nos élèves aux écoles spéciales...................................... 2,876 mm
- Soit au total...................... 17,256 mm
- Depuis la fondation de notre Association, ces répartitions représentent, déduction faite, bien entendu, des dépenses pour l’envoi aux écoles et récompenses accordées, une somme d’environ 200.000 francs, non utilisée, et non compris le net de la part ci-dessus, afférente à l’année écoulée, soit en tout, à la disposition du Conseil de Gérance, en vertu de l'article 128 des statuts, 215.000 francs en chiffres ronds passés en compte-courant chez nos banquiers.
- Nous ferions certainement preuve d’œuvre commune, en ajoutant cette somme à notre fonds de Caisse de retraite, ou bien en l’affectant à une nouvelle caisse spéciale, dite de secours.
- Il n’est pas douteux que votre Conseil s’intéressera à cette importante question, en vue d’améliorer, comme nous vous le disions tout-à-l’heure, les garanties si légitimes dues aux vieux travailleurs-.
- Nous constatons, à notre grand regret, un relâchement considérable dans les idées et propositions utiles
- p.670 - vue 669/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 671
- présentées ; c’est à ce point que votre Conseil, animé cependant de bonnes intentions, s’est vu dans l’obligation de n’accorder en une seule récompense que la faible somme de 75 francs; il reste donc net, rien que pour ce compte et pour cette année, 5,677 francs disponibles !
- N’y aurait-il pas lieu de rechercher si des récompenses accordées dans un esprit plus large n’auraient pas pour effet de provoquer, de la part de notre nombreux personnel, des propositions avantageuses dans l’intérêt de l’Association?
- Il ne nous reste plus maintenant, cbers collègues, qu’à vous remercier de la bienveillante attention, avec laquelle vous avez écouté la lecture de notre rapport, ainsi que celle de notre Administrateur-Gérant.
- En conséquence, nous avons l’honneur de vous proposer d’approuver les comptes de l’exercice 1894-95 qui viennent de vous être présentés.
- Remercions vivement notre regretté fondateur J.-B.-A. Godin, des bienfaits dont nous jouissons ; portons à sa mémoire tout le témoignage de notre reconnaissance.
- Pour finir, qu’il suffise de vous faire remarquer que nous avons fait toutes les démarches nécessaires au sujet de la demande de diminution des loyers.
- Les motifs et les explications du rejet de la pétition vous ont été donnés par voie d’affiches, il est donc complètement inutile d’y revenir.
- En conséquence, nous vous engageons à ne pas perdre notre temps aujourd’hui, en continuant de suite par l’ordre du jour. (Applaudissements)
- Le secrétaire, Poulain.
- Vu et approuvé :
- Les Commissaires de surveillance,
- Guerbé, Lelong.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- M. le Président invite l’assemblée à approuver ou improuver les rapports dont elle a entendu la lecture.
- Les rapports sont mis aux voix et adoptés à l’unanb mité après épreuve et contre-épreuve. (Applaudissements répétés ).
- p.671 - vue 670/768
-
-
-
- 672
- LE DEVOIR
- 4° Election du Conseil de surveillance.
- L’assemblée générale procède à l’élection du Conseil de surveillance pour l’exercice 1895-96.
- M. le Président rappelle à l’Assemblée que les trois commissaires doivent être choisis en dehors du Conseil de Gérance, conformément à l’article 79 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents et représentés régulièrement pour le premier tour de scrutin, et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- 259 associés étant présents ou représentés, la majo • rité absolue est de 130 voix.
- MM. Flamand Léonard ayant obtenu 195 voix, Nicolas Jules 183, et Duquenne Firmin 164, sont proclamés membres du Conseil de surveillance pour l’exercice 1895-96 par M. le Président.
- 5° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de trois conseillers de gérance en remplacement de MM. Baquet Florus, Blancaneaux Adonis et Poquet Ernest.
- M. le Président fait remarquer que conformément aux articles 82 et 84 des statuts, les conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs régulièrement désignés au Conseil de Gérance, et dont l’affiche de convocation a donné les noms, savoir ;
- MM. Macaigne Emile.
- Fleury Paul.
- Lermoyeux Florus.
- Allart Eugène.
- Berlemont Etienne.
- Il est procédé au vote.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats suivants :
- Macaigne, 238 voix.
- Berlemont, 235 —
- Lermoyeux, 114 —
- Fleury, 100 —
- Allart, 39 —
- p.672 - vue 671/768
-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 673
- MM. Macaigne et Berlemont seuls ayant obtenu la majorité absolue, sont proclamés membres du Conseil de Gérance, et ce vote donne lieu à un second tour.
- Il est procédé au second tour de scrutin.
- Pour ce second tour, le résultat est le suivant :
- Lermoyeux 129 voix Fleury 89 —
- Allart 24 —
- En conséquence de ces votes successifs, M. le Président proclame membres du Conseil de Gérance pour l’exercice 1895-96, MM. Macaigne Emile, Berlemont Etienne et Lermoyeux Florus.
- 6° Vote pour ratification de la proposition du Conseil de Gérance d’entretenir le jeune Painvin Emile à, l’Ecole nationale des Arts et Métiers de Châlons, où il vient d’être admis.
- M. le Président prononce l’allocution suivante :
- Mesdames et Messieurs,
- En séance du Conseil de Gérance du 30 août 1892, sur la proposition de la Commission scolaire, il a été décidé, suivant les prescriptions des articles 99 et 123 des statuts et 104 du règlement, que trois élèves de nos écoles seraient préparés pour être présentés aux examens d’admission aux écoles de l’Etat.
- Painvin Emile ayant subi ses examens avec succès et étant admis à l’école des Arts et Métiers de Châlons, le Conseil, dans sa séance du 24 septembre dernier, a décidé de soumettre à votre ratification, suivant les prescriptions de l’article 59 des statuts, paragraphe 12me, l’entretien de cet élève à la dite école au moyen des ressources prévues par l’article 128 des statuts, paragraphe 7me.
- En conséquence, Mesdames et Messieurs, vous avez à voter par oui ou par non sur cette proposition.
- 11 est procédé au vote.
- 3
- p.673 - vue 672/768
-
-
-
- 674
- LE DEVOIR
- Le scrutin donne pour résultats :
- Nombre de bulletins 240
- 259
- Abstentions
- 19
- oui.......
- non......
- blancs....
- 170 /
- 62 > 240
- 8 \
- La majorité requise étant des 2/3 des associés présents ou représentés, soit 173, l’assemblée n’admet pas la proposition.
- M. le Président informe l’assemblée que les possesseurs de certificats d’épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1894-95 avec les parts de remboursement revenant aux titres de 1876 à 1880, à la caisse de l’usine les lundi et mardi 7 et 8 courant, à partir de 3 heures du soir.
- Le dépôt des certificats d’épargne se fera en même que le paiement des intérêts.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président invite le secrétaire à donner lecture du projet de procès-verbal.
- Ce projet est lu et adopté.
- La séance est levée.
- Le président, Dequenne.
- Le secrétaire, F. Bernardot .
- p.674 - vue 673/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 675
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- ALLEMAGNE
- Les Socialistes allemands et les grèves
- La commission centrale des chambres syndicales socialistes allemandes vient de publier une statistique d’où il ressort que, dans la période de 1890 à 1894, le parti socialiste a dépensé la somme de 4 millions 500.000 francs pour soutenir des grèves.
- Il y a eu, en somme, 546 grèves auxquelles 58.242 ouvriers ont pris part.
- Unification du Code civil allemand
- Un congrès de juristes allemands, qui vient d’avoir lieu à Berlin, a voté le vœu de voir unifier le Gode civil allemand. Ce vœu a été transmis au Conseil fédéral et au Reichstag.
- On sait que le Code civil des divers Etats allemands n’est pas uniforme. Jusqu’en ces derniers temps, en Prusse même, des contrées diverses étaient soumises à des codes différents. Ainsi le Code Napoléon était en vigueur dans les provinces rhénanes. Les Etats allemands tiennent à leur droit propre, qu’ils ont toujours considéré comme un élément essentiel de leur existence. Malgré cette tendance particulariste, le congrès des juristes a préconisé l’unification du Code civil allemand pour la consolidation de l’unité germanique.
- Cependant un des premiers jurisconsultes allemands, M. Othon Gierke, a vivement combattu cette opinion. Les races d’Allemagne, a-t-il dit, ont leurs besoins et leurs caractères propres. Vouloir soumettre à une même règle juridique l’Allemagne entière, loin d’affermir l’unité, la compromettait, par suite des inconvénients d’une législation uniforme.
- M. Gierke n’a rallié que peu d’adhérents, et les par-
- p.675 - vue 674/768
-
-
-
- 676
- LE DEVOIR
- tisans de l’unification du Gode civil l’ont emporté à une forte majorité.
- (Le Temps.)
- FRANGE
- Le Congrès mutualiste
- Le cinquième Congrès mutualiste de Saint-Etienne a adopté quatre importantes innovations dont il demande l’insertion dans la loi en préparation :
- Fixité du taux de l’intérêt à 5 0/0 sans nouvelle charge pour l’Etat par l’abandon des subventions annuelles et leur affectation à majorer le taux actuel d’intérêt ;
- La liberté la plus large possible sous le contrôle financier de l’Etat ;
- Décentralisation par la création de comités départementaux complétant le conseil supérieur et nommant ses membres électifs ;
- Unification des sociétés par la suppression des catégories anciennes.
- # *
- Les logements économiques et les restaurants populaires à Lyon
- La société des logements économiques et la société d’alimentation à bon marché de Lyon ont fusionné dans le cours de l’année 1894 ; elles forment maintenant la « Société anonyme des logements économiques et d’alimentation, » et leur capital social a été porté de 3 millions à 4 millions.
- Il résulte des chiffres fournis par le Conseil d’administration que, durant l’année 1894, la société a eu en location, pour 12 mois, 74 maisons contenant 858 logements et, pendant 6 mois, 6 maisons de 83 logements. Le prix des' loyers forme un total de 190.680 fr., qui, par suite de divers prélèvements, laisse un bénéfice de 123.501 fr. Sur cette somme, 102.538 fr. ont été employés à- servir l’intérêt de 4 0/0 attribué aux actions et les 20.962 fr. restants ont été portés à la réserve. On sait que les fonds de réserve sont destinés à la construction de nouveaux immeubles^
- p.676 - vue 675/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 677
- Les recettes réalisées par la Société alimentaire se sont élevées, pendant l’exercice 1894, à 208.040 fr., les dépenses ont été de 194.830 fr. ; le bénéfice net a donc atteint 13.210 fr., soit 6,74 0/0 du chiffre d’affaires.
- Le nombre des entrées est donné à peu près par le nombre des portions de pain vendues ; car, si quelques clients apportent leur pain, ceux qui viennent acheter les aliments pour les consommer chez eux n’en demandent pas. Or, cette année, on a constaté une moyenne journalière de 1.283 portions de pain, au lieu de 1.271, qui était le chiffre de l’année dernière, et 1.109, chiffre de l’année 1892 ; et la dépense moyenne de chaque consommateur ne dépasse pas 0 fr. 44, au lieu de 0 fr. 45 et 0 fr. 50, chiffres des années 1893 et 1892. Cette année encore, les recettes de la salle réservée ont diminué. Sur 1.283 personnes entrant chaque jour dans la maison, 48 seulement ont pénétré dans cette salle ; les 1.235 autres personnes ont voulu économiser la modique somme de 0 fr. 15 demandée pour le service et la serviette.
- La Société a ouvert, le 5 janvier de cette année, un nouveau restaurant dans le quartier le plus populeux de Lyon, au centre de la Guillotière. Cet établissement est installé pour distribuer 10.000 portions chaque jour.
- BELGIQUE Une grève patronale
- Il vient de se produire dans le plus considérable de nos centres manufacturiers, un fait montrant sous un jour effrayant les conflits dont nous menace cet antagonisme entre capitalistes et travailleurs, que les organes du parti ouvrier ne cessent de proclamer en l’envenimant de l’épithète de guerre des classes. Les ouvriers d’un grand établissement métallurgique de Gand s’étant — à tort ou à raison — mis en grève, les autres constructeurs-mécaniciens gantois ont décidé de fermer leurs ateliers tant que le travail ne sera pas repris chez leur collègue. Cette injustifiable détermination soulève une réprobation générale, mais, hélas, stérile dans ses effets pratiques. Eh ! quoi — lors même qu’à l’usine X, tous les torts soient du côté des grévistes — comment leur
- p.677 - vue 676/768
-
-
-
- 678
- LE DEVOIR
- conduite justifierait-elle la condamnation à la famine des ouvriers des usines A, B, C. D, Y et Z ! Si aujourd’hui les patrons usent arbitrairement de leur puissance pour contraindre les ouvriers de l’un d’entre eux à se courber sous le joug qu’il lui plait de leur imposer, à quelles terribles représailles ne faut-il pas s’attendre pour le jour où les ouvriers se croiront les plus forts à leur tour ?
- (Etats-Unis d’Europe. )
- *
- * *
- Un répertoire bibliographique universel
- En conformité d’un vœu de la Conférence internatio- -nale de bibliographie dernièrement réunie à Bruxelles, un arrêté royal institue dans cette ville, sous le nom d’office international de bibliographie, un bureau ayant pour objet l’établissement et la publication d’un répertoire bibliographique universel, le service de ce répertoire et l’étude de toutes les questions relatives aux travaux bibliographiques.
- Aux termes de l’arrêté, l’Office se composera de cinq membres effectifs nommés directement par le roi, et de membres associés, tant Belges qu’étrangers, en nombre indéterminé,, désignés par les membres effectifs sous réserve de l’approbation royale.
- ANGLETERRE
- Les grèves en 1893 et en 1894
- Le département du travail du Board of trade vient de publier son rapport sur les grèves qui se sont produites en 1893.
- M. John Bennett qui a rédigé ce rapport en consacre une bonne partie à la fameuse grève des mineurs et fait remarquer qu’avant que la crise n’éclatât les chefs de la Fédération avaient, pour la première fois, mis en avant le principe que c’est aux prix de vente se modeler sur les salaires et non pas aux salaires à se modeler sur les prix de vente.
- On sait que 300.000 ouvriers prirent part à cette guerre qui se termina par la victoire des travailleurs.
- Cela explique le chiffre formidable des grévistes de
- p.678 - vue 677/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 679
- l’année, 636.386 en augmentation de 280.000 sur l’année précédente.
- La plupart des grèves ont été provoquées par des questions de salaire.
- Les ouvriers ont reçu satisfaction complète 66 fois sur cent, et satisfaction partielle 22 fois sur cent.
- Dans ces divers cas, la victoire a favorisé les ouvriers qui résistaient à une diminution de salaires, de préférence à ceux qui réclamaient une augmentation.
- Chose étonnante quand on pense aux anciennes luttes soutenues par les Trades-Unions, la question des heures de travail n’a donné lieu qu’à un très petit nombre de conflits d’ailleurs peu importants.
- Enfin 1500 grèves, mettant en mouvement 23.088 personnes, ont eu pour origine des difficultés relatives au règlement du travail, aux fournitures de matières premières, etc.
- M. Bennett signale les progrès faits par l’arbitrage devant l’opinion publique. C’est ainsi que 19 employeurs et 23 Trades-Unions ont demandé l’établissement régulier de l’arbitrage par l’Etat, tandis que 122 employeurs et 132 Trades-Unions se sont prononcés pour la formation de bureaux d’arbitrage et de conciliation.
- La Labour Gazette a publié la statistique provisoire des grèves en 1894.
- Le nombre des conflits a été sensiblement plus élevé que l’année précédente, mais le nombre des grévistes beaucoup moindre.
- 956 grèves ont éclaté en 1894, dont 926 ont embrassé 306.000 grévistes ; les renseignements font défaut pour 30 grèves.
- 280 grèves, comprenant 51.000 grévistes, ont réussi complètement ; 151 grèves comprenant 42.000 grévistes, ont réussi partiellement ; 219 grèves comprenant 152.000 grévistes, ont échoué. Pour 161 grèves, avec 49.000 grévistes, le résultat a été incertain ou. n’est pas connu.
- Il résulte de cette statistique que le nombre des grévistes ayant eu gain de cause est considérablement moindre qu’en 1893. Cela tient au grand nombre d’ouvriers engagés dans une seule grève en 1893, celle des mineurs, qui obtinrent gain de cause.
- p.679 - vue 678/768
-
-
-
- 680
- LE DEVOIR
- La coopération de production dans l’agriculture
- Anglaise
- La Labour Gazette signale, en 1894, 36 sociétés coopératives de consommation qui exploitent, pour leur compte, des domaines agricoles représentant ensemble une étendue de 1.340 hectares. 21 de ces sociétés annoncent ensemble un bénéfice de 49.400 fr. pour l’année 1894 et 9 autres une perte de 32.900 fr. Parmi celles-ci, deux associations écossaises cultivent ensemble 315 hectares, l’une avec un bénéfice de 9.200 fr., l’autre avec une perte de 14.350 fr.
- D’autre part, trois sociétés se sont fondées spécialement pour faire de la culture. Une société écossaise, avec un domaine de 300 hectares, accuse un bénéfice de 9.650 fr. Les deux autres, avec une,étendue totale de 100 hectares, ont réalisé ensemble un bénéfice de 3.000 fr.
- Le mouvement de coopération agricole s’étend à l’Irlande, sous les auspices de la Société d’organisation agricole de l’Irlande qui annonce l’existence, au 31 mars 1895, de 56 laiteries coopératives, de 10 sociétés coopératives de culture, et d’une banque agricole. 30 de ces laiteries fonctionnaient, au 31 décembre 1894, avec un personnel de 1.641 sociétaires, un troupeau de 20.714 vaches, et un capital (actions et fonds d’emprunt) de 538.225 fr. La vente de beurre a produit 3,796.300 francs, dans l’année écoulée, et le bénéfice, après amortissement du compte de premier établissement et payement de l’intérêt des sommes empruntées, a été de 49.800 fr., soit 12,9 0/0 du capital-action et 1,3 0/0 du chiffre des ventes.
- Les logements ouvriers de la fondation Peabody
- Le trentième rapport annuel de cette société philanthropique de constructions ouvrières relate que le bénéfice de l’année 1894 s’est élevé à 755.883 fr. 50.
- Les diverses sommes données par M. Peabody forment un total de 12.500.000 fr., en y ajoutant les rentes et intérêts divers, soit un total 16.250.000 fr. ; on obtient
- p.680 - vue 679/768
-
-
-
- [faits politiques et sociaux 681
- au 31 décembre 1894, un capital de 28.750.000 fr. et le montant total des dépenses de construction et d’organisation de terrain faites à ce jour s’élève à 31.492.359 fr.
- Au 31 décembre 1894, les administrateurs de la fondation Peabody avaient mis à la disposition de la classe laborieuse de Londres, 11.261 pièces formant 5.073 logements, savoir : 75 de quatre pièces, 1.783 de trois pièces, 2.397 de deux pièces et 818 d’une seule pièce.
- A cette même date, le nombre des habitants des bâtiments Peaboly était de 19.918 ; le nombre des naissances y a été de 36,3 pour 1.000 et le nombre des décès, en y comprenant les 49 locataires qui avaient été envoyés aux hôpitaux, a été de 15,7 pour 1000 ; enfin la mortalité enfantine a été de 102,1 pour 1.000 naissances. Les nombres correspondants de la ville de Londres pour la même année ont été par 1.000 habitants, de 30 pour les naisssances, 18 pour les décès et de 143,5 par 1.000 naissances pour la mortalité enfantine.
- La moyenne du salaire hebdomadaire des chefs de famille a été, en 1894, de 29 fr. 45. La moyenne du loyer hebdomadaire d’un logement ressortait à 6 fr. 95, et celui d’une chambre à 2 fr. 70 ; dans ce loyer sont toujours compris l’eau et l’usage d’une buanderie, d’un lavoir et d’une salle de bain.
- *
- * *
- SUISSE
- Un projet de loi ouvrière
- Un projet de loi sur la protection des ouvriers du canton de Soleure fixe la durée de la journée normale de travail à onze heures, et à dix heures le samedi et la veille des jours de fête.
- Les travaux supplémentaires seront compensés par une augmetation de salaire de 25 0/0-
- Le Conseil d’Etat joint au projet un rapport très détaillé dans lequel il en recommande l’adoption.
- /
- p.681 - vue 680/768
-
-
-
- 682
- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Aux femmes allemandes
- Voici le texte de l’Appel adressé par les femmes françaises aux femmes allemandes en exécution d’une décision prise par le Comité français de Y Union internationale des femmes pour la paix :
- Mères, sœurs et femmes allemandes,
- La guerre reprend tous les jours davantage dans les esprits son véritable nom qui est meurtre, meurtre d’autant plus barbare qu’il est collectif, qu’il est raisonné.
- L’intelligence humaine se révolte enfin contre cette séculaire et formidable erreur qu’est la gloire militaire, La vue des panaches fait frémir, car, derrière chaque armée, il y a des traces de sang, il y a des larmes et des deuils.
- Les Anglaises sont venues à nous pour que nous prenions l’engagement de cimenter l’alliance pour la paix entre les mères, les femmes, les sœurs, les fiancées des deux pays et, avec elles, nous avons créé une Union des femmes de tous les peuples pour la concorde internationale et le désarmement, YUnion internationale des femmes pour la paix.
- A notre tour, nous venons à vous et vous tendons une main amie. Joignez-vous à YUnion, vous aussi, mères, sœurs et femmes allemandes,
- Vous ne voulez pas que les vôtres soient tués ; moins encore qu’ils tuent ! Nos intérêts et les vôtres sont les mêmes.
- Plus de sang entre les peuples, entre ceux que la nature a créés frères et amis.
- La planète est trop étroite pour qu’en un coin quelconque, -sous prétexte de frontières, qu’ont bâties les conventions et les haines, les humains s’entre égorgent.
- L’éducation des générations nouvelles appartient aux mères.
- p.682 - vue 681/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 683
- Unissons-nous pour remporter la plus belle des victoires, celle du désarmement universel.
- Sœurs d’outre-Rhin, courage ! Cordialement, répondez à notre appel.
- Seules, les mères, les femmes, les sœurs sauront et voudront oser.
- Crions à tous que la conscience humaine réprouve enfin la violence. Que ce soit l’aurore de temps nouveaux !
- Signé : Eugénie Potonié-Pierre, délégué à l’extension de VUnion, Griess-Traut, vice-présidente de la Société pour Y amélioration du sort des femmes et la revendication de ses droits (Celle-ci veut le désarmement par la transformation des armées guerrières destructives, en armées productives pacifiques) Léonie Rouzade, Paule Mink; Maria Pognon, Brisset, Jardineau, etc.
- Dans la revue la Paix par le Droit Mme Eugénie Poto-nié Pierre consacre un très intéressant article à l’œuvre de VUnion internationale des femmes pour la paix, « Ligue des femmes, des mères, des sœurs, des fiancées pour la paix et la justice contre les massacreurs de tous les pays. » L’auteur constate que les premières démarches de l’Union ont été couronnées d’un succès inattendu.
- Des comités se sont formés presque partout ; en Belgique, en Angleterre, à Milan, à Palerme, à Turin, à Berne. La formation d’autres comités est imminente en Danemarck, en Amérique, en Russie, en Grèce, en Nor-wège, en Nouvelle Zélande.
- Enfin, en Allemagne, Mme Lina Morgenstern, directrice de VHausfrauenzeitung et membre de la Société allemande de la paix a adressé dans son journal, un appel à ses compatriotes, afin qu’un Comité de l’Union fut formé à Berlin et elle y a annoncé la publication du Manifeste adressé par les Françaises aux Allemandes, manifeste que nous reproduisons ci-dessus.
- Un programme scolaire modèle
- C’est bien ce titre qu’on peut donner au plan d’études élaboré par M. le professeur G. d’Agnannano pour l’Ecole féminine créée récemment, à Palerme, par le .Comité des
- p.683 - vue 682/768
-
-
-
- 684
- LE DEVOIR
- dames de la Société de la Paix, sous l’invocation de la paix et de la fraternité universelle.
- En voici les grandes divisions : Notions préliminaires de psychologie, d’ethique et de droit. — Des devoirs en général. — Des devoirs envers les étrangers en général. — Des devoirs envers la patrie et l’humanité. — Des devoirs négatifs envers les étrangers. — Des devoirs positifs envers les étrangers. — La solidarité universelle. — La paix universelle. — De la guerre en général. — Dommages économiques de la guere. — Dommages moraux de la guerre. — Barbarie et guerre. — Civilisation et paix. — Les causes des guerres et leurs remèdes. — La paix armée. — La nation armée. *— L’arbitrage international. — L’état juridique international. — Effet de l’état juridique international. — La propagande pour la paix.
- ALLEMAGNE
- Programmes des groupes pacifiques allemands
- Dans leur réunion du 14 juillet, les délégués des groupes allemands de.la Paix ont formulé comme suit leur programme :
- u 1° Nous voulons créer, en Europe, une organisation juridique qui d’abord rende les guerres plus difficiles et ensuite les rende impossibles.
- » Nous demandons en première ligne des traités d’arbitrage permanent, comme ceux qui existent déjà entre plusieurs Etats civilisés, et en seconde ligne, se développant peu à peu sur cette base, une organisation juridique du domaine des intérêts communs des Etats européens.
- » 2° Nos tendances sont non seulement de prévenir les guerres, mais encore et avant tout de mettre fin à l’état actuel de paix armée, qui aurait nécessairement à la longue les effets pernicieux d’une guerre. Ce but a été considéré, avec raison peu à peu, dans le mouvement pacifique international, comme celui qui peut être atteint en premier lieu.
- » Nous proposons donc :
- » Qu’une conférence internationale des Etats euro-
- p.684 - vue 683/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX 685
- péens soit réunie, en vue de décider avant tout une trêve conventionnelle, puis une réduction successive et proportionnelle des effectifs de guerre et des autres armements.
- » Cette question se prête mieux que toute autre à une solution pratique, parce qu’elle n’a aucune connexion avec les contestations et les réclamations territoriales qui existent entre certaines nations européennes. Ces contestations et ces réclamations peuvent subsister et l’attention des gouvernements et des peuples doit être attirée sur le fait que la rivalité dans les armements ne place aucun des rivaux dans une meilleure situation et n’accroît pas les chances de réussite de ses revendications. La proportion entre les forces militaires des différentes nations reste toujours la même, attendu que tout nouvel armement d’un côté provoque un armement semblable de l’autre.
- » La trêve et la réduction des armements sont dans l’intérêt commun de toutes les nations. Une entente sur ce point ne saurait causer un préjudice à aucun
- Etat ; elle laisse intactes ses prétentions et ses récla-
- mations et ne diminue en rien ses chances de réussite. Créer cet entente doit, par conséquent, être le premier but et le plus important du mouvement pacifique international.
- » Cette question qui fait l’objet essentiel du mémoire couronné de M. Renter est aussi celle qui attire le
- plus dans le programme des amis de la Paix ; elle est
- absolument pratique et répond victorieusement au reproche fait à nos idées qu’elles restent dans les nuages, »
- Le Militarisme
- D’après les plus récentes statistiques, voici l’effectif des différentes armées d’Europe en temps de paix : La Russie a aujourd’hui sous les armes 858,OCX) soldats, soit 9 sur 1.000 habitants ; l’Allemagne 580.000 soit 15 0[00 ; la France 512.000 soit 10 0i00; l’Autriche 380,000 soit 9 0i00 ; l’Italie 300.000 soit 10 0i00 ; l’Angleterre 280,000, soit 6 0i00 ; l’Espagne, 100.000, soit 6 0i00, la Belgique, 31,000 soit 8 0iQ0.
- p.685 - vue 684/768
-
-
-
- 686
- LÉ DEVOIR
- Ces chiffres additionnés donnent en chiffres ronds l’énorme total de 9 millions de soldats sous les armes en temps de paix.
- Maintenant, si nous tenons compte des sommes effrayantes qui grèvent chaque année le budget des nations, sommes qui s’élèvent approximativement à près de cinq milliards par an, on se rendra facilement compte de l’abîme où nous courons.
- Que de maux, que de misères, que de crises sociales l’on pourrait éviter avec cette énergie et ces sommes dépensées pour entretenir la haine!
- « Si l’on se rend compte, par exemple, « dit Godin dans Mutualité sociale, (1880), » qu’une association de mille personnes, (l’Association du Familistère de Guise) dépense annuellement, pour garantir à chacun de ses membres nécessiteux les ressources indispensables à l’existence, une somme de 40.000 francs ; si l’on estime que l’assistance mutuelle nationale en France doit s’étendre d’abord à toutes les personnes salariées ou vivant du seul produit de leur travail, et si l’on évalue ce nombre à vingt millions, ce sera donc 20.000 fois quarante mille francs, ou à huit cents millions que devra s’élever la somme des recettes du budget de la mutualité nationale, pour que son fonctionnement solidaire soit établi.
- » Or, la seule guerre de Prusse a englouti, pour la France, une somme dont le revenu est double de ce qu’il faudrait pour assurer à perpétuité au peuple français les bienfaits de la mutualité sur les bases que je propose. La France paye annuellement, par le fait de cette malheureuse guerre, un revenu qui suffirait pour anéantir à tout jamais le paupérisme et faire disparaître la misère.
- » Toutes ces charges se paient maintenant en pure perte au lieu de servir à améliorer le sort du peuple.
- » Pourquoi donc n’aurions-nous pas à l’avenir la sagesse de consacrer à la conciliation sociale, au triomphe de la paix publique, ce que nous dépensons si facilement pour la gueare. »
- p.686 - vue 685/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 687
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- RUSSIE
- Un Institut médical féminin
- Le Conseil de l’Empire, dans sa séance du 5 mai dernier, s’est prononcé pour la création d’un Institut de médecine pour femmes.
- Pendant plusieurs années aucune résolution n’avait pu être prise faute d’argent. Mais à l’heure qu’il est une quantité de dons et de legs privés assurent non seulement l’organisation de cet enseignement, mais encore son entretien et son avenir.
- Le nouvel Institut sera placé sous l’autorité du ministre de l’Instruction publique et régi par un directeur nommé par le ministre, parmi les professeurs des Facultés de Médecine de l’Empire.
- Le directeur sera contrôlé par le conseil des professeurs , par une commission scolaire nommée par le curateur de la circonscription académique de Péters-bourg, par une commission administrative et économique désignée par le ministre.
- L’instruction sera donnée par quatre professeurs de l’Ecole de médecine de Pétersbourg.
- Toute femme âgée de moins de 21 ans, désirant suivre les cours de cette Ecole, devra présenter une permission écrite des parents ou d’un tuteur ; la femme mariée devra présenter une permission de son mari.
- La limite d’âge pour l’admission est de 35 ans. Les candidates devront passer l’examen de maturité sur toutes les branches, y compris le latin et le grec. Seront seules dispensées de cet examen, les femmes ayant terminé les cours dans les gymnases pour femmes ayant droit de conférer l’attestat de maturité et celles qui auront achevé leurs études aux cours supérieurs de la Faculté des sciences historiques ou de la Faculté des sciences physiques et mathématiques.
- p.687 - vue 686/768
-
-
-
- 688
- LE DEVOIR
- Celles-là même auront pourtant à subir un examen d’entrée sur le latin et le grec.
- Les études dureront cinq ans et les matières enseignées seront exactement les mêmes que dans les Facultés de médecine.
- Les femmes qui auront le diplôme de fin d’études ne pourront être admises à diriger les hôpitaux généraux ni à participer aux examens des Conseils de révision.
- Celles qui se seront fait distinguer par une expérience pratique spéciale pourront être admises comme médecins experts près des tribunaux.
- L’Institut fonctionnera à partir de 1897, quand seront terminés les bâtiments annexes de l’Ecole de médecine qui seront spécialement affectés à ce service.
- FRANCE
- Le vote municipal des femmes
- Les féministes français sont en instance auprès des pouvoirs publics pour l’obtention du vote municipal.
- Le groupe de la Solidarité des Femmes, qui a pris l’initiative de ces démarches a demandé à M. Paschal Grousset, député de la Seine, de vouloir bien présenter à cet égard un projet de loi à la Chambre.
- Nous nous doutons bien un peu de l’accueil que la Chambre fera à une proposition de ce genre; mais nous estimons que l’opinion publique doit être saisie de la question jusqu’à ce que solution satisfaisante soit intervenue.
- Il est bon que les femmes sachent quelles objections les représentants des hommes opposent à l’exercicc d’un droit aussi peu contestable que le droit de vote municipal, la femme propriétaire, ouvrière ou simplement ménagère, étant aussi intéressée que l’homme à la bonne gestion des affaires municipales.
- On dira que la même raison peut être invoquée en faveur de la participation de la femme aux affaires générales du pays; et nous n’y contredirons pas, nous qui n’avons jamais cessé de revendiquer la complète égalité des droits des deux sexes dans le domaine politique aussi bien que dans le domaine civil.
- p.688 - vue 687/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- 689
- Mais le terrain municipal, au moment où nous assistons à une sorte de réveil de l’esprit de décentralisation , nous paraît éminemment propre à favoriser la rencontre des modérés qui tout en redoutant l’accession des femmes aux droits politiques, jugent moins dangereuse leur intervention dans les affaires locales, et des opportunistes (il s’en trouve parmi les intransigeants à tant d’autres égards) qui, partisans du droit électoral intégral de la femme, estiment qu’il faut tout d’abord réclamer le droit de vote et Véligibilité de la femme aux corps élus, non politiques et tout particulièrement aux conseils municipaux (lettre de M. Vaillant député socialiste, à Mme Potonié-Pierre).
- D’ailleurs, la question du droit municipal des femmes n’a pas les origines forcément récentes de leurs droits politiques; l’expérience d’un long passé plaide en sa faveur.
- A ce sujet, il nous paraît intéressant de reproduire quelques passages d’un éloquent discours prononcé au quatorzième Congrès annuel de la Société internationale d’économie politique, par Mme Vincens, qui énumère une série de faits établissant d’une manière irréfutable la part prise par les femmes aux assemblées des Etats, des provinces et des communes.
- « A Cournonterral, petite commune des environs de Montpellier, le 8 août 1334, on soumet au vote l’établissement du consulat, et les femmes prennent part au scrutin. La proportion a son importance. Parmi les votants on relève 37 noms de femmes, sur 175 noms d’hommes.
- » Non seulement, on admettait les femmes à participer aux décisions concernant les affaires publiques, mais encore, il était infligé une amende de cinq sols, à toutes personnes qui s’en abstenait. Ce n’était pas du suffrage universel, c’était du suffrage obligatoire.
- » En 1394, dans le Dunois, à Marcheville, 32 habitants, dont quatre femmes veuves, constituent des (procureurs pour traiter d’une transaction avec le chapitre de Chartres.
- » Dans un traité passé le 5 janvier 1585 avec le seigneur de Rupt, en exécution d’un acte du Parlement de Dole, on voit figurer parmi les noms de 41 chefs de famille, ceux de plusieurs femmes.
- 4
- p.689 - vue 688/768
-
-
-
- 690
- LE DEVOIR
- (( Au seizième siècle, à Fedey, en Franche-Comté, les femmes veuves ont part aux assemblées, à titre de chef de famille. Vers la même époque, sous Louis XIII une ordonnance défend aux femmes de Dijon d’assister à l’élection du maire, ce qui laisse supposer qu’aupa-ravant elles en avaient le droit.
- » Dans une assemblée de Garehy, pour les élections aux Etats Généraux en 1576, 32 femmes veuves assistent aux séances. En 1733 les femmes assistent aux assises de Vauchassis.
- » Au dix-huitième siècle, les femmes figurent dans les assemblées des assises où tous les justiciables sont convoqués ; comme chefs de familles elles sont inscrites au rôle des tailles et affouages, et par suite sont convoquées par les agents des élections, et des gabelles.
- » Pour elles, comme pour les hommes, l’assiduité était obligatoire, et toute abstention était punie d’une amende qui pouvait doubler et tripler en cas de récidive. Aux réunions, hommes et femmes devaient rester jusqu’à la fin et signer les procès-verbaux.
- » Quand, plus tard, par application du concordat intervenu entre Léon X et François 1er, les rois de France voulurent imposer leur autorité aux monastères et aux couvents, les communautés religieuses parvinrent à s’y soustraire et refusèrent même complètement de s’y soumettre. Les religieuses de Longchamps osèrent même déclarer au despotique Louis XII qu’il n’avait aucunement le droit d’intervenir dans la nomination des abbesses laissée au chapitre.
- » Le 24 janvier 1789 était publiée la convocation aux Etats-Généraux. Suivant ce décret, « les femmes possédant divisément, les filles, les veuves, ainsi que les mineures appartenant à la noblesse pouvaient se faire représenter par des procureurs pris dans la noblesse, à la condition toutefois que les dites femmes, filles, veuves ou mineures possédassent des fiefs. »
- , » Le texte du décret de convocation est formel à cet égard.
- » Ainsi donc, antérieurement à la Révolution les femmes jusqu’en 1789, ont eu participation aux élections politiques. Après les Etats-Généraux de 1789, toute trace des droits que possédaient les femmes disparut.
- p.690 - vue 689/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE 691
- » La constitution de 1791 et celles qui suivirent sont muettes à l’égard des prérogatives des femmes.
- » Nous pouvons affirmer que, si à cette époque, les femmes avaient réclamé, elles fussent restées en possession des droits qu’elles possédaient auparavant
- Malheureusement, celles qui eussent pu le faire, étaient des femmes, veuves ou filles de la noblesse, ou des religieuses dont les droits se confondaient avec ceux de leurs communautés ; les premières étaient dispersées ou émigrées, les communautés étaient abolies, aucune réclamation ne se produisit.
- » Les Chartes de 1815 et 1830 bien que n’admettant pas les femmes à voter, leur reconnaissaient une sorte de droit dont elles pouvaient user par voie de délégation. La femme soumise au fisc pouvait déléguer ses impôts à son mari, son fils, ou à son gendre, dans le but de leur permettre de parfaire la quotité exigée par le Cens pour qu’ils acquittent le droit d’être d’électeurs.
- » En 1848, le suffrage universel, était proclamé et le Cens aboli. A cette époque, les femmes furent dépouillées du peu de droit que le régime du Cens leur avait laissés.
- » Cela n’eut cependant pas lieu sans que des réclamations se fussent fait entendre, et nous ne devons pas oublier les noms de Mmes Bourgeois, Eugénie Niboyet, Jeanne Dervieu, Pauline Rolland, et tant d’autres, qui élevèrent la voix pour réclamer du gouvernement le droit électoral pour les femmes.
- » Victor Considérant fut le seul des neuf cents membres de la Constituante qui, dans le comité de la Constitution réclama le droit politique de la femme. Plus tard, Pierre Leroux développa son amendement en faveur du droit électoral pour les femmes dans les élections communales.
- » La place des femmes est toute indiquée dans la composition des conseils municipaux, et nous sommes d’autant plus autorisés à demander l’inscription des femmes sur les listes électorales municipales que nous pouvons constater les résultats obtenus en Angleterre et en Amérique. »
- p.691 - vue 690/768
-
-
-
- 692
- LE DEVOIR
- (ANGLETERRE Une intrépide voyageuse
- Miss M.-H. Kingsley, la première femme qui ait accompli toute seule deux longues explorations, a quitté l’Angleterre pour Saint-Paul-de-Loanda, en 1893, afin d’étudier la botanique et l’entomologie de cette partie de l’Afrique occidentale. Après avoir passé quelque temps à Old Calabar, elle se dirigea vers le Gabon et de là, gagna Lambarene, où elle résida plusieurs semaines chez M. et Mme Jacob, de la mission protestante établie à cet endroit. Elle passa ensuite à N’Djole puis à Jalaguga. A N’Djole elle faillit se noyer dans les rapides, qui firent chavirer trois fois son canot. Le Dr H.-R. Massan lui prêta au Gabon sa chaloupe Lafayette et miss Kingsley s’en servit pour explorer l’île de Gorisco. Il paraît qu’elle gagnera bientôt le Cameroun, où elle compte poursuivre ses études. Miss Kingsley est fort riche et voyage uniquement pour son plaisir. C’est, dit le Temps, une entomologiste acharnée, une espèce d’Emin pacha féminin.
- p.692 - vue 691/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 693
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par 1’A.oadémie française
- (Suite)
- — Oui, c’est bien triste, dit-îl, mais il n’y a pas à aller contre la loi, et c’est la loi ; il paraît qu’autre.fois elle était encore plus dure, m’a dit mon avocat, et que quand un débiteur ne pouvait pas payer ses créanciers, ceux-ci avaient le droit de mettre son corps en morceaux et de se le partager en autant de parties qu’ils le voulaient; moi, on me met simplement en prison, et j’y serai sans doute dans quelques jours, j’y serai pour cinq ans. Que deviendrez-vous pendant ce temps-là? Voilà le terrible.
- Il se fit un silence; je ne sais ce qu’il fut pour les autres enfants, mais pour moi il fut affreux.
- — Vous pensez bien que je n’ai pas été sans réfléchir à cela; et voilà ce que j’ai décidé pour ne pas vous laisser seuls et abandonnés après que j’aurai été arrêté.
- Un peu d’espérance me revint.
- — Rémi va écrire à ma sœur Catherine Suriot, à Dreuzy, dans la Nièvre; il va lui expliquer la position et la prier de venir; avec Catherine qui ne perd pas facilement la tête, et qui connaît les affaires, nous déciderons le meilleur.
- C’était la première fois que j’écrivais une lettre, ce fut un pénible, un cruel début.
- Bien que les paroles du père fussent vagues, elles contenaient pourtant une espérance, et dans la position où nous étions, c’était déjà beaucoup que d’espérer.
- Quoi?
- Nous ne le voyions pas; mais nous espérions; Catherine allait arriver et c’était une femme qui connaissait les affaires, cela suffisait à des enfants simples et ignorants tels que nous.
- Pour ceux qui connaissent les affaires, il n’y a plus de difficultés en ce monde,
- p.693 - vue 692/768
-
-
-
- 694
- LE DEVOIR
- Cependant, elle n’arriva pas aussitôt que nous l’avions imaginé, et les gardes du commerce, c’est-à-dire les gens qui arrêtent les débiteurs, arrivèrent avant elle.
- Le père allait justement s’en aller chez un de ses amis, lorsqu’en sortant dans la rue, il les trouva devant lui; je l’accompagnais, en une seconde nous fûmes entourés. Mais le père ne voulait pas se sauver, il pâlit comme s’il allait se trouver mal et demanda aux gardes d’une voix faible à embrasser ses enfants.
- — Il ne faut pas vous désoler, mon brave, dit l’un d’eux, la prison pour dettes n’est pas si terrible que ça et on y trouve de bons garçons.
- Nous rentrâmes à la maison, entourés des gardes du commerce.
- J’allai chercher les garçons dans le jardin.
- Quand nous revînmes, le père tenait dans ses bras Lise, qui pleurait à chaudes larmes.
- Alors un des gardes lui parla à l’oreille, mais je n’entendis pas ce qu’il lui dit.
- — Oui, répondit le père, vous avez raison, il le faut.
- Et se levant brusquement, il posa Lise à terre, mais
- elle se cramponna à lui, et ne voulut pas lâcher sa main.
- Alors il embrassa Etiennette, Alexis et Benjamin.
- Je me tenais dans un coin, les yeux obscurcis par les larmes, il m’appela :
- — Et toi, Remi, ne viens-tu pas m’embrasser, n’es tu pas mon enfant ?
- Nous étions éperdus.
- — Restez là, dit le père d’un ton de commandement, je vous l’ordonne.
- Et vivement il sortit après avoir mis la main de Lise dans celle d’Etiennette.
- J’aurais voulu le suivre, et je me dirigeai vers la porte, mais Etiennette me fit signe de m’arrêter.
- Nous restâmes anéantis au milieu de notre cuisine ; nous pleurions tous et personne d’entre nous ne trouvait un mot à dire.
- Quel mot?
- Nous savions bien que cette arrestation devait se faire un jour ou l’autre, mais nous avions cru qu’alors Catherine serait là, et Catherine c’était la défense.
- Mais Catherine n’était pas là.
- p.694 - vue 693/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 695
- Elle arriva cependant une heure environ après le départ du père, et elle nous trouva tous dans la cuisine sans que nous eûssions échangé une parole. Celle qui, jusqu’à ce moment, nous avait soutenus était à son tour écrasée ; Etiennette si forte, si vaillante pour lutter, était maintenant aussi faible que nous ; elle ne nous encourageait plus, sans volonté, sans direction, toute à sa douleur qu’elle ne refoulait que pour tâcher de consoler celle de Lise. Le pilote était tombé à la mer, et nous, enfants, désormais sans personne au gouvernail, sans phare pour nous guider, sans rien pour nous conduire au port, sans même savoir s’il y avait un port pour nous, nous restions perdus au milieu de l’océan de la vie, ballottés au caprice du vent, incapables d’un mouvement ou d’une idée, beffroi dans l’esprit, la désespérance dans le cœur.
- C’était une maîtresse femme que la tante Catherine, femme d’initiative et de volonté ; elle avait été nourrice à Paris, pendant dix ans, à cinq reprises différentes ; elle connaissait les difficultés de ce monde, et comme elle le disait elle-même, elle savait se retourner.
- Ce fut un soulagement pour nous de l’entendre nous commander et de* lui obéir, nous avions retrouvé une indication, nous étions replacés debout sur nos jambes.
- Pour une paysanne sans éducation, comme sans fortune, c’était une lourde responsabilité qui lui tombait sur les bras, et bien faite pour inquiéter les plus braves; une famille d’orphelins dont l’aînée n’avait pas seize ans et dont la plus jeune était muette. Que faire de ces enfants ? Comment s’en charger quand on avait bien du mal à vivre soi-même?
- Le père d’un enfant qu’elle avait nourri était notaire ; elle l’alla consulter, et ce fut avec lui, d’après ses conseils et ses soins, que notre sort fut arrêté. Puis ensuite, elle alla s’entendre avec le père à la prison, et huit jours après son arrivée à Paris, sans nous avoir une seule fois parlé de ses démarches et de ses intentions, elle nous fit part de la décision qui avait été prise.
- Comme nous étions trop jeunes pour continuer à travailler seuls, chacun des enfants s’en irait chez des oncles et des tantes qui voulaient bien les prendre :
- Lise chez tante Catherine dans le Morvan.
- p.695 - vue 694/768
-
-
-
- 696
- LE DEVOIR
- Alexis chez un oncle qui était mineur à Varses, dans les Cévennes.
- Benjamin chez un autre oncle qui était jardinier à Saint-Quentin,
- Et Etiennette chez une tante qui était mariée dans la Charente an bord de la mer, à Esnandes.
- J’écoutais ces dispositions, attendant qu’on en vint à moi. Mais comme la tante Catherine avait cessé de parler, je m’avançai :
- — Et moi ? dis-je,
- — Toi, mais tu n’es pas de la famille.
- — Je travaillerai pour vous.
- — Tu n’es pas de la famille.
- — Demandez à Alexis, à Benjamin si je n’ai pas cou rage à l’ouvrage,
- — Et à la soupe aussi, n’est-il pas vrai ?
- — Si, si, il est de la famille, dirent-ils tous.
- Lise s’avança et joignit les mains devant sa tante avec un geste qui en disait plus que de longs discours.
- — Ma pauvre petite, dit la tante Catherine, je te comprends bien, tu veux qu’il vienne avec toi ; mais vois-tu dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut. Toi, tu es ma nièce, et quand nous allons arriver à la maison, si l’homme dit une parole de travers, ou fait la mine pour se tasser à table ; je n’aurai qu’un mot à répondre : « Elle est de la famille, qui donc en aura pitié si ce n’est nous ? » Et ce que je te dis là pour nous, est tout aussi vrai pour l’oncle de Saint-Quentin, pour celui de Varses, pour la. tante d’Esnandes. On accepte ses parents, on n’accueille pas les étrangers ; le pain est mince rien que pour la seule famille, il n’y en a pas pour tout le monde.
- • Je sentis bien qu’il n’y avait rien à faire, rien à ajouter. Ce qu’elle disait n’était trop vrai. « Je n’étais pas de la famille. » Je n’avais rien à réclamer ; demander, c’était mendier. Et cependant, est-ce que je les aurais mieux aimés si j’avais été de leur famille ? Alexis, Benjamin n’étaient-ils pas mes frères, Etiennette, Lise n’étaient-elle pas mes sœurs ? Et Lise ne m’aimait-elle donc pas autant qu’elte aimait Benjamin ou Alexis ?
- La tante Catherine ne différait jamais l’exécution de ses résolutions : elle nous prévint que notre séparation
- p.696 - vue 695/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 697
- aurait lieu le lendemain, et, là-dessus, elle nous envoya coucher.
- A peine étions-nous dans notre chambre, que tout le monde m’entoura, et que Lise se jeta sur moi en pleurant. Alors je compris que, malgré le chagrin de se séparer, c’était à moi qu’ils pensaient, c’était moi qu’ils plaignaient, et je sentis que j’étais bien leur frère. Alors, une idée se fit jour dans mon esprit troublé, ou plus justement, car il faut dire le bien comme le mal, une inspiration du cœur me monta du cœur dans l’esprit.
- — Ecoutez, leur dis-je, je vois bien que si vos
- parents ne veulent pas de moi, vous me faites de votre famille, vous.
- — Oui, dirent-ils tous les trois, tu seras toujours
- notre frère.
- Lise, qui ne pouvait pas parler, ratifia ces mots en me serrant la main et en me regardant si profondément que les larmes me montèrent aux yeux.
- — Eh bien! oui, je le serai, et je vous le prouverai.
- — Où veux-tu te placer! dit Benjamin.
- — Il y a une place chez Pernuit : veux-tu que j’aille la demander demain matin pour toi? dit Etiennette.
- — Je ne veux pas me placer; en me plaçant, je
- resterais à Paris; je ne vous verrais plus. Je vais reprendre ma peau de mouton, je vais décrocher ma
- harpe du clou où le père l’avait mise, et j’irai de
- Saint-Quentin à Varses, de Varses à Esnandes, d’Es-nandes à Dreuzy; je vous verrai tous, les uns après les autres, et ainsi, par moi, vous serez toujours ensemble. Je n’ai pas oublié mes chansons et mes airs de danse; je gagnerai ma vie.
- A la satisfaction qui parut sur toutes les figures, je vis que mon idée réalisait leurs propres inspirations, et, dans mon chagrin, je me sentis tout heureux. Longtemps, on parla de notre projet, de notre séparation, de notre réunion, du passé, de l’avenir. Puis Etiennette voulut que chacun s’allât mettre au lit ; mais personne ne dormit bien cette nuit-là et moi moins bien encore que les autres peut-être.
- Le lendemain, dès le petit matin, Lise m’emmena dans le jardin, et je compris qu’elle avait quelque chose à me dire.
- — Tu veux me parler?
- p.697 - vue 696/768
-
-
-
- 698
- LE DEVOIR
- Elle fît un signe affirmatif.
- — Tu as du chagrin de nous séparer; tu n’as pas besoin de me le dire, je le vois dans tes yeux et le sens dans mon cœur.
- Elle fît signe que ce n’était pas de cela qu’il était question.
- — Dans quinze jours, je serai à Dreuzy.
- Elle secoua la tête.
- — Tu ne veux pas que j’aille à Dreuzy.
- Pour nous comprendre, c’était généralement par interrogations que je procédais, et elle répondait par un signe négatif ou affirmatif.
- Elle me dit qu’elle voulait me voir à Dreuzy; mais, étendant la main dans trois directions différentes, elle me fît comprendre que je devais, avant, aller voir ses deux frères et sa sœur.
- — Tu veux que j’aille avant à Varses, à Esnandes et à Saint-Quentin?
- Elle sourit, heureuse d’avoir été comprise.
- — Pourquoi?
- Alors de ses mains, de ses lèvres et surtout de ses yeux parlants, elle me fît comprendre pourquoi elle -me faisait cette demande; je traduis ce qu’elle m’expliqua :
- — Pour que j’aie des nouvelles d’Etiennette, d’Alexis et de Benjamin, il faut que tu commences par les voir ; tu viendras alors à Dreuzy et tu me répéteras ce que tu as vu, ce qu’ils t’ont dit.
- Ils devaient partir à huit heures du matin, et la tante Catherine avait demandé un grand fiacre pour les conduire tous, d’abord à la prison pour embrasser le père, puis ensuite chacun avec leur paquet au chemin de fer où ils devaient s’embarquer.
- A sept heures Étiennette, à son tour, m’emmena dans le jardin.
- — Nous allons nous séparer, dit-elle, je voudrais te laisser un souvenir, prends cela ; c’est une ménagère ; tu trouveras là-dedans du fil, des aiguilles, et aussi mes ciseaux, que mon parrain m’a donnés ; en chemin, tu auras besoin de tout cela, car je ne serai pas là pour te remettre une pièce ou te coudre un bouton. En te servant de mes ciseaux, tu penseras à nous.
- Pendant qu’Étiennette me parlait, Alexis rôdait autour
- p.698 - vue 697/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 699
- de nous ; lorsqu’elle fut rentrée dans la maison, tandis que je restais tout ému dans le jardin, il s’approcha de moi :
- — J’ai deux pièces de cent sous, dit-il ; si tu veux en accepter une, ça me fera plaisir.
- De nous cinq, Alexis était le seul qui eût le sentiment de l’argent, et nous nous moquions toujours de son avarice ; il amassait sou à sou et prenait un véritable bonheur à avoir des pièces de dix sous et de vingt sous neuves, qu’il comptait sans cesse dans sa main en les faisant reluire au soleil et en les écoutant chanter,
- Son offre me remua le cœur ; je voulus refuser, mais il insista et me glissa dans la main une belle pièce brillante ; par là, je sentis que son amitié pour moi devait être bien forte puisqu’elle l’emportait sur son amitié pour son petit trésor.
- Benjamin ne m’oublia pas davantage, et il voulut aussi me faire un cadeau ; il me donna son couteau et en échange il exigea un sou « parce que les couteaux coupent l’amitié. »
- L’heure marchait vite ; encore un quart d’heure, encore cinq minutes et nous allions être séparés : Lise ne penserait-elle pas à moi?
- Au moment où le roulement de la voiture se fit entendre, elle sortit de la chambre de tante Catherine et me fit signe de la suivre dans le jardin.
- — Lise ! appela tante Catherine.
- Lise, sans répondre, continua son chemin en se hâtant.
- Dans les jardins des fleuristes et des maraîchers, tout est sacrifié à l’utilité, et la place n’est point donnée aux plantes de fantaisies ou d’agrément. Cependant dans notre jardin, il y avait un gros rosier de Bengale qu’on n’avait point arraché parce qu’il était dans un coin perdu.
- Lise se dirigea vers ce rosier auquel elle coupa une branche, puis se tournant vers moi, elle divisa en deux ce rameau qui portait deux petits boutons près d’éclore et m’en donna un.
- Ah ! que le langage des lèvres est peu de chose comparé à celui des yeux ! que les mots sont froids et vides comparés aux regards !
- p.699 - vue 698/768
-
-
-
- 700
- LE DEVOIR
- — Lise ! Lise ! cria la tante.
- Déjà les paquets étaient sur le fiacre.
- Je pris ma harpe et j’appelai Capi. A la vue de l’instrument et de mon ancien costume, qui n’avait rien d’effrayant pour lui, il sauta de joie, comprenant sans doute que nous allions nous remettre en route et qu’il pourait sauter, courir en liberté, ce qui, pour lui, était plus amusant que de rester enfermé.
- Le moment des adieux était venu. La tante Catherine l’abrégea ; elle fît monter Etiennette, Alexis et Benjamin, et me dit de lui donner Lise sur ses genoux.
- Puis, comme je restais abasourdi, elle me repoussa doucement et ferma la portière.
- — En route, dit-elle.
- La voiture partit.
- J’aperçus à travers mes larmes, la tête de Lise se penchant par la glace baissée et sa main m’envoyant un baiser. Puis la voiture tourna rapidement le coin de la rue, et je ne vis plus qu’un tourbillon de poussière.
- Appuyé sur ma harpe, Capi à mes pieds, je restai longtemps à regarder machinalement la poussière qui retombait doucement dans la rue.
- Un voisin avait été chargé de fermer la maison et d’en garder les clefs pour le propriétaire ; il me tira de mon anéantissement et me rappela à la réalité.
- — Vas-tu rester là? me dit-il.
- — Non, je pars. . • /
- — Où vas-tu ?
- - Droit devant moi.
- Sans doute, il eut un mouvement de pitié, car me tendant la main :
- — Si tu veux rester, dit-il, je te garderai, mais sans gages parce que tu n’es pas assez fort ; plus tard, je ne dis pas.
- Je le remerciai.
- — A ton goût, ce que j’en disais c’était pour toi ; bon voyage !
- Il s’en alla.
- La voiture était partie ; la maison était fermée.
- Je passai la bandoulière de ma harpe sur mon épaule : ce mouvement que j’avais fait si souvent autrefois pro-
- p.700 - vue 699/768
-
-
-
- SANS FAMILLE 701
- voqua l’attention de Capi ; il se leva, attachant sur mon visage ses yeux brillants.
- — Allons, Capi !
- Il avait compris ; il sauta devant moi en aboyant.
- Je détournai les yeux de cette maison, où j’avais vécu deux ans, où j’avais cru vivre toujours et je les portai devant moi.
- Le soleil était haut à l’horizon, le ciel pur, le temps chaud ; cela ne ressemblait guère à la nuit glaciale dans laquelle j’étais tombé de fatigue et d’épuisement au pied de ce mur.
- Ces deux années n’avaient donc été qu’une halte ; il me fallait reprendre ma route.
- Mais cette halte avait été bienfaisante.
- Elle m’avait donné la force.
- Et ce qui valait mieux encore que la force que je sentais dans mes membres, c’était l’amitié que je me sentais dans le cœur.
- Je n’étais plus seul au monde.
- Dans la vie j’avais un but : être utile et faire plaisir à ceux que j’aimais et qui m’aimaient.
- Une existence nouvelle s’ouvrait devant moi.
- En avant !
- FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DU TOME PREMIER
- p.701 - vue 700/768
-
-
-
- 702
- LE DEVOIR
- DEUXIÈME PARTIE
- I
- EN AVANT
- En avant !
- Le monde était ouvert devant moi : je pouvais tourner mes pas du côté du nord ou du sud, de l’ouest ou de l’est, selon mon caprice.
- Bien que n’étant qu’un enfant, j’étais mon maître.
- Il y a bien des enfants qui se disent tout bas : « Ali ! si je pouvais faire ce qui me plaît ; si j’étais libre ; si j’étais mon maître ! » et qui aspirent avec impatience au jour bienheureux où ils auront cette liberté.... de faire des sottises.
- Moi je me disais : « Ah ! si j’avais quelqu’un pour me conseiller, pour me diriger. »
- C’est qu’entre ces enfants et moi il y avait une différence.... terrible.
- Lorsque ces enfants font des sottises, ils ont derrière eux quelqu’un pour leur tendre la main quand ils tombent, ou pour les ramasser quand ils sont à terre ; tandis que je n’avais personne : si je tombais, je devais aller jusqu’au bas ; et une fois là me ramasser tout seul, si je n’étais pas cassé.
- Et j’avais assez d’expérience pour comprendre que je pouvais très bien me casser ; — ce qui me faisait peur, j’en conviens.
- Malgré ma jeunesse, j’avais été suffisamment éprouvé par le malheur pour être plus circonspect et plus prudent que ne le sont ordinairement les enfants de mon âge; c’était un avantage qui m’avait coûté cher.
- Aussi, avant de me lancer sur la route qui s’ouvrait, je voulus aller voir celui qui, en ces dernières années,
- p.702 - vue 701/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 703
- avait été un père pour moi ; si la tante Catherine ne m’avait pas pris avec les enfants pour aller lui dire adieu, je pouvais bien, je devais bien tout seul aller l’embrasser.
- Sans avoir jamais été à la prison pour dettes, j’en avais assez entendu parler en ces derniers temps, pour être certain de la trouver. Je suivrais le chemin de la Madeleine que je connaissais bien, et là je demanderais ma route. Puisque tante Catherine et les enfants avaient pu voir leur père, on me permettrait bien de le voir aussi sans doute. Moi aussi, j’étais ou plutôt j’avais été son enfant, il m’avait aimé !
- Je n’osai pas traverser tout Paris avec Capi sur mes talons, Qu’aurais-je répondu aux sergents de ville s’ils m’avaient parlé? De toutes les peurs qui m’avaient été inspirées par l’expérience, celle de la police était la plus grande : je n’avais pas oublié Toulouse. J’attachai Capi avec une corde, ce qui parut le blesser très vivement dans son amour-propre de chien instruit et bien élevé ; puis, le tenant en laisse, nous nous mîmes tous deux en route pour la prison de Clichy.
- Il y a des choses tristes en ce monde et dont la vue porte à des réflexions lugubres ; je n’en connais pas de plus laide et de plus triste qu’une porte de prison : cela donne froid au cœur plus qu’une porte de tombeau ; les morts sur lesquels une pierre est scellée ne sentent plus ; les prisonniers, eux, sont enterrés vivants.
- Je m’arrêtai un moment avant d’oser entrer dans la prison de Clichy, comme si j’avais peur qu’on m’y gardât et que la porte, cette affreuse porte, refermée sur moi, ne se rouvrît plus.
- Je m’imaginais qu’il était difficile de sortir d’une prison ; mais je ne savais pas qu’il était difficile aussi d’y entrer. Je l’appris à mes dépens.
- Enfin, comme je ne me laissai ni rebuter ni renvoyer, je finis par arriver auprès de celui que je venais voir.
- On me fit entrer dans un parloir où il n’y avait ni grilles ni barreaux, comme je croyais, et bientôt après le père arriva, sans être chargé de chaînes.
- — Je t’attendais, mon petit Remi, me dit-il, j’ai grondé Catherine de ne pas t’avoir amené avec les enfants.
- Depuis le matin, j’étais triste et accablé ; cette parole me releva. (A suivre.)
- p.703 - vue 702/768
-
-
-
- 704
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1895
- Naissances :
- 5 Septembre. Montigny Irénée, fils de Montigny Alfred
- et de Routier Félicie.
- 16 — Génot Camille-Louis, fils de Génot Camille
- et de Hamel Ernestine.
- 19 — Joseph Camille-Edmond, fils de Joseph
- Fernand et de Sénéchal Aimé.
- Décès :
- 10
- 14
- 25
- 28
- Potard Edouard-Léon-Ernest, âgé de 8 mois.
- Leclaire Alexandre, âgé de 54 ans.
- Vve Baquet A., née Lejeune Aldégonde, âgée de 86 ans,
- Mme Quent A., née Hamel Julienne, âgée de 49 ans.
- Le Secrétaire,
- A. Houdin.
- Le Gérant: H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 900.
- p.704 - vue 703/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 705
- de J.-B.-André GbODINT
- Les documents pour une biographie complète de J.-B. André Godin, dont nous avons commencé la publication en mars 1891, dans le 15me volume du Devoir, suscitent, chez un certain nombre de nos lecteurs, un vif intérêt.
- Les observations qui nous ont été faites au sujet de ces documents nous ont amené à reconnaître la nécessité de dresser une table spéciale des questions qui y sont traitées, afin que le lecteur puisse facilement recourir à tel ou tel point dont il veut faire l’étude ou sur lequel il veut revoir quelle fut la part d’action de J.-B.-A. Godin et à quelle conclusion celui-ci était arrivé.
- Ce besoin ne pouvant que s’accentuer à la lecture des documents dont nous avons à continuer la publication, nous devons sans délai chercher, dans la mesure du possible, à y donner satisfaction.
- Nous eussions prévenu ce besoin si nous avions, dès la publication des premers documents biographiques , en mars 1891, détaillé dans notre Table générale des Matières le contenu des dits documents.
- Ne l’ayant pas fait alors, il ne nous reste qu’à reprendre ce travail aujourd’hui.
- La Table qui va suivre est donc toute spéciale aux documents biographiques et les embrasse depuis les premières pages publiées en mars 1891 jusqu’à celles publiées dans le présent numéro, Décembre 1895.
- A l’avenir, le contenu des Documents biographiques sera indiqué dans la Table générale des Matières.
- 1
- p.705 - vue 704/768
-
-
-
- 706
- LE DEVOIR
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- TABLE SPÉCIALE
- Des Matières publiées depuis Mars 1891 jusque fin Décembre 1895.
- Bonheur (Vraies conditions du).
- 1891 — vol. 15 : 325, 392, 458, 460, 641. 1895 — vol. 19 : 725, 726.
- Circulaire anti-plébiscitaire.
- 1892 — vol. 16 : 710.
- Commission municipale, (Godin, président en 1870).
- - 1893 — vol. 17 : 5.
- Coopération de production.
- 1893 — vol. 17 : 513.
- Crédit (Le) et ses maux.
- 1891 — vol. 15 : 388.
- Documents pour une biographie complète de J.-B.-A. Godin, (Objet de la publication).
- 1891 — vol. 15 : 132.
- Economie et prévoyance.
- 1891 — vol. 15 : 388.
- Egoïsme.
- 1891 — vol. 15 : 136, 392.
- Election de J.-B.-A. Godin à l’Assemblée nationale en 1870-71.
- 1893 — vol. 17 ; 5, 10.
- Election de J.-B.-A. Godin au Conseil municipal de Guise en juillet 1870.
- 1892 — vol. 16 : 717.
- Election de J. B.-A. Godin au Conseil général de l’Aisne.
- 1892 — vol. 16 : 712.
- 1893 — vol. 17 : 12.
- Familistère — Administration et liberté individuelle.
- 1891 — vol. 15 : 134, 137, 199, 323, 454.
- 1892 — vol. 16 : 71, 196, 197, 641.
- p.706 - vue 705/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 707
- Familistère. —- Admission dans les logements.
- 1891 — vol. 15 : 137, 196, 197, 323, 454.
- —- Alternat dans les fonctions (Théorie).
- 1892 — vol. 16 : 322.
- 1894 — vol. 18 : 712.
- — Animaux domestiques.
- 1891 vol. 15 : 135.
- — Annexes indispensables.
- 1891 — vol. 15 : 134, 705.
- 1892 — vol. 16 : 322.
- — Association en vue. Statuts.
- 1891 — vol. 15 : 134, 258, 263.
- 1892 — vol. 16 : 386, 649.
- 1893 — vol. 17 ; 132, 193, 195, 267, 321,
- 323, 582.
- 1894 — vol. 18 : 6, 7, 13, 257, 262, 389,
- 513, 578, 584, 705, 711, 714.
- 1895 — vol. 19 : 5, 129, 136, 262, 321 à
- 335, 397, 449 à 457, 513.
- — Assurances mutuelles.
- 1891 — vol. 15 : 135, 137, 389, 455.
- 1892 — vol. 16 : 644, 649, 650.
- 1893 — vol. 17 : 136, 196, 513, 579.
- 1894 — vol. 18 : 585.
- — Atelier du bien-être domestique.
- 1891 — vol. 15 : 323, 456, 643, 709.
- 1892 — vol. 16 : 134, 195, . 326, 391, 646, 648. 1892 — vol. 17 : 514, 579, 582.
- 1894 — vol. 18 : 586, 710.
- 1895 — vol. 19 : 13.
- — Baptême de la fondation.
- 1891 — vol. 15 : 136.
- — Bénéfices. Répartition. Capital de l’ouvrier.
- 1891 — vol. 15 : 134, 137.
- 1892 — vol. 16 : 195, 455, 649, 651.
- 1893 — vol. 17 : 196, 198, 259, 267, 451,
- 579, 582.
- 1894 — vol. 18 : 13, 262, 584.
- 1895 — vol. 19 : 11, 16, 331.
- — But de la fondation.
- 1891 - vol. 15 : 133, 136, 261, 458, 644.
- 1892 — vol. 16 : 326.
- 1893 — vol. 17 : 195.
- p.707 - vue 706/768
-
-
-
- 708 * LE DEVOIR
- Familistère. — But de la fondation [Suite).
- 1894 — vol. 18 : 15, 579.
- 1895 — vol. 19 : 15.
- — Comités administratifs.
- 1893 — vol. 17 : 265.
- 1894 — vol. 18 : 5, 261.
- 1895 — vol. 19 : 321 à 335.
- — Conférences de J.-B.-A. Godin. Appel aux
- orateurs.
- 1891 — vol. 15 : 324, 457.
- 1892 — vol. 16 : 328, 647.
- 1893 — vol. 17 : 193, 257, 326.
- 1894 — vol. 18 : 6, 13, 257, 321, 386, 390.
- 1895 — vol. 19 ; 129, 729.
- — Conférences de J.-B.-A. Godin. Auditeurs.
- 1891 — vol. 15 : 196, 324.
- 1892 — vol. 16 : 67, 321, 325, 455.
- 1893 — vol. 17 : 193, 194, 449, 580.
- 1894 — vol. 18 : 7, 584.
- 1895 — vol. 19 : 723.
- — Conférences de J.-B.-A. Godin. Histoires
- pour petits et grands.
- 1891 — vol. 15 : 325, 453.
- 1892 — vol. 16 : 257. . .
- — Conférences de J.-B.-A. Godin touchant
- l’installation de la population.
- 1891 — vol. 15 : 133, 323, 454, 641.
- 1892 — vol. 16 : 8, 322, 641.
- — Conférences de J.-B.-A. Godin touchant la
- réalisation de l’Association.
- 1893 — vol. 17 : 132 à 136, 193, 194, 197,
- 259, 260, 263, 265, 321, 326, 513, 577, 580, 582.
- 1894 — vol. 18 : 5, 11, 133, 193, 257.
- 1895 — vol. 19 : 5, 129, 449, 725.
- — Conférences de J.-B.-A. Godin sur des
- sujets scientifiques, historiques ou autres.
- 1892 — vol. 16 : 642, 643, 647.
- 1893 — vol. 17 : 135.
- 1894 — vol. 18 : 11, 66, 513, 577, 705.
- 1895 — vol. 19 : 137, 193.
- p.708 - vue 707/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 709
- Familistère. — Conférences de J.-B.-A. Godin sur les Livres sacrés de différents peuples. 1895 — vol. 19 : 137, 197, 257, 385.
- — Conférences par divers orateurs.
- 1895 — vol. 19 : 65, 714.
- — Conseils des Unions.
- 1894 — vol. 18 : 5, 9, 11, 15, 65, 129, 261,
- 522.
- 1895 — vol. 19 : 136, 329 à 335, 449 à 457,
- 513.
- — Conseils élus (Hommes et femmes).
- 1892 — vol. 16 : 67, 71, 132, 193, 197 à
- 200, 321, 322, 386, 642.
- 1893 — vol. 17J.265.
- — Crises industrielles.
- 1892 — vol. 16 : 325.
- 1894 — vol. 18 : 578.
- 1895 — vol. 19 : 720.
- —s Economat et comptabilité.
- 1891 — vol. 15 : 134, 646, 709.
- 1892 — vol. 16 : 12, 71, 196, 197.
- — Economie domestique.
- 1891 — vol. 15 : 134, 135, 137, 199, 323,
- 388, 454, 456, 459, 643, 705, 707.
- 1892 — vol. 16 : 8, 9, 11, 69, 134, 195, 322,
- 323, 326, 391, 644, 648.
- 1893 — vol. 17 : 265, 449.
- 1894 — vol. 18 : 582.
- — Employés (Leur proposition de Réglement)
- 1895 — vol. 19 : 449, 513 à 526.
- — Enfance. Institutions protectrices et édu-
- catives.
- 1891 — vol. 15 : 134, 137 , 197, 198 , 387,
- 646, 707.
- 1892 — vol. 16 : 8, 10, 12, 68, 197, 198,
- 199, 321, 323, 327, 385,
- 387, 449, 455, 644, 649,
- 650.
- 1893 — vol. 17 : 133, 196.
- 1894 — vol. 18 : 260.
- p.709 - vue 708/768
-
-
-
- 710 LE DEVOIR
- Familistère. — Equivalents de la richesse.
- 1891 — vol. 15 : 134, 136, 137, 200, 263,
- 389, 392, 457.
- 1892 — vol. 16 : 69, 322, 387, 449, 456, 645.
- — Explication du mot.
- 1891 — vol. 15 : 133.
- 1892 — vol. 16 : 391.
- — Femmes, Jeunes filles, Esprit de paix.
- 1891 — vol. 15 : 137, 198, 645 , 705, 709.
- 1892 — vol. 16 : 11, 132 , 199 , 323 , 386,
- 450, 644, 649, 650.
- — Fêtes. Bals.
- 1891 — vol. 15 : 137, 257 à 270.
- 1892 - vol. 16 : 199, 385, 642, 650.
- 1893 — vol. 17 : 136, 196.
- 1894 — vol. 18 : 6.
- — Groupes, Unions de groupes et Conseils
- d’unions.
- 1893 — vol. 17 : 262, 263, 265, 321, 324,
- 326, 449, 452, 513, 577, 580, 582, 584.
- 1894 — vol. 18 : 5, 7, 11, 65, 129, 193, 261,
- 321, 386, 390, 522, 584.
- 1895 — vol. 19 : 130, 136, 321, 513 à 526.
- — Hostilité. Apathie. Fausses interprétations.
- 1891 — vol. 15 : 196, 262, 392.
- 1892 ~ vol. 16 : 10, 70, 194, 326, 391, 449,
- 454, 456, 647.
- 1893 — vol. 17 : 193, 583.
- 1894 - vol. 18 : 7. 11, 66, 257, 385, 513,
- 578, 586.
- 1895 — vol. 19 : 132, 514 à 526, 720 à 729.
- — Loyers. Prix.
- 1891 — vol. 15 : 134.
- 1895 — vol. 19 : 727.
- — Magasins coopératifs.
- 1891 — vol. 15 : 137, 388, 454, 709.
- 1892 — vol. 16 : 12, 134, 195, 197, 322, 645,
- 649.
- 1893 — vol. 17 : 513.
- p.710 - vue 709/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 711
- Familistère. — Mœurs appelées à prévaloir.
- 1891 — vol. 15 : 134, 136, 137, 190, 196, 198,
- 258, 323, 390, 458, 641, 705.
- 1892 — vol. 16 : 8, 10,194, 322, 454, 641. 1894 — vol. 18 : 711.
- — Mœurs appelées à se modifier.
- 1891 — vol. 15 : 134, 198, 390, 459, 706.
- 1892 — vol. 16 : 68, 71, 322, 327, 454.
- — Morale pratique.
- 1891 — vol. 15 : 133, 135, 136, 137, 196, 258,
- 263, 325, 389, 390, 458, 641.
- 1892 — vol. 16 : 11, 69, 135, 257, 326, 449,
- 454, 641, 646.
- 1893 - vol. 17 : 136, 195, 260, 328.
- 1894 — vol. 18 : 10, 13, 65, 133, 198, 322,
- 385, 513, 577, 586.
- 1895 — vol. 19 : 15, 262, 385 à 398.
- — Paix et tranquillité au foyer domestique.
- 1891 — vol. 15 : 705.
- — Philosophie morale et religieuse du Fon
- dateur.
- 1891 — vol. 15 : 136, 197, 257 à 265, 392,
- 460, 641.
- 1892 — vol. 16 : 257, 329, 449, 458, 642.
- 1893 — vol. 17 : 133, 134, 136.
- 1894 — vol. 18 : 10, 65, 133, 198, 257, 387,
- 513, 577, 586.
- 1895 — vol. 19 : 5, 16, 137, 262, 385, 722 à 729.
- — Propriété collective.
- 1891 — vol. 15 : 134, 199.
- 1892 — vol. 16 : 455.
- 1894 — vol. 18 : 585.
- — ' Répartition des bénéfices et récompenses
- exceptionnelles.
- 1891 — vol. 15 : 134, 257, 269.
- 1892 — vol. 16 : 455, 643.
- 1893 — vol. 17 : 136, 196.
- — Représentations théâtrales.
- 1891 — vol. 15 : 392.
- p.711 - vue 710/768
-
-
-
- 712
- LE DEVOIR
- Familistère. — Salles de lecture, de réunion, Bibliothèque, casino, etc.
- 1891 — vol. 15 : 134, 389, 458.
- 1892 — vol. 16 : 321, 328.
- — Sociétés et corps divers.
- 1891 — vol. 15 : 387.
- 1892 — vol. 16 : 9, 68, 199, 321, 322, 385,
- 454, 650, 651.
- 1895 — vol. 19 : 725.
- Familistères ou habitations unitaires. Placement de capitaux.
- 1891 — vol. 15 : 134.
- — Vestiaire pour les vêtements de travail.
- 1891 — vol. 15 : 200.
- 1892 — vol. 16 : 323.
- Fondation du journal Le Devoir.
- 1895 — vol. 19 : 728.
- Généralisation des charges sociales égalisant les conditions entre chefs d’industrie.
- 1894 — vol. 18 : 453.
- Guise (Voies ferrées. Premiers travaux de J.-B.-A. Godin à ce sujet).
- 1892 — vol. 16 : 9.
- Habitation unitaire.
- (Voir Familistère).
- Manifeste électoral en 1869.
- 1892 — vol. 16 : 705.
- Mausolée de J.-B.-A. Godin.
- 1891 — vol. 15 : 269.
- Monnaie fiduciaire créée par Godin pendant la guerre de 1870.
- 1893 — vol. 17 : 8.
- Palais du Travail.
- (Voir Familistère).
- ' Patrons, employés, ouvriers.
- 1893 — vol. 17 : 194, 199, 257, 322, 327. Presse (La) et le Familistère.
- 1891 — vol. 15 : 265, 271.
- Publication de Solutions sociales.
- 1893 — vol. 17 : 17,
- p.712 - vue 711/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 713
- Rapports entre l’évolution sociale et l’évolution politique. 1894 — vol. 18 : 449, 705, 713.
- Règlement (Projet de) pour servir aux Groupes, Unions de groupes , Conseils d’Unions et toutes autres réunions de personnes agissant au nom des intérêts de l’Association.
- 1893 — vol. 17 : 452.
- Renonciation au mandat de député.
- 1893 — vol. 17 : 129.
- Services collectifs déjà réalisés dans nos sociétés 1891 — vol. 15 : 135.
- Travail. Caractère sacré. Rôle social et religieux* Socialisme.
- 1891 — vol. 15 : 136, 257, 265, 642, 706.
- 1892 — vol. 16 : 454, 648.
- 1893 — vol. 17 : 133, 134.
- 1894 — vol. 18 : 513, 577, 705.
- 1895 — vol. 19 : 5.
- — (Le) et les amis de la Paix internationale.
- 1891 — vol. 15 : 267.
- — Fêtes en son honneur.
- 1891 — vol. 15 : 257 à 270.
- 1893 — vol. 17 : 134, 136.
- —- Récompenses exceptionnelles.
- 1891 — vol. 15 : 257, 269.
- 1892 — vol. 16 : 643.
- 1893 — vol. 17 : 136, 196.
- — Représentation administrative,
- 1891 — vol. 15 : 134, 137, 258, 649, 650, 651.
- 1893 — vol. 17 : 193, 262, 263, 265 à 268,
- 321, 328, 449 , 513 , 522, 579, 582.
- 1894 — vol. 18 : 6, 14, 129, 261, 584.
- 1895 — vol. 19 : 11, 321, 449 à 457.
- — Salaires et appointements.
- 1893 — vol. 17 : 193, 197, 257, 321, 582. 1895 — vol, 19 : 10, 724, 730.
- Travaux de J.-R.-A. Godin à l’Assemblée nationale (indication sommaire).
- 1893 — vol. 17 ; 129.
- p.713 - vue 712/768
-
-
-
- 714
- LE DEVOIR
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN («)
- Réunion du 5 avril 1878
- Nota. — Deux orateurs occupèrent la tribune: d’abord M. L.... ; puis, Jean-Baptiste-André Godin.
- - M. Lv.. était un jeune ouvrier, à l’intelligence ouverte; les circonstances de la vie l’avaient amené depuis un an environ au Familistère où un de ses parents occupait un poste d’employé. M. L.... avait été embauché dans les ateliers. La maladie l’emporta deux ou trois ans après son entrée au Familistère.
- Discours de M. L....
- « M. L.... expose que son intention était d’abord de s’adresser spécialement aux ouvriers, ne pensant point qu’il eût à dire aux employés quelque chose qui pût les intéresser ; mais ces derniers lui ayant eux-mêmes exprimé qu’ils désiraient l’entendre, il s’est résolu à parler pour tout le monde.
- )) M. L.... expose ensuite que, comme la plupart de ses auditeurs, il a assisté depuis plusieurs mois aux conférences de M. Godin et qu’en face des propositions du fondateur du Familistère et de la façon dont ces propositions étaient généralement accueillies, il s’est rappelé un fait qu’il peut être intéressant de raconter.
- » Un homme avait parié qu’il offrirait, à Paris, sur le Pont-Neuf, des pièces de cent sous pour deux sous et qu’il ne trouverait pas deux acheteurs dans sa journée. Effectivement il n’en trouva qu’un seul ; tous les autres
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891.
- p.714 - vue 713/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 715
- passants croyaient que les pièces de cinq francs offertes étaient fausses.
- » Je fus à mon arrivée, ici » continue M. L...., « dans la même situation d’esprit que ces passants; je ne pouvais croire à la réalité des offres faites par M. Godin et je cherchais quel intérêt il pouvait avoir à parler ainsi ? C’est là le malheur de notre époque : on ne croit pas que le bien puisse être fait par amour du bien même. Nous ne sommes pas accoutumés aux offres désintéressées et, devant toute proposition nouvelle, nous cherchons quel est l’intérêt particulier de celui qui parle. Il y a cependant des exceptions parmi les hommes ; tous ne sont point mûs uniquement par la recherche de leur seul intérêt et M. Godin en offre le plus frappant exemple. Il est de ceux qui, possédant la fortune, veulent sincèrement et pour le seul amour d’autrui améliorer la condition de ceux qui les entourent. Il faut donc bien se rendre à l’évidence ; aussi accepte-t-on en définitive les offres de M. Godin, en se demandant ce qui est à faire pour atteindre le but proposé.
- » M, Godin l’a dit : ce qu’il faut, c’est que la population de l’usine et du Familistère apprenne à s’administrer elle-même. Mais pour bien comprendre les avantages qui résulteraient de ce nouvel état de choses, il faut considérer ce qui se passe actuellement. Les maux principaux dont souffrent les ouvriers sont la réduction des salaires et le chômage ; il y en a d’autres encore, mais tous se guériraient par l’Association. »
- L’orateur énumère ensuite les différents griefs dont il a entendu des ouvriers ou des employés se plaindre, en diverses maisons d’industrie. Les uns récriminaient contre les abus d’autorité de chefs secondaires, se demandant dans quelle mesure le patron avait ou non connaissance de ces abus ? D’autres critiquaient les forts appointements accordés à tel employé en chef qui
- p.715 - vue 714/768
-
-
-
- 716
- LE DEVOIR
- passait le temps à soigner ses ongles. Ici, l’orateur précise que ce qu’il dit s’applique à l’industrie en général et ne vise aucunement l’usine de Guise.
- Il continue : « Se rendant compte qu’un établissement ne peut dépasser un certain chiffre d’appointements et de salaires, les employés réclament généralement la suppression des sinécures et l’augmentation des gains pour ceux qui travaillent. L’Association remédierait complètement à cet état de choses. Un des grands bienfaits qu’elle assurerait tout d’abord serait la sécurité du lendemain. C’est là une des considérations les plus précieuses pour l’ouvrier et sa famille. »
- M. L... passe ensuite à l’examen de la participation aux bénéfices accordée aux ouvriers dans certaines mai sons..
- « Cette mesure, » dit-il, « peut venir d’une excellente pensée, mais elle ne constitue pas de garanties réelles pour l’ouvrier, tant qu’elle n’est que facultative de la part du patron. Si c’était une obligation inscrite dans la loi pour toutes les industries, le cas serait différent, mais dans l’état actuel des choses, le fait a peu de valeur, puisque le patron peut le supprimer à son gré.
- )) L’Association, au contraire, constituerait un régime durable et mettrait patrons et ouvriers sur un pied d’égalité parfaite. Les renvois de travailleurs ne pourraient plus se faire sans explication ; et en cas de chômage les mesures à prendre seraient discutées entre tous. »
- L’orateur, après des considérations sur la difficulté que l’ouvrier éprouve à faire des économies, sous le régime actuel, examine quelles seraient les conditions du travailleur dans l’Association : « Relevé dans sa dignité, l’ouvrier ne se considérerait plus comme une machine, il serait son propre patron ; les résultats de son travail lui reviendraient dans une proportion légitime ; son avenir serait assuré. L’industrie elle-même
- p.716 - vue 715/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 717
- gagnerait à cet état de choses, car tous les travailleurs auraient intérêt à ce que les produits fussent faits à temps et au mieux. La concurrence ne pourrait se soutenir contre un établissement où les travailleurs seraient des associés. Les moindres défauts pouvant nuire à la vente seraient signalés dès leur apparition. En toutes fonctions, chacun s’empresserait de faire au mieux sa besogne et veillerait avec ardeur au bien commun qui serait son bien propre. »
- M. L.... signale que dans l’usine de Guise, le travail est généralement bien fait parce que la surveillance est bonne ; il dit que néanmoins il y a bien des petites choses qui passent inaperçues et qui seraient signalées et redressées activement, pour le plus grand bien des affaires, si l’on était en association.
- Passant ensuite à des considérations sur ce qu’on appelle la liberté de l’ouvrier, M. L... fait ressortir que, bien que libre en droit, le travailleur ne l’est point en fait. Il est esclave de son dénuement, de son besoin de vivre ; faute de ressources, il est attaché au lieu où il se trouve. Il n’ose même, dans bien des usines, manifester rien de ses opinions dans la crainte de déplaire à ses chefs et de se faire renvoyer. Combien tout cela serait changé par l’association ! Alors, chacun aurait droit de dire librement ce qu’il jugerait utile.
- Revenant à ce qui concerne l’usine de Guise, l’orateur aborde la question du travail en cas de presse. Il dit : « On embauche alors des hommes dont on pourrait se passer en faisant travailler 12 heures au lieu de 10 heures les ouvriers attachés à l’établissement. Or, ces derniers seraient heureux de voir prolonger ainsi leurs heures de travail ; et, certainement, c’est ce que l’on ferait sous le régime de l’association; on éviterait que des ouvriers soient embauchés pour de courtes périodes, puisqu’en-suite il est pénible de les renvoyer ; et que si on les garde, la quantité de travail à faire peut se trouver
- p.717 - vue 716/768
-
-
-
- 718
- LE DEVOIR
- insuffisante pour les autres. Dans l’association, les embauchages n’auraient lieu que quand il serait impossible de l'éviter, et les nouveaux arrivants ne seraient pris que pour un temps donné, Tout cela serait entendu à l’avance. »
- M. L... fait ressortir ensuite que l’association ne constituera pas la fortune pour chacun, cela est impossible; mais elle donnera cette garantie de l’avenir si précieuse au travailleur, tant désirée par lui et qu’il ne trouve nulle part.
- « L’avenir appartient à l’association, » continue M. L...« c’est le régime qui s’imposera à tous.
- » Actuellement l’ouvrier réclame des améliorations à son sort par la voie des grèves, cela conduit à bien peu de chose ; il use de ce moyen parce qu’il n’en a point d’autre.
- » L’association est le vrai remède, mais un philanthope seul peut le mettre à la portée des ouvriers ; et quand un tel homme se trouve, le plus grand intérêt des travailleurs est de se rallier à lui.
- » M. Godin, en proposant l’organisation de l’Association, est de 50 ans, de 100 ans peut-être, en avance sur son siècle ; et les ouvriers et employés qui viendront après nous s’étonneront qu’on ait eu tant de peine à comprendre tous les bienfaits que l’Association tenait en réserve.
- » Un pareil système n’avantage en rien les patrons, puisqu’il n’en peut résulter pour eux qu’une diminution de gains et d’autorité. Ils ne seront donc point généralement empressés de recourir à l’Association ; l’ouvrier, de son côté, ne peut la réaliser si le capital ne lui vient en aide ; tout cela constitue les plus fortes raisons pour prêter l’oreille aux offres de M. Godin et entrer dans la voie qu’il veut bien indiquer.
- » M. Godin ne peut qu’y perdre ; l’ouvrier au contraire, a tout à y gagner ; il délibérera sur la marche des affaires;
- p.718 - vue 717/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 719
- il sera consulté sur les questions de travail; il aura plus de sécurité, plus de bien-être ; n’est-ce pas là ce qu’il ambitionne. Ce qu’il veut, c’est pouvoir soutenir sa famille, et élever convenablement ses enfants ; tous ces biens il les trouvera dans l’association, c’est donc là réellement qu’est la voie du salut. »
- L’orateur termine en adressant à M. Godin, de la part des ouvriers ajusteurs, la question suivante :
- « Serait-il possible de remettre les journées de travail » actuellement de 9 et 10 heures à 10 et 11 heures, » pour les catégories d’ouvriers qui les faisaient ainsi » auparavant ? »
- A l’appui de cette demande, M. L.... observe que les ouvriers lui ont à plusieurs reprises exprimé le sentiment qu’il a mentionné dans la présente conférence, c’est-à-dire qu’en cas de presse, ils seraient satisfaits de faire des journées aussi longues que possible, afin d’éviter l’embauchage d’ouvriers qu’il est difficile ensuite de renvoyer et dont la présence diminue le travail pour les autres.
- M. L..,. quitte la tribune et M. Godin lui succède.
- Discours de M. Godin
- Messieurs,
- J’ai d’abord à féliciter M. L.... de son discours et de la pensée qu’il a eue de venir reprendre devant vous les questions d’association. C’est avec plaisir que j’ai constaté que vous aviez mis beaucoup d’empressement à venir l’entendre, plus même que lorsque c’est moi qui dois parler seul.
- Au rang des différents points touchés par M. L.... se trouvent les embauchages. Je dois vous dire un mot à ce sujet, avant de répondre à la question qui a terminé son discours.
- p.719 - vue 718/768
-
-
-
- 720
- LE DEVOIR
- (( On embauche, » a dit M. L...., « des hommes dont on pourrait se passer en faisant travailler 12 heures au lieu de 10, les ouvriers attachés à l’établissement. »
- Je vous ferai observer, mes amis, qu’on n’embauche pas pour le plaisir de le faire, et jamais non plus
- pour un cas de presse qui n’aurait chance de durer
- qu’un mois ou deux. Toutes les fois que l’usine s’attache de nouveaux ouvriers, c’est qu’elle croit pouvoir les garder. M. L... nouveau venu parmi nous a donc été mal renseigné sur ce point.
- La situation actuelle est tout à fait exceptionnelle. Rappelez-vous les faits qui ont amené en France la
- crise dont on souffre partout. Les affaires étaient prospères avant les évènements du 16 mai dernier. Qui pouvait prévoir ces évènements ? Qui pouvait supposer que les ennemis de la République allaient accomplir une pareille échaufîourée et jeter un tel trouble dans le
- pays ?
- Est-ce qu’alors, quand l’usine ouvrait ses portes toutes grandes et embauchait pour répondre aux commandes, quelqu’un est venu dire : « Tels évènements vont avoir lieu, le travail va être suspendu, n’embauchez pas. » Qui aurait pu faire cela?
- Et quand le coup du 16 mai fut accompli, qui aurait pu démontrer que cette poignée de factieux allait se maintenir au pouvoir et faire durer sa domination cinq long mois ? Chacun disait : c’est l’affaire de quelques jours, la situation ne peut se soutenir ; elle s’est soutenue et ses conséquences se font sentir encore.
- Les magasins regorgent de produits, la vente est suspendue, le travail ralenti. Que faire en de telles occurences ? N’y a-t-il point là des conditions qu’il faut subir, qu’on ne pouvait prévoir, et auxquelles le temps seul peut rémédier ? Faut-il en des cas semblables, au lieu de baisser d’une heure la journée, mettre à la porte
- p.720 - vue 719/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 721
- des quantités d’ouvriers sans ressources et les condamner eux et leurs familles à souffrir de la faim ?
- L’usine n’a fait de renvois que dans la mesure indispensable ; quand les magasins n’offrirent plus de place où mettre les produits dont la fabrication continue toujours, alors seulement des ouvriers furent congédiés et à leur place les produits s’entassèrent dans les ateliers. Croyez-vous qu’une situation pareille soit recherchée par plaisir ? L’encombrement est partout, les capitaux dorment improductifs ; les produits se gâtent, des frais considérables sont subis journellement; ce sont là des faits très graves auxquels nul ne peut commander, et au milieu desquels on tâche de se diriger le moins mal possible.
- C’est dans ces conditions qu’il a fallu réduire le travail d’une heure ; ce n’est point agréable pour l’ouvrier, je le reconnais ; mais croyez-vous que ce le soit pour le chef d’industrie, obligé de faire face à tant de difficultés, sans entrevoir le moment certain de la reprise des affaires ?
- Ce qui est sûr, c’est que vous êtes dans une situation privilégiée relativement à la masse des travailleurs en France. Que votre attention se porte sur ces faits de travail et de chômage, j’en suis heureux, mais reconnaissez aussi qu’à côté de vous on n’est point sans étudier la question et qu’on l’a tous les jours à l’esprit.
- On fabrique encore actuellement cent meubles de cuisine de trop, par semaine, pour les besoins de la maison ; cependant, nous ne ralentissons pas davantage le travail, espérant toujours, comme nous le faisons depuis des mois, que les affaires vont reprendre. Sans cela, nous devrions de nouveau renvoyer des ouvriers pour ralentir la fabrication.
- Est-ce que cette situation ne vous saute pas aux yeux à tous ? Est-ce que vous avez jamais vu les ate-
- 2
- p.721 - vue 720/768
-
-
-
- 722
- LE DEVOIR
- liers encombrés de produits comme ils le sont actuellement ? La fonderie, l’ajustage en regorgent. Quand pourra-t-on écouler ces marchandises ? Et tant qu’il en sera ainsi que voulez-vous qu’on fasse ? Il n’est donc point possible d’allonger les heures de travail.
- Il est bon qu’il y ait des marchandises en magasin, mais il n’en faut que dans la proportion nécessaire pour que les produits soient maintenus en bon état. Autrement, on tombe dans de graves inconvénients et c’est notre situation actuelle.
- A la question posée par M. L...., au nom des ouvriers ajusteurs, si l’on remettra bientôt à 10 et 11 heures la journée de travail qui est actuellement de 9 et de 10 heures pour certaines catégories d’ouvriers, je ne puis donc répondre qu’une chose :
- On le fera aussitôt qu’il sera possible, mais vous devez comprendre tous, après ce que je viens de vous dire, que cela ne peut être fait immédiatement.
- Je passe maintenant à un autre sujet. En parlant de l’Association dont je vous presse d’étudier les voies et et moyens, M L... vous a dit qu’il était difficile de concevoir qu’un patron vienne de lui-même agiter devant vous, pour votre seul bien, des questions dans lesquelles il n’a rien à gagner, qu’au premier abord, on avait peine à se rendre à l’évidence, mais qu’il fallait bien cependant reconnaître que les faits se passent ainsi entre vous et moi.
- Eh ! bien, mes amis, je vais vous en donner l’explication ; c’est que les caractères varient avec les individus, et que, de même qu’il y a des gens qui ne pensent qu’à leur bien propre, il y en a d’autres qui ne se préoccupent que des satisfactions d’autrui. Les premiers ne sont animés que de l’amour d’eux-mêmes ; les seconds sont animés de l’amour de l’humanité. Or, je ' crois être de ces derniers. J’ai l’amour de l’être humain comme d’autres ont l’amour des races chevalines ou
- p.722 - vue 721/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 723
- canines et ne suis réellement heureux qu’en cherchant à améliorer les conditions de la vie autour de moi.
- C’est pourquoi je vous ai tant conviés à prêter l’oreille à mes paroles pour arriver non seulement à améliorer votre sort, mais aussi à réaliser un grand exemple que le monde puisse imiter et qui ouvre la voie du salut pour toutes les classes ouvrières.
- Un bien petit nombre parmi vous est demeuré fidèle à mes conférences ; la masse n’a pu soutenir longtemps cet effort. M. L.... rouvre aujourd’hui la question ; vous êtes 80 environ ici présents ; avez-vous le réel désir de reprendre et de poursuivre ces études indispensables à votre progrès? Les conférences pourront-elles se continuer d’une façon suivie ? Pour mon compte j’en serais heureux. M. L.... a eu la puissance de vous amener une .fois, puisse-t-il le faire encore et vous habituer enfin à étudier toutes les choses qui intéressent votre condition !
- Nous avons mieux à faire qu’à chercher si l’on doit travailler 10 heures ou 12 heures par jour à l’atelier, nous avons à étudier les voies et moyens de donner aux travailleurs les garanties de l’avenir.
- J’ai néanmoins à toucher cette question de la longueur de la journée de travail, puisque M. L... l’a soulevée.
- Je me souviens que, lorsque j’étais ouvrier moi-même, je travaillais douze heures par jour et qu’alors j’aurais bien voulu voir la journée mise à dix heures seulement, afin de pouvoir utiliser les deux heures restantes à mon instruction ; chose dont, à mon grand regret, je ne pouvais m’occuper assez, étant condamné à un travail qui absorbait tout mon temps.
- Souffrant de cet état de choses, je me disais que, si plus tard, je devenais chef d’industrie je n’oublierais pas combien les trop longues journées de travail sont dures et pénibles pour l’ouvrier.
- p.723 - vue 722/768
-
-
-
- 724
- LE DEVOIR
- Je me suis tenu parole. Le travail est organisé ici de façon à ce que l’ouvrier n’ait jamais à s’exercer pendant douze heures pour gagner sa subsistance et celle de sa famille. La prévision de l’avenir qui me tenait alors n’en était pas moins singulière; car rien ne semblait donner de base à mes aspirations. Je me suis vu parfois en ce temps-là presque dépourvu de moyens de me procurer la nourriture et vivant au jour le jour comme c’est le sort commun des ouvriers.
- Le besoin de voir diminuer les heures de travail était général alors: on organisait des grèves dans ce but; il se produisait même à ce sujet des scènes de violence! Pour obtenir une heure de diminution sur la journée de travail, les ouvriers enduraient mille souffrances ; puis, vaincus par la misère, ils étaient obligés de reprendre leur travail de douze heures.
- Néanmoins, ils finirent par avoir gain de cause, la journée de travail fut diminuée sur quelques points du monde industriel et les salaires furent sur ces points-là plus élevés, puisqu’il faut toujours, en définitive, que l’ouvrier gagne sa subsistance.
- Mais quand il la gagne en dix heures, qu’arrive-t-il, généralement, si l’on augmente les heures de travail? Je parle des ateliers où, comme ici, le mode de rémunération laisse à l’ouvrier toute liberté d’activer ou de ralentir à son gré ses efforts producteurs.
- Eli bien, une fois son gain du jour assuré, l’ouvrier n’en fait pas davantage; s’il est retenu à l’atelier, il s’y repose ; la journée lui pèse par sa longueur, mais le gain reste stationnaire. Au lieu de jouir de sa liberté deux heures plus tôt, le travailleur est lié à la besogne deux heures de plus, voilà tout ce qu’il en retire.
- Aussi, lorsqu’on demande de votre part d’allonger les heures de travail, je me dis que l’amour de l’étude n’est donc pas assez développé chez vous, pour vous faire sentir tout le prix de quelques heures de liberté déplus par
- p.724 - vue 723/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 725
- jour. Pourtant, vous avez déjà tiré des avantages de ces heures de loisir. Ainsi, un certain nombre parmi vous aiment la musique et l’étudient. Vous avez même formé une Société remarquable sous ce rapport. Croyez-vous que vous seriez arrivés à un tel résultat, si le travail vous avait retenus 12 heures par jour à l’atelier? Vous n’auriez point fait de musique du tout et vous seriez privés de cet élément de satisfaction et de repos.
- Le but à atteindre, c’est d’améliorer la condition de l’ouvrier de manière à le mettre en état de se développer intellectuellement et moralement : et c’est à cette œuvre que je vous convie sans cesse.
- Quel meilleur usage pouvez-vous faire de vos heures de loisir que d’étudier, comme je vous l’ai demandé, les règles à introduire dans le pacte statutaire pour votre bien propre.
- Ne sentez-vous pas que je ne puis réaliser d’une façon légale l’association qu’avec ceux qui, parmi vous, se seront parfaitement rendus compte des conditions essentielles à la vie de l’entreprise ! Que d’études avez-vous donc à faire pour arriver à la constitution des statuts qui, seuls, rendront l’œuvre durable, inaliénable, et vous donneront les garanties de l’avenir. Car, une fois l’association réalisée, vous serez considérés comme propriétaires dans l’entreprise ; vous aurez vos droits en conséquence; et ne pourrez plus être congédiés qu’à des conditions parfaitement connues d’avance. Tant que vous ne vous mettrez pas vous-même sous le coup de ces conditions de renvoi, vous vous sentirez maîtres du terrain et sûrs de l’avenir pour vous et vos enfants.
- Vous n’aurez point pour cela acquis la richesse, M. L. vous le disait ; mais qu’est-ce au fond qu’un millionnaire? C’est un homme qui peut, comme celui qui vous parle, travailler sans cesse ; et qu’est-ce que la vie; sinon le travail? La fortune ne constitue ni le repos de la conscience, ni le sentiment qu’on se rend utile
- p.725 - vue 724/768
-
-
-
- 726
- LE DEVOIR
- aux autres; donc, elle ne fait pas le bonheur. Ce qui constitue la satisfaction, c’est surtout le travail, la sécurité, la stabilité; c’est l’assurance d’une bonne éducation pour les enfants ; c’est enfin l’avenir garanti contre le dénûment, la vieillesse ou la maladie. Voilà toute l’existence de l’homme. Si, à ces conditions, se joignent la paix du cœur et le sentiment du devoir rempli, l’ouvrier est plus heureux alors que bien des riches personnages.
- Toutes les garanties que je viens d’énumérer peuvent vous être assurées par l’association, et non-seulement à vous, mais aussi à vos familles dans l’avenir. C’est là ce qu’entrevoyait tout-à-l’heure M. L., quand il vous rappelait combien vous étiez intéressés à travailler cette idée, à l’étudier pour votre plus grand bien. Efforcez-vous donc d’embrasser cette œuvre; n’est-elle point assez grande pour vous passionner tous? Elle repose sur les principes de l’éternelle justice et s’accorde avec les lois de la vie, par conséquent avec la volonté de Dieu. -
- C’est donc npn seulement"pour votre intérêt présent, mais aussi pour la plus grande satisfaction de votre vie après la mort du corps, que je vous convie à ces études. Car l’homme, je vous l’ai déjà dit, se prépare dès ici-has les conditions de l’existence qui suivra celle actuelle, mais hélas! vous manquez de foi et vous criez à l’impossible. C’est l’éternelle histoire du passé. Tous les novateurs sans exception aucune, ont trouvé autour d’eux mille obstacles leur barrant le chemin.
- Napoléon Ier, tout perspicace qu’il fût, se moqua de l’invention des bateaux à vapeur et tourna en dérision et en impossibilité la merveilleuse découverte. Obligé de sortir de France pour trouver un appui, Fulton l’inventeur alla en Angleterre, où, plus heureux, il réalisa le nouveau mode de locomotion dont le monde entier se sert aujourd’hui.
- p.726 - vue 725/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 727
- Les choses suivent toujours le môme cours depuis Fulton, tout comme avant. On méprise et persécute les novateurs. Je ne suis donc point étonné de subir la loi commune, d’être méconnu et incompris dans l’opinion publique. Mais devrait-il en être de même jusque chez vous ? Vous pour qui je travaille et qui n’avez qu’à ouvrir les yeux pour voir les faits accomplis?
- Est-ce que le Familistère n’est point là, vous offrant, à vous ouvriers, et au prix demandé ailleurs pour de misérables logis, toutes les ressources de l’existence qu’il a été possible de concentrer ici à votre profit! Est-ce que ce n’est point notre demeure commune, à vous comme à moi? Quinze cent mille francs ont été jetés dons cet édifice qui rapporte peu comme loyer, mais qui a arraché nombre d’entre vous des taudis où ils vivaient dans les conditions les plus malsaines et où ils seraient encore plongés, saisis avant l’âge par la maladie et la vieillesse, sans la fondation du Familistère !
- Vous êtes-vous jamais rendu compte que le capital consacré à cette fondation ne touche, par les loyers seuls, que 2 % et que ces 2 % sont repris ensuite et consacrés aux frais de l’éducation de vos enfants ? ' Il vous semble* partout voir des bénéfices s’accumuler pour moi, comment donc concevez-vous les choses? Est-ce que si je ne visais qu’à mes satisfactions personnelles, j’aurais endossé le fardeau accablant des mille responsabilités, des luttes et des tracas qui m’incombent ici ! Est-ce que je n’aurais pas plutôt cherché à à Paris et dans les autres capitales les plaisirs, les satisfactions que tant d’hommes ambitionnent! Est-ce que cela ne m’eût pas été aussi facile que ma tâche d’ici est pesante et lourde, au milieu des embarras qui m’assiègent de toutes parts? Mais c’est que j’ai l’amour, la folie, si vous voulez, du bien pour les autres.
- Combien ce sentiment est difficilement compris. Oh!
- p.727 - vue 726/768
-
-
-
- 728
- LE DEVOIR
- qu’il vous eût, à tous, semblé bien plus logique et bien naturel de me voir dépenser ma fortune à courir après les grandeurs du monde ! Que la plupart de vous eussent été éblouis de penser que dans les salons de l’Empire, le patron figurait; et quel émerveillement c’eût été quand il se serait présenté devant vous, grand dignitaire ou ministre et la poitrine chamarrée de croix ! Tout cela eut été loué et compris par la plupart d’entre vous.
- Mais la voie que j’ai suivie est tout autre ; je suis resté près de vous, travaillant sans cesse à votre seul bien, et nul n’a pu me comprendre. Combien l’avenir qui juge les hommes en dernier ressort, s’étonnera de mon isolement et des difficultés qui m’auront assiégé jusqu’au milieu de vous ! Je sais bien qu’il y a de bons cœurs parmi ceux qui m’écoutent ; mais je sais aussi qu’il y en a dont les seules préoccupations seraient de ruiner l’œuvre commune. L’hostilité est toujours dressée contre le progrès, c’est une loi à laquelle il faut se soumettre ; il ne faut donc point s’étonner de se voir combattu, même par ceux qui devraient, les premiers, vous venir en aide. Quant à moi, je suivrai ma voie, quels que soient les embarras que je trouve sur mon chemin ; je n’en dévierai pas ; et si je ne puis réaliser avec vous toute l’œuvre que je porte en moi, j’aurai du moins travaillé pour l’avenir et jeté dans le monde des germes féconds qui ne failliront point à porter leurs fruits.
- Déjà, j’ai dû élargir mon cercle d’action ; n’ayant point trouvé en vous l’écho que j’espérais, j’ai résolu de m’adresser à la société toute entière et un journal a été fondé dans ce but. Sans le savoir vous m’avez poussé à cette fondation, afin que la pensée nouvelle dont vous ne tirez point profit allât chercher au loin ses adeptes. Ce journal, Le Devoir, défend aujourd’hui devant le monde entier la cause des classes ouvrières ; il va
- p.728 - vue 727/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 729
- partout : en Angleterre, en Italie, en Espagne et jusqu’en Amérique, répandant ainsi les idées dont vous n’avez pu comprendre toute la portée.
- Ma tâche en cette vie s’accomplit donc à travers tout et mes efforts porteront leurs fruits quand même. Quoique vous ne puissiez me comprendre quand c’est votre seul intérêt qui parle par ma bouche, vous me verrez jusqu’à ma mort suivre ma voie et travailler à votre bien-être, malgré vous s’il le faut. Que j’arrive ou non à vous convaincre, je fonderai au milieu de vous l’œuvre dont le monde entier se préoccupera avant 50 ans. Qu’elle ait duré jusque-là, ou qu’elle soit tombée hélas! faute d’hommes, fut-elle même détruite de fond en comble et le terrain rasé à la place du Familistère, qu’elle renaîtrait vivante du fond des souvenirs et serait rétablie de toutes pièces ; car la pensée est impérissable et il y a ici plus que des briques empilées les unes sur les autres, il y a la mise en pratique de la loi éternelle d’amour de l’humanité à qui le monde appartient ! C’est là ma consolation suprême, je suis sûr de l’avenir.
- Si la pensée qui m’anime pouvait enfin germer en vous et s’il vous plaisait de continuer ces conférences je vous prierais de vous constituer en un petit noyau d’auditeurs s’engageant vis-à-vis les uns des autres à poursuivre ces études avec persévérance. M. L.... a donné ce soir un exemple qui peut être suivi. Quiconque désire vous adresser la parole ou me poser des questions, me trouvera disposé à lui donner tout mon aide, pour vous amener à comprendre parfaitement le but poursuivi au Familistère et les conséquences qui doivent en résulter.
- 3f=
- * *
- M. Godin quitte la tribune et M. L.... y reparaît, en demandant de nouveau la parole pour dire quelques mots à propos d’un des passages du discours de M. Godin. Il s’agit de la longueur de la journée de travail ;
- p.729 - vue 728/768
-
-
-
- 730
- LE DEVOIR
- M. L.... expose que la pensée de fond des ouvriers, en demandant à travailler deux heures de plus, était de se procurer des gains plus élevés, c’était en un mot une augmentation de salaires.
- M. L.... ajoute qu’il comprend du reste que le moment ne soit pas favorable, vu la crise qui frappe l’industrie ; mais, enfin, il ne peut que répéter que c’était là le fond du désir des ouvriers.
- M. Godin revient à la tribune pour dire qu’il a donné sur le nouveau point de vue signalé par M. L.... la réponse que la question comporte. Puis il ajoute :
- « Je comprends que les ouvriers désirent gagner davantage, mais il y a en industrie des considérations très graves dont il faut tenir compte avant de décider une augmentation de salaires. Il ne suffit pas de faire des produits, il faut les vendre ; or, la vente n’a lieu que si les prix sont en accord avec ceux offerts par la concurrence.
- » L’ouvrier qui ne voit que son salaire tombe dans le même défaut que l’industriel incapable qui ne se rend pas compte des choses et pousse à la vente, même dans des conditions ruineuses pour lui ; ce qui en définitive plonge dans la misère les ouvriers qu’il occupait et ravale les produits du travail.
- » En face d’une industrie prospère, l’ouvrier peut désirer et croire possible une augmentation de ses gains ; mais je vous offre précisément d’augmenter ces gains, en vous appelant à l’Association et vous demeurez indifférents à mon appel. Puis, tout à coup, vous vous éveillez pour une chose inopportune. Préoccupez-vous donc plutôt de réaliser ce que je vous propose.
- » L’Association paierait tonte l’année les salaires convenus, puis, en fin d’exercice, elle donnerait à chacun, s’il y avait des bénéfices, une part proportionnelle à l’importance de ses gains ; en cas de pertes naturellement il n’y aurait rien à partager, mais tous les travail
- p.730 - vue 729/768
-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 731
- leurs, ouvriers et employés, seraient stimulés à mieux faire pour changer la situation.
- » Ce sont là des questions que vous embrasserez sous un jour tout nouveau, quand vous vous considérerez comme des associés.
- » Par l’organe des délégués les plus capables d’entre vous, vous vous préoccuperez surtout de sauvegarder les intérêts de la chose commune et de vous en répartir les fruits.
- » Et si le succès ne couronnait point toujours vos efforts, vous ne vous en prendriez pas à d’autres qu’à vous-mêmes. L’Association aurait donc encore sur ce point le mérite de faire cesser toute récrimination, et de rendre chacun intéressé au bien commun et responsable de la marche des choses. Je ne vois rien de plus équitable et de plus favorable à vous proposer, car l’association est la seule manière de faire justice à chacun suivant son mérite. »
- M. L.... se lève et de sa place remercie M. Godin. Il invite l’auditoire venu à sa demande à bien vouloir lui faire connaître ultérieurement s’il lui plaira de se réunir de nouveau, soit vendredi prochain ou le vendredi suivant ; l’orateur exposerait ses idées sur l’Association, et il serait heureux que M. Godin fût présent pour faire les observations ou redressements qui pourraient être nécessaires.
- M. Godin promet de se rendre à la réunion proposée.
- La séance est levée.
- p.731 - vue 730/768
-
-
-
- 732
- LE DEVOIR
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME(1)
- III
- Toutes les mesures législatives prises contre l’alcoolisme ou en préparation dans les pays civilisés, se rattachent aux divers types que nous avons indiqués.
- Si nous avons particulièrement insisté sur la législation du groupe suédo-norwégien (auquel il faut ratta-\ cher la Finlande), c’est parce qu’elle embrasse tous les types dans son ingénieuse complexité.
- On y voit, en effet, fonctionner côte à côte, sans la moindre confusion, — grâce à Yoption locale, cette invention anglo-saxonne qui n’a pas encore obtenu dans la Grande-Bretagne ses lettres de naturalisation — deux systèmes singulièrement exclusifs , le monopole, repoussé en Allemagne, préconisé en France, essayé en Amérique, sur le point d’être admis en Autriche et en Italie, partiellement réalisé en Russie, pleinement en Suisse; — et la prohibition qui, de l’autre côté de l’Atlantique seulement, a fait l’objet d’un certain nombre d’expériences, dont l’une, la première en date, celle du Maine, dure encore, avec le jeu le plus complet des règlementations administratives et fiscales les plus efficaces : taxes, licences, police des cabarets, etc.
- Seul le système de Gothenbourg qui donne à la législation suédo-norwégienne une tonalité si particulière, — abandon du bénéfice par les compagnies concessionnaires du monopole — est resté localisé dans son pays d’origine, la propagande faite en Angleterre et la tentative des novateurs du Massachussets n’ayant pas abouti.
- On conçoit aisément qu’un système basé sur le désintéressement, tel, par exemple, que la prohibition absolue ou le monopole ayant pour unique objectif la réduction
- (1) Voir le Devoir de septembre et d’octobre 1895.
- p.732 - vue 731/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 733
- de la consommation de l’alcool, ne soit pas d’une application commune. La prohibition absolue a pu être tentée avec quelque succès dans certains Etats de populations relativement faible, — le Maine compte tout au plus un million d’habitants; — mais dans un grand pays, elle est de nature à faire reculer les plus hardis réformateurs, tant à cause de la résistance probable, que de l’obligation de créer de formidables impôts pour remplacer les ressources que l’impôt sur les boissons procure au budget de tous les grands Etats. Le système de l’option locale permet de tourner la difficulté ou plus exactement de ne l’aborder que par le détail.
- En Suisse, le monopole restrictif de la consommation de l’alcool était facile à réaliser, comme le fait remarquer M. Guillemet, député français, dans son projet de réforme générale de l’impôt, parce que la consommation n’était pas considérable, parce que la matière première était (à un quart près seulement) d’importation; et surtout parce que des finances prospères étaient loin d’être un obstacle à l’introduction d’un système tendant à réduire la consommation d’un produit qui fournit à tant d’autres pays des ressources considérables.
- Par contre, en raison des énormes besoins financiers qui tenaillent les grandes puissances fortement militarisées, il n’est pas surprenant de voir les lois concernant le régime des boissons, s’inspirer de considérations beaucoup plus fiscales qu’hygiéniques, si bien que l’on peut rendre quelques-unes de ces lois responsables des développements inquiétants de l’alcoolisme. Aussi, dans les pays en travail de modification d’impôts, et particulièrement en France, d’excellents esprits se sont-ils préoccupés de concilier ces deux exigences si contradictoires à première vue.
- Des législateurs et des savants ont entrepris cette double tâche de combattre l’alcoolisme et de demander à la consommation de l’alcool des ressources pour l’Etat,
- p.733 - vue 732/768
-
-
-
- 734
- LE DEVOIR
- Tous sont partis de cette idée que l’un des remèdes les plus sûrs contre l’alcoolisme, c’est le bon marché des boissons à faible titre alcoolique, vins, cidres, bières, qui ont reçu dans le langage courant la dénomination de boissons alimentaires ou hygiéniques ; et qu’il fallait faire payer par l’alcool, substance nocive ou tout au moins excitante, destinée à satisfaire des besoins factices, la rançon des boissons alimentaires qui entretiennent et réparent les forces de l’homme.
- D’où la combinaison suivante : dégrever entièrement les boissons hygiéniques, compenser la perte qui en résulterait pour le Trésor par une élévation de la taxe de l’alcool, la suppression du privilège des bouilleurs de crû, et augmentation des fortes licences ( projet Emile Jamais).
- D’autres combinaisons reposent sur cette opinion qu’il est possible de donner satisfaction à l’hygiène, sans réduire la quantité d’alcool consommée, en rendant la qualité d’alcool telle qu’il n’y ait presque plus de danger à le consommer. Il s’agirait, dans ce cas, de livrer à la consommation un alcool absolument rectifié, une rectification convenable faisant perdre à l’alcool sa toxicité.
- Or, d’après les promoteurs de certaines combinaisons, l’industrie libre serait absolument impuissante à assurer la rectification.
- La solution qui en découle naturellement, est le monopole de la rectification par. l’Etat (projet Guillemet).
- Différents systèmes dans le détail desquels il nous paraît inutile d’entrer (projets Alglave, Turquan, etc.), se rapprochent plus ou moins de la solution précédente, en renforçant sur certains points, en atténuant sur d’autres, le rôle de l’Etat dans la délicate manipu lation de l’alcool. Ceci dit sans vouloir mettre le moins du monde en doute l’aptitude de l’Etat à produire des alcools aussi parfaits que ceux de l’industrie privée.
- p.734 - vue 733/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 735
- Le trait commun à ces divers systèmes, c’est de fournir à la consommation, sans la grever d’aucune sorte, un alcool débarrassé le plus possible de tout élément nocif et à l’Etat des ressources tellement considérables, qu’il serait possible de supprimer non-seulement les taxes qui frappent les boissons alimentaires, mais encore quantité d’autres impôts qui pèsent lourdement sur le contribuable. M. Alglave, professeur de science financière à la Faculté de droit de Paris, l’infatigable apôtre du monopole , évalue à plus d’un milliard, le bénéfice que l’Etat retirerait de l’application de son système de monopole. L’adoption du projet de M. Guillemet ne lui apporterait pas moins de 850 millions.
- La loi votée le 6 juillet par la Chambre ne comporte qu’une adhésion platonique au principe du monopole ; elle ne répond, d’autre part, qu’à une très faible partie des expériences des partisans de la restriction de l’alcoolisme.
- La Chambre a refusé, en effet, d’augmenter le prix des licences. Elle n’a élevé le droit sur l’alcool que d’une manière insuffisante. Enfin, elle n’a porté qu’une trop timide main sur le privilège des bouilleurs de crû, source de fraudes préjudiciables au Trésor, et de falsifications préjudiciables au consommateur.
- Malheureusement pour l’unique avantage qu’elle présente, le dégrèvement des boissons hygiéniques, cette loi n’a pas encore reçu la sanction du Sénat, et l’on sait si le Sénat a l’habitude d’accepter sans modification les projets de la Chambre, quand il les accepte !
- Nous restons donc, en France, pour le moment et pour longtemps peut-être encore, en ce qui concerne la lutte contre l’alcoolisme par des moyens législatifs, sous le régime créé par quelques lois dont la plus récente remonte à 1880.
- p.735 - vue 734/768
-
-
-
- 736
- LE DEVOIR
- En voici l’énumération, en commençant par les lois fiscales :
- Loi du 30 décembre 1873 frappant l’hectolitre d’alcool d’un droit de consommation qui s’élève à 156 fr. 25, auquel droit s’ajoutent, pour les villes, les droits d’octroi; lois du 1er septembre 1871 relative au droit de circulation, etc.; du 19 juillet 1880, sur le droit d’entrée, de détail, de remplacement sur la taxe unique sur les vins et boissons assimilés, (cidres, poirés, hydromel); loi du 30 décembre 1873, augmentation du droit de fabrication qui pèse sur la bière depuis le 1er septembre 1871.
- Loi du 17 juillet 1880 abrogeant le décret du 29 décembre 1851, lequel exigeait pour l’ouverture des cabarets l’autorisation préfectorale. La demande d’autorisation est remplacée par une simple déclaration. C’est en fait la liberté absolue.
- Loi du 14 décembre 1875 établissant le privilège des bouilleurs de crû.
- Enfin loi du 13 février 1873 « tendant à réprimer l’ivresse publique et à combattre les progrès de l’alcoolisme. »
- C’est la première fois que l’expression alcoolisme, introduite, d’après Littré, dans la langue médicale vers 1852 par un médecin suédois, M. Magnus Huss, prend place dans un texte législatif français.
- La consécration officielle de ce néologisme en dit long sur l’état des choses qu’il représente.
- La loi du 13 février 1873 frappe les cabaretiers coupables d’avoir donné à boire à des gens manifestement ivres, ou à des mineurs âgés de moins de 16 ans, et les personnes poursuivies pour ivresse publique, d’une série de peines graduées allant de 1 fr. à 300 fr., et de un jour à un mois d’emprisonnement, avec l’aggravation de la perte des droits civiques, et, pour le débitant, de l’interdiction provisoire de la profession.
- Cette loi est le premier effort directement tenté par
- p.736 - vue 735/768
-
-
-
- LA LUTTE CÔNTRE L’ALCOOLISME 737
- les pouvoirs publics contre ce vice individuel l’ivrognerie et ce fléau social l’alcoolisme; vigoureusement exécutée, elle aurait pu avoir quelque efficacité. Mais on sait combien molle en est l’application et inégale.
- Tandis que dans les départements du Finistère et de la Seine-Inférieure, on constatait en 1891, 732 et 442 délits pour ivresse, dans ceux de la Seine et du Rhône, il n’y en a que 36 et 7.
- Il semble, dit à ce sujet le docteur Lagneau, que dans les grands centres urbains on se borne à constater des contraventions entraînant des amendes de 1 à 6 fr., mais qu’on évite de punir des récidives qui, considérées comme délits, motiveraient des amendes de de 16 à 300 fr., des emprisonnements de six jours à un mois, outre la perte de certains droits civiques.
- On connaît les critiques dirigées contre les lois fiscales, et les projets de réformes qui tendent au renforcement de l’une d’elles pour obtenir la suppression des autres, l’insuffisante taxation de l’alcool, et les lourdes charges qui pèsent sur les boissons alimentaires étant considérées comme une véritable prime à l’alcoolisme.
- Les deux autres lois, la loi qui établit le privilège des bouilleurs de crû et la loi qui supprime l’obligation de l’autorisation préfectorale pour l’ouverture des cabarets, paraissent avoir eu sur le développement de l’alcoolisme une influence considérable.
- L'une et l’autre sont violemment attaquées par les hygiénistes et les moralistes enrôlés sous la bannière de l’antialcoolisme. Les législateurs qui poursuivent la réforme du régisme fiscal des boissons, font chorus avec ces derniers, lorsqu’il s’agit de la première; mais ils semblent prendre facilement leur parti de l’existence de la seconde.
- A moins de prétendre que cette loi n’a pas déterminé l’accroissement considérable du nombre des cabarets qui a suivi son exécution, de nier toute relation de
- 3
- p.737 - vue 736/768
-
-
-
- 738
- LE DEVOIR
- cause à effet entre cet accroissement et l’extension prise dès lors par la consommation de l’alcool, entre celle-ci et la multiplication des phénomènes alcooliques, il est impossible de s’expliquer cette indulgence autrement que par une très discutable interprétation du principe de liberté ou par la préoccupation dominante de l’intérêt électoral.
- Ce côté délicat de la question a été fort bien mis en lumière par M. le pasteur Bianquis au Congrès de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales, tenu l’année dernière à Montauban.
- Après avoir montré les reculades successives des réformateurs les plus audacieux à l’égard du privilège des bouilleurs de crû, et la résignation de leur attitude en face des conséquences de la liberté des cabarets, M. Bianquis ajoutait :
- « Une réforme législative sérieuse, ayant pour but de restreindre l’alcoolisme, porterait inévitablement atteinte à deux sortes de personnages : d’une part, les producteurs d’alcool et de boissons spiritueuses; d’autre part, les commerçants et débitants.
- » Or, ces deux sortes de personnages sont extrêmement influents dans l’élection des députés. Les producteurs, ce ne sont pas seulement les très riches et très puissants distillateurs de la région du Nord, ce sont les bouilleurs de crû, c’est-à-dire une forte proportion de la population agricole. Les commerçants et débitants, ce sont les grands électeurs des régions industrielles et des villes de quelque importance.
- » Si l’on ajoute que les consommateurs désireux de ne pas voir augmenter le prix de leurs boissons favorites, c’est le corps électoral presque en entier, on comprendra aisément pourquoi, dans un pays où le suffrage universel est tout puissant, la lutte contre l’alcoolisme n’a aucune chance d’être sérieusement engagée ni par le Parlement, où la crainte de l’électeur
- p.738 - vue 737/768
-
-
-
- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- 739
- est le commencement et souvent la fin de la sagesse, ni par le Gouvernement, toujours à la merci d’un vote de la Chambre. »
- S’il en est qui doutent encore, même après les dernières élections anglaises, de la puissance dont jouit la corporation des cabaretiers, ceux-là n’ont qu’à jeter un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique, et ils verront la faction Tammany, qu’on croyait balayée pour toujours, au grand soulagement de la conscience universelle, réinstallée à l’hôtel-de-ville de New-York, par une majorité dùe à l’appoint d’une partie de la population jusqu’ici réputée pour ses vieilles habitudes d’honnêteté politique, l’élément allemand. Celui-ci, d’ailleurs, vient d’infliger ainsi à son passé un démenti aussi cruel qu’inutile puisque la loi de fermeture des cabarets le dimanche, contre laquelle il a voulu protester, est une loi d’Etat que la ville ne peut pas changer et que la législature de l’Etat, élue en même temps que l’administration municipale démocratique, est dans son immense majorité républicaine et par conséquent très probablement hostile à la révision de la loi.
- Les élections municipales de New-York donnent raison aux craintes de M. Bianquis, mais celles de l’Etat de New-York montrent que, dans la forme absolue que lui donne le tour de la phrase, sa conclusion est excessive.
- M. Bianquis en atténue d’ailleurs la rigueur par cette judicieuse observation :
- « En un pays de suffrage universel, les lois suivent l’opinion, et l’opinion elle-même est la résultante des mœurs publiques. Voulons-nous obtenir un jour des lois meileures? Commençons par agir sur les mœurs, par réformer les habitudes, et, à ce dessein, par saisir et agiter l’opinion. C’est plus tard que le contre-coup de notre action se fera ressentir jusque dans le domaine parlementaire et législatif. »
- (A suivre).
- J. P.
- p.739 - vue 738/768
-
-
-
- 740
- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- PAYS DIVERS Les Chambres de travail
- Le cabinet hollandais vient de saisir le Parlement d’un projet de loi sur les Chambres de travail, dont le but est principalement de favoriser l’accord entre patrons et ouvriers.
- Elles auront pour tâche, aux termes de la loi présentée, de recueillir toutes les données relatives aux questions ouvrières, de donner leur avis au gouvernement et à toute autre autorité qui le demanderait, ou bien chaque fois qu’elles le jugeraient elles mêmes utile, et enfin, de prévenir et d’aplanir les différends s’élevant entre patrons et ouvriers. Sur ce dernier point, il est expressément stipulé que les décisions de ces Chambres ne seront obligatoires pour les deux parties qu’en tant qu’elles s’y seront volontairement soumises.
- Chaque Chambre sera composée d’un nombre égal de représentants patrons et ouvriers. Le président et le secrétaire seront choisis par chaque Chambre en dehors de ses membres. Seront considérés comme patrons les chefs ou les administrateurs d’un atelier auquel est employée au moins une personne salariée au-dessus de seize ans et tous ceux qui sont chargés de la surveillance d’un établissement. Seront considérés comme ouvriers tous ceux qui exercent un travail salarié quelconque. Chaque Chambre pourra être divisée en sections, si l’intérêt de quelques métiers analogues exige une représentation spéciale. Ces Chambres seront constituées par arrêté royal là où la nécessité en sera démontrée.
- Pour en faire partie, il faudra être Néerlandais, être âgé d’au moins trente ans et avoir été patron ou ouvrier pendant au moins trois ans depuis sa majorité. Les femmes, ceci est à noter, seront éligibles.
- Seront électeurs tous les Néerlandais des deux sexes, âgés de vingt-cinq ans et ayant travaillé comme ouvriers
- p.740 - vue 739/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 741
- au moins pendant un an avant les élections. Les étrangers sont naturellement exclus.
- Pour chaque différend entre patrons et ouvriers, l’intervention de la Chambre pourra être invoquée. Elle nommera alors une commission qui, sous le nom de conseil de conciliation, s’occupera de l’affaire. Pendant les travaux de ce conseil, les parties ayant des litiges seront invitées d’un côté à ne pas cesser le travail et de l’autre à ne pas renvoyer de personnes intéressées.
- Le Grand conseil de Genève, de son côté, a adopté à la majorité de 35 voix contre 22, un projet de loi ouvrant au Conseil d’Etat un crédit de 10,000 francs pour faciliter aux ouvriers l’organisation, à Genève, d’une Chambre de travail créée à l’usage des ouvriers habitant dans le canton de Genève.
- Aux termes du projet, le Conseil d’Etat recevra chaque année du comité de la Chambre de travail, un rapport détaillé sur son administration.
- BELGIQUE Minimum de salairê
- Le conseil provincial de la Flandre orientale, après avoir pris connaissance des résultats donnés par l’insertion provisoire du minimum de salaire et de l’assurance obligatoire contre les accidents dans le cahier des charges des adjudications publiques, a voté des dispositions tendant à rendre ces mesures définitives.
- En ce qui concerne les salaires, les soumissionnaires devront indiquer en soumissionnant, les salaires minima qu’ils s’engagent à payer tant aux ouvriers qu’aux demi ouvriers (apprentis, aides, vieillards) et la proportion maxima de ces derniers qu’ils emploieront.
- L’administration vérifiera si ces taux et proportions correspondent aux conditions communément admises dans la région.
- ANGLETERRE Législation ouvrière
- Voici, d’après le correspondant anglais du Temps,
- p.741 - vue 740/768
-
-
-
- 742
- LE DEVOIR
- quelques indications sur les intentions du cabinet tory-unioniste à l’égard des ouvriers.
- Le ministre de l’intérieur, sir Matthew White Ridley, en réponse à une délégation des trade-unions et trade-councils de Grande-Bretagne et d’Irlande, s’est engagé à présenter un nouveau projet de loi concernant la responsabilité patronale dans les accidents du travail; ce projet rappellera celui qu’avait fait voter M. Asquith dans la Chambre des communes et qu’il retira devant l’opposition de la Chambre des lords, en ce qu’il abolira l’usage connu sons le nom de common employaient et en vertu duquel un ouvrier qui s’embauche chez un patron accepte d’avance toutes les conséquences périlleuses qui peuvent résulter pour lui de l’imprudence ou de la négligence des camarades avec lesquels il est employé. Par contre, sir Matthew White Ridley n’insérera pas dans son bill la clause du contract out, qui fit échouer celui de M. Asquith, et qui interdisait aux ouvriers de se soustraire aux prescriptions de la loi pour se placer au bénéfice de contrats privés d’assurance passés avec leurs patrons. Le nouveau ministre de l’intérieur s’est aussi déclaré prêt à améliorer la législation relative au contrôle du travail dans les boulangeries et dans les manufactures en général, aux inspecteurs de fabriques, aux abus résultant du sytème des économats, etc.
- La même délégation du travail organisé a été reçue par M. Austen Chamberlain, lord civil de l’amirauté (et fils du ministre des colonies), auquel elle a représenté que l’amirauté avait grand tort, ayant institué dans ses propres ateliers la journée de huit heures et un taux de salaire équitable, d’admettre que chez les patrons privés auxquels elle confie du travail, les ouvriers ne reçoivent pas le même traitement, M. Austen Chamber--lain a répondu que l’idéal du gouvernement resterait celui de « l’Etat patron modèle, » mais qu’il ne pouvait intervenir dans les usages des industries privées, tant que ces usages ne sont pas contraires aux lois.
- Enfin, M. Ritchie, président du Board of trade ou ministre du commerce, a informé les délégués trade-unionistes que le gouvernement déposerait bientôt son projet de loi sur l’immigration des étrangers pauvres.
- p.742 - vue 741/768
-
-
-
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- 743
- SUISSE
- L’élection des juges
- Le 1er janvier 1896 la nouvelle organisation judiciaire de Bâle-Ville doit entrer en vigueur.
- Cette organisation comporte l’élection des juges par le peuple. Jusqu’à présent c’était le Grand conseil qui nommait les juges et ils étaient élus pour neuf ans. Désormais les juges ne resteront plus en fonction que six ans.
- La délibération publique a été introduite pour les arrêts des juges au tribunal d’appel au lieu de la délibération secrète et on a augmenté les traitements de tous les fonctionnaires judiciaires.
- *
- p.743 - vue 742/768
-
-
-
- 744
- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les femmes Allemandes à leurs sœurs de France.
- Le Comité de la ligue Allemande de la Paix (section des femmes) adresse le manifeste suivant aux femmes de France, en réponse à l’appel du Comité français de l’Union internationale des femmes pour la Paix:
- Berlin, 25 octobre 1895.
- C’est avec joie que nous avons reçu l’Appel de la Ligue de la Paix des femmes de France, qui viennent nous solliciter de former avec elles et les femmes d’Angleterre une Ligue féminine internationale à laquelle se joindront, il faut l’espérer, les femmes de toutes les autres nations.
- Nous reconnaissons avec elles que la base du bonheur de l’humanité ne peut être que la paix; que les fruits de la civilisation ne sauraient mûrir que sur ce terrain-là, et que le progrès le plus grand que l’humanité ait à faire et qu’elle fera, nous n’en doutons pas, est de renoncer aux guerres, ces massacres organisés. Nous sommes convaincues qu’il n’y a qu’une morale, que, par conséquent, le cinquième commandement : « Tu ne tueras point », n’est jamais enfreint d’une manière plus positive que par la guerre !
- Est-il juste et raisonnable de punir l’assassin et d’ordonner, même de récompenser, le massacre en grand, et est-il logique d’enseigner la religion et l’amour chrétien et en même temps d’exciter la haine entre les nations ! Nous croyons qu’il est désirable et possible de juger les différends qui peuvent survenir entre les peuples au moyen de l’arbitrage.
- Persuadées que dans les temps actuels surtout, une guerre entre les peuples deviendrait un massacre formidable, qui anéantirait les meilleures forces des nations et serait un malheur pour chacun en particulier; nous, femmes, avons le devoir de nous associer aux efforts de ceux qui travaillent pour la paix et d’élever la jeunesse dans les convictions que la paix universelle doit
- p.744 - vue 743/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX 745
- être l’idéal de la société humaine, et que les œuvres d’humanité et de justice répondent mieux à la vraie dignité humaine que la gloire militaire.
- Nous tendons donc la main aux femmes de France et de tous les pays, pour travailler de toutes nos forces à l’accomplissement de ce moble but : la paix universelle.
- Mme Lina Morgenstern , présidente du groupe des femmes allemandes pour la paix; présidente de la Société des femmes mariées; présidente de l’Union pour soutenir les cuisines populaires de 1866; directrice des cours pour l’enseignement de l’hygiène et des soins à donner aux malades ; présidente d’honneur de la Société pour élever gratuitement les pauvres filles pour le ménage et l’économie domestique ; rédactrice en chef éditeur de Deutsche Hausfauren Zeitung.
- Baronne Bertha von Suttner, présidente de la Société de paix et d’arbitrage, en Autriche.
- Mme Louise Stromer, membre de l’Union internationale des amies de la jeune fille, de la Société de la protection de la jeunesse, et de l’Union des femmes berlinoises.
- Mme Marie Hofmann Géra.
- Mlle Marie Melliex, membre de la Société de la paix; secrétaire d’honneur de l’Union des femmes de Berlin.
- Mlle Marie Raüber.
- Doctoresse en médecine Franziska Tiburtius.
- Doctoresse Olga Arendt, née Morgenstern.
- Mme Clara Roth, artiste sculpteur en bois, de la Société des femmes mariées.
- Mme Bertha Holzapfel, membre de plusieurs Sociétés philanthropiques.
- Mmes Minna Urbacli, Emma Pfundtner, Anna Franc, Werthem, Dr Frankel, Louise Ginsberg, Elise David, Dr Iledwig Nisdorf, Dora Bauer, Rose Hildesheimer, Minna Friedler, Nanny Friedler, Nanny Rückwart, Remarck, Marie Nagel, Aline Peters, Elise Perlbach, Anna Baruch, MUo Clara Hamburger, MUe Florentine Colin.
- Mlle Mathilde Sclilemm, membre du comité de la Ligue allemande de la paix à Hambourg.
- Dora Alswede, Hambourg, membre de la Société aile-, mande de la paix.
- Mmo veuve Marie Gubitz, membre du comité de la
- p.745 - vue 744/768
-
-
-
- 746
- LE DEVOIR
- Société des cuisines populaires de 1866, membre du comité pour nourrir les pauvres enfants de la section du Letteverein et de divers comités, etc., etc.
- L’Athlétisme et la Paix
- Le journal de la Société The Realm, récemment fondé par lady Colin Campbell, publie une interview du baron de Courcel, ambassadeur de France à Londres, au sujet des progrès de l’athlétisme dans notre pays. Voici le résumé de cette conversation :
- « C’est après la guerre de 1870, dit M. de Courcel, que nous commençâmes à méditer sur la sagesse de la vieille maxime mens sana in corpore sano. Nous avions constaté combien la gymnastique fortifiait le physique des Allemands et leur pouvoir d’endurance. Mais leur Turnen, ce strict dressage, ces exercices fastidieux, ne convenait pas à notre tempérament national et nous adoptâmes le genre plus vif, plus fascinant des passe-temps anglais. »
- Cyclisme, lawn-tennis, football, etc., M. de Courcel est convaincu de l’heureuse influence de tous ces exercices, non seulement sur le tempérament physique des jeunes gens, mais sur leurs dispositions morales :
- Tous ces genres de sport en plein air ont pour effet de supprimer les barrières élevées par la distinction des castes, qui est si peu à sa place dans une démocratie.
- Il y a enfin le côté « international » du cyclisme :
- J’envisage, dit l’ambassadeur, que les réunions et concours athlétiques feront beaucoup pour fortifier les sentiments d’entente cordiale entre les nations de l’Europe. Aux temps anciens, voyez-vous, les jeunes héros d’un pays s’en allaient bardés de fer à travers le monde et soulageaient l’exubérance de leur nature en se mesurant avec tel ou tel de leur pareil qu’ils avaient l’heur de rencontrer. Aujourd’hui le seul dérivatif à l’excès d’énergie de leur patriotisme, c’est de faire dans les journaux quelque tumulte qui donnera du fil à retordre aux diplomates. A l’avenir, j’espère que les rivalités in-
- p.746 - vue 745/768
-
-
-
- LA QUESTION DE LA PAIX
- 747
- ternationales se borneront à se manifester dans les arènes de courses et les champs de jeux.
- Puisque nous sommes sur le terrain du sport, men-tonnons la curieuse initiative prise par la société I Pio-nieri délia Pace. Cette société avait organisé une tournée pédestre de Turin à Barcelone.
- Les touristes pacifiques sont arrivés à destination le 27 septembre. Ils ont été reçus d’une façon très flatteuse par la municipalité et une élite de citoyens de Barcelone.
- M. Flaminio Mezzalama les a salués en quelques paroles vibrantes, dans lesquelles il a célébré la déesse sereine, l’austère, sainte et douce Paix, en justifiant la devise : « Si vis pacem para libertatem et justitiam. »
- Le 22 octobre, vers 5 heures du soir, deux vélocipé-distes de Barcelone, MM. Louis Marques et Frédéric Casanova, représentants du vélo-club, sont arrivés à Turin, au Consulat d’Espagne, pour rendre aux Italiens la visite que ceux-ci ont faite pédestrement aux Espagnols, sur l’initiative des « Pionieri délia Pace. » Ils sont restés 108 heures pour parcourir la distance de 1029 kilomètres qui sépare Turin de Barcelone.
- 080
- p.747 - vue 746/768
-
-
-
- 748
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les lycées de jeunes filles
- Voici des chiffres qui ont leur éloquence :
- Le 21 décembre 1880 la loi sur l’enseignement secondaire féminin est votée.
- En 1882, il n’y avait que 425 élèves pour toute la France. C’était l’époque des sarcasmes et des attaques.
- En 1887, l’opinion publique se ressaisissait, revenait à une juste notion des choses, à une saine entente de ses intérêts. Il y avait 6.000 élèves.
- En 1895, les collèges et les lycées ont compté 7.200 jeunes filles, avec une moyenne de 125 pour les collèges, de 185 pour les lycées. Et il y a 28 lycées, 25 collèges. Et en nombre de villes on se prépare à suivre l’exemple.
- * # 41
- Les progrès du féminisme en Hollande
- Les femmes occupent déjà des fonctions officielles en Hollande comme télégraphistes employées des postes ; elles ont, en outre, le droit d’émettre une voix comme intéressées dans l’administration des polders (terres allu-viennes).
- Le gouvernement néerlandais actuel et plus spécialement les ministres de l’intérieur, M. Van Ilouten, et du Waterstaat, M. Van den Sleyden, se sont montrés très favorables aux revendications féminines. Si les Etats généraux donnent leur sanction au projet de ces deux ministres sur la création de Chambres de travail, les femmes-patrons et les ouvrières auront le droit de vote et seront éligibles.
- Il n’y a pas lieu d’exclure les femmes, — disent les ministres, — là où il s’agit en grande partie de leurs intérêts comme maîtresses ou ouvrières.
- Le gain de la femme
- On sait que la Chambre a été saisie, il y a quelques mois, de deux propositions de loi ayant pour objet de donner aux femmes le droit de recevoir, sans le se-
- p.748 - vue 747/768
-
-
-
- MOUVEMENT FÉMINISTE 749
- cours du mari, les sommes provenant de leur travail personnel.
- Les travaux de la commission spéciale chargée de les examiner, ont abouti à la rédaction du texte suivant qui a été déposé le 14 novembre sur le bureau de la Chambre par le rapporteur M. Goirand, auteur de l’une de ces propositions :
- Article Premier. — Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a le droit de recevoir, sans le concours de son mari, les sommes provenant de son travail personnel et d’en disposer librement. La présente disposition n’est pas applicable aux gains résultant du travail commun des deux époux.
- Les biens acquis par la femme avec ses gains personnels appartiennent à la communauté.
- Art. 2. — En cas d’abandon par le mari du domicile conjugal, la femme peut obtenir du juge de paix l’autorisation de saisir-arrêter et de toucher des salaires ou des émoluments du mari une part en proportion de ses besoins et du nombre de ses enfants.
- Le même droit appartient au mari, en cas d’existence d’enfants, si la femme ne subvient pas spontanément dans la mesure de ses facultés aux charges du ménage.
- Art. 3. — Le mari et la femme sont appelés devant le juge de paix par un simple billet d’avertissement du greffier de la justice de paix, sur papier libre, en la forme d’une lettre missive recommandée à la poste.
- Art. 4. — Le mari et la femme doivent comparaître en personne, sauf le cas d’empêchement justifié.
- Art. 5. — La signification aux conjoints et au tiers débiteur du jugement autorisant l’un des époux à toucher une partie des salaires ou émoluments de son conjoint vaut attribution à son profit des sommes dont la saisie a été autorisée, sans qu’il soit besoin d’aucune autre procédure.
- Art. 6. — Tous les jugements rendus en ces matières sont essentiellement provisoires. Ils sont exécutoires nonobstant opposition ou appel.
- Art. 7. — Les actes de procédure, les jugements et les significations nécessaires pour l’exécution de la présente loi sont dispensés des droits de greffe, de timbre et d’enregistrement.
- p.749 - vue 748/768
-
-
-
- 750
- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Dame Catherine n’a pas voulu ne prendre avec elle.
- — Cela n’était pas possible, mon pauvre garçon, on ne fait pas ce qu’on veut en ce monde; je suis sûr que tu aurais bien travaillé pour gagner ta vie; mais Suriot, mon beau-frère, n’aurait pas pu te donner du travail ; il est éclusier au canal du Nivernais, et les éclusiers, tu le sais, n’embauchent pas des ouvriers jardiniers. Les enfants m’ont dit que tu voulais reprendre ton métier de chanteur. Tu as donc oublié que tu as failli mourir de froid et de faim à notre porte?
- — Non, je ne l’ai pas oublié.
- — Et alors tu n’étais pas tout seul, tu avais un maître pour te guider; c’est bien grave, mon garçon, ce que tu veux entreprendre, à ton âge, seul, par les grands chemins.
- — J’ai Capi.
- Comme toujours, en entendant son nom, Capi répondit par un aboiement qui voulait dire : « Présent ! si vous avez besoin de moi, me voici. »
- — Oui ! Capi est un bon cliien; mais ce n’est qu’un chien. Comment gagneras-tu ta vie ?
- — En chantant et en faisant jouer la comédie à Capi,
- — Capi ne peut pas jouer la comédie tout seul.
- — Je lui apprendrai des tours d’adresse; n’est-ce pas, Capi, que tu apprendras tout ce que je voudrai.
- Il mit sa patte sur sa poitrine.
- — Enfin, mon garçon, si tu étais sage, tu te placerais; tu es déjà bon ouvrier, cela vaudrait mieux que de courir les chemins, ce qui est un métier de paresseux.
- — Je ne suis pas paresseux, vous le savez bien, et vous ne m’avez jamais entendu me plaindre que j’avais trop d’ouvrage. Chez vous, j’aurais travaillé tant que
- p.750 - vue 749/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 751
- j’aurais pu et je serais resté toujours avec vous ; mais je ne veux pas me placer chez les autres.
- Je dis sans doute ces derniers mots d’une façon particulière, car le père me regarda un moment sans répondre.
- — Tu nous as raconté, dit-il enfin, que Vitalis, alors que tu ne savais pas qui il était, t’étonnait bien souvent par la façon dont il regardait les gens, et par ses airs de monsieur qui semblaient dire qu’il était lui-même un monsieur; sais-tu que toi aussi, tu as deces façons-là et'de ces airs qui semblent dire que tu n’es pas un pauvre diable. Tu ne veux pas servir chez les autres? Enfin, mon garçon, tu as peut-être raison, et ce que je t’en disais, c’est seulement pour ton bien, pas pour autre chose, crois-le. Il me semble que je devais te parler comme je l’ai fait. Mais tu es ton maître puisque tu n’as pas de parents et puisque je ne puis pas te servir de père plus longtemps. Un pauvre malheureux comme moi n’a pas le droit de parler haut.
- Tout ce que le père venait de me dire m’avait terriblement troublé, et d’autant plus que je me l’étais déjà dit moi-même, sinon dans les mêmes termes, au moins à peu près.
- Oui, cela était grave de m’en aller tout seul par les grands chemins, je le sentais, je le voyais, et quand'on avait, comme moi, pratiqué la vie errante, quand on avait passé des nuits comme celle où nos chiens avaient été dévorés par les loups, ou bien encore comme celle des carrières de Gentilly; quand on avait souffert du froid et de la faim comme j’en avais souffert; quand on s’était vu chassé de village en village, sans pouvoir gagner un sou, comme cela m’était arrivé pendant que Vitalis était en prison, on savait quels étaient les dangers et quelles étaient les misères de cette existence vagabonde , où ce n’est pas seulement le lendemain qui n’est jamais assuré, mais où c’est même l’heure présente qui est incertaine et précaire.
- Mais si je renonçais à cette existence, je n’avais qu’une ressource et le père lui-même venait de me l’indiquer, — me placer; et je ne voulais pas me placer. Cela était peut-être d’une fierté bien mal entendue dans ma position; mais j’avais eu un maître à qui j’avais été vendu,
- p.751 - vue 750/768
-
-
-
- 752
- LE DEVOIR
- et bien que celui-là eût été bon pour moi, je n’en voulais pas d’autre; cela était chez moi une idée fixe.
- Et puis ce qui était tout aussi décisif pouï ma résolution, je ne pouvais renoncer à cette existence de liberté et de voyages sans manquer à ma promesse envers Etiennette, Alexis, Benjamin et Lise; c’est-à-dire sans les abandonner. En réalité, Etiennette, Alexis et Benjamin pouvaient se passer de moi, ils s’écriraient; mais Lise! Lise ne savait pas écrire, la tante Catherine n’écrivait pas non plus. Lise resterait donc perdue si je l’abandonnais. Que penserait-elle de moi? Une seule chose : que je ne l’aimais plus, elle qui m’avait témoigné tant d’amitié, elle par qui j’avais été si heureux. Cela n’était pas possible.
- — Vous ne voulez donc pas que je vous donne des nouvelles des enfants? dis-je.
- — Ils m’ont parlé de cela; mais ce n’est pas à nous que je pense en t’engageant à renoncer à ta vie de musicien des rues; il ne faut jamais penser à soi avant de penser aux autres.
- — Justement, père; et vous voyez bien que c’est vous qui m’indiquez ce que dois faire ; si je renonçais à l’engagement que j’ai pris, par peur des dangers dont vous parlez, je penserais à moi, je ne penserais pas à vous, je ne penserais pas à Lise.
- 11 me regarda encore, mais plus longuement; puis tout à coup me prenant les deux mains :
- — Tiens, garçon, il faut que je t’embrasse pour cette parole-là, tu as du coeur, et c’est bien vrai que ce n’est pas l’âge qui le donne.
- Nous étions seuls dans le parloir, assis sur un banc à côté l’un de l’autre, je me jetai dans ses bras, ému, fier aussi d’entendre dire que j’avais du cœur.
- — Je n’ajouterai plus qu’un mot, reprit le père: A la garde de Dieu, mon cher garçon!
- Tous deux nous restâmes pendant quelques instants silencieux; mais le temps avait marché et le moment de nous séparer était venu.
- Tout à coup le père fouilla dans la poche de son gilet et en retira une grosse montre en argent, qui était retenue dans une boutonnière par une petite lanière en cuir.
- — Il ne sera pas dit que nous nous serons séparés
- p.752 - vue 751/768
-
-
-
- SANS FAMILLE 753
- sans que tii emportes un souvenir de moi. Voici ma montre, je te la donne. Elle n’a pas grande valeur, car tu comprends que si elle en avait, je l’aurais vendue. Elle ne marche pas non plus très bien, et elle a besoin de temps en temps d’un bon coup de pouce. Mais enfin, c’est tout ce que je possède présentement, et c’est pour cela que je te la donne.
- Disant cela, il me la mit dans la main; puis, comme je voulais me défendre d’accepter un si beau cadeau, il ajouta tristement :
- — Tu comprends que je n’ai pas besoin de savoir l’heure ici; le temps n’est que trop long; je mourrais à le compter. Adieu, mon petit Remi; embrasse-moi encore un coup; tu es un brave garçon : souviens-toi qu’il faut l’être toujours.
- Je crois qu’il me prit par la main pour me conduire à la porte de sortie ; mais ce qui se passa alors, ce qui se dit entre nous, je n’en ai pas gardé souvenir; j’étais trop troublé, trop ému.
- Quand je pense à cette séparation, ce que je retrouve dans ma mémoire, c’est le sentiment de stupidité et d’anéantissement qui me prit tout entier quand je fus dans la rue.
- Je crois que je restai longtemps, très longtemps devant la porte de la prison, sans pouvoir me décider à tourner mes pas à droite ou à gauche, et j’y serais peut-être demeuré jusqu’à la nuit, si ma main n’avait tout à coup, par hasard, rencontré dans ma poche un objet rond et dur.
- Machinalement et sans trop savoir ce que faisais, je le palpai : ma montre !
- Chagrins, inquiétudes, angoisses, tout fut oublié, je ne pensai plus qu’a ma montre. J’avais une montre, une montre à moi, dans ma poche, à laquelle je pouvais regarder l’heure! Et je la tirai de ma poche pour voir quelle heure il était : midi. Cela n’avait aucune importance pour moi qu’il fût midi ou dix heures, ou deux heures, mais je fus très heureux pourtant qu’il fût midi. Pourquoi ? J’aurais été bien embarrassé de le dire ; mais cela était. Ah ! midi, déjà midi. Je savais qu’il était midi, ma montre me l’avait dit ; quelle affaire ! Et il me sembla qu’une montre c’était une sorte de con-
- 4
- p.753 - vue 752/768
-
-
-
- 754
- LE DEVOIR
- fïdent à qui l’on demandait conseil et avec qui l’on pouvait s’entretenir.
- — Quelle heure est-il, mon amie la montre ?
- — Midi, mon cher Remi. — Ah ! midi, alors je dois faire ceci et cela, n’est-ce pas ? — Mais certainement. — Tu as bien fait de me le rappeler, sans toi je l’oubliais. - Je suis là pour que tu n’oublies pas. Avec Capi et ma montre j’avais maintenant à qui parler.
- Ma montre ! Voilà deux mots agréables à prononcer. J’avais eu si grande envie d’avoir une montre, et je m’étais toujours si bien convaincu moi-même que je n’en pourrais jamais avoir une ! Et cependant voilà que dans ma poche il y .en avait une qui faisait tic-tac. Elle ne marchait pas très bien, disait le père. Cela n’avait pas d’importance. Elle marchait, cela suffisait. Elle avait besoin d’un bon coup de pouce. Je lui en donnerais et de vigoureux encore, sans les lui épargner, et si les coups de pouce ne suffisaient pas, je la démonterais moi-même. Voilà qui serait intéressant : je verrais ce qu’il y avait dedans et ce qui la faisait marcher. Elle n’avait qu’à se bien tenir-: je la conduirais sévèrement.
- Je m’étais si bien laissé emporté par la joie que je ne m’apercevais pas que Capi était presque aussi joyeux que moi ; il me tirait par la jambe de mon pantalon et il jappait de temps en temps. Enfin ses jappements, de plus en plus forts, m’arrachèrent à mon rêve.
- — Que veux-tu, Capi ?
- Il me regarda, et, comme j’étais trop troublé pour le comprendre, après quelques secondes d’attende, il se dressa contre moi et posa sa patte contre ma poche, celle où était ma montre.
- Il voulait savoir l’heure « pour la dire à l’honorable société, » comme au temps où il travaillait avec Vitalis.
- Je la lui montrai ; il la regarda assez longtemps, comme s’il cherchait à se rappeler, puis, se mettant à frétiller de la queue, il aboya douze fois ; il n’avait pas oublié. Ah ! comme nous allions gagner de l’argent avec notre montre ! C’était un tour de plus sur lequel je n’avais pas compté. v
- Comme tout cela se passait dans la rue vis-à-vis la porte de la prison, il y avait des gens qui nous regardaient curieusement et même qui s’arrêtaient.
- p.754 - vue 753/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 755
- Si j’avais osé j’aurais donné une représentation tout de suite, mais la peur des sergents de ville m’en empêcha.
- D’ailleurs, il était midi, c’était le moment de me mettre en route.
- — En avant ! .
- Je donnai un dernier regard, un dernier adieu à la prison, derrière les murs de laquelle le pauvre père allait rester enfermé, tandis que moi j’irais librement où je voudrais, et nous partîmes.
- L’objet qui m’était le plus utile pour mon métier c’était une carte de France ; je savais qu’on en vendait sur les quais, et j’avais décidé que j’en achèterais une : je me dirigeai donc vers les quais.
- En passant sur la place du Carrousel mes yeux se portèrent machinalement sur l’horloge du château des Tuileries, et l’idée me vint de voir si ma montre et le château marchaient ensemble, ainsi que cela devait être. Ma montre marquait midi et demi, et l’horloge du château une heure. Qui des deux allait trop lentement ? J’eus envie de donner un coup de pouce à ma montre, mais la réflexion me retint : rien ne prouvait que c’était ma’ montre qui était dans son tort, ma belle et chère montre ; et il se pouvait très bien que ce fût l’horloge du château des rois qui battît la breloque. Là-dessus je remis ma montre dans ma poche en me disant que pour ce que j’avais à faire, mon heure était la bonne heure !
- Il me fallut longtemps pour trouver une carte, au moins comme j’en voulais une, c’est-à-dire collée sur toile, se pliant et ne coûtant pas plus de vingt sous, ce qui pour moi était une grosse somme ; enfin j’en trouvai une si jaunie que le marchand 11e me la fit payer que soixante-quinze centimes.
- Maintenant je pouvais sortir de Paris, — ce que je me décidai à faire au plus vite.
- J’avais deux routes à prendre ; celle de Fontainebleau par la barrière d’Italie, ou bien celle d’Orléans par Montrouge : en somme, l’une m’était tout aussi indifférente que l’autre, et le hasard lit que choisis eelle de Fontainebleau.
- Comme je montais la rue Mouffetard dont le nom que je venais de lire sur une plaque bleue m’avait rappelé
- p.755 - vue 754/768
-
-
-
- 756
- LE DEVOIR
- tout un monde de souvenirs : Garofoli, Mattia, Ricardo, la marmite avec son couvercle fermé au cadenas, le fouet aux lanières de cuir et enfin Vitalis, mon pauvre et bon maître, qui était mort pour ne pas m’avoir loué au padrone de la rue de Lourcine, il me sembla, en arrivant à l’église Saint-Médard, reconnaître dans un enfant appuyé contre le mur de l’église le petit Mattia : c’était bien la même grosse tête, les mêmes yeux mouillés, les mêmes lèvres parlantes, le même air doux et résigné, la même tournure comique ; mais chose étrange, si c’était lui, il n’avait pas grandi.
- Je m’approchai pour le mieux examiner; il n’y avait pas à en douter, c’était lui; il me reconnut aussi, car son pâle visage s’éclaira d’un sourire.
- — C’est vous, dit-il, qui êtes venu chez Garofoli avec le vieux à barbe blanche avant que j’entre à l’hôpital? Ah! comme j’avais mal dans la tête, ce jour-là.
- ' — Et Garofoli est toujours votre maître?
- Il regarda autour de lui avant de répondre; alors baissant la voix :
- — Garofoli est en prison; on l’a arrêté parce qu’il a fait mourir Orlando pour l’avoir trop battu.
- Cela me fit plaisir de savoir Garofoli en prison, et pour la première fois j’eus la pensée que les prisons, qui m’inspiraient tant d’horreur, pouvaient être utiles.
- — Et les enfants? dis-je.
- Ah! je ne sais pas, je n’étais pas là quand Garofoli a été arrêté. Quand je suis sorti de l’hôpital, Garofoli, voyant que je n’étais pas bon à -battre sans que ça me rende malade, a voulu se débarrasser de moi, et il m’a loué pour deux ans, payés d’avance, au cirque Gassot? Vous connaissez le cirque Gassot? Non. Eh bien! ce n’est pas un grand, grand cirque, mais, c’est pourtant un cirque. Ils avaient besoin d’un enfant pour la dislocation et Garofoli me loua au père Gassot. Je suis resté avec lui jusqu’à lundi dernier, et puis on m’a renvoyé parce que j’ai la tête trop grosse maintenant pour entrer dans la boîte, et aussi trop sensible. Je suis venu de Gisors où est le cirque pour rejoindre Garofoli, mais je n’ai trouvé personne, la maison était fermée, et un voisin m’a raconté ce que je viens de vous dire : Garofoli est en prison. Alors je suis venu là, ne sachant où aller, et 1.1e sachant que faire.
- p.756 - vue 755/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 757
- — Pourquoi n’êtes-vous pas retourné à Gisors?
- — Parce que le jour où je partais de Gisors pour venir à Paris à pied, le cirque partait pour Rouen; et comment voulez-vous que j’aille à Rouen? c’est trop loin, et je n’ai pas d’argent ; je n’ai pas mangé depuis hier midi.
- Je n’étais pas riche, mais je l’étais assez pour ne pas laisser ce pauvre enfant mourir de faim; j’aurais béni celui qui m’aurait tendu un morceau de pain quand j’errais aux environs de Toulouse, affamé comme Mattia l’était en ce moment!
- — Restez là, lui dis-je.
- Je courus chez un boulanger dont la boutique faisait le coin de la rue; bientôt je revins avec une miche de pain que je lui offris; il se jeta dessus et la dévora.
- — Maintenant, lui dis-je, que voulez-vous faire?
- — Je ne sais pas.
- — Il faut essayer quelque chose.
- — J’allais tâcher de vendre mon violon quand vous m’avez parlé, et je l’aurais déjà vendu si cela ne me faisait pas peine de m’en séparer : mon violon, c’est ma joie et ma consolation; quand je suis trop triste, je cherche un endroit où je serai seul, et je joue pour moi; alors je vois toutes sortes de belles choses dans le ciel, c’est bien plus beau que dans les rêves, ça se suit.
- — Alors pourquoi ne jouez-vous pas du violon dans les rues?
- — J’en ai joué, on ne m’a pas donné.
- Je savais ce que c’était que de jouer sans que personne mît la main à la poche.
- — Et vous? demanda Mattia, que faites-vous maintenant?
- Je ne sais quel sentiment de vantardise enfantine m’inspira :
- — Mais je suis chef de troupe, dis-je.
- En réalité cela était vrai puisque j’avais une troupe composée de Capi, mais cette vérité frisait de près la fausseté.
- — Oh! si vous vouliez? dit Mattia.
- — Quoi?
- — M’enrôler dans votre troupe.
- Alors la sincérité me revint.
- p.757 - vue 756/768
-
-
-
- 758
- LE DEVOIR
- — Mais voilà tonte ma troupe, dis-je en montrant Capi.
- — Eh bien? qu’importe, nous serons deux. Ah! je vous en prie, ne m’abandonnez pas ; que voulez-vous que je devienne? il ne me reste qu’à mourir de faim.
- Mourir de faim! Tous ceux qui entendent ce cri ne le comprennent pas de la même manière et ne le perçoivent pas à la même place. Ce fut au cœur qu’il me résonna : je savais ce que c’était que de mourir de faim.
- — Je sais travailler, continua Mattia; d’abord je joue du violon, et puis je me disloque, je danse à la corde, je passe dans les cerceaux, je chante; vous verrez, je ferai ce que vous voudrez, je serai votre domestique, je vous obéirai, je ne vous demande pas d’argent, la nourriture seulement; si je fais mal vous me battrez, ça sera convenu; tout ce que je vous demande, c’est que vous ne me battiez pas sur la tête, ça aussi sera convenu parce que j’ai la tête trop sensible depuis que Garofoli m’a tant frappé dessus.
- En entendant le pauvre Mattia parler ainsi j’avais envie de pleurer. Comment lui dire que je 11e pouvais pas le prendre dans ma troupe? Mourir de faim! Mais avec moi n’avait-il pas autant de chances de mourir de faim que tout seul?
- Ce fut ce que je lui expliquai ; il ne voulut pas m’entendre.
- — Non, dit-il, à deux on ne meurt pas- de faim, on se soutient, on s’aide, celui qui a donne à celui qui n’a pas.
- Ce mot trancha mes hésitations : puisque j’avais, je devais l’aider.
- — Alors, c’est entendu! lui dis-je.
- Instantanément, il me prit la main et me la baisa, et
- cela me remua le cœur si doucement, que des larmes me montèrent aux yeux.
- — Venez avec moi, lui dis-je, mais pas comme domestique, comme camarade.
- Et remontant la bretelle de ma harpe sur mon épaule :
- — En avant! lui dis-je.
- Au bout d’un quart d’heure, nous sortions de Paris.
- p.758 - vue 757/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 759
- Les hâles du mois de mars avaient séché la route, et sur la terre durcie on marchait facilement.
- L’air était doux, le soleil d’avril brillait dans un ciel bleu sans nuages.
- Quelle différence avec la journée de neige où j’étais entré dans ce Paris, après lequel j’avais si longtemps aspiré comme après la terre promise !
- Le long des fossés de la route l’herbe commençait à pousser, et çà et là elle était émaillée de fleurs de pâquerettes et de fraisiers qui tournaient leurs corolles du côté du soleil.
- Quand nous longions des jardins, nous voyions les tliyrses des lilas rougir au milieu de la verdure tendre du feuillage, et si une brise agitait l’air calme, il nous tombait sur la tête, de dessus le chaperon des vieux murs, des pétales de ravenelles jaunes.
- Dans les jardins, dans les buissons de la route, dans les grands arbres, partout, on entendait des oiseaux qui chantaient joyeusement, et devant nous des hirondelles rasaient la terre, à la poursuite de moucherons invisibles.
- Notre voyage commençait bien, et c’était avec confiance que j’allongeais le pas sur la route sonore : Capi, délivré de sa laisse, courait autour de nous, aboyant après les voitures, aboyant après les tas de cailloux, aboyant partout et pour rien, si ce n’est pour le plaisir d’aboyer.
- Près de moi, Mattia marchait sans rien dire, réfléchissant sans doute, et moi je ne disais rien non plus pour ne pas le déranger et aussi parce que j’avais moi-même à réfléchir.
- Où allions-nous ainsi de ce pas délibéré?
- J’avais promis à Lise de voir ses frères et Etiennette avant elle, je n’avais pas pris d’engagement à propos de celui que je devais voir le premier : Benjamin, Alexis ou Etiennette? Je pouvais commencer par l’un ou par l’autre, à mon choix, c’est-à-dire par les Cévennes, la Charente ou la Picardie.
- De ce que j’étais sorti par le sud de Paris il résultait nécessairement que ce ne serait pas Benjamin qui aurait ma première visite, mais il me restait le choix entre Alexis et Etiennette.
- p.759 - vue 758/768
-
-
-
- 760
- LE DEVOIR
- J’avais eu une raison qui m’avait décidé à me diriger tout d’abord vers le sud et non’ vers le nord : c’était le désir de voir mère Barberin.
- Si depuis longtemps je n’ai pas parlé d’elle, il ne faut pas en conclure que je l’avais oubliée, comme un ingrat.
- De même, il ne faut pas conclure non plus que j’étais un ingrat, de ce que je 11e lui avais pas écrit depuis que nous étions séparés.
- Combien de fois j’avais eu cette pensée de lui écrire pour lui dire : « Je pense à toi et je t’aime toujours de tout mon cœur; » mais la peur de Barberin, et une peur horrible, m’avait retenu. Si Barberin me retrouvait au moyen de ma lettre, s’il me reprenait; si de nouveau il me vendait à un autre Vitalis, qui ne serait pas Vitalis? Sans doute, il avait le droit de faire cela. Et à cette pensée j’aimais mieux m’exposer à être accusé d’ingratitude par mère Barberin, plutôt que de courir la chance de retomber sous l’autorité de Barberin, soit qu’il usât de cette autorité pour me vendre, soit qu’il voulût me faire travailler sous ses ordres. J’aurais mieux aimé mourir, — mourir de faim, — plutôt que d’affronter un pareil danger, dont l’idée seule me rendait lâche.
- Mais si je n’avais pas osé écrire à mère Barberin, il me semblait qu’étant libre d’aller où je voulais, je pouvais tenter de la voir. Et même depuis que j’avais engagé Mattia « dans ma troupe » je me disais que cela pouvait être assez facile. J’envoyais Mattia en avant, tan dis que je restais prudemment en arrière ; il entrait chez mère Barberin et la faisait causer sous un prétexte quelconque ; si elle était seule il lui racontait la vérité, venait m’avertir, et je rentrais dans la maison où s’était passée mon enfance pour me jeter dans les bras de ma mère nourrice ; si au contraire Barberin était au pays, il demandait à mère Barberin de se rendre à un endroit désigné, et là je l’embrassais.
- C’était ce plan que je bâtissais tout en marchant, et cela me rendait silencieux, car ce n’était pas trop de toute mon attention, de toute mon application pour examiner une question d’une telle importance.
- En effet, je 11’avais pas seulement à voir si je pouvais aller embrasser mère Barberin, mais j’avais encore
- p.760 - vue 759/768
-
-
-
- SANS FAMILLE
- 761
- à chercher si, sur notre route, nous trouverions des villes ou des villages dans lesquels nous aurions chance de faire des recettes.
- Pour cela, le mieux était de consulter ma carte.
- Justement, nous étions en ce moment en pleine campagne et nous pouvions très bien faire une halte sur un tas de cailloux, sans craindre d’être dérangés.
- — Si vous voulez, dis-je à Mattia, nous allons nous reposer un peu.
- — Voulez-vous que nous parlions ?
- — Vous avez quelque chose à me dire ?
- — Je voudrais vous prier de me dire tu.
- — Je veux bien, nous dirons tu.
- — Vous oui, mais moi non.
- — Toi comme moi, je te l’ordonne et si tu ne m’obéis pas, je tape.
- — Bon, tape, mais pas sur la tête.
- Il se mit à rire d’un bon rire franc et doux en montrant toutes ses dents, dont la blancheur éclatait au milieu de son visage hâlé.
- Nous nous étions assis, et dans mon sac j’avais pris ma carte, que j’étalai sur l’herbe. Je fus assez longtemps à m’orienter ; mais enfin je finis par tracer mon itinéraire : Corbeil, Fontainebleau, Montargis, Gien, Bourges, Saint-Amand, Montluçon. Il était donc possible d’aller à Cliavanon, et si nous avions un peu de chance, il était possible aussi de ne pas mourir de faim en route.
- — Qu’est-ce que c’est que cette chose-là ? demanda Mattia en montrant ma carte.
- Je lui expliquai ce que c’était qu’une carte et à quoi elle servait, en employant à peu près les mêmes termes que Vitalis, lorsqu’il m’avait donné ma première leçon de géographie.
- Il m’écouta avec attention, les yeux sur les miens.
- — Mais alors, dit-il, faut savoir lire ?
- — Sans doute : tu ne sais donc pas lire?
- — Non.
- — Veux-tu apprendre ?
- — Oh ! oui, je voudrais bien.
- — Eh bien, je t’apprendrai.
- — Est-ce que sur la carte on peut trouver la route de Gisors à Paris ?
- p.761 - vue 760/768
-
-
-
- 762
- LE DEVOIR
- — Certainement, cela est très facile ?
- Je la lui'montrai.
- Mais tout d’abord, il ne voulut pas croire ce que je lui disais quand d’un mouvement du doigt je vins de Gisors à Paris.
- — J’ai fait la route à pied, dit-il, il y a bien plus loin que cela.
- Alors je lui expliquai de mon mieux, ce qui ne veut pas dire très clairement, comment on marque les distances sur les cartes; il m’écouta, mais il ne parut pas convaincu de la sûreté de ma science.
- Comme j’avais débouclé mon sac, l’idée me vint de passer l’inspection de ce qu’il contenait, étant bien aise d’ailleurs de montrer mes richesses à Mattia, et j’étalai tout sur l’herbe.
- J’avais trois chemises en toile, trois paires de bas, cinq mouchoirs, le tout en très bon état, et une paire de souliers un peu usés.
- Mattia fut éboui.
- — Et toi, qu’as-tu? lui demandai-je.
- — J’ai mon violon, et ce que je porte sur moi.
- — Eh bien! lui dis-je, nous partagerons comme cela se doit puisque nous sommes camarades : tu auras deux chemises, deux paires de bas et trois mouchoirs : seulement comme il est juste que nous partagions tout, tu porteras mon sac pendant une heure et moi pendant une autre.
- Mattia voulut refuser, mais j’avais déjà pris l’habitude du commandement, qui, je dois le dire, me paraissait très agréable, et je lui défendis de répliquer.
- J’avais étalé sur mes chemises la ménagère d’Etien-nette, et aussi une petite boîte dans laquelle était placée la rose de Lise; il voulut ouvrir cette boîte, mais je ne le lui permis pas, je la remis' dans mon sac sans même l’ouvrir.
- — Si tu veux me faire un plaisir, lui dis-je, tu ne toucheras jamais à cette boîte, c’est un cadeau.
- — Bien, dit-il, je te promets de n’y toucher jamais.
- (A suivre).
- p.762 - vue 761/768
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-NEUVIÈME 763
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME DIX-NEUVIÈME
- ANNÉE 1895
- JE AN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN Documents pour une Biographie complète.
- Voir Table spéciale, page........................ 706
- ECONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Alcoolisme (Lutte contre 1’)............ 527, 577, 732
- Assurance contre le chômage.................. 157, 280
- Robert Owen, par A. Fabre..... 18, 78, 139, 209, 265, 336
- (399, 458
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société....................... 557
- Assemblée générale ordinaire..................... 641
- Assurances mutuelles (Mouvement des) 63, 127, 191, 255
- (318, 383, 447, 511, 574, 639
- Avis aux personnes désireuses de visiter le Familistère de Guise............................. 320, 576
- Conseil de Gérance............................... 672
- Conseil de surveillance...................... 667, 672
- Comité de conciliation........................... 557
- Etat-civil au Familistère de Guise. . . 64, 128, 192, 256, 319
- 384, 448, 512, 575 640, 704
- Fête annuelle du travail......................... 358
- Fête de l’enfance............................... 601
- Matinée théâtrale................................ 601
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail (Loi sur les)............... 223
- Assurance contre l’incendie (Monopole)........... 419
- Assurance et prévoyance sociale... .............. 99
- Budget (Le) et les réformes...................... 218
- Caisses de retraites ouvrières............... 38, 288
- Caisses de retraites, de secours et de prévovance fondées au profit des employés et ouvriers.... 291
- p.763 - vue 762/768
-
-
-
- 764 LE DEVOIR
- Caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs................................................. 37
- Cessation concertée du travail pour les ouvriers des
- chemins de fer et des arsenaux....................... 221
- Décentralisation........................................ 220
- Droit d’association...................................... 419
- Droit de grève (Interdiction du)......................... 420
- Habitations à bon marché................................. 35
- Organisation du travail.................................. 99
- Organisation politique et électorale.................... . 99
- Participation (La)...................................... 102
- Réforme électorale...................................... 223
- Révision constitutionnelle............................... 287
- Saisie-arrêt sur les salaires............................ 100
- Travaux législatifs (Etat des).................. 99, 218, 417
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Allemagne
- Allemands à l’étranger et étrangers en Allemagne... 226
- Code civil allemand (Unification)................... 675
- Congrès des mineurs................................. 108
- Indemnité parlementaire............................. 226
- Organisation des métiers............................ 596
- Repos dominical..................................... 355
- Socialistes fLes) allemands et les grèves......... 675
- Voitures porte-manger............................... 173
- Australasie
- Fédération australasienne....................... 232, 548
- Australie
- Réforme électorale.................................. 593
- Autriche-Hongrie
- Habitations ouvrières........................v...... 108
- Réforme électorale.................................. 427
- Belgique
- Amnistie repoussée...................
- Caisses de retraites (projet)..... ....
- Coopératives (Les) belges............
- Grève patronale.....................
- Loi scolaire.........................
- Minimum de salaires..................
- Répertoire bibliographique universel
- Espagne
- Département du travail......................... 107
- États-Unis
- Arbitrage (L’) professionnel................... 429
- 224
- .... 425 .... 677 .... 595
- 356, 741
- .... 678
- p.764 - vue 763/768
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-NEUVIÈME 765
- Assistance (L’) publique. (Mémoire lu à l’Académie
- des sciences morales et politiques, en France)... 174
- Bibliothèques........................................ 230
- Conseil officiel de médiation et d’arbitrage....,..... 111
- Cours de sociologie................................. 231
- Emigration allemande.................................. 400
- Groupes d’habitations..................................231
- Illettrés (Les)....................................... 357
- France
- Académie des sciences morales et politiques............ 174
- Associations ouvrières de production.................. 105
- Conditions du travail................................. 353
- Congrès des Conseils municipaux socialistes.......... 489
- Congrès international (6°) des mineurs................ 545
- Congrès (Le) mutualiste............................... 676
- Congrès national de la mutualité...................... 224
- Congrès ouvrier chrétien............................ 488
- Crédit populaire et agricole.......................... 422
- Distribution des prix (à propos de).................. 600
- Exposition ouvrière nationale de Rouen en 1896.... 489
- Habitations à bon marché.............................. 545
- Logements (Les) économiques et les restaurants
- populaires à Lyon................................. 676
- Musée social..................................... 352, 599
- Oiseaux utiles (protection des).,..................... 597
- Participation dans les industries minières............. 42
- Projet de statue..................................... 174'
- Soupes populaires................................... 41
- Travail (Le)......................................... 487
- Grande-Bretagne
- Chambre des Lords..................................... 43
- Condition des journaliers agricoles................... 105
- Coopération (La) de production dans l’agriculture
- anglaise........................................... 680
- Grèves (Les) en 1893 et en 1894....................... 678
- Indemnité parlementaire........................... 44, 353
- Institut de droit international....................... 593
- Logements (Les) ouvriers de la fondation Peabody.. 680
- Lois ouvrières................................... 354, 741
- Nationalisation du sol............................... 43
- Nouvelle Chambre...................................... 546
- Réforme électorale.................................... 429
- Singulière découverte................................. 106
- Système métrique...................................... 491
- Italie
- Congrès des accidents du travail...................... 227
- Elections (Les)....................................... 426
- Pays-Bas
- Assistance par le travail........................... 225
- p.765 - vue 764/768
-
-
-
- 766
- LE DEVOIR
- Pays Divers
- Chambres de travail............................... 740
- Sibérie
- Collectivisme riiral ............................ 109
- Suède
- Discours du trône.................................. 173
- Suisse
- Arbitrage professionnel............................ 430
- Bourses du travail................................ 107
- Commissions du travail........................... 357
- Concours pour la nomination à toutes les fonctions
- publiques..................................... 357
- Cours pratique de sciences sociales................ 356
- Election des juges................................. 743
- Examen d’apprentis............................... . 357
- Loi militaire..................................... 426
- Loi ouvrière (projet).............................. 681
- Maison du peuple à Zurich.......................... 173
- Monopole des allumettes............................ 356
- Monopole des forces hydrauliques................... 228
- Presse (La) et les suicides........................ 549
- Règlementation internationale du travail............ 41
- Vaccination obligatoire............................ 227
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Alliance coopérative internationale........... 541, 587
- Congrès d’Huddersfield............................ 477
- Congrès des coopératives socialistes belges........ 541
- Participation (La)............................ 102, 543
- Participation (La) dans les industries minières... 42
- Union suisse des sociétés de consommation.......... 486
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Action (L’) des sociétés de la Paix................ 361
- Appel aux femmes allemandes........................ 682
- Allemagne. — Programme des groupes pacifiques.... 684
- » Appel au peuple allemand............ 175
- » Manifeste des femmes allemandes à
- leurs sœurs de France............... 744
- » Militarisme (Le)..................... 685
- Appel aux nations en faveur de la paix............ 46
- Arbitrages..................................... 48, 551
- Arbitrage permanent (projet de traité frenco américain) 235, 492, 550
- Arbitrages permanents.............................. 550
- p.766 - vue 765/768
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME DIX-NEUVIÈME
- 767
- Athlétisme fL’) et la paix......................... 746
- Belgique. — Anniversaires de batailles................ 613
- » Bulletin du VIme congrès universel de la
- paix à Anvers.......................... 359
- Conférence interparlementaire.................... 175, 610
- Congrès Scandinave de la paix......................... 611
- Congrès universel de la paix................. 235, 296, 359
- Cours de morale internationale........................ 115
- Jeunesse (La) universitaire et la paix ............... 361
- Mission actuelle et pratique des sociétés de paix... 113
- Œuvre (L’) pacifique................................... 49
- Programme scolaire modèle............................. 683
- Rapports (Les) franco allemands....................... 431
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de
- Guise......................................... 112, 362
- Société (Les) de paix à l’Exposition de Bordeaux.... 360
- Timbre international.................................. 551
- Tribunaux maritimes internationaux.................... 235
- Union internationale des femmes pour la paix. 550, 744
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. — Propagande socialiste par les femmes 366
- » Travail des femmes..................... 364
- » Une pétition........................... 365
- Australie. — Suffrage politique des femmes............ 237
- Belgique. — Les femmes et l’électorat communal.. 302 » Progrès des revendications féministes. 367
- Congrès féministe international. (Programme)......... 616
- Corset (Le)........................................... 617
- Etats-Unis. — Femmes avocats........................... 52
- » Professions féministes........,........ 554
- » Suffrage féminin.............. 363, 498, 553
- » Trois femmes députés................... 364
- France. — Congrès féministe international............. 239
- » Doctoresse (Les).......................... 301
- » Enfants naturels.......................... 240
- » Exposition de Bordeaux.................... 368
- » Femmes dans les Universités............... 240
- » Femmes (Les) et l’assistance publique... 556
- » Gain (Le) de la femme................ 298, 748
- » Institutrices (Le nombre des) augmente.. 555
- » Ligue du droit des femmes................. 238
- » Lycées (Les) de jeunes filles............. 748
- » Musée féministe......................... 367
- » Prud’hommes (Les)......................... 239
- » Salaires des femmes....................... 240
- » Travail des femmes et des enfants dans
- l’industrie............................ 614
- » Vote municipal des femmes................. 688
- Grande-Bretagne. — Appel des femmes d’Angleterre à
- leurs sœurs de France....... 434
- p.767 - vue 766/768
-
-
-
- Grande-Bretagne.—Elections des conseils de paroisse 50
- » Femmes journalistes............... 368
- » Intrépide voyageuse.................692
- » Suffrage politique des femmes......... 238
- Pays-Bas. — Progrès des revendications féministes. 176
- » Progrès du féminisme en Hollande.... 748
- Russie. — Institut médical féminin................. 687
- Suisse. — Proposition équitable.................... 239
- » Société suisse d’utilité publique de femmes ......................................... 498
- » Statistique universitaire............... 554
- Tous pays. — Femmes sténographes..................... 51
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Annales des sciences psychiques..................... 620
- Création (pensée des Egyptiens)..................... 197
- Création (récit de Moïse).......................... 197
- Hermès (citation)................................... 260
- Livres sacrés de l’Inde........... 137, 193, 198, 257, 387
- Philosophie religieuse et Morale universelle....5, 137
- [193, 257, 385
- Zoroastre et le Zend Avesta......................... 389
- NÉCROLOGIE
- Doyen Pierre Alphonse.............................. 438
- Pagliardini Tito.................................. 293
- ROMAN
- Sans famille, par Hector Malot, 54, 118, 177, 241, 304, 369
- [439, 502, 560, 623, 693, 750
- BIBLIOGRAPHIE
- Annales des sciences psychiques..................... 620
- Du travail et de ses conditions, par Hector Dépassé. 437 « La société nouvelle » revue internationale, Bruxelles 499
- Récréations instructives, par Jules Delbruck.............. 601
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimcs, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 919.
- p.768 - vue 767/768
-
-
-
- X
- /'
- .'Tr*
- h’ „: *
- zi.
- > '>.
- Ti.
- p.n.n. - vue 768/768
-
-